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Full text of "Mémoires de M. de La Rochefoucauld duc de Doudeauville. Volume 12 : 1830-1834 : seconde partie des Mémoires : La Révolution de Juillet, Sainte-Pélagie, Buschtiérad, le fils de Louis XVI"

MÊM/JlRES 



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MÉMOIRES 



DE M. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 

DUC DE DOUDEAUVILLE 



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GENEVIEVE 



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MÉMOIRES 



DE .il. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 



DUC DE DOUDEAUV1LLE 



DOUZIÈME VOLUME 

SECONDE PARTIE DES MÉMOIRES 

LA RÉVOLUTION DE JUILLET.— S A I NTE- PÉL AG I E 

BUSCHTIÉRAD. - LE FILS DE LOUIS XVI 

— 18S0-18S4 



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PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

2 BIS, BUE VIVIENNE, ET BOULEVARD II E S ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1865 



Tous droits réservés 



MEMOIRES 

DE H. 

DE LA ROCHEFOUCAULD 

DUC DE DOUDEAUVILLE 




CHAPITRE PREM1 



1830 



MON RETOUR A PARIS 

Ce fut à Saint-Sauveur 1 que j'eus connaissance des 
fatales ordonnances qui parurent dans le Moniteur du 
20 juillet. Ayant depuis longtemps prévu le résultat 
de pareilles mesures, je songeai à l'instant même à 
me mettre en roule pour Paris. Le devoir de ma 
charge autant que mes sentiments intimes m'y appe- 
laient : j'espérais y arriver assez à temps pour venir 
en aide à la royauté aussi dangereusement engagée; 

1 Voir le IX e \olume, page G55. 






S MES MÉMOIRES. 

mais ce peu de mois que j'écrivis en toute hâte témoi- 
gnent de mes tristes prévisions : 



A MADAME LA VICOMTESSE DE LA ROCHEFOUCAULD 

« Saint-Sauveur, 1" aoùl 1850. 

« Impossible de partir avant demain faute de che- 
vaux : je profite d'une occasion pour vous écrire en- 
core aujourd'hui... Plus j'y pense et plus je m'in- 
quiète des suites de tout ce qui se passe : le trône 
sera-t-il assez fort pour résister à de pareilles crises, 
et peut-on être jeté dans une voie aussi effrayante et 
aussi décisive, après avoir, depuis le 8 août der- 
nier, laissé les passions s'agiter et s'exalter? Pour 
savoir à quel point je dis vrai, il faut avoir parcouru 
la France.... mais tout raisonnement est désormais 
inutile; il n'y a plus à délibérer, il faut aller au se- 
cours du trône. Le fond de mon âme est rempli d'une 
mortelle inquiétude pour la sûreté et l'avenir du roi. 
Voulez-vous mon sentiment intime, mon impression 
pour vous seule? Eh bien, je crois le pays tellement 
monté qu'on échouera devant une résistance impos- 
sible à vaincre! Le roi livré aux mêmes conseils qui 
compromettaient Monsieur, et attaqué par les mêmes 
hommes qui lui fermaient l'avenue d'un trône dont 
ils le feront descendre; le roi, dis-je, est placé dans 
une position inextricable. Pourra-t-on réparer le mal? 
Qui lésait? France! France! que de maux te mena- 
cent! M. de Peyronnet combattait-il ces mesures de 
bonne foi?... 



«P 



MON RETOUR A PARIS. 3 

« Cette lettre est la dernière que je vous écris d'ici : 
que ne suis-je auprès de vous, chère amie ! » 

Je partis donc 1 . À quelque distance de Tarbes, une 
jeune personne charmanle, fille d'un maître de poste 
à qui mon père, alors directeur de celte administra- 
tion, avait rendu d'importants services, m'attendait 
pour m'empêcher de pénétrer dans la ville : « — Il 
« y a plus d'une heure que je suis ici, me dit-elle, la 
« fermentation dans la ville est à son comble ; on va 
« dételer vos chevaux ; je vais aller chercher un à un 
« ceux qui doivent les remplacer ; nos postillons 
« viendront par un autre chemin, et, une fois à cheval, 
«< ils traverseront la ville au grand galop : il n'y a 
« qu'une grande rue, et chacun se rangera de côté 
« sans s'opposer à votre passage. » 

J'étais touché jusqu'aux larmes d'un pareil dévoue- 
ment. 

« — Sans doute, je serai sauvé, lui dis-je; mais 
« vous! que deviendrez-vous demain? Jamais, pour 
« éviter un danger, fût-il plus grand encore, je ne 
« consentirais à compromettre votre sûreté et la posi- 
« lion de votre famille. » 

Elle insista. 

« — Si la poste de Paris arrivait avec de mauvaises 
« nouvelles, vous seriez perdu, me dit-elle. 

« — La poste n'arrivera que lorsque je serai parti, 
« lui répondis-je en souriant afin de rassurer cet ex- 
« cellent cœur; mais pour cela, mon enfant, il ne 
« faut pas me retarder davantage. » 

Je me fis conduire à la poste. J'y descendis et fus 

1 J'étais parvenu à force d'efforts à me procurer des chevaux. 






4 MES MÉMOIRES. 

bien lot entouré de gens qui paraissaient fort disposés 
à improviser révolulionnairement un comité de re- 
cherches à mon sujel : ils se consultaient à voix basse, 
et leurs regards ne me quittaient pas. 

Mais mademoiselle***, avec sa sieur tout aussi jolie, 
était là, comme un ange gardien, plus inquiète que 
moi sans doute, m'enlretenant à haute voix de choses 
tout à fait indifférentes, et le faisant en termes qui 
annonçaient que nous étions d'anciennes connais- 
sances, afin de me faire une sauvegarde de l'intérêt et 
de la considération qu'elle et sa famille inspiraient 
aux habitants de la ville; en même temps, déguisant 
sous un admirable sang-lroid l'empressement qu'elle 
éprouvait à nous voir partis, elle activait les gens qui 
attelaient nos chevaux. Je la vis deux ou trois fois 
pâlir en entendant le roulement d'une voiture qui 
approchait.... Était-ce le bruit précurseur delà malle- 
poste qu'on attendait, et dont l'arrivée devait, selon 
ses appréhensions, rendre notre voyage impossible en 
empêchant notre départ?.... Enfin tout est prêt... Nous 
montons en voilure : les deux jeunes filles ferment 
elle-mêmes notre portière. 

« — En route! » dit l'aînée en s'adressant au pos- 
tillon. 

Et toutes deux nous adressèrent un regard où se 
lisaient les vœux qu'elles formaient, pour que les 
obstacles que nous devions rencontrer dans ce voyage 
fussent aussi heureusement levés. 

Non, jamais je n'oublierai un pareil dévouement! 

J'ordonnai à voix haute au postillon de partir au 
pas, afin d'éviter les accidents, au milieu de cette 
foule qui allait toujours grossissant. 



MON RETOUR A PARIS. 
Gel air d'assurance ôta aux soupçonneux l'envie de 
relarder notre départ; nous sortîmes de Tarbes sans 
malencontre, et, à quelque distance de la ville, nous 
nous croisâmes avec celte malle-poste qui avait tant 
alarmé mademoiselle "' dans son intérêt pour les 

voyageurs. i 

A l'aspect de celte voiture qui, sans doute, m ap- 
portait des lettres de mes amis les plus chers, et où 
j'aurais trouvé le mot du problème redoutable qui, 
depuis deux jours, me torturait aussi cruellement l'es- 
prit, je fus tenté de retourner à Tarbes et de ne me 
remettre en route que lorsque j'aurais reçu le paquet 
à mon adresse... Cette absence de nouvelles dans no 
tre position était cruelle! Mais ce retour et cette ré- 
clamation auraient pu me compromettre: et le seul 
besoin que j'éprouvais était de me rendre à mon 
poste. J'avais bien assez de dangers devant moi, à 
l'aspect de ce long voyage à faire au milieu de pro- 
vinces déjà soulevées ou dans la plus grande agita- 
tion, sans y joindre encore de nouveaux risques. J'im- 
posai donc silence à ma curiosité, et notre voyage con- 
tinua. 

Nous arrivâmes à Agen au moment où une popula- 
tion en délire promenait un drapeau tricolore qu'elle 
voulait arborer sur une porte située précisément à 
côté de la poste. Ma voiture armoriée, tirée par quatre 
chevaux, devait attirer l'attention; aussi fûmes-nous 
bientôt entourés. Sans paraître remarquer le mouve- 
ment que noire aspect excitait, je m'acheminai vers 
une auberge de l'autre côté de la place, et j'y en- 
trai. 

Il fallait attendre que nos chevaux harassés eus- 



6 MES MÉMOIRES. 

sent mangé l'avoine. Au bout d'une heure, on vint 
m'avertir que la fermentation croissait. Assis à la 
table d'une salle commune, je venais de parcourir 
quelques journaux, et je comprenais très-bien que si 
l'esprit du peuple se mettait au diapasen des vio- 
lences de la presse, nous avions les plus grands mal- 
heurs à prévoir. Un gros homme en tablier blanc, 
(c'était le chef de cuisine de l'hôtel), allait et venait 
dans la pièce voisine; et, toutes les fois qu'il passait 
devant la porte, il répétait eu se frottant les mains 
et en me regardant en dessous : «Ça va bien, ça va 
«bien. » Je ne sais si cet homme me connaissait, mais 
plus je le regardais, plus il me semblait avoir vu 
cette figure quelque part. Enfin, je songeai à me 
frayer un passage parmi la foule pour regagner ma 
voiture. J'avais une redingote et une casquette d'uni- 
forme, et cette tenue militaire intriguait singulière- 
ment les curieux; j'entendis murmurer à quelques 
voix : « Il faut lui demander ses papiers. » 

Cet avis me contrariait infiniment : mon passe-port 
me désignait comme étant aide de camp du roi, et, 
avec les dispositions où je voyais ces gens, je ne doutais 
pas que ce titre n'eût achevé de me mettre auprès 
d'eux en très-mauvaise odeur de sainteté. Fort heu- 
reusement pour moi, cet avis fut une parole perdue au 
milieu des clameurs de l'émeute, et du chant de la Mar- 
seillaise. Mon compagnon (c'était le receveur particu- 
lier de *** qui m'avait supplié de le prendre avec moi), 
mon compagnon, dis-je, avait pris les devants ; et mon 
fidèle Félix n'avait pas quitté la voiture qu'il proté- 
geait de son mieux. Mais, avant que j'eusse rejoint 
ce brave garçon, je fus tellement entouré et pressé, 



MON RETOUR A PARIS. 7 

qu'il me fut impossible de l'aire un pas en ayant. 

« Messieurs, dis-je d'un ton ferme et résolu, je 
« voudrais bien savoir la cause de votre empresse- 
« ment autour de moi? Suis-jepotir vous un homme 
« suspect? Ou bien est-ce pour me rendre honneur 
« que vous me faites escorte? Mais il me semble, pour 
« des gens qui crient si fort : Vive la liberté! que 
« vous gênez un peu trop la mienne en ce rao- 
« ment. » 

Et je leur montrai ma voiture où l'on m'attendait. 

Je remarquai que celte assurance leur imposa. 

Malgré cela, quelques cris de Vive la Charte! s'éle- 
vèrent comme une menace. 

« Messieurs, leur dis-je encore, vous pensez peut- 
« être que vos cris de Vive la Charte blessent mon 
« oreille? Vous vous trompez : honoré des bontés par- 
ti ticulières de l'illustre auteur de celte Charte, j'y 
a tiens autant que vous; je n'ai plus qu'un mot à 
« vous dire, ajoutai-je, voyant qu'il fallait couper 
« court aux suppositions que ces dernières paroles 
« allaient faire naître : tous les noms, quand ce sont 
« d'honnêtes gens qui les portent, se valent et sont 
a égaux; mais enfin, il en est qu'on peut prononcer 
« avec satisfaction, ce sont ceux qui sont une garantie 
« de l'amour que l'on porte à sa patrie et à ses conci- 
« toyens. Je ne cache pas le mien, messieurs, je me 
« nomme La Rochefoucauld. » 

Celte déclaration si franche produisit un excellent 
effet 1 ; et mille cris de Vive La Rochefoucauld! me 




1 L'enthousiasme eût été bien plus grand si j'avais montré une lettre 
que je portais sur moi, adressée à M. de la Fayette. Au moment où je 
montais en voiture, son beau-fils était venu me prier de m'en charger, 



8 MES MÉMOIRES. 

prouvèrent que dans ce que l'on dit, c'est le ton qu'on 

prend qui fait tout. 

La foule s'ouvrit, et nia roule jusqu'à la voiture 
fut un véritable triomphe : je suis franc, il m'em- 
barrassait plus que les sourdes menaces et les mines 
furieuses qui l'avaient précédé; et une seule pensée 
m'occupait : arriver à mon poste, et n'y pas rester 
inutile. 

Mon pauvre Félix, me voyant ainsi pressé, fut vive- 
ment effrayé pour moi ; il avait tout quitté pour ve- 
vir me trouver; je le rassurai d'un coup d'oeil, et je 
montai tranquillement en voilure. Je saluai toul le 
monde; je dis encore quelques mots, puis je recom- 
mandai aux postillons, ainsi que je l'avais fait àTarbes, 
de s'éloigner au pas, de façon à n'effrayer personne. 
La foule, qui n'avait plus pour moi que des ap- 
plaudisscmenls, nous suivit jusqu'aux dernières mai- 
sons de la ville, et un dernier cri en mon honneur 
m'apprit que nous les avions heureusement dépas- 
sées. 

D'autres incidents plus ou moins graves traversè- 
rent encore mon voyage. A Périgueux, nous eûmes 
aussi quelques moments assez critiques à passer. La 
garde nationale, qui déjà était organisée partout, nous 
protégea. Les chefs nous firent traverser la ville pour 
aller à la mairie. Mes manières les gagnèrent, et ils ne 

avec un sentiment bienveillant qui m'a laissé une profonde reconnais- 
sance. 

Je n'avais d'autre passeport que celui d'aide de camp du roi; pres- 
que continuellement entouré sur ma route d'une population exaspère . 
qui devint de plus en plus menaçante à mesure que j'approchais de la 
capitale, je ne pus cependant me résoudre à faire usage de cette espèie 
de sauf-conduit 



MON RETOUR A PARIS. '.» 

nous quitteront que quand nous fûmes en mesure de 
continuer notre route. 

Ce fut dans cette ville qu'un jeune homme, s'appro- 
chantde moi, me dit à l'oreille : 

« — Monsieur, je connais beaucoup M. de La Ro- 
« chejaquelein, je veux aller dans la Vendée. Que me 
« conseillez-vous? » 

Cette question pouvait être un piège. 

« — Monsieur, lui répondis-je, je ne sais aucune 
« nouvelle, et ne suis nullement en mesure de vous 
« donner aucun conseil à ce sujet. » 

Dans une très-petite ville, malgré mes constantes 
recommandations, la voilure culbuta un garde na- 
tional. Je laisse deviner quelles vociférations suscita 
cet accident. Je criai contre le postillon plus fort que 
tout le monde. Ma colère désarma celle des autres, et 
on nous laissa passer. 

À Limoges, l'exaspération des partis me parut ex- 
cessive. Deux sentinelles de la garde nationale criè- 
rent aux postillons de s'arrêter, et, dans un instant, 
nous fûmes entourés de gens qui paraissaient fort peu 
disposés à nous laisser continuer notre voyage. 

Le commandant du poste sortit avec le reste de ses 
hommes, paraissant mieux disposé que les autres à se 
rendre à nos raisons; mais sa modération fut trè^-mal 
prise par le peuple. 

« — Ce sont des hommes suspects, criait-on dans 
« la foule. 

« — Il faut les arrêter ! » 

Et l'on ajoutait : 

« — Méfiez-vous du commandant! 

« — Ne l'écoulcz pas!... 

Ml. -2. 



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jg M i: S MÉMOIRES. 

«—Il protège les conspirateurs, les aristocra- 
tes ! ... » . . , 

Il ne manquait à celte scène que le cri : A la lan- 
terne! pour se croire tout à fait revenu aux beaux 

jours de 1795. \ 

' « — Messieurs, dis-je en prenant aussitôt 1 initia- 
« tive et en voyant que les soldats-citoyens paraissaient 
« plus disposés à écouter les clameurs populaires que 
« les ordres de leur chef, messieurs, vous ne nous re- 
« fuserez pas au moins deux des vôtres pour nous con- 
te duire à la mairie. » 

On fit droit à ma demande; et le bonheur voulut 
que je trouvasse dans la maison de ville un parent de 
M Brongniard, directeur de la manufacture de Se- 
vrés qui, mis au fait par mon passe-port du nom du 
suspect, me fil mille offres de service, au risque 
de se voir accusé, comme le commandant, de favori- 
ser les aristocrates. De ses bienveillantes propositions, 
je n'en acceptai qu'une; mon passe-port ne portait 
aucune espèce de recommandation après mon nom : 
l'officier municipal y joignit de son propre mouve- 
ment l'injonction formelle et par écrit de me laisser 
passer et de me prêter aide et protection. 

Pendant le jour, à chaque relais, les scènes de Tar- 
bes, de l'érigueux et de Limoges se renouvelaient, 
c'est-à-dire que les curieux accouraient; et que bien- 
tôt, à l'animation des figures, à la vivacité des gestes, 
nous devinions les suppositions, les commentaires et 
les méGancesqu'excitaitl'apparition de notre équipage. 
Dans une petite ville, les ouvriers d'une manufac- 
ture voisine vinrent en grand nombre : ils avaient la 
mine peu pacifique, et les armoiries de ma voiture 



tm 



!\:0i\ ItKTOl'R A PARIS. 



11 



paraissaient surtout choquer fort leur démocratie. 

Louis-Philippe n'avait pas encore gratté son écus- 
son : si cet exemple d'humilité républicaine eût été 
donné à cette époque, ces honorables citoyens m'au- 
raient peut-être engagé à faire comme lui, et je leur 
aurais répondu que je n'avais pas de trône à payer 
par une lâcheté semblable; je les entendais répéter 
entre leurs dents les paroles de ma devise : C'est mo)i 
plaisir ! 

« — Eh bien oui, messieurs, leur dis-je en élevant 
a la voix, c'est mon plaisir ; il y en a qui répètent ces 
« mots en pensant au mal. Les La Rochefoucauld ap- 
« pliquent leur devise au bien qu'ils ont fait, et dé- 
« sirenl faire à leurs semblables. Chacun prend son 
« plaisir où il le trouve. » 

Cette allocution fut du goût de ces Brutus en cas- 
quettes; je distribuai quelque monnaie à plusieurs de 
ces pauvres petits enfants, pâles martyrs de l'indus- 
trie et de la fabrique, qui se reposaient, là, au grand 
air et au soleil, de leur pénible travail, au milieu des 
grincements des machines et de l'air vicié par l'en- 
tassement des travailleurs. Une vieille femme, retirée 
à l'écart, mangeait tristement une croûte de pain sec 
et noir; j'allai lui porter un bon morceau du déjeuner 
que nous faisions sous le pouce, en attendant le relais; 
je jetai, en passant, une pièce d'argent dans le cha- 
peau d'un aveugle. Toutes ces actions si simples ne 
furent pas perdues pour les ouvriers qui me suivaient 
de l'œil; et comme plusieurs d'entre eux semblaient 
s'en étonner, un de leurs camarades, avec cet à-pro- 
pos charmant qui prouve que ce peuple, même au 
milieu des fougues révolutionnaires, n'oublie jamais 




, 2 MES MÉMOIRES, 

d'avoir de l'esprit, leur dit assez haut pour que je 
l'entendisse, et en faisant allusion à la devise qui 
entourait mes armes : « - Que voulez-vous? c est son 
« plaisir, à c' monsieur!... » 

J'avais le pressentiment qu'à Orléans nous serions 
inquiétés, et je ne me trompais pas. 

« —Halte-là!» cria-t-on au postillon, au moment 
où nous arrivions sur la grande place. 

Malheureusement, j'étais endormi; je fus surpris 
et sans réflexion, en donnant mon passe-port qu iL 
suffisait de produire et qui nous eût fait passer, car il 
était en règle, je proposai de descendre et d'entrer au 

corps de garde. 

Un m'y engagea. Mon costume éveillai attention de 

ceux qui se trouvaient là . 

„ _ Vous êtes militaire? me dit le chef. 

« — Je n'ai pas de motifs pour me cacher, » ré- 

pondis-je! 

Et sans attendre qu'on eût lu mon nom sur mon 
passe-port, je dis qui j'étais. 

11 fallut aller chez le général; ceux qui tenaient 
mon passe-port ne pouvaient prendre sur eux de lais- 
ser passer un homme de cette importance. Ce furent 
leurs expressions. 

Deux hommes du poste, fort polis, se proposèrent 
pour m'accompagner; le général eut le bon esprit de 
ne pas trouver mon voyage chose aussi grave que l'a- 
vaient d'abord supposé mes Orléanais, dans cette fer- 
veur de zèle qui accompagne les premières gardes 
d'une milice citoyenne. Mes papiers étaient en règle, 
et l'officier supérieur auprès de qui l'on m'avait con- 
duit donna des ordres pour qu'on levât le veto qui 



ION RETOUR A PARIS. 



15 



retenait mon équipage. Je n'eus qu'à me louer de ses 
bons procédés. 

Après cette première épreuve, mes deux compa- 
gnons du corps de garde proposèrent de m'accompa- 
gner jusqu'à la porte extérieure. J'acceptai, et leur 
présence me fut profitable, car je trouvai là un fort 
rassemblement qui, me voyant arriver, suivi à quel- 
que distance de la voilure, commença à faire entendre 
des murmures, et poussa bientôt des cris d'une nature 
peu pacifique. Le mot, le grand mot, si fatalement 
employé en temps de révolution, le mot suspect re- 
tentit dans ce groupe, s'animant de plus en plus, sous 
l'influence de deux ou trois turbulents qui étaient sor- 
tis du poste où j'étais descendu, et avaient semé l'a- 
larme parmi les zélés du quartier. Enfin les mauvaises 
dispositions, qui n'avaient éclaté d'abord qu'en de va- 
gues criailleries, se formulèrent plus nettement dans 
une accusation qui ne tendait à rien moins qu'à me 
faire reprendre la route du logis du général. On me re-' 
prochail d'avoir dissimulé le nombre véritable des 
personnes qui m'accompagnaient; je proteste vive- 
ment contre cette supposition; j'invoque le témoi- 
gnage de mes deux gardes nationaux, j'appelle tout 
mon monde pour prouver la sincérité de ma décla- 
ration : il nous manquait deux voyageurs... Ces mes- 
sieurs avaient imaginé, pendant mes débats chez le 
commandant déplace, d'aller faire un tour à la poste 
aux lettres; ce qui pouvait de toutes manières me 
compromettre d'une manière grave. 

Leur absence, la nécessité où j'étais de les attendre, 
compliquèrent la situation. Je jurai sur l'honneur que 
j'avais dit la vérité, toute la vérité — «Ah bah! 



H 



MES MÉMOIRES. 



« qu'est-ce qu'un serment! » me cria un gros citoyen 
qui me parut fort disposé, avec sa mine d'employé, à 
ne point s'arrêter à sacrifier les moyens d'entretenir 
son embonpoint à un scrupule aussi puéril. 

« — Qu'est-ce qu'un serment! lui répondis-je. Ah! 
« monsieur, si vous étiez à Paris, où l'on oublie tant 
« de choses aujourd'hui, je vous excuserais de ne plus 
« vous souvenir qu'un serment est tout pour celui qui 
« se respecte ; mais à Orléans ! . . . » 

L'arrivée de mes retardataires, mon sang-froid, 
mon assurance, l'assistance de mon escorte mirent 
fin à cette fâcheuse contestation, et on nous laissa 
remonter en voiture. 

« — Messieurs, dis-je avant de donner le signal 
« du départ, je vous demande une seule chose, c'est 
« de forcer monsieur, qui m'a accusé d'avoir voulu 
« soustraire un voyageur à la surveillance de l'auto- 
« rite militaire, de rester en faction à cette porte jus- 
ce qu'à ce qu'il passe. » 

J'eus, cette fois, les rieurs de mon côté. Comme au 
ihéàtre, en temps de révolution, il n'y a rien de plus 
vrai que cet adage : 

lui ri, me voilà désarmé. 



L'homme zélé en fut pour sa courte honte; et nous, 
pour une heure de retard. 

Enfin, enfin, j'arrivai, et je me trouvai bientôt en 
sûreté dans ma chère maison de la tranquille Vallée- 
aux-Loups!... 

Là, j'appris tout ce qui s'était passé, et comment 
tout s'était passé!... Malgré ce que je pouvais savoir 



MON HETOIR A PARIS lô 

<le la nullité, de l'entèlement, de l'imprévoyance de si 
malencontreux conseillers, mon imagination, dans 
ses plus sombres prévisions, n'avait pu admettre qu'ils 
iraient jusque-là! 11 n'y a pas de mot pour exprimer 
la conduite de ceux qui présidèrent à ce suicide de la 
royauté. 

Charles X et les débris de sa maison et de sa garde 
n'étaient plus à Rambouillet; je dépêchai mon valet 
^le chambre à M. de la Fayette! 

L'homme de confiance que je chargeai de cette 
mission était également porteur d'une lettre de moi, 
priant instamment M. de la Fayette de m'expédier un 
passe-port qui me permît de rejoindre Charles X, et 
de l'accompagner jusqu'au lieu de son embarcation. 

Moins j'ai partagé les opinions de M. de la Fayette, 
et plus je dois à la vérité de dire que sa réponse jus- 
tifia ma confiance. 

« Je comprends votre position, me disait-il dans sa 
« lettre, et je respecte trop votre caractère pour m'op- 
« poser à ce qu'à votre place je regarderais aussi 
« comme un devoir; mais les ordres sont expédiés 
« pour hâter le plus possible le voyage de Charles X, 
« et je vous affirme sur l'honneur qu'il vous serait 
« impossible de le rejoindre. Du reste, disposez de 
« moi . » 

Je fus atlerré à la lecture de celte lettre; un poids 
énorme pesait sur mon cœur. 

« — C'en est donc fait, me disais-je, trois jours ont 
« suffi pour renverser une monarchie de tant de siè- 
« clés. France, ô ma patrie, où te conduiront ceux 
« qui te font ainsi servir à leur intérêt personnehet à 
« leur ambition ! Puisse une expérience trop dure n'è- 



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■M 



jg MES MÉMOIRES. 

« Ire pas la seule cause de ton retour à d'autres senti- 
ce menls, à d'autres idées plus conformes à ton repos, 
« à ton indépendance et à ta gloire!... » 

Je fais grâce au lecteur de la suite de mes souffran- 
ces,... il les devinera facilement. 

Ce jour-là même, je vis passer sous les murs de mon 
parc cette belle artillerie de la garde, dont rien ne 
put altérer la fidélité. Morne, silencieuse, admirable 
de tenue et de maintien, désespérée, sans paraître hu- 
miliée, de l'inaction à laquelle on l'avait condamnée, 
regrettant ceux qui s'en allaient, ne songeant qu'à 
l'avenir de la France, elle ramenait au dépôt ces piè- 
ces inaclives et muettes que la peur, l'incurie ou la 
trahison avaient enclouées en face de fa révolution... 
Les sentiments qui agitaient ces braves étaient les 
miens... Des larmes de douleur et de dépit tombèrent 
de mes yeux! 



CHAPITRE II 



LES TROIS JOURNÉES ET CE QUI S'EN SUIVIT 






Je vais raconter sommairement les trois journées 
de Juillet, renvoyant à un autre chapitre les détails 
qu'à mon retour à Paris on me donna sur ces événe- 
ments. Ce premier travail, que j'emprunte à l'annuaire 
historique de Lesure, peut être considéré comme le 
trait du tableau; dans le second, je mettrai quelques 
couleurs sur cette esquisse rapidement tracée. Elle est 
indispensable, puisque de ces faits résulte l'inextrica- 
ble embarras où tous, gouvernants et gouvernés, nous 
sommes engravés depuis 1850. 

Inde mali labes ! 

Vingt-cinq juillet. Ordonnances rendues en vertu 
de l'article 14, contre-signées par tous les ministres, 
excepté M. de Bourmont, alors en Afrique, et portant : 
1° dissolution de la Chambre; 2° dispositions relati- 



■ 



|g MS MÉMOIRES. 

ves à la publication quotidienne des journaux; 5° mo- 
dification aux lois d'élections. Voici le texte de ces 
ordonnances et le rapport au roi qui leur sert de pré- 
liminaire. 



HAPl'ORT AI] ROI 

« Vos ministres seraient peu dignes de la confiance 
dont Votre Majesté les honore, s'ils tardaient plus 
longtemps à placer sous vos yeux un aperçu de notre 
situation intérieure, et à signaler à votre haute sa- 
gesse les dangers de la presse périodique. A aucune 
époque, depuis quinze années, cette situation ne s'é- 
tait présentée sous un aspect plus grave et plus affli- 
geant. Malgré une prospérité matérielle dont nos an- 
nales n'avaient jamais offert d'exemple, des signes de 
désorganisation et des symptômes d'anarchie se mani- 
festent sur presque tous les points du royaume. 

« Les causes successives qui ont concouru à affaiblir 
les ressorts du gouvernement monarchique tendent 
aujourd'hui à en altérer et à en changer la nature. 
Déchue de sa force normale, l'autorité, soit dans la 
capitale, soit dans les provinces, ne lutte plus qu'avec 
désavantage contre les factions; des doctrines perni- 
cieuses et subversives hautement professées se répan- 
dent et se propagent dans toutes les classes de la po- 
pulation; des inquiétudes trop généralement accrédi- 
tées agitent les esprits et tourmentent la société. De 
toutes parts on demande au présent des gages de sé- 
curité pour l'avenir. 

c< Une malveillance active, ardente, infatigable, tra- 
vaille à ruiner tous les fondements de l'ordre, et à 



LES ORDONNANCES. 



ravir à la France le bonheur dont elle jouit sous le 
sceptre de ses rois. Habile à exploiter tous les mécon- 
lentements et à soulever toutes les haines, elle fo- 
mente parmi les peuples un esprit de défiance et 
d'hostilité envers le pouvoir, et cherche à semer par- 
tout des germes de troubles et de guerre civile. 

« Et déjà, Sire, des événements récents ont prouvé 
que les passions politiques, contenues jusqu'ici dans 
les sommités de la société, commencent à en pénétrer 
les profondeurs et à émouvoir les masses populaires. 
Ils ont prouvé aussi que ces masses ne s'ébranleraient 
pas toujours sans danger pour ceux-là même qui s'ef- 
forcent de les arracher au repos. 

« Une multitude de faits, recueillis dans le cours 
des opérations électorales, confirment ces données et 
nous offriraient le présage trop certain de nouvelles 
commotions, s'il n'était au pouvoir de Votre Majesté 
d'en détourner le malheur. 

« Partoutaussi, si l'on observe avec attention, existe 
un besoin d'ordre, de force et de permanence, et les 
agitations qui y semblent le plus contraires n'en sont 
en réalité que l'expression et le témoignage. 

« Il faut bien le reconnaître, ces agitations, qui ne 
peuvent s'accroître sans de grands périls, sont pres- 
que exclusivement produites et excitées par la liberté de 
la presse. Une loi sur les élections non moins féconde 
en désordres, a sans doute concouru à les entretenir; 
mais ce serait nier l'évidence que de ne pas voir dans 
les journaux le foyer d'une corruption dont les pro- 
grès sont chaque jour plus sensibles, et la première 
source des calamités qui menacent le royaume. 

« L'expérience, Sire, parle plus hautement que les 



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gO MES MÉMOIRES, 

théories. Des hommes éclairés sans doute, et dont la 
bonne foi d'ailleurs n'est pas suspecte, entraînés par 
l'exemple mal compris d'un peuple voisin, ont pu 
croire que les avantages de la presse périodique en 
balanceraient les inconvénients, et que ses excès se 
neutraliseraient par des excès contraires; il n'en a pas 
été ainsi; la preuve en est décisive, et la question est 
maintenant jugée dans la conscience publique. 

« À toutes les époques, en effet, la presse périodi- 
que a été, et il est dans sa nature de n'être qu'un 
instrument de désordre et de sédition. 

<ï Que de preuves nombreuses et irrécusables à ap- 
porter à l'appui de celte vérité! C'est par l'action vio- 
lente et non interrompue de la presse que s'expli- 
quent les variations trop subites, trop fréquentes de 
notre politique intérieure; elle n'a pas permis qu'il 
s'établît en France un système régulier et stable 
de gouvernement, et qu'on s'occupât avec quelque 
suite d'améliorer les branches diverses de l'adminis- 
tration publique. Tous les ministères, depuis 1814, 
quoique formés sous des influences diverses et soumis 
à des directions opposées, ont été en butte aux mêmes 
traits, aux mêmes attaques, aux mêmes déchaîne- 
ments de passions. Les sacrilices de tout genre, les 
concessions du pouvoir, les alliances de partis, rien 
n'a pu les soustraire à cette commune destinée. 

« Ce rapprochement seul, si fertile en réflexions, 
suffirait pour assigner à la presse son véritable, son 
invariable caractère. Elle s'applique, par des efforts 
soutenus, persévérants, à relâcher tous les liens d'o- 
béissance et de subordination, à user les ressorts de 
l'autorité publique, à la rabaisser, à l'avilir dans l'o- 



LES ORDONNANCES. '21 

pinion des peuples et à lui créer surtout des embarras 
et des résistances. 

« Son art consiste non pas à substituer à une trop 
facile soumission d'esprit une sage liberté d'examen, 
mais à réduire en problème les vérités les plus positi- 
ves, non pas à provoquer sur les questions politiques 
une controverse franche et utile, mais à les présenter 
sous un faux jour et à les résoudre par des sophis- 
mes. 

« La presse a jeté ainsi le désordre dans les intel- 
ligences les plus droites, ébranlé les convictions les 
plus fermes, el produit, au milieu de la société, une 
confusion de principes qui se prête aux tentatives les 
plus funestes. C'est par l'anarchie dans les doctrines 
qu'elle prélude à l'anarchie dans l'Etat. 

« 11 est cligne de remarque, Sire, que la presse pé- 
riodique n'a pas même rempli sa plus essentielle con- 
dition, celle de la publicité; ce qui est étrange, mais 
ce qui est vrai à dire, c'est qu'il n'y a pas de publicité 
en France, en prenant ce mol dans sa juste et rigou- 
reuse acception. Dans l'état des choses, les faits, quand 
ils ne sont pas entièrement supposés, ne parviennent 
à la connaissance de plusieurs millions de lecteurs 
que tronqués, défigurés, mutilés de la manière la plus 
odieuse. Un épais nuage, élevé par les journaux, dé- 
robe la vérité et intercepte en quelque sorte la lu- 
mière entre le gouvernement et les peuples. Les rois, 
vos prédécesseurs, Sire, ont toujours aimé à se com- 
muniquer à leurs sujets; c'est une satisfaction donl In 
presse n'a pas voulu que Votre Majesté pût jouir. 

« Une licence qui a franchi toutes les bornes n'a 
respecté, en effet, même dans les occasions les plus 



MMMIBMH 



22 MES MÉMOIRES. 

essentielles, ni les volontés expresses du roi, ni les 
paroles descendues du haut du trône. Les unes ont 
été méconnues et dénaturées, les autres ont élé l'objet 
de perfides commentaires ou d'amères dérisions. C'est 
ainsi que le premier acte de la puissance royale, la 
proclamation, a été discréditée dans le public avant 
même d'être connue des électeurs. 

« Ce n'est pas tout; la presse ne tend pas moins 
qu'à subjuguer la souveraineté et à envahir les pou- 
voirs de l'État. Organe prétendu de l'opinion publi- 
que, elle aspire à diriger les débats des deux Cham- 
bres, et il est incontestable qu'elle y apporte le poids 
d'une influence non moins fâcheuse que décisive. 
Celte domination a pris, surtout depuis deux ou trois 
ans, dans la Chambre des députés, un caractère ma- 
nifeste d'oppression et de tyrannie. On a vu, dans cet 
intervalle de temps, les journaux poursuivre de leurs 
insultes et de leurs outrages les membres dont le vote 
leur paraissait incertain ou suspect. Trop souvent, 
Sire, la liberté des délibérations dans cette Chambre 
a succombé sous les coups redoutés de la presse. 

« On ne peut qualifier en termes moins sévères la 
conduite des journaux de l'opposition, dans des cir- 
constances plus récentes. Après avoir eux-mêmes pro- 
voqué une adresse attentatoire aux prérogatives du 
trône, ils n'ont pas craint d'ériger en principe la réé- 
lection des 221 députés dont elle est l'ouvrage. Et 
cependant Votre Majesté avait réprouvé cette adresse 
comme offensante; elle avait porté un blâme public 
sur le refus de concours qui y était exprimé; elle 
avait annoncé sa résolution immuable de défendre les 
droits de la couronne si ouvertement compromis. Les 



LES ORDONNANCES. 



25 



feuilles périodiques n'en onltenu aucun compte; elles 
ont pris au contraire à tâche de perpétuer, de renou- 
veler et d'aggraver l'offense. Votre Majesté décidera 
si celte attaque téméraire doit rester plus longtemps 
impunie. 

« Mais de tous les excès de la presse, le plus grave 
peut-être nous reste à signaler. Dès les premiers 
temps de cette expédition, dont la gloire jette un éclat 
si pur et si durable sur la noble couronne de France, 
la presse en a critiqué avec une violence inouïe les 
causes, les moyens, les préparatifs, les chances de 
succès. Insensible à l'honneur national, il n'a pas dé- 
pendu d'elle que notre pavillon ne restât flétri des in- 
sultes d'un barbare. Indifférente aux grands intérêts 
de l'humanité, il n'a pas dépendu d'elle que l'Europe 
ne restât asservie à un esclavage cruel et à des tributs 
honteux. 

« Ce n'était point assez, par une trahison que nos 
lois auraient pu atteindre, la presse s'est attachée à pu- 
blier tous les secrets de l'armement, à portera la con- 
naissance de l'étranger l'état de nos forces, le dénom- 
brement de nos troupes et de nos vaisseaux, l'indi- 
cation des points de stations, les moyens à employer 
pour dompter l'inconstance des vents et pour abor- 
der la côte. Tout, jusqu'au lieu de débarquement, a 
été divulgué, comme pour ménager à l'ennemi une 
défense plus assurée. Et, chose sans exemple chez 
un peuple civilisé, la presse, par de fausses alarmes 
sur les périls à courir, n'a pas craint de jeter le dé- 
couragement dans l'armée, et, signalant à sa haine le 
chef même de l'entreprise, elle a pour ainsi dire 
excité les soldais à lever contre lui l'étendard delà ré- 



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24 MES MÉMOIRES. 

volte et à déserter leurs drapeaux. Voilà ce qu'ont osé 
faire les organes d'un parti qui se prétend national! 

« Ce qu'il ose faire chaque jour dans l'intérieur du 
royaume ne va pas moins qu'à disperser les éléments 
de la paix publique, à dissoudre les liens de la société, 
et, qu'on ne s'y méprenne point, à faire trembler le 
sol sous nos pas. Ne craignons pas de révéler ici toute 
l'étendue de nos maux pour pouvoir mieux apprécier 
toute l'étendue de nos ressources. Une diffamation 
systématique, organisée en grand et dirigée avec une 
persévérance sans égale, va atteindre, ou de près ou 
de loin, jusqu'aux plus humbles des agents du pou- 
voir. Nul de vos sujets, Sire, n'est à l'abri d'un ou- 
trage, s'il reçoit de son souverain la moindre marque 
de confiance ou de satisfaction. Un vaste réseau, 
étendu sur toute la France, enveloppe tous les fonc- 
tionnaires publics; conslitués en état permanent de 
prévention, ils semblent en quelque sorte retranchés 
de la société civile; on n'épargne que ceux dont la 
fidélité chancelle; on ne loue que ceux dont le dé- 
vouement succombe; les autres sont notés par la fac- 
tion pour être plus tard, sans doute, immolés aux 
vengeances populaires. 

