(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La diplomatie française et la succession d'Espagne. Volume 1 : Le premier traité de partage (1659-1697)"




•s 












WU -* 



■•':*»>' 




rî*-ftv ■ l , *a r> r« 



■ 






■<■ 




BIBLIOTHEOLL: 
SAINT F. | 
GENEVIEVE 




L.r^-^ 



LA DIPLOMATIE FRANÇAISE 



ET LA 



SUCCESSION D'ESPAGNE 



BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 




iaoi6 



910 450415 3 



GFNFVIFYF 






I 



il 




\ 



LA DIPLOMATIE FRANÇAISE 



ET LA 





TOME PREMIER 



LE PREMIER TRAITE DE PARTAGE 

(1659-1697) 



PAR 

-A.. LEGEELL 
Docteur es lettres 




PARIS 

LIBRAIRIE COTILLON 

F. PIGHON, SUCCESSEUR, ÉDITEUR, 

Libraire du Conseil d'Etat. 
24., RUE SOUKFLOT, 24» 



I 



ra 

m 



wmÊmmmm 




\m 



1 



MONSIEUR 



-A_- GHÉRUEL 



(DE L'INSTITUT) 



Monsieur et Cher Maître, 

Vous avez bien voulu me permettre d'inscrire votre 
nom à la première page de cette longue étude, et je vous 
en suis profondément reconnaissant. Ce nom person- 
nifie en effet, pour tous vos lecteurs comme pour moi, 
la recherche patiente et désintéressée de la vérité, en 
même temps qu'un respect équitable envers notre passé 
national. Ma plus haute ambition, en essayant de 
raconter comment le duc d'Anjou s'est trouvé conduit sur 
le trône d'Espagne, moins encore par la main de 
Louis XIV que par le caprice des événements, a été 
de n'obéir qu'aux mêmes sentiments et de marcher ainsi, 
à distance, sur vos traces, Puissé-je y avoir réussi! 



A. Legrelle. 



r 






■ 




i 



■ 



■ 



AVANT-PROPOS. 



• 



L'histoire de la succession d'Espagne possède elle-même son 
histoire bibliographique, et, encore bien qu'aucun travail définitif, 
l'embrassant tout entière, depuis ses origines jusqu'à sa solution, 
n'ait été livré jusqu'ici à la méditation des amis de la vieille 
France, il nous est difficile de garder un silence absolu sur les 
ouvrages les plus importants qui ont déjà, sinon épuisé, du moins 
entamé, souvent même illustré, le sujet. A vrai dire cependant, cette 
partie de notre tâche nous paraît délicate entre toutes. Dans 
l'hypothèse où le nouveau-venu so trouve en présence d'œuvres 
sérieuses, dût-il n'en remanier la substance que suivant de tout 
autres vues, il court au-devant d'un reproche à peu près infaillible, 
celui d'une intrusion superflue et présomptueuse dans un domaine 
déjà occupé. Si, au contraire, ce qui est en somme le cas le plus 
fréquent, ses devanciers ont été assez discrets pour no pas atteindre 
du premier coup à toute la plénitude de la perfection, l'envahisseur 
a d'autant plus mauvaise grâce à faire toucher du doigt leurs côtés 
faibles qu'il sent mieux à quelle distance il est resté lui-même de 
cette perfection idéale. On a l'air en un mot de vouloir distribuer les 
prix, avant de concourir soi-même pour un accessit, qu'on n'est pas 
sûr do mériter. Malheureusement pour nous, il existe des habitudes 
contemporaines, un peu tyranniques, s'il faut dire toute notre pensée, 
qui no nous permettent guère de nous soustraire à ces prolégomènes, 
comme nous en avions eu l'intention jusqu'au dernier moment. Nous 
taire serait nous faire taxer, dès le premier pas, d'ignorance coupable. 
Nous tâcherons du moins de ne pas trop tomber dans l'ingratitude. 










VIII 



AVANT-PROPOS. 



Aussi, sans pouvoir nous engager a dissimuler les desiderata ou les 
défaillances des ouvriers de la première heure, qui, à part deux ou 
trois, n'ont guère fait du reste que réunir les matériaux de l'édifice 
futur, nous tenons à déclarer tout de suite que, si ces efforts 
partiels et préparatoires n'avaient, en quelque sorte, mis à point un 
sujet immense comme celui-ci, notre essai de synthèse nous eût paru 
une ridicule utopie. 

La question de savoir si l'héritier de Charles II en Espagne 
serait français ou autrichien avait trop occupé et ensanglanté 
l'Europe au seuil du XVIII e siècle pour ne pas provoquer de nom- 
breuses publications presque immédiatement après la conclusion des 
traités d'Utrecht. Pendant le cours même des hostilités, la matière 
avait déjà été comme tenue à jour par d'innombrables fragments 
épistolaires imprimés dans les gazettes de l'époque, lesquelles, soit 
dit en passant, ne contenaient pas en général beaucoup moins de 
vérité que ces informations modernes from our own correspondent, 
filles si souvent inavouables de la réclame et du télégraphe. Notre 
propro Gazette de France, les Relations véritables, qui s'impri- 
maient à Bruxelles, le Hollandsche Merkurius, et tant d'autres en 
Hollande, répandaient au loin mieux que de simples rumeurs sur le 
va-et-vient des hommes d'État ou sur les mouvements des armées en 
campagne. Simultanément pleuvaient les brochures politiques, les 
u libelles », comme on disait alors. A un pamphlet succédait bien 
vite quelque contre-pamphlet. Un peu partout, on s'évertuait à capter 
l'opinion publique au moyen d'écrits sommaires, et piquants, s'il se 
pouvait. La guerre en un mot des champs de bataille avait pour 
auxiliaire les escarmouches à coups de plume. Plus d'un secret 
politique se trouva ainsi dévoilé, dans l'ardeur de la lutte, devant 
le public, qui pénétrait du coin de l'œil, ou du bout du pied, grâce 
aux moments de distraction, voire d'emportement, des diplomates, 
dans les coulisses des Cabinets européens ('). 

On est vraiment surpris aujourd'hui de voir avec quelle rapidité, 
à cet âge de pierre de la presse politique, l'Europe civilisée s'était 



( ] ) V. Die Flugschrift-Literatur zu Beginn des spanischen Erlfolge- 
krieges, par le D r Ringhoffer, Berlin, 1881. 



AVANT-PROPOS. 



IX 



trouvée au courant des principales péripéties du changement 
dynastique qui s'accomplissait en Espagne. Dès 1 707, alors que le 
résultat de la compétition entre l'Autriche et la France restait incer- 
tain, le Theatrum Europœum ('), que rédigeaient le Strasbourgeois 
Abelin et ses amis, publiait son tome 15 e , et ce tome renfermait un 
résumé chronologique, fort convenablement dressé, avec citation de 
pièces officielles traduites en allemand, de tout ce qui s'était passé à 
l'occasion de la succession de Charles II jusqu'à la fin de 
l'année 1700. A peine les armes avaient-elles été déposées que 
paraissaient, en quatre petits volumes in-12, les Actes de la paix 
d'Utrecht. Cette publication, qui portait la date de 1714, ne donnait 
pas sans doute l'histoire des causes de la guerre, mais elle révélait, 
d'une façon suffisante, les dernières phases des négociations qui y 
avaient enfin mis un terme. Si l'on n'avait en somme, avant la mort 
de Louis XIV, que de simples indiscrétions sur les débuts du grave 
problème historique enfin résolu par la force, du moins savait-on à 
peu près sûrement comment ce problème avait reçu une conclusion 
irrévocable. Après la tourmente des feuilles volantes dans les Pays- 
Ras avaient déjà commencé les expositions de documents. 

Un historien, je veux dire un candidat historien, ne devait pas 
tarder à se risquer dans l'arène. C'était le comte de La Torre, du 
moins un publiciste masqué sous ce nom, et sous le masque ou le 
nom de qui les bibliophiles retrouvent fréquemment dans les cata- 
logues d'aujourd'hui cinq volumes in-12, dont le premier est daté 
de 1721. Une année auparavant, avaient aussi paru à La Haye, 
sous le même nom, sinon à la même enseigne, les Mémoires et 
négociations secrètes de Ferdinand-Bonavcnture, comte dHar- 
rach etc.. depuis l'année 1695 jusqu'au traite' de partage (*). 
L'authenticité de ces Mémoires a été contestée par un juge des plus 
compétents qui, de notre temps, a eu une partie des originaux sous 
les yeux. Il n'en reste pas moins fort probable que l'auteur des 
Mémoires et négociations secrètes de diverses Cours de l'Europe 
contenant ce qui s'y est passé depuis le premier traité de partage 






( 1 ) (liiez Johann Philipp Andréa?, à Francfort sur le Mein. 

( 2 ) La Haye, Husson, 2 volumes in-12, 1720. 



h 



11 >/ 



mmm 



m 




■ 



II 



■ 



X AVANT-PROPOS. 

de la succession d'Espagne jusqu'à la paix de Bade suivie du 
traité de la Barrière C 1 ), qu'il soit Castillan, ce qu'affirme son 
libraire, ou qu'il ne le soit pas, a dû avoir à sa disposition, ainsi 
qu'il s'en vante, bien des renseignements do vive voix venant « des 
principaux membres du parti autrichien », sans parler d'un cortain 
« portefeuille du parti opposé tombé entre les mains de quelques-uns 
de ces ministres ». Peu importe au surplus que La Torre ait été 
mêlé ou soit resté personnellement étranger aux négociations. Les 
minces in-12 dans lesquels il fait connaître à sa façon comment la 
maison de France se trouva amenée à placer un de ses descendants 
sur le trône d'Espagne contiennent, à tout prendre, un abrégé assez 
fidèle de co qui s'était passé d'essentiel à propos de cette révolution 
dans l'équilibre européen. 

Un Suisse, d'origine italienne, qui avait été secrétaire du comte 
de Portland, le confident de Guillaume III, et qui était lié avec 
Bayle, G. de Lamberty, entreprit presque simultanément de jeter en 
pâture à l'avidité des hommes d'État et des publicistes un recueil, 
qu'on serait tenté d'appeler une bibliothèque, de documents se 
rapportant pour la majeure partie à la même crise internationale ( 2 ). 
Le volume qui inaugurait ce recueil fut composé à Nion, au bord du 
lac de Genève, en 1723, et dédié aux « avoyers » de Berne, puis mis 
en vente à Amsterdam, chez Pierre Mortier. Le onzième porte la 
date de 1734 et l'adresse de la librairie Gosse et Neaulme, à 
Amsterdam également. Il comprend l'année 1718 et commence un 
supplément qui s'étend de 1696 à 1701. Le quatorzième, de 1740, 
poursuit co supplément jusqu'à l'année 1707. Cette compilation de 
Lamberty demeure, quoi qu'on en dise, de la plus haute importance 
pour quiconque étudie la première période du XVIII e siècle. Lam- 
berty a de plus eu ce mérite, très rare encore de son temps et par 



(') La Haye, V^ Adrien Moetjens, 1721-1725. 

( 2 ) Mémoires pour servir à l'histoire du XVIII e siècle, contenant les 
négociations, traités, résolutions et autres documents authentiques concer- 
nant les affaires d'Etat, liés par une narration historique des principaux 
événements dont ils ont été précédés ou suivis, et particulièrement de ce qui 
s'est passé à La Haye, qui a toujours été connue le centre de toutes ces 
négociations. 



■1 






AVANT-PROPOS. 



XI 



conséquent tout particulièrement louable chez lui, de mettre en scène, 
et presque sur le même plan, aussi bien les puissances du nord et de 
l'est que celles du sud et du milieu de notre continent. Toutefois, 
ainsi que son titre le reconnaît, la Hollande est restée pour lui le 
centre même de l'Europe, disons mieux, de la civilisation elle-même, 
et l'on s'en aperçoit fort vite. Selon l'expression d'un écrivain de la 
fin du siècle dernier, Lamberty est « déchaîné » contre la France. 
Son tour d'esprit se ressent par trop des lieux où il a vécu et des 
Chancelleries avec lesquelles il était en relation. Les pièces qu'il a 
citées et surtout les bouts de narration par lesquels il les relie 
reflètent invariablement le ressentiment des huguenots chassés de leurs 
foyers par la révocation do l'édit de Nantes ainsi que les préventions 
de leurs hôtes étrangers. Tout ce qu'il copie ou redit, comme tout ce 
qu'il pense, ne provient jamais que de puissances protestantes ou de 
bureaux de gazettes systématiquement hostiles h notre pays. Il s'en 
faut du reste de beaucoup que tous les textes reproduits soient 
corrects. On en pourrait même désigner dont l'authenticité est discu- 
table. Malgré tout, ce vaste répertoire historique reste un arsenal 
où les gallophobes d'outre-Rhin trouveront à s'armer longtemps 
encore. 

C'est avec de tout autres sentiments que le marquis de San-Phelipe, 
autrement dit don Vicente Bacallar y Sanna, écrivit le panégyrique 
de Philippe V ('), alors que ce prince s'était déjà vu obligé de 
remonter sur le trône dont il venait de descendre en faveur de son 
fils Louis I er , mort inopinément. Cette monographie toutefois n'a 
pour nous qu'un intérêt assez médiocre, car elle est avant tout uno 
histoire, écrite prématurément, du premier règne des Bourbons en 
Espagne. Les trente-six pages qui ouvrent le premier volume 
effleurent seules notre sujet, sans l'enrichir d'aucune révélation 
importante. 

Après ce groupe de pionniers qui dégagèrent le terrain en friche 
et y apportèrent les matériaux les plus indispensables, nous rencon- 
trons, mais seulement au bout d'un intervalle d'environ un quart 



(') Comèntarios de la guerra de Espana c historia de su rey Fhelipe V 
el anhnoso. Genova, 2 volumes in-4. 






! 




XII 



AVANT-PROPOS. 



■B 






de siècle, l'architecte à qui revient l'honneur d'avoir élevé, sur ce 
terrain, à peine déhlayé, non pas une cabane, mais un pavillon pro- 
visoire, d'une ordonnance correcte, fort élégamment aménagé, décoré 
de même, et, en définitive, assez solide pour faire encore bonne figure 
de nos jours. L'architecte, c'est Voltaire, et le pavillon provisoire, le 
Siècle de Louis XIV. Il ne faut pas dire trop de mal d'u Arouot », 
sous prétexte que nos pères et nos grands-pères ont goûté à l'excès 
son esprit, et parce qu'on croit en avoir soi-même bien plus que lui 
encore. Il est facile sans doute aux hommes de génie au milieu de 
qui nous vivons de railler avec hauteur sa légèreté, sa naïveté, si l'on 
veut, en politique. Voltaire a du moins eu le bonheur de vivre en un 
temps où ces défauts ne pouvaient pas nuire d'une manière sensible 
à la France. La légèreté chez nos hommes d'État d'aujourd'hui 
produit hélas ! de plus graves conséquences. Beaucoup néanmoins, à 
qui le ciel avait refusé les aptitudes nécessaires, pour les combler 
d'autres dons, ont tenu à s'emparer à tout prix de la direction de nos 
affaires. La postérité ne pourra guère leur accorder le même 
genre de circonstances atténuantes qu'à Voltaire. Quoi qu'on en 
puisse dire ou écrire dans certaines coteries à la mode, le Siècle 
de Louis XIV, en ce qui concerne au noins la succession 
d'Espagne, reste un petit chef-d'œuvre d'exactitude relative, de clarté 
constante et de bon jugemer.t. Sans doute, l'auteur est à cent lieues 
de savoir tout, malgré les communications orales ou manuscrites 
qu'il avait pu obtenir de quelques-uns des derniers acteurs de ce 
grand drame historique. Nous ne révoquons pas non plus en doute 
qu'il se soit trompé sur certaines dates comme sur certains détails. 
Mais, en somme, dès 1751, il donnait, sous un de ces pseudonymes 
dont la malice lui était chère, la fleur même et l'essence du sujet. 
Le style peut paraître, à des hommes graves, un peu trop amusant 
et trop rapide pour un récit de cette envergure. On est libre 
d'estimer aussi que telle ou telle réflexion humanitaire y manque 
d'à-propos. Mais ces taches superficielles sont rachetées par de 
singuliers mérites. La certitude des faits, pris dans leur ensemble, 
n'est pas contestable. Puis, et cette qualité devient de plus en plus 
précieuse, les intentions de chacun sont finement mises en relief, d'un 
trait vif et facile, sans rancune comme sans flatterie, ce qui 



AVANT-PROPOS. 



XIII 



n'exclut ni le respect ni l'admiration lien placés. La psychologie, 
en un mot, supplée à la critique dans cette improvisation brillante, 
et, à défaut d'érudition, le bon sens permet à l'auteur de s'acheminer 
tout droit vers le vraisemblable, souvent si rapproché du vrai. Ici 
du moins Voltaire, qui a eu le grand tort de ne pas prévoir, avec 
tant d'autres d'ailleurs, les suites lointaines de Kosbach, s'est montré 
bon Français. On trouve enfin, dans ce petit livre, je no sais quel 
instinct de grandeur, qui fait aimer, en même temps que la patrie 
d'autrefois, les nobles impulsions du cœur humain et qui n'ajoute 
pas un médiocre attrait à cette esquisse sans prétention de l'histoiro 
d'un grand règne. 

Voltaire, disions-nous, et c'est ce qui assure la valeur de ce qu'il a 
écrit en particulier sur la succession d'Espagne, avait pu consulter 
antérieurement à tout travail personnel, soit les papiers, soit la 
mémoire et la conversation de plus d'un ministre ou d'un diplomate, 
qui avait eu sa partie à y faire. Au premier rang des papiers encore 
inédits qu'il avait feuilletés et mis amplement à profit, il convient de 
placer ceux du marquis de Torcy, dont les Mémoires (') ne parurent 
qu'en 1757. Le tort principal de ces Mémoires est de ne commencer 
sérieusement qu'aux approches de 1709. Cent cinquante pages 
environ y resserrent, comme sur un lit de Procuste, la genèse des trois 
traités de partage. On y entre, en d'autres termes, avec brusquerie, 
pour traverser en courant les parties vitales. Ce n'est qu'au 
dénouement qu'on s'attarde, avec le plus sûr des guides, il est vrai, 
car ce que Torcy nous raconte, ce sont les affaires auxquelles il avait 
présidé lui-même sous les yeux de son maître. La solennité des 
crises politiques où il avait eu l'honneur douloureux d'être assis auprès 
de lui, au gouvernail de la barque, à demi-naufragée, qui portait 
la France et sa fortune, rend parfois son récit d'autant plus 
pathétique que lui-même était plus honnête. Il est impossible de 



(') Mémoires de M. de **» pour servir à l'histoire des négociations 
depuis le traité de Ryswick jusqu'à la paix d'Vtrecht, La Haye, sans nom 
d éditeur, 1757, 3 volumes in-12. - Depuis, en 1884, M. Frédéric Masson 
a publie une sorte de supplément à ces Mémoires, sous le titre de 
Journal inédit de Jean-Baptiste Colbert, marquis de Tarât, pendant les 
années 1709, 1710 et 1711. 



1 



j^^smm 



m 



XIV 



AVANT-PROPOS. 






I 



M 



lire, encore aujourd'hui, sans émotion, ce second volume qui contient 
une grande partie de sa correspondance avec le Roi, lorsqu'il solli- 
citait humblement à La Haye la fin des hostilités. Sous Louis XV, 
par conséquent, grâce à ces confidences si réservées et si dignes 
d'un ministre presque martyre, il no restait plus grand' chose à 
apprendre officiellement à l'Europe des humiliations que notre 
nation avait eu à endurer des alliés, soit chez Heinsius en 1709, 
soit à Grortruydenberg, Tannée suivante. Ce n'était là par malheur 
qu'un chapitre excellent, mais détaché, de l'ouvrage total. 

Juste vingt ans plus tard, le public lettré du XVIII e siècle fut 
admis à pénétrer par une autre porte dans d'autres mystères relatifs 
à la succession de Charles II. Voltaire, avant de mettre la plume à 
la main, avait eu également la primeur de ces confessions. Elles 
provenaient d'une énorme quantité de pièces et de notes recueillies 
par les ordres du second des deux maréchaux de Noailles, Adrien- 
Maurice. Le tout remplissait environ deux cents volumes in-folio. Un 
certain abbé Millot, en 1777, en tira facilement la substance de six 
petits volumes in-12. Lui-mémo définit le produit de son travail de 
condensation « une exposition, fidèlement circonstanciée, d'une partie 
des grands événements que les règnes de Louis XIV et de Louis XV 
offrent à l'histoire ». Malheureusement, le plan, un peu arbitraire, 
que s'était imposé le rédacteur, afin sans doute d'alléger sa tâche, 
ce qui se comprend, lui a permis de passer, presque sans transition, 
de la période où il raconte les exploits du premier do ses héros Bn 
Catalogne à celle où Philippe V monte sur le trône d'Espagne. 
Une demi-douzaine de pages lui suffisent pour franchir l'espace 
compris entre la paix de Byswick et la fin do l'année 1700. Cela 
peut s'appeler sauter à pieds joints par-dessus un vaste sujet. 
« J'indique seulement, « dit l'abbé, « des faits si connus; nos bonnes 
histoires modernes en contiennent les détails. » Il y avait là quelque 
exagération. Encore bien que les deux Noailles, fort mêlés plus tard 
aux vicissitudes de l'établissement des Bourbons en Espagne, n'aient 
joué qu'un rôle à peu près nul durant la préparation diplomatique de 
cet événement, nous devons déplorer ce silence, car Millot nous apprend 
que pendant ce laps de temps l'ancien vice-roi de la Catalogne, 
Anno-Jules de Noailles, entretenait à Madrid des correspondances 



AVANT-PROPOS. 



XV 



secrètes, pour être instruit de ce qui se passait dans cette Cour. 
Il cite même le nom d'un ancien aide-de-camp du maréchal, le 
chevalier Delahaye, qui alla prendre part à la défense de Ceuta, 
afin de donner le plus d'exactitude et de nouveauté possible à ses 
rapports. 

Nous n'avons pas voulu séparer les Mémoires dits de Noailles de 
ceux de Torcy, parce que ceux-là comme ceux-ci passent pour avoir 
servi, avant d'être imprimés, à l'auteur du Siècle de Louis XIV. 
Mais, avant que l'abbé Millot eût livré au public le produit de sa 
plume, et surtout de ses ciseaux, un « littérateur », M. Targe, avait 
composé une histoire en règle et en six volumes, la première, 
par ordre chronologique, que nous possédions de la succession 
d'Espagne ('). Elle s'étend de 1697 à 1715, de la paix de Kyswick 
jusqu'à la pacification d'Utrecht. M. Targe était un ancien professeur 
de mathématiques à l'École royale militaire, qui venait de donner 
une suite originale à sa précédente traduction de Y Histoire d'Angle- 
terre par Smollett. Avant de se lancer dans une nouvelle carrière, 
il s'était entouré de la plupart des publications antérieures qui 
avaient déjà mis en relief tel ou tel côté de la question. Sur la 
liste qu'il en donne on voit même figurer quelques livres italiens, 
tels que ceux du marquis Ottieri et de San-Vitali, qui tous deux 
s'étaient occupés spécialement des choses au point de vue militaire. Ce 
travail de M. Targe, dont le roi accepta la dédicace et dont Grimm 
rendit compte, n'est pas indigne d'éloge, ayant été fait avec soin et 
scrupule. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il a singulièrement 
vieilli et que nous sommes devenus infiniment plus exigeants en fait 
de détails aussi bien que de critique. 

Il importe de ne pas quitter le XVIII e siècle sans mentionner des 
travaux beaucoup plus importants, surtout beaucoup plus directs. 
Par malheur, ces travaux n'ont joui jusqu'ici d'aucune notoriété, par 
cette raison très simple qu'ils sont demeurés manuscrits. Ils émanent 
sans exception d'anciens et modestes fonctionnaires du Département 
des Affaires étrangères, qui n'ont pas su résister, placés comme ils 



f 1 ) Histoire de l'avènement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne, 
Paris, 1772, 6 volumes in-12. Cf. Journal des savants, décembre 1770. 






■ - 

DIT 



XVI 



AVANT-PROPOS. 



H 



■ 



l'étaient, aux sources vives de notre histoire diplomatique, à la 
tentation fort honorable d'y puiser au moins pour leur compte 
personnel. Toute cette série d'essais semi-privés et semi-officiels se 
trouve aujourd'hui pieusement inhumée dans le fonds du Dépôt des 
Affaires étrangères, désigné sous l'étiquette de Mémoires et Docu- 
ments relatifs à l'Espagne. Donnons un aperçu de son intérêt. 

Prenons d'abord le tome 12 du fonds. Ce tome renferme un 
u Extrait des négociations qui ont eu pour objet les deux traités de 
partage de la monarchie espagnole », plus une dissertation, intitulée 
u Négociations auprès des divers princes de l'Europe », et qui nous 
concerne encore. Notre sujet est pareillement abordé dans le tome 75 
par l'auteur d'un « Tableau chronologique de l'état de l'Europe 
de 1679 à 1697 avec indication du rôle joué par l'Espagne ». 
Une suite de ce « Tableau » nous conduit jusqu'à l'année 1705. 
Ouvrons-nous maintenant le tome 85 ? Nous y rencontrons, mais 
construite sur une échelle très étroite, une u Histoire de la négo- 
ciation des traités pour la succession d'Espagne ». L'œuvre maîtresse 
toutefois qui gît enfouie jusqu'à présent dans cette nécropole 
réservée à l'Espagne, c'est une vraie monographie, en cinq gros 
volumes, dus à la plume féconde de M. Ledran. Ce M. Ledran 
(Louis-Nicolas), qu'il ne faut pas confondre avec son frère cadet, 
son collaborateur en sous-ordre, avait été introduit fort jeune par 
M. de Torcy dans les bureaux du Louvre et de Versailles, qu'il ne 
quitta que sous le ministère de Choiseul. Peu à peu, en raison do ses 
aptitudes acquises et de son dévouement, il s'était vu appelé à 
mettre lui-même la main aux affaires, et d'une façon fort sérieuse, 
car il devint et redevint « premier commis » du secrétaire d'État. 
Toutefois M. Ledran, déjà sous Louis XV, préférait se consoler par 
la contemplation du passé des tristesses du présent, et son amour 
rétrospectif pour la gloire de Louis XIV lui a fait écrire une 
innombrable quantité de Mémoires, célèbres en bloc sous la 
dénomination générale de « Papiers de Ledran ». C'est de ces 
papiers qu'ont été tirés les tomes 94, 95, 96, 1-10 et 141 de la 
collection dont nous nous occupons. Il s'agit dans les trois premiers 
d'un « Historique de l'avènement du duc d'Anjou », qui nous est 
présenté comme ayant été rédigé en 1718, puis, dans les deux 



* 



AVANT-PROPOS. 



XVII 



autres, datés de 1734, des u Négociations de la France pour le 
rétablissement de la paix entre la maison d'Autriche et la branche 
de Bourbon établie en Espagne ». Après l'étude des causes de la 
guerre, arrive, en un mot, non sans une vaste lacune, il est vrai, 
l'étude des progrès de la réconciliation définitive. Avec deux ou trois 
volumes sur les conférences qui ont préparé les traités d'Utrecht et 
la fin de notre lutte contre l'Empire, ce serait complet. Un des prédé- 
cesseurs de M. Ledran au même Dépôt, M. de Saint-Prêt, avait, lui, 
abordé une autre face du conflit. Il s'était donné pour tâche do raconter 
les efforts et l'action des ministres du Eoi dans les diverses Cours 
de la Chrétienté « pour leur faire accepter le traité de partage du 
mois de mars 1700 ». A la suite d'une première ébauche sur ce thème, 
ébauche que renferme le tome 88, M. de Saint-Prêt en composa une 
seconde plus approfondie qui occupe les deux tomes 89 et 90. La 
tradition de ces substantielles et consciencieuses recherches ne se 
perdit pas du reste au Ministère avec les deux frères Ledran, car nous 
devons à M. de Montucla, mort en 1800, et dont le nom est en 
grand honneur parmi les mathématiciens, une « Analyse historique 
et raisonnée des négociations qui ont eu pour objet les deux traités 
de partage de la monarchie espagnole ». Le tome 86 contient une 
copie des deux premières parties de cette élucubration, et le tome 87, 
outre ce commencement, en seconde copie, la suite et la fin, jusqu'à 
la paix de Vienne de 1738, de la main sans doute et avec les ratures 
du « citoyen » Montucla. Cet autographe, n'allant pas au-delà du 
folio 380, on peut facilement augurer qu'il existe plus d'une solution 
de continuité et surtout bien des « clairs » dans la trame. — Nous 
aurions bien d'autres dissertations à signaler, mais on nous excusera 
de nous en tenir à ces échantillons. 

En résumé, tous ces Mémoires, élaborés parfois sur commande, 
parfois aussi pour occuper des loisirs intelligents et patriotiques, se 
ressemblent un pou par la méthode comme par le mérite. Ce sont 
de bonnes réductions, par une sorte de procédé automatique, de la 
correspondance officielle dépouillée avec sagacité. La solidité et 
l'exactitude terre à terre y tiennent lieu d'un bout à l'autre des 
qualités brillantes qui dénotent les écrivains de race. En revanche, 
on apprend au juste ce qui s'est passé, et avec un degré de précision 



■■■:■ 

, ; 
,:;.■■ 






mm 



wm 



XVIII 



AVANT-PROPOS. 



■ ■ 






exceptionnel. On sent qu'on fait route en compagnie do fort honnêtes 
gens, encore plus incapables de tromper les autres qu'habitués à ne 
jamais se tromper eux-mêmes sur les dates ou les faits matériels. 
Il ne manque dans ces excerpta juxtaposés le plus correctement 
du monde que le « pourquoi » et 1' « au-delà « des choses, l'inter- 
prétation, en d'autres termes, et les intentions véritables, ou même 
simulées, des acteurs en scène. Tous ces laborieux bureaucrates ne 
savent rien non plus, ou à peu près rien, des mobiles qui, hors de 
France, réglaient la conduite des Cabinets, défaut fort grave ici, car 
l'histoire diplomatique est par sa nature même essentiellement 
internationale. A tout considérer cependant, si les œuvres de 
M. Ledran et de ses collègues étaient connues, l'histoire de la 
succession d'Espagne le serait également, au point de vue français, 
bien entendu, et on la pourrait apprendre en toute confiance dans 
nos lycées aussi bien que dans nos établissements d'enseignement 
supérieur. 

Puisque nous voici au Dépôt des Affaires étrangères, profitons-en 
pour dénoncer l'existence mystérieuse, en un coin ignoré du mondo, 
d'une collection énorme d'extraits de la correspondance échangée 
entre Louis XIV et ses ministres, collection qui doit embrasser 
toutes les phases do la succession d'Espagne. Quelque côté de cette 
question que l'on aborde, quelque période qu'on en étudie, quelque 
fonds que l'on parcoure aux Archives de la rue de l'Université, 
on est certain de trouver le passage que l'on aurait été heureux de 
découvrir déjà délimité à l'avance par deux demi-cercles au crayon, 
avec tiret inclus, qu'une main ferme a tracés au début comme au 
terme du passage. Le plus souvent, le crayon a complété son œuvre 
anonyme en ornant le texte de légères variantes, de menus éclaircis- 
sements ou de formules rectificatives pour la gouverne du copiste. 
On en rencontre parfois de risquées, parfois aussi d'assez puériles. 
Il est évident qu'une moisson, non pas seulement a copieuse «, comme 
on dit aujourd'hui, mais à peu près définitive, a été recueillie et 
emmagasinée quelque part, soit sous le règne de Louis XV, soit 
peut-être tout simplement sous colui de Louis-Philippe ( l ). Nous 



(') Ces annotations en tout cas ne sont pas de la main de M. Mignet. 



AVANT-PROPOS. 



XIX 



n'affirmerions même pas qu'il n'y ait pas eu plusieurs collectionneurs, 
venus l'un après l'autre. A. coup sûr, ces sortes de prélèvements 
n'auraient à peu près rien laissé à glaner aujourd'hui, si le tout avait 
été mis en gerbes et livré au public. Quel est à l'heure présente le 
détenteur de toutes ces richesses manuscrites? Nous n'avons aucun 
intérêt à le rechercher, et nous ne le rechercherons pas, puisque les 
originaux sont devenus accessibles à quiconque s'intéresse à l'histoire 
de France. Il nous suffira de déplorer le parfait sans-gêne avec lequel 
des fonctionnaires d'un ordre élevé ont pu si longtemps traiter les 
papiers les plus précieux de l'État comme de simples brouillons de 
lettres qui leur auraient été personnelles. 

Pendant l'épopée napoléonienne, la préoccupation de la vacance 
au trône d'Espagne se réveilla, mais en rentrant dans le domaine de 
la politique courante. On vit s'ouvrir en effet une autre succession 
d'Espagne. De même qu'en France, un changement de dynastie se 
produisit au-delà des Pyrénées. Au début du XVIII e siècle, il s'était 
agi de donner un Bourbon pour successeur aux Habsbourg 
espagnols. En 1808, un soldat heureux se mit en tête de substituer 
un de ses frères au cinquième des Bourbons rois d'Espagne. 
L'histoire se trouva, en quelque sorte, primée et éclipsée par l'éclat 
des armes, et les exploits merveilleux du héros en chef ou de ses 
lieutenants empêchèrent toute investigation dans le passé. 

Nous ne voyons guère à mentionner, au milieu de ce grand silence 
intellectuel et moral, que deux volumes de notes et de fragments 
épistolaires réunis un peu pompeusement en 1806 sous la rubrique 
de Mémoires du maréchal de Tessé. Le comte de Tessé, en sa 
double qualité d'officier général et de diplomate, avait été en effet un 
personnage assez en vue dans la tragédie historique qui précéda et 
suivit la mort de Charles II. Par malheur, ces prétendus Mémoires 
étaient bien courts, et tout récemment encore M. de Kainbuteau a pu 
offrir à son tour un appoint considérable de lettres du maréchal 
sans épuiser évidemment sa correspondance. Les deux volumes in-8° 
des éditeurs Treuttel et Wûrtz no renferment en réalité qu'un 
pêle-mêle d'anecdotes et de bons mots mis par la tradition sur le 
compte de Tessé et classés à peu près par ordre d'ancienneté. Il ne 
faudrait donc pas cherchar à y prendre une idée très précise de ce 






la. 



^Êm 



Tk*', 







XX 



AVANT-PROPOS. 



qu'il fit à Tarin, à la Cour du père de la duchesse de Bourgogne, ni 
ça et là, l'épée à la main, pour repousser l'invasion des troupes 
cosmopolites qui soutenaient Charles III contre Philippe V. 

Un des grands seigneurs de la Cour de Louis XIV avait été 
chargé de veiller, un peu à la façon d'un Mentor, sur les débuts du 
duc d'Anjou, devenu roi : c'était le marquis de Louville, investi à 
Versailles des fonctions « de gentilhomme de la manche » auprès 
du jeune prince. Louville était resté plusieurs années à Madrid, 
servant d'intermédiaire et de confident entre les deux Cours, en lutte 
acharnée avec la princesse des Ursins, et très nettement hostile à 
l'autonomie immédiate de la monarchie prise à la remorque par la 
France. L'abbé Millot, en ajoutant ses réflexions propres à son 
anthologie tirée des cartons de Noailles, avait fort accusé Louville et 
blâmé l'imprudence de sa politique. Il lui reprochait de s'être montré 
trop familier vis-à-vis du monarque, tranchant et absolu envers les 
petits comme envers les grands, finalement, aveugle en toutes 
choses. L'éditeur des Mémoires secrets du marquis de Louville, 
qui virent le jour au commencement de la Restauration ('), se 
proposa de faire tomber et de réduire à néant ces reproches. Nous y 
awns gagné plus d'un renseignement curieux sur l'état des esprits 
et des institutions en Espagne, au moment critique où un prince de 
notre sang fut envoyé au-delà des Pyrénées, avec la mission, bien 
lourde pour lui, de régénérer cette monarchie caduque. Toutefois, la 
diplomatie de Louville n'est qu'une diplomatie destinée à régler les 
rapports du grand-père et du petit-fils. Il n'est rien dit dans ces 
mélanges de considérable ni de nouveau à propos des traités de 
partage, pas plus qu'au sujet des négociations qui ramenèrent enfin 
la concorde sur le continent. 

Ce fut en 1829 que le général de Saint-Simon lança vers une 
célébrité tardive, mais presque foudroyante, les Mémoires qui ont 
rendu son nom illustre pour toujours dans notre littérature. Ces 
Mémoires se présentaient à l'heure du succès assuré, car les meilleurs 
esprits s'inquiétaient beaucoup plus alors de la perspective d'un 
retour violent aux abus do l'ancien régime que des périls, encore 



(') Paris, Maradan, 1818, â volumes in-8°. 



AVANT-PROPOS. 



XXI 



latents, d'une dégénérescence révolutionnaire sans point d'arrêt. 
Les misères, vraies ou fausses, que l'ancêtre du général de Charles X, 
Saint-Simon tout court, mettait si impitoyablement en saillie, et 
sous une lumière crue, à la Cour de Louis XIV, cette Cour jusque-là 
sans ombre et sans tache, devaient plaire à tous ceux qui vivaient 
encore dans l'horreur du passé et les illusions d'un faux libéralisme. 
On resta donc, en haut aussi bien qu'en bas de notre société, plus ou 
moins malveillante pour l'aristocratie d'autrefois, absolument ébloui 
par une verve si originale, voire « truculente », autant qu'il nous 
est donné de comprendre cette épithète du temps. Les romantiques 
saluèrent du premier coup un de leurs aïeux qu'ils ne se connais- 
saient pas encore, et, tout courtisan qu'il avait été, ils se précipi- 
tèrent avec des cris d'admiration au-devant de lui. Depuis, un peu 
de réflexion a calmé l'émerveillement irraisonné de la première 
contemplation. Oui, sans doute, les Mémoires de Saint-Simon 
resteront toujours, non pas seulement le témoignage d'un esprit 
puissant et aussi débordant qu'aucun autre de la grandeur de son 
siècle, mais encore le tableau le plus vigoureusement enlevé et le 
plus vivant qu'un contemporain ait jamais tracé de la Cour de 
France comme de celle d'Espagne, au moment où les deux monar- 
chies semblèrent sur le point de se fondre l'une dans l'autre. Ce 
tableau demeurera, en outre, comme celui de Tacite, un chef-d'œuvre 
dans l'art de draper les gens qu'on n'aime pas ou qui ont nui à 
votre avancement, le Gradus ad Parnassum, si l'on veut, du 
pamphlétaire envahissant le temple serein de l'histoire. Mais, si 
l'impression générale qui se dégage des Mémoires est en somme 
aussi exacte qu'elle est pittoresque, il s'en faut bien qu'il en soit de 
même des détails et des jugements particuliers. Un historien, 
respectable entre tous, M. Chéruel, a depuis fort longtemps montré 
que le colosse, dans la familiarité duquel il a vécu l'un des premiers, 
pouvait être soupçonné d'avoir des pieds d'argile ('). Le dépit de 
n'avoir pas encore été compris dans la promotion « prodigieuse » 
de 1702 ( 2 ) jeta irrémissiblement le jeune duc et pair dans le clan 



. I 






(') Saint-Simon considéré comme historien de Louis A7ï r . Hachette, 1865. 
(*) T. 3, p. 220 et 224. 



XXII 



AVANT-PROPOS. 



des oisifs mécontents, et son orgueil, blessé à mort par le maître, 
ne songea plus qu'à se venger des dispensateurs habituels de ses 
bonnes grâces,, surtout d'émulés plus fortunés que lui sur le chemin 
hasardeux de la gloire. A chaque pas, ou peu s'en faut, ses ressen- 
timents implacables ou une simple querelle d'amour-propre le 
jettent en-dehors de toute équité et de toute mesure. Il n'écoutait 
d'ailleurs que dans les galeries, sinon même aux portes, et il était le 
plus souvent en colère : deux causes fort graves d'erreur humaine. 
Nous aurons lieu plus d'une fois de montrer qu'une bonne partie 
de ses assertions relatives à la succession d'Espagne sont absolu- 
ment erronées, tout ambassadeur qu'il ait été à Madrid. 

Avant de sortir de la région des réminiscences individuelles et 
des dépositions dues à des contemporains, disons ici encore un mot, 
au risque d'anticiper un peu, des Mémoires et Souvenirs du feld- 
maréchal autrichien Mérode-Westerloo , que publia en 1840, à 
Bruxelles, d'après le manuscrit original, un de ses arrière-petits-fils. 
Né en Flandre, et sujet espagnol de par sa naissance, le comte de 
Mérode avait vu et servi Charles II, avant de servir Philippe V, et 
de se mettre, un peu plus tard, au service de Charles III, c'est-à- 
dire à celui de l'Autriche et do l'Empire. M. de Mérode est avant tout 
un grand propriétaire foncier qui s'est regardé toute sa vie comme 
le premier général de cavalerie, peut-être aussi d'infanterie, de son 
siècle. Il a dépassé par conséquent Saint-Simon en grade, en chan- 
geant, il est vrai, de parti, mais il reste fort en arrière de lui quant 
au génie, dès qu'il abandonne le sabre pour la plume. Lui aussi, il en 
veut à de grands personnages qu'il considère comme lui ayant nui, 
et il a l'air de sabrer leur mémoire à la tête de ses lourds escadrons 
de cuirassiers. Le prince Eugène, notamment, est une de ses victimes 
de prédilection. C'est qu'en effet, dans sa pensée dû moins, « l'abbé 
de Carignan » l'avait empêché d'obtenir le gouvernement du Luxem- 
bourg, poste qui lui plaisait plus qu'aucun autre, parce qu'il ne 
l'éloignait pas trop de ses terres. Aussi, à l'en croire, le vainqueur 
de Zenta et de Malplaquet n'aurait-il dû toutes ses victoires qu'à la 
seule complaisance du hasard. Saint-Simon, pour quelque cause 
analogue, a traité Villars de la même façon. La postérité doit se 
montrer sévère pour les écrivains qui ont essayé de la duper, en lui 



R 



AVANT-PROPOS. 



XXIII 



coiifiant, comme un dépôt mystérieux et sacré, les mensonges conçus 
et grossis par leur petitesse d'esprit. Malgré ces défauts, qui, ici, du 
reste, ne donneront le change à personne, les Mémoires et Souvenirs 
de M. de Mérode-Westerloo nous auront été plus d'une fois utiles, 
en raison des pages véridiques où le manque d'art garantit à peu 
près l'absence de tout faux alliage. 

Déjà, cependant, avait commencé la célèbre renaissance des 
études historiques qui, chez nous, a jeté un si vif éclat sur les 
dernières années de la monarchie légitime et à laquelle est resté 
attaché, comme un drapeau, le nom d'Augustin Thierry. Ce fat un 
rare bonheur pour la succession d'Espagne d'attirer, en ce moment 
propice, l'attention d'un publiciste fort en vue, qui fut surtout un 
sage, car il n'eût tenu qu'à lui de s'improviser homme d'État prati- 
quant et de pêcher, avec ses compagnons, un certain nombre de 
portefeuilles ministériels en eau trouble. Heureusement, M. Mignet 
avait l'intelligence et l'ambition plus haut placées. Il s'est abstenu 
de travailler à la décadence de son pays et il a ajouté quelque chose 
à ce qu'on savait de sa grandeur. Cette abstention philosophique et 
cette activité vraiment féconde resteront l'honneur de sa vie. Aussitôt 
que les Chambres, sous le gouvernement de juillet, eurent voté les 
fonds nécessaires pour publier les documents inédits les plus propres 
à faire mieux connaître l'histoire de la France ancienne ou moderne, 
M. Mignet, nommé « garde-général des Archives du royaume », 
résolut, dès 1835, d'attribuer à ce qu'il appelle u l'événement le 
plus considérable dans le siècle le plus célèbre » les prémices de 
la manne parlementaire confiée à sa discrétion. L'impression pro- 
duite par cette exhumation inattendue fut profonde. C'était la 
première fois qu'un pareil faisceau de pièces authentiques sortait 
des Archives où elles dormaient sous de triples verroux. Jamais 
peut-être la curiosité publique, jusque-là alléchée simplement, et 
plus souvent encore mystifiée qu'alléchée, par des révélations 
toujours partielles, quand elles ne se trouvaient pas inexactes, 
n'avait été initiée avec cette entière sincérité à l'invisible travail 
qui s'était pratiqué à voix basse dans les Cabinets européens. Grâce 
à M. Mignet, le dernier des patentables se trouvait mis de plain- 
pied avec les hauts personnages chargés des intérêts les plus subtils 



• : 









■ 



XXIV 



AVANT-PROPOS. 



des États. Le jour où parut ce mélange d'analyses et de citations d'une 
nouveauté si attachante, enchâssées dans des considérations aussi 
sobres que justes, l'histoire diplomatique était née. Cette belle publi- 
cation n'eut jamais qu'un défaut, celui d'être beaucoup trop tôt inter- 
rompue. L'auteur, qui s'était fait fort de la mener à son terme en six 
volumes seulement, avait commis une notable méprise dans ses 
prévisions. A la fin du quatrième, après s'être attardé quelque peu, 
à la suite de Louis XIV, dans les marécages de la Hollande, il n'en 
était arrivé qu'à la paix de Nimègue. Il s'en fallait de vingt années 
encore qu'il eût atteint le premier traité de partage entre le roi do 
France et Guillaume III. En vain, le monde lettré attendit la suite 
pendant un demi-siècle. Soit pour une raison vulgaire de budget, 
soit par découragement personnel, l'œuvre ne monta pas plus haut 
que les fondations. Interrupta pendent. 

Nous devions recevoir toutefois une consolation. M. Mignet 
semble en effet avoir voulu prendre ses précautions contre l'accident 
qui lui est arrivé, et qui arrive presque fatalement à quiconque veut 
faire trop grand. Il avait sculpté, en guise de fronton surmontant 
la mosaïque de textes qu'il se proposait de cimenter à l'aide de ses 
résumés, une Introduction qui a longtemps passé et passe encore 
pour « magistrale ». Nous ne songeons pas à contester cette appré- 
ciation, laquelle a aujourd'hui force de chose jugée. Il nous sera permis 
cependant, nous l'espérons, d'y ajouter quelques remarques, qui ne 
prétendent pas être des critiques, car le plus grave de nos pseudo- 
reproches, c'est celui d'une regrettable brièveté. Sans doute, grâce à 
cette sorte de mappemonde narrative, dressée par un artiste 
consommé, le premier lecteur venu peut prendre, comme à vol 
d'oiseau, une idée saisissante de la « grande affaire », de 1659 
à 1738. Un coup-d'œil lui suffit pour en embrasser l'ensemble du 
haut de la cime élevée où l'historien le transporte, car rien n'est 
plus net que le réseau de larges lignes où se reconnaît la main 
experte de M. Mignet. Mais, en somme, cette Introduction n'a pas 
mémo cent pages, et ces pages doivent contenir bien peu de lettres. 
De plus, les cinquante premières au moins de ces pages sont réservées 
à des assertions à priori, qui relèvent plutôt de la philosophie 
de l'histoire que de l'histoire elle-même, et qui, par suite d'une 



AVANT-PROPOS. 



XXV 



tendance constante à généraliser, frisent parfois le fatalisme. Cette 
manière de voir, à vrai dire, nous semble un peu en désaccord avec 
le « perpétuel devenir » et la mobilité incessante des choses 
humaines. Celles de la diplomatie échappent d'autant moins à cette 
règle qu'elles sont plus compliquées, plus délicates surtout, et la 
doctrine de M. Scribe, qui a aussi résolu la succession d'Espagne, 
au moyen d'un simple verre d'eau, et de cet axiome que les petites 
causes engendrent les grands effets, ne s'écarte pas plus, à notre 
avis, du vraisemblable que ne le fait, par sa précision trop rigou- 
reuse, par son goût pour la prédestination en histoire, l'ancienne 
école doctrinaire, devenue, de nos jours, l'école algébrique. Le 
dernier regret que nous exprimerons à propos de ce durable morceau 
d'histoire concentrée, c'est que M. Mignet, pas plus que ses prédé- 
cesseurs des bureaux du Ministère, n'ait été à même de profiter 
d'un nombre suffisant de renseignements émanant de l'étranger. 
Il n'a connu que quelques imprimés, plus souvent encore hollandais 
qu'espagnols. A l'époque où il a écrit, sans doute il ne pouvait guère 
en connaître davantage. Le vide n'en reste pas moins sensible. 

La vulgarisation des papiers diplomatiques rassemblés et annotés 
par M. Mignet n'épuisa pas le zèle que la succession d'Espagne 
avait éveillé chez les membres de la Commission royale chargée de 
tirer de l'oubli nos titres de noblesse nationale. Elle avait aussi 
décidé que les documents militaires concernant cette grande lutte 
feraient l'objet d'une publication parallèle. Cette seconde publication 
avait du reste été préparée déjà par le lieutenant-général de Vault, 
mort en 1790, et qui, à cette intention, avait fouillé avec la plus 
louable ardeur « la correspondance de la Cour et des généraux ». 
Le soin de terminer et de présenter au public ce qu'avait disposé 
M. de Vault fut confié au lieutenant-général Pelet, u député de la 
Haute-Garonne et directeur en chef du Dépôt de la Guerre ». Le 
premier volume parut aussi dès 1835, précédé d'un préambule do 
M. Pelet. En dépit du caractère technique de ces onze volumes 
in-quarto, qui vont jusqu'en 1713, ils ne sortent pas tout à fait du 
cadre de nos propres études, beaucoup de documents diplomatiques 
s'étant trouvés au Dépôt de la Guerre confondus avec les pièces 
d'origine et d'intérêt militaires. Nous citerons, à titre d'exemple, les 









XXVI 



AVANT-PROPOS. 



lettres de Tessé qui se présentent dès le début et qui donnent la 
note exacte de nos relations, en 1701, avec les princes italiens du 
nord en même temps qu'avec la République de Venise. 

Ces deux entreprises, presque monumentales, de M. Mignet et de 
son collaborateur du Ministère de la Guerre, qui semblaient, l'un 
aussi bien que l'autre, tout prêts à vider leurs Archives réciproques, 
devaient empêcher pour longtemps toute immixtion supplémentaire 
dans un domaine dont on venait de prendre possession avec cet éclat 
au nom du roi et du Ministèro de l'Instruction publique. Néanmoins, 
en 1848, un Français, qui venait de passer en Angleterre, M. Paul 
Grimblot, eut l'idée de gagner M. Mignet de vitesse en allant se 
poster à l'avance au cœur même de son sujet. L'entreprise était 
heureuse, M. Mignet ne paraissant plus chercher à se rapprocher 
du ' but, fût-ce à pas de tortue. L'attention du public anglais 
avait du reste été assez récemment ramenée vers les dernières années 
du triste règne de Charles II par des miscellanées ou fragments 
on ne peut plus intéressants de la correspondance, tant officielle que 
privée, d'Alexandre Stanhope, qui avait représenté l'Angleterre à 
Madrid de 1690 à 1699, et qui, avec un flegme tout britannique, 
avait épanché son humeur méprisante sur cette Cour à l'agonie ('). 
M. Grimblot, ancien traducteur de Schelling et collaborateur de 
plusieurs de nos Bévues, bref, un peu polyglotte, avait eu la bonne 
fortune de pouvoir emporter de Paris la copie de beaucoup de pièces 
absolument inédites, et conservées alors dans nos Dépôts ministériels 
avec cette férocité jalouse que la mythologie attribue aux gardiens 
ailés du jardin des Hespérides. Par un autre coup de partie, il avait 
réussi à se procurer une traduction française de lettres, déjà impri- 
mées, à la vérité, et depuis un siècle environ, mais devenues à peu près 
introuvables, et d'ailleurs plus ou moins altérées, que Guillaume III 
avait adressées à Heinsius. Enfin, un descendant du comte de 
Portland lui permit de faire usage de la correspondance particulière 
dont il se trouvait l'héritier. C'était plus qu'il n'en fallait assurément 
pour que la collection épistolaire de M. Grimblot ( 2 ), à laquelle 



V) Spain tinder Charles the second. Londres, Murray, 1840. 
(*) Letters of William III and Louis XIV and oftheir ministers, 1697 
to 1700, éditées par Paul Grimblot.— London, Longmann, 1848, 2 vol.in-8 . 






AVANT-PROPOS. 



XXVII 



d'ailleurs Maeaulay semble avoir accordé son patronage, présentât 
un intérêt de premier ordre. Ajoutons qu'elle était faite avec discer- 
nement, et qu'un éclectisme de bon goût en avait éliminé les parties 
qui n'étaient pas obligatoires. Le lecteur avait ainsi l'inappréciable 
avantage d'aller d'un camp à l'autre en toute liberté, et d'entendre 
tour à tour ce qui s'y disait ou s'y méditait. Nous n'avons qu'une 
double chicane à adresser à l'éditeur. Pourquoi d'abord a-t-il pris la 
peine, bien inutile, de traduire en anglais les dépêches de Louis XIV 
et de Tallard ? La prose inajostueuse et si française du grand roi 
subit un travestissement quelque pou carnavalesque en changeant 
brusquement de nationalité dans cette sorte de blue booh rétrospec- 
tif. Ensuite, nous l'avouons, M. Grimblot, en raison au moins de 
son origine et de son nom, eût pu, dans sa courte préface et dans 
quelques-unes de ses notes, s'abstenir de sacrifier aussi légèrement 
Louis XIV à Guillaume III. Les pièces mêmes qu'il reproduit infligent 
un démenti continuel à ses préventions systématiques. 

L'exemple donné à Londres par M. Grimblot tenta quelques 
années pins tard un Hollandais, établi en France, si nous ne nous 
trompons, mais ayant gardé d'étroites relations d'amitié avec plus 
d'un homme d'État de son pays, M. Sirtema de Grovestins. Ce que 
M. de Grovestins nous soumet, ce n'est rien moins qu'un parallèle, 
mené selon les règles de l'ordre chronologique, entre Louis XIV et 
Guillaume III 0). Malgré le nombre considérable de citations, tantôt 
longues, tantôt courtes, qu'on trouve intercalées dans le texte ou 
rapportées en note, nous nous trouvons ici en présence d'un récit 
suivi, et non pas d'un simple étalage de pièces. L'auteur qui, dans 
sa jeunesse, en 1824, avait travaillé à classer les Archives de la 
maison d'Orange, s'était procuré peu à peu, dans les Dépôts publics 
et particuliers do la Hollande, quantité de lettres et de papiers 
inconnus auparavant. Au premier rang de ses instruments de travail 
figurait une copie de la correspondance de Heinsius, prise sur les 



. 



I 



(') Guillaume III et Louis XIV, histoire des luttes et rivalités poli- 
tiques entre les puissances maritimes et la France dans la dernière 
moitié du XVII e siècle, par le baron Sirtema de Grovestins. Imprimerie 
Toinon, à Saint-Germain-en-Laye, 1868, 8 volumes in-8°. 



?v 



XXVIII 



AVANT-PROPOS. 



originaux de La Haye. Il est même fâchenx que M. de Grovestins 
n'ait pas fait un usage plus ample, sinon exclusif, des sources 
hollandaises réunies dans sa bibliothèque. Mieux eût valu emprunter 
moins souvent à M. Griinblot, et nous placer le plus fréquemment 
possible au point de vue du Pensionnaire. Nous devons avouer aussi 
que M. de Grovestins trahit, en bien des pages, de visibles 
symptômes de la plus noble maladie qui puisse affecter l'esprit 
humain, mais qui a cessé, il est vrai, de se produire à l'état d'épidémie : 
l'enthousiasme. A force d'admirer Guillaume III, dont son apologie 
ne dépasse pas la mort, il a fait tort à Louis XIV, comme 
M. Grimblot, de ce que ses illusions patriotiques ou confessionnelles 
accordaient en trop à son rival. 

Tandis que M. de Grovestins occupait ainsi ses loisirs à composer 
un portrait en pied de son héros de prédilection et à évoquer du 
même coup le grand souvenir de la puissance hollandaise, à Venise, 
deux érudits, M. M. Barozzi et Berchet, s'étaient déjà plu à remettre 
en lumière le rôle di primo cartelîo que la sérénissime République 
avait jadis joué dans le monde politique. A cet effet, poursuivant 
une publication antérieure qui s'était arrêtée au seuil du XVII e siècle, 
ils firent imprimer en 1856 et en 1860 les relations officielles 
que les ambassadeurs vénitiens, envoyés à Madrid de 1600 à 1700, 
avaient, suivant l'usage, lues au doge devant le Sénat au retour de 
leur ambassade ('). De ces diplomates , trois ont vu l'Espagne à 
l'époque qui nous doit occuper : Carlo Euzzini, qui remplaça 
Foscarinien 1690, et tint l'emploi jusqu'en 1695; Pietro Venier, 
qui le garda jusqu'en 1698, et enfin Aloise Moncenigo, qui l'aban- 
donna en 1702. Ces trois discours, très étudiés et très concis, sur 
l'état moral et matériel de la Cour, sinon de la monarchie espagnole, 
sont d'une inestimable valeur pour nous. Sans doute, il y règne d'un 
bout à l'autre un ton de rhétorique ampoulée et je ne sais quel 
souffle d'obséquiosité oratoire qui peut mettre en méfiance sur la 
sincérité des rédacteurs. Mais il est impossible aussi de n'y pas 



(') Relazioni degli Stati europei lette al Senato dagli ambasciatori 
veneti, nel secolo decimosettimo, raccolte ed aiuwtate da N. Barozzi e 
G. Berchet, Venezia, Naratovich, 1856 et 1860, 2 volumes in-8°. 



AVANT-PROPOS. 



XXIX 






sentir une singulière pénétration. En tout cas, les figures doivent y 
être dessinées d'une main sûre, car elles ne diffèrent presque pas 
d'un trait de celles que la diplomatie française crayonnait pour 
Versailles. LaEépublique n'affichant aucune prétention à la Couronne 
d'Espagne et se renfermant dans la neutralité, ses agents n'avaient 
aucune raison pour ne pas rester impartiaux. Leurs assertions 
peuvent ainsi servir de pierre de touche pour apprécier les autres. 

La parole semblait revenir à la France, et la France en effet 
n'allait pas tarder à parler de nouveau. Peu après la fin du second 
Empire, un ancien professeur à la Faculté des lettres de Caen, 
M. Hippeau, se vit ouvrir les greniers et les armoires les plus 
mystérieuses d'un fort beau château du Cinglais, fièrement campé 
au-dessus de l'Orne, celui d'Harcourt-Thury. Il n'y avait pas 
seulement à Harcourt des liasses de papiers de la plus haute 
importance pour l'histoire administrative de la Normandie au 
XVIII e siècle, il s'y trouvait encore la correspondance de Henri, 
d'abord marquis, puis premier duc d'Harcourt, né en 1654, mort 
en 1718, et qui avait, plus qu'aucun autre Français peut-être, 
contribué à faire asseoir le duc d'Anjou sur le troue de Charles IL 
Aux lettres du Koi et de ses ministres à d'Harcourt, qui sans doute 
n'avait pas « restitué », se trouvaient jointes les minutes de 
celles qu'il avait dictées, plus celles de diverses tierces personnes, 
notamment de M. de Blécourt, qui lui avait pendant bien des 
mois servi d'intérimaire. On y rencontrait par surcroît les épitres 
confidentielles et toutes pénétrées d'humilité de quelques religieux, 
évoluant autour de l'ambassadeur, dans l'ombre et le silence, 
et rappelant quelquefois la mouche du coche. A tout prendre, 
les deux volumes de M. Hippeau (') recelaient beaucoup mieux 
qu'un simple filon. C'était bel et bien une véritable mine. Jamais 
on n'avait encore produit une peinture aussi vivement prise sur le 
fait et par le menu de ce qui s'était passé de mémorable en Espagne 
entre la paix de Eyswick et la mort de Charles II. Cette période, 






(') Avènement des Bourbons au trône d'Espagne, par C. Hippeau, 
professeur de Faculté honoraire et secrétaire du comité des travaux 
historiques des Sociétés savantes. — Didier, 1875, °2 volumes in-8°. 



, / 







XXX 



AVANT-PROPOS. 



I 



jusque-là assez mal défrichée, malgré les quelques pages acerbes et 
sarcastiques de Stanhope ou les relations académiques dédiées au 
Sénat de Venise, apparaissait enfin en plein jour, au milieu de la 
concurrence acharnée des diplomaties européennes. Mais, hélas ! la 
publication elle-même laissait singulièrement à désirer. L'enseigne- 
ment purement littéraire de M. Hippeau l'avait assez mal préparé 
à un labeur de ce genre, et il ne s'était pas mis en peine de suppléer 
tant bien que mal, par un redoublement d'application, aux con- 
naissances préalables qui lui faisaient défaut. De là des erreurs trop 
fréquentes, parfois même plaisantes, semées inconsciemment, mais 
à pleines mains, soit dans le texte, soit dans les notes. Le pis 
toutefois ne se trouvait pas là, il était dans la reproduction des 
documents eux-mêmes. On peut d'abord reprocher à l'éditeur de les 
avoir choisis d'une façon médiocrement judicieuse, car il a souvent 
préféré le superflu à l'indispensable, et omis des lettres du Roi ou 
de Torcy pour nous en prodiguer de simples intrigants de couvent. 
Mais ce que nous ne saurions trop déplorer, c'est qu'une grande 
partie de celles que M. Hippeau a fait imprimer, surtout dans son 
premier volume, aient été littéralement mutilées par des suppressions 
dont rien n'avertit le lecteur. Nous pourrions même en citer qui 
sont un assemblage fantaisiste de fragments pris çà et là dans 
plusieurs dépêches à la fois. Il semblerait vraiment qu'un coup de 
vent intempestif a brouillé les feuillets épars et non numérotés que 
l'honorable professeur envoyait à l'imprimerie. Le désordre éventuel 
des Archives du château d'Harcourt ne saurait en aucun cas le justi- 
fier, M. Faugère lui ayant ouvert l'accès des originaux eux-mêmes, 
auxquels les références ne manquent pas au bas des lettres repro- 
duites. Il existe du reste un défaut plus gros peut-être encore de 
conséquences regrettables dans cette suite brouillée d'apparitions 
historiques. M. Hippeau, sans doute pour prouver que sa finesse en 
politique dépassait encore son honnêteté habituelle, s'est cru obligé 
de prendre à plusieurs reprises Louis XIV en flagrant délit de 
contradiction et de duplicité. Il eût pu, comme nous le ferons voir 
en temps et lieu, s'épargner facilement ce nouveau genre d'erreur en 
se préoccupant un peu plus de l'ordre successif des faits et de leur 
portée exacte. 



AVANT-PROPOS. 



XXXI 



Quelques années après l'ouverture du petit Musée diplomatique de 
M. Hippeau, un de ses collègues à la Faculté des lettres d'Aix, 
longtemps voué à la propagande attrayante des littératures étran- 
gères, M. Hermile Eeynald, reçut de M. Mignet, qui, décidément, se 
retirait sous sa tente, après une longue carrière d'illustration 
académique, la communication d'une partie des extraits qu'il s'était 
fait préparer de longue date pour terminer son entreprise de 1835. 
M. Mignet, fort probablement, et, dans ce cas, fort justement, avait 
pensé que la correspondance de d'Harcourt appelait celle de Tallard, 
puisqu'à la même époque Tallard avait oc«upé à Londres le poste que 
d'Harcourt occupait à Madrid, et, par d'autres voies, concouru au 
même plan. M. Eeynald, encadrant dans une improvisation rapide- 
ment conduite les meilleurs de ces extraits ('), fit donc faire à la 
curiosité publique un pas de plus en avant dans l'immense laby- 
rinthe de la succession d'Espagne. Nous prendrons cependant la 
liberté de formuler quelques objections contre certaiues habitudes 
de M. Eeynald. Il y eût eu grand avantage, ce nous semble, pour 
lui comme pour nous, à emprunter beaucoup plus aux lettres écrites 
par Tallard lui-même. Nous avons bien dans ces deux volumes la 
plupart des dépêches du Roi, mais la contre-partie, c'est-à-dire les 
rapports de l'ambassadeur, qui nous auraient mis au courant de ses 
entretiens avec le roi d'Angleterre, est réduite à des analyses par 
trop embryonnaires. Peut-être, d'autre part, aurait-il été à propos 
de tirer un meilleur parti de la correspondance anglo-batave éparse 
dans Grimblot, ce qui n'eût pas coûté grande peine à un professeur 
familiarisé de longue date avec la langue de Swift. En outre, les 
pièces que cite textuellement M. Eeynald, quoique plus correctes 
que celles de M. Hippeau, ne sont pas irréprochables, il s'en faut. 
Beaucoup de coupures ne sont indiquées en aucune façon. Il serait 
facile enfin d'y relever des substitutions tout à fait arbitraires en 
fait de mots, voire quelques méprises répréhensibles en matière de 
lecture. Malgré la haute autorité qui s'attache aux suffrages éclairés 






(') Louis XIV et Guillaume III, Histoire des deux traités de partage 
et du testament de Charles II, par Hermile Reynald, doyen de la Faculté 
des lettres d'Aix. — E. Pion, 1883, 2 volumes in-8°. 






XXXII 



AVANT-PROPOS. 



et impartiaux de l'Académie française, nous craignons que l'heureux 
légataire des dépouilles de M. Mignet, qui du moins ne poursuit 
Louis XIV d'aucune animosité aveugle, n'ait pas apporté non plus 
dans la mise en œuvre de ces dépouilles toute la patience et tout le 
temps qu'on eût pu souhaiter. 

Après ces travaux venus de l'Institut ou de l'Université, l'Alle- 
magne devait à son tour entrer en campagne et préparer, en ce qui 
la concernait, les voies aux futurs historiens de la succession d'Es- 
pagne. Le sujet effectivement était aussi germanique que français, 
puisque les Habsbourg s'y trouvaient en rivalité une fois de plus 
avec la maison de Bourbon. Un jeune professeur de Heidelberg, 
M. Arnold Gœdeke, qui, notons-le bien, n'est pas le même que le 
bibliographe Gœdeke, cher à tous les amis de Gœthe, conçut le projet 
de prendre la question sous un angle presque entièrement nouveau, 
par la face autrichienne, et de nous la faire connaître sous cet aspect. 
Au début, M. Gœdeke s'était même proposé de pousser les choses 
jusqu'au bout, de tirer, en quelque sorte, l'échelle après lui, car 
il méditait des fouilles profondes et définitives aussi bien à Paris et 
en Espagne qu'à Vienne. L'égoïsme dynastique des Hohenzollern 
s'évertuant à accaparer encore une autre succession d'Espagne, sans 
souci de ruiner la civilisation en Europe pour un siècle ou deux, les 
événements de 1870, en d'autres termes, ont dissipé ce beau rêve 
comme tant d'autres, et M. Gœdeke a cru devoir se contenter d'aller 
chercher seulement sur les bords du Danube de quoi contrôler, et 
surtout développer, les révélations latines, mais visiblement insuffi- 
santes, du P. Wagner. A titre de prélude, il publia dès 1872 le 
Journal du comte Bonaventure de Harrach pendant son séjour à la 
Cour d'Espagne, en 1697 et 1698 ('). Ce recueil d'impressions 
quotidiennes et sincères, jetées au fur et à mesure sur le papier par 
l'ambassadeur de Léopold I er à Madrid, offrait comme le revers de 
la médaille dont M. Hippeau exhibait alors l'autre côté. A la fin 
de 1876, M. Gœdeke, qui avait assez attendu pour profiter de la 
correspondance de d'Harcourt, lança enfin son œuvre capitale, 



(») Karl Gerold's Sohn, Wien. 



AVANT-PROPOS. 



XXXIII 






intitulée « Politique de V Autriche dans la question de la succession 
d'Espagne » ('). Cette fois, nous tenions vraiment une œuvre de 
maître, courte, mais substantielle, ordonnée et rédigée à la façon de 
M. Eanke, avec sobriété dans le style et en pleine connaissance do 
cause. Non seulement on y reconnaît tout de suite un limier d'Ar- 
cbives fort bien doué et à qui la Fortune des archivistes a souri plus 
d'une fois, mais on s'aperçoit aussi que l'inédit a été ici singulière- 
ment fécondé par une étude approfondie de la littérature imprimée, 
qu'il ne faut pas trop négliger, sous prétexte de vétusté. Ce qui ne 
nous plaît pas moins dans le récit de M. Gœdeke, c'est son goût 
naturel pour l'équité. Non pas qu'il se pose en ami intime de la 
France et de son souverain au XVII<> siècle. Mais il se laisse aller 
sans la moindre résistance à l'évidence des faits, et ne paraît pour- 
suivre aucun but de réhabilitation ou de calomnie historique. Ce serait 
déjà quelque chose en France; outre-Ehin, c'est un quart de miracle, 
si ce n'est un miracle tout entier. Pourquoi faut-il que M. Gœdeke 
ait à ce point condensé son exposition ? Si l'on défalque la partie 
de ses deux volumes réservée aux documents nouveaux, qui sont en 
général du plus haut intérêt, il ne reste pas en tout quatre cents 
pages pour le récit. C'est bien peu en vérité, l'ouvrage étant excel- 
lent, malgré un peu de confusion parfois dans le détail et de 
grossières bévues typographiques. 

Un autre professeur universitaire, M. Cari von Noorden, de Bonn, à 
peu près vers le temps où M. Gœdeke se séquestrait dans l'Espagne et 
sa décrépitude, s'était proposé d'écrire, avec tous les développements 
convenables, une histoire de l'Europe au XVIII e siècle ( 2 ), en insistant 
principalement sur le mouvement économique. M. von Noorden avait 
abordé son œuvro avec une ardeur qu'aucune fatigue ne semblait 
capable de décourager. Il avait couru, dans le nord surtout, d'Archives 
en Archives, pour compulser tout ce qui lui permettait une vérification 
ou lui promettait un peu d'inédit, lorsque la mort l'a surpris à 






(') Die Politik Œsterreichs in der spanischen Erbfolgefraye, Leipzig, 
Duncker et Humblot, 1877, 2 volumes in-8°. 

( 2 ) Europaeische Gesclticlite im achzèhnten Jahrhundert, l re partie, 
Der spanische Erbfolyekrieg, Leipzig, 3 volumes, 1870, 1874 et 1882. 



XXXIV 



AVANT-PROPOS. 



Leipzig. Il n'avait encore achevé que trois volumes, et le dernier ne 
dépasse pas l'année 1710. Pour nous-mêmes par conséquent, l'auteur 
est demeuré bien en-deçà du but marqué. Il ne nous en aura pas 
moins laissé plus d'un résultat acquis, dont nous aurons grand soin 
de tenir compte au moment propice, malgré l'obscurité d'une phra- 
séologie enchevêtrée et qui parfois fait un peu songer à la rudesse 
d'inextricables broussailles. 

Il aura été donné à un Hanovrien, si nous ne nous trompons, 
M. Onno Klopp, de réaliser au contraire une conception dont l'énor- 
mité n'effraie guère moins que la précédente. En parcourant la 
correspondance inédite de Leibnitz avec la princesse Sophie de 
Hanovre, M. Klopp avait été frappé du parti qu'on en pouvait tirer 
pour raconter sur des bases plus larges qu'on ne l'avait encore fait 
comment la maison de Stuart avait cédé la place en Angleterre, 
d'abord à Guillaume d'Orange, puis aux princes hanovriens. De là 
le titre de ses quatorze volumes : La chute de la maison de Stuart, 
titre qui serait beaucoup trop restreint, si l'auteur n'avait pris le 
soin de l'expliquer en le développant ('). Encouragé de jour en jour 
par ses conquêtes aux Archives impériales-royales de Vienne, dont 
M. d'Arneth lui avait ouvert les portes à deux battants, M. Klopp a 
en effet écrit une histoire d'Angleterre et de ses rapports interna- 
tionaux, c'est-à-dire bel et bien une histoire de l'Europe, pendant la 
seconde moitié du XVII' siècle et le premier quart du XVTLK C'est 
donc en réalité une large fresque historique, du genre colossal, 
comme on dit à Pentzig et ailleurs, que nous avons sous les yeux. 
Par malheur, la méthode propre au peintre est bien loin de corres- 
pondre à la valeur intrinsèque des documents sur lesquels il a réussi 
le premier à attirer, sans la satisfaire, notre attention. C'est en effet 
à bâtons rompus qu'il poursuit son exposé, sautant d'un pays à un 
autre et d'un épisode quelconque à un épisode tout différent, sans 
paraître se douter que cette course vagabonde et éperdue fatigue le 
lecteur. On a beau s'armer de patience, on ne parvient pas à s'orienter 



(') Der Fall des Hanses Stuart und die Succession des Hauses Han- 
nover in Grossbritannien und Irland im Zusammenhange der euro- 
paeischen Angelegenheiten von 1660-1714. — Wien, Gerold, 1875-1888. 



aHBOMMai 









AVANT-PROPOS. 



XXXV 



au milieu de ce chassé-croisé de personnages ou de faits dans le 
classement desquels n'est intervenu aucun ordre logique ou arti- 
ficiel. Il n'existe pas même de division par chapitres qui permette de 
reprendre un peu haleine. Toutefois cet inconvénient inhérent à la 
forme n'est rien comparé au ton de déclamation et de violence qui 
déprécie tout l'ouvrage. M. Klopp expie le premier lui-même la 
fausseté des thèses paradoxales qu'il prétend démontrer. Il veut 
absolument que Léopold I er ait été un grand Empereur. Ce n'est pas 
en tout cas une raison pour flétrir à chaque page, en langage 
d'énergumène, Louis XIV comme un malfaiteur public. Au reste, ce 
qui blesse et surexcite M. Klopp dans Louis XIV, c'est bien moins 
encore l'adversaire né de la maison d'Autriche que le protecteur des 
libertés gallicanes et le chrétien trop peu respectueux, au gré de 
l'auteur, des prérogatives du Saint-Siège. Nous avons entendu définir 
ce réquisitoire " la ruade du bedeau contre Louis XIV „ . L'épigramme 
est trop irrévérencieuse pour lui accorder notre apostille. Mais il est 
certain que l'Histoire de la chute de la maison de Stuart donne 
une idée regrettable de ce qu'on pense de la France du XVII e siècle 
dans les sacristies néo-catholiques de l'Allemagne. L'approbation 
solennelle octroyée à ce livre de bataille par Pie IX n'a pas suffi 
pour faire rejaillir sur tous ses feuillets l'infaillibilité du pontife en 
même temps que son indulgence. Il y a dans ce factnm décousu et 
écrit à la hâte des énormités en fait d'erreurs tangibles et surtout 
en matière d'interprétation. Pour peu qu'on en ait parcouru de suite 
quelques dizaines de pages prises au hasard, on goûte étrangement, 
par l'effet irrésistible du contraste, la bonne foi, et surtout la foi plus 
calme, de nos admirables bénédictins de Saint-Maur. 

Ne terminons pas cette revue rapide des sources allemandes, sans 
adresser nos justes remerciements à un professeur de Munich, 
M. Heigel, qui a eu, lui, l'excellente inspiration de verser au procès 
le contenu, une partie du moins du contenu des Archives bavaroises. 
Lorsqu'on songe au rôle presque do premier plan que l'Électeur 
Max-Emmanuel a joué à travers toutes les vicissitudes de la succes- 
sion d'Espagne, on comprend sans peine le service rendu par 
M. Heigel à la science. Nous devons l'avouer, c'est principalement à 
la biographie du petit prince électoral Joseph -Ferdinand que 



.. 






XXXVI 



AVANT-PROPOS. 



ce savant a jusqu'ici consacré son activité. Mais sa notice, qui 
ne compte pas cent pages 0), est un travail dans le même genre que 
celui de M. Gœdeke, c'est-à-dire un déploiement sans idée préconçue 
de documents sûrs, et rattachés par une narration très simple, d'où 
jaillit l'impression vraie. L'Académie des sciences de Munich, qui en 
a entendu la lecture la première, en a ordonné l'impression dans ses 
cahiers périodiques. Il serait fort à souhaiter qu'un spécialiste 
aussi compétent que M. Heigel s'occupât à son tour du 
père de ce héros enfantin, et nous donnât sur Max-Emmanuel 
une étude u documentaire „, suivant le mot du jour, qui nous 
dispenserait de recourir à la grosse brochure, plus que démodée, do 
Lipowski t 2 ). Nous présumons du reste que l'érudit bavarois a déjà 
dû se mettre à la tâche, car il a lu à la même Académie diverses 
communications, notamment sur le projet d'un pacte de famille pré- 
paré entre les princes de la maison de Wittelsbach sous le protectorat 
de la Suède, et sur un autre encore, ayant pour but de transférer à 
l'Autriche les États patrimoniaux de Max-Emmanuel. Une Bévue 
bien connue, et qui s'alimente dans le même milieu académique, les 
Forschungen zur deutschen Geschichte, a également fait connaître 
sous ses auspices une partie de la correspondance de ce prince. 

Voilà bien des à-compte sur l'histoire définitive et complète pris 
dans beaucoup de Dépôts à la fois et un peu partout en Europe. 
Est-ce à dire cependant que le cycle des fouilles et des trouvailles 
exotiques à propos de l'héritage de Charles II se trouve clos désor- 
mais? Nous n'osons pas le croire. M. Gaedeke n'a pas dû tout épuiser 
à Vienne, puisque M. Klopp n'a eu qu'à se baisser pour récolter. 
A Londres, de même qu'à La Haye, il reste encore plus d'un élément 
important d'appréciation à tirer des manuscrits et des registres 
officiels de l'époque. Il suflit pour s'en convaincre de feuilleter l'énu- 
mération que M. de Grovestins, à la fin de son huitième volume, nous 
donne des collections de la Hollande. Toutefois, c'est particulièrement 



(') Kurprinz Joseph- Ferdinand von Bat/ern und die spanische Erb- 
folge, Munich, F. Straub, 1879. 

( 2 ) Des Cliurfilrstens von Bayent Maximilian-Emanuel Statthalter- 
schafft... and dessen Feldzitge, Munich, 1820, J. Giel. 



AVANT-PROPOS. 



XXXVII 



du midi que cette fuis nous sommes enclins à attendre ou à désirer 
« un peu plus de lumière », et que la lumière, d'après nous, se 
fera un jour ou l'autre sur des questions qui ne sont pas toutes 
secondaires. Les Archives de Turin et celles du Vatican n'ont pas, 
selon toute probabilité, livré tous les secrets qu'elles détiennent sur 
l'attitude de la maison de Savoie et de la Papauté durant cette 
grande crise européenne où les destinées de l'Italie étaient engagées 
presque autant que celles de l'Espagne. Pourtant, à ce qu'il nous 
semble, c'est surtout dans ce dernier pays que jusqu'ici l'attention 
a été médiocrement éveillée sur ces énigmes. Nous savons bien que 
les soldats de Napoléon I" ont sottement brûlé à leurs feux de 
bivouac, ou perdu n'importe où, une bonne partie des Archives de 
Simancas, et d'autres, sous prétexte d'en enrichir notre capitale. 
Il n'en est pas moins certain que tout n'a pas été emporté, et, 
comme nos Archives Nationales n'ont rpçu et retenu que des papiers 
presque exclusivement relatifs au XVI e siècle, il semble difficile 
qu'il ne reste pas au-delà des Pyrénées, çà ou là, bien des documents, 
peu étudiés ou mal classés, qui éclaireront avantageusement tôt 
ou tard, sinon l'ensemble des faits, du moins certains points de 
détail. Cette conjecture est fortifiée en nous par le peu que 
M. Alfred Baudrillart a déjà fait connaître de ses fructueuses 
recherches tras los montes sur les rapports de la France et de 
l'Espagne pendant le premier règne de Philippe V. Nous nous 
estimerions fort heureux si notre publication actuelle pouvait con- 
tribuer à arracher à leur linceul de poussière ou à la destruction 
mycologique les pièces originales demeurées en Espagne et qui 
intéressent les rapports de Louis XIV et de Charles II. 

Grâce à l'abondanco et à la variété des publications dont nous 
venons de présenter succinctement la nomenclature, publications qui 
nous viennent, pour ainsi dire, de tous les points de l'horizon, le 
terrain nous a paru suffisamment préparé pour provoquer la 
tentation d'y construire quelque chose. Loin de nous la présomption 
de croire que nous aurons élevé le monument à faire. Une vie 
d'homme tout entière, et infiniment de talent, ne seraient pas de trop 
pour épuiser l'ensemble des combinaisons politiques se rattachant à la 
succession d'Espagne au XVII e et au XVIII e siècles. Il s'en faut, 















XXXVIII 



AVANT-PROPOS. 



quant à nous, que - nous connaissions encore toutes les carrières où 
gisent, plus ou moins à fleur de terre, les pierres de taille, voire les 
cailloux, nécessaires pour une pareille œuvre. Ce que nous avons 
édifié et ce que nous pourrons édifier encore n'est et no sera qu'un 
simple échafaudage, nous le savons mieux que personne. A défaut de 
l'histoire achevée et durable qui devra être tentée plus tard, nous 
avons du moins cherché à donner à cet essai la clarté que compor- 
tent mieux que tous les autres les travaux sommaires et prépara- 
toires. Le volume qu'on va lire est tout entier consacré au premier 
des trois traités de partage, celui que Louis XIV conclut avec 
l'Autriche en 1668, ainsi qu'au progrès de la mésintelligence 
fatale qui le rendit caduc de très bonne heure. Notre second volume 
traitera du second traité de partage, le premier de ceux que la 
France signa avec l'Angleterre et la Hollande, le 11 octobre 1698, 
et s'étendra jusqu'à la catastrophe imprévue qui en empêcha l'exécu- 
tion. Un troisième volume correspondra au troisième traité de 
partage, celui du 25 mars 1700, concerté entre les trois mêmes 
puissances et annulé en fait, d'abord par le testament de Charles II, 
puis par l'acceptation de ce testament au nom du duc d'Anjou. Dans 
un dernier tome enfin, sous ce titre « La solution », nous embras- 
serons rapidement les négociations qui nouèrent et dénouèrent la 
coalition de 1701, pour aboutir aux traités d'Utrecht, de Eastadt et 
de Bade ('), base de l'équilibre européen pendant une grande partie 
du XVIII° siècle. 

Quant à la méthode que nous avons suivie, nous nous sommes 
inspiré avant tout, n'en entrevoyant pas de supérieure, de celle 
qu'avait adoptée M. Mignet, le créateur du genre. Nous avons par 
conséquent analysé les pièces aussi scrupuleusement que nous avons 
pu, toutes les fois que « l'abondance des matières » nous a contraint 
à renoncer aux citations textuelles et sans coupure. De nous-même, 
nous n'avons tiré que le peu qu'il fallait pour introduire l'ordre et 
la logique indispensables dans notre dossier. Nous nous réservons 



(') Nous nous contenterons d'indiquer ici les deux volumes récem- 
ment publiés par M. de Courcy (La coalition de 1701) et dont le second 
a fort avancé l'histoire de ces deux derniers traités. 



AVANT-PROPOS. 



xxxix 



néanmoins de présenter nos conclusions, ou, plutôt, nos réflexions 
personnelles, à la fin de notre dernier volume. Assurément, par 
cette manière de procéder, nous nous sommes réduit beaucoup plus 
aux modestes fonctions de copiste que nous n'avons fait œuvre 
d'historien véritable. Mais il nous semble qu'il y aura avantage 
pour le lecteur à pouvoir juger par lui-même les faits en parcourant 
les documents étalés sous ses yeux. N'ayant d'autre parti-pris que 
celui de la vérité, serrée d'aussi près que possible, nous n'avons pas 
non plus d'autre prétention que d'en communiquer la pure et rare 
jouissance à qui voudra bien la partager avec nous. Aussi prions- 
nous instamment les érudits de profession ou les personnes mieux 
avisées qui découvriraient dans notre longue pérégrination à travers 
le passé, non pas seulement des lacunes graves, mais surtout des 
erreurs, fussent-elles léger, s, de vouloir bien nous signaler les 
endroits où nous aurions, malgré nous, à coup sûr, fait un faux pas, 
ou quelque bond regrettable, sur l'étroit sentier de la vérité histori- 
que. Nous leur promettons de profiter de notre mieux de tous les bons 
conseils, soit pour rectifier, soit pour compléter, et nous les remer- 
cions à l'avance de leur collaboration bienveillante comme du plus 
précieux encouragement qui puisse nous être accordé. 

Il ne nous reste plus qu'à exprimer aussi notre sincère gratitude, 
d'abord à la Commission des Archives historiques qui a autorisé nos 
recherches et nous a accordé une hospitalité vieille déjà de plusieurs 
années, puis aux deux fonctionnaires du Département, MM. Louis 
Farges et Maurice Chévrier, dont l'obligeante aménité nous a rendu 
ces recherches aussi faciles que possible. Les amis de notre histoire 
diplomatique peuvent déjà regarder comme une époque légendaire 
celle où, tandis que Yascophanus saccharinus menaçait de ses 
ravages pacifiques les portefeuilles étages le long des hautes 
murailles qui longent la rue de l'Université, des gens sérieux 
répondaient sans sourire à une demande de communication, relative 
à la correspondance de Mazarin, que le Dépôt possédait tout au plus 
de ce ministre " quelques billets de courtoisie. „ Depuis la nouvelle 
organisation à laquelle a présidé M. Girard de Eialle, une vraie 
ruche de travailleurs a pu s'installer dans l'antichambre du Dépôt 
et, sans pénétrer dans le sanctuaire, y butiner tout à son aise. Nous 






XL 



AVANT-PROPOS. 



avons la ferme conviction que le nom de la France gagnera encore 
en considération dans le monde, quand quelques Français sans 
prévention auront, non pas retrouvé, mais simplement remis au jour, 
les titres les plus propres à montrer ce que notre patrie a voulu, ce 
qu'elle a fait, et même ce qu'elle a rêvé dans d'autres temps. 



Décembre 1888. 






CHAPITRE PREMIER. 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



Un historien mort récemment, M. Mignet, à qui notre 
premier soin doit être de rendre hommage en posant le 
pied dans la vaste carrière ouverte devant nous, et ouverte 
jadis par lui, mais où il n'a pas dépassé les approches de 
la terre promise, M. Mignet, dis-je, a écrit que la question 
de la succession d'Espagne était - le pivot - sur lequel 
tournait presque tout le règne de Louis XIV. On ne peut 
contester en effet que ce grandiose et redoutable problème 
diplomatique n'ait été la principale préoccupation des 
prépaierai aussi bien que des dernières années du grand 
roi, la chimère favorite caressée par sa jeunesse, et, plus 
tard, l'épreuve et comme la pierre de touche de son courage 
pendant sa mâle et longue vieillesse. Il nous semble toute- 
fois que ce serait quelque peu exagérer l'importance de 
notre sujet que d'y voir la clé de voûte de la politique 
extérieure adoptée et dirigée par ce monarque, son arrière- 
pensée constante depuis le début jusqu'au déclin de sa vie. 
A notre sens, l'inspiration essentielle de cette politique, le 

1 



. ' 



¥ 



2 LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 

« fil rouge - qu'on y retrouve à travers toutes les vicis- 
situdes, le terme immuable qu'elle poursuit avec fermeté et 
circonspection, c'est l'exécution complète et loyale des 
traités de Westphalie ('), ainsi que de leurs corollaires, 
exécution que les troubles malencontreux de la Fronde 
nous avaient empêchés d'obtenir d'emblée et qui seule 
pouvait assurer la sécurité de nos frontières. 

Depuis Charles-Quint en effet jusqu'au célèbre établisse- 
ment politique que cette paix consacra en Europe, la maison 
d'Autriche n'avait eu en tout lieu et en tout temps, malgré 
ses deux têtes, qu'une épée et qu'une pensée, tournées à 
peu près exclusivement contre la France. A dater de 1G48, 
la branche autrichienne fut réduite à compter avec nous, 
en attendant que la branche espagnole s'y résignât à son 
tour, avec plus d'humiliation encore. Néanmoins, pas plus 
à Madrid qu'à Vienne, on n'abandonna franchement la proie 
si longtemps convoitée entre le Rhin et les Pyrénées. 
Gomme par le passé, les tronçons de la double puissance 
qui nous enserrait, à angle droit, du nord au sud et de l'est 
à l'ouest, cherchèrent obstinément à se souder chaque jour 
davantage, en nous poussant de plus en plus vers la mer, 
déjà occupée et surveillée avec jalousie, d'un côté, par les 
Anglais, de l'autre, par les Hollandais. Le projet conçu par 
Louis XIV de mettre indirectement la main sur tout ou 
partie de l'Espagne Yiaquit de cette situation et des avances 
visibles de la destinée. Il lui sembla que le coup le plus 
efficace, et le plus simple, qu'il put porter à la maison 
d'Autriche consistait à se saisir légalement d'une monar- 
chie sur laquelle il avait acquis après tout autant de droits 
que les Habsbourg germaniques. A l'origine même, un peu 
trop prématurément peut-être, il manifesta la velléité d'an- 
ticiper sur ces droits et d'émietter à son profit la succession 



(') « La politique extérieure de Louis XIV, pendant son gouvernement 
personnel, a eu pour principal but le développement des deux traités de 
Westphalie et des Pyrénées. » — A. Chéruel, Etude sur lu ligue ou 
alliance du Rhin, Paris, 1884, p. 3. 






LE MAEIAGE DE LOUIS XIV. 



avant qu'elle fût ouverte. Nous avons cru cette explication 
ou cette réserve, nécessaire, avant d'aborder l'ensemble 
des longues et délicates négociations auxquelles a donné 
heu l'avènement des Bourbons en Espagne. Le sens, selon 
nous, en serait assez notablement faussé, si on voulait 
chercher la source unique des inspirations et des efforts 
de Louis XIV dans la volonté à priori de se placer lui-même 
ou de placer un de ses enfants sur le trône de Charles II 
Ce serait prendre pour le but lui-même ce qui n'a été 
qu'une excellente route, un peu tardivement suivie, afin d'y 
atteindre, et confondre le mobile, qui détermine la volonté, 
avec le moyen, qui réalise la conception. 

Cette façon de dénouer, par voie purement matrimoniale, 
la rivalité séculaire engagée d'abord, à titre presque per- 
sonnel, entre François 1er et Charles-Quint, ne paraît pas 
avoir été du goût de Henri IV, encore moins de Richelieu. 
Philippe II, cependant, en réclamant, malgré la loi salique 
l'héritage des Valois du chef de sa seconde femme, Elisa- 
beth, fille de Henri II, avait déjà crée un précédent à cet 
égard, et ouvert, en sens inverse, et par une sorte de 
provocation, une large fenêtre et de fort beaux horizons à 
l'ambition française. L'exemple qu'il avait donné n'en 
attendit pas moins fort longtemps un imitateur. Pendant la 
Ligue, la querelle entre souverains avait achevé de dégé- 
nérer en lutte de peuple à peuple, et le nom de l'Espagne 
était alors trop maudit par tous les Français clairvoyants 
pouç qu'un rapprochement, aboutissant à une fusion pût 
être envisagé autrement que comme une éventualité aussi 
peu souhaitable que peu probable. Le premier des Bour- 
bons, au dire du moins de Sully, repoussait sur ce sujet 
toutes les insinuations de Villeroi et de Sillery, pour s'en 
tenir à l'avis de son grand trésorier ('). En tout cas, dans 

(J) <« Il (le Roi) était assez détrompé du sentiment politique de Villeroi 
et de SiUery qu. soutenaient quelquefois contre moi en sa présence qu'une 
étroite lia,son avec l'Espagne, non seulement n'était ni in possible " 
dangereuse pour la France, mais encore que c'était le v' systene 



'•'' 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 






I 



cette République idéale d'Europe qu'il parait du beau nom 
de République chrétienne, la France n'était pas même 
appelée à recueillir une seule des dépouilles limitrophes 
de la maison d'Autriche. C'était à la Suisse qu'allait la 
Franche-Comté avec le Tirol et l'Alsace, tandis que la 
Hollande s'annexait les provinces belges ( l ). Quand enfin on 
pressait davantage Henri IV de contracter une alliance de 
famille avec l'Espagne, il ne dissimulait pas son désir de 
marier l'aîné de ses fils avec l'héritière de Lorraine, mais il 
déclinait absolument pour ses trois filles l'honneur d'épouser 
un roi d'Espagne. Tout au plus aurait-il .souhaité pour 
l'une d'elles un mariage qui l'eût faite duchesse de Flandre ( 2 ). 



auquel on devait s'attacher. Je leur opposais la rivalité naturelle entre 
ces deux Couronnes, l'opposition d'intérêt et la mémoire de tant 
d'injures si récentes, et je concluais qu'avec un voisin aussi rusé et 
aussi fourbe il ne restait d'autre parti à prendre que se défier et se 
défendre. » — Sully, Mémoires, 1. 12, t. 3, p. 124. 

(') Poirson, Histoire du règne de Henri IV, t. 4, p. 107. 

( 2 ) « Il témoignait souvent, être du tout 'éloigné de marier sa fille 
aînée au roi d'Espagne, qui depuis l'a épousée, alléguant pour raison 
que la disposition de ces deux États était telle que la grandeur de l'un 
était l'abaissement de l'autre; ce qui rendant l'entretien d'une bonne 
intelligence entre eux du tout impossible, les alliances étaient inutiles 
à cette fin entre les deux Couronnes qui considèrent toujours plus leurs 
intérêts que leurs liaisons. Pour preuve de quoi il alléguait d'ordinaire 
l'exemple du mariage d'Elisabeth avec Philippe II, qui ne produisit 
autre fruit qu'une misérable mort à cette innocente et vertueuse 
princesse. — Il ajoutait à ce discours que, s'il eût désiré marier une de 
ses filles en Espagne, c'eût été avec un des puînés déclaré duc de 
Flandre, et non avec l'héritier de la couronne. Et il y a lieu de croire 
qu'il se proposait, s'il eût vécu encore dix ans, tellement travailler 
l'Espagne par la guerre des Hollandais que, pour se priver des dépenses 
indicibles qu'il lui fallait faire pour conserver la Flandre, elle se fût 
enfin résolue d'en donner la souveraineté à un de ses cadets, à condition 
qu'épousant une de ses filles il eût moyenne avec les États une bonne 
paix, dont il eût été d'autant plus volontiers le ciment qu'il s'y fût trouvé 
obligé par les intérêts de son gendre et de sa fille, et par la plus haute 
considération d'État que la France puisse avoir devant les yeux sur 
ce sujet, étant certain que voir diviser les provinces de Flandre du 
corps de la monarchie d'Espagne est un des plus grands avantages 
qu'elle et toute la Chrétienté puissent acquérir. » — Richelieu, Mémoires, 
t. 1, p. 23-24, éd. Petitol. Cf. Bazin, Histoire de France sous Louis XIII, 
t. 1, p. 09-70, et Philippson, Heinrich IV und Philipp III, t. 3, p. 127. 






LE MARIAGE DE LOUIS XIV, 






L'avenir ne devait pas tenir compte de la modestie de 
ses vœux. 

Non seulement en effet sa fille Elisabeth s'assit plus tard 
sur le trône d'Espagne aux côtés de Philippe IV, mais l'aîné 
même de ses fils, Louis XIII, devenu son successeur, fut uni 
le 25 novembre 1615 à l'infante Anne, fille aînée de 
Philippe III. Un brusque revirement dans notre politique 
extérieure, pendant la régence de Marie de Médicis, avait 
amené cette péripétie inattendue. La France abandonnait 
momentanément la protection de l'indépendance euro- 
péenne et sa clientèle protestante pour rentrer dans l'orbite 
des intérêts et des amitiés catholiques. Cette volte-face dura 
peu. Encore bien que le double mariage espagnol eût été 
favorablement accueilli par les États-Généraux de 1615, où 
lui-même avait joué le rôle d'orateur ('), Richelieu dégagea 
vite notre politique de ces attaches qui l'inféodaient à nos 
pires ennemis. Reprenant en Europe la tête du parti pro- 
testant, suffisamment dompté dans le royaume pour n'y 
être plus nuisible, il fit face de nouveau à la maison d'Au- 
triche, et tout particulièrement à l'Espagne. Cette puissance 
fut véritablement, qu'on nous passe la familiarité du terme,, 
la bête noire du cardinal, le bouc émissaire de tous les 
maux dont souffrait de son temps la Chrétienté, toujours 
exposée " aux torrents de ses usurpations qui avaient eu 
leur cours libre depuis la mort du feu roi ( 2 ). » Plein sans 
doute des souvenirs de la Ligue, il regardait et signalait ces 
organisateurs de guerres civiles, détenteurs par dessus le 
marché du Cercle de Bourgogne, comme bien plus 
malfaisants encore que les chefs de l'Autriche et de la 
race germanique. Un de ses agents, Bautru, disait : 
" Nous savons, -il y a fort longtemps, que l'aigle impé- 
riale sert h Sa Majesté catholique de ce que le faucon sert 



(') Bazin, t. 1, p. 183. 

( 2 ) Richelieu, t. 5, p. 353. Pour comprendre cette animosité du cardinal, 
il suffira de lire quelques pages de Ch. Weiss, L'Espagne depuis 
Charles II jusqu'à l'avènement des Bourbons, t. 1. p. 274-281 et 341-341. 



J 



r 



6 LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 

au fauconnier; il le fait voler pour prendre la proie, et puis la 
lui ôte (') ». Aussi le grand ministre est-il d'avis de « n'aller 
avec les Espagnols que la sonde à la main ( 2 ) ». En 1626, il 
préfère à leur alliance celle de l'hérétique Angleterre ( 3 ). 
Toute sa politique vis-à-vis d'eux se réduit à « s'ouvrir des 
portes » dans leurs provinces, et surtout à les tenir le plus 
possible isolés des Allemands. A l'origine, c'est au milieu 
des Alpes, dans la Valteline, qu'il essaye de rompre le 
" chapelet d'États » dont nous entourait comme d'une 
chaîne cette dynastie non moins heureuse en fait d'héritages 
qu'en l'ait d'hyménées. Quand il se sentira plus fort, ce sera 
en Alsace qu'il cherchera le point propice pour pratiquer 
cette sorte de désarticulation. En revanche, on ne voit pas 
qu'il ait jamais essayé de garantir pour toujours son pays 
des convoitises austro-espagnoles au moyen d'une alliance 
de famille et en profitant de ce que la loi salique n'existait 
pas au-delà des Pyrénées. L'abîme de préventions et de 
haines qu'il avait tant contribué à creuser lui-même, et 
que les Espagnols n'avaient guère eu cure de combler ( 4 ), 
était trop profond pour qu'il pût même entrevoir dans 
l'avenir un mariage international destiné à préparer tôt ou 
tard une absorption dynastique. 

L'initiative, à propos du nouveau mariage franco-espagnol 
qui devait donner naissance à tant de complications, vint, à 
tout prendre, beaucoup moins de Mazarin que des Espa- 
gnols, qui déjà du reste, dès 1607, et même plus longtemps 
encore avant la mort de Henri IV ( 5 ), avaient fait aussi les 
premières avances pour le mariage d'Anne d'Autriche (°). 



(') Richelieu, t. 4, p. 226. 

( 2 ) Richelieu, t. 3, p. 204. 

( 3 ) Richelieu, t. 3, p. 200-209. Cf., p. 434. 

( 4 ) V., par exemple, la célèbre Lettre à Louis XIII de Quevedo. 
( 3 ) Philippson, t. 3, p. 125. 

(ii) Razin, t. 1, p. 69. D'après Madame de Motteville {Mémoires, t. 1, 
p. 334, éd. Petitot), les deux mariages espagnols de 1612 avaient été 
imaginés, et proposés d'abord à Madrid, par Rorri, ministre du grand- 
duc de Toscane. 






LE MARIAGE DE LOUIS XIV. ~ 

En 1646, à Munster, deux des . plénipotentiaires de Phi- 
lippe IV, Saavedra et Brun, passaient pour avoir dit « que 
la paix ne pouvait se faire sans les violons », et encore, 
" que, si c'était aux femmes à rechercher les hommes, on 
pourrait bien faire des propositions ('). » Le médiateur 
vénitien, Contarini, avait déjà lancé une invite plus nette, 
quoiqu'un peu en l'air, en exprimant la pensée d'attribuer 
à la France, en faveur d'un mariage et à titre de dot, tout 
ce que les Espagnols avaient perdu, plus quelque chose en 
Flandre. Dans le cas où les intéressés eussent consenti, 
Mazarin « ne se serait pas éloigné de conseiller à la Reine 
à y entendre ( 2 ). » Il comprenait parfaitement où pouvait 
mener un pareil mariage, et son coup-d'œil perçant avait 
démêlé bien vite les lointaines et séduisantes perspectives 
de la combinaison. Le -20 janvier 1646, il écrivait aux 
plénipotentiaires de Munster : - L'infante P) étant mariée à 
Sa Majesté, nous pourrions arriver à la succession du 
royaume d'Espagne, quelque renonciation qu'on lui en fît 
faire, et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu'il 
n'y a que la vie du prince, son frère, qui l'en peut exclure C).- 
Mais l'habile successeur de Richelieu finit par se persuader, 
et il avait raison, qu'il était en présence d'un simple leurre, 
destiné à le brouiller avec les Provinces-Unies ("), qui se 
souciaient médiocrement d'avoir un prince français pour 

(') Mazarin à Brasset, 17 mars 1646. Éd. Chéruel, t. 2, p. 295. 

( 2 ) Mazarin à Longueville, 9 février 1646. Ibhl, t. 2, p. 288, 

( 3 ) Marie-Thérèse, née le 20 septembre 1638. 

( 4 ) Cité par Mignet, t. 1, p. 33-34, d'après le fonds Allemagne, t. 58. Le 
prince dont il s'agit ici s'appelait Balthazar, et était né en 102!). C'est à 
propos de lui que Richelieu a écrit : « Cette même année naquit un tils 
au roi d'Espagne qui fut baptisé le 17 octobre. L'infant Carlos et la 
reine de Hongrie le nommèrent Ralthazar-Charlcs-Dominique-Lue- 
Philippe d'Autriche, tant ils estimaient leurs affaires en mauvais état 
qu'ils croyaient avoir besoin de tous les saints pour les défendre; de 
sorte que, pour les réduire tous en un mot, ils eussent plutôt fait de 
le nommer Toussaint. » — Mémoires, t. 5, p. 343. 

( 5 ) Chéruel, Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV 
t. 2, p. 276. 










r 



» I.E MARIAGE DE LOUIS XIV. 

voisin immédiat. Redoutant un piège, il fit donc la sourde 
oreille, sans toutefois que sa méfiance réussît à déjouer la 
ruse des Espagnols. Nos alliés s'alarmèrent des perfides 
ouvertures qu'on avait ébruitées à dessein, et se décidèrent 
sans grand scrupule à -nous abandonner par la crainte qu'on 
leur donna de ce mariage avec la cession des Pays-Bas. » 
Us jugèrent plus sûr de " se précipiter dans un accommode- 
ment particulier (') » qui, convenu dès 1G47, ne fut toutefois 
signé qu'au mois de janvier de l'année suivante ( 2 ). L'occasion 
du mariage se trouva donc manquée, à supposer qu'elle eût 
été sérieuse. 

Il y avait cependant à côté de Mazarin quelqu'un qui 
caressa toujours, comme une chère et féconde espérance, le 
projet de paix matrimoniale si adroitement mis en avant, 
à la façon d'un appeau pour la France, ou d'un épouvantail 
pour la Hollande, par les ministres de Philippe IV : c'était 
Anne d'Autriche. La veuve de Louis XIII ne faisait sans 
doute que suivre ici les impulsions de son cœur et qu'écouter 
la voix du sang, comme son royal frère l*en sollicitait C 3 L 
Mais elle n'en préparait pas moins ab ovo, par. son instinct 
maternel, un des événements les plus propres à réduire' à 
la portion congrue le rôle de la maison d'Autriche en 
Europe et à assurer le repos de la France. Justement, mais 
silencieusement, inconsolable de la séparation, sans fin 
apparente, que la guerre imposait à ses plus vieilles affec- 
tions de famille, elle rêvait depuis des années une paix qui 
lui permît d'aimer ses enfants en même temps que ses 
neveux, et qui sortît, pour ainsi dire, de ce doublé amour. 
Dès 1639, elle avait songe à M»e de Montpensier pour 
rétablir un peu d'harmonie entre la patrie où elle était née 



(') Chéruel, Histoire de France sons le ministère de Mazarin, t. 3, 
p. 209. 

( 2 ) Chéruel, Minorité de Louis XIV, t. 2, p. 473. 

( 3 ) Valfïey, Hugues de Lionne, t. 2, p. 197. — Anne d'Autriche écrivait 
en cachette à son frère. V. Motteville, t. 1, p. 394. 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 









et la patrie sur laquelle elle régnait. Elle avait imaginé alors 
de donner pour mari à cette princesse son propre frère, le 
cardinal-infant, gouverneur des Pays-Bas 0). Lorsque celui-ci 
fut mort et que Philippe IV à son tour eut vu mourir Elisa- 
beth de France, en 1644, Anne d'Autriche <• témoigna à 
Mi'" de Montpensier qu'elle souhaitait passionnément •• de 
la voir devenir reine d'Espagne ( 2 ). A mesure que son fils 
aîné grandit, ce fut sur sa jeune tète que se reportèrent ses 
desseins platoniques de réconciliation devant un autel 
nuptial. La ■■ grande mademoiselle •> voulait bien convenir 
pour sa part que la fille de Philippe IV était encore un 
meilleur parti qu'elle-même pour le Roi 09. A la date 
de 1651, Mme de Motteville remarque que •> la Reine souhai- 
tait l'infante d'Espagne •> pour sa belle-fille ( 4 ). D'une manière 
plus générale, l'aimable et judicieuse dame d'honneur 
d'Anne d'Autriche ajoute ailleurs que sa maîtresse " avait 
toujours passionnément souhaité la paix et l'infante d'Es- 
pagne, comme seule digne d'épouser le Roi ( s ) •-. Mais la 
guerre alors se poursuivait avec trop d'acharnement pour 
qu'il fût possible de donner suite à cette idée. La Reine- 
Mère n'osait plus espérer, sans désespérer tout-à-fait cepen- 
dant. En dépit des prévisions pessimistes, que d'elle-même 
elle plaçait au-devant de son rêve favori, elle s'y attachait 
comme à une chimère dont on ne se défait qu'avec la vie. 
Cette faiblesse honorable, qui ne connut jamais de décou- 
ragement, et qui a fait dire justement à Pellisson, dans son 
panégyrique d'Anne d'Autriche, « qu'elle contribua puis- 
samment au mariage du Roi ('0 -, ne devait pas, malgré 
tout, rester sans récompense. 



(') M" e de Montpensier, Mémoires, éd. Petitot, 1. 1, p. 402 et 416. 

( 2 ) Montpensier, t. 1, p. 445-440. 

( 3 ) Montpensier, t. 2, p. 141. 

(•') Motteville, t. 4, p. 108. 

(=) Mémoires, t. 4, p. 437. Cf. t. 5, p. 2 et 82. Voyez aussi Montpensier, 
t. 3, p. 343. 

(6) Cité par Motteville, t. 5, p. 308. 





10 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 






Le vague et immuable désir qui couvait chez la mère de 
Louis XIV, au plus profond de son âme, était en effet par- 
tagé, avec une rare perspicacité politique, par le secrétaire 
de ses commandements, plus tard, le maître en diplomatie 
de son fils, M. de Lionne. A lui revient essentiellement le 
mérite d'avoir lancé » l'affaire d'Espagne -, ce que lui-même 
appellera, quand l'heure en aura sonné, « la grande affaire •>. 
Envoyé à Madrid dans le courant de 1656 pour y jeter, s'il 
était possible, les bases d'une pacification prochaine, il 
" laissa un jour aller un mot, comme à l'aventure, dont il 
avait pourtant reçu l'ordre et le pouvoir, que, si Sa Majesté 
catholique voulait donner au Roi, son maître, l'original de 
la copie qu'il voyait sur la tête de don Louis (de Haro), — 
c'était le portrait de l'infante — la paix serait bientôt 
faite f 1 ) ». Pendant plusieurs semaines les conseillers de 
Philippe IV délibérèrent sur cette ouverture, qui avait été 
prise en très sérieuse considération ( 2 ). Mais l'infante Marie- 
Thérèse avait perdu en 1646 son frère germain Balthazar, 
et, quoique son père se fût remarié en 1649 à l'archiduchesse 
Marie-Anne, fille de l'Empereur Ferdinand III, elle n'avait 
encore qu'une sœur, Marie-Marguerite, née le 12 juillet 1651. 
Elle se trouvait donc, elle, Marie-Thérèse, jusqu'à nouvel 
ordre, l'héritière présomptive de toutes les Espagnes. Aussi 
avait-elle déjà été fiancée au fils aîné de l'Empereur, l'archi- 
duc Ferdinand, qui était mort en 1654, à l'âge de vingt-et-un 
ans ( 3 ) et avait transmis tous ses droits d'hérédité à son frère 
puîné Léopold. L'intimité de cœur qui existait entre les 
deux Cours de Vienne et de Madrid ne permit pas encore 
en 1656 qu'on laissât passer à la maison de France les 
magnifiques espérances que comportaient la naissance et 
la situation actuelle de Marie-Thérèse ( 4 ). Lionne se tira de 



(') Espagne, t. 36, supplément a l'année 1660. Cité par M. Valfrey, 
t. % p. 57. 

( 2 ) Valfrey, t. 1, p. 60, d'après Espagne, t. 36. 

( 3 ) Onno Klopp, Der Fall des Haitses Stuart, t. 1, p. 37. 

( 4 ) Mignet, t. 1, p. 34-37. 



HMMI9 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV 



11 



ce mauvais pas en retouchant tout simplement dans un 
sens moins flatteur le portrait attrayant, au physique comme 
au moral, qu'il avait d'abord tracé de la princesse, et qu'il 
dépouilla, sans pitié, de la plupart des qualités dues à la 
complaisance de son imagination. 

Mais, à la fin de 1658, la situation s'était sensiblement 
modifiée. Outre que les armes de l'Espagne avaient continué 
de subir échecs sur échecs et que la soumission des der- 
niers Frondeurs ne lui laissait plus rien à attendre de la 
guerre civile qu'elle soldait chez nous, l'infante Marie- 
Thérèse avait déjà un frère consanguin, Philippe-Prosper, 
né le 38 novembre 1657 0. D'un jour à l'autre même, elle 
pouvait en avoir un second, sa belle-mère étant à la veille 
d'accoucher ( 2 ). Elle ne se trouvait donc dorénavant qu'héri- 
tière en seconde ligne, peut-être même bientôt en troisième. 
On n'avait plus par conséquent, en la mariant à Louis XIV, 
la certitude de lui laisser la succession de Philippe IV. Au 
pis-aller, on n'en courait que la chance, chaque jour plus 
éloignée. D'autre part, Mazarin, « qui ne se flattait point du 
mariage du Roi avec l'infante ( 3 ), •• penchait alors ou sem- 
blait pencher vers un mariage avec la maison de Savoie. 
On a raconté que son intention était de détourner au plus 
vite les regards de son jeune maître des yeux, trop vain- 
queurs à son gré, de sa nièce Marie Mancini. ( )n a prétendu 
aussi, par contre, qu'il souhaitait de s'apparenter, pour ainsi 
dire, avec le Roi, son filleul, en lui cherchant une femme 
dans une dynastie, dont le chef pouvait être un jour le fils 
aîné du prince Thomas, marié à une autre de ses nièces C). 
Peut-être, et cette supposition, à tout bien considérer, 



(') Lai'uente, Histuriu de Espana, t. 10, p. 407. 

( 2 ) « Jusque-là ce mariage lui (à Anne d'Autriche) avait paru impos- 
sible à cause que le roi d'Espagne n'avait point de fils mais depuis 

quelque temps il en avait un et la reine d'Espagne était prête d'accou- 
cher. » — Motteville, t. 4, p. 437-438. 

( 3 ) Brienne, Mémoires, éd. Petitot. t. % p. 239-240. 
(*) Motteville, t. 4, p. 137438. 






■ ' I' 







12 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



semble la plus probable, voulait-il tout simplement préci- 
piter la décision des Espagnols, dont il connaissait mieux 
que personne l'épuisement, et leur forcer la main. Il était 
temps au reste de risquer cette carte pour faire sortir 
Philippe IV de ses hésitations, si tant est qu'il en eût, car, 
en mai 1G57, le comte Lamberg était venu à Madrid solli- 
citer l'infante pour le futur empereur Léopold ('), qui venait 
de perdre son père. 

Quel qu'ait été en somme son mobile, Mazarin simula ou 
prépara avec ostentation le mariage prochain de Louis XIV 
avec la fille aînée de Madame Royale, Marguerite ( 2 ) de 
Savoie, nièce de Louis XIII. Anne d'Autriche laissait faire 
le cardinal : " Si je pouvais avoir l'infante, « soupirait-elle, 
'• je serais au comble de la joie, mais, puisque je ne le peux 
pas !... " ( 3 ) Un incident assez imprévu faillit pousser tout 
de suite les choses beaucoup plus loin qu'on ne l'avait 
pensé. Dès la première entrevue, le jeune monarque parut 
s'éprendre, sinon de la beauté, du moins de la grâce et 
'• des bonnes qualités » de sa cousine de Savoie. Anne 
d'Autriche se montrait déjà désolée du succès trop rapide de 
cette équipée, et faisait faire des prières dans les couvents 
de LyonW pour que l'affaire ne tournât pas aussi bien, 
lorsque Mazarin, triomphalement, apporta la plus heureuse 
des nouvelles. La Cour avait été devancée à Lyon par un 
émissaire espagnol, don Antonio Pimentel, chargé à la fois 
de demander la paix et d'offrir enfin la main de Marie- 
Thérèse. Le roi d'Espagne, à qui le ciel venait d'ailleurs 
d'accorder un second fils , appelé Ferdinand-Thomas ( 5 ), 
avait, avant même cet événement, que Pimentel n'apprit, 



(') Gaedeke, Die Politik Œsterreichs in der spanischen Erbfolgefrage, 
Leipzig, Duneker, 1877, t. 1, p. 7. 

( s ) M. Mignet (t. 1, p. 58) l'appelle Marie. 

( 3 ) Montpensier, t. 3, p. 360. 

(<) Motteville, t. 4, p. 450. 

( 5 ) Le Biographisches Lexicon fiir das Kaiserthum Œsterreich du 
U r Wurzbach ne nous a fourni malheureusement aucune indication sur 
ce petit prince. 



\ 






LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



13 



dit-il, qu'à Lyon ('), écrit le 15 octobre une lettre à sa sœur 
Anne d'Autriche ( 2 ), afin de renouer avec elle des relations 
qui ne pouvaient être que pacifiques. Il avait en effet fini 
par comprendre qu'il ne lui restait plus qu'une ressource 
pour masquer une paix sans gloire : presser son jeune 
vainqueur de devenir son gendre. La Reine-Mère ressentit 
une joie infinie de cette violente et douce surprise ( 3 ). Un 
entretien immédiat qu'elle eut avec son fils en présence 
de Mazarin suffit pour éteindre une flamme qui eût pu 
nuire au repos de deux grands peuples. Dans les premiers 
jours de décembre 1658, la princesse Marguerite repassa 
donc les Alpes, avec une illusion de moins. Bientôt, des 
négociations en règle s'ouvrirent à Montargis et à Paris entre 
Pimentel et Mazarin 0, qui ne paraît pas y avoir apporté 



■ 



(') Montpensier, t. 3, p. 383. 

( 2 ) Valfrey, t. 2, p. 214. 

( 3 ) V. la scène dans Motteville (t. 4, p. 452) et Montpensier (t. 3, 
p. 302-363). 

( 4 ) On nous permettra de transcrire ici un rapport presque officiel sur 
ce coup de théâtre qui fixa les destinées de l'Europe pendant un demi- 
siècle. — « En l'année 1G59 (sic), le Roi étant à Lyon, où Sa Majesté 
était allée pour y voir Madame la duchesse de Savoie et les princesses 
ses filles, don Antonio Pimentel y arriva incognu avec une lettre de 
créance de don Louys de Haro à M. le cardinal Mazarin, qu'il lui 
exposa en la manière qui suit : 

» Que don Louys ayant appris sur les frontières du Portugal, où il 
commandait l'armée du roi son maître, que Sa Majesté très chrétienne 
était sur le point de prendre sa résolution pour un mariage, cet avis 
lui avait remis dans la mémoire un long discours que le sieur de Lionne 
lui avait tenu trois ans auparavant sur le sujet de l'infante, et que le 
désir extrême qu'il avait de la paix de la Chrétienté lui avait aussitôt 
inspiré la pensée de dépêcher en diligence une personne expresse audit 
sieur cardinal, pour lui faire savoir que, si on avait toujours en France 
les mêmes intentions pour ce mariage, du côté d'Espagne la plupart 
des difficultés qui s'étaient opposées en 1650, lors du voyage à Madrid 
dudit sieur de Lionne, avaient cessé et se trouvaient entièrement levées 
par la naissance de deux princes dont Dieu avait béni depuis le second 
mariage du roi son maître. 

» Pimentel ajouta à cela que, si l'ouverture agréait en France, il avait 
charge de don Louys d'assurer M. le cardinal que Sa Majesté catholique 
enverrait sans perdre de temps un plein pouvoir audit Pimentel de 




14 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



! 






d'abord un fort grand empressement, redoutant peut-être 
encore quelque piège à l'espagnole (>). On sait cependant ce 
qu'il en advint : la paix des Pyrénées d'abord (7 novem- 
bre 1659), puis le mariage de Louis XIV avec sa cousine 
d'Espagne, Marie-Thérèse (9 juin 1660), mariage qui sans 
doute préparait à sa descendance l'héritage de la plus vaste 
monarchie du monde, mais qui aussi, par un cruel retour 
des choses humaines, condamnait probablement cette même 
descendance, des deux côtés des Pyrénées, à une dégéné- 
rescence physiologique, source de tant de malheurs et de 
révolutions stériles pour l'un et l'autre pays ! 

Il faut dire maintenant à quelles conditions ce mariage 
s'était fait, car ces conditions, qui avaient été l'objet de 
minutieuses controverses, forment la base même de l'im- 
mense travail diplomatique que nous nous proposons d'ex- 
poser aussi brièvement que possible. Au mois d'août 1659, 
Mazarin et don Louis de Haro, assistés de M. de Lionne et 
de don Pedro Golonna, s'étaient abouchés dans une petite 
île de la Bidassoa, dite l'île des Faisans, et située entre 
Hendaye et Fontarabie H. Us avaient pour tâche de déve- 
lopper en les fixant les préliminaires de paix arrêtés à Paris 
le 4 juin précédent, et de régler en même temps les conven- 
tions matrimoniales qui s'y rattachaient. Ce dernier soin 
incombait particulièrement aux seconds plénipotentiaires, 



traiter la paix, dont le mariage de l'infante avec le Roi serait la pre- 
mière et principale condition. 

» Feu M. le cardinal, ayant rendu compte au Roi du sujet de la mission 
de cet envoyé et de sa proposition du mariage du Roi avec l'infante 
Sa Majesté résolut de s'y entendre, du consentement même de Madame 
Royale, qui déclara que les espérances de la paix générale devaient 
prévaloir aux considérations de son intérêt particulier, et Pimentel fut 
chargé de se faire envoyer promptement un plein pouvoir de traiter 
comme il l'avait offert, et de l'attendre à Montargis, etc.... » Relation 
non signée. — Espagne, t. 39, fol. 305-306. 

(') V. Ghéruel, Ministère de Mazarin, t. 3, p. 207-212, etc. Cf. Valfrev 
t. % p. 216, 219-220, 224-225, 227-231, etc. 

(*) V Priorato,.#7sto;re du traité de la paix, Cologne, 1664. Publié 
d abord en italien. 



. 






r 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV 



15 



qui conféraient à part. Le 17 août, Colonna, que son 
grand âge rendait fort expérimenté, proposa à Lionne de 
prendre pour modèle le contrat d'Anne d'Autriche ('), en 
appliquant naturellement à Marie-Thérèse la clause par 
laquelle la mère de Louis XIV s'était, le 12 août 1612, 
désistée de tous ses droits éventuels à la succession de son 
père. Lionne s'empressa de fermer la bouche à Colonna, 
prétendant « que toute cette matière devait être laissée au 
cardinal ( 2 ) ». Trois jours plus tard, l'auxiliaire de Mazarin 
reprit pourtant le sujet avec Louis de Haro, à qui - il redit 
de nouveau toutes les mêmes raisons qu'il avait déjà dites à 
don Pedro Colonna pour établir notre prétention de la non- 
renonciation de l'infante ». Haro répondit que « cette 
nouveauté avait causé en lui un tal sobresalto qu'il lui 
avouerait qu'il serait bien aise de traiter cette matière-là 
avec Son Éminence même, à la première conférence ( 3 ) ••. 

Le 22, en effet, le sujet fut porté sur le tapis presque dès 
le début de l'entrevue entre Mazarin et le premier ministre 
espagnol. Ce dernier avait, à ce qu'il semble, partie presque 
complètement gagnée à l'avance. Le cardinal n'aurait tenu 
réellement qu'à excepter les Pays-Bas et le Luxembourg de 
la renonciation, dont il admettait le principe, n'y attachant 
pas grande importance Cl. N'ayant rien pu gagner sur ce " 
point, il ne dut pas y insister longuement, puisqu'il écrivit à 
Le Tellier (=), sans afficher beaucoup de regrets, qu'il s'était 
borné « à appuyer fortement et de raisons assez apparentes » 
ses demandes, - bien qu'il fût assuré qu'elles ne produiraient 
aucun effet. » Ces raisons étaient de diverse nature. D'abord, 
il s'était évertué à faire ressortir « toutes les facilités 



(') On trouvera ce contrat dans Lamberty. Mémoires pour servir à 
l'histoire du 28 e siècle, t. 1, p. 551. 

(*) Lionne à Mazarin, 18 août 1059 (Jeux lettres). — Espagne, t. 38, 
fol. 141-142. 

( 3 ) Lionne à Mazarin. "20 août 1059, 8 heures du soir. — Espagne, 
t. 38, fol. 145. 

(*) Montglat, Mémoires, éd. Petitot. p. 339. Cf. Valfrey, t. 2, p. 280. 

( 5 ) Mazarin à Le Tellier, 23 août 1059. — France, t. 280, fol. 154. 









«**■ 



m 



16 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



que le Roi avait apportées à la paix. » Personne en France, 
selon lui, n'avait cru que cette fois encore il y aurait une 
renonciation. Il avait glissé même un mot de l'embarras 
qu'éprouverait son maître vis-à-vis « de la sérénissime 
infante », devenue sa femme, s'il désertait ainsi par avance 
la défense de ses droits les plus naturels, lui qui « allait 
être le plus obligé à les promouvoir et soutenir ». Don 
Louis avait renversé ces arguments par un coup oblique, 
mais qui porta juste, en évoquant le fantôme du mariage, 
déjà sollicité, de l'infante avec le nouvel Empereur. Par la 
préférence donnée à son neveu de France sur son neveu 
d'Autriche, Philippe IV, assurait don Louis, avait causé à 
ce dernier « le plus sensible déplaisir », et il y aurait par 
trop de mauvaise grâce à lui demander un sacrifice de plus. 
Il attestait d'ailleurs que, parmi les conseillers de son souve- 
rain, il s'était trouvé seul avec un de ses collègues pour 
soutenir la cause de Louis XIV, tant on redoutait de le voir, 
avec ou sans renonciation, s'asseoir un jour sur le trône de 
Philippe IV. Quant à une dot, don Louis ne voyait pas qu'il 
y eût lieu d'en accorder. Soit dit en passant, il en prenait 
ici un peu trop à son aise avec le passé. Anne d'Autriche 
avait reçu à ce titre 500 mille écus d'or. La sœur de Charles- 
Quint, Éléonore, en 1529, quand elle épousa le vaincu de 
Pavie, en avait apporté 200 mille, sans compter le Maçonnais, 
l'Auxerrois et la seigneurie de Bar sur Seine C 1 ). Récipro- 
quement, Elisabeth de France, fille de Henri II et seconde 
femme de Philippe II, en avait obtenu 400 mille en 1559, en 
vertu du traité de Cateau-Cambrésis. Les rois de France 
avaient même trouvé parfois des beaux-pères plus magni- 
fiques encore, car Marie de Médicis, quoique fille d'un 
simple grand-duc, n'était devenue la femme de Henri IV 
qu'avec un capital de 600 mille écus d'or, dont une partie, 
il est vrai, se trouvait payée par compensation ( 2 ). 

(') Dumont, Traités de paix, t. 4, 1" partie, p. 403. 
( 2 ) On prétendait alors à Paris que « la fille de la Bazinière avait 
500 mille écus de dot », et «je me souviens », écrivait Mazarin, « d'avoir 



If 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



17 



■ 






La conversation, qui n'avait pas abouti, fut reprise le 27 
entre les deux ministres. Ce jour-là, don Louis tira de sa 
poche une lettre que Pimentel avait écrite de Lyon l'année 
précédente, et d'où il résultait qu'en sa présence le cardinal 
" avait lâché le mot qu'on pourrait prendre une partie de 
la dot sur les conquêtes que le Roi avait faites depuis la 
rupture des négociations de Madrid (') ». Mazarin saisit 
aussitôt la balle au bond. Il reconnut avoir en effet parlé de 
cette façon à Pimentel, mais précisément « dans la croyance 
qu'on ne prétendrait pas en Espagne que l'infante fît une 
renonciation générale ». Au surplus, ne voulant pas se 
montrer envers un aussi grand ministre moins condescen- 
dant qu'il ne l'avait été jadis vis-à-vis de son subordonné, 
il déclara « qu'après avoir cédé sur le point de la renon- 
ciation le Roi se contenterait de donner moyen au roi 
catholique de constituer, non une partie de la dot, mais le 
tout, sur quelques unes des conquêtes faites depuis 1G5G, 
pourvu qu'elles nous demeurassent toutes entières ». Don 
Louis aima mieux céder vite que de suivre son interlocuteur 
dans cette voie. Il émit seulement l'espérance que Louis XIV 
ne réclamerait pas une dot plus élevée que celle de sa mère, 
en arguant de l'avilissement du numéraire. Mazarin répliqua 
" qu'il n'était pas en effet de la dignité d'un grand roi de 
disputer pour le plus ou moins d'argent ••, et il ajouta, par 
badinage, que, si le roi catholique voulait bien payer la 
dépense qui se ferait à l'occasion du mariage, on lui en 
remettrait un compte fidèle et qu'on le tiendrait quitte de 
toute dot. A quoi don Louis riposta que son maître ne 
comptait pas moins faire assaut de luxe ( 2 ). L'affaire, ainsi 
mise au point, fut renvoyée pour les détails aux seconds 
plénipotentiaires, qui eurent bientôt fait de la terminer, après 



ouï dire à Sa Majesté qu'il ne croyait pas que celle qu'il épouserait en 
aurait davantage ». Mazarin à Le Tellier, 30 août 1659. — France, t. 280, 
fol. 262. % 

(') En 1656. 

( 2 ) Mazarin à Le Tellier, 30 août 1659. — France, t. 280, fol. 282 et suiv. 







18 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



la concession réciproque qui avait eu lieu. Le lendemain, 
28 août, à midi, Lionne écrivait a Mazarin, avec un véritable' 
accent de triomphe : ■■ Le Roi aura 500 mille écus d'or 
sol (') ». Le cardinal dut être d'autant plus satisfait qu'il 
comptait à l'avance sur cette ressource extraordinaire pour 
payer aux archiducs d'Innsbruck la grosse somme qui 
devait leur être versée le jour où la branche espagnole de 
leur maison aurait ratifié la cession de l'Alsace. 

Restait seulement à libeller les clauses du contrat de 
mariage, puisqu'on était d'accord sur le fond, la France 
accordant la renonciation et l'Espagne promettant une dot. 
Les deux premiers ministres s'en étaient remis pour ce tra- 
vail à leurs collaborateurs en sous-ordre. Mais Lionne, qui 
était absorbé par - le traite de marine des Hollandais », 
avait rejeté à son tour cette besogne sur Golonna ( 2 ). Celui- 
ci en revint à sa première pensée de copier le contrat 
d'Anne d'Autriche. Lionne le laissa faire, ce qui ne l'empêcha 
pas de revoir et de corriger la rédaction qu'il lui présenta : 
•■ -''ai accommodé avec don Pedro -, écrivit-il à Mazarin le 
29 août à (i heures du soir (•'), ■• beaucoup de petites baga- 
telles qui regardent les articles du mariage, mais je ne puis 
en rendre compte à Votre Émincnce que de vive voix, parce 
qu'il faut mettre pour cela les papiers sur table ». La prin- 
cipale de ces bagatelles avait, à ses yeux, une haute 
importance. Afin de lier aussi étroitement que possible la 
question de la renonciation à celle de la dot, et de ménager 
pour l'avenir un cas de nullité qui, étant donné l'état des 
finances espagnoles, rendrait sans doute inutile la précau- 
tion prise par les Espagnols, il eut l'art, au bout d'une 
« contestation fort aigre et fort opiniâtre », où l'on se piqua 
au jeu de part et d'autre «, de faire insérer à l'article 4 du 

(') Lionne à Mazarin, 28 août 165a - Espagne, t. 38, fol. 164. 

( 2 ) Lionne à Mazarin, 20 août à midi. - Espagne, t. 38 fol 103 

( 3 ) Espagne, t. 38, fol. 170. 

f T-J- •lY e Ji at i, 0n dUC , à la plume même de Lionne - ~ Espagne, t. 39, 
fol. 30D-300. M. Mignet l'a reproduite, t. 1, p. 43-46. 






LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



19 



contrat que, <■ moyennant le paiement effectif fait à Sa 
Majesté très chrétienne de 500 mille écus d'or «, la future 
épouse « se tiendrait pour contente » et ne prétendrait pas 
« qu'il lui appartienne ou puisse appartenir plus grands 
biens, droits, raisons et actions, pour cause des héritages et 
plus grandes successions de Leurs Majestés catholiques, ses 
père et mère », devant en demeurer exclue, « de quelque 
qualité et condition que les dites actions et choses ci-dessus 
soient » ('). 

Il nous en coûte un peu de le dire, car notre diplomatie 
ou nos courtisans devaient abuser fort longtemps d'une 
confusion qui ne résiste pas cependant à la lecture complète 
du texte : malgré l'amplitude de cette phraséologie officielle 
et l'espèce d'équivoque créée par les derniers mots de la 
citation précédente, il ne s'agissait dans tout ce paragraphe 
que de la succession non-politique et de la fortune privée. 
C'est dans l'article 5 en effet qu'on s'était occupé de la 
renonciation aux ■• royaumes, États, seigneuries, domina- 
tions, provinces, îles adjacentes, fiefs, capitaineries et fron- 
tières, » que l'infante, soit pour elle-même, soit pour ses 
enfants, aurait pu être appelée à recueillir du chef de ses 
parents. Or, le « moyennant -, qui pèse de tout son poids 
sur l'article 4, ne porte pas du tout sur l'article 5, la phrase 
étant absolument coupée. Il y a plus, car ce dernier article 
assigne jusqu'à trois causes spéciales au désistement poli- 
tique de l'infante : la paix publique de la Chrétienté, puis 
« l'augmentation de la foi et religion chrétienne -, enfin le 
bien commun des royaumes et la conservation des Cou- 
ronnes, tandis qu'il n'y est pas dit un seul mot de la dot, 
ce qui la rend jusqu'à un certain point indépendante de 
la seconde renonciation. Les Espagnols du reste, afin de 
mieux marquer encore la différence, firent signer par Marie- 
Thérèse, le 8 juin 1660, à Fontarabie, deux actes de renon- 
ciation tout à fait distincts et séparés, l'un, s'appliquant à 

W On trouvera cet acte, presque en entier, dans Mignet, t. 1, p. 52-57. 






\ 



20 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



l'article 4, et l'autre, à l'article 5 du contrat de mariage. Ce 
dédoublement, il est vrai, n'ayant point été convenu, ne 
pouvait à aucun degré nuire aux prétentions de la France, 
qui ne se trouvait liée que par la teneur seule du contrat de 
mariage, devenu partie intégrante du traité de paix des 
Pyrénées. Mais il n'en demeurait pas moins vrai qu'entre 
les deux articles 4 et 5 il existait un fossé et que le 
" moyennant « ne s'étendait pas à la fois des deux côtés du 
fossé. En somme l'artifice de M. de Lionne se retournait 
même plutôt contre lui, puisqu'il se trouvait avoir subor- 
donné spécialement, et presque exclusivement, au non-paie- 
ment de la dot la seule déchéance relative à la succession 
purement pécuniaire. Cette espèce de clause résolutoire, qui 
ne figurait pas dans le contrat d'Anne d'Autriche, et dont il 
paraît bien avoir eu l'initiative, fait sans doute honneur à sa 
sagacité, mais elle était très loin d'avoir la force et la portée 
vraiment générales qu'elle aurait eues, si, par exemple, elle 
avait fait l'objet d'un paragraphe isolé, surtout à la fin de 
l'acte. Au lieu donc de forger à son jeune maître, au moyen 
d'une simple préposition, un titre indiscutable, et de lui 
mettre, en quelque sorte, grâce à ce talisman, la couronne 
d'Espagne dans sa corbeille de mariage, M. de Lionne lui 
avait simplement fourni une occasion de se faire, de ce chef, 
illusion à lui-même. 

Heureusement pour les besoins de notre politique natio- 
nale, il y avait à formuler déjà contre cette renonciation 
plus d'une objection de nature à en compromettre la vali- 
dité. Tout d'abord, pour beaucoup de bons esprits, les 
droits de souveraineté, fussent-ils seulement éventuels, 
demeuraient par leur nature même absolument inaliénables, 
et nul ne pouvait, encore bien moins pour sa postérité que 
pour soi-même 0), se soustraire à ce dépôt sacré. Ainsi 
que le faisait remarquer très justement Lionne ( 2 ), » un 

0) Grotius, De jure paris et belli, % 7, § 26. Cf. Burlamaqui, Principes 
du droit, partie 2, ch. 4, § 6. Burlamaqui introduit, il est vrai, une 
distinction. 

( 2 ) Relation déjà citée. — Espagne, t. 39, fol. 305-309. 



ÊËÊÊÈÊM 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



21 



simple article d'un traité ne peut pas détruire les maximes 
fondamentales d'une monarchie, ni rompre le lien indisso- 
luble que les lois d'Espagne ont depuis tant de siècles 
établi entre les rois et leurs sujets, sur le fait de la succes- 
sion des filles au défaut des mâles ... A bien plus forte 
raison, une princesse, qui n'avait encore qu'une vingtaine 
d'années, et qui avait toujours vécu dans la dépendance 
immédiate de ses parents, n'était pas apte à décliner, la 
veille de son mariage, son devoir d'héritière et à sacrifier 
ses futurs enfants en même temps que ses intérêts. Évidem- 
ment, placée encore sous la puissance de son père et souve- 
rain, elle n'avait pas été libre de sa décision au moment où 
son consentement avait été obtenu. On prétendit même un 
peu plus tard à la Cour de France qu'on le lui avait 
frauduleusement arraché, en lui faisant croire qu'il ne s'agis- 
sait que d'une formalité sans conséquence ('). 

Mais ce qui portait un bien autre coup à la renonciation 
de Marie-Thérèse, c'est que cette dérogation à une loi essen- 
tielle et séculaire de la monarchie espagnole exigeait de 
toute nécessité l'assentiment des Gortès. Le célèbre code du 
roi Alphonse X, El Sabio, confirmé en 134S et 1505, portait 
même que cet assentiment était indispensable pour prendre 
légitimement possession de la royauté H. Néanmoins, dans 
les négociations qui avaient précédé le traité des Pyrénées, 
il n'avait pas même été question de le solliciter. On 
l'avait cependant, encore en 1618, demandé et reçu pour 
valider la renonciation signée h Burgos en 1615 par Anne 
d'Autriche. Mais les prétentions despotiques qu'affichait 



( 1 ) « Nous avons su depuis par la Reine même et par dona Maria 
Molina que le roi d'Espagne un peu avant les noces, ayant fait lire 
devant lui et devant les grands de sa Cour le contrat de mariage du 
Roi notre maître et de l'infante, il avait dit tout haut sur l'article de la 
renonciation : Esto es un a pataratta, y, si f allasse elprincipe, de derecho 
mi hija a d'heredar (ceci est un enfantillage, el, si le prince manquait, 
de droit ma fille doit hériter) ». — Motteville, t. 5, p. 62. 

( 2 ) Lois 19 et 20, titre 13. V. Martinez Marina, Histoire des grau, les 
assemblées d'Espagne, t. 1, p. 43-126. Cf. Gaedeke, t. 1, p, 5-6 et 8. 