« La presse périodique n'a pas mis moins d'ardeur 
à poursuivre de ses traits envenimés la religion et le 
prêtre; elle veut, elle voudra toujours déraciner dans 
le coeur des peuples jusqu'au dernier germe des sen 
timents religieux; Sire, ne doutez pas qu'elle y par- 
vienne, en attaquant les fondements de la foi, en 
altérant les sources de la morale publique et en pro- 
diguant à pleines mains la dérision et le mépris aux 
ministres des autels. 



LUS ORDONNANCES. 25 

«Nulle force, il faut l'avouer, n'est capable de ré- 
sister à un dissolvant aussi énergique que la presse. A 
toutes les époques où elle s'est dégagée de ses entra- 
ves, elle a fait irruption, invasion dans l'État. On ne 
peut qu'être singulièrement frappé de la similitude 
de ses efforts, depuis quinze ans, malgré la diversité 
des circonstances et malgré le changement des hom- 
mes qui ont occupé la scène politique. Sa destinée est, 
en un mot, de recommencer la Révolution dont elle 
proclame hautement les principes. Placée et replacée 
à plusieurs intervalles sous le joug de la censure, 
elle n'a autant de fois ressaisi la liberté que pour re- 
prendre son ouvrage interrompu. Afin de le conti- 
nuer avec plus de succès, elle a trouvé un actif auxi- 
liaire dans la presse départementale, qui, mettant aux 
prises les jalousies et les haines locales, semant l'ef- 
froi dans l'àme des hommes timides, harcelant l'auto- 
rité par d'interminables tracasseries, a exercé une in- 
fluence presque décisive sur les élections. 

« Ces derniers effets, Sire, sont passagers; mais des 
effets plus durables se font remarquer dans les mœurs 
et dans le caractère de la nation. Une polémique ar- 
dente, mensongère et passionnée, école de scandale 
et de licence, y produit des changements graves et 
des altérations profondes. Elle donne une fausse di- 
rection aux esprits, les remplit de préventions et de 
préjugés, les détourne des études sérieuses, nuit ainsi 
aux progrès des arts et des sciences, excite parmi 
nous une fermentation toujours croissante; entre- 
tient, jusque dans le sein des familles, de funestes 
divisions, et pourrait par degrés nous ramener à la 
barbarie. 

xii. 5 






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2,5 MES MÉMOIRES. 

« Contre tant de maux enfantés par la presse pério- 
dique, la loi et la justice sont également réduites à 
eonfesser leur impuissance. 

« Il serait superflu de rechereher les causes qui ont 
atténué la répression et en ont fait insensiblement 
une arme inutile dans les mains du pouvoir. Il nous 
suffit d'interroger l'expérience et de constater l'état 
présent des choses. 

« Les moeurs judiciaires se prêtent difficilement à 
une répression efficace. Cette vérité d'observation 
avait depuis longtemps frappé de bons esprits : elle 
a acquis nouvellement un caractère plus marqué 
d'évidence. Pour satisfaire aux besoins qui l'ont fait 
instituer, la répression aurait dû être prompte et 
forte : elle est restée lente, faible et à peu près nulle. 
Lorsqu'elle intervient, le dommage est commis; loin 
de le réparer, elle y ajoute le scandale des débats. 

«La poursuite juridique se lasse; la presse sédi- 
tieuse ne se lasse jamais. L'une s'arrête parce qu'il y 
a trop à sévir; l'autre multiplie ses forces en multi- 
pliant ses délits. 

« Dans des circonstances diverses, la poursuite a 
ses périodes d'activité et de relâchement. Mais zèle 
ou tiédeur de la part du ministère public, qu'importe 
à la presse? Elle cherche dans le redoublement «h' 
ses excès la garantie de leur impunité. 

« L'insuffisance ou plutôt l'inutilité des précautions 
établies dans les lois en vigueur est démontrée par 
les faits. Ce qui est également démontré par les faits, 
c'est que la sûreté publique est compromise par la 
licence de la presse. 11 est temps, il est plus que temps 
d'en arrêter les ravages. 



LES ORDONNANCES. 27 

« Entendez, Sire, ce cri prolongé d'indignation et 
d'effroi qui part de tous les points de votre royaume. 
Les hommes paisibles, les gens de bien, les amis de 
l'ordre élèvent vers Votre Majesté des mains sup- 
pliantes, et lui demandent de les préserver du retour 
des calamités dont leurs pères eux-mêmes eurent tant 
à gémir. Les alarmes sont trop réelles pour n'être pas 
écoutées; ces vœux sont trop légitimes pour n'être 
pas accueillis. 

« Il n'est qu'un seul moyen d'y satisfaire, c'est de 
rentrer dans la Charte : si les termes de l'article 8 
sont ambigus, son esprit est manifeste. Il est certain 
que la Charte n'a pas concédé la liberté des jour- 
naux et des écrits périodiques. Le droit de publier 
ses opinions personnelles n'implique sûrement pas 
le droit de publier, par voie d'entreprise, l'opinion 
d'autrui. L'un est l'usage d'une faculté que la loi a 
pu laisser libre ou soumettre à des restrictions; l'autre 
est une spéculation d'industrie qui, comme les autres 
et plus que les autres, suppose la surveillance de l'au- 
torité publique. 

«Les intentions de la Cliaite à ce sujet sont exac- 
tement expliquées dans la loi du 21 octobre \Hli qui 
en est en quelque sorte l'appendice; on peut d'au- 
tant moins en douter, que cette loi -fut présentée aux 
Chambres, le 5 juillet, c'est-à-dire un mois après la 
promulgation de la Charte. En 1 <S 1 9 , à l'époque même 
où un système contraire prévalut dans les Chambres, 
il y fut hautement proclamé que la presse périodique 
n'était point régie par la disposition de l'article 8 : cette 
vérité est d'ailleurs attestée par les lois mêmes qui ont 
imposé aux journaux la nécessité d'un cautionnement. 



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28 MES MÉMOIRES. 

« Maintenant, Sire, il ne reste plus qu'à se deman- 
der comment doit s'opérer ce retour à la Charte et à 
la loi du 21 octobre 1S14. La gravité des conjonc- 
tures présentes a résolu cette question. 

« Il ne faut pas s'abuser : nous ne sommes plus 
dans les conditions ordinaires d'un gouvernement 
représentatif. Les principes sur lesquels il a été éta- 
bli n'ont pu demeurer intacts au milieu des vicissi- 
tudes politiques. Une démocratie turbulente qui a 
pénétré jusque dans nos lois, tend à se substituer au 
pouvoir légitime. Elle dispose de la majorité des élec- 
tions par le moyen de ses journaux et le concours 
d'affiliations nombreuses. Elle a paralysé, autant qu'il 
dépendait d'elle, l'exercice régulier de la plus essen- 
tielle prérogative de la couronne, celle de dissoudre 
la Chambre élective. Par cela même, la Constitution 
de l'Étal est ébranlée. Votre Majesté, seule, conserve 
la force de la rasseoir et de la raffermir sur ses 

bases. 

« Le droit comme le devoir d'en assurer le main- 
tien est l'attribut inséparable de la souveraineté. Nul 
gouvernement sur la terre ne resterait debout s'il 
n'avait le droit de pourvoir à sa sûreté. Ce pouvoir 
est préexistant aux lois, parce qu'il est dans la nature 
des choses. Ce sont là, Sire, des maximes qui ont 
pour elles el la sanction du temps et l'aveu de tous les 
publicistes de l'Europe. 

a Mais ces maximes ont une autre sanction plus po- 
sitive encore, celle delà Charte elle-même. L'article 14 
a investi Votre Majesté d'un pouvoir suffisant, non 
sans doute pour changer nos institutions, mais pour 
les consolider et les rendre plus immuables. 



LES ORDONNANCES. 2« 

« D'impérieuses nécessités ne permettent plus de 
différer l'exercice de ce pouvoir suprême. Le moment 
est venu de recourir à des mesures qui rentrent dans 
l'esprit de la Charte, mais qui sont en dehors de 
toutes les ressources de l'ordre légal inutilement 
épuisées. 

« Ces mesures, Sire, vos ministres, qui doivent en 
assurer le succès, n'hésitent pas à vous les proposer, 
convaincus qu'ils sont que force restera à la justice. 
« Nous sommes avec le plus profond respect, 
« Sire, 

« De Votre Majesté 
« Les très-humbles et les très-fidèles sujets : 
« Le président du conseil des ministres, 

« Prince de Polignac. 

« Le sarde des sceaux, ministre secrétaire d'Etat de la jus- 
tice : Chantelauze; le ministre secrétaire d'Etat de la ma- 
rine et des colonies : baron d'Haussez ; le ministre secré- 
taire d'Etat de l'intérieur : comte de Peyhonnet; le ministre 
secrétaire d'Etat des finances : Muni bel; le ministre secré- 
taire d'Etat des affaires ecclésiastiques et de l'instruction 
publique : comte de Guernon-Ranvili.e ; le ministre secré- 
taire d'Etat des travaux publics : baron Capei.le. » 



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MES MÉMOIHES. 



ORDONNANCES 1>U ROI 



Charles, par la grâce de Dieu, roi de France si 
de Navarre, 

A tous ceux qui ces présentes verront, salut. 
Sur le rapport de notre conseil des ministres, 
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 
Article 1 er . La liberté de la presse périodique est 

suspendue. 

Art. 2. Les dispositions des articles 1, 2, 9 du ti- 
tre i er de la loi du 21 octobre 1 S 14 sont remises en 
vigueur. 

En conséquence, nul journal et écrit périodique ou 
semi-périodique, établi ou à établir, sans distinction 
des matières qui y seront traitées, ne pourra paraître, 
soit à Paris, soit dans les départements, qu'en vertu 
de l'autorisation qu'en auront obtenue de nous, sépa- 
rément, les auteurs et imprimeurs. 

Cette autorisation devra être renouvelée tous les 
trois mois. 

Elle pourra être révoquée. 

Art. T). L'autorisation pourra être provisoirement 
accordée et provisoirement retirée par les préfets aux 
journaux el ouvrages périodiques ou semi-périodiques 
publiés ou à publier dans les départements. 

Art. 4. Les journaux el écrits publiés en contra- 
vention à l'article 2 seront immédiatement saisis. 

Les presses et caractères qui auront servi à leur 
mpression seront placés dans un dépôt public et sous 
scellés ou mis hors de service. 



LES ORDONNANCES. 31 

Arl. 5. Nul écrit au-dessous de vingt feuilles d'im- 
pression ne pourra paraître qu'avec l'autorisation de 
notre ministre secrétaire d'Etat de l'intérieur, à Paris, 
et des préfets, dans les départements. 

Tout écrit de plus de vingt feuilles d'impression 
qui ne constituera pas un même corps d'ouvrage sera 
également soumis à la nécessité de l'autorisation. 

Les écrits publiés sans aulorisation seront immé- 
diatement saisis. 

Les presses et caractères qui auront servi à leur 
impression seront placés dans un dépôt public et sous 
scellés et mis hors de service. 

Art. 6. Les mémoires sur procès et les mémoires 
de sociétés savantes ou littéraires sont soumis à l'au- 
torisation préalable, s'ils traitent ou en tout ou en 
partie de matières politiques, cas auquel les mesures 
présentées par l'article 5 leur seront applicables. 

Art. 7. Toute disposition contraire aux présentes 
restera sans effet. 

Art. 8. L'exécution de la présente ordonnance aura 
lieu en conformité de l'article 4 de l'ordonnance du 
27 novembre 1816 et de ce qui est prescrit par celle 
du 18 janvier 1827. 

Art. 9. Nos ministres, secrétaires d'Etat, sont char- 
gés de l'exécution des présentes. 

Donné à notre château deSaint-Cloud, le 25 juillet, 
de l'an de grâce 1850, et de notre règne le sixième. 

ClIAItl.ES. 

Par le roi : 

Suivent les signatures des membres du conseil. 



.-2 AIES MÉMOIRES. 

CiiAm.ES, par la grâce de Dieu, roi de France et de 
Navarre, 

A tous ceux qui ces présentes verront, salut. 

Vu l'article 50 de la Charte constitutionnelle : 

Étant informé des manœuvres qui ont été prati- 
quées en plusieurs points de notre royaume pour 
tromper et égarer les électeurs, pendant les dernières 
opérations des collèges électoraux, 

Notre conseil entendu, 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

Article 1 er . La Chambre des députés des départe- 
ments est dissoute. 

Art. 2. Notre ministre secrétaire d'Etat de l'inté- 
rieur est chargé de l'exécution de la présente ordon- 
nance. 

Donné à Saint-Cloud, le 25 e jour du mois de 
juillet, de l'an de grâce 1850, et de notre règne le 
sixième. 

Charles. 
Par le roi : 

Le ministre secrétaire d'État de l'intérieur : comte de I'eïronnet. 



Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et 
de Navarre, 

A tous ceux qui les présentes verront, salut : 

Ayant résolu de prévenir le retour des manœuvres 
qui ont exercé une influence pernicieuse sur les der- 
nières opérations des collèges électoraux, 

Voulant, en conséquence, réformer les principes de 
la Cliarle constitutionnelle, les règles d'élection dont 
l'expérience a fait sentir les inconvénients, 









LES OR DONNA M CE S. 33 

Nous avons reconnu la nécessité d'user du droit 
qui nous appartient de pourvoir, par des actes éma- 
nés de nous, à la sûreté de l'Etat et à la répression 
de toute tentative attentatoire à la dignité de notre 
couronne, 

A ces causes, 

Notre conseil entendu, 

Nous avons ordonné et ordonnons : 

Article 1 er . Conformément aux articles 15, 50, 50 
delà Charte constitutionnelle, la Chambre des députés 
ne se composera que de députés des départements. 

Art. 2. Le cens électoral et le cens d'éligibilité se 
composeront exclusivement des sommes pour les- 
quelles l'électeur et l'éligible seront inscrits person- 
nellement, en qualité de proprétaire ou d'usufrui- 
tier, aux rôles de l'imposition foncière et de l'impo- 
sition personnelle et mobilière. 

Art. 5. Chaque département aura le nombre de 
députés qui lui est attribué par l'article 5(3 de la 
Charte constitutionnelle. 

Art. 4. Les députés seront élus et la Chambre sera 
renouvelée dans la forme et pour le temps fixés par 
l'article 57 de la Charte constitutionnelle. 

Art. 5. Les collèges électoraux se diviseront en col- 
lèges d'arrondissement et collèges de département. 

Sont toutefois exceptés les collèges électoraux des 
départements auxquels il n'est attribué qu'un seul 
député. 

Art, 6, Les collèges électoraux de département se 
composeront de tous les électeurs dont le domicile po- 
litique sera établi dans l'arrondissement. 

Les collèges électoraux d'arrondissement se com- 












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34 MES MÉMOIRES. 

poseront du quart le plus imposé des électeurs du 

déparlement. 

Art. 7. La circonscription actuelle des collèges 
électoraux d'arrondissement est maintenue. 

Aiit. 8. Chaque collège électoral d'arrondissement 
élira un nombre de candidats égal au nombre des 
députés du déparlement. 

Art. 9. Le collège électoral d'arrondissement se 
divisera en autant de sections qu'il devra nommer de 
candidats. 

Celle division s'opérera proportionnellement au 
nombre des sections et au nombre total des élec- 
teurs du collège, et ayant égard, autant qu'il sera 
possible, aux convenances des localités et du voisinage. 

Art. 10. Les sections du collège électoral d'arron- 
dissement pourront être assemblées dans des lieux 
différents. 

Art. 11. Chaque section du collège électoral d'ar- 
rondissement élira un candidat et procédera séparé- 
ment. 

Art. 12. Les présidents des sections du collège élec- 
toral d'arrondissement seront nommés par les pré- 
fets, parmi les électeurs de l'arrondissement. 

Art. 15. Le collège de département élira les dé- 
putés. 

La moitié des députés de département devra être 
choisie dans la liste générale des candidats proposés 
par les collèges d'arrondissement. 

Néanmoins, si le nombre des députés du départe- 
ment est impair, le partage se fera sans réduction du 
droit réservé au collège du département. 

Art. 14. Dans le cas où, par l'effet d'omissions, de 



li:s ordOi\.nam:i:n. 35 

nominations nulles et de doubles nominations, la 
liste des candidats proposés par les collèges d'arron- 
dissement serait incomplète; si cette liste est réduite 
au-dessous de la moitié du nombre exigé, le collège 
de département pourra élire un député de plus hors 
de la liste; si la liste est réduite au-dessous du quart, 
le collège de déparlement pourra élire hors de la liste 
la totalité des députés du déparlement. 

Art. 15. Les préfets, les sous-préfets et les offi- 
ciers généraux commandant les divisions militaires 
et les départements ne pourront être élus dans les 
départements où ils exerceront leurs fonctions. 

Art. 16. La liste des électeurs sera arrêtée par le 
préfet et le conseil de préfecture. Elle sera affichée 
cinq jours avant la réunion des collèges. 

Art. 17. Les réclamations sur la faculté de voler 
auxquelles il n'aura pas été fait droit par les préfets 
seront jugées par la Chambre des députés, en même 
temps qu'elle statuera sur la validité des opérations 
du collège. 

Art. 18. Dans les collèges électoraux de départe- 
ment, les deux électeurs les plus âgés et les deux 
électeurs les plus imposés rempliront les fonctions de 
scrutateurs. 

La même disposition sera observée dans les sec- 
tions de collèges d'arrondissement, composées de plus 
de cinquante électeurs. 

Dans les autres scrutins de collèges, les fonctions 
de scrutateurs seront remplies par le plus âgé et le 
plus imposé des électeurs. 

Art. 19. Le secrétaire sera nommé par le prési- 
dent et les scrutateurs. 



* 



^^^^^■^HH 



30 MES MÉMOIRES. 

Nu) ne sera admis dans le collège ou scrutin de 
collège s'il n'est inscrit sur la liste des électeurs qui 
doivent en faire partie. 

Cette liste sera remise au président et restera affi- 
chée dans le lieu des séances du collège pendant la 
durée de ses opérations. 

Aiit. 20. Toute discussion et toute délibération quel- 
conque sont interdites dans le sein des collèges élec- 
toraux. 

Art. 21. La police du collège appartient au prési- 
dent. Aucune force armée ne pourra, sans sa de- 
mande, être placée auprès du lieu des séances. Les 
commandants militaires seront tenus d'obtempérer à 
ses réquisitions. 

Art. 22. Les nominations seront faites dans les col- 
lèges et scrutins de collèges à la majorité absolue des 
votes exprimés. 

Néanmoins, si les opérations ne sont pas terminées 
après deux tours de scrutin, le bureau arrêtera la 
liste des personnes qui auront obtenu le plus de suf- 
frages au deuxième tour. Elle contiendra un nombre 
de noms double de celui des nominations qui resteront 
à faire. Au troisième tour, les suffrages ne pourront 
être donnés qu'aux personnes inscrites sur celte liste, 
et la nomination sera faite à la majorité relative. 

Art. 23. Les électeurs voteront par bulletin de liste. 
Chaque bulletin contiendra autant de noms qu'il y 
aura de nominations à faire. 

Art. 24. Le nom, la qualification et le domicile de 
chaque électeur qui déposera son bulletin, seront in- 
scrits par le secrétaire sur une liste destinée à con- 
stater le nombre des votants. 



1 



LES ORDONNANCES. 37 

Art. 25. Les électeurs écriront leurs votes sur le 
bureau, ou l'y feront écrire par l'un des scrutateurs. 

Art. 26. Chaque scrutin restera ouvert pendant six 
heures, et sera dépouillé séance tenante. 

Art. 27. Il sera dressé un procès-verbal pour cha- 
que séance. Ce procès-verbal sera signé par tous les 
membres du bureau. 

Art. 28. Conformément à l'article 46 de la Charte 
constitutionnelle, aucun amendement ne pourra être 
fait à une loi dans la Chambre, s'il n'a été proposé ou 
consenti par nous, et s'il n'a été renvoyé et discuté 
dans les bureaux. 

Art. 29. Toutes dispositions contraires à la pré- 
sente ordonnance resteront sans effet. 

Art. 50. Nos ministres secrétaires d'État sont char- 
gés de l'exécution de la présente ordonnance. 

Donné à Saint-Cloud , le 25 e jour du mois de juillet, 
de l'an de grâce 1850, et de notre règne le sixième. 

Charles. 
Par le roi : 

Suivent les signatures des membres du conseil. 

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et de 
Navarre, 

A tous ceux qui ces présentes verront, salut : 
Vu l'ordonnance royale, en date de ce jour, rela- 
tive à l'organisation des collèges électoraux, 

Sur le rapport de notre secrétaire d'État au dépar- 
tement de l'intérieur, 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 
Article 1 er . Les collèges électoraux se réuniront, 
savoir : les collèges électoraux d'arrondissement le 






















r,X MES Mli.MOI KliS. 

septembre prochain, et les collèges électoraux du 
département le 18 du même mois. 

Art. 2, La Cliambre des pairs et la Chambre des 
députés des départements sont convoquées pour le 
28 du même mois de septembre prochain. 

AnT. 3. Notre ministre secrétaire d'État de l'inté- 
rieur est chargé de l'exécution de la présente ordon- 
nance. 

Charles. 

Par le roi : 

Suivent les signatures des membres du conseil. 



Vingt-six juillet. — Le Journal des Débals et le 
Constitutionnel seuls demandent l'autorisation de 
paraître, imposée parles ordonnances. — Jugement 
de première instance, première section, présidée par 
M. de Belleyme, qui ordonne à l'imprimeur du jour- 
nal le Commerce de continuer provisoirement l'im- 
pression, attendu que l'ordonnance du 25 juillet n'a- 
vait pas encore été promulguée dans les formes légales. 
— Commencement des troubles, dans la soirée, au 
Palais-Royal et sur la place de la Bourse. 

Vingt-sept juillet. — Publication de la protestation 
de quarante-quatre rédacteurs des journaux : le Temps, 
le Nationa\, le Courrier français, le Commerce, le 
Globe, la Révolution, la Tribune, le Journal de Paris, 
le Sylphe, le Courrier des électeurs. 

Voici celte proclamation, rédigée par MM. Cauchois- 
Lemaire du Constitutionnel, Thiers du National, et 
Châtelain du Courrier français. 



»Ï"W.! 



LES TROIS JOURNÉES. 30 

« On a souvent annoncé depuis six mois que les lois 
seraient violées, qu'un coup d'Etat serait frappé : le 
bon sens public se refusait à le croire. Cependant le 
Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances 
qui sont la plus éclatante violation des lois : le ré- 
gime légal est donc interrompu; celui de la force a 
commencé. 



« Le gouvernement a violé la légalité, nous som- 
mes dispensés d'obéir; nous essayerons de publier nos 
feuilles, sans demander l'autorisation qui nous est im- 
posée; nous ferons nos efforts pour qu'au moins au- 
jourd'hui elles puissent arriver à toute la France. 



« Le gouvernement a perdu aujourd'hui le carac- 
tère de légalité qui commande l'obéissance; nous lui 
résistons pour ce qui nous concerne ; c'est à la France 
à juger jusqu'où doit s'étendre sa résistance. » 

Suivent les signatures. 

Saisie des presses des deux journaux le Temps et le 
National. — Jugement du tribunal de commerce, 
sous la présidence de M. Ganneron, par lequel : 
« Considérant que l'ordonnance du 25 juillet, con- 
« traire à la Charte, ne saurait être obligatoire, ni 
« pour la personne sacrée et inviolable du roi, ni 
« pour les citoyens aux droits desquels elle porte at- 
« teinte. » L'imprimeur du Courrier français esteon- 















w MUS MÉMOIRES. 

damné à reprendre l'impression dudit journal dans 
les vingt-quatre heures. — Suite des troubles. — Pil- 
lage de quelques boutiques d'armuriers, dans la rue 
Saint-Honoré, par les groupes de jeunes gens sortis 
des écoles et d'ouvriers renvoyés de leurs ateliers, aux 
cris de : Vive la Charte ! A bas les ordonnances ! A 
bas les ministres ! — Réunion de quelques députés 
chez M. Casimir Périer; une première réunion avait 
eu lieu, la veille, chez M. Alexandre de Laborde. — 
Le roi, qui était à Saint-Cloud, nomme commandant 
de la première division militaire (Paris) M. le maré- 
chal duc de Raguse (Marmonl)', qui, à midi, établit 
son quartier général au Carrousel, et à quatre heures, 
commence à envoyer des détachements du 8 e régiment 
de ligne et de la garde royale pour dissiper les ras- 
semblements. — Vers six heures, le premier coup de 
fusil, dirigé sur une patrouille, partit de la fenêtre 
d'un hôtel garni, situé au coin delà rue Saint-Honoré 
et des Pyramides; il avait été tiré par un Anglais 
nommé Valleks. On répond à cette attaque par une 
décharge qui tue l'agresseur, ainsi que deux domesti- 
ques de l'hôtel. — Une barricade est formée sur la 
place du Palais-Royal au moyen d'un omnibus ren- 
versé; des grêles de pierres sont lancées sur les sol- 
dats qui, après une sommation faite sans l'assistance 
du commissaire, se bornent encore à tirer en l'air; 
plus tard un vieillard est tué; son cadavre est pro- 
mené dans différents quartiers, afin d'exciter le peuple 
à l'insurrection ; les réverbères sont brisés ; les mi- 
nistres mettent Paris en état de siège. 

' Choix malheureux qui plaçait un homme d'honneur, à tort ou à rai- 
son si gravement compromis, dans une position presque impossible. 



[.ES TROIS JOURNÉES. Il 

Vingt-huit juillet. — Les rassemblements sont plus 
nombreux el plus irri lés.— Aux cris de : Vice la Charte 
et Vive lu liberté on dépave les rues, on forme des 
barricades dans tous les quartiers; toutes les bouti- 
ques d'armuriers et débitants de poudre et de plomb 
sont pillées. - Désarmement des corps de garde, des 
pompiers, des compagnies sédentaires. — Prise de l'Ar- 
senal, de la poudrière des Deux-Moulins, du dépôt 
d'armes de l'artillerie, de la prison militaire de l'Ab- 
baye, de Sainte Pélagie. — Occupation de PHôtel-de-Yille 
par les insurgés, qui y arborent le drapeau tricolore. 
— Les troupes se mettent en mouvement pour re- 
prendre les positions enlevées; combats acharnés à 
l'HôUl-de-Ville; les troupes royales s'y maintiennent 
toute la soirée et ne se retirent qu'à minuit. — Les mi- 
nistres s'établissent en conseil permanent aux Tuile- 
ries. — Le général la FayetteetM. LalTilte, qu'on avait 
envoyé chercher à leur maison ds campagne, se réu- 
nissent avec d'autres députés chez M. Audry de Puy- 
raveau, rue du Faubourg-Poissonnière, 40; ils déli 
bèrent et prennent la résolution de faire demande 
une suspension d'hostilités par une députalion coml 
posée de MM. Laffilte, Casimir Péiier, Gérard, Lo- 
bau, Mauguin. Ce fut dans celle réunion que M. Mau- 
guin, ayant prononcé ces paroles : « C'est une révo- 
« lution que nous avons à conduire, el. nous devons 
" choisir entre la garde royale et le peuple, » 
MM. Charles Dupin et Sébasliani s'écrièrent qu'il 
fallait rester dans l'ordre légal ; M. Guizot y lut ce 
projet de protestation : 

c< Les soussignés, régulièrement élus députés par- 
ce les collèges d'arrondissement et de dépariement, se 


















^■■^^^B 



42 M fi S MÉMOIRES. 

« trouvant actuellement à Paris, se regardent comme 
« absolument obligés, par leurs devoirs envers le roi 
« et la France, de protester contre les mesures que 
« les conseillers do la couronne, trompant les inten- 
« lions du monarque, ont fait naguère prévaloir pour 
« le renversement du système légal des élections et la 
« ruine de la liberté de la presse. Les dites mesures, 
« contenues dans les ordonnances sont, aux yeux des 
« soussignés, directement contraires à la Charte con- 
c< stitutionnelle, aux droits constitutionnels de la 
« Chambre des pairs, au droit public des Français, 
« aux attributions et aux arrêts des tribunaux, et 
« propres à jeter l'État dans une confusion qui com- 
« promet également la paix du présent et la sécurité 
<( de l'avenir. En conséquence, les soussignés; in- 
« violablement fidèles au roi, et à leur serment à 
« la Charte constitutionnelle, protestent d'un com- 
« mun accord, non-seulement contre les dites mesu- 
« res, mais contre tous les actes qui en pourraient 
« être la conséquence. El attendu, d'une part, que la 
« Chambre des députés, n'ayant pas été constiluée, 
« n'a pu être légalement dissoute; d'un autre côté, 
« que la tentative de former une autre Chambre des 
« députés, d'après un mode nouveau et arbitraire est 
« en contradiction formelle avec la Charte conslitu- 
« tionnelle et les droits acquis des électeurs, les sous- 
« signés déclarent qu'ils se considèrent toujours 
« comme légalement élus à la députalion par les col- 
« léges dont ils ont obtenu les suffrages; et s'ils 
« n'exercent pas les droits et ne s'acquittent pas de 
« tous les devoirs qu'ils tiennent de leur élection lé- 
« gale, c'est qu'ils en sont empêchés par une violence 



LES TliOIS JOURNÉES. ï5 

« matérielle conlre laquelle ils ne cesseront de pro- 
« tester. » 

Pendant ce temps, le maréchal Marmont accueillait 
la députation ; et de concert avec le prince de Poli- 
gnac, lui promettait de faire savoir à Saint-Cloud 
tout ce qui se passait; et, en effet, il dépêcha au roi 
son aide de camp, le colonel Zamierowski. Charles X, 
trompé par d'autres rapports partis en même temps, 
charge l'envoyé de Marmont de recommanderait ma- 
réchal de tenir, de réunir ses forces sur le Carrousel 
et la place Louis XV et d'agir avec des masses. 

A quatre heures, quinze députés se réunissent chez 
M. Bérard. La protestation rédigée le matin par 
M. Guizot était imprimée; mais on en avait retranché 
toute démonstration de sentiments de respect et de 
fidélité au roi; on refusait également de la publier, à 
moins que les députés n'y apposassent leurs signa- 
tures. On imagina de faire une liste de noms pour 
échapper aux dangers des signatures : c'était laisser à 
chacun la ressource d'un désaveu; on proposa aussi 
d'y adjoindre les noms de tous les députés libéraux 
absents de Paris. — « Voilà qui est fort bien vu, dit 
«M. Laflltte; si nous sommes vaincus, personne 
« n'aura signé, si nous sommes vainqueurs, les signa- 
« tures ne manqueront pas. » 

Dans une autre réunion qui eut lieu à onze heures, 
toujours chez M. Audry de Puyraveau, les députés 
présents furent en proie à autant d'incertitudes que 
dans l'assemblée du matin : MM. Laflltte, la Fayette, 
Mauguin, Audry, de Laborde, Bavoux, Chardel, vou- 
laient qu'on se prononçât pour le peuple; M. Sébas- 
tiani se montra le plus ardent de ceux qui voulaient 







u MES MÉMOIRES, 

qu'on se pronouçât pour l'ordre légal. Quand il en- 
tendit parler du drapeau tricolore, il s'écria qu'il n'y 
avait de drapeau national que le drapeau blanc, et il 
sortit avec M. Méchin. On se sépara encore une fois 
sans rien conclure, en se donnant rendez-vous pour le 
lendemain six heures, chez M. Laffitte. 

Y intjl-neuf juillet. — Dès le point du jour attaque 
et prise successive par l'insurrection des Invalides, du 
Louvre, des Tuileries, de l'École militaire, de l'arche- 
vêché, où tout est pillé, de la Conciergerie, où tous les 
malfaiteurs sont mis en liberté, et enfin de la caserne 
de la rue de Babylone, où périssent les Suisses et le 
colonel Dufour, qui les commandait. — Le général 
Dubourg qui, dès la veille, avait fait et signé une 
proclamation et établi son quartier général à la place 
de la Bourse, se rend avec la foule à l'Hôtel-de-Ville, 
où il ne se trouvait plus personne, et où il attend 
le gouvernement provisoire. — Défection du 5" et 
du 55' régiment de ligne. — Retraite de la garde 
royale sur Saint-Cloud, où tous les ministres s'étaient 
rendus dès la veille. — M. de Sémon ville, grand 
référendaire de la Chambre des pairs, parvient à 
faire connaître à Charles X la véritable situation des 
choses et, après un conseil, le roi signe quatre ordon- 
nances. 

La première, contre signée par M. de Chantelauze, 
nomme le duc de Mortemart ministre des affaires 
étrangères et président du conseil des ministres. 

La seconde et la troisième, contresignées par M. de 
Mortemart, nomment M. Casimir Périer aux finances, 
et le général Gérard à la guerre. 



LES TROIS JOURNÉES. 45 

La quatrième rapporte les ordonnances du 25 juil- 
Icl, et rétablit l'ouverture de la session législative au 
7> août. 

MM. de Sémonville, d'Argout et de Vitrolles se hâ- 
tent de porter les ordonnances à l'Hôtel-de-Ville, où 
ils trouvent une commission municipale constituée 
sous la présidence de M. de la Fayette, et qui se com- 
posait de MM. Laffitle, Mauguin, Audry de Puyraveau, 
de Schonen, Lobau et Casimir Périer, aux commu- 
nications qui lui sont faites par les envoyés du roi, 
M. de Schonen répond par ces mots terribles : — « Il 
est trop tard ! » 

El l'on continue de donner des ordres nécessaires 
pour assurer le succès de l'insurrection. — Le gou- 
vernement provisoire s'empare du service des postes, 
des télégraphes, du trésor, des préfectures du dé- 
partement et de la police, dont les directions sont 
remises à MM. Chardel , Marschal , baron Louis, 
Alexandre de Lahorde et Bavoux. 

Trenle juillet. — On réorganise la garde nationale, 
el on reprend les couleurs tricolores. — Proclama- 
tion de la commission municipale ou gouvernement 
provisoire commençant par ces mots: «Habitants de 
Paris, Cbarles X a cessé de régner sur la France. » — 
Nomination de MM. Dupont de l'Eure au ministère de 
la justice, Bignon aux affaires étrangères; Gérard à la 
guerre; de Bigny à la marine; de Broglie à l'inté- 
rieur; Guizot à l'instruction publique. — Béunion 
des députés dans le local ordinaire de la Chambre, où 
un comité secret, sous la présidence de M. Laflitte, 
propose d'offrir à M. le duc d'Orléans la lieutenance 




HHHi^^B 



46 MES M-ÊMOIRKS. 

générale du royaume. — MM. Dupin aîné et Persil se 
rendent à Neuilly, pour porter cette proposition au 
prince qui y résidait et qui, après l'avoir acceptée, 
rentre au Palais-Royal à onze heures du soir. Madame 
la Dauphine qui était aux eaux de Vichy depuis trois 
semaines, arrive le soir à Saint-Cloud, accompagnée 
seulement de M. Lucinge de Foncigny. 

Trente et un juillet. — Proclamation de M. le duc 
d'Orléans : 

« Habitants de Paris, les députés de la France, en 
« ce moment à Paris, m'ont exprimé le désir que je 
« me rendisse dans cette capitale pour y exercer les 
« fonctions de lieutenant général du royaume. Je n'ai 
« pas hésité à partager vos dangers, à venir me placer 
« au milieu de votre héroïque population et à faire 
« tous mes efforts pour vous préserver des calamités 
« de la guerre civile et de l'anarchie. En rentrant 
« dans la ville de Paris, je portais avec orgueil les 
a couleursglorieuses que vous avez reprises, et que j'a- 
« vais moi-même longtemps portées. Les Chambres 
« vont se réunir, et aviseront aux moyens d'assurer le 
« règne des lois et le maintien des droits delà nation. 
«La Charte sera désormais une vérité. » 

A onze heures, après avoir entendu la réponse que 
MM. Dupin et Persil avaient rapportée, et avoir 
adopté le projet d'une proclamation rédigée par 
M. Guizot, membre d'une commission nommée à cet 
effet, et composée de MM. Villemain, Bérard et Ben- 
jamin Constant, les députés, au nombre de quatre- 
vingt-douze, vont au Palais-Boyal pour offrir solen- 
nellement la lieutenance générale du royaume au 



SUITE DE LA .RËVOLUTÏOîi M 

duc d'Orléans ; le prince l'accepte et se rend à l'Hô- 
lel-de-Ville, au milieu d'une foule d'insurgés criant : 
Vive le duc d'Orléans! Vive la liberté! Vivent les 
députés! Vive la Fayette! Quelques cris de vive la 
Répiddiquel se font entendre. Louis-Philippe est reçu 
par la Fayette, et tous deux se tenant par la main et 
agitant un drapeau tricolore, se présentent à une fe- 
nêtre de l'Hôtel-de-Ville; c'est là que furent échan- 
gées les paroles dont on a fait ce qu'on a appelé de- 
puis le programme de l'Hôtel-de-Ville. Voici les 
explications que M. de la Fayette lui-même a don- 
nées à ce sujet : — « On me demandera quel fut ce 
« programme de l'Hôtel-de-Ville, souvent cité par 
« moi, contesté par d'autres, cl dont il m'appartient 
« de réclamer le complément. Après la visite du Heu- 
rt tenant général à l'Hôtel-de-Ville , je crus trouver 
« dans l'autorité et la confiance populaire dont j'étais 
« investi, le droit et le devoir de m'expliquer fran- 
« chement, au nom de ce même peuple, avec le roi 
« projeté. — Vous savez, lui dis-je, que je suis répu- 
« blicain, et que je regarde la constitution des Etats- 
« Unis comme la plus parfaite qui existe. — Je pense 
« comme vous, répondit Louis-Philippe; il est impos- 
« sible d'avoir passé deux ans en Amérique et de n'être 
« pas de cet avis; mais croyez-vous dans la situation 
<( de la France et d'après l'opinion générale, qu'il 
« nous convienne de l'adopter? — Non, lui répondis- 
se, ce qu'il faut aujourd'hui au peuple français, 
« c'est un trône populaire entouré d'institutions ré- 
« publicaines. — C'est bien ainsi que je l'entends, re- 
« prit le prince. — Cet engagement mutuel qu'on 
«jugera comme on le voudra, mais que je m'em- 













■HM 



4g MES MÉMOIRES. 

a pressai de publier, acheva de rallier autour de 
« nous, et ceux qui ne voulaient, pas de monarque, cl 
« ceux qui en voulaient un lout aulre qu'un Bour- 
« bon. » 

Les troupes fidèles s'étaient successivement repliées 
sur le bois de Boulogne et sur Saint-Cloud, d'où le 
roi, après avoir rendu une ordonnance par laquelle 
il nommait M. le duc d'Orléans lieutenant général du 
royaume, partit à trois heures du matin avec M. le 
duc de Bordeaux et madame la duchesse: de Berry, se 
rendant d'abord à Trianon, puis à Rambouillet, es- 
corté par les gardes du corps et la garde royale. 



Premier mût. — Ordonnances du lieutenant géné- 
ral du royaume : 

1° Nomination des ministres; 

2° La nation française reprend les trois couleurs; 

5° La Chambre des pairs et la Chambre des dépu- 
tés se réuniront le 5 août; 

4° Annulation des condamnations et des poursui- 
tes pour délits politiques. M. Bernard de Bennes est 
nommé procureur général à la cour royale de Paris; 
M. Bartbe est nommé procureur du roi près le tribu- 
nal de première instance de la Seine. 

Deux août. — Envoi sur Bambouillel, par ordre du 
lieutenant général, de masses populaires, dirigées el 
commandées par le général Pajol. Ces démonstrations 
menaçantes ont pour but de forcer le roi à licencier 
les troupes dont il est entouré; les insurgés sont forcés 
de rester à Cognières aux avant-postes, ainsi que les 
trois commissaires : maréchal Maison, de Schonen et 



SUITE BB LA RÉVOLUTION. 49 

Odilon Barrot, qui ne peuvent parvenir auprès de 
Charles X que le 3 août, à neuf heures du soir. Dans 
la nuit du 1 er au 2 août, le roi Charles X fait remettre 
à M. le duc d'Orléans les deux actes d'abdication 
suivants : 

c Rambouillet, ce 2 août 1850. 

« iMon cousin, je suis trop profondément peiné des 
« maux qui affligent ou qui pourraient menacer mon 
« peuple, pour n'avoir pas cherché les moyens de les 
« prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer en 
« faveur de mon petit-fils, le duc de Bordeaux. Le 
« Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi 
«à ses droits en faveur de son neveu. Vous aurez 
« donc, en votre qualité de lieutenant général du 
« royaume, à faire proclamer l'avènement de Henri V 
« au trône. Vous prendrez d'ailleurs toutes les me- 
« sures qui vous concernent, pour régler les formes 
«du gouvernement pendant la minorité du nouveau 
« roi ; ici, je me borne à faire connaître ces disposi- 
ez lions; c'est un moyen d'éviter encore bien des 
« maux. Vous communiquerez mes intentions au 
« corps diplomatique, et vous me ferez connaître le 
« plus tôl possible la proclamation par laquelle mon 
« pelil-tils sera reconnu roi, sous le nom de Henri V. 
« Je charge, monsieur le lieutenant général, le vi- 
ce comte de Froissac-la-Tour de vous remettre cette 
« lettre; il a ordre de s'entendre avec vous pour les 
« mesures à prendre en faveur des personnes qui 
a m'ont accompagné, ainsi que pour les arrange- 
« ments convenables pour ce qui nie concerne, et 








^^■f^ 



50 MES MÉMOIRES. 

« toute ma famille. Nous réglerons ensuite les autres 
« mesures qui seront la conséquence du changement 
« de règne. Je vous renouvelle, mon cousin, l'assu- 
« rance des sentiments avec lesquels je suis votre af- 
« fectionné cousin, 

« Charles et Fjouis-Antoine. » 



Le lendemain soir, 5 août, le roi part avec le Dau- 
phin et la Dauphine, le duc de Bordeaux, la duchesse 
de Berri, quelques serviteurs dévoués, des gardes 
du corps, et une escorte de la garde royale, laquelle 
fut licenciée, le lendemain, 4, à Mainlenon (château 
de M. Just de Noailles, où le roi s'était arrêté pour 
coucher); les jours suivants, la famille royale, ac- 
compagnée des trois commissaires susdésignéset nom- 
més par le lieutenant général, continue son voyage 
jusqu'à Cherbourg, où elle s'embarque, le 16 août, 
pour l'Ecosse. 



Trois août. — M. le duc d'Orléans, lieutenant gé- 
néral du royaume, se rend au Palais-Bourbon, où se 
trouvent réunis environ soixante pairs et vingt-qua- 
tre députés, tous en habit bourgeois, et prononce le 
discours suivant : 

«Messieurs les pairs et messieurs les députés, 

«Paris, troublé dans son repos par une véritable 
«violation delà charte et des lois, les défendait avec 
« un courage héroïque. Au milieu de cette lutte san- 
« glante, aucune des garanties de l'ordre social ne 
«subsistait plus; les personnes, les propriétés, les 



SUIT 1 : 1)K LA RÉVOLUTION. 



M 



« droils, tout ce qui est précieux à des hommes et cher 
« à des citoyens courait les plus grands dangers; dans 
« cette absence de tout pouvoir public, le vœu de mes 
« concitoyens s'est tourné vers moi; ils m'ont jugé di- 
te gne de concourir avec eux au salut de la pairie, et 
« ils m'ont invité à exercer les fondions de lieutenant 
« général du royaume. Leur cause m'a paru juste, le 
« péril immense, la nécessite impérieuse, mon devoir 
« sacré. Je suis accouru au milieu de ce vaillant peu- 
ce pie, suivi «le ma famille et portant ces couleurs qui, 
« pour la seconde fois, ont marqué parmi nous le 
« triomphe de la liberté. Je suis accouru, fermement 
<( résolu à me dévouer à tout ce que les circonstances 
« exigeraient de moi, dans la situation où elles m'ont 
« placé, pour rétablir l'empire des lois, sauver la li- 
« berté menacée, et rendre impossible le retour de si 
« grands maux,. en assurant à jamais le pouvoir de 
« cette charte, dont le nom invoqué pendant le com- 
« bal, l'était encore après la victoire. Dans l'aceom- 
« plissement de cette noble tâche, c'est aux Chambres 
« qu'il appartient de me guider. Tous les droils doi- 
« vent être solidement garantis, toutes les institutions 
« nécessaires à leur plein et libre exercice doivent 
« recevoir le développement dont elles ont besoin. At- 
« taché de cœur et de conviction aux principes d'un 
« gouvernement libre, j'ai accepté d'avance toutes ses 
« conséquences. Je crois devoir appeler dès aujour- 
a d'hui votre attention sur l'organisation des gardes 
« nationales, l'application du jury aux délits de la 
« presse, la formation des administrations départe- 
« mentale et municipale, et avant tout sur cet article 
« 14 de la charte, qu'on a si odieusement interprété. 



mes mémoires; 

« C'est clans ces sentiments, messieurs, que je viens 
« ouvrir celle session. Le passé m'esl douloureux; je 
« déplore des infortunes que j'aurais voulu prévoir; 
« mais, au milieu de ce magnifique élan delà capitale 
« el de toutes les cilés françaises, à l'aspect de l'or- 
'< dre renaissant avec une merveilleuse promptitude, 
« après une résistance pure de tout excès, un juste 
« orgueil national émeut mon cœur, et j'entrevois 
« avec confiance l'avenir de la patrie. Oui, messieurs, 
« elle sera heureuse et libre, cette France qui m'est si 
« chère, elle montrera à l'Europe qu'uniquement oc- 
c< cupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix 
« aussi bien que la liberté, el ne veut que le bonheur 
« el le repos de ses voisins... Le respect de tous les 
« droits, le soin de tous les intérêts, la bonne foi dans 
« le gouvernement sont le meilleur moyen de désar- 
c< mer les partis, et de ramener dans les esprits celte 
« confiance dans les institutions, cette slabililé, seuls 
« gages assurés du bonheur des peuples el de la force 
« des Etats. Messieurs les pairs et messieurs les dépu- 
« tés, aussitôt que les Chambres seronl constituées, je 
« ferai porter à leur connaissance l'acle d'abdiealion 
« de Sa Majesté le roi Charles X ; par le même acte, 
« Son Altesse Royale, Louis-Antoine, de France, dau- 
« phin, renonce également à ses droits. Cel acle a été 
« remis enlre mes mains, hier "2 aoûl, à onze heures 
ft du soir. J'en ordonne, ce matin, le dépôt dans les 
« archives de la Chambre des pairs, el je le fais insé- 
« rer dans la partie officielle du Moniteur. » 



Quatre el cinq aoûl. — Les Chambres s'organisent 
sous la présidence de M. Pasquier (pairs) et de M. Laf- 



SUITE DE LA RÉVOLUTION. 53 

(ille (députés) ; elles commencent à délibérer sur le 
discours d'ouverture prononcé par Louis-Philippe et 
sur les mesures que les circonstances exigent; pen- 
dant cette délibération, des attroupements nombreux 
se forment de toutes parts et se présentent à la Cham- 
bre des députés, demandant à grands cris qu'une nou- 
velle élection des députés ait lieu, attendu que la 
Chambre actuelle est sans mandat et sans nombre suf- 
fisant pour prononcer sur une constitution nouvelle 
ou modifiée: au lieu de 450 députés, il n'y en avait 
eu que 362 admis, et le nombre des présents ne s'éle- 
vait pas à 202. 

Six août. — M. Bérard présente une proposition 
tendant à changer plusieurs articles de la Charte de 
1814 et à élire M. le due d'Orléans roi des Français : 
cette proposition est renvoyée à une commission 
composée de MM. Bérard, Auguste Périer, Humann, 
Benjamin Delessert, le corn le de Sude, le général Sébas- 
tiani, Berlin de Vaux, le comte de Bondy, de Tracy. 
Celte commission doit se réunir à celle que la Cham- 
bre vient de nommer pour la rédaction du projet 
d'adresse en réponse au discours du lieulenant géné- 
ral du royaume, et qui est composée de MM. Ville- 
main, Parié de Vandamme, Humblot-Comté, Kératry, 
Dupin aîné, Mathieu Dumas, Benjamin Constant, Jac- 
ques Lefebvre, Élienne. A huit heures du soir, et 
M. Dupin ayant été nommé rapporleur, cette com- 
mission fait son rapport. La Chambre reçoit du mi- 
nistre de l'intérieur la copie des actes d'abdication, et 
en ordonne le dépôt dans ses archives. 



m 



MH^^^^HMMM 



54 



MES MEMOIRES. 



-S'e/Ji août. — Discussion de la proposition Bérard. 
Le préambule de la Charle de 1814 est supprimé, 
comme blessant la dignité nationale, dit le rapport, 
en paraissant octroyer aux Français les droits qui leur 
appartiennent essentiellement. L'article relatif à l'é- 
lection du duc d'Orléans, comme roi des Français, 
soulève une courte discussion. Parmi les opinions 
émises à ce sujet, on remarque celle de M. Fleury de 
l'Orne. « — Les motifs d'urgence ont toujours été mis 
« en avant, dans les moments les plus difliciles de la 
« Révolution. Aujourd'hui les événements qui se sont 
.« passés, ont amené les choses au point de l'abdication 
« de Charles X et de son fils. Il y a nomination d'un 
« lieutenant général, d'abord par les députés de la 
« France, et par les princes qui ont abdiqué. Des 
« deux côtés, le duc d'Orléans est investi de la lieu- 
« tenance générale ; toul se trouve donc aujourd'hui 
« rassuré comme par enchantement, tandis qu'il n'y 
«a qu'un moment tout était compromis. Ainsi donc, 
« point de précipitation, point d'allégation possible 
« d'urgence : suivons, messieurs, la marche tracée 
« par nos intérêts extérieurs et intérieurs, par nos 
a intérêts enlin les plus précieux et les plus cliers, 
«ceux de la patrie avant tout! Qu'on ne m'allègue 
« point qu'il y a péril en la demeure, que l'affection 
« pour la famille d'Orléans pourrait se refroidir, rien 
« de tout cela n'est à craindre : je soutiens au con- 
traire que l'exercice de la lieutenance géuérale ne 
« ferait qu'accroître cette affection jusqu'à 1 enlhou- 
« siasme. Modifions la Charte, perfectionnons nos in- 
« stitulions, faisons tout ce qu'il faut pour que l'ad- 
« ministration marche et marche bien; mais pour 



SUITE DE LA RÉVOLUTION. &5 

« décider une question aussi importante que celle de 
« l'élection d'un roi, que l'on convoque tout de suite 
« ou dans un temps donné les collèges électoraux pour 
« envoyer des députés ayant mandat ad hoc. » 

On rejette cette proposition et on procède au scru- 
tin sur la proposition Bérard. Nombre des votants, 
252. — Pour, 219. On va porter sur-le-champ celte 
proposition adoptée au Palais-Royal, à M. le duc d'Or- 
léans qui l'accepte, et elle est ensuite transmise à la 
Chambre des pairs, qui se rassemble à neuf heures du 
soir : sur 592 membres, il s'en trouve 114, dont 89 
votent la Constitution nouvelle, malgré la protestation 
de M. de Chateaubriand. 



Neuf août. — M. le duc d'Orléans se rend avec sa 
famille au Palais-Bourbon, où se trouvent les mem- 
bres des deux Chambres. Le président de la Chambre 
des députés lit l'acte du 7 août et en remet, ainsi que 
le président de la Chambre des pairs, la déclaration 
au prince, qui, toujours assis et couvert, dit : «Mes- 
« sieurs les pairs et messieurs les députés, j'ai lu 
« avec une grande attention la déclaration de la 
«Chambre des députés et l'acte d'adhésion de la 
« Chambre des pairs; j'en ai pesé et médité toutes 
«les expressions: j'accepte, sans restriction ni ré- 
« serve, les clauses et les engagements que renferme 
« cette déclaration, et le titre de roi des Français 
« qu'elle m'a conféré, et je suis prêt à en jurer l'ob- 
« servation. » 

Après celte allocution, le prince se lève. M. Dupont 
de l'Eure, alors garde des sceaux, lui remet la for- 
mule du serment, et Louis-Philippe, se découvrant et 



I 









■MHM 



50 MES MÉMOIRES. 

levant la main, prononce le serment suivant : « En 
« présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la 
« Charte constitutionnelle avec les modifications ex- 
« primées dans la déclaration, de ne gouverner que 
« par les lois et selon les lois, de faire rendre à cha- 
« cun bonne et exacte justice, selon son droit, et 
« d'agir, en toutes choses, dans la seule vue du bon- 
« lieur et de la gloire du peuple français. x> 



CHAPITRE III 



LA GARDE ROYALE EN 1830 




Il y a un cri tout français, car il est l'expression 
de la générosité, de la justice, et de ce respect qu'in- 
spire l'infortune, ce cri : Honneur av courage mal- 
heureux! a été indignement oublié, comme tant d'au- 
tres choses, par les hommes qui ont fait la Révolution 
de juillet. La garde royale, après les trois journées, 
a été poursuivie par les attaques les plus violentes; 
nous ne parlerons pas des pamphlets et des journaux 
démagogiques qui trouvent plus facile et plus à 
leur convenance de jeter de la boue sur d'honorables 
blessures que de les panser; mais nous rappelons 
un rapport présenté à Louis-Philippe par la com- 
mission municipale de Paris et contre-signe par 
un officier général. Cette pièce, menteuse comme 
tout ce qui se rapporte à cette époque, sans en ex- 
cepter la charte-vérité, représente cette garde fuyant, 













-, 


















58 MKS MÉMOIRES. 

glacée de terreur, et abandonnant en désordre des po- 
sitions où elle ne s'est maintenue que pour se donner 
le plaisir barbare de tirer sur les citoyens ! 

L'histoire doit recueillir avec soin tous les rensei- 
gnements qui justifieront ce corps d'élite, et feront 
apprécier à sa juste valeur la victoire des révolution- 
naires de Paris. . . On a fait des héros de ceux qui firent 
un roi : la révolution, tout naturellement, passe de& 
esprits dans le langage; l'abus et la prostitution des 
épithetes ne se sont jamais affichés d'une manière 
plus scandaleuse qu'à cette époque. 

Voyons qui, des vainqueurs ou des vaincus, a le 
mieux mérité ce titre de héros. Les vaincus ne de- 
mandent qu'une chose, c'est que l'opinion publique 
flétrisse les calomniateurs; et qu'ayant reconnu qu'ils 
ont rempli leur devoir et fait ce qu'il était humaine- 
ment possible de faire, on cesse d'appliquer à des 
soldats français des expressions qu'on croirait déco- 
chées par quelque bulletin de l'Empire contre des 
Cosaques ou des landwhers. 

Un officier de la garde, dans une brochure très- 
remarquable et qui fait bien connaître les mouve- 
ments stratégiques de ces déplorables engagements, 
a établi d'une manière irrécusable le nombre des mi- 
litaires qui prirent part à la défense du trône; je dis 
irrécusable, car les documents sont à l'appui, et au- 
cune voix ne s'est élevée pour démentir les calculs et 
les faits consignés dans ce mémoire : 



50 
aiçiiis el 

hommes 



LA GARDE KOVALE EN 1850. 

« Il y avait alors à Paris trais régiments de l:i garde, l'i 

« Suisses 5 ,S(jH 

« Deux régiments de cavalerie ,xoo 

« Iteux batteries d'artillerie I5d 

« Quatre régiments d'infanterie de Ugne i.iOO 

« Onze compagnies de fusiliers sédentaires. . . . 1,100 

« Gendarmerie d'élite et municipale 700 

« Ainsi, l'effectif de la garnison qui se trouvait à 

" Paris était de 10,950 hommes 

a Dont il faut déduire : 

« La ligne, qui, par l'attitude qu'elle prit dès le 

« '27 juillet, se sépara de la garde 4/iOO hommes 

« Les fusiliers, qui livrèrent leurs armes aux pre- 

« miêres Sommations 1 100 

« Le service ordinaire de Sainl-Cloud et de Taris, 

" M)il ' ■ ■ 1.500 

•' Gendarmes désarmés dans leurs postes et dans 
" leurs casernes 55 hommes 



<( Restent donc disponibles, le 28 juillet au malin, 
« 4*200 hommes, infanterie et cavalerie, et douze 
« pièces de canon. 4,200 hommes pour lutter contre 
« l'immense population de Paris, si facile à s'émou- 
« voir et préparée de longue main!... 4,200 hom - 
« mes! Et le lendemain des ordonnances, trente 
« mille individus, jeunes, robustes, que la librairie, 
« 1 imprimerieel le journalisme faisaient vivre, étaient 
« licenciés et jetés sur le pavé de Paris, conseillés 
« par leur désespoir, par l'aspect d"une prompte mi- 
« sère et par les paroles de leurs chefs d'ateliers : 
« — Prenez-vous-en au gouvernement, leur disail- 
« on, et b;ittez-vous si vous voulez, pour que nous 
«vous donnions encore du travail et du pain!... » 
« 4,200 hommes! Et ces quarante mille équipements 
« de gardes nationaux vont profiler ù l'armée de la 
« révolution; il y a des armes partout à sa disposilion, 



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60 MES MÉMOIRES. 

« chez les armuriers, dans vos postes isolés : l'arsenal 
« en renferme, et vous, ministres de Charles X, vous 
« ne l'avez pas fait garder! la poudrière des Moulins 
« n'est pas à l'abri d'un coup de main... 4,200 hom- 
« mes! et en réunissant tous vos moyens, en rappe- 
« lant la garde, retenue dans la Normandie pour 
« éteindre les incendies, ce fatal prélude de toutes les 
« révolutions, en appelant le camp de Sainl-Omer, le 
« camp de Lunéville et ce que vous auriez pu distraire 
« des garnisons du Nord et de l'Est, vous eussiez eu 
« 40.000 hommes et cinquante pièces d'artillerie. 
« 4,200 hommes!... mais du moins cette poignée de 
« braves eut-elle subsistances, munitions, comman- 
« dément? — Les soldats de la garde en service à Pa- 
« ris avaient toujours onze cartouches dans leur gi- 
« berne; dans quelques bataillons, on porta ce nom- 
ce bre à trente. Le 28, à quatre heures, elles commen- 
ce cèrent à manquer : il eût été urgent que l'un des in- 
cc tendants militaires de la division ou de la garde eût 
ce pu prescrire quelques mesures pour faire arriver 
« des vivres aux Tuileries pour les troupes qui, selon 
ce toute apparence, allaient rester sous les armes plu- 
ce sieurs jours de suite, et qui étaient à jeun depuis la 
ce veille. Il y avait une mesure bien simple à prendre, 
ce c'était de faire garder la Manutention par un fort 
ce détachement; cet établissement était suffisant pour 
ce le service, puisque la garnison n'était pas augmen- 
ce tée. 11 y avait dans les magasins de la rue de Vau- 
cc girard des marmites et des bidons; on pouvait en 
ce apporter aux Tuileries. Personne n'y pensa, et la 
ce Manutention resta sous la garde de quatre fusi- 
ce liers! — Le 28, à la nuit tombante, sur la place 



LA GARDE ROYALE ES 1830. 01 

c< de Grève, après une journée de combat, par une 
« chaleur peu ordinaire (28 degrés Réaumur), les 
« 220 hommes delà garde française et les 200 Suisses, 
« — car voilà les forces imposantes qui, pendant cinq 
« heures, après avoir repris l'Hôlel de Ville, repous- 
« sèrent toutes les attaques des Parisiens, — furent 
« heureux de trouver chez un marchand de vins quel- 
ce ques bouteilles qu'on voulut bien leur vendre : Ce 
« vin fut d'un grand secours à la troupe et aux blés 
« ses; ce fut même le seul aliment qu'ils prirent pen 
« dant cette journée!... 

« Le 29, les colonnes de la garde, si imprudem 
« ment engagées dans les quartiers éloignés, et que 
« la troupe de ligne avait abandonnées, étaient con- 
« centrées au Louvre et dans la cour des Tuileries; 
« elles avaient perdu trois cents hommes tués ou 
« blessés; depuis quarante-huit heures elles n'avaient 
« pas pris un moment de repos. A compter du 27 au 
« matin, elles n'avaient reçu aucune distribution. Ce- 
c< pendant elles n'étaient pas ébranlées; on leur pro 
a mit du pain au point du jour, mais tout manquait, 
« et les soins de l'état-major de service ne parvin- 
« rent qu'à faire distribuer un quart de ration à deux 
« ou trois bataillons; c'était ce que les boulangers 
« qui avoisinent le quartier des Tuileries avaient pour 
« leur commerce particulier. 

« A huit heures, et quand tous les regards dirigés 
« sur le pavillon de l'horloge attendaient vainement 
« que le drapeau arboré vînt apprendre l'arrivée du 
« roi et du dauphin, dont la présence était si néces- 
« saire, si indispensable même dans de pareils mo- 
« ments, on lut aux troupes l'ordre du jour suivant : 






MI^M 



c rl MES MÉMOIRES. 

« Le roi a chargé M. le maréchal duc de Raguse 
« de témoigner aux troupes de la garde et de la ligne 
« sa satisfaction, et leur accorde en témoignage de sa 
« satisfaction un mois et demi de solde. » 

« Il y avait du vertige dans tous ceux qui prirent 
« part à ce lamentable suicide de la royauté? C'était 
« de la folie!... La folie seule pouvait faire oublier 
« l'inconvenance de cette promesse d'argent faite à 
a des soldats français dans un pareil moment; ce que 
« les troupes étaient en droit d'attendre, c'était leur 
« pain de munition, et on n'y avait pas pourvu. 

« L'effet de cet ordre du jour fut très-fâcheux sur 
a les officiers et soldats qui en entendirent la lec- 
« ture, car quelques chefs de corps eurent le bon es- 
« prit de n'en pas donner connaissance à leur régi- 
« ment. Ainsi de simples capitaines eurent, ce jour- 
« là, un tact, une délicatesse qui manquèrent à un 
a maréchal de France connu par son expérience des 
a choses de la guerre, et trop habitué à vivre avec 
« le soldat, pour ignorer comment on pouvait le 
« prendre. 

a Non-seulement les munitions, les subsistances 
u manquèrent; mais les ordres, l'harmonie entre les 
« mouvements des troupes, les plans de l'attaque et 
« de la défense, cette résolution, cette précision dans 
« le commandement qui fait la force morale d'une 
« armée, car la confiance dans son chef en dépend, 
« liront défaut, comme le pain et le vin du soldat. Do 
. <( ce côté aussi il y eut absence complète de ce qu'il 
« fallait pour assurer le succès; on ne prévit rien, on 
« ne songea à rien, on marcha d'incertitudes en indé- 
« cisions. Quand il fallait agir, on désorganisait le 



R V A L 1-: EX 1850. 



65 



LA GARD 

<r commandement; quand il convenait de s'en tenir à 
« la défense, on songeait à l'attaque; on lançait à 
« Iravers les rues de Paris, encombrées de barrica- 
« des, des détachements de vingt hommes; on enga- 
« geait toutes les troupes à de grandes distances, 
« sans qu'elles pussent se prêter un appui mutuel ; 
« on les lançait dans des quartiers qui ne sont per- 
te ces que de rues étroites et tortueuses, bordées 
« des maisons les plus hautes, dans les quartiers 
« les plus peuplés, et dont la population est la plus 
« facile à émouvoir; enfin on sait quelle déplorable 
« méprise permit aux Parisiens de pénétrer dans le 
« Louvre. 

« D'après les dispositions prises le 28, il paraît 
« que l'on avait l'intention de se porter en force aux 
« Champs-Elysées, aux Tuileries; de tenir l'Ecole mi- 
« lilaire, le Panthéon, le Palais de Justice, l'Hôtel de 
« Ville, les boulevards intérieurs, le Palais-Royal, la 
« Banque, le Louvre; on voulait en oulre maintenir 
« libres les grandes perpendiculaires de la porte Saint- 
ce Denis au Panthéon, des Tuileries aux boulevards 
« par la rue Richelieu, la ligne intérieure de la rue 
« Saint-Honoré au marché des Innocents, et par la 
« place du Chàtelet celle de l'Hôtel de Ville à la place 
<i Saint- Antoine. 

« Voilà ce que l'on voulait, avec 4,200 hommes 
« seulement de disponibles. Le 29 au matin, on pou- 
« vait encore se restreindre à l'enceinte qu'occu- 
« paient les troupes du Directoire au 15 vendémiaire, 
« et faire comme le général Bonaparte, qui attendit 
« les sections dans celle position et les vainquit; 
« mais personne n'était en étal de mettre à pro- 



64 M liS MÉ 01 II ES. 

« fit les traditions laissées par le grand capitaine. 

« Pendant que des tirailleurs du peuple, embus- 
« qués dans la colonnade de la Chambre des députés 
« et derrière les balustrades de la toiture du pavillon 
« de Coudé, tiraient sur les troupes stationnant sur la 
« place Louis XV, les 5 e et 53 e de ligne, qui étaient 
« à la place Vendôme, ôtèrent leurs baïonnettes et 
« mirent la crosse en l'air : la réunion s'opéra avec 
« le peuple. Le maréchal, instruit, de ce mouvement, 
« ordonna qu'un bataillon allât barrer la rue Casti- 
« glione pour remédier à la défection de ces deux ré- 
« giments. Par un de ces égarements d'esprit diffi- 
« ciles à concevoir, il fit chercher au loin un des 
« deux bataillons qui défendaient le Louvre, lorsqu'à 
« côté du point où il voulait le porter, il en avait 
« deux de la garde, auprès du ministère de la ma- 
« rine, et qui y étaient tout à fait inutiles. 

« Pour répondre à l'ordre du maréchal, on prit 
« celui des deux bataillons qui défendait la position, 
« et qui garnissait la colonnade et les fenêtres des 
« musées; l'autre bataillon entra dans la cour. Quand 
« les Parisiens virent qu'on ne tirait plus des fenêtres 
« du Louvre, ils se rapprochèrent des murs, et rien 
« ne s'y opposant plus, ils pénétrèrent par les fausses 
« portes qui conduisent du jardin de l'Infante dans 
a l'intérieur; ils garnirent les fenêtres de la cour in- 
« lérieure du palais et firent feu sur le bataillon; 
« d'autres coururent au musée de peinture, et furent 
« bientôt à même de tirer sur le Carrousel. La nou- 
« velle de la défection des régiments de la ligne, peut- 
« être aussi les souvenirs du 10 août, joints à cette 
« apparition inattendue des Parisiens au-dessus de 



LA GARDE ROYALE EN 1850. lili 

« leurs lêtes, agirent sur l'imagination des officiers 
« et soldats suisses; ils quittèrent le Louvre, et leur 
« mouvement, pour se retirer sur les Tuileries, s'exé- 
« cuta sans ordre. Arrivés sur la place du Carrousel, 
« ils trouvèrent leur 5 e bataillon qui, depuis quelque 
« temps, était en présence des postes des Parisiens. Le 
a bataillon qui arrivait par la rite du Carrousel était 
« suivi par les insurgés; ceux de ces derniers qui 
« étaient déjà aux fenêtres, près du pavillon de Flore, 
« commencèrent aussi le feu sur les lanciers qui étaient 
« dans la cour. 

« Ce sont souvent des moments comme ceux-là qui 
« déterminent les déroutes; mais un homme de tête 
« les arrête avec un commandement fait à propos, ou 
« en y remédiant par quelque disposition improvisée; 
« un tel homme manqua ce jour-là. Le maréchal or- 
« donna de se retirer sur Saint-Cloud. 

« Nous ne suivrons pas la garde dans sa retraite sur 
a Saint-Cloud, dans son bivac autour de cette belle 
« résidence; nous n'accompagnerons ces braves, qui 
« voulaient remplir leur mission jusqu'au bout, ni à 
« Trianon, ni à Rambouillet, où la faiblesse et la cré- 
« dulité vinrent en aide à l'impéritie, et couronnèrent 
« tristement cette œuvre sans nom. 

« Il y avait à Rambouillet huit mille huit cents 
« hommes et quarante-deux pièces de canon; là, c'é- 
« tait bien changé; ce n'étaient plus ces rues du quar- 
« tier des halles où l'on avait si sottement engagé 
-< quinze cents hommes; il n'y avait plus de fenêtres, 
« plus d'encoignures de toits, plus de portes, plus 
a d'ouvertures de caves pour protéger les assaillants; 
« on-allait enfin les voir en face et en plaine; tous les 



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MES MÉMOIRES. 



« corps de la garde pouvaient être utilisés; il n'y 
« avait qu'un mot à dire, qu'un geste à faire pour 
« prendre la plus éclatante et la plus juste des re- 
« vanches; huit mille hommes, mal armés, mal 
« équipés, étaient partis de Paris, dans tout le dé- 
« sordre qui accompagne de pareilles équipées, et 
« ce fut devant cette poignée de recrues révolution- 
« naires, et lorsqu'on disposait encore des meil- 
« leures troupes du monde et d'une artillerie respec- 
« table, qu'on se résigna à accepter l'itinéraire im- 
« posé par le gouvernement provisoire, et à partir 
« pour Cherbourg!... 

« 11 est vrai que les sept mille vagabonds dont 
« on annonçait la venue, par l'effet de ce senti- 
ce ment qui grossit les objets, se multiplièrent à l'in- 
« fini, et s'élevèrent bientôt au chiffre de quatre- 
« vingt mille hommes. C'est du moins ce qu'affirma 
« fun des commissaires, interrogé à ce sujet par 
« Charles X. 

« Ce fut à Maintenon, et avant de prendre la 
«route de Dreux, que le malheureux monarque 
o se sépara de sa garde. Les commissaires du gou- 
vernement provisoire l'exigèrent; et cette goutte 
« de fiel trouva sa place dans la coupe déjà si rem- 
et plie, que le malheur présentait une fois encore à la 
« royauté. 

« A dix heures, Charles X quitta le château de M. de 
« Noailles. La garde prit les armes, et se forma en ba- 
« taille sur les bords de la route, pour rendre les 
« derniers devoirs à cette famille malheureuse qu'elle 
« servait depuis seize ans. Madame la duchesse de 
« Berri, ayant dans sa voiture madame de Gontaut et 



LA GARDR ROYALE L.N 1830. 07 

<( ses enfants, précédait madame In Dauphine, que 
« son mari escortait à cheval. 

« Les soldats, à cette vue, ne pouvaient retenir 
(( leurs larmes. 

« Venait ensuite Charles X, suivi par les commis- 
« saires du gouvernement, puis quelques voitures de 
« suite et des fourgons; on avait effacé les armoiries 
« des voitures, même celles du roi. 

a Le maréchal duc de Raguse était à la portière de 
« Charles X; les gardes du corps et les dragons de la 
« garde, qui allèrent jusqu'à Dreux, précédaient et 
« suivaient ce trisle cortège qui passa lentement devant 
« les rangs. Les princesses en larmes faisaient leurs 
« adieux aux officiers et soldats; madame la Dauphine 
« dit à plusieurs officiers supérieurs : « — Croyez 
« hien, messieurs, oh ! croyez bien que je ne suis poul- 
et rien dans ce qui s'est fait. » 

(( Le duc de Bordeaux et sa sœur saluaient triste- 
« ment : ils semblaient n'être pas exempts des peines 
« morales qui rarement atteignent l'enfance. 

« Charles X, abattu et les larmes dans les yeux, ren- 
« dail le salut à ces drapeaux qui allaient cesser d'èlre 
« les couleurs des troupes qu'il voyait pour la dernière 
» fois. 

« Là Unissaient toutes les obligations qui liaient 
« la garde aux Bourbons : elle les avail accomplies 
« comme elle le devait. Fais ce que dois, advienne que 
« pourra !... 

« La garde royale a plié ses drapeaux et brisé ses 
« armes le jour qu'on n'eut plus besoin de sa lidé- 
« lité : son dévouement fut tel, qu'il lui lit oublier 
« les torts les plus graves qu'on puisse avoir envers 



6S MES MÉMOIRES. 

« des soldats français : les mettre dans une position 
« telle, que la défaite était inévitable et que leur vic- 
« toire, si elle eût été possible, les eût plus compro- 
« mis qu'un échec. » 




CHAPITRE IV 



AVANT, PENDANT ET APRÈS LES TROIS JOURS 




ANECDOTES 

Absent de Paris pendant les fatales journées qui 
décidèrent du sort de la branche aînée des Bourbons, 
on devine qu'à mon retour, et quand je fus un peu 
remis de l'étourdissement causé par le retentissement 
d'une chute aussi effroyable, je cherchai à me mettre 
au courant de tout ce qui s'était passé. J'appris beau- 
coup de choses de la bouche même de ceux qui 
avaient joué un rôle dans le dénoûment tragique de 
la comédie de quinze ans. Je vais inscrire ici ces faits 
comme ils m'ont été dits ; quoique je ne cite pas tou- 
jours mes auteurs, on peut croire à leur véracité. J'ai 
puisé à bonne source. 



Dix jours avant les fatales ordonnances, M. de Poli- 
gnac dit au roi à peu près ces paroles : « — Sire, il 




70 MES MÉMOIRES. 

« n'y a pas de marques de dévouement que je ne sois 
« disposé à vous donner ; mais le succès des ordon- 
« nances ne me paraît pas assez assuré pour être, tenté 
« d'y risquer ma tête. — Allons, lui dit le roi en lui 
« prenant l'oreille en riant, tu me la donneras le jour 
« où je te la demanderai, et tu signeras quand je te 
« le dirai. » 

Ces paroles sont remarquables en ce qu'elles prou- 
vent que M . de Polignac n'était que l'agent soumis de 
la volonté du roi, soumis lui-même à l'influence d'une 
espèce de conseil secret qui s'était formé autour de 
lui. Je ne puis pas dire que j'en ai la certitude intime, 
mais des motifs graves m'ont fait supposer que ce con- 
seil se composait ainsi : 

Le prince de Polignac, 

Le baron de Damas, 

L'évêque d'Hermopolis, 

L'archevêque de Reims, et un ou deux autres per- 
sonnages dont les noms ne sont pas bien connus de 
moi. 

Franchet y remplissait les fonctions de secrétaire; 
souvent une voilure venait le chercher chez lui, et il 
•montait au château par un escalier dérobé. 



C'était le lendemain des ordonnances, et déjà les 
esprits sages commençaient à en redouter les consé- 
quences. 

Madame la comtesse de Podenas, fortement effrayée, 
se rendit chez M. Franchet, son voisin, pour calmer 
ou tout au moins éclairer ses craintes, le sachant fort 



ANECDOTES. 71 

avant dans la politique. Le voisin taxa celle frayeur de 
folie exagérée; il assura madame de Podenas qu'elle 
pouvait être parfaitement tranquille, et que trois esca- 
drons de gendarmerie suffiraient pour rétablir l'ordre. 
Voilà quel était l'aveuglement de ces hommes, qui se 
croyaient hommes d'État et habiles entre les habiles 
en politique! 

Trois jours après, forcé d'escalader les murs de 
son jardin, il se réfugia chez cette dame, la suppliant 
de le cacher quelque part pour l'arracher à la fureur 
de ce peuple que, à l'en croire, trois escadrons de- 
vaient mettre à la raison. 



Le brave comte de la Poterie me raconta que, dans 
une entrevue qu'il eut avec Charles X, le 15 juin, et 
où il lui exprimait son opinion sur le ministère et 
sa manière de voir sur les affaires générales, le roi 
reprit tout à coup : « — Tenez, mon cher la Poterie, 
a vous êtes l'homme le plus brave que je connaisse, 
« et nul danger ne peut vous étonner ; mais vous n'a- 
« vez pas le courage moral ; vous n'entendez rien à la 
« politique : quinze jours de dictature et une bonne 
« loi d'élection, et tout est sauvé. — Sire, lui ré- 
« pondit la Poterie sans hésiter, je prie seulement 
« Votre Majesté de réfléchir sérieusement aux consé- 
« quences d'une pareille démarche; elles m'effrayent 
« d'autant plus, que le roi pense pouvoir se démettre 
« de la dictature au bout de quinze jours; et que, bien 
« loin de là, moi je pense que, si le roi croit devoir 
« se saisir de la dictature, il doit du moins s'attendre 








72 MES MÉMOIRES: 

« à la garder jusqu'à la fin de son règne ; s'il la prend 
a une fois, le lendemain du jour où il s'en démettrait 
« il ne serait plus roi : aussi je demande une dernière 
« grâce au roi, s'il s'y décide, c'est d'avoir au moins 
« à Paris, ou dans les environs, quatre-vingt mille 
« hommes pour assurer une démarche dont les con- 
« séquences seront graves. — Allez, mon ami, lui 
« dit Charles X en lui frappant sur l'épaule, vous n'y 
« entendez rien. » 

Il reste néanmoins prouvé que Charles X. ne voulait 
pas renverser la Charte ; il est tombé plus encore par 
ce qu'il n'a pas fait que par ce qu'il a fait 



Le roi de Naples vint à Paris en 1850. Ce fut dans 
une grande fête, donnée au Palais-Royal à l'auguste 
voyageur, que le peuple préluda aux désordres de 
Juillet. On ne sait si ce fut dans ce bal, que M. de 
Salvandy appelait une fête napolitaine, ou ailleurs, 
que l'hôte du duc d'Orléans s'enflamma d'indignation, 
au sujet d'un personnage qu'il ne nommait pas, mais 
dont il disait hautement en quittant Paris : « — Il faut 
« avouer que c'est un fier coquin ! Si j'étais Charles X, 
« je le ferais jeter dans un cul de basse-fosse ! ... » 



Dans la journée où le Moniteur publiait les ordon- 
nances, une voiture se dirigeait vers Rambouillet ; 
dans cette voiture se trouvaient Charles X et MM. de 
Luxemhourg, de Polignac cl de Girardin. 






ANECDOTES. 7,"» 

« — Eh bien, messieurs, avez vous lu le Moni- 
« teur'.'' » dit tout à coup le roi du ton le plus indif- 
férent . 

« — Non, Sire, » répondit M. de Luxembourg. 

« — Ah! Eli bien, voici les ordonnances qu'il con- 
« tient,'» reprit le roi de l'air le plus calme. 

« — C'est au moins une grande mesure, » dit le 
due de Luxembourg en remettant à Charles X les pa- 
piers qu'il venait de parcourir. 

« — Nous sommes certains du succès ; d'ailleurs 
« ces mesures étaient nécessaires. » 

M. de Luxembourg fut confondu de voir que le roi 
n'avait pas seulement prévu qu'on pût résister, et 
qu'aucune précaution n'avait été prise. 

Le roi lut les ordonnances à haute voix, et avec une 
assurance qui n'eût pas été plus grande si elles eus- 
sent été datées de Saint-Pétersbourg. 

Puis il parla d'autre chose. 

Le duc de Polignac prit la parole, et répondit du 
succès. « — Qui en doute? » ajouta Charles X. 