00 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



de plus en plus l'autorité royale en Espagne, à mesure 
qu'elle déclinait au-dehors, avaient empêché cette fois les 
aveugles ministres de Philippe IV de songer à se munir 
de l'indispensable ratification de la nation pour une nou- 
veauté qui l'intéressait de si près. C'était oublier bien mal à 
propos jusqu'à quel point la conscience des droits populaires 
s'était développée dans la péninsule ibérique. Vainement 
essaya-t-on, ultérieurement, d'abuser du précédent unique 
de 1618, en soutenant qu'il avait une fois pour toutes changé 
de fond en comble l'ordre de succession dynastique. Cette 
thèse n'est pas admissible, puisque, dans l'acte de 1618, il 
était dit à plusieurs reprises qu'on y dérogeait à une tradi- 
tion, qui se trouvait ainsi plutôt confirmée qu'abolie. Au 
surplus, le fait seul qu'on imposait à Marie-Thérèse avec 
tant de soin une renonciation, au moins aussi ample et aussi 
minutieusement rédigée que celle de sa mère, indique assez 
que le principe n'en avait pas été introduit irrévocablement 
en 1618 dans le droit public espagnol, auquel on n'eût pas 
manqué de faire allusion, s'il avait déjà été modifié sur un 
point aussi grave. 

Le gouvernement de Madrid devait cependant fournir à 
la France de meilleures armes encore pour battre en brèche 
cette renonciation, à laquelle elle avait souscrit fort aisé- 
ment, comme à une compensation naturelle, et surtout sans 
conséquence, de la loi salique. Un jour, à Fontarabie, devant 
un doute émis sur l'exactitude du payement, Colonna s'était 
écrié, dans une explosion de patriotisme courroucé : « Il 
faudra ou que l'Espagne abîme entre-ci et la veille des 
noces, ou que tous les Espagnols tant que nous sommes 
engagions tout notre bien, et nous mettions tous en prison, 
s'il est nécessaire, pour ne manquer pas un seul instant à 
payer les 500 mille écus d'or, et toujours un jour avant 
l'échéance de chaque terme, pour ne détruire pas nous- 
mêmes, et par notre faute, tout l'effet des renonciations de 
l'infante (') ». Par malheur, les beaux emportements de 

(') Relation de Lionne. — Espagne, t. 39, fol. 305-309. 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



23 



Colonna ne trouvèrent pas d'écho au-delà des Pyrénées. 
Il se peut, nous le reconnaissons volontiers, que la négli- 
gence coupable des Espagnols doive être expliquée tout 
autant par un raffinement, ou un entêtement, d'orgueil 
national que par la pénurie de leurs caisses publiques. Us 
avaient tellement insisté pour que la France considérât 
comme une simple libéralité l'abandon des provinces arra- 
chées à leur domination par la continuité de leurs défaites 
qu'on est libre de leur supposer encore ce désir ardent 
même après la conclusion de la paix. En ne payant pas les 
500 mille écus d'or, ils paraissaient constituer en dot à 
Marie-Thérèse ce qu'en fait ils avaient perdu aux rudes 
jeux de la guerre. En les versant, au contraire, ils se trou- 
vaient avouer publiquement que, s'ils nous cédaient le Rous- 
sillon et l'Artois, ce n'était pas uniquement pour assurer à 
l'infante un établissement convenable. Ce qu'il y a de certain 
c'est qu'à cet égard, et dès le début, l'inexécution du con- 
trat de mariage fut flagrante et qu'elle vint d'eux, encore 
bien que Louis XIV, le (i juin 1660 ('), eût accompli ce qu'il 
avait promis, en acceptant pour ce qui le concernait, et sous 
la foi du serment, la double renonciation imposée à sa 
femme. Or, il avait été stipulé que le premier tiers de la 
dot serait acquitté à l'époque du mariage, le second, un an 
après, le troisième et dernier, six mois plus tard. Malgré 
cela, les mois comme les années devaient s'écouler sans que 
le plus petit versement fût effectué ou simplement offert aux 
trésoriers de Louis XIV. Mazarin, préoccupé d'une question 
d'agio et de perte au change, avait beaucoup redouté que 
les Espagnols ne voulussent payer qu'en argent ( 2 ). Ses 






(') Mignet, t. 1, p. 65-6G. 

( 2 ) « Ce que j'appréhende qui nous donnera un peu de peine, c'est 
que l'évaluation des 500 mille écus d'or qui furent donnés à la Reine fut 
faite en argent, c'est-à-dire en réaux, et, comme en ce temps-là les écus 
d'or valaient peu de chose plus que la moitié de ce qu'ils valent à 
présent, nous viendrons à perdre plus de 1200 mille livres, s'ils vou- 
laient payer sur le même pied. » Mazarin à Le Tellier, 30 août 1659 — 
France, t. 280, fol. 262. 









I 



m 



24 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



craintes se trouvèrent vaines. On ne paya pas plus en argent 
qu'en or. 

On eut encore un autre tort en Espagne. L'article 124 
et dernier du traité des Pyrénées portait que ce traité serait 
publié et enregistré « tant au grand Conseil et Chambres 
des comptes dudit .seigneur roi catholique aux Pays-Bas 
qu'aux autres Conseils des Couronnes de Castille et d'Ara- 
gon, le tout suivant et en la forme convenue au traité de 
Vervins ('). » La contre-partie de cette obligation existait, 
bien entendu, pour Louis XIV, qui s'exécuta de fort bonne 
grâce. Le 21 juillet 1660 ( 8 ), le Parlement de Paris enregis- 
trait l'instrument de paix, y compris l'article 23, qui y incor- 
porait virtuellement le contrat de mariage tout entier. La 
même formalité avait déjà été remplie les 10, 25 mai, 
17, 19, 23, 28 juin et 8 juillet par les Parlements de Rouen, 
de Grenoble, de Rennes, de Provence, de Pau, de Dijon et 
de Metz. Elle le fut encore, le 22 novembre suivant, par 
celui de Toulouse ( 3 J. Au contraire la Cour de Madrid parut 
regarder l'article 124 comme non avenu et ne se mit nulle- 
ment en mesure, encore bien moins dans les Pays-Bas 
qu'en Aragon ou qu'en Castille, d'afficher avec une mâle 
franchise devant tous ses peuples sa ferme intention d'ac- 
complir ce qu'elle venait de promettre. Il manqua donc à la 
paix des Pyrénées, dans tous les États de Philippe IV, le 
surcroît de consécration solennelle, sinon populaire, qui 
pouvait lui venir encore de ces grands Conseils, peu à peu 
substitués aux Cortès par l'absolutisme royal. 

La conséquence de ces omissions était aussi grave que 
claire. Du moment où la partie du contrat qui contenait 
des obligations pour les Espagnols était méconnue par eux, 
la France se trouvait naturellement exonérée, ipso jure, de 
charges, qui, évidemment, n'avaient été acceptées par ses 



(') Dumont, Recueil des traités de paix. 

( 2 ) V. la pièce dans Mignet, t. 1, p. 66-67. 

( 3 ) On trouvera tous ces actes dans Espagne, t. 39, passim. 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



25 



mandataires qu'à titre reconventionnel et par réciprocité. 
Là dessus, aucun doute n'était possible. Les jurisconsultes 
décidaient déjà, et décidèrent encore plus tard, que tout 
se tenait étroitement dans une convention, et qu'on n'en 
pouvait à son gré détacher un fragment sans en faire écrouler 
l'ensemble ('). En se déliant lui-même de ses engage- 
ments, Philippe IV avait délié Louis XIV des siens, le pacte 
conclu étant après tout, malgré l'excès de subtilité déployé 
par Lionne, aussi indivisible que synallagmatique. Le subter- 
fuge bien ou mal calculé par le confident de Mazarin prouvait 
assez au surplus quelle importance on avait attachée à cette 
dot, qu'on eût pu appeler la cheville ouvrière de l'édifice 
entier. Il va de soi d'ailleurs que le manque de parole, suggéré 
sans doute par la misère du fisc au point d'honneur castillan, 
faisait admirablement le compte de la France. Aussi 
l'infante, devenue reine dans notre pays, ne renouvela pas sa 
renonciation, comme il avait été convenu qu'elle le ferait 
simultanément avec son mari. Elle en avait bien le droit, 
puisque ses parents se souciaient aussi peu de sa dignité et 
de sa situation personnelle au milieu d'une Cour somptueuse. 
A la légèreté sans nom de Philippe IV, Louis XIV répondit 
par un autre oubli, qui n'était pas involontaire. L'Espagne 
n'osa lui adresser qu'une seule fois un avertissement timide 
et comme pour la forme ( 2 ). Cet avertissement ne servit 









(') « Si pars iina fœdas riolarerit, poterii altéra à fœdsre dîscedere, 
nam eapita fœderis singula conditionis vint lutbent ». — Grotius, 1. 2, 
c. 15, § 15. — ic On ne peut envisager comme autant de traités particu- 
liers et indépendants les divers articles d'un même traité. Quoiqu'on ne 
voie point de liaison immédiate entre quelques uns de ces articles, ils 
sont tous liés par ce rapport commun que les contractants les passent 
en vue les uns des autres, par manière de compensation ». — Vattel, 
Droit des gens, 1. % eh. 13, § 20-2. 

( 2 ) « Comme ils n'avaient pas satisfait au premier paiement,... le 
comte Fuensaldagna n'a pu me presser sur cette nouvelle renonciation, 
et n'en a jamais dit qu'un seul mot au sieur de Lionne, lequel lui en 
donna de ma part une négative absolue, et sans doute l'ondée en bonne 
raison, jusqu'à ce que la dot soit entièrement payée ». Le Roi à 
l'archevêque d'Embrun, 31 août 1661. — Espagne, t. 42, fol. 152. 




26 



LE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



qu'à provoquer un refus très net de la part du Roi. Il n'était 
pas en somme entré le premier dans la voie du mauvais 
vouloir, mais, à tout prendre, il n'y avait aucun inconvénient 
pour lui à s'y laisser précéder, puisqu'à son tour il lui 
devenait loisible d'y entrer. Le plus fort des deux contrac- 
tants n'avait pas en un mot à se plaindre du blanc-seing 
que l'autre, par une imprudence inouïe, lui rendait sur 
l'avenir. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC L'ESPAGNE 









S'il n'y avait eu d'inexécuté que le contrat de mariage, le 
mal n'aurait été qu'assez bénin, et la « plaie d'argent « ne 
se fût pas sans doute envenimée de manière à produire 
entre la France et l'Espagne une irritation chronique. Mais 
c'était la paix des Pyrénées tout entière dont les bons effets 
se trouvaient compromis par une méfiance et un fonds 
d'hostilité réciproque que vingt-cinq ans de guerre n'avaient 
pas hélas! épuisé complètement. Ce n'était pas assez d'une 
simple bénédiction nuptiale pour éteindre en un jour tous 
les mauvais sentiments nés de tant de violence sans merci 
et de tant de ruse sans scrupule ! 

Le rôle des Espagnols chez nous avait, d'un bout à l'autre 
de notre dernière guerre civile, dépassé singulièrement les 
limites de ce qu'autorisait le droit des gens. Trop faibles 
pour poursuivre à eux seuls la lutte à outrance dont l'Alle- 
magne venait de se retirer, ils avaient eu recours, en déses- 
poir de cause, aux armes les moins nobles en même temps 
que les plus familières à l'impuissance. Pendant dix ans ils 



M 






28 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LESPAGNE. 



avaient subventionné de leur mieux l'émeute et la révolte 
jusque dans la maison de France. Il n'avait pas suffi qu'un 
archiduc eût travaillé en personne à corrompre les brouil- 
lons du Parlement de Paris, ni que des émissaires se fussent 
rendus à Blaye pour ébranler la fidélité du père de Saint- 
Simon avec un chapeau de grand d'Espagne ('), ni que des 
séductions perfides eussent terni pour longtemps la gloire 
du vainqueur de Lens en le détournant de tous ses devoirs. 
La Cour de Madrid avait eu encore, durant les négociations 
de Paris et de l'île des Faisans, le mauvais goût d'insister 
opiniâtrement sur la plus irritante des questions, non point 
le pardon, mais » la gratification de M. le Prince, » exigeant 
que Louis XIV réintégrât dans ses anciens commandements 
son cousin rebelle et traître à la patrie. La paix signée et le 
mariage conclu, Louis XIV eut de son côté le tort très 
sérieux de ne point tenir assez scrupuleusement la promesse 
qu'il avait faite aux Espagnols à l'égard du Portugal. En 
dépit de ses explications, quelque peu entachées de phari- 
saïsme ( 2 ), il avait poussé beaucoup trop loin son louable 
désir de ne pas ■> maltraiter » de vieux alliés. La neutralité 
qu'il s'était engagé à observer dorénavant entre ces alliés et 
son beau-père resta tout à fait illusoire. D'une part, une 
centaine au moins de bons officiers français, avec l'un de 

(') Saint-Simon, t. 1, p. G9-70. 

(*) « Je ne pouvais pas douter qu'ils (les Espagnols) n'eussent violé 
les premiers et en mille sortes le traité des Pyrénées, et j'aurais cru 
manquer à ce que je dois à mes États si, en l'observant plus scrupu- 
leusement qu'eux, je leur laissais librement ruiner le Portugal, pour 
retomber ensuite sur moi avec toutes leurs forces et me redemander, en 
troublant la paix de l'Europe, tout ce qu'ils m'avaient cédé par ce même 
traité. Les clauses par où ils me défendaient d'assister cette Couronne 
encore mal affermie, plus elles étaient extraordinaires, réitérées et 
accompagnées de précautions, plus elles marquaient qu'on n'avait pas 
cru que je m'en dusse abstenir (?); et tout ce que je croyais leur devoir 
déférer était de ne le secourir que dans la nécessité, avec modération 
et retenue : ce qui pouvait se faire plus commodément par l'interposi- 
tion et sous le nom du roi d'Angleterre, s'il était une fois beau-frère du 
roi de Portugal. » — Louis XIV, Œurres, éd. Dreyss, t. % p. 447. 
Cf. p. 407-408 et 566. 



P 



PREMIERS DEMELES AVEC L ESPAGNE. 



29 



nos meilleurs généraux, Schomberg, depuis la fin de 1660 C 1 ), 
dirigeait les troupes portugaises, ou, comme l'ingénieur de 
Langre, reconstruisait leurs forteresses ; d'un autre côté, 
Louis XIV s'était arrangé de façon à faire reprendre par 
l'Angleterre vis-à-vis de ce petit peuple le rôle de protection 
que la paix des Pyrénées l'obligeait à abandonner ostensi- 
blement. Son or permettait au gouvernement britannique 
de lever et d'expédier des soldats au roi Alphonse VI, fils 
de Jean IV ( 2 ), et, depuis plusieurs mois, il s'occupait active- 
ment de marier la fille de ce dernier prince, Catherine, au 
nouveau roi d'Angleterre, Charles II ( 3 ). La situation entre 
les deux Cours de France et d'Espagne était donc déjà assez 
tendue, lorsque, quelques semaines après lamortdeMazarin, 
Louis XIV, prenant personnellement en main la direction 
générale et suprême des affaires, se décida à nouer un 
commerce diplomatique régulier avec Philippe IV et ses 
ministres, afin de dissiper, s'il était possible, les nuages 
qui de toutes parts commençaient déjà à assombrir l'horizon, 
du golfe du Lion au golfe de Gascogne. - 

Le choix du jeune monarque, en quête d'un ambassadeur 
ordinaire pour Madrid, tomba sur M. de La Feuillade, arche- 
vêque d'Embrun, qui avait déjà été employé avec la même 
qualité à Venise ( 4 ). Ses instructions, délivrées le 10 juin 1661, 
montrent très nettement qu'au moins d'après Louis XIV le 
traité des Pyrénées n'était pas mieux exécuté par l'Espagne 
que la paix de Westphalie ne l'était, depuis treize ans, par 
l'Empire. M. de La Feuillade n'emportait en effet qu'une 
longue liste de griefs, qualifiés « inexécutions du traité de 
paix », et dont il avait ordre de demander le redressement. 
Ces griefs, au nombre de vingt ou vingt-cinq, avaient été 
répartis en trois séries, suivant qu'on croyait pouvoir les 



I k; 

'.•I 



(•) Mignet, t. 1 , p. .88. 

( 2 ) Mignet, t. 1, p. 87-88. 

( 3 ) Chérael, Ministère de Mazarin, t. 3, p. 340, note 2. 

( 4 ) V. son portrait dans Saint-Simon, t. 1, p. 418-419. 



m 







r 






M 



30 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LESPAGNE. 



attribuer, soit à une simple omission, soit à une difficulté 
voisine de l'impuissance, soit à une certaine répugnance 
tant soit peu associée à l'esprit de chicane. Les réclamations 
d'ordre purement politique s'étendaient à peu près à toutes 
nos frontières limitrophes de l'Espagne, en même temps 
qu'à toutes les parties de l'Italie espagnole. Sans parler des 
difficultés à propos du port d'Hendaye (»), Louis XIV se 
plaignait tout particulièrement de ce qu'en Catalogne la con- 
vention de Figuières, du 28 avril 1660, ne fût pas respectée 
de ce que l'amnistie n'y eût pas été sincèrement accordée à 
tous les anciens partisans de la France, de ce que le com- 
mandant de la province, dans les actes officiels, persistât à 
y attribuer à Philippe IV le titre de comte de Roussillon, 
en laissant entendre de son mieux autour de lui que la 
cession de cette province n'était qu'apparente et essen- 
tiellement temporaire. Dans le Milanais, dans le royaume 
de Naples, on relevait des infractions de la même gravité; 
là, à propos des ducs de Modène et de Savoie; ici, à propos 
du prince de Monaco. Les excès de zèle du marquis de 
Caracena, gouverneur des Pays-Bas, étaient l'objet d'un 
chapitre à part. Partout les agents du gouvernement 
madrilène affectaient de ne remettre « aucun papier, titre 
ou document concernant les pays, terres et seigneuries 
cédés au Roi ». On n'avait pas non plus à Madrid désigné 
encore les commissaires chargés de régler à l'amiable tous 
les différends de détail qui pourraient survenir. 

Les questions d'argent occupaient seulement le second 
plan dans ce réquisitoire. Le non-paiement de la dot n'était 
mis que sur le compte des embarras financiers du débiteur, 
mais ce n'était pas l'unique dette que l'Espagne eût laissée 
en souffrance. Le trésor français attendait toujours le 
remboursement des avances qu'il avait faites pour l'entretien 
des prisonniers de guerre espagnols. D'autre part, Madame 
de Ghevreuse réclamait les cinquante mille philippes d'or 



(') Brienne, t. 2, p. 246, 250-251. 



PREMIERS DEMELES AVEC L ESPAGNE. 



31 



qui lui étaient dus en dédommagement de terres abandon- 
nées par elle. Lui-même, M. le Prince, ne savait pas quand 
lui arriveraient les sommes qui lui avaient été promises et 
dont la rentrée occupait beaucoup son fondé de pouvoirs, 
l'abbé Lenet. Il était aussi dit un mot de la non-présentation 
aux grands Conseils de la paix des Pyrénées, ou du moins 
du silence que ces derniers représentants de l'opinion 
publique continuaient à garder sur cet acte. Du reste, 
l'archevêque ne devait présenter ce catalogue de doléances 
que de la façon la plus courtoise, et, en quelque sorte, à 
charge de revanche, « priant en même temps Sadite Majesté 
catholique que, si, contre l'intention du Roi et sans son 
sceu, elle avait quelque pareille plainte à faire, elle ait 
agréable de le lui apprendre et de s'en éclaircir avec la 
même franchise, l'assurant qu'aussitôt que le Roi en sera 
informé, il y pourvoira à son entière satisfaction -. Quant à 
la succession de Philippe IV, une seule phrase, jetée en 
passant, y faisait allusion, en recommandant d'une manière 
générale à l'ambassadeur « de découvrir, s'il était possible, 
les véritables desseins et inclinations de la plus grande 
partie des Espagnols qui auraient quelque crédit au cas de 
mort du roi catholique et du prince, son fils •> ('). 

Arrivé à Madrid le 1« août 1GG1, M. de La Feuillade fut 
reçu avec les plus grands honneurs et accablé dès le début 
de protestations qui auraient pu lui donner le change sur 
les véritables sentiments des Espagnols envers la France. 
Le soir même de son arrivée, un « Allemand espagnolisé ", 
don Gristoval Angelati, secrétaire de Haro, vint lui souhaiter 
la bienvenue de la part de son maître, et, dans le cours de 
la conversation, lui décocha cette phrase insidieuse : 
" Creemos que, sea tarde o temprano, seremos del rey de 
Francia ». L'ambassadeur n'en demandait pas tant. Il en 
fut même « interdit », suivant son expression, car il restait 



C 1 ) Espagne, t. 41, fol. 1-34. 












32 



PREMIERS DEMELES AVEC LESPAGNE. 






un fils à Philippe IV (»), et, la reine sa femme attendant 
encore un enfant, le moment paraissait assez mal choisi 
pour prévoir une vacance du trône. Il semblait plutôt qu'il 
y eût un mot d'ordre donné pour provoquer quelque faux 
pas de la part de l'archevêque-diplomate, en poussant tout 
de suite son zèle à une démarche intempestive et compro- 
mettante. La confidence intéressée de ce renégat, qui, tout 
en conservant ses anciennes fonctions, se trouva bientôt 
aux gages de M. d'Embrun, n'en fut pas moins, malgré son 
invraisemblance, transmise à Louis XIV ( 2 ). Le 31 août, de 
Fontainebleau, le monarque répondit que, sans doute, la 
renonciation était nulle, puisqu'aucun paiement n'avait été 
effectué, mais « qu'il ne se flattait pas de toutes ces espé- 
rances éloignées et qu'il se trouvait, par la grâce de Dieu, 
assez bien partagé pour n'avoir à désirer aucun agrandisse- 
ment d'États par la mort d'autrui ". Il terminait, il est vrai, 
par une insinuation qui pouvait ouvrir la porte à des négo- 
ciations ultérieures. Il offrait en effet au gouvernement 
espagnol, outre son amitié royale, son appui direct, évidem- 
ment pour venir à bout du Portugal, si ce gouvernement 
consentait à déclarer nulle la renonciation et à « lui proposer 
d'autres avantages présents ( 3 ) ». On voit que les paroles 
séduisantes d'Angelati n'étaient pas tombées en somme 
sur un sol tout à fait ingrat. 

Quelques accès de fièvre, qui empêchèrent M. de La 
Feuillade d'avoir sa première audience publique du roi 
d'Espagne avant le 5 septembre, le mirent aussi hors d'état 
de présenter immédiatement les réclamations qui lui avaient 
été prescrites. Par suite de ce retard, les griefs de la France 
s'accumulèrent de jour en jour et Lionne n'oubliait pas de 



(') Le petit infant Ferdinand-Thomas, lui, était mort vers l'époque 
où s'était signée la paix des Pyrénées. V. la relation de Gramont. — 
Espagne, t. 40, fol. 6-98. Cf. Montpensier, t. 3, p. 433. 

( 2 ) Espagne, t. 42, fol. 106. 

( 3 ) Espagne, t. 42, fol. 152. 



i 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC i/ESPAGNE. 



38 



les signaler à notre agent. On était notamment indigné à 
Versailles de ce que les Espagnols prétendissent se faire 
rembourser par le prince de Monaco, sous prétexte de 
«• plus-value », les dépenses qu'ils avaient prodiguées pour 
élever, dans leur unique intérêt, des forteresses sur ses 
domaines du pays de Naples ('). Une autre cause d'irritation 
croissante, c'étaient les vexations endurées par les pêcheurs 
d'Hendaye, à qui leurs voisins d'Espagne ne permettaient 
pas même de rentrer librement dans leur propre port, alors 
qu'aux termes du dernier traité tous les bateaux français 
devaient pénétrer sans obstacle jusque dans les ports 
espagnols ( 2 ). Mais ce qui aggrava encore la mésintelligence 
entre les deux rois, ce fut l'attitude adoptée par l'Empereur, 
et, à sa suite, par l'Espagne, dans les affaires de Pologne, 
où le duc d'Enghien se présentait comme candidat au trône. 
Sur la nouvelle que les Autrichiens et les Espagnols lui oppo- 
saient de concert l'archiduc Charles-Joseph, frère de l'Empe- 
reur, et que M. de Lisola, le célèbre pamphlétaire impérial, 
parlait fort mal à Varsovie du duc d'Enghien, M. de Lionne 
écrivit assez sèchement le 4 août à Louis de Haro : •• Le Roi 
croyait que les traités de Munster et des Pyrénées avaient 
rendu la France amie de la maison d'Autriche, et, depuis, 
a agi sur ce fondement-là, comme il s'est pu voir dans 
l'occasion du péril d'une rupture en Hongrie avec les Turcs; 
si l'Empereur a d'autres sentiments, Sa Majesté sera bien 
aise d'en être informée par le roi catholique, afin qu'elle 
puisse prendre d'autres mesures et ne défaillir pas à ce 
qu'elle doit à son État et à soi-même ( 3 ). " L'archevêque 
d'Embrun procéda en effet à un sondage psychologique 
aussi discret que possible sur cette matière. Aux réponses 



''',i\ 






(') Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 21 août 1601. — Espagne, t. 42, 
fol. 135. 

(*) Lionne à l'archevêque d'Embrun, 12 août 1601. — Espaqne, t. 42, 
fol. 130. 

( 3 ) Espagne, 1. 12, fol. 114. Cf. la pièce suivante, fol. 115. 




34 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC L'ESPAGNE. 



I 






de Haro, il comprit vite, et le lui dit sans détours pour 
l'amener à s'expliquer, « que ce serait une prière incivile de 
demander au roi d'Espagne qu'il se séparât des intérêts de 
sa propre maison. A quoi don Louis répliqua : - Senor arco- 
bispo, Vuestra Excelencia lo vee, el Senor Emperador esta la 
cabeza. » L'archevêque « se le tint pour dit ( l ), » et Louis XIV 
put, une fois de plus, constater avec quelle indécourageable 
opiniâtreté se rejoignaient, en toutes rencontres, dans le 
vaste champ de l'Europe, les deux moitiés, insuffisamment 
isolées, de la maison d'Autriche. 

Le paiement de la dot n'avait pas figuré parmi les 
premières demandes d'explication de notre ambassadeur. 
C'était sur d'autres points et par d'autres considérations 
que Louis XIV voulait tâcher d'amener son beau-père à 
résipiscence. Il n'avait pas pour cela cessé de considérer 
comme une humiliation, comme une blessure pour son 
amour-propre, un mariage sans dot, qui n'avait valu à sa 
femme que quelques bijoux ou pierreries. Malgré tout, il 
n'existait pas plus chez lui que chez Lionne ou chez l'arche- 
vêque un parti-pris de machiavélisme pour laisser tomber la 
question dans les oubliettes de la diplomatie et se créer ainsi 
en vue de l'avenir une sorte de prescription avantageuse. La 
raison de ce retard était des plus simples. Les instructions 
du 10 juin avaient supposé que l'ambassadeur n'entrerait à 
Madrid qu'après l'arrivée de la flotte des Indes, et elles 
semblaient avoir subordonné son action sur ce point spécial 
à cette arrivée. « Il est à croire », y était-il dit, « qu'aux 
premières instances que ledit sieur ambassadeur fera pour 
l'acquittement de ces deux termes, qui comprennent les 
deux tiers de ladite dot, le roi catholique, ayant alors le 
pouvoir d'y satisfaire, en aura aussi la volonté ». Contraire- 
ment à cette conjecture trop optimiste, ce fut seulement le 
20 septembre que La Feuillade apprit de Haro l'entrée à 



(>) L'archevêque d'Embrun au Roi, 13 septembre 1661. - Espagne 
t. i"2, fol. 157-165. ' 



■ 



PREMIERS DEMELES AVEC L'ESPAGNE. 



35 



La Gorogne des galions qui devaient apporter à Marie- 
Thérèse sa dot d'Amérique. Il communiqua aussitôt à Haro 
ce qu'il avait à lui communiquer, tant au sujet de la Reine 
qu'en faveur de Madame de Ghevreuse et de M. le Prince. Le 
premier ministre espagnol « répondit fort favorablement » 
à cette démarche; mais, bien que M. le Prince eût reçu 
une sorte de délégation sur la flotte, et qu'on évaluât à 
trente millions les trésors en numéraire qu'elle recelait 
dans ses flancs ('), pas un maravédis n'en sortit en définitive 
pour prendre le chemin de la France. Le 9 octobre, 
Louis XIV, mis au courant, ordonna à l'archevêque de tenir 
ferme dans ses prétentions, et d'insister plus que jamais 
sur la dot, dans le cas où il naîtrait un nouveau fils à son 
beau-père, parce qu'alors il perdrait sa meilleure arme 
contre lui ( 2 ). Lionne, qui écrivit le même jour au prélat, y 
mit moins de ménagements que son maître, à qui il eût 
répugné d'entrer personnellement dans de pareils détails. 
Il recommanda un système de pression comminatoire qui 
sentait presque autant l'homme d'affaires que l'homme 
d'État. 






« J'ajouterai à la lettre que le Roi vous écrit que, quand vous 
ferez les instances, que Sa Majesté ordonne, au sieur don Louis pour 
le paiement des trois termes échus ou prêts à échoir de la dot de la 
Reine, il sera bon que vous jetiez un mot à dessein dans votre 
discours pour lui faire entendre que, quand il faudra venir à compte 
là-dessus, vous ne recevrez pas le principal sans les intérêts qui 
auront couru depuis l'échéance de chaque terme. On pourrait tarder 
encore si longtemps à payer Sa Majesté que ces intérêts-là monte- 
raient bientôt à des sommes fort considérables, qu'il n'est pas juste 
qu'elle donne libéralement aux Espagnols, rien n'étant plus privi- 
légié ni mieux dû que les deniers dotaux, et particulièrement n'y 
ayant point eu de proportion entre la somme qu'on a donnée à 



C 1 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 21 septembre 1061. — Espaane. 
t. 42, fol. 179. y 

( 2 J Espagne, t. 42, fol. 199. 









36 



PREMIERS DEMELES AVEC L'ESPAGNE. 



■1 



m 



l'infante et les espérances auxquelles on lui a fait renoncer. Votre 
but doit donc être, si vous ne pouvez tirer un prompt paiement, 
d'engager au moins de parole don Louis que les intérêts pendant ce 
retardement seront payés, ce qu'un débiteur ne peut honnêtement 
refuser, ou il faut que sur le champ il acquitte le principal. Si on 
payait au Roi les deux millions sept cent mille livres à quoi montent 
les 500 mille écus d'or de la dot de la Reine, ou bien leur juste 
valeur, comme parle le contrat de mariage, Sa Majesté en acquitte- 
rait autant de ses dettes, dont elle paie tous les jours 10 »/<> d'intérêts, 
et par conséquent vous voyez bien que ce retardement causerait à 
l'avenir à Sa Majesté un préjudice de près de cent mille écus par 
an, ce qui n'est nullement raisonnable, et vous peut servir d'un 
pressant motif, non-seulement pour assurer lesdits intérêts, mais 
pour les faire sur ce même pied de 10 »/„. J'estime néanmoins qu'il 
en faut faire à deux fois, et en une audience tirer parole du paiement 
desdits intérêts, et en quelque autre faire déterminer sur quel pied 
on les fixera, qui par raison ne peut êtro plus bas que ce qu'il en 
coûte à Sa Majesté par le manquement des Espagnols d'acquitter la 
somme principalo ('). » 

Si cette mise en demeure eût été lancée après un retard 
d'un très grand nombre d'années, on pourrait la soupçonner 
de n'avoir été qu'une sorte de défi jeté à l'insolvabilité de 
celui qui avait différé de payer et ne pouvait plus le faire. 
Mais, l'Espagne ayant en ce moment de l'argent sous la 
main, ne se trouvant d'ailleurs redevable jusqu'ici que de 
quelques mois d'intérêts sur une portion de sa dette, il n'y 
avait là qu'une sommation respectueuse, quoique sérieuse, 
destinée bien moins à lui rendre sa libération impossible 
qu'à la hâter. Louis XIV réorganisait alors ses finances avec 
Golbert. Il essayait donc de faire rentrer toutes ses créances. 
On saisit au reste mieux encore ses véritables intentions 
dans une lettre qu'il adressa cinq jours plus tard à son 
ambassadeur. 



(>) Espagne, t. 42, fol. 201-202. 



PREMIERS DEMELES AVEC L ESPAGNE. 



37 



« Jo vois par votre dernière dépêche qu'en faisant l'instance, dans 
l'occasion de l'arrivée de la flotte, du paiement de ladite dot vous 
vous êtes contenté d'en parler comme un honnête créancier qui no 
néglige pas ses affaires, mais qui ne se soucie ni ne se presse 
beaucoup pour être payé, voyant que ma seule prétention vaut mieux 
que la somme qui m'est due. Sur quoi je vous dirai que je ne me 
suis pas trouvé de votre sentiment et que je désire que vous fassiez 
de véritables et pressantes instances pour obliger le roi mon beau- 
père à acquitter le plus tôt qu'il sera possible cette dette, suivant ce 
que je vous ai mandé par ma dernière dépêche, parce que je suis 
persuadé que la validation ou nullité de la renonciation de la Keine 
ne dépend pas de ce paiement ou de son défaut, et qu'il y aurait 
des raisons plus fortes à dire, si jamais l'occasion arrivait de 
débattre cette question. Je n'aurais qu'à m'en tenir à ce que le roi 
mon beau-père lui-même a dit souvent là-dessus à l'infante, et don 
Louis à mes ministres, qu'il savait bien que pareilles renonciations 
n'étaient d'aucun fonds ni valeur, et ne se faisaient que pour la 
forme i 1 ). „ 



La même dépêche contenait un autre passage, d'un 
intérêt beaucoup plus général, qui expliquait en partie ce 
qui précède et qui laissait bien percer le courroux intérieur 
que Louis XIV ressentait de plus en plus de la conduite 
tenue en Pologne par l'Autriche et l'Espagne pour faire 
échouer ses projets. Mieux que jamais le jeune souverain 
entrevoyait la fragilité des traités conclus par lui et qui 
avaient tout d'abord promis au monde le bienfait d'une 
pacification durable. Il y a certes plus d'amertume sincère 
que de dissimulation et d'arrière-pensées dans les lignes 
si fermes, et presque émues cependant, qu'on va lire : 

« J'avais espéré en faisant la paix et mon mariage avec l'infante 



0) La lettre, omise par M. Mignet et à laquelle nous empruntons ce 
fragment, ainsi que le suivant, d'après une minute de Lionne, ne se 
trouve pas dans le volume de copies (Espagne, t. 41), dont s'est servi 
M. Mignet, mais dans le t. 42, fol. 222-228. Elle est du 14 octobre 1661. 












MSWH 







38 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LESPAGNE. 



que je pourrais lier de personne à personne et de royaume à 
royaume une si sincère amitié et une si étroite union avec le roi 
mon beau-père que, bannissant entièrement les jalousies qu'il y a eu 
ci-devant entre les deux nations, nous mettrions plutôt notre princi- 
pale force à notre parfaite liaison et que chacun de nous tiendrait 
pour propres les avantages et satisfactions de l'autre, comme nous 
nous le sommes promis par le premier article de la paix, et enfin 
qu'une alliance de beau-père à gendre pourrait et devrait rendre 
vrai et effectif ce qui souvent ne se met dans les traités que par 
forme; mais, voyant qu'on Espagne on continue à marcher par le 
chemin ordinaire et que les anciennes jalousies de Couronne à 
Couronne y ont autant de cours et de vigueur que jamais, c'est à 
moi à prendre mon parti et à ne donner pas plus d'amitié qu'on ne 
m'en rend. » 

Les rapports entre le roi de France et les petits-fils de 
Charles-Quint étaient déjà singulièrement aigris, on le voit, 
lorsqu'un incident inattendu poussa du jour au lendemain 
les choses à l'extrême et mit l'Europe à deux doigts d'une 
nouvelle guerre. Le 10 octobre 1661, l'ambassadeur d'Es- 
pagne à Londres, le baron de Vatteville, à la tête de deux 
mille mercenaires, engagea dans les rues de cette capi- 
tale un véritable combat contre les cinq cents hommes 
que l'ambassadeur de France, le comte d'Estrades, avait 
embauchés de son côté pour y soutenir sa préséance. 
La » jeune gloire » de Louis XIV s'enflamma à cette insulte 
subie par son représentant auprès du roi d'Angleterre, et 
il mit aussitôt en mouvement celui qu'il avait à Madrid 
afin d'obtenir une éclatante réparation. Sans perdre un 
instant son sang-froid, il dicta même à l'archevêque d'Em- 
brun ce qu'il aurait à dire à propos de la dot. Toutefois, 
le point est à noter, le Roi évita de prononcer un seul mot 
des intérêts échus, ce qui corrobore la supposition que ces 
intérêts, dans la bouche de Lionne, n'avaient été qu'une 
menace destinée à faire payer : 

•« Je désire encore que, dans les mêmes audiences où vous 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LESPAGNE. 



39 



demanderez réparation de ce qui est arrivé à Londres, vous fassiez 
ensuite et tout d'un temps une autre instance en mon nom au roi 
catholique et à don Louis pour le paiement comptant des deux termes 
qui sont échus au commencement du mois de juin dernier de la dot 
de la Eeine et que l'on tienne prêt le troisième pour le terme auquel 
il écherra, qui sera au commencement de décembre, déclarant que je 
ne puis ni ne veux attendre plus longtemps le paiement d'une dette 
si légitime, qui fait un des principaux articles de la paix, et sur 
lequel ils ne peuvent se défendre de me satisfaire (moi le désirant) 
qu'ils ne contreviennent sur ce point au traité et ne me donnent 
par là occasion et juste sujet de contrevenir à d'autres. Vous mo 
ferez savoir la réponse que vous en aurez eue par le retour de du 
Vouldi, et, en cas qu'ils se soient résolus d'entrer en paiement des 
deux termes échus, vous saurez que le principal est de deux millions 
850 mille livres, monnaie de France, à quoi montent les 500 mille 
écus d'or, ou leur juste valeur à Paris, comme le porte le contrat de 
mon mariage, et, cette valeur étant ici de 114 sols pour écu d'or, le 
tout va anxdits deux millions 850 mille francs, dont les deux tiers 
qui sont 1900 mille francs me sont dus depuis plus de quatre 
mois (') ». 

Le 1er novembre, Parchevêque rendit compte des démar- 
ches qu'il venait de faire, démarches stériles, à la vérité, 
mais qui ne l'empêchèrent pas de préconiser quand même 
la politique de patience et de temporisation, comme devant 
être, à tout prendre, la plus féconde en résultats : 

... « J'en demandai le paiement à M. don Louis en ma première 
audience, qui me demanda d'abord si Votre Majesté ne pourrait 
point attendre cet argent jusqu'à la flotte prochaine qui viendrait 
dans un an. Je lui dis que je n'en savais rien, mais que Votre 
Majesté m'ordonnait d'en demander le paiement effectif pour le 
besoin de ses affaires. Il s'enquit de la somme réduite en patagons, 



t 1 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 1G octobre 1661. 
t. 42, fol. 232-234. 



Espagne 









m 



40 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LESPAGNE. 






et puis il me dit qu'il pourvoierait au plus tôt au paiement. Je fis la 
mémo demande au roi dans mon audience, qui me fit la même 
réponse que M. don Louis, qui fut qu'il donnerait ordre que l'on 
acquittât cotte somme. Jo ne fais pas de difficulté, Sire, si Votre 
Majesté veut que l'on presse cette affaire, qu'elle ne réussisse, surtout 
si don Louis la propose au Conseil d'Espagne, qui voudra, par une 
somme si médiocre, assurer la validité de la renonciation de la 
Koine. Mais la question est s'il est expédient de le faire en cette 
conjoncture, où l'on voit cette monarchie tomber dans le manque- 
ment d'héritiers ; car, outre que la reine d'Espagne est périlleuse- 
mont malade dans ses couches, et qu'elle peut avoir une fille, il y a 
bien des raisons qui font croire qu'elle ne peut pas avoir des enfants 
qui conservent une longue vie. Il semble donc que la grande affaire 
de Votre Majesté ici va à prendre ses mesures, pour recueillir une 
succession de tant de royaumes, de multiplier ses droits du côté de 
la justice, de faire son parti au dedans de l'État, et d'attaquer les 
prétendants qui se réduisent à la seule personne de l'Empereur (') ». 

Louis XIV, malgré la vivacité avec laquelle il avait 
ressenti l'outrage de Vatteville, se rendit à ces vues, d'au- 
tant plus aisément d'ailleurs que les relations diplomatiques 
se trouvèrent interrompues de fait pendant quelques 
semaines et fort ralenties pendant plusieurs mois. Mais, 
bien plus que le scandale sanglant de Londres, de très 
graves événements de famille vinrent, durant cet inter- 
valle, modifier complètement la situation de l'un et de 
l'autre côté des Pyrénées, et déplacer du même coup, et 
pour longtemps, l'axe de la politique française. Par une 
étrange coïncidence, le 1er novembre 1661, le seul survivant 
des fils de Philippe IV, Philippe-Prosper, qui était malade 
depuis le 25 septembre ( 2 ), mourut pendant la nuit, et, pré- 
cisément le même jour, Marie-Thérèse donnait à Louis XIV 



(') L'archevêque d'Embrun au Roi, 1 er novembre 1061.— Espagne, 
t. 42, fol. 275-276. V. la suite dans Mignet, t. 1, p. 84. 

( 2 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 29 septembre 1661. — Espagne, 
t. 42, fol. 194. 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC L'ESPAGNE. 



41 



son premier enfant, le grand Dauphin, juste à l'instant où, 
comme le dit Bossuet ('), elle devenait vraiment pour 
l'Espagne, et bien plus que dans son enfance, « non pas 
une infante, mais un infant, car c'est ainsi qu'on y appelle 
la princesse qu'on reconnaît comme héritière de tant de 
royaumes. - Le nouveau-né se trouvait donc, par le fait seul 
de son entrée en ce monde, le futur maître de la moitié 
de l'Europe occidentale, de l'Amérique du sud et de bien 
d'autres établissements de l'Afrique à l'Océanie ( 2 J. Il réali- 
sait en sa personne l'espèce de prophétie, peut-être doublée 
d'ironie, dont Charles-Quint avait en 1540 essayé d'éblouir 
le connétable Anne de Montmorency en lui soumettant 
l'idée chimérique d'un mariage entre sa fille aînée, Marie, 
et le second fils de François I», depuis notre Henri II ( 3 ). 
Toutefois, cette espèce d'interrègne, au point de vue espa- 
gnol, ne dura pas même une semaine, car, le 6, la reine 
d'Espagne à son tour mettait au monde un nouvel héritier de 
Philippe IV, qui fut baptisé Carlos-José et que l'histoire 
connaît sous le nom de Charles IL Le brillant mirage de 
l'union du monde catholique sous un prince français n'avait 
duré qu'un instant, mais ce mirage avait suffi pour causer 
une déception naturelle à Louis XIV, déjà en proie à une 
vive indignation contre les intrigues des Espagnols d'un 
bout de l'Europe à l'autre. En présence de ces deux 
berceaux, dont l'un, celui de Madrid, ravissait tant d'espé- 
rances à son ambition, dont l'autre, au contraire, surtout 
dans les circonstances actuelles, semblait affermir les droits 



(!) Eloge funèbre de Marie-Thérèse. 

( 2 ) « Quand il (le Dauphin) vint au monde, qui fut le premier jour de 
novembre, fête de tous les saints, à cinq heures avant midi, il était 
héritier présomptif des deux grands royaumes de France et d'Espagne, 
car depuis peu le prince d'Espagne était mort, qui était seul qui restait 
au roi son père. Il est difficile que tous les siècles ensemble nous puissent 
montrer un prince dont la naissance ait été accompagnée de tant de 
gloire. » — Motteville, t. 5, p. 154. 

( 3 ) Mignet, t. 1, p. 25-06. 














1 









4a 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC i/ESPAGNE. 



de la Reine (>), il estima de son droit et de son devoir 
de déterminer pour l'avenir, suivant une direction nou- 
velle, sa ligne de conduite vis-à-vis de Philippe IV et de ses 
ministres. 

Il prit le parti de ne plus revenir sur le paiement de la 
dot. Le vide que creusait dans ses finances cette banque- 
route volontaire n'était pas après tout un gouffre, et sa 
loyauté avait assez fait pour éveiller à son détriment la 
vigilance des Espagnols. Puisqu'ils n'avaier.t pris cure 
de ce qui devait leur paraître la rançon anticipée de leur 
nationalité, puisque, pendant dix-huit mois, l'incommen- 
surable monarchie de Philippe IV avait valu 500 mille écus 
d'or, sans que le vendeur à réméré daignât la racheter ou la 
délivrer de tout lien de droit, Louis XIV, bien décidément, 
ne se sentait plus tenu à rester passivement la dupe de son 
oncle et beau-père. Il cessa donc de se résigner à un rôle aussi 
peu flatteur. C'était à l'Espagne après tout à ne pas lui rendre 
sa pleine liberté d'action, en exécutant encore plus mal le 
contrat de mariage que le traité de paix. Du jour où l'ar- 
ticle 4 avait perdu sa force au-delà des Pyrénées, il était 
de toute justice que l'article 5 restât sans valeur en-deçà. 
Les règles du droit et du bon sens dégageaient dorénavant 
Louis XIV d'une renonciation qui, outre que par elle-même 
elle se trouvait fort sujette à critique, comme nous l'avons 
déjà vu, était en tout cas l'équivalent, et rien de plus, d'une 
obligation non-tenue par le second contractant. Aussi 
l'époux de Marie-Thérèse songea-t-il dès lors à tirer parti, 
avec n'importe qui et n'importe comment, des droits d'héré- 
dité que son mariage lui avait éventuellement conférés. La 
question de la succession d'Espagne naquit par conséquent 
au moment même où la naissance de l'infant Carlos semblait 



( ) « Il est même considérable que mon fils soit né avant le paiement 
de la dot, parce que, dès qu'il a vu le jour, il a eu son droit acquis, qui 
ne peut plus lui être contesté. » Le Roi à d'Estrades, 21 septembre 1664 
— Hollande, t. 70. 



PREMIERS DEMELES AVEC I, ESPAGNE. 



43 



précisément en prévenir l'éclosion, et ce fut avec lui qu'elle 
entra de plain-pied dans l'histoire, pour n'en sortir, par 
malheur, que fort longtemps après lui. 

Durant la période d'incubation, qu'on nous passe le mot, 
où nous allons maintenant la suivre, cette question revêt 
successivement divers aspects et devient jusqu'à un certain 
point protéiforme. Elle prend un nom et une portée sen- 
siblement différents, selon que Louis XIV cherche à lier 
partie avec telle ou telle puissance, pour faire valoir, le 
cas échéant, les droits de sa femme et de son fils. De là 
au moins trois épisodes principaux, que nous allons tour 
à tour traverser rapidement, en suivant l'ordre chronolo- 
gique. Pendant sept mois environ, qui vont de janvier à 
juillet 1662, ce sera à l'Espagne que le père du Dauphin 
s'adressera encore, mais toujours en vain, pour résoudre la 
difficulté à l'amiable, par l'emploi, sinon d'un nouveau 
procédé, du moins d'un procédé radical. Il visera en effet 
à trancher d'un seul coup les difficultés tenues en suspens 
pour l'avenir, en obtenant du Cabinet de Madrid l'annula- 
tion du désistement arraché à Marie-Thérèse. A la suite 
de cet échec, bien définitif, pendant toute une année, de 
mars 1663 à avril 1664, il cherchera en Hollande, dans le 
Pensionnaire Jean de Witt, un partenaire en état de 
seconder un tout autre projet, le partage à deux des Pays- 
Bas. Il n'y réussira pas davantage. Alors, à partir de 1665, 
ou plutôt de 1664, il se tournera vers l'Autriche elle-même, 
et, après bien des' démarches infructueuses, hasardées 
d'abord par des intermédiaires, il finira cette fois par être 
plus heureux avec son propre cohéritier qu'avec le de cujus 
ou qu'avec les étrangers autorisés un moment par ses ordres 
à espérer une part de l'héritage. Toutefois, en s'associant 
l'Empereur, il ne s'agira plus pour lui, comme lorsqu'il 
sollicitait l'Espagne, de la totalité de la succession, précédée 
d'un gage immédiat, ni, comme lorsqu'il sondait les Hollan- 
dais, de l'acquisition, plus ou moins complète, d'un groupe 
seulement de petites provinces, d'une rare convenance, 



. m 



I 






44 



PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC L'ESPAGNE. 



il est vrai, pour son royaume. Son enjeu, dans cette 
nouvelle combinaison, comprendra, indépendamment de 
ces provinces, toutes les autres colonies continentales, en 
quelque sorte, ou extra-européennes, de YImperium His- 
paniense, mais non pas cet Empire lui-même. 



CHAPITRE TROISIEME. 



REFUS D'ANNULER LA RENONCIATION. 



L'Espagne, telle que Philippe IV la gouvernait en 1661, 
non seulement était tout à fait hors d'état de lutter contre 
la France, mais encore elle aurait eu un indispensable 
besoin de son amitié, disons plus, de sa coopération, pour 
terminer victorieusement son duel de vingt ans contre le 
Portugal, qu'elle ne parvenait toujours pas à réduire. 
Ainsi que par le passé, les corsaires français ne cessaient 
d'approvisionner de renforts et de munitions les Portugais, 
et mettaient ces derniers à même de tenir tête aux troupes 
espagnoles, vainement concentrées pour les ramener sous 
leur ancien joug. De plus, leur souverain n'allait décidé- 
ment pas tarder à placer sa sœur sur l'antique trône 
d'Angleterre. La Cour de Madrid avait bien essayé de parer 
ce coup funeste, en proposant tour à tour pour femme au roi 
d'Angleterre, soit une princesse de Parme, dotée par eux 
comme une infante, soit la fille du prince d'Orange ('). Ils 



( l ) Louis XIV, Œuvres, t. 2, p. 408-409. Cf. Lafuente, t. 16, p. 482. 






i 

, 'I 



46 



refus d'annuler la renonciation. 



n ava ent pas reuss, a faire rompre la promesse de mariage 
du 23 juin 1661, qm équivalait presque à une alliance 
anglo-portugaise. Ce n'était pas tout encore. Le 6 août 1661 
Louis XIV avait réconcilié la Hollande avec le Portugal' 
Moyennant de fort larges dédommagements, territoriaux et 
pecumaires, la maison de Bragance recouvrait le Brésil 
usurpé par les Etats-Généraux à la faveur des événements.' 

peu a Madnd que le roi Alphonse allait être admis dans 
un traite projeté entre la France et la Hollande pour la 
garantie mutuelle de leurs possessions territoriales. Il était 
évidemment bien à craindre que cet accord entre deux 
voisins également désireux de reculer leurs frontières ne 
les ^chenunât plus ou moins rapidement, l'un et l'autre, 
dans les Pays-Bas, à une conquête en commun, suivie tôt 
ou tard d'un partage, quand ils s'y seraient rencontrés face 
a lace. Ce n'était donc plus seulement l'indépendance 
portugaise qui faisait le cauchemar des hommes d'État de 
1 Lspagne, c'était encore la crainte de perdre les Pays-Bas 
et, devant la menace de cette humiliation accompagnée 
d une depossession, il n'y avait que la bonne volonté de 
Louis XIV qui put sauver l'honneur de son beau-père, de 
même qu il n'y avait pour le gendre que ce moyen d^exercer 
sur Philippe IV une pression efficace 
L'orgueil espagnol avait donc dû se résigner, sans retard 

lZ S ™n T*' à Une démarche pr °P re à con J llrer ^t de 

^ fnvit QU T'" JOlU ' S aVant dG qdtter Paris ' d ' où U ^ait 
ete invite as éloigner, en expiation du scandale provoqué 

par Vatteville, le comte de Fuensaldana, ambassadeur de 
Philippe IV, avait tâché de prévenir les mauvais effets qu'on 
redoutait a la Cour de son maître d'une entente franco- 
hollandaise. Il avait en conséquence exprimé le vœu que les 
Pays-Bas fussent admis en tiers dans le traité de garantie 
réciproque qui se préparait entre la France et la Hollande 
Lionne, au nom du Roi, lui répondit négativement, et pour 
deux raisons. D'abord, la France mécontenterait l'Angleterre 



■ ■■' 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



47 



sur laquelle elle comptait pour fortifier sa nouvelle alliance 
avec les États-Généraux, si elle voulait imposer à Londres 
l'admission d'une puissance avec laquelle on se trouvait 
alors en assez mauvais termes. En second lieu, « dans 
la suite des temps, il pourrait aisément arriver que le Roi, 
accordant cette inclusion à l'Espagne, aurait agi contre 
lui-même et fourni des armes à ses ennemis, en ce que, s'il 
y a quelque jour ouverture à poursuivre les droits de la 
Reine dans les États de Flandre, et qu'il en faille venir à la 
force, il aurait consenti lui-même que MM. les États se 
fussent engagés à les défendre de toute leur puissance contre^ 
les armes de Sa Majesté ». Ces deux raisons furent résumées 
catégoriquement par cette seule déclaration : >• que Sa 
Majesté désirait se tenir libre (') ». 

Malgré la très vive colère ressentie et affichée par 
Louis XIV, après l'affront infligé à d'Estrades, en somme, 
les relations officielles des deux gouvernements se renouè- 
rent avant la fin de l'année, d'un côté, parce que le roi 
d'Espagne fit entrevoir, sans trop différer, son intention 
d'abandonner une mauvaise cause, en annonçant qu'il 
voulait être '• le plus sage de la famille -, et, d'autre part, 
parce que Haro, qui décéda le 17 novembre 1661, fut très 
vite remplacé, au moins en ce qui concernait les affaires 
du nord, par le duc Médina de las Torres. Comme l'arche- 
vêque d'Embrun était resté à Madrid, le nouveau secrétaire 
del norte eut, par cela même que les autres affaires chô- 
maient, l'occasion naturelle de reprendre avec lui des 
pourparlers qui, d'ailleurs, pouvaient avoir l'avantage de 
rendre le roi dé France un peu plus facile en fait d'excuses. 
Aussi ce ne fut pas seulement don Christoval, toujours attaché 
à son double office, qui vint affirmer à notre ambassadeur 
que " don Louis avait dessein, aussitôt après l'affaire 
d'Angleterre accommodée, de lui faire des ouvertures où 



■ 



('•) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 12 octobre 1661. — Espagne, 
t. 42, fol. 203-205. 



r 



l 



48 



REPUS D'ANNULER LA RENONCIATION. 



le Roi aurait pu trouver ses avantages touchant le différend 
de Portugal. » Le nouveau ministre lui-même se hâta de lui 
tenir de semblables discours ('), dont le résumé fut naturel- 
lement transmis à Paris. Ces discours n'y rencontrèrent 
pas l'indifférence, sans y exciter toutefois une confiance 
qui eût été prématurée. Le 1er janvier 1662, Louis XIV 
traça à M. de La Feuillade la conduite qu'il aurait à suivre 
dans le cas où, soit Christoval, soit Médina, reviendraient 
une autre fois à la charge sur cette matière : - Vous pourrez 
répondre, comme de vous seulement, que vous croyez que 
le préliminaire, et un préalable absolument nécessaire, 
d'un pareil traité, ou, pour mieux dire encore, le fondement 
sur lequel il devrait être fait, serait un acte authentique du 
roi, mon beau-père, confirmé et autorisé par les États du 
royaume, par lequel on déclarât nulle la renonciation qu'on 
a forcé la Reine de faire à la succession de son père en 
la mariant ( 2 ). » 

L'occasion prévue par Louis XIV ne tarda pas à s'offrir. 
Le 24 janvier, le duc de Médina, après avoir dit dans le 
cours de l'entretien à M. de La Feuillade « qu'il faisait cas 
de la renonciation comme de son gant -, ajouta, « non 
point comme ministre du roi d'Espagne, mais comme 
cavallero particular, qu'il entrerait volontiers avec lui en 
conversation sur le sujet d'une alliance plus étroite avec la 
France. » Cette confidence risquée, il lui demanda <> s'il ne 
savait point quelles étaient les conditions que Sa Majesté 
pourrait désirer pour entrer dans un traité contre l'Angle- 
terre. « L'archevêque qui, personnellement, était fort hostile 
à l'idée de faire rétracter un acte absolument nul, selon lui, 
déclara qu'il ignorait si son maître voudrait rompre le 
bénéfice » d'une paix si longuement désirée » par ses sujets, 
et encore bien plus à quelles conditions il s'y résoudrait.' 
H joua en un mot l'insouciance, même quand le ministre 

(>) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 1" janvier 1661. - Espagne, 
t. 42, fol. 451. 
(*) Espagne, t. 42, fol. 453. 



M 



REFUS I) ANNULER LA RENONCIATION. 



49 



espagnol se fût mis à lui parler de conquêtes à tenter aux 
dépens de l'Angleterre. M. d'Embrun lui fit remarquer que 
l'Angleterre était une île, encore plus difficile à atteindre 
qu'à partager. Pressé néanmoins déplus en plus par le duc, 
il finit par prononcer au hasard le nom de Dunkerque, qui 
avait passé des Espagnols aux Anglais, comme pouvant 
être à la rigueur l'un des desiderata de la France. Médina 
se récria fort, quoique sans refuser d'une façon définitive. 
L'échange d'idées en resta là pour cette fois, non cependant 
sans que l'archevêque fût revenu sur le peu de goût 
qu'aurait son souverain à troubler de nouveau le repos de 
ses peuples ('). 

Cette réserve calculée n'empêcha pas le successeur de 
Haro de revenir promptement, et plus vivement, à la charge. 
Deux jours plus tard, le 30, sortant des retranchements 
où il avait jugé convenable de se renfermer, pour porter le 
premier coup, il vint réitérer, à titre officiel, de la part 
de Sa Majesté catholique, les propositions qu'il avait d'abord 
comme effeuillées par hasard sous les yeux de l'archevêque, 
en causant « d'une alliance plus étroite contre l'Angleterre. - 
Il réclamait seulement le plus profond secret et promettait 
que ce secret serait gardé à Madrid avec autant de scrupule 
qu'on souhaitait qu'il le fût à Paris (■). A peine quelques 
jours s'étaient-ils écoulés que, au Buen Retiro, où le roi 
était malade, Médina interrogeait encore M. de La Feuillade 
pour savoir s'il avait écrit en France conformément à son 
désir ( 3 ). L'explication de cet empressement inattendu, pres- 
que de cette importunité, n'était pas difficile à trouver : les 
Anglais venaient de se rendre maîtres de Tanger, voire 
même de son château, que le Portugal leur avait abandonnés, 
en guise de dot pour l'infante Catherine. 



(') L'archevêque d'Embrun au Roi, 28 janvier 16G2. — Espagne, 
t. 42, fol. 529. 

( 2 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 31 janvier 1GG2. — Espagne, t. 42, 
fol. 545. 

( 3 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 8 février 1662. — Espagne, I. 42, 
fol. 566. 4 









50 



REFUS D'ANNULER LA RENONCIATION. 









■ 






Avant d avoir reçu la nouvelle de ces instances réitérées, 
Louis XIV avait, le 7 février, écrit longuement à son ambas- 
sadeur. Il avait fort considéré - tous les discours, qui ku 
avaient été jetés de fois à d'autres, d'une plus étroite alliance 
avec 1 Espagne. » Sans doute il trouvait superflu de demander 
que la renonciation de sa mère Anne d'Autriche fût annulée 
cette annulation n'ayant ni ne pouvant avoir aucune portée 
pratique. Par contre, il croyait bon et utile d'agir, quoi qu'en 
pensât l'archevêque, pour faire déclarer nulle celle de sa 
femme, Marie-Thérèse. Néanmoins, il estimait que - c'était 
aux Espagnols à faire les premiers pas, comme au parti qui 
a besoin de l'autre (-). -, Après l'arrivée des nouveaux détails 
envoyés de Madrid, jugeant ces premiers pas déjà faits 
le Roi s'expliqua plus nettement, le 14, sur les conditions 
auxquelles il mettait son alliance avec l'Espagne et son 
concours contre le Portugal, qu'il s'obligerait en termes 
exprès de ramener à la raison. Il faisait d'abord remarquer 
que, pour « changer en un instant comme du blanc au 
noir -, vis-à-vis de ses anciens alliés, il aurait besoin d'une 
raison qui justifiât la singularité de sa conduite II lui 
fallait, en un mot, « faire voir qu'il n'aurait pu, sans ingra- 
titude, refuser son assistance à un prince qui l'aurait traité 
en véritable père. » Il demandait donc avant tout qu'on 
déclarât nulle la renonciation, ce qui aurait déjà l'avantage 
de lui assurer, au regard des Portugais, le rôle fort hono- 
rable d'un héritier présomptif défendant au-delà des Pyré- 
nées ce qui devait lui appartenir un jour. Il consentait 
toutefois a ce que cette annulation restât secrète, et « se 
contenterait, sans prétendre une révocation formelle que le 
roi son beau-père lui remît en main un acte signé de lui 
par lequel il déclarât qu'arrivant la mort du prince son fils 
et des autres enfants mâles qu'il pourrait encore avoir' 
il entendait que la Reine et ses enfants recueillissent toute' 
sa succession, comme si la renonciation n'avait jamais été 



(') Espagne, t. 42, fol. 563-564. 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



51 






faite. •• Louis XIV s'engagerait de son côté à ne divulguer 
cet acte à aucune époque, saut le cas de nécessité absolue. 
Restait à trouver un prétexte, aussi apparent que plausible, 
pour échanger brusquement l'alliance de l'Angleterre contre 
celle de l'Espagne. Ce prétexte avouable, c'était tout sim- 
plement dans '• un avancement d'hoirie pour la dot de 
la Reine « qu'il convenait de le chercher. A ce titre, le 
Roi demandait la cession immédiate de la Franche-Comté, 
du Luxembourg, du Hainaut, de Cambrai, plus Aire et 
Saint-Omer ('). A la vérité, il n'insistait pas sur ces deux der- 
nières villes, quoiqu'elles complétassent la province d'Artois, 
mais il invitait son ambassadeur à réclamer, pour entrer 
en matière, tous les Pays-Bas espagnols en bloc, afin d'avoir 
plus de marge en vue des concessions à faire. Il restait bien 
entendu, par contre, que les conquêtes à effectuer, tant en 
Portugal qu'en Angleterre, ne seraient pas pour lui. Au 
surplus, le Roi témoignait dès le début fort peu de confiance 
dans le succès de cette négociation, et terminait sa dépêche ('•') 
par l'ordre •• de conclure promptement l'affaire ou de 
rompre tout pourparler ( 3 ). « 



(') Ces deux places couvrent la ligne de l'Aa. Aire en domine, presque 
dès sa naissance, la vallée. La France, possédant depuis 1<>59 Saint- 
Venant, qui commande le cours supérieur de la Lys, aurait occupé avec 
Aire le sommet d'un angle droit d'où deux garnisons voisines pouvaient 
facilement barrer le chemin du sud au nord et de l'ouest à l'est. Elle 
aurait eu par conséquent de ce côté une lionne frontière artificielle 
et même un bon poste entre l'Artois et la Flandre. 

( 2 ) Espagne, t. 42, fol. 574-578. 

( 3 ) Lionne, qui avait peu d'illusions, écrivit le même joui à l'arche- 
vêque, ne flairant, quant à lui, qu'un nouveau piège des Espagnols : — 
« Il faut d'abord arracher certaines maximes de l'esprit de ces messieurs 
jusqu'à la racine,.... comme, par exemple, que la puissance des Anglais 
nous doive être fort suspecte, et que.... le Hoi pour leurs beaux yeux 
doive replonger son royaume dans les dépenses et dans l'embarras d'une 
nouvelle guerre, et pour quel sujet! Pour détruire le Portugal et le 
donner avec beaucoup d'autres à la Couronne d'Espagne, quand Sa 
Majesté par son véritable intérêt devrait plutôt le soutenir de toutes ses 
forces.... Le duc de Médina use à ce but-là, c'est-à-dire à nous traiter 
à peu près comme le chat, nous faisant tirer les marrons du l'eu avec 
nos pattes. » — Espagne, t. l'I, fol. 581. 












52 



REFUS DANNULER LA RENONCIATION. 



Ces instructions arrivèrent à Madrid le 25, au moment où 
l'archevêque devenait de plus en plus rebelle à la confiance. 
Pendant qu'on les lui expédiait de Paris, il avait eu en effetj 
sur l'alliance projetée, deux conversations avec Médina, et -il 
l'avait trouvé bien moins disposé à contenter les intérêts de 
Sa Majesté qu'il n'aurait pu croire. « — » Enfin, « s'écriait-il, 
" il m'a fait un royaume de Dunkerque, disant que, si Votre' 
Majesté s'y attachait, il ne fallait plus parler de traité (>) ! « 
Afin pourtant de ne pas laisser s'évanouir au premier 
souffle des espérances qu'il jugeait déjà fort compromises, 
M. d'Embrun prit sur lui de modifier les ordres qu'il venait 
de recevoir. Il détacha la question de l'indemnité territo- 
riale, ou - supplément de légitime, » de celle de la révo- 
cation, et se contenta de réclamer cette dernière, mais en 
•• la prétendant par un acte public passé par devant 
notaires. » Pour le reste, il déclara le 27 à Médina que, 
" comme la proposition venait de lui et que, de plus, là 
besoin était de deçà H, c'était à lui à proposer les avantages 
que l'on voulait faire à Sa Majesté. » Médina persistant 
à offrir uniquement tout ce qu'on voudrait sur le sol anglais, 
le prélat lui répliqua, non sans vivacité, que « Sa Majesté 
aurait droit de prétendre son partage, ou en Portugal, ou, par 
compensation, sur d'autres biens de la Couronne d'Espagne. -> 
La conclusion de la conférence fut que « le duc de Médina 
se chargea de rendre un compte exact au roi d'Espagne de 
tout le discours - de M. de La Feuillade ( 3 ), que Louis XIV ne 
désapprouva pas, loin de là, d'avoir - fait une scène séparée •> 
de la révocation, et une autre, de « la condition de ses 
avantages présents. » Il reconnut même qu'il était infiniment 
préférable que la révocation ne demeurât pas secrète 0. 

(') L'archevêque d'Embrun au Roi, 16 février 1662. — Esnaqne t 42 
fol. 590. ' 

( 2 ) En deçà des Pyrénées, par rapport à La Feuillade. 

( 3 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 2 mars 1662. — Espaqne t 43 
fol. 15. c a j , 

( 4 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 18 mars 1662. — Espagne, t. 43, 
toi. 4o-48. 









REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



53 



La réponse fut rendue sept jours plus tard à l'archevêque 
dans les mômes jardins royaux, mais elle ne conduisit à 
aucun résultat. Après une récapitulation fort exacte du 
précédent entretien, le ministre espagnol apprit tout simple- 
ment à son interlocuteur que « le roi catholique n'avait pu 
lui répondre sur le premier point, n'ayant pas eu assez 
de temps pour l'examiner,.... » et » que peut-être il en 
voulait conférer avec quelque ministre qui fût de la profes- 
sion pour entendre ces matières. » Afin de s'édifier cepen- 
dant, et sans doute aussi de pouvoir édifier ses collègues, 
il demanda si, dans le cas où il naîtrait au Dauphin un ou 
plusieurs frères, Sa Majesté ne voudrait pas qu'il eût seule- 
ment le choix d'une des deux couronnes de France ou 
d'Espagne, » et le cadet, l'autre exclusivement. Il posa ensuite 
une seconde interrogation pour savoir si l'on désirait aussi 
que la renonciation d'Anne d'Autriche fût annulée. La 
Feuillade, sans donner une réponse positive, assura qu'il 
serait toujours temps de s'entendre sur ces questions secon- 
daires, et que ce ne serait pas à si peu que tiendrait l'en- 
tente définitive. Mais Médina " répondit là-dessus que la 
suspension du premier point arrêtait le second, parce que 
la révocation suffisait pour toutes sortes d'intérêts, ■> ceux 
de la France, bien entendu. L'archevêque répliqua qu'il se 
trompait fort. Cette réplique n'empêcha pas le duc de le 
presser vivement pour connaître les intentions de son maître. 
Il finit alors par lui redire que, » comme ils étaient dans le 
besoin, les offres devaient venir de leur part, •• d'autant 
plus qu'ils n'avaient pas encore fait savoir au juste l'étendue 
des secours qu'ils espéraient, et qu'en tout cas " il ne croyait 
pas que Sa Majesté voulût se contenter de tout ce qui 
restait au roi d'Espagne dans les Pays-Bas. " 11 s'aventura 
jusqu'à ajouter ensuite que « ces pays appartenaient à la 
Reine comme étant l'aînée de la maison, à l'exclusion même 
du prince d'Espagne, suivant l'exemple de l'infante Isabelle, 
archiduchesse des Pays-Bas et du comté de Bourgogne. - 
Médina « rejeta de mille lieues cette proposition, - alléguant 



54 



REFUS DANNULER LA RENONCIATION. 



que l'infante en question avait été investie de sa souve- 
raineté par son père Philippe IT, ce qui, à vrai dire, n'était 
pas une réfutation, car une donation entre-vifs ne supprime 
pas un droit d'hérédité, mais le ferait plutôt présumer. « La 
conclusion de tout ce discours, -. poursuivait le prélat, 
" a été que le premier point de la révocation demeurerait 
suspendu par le besoin que le roi avait de temps pour le 
consulter...; quant à l'autre point des intérêts, que, comme 
je n'y voulais point entrer de mon côté sur ce qu'ils étaient 
obligés de faire les premières démarches, ils ne pouvaient 
point aussi se déclarer du leur que la renonciation ne fût 
accordée ou refusée, et qu'ainsi il me demandait un peu de 
temps pour surmonter cette première difficulté. •> Chemin 
faisant, Médina s'enquit de savoir si le Roi « voudrait 
recevoir présentement les 500 mille écus - de la dot. L'am- 
bassadeur repartit « qu'il n'avait nulle charge en ce point, 
mais que, comme les temps étaient expirés du paiement,' 
que l'on avait manqué de deçà à plusieurs formalités, et 
qu'il y en pouvait avoir aussi du côté de la France qui 
n'étaient plus possibles, Sa Majesté était libre de faire ce 
qu'elle jugerait de plus convenable pour ses intérêts ... Il 
termina en déclarant que, comme il n'avait pas obtenu 
l'entière satisfaction de son souverain, - il avait ordre de 
se retirer de cette pratique, comme il le faisait dès à 
présent, pour n'en entendre plus parler (') •-. 

Louis XIV en effet, le 4 mars, avait encore écrit à 
La Feuillade - qu'il était fâché, ayant vu ce que le duc de 
Medma lui avait dit en parlant de Dunkerque, qu'il eût si 
mauvaise opinion de son jugement ... Il ajoutait ces quelques 
mots significatifs : .. Il ne faut pas que cette négociation 
dure davantage, si, quand vous me renverrez ledit courrier, 
vous n'avez pas vu jour à m'y faire avoir les conditions que' 
je vous ai prescrites; autrement, il s'en pourrait ensuivre 
des effets très préjudiciables à mon service ( 2 ) ... Aussi, 

(') ^archevêque d'Embrun au Roi, Il mars m%~ Espagne, t. 43, fol 28 
(■=) Espagne, t. 43, fol. 25. 



REFUS D ANNULER I,A RENONCIATION. 



55 



le 26, après avoir reçu son rapport du 11, tout en le blâmant 
d'avoir dépassé ses instructions ('), il le loua fort d'avoir, 
" sur les réponses vagues - du duc de Médina, <> rompu 
d'abord tous ces pourparlers qui ne pouvaient aboutir à 
rien et dont la continuation néanmoins pourrait lui être 
nuisible ••. Dès le début, « comme il ne pouvait s'engager 
sans aucune nécessité dans l'embarras et la dépense d'une 
nouvelle guerre, à moins d'y trouver d'abord des avantages 
de très grande considération, et présents, et futurs -, il avait 
bien vu " que les Espagnols malaisément se disposeraient 
à lui accorder ces avantages-là, et à commencer même par 
se dépouiller pour la seule espérance d'une conquête à 
venir ». C'est pour cela « qu'il ne s'était jamais attendu 
qu'il se pût faire rien de bon dans cette négociation. 
Puisqu' " elle s'était accrochée sur le premier point », il 
félicitait le prélat de ne pas s'être découvert sur l'autre. 
" Je ne vous dis rien », continuait-il, » sur la proposition 
dudit duc de me payer les frais de la guerre en argent. Il 
faudrait être de bien facile composition, ou avoir peu de 
connaissance de l'état de leurs finances, pour s'en contenter. 
Je dis la même chose pour le Brazdl et pour les Terceire ( 2 J, 
et que je ne puis jamais me satisfaire que de ce qu'on 
voudra et pourra me livrer présentement d'effectif, sans 
me payer d'aucune condition en espérances. « Quant au 
paiement de sa dot, le Roi ne le refusait pas, mais tenait 
à ce qu'on ne se jouât pas d'une crédulité dans laquelle il 
n'était pas tombé. « S'il vous en est reparlé, « écrivait-il en 
terminant, « vous pourrez dire que, si on envoyait la somme 
à Paris chez quelque marchand, avec les intérêts depuis 
l'échéance des termes, il sera assez temps de me demander 
mon intention ( 3 ). » 



■i 






(') Le passage a été omis par M. Mignet. Il n'a pas du reste une fort 
grande importance, puisqu'il s'agit seulement « d'une autre forme de 
traité avec d'autres conditions » imaginées par l'archevêque. 

( 2 ) Ile du groupe des Açores. 

( 3 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 20 mars lu'G2. — Espagne, t. 43, 
fol. 49-50. V. Mignet, t. 1, p. 125-1-27. 



; : f 



56 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



Les Espagnols avaient beau se draper dans une arro- 
gance majestueuse, ils se trouvaient à la merci du roi de 
France, et ils le sentaient bien depuis que la flotte anglaise 
avait été parader à Lisbonne et s'attaquer en Afrique à 
leurs anciennes possessions. Le duc de Médina, Ghristoval, 
et un membre du Conseil de Gastille, don Francisco Ramos 
del Manzano, s'appliquèrent vainement à circonvenir de 
sophismes l'archevêque pour lui faire accroire que l'appro- 
bation donnée en 1618 par les Gortès à la renonciation 
d'Anne d'Autriche s'étendait à celle de Marie-Thérèse et 
devait être considérée comme un pendant immuable de la 
loi salique('). Leur assimilation était plus que spécieuse, et, 
en tout cas, l'acte de 1G18 eût-il eu cet effet préventif, il ne 
pouvait pas pour cela l'emporter sur l'annulation de droit 
résultant du défaut d'exécution. La Feuillade fit la sourde 
oreille. Les ministres de Philippe IV, désespérant d'obtenir 
gain de cause à Madrid, ne désespérèrent pas d'être plus 
heureux h Paris, où le marquis de La Fuente venait^ le 
24 mars, de donner h Louis XIV la satisfaction la plus 
complète au sujet de l'affaire Vatteville ( s ). Vers le milieu 



(') V. Mignet, t. 1, p. 127-12S. 

( 2 ) La scène a déjà été racontée bien des fois, notamment par 
M-« de Motteville (Mémoires, t. 5. p. 149-153). A cause de la gravité 
qu'elle eut pour les relations de la France et de l'Espagne, nous repro- 
duirons ici le récit de Golbert, que nous a fait récemment connaître 
M. Chéruel (Étude sur la valeur historique des Mémoires de Louis XIV, 
p. 15) : « Le marquis de La Fuente entra en France en qualité d'ambas-' 
sadeur du roi catholique près du Roi, et, le 24 e jour de mars 16G2, il 
vint à sa première audience, où il trouva le Roi entouré des princes, 
ducs et pairs, maréchaux de France et autres officiers de la Couronne^ 
des quatre secrétaires d'État et de toutes les personnes de qualité du 
royaume, qui remplissaient, non-seulement la chambre de l'audience et 
toutes les autres chambres, mais même tout le Louvre, en sorte que 
les gardes du Roi avaient beaucoup de peine à faire place pour la 
liberté du passage du marquis de La Fuente et d'un grand nombre 
d'Espagnols qui l'accompagnaient. Et là, le jeune prince, à l'âge de 
vingt-trois ans, à la face de toute l'Europe, puisque les ambassadeurs 
et ministres de tous les princes qui y commandent étaient présents, eut 
la satisfaction de voir l'orgueil de l'Espagne abattu lui faire une espèce 
d'amende honorable. — L'ambassadeur, après avoir rendu deux lettres 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



57 



d'avril, vers le moment où le canon de la Bastille allait 
enfin tonner pour annoncer la naissance du nouvel infant, 
La Fuente sollicita, sous les bons auspices sans doute de sa 
récente et très humble attitude, une audience royale. Il 
l'obtint, et « y fit une instance fort pressante » de la part 
du roi catholique pour que son gendre •• voulût le com- 
prendre dans le traité d'alliance défensive qu'il était sur le 
point de conclure avec les Hollandais. •• Ce fut Lionne qui 
transmit à La Fuente la réponse du Roi. Elle portait en sub- 
stance ■• que Sa Majesté était fort fâchée de ne pouvoir 
complaire en ce rencontre au roi son beau-père, mais qu'il 
y avait quelque chose à faire de mieux pour unir et 
estraindre leurs intérêts, et que ledit roi savait assez à quoi 
il avait tenu et tenait encore que ce mieux-là ne se fît. •• Le 
marquis, qui, semble-t-il, n'avait pas été mis au courant, 
s'efforça sur ces paroles ambiguës de mieux pénétrer la 



de créance, l'une, pour être reconnu ambassadeur, et l'autre, sur ce 
qu'il avait à dire, déclara à Sa Majesté, en termes clairs et intelligibles, 
que le roi, son maître, avait été bien fâché de l'accident arrivé entre les 
ambassadeurs de Leurs Majestés à Londres sur la compétence du rang 
que devaient tenir leurs carrosses en l'entrée d'un ambassadeur extra- 
ordinaire de Suède, à cause du déplaisir que Sa Majesté en avait reçu; 
qu'aussitôt après en avoir eu avis il avait ordonné au baron de Watte- 
ville de sortir de Londres et de se rendre en Espagne, le révoquant de 
son emploi, pour donner satisfaction à Sa Majesté et témoigner contre 
lui le ressentiment que méritaient ses excès, et qu'il lui avait ordonné 
d'assurer Sa Majesté qu'il avait envoyé ses ordres à tous ses ambassa- 
deurs et ministres, tant eu Angleterre qu'en toutes les Cours et lieux 
où ils résident et résideront à l'avenir, et où se pourront présenter de 
pareilles difficultés pour raison de compétence, afin qu'ils s'abstiennent 
et ne concourent point avec les ambassadeurs de Sa Majesté en toutes 
les fonctions et cérémonies publiques auxquelles ses ambassadeurs 
assisteront. Après cette déclaration achevée, le Roi lui répondit en ces 
termes : « Je suis bien aise d'avoir entendu la déclaration que vous 
m'avez faite de la part du roi votre maitre, d'autant qu'elle m'oblige à 
bien vivre avec lui ». — Ensuite, ledit marquis de La Fuente s'étant 
retiré, Sa Majesté, s'adressant au nonce et aux autres ambassadeurs et 
ministres qui étaient présents, leur dit : « Vous avez ouï la déclaration 
que l'ambassadeur d'Espagne m'a faite. Je vous prie de l'écrire à vos 
maîtres, afin qu'ils sachent que le roi catholique a donné ordre à tous 
ses ambassadeurs de céder le rang aux miens, en toutes occasions. » 
Cette affaire fut ainsi heureusement et glorieusement terminée ». 



.'' 



-y* 



r 



58 




REFUS DANNULER LA RENONCIATION 



pensée de Lionne. Ce ministre lui affirma que - le roi son 
maître avait des yeux si perçants qu'il verrait au même 
instant sans voile ce qu'on voulait dire. •> Louis XIV, en 
informant La Feuillade de cette démarche, ajoutait pour la 
gouverne de celui-ci et comme preuve de ses intentions con- 
ciliantes quand même : - Cependant je vous dirai en grand 
secret et confiance que je me conduirai de sorte que, pourvu 
qu'ils voulussent de delà se défaire de leurs lenteurs insup- 
portables et qu'ils prissent une prompte et bonne résolution 
sur le pied des conditions, ou approchant, dont je me suis 
ouvert à vous par ma dépêche du 14 février passé, ils 
pourraient encore être à temps à faire quelque chose de'bon 
avec moi, avant que le roi d'Angleterre ait eu celui d'entrer 
dans le traité que je fais avec les Hollandais ('). -, 

Tandis que Philippe IV faisait donner à Paris ce coup 
d'épée dans l'eau, à Madrid, des légistes renforcés de 
théologiens travaillaient à de vastes et compendieuses disser- 
tations, où l'or viennois sans doute et l'or français se dis- 
putèrent à. qui ferait pencher au dernier moment la balance 
indécise. Philippe était de sa nature un esprit hésitant, 
assez incapable de fixer par lui-même sur une résolution la 
mobilité de sa pensée. Il était extrêmement inquiet d'ailleurs 
des reproches dont ne manqueraient pas de l'accabler 
ses parents de Vienne, s'il cédait à la France (*). Aussi 
avait-il été bien aise de rejeter sur d'autres l'embarras 
de prendre un parti. Il avait donc réuni dans une com- 
mission ad hoc l'inquisiteur général, - prélat d'âge qui avait 
passé dans les charges de la robeC 3 ), - et qui, en Espagne, 
paraissait indispensable, don José Gonzales, « ecclésiastique 
et président du Conseil des Indes M, •• et Ramos del Manzano. 



(') Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 17 avril 1662. — Espagne, t. 43, 
fol. 93-95. 

( 2 ) Mignet, t. 1, p. 128. 

( 3 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 12 avril 1662.- Espagne, t.43, fol. 80. 
(<) L'archevêque d'Embrun au Roi, 7 juin 1662. — Espagne, t. 43, fol. 181. 






REPUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



59 



Tous trois étaient « grands jurisconsultes -, et en cette 
qualité avaient autrefois occupé une chaire à l'Université 
de Salamanque 0). Cette première commission fut chargée 
'• de voir la renonciation de la Reine-Mère, l'acceptation 
qui en fut faite alors en las Cortex, ou en l'assemblée 
des villes de Castille, et la renonciation de la Reine, qui n'a 
été suivie d'aucune formalité, afin de lui faire son rapport 
sur le tout ( 2 ). •• Lorsque ce triumvirat de docteurs utriusque 
juris eut émis son opinion, qui fut défavorable, Ramos eut 
mission de la résumer dans un rapporta). Ce rapport se 
trouva fort retardé, parce que Ramos, le plus jeune cepen- 
dant de ses collègues, bien que septuagénaire, tomba assez 
gravement malade. Au surplus, Philippe IV ne devait pas se 
trouver suffisamment éclairé par cette consultation d'ordre 
tout doctrinal. L'archevêque d'Embrun apprit qu'après son 
retour d'Aranjuez, où on lui avait porté Pélucubration en 
sept pages de Ramos, « il allait ordonner une seconde 
consulte à M. de Médina et à quelque autre.... sur le point 
de la politique, s'il convient au bien de ses affaires d'accorder 
la révocation, bien que la première consulte dans le point 
de droit soit contraire ( 4 ). ■■ Cette seconde enquête ne satisfit 
pas encore le roi d'Espagne. Il en désira une troisième d'un 
caractère purement religieux, destinée à lever ou à con- 
firmer les scrupules de sa conscience. A la place de Ramos, 
et à défaut du confesseur de Sa Majesté, ce fut son prédi- 
cateur, nommé Jean-Baptiste ( 5 ), qui prit séance dans la 
commission. Le 21 ou le M mai, Médina assista à une 



(') L'archevêque d'Embrun au Roi, 11 mai 16(32. — Espagne t. 43 
fol. 130. 

( 2 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 12 avril 1662. — Espagne, t. 43, 
fol. 80. 

( 3 ) C'est probablement cette consulta qui figure à la Ribliothèque 
nationale de Madrid sous la rubrique Ce 159. V. Gallardo, Ensayo de 
una Biblioteca espanola. 

( 4 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 11 mai 1662. — Espagne, t. 43 
fol. 130. 

( 5 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 7 juin 1662. — Espagne,l.4&,M, 181. 



r 



■ ■ 



■■ 



•"■ 



60 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 






réunion de ce tribunal, qui ne dura pas moins de cinq 
heures. On s'y demanda notamment s'il était possible de 
revenir sur le droit acquis dès 1659 à la seconde infante, 
Marie-Marguerite, par suite de la renonciation ('). Les plus 
soupçonneux parmi les courtisans jugeaient d'ailleurs 
souverainement imprudent d'accorder au roi de France 
une révocation, qui cette fois serait elle-même tout à fait 
irrévocable, alors qu'on ne recevait pas en échange des 
avantages certains et bien déterminés. A cet égard, il eût 
pourtant été on ne peut plus facile de s'entendre. 

La Feuillade avait ordre de se procurer n'importe com- 
ment une copie des conclusions déjà déposées. Tout en 
les attendant, Louis XIV faisait composer à Paris, « par 
des personnes habiles et intelligentes, » une argumentation 
en règle pour soutenir les droits de son fils ( 2 J. Mais, bien 
qu'il ne crût que fort médiocrement à la sincérité des avances 
qui lui avaient été faites, il tenait toujours, et, jusqu'au 
dernier moment, il tint la porte ouverte h son beau-père 
pour entrer dans le fameux traité franco-hollandais. Le 
28 mai, il mandait à l'archevêque : « Il s'en faut tant que le 
traité que j'ai conclu et signé avec les Hollandais doive 
former aucun obstacle à votre grande négociation avec le 
duc de Médina qu'il doit servir d'un motif puissant aux 
Espagnols de se résoudre à traiter avec vous. Je vous 
dirai encore pour votre information que, s'il arrivait que 
vous conclussiez avec eux sur les conditions que je vous ai 
donné pouvoir d'accorder, il n'y aurait plus de difficulté à 
l'admission et à la compréhension de la Couronne d'Espagne 
dans le traité d'alliance que j'ai fait avec les Provinces- 
Unies ( 3 ). « Le 11 juin, il revenait sur la même idée : » Vous 
pouvez assurer le duc de Médina que je n'ai pris encore 

(') L'archevêque d'Embrun au Roi, 25 mai 1662. — Espagne, t. 43, 
fol. 155-163. 

( 2 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 14 mai 1662. — Espagne, t. 43, 
fol. 143. 

( 3 ) Espagne, t. 43, fol. 174. 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



61 



aucun engagement avec le roi de la Grande-Bretagne qui 
m'empêche d'entendre à ce qu'il négocie avec vous et de le 
conclure, si on m'accorde ce que je vous ai chargé de 
demander, mais que je ne puis pas longtemps demeurer en 
cet état-là, et qu'il faut se résoudre (') ». Le 26 du même mois, 
l'accession des Espagnols au traité eût encore été possible, 
quoique Louis XIV commençât à changer de ton : « J'ai 
fort approuvé tout ce que vous avez dit au roi mon beau- 
père pour le détromper de la croyance qu'il avait que j'eusse 
fait un nouveau traité avec le roi de la Grande-Bretagne 
comme avec les Provinces-Unies des Pays-Bas, aussi bien 
que ce que vous avez ajouté depuis à don Ghristoval pour 
ne les assurer de rien à l'avenir à l'égard de l'Angleterre, 
en cas que la négociation que le duc de Médina a intro- 
duite avec moi n'aboutisse à rien ( 2 ). » Au reste l'archevêque 
avait reçu de Lionne la recommandation de montrer le 
moins d'ardeur possible et d'affecter une attitude passive. 
" Souvenez-vous, » lui avait-il écrit le 21 mai, « que les 
rameurs vont au port en y tournant le dos ( 3 ). 

Ce fut seulement le 3 juillet que notre ambassadeur put 
enfin pressentir, d'après une communication officieuse, la 
réponse qui serait définitivement faite. Ce jour-là, le duc de 
Médina vint le trouver et lui annoncer que le soir aurait 
lieu la réunion décisive des théologiens chargés de prononcer 
en dernier ressort. Il lui demanda en outre, d'une part, si 
on ne pourrait pas laisser de côté le point de la renoncia- 
tion, pour passer d'emblée au second, '• la récompense pour 
la conquête du Portugal, » et, ensuite, quelle garantie 
donnerait Louis XIV avant d'obtenir un acte irréparable 
comme le serait celui qui déclarerait la nullité. M. de La 
Feuillade répondit qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter 
séparément des deux questions, et que, quant à une 



(') Espagne, t. 43. fol. 190. 

( 2 ) Espagne, t. 43, fol. 212. 

( 3 ) Espagne, t. 43, fol. 149. 



! 
i 



, 



62 



REFUS D'ANNULER LA. RENONCIATION. 



garantie, l'honneur de son maître lui paraissait la meilleure 
de toutes ('). Le Roi, dans sa dépêche du 23 juillet, trouva 
" fort judicieux » ce que son ministre avait répondu dans 
cette circonstance ( 2 ). Mais il se passa encore deux ou trois 
semaines avant qu'il pût être pleinement renseigné. La 
lettre que l'archevêque lui adressa le 5 août le mit enfin 
au courant : 



I 



u II (Médina) voulut encoro me jeter des paroles de la négociation 
de la grande affaire, disant qu'il en espérait mieux que je ne croyais 
pas (sic). Je lui demandai si l'on avait enfin résolu le premier point 
touchant la révocation de la renonciation de la Reine. Il me répondit que 
le roi son maître eût bien voulu complazer en cela à Votre Majesté, 
que son inclination y était portée, mais que tous les conseils qu'il 
avait pris y étaient contraires. Je lui dis qu'il fallait donc conclure 
absolument que cela ne se ferait point et passer à d'autres choses. 
Il voulut encore laisser de grandes espérances de succès. Sur quoi 
je lui répondis qu'il paraît assez que l'on avait jeté cette négociation 
pour différentes fins, sans intention de la faire réussir, ainsi que les 
discours de leur ambassadeur en Hollande l'avaient montré claire- 
ment. Il me répondit qu'ils avaient sujet de se plaindre de ceux de 
l'ambassadeur de Votre Majesté, qui avait déclaré aux régents des 
États... que Votre Majesté prétendait avoir la régence de cette 
monarchie après la mort du roi d'Espagne, comme étant le plus 
proche parent du prince à qui elle pouvait être donnée de droit. 
Jo lui répondis que je croyais que ce discours était supposé ( 3 ). » 

L'archevêque d'Embrun reçut bientôt une dépêche royale, 
en date du 20 août, qui lui enjoignait de rompre péremp- 
toirement ce qui paraissait avoir été beaucoup plutôt une 
simple intrigue qu'une négociation sincère. 



(') L'archevêque d'Embrun au Roi, juillet 1662. 
fol. 228-241. 

(*) Espagne, t. 43, fol. 296. 

( 3 J Espagne, t. 43, fol. 293-294. 



Espagne, t. 43 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



63 



« Il se voit aujourd'hui fort évidemment que, dans la négociation 
qu'avait introduite avec vous ledit duc do ce que vous appelez la 
grande affaire, on n'avait de delà autre objet que de m'amoser par 
cette espérance et m'empéeher de prendre les résolutions qu'ils 
appréhendaient que je ne prisse sur le sujet du Portugal. Aussi, 
comme vous savez, je n'ai pas donné trop avant dans ce piège. Mais 
ils n'avaient nul besoin de me le tendre, pouvant bien mieux s'assurer 
sûr la sincérité de mes intentions pour le ponctuel accomplissement 
de tout ce que j'ai promis par le traité de paix, dont je ne me 
départirai jamais qu'ils ne m'en donnent sujet ('). » 

Ce langage montrait surabondamment que Louis XIV 
déclinait à l'avenir tous pourparlers avec l'Espagne tant au 
sujet de la dot de la Reine qu'en vue d'une action commune 
pour soumettre le Portugal. Néanmoins, à la Cour de 
Philippe IV, on ne les considéra pas, on ne voulut pas 
paraître les considérer comme abandonnés d'une manière 
irrémédiable. Dans trois lettres successives, le 29 août, le 14 
et le 27 septembre ( 2 ), La Feuillade fit encore part au Roi 
« des nouvelles instances du duc de Médina pour la négocia- 
tion d'un traité de l'Espagne avec Sa Majesté contre le 
Portugal et contre l'Angleterre ( 3 j. » La réponse, et une 
réponse dédaigneuse, arriva à Madrid par un courrier parti 
de Paris le 21 septembre. Conformément à cette dépêche, 
l'archevêque alla voir le duc de Médina le 9 octobre et lui 
signifia que, <• comme le principal point était refusé, touchant 
la révocation de la renonciation de la Reine, Sa Majesté ne 
pouvait aussi entrer dans le second pour un traité ( 4 j. •■ 

La tentative de Louis XIV pour décider l'Espagne à déchi- 
rer d'elle-même l'abdication de Marie-Thérèse, moitié parce 
que l'Espagne n'avait pas satisfait à ses engagements envers 



C 1 ) Espagne, t. 43, fol. 348-352. 

H Espagne, t. 43, fol. 380, 428 et 454. 

( 3 ) Dépêche du 27 septembre. 

( 4 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 11 octobre 1GG2. 
t. 1, p. 157. 



4 



V. Mignet, 



_i 



' 







64 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



; 



lui, moitié parce que, sans lui, elle était incapable de venir 
à bout de l'indépendance portugaise, cette tentative avait 
donc finalement échoué. La cause de cet insuccès semble 
toutefois devoir être recherchée aussi en partie dans une 
foule de petits faits concomitants, qui n'avaient cessé d'aigrir 
les rapports entre les deux puissances. L'incident de Vatte- 
ville, par exemple, avait failli tout récemment se renouveler 
à Vienne. Pendant le printemps et l'été de 1662, ce second 
conflit soulevé « par la concurrence des ambassadeurs » 
avait préoccupé Louis XIV, dans sa correspondance avec 
l'archevêque d'Embrun ('), beaucoup plus que la question de 
savoir si la dot de sa femme serait acquittée en espèces ou 
s'il obtiendrait une sorte de remploi territorial. Cette fois le 
roi de France était d'autant plus courroucé contre « son 
frère, oncle et beau-père - qu'après la déclaration dictée au 
marquis de La Fuente, et récitée par cet agent, il se croyait 
en droit d'accuser Philippe IV de mauvaise foi. D'ailleurs on 
ne lui avait donné satisfaction à peu près sur aucune de ses 
plaintes relatives à l'inexécution du traité de paix. Depuis 
un an, les corsaires d'Espagne, et même d'Ostende, conti- 
nuaient à arrêter tout ce qu'ils rencontraient sur mer de 
barques ou de navires français, sous le prétexte que, si ces 
barques ou ces navires ne cinglaient pas vers les côtes 
portugaises, ils en revenaient ( 2 ). La duchesse de Ghevreuse, 
il est vrai, avait fini par recevoir du ministre de la Hazienda 
des billets, qu'il ne s'agissait plus que de convertir en 
numéraire ( 3 ), et M. le Prince, mieux traité que le Roi et la 
Reine, devait toucher en juin » l'argent dont il était assigné 
sur la croisade pour les sept derniers mois de cette année 
et le premier de la prochaine » (<). Mais, sans parler d'une 

(') V. notamment sa lettre du 21 mai 1662. — Espagne, t. 43, fol. 145. 

( 2 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 29 juillet 1662. — Espagne, t. 43 
fol. 283. y ' 

( 3 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 26 juin 1662. — Espagne, t 43 
fol. 212. 9 ' ' 

(*) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 23 juin 1662. — Espagne, t. 43, 
fol. 211. 



REFUS D ANNULER LA RENONCIATION. 



65 



nouvelle difficulté qui avait surgi à propos d'Avesnes ('), les 
anciens litiges subsistaient toujours : — au sujet d'Hendaye, 
les Espagnols s'obstinant à revendiquer tout le cours de la 
Bidassoa, malgré le partage parallèle au thalweg qui sem- 
blait tout indiqué, au moins depuis la réunion dans l'île de 
la Conférence ( 2 ); — au sujet du prince de Monaco, à qui on 
n'avait pas encore rendu toutes ses possessions dans le sud 
de l'Italie ( 3 ); — au sujet enfin de la Catalogne, parce qu'on 
venait d'instituer à Urgel - un officiai forain », affichant une 
compétence fort exagérée, d'après la France C). Tous ces 
démêlés, demeurés sans solution, malgré la nomination de 
commissaires spéciaux, n'étaient cependant que d'une impor- 
tance secondaire cà côté d'une nouvelle bien autrement irri- 
tante que l'archevêque avait mandée à Paris dès le 31 mars. 
" On croit, « disait-il en parlant du gouverneur espagnol de 
Milan, « que don Ponce de Léon va principalement en Alle- 
magne.... pour traiter le mariage de l'infante ( 5 ) avec l'Em- 
pereur, dont il doit venir un ambassadeur pour le même 
sujet cet automne («) •> Deux aventures mystérieuses, dont 
les héros se trouvaient être un certain capitaine Dupré et 
un cordelier, né en France, achevèrent de tout brouiller ( 7 ). 
Le Cabinet de Madrid demanda même à cette occasion, sans 
l'obtenir, il est vrai, le rappel de l'archevêque d'Embrun( 8 ). 
De son côté La Fuente quitta Paris pour Bruxelles et Vienne. 
Bref, bien avant la fin de 1GG2, une entente franco-espagnole 



(') Le Roi à l'archevêque d'Embrun, G août 1662. — Espagne, t. 43 
fol. 310. J 

( 2 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 28 mai et 26 juin 1G62. — Espa- 
gne, t. 43, fol. 174 et 212. — L'ile des Faisans avait pris ce nouveau nom. 

( 3 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 20 août 1602. — Espagne, t 43 
fol. 348. 

( 4 ) Le Roi à l'archevêque d'Embrun, 28 mai 1GG2. — Espagne, t 43 
fol. 174. ' 

( 5 ) Marie-Marguerite. 

(6) Espagne, t. 43, fol. G0-G5. 

D Louis XIV, Œuvres, t. 2, p. 5GG. 
(8) Espagne, t. 41, fol. 22G-228. 

5 






I 



66 



REFUS I) ANNULER LA RENONCIATION. 



était devenue une pure chimère, et il était visible désormais 
que l'Espagne retombait, à titre de satellite fidèle, dans 
l'orbite delà maison d'Autriche. 

Est-ce à dire cependant que, de toute cette campagne 
diplomatique poursuivie à Madrid pendant la première 
moitié de 1662, sur la suggestion des Espagnols, car les 
instructions de notre ambassadeur gardaient le silence sur 
cette matière, il ne doive rien demeurer dans l'histoire que 
le souvenir d'agissements stériles? Ce serait se faire illusion 
que de s'en tenir à ce jugement superficiel. Ces escarmou- 
ches sans résultat apparent en eurent un au moins, et des 
plus sérieux : elles familiarisèrent l'opinion publique en 
Europe, ou, si l'on aime mieux, les deux Cours les plus 
intéressées, avec la pensée que la renonciation imposée à 
Marie-Thérèse pouvait être et serait discutée un jour. Si 
elles n'avaient pas été engagées, Louis XIV n'aurait pas été 
amené aussi vite à formuler des prétentions qui équivalaient 
à une protestation très claire publiée en temps utile. Cette 
négociation avortée eut de plus pour la France le mérite 
d'arracher de bonne heure a un certain nombre d'Espagnols 
de haut rang des acquiescements ou des avances, dont la 
sincérité peut être suspectée, mais dont l'effet certain fut 
d'encourager le gouvernement français dans ses plus vastes 
espérances. Le mot sournois qu'Angelati avait fait papillon- 
ner dès le début devant les yeux de M. de La Feuillade, 
afin sans doute de mieux lui arracher le secret de sa mission, 
se trouva en somme le point d'attache du long écheveau 
de combinaisons politiques qui devaient conduire le duc 
d'Anjou sur le trône de Philippe IV. 



: \, 



CHAPITRE QUATRIÈME. 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



Pendant qu'échouaient ainsi tous les efforts tentés à 
Madrid pour prendre hypothèque sur la plus grande partie 
possible de la monarchie espagnole au profit de Louis XIV ou 
de sa descendance, il avait commence à germer dans l'esprit 
de ce prince, surtout depuis que Philippe IV possédait dans 
l'infant Carlos un héritier universel et légitime, un système 
de réflexions et comme des préférences d'ambition res- 
treinte, mais bien placée, qui allaient lancer sa diplomatie 
sur une autre piste. Il s'agissait de reprendre aux dépens 
des Pays-Bas flamands et wallons des projets d'une haute 
importance, qui n'avaient pas seulement pour but de renouer 
les attaches féodales des comtes de Flandre avec la mo- 
narchie française, mais qui visaient bien plus encore à 
reculer notre frontière vers le nord-est. Il s'agissait en un 
mot d'assurer à notre capitale une position plus centrale, 
qui dorénavant la mettrait à l'abri de coups de main pareils 
à ceux de 163G et de 1G50 0). Ces projets du reste, en raison 



(^ Motteville, t. 4, p. 74. Cf. Chéruel, Minorité de Louis XIV, t. 4, 
p. 136-144. 



Il 









G8 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



justement de leur utilité, étaient fort anciens, et les souve- 
rains de la France n'avaient pas attendu le siège de Corbie 
pour tâcher de reporter au-delà de la Somme et de l'Oise 
leurs lignes fluviales de défense. Il y avait eu d'ailleurs, dès 
1584, en Hollande, après l'assassinat du premier prince 
d'Orange, une heure de désespoir, où, spontanément, les sept 
provinces protestantes s'étaient offertes au duc d'Anjou, 
frère de Henri III, afin de ne pas retomber sous le joug 
espagnol ('). Durant l'automne de 1605, Henri IV avait 
repris pour son compte ce qui n'avait jadis été qu'une 
sorte de vision, et chargé Franz von Aersen de sonder les 
Etats-Généraux sur les conditions d'une incorporation 
volontaire ( 2 ). A son tour Richelieu, avant Mazarin, devait 
tourner ses regards du côté de la Flandre, sinon même du 
Brabant, mais non plus pour ajouter au royaume l'ensemble 
des possessions que les fils de Philippe II étaient en train 
de perdre dans cette région. De la dépouille de l'Espagne, 
les deux cardinaux, l'un comme l'autre, ne désiraient que 
retenir la partie la plus voisine de notre territoire national, 
pour lui constituer une digue infranchissable. 

Sous Louis XIII, d'abord, était née une politique d'an- 
nexion tendant au partage des Pays-Bas. catholiques, de 
compte à demi avec les Provinces-Unies. Le 8 février 1635, 
au moment où la France faisait officiellement son entrée 
dans la guerre de Trente Ans, elle avait signé avec les 
États-Généraux un traité ( 3 ) en vertu duquel on devait inviter 
en premier lieu les dix provinces demeurées catholiques et 
espagnoles à former « un corps libre, » c'est-à-dire un État 
indépendant, assez semblable à la Belgique contemporaine. 
Si l'idée réussissait, les Hollandais, pour récompense de 
leurs bons offices, détacheraient de la nouvelle République 



(') Sirtema de Grovestins, Guillaume Illet Louis XIV, t. 1, p. 5. 

( 2 ) Philippson, t. 3, p. 77 et suiv. Il convient de se défier de cet 
ouvrage, en général haineux contre la France. 

( 3 ) Dumont, t. 6, p. «0. 



(■ 



JflT 



p 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



69 



le pays de Waes (»), Hulst ( 2 ) compris, c'est-à-dire la rive 
gauche de l'Escaut inférieur, puis au-delà de ce fleuve, 
Bréda, la Gueldre dite espagnole et Stevensweert ( 3 ). Le roi 
de France, en vertu des mêmes services, s'approprierait la 
côte de Flandre jusqu'à Blankenberghe sur une largeur de 
deux lieues, plus Namur et Thionville. Dans le cas, au 
contraire, où ni les habitants ni les circonstances ne se 
prêteraient à l'érection de la petite confédération projetée, 
les États-Généraux ajouteraient à leurs précédentes 
annexions le Brabant et Anvers, toujours avec la côte 
flamande depuis l'Escaut jusqu'à Blankenberghe. Le Boi, lui, 
recevrait par surcroît de fort beaux morceaux encore, le 
reste de la Flandre et de l'Artois, le Gambrésis,. le Hainaut 
et le Luxembourg. Excepté au nord-ouest des Pays-Bas, où 
la politique avait dû primer l'ethnographie, on avait en 
somme assez bien suivi la ligne de démarcation naturelle 
entre les deux langues et réservé à la France autant que 
possible les seules populations wallonnes. Ce partage, mal- 
heureusement, ne put s'effectuer ni sous l'une ni sous l'autre 
de ses formes. Du reste, Richelieu, qui avait introduit dans 
le traité l'éventualité d'un État libre, qui l'avait même 
imposée aux Hollandais, désireux de tout absorber, n'était 
pas sans avoir vu bien des inconvénients, dès 1634, dans 
cette pensée, soit à cause des difficultés qu'en présentait 
la réalisation, soit en évision du mauvais vouloir et de la 
défiance éternels qu'elle nous vaudrait de la part des Hol- 
landais ( 4 ). Il ne dut pas s'attacher beaucoup à faire passer 
les rêves à deux de 1635 dans le domaine des faits. 



' 



(') Le pays de Waes comprend la riche et verdoyante plaine qui 
s'étend de Gand à Anvers. 

( 2 ) Hulst est une petite ville hollandaise, encore fortifiée, entre Anvers 
et Terneuzen. 

( 3 ) Stevensweert est le nom d'une île de la Meuse, entre Maestricht et 
Roermonde, mais plus rapprochée de cette dernière ville que de l'autre. 
Il s'y trouvait un fort. 

{*) V. Mignet, t. 1, p, 174-177. 



■I 




70 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



Mazarin, un peu plus tard, avait beaucoup plus sérieuse- 
ment mordu à l'hameçon disposé par les Hollandais, encore 
bien que Contarini demandât la restitution de la Catalogne 
en échange des Pays-Bas ('), et, dans le Mémoire que le 
20 janvier 1 G 46 il envoyait à nos plénipotentiaires de Munster, 
se lisait cette phrase : « L'acquisition des Pays-Bas forme à là 
ville de Paris un rempart inexpugnable, et ce serait alors véri- 
tablement qu'on pourrait l'appeler le cœur de la France (*). « 
Puis il énumérait une douzaine au moins d'avantages qui 
résulteraient pour nous de cette extension territoriale. Les 
Espagnols d'ailleurs, notamment le comte de Penaranda, 
encourageaient par astuce les convoitises sagaces du 
ministre d'Anne d'Autriche, afin de les dénoncer en Hol- 
lande. Lorsque ce petit complot eut été conduit à son 
dénouement, force fut bien à Mazarin d'en revenir aux États- 
Généraux, puisqu'eux seuls pouvaient mettre la France en 
possession d'une partie plus ou moins grande des Pays-Bas 
catholiques i\ Aussi rien n'est-il plus logique, et partant 
plus vraisemblable, que les ouvertures faites par lui à la fin 
de 1648, et qui, favorablement accueillies dès cette époque 
par le stathouder ( 4 ), avaient peu à peu abouti au projet de 
traité du 20 octobre 1650. Ce traité promettait l'exécution 
du partage prévu en 1635, et Guillaume II l'avait signé, ou 
du moins allait le signer avec Mazarin, lorsqu'il mourut 
subitement en novembre ( s ). 

Telle était la tradition que Louis XIV se disposait à 
reprendre, tout en continuant à prêter une oreille assez 
distraite aux paroles, plus pompeuses que franches, des 



(') Mazarin à d'Estrades, 24 février 1646, éd. Chéruel, t. 2, p 289 

( 2 ) V. Négociations secrètes de la paix de Milnster, t.' 3 p 21 Cf les 
lettres de Mazarin à Longueville, du 20 janvier et du 9 février 1646 éd 
Chéruel, t. 2, p. 279, 288 et 289. ' 

( 3 ) Chéruel, Minorité de Louis XIV, t. 2, p. 275-276. 
(*) Grovestins, t. 1, p. 55-56. 

(■') Grovestins, t. 1, p. 78-79. Cf. Lettre,, Mémoires et Négociations du 
comte d'Estrades, t. 1, p. 99-103. 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



71 



Espagnols. Mais, si c'était encore un instinct de haute pré- 
voyance qui marquait ce but à sa politique, ce n'était pas 
uniquement sur le droit du plus fort qu'il comptait pour y 
atteindre. Il avait même à sa disposition mieux qu'un prétexte 
banal, il croyait avoir une revendication à exercer au nom 
des droits méconnus de la Reine, qui n'avait pas reçu 
une obole sur la double succession de sa mère et de son 
frère prédécédé, Balthazar. Or, précisément dans les Pays- 
Bas, dans le Brabant en particulier, il était d'usage que les 
enfants d'un premier lit, quel que fût leur sexe, recueillissent 
tout ou partie de l'héritage paternel, sans tenir compte des 
enfants issus de mariages subséquents. C'est ce qu'on 
appelait le - droit de dévolution. - Il n'en fallait pas davan- 
tage à Louis XIV pour considérer les Pays-Bas, évidemment 
la partie la plus précieuse de la monarchie espagnole au 
point de vue français, comme une sorte de pis-aller garan- 
tissant les droits particuliers de sa femme, à défaut de cette 
hérédité générale qu'il avait vainement essayé de faire 
valoir au-delà des Pyrénées. Il ne songea pas du reste 
à dissimuler aux Espagnols les secrètes espérances qui 
couvaient dans son cœur. Dès le mois de mars 1602, nous 
avons vu l'archevêque d'Embrun s'enhardir déjà jusqu'à 
faire, devant le duc de Médina, une allusion directe à ce 
droit en vigueur dans certaines provinces tant flamandes que 
wallonnes (»). Le 11 juin, en écrivant à son ambassadeur, le 
Roi revenait sur la même prétention. Il s'étonnait que son 
beau-père ne se fût pas fait •• un scrupule de conscience 
d'avoir voulu ôter par une violence le droit légitime que la 
nature et toutes les lois donnent à la Reine sur toute sa 
succession au défaut des mâles, et même sur plusieurs 
Etats, quand il y a des mâles, mais qui ne sont que d'un 
second lit ( 2 ). » 

des droits de la Reine - a 



Gomme cette allégation 



0) V. plus haut, p. 53-54. 

( 2 ) Espagne, t. 43, fol. 189-195. 






m 







72 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



pendant longtemps formé la base essentielle des revendica- 
tions de Louis XIV et je ne sais quel casus belli permanent 
contre l'Espagne, il nous semble préférable de nous 
expliquer tout de suite sur la valeur exacte qu'il convient de 
leur reconnaître. Ce n'est, à la vérité, que quelques années 
plus tard, quand la guerre fut tout à fait devenue imminente, 
que des flots d'encre commencèrent h couler sur ce sujet 0), 
en devançant les torrents de sang, et qu'une polémique en 
règle s'efforça de capter dans un sens ou dans un autre la 
faveur de l'opinion publique. Mais, puisque c'est dès à 
présent que nous nous heurtons à ce problème juridique, 
débarrassons-nous en, en quelques mots, aussi simples que 
courts. 

A notre sens, le « droit de dévolution - que Louis XIV 
attribuait à sa femme Marie-Thérèse ne reposait pas sur un 
fondement assez solide pour le mettre à l'abri de la contro- 
verse et du doute. La réserve en faveur des enfants issus 
d'un premier mariage, sur laquelle il fondait son argumen- 
tation, existait bien en effet, et probablement de temps 
immémorial, dans une fort grande partie des Pays-Bas. On 
pouvait discuter sur le plus ou moins d'étendue de la région 
où cette coutume s'était perpétuée et avait pris force de loi. 
Pour le Brabant, la seigneurie de Malines, le comté de 
Namur, le fait paraissait indiscutable. Au contraire, en ce 
qui concerne le Luxembourg et la Franche-Comté, les 
apologistes eux-mêmes de Louis XIV en étaient réduits 



(') Nous laissons aux bibliographes de profession le soin de dresser 
la liste complète, au moins par approximation, soit des traités savants, 
soit des simples « libelles, » qui furent publiés sur la matière, et dont 
l'idée première remonterait à un secrétaire de Turenne, nommé Duhan. 
Citons seulement les principaux : 1« Le traité des droits de la Reine très 
chrétienne sur divers États de la monarchie d'Espagne, 1667, traduit en 
latin, en espagnol, voire en allemand par Grutmeier pour le Diarium 
Europœum, (V. Gaillardin, Histoire du règne de Louis XIV, t. 3, p. 352), 
et suivi, dans la plupart des exemplaires, d'un Dialogue sur les droits de 
la Reine. — 2° Le bouclier d'État et de justice, réponse du baron de 
Lisola, ainsi que la Respuesta de Espana, par don F. Ramos del Manzano; 
— 3° une réplique de Guy Joly, etc., etc. 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



73 






à invoquer des traditions d'une nature toute différente ('). 
Mais, sans sortir du Brabant et du pays de Namur, il se 
présentait à première vue une objection des plus sérieuses. 
Le droit civil conservait-il aussi sa force en matière poli- 
tique, et la souveraineté y devait-elle être assimilée à la pro- 
priété pure et simple ? Il va de soi en effet que la puissance 
du prince ne se transmet pas nécessairement suivant les 
mêmes règles que la maison ou le champ d'un simple 
particulier. De toute évidence, il n'y avait que des précédents 
analogues qui pussent faire ici jurisprudence et établir la 
similitude entre la transmission dynastique et la trans- 
mission privée. Malheureusement, quoique Louis XIV en 
définitive pût bien être dans le vrai, les érudits et les légistes 
de Paris n'avaient pas été aussi heureux dans 'leurs 
recherches qu'il aurait été à souhaiter. Ces recherches 
laissaient en effet la France désarmée, l'Espagne ayant eu 
cette bonne fortune que, depuis des siècles, sauf trois cas 
isolés, il s'était toujours trouvé des héritiers mâles pour 
recueillir à temps les Pays-Bas. Le plus ancien de ces cas 
exceptionnels était celui de Marguerite de Hollande, h 
laquelle les États avaient préféré son neveu Philippe le Bon. 
La seconde femme qui avait, par droit de naissance, régné 
sur les dix-sept provinces, était Marie de Bourgogne. Mais,' 
comme elle se trouvait la fille unique de Charles le Hardi, 
ce cas ne prouvait rien. La troisième souveraine des Pays- 
Bas, Isabelle, fille de Philippe II, n'avait, disait-on, reçu ce 
bel héritage qu'à titre de donation, paternelle et sous la 
condition d'épouser l'archiduc Albert. Cet exemple, joint au 
premier, permet de soupçonner qu'il en avait été réellement 
jadis de la souveraineté comme de la propriété dans les 
Pays-Bas en fait de succession. Mais, d'autre part, l'habileté 
que Philippe II avait eue de masquer, sous l'apparence d'un 
cadeau, le droit héréditaire de sa fille retirait à l'époux de 



: y. 



f 1 ) V. le Traité des droits de la Seine, p. 336-339. 






74 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



Marie-Thérèse la possibilité de citer un seul précédent 
favorable. Il restait par surcroît une dernière considération 
qui pouvait offrir matière à d'amples controverses, et com- 
promettre la valeur des raisonnements du Roi. L'infante 
pouvait-elle posséder, avait-elle pu réellement apporter à son 
mari autant de statuts personnels qu'il existait de provinces 
ou d'États dans la monarchie de son père? Louis XIV, 
incontestablement, avait épousé une princesse espagnole 
de la maison d'Autriche. Était-il loisible à cette princesse de 
se prétendre à son gré, et suivant ses convenances, mila- 
naise, napolitaine, mexicaine, péruvienne ou flamande? Née 
en Espagne, de père et de mère aussi espagnols que 
possible, il semble qu'elle n'avait aucun profit à tirer de 
coutumes provinciales qui, depuis fort longtemps, en 
Flandre, n'avaient guère eu occasion de s'appliquer qu'à 
des familles particulières. 

Néanmoins, ajoutons-le, si Louis XIV paraît n'avoir eu 
que médiocrement raison au premier aspect, il n'était pas 
au fond absolument à blâmer, puisqu'on abusait contre 
lui d'un état de choses et d'une tradition juridique obscur- 
cis à dessein, et surtout parce qu'en définitive il essayait 
simplement de reprendre en nature la dot qu'on refusait si 
obstinément de lui compter en espèces. Sans doute il 
s'inspirait ici avant tout de la raison d'État qui rendait la 
possession des Pays-Bas inappréciable pour la sécurité de 
la France, mais il y avait bien aussi quelque chose de légi- 
time, au sens strict du mot, dans son ferme désir de mettre 
la main, là où il le pourrait et où il lui conviendrait le mieux, 
sinon sur le bien de sa femme, du moins sur celui de son 
beau-père, qui lui garantirait sa créance. Il agissait en 
quelque sorte au nom d'un droit naturel et « priori, qui 
suffit à l'excuser, sinon à le justifier. A défaut de texte 
écrit, il tenait ce droit du simple bon sens, et ce n'était que 
par de justes représailles en somme qu'il cherchait, lui 
aussi, à bénéficier du fameux adage : Tu,felixAustria,nube! 
devenu la devise de la maison d'Autriche et le secret de sa 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



75 



grandeur. Philippe II, à la fin de la Ligue, n'avait-il pas 
autrement foulé aux pieds chez nous les maximes les plus 
respectées de notre droit public, en réclamant la Bourgogne, 
la Provence, la Normandie, la Champagne, l'Auvergne, la 
Bretagne, etc., comme échappant à la loi salique et appar- 
tenant de plein droit à sa fille Isabelle ? 

Malgré l'importance que Louis XIV, dès 1662, attribuait 
aux « droits de la Reine, » ce ne fut pas de la France, cette 
fois encore, que vint l'initiative des efforts qui allaient être 
tentés de rechef pour concerter sur ce terrain une action 
commune avec la Hollande. Lorsque, peu de temps après la 
signature du traité franco-hollandais d'alliance, de garantie 
réciproque et de commerce, qui porte la date du 27 avril 
1662, le comte d'Estrades fut rappelé d'Angleterre pour 
représenter la France à La Haye, tout en conservant le 
gouvernement de Gravelines, il s'en fallut de beaucoup 
qu'il reçût l'ordre de préparer les voies à un accord de ce 
genre. Les instructions que Lionne écrivit pour lui le 7 juin 
de cette même année lui prescrivaient, au contraire, indé- 
pendamment des soins à donner à quatre affaires spéciales, 
de contrecarrer avant tout les menées insidieuses du 
ministre d'Espagne, don Estevan de Gamarra, qui ne cessait 
de vouloir persuader aux États-Généraux que, soit par 
échange, soit par conquête, Louis XIV voulait à tout prix 
mettre la main au moins sur la Flandre, supposition que 
semblait du reste confirmer l'achat qui se préparait alors à 
Londres de Dunkerque, Mardyck, etc.. Loin de les sonder sur 
un projet de démembrement, M. d'Estrades devait démentir 
ce projet dans <• des discours familiers -, surtout en rappe- 
lant le passé et les occasions favorables que la France avait 
bénévolement laissé échapper. Déjà en effet, à Munster, •■ on 
menaçait les États de marier l'infante avec le Roi et de lui 
donner en dot les Pays-Bas. - Ce mariage ne s'était pas 
décidé alors, il est vrai, mais il s'était accompli depuis, et 
néanmoins le Roi n'en avait pas profité pour assouvir 
l'ambition qu'on lui prêtait. 



^•i 



76 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 






; 



« Si Sa Majesté eût eu cette ardente soif de la possession de la 
Flandre, elle eût pu... la satisfaire pleinement, et, comme, de l'avis 
de tout le monde, l'Espagne avait un besoin si pressant do la paix 
qu'ello pouvait craindre de la continuation de la guerre la ruine 
entière de sa monarchie, Sa Majesté n'avait qu'à ne signer point 
cette paix sans que le traité portât la cession de la Flandre pour la 
dot de la Reine. Cependant on a vu que Sa Majesté s'est contentée 
d'une somme d'argent fort modique pour cette dot et n'a pas même 
exigé du roi catholique, ce qu'il eût été facile d'obtenir, que la Reine 
ne renonçât point aux droits de la succession pour ce qui regarde 
les Pays-Bas, comme chacun sait qu'elle y a effectivement renoncé 
aussi bien qu'à tous les autres États de la monarchie d'Espagne ('). » 

L'ambassadeur de France en Hollande, qui d'ailleurs 
n'arriva à son poste que le 2(5 décembre suivant, alors que 
l'Angleterre s'était décidée a nous abandonner enfin les 
anciennes possessions des Espagnols à Dunkerque et aux 
environs (12 octobre 1GG2), avait donc plutôt pour mission 
d'endormir le grand Pensionnaire, Jean de Witt, et les 
autres membres du gouvernement hollandais, que' de les 
amener à une action parallèle et concordante avec la 
France. Mais M. de Witt et ses collègues n'éprouvaient pas 
seulement un ardent désir de surprendre nos secrets. Ils 
aspiraient encore, et avec une passion d'autant plus vive 
qu'elle devait se contenir, à agrandir leur pays, fallût-il laisser 
la France s'accroître aussi de son côté, par représailles à 
l'aimable. L'arrivée prochaine en Flandre du frère de l'Em- 
pereur ( 2 ), dont on parlait beaucoup, pour régner à côté de 
Castel-Rodrigo, n'était peut-être pas non plus sans les 



, { .2 H ° Uamh > L ° 7 - Les volumes de ce fonds n'ont pas encore reçu un 
chiffre définitif sur chaque folio. On y trouve en revanche jusqu'à quatre 
séries de numéros, les uns à l'encre rouge, les autres à l'encre noire qui 
désignent soit les pages, soit les pièces, et ne concordent jamais. Dans 
cette situation, nous avons jugé plus sage de n'indiquer que le volume. 
( 2 ) L'archiduc Charles- Joseph, fils unique de l'Impératrice Marie- 
Léopold.ne, né en 1649, mort en 1664. V. Adam Wolf, Filrst Wenzel 
LobkowitZj p. 151. 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



77 



presser dans leurs résolutions Ils se décidèrent donc à 
entamer, et, cela s'entend assez, dans leur propre intérêt, 
une négociation qui, ce nous semble, et quoi qu'on en ait 
dit, était beaucoup mieux qu'une vaine et fallacieuse 
tentative d'espionnage officiel. 

Le 30 mars 1663, après avoir perdu trois mois entiers 
à battre les broussailles, M. d'Estrades vit entrer chez lui, 
vers huit heures du matin, le Pensionnaire, qui avait à lui 
faire une communication des plus imprévues. M. de Witt, 
d'après son dire, venait d'apprendre, par deux députés de 
la Flandre, que six des principales villes de leur pays se 
sentaient assez fortes, si elles obtenaient l'appui de la 
province de Hollande, pour chasser définitivement les 
Espagnols des Pays-Bas et fonder une République à l'instar 
des cantons de la Suisse. Notre ambassadeur ne vit là tout 
d'abord, ou feignit de ne voir, " qu'une affaire fort dange- 
reuse « pour le service de son maître. Il lui paraissait en 
réalité que la France éprouverait beaucoup plus de peine 
à s'emparer des cités flamandes et autres, quand elles 
auraient trouvé le moyen d'échanger le joug de l'Espagne 
contre la tutelle des Provinces-Unies. D'Estrades répondit 
donc évasivement à son tentateur, en lui faisant remar- 
quer que l'idée avait déjà été déclinée par le Roi et qu'on 
ne viendrait point à bout d'une pareille entreprise sans 
une guerre vigoureuse contre l'Espagne, ce dont Sa Majesté 
ne se souciait en aucune manière. Tout au plus pourrait-on 
concerter quelques dispositions pour certaines éventualités 
de l'avenir. Au bout de trois heures de conversation, le 
Pensionnaire " demanda quel prétexte il pourrait prendre 
pour faire voir à la province de Hollande, quand le temps 
y écherrait, par quel droit Sa Majesté prétendait d'avoir la 
Flandre, puisque tout le monde savait qu'elle y avait 
renoncé par son contrat de mariage •>. D'Estrades répondit 
un peu à la légère « qu'il était porté par cette renonciation 
que, si la dot de la Reine n'était payée dans l'année ('), la 



(') D'Estrades commettait ici une légère erreur. 




H 



78 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



renonc.at.on serait nulle, et que, le roi d'Espagne n'ayant 
pas satisfait au paiement, Sa Majesté restait libre dans ses 
prétentions „. Le Pensionnaire assura . qu'il était à présent 
assez fort et, instruit de ce qu'il désirait savoir au 
préalable, il se retira ('). 

Le comte d'Estrades transmit naturellement à sa Cour 
les ouvertures qu'il venait de recevoir sans les avoir provo- 
quées. Ayant perdu toute chance de s'entendre directement 
avec on beau-pere, Louis XIV prit la balle au bond 
quo.quavec une extrême et fort légitime réserve. Il soup-' 
connaît en effet jusqu'ici, et il serait assez téméraire 
d affirmer que sa méfiance à l'origine ait tout à fait eu ort 
es Hollandais de plus de curiosité mal intentionnée vis-à vis 
d lu. que de franchise. Aussi, partagé comme il l'étl 
ent e des sentiments très divers, ne négligea-t-il pas, tout en 
se laissant porter par le flot qui passait, de prenne 2 
précautions que lui conseillait provisoirement la prudence 
exped.a donc le G avril à d'Estrades jusqu'à trois'réponses' 
distinctes, qui se complétaient l'une par l'autre («) 

Dans la première, la seule qui fût ostensible, le Roi 
commandait à son ambassadeur d'entrer avec le plis grand 

ssrt ti ans les t de M - de witt et d - ^ 

P opo Li tr "' dlSaiMI ' " qUe n ° n Seuleme "t la 
Sedo-t ê t ÎÏT m S01 ' mdS infiniment désirable, et 
qu elle doit être embrassée et poussée avec ardeur applicn- 
ion Mérité et grand secret, pour l'avantage commue 
eux^Zr Gt ^ ^nées-Unies, qui^oivent toute 
deux se pioposer pour principal objet d'affaiblir de plus en 

s mén e er p :rr ce - d r eiies auraient tou ^ s b « P i 

^h^petit indice des visées du Roi sur la Flandre et ses 

(') D'Estrades au Roi, 30 mars 1663. - HoUand, t fis 

( 2 J^WM. 0.V.Mi g net,t.l,p.l 86 S ' • 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



dépendances. Tout au contraire, Louis XIV cherchait certai- 
nement à ramener ou à maintenir les Hollandais sur une 
fausse piste en ajoutant : « Il me semble que ce serait 
une grande imprudence de perdre aujourd'hui un si grand 
avantage commun que celui qui se présente de lui-même.... 
pour des espérances reculées et douteuses. - Mais, dans la 
seconde lettre, où il commençait à s'épancher un peu plus, 
le Roi désapprouvait d'abord d'Estrades d'avoir trop parlé, 
ce qui pouvait être dangereux, ■• la chose du monde que les 
États ont toujours le plus redoutée étant qu'il ne se rendît 
maître des Pays-Bas. » Il avouait du reste ne croire que 
médiocrement à la sincérité du Pensionnaire, et s'en ouvrait 
fort librement : •• Il importe même -, disait-il, « que je ne 
vous cèle pas le soupçon qui m'est tombé dans l'esprit dès 
que j'ai vu votre dépêche, que toute la précieuse proposition 
de ces deux députés pouvait n'être qu'une chimère et une 
fiction du sieur de Witt, habile et adroit comme il est, pour 
tâcher de savoir nos sentiments sur l'affaire qu'ils ont le plus 
à cœur, et, selon qu'ils les auraient trouvés, ou avec 
le dessein de conquérir les Pays-Bas, ou avec la modération 
d'embrasser l'ouverture qu'il dit lui avoir été faite, conclure 
ou rejeter la proposition de Gamarra d'une ligue des dix- 
sept provinces. La suite fera bien voir si la proposition est 
vraie, ou si ce qu'en a dit le sieur de Witt n'a été qu'une 
tentative avec la visée de vous faire parler, comme il lui a 
réussi. •■ La troisième lettre enfin contenait le fond même 
de la pensée du Roi avec ses véritables directions. Il ne s'en 
tenait plus ici au seul avantage d'éloigner les Espagnols des 
Pays-Bas, ce qui aurait été les livrer plus ou moins com- 
plètement aux intrigues des Hollandais. Sans doute l'affai- 
blissement de la puissance de Philippe IV était pour lui un 
précieux avantage, mais, en outre, dans le remaniement 
territorial qui aurait lieu, il ne pourrait manquer de recueillir 
quelque « débris <• utile, sous forme de « places-fortes, pays 
et États, qui pourraient le plus l'accommoder et élargir ses 
frontières, « soit en s'entendant avec les Hollandais, soit 



; 



1 






: 



80 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 






mémo en traitant avec les Espagnols, « qui lui donneraient 
volontiers, en paiement de la dot de la Reine, ce qu'ils 
verraient ne pouvoir pas sauver. « Néanmoins d'Estrades 
devait se tenir prudemment sur ses gardes, quoique l'affaire 
parût au Roi « merveilleusement bonne. » Il importait 
essentiellement de ne pas laisser deviner que le maître de la 
France, se croyant des droits sur les Pays-Bas, y avait aussi 
des prétentions. Il était surtout nécessaire qu'on ne se 
vît pas entraîner, sous prétexte d'aider aux projets d'indé- 
pendance des six villes flamandes, à travailler en réalité, 
sinon pour Gamarra, du moins pour M. de Witt, en provo- 
quant l'union des Pays-Bas avec les Provinces-Unies. Si un 
danger pareil se manifestait par quelques symptômes, il 
conviendrait •■ de glisser le plus délicatement possible sur 
ce pas embarrassant, - et d'éluder sans discussion, de 
manière à pouvoir prendre de nouveaux ordres. 

D'Estrades suivit ces recommandations à la lettre, et M. de 
Witt s'offrit pour engager lui-même l'affaire auprès des 
États de la province de Hollande, lorsque le moment en serait 
venu. " Il ajouta que, s'il en avait été cru, lorsque Sa Majesté 
avait une armée au milieu de la Flandre, on se serait joint 
à elle pour former une République des dix-sept provinces. » 
Comme cependant les députés flamands n'étaient pas encore 
revenus du nord, où ils avaient soi-disant été faire de la 
propagande, l'entretien se résuma en protestations de 
dévouement, d'une part, et en assurances de désintéresse- 
ment, de l'autre. D'Estrades, le 12 avril, venait d'envoyer ce 
récit au Roi ('), quand il reçut du Pensionnaire un billet le 
priant de vouloir bien passer à son logis. L'ambassadeur 
s'y rendit aussitôt et y reçut des confidences fort intéres- 
santes, visiblement destinées à pousser l'aventure plus avant. 
Selon M. de Witt, « si l'affaire des députés ne réussissait 
pas, comme il y avait bien des difficultés tant que vivrait 



(!) Hollande, t. 69. 



ESSAIS I) ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



81 



le roi d'Espagne, à qui il restait assez de force en Flandre 
pour châtier les auteurs d'une telle conspiration...., il ne 
serait pas mal à propos de songer dès à présent, en ména- 
geant les esprits des villes de Flandre...., de disposer leurs 
affaires à former la République en ce temps-là, s'ils ne le 
peuvent maintenant.... Et, comme il est raisonnable qu'on 
songe à ses affaires et à ce qui convient le mieux à chacun, » 
de Witt proposait tout de suite à Louis XIV un double 
système d'annexions à prélever, en temps et lieu, par chacun 
des contractants sur les flancs des Pays-Bas. « Sa Majesté 
pourrait avoir Cambrai, Saint-Omer, Aire, tout l'Artois, 
Bergues Saint- Vinoc ('), Furnes et Nieuport ( 2 ), et MM. les 
États, Ostende, Bruges et . ce qui est sur ce continent 
jusqu'à l'Écluse ( 3 ) ••. Un post-scriptum ajouté par d'Estrades 
à son rapport mit sans retard le Roi au courant de cette 
grande nouvelle. Dans une lettre particulière adressée à 
Lionne, et de la même date, l'ambassadeur crut pouvoir 
garantir sans réserve la sincérité du Pensionnaire. 

« La suite du temps vous fora bien voir que M. de Witt n'a usé 
do finesse ni d'artifice dans la conversation qu'il a eue avec moi sur 
le sujet de ma dépêche du 30" du passé, et que, s'il pouvait contri- 
buer à faire le Roi Empereur et souverain des provinces que le roi 
d'Espagne possède, il le ferait pour son seul intérêt particulier, et 
croyez bien, je vous supplie, que je ne vous avance pas cela sans 
avoir bien pénétré à fond les intérêts particuliers do M. de Witt {*) ». 

Malgré ces belles assurances de d'Estrades, à la Cour, 
l'effet produit ne fut pas bon. Louis XIV en revint à sa 



cause de l'abbaye de 



(') Au sud de Dunkerque. Ainsi nommé, 
Saint-Vinoc, dont on y voit encore des tours. 

( 2 ) Port assez fréquenté à cette époque, sur un petit fleuve côtier, 
1 Yser. Il servait de débouché à Ypres. 

( 3 ) Sluys en hollandais, place-forte entre Bruges et l'Escaut, très 
rapprochée de la mer. 

{*) Hollande, t. 69. 









HH 



82 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 









première et instinctive impression, qui n'avait pas été l'a con- 
fiance. Il redoutait par-dessus tout une fausse démarche qui 
pût faire passer les provinces espagnoles sous la protection 
hollandaise, tout en le brouillant avec les États-Généraux, 
à l'alliance desquels il tenait et auxquels il venait de faire 
des sacrifices considérables, d'ordre économique. De plus 
en plus résolu à ne pas divulguer en Hollande le secret de 
ses rêves sur les Pays-Bas, il se garda bien de se laisser 
prendre à l'idée de rogner latéralement la future République 
catholique qu'il avait, quant à lui, si peu d'intérêt à tirer 
du néant. Le :20 avril, sans paraître attacher beaucoup 
d'importance à l'éventualité qu'on lui présentait connue 
une tentation, il répondit à d'Estrades en ces termes : 

... « Je vous dirai donc en premier lieu que j'ai été fort aise que 
le sieur de Witt ait pu reconnaître et comme toucher au doigt par 
des effets sensibles, lorsque vous vous êtes ouvert à lui de mes plus 
secrètes pensées et intentions sur la proposition qu'on lui est venu 
faire, que je ne suis pas cq dangereux voisin ni ce prince si immo- 
dérément ambitieux et si avide des États d'autrui que mes envieux 
le publient avec des exagérations odieuses pour faire concevoir 
partout de grands ombrages de ma puissance. Je me trouve, par la 
grâce de Dieu, comme je vous l'ai déjà mandé, assez bien partagé 
pour n'avoir ni inquiétude ni désir violent d'étendre davantage ma 
domination, et, pourvu que je puisse toujours tenir ceux qui ne 
m'aiment pas ou dont les vastes desseins et le trop grand pouvoir me 
doivent être suspects en état de ne me faire point de mal, je croirai 
avoir tout sujet de mo contenter et d'être fort satisfait de ma condi- 
tion présente. Cependant, si ma réponse et mes résolutions ont 
plu au sieur de Witt au point que vous mo le mandez, je ne suis pas 
en échange moins touché ni moins édifié de tout ce qu'il vous a dit 
de nouveau avec tant de prudence et de témoignages d'affection pour 
ma personne et pour ma gloire sur la même matière, et, à dire vrai, 
j'ai trouvé qu'il vous a parlé avec tant de jugement, de sincérité et 
d'abandon que je ne puis qu'approuver en tout et par tout ses 
sentiments et, pour conclusion, que le meilleur parti que je puisso 
prendre en cette affaire, c'est d'en remettre toute la direction en 



ESSAIS I) ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



83 



d'aussi bonnes mains que les siennes et d'en laisser entièrement la 
conduite à son zèle et à son habileté. (') » 

Le Roi, on le voit, ne ménageait pas ses compliments, 
mais, en somme, sans se dérober absolument lui-même, il 
tenait à laisser M. de Witt maître de poursuivre ou de ne 
pas poursuivre sa pointe. Elle n'eût pas d'ailleurs, sous 
cette forme au moins, de longues suites. Le retour des dépu- 
tés de la Flandre à La Haye et les idées qu'ils échangèrent 
avec de Witt y mirent rapidement un terme. Avant le 3 mai, 
le Pensionnaire exprimait de lui-même à d'Estrades la 
crainte « que ces deux députés ne lui eussent été détachés 
par les Espagnols -. pour le compromettre. Il soupçonnait 
Gamarra <• capable de faire une telle proposition pour se 
donner la gloire de l'avoir découverte ( 2 ). •• Le lendemain 
du jour où d'Estrades envoyait cette information, Louis XIV, 
de son côté, lui mandait à propos de M. de Witt : « J'ai 
approuvé que vous ne l'ayez pas poussé davantage sur les 
offres que je vous avais chargé de lui faire ( 3 j. .. La négocia- 
tion de seconde ou de troisième main engagée avec les 
anonymes de Flandre se trouva ainsi terminée. 