M. de Girardin, plus prudent, dit qu'il fallait voir 
com nent cela prendrait pour émettre une opinion 
positive. 



M. le prince de Broglie, qui commandait à Saint- 
Cyr, vint à Sainl-Cloud, au moment des ordonnances, 
exprimer ses craintes et demander des ordres. Comme 
il sortait, il rencontra M. de***, qui arrivait de son côt,'- 
et qui, lui trouvant l'air soucieux, lui demanda ce qu'il 
avait. « — Inutile d'aller plus loin ; je sors de chez le 
xii. • 



t 



u MES MÉMOIRES. 

« roi; écoulez ce qu'il m'a dit au moment où je lui 
« exprimais avec chaleur les craintes que le moment 
« m'inspirait : — Soyez bien tranquille; nous som- 
« mes certains d'avoir le dessus. — Et, comme il vit 
« en moi un étonnement voisin de la stupeur, le roi 
« continua : — Monsieur de Broglie, que sont donc 
« devenus vos sentiments religieux et votre confiance 
« dans la Providence? vous n'êtes plus le même! — 
« Si fait, Sire, mais... — Charles X, sans entendre 
« la suite, m'a tourné le dos. » 



Le prince de Polignac croyait avoir des inspirations* 
L'opiniâtreté et la suffisance finissent par devenir "une 
véritable hallucination. 



À Rambouillet, M. le duc de Luxembourg dit à 
madame laDauphine : 

« — Madame, jamais défense ne fut plus légitime; 
« elle est facile ici; elle est devenue indispensable; 
« il ne faut que des ordres ; nous les attendons : qu'on 
« les donne! — Vous avez raison, répondit la mal- 
« heureuse princesse en versant d'abondantes larmes, 
« et en serrant dans ses bras contre son cœur, le pe- 
« tit duc de Bordeaux avec un mouvement presque 
« convulsif ; mais voyez cet enfant : nous en sommes 
« inséparables; il est tout pour nous, il est tout pour 
« la France : il faut le sauver à tout prix, et le mettre 
« en sûreté; jamais nous ne le quitterons ! » 






ANECDOTES. 75 

Voici ce que m'a raconté le général Pajol au sujet 
île Rambouillet : 

« J'étais au Palais-Royal quand on vint annoncer 
« que la famille royale se refusait à quitter Ram- 
« bouillet. Aussitôt une voix se fit entendre, soit du 
« balcon, soit des cours, et demanda trois mille hom- 
« mes de bonne volonté pour marcher sur Rambouil- 
« let. Au même instant un grand nombre se pré- 
« senta, bien inférieur cependant à ce que l'on fit 
« croire : on pouvait être tout au plus de quinze à 
« dix-huit mille hommes. On me proposa cet ignoble 
« commandement, et je l'acceptai sans hésiter, bien 
« convaincu qu'il n'en reviendrait pas un seul et moi 
« tout le premier; mais espérant m'opposer aux dés- 
« ordres de tous genres qui devaient être la suite du 
« passage d'une pareille armée, et peut-être à des cri- 
« mes dont la pensée seule me faisait horreur, en cas 
« de succès. L'idée dominante était de forcer Charles X 
« à quitter Rambouillet; mais il me paraissait impos- 
« sible de réussir, tant il lui eût été facile de milrail- 
« 1er cette multitude, d'y mettre le désordre, et de lui 
« ôter tout espoir de salut. Ceux qui seraient parvenus 
« à se sauver eussent apporté l'effroi dans Paris, et 
« qui sait ce qui fût arrivé? Toutes les voilures qu'on 
« rencontrait, voitures bourgeoises, fiacres, charrettes 
« et omnibus, étaient mises en réquisition : qu'on juge 
« d'une pareille marche! Pour tous ceux qui raison- 
« naient, nous marchions à une mort certaine, et ja- 
« mais je ne crus y avoir échappé plu* miraculeuse- 
« ment. » 



76 MES MÉMOIRES. 

Je me souviens, à propos de ce qui se passa à Ram- 
bouillet, d'une rencontre que je fis en voyage, et qui 
amena des révélations curieuses. 

Je revenais de. Châlons par la malle-poste; le hasard 
me donna pour compagnon un républicain, homme 
de résolution, dont toute la vie, si l'on en croyait ses 
récits, était une suite d'aventures plus étonnantes les 
unes que les autres. C'était un grand causeur ; je l'é- 
coutais, et, grâce à la complaisance que j'y mettais et 
à la réserve extrême qui présidait à mes paroles, je 
sus bientôt le fond de sa pensée politique : ce mon- 
sieur était l'ennemi juré des rois, et regardait leur 
personne comme un holocauste qu'il était louable 
d'offrir au repos et à la liberté des peuples : l'avéne- 
ment de Louis-Philippe n'avait pas modifié son opi- 
nion; mais c'était surtout aux Bourbons de la bran- 
che aînée qu'il avait voué une haine implacable. 

« — Nous étions, me dit-il, trois cents citoyens 
« aussi déterminés que moi, parmi la multitude qui 
« marcha sur Rambouillet; notre parti était arrêté, 
« et si la proposition qui décida le départ de 
« Charles X n'avait pas été acceptée, nous étions ré- 
« solus de nous embusquer au delà de Rambouillet, 
« des deux côtés de la route : de là, à un signal 
a donné, nous eussions fait à la fois une décharge 
« de toutes nos armes sur la voiture qui contenait la 
« famille royale. Le sang des rois n'est pas plus pré- 
ce cieux que celui des autres, monsieur; en temps de 
« guerre et dans une bataille, on en tue bien davan- 
« tage, et l'on chante un Te Demn ensuite. Quel ser- 
« vice nous eussions rendu à l'humanité en agissant 
« ainsi ! — Rendu à mes occupations civiles, disait-il 









ANECDOTES. 77 

« encore, j'ai quille mes armes ; mais je suis bien dé- 
« ciilc à les reprendre le jour où un Bourbon de la 
« branche aînée essayerait de descendre sur le sol de 
« la France. » — Et il me montrait un poignard très- 
facile à cacher, dont la blessure devait être mortelle, 
et qu'il ne quittait jamais. 

A Meaux, un postillon m'appela monsieur le Vi- 
comte, ce qui altéra sensiblement la confiance de 
mon compagnon de voyage : il n'en fut pas moins 
poli; mais il ne parla plus de sa haine contre les 
rois. Voici l'anecdote qu'il me raconta : « Le géné- 
« rai ***, mon ami intime, m'envoya chercher quel- 
le ques moments avant sa mort, pour me confier une 
« charmante personne sans parents et qui élait sa 
« fille. Je remplis envers elle les devoirs que l'affec- 
te lion m'imposait ; mais, sentant un jour à quel point 
« celte position devenait difficile, je lui proposai de 
« venir habiter avec moi, et, depuis ce moment, nous 
« vivons dans la plus parfaite union. » Ce fui inuti- 
lement que je fis tout au monde pour le décider à 
épouser cette intéressante jeune fille, élève de Saint- 
Denis. 



On parlait un jour chez moi de Sainl-Cloud. Hoc- 
quart prit la parole, et ce qu'il nous dit excita vive- 
ment notre intérêt : selon lui, jamais Saint Cloud ne 
fut plus désert que dans la journée qui suivit la pu- 
blication des ordonnances : la cour était réduite au 
simple service : bien des personnes qui parlaient beau- 
coup avant, s'y montrèrent un instant; mais elles dis- 
parurent bien vite : cet éloignement des courtisans 



£ 



7S 



MES MÉMOIRES. 



h 'annonçait rien de bon : les corbeaux ne sont pas les 
seuls oiseaux qui sentent la poudre. Fort aveugle 
comme fort ignorant de ce qui se passait, Charles X 
montrait une sécurité inconcevable, malgré tout ce 
qu'on pouvait lui dire. Le duc de Guiche contribua 
beaucoup, bien involontairement, à faire durer cette 
tranquillité fatale. Le mercredi soir, on l'avait envoyé 
à Paris : après avoir fait un tour à ses écuries, il s'é- 
tait rendu chez M. de Polignac, et n'avait vu que lui; 
aussi revint-il en disant que tout allait à merveille, et 
que les chefs de la révolte étaient arrêtés. 

Hocquart regarde aussi comme un très-grand mal- 
heur que le duc de Mortemart ne soit pas revenu au- 
près du roi, en habit de ministre, ce qui, en pareille 
occurrence, lui eût donné crédit complet; mais pas un 
ordre, pas une volonté, avec une confusion dont rien 
n'approche! A minuit et demi, le vendredi, il reçut 
l'ordre du départ pour le lendemain quatre heures 
et demie : il se douta que M. de la Bouillerie n'avait 
pas un sou, car toujours la même imprévoyance ac- 
compagna nos malheureux princes : il va le réveiller, 
obtient l'aveu de sa disette et se décide à envoyer son 
neveu à Paris : celui-ci en rapporta cent mille francs 
de billets de banque, qu'il laissa tomber ensuite, en 
dormant à cheval, avec son chapeau dans lequel il 
les avait cachés. 

Hocquart, dont la franchise est entière, dit que 
M. le Dauphin qu'on doit plaindre de son peu de ca- 
pacité, n'est pas, à beaucoup près, aussi coupable 
qu'on l'a prétendu : « — Enfin, vous vous embarquez 
« cette nuit, disait-il à Hocquart, je reste seul maître; 
« je reste avec mes soldats et nous allons voir ce qui 



ANECDOTES- 71! 

« se passera !... » Hocquart ignore ce qui fit changer 
celle résolution. Il parle de l'obéissance passive du 
Dauphin pour le roi, obéissance que ce prince regar- 
dait comme le premier de ses devoirs. Est-il vrai 
qu'une batterie refusa de tirer, malgré les ordres du 
prince? Ce cri : il est trop tard, accueillit-il bien réel- 
lement son commandement de reprendre la route de 
Paris? Si cela était, le malheureux Dauphin put croire 
que la famille royale était abandonnée de ses derniers 
défenseurs, et qu'il fallait se résigner. On ne savait où 
l'on irait; ce fut Hocquart qui parla de Trianon ; et 
tout à coup, sans que l'on sût par qui, le départ fut 
ordonné : on dit que ce qui le décida fut un avertisse- 
ment donné par le général Bordesoulle. La retraite 
prit bientôt l'apparence d'une fuite. La même fatalilé 
suivait partout les malheureux princes; le mercredi, 
Casimir Périer avait envoyé trois fois, à Paris, chez 
Hocquarl, et l'avait fait chercher partout pour se faire 
conduire chez le roi... Ce jour-là encore, on pouvait le 
sauver;... mais Hocquarl ne put se mellre en rapport 
avec le célèbre banquier : il ne quittait plus Saint- 

Cloud. 

Précédemment Hocquart était allé chez Casimir Pé- 
rier lui proposer le ministère de la part de M. de Po- 
lignac. Il nous dit aussi qu'il avait fait l'impossible 
pour qu'on se rendît à Tours avec les troupes; mais, 
depuis le mauvais succès des ordonnances, on n'osail 
s'arrêter à rien, et jamais confusion plus grande ne 
rendit l'intervention d'un bon conseil plus impos- 
sible. 



/'■ 



SO MES MÉMOIRES. 

Je le dis à regret, car j'ai toujours été l'ami du 
duc de Morlemarl, et, certes, il est l'homme le plus 
loyal que je connaisse; mais il paraît certain, d'après 
tous les renseignements que j'ai pris, qu'avec plus 
d'activité et de décision de sa part, les affaires se 
fussent peut-être encore arrangées. La Chambre des 
députés attendait d'heure en heure son retour : il y 
avait encore majorité pour Charles X, d'abord sans 
ses ministres, et plus tard pour le duc de Bordeaux 
roi, et le duc d'Orléans régent. M. F. de Neuville, cet 
homme dont la fidélité est historique, ayant obtenu 
comme grâce une dernière heure, chercha et fit cher- 
cher partout M. le duc de Mortemart ; mais celui-ci ne 
s'étant pas présenté, on crut qu'il n'y avait plus rien 
à faire avec la branche aînée, et la révolution fut con- 
sommée sans retour. 

11 faut toute la confiance qu'on a dans la conscience 
de M. de Mortemart, pour que pas un doute se soit 
élevé sur son dévouement dans ces fatales circon- 
stances; et en présence de son inconcevable inaction, 
je suis convaincu que des agents adroits et perfides 
du duc d'Orléans lui persuadèrent que ce prince vou- 
lait lui-même tout arranger. C'est ainsi que sa bonne 
foi fut trompée : « — Surtout ne faites rien, fit-il 
« dire à des gens qui, en position d'agir, s'y dispo- 
« saient ; tout serait perdu et tout va bien : » Ils de- 
meurèrent en effet en repos; c'est ce que l'on voulait, 
et tout fut perdu. 

Le duc de Mortemart ne profita pas de l'espèce de 
popularité qui l'entourait, comme de la position que 
les circonstances lui avaient faite malheureusement. 









ANECDOTES. 81 

M. de Girardin, qui se donnait beaucoup do mouve- 
ment pendant ces fatales journées pour lâcher de 
tout concilier, fut chargé de porter au duc d'Orléans, 
de la part de Charles X, la lettre par laquelle il lui 
annonçait qu'après avoir abdiqué il l'avait nommé 
lieutenant général du royaume. Cette missive fut re- 
mise au prince; et, malgré toutes les instances du 
messager, elle resta sans réponse. M. de Girardin re- 
vint, quelque temps après, pour la demander; mais 
il ne put parvenir jusqu'au duc d'Orléans : il était 
clair que déjà les premières résolutions du prince 
étaient changées : « — Quand on risque ainsi sa tête, 
« dit-il à un juge, homme de mérite, qui lui parlait 
« en faveur du duc de Bordeaux, on agit pour soi, 
« monsieur, et non pour 1rs autres. » 

Au milieu de la nuit, un aide de camp du duc 
d'Orléans vint chez M. de Girardin, sans lettre et sans 
réponse officielle, disant seulement que le prince con- 
seillait à Charles X de quitter Rambouillet, où il s'é- 
tait rendu, après avoir donné au comte de Girardin 
sa lettre d'abdication à porter. 

a Dix mille hommes ont ordre de marcher demain 
« sur Rambouillet, — fit également dire Casimir Pé- 
« rier à Girardin qu'il connaissait depuis longtemps; 
« — que Charles X ne s'expose pas à y rester ! » Il 
était clair qu'on voulait à tout prix pousser le roi 
hors du royaume : on ne se contentait plus de la ré- 
gence. 



Un homme d'une fidélité et d'un caractère peu 
communs avait, depuis longues années, des relations 






g2 MES MÉMOIRES. 

intimes avec le duc d'Orléans; mais, comblé des mar- *> 
ques de bonté de Charles X, il y allait fort peu de- 
puis quelque teiwps; cependant il se rendit au Palais- 
Royal, au moment où l'on ne parlait encore que de 
la régence, espérant placer quelques mots utiles. Le 
duc d'Orléans l'aperçoit dans la foule, triste et rêveur, 
il vient à lui et l'aborde avec timidité : « — On ne 
« vous voit plus ! — Je me présente au moment décisif, 
« monseigneur, et j'espère que bientôt tout s'arran- 
« géra de manière à concilier tous les devoirs et tous 
« les intérêts. Comblé de bontés par le roi, il ne se- 
« rait ni dans mpn cœur ni dans ma conscience de 
« me montrer ingrat envers lui. Votre Altesse Royale 
« connaît mon dévouement personnel, je lui en ai 
« donné plus d'une preuve; et je suis convaincu que, 
« pur cette conduite, j'acquerrai des droits de plus à 
« son estime. — Non, monsieur, » — répondit-on du 
ton le plus sec et le plus sévère. 

M. Hutteau d'Origny n'attendit pas une deuxième 
phrase; et, tournant le dos, il s'éloigna brusquement, 
comprenant fort bien que parler de dévouement et de 
fidélité à qui était bien résolu à suivre des inspira- 
tions contraires, était une maladresse qu'on ne par- 
donnerait pas. Il n'est pas donné à tout le monde 
d'être courtisan. M. Hutteau d'Origny 1 , en restanl 
honnête homme, s'en consola. Il fut bientôt oublié. 



S est un peintre distingué qui a donné en 






1 M. Hutteau d'Orignv faisait partie du conseil qui dirigeait les affaires 
du duc d Orléans. 



ANECDOTKS. 83 

plein dans la Révolution do juillet. 11 racontait de- 
vant moi, qu'il se rendit à Neuilly, avec quelques 
hommes de son opinion, pour proposer la couronne 
au duc d'Orléans et lui persuader de l'accepter, en 
l'arrachant à sa retraite. Introduits auprès du 
prince, ils le trouvèrent entre madame la duchesse 
d'Orléans sa femme, et mademoiselle d'Orléans sa 
sœur. 

Après que les envoyés eurent expliqué le sujet de 
leur visite, madame la duchesse d'Orléans prit avec 
chaleur la parole pour faire sentir à Louis-Philippe 
qu'une pareille offre était^mpossible à accepter; qu'il 
existait des droits sacrés que moins que personne il 
ne pouvait méconnaître. « La lieutenance générale, 
« ajouta-t-elle, voilà tout ce que vous pouvez et devez 
« accepter; rien de plus : au reste, je ne vous ai pas 
« épousé pour être la femme d'un usurpateur. » 

M. le duc d'Orléans semblait hésiter. 

Alors mademoiselle d'Orléans prit la parole, et 
parla contre la branche aînée avec une violence qui 
étonna les auditeurs; elle énuméra vivement les re- 
proches que les d'Orléans avaient à lui faire : elle 
ajouta qu'il y avait des devoirs sacrés, et que l'in- 
térêt du pays l'emportait sur toute autre considé- 
ration. 

Il était facile de deviner, en regardant Louis-Phi- 
lippe, que la victoire demeurerait à ces arguments 
présentés avec une animation extraordinaire : « — Je 
« vous assure, ajoutait l'artiste, que je ne vis jamais 
« un spectacle aussi saisissant que celui de cet homme 
« si diversement conseillé, et hésitant à prendre un 
a parti ...» 



% 








84 MES MÉMOIRES. 

Toute hésitation cessa bientôt, et madame Adé- 
laïde fut la sœur d'un roi!... 



Après les trois fatales journées de Juillet, madame 
la comtesse de Boigne, très-liée avec la famille d'Or- 
léans, se rendit chez Pozzo, ambassadeur de Russie, 
et elle fit tant, qu'elle l'entraîna chez elle, où made- 
moiselle d'Orléans l'attendait : là tout fut mis en œu- 
vre pour paralyser l'influence de la diplomatie étran- 
gère en faveur de la branche aînée des Bourbons, et 
cette fatale manœuvre n'eut que trop de succès... 

Il est juste de dire que le ministre de Suède, M. de 
Lowenheim, voulait que, sans attendre des ordres, les 
ambassadeurs se rendissent à Saint-Cloud ou à Ram- 
bouillet. Sa conduite énergique fut digne de son no- 
ble caractère. 






Loin de rougir de certains antécédents de famille, 
Louis-Philippe soutient que son père fut le plus hon- 
nête homme du monde. 

Dans les rangs d'une députation de vainqueurs de 
Juillet, venus pour le complimenter, il reconnut le 
fils d'un ancien conventionnel. 

« — Mon père aussi, lui dit-il en lui tendant la 
« main, siégeait sur la Montagne! » 

Il se pourrait que le fils du collègue montagnard 
du père de Louis-Philippe siégeât bientôt sur une 
autre montagne : le mont Saint-Michel ! 






ANECDOTES 85 

Les commissaires envoyés à Rambouillet, auprès de 
Charles X, étaient odieux à chacun, comme on le com- 
prendra aisément; et jamais étonnemenl ne fui plus 
grand que celui du duc de Luxembourg en voyant le 
général de Courbon, officier des gardes, et Odilon 
Barrot, se serrer cordialement la main. Le capitaine 
des gardes tira M. de Courbon par la manche : 
« — Èles-vous fou? » lui dit-il. La réponse fut aussi 
prompte que facile : « — J'étais chargé de pupilles, 
« dit M. de Courbon; et, dans une affaire de la plus 
« haute importance pour eux, M. Odilon Barrot a 
« été admirable : il n'est aucune circonstance qui 
« puisse m'empêcher de lui témoigner ma recon- 
« naissance. » Ceci n'avait aucun rapport avec la po- 
litique, et n'était pas sans mérite dans de telles cir- 
constances. 



J'avais connu M. de Schonen à la Chambre, et l'in- 
térêt que je lui avais témoigné, dans un moment fort 
malheureux pour lui, m'en avait fait une espèce d'ami. 
J'eus à lui parler dans l'intérêt d'un malheureux de 
la liste civile, et j'en profitai pour lui demander quel- 
ques détails sur le départ de Rambouillet. 

« _ J'admirai constamment, me dit-il, la dignité 
« comme le courage de Charles X; ce courage ne se 
« démentit pas un instant; quant à madame la du- 
ce chesse d'Àngoulême, ajouta-l-il, jamais son sou- 
« venir ne sortira de ma pensée : elle m'arrachait 
« l'âme. Lorsqu'elle nous apercevait, ce n'étaient pas 
« des larmes qu'elle répandait; elle poussait, mal- 












,X0 MES MEMOIRES. 

« gré elle, des sanglots qui l'étouffaienl. Pauvre 
<( femme!... 

« Charles X, continua M. de Schonen, donna l'or- 
« dre de se défendre contre la multitude qui se por- 
« tait sur Rambouillet. Ma cause, vous le comprenez, 
« n'était pas la vôtre : d'ailleurs, comment songer de 
« sang-froid au sang qui allait se répandre et aux 
« conséquences d'une lutte nouvelle? Je courus chez le 
.< roi dans l'espoir de le faire changer de résolution : 
« — Sire, lui dis-je, le roi sait ce qu'il en coûte pour 
« tirer sur le peuple; il a été forcé d'abdiquer ; le duc 
« de Bordeaux aujourd'hui est roi : c'est en son nom 
« (ju'on tirera, et les conséquences seront les mêmes. 

« Cette considération seule fit rétracter les ordres ; 
« car, je le répète, Charles X ne témoigna pas la moin- 
« «Ire crainte. » 



CHAPITRE V 



SOUVENIRS PERSONNELS 



Retiré dans la retraite après la catastrophe de Juil- 
let, des pertes de tous genres m'imposant de grandes 
privations, je m'appliquai à me metlre au-dessus de 
tous les besoins : j'aurais rougi de paraître en souf- 
frir. Je sentis qu'un changement de vie aussi subit 
pourrait, à mon insu, influer sur mon humeur, et 
je mis tous mes soins à me maintenir dans ce calme 
heureux qui a fait dire du sage : 

Imparidum ferrant niinre. 

On trouva que j'avais réussi ; on me fit même quel- 
que mérite de la manière simple dont je pris mon 
changement de fortune. On pensait que le mouvement 
politique était pour moi une nécessité; je savais que 
l'on se trompait : rien ne m'est nécessaire que mes 
affections. La manière dont je réglai ma vie sur le 
peu qui me restait fil même revenir de leurs préven- 









88 MES MÉM01UES. 

lions quelques personnes qui m'avaient mal jugé. 
L'une d'elles s'amenda à ce sujet si complètement, 
qu'elle me donna plusieurs missions pour ses gens 
d'affaires, en leur recommandant de me consulter 
;ivant de prendre un parti; et je crois avoir justifié 
sa confiance. Voilà ce que peut une volonté qui ne 
varie pas. Quand je veux une chose, je la veux de fa- 
çon à ne rien négliger pour l'obtenir, surtout quand 
ma conscience approuve les moyens que je me pro- 
pose d'employer. Rien ne m'écarte alors du but que 
je veux atteindre; et c'est lorsqu'on me croit le plus 
distrait de ma pensée que je travaille avec le plus 
d'acharnement à sa réussite. 

Le repos qui succédait pour moi à tant d'agitations, 
mes réflexions rendues plus graves par les événe- 
ments dont j'avais été la victime, me firent sentir le 
besoin d'une occupation d'une nature sérieuse; je 
songeai à consacrer tous mes soins à l'éducation de 
mes enfants. Jusqu'alors, emporté par l'importance 
des événements, je m'étais contenté d'exercer à ce 
sujet une surveillance générale, m'en remettant pour 
le reste aux précepteurs à qui je les avais confiés. 
Mon intervention plus directe'et pour ainsi dire quo- 
tidienne, dans les rapports de ces maîtres avec mes 
enfants, fut entourée d'abord de quelques difficultés. 
Les caractères que je trouvais dans mon intérieur et 
les tendances de l'esprit de mes enfants, tendances 
qui pourront avoir par la suite de grands avantages, 
me créèrent d'abord de véritables obstacles. Enfin 
j'introduisis de notables améliorations dans le mode 
d'enseignement qu'on employait avec eux, et dans la 
direction qu'on donnait à leur esprit et à leur travail." 



SOUVENIRS PERSONNELS. 

L'éducation d'un enfawt demande un plan bien ar- 
rêté; celui qui s'en charge doit y consacrer tous les 
instants de sa vie : il faut de la fermeté, du sang- 
froid et un calme imperturbable. 

Aussi ce soin me préoccupe plus que je ne puis le 
dire; mes enfants sont ma vie, plus que ma vie : ils 
vivront après moi. Je voudrais tant former leur cœur, 
éclairer leur esprit, et leur éviter le choc des pas- 
sions, ou du moins les mettre en état de les combat- 
tre victorieusement; en faire enfin des hommes qui 
soient un jour utiles à leur pays, qui sachent bien 
vivre avec eux-mêmes et avec leurs concitoyens, et qui 
s'en fassent estimer; enfin donner une bonne et saine 
direction à tous leurs sentiments ! Voilà le problème 
que je veux résoudre. Le meilleur moyen pour arri- 
ver à ce résultat est la réponse du vertueux Malesher- 
bes : un de ses parents lui demandait ce qu'il fallait 
faire pour donner à son fils les qualilés sociales que 
je viens d'énumérer : « — Faites-en un chrétien, ré- 
« pondit le grand magistrat; tout est là. » 

Chers enfants! ils ne savent pas à quel point ils 
m'occupent; je ne regrette rien, puisque j'ai plus de 
liberté pour surveiller les premiers pas qu'ils font 
dans la vie, et pour leur prouver plus efficacement ma 
tendresse. 

Au milieu de ces nouvelles occupations, je n'avais 
pas tellement déposé à la porte de mon ermitage du 
Val-du-Loup, mes vieilles affections et mes derniers 
souvenirs, que je ne jetasse de temps en temps un 
regard inquiet sur le sort de ma patrie, et que ma 
pensée ne suivît dans son exil cette famille de rois à 
laquelle j'avais offert toute mon exislence. Ouelque- 
xii. 7 




{ 






9ii MES MEMOIRES, 

fois, après une puissante diversion à ces affligeantes 
pensées, j'y revenais avec l'élonnement d'un homme 
qui voit des choses si extraordinaires, qu'il se croit le 
jouet d'un songe. 

«Oh! oui, je rêve, me disais-je; ce n'est que dans 
un rêve qu'on peut voir autant de témérité, de sot- 
tise et d'impéritie qu'on en a mis dans ce déplorable 
coup d'État qui a perdu la royauté. Puisque ce n'est 
pas une illusion et que cette chose, tout étrange qu'elle 
soit, est arrivée, il faut y reconnaître l'intervention 
d'une main toute-puissante qui a voulu peser sur la 
France; il faut courber la tête et se soumettre. » 

La bourgeoisie triomphe; en sera-t-elle plus heu- 
reuse? Le serment rendu obligatoire doit la laisser 
maîtresse du parlement. Les destitutions vont lui li- 
vrer les administrations; la garde nationale lui donne 
le pouvoir sur la place publique. Cette souveraineté du 
peuple qu'on avait eu l'audace d'évoquer le jour où 
l'on avait eu besoin de lui, effraye déjà ceux qui s'en 
sont servis pour arriver au pouvoir; ils veulent bien 
que le peuple soit souverain, à condition qu'ils man- 
geront sa liste civile. Aussi un cri de détresse et de 
misère se mêle-t-il aux chants de triomphe dont chaque 
théâtre enivre à l'envi les hommes du lendemain. 
Ceux qui ont donné un trône n'ont pas de pain, pas 
de travail; et les ministres du nouveau roi sont ve- 
nus demander aux Chambres un crédit de cinq mil- 
lions applicables à des travaux publics, afin d'ouvrir 
au peuple « un refuge contre de nouvelles agita- 
tions. » Déjà s'élèvent des réclamations énergiques 
pour l'augmentation des salaires, et contre l'emploi 
des machines dans les manufactures. Dans certaines 



SOUVENIRS PERSONNELS. 91 

localités, la perception des impôts est arrêtée; en un 
moi-, le Trésor a perdu deux millions sur une re- 
cette de vingt-cinq millions que devaient, produire les 
contributions indirectes. C'est faussement qu'on ac- 
cuse les vaincus de Juillet de voir avec plaisir cet 
état qui, dit-on, flatte leurs rancunes; ils assistent à 
ce déplorable spectacle avec une tristesse profonde et 
toute française ; et si, forcés par la rigueur des temps 
à retrancher quelque chose de leurs habitudes de luxe, 
ils font un tort involontaire aux professions qui en vi- 
vent, ils ont reporté du côté de la charité ces écono- 
mies faites sur la somptuosité. 

A ces désastres, à ces souffrances, à ces inquiétudes, 
à ce malaise général qui tourmente la société, ledramc 
hideux de Saint-Leu, les mystères terribles de la cham- 
bre du dernier Condé sont venus joindre une cause 
d épouvante. L'abîme est ouvert... Comment s'éton- 
ner des forfaits qui viennent consterner, assombrir 
les esprits? On a toujours remarqué que le crime in- 
spire cette folie qu'on a nommée la manie d'imita- 
tion. Le lendemain du jour où l'on a vu un vieillard 
traîtreusement dépouillé de son héritage, chassé de 
chez lui, exilé loin de la France par l'un des siens, 
n'était-on pas en droit de demander si le malheureux 
suspendu à l'espagnolette de Saint-Leu avait attaché 
lui-même, de ses mains mutilées, le mouchoir qui 
servit à ce suicide prétendu 1 ? 

Je déplore trop le scandale pour revenir sur celte 



m 






1 Je tais Ions les détails de celle catastrophe; mais ils soûl tels, qu'il 
esl impossible de les transcrire. 

Ce c|u il y a de certain, c'est que le due de bourbon awrit pris cinq 



92 MES MÉMOIRES, 

déplorable affaire ; et mon respect pour le grand nom 
de Condé m'empêche d'aborder le récit de ces misères 
d'une grandeur déchue. Malheureux prince, cher- 
chant des explications pour déguiser, aux yeux de ses 
serviteurs alarmés, les traces des violences qu'une in- 
fâme créature exerça sur lui alors qu'il refusait de si- 
gner le testament qui, en enrichissant la famille d'Or- 
léans, devait lui assurer une protection toute-puis- 
sante. 

La procédure entamée sur l'événement de cette 
nuit terrible du 26 au 27 août est engagée, mais elle 
sera sans résultat. M. Beugnot a dit à madame la prin- 
cesse de Craon qu'il connaissait le juge chargé de 
cette instruction-, qu'elle était sur le point d'être ter- 
minée, et prouvait l'assassinat d'une manière qui ne 
permettait plus d'en douter. Ce magistrat, au mo- 
ment où il allait publier son rapport, fut nommé à 
un emploi supérieur dans une autre cour. Ce dé- 
placement, venu si à propos, devait nécessiter une 
nouvelle procédure et des lenteurs qui retardèrent 
indéfiniment le jour de la justice; c'est un de ces 
problèmes dont nous n'aurons la solution qu'au juge- 
ment dernier! On m'a assuré aussi que le lacet qui a 
servi à fermer le verrou en dehors avait été retrouvé 
dans l'escalier : un des deux verroux qui fermaient 

cent mille francs chez son homme d'affaires, el mie, changeant son 
testament, il partait le lendemain pour aller rejoindre le duc de Bor- 
deaux. 

Plusieurs fois le prince s'était exprimé avec chaleur contre la lâcheté 
de ceux qui attentaient à leurs jours. 

Les pieds touchant à terre, ne laissent même aucun doute sur l 'im- 
possibilité du suicide. 



SOUVENIRS PERSONNELS. 95 

en dedans était peu graissé, l'autre l'était avec le plus 
grand soin. 

8 . .... 

Madame de Feuchères faisait toutes ses dispositions 
pour quitter la France; mieux conseillée, dit-on, on 
assure qu'elle menaça le roi Louis-Philippe de faire 
imprimer sa correspondance si sous vingt-quatre 
heures on ne mettait pas fin à la procédure. On ne 
parla plus de son départ, et l'affaire prit une tout 
autre tournure. 

Je retrouve dans mes papiers une lettre écrite à 
M. Delanoue. 

J'en citerai quelques passages qui feront bien con- 
naître les dispositions de mon esprit dans la rude 
épreuve à laquelle le ciel soumettait mes affections el 
mes opinions politiques, et les préoccupations qui 
alors me tourmentaient. 

« J'avais prévu les conséquences funestes de la no- 
mination du dernier ministère, vous le savez; mais 
croire à une pareille suflisance couronnée d'une 
ineptie poussée à un tel degré, j'avoue que c'était 
impossible. 

« Je ne comprendrai jamais que l'on agisse contre 
son opinion, et cependant j'éprouve une grande pitié 
pour ceux des ministres qui ont été entraînés à jouer 
ce va- tout terrible de la royauté et qui ont signé, 
convaincus qu'ils faisaient le sacrifice de leur tète. 
En bonne justice, ce serait à nous autres royalistes 
qu'il appartiendrait de juger ces hommes, car, en 
définitive, quelle est la classe de la société qui a été 
la plus lésée par leur condescendance? N'ont-ils pas 
compromis notre principe et nos plus saintes affec- 



{ 






!H MES M fi M Ollt K S. 

lions? Leur imprudence, leur impérilie n'ont-elles 
p;is causé le triomphe de nos ennemis? Nos ennemis, 
voici ceux qui leur doivent des remercîments et des 
récompenses; c'est la Chambre des pairs qui est char- 
gée de les leur distribuer. 

« Le procès sera du plus puissant intérêt; tous les 
esprits en sont préoccupés; la Chambre des pairs ne 
condamnera pas à mort; mais le peuple veut à tout 
prix la condamnation; que fera la garde nationale? 
Qu'arrivera-t-il? Dieu le sait; et quoique assurément 
je trouve la conduite des ministres bien coupable, de 
quelque façon qu'on l'envisage, je trouve aussi qu'il 
y a quelque chose d'horriblement inique à vouloir 
forcer l'opinion d'une cour de haute justice, et influen- 
cer sa résolution et sa conscience. Le ministère actuel 
subira évidemment des modifications; mais ce ne sera 
qu'après les élections : généralement on croit qu'elles 
seront plutôt modérées; je le pense aussi. 

«J'étais aux Pyrénées pendant les grands événe- 
ments; et, à la première nouvelle, je suis parti sans 
me donner le temps de manger. Qui aurait pu, hélas! 
deviner tant de faiblesse après un si téméraire aveu- 
glement! Déjà toute la France était soulevée, et un 
aide de camp du roi devait courir bien des dangers 
en la traversant; mais on ne calcule point ce qui est 
affaire de devoir. J'avoue pourtant que ce voyage si 
difficile m'a paru long. J'ai passé en route six jours et 
six nuits; mais déjà l'on fuyait, et l'assurance qui me 
fut donnée que j'arriverais trop tard pour offrir, avant 
l'embarquement, un dernier témoignage de respect, 
me lit renoncer forcément au projet de rejoindre la 
famille royale. 






\ 



SOUVENIRS PERSONNELS. H. r . 

« Je m'occupai sans différer de toutes les réformes 
que ma position nouvelle exigeait. Je vendis une 
grande partie de mes chevaux : je renvoyai quatre de 
mes gens que je regrettai vivement. D'autres sacri- 
fices de tout genre suivirent les premiers; et c'est ce 
qu'il faut faire dans des circonstances pareilles. 

« Mon caractère n'en est pas altéré, et les regrels 
du passé n'exercent sur moi aucune influence fâ- 
cheuse; on m'en a su gré, et j'ai trouvé dans des 
soins plus tendres, et dans l'affection de mes amis, 
une compensation véritable à toutes ces pertes. 

« Je souffre sans me plaindre, bien plus occupé 
des autres que de moi-même : cependant j'avouerai 
qu'il y a quelquefois un sentiment bien pénible dans 
le souvenir d'un dévouement, dont on n'aura jamais 
qu'une imparfaite idée, à une cause qui, en trois 
jours, s'est ainsi perdue par sa faute. 

« Plus d'une personne a bien voulu penser que, si 
j'avais été à Paris, les choses ne se fussent point pas- 
sées ainsi : cette confiance dans mon caractère m'a 
honoré. Je la crois juste, car je sens que je serais 
mort ou que mon pays et mon roi eussent été sauvés 
malgré eux. Ce rôle eût été grand, noble, généreux; 
il eût empêché de grands malheurs; et, je le dis sans 
aucun amour-propre, je sentais dans mon caractère 
l'énergie nécessaire pour le jouer. Intime ami du duc 
de Morlemart, j'aurais suppléé à ce qui lui manque : 
et dans un moment aussi décisif, j'aurais retrouvé 
mon influence sur l'esprit du roi : eût-il fallu arrêter 
les ministres, je l'eusse fait, afin de sauver eux et 
la France; j'aurais eu de Charles X en une demi- 
heure ce que l'on mit sept heures à obtenir de; lui; 



jr 






!Mi NES MEMOIRES, 

et le temps qu'on a perdu en délibérations inutiles 
aurait été utilement et activement employé. Lié avec 
Bérard, avec Casimir Périer, et avec beaucoup d'autres, 
quels moyens n'aurais-je pas eus pour faire accepter 
la révocation des ordonnances, si je n'avais pu les em- 
pêcher! Oser, en un mot, et commander au nom du 
roi; tromper jusqu'au dauphin, retenu par la seule 
pensée de l'obéissance qu'il croyait devoir à son père; 
penser à tout et faire tout marcher à la fois; arrêter 
sans hésiter celui ' dont je me méfiais justement de- 
puis si longtemps; le garder en otage; redonner du 
cœur à ceux qui faiblissaient; démasquer les traîtres ; 
imposer aux uns et maîtriser les autres; à Rambouil- 
let, faire arrêter les commissaires aussitôt après leur 
arrivée; user des moyens qu'on avait encore pour re- 
pousser une injuste agression, et balayer la place si 
les assaillants eussent persisté dans leur folle et crimi- 
nelle entreprise; voilà ce qu'il fallait avoir le courage 
de faire, et ce courage je l'aurais eu. C'était un parti 
où l'on risquait sa tête : qu'importe, si la France et 
la royauté eussent été sauvées!... 

« Même après que la cause du roi et celle du dau- 
phin furent perdues sans retour, n'était-il pas pos- 
sible de rallier encore tout le monde en faveur du duc 
de Bordeaux? Dieu ne l'a pas voulu; mais a-l-on fait 
tout ce qu'il fallait faire pour cela? Non, certes, et tout 
résigné que je sois aux décrets de la Providence, j'ai 
bien peur qu'on ne soit en droit de dire aux royalistes 
qui se trouvaient alors en étal d'agir : « Pour que le 
« ciel vous aidât, il fallait d'abord vous aider. » 



1 l.o iluc d'Orléans. 



SOUVENIRS PERSONNELS. M 

« Le parti qui vient d'avoir le dessus d'une façon 
aussi déplorable ne s'est pas contenté d'abatlre les 
hommes; il aurait voulu abattre le principe que ces 
hommes représentaient. Vains efforts! le principe, plus 
fort que lui, reste pour le condamner; et c'est lui- 
même qui, avec celte inconséquence si naturelle à la 
révolution, l'invoque et le réhabilite dans son œuvre 
improvisée!... 

« On multiplie en France les destitués et les mé- 
contents. Le peuple nomme les premiers les dégom- 
més de juillet. Est-ce pour servir de pendant, par le 
rapport qu'il y a entre les deux mots, avec les décorés 
du même mois, ou fait-on allusion à ces étoffes qui, 
avec leur apprêt, ont l'air de quelque chose, et ne 
sont plus qu'un véritable chiffon, quand elles ont 
perdu leur gomme? Nous n'en savons rien; mais je 
citerai le mot assez drôle d'un plaisant devant le- 
quel s'agitait la question de l'étyniologic de celte 
expression : 

« — Ma foi, dit-il, gommés ou non gommés, ceux 
« qui dégomment les autres ne seront jamais qu'une 
a mauvaise doublure ! » 

a Les affaires de Belgique semblent annoncer une 
collision prochaine avec l'étranger. Dieu veuille 
que nos discordes ne nous amènent pas de grands 
désordres intérieurs. Je ne ressemble pas à ceux qui 
désirent le mal, en espérant que le bien en sortira. 
Le mal me paraît certain, et je le redoute; tandis que 

le bien est dans les nuages 

» 

.le ne me trompais guère sur la gravité des événe- 
ments qui se préparaient. 




f 



1IX MES MÉMMKKS. 

En effet, le procès îles ministres de Charles X mil 
en présence toutes les passions, tous les intérêts éclos 
au souffle de juillet. Les républicains, qui s'étaient 
promis de saisir l'occasion pour prendre une écla- 
tante revanche de l'escamotage de la Révolution 
de juillet, opérée sous les auspices du citpyen des 
deux mondes, au profit du citoyen de Neuilly et du 
Palais-Royal, comptaient sur l'exaspération popu- 
laire. Si la Chambre des pairs acquittait les accusés, 
rien ne pourrait plus retenir les Parisiens, et le nou- 
veau trône disparaîtrait dans une nouvelle tempête. 
Ils se tenaient prêts. Leur énergie, leur nombre 
toujours croissant, la position qu'ils avaient prise 
dans la garde nationale, en se faisant inscrire en 
grande partie dans les cadres de l'artillerie, les ren- 
daient extrêmement redoutables à la cour. Celle-ci 
avait déjà pris la résolution de dissoudre l'artillerie; 
mais, n'osant pas encore exécuter ce projet, elle semait 
la division dans ce corps : la garde nationale, propre- 
ment dite, bien que fort exaspérée contre les anciens 
ministres, était assez peu affectionnée pour le nouvel 
état de choses , mais, par un impérieux instinct de 
conservation, elle paraissait disposée à serrer ses rangs 
et à croiser la baïonnette pour empêcher l'émeute de 
passer : elle ne craignait tant d'ailleurs de la voir 
courir au Luxembourg dicter une sentence de mort, 
que parce qu'il y avait des boutiques a piller sur son 
passage. Quoi qu'il en soit, son altitude calme et 
ferme était la seule chose qui rassurât les esprits 
honnêtes dans ces moments d'angoisses; il fallait son- 
ger à la fortifier dans sa noble résolution de mainte- 
nir l'ordre, de prêter main-forte à la justice, et de 



SOTIVKNIRS PERSONNELS. 



9(1 



feîiré respecter son arrêt, quel qu'il fût. Toutes les 
opinions honorables, j'entends par là celles qui comp- 
tent assez sur l'excellence de leurs principes pour ne 
point appeler à leur aide le désordre et la violence, 
devaient se rallier à cette unique chance de salut 
pour Paris, et même pour les malheureux qui bien- 
tôt allaient comparaître devant la Cour des pairs; 
car les menaces les plus affreuses étaient chaque 
jour adressées à ceux des juges que leur position po- 
litique, antérieure à la Révolution de juillet, faisait 
supposer favorables à la cause des accusés. Chacun 
voulut contribuer à maintenir la tranquillité publi- 
que; je n'hésitai pas à faire comme tout le monde, 
et voici la lettre que j'écrivis au maire du X e arron- 
dissement : 



« Monsieur le maire, 

« Dans des moments de crise où la sûreté publique 
peut être menacée, chaque individu se doit à son pays 
comme à ses concitoyens. Tels ont toujours été mes 
sentiments. 

«En 1814, aide de camp du général Dessoles, et 
nuit et jour à cheval, je fus assez heureux pour pro- 
léger les citoyens contre les rixes qui s'élevaient sans 
cesse avec l'étranger. 

« Depuis 1817 jusqu'au jour fatal de la dissolution 
de la garde nationale, j'ai commandé une des légions 
de Paris. 

«Aujourd'hui, je me fais un honneur et un de- 
voir de rentrer dans les rangs comme simple garde 
national . La santé de ma mère et celle de mon pauvre 



f 






10(1 MRS MÉMOIRES. 

père qui est déplorable me retiennent souvent à la 
campagne; mais je n'ai pas voulu être absent de Paris 
dans un moment où l'on cherche à prêter à quelques 
personnes des sentiments que je ne croirai jamais être 
ceux de qui que ce soit. 

«Je crois remplir ainsi le double devoir de citoyen 
et de fils, puisque la capitale paraît en proie à une 
vive agitation; et que mon père, siégeant comme juge 
à la Chambre, se trouve menacé ainsi que ses collè- 
gues, quoique toute sa noble vie, son dévouement 
continuel au bien de ses semblables et sa démission 
comme ministre, le jour de la dissolution de la garde 
nationale, semblassent devoir protéger ses jours contre 
toute attaque personnelle. 

« Mes uniformes seront prêts aujourd'hui, et je me 
mets à l'instant même à votre disposition. Je ferai, 
sans aucune réclamation, partie de la compagnie qui 
me sera indiquée; mais je préférerais, autant qu'il 
sera possible, être inscrit dans celle de mon neveu, 
le duc de Liancourl, qui habite le même hôtel que 
moi. 

«Veuillez, monsieur le maire, agréer, etc. 

« Le vicomte de i.\ Rochefoucauld. » 



Je reçus à cette lettre la réponse que voici : 

« Monsieur le vicomte, 

« C'est avec reconnaissance que nous acceptons 
l'offre de vos services. Votre généreuse proposition 
atteste que vous partagez les sentiments qui honorent 



SOUVE.MKS PERSONNELS. 101 

votre famille, el l'on ne devait pas moins attendre du 
fils de M. le due de Doudeauville. 

«Hier même, au reçu de votre lettre, M. Leroy- 
Ladurie, votre sergent-major (rue du Bac, en l'ace le 
passage Sainte-Marie), a été invité à vous inscrire sui- 
te contrôle de la compagnie de grenadiers du k 2 e ba- 
taillon. Veuillez bien vous mettre en rapport avec 
lui. 

« Je suis avec la considération la plus distinguée, 
« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 
« Signé : C. Brian. » 



/ 



CHAPITRE Vi 



PROCES DES MINISTRES DE CHARLES X 



Cependant les derniers ministres de la Restauration 
avaient été transférés de Vineennes à la prison du 
Petit-Luxembourg; et ce trajet s'élait opéré sans qu'on 
eût recours aux troupes dont on avait fait un déve- 
loppement extraordinaire dans le bois de Vineennes 
et dans les quartiers qu'ils devaient traverser : la 
colère du peuple semblait apaisée, et nulle démon- 
stration ennemie ne vint troubler ce triste voyage. 
Il y eut, quelques jours après, une agitation bien 
autrement vive : la population tout entière était en 
mouvement; il ne s'agissait plus de voir passer les 
quatre malheureux captifs de Vineennes, destinés à 
être offerts en holocauste devant ce brutal autel que 
la raison du plus fort dresse aux victorieux, en vertu 
de la maxime stupide autant que barbare : Malheur 
aux vaincus!... La foule suivait du regard, au mo- 



LE PROUES IM-;s MINISTRES. W3 

nient où il se rendait dans le dernier asile où il n'y 
a plus vainqueurs ni vaincus, le char funèbre qui 
emportait les restes de Benjamin Constant; quelques 
cris: Au Panthéon ! s'élevèrent vainement au moment 
où le corbillard sortit du temple où l'on s'était arrêté 
pour prier. Le monument de Soufflot avait déjà re- 
pris son enseigne révolutionnaire : Aux grands hom- 
mes, la patrie reconnaissante! Mais il est à regretter 
que le préfet de police ait empêché l'installation de 
Benjamin Constant dans ces parvis sans prières : on 
ne pouvait mieux commencer le cours des mystifica- 
tions révoltantes dont le Panthéon devait être le théâ- 
tre. Benjamin Constant fut l'enlumineur très-habile 
des doctrines de l'école anglaise et protestante; mais 
il ne fut que cela : homme sans conviction arrêtée, 
ayant avant tout besoin d'argent pour le jouer sur 
une carte; on peut dire de lui qu'il se joua de tout, 
et joua avec tout. 

Il mourut dans la plus grande misère, quoiqu'il 
eût eu part, dit-on, aux dépouilles de la Restaura- 
tion. 

Ce fut le 15 décembre que commença le drame 
qui allait se dérouler au Luxembourg : les accusés se 
présentèrent élevant leurs juges, sans arrogance et 
sans timidité; aucun d'eux ne se laissa aller dans la 
voie que M. Pasquier ouvrit complaisamment devant 
eux par sa manière de poser les questions : il leur eût 
été facile de rejeter sur leur ancien maître les consé- 
quences de leur œuvre; ils n'en déclinèrent pas la 
responsabilité. Le vieux président de la Chambre des 
pairs dut être étonné de voir d'anciens ministres, 
d'une fidélité aussi éprouvée, s'acharner à ce point 






llli MES MÉMOIRES. 

dans la défense et. l'apologie des actes du gouverne- 
ment servi par eux. 

Toute la discussion entre les accusateurs et la dé- 
fense des accusés roula sur l'article 14. M. Persil re- 
fusa de reconnaître l'autorité de cet article : il sou- 
tint avec un aplomb superbe qu'il était détruit par 
l'article suivant, qui porte « que le pouvoir législatif 
« s'exerce collectivement par le roi et les Chambres; » 
il oubliait que l'article 14 ne s'applique qu'aux cir- 
constances extraordinaires, et que les réformateurs 
delà Charte de 1814 avaient si bien compris sa por- 
tée, dans le sens que M. de Polignac lui avait donné, 
qu'ils l'avaient effacé de leur édition de 1850. Ce ré- 
quisitoire apprit, du reste, que le régime nouveau 
ne renonçait pas pour lui-même à la dictature et 
aux coups d'Etat, quand il s'en sentirait le courage, 
et en verrait la nécessité « — Ce n'est pas que nous 
« allions jusqu'à prétendre, s'écria M. Persil que, s'il 
« se présentait quelque grand danger, le roi n'eût pas 
« le droit de s'emparer de tous les pouvoirs de l'État; 
« mais nous disons que ce ne serait pas en vertu de 
« l'article 14, qui suppose l'usage des moyens légaux; 
« ce serait en vertu de la nécessité, qui ne reconnaît 
« ni temps, ni lieu, ni conditions. — » 

Si la justice n'était pas un vain mot, surtout la 
justice d'un tribunal politique, la cause était enten- 
due, après un pareil aveu ; et il n'y avait plus qu'à 
prononcer l'acquittement des accusés, à moins qu'on 
ne plaçât l'accusation sur son véritable terrain : les 
nécessités du moment avaient-elles été justement ap- 
préciées, et n'avail-on pas exagéré les périls de l'État 
pour pousser la couronne à cette extrémité? On n'en 



LE PROCÈS DES MINISTRES. 105 

fil rien. On ne s'arrêta pas non plus à cet argument : 
« Aux termes de la Constitution, le roi était inviolable, 
« les ministresétaient responsables; maissi vous n'avez 
« pas respecté l'inviolabilité du roi, si vous avez rejeté 
« la responsabilité des ministres sur la tête de leur 
« maître, de quel droit venez-vous maintenant l'invo- 
« quer contre eux? D'ailleurs, celte responsabilité était- 
ce elledéfinie par des lois? Vous savez bien que non, 
« puisque le rapporteur delà Chambre des pairs pro- 
a posait de remettre à la Cour le double pouvoir de dé- 
« finir et de créer la peine! » 

Malgré les efforts de MM. Martignac, Hennequin, 
Sauzet et Crémieux, qui eut un évanouissement des 
plus éloquents, tous les accusés furent condamnés à 
la prison perpétuelle, et le prince de Polignac frappe 
de la mort civile; mais la partie la plus saisissante et 
la plus passionnée de ce drame ne se jouait pas dans 
l'intérieur du tribunal. 

L'émeute, une émeute qui n'avait de comparable 
que les heures les plus chaudes des journées de Juillet, 
se ruait autour du palais, et venait se briser, furieuse 
et terrible, contre le triple rempart que la garde na- 
tionale formait autour du Luxembourg. Ses clameurs 
pénétrèrent avec le bruit du tambour jusque dans le 
sanctuaire où l'on discutait froidement les fictions 
constitutionnelles en face des réalités de l'insurrec- 
tion : les nouvelles de» progrès de l'émeute circulè- 
rent bientôt parmi les juges; comme à Rambouillet, 
la peur exagéra beaucoup au Luxembourg le nombre 
des assaillants : « Ils sont au moins dix mille, et d'un 
« moment à l'autre ils vont forcer la garde et pénétrer 
« dans l'intérieur du château, » se disaient les pairs à 




A 



10G MES MÉMOIRES. 

voix basse; à chaque banquette, le chiffre augmen- 
tait, et l'on fut sur le point d'atteindre le nombre 
rond des cent mille hommes qui s'étaient mis en route 
dans quinze omnibus pour décider le roi Charles X à 
partir pour Cherbourg. La séance fut levée inconti- 
nent et la salle promptement évacuée. Ce fut même 
avec peine qu'on se procura une lumière qui pût per- 
mettre à M. Pasquier de lire, devant les banquettes à 
peu près vides, la sentence rendue sans désemparer. 

Pour calmer l'effervescence, on répandit dans la 
foule la nouvelle que les ex-ministres avaient tous été 
condamnés à mort; mais l'exaspération n'en fut que 
plus vive, quand on apprit les véritables termes de 
l'arrêt et le départ des condamnés pour Vincennes. 
Il est juste de rendre hommage au courage et à l'é- 
nergie que montra M. de Montalivet dans cette occa- 
sion critique. Les accusés une fois soustraits à la fureur 
du peuple, l'émeute n'avait plus de but : ses efforts 
pour se mettre en communication avec les artilleurs 
de la garde nationale, qu'on avait renfermés avec 
leurs pièces dans la cour du Louvre, furent sans 
résultat; aussi, après une nuit passée au bivac par 
la garde nationale toujours sous les armes, et malgré 
l'apparition d'un drapeau noir sur la place du Pan- 
théon, une promenade d'écoliers, demandant respect 
pour la loi et invitant la multitude à rentrer dans ses 
foyers, mit un terme aux vives et bruyantes démons- 
trations du mécontentement populaire. 

Retenu avec mon bataillon sur la place de l'Hôtet- 
de-Yille, nous empêchâmes, par notre sang-froid, les 
turbulents de ces quartiers, d'entrer en communica- 
tion avec les émeu tiers de la Cité et du faubourg 



LE l'KOCÈS DES MINISTRES. 107 

Saint-Germain. Ce fui là que j'entendis un homme 
du peuple répondre à l'un de mes camarades qui lui 
disait: « — Nous sommes de la même opinion; » ces 
mots remarquables : « — Ceux-là ne sont pas de la 
« même opinion, qui n'ont pas l'habit de la même 
«étoffe. » La Fayette, dans les environs du Luxem- 
bourg, s'étant approché d'un groupe menaçant, s'é- 
cria : « — Je ne reconnais pas là les combattants de 
« Juillet. — Cela n'est pas étonnant, lui répondit un 
« ouvrier, vous n'étiez pas avec eux!... » 

Quoi qu'en ait dit la Parisienne, La Fayette n'était 
bien réellement qu'un homme du lendemain, et la 
liberté des deux mondes n'avait rien guidé dans les 
trois journées : il n'y eut de général mêlé à cette 
commotion que le général Dubourg. Où ce dernier 
prit-il son titre et ses épaulettes? on le sait; ce fui 
le comédien Perlel qui les lui prêta : il en devait être 
ainsi au dénoûmenl de la comédie de quinze ans. 
Dans la nuit du 28 au 29, quelques insurgés en- 
tourèrent La Fayette et lui demandèrent l'autorisa- 
tion de mettre son nom en avant. « — Y pensez-vous, 
« répondit-on, vous voulez donc faire fusiller le gé- 
« néral? » Quand tout était fini et qu'on le pressait de 
paraître, la même voix fit entendre ces paroles: — 
«Vous allez faire courir de grands risques au géné- 
« rai.» Quand il se fut décidé à se rendre à l'Hôtel 
de Ville, il fit dire, en passant rue Neuve-Saint-Marc, 
à des jeunes gens trop pressés qui avaient déjà pris la 
cocarde tricolore, de quitter ce signe de ralliement. 
Ces faits prouvent que le héros ne le fut qu'à son 
corps défendant ; et que le peuple, qui n'eut pas de 
chefs pour marcher à sa tête quand il voulait se 



f 






108 MES MÉMOIRES, 

battre, n'en manqua pas le lendemain quand il lui 
fallut obéir. La Fayette, nommé commandant général 
des gardes nationales de France, n'en jouit pas moins, 
dans les derniers mois de 1830, d'une immense po- 
pularité; mais, au procès des ministres, le mal qu'il se 
donna, on doit le dire, pour faire avorter les projets de 
l'émeute porta une rude atteinte à cette popularité; et 
ce fut quand on l'eut bien ruiné dans l'esprit des ré- 
volutionnaires, qu'on le démolitcomplélementauxyeux 
du pays, en abolissant le titre de commandant géné- 
ral des gardes nationales du royaume. C'était le des- 
tituer le lendemain du jour où il avait sauvé d'un 
danger très-sérieux le trône qu'il avait aidé plus qu'un 
autre, à fonder sous le sobriquet de la meilleure des 
républiques. Compromettre, dépopulariser et desti- 
tuer ensuite, c'est rogner les ongles du lion et 
le livrer à la meule : on peut appeler cela de 
l'habileté dans l'école de Machiavel, mais c'est peu 
moral. Cette destitution entraîna la démission de 
M. Dupont (de l'Eure), ministre de la justice : dans 
la même position que la Fayette et n'étant plus né- 
cessaire, il sentit qu'il était importun, et il prit les 
devants. 



LES PRINCIPES 




CHAPITRE VII 



I 
I 



La vérité ne marche pas sans luttes et sans combats ; 
il faut qu'on l'attaque, qu'on la nie, pour qu'elle 
apparaisse de temps en temps aux hommes, revêtue 
d'un plus splendide et plus triomphant éclat. C'est le 
fer qui se rajeunit, pour ainsi dire, dans la four- 
naise, s'y retrempe et en sort revêtu d'une vertu nou- 
velle ; on l'a dit, les hérésies sont nécessaires à l'É- 
glise ; elle ne mériterait pas, en effet, son titre de 
triomphante, si elle n'était d'abord militante. 

Les révolutions sont, pour nos principes, ce temps 
d'épreuve qui atteint successivement toutes les grandes 
et belles choses venues du ciel sur la terre. Les prin- 
cipes sont tels, grâce à Dieu , que nous n'avons rien 
à craindre de la discussion qu'ils provoquent, et de 



A 



HO MES MÉMOIRES. 

l'examen qu'on en a fait: on peut les secouer sur le van 
de la critique et de l'analyse, il n'en tombera ni 
feuille flétrie, ni paille stérile à jeter au feu. Ce n'est 
pas d'eux qu'on peut dire : malheur aux vaincus ! Ils 
peuvent, en effet, être outragés, niés, méconnus; 
mais ils sont impérissables comme Dieu, comme le 
temps, comme la nature qui les ont posés ; les hommes 
n'y peuvent. rien ; ils ne peuvent empêcher que la 
ligne droite ne soit le plus court chemin d'un pointa 
un autre; ils ne peuvent faire que ce qui est conforme 
à la raison, au droit, à la loi de tous les temps et de 
tous les pays, à la conscience de l'homme, aussi bien 
de l'homme-individu que de l'homme-société , ne 



soit 



légitime. 



On ne change pas plus le sens logique des mots, 
qu'on ne refait une définition mathématique. Le 
temps suffirait pour rectifier les déviations intéres- 
sées de l'esprit de parti, et les écarts où les passions 
entraînent les sociétés abandonnées aux rhéteurs et 
aux ambitieux ; mais nous devons lui prêter notre 
aide et hâter, par nos paroles, par nos écrits, par tous 
les moyens employés par l'erreur pour fausser les 
esprits, le jour qui doit amener le triomphe de la vé- 
rité, et la fin des malentendus intéressés sous lesquels 
on cherche à l'étouffer; c'est la mission de tout homme 
qui s'est maintenu dans le droit chemin, et dans la 
juste et légitime portée de la parole humaine. 

Le principe de la légitimité que la Révolution de 
juillet brisa si violemment, si injustement, ayant été 
vivement discuté devant moi à la campagne, on me 
pria de dire mon avis, et ma réponse fut coupée, 
comme de raison, par les objections et les interrup- 



LES PRINCIPES. 



111 



tions de mes contradicteurs. Les expressions dont je 
me sers en écrivant ne sont peut-être pas exactement 
celles que j'employai; mais tel fut du moins l'enchaî- 
nement de mes pensées , et le choix de mes arguments : 



«La légitimité, filledu tempspourlesuns,maisbien 
véritablement vérité, créée avant le monde dans l'in- 
térêt de l'homme et liée à tous ses devoirs, a été revêtue 
d'un sceau divin, dès son origine. Elle a été consa- 
crée par cette puissance infinie qui veille à la régula- 
rité de toutes choses. L'Ancien Testament l'a maintes 
et maintes fois reconnue; l'Église dont la mission cé- 
lesteest d'obéir immédiatement à la Divinité, etde com- 
mandera l homme en lui servant de boussole, l'Eglise, 
dis-je, a consacré ce principe comme un fait, aussi bien 
que comme une nécessité, pour le repos des sociétés. 
« Sans doute, on ne doit pas confondre la loi divine 
elle-même avec les lois ou règlements faits par 
l'homme revêtu de la puissance de Dieu. Bien que 
les uns et les autres soient devenus obligatoires, l'une 
prend sa source dans la Divinité dont elle émane; les 
autres sont puisées dans l'intérêt plus matériel de 
l'homme (s'il est permis de parler ainsi) ; mais ce 
même intérêt a pu, sur des points réglementaires seu- 
lement, faire apporter avec les siècles quelques mo- 
difications aux institutions. Il est, entre la loi divine 
et ces ordonnances de l'Église, des principes qui, par 
leur essence et leur nature sont immuables, comme 
la source sacrée dont ils émanent. 

« La légitimité, comme la religion, est de ce nom- 
bre. Principe humain, la légitimité prend sa source 
dans l'intérêt bien entendu de la société. Aussi, tou- 



112 MES MÉMOIRES, 

tes les fois que les passions humaines n'ont pas eu in- 
térêt à la nier, n'a-t-on jamais eu la pensée de se sous- 
traire à celte loi : principe divin, elle a été créée par 
la Divinité avec le monde. 

a Quand le monde naquit sous le doigt du Très- 
Haut, c'était une société qui se créait, composée d'a- 
bord de deux êtres puissants : l'homme fut institué 
le chef légitime de sa compagne, et le roi pour ainsi 
dire de la nature, comme de tous les êtres vivants 
soumis à sa puissance. Séduit par la femme, l'homme 
oublia ses devoirs, et il devint coupable sans cesser 
d'être chef. Les femmes aussi ont nié parfois l'auto- 
rité de l'homme; mais elles n'ont pu s'y soustraire, 
tout comme il nous serait impossible de résister à 
leur empire; c'est une juste compensation de l'auto- 
rité qui nous est échue en partage; et cependant 
toute une génération d'hommes qui devait naître, 
fut punie par la faute de ce chef de la société; et cer- 
tes, c'était reconnaître ce principe d'une manière bien 
palpable. Aussi, combien de fois n'a-t-il pas été dit 
depuis : « Que la faute des pères, c'est-à-dire du chef, 
« retombait sur les enfants; que les crimes des rois 
« retombaient sur les peuples!... » 

« Notre faible esprit peut ne pas comprendre cette 
ordonnance de la Divinité. Quelquefois même il se 
révolte à cette pensée ; mais cette vérité n'en est 
pas moins demeurée un principe immuable. Le pre- 
mier homme devenu père, l'obéissance fut imposée 
à ses enfants comme un devoir. L'autorité fut, dans 
la main du père, une légitimité que l'homme lui- 
même se hâta de consacrer, par des lois sévères, 
contre ceux qui méconnaîtraient ce devoir qui lui 






LES PRINCIPES. 115 

était imposé par Dieu même. Quelquefois le ciel se 
chargea seul de sa vengeance, et des enfants ou des 
sujets furent punis pour y avoir manqué. Cependant, 
quand les passions des hommes les poussèrent à la 
révolte, et que les révolutions ouvrirent un gouffre 
où tout ce qui est bien et sacré sembla un instant 
s'engloutir, alors on a vu des hommes qui niaient 
l'autorité légitime du Souverain, voulant se soustraire 
à toute idée de devoir, arriver jusqu'à nier aussi les 
égards, le respect et l'obéissance qu'ils doivent à leurs 
pères et placer pour ainsi dire l'homme au-dessous de 

la brute. 

«Quand les passions des hommes les entraînent au 
delà des bornes de la vérité, ils ne mettent plus aucun 
frein à leur délire. Création du monde, ancien et 
nouveau Testament, Évangile, partout vous voyez ce 
principe de l'autorité légitime du père et du premier 
chef, reconnu de la manière la plus formelle ; et ce 
sentiment si naturel et si sacré a fondé le principe 
de la légitimité sur la terre, exercé d'abord par 
l'homme sur sa femme, sur ses enfants et ses des- 
cendants réunis en famille. 

« Passons à un second principe qui émane immédia- 
tement du premier : celui du droit d'aînesse. Le fils 
aîné remplace le père dans ses droits et ses devoirs; 
ainsi le voulait encore l'esprit des sociétés ; et l'E- 
criture sainte a aussi consacré ce droit en diverses 
circonstances. Il ne serait pas vrai de dire, que parce 
qu'un père manquerait à ses obligations envers ses 
enfants, les enfants seraient déliés de leurs devoirs 
envers leur chef ou leur père. Les sociétés se sont 
divisées en se multipliant, et alors il a fallu plus d'un 






11; 



MES MÉMOIRES. 



chef. Les premiers chefs, les souverains légitimes 
furent partout les pères, autrement dit alors les pa- 
triarches. 

« Ce qu'on appelle esprit ou lumières, ne sert trop 
souvent qu'à obscurcir la vérité ; mais la raison qui 
prend sa source dans une piscine céleste où toute 
pensée est une légitimité de la conscience, la raison 
dégage la vérité des nuages dont les passions des 
hommes cherchent à l'obscurcir. Quelquefois, c'est 
une faible lueur qui semble repoussée de la terre, 
mais qui paraissant à la voûte céleste pour l'homme 
qui veut s'éclairer, conduit les mages à Bethléem. Il 
est impossible de tout expliquer humainement; et 
c'est parce que l'homme a voulu se soustraire à l'au- 
torité légitime du Tout-Puissant, qu'il s'est si souvent 
égaré. 

« Il y eut aussi des sociétés qui s'érigèrent libre- 
ment en République; et ce gouvernement établi par 
le consentement de tous, devint, avec le temps, une 
légitimité; tant la légitimité est partout un prin- 
cipe de vie et de fait, partout nécessaire, partout 
établi. Quand l'homme nia l'autorité légitime de 
l'Eglise, le protestantisme prit sa source dans l'am- 
bition d'un moine apostat, ou dans les passions insen- 
sées d'un roi. Ils prétendirent réformer pour séduire, 
et ils donnèrent eux-mêmes l'exemple des vices contre 
lesquels ils ont par suite établi leurs doctrines. Par- 
tout, en un mot, l'ordre avec la légitimité, le désor- 
dre sans la légitimité. 

«Les révolutions ont bouleversé le monde, parce que 
le monde a voulu se soustraire à ce principe, et des 
milliers de sectes divisent aujourd'hui l'Angleterre ; 



LES PRINCIPES. 



1lf. 



les hommes se sont égarés ; mais le principe est de- 
meuré immuable, comme la vérité ; et la vraie reli- 
gion est restée inlacte, comme l'arche sainte aux 
mains à qui elle a été confiée. Quand la légitimité, 
une fois renversée par Le crime, se rétablit- elle 
comme un droit pour le souverain, et un devoir pour 
le sujet, dans l'intérêt bien entendu de la société? 
Quand finit l'usurpation ? Ce sont là des questions 
secondaires... 11 suffit d'avoir prouvé l'origine sacrée 
de la légitimité, consacrée par l'autorité de tous les 
temps et par les lois divines comme par les lois hu- 
maines. 

« Eh quoi ! dira-t-on, vous condamnez des sujets à 
obéir aux lois d'un roi injuste, despote ou barbare?... 
Sans doute, c'est un malheur; mais il n'est pas plus 
possible aux sujets de nier le principe de l'obéis- 
sance envers le souverain, qu'au fils de manquer au 
respect qu'il doit au père le plus dur. L'intérêt même 
des sociétés le veut ainsi. Dans les monarchies hé- 
réditaires, les hommes ont réglé eux-mêmes le droit 
de succession au trône. Dans les monarchies électives, 
l'autorité repose entre les mains du souverain auquel 
ses sujets ont juré obéissance. 

« Le principe de la légitimité du pouvoir et toutes 
ses conséquences, sont encore un principe du même 
genre; c'est une légitimité véritable, consacrée par 
le temps, par l'intérêt de l'homme, par celui de 
la société, et revêtue du sceau le plus sacré. Le 
droit de succession à la propriété pour l'homme n'est 
autre que celui de succession à la couronne poul- 
ie souverain. Il n'est pas permis de mentir à la vérité, 
même pour sauver sa vie ; et l'intérêt du moment ne 



nr. 



MES MÉMOIRES. 



peut porter atteinte au droit delà légitimité. En un 
mot, ce principe s'étend à tout ; il régit les sociétés 
depuis leur origine, et il a été consacré par la Divinité 
avant de l'être par l'homme. » 



CHAPITRE VIII 



DE 1831 A 1832 



Les événements en se pressant, donnent un déplo- 
rable démenti à ceux qui ont cru inaugurer avec le 
gouvernement de Juillet, un système de politique 
vraiment nationale. La Belgique s'est donnée à la 
France ; la Pologne, après avoir brisé ses fers lui tend 
les bras, et la nation qui s'arma tant de fois pour courir 
au secours des opprimés, la nation aventureuse et 
chevaleresque qui, lorsque la liberté l'appela à son 
aide, sentit retentir dans sa noble poitrine le cri de 
nos vieux croisés : Dieu le veut!... La nation, dis-je, 
reste immobile sous l'étreinte de l'égoïsme et de la 
peur. C'est son gouvernement qui la paralyse, sous 
l'empire de l'Angleterre et de la Russie. 

On n'en fait pas moins de grands armements ; mais 
c'est contre l'émeute qui a élevé le trône de Juillet 
qu'on enrégimente les soldats, qu'on fortifie, qu'on 



^MB 



118 MES MÉMOIRES. 

approvisionne les places; il ne s'agit pas de venger 
Ja France, de déchirer les traités de 181 5, de lui faire 
reprendre sa suprématie en Europe, et de réaliser en- 
lin ces leurres qu'on agitait aux yeux des crédules dans 
les plis du drapeau de la République et de l'Empire : 
non : c'est pour maintenir la maison d'Orléans dans 
la position qu'elle a prise, qu'on se met sur un pied 
de guerre si coûteux. Si cela continue, la moitié de 
la prédiction de M Barrot se réalisera : on prendra à 
la France jusqu'à son dernier écu . 

Le budget de 1 831 s'élève à un milliard cent 
soixante-sept millions : trois cents millions de plus 
que sous la Restauration : les premiers mois de 1830 
avaient offert un excédant : le déficit a été toujours 
en augmentant depuis juillet : d'abord de cinq mil- 
lions six cent cinquante et un mille francs, il s'est 
élevé, en décembre, à douze millions trois cent 
soixante-dix-sept mille francs ; et si l'on ajoute au 
total de ces déficits la somme de trente millions prê- 
tés au commerce et celle de cinquante-quatre mil- 
lions, surcroît présumé des dépenses de 1830, on 
trouve que la révolution de Juillet a, jusqu'à pré- 
sent, coûté plus de cent millions... C'est payer cher 
le plaisir d'entendre le roi chanter la Marseillaise!... 
Que dire de l'anarchie qui règne dans le domaine 
de l'intelligence? Les Saint-Simonistes et les Fourié- 
risles, l'abbé Châtel et les nouveaux Templiers luttent 
ensemble de folie, de sottise et de cynisme : l'abolition 
de la propriété, du mariage et de la paternité, la sou- 
veraineté des penchants, l'émancipation du plaisir, sont 
érigées en doctrines, et trouvent des chaires publiques 
où sont soutenues ces rébellions contre le bon sens et 



DE 1851 A 1852. H9 

la raison, que, dans un État bien réglé, on nommerait 
des crimes de lèse-société. 

L'émeute a passé de la place publique dans les es- 
prits; c'est le Dieu de l'Évangile, c'est l'expérience 
des temps, c'est la sagesse de nos pères que l'on veut 
détrôner; et l'on croit qu'il ne faudra aussi que trois 

jours pour en triompher Tout ce qui détourne 

l'exaltation populaire de la politique; tout ce qui peut 
alimenter le désordre moral en dehors du frêle éta- 
blissement de Juillet est toléré, accueilli même comme 
une heureuse diversion : on dirait de ces luttes hon- 
teuses du cirque à l'aide desquelles les tyrans de Rome 
corrompaient le peuple-roi, et ne lui laissaient de sa 
souveraineté que le droit d'applaudir aux bêtes qui 
se déchiraient sous ses yeux ou aux gladiateurs qui 
tombaient avec grâce. 

Le vent des innovations a même pénétré dans le 
sanctuaire; et des esprits téméraires, d'autant plus re- 
doutables qu'ils ont à leur service un immense talent, 
cherchent à déplacer l'Église gallicane de ses bases que 
tant d'illustres docteurs, Bossuet en tète, ce dernier 
père de l'Église, ont posées de leur puissante main : 
ils se font ullramonlains; et, pour arriver à la souve- 
raineté du peuple, ils réhabilitent la souveraineté du 
Saint-Père dans toute l'extension qu'elle avait au 
moyen âge; ils saluent du nom de légitimes toutes les 
révolutions nées d'une juste résistance à la force 
brutale, comme si toutes les révolutions passées et 
à venir n'avaient pas à leur service cette excuse 
banale. M. de Lamennais se montre le plus ardent 
dans cette œuvre, et l'on peut prévoir qu'il ne se 
contentera point de celte déviation de la ligne droite : 




120 MES MÉMOIRES. 

il a en poupe le vent de l'orgueil, du despotisme et 
de l'entêtement. 

Le terrible laissez- faire, laissez-passer, adopté par 
le gouvernement de Juillet, en face des émeutes intel- 
lectuelles contre la religion et la morale, ne tarda pas 
à se formuler officiellement devant l'émeute passant 
de la parole à l'action, de l'insulte à l'Église à la pro- 
fanation des églises, de la moquerie de la croix à son 
renversement, et de la haine pour le clergé, au pil- 
lage d'une demeure épiscopale. 

Lorsque les prières commandées par le triste anni- 
versaire du 20 février, et que venait de réciter autour 
d'un catafalque, dans Saint-Germain l'Auxerrois, le 
curé, qui avait reçu précédément tant d'éloges pour 
avoir béni la fosse des combattants de Juillet; quand 
ces prières, dis-je, eurent allumé les fureurs popu- 
laires, on trembla pour le Palais-Royal. 

La journée du sac de la vieille église et de son pres- 
bytère devait avoir son lendemain : et cette fois, des 
ordres partis du sein des sociétés secrètes avaient porté 
les ressentiments de la foule et ses menaces sur un 
autre point. Déjà le Palais-Royal était entouré de 
groupes menaçants; mais les mesures avaient été 
bien prises : « — Il faut faire la part du feu, » 
avait-o?i dit au préfet de police, Raude ; et, sur une 
aussi significative communication, ce magistrat s'était 
arrangé de manière que, des points menacés, le Pa- 
lais-Royal fût le seul qui se trouvât, par le nombre 
des troupes appelées à sa défense, à l'abri d'un coup 
de main. On ne se contenta pas de ces précautions : 
il fallait une diversion qui achevât de rassurer les 
trembleurs. Du sein des groupes, ce cri s'éleva donc : 



DE 1831 A 1832. 121 

c< A l'Archevêché. » L'Archevêché était celle pari que 
l'on voulait faire au feu, et l'Archevêché fut dévoré. 

Quelques gardes nationaux de la neuvième légion, 
accourus pour rétablir l'ordre, mais que leur petit 
nombre mit dans l'impossibilité d'agir, assistèrent, 
l'arme au bras, à cetle destruction où lous les scan- 
dales, toutes les profanations, tous les blasphèmes 
que l'enfer peut inspirer, s'étalèrent au grand jour. 
Des personnages marquants, parmi lesquels on avait 
aperçu M. Thiers, alors sous-sécretaire d'Elat au mi- 
nistère des finances, mêlés à quelques compagnies de 
la garde nationale, les engageaient à se résigner à 
l'inactïon et à laisser faire. Laisser faire était le mot 
d'ordre de ce jour néfaste, mot d'ordre donné par 
quelques voltairiens en sûreté, ravis, dans leur im- 
piété, de pouvoir traduire ainsi le vœu de leur maître : 
« Ecrasez l'infâme ! . . . » 

La journée fut digne des inspirations de ce grand 
maître dans l'art du blasphème, de l'immoralité et de 
l'irréligion ; les croix furent ébranlées au sommet des 
lemples, et les fleurs de lis furent effacées partout, 
même sur l'écusson de Louis-Philippe. Casimir Pé- 
rier, avec sa brusque franchise, dit ce qu'il pensail de 
cet acte de condescendance du Roi, aux susceptibilités 
révolutionnaires : « — C'était le lendemain de laRé- 
« volution qu'il fallait s'y résoudre, et je le conseillai à 
« Louis-Philippe; mais non, il tenait encore plus aux 
« fleurs de lis que ses aînés ; maintenant, l'émeute 
« passe sous ses fenêtres, et le voilà qui jetle son 
« écusson dans le ruisseau ! » 

On a cité, en opposition à cette facilité à s'exécuter 
soi-même, celte parole de Philippe-Égalité à l'un 





122 MES MÉMOIRES. 

de ses inlimes, qui s'étonnait de voir encore les 
fleurs de lis sur les plaques de ses cheminées : «Ces 
« armes sont à moi; il y aurait de la lâcheté à les 
« cacher. » On voit que le proverbe : « tel père, tel 
fils, » pèche en cette circonstance, sur un seul point 
peut-être, la dignité et le respect de soi-même. D'ail- 
leurs, il n'y a point de règle sans exception. 

J'ai entendu également raconter l'action d'un prê- 
tre dans cette furieuse folie de l'abattement des croix 
et j'en consigne ici le souvenir. 