A peine ces vagues fantômes avaient-ils disparu dans 
les brouillards de la Hollande que l'affaire se renoua, fort vite 
et plus sérieusement, par les soins tout personnels et sous 
la responsabilité propre du Pensionnaire. De Witt en effet la 
jugeait excellente pour son pays, et il croyait en savoir déjà 
assez sur les dispositions du Roi pour supposer les conjonc- 
tures propices. D'autres circonstances le poussaient aussi 
à agir. D'après des bruits de plus en plus répandus, les 
Pays-Bas devaient être donnés en dot à l'infante Marie- 
Marguerite, c'est-à-dire à l'Empereur, son futur époux, qui 
enverrait un archiduc pour les gouverner. Ce ne serait donc 



(') Le Roi à d'Estrades, 20 avril 1003. - Hollande, t. 69. 
( 2 ) D'Estrades au Roi, 3 mai 1003. — Hollande t. 09. 



( 3 ) Le Roi à d'Estrades, 4- mai 1003. 



Hollande, t. 69. 




84 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



I 



■ 

■I 



plus seulement de l'Espagne, réconciliée avec les Portugais, 
que la Hollande aurait à craindre un retour offensif, ce 
serait de la maison d'Autriche tout entière, soutenue par 
l'ensemble complet de ses hordes germaniques ou slaves, et 
à qui l'Allemagne servirait de pont, au besoin d'escorte en 
même temps, pour arriver jusqu'à elle. Entre la première et 
la seconde semaine de mai, M. de Witt déclara donc pour 
la deuxième fois, et fort nettement, à d'Estrades •• qu'il lui 
semblait qu'on pourrait arrêter quelque partage entre Sa 
Majesté et la province de Hollande ('). •• Ce n'était pas en 
effet de la part des États-Généraux qu'il parlait. Il n'enten- 
dait mettre en avant, et ne pouvait provisoirement mettre en 
avant que la seule province où il sentait ses amis assez 
nombreux, assez fidèles surtout, pour se porter forts, sans 
trop de présomption, d'un assentiment public. Il comptait 
bien d'ailleurs qu'une fois l'accord achevé, et le secret 
rompu, l'exemple de la province de Hollande entraînerait 
toutes les autres, et il justifiait son sentiment par des précé- 
dents presque contemporains. Toute sa politique intérieure 
depuis longtemps se bornait à écraser per fas et nef as six des 
provinces confiées à su sollicitude sous la prépondérance 
absolue de celle qui l'avait élevé au pouvoir, et à escamoter 
la légalité, le moins lourdement, mais le plus souvent 
possible. D'Estrades, tout en simulant un air d'indifférence, 
l'engagea à résumer ses pensées dans un écrit qu'il pût 
transmettre à Paris. De Witt ne s'y refusa pas, et, avant la 
fin du mois, il remit à l'ambassadeur un Mémoire que 
celui-ci expédia le 31 ( 2 ). 

D'après ce projet, de part et d'autre, on devait, en pre- 
mier lieu, •• tâcher d'effectuer par toutes sortes de voies et 
moyens que les Pays-Bas, qui sont à présent sous le gouver- 
nement du roi d'Espagne, viennent à s'établir en une Répu- 
blique libre et indépendante, alliée en canton catholique 



(') D'EsUaues au Roi, 10 mai 1C63. — Hollande, t. 69. 
(*) Hollande, t. 00. 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



85 



avec MM. les États, et appuyée de la France par une 
alliance très étroite, et, ce dessein pouvant être exécuté, la 
France et lesdits États s'en contenteront pour toujours, 
nonobstant tous les cas qui pourraient être arrivés ou qui 
pourraient arriver ci-après. » Si au contraire cette hypothèse 
ne se réalisait pas, et qu'après la mort de Philippe IV et celle 
de l'infant « le Roi très chrétien voulût faire valoir ses droits 
successifs sur les Pays-Bas par la voie des armes, présup- 
posant que la renonciation faite par les articles du mariage 
fût nulle, " dans ce cas, les États-Généraux enverraient une 
armée sur leur frontière afin de prendre possession « d'Os- 
tende, Plasschendaele ('), Bruges, Gand, Dendermonde ( 2 ), 
Malines, Àerschot ( 3 ), Sichem ( 4 ), Diest ( ! ), Haelen («), Maes- 
tricht, Navagne ( 7 ) et Argenteau («), avec tout ce qui se trouve 
en-delà vers cet État. •• Quant aux armées du Roi, elles 
s'arrêteraient devant •• la ligne qui va d'Ostende jusqu'à 
Maestricht, » et cette ligne formerait dorénavant la frontière 
entre la France et les Provinces-Unies. 

On a soupçonné la bonne foi de M. de Witt à propos de 
ce plan( 9 ). Nous inclinons, pour nous, à penser, comme l'a 
fait d'ailleurs M. Mignet, qu'en cette occurrence, malgré 



(') M. Mignet (t. 1, p. 212) écrit Passchendal. Il existe bien en effet 
entre Ypres et Roulers, dans la province belge de la Flandre occidentale, 
un Passchendaele. Mais il suffit de jeter les yeux sur une carte pour 
reconnaître qu'il s'agissait ici, beaucoup plus probablement, de Plas- 
schendaele, situé entre Ostende et Bruges, sur le même canal. 

( 2 ) Ou Termonde, au confluent de la Dendre avec l'Escaut. 

( 3 ) A l'est de Malines, dans le Brabant belge. 

( 4 ) Entre Aerschot et Diest. 

( 5 ) Entre Aerschot et Hasselt. 

(«) Un peu à l'est de Diest, mais très près. Ces quatre derniers points 
se trouvent aujourd'hui desservis par la voie ferrée qui rattache Anvers 
à Maestricht. 

(7) Navagne est une dépendance de Visé, dans la province de Liège. 

(«) Le château d'Argenteau, à 3 kilomètres en amont de Visé, était 
construit sur un roc escarpé de la rive droite de la Meuse et comman- 
dait entièrement le cours du fleuve. 

('■') AntoninLefèvre-Pontalis, Jeun de Witt, t. 1, p. 298-302. 









86 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



l'habitude qu'il avait de la duplicité en tout genre, même 
vis-à-vis de ses concitoyens ('), le Pensionnaire cherchait 
plus encore à faire signer qu'à faire parler. Il y avait plu- 
sieurs années qu'il caressait l'idée d'émanciper soi-disant 
les Pays-Bas avec l'aide de la France, car, le 23 août 1658, 
M. de Thou, accrédité alors auprès de lui, le représentait 
comme nourrissant l'espoir que des troupes royales entre- 
raient dans les principales villes flamandes pour obliger ces 
villes u de prendre le parti de leur liberté ( 2 ). •• L'intérêt 
visible de sa patrie nous est d'ailleurs la meilleure caution 
de sa loyauté en cette conjoncture. Son projet en effet 
éloignait à perpétuité les Espagnols de la région qui avoisi- 
nait les Provinces-Unies et ne leur laissait plus un seul point 
de contact avec elles. L'amitié puissante et sûre de Louis XIV, 
qu'il acquérait gratuitement dans la première hypothèse, 
conjurait dans tous les cas et pour toujours le péril d'une 
intervention austro-espagnole sur leur territoire. 

On pouvait, à la vérité, objecter que les États-Généraux 
seraient désormais menacés par les rois de France, aussi 
bien dans leur liberté intérieure que dans leur influence 
européenne. Mais il était peu vraisemblable qu'un monarque 
tel que Louis XIV eût le mauvais goût de vouloir sans raison 
les blesser par des mesures vexatoires, après les avoir 
admis de son plein gré à remanier avec lui cette partie 
de la carte de l'Europe. Quant aux générations futures, 
on ne voit pas ce qu'elles auraient pu perdre à échanger 
le ressentiment incurable des Espagnols contre le patronage 
des Français. Pour peu qu'on réussît à susciter à bref 
délai une proclamation d'indépendance des Pays-Bas 
espagnols, non seulement les Hollandais se trouveraient 



(1) Il suffît pour s'en convaincre de parcourir l'ouvrage de M. Lefèvre- 
Pontalis, dont l'apologie à outrance fait souvent songer à la fable de 
l'ours et de l'amateur des jardins. V. notamment t. 1, p. 190, 281-282, 
330-.'»l, 505-508 et t. % p. 89, 96-97 tic. 

( 2 ) De Thou à Mazariu. 28 août 1658. — Hollande. 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



87 



avoir obtenu du même coup une renonciation absolue de 
la France à tous ses droits présents et futurs sur ces dix 
provinces ou ce qui en resterait, mais, grâce à l'interposition 
d'un Etat libre et mitoyen, ils demeureraient pour toujours 
les amis, peut-être, mais non pas les voisins de la monarchie 
française. Ce serait le triomphe absolu du principe fort en 
vogue parmi la coterie de M. de Witt : Gallus amicus, non 
vicinus. Dans l'autre cas au contraire, celui du partage, ce 
n'était plus seulement leur indépendance que les États- 
Généraux mettaient à l'abri du côté de l'Espagne et de 
l'Allemagne. Ils s'agrandissaient aussi, plus ou moins, mais 
toujours d'une manière fort enviable. A la vérité, leur puis- 
sance devenait contiguë à celle de la France. Il pouvait 
résulter de là, un jour ou l'autre, des chocs dangereux pour 
le plus faible, mais l'acquisition imprévue de territoires 
considérables plaçait précisément entre les mains des Hol- 
landais eux-mêmes ce rempart extérieur, ce glacis au-là de 
la Meuse, sinon même de l'Escaut, cette « barrière .. en un 
mot, qu'ils déclaraient déjà indispensable à leur sécurité, 
sinon à leur sommeil. Puisqu'ils se contentaient à la 
rigueur d'un territoire intermédiaire livré au pouvoir 
d'autrui pour les isoler de la France, ils gagnaient évidem- 
ment à disposer eux-mêmes de ce territoire, un peu réduit 
peut-être, mais qui leur permettait de s'envelopper à leur 
volonté dans une triple ceinture de forteresses. 

Quelle que fût d'ailleurs l'éventualité qui se réalisât, 
de Witt, de même que les auteurs du traité de 1635, 
avait combiné le partage de façon à n'avoir jamais à 
craindre aucune concurrence d'Anvers pour ses compatriotes. 
Ils en seraient en effet devenus les maîtres, et pourraient 
continuer à priver la France, l'Espagne, l'Allemagne, 
l'Angleterre des services que l'Escaut était destiné à rendre 
au monde commercial et maritime. La paix de Westphalie 
les y avait sans doute autorisés, mais en définitive un 
autre traité pouvait à un moment donné rouvrir le fleuve 
et inaugurer une rivalité redoutable pour leurs meilleurs 



I' , i' } 







88 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



■ 



ports. Rien ne serait plus sûr, à ce qu'il semblait du moins, 
pour les armateurs de Rotterdam et d'Amsterdam que 
d'avoir les clés d'Anvers chez eux. A tous égards, l'idée de 
M. de Witt était donc celle d'un patriote et d'un esprit 
sagace. C'est pour cette raison que nous préférons faire 
tort à sa finesse d'une intrigue aussi peu honorable que 
peu intelligente. S'il eût uniquement visé à lire dans l'âme 
du Roi, il aurait disposé de bien d'autres moyens pour 
l'obliger à s'expliquer davantage, à supposer qu'il n'eût pas 
déjà suffisamment pénétré ses desseins. 

Malheureusement, toutes ces raisons, qui rendaient chère 
à M. de Witt la réalisation de son projet, devaient, par un 
contre-coup fatal, le faire paraître des moins souhaitables 
à Louis XIV. Le résultat le plus clair pour lui d'une con- 
vention faite sur de pareilles bases, c'eût été une nouvelle 
renonciation, mais définitive cette fois, et, pour ainsi dire, 
européenne, à toutes ses prétentions, obscures ou déclarées, 
sur le riche butin qu'il convoitait. Le succès d'une déclara- 
tion révolutionnaire d'indépendance, fomentée et appuyée 
au besoin dans les Pays-Bas par la France et la Hollande, 
était assez probable. Mais alors la France n'obtenait pas 
même un simple cordon de places-fortes pour protéger 
l'extrémité nord de ses frontières. Dans l'autre alternative, 
elle obtenait uniquement la moitié des provinces espagnoles, 
et en livrait la seconde à des voisins très incommodes, que 
cet accroissement aurait rendus plus forts, sans les rendre 
moins déraisonnables. En somme, quoi qu'il advînt, la 
différence entre ce que le Roi espérait et ce que des intrus 
sans mandat lui permettaient d'espérer était énorme. Il 
avait cependant une passion si violente et si légitime contre 
la maison d'Autriche, il sentait si profondément le besoin 
de l'affaiblir, il était surtout si désireux de prévenir l'espèce 
d'amalgame hollando-belge que Gamarra s'évertuait tou- 
jours à préparer 0), que, le 15 juin, il écrivit à d'Estrades : 



(') D'Estrades au Roi. 21 mai 1063. — Hollande, t. 09. 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



89 



« Vous verrez, par la réponse que j'ai faite au Mémoire du sieur 

de Witt, la résolution que j'ai prise sur le projet qu'il vous avait mis 

en main. Elle vous donnera, ce me semble, lieu de lui faire valoir 

beaucoup ma sincérité et ma modération, et combien aussi je donne 

à ses sentiments, puisque je veux bien demeurer d'accord qu'un 

pays si considérable, si fort à ma bienséance, et qui pouvait m'ap- 

partonir fort légitimement, ou devienne lui-même souverain, do 

sujet- qu'il est, ou soit partagé avec un autre État qui n'y peut 

jamais avoir aucun droit. Mais je vous assure que je m'y porte de 

bon cœur, et que n'ayant point de pensée d'étendre ma domination à 

ce point de donner de la jalousie et de l'envie aux autres potentats, 

je tiendrai pour un assez grand avantage de voir les Espagnols 

hors d'un État d'où ils ont fait autrefois tant de mal à cette 

Couronne, et où ils pourraient un jour avoir les mêmes moyens de 

lui en faire ('). » 

Malgré les regrets qu'il pouvait conserver, ou les sous- 
entendus qu'il couvait peut-être, Louis XIV semblait donc 
entrer, sinon à pleines voiles, du moins avec une franchise 
tempérée par la circonspection, dans les eaux de M. de Witt. 
Cependant, sa condescendance ne devait pas aboutir encore 
à une entente. D'Estrades commit d'abord ime étourderie, 
qui fut d'ailleurs bientôt réparée. Le Roi l'avait chargé de 
dire au Pensionnaire, mais sans même en faire une condi- 
tion sine quâ non ■• du premier expédient -, c'est-à-dire 
dans le cas où l'on constituerait simplement une République 
autonome, qu'il désirait obtenir la place de Cambrai pour 
couvrir sa frontière et « voulait lui en avoir l'obligation 
particulière ( 2 ). » L'ambassadeur se méprit, ou pécha par 
excès de zèle, et, au lieu de Cambrai, parla de Gand, ce qui 
était singulièrement différent. Il eut même l'idée, assez 
bizarre, d'ajouter aussi Malines, de son autorité privée, afin 
d'avoir occasion d'y renoncer, s'il ne l'obtenait pas ( 3 ). Le 

(>) Hollande, t. 69. 

(*) Le Roi à d'Estrades, 15 juin 1663. — Hollande, t. 69. 

( 3 ) D'Estrades au Roi, 21 juin 1663. - Hollande, t. 69. 



■tf3 W . Jr* 



Mi 



^■Kfl 



90 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



quiproquo relatif à Grand fut assez promptement dissipé, 
il est vrai, et de Witt ne fit aucune objection à propos de 
Cambrai, n'y eût-il qu'un simple » cantonnement " des Pays- 
Bas catholiques. Malgré cette loyale explication, la solution 
n'en vint pas plus vite. De Witt se borna à répondre à 
d'Estrades qu'il lui fallait maintenant s'assurer du concours 
de ses amis et les amener à ses idées. Il en réunit notam- 
ment, à ce qu'il paraît, un certain nombre à Ilpendam, 
assez près d'Utrecht, chez un de ses oncles, Graeff de Zuid- 
polsbroeck ('). Mais il ne sortit de ces conférences aucune 
décision. Louis XIV cependant maintenait son acceptation. 
Le 39 juin, il avait encore répété que, si le dessein de fonder 
une République entre la France et les Provinces-Unies se 
réalisait, >• il s'en contenterait (aussi bien que les dits 
États) pour toujours, nonobstant tous les cas qui seraient 
arrivés ci-après ( 2 ). •• Le mois de juillet se passa tout 
entier en démarches ambulatoires faites çà et là par de 
Witt, voire par d'Estrades. Les magistrats d'Amsterdam, 
plus que les autres, avec une étroitesse d'égoïsme qui 
déconcertait toutes les prévisions possibles, se montraient 
particulièrement rebelles aux nouveautés dont on faisait 
briller la séduction sous leurs yeux. Ils ne se sou- 
ciaient nullement, avouaient-ils, que la ville d'Anvers 
devînt hollandaise, parce que les avantages naturels de sa 
situation lui assureraient une supériorité commerciale qui 
ne pourrait manquer en peu de temps de ruiner tout leur 
commerce (*). Cette objection, qui paraissait sans réplique, 
rendait caduque l'hypothèse d'un partage complet, et obli- 
geait à remanier la combinaison à deux faces élaborée par 
de Witt et agréée par Louis XIV. 

Le 16 août, d'Estrades envoya au Roi le nouveau plan du 
Pensionnaire. La principale différence par où il se distinguait 



(') Jean de Witt, Mémoire manuscrit du 3 octobre 1663. Archives du 
Royaume, à La Haye. 
(*) Hollande, t. 69. 
(3) Le Roi à d'Estrades, 17 août 1663. — Hollande, t. 70. 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



91 



du précédent, c'est que, pour calmer les inquiétudes qui 
avaient déjà troublé les esprits à Amsterdam, on en avait 
éliminé l'éventualité d'une absorption intégrale des Pays- 
Bas par ses deux voisins et, par conséquent, celle d'une 
contiguïté grosse de menaces entre la Hollande et la France. 
La pensée maîtresse de ce schéma politique consistait 
à laisser en tout cas subsister, à l'état de résidu encore 
plus que d'embryon, une certaine agglomération de petits 
peuples flamands et catholiques, servant de coussin entre 
les deux grandes puissances rivales, de manière à prévenir 
tout frottement dangereux. De plus, afin de gagner du 
temps, ce qui permettrait de mieux préparer l'opinion 
publique, on avait, en quelque sorte, reculé l'échéance des 
innovations et distingué trois périodes. Jusqu'à la mort de 
Philippe IV, rien n'était changé à l'ancienne ligne de con- 
duite qu'on proposait de suivre. On devait simplement 
encourager sous main les velléités insurrectionnelles des 
villes hispano-flamandes. Après la mort de ce prince et 
tant que lui survivrait son fils, devenu roi à sa place, on se 
bornerait à poursuivre le même but - avec une vigueur 
redoublée, .... sans néanmoins porter les armes dans les 
dites provinces ou aucune d'icelles. - Au contraire, si le 
débile successeur de Philippe était à son tour enlevé par un 
trépas prématuré, - on ferait cantonner lesdites provinces 
de haute lutte. -, Mais, quelle que fût l'époque de ce - can- 
tonnement, h afin d'avoir les uns et les autres des frontières 
plus solides, on écornerait de droite et de gauche la Répu- 
blique naissante. Les États-Généraux s'incorporeraient 
Ostende, Plasschendaele, Bruges, Damme, BlankenbergheC), 

(') M. Mignet (t. 1, p. 218 et 223) a commis ici une assez singulière 
méprise. Au lieu de Damme et de Blankenberghe, il donne Waraeton et 
Guersberg. Malheureusement Guersberg n'existe pas et n'a jamais existé 
La vente est que, dans le texte chiffré que le Roi envoya de Paris lé 
21 septembre 1664 (HoUand,, t. 70), on a écrit en déchiffrant, après 
r/u'l ■* Amm * M t °"> G «^V«e- Les mots avaient été mal séparés par 
le déehiffreur. Il fallait lire, comme le prouve d'ailleurs la copie faite 
plus lard de cette lettre {Hollande, t. 71, fol. 434) : Damme, Blanhen- 
bergue, etc. M. Mignet a préféré inscrire d'office Warneton, sans doute 





92 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



. 



les possessions de l'Espagne dans la province de Gueldre, 
ses quatre quartiers d'outre-Meuse, et ses deux châteaux de 
Navagne et d'Argenteau avec leurs dépendances, tandis 
que la France s'attribuerait « les villes et places de Cam- 
brai, châtellenies, lieux et pays en dépendant, Saint-Omer, 
Aire, Nieuport, Fumes et Lynck ( l ). " 

Les Hollandais gagnaient donc à cet accord d'accroître 
leur territoire, d'éviter tout voisinage avec la France, enfin 
d'obtenir pour toujours de son souverain le désistement absolu 
qui leur tenait tant à cœur. Ils prétendaient que Louis XIV, 
nouvel Ésaù, vendît l'héritage de sa femme pour un plat de 
lentilles, et encore s'en assignaient-ils un pareil, sans avoir 
le moindre prétexte juridique à alléguer. Le plus extraordi- 
naire fut que M. de Witt, afin, dit-il, d'être à même de 
mieux persuader ses compatriotes, fit de rechef prier le Roi de 
lui expliquer « les raisons puissantes qu'avait Sa Majesté de 
prétendre ses droits successifs malgré sa renonciation ( 2 ). » 
Un pareil scrupule de la part des Hollandais avait vraiment 
de quoi étonner, car ils eussent été singulièrement embar- 
rassés de produire, quant à eux-mêmes, un seul des titres 
qu'ils se proposaient de vérifier chez les autres avec tant de 
soin, pour le repos de leur conscience. 

Ces exigences assez étranges ne pouvaient être du goût 
d'un prince dont le nom se trouvait au bas des traités de 
Westphalie et des Pyrénées. Aussi Louis XIV fut-il loin 
de faire le même accueil au projet amendé qui, tout en 



parce qu'il ne connaissait pas Damme, port jadis fortifié, sur le canal de 
Bruges à l'Ecluse, et que Warneton rimait avec d'Ammeblon. Quant à 
Guersberg, il l'a indiqué de confiance, — et nous l'a fait longtemps 
chercher. 

(') Hollande, t. 70. — Lynck ne forme plus aujourd'hui qu'un hameau 
de la commune de Cappelle-Broucke, canton ouest de Dunkerque. 
C'était un fort sur une des branches de l'Aa, appelée la Golme, inclus 
dans la chàtellenie de Bourbourg, et faisant partie du régime défensif de 
Mardyck et de Dunkerque. Louis XIV en avait proposé depuis longtemps 
l'échange aux Espagnols. V. l'archevêque d'Embrun au Roi, 13 septem- 
bre 1661. — Espar/ne, t. 42, fol. 157-158. 

f 2 ) D'Estrades au Roi, 23 août 1663. — Hollande, t. 70. 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



93 



lui demandant autant, lui accordait encore moins. Adop- 
tant enfin une politique plus digne de lui, il déclara que, 
aussi longtemps que l'Espagne aurait un souverain légitime, 
il resterait lié envers lui suivant la rigueur des traités 
conclus et que par conséquent il ne favoriserait aucune 
insurrection dans les Pays-Bas du vivant de son beau-père 
et de son jeune beau-frère. Après la mort seulement de l'un 
et de l'autre, il pourrait n'en plus être de même, et il indiqua 
à d'Estrades trois des principaux motifs pour lesquels il 
regardait comme entachée de nullité la renonciation " extor- 
quée » à l'infante Marie-Thérèse. A ces directions expédiées 
le 21 septembre il joignit un contre-projet, dont les deux 
parties essentielles étaient le maintien du statu quo dans les 
Pays-Bas jusque la Vacance du trône d'Espagne, et la 
reconnaissance, au moins indirecte, par les Hollandais, des 
droits de la Reine à la succession générale de Philippe IV, 
ou plutôt de Charles II. Par contre, Sa Majesté voulait bien 
" ne pas user de la plénitude de ses droits en ce qui concer- 
nait les provinces des Pays-Bas, - et consentait que les 
peuples en devinssent libres et formassent une nouvelle 
République alliée des dits sieurs États, sous sa protection. •• 
Toutefois, afin que les deux contractants eussent des 
frontières mieux couvertes, Sa Majesté accordait encore aux 
Provinces-Unies Ostende, Plasschendaele, Bruges, Damme 
et Blankenberghe, avec la Gueldre et la basse Meuse espa- 
gnole, comme précédemment, pouvu qu'elle-même entrât 
en possession de Cambrai, Aire, Nieuport, Lynck, Furnes, 
plus les châtellenies de Cassel, Bailleul et Poperinghe ('). 

Malheureusement, avant que cette dépèche lui eût été 
remise, d'Estrades avait parlé, à demi-mot, jl est vrai, et 
par simple voie de prétention, du droit de dévolution ( 2 ). 
C'était plus qu'il n'en fallait pour mal disposer les Hollan- 
dais. De Witt se le tint pour dit, et, courant au plus pressé, 



(') Hollande, t. 70. 

( 2 ) D'Estrades au Roi, 13 septembre 1663. 



Huila il de, t. 70. 



94 



ESSAIS DENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



écrivit, a-t-on prétendu, à Madrid, impatient d'y faire enfin 
comprendre l'urgence de verser au plus tôt entre les mains 
de qui de droit les 500 mille écus d'or, prix convenu pour le 
rachat dynastique de l'Espagne ('). Toutes les instances de 
d'Estrades, afin de l'acheminer à une entente sur le nouveau 
terrain qui lui avait été indiqué, échouèrent devant un 
obstacle que le Pensionnaire ne voulut plus franchir, ni 
même tourner, à savoir la reconnaissance implicite ou expli- 
cite des droits de la Reine. Ce fut le cap des tempêtes, 
ou plutôt le marais stagnant, où toutes les discussions 
vinrent se perdre désormais. A la suite de ses amis, M. de 
Witt épilogua indéfiniment sur cette vérité que la renon- 
ciation politique n'était pas, elle, expressément subordonnée 
au paiement de la dot. La malice de Lionne retombait 
déjà sur la France. Afin cependant de ne pas rompre une 
négociation entamée sous d'aussi favorables auspices pour 
son pays, le Pensionnaire, au commencement d'octobre, 
déposa entre les mains de notre ambassadeur un nouveau 
programme ( 2 ). Mais cette élucubration, tout en faisant 
allusion aux droits « successifs » de Marie-Thérèse, sans 
toucher d'ailleurs aux conditions du partage, considérées 
sans doute comme autant de points irrévocablement acquis, 
ne visait manifestement qu'à barrer le chemin à Louis XIV 
et à lui lier les mains dans les Pays-Bas, tant qu'il y aurait 
un souverain en Espagne, soit Philippe IV, soit son fils, soit 
un descendant de ce fils. Lionne jugea en outre que ce projet, 
s'il était accepté, laisserait les États-Généraux parfaitement 
libres - deux jours après d'en faire un autre plat aux 
Espagnols-, c'est-à-dire de signer celui que Gamarra ne cessait 



(') Lettre de Philippe IV à Gamarra, 6 septembre 1663, citée par 
M. Lefevre-Pontahs, t. 1, p. 299. Si l'on en croit d'Estrades (lettre au 

X ™T \ m < H f a » de ' *■ 72 )' l'avis avait été donné seulement p" 
« des gens de la cabale. » ' 

duLÏ"™/''' 6 /' 11 ^ 01 ' 1 ' 1 ' 116 |larilit , aVOil ' été C0U l 3ée et élevée du t. 70 
p 231 232 Heureusement M. Mignet l'avait fait imprimer, t. 1, 



T 



ESSAIS D'ENTENTE -AVEC LA HOLLANDE. 



95 



de leur proposer ('). C'était peut-être sur ce point pousser 
les soupçons un peu trop loin ; mais, pour le reste, Lionne 
y voyait parfaitement clair dans le jeu des Hollandais, comme 
les Hollandais dans celui de son maître. L'unique conces- 
sion à laquelle de Witt voulut bien se prêter, se réduisit 
à admettre que, si le Roi faisait la preuve satisfaisante des 
droits de la Reine, lui, de Witt, ne s'opposerait pas à ce 
que Sa Majesté les fît valoir là où il y aurait lieu dans les 
Pays-Bas, aussitôt après la mort de Philippe IV et sans 
attendre celle de son chétif successeur ( 2 ). Mais cette con- 
cession n'était que dérisoire, puisque le mérite de la preuve 
à faire dépendait uniquement de l'appréciation arbitraire 
des Etats-Généraux. Provisoirement, de Witt niait avec 
énergie les droits de Louis XIV, surtout ceux qui se paraient 
du nom de dévolution ( 3 ). Cette prétention incidente, dont 
les conséquences pouvaient être immédiates, avait trop tôt 
commencé à montrer le bout de l'oreille, et l'ombre seule en 
avait effarouché les Hollandais, '• déjà bien refroidis par la 
crainte de la perte du commerce ( 4 J. « 

Dès lors la négociation se trouva bel et bien enfermée 
dans une impasse, et, pendant près de six mois, n'en sortit 
plus. Tandis qu'en Hollande on attendait des explications 
juridiques, parce qu'on ne voulait s'engager qu'après 
persuasion, à Paris on procédait à des recherches actives 
d'histoire et de droit. Le 14 décembre 1663, le Roi écrivait à 
d'Estrades, après avoir réservé pour un autre courrier 
l'envoi de ses dernières instructions au sujet de ■• la grande 
affaire : >. — « Je vous dirai seulement que l'on cherche 
et que l'on va toujours découvrant pays et trouvant des 
choses qui me font voir que j'aurais commis une très grande 
faute, si j'avais moins examiné la matière et pris mes 



(') Lionne k d'Estrades, (I novembre 1GG3. — Hollande, t. 70. 
(\) V. Mignet, t. 1, p. 211. 

( 3 J D'Estrades au Roi, 13 décembre 1663.— Hollande, I. 70. 
( 4 ) D'Estrades au Roi, (I août 1663. —Hollande, t. 70. 






a 



96 



ESSAIS 1) ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



résolutions sans l'avoir connue à fond('). -> On apportait 
même à d'Estrades des renseignements de ce genre qu'il 
réexpédiait à Paris. Un des savants officieux qui cherchèrent 
le plus à l'en approvisionner portait le nom de Schmidt ( 2 ) 
et se disait parent de l'ancien Chancelier de Brabant. Schmidt 
prétendait avoir eu à sa disposition des chartes fort 
anciennes enfermées dans le château de Vilvorde ( 3 ). Plus 
ces travaux avançaient, plus Louis XIV, flatté par la 
complaisance des érudits, se laissait convaincre que ses 
droits spéciaux sur les Pays-Bas étaient trop clairs pour 
lui permettre d'en posséder une partie seulement, et encore 
à titre de transaction. Aussi ne chercha-t-il plus qu'à 
laisser traîner les choses en longueur, mêlant seulement 
à ses refus assez de courtoisie et de bon vouloir pour 
éviter que les Hollandais ne se jetassent dans les bras de 
Gamarra, ce qu'il ne croyait plus probable. Le 14 mars 1664, 
il mandait encore à son ambassadeur que, désireux de 
connaître le résultat d'une conférence décisive que de Witt 
devait avoir avec les députés des villes de Hollande, il 
s'accorderait à lui-même un délai supplémentaire de cinq 
à six jours, - afin de prendre ses dernières résolutions 
avec plus de fondement et de lumières des intentions des 
autres (*). - 

Le Pensionnaire en effet commençait à regretter vivement 
la fâcheuse tournure que prenaient les événements. Il se 
décida en conséquence à faire une suprême et très sérieuse 
tentative. Il voulut démontrer solennellement à ses conci- 
toyens l'utilité, sinon l'urgence, de traiter avec Louis XIV 
et de ne pas laisser échapper la proie si enviable que 
ce monarque voulait bien leur abandonner, afin de ne pas 
s'attirer leur inimitié ouverte. Le 6 mars 1664, dans un 
discours, d'envergure fort large, il leur expliqua que, la 



(') Le Roi à d'Estrades, 14 décembre 1003. — Hollande, t. 70. 
( ! ) Chemit, dit le texte. 

( 3 ) D'Estrades au Roi, I e ' janvier 166t. — Hollande, t. 7-2. 
(<) Hollande, t. 72. 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



97 



mort du roi d'Espagne étant à prévoir et la vie de son fils 
des plus précaires, le moment était venu d'envisager 
l'éventualité d'une irruption des Français dans les Pays- 
Bas espagnols, <• qui, ennuyés et abattus après une si 
longue guerre, tous catholiques, et parlant presque tous 
français, comme ils ont autrefois fait partie de la France, ne 
demandent qu'à s'y réunir et ne cherchent que le repos et 
un prince qui puisse conserver leur religion et qui les 
puisse défendre contre toutes les puissances étrangères qui 
les voudraient attaquer. » Or, à l'heure actuelle, aucune puis- 
sance en Europe n'était capable, même en formant une 
ligue, d'ailleurs impossible à former, de s'opposer aux 
volontés de Louis XIV, l'Empereur pas plus que l'Espagne 
elle-même. Il ne restait donc plus qu'à prendre des disposi- 
tions avec le chef de la monarchie française. " Les Flamands, » 
dit-il, « croient aussi qu'en se donnant à la France, après 
la mort du roi d'Espagne, ils font ce qui est juste, tant 
parce qu'ils ne feront que ce que le roi Philippe II a voulu 
qu'ils aient fait à l'égard de l'infante Isabelle, que parce 
qu'ils jugent, avec la plupart des jurisconsultes, que la 
renonciation de la reine de France est nulle de droit et qu'en 
effet elle ne doit pas avoir lieu, puisque le roi d'Espagne n'a 
pas payé, dans le temps porté par le contrat, la dot moyen- 
nant le paiement de laquelle la renonciation a été faite. » Il 
importait déplus que l'entente se conclût rapidement, « car, si 
le roi de France croit qu'après la mort du roi d'Espagne il y 
ait ouverture à la succession de la Couronne, il fera déclarer 
que son droit sur les Pays-Bas lui est acquis, » et il ne serait 
plus en son pouvoir « d'en démembrer une partie, <> parce 
que les domaines du Roi sont inaliénables, et qu'il en possède 
seulement l'usufruit. " La conclusion du Pensionnaire était 
qu'il valait mieux partager avec la France qu'empêcher un 
roi allié, et puissant ami ou ennemi, de jouir de ses droits, 
et s'opposer à ses armes, sous prétexte qu'il n'a point de 
droit, quoique l'on n'en ait pas une connaissance si certaine 
que l'on puisse soutenir cette négative bien assurément, en 



I Hl 



V'%%. 






98 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



sorte que l'on ferait la guerre au Roi sur une simple 
présomption. (') » 

Une grande partie des députés, paraît-il, voire ceux 
d'Amsterdam, furent ébranlés par la logique saisissante de 
cette argumentation in extremis. Mais, en admettant qu'une 
décision favorable et sans appel fût sortie au moment utile 
de leurs hésitations, qui n'avaient pas cessé, et de leurs 
tiraillements de province à province, il était trop tard Non 
seulement Louis XIV avait acquis, à tort ou à raison, 
la conviction qu'il n'avait à partager avec personne, surtout 
avec des alliés fort équivoques, parfois même menaçants 
mais encore il était visible que M. de Witt, tout en acquies- 
çant momentanément, et avec un remarquable scepticisme, 
a la nullité de la renonciation, évitait absolument d'en venir 
à d'autres sentiments sur le droit de dévolution, et, en défi- 
nitive, ne cherchait qu'à obtenir, sans rien promettre, une 
part du butin futur, qu'il se reconnaissait impuissant à 
accaparer tout entier. Un incident scandaleux vint achever 
de paralyser les bonnes dispositions que malheureusement 
le Roi et les Hollandais n'avaient eues, ni en même temps, 
ni surtout au même degré. On découvrit qu'un commis infi- 
dèle envoyait de Paris au gouvernement espagnol la copie de 
la plupart des dépêches que ses fonctions lui permettaient de 
se procurer dans nos bureaux. Il avait notamment détourné 
et vendu le texte de celle « qui parlait de la venue des deux 
députés des quatre membres de Flandre -. On pouvait par 
conséquent redouter que l'ensemble des pourparlers n'eût 
été divulgué( 2 ). C'était une raison, ou un prétexte, de plus 
pour y mettre brusquement un terme. Le Roi envoya donc 
à d'Estrades un agent habituellement placé sous ses ordres 
et lui commanda de rompre d'une manière définitive, 
quand bien même les États-Généraux consentiraient enfin 



IB 



(') Hollande, t. 72. 

(*) Lionne i'i d'Estrades, 11 avril Hiiii. — Hollande, t. 72. 



ESSAIS D'ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



99 



à accepter purement et simplement son dernier projet ('). 
Le même jour (23 avril 1664), Lionne écrivit à d'Estrades : 
'• Le véritable dessein de Sa Majesté est de demeurer libre, 
sans creuser elle-même des fossés qui l'empêchent d'aller 
droit et facilement, selon les conjonctures où elle verra 
sa gloire, son avantage et le plus grand bien de son 
royaume ( 2 ) ». D'ailleurs l'attention de M. de Witt et de ses 
concitoyens commençait à se concentrer sur l'Angleterre, 
et les démêlés qui bientôt mirent aux prises les flottes des 
deux peuples détournèrent malgré eux les Hollandais des 
affaires de famille de Louis XIV. 

On peut dire, en résumé, de cette négociation ce que nous 
avons dit de la précédente : si elle ne produisit pas de 
traité, elle n'en laissa pas moins derrière elle des résultats 
fort appréciables. A coup sûr, c'était beaucoup d'avoir 
séparé la question d'hérédité spéciale dans les Pays-Bas de 
la question générale qui s'appelait la succession à la Cou- 
ronne d'Espagne. A côté d'un problème politique, qui 
embrassait le monde entier, s'en trouvait désormais posé 
un autre de second ordre, et d'un caractère provisoire, qui 
n'intéressait qu'une petite région du continent européen. 
Sous la candidature du prétendant universel on avait vu 
apparaître un gendre en quête d'un avancement d'hoirie et 
d'une compensation territoriale pour une dot échue et non 
payée. Louis XIV, par la même occasion, avait su montrer 
aux Hollandais que son ambition n'était pas assez aveugle 
pour lui faire oublier les intérêts d'anciens alliés, si peu 
portés d'ailleurs que fussent ces alliés à cet empressement 
honorable qu'engendre parfois la reconnaissance. Mieux 
éclairés sur sa réelle modération, les États-Généraux 
s'abstinrent de toute liaison dangereuse avec les Espagnols, 
et ne se laissèrent pas englober dans cette sorte de 



■ H 



(') Le Roi à d'Estrades, 23 avril 1664 — Hollande, t. 72. 
( 2 ) Cité par Lefèvre-Pontalis, t. I. p. 302. 






.j*& 






■i 

1 



100 



ESSAIS D ENTENTE AVEC LA HOLLANDE. 



Confédération mi-catholique et mi-protestante, où Gamarra 
travaillait avec tant de passion à les entraîner, et où, une 
fois soudés de nouveau au reste des Pays-Bas, ils auraient 
bien pu ne pas devenir prépondérants. Ce fut un bénéfice 
des plus précieux pour notre politique nationale que d'avoir 
sauvegardé de cette façon indirecte leur autonomie vis-à-vis 
de l'Espagne. En troisième et dernier lieu, Louis XIV 
avait été amené par les ouvertures de M. de Witt à faire 
rechercher avec soin, au risque parfois de provoquer des 
excès de dévouement, les titres historiques et juridiques sur 
lesquels il pouvait appuyer ses prétentions territoriales. 
L'origine de la guerre qui précéda le traité d'Aix-la-Chapelle, 
de celle peut-être aussi qui, quatre ans plus tard, s'abattit 
sur la Hollande, remonte par conséquent jusqu'aux 
premiers pourparlers de d'Estrades avec le Pensionnaire. 



CHAPITRE CINQUIÈME, 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



Nous venons de voir Louis XIV sur le point d'arrêter 
avec M. de Witt un plan de partage, limité ou complet, des 
Pays-Bas espagnols. Tandis que ces fils diplomatiques 
s'entrecroisaient vaguement, sans parvenir à former une 
trame durable, il se passait en Espagne des événements 
considérables que le Roi ne perdit pas de vue un instant et 
qui menaçaient singulièrement les justes espérances de sa 
descendance légitime, déjà représentée par un fils. A une 
date antérieure, le 18 décembre 1668 ( l ), le contrat de 
mariage de l'infante Marie-Marguerite' avec l'Empereur 
Léopold avait été signé à Madrid. C'était à la suite de ce 
contrat qu'avait commencé à se répandre le bruit que le 
second fils qui naîtrait de l'union projetée deviendrait 
l'héritier du roi d'Espagne et par conséquent souverain des 



(!) Onno Klopp, t. 1, p. 9G, et Mignet, t. 1, p. 308 et 409. M. Gœdeke 
(t. 1, p. 9) donne à ce contrat la même date qu'au mariage (25 avril 1665), 
mais fait remonter les fiançailles au 5 avril 1663. 









M ?.*'■ 



I 



102 




TRAITE DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR 



Pays-Bas ('). La cérémonie, il est vrai, se trouva ajournée 
jusqu'au 25 avril 166G, et l'Impératrice n'arriva à Vienne 
qu'après avoir traversé en souveraine toute l'Italie du nord. 
Mais les perspectives nouvelles qu'ouvrait à Louis XIV cette 
alliance de famille entre l'Espagne et l'Autriche ne pouvaient 
manquer de provoquer ses alarmes et d'accroître son 
mécontentement contre un beau-père qui se proposait 
visiblement de le déshériter avant de l'avoir doté. Vaine- 
ment la Reine-Mère, Anne d'Autriche, déjà en proie à 
d'horribles et meurtrières souffrances, ayant même reçu le 
viatique, et sachant aussi son frère, le roi d'Espagne, touché 
par le doigt de la mort, fit-elle au mois d'août 1665 d'ad- 
mirables et touchantes démarches auprès du marquis de 
La Fuente, le suppliant « de faire choix des moyens d'ar- 
ranger l'affaire - des Pays-Bas. Un autre jour, elle ajouta 
même que, d'après un ouï-dire, il est vrai, « le Roi promettait 
de défendre Son Altesse ( 2 ) contre le monde entier, si on vou- 
lait entendre à un arrangement sur ses droits, et de coopérer 
de toutes ses forces à la conquête du Portugal ( 3 ). » 



C 1 ) « J'ai su d'assez bonne part pour une nouvelle importante, qui 
vient par quelque rencontre de la maison de M. l'ambassadeur de 
l'Empereur, que, outre le contrat de mariage de l'infante, qui est un 
acte public copié à peu près sur celui de l'Impératrice Marie, il y a une 
capitulation secrète par laquelle le roi catholique donne en propriété 
au second fils qui naîtra de ce mariage les États de Flandre, à condition 
que l'on l'enverra en Espagne dès son bas âge pour y être élevé, et il 
est aussi convenu qu'il succédera à la Couronne d'Espagne. » L'arche- 
vêque d'Embrun au Roi, 15 janvier 1664. — Espagne, t. 49, fol. 50-67. — 
Dans son ouvrage si net et si exact, véritable modèle de ce que peut 
faire l'Allemagne quand elle ne s'abandonne pas à une haine aveugle 
et sotte contre la France, M. Gaedeke déclare inexacte l'assertion relative 
à l'hérédité en Espagne, assertion adoptée par M. 0. Klopp (t. 1, p. 96-97), 
chez qui nous ne pouvons malheureusement pas saluer, comme chez le 
professeur de Heidelberg, la science impartiale et maîtresse d'elle-même. 
L'article secret, où il était question de l'envoi du futur archiduc en 
Espagne, n'assurait à ce prince que la possession (der Besitz) des 
Pays-Bas. V. Gœdeke, t. 1, p. 9. 

( 2 ) Sans doute le petit infant Charles. 

( 3 ) M. Mignet a donné la lettre dans laquelle La Fuente rend compte 
de ces instances, 23 août 1665. V. t. 1, p. 369. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



103 



Ces vœux ardents d'une sœur mourante à un frère en 
train d'expirer ne touchèrent pas le cœur de ce dernier, qui 
décéda le 17 septembre suivant, dévoré par le chagrin 
d'avoir vu sa dernière armée battue de rechef par les 
Portugais à Montesclaros ('). Il n'avait pas encore répondu 
cà sa sœur Anne, mais il laissait un testament ( 2 ), daté du 14, 
et dans lequel il manifestait aussi amplement que possible' 
à Louis XIV sa haine contre le complice, selon lui, des 
Portugais et l'auteur responsable de leur résistance victo- 
rieuse. Dans cet acte, après avoir institué pour héritier 
universel son fils unique Charles-Joseph, et les enfants de ce 
fils après lui, il désignait encore pour lui succéder, s'il n'av© 
pas de postérité, celle qui serait issue de sa propre fille 
Marie-Marguerite; à défaut de celle-ci, en premier lieu, 
celle de sa sœur Marie, femme de l'empereur Ferdinand III,' 
et, finalement, celle de sa tante Catherine, duchesse de 
Savoie. L'exclusion absolue de la reine de France et de ses 
héritiers faisait l'objet d'un paragraphe spécial. Il en était 
de même pour le paiement de la dot dont elle avait été 
frustrée. Philippe IV ordonnait (article 4) que cette dette fût 
acquittée, encore bien qu'il ne s'y crût pas obligé, parce que, 
selon lui, la renonciation aurait dû être confirmée avant le' 
versement du premier tiers de la dot ( 3 ). Son raisonnement 
n'était pas justifié par les expressions employées dans le con- 
trat. L'article G portait en effet que le premier tiers de la dot 
serait payé •■ dans le temps de la consommation du mariage, <> 
et, quant à la confirmation, que la Reine la ferait, « con- 
jointement avec le roi très chrétien, sitôt qu'elle serait 
épousée et mariée ... D'après le contrat d'Anne d'Autriche, 



(') Lafuente, t. 16, p. 502-503. 

( 2 ) On en trouvera le texte dans Espamie, t. 51, fol. 226-247 Cf Mi°net 
t. 1, p. 382-386. .ui.imguei, 

( 3 ) Philippe se plaignait aussi à tort (article 4) de ce que le contrat de 
mariage n'eût pas été enregistré par nos Parlements. Ce contrat faisait 
partie de la paix des Pyrénées et se trouvait avoir été enregistré en 
même temps qu'elle. 



r 



104 



TRAITE DE PARTAGE AVEC l'ëMPEREUR. 



I 






le premier versement devait même avoir lieu « un joui- 
avant la célébration du mariage <>, ce qui pouvait servir à 
expliquer le terme un peu équivoque de « dans le temps de 
la consommation «. Ce terme, en tout cas, ne pouvait pas 
signifier autre chose qu'un paiement simultané, et non pas 
postérieure), comme la confirmation. Il se serait agi en 
outre de savoir si le créancier n'était pas ici en droit de 
refuser une satisfaction aussi tardive, voire posthume, qui 
n'avait été prescrite par le défunt que pour dissimuler tant 
bien que mal une exhérédation impitoyable, et qui, enfin, 
ne fut même jamais suivie d'offres réelles. Du reste, et pour 
des raisons d'un ordre beaucoup plus élevé, cette exhéré- 
dation de Philippe IV, tout comme la renonciation obligée 
de Marie-Thérèse en 1G60, se trouvait entachée d'une 
évidente nullité. Un souverain n'est en effet que l'usufrui- 
tier, en quelque sorte, et non pas le propriétaire de sa 
souveraineté ('). Il y avait en outre dans l'espèce cette cir- 
constance aggravante que Philippe IV réglait à sa fantaisie 
l'ordre de succession pour un nombre illimité de généra- 
tions, testait à plusieurs degrés et pour plusieurs siècles, 
bref, ne laissait h son fils qu'un véritable fidéi-commis, 
restreignant d'avance entre ses mains un droit dont ce fils 
était appelé par les lois nationales à jouir aussi intégrale- 
ment que lui-même. Cet abusus arbitraire d'un droit dont 
Philippe ne possédait tout au plus que Vitsus était par- 
ticulièrement inadmissible en Espagne, où, ainsi que nous 
l'avons déjà fait remarquer, de longues et héroïques luttes 
avaient éveillé côte à côte chez les peuples le sentiment de 
la nationalité et celui de la liberté. 
Si mal lancé qu'il fût, ce trait de Parthe, qui sortait du 



(') « Successio in liisce regnis non ab arbitrio ultiini possessoris dependet, 
sed ex constitutions populi in stirpe regiâ rontinuatur... Nec p/-iùs ad 
aliam lineam regnum devolvatur quant omnes ex priori lineà fuerint 
extincti. » Pufendorf, De jure natures et gentium, 1. 7, c. 7, § 12 et 13. — 
« In non alienabilibus, quanqttùm hereditariis, idem (l'exhérédation) 
non procède!, quia populus vkun guident elegit hereditariam, sed heredi- 
lariam ab intestato. » — Grotius, 1. 2, c. 7, S 25, 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



105 



fond d'un tombeau, n'en devait pas moins blesser vivement 
Louis XIV, en raison surtout peut-être des précautions 
spéciales prises dans le dernier article du testament à 
propos de la « Flandre et des Pays-Bas, - que le souverain 
mourant déclarait incorporés à la monarchie et à jamais 
inséparables d'elle. La reine-régente ajouta à la juste 
indignation du Roi en faisant répondre le 19 septembre par 
des refus hautains et provocants aux exhortations pacifiques 
de sa belle-sœur C 1 ). Après un pareil traitement et de pareils 
procédés, l'époux de Marie-Thérèse eût été bien simple 
d'attendre désormais de l'Espagne un acte quelconque de 
justice. Son beau-père avait tenu, en disparaissant de ce 
monde, à le chasser de sa famille. Il n'avait plus désormais 
à prendre conseil que de sa conscience et du sentiment de 
sa force. N'ayant réussi à s'entendre, ni avec le détenteur 
de toute la succession, ni avec un de ses voisins intéressé 
comme lui, par la nature des choses, à la désignation de 
l'héritier, il ne lui restait qu'à convenir d'un partage 
avec son cohéritier présomptif, en d'autres termes avec le 
chef traditionnel de la maison d'Autriche, avec l'Empereur 
lui-même. 

D'autres que lui avaient pensé, et depuis assez longtemps, 
à cette combinaison, tant soit peu invraisemblable, quoique 
fort sage, sinon la plus sage de toutes. Avant la mort de 
Philippe IV, en avril 1664, M. de Witt - savait les proposi- 
tions faites à l'Empereur d'un partage des États du roi 
d'Espagne ( 2 ) ». Les exploits militaires du petit corps français 
qui, cette même année, avait participé à la croisade annuelle 
des Impériaux contre les Turcs, ne pouvaient pas ne point 
avoir assez bien prédisposé Léopold à une entente. Cette 
supposition encouragea sans doute les intermédiaires qui, 
sans atteindre du premier coup le but, devaient cependant 
en aplanir le chemin et fournir la preuve, à Paris aussi bien 



(') V. Mignet, t. 1, p. 3S1J-390. 

( 2 ) D'Estrades au Roi, 8 mai 1664. 



Hollande, t. 72. 



'■ 













106 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC i/EMPEREUR. 






qu'à Vienne, qu'on pouvait s'y aventurer avec bon espoir de 
succès. Ces ouvriers de la première heure n'étaient rien 
moins que Parchevêque-ÉIecteur de Mayence, Jean-Philippe 
de Schœnborn, archichancelier du saint-empire germanique, 
et son collègue de Cologne, le prince Maximilien-Henri de 
Bavière. Deux mobiles surtout les inspiraient l'un et l'autre 
dans leur œuvre de haute prévoyance. Ils désiraient, d'un 
côté, comme princes ecclésiastiques, assurer le maintien de 
la paix entre les grandes puissances catholiques. De plus, en 
leur qualité de souverains temporels, ils avaient un très 
grand intérêt à prévenir l'explosion d'une guerre qui 
amènerait infailliblement les troupes impériales dans leur 
pays, sans le préserver peut-être des incursions et des 
ravages d'une armée française. Peu de membres en effet du 
saint-empire étaient aussi exposés qu'eux à se trouver pris 
entre deux feux et à devenir victimes des deux belligérants 
à la fois, puisque leurs États à tous deux s'étendaient exclu- 
sivement dans le bassin du Rhin. 

Sans remonter jusqu'aux pourparlers qui, dès 1664 ('), 
avaient eu lieu à Ratisbonne sur >• la grande affaire, •> et 
que l'envoyé mayençais Reiffenberg porta jusqu'à Paris ( 2 ), 
un certain courant d'efforts communs s'établit à la fin de 
l'hiver suivant entre les deux Cours électorales que nous 
venons de nommer, afin d'amener Louis XIV et Léopold à 
une transaction sur l'héritage éventuel de Charles II, 
transaction considérée par ces deux Cours comme le meilleur 
moyen pour détourner de leur territoire les régiments autri- 
chiens qu'on eût pu, de Bohême ou du Danube, envoyer dans 
les Pays-Bas ( 3 ). Un cousin de Lionne, M. de Lessines, dans 
un entretien avec l'Électeur de Cologne, entretien qui eut lieu 
vers le milieu de mars 1665, constata que ce prince était 



(') Guillaume do Fiirstenberg à Lionne, 5 décembre 1665. — Cologne, 
t. 3, fol. 634-640. 

( 8 ) Auerbach, La diplomatie française et la Cour de Saxe, p. 163. 

( 3 ) V. les lettres adressées en janvier 1665 par l'évêque de Strasbourg 
à son frère Guillaume. — Cologne, t. 3, fol. 292 et suiv. 



' 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEBEUR. 107 

fort inquiet des troupes envoyées par l'Empereur vers le 
nord pour y prêter main-forte aux Espagnols. Il écrivit 
le 30 au Roi que Son Altesse électorale avait décidé de se 
mettre en rapport avec son voisin de Mayence « pour voir 
s'il serait possible d'Ôter le véritable sujet et la racine de 
cette méfiance et jalousie, et, ayant jugé qu'il serait impos- 
sible d'en venir à bout, à moins que l'Empereur et Sa 
Majesté ne voulussent prendre la résolution de tomber 
d'accord entre eux de quelque accommodement éventuel 
pour la succession des États d'Espagne, , il avait été résolu 
d'en faire « quelque proposition, si cela agréait à Sa Ma- 
jesté ('). - Ces informations étaient exactes. Le baron de 
Plittersdorf avait été chargé déjà d'une démarche auprès 
de la Cour de Vienne de la part des deux Électeurs, et, 
le 9 du même mois, il avait reçu, pour la porter à desti- 
nation, une « résolution ■■ dont l'article 3 était ainsi conçu : 

'< Son Altesse Électorale de Cologne ne désapprouve pas la pensée 
de M. l'Électeur de Mayence, qui est que le mémo envoyé tâche de 
sonder auprès de Sa Majesté impériale si elle pourrait avoir quelquo 
disposition de songer à quelque accommodement éventuel entre elle 
et Sa Majesté très chrétienne touchant la succession des États de la 
monarchie d'Espagne, en cas que ce roi et le prince son fils vinssent 
à mourir. Car, encore qu'il n'y ait pas grande apparence que 
l'Empereur se veuille déclarer là-dessus, cela donnera néanmoins 
cet avantage à mes dits seigneurs les Électeurs qu'ayant refusé les 
propositions qu'ils lui auraient voulu faire sur ce sujet, Sadito 
Majesté impériale aurait d'autant inoins de sujet de se plaindre 
d'eux, lorsque, la guerre arrivant entre ces deux puissances, ils 
croiraient être obligés, soit pour favoriser la justice de la cause de 
Sa Majesté très chrétienne ( 2 ), soit pour leur propre convenance et 



CJ Lessines au Roi, 21 mars 1G65. - Cologne, t. 3. CI lettre du 
3U mars, fol. 326-330. 

( 2 ) Les deux Électeurs étaient membres de la Ligue du Rhin. 






I9PMH 



I 




108 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 



intérêt, do lui refuser le passage qu'il leur pourrait demander pour 
les troupes qu'il voudrait envoyer au Pays-Bas ('). » 

D'après quelques lignes écrites un an plus tard dans son 
Journal pour 16G6, Louis XIV n'augurait rien de bon de ces 
démarches . Néanmoins, il les laissa volontiers s'accomplir, 
" pour attirer à l'Empereur le chagrin des entremet- 
tours ( 2 ). -. Il est peu probable cependant, quoi qu'il en ait 
pu dire, qu'au début même il n'ait pas, lui, ou du moins 
M. de Lionne, qui prit une part active à ces premiers pour- 
parlers, conçu quelque espoir, plus ou moins nuageux, 
d'y réussir. Toujours est-il que M. de Plittersdorf finit par 
s'acheminer vers Vienne, de la part des trois Electeurs 
ecclésiastiques. Il lui était ordonné de recueillir en route le 
plus d'adhésions possible, soit à Munich, soit surtout h 
Ratisbonne. A notre grand regret, nous ne savons pas trop 
de quelle façon il fut reçu à Vienne. Nous pouvons conjec- 
turer seulement que « sa députation " ne resta pas tout à 
fait infructueuse, puisque, vers la même époque, un certain 
P. Roxas de Spinola, évêque in partibus ( 3 ), fut envoyé à 
Madrid par le gouvernement impérial, afin •• d'y proposer la 
grande affaire. » En traversant Ratisbonne, le P. Roxas y 
causa avec M. de Gravel, notre ambassadeur ( 4 ). Malheureu- 
sement, cet apôtre de paix se vit, lorsqu'il eut gagné Madrid, 
on ne peut plus mal accueilli par les ministres de Philippe IV. 
Il prétendit même avoir été en péril de quelque mauvais 
traitement personnel. ( 5 ) A son retour en Allemagne, il alla 
visiter l'Électeur de Mayence qui venait de recevoir une 



(') « Résolution donnée au sieur baron de Plittersdorf par Son 
Altesse électorale de Cologne, » 9 mars 1665. — Cologne, t. 3, fol. 317. 

( 2 ) Louis XIV, Œuvres, t. 1, p. 15 et 113. 

( 3 ) De Stepbania. C'était un franciscain, né dans les Pays-Bas. 

(*) Gravel au Roi, 23 avril 1665. — Allemagne, t. 194. Il s'agit de 
Robert de Gravel, qu'il ne faut pas confondre avec l'abbé, son frère, 
accrédité à Mayence. 

( 5 ) Lionne à Gravel, 19 juin 1665. — Allemagne, t. 195. 



TRAITE DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



109 



lettre autographe de l'Empereur Léopold. Ce dernier l'assu- 
rait dans cette lettre qu'il était « très disposé » à s'entendre 
avec la France et qu'il n'avait communiqué le secret à 
aucun de ses ministres. Quant à lui, l'Électeur croyait 
néanmoins « qu'il ne serait point temps d'entrer plus 
avant en matière que l'infante ne fût à Vienne, parce que 
jusque-là l'Empereur craindrait que les Espagnols, venant 
à pénétrer cette négociation, ne prissent ce prétexte, ou 
pour rompre le mariage, ou pour différer encore le départ 
de l'infante ('). » M. de Gravel, de son côté, avait déjà 
soupçonné que les Impériaux ne voudraient jamais traiter 
sans l'assentiment des Espagnols, assentiment plus qu'in- 
vraisemblable. Selon lui, peut-être au fond ne songeait-on 
qu'à nous « amuser -, pour empêcher qu'il ne se formât à 
Ratisbonne « une si forte opposition à la garantie du Cercle 
de Bourgogne, qui devrait venir au pouvoir de Sa Majesté 
par l'accommodement qui se ferait entre elle et l'Em- 
pereur ( 2 ) ». 

La question sommeilla ensuite depuis le milieu de l'été 
jusqu'au milieu de l'automne. Mais, dès que Philippe IV 
eut rendu le dernier soupir, Lionne s'empressa d'en 
informer au plus vite Guillaume de Fûrstenberg, confident 
et ministre favori de l'Électeur de Cologne. Son valet de 
chambre, Champagne, porta à Fûrstenberg une missive, 
où Lionne affirmait » qu'il n'y avait pas un moment de 
temps à perdre à mettre la négociation sur le tapis, » le 
jeune Charles II n'ayant aucune chance de longue vie. 
" L'Empereur, comme vous savez », continuait-il, •• y a 
témoigné grande disposition, mais il a appréhendé que cette 
négociation n'arrivât à être sue avant qu'il n'ait eu l'infante 
en sa possession •>. Il concluait en engageant son partenaire 
'• à voir promptement M. l'Électeur de Mayence pour bien 
arrêter avec lui de quelle manière on s'y devra prendre 



(') Lionne à Gravel, 19 juin 1665. — Allemagne, t. 195. 
( 2 ) Gravel à Lionne, 4 juin 1665. — Allemagne, t. 195. 



; 



il 






110 TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 

pour mettre sans délai les fers au feu. „ Enfin, désireux de 
stimuler l'ardeur de Fûrstenberg, il terminait en rapportant 
cette parole échappée, disait-il, à Sa Majesté : « Je voudrais 
bien que le comte Guillaume eût déjà fait ce que je pense; 
ce ne serait pas trop pour sa récompense qu'un chapeau de' 
cardinal, et je le lui pourrais même donner sans qu'aucun 
de nos sujets s'en pût plaindre ('). „ Le comte Guillaume 
lui répondit ainsi qu'on va voir, le 14 du même mois, de 
Heiligenberg. 

« Vous jugez qu'il n'y a pas un moment à perdre à mettre sur le 
tapis la négociation du traité éventuel entre l'Empereur et le Koi 
dont nous nous sommes entretenus quelquefois ensemble. Je vous 
promets, non seulement que je ne manquerai pas de partir vendredi 
prochain pour aller trouver M. l'Électeur de Mayence, afin de 
communiquer avec lui sur cette affaire et concerter de quelle 
manière porter la chose à l'Empereur, mais que mon frère, l'évoque 
de Strasbourg, même nonobstant la lettre qu'il a reçue avant-hier 
de M. le comte de Lamberg, par laquelle il lui a fait savoir que 
l'Empereur serait très aise qu'il le vînt voir à Innspruck, est 
résolu de s'en excuser et de retourner auprès de M. l'Électeur de 
Cologno pour être d'autant plus en état de rendre au Roi, dans la 
conjoncture présente et celles qui peut-être pourront bientôt se 
présenter, qui seront encore plus importantes, tous les services 
possibles... Je comprends fort bien votre intention et de quelles 
raisons vous jugez à propos qu'on se serve pour disposer l'Empereur 
et ses ministres, particulièrement le prince de Lokovist, pour 
entendre à ce traité éventuel. Mais, comme vous savez que M. l'Élec- 
teur de Mayence a cela de mal qu'il veut traiter tout seul les 
affaires favorables, et que, pour celles où il rencontre de la difficulté, 
il est fort timide,... je prends la liberté do vous demander si vous ne 
jugerez pas à propos que le Eoi me donnât une commission, soit par 
une lettre expresse ou par vous, de faire à MM. les Électeurs de 



(!) Lionne à Guillaume de Fûrstenberg, l" octobre 1665. — Colonne 
t. 3, fol. 371-374. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC I.EMPEREUR. 



111 



Mayence et de Cologne, lorsque je les verrai, la proposition qui va 
ci-jointe... Si je ne parle de ce que dessus que par forme de discours, 
il est à craindre que M. l'Électeur de Mayence ne me découvrira" 
jamais positivement aucune chose et qu'il se servira des lumières que 
je lui pourrai donner dans cotte affaire pour vouloir traiter lui seul 
la chose avec l'Empereur, comme il a déjà fait à Ratisbonnet 1 ).... » 

A cette lettre était joint le modèle d'une dépêche que 
M. de Lionne pourrait écrire de la part du Roi à lui-même, 
comte Guillaume de Fùrstenberg, et dont les principaux 
éléments, sinon précisément les termes, venaient en réalité 
de M. de Lionne. En dépit de sa longueur, nous donnerons 
ici ce document, qui était chiffré. Il semble bien indiquer 
que ce qui se tentait en ce moment n'était pas uniquement 
un simple jeu de désœuvrés. Voici donc ce que Lionne 
serait censé écrire à son correspondant : 

« Je ne vous mande rien de la mort du roi d'Espagne ot de la 
disposition qu'il a faite touchant le gouvernement de ses États 
pendant la minorité du roi son fils, puisque vous l'aurez sans doute 
déjà su d'ailleurs, je vous dirai seulement que le Roi est fort parti- 
culièrement averti que la santé du nouveau roi est si infirme que 
des Espagnols même aucun n'ose espérer de le voir longtemps sur- 
vivre à son père. Comme le défunt roi a appelé à la succession de 
tous ses États le prince d'Espagne et tous ses enfants, mâles et 
femelles, et, après lui, l'Impératrice, sa fille cadette, au préjudice de 
la Reine, sa fille aînée, sous prétexte de la prétendue renonciation, 
le Roi me commande de vous faire savoir qu'il serait bien aise que, 
sans perdre un moment de temps, vous alliez trouver MM. les Élec- 
teurs de Mayence et de Cologne pour leur en donner part et pour 
leur faire voir que le Roi ne peut pas s'empêcher de se servir malgré 
lui de la voie des armes pour se conserver les droits qui lui sont 
acquis, et à Mgr le Dauphin, sur les États de la monarchie d'Es- 
pagne par le mariage de la Reine sa femme. Néanmoins, comme le 



') Cologne, t. :\ fol. 379-392. 



.1: 



■■■I 




112 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 






i 



Roi, pendant son règne, n'a jamais rien eu plus à cœur que de voir 
la Chrétienté dans un ferme repos et tranquillité, et particulièrement 
l'Empire et la France dans une intelligence et union, et qu'il prévoit 
bien que le désordre, qui pourra naître entre lui et la maison 
d'Autriche, ne se pourra pas terminer sans qu'il coûte beaucoup de 
sang à la Chrétienté et sans porter de rechef la guerre dans l'Europe 
plus sanglante que jamais, particulièrement si le Roi n'était pas 
assuré que les États do l'Empire et surtout MM. les Électeurs et 
princes du Rhin fussent résolus d'empêcher les secours que l'Empe- 
reur pourrait vouloir envoyer aux Pays-Bas, c'est pourquoi, encore 
que le Roi, dans la dernière paix qu'il a faite avec les Espagnols, 
dans la plus haute prospérité de ses armes et au milieu de ses 
victoires, ait donné une marque assez évidente combien il est porté à 
la paix, il est néanmoins encore prêt d'en donner une nouvelle, et 
surtout à MM. les Électeurs de Mayence et de Cologne, de sa con- 
fiance, de son estime et de son amitié, en donnant la main que non 
seulement ils puissent mettre en négociation le traité éventuel entre 
lui et l'Empereur dont nous nous sommes quelquefois entretenus, 
mais que même, pour donner plus grand poids à la chose, ils 
puissent s'associer tel autre prince ou Électeur de l'Empire qu'ils 
jugeront à propos pour cet effet. Vous leur donnerez néanmoins à 
connaître, s'ils ont dessein de l'entreprendre, qu'il n'y a pas un 
moment do temps à perdre, d'autant qu'il peut facilement arriver de 
tels incidents dans le monde qui rendraient la chose impossible ou 
incomparablement plus difficile que dans cette conjoncture d'affaires, 
car, outre qu'on peut aisément conduire la négociation avec tant de 
secret qu'âme qui vive ne la pourra pénétrer, après même qu'elle 
serait conclue, l'Empereur n'a plus à craindre que les Espagnols 
retardent le départ de l'Impératrice, puisque toute l'autorité de la 
Couronne d'Espagne est maintenant entre les mains de la reine sa 
sœur, laquelle assurément n'a pas moins d'impatience d'envoyer 
l'Impératrice sa fille que, lui, de la voir à Vienne. Vous tâcherez 
donc de faire en sorte que l'on concerte de quelle manière on s'y 
prendra pour mettre sans délai les fers au feu sur cette grande 
affaire qui acquerra tant de mérite envers Dieu et de gloire envers 
les hommes à ceux qui auront le bonheur de la traiter et de la 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR 



1 13 



conduire à sa perfection. Ln Eoi n'attend antre chose pour prendre ses 
dernières résolutions que d'apprendre, d'un côté, ce que MM. les 
Électeurs sont intentionnés do faire sur les secours que l'Empereur 
voudrait envoyer aux Pays-Bas, lorsqu'il y voudrait porter ses 
armes, et, de l'autre, de quelle manière on aura pris à, Vienne 
la proposition que MM. les É'eeteurs feront de ce traité éventuel, et 
le Eoi aura tout au moins la consolation de n'avoir rien omis pour 
conserver la Chrétienté en paix et repos, vu qu'en cette seule consi- 
dération il est prêt de quitter une bonne part de ses légitimes 
prétentions à l'Empereur pour posséder l'autre sans être contraint 
de prendre les armes pour se faire justice. Je ne vous mande rien 
des précautions dont il faudra se servir dans cette négociation ni de 
plusieurs autres choses desquelles nous avons aussi parlé quelque- 
fois, d'autant qu'il serait trop long de récapituler tout et que je ne 
doute pas que vous ne vous en souveniez encore bien. J'ai voulu 
seulement ajouter encore ce mot que l'Empereur ne peut pas alléguer 
avec plus de fondement les pactes de famille pour appuyer ses 
droits à la succession des États de la monarchie d'Espagne que de 
vouloir objecter la renonciation de la Eeine... 0) „ 






A cette proposition, M. de Lionne répondit le 24 du 
même mois : 

« J'ai reçu par le retour de mon valet de chambre votre ample 
dépêche du 14 de ce mois. Je l'ai lue aussitôt au Eoi qui a été très 
satisfait de tout ce qu'elle contenait et trouvé tous vos raisonne- 
ments fort justes. Pour marque de votre mérite (?), Sa Majesté m'a 
commandé de vous écrire la lettre dont vous m'avez adressé le 
projet, où je n'ai changé que quoique chose à la fin H, parce que je 



('} Guillaume de Fûrstenberg à Lionne, sans date. — Cdogne, t. 3, 
fol. 393-398. 

( 2 ) A la suite des mots que vous ne voit* m souveniez bien, Lionne 
ajouta en effet sur la marge quelques mots devenus pour nous tout à 
fait illisibles parce qu'ils se trouvent pris dans la reliure. 11 est de fait 
que la phrase suivante, dont nous n'avons reproduit qui' le commence- 
ment, n'offre aucun sens précis. 

S 



114 



TRAITÉ DE PARTAGE AVFX L'EMPEREUR. 






n'ai pu bien comprendre ce que vous y voulez dire, peut-être paire 
qu'il y a des fautes au chiffre. Mais j'ai remédié à cela, comme 
vous verrez, en nie remettant aux discours que je vous ai souvent 
tenus, et que vous pourrez expliquer à MM. les Électeurs en la ma- 
nière que vous estimerez pouvoir faire plus d'impression sur leur 
esprit ('). n 

Muni de es directions et' ayant cause gagnée par avance 
à Cologne, Guillaume de Fûrstenberg se rendit à Mayence. 
Il fui quelques jours sans avoir la possibilité d'entretenir 
à fond M. de Schœnbom de l'affaire principale qui l'avait 
amené auprès de lui, encore moins par conséquent de la 
- méthode - qu'il desirait y voir suivre, « en l'embrassant 
avec chaleur (*). •■ Enfin, le 5 décembre, il se trouva en état 
de transmettre à Paris le résumé d'une très longue conver- 
sation qu'A venait d'avoir avec Son Altesse électorale, en 
présence de ses grands fonctionnaires et de ses intimes. 
Après avoir rappel,' l'importance, l'urgence même d'un 
accord austro-français, te comte Guillaume avait exhibé la 
lettre endossée par Lionne, et s'en était fait une arme pour 
combattre, selon ses propres termes, .. l'humeur lente et fleg- 
matique •■ de l'Électeur Jean-Philippe. Il n'y avait pas réussi 
du premier coup. Sans doute, M. de Schœnborn « étail 
demeuré d'accord qu'il fallait entreprendre cette négociation 
et se prévaloir de la bonne disposition dans laquelle se 
trouvait le Roi. » Néanmoins, poursuivait Fûrstenberg, 
" comme il appréhendait que l'Empereur ne fît la même 
difficulté d'entrer en aucune négociation sur cet accom- 
modement éventuel, devant d'être marié avec l'infante, qu'il 
fit l'année passée à Ratisbonne, il me donnait à considérer 
s'il ne serait pas plus à propos d'attendre jusques à ce que 



' 



C) Lionne ii Guillaume de Fûrstenberg, 24 octobre 1605. -Colonne 
t. 3, fol. 403-404. ' 

( 2 J Guillaume de Fûrstenberg à Lionne, 23 novembre 1065. — Colonne, 
t. 3, fol. 424. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC ^EMPEREUR. 



11.- 



ce mariage fût achevé à proposer la clio.se à Vienne, puis- 
qu'aussi Lien ce mariage devait être consommé ou failli 
entièrement à ce printemps. » Le fondé de pouvoirs de 
Lionne s'était élevé contre la pensée de tout retard, et, 
mettant au service de ses instances sa dialectique la plus' 
subtile, il avait fini par convaincre, ou du moins par 
lasser l'Électeur, qui feignit d'entrer peu à peu dans ses vues 
et crut s'être accordé toute la latitude convenable, en se 
réservant de libeller lui-même les instructions définitives. 
Il lui semblait de la sorte fort aisé de gagner jusqu'au 
printemps et par conséquent jusqu'au mariage de l'infante. 
M. de Scbœnborn promit en outre de menacer l'Empereur, 
s'il résistait, d'une interdiction absolue quant à la circula- 
tion et au recrutement des troupes impériales dans son 
Electorat. Bien entendu, il en serait fait autant dans celui 



)orn s'engagea aussi •• à ne rien 



de Cologne. M. de Schœnl 

découvrir à Sa Majesté impériale du sentiment que pour- 
raient avoir MM. les Électeurs touchant le partage, à savoir 
avec quels États le Roi se pourrait contenter. <> On s'entendit 
encore sur le choix des quelques rares personnes qui 
seraient mises dans la confidence de l'affaire. Guillaume de 
Fûrstenberg resta chargé de la poursuivre en France, 
tandis que le baron de Greiffenclau, beau-frère de l'arche- 
vêque-archichancelier, aurait mission daller la résoudre à 
Vienne, sous le couvert d'un démêlé' qui intéressait le 
Palatinat et dont la solution dépendait de l'autorité impé- 
riale (M. 1 

Malheureusement, M. de Greiffenclau, qui devait partir 
dans les quinze jours, ne partit pas, et ne lit même con- 
naître aucune date ultérieure pour son départ. En revanche, 
le comte Guillaume veillait autant que M. de Lionne. Au 
mois de janvier 1666, venu à Paris au sujet d'autres affaires 






t. ?! } Mi l ^m ^ FûrStenberg h Lionn0 ' •"• décembre 1665. - Cologne, 



«m 






11(1 



TRAITE DE PARTA.GE AVEC L'EMPEREUR. 



qui concernaient plus spécialement la Hollande, il profita de 
son voyage pour donner à Louis XIV, de la part de son 
maître, ■■ des assurances très fortes qu'il s'emploierait le 
plus efficacement qu'il lui serait possible, conjointement avec 
M. l'Électeur de Mayence, pour porter l'Empereur à entendre 
à un accommodement éventuel entre le Roi et lui touchant 
la succession de la monarchie d'Espagne, ainsi qu'il a été 
ci-devant projeté, et que Sa Majesté pouvait dès à présent 
tenir pour infaillible que l'Empereur ne prendrait jamais 
aucun passage sur ses États que malgré lui ('). •■ Puis, au 
mois de mars, Fûrstenberg retourna à Mayence, afin de 
lever les derniers scrupule-, de l'Électeur et de presser le 
départ de M. de Greiffenclau. L'abbé de Grave!, en vertu 
d'une lettre de créance datée du i>j janvier Um(-), avait 
déjà vu l'Electeur en lévrier et essayé d'attirer son attention 
sur les Pays-Bas, qui, d'après la rumeur publique, « avaient 
été assignés en dot à l'Impératrice. •• M. de Schœnborn 
lui avait répliqué que le meilleur moyen de couper court à 
de pareils desseins ('tait ■• de presser l'Empereur à entendre 
à la grande affaire et qu'il dépêcherait dans peu de jours à 
Vienne .M. de Greiffenclau <> pour dissuader Sa Majesté 
impériale d'envoyer des troupes auxiliaires vers la Meuse 
el pour le déterminer en même temps à accepter un partage 
('•qui table ( 3 ). 

Lorsque le comte (le Fûrstenberg se présenta à Mayence, 
il trouva donc la besogne à moitié faite et « fut assez. 
heureux que de gagner sur l'esprit de M. l'Électeur de le 
faire résoudre absolument, à l'égard de la grande affaire, 
qu'il enverrait sans aucun délai M. de Greiffenclau à Vienne 
pour en faire la proposition et solliciter avec chaleur une 



(') Mémoire donné par M. le comte Guillaume au mois de janvier HÏC6. 
— Cologne, t. :_!, loi. 452-455. 

( 2 ) Mayence, t. S. Il n'était pas question de la « grande affaire » dans 
ses instructions datées du 10 février. 

(■') L'aimé de Grave] au lioi, il février 1666. — Mayence, 1. s. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



117 



résolution catégorique. .. Néanmoins, dans la même entre- 
vue, M. de Schœnborn ne laissa pas de poser à son rusé 
interlocuteur des questions assez embarrassantes, à la 
solution desquelles il semblait que le départ de son agent 
restât suspendu. Tout d'abord, il manifesta le désir de 
savoir si, dans le cas où un traité de partage serait signé, le 
Roi persisterait dans ses projets de revendication spéciale 
et immédiate sur l'ensemble des Pays-Bas, subsidiairement 
sur le Brabant et le Hainaut. A quoi le négociateur répondit 
qu'il n'avait aucun pouvoir pour s'expliquer sur ce point, 
mais que, toutefois, personnellement, il estimait qu'une, 
convention signée pour l'héritage entier rendrait Louis XIV 
fort traitable en ce qui concernait les provinces susnommées. 
L'Electeur, poursuivant son interrogatoire, pressa encore le 
comte Guillaume afin d'apprendre- de sa bouche ce que le 
Roi entendait au juste enlever aux Espagnols dans les 
Pays-Bas, si c'était le tout ou quelques parties seulement. 
Le motif de cette curiosité était <> que l'Empereur semblait 
être résolu de ne pas les vouloir quitter entièrement. » 
Fùrstenberg se montra très affirmatif dans sa réponse, et 
ne lui cacha nullement « que le Roi ne regardait pas tant les 
Pays-Bas comme un acquest qu'il faisait à sa Couronne que 
parce qu'il ôtait par là à la maison d'Autriche le moyen de 
lui faire du mal, •• et - se tirait une épine du pied. » Sa Majesté 
aimerait donc beaucoup mieux - n'avoir pour elle que le 
tiers des Pays-Bas et voir les deux autres tiers partagés 
entre d'autres princes et potentats que d'avoir deux tiers 
pour lui et laisser le troisième à la maison d'Autriche. •> 
L'Electeur reprit alors sa première demande sous une 
forme plus ample. De quoi se contenterait le Roi pour 
l'avenir et que souhaitait-il pour le présent? La réponse, 
naturellement, fut des plus évasives. Personne, à cet égard, 
ne connaissait avec certitude ni la pensée ni surtout 
l'arrière-pensée du roi de Franee, et le comte se borna à 
communiquer une vue particulière du prince de Neubourg, 
dont il avait aussi commission, et qui, tout en réservant 






118 



TRAITE DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



: 



l'avenir, était d'avis que, provisoirement, Louis XIV se con- 
tentât de la Franche-Comté. Une dernière demande d'éclair- 
cissements porta sur l'imminence de la guerre. L'Électeur 
eût vivement désiré que Louis XIV s'engageât à ne recourir 
dans tous les cas aux armes qu'après le décès du roi actuel 
d'Espagne et l'ouverture de sa succession. Nous ne savons 
trop de quelle manière Fùrstenberg s'y prit pour calmer 
ces inquiétudes, le temps lui ayant manqué pour confier la 
fin de sa relation au courrier ('). L'archichancelier, en 
définitive, ne dut être qu'à demi satisfait, puisque M. de 
Greiffenclau se mit en route pour Vienne seulement vers le 
milieu de l'été, trois ou quatre mois plus tard. 

En France, on n'attendait plus rien de bon de cette 
démarche à la fois tardive et prématurée. Le mariage impé- 
rial avait bien eu lieu, mais la mariée n'était pas encore en 
Autriche. Lionne, le 14 août, mandait à l'abbé de Gravel, à 
propos de l'accord projeté : « On s'excusera à Vienne de n'y 
pas entendre sur ce que l'on n'a pas encore entre les mains 
l'Impératrice (*). » Ses pressentiments se trouvèrent réalisés, 
et, le 18 septembre, de Vincennes, il écrivit au même agent 
pour lui manifester sa surprise de n'avoir encore rien appris 
par le gouvernement électoral de ce qu'on avait répondu à 
Vienne à M. de Greiffenclau. L'abbé s'informa de son mieux. 
Il savait déjà que l'envoyé mayençais » avait fait quelque 
ouverture au comte Louis Sinzendorf, président de la Cham- 
bre (Hof Laminer), que celui-ci l'avait écouté et lui avaitmême 
promis de prendre son temps pour en faire la proposition 
à l'Empereur P), ■■ mais tout son savoir se bornait là. A la 
suite de sa nouvelle enquête, il découvrit que M. de Greif- 
fenclau avait mandé récemment à Mayence que, « depuis que 
l'on avait su à Vienne le départ de l'Impératrice des ports 



(') Guillaume de Fûrstenberç 
t. 3, fol. 523-5*). 

( 2 ) Mayence, t. 8. 

( 3 ) Mayence, t. 8. 



à Lionne, 17 mars 16G6. — Cologne, 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR, 



110 



d'Espagne C 1 ), non-seulement ledit président ne lui avait plus 
donné une bonne parole, mais qu'il l'avait fui comme s'il 
avait eu la peste, et le priait, au nom de Dieu, toutes les 
fois qu'il le rencontrait, de ne lui en plus parler, et que, si 
les autres ministres venaient à savoir qu'il eût écouté cette 
proposition-là, il serait perdu sans ressource ( 2 ). .- Plus tard 
encore, M. de Greiffenclau raconta au chevalier de Grémon- 
ville ( 3 ), envoyé de France à Vienne, qu'à son arrivée on lui 
avait conseillé •> d'attendre de voir si l'infante serait accordée 
à l'Empereur « et de ne risquer son ouverture que dans le 
cas où elle ne viendrait pas. Le conseil était bon, et l'événe- 
ment le prouva. En effet, le représentant de l'archevêque- 
Electeur se décida, suivant l'avis qu'on lui avait donné, à 
différer sa démarche jusqu'à l'arrivée (5 décembre 1666) de 
l'infante Marie-Marguerite, qui n'avait guère mis moins de six 
mois à faire le trajet, de Madrid à Vienne. Il attendit même 
la fin des fêtes magnifiques qui accompagnèrent cette 
entrée triomphale 0), après quoi il se décida à insinuer à un 
ministre de Léopold quelque chose de sa mission. Mais ce 



(') Louis XIV donna à son escorte un « passe-port » afin de traverser 
sûrement la Méditerranée. - V. Louis XIV, Œuvres, t. 1, p. 161-162. 

( 2 ) L'abbé de Gravel à Lionne, 2 octobre 1666. — Mayence, t. 8. 

( 3 ) Il importe de ne pas confondre ce diplomate, issu d'une vieille 
famille de robe, avec son frère aine, Nicolas Bretel, gendre de Loménie 
de Hnenne, président au Parlement de Normandie, et ambassadeur de 
Irance a Rome et à Venise ,1e 1644 à 1648. M. Chéruel a consacré k 
ce Nicolas une notice fort intéressante, grâce aux papiers de famille que 
lui avait communiqués M. Bézuel d'Esneval et qui se trouvaient jadis 
au château de Pavilly. (V. Précis des travaux de l'Académie royale de 
Rouen, 1847, p. 284-297.) La terre de Grémonville se trouve aux abords 
du pays de Gaux, non loin de la vallée de la Scie. Le Grémonville dont 
nous allons avoir à nous occuper s'appelait Jacques, et à son titre de 
chevalier joignait ceux de commandeur de Saint- Jean de Jérusalem, de 
lieutenant-général des armées du Roi et de conseiller d'État. Il mourut 
à la fin de novembre 1686, assez ignoré, semble-t-il, quoique pourvu en 
Flandre et ailleurs de bénéfices ecclésiastiques. 

( 4 ) NupUarum pompa incredïbïlis, dit le P. Wagner, Historia Leopoldi 
Magni, t. 1, p. 205. Cf. Adam Wolf, FUrst Wenzel von Lobkowitz, p. 155. 



-'*•* 



120 



TRAITE DE FARTAGE AVEC h EMPEREUR. 



ministre « lui fit réponse par ironie que l'Empereur le 
recevrait d'une belle façon, s'il en ouvrait la bouche ('). » 

Le comte Guillaume, malgré tant de déboires, ne déses- 
péra pas de la possibilité d'une entente, de jour en joui- 
plus urgente, pour empêcher tout contact entre les troupes 
impériales et les possessions de son maître. Il prit donc en 
personne le chemin de Vienne fort peu de temps après 
l'arrivée de l'Impératrice, et il y arriva à la fin de la première 
semaine de janvier 1667. L'une de ses premières visites fut 
pour Grémonville, qui le mit au courant de bien des 
choses ( 2 ). Dès le 10, il eut une première rencontre avec le 
prince Wenzel Lobkowitz ( 3 ), qui paraissait beaucoup plus 
que ses collègues bien disposé pour la France. Ce prince 
avait déjà « souventes fois » entretenu Grémonville de son 
désir de concerter avec M. de Lionne « quelque tem- 
pérament qui pût être de la satisfaction du Roi et de 
l'Empereur. » Malheureusement, Fûrstenberg, encore bien 
qu'il fût approuvé et même dirigé de loin par Louis XIV {*), 
se présentait seulement à la Cour impériale de la part de 
l'Électeur de Cologne, et n'apportait avec lui qu'une simple 
lettre de créance, du 4 décembre 1666, sans pouvoirs en 
bonne et due forme. Aussi ce fut tout à fait en vain que, 
dans cette entrevue du 10, il tâcha « de moyenner l'accom- 
modement *• pour lequel il était venu. Lobkowitz riposta 
fort vivement que les prétentions du roi de France man- 
quaient de fondement sérieux et en tout cas étaient intem- 
pestives. " Il était inouï, •■ s'écria-t-il, « et de plus, ridicule, 



(') Grémonville au Roi, 10 février 1667. — Vienne, t. 26, fol. 89. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 13 janvier 1067. — Vienne, t. 26, fol. 14. 

( 3 ) En tchèque : Lobkovice. Il était originaire de la Bohême et duc 
de Sagan. 

(•*) « Quant à la négociation qu'il (le comte Guillaume) a entamée à 
Vienne, elle ne devait pas par sa nature être portée d'abord par un de 
mes ministres, mais par ceux d'une tierce personne comme d'un Électeur, 
lequel, ayant à cœur le repos de l'Empire, propose à l'Empereur le 
véritable et plus sûr moyen de le conserver. » — Le Roi à Grémonville. 
8 avril 1667. — Vienne, t. 26, fol. 20i. 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 



121 



de partager la peau de l'ours avant de l'avoir pris. « La seule 
discussion d'un traité de ce genre lui paraissait avant tout 
de nature à brouiller irrémédiablement l'Empereur et ses 
ministres avec les Espagnols. Il ajouta que •• le prince 
d'Auersperg (') avait pensé perdre le prince de Portia, 
pour avoir écouté quelque proposition touchant cette affaire 
que M. de Mayence lui fit à Ratisbonne, et qu'il s'en était 
peu fallu que ledit prince de Portia, pour se remettre à la 
Cour d'Espagne, n'eût été obligé de défaire ses chausses 
pour se faire donner le fouet l\). •• La crainte de partager ce 
sort peu enviable semble avoir pesé d'un grand poids sur 
l'attitude médiocrement encourageante de Lobkowitz. 

Malgré ce début fâcheux, tout en attendant que l'Électeur 
son maître lui eût l'ait parvenir ■• un ordre écrit pour le 
pouvoir montrer aux ministres ( 2 ), » le comte Guillaume se 
mit à travailler de son mieux au succès de sa téméraire 
entreprise. Il comptait sur le "président des finances « et de 
de la Chambre, Sinzendorf, personnage tort influent auprès 
l'Empereur, et qu'il avait connu à Ratisbonne. Mais la peur 
que les Espagnols ne pénétrassent le secret de l'affaire avant 
qu'elle ne fût conclue, annihilait les meilleures volontés. Le 
voyage de Fûrstenberg n'avait déjà que trop attiré l'attention 
et on ne s'était pas mépris sur son but véritable. Par-dessus 
tout, on redoutait qu'il ne fût désavoué, sinon a Mayence 
même, du moins à Paris. Aussi, lorsque, le 2 février, Grémon- 
ville eût confessé a Auersperg que le comte n'apportait 
aucune ouverture de la part de Sa Majesté très chrétienne, 
toutes les espérances de succès s'évanouirent. Le lendemain, 
le » président des finances •• vint déclarer à Fûrstenberg que 
" les affaires avaient changé de face et qu'assurément pas un 
de messieurs les ministres ne se chargerait de faire ces 
propositions à l'Empereur, qui ne serait pas même bien 
aise que le comte Guillaume lui en parlât, w doutant point 



(') Et non pus Aversberg, comme l'écrit M. Miguel. 

( 2 ) Fûrstenberg à Lionne, 24 janvier 1067. — Vienne,t. ïô, lui. 170-^14. 



















1^2 TRAITÉ DE PARTAGE AVEC l/EMPEREUR. 

que l'Empire ne s'unisse avec Sa Majesté impériale pour 
empêcher le Roi de faire la conquête des Pays-Bas ('). . 
Cette dernière assertion était surtout le résultat de la 
présence et des intrigues à Vienne d'un agent brande- 
bourgeois, Blumentlial. 

Le comte Guillaume n'en pria pas moins le comte Lam- 
berg, en sa qualité de grand-chambellan, de lui faire obtenir 
une audience de l'Empereur, à qui il n'avait encore présenté 
que ses compliments. Il désirait remettre lui-même à 
Sa Majesté impériale la nouvelle lettre que son maître lui 
avait écrite le 16 janvier. Le comte Lamberg -se trouva 
forl embarrassé, et bien plus de ce que la proposition se 
faisail de M. l'Électeur de Cologne et de moi, - manda 
Fûrstenberg, •■ que si elle était faite directement de la part 
du Roi, d'autant qu'Us commencent d'entrer de plus en plus 
<'i) soupçon que je ne fais rien ici que par les ordres du 
Roi, lequel serait bien ais,. de savoir les sentiments de 
l'Empereur, sans s'engager a rien de son côté, pour ensuite 
s'en servir a son avantage, selon les conjonctures (*). „ 
L'audience impériale eul lieu cependant le <) au soir, à la 
suite d'un long Conseil tenu le même jour, et qui ne'dura 
pas moins d'une heure et demie. Fûrstenberg, après avoir 
demandé la permission d'exposer au long les intentions du 
prince-Electeur, parla tour à tour des droits de Louis XIV 
à <• l'entière succession - d'Espagne, de la facilité qu'il y 
aurait •• à convenir du plus ou du moins, , dès que Sa 
Majesté impériale aurait adhéré, en principe, de la certitude 
indéniable iiv> bonnes dispositions du Roi, qui consentirait 
'• a ce que tout l'Empire fût garant et se déclarât hostile- 
ment contre un,' des deux parties qui ne maintiendrait pas 
la convention. -, Léopold écouta, toujours assis, ces arguments 
sérieux, et - fit réponse qu'il était fort obligé à Sa Majesté 



I 



f 1 ) Gi-émonville au Roi, 3 février 1007. — Tienne, t. 26, fol. 77. 
(•) Guillaume de FQrstenberg à Lionne. 7 février 1667 — 
t. 23, fol. 230-234. 



Vienne, 



TRAITE DE PARTAGE AVEC LEMI'EREUR. 



123 



très chrétienne pour plusieurs considérations, mais que la 
parfaite santé du roi d'Espagne donnait quelque scrupule 
de parler du partage de sa succession, que c'était une 
affaire de grande conséquence et qui en attirerait beaucoup 
d'autres, qu'il l'examinerait pourtant fort soigneusement et 
qu'il lui en ferait savoir ses résolutions ('). ■> 

L'Empereur n'avait pas cédé, mais il avait été jusqu'à un 
certain point ébranlé. A la suite de l'audience accordée 
au comte Guillaume, il entretint durant deux heures le prince 
Lobkowitz en particulier, et, dans la journée du 10, le comte 
Albert Sinzendorf s'arrangea de manière à rencontrer 
Grémonville dans une maison amie pour lui avouer que, si 
c'était vraiment du Roi que venaient les ouvertures, on s'y 
prenait mal pour les faire accepter. Le négociateur choisi 
était essentiellement persona ingrata, et puis on s'exposerait 
à blesser l'Électeur de Mayence, si celui de Cologne réussissait 
là où M. de Greiffenclau avait si complètement échoué ( 2 ). 
Bientôt le comte Lamberg vint à son tour dire au chevalier 
qu'on pourrait écouter les propositions de M. de Cologne, 
quand on serait fixé sur le point « de savoir si Sa Majesté très 
chrétienne y prêtait son consentement, ou au moins si elle 
les avait pour agréables. » Rajouta que son maître désirerait 
que ce fût, lui, Grémonville, qui les fît. Peu de temps après, 
le président Sinzendorf lui tint le même langage P). Mal- 
heureusement, n'ayant pas d'ordre, Grémonville ne pouvait 
agir en aucune façon au nom du Roi. Ce fut le coup de 
grâce porté à la négociation. Au surplus, le marquis de 
Malagon, ambassadeur d'Espagne, l'avait pressentie déjà 
et la traversait de son mieux. Le 24 février, après avoir 
reçu un courrier d'Italie, il avait eu encore à ce sujet un 



i 1 ) Grémonville au Roi, 10 février 1067. — Vienne, t. 26, fol. 102. 
M. Mignet (t. 2, p. 329-330) a donné un extrait de la lettre adressée le 
même jour par Fûrstenberg à M. de Lionne. — Vienne, supplément 
t. 23, fol. 239-241. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 10 février 1667. - Vienne, t. 26, fol. 89-101, 

( 3 ) Grémonville au Roi, 17 février 1667. — Vienne, t. 26, fol. 109-liiS. 



124 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



entretien fort long avec l'Empereur M. Bref, le grand-cham- 
bellan ne tarda pas à signifier un refus positif au comte 
Guillaume, qui, le G ou le 7 mars, dans son audience de 
congé, s'enhardit au point de déclarer à l'Empereur que son 
maître <■ et plusieurs autres Électeurs et princes de l'Empire 
apprendraient avec un très grand déplaisir que Sa Majesté 
impériale n'avait pas cru pouvoir ni devoir entendre h un 
traité éventuel avec le Roi sans le consentement des 
Espagnols, » qui ne s'y porteraient jamais ( 2 ). 

La négociation cependant ne s'éteignit pas tout à fait 
avec le départ du comte Guillaume, qui d'ailleurs ne quitta 
réellement Vienne que le 24 mars ( 3 ). Avant le 17 février, 
M. de Greiffenclau avait exprimé à Grémonville son désir 
de la reprendre pour son propre compte. Il voulait « s'ac- 
quitter directement de sa commission à l'Empereur touchant 
les mêmes propositions que faisait M. le comte Guillaume, 
et était résolu de parler librement et de déclarer que 
MM. les princes du Rhin ne permettraient jamais que 
l'Empereur engageât l'Empire pour la défense de la Flandre, 
puisque leur pays en deviendrait le théâtre de la guerre ( 4 ). » 
Le 20 mars, il persistait dans la même résolution et 
venait demander à Grémonville des directions que celui-ci 
se garda bien de lui donner ( ; ), ayant reçu de Lionne une 
dépêche du 25 février où était qualifiée de - bonne 
nouvelle » l'avis du président Sinzendorf au comte 
Guillaume sur le peu de chances qu'il aurait en s'adressant 
à l'Empereur 00. Déjà en effet tous les préparatifs se faisaient 



(') Grémonville au Roi, 24 février et 3 mars 1667. — Vienne t % 
fol. 129 et 136. ' °' 

( 2 ) Guillaume de Fiirstenberg à Lionne, 8 mars 1(367 — Vienne t ^3 
fol. 279-287. ' " ' 

( 3 ) Vienne, t. 26, fol. 175. 

f 4 ) Grémonville au Roi, 17 février 1607. — Vienne, t. 26, fol. 109-118. 
( 5 ) Grémonville au Roi, 2i mars 1607. — Vienne, t. 26, fol. 175. 
00 Lionne à Grémonville, 25 lévrier 1067. — Vienne, t. 20, fol. 134. 
A la marge de la dépêche adressée le 24 par Grémonville ait Roi. on 



TRAITE DE PARTAGE AVEC I, EMPEREUR. 



125 



en France pour trancher par la voie des armes la question 
des droits de la Reine. La guerre à coups de pamphlets 
avait commencé et servait comme d'introduction à l'autre. 
Négocier à Vienne en ce moment, c'eût été tout compliquer, 
tout compromettre peut-être. 

M. de Greiffenclau partit du reste bientôt pour Erfurt, 
mais alors ce furent les ministres impériaux qui tâchèrent 
de ranimer les pourparlers. Au commencement d'avril, le 
comte Lamberg insinua à Grémonville que Sa Majesté très 
chrétienne aurait grand intérêt à faire soumettre ses projets 
" d'accommodament » à la reine-régente d'Espagne par 
l'archevêque d'Embrun 0). Le Roi répondit le 29: « C'est 
bien assez de ma part que j'aie témoigné aux Electeurs la 
disposition que j'avais d'y entendre, sans qu'on puisse 
désirer que je m'en rende le promoteur, ou, pour mieux 
dire, le solliciteur, en proposant moi-même- à Madrid une 
chose pour laquelle ils ont fait paraître tant d'aversion ( 2 ). •• 
Aussi Lobkowitz ne parvint-il pas à se mieux faire écouter 
que Lamberg, lorsque, à quelques jours de distance, il eût 
lancé une nouvelle invite en assurant que, " si les préten- 
tions de Sa Majesté très chrétienne étaient équitables, elle 
pouvait ouvertement les déclarer et les faire proposer par 
ses ministres, pour ôter le soupçon qu'il y eût de l'artifice, 
les faisant faire par des personnes indirectes ( :, j. - Le temps 
des raisonnements stériles était passé. Le 13 mai, Louis XIV 
ordonnait à Grémonville d'apprendre à l'Empereur qu'il 
venait de déclarer la guerre à l'Espagne. 

Il avait en effet résolu enfin de se tailler dans les Pays-Bas, 
aux dépens des Espagnols, une dot à la Reine et une 



trouve ces mots Je la main de Lionne : « Il vaudrait mieux que M. le 
comte Guillaume eût laissé tout là pour s'en revenir, parce que le Roi 
a un extraordinaire besoin de lui. » — Vienne, t. 26, fol. IM, verso. 
0) Gi'émonville au Roi, 7 avril 1C67. — Vienne, t. 20, fol. 195. 

( 2 ) Le Roi à Grémonville, 29 avril 1667. — Vienne, t. 26, fol. 240. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 14 avril 1667. — Vienne, t. 2(1. fol. 208-213. 




mm- 



m 



12G 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



■ 



frontière à son royaume. Le 24 mai 1667, Turenne, flanqué 
a sa gauche par le maréchal d'Aumont, et protégé sur sa 
droite par le corps d'observation de Gréqui, envahissait le 
territoire hispano-flamand, et bientôt, sous les yeux du 
Roi, enlevait place sur place, si bien qu'après Lille, vers 
la mi-septembre, Alost môme, point intermédiaire entre 
Bruxelles, Gand et Anvers, se trouvait momentanément 
ville française. L'Empereur n'avait rien fait pour relever 
la fortune de la maison d'Autriche, si compromise dans 
cette région. L'article de la paix de Westphalie qui lui 
interdisait toute connivence de ce genre ne l'eût peut-être 
pas arrêté. Mais Louis XIV l'avait, en quelque sorte, réduit 
d'avance à l'inaction, en groupant en face de lui, dans une 
ligue renouvelable, et qu'il cherchait à renouveler ('), plusieurs 
membres considérables du saint-empire, notamment, les 
Electeurs ecclésiastiques, les princes de Brunswick, le Bran- 
debourg et la Suède. Devant cette attitude menaçante de 
ses alliés naturels, il n'était resté à Léopold qu'un parti à 
prendre, celui de gémir, sans émoi apparent, sur sa faiblesse, 
pour ne pas dire, sur son impuissance militaire. 

Les Hollandais, beaucoup plus directement menacés du 
reste, ne s'étaient pas aussi facilement résignés à voir s'ap- 
procher de leurs frontières méridionales ces régiments fran- 
çais, auxquels, deux ans auparavant, ils avaient d'eux-mêmes 
appris la route de leur propre pays, afin de repousser les 
troupes épiscopales de Munster. Aussitôt que d'Estrades les 
eut informés par ordre de son maître des desseins belli- 
queux de la France, M. de Witt avait reconnu que personne 
en Europe ne consentirait à soutenir ses compatriotes, s'ils 
s'avisaient de prendre les armes pour se poser en tuteurs 
des Pays-Bas. Force lui avait donc été de recourir aux 
négociations dilatoires où il excellait, et il avait chargé van 
Beuningen d'offrir à Louis XIV, d'abord la Franche-Comté 



Jtï fi;°' y v aV rM it - PaS 1 e 5P 0l ; e réUSSi ' " 6St V1 ' ai ' et ne devait P as y ^ussir 
cette fois. V. Cheruel, Étude sur la Ligue du Rhin, p. 22-30. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



12Ti 



puis Cambrai, Aire et Saint-Omer t 1 ). Le Roi pensa qu'il 
pouvait espérer mieux du Pensionnaire, puisque celui-ci lui 
avait déjà offert davantage dans le nord. Il prit donc pour 
point de départ de ses revendications actuelles le souvenir 
des concessions qui lui avaient été accordées au mois d'oc- 
tobre 1GG3, et, sans vouloir s'engager au sujet des droits 
que pourrait faire échoir sur la tête du Dauphin la mort 
de Charles II sans postérité, il restreignit dans des bornes 
fort modestes, et de manière à n'inquiéter raisonnablement 
personne au-delà de l'Escaut et de la Meuse, les prétentions 
qu'il pouvait élever sur les Pays-Bas du chef particulier de 
Marie-Thérèse. Le 4 juillet, Lionne écrivit de sa part à son 
ambassadeur auprès des États-Généraux une dépèche, dont 
voici la partie essentielle : 

« Sa Majesté désire que le comte d'Estrades se rende à La Haye, et 
fasse entendre de sa part aa sieur de Witt, dans le dernier secret, 
qu'elle se contentera, pour tous les droits échus à la Reine par la 
mort du roi son père, des provinces, pays et places ci-après énoncés, 
à savoir : de la Franche-Comté, du duché de Luxembourg, Cambrai 
et le Cambrésis, d'Aire, Saint-Omer, Bergues, Charleroi, Tournai et 
Douai, avec les places, pays et lieux qui en dépendent, à condition 
que le sieur do Witt fournira à Sa Majesté, dans les trois mois 
prochains, une délibération des États en bonne forme, par laquelle 
ils s'obligeront à s'employer auprès de la reine d'Espagne pour lui 
faire céder les dits pays, provinces et places en toute propriété, poul- 
et au lieu des dits droits échus à la Reine, et qu'en cas que ladite 
reine d'Espagne lui refuse cette satisfaction jusques à trois mois 
après la date de la dite délibération, les États joindront leurs armes 
aux siennes contre les Espagnols, pour faire valoir les droits de la 
Reine, en conséquence du traité do 1662; que, s'il arrive que le sieur 
de Witt ne fournisse pas à Sa Majesté ladite déclaration des États 
dans les trois mois, ou que la reine d'Espagne refuse, dans les 
autres trois mois qui suivront, de lui donner satisfaction sur les 



(') De Witt à van Beuningen, 30 juin 1GG7. Cité par Lefèvre-Pontali* 
t. 1, p. 433. 






128 



TRAITE DE PARTAGE AVEC I.'eMI'EREIR. 



instances desdits États, Sa Majesté, en ce cas, demeurera quitte de 
son engagement, et elle rentrera dans les mêmes prétentions qu'elle 
avait auparavant. (') „ 

Le Pensionnaire consulta ses amis, « les plus habiles 
députes de rassemblée de Hollande, » puis l'ambassadeur 
d'Espagne, puis encore un certain Friquet, que l'on trouve 
dés cette époque mêlé à bien des intrigues antifrançaises ( 2 ), 
et, le 21 juillet au matin, il apporta à d'Estrades une réponse 
des moins favorables. " Il valait autant, .. prétendit-il, - que 
les Espagnols abandonnassent tout le Pays-Bas que de 
céder les places et pays que Sa Majesté demandait. •■ Quant 
à ce qui regardait le Luxembourg, ce duché - était trop 
proche de la frontière du pays d'outre-Meuse - pour qu'il 
y eût lieu d'espérer le consentement des États-Généraux. 
Le maximum de ce qu'on pouvait attendre d'eux, c'était la 
Franche-Comté, Cambrai et le Cambrésis, Douai, Aire, 
Saint-Omer, Bergues et Furnes avec leurs châtellenies. Mais 
le Roi restituerait Tournai, et la ville nouvelle de Charleroi, 
dédiée, pour ainsi dire, au nouveau roi d'Espagne, serait 
rasée et démolie. Il faudrait de plus « démêler, ■: ce que ne 
permettait pas encore de faire la réponse reçue, si « Sa 
Majesté se réservait ses prétentions, en cas de décès du 
roi d'Espagne sans enfants de légitime mariage. - Il n'y 
avait qu'un seul remède <• pour rassurer les esprits " à cet 
égard, ce serait que le Roi » agréât de faire un traité secret 
à part du premier, stipulant que, la mort du roi d'Espagne 
arrivant, on reprendrait le projet qui avait été fait il y a 
quelque temps, avec le même partage, et que Sa Majesté et 
les Etats prendraient les armes pour chasser les Espagnols 
des Pays-Bas, faire cantonner les grosses villes et les 
obliger de se mettre en République. » Afin d'ailleurs de 



(') Cité par Mignet, t. •■!, p. 486487, d'après Hollande. 
( 2 ) Il est déjà question de lui dans les Mémoires de d'Estrades, à la 
date du i février 1663. V. t. 1. p. 30. 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



120 



permettre à la diplomatie néerlandaise de faire jouer toutes 
ses batteries tant à Vienne qu'à Madrid, Louis XIV accorde- 
rait une trêve de trois mois aux Espagnols ('). 

Quelle que fût la portée des sacrifices qu'à La Haye on 
exigeait de lui pour le présent, le Roi se décida à satisfaire 
de Witt en ce qui concernait Tournai et Charleroi. Il 
renonça entièrement à l'une et à l'autre ville. Quant au 
Luxembourg, il posa une alternative, ou plutôt réclama un 
équivalent, la Franche-Comté. Le gouvernement espagnol 
aurait le choix. Louis XIV consentit même à ce que la sus- 
pension d'armes durât six mois, au lieu de trois. Mais, pour 
l'avenir, il refusa catégoriquement de s'expliquer, « ne 
voulant pas, - dit-il, <• se creuser des fossés qu'il lui faudrait 
ensuite franchir. ( 2 J ™ Ce fut dans ce fossé que tous les 
projets et remaniements du projet primitif vinrent tour à 
tour faire la culbute. De Witt laissa entrevoir, il est vrai, 
que, si la France faisait aux États-Généraux de plus larges 
concessions, peut-être pourrait-on les porter à ne plus 
demander une renonciation formelle à la succession espa- 
gnole. Il proposa même un « expédient » afin de lever la 
difficulté, expédient qui ressemblait quelque peu à un simple 
artifice, puisqu'il s'agissait pour le Roi de subir la média- 
tion avec la garantie des Hollandais et de se réconcilier 
ainsi avec l'Espagne. Louis XIV accepta cependant cette 
offre grosse de périls, à la condition que les Provinces-Unies 
s'obligeraient à barrer, au moins du côté de l'Allemagne, le 
passage aux troupes que l'Empereur enverrait dans les 
Pays-Bas. Mais il resta inébranlable sur deux autres points, 
la liberté de pousser plus loin ses conquêtes, si le gouver- 
nement espagnol ne signait pas la paix, et le droit de faire 



(') Mignet, t. 2, p. 488-490. M. Mignet ajoute que « Louis XIV ne 
répondit pas au projet de M. de Witt. » Cette assertion se trouve 
démentie par les simples extraits de la correspondance officielle qu'on ' 
va lue. ^ 

( 2 ) Mémoire envoyé parle Roi à d'Estrades, 27 septembre 1667 — Hol- 
lande, t. 85. 






'■ 









I 



130 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 






■ 



valoir ses titres à l'héritage de Charles II, si Charles II 
décédait sans enfants. Il déclara avec toute la fermeté dont 
il était capable « qu'il ne se lierait pas éternellement les 
mains à ne pouvoir faire agir ses armées pour forcer les 
Espagnols à la paix ('}. » Il en fut de même, lorsque le Pen- 
sionnaire prétendit qu'il détournât au moins ses forces de la 
Flandre et des Pays-Bas, quitte à les faire triompher aussi 
loin qu'il voudrait dans la Franche-Comté, en Espagne et en 
Italie ( 2 ). Le Roi, dès le début de l'hiver 16(37-1668 préféra 
enfin laisser tomber tout à fait de vaines discussions où 
M. de Witt, selon son habitude, s'enfermait dans son obsti- 
nation comme entre quatre murs d'airain. 

Évidemment, il valait mieux se retourner vers la Cour de 
Vienne. Vis-à-vis d'elle, grâce à la double démonstration que 
Louis XIV venait de faire, de sa faiblesse, à elle, et de sa 
puissance, à lui, les circonstances étaient beaucoup plus favo- 
rables après la campagne de 1667 qu'au commencement de 
l'année pour reprendre, sous toutes les réserves que compor- 
tait l'avenir, un projet de partage, qui, ridicule et odieux 
entre particuliers, parce que la loi tranche ^'avance ou après 
coup pour eux toutes les contestations possi^^devenait au 
contraire un acte de haute sagesse politJuT entre deux 
puissants souverains n'anticipant sur la^dftinée qu'en vue 
d'imposer un frein à leurs passions et de domîwr-ane garantie 
de repos à leurs peuples. Il était clair que la négociation avait 
ete mal introduite par les Électeurs rhénans. Elle offrirait 
beaucoup plus de chances, si on la reprenait d'une façon 
plus régulière, et moins suspecte pour des gens soupçonneux. 
D'ailleurs, ce n'était pas seulement la personnalité de Fùr- 
stenberg qui lui avait nui, c'était aussi la rivalité d'influence 
qui existait entre les deux princes Lobkowitz et Auers- 
perg. Il suffisait que l'un s'en fût mêlé pour que l'autre y 



■ (1) „ Le , R * 0i à cr E r strade3 . 18 novembre 1667. Un Mémoire figure aussi 
a cette date. - Hollande, t. 85. 

( 2 ) Mémoire de d'Estrades, 1» décembre 1667. - Hollande, t. 85. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



131 



eût fait opposition. A la vérité, Auersperg passait pour fort 
serviable à la Cour de Madrid, mais il convoitait passion- 
nément le chapeau de cardinal, et cette convoitise donnait 
aisément barres sur lui. Grémonville, fort au courant de 
sa faiblesse, ainsi que des hésitations connues de l'Empereur, 
n'était pas non plus sans avoir contribué pour sa part 
à l'échec de Fùrstcnberg par sa prudence, peut-être trop 
correcte. En toutes circonstances, il s'était si bien appliqué 
à dégager sa responsabilité de ce qui se passait qu'il 
donnait droit de douter de l'acquiescement de son souverain 
à ce qui aurait pu être convenu. N'avait-il pas poussé la 
feinte jusqu'à prier le nonce de pénétrer le secret du comte 
Guillaume, <• pour d'autant plus lui donner a croire que nous 
n'agissions pas de concerto? - On aurait pu à la rigueur le 
supposer un peu jaloux de la bonne fortune échue à un 
étranger et fort sensible pour son propre compte à l'espoir 
d'un succès qui aurait autant profité à sa gloire profession- 
nelle qu'à la sécurité de son pays. Aussi, bien que AI. de 
Lionne lui eût mandé à la fin de mars •• que Sa Majesté ne 
désirait pas faire pousser davantage cette négociation, ni 
par lui-même, ni par aucun autre ( 2 ), ■> Grémonville y avait 
renoncé d'autant moins que la direction lui en avait été 
formellement promise, s'il y avait lieu P). Il ne masqua 
même pas trop son espérance secrète, car le 15 juin il écri- 
vait au Roi qu'il avait prié le prince Lobkowitz « de songer 
sérieusement à cette négociation dont, - disait-il, « nous avons 
tant parlé et qu'il voulait avoir avec M. de Lionne, le cajolant 
qu'il en sortirait avec honneur, parce que plusieurs fois il 
me montra dans ladite conversation qu'il était fâché que je 
n'eusse pas fait directement les propositions qu'avait appor- 
tées M. le landgrave Guillaume de Fûrstenberg ( 4 ). » 

(') Grémonville au Roi, lu février 1667. — Vienne, t. 26, fol. 94. 

( 2 ) Lionne à Grémonville, 25 mars 1007. — Vienne, t. 20, fol. 184. 

( 3 ) Le Roi à Grémonville, 8 avril 1667. - Vienne, t. 26, fol. 201. 

( 4 ) Vienne, t. 26, fol. 336. Cf. Grémonville au Roi, 25 mai 1007 - 
Vienne, t. 20, fol. 280. 



WP 




132 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC (.EMPEREUR. 






L'été cependant s'acheva tout entier sans que les fils 
brisés eussent été rapprochés, et ce ne fut qu'à la suite d'un 
incident presque vulgaire, durant les loisirs d'une courte 
indisposition, que M. de Lionne s'occupa de les rattacher par 
la main alerte et industrieuse de Grémonville. Le 26 octobre 
1067, «• dans une débauche (') qui fut faite chez le sieur 
Wicka ( 2 ), pour célébrer la naissance de son prince, et où le 
Roi envoya M. le landgrave Guillaume de Fùrstenberg, 
pour porter le premier la santé de l'Empereur, ledit Wicka 
laissa entendre audit landgrave qu'il y aurait présentement 
plus de disposition à Vienne qu'il n'en avait trouvé d'entendre 
aux ouvertures d'un traité éventuel ( 3 ). -. Sans perdre un 
instant, Lionne manda à Grémonville de s'assurer au lieu 
où il était •• s'il n'y aurait pas un beau coup à faire qui 
surprendrait bien agréablement toute la Chrétienté, - sans 
nuire même aux vrais intérêts des Espagnols, « qu'il faudrait 
traiter comme des malades à qui l'on fait prendre par force 
une médecine qui sert après à leur guérison. « Pour lui, 
ajoutait-il, •• il ne se soucierait pas de mourir le lendemain 
qu'il aurait signé un pareil traité, " et il se jetterait à genoux 
devant Sa Majesté pour obtenir la grâce d'aller le signer à 
Strasbourg avec le prince Lobkowitz (*). 

A peine cette dépêche était-elle parvenue à Grémonville 
que précisément Lobkowitz, après lui avoir exprimé tout son 
mépris contre Guillaume de Fùrstenberg, qu'il qualifiait de 
traître, prit occasion de ces outrages mêmes pour affirmer 
que c'était surtout son passé et son caractère qui avaient 
rendu sa mission stérile, presque irritante. Grémonville ne 
pouvait trouver plus à propos une entrée en matière aussi 



(') Le mot à cette époque avait une signification beaucoup plus 
honnête que de nos jours et désignait simplement un repas de gala. 
(*) Ministre de l'Empereur à Paris. 

( 3 ) Lionne à Grémonville, 28 octobre 1667. — Vienne, t. 27, fol. 282. 
Wicka écrivit que Fùrstenberg avait pris les devants. V. Adam Wolf, 
p. 169, note 2. 

( 4 ) Lionne à Grémonville, 28 octobre 1067. — Vienne, t. 27, fol. 281-284. 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 



133 



naturelle. Il se lança hardiment en pleines confidences. 
Lobkowitz affirma que Wicka avait parlé sans en avoir reçu 
l'ordre, mais que la suggestion lui paraissait excellente en 
principe, si le Roi voulait se montrer modéré, ce dont Gré- 
monville se hâta de l'assurer. Il avait pour instructions en 
effet, tout en réservant les conditions elles-mêmes, de 
déclarer que, si » le Roi et l'Empereur étaient tombés 
d'accord de leur partage sur leurs droits à venir, Sa Majesté, 
pour lui complaire, se contenterait pour le présent de ce que 
ses armées avaient occupé cette campagne en Flandre, et 
sacrifierait purement au repos de la Chrétienté toutes ses 
autres grandes espérances ('). •> Cette perspective sourit fort 
au prince, qui vit tout de suite dans cette négociation Punique 
moyen d'interrompre, sans coup férir, la marche triomphale 
de nos forces à travers les possessions espagnoles du nord de 
l'Europe. Il engagea cependant Grémonville à charger son 
collègue Auersperg, plutôt que lui, de transmettre les pensées 
de Lionne à l'Empereur. Auersperg étant considéré comme 
le chef du parti hispanophile à Vienne, son concours une 
fois obtenu, le principal obstacle aurait disparu, et on 
marcherait au but par les voies les plus rapides. 

Ce fut donc avec Auersperg que le chevalier s'aboucha dès 
le 25 novembre, quoiqu'avec une certaine réserve, mais en 
agitant sans délai devant ses yeux ce chapeau de cardinal 
qui était l'objet de ses rêves les plus chers. Le pape, 
assurait-il, ne manquerait pas d'en gratifier l'auteur d'une 
pacification préventive des peuples catholiques. Au premier 
choc, le prince ne cacha pas une profonde méfiance. Il 
redoutait, pour tout dire, qu'au moyen d'espérances illusoires 
on ne cherchât tout simplement à brouiller l'Autriche avec 
l'Espagne. Toutefois Grémonville parvint si bien à dissiper 
les préventions d'Auersperg que, dès le lendemain, en plein 
Conseil et en présence même de Léopold, ce ministre ne 






0) Lionne à Grémonville, 28 octobre 1667. — Vienne, t. 27, fol. 2S1-2S4. 



134 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



I 






craignit pas de se faire l'interprète des vœux de la France 
La communication ne fut pas mal accueillie d'ailleurs' 
On tint seulement à connaître d'une manière tout à fait 
précise si c'était vraiment au nom de son souverain et à titre 
officiel que Grémonville avait parlé. Auersperg pressa très 
vivement le chevalier à cet égard et finit par lui arracher 
un aveu qu'il aurait désiré ne faire qu'après avoir connu 
les dispositions de l'Empereur (>). Ce point une fois bien 
éclaira, Léopold se décida très vite à écouter les propo- 
sitions qui lui seraient adressées. D'heureuses indiscrétions 
commises en Hollande ou à Liège, lui avaient à l'avance 
permis de penser que le roi de France se contenterait 
réellement de peu de chose pour obtenir à Vienne les ga-es 
d'une paix future ( 2 ). Aussi, le 25 novembre, le <• futur 
cardinal de la paix » revit-il Grémonville pour lui faire 
part du consentement impérial. Seulement, plus que jamais 
il insista sur la nécessité d'un secret inviolable, surtout à 
l'égard des Espagnols, et il s'étendit sur l'avantage qu'il y 
aurait à concentrer à Vienne toute la discussion, en la 
maintenant d'ailleurs strictement renfermée dans le petit 
cercle de personnes qui s'y trouvaient déjà mêlées. Encore 
m Wicka, ni surtout Guillaume de Fùrstenberg, ne devaient 
y être initiés. L'Empereur, du reste, avait pris personnelle- 
ment l'idée si fort à cœur que, d'après ce qu'assura son 
grand-chambellan, il fit un vœu à Saint-Antoine de Padoue, 
afin qu'elle réussît ( 3 j. 

Aussitôt la nouvelle de ces engageants débuts arrivée, 
Lionne n'eut pas de peine à décider Louis XIV aux risques 
et périls d'une action ultérieure. Le Roi venait d'éprouver en 
Angleterre une désillusion complète à la suite des démarches 
que son envoyé Ruvigny y avait tentées pour conclure avec 
cette puissance une - plus étroite union, -> en vertu de laquelle 



Vienne, t. 27, fol. 341. 



(') Grémonville au Roi, 24 novembre 1667. 

( 8 ) V. Mignet, t. 2, p. 341 et 352. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 22 décembre 1667. - Vienne, t. 27, fol. 441. 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



135 



il aurait eu carte blanche au moins dans les Pays-Bas 
espagnols pour le présent, et les Anglais, dans les Indes occi- 
dentales ('). Ce plan d'élagage anglo-français de la monarchie 
espagnole, qui remontait à l'époque où d'Estrades était 
ambassadeur à Londres, avait été définitivement écarté dès 
le commencement de novembre 1667. La situation, nous le 
savons, était à peu près analogue du côté de la Hollande. 
Louis XIV se voyait par cela môme obligé de reporter ses 
dernières espérances de conciliation du côté de la Cour de 
Vienne. Aussi les pouvoirs de Grémonville furent-il rédigés 
dès le 12 décembre, et ses instructions, le lendemain 13. Les 
pouvoirs véritables, car il y en avait par surcroît de pure- 
ment apparents, furent expédiés sous le sceau secret du 
Roi ( 2 ), afin de les soustraire aux commentaires des officiers 
du grand sceau, qui, eux, n'eurent à confectionner qu'une 
pièce d'une généralité ambiguë ( 3 ). Une lettre particulière de 
Louis XIV cà LéopokK 4 ) réparait ce qu'il aurait pu y 
avoir d'anormal dans cet excès même de minutieuses 
précautions ( 5 ). 

Les instructions envoyées simultanément ( ,; ) distinguaient 



(!) V. Mignet, t. 2, p. 505-531. 

( 2 ) On trouvera ce document dans le fonds Vienne, supplément, t. 23, 
fol. 367. Il commence par ces mots : « Le sincère désir » et non pas 
seulement « Le désir », comme le dit M. Mignet, t. 2, p. 378. 

( 3 j On la trouvera dans le fonds Vienne, t. 27, fol. 405. 

(<) Vienne, t. 27, fol. 408. La lettre est en italien. 

( 5 ) Louis XIV écrivit encore le 2 janvier 1068 à Léopold, afin de lui 
renouveler l'assurance de ses bonnes dispositions. Cette lettre était 
ainsi conçue : « Monsieur mon frère et très aimé cousin, je ne saurais 
assez bien exprimer à Votre Majesté la joie que m'a causée l'arrivée du 
dernier courrier que le chevalier de Grémonville m'a dépêché. Elle 
verra aisément toutes les raisons sans qu'il soit nécessaire que je m'en 
explique, et je me promets aussi que Votre Majesté ne recevra pas un 
moindre contentement de ce que le même courrier lui rapporte, et, me 
remettant du surplus à la vive voix dudit chevalier, qui a acquis un 
grand mérite auprès de moi par le témoignage que Votre Majesté a 
voulu me rendre de sa bonne conduite, il ne me reste qu'à prier Dieu 
de la combler de toutes sortes de prospérités, et je demeure etc. » 
Minute de Lionne. — Vienne, t. 29, fol. 15. 

(6) Vienne, t. 27, fol. 397-403 et 409-417. La seconde partie contient 
les conditions du partage. 




■I 



136 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



I 



deux questions, fort différentes en effet, l'accommodement 
immédiat avec l'Espagne en ce qui concernait les Pays-Bas, 
et, en second lieu, le traité éventuel à conclure avec l'Empe- 
reur pour un partage équitable de la monarchie espagnole. 
A propos du premier point, Grémonville était mis au 
courant des nouveaux pourparlers engagés par d'Estrades 
avec M. de Witt depuis le mois de juillet précédent. 
Louis XIV proposait à Vienne la même « alternative » qu'à 
La Haye. Sur le second point, il échelonnait la discussion en 
deux périodes, afin de laisser la marge indispensable à ces 
concessions, desquelles, quand elles sont réciproques, naît 
plus facilement l'entente finale. Tout d'abord, Grémonville 
devait demander pour le Roi, outre ce qui resterait des 
Pays-Bas après le démembrement latéral, l'espèce de clivage 
qu'ils allaient subir, la Franche-Comté, le duché de Milan, 
avec les droits de l'Espagne sur Sienne et son territoire, le' 
royaume de Naples, les ports désignés sous le nom de postes 
de Toscane 0), y compris Poito Longone dans l'île d'Elbe ( s ) 
et Finale sur la rivière du levant, la place de Rosas( 3 ), » en- 
deçà des Pyrénées, - la Navarre et ses dépendances,' enfin 
les îles Philippines, dans l'extrême Orient. Tout le reste, 
c'est-à-dire les royaumes d'Espagne, de Sicile, de Sardaigne,' 
les Baléares, les Canaries, les possessions d'Afrique, les 
« Indes occidentales -, en d'autres termes, la plupart des 
Antilles, l'Amérique centrale et une bonne partie de l'Amé- 
rique du sud composeraient le lot de l'Empereur. Si cette 
division n'était pas acceptée, ce qui était à peu près infail- 
lible, malgré l'énormité du « partage - impérial, le 
négociateur se replierait sur sa seconde ligne de bataille, en 
défendant ses positions une à une. Les sacrifices qu'il était 



(') Orbitello, Porto Ercole, Monte Filippo et Porto San Stefano. 

( J ) Porto Longone avait déjà été occupé par les troupes royales, ainsi 
que Fiombino, qui est en terre ferme, en lGlfi. 

( 3 ) Rosas, près de l'embouchure du LIobregat et à la hauteur de 
*iguieres, avait également appartenu quelque temps à la France. 






TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LE.MI'EREUR. 



137 



autorisé à faire successivement portaient sur les Philippines, 
la place de Rosas et la Navarre, enfin, mais seulement à la 
dernière extrémité, et à la condition de recevoir en échange 
la Sicile et la Sardaigne, sur le Milanais avec son annexe 
siennoise et son port auxiliaire de Finale. 

Une foule de recommandations accessoires servaient 
comme d'escorte à ce projet. Grémonville s'appliquerait avec 
soin à faire ressortir devant Léopold et ses conseillers la 
difficulté, si ce n'est même l'impossibilité, qu'il y aurait 
pour les troupes impériales à se saisir de la plupart des 
États espagnols sans l'appui de la France. Tandis que les 
Anglais et les Hollandais s'approprieraient les colonies, 
grâce à la célérité de leur marine, le saint-siége revendi- 
querait l'Italie méridionale en vertu de ses vieux droits de 
suzeraineté. Les Suisses, de leur côté, abusant du voisinage, 
se précipiteraient sur le Milanais. » Dans l'Espagne même, 
comme la nation s'estime infiniment et méprise ou craint 
toutes les autres, il n'y manquerait pas de sujets qui auraient 
des prétentions à la royauté. » Le chapeau rouge du prince 
Auersperg n'était pas oublié. Du reste, en ce qui concernait 
le lieu, le secret et les intermédiaires de la négociation, le 
Roi déférait d'avance à tous les désirs qu'auraient exprimés 
les Impériaux ('). 

Le courrier qui apportait ces instructions n'arriva que le 
28 décembre au terme de son voyage. Deux jours après, 
Auersperg reçut à son tour des pouvoirs de l'Empereur, et 
on put régler tout de suite la manière dont on s'y prendrait 
pour sauvegarder ce mystère des pourparlers, auquel on 
tenait si fort. A une audience de cérémonie, qui eut lieu le 
1" janvier 1G6S et qui dura près d'une heure et demie, 
Léopold manifesta à Grémonville les meilleures dispositions. 
Elles étaient sincères. Dès le lendemain, à la nuit close, Auers- 
perg et le chevalier se mirent résolument à l'œuvre. Ce 
dernier, par surcroît de précautions, avait laissé son carrosse 



0) On trouvera ces pièces dans Mignet, t. 2. p. 356-378. 






*■■ 



138 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC l/EMPEREUR. 



a cinquante pas de la demeure du prince, et s'y était ache- 
mine seul, « enveloppé dans un grand manteau ». L'échange 
des pouvoirs ne présenta aucune difficulté. Auersper» 
accepta de même la priorité que Grémonville jugea à propos 
de demander pour la question du partage sur l'exercice du 
droit de dévolution. Mais il en fut tout autrement aussitôt 
qu'on en vint à la formation et à l'attribution des lots 
Grémonville, peut-être pour flatter l'orgueil de son adver- 
saire, avait préludé par l'énumération de tous les États 
appartenant à la branche espagnole de la maison d'Autriche 
Auersperg, une plume à la main, en dressait au fur et à 
mesure la liste pompeuse. Cette liste épuisée, Grémonville 
par courtoisie, indiqua d'abord la part destinée à l'Empe- 
reur par son maître, puis celle qu'il réclamait pour la 
France. Il n'en fallut pas davantage pour rompre le charme 
Des qu'Auersperg eut vu que la Franche-Comté, le Milanais 
et le royaume de Naples échappaient à son souverain, il 
hocha la tête, poussa ensuite un profond soupir, et finale- 
ment attesta que l'Empereur ne pouvait renoncer à la 
Franche-Comté, parce qu'elle était comme enclavée dans 
ses terres et sur le seuil de l'Allemagne, ni au Milanais et à ' 
Finale, parce qu'il n'y aurait plus moyen pour lui de com- 
muniquer avec la péninsule ibérique sans ces possessions 
en Italie, ni enfin au royaume de Naples, parce - qu'il leur 
était voisin et fort à leur bienséance. , Pour conclure, le 
ministre autrichien assura - qu'il faudrait changer cette 
forme de partage -, puis il demanda des explications sur le 
point des Pays-Bas, c'est-à-dire sur le plus pressé. Mis au 
courant de « l'alternative ••, il fit quelques représentations 
à propos du Luxembourg et de Douai, et parut craindre, 
non sans un soupçon d'ironie, que la révolution qui s'opérait 
en Portugal et qui faisait présager la paix de ce côté, ne 
rendît à l'Espagne la libre disposition de toutes ses forces ' 
et ne réduisît à néant les espérances du Roi. Bref, au bout 
de deux heures, on se sépara, sans qu'il fût rien sorti de 
ce franc exposé des vues de Louis XIV, pas même un 
indice sur celles de l'Empereur. 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



139 



Le 4, Grémonville réussit enfin à obtenir d'Auersperg la 
confidence des prétentions de Sa Majesté impériale. La 
France prendrait « les États de la Flandre .., les Baléares, 
les présides d'Afrique et les Philippines. L'Empereur, lui, 
hériterait de toutes les Espagnes, de la Franche-Comté, du 
Milanais avec Finale, des postes de Toscane avec Porto 
Longone, du royaume de Naples, de ceux de Sicile et de Sar- 
daigne, des Canaries et des Indes occidentales. Grémonville 
« lui ayant un peu fait honte « de ces offres misérables, 
Auersperg s'arrangea de façon à revoir le chevalier dans la 
soirée, et voulut bien lui faire espérer que l'Empereur ne 
verrait peut-être pas d'impossibilité absolue à se relâcher à 
propos de la Franche-Comté. Quant à « l'alternative, .. 
c'est-à-dire aux dispositions à prendre pour le présent, Auer- 
sperg, outre Douai et Luxembourg, chercha à retenir encore 
Cambrai, mais du reste sans y beaucoup insister. Sur les 
conditions de détail et les formalités à observer pour garan- 
tir un secret perpétuel, l'accord se lit par contre très 
facilement. Il ne manquait malheureusement au traite que 
sa propre substance, en quelque sorte. 

Pendant une quinzaine de jours, il se joua alors à la Cour 
de Vienne une de ces tragi-comédies diplomatiques, d'où 
dépend souvent le repos du monde, mais où cette fois, comme 
tant d'autres, se déployèrent sans pudeur les artifices 
les moins nobles d'un marchandage totalement étranger 
aux règles de la bonne foi et aux instincts de la dignité 
humaine. Les membres du gouvernement autrichien, car le 
prince Lobkowilz avait déjà opéré sa rentrée par les coulisses, 
et couvrait de baisers la signature de Louis XIV, voire les 
autographes de Lionne ('), les Autrichiens, dis-je, tout en 
ne cessant pas d'embrasser aussi Grémonville, qui ne cessait 
pas non plus de retourner en tout sens le fameux chapeau, 
persistaient à exiger du roi de France qu'il signât sa propre 
spoliation pour l'espoir seul d'une indemnité ridiculement 



(') V. Mignet, t. % p. 3S7 et 392. 



,1 






140 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC EEMPEREUR. 






■r; 



■ 






mesquine. Heureusement, le « Trapolin normand -, comme 
Gremonvillesenomme lui-même d'après un des personnages 
les moins naïfs de la comédie italienne, était de taille à tenir 
tète aux Cassandres de la Cour viennoise, et ses ripostes 
manquèrent rarement d'à-propos. Quand on lui objecta par 
exemple, que les Indes n'ajouteraient que bien peu à la 
puissance de l'Empereur, parce qu'il n'avait pas de vaisseaux, 
il n'eut pas de peine à faire remarquer que l'Empereur ne' 
serait pas plus embarrassé que les Espagnols ne l'étaient 
eux-mêmes, puisqu'il posséderait leur flotte. Lorsqu'on 
évoquait les prétentions surannées du saint-empire sur le 
pays de Naples, il rappelait bien vite les droits plus récents 
de la maison d'Anjou. Au fond, le véritable obstacle, le 
nœud gordien du litige, celui que nous retrouverons encore à 
une époque postérieure, c'était le Milanais et les postes de 
Toscane, beaucoup plus même que l'Italie méridionale. 
L'Autriche en effet avait pour les acquérir exactement les 
mêmes raisons que Louis XIV pour ne pas tolérer qu'elle les 
acquît. Grâce au Milanais et à ses annexes de Toscane, les 
Habsbourg de Vienne comptaient à tout prix maintenir par- 
dessus les Alpes leurs communications libres avec l'Espagne, 
dans la mesure où le permettraient les caprices du Fôhn et 
de la Méditerranée. Établir au contraire sur ce point une 
solution de continuité, permanente était le but principal, et 
fort louable, de la politique française, laquelle d'ailleurs 
attachait un grand prix à accroître le royaume d'appendices 
provisoires, soit dans la péninsule italienne, soit dans les îles 
méditerranéennes, non pas pour renouveler les fautes de 
Charles VIII ou de François 1er, ma j s tout simplement 
pour avoir sous la main une matière d'échanges et des 
couronnes royales à offrir aux ducs de Lorraine et de 
Savoie, le jour où ces princes consentiraient à évacuer leur 
Etat patrimonial. 

La France ne devait pas réussir à tirer au pied des Alpes 
le verrou de sûreté qu'elle souhaitait avant tout d'interposer 
entre l'Autriche et l'Espagne. Voyant qu'il ne gagnait pas 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC i/EMPEREUR. 



141 



de terrain de ce côté, Grémonville, le 8, le 12 et le 18, 
sollicita de nouveaux ordres à Paris, ce qui ne l'empêcha 
nullement du reste de continuer à se débattre corps à corps 
avec Auersperg, voire à lui arracher quelques nouvelles 
" pièces, " et fort bqnnes. de la succession espagnole. A la 
Franche-Comté le ministre de Léopold avait ajouté succes- 
sivement les royaumes de Navarre et de Sardaigne. Il se 
montrait même assez disposé à nous abandonner la Cata- 
logne, mais Grémonville, affichant un grand dédain pour 
ce cadeau, insista pour obtenir à la place le royaume de 
Naples. Longtemps ce fut en vain. Ses adversaires ne pou- 
vaient admettre que l'Autriche sacrifiât l'Italie pour obtenir 
l'Espagne, les Indes occidentales y fussent-elles attachées. 
Le ministre de France eut beau, d'après ce qui lui avait été 
commandé, abandonner tour à tour le Milanais, les Philip- 
pines et les places du littoral africain, en attestant qu'il 
jouait sa tête ('). Les Impériaux s'obstinèrent jusqu'au 
dernier moment à lui refuser Naples et la Sicile, tout en 
maintenant leur offre de la Catalogne. Le 18, sur l'affirma- 
tion de Grémonville que son maître ne renoncerait jamais 
aux deux royaumes italiens du sud, Auersperg exécuta 
encore une grande scène d'indignation, « se levant de sa 
chaise, faisant vingt tours dans sa chambre, en se tirant 
les cheveux et ne disant autre chose, sinon Ah ! Dio ! » Le 
lendemain, 19, à la suite d'une nouvelle conférence, Grémon- 
ville écrivit un billet en italien à Auersperg, billet par lequel 
il semblait prêt à livrer à l'Autriche le royaume de Naples ( 2 ). 
Il est assez probable que ce billet ne fut pas expédié, 



(!) Grémonville au Roi, 18 janvier 16G8. — Vienne, t. 28, fol. 81-92. 