C'était dans les environs de Paris où l'on aime tant 
à imiter tout ce qui s'y passe, surtout quand Paris 
commet le mal. Au bruit de la guerre déclarée parles 
émeuliers de la grande ville au signe de notre sainte 
religion, les esprits forts et les turbulents de l'endroit 
s'ameutèrent et coururent à l'église, portant des 
échelles, des marteaux, des pics et des leviers pour 
déraciner la croix qui s'élevait à la pointe de l'édifice : 
K — Que faites-vous, mes enfants, s'écria le bon prê- 
« tre qui sortit de l'église en entendant les clameurs 
« furieuses de ces voltairiens : vous voulez abattre 
« cette croix? J'en sais d'autres qui sont plus faciles 
« à faire disparaître et par lesquelles vous feriez bien 
« de commencer ! 

« — Où sont-elles, hurla la foule? 

« — Suivez-moi, » répond le curé. 

Il les mène au cimetière et, étendant la main, il 
leur montre les croix noires qui ombragent les fosses 
de leurs parents et de leurs amis. L'effet de ce geste 
éloquent fut prodigieux : ces malheureux insensés 
baissèrent la tète et s'éloignèrent sans rien dire. 

D'autres démonstrations prouvèrent bientôt com- 



DE 1851 A 1832. 125 

bien l'opinion publique condamnait la marche du 
gouvernement au sujet des graves événements surve- 
nus en Europe par suite du mouvement de Juillet. À la 
nouvelle d'une défaite des Polonais, le peuple vint 
insulter l'ambassadeur de Russie, et les vitres de son 
hôtel furent brisées à coups de pierres, aux cris de : 
vive la Pologne ! puis des étudiants allèrent déposer 
un drapeau tricolore, entouré d'un crêpe, sur les 
fosses creusées au pied du Louvre. Dans cette tombe 
de Juillet, on a déjà enfoui la fortune et le repos de 
la France, et tout prouve qu'on ne négligera rien 
pour y coucher son honneur et sa dignité. 

La désaffection marche bon train, et la Chambre 
lutte d'impopularité avec le Ministère. Aussi, tout le 
monde parle de sa prochaine dissolution. Mais d'a- 
près quel mode une Chambre nouvelle sera-t-elle con- 
voquée? Les discussions sont vives à ce sujet, et l'on 
commence à entendre ces mots, que nous saluons 
comme on salue l'aurore d'un jour de délivrance : la 
Réforme électorale. 

Le projet de loi, si longtemps attendu, vient de 
paraître. Sous la Restauration, il fallait payer trois 
cents francs de contributions indirectes pour être 
électeur, et mille francs pour être éligible. Le projet 
nouveau propose d'abaisser le chiffre pour l'éligibilité 
de mille à cinq cents francs, de doubler le nombre 
des électeurs, en accordant un nombre invariable d'é- 
lecteurs à chaque déparlement, nombre que les plus 
imposés seraient appelés à former. La commission, 
nommée par la Chambre pour procéder à l'examen 
île ce projet, conclut au maintien de l'ancienne loi 
électorale, à cela près que le cens d'éligibilité serait 



f 



124 MES MÉMOIRES. 

réduit de mille à sept cent cinquante francs et le cens 

électoral de trois cents à deux cent quarante. 

A cette prodigieuse dérision présentée sérieuse- 
ment, le lendemain d'une révolution faite, disait-on, 
pour procurer à la France la vérité dans l'expression 
de ses besoins et des vœux du pays, et pour sortir de 
tutelle le pouvoir parlementaire, il n'y eut plus de 
doute dans les esprits sur les tendances illibérales des 
hommes du pouvoir. C'était vraiment bien la peine 
de tant oser pour obtenir si peu, et un journal fit 
ce calcul : « — Avant la Révolution, trois cents 
« francs ; — après, deux cent quarante; — différence 
« en faveur de la Révolution, soixante francs. » 

Le mouvement l'a emporté sur la résistance dans 
la discussion du projet de loi réglant la matière élec- 
torale. Quel triomphe! Le cens d'éligibilité est des- 
cendu à cinq cents francs et le cens électoral à deux 
cents. Là se sont bornées les concessions de la ma- 
jorité; elle a, du reste, retiré d'une main ce qu'elle 
accordait de l'autre, en restreignant outre mesure le 
cercle des adjonctions de capacité. Ainsi elle déclare 
que les professeurs titulaires des Facultés de droit, de 
médecine, des sciences, des lettres, les notaires, les 
avocats, les avoués, les juges, etc. , n'ont rien de ce 
qu'il faut pour faire des députés, quand leur savoir, 
leur expérience ne seront pas appuyés de la valeur de 
quelques arpents de terre. C'est condamner l'intelli- 
gence et le travail à céder !a place à la fortune; c'est 
inaugurer le règne des écus; c'est ouvrir la porte à 
toutes les avidités, à toutes les corruptions. 

Ce furent là les adieux de la Chambre; mais, avant 
de se retirer, elle assista à la chute du ministère Laf- 






DE 1X51 A 1852. . 125 

fitte. L'affaire de la forêt de Breleuil avait singulière- 
ment refroidi l'affection du banquier homme d'État. 
A mesure qu'il cessa d'être indispensable, on s'éloi- 
gna de lui : il avait rendu trop de services pour ne 
pas être traité comme l'avaient été La Fayette et Du- 
pont (de l'Eure). Les choses en vinrent à ce point, que 
le président du conseil n'apprenait plus le contenu 
des dépêches que par la lecture des journaux. La 
place n'était plus tenable, et M. Laffitte comprit qu'il 
n'avait pas pris assez de sûretés, en traitant de la 
couronne de France, avec celui qu'il nommait alors 
le plus honnête homme du royaume. 

Casimir Périer succéda à Laffitte : ses moindres pa- 
roles étaient un défi ; il ne faisait pas un geste qui 
n'eût l'air d'une botte portée aux partis intérieurs 
avec lesquels il ferrailla constamment, oubliant de 
garder quelque peu de cette énergie querelleuse pour 
repousser les oppresseurs qui s'avançaient à la curée 
des véritables alliés sur lesquels la France de Juillet 
pût compter. 

«Le sang français n'appartient qu'à la France; » 
ce fut la base sur laquelle le nouveau ministre, dans 
le discours qui lui servit de programme, posa le 
système qu'il voulait opposer à la gauche, et à ses 
velléités de guerre et de propagande. Le centre ap- 
plaudit avec transport à cette absurdité antinationale. 
Aussi l'Italie, malgré le principe de non-intervention, 
si hautement proclamé par le ministère précédent, 
fut-elle abandonnée en pâture à l'avidité de l'Autriche. 
La Pologne, qui achevait d'épuiser dans des luttes ma- 
gnanimes le reste de son sang généreux, voyait appro- 
cher l'instant fatal où le cri terrible de Kosciusko : 



126 MES MÉMOIRES. 

Finis Polonise, devait retentir de nouveau... Il est 
vrai que M. Sébastiani devait en adoucir la sauvage 
énergie par cette périphrase fameuse : — « L'ordre 
règne à Varsovie!... » 

Le soin avec lequel on étouffa l'avantage remporté 
par notre flotte, sous les murs de Lisbonne, pour ne 
pas porter ombrage à l'Angleterre, l'avènement d'un 
prince anglais, Léopold de Saxe-Cobourg, au trône de 
Belgique, l'évacuation delà Belgique par l'armée fran- 
çaise, sur un ordre de la conférence, et sans avoir seu- 
lement fait disparaître le lion de Waterloo, tout cela 
prouva que le ton sévère des ministres de Louis-Phi- 
lippe, à l'inlérieur, couvrait l'aplatissement le plus 
complet vis-à-vis de l'étranger. 

El cependant on ne parla jamais autant de fusils 
que depuis qu'on semble avoir renoncé à s'en servir, 
si ce n'est contre l'émeute. 

Pour chanter la Marseillaise autrement que comme 
des choristes qui agitent leurs bras désarmés au mo- 
ment le plus passionné du drame lyrique, ceux qui 
criaient si harmonieusement : Aux armes, citoyens ! 
s'aperçurent, le lendemain de la Révolution de juillet, 
que les armes leur manquaient. On voulut leur en 
donner à tout prix, et pour y parvenir, on envoya le 
sieur Gisquet en Angleterre. Ce dernier n'était ni mi- 
litaire, ni officier d'artillerie, ni connaisseur en fait 
d'armes. Il se trouvait à la tête d'une maison de com- 
merce d'une nature fort pacifique, et dans une posi- 
tion fort aventurée, a-t-on dit. Le sieur Gisquet avait 
été et était en rapport d'affaires avec la maison Casi- 
mir Périer, qui l'avait commandité pour une somme 
d'un million deux cent mille francs. 



DE 1831 A 1852. 127 

La faillite étant imminente, on supposa que M. Ca- 
simir Périer, dont les intérêts étaient gravement com- 
promis par cette déconfiture en expectative, imagina 
l'affaire des fusils pour rassurer les créanciers. L'en- 
voyé extraordinaire conclut un marché par lequel de 
vieilles armes de mauvaise qualité, d'un usage fort 
incommode, longtemps reléguées dans les greniers do 
la Tour de Londres, furent livrées et payées au prix 
énorme de 54 francs 95 centimes. Le scandale fut 
grand : un journal soutint que MM. Soult et Casimir 
Périer avaient reçu chacun un million pour pot-de-vin 
de ce marché; j'avoue que j'en doute; mais un procès 
s'ensuivit, et le journal fut condamné. Néanmoins on 
ne détruisit pas un fait qui resta acquis à l'opinion 
publique : on avait payé 54 francs 95 centimes de 
mauvaises armes anglaises, tandis qu'on offrait d'en 
confectionner en France et de première qualité, au 
prix de 2() francs. 

L'abolition de l'hérédité de la pairie est une ques- 
tion qui occupe tous les esprits. Casimir Périer vient 
de présenter à la Chambre un projet de loi portant 
abolition de la pairie héréditaire; et, par une incon- 
séquence digne de toutes les autres, dans l'exposé des 
motifs, après avoir insisté sur les avantages de l'hé- 
rédité, sur sa nécessité même, le ministre conclut 
ainsi : « Nous vous proposons de déclarer que la pairie 
« cesse d'être héréditaire, » c'est-à-dire, en un mot, 
nous n'avons pas le courage d'être de notre avis. 

Ce qui passe toute croyance, dans cette révision de 
l'article 25 de la Charte, c'est que la Chambre des 
pairs sera appelée elle-même à prononcer la sentence 
dont elle doit être la victime. A moins d'agir comme 







12 8 MES MÉMOIRES. 

pouvoir constituant et souverain, la Chambre des dé- 
putés ne pouvait procéder seule à cette réforme. 
Voilà ce qui arrive aux gouvernements constitués en 
violation de tous les principes : ils ne peuvent faire 
un pas sans rencontrer une pierre d'achoppement, et 
sans se heurter à un contre-sens ou à une illégalité. 
Il fut décidé que les sénateurs du Luxembourg, comme 
Calon, se déchireraient leurs propres entrailles, et 
pour que le suicide ne fût pas douteux, on leur ad- 
joignit trente-six nouveaux collègues dont la main 
plus assurée ne tremblerait pas au moment du sacri- 
fice. C'était un véritable coup d'État. La Charte mise 
à l'abri des coups d'État par une révolution, et se ré- 
visant, se modifiant le lendemain de cette révolution, 
à l'aide de coups d'État... quelle dérision!... Tout 
me sembla tellement en dehors du droit et du sens 
commun, que je conseillai à mon père de ne pas s'as- 
socier à cette mystification, même pour la combattre. 
Mon père, après la Révolution de juillet, s'était im- 
posé de rester à la Chambre des pairs tout le temps 
qu'il croirait pouvoir y rendre des services à la chose 
publique. Lorsque arriva le procès des ministres, il 
ne déserta point son poste; il siégea parmi les juges, 
non pour se déclarer l'apologiste des imprudents dont 
les mesures avaient renversé le trône qu'il avait si 
dignement servi : mon père blâmait d'autant plus 
leurs actes, qu'il déplorait avec sincérité la chuted'un 
roi que ses ministres n'avaient pas assez aimé pour 
lui refuser sa perte; mais il suffisait, pour qu'il 
voulût sauver leur vie, que la fureur des passions se 
mît au lieu et place de la justice et eût la prétention 
de dicter aux juges leur sentence. Ce devoir une fois 



DE 1851 A 1852. 129 

rempli, c'était assez. Qu'y avait-il à espérer dans le 
combat qui allait s'engager? N'était-il pas indigne, 
comme l'a très-bien dit mon noble ami M. de Dreux- 
Brézé, dans cette même discussion, de mettre des 
hommes de cœur aux prises, d'un côté, avec le sen- 
timent de leur honneur, de leur indépendance, de 
leur dignité, et de l'autre avec la crainte d'apporter 
une nouvelle perturbation dans le pays? 

Voici la lettre que j'écrivis, à ce sujet, à mon 
père : 



« Il m'est impossible de ne pas penser beaucoup 
à une. position difficile qui doit occuper mon père et 
qui le concerne. 

« Je n'ai pas la prétention de savoir mieux que lui 
ce qu'il peut ou doit faire; je ne veux pas discuter: je 
lui soumets une opinion réfléchie, et je la lui livre 
pour en faire l'usage qu'il voudra. 

« .te pars du point présent, sans oublier rien de 
ce qui a été écrit, dit ou fait, et je suppose la résolu- 
tion invariable de se retirer; alors il ne faut point 
aller à Paris, car, avec tout ce qui s'est passé et se 
passera, si l'on y va, l'on y restera forcément. J'ai 
regretté sans doute que l'on eût continué à siéger dans 
une cliambre qui, de fait, n'existait plus, du moment 
où elle avait consenti à laisser arbitrairement expulser 
de son sein quatre-vingts de ses membres. Cette réso- 
lution se comprenait, puisque la Chambre avait alors 
dans l'avenir, devant elle, le procès des ministres à 
juger, et la proposition Baude sur le bannissement 
perpétuel des Bourbons à discuter ; mais peut-on rester 



/ 






150 MES MÉMOIRES. 

encore au moment où l'hérédité de la pairie va être 

mise en discussion ? 

« La loi qui crée trente-six pairs pour faire de cette 
délibération un véritable coupe-gorge, la majorité qui 
a voté la loi à la Chambre des députés, ne permettent 
pas de douter du résultat à la Chambre des pairs. Il n'y 
a plus deux solutions possibles; et dans ma conscience, 
il ne reste plus à celui qui d'abord a cru devoir rester, 
qu'à protester et à se retirer en cessant de siéger, et 
en écrivant quelques lignes seulement au président. 
Voici à peu près ce que je dirais: 



« Monsieur le Président, 

« L'homme d'honneur doit rester à son poste, 
quelque danger qui le menace ou quelque difficulté 
qu'il éprouve, tant qu'il a l'espoir fondé de s'y rendre 
utile. J'étais décidé à défendre l'hérédité comme bien 
plus nécessaire encore à l'intérêt des peuples, qu'à 
celui du trône. L'immense majorité qui la repousse à 
la Chambre des députés, et la mesure dont le gou- 
vernement a cru devoir appuyer son projet, ne lais- 
sent même plus la possibilité d'en faire une ques- 
tion. La discussion qu'elle a suscitée a ôté à la 
Chambre des pairs, avec son influence, une considé- 
ration qui lui est indispensable , et tout moyen de 
faire dorénavant aucun bien. J'ai l'honneur de vous 
prévenir, monsieur le Président, que je crois devoir 
m'abstenir dorénavent d'assister aux séances d'une 
Chambre dont l'existence même est devenue un pro- 
blème. 

« J'espère que ceux de mes honorables collègues 






DE 1 S51 A 1852. 151 

qui n'approuveraient pas ce parti voudront bien, du 
moins, rendre justice aux motifs qui le déterminent. 

a Veuillez, etc. » 

«Cette lettre, mon cher père, ne demande aucune 
réponse, et je vous la livre pour ce qu'elle est; dé- 
sirant seulement qu'elle soit pour vous une preuve 
de plus de mon tendre attachement. » 

Le duc de Doudeauville ne crulpas devoir obtem- 
pérer à ces observations : obligé par sa conscience de 
se prononcer pour l'hérédité, il le lit franchement et 
sans redouter qu'on l'accusât d'avoir défendu un in- 
térêt personnel : il avait, en effet, prévenu ses col- 
lègues qu'il parlerait et voterait pour l'hérédité, mais 
que, dans le cas même où l'opinion qu'il allait dé- 
fendre deviendrait triomphante, il donnerait sa dé- 
mission. 

L'hérédité fut abolie ; treize pairs, aussitôt après, 
donnèrent leur démission : le duc de Doudeauville 
crut encore devoir attendre une dernière fois; il 
prit la parole pour repousser le projet d'abolir la cé- 
rémonie expiatoire du 21 janvier. Alors sa persévé- 
rance crut être arrivée au terme où ses affections po- 
litiques, ayant reçu de lui tout ce qu'il leur devait, 
lui permettaient de rentrer dans la retraite après la- 
quelle il soupirait depuis longtemps... 

La conscience du bien que j'ai fait, et des bonnes 
intentions que j'avais apportées dans mon passage 
aux affaires ont, plus qu'aucune antre chose, allégé 
mes regrets et mes peines. Mettre en réserve pour le 
temps de la disgrâce ou de la retraite quelques bons 




Jf 



132 MES MÉMOIRES, 

souvenirs avec l'assurance que tôt ou tard on recon- 
naîtra ce qu'ils ont été, voilà d'avance ce qui console 
de la perte du pouvoir. 

Si l'on rencontre beaucoup d'ingrats ou beaucoup 
d'oublieux, on est amplement consolé par une parole 
d'équité surgissant tout à coup du sein des partis les 
plus opposés. Celte satisfaction, je l'ai éprouvée, en 
trouvant dans la Tribune, journal républicain, ces 
lignes que je transcris ici pour me rappeler que je 
n'avais pas vainement compté sur la justice de mes 
concitoyens : 

« Permis à M. Hippolyte Royer-Collard de ne pas 
« vouloir, ainsi qu'il le dit, recommencer tranquil- 
« lement le métier qu'ont fait trop longtemps, avec 
« les journaux, ceux que la Restauration lui adonnés 
« pour prédécesseurs. De ceux-là, nous n'en connais- 
« sons qu'un, et c'est M. le vicomte de La Rochefou- 
« cauld. M. de La Rochefoucauld avait du tact et du 
« goût, il savait du moins être convenable à la ma- 
re nièred'un gentilhomme; ce n'est pas lui qui, dans 
« cette profusion de croix qu'on a vue, aurait souffert 
« le' dédain qu'on a témoigné pour les artistes en 
«peinture; sous lui, les encouragements n'allaient 
« qu'aux arts. » 




CHAPITRE IX 

LA GUERRE CIVILE. - LE CHOLÉRA. - LA VENDÉE. 
CRISE INTÉRIEURE. 



L'année 1832 vient de se lever grosse d'orages. Le 
santr versé à Lvon a eoloré de sombres teintes les nuages 
épais où 1851 s'est évanoui. 

Un cri terrible qui signale des plaies bien autre- 
ment profondes et bien autrement difficiles à fermer 
que les blessures politiques a relenli comme un coup 
de tonnerre; et la société déjà ébranlée en a tremblé 
jusque dans ses fondements : Vivre en travaillant ou 
mourir en combattant! 

Voilà le mot de la situation sociale. Les ouvriers 
insurgés de Lyon l'ont révélée, celte situation, avec 
tous ses dangers. C'est la voix sortie de l'abîme qui va 
se creusant et s' élargissant sous nos pieds, sans que le 
pouvoir paraisse s'en préoccuper, sans qu'il fasse rien 
pour que le prix du travail du pauvre s'élève au moins 




154 MES MÉMOIRES, 

à la valeur du pain quotidien qui lui est nécessaire 
pour soutenir ses forces, et empêcher sa femme et ses 
enfants de mourir de faim. 

Il est pourtant bien temps que ces travailleurs po- 
pulaires dont vous avez tant de fois célébré l'émanci- 
pation ne retombent pas sous une féodalité pire que la 
première : celle-là, dumoins,faisaitvivrel'ouvrieretle 
protégeait, tandis que l'autre, celle du magasin et de 
la boutique, l'exténue de travail et le laisse mourir de 
faim ! 

Pitié ! Nous avons vu les hommes du gouveruemen 1 . 
répéter avec cet air de jubilation et d'imprévoyance 
que la politique n'était pour rien dans ces déplorables 
collisions! Vous laissez donc au peuple des motifs assez 
puissants d'exaspération, en dehors de vos bévues et 
de vos mensonges, dans la conduite des choses publi- 
ques, pour lui faire prendre les armes et le pousser 
en forcené contre vos magistrats, vos administrations 
et les soutiens de votre ordre public! Habiles méde r 
cins qui se félicitent de voir, au milieu de la maladie 
qu'ils peuvent à peine maîtriser, surgir les symptô- 
mes d'un mal plus dangereux encore ! 

Le coup de tête d'Ancône n'a pas servi de compen- 
sation au triste effet et aux douloureuses prévisions 
qu'ont produits les événements de Lyon. Le dénou- 
aient des folles tentatives des tours Notre-Dame et de 
la rue des Prouvaires, que le gouvernement a grossies 
à la dimension d'une conspiration, afin de grossir 
son triomphe, n'a eu d'autre résultat que de prouver 
l'action et la suggestion de la police dans ces machi- 
nations. La partie raisonnable du parti légitimiste, 
celle qui veut n'avoir recours qu'aux voies légales 



CUISE INTERIEURE. 



\ob 



pour arracher la France au régime qui la ruine, la 
corrompt el la déshonore, désavoue hautement ces 
entreprises. 

J'ai parlé de la raison de notre parti En effet, 

nous avons nos impatients, nos Cavaliers qui veulent 
en appeler à la force, pour pousser la duchesse de 
Berry sur le sol français, et tenter de relever le drapeau 
blanc dans le Midi ou dans la Vendée. Une réunion qui 
eut lieu vers le mois de septembre 1834, el où se 
trouvèrent plusieurs chefs vendéens, décida qu'on 
attendrait, pour prendre les armes, le soulèvement du 
Midi. On n'agirait pas avant, à moins que la France ne 
fût envahie ou que Paris ne proclamât la république. 
C'est donc sur le Midi que la princesse à qui l'on veut 
faire jouer un coup de régence, tient ses regards atta- 
chés. Madame a quitté Hory-Rood ; elle a traversé la 
Hollande et, suivant le Rhin jusqu'à Mayence, a gagné 
Gènes, après avoir traversé le Tyrol et Milan. Accueillie 
par le roi de Sardaigne qui a mis un million à sa 
disposition, elle s'est rendue dans les États du duc 
deModène, qui lui a offert pour résidence son palais 
de Massa. C'est là que se nouent tous les fils de la 
trame qui menace les plus chers intérêts, les plus 
sûres espérances des légitimistes. 

Pressé de prendre un parti et de m'expliquer sur la 
conduite que je comptais tenir au moment d'un soulè- 
vement, je n'hésitai pas à répondre par la lettre que 
voici : 




« Puisse cette lettre vous arriver à temps ! 
a II est donc bien vrai ! les esprits sont assez égarés 
à l'extérieur pour avoir si mal jugé la position des 



I 



1,-f, MES MÉMOIRES* 

hommes et des choses ! Quand on me parlait du pro- , 
jet d'une levée de boucliers, j'avais peine à y ajouter 
foi, et cependant, c'est à cela qu'on se prépare! Que 
Dieu nous pardonne! ou pour mieux dire, que Dieu 
vous protège! Apprenez au moins la vérité, el tâchez 
de la faire entendre et comprendre à ceux qui ont 
troublé votre sens, toujours si droit, en excitant votre 
dévouement toujours si extrême. 

« D'abord, de toutes les erreurs, la plus complète 
et la plus funeste est celle qui tendrait à faire croire 
qu'il y a la moindre analogie entre cette époque-ci et 
celle de la première révolution. Alors on ne songeait 
qu'à bouleverser tout, institutions et intérêts; aujour- 
d'hui toutes les préoccupations tendent à conserver; 
je m'explique : non point à conserver ce qui est, mais 
ce qu'on a. On craint, avant tout, ce qui pourrait 
amener de nouveaux troubles, el, dans l'état des cho- 
ses, aucun parti n'arrivera à son but par les moyens 
de la violence. L'égoïsme le plus complet est la 
grande loi du siècle ; le gouvernement actuel n'est fort 
que de cette situation. Quels que soient les hommes 
qui le composent et qui le mènent ; quelque opinion 
que l'on ait de leur origine, de leur moralité, des 
moyens dont ils font ou feront usage, ce gouverne- 
ment représente le seul centre, le seul élément d'au- 
torité, ou si vous aimez mieux et ce qui est plus juste 
d'ailleurs, la seule ressource pour maintenir aujour- 
d'hui l'ordre matériel. 

« Tout royaliste que je suis et juslementmème parce 
que je suis royaliste, je ne puis m'empècher d'admirer 
le bon sens de la masse française qui, je vous le ré- 
pète, veut, avant tout, que le désordre matériel ne 



CRISE INTERIEURE. 



137 



recommence pas; et je partage d'autant plus ce senti- 
ment, que la tranquillité intérieure est, à mes yeux, 
le plus puissant et peut-être le seul moyen de ramener 
les choses cà la situation complète où elles doivent être, 
pour que notre pays puisse reprendre sa force, sa 
gloire et sa prospérité. 

« Le sens dessus dessous de 1850 et les émeutes, à 
propos de rien et de tout, qui ont suivi cette déplo- 
rable catastrophe, ont blessé les intérêts et épouvanté 
les esprits. Sans que la masse se soit avoué à elle- 
même que c'était véritablement à l'origine du pouvoir 
actuel, qu'il fallait s'en prendre de la renaissance 
continuelle de ces troubles, et de la perturbation de 
toutes les transactions; ce qui domine à présent, 
c'est la volonté de ne pas renouveler le charivari 
des trois jours. Que les mouvements agitateurs vien- 
nent de droite ou de gauche, ils seront mal vus; cl 
comme on sent que le gouvernement a un intérêt 
personnel cà les repousser; comme il est évident 
que, par la force dont sa situation lui permet de 
disposer, il est en mesure d'écraser l'agitation ar- 
mée, on lui prêtera concours, non pour lui et à 
cause de lui, mais pour soi et à cause de soi. 

« Le gouvernement de Juillet s'est habilement ap- 
puyé sur les vanités : tôt ou lard il comprendra la 
faiblesse du ressort qu'il a fait jouer, et il finira par 
froisser ces mêmes vanités; sachons attendre! 

a Vous autres qui ne voyez les choses que du point 
de vue éloigné et extérieur, en lisant, dans les jour- 
naux de diverses couleurs, le détail des agitations pu- 
bliques, vous pouvez vous imaginer que tout est à feu 
et à sang, el qu'un ordre de choses si violemment at- 
xn. 10 



a 



15 g MES MÉMOIRES. 

taqué est à moitié démoli. Dans tous les cas, ce ne 
serait pas par la violence des attaques; au con- 
traire, ces violences lui redonnent du pouvoir, de la 
force, parce que la masse, encore passionnée et mal 
éclairée, attribue aux efforts des partis la souffrance 
des intérêts; et elle se persuade alors qu'en défendant 
le gouvernement qu'on ébranle, elle rassurera par 
là les intérêts généraux. Lorsque, par des moyens 
armés, vous croyez hâter la chute de cet état de 
choses, vous allez contre le but que vous vous pro- 
posez d'atteindre; vous aidez à l'existence du pouvoir 
actuel; vous le fortifiez et le prolongez. Il est trop 
menacé pour ne pas être constamment éveillé, trop 
éveillé pour se laisser surprendre, et trop armé pour 
être vaincu dans une lutte de cette nature. 

« Cette situation et cette série de vérités sont telle- 
ment évidentes, que bien des gens, avec toute appa- 
rence de raison, vont jusqu'à croire qu'une partie de 
ces mouvements sont excités, connus ou favorisés par 
ceux qui sont assurés de les comprimer quand et 
comme ils le veulent; et qui se font ensuite une arme 
des terreurs que ces mouvements répandent dans les 
esprits, pour se faire accorder un pouvoir qu'ils ne 
pourraient obtenir sans ces circonstances. Telle était, 
en effet, la tactique de la Convention et des gouver- 
nements révolutionnaires qui se sont succédé pen- 
dant la première période des troubles publics. Soyez 
certain que rien n'est plus désiré par ce gouver- 
nement que les mouvements des partis qui ne trou- 
veront actuellement aucun appui dans les masses. La 
nation veut le repos et l'ordre pour arriver au bien- 
être, et au soin de ses intérêts. C'est à la situa- 









CRISE INTÉRIEURE. 159 

lion politique qui leur offrira le plus de garanties, 
que les masses porteront leurs sympathies et leur 
concours. Il n'y a pas, en résumé, de dispositions 
plus favorables à la cause que nous servons, et à la- 
quelle sont attachées la gloire et la prospérité de la 
France. 

« Ce sont les préjugés, les illusions, les passions, 
que le libéralisme et ses complices de toutes nuances 
ont fait naître contre la légitimité, les hommes et les 
choses monarchiques, qui ont troublé tous les esprits, 
et amené la eatastroplie de 1851). 

« Le principe d'hérédité souveraine, selon notre 
droit national, uni au principe d'assemblées commu- 
nales et provinciales, offre les conditions de réalité, 
de traditions et de mœurs les plus complètes, et les 
plus éprouvées pour garantir l'ordre public par l'unité 
d'une autorité monarchique inviolable; et la liberté 
par le développement d'une administration munici- 
pale élective. Sous la double égide de cette constitu- 
tion fondamentale, les rapports de la France avec les 
autres nations, ses traités, ses alliances, ses guerres 
même, sont assurés, faciles et honorables. Dans les 
rapports intérieurs, les droits d'hérédité, de pro- 
priété, de paternité, d'hiérarchies sociales, se trou- 
vent mieux compris, mieux observés, et concourent 
ainsi au meilleur développement de toutes les trans- 
actions sociales d'intelligence et d'intérêts. 

« Il est évident qu'il faut que ce qui est vrai pour 
quelques-uns le devienne également pour tous; ou au 
moins pour la majorité de ceux qui ont une action 
quelconque sur la société. 

« Et il est d'autant plus facile de ranimer et de 















140 MES MEMOIRES, 

faire fructifier ces vérités dans les esprits et dans les 
cœurs, qu'elles existent naturellement dans l'instinct, 
dans le bon sens, dans le calcul de tous les Français; 
et que les avantages qu'elles produisent se sont ma- 
nifestés, comme on l'a vu, malgré tout, pendant 
quinze ans, et comme on le sentira plus encore par 
la suite. 

« Mais, afin que ces vérités et ces avantages devien- 
nent sensibles et désirables pour tout le monde, il 
faut que les illusions et les passions soient éteintes ou 
calmées; il faut que la raison publique et la voix des 
intérêts véritables reprennent leur empire et se fassent 
entendre. Ce n'est pas un bon moyen pour faire reve- 
nir la raison, et rassurer les intérêts que de les trou- 
bler par des mouvements tumultueux. Les passions et 
les intérêts, jusqu'ici entraînés par les sophismes, les 
mensonges et les trabisons révolutionnaires, croiraient 
voir la justification de leurs préjugés dans les efforts 
d'un parti que ses bonnes intentions peuvent égarer; 
l'opinion publique y puiserait de nouveaux motifs 
d'éloignement et de haine; et, en même temps, ces 
préjugés et ces passions reporteraient plus de con- 
fiance vers un gouvernement qui semblerait les 
protéger, quoique au fond il ne protégeât que lui- 
même. 

a La masse de la nation ne veut pas que l'on trou- 
ble l'ordre matériel actuel; et il faut d'autant plus 
favoriser ces dispositions que leur résultat ne peut, 
comme je l'ai dit, que tourner au profit de la cause 
nationale que nous défendons. Qu'est-ce, en effet, que 
le parti royaliste, sinon le parti de l'ordre? S'il cesse 
un instant, par ses doctrines ou par ses actions, de 



CRISE INTÉRIEURE. 1 il 

se montrer tel qu'il est, il perdra l'influence qu'il 
doit reprendre pour le bonheur du pays; il ne pa- 
raîtra plus, aux yeux de l'opinion publique, que 
comme une faction qui, à l'aide de nouveaux trou- 
bles, veut s'emparer du pouvoir pour l'exploiter à 
son profit, tandis qu'en abandonnant les choses et 
les hommes de la révolution à leur allure naturelle; 
comme ils ne peuvent produire ni l'ordre véritable, 
ni la véritable liberté, il faudra bien que le pays qui 
veut le repos et la prospérité tourne enfin ses regards 
et ses vœux vers le seul principe et vers les seuls hom- 
mes qui peuvent les lui garantir. 

« Pour arriver à ces résultats, il faut le temps et 
le calme. Si le système actuel pouvait répondre aux 
intérêts du pays, il ne faudrait rien espérer, ni du 
présent, ni de l'avenir; mais si, au contraire, il ne 
peut y parvenir, il ne produira que l'agitation des es- 
prits, la confusion sociale, la rupture des rapports 
qui lient la France aux autres nations, la souffrance et 
la perturbation des intérêts généraux et des relations 
privées. 

« Les désordres sans cesse renaissants commencent 
à frapper les esprits; et cette situation, en pénétrant 
peu à peu toutes les classes, force ceux-là mêmes 
qui ont préparé, approuvé, applaudi la Révolution 
de juillet, à faire des retours sur le passé, retours fa- 
vorables aux choses et aux hommes de la Restaura- 
tion. 

« Le temps peut-il déranger ce résultat du principe 
révolutionnaire? Le temps peut-il rendre meilleure la 
situation du système actuel? Non, mille fois non. 
L'influence funeste de la Révolution de 1850, et la 






/ 



142 



MES MÉMOIRES. 



disposilion réactionnaire des opinions et des intérêts 
ne feront que se développer et s'augmenter avec le 
temps. 

« Et c'est là ce qu'on penserait à troubler ! c'est ce 
développement des conséquences renfermées dans la 
situation et le principe révolutionnaire que l'on vien- 
drait déranger! Et ce sont les royalistes qui, sous 
prétexte de rétablir l'ordre, viendraient créer le dé- 
sordre ! Et vous venez, mon cher comte 1 , me pro- 
poser de me joindre à cette entreprise! Je ne répéte- 
rai pas ce mot connu d'une profonde immoralité : 
« C'est pis qu'un crime, ce serait une faute; » — 
mais je vous dirai : « C'est pis qu'une faute, ce se- 
« rait un crime, auquel je ne pourrais m'associer. Il 
« faut un 95 pour autoriser à mes yeux la guerre ci- 
ce vile. » 

« Il va sans dire que tout ceci n'est point une 
question de dévouement et de courage. A cet égard 
le soupçon ne pourrait nous atteindre. 

« D'après ce que vous me mandez, c'est un sou- 
lèvement que l'on chercherait à opérer dans les 
provinces de l'Ouest, où la fidélité religieuse et mo- 
narchique est enracinée dans le sol, et où l'on souffre 

* Cette lettre était une réponse à madame la comtesse du Cayla, qui 
paraissait autorisée à me promettre tout ce qui peut ilatter l'amour- 
propre et satisfaire l'ambition d'un homme. 

Je n'ai ni l'un ni l'autre; et si ma conscience ne m'eût arrêté, j'aurais 
été donner sans condition une nouvelle preuve de mon dévouement à une 
princesse dont j'admire le courage et l'énergie, et qui m'attache profon- 
dément par ses sentiments tout français. 

On a pu lui présenter la position sous un faux jour, mais jamais l'em- 
pêcher de chérir la patrie qui l'avait adoptée. 

La crainte de compromettre madame du Tajla m'avait fait substituer 
les mots : Mon cher comle à ceux de madame la comtesse. 



CRISE INTÉRIEURE. 145 

de toutes les façons de l'ordre de choses actuel. 
Quel est le but du soulèvement espéré? la régence 
exercée par madame la duchesse de Berry. Celte ré- 
gence est-elle possible? 

a Tous les projets sont pénétrés, connus et neu- 
tralisés d'avance; le gouvernement est trop éveillé et 
trop armé pour être surpris et vaincu par de pareils 
moyens. La trahison est partout; toutes les démarches 
sont déjà dénoncées. Croyez-moi, vous vous faites 
d'étranges illusions ! 

« Je ne doute pas qu'un certain nombre de dévoue- 
ments privés, honorables, ne suive le mouvement. 
Mais pensez-vous que la masse bretonne s'y livre 
comme en 1795, et qu'elle se lève avec son unani- 
mité, comme avec sa persévérance antérieure? Dé- 
trompez-vous : encore une fois, vous ne voyez les 
choses que de l'extérieur, et d'un faux point de vue. 
Ici, nous voyons et plus vite et plus juste. L'Ouest 
ne se soulèvera pas en masse; et s'il se soulevait, il 
serait écrasé. En l'absence de toute guerre étrangère, 
on enverra dans ces provinces, vingt mille hommes, 
cent mille hommes, s'il le faut, pour en finir plus 
sûrement, et plus promptement. Les populations ne 
s'exposeront pas inutilement à de pareils dangers. 
Les opinions seules sont agitées ; mais elles ne le sont 
point à un assez haut degré pour produire, comme 
jadis, ces actes d'une explosion unanime. 

«Tout renseignement d'une nature différente est 
un leurre, un piège ou une erreur funeste. Oui, la 
Bretagne est monarchique et bourbonnienne; oui, tous 
ses sentiments la portent vers une autre situation po- 
litique; mais, entre cela, et un soulèvement général, 







\U MES MÉMOIRES. 

il y a un abîme; le succès est impossible, et il n'y a 
d'assuré que les malbeurs publics et privés qui résul- 
teront toujours d'une guerre civile. 

« C'est la guerre civile qui s'allumerait dans notre 
pays si, contre toute attente, cette entreprise avait 
quelques chances de succès. Mais elle n'aura pas 
lieu, je l'espère. Puisque l'on consulte, c'est que l'on 
hésite encore. Les gens les plus sages, les plus expéri- 
mentés, les plus influents sur l'opinion publique 
voient les choses comme je les vois moi-même, et 
sont entièrement opposés à toute levée de boucliers. 
Qui a pu donner de tels conseils à celte princesse 
dont le courage ne fera jamais défaut à toutes les 
idées généreuses, mais qui, d'elle-même, ne peut 
avoir ni la pensée, ni les moyens d'une pareille ten- 
tative; et pour ne rien déguiser, d'une échauffourée si 
dangereuse et tellement inutile? 

« Cette perspective de dangers qu'on lui aura fait 
entrevoir, aura excité son âme ardente et toute fran- 
çaise ; l'espoir de donner une seconde fois la cou- 
ronne à son fils peut achever, en oulre, de la détermi- 
ner à braver tous les périls ! Aussi n'est-ce point à elle 
qu'on pourrait s'en prendre; mais bien à ceux qui 
l'y pousseraient. Dans celte démarche sans fruit, 
c'est tout au plus si on voudrait voir la mère de 
Henri V armée pour les droits de son fils! Le pu- 
blic, prévenu, et encore trop vivement en proie aux 
passions qui lui ont été suggérées, serait peut-être 
conduit à ne voir Madame qu'à travers un voile 
d'ambition personnelle, si éloignée de sa pensée. 
Madame connaît mon dévouement pour elle, pour 
les Bourbons et pour le principe auquel nous som- 



CRISE INTÉRIEURE. 148 

mes attachés; mais Madame connaît aussi mon 
ardent amour pour la vérité. Mettez-moi donc, cher 
Comte, aux pieds de Son Altesse Royale; dites-lui 
que c'est à ses genoux et au nom de la France, de 
son fils et d'elle-même, que je la supplie de ne 
pas se laisser entraîner à une action téméraire, in- 
utile et funeste pour le pays ; que le pays, soyez-en 
sûr, jugera avec rigueur ; et qui, enfin, loin de 
pouvoir être favorable aux intérêts pour lesquels 
Madame consent à se sacrifier, ne peut que nuire à 
la cause nationale, en montrant le jeune prince en- 
touré de conseils de violence dont la France, plus que 
jamais, redoute les tentatives et les effets. 

« Admettant même un moment le succès de l'en- 
treprise, c'est une Régence qui serait proclamée à 
main armée, une Régence proclamée en dehors ou en 
l'absence de toute Assemblée générale, de tout as- 
sentiment préalable des grands corps de T'État, ou 
des masses bien ou mal représentées? Que serait un 
gouvernement ainsi constitué? Rien autre chose qu'un 
gouvernement de parti qui ne pourrait se soutenir, 
comme le système actuel, que par des lois et des me- 
sures d'exception. La Légitimité, pour produire ses 
conséquences favorables, ne peut être exploitée dans 
le sens étroit et exclusif de quelques intérêts per- 
sonnels; et la Charte de 1814, en resserrant les insti- 
tutions politiques dans une Chambre des Pairs hérédi- 
taire, dans des députés à mille francs, et dans des 
électeurs à cent écus, avec une armée et une admi- 
nistration dépendantes d'un budget annuel, a étouffé 
les Bourbons. En vain, avec toute la conscience de 
leur bon vouloir pour le pays', et toute la force du 




A 




146 MES MÉMOIRES. 

principe dont ils étaient les représentants, Louis XVIII 
et Charles X se sont-ils sans cesse efforcés d'être les 
souverains de tous les Français : la Charte exécutée 
d'abord sous l'influence de l'esprit despotique des 
doctrinaires et des révolutionnaires, enfermait le gou- 
vernement royal dans un cercle de monopoles d'où se 
trouvaient exclues les classes véritablement monar- 
chiques, les classes laborieuses, agricoles, éclairées, 
morales, puisqu'il n'y avait aucune institution muni- 
cipale, communale, provinciale, qui fit graviter tous 
les intérêts et toutes les libertés vers le trône. Puis, 
cette même Charte qui mettait, à l'indépendance né- 
cessaire du pouvoir, des entraves telles que l'exer- 
cice salutaire de la royauté était presque impossible, 
renfermait un article 14 qui permettait à l'autorité 
royale de faire tout ce que son bon plaisir lui suggé- 
rerait. La Royauté s'est crue obligée de faire les or- 
donnances de Juillet. Est-ce là ce que l'on voudrait 
recommencer? 

« A la suite de longues guerres extérieures, avec un 
établissement de paix assuré par la douceur de leurs 
mœurs, par la vertu inhérente au principe de la Lé- 
gitimité et par les efforts, pendant sept ans, d'une 
administration royaliste, forte et habile, les Bourbons 
ont pu régner quinze ans, malgré la Charte, et en 
faisant naître en France des prospérités de toute na- 
ture. Si on n'avait pas été dominé par les antécédents 
de contradiction, de révolution, de dissolution ren- 
fermés dans celte Charte, on aurait pu parvenir à en- 
tourer le trône d'institutions monarchiques, de véri- 
tables libertés politiques et municipales; et cette 
prospérité eût été solide et durable. Toutes ces com- 



CRISE INTÉRIEURE. 



147 



binaisons ne subsistent plus aujourd'hui; et la Charte 
de 1814, exécutée par une Régence obtenue à main 
année, ne serait qu'un nouveau monopole moins so- 
lide et moins durable encore que l'autre. Pourriez- 
vous croire, cher Comte, que la France, plus éclairée 
que jamais sur ses intérêts par l'exemple des dix-huit 
mois qu'elle vient de traverser, accueillerait et sou- 
tiendrait un autre gouvernement né d'une autre insur- 
rection? Elle le subirait peut-être, comme elle fait en 
ce moment, mais avec l'arrière-pensée, le désir et la 
volonté de s'en débarrasser. En un mot, ce n'est pas à 
la tête d'un parti, quelque honorable qu'il fût, que 
Henri V pourrait jamais rentrer en France; c'est 
seulement alors qu'il serait rappelé par les intérêts et 
les opinions raisonnables de la patrie. D'ailleurs, et à 
l'heure qu'il est, trop de difficultés n'entoureraienl- 
elles pas son trône? Laissons au pouvoir actuel le soin , 
la nécessité et la responsabilité de les résoudre. 

« En résumé, c'est une partie de Régence que l'on 
jouerait, ce ne serait pas une partie nationale. Tout 
le monde sait que les choses actuelles sont un pro- 
visoire qui pourra durer plus ou moins longtemps, 
suivant les circonstances; c'est ce sentiment d'une 
situation provisoire qui empêche toute confiance et 
qui neutralise les esprits, les intérêts et les forces de 
la nation. Au point où en sont les opinions, les inté- 
rêts et les mœurs, rien de ce qui se présentera avec 
violence ne sera généralement et sincèrement accueilli 
par la France; et c'est là une des causes principales 
de la répulsion manifestée contre la république; 
on n'en voit l'établissement possible qu'à travers la 
violence, la guerre, l'attaque à la propriété; et alors 







■ 
I 



I ■ 




i 



148 MES MÉMOIRES. 

toutes les sympathies reculent devant ces craintes. 

«lien serait de même d'une Régence ayant pour 
origine la guerre civile. 

« Au contraire, si dans un avenir que nul ne peut 
indiquer, Henri V se présentait, appelant et réunissant 
autour de lui tous les hommes sages que l'opinion 
publique lui désignerait, convoquant une assemblée 
librement élue par les provinces, qui enverraient au- 
près de sa personne des députés avec lesquels la base 
de toutes les institutions d'une véritable monarchie et 
d'une véritable liberté serait facilement établie et 
arrêtée; ce jour-là, cher Comte, ce n'est point une 
lettre que je vous enverrais, c'est moi-même qui 
conduirais mes deux fils là où le devoir et le patrio- 
tisme nous appelleraient. Laissons donc faire le 
temps, la Providence et la fortune de la France; 
laissons grandir les idées, les hommes et les choses. 
A cette époque et de celle façon, je suis à vous, c'est- 
à-dire je suis à mon pays. 

« Le vicomte de la Rochefoucauld. » 



Une effroyable diversion vint suspendre l'exécution 
de ces plans insensés auxquels j'avais refusé de m'as- 
socier : ce n'était pas, assez des complots, des émeutes 
et de ces menaces de guerre civile qui grondaient à 
nos portes : l'ange exterminateur fit un signe, et ce 
terrible voyageur aux pas de géant, qui, comme la 
mort, porte une faux et s'annonce par les cris de 
l'effroi et du désespoir et par le râle de l'agonie, vint 
tout à coup s'installer au milieu de la capitale épou- 
vantée. 



LE CHOLÉRA. 149 

Nous entendons encore rctenlir à notre oreille, 
comme un glas funèbre, ce terrible cri : le choléra 
est à Paris. 

Cette arrivée prématurée pût compter parmi les 
bienfaits de la révolution de Juillet. 11 est hors de 
doute que les Russes l'apportèrent avec eux dans la 
guerre qu'ils entreprirent pour réduire la Pologne; 
et l'on sait sous quelle influence, sous quelles inspi- 
rations, ce malheureux pays abandonné par le gou- 
vernement de Louis-Philippe, tenta l'œuvre de sa dé- 
livrance. L'exaltation des passions politiques, les re- 
grets du passé, et peut-être les remords et les préoc- 
cupations de l'avenir n'ont-elles pas été des causes 
prédisposantes d'abord, et ensuite des conditions de 
durée et d'énergie pour le iléau? Le choléra serait 
venu à Paris, peut-être, quand même la révolution de 
Varsovie qui fut la fille de la révolution de Juillet 
ne lui aurait pas frayé le chemin vers nous; mais 
sa marche plus lente et plus régulière eût donné à un 
gouvernement plus occupé des malheurs à prévenir, 
que des émeutes à réprimer, le temps et le calme d'es- 
prit nécessaire pour organiser des secours plus com- 
plets, plus actifs, et pour arranger les choses de façon 
que l'ennemi nous trouvât tous sous les armes pour le 
combattre et venir en aide à ceux qu'il choisit pour 
victimes. Celle prévoyance manqua totalement au pou- 
voir, et Paris se trouva pris au dépourvu : il fallut les 
réclamations de quelques journaux pour que l'admi- 
nistralion s'éclairât de l'expérience des médecins en- 
voyés en Pologne pour étudier la maladie dans ses 
symptômes, dans son développement et dans ses 
moyens de curalion. Les bureaux de secours ne s'éla- 






/ 




150 MES MÉMOIRES. 

blirent que successivement, au plus fort de l'épidémie; 
quelques arrondissements de Paris ne purent être 
assainis par les travaux qui furent improvisés dans 
plusieurs autres; et l'hôpital temporaire destiné aux 
cholériques, ne fut prêt que dans la période décrois- 
sante; les moyens de constater le nombre des décès 
manquèrent même dans beaucoup de mairies. 

L'émeute, les haines de partis et la calomnie n'ab- 
diquèrent point pendant la durée de l'effroyable fléau; 
c'étaient trois choléras pour un; et quand Dieu, dans 
son éternelle sagesse, frappe un grand coup, il est rare 
que l'homme n'y joigne pas quelque horrible malice 
qui complète la vengeance d'en haut. Ce furent d'a- 
bord les boueux et les chiffonniers qui s'insurgèrent 
contre les mesures prises pour enlever les immondices 
sans leur concours. Puis de vagues et terribles ru- 
meurs se répandirent tout à coup parmi ce peuple 
infortuné, décimé par la contagion; et les mots poi- 
son, empoisonneurs, circulèrent dans la foule égarée 
par la souffrance et par l'effrayant spectacle que le 
fléau déroulait sous ses yeux. Cette cause inventée, on 
devait naturellement arriver à traquer ceux qui étaient 
capables d'employer un pareil moyen. Il n'y avait que 
leparli prêtre, le parti des nobles, des vaincus de Juillet, 
le parti carliste, en un mot, qui fût assez pervers pour 
oser exécuter une semblable monstruosité. C'était 
lui qui prenait sa revanche de la victoire du peuple en 

l'empoisonnant Oui, cela s'est dit, s'est répété, a 

été cru parmi le peuple, si facile à se laisser tromper 
en temps de révolution; mais ce qu'on ne croira pas, 
c'est que des citoyens d'une classe éclairée se firent 
l'écho de ces calomnies absurdes et leur donnèrent 



LE CHOLERA. 



151 



la consistance qu'une nouvelle prend en passant par 
une bouche raisonnable. Un maire que je ne nomme- 
rai pas, osa, dans une odieuse circulaire, articuler 
nettement celle atroce calomnie, et désigner aux ven- 
geances du peuple les hommes qu'elle mettait en 



o 

cause 



Un journal ayant inséré celte pièce que l'histoire doit 
conserver pour montrera quel point l'esprit de parti 
peut égarer les esprits, et l'ayant fait suivre de commen- 
taires capables d'en corroborer l'effet, je lui adressai la 
lettre suivante : 




« Monsieur le rédacteur, 

« Je ne me permets jamais de juger les intentions 
« de personne; mais vous trouverez simple, je l'es- 
« père, que je repousse avec indignation l'odieuse 
« assertion échappée sans doute par mégarde à votre 
« plume, dans votre numéro d'hier. Vous n'avez pas 
« craint d'accuser ce que vous appelez le parti carliste 
« du plus horrible attentat, du plus abominable de 
a tous les forfaits. Vous l'accusez de procéder par le 
« poison aux horreurs de la guerre civile; et vous ne 
« voyez pas que c'est vous, vous-même qui appelez 
« tous les Français à la plus terrible des guerres ci- 
« viles! Croyez-moi, monsieur, d'aussi affreux scélé- 
« rats ne sont d'aucun parti. Us ne sont pas Français. 

« Et quel moment choisissez-vous pour porter une 
« semblable accusation contre le parti légitimiste 
« qui conjure le ciel de détourner de tous, sans ex- 
ce ceplion, le fléau qui nous accable? Vous saisissez 
« l'instant où tous les partis, réunis par un même 



152 MES MÉMOIRES. 

« sentiment et par le même intérêt, font pleuvoir les 
« secours de toutes paris, sans consulter l'opinion 
« des malheureux qu'ils soulagent. 

« Une aussi terrible inculpation n'atteint point 
a ceux qu'elle veut frapper: elle retombe tout entière 
« sur la tète de celui qui ose la porter de sang-froid. 

« Toutes les opinions sont libres, et ce ne peut 
« être un crime de penser que la légitimité et le 
« régime des lois, comme la fidélité aux serments 
« prêtés, peuvent assurer le repos d'une patrie qui 
« nous est mille fois plus chère que notre propre vie. 

a Vous accueillerez avec impartialité, j'en suis sûr, 
« monsieur le rédacteur, cette réclamation que toute 
« conscience honnête approuvera, et vous voudrez 
« bien lui accorder l'honneur de l'insérer dans votre 
« plus prochain numéro. 

« Agréez, etc. 

« Le vicomte de la Rochefoucauld. » 



5 août. 

« Père de cinq enfants, je m'oppose dans ce mo- 
« ment au désir si naturel qu'aurait leur mère de 
« s'éloigner avec eux de la capitale, dans la seule 
« crainte de contribuer à augmenter l'effroi général, 
« ou d'enlever aux classes malheureuses une faible 
« portion de secours! 

« Est-ce aussi l'action d'un mauvais citoyen! Je 
« rougis presque d'en parler quand tant d'autres font 
« bien mieux ; mais lorsqu'on met tout en œuvre pour 
« égarer les populations, il est nécessaire quelquefois 
« de faire parvenir la vérité jusqu'à elles, et j'ai 



MADAME EN VENDÉE. 



153 



« compté sur votre obligeance pour m'off'rir la pu- 
ce blicilé d'une feuille aussi répandue que l'est la 
« vôtre. » 



Mes prévisions au sujet de la tentative de Madame 
la duchesse de Berry n'ont été que trop vérifiées par 
les événements! 

L'entreprise sur Marseille ayant échoué, Madame, 
que cet échec n'avait pas découragée, a Iraversé la 
France pour se rendre dans l'Ouest, ne laissant pour 
adieux à ses amis que ces mots : « Messieurs, en 
Vendée I » 

Elle parvint au but de ce hasardeux voyage, après 
avoir bravé les dangers dont il était hérissé, avec une 
présence d'esprit, et un sang-froid qu'on ne peut trop 
admirer; mais en arrivant elle trouva de grands mé- 
comptes, et dut déplorer les promesses et les illusions 
dont on l'avait bercée pour l'entraîner dans celte fatale 
entreprise. 

Réunie au château des Mesliers avec quelques chefs 
vendéens, elle put enfin connaître la vérité sur les 
dispositions des esprits dans cette contrée. On lui rap- 
pela l'engagement pris à la Félellière, et d'après le- 
quel la Vendée ne devait prendre les armes qu'en cas 
d'invasion étrangère, de république proclamée, ou 
d'insurrection dans le Midi. Aucune de ces conditions 
ne s'élant réalisée, il ne fallait pas compter sur un 
soulèvement. Les officiers vendéens, quelques raisons 
qu'on pût leur donner, quelques efforts qu'on fît pour 
les amener à une autre détermination, furent inébran- 
lables et signalèrent l'inopportunité de toute tentative 
du genre de celle qu'on préparait. 

XII. H 



15i MES MÉMOIRES. 

La nouvelle de l'arrivée de Madame en Vendée 
avait produit le même effet parmi les légitimistes de 
Paris. D'accord avec MM. de Chateaubriand, de Fitz- 
James, de Bellune, Hyde de Neuville, je pensais 
qu'il n'y avait rien à faire avec la guerre civile; 
que ce n'était plus une arme à employer de notre 
temps ; que le pays n'était pas suffisamment éclairé 
par l'expérience; que le présent avait encore des illu- 
sions qui ne tarderaient pas à s'évanouir comme les 
autres; et que le passé excitait des antipathies qui de- 
vaient aussi s'éteindre avec le temps. 

M. Berryer partit pour supplier Madame de révo- 
quer cet ordre de prise d'armes qu'elle avait expé- 
dié par M. Guibourg, avocat de Nantes, en arrivant 
au château de Flossac près de Saintes, et pour la dé- 
tourner de ses desseins. 

M. Berryer fut écouté, non sans avoir excité, dans 
cette âme impressionnable, des combats bien rudes. 
Madame promit de sortir de France, à laide d'un 
passe-port que M. Berryer mettait à sa disposition. 

A tort ou à raison, tout le monde ne fut pas d'ac- 
cord sur la manière dont M. Berryer s'acquitta de sa 

mission. 

Malheureusement la résolution si sage de Madame 
élait changée le lendemain. A quoi faut-il attribuer ce 
retour aux illusions détruites avec tant de soin, par 
ses serviteurs de la Vendée, et par ses amis de Paris? 
Fut-il déterminé par une lettre apprenant à la prin- 
cesse, pour la tromper encore, et pour la faire tom- 
ber dans le piège préparé sous ses pas, que le Midi 
était soulevé? Toujours est-il que ces ordres, ces con- 
tre-ordres démentis le lendemain par de nouveaux 



MADAME EN VENDE) 



155 



ordres, désorganisèrent même les forces qui auraient 
pu avoir quelque importance; et portèrent l'incer- 
titude, la défiance, le découragement et la con- 
fusion parmi ceux qui n'attendaient plus que le si- 
gnal. Aucun ensemble ne présida au mouvement : 
ceux qui se déclarèrent les premiers, se trouvèrent 
isolés et furent écrasés; les autres furent désarmés 
sans coup férir. Les engagements de Chémiré-le-Gau- 
din, de Clianay, de la Gravelle, de la Gaudinière, 
dans lesquels les Vendéens se montrèrent dignes de 
leur ancien renom, n'eurent d'autre résultat que d'é- 
puiser l'insurrection, et de prouver qu'elle était sans 
racines. La découverte, au château de la Charlière, 
de papiers contenant le plan de la conspiration, porta 
le dernier coup à l'entreprise. 

Quand cette nouvelle disgrâce de la fortune vint 
frapper Madame, il n'était plus temps de révoquer le 
dernier ordre qui conviait les Vendéens à relever le 
drapeau blanc. Ceux qui répondirent à cet appel se 
livrèrent, sans aucune chance de succès, aux baïon- 
nettes des soldats, et aux sabres des gendarmes. Us ne 
firent pas un mouvement (jui ne fût su, et ne pût être 
prévenu par les troupes du gouvernement; mais ils 
tombèrent comme doivent tomber les dignes enfants 
des soldats de Bonchamps, de Lescure et de Catheli- 
neau : le combat de Riaillé, où M. de Larochc-Macé, à 
la tète de sa division, exécuta une brillante charge à 
la baïonnette; la rencontre du Chêne, où M. de Char- 
rette prouva qu'il y a des noms qui sont toujours hé- 
roïquement portés; la défense du château de la l'é- 
nissière, où quarante-cinq Vendéens résistèrent aux 
attaques d'une troupe nombreuse, et aux étreintes de 



156 MUS MÉMOIRES. 

l'incendie allumé sous leurs pieds et sur leurs têles, 
prouvèrent que la race des Géants (car c'est ainsi que 
Napoléon nommait ces généreux paysans) n'était pas 
encore éteinte. 

Ces engagements partiels furent signalés par d'hé- 
roïques trépas qui ajoutèrent quelques noms à ce 
long martyrologe qui est, de nos jours, l'histoire de 
la malheureuse Vendée. Le fils de Cathelineau fut tué 
à bout portant par un officier, au moment où il se 
présentait en criant aux soldats qui le cherchaient : 
« Nous sommes désarmés, ne tirez pas! » Plus heu- 
reux, MM. d'Hanache, de Tocgomain et de Bourecueil 
prirent part au combat du Chêne et y périrent, du 
moins, les armes à la main. Comme au temps de 
la Convention, du salut puhlic et du général Rossi- 
gnol, on fusilla les femmes; une jeune fille de seize 
ans, mademoiselle de La Roberie, fut tuée d'un coup 
de fusil, au pillage du château de son père; et 
M. Charles de Bascher, tombé entre les mains des 
gardes nationaux, fut massacré sur la route, parce 
que sa blessure, qui s'opposait à ce qu'il marchât 
assez vite, retardait le mouvement des détachements 
qui l'emmenaient prisonnier. On le fusilla dans un 
fossé, à Aigrefeuille, sans lui accorder le quart 
d'heure qu'il demandait pour recommander son âme 
à Dieu... 

Je suis trop impartial pour dire que ces sanglantes 
représailles furent commises uniquement par le parti 
opposé à la cause que soutenaient les Vendéens. Le 
triomphe aussi bien que la résistance exaltent les pas- 
sions politiques jusqu'à la fureur. Dieu seul a pu dire 
aux flots courroucés : — « Vous n'irez pas plus loin ! » 



MADAME EN VENDÉE. 157 

Pendant ce temps, Madame errait dans cette malheu- 
reuse contrée livrée à loutes les violences du régime 
militaire. Los arrondissements de Laval, de Château- 
Gontier et de Vitré, avaient été mis en état de siège; et 
cette mesure violente s'étendit à quatre départements : 
Maine-et-Loire, Vendée, Loire-Inférieure et Deux- 
Sèvres. Au milieu d'une surveillance aussi bien orga- 
nisée, les dangers qui assaillirent l'héroïque princesse 
devenaient de plus en plus menaçants. Elle déjoua 
avec un courage et une constance admirables les per- 
quisitions incessamment dirigées contre elle; et ce 
sera dans l'avenir une bien intéressante narralion 
que celle qui nous apprendra ce qu'il fallut de pré- 
sence d'esprit et de sang-froid à l'illustre proscrite 
pour avoir aussi longtemps mis en défaut les recher- 
ches de tous les limiers lancés par le gouvernement 
après elle. Ces hasards, ces renconlressi dramatiques 
qui ont inspiré tant de fois les romanciers et les dra- 
maturges perdus sur les traces du fils des Sluarls, 
ont trouvé leur pendanl; les landes et les chemins 
creux de la Bretagne auront aussi leur épopée avec 
ses péripéties et sa catastrophe. 

Après avoir fait tout ce qu'il était humainement 
possible de tenter pour soutenir par sa présence et par 
l'exemple de son courage le dévouement de ceux qui 
s'étaient engagés dans cette malheureuse entreprise, 
Marie-Caroline, semblable à un chef vaillant qui, le 
dernier, quitte le champ de bataille, quand tout espoir 
de continuer la lutte s'est évanoui, entra à Nantes, 
cachée sous un costume de paysanne, et accompa- 
gnée de mademoiselle Eulalie de Kersabiec qui avait 
revêtu un déguisement semblable. 













ir ,s MES MÉMOIRES. 

Elle resta cinq mois cachée dans cette ville; et, 
grâce à la fidélité de son entourage, elle continua à 
déjouer les efforts de ses ennemis, jusqu'au moment 
où un traître, un juif, un renégat, nommé Deutz, se 
présenta aux Pharisiens et aux scribes du juste-milieu 
et leur dit comme Judas : « — Que me donnez-vous? 
« je vous la livrerai. » 

Le temps qui sépara l'entrée de Madame à Nantes 
du jour où cet odieux marché fut conclu, et reçut son 
exécution, dut paraître bien long aux hommes du 
o-ouvernemerit nouveau. Il y avait, en effet, dans la 
présence de Marie-Caroline sur le sol français, au 
sein d'une ville comme Nantes, très-favorable aux 
idées qui avaient triomphé en Juillet, centre d'une 
force militaire imposante, et de toutes les ressources 
dont le gouvernement pouvait disposer pour surveil- 
ler les gens qui lui étaient contraires; il y avait, dis- 
je, un fait inexplicable, un de ces faits qui impres- 
sionnent vivement les esprits. 

On commençait à croire que le droit, qui, désarmé 
et représenté par une jeune femme, entourée de quel- 
ques serviteurs fidèles, tenait en échec la force mili- 
taire et la puissance de l'espion, était chose sérieuse. 
Ceux qui ne voulaient pas reconnaître cette puissance 
du droit, accusaient l'autorité d'y mettre de la fai- 
blesse et de la négligence. A. les entendre, on ne 
trouvait pas la duchesse de Berry parce qu'on ne 
voulait pas la bien chercher ; et, forcé de choisir 
entre deux difficultés, le gouvernement de Louis- 
Philippe semblait préférer l'embarras que lui lais- 
sait Madame, attendant dans une impénétrable retraite 
le moment de prendre sa revanche, aux inextrica- 



MADAME EN VENDÉE. 159 

bles difficultés qu'élèverait sur ses pas Madame pri- 
sonnière, comparaissant devant le jury ou devanL la 
Chambre des pairs. 

Le fait est qu'avant d'être bien certain du mariage 
de la princesse, et des suites de cette union, le juste 
milieu 1 était singulièrement tourmenté par la pré- 
sence de la princesse à Nantes. Il fit tous ses efforts 
pour l'éloigner. La révolution toujours menaçante et 
en méfiance de ses intentions, rejetait l'inutilité de 
ses poursuites sur les secrètes sympathies de parenté 
qui se font entendre au cœur des personnes les plus 

divisées par l'intérêt Louis-Philippe a prouvé plus 

tard combien ces soupçons étaient injustes; et de 
quelle abnégation des sentiments les plus chers aux 
familles qui préfèrent l'honneur aux honneurs, il 
était capable! 

C'est ici le lieu de rappeler la démarche que l'on 
lit auprès de moi pour m'engager à concourir au 
départ de Madame. J'ignorais alors que les personnes 
qui avaient le plus d'intérêt à cet éloignement n'é- 
taient pas celles qui travaillaient le plus activement 
à le déterminer. 

Je reçus une lettre de madame de *"* où étaient ces 
mots : «J'aurais quelque chose à vous dire qui presse; 
« je suis tous les jours chez moi, à midi; ne parlez 
« pas de ce rendez-vous. » 

A midi, le jour même delà réception de ce mys- 
térieux billet, le marteau d'une lourde porte co- 
chère faisait retentir une rue déserte, et annonçait 
mon empressement à me rendre à l'invitation de ma- 

' C'est ainsi que l'on désignait le parti gouvernemental depuis 1850. 





ICO 



MES MÉMOIRES. 



dame de ***.. J'allais me trouver en présence d'une 
femme qui a de l'esprit, quoiqu'elle soit habituée 
à croire que les autres en ont moins qu'elle. Mal- 
gré son peu de timidité, elle se laissa facilement 
intimider par un regard scrutateur. Plus d'une fois 
elle m'avait jugé sévèrement, je le savais, soit qu'elle 
se fût laissé prendre aux apparences, soit qu'elle dé- 
sirât me trouver lel qu'elle me voyait dans son esprit. 
« Madame ne reçoit pas si malin, » dit un valet. — 
Je me nomme, la porte s'ouvreet j'entre. 

Madame de *** m'attendait, et, je pus juger à la 
pâleur de son visage, ordinairement très-coloré .et 
à son émotion mal contenue, qu'il s'agissait d'une 
chose -importante; il était clair aussi que, malgré sa 
confiance dans la supériorité de son esprit, elle n'é- 
tait pas à l'aise devant moi. Au moment d'essayer de 
me prendre pour dupe, on se rappelait peut-être 
quelques antécédents qui prouvaient que la chose 
n'était pas aussi facile qu'on se l'était imaginé. 

« — J'ai une chose fort importante à vous révéler, 
« — me dit-on à demi-voix, — soit que je l'aie sur- 
et prise à mes amis, soit qu'ils aient fait exprès de me 
« la laisser deviner. Vous jugez sévèrement les indivi- 
« dus, et quelquefois cette sévérité est injuste; par 
« exemple, vous vous êtes fait de moi une opinion 
«où il entre plus de partialité que de raison; mais 
« laissons cela, je ne vous ai pas fait venir pour vous 
« faire la guerre; c'est sur le terrain de la neutralité 
« et de la générosité politiques que je vous ai appelé, 
« et je prétends ne m'en pas départir. » 

Ce peu de paroles furent coupées de plusieurs si- 
lences, comme si l'on eût attendu quelque inlerrup- 



SOUVENIR PERSONNEL. 101 

fion de ma part : je me contentai d'examiner la dame 
avec celte attention qui embarrasse, et avec cetle 
physionomie impassible toujours gênante pour la 
personne qui, pour achever ses phrases et en venir 
au fait, semble avoir besoin d'un mot ou d'un 
air encourageant. Nous étions placés de manière 
qu'elle me voyait dans une glace; aussi examinait- 
elle avec soin ma ligure qui, je le répète, n'expri- 
mait absolument rien. 

Ce calme et ce silence causaient à la dame une 
impatience visible. Enfin elle se décida, malgré ma 
froideur, à en venir à la grande confidence : « Le 
« gouvernement, me dit-elle, qui craignait de voir 
« tomber entre ses mains madame la duchesse de 
« Berry, désire maintenant son arrestation, et veut y 
« parvenir. Il ordonne les recherches les plus se- 
« vères : les agents les plus actifs et les plus ha- 
« biles y seront employés; les plus fortes récom- 
« penses, les promesses les plus séduisantes vont 
« être mises en jeu pour animer le zèle des uns et 
« tenter la fidélité des autres. Le gouvernement veut 
«réussir à tout prix; et ses efforts ne peuvent 
« manquer d'avoir un résultat. Cette pensée fait 
« horreur ! » 

Je ne rompis point le silence, car j'avais vu où l'on 
voulait en venir, et je comprenais que le gouverne- 
ment, embarrassé lui-même de sa position, cherchait, 
par tous les moyens en son pouvoir, à effrayer les 
royalistes de Paris, afin que ceux-ci, dans leurs cor- 
respondances, fissent part à Madame des violences 
qu'on préparait contre elle pour la décider à quitter 
le sol français. Je me renfermai dans mon stoïcisme, 



46-2 MES MÉMOIRES. 

et je laissai ma donneuse d'avis s'animer toute seule à 
l'idée de Madame prisonnière des hommes de Juillet, 
a Mais savez-vous bien ce qui en adviendra, re- 
« prit-elle; quand on l'aura prise, on lui fera son pro- 
« ces et elle sera condamnée à mort. Je ne dis 
« pas que son exécution aura lieu, reprit la dame 
« en voyant que ce dernier trait sur lequel elle 
« comptait, me trouvait tout aussi impassible qu'a- 
ce vant : telle n'est pas, sans doute, la pensée du 
« gouvernement; mais en admettant qu'il n'osât pas 
« aller jusque-là, la position de la fugitive de la Ven- 
« dée n'en est pas moins bien alarmante : les hom- 
« mes qui sont au pouvoir ne peuvent plus reculer; 
a il faut que Madame soit prise, et elle le sera : on la 
« mettra en prison, et de là elle sera embarquée pour 
« Pondichéry. Je frissonne en vous le disant; mais je 
a me serais crue coupable de vous le laisser ignorer : 
« mes sentiments, auxquels vous ne rendez pas assez 
« justice, me faisaient un devoir d'en avertir quelque 
« sommité de votre parti ; j'ai longtemps cherché 
« l'homme à qui je pourrais me confier, et je n'ai 
« trouve personne qui fût plus digne de ma con- 
te fiance : hâtez-vous, prévenez le danger que court 
« Madame en mettant sous ses yeux tous les détails que 
« je vous ai donnés, et ne perdez pas un moment '. » 

Elle avait parlé pendant plus de vingt minules sans 
être interrompue par un geste ou par un monosyllabe, 
et son déplaisir paraissait extrême. 

1 On ('tait entouré dé tant de perfidies, qu'il était possible même que- 
le gouvernement voulût se sentir de madame '" sans cm'ellc s'en dou- 
tât, et de moi-même, pour connaître la retraite de Son Altesse Royale. 
Cette pensée me préoccupait. 



SOUVENIR PERSONNEL. 105 

Prenant alors la parole avec le plus grand calme : 
« — Je savais, madame, tout ce que vous venez 
« de me faire l'honneur de me dire, je vais tâcher 
« d'y répondre : je n'ignore point les ordres don- 
ce nés par le gouvernement, et tout le bruit qu'il en 
« fait. Je sais même que, sous prétexte de l'intérêt 
« qu'elle inspire, Madame a déjà reçu maint avis 
« officieux, sinon officiel, ayant pour but de la déci- 
« der, par l'effroi, à quitter la France. Sa présence, 
« je le comprends, est importune à vos amis; et elle 
« les gêne... Que voulez-vous y faire? Loin de pen- 
ce ser qu'ils fussent heureux de prendre la Princesse, 
ce je crois qu'ils seraient fort embarrassés d'une vic- 
cc toirc définitive. Ils savent tout ce qu'un procès aurait 
« d'odieux, et que de difficultés naîtraient pour eux 
ce du jugement, quel qu'il fût, qui interviendrait. 
« L'exil, dont on la menace, ne ferait, en définitive, 
ce que lui rendre la position qu'on veut lui faire 
« perdre. Quant à sa condamnation à mort, la répro- 
ce bation générale serait telle, que l'exécution de cet 
ce arrêt serait irréalisable. Une pareille condamnation 
ce pour crime politique, n'est plus dans nos mœurs, 
ce même envers un homme ; a plus forte raison quand 
ce il s'agit d'une femme. » 

Il m'était facile déjuger de l'effet de mes réponses 
sur la dame : nous tournâmes quelques instants autour 
des mêmes idées : on voulut chercher à me démontrer 
que les choses étaient plus simples que je ne le pen- 
sais : « Mais, madame, lui dis-je, le soin extrême que 
ce le gouvernement met lui-même, ou par ses amis, à 
ce dissimuler l'embarras où il se trouve, prouve, plus 
ce que tout, celui où il est; vous avouez ses fautes, 



164 MES MÉMOIRES. 

« elles ont été grandes en effet, et l' usurpation n'est 
« pas la pire de toutes; il s'est suicidé le jour où il a 
« reconnu que l'on avait bien fait d'abattre les croix, 
« et où il a lui-même ordonné, pour complaire à la 
« plus vile populace, qu'on arrachât de ses armes les 
« fleurs de lis. On ne se relève point du mépris. Je 
« ne fais point le saint, car je ne suis point un hypo- 
« crite; mais ce n'est pas en vain qu'on laisse ontra- 
« ger ou qu'on renie le Dieu de ses pères. » 

M'inlerrompant aussitôt avec un rire sardonique, 
espérant se venger sur moi de mon peu de disposition 
à me laisser prendre pour dupe : 

« — Comment donc; mais il fut un temps où vous 
« étiez un petit saint, du temps de l'abbé Duval, par 
« exemple, dit-elle. 

« — Madame, répondis-je aussitôt, sans aucune 
« émotion, il est vrai que j'ai perdu dans l'abbé Legris- 
« Duval un ami bien précieux, mon meilleur guide; 
« mais ce que j'étais alors, je le suis encore ; moi, je 
« n'ai jamais rien renié. Si je fais le bien, j'en remercie 
« le ciel ; quand il m'arrive de faire mal, je le regrette, 
« je me repens; et jamais je n'ai eu la prétention 
« d'être un saint, je le répète. J'en connais d'autres, 
« ajoutai-je en la regardant, qui ont, dans leur vie, 
« réuni tous les titres à ce beau nom, et à qui leur 
« innocence première ouvrira sans doute sans entraves 
« les portes du ciel... » 

Tout étonnée de cette réponse piquante par les 
commentaires dont sa conscience l'accompagnait, ma 
partie adverse se hâta de changer de conversation; 
ou plutôt elle démasqua une nouvelle batterie, ar- 
mée pour me porter un dernier coup. 



SOUV-ENIR PERSONNEL. 105 

a _ Connaissez-vous le général Solignac? 

« — Non, madame!... 

ct _ C'est un homme affreux, et le gouvernement 
« lui-même est effraye de l'avoir dans la Vendée pour 
« commander. Voulez-vous que je vous rapporte sa 
« conversation avec le général ***? 

« — Je suis à vos ordres ! 

(( — Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines 
« en vous le disant. — Mais, général, lui disait-on, 
« qu'eussiez-vous fait de madame la duchesse de 
a Berry, si vous l'eussiez prise? — Je l'aurais fait 
« fusiller dans les vingt-quatre heures, répondit sans 
« hésiter le général Solignac, et j'aurais bien servi, 
a malgré lui, le gouvernement qui, plus lard, m'eût 
« remercié. — Eh bien! monsieur de La Rochefou- 
« cauld, qu'en pensez-vous? » me dit madame de*** en 
me regardant fixement? 

Ma figure n'exprimait ni crainte, ni surprise : 

« _ Madame, lui répondis-je sans hésiter, jamais 
« homme n"eût mieux servi la cause de la légitimité 
( ( et fait plus de tort à sa propre cause : un crime fait 
« toujours horreur; et, croyez-moi, c'est assez d'une 
« tète couronnée sur les marches d'un trône ! » 

11 n'y avait plus rien à ajouter de part et d'autre. 

« — Mais enfin, me dit la dame, me promettez- 
« vous de ne laisser rien ignorer de ce que je vous ai 
« dit? 

« _ Madame, répondis-je, mes renseignements 
« n'apprendraient absolument rien; je ne crois pas à 
« ces dangers dont on fait tant de bruit. Conseiller à 
u Madame de s'y soustraire, ce serait, d'un côté, la 



166 MES MÉMOIRES. 

« méconnaître, et, de l'autre, l'engager à les affron- 
te ter. » 

Et nous nous séparâmes, me réservant comme de 
raison, intérieurement, de faire ce que je croirais 
utile, et opportun. 



CHAPITRE X 



MORT ET CONVOI DU GÉNÉRAL LAMARQUE. - LES JOURNÉES 

DES 5 ET 6 JUIN 1832. 

L'ÉCOLE DU GROS-CAILLOU. - SOUVENIR PERSONNEL. 



On a remarqué, et c'est de toute justesse, que les 
enterrements jouent un grand rôle dans l'histoire 
du gouvernement de Juillet. N'est-il pas lui-même 
l'enterrement de la gloire, de la prospérité, de la 
liberté française? Celui dont nous avons à raconter les 
terribles épisodes suivit de près cette longue file de 
convois dont le choléra avait ouvert la marche, et se 
fit suivre lui-même d'un bon nombre de cercueils 
remplis par les balles de la guerre civile. Tels que les 
hérosdes temps homériques, Lamarqueeut des funérail- 
les sanglantes, et une lutte s'engagea, comme un specta- 
cle funèbre autour de sa tombe; mais ce fut le sang 
de la France qui coula dans cette hécatombe terrible ; 
ce furent ses enfants qui se déchirèrent le sein dans 
ce combat véritable, et y figurèrent, les uns comme 
victimes, les autres comme sacrificateurs. 



t 






1U8 MES MÉMOIRES. 

Celte collision déplorable fut précédée d'un acte 
qui occupa vivement l'opinion publique : le compte 
rendu résumait, avec la session de 1831, les griefs de 
l'opposition de la gauche contre les tendances du gou- 
vernement de Louis-Philippe. Ce ne fut point ce 
manifeste qui détermina l'effort à main armée des 
hommes de Juin. Le mouvement se fit tout en dehors 
de la Chambre. L'opposition dynastique, sortie des 
flancs usés du vieux libéralisme de la Restauration et 
que représentait M. Odilon Barrot, et l'opposition 
avancée à la tête de laquelle marchait Garnier-Pagès, 
jouaient encore à la majorité parlementaire, et pré- 
tendaient obtenir du temps, de leur éloquence, de 
leur popularité et de leurs manœuvres plus ou moins 
habiles, le triomphe de leurs idées avec la réalisation 
du programme de l'Hôtel de Ville : un trône entouré 
d'institutions républicaines. Jusqu'ici on n'avait vu 
que le trône; et les républicains ayant apprécié à sa 
juste valeur la meilleure des républiques, intronisée 
par M. de LaFayelte, avaient résolu depuis longtemps 
de faire leurs affaires eux-mêmes. 