( 2 j Voici le billet en question, écrit à Vienne, le 19 janvier 1668, par 
le chevalier de Grémonville au prince Auersperg : « Je vois que le 
contenu de la réponse que j'ai eu l'honneur d'écrire hier à M. le 
prince d'Auersperg est toujours dans les mêmes termes que la propo- 
sition à moi faite précédemment et renouvelée aujourd'hui, et, comme 
alors je n'ai pu, sans me hasarder beaucoup, souscrire au traité avec 
ces conditions, les choses demeurant dans le même état, je ne puis donc 



142 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 



ou ne parvint pas à son destinataire. A l'issue d'un Conseil 

nu c ez l'Empereur, Lobkowitz en effet se Jeta dans 
bras de ^rémonville et lui apprit que Naples aussi bien 

Un douloureux événement de famille, la mort du netit 
archiduc Ferdinand, né le 29 septembre' précédent e'qu 
fut emporte en trois jours, du 10 au 13 janvier, avait san 

u heureux. Il semblait en effet qu'en perdant ce rejeton 

ëmtx que t de ? fante **»**>«** ™^™; 

su l'E nnon U T 01 " 10SG ^ S6S ChanCeS de accessibilité 

Heu de T^H ain(?n d " CadaVre avdt d ' ailIeurs ^nné 

" ne de / e t qUG Lé ° P ° ld ^ *" ^ S avoir ^ sa 

de " ' enfant r S < Vraiment Va]kleS - A P^ 08 de l ^opsie 

r v'ien f^ nCe ' e r 0nVille raPP ° rta qUe les ^ecin/qui 
avaient farte avaient signalé chez lui cinq causes de mort 

• dont deux qui ne pouvaient jamais le laisser vivre lon- 

ernps et qui font appréhender que les enfants qui naîtront à 

1 avenir en pourront être attaqués, qui est qu'on a trouvé les 

poumons remplis de petites pierres et le foie dur et tout brûlé 

ce qui marque un sang corrompu du père ou de la mère C). .,' 

Wm0ëfm 

faux ens de la Vart 1 V^l™ qu'on y constate au moins un 



I 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 



143 



D'un autre côté, le chef de la maison d'Autriche se préoc- 
cupait sérieusement de l'intérêt du catholicisme dans cette 
grave conjoncture. Une alliance des Habsbourg avec les 
Bourbons lui avait toujours paru le gage même du salut de 
la Chrétienté et de son triomphe final sur les Ottomans ('). 
Depuis quelque temps, il s'inquiétait beaucoup en outre 
des efforts de cohésion qui se remarquaient entre les États 
protestants du nord. Il se trouvait d'autant plus au courant à 
cet égard que c'était son agent, M. de Lisola, qui, de Londres, 
donnait le branle à toutes ces manœuvres. Le jeu commen- 
çait à lui paraître dangereux pour les intérêts de son culte, 
et, trois ou quatre semaines plus tard, il s'en expliqua fort 
nettement en écrivant au marquis de Grana ( 4 ). Quel qu'ait 
été en somme son mobile déterminant, le résultat demeura 
acquis. 

Un billet d'Auersperg, que Grémonville trouva en rentrant 
chez lui, lui confirma la bonne nouvelle. A la vérité, il 
s'agissait pour notre envoyé de dépasser assez sensiblement 
ses instructions, puisqu'elles lui prescrivaient d'exiger les 
côtes de la Toscane. Mais il avait sauvé la Navarre, Rosas, 



moururent presque aussitôt aines leur naissance. V. Gredeke, t. 1, p. 17, 
note 1. — Ce mobile de Léopold, qui parait avoir échappé à M. Mignet, 
a frappé justement M. Gwdeke, t. 1, p. 11, ainsi que M. Onno Klopp, 
t. 1, p. 213. 

(') « Er betrachtete die Sache wesentlich rmn religiaesen Standpuncte 
ans. » — Onno Klopp, t. 1, p. 212. 

( 2 ) « Monsieur le marquis, je crois qu'au reçu de cette lettre vous 
serez déjà depuis quelque temps à Madrid et que vous aurez entamé la 
négociation dont je vous ai chargé. Je [pu un) vous adresse par ce 
courrier extraordinaire... La Ligue conclue entre la Hollande, l'Angle- 
terre et la Suède mérite que nous y portions remède, et on dit que le 
Danemark, le Brandebourg et autres princes hérétiques y accéderont, 
ce qui en ferait presque une Ligue de religion. Si de là on se montre 
contraire à la paix avec les conditions proposées, il est certain que tout 
le monde se réunira contre l'Espagne, et c'est pourquoi il est nécessaire 
de s'appliquer à dissiper toutes les illusions qu'on pourrait se taire, et 
vous représenterez le tout avec beaucoup de force à la reine, au con- 
fesseur et aux autres ministres. » — Lettre de l'Empereur au marquis 
de Grana, du 20 février 1668, traduit de l'espagnol. — Vienne, t. 29, 
fol. 197, et t. 28, fol. 255. 









I 










I 



144 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC l/EMPEREUR. 



les presses d'Afrique et les Philippines, pour lesquels il 
avait un blanc-seing. Il estima la compensation plus que 
suffisante et n'hésita pas. L'après-midi fut employée à 
-ajuster tous les articles, , et, le soir, à neuf heures le 
chevalier entrait, comme d'habitude, incognito chez le prince 
d Auersperg. La veille encore, il avait failli être assassiné 
a quelques pas de sa porte secrète par « trois estafiers de 
1 ambassade d'Espagne, -, fort curieux sans doute des 
papiers qu'il pouvait avoir sur lui ('). Vers deux heures du 
matin, .1 eut l'honneur d'apposer enfin sa signature au bas 
d un des traités les plus importants du XVIIe siècle et qui 
est resté peu connu jusqu'au nôtre ( 2 ). Il était temps d'ailleurs 
que les signatures s'échangeassent. Léopold, paraît-il se 
repentit dès le 20 au matin de son acquiescement, et en fit 
un reproche à Auersperg dans un billet que celui-ci montra 
plus tard à Grémonville ( 3 ). 

Ce traité composé de neuf articles, écrit en latin et 
date, un peu à tort, du 19, au lieu du 20 janvier 1668 
commençait par déclarer que, . pour ôter entièrement toute 
racine et semence de discorde, . il y aurait paix et amitié 
perpétuelle entre les contractants, lesquels, si dans la suite 
il s élevait quelque différend entre eux, promettaient de 
n employer pour les résoudre - que le droit et les voies 
amiables. » Le second article réglait la situation transitoire 
des Pays-Bas en attribuant à la France, lors du ré^ablisse- 
^dela^^oit le Luxembourg, soit la Franche-Comté, 

bien l'esopnfipl Z Z u- ' P ' * J " 3b3 ' ed Beuchot), indjque assez 

v ■*? =,?, i , combinaison. Voltaire se trompe, lui aussi il est 

c i" tnd ît M ^ UbstitUal V œ7 à '668. C'est viaisembîabl'emen 
i?^ à \ ^ 0sseeuw Saint-Hilaire (Histoire d'Espagne, t 11 

P- 285), a parler des 1667 d'une entente entre Louis XIV et Léopold 
() Grémonville au Roi, 21 mai 1669. - Vienne, t. 33, fol. 75. 






TRAITE DE PARTAGE AVEC L EMPEREUR. 



Uî 



mais seulement l'un ou l'autre, plus Cambrai avec le Cam- 
brésis et les places de Douai, Saint-Omer, Aire, Bergues et 
Fumes. Les autres conquêtes du Roi devaient être restituées, 
sous la condition cependant que les défenses de Charleroi 
seraient rasées. A l'article 3 se rattachait le partage, subor- 
donné, bien entendu, au décès de Charles II sans descen- 
dance {proies) légitime. Cette hypothèse, qu'on prévoyait, 
tout en conjurant le ciel qu'elle ne se réalisât jamais, se 
réalisant cependant, la part qui devait échoir à Sa Majesté 
impériale se composerait des royaumes d'Espagne, moins 
quelques réserves convenues sur la frontière du nord, des 
Indes occidentales, du duché de Milan avec l'investiture 
concernant Sienne, de Finale, des ports de Longone, Ercole, 
Orbitello et autres enclaves espagnoles depuis la Ligurie 
jusqu'au royaume de Naples exclusivement, des Baléares, de 
la Sardaigne et des Canaries. La Couronne de France, elle, 
recevrait " tout ce que les Espagnols possèdent dans les 
Pays-Bas, sous quoi l'on comprend aussi la Bourgogne, dite 
la Franche-Comté, les îles Philippines orientales, le royaume 
de Navarre avec ses dépendances, telles qu'elles sont 
aujourd'hui, Rosas avec ses dépendances, les lieux situés 
sur les côtes d'Afrique, les royaumes de Naples et de Sicile 
avec leurs dépendances et les îles adjacentes qui en dépen- 
dent aujourd'hui. » L'article suivant portait qu'on se 
seconderait mutuellement par le conseil et par l'action, fût-ce 
à main armée, pour l'accomplissement du partage. Il était 
dit à l'article 5 que le pacte prendrait fin de lui-même six 
années après qu'il serait né à Charles II un premier enfant. 
Les Impériaux, qui avaient spontanément mis cette clause 
sur le tapis, n'avaient d'abord proposé qu'un simple délai 
de trois années. 

Venait ensuite un paragraphe concernant les ratifications. 
Le roi de France signerait les siennes de sa propre main et 
les ferait sceller de son petit sceau, afin de mieux dérober le 
document à la demi-publicité de sa propre Cour. Dans l'ar- 
ticle 7, on s'était occupé du dépôt de l'acte et surtout du 

10 



I ■ 
|^H I 



146 



TRAITÉ DE PARTAGE AVEC LEMPEREUR. 






dépositaire. Il avait paru que le meilleur qu'on pût choisir 
serait le grand-duc de Toscane. C'était donc à lui qu'on 
devait porter à Florence un paquet scellé avec les cachets 
du prince d'Auersperg et du chevalier de Grémonville, 
paquet qui contiendrait tous les actes relatifs à la négocia- 
tion, depuis les pleins pouvoirs jusqu'aux ratifications. Le 
grand-duc conserverait le dépôt sous la foi du plus grand 
secret, lui et ses héritiers, et délivrerait aux déposants 
deux lettres reversâtes qui leur permettraient de le retirer 
en temps utile, mais seulement au même lieu. On se pro- 
mettait de plus réciproquement de ne contracter aucune 
alliance nuisible audit traité, et, par le dernier article, de 
réclamer en commun, aussitôt que le moment de l'exécution 
serait arrivé, la garantie du saint-siège et des principales 
puissances. Les ratifications furent échangées te 28 février 
à Vienne. Toutefois l'article 7 se trouva à ce moment mo- 
difié dans ce sens qu'au lieu de déposer entre les mains 
du grand-duc les documents originaux, ce qui n'aurait pu 
manquer de lancer tes curiosités indiscrètes sur une piste 
facile à suivre, on en laisserait, comme d'usage, un double 
entre les mains des deux parties, sous la garantie de leur 
loyauté impériale et royale. Un officier avec six gardes 
du corps se rendit à Vienne pour rapporter dans un 
rouleau de fer-blanc ceux de ces papiers qui revenaient à la 
France. 

Muni de ce traité, dont le moindre avantage n'était pas 
d'avoir fait annuler implicitement la renonciation de la 
Reine par le cohéritier le plus intéressé à en soutenir la 
validité et, malgré tout, cosignataire de ce « partage de 
l'héritage ('), . Louis XIV se sentait tout à fait à l'aise pour 
reprendre les armes dans les Pays-Bas, puisqu'il avait 
décidé de ne pas franchir provisoirement les limites que lui 
imposerait la jalousie patriotique, bien qu'excessive et pro- 
vocante, des Hollandais. Replacé pour la première fois depuis 



(') V. l'article 2. Cf. Onno Klopp, t. 1, p. 214. 






TRAITE DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



147 



sa trahison à la tète d'une armée française, le grand Condé 
se trouva de nouveau le digne émule de Turenne et de lui- 
même. Le 3 février 1668, il entrait dans la Franche-Comté, 
et, le 19, en deux semaines, Besançon était triomphalement 
occupé, ainsi que toute la province. L'impuissance du gou- 
vernement espagnol avait encore plus contribué à ce succès 
inouï que l'audace de l'envahisseur et l'entrain de ses 
troupes. A La Haye, cet enthousiasme fut remplacé par 
un effroi qui n'excluait pas l'acrimonie. Les États-Généraux, 
pendant que Louis XIV mettait Grémonville en mouvement 
sur l'échiquier diplomatique, avaient préparé avec les 
Anglais et les Suédois la " triple alliance, « qui avait été 
pressentie a Vienne, et qui fut définitivement conclue le 
23 janvier 1668. Leur but était d'arrêter à leurs portes, ou 
plutôt aussi loin que possible de leurs portes, un roi dont 
la jeunesse et la puissance les alarmaient également, encore 
bien qu'ils eussent déjà eu occasion de constater que sa 
fougue n'était pas toujours rebelle à l'idée de justice ni trop 
dédaigneuse des intérêts d'autrui. La base de l'entente 
entre les trois alliés et le point de départ de leur médiation 
future n'était du reste que « l'alternative » proposée par 
Louis XIV lui-même depuis six mois. Au surplus, les 
hostilités ne furent pas poussées au-delà de Genappe, très 
près, il est vrai, de Bruxelles. 

Au mois de mai 1668, la paix se trouva signée à Aix-la- 
Chapelle entre Louis XIV et son jeune beau-frère, le roi 
d'Espagne. Ce dernier obtenait la restitution de la Franche- 
Comté, et n'avait pas à céder le Luxembourg, puisqu'il 
n'avait pas été envahi par les armées françaises. La France 
n'usait donc point à cet égard de la latitude qui lui avait 
été laissée par le traité de Vienne. Mais elle se donnait à 
elle-même des compensations suffisantes, l'article 2 de ce 
même traité lui accordant le droit d'accepter les conditions 
" semblables » qui seraient proposées par la Hollande. 
L'Espagne lui cédait en effet un réseau de places-fortes 
disséminées dans un périmètre fort étendu. Au nord, près 















148 



TRAITE DE PARTAGE AVEC L'EMPEREUR. 



de la mer, c'étaient Bergues et Fumes, et, au sud, Charleroi, 
sur la Sambre, position qui ouvrait le bassin de la Meuse et 
menaçait Namur. Dans l'intervalle, Louis XIV acquérait 
divers points fortifiés de l'Escaut et de la plupart de 
ses affluents. Il recevait en effet Tournai et Oudenarde, 
situés sur le fleuve lui-même, Armentières sur la Lys et 
Lille sur la Deule, Douai sur la Scarpe, Binche sur la Haine 
et Ath au sommet de la haute Dendre. Par conséquent 
Cambrai, Valenciennes, Mons, Saint-Omer, Aire et Ypres 
se trouvaient réduits par le traité à l'état d'enclaves, et 
le vainqueur, maître désormais d'excellents postes dans la 
Flandre et dans le Hainaut, pouvait à son gré se jeter 
d'Oudenarde sur Gand, de Binche sur Mons et d'Ath sur 
Bruxelles. Bref, il avait étendu la France jusqu'au Brabant, 
en posant des jalons tqui lui permettaient de se montrer 
patient à bon compte. 

Les contemporains* gnorant ce qui s'était passé à Vienne, 
admirèrent un peu plus que de raison ce qu'on appela la 
magnanimité du Roi. Louis XIV savait parfaitement qu'en 
dépit des États-Généraux, voire même des Anglais et des 
Suédois, les Pays-Bas, ainsi que la Franche-Comté, lui 
reviendraient quelque jour. Il n'eut donc pas beaucoup de 
peine à rapporter à l'héritage de Charles II la belle province 
que ses armes en avaient détachée en Bourgogne, sûr qu'il 
était d'avoir pris des précautions suffisantes contre une 
exhérédation nouvelle du roi d'Espagne, et même, par effet 
rétroactif, contre celle de Philippe IV. Le traité d'Aix-la- 
Chapelle, qui étonna le monde, n'était donc que le corol- 
laire apparent et public de celui du 19 janvier précédent. 
Les auteurs de la première coalition qui s'était formée dans 
le nord contre la France avaient été joués à l'avance par 
l'invraisemblable succès du <• Trapolin normand. » 



I 



-*a«»ac<we<- 



CHAPITRE SIXIÈME. 



LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. 



Avec quelque empressement qu'il eût été signé par les 
Impériaux, le traité de Vienne ne devait jamais sortir des 
limbes obscurs où s'éteignent les choses mort-nées. La 
première raison en fut la durée inattendue de la vie du 
petit roi d'Espagne, que tout le monde à peu près depuis 
sa naissance regardait comme incapable de vivre, et qui, 
en définitive, vécut beaucoup plus qu'une partie de ceux-là 
mêmes qui l'avaient condamné à mourir si vite. Par une 
inexplicable bizarrerie du sort, cet enfant chétif, pour ne 
pas dire rachitique, « fils d'un père soupçonné de beaucoup 
de maux, « confesse sous l'éventail Madame de Motteville('), 
qui avait perdu tous ses frères en bas âge, qui jusqu'en 
septembre 1665 « était encore porté sur les bras des 
femmes par nécessité, - et - à qui on n'avait point ôté le 
lait des nourrices ( 2 J, .. dont tout enfin obligeait à désespérer 
comme d'une ébauche imparfaite et dérisoire de notre 



(') T. 5, p. 271. 

( 2 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 15 mars 1GG4. 
fol. 154-159. Cf. Mignet, t. 1, p. 401. 



Espagne, t. 49, 









: 












■ 



W*-M 



150 



LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. 






espèce, ce misérable enfant devait dépasser la moyenne de 
l'existence humaine, tenir l'Europe en alerte par les gros- 
sesses, vraies ou supposées, de ses deux femmes légitimes 
et, finalement, étonner le monde par le démenti quotidien 
que, pendant trente-neuf ans, il donna à la nature sa 
marâtre. Malgré ses maladies sans nombre, il était écrit'que 
cet avorton royal survivrait à ses deux sœurs, la reine Marie- 
Thérèse et l'Impératrice Marie-Marguerite, à ses deux 
neveux, Philippe et Louis-François, ducs d'Anjou, à ses 
quatre nièces, les trois filles de Louis XIV et l'Électrice 
de Bavière, au fils même de celle-ci, qu'il survivrait encore 
a Turenne, à Gondé, à Louvois, à Lionne, à Golbert à 
toute la génération des grands ministres et des grands 
généraux du roi de France, contre lequel il était des- 
tiné à soutenir, bon gré mal gré, jusqu'à quatre guerres 
deux européennes et deux particulières, terminées toutes 
les quatre par autant de traités de paix. Cette longévité au 
jour le jour fut fatale à ses deux beaux-frères et héritiers 
parce qu'elle leur laissa beaucoup plus que le temps néces- 
saire pour se désunir, et de manière à ne plus pouvoir 
s'unir. Si Charles II fût mort avant la guerre de Hollande 
la paix du monde aurait pu être sauvegardée. En s'obstinant 
à végéter encore pendant presque un tiers du siècle ce 
pale fantôme de monarque laissa le temps à l'histoire de 
creuser entre Louis XIV et Léopold 1er un abîme de haine 
que m le sentiment de leurs vrais intérêts ni leurs scrupules 
de chrétiens ne réussirent jamais à combler. 
_ De la part de l'Empereur, il y eut aussi des torts de situa- 
tion et surtout des torts de caractère. Le chef de la maison 
d'Autriche se trouvait, comme chef de l'Empire, la person- 
nification vivante de" ce Draw, nach Westen, de cette 
impulsion lente, mais continue, vers l'ouest, qui, depuis 
l'irruption des Franks dans les Gaules, ne cessait de pousser 
au-delà du Rhin et de la Meuse les masses germaniques 
jusque-là parquées et pullulant dans de moins riches con- 
trées. Bien plus toutefois encore que cette force d'expansion 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



151 



naturelle, le tempérament moral de Léopold rendait des 
plus instables, non pas seulement l'équilibre présent de 
l'Europe, tel qu'il avait été combiné à Munster et à Osna- 
brûck, en 1648, mais surtout l'équilibre futur préparé tout 
récemment à Vienne. Ce prince, chez qui ses panégyristes 
eux-mêmes ont renoncé à saluer un esprit de premier ordre, 
quoique le P. Wagner le qualifie de Mac/mis, s'abandonnait, 
de même que son entourage, à la pire peut-être des ambi- 
tions, celle de l'impuissance. Placé bien jeune encore sur le 
trône des Césars, il y caressait, et y laissait caresser par ses 
familiers, la pensée de refaire, à défaut de l'Empire de 
Charlemagne, celui de Charles-Quint. La portée des traités 
de Westphalie semble alors avoir échappé à la Cour de 
Vienne. Malgré la conscience qu'elle ne pouvait manquer 
d'avoir et l'aveu public qu'elle avait fait de sa faiblesse, elle 
ne se résignait pas encore à traiter franchement de pair à 
pair avec la France, assez peu accrue, il est vrai, mais unie, 
forte et prospère sous le sceptre d'un grand prince. Jamais 
les conseillers des Habsbourg d'Autriche ne comprirent 
qu'il fallait désormais en prendre leur parti et s'entendre 
coûte que coûte avec la monarchie de Louis XIV, puisqu'on 
ne pouvait plus lui imposer des lois et que maint intérêt 
commun condamnait les deux dynasties à une vie commune. 
Le pis toutefois était que Léopold manquait entièrement 
des qualités requises pour la réalisation de son rêve carolin- 
gien au second degré. Destiné d'abord à l'Église, et né vrai- 
ment avec cette vocation, il ne possédait en tout cas aucune 
des aptitudes indispensables à l'homme d'État. La grande 
honnêteté de son âme, sa piété souvent timorée, ses scru- 
pules infinis en toute chose, son attention trop docilement 
concentrée sur le conseil du dernier moment et parfois du 
premier venu, le rendaient la proie de son incertitude innée et 
presque le jouet de ses courtisans eux-mêmes ('). Lobkowitz 



% 



r 



(!) V. Adam Wolf, p. 185, et Onno Klopp, t. 1, p, 90. 



152 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



I 



disait de lui : « Il est comme une statue que l'on porte 
où l'on veut et que l'on redresse à son plaisir (') ». Grémon- 
ville, plus irrévérencieux encore, écrivait à son sujet « qu'il 
fallait sans cesse raccommoder l'horloge (*) ». Sans esprit de 
suite, sans fermeté, sans promptitude de décision, ouvert et 
soumis à toutes les influences, il était impropre à l'action et 
incapable plus que tout autre du rôle superbe dans la con- 
ception duquel se berçait son imagination. 

Avec ce prince ondoyant et versatile, il était bien malaisé 
de manœuvrer de concert, surtout quand la route était 
semée d'obstacles et qu'on s'appelait Louis XIV. De leur 
côté, les Espagnols, plus que jamais, remuaient ciel et terre 
pour attirer h eux leurs amis d'Autriche. En mars 1668 
leur ambassadeur offrait h Vienne trois cent mille » cou- 
ronnes » comme entrée de jeu et vingt mille par mois, si l'on 
voulait mettre quarante mille hommes en campagne contre 
la France ( 3 ). Aussi, presque immédiatement après la conclu- 
sion du pacte latent, mais solennel, du 19 janvier 1668, les 
tiraillements commencèrent-ils, à propos d'incidents assez 
divers et le plus souvent étroitement enchevêtrés. Avant tout, 
il importait à la France que Léopold ne prît nulle part en 
Europe des engagements trop distincts des siens. Louis XIV 
estimait, conformément à l'article 8 de son contrat secret, 
que, dans tous les traités que l'Empereur ou lui-même 
pourraient signer avec des tiers, ils ne devaient se proposer 
qu'un unique objet, - se servir de l'adhérence et des forces - 
de ces tiers pour se mettre en possession chacun de son lot, 
aussitôt que « le grand cas », comme on disait maintenant à 
mots couverts, serait arrivé (<). Aussi fut-il fort étonné d'ap- 
prendre que l'envoyé impérial à Stockholm, M. dePasserode, 
venait de conclure une sorte d'union entre son maître et la 



( 1 ) Grémonville an Roi, 22 décembre 1667. — Vienne, t. 27, fol. 439. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 24 février 1669. — Vienne, t. 32, fol'. 138. 

( 3 ) Adam Wolf, p. 179. 

( 4 ) Le Roi à Grémonville, 17 juin 1668. - Vienne, t. 30, fol. 117-122. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



153 



monarchie suédoise, tandis que le baron de Lisola en prépa- 
rait autant à Londres. « Comme celui (le traité) qui vient 
d'être fait à Stockholm », mandait Sa Majesté à Grémon- 
ville ('), " ne peut jamais avoir la moindre relation à 
cette grande affaire qui nous est devenue presque la seule 
importante que nous ayons et qui doit régler toutes les 
autres et toute la conduite que nous devons tenir, je ne puis 
quasi croire que l'Empereur, par tant de raisons si convain- 
cantes, ne désavoue ce que son ministre a signé, comme 
ayant, non seulement excédé son pouvoir, mais conclu cette 
affaire hors de toute nécessité, et hors de la saison et des 
circonstances où on lui avait donné l'ordre de la hâter 
c'est-à-dire en temps de guerre. » Louis XIV ne s'était pas 
cette fois trompé dans ses prévisions. La Cour de Vienne 
trouva un moyen, à peu près décent, de se dégager, en 
refusant sa ratification à l'œuvre de M. de Passerode, et 
Auersperg, pour qui Louis XIV avait demandé à Rome une 
barrette de cardinal ( 2 ), et qui semblait avoir brûlé tous ses 
vaisseaux depuis que Penaranda l'avait traité de Judas, 
s'arrangea aussi de façon à faire échouer l'entreprise du 
bouillant M. de Lisola ( 3 ). 

Ce retour en arrière de la politique viennoise fut fort 
apprécié à Versailles, où l'on ne songeait très sincèrement 
qu'à se rapprocher, non à se brouiller. Si le Roi s'était 
empressé de plaire à l'homme de confiance de Léopold en 
apostillant ses sollicitations auprès du Saint-Père, il se 
montra encore bien plus désireux de plaire à Léopold 
lui-même. A ce moment un point noir apparaissait du côté 
du Rhin et menaçait de devenir une vraie pomme de dis- 
corde entre les deux Cours. Le traité d'Aix-la-Chapelle avait 
attribué au territoire français un petit nombre de parcelles 
qu'on considérait à Ratisbonne et en Allemagne comme 



'■ 



(') Le Roi à Grémonville, 17 juin 1008. — Vienne, 1. 30, fo 

( 2 ) Mignet, t. 3, p. 379. 

( 3 ) Mignet, t. 3, p. 381. 



1-21. 






154 



LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. 



relevant du saint-empire. La cession elle-même n'était pas 
mise en discussion, mais à Vienne on redoutait beaucoup 
que le roi de France ne s'en fît un prétexte pour réclamer 
son entrée à la Diète. S'il y prenait une fois séance ne 
chercherait-il pas bien vite à se faire élire roi des Romains 
et a déposséder la maison d'Autriche d'une hégémonie qui 
bien qu'élective, semblait à cette maison devenue hérédi- 
taire a son profit? Afin de faire tomber tous les soupçons 
Louis XIV renonça de bonne grâce à requérir l'admission 
a laquelle il aurait pu aspirer (>). Il alla plus loin dans 
cette voie, en s'efforçant de rassurer l'Espagne en même 
temps que l'Empereur au sujet des nouveaux desseins de 
conquête qu'on se plaisait à lui prêter, uniquement parce 
qu'il avait l'intention de revendiquer à Madrid certaines 
« dépendances ., naturelles, ou tout au moins controversées 
des abandons territoriaux consentis en sa faveur. Le' 
16 août 1668, en délivrant des instructions au marquis de 
Villars, le père du futur maréchal, qu'il envoyait à Madrid 
il lui prescrivait essentiellement de rassurer la reine-régente 
et ses ministres à propos - des bruits faux et calomnieux » 
dont il imputait l'origine au gouverneur des Pays-Bas et 
de « dissiper dans leur esprit tous les ombrages que ce 'dit 
gouverneur jetait artificieusement en leur faisant craindre 
que la paix qui venait de se conclure ne serait pas de durée 
et que le Roi, par des motifs d'ambition, chercherait 
des prétextes pour donner à la dite reine de nouveaux 
embarras ( 2 ). -, Sa Majesté fit également aviser Léopold du 
refus absolu opposé par elle à une demande d'appui que le 
comte Zrinyi lui avait adressée au nom des mécontents de 
Hongrie ( 3 ). Bientôt même elle annonça l'intention de prier 



f 1 ) Le Roi à Grémonville, 10 et 17 août 1668. — Vienne, t. 30 fol 292- 
295 et 315-316. Cf. Grémonville au Roi, 19 juillet et 6 septembre 1668 -- 
Vienne, t. 30, fol. 220 et t. 31, fol. 7-28. 

H Instructions pour le marquis de Villars, du 16 août 1668 — 
Espagne, t. 56, fol. 120-124. 

H Grémonville au Roi, 2 août 1668. - Vienne, t. 30, fol. 253-269. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



155 



l'Empereur détenir sur les fonts baptismaux son second fils, 
le duc d'Anjou, et elle écrivit presque simultanément à la 
reine-régente d'Espagne pour l'inviter à vouloir bien en 
être la marraine ('). 

Malgré ces précieuses marques de sincérité données à 
Vienne par Louis XIV, une négociation qui ne tarda pas à 
se produire, et qui, en elle-même, à tout prendre, n'aurait 
pas dû devenir un motif de défiance, suffit cependant pour 
entraver les progrès de cette entente morale par laquelle 
Grémonville eût voulu cimenter le traité du mois de janvier. 
Il s'agissait d'un simple projet d'échange, fort acceptable 
en définitive, puisqu'il était dans la logique et le bon ordre 
des choses. Par ce projet, la France eût rendu à l'Espagne 
le Roussillon, avec ses annexes sans doute, la Cerdagne 
et le Confient, le tout accompagné d'une grosse somme 
d'argent en guise de soulte. Elle lui aurait même assuré, 
sinon positivement la réintégration du Portugal dans l'unité 
ibérique, du moins son concours actif pour opérer cette 
réintégration. De son côté, le gouvernement espagnol, en 
récompense de si beaux cadeaux et de si bons offices, 
aurait cédé les Pays-Bas à la monarchie française. Au 
premier abord, on ne voit pas bien ce que la France 
gagnait à sacrifier une riche province, où un château-fort, 
celui de Salces, barrait à lui seul la route étroite tracée par 
la nature entre le flanc oriental des Corbiôres et l'étang 
salé du même nom, où Montlouis et Villefranche, les princi- 
pales places du Gonflent, commandaient les meilleures 
passes des Pyrénées orientales, où la " Salanque « rappelait 
grâce à sa fécondité exceptionnelle les huertas léguées 
par les Arabes aux Espagnols. Toutefois, en y réfléchissant 
un peu, Charles II était trop jeune encore pour qu'on pût 
affirmer qu'il n'aurait jamais d'enfants, son père en ayant 



(') Le Roi h Grémonville, 10 août ef 27 septembre 1668. — Vienne, 
t. 30, fol. 292, et t. 31, fol. 102-103. Cf. Lionne à Villars, 30 septembre 1668. 

— Espagne, t. 56, fol. 145. 



■ M 


















156 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



eu un fort grand nombre, et des deux mains. De plus il 
pouvait vivre, sans avoir de postérité, d'assez longues 
années, pendant lesquelles des Pays-Bas continueraient à lui 
appartenir, laissant Paris toujours à découvert vers le nord 
par suite, à portée d'un coup de main des ennemis de la 
France. L'idée en soi n'avait donc rien d'impolitique, il s'en 
faut, et, pourvu qu'on n'y employât que la force de la per- 
suasion à Vienne comme à Madrid, elle n'aurait dû déplaire 
qu'aux Etats-Généraux, victimes de leurs terreurs de com- 
mande, ou plutôt de leur ambition mal dissimulée. 

Où ce projet prit-il naissance? Il serait assez difficile de 
le dire. Gomme toutes les idées pratiques, il devait avoir 
séduit à la fois plus d'un esprit bien fait. D'une part Gour- 
ville, qui avait l'intelligence fort alerte, et qui ne manquait 
pas à Bruxelles de hautes et puissantes relations ('), pourrait 
en revendiquer jusqu'à un certain point la paternité. A la 
date du 16 septembre 1668, il envoya en effet à Lionne ( 2 ) 
un projet sur le modèle que nous venons de tracer. Le 
comte de Monterey, à son arrivée d'Espagne, l'aurait' fait 
demander, et lui aurait d'abord parlé de la question qu'on 
désignait alors sous le nom de - dépendances. - Gourville 
continuait en ces termes : « De là je l'ai mené sur les choses 
dont je lui avais parlé autrefois par (sic) un échange général. 
Il est de lui-même allé à toutes les raisons qui devaient le 
faire désirer en Espagne et qu'il l'avait mis dans le Mémoire 
que le roi catholique lui avait ordonné de faire à son arrivée 
mais qu'en l'état où était le Conseil ils n'étaient pas 
capables de prendre aucune résolution sur de bien moindres 
affaires ( 3 J. » Les raisons qui militaient en faveur de ce plan, 
au point de vue des Espagnols, avaient en effet, comme le' 
remarquait Gourville, une réelle valeur. Au vu et su de tous, 
ils se ruinaient depuis fort longtemps en dépenses pour 



(') Mémoires, t. 1, p. 316-333. et t. 2, V . 2-20, 44-46, etc. 

( 2 ) Espagne, t. 56, fol. 135-136. 

( 3 ) Note de Gourville, sans date. — Espagne, t. 56, fol. 137-138. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



157 



conserver une province excentrique convoitée par trois ou 
quatre voisins; ils ne pouvaient, à eux seuls, espérer de 
recouvrer jamais le Portugal ; enfin, le Roussillon était un 
véritable nid d'inextricables conflits qui leur en rendaient la 
reprise plus que jamais opportune. 

Malgré le caractère très sérieux de ces considérations 
exposées par Gourville, il est néanmoins à craindre que la 
diplomatie espagnole n'ait cherché que par pure perfidie 
à exploiter cette conception, qui devait pourtant lui procurer 
tant d'avantages à elle-même. Le nom seul de l'intermédiaire 
qui se chargea de la patronner officieusement, à supposer 
qu'il ne l'eût pas inventée de toutes pièces, Vatteville, nous 
oblige un peu à en suspecter la bonne foi. A peine arrivé à 
Madrid, Villars écrivait le 26 septembre 1G68 : « L'on m'a 
fait sonder par quelques propositions différentes qu'on m'a 
fait entrevoir être de la part des ministres, sur lesquelles 
j'ai dit que je répondrais, quand ils me parleraient eux- 
mêmes ('). " Le 27 octobre, il revenait sur le même sujet : 
" Nous avons continué nos conférences, M. le baron de 
Vatteville, et moi. Il en a même conféré, à ce qu'il m'a dit, 
avec M. le comte de Penaranda, et m'a voulu obliger de 
proposer l'échange à M. de Penaranda, qui désirait de voir 
cette première démarche pour avoir lieu d'en parler à la 
reine d'Espagne. Je lui ai dit que, le Roi ayant fait voir sa 
modération à toute l'Europe, je n'avais rien à proposer de 
sa part et qu'il était content de ce qui lui avait été cédé 
par la paix ( 2 ). » L'impression produite par les démarches 
de Vatteville fût aussi mauvaise à Paris que sur Villars 
lui-même. Lionne, le 28 octobre, engageait fort notre ambas- 
sadeur à Madrid à se méfier du panneau qu'on lui tendait et 
lui indiquait les raisons de sa méfiance ( 3 ). Le 14 novembre, 
Villars à son tour soumettait au Roi son humble avis, qui se 



• 



(') Villars à Lionne, 26 septembre 1668. — Espagne, t. 56, fol. 142-144. 

( 2 ) Villars au Roi, 27 octobre 1668. — Espagne, t. 56, fol. 160-162. 

( 3 ) Espagne, t. 56, fol. 164-165. 






H 




I 



I 



158 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



trouvait conforme à celui du secrétaire d'État : - Je vois 
bien, Sire, que toutes les considérations qu'ils m'allèguent 
sont fort prudentes et que ce peut être un piège des 
espagnols pour nous rendre suspects à nos alliés 0). „ Aussi 
Vatteville perdit-il provisoirement sa peine en écrivant 
le 29 novembre 1668 à Villars une lettre où on lisait ce 
qui suit : 

« Au reste il (M. de Saint-Romain (*)) est dans l'affaire que nous 
avons parlé pour le bien public et avec dessein d'une plus grande et 
réciproque satisfaction des deux Couronnes, et par un courrier qui 
arrivera dans quatre jours à Madrid après cette lettre que celui-ci 
vous apporte, je écrire (?) dans la même manière que nous avons 
pensé, de sorte que, la reine ma maîtresse étant informée et ses 
ministres du bon dessein que nous avons pensé, elle puisse prendre 
ses mesures secrètes et solides de manière que l'on vous puisse faire 
aise de... pour écrire et surtout que la chose soit de bonne foi et avec 
dessein de la conclure, puisque la matière est telle que, pour les 
deux parties, il convient de la tenir secrète et que l'on sache plus 
tôt la conclusion que le traité ( 3 ). » 

Cette lettre, à tout prendre, décelait une négociation en 
cours, si occulte qu'elle pût être, et cette négociation, en effet 
après avoir été d'abord s'égarer à Lisbonne, allait se trouver 
transportée plus loin encore. Le principe de la transaction, 
destinée à satisfaire tant d'intérêts opposés, avait paru 
ingénieux et si fort plu à Louis XIV que, malgré les justes 
méfiances de Lionne, il n'hésita pas à en tirer parti là où 
cette transaction se trouvait le mieux à sa place, c'est-à-dire 
a Vienne. Le 21 janvier 1669, il en résuma donc la genèse, 
a l'usage de Grémonville, en chargeant le chevalier de' 

(') Espagne, t. 56, fol. 189-192. 

J!5 ar ° d f e vTu V f' > r ° n ' puis mar( ï uis de Saint-Romain, était 
souvent appelé 1 abbe de Sa.nt-Romain, parce qu'il était commandataire 
de 1665 ecclésiastl( iues. Il avait été envoyé en Portugal à la fin 

( 3 ) Espagne, t. 56, fol. 211. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



159 



porter à la connaissance de l'Empereur « l'expédient trouvé 
par les Espagnols eux-mêmes. » Sa Majesté expliquait à 
son agent comment Vatteville avait tout d'abord introduit 
le projet auprès de Villars, qui n'avait pu que demander des 
ordres à Versailles, mais non pas user de ces ordres avec 
Vatteville, à cause du départ de ce dernier pour le Portugal. 
C'était là que la trame s'était renouée avec M. de Saint- 
Romain. Le peu de ministres étrangers en résidence 
ordinaire dans cette capitale y faisait redouter moins 
d'indiscrétion et de surprises que dans beaucoup d'autres. 
Le Roi racontait ensuite à Grémonville ce qui s'était dit et 
passé en dernier lieu entre Vatteville et Saint-Romain. 

u Le baron étant à peine arrivé à Lisbonne a tenu audit sieur de 
Saint-Eomain le même discours qui suit, sans que j'y change, ajoute 
ou retranche un seul mot. 

„ Qu'il avait premièrement formé dans son esprit une machine 
dont il s'était déjà ouvert au marquis de Villars pour faire céder à la 
France le reste des Pays-Bas, qu'il l'avait ensuite fait approuver par 
le cardinal d'Aragon, le marquis d'Ayetone, les comtes de 
Castrillo (') et de Penaranda, et par les autres ministres qu'il avait 
tous attirés à son avis, hors le confesseur et le marquis de Castel- 
Bodrigo, ayant estimé que le premier y serait contraire à cause de 
l'intérêt de l'Empereur, et l'autre, pour les raisons qui étaient assez 
connues. Qu'il savait que j'avais quelque bonté pour lui,.... qu'il 
avait d'ailleurs considéré qu'en Espagne on avait choisi, par l'avis 
du comte de Penaranda, le plus méchant parti des deux alternances 
de paix que j'avais proposées, et que le reste des Pays-Bas, en l'état 
qu'il est demeuré, n'était pas seulement inutile, mais extrêmement à 
charge à l'Espagne; que les quarante mille hommes (?) qu'elle y 
entretenait maintenant mangeront le pays et épuiseront les finances 
de leur monarchie, sans me causer aucune incommodité ni dépense 
extraordinaire et sans assurer ces provinces-là, puisque je pouvais 
les attaquer avec quatre-vingt ou cent mille hommes toutes les fois 



Et non Gastritto, comme l'imprime M. Mignet, t. 3, p. 403. 















160 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



que bon me semblera, que toutes les ligues dont il se parlait étaient 
une méchante ressource, et qu'on ne pouvait y faire de fondement 
assuré à cause des grands changements qui arrivent journellement 
aux intentions des princes et dans leurs propres États, et qu'enfin, 
tout bien considéré, il jugeait que le meilleur parti pour le roi d'Es- 
pagne était de me donner le reste des Pays-Bas en échange de 
quelques autres du côté d'Espagne pour établir entre nous une bonne 
et perpétuelle amitié et étroite intelligence qui nous donnerait moyen 
de faire sans jalousie chacun nos affaires, l'un, au nord, et l'autre, 
au midi, en Italie, aux Indes et ailleurs, qu'il voyait bien que, si je 
l'aimais mieux, je pourrais, en rompant la paix, prendre de force ce 
reste des Pays-Bas, mais qu'outre qu'en cela je ferais paraître, contre 
mon intention, un désir immodéré de m'agrandir, cette conquête me 
coûterait beaucoup d'hommes et d'argent, que je pourrais employer 
bien plus à propos après cet accommodement, lequel m'acquerrait, par 
une voie sans envie, ces belles provinces, mais que le secret y était 
absolument nécessaire, et que, s'il m'importait de le garder pour 
l'amour de l'Angleterre et de la Hollande, il ne leur importait pas 
moins de leur côté pour l'amour des Flamands et de l'Empereur. 

Voilà, non seulement en substance, mais mot à mot, tout ce qui 
s'est passé de Vatteville à Saint-Romain, et celui-ci n'y a pu rien 
répondre, si ce n'est qu'il m'en rendrait compte; mais, si la négociation 
devait aller de langue, je n'y aurais pas grand'foi, à moins qu'elle ne 
fût transplantée à Vienne et que l'Empereur ne s'en rendît le maître 
et ne se fît venir les pouvoirs de la traiter, auquel cas je vous enver- 
rais les miens. Je vous dirai même là-dessus que je sais, à n'en 
pouvoir douter, que plusieurs des ministres d'Espagne, et principa- 
lement tous ceux qui connaissent mieux la Flandre et qui savent en 
quel état elle est demeurée, sont persuadés que le parti dont parle 
Vatteville est incomparablement meilleur pour l'Espagne que l'appui 
ni les garanties des ligues qui se traitent, mais pourtant que je ne 
donnerai aucune créance ni aucune foi à une pareille négociation 
que je ne sache auparavant que l'Empereur l'ait jugée de la conve- 
nance de l'Espagne, et principalement de la sienne propre; et je 
souhaiterais notamment que toute l'affaire passât par ses mains, 
d'autant plus qu'il pourrait donner sa garantie de part et d'autre de 






LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



161 



la fidèle et ponctuelle exécution du traité dont on sorait 
convenu (') „ 

Malgré la loyauté parfaite de cette démarche auprès de la 
Cour de Vienne, Louis XIV ne devait pas trouver grâce devant 
la méfiance à courte vue des conseillers auliques. Le projet 
d'échange ne leur sourit en aucune façon, et ils ne songèrent 
qu'à traîner leur réponse en longueur. Vainement, au mois 
de mars, le Roi réitéra ses instances, en chargeant de nou- 
veau Grémonville de sonder Léopold, en même temps que 
ses deux principaux ministres, pour savoir « s'ils voudraient 
entrer dans la proposition que les Espagnols lui avaient 
faite d'un échange du reste des Pays-Bas ( 2 ). - L'adroit 
chevalier devait s'appliquer à bien mettre en relief l'avantage 
particulier que l'Empereur et l'Autriche tireraient de cette 
combinaison, puisque la France s'engagerait à faire rentrer 
le Portugal dans le giron des Habsbourg espagnols, ce qui 
accroîtrait d'autant la part réservée aux héritiers de Marie- 
Marguerite, c'est-à-dire des Habsbourg de Vienne. L'Empe- 
reur se refusa à prendre au sérieux les projets de 
Vatteville ( 3 ), prétendant qu'il y avait là quelque chose de 
louche. Il y perdait cependant, outre la possibilité d'acquérir 
un jour, sans peine et sans compensation, les possessions de 
la maison de Bragance, la certitude de voir la France 
s'amoindrir du Roussillon et de ses dépendances pour se 
brouiller irrémissiblement avec les États-Généraux. 

La vague ébauche de transaction colportée par Vatteville 
devait donc attendre pour renaître des jours plus favorables, 
mais la situation intérieure de l'Espagne allait, dans l'inter- 
valle, soumettre à une épreuve d'un autre genre cette 
intimité austro-française, qui s'était formée d'une façon si 
inopinée et qui avait tant de peine à devenir vraiment 



: < 



(') Le Roi à Grémonville, 21 janvier 1669 (deux lettres). — Vienne, 
t. 32, fol. 62-72. 

( 2 ) Lionne à Grémonville, 8 mars 1669. — Vienne, t. 32, fol. 207-208. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 24 février 1669. — Vienne, t. 32, fol. 138-169. 

11 












162 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 






intime. Pourtant l'accord des deux gouvernements était 
d'autant plus nécessaire que la succession attendue par les 
infantes héritières, l'Impératrice et la Reine, pouvait d'un 
jour à l'autre, non pas seulement s'ouvrir, mais, ce qui eût 
été plus fâcheux pour elles, leur être dérobée du même coup 
par un tiers. La veuve de Philippe IV, en effet, à peine en 
possession du pouvoir royal, grâce à son titre de régente, . 
avait accumulé faute sur faute. Tombée sous l'influence' 
mystique d'un jésuite autrichien, le P. Nithard, qu'elle avait 
amené avec elle, elle n'eut rien de plus pressé que de 
profiter d'une vacance, qui se produisit subitement, au 
siège archiépiscopal de Tolède, pour gratifier de ce siège 
l'inquisiteur général, Pascal d'Aragon, après quoi, sans 
prendre même l'avis de son entourage 0), elle donna sa 
charge, avec entrée au Conseil de Régence, à son confesseur 
et favori ( 2 ). Or le P. Nithard, non seulement n'était pas 
Espagnol, ce qui aurait dû suffire pour l'exclure d'une des 
premières charges de l'État, mais encore il n'était catholique 
que par conversion, sinon par intérêt, et il avait depuis 
longtemps trouvé moyen de soulever contre lui l'indignation 
populaire. On lui prêtait même des mots sacrilèges. Il aurait 
notamment, racontait-on, expliqué son omnipotence en 
Espagne par cette double raison qu'il en avait le Dieu entre 
les mains et la reine à ses pieds. En tout cas, ce ■< brave et 
excellent homme, » comme l'appelle M. 0. Klopp, faisait 
campagne commune avec le baron de Lisola, et avait le 
défaut de n'être pas apprécié à sa juste valeur par le peuple 
auquel il prodiguait son dévouement ( 3 ). 

Il était tout naturel dans ces circonstances que la haine 
des grands et des petits s'incorporât dans un homme, s'il s'en 
rencontrait un qui fût de taille à se charger de ce fardeau. 
Ce personnage existait, et n'était rien moins qu'un fils naturel 



(') Mémoires de la Cour d'Espagne, attribués à Madame d'Aulnoy, p. 9. 
(*) Lafuente, 1. 17, p. 7. 
( 3 ) Onno Klopp, t. 1. 130. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



103 






de Philippe IV. Il avait eu pour mère une actrice, illustre par 
sa beauté, la Calderone, si bien que le nouveau don Juan 
touchait de très près au peuple, des entrailles duquel il 
était sorti. A coup sûr, il n'avait pas reçu au même degré que 
le vainqueur de Lépante la réhabilitation de la gloire mili- 
taire, mais, assure Saint-Simon ('), il ne possédait "pas moins 
de mérite que le premier, quoique resserré dans des bornes 
plus étroites. .. A défaut du prestige de grandes victoires, il 
avait étudié dans les Pays-Bas l'art de la guerre sous Condé 
et commandé en chef des armées espagnoles contre les invin- 
cibles Portugais. C'en était assez pour le désigner aux vœux 
des patriotes dans un pays où le dernier des descendants 
légitimes d'une dynastie épuisée se débattait entre la vie et 
la mort, en proie à je ne sais quelle agonie infantile. Il avait 
en tout cas plus de titres qu'il n'en était besoin pour rallier 
autour de lui tous ceux de ses concitoyens qu'indignait la 
tyrannie antinationale du P. Nithard. L'exécration publique 
qui se déchaînait de plus en plus contre ce politicien de 
confessionnal enhardit don Juan à s'échapper du prieuré 
de la Consuegra où il était tenu en charte privée. Vers la 
fin de l'automne 1GG8, après avoir appris qu'un de ses plus 
fidèles amis, Malladas, venait de subir le supplice ignomi- 
nieux du garrote et d'y périr ( 2 ), il s'évada et alla réunir en 
Aragon ses partisans, à la tête desquels il se proclama l'ami 
du peuple et l'ennemi des oppresseurs. Cette profession de 
foi révolutionnaire n'annonçait encore en lui qu'un homme 
résolu à renverser les ministres en fonctions ; mais il était 
permis de pressentir que, si jamais il prenait la direction des 
affaires, il tâcherait aussi de se saisir de la couronne, dès 
que la mort de son demi-frère lui en fournirait l'occasion. 
Ses affidés du reste donnaient créance à cette supposition, 
en faisant courir le bruit que, par suite d'une substitution en 
bas âge, don Juan n'était rien moins que l'infant Balthazar, 



(') T. 3, p. 155. 

( 2 ) Lafuente, t. 17, p. 23. 









■ 



164 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



qu'on avait jadis cru mort par erreur ('). Pour le moment, 
le chef des révoltés se borna à adresser à la régente une 
lettre des moins flatteuses contre le P. Nithard, dont il 
demandait impérieusement le renvoi ( 2 ). 

Depuis quelque temps déjà, Louis XIV se préoccupait de 
l'éventualité de cette compétition, et il avait fait part à 
Vienne moins encore peut-être de ses alarmes que des 
moyens de rendre toute alarme inutile. A cet effet, dès le 
mois de septembre, il avait proposé une nouvelle convention 
pour régler à l'avance la manière dont chacun des deux 
copartageants prendrait possession de son lot. L'Empereur 
s'était dérobé à ces premières ouvertures, craignant « d'être 
obligé par là d'entrer dans une nouvelle confédération ( 3 ). » 
Vainement Louis XIV avait insisté, en faisant remarquer à 
Vienne que l'Empereur, à cause de son éloignement et des 
prétentions de don Juan, aurait beaucoup plus de difficulté 
à implanter son autorité en Espagne que lui-même n'en ren- 
contrerait dans les Pays-Bas, à Naples ou en Sicile. L'accord 
complémentaire et détaillé dont il se faisait le promoteur 
importait par conséquent beaucoup plus aux intérêts de 
Léopold qu'aux siens. Contrairement à cette manière de voir, 
Auersperg avait répondu au nom de son maître que, » tant 
que l'exécution des points convenus dépendrait de circon- 
stances fortuites, des événements du temps présent et de 
l'état dans lequel le monde se trouverait quand le cas vien- 
drait à échoir, discuter sur le mode et les moyens d'exécution, 
c'était se donner une tâche vague, superflue et sans aucun 
fondement; il était donc plus à propos d'y surseoir (*). " 



(') Le Roi à Grémonville, 23 novembre 1668. 
fol. 276-277. 



Vienne, t. 31, 



( 2 ) On trouvera une copie de cette lettre dans Espagne, t. 56, fol. 155. 
Elle est datée d'octobre 1668. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 27 septembre 1668. — Vienne, t. 31, fol. 90-105. 
(*) Grémonville au Roi, 29 décembre 1668. — Vienne, t. 31, fol. 372-377. 

Quant au Mémoire remis par Auersperg à Grémonville, le 29 décembre 1668, 
que cite M. Mignet (t. 3, p. 393), nous ne l'avons trouvé ni dans le t. 31 
ni dans le t. 32 du fonds Vienne, ni dans le t. 2 de la série Autriche, 
supplément. 



H 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



165 



Le même jour et dans le même document, écrit en italien, 
Auersperg avait lancé néanmoins une proposition des plus 
importantes pour l'avenir du traité de partage. Il émettait 
l'idée qu'à la triple alliance protestante, à laquelle Louis XIV 
redoutait toujours de voir l'Autriche affiliée peu à peu par 
les Hollandais, il convenait d'opposer une ligue catholique, 
où l'Espagne viendrait se joindre à la France et à l'Autriche. 
Une pareille ligue était trop dans la nature des choses et 
dans la logique de la situation pour ne pas produire de bons 
résultats. Par malheur, Louis XIV, à ce moment, n'était pas 
sans quelque dépit de ce qu'à Madrid ses conseils de fermeté 
vis-à-vis de don Juan n'avaient point été suivis, et de ce 
qu'au contraire les partisans de la régente y inclinaient 
vers une conciliation, qui, à ses yeux, n'était qu'une faiblesse 
dangereuse. Il se souciait par conséquent assez peu d'intro- 
duire l'Espagne dans cette intimité qu'il essayait de se créer 
avec l'Autriche. Il y tenait d'autant moins que l'adhésion des 
Espagnols aurait fatalement eu pour premier effet de lui 
lier, à lui, les mains vis-à-vis des Pays-Bas, dont son fils 
sans doute devait hériter un jour ou l'autre, si Charles II 
mourait sans enfants, mais qu'il eût été enchanté d'escompter 
tout de suite, pour le cas où Charles II aurait des enfants. 
Louis XIV ne désirait pas moins demeurer libre de s'en 
prendre à son heure aux boutiquiers et aux banquiers des 
Provinces-Unies, qui commençaient à se trouver bien 
souvent sur son chemin pour le lui barrer, et qui, déjà à cette 
époque, cherchaient à faire accorder à l'Espagne par 
l'Angleterre et par la Suède la garantie du traité d'Aix-la- 
Chapelle. Il allégua donc, en répondant à Léopold, que son 
projet était excellent, mais peu praticable, pour ne pas dire 
absolument irréalisable. A son avis, ce qui lui paraissait 
" le plus important et le plus nécessaire, " c'était « d'ôter 
une fois pour toutes aux Hollandais, qui sont ceux qui 
meuvent tous les autres, toute matière, occasion et sujet de 
travailler à former et grossir des ligues pour les opposer 
comme des barrières aux desseins qu'ils présupposent que 









■ 




■ 




. 


1 -V' 




• 


1 






166 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



I 









Sa Majesté a de s'agrandir de leur côté plus qu'elle ne l'a 
fait dans la dernière guerre ('). » 

Cette fin de non-recevoir n'était pas faite pour calmer les 
inquiétudes à Vienne. Plus que jamais, Léopold et ses 
conseillers, à qui la seule proposition de l'échange avait 
déjà fait dresser l'oreille, redoutèrent que, décidément, sous 
le prétexte « des dépendances « à ajouter aux conquêtes 
que lui avait adjugées le traité d'Aix-la-Chapelle, Louis XIV 
ne cherchât à récupérer dans les Pays-Bas une bonne partie 
de ce que ce même traité l'avait obligé d'y restituer. Abusé 
par cette crainte, le Conseil aulique se montra assez sensi- 
blement disposé à se jeter enfin dans les bras de la triple 
alliance. Ce ne fut qu'en envoyant au Pape, d'abord proposé 
par lui comme arbitre, sa parole royale de ne pas attaquer 
les Espagnols durant tout le cours de l'année que Louis XIV 
parvint à prévenir cette défection ( 2 ). Ainsi, un an s'était à 
peine écoulé depuis la signature du partage, et déjà la con- 
fiance manquait visiblement entre les deux partenaires. 

Une grave perturbation, produite dans la santé de 
Charles II par des hémorrhagies inquiétantes, mit encore un 
peu plus à nu la difficulté d'un accord parfait. Au milieu 
des périls que le redoublement de sa maladie faisait 
courir au jeune monarque, les velléités ambitieuses de don 
Juan prirent les proportions d'une véritable révolte, assez 
étendue et assez exaspérée pour amener un changement 
ultérieur dans l'ordre de succession au trône. A la tête de 
trois cents cavaliers et d'une bande de routiers sans 
emploi, le bâtard d'Espagne s'était avancé jusqu'à Torrejon, 
à trois lieues de Madrid, et il avait envoyé sommer la 
régente de congédier sur le champ et pour toujours l'inqui- 
siteur général. Déjà, de Madrid, les séditieux se portaient 



(') Réponse à Aueisperg, en chiffres, 21 janvier 1669. — Viorne, 
t. 32, fol. 73-75. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 17 mars (et non 16, comme le dit 
M. Mignet) 1669. — Vienne, t. 32, fol. 210-227. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



167 



i 1 I 



en foule à Torrejon, et des gens de qualité avaient été 
entendus criant la nuit dans la capitale : Viva el Rey don 
Juan O/La régente préféra définitivement céder en congé- 
diant son confesseur, et don Juan voulut bien se tenir pour 
satisfait de la chute d'un régime et d'un intrus également 
détestés, alors qu'il n'avait peut-être besoin que d'un peu 
d'audace pour trancher d'un seul coup à son profit toutes 
les difficultés de la succession d'Espagne. Marianne 
d'Autriche se vengea ou se consola du départ obligé de son 
confesseur, en adoptant bientôt pour favori en titre et 
premier ministre un poète d'aventure, Valenzuela, qui avait 
eu le talent de plaire à sa camériste allemande, dona Eugenia 
et qui ne devait pas finir beaucoup mieux que son prédé- 
cesseur ( 2 ). 

Louis XIV, en apprenant la révolution de palais qui venait 
de s'accomplir à Madrid, fut littéralement indigné. « Cette 
tragédie, » confessa-t-il, « renouvela dans sa mémoire le 
pitoyable spectacle des dissensions intestines qui avaient 
agité son royaume pendant les dernières années de sa 
minorité ( 3 ). » Le marquis de Villars ne se gêna pas pour 
reprocher proprio motu à certains personnages de qualité 
leur mollesse inconcevable vis- c à-vis d'un bâtard qui n'avait 
pas plus de trois cents chevaux cà sa disposition ( 4 ). Le Roi, 
de son côté, n'avait pas attendu l'issue des événements 
pour proposer à Léopold les mesures que la situation lui 
avait paru exiger. A la première nouvelle de la crise mor- 
bide traversée par Charles II, il avait prescrit à Grémon- 
ville de soumettre au gouvernement impérial deux projets 



y: 















f 1 ) Villars au Roi, 6 mars 1669, lettre autographe. — Espagne, t. 56, 
fol. 277-281. 

( 2 ) V. sur ces événements la relation publiée sous le titre de Mémoires 
de la Cour d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy, p. 8-70, et les papiers 
de Valenzuela dans la Coleccion de documentos ineditos para la historia 
de Esjxiha, due au zèle de M. le marquis de la Fuensanta del Valle, t. 67. 

( 3 ) Le Roi à Grémonville, 29 mars 1669. — Vienne, t. 32, fol. 242-246. 
(*) Villars au Roi, 20 mars 1669. — Espagne, t. 56, fol. 291-294. 



tm 



F 






168 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



consistant, l'un, à publier le traité de partage « dès le 
premier avis qu'on aurait de la mort du roi d'Espagne, « 
l'autre, à échanger immédiatement « des lettres patentes 'en 
bonne et authentique forme, par lesquelles on pût faire voir 
à tous les peuples de la Chrétienté que Leurs dites Majestés 
se sont accommodées ensemble aimablement sur tous les 
différends qui pouvaient naître entre elles, pour leurs 
diverses prétentions à la succession de la Couronne d'Es- 
pagne. - Ces mêmes lettres patentes, qui contiendraient les 
conditions de « l'ajustement, - devraient « délier les peuples 
des pays et États, que Leurs Majestés se sont cédés l'une à 
l'autre, de tous devoirs, hommages, obéissance, sujétion et 
serment de fidélité pour être rendus sans difficulté à l'autre 
Majesté, ordonnant aux gouverneurs des places et aux 
magistrats de les remettre, déclarant, pour conclusion, que 
Leurs Majestés se sont promis l'une à l'autre de soumettre 
par la force de leurs armes communes les peuples et les 
gouvernements qui voudraient, directement ou indirecte- 
ment, aller à l'encontre des partages dont elles sont conve- 
nues. " Toutes ces dispositions resteraient entièrement 
secrètes, « jusqu'à ce que le grand cas arrivât ('). « 

Aussitôt qu'il connut le nouveau coup d'État risqué par 
don Juan, Louis XIV, le 29 mars, ordonna à Grémonville de 
faire observer à la Cour de Vienne que, les royaumes 
d'Espagne devant être dans le partage de l'Empereur, <■ il 
avait beaucoup plus d'intérêt que lui à échanger prompte- 
ment entre eux les actes nécessaires pour faire voir à tous 
les peuples d'Espagne, dès l'instant de l'événement de la 
mort du roi, si elle arrivait, qu'il serait pour lui contre don 
Juan et qu'il l'assisterait de toutes ses forces contre toute 
usurpation. » La dépêche se terminait par cette offre d'une 
amitié, sinon fraternelle, du moins complète et cà toute 
épreuve vis-à-vis de l'Empereur : 

« Le meilleur parti que nous puissions embrasser serait de rendre 



(') Lionne à Grémonville, 8 mars 1669. — Vienne, t. 32, fol. 207-208. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



169 



uns et communs tous nos intérêts généralement dans toutes les 
affaires que nous aurons, en quelque part de la Chrétienté que ce 
puisse être, sans avoir plus rien do distinct et de séparé, non-seule- 
ment nous réjouissant sincèrement, mais procurant de tout notre 
pouvoir les avantages l'un de l'autre, moi, l'accroissement de son 
autorité dans l'Empire, ot lui, ailleurs, celui de mes forces et du 
nombre de mes amis, sans recevoir plus aucun ombrage ni jalousie 
do tout ce qui peut nous mettre en état d'agir fortement; c'est à 
quoi, si on y était disposé de delà, vous pouvez assurer que je le suis 
entièrement de ma part, et que, si nous faisons cette sorte de 
liaison, je ne manquerai non plus à l'Empereur en toute sorte 
d'affaires et de rencontres que je serais capable de manquer à mon 
propre frèro ou à mes enfants 0). n 

Cet appel pressant et sincère à Léopold ne le tira pas de 
son apathie invétérée. Aux vives instances que lui adressa 
Grémonville, avec sa hardiesse d'ancien marin, il se borna 
à répliquer par trois fois : Per l'amore di Dio, ieniamo il 
trattato celato ( 2 ) / » C'était un bien autre plan qu'on caressait 
à Vienne pour mettre le pied à l'étrier, dès que Charles II 
aurait quitté ce monde, et ce plan, qui confinait à la haute 
comédie politique, sinon même au pays des chimères, fut 
gravement exposé à notre envoyé par Auersperg. Suivant 
cette conception fantaisiste, une fois la mort du roi d'Es- 
pagne bien avérée, Louis XIV ferait appeler le nonce du 
pape accrédité à sa Cour « pour lui dire en général qu'il 
avait de justes prétentions sur la succession, mais que la 
déférence filiale qu'il voulait montrer à Sa Sainteté et 
l'amour passionné qu'il avait pour la Chrétienté l'obligeaient 
à le prier d'interposer sa médiation. » Ceci fait, « Sa Sain- 
teté, ne pouvant refuser une si belle offre, ne manquerait 
pas de la faire communiquer à l'Empereur, lequel, de son 
côté, montrerait aussi d'y vouloir volontiers donner les 



(') Le Roi à Grémonville, 29 mars 1669. — Vienne, t. 32, fol. 242-240. 
(*) Grémonville au Roi, 29 mars 1669. - Vienne, t. 32, fol. 247-263. 






& 




170 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



mains, après quoi il est à croire que, sans aucune perte de 
temps, Sa Sainteté pourrait désigner le lieu de ladite 
conférence à Florence, Mantoue, Parme, ou enfin en quelque 
autre lieu d'Italie. « Pendant que les plénipotentiaires des 
deux souverains se dirigeraient vers le rendez-vous assigné, 
l'Empereur, lui, « dépêcherait en Espagne une procuration 
à cette reine pour y gouverner à sa place jusqu'à son 
arrivée, avec cette circonspection, afin de mieux captiver 
les Espagnols, que ce ne serait proprement que pour présider 
au Conseil d'État. •> Il entrait au surplus dans les intentions 
de Léopold d'écrire aux grands du royaume, y compris don 
Juan lui-même, pour les mettre au fait. Restait à distraire 
un peu la galerie pendant ces opérations préliminaires. 
A cet effet, l'Empereur « enverrait en même temps exprès 
deux gentilshommes en Angleterre et en Hollande pour 
montrer de vouloir concerter les moyens de s'opposer aux 
desseins - du roi de France, qui, de son côté, adresserait un 
agent aux Suédois, afin « d'en découvrir aussi les senti- 
ments. « Quand on aurait de cette façon suffisamment 
amusé le tapis, Leurs Majestés « se trouvant en état de 
bien faire leur coup, les députés à la conférence mentionnée 
montreraient être d'accord de la même convention stipulée 
dans le traité éventuel. ™ Louis XIV en ferait la déclaration 
devant ses Parlements, et les armées des deux cohéritiers 
se mettraient en marche pour occuper les pays attribués à 
leur maître. Provisoirement, on réserverait la question de 
Naples, afin de ne pas déplaire au médiateur et de lui 
laisser quelque temps l'illusion d'une suzeraineté plato- 
nique. 

Il faut avouer que, si ce mécanisme bizarre ne cachait 
pas deux ou trois pièges grossiers au détriment de la 
France, tels que l'initiative de la fausseté laissée à son roi, 
l'occupation préalable de l'Espagne par l'Empereur, l'attri- 
bution d'un rôle politique au Pape et au Parlement, il com- 
portait tant de complications, de lenteur et de duplicité 
ridicule qu'il semblait absolument indigne d'hommes d'État 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



171 



sérieux, indigne surtout de deux grandes puissances comme 
la France et l'Autriche. Le refus d'adhérer aux mesures si 
simples et si efficaces de Louis XIV était d'autant moins 
explicable qu'à la Cour même de Vienne, un Espagnol, le 
comte de Maradas, grand-maître de la maison de l'Impéra- 
trice douairière, déclarait publiquement que ses compa- 
triotes ne voulaient avoir pour roi que don Juan ('). C'était 
exactement l'impression de Villars, quand il écrivait le 7 août 
que, selon lui, l'Empereur n'avait pas en Espagne une 
influence assez profonde pour contrebalancer la popularité 
du frère naturel de Charles II ( 2 ). Il lui importait donc d'agir 
au plus vite, en cas de décès, ainsi que le désirait 
Louis XIV, au lieu de s'aventurer dans un labyrinthe de 
sentiers détournés, comme on le proposait a Vienne. Le 
système beaucoup trop savant de ruses puériles qu'on y 
avait élaboré pour donner le change à l'Europe sur une 
simple affaire de dates ne parut pas à Versailles mériter 
une négociation. 

Le Roi cependant ne désespéra pas d'y substituer un 
ensemble de dispositions plus pratiques, encore bien que 
rien à ses yeux ne valût la publication instantanée du traité 
après la mort de Charles II, et, avant cette mort, l'échange 
des lettres patentes mentionnées plus haut. Tenant compte 
néanmoins du goût de l'Empereur pour le mystère, le 
16 avril 16G9, il ordonna de lui offrir le choix entre deux 
méthodes différentes pour déjouer les intrigues et parer 
aux coups de tête de don Juan. En premier lieu, on pour- 
rait conclure un traité de partage immédiatement osten- 
sible, dont les motifs et les bases étaient indiqués tout au 
long dans une sorte de contre-Mémoire qui servait de 
réponse à celui d'Auersperg. Louis XIV, par la plume de 
Lionne, y exprimait presque au début la conviction que 
l'Empereur ne manquerait pas d'adopter sa manière de voir 






(') Grémonville au Roi, 4 avril 1669. — Vienne, t. 32, fol. 268-282. 
( 2 j Espagne, t. 56, fol. 375-378. 



172 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



et de marcher au but par le plus court chemin, « quand il 
saurait que les États-Généraux envoyent exprès h Londres 
le sieur van Beuningen pour le seul dessein de concerter et 
de convenir dès à présent de tout ce que les trois États 
ligués devront faire dans le cas de la mort du roi d'Espagne. » 
Le premier préambule toutefois du nouvel acte destiné à la 
publicité invoquerait, pour se justifier lui-même, « les deux 
incidents arrivés, depuis six semaines, de la maladie dange- 
reuse du roi d'Espagne, et des violences et attentats que 
don Juan d'Autriche a faits contre l'autorité légitime de la 
reine d'Espagne, sa tutrice, qui ont fait craindre que ledit 
don Juan n'eût des pensées de s'étendre au-dessus de la 
qualité de sujet, à quoi Leurs dites Majestés ont un grand 
intérêt de s'opposer. » Venait ensuite le thème de la con- 
vention à conclure : 



« Les conditions de ce traité ostensible pourraient être que Leurs 
Majestés sont présentement convenues, pour le bien de la paix, de 
se céder l'une à l'autre leurs droits et prétentions, savoir le Boi à 
l'Empereur, sur tous les royaumes d'Espagne et sur le duché de 
Milan, et l'Empereur au Koi sur les Pays-Bas et sur la Franche- 
Comté, promettant de s'assister l'un l'autre de toutes leurs forces 
pour la prise de possession desdits royaumes, duché et États des 
Pays-Bas et Franche-Comté, et que, pour ce qui regarde les 
royaumes de Naples, les ports de la mer Méditerranée, les Indes et 
tous les autres États de la domination d'Espagne en quelque lieu 
du monde qu'ils soient situés, Leurs Majestés ont convenu de s'en 
accommoder ensemble à l'amiable par la médiation du pape, et qu'en 
cas qu'elles n'en puissent convenir dans un temps de huit mois 
après la mort du roi d'Espagne, elles s'en remettront à l'arbitrage 
de Sa Sainteté, sans que, pour raison de leurs diverses prétentions 
et différends, elles puissent jamais en venir aux armes l'une contre 
l'autre. Par un article secret, il serait dit que le premier traité du 
19 janvier 1668 demeure en toute sa force et sa vigueur sans 
aucune altération ni changement des conditions des partages, et 
nommément pour la Navarre qui aurait été cédée en apparence par 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



173 



le Eoi dans le traité ostensible, et que le nouveau traité n'a été fait 
que pour être rendu public, afin que Leurs Majestés s'accommodent 
à la constitution du temps et aux intérêts et liaisons des autres 
potentats ('). n 

Subsidiairement, et sur une simple feuille volante servant 
d'annexé ( 2 ), était expliquée l'espèce de pis-aller dont se 
contenterait encore le Roi, pour se prêter de son mieux aux 
tendances manifestées par la Cour de Vienne. 

u Si l'expédient porté par le Mémoire n'est pas accepté, parce 
peut-être qu'on prétendra qu'il ne remédie pas suffisamment à 
l'inconvénient que l'Empereur veut éviter à l'égard des Espagnols, 
qui est de ne leur point faire voir qu'il ait traité du partage de la 
succession de leur monarchie du vivant de leur Roi, et même qu'il 
ait consenti à la démembrer moitié par moitié, ce qui est sans doute 
la véritable cause de la répugnance qu'il a de laisser d'abord rendre 
public le traité éventuel, M. le chevalier de Grémonville pourra 
proposer que, comme le point le plus important à Leurs Majestés 
est la prompte occupation des Pays-Bas, afin que la triple alliance 
ne puisse réduire l'affaire en procès ordinaire, ce qui serait par 
contre-coup d'un extrême préjudice à l'Empereur dans celles 
d'Espagne, et cette prompte occupation dépendant principalement 
des moyens que le Roi se trouvera avoir en mains, à l'arrivée du 
cas, de faire voir aux Flamands que l'Empereur les a cédés, et qu'ils 
ne peuvent plus avoir de maître légitime que Sa Majesté, l'Empereur, 
sans s'expliquer de la manière de cette cession, qui instruirait trop 
la Chrétienté, contre son dessein, de co que Leurs Majestés ont 
traité ensemble, pourrait au moins feindre pour quelque temps qu'il 
a fait avec le Roi un échange des Pays-Bas, qu'il a cru utile aux 
intérêts communs et nécessaire pour conserver le repos public, et 
sur le fondement dudit échange, dont on n'expliquerait point les 
conditions particulières, les laissant à deviner à tout le monde, Sa 
Majesté impériale pourrait remettre au Roi un ordre général à tous 



(') Vienne, t. 32, fol. 312. 
( 2 ) Vienne, t. 32. fol. 314. 



î I 






: 

: 



174 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



les peuples des Pays-Bas et de la Franche-Comté, et aux gouverneurs 
des places, qu'ils eussent, après la mort du roi d'Espagne, à obéir à 
Sa Majesté et à la reconnaître pour leur souverain en vertu d'un 
échange qu'elle a fait avec le Koi d'autres pays à sa bienséance 
dont elle se tient pour contente, ayant déjà pris là-dessus toutes 
ses sûretés. Et, réciproquement, le Koi remettrait entre les mains 
de l'Empereur une déclaration qui pût être montréo dans l'Espagne 
et dans le duché de Milan, par laquelle Sa Majesté ferait entendre 
à tous les peuples qu'ayant traité avec Sa Majesté impériale de 
quelques échanges d'Etats, qui se sont respectivement trouvés à 
leur bienséance, sans expliquer quels États, Sa Majesté déclare que 
non seulement elle n'a pas dessein de troubler Sadite Majesté 
impériale dans la prise de possession des royaumes d'Espagne et 
du duché de Milan, mais qu'elle s'est obligée de l'y assister de 
toutes ses forces et de l'appuyer contre tout autre usurpateur. ,, 

Aucune des deux faces de ce dilemme ne plut à Vienne 
Léopold, que Grémonville, selon son habitude, poursuivit 
de ses instances directes, ne pouvait se résoudre à admettre 
qu'on disposât, au vu et su de tous, de la succession 
d'Espagne du vivant de Charles II. Il estimait d'abord que 
toutes les transactions faites avant son décès seraient nulles 
à l'égard des tiers, parce que le droit des copartageants ne 
devait naître que le jour où ils seraient véritablement 
devenus héritiers. Il pensait ensuite, et fort judicieusement, 
que, si les Espagnols se trouvaient informés à l'avance du' 
futur démembrement de leur monarchie, ils se hâteraient 
tous d'acclamer don Juan, qui comptait déjà en pleine Cour 
un parti puissant, avec le comte de Peharanda pour chef ('). 
L'Empereur, du reste, n'en fît pas moins bon accueil à notre 
envoyé, qui s'entendit répéter par les ministres impériaux 
« qu'ils n'auraient jamais cru que Sa Majesté très-chrétienne 
n'eût pas approuvé les sentiments de l'Empereur de différer 
la déclaration de l'accord jusqu'au temps seulement qu'on 

(') Bonzy au Roi, 16 avril 1670. - Espagne, t. 58, fol. 191-206. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



175 



ait pu faire un autre traité daté depuis la mort. » Auersperg 
ajouta que « Leurs Majestés auraient plus que le loisir de 
signer la même substance du traité qui s'était fait et de 
s'envoyer par le premier courrier tous actes qui seraient 
nécessaires pour la cession réciproque ('). « Impatient avant 
tout d'introduire n'importe comment, mais le plus vite 
possible, dans le droit public européen l'essence du partage 
de 1668, Louis XIV, cette fois, malgré ses préférences, 
n'hésita plus à entrer dans l'ordre d'idées qu'affectionnait 
l'Empereur et à admettre ce principe assez sensé du post- 
mortem, qu'on avait tant à cœur sur les bords du Danube. 
L'application qu'il prétendit en faire fut ainsi exposée à 
Grémonville le 8 juin, après quelques mots sur l'ancien 
projet. 

... « Je ne désire plus que vous en fassiez aucune instance, et me 
tiens à ce qui vous a été prorais en substance et au concert qui vous 
a été offert, et que j'accepte, c'est-à-dire que, sans plus songer à 
établir des conférences en Italie, pour y négocier par l'entremise du 
pape, ce qui emporterait un temps de sept ou huit mois peut-être 
seulement à former l'assemblée, je crois qu'on devra tenir la con- 
duite suivante, et que ce sera aussi l'intention de l'Empereur, 
qu'aussitôt que j'aurai l'avis de la mort du roi d'Espagne, si Dieu 
l'appelait à lui, je ferai passer un courrier à Vienne par lequel 
j'inviterai publiquement l'Empereur à éprouver si, par la voie de 
la négociation, nous pourrions convenir et nous accommoder à 
l'amiable des grands différends que l'ouverture à la succession de la 
monarchie d'Espagne devait sans cela causer entre nous, afin que 
tous les peuples reconnaissent au moins quo nous n'avons rien omis 
de ce qui pouvait dépendre de nous pour conserver le repos dans la 
Chrétienté, que l'Empereur trouvera bon de me répondre qu'il a 
fort agréé et estimé ma proposition, comme ayant les mêmes inten- 
tions d'épargner l'effusion du sang chrétien, et que, pour la mettre 
à effet, il me requiert, ou de nous envoyer sans délai un plein 



' 






(') Grémonville au Roi, 21 mai 1669. — Vienne, t. 33, fol. 55-85. 



^>:u 



176 



LES SUITES DU TRAITE DE' PARTAGE. 



pouvoir de traiter, ou de députer quelque ministre de ma part, comme 
il est prêt d'en députer aussi de la sienne, lesquels se rendront inces- 
samment à Francfort pour négocier ensemble ledit accommodement, 
et il semble que cette apparence contribuera incomparablement plus 
à tenir tous les peuples et tous les autres États dans l'attente 
du succès de cette négociation, et couvrira mieux aussi ce 
qui s'est déjà fait et arrêté que ne ferait une négociation plus 
secrète dans l'une de nos deux Cours, surtout devant bientôt mettre 
au jour un traité do si grande importance; qu'après cela, soit que 
l'Empereur ait désiré que ce traité se négocie apparemment à 
Vienne même ou bien à Francfort, on ne perde pas un moment de 
temps à donner les pouvoirs et à envoyer les ministres, si c'est dans 
un lieu tiers, et qu'après dix ou douze jours au plus de conférences 
entre eux, on fasse éclore un nouveau traité de la même substanco 
pour les conditions des partages que celui qui a déjà été signé et 
ratifié, et sans y rien changer que le seul préambule, pour faire que, 
de traité éventuel que l'autre était, il devienne un traité formel sur 
la mort du roi catholique et que l'on y ajoute à la fin un article par 
lequel il soit dit qu'en fournissant nos ratifications l'un à l'autre 
nous échangerons aussi en même temps les actes réciproques de 
cession de nos partages ('). » 

La dépêche qui révélait la procédure imaginée par 
Louis XIV se croisa avec un nouvel « écrit italien », que 
Grémonville avait expédié le 3 juin de la part des conseillers 
de Léopold, en réponse au Mémoire français du 16 avril. 
Aussitôt après l'avoir reçu, Lionne, le 19 juin, manda à 
notre envoyé que « le Roi en avait été très satisfait. » 
Aussi, en considération de la bonne volonté qu'il y avait 
constatée, et, » puisque Sa Majesté impériale consentait 
que l'on ne consommât de temps à faire paraître ledit 
accommodement qu'autant qu'il en faudrait depuis le cas 
arrivé pour envoyer de part et d'autre les pleins pouvoirs 
pour former un nouveau traité conforme à l'autre en toute 



0) Le Roi à Grémonville, 8 juin 1669. — Vienne, t. 33, fol. 151. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



177 



la substance des conditions, Sadite Majesté demeurerait 
pleinement satisfaite de ce concert, croyait même, par toutes 
les fortes raisons alléguées dans l'écrit, que ledit concert 
serait plus avantageux à Leurs Majestés que si elles avaient 
donné au jour le traité éventuel en la forme qu'il est, 
d'autant que toutes les légalités pourraient être encore 
mieux observées au dernier traité qu'au premier. « Le Roi 
en outre consentait à ce que « ledit nouveau traité fût 
négocié et conclu, ou à Vienne même, ou à Strasbourg, ou 
à Francfort, selon que Sa Majesté impériale aurait plus 
d'inclinaison à l'un qu'à l'autre ('). « Une lettre du souve- 
rain, datée du même jour, annonçait au chevalier que, 
renonçant à l'échange des actes de cession, il « se conten- 
terait là-dessus de ce qui lui avait été offert pour être 
exécuté sans perdre de temps aussitôt le grand cas arrivé (*).« 
Grémonville fut quelque temps sans pouvoir faire part de 
ces concessions à l'Empereur, qui chassait, Il obtint enfin 
une audience le 11 juillet. - Sa Majesté impériale, >. 
écrivit-il bientôt à son maître, <• me répliqua qu'elle avait 
grande joie d'apprendre que Votre Majesté avait approuvé 
le concert en la manière qu'elle lui avait fait proposer, 
puisque certainement il n'avait eu d'autre but en cela que 
de conserver l'intérêt commun de Votre Majesté, sur lequel 
sujet il ne penserait ni ne ferait jamais rien sans la parti- 
cipation et les puissants conseils de Votre Majesté ( 3 ). •> 

Malheureusement, un incident fâcheux vint tout à coup 
assombrir l'horizon politique entre Vienne et Versailles, et 
empêcha de donner corps dans un acte précis au scénario 
de comédie qui devait se jouer pour les tiers au moment 
opportun, de façon à ce que l'Europe pût croire que la 
succession d'Espagne avait été réglée, tambour battant, 
dans une courte série de conférences. En même temps qu'il 









(!) Vienne, t. 33, fol. 140. 

( 2 ) Vienne, t. 33, fol. 207. V. la suite de la pièce dans Mignet, t. 3, 
p. 438-439. L'original donne entièrement et non excessivement. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 18 juillet 1669. — Vienne, t. 34, fol. 34. 

1? 



'.< 



178 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



se ralliait aux vues de l'Empereur, Louis XIV l'avait prié 
de lui servir d'arbitre dans son démêlé avec la Cour de 
Madrid au sujet des « dépendances -. Léopold craignit sans 
doute de désobliger celle des deux parties à laquelle il 
donnerait tort, et d'émettre un avis qui serait regardé 
inévitablement par l'une d'elles comme une trahison. Il se 
crut donc obligé de répondre négativement à cette marque 
de haute confiance, ce qui tourna assez mal pour lui, car 
son excès même de prudence ne servit qu'à altérer un peu 
plus la cordialité qui eût été si nécessaire entre lui et 
Louis XIV. Ce dernier ne cacha pas à Grémonville à quel 
point il avait été blessé. Le 7 août, il lui manda ce 
qui suit : 



■ 



I 



« La conséquence que je tirai d'abord d'une si grande froideur 
sur une avance de cette nature, à laquelle les ministres de 
l'Empereur m'avaient eux-mêmes invité, fut que je jugeai dès lors 
que la résolution était déjà prise dans son Conseil de lo faire entrer 
dans la triple alliance, et je ne me suis pas trompé dans ce juge- 
ment, puisque les dernières nouvelles de Bruxelles, venant d'une 
puissance à qui les ministres d'Espagne ne laissent rien ignorer de 
leurs plus secrètes résolutions et affaires m'assurent que le baron 
de Lisola doit avoir reçu ou recevra bientôt l'ordre de passer à 
La Haye et le pouvoir d'y conclure un traité au nom de l'Empereur 
pour son entrée dans ladite triple alliance, et ce qui m'a le plus 
touché, c'est que, selon le calcul que je fais, cet ordre doit lui avoir 
été envoyé quelques jours avant qu'on nous eût mis en main le 
dernier écrit italien, qui est daté du 19 juillet, mais non pas avant 
que vous eussiez fait mon offre de vouloir bien remettre les différends 
à un arbitrage, d'où j'ai compris clair comme le jour qu'on n'a fait 
que vous amuser dans votre dernière négociation, sans vous dire un 
secret qu'en aucune autre conjoncture jusque-là on ne vous aurait 
pas caché ni voulu cacher une chose qui devait sitôt éclater de deçà, 
et qui est bien contraire à la confiance que j'ai toujours tâché de 
ma part d'établir. Je puis môme dire sans vanité et avec toute vérité 
qu'il n'y a pas deux mois que l'amitié que j'ai pour la personne de 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



179 



l'Empereur et la liaison d'intérêts que j'ai contractée avec lui m'a 
fait rompre un coup qu'on méditait contre lui (') et qui lui aurait 
bien donné de l'embarras. Mais je ne me veux pas expliquer plus 
avant sur cela, ni en tirer aucun nouveau mérite auprès de lui, et 
non seulement je ne me repens point d'en avoir usé comme j'ai fait, 
mais je continuerai encore à le faire et à lui donner toutes les 
preuves que je pourrai d'une très cordiale affection, et sur cette 
affaire- là, et dans toutes les autres... ( 2 j „ 

Le froissement d'amour-propre du Roi n'était rien du 
reste à côté de la crainte qu'il ressentait de voir Léopold 
entrer d'un jour à l'autre, comme nous venons de le voir, 
dans la triple alliance. Là se trouvait la véritable pierre 
d'achoppement de l'alliance austro-française. Les conseillers 
de Charles II avaient parfaitement bien compris que la 
Hollande était désormais pour eux la meilleure, pour ne 
pas dire la seule gardienne possible des Pays-Bas. De là leur 
insistance auprès de l'Empereur afin de le faire entrer dans 
le groupe d'associés que tâchait d'embaucher le Pension- 
naire, dans cette coalition en un mot qu'il représentait, un 
peu prématurément, comme le dernier boulevard de 
l'Europe libre. A coup sûr, ce n'était pas aux Hollandais eux- 
mêmes qu'on s'intéressait sur les bords du Danube. S'ils 
n'avaient paru les protecteurs nés des dix provinces espa- 
gnoles et catholiques, ils n'eussent pas eu la plus petite chance 
d'attirer dans leur ligue le chef allemand des Habsbourg, 
et l'entente de Louis XIV avec son allié et cohéritier 
n'aurait rien laissé à désirer. Par malheur, à Vienne, la 
plupart des esprits étaient retombés dans cette indécision 
fatale, qui était leur penchant incorrigible, et dans cette 
nostalgie de l'impossible qui gâtait toutes les relations. Plus 
que jamais on y prenait l'habitude de regretter à peu près 
tout ce qu'on avait fait, avant même de l'avoir achevé. De 
plus, la vénalité s'y était insinuée et établie comme à poste 

(') Il s'agit probablement des affaires de Hongrie. 

( 2 ) Le Roi à Grémonville. 7 août 1669. — Vienne, t. 34, fol. 109. 



180 



LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. 



l 



fixe, en si haut lieu que ce fûtO). Trois semaines après 
l'élection au trône de Pologne de Michel-Goributh Wieçno- 
wiecki, le futur époux de l'archiduchesse Éléonore-Marie, 
c'est-à-dire vers le mois de juillet 1669, on attribuait unique- 
ment à la corruption de Lobkowitz et d'Auersperg une réso- 
lution portant que « l'Empereur donnerait parole à l'Espagne 
de ne l'abandonner plus, avec cette addition que, s'il était 
besoin pour sa plus grande sûreté, il se ferait comprendre 
dans la triple alliance. » Grémonville, qui ne put signaler 
avec certitude ce complot qu'un an plus tard ( 2 ), avait, 
du moins, prévenu, dès l'époque où il se formait, des 
machinations qui le trahissaient à demi. L'ambassadeur 
d'Espagne, Malagon, écrivit-il alors, « continuait plus violem- 
ment ses offices pour faire entrer Léopold dans la triple 
alliance et emporter une résolution qu'il dit devoir être le 
plus unique (sic) et le dernier rétablissement d'un véritable 
repos dans l'Europe ( 3 ). » 

^ Ce qui ne contribuait pas, il s'en faut, à rapprocher les deux 
Cours alliées, c'était cette question de l'échange des Pays- 
Bas contre le Roussillon et ses dépendances, question qui, à 
plusieurs reprises, était revenue sur l'eau, mais toujours sans 
entrer au port, en raison même des préventions adroitement 
entretenues par les malintentionnés. Le 18 octobre 1669, 
Grémonville mandait au Roi qu'autour de lui « on en parlait 
à pleine bouche (*). >. Auersperg était le premier à porter 
sur ce terrain ses conversations avec le ministre de France 
et celui-ci ne demandait pas mieux que de l'y suivre ( 5 ) 
Grémonville espérait de plus faire comprendre ce marché 



(') Onno Klopp, t. 1, p. 95. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 19 juin 1670. - Vienne, t. 37, fol. 130-133. 
M. Mignet (t. 3, p. 480) a fait erreur en assignant à cette lettre la date 
du 5 juillet. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 4 juillet 1609. - Vienne, t. 34, fol. 2-21. 
(*) Vienne, t. 35, fol. 47. 

( 5 ) Grémonville au Roi, 15 et 21 novembre 1669. - Vienne t 35 
fol. 130 et 142. 









LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



181 



international dans une ligue « contre le Turc, « où l'Espagne, 
bien entendu, aurait son rôle à jouer 0). A Madrid, simulta- 
nément, on reprenait le jeu d'autrefois, mais sans y engager 
bien avant Villars, qui écrivait à son maître le 24 juillet de 
la même année : « L'on m'a encore voulu faire quelques 
propositions de l'échange des Flandres. Je répondis que 
Votre Majesté ne songeait à la Flandre que pour avoir ce 
qui lui appartenait par le traité de paix et contribuer à la 
tranquillité de ce pays-là, quand ils voudront de leur côté 
faire les choses justes ( 2 ). » Grémonville, lui, était fort loin de 
montrer autant d'indifférence et de désintéressement, mais 
il eut beau parler par ordre de l'affaire à Lobkowitz, il com- 
prit à demi-mot que les atermoiements de ce ministre 
équivalaient à un refus ( 3 ). 

Plus d'un autre symptôme acheva de montrer que, dans 
l'entourage de Léopold, la solution donnée par avance à la 
question d'Espagne, et jusqu'ici tenue plus ou moins dans 
la pénombre des demi-confidences, ne serait pas acceptée) 
ou ne l'était pas du moins sans regrets. Un jour, Villars 
avisa le Roi « que l'Empereur avait écrit fortement à 
Madrid pour faire donner le gouvernement des Pays-Bas au 
prince Carlos 0), « c'est-à-dire au prince de Lorraine. Le 
projet de mettre ainsi la main, par un intermédiaire complai- 
sant, sur les Pays-Bas, semblait d'autant plus vraisemblable 
qu'on avait déjà songé antérieurement à l'exécuter, au 
profit de l'archiduc Charles-Joseph, ce frère consanguin de 
l'Empereur, qui était mort avant l'âge ( 5 ). Le « marquis « de 
Bade, qui se trouvait parfois en villégiature à Vienne, ne 
paraissait pas mieux disposé pour un partage tant soit peu 
équitable de la monarchie espagnole. A la suite d'une nouvelle 



(') Grémonville au Roi, 19 décembre 1669. — Vienne, t. 35, fol. 246. 

( 2 ) Villars au Roi, 24 juillet 1669. - Espagne, t. 56, fol. 367-370. 

( 3 ) Grémonville au Roi, 27 novembre 1669. - Vienne, t. 35, fol. 165-167. 

( 4 ) Lionne à Grémonville, 5 octobre 1069. — Vienne, t. 35, fol. 15. 

( 5 ) L'archevêque d'Embrun au Roi, 15 mars 1664. — Espar/ne, t. 44, 
fol. 154-159. V. plus haut, \>. 76, note 2. 






182 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



crise survenue dans la santé de Charles II, il confia à 
Grémonville lui-même que, si ce prince « avait manqué 
l'Empereur aurait dû dès aussitôt s'accommoder avec don 
Juan, en le laissant roi des Espagnes et des Indes pour 
garder pour lui tout le reste des États, ajoutant qu'en ce cas- 
là ledit Empereur aurait pu faire l'échange avec Sa Majesté 
très chrétienne de la Flandre pour l'Alsace ('). » Le chan- 
celier Hocher, qui paraissait à Grémonville être dans les 
mêmes sentiments, prétendait, bien qu'en protestant d'ailleurs 
du respect de sa Cour pour le traité éventuel de partage 
que, non content d'avoir fait à lui tout seul ce partage le' 
roi de France s'en était, par-dessus le marché, adjugé' le 
meilleur lot Cj. Dépourvu de flotte, ajoutait-il, comment 
1 Empereur pourrait-il jamais se mettre en possession de 
l'Espagne et des Indes? Il eût été bien plus avantageux pour 
lui de s'établir d'une manière inexpugnable en Italie. D'autre 
part, on s'entretenait beaucoup « d'une proposition de la 
reine d'Espagne au comte Pœtting ( 3 ) pour faire, dès à 
présent, déclarer l'Empereur successeur en cas de la mort 
du roi d'Espagne. * A la vérité, on mettait en même temps 
a la charge de Louis XIV une convention analogue, mais 
naturellement, en sens inverse, conclue entre lui et don 
Juan (<). Quelques semaines plus tard, on racontait aussi 
que, dès le commencement de la campagne prochaine, 
« l'Empereur serait nommé prince des Asturies ( 5 ). » Étant 
donné ce manque général de sympathie entre les deux 
Cours, il était bien difficile qu'on ne tînt pas compte à 
Vienne, en dépit des gages donnés par la France, de l'intérêt 
et des vœux de l'Espagne, invoquant le passé, l'avenir 

(') Grémonville au Roi, 15 août 1669. — Vienne, t. 34, fol. 128. 

( 2 ) C'est ce que prétend encore aujourd'hui M. Onno Klopp, t 1 p 214- 
Selon cet écrivain, l'Empereur avait seul fait tous les sacrifices 7^ 
Upfer fur den Vertrag ivaren nur von seiner Seite gebracht). 

( 3 ) Ambassadeur d'Autriche à Madrid. 

(<) Grémonville au Roi, 15 août 1669. - Vienne, t. 34 fol 128 
( 5 ) Dupré au Roi, 30 octobre 1669. - Espagne, t. 56, fol. 419-420. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



183 



peut-être encore plus, de la maison d'Autriche pour déter- 
miner Léopold à se joindre aux Hollandais, devenus « les 
modérateurs du genre humain, » suivant un mot piquant 
et fort juste de Grémonville. 

Ce duel acharné entre l'influence espagnole et l'influence 
française à Vienne dura plusieurs années encore, et fut 
signalé par un nombre considérable de péripéties dont nous 
ne pouvons donner ici qu'un aperçu fort sommaire. Il s'agis- 
sait avant tout pour Grémonville d'empêcher que l'attraction 
naturelle, l'adhésion platonique de la Cour d'Autriche aux 
combinaisons préparées par l'Espagne ne se transformât en 
un traité effectif, et de déjouer par conséquent une à une les 
intrigues qu'à La Haye et à Londres menait, avec une ardeur 
passionnée, ce « vif-argent » de Lisola, pour rapprocher les 
deux branches de la maison de Habsbourg en vue d'une 
défense commune des Pays-Bas. Rompre au fur et à mesure 
ces attaches naissantes et désagréger fil à fil toutes ces 
toiles d'araignée fut l'œuvre à laquelle eut ordre de s'appli- 
quer, et où se complut, comme dans un milieu digne d'elle, 
l'activité endiablée (') de Grémonville, dirigée de loin par 
l'expérience consommée de Lionne et la sagace autorité du 
Roi. On prend une idée involontairement admirative de 
cette prodigieuse souplesse d'esprit, de cette éloquence 
persuasive et nette, attendrie au besoin et toujours un 
peu prolixe, quand on lit le compte-rendu de quelques 
unes de ses entrevues avec Léopold ( 2 ), dont l'intelligence 
médiocre et irrésolue avait bien de la peine à repousser de 
si vifs assauts. En somme, Lisola fut mis hors d'état de 



(') « E un mezza diavolo, » disait Léopold. Grémonville au Roi' 
21 novembre 1669. — Vienne, t. 35, fol. 150. — Le P. Wagner, dans le 
« portrait » qu'il a cru devoir tracer du chevalier, selon les règles 
classiques de l'art, lui prête aussi, sous son pseudonyme latin de 
GrammonvUUus, homo ad versutiam hsijhI' sagax, quelque chose de 
satanique, ou peu s'en faut. V. t. 1, p. 217-218. 

( 2 ) V., par exemple, celles du 7 septembre, du 20 octobre et du 
1 er novembre 1669. Grémonville au Roi, 12 septembre, 24 octobre et 
15 novembre. - Vienne, t. 'M, fol. 215. et t. 35, loi. 55 et 112. 










181 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



faire usage des pouvoirs qui lui avaient été délivrés mais 
en revanche les efforts des Espagnols, surexcités par leur 
rancune, amenèrent à la fin de cette année 1669 la disgrâce 
du prince Auersperg. Dénoncé à Rome comme créature de 
la France 0), il se vit relégué dans ses terres de Styrie 
sans avoir même la consolation d'y emporter un chapeau 
de cardinal, que Turenne obtint pour son neveu. 

Lobkowitz, du reste, une fois débarrassé de ce rival et 
nommé « premier conseiller secret » (10 décembre 1669) 
n'imprima pas beaucoup plus de fixité à la politique impé- 
riale. Lobkowitz avait beau traiter Lisola de - poupée 
donnée aux Espagnols pour les amuser ( 2 ). » De son propre 
poids, la politique viennoise retombait toujours du côté des 
Espagnols, et Grémonville, à l'instar de Sisyphe, passait 
son temps à la ramener pour un moment du côté opposé 
Assurément, il avait d'excellentes cartes dans son jeu deux 
surtout, sans parler de l'espèce de terreur que la France 
militaire commençait à inspirer aux Impériaux ( 3 ) : la misère 
extrême de la Cour de Vienne, et la faveur, équivoque sans 
doute, mais fort utile, de l'Impératrice douairière, Éléonore 
de Mantoue, belle-mère de Léopold. En revanche, ses 
adversaires pouvaient lui opposer dans l'esprit de l'Empe- 
reur, d'abord sa soi-disant participation à la révolte des 
Hongrois, puis l'occupation de la Lorraine par les troupes 
royales, enfin les affaires d'Espagne. Au bout du compte 
ce fut l'influence française qui l'emporta, après une longue' 
lutte. Quelques mots suffiront pour donner une idée de ces 
forces en sens contraire qui soutinrent ou entravèrent 
1 action de Grémonville pendant ce ministère. 
Au mois de mai 1670, durant l'une de ces 'innombrables 



(') Omio Klopp, t. 1, p. 257, et Adam Wolf, p. 189-199 

for^t5::;i ,e 3 7 au f oL o iô6°i35 vril 1C7 ° et 19 juin i6m - *■"•* i - 36 ' 

SlltLST° t c ? m *Z m 1 °P«â* imminente, ovvero eometa infausta 
per la casa d'Austrta. » Paroles de Giorgi, citées par Adam Wolf, p. 370. 






LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



185 



recrudescences de maladie où la vie si précaire de Charles II 
inspirait de nouveau les plus vives inquiétudes, Lobkowitz 
en fut réduit à confesser lui-même, et d'une manière assez 
piteuse, à quel point de détresse financière était tombé le 
gouvernement dont il se trouvait le chef. Sous prétexte du 
« grand armement, » dont on pouvait avoir besoin d'un 
jour à l'autre, il ne rougit pas de faire appel à la générosité 
de Louis XIV non moins qu'à la richesse de la France, 
en sollicitant une forte subvention, tout comme les princi- 
picules qui, suivant sa propre expression, « cherchaient à 
faire bouillir leur marmite ('). •• C'était principalement 
par des subsides venus d'Espagne, mais chaque jour plus 
rares, que s'alimentaient les caisses impériales. Si la France, 
suppléant à la négligence des Madrilènes, voulait remplir ces 
caisses à son tour, elle serait sûre d'acquérir l'amitié de 
plus en plus dévouée de ses nouveaux alliés de Vienne, et 
•• il se pourrait former une union indissoluble qui appor- 
terait à Sa Majesté très chrétienne des avantages considé- 
rables ( 2 ). » L'Empereur, de son côté, sans doute afin que 
l'écho de ses paroles arrivât jusqu'à Versailles et y provoquât 
une pluie d'or rejaillissant autour de lui, déclara vers la 
même époque à l'Impératrice douairière, qui ne manqua 
pas de répéter le propos : « Clie voleva assolutamente procu- 
rare di non intriguarsi in questa Ligua ( 3 ). » Il s'agissait, 
bien entendu, de l'association gallophobe préparée par les 
Hollandais. Ces sollicitations, risquées avec ou sans art, ne 
séduisirent pas Louis XIV, qui feignit même de les ignorer, 
tenant à « ne pas avoir le déplaisir et le dégoût de croire 
que l'Empereur lui voulût faire acheter pour de l'argent les 
effets de l'amitié ( 4 ). •• 
La France ne tira donc aucun parti de la supériorité de ses 



(') Grémonville au Roi, 2 août 1670. — Vienne, t. 37, fol. 254-269. 
(*) Grémonville au Roi, 18 mai 1670. — Vienne, t. 37, fol. 31-49. 
( 3 ) Grémonville au Roi, 2 août 1670. - Vienne, t. 37, fol. 254-269. 
(<) Le Roi à Grémonville, 20 juin 1670. — Vienne, t. 37, fol. 139-141. 



186 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



■T 



I 



finances pour maintenir la Cour de Vienne dans les senti- 
ments de fidélité réciproque que celle-ci lui avait promis. 
Par contre, elle usa largement de l'appui que Grémonville 
sut ou crut trouver chez l'Impératrice douairière. Cette 
princesse, après avoir donné chaque jour une partie de son 
temps aux musiciens et aux abbés qu'elle attirait d'Italie 
auprès d'elle, s'occupait volontiers des affaires publiques 
spécialement de la découverte et de la transmission occulte 
des secrets que le gouvernement impérial souhaitait le plus 
de garder pour lui('). Très désireuse de voir l'Autriche vivre 
en excellente intelligence avec la France, elle accueillait fort 
bien le représentant de Louis XIV à la Cour de son beau- 
fils, et le chevalier ne manquait pas d'exploiter à pleines 
mains la mine d'informations inédites que sa bonne étoile 
plaçait sous ses pas. Les heureuses dispositions de l'Impéra- 
trice pour notre pays n'étaient pas du reste entièrement 
désintéressées, Elle s'était mis en tête de confier à <• Mon- 
sieur. » c'est-à-dire au duc d'Orléans, déjà veuf, sa dernière 
fille, l'archiduchesse Marianne, qui n'était encore qu'une 
enfant. Grémonville ne la décourageait pas dans ses espé- 
rances, mais il mettait pour prix à leur réalisation le refus 
définitif de l'Empereur - de se mêler dans toutes les affaires 
de La Haye, » sur quoi la princesse renchérissait d'elle-même 
en promettant au besoin " de l'en faire sortir - ( 2 J. Son 
crédit personnel n'allait peut-être pas jusque-là, mais, en 
bien des rencontres, elle rendit au chevalier les plus grands 
services, car elle le prévint à temps de ce qui se tramait 
à Vienne contre lui, ou, dans les Cours étrangères, contre 
son maître. 

Tels étaient les deux principaux ressorts dont Grémon- 
ville pouvait disposer pour mettre l'alliance austro-fran- 
çaise à l'abri des intrigues lointaines, mais cosmopolites 

( l J Adam Wolf, p. 66. 

(*) Grémonville au Roi, 2 et 12 août 1670 et 11 janvier 1671 - 
Vienne, L. 37, lui. 254-269 el 288, et t. 39, fui. 21-11. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



181 



et ardentes, de Lisola et de ses adeptes. Pendant qu'il 
luttait ainsi, avec peu de ressources en somme, et défendait 
intrépidement le terrain qu'il sentait se dérober sous lui, le 
réveil de l'esprit d'indépendance en Hongrie vint exposer 
brusquement son œuvre aux plus grands périls, en le livrant 
à toutes les calomnies de ses adversaires. On prétendit en 
effet, on prétend encore aujourd'hui que Grémonville avait 
correspondu avec quelques uns des conjurés, et distribué 
même de l'argent, notamment à Witnédy et à Nadasdy. 
Bien plus, il aurait poussé l'audace jusqu'à disposer de son 
mieux les Hongrois rebelles à élire pour roi Louis XIV. Le 
ministre de France à Varsovie serait du reste entré aussi 
dans le complot. Il est exact qu'en 1G66, date à laquelle 
on faisait remonter la connivence de Grémonville 0), avant la 
signature du traité de partage, le Roi chercha à occuper 
l'Empereur le plus possible sur les bords de la Tisza, ce qui 
était le meilleur moyen de prévenir son intervention, soit 
en Franche-Comté, soit dans les Pays-Bas. 11 •• entretint 
donc une secrète intelligence avec le comte de Serin (Usez 
Zrinyi) pour faire naître quelque trouble en Hongrie, s'il 
entrait en guerre avec l'Empereur (*). » Mais, après le traité 
de partage, de pareilles menées semblent plus qu'invraisem- 
blables, car elles eussent évidemment pu détruire du 
jour au lendemain l'accord qu'a Versailles on travaillait 
avec tant de patience à cimenter, à développer même. 
En tout cas, dès 1667, le fondé de pouvoir des rebelles, 
Wolfgang Fabian, fut absolument éconduit, du moins à Var- 
sovie. Louis XIV au surplus protesta avec indignation, et en 
termes éloquents, contre la trahison qu'on lui imputait, 
à lui et à son représentante 3 ). Ces protestations n'empê- 
chèrent pas à plus d'une reprise le premier ministre de 
battre publiquement froid au chevalier, au risque de 
l'offenser, comme pour dénoncer à la Cour entière le mépris 

( 1 ) Adam Wolf, p. 240-241. Cf. p. 247. 

( 2 ) Louis XIV, Œuvres, t. 1, p. 113. 
( 3 j V. Mignet. t. 3, p. 524-525. 












188 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



et l'espèce d'interdit moral qu'il avait mérités par ses 
encouragements ou ses faiblesses vis-à-vis des rebelles. 

Non moins violemment qu'en Hongrie, il s'éleva de Lor- 
raine, vers la même époque, un vent de discorde entre les 
deux gouvernements français et impérial. Louis XIV n'avait 
pu assister impassible aux préparatifs belliqueux du duc 
Charles IV, et surtout à ses visibles efforts de rapprochement 
avec les États-Généraux. Il n'avait pas suffi au duc de jouer 
en 1667 je ne sais quelle comédie de terreur dans ses États, 
afin de faire le jeu des Espagnols en alarmant le continent 
tout entier des méchants desseins que sa panique hypocrite 
prêtait au Roi (>). Deux ans plus tard, il continuait à armer 
pour des alliés inconnus, mais faciles à deviner, quand le 
maréchal de Gréqui, en janvier 1669, vint le sommer de 
licencier ses troupes. Sur son refus, le 23 août 1670, après 
avoir laissé par conséquent à Charles IV tout le temps néces- 
saire pour venir à résipiscence, Louis XIV lui fit faire une 
nouvelle sommation, compliquée peut-être d'une tentative 
d'enlèvement, après quoi les troupes françaises occupèrent 
le pays. L'émoi fut grand à Vienne, quand on y sut que le 
souverain de la Lorraine, qui tenait de si près à la famille 
impériale, avait été chassé de ses États et s'était réfugié 
sur la rive droite du Rhin. A la fin de l'automne 1670, 
le comte Gottlieb Windischgrœtz vint à Paris présenter les 
réclamations de son maître, voire de l'Empire entier, car 
la Diète de Ratisbonne, le 13 octobre, par un vote unanime, 
avait protesté contre le coup porté au pangermanisme du 
moyen-âge, dans la personne du prince lorrain. Toutes les 
doléances de Windischgrsetz, dont le séjour se prolongea 
jusqu'au printemps de 1671, demeurèrent vaines, et, pour 
se venger, il écrivit le 1er ma i à Lobkowitz que la Franche- 
Comté à son tour n'allait pas tarder à. subir le sort de la 
Lorraine ( 2 ). 



(') D'Haussonville, Histoire de la réunion de ht Lorraine à la France 
t. 3, p. 174-176. ' 

( 2 ) Adam Wolf, p. 374. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



189 



Du côté de l'Espagne, les impressions de l'Empereur, de 
ses conseillers au moins, n'étaient pas meilleures. Lorsqu'en 
mars 1670, le cardinal de Bonzy, évêque de Béziers et 
archevêque de Toulouse, était arrivé à Madrid pour y repré- 
senter la France, il avait reçu l'ordre « de se joindre au 
parti de la reine-mère et à celui de l'Empereur, si le roi 
d'Espagne mourait de la maladie dangereuse dont il était 
attaqué ('). » Le Roi ne songeait donc nullement à faire 
campagne à part au préjudice de Léopold et au mépris des 
engagements qu'il avait contractés avec lui. Par malheur, un 
personnage que nous avons déjà vu se glisser sur la scène 
politique de l'Europe, et qui parfois ressemblait à un aven- 
turier, Gourville, avait, tout récemment, commis à Madrid 
des imprudences qui pouvaient singulièrement nuire à 
Louis XIV auprès de la Cour de Vienne. Venu en Espagne 
pour s'y occuper des intérêts privés de M. le Prince, non 
pas toutefois sans avoir conféré avant son départ avec 
M. de Lionne, il abusa d'une conjoncture trop propice que la 
santé chancelante de Charles II lui offrit de faire un pompeux 
étalage de son zèle. Le petit roi venait d'être repris d'un 
accès de fièvre double-tierce, on - y soupçonnait du 
pourpre, « et une prophétie répandue parmi le peuple 
accroissait encore l'anxiété publique. Mais laissons Gourville 
raconter luftnême les démarches compromettantes que lui 
suggéra son goût pour l'intrigue, démarches qui, si on ne le 
savait pas tant soit peu enclin à la hâblerie, feraient soup- 
çonner presque une conspiration : 



I 



« Aussitôt il se fit des assemblées des grands et des plus consi- 
dérables, et, comme je savais qu'ils haïssaient fort la nation 
allemande, je leur proposai de faire roi d'Espagne Monsieur, frère 
unique du Roi, qui s'appelait alors le duc d'Anjou, et qui avec justice 



(') Instructions du Roi au marquis d'Harcourt. Cité par Hippeau, 
Avènement des Bourbons au trône d'Espngiie, t. 1, p. 35-36 de l'intro- 
duction. 



190 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



en devait être héritier ('), que, le faisant venir à Madrid, ils rélève- 
raient à leur mode, et s'assureraient par là de n'avoir plus de guerre 
avec la France, ce qui les consommait de temps en temps, que ce 
serait le moyen de sauver les Pays-Bas. Cela ne fut pas sitôt proposé 
qu'il fut accepté, chacun regardant cette affaire comme le salut de son 
pays et le sien particulier. M. Ernard Nougrez (Fernand Nuàez ?) se 
signala de son côté en cette occasion. Il était fort familier avec ces 
messieurs, mais par dessus tout messieurs les ducs d'Albe et de Vcra- 
guas donnèrent le grand branle, et je ne manquai pas de rendre compte 
à M. l'ambassadeur de ces bonnes dispositions. Il me chargea do 
suivie cette affaire, et, le quatrième jour de la maladie du roi, qui 
augmentait do plus en plus, sortant d'une assemblée de cinq ou six 
de ces seigneurs, qui me portaient parole pour les autres, j'allai 
trouver M. l'ambassadeur qui travaillait à sa dépêche pour l'ordi- 
naire. Après l'avoir entretenu, il ajouta au bas de sa lettre : Gour- 
ville vient de m'assurer que tous les grands d'Espagne voulaient 
reconnaître M. le duc d'Anjou pour leur roi, et, après avoir un peu 
détaillé comment cela s'était passé, il dépêcha sur le champ un 
courrier à M. de Lionne. M. de Veraguas, alors gouverneur de 
Cadix, où la flotte des Indes venait d'arriver fort richement chargée, 
envoya par mon avis un courrier en ce port pour s'en assurer, en cas 
que le roi vînt à mourir. Je vis beaucoup de ces messieurs qui se 
savaient bon gré d'avoir si promptement choisi le seul bon parti 
qu'il y avait à prendre. L'affaire demeura encore deux jours dans 
l'incertitude, mais après on commença à espérer de la guérison du 
roi, qui donna lieu à M. l'ambassadeur de dépêcher un autre courrier, 
et M. de Lionne lui manda qu'encore que la chose n'eût pas réussi 
il n'y avait personne, et même jusqu'à M. Colbert, qui n'eût fort loué 
mon zèle ( 2 ). » 

Ce n'était pas le seul motif de brouille ou de méfiance 
qui dût surgir du côté de l'Espagne entre la France et 



(') Il faut lire sans doute « frère unique du Dauphin », c'est-à-dire 
Philippe, né le 5 août 1668, mort le 10 juillet 1671. Gourville partait de 
ce principe que les deux Couronnes ne pourraient être réunies. 

( 2 ) Mémoires, t. 2, p. 92-95. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



191 



l'Autriche. Pendant son séjour à Madrid, qui embrassa 
l'hiver et une partie du printemps de 1670, Gourville ne 
s'était pas contenté de préparer à sa façon l'avènement du 
duc d'Anjou. Tout « en prenant son chocolat, » raconte-t-il, 
avec le marquis d'Aytona, il s'était aussi mêlé de remettre 
à flot c"tte fameuse proposition d'échange, qui reparaissait 
sans cesse, et qui ne pouvait cependant, qui ne devait jamais 
aboutir. Le marquis d'Aytona, de son côté, s'était montré 
assez curieux de savoir si le Roi abandonnerait Bayonne 
aussi volontiers et en même temps que Perpignan ('). Le Roi 
ne se refusa pas en effet à ajouter une partie de la Navarre 
française aux trois comtés des Pyrénées orientales, sans 
parler d'une fort belle soulte qu'il verserait à l'Espagne, et 
d'une « gratification » qui se serait élevée à deux millions 
pour Léopold, plus un cadeau de moitié pour Lobkowitz ( 2 ). 
Il ajoutait, en faisant allusion au besoin d'argent et aux 
pratiques vénales du gouvernement viennois : •• En mettant 
dans une balance le plus grand royaume a acheter, on 
pourrait néanmoins mettre dans l'autre balance tant d'argent 
que celle-ci serait capable, non seulement de contrepeser 
ledit royaume, mais d'emporter le poids avec avantage ( 3 ). •• 
Cette fois Louis XIV se trompa. L'Empereur n'osa même 
pas prendre sur lui de conseiller la Cour de Madrid. 
Il se borna à promettre de ne pas désapprouver, mais 
seulement après que les intéressés auraient consenti (*). 

L'archevêque de Toulouse fut donc autorisé à agir seul 
puisqu'il Vienne on se refusait à toute démarche collective 
ou concordante. Il dut déclarer que, sur le point de revenir 
auprès de ses ouailles, •• il aurait bien souhaité de voir aupa- 
ravant une bonne union établie entre la France et l'Espagne 



Espagne, 



(') Mémoires, p. 84-87. 

( 2 ) Le Roi à Bonzy, 26 octobre et 21 décembre 1070. 
t. 59, fol. 248-249 et 320-323. 

( 3 ) Le Roi à Bonzy, 1" février 1671. — Espagne, t. 60, fol. 52-54. 

( 4 ) Grémonville au Roi, 27 novembre 1670 et 19 février 1671. Mijmet, 
t, 3, p. 638. 



192 



LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. 



par un bon accommodement d'intérêts qui terminât tous les 
soupçons et les méfiances, en ôtant la pierre de scandale, 
et pour que l'on entrât en matière, suivant qu'il reconnaîtrait 
que l'on mordrait à la grappe des avantages qu'il aurait 
pu faire entrevoir ('). -, Néanmoins, le 18 février 1671, Bonzy 
mandait « avec un regret mortel qu'il en voyait les diffi- 
cultés insurmontables ( 2 ), -, et, dix jours plus tard, après 
avoir causé avec Penaranda, et l'avoir suffisamment mis en 
mesure de s'expliquer, il ne pouvait envoyer à sa Cour un 
meilleur diagnostic. Penaranda, tout en s'ouvrant d'ailleurs 
jusqu'à parler du mariage du Roi catholique avec 
« Madame ( 3 ), « éluda toute conversation sur l'échange. En 
vain l'archevêque lui dit-il qu'il serait bien fâché de s'en 
aller, « s'il y avait quelque ouverture à faire, quelque chose 
de grand pour l'union éternelle des deux nations. .. Son 
interlocuteur se borna à lui répliquer » qu'il n'y voyait 
aucun jour M. - Une suprême insinuation de Lionne au 
mois d'avril ne mena pas plus loin. Il s'agissait d'une 
lettre que l'ambassadeur devait remettre à la reine-régente 
pour faciliter la combinaison. « Sa Majesté, » y disait-on, 
« engageait son propre honneur et sa parole royale à la 
reine d'Espagne et à la Couronne qu'elle rejetterait toutes 
les propositions et offres qui pourraient lui être faites 
par les États-Généraux d'un partage des Pays-Bas aux 
dépens de la Couronne d'Espagne ( 5 ). » Cette avance ne 
toucha personne, encore moins sur les bords du Danube que 
sur ceux du Manzanarès. Personnellement, Bonzy ne croyait 
pas à la sincérité de Lobkowitz dans cette affaire. Il aurait 
suffi, selon lui, que la Cour de Vienne eût consenti à l'appuyer, 
ou même seulement à l'approuver, pour qu'elle se fît, car, 









(») Le Roi à Bonzy, 1« février 1671. — Espagne, t. 60, fol. 52-55. 

( 2 ) Bonzy au Roi, 18 février 1671. — Espagne, t. 60, fol. 70-74. 

( 3 ) La petite Marie-Thérèse, le dernier enfant du Roi et de la Reine, 
née le 2 janvier 1667 et morte le 1" mars 1672. 

(<) Bonzy au Roi, 28 février 1671. — Espagne, t. 60, fol. 89-92. 
( 3 ) Lionne à Bonzy, 27 avril 1671. - Espagne, t. 60, fol. 158. 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



193 



dans l'état de division où se trouvait le Conseil, un peu 
d'énergie de la part de la reine aurait fait pencher 
l'apathie générale dans le sens qui lui aurait convenu. Or, 
il ne dépendait que de l'Empereur de la décider elle-même 
et de lui inoculer l'énergie dont elle manquait visiblement. 
A présent, concluait l'archevêque, il faudra attendre jusqu'à 
la majorité du roi pour amener les Espagnols à prendre un 
parti ('). 

La mer sur laquelle Grémonville naviguait à Vienne était, 
on le voit, singulièrement battue par les tempêtes, et il 
eut bien de la peine à y louvoyer assez adroitement pour 
sauvegarder l'alliance qui devait être l'honneur de sa vie. 
Reconnaissant décidément l'inutilité de leurs efforts en vue 
d'attirer Léopold dans leurs eaux, Lisola, de Witt et les 
autres énergumènes de leur bord avaient imaginé un détour 
qui leur permît d'arriver au même but. La triple alliance, 
aussi bien, devait être considérée à peu près comme dissoute, 
depuis que le Brandebourg refusait, après mûre réflexion, de 
s'y laisser inscrire, et que l'Angleterre se disposait à s'en faire 
rayer. Il n'était plus question à cette heure que d'obtenir la 
protection de l'Empereur et de l'Empire pour les Provinces- 
Unies comme pour les Pays-Bas. Cette entrée, par la porte 
dérobée, dans les antichambres où se complotait la ruine de 
Louis XIV avait été décorée du nom modeste de garantie de 
la paix d'Aix-la-Chapelle. Grémonville suivit, avec sa 
hardiesse accoutumée, les ennemis de la France sur ce 
nouveau terrain, plus défavorable pour lui que le précédent, 
parce qu'on semblait demander moins à l'incurable 
timidité de Léopold. Non content d'avoir fait « pâlir 
comme un mort » ce prince, au mois de juin 1G70, en lui 
prouvant qu'il devait avoir pris certaines liaisons parti- 
culières, au moins en faveur des Espagnols (*), il réussit, 



(') Bonzy au Roi, 7 janvier 1671. — Espagne, t. 60, fol. 196. 
( 2 ) Grémonville au Roi, 19 juin 1670. — Vienne, t. 37, fol. 106-135. 
Cf. Mignet, t. 3, p. 483. 

13 



À 



194 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



' 

II 



malgré des disputes on ne peut plus vives et toutes person- 
nelles avec Lobkowitz, à maintenir jusqu'en 1671 le statu 
quo. Quand on considère les nuages fort sombres qui ne 
cessaient de planer entre l'Autriche et la France, ne pas 
reculer, pour lui, c'était presque avancer. A la fin de 1670 
le Pensionnaire et Lisola avaient cependant fini par arracher 
a Léopold la promesse de rompre avec la France si 
Louis XIV attaquait la Hollande. Le Roi trouva moyen de 
se procurer une copie de cet engagement qu'il envoya à 
Grémonville, afin d'obtenir des explications, après avoir 
adressé des reproches. Les ministres impériaux s'associèrent 
aux sentiments exprimés par le chevalier de la part de son 
maître, et désavouèrent leur agent, sous prétexte qu'il 
avait excédé ses pouvoirs 0). Un grand nombre de person- 
nages bien informés n'en assuraient pas moins en ce même 
moment a l'envoyé saxon, Burkersrode, venu à Vienne avec 
une mission extraordinaire, qu'en principe la Cour avait 
adhéré aux combinaisons des Hollandais (*). En présence de 
ces éternelles tergiversations, Louis XIV commençait à se 
montrer à bout de patience. Le 3 avril 1671, il semblait 
même presque disposé à dénoncer le traité de partage 
'• J'ai seulement à vous dire, , mandait-il à Grémonville 
" que, si l'Empereur veut se retenir la liberté d'aider et 
de secourir contre moi qui bon lui semblera, je me réserve 
aussi la même liberté et celle de prendre mes avantages 
partout où je pourrai ( 3 ). -, 

Il fallait que les conseillers de Léopold se décidassent 
enfin, quoi qu'ils en eussent, soit pour l'enclume, soit pour 
le marteau. Seulement, ce n'était plus avec Lobkowitz que 
Grémonville pouvait jouer ce va-tout. Un démêlé nouveau 
avait failli dans le courant de juin leur faire tirer l'épée 
a tous deux, et on fut obligé de requérir la médiation 

(') Grémonville au Roi, 22 janvier 1071. - Vienne, t. 39, fol. 66-81. 

( 2 ) Auerbach, p. 352. 

( 3 ) Le Roi à Grémonville, 3 avril 1671. - Vienne, t. 39, fol. 293-296. 






LES SUITES DU TRAITÉ DE PARTAGE. I95 

pacifique de deux nonces pontificaux pour terminer au mois 
daout cette querelle, de la façon la plus favorable pour 
1 ambassadeur de France. Durant cette espèce d'éclipsé, 
Gremonville avait activement travaille avec le chancelier 
Hocher («) a la confection d'un acte qui permettrait défini- 
tivement à la Cour de Vienne d'assurer à celle de Madrid 
1 exécution du traité d'Aix-la-Chapelle, en d'autres termes 
de poser, de compte à-demi avec elle, une barrière à 
ambition de la France dans les Pays-Bas, le tout sans 
rop froisser la France. Les pourparlers sur cette affaire, 
fort délicate, on le comprend, ne cheminaient guère, lorsque 
Hocher prit le parti de laisser entendre au chevalier eue 
c étaient les Espagnols seulement que son maître désirait 
couvrir de sa protection, et non pas les Hollandais. L'en- 
tente devint facile avec cette restriction. Pendant assez 
longtemps, il est vrai, Hocher voulut que la France se 
contentât d'une simple promesse verbale de ne pas secourir 
les Etats-Généraux (*). En seconde ligne, il se rabattit sur 
un engagement des plus vagues, que Gremonville l'obligea à 
formuler par écrite Cet engagement servit de base à un 
projet que le Chancelier lui remit le 20 juillets Louis XIV 
bien qu'en proposant un certain nombre d'amendements 
dans la rédaction, en adopta sans hésiter tout l'essentiel et 
s empressa de le faire savoir à son ministre, à qui il renvoya 
son écuyer le 3 aoûtff). Il semblait qu'après cet acquiesce- 
ment précipité il n'y eût plus qu'à signer de part et d'autre 
Ce ne fut pas cependant le cas. Le Chancelier prétendit 
introduire dans la convention des articles relatifs, non pas 

Rr2, Jean " PaU ! H o Che1 '' flIs d ' un Passeur de droit à Fribours en 
Bnsgau, avocat a Botzen, était entré en Km au service de I'E nrè.eur 
après avoir quitté celui des archiducs «impereor, 

tJMlmZutm "* 16 juin et2 Juillet 167L " rk ""« < '■ «t 

( 5 J Mignet, t. 3, p. 535-537. 




196 



LES SUITES DU TRAITE BE PARTAGE. 



I 




seulement à la Lorraine, mais même à l'Alsace 0). Encore 
avait-il fait attendre ce coup de théâtre jusqu'aux premiers 
jours d'octobre. C'était la querelle entre la monarchie 
française et le saint-empire que les Impériaux cherchaient 
à réveiller des deux côtés des Vosges. Il fallut rouvrir la 
négociation pour en éliminer ces éléments dissolvants. Le 
1« novembre enfin, le traité fut définitivement signé par 
Grémonville et Hocher. Tout en confirmant de la part des 
deux Cours, et au profit des Espagnols, les stipulations 
de mai 1668, cet acte n'en isolait pas moins les Hollandais 
du côté de Vienne. On y lisait en effet à l'article 3 : 

« Sa Majesté impériale, en considération de la promesse que le 
roi très chrétien vient de faire d'observer ladite paix d'Aix-la- 
Chapelle, s'oblige et promet que, pourvu que ladite paix soit con- 
servée en son entier de la part du roi très chrétien, s'il s'élevait une 
guerre ouverte hors des Cercles et fiefs de l'Empire, quo les États et 
vassaux de l'Empire possèdent, entre le roi très chrétien d'une part, 
et les rois d'Angleterro et de Suède, et les États dos Provinces-Unies, 
de l'autre part, en co cas il ne se mêlera point de cette guerre, ni 
par lui ni par autre, si ce n'est par une entremise de ses offices pour 
procurer la paix; et il ne fera aucune confédération avec ces rois ou 
États pour leur défense ni avec d'autres dans le même but, et contre 
le roi très chrétien, et il ne donnera dans le cas ci-dessus, soit auxdits 
rois d'Angleterre ou do Suède, ou aux États-Généraux, s'ils sont 
ennemis du roi très chrétien, aucun secours en armes, argent, 
conseil, ou quelque autre chose que ce soit, et>ut cela pour une plas 
grande confirmation de leur véritable amitié et des traités de paix 
qui ont déjà été faits ( 2 ). » 

Louis XIV, comme l'écrivait Louvois, au lendemain de la 
mort de Lionne, qu'il remplaçait provisoirement, malgré la 



(■) Grémonville au Roi, 7 octobre 1671. — Vienne, t. 41, fol. 2-22. 

( 2 ) Grémonville au Roi, 6 novembre 1071. - VienneA.il fol 104-119 
et 121-122. ' 



I 



' 



LES SUITES DU TRAITE DE PARTAGE. 



197 



candidature de Bonzy('), avait attendu " avec une sorte 
d'impatience » la signature de ce traité ( 2 ). Il en fut 
" d'autant plus agréablement surpris qu'il croyait avoir lieu 
de se persuader que l'Empereur n'avait plus l'intention 
d'entretenir avec lui l'union qui y avait été jusqu'à 
présent ( 3 ). « Ce pacte fut, à vrai dire, l'unique fruit que 
devait porter celui du 19 janvier 1GG8. Mais il n'en marque 
pas moins le point culminant de l'amitié franco-autrichienne 
sous Louis XIV. Dès la première épreuve, par malheur, 
c'est-à-dire dès la guerre de Hollande, en prévision juste- 
ment de laquelle il avait été conclu, cet accord ne devait 
pas résister à l'action destructive des événements et des 
passions déchaînées. Voyons maintenant de quelle manière 
les États-Généraux devinrent les ennemis intraitables du 
roi très chrétien, et comment l'œuvre de conciliation dont 
nous venons de suivre les progrès, et aussi hélas ! le recul 
intermittent, se trouva tout entière emportée dans la tour- 
mente, sans avoir rien produit de plus que de magnifiques 
et décevantes espérances de concorde. 






(') Madame de Maintenon, Lettres, publiées par A. Geffroy, t. 1, p. 28. 
( s ) Louvois à Grémonville, 9 octobre 1671. — Vienne, t. 41, fol. 49. 
( 3 ) Le Roi à Grémonville, 17 novembre 1671. — Vienne, t. 41, fol. 138. 




CHAPITRE SEPTIÈME. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 






Il faut bien le reconnaître : si l'incapacité ambitieuse de 
Leopold et de ses ministres permet de faire peser en grande 
partie sur eux la responsabilité morale de leur rupture avec 
a France, rupture des plus préjudiciables au repos de 
1 Europe, d'autre part, l'opiniâtre animosité de Louis XIV 
contre les Hollandais, la dureté fantasque de ses exigences 
vis-a-vis d'eux, son manque de sang-froid en un mot avant 
même l'heure du triomphe final, le rendent également 
coupable de cette catastrophe politique. Ce n'est pas cepen- 
dant a dire pour cela, il s'en faut, que les Hollandais aient 
ete sans reproches envers le monarque de Versailles et 
quils se soient élevés à la dignité de victimes sans avoir 
passe par le rôle de provocateurs. La justice commande de 
rechercher avant tout, et sans parti pris, comment le désir 
ardent de vengeance qui inspira si mal le grand roi avait 
pu pousser d'aussi profondes racines dans un cœur d'ordi- 
naire trop généreux pour ne pas avoir honte d'humilier les 
taibles. 

11 existait tout d'abord entre les Hollandais et lui une 
antipathie complète d'humeur, une impossibilité réciproque 









LA GUERRE DE HOLLANDE. 



199 






et invincible de s'entendre. On a beaucoup parlé de diver- 
gences confessionnelles pour expliquer cette incompatibilité 
de caractère. Nous inclinons à croire que leur portée a été 
exagérée. Si le pire défaut des Hollandais n'avait été que leur 
manque d'orthodoxie, Louis XIV se fût aisément arrangé 
avec eux, plus aisément encore que les deux princes de 
l'Église qui avaient gouverné le royaume avant lui, plus 
aisément aussi à l'époque où nous sommes parvenus qu'à 
aucune autre. Il ne faut pas oublier en effet qu'il sut, à 
l'occasion, mettre fort rondement le saint-siège à la raison, 
peut-être même se donner des torts envers quelques-uns 
des vieillards qui l'occupaient. La vérité est que « M. M. les 
États-Généraux « vivaient comme aux antipodes du milieu 
moral où était né et avait été élevé Louis XIV. Il était, lui, 
le chef héréditaire, et responsable devant Dieu seul, ou peu 
s'en faut, d'un État de premier ordre, et, par surcroît, d'une 
riche et ancienne aristocratie militaire, la plus élégante 
à coup sûr et la plus distinguée de l'Europe. A ses yeux, les 
Provinces-Unies ne renfermaient qu'un assemblage, à peine 
dégrossi par un lourd pédantisme, sans raffinement comme 
sans vraie littérature, de trafiquants et de matelots, de 
prêteurs sur gages, de peseurs d'écus, de pêcheurs de hareng, 
de rouliers des mers. C'étaient là les termes les moins durs 
dont on se servait autour de lui, et, pour sa part, il se 
plaignit un jour de la difficulté de traiter avec « un gouver- 
nement composé de négociants et de marchands de froma- 
ges. » Dans cette société, amphibie, en quelque sorte, qui avait 
pour base le mercantilisme à tous les degrés, il n'apercevait 
au sommet que des magistrats éphémères, dépourvus do 
prestige, et employant exclusivement pour arme offensive 
et défensive en politique une subtilité toute commerciale 
secondée par un formalisme énervant. Le mépris aveugle 
de Louis XIV péchait cependant, au moins par oubli. Si la 
monarchie, aux destinées de laquelle il présidait, recelait en 
elle infiniment plus de largeur d'esprit et de puissance 
véritable, il avait le grand tort de ne pas faire entrer en 






200 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



I 



ligne de compte dans ses appréciations l'indécourageable 
besoin d'indépendance et la valeur persévérante, grâce 
auxquels les « gueux -, et leurs enfants avaient gagné leurs 
éperons, sinon leurs lettres de noblesse, en brisant le joug des 
Espagnols. Ils avaient su aussi, tout en se battant pour leurs 
foyers, aller chercher leurs ennemis au-delà des océans et 
s'emparer de précieuses colonies, que leur application 'au 
travail rendait fécondes pour l'univers entier. Peu de peuples 
enfin, ce que ne se rappelait pas assez Louis XIV, avaient 
autant mérité de la civilisation et donné à la postérité 
comme à leurs contemporains un plus bel exemple de ce 
que peut la volonté de l'homme contre les forces brutales 
de la nature. En les disciplinant au gré de leurs besoins 
en se servant de la terre et du vent pour repousser l'eau' 
ils avaient tiré lentement du sein de ces eaux, douces ou' 
marines, le sol qui les portait, eux, leurs richesses et leurs 
idées, car l'esprit humain, lui aussi, avec Spinoza et tant 
d'autres pionniers de l'avenir, s'était fait sa large place dans 
ce petit pays conquis à force de patience sur les boues 
préhistoriques du Rhin et de la Meuse. 

Les préventions à priori de Louis XIV, qui ne sut jamais 
considérer que l'envers des choses de Hollande, et jamais 
leur beau côté, n'étaient toutefois que le point de départ de 
la sourde colère qui réchauffait contre les sept provinces 
détachées des Pays-Bas par le protestantisme et leur 
courage. En premier lieu, il les taxait d'ingratitude, et, 
certes, il n'était pas sans quelque droit de le faire II est 
incontestable qu'en 1646 les États-Généraux avaient fort mal 
a propos, et contrairement à leur devoir, abandonné l'alliance 
française, à laquelle ils devaient tant, pour conclure une 
paix séparée, qui avait retardé de treize ans la paix 
générale. Ce n'était pas la seule faute qu'ils eussent à leur 
charge comme alliés de la France. Depuis 1634, il lui devaient 
trois millions, et, si opulents qu'ils fussent, ils ne s'étaient 
pas encore libérés de cette dette d'honneur 0). Malgré ces 

(') Mignet, t. i, p. 142. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



201 



mauvais procédés, en 1665, pour rester fidèle à la lettre de 
son traité avec eux, Louis XIV n'avait pas hésité à sacrifier 
ses intérêts et l'amitié de l'Angleterre, contre laquelle il 
avait fini, bien qu'il lui en coûtât, par faire prendre la mer 
à sa flotte. Sur terre, il s'était chargé de mettre spécialement 
à la raison leur second ennemi, l'évêque de Munster, quoique 
cet évêque fût membre de la Ligue du Rhin ('). Qu'avait-il 
cependant recueilli de la part des Hollandais pour prix de 
cette inébranlable loyauté? Uniquement le reproche de 
n'avoir pas fait assez, d'avoir fait ce trop peu de mauvaise 
grâce, d'avoir pris plaisir à voir les belligérants s'épuiser 
l'un par l'autre (*), bref une méfiance et un mauvais vouloir 
plus intolérables que jamais, une « obstruction », en 
quelque sorte, systématique, une morgue insolente à peine 
dissimulée sous des dehors d'obséquiosité. Il y avait là 
assurément pour le Roi des griefs beaucoup mieux fondés 
que ceux qui étaient d'ordre psychologique et de suggestion 
instinctive. 

Sans doute les Hollandais, et une partie d'entre eux 
pouvait être de bonne foi, prétendaient n'avoir à cœur et en 
vue que les périls de leur liberté si récente et si chèrement 
acquise. A les en croire, Louis XIV était devenu le pire 
ennemi de cette liberté. A y regarder d'un peu près, ces 
craintes vraiment semblent avoir été sans aucun rapport 
raisonnable avec la réalité. La distance à laquelle la géogra- 
phie les mettait de Paris, la différence de leur langue, aussi 
rude à nos lèvres qu'âpre pour nos oreilles, la vulgarité de 
leurs mœurs plus apprêtées que délicates, ne rendaient leur 
annexion à la France que fort médiocrement désirable, et, en 
tout cas, absolument inutile. Si, d'ailleurs, leurs croyances 
religieuses ne les tenaient pas plus que les Électeurs protes- 
tants d'outre-Rhin à l'écart d'une alliance française, la 
sombre violence des passions attachées à ces croyances eût 



1 



(') Mignet, t. 1, p. 422423 et 480. 
(*) Lefèvre-Pontalis, t. 1, p. 319415. 



■ 



202 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 






suffi pour détourner le prince qui devait révoquer l'édit de 
Nantes du désir de les ranger au nombre de ses sujets Le 
fanatisme avec lequel ils entonnaient leurs chants bibliques 
était pour eux une sauvegarde, de la valeur de laquelle ils 
auraient pu se douter avec un peu plus de bonne foi. 

Le fait est que, dans leurs fureurs, nationales ou théolo- 
giques, contre la monarchie française, les questions de 
commerce entraient pour beaucoup plus qu'on n'a bien 
voulu le dire. Si nos ports avaient été ouverts sans tarifs à 
leurs vaisseaux, ils se fussent sans doute montrés bien moins 
susceptibles en politique (>). Mais, sur de pareils sujets, ils 
pratiquaient la fameuse maxime allemande : In Geldsachen 
hœrt die GemUUchkeit auf. Ils avaient trouvé très mauvais 
que notre marine, en 1656, en pleine guerre franco-espagnole 
les eut empêchés de transporter des marchandises appar- 
tenant à nos ennemis. Ils n'avaient non plus jamais par- 
donne à la France le droit de cinquante sols par tonneau 
crée la même année, ( 2 ) et qui avait paru à Golbert indispen- 
sable pour permettre à nos armateurs de soutenir la con- 
currence. Ils ne consentaient en aucune façon à admettre 
que la France eût le droit de régler son régime douanier au 
mieux de ses intérêts propres, et ils lui en voulaient, comme 
d'un crime contre le droit des gens, des mesures qu'elle 
avait cru devoir prendre pour favoriser l'essor de son 
industrie naissante. Leur ambassadeur de Groot suppliait 
le Roi de » cesser ses rigueurs contre le commerce des 
Provinces-Unies -, et se montrait le plus étonné du monde, 
lorsque Lionne lui déclarait que, s'il voulait obtenir une mo- 
dification aux taxes établies, lui, de Groot, aurait d'abord à 
démontrer que cette modification serait avantageuse aux 
produits français ( 3 ). Le libre échange, en un mot, était pour 
eux un dogme sacré, parce qu'il servait leurs intérêts, et 



(') Mignet, t. 3, p. 624 

( 2 ) Lefèvre-Pontalis, t. 1, p. 242. 

( 3 ) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 114. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



203 



qui ne l'acceptait pas leur semblait s'être mis au ban des 
nations civilisées. 

Au fond, il y avait une raison plus sérieuse peut-être 
encore chez eux de s'abandonner à cette haine vivace et 
presque déjà traditionnelle contre Louis XIV. Ce sentiment 
se remarquait à un haut degré dans la coterie opposée au 
stadhoudérat et qui n'était pas en somme plus républicaine 
que celle des amis du jeune prince d'Orange. C'était le dépit 
de sentir que le roi de France convoitait autant qu'eux la 
partie occidentale des Pays-Bas, non seulement parce que les 
comtes de Flandre avaient été les vassaux de ses ancêtres, 
mais surtout parce que les vallées de l'Oise et de l'Aisne 
menaient tout droit vers Paris, et que c'était assez pour un 
règne d'un mois d'août pareil à celui de 1650. Aux yeux 
des patriotes qui gouvernaient les sept Provinces-Unies, 
l'œuvre de l'indépendance nationale avait été trop tôt inter- 
rompue par la mort brusque et tragique du premier des 
princes d'Orange ('). L'indépendance ne serait définitivement 
assurée que le jour où l'unité aurait été rétablie. Or l'unité 
qui leur servait d'idéal embrassait naturellement toutes ces 
populations gantoises ou anversoises qui, avec leurs propres 
aïeux, avaient pris les armes pour se soustraire à la 
tyrannie de Philippe II et aux supplices du duc d'Albe. De 
ces convoitises inavouées étaient issues leurs prétentions à 
des '• barrières », bien superflues en vérité pour un peuple 
à qui les bras du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut servaient 
déjà de remparts. La France eût été bien heureuse d'en 
avoir la moitié à l'ouest des pays flamands! 

Quoi qu'il en soit des mobiles de M. de Witt et de ses 
partisans, la fausse pusillanimité de leur patriotisme ou 
leur dépit de colporteurs ne les autorisaient en aucun cas 
à aller prendre auprès de tout gouvernement établi le 
contre-pied de la politique française et à lui susciter avec 






(') L. Motley, Histoire de la fondation de la République des Provinees- 
Unies, t. 4, p. 53U. 



204 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



acharnement autant d'ennemis que possible, au risque de se 
préparer à eux-mêmes le danger dont ils prétendaient se 
garer par avance. La campagne officielle entreprise par 
la diplomatie néerlandaise dans toutes les capitales, grandes 
ou petites, avait d'abord abouti au traité de la triple alliance 
qui, en arrêtant Louis XIV en plein triomphe, se trouvait 
avoir blessé son amour-propre au cœur. Les États-Géné- 
raux n'avaient pas même craint d'y rogner les aîles à 
son ambition à propos de l'héritage de Charles II, car le 
premier des articles secrets de ce traité interdisait a la 
France de faire annuler par l'Espagne la renonciation, au 
moment où se ferait la paix('). Le succès de ce coup hardi 
avait achevé d'exalter leur orgueil. De l'incessante et 
fiévreuse agitation qu'ils entretenaient, ou suscitaient, jus- 
qu'en Russie, il surgissait au moins, à défaut de conventions 
en bonne et due forme, une profusion extraordinaire de 
faux bruits, d'allégations injurieuses, de soupçons purement 
gratuits, dont une notable partie, par une voie plus ou moins 
détournée, mais souvent avec les additions ou les varia'ntes 
les plus fâcheuses, finissaient par frôler de loin les oreilles 
du maître. S'ils ne chansonnaient pas ses amours avec 
Mu» de La Vallière, du moins l'injuriaient-ils grossièrement 
à propos de cet écart de jeunesse ( 2 ). De pareilles licences 
auraient pu coûter la tête au « publiciste, » s'il eût tourné 
son talent vitupératif contre le moindre acte de quelque 
haut fonctionnaire de la République ( 3 ). Son ambassadeur à 



( ) « Gomme, dans la suite de la paix d'entre la France et l'Espagne 
il pourrait survenir quelque difficulté au sujet de la renonciation, on 
réglera la chose de telle sorte que, s'il n'en était point fait mention 
dans le traité, le formulaire en sera conçu en tels termes que le droit 
d'aucune des deux Couronnes n'en reçoive ni augmentation ni diminu- 
tion; et, au cas que le roi d'Espagne ou celui de France n'v voulût point 
consentir, le roi de la Grande-Bretagne et les États-Généraux des 
Provinces-Unies procéderont contre le refusant, comme il est convenu, 
par les 3 e , 4 e et derniers articles respectivement. » — Mismet t i 
p. 552-543. * ' ' 

( 2 ) Lefèvre-Pontalis, t. % p. 107. 

( 3 ) Lefèvre-Pontalis, t. 1, p. W3. 









LA GUERRE DE HOLLANDE. 



205 



Versailles, van Beuningen, s'enhardit pourtant un jour 
jusqu'à définir Louis XIV un «• engloutisseur de pays et 
d'États à tort et à travers. » La République devait du reste 
aller singulièrement plus loin dans cette voie avec la célèbre 
médaille où un graveur impertinent, il faut bien en convenir, 
avait représenté Josué van Beuningen arrêtant dans sa 
course le soleil, c'est-à-dire Louis XIV ('). 

Or, Louis XIV, après une enfance fort agitée, entrait alors 
dans l'âge mûr par la porte de la victoire, au-dedans 
comme au-dehors, et il n'avait pas les terreurs supersti- 
tieuses des Hébreux. Vers quelque but qu'il se dirigeât main- 
tenant, il rencontrait sur son chemin, et toujours en travers, 
les obligés de son père et les siens. Plus que partout ailleurs, 
lorsqu'il jetait les yeux ou étendait la main vers les Pays-Bas 
espagnols, il se heurtait à la vigilance soupçonneuse de 
cette puissance de second ordre, presque sans passé, peut- 
être sans lendemain, qui affectait des prétentions hors de 
toute proportion avec ses vraies ressources, et qu'on serait 
tenté d'appeler la Prusse du XVIP siècle, si la fable de la 
grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf ne lui 
semblait plus particulièrement applicable. Il n'y avait peut- 
être pas pour le Roi grand danger à courir de ce nom de 
Belgium, que les Hollandais affectaient de préférer à celui 
de Batavi, le seul qui leur convînt, encore bien qu'en leur 
qualité de soi-disant Belges ils eussent pu, le texte de 
César à la main ( 2 ), revendiquer toute la rive droite de la 
Seine, jusqu'au » Chef de Caux -, aujourd'hui le cap de la 
Hève. La forfanterie de leur numismatique ne tirait pas 
non plus à conséquence. Mais, en vérité, un prince tel que 
Louis XIV ne pouvait tolérer sans froncer le sourcil que ces 
" magots, » comme il les appela dans une boutade de dédain, 
l'empêchassent indéfiniment d'assurer à sa frontière du 



(!) Beuningen se défendit d'avoir fait faire lui-même la médaille. 
(V. Mignet, t. 3, p. 589-591.) L'important pour nous, c'est qu'elle fut 
faite, et en Hollande. 

( s ) De bello Gallico, 1,1. 



; 





- 



206 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



nord-est le degré d'éloignement et de résistance nécessaire. 
En les ramenant par une expérience démonstrative au juste 
sentiment de leur force, en les faisant tant soit peu reculer 
en arrière pour les châtier de leur perpétuelle immixtion 
dans les affaires d'autrui, en enflant enfin la voix pour les 
intimider, il ne perdait donc pas de vue, à tout prendre, la 
question des Pays-Bas. 

Le souverain de la France n'était pas du reste le seul en 
Europe qui eût à se plaindre de l'attitude et du ton de 
« M. M. les États-Généraux. « Vis-à-vis de l'Espagne, devenue 
leur protégée, en attendant qu'elle devînt leur vassale dans 
les Pays-Bas, ils ne se contentaient point de la menace 
d'occuper « en ennemis » les dix provinces, si l'Espagne refu- 
sait d'en passer par leurs volontés 0). Ils prétendaient aussi 
que cette puissance, ruinée au point de vue financier plus 
encore qu'au point de vue militaire, payât les frais de leur 
propre défense nationale ( 2 ), par cette raison sans doute que 
les armements du protecteur profitent essentiellement au 
protégé. Ils avaient dépouillé le Portugal d'une partie notable 
de ses établissements coloniaux. En 1659, sans qu'aucune 
offense leur eût été faite, ils avaient envoyé leur flotte 
détruire, si elle le pouvait, celle de la Suède; après quoi, 
ils avaient imposé aux deux rois en lutte leur médiation 
avec une égale insolence. Leur intervention, que rien ne 
légitimait, avait fait mourir de chagrin le roi Charles- 
Gustave ( 3 ). Leur allié lui-même, Frédéric III de Dane- 
mark, eut à supporter une scène violente de leur proconsul 
Vogelsangh ( 4 ). Toujours sous le prétexte d'avoir des « bar- 
rières, '. et d'assurer de loin la sécurité de leur territoire, 
ils avaient trouvé moyen de mettre des garnisons dans un 
nombre considérable de places-fortes situées sur la Meuse 



(') Lefèvre-Pontalis, t. 1, p. 469. 

( 2 ) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 146. 

( 3 ) Lefèvre-Pontalis, t. 1, p. 257. 

( 4 ) Basnage, Histoire des Provinces-Unies, t. 1, p. 559. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



207 



ou sur le Rhin, qu'ils avaient enlevées, le fait était vrai, 
aux Espagnols, mais qui n'appartenaient nullement aux 
Espagnols au moment de la capture. C'est ainsi que l'Élec- 
teur de Brandebourg leur réclamait, en vain du reste, dans 
le duché de Clèves, le fort de Schenk('), Emmerich, Wesel, 
Bûderich et Orsoy, environ une quinzaine de lieues de la 
vallée du Rhin, plus Gennep, au confluent du Niers avec la 
Meuse. Le même Électeur leur redemandait aussi, con- 
curremment avec le palatin de Neubourg, la forteresse de 
Ravestein, sur ce dernier fleuve. Un deuxième Électeur, celui 
de Cologne, n'insistait pas moins inutilement pour obtenir 
d'eux la restitution de Rheinberg, place intercalée entre 
Orsoy et Bûderich ( 2 ). En sa qualité d'évèque de Liège, il 
revendiquait de plus celle de Maastricht, dépendance de cet 
évêché, où les Hollandais s'étaient installés sans y être auto- 
risés par le souverain légitime ( 3 ). Un autre prélat, Pévêque 
de Munster, avait eu maille à partir avec eux à l'occasion 
du comté et des jeunes comtes de Bentheim. Il en avait été 
de même pour le pays de Lingen, voisin de la province 
d'Overijsel. Les Anglais avaient eu également à se plaindre 
de l'arrogance hollandaise, après le rétablissement de la paix 
entre les deux nations. On avait vu leur ancien vaisseau 
amiral, le Royal-Charles, amarré à l'embouchure de la Meuse 
comme à un pilori, en guise d'avertissement ou d'outrage 
pour tous les navires anglais qui traversaient ces parages ( 4 ). 
Aussi, en novembre 1670, lord Clifford déclarait-il sans 
ménagements au chevalier Temple, à propos des États- 
Généraux, qu'il était bien fâcheux qu'on n'eût pas déjà mis 
à la raison cette bande de coquins et de larrons ( 5 ). A Vienne, 



(') Ce fort se trouve un peu en amont du point où le Rhin détache à 
gauche le Wahal pour couler jusqu'à Arnhein, et se diviser de nouveau 
en deux autres hranches, le Leck et l'IJsel. 

( 2 ) Pomponne, Mémoires, publiés par J. Mavidal, t. 2, p. 283. 

( 3 ) C. Rousset, Histoire de Louvois, t. 1, p. 455. 

(<) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 129. Mignet, t. 3, p. 02G. 

( 5 ) William Temple à sir John Temple, 22 novembre 1070. 



! 



■ 



208 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



■ 



m 



la répulsion était pareille. Lobkowitz dit un jour à Gré- 
monville, en lui désignant le ministre de Hollande qui 
les écoutait de son mieux dans un coin : « Voilà ce grand 
pendard de Hollandais !... Il faut que la France venge sur 
eux l'Espagne, mais surtout que votre roi ne manque pas 
son coup (')! • Louis XIV, on le voit donc, quand il s'aban- 
donnait à ses ressentiments contre le Pensionnaire et sa 
coterie, avait le droit de se regarder un peu comme 
l'exécuteur des pensées secrètes, ou même patentes, de 
l'Europe monarchique tout entière. 

Les relations diplomatiques entre la France et les États- 
Généraux qui sortirent de cette diathèse générale des 
esprits, et précédèrent immédiatement, en achevant, pour 
ainsi dire, de la préparer, la guerre de Hollande, ne pouvaient 
être que de fort mauvais augure pour la solution à l'amiable, 
soit de la question locale des Pays-Bas, soit de celle qui 
embrassait la transmission de l'héritage total. Néanmoins, 
lorsque M. de Pomponne fut chargé de remplacer d'Estrades 
en 1G69, il trouva dans ses instructions, du 6 février, des 
ordres qui ne rendaient pas une conciliation impossible. 
Sans doute, il devrait attendre les ouvertures de M. de Witt 
relativement au grand problème de l'avenir, et on peut 
dire, de ce siècle, problème sur lequel Beuningen eût si fort 
désiré qu'on le sollicitât à Paris ( 2 ). Toutefois, il n'était pas 
interdit à Pomponne de provoquer ces ouvertures comme 
de lui-même, soit pour mieux pénétrer l'âme mystérieuse 
du Pensionnaire, soit pour gagner du temps. Notre ministre 
n'eut pas besoin d'user de cette latitude. M. de Witt fut le 
premier à porter la conversation sur la question brûlante 
qui inquiétait tout le monde, et, comme M. MigneU 3 ) le dit 
très justement, « étendant la sollicitude des alliés jusqu'à 
la succession d'Espagne, il voulut les faire, en quelque sorte, 

(') Grémonville au Roi, 22 janvier 1671. - Vienne, t. 39, fol. 66-81 

( 2 ) Mignet, t. 3, p. 567-568. 

( 3 ) T. 3, p. 582. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



209 



juges des prétentions du Roi et de l'Empereur, et il émit 
même la pensée de régler d'avance entre eux cette succes- 
sion par un traité éventuel. » Selon lui, en raison des 
troubles qui ne manqueraient pas de suivre la disparition 
de Charles II, « Sa Majesté très chrétienne ne pourrait pas 
trouver mauvais que l'on traitât avec elle des moyens de 
les prévenir, et qu'on liât même une semblable négociation 
avec l'Empereur; que le roi d'Espagne, bien que son 
ambassadeur à La Haye y parût fort opposé, ne serait point 
blessé que l'on traitât d'une succession à laquelle par sa mort 
il n'avait plus d'intérêt, et que Sa Majesté et l'Empereur, 
qui seuls y pouvaient prétendre, s'en étant accommodés, le 
reste de l'Europe demeurerait en repos C 1 ). » 

Louis XIV, fort de son traité secret avec l'Empereur, 
n'avait aucune raison pour se laisser faire la loi par la triple 
alliance. Il ne pouvait donc que repousser péremptoire- 
ment une proposition que sa généralité même rendait 
indiscrète ou incongrue, venant d'un État à peine éman- 
cipé, qui n'avait droit tout au plus qu'à se préoccuper du 
sort que la France réservait aux Pays-Bas, et qui cepen- 
dant s'évertuait avec une application sournoise à se faire 
adjuger par ses propres alliés ces belles provinces, objet de 
convoitises mal cachées sous l'exagération de vaines alar- 
mes ( 2 ). Aussi Lionne le prit-il d'assez haut, en déclinant 
cette offre obligeante. « De quel droit, « s'écria-t-il, •• M. de 
Witt veut-il que les Provinces-Unies s'érigent en juges des 
différends que le Roi pourrait avoir avec l'Empereur, si 
quelque jour il y avait ouverture à la succession des royaumes 
de la monarchie d'Espagne ? C'est vouloir pousser la garantie 
du traité d'Aix-la-Chapelle bien au-delà de la justice et de ce 
que les parties elles-mêmes ont entendu; et, dans un cas 



(') Pomponne au Roi, 11 avril 1669. — Hollande, t. 89. 

( 2 ) « Tantôt il (de Witt) voulait disposer l'Espagne à se contenter d'un 
tribut que les Pays-Bas catholiques lui paieraient à titre de souve- 
raineté, en leur laissant le soin de se défendre eux-mêmes et de choisir 
leurs alliés. „ Mignet, t. 8, p. 600. 

14 



■ 




210 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 




qui changerait en un instant la face des affaires du monde, 
il n'appartiendrait pas à des marchands, qui sont eux-mêmes 
des usurpateurs, de décider souverainement des intérêts 
des deux plus grands monarques de la Chrétienté ('). -. 

Ainsi débouté de sa prétention opiniâtre à transformer 
la triple alliance en un aréopage européen pour tout faire, le 
Pensionnaire rabattit ses visées sur un projet moins ample, 
où son patriotisme pouvait à la rigueur justifier la témérité 
de son initiative. Sans craindre de tourner toujours dans le 
même cercle, il entretint Pomponne de Pà-propos évident 
qu'il y aurait pour ses concitoyens à régler avec la France 
la question des Pays-Bas, en cas de mort du maître légi- 
time qui régnait de Madrid sur eux. Il rappela les anciens 
plans esquissés avec d'Estrades en 1663, mais non pas 
ceux qui avaient été présentés en 1668, et qui auraient 
livré à Louis XIV toute la succession espagnole, à la seule 
condition de constituer une République indépendante des 
Pays-Ras ( 2 ). Seulement, lorsque Pomponne le pria de 
préciser, il se borna à parler encore de l'État confédéré et 
libre qui servirait de barrière à la Hollande, en en détachant, 
comme récompense, les trois places de Cambrai, Aire 
et Saint-Omer, qu'on pourrait attribuer à Sa Majesté ( 3 ). 
Il est vrai que ces trois places n'appartenaient pas encore 
à la monarchie française. Toutefois, la situation avait singu- 
lièrement changé depuis 1663. La première explosion 
d'énergie vitale par laquelle la France de Louis XIV s'était 
révélée au monde lui avait valu, à défaut des trois villes 
ci-dessus indiquées, des avant-postes de premier ordre au 
cœur même du Hainaut et du Brabant. Aussi Pomponne 
n'hésita-t-il pas à répliquer que l'état de la Flandre était 
loin d'être le même, et qu'il resterait bien peu de chose 
pour improviser la République destinée à protéger les 



(') Lionne à Pomponne, 19 avril 1669. — Hollande, t. 89. 

( 2 ) D'Estrades à Lionne, 31 mai 1668. Cité par Mignet, t. 3, p. 560. 

( 3 ) Pomponne au Roi, 2 mai 1669. — Hollande, t. 89. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



211 



Hollandais contre la France Cj. M. de Lionne, en dépit du 
vague espoir qu'il avait de semer, à l'aide du prolongement 
de cette négociation, un peu de discorde entre les trois 
. alliés, s'exprima avec plus de netteté encore, et déclara 
» qu'il n'était pas nécessaire que Pomponne relevât davan- 
tage ce que le sieur de Witt lui avait dit..., les nouvelles 
conquêtes de Sa Majesté ayant rendu ce projet comme 
impraticable ( 2 ). « Ce serait à M. de Witt, « s'il voulait 
pousser la chose, à s'expliquer des échanges dont il avait 
parlé ( 3 ). » 

M. de Witt ne s'expliqua pas sur ce point essentiel, mais, 
comme il n'était pas sans avoir toujours plusieurs cordes 
à son arc, il n'avait pas perdu son temps à flatter Louis XIV 
de vaines espérances. Sous l'influence et avec la collabo- 
ration de l'infatigable M. de Lisola (<), transféré du poste 
impérial de Londres à celui de La Haye, il avait, le 7 mai 1669, 

(') Pomponne au Roi, 2 mai 1669. — Hollande, t. 89, 
? (*) M. Lefèvre-Pontalis (t. 2, p. 44) blâme be'aucoup Louis XIV de 
n avoir pas accepté les idées de M. de Witt à ce moment, et dit en 
propres termes : « Louis XIV préférait désormais sa vengeance à ses 
mterets et subordonnait sa politique à ses ressentiments contre les 
Wovinces-Unies. ». Nous ne comprenons pas, avec la meilleure volonté 
du monde, en quoi Louis XIV. assure par son traite de 1668 d'avoir un 
jour ou lautre, les Pays-lias tout entiers, eût servi les intérêts d'e la 
J-rance, s il avait abandonné, dés 1669, ses prétentions sur la partie 
qui! nen avait pas conquise. Il n'eût, a ce qu'il nous semble, donné 
satisfaction qu'au héros de M. Lefèvre-Pontalis, et nui a son royaume. 
il ne faut pas d'ailleurs se trop exagérer les avantages qu'aurait eus 
pour la paix ce petit Etat mitoyen, où les Hollandais, à moins d'une 
teçon, n'eussent jamais cessé de disputer la suprématie à la France 
Puisque nous sommes sur le point de quitter la patiente et très conscien- 
cieuse compilation de M. Lefèvre-Pontalis, nous ne pouvons nous 
empêcher d'y regretter l'habitude d'accueillir à bras ouverts toutes 
les injustices mises en circulation depuis Wicquefort contre Louis \\\ 
par des étrangers ou des protestants. L'auteur, à force de creuser son 
sujet, est devenu tellement hollandais qu'il donne le nom de Hyssel 
a une ville, que lui-même aurait bien de la peine à trouver sur une 
carte de Hollande, voire de Belgique et dont il se trouve ainsi le 
députe — sans le savoir. (V. t. 2, p. 46.) 
( 3 ) Lionne à Pomponne. 10 mai 1669. — HoUànde, I. 89, 
(<) V. Franz von Lisola (1672-1673), par J. Grossmann, dans VArchù 
fur œsterreichische Geschichte. — Vienne. 1882. 



212 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



I 






fait signer par l'Angleterre et la Snède la garantie du traité 
d'Aix-la-Chapelle ('). Ce traité ne contenait pas toutefois une 
simple garantie de l'état de choses actuel. Sous prétexte de 
" réparation, » on aurait pu aussi, à la première occasion, 
tâcher d'arracher à la France ce qu'elle-même avait enlevé 
à l'Espagne. Le Pensionnaire se vit donc obligé de trahir 
devant Pomponne son désir de mettre l'Angleterre et la 
Suède dans la confidence de la discussion qui pourrait avoir 
lieu, ou tout au moins des résolutions qu'on pourrait 
prendre ( 2 ). Cette fois, le Roi se fâcha, et Lionne répondit 
assez vertement « qu'il était inutile de discuter si les Anglais 
ou les Suédois devaient se mêler d'une négociation que Sa 
Majesté n'avait dessein ni de finir ni même de commencer ( 3 ).* 
Malgré ce que cette fin de non-recevoir avait de médio- 
crement encourageant, M. de Witt, au bout de six mois 
environ, revint à la charge auprès de Pomponne, ne se 
tenant pas pour irréparablement battu dans ses pré- 
tentions. Il avait cependant fort mal employé ces six 
mois en démarches inconsidérées. Il s'était notamment 
fait l'écho, au moyen d'une députation, des plaintes 
que l'Espagne déversait sur la France à propos des Pays- 
Bas C). Il avait, de plus, commencé à organiser une guerre 
de représailles contre les tarifs douaniers qu'il conve- 
nait à la France d'établir chez elle ( 5 ). Voyant toutefois 
diminuer les chances favorables des intrigues qu'il avait 
ourdies au-dehors, il se décida, vers la fin de 1669 ( 6 ), à 
reprendre auprès de M. de Pomponne à peu près les mêmes 
discours qu'au printemps précédent, dans la pensée que ce 
qui pourrait transpirer de ces conférences nous brouillerait 



(') Dumont, t. 7, l re partie, p. 114. 

(*) Pomponne au Roi, 16 mai 1669. - Hollande, t. 89. M. Mignet 
donne à tort le 15, au lieu du 16. 
( 3 ) Lionne à Pomponne, 24 mai 1669. — Hollande, t. 89. 
( 4 J Pomponne à Lionne, 29 août 1669. — Hollande, t. 89. 
( = ) Pomponne au Roi, 3 octobre 1669. — Hollande, t. 89. 
(il) Pomponne au Roi, 24 octobre et 19 décembre 1669. — Hollande, L 89. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



213 



avec l'Angleterre et précipiterait l'Espagne vers son cercle 
d'action. Aussi n'avait-il rien changé à son dernier pro- 
gramme. 11 lui donnait seulement un peu plus de netteté, 
mais non pas pourtant toute la netteté désirable, s'il eût 
voulu arriver réellement à une entente. Après avoir fait 
sonner très haut le désintéressement de ses compatriotes, qui 
voudraient bien renoncer à Ostende, il demandait toujours 
que tout ce qui restait des Pays-Bas fût constitué en une 
République, sous la réserve d'une simple rectification de 
frontière du côté de la France. Cette rectification obligerait 
le Roi à échanger " les places les plus avancées de ses con- 
quêtes, qui perçaient et divisaient les Pays-Bas espagnols de 
tous les côtés, afin de donner à cette République une force 
raisonnable, contre Cambrai, Aire et Saint-Omer, ces portes 
toujours ouvertes pour entrer dans le royaume et qui 
seraient par là fermées ('). » Si l'on songe quels îlots français 
Louis XIV possédait alors au cœur même du Hainaut et du 
Brabant, on conviendra que le marché qu'on lui proposait 
n'était qu'un marché de dupe et qu'il en avait fait à Vienne 
un bien meilleur, dont il n'y avait pour lui aucune raison de 
se départir. Il appréciait d'ailleurs, comme elle le méritait, 
l'arrière-pensée du Pensionnaire, et, bien qu'il eût déjà 
envoyé à M. de Pomponne les pouvoirs nécessaires pour 
conclure, si jamais l'occasion s'en présentait, il lui prescrivit 
de « remettre à d'autres temps » la négociation ( 2 ), en d'au- 
tres termes, de tenir pour non avenu ce qui venait de se 
passer à La Haye. 

Tout en poursuivant ainsi vis-à-vis de la France leur 
gageure de mauvaise foi irritante ( 3 ), les chefs du gouverne- 



(') Pomponne au Roi, 30 janvier 1670. — Hollande, t. 90. 

( 2 ) Le Roi à Pomponne, 7 février 1 B70. — Hollande, t. 90. M. Mignet 
a donné la date du 17 par erreur. Louis XIV a mentionné ainsi cette 
négociation dans ses papiers de l'année 1670. « Propositions faites par 
M. de Witt touchant la mort du roi d'Espagne, et ma réponse sur 
la division du reste de la Flandre. » Œuvres, t, 2, p. 502. 

( 3 ) M. Gœdeke (t. 1, p. 10) s'est contenté, pour définir la politique des 
Hollandais, sous la dictature républicaine de M. de Witt, de lui infliger 






• 



'• 



214 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



I 



■ 







ment hollandais n'avaient pas omis de se préparer simul- 
tanément à l'emploi de la force pour fermer au Roi l'accès 
de ces Pays-Bas, d'où ils tenaient tant à l'éloigner, afin de 
n'y pas rencontrer eux-mêmes un aussi puissant rival. Depuis 
le 27 octobre 1666, ils avaient conclu pour dix ans une 
quadruple alliance avec le Danemark, la maison de Bruns- 
wick-Lûnebourg et le Brandebourg. Cette ligue, il est vrai, 
était surtout dirigée contre l'Angleterre. Aussi, à mesure' 
qu'ils se sentaient davantage à la veille d'un conflit décisif 
avec la France, les États-Généraux essayaient-ils de s'assurer 
également l'appui de leurs anciens alliés contre cette nou- 
velle puissance. Durant l'hiver de 1670 à 1671, leur diplo- 
matie se signala par une extrême activité dans toutes les 
Cours, grandes ou petites, de l'Allemagne du nord, Danemark 
comprisC). Ils ne craignirent même pas de solliciter la 
coopération de leur ennemi en titre, l'évêque de Munster, 
Christophe-Bernard von Galen. Leurs succès dans l'Empire 
furent d'ailleurs limités à de simples et vagues espé- 
rances, quoiqu'il eussent fait sonner très haut l'urgence de 
défendre l'intégrité du Cercle de Bourgogne. Leur ambas- 
sadeur van Beuningen réussit encore moins à Londres, 
pour une raison, la plus décisive du monde, que nous ne 
tarderons pas à connaître. Il n'y eut, en réalité, que van 
Beverningh, qui, envoyé à Madrid, fut assez habile ou assez 
heureux pour en rapporter une alliance. Le 17 décembre 1671, 

l'épithète de Kraemergeistig. M. von Noorden, dans le t. 1 de son Euro- 
pmsche Geschichte im 18^ Jahrhundert (p. 16-17), a été plus sévère, et en 
apprécie comme ils le méritent l'égoïsme imprévoyant et le caractère 
provoquant. Nous croyons aussi que l'étude impartiale des causes 
de la guerre de Hollande reste encore à faire. Ce ne sont pas seulement 
les protestants qui, en France, depuis deux siècles, ont pris hautement 
parti pour leurs coreligionnaires. Le mal vient surtout peut-être de ce que 
1 école historique, née sous la Restauration, a cru devoir, dans l'intérêt 
de la monarchie de 1830, désavouer beaucoup plus que de raison celle 
de Louis XIV, afin sans doute de mieux marquer que sous le rè-me de 
la Charte les mêmes abus ne pourraient jamais se renouveler. Nous ne 
parlons pas de M. Bonnemaire et de ses disciples, dont l'apostolat spécial 
n a rien à voir avec l'histoire. 
(') Mignet, t. 3. p. (325 et (333. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



215 



il y fit signer en effet une déclaration emportant l'obligation 
pour les deux puissances de se secourir mutuellement en 
cas d'attaque de la France ('). Les menaces de Louis XIV et 
une occupation militaire avaient depuis longtemps mis le 
duc de Lorraine, qui avait voulu former un camp entre le 
Rhin, la Meuse et la Sarre, à l'abri des tentations et des 
entraînements téméraires H. 

Des armements considérables avaient accompagné, sinon 
précédé, cette brigue cosmopolite des diplomates néer- 
landais. Dès 1GG8, on avait fait venir des cantons suisses un 
certain nombre de « gardes du corps, » dont l'effectif devait 
s'augmenter très vite, si besoin était, en puisant toujours 
dans le même réservoir de recrues ( 3 ), aussi profond que 
les lacs du pays. En octobre 1669, de Witt proposa de lever 
cinquante nouveaux régiments, d'augmenter de quarante 
soldats chaque compagnie de fantassins déjà prête, et 
de mettre quatre-vingt vaisseaux sur le pied de guerre 0). 
Les États-Généraux s'en tinrent, il est vrai, à de moindres 
dépenses, mais n'en renforcèrent pas moins leur armée de 
terre, dans les limites que fixaient leurs goûts fort louables 
d'économie. De plus, ils discutèrent, quelque temps plus 
tard, de véritables plans d'invasion en France, par mer, 
il est vrai. Au mois d'avril 1671, l'amiral Ruyter garantissait 
le succès d'une descente sur notre littoral, et conseillait 
d'occuper fortement l'île d'Oléron, d'où les escadres placées 
sous ses ordres pourraient interdire à nos navires de 
commerce l'entrée comme la sortie de la Loire, de la 
Charente et de la Gironde. Au début de l'année suivante, 
le premier magistrat de la province de Zélande revenait 
sur ces projets d'une offensive à prendre sur nos côtes, et 
ne proposait rien moins que d'incendier à l'aide de brûlots 
tous nos vaisseaux, à Brest aussi bien qu'à La Rochelle ( r> ). 

(') Dumont, t. 7, 1" partie, p. 155. 

( 2 ) Mignet, t. 3, p. 226 et 569. V. plus haut, p. 188. 

( 3 ) Mignet, t. 3, p. 561-562. 

(<) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 195-196. 
f 8 ) Lefèvre-Pontalis. t. 2, p. 217 et 268. 






216 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



I 




Sur terre, les États-Généraux réservaient leurs régiments 
pour une opération plus pratique. Il s'agissait d'enlever la 
ville de Cologne à l'Électeur, avec la complicité de son 
administration municipale. Déjà même un colonel, nommé 
Bampfield et grand ami de de Witt, y avait introduit ses 
soldats, et il était question de doubler ce noyau de garnison, 
que l'Empire et l'Espagne auraient accru de leur côté, quand 
un nouveau bourgmestre prit le parti de renvoyer Bampfield 
avec sa troupe, en même temps que le frère du Pensionnaire, 
qui était venu par le Rhin à Cologne pour donner le dernier 
coup de main au complot ('). Les Hollandais se consolèrent 
de leur mieux de ce déboire, en dirigeant leurs convoitises 
sur la petite ville électorale de Neuss( 2 ), où des provisions 
avaient été emmagasinées pour la France ( 3 ). 

Louis XIV, de son côté, avait pris de longue date et 
prenait encore, à l'instar des Hollandais, ses mesures pour 
l'attaque ou la défense. Il ne s'était pas laissé devancer par 
eux en fait de préparatifs politiques, les seuls dont nous 
ayons à nous occuper ici. Faire le vide autour de la 
Hollande, afin de la réduire plus aisément et de lui 
apprendre à vivre d'une manière un peu plus en rapport 
avec son importance dans ce monde, tel était, depuis 1668, le 
but essentiel de sa diplomatie. A la recherche d'associés 
disposés à l'aider dans cette exécution, pour laquelle M. de 
Witt lui avait admirablement préparé le terrain en Europe, 
il ne pouvait guère manquer de songer en premier lieu au 
roi d'Angleterre, à cet insouciant Charles II, qui, sous le 
même vocable que le roi, ou le roitelet, d'Espagne, mais par 
d'autres défauts, et dans un autre pays, compromettait à un 
degré presqu'égal le principe de l'autorité dynastique. Non 



(!) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 161-162. Cf. J. G. Droysen, De,- Staat des 
grosse» Kurfiirst, t. 3, p. 246. 

( 2 ) On l'appelait aussi Nuys à cette époque. Elle est située sur l'Erft 
près du confluent de cette rivière avec le Rhin, un peu à l'ouest et très 
près de Dûsseldorf. 

( 3 ) Lefèvre-Pontalis, t. 2, p. 265. 



m 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



217 



seulement ce souverain était son proche parent, mais 
encore l'Angleterre, elle aussi, avait appris récemment 
à connaître l'orgueil hollandais, et une guerre maritime 
s'en était suivie. Le monarque anglais, en se prêtant aux 
desseins de la France contre les États-Généraux, se ména- 
geait tout d'abord une excellente occasion de compléter sa 
vengeance, ou, plus exactement, de la prendre. Il y trouvait 
de plus un moyen détourné pour ruiner le crédit du parti 
républicain et préparer le rétablissement du stadhoudérat 
dans la personne de son jeune neveu, Guillaume d'Orange. 
Enfin, il lui était permis d'espérer que cette entreprise 
accroîtrait le territoire de la Grande-Bretagne de quelque 
utile annexe, continentale ou coloniale. Déjà, en 1631, 
l'Angleterre, dans un traité secret, s'était fait promettre la 
Zélande par l'Espagne elle-même ('). Mais, cette fois, ce 
n'était pas aux dépens des Provinces-Unies que le roi 
d'Angleterre rêvait d'agrandir ses États avec l'appui de 
Louis XIV. C'était tout uniment en sollicitant et en obte- 
nant de lui, pour salaire de sa complicité, quelque riche 
lambeau de l'héritage espagnol, soit sur le littoral des Pays- 
Bas catholiques, soit surtout dans le Nouveau Monde. 
Aussi, dès le mois de décembre 1GG4, le Boi se vantait-il, 
en écrivant à d'Estrades, de la possibilité d'avoir, quand il 
le voudrait, carte blanche de Sa Majesté britannique, au 
moins sur toutes les provinces flamandes et wallonnes ( 2 ). 
D'autre part, Buvigny, envoyé à Londres par Louis XIV, y 
avait fait entrevoir, pendant l'automne de 1667, la perspective 
d'extensions coloniales qui ne pouvaient manquer d'y être 
fort goûtées. Le Boi avait formellement offert à Charles II 
" des assistances de vaisseaux et d'argent « suffisantes pour 
faire, « dans les Indes occidentales, des conquêtes si décisives 



(') Grovestins, t. 1, p. 40. 

( 2 j Le Roi à d'Estrades , 19 décembre 1664. Cité par Lefèvre-Pontalis, 
t. 1, p. 335. 










218 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



qu'il puisse même espérer de se rendre entièrement le 
maître de tout ce que les Espagnols y possèdent ('). » 

La magnificence de ces libéralités éventuelles n'avait pas 
empêché l'Angleterre d'entrer dans la triple alliance. Mais 
lorsque, dans le courant d'août 1668, Golbert-Groissy se fut 
présenté à la Cour de Londres pour y dénouer les liens qui 
l'attachaient à la Hollande ainsi qu'à la Suède, et la ramener 
dans la sphère d'attraction de la France, on s'y rappela 
fort volontiers les agréables séductions étalées naguère par 
Ruvigny. Rien ne parut alors plus naturel aux Anglais que 
de se choisir pour eux-mêmes un ou plusieurs legs à leur 
convenance dans la succession de l'homonyme espagnol de 
leur souverain. Le 27 mars 1669, Golbert-Groissy reçut la 
visite de l'ancien envoyé d'Angleterre à Paris, sir John 
Trevor, qui venait d'être élevé aux fonctions de secrétaire 
d'Etat, et qui lui exposa, sans trop d'ambages, les convoi- 
tises de son gouvernement aux dépens de l'Espagne et à 
l'occasion de son démembrement. 

« M. de Trevor me vint voir hier sous prétexte de me parler do 
l'affaire de Saint-Christophe; mais il me dit ensuite que la maladie 
du roi d'Espagne avait fort alarmé tout le monde, en faisant 
entendre même que les Hollandais les avaient recherchés pour se 
précautionner contre ce qu'il y avait à craindre du trop grand 
accroissement que recevrait la puissance de Votre Majesté en cas 
de mort dudit roi, mais que, jusqu'à présent, l'Angleterre n'était 
obligée qu'à la garantie du traité d'Aix-la-Chapelle, et que; quand 
quelque nouvel accident donnerait à Votre Majesté de nouveaux 
droits ou prétentions, il était à la liberté du roi son maître de 
prendre tel parti que bon lui semblerait. Il me fit même connaître 
que, quelque appréhension que l'on voulût donner aux Anglais de 
la puissance de Votre Majesté, il serait toujours d'avis de se 
prendre plutôt à ses justes desseins que de s'y opposer, lorsque 
l'Angleterre y trouverait ses avantages, ce qui se pourrait faire 



(') Le Rui à Ruvigny, 8 octobre 1667. - Cité par Mignet, t. 2, p. 519. 



■ 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



219 



sans préjudice de ceux de France, que ce qui convenait aux uns 
ne convenait pas aux autres, que cependant, comme la santé du 
roi d'Espagne était si faible qu'elle no donnait pas lieu de croire 
qu'il pût vivre longtemps, il était à propos de prendre par avance 
des mesures pour ce que l'on aura à faire en cas que cet accident 
arrive, et que, quand jo voudrais parler clair là-dessus, on serait en 
disposition de m'entendre. Il me parla de suite des Indes occiden- 
tales, et, sans s'expliquer nettement que ce serait de ce côté-là 
qu'ils pourraient trouver leur satisfaction, il me laissa lieu d'en 
croire quelque chose.... Il me dit encoro qu'il fallait penser tout de 
bon à cette affaire, et que l'Angleterre voudrait tirer quelque chose 
de la décadence de la maison d'Autriche ('). » 

Ainsi la France devait se le tenir pour dit et bien dit; 
elle n'aurait le concours des Anglais qu'à la condition 
expresse de se les associer en qualité de cohéritiers. Au 
surplus, le chef de la maison de Stuart, poussé surtout par 
son frère Jacques, avait alors bien d'autres soucis en tête. 
Avant de fixer sa politique extérieure, il songeait à affermir 
son pouvoir au-dedans de ses États en se convertissant au 
catholicisme, ce qui, pensait-il, lui permettrait de prendre 
plus facilement modèle sur Louis XIV pour mener ses 
sujets. C'était d'ailleurs sur les richesses de ce prince que 
le frère d'Henriette d'Orléans comptait pour apaiser la 
mauvaise humeur de quelques membres particulièrement 
hargneux de son Parlement, et, au besoin, pour se dispenser 
dans les premiers temps de la nécessité de quémander en 
vain des allocations financières. L'été de 1669 se passa donc 
sans qu'à Londres les velléités d'alliance française se mani- 
festassent par quelque acte ou quelque écrit important. 
Bien au contraire, afin sans doute de donner le change en 
Europe, l'Angleterre accéda à l'espèce de renouvellement de 
la triple alliance qui fut signée le 7 mai 1669 à La Haye. 

(') Golbert au Roi, 28 mars 1009. — Angleterre, t. 94, fol. 132. Cf. dans 
le fonds Espagne, Mémoires et documents, le Mémoire (tue contient 
le t. 202, fol. 218 et suiv. 



T 



220 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 







■ 

















Pour plus de sûreté encore, les négociations entre la France 
et l'Angleterre passèrent par-dessus la tête de la diplomatie 
officielle. Le duc de Saint-Albans et « Madame » se trou- 
vèrent substitués de fait à Colbert-Croissy. Nous ne voyons 
ce dernier rentrer sérieusement en scène que le 29 août, 
époque à laquelle il envoya à Paris un projet de traité qui 
était son œuvre, et dont l'article 1er porta it qu >n y aurait 
" union » entre les deux rois et » entre toutes les terres, 
domaines, villes, etc., qui sont sous la seigneurie ou protec- 
tion de chacun des deux rois ou qui y pourraient être à 
l'avenir, soit par droit de succession, ou autrement CJ. - 

Ce n'était pas ce que souhaitaient les Anglais. Aussi ne 
tardèrent-ils pas à trahir leur prétention à participer aux 
dépouilles de l'Espagne. Cette prétention se révèle en effet, 
non plus d'une manière générale, mais avec une précision 
tant soit peu éhontée, dans le projet de ligue et de fédéra- 
tion perpétuelle qui, le 18 décembre 1669, fut remis à 
Colbert-Croissy de la part de Charles II. Il y serait d'abord 
bien stipulé que, - s'il échéait au roi très chrétien de 
nouveaux titres et droits sur la monarchie d'Espagne, -, le 
roi de la Grande-Bretagne « l'assisterait de toutes ses forces, 
tant par terre que par mer, pour faciliter l'acquisition des 
dits droits, le tout aux frais de Sa Majesté très chrétienne. « 
Mais ce beau côté de la médaille avait un revers. Comme, 
en cas de guerre, « il serait incommode aux flottes de Sa 
Majesté britannique de tenir la mer sans avoir quelques 
ports et havres en propre, - elle demandait que, elle et ses 
successeurs, « ils eussent à jamais l'île de Minorque, comme 
aussi pour la plus grande commodité de ses forces de terre 

et de mer, le port et la ville d'Ostende dans les Pays-Bas, 

avec la contrée d'alentour qui serait jugée capable de 
payer assez de contributions pour faire subsister la garnison 
qu'on jugerait nécessaire d'y entretenir, » enfin que le roi 
très chrétien, « les dits droits sur la monarchie lui étant 



(') Angleterre, t. 95. fol. 73. 






LA GUERRE DE HOLLANDE. 



221 



échus, « l'aidât « à se rendre maître des contrées et places 
en Amérique qui sont à présent sous l'obéissance des 
Espagnols, et de faire tout son possible pour obliger les 
peuples qui habitent ces pays et places d'Amérique de se 
soumettre à son gouvernement. » Prévoyant en outre 
l'hypothèse d'une guerre contre la Hollande, Charles II 
prétendait que Louis XIV y comprît la République de 
Hambourg, comme favorisant habituellement les Etats- 
Généraux, et que Louis XIV lui payât, en partie par antici- 
pation, un subside annuel de 800 mille livres sterling, soit 
environ vingt millions de nos livres. En revanche, « de toute 
la conquête qui se ferait sur les Etats-Généraux, le roi de la 
Grande-Bretagne se contenterait des places qui s'ensuivent : 
savoir l'île de Walcheren(') et l'Écluse, avec l'île de Gad- 
sand( 2 ). n En ajoutant Flessingue pour le prince d'Orange ( 3 ), 
il ne serait plus question de rien( 4 ). 

Le pire défaut de ces exigences n'était pas leur étendue 
exorbitante. Elles ne pouvaient se concilier avec le traité de 
Vienne, car elles entamaient singulièrement la part réservée à 
l'Empereur, laquelle comprenait, non-seulement Minorque, 
mais encore toutes les possessions de l'Espagne en Amérique. 
Louis XIV dut donc s'appliquer à faire rentrer au plus vite 
la politique anglaise dans le domaine du possible, et à 
replonger l'ambition du prince qui la dirigeait dans le 
vague, ou le vide, des futurs contingents. Il préférait de 
beaucoup rétribuer largement et immédiatement ses ser- 
vices extérieurs en monnaie courante, plutôt que de lui 
laisser porter atteinte à l'œuvre de Grémonville, et ce fut 
dans ce sens qu'il dirigea son action. Colbert-Croissy s'était 
au reste déjà chargé de faire entendre au fds de Charles I" 



(') Grande île dans le delta de l'Escaut et qui en rend maître. 

( 2 ) Ou Kadsand, à 4 kilomètres au nord de l'Écluse. 

( 3 ) V. Mignet, t. 3, p. 124. 

{*) Colbert-Croissy au Roi, 18 décembre 1069. - Angleterre, t. 
fol. 235. 



95, 




- 
















'>•)■) 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



qu'il n'avait pas même le moindre prétexte à alléguer pour 
se porter héritier d'une parcelle quelconque de la monar- 
chie espagnole, et, néanmoins, « par la seule raison des 
frais qu'il serait peut-être obligé de faire, « il « en deman- 
dait une portion plus grande, plus importante et plus riche - 
que celle qui resterait pour chacun des deux héritiers 
légitimes. Charles en effet tomba d'accord qu'en cette matière 
c'était à son allié futur de « proposer (»). >, Louis XIV fit 
remarquer alors que le roi d'Espagne, <• ayant déjà passé 
tous les plus grands périls de l'enfance, » sa mort ne 
pouvait pas être escomptée au moyen de stipulations 
précises, et qu'il suffirait de s'en tenir pour le présent à 
une promesse générale du roi d'Angleterre de joindre ses 
forces aux siennes pour l'aider à se mettre en possession de 
ce qui lui appartiendrait à la mort de l'autre Charles II, 
quitte à convenir alors des conditions de son concours (*).' 
Au moyen de cette tactique dilatoire, le roi de France, à 
coup sûr, cherchait beaucoup plus à demeurer fidèle à 
l'Empereur qu'à ne pas décevoir l'Angleterre, et surtout il 
dépassait en fermeté, sinon en loyauté, la Cour de Vienne, 
au nom de laquelle le baron de Lisola sollicitait avec tant 
d'ardeur l'admission de l'Autriche dans l'alliance anglo- 
suédo-batave. 

Le but que Louis XIV visait à Londres fut atteint. Dans le 
courant de mars 1670, le comte d'Arlington pria Colbert- 
Croissy de rédiger lui-même un projet au goût de son 
maître ( 3 ). Le quatrième article de celui qu'en effet Colbert 



(') Colbert-Croissy au Roi, 29 janvier 1670. - Angleterre, t. 97, fol. 50. 

(*) Le Roi à Colbert, 16 février 1670. Cité par Mignet, t. 3, p. 147-150. 

( 3 ) « Les dépêches de Votre Majesté du 19 e de ce mois ne m'ont été 

rendues que jeudi dernier 27e, e t, le même jour, j'ai parlé à milord 

Arlington et ensuite au roi d'Angleterre, en présence de ce ministre, de 
ce qu'elles contiennent. Sa Majesté britannique, après avoir lu la lettre 
que Madame lui a écrite, me dit qu'encore que Votre Majesté ne lui 
accordât pas tout ce qu'il a demandé, néanmoins elle en avait usé si 
généreusement qu'elle l'obligeait de s'en contenter, et qu'ainsi il n'y 
aurait plus de difficulté à la conclusion du traité. Il ordonna même à 



LA (iUERRE DE HOLLANDE. 



223 



présenta dès le lendemain « contenait une reconnaissance 
du droit de Louis XIV à la succession d'Espagne, et s'expri- 
mait d'une manière générale sur ce que feraient et obtien- 
draient les deux alliés en cas d'ouverture de la succession (').» 
Néanmoins, les commissaires anglais, tout en s'attachant 
aux détails qui concernaient les armements, ne voulurent 
point laisser insérer les mots ■• ouverture à la succession 
d'Espagne. * Par contre, ils n'insistèrent pas au sujet •> des 
avantages que le roi de la Grande-Bretagne pourrait raison- 
nablement désirer ( 2 ). » Ils se bornèrent à consacrer le 
principe d'une indemnité à déterminer en temps et lieu. 
Dans l'acte définitif et secret, qui fut signé le 1« juin 1G70 à 
Douvres, grâce aux bons offices et à l'influence fraternelle 
de la duchesse d'Orléans, on put donc lire, à l'article 4, un 
passage rédigé de façon à laisser simplement à l'Angle- 
terre, à défaut d'une porte, du moins une fenêtre ouverte 
sur la succession d'Espagne. 

« Il est aussi convenu et accordé que, s'il échéait ci-après au 
Roi très chrétien de nouveaux titres et droits sur la monarchie 
d'Espagne, que ledit seigneur roi de la Grande-Bretagne assistera 
Sa Majesté très chrétionne de toutes ses forces, tant par mer que 
par terre, pour lui faciliter l'acquisition des dits droits; le tout, 
suivant les conditions particulières dont les dits seigneurs rois se 
réserveront de convenir, tant pour la jonction de leurs forces, après 
que le cas de l'échéance desdits titres et droits sera arrivé, que poul- 
ies avantages que ledit seigneur roi de la Grande-Bretagne pourra 
raisonnablement désirer; et les dits seigneurs rois s'obligent réci- 



milord Arlington (après que je lui eus représenté que le temps pressait) 
de travailler de concert avec moi à mettre le traité par écrit, et, comme 
ce ministre est toujours occupé aux affaires du Parlement et que 
d'ailleurs les plus importantes ne s'achèvent pas ordinairement dans 
cette Cour-ci avec beaucoup de diligence, j'ai cru devoir à sa prière me 
charger de dresser les principaux articles, afin de lui éviter cette peine. » 
Colbert-Groissy au Roi, 31 mars 1670. — Angleterre, t. 97, fol. 146. 

(') Colbert-Croissy au Roi, 31 mars 1070. — Angleterre, t. 07. fol. 146. 

( 2 ) Colbert-Groissy au Roi, 24 avril 1670. — Angleterre, t. 97, fol. 196. 






: 






?24 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 





proquement dès à présent de ne faire aucun traité de part ni 
d'autre pour raison des dits nouveaux droits et titres, avec aucun 
prince ou potentat, quel que ce puisse être, que de concert et du 
consentement de l'un et de l'autre ('). » 

Ce beau succès diplomatique obtenu en Angleterre 
mettait Louis XIV dans un certain embarras vis-à-vis de 
l'Empereur, beaucoup moins à cause d'un trouble qu'il 
n'apportait pas réellement aux prévisions du partage que 
parce qu'un silence absolu dans un pareil cas pouvait être 
envisagé comme un manque de confiance. Par une dépêche 
du 17 juin, le Roi, prenant prétexte d'une nouvelle crise du 
petit Charles II, ordonna à Grémonville de sonder adroite- 
ment la Cour de Vienne pour savoir quel prix elle attache- 
rait à un pacte qui enlèverait l'Angleterre à la tutelle des 
Hollandais. Louis XIV, on le voit, manœuvrait ici avec une 
irréprochable correction, et aussi avec une étonnante 
dextérité, entre les deux traités secrets qu'il avait conclus. 
Tout en assurant à l'Autriche, à son insu même, l'appui 
en certains cas de la Grande-Bretagne pour des projets 
identiques, il avait eu soin de réserver dans toute leur inté- 
grité les droits présents et futurs de l'allié qu'il s'était choisi 
en 1668. Il était convaincu que <• l'Empereur et lui ne pou- 
vaient rien faire de plus utile que d'engager l'Angleterre 
dans leur intérêt commun. -> Mais, si on en jugeait autre- 
ment à Vienne, " il s'en tiendrait précisément à leur traité 
et n'y demanderait aucune innovation. - Dans l'hypothèse 
contraire, il se déclarait tout prêt à céder aux Anglais " des 
postes de l'importance d'Ostende et de Blankenberghe, ce 
qui pourrait avec le temps produire de grandes divisions. » 
Seulement, il espérait que, de son côté, l'Empereur voudrait 
bien relâcher quelque chose de son partage à la convenance 
de la nation anglaise ( 2 ). En raison de circonstances fortuites, 



(') Mignet, t. 3, p. 191. 

( 2 ) Le Roi à Grémonville, 17 juin 1670. — Vienne, t. 37, fol. 100-105. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



225 



ce fut seulement au mois d'août que Grémonville put commu- 
niquer à son maître la décision de la Cour d'Autriche. L'Em- 
pereur, que Grémonville avait réussi à voir, s'était borné à le 
renvoyer purement et simplement à Lobkowitz, après lui 
avoir dit d'une façon banale qu'il « se sentait obligé » à Sa 
Majesté très chrétienne de la communication. Sur une solli- 
citation plus pressante du chevalier, Léopold daigna ajouter 
" qu'il y avait bien à considérer à tout cela. » La remarque 
était de mauvais augure. Effectivement, la résolution que 
Lobkowitz ne tarda pas à lui transmettre à titre officiel se 
trouva tout à fait négative, presque offensante. Sa Majesté 
impériale ne pouvait approuver qu'il fût donné suite à « un 
pareil scandale » et qu'on « causât un tel préjudice à l'Impé- 
ratrice, son auguste épouse, en cédant la possession des 
Indes, supérieure de beaucoup à ce que l'Angleterre rece- 
vrait de la France dans les Pays-Bas. » D'ailleurs, d'après les 
dernières nouvelles, le roi d'Espagne jouissait en ce 
moment « d'une bonne santé, avec espoir de longue vie('). •• 
Après ce déclinatoire, Louis XIV n'insista plus ( 2 ). 

Il n'était donc pas possible de modifier le traité de 
Douvres de façon à ce que le roi d'Angleterre entrât comme 
troisième contractant dans le traité de Vienne, et aussi un 
peu dans la succession d'Espagne, en qualité de légataire 
particulier. Sans doute, les prétentions que le gouvernement 
britannique avait affichées enlevaient beaucoup moins de 
territoires à la France qu'à l'Empereur. Mais les choses ont 
leur importance relative, et tout ne se mesure pas en toises 
ou en lieues carrées. Le sacrifice eût été énorme pour 
Louis XIV, s'il avait dû livrer en Flandre aux Anglais une 
tête de pont, ou plutôt, un camp retranché servant de port 
pour débarquer librement des troupes à deux pas de sa 
frontière. Il aurait eu sur le littoral belge des voisins infini- 
ment plus incommodes et plus dangereux que les villes 



(') Grémonville au Roi, 12 août 1670. — Vienne, t. 37, fol. 274-297. 
( 8 ) Le Roi à Grémonville, 31 août 1070. — Vienne, t. 37, fol, 312-345. 

10 



' 







220 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



flamandes ou les vice-rois espagnols. Au surplus, le dernier 
mot de l'Angleterre n'avait pas été dit, et il n'était point 
impossible qu'une autre combinaison pût la satisfaire en 
temps opportun. En tout cas, le traité de Vienne, par respect 
pour les préjugés de l'Empereur, ne reçut aucun développe- 
ment, encore moins une atteinte quelconque ('), dans les deux 
contrats d'alliance, l'un, secret, l'autre, public, qui, à White- 
hall, le 21 décembre 1G70 et le 12 février 1672 ( 2 ), confir- 
mèrent celui de Douvres. L'Angleterre se borna à sortir de 
la triple alliance, en se retournant contre les Hollandais et 
prit vis-à-vis de l'Espagne, en vertu de son marché plus 
qu'aléatoire avec Louis XIV, la position du chasseur qui 
guette à l'affût les complaisances du hasard ou les cadeaux 
obligés d'autrui. 

Elle ne fut pas la seule à abandonner M. de Witt et sa 
cause. La Suède, à son tour, sous la pression de la France, 
rompit avec lui, mais peu à peu, et sans faire une volte- 
face aussi cavalière. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, 
au commencement de 1669, M. Rousseau ( 3 ) avait été 
envoyé à Stockholm pour y ramener la nation suédoise dans 
l'orbite de notre politique, où son étoile avait jadis brillé 
d'un si vif éclat. Dans les instructions que Lionne avait 
rédigées pour sa gouverne, il était prescrit à Rousseau de se 






( ) M. Onno Klopp, qui n'a pas perdu cette belle occasion de mettre 
une fois de plus en lumière la perfidie de Louis XIV, se trompe notoi- 
rement quand il écrit (t. 1, p. 264) : « In dem Theîlungzvertmge rvar 
gesagt, dasz jede andere Vebereinkunft, welche einer der beiden Contra, 
henten ohne Vorwissen des anderen iiber dus spanische Erbe abschliessen 
lourde mit emer dritten Macht, nichtig sein solle. » Il n'y a rien de cela 
dans l'article 8. La nullité ne s'applique pas aux traités conclus sans la 
participation morale ou matérielle de l'autre partie, mais, ce qui est 
fort différent, « a tout traité ou accord allant directement ou indirecte- 
ment » contre celui qu'on venait de conclure. 

«h? ™ r ^i Vel ' a k t6Xte de CeS deUX traités dans Mi S net > t. 3, p. 256- 

«Probablement Rousseau de Chamoys, qui alla plus tard à Dresde, 
puis a Ratisbonne. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 227 

placer sur le même terrain que M. de Pomponne en 1GGG (') 
et d'essayer d'en tirer une alliance franco-suédoise. De part 
et d'autre, on travaillerait auprès de la Diète de Ratisbonne 
pour faire éliminer du saint-empire le Cercle de Bourgogne 
en même temps que Brème et ses dépendances. De plus, la 
Suède compléterait la garantie du traité d'Aix-la-Chapelle 
" en s'engageant encore particulièrement de se joindre à 
Sa Majesté, si elle était troublée dans la possession de ce 
qui lui appartenait aujourd'hui aux Pays-Bas ou dans la 
poursuite des droits qui lui pourraient échoir à l'avenir -, ce 
qui était fort ample et embrassait virtuellement la succes- 
sion espagnole. En revanche, la France offrait 700 mille écus 
à la Suède, payables par fractions en quatre années ( 8 ). 

La négociation n'eut pas de suites pour le moment, parce 
qu'on estimait à Stockholm •• qu'il fallait prendre avec la 
maison d'Autriche contre la France les mêmes engage- 
ments que l'on avait pris autrefois avec la France contre la 
maison d'Autriche -. La vraie raison était que le gouverne- 
ment suédois recevait de la triple alliance plus de subsides 
que ne lui en laissait entrevoir Louis XIV, et il aurait perdu 
pécuniairement à changer d'amitié. Le chancelier Magnus 
de la Gardie, quoique Français d'origine, se contenta 
d'expliquer à Rousseau qu'il avait parlé à son maître des 
ouvertures du Roi, mais il ajouta " qu'elles étaient 
venues un peu tard et qu'il était difficile d'arracher un 
arbre qui avait déjà pris de si fortes racines ( 3 ). « En manière 
de consolation, il exhiba le projet de traité envoyé de La 
Haye et s'évertua à persuader Rousseau que, la garantie 
étant générale et les mesures prises seulement contre 
l'agresseur, « il semblait que la France y trouvât les mêmes 






(') Sur les rapports de la Suède avec la France, antérieurement à 
l'arrivée de M. Rousseau, on lira avec intérêt le tome 1 des Mémoires de 
son prédécesseur, M. de Pomponne, qui résida à Stockholm de 16(30 à 
1663. Ces Mémoires ont été publiés en 1868 par M. J. Mavidal. 

( 2 ) Lionne à Rousseau, 11 janvier 1660. — Suède, t. 37, fol. 18. 

( 3 ) Rousseau à Lionne, 2:3 février 1661). - Suède, t. 37, fol. 48. 







228 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



avantages. » A la vérité, et cette circonstance pouvait servir 
admirablement l'entreprise de Rousseau, l'Espagne était 
toujours fort mauvaise payeuse, et son insolvabilité chro- 
nique compromettait sans cesse la cordialité de ses relations 
avec les Suédois. Mais les États-Généraux étaient là. Ils 
avaient déjà décidé l'Espagne à prendre à sa solde les 
troupes auxiliaires que Charles XI avait mises à leur dispo- 
sition en avril 16680). M. de Witt arrangea encore les 
choses. Il réussit à arracher à la Cour de Madrid l'engage- 
ment d'acquitter réellement les 480 mille écus auxquels 
s'élevait le prix de cette location de troupes. L'acte de 
garantie de la paix d'Aix-la-Chapelle ne fut signé que sous 
la condition expresse de ce versement, jusque-là négligé. Le 
1" mars 1670, un à-compte de 200 mille écus fut en effet 
payé, et les ratifications du traité du 7 mai 1669 furent 
alors échangées. Mais les Espagnols, soit épuisement réel de 
leurs ressources, soit mauvaise volonté, ne parurent plus 
bientôt disposés à continuer leurs à-comptes, si bien qu'en 
avril 1671 le chancelier de la Gardie avoua à Rousseau les 
désillusions de sa Cour. Le Roi venait de « déclarer » le 
marquis de Dangeau pour aller de sa part résider en Suède. 
Le Chancelier insinua que, si l'on renvoyait Pomponne 
à sa place, il pourrait s'entendre plus facilement avec un 
diplomate de cette valeur et de longue date au courant des 
affaires suédoises. 

M. de Pomponne prit bientôt en effet le chemin de Stock- 
holm, muni d'instructions qui avaient été rédigées à Tournai 
le 8 juin 1671. Toutefois, il n'arriva en Suède que le 8 août 
et il en fut presque aussitôt rappelé pour recueillir la 
succession de Lionne, mort le 1er septembre. Il avait eu 
cependant le temps nécessaire pour sonder et préparer les 
voies à son successeur M. Courtin, qui trouva le Sénat 
suédois tout disposé en principe à conclure une alliance 
française. Il ne s'agissait plus pour la France que d'y mettre 



\ 



(') Mignet, t. 3, p. 281. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



229 



le prix. Grâce à l'habileté de Courtin, elle sortit enfin victo- 
rieuse d'un feu d'ardentes enchères où l'or problématique 
de l'Espagne était venu en vain se fondre avec les résidus 
d'argent de l'Empereur. Moyennant une subvention annuelle 
de 600 mille écus, la Suède, le 14 avril 1672, promit de ne 
pas intervenir en faveur de la Hollande, et de prendre même 
les armes contre les princes allemands qui seraient tentés 
de se porter à son secours ('). De la triple alliance, il ne 
restait donc plus rien, si ce n'est le traité d'Aix-la-Chapelle. 
Toutefois, dans ce nouveau pacte, il n'était fait mention 
d'aucune dépouille hollandaise ou espagnole à attribuer à 
l'un quelconque des belligérants. . 

Il y eut aussi des Cours de moindre importance où 
Louis XIV, qui, tout en cherchant des ennemis aux Hollan- 
dais, ne perdait pas de vue la question d'Espagne, travailla 
de même, avec plus ou moins de succès, à préparer sa mise en 
possession des dix provinces catholiques, pour tout le moins. 
Tel fut le cas de l'Électeur de Bavière, Ferdinand-Marie, 
dont les ministres, Hermann de Fûrstenberg, un des frères 
du comte Guillaume, et Caspar Schmidt, signèrent 
le 17 février 1670 avec Robert de Grave], notre envoyé 
à Ratisbonne, deux traités, dont le second était " secret 
et séparé -, mais qui tous deux aboutissaient aux liaisons 
les plus étroites. Nonseulement, en cas de mort de Léopold, 
les contractants devaient agir de concert pour que le 
roi de France fût élu Empereur, et l'Électeur, roi des 
Romainst 2 ), non seulement le mariage du Dauphin avec la 
princesse électorale de Bavière y était convenu en principe, 
non seulement Louis XIV s'obligeait à verser chaque année 
entre les mains de son allié 500 mille florins d'Allemagne, 
mais encore le problème de l'héritage espagnol s'y trouvait 
résolu d'une façon fort ingénieuse, et conformément au 



! 



(') V. le texte dans Mignet, t. 2, p. 365-374. 

( 2 ) On ajoutait, il est vrai : Niai rationdbUiter et quasi pro eerto videant 
omnem utriusque operam inutilem fore, ce qui semblait infiniment 
probable. 



; 




230 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 







partage de 1663. L'Électeur déclarait en effet adhérer à 
toute transaction éventuelle et amicale qui pourrait interve- 
nir a cet égard entre la France et l'Empereur. Dans le cas 
où l'Empereur désirerait la garantie de la Bavière, la France 
ferait accorder à cette dernière par Sa Majesté impériale 
certains territoires à sa convenance. Enfin, car Louis XIV 
avait pris à Munich toutes ses précautions, si la guerre 
éclatait entre les deux compétiteurs à cause de la succession 
vacante, l'Électeur Ferdinand-Marie ne se bornerait pas à 
employer ses offices auprès de la Diète afin de l'empêcher 
d'épouser la cause de Léopold, il interdirait, fût-ce à main 
armée, moyennant un supplément de subsides, le passage 
des Impériaux à travers les possessions bavaroises ('). 

(•) Voici les articles essentiels de ce traité du 17 février 1670, qui n'est 
pas signalé dans le Répertoire, si utile d'ailleurs, de M. Tétot. 

« 1» Quod attinet ad mortem Régis Hispaniœ, Christianissima sua 
Majestas, mota ex zeio conservandœ quietis publicœ inter chrislianos 
principes, et in signum verœ et sincerœ confidentiee ergà serenissimum 
Electorem Barariœ, consentit ut Serenitas sua Electoralis vel sola vel 
conjutictïm cum aliis principibus Imperii, quos Région suce Majestati 
non ingratos fore jiulicacerit, se efficacité,- interponere posait, ad 
amicabdem compositionem aut eventuakm etiam transactionem, antè 
morte», Régis catholici, cum Imperatore, si et Me ad hoc manus det, et 
consentiat, talibus conditionibus, de quibus sua Majestas Christianissima 
et Electoralis Serenitas ulleriùs conveniant, ineundam. 

2" Si Imperator ad unam vel altérant ainicabilem viam compositions 
adim/tendam parafas sit et desideret ut Serenitas sua Electoralis cum 
regiâ snà Majestate Christianissima garantiam dictorum tractatiium 
preestet, Regia sua Majestas Cœsarem efficacité,- obligabit ut Serenitati 
suœ Electoral! in cousideratioue hujus garanties cliqua,,, terrain aut 
promnciam Vietnam et commode sibi sitam cedat. 

3" Si autem Serenitatis suce Electoralis et aliorum principum Christia- 
norum interpositio effectum, que,,, indubitati sperant, non sortiatur, 
obhgat se Serenissimus Elector Barariœ non solùm ad cooperandum pro 
mnbus ne Imperium partes Imperatoris suscipiat, sed etiam spondet se 
copiis Imperatoris per suas ditiones et procincias nullum transitum 
concessurum, et, si Imperator contra Serenissimi Electoris voluntaletn 
copias suas traducere vcllet, fortiter se oppositurum. Ad quem finem 
siibiniiiistrabit R,.c Christiaiiissimus pro conscriptione et armaturâ trium 
milliam equitum et sex millium peditum summum centum et octoginla 
tmllium Imperialiuin seu thalerorum, et pro illorum stipendiis et annuâ 
sustentatione quadraginta millia floreiiorum germanicoriim, continuabit- 
que in singulos annos tamdtû dénec inter sacrum Cœsaream et Regiam 
suam Majestatem pax concludatur. » — Bavière, t. 4. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



231 



Les choses ne restèrent pas en si beau chemin. Désireux 
de s'assurer de plus en plus un aussi précieux collabora- 
teur, le 28 novembre suivant, dans un acte complémen- 
taire qualifié de declaratio ulterior, Louis XIV s'engagea 
envers l'Électeur à le gratifier d'un nouveau surcroît de lar- 
gesses pécuniaires pour l'aider à entreprendre au profit des 
Wittelsbach la conquête de la Bohême, dans l'hypothèse où 
Léopold viendrait à décéder sans laisser d'enfants mâles ('). 
Trois ans même plus tard (qu'on nous permette d'anticiper 
un peu ici sur l'ensemble des événements), le 14 janvier 1673, 
le duc de Vitry réussit à transformer la neutralité bien- 
veillante, achetée et promise déjà, en une véritable alliance 
« pour s'opposer aux inexécutions de la paix de West- 
phalie( 2 ). •• Le 29 juillet suivant, de nouveaux pouvoirs furent 
expédiés au duc de Vitry afin de lui permettre de faire faire 
à la Bavière quelques pas de plus en avant. Néanmoins, à 
la fin d'août, ce projet n'avait pas encore abouti, parce que 
l'Électeur désirait être protégé par une armée royale en 
Alsace, tandis que Louis XIV entendait faire couvrir les États 
bavarois tout simplement par celle que Turenne dirigeait 
outre-Bhin. Ferdinand-Marie fut aussi intimidé à ce moment 
par le comte de Kœniggseck qui vint lui apporter une lettre 
de Sa Majesté impériale ( 3 ). Malgré ce léger échec, la Bavière 
devint à cette époque le plus sûr appui en Allemagne de 
Louis XIV se préparant à faire valoir les droits de Marie- 
Thérèse sur la succession de son frère. 

Le résultat le plus considérable, après l'entraînement de la 
Bavière, fut obtenu à Berlin, de fort bonne heure, mais pour 
n'aboutir qu'à une déception. Le 31 (i>l) décembre 1669, à 
Cologne sur la Sprée, Bautru de Vaubrun conclut en effet 
avec Schwerin et Friedricb von Iena un traité valable pour 
dix ans (articles- 14 et 15). Durant ce long espace de temps, 






(') Bavière, t. 4, fol. 298-299. 

( 2 ) Bavière, t. 8, (non folioté). 

( 3 ) Bavière, t. 8. V. à la date du 29 juillet 1G73. 



I 



232 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



ce traité,, il est vrai, avait bien des chances, à un moment 
donné, de ne pouvoir se concilier que fort malaisément avec 
ceux que le Brandebourg, le 16 février et le 27 octobre 1666, 
avait conclus, pour un égal délai, avec les États-Géné- 
raux. Le nouveau pacte, en même temps qu'il associait à 
à la politique de Louis XIV celle de son « très humble et 
obéissant serviteur, « l'Électeur de Brandebourg, Frédéric- 
Guillaume, dit le " Grand-Électeur, » attribuait à la France, 
du consentement de ce prince, les provinces belges apparte- 
nant à l'Espagne, après la mort de son roi actuel, voire plus 
tôt, à supposer qu'il y eût cession amiable. Frédéric-Guil- 
laume, si la guerre éclatait, mettrait même à la disposition 
du roi très chrétien six mille fantassins et quatre mille 
cavaliers ('). Il devait en outre s'efforcer de reconstituer la 
ligue du Rhin avec la maison de Brunswick et le landgrave 
de Hesse-Cassel (article 1er séparé). Pour prix de ses services, 
il recevrait la Gueldre espagnole, avec Ruremonde et 
Venlo (article 11) ( 2 ). 

Du reste, cette convention, disons-le par avance, n'eut 
aucune des conséquences qu'en espérait Louis XIV. L'Élec- 
teur avait au fond du cœur un vieux levain de cour- 
roux contre la France, dont la politique en Pologne avait 

(') Art. 5. « Serenissimus Elector prœtereà hoc ipso in se recipit, ut, si 
Deo videatur regem Hispaniœ è vitâ evocare, et Regia Majestas Gallice 
jus suum, quod in provincias Belgicas, Régis Hispaniœ hodi'e subjectas, 
habet, contra omnes qui id ipsum eidem vi intervertere intendant, 
armatâ manu defendere necesse habeat, Serenitas sua Electoralis (qub 
magis majores motus etpericula, quœ aliis proximè adjacentibus, et suis 
inprimis quoque provinciis eo casu imminent, sistantur et avertantur) 
pollicetur suœ Regiœ Majestati auxiliari exercitu decem millibus militum, 
quatuor equitum et sex millibus peditum constante, intrà spacium trium 
mensium à tempore factœ réquisition is computandorum et adimpletis 
quœ circà hoc caput sequuntur regiis promissis, ad futurum. » — 
Brandebourg, t. 7. Le traité a déjà été publié dans le recueil de von 
Mœrner, Kurbrandenburgs Staatsrertrwge, Berlin, 1867. 

( 2 ) M. Mignet (t. 3. p. 286) dit, en rapprochant ce traité du précédent, 
conclu avec la Bavière, qu'il était « à peu près semblable.» Il existait, ce 
nous semble, une assez notable différence, puisqu'à Berlin il n'avait pas 
été question de l'ensemble de la succession espagnole. Cf. J. G. Drovsen 
t. 3, p. 77-78. 3 ' 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



233 



contre-carré ou gêné ses propres desseins au moment de la 
dernière élection 0). Aussi, dès que le Roi eut mis la main, 
à titre provisoire, et pour les nécessités stratégiques de 
sa campagne, sur les places des bords du Rhin où les 
Hollandais avaient installé des garnisons, quoiqu'elles 
dépendissent uniquement du duché de Glèves, il vit tout 
aussitôt son « cousin » de la Sprée, subitement épouvanté 
pour la restitution de ses places, se dérober à ses engage- 
ments. Déjà, en mai 1671, M. Verjus, comte de Grécy, avait 
essayé en vain de le rassurer, avant toute agression, sur les 
véritables desseins de son maître, qui ne voulait qu'infliger 
une leçon au Pensionnaire et déloger ses mercenaires des 
villes du Rhin, indûment occupées par eux. Le marquis de 
Saint-Géran ne fut pas plus heureux en janvier 1672 ( 2 ), 
quoiqu'il fût arrivé deux jours seulement après le fondé de 
pouvoirs hollandais, Amerongen ( 3 ), et qu'il apportât de la 
part de Louis XIV des assurances qui valaient mieux que 
de banales consolations ( 4 ). Ce n'en fut pas moins avec 
Amerongen que l'Électeur préféra négocier, en faisant 
accroire k Saint-Géran qu'il ne s'agissait entre lui et les Hol- 
landais que de l'exécution de la quadruple alliance de 1666. 
Les Etats-Généraux promettaient de payer la moitié des 
frais pour les armements à faire. Ils finirent même par 
autoriser Amerongen à annoncer qu'ils laisseraient entrer 
dans Orsoy les premières troupes brandebourgeoises qui se 
présenteraient pour les seconder, et qu'on s'entendrait 



(') Droysen, t. 3, p. 160-177 et 199. 

( 2 ) Il avait reçu ses instructions dès le 30 novembre 1671. — Brande- 
bourg, t. 8, fol. 6-8. 

( 3 ) Droysen, t. 3, p. 250-256. 

( 4 ) «Il fut chargé de lui (l'Electeur) communiquer la pensée du Roi et 
de l'inviter, ou à se joindre à Sa Majesté, ou à demeurer neutre. En cas 
qu'il embrassât l'un ou l'autre de ces partis. Sa Majesté promettait de 
lui remettre entre les mains les places que les Hollandais occupaient 
dans ses Etats, de le dédommager <]<■< passages que ses armées pren- 
draient dans son pays, et de faire observer une si exacte discipline à ses 
troupes que ses sujets n'en souffriraient point d'incommodité. » — 
Pomponne, t. 2, p. 282. 



•':• 








234 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



relativement aux autres villes, dès qu'elles pourraient se 
passer de garnison. Moyennant six cent mille florins 
payables à Hambourg, le Grand-Électeur, le G mai, se mit 
officiellement, quoique sous le voile du plus grand secret, à 
la solde des États-Généraux. 

Saint-Géran, qui avait quitté Berlin le 10 avril, revint à 
Paris sans y rien rapporter de plus que des promesses en 
l'air de vague neutralité. La Vauguyon, pendant les mois 
d'août et de septembre suivants ('), ne devait pas réussir 
évidemment à ramener Frédéric-Guillaume dans la clientèle 
politique de la France, en lui portant une sorte d'ultimatum. 
Louis XIV avait beau lui prodiguer de nouveau les plus belles 
et les plus sûres garanties pour l'avenir. En touchant à ses 
places du duché de Glèves, il avait touché à l'arche sainte. Il 
avait beau également renoncer à s'agrandir aux dépens des 
Espagnols. Depuis que les inondations l'arrêtaient à Utrecht, 
il avait cessé d'être le plus fort, et il n'était pas de tradition 
pour les Hohenzollern de se tourner vers un autre que vers 
le plus fort. L'Électeur, qui, l'année précédente, avait refusé 
catégoriquement son concours à l'Empereur et à l'Empire, 
se mit à organiser une ligue destinée à sauver les États- 
Généraux, et surtout, à ce qu'il estimait, sans beaucoup de 
perspicacité, ses propres places du Rhin. Il est vrai que, le 
6 juin 1673, il abandonnait tout à coup ses confédérés 
ébahis, pour bourrer h Vossem ses poches d'or français. 

M. Verjus fut plus heureux durant l'été de 1671 avec 
quatre autres princes de l'Allemagne du nord. Le 10 juillet, 
à Hildesheim, il traita avec le duc de Hanovre, Jean-Fré- 
déric ( 2 ); le lendemain, 11, dans la même ville, avec l'Élec- 
teur de Cologne, Maximilien-Henri, par l'intermédiaire de 



Brandebourg, t. 8, fol. 



(') Ses instructions sont du 7 juin 1672. 
119-125. 

( 2 ) Brunswick, t. 2. Ce traité avec Jean-Frédéric fut confirmé et 
développé le 20 décembre 1672. V. la lettre du Roi du 6 janvier 1673 
dans le même tome. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



285 






Guillaume de Fûrstenberg (') ; le 28 du même mois, à 
Bielefeld, avec l'évêque de Munster, Christophe-Bernard von 
Galen( 2 ); enfin, le 23 octobre, à Cologne, avec l'évêque 
d'Osnabrûck, Ernest-Auguste ( 3 ), de la maison de Brunswick- 
Zell. Néanmoins, Verjus n'avait pas réussi à détacher de 
la Hollande tous les princes de Brunswick-Lûnebourg. De 
plus, il n'avait obtenu que la promesse d'une simple neutra- 
lité (*), sous la réserve à peu près générale des devoirs 
fédéraux à remplir ( 5 ), ce qui menaçait de rendre tout le 
reste comme non-avenu. Enfin, c'était à des conditions 
absolument ruineuses que Louis XIV avait dû acheter le droit 
de faire exclusivement mouvoir ses troupes dans cette zone 
comprise entre le Rhin et le Weser, qui formait comme une 
ceinture à la Hollande, et qu'il fallait à tout prix interdire 
à ses amis de la dernière heure. L'évêque de Munster, par 
exemple, en cas de guerre, devait recevoir jusqu'à dix-huit 



(') Cologne, t. 7. Le traité public se trouve fol. 139-141, et le traité 
secret, fol. 142-143. 

( 2 ) Mûrister, t. 2. Dans une récente publication (Furstbisehof Chris- 
tqph-Bernard von Galen, par A. HQsing, Munster, 1S87), on trouve 
(p. 285-288) une pièce bien curieuse. Ce sont les cas de conscience posés 
par l'évêque, en 1G72, à son confesseur, le P. Kœrler, pour savoir s'il 
pourra légitimement participer à la guerre de Hollande. Le P. Kœrler 
n'a mis aucune annotation en marge du principal grief de Bernard de 
Galen : Constare principi, Huilant/os in consilio Status dttdùm condu- 
isisse, qttbd nulla provincia, pro securitate Belgie (sic) uniti, sit illis œquè 
necessaria quàm Diœcesis Monasteriensis, proindeque boitant occasionèm 
illam subjugendi non esse negligendam. Undi evidenter sequitur, Dioeeesim 
istani versari in continue) et gravissimo periculo, tant religionis quàm 
région is perdendœ, et apud Hollandos semper esse liane malam volunta- 
tem, modo adsit occasio. 

( 3 ) Brunswick, t. 2. Ce prince luthérien était marié à la sœur de 
l'Electeur palatin et avait de nombreux enfants. Son frère, Jean- 
Frédéric, duc de Hanovre, avait épousé une Française, du Poitou, 
M lle d'Olbreuse. V. Pomponne, t. 2, p. 335-341. 

( 4 ) M. Mignet (t. 3, p. 271) va, selon nous, un peu loin, en regardant 
ces conventions comme des « traités déguisés de coopération. » 

(-"') On lisait dans le traité de Cologne: a Et finalement que ledit 
seigneur Electeur se pourra réserver la fidélité qu'il doit à l'Empereur 
et à l'Empire sur les choses qui pourraient être conclues et arrêtées par 
les Etats de l'Empire dans les formes ordinaires et accoutumées. » 



1 



H 






^■1 



236 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 




mille thalers impériaux par mois (article 16), avec promesse 
de secours direct par les armées royales (article 10) et 
restitution d'un certain nombre de châteaux et de terres 
(article 13), lorsque la paix se signerait (>). L'Électeur de 
Cologne devait récupérer pareillement Rheinberg à pareille 
époque. Néanmoins, Louis XIV n'avait stipulé pour lui- 
même aucun agrandissement aux dépens des Pays-Bas ou 
du reste de l'Espagne. 

Dans un certain nombre encore de petits ou de moyens 
Etats, la diplomatie française, sans rencontrer un concours 
très net, dont elle n'avait plus besoin d'ailleurs, ne se heurta 
à peu près nulle part, il s'en faut, à de vives sympathies 
pour les Hollandais. L'Électeur de Trêves, Charles-Philippe 
von Leyen, avait répondu d'une manière fort satisfaisante, 
en août 1672, lorsque Dangeau était venu le prier de ne pas 
livrer passage, notamment à Coblence, aux ennemis de son 
maître ( 2 ). Mgr de Schœnborn avait, pendant cette même 
année, envoyé son neveu porter à Versailles l'assurance de 
ses meilleures dispositions ( 3 ). Leur collègue de Saxe était trop 
loin pour qu'on se préoccupât beaucoup de lui. Le caractère 
de Jean-George II inspirait d'ailleurs plus de dédain que 
d'embarras. Lionne écrivait à Dresde au ministre du Roi, 
Chassan, le 1« février 1670 : « Avec les qualités personnelles 
qu'a le prince auprès duquel vous résidez et vu les inclina- 
tions qu'ont les ministres dont il se sert principalement, il 
vaut beaucoup mieux couler le temps comme il est, en 
épargnant la gratification annuelle de cinquante mille 
francs ( 4 ) ». L'Électeur palatin, Charles-Louis, outre ses griefs 
contre les États-Généraux, avait d'autant moins de raisons 

(') On comprend, après cela, que ce prélat ait fort mal accueilli le 
député hollandais venu à sa Cour pour tâcher de l'arracher à son 
alliance française. Bernard-Christophe alla jusqu'à prétendre que les 
Etats-Généraux avaient voulu le faire assassiner. — Lefèvre-Pontalis, 
t. 2, p. 262. 

( 2 ) Pomponne, t. 2, p. 222. 

( 3 ) Pomponne, t. 2, p. 195. 

( 4 ) Auerbach, p. 350. 






LA GUERRE DE HOLLANDE. 



237 



pour les assister qu'il venait de marier sa fille à « Monsieur », 
et que le Roi lui avait rendu le service de terminer par un 
arbitrage ses démêlés à propos du WïLdfang avec son voisin 
de Mayence('). Les Suisses eux-mêmes, malgré les liens 
étroits qu'une commune aversion pour le catholicisme et la 
monarchie avaient créés entre la plupart de leurs cantons 
et la République des Provinces-Unies, n'osèrent pas refuser 
au colonel Stoppa, capitaine au régiment des gardes de 
Sa Majesté, les levées qu'il était allé leur demander de sa 
part, et, après bien des difficultés de la leur, l'interdiction de 
servir contre les Provinces-Unies ne fut point inscrite dans 
les capitulations ( 2 ). Le duc de Savoie, bon gré mal gré, 
fournit un régiment d'infanterie et un autre de cavalerie à 
l'armée qui allait envahir le territoire des Etats-Généraux. 
La République de Gènes en laissa recruter un autre en Corse, 
et les petits princes du nord de la péninsule permirent de 
former chez eux celui qui reçut le nom de <• royal- 
italien ( 3 ) ". A Lisbonne, en 1671, l'abbé de Saint-Romain 
fit signer au régent Pierre II une alliance positive dirigée 
contre les Hollandais {*). Bref, l'Europe à peu près entière, 
sauf Venise et l'Espagne, se laissa enrôler sous la bannière 
de Louis XIV pour prendre part à la croisade contre 
l'ennemi, ou soi-disant tel, du bien public, qui l'empêchait 
impitoyablement de boucher la brèche septentrionale de 
son royaume. 

Ces lignes de circonvallation diplomatique une fois tracées 
autour des Hollandais pour les tenir à distance des États 
protestants du voisinage, la parole était au canon. Per- 
sonne n'attend de nous le récit de la guerre de Hollande. 
Qu'il nous soit seulement permis de soupçonner que Gondé 
et Turenne, et surtout Louis XIV sans doute, en opérant au 



(') Pomponne, t. 2, p. 323-324. 

( 2 ) Pomponne, t. 2, p. 139. 
(?) C. Rousset, t. l,p. 328-331. 

(*) Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, t. 3, 
Portugal, p. 93. 











238 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 




Tolhuis leur téméraire passage du Rhin, le 12 juin 1672, 
tenaient à témoigner tout leur dédain pour les talents mili- 
taires, sinon de M. de Witt, qui était déjà blessé et couché, 
tout au moins de son état-major. L'armée française, après 
ce trop brillant exploit, n'avait en définitive rien fait de plus 
que se jeter la tête la première entre le Leck et le Wahal, 
dans une sorte de sac dont les Hollandais tenaient les 
cordons à Arnhem et à Nimègue. Le gros de leur armée, 
étalé le long de l'IJsel, n'avait qu'à en remonter rapidement 
la rive gauche, sous la protection de son cours, pour barrer 
le passage aux troupes royales dans toute la largeur de 
cette île interminable et étroite, le Betuwe, qui s'étend du 
Tolhuis jusqu'à la mer, et d'où elles ne pouvaient plus sortir 
que par une victoire. Il est infiniment probable que Napo- 
léon 1er eût culbuté sans, grande difficulté les régiments de 
Louis XIV dans toutes les eaux du Rhin qui les envelop- 
paient ('). Heureusement pour la France, le prince d'Orange 
était bien jeune, et, à La Haye, on se montrait incomparable- 
ment plus fort en fait d'acrimonie qu'en fait de stratégie. Si 
les Hollandais eussent eu un peu plus de présence d'esprit et 
de décision, au lieu de faire de leur premier magistrat 
le bouc émissaire des torts de la plupart d'entre eux, le 
monde n'aurait pas eu occasion de connaître Boileau comme 
flatteur et poète officiel. Hélas! les fumées capiteuses 
d'un encens grossier ne valaient pas pour Louis XIV la 
sagacité si hardie à la fois et si expérimentée de Lionne. Le 
triomphateur eut évidemment la tête troublée par les 
excès d'une adulation exagérée. C'était bien assez, pour lui 
faire perdre quelque temps son équilibre moral, à lui aussi, 
que de savourer le plaisir des dieux : la vengeance. Aussi ne 
sut-il pas tirer parti de la première confusion de ses ennemis 
afin d'avancer l'œuvre de la succession d'Espagne. Il ne 
songeait plus qu'à écraser la puissance qui lui avait toujours 



(') Villars appelle cette action « unique par son audace et presque 
téméraire. » Mémoires, t. 1, p. 9, édition de M. de Vogué. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



239 



fait obstacle, et qui devait toujours lui faire obstacle, pour 
hériter à son gré. Il aurait été cependant facile, à supposer 
que l'Europe ne l'eût pas trop gêné dans ses combinaisons, 
d'obtenir deux résultats immédiats, qu'il manqua l'un et 
l'autre, parce qu'il ne sut pas s'arrêter à propos. 

Le premier but qu'il aurait pu viser, une fois maître des 
destinées de la Hollande, par suite de l'affollemcnt qui 
semblait l'avoir mise à sa merci, et qui, en tout cas, la 
mettait à ses pieds, c'était, ce semble, de placer son traité de 
janvier 16G8 avec l'Empereur aussi à l'abri que possible des 
épreuves de l'avenir et tout spécialement des intrigues 
hollandaises. Sans doute, il ne convenait, ni à sa dignité vis- 
à-vis des vaincus, ni à sa loyauté vis-à-vis de son principal 
allié, de se faire donner une apostille publique sur un traité 
qui ne devait pas être publié. Mais il pouvait, et cela lui aurait 
suffi, en imposer seulement le principe à mots couverts aux 
États-Généraux, stipuler avec eux qu'ils ne s'opposeraient 
en aucun cas, ni directement, ni indirectement, aux arran- 
gements qu'il prendrait avec qui bon lui semblerait pour 
régler ses droits d'héritage, obtenir d'eux en un mot à peu 
près ce qu'il avait déjà obtenu en Angleterre et à Munich, 
non par la puissance de ses armes, mais par le seul effet de 
sa richesse. Il aurait eu un blanc-seing lui permettant de 
s'entendre avec telle ou telle autre puissance à l'effet de 
résoudre de la façon qu'il jugerait la plus convenable, quand 
l'heure propice aurait sonné, les difficultés inhérentes à la 
succession de Charles II, voire celles qui concernaient les 
Pays-Bas. Il eût ainsi complété, assez aisément sans doute, 
la préparation mystérieuse qu'il avait plus qu'entamée à 
Londres, afin d'amener peu à peu l'Europe à accepter un 
jour ou l'autre son concert préalable et secret avec l'Empe- 
reur. Suffisamment avertis parleurs désastres que leur manie 
d'ingérence universelle et brouillonne paraissait tout à fait 
déplacée à de plus puissants qu'eux, les républicains comme 
les orangistes des sept Provinces-Unies n'auraient pas, selon 
leur coutume, hésité longtemps à se tirer d'affaire aux dépens 







240 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



d'autrui, eussent-ils dû sacrifier leurs vieux rêves sur les 
Pays-Bas catholiques pour sauver l'intégrité de leur sol 
national. 

Il y avait encore pour la France un autre avantage à 
rechercher, qui aurait été la conséquence, et, par surcroît, 
la garantie du premier. En signant leur paix séparée avec les 
Espagnols en janvier 1648, les Provinces-Unies leur avaient 
arraché, outre la reconnaissance de leur autonomie absolue, 
une large bande de territoire comprenant presque tout 
l'espace entre l'Escaut et la Meuse, et même quelques places 
au-delà de ces deux fleuves. Cette large ceinture de villes et 
de forteresses, destinée déjà à assurer le repos des Hollan- 
dais, comprenait Axel etHulst, sur la rive gauche de l'Escaut, 
Bergen op Zoom, marquisat qui appartenait au comte 
d'Auvergne, Bréda, Grave, Kuyk, ces deux dernières villes 
sur la Meuse, le comté de Vroonhoff ('), puis, plus en amont le 
long de la Meuse, Maestricht, enfin, au-delà du fleuve, Fau- 
quemont (Valkenburg), Rolduc (Herzogenrath) et Daelhem (*). 
C'était ce qu'on appelait les pays de « la Généralité, » parce 
que, sans faire partie des sept provinces, ils dépendaient des 
États-Généraux, à titre de conquêtes faites ou d'arrhes 
prises sur les Pays-Bas, dont trois provinces, la Flandre, le 
Brabant et le Limbourg, se trouvaient ainsi ébrêchées, en 
quelque sorte, pour que les négociants de Zutphen ou de 
Groningue pussent dormir tranquilles. En dépit de ces ter- 
reurs traditionnelles, à la fin de juin 1672, les États-Généraux, 
dans leur désarroi moral et militaire, proposèrent à Louvois 
de céder ces pays de « la Généralité », avec une indemnité 
de dix millions ( 3 ). Il ne tenait donc qu'à la France de 



(') Il existe un Vroenhoven dans le Limbourg belge. Mais nous avons 
cherché en vain le nom sur de vieilles cartes de Hollande, notamment 
dans l'atlas de Nicolas Visscher. publié à Amsterdam, sans date, et dans 
celui de Dezauche, Paris, 1790. 

( 2 ) Quelques légères modifications avaient été apportées à cet état 
de choses par un traité complémentaire du 26 décembre 1661. 

( 3 ) Mignet, t. 4, p. 32, d'après Wicquefort. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



Mi 






mettre immédiatement la main sur une partie de l'Espagne, 
qui n'appartenait plus à l'Espagne, et de récuj - nour 
elle-même, en attendant tout ou partie de la monai <e 
espagnole, certains pays que cette monarchie avait déjà 
inscrits à son grand chapitre des profits et pertes. En accep- 
tant les propositions qui lui étaient adressées, Louis XIV 
rompait les attaches anormales qui enchevêtraient les Pro- 
vinces-Unies aux provinces catholiques, il enfonçait entre 
leurs lignes de soudure récentes une sorte de coin qui devait 
prévenir les progrès d'une adhérence fâcheuse, il rappro- 
chait ces nouvelles enclaves, devenues siennes, de celles 
qu'il possédait déjà dans les bassins de la Sambre et de 
l'Escaut. Une fois enlacés, pour ainsi dire, par son bras 
puissant, et sans contact direct avec les États-Généraux, les 
Pays-Bas espagnols n'auraient plus été au nord que ce que 
la Lorraine, séparée de l'Empire par l'Alsace, était devenue 
à l'est. 

Pour son malheur et le nôtre, Louis XIV refusa. Il voulait 
Nimègue, la plus grande partie de la Gueldre, le fort de 
Schenk, celui de Lowenstein, qui commande le confluent de 
la Meuse et du Wahal, en face de Wondrichem, jusqu'à la 
ville de Delfzyl sur l'Ems, plus haut que Groningue, qu'il 
destinait au roi d'Angleterre (')! Les Hollandais, et on ne 
peut que les en louer, déclarèrent avec fermeté ne pouvoir 
accepter cette sorte de vivisection humiliante. Aux confé- 
rences de Cologne, cependant, quatorze mois plus tard, en 
août 1G73, malgré le revirement que les exigences de 
Louis XIV avaient amené en leur faveur d'un bout de 
l'Europe à l'autre, ils lui offrirent encore, non plus, il est 
vrai, ce qu'on eût pu appeler, en songeant à la Chine, la 
première muraille de Hollande, mais bien Hulst, Maestricht 
et le comté de Zutphen, à la condition, il est vrai, de les 
échanger avec l'Espagne contre des places situées à l'ouest 
des Pays-Bas ( 2 ). En dépit de tout, le Roi restait persuadé 



(I) Mignet, t. 4, p. 33. 
( 2 J Mignet, t. 4, p. 160-161. 



il 







242 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 




qu'il n'avait qu'à dicter ses lois, et des lois aussi dures que le 
voudrait son aversion, à un petit peuple que les eaux de la 
mer héroïquement déchaînées protégeaient seules contre lui. 
Quelques semaines s'étaient à peine écoulées qu'il se ravisa, 
quand il vit une menaçante coalition s'organiser, afin de lui 
couper la voie du retour. Le 30 septembre 1673, il se serait 
contenté de Cambrai, Aire, Saint-Omer, Bailleul, Cassel 
et Ypres, avec leurs dépendances accoutumées 0). Mais 
l'heure propice avait fui depuis longtemps. Louis XIV s'était 
montré par trop redoutable et par trop inflexible à l'Europe 
entière, et l'Europe entière se soulevait contre sa candida- 
ture à l'omnipotence. Une guerre européenne allait s'ouvrir 
et durer cinq années. 

A défaut de ces résultats, qui ne furent pas atteints, la 
guerre de Hollande en produisit d'autres pour la suc- 
cession d'Espagne. Lorqu'en effet la paix de Nimègue eut 
imposé en 1679 un terme aux hostilités, on put voir claire- 
ment combien la situation s'était modifiée entre les grandes 
puissances, au point de vue de ce terrible problème d'hérédité 
dont la déplorable santé de Charles II menaçait toujours le 
monde, sans cependant laisser voir au juste s'il se poserait 
jamais, et encore bien moins quand il se poserait. Au 
nouvel état de choses qu'elle avait créé, la France avait 
gagné en augmentant son territoire, mais elle avait aussi 
perdu en s'attirant des inimitiés irréconciliables autant que 
puissantes. 

Tout d'abord, elle s'était trouvée fort vite, sur les champs 
de bataille, aux prises avec l'Espagne. Rien ne pouvait être 
plus agréable à Louis XIV que le cartel qui lui fut lancé de 
Madrid le 30 août 1673 et qui fut suivi d'une invasion du 
sol français par le présomptueux comte de Monterey. Avec 
autant d'adresse que d'ambition, et beaucoup plus encore 

(') Mignet, t. 4, p. 272. — A une époque ultérieure, en février 1677, 
Louis XIV voulut même un moment reprendre avec la Hollande les 
anciens projets de partage relatifs aux Pays-Bas. Le prince d'Orange 
refusa. V. Mignet, t. i, p. 421. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



243 



par politique que par stratégie, le Roi s'empressa de 
déplacer le centre de son action militaire, et, tout en lançant 
des troupes de terre et de mer sur la Sicile, où les Messinois 
eux-mêmes l'avaient appelé, il riposta vigoureusement là 
où il avait eu la bonne fortune d'être attaqué. A la place de 
l'héritier tant soit peu impatient, ou du gendre sans dot, 
apparut un conquérant assez avide, appliqué avant tout à se 
préparer une bonne frontière en plein territoire ennemi. Il 
devait en coûter cher à l'Espagne d'avoir pris si fort à cœur 
l'indépendance de la Hollande et surtout l'espoir de con- 
traindre la France à déchirer le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle 
ne réussit qu'à attirer sur ses possessions tout le poids de la 
guerre, et, sur sa faiblesse, tous les sacrifices de la paix. 
Tandis que les États-Généraux, fidèles à leur passé, s'esqui- 
vaient les premiers de la lutte, sans y laisser un pouce de 
leur territoire, en y gagnant même Maestricht, dérobé aux 
Espagnols, plus un excellent traité de commerce avec la 
France, ces derniers perdirent Valenciennes, Bouchain, 
Gondé, Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Wervicq('), 
Warneton, Poperinghe, Bailleul, Cassel, Bavait 2 ), Mau- 
beuge, Dinant, ou, à défaut de Dinant, Charleroi. Il est vrai 
que Louis XIV restituait à son imprudent agresseur 
quelques-unes de ses conquêtes, telles que Binche, Ath, 
Courtrai et Oudenarde, trop avancées vers l'est. Mais 
l'Espagne était bien loin de gagner au troc autant qu'y 
gagnait la géographie politique, et elle avait par-dessus 
le marché une province tout entière à abandonner, la 
Franche-Comté, y compris Besançon, dont l'Empereur en 
1G4S avait fait assez cavalièrement cadeau à l'Espagne, 
quoique la ville fût impériale et libre. Après ce nouvel 
à-compte ajouté à ce que retenait la France du prélèvement 
de 1G68, on peut dire que la dot de la Bcine était bien payée 
en nature, et qu'il ne lui restait plus à alléguer que ses 



(') Entre Ypres et Menin. 

( 2 ) Aujourd'hui dans l'arrondissement d'Avesnes. 



; 



I 




244 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 






ï 



droits d'héritière, si jamais il y avait une succession à 
revendiquer au-delà des Alpes et des Pyrénées. 

Mais l'Empereur, lui aussi, était entré très vite dans la 
ligue anti-française, et quelque peu à la légère ('). En réalité, 
il n'avait aucun grief sérieux à articuler contre Louis XIV, 
qui, à maintes reprises, et d'une manière tout à fait solen- 
nelle, lui avait promis la restitution des places de l'Empire 
occupées momentanément par lui, parce qu'il y avait 
trouvé, sans raison légitime, des garnisons hollandaises, 
commandées par des officiers hollandais et couvrant des 
frontières hollandaises. Le Roi avait même fait mieux, 
puisqu'il en avait déjà rendu une partie à l'Électeur de 
Brandehourg, réconcilié avec lui et comblé de bienfaits 
aussitôt que battu. Quant aux opérations militaires de 
Turenne le long du Mein et ailleurs, Louis XIV n'avait 
fait incontestablement que prendre les devants pour barrer 
le passage aux troupes impériales et brandebourgeoises 
qui se proposaient de tourner son armée principale et de 
la pousser doucement dans les marécages de la Meuse. 
La diplomatie française avait tout mis en œuvre, et de fort 
bonne foi, pour dissuader Léopold de concentrer ses forces 
en Bohème et de les lancer ensuite vers le nord-ouest, où 
elles n'avaient rien d'avouable à tenter. Malgré tous ces 
efforts pour éviter une rupture, Grémonville s'était vu 
chasser de Vienne, après neuf ans de séjour. Avec lui, 
l'influence française disparaissait en Autriche. Bien plus, le 
traité de 1668 se trouvait comme lacéré manu militari, car, 
par le fait seul de la guerre, chacun des deux signataires 
reprenait toute sa liberté d'action, quant aux éventualités 

(') M. J. Grossmann, dans son travail déjà cité sur Lisola, a raconté 
en détail comment Léopold fut amené par son ministre de La Haye à 
intervenir en faveur des Hollandais. La publication de M. Pribram 
dans le t. 70 des mêmes Archives ne contient guère crue la correspon- 
dance de Lisola de 1655 à 1660. Mais un Hollandais, M. P. L. Millier, dès 
1870, avait étudié les rapports de l'Autriche avec les États-Généraux, de 
1658 à 1678, d'après la correspondance des ministres impériaux à La 
Haye. V. Nederiands eerste Betrekkingen met Oostenrijk, Amsterdam, 1870. 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 



245 



ultérieures ('). Le gouvernement impérial aggrava singuliè- 
rement encore le mal par les audacieuses violations du droit 
des gens qu'il commit à Cologne, d'abord en y ordonnant 
l'arrestation du prince Guillaume de Fùrstenberg, puis en y 
faisant voler par le régiment de Grana, à deux pas du lieu où 
l'on négociait, quatre tonneaux d'argent qui appartenaient à la 
France ( 2 ). Des procédés aussi peu honorables, fort analogues 
par malheur à ceux de Rastadt en 1799, rendirent étrange- 
ment difficiles pour l'avenir entre Louis XIV et Léopold la 
confiance et l'estime réciproques qui, seules, auraient pu 
provoquer la reprise de cette espèce de mariage forcé, conclu 
entre eux depuis cinq années déjà, sur les sages conseils de 
l'intérêt bien entendu. 

Ce fut bien pis encore, quand la Diète de'Ratisbonne se 
fut jetée dans la mêlée et eut malencontreusement déclaré 
la guerre à Louis XIV (28 mai 1074). Elle n'avait cependant 
ni d'autres ni de meilleurs prétextes à invoquer que le chef 
de la maison d'Autriche. Il résultait de tous les faits et de 
tous les documents que le roi de France ne méditait aucun 
mauvais dessein contre l'Allemagne, ayant jusqu'ici entretenu 
à peu près exclusivement aux dépens de l'Espagne toutes 
ses vues d'accroissement. Mais jamais l'Allemagne ne s'était 
résignée à voir l'Alsace entre nos mains, pas plus du reste 
que les Trois-Évêchés. Elle n'avait cessé depuis plus de 
vingt ans de surexciter des populations, qui se souciaient 
très peu de relever du saint-empire, qui n'avaient pas encore 
pris goût, il est vrai, à être françaises, mais qui, avant tout, 
désiraient passionnément rester à elles-mêmes. Comme elles 
n'espéraient guère d'un monarque aussi puissant que 




-, 



(') «Les conventions, les traités faits avec une Bation sont rompus 
ou annulés par la guerre qui s'élève entre les contractants, soit parce 
qu'ils supposent tacitement l'état île paix, suit parce que chacun, 
pouvant dépouiller son ennemi de ce qui lui appartient, lui oie les droits 



qu'il lui avait donnés par 
Cf. 1.2, c. 13, §201. 
( 2 ) Mignet. t. 4, p. 279. 



des traités. 



Vattel, 1. 3 



3, c. 10, S 17 



, / 



246 



LA GUERRE DE HOLLANDE. 






Louis XIV une dose d'indépendance égale à celle dont elles 
avaient toujours joui en fait sous des Empereurs faibles et 
éloignés, ces populations avaient commencé par prêter une 
oreille complaisante aux bizarres interprétations du traité 
de Munster qu'on leur soufflait sur l'autre rive de leur beau 
fleuve. La déclaration de guerre de 1674 déplaça pour un 
demi-siècle le pôle de la politique française et inaugura une 
fatale recrudescence de notre lutte séculaire pro aris et focis 
contre la race germanique, lutte dont Henri II et Louis XIV 
n'étaient pas sortis vainqueurs pour toujours. 

Désormais, ce ne sera donc plus sur la branche espagnole 
des Habsbourg que Louis XIV aura les regards et la pointe 
de son épée tournés, ce sera principalement sur l'Empire et 
sur Léopold. Défendre l'Alsace et les Trois-Évêchés contre 
un retour offensif du groupe de peuples qui se regardait 
comme l'unique héritier de Gharlemagne en ce monde (et 
fort à tort, puisque les derniers descendants de Charlemagne 
avaient exclusivement régné chez nous et sur nous), faire 
respecter les droits successifs de « Madame » dans le Pala- 
tinat, et, pour y parvenir, ne laisser nulle part notre influence 
s'éteindre, tel est le triple but de la guerre, presque continue, 
qui se poursuit de 1674 à 1714, et qui, en fait de politique 
extérieure, reste l'œuvre par excellence de ce règne. Dès 
lors, par conséquent, la « grande affaire », qui a cessé de 
l'être, se trouve reléguée au second plan, et on peut dire que, 
lorsque ce problème se posera définitivement et reparaîtra 
à l'état aigu, la querelle entre les deux peuples cis- et 
transrhénan primera, même alors, le différend relatif à la 
succession de Charles II, qui, selon toute probabilité, se fût 
accommodé quand même, sans cette rivalité plus ethno- 
graphique encore que simplement internationale. 



— *£5hQ 30tftg<- 



CHAPITRE HUITIÈME. 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIÈRE. 



Après la paix de Nimègue, l'attention publique se trouva 
d'autant plus détournée de la succession d'Espagne que 
cette succession parut sur le point d'échapper complètement 
aux collatéraux qui s'en préoccupaient avec tant de zèle. 
Non-seulement en effet le pitoyable Charles II atteignit sa 
majorité au milieu du bruit des armes, le G novembre 1675, 
mais encore, après une première tentative manquée, il 
s'enfuit le 14 janvier 1676 au Retiro, où il avait appelé don 
Juan, pour le mettre à la tête du gouvernement. Valenzuela 
fut chassé, et la reine-mère internée à Tolède. Cette révolu- 
tion de palais eut pour contre-coup le mariage du souverain 
qui venait de la mener à bien. 

L'honneur de donner une reine à l'Espagne avait naturel- 
lement été fort recherché, surtout par les deux puissances 
rivales, qui, avant de s'en disputer l'héritage, avant même 
de savoir si elles auraient jamais lieu de se le disputer, 
songeaient à y faire prévaloir leur influence. A la Cour de 
France, à Madrid aussi, on avait songé tout d'abord à la 






, / 









248 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 




petite « Madame », Marie-Thérèse ('). Mais cette enfant, dont 
Villars parlait encore le 2 janvier ( 2 ) 1672, mourut le 1er mars 
suivant. Deux ou trois ans plus tard, Guillaume d'Orange, 
qui se mêlait déjà de mariages princiers, avait pensé à la fille 
de " Monsieur » et d'Henriette d'Angleterre, à Mademoiselle 
d'Orléans, Marie-Louise. Il avait même écrit deux fois à ce 
sujet au roi d'Angleterre, mais il formulait simultanément 
l'étrange prétention que Louis XIV abandonnât à sa nièce, 
sous prétexte de dot, les places qu'il venait de conquérir en 
Flandre ( 3 ). A Madrid, au contraire, la reine douairière 
destinait à Charles II sa petite-fille Marie-Antoinette, fille 
de Léopold et de l'infante Marie-Marguerite ( 4 ), qui avait été 
élevée comme une future reine d'Espagne ( 5 ). Il allait de soi 
que ce mariage autrichien ne pouvait être du goût de don 
Juan, qui venait de reléguer loin de la Cour la propre sœur 
de l'Empereur. Il eût souhaité, a-ton dit, pour Charles une 
princesse de Portugal, dans un vague espoir de rétablir par 
ce moyen l'unité ibérique. Mais la princesse qu'il avait en 
vue se trouva promise au jeune duc de Savoie. D'ailleurs, 
« l'aversion des Portugais pour les Castillans et la crainte 
de retomber sous leur domination avaient été une exclusion 



(') V. plus haut, p. 192. Cf. Bonzy au Roi, 28 février 1671, et Bonzy à 
Lionne, 30 mai 1671. — Espagne, t. 60, fol. 89 et 193. 

( 2 ) Mignet, t. 3, p. 674-675. 

( 3 ) « His schéma was tins, thaï a match should be made between the king 
of Spain and Mademoiselle; that France should give with her in dowry 
the late conquered places in Flanders. » W. Temple, Mémoires, t. 2 
p. 295-298. 

( 4 ) « Cependant le roi d'Espagne avait été sur le point de se marier 
avec l'archiduchesse, fille de l'Empereur. Les choses avaient été telle- 
ment avancées que l'on avait réglé les articles et signé le contrat. 
Cet hymen était l'ouvrage de la reine, elle en souhaitait l'accomplis- 
sement avec passion. Mais don Juan, à son retour, rompit cette affaire, 
ne voulant pas fortifier le parti de son ennemie, qui l'aurait été sans 
doute par cette jeune princesse de même nom, de même pays qu'elle, 
sa petite-fille et sa nièce. Il en craignait trop les suites pour y donner 
les mains. » — D'Aulnoy, p. 76. Cf. Gaedeke, t. 1, p. 17, et Mignet, 
t. 4, p. 196. 

( 5 ) Onno Klopp, t. 2, p. 108-109. 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 



249 



naturelle 0) <.. Don Juan et le parti prépondérant à la Cour 
se trouvèrent alors ramenés sur les bords de la Seine pour y 
chercher au roi d'Espagne une femme dont la nationalité ne 
fût pas un danger à leur point de vue, et ce fut ainsi qu'ils 
en revinrent à Mademoiselle d'Orléans. 

" Ce projet », dit Lafuente ( 2 ), « avait l'avantage d'agréer 
à la nation et de plaire plus que tout autre au roi ». Le 
peuple se rappelait avec plaisir la reine Elisabeth de France, 
première femme de Philippe IV, et ses vertus. Le jeune 
prince, lui, avait vu le portrait de sa cousine, et il s'était épris 
de sa beauté sur cette simple image. Les Espagnols qui 
avaient été à Versailles, et qui avaient contemplé de leurs yeux 
l'original, ne tarissaient pas sur les mérites que l'éducation 
avait encore ajoutés à ses dons et à son charme naturels. 
Aussi, à peine le marquis de Los Balbazes était-il arrivé de 
Nimègue, où il avait représenté l'Espagne, qu'il dut, par 
ordre de Charles II, devenu amoureux à distance, repasser 
les Pyrénées en hâte, pour aller demander la main de la 
princesse. Il avait bien été question, dans le Conseil, suivant 
l'idée du prince d'Orange, de solliciter de Louis XIV la 
restitution de quelques unes des dernières conquêtes que lui 
avait assurées le traité de Nimègue. Cette dot en nature 
aurait, disait-on, rétabli un peu l'équilibre entre la situation 
des deux fiancés, car enfin Mademoiselle d'Orléans allait 
devenir reine d'Espagne, sans être elle-même fille de roi ( 3 ). 
Tout bien considéré, on jugea qu'il valait mieux s'abstenir de 
cette requête, et ne pas préluder à un mariage en allant 
au-devant d'un refus. Pour tromper plus agréablement son 
attente, le jeune souverain s'occupa d'organiser la maison de 
sa future épouse, et de faire préparer jusqu'à ses apparte- 
ments. Comme on peut le pressentir, la demande fut loin de 
déplaire à Louis XIV. Les avantages qu'il avait à espérer 






" 



(') Pomponne, Mémoires, • 
(*) T. 17. p. 142-143. 
( 3 ) D'Aulnoy, p. 79. 



85. 



, / 







250 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

d'une pareille union, pour sa politique bien plus encore que 
pour sa famille, étaient trop grands pour qu'il pût hésiter un 
moment à oublier les jugements sévères dont il avait autre- 
fois flétri la première rébellion de don Juan, qui, d'ailleurs, 
n'épousait pas. Le 20 janvier 1679, il retira le marquis de' 
Villars de son poste à Turin pour l'envoyer à Madrid. Villars 
n'arriva, il est vrai, que le 17 juin, mais, dès le 13 juillet, le 
secrétaire de Los Balbazes apporta le consentement du Roi 
à un mariage, qui ne devait pas moins, semblait-il, rappro- 
cher l'Espagne de la France que celui de Marie-Thérèse 
et de Louis XIV. « Rien ne fut égal à la joie que Charles II 
en témoigna, car il attendait cette nouvelle avec la 
dernière impatience. Il fit aussitôt chanter le Te Deum à 
Notre-Dame d'Atocha ('). Toutes 1 es maisons furent éclai- 
rées le soir avec des flambeaux de cire blanche. On vit des 
feux de joie par toutes les rues. Cent cinquante cavaliers, 
des meilleures maisons du royaume, firent une mascarade à 
cheval qui consistait à quelques broderies de gaze et d'ar- 
gent, des rubans et des plumes, car ils étaient habillés de 
noir à l'ordinaire, et n'étaient point masqués. Ils coururent 
ainsi toute la nuit, chacun un flambeau à la main. Tous ces 
divertissements durèrent trois jours et trois nuits. Un 
courrier arrivait peu après; il apportait le contrat de 
mariage du roi. On en fit part à la reine-mère, qui en 
témoigna beaucoup de joie (?). On renvoya promptement 
la ratification, et l'on fit des feux comme on avait déjà 
fait('). « Le 31 août suivant, les fiançailles furent en effet 
officiellement célébrées à Fontainebleau, et, le 20 septembre 
Marie-Louise prit la route d'Amboise avec son père, qui 
l'y quitta. La souveraine de l'Espagne, — souveraine bien 
malgré elle ( 2 ), — allait être une princesse de la maison de 
France. 



(') D'Aulnoy, p. 86-87. 

( 2 ) « La reine d'Espagne va toujours criant et pleurant. Le peuple 
disait, en la voyant dans la rue Saint-Honoré : « Ah ! Monsieur est trop 
bon ! Il ne la laissera point aller. Elle est trop affligée ! » Le Roi lui 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 251 

Le mariage se fit le 20 novembre à Quintanapalla, 
misérable bourgade au nord de Burgos, où le patriarche 
des Indes, qui heureusement avait suivi son maître ('), n'eut 
que le temps d'arriver avec Villars, et ses bénédictions, pour 
veiller à ce que tout s'accomplît en ordre et au moment 
voulu. L'entrée solennelle du roi et de la nouvelle reine, 
à qui un petit nain flamand au courant des deux langues 
et considéré comme une « machine », servait d'interprète 
perpétuel, s'effectua dans leur capitale seulement le ± dé- 
cembre, au milieu des manifestations de l'enthousiasme 
populaire ('). Mais des événements considérables s'étaient 
accomplis depuis la demande que Charles II avait fait 
présenter à Louis XIV, pour devenir son neveu par 
alliance, quoiqu'il fût déjà son beau-frère. Le 17 septembre, 
un accès de fièvre tierce avait emporté de ce monde don 
Juan d'Autriche, à l'âge de cinquante ans. Le premier effet 
de sa mort avait été la réconciliation du jeune roi avec 
sa mère. Charles était de lui-même allé la chercher à 
Tolède, et l'avait ramenée à Madrid, si bien que la veuve ' 
de Philippe IV accompagna son fils dans son voyage 
prénuptial jusqu'à Burgos. Il était impossible pour Marie- 
Louise d'arriver plus mal à propos en Espagne. Aussi sa 
vie entière ne devait-elle être qu'un épouvantable supplice. 
Rivée par son mariage à un malade incurable, pour qui sa 



dit devant Madame la grande-duchesse (de Toscane) : « Madame, je 
souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce serait le plus grand 
malheur qui vous pût arriver de revoir la France. >> — Madame de 
Sévigné à Madame de Grignan, 27 septembre 1679. 

(') « Le roi va chercher la reine d'une telle impétuosité qu'on ne 
peut le suivre, et, si elle n'est pas encore arrivée à Burgos, il est résolu 
d'emmener avec lui l'archevêque de cette ville-là et d'aller jusqu'à 
Vittoria, ou sur la frontière, pour épouser cette princesse. Il n'a voulu 
écouter aucun conseil contraire à cette diligence. 11 est transporté 
d'amour et d'impatience. » — Marquise de Villars, Lettres, 2 novembre 
1679. — ■ Madame de Sévigné, dans une lettre à Madame de Grignan, du 
6 décembre 1679, a raconté avec quelques détails piquants la première 
entrevue des fiancés. La relation dite de Madame d'Aulnoy (p. 77-99 et 
117-137) contient aussi plusieurs pages intéressantes sur ce mariage. 



■ 









252 CANDIDATURE DE 1,'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

jeunesse même n'était qu'un gage de plus longues souffran- 
ces, elle allait se trouver personnellement en butte aux pires 
haines que la maison d'Autriche tout entière entretenait 
contre la France. 

La reine-mère ne tarda pas à prouver publiquement que 
le pouvoir royal s'était de nouveau concentré entre ses 
mains, en faisant donner le poste de premier ministre 
(22 février 1680) à un candidat de son choix, le duc de 
Medinaceli. Le concurrent de Medinaceli avait été le conné- 
table de Gastille, pour qui le souverain affichait un attache- 
ment tout particulier 0). C'était, pour l'Espagne, mettre le 
cap vers une nouvelle guerre. Le roi de France, pour sa part, 
ne songeait pas à faire voiles en arrière. Tout en réclamant^ 
comme dépendance de Metz le comté de Ghiny, qui embras- 
sait presque tout le Luxembourg, il prétendit aussi avoir droit 
àAlost et aux annexes, fort considérables, de cette seigneurie. 
De son côté, le prince d'Orange cherchait à tout prix une 
revanche. A l'instar de M. de Witt jadis, il avait imaginé la 
garantie du traité de Nimègue. De la sorte, il posait sous le 
manteau les jalons d'une nouvelle entrée en campagne. 
Le Roi réussit h intimider assez sérieusement les États- 
Généraux pour les détourner de ce coup de tète ( 2 ). Mais 
Guillaume fut plus heureux en Angleterre, où le dernier des 
Stuarts ne tarda pas à proposer à l'autre Charles II, celui 
d'Espagne, de contracter avec lui une alliance sur cette base. 
A l'horizon, naturellement, s'entrevoyait déjà l'accession de 
l'Empereur et de l'Empire. Le prince d'Orange et le monarque 
anglais réussirent. Le 10 (20) juin 1680, le ministre espagnol 
Ronquillo signa à Londres un traité d'alliance rédigé sur le 
modèle de celui qui, en août 1673, avait consacré l'union 
de la Hollande et de l'Espagne ( 3 ). Le mariage de Made- 
moiselle d'Orléans avec le roi d'Espagne, mariage qui, plus 



0) Lafuente, t. 17, p. 157. 

( 2 ) Onno Klopp, t. 2, p. 216-217. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 2, p. 254-255. 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



253 



que toute autre circonstance, avait d'abord semblé faire 
entrer la question d'hérédité dans une période de recueille- 
ment et d'attente, ne suffit donc pas, il s'en faut, pour 
établir entre les deux Cours de Madrid et de Versailles la 
solidarité qu'on aurait pu s'en promettre. 

En somme, quelques mois plus tard, quatre années 
après ce lugubre et stérile hymen, une guerre éclata, qui 
mit une fois de plus en présence la France et l'Espagne. Les 
revendications juridiques de Louis XIV sur les dépendances 
de certaines de ses conquêtes soulèvent des problèmes de 
droit fort compliqués, qui n'ont jamais été examinés de bonne 
foi par des jurisconsultes compétents, et que nous n'avons 
heureusement pas à résoudre ici. Il est au moins avoué, 
même par des historiens peu équitables envers Louis XIV ('), 
que les ministres de Charles II persistaient à faire figurer 
sur ses sceaux le titre de duc de Bourgogne. Poussée 
finalement à bout par certaines mesures vexatoires du Roi, 
qui désirait de plus en plus passionnément le Luxembourg, 
l'Espagne, avec une témérité digne de son vieux courage 
et de son grand nom, finit par lui déclarer la guerre 
(26 octobre 1G83), et cette déclaration de guerre eut pour 
réponse immédiate la prise de Courtrai et de Dixmude 
par l'armée française. La malheureuse Espagne se vit 
alors abandonnée par les alliés en expectative sur lesquels 
elle avait le plus compté, en se faisant le champion de 
toutes les puissances gallophobes. Le roi d'Angleterre, 
toujours besogneux, avait de rechef affermé à Louis XIV sa 
puissance sur terre et sur mer. L'Empereur ne fit pas mine 
d'entrer en lice, parce que le Grand-Électeur, soudoyé 
également par la France, pouvait lui devenir subitement 
redoutable. La Suède, malgré les sentiments hostiles qui 
débordaient de son cœur, n'osa guère se risquer à peu près 
seule sur les champs de bataille. Bref, en dépit des promesses 
insidieuses du prince d'Orange, la monarchie espagnole se 



(!) G. Rousset, t. 2, p. 212. 



i I 



?J1 



254 



CANDIDATURE DE i/ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



I 






trouva bientôt une fois de plus à la discrétion de Louis XIV 
U lui en coûta de nouvelles entailles sur ses frontières 
Bouvines ('), que la France avait rendu illustre, mais qui 
ne lui appartenait pas encore, Ghimay et Beaumont, deux 
possessions importantes du Hainaut, enfin, et surtout la 
place de Luxembourg. Une trentaine de villages, moitié d'ans 
le Luxembourg et moitié dans le Hainaut, complétaient les 
cadeaux involontaires de l'Espagne. A ces pertes, consenties 
le 29 juin 1684, vint s'ajouter celle du protectorat de fait 
qu'elle s'était habituée à exercer sur la République de 
Gênes ( 2 ). 

Les Allemands se virent bientôt réduits à consacrer pour 
leur part cet état de choses. Mais ce ne fut pas sans restric- 
tions mentales que, le 15 août suivant, ils signèrent avec la 
France la trêve de vingt ans, dite trêve de Ratisbonne. S'ils 
nous laissaient, à titre provisoire, Strasbourg, ils. s'étaient 
bien gardés de reconnaître les droits que nous donnait 
suffisamment, quoiqu'implicitement, le traité de Munster 
sur cette grande cité. Surtout, ils ne devaient pas pardonner 
à Louis XIV ce beau succès diplomatique, qui marque 
vraiment l'apogée de son long règne. La trêve de Ratisbonne 
devait simplement, dans leur pensée, assurer à l'Empereur 
le répit nécessaire pour se débarraser de son interminable 
guerre contre les Turcs et mettre en branle aussitôt contre 
nous le lourd appareil militaire du saint-empire. Alors, on 
nous reprendrait l'Alsace avec tous les compléments imagi- 
nables, et on serait assez puissant pour mettre la succession 
d'Espagne tout entière aux mains des Habsbourg viennois. 
En attendant, on ne cessa pas de la couver de l'œil, et, si 
l'attitude prise en général ne fut que celle de l'observation 
malveillante, l'animosité n'en fut pas moins toujours sur le 
qui-vive et l'ambition toujours à l'affût. 
La guerre qu'on pourrait appeler « du Luxembourg « et 



(•) Dans le canton de Cysoing, arrondissement de Lille. 
( 2 ) Lafuente, t. 17, p. 177 et 184. 



CANDIDATURE DE SELECTEUR DE BAVIERE. 



255 



le trêve de 1684 ne contribuèrent donc à faire mûrir la 
question d'Espagne qu'en attirant encore à cette puissance un 
endettement territorial et en exaspérant de plus en plus les 
rapports entre les deux cohéritiers, jadis amis ou toujours à 
la veille de le devenir. Par surcroît de malheur pour le repos 
public, déjà il se préparait, sur les bords du Danube, un 
autre mariage qui ne fit que compliquer la situation géné- 
rale et embrouiller un peu davantage les contingences 
futures. Après avoir perdu presque coup sur coup trois des 
quatre enfants qu'il avait eus de l'infante Marie-Marguerite, 
et dont le petit Ferdinand, mort en janvier 1GG8C), était le 
premier, Léopold avait réussi cependant à élever une fille, 
Marie-Antoinette, née en 1GG9, et qui, le 12 mars 1G73, avait 
perdu sa mère, avant que celle-ci eût accompli sa vingt- 
troisième année. L'archiduchesse Marie-Antoinette, sans être 
parvenue tout à fait à l'âge nubile, se trouvait cependant assez 
rapprochée déjà de l'adolescence pour avoir acquis entre 
les mains de la diplomatie autrichienne la valeur d'une 
excellente carte à jouer. Pour peu en effet qu'on prît à la 
lettre le testament de son aïeul Philippe IV, c'était à elle, et 
à elle seule, que devait appartenir l'héritage complet de son 
oncle Charles II, si cet oncle n'avait pas d'enfants, ce qui 
paraissait de plus en plus probable, à mesure que les mois, 
sinon les années, s'écoulaient sans lui apporter la plus mo- 
deste espérance en fait de postérité. C'était même à lui, nous 
l'avons déjà dit, qu'on avait d'abord pensé pour donner un 
époux à l'archiduchesse. Mais les intérêts de don Juan, ou 
les préférences du souverain, en avaient décidé autrement. 
Le moment était venu pour l'Empereur de se dédommager 
et de tirer le meilleur parti possible de la situation politique 
de sa fille. 

Il y avait, à cette époque, dans la vallée même du haut 
Danube, un prince, considérable en Allemagne parmi les 
princes de second ordre, et qui était en âge de se marier, car 



V. plus haut, p. 142. 













256 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

il avait fait son entrée dans le monde le 11 juillet 16G2, 
c'était l'Électeur de Bavière. A Ferdinand-Marie, avec qui' 
nous avons vu Louis XIV prendre des arrangements pour le 
cas du décès de Charles II, avait succédé en 1679 Marie- 
Emmanuel-Maximilien, que sa puissance militaire, la situa- 
tion géographique de ses États, l'influence de sa maison 
dans l'Empire, rendaient jusqu'à un certain point l'arbitre 
même de la fortune entre l'Empereur et le Roi. A tout le 
moins, sa coopération était un appoint des plus précieux 
pour la Cour de Vienne. Aussi, cette fois, fut-ce Léopold, qui, 
en dépit du vieil adage Vienna mit expectari, prit sans faux- 
point d'honneur les devants et fit proposer le mariage de 
l'archiduchesse avec le brillant chef de la dynastie des 
Wittelsbach. Le malheur était que les deux principaux 
intéressés paraissaient aussi peu soucieux l'un que l'autre 
d'associer leurs destinées. L'archiduchesse, pour sa part 
refusa net tout d'abord, beaucoup plus bravement que 
Marie-Louise, et il fallut que son père employât son autorité 
pour la décider à revenir sur cette résolution 0). D'un autre 
côté, Max-Emmanuel, qui, depuis sa première adolescence, 
avait vu passer sous ses regards déjà blasés, souvent dans 
les replis d'une robe de moine, le portrait de bien des prin- 
cesses à marier du continent, paraissait infiniment peu épris 
des charmes de sa fiancée. Cheverny( 2 ), notre chargé 
d'affaires à Vienne, ne se contenta pas de parler de 
" répugnance », il se crut obligé de pousser jusqu'au terme, 
peu galant, de « dégoût naturel ( 3 ) ». 

Ces pronostics défavorables ne tirèrent pas à conséquence. 
Les Impériaux surent faire briller aux yeux de l'Électeur 
assez d'avantages pour l'éblouir et lui dissimuler les 



(') Onno Klopp, t. 3, p. 42. 

( 2 ) On dit aussi Chiverny. Il était le fils de Montclat, l'auteur des 
Mémoires. Saint-Simon a tracé de lui (t. 2, p. 252) un portrait, naturel- 
lement peu flatté. Il fut envoyé plus tard en Danemark. 

( 3 ) Gheverny au Roi, 14 janvier et 9 février 1685. — Vienne, t. 58 
fol. 326 et 331. 






CANDIDATURE DE 1, ELECTEUR DE BAVIERE. 



257 



imperfections, réelles on imaginaires, de Marie-Antoinette. 
On lui donna, entre autres, l'assurance que le ministre de la 
Hazienda verserait enfin dans ses caisses huit cent mille 
écus, qui n'avaient jamais cessé d'être dus par l'Espagne à 
la mère de l'archiduchesse, et que l'Empereur y ajouterait 
trois bailliages du Tirol ayant autrefois appartenu à la 
Bavière f 1 ). Ce ne fut pas toutefois à cette dot qu'on s'en tint 
pour vaincre les hésitations matrimoniales de Max- 
Emmanuel. Un de ses ministres, Lebelfin, révéla, dès le 
commencement de janvier 1G85, à de la Haye, que l'archidu- 
chesse serait dotée, non pas de terres dans le Tirol, « mais 
de grandes espérances de partie de la succession du roi 
catholique, que l'on estimait ne pas pouvoir vivre encore 
deux ans( 2 ). » C'était à la fois plus séduisant pour le gendre 
et moins dispendieux pour le beau-père. Léopold lui promit 
donc de détacher à son profit de la succession de Charles II 
les Pays-Bas espagnols, que, lui, Max-Emmanuel, ajouterait 
à ses Etats héréditaires. Il s'obligea de plus à lui fournir 
vingt mille hommes et cent mille écus en numéraire chaque 
année pour mettre cette belle proie en sûreté contre la France, 
au besoin, pour la lui arracher. Enfin, il prit l'engagement 
d'employer ses bons offices à Madrid, de manière à faire 
obtenir à son gendre, du vivant même du roi actuel, la vice- 
royauté des provinces en question, subsidiairement, un titre 
sonore qui le désignât sans plus attendre comme leur sou- 
verain présomptif <?). 

Par exemple, ces libéralités aux dépens d'autrui n'étaient 
pas le moins du monde gratuites. Si les choses suivaient 
leur cours naturel, par suite du mariage projeté, les droits 



( 1 ) De la Haye au Roi, 27 décembre 1684, — Bavière, t. 38, fol. 396. 
M. de la Haye, en janvier 1685, composa un tableau biographique de la 
Cour de Bavière, qu'on trouvera dans le même tome du même fonds. 
fol. 425-430. 

( 2 ) De la Haye au Roi, 3 janvier 1685. — Bavièr-e, t. 38, fol. 40(1. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 3, p. 42. 

17 



258 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



I 



de Marie-Antoinette, qui représentait seule sa mère, l'Impé- 
ratrice prédécédée, devaient passer sur la tête des descen- 
dants que ne manquerait guère de lui donner un époux tel 
que Max-Emmanuel, beaucoup plus valide que Charles II. 
Léopold ne l'entendait pas de cette façon. Il voulait bien 
marier son enfant à l'Électeur, parce que cet hymen l'empê- 
cherait de trop incliner du côté de la France, où sa sœur 
Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, n'était rien moins 
que l'héritière du trône, ayant épousé le Dauphin. Mais il 
désirait bien plus vivement encore ne pas abandonner à sa 
fille l'héritage auquel la volonté dernière de son grand-père 
Philippe IV l'avait appelée. Deux raisons au moins le pous- 
saientparticulièrementàprendredes précautions à cet égard. 
D'abord, l'archiduchesse était d'une santé assez faible ('), et si 
elle venait à mourir sans enfants, la descendance de Marie- 
Thérèse, c'est-à-dire les seuls survivants des petits-enfants 
de Philippe IV, pourraient bien, en dépit de son testament 
l'emporter, aux yeux de beaucoup d'Espagnols, sur ceux de 
Philippe III, c'est-à-dire sur la postérité de l'Empereur. Ce 
n'était là toutefois que le second mobile de Léopold pour ne 
pas abandonner à sa fille aînée toutes les prétentions de sa 
dynastie sur la monarchie espagnole. Sa troisième femme, 
Eleonore-Madeleine de Neubourg, lui avait déjà donné un fils' 
l'archiduc Joseph, au mois de juillet 1678. Elle attendait 
prochainement un nouvel enfant. Cet enfant, il s'agissait 
de le pourvoir, et c'était en sa faveur que Léopold préten- 
dait se servir du testament de Philippe IV, en confon- 
dant préalablement dans sa personne, ou dans celle du 
nouveau-né, les droits échus à la descendance des deux 
derniers souverains de l'Espagne, la reine de France mise à 
l'écart, bien entendu. Il comptait même que la Cour de 
Madrid, s'il avait un fils, consentirait à transférer à ce fils 
les avantages promis, par son contrat de mariage, au second 
frère germain qu'aurait pu conserver Marie-Antoinette. 



(') Onno Klopp, t. 3, p. 42. 



; 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



259 



Voilà pourquoi il exigea de cette princesse, en faveur de ses 
descendants mâles, à lui, Léopold, une renonciation absolue 
à tous les droits qui pourraient lui échoir du chef de sa 
mère, ou de tout autre, sur la succession de son oncle 
Charles II. L'Électeur, avant de devenir son gendre, devait 
s'engager à ratifier pour son compte cette renonciation 
générale, bien plus, à soutenir à main armée les prétentions 
que l'Autriche ne manquerait pas d'élever, le jour où il y 
aurait lieu, sur l'universalité de l'héritage espagnol. 

Restait à faire approuver par la Cour de Madrid cette 
dérogation hardie aux règles établies. L'Empereur n'omit 
pas ce soin, et fit annoncer pompeusement à Madrid que, 
considérant avant tout l'archiduchesse comme une infante 
d'Espagne, il nevoulait pas se permettre de la marier sans 
le consentement de son souverain. Il paraît néanmoins, 
malgré ses scrupules ordinaires, avoir gardé pour lui le 
secret de la renonciation, se bornant à indiquer le fiancé, 
et sans doute à le recommander. L'entourage de Charles II 
n'en soupçonna pas moins une bonne partie de la vérité. 
Dans la " junte •• solennelle qui fut convoquée pour délibérer 
sur cette affaire, et où se trouvèrent réunis le connétable 
Velasco, le marquis Astorga, le marquis Maneera, \'<(hni- 
rante de Castille et le prince Gonzague, les trois premiers, 
tout en approuvant, à l'instar de leurs deux autres col- 
lègues, le mariage en lui-même, émirent l'opinion que les 
droits de Marie-Antoinette devaient lui demeurer expressé- 
ment réservés, et le vœu que le droit castillan en matière 
de succession au trône conservât toute sa force. Le valido, 
Medinaceli, ne jugea pas à propos de s'avancer aussi loin, 
et de marquer aussi nettement à Vienne sous quelles res- 
trictions son souverain, ou ses amis, agréaient celte alliance. 
Pour emprunter les termes dont se servit l'ambassadeur de 
Venise, Foscarini, dans sa réponse, il ne sortit pas de la 
courtoisie, mais resta dans l'indécision ('). Les conseillers de 



(') Cortese, ma ineoncludente. — ce La pluralité des voix n'est pas 
pour ce mariage, et pourtant on n'y voudrait pas donner l'exclusion 



200 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



' 



I 



Leopold n'en demandaient pas davantage. Ils avaient 
redouté jusqu'au dernier moment une sorte de prohibition 
Plus tard, lorsque le mariage eut été célébré, et qu'un 
obstacle sérieux ne fut plus par conséquent à craindre 
Leopold renouvela sa demande relative à l'approbation 
par la Cour d'Espagne du contrat de mariage de sa fille 
H oubliait seulement qu'il avait toujours omis de commu- 
niquer ce contrat et qu'il l'omettait encore. On réclama 
l'acte à Madrid. Les ministres viennois n'élevèrent aucune 
objection sur une exigence aussi légitime. Malheureusement 
le courrier, à qui ils avaient dû confier cet important 
document, n'arriva jamais à sa destination. On annonça 
qu'il était tombé entre les mains des corsaires (') 

La nouvelle de ces arrangements de famille fut accueillie 
a Versailles avec surprise, et surtout avec un très vif mécon- 
tentement, mêlé d'inquiétudes non moins vives II était 
doublement bizarre que l'Empereur, sans autre motif que 
ses convenances personnelles, non-content de dépouiller un 
cohéritier tel que Louis XIV, après avoir reconnu mieux 
que personne son aptitude à succéder, modifiât encore 
arbitrairement, par un abus évident de son autorité pater- 
nelle, 'ordre de succession adopté depuis un temps immé- 
morial par les Espagnols. Au moins la renonciation de 
Mane-Therese lui avait-elle été dictée par un roi d'Espagne 
non pas par un souverain étranger. Une pareille dérogation 
aux plus anciennes maximes de leur Constitution ne pouvait 
être imposée aux populations espagnoles par le chef du 
saint-empire a Louis XIV sentait du reste le besoin de 

fn™ ni - ire qUÎ ' 6n t l émoi S nant del * faiblesse, réduisît l'archiduchesse 

1685 T el ' q " ?^ t V ° tre Majesté - » Fe " f ' uière ™ Roi, lavrfl 
loba — tepagne, t. 71, fol. 78. 

(') Cet alinéa est emprunté à M. Gasdeke, (t. 1, p. 21-23) nui en a lui 
—, tire la matière des relations de SebasLô WcariK de Cario 

« il WàSÏÏÏÏJt ;' "' l i] - C ° nVient i '°'' 1 l °r^meni de cette nullité : 
«/» Wahrhett hatte der Kaxer mit dem Verzichte seiner Tochter wenin 
gewonnen, tlenn derselbe enthielt abîmais eim Abwàchmg ronZ 






CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 201 

s'expliquer aussi à Madrid au sujet d'un autre des articles du 
contrat de mariage, celui qui envoyait le gendre de Léopold 
dans les Pays-Bas pour y agir en maître, sinon en souve- 
rain. Il ne lui était pas permis de garder le silence sur une 
disposition, trahie par les rumeurs du dehors, qui mettait 
les troupes de l'Allemagne à deux pas des sources de l'Oise 
et montrait à l'Europe, par une s. aie de bravade, a quel point 
les Habsbourg de Vienne se croyaient assurés de la succes- 
sion d'Espagne. Sans donc attendre la célébration du ma- 
riage, Louis XIV chercha à parer le coup que Léopold tâchait 
de lui porter, et à lui bien prouver qu'il ne se dispenserait 
pas facilement de compter avec lui. 11 prit en conséquence 
le parti d'envoyer à la Cour d'Espagne le marquis de 
Feuquière, lieutenant-général et gouverneur de Verdun. 
Dès le 24 janvier 1685, Feuquière était désigné pour ce 
poste ('). Les instructions qui furent rédigées pour lui le 
16 février intéressaient surtout la restitution de navires 
enlevés contrairement au traité de Nimègue. Mais, dans un 
supplément qui y fut bientôt ajoute, le Loi prescrivit a son 
envoyé, après avoir rappelé la modération (pie lui, le Roi, 
avait montrée, ou cru montrer, à Nimègue, et attesté, son 
inaltérable désir d'entretenir une excellente correspondance 
avec son morose beau-frère, 

" De faire connaître aux ministres que Sa Majesté est informée 

qu'on propose au roi d'Espagne d'abandonner tout ce qui lui 
appartient dans les Pays-Bas à l'Électeur de Bavière et à l'archidu- 
chesse qu'il doit épouser, soit pour gouverner les dits pays avec une 
autorité absolue, soit pour en jouir effectivement avec les mêmes 
droits de souveraineté et tout autant que l'archiduc Albert et l'in- 
fante Isabelle en ont ci-devant joui; que Sa Majesté n'a pas lieu de 

spanisehen Thronfolgegeaetge und war recMich ohne jede Bedeutung, 
teenn die spanische Regierung und die Cortèsdes Rekhes nicht dam ihre 
Sanction ertheilten. » - M. Heigel partage la manière de voir de M. Gœ- 
deke. V. Kurprim Josef-Ferdinand von Bayern, (tins le 3» cahier de 

1879 des Sitaungsberichtt de l'Académie des sciences de Munich, )>. 213. 
(') DeSourehes, Mémoires,t. I, p. 17.~>. 






262 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

croire que Sa Majesté le roi catholique veuille céder une si considé- 
rable part de ses États à un prince qui n'y peut jamais avoir de 
justes prétentions; que, tant qu'ils seront possédés par le roi 
catholique, non seulement ils peuvent s'assurer que Sa Majesté ne 
troublera point pendant les vingt années de la trêve le repos dont 
ils jouissent à présent, mais même qu'elle sera toujours disposée à 
convertir ce traité provisoire en un définitif d'une paix perpétuelle,.... 
mais quo, si contre l'opinion Je Sa Majesté, on voulait renverser le 
principal fondement de la trêve, qui est de laisser toutes choses en 
l'état où elles sont et apporter un changement dans les affaires des 
Pays-Bas, si préjudiciable, non seulement au roi catholique et aux 
enfants qu'il plaira à Dieu lui donner, mais aussi aux droits qu'à 
leur défaut ceux de Mgr le Dauphin auront incontestablement sur 
les dits pays, la Cour d'Espagne pourrait s'attendre que Sa Majesté 
emploierait tous les moyens que Dieu lui a mis en main pour 
l'empêcher, et que, dans le temps qu'elle opposerait une puissante 
armée à cette nouveauté en Flandre, elle ferait marcher celle qu'ello 
assemble dans la Guyenne et dans les provinces les plus voisines 
d'Espagne, pour porter la guprre dans les lieux et endroits qui sont 
les plus sensibles à cette monarchie (') ». 

Le 28 février, Feuquière prit congé de Sa Majesté, qui lui 
dit simplement ces paroles : - Adieu, Monsieur, partez 
bientôt et allez bien vite ; on prétend que les sujets du Roi 
pâtissent de ce qu'il n'a point de ministre à Madrid ( 2 ). •> 
Néanmoins, le gouverneur de Verdun ne partit que dans les 
premiers jours de mars, et la rapidité de son départ ne 
laissa pas que de causer un certain émoi à Versailles ( 3 ). Les 



(») Espagne, t. 71, fol. 30-35. 

( 2 ) Dangeau, éd. Soulié, t. 1, p. 128-129. 

( 3 ) «Vers le septième de mars, le marquis de Feuquières, qui était 
depuis quelque temps nommé pour aller comme ambassadeur en Espagne, 
eut ordre de partir en poste et de donner de ses nouvelles par toutes les 
villes où il passerait. Cette précipitation et cette exactitude extraordi. 
naire donnèrent matière de discourir. Les uns disaient que le marquis 
de Grana n'exécutait point les conditions du dernier traité de paix, et 
qu'on voulait avoir un ambassadeur en Espagne, avant que de prendre 



CANDIDATURE DE L'ELECTEUR DE BAVIERE. 



2G3 



nouvelles reçues en dernier lieu à la Cour l'avaient obligé à 
se mettre précipitamment en route ( ] ). Bien plus, un corps 
d'armée, sous le commandement de Boufflers, vint prendre 
position du côté de la Navarre ( 2 ). Aussi, des instructions 
toutes spéciales furent-elles lancées le i3 mars au nouvel 
ambassadeur. On lui traçait dans ce document, avec toute 
la précision possible, la ligne de conduite qu'il aurait 
définitivement à suivre : 

« Monsieur le marquis de Fenqnière, je vous dépêche ce courrier 
pour vous donner avis que toutes les lettres qui sont venues depuis 
quelques jours, tant de Madrid que de Bruxelles, portent qu'on 
veoira bientôt de grands changements dans le gouvernement des 
Pays-Bas et que le roi catholique est résolu de l'abandonner avec une 
autorité absolue à l'Électeur de Bavière, aussitôt que ce prince aurait 
épousé l'archiduchesse. 

J'ai véritablement peine à croire que, dans le temps que je donne 
tant do preuves convaincantes du véritable désir que j'ai de rétablir 
avec le roi d'Espagne toute la bonne intelligence que la proximité du 
sang et les derniers traités demandent, et que tous les ordres et 
instructions que vous avez reçus de moi ne tendent qu'à l'entretenir 
par tous les soins, même prévenir et détourner tout ce qui la pourrait 
altérer, la Cour où vous êtes se puisse résoudre à une nouveauté si 
contraire aux traités de trêve et qu'elle peut bien juger que je ne 
pourrais souffrir. 

Cependant, quelque peu d'apparence qu'il y ait qu'elle prenne un si 
méchant parti, mon intention est qu'aussitôt que vous aurez examiné 
ce que contient cette dépêche, vous demandiez audience au roi 



la résolution de faire marcher des troupes vers Bruxelles; les autres 
s'imaginaient que le roi d'Espagne était plus mal, comme le bruit en 
avait couru depuis quelque temps. Mais tous ces raisonnements étaient 
bien mal assurés, et il était bien difficile de pénétrer dans les intentions 
d'un prince qui gardait tant de secret dans tous ses desseins, et dont les 
ministres avaient une discrétion si exacte et si inviolable. » — De 
Sourehes. t. 1, p. 192. 

f 1 ) Espagne, t. 71, fol. 37. 
( 2 ) De Sourehes, t. 1, p. 202. 



m u 






I 



264 CANDIDATURE DE SELECTEUR DE BAVIERE. 

d'Espagne ('). Si l'usage de la Cour de Madrid ne vous permettait 
pas de l'obtenir du dit roi avant que vous ayez fait votre entrée de 
cérémonie ( 2 ), (vous vous contenteriez de l'avoir du duc de Medina- 
celi ( 3 )). Après que vous aurez informé ce premier ministre des avis 
que j'ai reçus, et que je vous donne en la manière que je riens de vous 
l'expliquer, vous y ajouterez que, tant que le roi catholique voudra, 
de son côté, observer la trêve de bonne foi, et que, (suivant l'obliga- 
tion qu'elle lui impose de laisser toutes choses dans les Pays-Bas en 
l'état qu'elles étaient), il continuera de les posséder, en jouir et les 
gouverner en la manière qu'ils l'ont été par le passé. Il peut s'assurer 
aussi que je ne troublerai point, au moins pendant les vingt années 
de la trêve, le repos dont ils jouissent à présent, et qu'il ne tiendra 
pas à moi que tous les autres États dépendant de la Couronne 
d'Espagne ne conservent la même tranquillité, mais que, si, contre 
mon opinion, les avis de ceux qui, par des intérêts particuliers, 
seraient bien aises de rompre la bonne intelligence qui commence à 
se rétablir entre moi et le dit roi prévalent dans ses Conseils et sont 
capables d'y faire résoudre cet abandonnement des Pays-Bas en 
faveur de l'Électeur de Bavière (ou même de lui en faire donner le 
gouvernement, que je considérerais comme une entière cession), il peut 
bien juger que je ne pourrais pas souffrir une contravention si formelle 
au traité de trêve, et que, dans le temps que la monarchie d'Espagne 
se dépouillerait d'une partie si considérable de ses États, en faveur 
d'un prince qui n'y doit rien prétendre au préjudice (non seulement 
des enfants que Dieu pourra donner au roi catholique, mais aussi) de 
mon fils et de ses descendants, elle pourrait bien se trouver embar- 
rassée à conserver les pays qui la touchent le plus sensiblement, que, 
néanmoins, je vous ordonne d'assurer (lo dit roi, au cas où vous lui 
puissiez parler, sinon) le dit duc de Medinaceli qu'on ne doit rien 
appréhender de l'armée que j'ai fait avancer en Guyenne et vers la 
frontière d'Espagne sous le commandement du sieur de Boufflers, si 



(') 0n avait écrit d'abord, puis on a rayé : au duc de Medinaceli. 
H Elle ne fut faite que le 1« octobre suivant. Feuquière au Roi, 
11 octobre 1685. — Espagne, t. 71, fol. 274-277. 

( 3 ) Les mots que nous plaçons entre parenthèses se trouvent à la 
marge dans le manuscrit. 



K 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



2G5 



le roi catholique veut correspondre aux bonnes intentions que j'ai do 
maintenir la paix et rejeter toutes les propositions qui lui pourraient 
être faites de semblables changements et nouveautés. 

Qu'enfin, avant que de prendre mes résolutions, j'ai voulu informer 
par vous ledit roi et ses principaux ministres do mes intentions, afin 
qu'ils connaissent d'autant mieux la bonne foi avec laquelle je veux 
de ma part observer le traité de trêve et maintenir la bonne intelli- 
gence, tant que ledit roi aura les mêmes sentiments, et que son 
Conseil, faisant de sérieuses réflexions sur tous les inconvénients que 
ce changement dans les Pays-Bas pourrait avoir ne songera plus 
qu'à les conserver à la Couronno d'Espagne, ce qui lui sera d'autant 
plus facile que je veux sincèrement les laisser jouir du repos que la 
trêve leur a donné, tant que la Cour où vous êtes no le voudra pas 
troubler par aucune nouveauté. 

A. — Comme cette déclaration, étant bien prise par les ministres 
d'Espagne, doit produire, selon toutes les apparences, l'effet que je 
m'en promets et détourner le Conseil de Madrid de la résolution do 
faire passer l'Electeur de Bavière en Flandre, il pourrait arriver 
aussi que, par un faux raisonnement, ledit Conseil se porterait avec 
d'autant plus de chaleur à l'exécution de ce projet que les obstacles 
qu'il veoirait y être apportés de ma part lui feraient croire que j'ai 
quelque sujet d'appréhender ce changement. C'est ce que vous devez 
tâcher de détruire dans l'esprit des dits ministres, et, pour cet effet, 
leur insinuer que les grandes alliances que j'ai déjà en Allemagne, et 
que j'augmenterai aussitôt que je voudrai, partageront toujours les 
forces de l'Empire, que les avantages que me donnent d'ailleurs les 
places de Strasbourg et de Luxembourg sur les pays et Électorats 
qui en sont voisins et la facilité que j'aurai toujours de rendre en peu 
de temps mes armées plus nombreuses que celles de tout ce qu'il y 
aura de princes ligués pour rompre la trêve, me mettront en état de 
m'opposer au passage des troupes qui viendraient d'Allemagne aux 
Pays-Bas, que d'ailleurs je n'aurais pas do peine à faire marcher de 
si puissantes armées dans les États que l'Espagne affectionne plus 
que la Flandre qu'elle reconnaîtrait dans peu que la perte volontaire 
qu'elle aurait faite des Pays-Bas lui en aurait causé d'autres infini- 
ment plus considérables. 



266 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



Qu'en un mot, si je n'étais aujourd'hui dans le sentiment de 
préférer le repos do l'Europe et le bien général de la Chrétienté aux 
avantages presque infaillibles que je pourrais trouver dans le 
renouvellement de la guerre, je ne pourrais pas souhaiter, non seule- 
ment un prétexte, mais même une occasion plus justo que celle que me 
donnerait l'exécution d'un projet de cession des Pays-Bas (ou l'aban- 
donnement du gouvernement) en faveur de l'Électeur de Bavière, et 
qu'il n'y aurait personne raisonnable qui pût désapprouver que' je 
reprisse les armes pour maintenir les droits qui appartiendraient 
incontestablement à mon fils sur les Pays-Bas, du moment que le roi 
d'Espagne en voudrait abandonner la jouissance ou le gouvernement, 
en quelque manière que ce puisse être. 

Vous déclarerez aussi audit duc de Medinaceli, et à tous autres 
ministres auxquels vous aurez à parler de cette affaire, que je vous ai 
ordonné de demander une réponse précise sur ce que vous leur aurez 
représenté en exécution de ce que contient cette dépêche, et qu'aussitôt 
qu'ils vous auront informé de la résolution du roi catholique, vous me 
la ferez savoir par le renvoi de ce courrier, afin que, si j'ai des 
assurances de la continuation des bonnes intentions dudit roi pour le 
maintien de la trêve et d'une ferme résolution de laisser toutes choses 
en Planîre en l'état où elles sont, je puisse demeurer aussi dans celle 
où je suis d'entretenir une bonne intelligence avec la Couronne 
d'Espagne; que si, au contraire, je n'ai aucune assurance positive 
sur les points dont vous vous serez expliqué, je puisse prendre dès à 
présent mes mesures pour empêcher l'exécution des desseins que je 
veoirais se former au préjudice des traités de trêve et faire tout ce qui 
conviendra pour la conservation des droits de mon fils. Sur ce etc.. 
(') Sa Majesté m'ordonne, Monsieur, d'ajouter ce mot à la dépêche 
qu'elle vous écrit pour vous dire qu'elle croit qu'en vertu des lettres 
de sa main que M. Eose vous a remis vous pourrez avoir une audience 
particulière du roi catholique et ensuite du duc de Medinaceli, auquel 
cas il est de son service que vous parliez, non seulement audit roi, 
mais aussi à ce premier ministre dans les mêmes termes que contient 
la dépêche de Sa Majesté, mais, si (ce qu'elle no peut croire) vous 



(») P. S. de Colbert-Croissy. 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



267 



no pouviez avoir audience du roi d'Espagne, vous vous contenterez 
de l'obtenir du duc de Medinaceli, et vous lui parlerez avec toute 
la force que Sa Majesté vous prescrit, et même sans rien changer à 
l'expression. Vous vous expliquerez aussi de même à votre commis- 
saire, afin que la Couronne d'Espagne ne puisse ignorer ce que vous 
aurez dit, et, si vous jugez même nécessaire de le donner par écrit, 
vous le pourrez faire, au moins jusqu'à l'endroit qui est marqué 
d'un A. Vous jugez bien que Sa Majesté attendra avec impatience 
le succès de cette démarche de votre négociation dont les suites sont 
d'une grande conséquence. Je suis. Monsieur, tout à vous (') „. 

Feuquière mit pied à terre à Madrid trois jours après l'ex- 
pédition de cette dépêche, le 2G mars. Il y était depuis deux 
heures, quand la reine Marie-Louise lui envoya son confesseur 
pour le mettre au courant d'autres bruits bien plus alar- 
mants encore. Non-seulement, racontait-on, Max-Emmanuel, 
après son mariage, recevrait la souveraineté des Pays-Bas, 
mais, de plus, il céderait à l'Autriche ses Etats héréditaires et 
viendrait à Madrid avec l'archiduchesse, sa femme, pour y 
prendre la situation d'un héritier présomptif. Déjà Marie- 
Louise " avait représenté vivement au roi, son mari, qu'il 
ne devait pas souffrir qu'à l'âge de vingt-quatre ans on le 
traitât d'incapable d'avoir des enfants, et que, sous ce 
prétexte, on lui donnât un associé plutôt qu'un successeur <>. 
Fortifiée par la complicité perpétuelle du couple bavarois, 
l'autorité de la reine-mère deviendrait absolument prépon- 
dérante, surtout si les nouveaux venus avaient des enfants et 
que Charles II continuât à n'en point avoir C). Le confesseur 



(') Espagne, t. 71, fui. 40-44. On s'explique difficilement comment 
M. Droysen, après avoir dit qu'en mars 1079 la France réclamait la 
succession entière d'Espagne dans un Mémorial, ajoute : « Und Spahheitn 
berichtete dasz ein zweites Mémorial, dos die Cession dcr spanischen 
Niederlande an den Karfiirsten von liaient vorschlage, nuit noch erst dem 
Kœnig Jacob II mitgefheiU iverden solle, uni dann in Madrid officiel! 
iïberreicht eu werden. » Ou bien Spanheim avait fort mal pris ses 
renseignements, ou bien ce Mémorial n'était pas de provenance fran- 
çaise, comme l'autre, quoique M. Droysen ne l'indique pas. 

( 2 ) Feuquière au Roi, 29 mars 1683. — Espagne, t. 71, fol. 48-5-i. 



208 



CANDIDATURE DE L'ELECTEUR DE BAVIERE. 



avait du broder un peu, au moins sur ce que la reine 
lui avait confié, car, lorsque Feuquière eut occasion de la 
voir, il constata qu'elle ne connaissait pas le projet de 
cession des Pays-Bas, mais bien seulement celui du mariage 
et de l'installation des futurs mariés à sa Cour (>). 

Le 29 mars, à sept heures du soir, l'envoyé de Louis XIV 
eut son audience de Leurs Majestés catholiques : - Il trouva 
le roi dans une espèce de galerie ou salon, qu'on appelle des 
portraits, où ce prince était presque seul, le dos contre une 
table ... Après un court échange de paroles insignifiantes 
traduites par le marquis de Gastelnuevo, Feuquière se retira' 
non sans présenter ses devoirs à la jeune reine, avec laquelle 
il causa ensuite d'une manière un peu plus sérieuse. Quant 
a l'objet même de sa mission, il s'en acquitta dans une 
seconde audience, qu'il obtint le 2 avril, le soir également. 
Charles II « était dans le même endroit et en la même 
posture que je l'avais déjà vu », manda-t-il quelques jours 
après, - avec des bougies devant lui, et le lieu d'ailleurs si 
peu éclairé que, sa face se trouvant à l'ombre, je n'en 
distinguai encore aucun trait « ... Voici la note ou Mémoire 
qu'il déposa entre ses mains : 

■ Sire, le Eoi mon maître ayant eu plusieurs avis des grands 
changements qui doivent paraître dans les Pays-Bas par la cession 
de la souveraineté que Votre Majesté en doit faire au duc de Bavière 
ou par le gouvernement qu'elle lui en doit donner, aussitôt qu'il aura 
épousé l'archiduchesse, Sa Majesté en a été d'autant plus surprise 
que ce serait une atteinte à la trêve, tandis que, do son côté, elle 
applique tous ses soins à l'observer inviolablement; et, dans le désir 
qu'elle a, Sire, de prévenir et détourner toutes les occasions qui 
pourraient troubler la bonne intelligence qui vient d'être heureuse- 
ment rétablie avec Votre Majesté, elle m'a fait l'honneur de me 
commander de déclarer en son nom à Votre Majesté que, tandis que 



(') Feuquière au Roi, 2 avril 1685. - Espagne, t. 71 fol. 60. 
( 2 ) Feuquière au Roi, 12 avril 1685. - Espagne, t. 71, fol. 68. 



CANDIDATURE DE L'ELECTEUR DE BAVIERE. 



269 



Votre Majesté voudra bien observer la trêve, dont les conditions 
imposent la nécessité de laisser les Pays-Bas en l'état qu'ils étaient, 
continuer de les posséder, en jouir et les gouverner comme dupasse, 
Sadite Majesté ne troublera point (au moins durant les vingt années 
de la trêve) ni les Pays-Bas, ni aucun des États de Votre Majesté, 
dans le repos dont ils jouissent, et que, si, au contraire, il arrive, 
contre toute apparence, que les sentiments de ceux qui veulent la 
guerre prévalent, en sorte que le duc de Bavière devienne souverain 
ou seulement gouverneur des Pays-Bas, ce qui serait la même chose, 
et que la monarchie d'Espagne se trouve diminuée d'une partie si 
considérable de ses États en faveur d'un prince qui n'y doit rien 
prétendre, et au préjudice, non seulement des enfants que Dieu peut 
donner à Votre Majesté, mais aussi de Monseigneur le Dauphin et 
de ses descendants, Sa Majesté ne pouvant prendre cette nou- 
veauté (') pour une contravention formelle à la trêve, il y aura danger 
dans la suite que l'Espagne ne se trouve embarrassée à conserver 
les Pays-Bas qui la touche (sic) le plus sensiblement. C'est sur quoi, 
Sire, Sa Majesté attend une réponse précise par le retour du courrier 
qu'elle m'a envoyé exprès. Et moi, Sire, je recevrai en grâce particu- 
lière qu'il plaira à Votre Majesté de me la faire donner au 
plus tôt ( 2 ) ». 

Bien qu'il soit fort rare do voir un souverain intervenir 
auprès d'un autre pour lui détendre de démembrer sa 
propre monarchie, cette démarche assez étrange ne produi- 
sit point un aussi mauvais effet qu'on aurait pu le craindre. 
Charles II, séance tenante, fit répondre à Feuquière par 
Castelnuevo, qui lui servait encore d'interprète, « qu'il 
s'assurait que Sa Majesté conserverait la paix, et que, pour 
lui, il ne désirait autre chose ( 8 ). » Néanmoins, notre ministre, 
en transmettant au Roi sa réponse, ne put s'empêcher de 
remarquer que Sa Majesté catholique avait « le ton de voix 
net et fort. » Le fait est qu'au fond Charles II avait été très 



(') 11 est probable que le mot que a été passé dans l'original. 

( 2 ) Espagne, t. 69, fol. 214. 

( 3 ) Feuquière au Roi, 12 avril 1085. — Espagne, t. 71, lui. lis. 



270 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

blessé du contenu de la note et de l'allure comminatoire qu'y 
prenait la France. Quelques jours plus tard, il répondit à la 
reine, qui le pressait de consolider la paix par quelque décla- 
ration suffisamment explicite, >• qu'il aimerait mieux mou- 
rir, » à cause des menaces de Feuquière ('). Ce ressentiment 
ne s'éteignit pas vite chez lui ( 2 ). Aussi, le 8, pour la première 
fois de sa vie. il assista à un Conseil. Jusque-là, « il s'était 
contenté d'entendre par une jalousie « ce qui s'y disait. 
C'était la reine qui avait obtenu de lui cette marque 
d'intérêt et d'application spéciale à une affaire aussi grave 
pour l'État ( 3 ). Feuquière réussit à apprendre, tant bien que 
mal, ce qui s'était passé dans cette séance. « L'affaire, « 
écrivit-il, - a été débattue jusqu'à se quereller, et ne s'est 
terminée que par les avis que chacun a donnés par écrit. Ce 
n'est pas que le mariage eût beaucoup de partisans et que la 
cession ne fût généralement désapprouvée. Personne aussi 
n'opinait à la guerre. Le nonce et les ambassadeurs disent 
que la fierté espagnole, ne pouvant digérer les expressions 
de la proposition, avait peine à trouver des termes pour 
contenter Votre Majesté sans témoigner trop de faiblesse ( 4 ).-> 
Quoi qu'il en soit, la réponse que vint remettre à Feuquière, 
le 15 avril, Pierre d'Aragon, désigné pour lui servir de 
« commissaire! 5 ), -> était loin de trahir l'impression de colère 
qu'avait éprouvée et qu'entretenait le roi d'Espagne. Don 
Pedro s'exprimait, en son nom, ainsi qu'il suit : 

« Le roi, mon maître, ayant reçu le Mémoire du 2 du présent 
que Votre Excellence a remis dans les mains de Sa Majesté, qui se 






(') Feuquière au Roi, 26 avril 1685. — Espagne, t. 71, fol. 88. 

( 2 ) « Le roi d'Espagne a dit tout récemment à la reine que je ne 
saurais m'abstenir d'y (dans ses notes) couler des menaces. » Feuquière 
au Roi, 9 octobre 1687. — Espagne, t. 73, fol. 222. 

( 3 .) Feuquière au Roi, 12 avril 1685. — Espagne, t. 71, fol. 68. 

C) Feuquière au Roi, 17 avril 16S5. — Espagne, t. 71 fol. 76. 

( 5 ) On appelait de ce nom à Madrid le grand personnage chargé, à 
défaut d'un ministre des relations extérieures, de communiquer officiel- 
lement avec l'agent d'une Cour étrangère. 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 271 

réduit à faire connaître la surprise où se trouve Sa Majesté très 
chrétienne au sujet des changements qu'elle a appris que l'on 
pensait de voir arriver dans les Pays-Bas, par la cession que l'on 
suppose devoir être faite de ces États au duc de Bavière, ou en le 
nommant gouverneur de ces pays aussitôt qu'il aura épousé l'archi- 
duchesse, Sa Majesté très chrétienne s'étonnant d'autant plus de 
cette nouveauté que ce serait une atteinte à la trêve qu'ello veut 
observer inviolablement, la résolution de Sa Majesté a été de 
m'ordonner de dire à Votre Excellence, en réponse à son Mémoire, 
qu'elle a regardé comme nouvelles les choses qui y sont supposées, 
que Sa Majesté est dans le dessein d'observer religieusement la 
trêve en se conformant en tout à son véritable sens et à l'accomplis- 
sement des traités de paix auxquels elle se rapporte et qui sont 
mentionnés, et qu'elle croit que Sa Majesté très chrétienne l'observe- 
rait de même ('). » 

Feuquière, pour sa part, trouva, et non sans raison, 
cette réponse <• équivoque et nullement précise, en ce qu'on 
n'en saurait inférer, ni que la cession des Pays-Bas ne se 
fera point, ni qu'elle soit contraire au vrai sens des traités. - 
Aussi demanda-t-il à don Pedro un supplément d'explica- 
tions, parce qu'il lui semblait - que c'aurait été une sûreté 
plus grande et entière pour l'affermissement de la paix, si 
Sa Majesté catholique avait eu agréable de déclarer que ce 
n'est pas son intention de faire cette cession ni de mettre 
le gouvernement des Pays-Bas entre les mains du duc de 
Bavière ( 2 ). « Louis XIV toutefois se montra moins difficile 
que son mandataire. Il se tint pour satisfait et ne voulut pas 
que Feuquière en réclamât davantage. - Outre que l'on 
n'avoue pas, ■• écrivit-il à ce dernier, •• que la proposition 
dont je me plains ait été faite et qu'en la traitant de pure 
chimère (?)( 3 ) ledit roi fait assez connaître qu'il est fort 



( ) Traduction. — Espagne, Mémoires et Documents, t. 20-2, fol. 232, 
( 2 ) Feuquière au Roi, 17 avril 1685. — Elague, t. 71, fol. 76.' 
P) C'est aussi le terme dont se sert Torcy dans ses Mémoires, t. 1, 
p. 7 : « La réponse donnée à l'ambassadeur de France traitait de 



■1_ 



■■ 



272 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

éloigné d'y consentir, il me donne d'ailleurs des assurances si 
positives d'observer de sa part religieusement la trêve qu'il 
ne me reste aucun sujet de croire qu'il veuille apporter quel- 
que changement à l'état présent des Pays-Bas (').-> Le 20 mai, 
Sa Majesté ajouta encore, à propos de la réponse délivrée 
par don Pedro : « Gomme je vous ai témoigné en être d'autant 
plus content que je suis persuadé que les termes dont elle est 
conçue, quoiqu'équivoques, couvrent une ferme résolution 
de ne pas s'attirer la guerre par la cession des Pays-Bas 
ou par l'abandonnement de ce gouvernement en faveur de 
l'Électeur de Bavière, vous n'avez qu'à bien observer si cette 
proposition se renouvelle dans le Conseil d'Espagne ( 2 ). « 

Louis XIV fit mieux que se contenter de peu de chose, 
il fit mine, par politique, d'être fort satisfait de ce peu 
de chose. Non seulement il annonça solennellement à la 
Cour que, tout danger ayant disparu, il avait donné des 
ordres « pour rompre la marche de ses troupes du 
côté de la Navarre ( 3 ), - mais, de plus, il pensa qu'il accen- 
tuerait la valeur ambiguë de la déclaration en en prenant 
acte avec un certain éclat, qui engagerait l'Espagne plus 
qu'elle-même n'avait cru et voulu s'engager. Il avait reçu 



■ 



chimère la disposition supposée des Pays-Bas, et renouvelait les assu- 
rances d'un désir très sincère de la part de Sa Majesté catholique de 
conserver la paix et de son éloignement de toute résolution capable de 
déplaire au Roi. »» 

(') Le Roi à Feuquière, 26 avril 1685. — Espagne, t. 71, fol. 80. 

( 2 ) Le Roi à Feuquière, 20 mai 1685. — Espagne, t. 71, fol. 92. 

( 3 ) De Sourches, t. 1, p. 210-211. — Cf. Dangeau, t. 1, p. 160-161, 
24 avril 1685. — On connut assez vite dans Paris ce que Louis XIV avait 
fait à Madrid, car le Mercure galant du 18 mai 1685 contenait ce qui 
suit: «Le Roi ne s'applique pas seulement à tout ce qui peut servir au 
salut des âmes de ses sujets, il travaille encore à tout ce qui peut leur 
procurer le repos pendant leur vie, et, comme il dépend surtout de 
l'affermissement de la paix qu'il a donnée à l'Europe, ce grand prince 
n'oublie rien de ce qu'il juge devoir y contribuer. Gela se connaît par 
les soins qu'il a pris d'envoyer à la Cour d'Espagne, où, par de prudentes 
et sages raisons qu'il y a fait expliquer, il a prévenu une guerre dont la 
Chrétienté ne pouvait manquer de souffrir beaucoup dans la situation 
où sont les affaires. » 



CANDIDATURE DE LEI.ECTECR DE BAVIERE. 



273 



le 26 avril le courrier de Feuquière. Dès le lendemain, il 
informa plusieurs de ses représentants, Cheverny à Vienne, 
Verjus à Ratisbonne, d'Avaux à La Haye, du succès 
obtenu, et qu'il amplifia tant soit peu. A tous il répétait 
le mot de » pure chimère " qu'il s'était plu a prêter à 
Charles II. Il insistait ensuite sur les assurances positives du 
roi d'Espagne de <• vouloir observer religieusement la trêve ••. 
En somme, Sa Majesté ne pouvait croire " que ce prince 
voulût apporter quelque changement à l'état présent des 
Pays-Bas ». Le Roi ajoutait, pour la gouverne de Cheverny : 
« Vous en pouvez parler dans ce même sens au lieu où vous 
êtes, afin qu'on ne puisse pas s'imaginer que cette affaire 
soit capable de troubler le repos de l'Europe (') ». En adres- 
sant à Verjus la note de Feuquière du 2 avril, il se féli- 
citait également de la « pure chimère -, qu'il avait inventée 
charitablement, et des « assurances positives •• qu'il n'avait 
qu'à moitié ou point du tout reçues. Il terminait par ces 
mots : " Comme je n'ai point eu d'autre intention que de 
prévenir par cet éclaircissement tout ce qui pourrait troubler 
le repos de l'Europe, vous pouvez assurer les principaux 
ministres de la Diète que j'apporterai toujours le même soin 
à le maintenir, et que, tant que le roi catholique y voudra 
concourir de sa part et rejeter de semblables nouveautés, si 
contraires à la trêve, la tranquillité publique ne pourra être 
altérée C 2 ) ••. Verjus s'empressa d'autant plus de communi- 
quer le texte des deux pièces à divers ministres <• qu'il 
courait parmi eux tout d'une autre manière qu'il est, avec 
des expressions extravagantes ( 3 ) •>. 

Quant à d'Avaux, il avait été prévenu plus tôt, et avait 
même dû avertir les États-Généraux de la prohibition très 
ferme que le Roi faisait signifier à Madrid (*). Il importait 



(') Le Roi à Cheverny, 27 avril 1085. — Vienne, t. 58, loi. 416. 

( 2 ) Le Roi à Verjus, 27 avril 1G85. — Ratisbonne, t. 310, fol. 197. 

( 3 ) Verjus au Roi, 15 mai 1085. — Ratisbonne, t. 310, fol. 230. 

( 4 ) Le Roi à d'Avaux, 10 (?) avril 1085. — Hollande, t. 141. 

18 









274 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



en effet à la France de signaler de bonne heure aux Hollan- 
dais les périls européens d'une innovation qui, à leurs yeux 
ne devait offrir que trop de séductions, puisqu'elle avait 
pour objet de substituer dans les Pays-Bas le patronage plus 
rapproché de l'Empire au patronage caduc de l'Espagne 
Aussitôt que la réponse de Charles II fut arrivée à Paris 
Louis XIV dépêcha un exprès à La Haye, afin que d'Avaux 
pût affirmer aussi sans retard qu'il n'y avait eu <■ qu'une 
pure chimère » en jeu, et que le malentendu se trouvait tout 
à fait éclairci par des promesses absolument pacifiques ('). 
D'Avaux, voulant « empêcher le prince d'Orange de tirer 
parti des démarches de Feuquière pour obtenir la continua- 
tion de l'état de guerre, « fit part sans délai des nouvelles 
reçues au bourgmestre Witzen, qui, à son tour, les commu- 
niqua aux magistrats d'Amsterdam. D'Avaux eut de plus une 
occasion presque immédiate - de donner la même commu- 
nication aux États-Généraux, » qui avaient envoyé des 
députés chez lui, et qui, suivant leur habitude, demandèrent 
qu'elle fût constatée par un écrit ( 2 ). A Londres enfin, Barillon 
dut pareillement profiter de la provocation indirecte partie 
de Vienne, pour rappeler les droits du Dauphin et en 
empêcher la prescription ( 3 ). 

A peine Louis XIV avait-il pris à Madrid ces mesures 
conservatoires, qui, de 1685 à 1689, firent tout le fond de sa 
politique en Espagne, qu'à Vienne le mariage de l'archidu- 
chesse Marie-Antoinette s'accomplissait. Le contre-coup de 
ces préparatifs s'était fait de nouveau sentir à la Cour 
d'Espagne et n'avait pas été sans inquiéter Feuquière. Le 
30 mai 1685, il manda « qu'il était arrivé un courrier de 
Vienne qui avait apporté la résolution du mariage de l'archi- 
duchesse. Mais », continuait-il, <• il pourrait bien y avoir 

(') Le Roi à d'Avaux, 1G et U avril 1085. — Hollande, t. 141. 

(*) D'Avaux au Roi, 26 avril 1085. - Hollande, t. 141. 

( 3 ) V. Onno Klopp, t. 3, p. 44-45. V. surtout (p. 436-437) les passages du 
rapport du comte de Thun (4 mai 1085) et de van Citters (8 mai 1685), 
qui représentaient à Londres l'Empereur et les États-Généraux. 



1 



CANDIDATURE DE I.ELECTEUR DE BAVIERE. 275 

quelque chose d'important sur le tapis pour quelques condi- 
tions qu'on voudrait exiger du roi d'Espagne, ou autrement 
car on voit que, depuis ce temps-là, la reine-mère cherche 
d'entretenir le roi en particulier, que Mannsfeld se remue 
extraordinairement et que le roi est de mauvaise humeur. 
Gela met la reine en peine. Elle se croit cependant assez forte, 
avec la méfiance que le roi a de sa mère, pour empêcher une 
cession de provinces considérables, ou une déclaration de 
succession universelle en faveur de l'archiduchesse, qui est 
ce qu'elle soupçonne le plus (') ... Ces soupçons, on le voit 
portaient à faux. Le 15 mai, Max-Emmanuel avait signé un 
acte en bonne et due forme, un recesz, par lequel il s'était 
désiste des droits de sa femme (*). Le mariage fut célébré 
jour pour jour au bout de deux mois, le 15 juillet, vers neuf 
heures du soir, après une entrée triomphale à la lueur des 
torches, dans l'Église des Augustins déchaussés. L'évêque 
deRaab donna aux fiancés la bénédiction nuptiale ( 3 ). D'autre 
part, deux mois et demi plus tard, naissait à l'Empereur et 
a l'Impératrice le nouvel enfant qu'ils espéraient, et sur la 
tête duquel ils comptèrent placer d'autant plus aisément la 
couronne d'Espagne qu'il se trouva être un fils. On l'appela 
Charles, non sans dessein, en honneur de Charles II. Il devait 
en effet régner quelque temps sur une partie de l'Espagne 
et y porter le nom de Charles III. Malheureusement, sa. 
mère n'était pas l'infante Marie-Marguerite, mais bien 
Eleonore-Madeleine de Pfalz-Neubourg, qui n'avait, elle, 
aucun droit à faire valoir sur l'Espagne, bien que sa' sœur 
Marie-Anne fût destinée à en devenir la reine. 

Pendant qu'au-delà du Rhin cet hyménée politique et 
cette heureuse naissance introduisaient de nouveaux person- 
nages dans le grand drame dont le prologue se jouait, notre 

(') Espagne, t. 71, fol. 118. 

( 2 ) Arneth, Prinz Eugen von Savoyen, t. 1, p. 131 ,.t 460. La nièce 
existe à Vienne. 

(3) On trouvera une longue relation de ee mariage dans la Gazette 
île lobo, lettre envoyée de Vienne le 2:2 juillet, p. 466-468. 



, ; 



27(3 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 






l 



ministre à Madrid s'appliquait à surveiller d'un œil de plus 
en plus soupçonneux les paroles et les actes du comte de 
Mannsfeld, qui n'omettait aucun moyen pour dominer au 
profit de son maître une situation aussi agitée que dange- 
reuse. Feuquière avait très bien et très vite compris que 
le principal effort de ses intrigues se portait contre la 
reine Marie-Louise, regardée, et justement, par lui comme 
la chargée d'affaires perpétuelle de la France auprès de son 
jeune et sénile époux 0). La seconde duchesse d'Orléans, la 
Palatine, sa belle-mère, écrivait le 10 octobre 1686 à Saint- 
Gloud : « La reine d'Espagne a toute l'affection de son roi et 
elle ne mènerait certes pas une vie malheureuse, si l'ambas- 
sadeur de l'Empereur, le comte de Mannsfeld, ne lui avait 
pas voué une telle haine et ne cherchait à lui causer toutes 
sortes de malheurs ( 2 ) ». En effet, Charles II ne lui refusait pas 
les marques de son affection et de sa confiance. Il lui avait, 
notamment, remis la clave de tresdobles, la clé à trois tours, 
qui ouvrait les appartements et les réduits les plus mysté- 
rieux du palais 0. De son côté, elle se croyait en droit 
d'écrire sans se flatter à Louis XIV : - Le roi d'Espagne 
pourrait dire cà Votre Majesté, si elle le voulait, qu'il est 
très content de moi ( 4 ), » et elle répliquait non moins fière- 
ment à une proposition ironique, ou mensongère, de dévoue- 
ment obséquieux venant d'une grande dame de la Cour : 
'• Je ne commande à personne, mais j'ai un mari( 5 ). » 

C'était précisément cet attachement réciproque du roi et 
de la reine qu'il s'agissait pour les Impériaux de détruire à 
tout prix. Pendant longtemps, on s'était contenté de donner 
à Marie-Louise le plus de dégoûts possible et de l'abreuver 



(') V. le résumé donné en note par Lafuenle (t. 17, p. 201), d'après un 
manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Madrid, des instructions 
officieuses ou officielles qu'aurait reçues cette princesse. 

( 2 ) Lettres publiées par E. Ja;glé, Quentin, 1880, t. 1, p. 60. 

( 3 ) Dangeau, 23 novembre 1685, t. 1, p. 256. 

(<) La reine d'Espagne au Roi. — Espagne, t. 71, fol. 280-282. 

( 5 ) Feuquière au Roi, 30 août 1685. — Espagne, t. 71, fol. 234-237. 



CANDIDATURE DE l/ÉLECTEUR DE BAVIERE. 



277 



d'amertume. Sa première camarera-mayor, la duchesse de 
Terranova avait profité un jour de son absence pour 
« tordre le cou - elle-même à deux perroquets, « les plus 
jolis du monde, » cpie la reine avait apportés de France, et 
qui commettaient le crime quotidien de ne parler qu'en 
français ('). Pendant l'été de 1685, on renvoya au-delà des 
Pyrénées les « domestiques » qui avaient accompagné 
Marie-Louise. Tous ne furent pas d'ailleurs assez heureux 
pour sortir à temps d'Espagne, car sa nourrice fut mise à la 
question ( 2 ). On ne se bornait pas à colporter comme à 
plaisir des bruits de grossesse destinés uniquement à 
préparer chez le peuple des déconvenues incessantes, on 
accusait audacieusement la reine de prendre des substances 
abortives, afin de ne pas nuire aux prétentions de son 
cousin-germain, le Dauphin ( 3 ). La coterie autrichienne, 
enhardie chaque jour, et chaque jour plus acharnée à la 
perdre, ne reculait absolument devant aucune infamie. Il fut 
question un moment de donner une maîtresse à son mari, 
afin de bien constater de quel côté venait l'impuissance {% 
et de se débarrasser d'elle au moyen d'une annulation de 
mariage qu'on obtiendrait à Rome, si cette épreuve, aussi peu 
religieuse que peu péremptoire, eût tourné contre elle. Le 
mariage annulé, on aurait fait épouser à Charles II sa 
cousine Marie-Antoinette, pendant qu'il en était encore 
temps (=). Les affidés de Mannsfeld ne rougirent même pas 



(') D'Aulnoy, p. ai 7. 

( 2 ) Feuquière au Roi, 13 septembre 1685. — Espagne, t. 71, fol. 252. 

( 3 ) Ce sentiment populaire se traduisit par un jeu de mots mis en 
distique, qui est resté célèbre, et qui est à peu près intraduisible. 

Si paris, paris à Espana, 

Si non paris, à Paris. 
(*) Feuquière au Roi, 12 mai 1685. — Espagne, t. 71 fol. 95. La 
Palatine était du premier coup dans le vrai, et sans avoir recours à la 
méthode expérimentale, quand elle écrivait le 13 décembre 1087 : «Ce 
n'est pas la faute de la reine d'Espagae, si elle n'a pas d'enfants, mais 
bien celle du roi. » 

( B ) Feuquière au Roi, 12 mai 108.". - Espagne, t. 71, fui. U5. 












278 CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 

d'adresser à un exempt des gardes du Roi, M. de Saint- 
Chamans, des lettres supposées de Marie-Louise. Ces lettres 
tombèrent entre les mains de Louis XIV, qui fit transmettre 
à sa nièce les plus sévères reproches (>), contre l'injustice 
desquels elle protesta par un démenti où débordait sa 
pudeur indignée d'honnête femme ( 2 ). 

Instruit par son ministre des « mouvements que le comte 
de Mannsfeld s'était donnés, « et continuant d'apprendre « de 
divers endroits » le dessein « que pouvait avoir le Conseil de 
l'Empereur et ce qu'il y a en Espagne de principaux parti- 
sans de la Cour de Vienne de porter le roi catholique à 
assurer sa succession, ou à l'archiduc, ou à l'archiduchesse, » 
Louis XIV jugea opportun, sinon de faire valoir, du 
moins de rappeler les droits légitimes du véritable héritier, 
et, à cette intention, il traça à Feuquière une sorte de' 
programme de la politique qu'il se proposait de suivre 
désormais en Espagne, afin d'y contre-balancer les menées 
de Mannsfeld. « J'ai lieu de croire, •• mandait-il à son agent 
le 29 juillet 1685, « que les plus fortes armes dont on se 
servira pour attaquer et détruire les maximes fondamen- 
tales de la monarchie d'Espagne touchant la succession des 
filles et l'ordre du sang et de la naissance qui appellerait 
incontestablement mon fils ou ses descendants au grand 
héritage, si le roi catholique venait à mourir sans enfants, 
seront les appréhensions qu'on donnera à tous ceux qui 
ont le plus de part à l'administration de l'État et à tous les 
grands du royaume de se voir gouvernés par des vice-rois, 
assujétis aux lois et aux coutumes de mon royaume, privés 
de toutes les grâces et avantages que la présence du maître 
répand abondamment sur tous ceux qui l'environnent et, en 
un mot, traités comme provinces unies à ma Couronne, 
plutôt que comme un État dont toutes les dignités, charges, 



(') Le Roi à Feuquière, 17 septembre 1685. — Espagne, t. 71, fol. 
244-246. 

(*) La reine d'Espagne au Roi. — Espagne, t. 71, fol. 280-282. 



H 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 279 

emplois et bénéfices ont toujours été possédés par les 
Espagnols naturels à l'exclusion des étrangers, et dont les 
principaux seigneurs n'ont reconnu au-dessus d'eux que le 
roi même, qui ne se gouverne que par leurs conseils. » Il 
importait, afin de prévenir le mauvais effet des faux bruits 
en circulation, que Feuquière mît, à l'occasion « et sans 
affectation, » indépendamment de la jeune reine, don Pedro 
d'Aragon et un certain nombre de personnages influents au 
courant des intentions véritables de Sa Majesté. Vous leur 
direz donc, poursuivait Louis XIV, 

« Que le droit des sceptres ne peut être transfère" et qu'il n'appar- 
tient qu'au ciel de les distribuer par les voies du sang et do 

la naissance que, quand même Dieu affligerait assez l'Espagne 

pour appeler le roi catholique et les enfants qui en peuvent naître, il 
ne serait pas impossible de trouver des expédients qui, sans faire 
préjudice au véritable héritier, donneraient aux Espagnols la satis- 
faction d'avoir toujours leur roi à Madrid et de jouir sous son 
gouvernement des mêmes dignités, charges et emplois, honneurs, 
bénéfices, droits et privilèges dont ils ont joui jusqu'à présent, 
qu'ils auraient encore par-dessus cela l'avantage d'être puissamment 
protégés et de ne voir plus d'ennemis assez considérables pour leur 
donner quelque appréhension, enfin, sans rien dire de positif ni de 
précis audit commissaire sur ce sujet, vous lui laisserez seulement 
entrevoir que, si la crainte d'être gouvernés par des vice-rois et de 
n'avoir plus la satisfaction que donne la présence du maître était 
capable de leur faire prendre quelque résolution contraire aux droits 
que la feue reine mon épouse (') a transmis à mon fils et ses enfants, 
on y pourrait bien remédier d'une manière qui contenterait toute la 
nation ( 2 ). « 

Celte importante dépêche, qui faisait de la séparation 
perpétuelle des deux monarchies la base delà politique fran- 
çaise en Espagne (le Dauphin ayant eu, en 1683, un second 

(') Marie-Thérèse était morte le 30 juillet 1683. 

( 2 ) Lu Roi à Feuquière, 29 juillet 1685. — Espagne, t. 71, toi. 151. 



280 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 






I 



■ 
fi 

! 



fils, Philippe d'Anjou, le futur Philippe V), cette dépêche, 
dis-je, fut portée à Feuquière par un courrier déguisé en 
marchand, qui voyagea sur des mules de Bayonne à Madrid 
et demeura cinq jours caché dans l'hôtel de l'ambassade C 1 ). 
Par malheur, les circonstances ne se prêtaient guère à une 
propagande active en faveur du Dauphin et de son second 
fils. La reine affirma vainement à Feuquière que l'agent 
de l'Empereur « avait été refusé de tout ce qu'il avait 
demandée). •> Mannsfeld n'était pas encore « révoqué, » et ne 
devait jamais l'être, comme Charles II, sur les prières de sa 
femme, paraît avoir réellement demandé qu'il le fût. Loin 
de là, en avril 1685, le duc de Medinaceli avait reçu son 
congé définitif. Charles II, tranchant alors du Louis XIV, 
avait déclaré à Medinaceli, en lui signifiant ce congé par 
écrit, » qu'il voulait gouverner lui-même ( 3 ). » Le résultat le 
plus clair de la chute du valida se réduisit à un redouble- 
ment d'anarchie, duquel don Manuel de Lira et Oropesa se 
disputèrent tout d'abord la direction. Le crédit de Mannsfeld 
ne fit que gagner à ces tiraillements, et l'envoyé impérial en 
profita pour exciter plus que jamais les haines populaires 
contre la reine. Le dessein qu'on prêtait à Marie-Louise 
" d'entretenir son écurie, afin d'avoir le moyen de sortir 
d'Espagne quand elle voudrait (*), » n'était peut-être qu'une 
porte tenue ouverte à quelque imprudence de sa part. Il est 
certain qu'en juillet, peu de temps après que le chevalier de 
Périnet eut démoli le fort de Fontarabie avec trois frégates 
envoyées pour protéger nos pêcheurs (qui venaient d'ailleurs 
tendre leurs filets à portée de pistolet des soldats espa- 
gnols ( 5 )), une insurrection éclata dans les rues de Madrid. La 
populace, à force d'entendre répéter que, si le trône n'avait 
pas d'héritier, la faute en était uniquement aux pratiques 

(!) Feuquière au Roi, 18 août 1685. — Espagne, t. 71, fol. 229. 
( 2 ) Feuquière au Roi, 5 juillet 16,85. — Espagne, t. 71, fol. 143. 
( 3 J Feuquière au Roi, 13 septembre 1685. — Espagne, t. 71, fol. 253. 

( 4 ) Feuquière au Roi, 16 août 1685. — Espagne, t. 71, fol. 222. 

( 5 ) Lettre d'Hendaye du 12 juillet 1685. — Mercure galant. 






CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



281 






criminelles de la souveraine, accepta plus facilement que 
jamais les bruits d'avortement prémédité, et s'attroupa aux 
cris de Muera la gavacha (') ! 

La lamentable épouse du plus lamentable Charles II 
échappa pour cette fois à la mort, mais l'influence de Manns- 
feld ne fit toujours que grandir. Sous prétexte que la France 
en revenait secrètement à l'ancienne idée d'échanger ses 
possessions des Pyrénées orientales contre les Pays-Bas ( 2 ), 
il s'avisa de solliciter pour lui-même le gouvernement des 
dix provinces, que la mort du comte de Grana venait de 
laisser vacant. Les Espagnols ne se débarrassèrent de ses 
exigences qu'en confiant en hâte ce poste à l'un des leurs ( 3 ). 
Aussi le programme royal du 29 juillet ne trouva-t-il guère 
tout de suite d'adhérents. Le duc de Caminia (sic), grand 
d'Espagne, gentilhomme de la Chambre, et fort bien appa- 
renté, sembla plus que froid, ainsi que le connétable de 
Castille, aux premières paroles que Feuquière prononça 
vaguement devant eux ('). Le ministre de France dut cepen- 
dant s'ouvrir ultérieurement un peu davantage devant le 
duc, et surtout voir ses ouvertures mieux accueillies, car 
il écrivit en novembre au Roi que ce grand d'Espagne 
« avait communiqué à quelques-uns de ses amis le sens du 
projet du 29 juillet •• et que ses amis <• ne s'en effarouchaient 
point et y trouveraient au contraire plusieurs convenances 
pour le bien de l'État. •. Enfin, poursuivait Feuquière, - il 
n'est pas sans espérance que cette semence ne fructifie 
avec le temps. » Seulement, les personnages consultés, et 
l'ambassadeur de Venise à leur instar, s'étonnèrent •- de ce 
que Sa Majesté n'eût pas fait ménager pour cela les restes 
de la cabale de don Juan, qui auraient pu prendre le temps 
de faire renvoyer la reine-mère en Allemagne ( 5 ). « 



(') Nom de mépris donné par les Espagnols aux Français du midi. 
( 2 ) Rapport de Mannsfeld du 6 décembre 1686. Cité par Onno Klopp 
t. 3, p. 184. 

P) Feuquière au Roi, 3 janvier 1686. — Espagne,-i. 72, fol. 14-15. 
f 4 J Feuquière au Roi, 30 août 1685. — Espagne, t. 71, fol. 234-237. 
( 5 ) Feuquière au Roi, 21 novembre 1685. — Espayiie, t. 71, fol. 321. 



f 






282 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

Le pouvoir anormal dont Mannsfeld et « la cabale, » 
comme s'exprime Feuquière par abréviation, disposaient à 
Madrid, apparut bien plus encore l'année suivante, non pas 
seulement quand cette cabale se mit en tête d'enlever à la 
reine son confesseur (»), mais dans une conjoncture fort peu 
alarmante en réalité, d'où cependant la mauvaise foi des 
ennemis de la France réussit à tirer un épouvantail à 
l'usage des Espagnols. On enseigne encore aujourd'hui 
à Vienne l'histoire d'un complot (*) insidieux organisé par 
Louis XIV, à la fin du printemps de 1686, en vue d'attirer 
Charles II dans une sorte de guet-apens pareil à celui où 






I 



(') Le Roi comprit sans peine la portée d'un semblable changement 
et, le 12 juin 1086, envoya à Feuquière les ordres suivants : 

« Il est bon que la reine d'Espagne soit au plus tôt avertie par vous 
que ceux qui sont dans des intérêts opposés aux siens ont résolu de lui 
faire ôter son confesseur et de lui en donner un autre qui lui fasse con- 
naître qu'il est de son avantage de disposer le roi d'Espagne à faire 
choix d'un successeur qui, ayant l'entière obligation à cette princesse 
de cette adoption, en aura toujours une parfaite reconnaissance et 
que, d'ailleurs, tous les peuples étant redevables par là à ladite r'eine 
d'un choix que cette cabale prétend devoir affermir la Couronne, elle 
pourra s'assurer d'être toute sa vie aimée, considérée et respectée en 
Espagne. 

La reine a trop bon esprit pour ne pas reconnaître d'abord combien 
ce piège est dangereux, tant pour elle que pour le roi, son mari et qu'un 
successeur nommé ne serait pas plus tôt reconnu en Espagne que non 
seulement il donnerait ses principaux soins à lui faire perdre tout crédit 
auprès dudit roi, mais même qu'il s'emparerait bientôt de toute l'auto- 
rité royale, et que, quand ce serait un prince en bas âge, ses partisans 
se rendraient les maîtres du gouvernement et en éloigneraient tout ce 
qui serait capable de leur faire quelque obstacle, en sorte que le roi 
catholique n'aurait plus dans quelque temps que le nom de roi et ne 
régnerait qu'en la manière qu'il plairait à son successeur de lui prescrire. 
C'est à cette princesse de voir de quelle manière elle se peut parer de 
ce changement de confesseur, et, si elle ne le veut pas rendre suspect, 
elle peut témoigner de l'indifférence, pourvu qu'on lui laisse le choix 
d'un autre, et elle conservera par ce moyen le sien jusqu'à ce qu'elle 
trouve un bon religieux français en qui elle puisse prendre une entière 
confiance. » — Espagne, t. 72, fol. 150. 

(*) Andere Flâne ausgesonnen. Onno Klopp, t. 3, p. 209. Cf. p. 248. 
M. Gœdeke (t. 1, p. 23, note), paraît avoir été un peu la victime des 
assertions téméraires de M. Klopp. 



CANDIDATURE DE 1,'ELECTEUR DE BAVIERE. 



283 



Ferdinand VII, en avril 1808, devait laisser sa couronne ('). 
Mannsfeld alla plus loin encore. Quand il sut que Louis XIV 
se proposait de se rapprocher des Pyrénées, peut-être d'y 
voir son beau-frère, et que le duc d'Orléans avait pour 
sa part le désir de venir visiter sa fille à Madrid, il se 
présenta aussitôt chez la reine-mère et lui affirma que 
" Monsieur - ne manquerait pas, si cette visite avait lieu, 
d'empoisonner son gendre, puisqu'il avait déjà empoi- 
sonné sa première femme ( 2 ). De là, il se rendit chez le 
monarque lui-même, à qui il fit une véritable scène de 
trois quarts d'heure ( 3 ). Il est peu vraisemblable cependant 
qu'il ait poussé l'insolence aussi loin qu'autoriserait à le 
croire le résumé que M. Klopp nous a donné de ses discours. 
Charles II, au lieu de son veremos habituel ( 4 ), lui aurait 
tranquillement répondu que « le connétable en conférerait 
plus tard avec lui. » L'effet produit sur le pauvre cerveau du 
jeune roi n'en fut pas moins décisif. Ce jour-là, Mannsfeld 
acquit l'Espagne à la cause de l'Autriche, et la riva à sa 



i. 



(') « On se disait à l'oreille que Monsieur venait en Espagne pour 
proposer de déclarer Monseigneur héritier présomptif. Cependant Votre 
Majesté feignait une maladie qui lui fournissait un prétexte pour se 
trouver en même temps sur la frontière. » Feuquière au Roi 21 juin 
1686. — Espagne, t. 72, fol. 170. 

( 2 ) « Ich entwickelte der Kœnigin die augenscheinliche Gefàhr fur dos 

Leben des Kœnigs, wemi er sich iiberlieferte in die Haende des Herzogs 
von Orléans und der regierenden Kœnigin. Es kœnnte dnnn vollbracht 
tcerden , iras schon einmal mislungen ist. Diesen nteinen Satz begrilndete 
ich auf eine in solcher Art gehaltene Deduktion des Lebens und des 
Charakters des Herzogs von Orléans, wie es der sehuldige Respect vor der 
Kœnigin erfordert. Die Dinge sind ja Ewr. Majestaet und der qanzen 
Welt sattsam bekannt.... In Frankreieh wird der llerzog von Orléans 
nicht fur einen Novizen in der Giftkunst gehalten. Wer sein Probestilck 
mit Erfolg gemacht hat an der eigenen Frati wird uni so leichter sein 
Meisterstiick machen wollen an dem Kœnige von Spanien. » Rapport de 
Mannsfeld du 6 juin 1686, cité par Onno Klopp, t. 3, p. 210. Cet allemand 
est trop moderne pour que M. Klopp ne l'ait pas, en quelque sorte, 
« rentoilé. » 

( 3 ) Onno Klopp, t. 3, p. 211. 

( 4 ) D'Aulnoy, p. 208 et 286. 



284 CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 

fortune par les chaînes de la peu* Voici pourtant ce qui 
s'était tout simplement passé. 

Louis XIV, sérieusement malade d'une fistule, dont 
M. Michelet a épuisé, et fort au-delà de ce qui convenait, la 
portée historique, avait reçu de ses médecins le conseil 
d'aller prendre les eaux de Barèges ('), afin d'éviter l'opé- 
ration qu'il devait subir à la fin de l'année. Il avait donc, le 
21 mai 1686, fait savoir à son fils et à son frère son intention 
d'aller chercher la guérison du côté des Pyrénées, et de 
partir le lendemain des fêtes de la Pentecôte. La cause de 
son voyage était bien connue, car le marquis de Sourches 
avoue que la Cour s'effrayait beaucoup « des fatigues extra- 
ordinaires » qu'elle allait endurer, « le tout sans être assurée 
si le Roi guérirait ou non ( 2 ). » Au reste, Louis XIV avait 
pris les précautions nécessaires pour dissiper à Madrid 
toutes les équivoques possibles. Le 23 mai, il écrivait à 
Feuquière : 

« J'ai jugé à propos de vous dépêcher ce courrier pour ôter à la 
Cour où vous êtes l'alarme que lui auraient pu donner les premiers 
bruits de ma marche vers la frontière d'Espagne, dans le temps que 
le marquis de Boufflers se trouve à la tête de vingt mille hommes 
de mes troupes et qu'on verra paraître un nombre considérable de 
mes vaisseaux vers la rade de Cadix, et peut-être, selon que les 
occasions s'en présenteront, aux environs de la Coruna et des autres 
ports d'Espagne. Vous pourrez donc assurer les ministres avec 
lesquels vous avez à traiter que, non seulemont l'unique dessein qui 
me mène à Barèges est le parfait rétablissement de ma santé, dont 
vous saurez le véritable état par le Mémoire particulier qui est 
joint à cette dépêche ( 3 )... » 

Feuquière avait dû être informé par la reine, et par les 
lettres particulières du duc d'Orléans à sa fille, des projets 

§ ('] Dangeau, t. 1, p. 337. 

( 2 ) Dangeau, t. 1, p. 385. 

( 3 ) Espagne, t. 72, fol. 130-132. 



■ 

■ 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



285 



personnels de ce dernier prince. Il répondit an Roi le 
G juin : 

« La venue do « Monsieur » sera prise ici à très bon augure. Le 
roi d'Espagne témoigne qu'il s'en fera un sensible plaisir. Pour la 
reine, il n'est pas nécessaire qu'elle le dise. Il n'est pas croyable 
aussi combien elle agit pour prévenir les difficultés qu'on y pourrait 
trouver. Jusques ici, il n'en paraît aucune, et chacun croit que le 
lieu le plus commode pour l'entrevue, et pour régaler « Monsieur » 
comme on le désire, est le Retira. Je ne m'étends pas sur ce sujet, 
parce que la reine en écrit amplement à « Monsieur » ('). » 

Cette visite cependant ne devait pas avoir lieu. Le malade 
se trouva mieux, au bout de quelques jours, et les médecins 
se déjugèrent. Le :2G, Louis XIV avait pu se promener en 
calèche et à pied ( 2 ). » Le 27, •> relate M. de Sourches ( 3 ), « il 
courut le matin de grands bruits que le voyage de Barèges 
était rompu. Mais, quelqu'un des ministres en ayant dit 
quelque chose au Roi, dans le Conseil, il répondit formelle- 
ment qu'il s'inscrivait en faux contre cette nouvelle et qu'il 
voulait faire le voyage. Cependant, il fit faire, après son 
dîner, une consultation de médecins, en sa présence, et, le 
résultat en ayant été que les eaux de Barèges n'étaient pas 
propres à son mal, et que la chaleur du voyage pourrait 
encore le rendre plus dangereux, il résolut de le rompre 
entièrement, et donna, par cette résolution, une extrême 
joie à tout le inonde. •> Le soir, il se promena même à 
cheval dans les allées de Mari y (*). Le 30, il annonça à 
Madrid que ses projets étaient changés. 

u Je vous ai fait informer par ma dernière de la résolution que 
j'avais prise d'aller aux bains do Barèges sur ce que les médecins et 



(') Feuquière au Roi, G juin 1G8G. — Espagne, t. 1% fol. 155, 

( 2 ) Dangeau, t. 1, p. 339. 

( 3 ) T. 1, p. 387. 

( 4 ) Dangeau, t. l,p. 340. 






286 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 






chirurgiens les avaient estimés nécessaires pour affermir ma santé, 
en sorte qu'il n'y eût plus à craindre aucun' retour du même mal qui 
m'a si longtemps incommodé; mais, comme ils ont depuis reconnu 
que cette précaution serait assez inutile, vu le bon état où je me 
trouve, j'ai jugé aussi plus à propos de ne pas faire ce voyage ('). » 

Feuquière s'acquitta de sa commission et, le 14 juin, 
rendit compte au Roi de l'impression produite. 

« J'ai pris audience du roi catholique pour lui dire le changement 
du dessein que Votre Majesté avait eu de venir à Barèges, dont je 
lui avais parlé il y a quelques jours. Il a témoigné se réjouir beau- 
coup de la santé de Votre Majesté qui en est la cause, et a fait en 
même temps réflexion sur ce qu'il n'aura pas le contentement qu'il 
se promettait de voir « Monsieur ». Dans la vérité, il a toujours 
bien parlé et fait bonne mine sur ces deux nouvelles. Mais en général 
on faisait de grands jugements, et les ennemis de la reine, qui 
appréhendaient qu'elle ne prît occasion de les punir, n'insinuaient 
pas moins qu'une invasion de toute l'Espagne ( 2 ). » 

Le sort en était jeté, malgré ces explications, et l'Espagne 
allait, quelques jours plus tard, s'abandonner, les yeux fermés, 
dans les bras de l'Autriche. Néanmoins, le péril désormais' 
pour la France, au point de vue d'une compétition future,' 
et bien probable maintenant, après un mariage stérile de 
sept années, ne venait plus autant de l'Empereur que de 
son gendre. Diverses circonstances avaient singulièrement 
favorisé en dernier lieu les intérêts de Max-Emmanuel à 



(') Espagne, t. 72, fol. 138. 

(*) Espagne, t. 72, fol. 158-161. - M. Onno Klopp, qui n'a pas pris la 
peme d ouvrir Dangeau, écrit (t. 3, p. 21 1.) : « Die nacMrûckliclien Vorstel- 
Ungen Mannsfelds blieben nicht ohne Wirckung. Der Reiseplan, welcher 
damais uber das Schicksal Europas zu Gunsten Ludwigs XlVhaette 
entschetden kœnnen, fiel zu Boden. » Or la scène de Mannsfeld eut lieu 
vers le 6 juin, et, dès le 27 mai, le voyage était abandonné. Mannsfeld 
n eut donc aucune part à cet abandon. 



CANDIDATURE DE I, ELECTEUR DE BAVIERE. 



287 



Madrid. Oropesa, qui avait remplacé définitivement Medi- 
naceli, représentait notoirement le parti qu'on pouvait 
d'ores et déjà appeler le parti national, et même ibérique, car 
Oropesa était d'origine portugaise. Ce parti, désireux avant 
tout d'éviter le démembrement de la monarchie glorieuse 
qui était sa patrie, se plaisait à considérer l'époux de 
Marie- Antoinette comme le prince de l'Europe le plus propre 
à en maintenir l'intégrité, et à réconcilier les Bourbons avec 
les Habsbourg, un peu, il est vrai, suivant la méthode de 
Perrin Dandin s'adjugeant à lui-même l'objet du litige. La 
reine-mère, en dépit des adjurations ou des menaces de 
son frère Léopold, entretenait des sentiments pareils, beau- 
coup moins sans doute par passion pour l'indivisibilité de 
l'Espagne que par amour pour sa petite-fille, l'Électrice 
de Bavière, et la descendance quecette jeune mariée pourrait 
avoir. Le comte de Marnera, entre autre-, se chargeait 
d'appuyer avec force ses préférences de grand'mère, tant 
dans le Conseil d'État que dans des conversations privéesO). 
Le gendre de l'Empereur jouissait d'ailleurs parmi les 
Espagnols d'un prestige personnel que sa bouillante valeur 
lui avait justement acquis. Au siège du Vienne, à l'attaque 
de Neuhâusel, à l'assaut de Bude, à celui de (Iran, il devait 
se placer de lui-même au premier rang parmi les braves, 
sous les yeux du petit corps envoyé' par Charles 11 pour 
participer à la croisade autrichienne. Les ( >ttomans, racon- 
tait partout la renommée, l'avaient honore du sobriquet 
admiratif de - roi bleu, •- le bleu étant la couleur bavaroise 
par excellence. 

L'impétueux vainqueur des années turques n'avait guère, 
des cette époque, pour lui nuire a Madrid, que son propre 
ministre, le comte de Praising, grand-maréchal de sa Corn-, 
et surtout celui de son beau-père, que nous avons déjà 
vu à l'œuvre. M. de Praising, qui se présenta auprès de 
Charles 11 vers la tin de septembre Ki8.j, s'y présenta tort 



(') Gœdeke, t. 1, p. 26-27. 



288 CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 

mal. Dans l'audience du roi et de la reine, qu'il obtint 
le 27, on resta « scandalisé que, dans son discours, il eût 
parlé comme de pair à pair de l'amitié que M. l'Électeur 
professait avec le roi catholique, sans assaisonnement 
d'aucun terme de soumission 0). ■ Ce Praising, personnage 
fort peu intelligent, et aussi exigeant qu'inexpérimenté en 
fait d'étiquette, ne servit en définitive à son collègue impérial 
que d'homme de paille, en quelque sorte, et surtout de 
dupe W. Mannsfeld avait en effet reçu de son gouvernement 
l'ordre de servir uniquement en apparence, et pour les mieux 
tromper, les visées de l'Électeur. Ainsi, il fit bien mine de 
solliciter de temps à autre la nomination de Max-Emmanuel 
au poste de gouverneur des Pays-Bas, mais il était le 
premier à suggérer à ses interlocuteurs toutes les raisons, 
bonnes ou mauvaises, qui pouvaient être alléguées contre' 
ce choix ( 3 ), voire tous les concurrents à qui on pourrait 
donner la préférence. C'est ainsi qu'il avait posé sa propre 
candidature dans les derniers mois de 1685. Une année 
environ plus tard, on prétendit qu'il sollicitait le titre pour 
la comtesse de Soissons, venue de Flandre à Madrid, en 
rappelant le précédent de Marguerite de Parme (<). ' La 
mauvaise foi de la Cour de Vienne s'accrut, lorsqu'elle 
apprit que Max-Emmanuel, mis au courant de ses perfidies 
et des sympathies qui, en Espagne, se manifestaient de 
toutes parts en sa faveur, ne se contentait plus d'espérer 
un dédommagement immédiat dans les Pays-Bas, mais 
s'avisait de convoiter la succession tout entière, comme si 
ni lui ni sa femme n'y eussent jamais renoncé. 

A cet effet, l'Électeur nomma, en mai 1G8G, un nouvel agent, 
M. de Lancier, sans doute un Français émigré, pour repré- 
senter et défendre ses intérêts à Madrid. Ce diplomate avait 

(') Feuquière au Roi, 11 octobre 1685. - Espagne, t. 71, fol. 274-277. 

( 2 ) Gaedeke, t. 1, p. 27-28. 

( 3 ) Gœdeke, t. 1, p. 2S-29. 

et 204 FeUqUière aU R0 '' * Gt 19 JUil ' et 1G86 ' ~ Es P a 9 ne ' L n > foL 18 « 










M 



i. 






1 

5 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 289 

emporté avec lui des instructions rédigées par le précepteur 
même et le confident le plus intime de Max-Emmanuel, le 
président Corbinien Prielmayr von Priel, qui lui avait 
recommandé, tout en joignant habituellement ses efforts à 
ceux de Mannsfeld, de mitiger cependant sa confiance par 
une certaine dose de circonspection. Il lui était particu- 
lièrement prescrit de chercher à gagner l'amitié et l'appui 
de la reine-mère. Aux principaux personnages de la Cour, 
comme aux ministres, il promettrait les faveurs de son 
maître. Dès le mois d'octobre de la même année, Lancier 
annonça à Munich qu'on regardait déjà ce maître comme 
un infant d'Espagne et qu'après le roi Charles II il occu- 
pait moralement le premier rang dans la monarchie ('). 
Il avait été d'abord question de le nommer généralissime 
de toutes les armées espagnoles, et le projet ne plaisait que 
médiocrement à Louis XIV, qui ordonna à Feuquière de s'y 
opposer, mais avec le plus de ménagements possible ( 2 ). 
Avant la fin de l'année, Feuquière pouvait écrire à Ver- 
sailles qu'il n'en était plus question ( 3 ). On commençait 
cependant à avoir des vues sur le brillant Électeur pour 
sauver officiellement l'Espagne de l'anarchie. Pendant l'été 
de 1G8G, Charles II réunit le Conseil d'État en assemblée 
solennelle, afin de prendre son avis sur la question de 
succession. La majorité des conseillers se prononça en 
faveur de la nouvelle Électrice, Marie-Antoinette, sans tenir 
compte de sa renonciation. Quelques uns se bornèrent à 
affirmer d'une manière générale les droits de la maison 
d'Autriche. Aucun, paraît-il, ne désigna le Dauphin ou la 
maison de France, dont les prétentions, raconta Manns- 
feld ( 4 ), furent au contraire universellement blâmées. Plu- 
sieurs documents officiels, qui se rattachent à cette époque 

(M Heigel, p. 231-232. 

( 2 ) Le Roi à Feuquière, 18 novembre 1685. — Espagne, t. 71, fol. 300. 

( 3 ) Feuquière au Roi, 29 novembre lfiS5. — Espagne, t. 71, fol. 

(<) V. l'extrait de son rapport du 4 juillet 1686, cité par Onno Klopp 
t. 3, p. 4i3. Cf. Gœdeke, t. 1, p. 29, note. 

19 






290 CANDIDATURE DE l'É LECTEUR DE HAVIERE. 

et à cette question, permettent d'ailleurs de pressentir 
l'intensité du courant d'opinion qui s'organisait spontané- 
ment en faveur de Max-Emmanuel. 

Le premier, non pas en importance, mais en date, bien 
que nous ne sachions pas au juste à quel mois de l'année 
1686 il convient de l'attribuer, était la suite d'une demande 
d'approbation faite à l'Espagne par M. de Mannsfeld, dont 
la Cour s'était enfin décidée à déposer à Madrid le contrat de 
la jeune archiduchesse, avec la renonciation qui y figurait à 
titre de partie intégrante. Conformément à l'usage, la pièce 
fut transmise à l'inquisiteur général, qui, du reste, était 
conseiller d'État. Nous avons la consultation de ce docte 
théologien ('), et elle est fort intéressante à plus d'un point 
de vue. Elle concluait très nettement au rejet des préten- 
tions de l'Empereur. Le premier motif allégué, c'est qu'il 
n'en existait aucun pour bouleverser des règles de succession 
dynastique qui remontaient jusqu'au roi Pelage, à ce qu'affir- 
mait l'inquisiteur. Il faisait ensuite remarquer que, dût-on 
admettre la validité de la renonciation de l'Électrice, en ce 
qui la concernait personnellement, les enfants qu'elle aurait 
de son mariage n'en devraient pas moins être préférés 
à ceux de l'Empereur, puisqu'ils seraient plus rapprochés 
du défunt et qu'il serait absurde d'exclure la ligne directe 
en faveur de la ligne oblique. L'argument qu'on pourrait 
tirer des renonciations faites par Anne d'Autriche et par 
Marie-Thérèse, et qui, elles, gardaient toute leur force, ne 
signifiait rien, parce qu'on avait agi alors en vertu de tout 
autres mobiles. On avait en effet voulu, par des vues élevées 
d'intérêt général, maintenir la monarchie espagnole dans 



r O «Proposition, wekheder Graf von MannsfMt, Ambassadeur ans 

Teutschland an den Kmnig, unsern gnedigsten Rerrn, anno 1086 in Namen 
livrer Kayserl. MajesULt gethan hat, dass S. Maj. approbiere die Capîtu- 
lattonen der Frauen Erzhertzogin, welche Sye contrahirt hat mit dem 
ChurfUrsien in Bayrn, anbetrejfent die Renuntiation, dass die in denen- 
selben su favor des Kaysers Sôhnen eedire das Jus, welehes Sie hat eu 
der Succession diser SpHnischen KOnigreichen. » - Traduction citée 
par Heigel, p. 213-244. 



R£ 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 291 

toute la plénitude de son indépendance, indépendance qui 
eut ete singulièrement compromise par la réunion des deux 
Couronnes, lout. au contraire, dans l'espèce, aucun danger 
de ce genre n'était a redouter avec l'Électeur de Bavière 
toace a la disproportion des deux pays et des deux 
dynasties, ce ne serait pas le roi d'Espagne' qui deviendrait 
duc de Bavière, ce serait uniquement le duc de Bavière qui 
deviendrait roi d'Espagne. L'inquisiteur eût pu ajouter que 
1 Espagne trouverait aussi moyen, par cette voie, d'annexer 
quelques provinces de plus, aux dépens celte fois du saint- 
empire. Il revenait, pour terminer, sur l'impossibilité de 
modifier la loi de transmission au trône sans le consente,,,,,,! 
des grands et •■ de la monarchie tout entière .,, comme cela 
se pratiquait jusqu'en Bohème pour les Habsbourg. 

Ces raisonnements, sinon ce document lui-même (') 
avaient servi à accréditer en Espagne l'idée que l'héritage' 
devait appartenir, non pas aux fils de l'Empereur, mais aux 
enfants que Marie-Antoinette pourrait obtenir du ciel et de 
son mari. Nous trouvons la preuve de celle disposition des 
esprits, du moins à la Cour, et c'était beaucoup, dans deux 
lettres échangées entre Charles H et Léopold au printemps 
de 1G87, et qui se passent de commentaires. Le roi d'Espagne 
par courtoisie, écrivait en italien à son beau-frère" de' 
Vienne, le 11 mars : 

« Tutti i miei regni slanno in questa sicura intclligmsa che 
TArchiduchessa mia nipote sia mia indubitable successora in 
tutti i miei dominii, perché la rinuncia délia mia sorclla, la 
regina di Francia, non solamentc fu giusta per la fondamental 
raggione di non potersi in nissun tempo unir nuesti regni eon la 



( ) Nom ne sommes pas en mesure de dire, faute d'une date précise 
« cette consultation est antérieure ou postérieure à la délibération du 
Conseil dont parle Mannsfeld dans son rapport du i juillet 1686 
Jusquàplns ample informé, nous préférons rapprocher autant que pos- 
sible la consultation de la première lettre qu'on va lire et avec laquelle 
elle a une incontestable corrélation. 



29; 



CANDIDATURE DE L'ÉLECTEUR DE BAVIERE. 









Corona di Franciai 1 ), ma ancora perche questo atto fu valido 
délia parte di mia sorella per haver con quello conseguito un 
matrimonio di cosi uguali convenienze a quelli che perse nei 
diritti che rinunciava, entrando a posséder ella, e li suoi succes- 
sori, un regno tan grande in ricompensa cTun diritto, con il 
quale mai li fosse stato permesso di acquirirlo. E questa rinun- 
cia fupublica, appoggiata, avanti di farla, colV autorità del Ile 
mio signorc epadre, che corne sovrano ha potuto fraporre la sua 
autorità al valimento di quest' atto in tutto quello che à S. M. 
toccava, col tacito consentimento di tutti li suoi reg ni?), che lo 
seppero, lo intesero e s'acquietarono à quella superior dispositions 
Nissuna di queste circonstance potriano hoggidi aggiustare à 
caso délia rinuncia delV Archiduchcssa mia nipote, benchè con- 
tenghi in se le convenienze clic V. M. m'exprime. Se noi ci 
trovessimo in una tul postura che potessimo apertamente pigliar 
le resolutioni, dar se a intender a nostrpsudditi, ed assicurar la 
loro fermezza nei casi futuri, potrebbero considerarsi tutti li 
motioi che V. M. tiene; ma ben conosecru che non sara conve- 
niente che io esponga a un accidente la confusione che causarebbe 
ne miei dominii, veder preferita alla successione di questi regni 
allrapersona che qutlla che loro hanno compresa, dando apertura 
per quai mezzo alla Francia di muover le sue pretensioni, le 
quale per Vobligo con che nacqui devo amover, dando quello che 
tenghino alcuna imaginabile entrata ne miei vasalli etc. ( :1 )... « 

Léopold, pour ne pas se trouver en reste de politesse et 
de savoir-vivre avec Charles II, lui écrivit de son côté en 
espagnol dans le courant d'avril, en le qualifiant pour la 
première fois de » Majesté ». 

'• Considerando cl movimiento tan grande que ha écho en cl 
animo del Reg de Francia un mal fundado ruido de la cession 



(') Cet aveu, en 1687, est à noter. 

( 2 ) Ce consentement tacite surprend un peu. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 3, p. 451-45-2. 



CANDIDATURE DE L ELECTEUR DE BAVIERE. 



293 



de los Payses basos al Elector de Baviera, que por su Embasca- 
dor ha publicamente declarado su pretension a cssa Monarquia, 
devemos atender a sus vastos dcsinios, que no miran a mcnos que 
a la Monarchia Universal, y apoderando se o por faerza o por 
derecho de succession de la de Y. M., no se (') adelante a la usur- 
pation de la mia ; lo que maspudiera facilitarle tan injusto intento 
séria, si Y. M. y sus Bcynos no aprobasen la renuncia de mi 
Usa, y se introduxesse otro Principe (aunque sea cl de Baviera) 
à la succession de los dominios de Y. M., que ademas de no poder 
el Elector defender ny essos ny los suijos contra la fuerza de la 
Francia, ganaria esta lo que nunca hapodido lograr, de desunir 
nueslras dos lineas, y desunidas perder las entrambas. Bien 
conoscera la grande compréhension de V. 31. que dcl buen o mal 
logro deste negotio dépende la conservation, o la ruyna de nuestra 
casa, que dexarse prévenir por un fatal caso (que Bios no 
permita) sera perder todo : assi espero que Y. M. acudiera de su 
parte al unico rcmedio que se nos ofrece, que es de aprobar y 
ratificar con su sobrana y real autoridad esta renuncia y tratado, 
y introducir, a su tiempo, sus r ey nos y dominios, paraque tan 
bien lo sepan, y se aquicten a la saperior disposition de Y. M., 
la quai admiseran mas facilmente, subiendo los motivos que le 
han inducido a apoyarla, y que son los mismos que han movido 
el rey padre de V. M. a la renuncia de la rcyna de Francia su 
hisa, paraque la Aug">" nuestra casa se mantenga unida en 
sus dominios de entrambas lineas, y creo que V. M. tendra el 
mismo dictomen a su mas segura conservation ■■ etc....( 2 ). 

Après l'envoi et la réception de ces deux lettres, on pou- 
vait dire justement qu'il y avait un troisième candidat à la 
succession d'Espagne, et que ce candidat n'était pas celui 



(') Sino(?) 

( 2 ) Onno Klopp, t. 3, p. 452. M. Klopp a amplifié ou complété ces 
deux extraits à sa façon dans son texte, p. 349-354 Nous respectons 
l'ordre et les dates qu'il leur a attribués. Néanmoins, la première lettre 
a tout l'air de n'être qu'une réponse à la seconde, et, si on pouvait lire 
le 11 mai au lieu du 11 mars, les choses s'expliqueraient beaucoup 
plus facilement. 
















294 



CANDIDATURE DE LELECTEUR DE BAVIERE. 



qui eût les moindres chances, surtout en Espagne. A partir 
de ce moment, la gloire naissante du prince qui régnait à 
Munich, quand il n'exerçait pas sa vaillance contre les Turcs 
sembla en effet devenue le refuge suprême et attitré du 
patriotisme espagnol. On ne tarda pas à s'en apercevoir 
Lorsqu'au mois d'août 1687 Max-Emmanuel fut blessé au 
siège de Belgrade, l'archevêque de Tolède ordonna des 
prières publiques pour obtenir du ciel sa prompte guérison (') 
Mais déjà Léopold et la race germanique avaient préparé 
contre Louis XIV une tempête politique et militaire sur les 
origines de laquelle nous devons revenir. 



(') Heigel, p. 232. 



' 



» 



CHAPITRE NEUVIÈME. 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



La trêve de Ratisbonne avail été bien loin de donner 
à l'Europe les vingt années de paix qu'elle lui avait permis 

d'espérer. La mort de l'Électeur Palatin, en mai 1(385, était 
devenue le point de départ d'hostilités à coups de plume 
qui, fatalement, devaient dégénérer en lutte à main armée. 
Cet Électeur ne laissant pas d'enfants, la souveraineté de 
son Etat passa à une branche collatérale représentée par le 
duc de Neubourg, beau-père de l'Empereur Léopold. Mal- 
heureusement, le duc de Neubourg, sans se contenter de 
cette bonne aubaine, prétendit spolier, et, avec l'aide de 
son gendre, spolia en effet complètement la sœur de son 
prédécesseur, qui n'était rien moins que la seconde femme 
du duc d'Orléans, la belle-sœur par conséquent de Louis XIV, 
la <■ Palatine « en un mot. Or, il était bien difficile d'ad- 
mettre que cette princesse n'eût droit à aucun des biens 
allodiaux de sa famille, à plus forte raison à aucun des 
objets mobiliers qui s'y trouvaient à titre de propriété 
privée. Il se peut que Louis XIV ait poussé ses revendi- 
cations trop loin en parlant de l'artillerie (hs forteresses 






206 



J.A LIGUE DAUGSHOURG. 



électorales. Mais une exhérédation absolue de la duchesse 
d'Orléans semblait encore bien moins justifiée, et le Roi 
avait du moins eu la bonne foi de proposer un arbitrage, 
péremptoirement décliné. 

La guerre désormais planait, en quelque sorte, dans 
l'atmosphère politique. Un grave incident, qui avait pris 
naissance en France, mais qui devait produire en Europe des 
conséquences incalculables, encouragea la race allemande, 
et en général tous les ennemis de notre nation, à se jeter de 
nouveau sur Louis XIV pour lui reprendre ce qu'il avait 
acquis en Alsace et au nord. Le 17 octobre 1685, l'édit de 
Nantes avait été révoqué par le Roi, et des persécutions 
locales, qu'il ne faut pas exagérer, mais qu'on doit déplorer, 
avaient eu lieu, çà et là, par suite souvent d'excès de zèle ('). 
Les protestants ne se demandèrent pas si, dans l'intention 
du souverain, il n'y avait pas plus de menaces au fond de ses 
édits que de prescriptions inhumaines, destinées à être 
prises partout au pied de la lettre. Ils ne se demandèrent 
pas davantage, — et par malheur, ceux de leurs coreligion- 
naires qui tiennent encore aujourd'hui à perpétuer des 
haines surannées et stériles ne songent pas non plus à se 
demander si la liberté de conscience, dans les pays de libre 
pensée, notamment à Genève ( 2 ), en Angleterre ( 3 ), en Hollande, 






(') C. Rousset, t. 3, p. 493-491. 

( 2 ) Lorsque M. de Ghauvigny, envoyé en qualité de résident dans cette 
ville « libérale » en 1679, voulut pour la première fois y faire célébrer la 
messe dans son hôtel, il provoqua une crise telle que le Roi fut obligé 
de le rappeler le 15 juin 1680. Il était arrivé le 26 octobre 1679. 

( 3 ) M. Henri Martin (qu'on nous permette de donner cet exemple des 
erreurs d'appréciation où conduit le parti-pris,) s'indigne contre 
Jacques II et trouve ses malheurs tout naturels (t. 14, p. 69), parce qu'il 
avait « introduit des catholiques partout, » c'est-à-dire dans certaines 
fonctions publiques dont ils étaient exclus en Angleterre depuis le règne 
de la liberté. Il se peut qu'en qualité de roi parlementaire Jacques II 
ait mal répondu à ce qu'attendait de lui l'intolérance de la plupart de ses 
sujets, mais il nous semble que cette intolérance était tout aussi répré- 
hensible chez eux que celle qui ailleurs pouvait se satisfaire aux dépens 
des protestants. La violation de la conscience se trouvait absolument 
égale dans un cas ou dans l'autre, et il ne suffit pas de dire qu'on a 



* 



LA LIGUE D AUGSBOURG. 



191 



était alors respectée fort scrupuleusement h l'égard des 
catholiques. Il est une vérité qui restera : si les protestants 
ne supprimèrent nulle part au XVIL siècle l'édit de Nantes, 
c'est qu'ils n'avaient accordé nulle part aucun édit de 
Nantes, et, bien qu'ils s'acharnent toujours à poursuivre 
de leur fureur rétrospective Louis XIV, jamais ils ne prirent 
les devants sur lui en fait de tolérance religieuse, ce qui 
eût été pourtant la manière la plus noble, et la seule 
vraiment chrétienne, de se montrer supérieurs. Mais les 
passions humaines, celles surtout qui touchent à la façon 
d'adorer Dieu, ne raisonnent guère, et les mêmes « ministres," 
qui avaient présidé, en encourageant les assassins, au mas- 
sacre des deux de Witt, ne pardonnèrent pas au souverain 
de la France une expulsion, dont le vrai but était la protec- 
tion, bien ou mal comprise, de notre unité nationale ('). Sans 
tenir beaucoup à régler leur conduite sur les préceptes de 
l'Évangile, ils ameutèrent, en Hollande et ailleurs, toutes les 
consciences aigries contre le monarque assez mal avisé 
pour détacher, fût-ce à coups de cognée, le bois mort de 
l'arbre monarchique. La Cour de Vienne se hâta de profiter 



molesté de simples papistes pour être excusé, sinon glorifié, d'avance. 
L'histoire aura rendu un service signalé à l'humanité, quand elle aura 
renvoyé dos à dos, — et sans félicitations, — tous les théologiens de 
carrière coupables de violences ou de perfidies. La liberté de conscience 
n'a plus à présent, — en fait, — d'autres ennemis que ceux qui s'en 
proclament les plus chauds apôtres, — en théorie. 

(') Il n'est peut-être pas inutile de rappeler le rôle joué par les 
huguenots français à la bataille de Saint-Denis, près de Mons, le 14 août 
1678, sept ans avant la révocation de l'édit de Nantes : « Le château, 
entouré de retranchements, était gardé par un corps d'élite, le régiment 
de Roque-Servière, tout composé, depuis le colonel jusqu'au dernier 

soldat, de protestants français au service du prince d'Orange Tandis 

que le village est emporté, le marquis d'Huxelles, à la tête du régiment 
Dauphin, marche au château, fortifié par Roque-Servière comme une 
espèce de citadelle, et dont le feu dominant n'a pas cessé, depuis 
plusieurs heures, de faire parmi les soldats du maréchal de Luxembourg 
de nombreuses victimes que leurs camarades ont juré de venger. Cette 
lutte de Français contre Français, animés par les haines religieuses, fut 
presque le dernier épisode, certainement le plus sanglant et le plus 
acharné de la bataille. » — G. Rousset, t. 2, p. 523 et 527. 



298 



LA LIGUE D AUGSROURG. 







de ce concours inattendu, mais singulièrement opportun 
pour elle. Sans regarder cette fois, avec les lumières de la 
théologie pure, à la qualité confessionnelle de ses futurs 
alliés, elle accepta leurs services avec empressement afin de 
faire triompher ses intérêts temporels, et ne s'occupa plus 
que de tirer le meilleur parti possible des colères que 
l'Europe non-catholique attisait contre le trop heureux 
détenteur de l'Alsace. 

Avant toutefois de déchaîner ou de subir définitivement 
l'orage, l'Empereur, qui avait réussi à se rendre enfin le 
maître en Hongrie, ainsi qu'en Transylvanie, avait eu grand 
soin de placer l'Allemagne entière sous sa main, en usant ou 
en abusant du vieux et inépuisable prétexte des « réunions ». 
Devançant tous les autres princes, et déjà lié aux États- 
Généraux contre la France, l'Électeur de Brandebourg, le 
7 mai 1686, avait stipulé avec la Cour de Vienne une 
garantie mutuelle et générale, tant pour les possessions 
actuelles que pour les possessions futures, avec cette réserve 
toutefois que les troupes brandebourgeoises ne seraient 
jamais dirigées, ni en Italie, ni en Espagne, ni aux Indes, ni 
en Belgique, ni même dans les États héréditaires de Sa 
Majesté impériale ('). Averti par les périls que les Suédois 
lui avaient fait courir durant la dernière guerre, Frédéric- 
Guillaume tenait à garder la liberté de ses actions du côté 
de la Poméranie f 2 ). Quelques semaines s'étaient à peine 
écoulées qu'une véritable ligue, d'apparence toute défensive, 
du moins jusqu'à nouvel ordre, fut signée à Augsbourg, le 



O Art 6 " cum Mc iamen iteràm cautelâ ut, devolutâ per Altissimi 

Providentlam aïiquandi ad Sacrant Cœsaream Majestatem successione 
Kispamcâ, indique orituro gênerait totius Europas motu, Sei-enissimus 
prmceps Elector Brandeburgicus copias suas in remotas Hispaniœ, 
Baliœ, Indiœoras, Belgium a ut régna et provincias Altissimœ Majestatis 
Coesareœ hereditarias ducere non sit adstrictus, sed de modo et ratione 
ulteriori agendi de novo singularité)- agatur. » — Dumont, t. 7, p. 127-129. 

( 2 ) M. Droysen (t. 3, p. 537) anticipe un peu, ou plutôt exagère, ce 
nous semble, la gallophobie de son héros, en lui attribuant comme 
devise, dès 108(1, cette pensée : Gerades Weges auf Paris. 



■ 



. 



. 



LA LIGUE 1) AUGSBOURG. 



299 



! 



9 juillet 1686, pour le maintien de la trêve de Ratisbonne, 
qui n'était assurément pas menacée par Louis XIV, ce 
souverain s'évertuant en vain à la transformer en une paix 
définitive. Les Cercles de Bavière et de Franconie, ainsi que 
la Suède et l'Espagne, comme membres de l'Empire, s'asso- 
ciaient à la politique sourdement agressive de Léopold. Nous 
avons vu par quels artifices la Cour de Madrid s'était trouvée 
attirée dans ses rets. La Suède, mécontente de la France 
à cause de ses prétentions lésées sur Deux-Ponts, avait, 
dès le mois d'octobre 1681, conclu avec les États-Généraux 
une convention analogue en faveur de la trêve. Le Cercle du 
Haut-Rhin accéda à la ligue d'Augsbourg huit jours après 
sa conclusion, l'Électeur palatin, le 2 septembre suivant, et 
le duc de Holstein-Gottorp, le 7 du même mois. Ni l'Angle- 
terre ni la Hollande n'y figuraient encore, en raison de 
motifs particuliers et d'un caractère provisoire. Guillaume 
d'Orange était aux aguets pour détrôner son beau-père, et 
avait besoin d'un peu de calme autour de lui, comme autour 
de sa proie. Mais la Cour de Vienne pouvait compter sur sa 
haine, qui ne s'endormait pas et qui lui était fidèle. 

Deux princes, parmi ceux dont Léopold avait réussi à 
s'assurer le concours contre la France, appartenaient à ce 
qu'on me permettra d'appeler le personnel nécessaire de la 
question d'Espagne, c'était le souverain même de ce pays, 
Charles II, et l'Électeur de Bavière. L'un détenait la succes- 
sion, jusqu'à sa mort; l'autre y aspirait, depuis qu'il était 
marié. Il nous importe donc de suivre rapidement les luttes 
diplomatiques qui, pendant que la ligue d'Augsbourg se 
développait, s'engagèrent entre l'Autriche et la France pour 
conserver ou ramener dans leur camp chacun de ces deux 
souverains, appelés à jouer, l'un comme l'autre, un rôle de 
premier plan dans ce drame aussi changeant d'aspects que 
gros de conséquences. A Vienne même, la France resta 
muette, pendant cette période, malgré l'envoi successif, après 
M. de Sebbeville, officier plutôt que diplomate, du comte de 
La Vauguyon, du jeune Villars, qui ne fil alors qu'une 









300 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



apparition, enfin du comte deLusignan. Dans aucune partie 
de leurs instructions ('), pas plus que dans la - relation •• 
ou tableau de la Cour viennoise que La Vauguyon avait été 
chargé de rapporter, et qu'il rapporta en effet ( 2 ), on ne 
voit percer une allusion relative à la succession d'Espagne 
encore bien moins une velléité de renouveler le pacte aboli 
de 1668. La colère mutuelle avait tué la prévoyance. 

La rivalité entre Mannsfeld, devenu chevalier de la Toison 
d'or, et cherchant de plus en plus à s'inféoder Oropesa 
d'une part, et, de l'autre, Feuquière, qui s'appuyait sur là 
reine, se poursuivit à travers les années 1686 et 1687 sans 
épisode bien saillant P), jusqu'à la fin de cette dernière 
année. Vers cette époque, à Madrid, Mannsfeld se signala 
par une telle surabondance de menées et de démonstra- 
tions qu'elles finirent par inquiéter Feuquière. Il crut devoir 
les dénoncer à Versailles. 

« Depuis environ six joars, je trouve les manières changées à 
mon égard dans les secrétaireries... On a reçu des nouvelles très 
choquantes de Vienne, comme si l'Empereur prétendait commander 
ici à baguettes. Son ambassadeur a fait tout son possible contre moi 
dans les dernières affaires, voulant engager le Conseil d'Espagne à 
désobliger Votre Majesté, afin d'en venir, de l'un à l'autre, à des 
entreprises plus considérables. La reine ne veut pas croire qu'il ait 
en vue la succession, à cause de la grande aversion que le roi y 
témoigne. Néanmoins, j'en ai ouï dire quelque chose, qu'on dit venir 
de la bouche du prince de Feubourg, qui est à Rome, comme si 
l'Empereur projetait d'envoyer ici son second fils. Ce n'est pas un 
avis bien sûr, à moins qu'il ne soit confirmé par des circonstances. 
Mais je ne doute nullement que le comte de Mannsfeld n'ait 

(') V. Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres 
de France. — Autriche, t. 1. 

( 2 ) On le trouvera dans Vienne, t.' 62, fol. 371 à aso. 

( 3 ) En avril 1687, le bruit courut à Versailles que Charles II était 
mourant et que le Roi allait prendre ses mesures pour disputer la 
succession à l'Empereur; mais la nouvelle de la convalescence ne tarda 
pas a suivre. — De Sourches, 27 avril et mai 1687, t. 2, p. 41 et 42. 






. 



' 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



301 



• 



quelque nouveau dessein, et plus grand peut-être que son crédit ne 
porte ('). « 

Le 9 octobre, notre ambassadeur confirma ces mauvais 
pressentiments de sa méfiance professionnelle. 

« Il (Mannsfeld) continue dans son empressement, depuis l'arrivée 
du courrier de Milan, dont j'ai parlé dans nia dernière, et celle d'un 
autre encore, tous deux avec des passeports de Vienne, allant par 
les maisons et disant que l'on fera des juntes particulières, sans 
qu'on en sache précisément, le sujet, un roi des Komains, le second 
fih de l'Empereur qu'on voudrait faire venir en Espagne ou aux 
Pays-Bas pour y faire figure de gouverneur, le gouvernement des 
Pays-Bas pour le duc de Lorraine ou pour l'Électeur de Bavière, ce 
qui supposerait une paix prochaine avec les Turcs. Tout cela se dit. 
A quoi l'on ajoute que Mannsfeld serait lieutenant-général, sous 
lequel des trois princes que ce fût, et qu'on éloignerait volontiers le 
Lorrain de la Cour de Vienne, à cause de l'ombrage qu'il y fait à 
l'Électeur. Mais tout cela, Sire, n'est que conjecture, il s'agit peut- 
être de tout autre chose. Ces juntes sont composées de l'Amirante et 
de Mancera, conseillers d'État, avec Benavante, Talara et autres, 
tous dévoués à la reine d'Espagne inèret 2 ) ».... 

Deux semaines environ plus tard, nouveau coup de cloche 
de Feuquière pour tenir l'attention du Roi en éveil. 

u Je supplie très humblement Votre Majesté de vouloir considérer 
si j'aurais quelque chose à faire ou à dire ici sur le champ, s'il 
paraissait une nouveauté qui touchât la succession, et même de 
trouver bon que je lui envoie un projet que j'en fais sur mes faibles 
lumières, sans me départir de la plus étroite observation de ses 
ordres, et prenant tout le temps possible pour les recevoir aux 
choses où je ne suis pas instruit. Mais il peut arriver des cas aux- 
quels un plus prompt remède pourrait détourner un plus grand 



h 



(•) Feuquière au Roi, 20 septembre 1687. — Espagne, t. 73, f. 210-218. 
( ! ) Feuquière au Roi, 9 octobre tG87. —Espagne, t. 73, fol. 219-230. 



302 



LA LIGUE d'aUGSBOURG. 






mal.... J'ai parlé dans ma dernière des empressements de Mannsfeld 
depuis l'arrivée de deux courriers de Milan qui ont apporté des 
lettres de Vienne. La reine soupçonne qu'il s'agit de faire recevoir un 
fils de l'Empereur. D'autres pensent que cela regarde la paix avec 
les Turcs. Généralement, on croit que cet ambassadeur, ne se sentant 
guère mieux à la Cour de Vienne qu'à celle de Madrid, se fait des 
fêtes des deux côtés par des propositions de son invention. L'aversion 
de la reine contre lui s'accroît tous les jours ('). » 

Ces trois rapports arrivèrent successivement au Roi le 
5 et le 22 octobre, enfin le 5 novembre. Trois jours avant 
d'avoir reçu le dernier, le 2 novembre, Sa Majesté avait 
prescrit à Feuquière de redoubler de vigilance. 

« Tâchez de pénétrer quel peut être le but des bruits que Manns- 
feld répand do l'envoi du second fils de l'Empereur en Espagne, de 
l'Électeur, d'un roi des Romains, et de donner au duc de Lorraine 
ou à l'Électeur de Bavière le gouvernement des Pays-Bas, mais, sur 
toutes choses, appliquez-vous à découvrir s'il y a quelque disposition 
à la Cour où vous êtes à consentir au premier point ( 2 ). « 

Au bout de quatorze jours, après avoir pris connaissance 
de sa lettre du 23 octobre, Louis XIV manda à l'ambassa- 
deur qu'il désirait encore de nouveaux renseignements 
avant de prendre un parti. 

« J'attendrai le projet que vous me devez envoyer touchant les 
intrigues qui se font à la Cour où vous êtes au sujet de la succes- 
sion, et sur le dessoin que pourrait avoir la Cour de Vienne d'envoyer 
le second fils de l'Empereur à Madrid pour y être élevé, m'assurant 
que vos premières me donneront de plus grands éclaircissements sur 
cette affaire, qui pourront servir aux résolutions que j'aurai à 
prendre. Cependant le roi et la reine d'Espagne ont un si grand 
intérêt d'empêcher l'exécution de ce dessein que j'ai peine à croire 



(') Feuquière au Roi, 23 octobre 1687. - Espagne, t. 73, fol. 233-236. 
I ) Le Roi a Feuquière, 2 novembre 1687. - Espagne, t. 73, fol. 231-232. 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



303 



qu'on puisse facilement disposer ce prince à y consentir, et, s'il fait 
de justes réflexions sur tous les inconvénients qui lui en peuvent 
arriver, il considérera plutôt comme ses ennemis ceux qui lui 
donneront ce conseil que comme de bons et solides ministres ('). " 

Cette dépêche n'était qu'un prélude. Le Roi avait tenu à 
délibérer sans hâte en lui-même, sinon avec ses confidents. 
De plus en plus convaincu qu'il se tramait quelque chose 
de dangereux pour ses intérêts entre les deux branches des 
Habsbourg, il se décida à montrer de l'énergie, afin de 
mieux prévenir le péril. Le 20 novembre 1087, il écrivit 
à Feuquière : 

« Ayant fait mes réflexions, depuis que ma dépêche du 1G vous 
a été écrite sur ce que vous croyez avoir pénétré du dessein qu'ont 
les ministres impériaux d'envoyer à la Cour do Madrid le second fils 
de l'Empereur pour y être élevé comme le présomptif héritier de la 
Couronne d'Espagne, et vos avis m'étant aussi confirmés par ceux 
que j'en recevais de Vienne, et d'ailleurs, je ne pouvais pas garder 
plus longtemps le silence sur cette matière sans faire préjudice aux 
droits de mon fils, et sans engager les affaires dans une rupture qui 
conviendrait encore moins aux avantages du roi catholique qu'au 
désir que j'ai de maintenir toujours avec lui une bonne paix et une 
constante amitié. C'est pourquoi je désire que, pour prévenir tous les 
inconvénients que les intrigues de la Cour de Vienne pourraient 
causer, vous demandiez une audience du roi catholique sans en 
expliquer le sujet à aucun de ses ministres, et vous direz à ce prince 
qu'étant bien averti que quelques ministres impériaux, se souciant 
peu de troubler la tranquillité de son règne, veulent l'engager à 
recevoir à sa Cour le second fils de l'Empereur, et le porter ainsi à 
consentir qu'il soit déclaré le présomptif héritier de sa Couronne, je 
vous ai ordonné de lui dire que je désire toujours sincèrement d'en- 
tretenir une bonne paix et amitié tant qu'il y voudra correspondre de 



' 



(') Le Roi ii Feuquière, l(i novembre 1087. 
fol. 237-238. 



— Espagne, t. 73, 






w~ 




304 



LA LIGUE D AUGSBOURG. 




sa part et laisser le soin à Dieu do lui donner tels héritiers que sa 
divine providence aura agréable, mais que, si, contre mon opinion, il 
se laissait aller aux mauvais conseils qu'on lui donne de renverser 
l'ordre que cette même Providence a établi pour la succession de ses 
États, je serais indispensablement obligé d'agir pour le maintien des 
droits de mon fils, et de prendre pour une déclaration do guerre co 
que ledit roi ferait en faveur du second fils de l'Empereur, mais que, 
comme il lui importe encore plus qu'à mon fils do demeurer en 
l'état qu'il est, sans souffrir à sa Cour aucun prétendu héritier, je nie 
promets aussi de sa prudenco et de sa sagesse qu'il se gardera bien 
de faire aucun acte de préférence des héritiers plus éluignés à ceux 
qui sont les plus proches. 

Vous prierez ce prince de vouloir bien faire une sérieuse réflexion 
sur ce que vous lui aurez dit à vous apprendre lui-même dans le 
temps qu'il lui plaira ce qu'il aura résolu, sans en faire part, non 
plus que de ce que vous lui aurez dit, à aucun de ses ministres. 

Vous ne laisserez pas néanmoins de donner connaissance à la reine 
ma nièce de ce que je vous écris, afin qu'elle puisse parler aussi au 
roi son mari dans le même sens que vous aurez fait. 

J'ai fait traduire par le sieur de Croissy en assez mauvais espagnol 
ce que vous devez dire au roi d'Espagne, ou plutôt lui donner par 
écrit, et si, contre mon intention, cette affaire vient à éclater, vous 
pourriez faire entendre que vous vous seriez expliqué de bouche, si 
vous aviez su la langue espagnole, et que je n'en ai même voulu 
confier la traduction qu'à une personne peu pratique de la langue, 
mais dont la fidélité m'est assez connue pour ne pouvoir douter du 
secret. Au surplus, comme vous voyez qu'on a évité tous les termes 
qui pouvaient sentir la menace, vous pouvez aussi justifier, lorsqu'il 
en sera besoin, la nécessité indispensable où l'on s'est trouvé de 
dire précisément des choses essentielles, qu'il est bon que le roi 
catholique n'ignore pas pour être prévenu contre des desseins 
capables de troubler son repos ('). » 



(') Le Roi à Feuquière, 20 novembre 
fol. 239-242. 



1687. 



Espagne, t. 73, 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



30E 



Le Mémoire que le Roi avait préparé pour Feuquière, 
c'est-à-dire le discours qu'il aurait à tenir devant Charles II, 
avant de lui en remettre le texte, était ainsi conçu : 

« Sire, le roi mon maître, voulant prévenir toutes les occasions 
qui pourraient troubler ou affaiblir la correspondance et l'amitié qui 
est entre Vos Majestés, m'a ordonné par un courrier de dire à Votre 
Majesté ce qui suit, sans que cela passe dans les mains d'aucuns de 
ses ministres et de le mettre entre les mains de Votre Majesté par 
écrit, si (») je ne m'explique pas facilement dans la langue espa- 
gnole, afin qu'elle le puisse tenir secret sans le communiquer à 
personne et faire sur ce Mémoire les réflexions convenables. 

Le roi mon maître est très informé du dessein qu'ont les ministres 
de l'Empereur, lesquels, se souciant peu de troubler le repos et la 
tranquillité dont jouit le royaume de Votre Majesté, pourvu qu'ils 
obtiennent ce qu'ils veulent, tâcbent de l'engager à recevoir à sa 
Cour le second fils de l'Empereur comme héritier de la Couronne 
do Votre Majesté. 

Il est vrai, Sire, que le roi mon maître ne peut croire que la 
prudence de Votre Majesté se laisse tromper par les persuasions 
desdits ministres jusqu'à agréer et approuver des desseins opposés à 
son autorité, aux lois do son royaume et à la raison qu'elle a 
d'espérer, tant de son âge, et de sa santé, et encore plus de la bonté 
divine, qu'il plaira à Dieu de bénir son mariage en lui donnant les 
héritiers qui conviendront le mieux au bien et au besoin de la 
Chrétienté. 

Mais, Sire, je ne puis m'empûcher de dire à Votre Majesté que si, 
contre l'opinion du roi mon maître, elle se laissait entraîner par les 
mauvais conseils avec lesquels ses ministres veulent renverser l'ordre 
que Dieu a établi jusqu'à cette heure pour la succession des États de 
Votre Majesté, le roi mon maître serait forcé avec déplaisir de faire 
tout ce qui conviendrait pour la conservation des droits de Mgr le 
Dauphin son fils et de regarder comme une véritable infraction à la 
paix ce qui se ferait en faveur du fils de l'Empereur. 



(') La traduction porte : y a i 



m 

['■'' 



w ser cor ri ente. 



20 






300 



LA LIGUE d'aUGSBOURG. 




Quo Votre Majesté jouisse donc longtemps, cortime le roi mon 
maître le désire, de l'état paisible auquel elle se trouve et qu'elle no 
souffre pas qu'une préférence des héritiers les plus éloignés trouble 
la bonne correspondance et l'amitié sincère que le roi mon maître a 
résolu de maintenir avec Votre Majesté ! Que Dieu conserve Votre 
Majesté longtemps et heureusement, comme je le souhaite et qu'il est 
nécessaire pour le bien de la Chrétienté (') ! » 

Ce Mémoire n'arriva pas à Feuquière aussitôt qu-'il aurait 
dû. Il fut très probablement saisi et porté entre les mains 
des ministres espagnols, car la reine Marie-Louise en avait 
su quelque chose avant notre ambassadeur. Heureusement, 
Louis XIV avait pris ses précautions. Le 11 décembre, à tout 
hasard, il envoya un duplicata à Feuquière, en l'accom- 
pagnant d'un supplément d'instructions. 

u J'ai reçu trois de vos lettres, l'une, du 20 novembre ( 2 ), par la 
voie ordinaire, et celles du 22 ( 3 ) et du 27 ( 4 ), par les deux courriers 
que vous m'avez dépêchés. Vous devez témoigner au roi d'Espagne la 
joie que j'ai eue d'apprendre sa guérison en même temps que sa 
maladie, et je m'assure que, si vous lui avez parlé dans les mêmes 
termes que je vous ai prescrit par ma dépêche du 20 novembre, il 
sera d'autant plus disposé à rejeter toutes les propositions qui lui 
pourraient être faites de consentir que le second fils de l'Empereur 
vienne à Madrid, pour y être élevé comme successeur à la Couronne 
d'Espagne, qu'il jugera bien qu'outre que je ne pourrais pas souffrir 
qu'on fît ce préjudice au droit incontestable de mon fils, d'ailleurs il 
importe encore plus audit roi de ne pas admettre chez lui aucun autre 
prince que ceux qu'il plaira à Dieu lui donner qui puisse être regardé 
par se* peuples comme son héritier, parce que cette nouveauté 



(!) Espagne, t. 73, fol. 243-244'. Cette pièce est suivie de deux traduc- 
tions en espagnol, dont l'une est de Colbert-Croissy, fol. 247-248. Elle se 
retrouve également dans Espagne, Mémoires et Documents, t. 202, 
fol. 247. 

( 2 ) Espagne, t. 73, fol. 264-2G9. 

( 3 ) Espagne, t. 73, fol. 270-271. 

( 4 ) Espagne, t. 73, fol. 275-280. 



LA LIGUE d'aUGSHOURG. 



307 



troublerait infailliblement le repos et la tranquillité de son règne, 
rendrait la Cour de Vienne plus puissante que lui dans toute 
l'étendue de ses royaumes, et pourrait porter les peuples qui lui sont 
soumis à se relâcher de l'obéissance et de la fidélité qu'ils doivent 
avoir pour leur légitime souverain. 

Je ne doute pas aussi que la reine ma nièce ne continue à se servir 
utilement de ces raisons auprès du roi son mari, et qu'elle n'ait bien 
appuyé tout ce que vous lui aurez dit en exécution de mes ordres. 
Ainsi je " suis persuadé que toutes les intrigues de Mannsfeld 
n'auront aucun succès et que le roi catholique connaîtra assez ses 
véritables intérêts pour ne rien faire qui puisse rompre la bonne 
correspondance que je veux bien garder avec lui. 

Tâchez de prendre toutes les mesures et les précautions néces- 
saires pour me faire avertir avec plus de diligence que je no l'ai été 
des accidents considérables qui pourraipnt arriver dans sa santé... Il 
est bon que vous continuiez, comme vous l'avez fait, à accoutumer 
ceux qui vous témoignent de bonnes intentions et qui sontassez con- 
sidérables par leur naissance, par leurs charges ou par leurs allian- 
ces, pour les pouvoir rendre quelque jour utiles, à ne pas appréhender 
la domination de mon fils, s'ils avaient le malheur de perdre le roi 
leur maître, leur faisant entendre qu'on prendrait de justes mesures 
pour leur donner la satisfaction d'avoir toujours leur roi parmi eux, 
et que, bien loin do donner la moindre atteinte a leurs droits, 
privilèges et immunités, lois et coutumes, il rendrait la nation 
espagnole, et plus considérable, et plus heureuse qu'elle ne l'a jamais 
été, et rétablirait cette ancienne amitié qui a si longtemps duré entro 
les Français et les Espagnols. Vous ne devez pas aussi leur Ôter 
l'espérance dont vous les avez déjà flattés d'avoir mon petit-fils le 
duc d'Anjou pour leur roi, surtout après que, le droit de mon fils 
ayant été reconnu sans contradiction dans tous les États qui compo- 
sent la monarchie d'Espagne, il aura pris avec eux les mesures 
nécessaires pour le faire passer sûrement sur la tète de son second 

fila, sans que son aîné, le duc de Bourgogne, le puisse contester 

Que si on vous alléguait la renonciation, vous aurez assez de 
moyens pour détruire cette objection, étant constant que, mémo 
entre les particuliers, un père ne peut rendre valable la renonciation 






p 



308 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



H 

H 




de sa fille, s'il ne lui constitue une dot, outre les successions qui lu 
peuvent être échues, en sorte que, sur ce fondement, la renonciation 
de la feue reine ne peut être valable, puisque les 500 mille écus qui 
lu. ont été promis ne peuvent pas être considérés comme un juste 
équivalent de ses prétentions et encore moins des successions qui lui 
étaient déjà échues par le décès de la reine sa mère et du prince 
Balthazar son frère, et que, d'ailleurs, il est certain qu'ils n'ont pas 
été acquittés. Mais, quand même toutes les conditions de cette 
renonciation auraient été accomplies, on serait encore obligé d'avouer 
que le droit des Couronnes ne tombe point dans le commerce des 
conventions particulières et qu'une simple clause de renonciation ne 
peut détruire les maximes fondamentales d'une monarchie ni rompre 
le nœud indissoluble qui lie depuis tant de siècles les rois d'Espa "ne 

Z rin a]et n m 1CU, ' S Pr ° Prea l0lS ' e " Ce qd ^ arde ]a «~ 
s.on des filles. C'est aussi ce qui fut dit de ma part dans les confé- 
rences des Pyrénées par le cardinal Mazarin à don Louis do Haro 
lorsque celui-ci fit la proposition de la renonciation, et il convint 
assez de cette maxime, avouant même que les auteurs espagnols ne 
faisaient aucun cas de semblables renonciations, et en effet celle-ci 
ne fat insérée que comme une clause reconnue inutile par ces deux 
ministres, sinon à l'égard des enfants mâles descendant du roi 
Vous pourrez ajouter qu'elle a été stipulée de même dans le contrat 
de mariage de l'Electrice de Bavière, et qu'elle ne peut jamais 
empêcher qu en Espagne les descendants de la fille aînée no soient 
appelés à la succession, à l'exclusion do ceux des puînés et au 
cletaut des descendants des mâles. 

Vous vous servirez adroitement et sans affectation de tout ce que 
contient cette lettre plutôt pour répondre aux questions et objections 
qui pourront vous être faites que pour entrer dans cette matière, 
qu il est bon de ne pas entamer, sinon lorsqu'il en sera temps ('). » 

Cette lettre et le duplicata qui s'y trouvait joint ne furent 
entre les mains de Feuquière que le 23 décembre. Le 



f 1 ) Le Roi 
fol. 279. 



Feuquière, 11 décembre 1087. - Es 



spagne, t. 73, 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



309 



jour même de Noël, l'ambassadeur put voir la reine, et, 
conformément aux directions reçues, il chercha à s'assurer 
son concours. Mais Marie-Louise « n'entra point du tout 
dans le sentiment qu'il dût donner un Mémoire au roi ni lui 
toucher cette matière, sous quelque prétexte que ce fût, 
disant qu'on s'en prendrait à elle. » Feuquière répliqua 
que ses ordres étaient précis. Le lendemain, la reine lui fit 
dire que Charles II connaissait son dessein et l'avait chargée 
de l'en détourner. Elle-même lui assigna l'heure de midi 
pour le recevoir et tâcher de le convaincre, mais elle ne 
gagna rien sur lui. 






« Finalement, sans changer de sentiment, voyant qu'il était 
impossible de me détourner, elle donna les mains, et promit d'essayer 
de faire valoir au roi le secret que je m'obligeais de garder, en sorte 
que, s'il voulait, ce serait à l'égard du public comme chose non 
avenue, et elle me commanda seuloment d'écrire très lisiblement tout 
ce dont je voudrais qu'on se souvint, sans m'en fier à sa mémoire, co 
qui, Sire, me fait ajouter à la fin du Mémoire les mots suivants que, 
pour plus étroite observation de vos ordres, je me serais contenté de 
dire de bouche : Y participant ski communicar a nadie su reul 
resolucion vocalmente o por su rcal mono, dcntro ciel tcrmino que 
fuere del mat/or gusto y acjrado de Yuestra Majestadi 1 ). Le soir 
même, Sire, je fis demander audience au roi, avertissant que je 
parlerais espagnol et qu'ainsi je le suppliais qu'il fût seul, ce qu'il 
m'accorda pour le 29, à onze heures, que je le trouvai seul au milieu 
d'une grande salle, y ayant seulement au-dehors à la porto le 
connétable et le grand-éeuyer, qui ne pouvaient rien entendre. Jo 
lui dis, Sire, ces mêmes mots : Scnor, tengo orâen prccissa (sic) 
del Rey mi Sehor de porter este papel en castcllano y con todo 
secreto en las reaies manos de Vuestra Majestad y assi le 
supplieo sea servido de atender al mismo secreto que en elsepide 



( ) « Et m en faire part, sans communiquer à personne sa résolution 
royale, de vive voix ou de sa main royale, dans 1,. délai qui sera le plus 
du goût et de la convenance de Votre Majesté. » 



310 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



para participarme su real re solution V). Il répondit • Assi lo 
harèW. Son visage témoignait do l'embarras ot, ce me semblait du 
chagrin. Avant-hier, 30, j'ai donné avis à la reine de ce qui s'est 
passe, la remerciant très humblement de son entremise et la 
supphant de vouloir ajouter au plaisir que j'aurais, en rendant 
compte à Votre Majesté de son pouvoir et de son adresse à satisfaire 
aux intentions de Votre Majesté, celui de pouvoir dire quelque chose 
des sentiments du roi d'Espagne et de la réponse que j'en puis 
espérer. Elle a répondu sèchement au porteur du billet • « Le roi 
est fâché; ,1 ne fera point de réponse. J'aurai bien de la peine à le 
remettre, et voilà ce que c'est de ne pas me croire ( 3 ) » 

La suite de cette démarche ne se fit pas trop attendre 
et, si risquée qu'elle eût été, elle produisit un meilleur 
résultat qu'on n'aurait pu l'espérer. 

« Le 11 ensuivant, sortant do la chapelle, le roi me fit dire par 
Malban, qu, est un premier valet de chambre, à qui on s'adresse 
pour les audiences particulières, que je me trouvasse à six heures du 
soir au petit quartier, et que j'évitasse surtout que l'ambassadeur do 

I Empereur s'en aperçût. Je trouvai, Sire, le roi seul en la même 
place ou je lui avais, treize jours auparavant, donné ledit Mémoire 

II me dit, sans plus, qu'il avait commandé qu'on me donnât sa 
réponse par écrit, et je le remerciai, sans plus aussi, de la prompte 
expédition dont j'aurais l'honneur de rendre compte à Votre Majesté 
Sortant de là, Manuel de Lira me mit en main le paquet ci-jointC), 
sans me dire autre chose sur ce sujet, ni moi à lui, car, comme 
j affectais un grand secret, je pense aussi qu'il voulait me faire 
comprendre qu'il n'avait aucune connaissance. En effet, la réponse est 



écSênÏÏ™/^ ï° rdl ' e PrédS dU r0i monm ^fe de remettre cet 
etiit en espagnol, et dans un secret absolu, entre les mains royales ,1e 
Votre Majesté, et ainsi je la supplie de vouloir bien gàrlr le même 
se ret qu on y demande, pour me faire part de sa résolution royale -> 
( 2 ) « Ainsi le ferai-je. » 

(p Feuquière au Roi, 1" janvier 1688.- Espagne, t. 74, fol 10 
( ) Cette pièce manque, dit une note de M. Ledran sur l'original. 









LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



311 



conçue en des termes qu'il ne serait pas impossible qu'elle eût été 
dictée sans que l'écrivain en connût le sujet. J'en ai, Sire, envoyé 
copie à la reine, qui l'a trouvée plus modérée qu'elle n'espérait et 
m'a fait savoir que le roi d'Espagne s'attend sur sa parole que le 
secret lui sera gardé. On a su que j'ai eu une audience seul h. seul et 
que j'y ai parlé espagnol. Mais on ne l'attribue qu'à un compliment 
de Votre Majesté sur la convalescence du roi d'Espagne. Ainsi 
Votre Majesté aura été servie comme elle le désire, si elle n'a eu 
autre intention que le secret et de notifier au roi catholique ce qui 
lui pourrait arriver de la déclaration de son successeur (').... » 

Louis XIV, de même qu'en 1685, voulut bien accepter 
comme suffisante une réponse qui, pour avoir été assez 
prompte, n'en restait pas moins fort évasive. Le S février 
il écrivit à Feuquiére : 

" Quoique la réponse que vous avez reçue du roi d'Espagne ne 
porto aucune assurance positive ( 2 ) d'une résolution ferme et stable 
de ne point recevoir à sa Cour le second fils de l'Empereur, ni aucun 
autre prince qui ait la moindre prétention sur la Couronne 
d'Espagne, néanmoins on peut inférer de la déclaration qu'il vous a 
donnée qu'il a dessein d'entretenir toujours uno lionne correspon- 
dance avec moi et qu'il sait bien que rien n'y serait plus contraire 
que l'admission de l'archiduc dans ses États. Ainsi vous pouvez 
témoigner à la reine que je suis content de tout ce qui s'est passé 
dans cette affaire et que j'ai tout sujet de me promettre qu'en 
continuant do bien représenter au roi son époux combien il lui 
importe de se maintenir dans l'état tranquille où il se trouve à 
présent, il n'arrivera rien qui puisse troubler la paix et la bonne 
int< lligence que je veux bien toujours conserver avec Inif 3 ). •• 



(') Feuquiére au Roi, 15 janvier 1688. — Espagne, t. 74, fol. 20. 

( 2 ) « La réponse, » dit Torcy (t. 1, p. 8-9), « fut rendue en termes 
généraux, mais le roi d'Espagne permit à la reine de dire à l'ambassa- 
deur qu'il ne nommerait de successeur que lorsqu'il recevrait le saint- 
viatique, et de l'avertir en même temps de ne pas croire les bruits qu'on 
répandrait au sujet de la succession, mais de s'en éclaireir avant que 
d'ajouter foi à ce que pourrait dire le public mal informé. » 

( 3 ) Le Roi à Feuquiére, 8 février 1688. — Espagne, t. 74, fol. 32. 



■HH 



312 



LA LIGUE n'AUGSBOURG. 



En dépit do la confiance manifestée par ] e R oi une 
nouvelle alerte, de peu de gravité cette fois, ne tarda Ure 
a se produire dans ses rapports avec Madrid. D epu 
assez longtemps, il était question cà et là de substl 
Peu a peu la maison de Neubourg à la maison de Ba £ 
dans l'affection et dans les desseins de Charles II Deï 
au P,m emps de 1687, le bruit s'était répandu qu'i voulS 

:t:* s de pÉiecteur ~ « ™^ 

croire que ces rumeurs se propagèrent de nouveau 
quoique sous une forme un peu différente, à la fin de ' 
1 hiver suivant, car le 7 mars irq» t? .. '■ ae 

que voici : ' FeU( ï mere re ?^ l'ordre 

"Je suis averti qu'on propose à la Cour où vous êtes un prince 
de Neubourg pour gouverneur des Pays-Bas, et, quoique je„ 
prétende pas contraindre le roi catholique dans le choix de ceu 
qui croira être les plus propres pour remplir ce poste, néanmoins 
1 es bon que vous fassiez entendre au marquis de Los Balbazes 
que ledit r 01 ne pourrait pas destiner a cet emploi un sujet plus 
capable de troubler bientôt la paix et l'amitié que je rétend 
toujours maintenir avec lui, et que la Cour de Vienne ne le propose 
que dans le dessein d'engager l'Espagne, malgré qu'elle en ait, dans 
une guerre avec moi, lorsque l'Empereur voudra recommencer et 
qu -1 aura fait la paix avec les Turcs. Je laisse à la prudence dudit 
wt et de ses m.mstres de bien examiner s'il leur convient de 
™ttre présentement dans les Pays-Bas un prince etc.. (•). „ 

Feuquière était mort la veille du jour où le Roi lui 
adr essai cette imssive. Un » rhume ., ou fluxion de poitrine 
dont il fut attemt le 29 février l'enleva le 6 mars! mais i 
la sait un secrétaire, Le Vasseur, qui se chargea de voir Lo 
Balbazes e ta fit part du veto opposé par le Roi a l'intro- 
duction de la maison palatine dans les Pays-Bas. 



S Y l°\ k l eU ' iU i ère ' U .'' uin lfi 87. - Espace, t. 73, fol. 125. 
( ) Le Roi a Feuquière, 7 mars 1688. - Espagne, t. 74, fol. 51. 






^M 



m 



LA LIGUE D AUGSBOURG. 



313 



« Cette insinuation, toute douce et honnête qu'elle était, no laissa 
pas d'abord de paraître à ce ministre, un peu chaud, une espèce 
d'attentat sur l'autorité de son maître, dont l'ayant rassuré une 
seconde fois, en lui représentant en cela le seul intérêt de la paix 

qu'y prenait Votre Majesté il dit enfin que le roi son maître 

n'avait assurément songé à aucun prince d'Allemagne, ni seulement 
à retirer encore le marquis de Gastanag-a, lequel il faudrait voir 
auparavant à récompenser par quelque poste équivalent, ce qui ne se 
pressent pas encore, le seul de la vice-royauté du Pérou qui aurait 
pu lui convenir venant d'être rempli ('). » 

Le plus pressé était de remplacer Feuquière. Le Roi fit 
choix de son second fils, M. de Rébenac, qui s'était appelé 
avant son mariage M. d'Herbonière et qui représentait alors 
la France à Berlin ( 2 ). Il fallut à Rébenac le temps néces- 
saire pour prendre congé de l'Électeur, si bien que Le 
Vasseur dut faire l'intérim pendant quelques mois, au milieu 
même d'une situation de plus en plus tendue, car, dans le 
courant de juin, l'escadre de Tourville, ayant rencontré 
en mer le vice-amiral espagnol Papachino, échangea des 
coups de canon avec lui, pour l'obliger à saluer ( 3 ). Les 
instructions de Rébenac furent rédigées le u 2 juillet (*). 
Elles restaient fort générales et ne touchaient guère à la 
succession. Il en était tout autrement d'un Mémoire très 
secret, du 30 juin 1688 ( 5 ), qui contenait le fond même de 
la pensée du Roi. Pour la première fois, Louis XIV 
prenait ses mesures, non plus seulement afin d'empêcher 
que des intrus ne s'attribuassent par avance des parties 
quelconques de l'héritage, mais afin de faire intervenir 
au moment utile l'héritier légitime et assurer ses droits. 



(') Le Vasseur au Roi, 8 avril 1688. — Espagne, l. 74, fol. 92. 

( 2 ) De Sourches, t. 2, p. 148-150, 10 mars 1688. 

( 8 ) Dangeau, 14 juin et G juillet 1688, t. 2, p. 147 et 151. 

( l ) Espagne, t. 7."., fui. 12-30. 

( 5 ) Espagne, t. 74, fol. 165-20(5, et Espmjne, supplément, t. 8. 




314 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



Feuqmere, du reste, depuis un certain temps, avait corn- 
menée a entrer dans cette voie, car il annonça un Z 
• qui s appliquerait incessamment à avoir les formulaire 
des lettres et expéditions qui seraient à faire au non d 
Monseigneur, dans une conjoncture de succession (■) 
C était justement cette - conjoncture. « que prévoyait' le 
Memou-e très secret, et pour laquelle Louis XIV traça t à 
Rebenac sa ligne de conduite. Ç 

fJ'JZT k b .°r e , Sa " té d ° nt j ° nit à présent le roi ^Wo 
fisse espérer qu'il pla.ra à Dieu de lui donner une longue vie 

néanmoins, comme il est de la prudence de Sa Majesté de prévoir' 
les cas les plus éloignés et les p,us hors d'apparence q ui pourra en 
amver dans l'ambassade dudit sieur de Eébenac, elle a estimé 
nécessaire de l'instruire de la conduite qu'il aurait à tenir. 7 
pendant e temps qu'il sera en Espagne, Dieu disposait dudit roi et' 
appelai a cette succession Mgr le Dauphin, qui en est incontesta- 
blement jusqu a présent le présomptif, et seul, et légitime héritier 
Ledit sieur de Eébenac saura que, comme Sa Majesté serait 
obhgée dans une occasion si importante de faire marcher ses 
roupes, non seulement en Flandre, mais aussi vers la Navarre e 
dans es autres pays où les peuples, séduits par les cabales de la 
Cour de Vienne et de toutes les puissances jalouses des prospérités 
de Sa Majesté, seraient capables de se laisser entraîner dans la 
révolte et de refuser l'obéissance qu'ils devraient en ce cas à 
Mgr le Dauphin comme à leur roi légitime, il y aurait lieu d'espérer 
que, dans cette conjoncture, non seulement la reine d'Espagne oui 
par sa qualité de princesse de France, de nièce da Roi, et pour se 
mettre à couvert de la haine que lui portent la reine-mère et ses 
partisans, a un très grand intérêt d'empêcher, soit qu'elle veuille 
demeurer en Espagne ou retourner en France, qu'aucun autre que 
Monseigneur ne parvienne à cette Couronne, serait la première a 
donner audit comte de Eébenac des assurances de bonnes inten- 
tions, mais aussi qu'e lle serait secondée dans le même temps par 

P) Feuquière au Roi, 1« janvier 1688. - Espagne, t. 71, fol. 10-19. 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



315 



plusieurs grands du royaume, quelques uns même de ceux qui 
composent les juntes et Conseils, plusieurs prélats, villes et commu- 
nautés, et généralement par tous ceux qui n'auront en vue que ce 
à quoi les obligent les lois et coutumes d'Espagne, le bien et 
l'avantage de la monarchie et les malheurs auxquels les exposerait 
la rébellion envers leur roi légitime. 

Ainsi le premier soin du comte de Kébenac, le cas arrivant, sera 
de bien faire connaître à la reine régnante le grand intérêt qu'elle 
a d'empêcher par toutes sortes de moyens que la cabale de la reine- 
mère et do la Cour de Vienne puisse réussir dans le dessein qu'elle 
a d'engager les Espagnols dans une révolte contre leur roi légitime, 
qui ne peut être autre que Monseigneur, selon les lois et constitu- 
tions de la monarchie d'Espagne, et il y a lieu de croire aussi que la 
reine n'omettra rien en cette occasion de tout ce qui peut dépendre 
de son crédit, de ses soins, et de son activité, pour satisfaire pleine- 
ment à ce que demande d'elle le devoir de sa naissance, l'affection 
que le Eoi lui a toujours témoignée, la reconnaissance de cette 
princesse envers Sa Majesté, le besoin qu'elle a de la continuation 
de sa protection, et, en un mot, son propre salut, qui ne se peut 
rencontrer qu'en contribuant tout ce qu'on peut attendre d'elle à 
mettre Mgr le Dauphin dans la pleine et paisible possession de la 
Couronne d'Espagne. Sur ce fondement ledit comte de Eébenac... » 

Ces instructions pratiques étaient suivies de considérations 
historiques propres à alimenter les entretiens particuliers 
de Rébenac et à lui fournir des arguments positifs pour 
plaider, si besoin était, n'importe devant qui, la cause du 
Dauphin. Il aurait notamment à citer les exemples de dona 
Nuha, sœur aînée de don Gardas, comte de Gastille ; de 
dona Urraca, fille d'Alphonse VI, roi de Gastille et de 
Léon; d'Isabelle, fille de Jean II, roi de Gastille (1464), de 
Jeanne la Folle enfin, fille de Ferdinand et d'Isabelle la 
Catholique (1497). Toutefois, comme il était à redouter que 
l'intronisation du Dauphin ne présentât sensiblement plus 
de difficultés que celle de Charles-Quint, à cause surtout du 
testament que la Cour de Vienne aurait pu obtenir, Rébenac 



, » 



316 



LA LIGUE D'auGSBOURG. 











devrait, au moment suprême, avec l'aide de Marie-Louise 
e du confesseur du roi, mettre tout en œuvre pour emp ! 
cher le moribond de prendre des dispositions contraires 
aux lois et constitutions de sa propre monarchie, et tout 
particulièrement pour lui en faire édicter, s'il se pouvait 
de favorables à l'aîné de ses neveux, le fils de Marie-Thérèse' 
Le roi mort, Rébenac se procurerait à tout prix une copie du 
testament, s'il y en avait un, et en ferait ressortir publique- 
ment la nullité, pour peu qu'il fût au profit des Habsbourg 
d Autriche. Dans tous les cas, il enrôlerait au plus vite 
conte que coûte, les prédicateurs et les gens de loi les plus 
en crédit, affirmerait que tous les grands emplois seralit 
reserves aux mdigènes, et ne ménagerait pas aux adhérents 
tttTfH ^^ k Pr ° meSSe des *» S-nds avan- 

toutce l "r aU - PlUS VUe COnmître au Dau P^ 

tout ce quil aurait promis, afin que la ratification de ses 

engagements ne se laissât pas trop attendre. Avant toute 

chose, il obligerait le Conseil d'État à publier un manifeste 

au nom de Louis 1er, roi d'Espagne. 

■ La première chose qu'il devra proposer à ceux qui composent 
cet e assemblée sera de rendre publique dans toute l'Espagne la 
déclaration de Monseigneur, qui sera jointe à cette instruction, et 
qui doi servir à établir son droit et faire connaître en même temps 
a tous les peuples l'intention qu'il a de leur procurer toutes sortes 
a avantages.... » 

Afin que rien ne manquât au manifeste, Rébenac tâche- 
rait de s emparer des sceaux de la Couronne, auxquels 

ferait sans retard ajouter les armes de Monseigneur 
1 a en servirait également, après cette correction, sur 
toutes les lettres et déclarations qui seraient publiées en son 
nom tant en-deça qu'au-delà des Pyrénées, sans excepter 
de ce soin les colonies espagnoles, où Louis XIV enver- 
rait immédiatement des escadres, en vue d'intimider les 
gouverneurs. Rébenac engagerait directement ceux de 







LA LIGUE D AUGSBOURG. 



317 



Pampelune, Saint-Sébastien et Fontarabie à ouvrir leurs 
portes aux troupes françaises, et celui de Cadix, à nos 
navires de guerre. En attendant l'arrivée du Dauphin, un 
grand personnage partirait de Paris pour Madrid, et y rem- 
plirait, en quelque sorte, l'intérim royal, comme l'avait 
rempli notamment le futur pape Adrien VI, pour Charles- 
Quint, et le cardinal Ximenès, pour Ferdinand V. S'il était 
pourtant toujours question d'appeler l'archiduc, Rébenac, 
« afin de ne rien laisser d'intenté pour empêcher qu'il ne se 
prenne à Madrid une résolution favorable à la maison 
d'Autriche,... » se résoudrait « à marquer l'intention qu'avait 
Monseigneur de faire passer sur la personne de son second 
fils, le duc d'Anjou, le droit qui lui appartient incontestable- 
ment sur la Couronne d'Espagne, après toutefois qu'il aura 
été reconnu par les États qui en dépendent ('). » 

C'est cà cet effet qu'on confiait à l'ambassadeur le modèle 
de deux proclamations différentes, dont il devait mettre en 
circulation l'une ou l'autre, suivant les circonstances. La 
première, celle qui servirait dans le cas où Rébenac verrait 
la carrière tout à fait libre devant lui, c'est-à-dire dans le 
cas où aucun accord trop inquiétant ne semblerait se nouer 
entre la Cour de Vienne et le gouvernement espagnol livré 
à lui-même, était ainsi libellée : 






■h. 



« A tous ceux qui ces présentes verront, salut. 

Ayant plu à Dieu appeler à soi notre très cher et très aimé oncle 
et cousin Charles. 

Nous sommes bien persuadé qu'il n'y aura personne dans toute 
l'étendue des pays et Etats qui composent la monarchie d'Espagne 
qui, étant bien informé du droit incontestable qui nous appelle à 
cette Couronne et du sincère désir que nous avons de procurer un 



■;. 



( ) Nous n'avons fait qu'analyser succinctement cette seconde partie 
du Mémoire très secret remis à M. de Rébenac, parce qu'il sera sans 
doute reprodmt intégralement dans la collection des Instructions 
publiée par les soins de la commission des Archives diplomatiques. 



318 



i>a ligue d'aloshourg. 




bonhenr parfait à tous les peuples qui ,- sont soumis, „. nous rende 
toute I obéissance que de bons et fidèles sujets doivent à leur roi et 
à leur prince légitime et souverain. Nous avons aussi d'autant plus 
de raisons de croire qu'ils ne se laisseront pas abuser et séduire par 
es aux prétextes et les artifices de ceux qui voudraient les détourner 
de leur devoir, qu'ils savent bien que la feue reine de Franco 
Mane-Thérese, notre très honorée dame et mère, devait, selon les 
lois et coutumes d'Espagne, comme fille aînée de Philippe IV roi 
(les Espagnes, de..., de glorieuse mémoire, hériter de la Couronne à 
1 exclusion de tous autres que des enfants légitimes du roi Charles' 
et que la renonciation, si souvent alléguée par ceux qui ont voulu 
injustement attaquer notre droit, non seulement ne serait pas 
va able entre des particuliers, tant à cause de la disproportion de la 
dot avec les avantages auxquels, ladite reine, notre très honorée 
dame et mère, étant sous la puissance et l'autorité du roi son père 
on l'a obligée de renoncer, et des successions qui lui étaient déjà 
échues par le décès de la reine sa mère et du prince Balthazar son 
frère, que parce qu'il n'a pas été satisfait à la principale condition 
de cette renonciation; mais d'ailleurs aussi, quand elle aurait été 
entièrement accomplie, il faudrait encore avouer que le droit des 
Couronnes ne tombe point dans le commerce des conventions parti- 
culières et qu'une simple clause de renonciation ne peut détruire 
les maximes fondamentales d'une monarchie, ni rompre le nœud 
indissoluble qui lie depuis tant de siècles les rois d'Espagne, nos 
prédécesseurs, avec leurs sujets par leurs propres lois, en ce qui 
regarde la succession des filles. C'est par ces raisons et par toutes 
les autres qui ont été rendues publiques que nous ne pouvons douter 
quen qualité de fils unique et seul héritier de ladite reine, Marie- 
Therese, notre très honorée dame et mère, nous ne trouvions dans 
tous les royaumes, pays et Etats, au gouvernement desquels il a plu 
à la Providence divine nous appeler parla mort sans enfants du 
(place laissée en blanc), toute l'obéissance et la fidélité que la 
nation espagnole a toujours eue pour ses rois, et, comme nous 
n avons pas aussi moins d'affection pour elle ni rien de plus à cœur 
que d'ajouter au maintien de leurs privilèges, coutumes, franchises 
et libertés tous les autres avantages que des sujets raisonnables et 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



319 



fidèles doivent attendre de l'affection paternelle d'un bon roi, nous 
avons résolu, pour leur en donner des preuves essentielles, nous 
acheminer au plus tût en Espagne, pour y reconnaître par nous- 
même l'état présent des affaires et de notre. Couronne, et rechercher 
avec ceux qui sont les mieux informés tout ce qui en peut procurer 
les avantages et le bonheur de nos sujets. Mais, comme il est 
probablement nécessaire, pour en affermir le repos, de recevoir les 
serments de fidélité de ceux qui ont le pouvoir d'empêcher qu'il ne 
soit troublé, et de tous autres qui sont tenus de le prêter à notre 
avènement à la Couronne, nous avons choisi pour cet effet notre 
cher et bien aimé cousin le card. (en blanc), auquel nous avons 
donné et donnons par ces présentes plein-pouvoir, commission et 
mandat spécial, non seulement pour recevoir lesdits serments en la 
manière observée en pareils cas, comme aussi pour conférer avec tous 
ceux, tant des Conseils d'Espagne qu'autres, qu'il croira être les plus 
capables de nous donner de bons avis pour l'établissement d'un 
gouvernement agréable (sic) ('). » 

Le texte de la seconde proclamation semblait prévoir 
que les Espagnols se préoccuperaient vivement de la réunion 
éventuelle des deux Couronnes, et le Mémoire très secret se 
préoccupait aussi de leurs alarmes, sans toutefois les dissiper 
complètement. Mais le parti de préférer cette proclamation 
disait le document, « ne devait être pris qu'à la dernière 
extrémité •-. L'ambassadeur ne laisserait donc - pénétrer à 
qui que ce soit, même au cas de mort dudit roi, le pouvoir 
que Sa Majesté lui donne de se servir de cette seconde 
déclaration jusqu'à ce qu'il voie une certitude plus que 
morale de ne pouvoir plus empêcher par aucun autre 
moyen que l'archiduc ne soit reçu d'un commun consente- 
ment de toute la nation pour successeur de la Couronne. » 
Malgré la netteté de cette prescription, et malgré la priorité 
donnée par Louis XIV au modèle ci-dessus reproduit, nous 
ne croyon s pas que sa véritable intention lut, ni même eût 

(') Espagne, t. 75, loi. 47-49 et t. 76, fol. 297-298. 



, 



r 










. 






























320 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



jamais été, de confondre les deux monarchies en une 
surtou depuis qu'il avait trois petits-fils, dont le second le' 
duc d Anjou, et le troisième, le duc de Berry, avaient reçu 
au baptême, le même jour, les prénoms de Philippe et de 
Charles ( ), comme le dernier souverain et comme le souve- 
rain régnant de l'Espagne. Il y a plus : le 6 novembre 1687 
Feuquiere lui ayant envoyé, à propos de la succession, un 
Mémoire dont la base était la « jonction » des deux 
royaumes, c'est-à-dire l'absorption de l'un par l'autre « 
le Roi lui avait répondu, le 30 du même mois : . Il n'est 
pas de mon service que vous fassiez aucun usage du 
Mém 0l re que vous m'avez envoyé (*). „ C'était un désaveu 
catégorique de l'idée elle-même. A notre sens, Louis XIV 
en reclamant d'abord purement et simplement tout l'héri- 
tage pour son fils, tâchait de se faire une situation poli- 
tique aussi belle que possible et de consacrer dans son 
intégrité un principe, dont sa sagesse se réservait de tirer 
ensuite les conséquences pratiques et convenables. Il dési- 
rait en un mot éblouir un instant le monde par sa puis- 
r a rt7au'!T t0Ut aUSSltÔt ' I,étonner P^sa modération. Le 
S'h edit T r P ° Sait dG th ' er Vél ' itabl —n t de ses droits 

. ££ stsr r**** seulement dans cette 

« Louis etc..., ayant fait connaître par notre déclaration du 

tabl .eu ^ ™ aPP6lle ' h C ° Ur0nne d ' ESP ^ ne 6St ™^ 
table, et que n , ay0M rien ^ ^ k ^ 

b heur parfait a tous les peuples qu'il a plu à Dieu Lettre 
notre obéissance en appelant à soi notre très cher et très amé oncle 

Nous croyons ne pouvoir donner dès à présent des preuves plus 
™-nte^ s bonnes intentiong et de Ye J m ^f o 2 

S I e S ° Urches > L 2 > P- "-12, 18 janvier 1687. 
W Espagne, t. 73, fol. 255-260. 

( 3 ) Espagne, t. 73, fol. 261. - V. plus haut, p. 301. 



LA LIGUE d'àUGSBOURG. 



321 



faisons de la fidélité inviolable que la nation espagnole a toujours 
eue pour ses légitimes souverains, et l'intrépidité avec laquelle elle 
expose sa vie pour le service de ses maîtres et la gloire de l'État 
dans toutes les occasions qui s'en présentent, que de rechercher 
tous les moyens possibles de lui assurer la satisfaction qu'elle 
témoigne désirer par-dessus toute chose d'une résidence actuelle des 
rois ses maîtres à Madrid, et, quoique nous ayons tout sujet 
d'espérer de la grâce de Dieu que nous pourrons les contenter sur ce 
point pendant une longue suite d'années, après lesquelles notre très 
cher et bien aimé fils le duc de Bourgogne pourra aussi faire en 
Espagne un pareil séjour, en sorte qu'ils ne doivent pas appréhender 
qu'ils n'aient toujours chez eux, ou notre personne, ou nos succes- 
seurs, auxquels ils pourront porter leurs plaintes et en obtenir la 
justice et les grâces qu'ils en doivent attendre, néanmoins, pour 
ôter à nos dits sujets toute inquiétude de pouvoir être quelque jour 
gouvernés par des rois qui soient obligés d'établir leur principal 
séjour ailleurs qu'en Espagne, nous avons déclaré et déclarons 
qu'après que notre droit aura été reconnu sans contradiction dans 
tous les États qui composent la monarchie d'Espagne, mon inten- 
tion est de prendre avec eux les mesures et les précautions néces- 
saires pour le faire passer sûrement à la personne de notre second 
fils le duc d'Anjou, sans que son aîné, le duc de Bourgogne, ni ses 
descendants, le puissent jamais contester. A l'effet de quoi nous 
avons donné et donnons par ces présentes pouvoir, commission et 
mandement spécial à notre cher et bien amé cousin le cardinal de 
Bonzy ( l ) d'examiner, avec ceux qui composent les Conseils d'Espagne 



n il -f SanS Ute a CaUS0 de Ia I' rox ™Hè des diocèses qu'il 
occupai , et parce que son ambassade avait dû le familiariser avec les 
choses d Espagne, que Bonzy avait été choisi pour jouer au-delà des 
f yrenees le rôle que deux précédents célèbres semblaient devoir toujours 
assigner a un prince de l'Eglise. Saint-Simon a parlé assez longuement 
ue ce diplomate, surtout dans son 22= chapitre (V. t. 3 p l%-427) 
et la réputation de Bonzy s'est tirée avec avantage des griffes du plus 
autocratique des pamphlétaires. « Beaucoup d'esprit, de douceur, de 
POMesse, de grâces, de bonté, de magnificence, avec un air uni et des 

Srfi rma ^ eSJ su P érieurà ™ dignité, toujours à ses affaires 
toujours prêt a obliger; beaucoup d'adresse, de finesse, de souplesse 
sans friponnerie, sans mensonge et sans bassesse; beaucoup de grâces 

21 



322 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 




et de tous les autres États dépendant de cette monarchie, tout ce 

ducdAnjoueta ses descendants à perpétuité, en sorte que l'an- 
cienne ami t lé et bonne correspondance que la France a si long temps 
entretenue avec l'Espagne puisse être parfaitement rétablie, que T 
jets de part et d , antre vive „ t dang une perpétaei]e • £ 1- 

qu I ne puisse plus rien arriver qui soit capable d'y donner la 
moindre atteinte et d'altérer les règlements que nous jugerons Ï 
propos de fa.re, de l'avis et consentement de tous les États que Dieu 
a soumis à mon obéissance, pour fixer à l'avenir l'ordre de la suc 
cession a notre dite Couronne de la manière la plus convenable au 
bien et a 1 avantage de tous les sujets qui en dépendent ('). . 

Une formule de serment était jointe à ces modèles 
d affiches, ou, si Ton aime mieux, de .lettres circulaires 

men àT ï " • ^ ***** S ' ada P ter «dé- 
ment a la proclamation n- 1. Elle eût sans doute comporté 
quelque amendement, en cas d'urgence, les ministres à 
1 étranger jouissant à cette époque d'une latitude que leu 
expérience justifiait, et que le télégraphe leur a retirée de 
nos jours. Voici quel était le serment demandé : 

« Je, soussigné, reconnais que Mgr le Dauphin de France est le 
légitime héritier des Couronnes d'Espagne et qu'en cette qualité je 
promets^ lui être fidèle sujet et de lui obéir envers l contre 

Rébenac arriva à Madrid le 2 septembre 1688 (»), et, le 7, 

(') Espagne, t. 75, fol. 45-40. 

( 2 ) Espagne, t. 75, t. 49, et t. 76, fol 301 

^ITm^^I^S^^ en d î tai1 ' f près des 

natoire (on dirait airionrXfî . J ? S ' Une démar che commi- 

à la Cour 3 Eriffi™ d^be T d ' eXplicati0ns ) de Réb -ae 

se serait même écrié à !, ' a " S Une séance du Gonseil d 'État, 

même ecne, a cette occasion, que l'Espagne se soumettrait 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



323 



dans la soirée, il eut une audience particulière du roi et des 
deux reines. Il trouva Charles II dans la même pièce et dans 
la même posture que celles où il était apparu pour la 
première fois à Feuquière. « Le roi était au bout d'une 
galerie, le dos appuyé contre une table, ayant une seule 
bougie allumée derrière lui. » Don Manuel de Lira, secrétaire 
du despacho universal, se tenait agenouillé auprès de cette 
sorte de fantôme pétrifié, lorsque le comte exécuta ses révé- 
rences de gala. Charles II, après avoir porté la main à son 
chapeau, et lui avoir dit de se couvrir, se borna à lui 
demander pour la forme des nouvelles du Roi <■ et de toute 
la famille royale. » Introduit ensuite chez Marie-Louise, à 
qui il avait déjà fait parvenir quelques présents de son père 
Rébenac l'engagea à gagner de plus en plus la confiance de' 
son mari par des démonstrations affectueuses. La conférence 
qu'il eut avec la souveraine fut assez longue et d'une nature 
un peu délicate, car Marie-Louise lui avoua « qu'elle l'atten- 
dait avec impatience, n'ayant d'autre consolation que celle 
qu'elle pourrait trouver dans les conseils d'un ambassadeur 
de France. » Avec la reine-mère, chez laquelle Rébenac 
se présenta en troisième et dernier lieu, et qui ne savait pas 
le français, il s'exprima tant bien que mal en allemand 
comme un homme qui venait de résider plusieurs années 
dans l'Allemagne du nord. La veuve de Philippe IV parut 
enchantée de cette occasion d'user une fois par hasard 
de sa langue mat ernelle, et retint assez longtemps son 

plutôt à la République de Gênes, voire à celle de Lucque.s, qu'au roi de 
France. Il est sans doute très fâcheux pour nous de ne pas pouvoir 

Z^ar M Xl ^ dél Tf° n ? lCte ent1 ' 6 le teXle ^s d S ocCn 
tonnir sîa *5 T "^ ChlV6S de Vie ' lne et so » talent de fe^e. 
1 s wt'if , .T 6 aUX rapP ° rtS de Mannsfeld n'est pas erronée 

il s agirait simplement des suites qu'auraient pu avoir les conversation"' 
de Le Vasseur (non de Rébenac, qui n'était pas encore à Madrid) Y 

Sdes^R^ SUPP ° Sée *" >-— Patins au gouverne 
ment des Pays-Ras. Ce qui paraît ressortir le plus clairement des révé- 

u TùïTZV* M ' K,01 ; P ' C ' eSt qU ' eD I688 ^Tfn iS a 




324 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 






interlocuteur, qui ne s'était improvisé polyglotte que pour 
se ménager ses petites entrées auprès d'elle W 

Quant à Oropesa, il reçut Rébenac dans son lit, « selon la 
coutume, a cause des différends que les ambassadeurs^ 
pour la main avec le président de Castille. . Notre dip Ômat 
lm donna assez clairement à entendre que, si le gouvTrn 
ment espagnol continuait à exciter le pape contre la France 

inévitable. Vainement compterait-on à Madrid sur le 
secoui, de l'Empereur, à la suite d'une paix précipLe Tnt 
u et les 1 urcs. Le Roi le préviendrait sur le Rhin et saurait 
• se dédommager par des conquêtes faciles et ex trêmeinen 
a sa bienséance. - Rébenac tint à peu près les même 
d,cours au marquis de Los Balbazes, qui lui avait é 
donne pour commissaire, puis à don Manuel de Lira enfin 
au nonce. Il conféra de plus dans une visite secrète avec le 
duc de c (tj . En soffime) Ie Qouveau ntRnt ^ « 

France en Espagne prit du premier coup une position aussi 
solide que possible pour déjouer les intrigues "de Mannsfe 
sui tout pour les découvrir. 

sZl^l 2 temPS ' ^ SitUaU ° n 8enérale de ] ' Eu rope 

aifa m / qUej0U1 '' * ** UgUe d ' Au ^°^ commen- 
ça i a p 10 duire ses fruits inévitables. Au point de vue 
imhtaire Louis XIV s'était résolu à prendr les devants 
pour intmiider Léopold. Le 2 octobre 1688, BouffleT s 
rendit maître de Kaiserslautern. Le 29 du niême n 2 e 
Dauphin recevait la soumission de Philippsbourg, le W 
même ou Guillaume d'Orange s'embarquait poui l'Angle 

rre, avec assez de troupes pour détrôner so'n beau-pèie 

SES r i et d ' avoir un ms ' dont ia «™™ 

A dat de PlUS Chèl ' eS eSpérances de «-me. 

de tou t£ m ° ment ' ° ne *«* P lus P°- Rébenac 
^touit^am pour qu!a u lendemain de la mort de 

« Rébenac au Roi, 9 septembre 1688. - Espagne, t. 75, fol 52-69 
(') Rébenac au Roi, 23 septembre IfiSS sL » ~ . 

upiemore îoss. — Espagne, t. 75, fol. 80-95. 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



325 



Charles II l'Espagne se réveillât dans les bras de la France, 
niais bien plutôt d'empêcher l'Espagne de participer effecti- 
vement à la coalition anti-française signée pour certains cas 
encore mal déterminés. La politique de Louis XIV à Madrid 
cessa en un mot de viser directement la succession, elle 
s'efforça plus modestement de s'assurer une simple neu- 
tralité. 

^ A peine le Roi avait-il pris les armes pour rompre le plus 
vite possible le faisceau d'ennemis déjà formé de tous 
côtés autour de lui qu'il jugea indispensable une démarché 
destinée à détacher Charles II du cortège germanique de 
Léopold. A cette intention, un courrier spécial fut expédié à 
Madrid avec des ordres, en date du 4 octobre 1688, et des 
explications justificatives. Laissons maintenant à M. de 
Rébenac le soin de nous raconter l'usage qu'il en fit, ainsi 
que le résultat qu'il en obtint. Disons seulement que, le jour 
où il eut l'audience dont il va parler, la reine-mère avait 
trouvé moyen de passer jusqu'à trois heures avec son fils, 
et qu'après l'avoir exhorté à ne point voir de sitôt sa femme, 
qui venait d'avoir une maladie contagieuse, la variole, elle 
n'avait rien omis de ce qui pouvait ■■ l'animer •• contre la 
France. 

" J'ai reçu par le sieur Poussin les ordres dont il a plu à Votre 
Majesté de m'honorer du 4<= d'octobre. Il m'a apporté en même temps 
les Mémoires qui contiennent les raisons qu'elle a eues de reprendre 
les armes. J'ai été, Sire, un peu incertain sur la manière dont je 
devais en donner connaissance à cette Cour. Je me serais contenté 
d'en parler à mon commissaire ou au comte d'Oropesa, mais enfin j'ai 
cru devoir en informer le roi d'Espagne lui-même. Ce qui m'y a 
déterminé a été l'usage que l'ambassadeur de l'Empereur faisait de mon 
silence. Il avait avancé, dans une audience secrète qu'il avait eue du 
roi d'Espagne, que l'entreprise de Votre Majesté était si peu soutenable 
que votre propre ambassadeur n'osait lui on donner connaissance. 
Je n'entreprends pas de faire un détail de tout ce que ce ministre 
a coutume de publier et de répandre en de pareilles rencontres. 




326 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



I 

■ 







dans' fi ° ^^ T ° St inÔPUiSab ' e daDS «" raisonnements et 
an ses fixons.... Je demandai donc, Si™, une audience au roi 
d Es, agne. Elle me fut accordée le lendemain 16- d'octobre pour le 
«nq heures du soir. Le nonce du pape l'avait eue le matin t 
comte de MannsMd avant moi. On m'a averti depuis o_ ™ 

utl H ; ,Cnt 7T ^ FéVenir l0 ^ "^ -tre 
J aura ls 1 honneur de lu, dire. Mon discours fat conçu en ces termes s 

« Sire j'ai Thonneur d'informer Votre Majesté de la nécessité 
ou le rot mon maître s'est vu devenir les desseins aue plumets 

Z2 n 7VT ent formés contre lui - Tant de *- * £ ZZ 

dont toute l'Europe avait connaissance, lui en ont fait appréhenda 
depuis longtemps les suites les plus funestes. LesputTal 
armements de terre et de mer des États voisins de ceux 2 i 
mon maître sur lesquels on a refusé de lui donner j^Z 
^éclaircissement, lui ont fait Juger, avec tout leïesZl 

TJTizr ils étaient destinês c ° ntre ses &*** ou 

ceux de sesalhcs, mais au'ils étaient même l'effet cFun consente- 
ment unanime de tous les princes oui avaient formé les ligues et 
les associons au'on a vues par aUre depuis auelaues Lnéet 
Cest, Sjredans cette certitude aue le roi mon maître vient de 
reprendre les armes; mais, comme il n'a pas un désir plus sincère 
aue celui «établir une véritable paix entre les chrétiens ^Z 
sucées avantageux dont Dieu veuille accompagner ses nlepHses 

dont Votre Majesté aura sans doute connaissance, sont a corn- 
pagnees de tant de modération aue, si ses ennemis ne les acceptent, 
ris seront seuls responsables de l'événement et des suite" au 
pourront en arriver. Le roi mon maître, Sire, aura sans doute 
pour très agréables les soins aue Votre Majesté voudra bien 
employer pour établir une paix solide et constante dans V Europe 
C est un ouvrage, Sire, oui sera véritablement digne de la grande 
prudence et de la piété de Votre Majesté, et oui lui ac.uèrera 
une gloire immortelle dans ce monde-ci et dans l'autre. „ 

Comme Votre Majesté ne m'avait point commandé positivement 



LA. LIGUE D'AUGSBOURG. 



327 



de parler au roi d'Espagne, j'évitai de dire que ce fût par son 
ordre particulier. J'eus le même soin, sur la fin de mon discours, 
d'empêcher qu'on ne crût que je recherchais une médiation (•), et il 
me parut que je ne pouvais manquer, en disant que les soins que le 
roi d'Espagne prendrait pour le rétablissement du repos public 
seraient agréables à Votre Majesté. 

Don Emmanuel de Lira, qui servait d'interprète, et qui, dans les 
autres occasions, entre admirablement dans ce qu'on dit, en celle-ci 
je remarquai une affectation à réduire le sens de mon discours à 
notifier simplement que Votre Majesté avait été obligée à reprendre 
les armes. Il y joignit le siège de Philippsbourg en baissant sa 
voix, quoique je n'en eusse point parlé, et finit par dire que Votre 
Majesté verrait avec plaisir que le roi d'Espagne continuât ses soins 
pour le rétablissement de la paix. Comme j'entends déjà assez 
d'espagnol, je le repris, et lui dis qu'il fallait que je n'eusse point 
parlé distinctement, que je le priais d'expliquer au roi mon intention, 
qui était de faire connaître la nécessité dans laquelle Votre Majesté 
s'était vue de prévenir les suites d'une guerre qui allait êtro inévitable, 
mais que, quelques avantages dont ses entreprises fussent suivies] 
elle les sacrifierait au bien de la paix, qu'elle faisait sur cela des 
offres par lesquelles on connaissait sa modération, et qu'elle aurait 
toujours pour agréables les soins que Sa Majesté catholique voudrait 
prendre pour l'établissement d'une paix constante et solide. Don 
Emmanuel de Lira fut obligé de recommencer son discours, mais il 
no le fit pas encore comme il le devait, et c'est ce qui m'obligea 
ensuite de le mettre par écrit, et d'envoyer mon secrétaire lui en 
faire la lecture. Il désira d'en avoir la copie, et la fit prendre par 
un de ses gens. Le roi d'Espagne ne me répondit rien, si ce n'est 
qu'il avait déjà connaissance de la plupart des choses que je lui 
avais dites. J'avais enfin ouï don Emmanuel de Lira lui dire fort 
bas qu'il devait me faire cette réponse ( 2 ). » 



( ) La Cour de Madrid prit en effet les paroles de Rébenac pour une 
demande de médiation, et il nous semble que ce qu'il avait dit lui en 
donnait un peu le droit. Mannsfeld en parla dans son rapport du 
21 octobre 1688. - V. Onno Klopp, t. 1, p. 191. 

( 2 j Rébenac au Roi, 22 octobre 1688. — Espagne, t. 75, fol. 118-149. 



328 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 







Malgré la demi-trahison du courtisan de service et la 
sécheresse étudiée de la réponse royale, dans un Coin 

aS: er ire> qui fut tenu ie 2 1 ° ctobre ' et a ^ Uel o-ïïï 

«aurta en personne, on décida de repousser les instances 
du comte de Mannsfeld, qui voulait qu'on saisît les bien 
des Français établis ou de passage sur le territoire espa» nol 
et qu on tachât de mettre la main sur cinq vaisseaux frZ£ 
que le comte de Ghâteaurenaud abritait dans la bab d 

Lout xfv a n H '^ r" ^ PriSe de ™lippsb4 

LXSI Pt rT ' RëbenaC de réitél ' er ses ianc? 
pacifiques, et de faire remarquer qu'il ne tiendrait abso- 
lument qu'à lui de lancer ses généraux sur la Fiante 
a ce moment encore dégarnie de troupes espagnoles Nota 
ambassadeur devait en outre insinuer ,a position dm 
toute de neutrahté, fallût-il en exclure les Pays-Bas dans 
1 hypothèse où l'Espagne aurait déjà sur ce point v éZ 
es engageants avec la HollandeO, La proposition E 
effet, et même sans beaucoup de détours, soumise plutôt 
qtnXfir^ ^ ^ ^ —^êàLosBalba^ 

aUa , ils PaS 77™ aCCUCil W * Le 19 ' le Conseil a'Éta 
a la plus loin, et donna presque des gages. 11 résolut 

denvoyer ans les Pays-Bas et dans le* Milanais l'orÏ 
d accorder libre passage aux troupes françaises, après avoir 
seulement élevé quelques difficultés, afin que l 'En père "ne 
put pas s'en formaliser. 

Bébenac fut informé de ce résultat par Marie-Louise 
qu. avertit aussi qu'on ne ferait aucune réponse sur Te' 
point de la neutralité, parce que la demande n'avait pas é 
formulée par écrit. C'était en réalité un usage constant à h 
Cour de Madrid, et l'agent de Louis XIV s'avançait un pu 
trop en soutenant qu'il appartenait exclusivement aux 
Espagnols de présenter les premiers des propositions, sous 
ce prétexte, un peu hasardé, qu'ils pouvaient se croire 

0) Le Roi à Rébenac, 3 novembre 1688. - Espagne, t. 75, fol 158-161 
( 2 ) Rebenac au Roi, 18 novembre 1688 w \ n, 

, o nuvemnie Ihbb. — Espagne, t. 75, fol. 186-203. 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



329 



menacés par les armes de son maître. Le fait est qu'il 
n'avait pas de pouvoirs assez amples pour s'aventurer plus 
loin. Il croyait d'ailleurs l'heure propice au succès déjà 
passée. Il mandait le 2 décembre : « La proposition avait 
d'abord été extrêmement agréable, mais le parti de l'Empe- 
reur a trouvé moyen de suspendre les résolutions du Conseil 
sous le prétexte que je n'avais point envoyé ma proposition 
par écritC 1 ). « Le 1G décembre, Marie-Louise lui fit dire 
qu'elle le conjurait de se décider à remettre un Mémoire ( 2 ) 
et qu'elle avait parole du roi catholique qu'on ferait ce que 
la France désirait. Rébenac lui répondit que ce qu'elle 
souhaitait était impossible. La reine poussa le zèle jusqu'à 
lui assigner un rendez-vous pour le lendemain, mais elle se 
heurta toujours au même parti-pris d'attitude passive. 
L'ambassadeur n'osait assumer la responsabilité d'un 
engagement. Il écrivit néanmoins à Paris, le 23, que Sa 
Majesté, à moins de changement imprévu, pourrait conclure 
le traité de neutralité, quand elle le voudrait ( 3 ). 

Sur ces entrefaites, à Versailles, on commençait à prendre 
l'affaire fort au sérieux. Tout d'abord, Louis XIV n'avait 
probablement cherché qu'à gagner du temps, au moyen 
d'une feinte négociation, afin que ses sujets pussent mettre 
leurs biens à l'abri des représailles indirectes de l'Allemagne. 
Mais, le G décembre, il avait envoyé à Rébenac des pouvoirs 
lui permettant d'entrer pour de bon dans la négociation 
d'un traité de neutralité {*). II l'autorisait aussi à entamer et 
à poursuivre cette négociation par écrit. Il ne réclamait 
même le droit de passage que si ce droit devait être accordé à 
ses ennemis. Après avoir reçu cette dépêche le 25 décembre, 
Rébenac composa bien vite le Mémoire que Marie-Louise 
l'avait tant pressé de rédiger en temps utile. Mais ce 



(') Rébenac au Roi, 2 décembre 1688. — Espagne, t. 75, fol. 219. 

( 2 ) Rébenac au Roi, 17 décembre 1688. — Espagne, t. 75, fol. 242-247. 

( 3 ) Rébenac au Roi, 23 décembre 1688. — Espagne, t. 75, fol. 259. 

( 4 ) Le Roi à Rébenac, G décembre 1G88. — Espagne, t. 75 fol 210 
et 204-209. ' 



330 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 







Mémoire fut lu avec beaucoup de froideur Le ,„, ■ a 

la révolution en Angleterre avait P t , ^ 

Madrid. Oro^^Z^Tl^^l & 

donnèrent à entendre à Rébenac qu'un aS de tur tra 2 

avec l'Empereur leur défendait de « conclure . séparément 

Lotus XIV consentait cependant à ce que le traite Ta ,Z e i 

1 Espagne se serait déclarée neutre fût simplement qXe 

d éclaircissement ou d'exnlirnti™, . a„ . «"uqaanne 

trêve devait al,„ T e2pllc!U]0n " de '» manière dont la 

ueve devait être observée, .. au besoin, tout autrement P., 

aune et ajouter quelques mots an sujet des trouTs 
ançaises, ,„„„■, Glly( , nn( , J *» *«£ 

Le 14 janvier 1689, Los Balbazes apporta enfin à Réh^n. 

resta l 0I f' e ** RébenaC envo ^ a Ie ^me jour 

proposa a Rében" "T* 7*"* ^^ L ° S Balba - 
roi dïl ' ^ réduire Ses demand ^ à ce que le 

rozd Espagne promît de conserver la trêve et de ne noint 
recevoir de garnisons des ennemis de Sa Maje" /t " 

ce rappo t, le Roi consentit positivement à ce que la neutra- 

ZZ2 Te V u ' à f spagnç proprement d » e ■"££ 

^^es^Pays-Bas restant ouverts à ses ennemis W. 

nesenac au Roi, 15 janvier 1689. - Espagne, t. 75 fol 350 
(») Rebenac au Roi, 27 Janvier lfifW */ . ^ T' 

m r r> • . ^ • janvier iosj. _ Espagne, t. 75 fol 4AS 

( 4 ) Le Roi à Rébenac, 11 février 16SQ sL 1 «L ! 

lévrier ib»y. _ Espagne, t. 75, fol. 419. 






LA LIGUE D AUGSBOURG. 



331 



Par malheur, on ne put tomber d'accord sur la portée et 
le sens précis de la neutralité elle-même. Le 21 février, notre 
ambassadeur, n'ayant pas encore de solution, en réclama 
une('). Le 24, le Conseil d'État décida qu'on ne déclarerait 
pas la guerre, mais qu'on la ferait. Charles II passait le 
Rubicon. 

Parallèlement à cette recherche de la neutralité espagnole, 
s'était agitée de nouveau, mais en tête à tête, pour ainsi dire,' 
entre le roi et la reine, avec Rébenac pour unique confident] 
l'ancienne et si sage proposition d'échanger le Roussillon,' 
plus ses dépendances, contre les Pays-Bas. Nous donnerons 
de nouveau la parole à notre ambassadeur, en reproduisant 
un passage de sa dépêche du 23 décembre 1688. 

" Parmi les moyens dont la reine s'est avisée pour rendre l'intel- 
ligence bien solide entre Votre Majesté et le roi d'Espagne, elle me 
dit qu'elle se souvenait de m'avoir ouï-dire que la Flandre était 
depuis longtemps un grand obstacle, qu'elle avait une pensée et 
qu'elle ne la croyait pas trop mal fondée, c'était de proposer un 
échange, que Votre Majesté donnerait le Roussillon et des sûretés 
pour les États d'Espagne en Italie, entendant Cazal. Elle y joignit 
du secours pour la conquête du Portugal. Je lui répondis, Sire, que, 
sous de pareilles conditions, ce ne serait point avec le roi d'Espagne, 
mais avec Votre Majesté qu'il faudrait traiter, parce que je no 
doutais point que les difficultés ne vinssent de sa part. Je la priai 
cependant, si elle trouvait une occasion bien favorable et qui ne pût 
point la rendre suspecte, d'en bazarder quelques discours, sans les 
soutenir, et seulement pour faire réflexion à ce que la Flandre était 
la cause véritable de la faiblesse où se trouvait l'Espagne. Je pris 
même la liberté de lui fournir quelques raisons principales sur 
lesquelles elle pouvait s'appuyer. Avant-hier soir, la reine me manda 
qu'elle avait trouvé un temps propre, que le roi ne l'avait pas 
seulement écoutée, mais qu'il lui avait joint des raisons particulières, 
avec cette circonstance qu'il lui avait dit avoir assez d'États et qu'il 



(') Espagne, t. 75, fol. 473-475. 



335 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 




ne lu, manquait que les moyens de fortifier ses places pour lo S 
conserver, que ce que Votre Majesté pourrait lui donner de p 

IZ "d'EsT ^ r r ent * C0 ' 1Sentir " «^ ** Pour 
con hnent d Espagne et pour l'Italie, en sorte que, par ce apport 

de a re,ne, on peut juger qu'on demanderait la démoli fon 
quelques places de Votre Majesté du côté de la C ta g e 
ssessron ou la démolition de Cazal, et de l'assistance, ou du i 
ne neutraht exacte, sur le Portugal, contre lequel le roi d'Esp" 
se tourne fort depuis quelque temps (>). „ g 

Cette dépêche arriva en Cour le 4 janvier 1689 et le Roi 
-éprouva une sensible satisfaction à défaut de granl 
Husions, car, après quelques jours de réflexion le 11 i 
t aça a son ambassadeur une sorte de programme à smvr 
d après l'idée nouvelle, pour prévenir le retour de la guer e 
entre lui et son beau-frère. & 

"Il n'y a rien qui serait plus capable d'empêcher qu'elle ne 

ÏÏTfiT reCOmmenC6r ^ ^ feire *"* la P«i ï- 
mnd Espagne vous a communiquée, en y apportant les change- 
ments necessa ir es pour l'établissement d'une parfaite liaison. Mal 
comme ce ne sont que des vœux de cette princesse et de simples 

pro uct.ons de ses bonnes intentions pour une plus étroite corrÏ 
pnda c e ntr mM „ {$ ^ ^^ ^ ^ ^ ^ 

nen de réel qu'une approbation secrète qu'elle dit que le roi catho- 

ouo L*tT' f n SUÎS P3S ^"^^ qU ' " y d0iTO faire be - 
rien nS f ^^ ^^ B n ' mi paS de ma D ™^ce 

Ch e et Je sms blfen aise de vous instru . re ^ meg 

que, lc tte ouverture avait quelque suite, et qu'on vous en parlât 
de bonne foi, vous puissiez savoir la conduite que vous aurez à 
ten^dans cette négociation et ce que vous pourriez accorder de 

Je ne doute p as que le roi catllolique ^ spg ^.^ ^ ^ 



i 1 ) Espagne, t. 75, fol. 266-270. 



I.A LIGUE D AUGSBOURG. 



333 



sensés ne reconnaissent effectivement que la véritable cause de 
l'entier épuisement des richesses d'Espagne, et de la faiblesse où se 
trouve à présent cette monarchie, vient des dépenses infinies qu'elle 
a ci-devant été obligée de faire pour la conservation du peu (?) qui 
lui reste dans les Pays-Bas, et qu'ils ne jugent bien que, pour 
affermir cette Couronne et maintenir on bon état toute cette grande 
étendue de pays qui en dépend, ils ont besoin d'établir une bonne 
intelligence avec moi, et qu'ils ne le peuvent faire bien solidement 
que par un échange des Pays-Bas, qui no leur ont produit depuis 
longtemps que des sujets de guerre, la dissipation de leurs finances, 
l'épuisement de leurs forces, et, pour ainsi dire, l'anéantissement où 
ils se sont réduits, dans la seule vue de complaire aux Provinces- 
Unies, qui serviront toujours d'exemple d'impunité aux provinces 
d'Espagne qui auront quelque disposition à la révolte. Vous no 
devez rien omettre de votre part pour les bien persuader de cette 
vérité.... 

Ce fondement posé...., vous pourrez entrer dans le détail de ce qui 
pourrait être accordé do ma part.... 

Je veux bien consentir pour cet effet, suivant la pensée do la 
reine, que le Eoussillon soit réuni à la Catalogne, à la réserve de 
Perpignan (et Salces) ('), qui me doit demeurer en l'état qu'il est, 
pour la sûreté de ma frontière, et, à l'égard do Colioure, Montlouis et 
Belgarde, et tous autres forts construits par mes ordres vers les 
montagnes de la Catalogne, ils seront démolis et remis au pouvoir 
du roi catholique. Pour ce qui regarde l'Italie, quoique je considère 
les ville, château et citadelle de Cazal comme le poste le plus impor- 
tant de mon royaume, soit pour conserver la paix de l'Italie, ou pour 
porter la guerre dans le Milanais et dans les autres Etats apparte- 
nant à l'Espagne, néanmoins, pour témoigner au roi catholique que 
mon intention est de vivre dans une parfaite intelligence avec lui, 
vous pourrez m'engager à subroger le roi catholique à la garde des 
dits ville, château et citadelle aux mêmes conditions que je la tiens 
du duc de Mantoue, auquel la propriété et la souveraineté en doit 
toujours appartenir. 



(\) Ajouté. 



334 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 




c.^rcci'.a't':; ' caih : ii,u * de ** 4 » »™» 

, .. ror 'ugaJ, la Lour ou vous êtes peut bien ino-pr „„,, i -, 

sia.:*; z:;: r^tr" de mitK ta f " 

ssssssssg 

que je vous permets d'accorder de ma part 
Je veux bien même, pour lier encore plus étroitement les nœuds 

accommodement et l,i t émoi( ,„ er « , „ °" J S °' s d « «"'"" «' 
intentions, ne dentan, poj JTjt^T. ", b0n " eS 
possible ponr les faire réussir Et !,„„ ,, "" '°' Sera 

ça, «» .». „ ,»it:;,tr;; e r rr r i::;: r 

Je veux bien mémo encore, pour faciliter cet accommodement eue 
-^^possible de disposer la Cour où ^\*£ 

(') Cet alinéa tout entier forme une addition à la marge. 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



335 



contenter que les places de Colioure, Belgarde, le fort des bains ('), 
le château de Pirilloux ( 2 ), Villefranche et Montlouis fussent démolies 
avant que d'être remises au pouvoir du roi catholique, vous m'enga- 
giez à les céder en l'état qu'elles sont, à la réserve de Montlouis, 
dont je demanderais la démolition.... 

Pour ôter tout sujet de défiance à la Cour où vous êtes, il sera 
nécessaire, lorsque vous serez d'accord de toutes choses, de dire aux 
ministres d'Espagne de vous proposer eux-mêmes les expédients qu'ils 
croiront nécessaires à leur sûreté. Je vous permets même, au cas que 
ceux qui vous seront demandés ne vous paraîtraient pas raison- 
nables, d'en insinuer deux qui ne leur pourraient laisser aucun doute 
de l'exécution ponctuelle de ce que j'aurais promis. L'un est de 
m'engager à faire passer en Espagne mon neveu le duc de Chartres, 
ou mon frère même, pour otage de la cession des places et pays 
dont vous serez convenu de ma part, et qui seront remises au pouvoir 
du roi catholique aussitôt qu'il m'aura fait remettre tout ce qui lui 
reste dans les Pays-Bas, et, pour assurance des subsides que vous 
m'aurez engagé de donner pendant quatre ou cinq années, je remet- 
trais entre les mains du roi catholique des pierreries de la valeur des 
sommes promises.... 

Enfin, si cette matière est une fois mise en délibération au Conseil 
secret d'Espagne, et qu'on prenne la résolution de traiter avec vous, 
vous devez y donner toute votre application et mettre toute votre 
adresse à faire cet accommodement, qui serait le plus important 
service qu'aucun de mes sujets puisse jamais me rendre ( 3 ) ».... 

Le tour fâcheux pris décidément par les négociations 
relatives à la neutralité ne pouvait manquer de réagir sur 
celles qui auraient pu s'engager par voie officielle à propos 
de l'échange. Le 27 janvier, Rébenac en avertit franchement 
le Roi, sans lui laisser d'espoir, quant au présent. 

« Je n'ai point l'honneur de parler à Votre Majesté de la pensée 



(') A très peu de distance d'Amélie-les Bains. 

( 2 ) Le pic de Périllos est au sud-est des Corbières, près de Bivesaltes. 

(?) Le Roi à Rébenac, 11 janvier 1089. — Espagne, t. 75, fol. S285-295. 




336 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 






dm échange quelle avait vue dans ma lettre du 23 décembre. Elle 
état, S™, rès bien fondée en ce temps-là, et, selon les sentiments 
dans lesquels je vois Votre Majesté, je la regard,, comme une pensée 
fort solide et qui peut un jour avoir un succès heureux. Mais il faut 

P nd- r e e i e U s '\ Chan T ,ent " k SitUati0 " PréSent ° deS affaires . ^ 
prendre es temps, lorsqu'on les trouvera favorables. Pour ce qui 

regarde ,e secret, personne ne Ta encore pénétré. Le vicomte de 

Sa.nt-Marùn, porteur de ma dépêche, n'en a ouï parler qu'à « Mon- 
sieur, sm . ce , a reine )a . cii ayait écr . t chQ8 ^^^ 

cest un homme de la discrétion duquel je crois pouvoir répondre (>),, 

Rébcnac ne devait quitter Madrid qu'un mois, jour pour 
jour après la décision du Conseil d'État qui rendaff a 

duquel le peuple lui jeta des pierres, il devait assister à 
une catastrophe tragique, la mort subite de Marie-Louise 
Vers le nnheu de janvier, alors que Charles II résistait de son 
mieux aux obsessions de l'Autriche, on avait, disait-on 
annonce a Marie-Louise qu'on allait lui faire prendre des' 
drogues « dont la propriété était d'échauffer, „ pour la 
rendre capable de donner naissance à un héritier II est 
probable que ce moyen de faire violence à la nature 
1 effraya plus qu'il n'eût convenu au dessein même qu'on se 
proposait, car, lorsqu'elle connut la probabilité d'un pro- 
chain retour de Rébenac en France, elle le supplia de lui 

achan nV 7 er * C ° ntre -P° isons P« -» courrier, ne 
sachant plus ce qu'étaient devenus ceux qu'elle avait 
possédés autrefois. Ses épouvantables pressentent pour- 
raient taan cependant n'avoir pas été aussi exagérés J Z 
aimerait à le supposer. Peut-être des mains maldroites 
W^-eUesJi, p la dose des substances nocives qui 

m OÎSS " R0Î ^r"" "** - ***"* t. 75, foi. 408414 

( j Uutie la correspondance officielle dp Rphnnn,. ■ , 

tome 75 du fonds Espagne il exis e iLtl Reb ' na "'. * m rem P^ le 

Etrangères un résumé très fi, lit, t e » co ™ aux Archives des Affaires 

Mémoires et Docum^ts, t. Jjol^m^ ^^ ^ J *W 



il 



LA LIGUE D'AUGSBOl RG. 



337 



devaient assurer un héritier à l'Espagne. Toujours est-il 
que la reine, qui, le 9 février 1689, poi -icore à 

merveille, fut prise le 10 d'un mal des plus 

suspects. Les uns affectèrent de dire qu'elle 'Hait tombée 
de cheval, les autres, qu'elle avait mangé une quantité 
prodigieuse d'huîtres et de citrons non écorcés, le tout 
arrosé de lait glacé. Ce dernier bruit était surtout répandu 
par son propre médecin, Francini, que Rébenac supplia 
de lui administrer à temps le contre-poison nécessaire. 
Le 11, au soir, tout espoir était perdu. Deux fois, on refusa 
à l'ambassadeur, de la part du roi lui-même, l'autorisation 
de voir la mourante. Mais Marie-Louise insista si vivement 
qu'il finit par pénétrer jusqu'à elle. Elle le rappela même 
pour le conjurer de ne point écrire à Louis XIV qu'elle avait 
été empoisonnée. Elle mourut le 12, vers 9 heures du matin, 
et Rébenac constata de visu (pie son visage était •■ tout 
bleu ('). » Consommé sur une grande route, ce mariage se 



(') On trouvera les deux lettres de Rébenac relatives à cette mort si 
brusque (12 et 20 février 1689J dans le fonds Espagne, t. 75, fol. 446-449 
et 455-472. Pour leur donner plus de force, il lil même peser ses souprons 
sur la camarera-mayor, la duchesse d'Albuquerque. Le t. S de Espagne 
supplément, contient aussi, outre une « déclaration » du confesseur de' 
la reine, le R. P. Ayrault, un récit de la maladie, en italien, du médecin 
ïraneun, récit assez équivoque, enfin un procès-verbal d'autopsie de 
« 1 apotiquaire » Verdier, qui n'est pas fait pour diminuer les soupçons 
C'est Rébenac, qui, le 12 février, à dix heures du matin, avait 
reclamé, sinon exigé, cette autopsie. - La a Palatine, » toujours 
prête aux méchantes pensées, mais celte fois probablement avec 
raison, abonda dans le sens du pessimisme auquel la conviait son 
aigreur d'esprit habituelle. Le 30 juin 1689, elle écrivit, à Versailles : 
« M. de Rébenac n'a pas tort de croire que la bonne reine d'Espagne a 
été empoisonnée. Un l'a bien vu, quand on l'a ouverte, et immédiate- 
ment après sa mort elle était devenue toute violette, ce qui, dit-on, est 
aussi un indice puissant de poison. Ce qui lait croire encore qu'elle a 
été empoisonnée par des huîtres, c'est que. l'une des iilles de la reine 
en voulant manger aussi, un grand d'Espagne s'approcha vivement et 
lui arracha l'huître de la main, m disant qu'elle tomberait malade si 
elle en mangeait. » Madame de Lafa jette a repris ce thème, ainsi que 
Madame Sophie Gay dans son roman (Histoire de Marie-Louise 
d'Orléans), ou elle a jugé a propos, pour mieux captiver le lecteur de 
rendre Rébenac amoureux de l'héroïne et fou ,1e désespoir, après -a 
mort. Saint-Simon, qui, lui, n'y va jamais par quatre chemins, dénonce 

22 






338 



LA LIGUE D*AUGSBOURG. 






I 



I 










m I 




W^t très probablement dénoué par un crime. Cosas de 

Quelles qu'aient ete les causes de ce lamentable événement, 
Charles II, maigre les lettres affectueuses qu'il écrivait par- 
ois aux parents de Marie-Louise (>), ne resta pas veuf bfen 
longtemps. Le 24 août de la même année, il épousait 2 
procuration, à Neubourg, la sœur de llmpéraS Marie 
Anne smmle princesse de la maison palatine ^S 
pas lm donner plus d'enfants que Marie-Louise d'rtn 
mats q U1 devait vivre plus d'un demi-siècle encore. Cette fo' 
les Espagnols ne pouvaient pas reprocher à leur souverain 

P s ér G é 7 "" San ?, S ' aSSUrei - t0utes ta chances possibles de 
postérité. La nouvelle reine d'Espagne comptait huit frères 
quare sœurs L'une d'elles, l'Impératrice précisément 

Z e à^n % Lé ° POld ' beaUC ° Up m ° ins h — 
jusque-là deux fils et quatre filles (■). Il suffit de voir au 

château de Versailles, le portrait d'Anne de Neubourg i our 
comprendre que la seconde femme de Charles II n'était pas 
desbnee a rester stérile. On la disait éprise du prince Lou 
de Bade (3, qm n - avait eu que deg y * 

ouronne,alu,offri,L'Empereuretl'Impératrice assistèrent, 
en^absenœdejeur beau-frère, aux fêtes matrimoniales 

ae stenute. V. Rassegna settimanale, M avril 1881 

que Rébenac lui avait ^S^SSS^T" •** C ° m P liments 
F. X, m, para JTsuZauTn ,7 demonM °™ M afecto de 
en el ecnpLlento de 71 Uni T* "" "*? *' C °' lde de Rebma ° 
dejulio acen oy est nLw fel I T ™ *" ^^^ d < Mme 

V. A. la que ago eTZtl Z esUmacion - **" no puede dudar 

V. A. Yo el rey. » - Suit une et L Jf "" hennan ° 1/ prtmo de 
jour, adressée au Daujïin ' 6gaJmeal ^graphe, et du même 

( 2 ) Onno Klopp, t. 4, p. 452-453. 
( 3 ; La Palatine, 30 juin 1689. 



LA LIGUE DAUGSBOURG, 



.339 



de Neubourg('). La nouvelle reine ne fit toutefois son entrée 
à Madrid que le 22 mai 1690 ( 2 ). Mais elle n'y perdit pas 
son temps. Au bout d'un an, le 24 juin 1691, avec la 
complicité de Mannsfeld et de don Manuel de Lira, elle faisait 
chasser Oropesa de son poste do valida ( 3 ). 

Après la mort sinistre de Marie-Louise, la politique fran- 
çaise, provisoirement, n'avait plus rien à faire en Espagne. 
Il en était désormais de même à Munich, où cependant elle 
avait travaillé de son mieux depuis trois ans pour enlever 
l'Électeur à son beau-père. Nous sommes donc obligé de 
revenir un peu sur nos pas afin de suivre ses efforts auprès 
de Max-Emmanuel. 

A la vérité, ce prince avait signé dès le 9 juillet 1G8G, 
comme nous l'avons dit, la ligue d'Augsbourg, dont il se 
trouvait, en quelque sorte, membre fondateur, et il l'avait 
signée, non seulement au nom du Cercle dont il était direc- 
teur, mais encore en sa qualité d'autocrate bavarois. Néan- 
moins, ses attaches politiques avec la maison d'Autriche 
pouvaient ne pas paraître plus durables que les serments 
prêtés par lui à sa jeune femme. La lune de miel, celle du 
moins de l'archiduchesse, n'avait brillé en effet que bien 
peu de temps au milieu d'un ciel sans nuages, car Max- 
Emmanuel, tout en amenant sa femme à Munich, tomba 
passionnément épris, chemin faisant, d'une jeune beauté de 
sa suite, Mue d'Auersperg (*). Malgré son défaut de perspi- 
cacité, il s'était s'aperçu, à n'en pouvoir douter, que Manns- 
feld se jouait de lui à Madrid, et, en toute conjoncture, 
contre-carrait ses desseins, bien loin de les seconder. Dans 



( ) Le feld-maréchal de Mérode-Westerloo a donné quelques détails 
dans ses Mémoires (t. 1, ch. 3, p. 44-45 et 62-64) sur ce mariage. 

(*) Dangeau, 2 septembre 1689, t. 2, p. 1(12. 

( 3 J Lafuente, t. 17, p. 214-217. 

.(<) M. de Gennes, neveu de M. Fouclier, qui 
I Electeur dans sa capitale, raconta l'anecdote à 
Batisboime, t. 311. 



assista à l'entrée de 
a Cour de France. — 



340 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 






ces disposions d'esprit, il „ e semblait nullement impossible 
de ramener le prince sous le patronage de la France 
d'autant mieux que sa mère, Adélaïde de Savoie, étït en 
somme d'ongxne française, tout comme le ma quî de 
Beauveau, chargé en partie de son éducation. Louis XIV 
d ailleurs, au moment de son mariage, n'avait pas le moins 

monde cherché à peser sur sa détermination, encore mon 
a le gêner dans son choix. Dès le mois septembre UJMfl 

Son éf f Ia ^^ ' deUX "**"■ ***** « 
objection et de ne susciter aucun obstacle à ce projet 

d ymenee s, désavantageux qu'il pût être pour la France ■) 

En revanche, on s'était montré assez froid en octobre 1685 

Fontainebleau, pour le baron de Neuhaus, qui, deux mois' 

on dei rT mge ' ait ve "° en apporter Ia notificati ™ 
officielle Cet envoyé avait même dû subir une sorte de stage 

peu flattear m. Malgré tout, le marquis de Bellefonds pre- 
mier ecuyer de la Dauphine, fut charge d'aller exprimer le" 
en unen s d'usage, mais - il „ c devait rien dire de la part 
duRoiO.» Toutefois, le peu d'empressement manifesté 
dans ces cérémonies d'étiquette ne devait pas engager, encore 

ZZ: o 7T e T lw - Plus *»*»*?* P-d 

bns d VF, T """* m 6ntre ses mains Ies Sci- 

ons de Empire, partant peut-être les destins de l'Europe 

11 importait surtout de le détourner de Madrid et des 

Z i n? S f P0Urrai6nt 1Ui ^ Veni1 ' P °" r S 'y fixer déf ™i- 

tZ n / P1 ' eparer Gn Pei ' s ° nne Intronisation de sa 

amille Or, la gravité un peu morose de M. de la Haye ne 

«Plus suffire à la tache. M. de la Haye s'était mont, 

KaumÏ 1 T CT 1,EleCtem ' «° attraits de Mme de 
Kaumtz, la femme de l'envoyé impérial à Munich, qui, 




fbL «J^ ^ la Haye ' U et ^ se e tem >- 168*. - Batière, t. 38, 

( 2 ) De Sourche?, t. 1 n 311 QI0 e .1 

W Daage«„, ,. 1, p . i2s> , , x . l()|)re lm » »«■ 



LA LIGUE D At'GSBOURG. 



341 



depuis longtemps, s'était faite, corps et âme, la collabora- 
trice sans scrupules de son mari, et avait prodigué jusqu'à 
satiété à l'époux de Marie-Antoinette la dernière de ses 
bonnes grâces. 

Au commencement de 1687, Louis XIV commanda donc 
au futur maréchal de Villars de se rendre auprès de Max- 
Emmanuel. Villars n'était encore alors que simple colonel 
de cavalerie, mais il avait déjà étonné l'armée par sa 
hardiesse à affronter le feu devant les redoutes de Kohi. 
Il avait même fait ses premières armes en diplomatie, 
à la Cour de Vienne, où il était allé porter les com- 
pliments de condoléance du Roi('), après la mort de 
l'Impératrice douairière, Éléonore de Gonzague, la protec- 
trice de Grémonville. Il lui avait dès ce moment été 
recommandé d'observer un peu ce qui se passait autour 
de l'Electeur. A présent, sa principale tâche consisterait à 
s'insinuer, sans titre officiel, le plus doucement, mais aussi 
le plus avant possible, dans la confiance et l'amitié du 
jeune prince, à qui devaient plaire tout particulièrement sa 
bravoure et, il faut bien le dire aussi, un goût commun 
pour les plaisirs faciles. Villars en conséquence attendit 
à Vienne Max-Emmanuel, qui revint d'Italie vers le milieu de 
mars, et il trouva très vite moyen de s'attacher étroitement 
à lui. Gomme premier succès, il put annoncer que le prince 
n'irait pas à Madrid, ainsi que Feuquière l'avait fait craindre 
au Roi( s ). » L'Électeur de Bavière, •• répliqua Sa Majesté', 
- est parti de Venise pour retourner à Munich, et il ne 
paraît pas assez satisfait de la maison d'Autriche pour 
vouloir aller en Espagne ( 8 ). •■ La liaison se développa rapi- 
dement. Villars devint le compagnon d'armes, presque le 
favori, du frère de la Dauphine pendant la campagne 
de 1087, dont la victoire de Mohacz forme la page la 



(') On trouvera les pièces relatives à celte mission dans Vienne, i. 0-2. 
( 8 J Feuquière au Roi, Tt lévrier 1687. — Espagne, t. 73, fui. 54-50. 
( 3 ) Le Roi à Feuquière, Xi mars 1087. — Espagne, t. 73, loi. 57. 



r 



342 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



doute, mais peu édifiant ns 

drSrir: cirt^r,;? influeMc p *™- 

l'Empereur enBayièreW DtoèTdi " ™ iSlre de 

qui «aient ^orab^J^ /^^ SJ^T 

J.lta reçut Perdre de procéder adroite™ Ta ceS 
opération préliminaire. Il devait an déh„ ( ■ ■ 

a entraver ce projet q ue l'Électeur de Ba ère q i " 
quatre campagnes contre les Turcs, avait mér té larecon 
naissance de Léopold, et dont Léopold cependant pou 
toute recompense, menaçait la maison , de dLess on et I 
-ne «Gela posé, Villars tâcherait de connaS" * 
desnad le pl us viveme „t Max-Emmanuel, et donnerait"" 
moms proprement, toute la marge possible à se Tel tftés 
ambd.uses. Sa Majesté se mettait notamment à s d "1 
l™ Tl T^ S ° n frère 'k Prince Clément, et sa Tu 
^and^eatax^ann surtout que ni l'un ni l'autre ne 

faKïSr R01 ' 2 D0Vembre et 13 décem ^ 1W. - »*, t. 39) 

-2^tïavn?îr i687 - a ie Roi ;i ™-> * »**» m 






LA LIGUE D AUGSBOURG. 



343 



tombât dans les filets matrimoniaux de la Cour d'Autriche C 1 ). 
Six jours plus tard, le Roi complétait cette dépêche en 
taisant ressortir tout ce qu'il y avait de vide et de chimé- 
rique au fond des brillantes perspectives que, de Vienne, on 
affectait d'ouvrir à Max-Emmanuel du côté de la succession 
d'Espagne ( 2 ). 

Le 1G, Villars, qui venait de conduire Max-Emmanuel sur 
la montagne des tentations, racontait à Louis XIV qu'il lui 
avait suggéré « de faire une frontière à ses États de l'Inn et 
du Danube et de se rendre maître de tout le pays qui est 
entre le Rhin et ces deux rivières, et rentrer dans les villes 
de Ratisbonne, Augsbourg et Nuremberg, de façon à avoir 
de quoi soutenir l'Empire ( 3 ). » Cette idée fut approuvée à 
Versailles, et, le 3 décembre, on envoya à Villars une 
nouvelle « instruction », qui renfermait pour le gendre de 
l'Empereur comme un enivrant bouquet de promesses 
grandioses. C'était, en premier lieu, une candidature à la 
dignité de roi des Romains, candidature que la France 
appuierai!: auprès des Électeurs ecclésiastiques et de celui 
de Brandebourg. Puis venait la restitution à Max-Emma- 
nuel de tous les droits plus ou moins périmés de sa famille 
sur Ratisbonne, Nuremberg et Augsbourg, « et généralement 
sur tout ce qui lui pouvait et devait appartenir entre l'Inn 
et le Danube. » Au troisième rang apparaissaient des 
subsides, à déterminer, il est vrai, mais sans doute fort 
larges, dans le cas de jonction des troupes de Son Altesse 
électorale à celles de Sa Majesté très chrétienne « contre 
tous ceux qui l'attaqueront dans ses droits et possessions, 
et même s'opposeront aux prétentions que Sa Majesté aura 
estimées justes et promis d'appuyer. » Finalement, dans le 
cas où le roi d'Espagne décéderait sans enfants, si " ledit 
Électeur voulait s'obliger dès à présent de joindre ses armes 



(1) Le Roi à Villars, 5 novembre 1687. — Bavière, t. 30, fol. 202-205. 

( 2 ) Le Roi à Villars, 11 aovembre KiS7. — Bavière, t. 39, loi. 223. 

( 3 ) Villars au Roi, 16 novembre 1687. — Bavière, t. 3'.», toi. 242. 



344 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 








a celles de sa Majesté contre ceux qui voudraient disputer 
a Mgr le Dauphin la succession qui lui doit appartenu l 
1 exclusion de tout autre, » le Roi s'engageait à 1 met e en 
possession pour toujours des royaumes de Naples et "e 

De son côté, la Cour de Vienne, qui se préoccupait beau- 
coup, et a bon droit, de la familiarité constante de V 1 a 
résolu d'envoyer à Munich vers la fin de novembre le comte 
de Kaumtz, sans sa femme, il est vrai, devenue maîtresse 
douairière, de titulaire qu'elle avait été. Kaunitz avait p 0l 
nnssion essentielle d'attirer Max-Emmanuel à Vienne où ses 
Plus séduisantes amies l'attendaient. Après quoi, le prbtemp 
venu, on l'enverrait, une fois de plus, sur leslords ou D n b 
mfeneur, a la poursuite des armées turques et de la glo^ 
Cette mission toutefois paraît n'avoir guère réussi , 
vers e milieu de décembre, . la vieille comtes P ' 

confidente de l'Electeur dans toutes ses passions et clr^' 
de beau coup de lettres de Mme de Kaunitz et de M & d 
Wehlenffl, -, vint à Munich disputer à Villars son Adonis C? 
ViHai-s depuis la mauvaise saison avait commencé prenait 
Plaisir a acheminer vers Venise l'imagination et S 
galants du jeune prince «, déjà d'ailleurs fort au couran 
des séductions féminines de la Gythère italienne "' 
situation de M* de Wehlen pressait'surtout, T e ,'e t 
trouva* dans un état de grossesse avancé, et il mporhU de 
u> découvrir au plus vite un mari de condition et surtou 
de bonne volonté, afin de sauver un peu les apparence « 
de soustraire la coupable à l'indignation de h Z PU s 
I^tnce^ procura en em m honme «££ 

u\ v;n t, • «"'viei iuv>. — Bavière, t. 40, fol 34 

65, 74 et 88. ' L ' i9 ' foL 2i ' et -* 4 . et t. 40, fol. 39, 54, 






■ 



LA LIGUE I) AUGSBOURG. 



345 



qui, moyennant une dot de cinquante mille écus et une terre 
à proximité d'Augsbourg, prit tout le passé de M»« de 
Wehlen à ses risques et périls ('). Quant à la duègne, 
Madame de Paar, elle alla de nouveau orner la Cour où elle 
exerçait ses aimables talents, <- promettant de revenir dans 
un mois avec deux ou trois des plus belles personnes de 
Vienne ( s ). •• Provisoirement, elle laissait à Villars le champ 
libre et l'Électeur indécis. C'était beaucoup. 

Malheureusement, une autre complication, d'un ordre 
tout différent, était survenue, qui allait brouiller pour long- 
temps la Bavière et la France. Le prince Clément, le frère 
de l'Électeur, que Louis XIV avait proposé de marier, 
quand le temps en serait venu, mais qui, tout compte lait, 
préférait les honneurs ecclésiastiques aux joies de la 
famille, s'était vu préférer le cardinal de Fûrstenberg, lors 
de l'élection du coàdjuteur destiné à devenir ultérieure- 
ment archevêque, et, par là même, Électeur de Cologne 
(7 janvier Ki8S). Ce dénouement en première instance 
d'une compétition très ardente gâta fort les intrigues de 
Villars à Munich. Il s'était d'ailleurs mépris en essayant 
de donner à Max-Emmanuel une nouvelle Dulcinée, M"e de 
Sinzendorft 3 ). Cette jeune enchanteresse, très bien stylée 
de divers côtés, se trouva beaucoup trop bien apparentée à 
Vienne pour n'y pas envoyer la confidence de toutes celles 
qu'elle recevait ou qu'elle provoquait ( 4 ). Bref, l'Électeur fut 
loin de se montrer aussi accessible qu'on l'avait supposé 
aux propositions de Louis XIV. Déjà, le 20 décembre 1G87, 
Villars lui ayant offert de la part de son maître la reprise 
des anciennes possessions de la Bavière jusqu'à l'Inn, il lui 
avait répliqué que l'Empereur lui faisait encore de plus 
belles offres ("). 



(') Villars au Roi, 17 décembre 1687. — Bavière, t. 30, fol. 240. 

( 2 ) Villars au Roi, 10 janvier 1688. - Bavière, t. 40, fol. 19. 

( 3 ) Villars au Roi, 15 janvier 1688. — Bavière, t. 40, fol. 34 et 37-38. 
{*) Villars au Roi, G mars 1688. - Bavière, t. 40, fol. 137. 

P) Villars au Roi, 21 décembre 1087.— Bavière, l. 311, fol. 329. 



346 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 











Lorsque après l'échec de son frère à Cologne le même 
Villa», qui nW pas épuis . du .n le mem 

Pancore, hu parla, non seulement de cet agr'andissenLn 
en Allemagne, mais encore deNaples et de la SicitrÉ e 
eur, sans faire la sourde oreille à la voix cessante d h 

je voudrais bien, sans me brouiller avec le Roi être nlu, 
grand seigneur que je ne «nia m in • P 

P-ler et non pas de la Flandre. Villars n'eut guère d 3n 
a lm fa. r m qu , en ce cas ., au 4 «P™ 

pou la France d'opérer un échange avec lui. Max-Emma- 
nuel aura, souhaité aussi que Louis XIV le fît élire roi 
des Romains comme à son insu, de manière à „ e pa 
se nuire a lui-même en ce qui concernait les Pays-Bas 
» P aT(T' U " <ermina SanS rép0 " Se S - eu - "e 

La Cour de Vienne, qui devait être au courant des 
™>ndres démarches de Villars, grâce aux indiscrétion 
Plus que vraisemblables de Max-Emmanuel, et aux oreilles 
res fines de Mlle de Sinzendorf, comprit qu'il fallait i- 

M t% ^f"' ° U rafraîChir M ™ ins les ai«« n 
de^Emmanue], si elle voulait décidément l'empêcher 

H Vill ars au Roi, 15 janvier 1688. - Bavière, t. 40, fol. 28-29. 




LA LIGUE D'AUGSBOURG. 



347 



de prendre son vol vers Louis XIV. L'Empire gagnait du 
reste immédiatement à ce transfert consenti par l'Espagne. 
Elle-même, l'Espagne n'aurait guère perdu à installer le 
souverain de la Bavière dans les Pays-Bas, où les Hollandais 
cherchaient plutôt à la supplanter qu'à la suppléer. 
De plus, le corps germanique eût désormais pris ces 
provinces sous sa protection, en les germanisant, il est vrai. 
Bref, le gouverneur des Pays-Bas envoya à Munich un 
sieur de Pimentel, chargé de personnifier, pour ainsi dire, 
les belles promesses des conseillers de l'Empereur. Ce 
Pimentel n'eut qu'une seule et courte conférence avec Max- 
Emmanuel, qui, un peu plus tard, laissa clairement entendre 
à Villars « qu'il n'était venu que pour confirmer des 
promesses déjà laites à propros de la Flandre ('). - En cette 
occurrence au surplus, le jeune étourdi ne s'y laissa pas 
prendre si facilement. Il avait trop appris à ses dépens 
quelle distance il existait, dans ses rapports avec son beau- 
père, entre la coupe et les lèvres. Pimentel, traité à Munich 
avec un manque d'égards assez humiliant, trouva seulement 
moyen de se rencontrer à Augsbourg avec Kaunitz, qui arri- 
vait de Vienne pour livrer, avec les armes nouvelles si mal 
maniées par Pimentel, un assaut suprême à l'incertitude du 
prince charmant. Kaunitz fut secondé dans cette tâche 
par le général Sérényi, mais ils eurent beau exciter tous les 
deux Max-Emmanuel contre la France, à propos de l'élection 
préparatoire de Cologne C 2 ), ils ne firent pas pencher défini- 
tivement la balance de leur côté( 3 ), et le ministre bavarois 
Leyden prit seul le chemin de Vienne. 

Le plus pressé pour Max-Emmanuel, c'était de se procu- 
rer de l'argent, soit pour mettre ses troupes de Hongrie en 
état de faire campagne, soit plutôt pour aller auparavant se 



(') Villars au Roi, 25 février 1GSS. Cf. Villars à Colbert-Croissy 
10 janvier 1688, et au Roi, 21 janvier 1688. - Bavière, t. 40 fol lis 20 
et 50. 

( 2 j Villars au Roi, i février 1088. — Bavière, t, 40, fol. 78. 
( 3 ) Villars au Roi, 28 janvier 168K — Bavière, t. 10. fol. 05-00. 






:us 



I.A LIGUE DAUGSBOURG. 



hviei sui les lagunes aux délices de l'école buissonmère. A 
cet effet ,] imagina de réclamer fc LouJs 

arrière de subsides dû à son père Ferdinand-Marie Ce 
rdiqua se serait élevé, d'après lui, à la bagatelle de 
400 mille ecus, qui lui paraissaient indispensables pour prélu- 
der a ses exploits au service de la France par quelque 
nouvelles fredaines dans la ville des doges. Louis XIV ava 
bien consenti à favoriser son élection connue roi des 
Romains, sans que lui-même s'en mêlât activement «; mais 
il se montra beaucoup moins disposé à solder par avance 
la note des menus plaisirs du frère de la Dauphine, encore 
bien que Max-Emmanuel eût donné sa parole de - commen- 
cer a entrer en traité avec Sa Majesté, - si elle lui faisait 
compter sans_ retard seulement la moitié des 400 mille 
ecus ( ). Le Roi prétendait au contraire tenir un traité tout à 
fait en règle avant d'aborder le règlement des subsides (3) 
Faute de numéraire, le voyage de Venise se trouva indéfini- 
ment ajourné, et Max-Emmanuel dut se résigner à n'avoir 
vec l'Italie et les Italiens d'autres rapports que ceux q" 
naquirent pour lui du mariage de sa sœur avec le fils du 
grand-duc de Toscane. La Cour de Vienne, qui avait fait 
demander cette princesse pour le roi des Romains, et qui 
avait tout mis en œuvre afin de rompre l'alliance projetée 

eLXv^if PlUS m ° rtifiée de nW P as obtenu la P^fé- 
ra^ Villars se montra triomphant de ce succès, encore 

bien quil fut dû peut-être aussi au peu d'inclination de la 

princesse Yolande-Béatrix pour le fils de l'Empereur et 

surtout aux conseils de sa sœur, la Dauphine (=) 

^Cependant il restait à la Cour de Vienne une dernière 

H Le Roi à Villars, 23 janvier 1688. - Bavière, t. 40, fol. 42. 

* Villars au Roi, 4 et 7 février 1688. - Bavière, t. 40, fol. 75 et 89 

( 5 ) Dangeau, 5 avril et 30 juin 1688, t. 2, p. 126-127 et 143. 






LA LIGUE D AUGSBOURG.. 



349 



ressource, et beaucoup plus louable en même temps que 
plus efficace, pour ramener à elle ce héros un peu brouillon 
qui lui gagnait des batailles sur la route de Gonstantinople 
tout en s'émancipant à Munich. Elle décida de faire appel à 
sa passion pour l'art militaire et pour le tumulte des camps 
que hante la victoire. Max-Emmanuel avait plus que jamais 
au cœur cette passion qui remportait sur bien d'autres, en 
général assez passagères et surtout tant soit peu divisées. Il 
était impatient, dans sa cinquième campagne, de com- 
mander en chef l'armée impériale devant l'ennemi. Les 
circonstances le servirent à point. Au moment de reprendre 
les hostilités annuelles, le duc de Lorraine tomba assez, 
malade pour qu'on pût honorablement le dispenser de 
conduire encore cette fois la croisade chronique de l'Autriche 
contre les Turcs. Depuis le mois de mars déjà, l'Électeur 
était en pourparlers avec son beau-père afin de savoir dans 
quelles conditions il exercerait le commandement. Il avait, 
d'autre part, afin de se ménager une sorte d'excuse, fait savoir 
à Versailles que c'était la dernière année qu'il accepterait 
du service de l'Empereur ('). Quoi qu'il en soit, l'accord 
définitif se fit seulement, lorsque, tout à fait à la fin de juin, 
Kaunitz fut venu promettre à Max- Emmanuel le titre et les 
fonctions de généralissime, assurance que le comte de 
Stratmann lui confirma quelques jours plus tard. On exigea 
par contre que Villars ne l'accompagnât pas ( 2 ). 

Il en coûta à l'Électeur de rompre avec un confident aussi 
aimable, qui, un mois auparavant, par ordre de Louis XIV, 
avait encore fait apparaître le trône de Pologne à l'horizon de 
ses rêves, mais il dut inaugurer son rôle de commandant en 
chef par un acte d'obéissance passive. Le 5 juillet, il adressa 
donc au Roi une lettre autographe de six pages ( 3 ), pour lui 



( l J Villars au Roi, 17 mars 1038. —Bavière, t. 40, fol. 175. 

( 2 ) Villars au Roi, 30 juin et 5 juillet KiSS. — Bavière, t. 4-0 fol 392 
et 397. 

( 3 ) Bavière, t. 40, fol. 405. 



7, ■ 






r 



■^ 



1 







350 



I<A LIGUE DAUGSBOURG. 



do T ^ r ait ° b,igé de " **»*»* du »«¥* pen- 
dant le peu de temps que durerait la campagne et 1 

onfia une seconde à Villars pour la remettre à Sa Ma s t (>) 

Loms XIV nposta à ce coup fourré du Conseil aÏ e 

expe dl ant bien vite une lettre qui accréditait offici llemen" 

Villars a la Cour de Bavière en qualité d'envoyé ex "o 

"-£:! ax - Emmanuei se tr ° uvait <* - x :r; 

quand la ethe de créance parvint à destination. Villars la 

Un agent f rancaiSi Gombau „ . 
tteatre de la guerre à côté du duc de Man.cue, reçut ,•„ d ' 

militâmes pour ne pas avoir beaucoup de temps à con^ r 
au reste, et la prise de Belgrade, dont il eu p e Z s u 
^-u^nt au comble de ses voeux, en ZlZl 

Peut obtenir de plus Z.Tne iZTe ^^ S^ ' " **» 
ce prince m'a prié de ne la noint pvL , Majesté, parce que 

mais en substance S s Wage l VoteZ "ï J""? deS VOya S es 

avec l'Empereur et proK'm.t I ^ de " 6 faire aucun traité 

pour cette année, Il SvLmJ^ ^ * présenten »»* "est que 
de retour, sous le prétexte de comSn t ** T™ 7 *' dès ^ ? sera 
sa sœur, engage sa S 7 A C ? n * lnnant " SU1 ' le mariage de la princesse 

Majesté.' L 'Éle teura'ÏÏsuJ eu t/; " ^"«^^^ a ™ V °<- 
- Villars au Roi, 14 juXt 16S8 R • "?£ ChanCelier Sehmidt »■ 
mioR . . ''„ J met lb88 " ~ Bavière, t. 40, fol. 424. 
r] Le Roi a Vi ars, 11 JuillpMfi^S » •• I .„ 
n\ xrm r> • J 6y - ~ Bavière, t. 40, fol. 408 

rj Villars au Ro 17 iuillpt lfi«e D •- wo ' 

iî\ «-H juillet 1688. — Bavière, t. 40 fol 4TÎ 

( 4 ) Villars à Colbert-Groissv 20 iuilW 1f5«N » • 
fs, T p R™ • vu UIU1:,s y' J J juillet 1688. — Bavière, t. 40, fol 439 
( ) LeRo. à Villars, 7 octobre 1688. - Bavière, t. 41, foi. & 






m 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



351 



renommée européenne et son alliance plus précieuse que 
jamais. 

Louis XIV avait bel et bien perdu à Munich la première 
manche dans la partie serrée qu'il y jouait contre la Cour 
de Vienne. Aussi, dès que Max-Emmanuel fut de retour 
dans sa capitale, il y retrouva, et ce n'était pas par le seul 
effet du hasard, son ancien compagnon de guerre et de 
plaisirs, mais revêtu cette fois d'un caractère officiel et muni 
d'instructions, qui avaient été rédigées le 21 septembre 1688, 
puis complétées le 27 du même mois ('). Villars ne devait 
rien changer aux anciennes propositions du Roi. Quant à 
l'Electorat de Cologne, c'était par une transaction que la 
France offrait de terminer le différend. Le titulaire, Henri- 
Maximilien de Bavière, était pour tout de bon mort au 
mois de juin, et, en juillet, le cardinal de Fùrstenberg avait 
été élu pour lui succéder. Ce cardinal étant fort âgé, et 
d'ailleurs perclus d'infirmités, Louis XIV se déclarait disposé 
à faire désigner le prince Clément comme son coadjuteur ( 2 ), 
ce qui donnerait d'ailleurs à cet adolescent le temps néces- 
saire pour acquérir la maturité et, peut-être aussi, les apti- 
tudes convenables à son emploi. Louis XIV fit écrire à 
Max-Emmanuel par sa sœur la Dauphine une lettre remplie 
des plus beaux arguments du monde. M. de la Sourdière 
la lui porta en grande cérémonie ( 3 ). Lui-même, le Roi lui 
adressa le 14 octobre une réponse à sa missive du 4 sep- 
tembre ( 4 ). Bref, rien ne fut omis de ce qui pouvait ramener 
dans son parti le triomphateur de Belgrade et l'arracher 
aux séductions, politiques ou féminines, de Vienne. 

Mais les temps étaient trop changés et les passions 
s'étaient trop échauffées de l'autre côté du Rhin pour que 
Villars pût l'emporter. Le défi lancé à Léopold avait été 



(') Bavière, t. 41, fol. 11 et 19. 

( 2 J Le Roi à Villars, 22 juillet 1688. 
( 3 J Bavière, t. 41, fol. 27. 
( 4 J Bavière, t. 41, fol. 31. 



Bavière, t. 40, fol. 420. 



352 



LA LIGUE DAUGSROURG. 



I 






1! I* 



1 



relevé comme un cams bdJi par ] e .saint-empire Max- 
Emmanuel osa d'autant moins séparer son sort de celui des 
auhes princes ou prmcipicules allemands, que les Impériaux 
étaient en droit de lui rappeler ses engagements d W 
bourg II entrevoyait d'ailleurs dans les conjonctures 
présentes une excellente occasion pour se faire enfin livrer 
es Pays-Bas, ce rêve de tous les jours, dont la relation 
eut mxs sa dynastie hors de pair. Les deux branches de a 
maison i de Wittelsbach possédant en effet, outre la Bavte 
le Palatinat, et en général, par leurs cadets, l'Électoral de 
Cologne les evêchés de Hildesheim et de Liège avec 
l'abbaye de Stavelot 0), se seraient trouvées, si les P^s-Ba 
espagnols avaient encore été ajoutés à ces possessions 

Rhin ^ R f, V6S ' t0Ut aUSSi fortemeM établies -'le 
Rhm que les Habsbourg sur le moyen Danube. Elles auraient 

^t P ° Sé /\ P ° pulati0ns bien I*» homogènes au 
point de vue de la race. Aussi, dans une note datée du 
13 décembre 1688, Max-Emmanuel réclama-t-il avant tout 
k cession immédiate des Pays-Bas par le gouvernement 
espagnol, avec promesse de garantie collective après la 
paix, ou, comme pis-aller, s'il surgissait des obstacles invin- 
cibles, une large compensation territoriale (>). Kaunitz, le 
8 du même mois, résuma ainsi, dans un rapport à Léopold, 
la situation : * ' 

« Le baron Lcyden a communiqué au comte Kaunitz la réponse 
de électeur aux propositions de l'Autriche, telle qu'elle a été 
délibérée en Conseil. 

1° L'Électeur demande que l'Empereur obtienne effectivement do la 
Conronne^Espagne l'abandon des Paya-Bas espagnols, et qu'à cet 

Jcht 1 ^^ ^ Liège aValt même d ' ancie »nes prétentions sur Maes- 

à M J T e !T' ulltuns ce f ait et une partie de ceux qui vont suivre 

it, V ° g if qUi ' Cha '= é P ar la S °^ de l'histoire' de France 1 

étùï Ï S °"' eS f ViI ' arS ' a fait P récéder *™ édition de plusieurs 

zsïïssz 1 t; sisr dipiomati - du — -î v - - 




LA. LIGUE DAUGSBOURG. 



353 



effet il envoie un négociateur spécial. La paix ne sera pas conclue 
avec la France avant que les Pays-Bas ne soient conquis et que le 
traité de paix ne stipule le maintien des Pays-Bas dans les mains de 
l'Électeur, avec l'assentiment et même le concours de l'Électeur 
de Brandebourg, des États-Généraux et de toutes les puissances 
voisines. 

2° Dans le cas où il faudrait renoncer aux Pays-Bas, l'Électeur 
demande que, 1° pour tenir lieu de cette juste prétention; 2 e pro 
voto; 3° gratitudinis causa pr opter auxilia lata contra Turcas 
(sic); 4 e pro subsidiis in futurum, l'Empereur lui cède un territoire 
en proportion avec ses prétentions. 

3° Si cette condition aussi ne peut être remplie, l'Électeur demande 
pro voto et gratitucline, à la place du million qui lui a été offert, les 
marquisats de Burgau et de Neubourg. 

4° Il demande enfin un subside annuel de 300 mille florins pour 
un contingent de 8000 hommes, ou de 450 mille florins pour 12000 
hommes, le tout usquè ad casum successionis Hispanicœ. 

Kaunitz a déclaré à Leyden qu'il trouvait ces demandes 
exorbitantes. Il a formellement rejeté toute cession de territoires 
appartenant aux possessions allemandes de la maison d'Autriche 
(die Teutsclie monarchia dess Erzhauss), il a laissé entendre que 
ad casum mortis sine proie (quod Beus avertat) suce catholicœ 
Majestatis, on pourrait peut-être trouver un œquivalens dans les 
États de la succession, qu'on serait disposé à agir à Madrid pour 
obtenir l'introduction, dans le futur instrument de paix, de la cession 
des Pays-Bas, mais qu'aujourd'hui cette question ne pourrait être 
soulevée, ni surtout communiquée aux autres puissances, sans 
amener des retards très préjudiciables à la cause commune.... 
Kaunitz a fait ressortir ensuite le désintéressement avec lequel 
l'Empereur a subvenu à l'entretien des troupes électorales, et a 
terminé l'entretien par les offres suivantes, qu'il a déclaré devoir être 
les dernières : 

Un subside annuel de 200 mille florins, durante hcllo, et de 
100 mille florins, tempore pacis, jusqu'à ce que le casus succes- 
sionis Hispaniœ se présente et que l'Empereur ou ses héritiers 
parviennent servato successionis online ad quietam posscssionon 

23 



354 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



mm 7 Paiement d ' an mil,ion en cin * ■»«»* *« 

-00 mille flnns , non pro vota, mais titulo gratitudinis pour les 
dépenses fartes en Hongrie par l'Électeur; quant au votum, A Ztlnr 
le maintiendrait au chiffre de 8 mille hommes 

Ces propositions ont été examinées en Conseil ,W ♦ ■ 
—es (-), et il a m répondu que ^^ J^t^ 
Car er la conclusion du traité jusqu'à ce qu'il ait été mis en P sse 
■on des Pays-Bas; „ demandait qu'un envoyé impérial fût dpi" 
Madrid pour régler la question, après avoir passé a Munich p^ y 

szr ;rr cti : s ;' i m ^ ^ ^ — * -^ 

LobkowUz, n persistalt à demander le m 

Neu rin ^ ^ ^ ^ u gau 

flonns pour un contingent de 8000 hommes 

Kaunitz demande des instructions définitives (*) ,. 

Tout en attendant le dernier mot du Conseil aulicme 

Villar C i i ï ^ C,Ue 1,0n C ° ngédiât M - de 

Villars , C était une sorte de gage que Max-Emmanuel devait 

avant tout donner à l'Empereur de sa sincérité. Kaunit eu 
W c gagnée< pregque ^ seun ^ k ni ^z eu 

1G89 Je futur vainqueur de Denain se vit signifier son 

ÏÏSATÎÏ f ° iS ; h d ' Une fa ' ?0naSSeZ ^euseS lu', °u 
pas jusqu a 1 agent bavarois à Paris, un certain Mayer né à 
Lyon, q U1 ne reçût de l'Électeur - la liberté de chercher 
fortune en d'autres lieux ( 5 ) „ cnerclier 

Ba^re°nf r? V- ^ r ° mpUeS »*» k France * >* 
sW- 1 Gnne n ' 6Ut PIUS ^nde P«ne à faire 

-^uje^eprince, le 4 mai suivant, un traité W qui, non 

C) Schmidt, Leyden et Wampel. 

( 2 ) Vogué, Mémoires de Villars t 1 n i<W mq n. ■ , „ , 
Impériales-Royales de Vienne prèS leS Archi ™* 

( 3 ) Vogué, t. 1, p. *28. 

( 4 J Villars au Roi, 5 et 7 ianui» i«qq n .. 
et 247. J Vler 1689 " - Bavière, t. 41, fol. 237-246 

S *£"" à Ma * er ' 14 J an vier «589.- fi «^ t 42 f 6 

W *-** t. 42, fol. ,1-15. Cf. Dumont, t. 7,V partie, p! L. 






■■■■ 



LA. LIGUE DAUGSBOURG. 



355 



sans quelques conditions un peu léonines, attachait Max- 
Emmanuel à la fortune, bonne ou mauvaise, de l'Autriche. 
L'article 1er déclarait irrévocables (unveraenderlich) la renon- 
ciation faite au moment du mariage ainsi que le pacte 
d'alliance du 12 avril 1685. Le reste ne consistait guère 
qu'en promesses réciproques d'assistance militaire. L'Élec- 
teur, à la condition de n'avoir jamais aucun supérieur à 
l'armée, s'engageait pour sa part à fournir à son beau-père 
un contingent de huit mille hommes. Quant aux conquêtes 
éventuelles, par l'article 8, il s'obligeait aussi à restituer ou 
à partager toutes celles qu'il parviendrait à faire. Cet 
article en effet était ainsi conçu : '• Ce que l'on prendra avec 
la bénédiction de Dieu sur l'ennemi, et a jamais été incor- 
poré à un des dix Cercles de l'Empire, sera rendu à celui à 
qui il a appartenu autrefois; mais, si, par ce corps que Son 
Altesse électorale aura à commander, l'on prenait quelque 
chose sur l'ennemi, ce qui n'a jamais dépendu d'aucun des 
dits Cercles, cela restera équitablement pour la moitié à Sa 
Majesté et à. Son Altesse électorale, jusqu'à tant que par la 
paix cela soit échangé ou maintenu. •• Il n'était pas question 
en termes plus clairs des Pays-Bas. Aussi est-ce sans doute 
en raison d'articles secrets, qui nous sont restés inconnus, 
que Max-Emmanuel put compter sur une modification de 
ses anciennes conventions avec le père de sa femme. Le roi 
d'Espagne vivant toujours et pouvant espérer des enfants, 
puisqu'il allait se remarier, il n'y avait pas plus qu'en 1G85 
lieu de penser à une cession immédiate des dix provinces. 
Mais Léopold promettait formellement d'obtenir pour son 
gendre ime heutenance-générale, un stathoudérat, et, de plus, 
à le faire « perpétuer » sur sa tète, à titre viager 0). 

L'Autriche, grâce à ce traité, qui, pendant trois ans encore, 
ne fut qu'un billet de plus à La Châtre, se trouvait arrivée à 



(') Gasdeke, t. 1, p. 24. — Un article du contrat de mariage du 
12 avril 1685 portait déjà que le gouvernement lui serait cédé « zwar 
tut administratorio seu aliéna, sondern proprio nomine et jure proprie- 
tari», n Heigel, p. 230. 



!" 




356 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 






se fins, aussi bien a Munich qu'à Madrid. Elle avait enlevé 
a la France la neutralité de l'Espagne et l'alliance dé la 
Bavière. Mais là ne s'étaient pas arrêtés ses succès Vép e 

aes lurcsetdes Hongrois. La grande journée de Mohacz 
avait eu lieu le m août 1687. Au mois d'octobre suivant a 
D^te hongroise était convoquée à Presbourg, et bon 
gre mal g re rendait la couronne de Saint . ÉtieM g ^ 

ta e dans la maison d'Autriche 0). La paix, il est vrai, 
n'était pas signée avec la Sublime-Porte, Lis les pZTs 
parallèles de la République de Venise la rendaient de l u 

"nf ;r PE ble ' et surt r prochaine - Le —^ 

co L*Zi 1x777 "i T Wrau ^ assaut final 
contre Louis XIV, fort mal alors, par surcroît, avec le nane 
Innocent XI, qui brandissait de loin ses fond e S 
ques. Vainement l'envoyé de Léopold à Paris, le omT e 
Lobkowitz, lui avait-il écrit, le 3 novembre 1687 ce mo aui 
eut dû suffire pour atténuer ses alarmp, • <? A ' ? 

Krha m ti e n •* r alarmes • " Sie abhomren cleu 

Lis obstle , aUX ImpériaUX la gUerre > et ^ace . 

Les obstacles qui, du côté de Guillaume d'Orange avaient 

le W ?" de , 1,eXPl ° Si0n ' n '- istaient P^-Vuinaunie 

on onH i r 1 "' P * ° U m ° inS S ° lidement ' SUr Ie trô ™ ^ 
son onde et beau-père, dont le principal crime, outre celui 

direct nl^ T^ ^ Ga " eS ' C ' eSt - à - dire UD 

d n, ' P i T SUrt ° Ut aV ° ir C ° nsisté à m ™^ de vigueur 

le É ats r"'" 06 C ° ntre &eS SUJ ' etS Cath ° ]i « UeS - D ' aut - Part, 
es Mats-^eneraux venaient de remplacer, en avril 1689 

Sr rr ire i- Hove ' successeur de *■-. p- - 

Êreatoe^MreeJu nouveau roi d'Angleterre, Antoine 

nuSri^en :^! 6 ^^" 6 . " i ^7 b , eaUC0U P d ' a ™ ir ^ervé, sans se 

la maison de '*&££*££ Vf" tut "JT*? ^^ * 

Feuquière à faire remarauér à mI i , , • &U contra »' e - engagea 
exclu le roi caXl Ze Tn * ? ^ IeS E ' atS de Hon " rie avaient 
branche aùemande V le Roi f ^ asSHrallt ^°™ la priorité à la 
Espoffne, t. 73, fo] L26& Feu qui ere, 30 novembre 1687. - 

( 2 ) Onno Klopp, t. 4, p. 367. 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



357 



Heinsius, qui se trouvait être un ennemi personnel de 
Louis XIV, ou tout au moins de la France 0). Les circons- 
tances se montraient donc admirablement à point pour 
serrer les nœuds de la grande coalition organisée par le 
prince d'Orange, avec toutes les forces de la race germani- 
que, et essayer de renverser le colosse, ou ce qu'on préten- 
dait être le colosse aux pieds d'argile de Versailles. 

L'agent que les États-Généraux entretenaient à Vienne, 
M. Hop, syndic d'Amsterdam, fat mis en rapports avec une 
commission impériale composée de quatre membres, les 
comtes Kœnigsegg, Windischgnvtz, Œttingen et Stratmann. 
La première réunion eut lieu le 20 avril 1G89. Les Hollandais 
prétendirent d'abord ne s'engager que lorsque Léopold 
aurait fait officiellement sa paix avec l'islamisme. En 
revanche, ils acceptèrent facilement ses deux prétentions 
relatives à l'élection de son fils Joseph comme roi des 
Romains et à la désignation éventuelle de son second fils 
Charles en qualité de roi d'Espagne. Le Pensionnaire et ses 
amis finirent par comprendre assez vite que le monde 
chrétien avait infiniment d'intérêt à ne pas précipiter à l'est 
une pacification, qui serait d'autant plus durable qu'on s'y 
serait porté avec moins d'empressement. Grâce à cette 
concession, le projet de coalition préparé h La Haye reçut, 
dès le 8 mai, l'assentiment de l'Empereur. Le 12, l'accord 
fut signé dans toutes les formes requises par Hop, d'une 
part, par Kœnigsegg et Stratmann, de l'autre. 11 ne s'agis- 
sait de rien moins que d'une alliance offensive et défensive, 



(') « Heinsius, conseillée-Pensionnaire de la province de Hollande, 
avait été placé dans ce poste par la protection du prince d'Orange 
depuis, roi d'Angleterre. Ce prince, persuadé de son zèle et de son 
attachement à sa personne et à sa maison, prenait en lui une confiance 
entière. Il l'avait envoyé en France pour les affaires de la principauté 
d'Orange, après la paix de Nimègue, et, dans l'exercice de cette commis- 
sion, Heinsius avait essuyé la mauvaise humeur d'un ministre plus 
accoutumé à parler durement aux officiers de guerre qu'à traiter avec 
les étrangers. Il n'avait pas oublié que le ministre l'avait menacé de le 
faire mettre à la Bastille. » — Torcy, Mémoires, t. 2, p. ± 






358 



I>A LIGUE D'AUGSBOURG. 







destinée à imposer à la France le retour à la paix de 
Munster et à celle des Pyrénées, interprétées, bien entendu, 
d après les Chancelleries de Vienne, de Ratisbonne et de 
Madrid. Un article secret, dont le roi d'Espagne ne devait 
pas avoir connaissance, et pour cause, réglait, en même 
temps que l'élection du roi des Romains, l'affaire de sa 
succession au profit exclusif de l'archiduc, frère du roi des 
Romains (). Le patriotisme espagnol devait d'ailleurs être 
pleinement satisfait. Aucune parcelle de cette monarchie 
cosmospohte n'était détachée de la masse hétérogène qui 
la composait Stratmann seul avait signé avec Hop ce mys té- 
rieux article ( 2 ). J 



are sf s ^---.S^^r:.; 

combien cette d i ion tenait . cœm , . ^JJ a y « njng 

lp i vfvf f ( ! 'r //l '"""' ,w ' publié P ar Van ** Heim 
t. i, p. lOJ. - V. le volume de la page 78 à la page 129. 



I 



LA LIGUE DAUGSBOURG. 



359 



Les États-Généraux s'étaient chargés de procurer l'ad- 
hésion de l'Angleterre. Guillaume, en effet, quoique dirigeant 
tout dans la coulisse, n'avait pas osé prendre trop osten- 
siblement l'initiative de ce gros complot historique, qui 
devait faire couler tant de sang. Son usurpation ne fut 
d'ailleurs reconnue à Vienne que le 6/16 juin 1689 ('). Mais, 
déjà, en avril, il s'était assuré le concours de troupes 
danoises ( 2 ), et, le 23 mai (2 juin), il écrivait à Heinsius : 
'• Ick ben gereet om in die aïliantie te treeden, dis ick daertoe 
van weegens den Staet sal werden gerequireert ( 3 ). » Pour don 
de joyeux avènement à ses nouveaux sujets, il tenait à leur 
apporter une guerre absolument inutile pour eux, mais fort 
utile pour déployer de rechef ses talents de généralissime 
et tâcher d'en extraire une victoire bien avérée contre 
Louis XIV. Son Parlement ne paraissait pas le moins du 
monde disposé à le suivre dans cette voie, malgré tous ses 
efforts pour faire croire au public que le meilleur moyen de 
soumettre l'Irlande au joug anglais n'était pas de s'y établir 
puissamment, mais bien d'aller guerroyer sur le continent 
contre la France C). Au mois d'août, il n'osait pas encore 
laisser connaître aux députés anglais toute l'étendue des 
engagements qu'il avait fait contracter à l'Empereur et aux 
Hollandais. Il dut se contenter, dans le courant du mois, de 
renouveler les traités qui existaient entre ces derniers et la 
Grande-Bretagne ( 5 ). Le 9 septembre, seulement, h Hamp- 
toncourt, il se sentit enfin assez fort pour risquer le pas 
décisif, et entrer ouvertement dans l'association dont il 
était l'instigateur 00. Pour plus de sûreté néanmoins, ce 
prince qui révélait à la Grande-Bretagne toutes les libertés, 
connues et inconnues, s'abstint de présenter aux délégués 



H Onno Klopp, t. 4, p. 448. 

( 2 ) Dumont, t. 7, 2° partie, p. 237. 

( 3 ) Het Archief van Heinsius, t. 1, p. 117. 
(*) Onno Klopp, t. 4, p. 400-461. 

( 5 ) Dumont, t. 7, 2 e partie, p. 230. 
( e ) Dumont, t. 7, p. 241-242. 



■ 



■ 



360 



LA LIGUE D'AUGSBOURG. 




de la nation l'acte qui l'engageait dans une guerre euro- 
péenne. Il ne le fit pas même contre-signe? par un seul de 
ses ministres, quoiqu'on y eût apposé le grand sceau de 
l'Etat CJ. A une date un peu postérieure, le G juin 1690 ( 2 ) 
l'Espagne, cédant enfin aux sollicitations de l'Empereur ( 3 )' 
accéda à son tour, non sans peine, à la coalition. La Ligue 
d'Augsbourg se trouva ainsi avoir produit tous ses fruits 
en adjugeant, au nom de l'Europe, mais à l'insu de 
Charles II lui-même, la succession de ce prince à la branche 
allemande de la maison d'Autriche. Grâce à Guillaume 
d'Orange, les peuples germaniques remettaient la main sur 
l'Espagne, comme au XVIe siècle, ou du moins se flat- 
taient d'y parvenir. 



(') Onno Klopp, t. 4, p. 492. 

( 2 ) Dumont, t. 7, 2<= partie, p. 267. 

oll^Ti?m-lt à Ch;ules n - de JuiIlet 1689 - ™* ée p- 









CHAPITRE DIXIÈME. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



Persuadé qu'il était devenu invincible depuis qu'il avait 
enchaîné à sa cause jusqu'au nouveau roi d'Angleterre, 
l'Empereur dorénavant ne se souciait guère de ménager la 
susceptibilité de ses plus utiles alliés, et se montrait un peu 
trop enclin à les considérer comme de modestes vassaux. 
L'Electeur de Bavière était un de ceux vis-à-vis de qui il en 
prenait le plus à son aise. Il ne s'était pas contenté de 
l'envoyer en Italie, sous la haute surveillance de Caraffa, 
commander en apparence des armées dont toutes les 
opérations stratégiques étaient réglées à l'avance par les 
ministres viennois. Il avait porté une atteinte plus sérieuse 
à ses privilèges de souverain allemand, en créant le 
22 mars 1692 un neuvième Électorat au profit de la maison 
de Hanovre, qui ce jour-là signa une alliance perpétuelle 
avec celle de Habsbourg. Cette innovation devait avoir 
pour effet, non seulement d'ajouter à la prépondérance de 
l'Empereur dans l'Empire, mais encore d'y diminuer l'im- 
portance des Électeurs déjà en possession de leur dignité, et 
qui auraient à compter avec leur nouveau collègue. Elle 



362 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 







I 

. 

I 



était d'ailleurs aussi contraire à la paix de Westphalie qu'à 
la bulle d'Or, et pouvait passer pour un acte arbitraire au 
premier chef. Déjà lésé dans ses prétentions comme général 
suprême, ou soi-disant tel, et comme chef de la maison de 
WittelsbachC), Max-Emmanuel ne l'était pas moins comme 
prince catholique. Dirigé depuis son enfance par des prêtres 
romains, il devait s'étonner parfois, malgré l'exemple de 
l'Autriche et de l'Espagne, de se trouver combattre avec les 
Hollandais et les Anglais pour la substitution d'une dynastie 
protestante à une famille qui partageait sa foi religieuse et 
s'inclinait avec le même respect que lui devant la volonté du 
saint-siège. 

Ces motifs de mécontentement probable et secret déci- 
dèrent Louis XIV à tâcher d'exploiter, au moyen de plus 
amples concessions, la mobilité d'esprit du prince aussi 
écervelé qu'aimable que Villars avait failli rallier à sa cause. 
Le 28 juin 1691, on avait rédigé à Versailles des instructions 
destinées à guider M. de la Haye, attaché maintenant au 
poste de Venise, s'il se trouvait en présence d'ouvertures 
qui permettraient d'espérer un traité de neutralité entre la 
France et la Bavière. A la vérité, le Roi n'ajoutait qu'une 
confiance fort médiocre aux bonnes dispositions dont on 
l'avait entretenu, parce que l'Électeur venait de partir avec 
toute la diligence possible pour Turin. Il y était appelé, afin 
d'y prendre le commandement d'une petite armée hétéro- 
gène, fournie par l'Empereur, l'Espagne et la Savoie. A tout 
hasard pourtant, Louis XIV ne laissait pas de poser des 
jalons pour une entente. Dans le cas où Max-Emmanuel 
ramènerait seulement ses propres troupes dans ses États 
héréditaires, il recevrait pour les entretenir une indemnité 
calculée d'après le traité de 1673 entre la Bavière et la 
France. Si, au contraire, l'Électeur, reconnaissant enfin que 

C 1 ) D'après une lettre de Forbin-Janson au Roi du 4 mars 1692 
(Borne, t. 352), on croyait au Vatican que l'Électeur de Bavière avait 
presque contribué à l'érection du nouvel Électorat. Le préjudice que 
cette nouveauté lui portait n'en reste pas moins évident. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



363 



le prince d'Orange tenait absolument à garder pour lui les 
Pays-Bas, voulait s'engager plus étroitement et conclure 
'• un traité d'action » avec Sa Majesté très chrétienne, elle 
lui '■ renouvellerait les assurances d'employer tous les 
moyens les plus efficaces pour le faire parvenir à la Cou- 
ronne de Pologne, lorsqu'elle serait vacante. « Ce n'était pas 
tout encore. « Sa Majesté voulait bien aussi entrer tant pour 
elle que pour Mgr le Dauphin dans l'obligation de renoncer 
en sa faveur, en cas d'ouverture de la succession d'Espagne, 
aux droits qui appartiendraient à mondit seigneur sur les 
royaumes de Naples et de Sicile, sans même en stipuler le 
retour à sa Couronne, en cas que ledit Électeur vînt à 
mourir sans enfants. » Les subsides, dans cette hypothèse, 
pourraient s'élever jusqu'à vingt ou trente mille écus par 
mois, et la France aiderait par surcroît Max-Emmanuel à se 
mettre en possession des districts et des villes déjà mention- 
nés dans le haut bassin du Danube ('). 

Nous ignorons si ces tentations arrivèrent à leur adresse 
pendant l'été, alors qu'il en était temps encore. Nous savons 
seulement que, le 27 septembre 1691, de nouvelles instruc- 
tions furent rédigées à l'intention du comte de Rébenac, 
accrédité depuis peu auprès des princes du nord de l'Italie, 
et qui se rendit même à Rome (*), pour y remettre une 
lettre autographe du Roi ( 3 ) entre les mains du saint-père. 
Il n'était du reste question en aucune sorte dans cette 
lettre des affaires de l'Espagne. La mission ambulatoire de 
Rébenac se réduisait à faire sentir aux intéressés les dangers 
de la politique et des troupes impériales pour tous les États 
subalpins, lesquels ne trouveraient de salut qu'en se rap- 
prochant de la France. Il devait de plus, en vertu des 
ordres spéciaux dont nous venons de marquer la date, 



(') Bavière, t. 42, fol. 22-29. 

( 2 ) Forbin-Janson au Roi, 7 décembre 1001, 15, 23, 20 janvier et 
5 février 1692. — Rome, t. 342. 

( 3 ) On la trouvera dans Rome, t. 342, in fine. 



rnn 



364 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 







travailler à la conclusion d'une paix prompte et « séparée » 
avec Max-Emmanuel. A cet effet, il lui offrirait en premier 
heu le duché de Milan, qu'on le supposait désirer vivement, 
et qu'il recevrait au lieu des royaumes de Naples et de 
Sicile. Si cependant Rébenac constatait que le titre de roi 
le tentait irrésistiblement, il finirait par lui promettre, outre 
le Milanais, l'un ou l'autre des royaumes précités, mais 
l'un des deux seulement ('). 

^ Conformément à ces directions, tout à fait à la fin de 
l'année 1G91, un émissaire, le comte de Grégy, fut envoyé à 
Venise par M. de Rébenac, et cet émissaire profita de la 
présence de l'Électeur dans cette ville pour solliciter de lui 
une entrevue. Il l'obtint le 31 décembre 1691, à cinq heures 
du soir, très secrète et très courte, à la vérité, mais enfin elle 
suffit pour constater que Max-Emmanuel n'affectait du 
moins aucune haine personnelle et intraitable contre la 
France (*). On ne tarda pas à avoir la preuve de ces bonnes 
dispositions, et il s'ensuivit un projet de négociation à 
Venise, au sujet duquel le cardinal de Forbin-Janson, 
ambassadeur du Roi auprès du saint-siège, nous fournit 
quelques détails intéressants, du mois de février 1692. 

« M. le comte de Grégy, que M. le comte de Kébenac avait envoyé 
à Venise pour parler à M. le duc de Bavière, étant, resté malade ici, 
reçut, il y a trois jours, une lettre de M. Foucher ( 3 ), qui lui a envoyé 
copie de celle que M. de Sanfré (*) lui avait écrite du 15° janvier 
par un courier exprès que M. de Bavière lui dépêchait ( 5 ), par 
laquelle M. de Sanfré lui fait connaître que M. de Bavière entrera 

(') V. Tableau chronologique de l'histoire de l'Europe de 1679 à 1697 
— Espagne, Mémoires et Documents, t. 75, fol. 1-105. 

( 2 ) V. les trois lettres relatives à cette entrevue. — Bavière, t 42 
fol. 35-43. 

( 3 ) M. Foucher était alors résident de France auprès du grand-duc de 
loscane. Sa vieillesse et sa surdité l'obligèrent à demander son rappel 
au milieu de 1694. M. Dupré le remplaça à Florence. 

( 4 ) C'était un des intimes de Max-Emmanuel. 

f 5 ) On trouvera cette lettre, chiffrée, dans Bavière, t. 42, fol. 42-56. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



365 



volontiers en négociation. Je ne cloute pas que M. Foucher n'ait 
envoyé copie de cette lettre à Votre Majesté, comme il a fait à M. le 
comte de Eébenac. Cependant M. de Grégy, quoique sa santé ne soit 
pas encore bien rétablie, est parti ce matin pour se rendre à Venise, 
afin d'être pins en état d'exécuter les ordres que lui donnera sur ce 
sujet M. de Eébenac. Il paraît que M. l'Électeur de Bavière veut entrer 
en matière, mais je ne sais si c'est de bonne foi, et M. de Eébenac 
aura là-dessus toute la circonspection nécessaire. Cette lettre à 
M. de Sanfré était écrite avant le voyage de cet Électeur h Vienne. 
Par le courrier qui en arriva hier, l'abbé Scarlati a eu avis que ce 
prince est toujours très mécontent de l'Empereur et de ses ministres, 
et aussi mal qu'auparavant avec Madame l'Électrice, sa femme. On 
lui a parlé sur cela avec beaucoup de hauteur, jusqu'à lui dire que 
jamais elle ne retournera à Munich que la comtesse de Canozza n'en 
fût dehors, à quoi il a répondu que, si cette comtesse n'y était pas, 
il l'y ferait venir pour n'y pas avoir Madame l'Électrice. Scarlati dit 
qu'il n'est pas encore certain s'il acceptera le gouvernement des 
Pays-Bas, qu'il veut seulement y aller faire la campagne comme il a 
fait sur le Ehin, en Hongrie et en Italie, qu'il se trouve sans argent, 
et que la comtesse de Soissons, qui l'assure qu'il la trouvera à 
Bruxelles, l'y attire autant qu'autre chose ('). Ce même abbé Scarlati 
prétend toujours que cet Électeur est fort dégoûté de la Ligue et de 
l'Empereur, qu'il n'a aucune estime pour les Allemands et qu'il a 
toujours le génie français, qu'il ne le croit pas capable d'abandonner 
les alliés de peur d'être accusé d'avoir fait une méchante action, 
mais qu'il souhaiterait fort qu'on fît la paix pour prendre do 
meilleures mesures » etc. ( 2 ). 



M. de Grégy ne réussit pas cette fois à gagner Venise. Sa 
mauvaise santé l'arrêta en chemin et l'obligea à revenir tant 
bien que mal à Rome ( 3 ). Mais les agents de la France ne 
cessèrent pas pour cela d'agir de leur mieux à distance sur 



(') Il l'avait déjà vue l'année précédente à La Haye, « et c'était elle 
qui l'avait le plus animé à soutenir et prendre l'emploi des Pays-Bas. » 
— Forbin-Janson au Roi, 25 mars 1692. — Borne, t. 352, non-folioté. 

( 2 ) Forbin-Janson au Roi, 20 février 1692. — Borne, t. 352. 

( 3 ) Forbin-Janson au Roi, 26 février 1692. — Borne, t. 352. 






I 












306 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



l'esprit versatile de l'Électeur, qui avait repris la route de 
Vienne. M. Verjus prépara quelques notes destinées à mettre 
en relief l'imprudence de la conduite politique suivie par ce 
prince et les avantages évidents qu'il trouverait à se rappro- 
cher de la France. L'abbé Scarlati, qui ne l'avait guère 
quitté pendant son dernier séjour en Italie, quoique son titre 
officiel fût celui d'agent bavarois à Rome, se chargea de 
mettre ces notes en ordre, de manière à en composer un 
Mémoire 0) destiné à passer sous les yeux de son maître. Ce 
travail servit de base à un entretien qui ne tarda guère 
à avoir lieu à Venise entre Rébenac et un homme de con- 
fiance de l'Électeur, dont la venue avait été annoncée à 
notre ministre avant que Max-Emmanuel ne quittât l'Italie. 
Cet homme de confiance s'appelait Jean-Paul Bombardo ou 
Bombarda ( 2 ). Il était Romain de naissance, financier de 
profession, et par-dessus tout grand confident de l'Électeur, 
dont il s'évertuait par ses menus talents à remplir les caisses, 
en général assez vides. Bombardo ne cacha rien à Rébenac 
de ce que son prince avait sur le cœur contre la Cour de 
Vienne, notamment sa renonciation obligée à l'héritage de 
sa femme. Il alla jusqu'à exhiber le traité de 1G89, « et 
assura que, si Sa Majesté le voulait, il n'accepterait pas le 
gouvernement des Pays-Bas » qu'on lui offrait. « Il sup- 
pliait seulement le Roi de ménager son honneur, » c'est-à- 
dire de ne pas lui imposer une rupture trop éclatante. 
Rébenac abonda dans le sens de Bombardo, surtout en ce 
qui concernait les mauvais procédés dont l'Autriche, depuis 
un temps immémorial, n'avait jamais cessé d'abreuver les 
Wittelsbach, et il évoqua de nouveau le délicieux mirage du 
royaume de Naples florissant sous le sceptre glorieux de 



(') Forbin-Janson au Roi, 25 mars 1692. — Rome, t. 352. On trouvera 
le Mémoire, avec la même date, dans Bavière, t. 42, fol. 49-56. 

(*) M. de Vogué a préféré ce dernier nom. Le fait est que le paraphe 
qui termine la signature empêche de bien savoir s'il faut y lire un a ou 
un o. Mais la diplomatie française de l'époque a presque toujours appelé 
cet agent Bombardo. 



H 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



367 



Max-Emmanuel. Pour conclure, il dicta à Bombardo, avec 
charge de remettre le tout à qui de droit, l'essence du Mémoire 
préparé par M. Verjus et l'abbé Scarlati. Le Roi, pour sa part, 
y était-il dit, serait enchanté que son protégé enlevât la 
couronne impériale à la maison d'Autriche, de manière à ce 
que cette couronne, devenue à tort le monopole d'une seule 
famille, circulât entre deux ou trois des plus illustres dynas- 
ties du saint-empire. Le Conseil aulique s'était donné les plus 
grands torts vis-à-vis de l'Électeur, puisqu'en Italie, il avait 
été encore plutôt l'instrument que le supérieur de Caraffa. 
On avait visiblement concerté les choses en vue de le priver 
d'un grand commandement, seul digne de lui. Pour un sub- 
side, en somme assez médiocre, il s'était condamné à fournir 
un nombre de troupes très considérable. Heureusement, la 
durée de son traité avec l'Empereur n'avait pas été fixée. 
Il ne tenait donc qu'à lui de se dégager dès qu'il le voudrait, 
tout au moins de déclarer que ses ressources étaient épui- 
sées et qu'il entendait rester neutre. <■ Il y a bien des choses 
que ce porteur est chargé de dire de bouche *, était-il ajouté 
après cette énumération insidieuse de torts rappelés et dé 
conseils offerts ('). Lorsque Bombardo, muni de ce document, 
eut rejoint son maître, ce dernier fit assurer Rébenac que 
Bombardo ne tarderait pas à revenir négocier en France 
avec lui ( 2 ). Néanmoins, l'année 169:2 se passa sans que le 
" banquier « eût fait la moindre apparition à Paris, ce qui 
ne l'empêcha pas d'y écrire très souvent ( 3 ). 

L'explication de cette indifférence subite de la part de Max- 
Emmanuel était fort simple. Il avait dit vrai en annonçant 
qu'on lui offrait l'administration des Pays-Bas. Le comte de 
Gastahaga, qui en était chargé, avait eu, avant le printemps 
de 1691, une altercation fort vive avec Guillaume III. Le roi 
d'Angleterre lui reprochait de n'avoir pas assemblé dans les 

(') Cette pièce, d'avril 1092, figure dans Bavière, t. 42, fol. 58-76. 

( 2 ) V. la relation datée d'avril 1693. — Ratisbonne, t. 329, fol. 131-132. 

( 3 ) On trouvera des lettres de lui, de mai, juin, juillet, août et sep- 
tembre 1G92 dans Bavière, t. 42. 




368 



LOUIS XIV RENONCE A LA. SUCCESSION. 




dix provinces les ressources nécessaires ('). C'en fut assez 
pour préparer sa disgrâce. De son côté, l'Électeur de Bavière 
s'était décidé à une démarche solennelle afin de triompher 
de la résistance opposée jusque-là à ses desseins par le 
Conseil d'État espagnol. L'abbé Scarlati, qu'il avait d'abord 
voulu charger d'une mission à cet effet, s'était tellement 
défié du succès qu'il lui avait paru préférable de décliner la 
mission ( 2 ). Max-Emmanuel adressa alors à Charles II une 
lettre autographe, dans laquelle il se mettait à sa disposi- 
tion, avec toutes les forces dont il disposait, pour la défense 
militaire des Pays-Bas ( 3 ). Le prince d'Orange ( 4 ) demanda à 
Madrid qu'il fût donné suite à cette requête ( 5 ), qui le déli- 
vrerait du gouverneur actuel, jugé incapable par lui. D'autre 
part encore, la reine douairière d'Espagne écrivit à son 
frère Léopold pour l'engager à ne plus s'opposer à une 
nomination dont lui-même avait été le premier à bercer son 
propre gendre. Elle ne craignit pas d'ajouter que les sacri- 
fices auxquels l'Électeur, se trouverait entraîné par les 
exigences de sa nouvelle situation ne manqueraient pas de 
l'en dégoûter en plus ou moins de temps, et qu'une courte 
expérience le guérirait sûrement de son caprice d'amour- 
propre («). La Cour de Vienne, en présence de ce feu 




«ÇLF? Sourches - 13 avril lm > *■ 4 > P- 408. Cf. Guillaume III à Heinsius, 
U (22) janvier et 23 février (3 mars) 1692, dans Het Archief van Heinsius, 
t. 2, p. 48-49. ' 

( 2 ) Forbin-Janson au Roi, 5 février 1692. — Rome, t. 352. 

( 3 ) « On écrit de Madrid du 5 de ce mois que le roi d'Espagne avait 
fait examiner dans le Conseil d'État une lettre par laquelle l'Électeur de 
Bavière lui témoignait être disposé à accepter le gouvernement des 
Pays-Bas espagnols, aux conditions qu'il plairait à Sa Majesté catho- 
lique, n'ayant d'autre dessein que de tâcher d'y rétablir les affaires, ce 
que personne jusqu'à présent n'a osé entreprendre. » Lettre de Bruxelles 
du 20 décembre 1691. — Gazette de 1691. 

( 4 ) L'historien anglais Burnett prétend que le Conseil d'Espagne avait 
eu la. pensée d'offrir à ce prince le gouvernement de Gastanaga, mais 
M. Onno Klopp (t. 6, p. 6, note 3) n'a retrouvé nulle part le moindre 
document à l'appui de cette assertion. 

( 5 ) Forbin-Janson au Roi, 5 février 1692. — Rome, t. 352. Cf. Gaîdeke 
t. 1, p. 31. 

(«) Heigel, p. 236. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



309 



convergent d'insistances, fit à mauvais jeu la meilleure mine 
possible, et renonça à perpétuer davantage celle de ses fautes 
dont Louis XIV avait le plus l'art de se servir pour hâter le 
retour de l'enfant prodigue dans sa famille. Le 12 décem- 
bre 1691, un décret de Charles II nomma Max-Emmanuel 
" lieutenant-gouverneur et capitaine général des Pays Bas (') », 
avec des pouvoirs si étendus qu'ils lui conféraient presque 
une autorité royale ( 2 ). Une fois installé à Bruxelles, où il fit 
son entrée le 26 mars 1692 ( 3 ), l'époux de Marie-Antoinette 
oublia Venise et les plaisirs carnavalesques, voire sa rivalité 
avec le duc de Lorraine, pour ne plus savourer que les joies 
d'une ambition enfin satisfaite. Mais ce contentement ne fut 
pas de bien longue durée. L'horizon ne tarda pas à s'assom- 
brir, en même temps qu'à s'élargir, devant le nouveau 
" capitaine général. » Sa femme, de laquelle il avait déjà 
eu plusieurs enfants, mais des enfants morts presque 
aussitôt après leur naissance, accoucha encore à Vienne, le 
28 octobre 1692, d'un fils, qui reçut les prénoms de Joseph- 
Ferdinand (*), et qui n'était pas destiné à disparaître aussi 
vite. Elle-même, l'Éîectrice paya de sa vie, à vingt-quatre 
ans, le bonheur d'être redevenue mère. Elle ne mourut pas 
toutefois sans laisser un testament, daté du 12 décembre, 
douze jours avant son décès, dans lequel elle prenait soin de 
déshériter son volage époux autant qu'elle le pouvait faire, 
sinon même au-delà de ses droits légaux. Avant tout, elle 
avait eu soin de renouveler la renonciation inscrite dès 1685 
dans son contrat de mariage ( 5 ). 



(') Le brevet se trouve aux Archives Royales de Munich. Plus tard, en 
se remariant, dans son contrat, Max-Emmanuel prit le titre latin de 
Gubentator Belgii. 

( 2 ) Heigel, p. 236. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 6, p. 39. V. le récit de son entrée dans Mérode- 
Westerloo, t. 1, ch. 4, p. 71-74. 

( 4 ) Gœdeke, t. 1, p. 33 et 49. 

( 5 ) .... « Also widerltolle ich zum yberfluss solche renuneiation in alleu 
utidjeden cîausuln undpuncten vor midi, meine Erben und Naohkhomen, 
nicht anderst als wan ailes hierinnen von Wort zu Wortt inserieret 
irere.... » — Heigel, p. 238-239. 

24 



370 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 






Grâce à ce fils, le fantôme de la royauté de toutes les 
Espagnes semblait se rapprocher, plus séduisant que 
jamais, de Max-Emmanuel, qui n'omit pas de faire chanter 
un Te Deum à Sainte-GuduleO). Seul avec le Dauphin et ses 
trois ducs, le nouveau-né représentait la descendance de 
Philippe IV. Léopold et les archiducs, qui ne se rattachaient 
que par Philippe III aux Habsbourg espagnols, se trouvaient 
plus éloignés d'un degré. A Madrid aussi, on n'eut pas de 
peine à considérer ce tardif événement comme l'un des plus 
propres à sauvegarder l'intégrité du corps hispanique en le 
soustrayant à l'avidité de deux compétiteurs acharnés l'un 
contre l'autre, et qui menaçaient de le déchirer en lambeaux 
La reine-mère surtout se réjouit fort d'une naissance si 
opportune, et fit partager à son fils sa satisfaction en même 
temps que ses désirs. Max-Emmanuel, de son côté, avait tou- 
jours sur le cœur sa renonciation. Après avoir dépouillé sa 
femme, elle menaçait à présent de priver son enfant des 
droits qui lui devaient revenir. S'il persistait à associer ses 
intérêts a ceux de son beau-père, il n'avait, en mettant les 
choses au mieux, que les Pays-Bas à espérer. Si, au contraire, 
il se tournait vers Louis XIV, toujours prêt à accueillir les 
repentirs utiles, de plus larges perspectives s'ouvriraient 
d'elles-mêmes à ses espérances. Après avoir protesté dans 
toutes les formes requises contre le testament de sa femme ( 2 ), 
il chercha donc à reprendre position du côté où la fortune 
paraissait lui sourire avec le plus de générosité. 

Muni d'un passeport préparé dès le 2 janvier 1693 ( 3 ), Bom- 
bardo s'engagea enfin sur la route de Paris. Il y arriva le 
14 avril et vit aussitôt Colbert-Croissy, avec lequel il s'expli- 
qua à peu près dans les mêmes termes qu'avec M. de 
Rébenac. Il lui communiqua pareillement le traité de 1689 
par lequel l'Électeur s'était astreint à servir avec toutes ses 



(') Onno Klopp, t. 6, p. 124. 
( 2 J Heigel, p. 239-240. 
( 3 ) Bavière, t. 42, fol. 93. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



371 



troupes sous la haute direction de l'Empereur, pendant 
toute la durée de la guerre, à raison de 400 mille florins par 
an. Il confirma aussi le fait de la renonciation, si amèrement 
regrettée, de 1685. Bref, il tâcha de montrer, par un retour 
sur le passé, combien son maître avait de raisons pour 
désirer acquérir les bonnes grâces de Sa Majesté très 
chrétienne, pourvu que son « honneur » demeurât sauf, 
formule assez vague, qui, plus que jamais, trahissait l'envie de 
ne se prononcer qu'à coup sûr pour le plus fort. Ces récri- 
minations rétrospectives, mêlées de protestations de dévoue- 
ment, ne pouvaient d'ailleurs mener à rien. Bombardo 
n'avait pas de pouvoirs pour traiter, ce qui même permettait 
de suspecter un peu « la solidité » de sa mission. On jugea 
néanmoins convenable de profiter de sa venue pour bien 
persuader Max-Emmanuel de la supériorité des avantages 
qu'il avait à attendre de la France. La mort de l'Électrice, 
fit-on remarquer à Bombardo, avait diminué en un sens ses 
chances de succession, puisqu'à présent elles ne reposaient 
plus que sur la tête d'un enfant au berceau, « mais on 
pouvait les relever par la part que Mgr le Dauphin lui en 
voudrait faire sans rapport à un droit qu'il n'avait plus. •> 
Jamais l'Autriche ne lui en offrirait autant. On pourrait y 
ajouter d'ailleurs la proposition d'un mariage avec Made- 
moiselle d'Orléans, fille de la Palatine ('), qu'épouserait 
l'Électeur, sans parler de l'inappréciable service rendu par 
lui au catholicisme, à l'Europe même, puisqu'il aurait à lui 
seul la gloire de la pacifier. Malgré ces arguments pressants 
et les bons traitements dont on entoura Bombardo, la 
négociation n'aboutit pas ( 2 ). Vainement Luxembourg sou- 
tint en héros la lutte acharnée de Neerwinden. Louis XIV 



(') Elisabeth-Charlotte, née à Saint-Gloud le 13 septembre 1676. 

( 2 ) V. la relation déjà citée et datée du 15 avril 1693. — Ratisbonne, 
t. 329, fol. 131-132. Nous ne pensons pas qu'il y ait eu erreur de date 
quant à l'année el qu'il s'agisse ici de la négociation d'avril 1694. En 
1694, comme on va le voir tout à l'heure, le Roi est bien plus précis 
dans ses offres. En tout cas, les dates inscrites à la main sont formelles. 




372 



LOUIS XIV RENONCE A LA. SUCCESSION. 






1 I 




ne parut pas à Max-Emmanuel assez heureux sur les champs 
de bataille pour mériter qu'on se livrât à lui. 

En dépit du succès général de ses opérations militaires le 
Roi était loin cependant de méconnaître la force de la coali- 
tion que Guillaume et Léopold avaient formée contre lui 
Désireux avant tout de sauver Strasbourg et l'Alsace cet 
indispensable rempart de la monarchie, il se résigna peu à 
peu^ afin de désarmer l'Europe, à faire des sacrifices du côté 
de 1 Espagne, principalement aux dépens de la succession 
L essentiel, à ses yeux, était certainement que cette succession 
n échut pas tout entière à l'Autriche. Il tenait bien moins 
en somme à l'accaparer qu'à mettre son éternel rival 
l'Empereur, hors d'état de la recueillir. Dans ces conditions,' 
1 ambition de Max-Emmanuel s'offrait à lui comme une 
sorte de paratonnerre excellent pour détourner l'éventualité 
néfaste dont il lui importait le plus de prévenir la réalisa- 
tion. Il ne s'agit tout d'abord dans sa pensée, il est vrai 
que d'abandonner à ce prince les Pays-Bas, mais c'était déjà 
un acheminement qui avait son importance, car Louis XIV 
devait se rappeler ce que l'Électeur avait dit à Villars le 
15 janvier 1688, et il est probable qu'il se réservait toujours 
de lu, proposer plus tard un échange contre Naples et la 
Sicile. Quoi qu'il en soit, les relations indirectes et presque 
mystérieuses que Louis XIV avait conservées avec Max- 
Emmanuel, depuis l'ouverture des hostilités, lui avaient suffi 
pour constater qu'il n'avait pas en lui un ennemi aveugle et 
incorrigible. Sans doute, jusqu'ici, il ne pouvait pas trop 
espérer le détacher à bref délai de la meute accouplée et 
déchaînée contre la France. Il n'en commença pas moins à le 
regarder, et à le réserver in petto, comme le meilleur succes- 
seur de Charles II, qu'à défaut du Dauphin il serait peut-être 
obligé d'opposer un jour à la descendance de Léopold. 

L'Europe ne tarda pas à avoir la preuve irrécusable de 
ces sentiments nouveaux. Depuis plusieurs années déjà, la 
Suède cherchait à interposer sa médiation entre les belli- 
gérants. Louis XIV ne demandait pas mieux que de la 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



373 



suivre dans cette voie. Il envoya donc, le 2 juillet 1693, à 
d'Avaux ('), son ministre alors à Stockholm, l'ensemble des 
conditions auxquelles, par l'intermédiaire de Charles XI et 
de Christian V, roi de Danemark, il consentirait cà poser les 
armes. Il n'était nullement question, dans ce programme de 
paix, soit des Pays-Bas, soit du règlement de la succession. 
Au reste, les alliés firent un mauvais accueil à l'ultimatum 
du Roi. A Vienne, on s'étonna tout particulièrement de ce 
qu'il n'y était pas parlé de l'Espagne, et M. de Stratmann 
annonça que son maître, dans sa réponse, se montre- 
rait plus explicite. En effet, Léopold ne manqua pas 
d'inscrire au nombre de ses exigences le renouvellement, 
par Louis XIV et ses enfants, de la renonciation consentie 
par lui et par Marie-Thérèse au moment de leur mariage. 
Oxenstiern communiqua le 10 septembre à d'Avaux la 
réponse rédigée par Stratmann au nom du gouvernement 
impérial, et d'Avaux ne tarda pas à rendre compte au Roi, 
dans les termes suivants, de ce qu'il avait ressenti et déclare 
au ministre suédois en présence des contre-propositions 
arrivées de Vienne. 

& Je lus donc cet écrit et lui dis qu'il avait eu raison d'écrire à 
Stratmann que je ne l'approuverais pas, et qu'il m'aurait fait plaisir 
d'ajouter que je refuserais de m'en charger; que les articles qui 
regardent Cazal et la renonciation à la Couronne d'Espagne étaient 
des cheses tout à fait hors de propos, auxquelles il serait aisé de 
répondre ; mais que, comme il ne s'en agissait pas, je n'avais rien à 
dire là-dessus, sinon que, si l'Empereur y persistait, il ferait voir 
évidemment qu'il n'aurait d'autres desseins que de continuer pour ses 
intérêts particuliers la guerre dont toute l'Europe est embrasée et que 
Votre Majesté prenait ses mesures là-dessus; que, bien loin d'oser me 
charger de pareilles propositions, j'étais assuré que, si je les faisais 




(') On trouvera cette lettre, notamment, dans le recueil publié avec 
beaucoup de soin par M. J. A. Wijnne, professeur à Utrecht, d'après des 
manuscrits de l'Arsenal. Il serait à désirer que cette collection fut 
continuée pour les années intermédiaires entre IG93 et 1(J'J7. 






I 



374 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 







savoir à Votre Majesté, elle me défendrait de me mêler davantage 
de cette affaire et la laisserait décider par les armes, dont le succès 
a toujours été très heureux pour les siennes; qu'on ne devait pas 
douter que Dieu ne continuât de les bénir, après que Votre Majesté 
a donné des preuves très authentiques de son désir sincère do 
rétablir la paix dans la Chrétienté dans le temps que l'Empereur et 
ses alliés y montrent un si grand éloignement. 

J'ai cru, Sire, que Votre Majesté approuverait que je répondisse 

à ces articles par un refus formel de m'en charger, plutôt que 

d'entrer en discussion d'une chose qu'on n'y doit pas mettre, quelques 

bonnes raisons que j'eusse à alléguer, et, M. Oxenstiern m'ayant 

répété dans la conversation, ce qui est dans cet écrit, que l'Empereur 

soutenait qu'il était inutile de finir cette guerre pour la recommencer 

au premier jour, si le roi d'Espagne venait à mourir, je ne voulus 

pas lui dire que ce serait ceux qui prétendraient à une chose qui ne 

leur appartenait pas qui seraient coupables du renouvellement de la 

guerre, mais je lui répondis que, si la raison de l'Empereur était 

bonne, il faudrait que toute l'Europe demeurât encore en guerre 

pendant cinquante ans pour les intérêts seuls de la maison 

d'Autriche, si le roi d'Espagne vivait aussi longtemps. Il me parut 

plus touché de cette réponse que si j'avais parlé de cette affaire à 

fond, ce que je n'avais garde de faire ('). » 

A Versailles, où le rapport de d'Avaux arriva presque en 
même temps que la nouvelle de la victoire remportée à la 
Marsaille et de la capitulation de Gharleroi, on n'en prit pas 
moins en considération les demandes de Léopold, et un 
diplomate, alors à la Cour, qui pourrait bien être Caillières, 
rédigea un Mémoire où les questions relatives à la succession 
espagnole étaient l'objet d'un examen tout spécial. L'auteur 
allumerait les diverses prétentions de l'Empereur, et abordait 
enfin la dernière, à savoir, que « le Roi voulût, bien renou- 
veler la même renonciation pour la succession d'Espagne 
qu'il a faite lors de son mariage et la faire enregistrer par 



(') D'Avaux au Roi, 16 septembre 1693. — Suède, t. 74, fol. 159-160. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



375 



ses Parlements. Ces propositions, » concluait-on, * ont paru 
excessives. » 



« On n'a pas cru devoir répondre précisément sur la demande 
d'une nouvelle renonciation, mais l'éloigner seulement en général. 
Que nulle occasion n'y oblige présentement, que les traités d'Aix-la- 
Chapelle et de Nimègue se sont faits sans demander cette condition, 
qu'on ne doit point envisager d'un jeune prince et en état d'avoir 
des enfants le cas où cette renonciation pourrait avoir lieu, et qu'il 
est odieux de prendre des mesures sur la succession d'un homme 
vivant ('). 

On avait agité si cette demando de renonciation à la succession 
d'Espagne ne donnerait point lieu à introduire la négociation pour 
un partage. Différentes raisons ont fait croire qu'il n'était point bon 
d'y entrer...., que la discussion des parts de la monarchie d'Espagne 
que le Eoi voudrait conserver engagerait dans des longueurs que la 
Suède ne serait pas capable de terminer et qui donneraient prétexte 
à l'Empereur d'éloigner la principale négociation de la paix.... 

Ce qui a été confié de plus à M. d'Avaux pour en faire un usage 
avantageux en Suède, et par la Suède en Hollande, principalement, 
a été de déclarer que Sa Majesté, pour faire connaître do plus en 
plus combien elle veut ôter toute sorte de soupçons à ses voisins, et 
affermir la barrière qu'ils croient si nécessaire à leur repos, veut 
bien déclarer que, quelque cas qui puisse arriver, et quelque droit 
qu'elle puisse prétendre sur les Pays-Bas qui demeureront à la paix 
au roi catholique, elle y renonce pour elle et pour Mgr le Dauphin, 
à condition toutefois qu'ils ne puissent passer entre les mains de 
l'Empereur, mais qu'ils demeureront en propriété à l'Électeur de 
Bavière, le prince électoral son fils, et leurs successeurs.... 
• Que si, dans la suite de la négociation de la paix, l'Empereur 
insistait tellement sur la renonciation de la France à la succession 
d'Espagne,.... je croirais alors qu'il y a des tempéraments à prendre. 

Comme toute l'Europe paraît intéressée à ne pas voir élever par 



(') C'est absolument le langage qu'avaient tenu les Habsbourg à une 
autre époque. Il est à remarquer toutefois qu'il ne s'agit ici que d'un 
Mémoire présenté sans doute à Louis XIV et que ce n'est pas lui qui 
parle. 



376 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 






la jonction de la monarchie de l'Espagne à la France une puissance 
capable d'imposer le joug à toutes les autres, elle ne le serait guère 
moins à Toir réunir entre les mains de l'Empereur tous les États qui 
ont rendu Charles-Quint si formidable, et qui sont notablement 
augmentés par les conquêtes de l'Empereur en Hongrie. 

....Sur ce fondement, le Eoi pourrait, en cas de nécessité, apporter 
cette modération à la renonciation qu'il voudrait bien faire, qu'elle 
ne serait qu'à condition que les Pays-Bas, en cas de succession, 
appartinssent à l'Électeur de Bavière, et que tout le reste des États 
de la monarchie d'Espagne reconnût pour roi l'archiduc Charles, 
deuxième fils de l'Empereur, qu'il y régnât, lui et ses descendants, à 
perpétuité, mais, en cas que sa branche vînt à manquer, la succession 
d'Espagne passât à l'Électeur et au prince électoral de Bavière, 
avec une semblable condition qu'eux et leurs successeurs venant à 
manquer tout ce qu'ils auraient eu de la succession d'Espagne passât 
dans la maison de Savoie, appelée par Philippe IV à la succes- 
sion (') „. 

Les conclusions de ce Mémoire, daté du 8 octobre, et que 
nous ne donnons qu'à titre de renseignement sur l'opinion 
des hommes d'État de la Cour, furent adoptées et même 
dépassées. Le Roi, dans sa réponse à d'Avaux du 15 octobre, 
alla au-delà des vues de son conseiller, car, non content 
d'abandonner les Pays-Bas à Max-Emmanuel, de manière à 
tenir à distance de pires voisins, il se déclarait disposé, pressé 
comme il l'était de tous côtés par l'Europe en armes, à 
accepter un arbitrage en vue de régler, s'il y avait lieu,' la 
succession d'Espagne. Il était moralement trop certain que 
ses adversaires eux-mêmes ne laisseraient pas la monarchie 
semi-universelle se reconstituer, au profit de l'Autriche, pour 
ne pas s'en remettre à eux du soin de désigner un succes- 
seur à Charles II. En somme, pourvu que ce successeur ne 
fût pas l'Empereur, ou l'un de ses héritiers, peu lui importait 
que ce ne fût pas le Dauphin, ou quelqu'un de ses descendants. 



(') Suède, t. 74, fol. 233-236. 






LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



377 



Sans donc reconnaître la validité de la renonciation imposée 
à Marie-Thérèse et acceptée à l'origine par lui, sous la con- 
dition naturelle d'une exécution bilatérale, il cédait les 
Pays-Bas à la maison de Bavière, et accepterait avec plaisir 
les bons offices de la Suède pour un arbitrage, qui d'ailleurs 
pourrait le conduire à un nouveau partage avec l'Empereur, 
Cette proposition du 15 octobre, qui fut réitérée à la date 
du 12 novembre suivant ('), était ainsi conçue ( 2 ) : 

« Pour ce qui regarde la succession d'Espagne, c'est une chose 
prématurée, qui vraisemblablement n'arrivera pas de longtemps, et 
peut-être jamais. Je veux bien néanmoins, pour marquer la sincérité 
de mes intentions pour le maintien de la tranquillité de l'Europe, 
qu'encore que la renonciation de la feue reine dans sa minorité 
à la succession d'Espagne soit nulle par toutes les raisons qui ont 
été données au public, que d'ailleurs le roi catholique n'a pas 
exécuté à cet égard ce qu'il avait promis, néanmoins vous déclariez, 
dès à présent, qu'en cas de mort du roi d'Espagne sans enfants je 
consens que l'Électeur de Bavière ait les Pays-Bas, quoique plus à 
la bienséance de ma Couronne qu'aucune autre partie de cette 
monarchie, pourvu que l'Empereur fasse une semblable déclaration, 
et que je veux bien confirmer la renonciation à cet égard avec toutes 
les formalités qui seront estimées nécessaires, à condition néanmoins 
que ce sera seulement au profit de l'Électeur de Bavière et de ses 
héritiers, et non d'autres. Je veux bien même, après la paix conclue, 
me remettre à l'arbitrage du roi de Suède pour régler, s'il le juge 
nécessaire, par un traité éventuel entre moi et l'Empereur, tout ce 
qui a rapport aux États possédés par le roi d'Espagne, à la réserve 
des Pays-Bas, qui appartiendront, ainsi qu'il vient d'être dit, h, 
l'Électeur de Bavière. Je m'assure que cette déclaration doit suffire 
pour persuader le roi de Suède, et tous les princes et États qui en 
auront connaissance, que je n'ai point de dessein ni d'ambition qui 
puisse troubler le repos de l'Europe, mais il convient fort au 



(') Le Roi à d'Avaux, 12 novembre 1G93. 
( 2 ) Suède, t. 74, fol. 177-178. 



Suéde, t. 74, fol. 263-265. 






378 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



•prompt succès de votre négociation de vous en tenir à ces 
déclarations 0) 

L'honneur de présider à un arbitrage entre l'Empereur et 
Louis XIV ne produisit pas à Stockholm l'heureux résultat 
que ce dernier souverain avait pu s'en promettre. Charles XI 
et ses ministres s'effrayèrent d'avoir à disposer de la succes- 
sion d'Espagne, soit pour la couper en deux, soit pour 
l'attribuer à un tiers. Entre l'Autriche et la France, ils pré- 
férèrent ne pas mettre le doigt, fût-ce un instant, à cette 
place. D'A vaux, le 18 novembre, ne cacha pas au Roi le 
peu de succès obtenu par sa proposition. 

u Comme la renonciation à la Couronne d'Espagne est une des choses 
qui touche le plus l'Empereur, et que d'ailleurs le sieur Lillienrot lui 
avait mandé qu'il avait déclaré au Pensionnaire Heinsius que Votre 
Majesté ne s'opposerait pas aux conventions qui peuvent avoir été faites 
avec M. l'Electeur de Bavière touchant les Pays-Bas espagnols, M. le 
comte Oxenstiern doit mander qu'il ne doute pas que Votre Majesté ne 
les veuille bien ratifier, et que, pour les autres Etats de cette Cou- 
ronne, il fallait tâcher de porter Votre Majesté à mettre cette grande 
affaire en arbitrage ; que le roi de Suède se faisait fort de l'obtenir 
en signant la paix, mais qu'il ne fallait pas songer à demander que 



C 1 ) Voici comment, dans une publication récente (Der Friede von 
Byswick, Fribourgen Brisgau, Herder, 1873, p. 23), M. le D r J. C. Neuhaus 
résume les conditions posées par Louis XIV, - wenn der Kœnig von 
Spanien ohne Kinder stiirbe. Filr diesen Fall habe der Kaiser verlangt, 
daszder Kœnig von Frankreich von neuem auf die Nachfolge in Spanien 
verzichten solle. Dièse Angelegenheit habe aber mit dem Kriege nichts 
gemein, und die Verzichtleistung der Kœnigin von Frankreich sei null und 
nichtig,wie ans allen Schriften, die iiber diesen Gegenstand verfaszt seien, 
klar hervorgehe. Und wenn dieselbe rechtsgiiltig gewesen wcire, so wiirde 
sie hinfâllig geworden sein, weil die Spanier die Geldsumme nicht gezahlt 
hàtten, die sie bis zu einer bestimmten Frist zu zahlen verpflichtet gewesen 
wciren. Darauf geht die Schrift iiber auf die Anspruche des Herzogs von 
Lothringen.... » Il ne manque absolument dans ce résumé (?) que deux 
points, qui ne sont pas sans importance : 1» la renonciation de Louis XIV 
relative aux Pays-Bas; 2" son acquiescement à un arbitrage pour le 
reste de la succession. Ce n'est pas du reste exclusivement outre-Rhin 
qu'on procède ainsi aux dépens de Louis XIV, — et de la vérité. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



379 



la France renonçât à cette heure purement et simplement à cette, 
succession, et que cela n'était pas moins déraisonnable que la 
demande que faisait l'Empereur que Cazal lui fût livré, M. de Man- 
toue ayant perdu par félonie tout le droit qu'il avait sur cette place, 
pour avoir mis, sans sa permission, un fief de l'Empire en des mains 
d'étrangers. Je n'en pouvais pas dire moins pour satisfaire le roi de 
Suède, et je n'en ai pas dû dire davantage, parce que je serai à 
temps pour me relâcher, lorsque les autres s'approcheront, et qu'il 
est inutile, et même préjudiciable, au bien du service de Votre Ma- 
jesté de le faire sans cela. M. Oxenstiern n'offrira pas d'abord l'arbi- 
trage du roi son maître pour la succession d'Espagne, de peur de le 
rendre trop suspect, et il ne doute pas que les autres ne le nomment, 
s'ils agréent cet expédient. Cependant il en a été très touché, et a 
bien compris l'honneur que Votre Majesté défère au roi son maître 
en cette occasion ('). » 

L'offre de renoncer aux Pays-Bas en faveur de Max- 
Emmanuel n'eut pas un meilleur sort, mais l'insuccès vint 
cette fois d'autres causes. Le Roi cependant maintint à 
plus d'une reprise son offre de transfert. Le 19 novembre, il 
mandait ce qui suit à Bonrepaus, son agent à Copenhague. 
Le Danemark, ainsi que nous l'avons déjà dit, devait parti- 
ciper à la médiation projetée. 

u Pour ne laisser aux Provinces-Unies ni aux autres puissances de 
l'Europe aucun sujet d'appréhender que, par quelque acquisition de 
nouveaux droits, je veuille étendre les limites de mon royaume vers 
les Pays-Bas au-delà de ce qui sera réglé par le traité de paix, vous 
déclarerez dès à présent audit roi de Danemark et à ses ministres 
qu'en cas de mort du roi d'Espagne sans enfants je consens que 
l'Électeur de Bavière ait les Pays-Bas, pourvu que l'Empereur fasse 
une semblable déclaration, et qu'encore que la renonciation de la feue 
reine, dans sa minorité, à la succession d'Espagne, soit nulle par 
tontes les raisons qui ont été données au public, néanmoins, je veux 
bien, tant pour moi que pour mon fils le Dauphin, confirmer en 



(') D'A vaux au Roi, 18 novembre 1693. — Suède, t. 74, fol. 294-295. 



380 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



l 



faveur dudit Électeur de Bavière ladite renonciation à cet égard avec 
toutes les formalités qui seront estimées nécessaires (') „. 

Malheureusement, il y eut des indiscrétions, et surtout 
beaucoup de mauvais vouloir, à La Haye ( 2 ), comme sans 
doute à Copenhague et à Stockholm. Le Roi, le 10 décembre, 
en exprima son mécontentement à d'Avaux, mais sans reve- 
nir sur son engagement éventuel. 

" J'ai été bien surpris de la déclaration que vous me mandez 
avoir été faite par le sieur Lillienrot au Pensionnaire Heinsius, que 
je ne m'opposerais pas aux conventions qui pourraient avoir été faites 
avec l'Électeur de Bavière touchant les Pays-Bas espagnols, n'ayant 
rien été dit de ma part, ni au sieur Lillienrot, ni à aucun autre ministre 
étranger, qui ait quelque rapport à la résolution que j'ai prise de 
renoncer, tant pour moi que pour mon fils le Dauphin, à toutes 
prétentions sur les Pays-Bas catholiques, au cas que l'Empereur en 
voulût faire de même, et vous en avez été informé plus d'un mois 
auparavant que j'en aie écrit au sieur de Bonrepaus. Ainsi, ledit sieur 
de Lillienrot ne peut avoir pris que dans son imagination ce que vous 
me mandez qu'il a déclaré sur ce sujet au Pensionnaire Heinsius ( 3 ) » . 

Il paraît que les clabaudages hollandais finirent par irriter 
tout à fait, surtout par décourager Louis XIV. Au début de 
l'année suivante, il écrivit à d'Avaux : 

« Comme j'apprends que les alliés donnent une méchante inter- 
prétation à l'offre que j'ai faite de renoncer, tant pour moi que pour 
mon fils le Dauphin, en faveur de l'Électeur de Bavière, à tous les 
droits qui me pourraient échoir sur les Pays-Bas espagnols, pourvu 
que l'Empereur fît la même déclaration, vous devez dire, au lieu où 
vous êtes, que, comme je n'ai fait cette offre que pour donner une 

(!) Le Roi à Bonrepaus, 19 novembre 1693. — Danemark, t. 43 
fol. 311. Cf. le Roi à Bonrepaus, 31 décembre 1693, fol. 435-436. 

( 2 ) V., entre aulres, la lettre adressée à Heinsius, en septembre 1693, 
par van Heeckeren, ministre des États-Généraux à Stockholm. — Het 
Archief van Heinsius, t. 3, p. 23. 

( 3 ) Le Roi à d'Avaux, 10 décembre 1693. — Suède, t. 74, fol. 310-311. 



LOUIS XIV RENONCE A LA. SUCCESSION. 



381 



plus grande sûreté à toute l'Europe que je veux observer inviolable- 
raent la paix qui pouvait intervenir sur le pied des conditions que 
j'ai proposées, il n'y aura qu'à supprimer celle-là, si mes ennemis ne 
la croient pas avantageuse pour eux ('). » 

Le vendredi 29 janvier 1694, les trois sénateurs suédois 
qui avaient été donnés à d'Avaux pour commissaires, à 
savoir Oxenstiern, Guldenstolpe et Wallenstedt, eurent une 
conférence avec lui. Ils avaient enfin reçu la réponse de 
Léopold aux offres faites par le Roi le 15 octobre pré- 
cédent, et ils distillèrent le plus délicatement qu'ils purent 
l'amère désillusion qui s'en dégageait pour la France, en 
demandant à connaître ses dernières intentions sur Stras- 
bourg et sur la reconnaissance du « roi d'Angleterre (*). •> 
D'Avaux confectionna en hâte un Mémoire dans lequel 
il revint notamment sur l'offre de Louis XIV de céder 
les Pays-Bas à l'Électeur et de s'en rapporter à l'impar- 
tialité du roi de Suède pour le surplus du grand litige 
espagnol ( 3 ). Mais, cette fois, il reçut de Versailles un véri- 
table désaveu, envoyé par le ministre. 

u II aurait été bon aussi de ne pas rebattre l'offre que vous avez 
fait de soumettre, après la paix faite, et lorsque le cas le requerrait, 
le différend concernant la succession d'Espagne à l'arbitrage du roi 
de Suède, et, comme le roi d'Espagne jouit d'une parfaite sauté et 
que Sa Majesté espère et souhaite que Dieu lui conserve longtemps, 
il faut toujours éviter de parler de cette succession, d'autant plus 
que tous les bruits qui ont couru de l'offre de Sa Majesté ont beau- 
coup contribué à éloigner le roi d'Espagne de toute négociation de 
paix ( 4 ). » 

Le charme était rompu désormais, et l'offre devait être 



(') Le Roi à d'Avaux, 7 janvier 1694 Addition. — Suide, t. 74, 

IOI. Oal. 

( 2 J D'Avaux au Roi, 3 février 1694. — Suède, t. 75, fol. 75-90. 

( 3 ) Suède, t. 75, fol. 94-114. 

( 4 ) Golbert-Groissy à d'Avaux, 25 février 1694. — Suède t 75 
fol. 122-123. ' ' 



382 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 




considérée comme retirée. Il n'en était donc plus question 
dans les « nouvelles instructions <> que le Roi adressa à 
d'Avaux le 10 mai 1694. Le 3 juin, un post-scriptum du Roi, 
libellé par Colbert-Croissy, prescrivait au représentant de la 
France en Suède de garder à son tour le silence. 

« Ne manquez pas sur toutes choses de retrancher des conditions 
que vous donnerez par écrit celle qui regarde ma renonciation aux 
Pays-Bas en faveur de l'Électeur de Bavière, contre laquelle vous 
savez que tous les alliés, se sont récriés. Mais je crois qu'elle aura 
été supprimée dans les derniers ordres que je vous ai envoyés ('). » 

Le 6 juin, la même recommandation revenait presque 
dans les mêmes termes, en marge d'une nouvelle dépêche : 

« Ne manquez pas sur toutes choses de retrancher de vos offres, 
soit anciennes ou nouvelles, celles de ma renonciation en faveur de 
l'Électeur de Bavière aux droits qui me pourraient échoir, ou à mon 
fils le Dauphin, sur les Pays-Bas, ces offres, comme vous savez, 
ayant été rejetées par les alliés ( 2 J. » 

Tout en s'occupant ainsi au-dehors de l'Électeur de 
Bavière et de ses intérêts, Louis XIV n'avait pas cessé de se 
maintenir le plus possible en rapports avec lui, peut-être 
pour lui communiquer les projets de désistement qu'il 
patronnait, à son profit, des droits de la maison de France. 
On peut même conjecturer qu'il n'était pas éloigné de lui 
faire faire à Paris une partie au moins de cette confidence. 
Le 12 octobre 1693 en effet, juste au moment où il adressait 
à d'Avaux ses offres de cession et sa demande d'arbitrage, 
deux passeports furent expédiés, l'un, à Lille, l'autre, à 
Mons, pour y être tenus à la disposition de Bombardo, ou 
de tout autre agent bavarois : « Il serait très important," 
écrivait-on en même temps à Bombardo, « pour les intérêts 

0) Le Roi à d'Avaux, 3 juin 1694. — Suède, t. 75, fol. 355-357. 

( 2 ) Le Roi à d'Avaux, 6 juin 1694. — Suède, t. 75, fol. 390-391. — 
Cf. Guillaume III à Heinsius, 8 décembre (28 novembre) 1693. — Het 
Archief van Heinsius, t. 3, p. 38. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



383 



de M. l'Électeur de Bavière, que vous puissiez vous rendre 
ici au plus tôt, et vous apprendriez des choses qui feraient 
assurément un véritable plaisir à Son Altesse électorale, et 
qui lui feraient bien voir qu'il n'a point de plus véritable 
ami que le Roi('). « Le 27 novembre, la même invitation fut 
réitérée ( 2 ), mais sans plus de succès. Aussi, le 29 décembre, 
prit-on le parti de faire savoir à Bombardo que tout déran- 
gement de sa part serait dorénavant inutile, puisque " les 
avantages qu'on voulait faire à sa partie » se trouvaient 
connus de lui à présent et étaient même tombés dans le 
domaine public ( 3 ). 

Max-Emmanuel aurait dû cependant être d'autant plus 
sensible aux excellentes intentions de Louis XIV que, de jour 
en jour, il avait plus à se plaindre de son beau-père. Un des 
familiers de la Cour électorale, peut-être bien Bombardo 
lui-même, écrivait en septembre 1693 à l'abbé Scarlati : 
« Dira da confessore che l'intelligenza cou i Cœsarei e Sua 
Altezza non è tanto intrinseca per il testamento et heredità 
dell' Electrice nostra defuuta, per le nostre truppe et il 
trattato per esse, onde l'Elettore ha difficoltà d'ingeriti coW 
ImperatoreO.^ A la fin de l'automne, Max-Emmanuel avait 
même retiré, tant du Piémont que de la Hongrie ( 5 ), les 
troupes qui lui appartenaient. Louis XIV, au contraire, par 
un adroit artifice de flatterie, soutenait en ce moment à Liège 
la candidature épiscopale de l'Électeur de Cologne, frère 
de Max-Emmanuel ( (1 ). Toujours appliqué à se réconcilier 
avec un prince qu'il pourrait substituer au Dauphin, en cas 
de nécessité absolue, de façon à se débarrasser du roi des 
Romains ou de l'archiduc, Louis XIV, en février 1694, 
désira qu'on redoublât d'efforts pour attirer de rechef 



(') Bavière, t. 42, fol. 123. 

( 2 ) Bavière, t. 42, fol. 128. 

( 3 ) Bavière, t. 42, fol. 133. 
(<) Bavière, t. 42, fol. 120. 

( 5 ) Bavière, t. 42, fol. 121 et 122. 

(6) V. Onno Klopp, t. 6, p. 311. 



" 







384 



LOUIS XIV RENONCE A LA. SUCCESSION. 










Bombardo à Versailles. Là, mieux que partout ailleurs, on 
pourrait traiter de vive voix avec lui de la « banqueroute 
bien connue » (consaputo fallimento). C'était le terme con- 
venu, le mot de passe, qui servait à voiler provisoirement la 
demi-défection ou la déception de l'Électeur 0). 

Un Mémoire assez étendu ( 2 ), daté d'avril 1694, nous met 
au courant des conditions auxquelles Louis XIV offrait alors 
d'oublier les péchés politiques du conquérant de Belgrade 
et de prendre ses convoitises sous sa puissante protection. 
Toutes les doléances de Max-Emmanuel contre l'Empereur 
s'y trouvaient d'abord récapitulées avec soin. On y montrait 
la Bavière ruinée pour le seul avantage des Habsbourg, son 
souverain privé de la liberté d'employer ses soldats dans les 
Pays-Bas, l'exhérédation imposée à l'Europe par l'Autriche 
au mépris des droits imprescriptibles de l'archiduchesse 
Marie- Antoinette. On y signalait de nouveau le scandale de 
l'orthodoxie romaine mise à la merci d'usurpateurs héréti- 
ques. En résumé, le roi de France demandait à l'Électeur 
d'entrer dans la ligue récemment formée par un groupe 
assez considérable de princes allemands pour s'opposer au 
neuvième Électorat, de s'attacher autant que possible, au 
moyen d'une alliance défensive, les Cercles de Franconie et 
de Souabe, de faire rentrer dans ses États d'Allemagne les 
troupes qu'il avait encore laissées au service de Léopold, 
enfin, de s'employer de son mieux, aussi bien à Vienne qu'à 
Ratisbonne, pour avancer l'œuvre de la paix. Par contre, 
Louis XIV s'obligerait d'abord à lui payer effectivement les 
mêmes subsides que ceux que ne lui payait pas l'Empereur. 
En second lieu, <■ Sa Majesté, voulant bien entrer dans 
toutes les raisons que Son Altesse électorale pouvait avoir 
de ménager l'amitié du roi catholique, consentirait qu'il 
gardât le gouvernement des Pays-Bas, et qu'il continuât de 
servir ledit roi tant de sa personne que de ses conseils, 



(') Lettre à Bombardo, Versailles, 13 février 1694. 
fol. 144. 

( 2 ) Bavib-e, t. 42, fol. 156-161. 



Bavière, t. 42, 




LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



385 



pourvu qu'il s'engageât de ne le plus assister, ni aucun des 
ennemis de la France. » Une fois de plus, le Roi faisait 
surgir ensuite à l'horizon le rêve de l'Italie méridionale. « Sa 
Majesté veut bien aussi, pour témoigner /combien elle 
souhaite l'agrandissement de la maison déTkvière, entrer, 
tant en son nom qu'en celui de Mgr le Dauphin, dans 
l'obligation de renoncer en sa faveur, en cas d'ouverture de 
la succession d'Espagne, aux droits qui appartiendraient à 
mon dit seigneur sur le royaume de Naples, sans même en 
stipuler le retour, au cas que cet Électeur, ce qu'à Dieu ne 
plaise, vînt à mourir sans enfants, et elle s'engagera d'assis- 
ter ledit Électeur de ses forces, tant par terre que par mer, 
pour le mettre dans la paisible possession dudit royaume, 
et l'y maintenir envers et contre tous ceux qui le voudraient 
troubler. - On en est malheureusement réduit à se demander 
quel usage fut fait au juste de ce Mémoire, dont le titre est 
biffé, et qui semble n'avoir jamais eu de conséquences pra- 
tiques. Il ne détermine pas par conséquent d'une manière 
bien précise la politique réelle de la France, à ce moment, 
mais il en indique du moins les tendances générales par 
approximation. 

Cependant les événements militaires suivaient partout leur 
cours sans résultat décisif, et en épuisant à peu près égale- 
ment tous les belligérants. L'espèce de rivalité personnelle 
qui se dessinait de plus en plus entre Louis XIV et Guil- 
laume III semblait mal faite pour abréger ou simplifier la 
lutte. Ce n'était plus seulement à la maison d'Autriche que 
s'en prenait l'héritier d'Henri IV et de Louis XIII, c'était 
aussi à la maison d'Orange, dont le chef avait du même 
coup chassé son parent et son culte de la Grande-Bretagne. 
Malgré cette recrudescence de passions fatales, il fallait bien 
de part et d'autre se rendre à l'évidence, en même temps 
qu'aux suggestions de l'humanité. Dans les deux camps on 
commença donc à souhaiter une paix de plus en plus néces- 
saire. Aussi, durant l'été de 1G94, deux négociations tout à 
fait indépendantes se nouèrent-elles, l'une, en Suisse, l'autre, 







386 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



sur les bords de la Meuse, en vue de mettre fin à des mas- 
sacres qui n'avaient que trop duré. La question d'Espagne 
occupa une certaine place au moins dans la première. 

Vers la fin du printemps, « ayant été assuré par des 
lettres qu'un Vénitien, nommé le comte de Vélo, fit voir, 
tant de la main de l'Empereur que de quelques-uns de ses 
principaux ministres, que la Cour de Vienne songeait 
sérieusement à la paix, « Louis XIV consentit à faire partir 
l'abbé Morel ('), sous un nom supposé, pour la Suisse, où il 
se rencontrerait avec le plénipotentiaire impérial à Ratis- 
bonne, le baron de Seilern ( 2 ). Le président Amelot, qui 
représentait la France cà Soleure, auprès des cantons helvé- 
tiques, reçut en effet, au mois de juin, non seulement la nou- 
velle de la prochaine arrivée de l'abbé Morel, mais encore 
l'ordre de louer, dans les meilleures conditions possibles 
de mystère, un logis 9Ù la présence du ministre d'Autriche 
ne pût être soupçonnée ( 3 ). L'abbé Morel, lui, ne tarda pas à 
gagner Soleure, chargé des instructions et des pouvoirs 
nécessaires pour agir, mais le mois de juillet se passa tout 
entier sans qu'il lui eût été possible de rejoindre avec 
Amelot le » commissaire •> de Léopold, qui devait être 
accompagné du comte de Vélo. Le 27 seulement, ce dernier 
écrivit de Lindau, pour annoncer qu'il se rendait •• avec son 
ami » à Winterthur, à l'hôtellerie du Sauvage. Ce fut là qu'on 
dut s'aboucher pour la première fois. Néanmoins, on se 
transporta fort vite dans une bourgade située près de la 
petite ville de Stein, sur la rive droite du Rhin, entre Schaff- 
house et Constance. Vélo ne paraissait pas un négociateur 
très sérieux. Au contraire, Seilern avait des pouvoirs en 




f 1 ) C'était le fils d'un simple « maître Je la Chambre aux deniers » de 
Vitry le Français. II avait été formé aux affaires par Lionne. — V. la note 
du marquis de Sourches, t. 1. p. 170. 

( 2 ) Instruction de d'Harcourt, du 24 avril 1695. — Palatinat, t. 17 
non-folioté. ' 

( 3 ) Le Roi à Amelot, 28 juin 1694. — Suisse, t. 103. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



387 



règle. Il se montrait seulement assez mal disposé et » fort 
emporté. <> La première prétention qu'il émit de la part de 
l'Empereur fut la renonciation du Dauphin à l'héritage de 
son oncle Charles II ('). Malgré ce que cette exigence com- 
portait d'excessif, Louis XIV estima tout de suite qu'il y avait 
lieu de saisir avec empressement un fil qui pouvait mener à 
la paix, et il fit partir M. Verjus pour Steckborn, avec des 
instructions plus complètes que celles de l'abbé Morel. 
L'abbé devait cependant continuer à l'assister. 

Que renfermaient exactement ces instructions? Nous ne le 
savons pas, à vrai dire ( 2 ), si ce n'est que les deux diplo- 
mates français étaient autorisés " à consentir à la renon- 
ciation de la succession du roi d'Espagne ( 3 ) -, et, dès le 
début, ■• à faire tomber le royaume de Naples et de Sicile 
au duc de Lorraine, « ce que toutefois •• ils ne trouvèrent 
pas lieu d'insinuer au sieur Seilern ( 4 ). » A défaut de ren- 
seignements plus détaillés sur les deux conférences qui 
eurent lieu à Steckborn, et, tout à côté, à Diessenhofen, 
nous pouvons du moins reproduire ici la traduction d'une 
pièce très importante, qui porte la date du 3 septembre ( 5 ), 
et qui était le '• second écrit ( (i ) - remis par Seilern à 
MM. Verjus et Morel. 

u Pour ne laisser à l'avenir aucune semence de division, et pour 
éviter tous les différends qui pourraient naître entre Sa Majesté 
impériale et Sa Majesté très chrétienne, leurs héritiers et successeurs, 
et afin d'en ôter tout sujet autant qu'on le peut faire, Sa Majesté 
très chrétienne répète, renouvelle et confirme encore de la meilleure 
manière, simplement et en foi de roi, tant en son nom que de son 



(') Relation succincte... Suisse, supplément, t. 7, non-folioté. 

( 2 ) Il nous a été impossible jusqu'ici de retrouver ce dossier. 

( 3 ) Relation succincte. — Suisse, supplément, t. 7. 

( 4 ) Instruction de d'Harcourt, 24 avril 1695. — Palatinat, t. 17. 

( s ) Il est à remarquer que la date a été ajoutée, sans doute après 
coup, et par une autre main, en tout cas, sur la traduction. 
(i'i) Instruction de d'Harcourt, 24 avril 1095. — Palatinat, t. 17. 



388 



LOUIS XIV RENOXCE A LA. SUCCESSION. 




I 



fils, le sérénissime Dauphin, et de tous ses successeurs, les renoncia- 
tions sans bornes, irrévocables et perpétuelles, faites par ses sérénis- 
simes père et mère par le contrat de leur mariage du 20 août 1612, 
et par lui et sa feue sérénissime épouse par le contrat de leur 
mariage du 7 novembre 1659, ou d'autre date plus véritable, an 
sujet de la succession à tous et chacun des royaumes et États, 
leurs membres et parties, et tout ce qui pourrait jamais être préten- 
du ou aurait pu l'être sous le nom d'héritage ou de succession, et 
sous quelque nom que ce soit, de même que si toutes les clauses 
juratoires et autres étaient ici insérées de mot à mot et répétées, ou 
que sur chacune il y eût eu encore un nouveau serment prêté 
personnellement. Elle promet encore par la même raison, de bonne 
foi et en parole do roi, que ni elle ni ses successeurs, en aucun 
temps, ne se mêleront en aucune manière de ce qui peut regarder la 
succession auxdits royaumes ou États de ladite domination ou partie 
d'iceux, mais qu'ils laisseront ou permettront tout ce qui pourra 
arriver par la divine Providence, les dispositions, pactes et renon- 
ciations étant reçus dans la sérénissime maison d'Autriche ; que le 
présent article sera enfin ratifié par le sérénissime Dauphin pour lui 
et ses successeurs dans le temps des ratifications qui sera marqué 
ci-après, avec la déclaration expresse que ladite première renoncia- 
tion, qui est à présent réitérée, et que la présente promesse, qui est 
jointe à icelle, doit être censée valablement ratifiée par tous ceux 
qu'elle regarde, acceptée et enregistrée au Parlement de Paris, ou 
tout autre, où de pareils actes ont accoutumé d'être enregistrés ou 
acceptés, par la seule acceptation de la paix ou la publication qui en 
sora faite dans le royaume de France, quoiqu'il ne dût y avoir 
aucune formalité d'observée en conséquence, ou qu'il y eût quelques 
solennités, écritures ou déclarations publiques ou secrètes faites au 
contraire, qui ne pourront préjudicier, mais qui seront entièrement et 
pleinement abolies en ce qui regarde le présent article, de même que 
tout ce qui pourrait être fait, allégué ou imaginé au contraire, et 
encore que ce fût dans une forme qui demanderait que l'on en fît 
une mention spéciale ou plus ample pour les abroger et annuler, ils 
seront déclarés nuls et non valables 0). » 



(') Hollande, t. 169. L'original en latin suit cette traduction. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



389 



Nous possédons la réponse à cette double sommation, 
sans bien en savoir la date f 1 ). Cette réponse, dont la cer- 
titude ne peut laisser aucun doute, est en elle-même de la plus 
haute gravité, car elle faisait entrer la question d'Espagne 
dans une phase nouvelle. Louis XIV en effet y renonce, 
d'une façon qui paraît absolue, à l'héritage de Charles II, 
tant pour lui que pour ses enfants. Il ne fait toutefois que la 
moitié du chemin au-devant de l'Empereur et de la paix. Il 
veut bien se désister, quant à lui et aux siens, de tous 
les droits de sa femme Marie-Thérèse, mais il laisse provi- 
soirement en suspens la reconnaissance de ceux que Léopold 
invoque du chef de Marie-Marguerite. La désignation de 
l'Autriche comme héritière universelle restera subordonnée 
à son empressement pour une réconciliation sincère. La 
monarchie d'Espagne, en d'autres termes, sera la rançon de 
l'Alsace, de Strasbourg surtout. 

" On conviendra d'un écrit secret et particulier touchant la 
succession d'Espagne, par lequel le Eoi promettra de ratifier pour 
Mgr le Dauphin, dans la meilleure forme, pour eux et leurs succes- 
seurs, toutes les renonciations qui ont été faites par la feue reine 
Marie-Thérèse ou par la reine-mère Anne d'Autriche, dans la manière 
la plus authentique et avec toutes les formes et solennités requises, 
et le Eoi pourra même se résoudre à convenir de faire plus, selon la 
seconde partie de la proposition de M. le plénipotentiaire de l'Empe- 
reur sur ce sujet, à mesure que, par l'avancement de ce traité, 
Sa Majesté très chrétienne reconnaîtra la bonne volonté do 
l'Empereur pour le conclure, par les facilités qu'il voudra bien y 
apporter de sa part( 2 ) „. 






(') La pièce qu'on va lire porte, comme la précédente, et dans les 
mêmes conditions, la date du 3 septembre. En outre, Seilern parla plus- 
tard à M. de Harlay de la réponse que nos deux agents lui avaient 
« faite ou dictée dans le même temps ». Il semble cependant qu'une 
demande de cette importance, malgré toute l'amplitude des pouvoirs 
délivrés, n'a pas pu recevoir une réponse immédiate, dans la même 
journée, à supposer qu'on n'en eût pas référé au Roi. 

( 2 ) Hollande, t. 169. 



390 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



■! 

I 









\ Jt 'M ' iiS ' 








1 . 






» 














■ « - 1 




, 






La France, on lo voit, sans instituer en aucune façon 
Léopold comme héritier, sans môme renoncer à rien pour la 
Bavière, sa protégée de rencontre, se montrait facile en 
ce qui concernait la succession d'Espagne, et Seilern avoua 
à une époque ultérieure que, de ce côté, « l'accord avait été 
fort avancé (') ». Malheureusement, il n'en fut pas ainsi 
sur les autres points, à savoir l'immédiateté des villes 
d'Alsace, l'indemnité de la Palatine, et la restitution de la 
Lorraine à son duc. Louis XIV avait cependant consenti à 
révoquer les réunions prononcées à Metz et à Brisach. Le 
13 septembre, Morel et Verjus firent connaître au Boi les 
difficultés qui s'opposaient définitivement à une prompte 
solution. Le 22 et le 30 du même mois, Louis XIV continua 
à donner de visibles marques du sincère désir qu'il 
avait de conclure. Mais la discussion ne put se prolonger, 
en raison du bruit imprévu que ces conférences avaient fait 
au-dehors, malgré toutes les précautions prises. Si on en 
ignorait le but à Versailles ( 2 ), à Venise, où l'on se mêlait 
de bons offices, on avait été mieux instruit, et on avait 
envoyé cà Steckborn un certain Cornaro ( 3 ). L'affaire arriva 
bientôt aux oreilles de Guillaume III, qui ne cacha pas sa 
surprise au comte Kaunitz, en ce moment à La Haye ( 4 ). La 
Cour de Vienne prit le parti fort simple de désavouer 
Seilern, et de prétendre qu'il avait abusé d'un court congé 
qui lui avait permis de quitter Batisbonne officiellement. 
Pour ce mptif ou pour un autre, Seilern se vit même arrêté 
quelques heures à Constance, au moment où il traversait 
cette ville pour regagner en tate son poste (*). 




(') Harlay au Roi, 23 septeml.re 1697. — Hollande, t. 169. 

( 2 ) Saint-Simon, t. 1, p. 227-2-28. Cf. Sourches, 3 novembre 1691 t 4 
p. 398. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 6, p. 362. 

(*) V. aussi la lettre écrite par Heinsius à lord Galloway, le 6 décem- 
bre 1694. — Het Arckiefvan Heinsius, t. 3, p. 127. 

( 5 ) M. Onno Klopp (t. 6, p. 360-362) est persuadé que la venue de 
Seilern à Steckborn fut le résultat d'une simple intrigue de Cour, dont 






LOUIS XIY RENONCE A LA SUCCESSION. 



391 



Le départ précipité de Seilern ne rompit pas toutefois 
complètement les pourparlers. [1 fallut seulement à M. de 
Vélo plusieurs semaines pour recevoir de Vienne les pou- 
voirs indispensables, qui lui arrivèrent revêtus uniquement 
du cachet secret de l'Empereur ('). De Steckborn et de 
Dicssenhofen, les conférences se poursuivirent, un peu 
à bâtons rompus, jusqu'à Soleure, où M. Amelot avait été 
chargé de les diriger, avec l'adjonction , il est vrai, de MM. de 
Boussière et de Breuil. Après avoir laisse prolonger ce jeu, 
fort sérieux de sa part( 2 ), jusqu'au commencement de 
décembre ( 3 ), Louis XIV, ne voyant rien sortir des instructions 
supplémentaires que Vélo prétendait apporter, ordonna vers 



il nomme les principaux complices, et que Léopokl aurait ignorée, dette 
ignorance nous semble assez invraisemblable. En tout cas. dans la u rela- 
tion succinte.... » du fonds Suisse (supplément, t. 7), il esl dit. en deux 
passages différents, que « le pouvoir de l'Empereur se trouva en bonne 
forme, » et que le Roi « reconnut qu'une négociation fondée sur un 
plein pouvoir de l'Empereur pouvait être solide. » 11 resterait encore à 
expliquer comment les coupables auraient, pu avoir l'audace de conti- 
nuer leur œuvre, sans l'assentiment, au moins tacite, de l'Empereur. On 
s'était, à notre sens, excusé auprès de Guillaume 111 comme on avait pu. 
(') Relation succincte.... — Suisse, supplément, t. 7. 

( 2 ) M. Onno Klopp, selon son habitude constante, ne veut pas entendre 
parler ici de la bonne foi de Louis XIV, et il cite à son appui une phrase 
tronquée du diplomate vénitien Ruzzini : o Die Aufrichtigkeit der Zwecke 
Frankreichs dabei bliéb zweifelhaft. » Mais, à coté de son doute per- 
sonnel, Ruzzini place une affirmation qui a bien sa valeur : « Se ben 
laseiasse incerta lu sincérité </<■ moi oggetti, essibila Francia di rinonciar 
in ampla e validissima forum U ragioni del Delphino. » Ce n'est là sans 
doute qu'un des moins fâcheux exemples île la méthode propre à 
M. Onno Klopp et à tant d'Allemands. A nos yeux, elle affaiblit quelque 
peu la valeur des documents consultés ou analysés par eux, quand ils 
ne les reproduisent pas intégralement. 

( 3 ) La Gazette de Zurich du s novembre 1694 publia un soi-disant 
résumé des conditions de paix offertes par le Roi. Le 10* paragraphe 
portait : « Ou'en cas que le roi d'Espagne meure sans enfants, le Roi 
renoncera aux droits de Mgr le Daupbin sur l'Espagne en faveur du duc 
de Eaviére, pourvu que l'Empereur consente à la nullité de la renon- 
ciation à la Couronne d'Espagne, faite par la feue reine Marie-Thérèse 
d'Autriche. » — Amelot envoya le 11 novembre un extrait de ce numéro 
de journal, en ajoutant que ces fables venaient de Hollande. — Suisse, 
t. 103. 



392 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



I 



< I 




la fin de l'année à Boussière comme à Brcuil de mettre fin à 
ce simulacre de négociations et de revenir à la Cour P). Les 
comparses n'avaient pas été plus habiles ou plus heureux 
que les chefs d'emploi, qui du reste ne rentrèrent à Paris 
qu'au début de 1695 ( 2 ). 

L'autre tentative, en quelque sorte, parallèle à celle-ci, et 
concomitante, - eut pour premier fondement les assurances 
réitérées que le sieur Mollo, négociant à Amsterdam P) 
avait souvent données par ses lettres des bonnes dispo- 
sitions où les principaux de cette ville se trouvaient pour tra- 
vailler à la paix P). « Mollo ajoutait que Guillaume d'Orange 
n'était pas moins désireux de poser les armes que ses amis 
de Hollande. On le voit, la même pensée de terminer la 
guerre au moyen d'une négociation séparée était venue 
spontanément et presque simultanément au roi d'Angleterre 
et à l'Empereur. L'un et l'autre toutefois avaient estimé plus 
sage de ne pas se prévenir. Le résident du roi de Pologne 
fit exprès, durant l'été, le voyage de Paris, avec l'aveu des 
Hollandais, pour y confirmer les assurances qu'il avait déjà 
prodiguées P). Colbert-Croissy lui manifesta les meilleures 
dispositions et promit par surcroît de réprimer la licence des 
pamphlets publiés en France contre Guillaume. Touché de 
cette prévenance, ce prince désigna Maestricht comme lieu 
de rendez-vous, mais n'y envoya toutefois que le sieur 
van Weede van Dijkvelt, ou Dykvelt, qui ne tarda pas à y 



P) Correspondance d'Amelot, passim. — Suisse, t. 103. 
p) Dangeau, 6 janvier 1695, t. 5, p. 132. 

P) Il était d'origine italienne, et résident pour le roi de Pologne en 
Hollande. 

P) Instruction de d'Harcourt, 24 avril 1695. — Palatinat, t. 17. 

p) V. Het Archiefvan Heinsius, t. 3, p. 128-129. Ce tome contient une 
bonne partie des matériaux nécessaires pour écrire l'histoire des préli- 
minaires de la |paix ;de Ryswick. Nous n'en ferons que fort peu usage 
parce que la succession d'Espagne s'est trouvée éliminée de cette paix' 
sans discussion ni résistance d'un côté ou de l'autre. Nous y signalerons 
seulement les lettres écrites par Mollo, de Paris, en juillet et août 1694, 
t. Oj p, yu-9o. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



393 



prendre contact avec MM. de Harlay-Bonneuil, conseiller 
d'État, et de Gaillières, seigneur de la Roche-Chelly et de 
Gigny. Dès les premiers jours de novembre 1G94, ces deux 
personnages, qui n'étaient pas les premiers venus, avaient 
été désignés ('). Il est assez probable qu'en ce qui concernait 
la succession d'Espagne Louis XIV ne leur avait pas donné 
des pouvoirs moins larges qu'à l'abbé Mord et à M. Verjus. 
Mais, à Maestricht, ce dont il fut surtout question, ce ne fut 
pas la reconnaissance préventive de Léopold 1er comme suc- 
cesseur de Charles II, ce fut celle de Guillaume en qualité de 
roi d'Angleterre. Sur ce point du reste, Louis XIV n'élevait 
aucune objection à priori ; il voulait seulement, comme vis- 
à-vis de l'Empereur, ne pas s'engager prématurément Ce 
refus, assez voisin, on en conviendra, d'un consentement 
futur, mécontenta cependant Guillaume, qui dirigeait à 
la sourdine de La Haye les gestes et les paroles de son 
affidé DykveltC 2 ). La difficulté plus sérieuse qui s'éleva à 
propos de Strasbourg et de Luxembourg lui servit de 
prétexte pour ne pas traiter ( 3 ). La grossièreté et les exigen- 
ces des Hollandais firent le reste. Au commencement de 
décembre, Harlay avait quitté Maestricht pour venir prendre 
un peu haleine à Namur (*). Il emportait du moins avec lui 
la satisfaction d'avoir montré durant les pourparlers plus 
de modération, et surtout plus d'esprit, que les compa- 
triotes de M. DykveltP), sinon que M. Dykvelt lui-même. 






(') De Sourches, 3 novembre 1694, t. 4, p. 398. 

( 2 ) Dangeau, 5 novembre 1694, t. :>, p. 102-103. 

( 3 ) Onno Klopp, t. 6, p. 359-360 et 364-368. 

(<) Dangeau, 5 décembre 1694, t. 5, p. 115-116. 

( 5 ) « Ces Messieurs (les Hollandais) eurent même l'impudence de 
faire sentir à M. de Harlay, dont la maigreur et la pâleur étaient 
extraordinaires, qu'ils le prenaient pour un échantillon de la réduction 
où se trouvait la France. Lui, sans se fâcher, répondit plaisamment que, 
s'ils voulaient lui donner le temps de faire venir sa femme, ils pourraient 
en concevoir une autre opinion de l'état de ce royaume. En effet, elle 
était extrêmement grosse et était très haute en couleur. Il fut assez 
brutalement congédié. » — Saint-Simon, t. 1, p. 22KS. 



394 



LOUIS XIV RENONCE A IA SUCCESSION. 







Quelques jours plus tard, on n'augurait plus rien de bon à 
Versailles de ces conférences ('). Le 10 février 1695, Colbert- 
Croissy écrivait à Stockholm au secrétaire, ou résident, La 
Piquetière, que les conférences de Maestricht avaient échoué 
définitivement, et « que le meilleur parti qu'on pût prendre 
de toutes parts, c'était de garder le silence, et d'étouffer 
cette affaire, comme si elle n'était jamais advenue ( 2 ) -. 

La paix était si bien un besoin du temps et le vœu 
universel de l'opinion publique que, quelques mois à peine 
écoulés, une nouvelle démarche fut encore hasardée pour en 
procurer le bienfait au continent. L'Électeur palatin, ayant 
pris le soin d'assurer le Roi « par le sieur Veder ( 3 ), son 
conseiller secret, du désir qu'il avait de procurer le repos 
de l'Empire >., le Roi répondit à ces bonnes paroles en 
remettant, le 24 avril 1695, des pouvoirs en règle au 
marquis d'Harcourt. lieutenant-général et gouverneur de 
Tournai, « pour travailler et convenir avec M. l'Électeur 
palatin des conditions de la paix générale -. Ses instructions, 
préparées trois jours auparavant, commençaient par 
rappeler ce qui avait déjà été tenté, soit en Suisse, soit en 
Hollande, durant les derniers mois de l'année précédente. 
Un passage relatif à la succession de Charles II confirmait 
le désintéressement déjà annoncé par MM. Morel et Verjus. 
" Ce qui doit le plus marquer, » disait-on, « le désir sincère 
qu'a Sa Majesté de procurer le rétablissement du repos de 
l'Europe, c'est le consentement qu'elle veut bien donner à 
ce qui est porté par le second Mémoire du sieur Seilern au 
sujet d'une renonciation de Sa Majesté pour elle, pour 
Monseigneur et pour ses successeurs, à tous les pays et 
Etats de la succession d'Espagne, ainsi que le sieur 




f 1 ) De Sourches, 18 décembre 1694, t. 4, p. 412. 

( 2 ) Suède, t. 77, fol. 183. — Cf. Colbert-Croissy à La Piquetière, 
17 février 1695, et le Roi à d'Avaux, 10 et 17 février 1695. — Suède 
t. 77, fol. 186, et t. 78, fol. 50 et 70. 

( 3 ) Nous n'avons rien pu découvrir sur ce personnage, dont le nom 
même peut n'être pas très exact. On trouve ailleurs Viser. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



395 



d'Harcourt le verra expliqué dans la réponse faite au second 
écrit -. Une nouvelle idée était ensuite mise en avant pour 
terminer la guerre par une alliance dynastique. « Gomme 
il a paru ••..., continuait-on, « que l'Empereur et l'Impéra- 
trice souhaitaient également de voir la paix affermie par le 
mariage de Mademoiselle (') avec le roi des Romains, Sa 
Majesté veut que, si les propositions en sont encore renou- 
velées au sieur d'Harcourt, il assure, sans cependant com- 
promettre cette princesse, que le Roi entrera avec plaisir 
dans toutes les alliances qui pourront confirmer une parfaite 
intelligence entre lui et l'Empereur ( 2 ). » 

Ces concessions fort appréciables de la France ne firent 
pas cependant avancer l'enfantement de la pacification 
générale. Il arriva bien de Vienne, au mois d'octobre, un 
certain baron de Guysen, qui se mit en rapport avec d'Har- 
court, dans l'abbaye d'Orval ( 3 ), et qui lui présenta même 
un projet en dix-huit articles exprimant la volonté 
sine quâ non de Léopold (*). Mais, quoiqu'il n'y fût pas 
question de la succession espagnole, regardée sans doute à 
Vienne comme un bien acquis et sur lequel il eût été oiseux 
de discuter, Louis XIV jugea ces prétentions tout à fait 
incompatibles avec ses droits et sa puissance. Les pour- 
parlers traînèrent donc pendant une année sur les bords 
de la Moselle sans prendre vraiment consistance. Enfin, le 
8 octobre 1696, Louis XIV y mit définitivement un terme, 
pour ne pas troubler inutilement et compliquer les négo- 
ciations plus sérieuses, qui étaient sur le point de s'ouvrir 
ailleurs. 

L'insuffisance des résultats obtenus par ses armées pen- 
dant la campagne de 1695, et surtout l'impérieuse nécessité 
de conserver à la France ses avant-postes défensifs sur le 






(') C'est toujours d'Élisabeth-Charlotte qu'il s'agit. 

( 2 ) Instruction de d'Harcourt, 24 avril 1695. — Palatinat, t. 17. 

( 3 ) Dans le Luxembourg, non loin de Florenville. 

( 4 ) D'Harcourt au Roi, 5 novembre 1695. — Palatinat, t. 7. 






396 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 






Rhin, ne lui permettaient pas, en 1696, de montrer moins 
de résignation que les deux années précédentes. Namur lui 
avait été repris, et ses ennemis avaient renouvelé leur 
- grande alliance », sans mention spéciale, il est vrai de 
Tarticle secret qui faisait de Léopold l'héritier exclusif de 
Charles II. Il devenait cependant de plus en plus visible 
que les Anglais et les Hollandais se lassaient d'une lutte 
qui n'avait plus de sérieux intérêt pour eux, depuis que 
Louis XIV avait promis de reconnaître Guillaume III Elle 
ne se poursuivait qu'afin de ramener l'Alsace sous la domi- 
nation de l'Autriche. Les Impériaux n'échappaient pas, il 
s'en faut, à cette lassitude générale. Nous avons un premier 
mdice de ce fait dans les audiences et l'entremise bien- 
veillante que la sœur même de Léopold accorda ou promit 
à Innsbruck à un gentilhomme lorrain, M. de Gouvonges, 
investi par le Roi d'une mission relative à la paix ('). Une 
seconde preuve de cette disposition des esprits à Vienne 
ressort des conférences que M. de la Haye, toujours accrédité 
à Venise, reprit vers la même époque, c'est-à-dire en 
mars 1696, avec le comte de Vélo. Ces conférences eurent 
heu à Padoue, et tendaient à la conclusion d'une paix 
séparée ( 2 ), mais elles ne reçurent pas assez de développe- 
ment pour que la succession d'Espagne ait dû y jouer un 
rôle important. Le 17 mars 1696, de la Haye mandait 
au Roi : 



I 






« Vélo m'a dit qu'il espérait que, dans huit ou dix jours au plus 
tard, son secrétaire arriverait de Vienne avpc les papiers qu'il attend. 
Je prends la liberté de joindre ici une lettre de Modène, du sieur 
Gazzotti. Si ce qu'elle porte est véritable, que l'Empereur se soit 
confié de ses intentions au cardinal Tanara pour la paix, s'en remet- 
tant au Pape, je croirais cette voie plus sûre que celle du comte de 
Vélo pour la paix entre Votre Majesté et l'Empereur, Vélo me 



(') D'Haussonville, t. 4, p. 12-14 
( 2 ) V. Onno Klopp, t. 7, p. 215-218. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



397 



paraissant d'un esprit et d'un mérite médiocres et vouloir se rendre 
nécessaire ('). » 

La réponse du Roi suffit à montrer que, dans sa pensée, 
la paix ne sortirait pas de Pécritoire du comte Vélo. 

« J'ai reçu votre lettre du 17 du mois dernier avec la copie des 
nouvelles qui vous ont été écrites de Modène, et celle du pouvoir que 
le comte de Vélo a reçu de l'Empereur, et qu'il suppose être suffisant 
pour traiter de toutes les conditions de la paix. Mais, comme vous 
remarquez vous-même avec raison, par son procédé et par les discours 
qu'il vous a tenus, qu'il ne songe qu'à se faire valoir dans une affaire 
aussi importante que celle dont il prétend traiter, vous devez absolu- 
ment rompre tout le commerce qu'il vous a donné avec lui jusqu'à 
présent, et il ne convient en aucune manière au bien de mon service 
de laisser croire qu'on veuille entretenir par mes ordres une pareille 
négociation^). » 

Pas plus qu'en 1694, Guillaume et Heinsius n'étaient alors 
disposés à se laisser devancer par la Cour de Vienne. Pour 
leur part, ils se mettaient aussi en mesure de lui fausser 
brusquement compagnie, au premier tournant de la route. 
Aussi, le 10 mars 1696, des instructions étaient enfin déli- 
vrées à Gaillières, se rendant en Hollande pour y préparer 
la paix au nom de la France ( 3 j. Un passage de ces instruc- 
tions, écrit à la marge et comme addition sur la minute ( 4 ), 
était ainsi conçu : 

« Rien ne peut mieux marquer le désir sincère que Sa Majesté a 



(>) Venise, t. 121, fol. 66-72. 

( 2 ) Le Roi à de la Haye, 4 avril 1696. — Venise, t. 121, fol. 73. Cf. le 
Roi à de la Haye, 7 mars et 12 avril 1696, fol. 45 et 77. 

( 3 ) Il y était resté assez longtemps après la rupture des conférences de 
Maestricht, en s'y dissimulant sous des pseudonymes très variés, tels 
que Dupont, de la Roche, Gurski. - Het Archief van Heinsius, t. 3 
p. 145, note. 

(*) Hollande, t. 163. Une copie figure aussi au t. 162. 



398 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 


















» J 




de procurer le rétablissement, du repos do l'Europe que de renouveler 
comme elle veut bien faire par le traité qui interviendra, la renon- 
ciation qu'elle a ci-devant faite tant pour elle que pour Monseigneur 
et pour, ses successeurs à tous les pays et États de la succession 
d'Espagne, et ledit sieur de Caillières observera de rendre cette 
renonciation pure et absolue sans la déterminer en faveur d'aucun 
do ceux qui peuvent y être appelés. » 

Le Roi, on le voit, persistait dans sa politique, en quelque 
sorte, de neutralisation, vis-à-vis de l'Espagne. Il renonçait 
de nouveau à l'héritage, pourvu que l'Autriche ne se l'appro- 
priât pas. Néanmoins Caillières, qui était fort avisé, fort 
ménager par conséquent de ses pouvoirs, ne se hâta pas de 
faire usage de la latitude qui lui avait été laissée, et, comme il 
n'était pas question de la succession espagnole dans les préli- 
minaires de paix qui lui furent présentés, et qui parvinrent 
en Cour le 3 mai, il se garda bien d'en souffler mot le premier. 
De son côté, Louis XIV, en lui écrivant de Marly, le 26 juillet,' 
pour lui indiquer la limite extrême de ses dernières conces- 
sions, garda, à son exemple, le silence sur le même point C). 
Malgré sa réticence, au mois d'octobre, Caillières vit appro- 
cher le moment où la réserve ne serait plus de mise. MM. Bo- 
reel et Dykvelt, en échangeant leurs pouvoirs avec lui, lui 
firent remarquer que les États-Généraux n'avaient pas 
promis d'empêcher l'Empereur et les autres alliés d'adresser 
à la France des demandes en-dehors des traités de West- 
phalie, de Nimègue et de Ratisbonne, fondements acceptés 
de la paix future, mais seulement de ne point soutenir 
les demandes qui seraient déraisonnables et injustes. Cail- 
lières, après avoir relaté cet incident, le commentait en ces 
termes : 

« Je crois, Sire, avoir pénétré le but de ces discours, et je juge 
qu'ils les ont faits pour me préparer à la demande que le comte de 
Kaunitz ne manquera pas de me faire de la renonciation de Votre 

(') Hollande, t. 163. 



LOUIS XIV RENONCE A I.A SUCCESSION. 



399 



Majesté et de celle de Monseigneur à la succession du roi d'Espagne 
sur la grande alarme que lui a causé le péril où a été ce roi. Mais, 
comme ils ne s'en sont pas expliqués, je n'ai pas voulu entendre ce 
qu'ils me voulaient dire et je suis demeuré ferme à leur déclarer que 
je ne pouvais consentir qu'on me fît des demandes hors des traités 
de Westphalie et de Nimègue. Ils m'ont encore répliqué que ces 
demandes ne m'engageraient pas à les accorder, et je leur ai reparti 
que, quoique j'aie le droit Je les refuser, si je consentais que l'on 
m'en fît, cela pourrait donner quelque espérance à ceux qui les 
feraient que j'en pourrais accorder quelqu'une, ce qui ne servirait 
qu'à prolonger la négociation par des disputes sans fin. Ils m'ont 
paru embarrassés de cette exclusion d'écouter d'autres propositions 
que celles des traités de Westphalie et Nimègue, et ils m'ont dit 
qu'ils en feraient rapport à leurs supérieurs et qu'ils craignaient que 
cela n'arrêtât notre négociation, parce que le ministre de l'Empereur 
ne veut pas se départir de cette faculté. J'ai cru qu'il était nécessaire 
que je leur montrasse de la fermeté dans ce refus, afin que les 
Impériaux fussent plus traitables sur le reste, pour obtenir cette 
renonciation de Votre Majesté, à laquelle elle n'est pas obligée par 
les traités de Westphalie et de Nimègue, et, comme cet article est 
d'une grande conséquence, je crois qu'il ne faut m'en relâcher qu'à 
la fin de la négociation et à condition qu'on lèvera toutes les autres 
difficultés qui seront entre nous pour obtenir ce point principal ('). » 

Le système de temporisation et d'exclusion provisoire de 
Gaillières fut tout à fait du goût de Louis XIV, qui, le 
11 du même mois, revint, comme c'était son droit incontes- 
table, sur ses premières intentions. Il lui fit en conséquence 
répondre de Fontainebleau : 

« Évitez sur toutes choses de donner aucune espérance de ma 
renonciation et de celle de mon fils à la succession d'Espagne. 
Il n'en est fait aucune mention, ni dans le traité d'Aix-la-Chapelle, 
ni clans celui de Nimègue. Vous devez vous en tenir aux termes do 



(') Gaillières au Roi, 4 octobre 1696, — Hollande, t. 164. 



400 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 




I 




ces deux traités, rappelant, comme il est porté dans l'article 8 du 
premier, le traité des Pyrénées, et, si l'on vous fait quelqu'autre 
demande sur ce sujet, vous le rejetterez comme n'ayant point d'ordre 
de ma part sur une proposition aussi nouvelle ('). n 

Caillières, à qui cet ordre fut réitéré le 23, ne put cacher 
au Roi la satisfaction que lui causaient l'assentiment et 
l'encouragement donnés aux inspirations de sa prudence 
personnelle. 

« J'ai vu avec plaisir ce que Votre Majesté m'ordonne, de ne 
donner aucune espérance de sa renonciation et de celle de Mon- 
seigneur à la succession du roi d'Espagne. Quoique cet article de 
mon instruction fût fort capable de faciliter la conclusion de la paix, 
je me suis toujours proposé de le laisser pour le dernier et de faire 
tous mes efforts pour le rejeter. Cependant je ne doute pas que les 
ministres de l'Empereur ne m'en fassent la demande, comme ils ont 
fait dans les conférences de Diesenhoven. Mais, comme je n'y étais 
pas, je suis en droit d'ignorer et de désavouer tout ce qui y a été 
négocié, et les espérances qui en furent données alors au sieur 
Seyler, qui y était envoyé de la part de Sa Majesté impériale ( 2 ). » 

Le 4 novembre, Caillières annonça l'intention de persister 
dans cette attitude passive, le cas échéant. 

u J'ai appris que l'Empereur veut envoyer ici le sieur Seyler, sans 
doute pour renouveler la demande qu'il fit à Diesenhoven de la 
renonciation de Votre Majesté et de Monseigneur à la succession, et 
alléguer qu'on la lui a promise au nom de Votre Majesté. Mais, 
comme je ne lui ai rien promis, s'il vient ici, je m'embarrasserai peu 
de ses demandes et de ses longs Mémoires à la mode des docteurs 
allemands, et je répondrai en peu de mots par des négatives bien 
conditionnées ( 3 ). n 



(') Hollande, t. 164. 

( 2 ) Caillières au Roi, 18 octobre 1696. — Hollande, t. 164. 

( 3 ) Hollande, t. 164. 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



401 



I 



En attendant que le Congrès se réunît pour s'appliquer 
officiellement à l'œuvre de la paix, Gaillières reçut l'ordre 
de sonder les Hollandais à propos de la succession 
d'Espagne. « Faites-moi savoir aussi, « lui manda Louis XIV 
à la date du 17 janvier 1697, « ce que vous pourrez décou- 
vrir des sentiments des États-Généraux sur l'état de la 
santé du roi d'Espagne et les mesures que vous croyez 
qu'ils prendraient, si Dieu disposait de ce prince. « Le 24, 
notre envoyé résumait dans les termes suivants un long 
entretien qu'il venait d'avoir sur cette matière avec 
MM. Bbreel et Dykvelt. 

u Je fis tomber insensiblement la conversation sur la maladie du 
roi d'Espagne, afin de les faire parler là-dessus et de découvrir 
leurs sentiments en cas que ce prince vînt à manquer, pour pouvoir 
mieux satisfaire à l'ordre que Votre Majesté me donne... Sur quoi 
j'aurai l'honneur de dire à Votre Majesté que la dernière conversation 
que j'ai eue là-dessus me confirme dans le sentiment que j'en ai, 
sur plusieurs autres connaissances que j'ai acquises depuis que je 
suis dans ce pays, qui est que l'on désire ici que Votre Majesté ni 
l'Empereur ne deviennent les souverains de ce qui reste à l'Espagne 
des Pays-Bas catholiques, et que l'on y craindrait autant de les 
voir entre les mains de l'Empereur que dans celles de Votre Majesté 
à cause des anciens droits de la maison d'Autriche sur les Provinces- 
Unies, qu'un Empereur d'Allemagne serait beaucoup plus en état de 
faire revivre qu'un roi d'Espagne qui en est fort éloigné, qu'ainsi 
l'on désire que ce pays demeure uni à la Couronne d'Espagne 
possédée par un autre prince que l'Empereur, ou qu'il y ait un 
souverain particulier, comme était l'archiduc Albert ou l'infante 
Isabelle-Claire-Eugénie. Us croient dans ce dernier cas qu'il y a 
deux princes qui leur conviendraient; l'un est le fils de l'Electeur de 
Bavière, comme étant petit-fils d'une infante d'Espagne; l'autre est 
Mgr lu duc d'Anjou, ou Mgr le duc de Berry, h condition qu'en cas 
de défaut de la lignée sa succession irait toujours à un cadet de la 
maison de France, et que les Pays-Bas catholiques ne pourraient 
être unis à la Couronne. Voilà quant à ce qui les touche de plus 
près pour la conservation de leur État. 26 



/ 



402 



LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



A 1 égard du corps de la monarchie d'Espagne, ils souhaitent 
quelle demeure séparée comme elle est de l'Empire, et qu'elle passe 
pour cela, ou à l'archiduc, ou au prince électoral de Bavière ou 
même à Mgr le duc d'Anjou, ne les trouvant point éloignés dé ce 
dernier sentiment, dans l'opinion qu'ils ont qu'un prince de France 
étant roi d'Espagne, deviendrait bon Espagnol, et que les Espagnols 
sont sur cela du même sentiment. 

M. Dickfeldt me fit hier là-dessus le récit d'une conversation qu'il 
ava lt eue en Angleterre avec don Pedro Ronquillo, ambassadeur 
d Espagne, dont je dois rendre compte à Votre Majesté, quoiqu'elle 
ait quelque chose de comique. Il me dit que, lorsque la feue reine 
d Espagne vivait, les ennemis de la France firent courir le bruit que 
la stérilité venait d'elle, et qu'avant de partir de France ses méde- 
ans lui avaient donné quelques breuvages qui l'avaient échauffée et 
avaient empêché sa fécondité, que, sur cela, cet ambassadeur 
d Espagne, qui, à ce qu'il dit, avait beaucoup d'esprit, lui dit qu'il 
ne pardonnerait pas aux Français de la leur avoir donnée en cet 
état, mais que lui et tous les bons Espagnols leur auraient été fort 
obliges, s'ils la leur avaient donnée grosse. Sur quoi, lui, Dickfeldt 
lui répondît que les Espagnols haïssaient trop les Français pour en 
vouloir être gouvernés par un duc de cette nation, et que l'ambassa- 
deur d'Espagne lui répliqua que, s'ils avaient un jeune prince 
français, ils le rendraient bientôt bon Espagnol et ne se mettaient 
pas en peine de lui faire oublier sa nation. 

M. Boreel me dit ensuite que le cas n'était peut-être pas éloigné 
et qu'il avait vu depuis deux jours une lettre de Bruxelles qui porte 
que le roi d'Espagne était fort mal, que l'on avait là-dessus arrêté 
le courrier ordinaire de Madrid à Bruxelles, où il devait arriver 
vendredi, et n'y était pas encore arrivé lundi dernier, ce qui faisait 
appréhender quelque mauvaise nouvelle de ce pays-là; que la même 
lettre disait que plusieurs grands d'Espagne inclinaient pour Mgr le 
duc d'Anjou et prenaient même des assurances avec Votre Majesté 
là-dessus et qu'on croyait à Bruxelles que Votre Majesté avait 
envoyé à Madrid un ministre secret pour traiter avec eux. Sur quoi, 
l'un et l'autre ne me témoignèrent point être éloignés de croire que' 
cela ne pût réussir et ne me firent point connaître que l'on l'appré- 
hendât en ce pays-ci. 






LOUIS XIV RENONCE A LA SUCCESSION. 



403 



Je ne leur dis rien là-dessus qui pût leur faire connaître mes 
sentiments, et je connus assez des leurs pour croire que, le cas de la 
mort du roi d'Espagne arrivant, ils pourraient prendre des mesures 
avec Votre Majesté pour empêcher que l'Empereur ne réunît en la 
personne du roi des Komains toute la succession de la maison 
d'Autriche et qu'à l'égard des Pays-Bas ils inclineraient à la faire 
tomber à un prince particulier ('). » 

Quoiqu'il ne fût pas destiné à produire sur le champ des 
résultats positifs, cet entretien n'en contenait pas moins des 
idées qui devaient germer, ou plutôt achever de mûrir, dans 
l'esprit de Louis XIV. 



(') Caillières au Roi, 24 janvier 1697, Delft. — Hollande, t. 165. 



->^:boooc45^^- 



CHAPITRE ONZIÈME. 



LA PAIX DE RYSWICK. 



I 




I 




La moment approchait cependant où, à des négociations 
préparatoires, disséminées et parfois occultes, allait succéder 
le travail régulier du Congrès appelé à donner au monde la 
paix de Ryswick. Diverses circonstances avaient contribué 
à en rendre la réunion inévitable et les efforts féconds. La 
flotte anglo-hollandaise, en 1696, n'avait réussi qu'à insulter 
nos côtes. Les troupes impériales, à Temesvar, avaient reculé 
devant les hordes du sultan Mustapha. L'argent manquait, 
même à la Grande-Bretagne. L'heure de la sagesse et de la 
diplomatie avait sonné en un mot. 

L'événement le plus considérable qui forçait les coalisés 
à traiter, c'était le coup fatal porté à la coalition elle-même 
par la retraite d'un de ses membres. Il y avait longtemps 
que le duc de Savoie, Victor-Amédée II, y portait le trouble 
par l'impatience de son avidité. L'exemple attrayant de 
l'Électeur de Bavière, devenu le maître dans les Pays-Bas, 
l'avait mis, lui aussi, en appétit de dépouilles espagnoles. 
Au mois de mai 1695, il avait envoyé à Madrid le comte 



m w* : 



■BE5 



LA PAIX DE RYSWICK. 



405 



Vernon, sous prétexte de subsides à régler, mais en réalité 
pour réclamer en sa faveur le gouvernement du Milanais ('). 
D'autres conseillers du duc auraient préféré qu'il demandât 
le val de la Sesia et une partie du Montferrat. Mais cette 
alternative n'avait pas été adoptée ( 2 ). La Cour de Madrid ne 
consentit point d'ailleurs à payer d'une province l'espèce de 
louage d'ouvrage militaire que Victor- Amédée lui proposait 
d'un bout à l'autre de l'Italie espagnole. Ce refus livrait le 
duc à toutes les tentations que la France lui fit prodiguer par 
le comte de Tessé. Elles eurent pour conclusion un traité de 
neutralité que signèrent à Pignerol, le 29 juin 1G96, Tessé et 
Groppello ( 3 ). L'amitié de la Savoie coûtait cher à la France, 
qui lui restituait, outre Pignerol, la Savoie et Nice. Il avait 
même fallu démembrer à l'avance la monarchie espagnole 
pour arracher Victor-Amédée à la cause de l'Autriche et de 
l'Angleterre. L'article 14 du traité, article naturellement 
destiné à rester secret, portait en effet que, si le roi catholique 
décédait sans enfants pendant la guerre, le roi très chrétien 
aiderait le duc à opérer la conquête du Milanais et renonce- 
rait à tous les droits de sa maison sur cet État. En outre, 
dans l'hypothèse où, pendant la guerre, on en ferait la con- 
quête, il appartiendrait à Victor-Amédée, qui, par compen- 
sation, il est vrai, céderait alors la Savoie à la France i 4 ). La 



( J ) « Che Sua Mcijestà cattolica ci collegh i attualmente e fissamente al di 
îei regio seri'izio, conferendoci il governo dello Stato di Milano. » — D. Ca- 
rutti, Storia délia diplomazia délia Covte di Savoia. T. 3, p. 225-226. 

( 2 ) Carutti, t. 3, p. 226. 

( 3 ) Carutti, t. 3, p. 232-233. 

(■•) Nous n'avons retrouvé, ni dans le t. 96, ni dans le t. 97, du fonds 
Turin, ce traité du 29 juin 1696, dont Dumont n'a donné que la partie 
destinée à devenir publique. Mais nous pouvons reproduire ici l'article 14, 
tant du projet du duc de Savoie, que Tessé envoya en Cour le 18 avril, 
que du texte « convenu entre (Jruppel et Tessé, » et envoyé par ce 
dernier le 30 mai. Voici le modèle savoisien : « Qu'en cas que, pendant 
la présente guerre, la mort du roi d'Espagne arrivât sans enfants, Sa 
Majesté s'oblige d'aider de tout son pouvoir Son Altesse Royale pour lui 
faire acquérir le Milanais, et renonce par ce présent article en faveur de 
Son Altesse Royale, en cas de mort dudit mi catholique, à toutes 



406 



LA PAIX DE RYSWICK. 



' 






neutralisation de l'Italie était bien payée, on le voit, par le 
Dauphin et son père, mais du moins la coalition était 
coupée en deux, et la cheville retirée au-delà des Alpes 
a l'échafaudage allait en amener l'écroulement. 

Une autre, et dont l'importance n'était certes pas moindre 
en avait été déjà détachée au-delà de la Meuse. Toujours 
trop exclusivement absorbés par leurs intérêts pour rester 
fidèles à ceux de leurs alliés, les États-Généraux s'étaient 
entendus avec la France presque aussi vite, sinon même plus 
vite, que le duc de Savoie. Dès le mois de mai 1696 le 
bourgmestre d'Amsterdam Boreel s'abouchait avec Cail- 
heres dans la maison de campagne de Mollo, à Overchiek (?) 
sur le canal d'Amsterdam à Utrecht, et réglait avec lui les 
préliminaires de la paix future (>). Le 4 février 1697 les 
belligérants se décidèrent enfin à accepter la médiation de 
Ja Suéde, proposée depuis tant d'années sur les bases de la 
paix de Westphalie et du traité de Nimègue, ce qui laissait 
d ailleurs une fort large place aux discussions. Le 25 février 
des instructions furent remises aux trois diplomates chargés 

prétentions par conquête ou autrement, sur le duché de Milan, et que 
s. du vivant dudit roi d'Espagne, l'on fait des conquêtes dans le Mila-' 
"XÏ en C ^ era , la Passion à Son Altesse Royale. Bien entendu 
que Son Altesse Royale en donnera l'équivalent à Sa Majesté en Savoie 

n nTr P , qUe T 16 ï SaV ° ie ' en Cas ^ eile P ût con ^érir avec la 
p.otection et assistance de Sa Majesté tout l'État de Milan.» - L'article 
«convenu», et expédié le 30 mai, était ainsi rédigé: « Qu'en cas que, 

enTnnU^ M PreS ! Dte . g ,!î erre ' '* m0rt du roi catholique arrivât sans 
enfants, Sa Majesté s'obhge d'aider de tout son pouvoir Son Altesse 
Royale sur e Milanais, et renonce par ce présent article, en cas de mort 
dudit roi catholique, a toute prétention, par conquête ou autrement, sur 
le duché de Milan, et que, si, du vivant du roi catholique, l'on fait des 
conquêtes dans le Milanais, le Roi en cédera la possession à Son Altesse 
Royale. Bien entendu que Sadite Altesse Royale en donnera l'équivalent 
a Sa Majesté en Savoie. » - A la marge, Tessé a écrit : « Quoique le 

r„n m e « T f m-, PU1 ' - 6t à P ' ein Ia cession entière des Prétendues 
enquêtes dans le Milanais, cependant, à tout hasard, j'ai cru qu'il était 

S, foL'67et 18a 1Valent e " SaV ° ie ' 1C t0Ut SanS garanUe - " Turin ' 

0) Mollo à Caillières, 8 octobre 1704, et Caillières à Torcy, 29 juin 1706. 
— Hollande, t. 201 et 207. 






LA PAIX DE RYSWICK. 



407 



de l'honneur de défendre à Ryswick la cause de la France. 
C'étaient MM. de Harlay-Bonneuil, Caillières et Verjus. 
Le Roi avait été encouragé par les récents événements, qui 
avaient bien tourné pour lui, ainsi que par la présence de 
150 mille hommes de ses troupes dans les Pays-Bas, à faire 
quelques pas en arrière dans la voie des concessions. Il 
n'entendait plus abandonner l'héritage de Charles II, fût-ce 
au profit d'un tiers. Il prétendait que l'avenir demeurât 
entièrement réservé, et prenait même le soin d'indiquer 
à ses trois fondés de pouvoirs comment ils devaient s'y 
prendre pour le dégager de son acquiescement conditionnel, 
et, en tout cas, périmé. 

« Il est nécessaire d'expliquer aux sieurs plénipotentiaires que 
Sa Majesté ne veut entrer dans aucune négociation avec ce prince 
(l'Empereur) sur les vues de la succession d'Espagne... Le sieur 
Seyler prétendra peut-être tirer avantage de l'espérance donnée d'une 
renonciation aux droits de Mgr lo Dauphin dans les conférences qui 
se tinrent en Suisse. S'il voulait en ce cas prendre le sieur de Crécy 
à témoin de ce qui s'y est passé, il pourra lui répondre que la 
première condition de ces conférences avait été l'observation d'un 
secret inviolable, que, si le sieur Seyler y manque, il va découvrir 
aussi que l'Empereur traitait alors pour lui seul, et qu'offrant de se 
détacher de ses alliés Sa Majesté lui aurait accordé des conditions 
beaucoup plus avantageuses que celles qu'il peut espérer dans un 
traité général ( ] ). » 

L'éventualité, contre laquelle Louis XIV songeait par 
avance à se défendre, ne se présenta pas au début des 
conférences, début qui d'ailleurs se trouva retardé jusqu'au 
9 mai suivant. Au surplus, on ne se préoccupa tout 
d'abord que de savoir dans quelles conditions Guillaume III 
serait reconnu par Louis XIV, et si la France réussirait à 
conserver Strasbourg avec le reste du territoire alsacien. 



') Hollande, t. 172. 



408 



LA PAIX DE RYSWICK. 






L Empereur aurait bien voulu aller plus loin, car, en janvier 
il avait prétendu qu'un article secret garantît à l'archiduc 
la succession de Charles IIC). Au surplus, ce n'était pas 
en Hollande, c était à Madrid même et à Vienne que se 
débattait alors, comme nous le verrons plus tard la 
compétition relative à l'héritage. Au mois de septembre 
seulement, Léopold, voyant l'Alsace et sa capitale sur le 
point de lui échapper définitivement, imagina, à défaut de 
mieux, de s'assurer une compensation aux dépens de l'Es- 
pagne. Le 11 de ce mois, le comte Kinsky envoya à Kaunitz 
plénipotentiaire impérial au Congrès, une sorte d'ultimatum, 
ou figurait au cinquième rang la promesse formelle, exigée 
par Empereur du roi de France, « de remettre uniquement 
mhbero arbitrio du roi d'Espagne de disposer de la succession 
d Espagne et de laisser mettre à exécution ses dispositions 
mm* ou testamentaires, sans opposition ou impedimentum, 
soit du Roi lui-même, soit de ses successeurs ou héritiers 
contre lesdites dispositions (•). „ Mais, comme l'avait fait 
déjà pressentir le refus de Guillaume III du 21 mars précé- 
dent (), comme l'avait lui-même prévu Kaunitz dans une 
lettre a Harrach du 3 octobre W, le désir de Léopold se 
heurta a un refus indirect et habile, mais très décidé, du 
roi d Angleterre (=). A la vérité, le Pensionnaire Heinsius 
dans son excès de haine contre la France, se montra 
beaucoup mieux di sposé pour l'archiduc («). Il échoua aussi. 

(') Kinsky à Kaunitz, 15 janvier 1697. Cité par G.-edeke, t. 1, p 123 
( 2 ) V. Gasdeke, 1. 1, p. 139, note 1. 

rofd'Inï™ L 1 *P-. lâ5 f et l 30 : - Dès le 18 ^ décembre 1696, le 

Zeni^lTl UF ;" HemSiUS : " Het m0H <*»•«* on die 

reaenm syn, die UEd. meent, iveegens de smcessie van Spaqne dat SU 
oordeelen voor haer advantageuser te syn, dat gedurendeden oorlol 
getermineert vert als nu de vreede, >t geen mogelyck loaer il Zerdall 
anse rekeiHng nietj wan( ^ ^ J * *"*£**» 

om een prompte vreede absoluut nooUaekelyck is. » - ZTZDvt 
Heinsius, t. 3, p. 222. -a.rcn.ief tan 

(*) Gœdeke, t. 1, p. 139. 

(p Auersperg à Léopold, 7 septembre 1697. - Gœdeke, t. 1, p 139 

(*) Kaunitz à Harrach, 18 septembre 1697. _ Gœdeke, t. 1, p. 140. ' 



1 



LA PAIX DE RYSWICK. 



409 



La volonté de Guillaume était en somme prépondérante, et 
ce ne fut qu'après la signature de la paix que reparut, sous 
d'autres formes et en d'autres lieux, la question de savoir si 
les deux puissances maritimes seconderaient ou non les 
visées de l'Empereur sur l'Espagne. 

Ne pouvant plus rien espérer de ses alliés protestants, la 
Cour de Vienne résolut de tenter, en désespoir de cause, 
un suprême effort. Elle s'adressa, comme pis-aller, à la 
loyauté, ou plutôt à la magnanimité, du roi de France. C'était 
bien ce que Caillières avait prévu. Vers le 20 septembre, à 
un moment où l'abandon de l'Angleterre, de la Hollande et 
de l'Espagne semblaient la condamner à un isolement irrémé- 
diable, M. de Harlay reçut du baron de Seilern ( ] ) la demande 
d'une entrevue particulière. Cette demande n'était faite 
qu'" avec de grandes mesures pour le secret, « môme à 
l'égard des collègues du solliciteur. L'entrevue fut accordée, 
et Seilern lui donna d'abord pour objet « une pensée qui lui 
était survenue, et qu'il croyait plus capable que la paix 
même que l'on allait conclure de concilier et réunir par- 
faitement ■> les deux Cours ennemies, c'était le mariage de 
« Mademoiselle » avec le roi des Romains. Après avoir jeté 
cet appât à Harlay, son interlocuteur avoua « qu'il s'agirait 
particulièrement à son avis d'exécuter ce qui avait déjà été 
traité et fort avancé avec lui en Suisse touchant la suc- 
cession d'Espagne. » Là-dessus Seilern s'en référait au 
témoignage de M. de Crécy. Toutefois, afin de mettre plus 
vite Harlay au courant de ce qui avait été fait, il lui donna 



(') D après M. Wurzbach, le biographe de l'Autriche, ce Seilern, que 
nous voyons apparaître à Ryswick, se serait appelé seulement Johann, 
serait ne en 1675, et aurait été le neveu et le fils adoptif de Johann- 
Friednch Seilern, mort en 17J5 dans les plus grands honneurs à la 
Cour de Vienne. Nous ne pouvons adopter cette opinion, d'abord, parce 
qu il semble infiniment peu vraisemblable que l'Empereur se soit fait 
représenter au Congrès de Ryswick par un diplomate de vingt-deux ans 
et ensuite parce que le traité du 30 octobre 1697 est signé au moins 
dans Dumont, J. F. B. de Seilern. Il est bien probable aussi que c'est 
1 oncle et non le neveu, qui avait négocié trois ans auparavant sur les 
bords du Rhin avec l'abbé Morel et M. Verjus. 



410 



LA PAIX DE RYSWICK. 









la copie des deux pièces que nous avons reproduites plus 
haut, l'une contenant - la proposition qu'il avait lors 
délivrée sur ce sujet à M. de Crécy et à l'abbé Morel, » 
l'autre, » la réponse qu'ils lui avaient faite ou dictée dans 
le même temps. » Il accompagna, ou saupoudra, tous ces 
discours d'une abondance extraordinaire de protestations 
de dévouement, d'insinuations mystérieuses, d'aveux d'im- 
patience. « Quoi qu'il en soit, de la manière dont il me 
parla, - écrivit Harlay au Roi, en lui demandant des instruc- 
tions pour faire face à cette ouverture, » il semble que 
l'affaire de la succession d'Espagne doit être la première et 
la principale et plus essentielle condition, et il voulut seule- 
ment me faire entendre qu'il serait peut-être question de 
quelque chose de plus ('). » Ce fut aussi de cette façon que 
Gaillières jugea la démarche. Il estimait d'ailleurs que 
" Mademoiselle était un trop grand parti pour faire acheter 
au Roi son mariage par cette renonciation. » A son avis, 
il eût mieux valu la réserver pour le duc de Lorraine ( 2 ). 
Quant au projet du mariage lui-même, il avait en effet été 
mis à Vienne sur le tapis, au moins par l'évèque de 
Munster ( 3 ). Par malheur, d'après ce que la Palatine, mère 
de « Mademoiselle -, écrivait le 29 juillet à la princesse 
Sophie de Hanovre ( 4 ), l'Empereur était opposé au fond à 
ce mariage. Peu importait d'ailleurs. Louis XIV ne tarda 
pas à couper court à cette « manœuvre de la dernière 
heure » imaginée à Vienne sous prétexte d'hyménée. 

« J'ai reçu la lettre particulière que vous m'avez écrite le 23» de 



( 1 ) Harlay-Bonneuil au Roi, 23 septembre 1697, Delft. — Hollande, 
t. 169. 

( 2 ) Gaillières à Torcy, 27 septembre 1697, Delft. — Hollande, t. 169. 

( 3 ) « Nous joignons ici une lettre du baron de Plettenberg au sieur 
Frischmann sur le sujet des propositions d'un mariage du roi des 
Romains avec Mademoiselle, faites à Vienne de la part de l'évèque de 
Munster, frère dudit baron de Plettenberg. » — Les plénipotentiaires à 
Pomponne, 18 octobre 1697. — Hollande, t. 173. 

C) Cité par Onno Klopp, t. 7, p. 216, 






LA PAIX DE RYSWICK. 



411 






ce mois avec les projets qui vous ont été donnés par le sieur Seyler. 
Vous pouvez aisément juger que, de la manière dont ils sont dressés, 
ils ne peuvent engager une négociation, ni persuader que l'Empereur 
désire bien sincèrement do traiter. Il me paraît cependant qu'il ne 
convient pas de fermer entièrement toutes sortes de chemins à des 
propositions qui seraient plus raisonnables. Ainsi vous pouvez dire 
au sieur Seyler que, lorsque la paix sera faite, on pourra plus facile- 
ment entrer dans quelque négociation, et que l'Empereur ne me 
trouvera pas alors moins disposé à ce qui peut lui convenir que je 
l'étais en l'année 16680. » 

Cependant, les travaux du Congrès touchaient à leur 
terme. A la vérité, ce n'était pas au château de Ryswick 
que les échanges d'idées avaient été fructueux. Quatre con- 
versations en pleins champs, au mois de juillet, entre le 
lieutenant-général Boufflers et le comte de Portland, à 
quelque distance de leur escorte et de leurs chevaux tenus 
par la bride ( 2 ), avaient plus fait pour le repos de la Chrétienté 
que les minutieux et puérils conflits d'étiquette, qui avaient 
paralysé dès le début la médiation de la Suède. Du moment 
où Louis XIV et Guillaume III se trouvèrent d'accord, 
(10-20 septembre 1697) il ne resta plus à l'Allemagne qu'à 
s'incliner devant les droits qu'elle-même nous avait trans- 
férés sur l'Alsace et sur Strasbourg (30 octobre). L'Espagne 
d'ailleurs n'avait pas attendu son exemple pour se recon- 
cilier en même temps que Guillaume III avec la France, 
qui, du reste, la traita avec infiniment de générosité, surtout 
avec infiniment de prévoyance, en lui restituant sans hésiter, 
outre Luxembourg, la plus belle conquête qu'elle eût faite' 
pendant cette longue et sanglante guerre de huit ans, 



(') Le Roi à Gaillières, 27 septembre 1697. — Hollande, t. 169. 

( z ) M. Grimblot, dans sa collection de Lettres de Guillaume III et de 
Louis XIV, a donné une partie des lettres de Boufflers, d'après les 
originaux ou les copies conservés à notre Dépôt de la Guerre. Le t. 172 
du fonds Hollande en contient plusieurs, et qui ont le mérite d'être 
en français. Il n'y est nullement question de la succession de Charles II, 



412 



LA PAIX DE RYSWICK. 



Barcelone. En sa qualité d'héritier présomptif, il était fort 
adroit de la part de Louis XIV de ne point trop écorner 
l'héritage, ne fût-ce que pour ne pas se faire déshériter au 
profit d'un de ses deux rivaux, car il y avait plus que jamais 
trois candidats, quoiqu'il n'y eût jamais eu que deux infantes. 
Du reste, il ne fut pas dit un mot de la succession de 
Charles II dans les traités de Ryswick. Or, tant que ce 
problème n'était pas tranché, il ne pouvait y avoir de 
stabilité durable dans l'équilibre de l'Europe. Cette paix 
n'était par conséquent qu'une apparence de paix, qu'une 
halte entre deux grandes guerres. Demeurée sans solution, 
l'affaire d'Espagne allait remonter d'elle-même à la surface 
des affaires internationales pour y reprendre la première 
place, et, désormais, l'y conserver. 



J 




IV 1 



CONTRAT DE MARIAGE 



DE 



LOUIS XIV & MARIE-THÉRÈSEC 



Louis par la grâce de Dieu Roy de France & de Navarre, 
A tous ceux qui ces présentes Lettres verront, Salut. 
Gomme ainsi soit que le traité de Mariage d'entre Nous, & la 
Sérénissime Infante d'Espagne, Doua Maria Teresa, Fille 
aînée de nostre très-cher & très-amé Frère & Oncle, le Roy 
des Espagnes, Don Philippes IVe de ce nom, ait esté conclu, 
arresté & signé par notre très-cher et très-amé Cousin le 
Cardinal Mazarini, de notre part, et le Seigneur Don 
Louis Mendez de Haro de la part dudit Roy d'Espagne, le 
septième jour de Novembre, en l'Isle dite des Faisans, 



^ (») Dumont a donné en entier ce traité, dans son t. 6, p. 283-286. Nous 
l'avons collationné sur une copie conservée aux Archives Nationales 
dans un registre venant du Parlement de Paris, P. 2377. Les paragraphes' 
ne portent aucun numéro. 



416 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



■ 



dans la Rivière de Bidassoa, aux confins des deux Royau- 
mes de France & d'Espagne, en vertu de leurs Pouvoirs & 
Commissions, par le dernier article duquel Traité, nôtre- 
dit Cousin et Cardinal Mazarini ayant promis & stipulé, en 
notre nom, de faire fournir nos Lettres de Ratification, en 
la forme & manière accoutumée, & de la faire délivrer 
dans trente jours, avec les dérogations à quelconques Loix, 
Coustumes, & dispositions qui seraient au contraire dudit 
Traité, duquel la teneur ensuit : 

Au nom de la Très-Sainte Trinité, Père, Fils, & Saint Esprit 
trois Personnes en un seul Dieu véritable, à son honneur & 
gloire, & au bien de ces Royaumes, Soit notoire à tous ceux 
qui ces présentes Lettres verront & cet accord de Mariage : 
que comme en l'Isle appelée des Faisans, située dans la 
Rivière de Bidassoa, à demye lieuë du bourg d'Andaye, 
Province de Guyenne, et autant de la Ville dirai, en la 
Province de Guipuscoa, & dans la Maison qui a esté cette 
année bastie en ladite Isle, pour y traiter de Paix, entre leurs 
Majestez Très-Chrétienne & Catholique, que ce jourd'huy 
septième du mois de Novembre de l'année que l'on compte 
depuis la naissance de Jésus-Christ, notre Seigneur & 
Rédempteur, mil six cens cinquante-neuf : Pardevant moy 
Pedro Coloma (sic), Chevalier de l'Ordre de S. Jacques, 
Seigneur des Villes de Chozaz, de Cavalles & de Yunclillers, 
du Conseil des Indes, Secrétaire d'Estat, Escrivain & Notaire 
de la Catholique Royale Majesté; Ont comparu très-éminent 
Seigneur Messire Jules Mazarini, Cardinal de la Sainte 
Église Romaine, Duc de Mayenne, Chef de tous les Conseils 



Bil 

Mk I 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV 



417 



de très-haut, très-excellent, & très-puissant Prince Louis XIV, 
par la grâce de Dieu Roy Très-Chrétien de France et de 
Navarre, en vertu du Pouvoir qu'il a de Sa Majesté Très- 
Ghrestienne, escrit en Langue Française, signé de sa Royale 
main, & scellé de son Sceau Royal, contresigné par son 
Secrétaire d'Estat, le Sieur de Loménie ; donné à Paris le 
vingt unième jour de Juin 1659, lequel Pouvoir est demeuré 
en mes mains, & dont la Copie sera insérée à la fin des 
Présentes, d'une part ; Et de l'autre, très-excellent Seigneur 
Don Louis Mendez de Haro & Gusman, Marquis del Garpio, 
Comte Duc d'Olivarez, Gouverneur perpétuel des Palais 
Royaux et Arsenal de Séville, Grand Chancelier perpétuel 
des Indes, du Conseil d'Estat, de Sa Majesté Catholique, 
Grand Commandeur de l'Ordre d'Alcantara, Gentilhomme 
de la Chambre de Sadite Majesté, & son Grand Écuyer, et 
au nom de très-haut, très-excellent, & très-puissant Prince 
Philippes IV, aussi par la grâce de Dieu Roy de Castille, 
Léon, Arragon, des deux Siciles, de Jérusalem, de Portugal, 
de Navarre et des Indes, etc., Archiduc d'Autriche, Duc de 
Bourgogne, de Brabant et de Milan, Comte de Hasbourg, de 
Flandres & de Tirol, etc., et en vertu du pouvoir qu'il a de 
Sa Majesté Catholique, par Acte signé de sa main Royale, 
scellé de son Sceau Royal, & contresigné par Don Fernand 
de Fonseca, Ruiz de Contreras, sous-Secrétaire d'Estat, fait à 
Madrid le cinquième jour de Juillet de la présente année, 
Comme le Roy, Père & légitime Administrateur de la Séré- 
nissime Infante Dame Marie-Thérèse, sa Fille aînée, & de la 
Majesté de la feue Reyne Élizabeth, sa légitime Épouse ; Et 

27 



■ 



L 



418 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 




le dit Seigneur Cardinal Mazarini, au nom de Sa Majesté 
Très-Chrestienne, & le Marquis comte d'Olivarez, au nom de 
Sa Majesté Catholique; usant de leurs Pouvoirs susdits, ont 
dit & déclaré que leurs Maistres, comme Roys Très-Chrétien 
et Catholique, qui ont fort à cœur le bien de leurs Royaumes 
& d'affermir la Paix, qui s'establit aujourd'huy entre les 
deux Couronnes, désirant que la durée de cette Paix ne 
s'étende pas seulement à celle de la vie de Leurs Majestez, 
mais passe avec la même fermeté à leurs Successeurs & 
Descendans; & jugeant que le plus efficace moyen pour 
parvenir à cette sainte fin est de renouer estroitement leurs 
Alliances, parle lien d'un Mariage : Leurs Majestez, avec la 
grâce de Dieu & à son service, ont traité et accordé les 
Épousailles & Mariage de Sa Majesté le Roy Très-Chrestien 
avec la Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse, fille 
aînée de Sa Majesté le Roy Catholique; afin de confirmer 
davantage, par ce nouveau nœud, l'amour, l'amitié & 
l'union, qui est, et que l'on désire conserver entre Leursdites 
Majestez. Et pour cet effet, lesdits Seigneurs Plénipoten- 
tiaires, aux noms susdits, ont traité et accordé les articles 
qui ensuivent : 

Qu'avec la grâce & bénédiction de Dieu, préalablement 
obtenue dispense de Sa Sainteté, à raison de la proximité 
& consanguinité qui est entre le Roy Très-Chrestien & la 
Sérénissime Infante, ils fassent célébrer leurs Épousailles 
& Mariage, par parole de présent, selon la forme et solem- 
nité prescrite par les Sacrez Canons, & Constitutions de 
l'Église Catholique, Apostolique et Romaine, et se feront 



I 




CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



419 



lesdites Épousailles & Mariage en la Cour de Sa Majesté 
Catholique, où elle sera, avec la Sérénissime Infante Dame 
Marie-Thérèse ; et ce, en vertu du Pouvoir & Commission 
du Roy Très-Chrestien, qui le ratifiera & accomplira en 
personne, quand la Sérénissime Infante Dame Marie- 
Thérèse sera amenée & arrivée en France, Sa Majesté se 
joignant avec Son Altesse, et recevant les Bénédictions de 
l'Église, et la conclusion et ratification dudit Mariage, soit 
par Pouvoir spécial, ou en présence, se fera quand et dans 
le temps accordé & concerté entre Leurs Majestez. 

Que Sa Majesté Catholique promet et demeure obligée 
de donner & donnera à la Sérénissime Infante Dame 
Marie-Thérèse, en Dot & en faveur de Mariage avec le 
Roy Très Chrestien de France, & payera à Sa Majesté 
Très-Ghrestienne, ou à celuy qui aura pouvoir & commis- 
sion d'Elle, la somme de cinq cens mille Escus d'or sol, ou 
leur juste valeur en la Ville de Paris ; et ladite somme sera 
payée en la manière suivante : le tiers, au tems de la 
consommation du Mariage; l'autre tiers, à la fin de l'année, 
depuis ladite consommation, & la dernière troisième partie, 
six mois après ; En sorte que l'entier payement de ladite 
somme de cinq cens mille Escus d'or sol, ou leur juste 
valeur, sera fait en dix-huit mois de tems, aux termes & 
portions qui viennent d'estre spécifiées. 

Que Sa Majesté Très-Ghrestienne s'oblige d'assurer et 
assurera la Dot de la Sérénissime Infante Dame Marie- 
Thérèse, sur rentes bonnes & bien assurées, & sur fonds 
& assignats valables, au contentement de Sa Majesté 






420 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



Catholique, ou des personnes qu'il nommera pour cet effet, 
à mesure et à proportion de ce que Sa Majesté aura reçu' 
des cinq cens mil Escus d'or sol, ou leur juste valeur, dans 
les termes cy-dessus dits; & envoyera aussitôt à Sa Majesté 
Catholique les Actes de ladite assignation & consignation 
de rentes; Et en cas de dissolution du Mariage, & que de 
droit la restitution du Dot ait lieu, il sera rendu à la Séré- 
nissime Infante, ou à celuy qui aura charge ou droit de 
Son Altesse, et pendant le tems qui courra qu'on ne luy 
rendra point sondit Dot, Son Altesse, ou ses Héritiers & 
Successeurs jouiront des revenus à quoy se monteront 
lesdits cinq cens mil Escus d'or sol, à raison du denier 
vingt, qui seront payez en vertu desdites assignations. 

Que moyennant le payement effectif fait à Sa Majesté 
Très-Chrestienne desdits cinq cens mil Écus d'or sol, 
ou leur juste valeur, aux termes qu'il a esté cy-devant dit, 
ladite Sérénissime Infante se tiendra pour contente, & se 
contentera du susdit Dot, sans que par cy-après elle puisse 
alléguer aucun Sien autre Droit, ny intenter aucune autre 
action ou demande, prétendant qu'il luy appartienne, ou 
puisse appartenir autres plus grands hiens, droits, raisons 
et actions, pour cause des Héritages, & plus grandes suc- 
cessions de Leurs Majestez Catholiques ses Père et Mère; 
ny pour contestation de Leurs personnes, en quelque autre 
manière ou pour quelque cause et titre que ce soit, soit 
qu'elle le sceut, ou qu'elle l'ignorast, attendu que de 
quelque qualité et condition que les dites actions & choses 
cy-dessus soient, elle en doit demeurer excluse; & avant 




CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



421 



l'effectuation de ses Épousailles, elle en fera la renonciation 
en bonne et deue forme, & avec toutes les assurances, formes 
& solennitez qui y sont requises & nécessaires; Laquelle 
dite renonciation elle fera avant que d'être mariée, par 
parole de présent, qu'elle, aussitost après la célébration 
du Mariage, approuvera et ratifiera, conjointement avec le 
Roy Très-Chrestien, avec les mêmes formes et solennitez 
qu'elle aura fait à la susdite première renonciation, voire 
avec les clauses qu'ils verront être les plus convenables & 
nécessaires, à l'effet & accomplissement de laquelle renon- 
ciation Sa Majesté Très-Chrestienne et Son Altesse 
demeureront & demeurent dès-à-présent comme pour lors 
obligez; & au cas qu'elles ne fassent ladite renonciation & 
ratification, en vertu du présent Contrat, par capitulation, 
iceux susdits Traitez, renonciation et ratification seront 
tenus et censez dès-à-présent, comme pour lors, pour bien 
& deuement faits, passez & octroyez; ce qui se fera en la 
forme la plus authentique et efficace que faire se pourra, pour 
être bons et valides; ensemble avec toutes les clauses 
dérogatoires de quelconques Loy, Jurisdiction, Goustume, 
Droits et Constitutions à ce contraires, ou qui empeschas- 
sent du tout, ou en partie, lesdites renonciations et ratifi- 
cations : auxquelles, à l'effet & validité que dessus, Leurs 
Majestez Très-Chrestienne & Catholique dérogeront, & 
dès-à-présent elles y dérogent entièrement ; Et pour 
l'approbation & ratification qu'elles feront de ce présent 
Contrat et Capitulation, dès-à-présent, comme dès-lors, 
elles entendront et entendent avoir dérogé à toutes excep- 
tions cy-dessus. 



422 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



Que d'autant que Leurs Majestez Très-Chrestienne & 
Catholique sont venus et viennent à faire le Mariage, afin 
de tant plus perpétuer et assurer par ce nœud et Ken la 
Paix publique de la Chrestienté &, entre Leurs Majestez, 
l'amour et la fraternité, que chacun espère entr'elles, & en 
contemplation aussi des justes et légitimes causes, qui 
montrent & persuadent l'égalité & convenance dudit 
Mariage, par le moyen duquel, & moyennant la faveur & 
grâce de Dieu, chacun en peut espérer de très-heureux 
succès, au grand bien & augmentation de la Foy & Religion 
Chrestienne, au bien & bénéfice commun des Royaumes, 
Sujets & Vassaux des deux Couronnes, comme aussi pour 
ce qui touche et importe au bien de la chose publique, & 
conservation des dites Couronnes; qu'étant si grandes' & 
puissantes, elles ne puissent estre réunies en une seule, 
& que dès-à-présent on prévienne les occasions d'une 
pareille jonction; doncques, attendu la qualité des susdits, 
et autres justes raisons, & notamment celle de l'égalité qui 
se doit conserver, Leurs Majestez accordent et arrestent, 
par Contrat & Pacte conventionnel entr'elles, qui sortira 
& aura lieu, force et vigueur de Loy ferme & stable, à tout 
jamais, en faveur de leurs Royaumes, et de toute la chose 
publique d'iceux; Que la Sérénissime Infante d'Espagne, 
Dame Marie-Thérèse, et les enfants procréez d'elle, soient 
mâles et femelles, et leurs Descendans, premiers, ou seconds, 
trois ou quatre nez cy-après, en quelque degré qu'ils se 
puissent trouver, voire à tout jamais, ne puissent succéder, ny 
succèdent es Royaumes, Estats, Seigneuries et Dominations 







CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



423 



qui appartiennent & appartiendront à Sa Majesté Catholique, 
& qui sont compris au-dessous des Titres et qualitez men- 
tionnées en cette présente Capitulation, ny en aucun de ses 
autres Royaumes, Estats, Seigneuries, Provinces, Isles adja- 
centes, Fiefs, Capitaineries, ny es Frontières que Sa Majesté 
Catholique possède de présent, ou qui lui appartiennent, ou 
pourront appartenir, tant dedans que dehors le Royaume 
d'Espagne, et qu'à l'avenir Sadite Majesté Catholique, ou 
ses Successeurs, auront, posséderont, & leur appartiendront, 
ny en tous ceux qui sont compris en iceux, ou dépendans 
d'iceux, ny même en tous ceux que par cy-après, en quel- 
que temps que ce soit, elle pourrait acquérir, ou accroistre, 
& ajouter aux susdits Siens Royaumes, Estats & Domina- 
tions, ou qu'elle pourrait retirer, ou qui luy pourrait escheoir 
par dévolus, ou par quelques autres Titres, Droits, ou raisons 
que ce puisse être, encore que ce fust durant la vie de 
ladite Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse, ou après 
sa mort, en celle de qui que ce soit de ses Descendants, 
premiers, seconds, troisièmes nez ou ultérieurs, que le cas, 
ou les cas, par lesquels, ou de droit, ou par les Loix & 
Coustumes des dits Royaumes, Estats & Dominations, soit 
par disposition de Titres, par lesquels ils puissent succéder, 
ou prétendre pouvoir succéder esdits Royaumes, Estats, ou 
Dominations, leur deust appartenir, la Succession en tous 
lesquels susdits cas, dès-à-présent, ladite Dame Marie- 
Thérèse, Infante, dit & déclare être et demeurer bien & deue- 
ment excluse, ensemble tous ses Enfants et Descendans 
mâles ou femelles, encore qu'ils se voulussent, ou peussent 



m 






424 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV 



dire & prétendre qu'en leurs personnes ne courent, ny ne 
se peuvent et doivent considérer les dites raisons de là chose 
publique, ny autres esquelles ladite exclusion se pourrait 
fonder, ou qu'ils voulussent alléguer (ce qu'à Dieu ne plaise) 
que la Succession du Roy Catholique, ou de ses Succes- 
seurs, Princes & Infantes, & d'abondant des mâles qu'il a 
& pourra avoir pour ses légitimes Successeurs, eustmanqué 
& défailli; parce que, comme il a esté dit, en aucun cas, ny 
en aucun tems, ny en quelque manière qui pût advenir, 
ny elle, ny eux, ses Hoirs & ses Descendans n'ont à succéder,' 
ny prétendre pouvoir succéder, nonobstant toutes Loix,' 
Coustumes, Ordonnances & Dispositions, en vertu desquelles 
on a succédé en tous les dits Royaumes, Estats & Seigneu- 
ries, et nonobstant aussi toutes les Lois & Coustumes de 
la Couronne de France, qui au préjudice des Successeurs en 
icelle s'opposent à cette susdite exclusion, aussi bien à 
présent comme du temps à venir, & aux cas qui auraient 
longtemps différé les dites Successions : A toutes lesquelles 
considérations, ensemble, et à chacune en particulier 
d'icelles.Leurs dites Majestez dérogent en ce qu'elles contra- 
rient ou empeschent le contenu en ce Contrat, ou l'accom- 
plissement & exécution d'iceluy; & que, pour l'approbation & 
Ratification de cette présente Capitulation, elles y dérogent, 
& les tiennent pour dérogées; veulent & entendent que la 
Sérénissime Infante & les Descendans d'icelle demeurent à 
l'avenir & pour jamais exclus de pouvoir succéder en 
aucun tems, ny en aucun cas, es Estats du Pays de 
Flandres, comté de Bourgogne et de Charollois, leurs 



a 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



425 



appartenances & dépendances. Pareillement aussi, ils décla- 
rent très-expressément qu'en cas que la Sérénissime 
Infante demeurast veuve (ce qu'à Dieu ne plaise) sans 
enfans de ce Mariage, qu'elle demeure libre et franche de 
la dite exclusion, & partant déclarée personne capable de 
ses Droits, & pouvoir succéder en -tout ce qui luy pourra 
appartenir ou eschoir en deux cas seulement; l'un, si elle, 
demeurant veuve de ce Mariage sans enfans, venait en 
Espagne; l'autre, si, par raison d'Estat, pour le bien public, 
et pour justes considérations, elle se remariast, par la 
volonté du Roy Catholique son Père, ou Prince son Frère ; 
esquels deux cas elle demeurera capable & habile h pouvoir 
succéder & hériter. 

Que la Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse, avant que 
célébrer le Mariage, par parole de présent, donnera, promet- 
tra & octroyera son Escrit, par lequel elle s'obligera, tant pour 
elle que pour ses Successeurs Héritiers, à l'accomplisse- 
ment & observation de tout ce que dessus, & de son exclu- 
sion, et de celle de ses Descendans ; approuvera le tout 
selon comme il est contenu en cette présente Capitulation, 
avec les clauses et jurements nécessaires & requis, et, en 
insérant la susdite Obligation & Ratification, que Son 
Altesse aura donnée et faite à la présente Capitulation, 
elle en fera une autre pareille & semblable, conjointement 
avec le Roy Très-Chrestien, sitôt qu'elle sera épousée et 
mariée, laquelle sera enregistrée au Parlement de Paris, 
selon la forme accoutumée, avec les autres Clauses 
nécessaires, comme aussi de la part de Sa Majesté 






426 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV, 




Catholique, elle fera approuver & ratifier la Renonciation 
& Ratification en la forme & force accoutumée, avec les 
autres clauses nécessaires; la fera aussi enregistrer en 
son Conseil d'Estat, et, soit que lesdites Renonciations, 
Ratifications & Approbations soient faites, ou non faites, 
dès-à-présent, en vertu de cette présente Capitulation, & du 
Mariage qui s'en ensuivra, & en contemplation de toutes 
les susdites choses, elles seront tenues & censées pour 
bien & deuement faites et octroyées, et pour passées et 
registrées dans le Parlement de Paris, par la publication de 
la Paix dans le Royaume de France. 

Que Sa Majesté Très-Chrestienne donnera à la Sérénis- 
sime Infante Dame Marie-Thérèse, pour ses Bagues & 
Joyaux, la valeur de cinquante mil Escus d'or sol, les- 
quelles, & toutes autres qu'elle portera avec soy, lui appar- 
tiendront sans difficulté, comme estons biens de son 
patrimoine, propres à Son Altesse, & à ses Héritiers & 
Successeurs, ou à ceux qui auront son droit et cause. 

Que Sa Majesté Très-Chrestienne, suivant l'ancienne & 
louable coustume de la Maison de France, assignera & 
constituera à la Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse 
pour son Douaire, vingt mil Escus d'or sol, chacun an, 
qui seront assignez sur revenus & Terres, où y aura Justice, 
dont le principal Lieu aura titre de Duché, & consécutive- 
ment jusques à la concurrence de ladite somme de vingt 
mil Escus d'or sol, chacun an : desquels Lieux & Terres 
ainsi données et assignées, ladite Sérénissime Infante jouira 
par ses mains & de son autorité, & de celles de ses 









CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



427 






Commissaires & Officiers, & aura la Justice, comme il a esté 
toujours pratiqué. Davantage, à elle appartiendra la pro- 
vision de tous les Offices vacquans, comme ont accoutumé 
d'avoir les Reynes de France. Bien entendu néanmoins que 
lesdits Offices ne pourront être donnez qu'à naturels 
françois; comme aussi l'Administration & les Fermes des- 
dites Terres, conformément aux Loix & Goustumes du 
Royaume de France. De laquelle susdite assignation ladite 
Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse entrera en pos- 
session & jouissance sitost que Douaire aura lieu, pour en 
jouir toute sa vie, soit qu'elle demeure en France, ou qu'elle 
se retirast ailleurs hors de France. 

Que Sa Majesté Très-Chrestienne donnera & assignera à 
la Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse, pour la dépense 
de Sa Chambre, & entreténement de son état, & de sa 
Maison, somme convenable, telle qu'appartient à femme 
& fille de si grands et si puissans Roys, la luy assignant en 
la forme & manière qu'on a accoutumé en France de 
donner assignations pour tels entreténemens. 

Que le Roy Très-Chrestien, & la Sérénissime Infante 
Marie-Thérèse s'épouseront & marieront par Procureur, 
qu'envoyera le Roi Très-Chrestien à la Sérénissime Infante, 
par parole de présent. Ce qu'estant fait, Sa Majesté Catho- 
lique la fera mener à ses frais et dépens jusques à la 
Frontière du Royaume de France, avec la dignité et appa- 
reil qui appartient à femme et fille de si grands Roys; & 
avec le même appareil, elle sera reçue par le Roy Très- 
Chrestien. 



428 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



Qu'en cas que le Mariage se dissolve entre Sa Majesté 
Très-Chrestienne, à la Sérénissime Infante Dame Marie- 
Thérèse, & que Son Altesse survive Sa Majesté Très-Chres- 
tienne, en ce cas elle s'en pourra retourner librement, & sans 
autre empeschement quelconque, au Royaume d'Espagne, & 
aux lieux & endroits qu'elle choisira plus convenables hors 
de France, toutefois & quant que bon luy semblera, avec 
tous ses Biens, Dot & Douaire, Bagues, Joyaux & vestemens, 
vaisselle d'argent, & tous autres meubles quelconques, avec 
ses Officiers & Serviteurs de sa Maison; sans que, pour 
aucune chose que ce soit, ou serait survenue, on lui puisse 
donner aucun empeschement quelconque, ny arrêter son 
départ directement, ny indirectement, empescher la jouis- 
sance & recouvrement de sesdits Dot & Douaire, ny autres 
assignations qu'on luy aurait données, ou deu donner. Et, 
pour cet effet, Sa Majesté Très-Chrestienne donnera à Sa 
Majesté Catholique, pour ladite Sérénissime Infante Dame 
Marie-Thérèse sa Fille, telles Lettres de seureté, qui seront 
nécessaires, signées de sa propre main, & scellées de son 
Scel; & dès-à-présent comme dès-lors, Sa Majesté Très- 
Chrestienne le leur assurera, & promettra, pour soy & pour 
ses Successeurs, en % et parole de Roy. 

Ce traité et concert de Mariage a été fait, avec dessein de 
supplier nostre Saint-Père le Pape, comme dès-à-présent 
Leurs Majestez l'en supplient, qu'il ait agréable de l'approuver, 
& luy donner sa Bénédiction Apostolique, comme aussi d'en 
approuver les Capitulations & les Ratifications qu'en auront 
faites Leurs Majestez, & Son Altesse, & les écritures & 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



429 



juremens qui se feront & octroyeront pour son accom- 
plissement, les insérant en ses Lettres d'approbation & 
Bénédiction; que Leurs Majestez Très-Ghrestienne & Catho- 
lique approuveront & ratifieront cette présente Capitulation, 
& tout ce qu'elle contient, promettront & s'obligeront, sur 
leur foy & parole Royale, de la garder & accomplir inviolable- 
ment, délivreront à cet effet leurs Brevets, ou Lettres, en la 
forme accoutumée, avec les dérogatoires de quelconques 
Loix, Justices & Coustumes qui seraient à ce contraires, & 
auxquelles il convient déroger, lesquels susdits Brevets ou 
Lettres de Ratification de la présente écriture, ils se délivre- 
ront l'un à l'autre, respectivement, dans trente jours, à 
commencer du jour & datte de la présente, par le moyen des 
Ambassadeurs ou Ministres qui résideront dans les Cours 
de Leurs Majestez Très-Chrestienne & Catholique, avec 
l'obligation & lien de leur foy & parole Royale, qu'ils 
l'effectueront & garderont, commanderont qu'il soit observé 
& accompli entièrement, sans que, en tout, ou en partie, il y 
manque chose quelconque, & qu'ils n'iront, ny viendront, ny 
consentiront aller ny venir au contraire, directement ny 
indirectement, ny en autre façon, ny manière aucune ; car 
ainsi l'ont promis & stipulé les dits Seigneurs Plénipoten- 
tiaires, en vertu des pouvoirs qu'ils ont de Leurs Majestez. 
A quoy furent présens, de la part de la France, Messieurs 
le duc de Guise, Comte d'Harcourt, Grand Escuyer de 
France, Gouverneur d'Alsace et de Philisbourg; Maréchal 
de Clérembault, Gouverneur de Berry; Duc de Créquy, 
premier Gentilhomme de la Chambre dudit Seigneur Roy 



¥" 



430 



CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



I 



Très-Chrestien; Bailly de Souvré, Comte d'Holonne; Marquis 
de Vardes, Capitaine des cent Suisses de la Garde de Sadite 
Majesté ; Marquis de Soyecourt, Maistre de la Garderobe de 
Sadite Majesté; De Lyonne, Ministre d'Estat; Courtin, l'un 
des Maistres des Requestes de l'Hôtel de Sadite Majesté; 
D'Avaux, aussi Maistre des Requestes dudit Hôtel; & plusieurs 
autres Seigneurs & Cavaliers. Et de la part de l'Espagne, 
Messieurs le Marquis de Mondejar, Gentilhomme de la 
Chambre dudit Seigneur Roy Catholique, Duc de Mazara & 
de Maqueda; Marquis de Balbazez, Capitaine général des 
Gensdarmes, de l'Estat de Milan; le Licencié Don Joseph 
Gonçalez, du Conseil & Chambre de Sadite Majesté, et 
Président de ses Finances; le Licencié Don Francisco 
Ramos de Mançano, du Conseil de Sadite Majesté, dans le 
Souverain (sic) de Castille; le Baron de Bateville, du Conseil 
de Guerre de Sadite Majesté, & son Capitaine général dans la 
province de Guipuscoa; Don Rodrigo de Maxica, du Conseil 
de Guerre de Sadite Majesté, & Mestre de Camp général de 
l'Armée d'Estramadura ; & plusieurs autres Seigneurs & 
Cavaliers. Et lesdits Seigneurs contractans l'ont signé de 
leurs mains, & noms; & me requirent que de toute cette 
Capitulation je leur en baillasse copie, & de toutes celles qui 
seront traduites & translatées, qui leur seront nécessaires. 

Signé, 
Le Cardinal Mazarini, 
& Don Louis Mendez. 






CONTRAT DE MARIAGE DE LOUIS XIV. 



431 



Fait & passé par devant moij Secrétaire cy-susdit, 
Écrivain & Notaire public, les an & jour susdits. 

Signé, 
Pedro Coloma. 

Pour témoignage de vérité, 

Pedro Coloma, 

Avec Paraphe. 



-W-* :<3Sï>;~c.*. 



rso s 



PREMIÈRE RENONCIATION 



DE 



MAEIE-THÉEÈSE 



(» Juin ieeo)('). 



I 



Madame Marie-Thérèse, infante des Espagnes et par la 
grâce de Dieu reine future de France, fille aînée du très- 
haut, très-excellent, et très-puissant prince don Philippe IV, 
par la même grâce Roi Catholique des Espagnes, mon 
seigneur, et de la très-haute, très-excellente et très- 
puissante princesse Madame Isabelle, Reine Catholique, qui 
soit en gloire; par cet instrument et Acte de Renonciation, 
et du surplus qui y sera contenu,, soit notoire et manifeste 
à ceux qui en auront connaissance, de quelque façon que ce 



(') Ce texte se trouve dans Espagne, supplément, t. 6. Il a été publié 
par M. Mignet, t. 1, p. 58-64, et par Lamberty, t. 1, p. 568-572. 



PREMIERE RENONCIATION. 



433 



soit, que, par les articles 2 et 4 du traité de mon mariage 
promis avec le très-haut, très excellent et très-puissant prince 
Louis XIV, Roi très chrétien de France, conclu dans l'île 
nommée des Faisans, dans la rivière Bidassoa, du ressort de 
la province de Guipuscoa, et confin de ces royaumes avec 
celui de France, le sept Novembre de l'année passée 1659, 
il a été résolu et arrêté que le roi mon seigneur (à cause et 
au regard de ce mariage) a promis qu'il me donnerait cinq 
cent mille écus d'or au soleil, qui se paieraient et délivreraient 
au lieu et aux termes spécifiés dans le dit article, au roi 
très-chrétien, ou à la personne qui aurait son pouvoir, et 
qu'avec iceux je me devrais contenter, et tenir pour contente 
de tous et quelconques droits et actions qui m'appartien- 
• nent, ou pourraient m'appartenir à présent ou à l'avenir, sur 
les biens et Hoirie de la sérénissime Reine, madame Isabelle, 
ma mère, et sur la future succession du roi mon seigneur 
(que Dieu ait en sa garde) et sur tout ce qui me pourrait 
compéter et appartenir, comme à fille et héritière de Leurs 
Majestés catholiques, et pour leur droit, et chef, et pour quel- 
conque autre titre, pensé ou non pensé, su ou ignoré, tant 
pour la ligne paternelle que maternelle, droite ou transver- 
sale, médiatement ou immédiatement, et que, devant de 
célébrer le mariage par parole de présent, j'aurais à céder 
et renoncer tous mes droits et actions au roi mon seigneur, 
et aux personnes qui auront la sienne, et que Sa Majesté 
voudra et aura agréable, ainsi qu'il est stipulé et déclaré 
plus particulièrement par lesdits articles u 2 et 4, que j'ai lus 
et ouï lire plusieurs fois, devant que de consentir à ce que 

28 



434 



PREMIÈRE RENONCIATION. 



I 



l'on formerait cet acte, lesquels je veux qu'ils y soient 
insérés et mis de lettre à autre, et de mot à autre, dont la 
teneur est la suivante : 

" II. Que Sa Majesté catholique promet, et demeure obligée 
de donner, et qu'elle donnera à la sérénissime infante Marie- 
Thérèse, en dot et mariage avec le Roi très-chrétien de 
France, et paiera à Sa Majesté très-chrétienne, ou à qui 
aura son pouvoir et commission, cinq cent mille écus d'or 
au soleil, ou leur juste valeur dans la cité de Paris, et cette 
somme se payera en la façon suivante : le tiers, au temps de 
la consommation du mariage, l'autre tiers, à la fin de 
l'année après la dite consommation, et le dernier tiers, six 
mois après ; de sorte que l'entier paiement de la dite somme 
de 500 mille écus d'or au soleil se fera dans dix-huit mois 
aux termes et portions qui y sont spécifiées. » 

» IV. Que moyennant le paiement effectif fait à Sa Majesté 
très chrétienne, ou à la personne qui le devra recevoir par 
son ordre, desdits 500 mille écus d'or au soleil ou leur juste 
valeur, dans les termes susmentionnés, la sérénissime 
infante, madame Marie-Thérèse, aura à se contenter, et 
se contente avec ledit dot, sans qu'il lui reste aucun recours, 
action, ni droit, pour demander ou prétendre qu'ils lui 
appartiendraient ou pourraient appartenir d'autres biens, ou 
droits sur les Hoiries de Leurs Majestés catholiques ses 
parents, soit au regard de leurs personnes, soit en quelcon- 
que autre façon, ou quelque autre titre, su ou ignoré, parce 
qu'elle doit demeurer exclue de tous, de quelconque condi- 
tion, nature, ou qualité qu'ils soient; et, devant d'effectuer 



Ll 



PREMIERE RENONCIATION. 



435 



les fiançailles, elle en fera renonciation en forme avec toutes 
les assurances, fermetés et solemnités, qui sont requises et 
nécessaires, ce qu'elle fera avant de se marier par parole 
de présent, et, après, elle l'approuvera et ratifiera conjoin- 
tement avec le Roi très chrétien, aussitôt qu'elle aura 
célébré son mariage avec les mêmes assurances et solem- 
nités avec lesquelles elle aura fait la première renonciation 
et celles qui sembleront plus convenables et nécessaires ; 
à quoi doivent demeurer et demeurent obligés dès à présent 
pour lors Sa Majesté très-chrétienne et Son Altesse, et qu'en 
cas qu'ils ne fassent pas la dite Renonciation et ratifica- 
tion, elles se tiennent pour faites et expédiées dès main- 
tenant pour lors, seulement en vertu de ce traité : lesquelles 
devront être en la forme la plus efficace et convenable que 
faire se pourra pour leur validité et fermeté, avec toutes les 
clauses, dérogations et abrogations de toutes quelconques 
lois, usages et coutumes, arrêts et constitutions y con- 
traires, ou qui l'empêchent en tout, ou en partie, auxquels, 
à cet effet, Leurs Majestés catholique et très-chrétienne 
doivent déroger, et que l'on entendra demeurer dérogées 
dès à présent pour lors, par l'approbation qu'elles feront de 
ce Traité. » 

Et comme, par la grâce de Dieu, je me trouve en âge 
majeure de plus de vingt ans, et que, dans peu de jours, s'il 
plaît à Dieu, notre Mariage se doit effectuer par parole de 
présent, et que je suis certaine, avertie et informée à mon 
entière satisfaction de la substance et effet desdits articles, 
et reconnais, et ai reconnu que, de la future succession du roi, 









436 



PREMIÈRE RENONCIATION. 






I 




mon seigneur, et de l'Hoirie de la sérénissime Reine, ma 
mère, il ne me pourrait compéter ni appartenir en rigueur, 
pour héritage et légitime, ladite somme de 500 mille écus' 
d'or au soleil, et que, quand même elle me pourrait appar- 
tenir, c'est un dot fort compétent, et le plus grand qu'on 
ait donné jusqu'à présent à aucune infante d'Espagne, et 
que le roi, mon seigneur, s'est incliné à me le donner 
si grand pour me gratifier, et en considération et con- 
templation de la personne du Roi très-chrétien, afin que 
par le moyen de ce mariage l'on obtiendrait les effets 
mentionnés dans ledit traité de mariage, lesquels sont si 
importants au bien public, à la Chrétienté, et au contente- 
ment et satisfaction de ces royaumes-ci. Partant, de ma 
certaine science, et sçavoir, et d'agréable et spontanée 
volonté, j'approuve et veux que l'on observe et accomplisse 
ce qui a été résolu et arrêté par lesdits deux articles, et 
que l'on entende que ce mariage se devra effectuer sous 
les conditions y contenues et déclarées, et que, sans icelles 
conditions, il n'aurait pas parvenu à l'état où il est cejour- 
d'hui, et dès maintenant je me tiens pour contente et pour 
payée entièrement et absolument, et satisfaite de tout ce qui 
m'appartient ou pourrait appartenir, à présent ou à l'avenir, 
par quelconque droit sçu ou ignoré de la future succession 
et Hoirie de Leurs Majestés catholiques mes parents, et à 
cause de la légitime paternelle et maternelle, ou pour leur 
supplément, ou à cause des alimens, ou de dot, tant des 
biens libres comme de ceux de la Couronne de leurs États 
et Seigneuries, sans qu'il me reste à moi et aux miens aucune 



PREMIERE RENONCIATION. 



437 



action ou recours contre Sa Majesté ou ses successeurs, pour 
demander ou prétendre que je devrais avoir une plus grande 
somme ou portion de plus grande valeur et importance que 
les dits 500 mille écus d'or au soleil, et je veux que cette 
renonciation s'entende aussi de quelconques autres droits ou 
actions qui me pourraient compéter ou appartenir par hoirie 
ou succession de quelque droit, ou parent, de ligne droite 
ou transversale, par tête ou par personne, comme à fille 
de Leurs Majestés, et que je les abandonne et quitte tous les 
uns et les autres, de quelconque condition, nature, qualité, 
valeur et importance qu'ils soient, et les cède, renonce et 
transporte au roi, mon seigneur, et à ses héritiers et succes- 
seurs, universels et singuliers, lesquels auront son droit, et 
afin qu'il en puisse disposer comme il lui plaira, et que bon 
lui semblera, tant par donation entre vifs comme par testa- 
ment et dernière volonté, sans que Sa Majesté soit obligée de 
m'instituer ou laisser son héritière ou légataire, ou de faire 
mention de moi, parce que pour les dits effets je me déclare, 
et dois être tenue et réputée pour étrangère, et comme à 
telle il ne m'y doit demeurer aucun recours afin de pouvoir 
réclamer ou profiter quelque complainte, nonobstant que 
l'Hoirie que lairra la Majesté de mon père soit très opulente, 
et de si grande valeur et importance que d'icelle, et comme 
à un de ses enfants, que nous sommes à présent, ou serons à 
l'avenir, il m'en pourrait appartenir une somme plus grande 
et plus haute que celle desdits 500 mille écus, pour grand 
et extraordinaire que soit l'excès. Et encore que le cas 
arriverait (ce que Dieu ne permette pas) qu'au temps de 



1 

H 



438 



PREMIÈRE RENONCIATION. 



■ 



sa mort je demeurerais et viendrais à être sa fille unique, à 
cause que mes frères, et les autres siens descendants légi- 
times, seraient morts auparavant, afin qu'en nul cas, ni 
pour aucun événement, l'on ne puisse demander ni prétendre 
pour moi, ou en mon nom, ni sur le droit de ma personne, 
aucune autre portion plus grande de légitime des biens 
et Hoiries du roi mon seigneur, je promets qu'en nul temps, 
ni pour aucune raison, sous quelconque prétexte que ce soit 
je ne consentirai ni permettrai que l'on agisse contre cette 
mienne renonciation et désistance que je fais de mesdits 
droits, actions ou prétentions; et je désiste conjointement, 
et renonce à tous et quelconques remèdes, ordinaires et 
extraordinaires, qui m'appartiennent ou pourraient m'ap- 
partenir, par droit commun, et lois de ce royaume, ou 
par spécial privilège, et particulièrement à celui de la 
restitution in Integrum, fondée sur le manquement de mon 
âge ou sur la lésion énorme, ou très-énorme, ou sur dire 
que le dot aurait été cause de ce contrat, ou sur l'incer- 
titude de ce que je renonce, afin que nuls desdits remèdes 
et recours susmentionnés me servent ou puissent servir en 
voie de justice, ou en contestations, ni que, par iceux, moi et 
mes enfants et héritiers puissions y être admis et ouïs, et 
que l'on nous en dénie et ferme l'accès, pour les pouvoir 
déduire et proposer judiciellement, ou extrajudiciellement, 
ni par voie de grief, ou recours, ou de simple complainte, 
ainsi que toujours et en tout temps l'on observe et accom- 
plisse ce qui est disposé par lesdits articles susmentionnés, 
et ce que j'ai promis par cet acte touchant leur confirmation 



PREMIERE RENONCIATION. 



439 



et approbation, et promets en foi de ma parole royale 
qu'il sera maintenu, accompli et observé en tout temps 
inviolablement, sous l'obligation que je fais de mes biens et 
rentes que j'ai et aurai, et je donne pouvoir au Conseil de 
Sa Majesté catholique et aux seigneurs rois ses successeurs, 
et aux personnes auxquelles ils enchargeront l'exécution de 
cet acte, à ce qu'ils le fassent observer et exécuter ; et, pour 
plus grande validité, je jure par les saints Évangiles contenus 
dans ce missel (sur lequel je mets ma main droite) qu'en 
tout temps, et autant qu'il pourra dépendre de moi, je 
l'observerai et accomplirai, sans dire, ni alléguer, que pour 
le faire et accorder j'ai été induite, attirée ou persuadée par 
le respect ou vénération que je dois et porte au Roi mon 
seigneur, lequel m'a tenue, et me tient encore, sous sa puis- 
sance paternelle, d'autant que je déclare que Sa Majesté 
s'est toujours remise à mon franc arbitre et volonté, et que 
je l'ai eu libre et nullement respective, en tout ce qui a touché 
à ce contrat. Et je promets de ne point demander dispense 
de ce serment à notre très-saint Père et au saint-siège apos- 
tolique, ni à son nonce et légat à latere, ni à autre personne 
qui ait pouvoir ou faculté de me l'octroyer; et que, si elle 
venait à être demandée à mon instance, ou de quelque 
personne tierce, ou à être octroyée motu proprio, je n'en 
userai point, ni ne m'en prévaudrai, encore que ce ne serait 
seulement que pour entrer en justice, sans toucher cà la 
force et substance des dits deux articles de mariage, ni à 
celle de cet acte que je fais pour les confirmer, nonobstant 
que ce soit avec quelconques clauses dérogatoires de ce 






440 










PREMIÈRE RENONCIATION. 



serment. Et, en cas que l'on me l'accorde, une ou plusieurs 
fois, je fais de nouveau d'autres serments, et tant qu'il y en 
demeure toujours un sur toutes lesdites dispenses, et, sur le 
même, je déclare et promets que je n'ai fait ni ferai aucune 
protestation, ni réclamation, en public, ou en secret, con- 
traire à cette mienne promesse et obligation, pour l'affaiblir, 
ou diminuer sa force; et que, si je venais à la faire, encore 
que ce fût avec un autre serment contraire à celui-ci, 
qu'elle ne me puisse point servir, ni être d'aucun avantagef 
et je promets et m'oblige qu'aussitôt que l'on m'aura menée 
et que serai en compagnie du Roi très-chrétien, ensuite des- 
dits articles, je ferai conjointement avec Sa Majesté un 
acte, avec toutes les clauses, serments et obligations néces- 
saires, avec insertion et ratification de celui-ci, qui a été 
fait en cette Cité de Fontarabie, où se trouve à présent le 
Roi mon seigneur avec sa Cour et palais, le 2e jour du mois 
de Juin de cette année 1660, en présence du Roi notre 
maître, lequel en continuation de l'octroi susmentionné dit 
que Sa Majesté catholique suppléait avec sa royale autorité, 
et voulait que l'on tînt pour suppléés quelconques défauts 
ou omissions de fait ou de droits, de substance ou de 
qualité, de style ou de coutume, qu'il y pourrait avoir dans 
la formation de cet acte de renonciation des légitimes et 
futures successions qu'a fait et accordé la sérénissime 
Infante, reine promise de France, sa très-chère et très-aimée 
fille ; et que de sa pleine et absolue puissance comme Roi, qui 
ne reconnaît aucun supérieur dans le temporel, elle la 
confirmait et approuvait, et la confirma et approuva avec 



& 









■ 



PREMIERE RENONCIATION. 



441 



dérogation pour cette fois de quelconques lois, ordonnances, 
usages et coutumes qu'il y aurait au contraire, lesquels 
pourraient empêcher son effet et exécution, et pour la plus 
grande assurance commanda que l'on le scellerait avec le 
scel royal, étant témoins, à ce appelés et requis : Don Louis 
Mendez de Haro, marquis del Garpio, comte-duc d'Oli- 
vares; Don Ramiro Nunez de Gusman, duc de Médina de 
las Torres; don Gaspar de Haro, marquis de Elice; don 
JeanDominic de Gusman, comte de Monterey; don Diego 
de Aragon, duc de Terranova; Don Guillen Ramon de 
Moncada, marquis de Aytona ; don Pedro Puerto Carrero, 
comte de Medellin ; don Pedro Colon de Portugal, duc de 
Veraguas; don Antonio de Peralta Hurtado de Mendoza, 
marquis de Mondejar; don Alonso Perez de Gusman, 
patriarche des Indes ; don Alonso Perez de Vivero, comte 
de Fuensaldagne, du Conseil d'État; don Jean de Caravajal, 
et Sandi, du Conseil et Chambre ; don Diego de Tajada, 
évêque de Pampelune; et plusieurs autres seigneurs et 
cavaliers qui se trouvèrent présents. 

Etait signé, 

Moi, le Roi, 

Marie-Thérèse. 









IV 3 



SECONDE RENONCIATION 



DE 



^^IRIE-TIHIÉRIÈSE. 






A Fontarabie, le 2 juin 1660 ('). 

Madame Marie-Thérèse, infante des Espagnes, et, par la 
grâce de Dieu, reine future de France, fille aînée du très 
haut, très-excellent et très-puissant prince don Philippe IVe, 
par la même grâce, roi catholique des Espagnes, mon 
seigneur (que Dieu ait en sa garde et prospère très heureu- 
sement), et de la très-haute, très-excellente et très-puissante 



( ) Lamberty, t. 1, p. 573-580. La première renonciation donnée par 
le même auteur étant conforme à la copie que nous avons trouvée aux 
Atîaires étrangères, nous avons lieu de penser que la traduction qui va 
suivre, si fort qu'elle laisse d'ailleurs à désirer, ne contient du moins 
que peu d inexactitudes. 



SECONDE RENONCIATION. 



443 



princesse, Madame Isabelle, reine catholique, de glorieuse 
mémoire, ma mère et dame (qui est au ciel); par la relation 
et notice de cet instrument et acte d'approbation, confir- 
mation et ratification, et du surplus qui s'y contient, et afin 
qu'il demeure en éternelle mémoire, je fais notoire et 
manifeste aux rois, princes, potentats, Républiques, com- 
munautés et personnes particulières, qui sont ou seront 
aux siècles à venir, que d'autant que le très-haut, très- 
excellent et très-puissant prince Louis XIV, roi très-chrétien 
de France, mon cousin germain, et, en son nom et avec 
ambassade particulière, le maréchal-duc de Gramont 
demanda et proposa mes fiançailles et mariage pour ledit 
roi très-chrétien, mon cousin, au roi catholique, mon seigneur, 
et que Sa Majesté catholique, faisant une juste estime de 
cet office et proposition, et ayant les égards dûs aux sujets 
de décence, égalité et convenances publiques, qui concour- 
rent en ce mariage, l'accorda et y consentit, ayant à précéder 
la dispense de Sa Sainteté pour le parentage et consangui- 
nité que j'ai avec le roi très-chrétien, mon cousin, et que, 
par après, ensuite de cet octroi et accord, et avec pouvoir des 
deux Majestés, catholique et très-chrétienne, l'on a arrêté et 
signé notre traité de mariage, le 7 de Novembre de l'année 
passée 1659, dans l'île nommée des Faisans, située sur la rivière 
de Bidassoa du ressort de la province Guipuscoa, et confins de 
ces royaumes avec celui de France, et que dans les articles 5 
et G dudit traité, il a été résolu et arrêté de commun 
accord, et de même volonté, et comme une chose très-con- 
venable, après l'avoir considérée attentivement, et avec 






444 



SECONDE RENONCIATION. 






mûre délibération, que moi, et les enfants et descendants, 
que Dieu nous donnera de ce mariage, soyons et demeurions 
inhabiles et incapables, et absolument exclus du droit et 
espoir de succéder à aucuns des royaumes et États et 
Seigneuries dont se compose cette Couronne et monarchie 
d'Espagne, et à ceux qui s'y pourraient agréger par Sa 
Majesté catholique, et (après ses longs et heureux jours) 
par les rois ses successeurs; et quoique, pour s'être réduit 
à paction conventionnelle par des princes et rois souverains 
(lesquels dans le temporel ne reconnaissent aucun supérieur) 
par grâce, et en faveur de la cause publique des deux 
royaumes, et en condescendant à ceci avec le désir et 
souhait commun de leurs sujets, vassaux et naturels, qui 
veuillent qu'il ait la force et vigueur de loi et sanction 
pragmatique, et qu'elle soit reçue et observée comme telle; 
et pour ce sujet semblait que pour sa fermeté il ne serait 
pas besoin d'aucune autre solemnité, mais toutefois Leurs 
Majestés voulurent, que, si mon approbation pouvait être 
convenable pour quelque considération, je l'aurais à faire 
incontinent que le cas arriverait, que le mariage accordé 
se