Les plus pressés de ce parti se rappelaient que 
le fusil et le pavé avaient fait en trois jours ce 
que l'opposition n'avait pu faire en quinze ans. 
Pleins de jeunesse, de force, d'ardeur et d'énergie, 
ils pensèrent qu'il y aurait lâcheté ou résignation par 
trop grande à annihiler tout cela pour s'en remet- 
tre à la faconde temporisante de ces messieurs. Le 
cri de Vive la république, poussé au grand soleil de 
la place publique, en agitant le drapeau des barri- 
cades, leur semblait plus éloquent que toutes les 
périphrases de M. Barrot et de ses collègues. Laissant 



LES JOURNÉES DES 5 ET 6 JUIN 1832, 109 

les rhéteurs se débattre dans leur urne au scrutin, 
ils voulurent y jeter les balles des cartouches popu- 
laires pour en faire sortir, malgré eux, la républi- 
que qu'ils rêvaient, sans autre trône qu'une chaise 
cqrulepour un président, ou pour un consul; en un 
mol, la république dans toute sa simplicité. 

Réduits à cent, et bientôt à soixante combattants, 
campés au centre le plus populeux de cet immense 
Paris, ils osèrent défier le gouvernement qui ne recu- 
lait, ils le savaient bien, devant aucun moyen de 
conservation. Ainsi, pendant deux jours, une armée 
de 24,000 hommes lut tenue en échec par celle poi- 
gnée de fous sublimes; ainsi, pendant deux jours, la 
fusillade, la canonnade et le tocsin de Sainl-Merry 
fatiguèrent en vain les échos de la grande ville, appe- 
lantau secours de ces vaillants jeunes gens, dignes de 
soutenir une meilleure cause, les sympathies qui de- 
vaient, selon leur espérance, s'éveiller dans tous les 
cœurs républicains, au bruit de cette audacieuse dé- 
monstration. 

Cet appel ne fut pas entendu : les soixante conibat- 
tants du cloître Saint- Merry ne composaient pas 
pourtant à eux seuls le parti de la république ; mais 
les autres ne parurent pas. On disait en juillet : 
— Indiquez-nous où les royalistes se tenaient pen- 
dant les trois jours? On aurait pu répondre en nom- 
mant ces quelques bataillons de la garde si impru- 
demment engagés, et qui firent si bien leur devoir. 
Mais non, les royalistes restèrent inactifs, en juil- 
let 1 850, comme les républicains en juin 1832, et par 
la même raison : dans les deux cas, la question fui 
mal posée; le terrain du combat mal choisi, 
m. 12 



170 MES MÉMOIRES. 

Les royalistes n'avaient pas de raison pour'descen- 
dre dans la lice, quand il s'agissait de soutenir les 
ordonnances que tous, en partie, désapprouvaient. De 
même les républicains sensés y regardèrent à deux 
fois avant de se jeter dans celte échauffourée, éclose 
à la suite d'un corbillard, sans un de ces faits po- 
sitifs et frappants ; sans un de ces prétextes com- 
préhensibles pour tous, qui remuent les masses. 
Disons-le ; il n'y avait pas plus de raison pour que 
les royalistes répondissent à l'appel de M. de Poli- 
gnac, qu'il n'y avait de motif pour que tous les ré- 
publicains de Paris s'armassent au bruit du tocsin 
de Saint-Merry. 

Les tendances du gouvernement de Louis-Philippe 
étaient fort peu rassurantes pour ceux qui avaient 
pris au sérieux le programme de l'Hôtel de Ville, et 
l'on conçoit très-bien leur dépit en se voyant si indi- 
gnement joués; mais enfin il manquait un fait, un 
acte dans lequel ce mauvais vouloir pour la liberté, 
et ce démenti permanent aux promesses de Juillet 
se seraient formulés nettement et résumés au vu et 
au su de tout le monde. Pour les masses, les griefs 
reprochés au gouvernement étaient du genre de ceux 
qui doivent se débattre dans la sphère de la tribune 
ou de la presse; le compte rendu de l'opposition y 
suffisait; mais il n'y avait pas de quoi recommencer 
Juillet. Il avait fallu l'aveuglement des ministres de 
Charles X qui furent les derniers de la Restauration, 
pour engager d'une manière aussi fatale les débats 
entre le roi et le peuple. Ils devaient attendre que le 
roi fût personnellement attaqué, et bien se garder de 
poser les premiers cette terrible alternative : Ta be or 



LES JOURNÉES DES 5 ET G JUIN 1832. . 171 

not to be. De lui-même, le fail de l'agression est déjà 
une présomption fâcheuse. 

Les républicains, en juin 1852, comme les minis- 
tres de Charles X en juillet 1850, eurent un grand 
tort aux yeux de Paris qui put les juger en disant : 
Voilà ceux qui ont commencé! Quelques-uns d'entre 
eux sentirent à merveille le mal que faisait à leur 
prise d'armes l'absence d'un prétexte réel. L'anec- 
dote suivante le prouve fort hien. 

M. de La Fayette, qui avait assisté au convoi, fut saisi 
et porté en grand triomphe dans sa voilure, après 
avoir prononcé quelques paroles d'adieu sur le cata- 
falque de son ancien collègue. L'insurrection, en ce 
moment, était flagrante, et quelques coups de feu 
avaient déjà été échangés entre la troupe de ligne et 
les patriotes du convoi. Quand M. de La Fayette fut 
installé dans sa voilure, un cri s'éleva : Â l'Hôtel de 
Ville! Et en effet, sans qu'il fît grande résistance, les 
jeunes gens qui l'avaient porté s'attelèrent à son car- 
rosse et le traînèrent dans cette direction. Pendant ce 
trajet, le long des quais, deux républicains, qui li- 
raient de leur mieux, pensaient à ce qui leur man- 
quait pour rallier à leur entreprise cetle foule de 
curieux plus disposés à regarder qu'à agir. 

« — Sais-tu ce qu'il faudrait faire? dit l'un de ces 
« jeunes gens à l'autre. 
« — Non. 

« — Eh bien, je vais te le dire : il faudrait jeter 
« La Fayette à l'eau, et crier partout que c'est Louis- 
ce Philippe qui en a donné l'ordre aux sergents de 
« ville pour s'en débarrasser. » 

Ce moyen fut trouvé pan trop violent, et il n'y fut 



172 . MES MÉMOIRES. 

pas donné suite. Cependant La Fayette avait en- 
tendu la proposition, et, après y avoir réfléchi, il dit 
en souriant, quand il descendit de voilure : « — Ce 
« n'était pas une mauvaise idée que de me jeter à 
« l'eau ; ce n'était pas moi ; mais Louis-Philippe que 
« vous auriez noyé. » 

La Fayette, du reste, fut la seule des influences de 
l'opposition qui se mit franchement à la disposition des 
insurgés : il priait ceux qui l'entouraient une dernière 
fois, avant que de se rendre où les appelait la fusillade 
déjà engagée dans les différents quartiers de Paris, il 
les priait, dis-je, de l'emporter avec eux partout où 
il y aurait de la place pour sa chaise. La république 
était réduite à subir à son tour, et dans son représen- 
tant, cette plaisanterie dirigée en 1815 contre les 
défenseurs de la Restauration, dans une caricature où 
l'on représentait ceux que nos loustics libéraux nom- 
maient les voltigeurs de Louis XIV en chaises à por- 
teurs, et disant au duc de Berry qui les passait en 
revue : « — Nous n'attendons plus que des hommes 
« pour nous porter en avant. » 

Des plaisanteries ne sont pas des raisons; et comme 
l'on vieillit aussi bien dans le parti républicain que 
dans le parti royaliste, il est toujours cruel d'exploiter 
au profit de la méchanceté ce mal irrémédiable pour 
tous; c'est une arme que chacun peut ramasser à son 
tour : il ne faut, pour cela, que savoir attendre. 

Les avantages remportés par les républicains dans 
la soirée du 5 juin 1852 leur donnèrent d'abord de 
belles espérances, quand ils se virent maîtres des 
points suivants : l'Arsenal, le poste de la Galiote, le 
poste du Chàleau-d'Eau, le quartier du Marais, la 



LES JOURNÉES DES 5 ET (i JUIN 1852. 17.". 

Mairie du huitième arrondissement, la fabrique 
d'armes de la rue Popincourl, tout prêts qu'ils étaient 
à assaillir la Banque, l'hôtel des Postes, la caserne 
des Pelils-Pères. Ils crurent, quand la nuit vint, que 
le soleil du lendemain éclairerait le triomphe défini- 
tif de la république; mais celle nuit leur fut fatale. 
Des notabilités révolutionnaires sur lesquelles ils 
comptaient pour donner à leur coup de main les 
dimensions d'un soulèvement général, La Fayette fut 
le seul qui alla de l'avant, et l'on sait que cetlc dé- 
monstration ne le mena pas loin. 

Les autres hommes qui auraient pu déterminer les 
masses à se jeter dans le mouvement, et achever de 
démoraliser les défenseurs de l'ordre de choses, Mau- 
guin, le maréchal Clausel, Armand Carrel lui- 
même, cet homme de tant de fermelé et de résolu- 
lion, jugèrent dès l'abord la partie perdue; et ils re- 
fusèrent de prêter à celle démonstration l'appui de 
leurs noms et de leur popularité. Il y en avait parmi 
eux rju'on sollicilait uniquement pour leur valeur no- 
minale, et l'un de ces noms ayant dit aux républicains 
qui le pressaient de se mellre à leur têle : « — Je me 
« joins à vous, si vous êtes assurés du concours d'un 



« régiment. 



« — Eh! général, lui fut-il répondu, si nous avions 
« un régiment, vous ne seriez pas à vous demander 
« ce que vous allez nous refuser ! » 

Ces heures d'hésitation et d'inaction dans cette nuit 
décisive, et quand il restait à peine aux républicains 
le temps de formuler nettement leurs prétentions et 
de dire le gouvernement et les hommes qu'ils avaient 
à substituer au pouvoir menacé par eux, ne furent 



174 MES MÉMOIRES, 

pas perdus pour les ministres de Louis-Philippe; bien 
instruits par leurs agents de la froideur et de la timi- 
dité avec lesquelles les notabilités de l'opposition re- 
cevaient les avances des insurgés, ils se remettaient de 
leur premier effroi. 

Ils firent arrêter quelques hommes qui leur fai- 
saient peur, parce qu'ils les savaient capables de 
prendre le rôle que Clausel et les autres refusaient. 
Les bureaux de la Inhume furent envahis par la 
police, et les presses placées sous les scellés. Le Na- 
tional ne fut mis à l'abri d'une mesure semblable 
que par le voisinage d'une barricade au pouvoir des 
républicains; il put donc recevoir ceux qui cher- 
chaient le moyen de s'entendre; mais des réunions 
successives qui se faisaient dans ses bureaux, il ne 
sortit rien que la certitude qu'on laisserait ces hé- 
roïques jeunes gens, qui avaient si témérairement 
commencé l'entreprise, la terminer à leur gré et 
s'en tirer comme ils le pourraient. 

La lutte recommença le lendemain. Le gouverne- 
ment développa toutes les forces dont il pouvait dis- 
poser, et qui ne montaient pas à moins de vingt-quatre 
mille soldats, sans compter les trente mille hommes 
échelonnés dans les environs de Paris, et les six 
mille gardes nationaux qui avaient répondu au rap- 
pel. L'arrivée successive de ces régiments, et d'une 
artillerie formidable accourue de différenls points et 
qui commençait à gronder dans les profondeurs du 
quartier au pouvoir de la révolte, avait bien vite 
fixé les irrésolutions de Paris, et calmé cette fièvre 
d'insurrection qui semblait l'agiter la veille; mais le 
terrible feu des barricades ne se serait pas éteint 



*H' 



LES JOURNÉES DES 5 ET 6 JUIN 1852. 175 

aussi vite si, comme en juillet, on l'eût soumis à l'é- 
preuve d'attaques partielles. 

Le pouvoir nouveau développa, en celle occasion, 
une grande résolution, beaucoup d'ensemble et d'é- 
nergie, et montra ce qu'eût élé l'affaire de juillet, si 
le gouvernement de Charles X avait employé les mêmes 
moyens pour l'étouffer, et ne s'était pas abandonné lui- 
même. On a même dit que l'affaire se serait bien plus 
vite terminée si l'on n'eût pas cherché, à l'aide de ce 
grand bruit de canons et de fusils, à faire croire aux 
réalités d'une bataille bien autrement sérieuse; et à 
jeter dans les esprits la haine et l'effroi pour le parti 
dont la répression nécessitait de semblables démons- 
trations. 

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les relations de celte 
déplorable journée s'accordent à dire que des mains 
inconnues jetèrent constamment par une des fenêtres 
de la rue où l'on se battait, des munitions aux répu- 
blicains, et que ces distributions, qui leur arrivaient 
juste au moment où ils étaient à leurs dernières car- 
touches, contribuaient à prolonger la résistance. 

Pendant que la royauté de Juillet et la république 
achevaient de vider leur querelle, Paris avait repris 
son aspect accoutumé, et continuait sa vie d'affaires 
et de plaisirs, sans s'occuper autrement de ce grand 
tintamarre qui se faisait autour de Saint-Merry, que 
s'il se fût agi des détonations lointaines d'une petite 
guerre au champ de Mars, ou d'un feu d'artifice sur 
les quais. 

L'un de nos amis, homme de lettres distingué, li- 
sait pendant ce temps aux acteurs du Théâtre-Fran- 
çais une pièce sur la Fronde. Il m'a raconté que, 






176 



MES MÉMOIRES. 



malgré son désir de faire sentir les nuances de son 
drame, et malgré la chaleur qu'il mettait dans cette 
lecture, il se sentait singulièrement ému et troublé 
par celle canonnade incessante. Malgré l'indifférence 
réelle ou affectée des auditeurs, la tragédie véritable 
qui se jouait à quelques toises du salon fit tort à la 
comédie; l'intérêt des inventions dramatiques cédait à 
l'intérêt des réalités historiques dont Paris était en ce 
moment le théâtre. Cependant l'attention de l'aréo- 
page fut réveillée par un mot d'un singulière propos : 
l'auteur avait mis en scène Monsieur, oncle du roi 
Louis XIV; ce personnage se montrait dans le drame 
ce qu'il a été dans l'histoire, avec ses tergiversa- 
tions, ses lâchetés et ses élans vers le pouvoir, élans 
si mal servis par son caractère pusillanime, qu'il re- 
tombait bien vite, après quelques coups d'aile, dans 
le plus prosaïque terre à terre; il se décidait pour- 
tant dans la pièce à prendre un parti el à rompre en 
visière amx frondeurs, et l'un des seigneurs de sa 
suite s'écriait : « Comme M. le duc d'Orléans sera 
« fâché demain de ce qu'on lui fait faire aujour- 
« d'hui! » 

La lecture n'alla pas plus loin; et l'on décida, tou- 
jours au bruit du canon, que l'on attendrait pour 
jouer la pièce un temps plus calme, et des événements 
moins en rapport avec les agitations, les. intrigues el 
les palinodies de la Fronde. 

Le 7 juin, Louis-Philippe ne se montra pas le 
moins du monde fâché de ce qu'on lui avait fait 
faire le 6, car lui et son gouvernement songèrent à 
exploiter leur triomphe. Plusieurs journaux furent 
saisis: Armand Carre! , le rédacteur en chef du N(h 



LES JOURNÉES DES 5 ET fi JUIN 1832. 177 

tionah se trouva sous le coup d'un mandat d'arrêt; le 
domicile des citoyens les plus honorables fut violé; 
les arrestations se multiplièrent. Une ordonnance de 
M. Gisquet, préfet de police, enjoignit aux médecins 
et chirurgiens de dénoncer les blessés qui réclame- 
raient leurs secours; l'école polytechnique, l'école 
vétérinaire d'Alfort el l'artillerie de la garde natio- 
nale furent dissoutes; enfin le Moniteur publia une 
ordonnance qui mettait la capitale en état de siège, 
et établissait un conseil de guerre pour juger sans 
désemparer les fauteurs des troubles des 5 et G juin. 

L'opinion publique et la magistrature suprême 
firent prompte justice de ce luxe de répression. Le 
conseil de guerre ne prononça qu'une condamnation 
à mort; la cour de cassation cassa cet arrêt, et déclara 
« que le conseil de guerre avait commis un excès de 
« pouvoir; que les règles de sa compétence avaient été 
«violées; qu'on avait forfait à la Charte. » Tous 
les vaincus de juin furent renvoyés par-devant le 
jury. Quant à celte délation imposée comme devoir 
aux médecins et chirurgiens appelés au chevet des 
blessés, elle fut accueillie par une indignation telle, 
que pas un médecin ne se crut lié par une prescrip- 
tion aussi infâme. La Faculté put dire, à l'instar de 
ce gouverneur qui refusa d'exécuter les ordres à lui 
envoyés pour traiter dans sa ville les huguenots comme 
on les avait traités à Paris dans la nuit de la Saint- 
Barthélémy : « Il y a des cas où la désobéissance est 
« un devoir. » 

Si le triomphe des ministres de Louis-Philippe 
ne devint point le signal de sanglantes représail- 
les, ce n'est ni à leur modération, ni à leurs scru- 




178 MES MÉMOIRES. 

pules qu'on en est redevable : ils furent d'intention 
aussi violents, que possible, et l'histoire n'oubliepas, 
quoique les souvenirs s'effacent vite en France, que 
deux ans après la Révolution de juillet, les accusateurs 
et les prescripteurs de Cbarles X mettaient par ordon- 
nance Paris en état de siège, eux qui avaient vu dans 
le même acte un forfait que l'exil d'une famille de rois 
pouvait seul expier. 

La victoire de juin eut l'avantage pour l'établisse- 
ment de Juillet d'inspirer à la bourgeoisie et à la 
classe moyennesur lesquelles il s'appuyait, une grande 
haine et une grande peur pour la république; mais 
on peut dire que le gouvernement outre-passa les 
bornes de l'effet qu'il espérait de ce triomphe. Il fit 
admirer ceux qu'il voulait démolir, afin de se faire 
honneur de l'énergie de sa résistance; il éleva l'attaque 
à la dimension d'un fait d'héroïsme vraiment merveil- 
leux. Voulant enterrer le parti républicain il eut la 
maladresse de faire un piédestal du tombeau qu'il lui 
avait préparé. 






C'était aujourd'hui le jour de la distribution des 
prix à l'école des frères du Gros-Caillou, fondée par 
madame de Tranz, ma tante, et placée sous ma direc- 
tion spéciale. 

Cette école depuis nombre d'années ', attire, on 
peut le dire, l'attention des autres, et le supérieur 



' Voir le VI" volume, page 292, où je raconte l'offre de ma tante et 
mes scrupules avant d'accepter cette importante mission. 



L'ÉCOLE DU GROS-CAILLOU. 179 

ainsi que les frères assistants la visitent avec un vif 
intérêt. Les frères, très-portés à suivre mes conseils, 
sont aimés et fort appréciés d'ans le quartier. Le soir, 
ils font, en dehors de leurs obligations, une classe 
pour les ouvriers. Ces derniers viennent, avec un zèle 
extrême, puiser dans le cours gratuit une instruc- 
tion qu'ils reportent ensuite avec avantage dans les 
travaux de l'atelier. 

L'examen d'aujourd'hui a été l'un des meilleurs de 
ceux auxquels j'ai assisté. Les enfants ont répondu 
d'une manière parfaitement intelligente et lucide. 

Leur instruction est tout ce qui convient aux diffé- 
rentes carrières qu'ils peuvent avoir à parcourir sans 
quitter leur sphère. 

J'ai toujours approuvé ce qui peut procurer une 
instruction utile au peuple, et l'aider à se diriger 
dans la vie ; mais je n'aime point ces modes d'ensei- 
gnement qui exercent l'intelligence sans donner au bon 
sens le temps de se former. Je veux que la raison se 
développe en même temps que l'esprit. Aussi je pré- 
fère l'instruction des frères à l'enseignement des écoles 
à la Lancaslre; dans ces écoles l'important, le difficile 
pour ne pas dire l'impossible, est de trouver des 
maîtres. C'est là une mission toute spéciale, qui ne 
peut être acceptée, avec loutes ses conséquences, que 
par des cœurs embrasés de tous les feux de la charité 
chrétienne. Il n'y a que les exemples et les préceptes 
de celui qui disait: « Laissez venir à moi les petits 
enfants ! » qui puissent élever l'homme à cet étal de 
soumission, d'humilité et de résignation. Ces pauvres 
frères, sous leur grossier manteau de bure, ont fait 
plus que tous les philosophes ensemble pour la liberté 



( 



180 



MES MEMOIRES. 



et les progrès de l'humanité, en mettant les connais- 
sances humaines à la disposition des intelligences des 
enfants du peuple ; ils leur inculquent les préceptes 
de celte morale divine qui seule peut préserver l'es- 
prit des éblouissemenls et des erreurs d'une instruc- 
tion sans base et sans application. Ils instruisent le 
peuple, moins pour qu'il soit savant que pour qu'il 
soit meilleur, et comprenne le sens et la portée de ses 
devoirs. La méthode dans laquelle les enfants du pau- 
vre apprenaient à lire avait un nom bien expressif et 
bien touchant : c'était la croix de Dieu. La croix de 
Dieu en effet est le meilleur livre ouvert pour tous; 
riches et pauvres, nous devons nous exercer à y lire, 
tous les jours de notre vie : c'est là seulement que nous 
apprendrons l'humilité, la résignation, la liberté, 
l'égalité et l'amour de nos frères poussé jusqu'au sa- 
crifice le plus sublime, jusqu'à l'abnégation la plus 
complète. 

Beaucoup de parents, et les habitants les plus 
notables du Gros-Caillou, assistaient à cette distri- 
bution. J'ai causé longtemps avec les enfants qui 
m'entouraient; les pauvres petits avaient de ces bonnes 
mines joyeuses que la défiance et l'envie n'ont pas 
encore obscurcies ; l'émotion des parents pendant que 
je me mêlais ainsi aux jeux et aux causeries de ces 
jeunes écoliers ne m'a pas échappée; c'était, on peut 
le dire, au lendemain de la Révolution de juillet; 
et je vis plus d'une main hàlée et vigoureuse s'a- 
vancer vers celles des frères et les presser avec cordia- 
lité : 

« — Si jamais, disaient ces bonnes gens d'une voix 
« émue, si jamais on vous attaque, vous où M. de La- 



SOUVENIR PERSONNEL. 181 

« Rochefoucauld, comptez sur nous! nous serons là 
« pour vous défendre! » 

N'est-ce pas un véritable triomphe? c'est ainsi qu'il 
faut démentir la fausseté et l'injustice des préventions 
suscitées contre nous par ceux qui, pendant quinze ans, 
ont joué la comédie, ou ont menti, ce qui revient au 
même. En nous voyant de plus près, le peuple sentira 
combien on l'a trompé. 

Je prononçai un discours qui fut écouté avec beau- 
coup d'attention. 

A quelques jours de là, je courus un danger 
réel. Si j'en inscris ici le souvenir, c'est comme té- 
moignage de ma reconnaissance envers la Providence 
qui m'a protégé visiblement. 

Je rentrais dans mon parc, venant de la promenade, 
avec ma fille et sa gouvernante, dans un lilbury au- 
quel était attelé un cheval fort sage, ou qui, du moins, 
l'avait été jusqu'à ce jour; mon fils, qui nous suivait 
à cheval, mit pied à terre; je fis comme lui, et je 
laissai mon cheval appelé Le bon, marcher tranquil- 
lement à côté de nous. Maintes fois il était rentré 
de la sorte ; mais ce jour-là il trahit ma confiance ! 
il fit une pétarade et partit à toutes jambes. L'idée 
de madame de La Rochefoucauld et de madame de 
Laval effrayées, et peut-être de mes pauvres enfants 
renversés, me donne mes jambes de quinze ans; je ne 
fais qu'un bond ; mais le cheval était lancé, et la voie 
de mon lilbury étant très-large, m'exposait à un dan- 
ger réel pour le rejoindre; j'y parvins cependant, 
et me maintins, toujours courant, dans celte position 
dangereuse et difficile, près du brancard. Si parmi 
dernier effort je n'étais parvenu à l'emporter dans 



f 



182 MES MÉMOIRES. 

la lutle, il me devenait impossible de continuer 
une minute de plus ; j'étais hors d'haleine. 

Mes enfants, pâles d'inquiétude, en furent quittes 
pour la peur, et mon cheval pour quelques coups 
de cravache sur le bout du nez. 



■ 



CHAPITRE XI 

COUP D'ŒIL SUR LA SITUATION POLITIQUE 

RÉFLEXIONS SUR 1830. 

MA BROCHURE : AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 



À la vue des déchirements de la patrie, quel cœur 
peut rester indifférent, et quel esprit inaclif? Un ancien 
législateur voulait qu'on bannît de la république tout 
citoyen qui demeurerait neutre au milieu des troubles 
de l'Étal. Grande leçon politique! admirable règle- 
ment! dont l'exéculion seulement serait impossible 
avec les mœurs actuelles ; car, si on mettait hors de 
France tous ceux qui ne combattent pas les révolu- 
tions, qui leur laissent faire ce qu'elles veulent, 
ou qui les approuvent par leur silence, le royaume, 
depuis cinquante ans, serait devenu un désert. 

On a tort de dire que l'expérience des pères est 
toujours perdue pour les enfants. L'émigration de 1701 
n'a point trouvé d'imitateurs en 1850, et pourtant le 
début de la Révolution de juillet ne semblait pas devoir 
amener des persécutions et des excès moins funestes 



A 



184 MES M ÉMU II! ES. 

que ceux de la première phase révolutionnaire. l'our- 
lant, aucun de ceux que la dernière catastrophe pa- 
raissait menacer n'a quitté le sol. Dira-t-on que les 
hommes qui avaient préparé la Révolution de juillet 
et qui s'emparaient du pouvoir n'avaient pas l'inten- 
tion de relever les échafauds; et que, par conséquent, 
les chances périlleuses n'étaient pas pour les vaincus 
de 1850 aussi redoutahles que pour les victimes 
de 1795? Je le crois, comme je crois qu'en 1791 les 
hommes les plus avancés du côté gauche, Philippe- 
Égalité et Barrère, par exemple, regardaient comme 
impossible ou, pour mieux dire, ne songeaient pas 
qu'ils pussent être entraînés au régicide, à la loi des 
suspects, aux spoliations, à la permanence du couteau 
révolutionnaire. Ces abominables forfaits n'en ont pas 
moins été commis ; et même tel y a pris part, dont 
l'esprit, le cœur, la volonté n'étaient point sangui- 
naires. Ces malheureux ne faisaient que suivre la con- 
séquence des principes et des faits qu'ils avaient 
créés. 

La plupart des hommes de 1850 avaient les mêmes 
intentions que ceux de 1791; mais, malgré leurs 
bonnes intentions, sans un concours de circonstances 
indépendantes de leurs volontés et de leurs efforts, 
ils auraient pu être conduits, comme leurs devan- 
ciers, à toutes les horreurs de 1795. On ne peut sa- 
voir le moindre gré à tous les hommes qui ont usurpé 
le pouvoir, depuis le plus haut point de la hiérarchie 
politique jusqu'à son degré le plus inférieur, ni leur 
attribuer aucun mérite de l'absence des spoliations 
et des échafauds sous le gouvernement qu'ils ont di- 
rigé. Quand ils se sont emparés de l'autorité, sous 



RÉFLEXIONS SUR 1850. 185 

le serment d'une généreuse liberté, pensaient -ils 
qu'ils en viendraient à la violation de la liberté indi- 
viduelle, de la liberté de la presse, aux lois de non- 
révélation et de disjonction? Non, assurément; ce- 
pendant ils y sont arrivés, et je ne vois pas ce qui 
aurait pu les retenir davantage, puisqu'ils s'étaient 
placés hautement, de principes et de choix, sous 
l'empire de la nécessité. D'ailleurs, devant quoi.se 
sont-ils arrêtés? Lyon deux fois saccagé, le pont 
d'Arcole, la rue Transnonnain, les voies de fait exer- 
cées sur la place de la Bourse ; la juridiction des 
conseils de guerre ; la Vendée ; les prisons et les 
bagnes ne conslituent-ils pas une situation san- 
glante? S'ils n'ont pas fait quelques pas de plus, 
c'est que l'état de choses, c'est que les mœurs géné- 
rales ou ne les y ont pas provoqués, ou ne le leur 
ont pas permis. 

Dans la situation donnée, les gens de 1850 ont fait 
à la France, aux institutions, aux propriétés et aux 
personnes, tout le mal qu'ils pouvaient faire; ils ont 
exercé toutes les violences qu'ils pouvaient commet- 
tre; le surplus ne dépendait pas d'eux; et si les 
hommes du comité de salut public, venant à une 
autre époque, avaient été ministres de la Révolution 
de 1850, ils n'en auraient pas fait plus que les doc- 
trinaires d'août, qui, dans un autre temps, n'en au- 
raient peut-être pas fait moins que les membres de 
la Convention. Il faut être juste envers tout le monde; 
Lyon mitraillé en 1794 ou Lyon mitraillé en 1852, 
n'est ce pas cà peu près la même chose? Je ne liens 
pas aux hommes, je tiens à la France, à la pairie, à 
la société. Je n'attaque nullement les intentions et les 
«' 15 






A 



186 MES MÉMOIRES, 

sentiments des individus; je parle des circonstances où 
ils se sont placés, et de la loi de nécessité, si haute- 
ment proclamée par eux. 

Si Charles X, à Ramhouillel, trompe par ceux qu il 
consultait, n'avait rétracté l'ordre, donné par lui, de 
se défendre, que fût-il arrivé de sa royale personne, 
cl de tous ceux qui eussent pris parti pour lui, si la 
victoire fut restée à la rébellion. Voilà cependant ou 
peuvent conduire les événements et la loi de nécessite, 
en dehors de tous les principes. 

Dira-t-on que les mesures de violence n'ont été em- 
ployées que contre les hommes des associations se- 
crètes dont les doctrines et les actes tendaient a la 
ruine' de tous les intérêts sociaux, et que les pour- 
suivre même avec la dernière rigueur, c'était servir 
la société 1 ? — Mais d'abord tous ces hommes étaient 
ceux qui avaient été entraînés dans la voie révolu- 
tionnaire par les actes et par les doctrines des gens du 
pouvoir actuel qui, plus ou moins, s'étaient précé- 
demment engagés avec eux dans les conjurations téné- 
breuses, ou à force ouverte. Les uns ne pouvaient 
donc pas être coupables, sans que les autres le fussent 
aussi? Puis, les mêmes rigueurs de prisons, de 
bagnes même, n'ont-elles pas été exercées contre des 
personnes qui certes ne pouvaient pas être soupçon- 
nées d'attaquer les propriétés, les droits et les inté- 
rêts sociaux? Étaient-ce des carbonari, des Italiens, 
des Espagnols, des Suisses, que MM. de Chateau- 
briand, Bcrryer, de Fitz- James, Hyde de Neuville, 
moi-même, et tant d'autres, violemment arrachés 
de leurs domiciles, tenus au secret où en prison sans 
jugement, ou traduits, sous de pitoyables accusa- 






RÉFLEXIONS SUR 1830. j 8 7 

lions, devant les cours d'assises? MM. de Kcrgorlay, 
de Saint - Pricst, La Rochejaquelein étaient-ils des 
échappés de clubs? Le château de la Pénissière était-il 
une charbonnerie, une vendetta qui ne pouvait être 
réduite que par l'incendie? Enfin les femmes et les 
filles de la Bretagne méritaient-elles d'être livrées à 
toutes les tortures des garnisaires et à tous les vio- 
lences des soldats? 

Les actes des doctrinaires ont été aussi violents 
qu'ils pouvaient l'êlre, et dirigés, non pas dans le 
sens des droits et des besoins sociaux , mais exclusive- 
ment dans l'intérêt, dans le besoin, dans l'é.ooïsmc 
dans la nécessité de l'établissement et de la conserva- 
tion de leur parti. Cet intérêt et cette nécessité ont 
conduit les hommes du pouvoir aussi loin qu'ils pou- 
vaient aller; et si l'on peut admettre à leur égard 
que l'expérience et les leçons de 1795 les ont re- 
tenus sur la pente révolutionnaire, à bien plus forte 
raison doit-on admettre que ces leçons et cette expé- 
rience avaient profilé à la masse des Français, dont 
les mœurs plus douces et plus éprouvées, dont les 
esprits, sinon plus droits, du moins plus éclairés, dont 
les intérêts, plus généraux et plus actifs, ne permet- 
taient plus aux acteurs de la seconde révolution, aux 
doubles des comédiens de 1795 de se livrer à toutes 
les nécessités de leur situation. 

La cour de cassation, en brisant les ordonnances 
d'état de siège, la garde nationale de Paris par son 
altitude, et la presse indépendante par son ac- 
tion, ont prouvé, au moment décisif, qu'il y avait 
de certains excès que la France, à cette époque, ne 
pouvait pas supporter. Force a été au pouvoir de 



f 



188 MES MÉMOIRES. 

reculer devant l'expression de l'opinion publique. 
À ces causes si puissantes, qui ont neutralisé une 
partie des excès doctrinaires, il faut joindre aussi, 
comme je le disais en commençant, la conduite, fruit 
de l'expérience, de toute cette partie de la société pro- 
priétaire, capitaliste, agricole, nobiliaire, qui n'a 
jamais voulu quitter le sol, et reculer devant la révo- 
lution. Par sa présence et par l'exemple, non pas de 
son assentiment, mais de sa soumission aux faits 
accomplis et à l'ordre matériel, elle a maintenu la 
situation publique dans une sorte de régularité et de 
convenance sociale qui n'a pas été sans quelque 
poids dans les événements, et sans quelque embarras 
pour l'esprit révolutionnaire, blessé, empêché, irrité 
par ce dédain et cette inertie mis en opposition avec 
tous les projets qu'on aurait pu réaliser sans cette con- 
tenance politique. 

Quoi qu'on fasse, il faut toujours en venir à comp- 
ter avec cette masse de positions et d'intérêts qui 
tiennent une si large place dans la fortune publique 
et dans toutes les habitudes nationales. Or cette niasse 
se trouvait froissée dans ses sentiments, dans ses 
influences, dans sa sécurité par le renversement de 
l'autorité dont le principe salutaire offre la plus 
grande et même la seule garantie durable aux deux 
bases de l'ordre social : la propriété et l'hérédité. 
Le principe révolutionnaire sentait bien, dès lors, 
qu'il ne trouverait jamais aucun appui de ce côté; 
il en acquit la certitude par la foule de démissions 
honorables qui furent adressées, et par le dédain avec 
lequel furent reçues toutes ses avances vers cette hos- 
tilité profonde quoique inerte. Si les hommes de quel- 



RÉFLEXIONS SUR 1850. 189 

que valeur clans cette position eussent pactisé avec les 
principes et les personnages du pouvoir nouveau, ils 
auraient Ira h i les véritables intérêts sociaux, en por- 
tant du côté de l'iniquité et de la puissance matérielle 
une apparence de force morale et de sanction qui eût 
prolongé les illusions et par conséquent les malheurs 
de la France. 

Aussi, se séparant d'une situation politique qui 
pouvait compromettre la tranquillité, la gloire et les 
intérêts du pays, vit-on cette masse propriétaire, ca- 
pitaliste , agricole, nobiliaire, se soumettre à la 
brutalité des faits, afin de ne pas en augmenter la 
complication et l'intensité, et attendre, en éclaircis- 
sant toutes les questions, que le calme et le temps 
vinssent prouver à tous les intérêts comme à tous les 
esprits que le système doctrinaire était impossible; et 
que, hors du droit, il n'y avait que despotisme ou 
anarchie, et bien souvent tous les deux à la fois. 

Que devaient faire les hommes dont je viens de 
parler? A la vue des déchirements de la patrie, quel 
cœur pouvait rester indifférent, quel esprit inaclif? 
Éloignés, par le fait du pouvoir révolutionnaire, 
de toutes les influences gouvernementales, de toutes 
les situations militaires, judiciaires, administratives, 
des fonctions municipales et gratuites, et même de 
leurs droits naturels et légaux dans les opérations élec- 
torales, par l'exigence absurde d'un serment inutile, 
il n'y avait plus, pour les gens de cœur, d'autre action 
à exercer, dans l'intérêt public, que celle d'éclairer 
l'opinion, de lui montrer le bien et le mal des choses, 
de lui dire la vérité sur les principes, les événements 
et les hommes, et d'essayer de tirer la nation du bour- 



A 



i0 MES MÉMOIRES. 

bier doctrinaire en lui montrant le temps, l'ordre et 
la raison, comme les seules voies par lesquelles elle 
pût revenir à la vérité. 

Puisqu'il n'y avait pas de guerre extérieure; puis- 
que la guerre civile eût été un crime ; puisque le sanc- 
tuaire législatif était fermé aux prétentions du patrio- 
tisme, qui ne pouvait en enfoncer les portes que par la 
puissance du plus grand talent oratoire; quel moyen 
d'action el de participation aux affaires restait-il à 
ceux dont le cœur battait tristement au spectacle des 
malheurs publics? — La presse, dont la liberté 
avait été si solennellement promise par les hommes 
qui en avaient fait usage pendant quinze ans pour 
détruire tous les principes, toutes les vérités, toutes 
les hiérarchies d'autorité domestique, de gouverne- 
ment et d'administration. On pouvait espérer que, 
réalisant la fable de la lance d'Achille, la presse 
guérirait les maux qu'elle avait faits. On devait croire 
que le pouvoir nouveau, qui se proclamait si fort de 
l'assentiment général, ne se montrerait ni peureux, 
ni persécuteur de la vérité, dite avec toute la mesure 
que commandait le repos public. Je ne voulus pas 
être des derniers à faire usage de ce moyen, et je fis 
paraître, vers la fin de l'année 1852, une brochure 
politique dans laquelle je m'efforçais de montrer les 
chances funestes du présent et les espérances de l'a- 
venir. 

Je reproduis ici cet opuscule ayant pour titre : Au- 
jourd'hui et demain. Les lacunes qui s'y trouvent in- 
diquent les passages pour lesquels je fus poursuivi. 
Ces passages seront rétablis dans le compte rendu de 
mon jugement. 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN 



De mn solitude. Août 1832. 

« Quand le fléau qui décima nos populations s'é- 
« loigne, quand le sentiment d'avoir fait son devoir 
« reste à tout ce qui survit en France, d'où vient que 
c< la sérénité ne peut renaître au milieu de nous? Nul 
« n'est rassuré ni consolé, les fronts demeurent som- 
« bres et les cœurs attristés. 

« Pourtant la contagion n'a, pour la jalousie d'au- 
« cune classe, admis de privilèges; elle a partout con- 
« sacré l'égalité devant la mort. La charité n'a laissé 
« à personne le remords d'avoir manqué à son appel. 
« Qu'est-ce qui a demandé compte cà un frère de son 
« opinion avant de le secourir? La religion n'a-t-elle 
« pas ouvert ses bras à ceux qui l'avaient le plus ou- 
« tragée? et le clergé de France, si renommé par ses 
a vertus, quelquefois maladroit, méconnu plus sou- 
te vent, n'est-il pas rentré dans la société par la porte 
« du malheur? 

« Mais il reste à cette France une inquiétude plus 
c< amère que celle de mourir; il est une plaie morale 
« qui, plus large que les coups du fléau, tourmente 
« tout entier le corps politique. Quelques souffrances 



M. 



192 MES MÉMOIRES. 

« matérielles ne sont plus le premier des maux de ce 
« grand peuple; il estime la vie moins que l'avenir 
« de ses enfants; il est plus profondément blessé dans 
« la perspective de leur sort que par les calamités 
« physiques dont il est torturé lui-même. 

« Une princesse 

« Je ne parle pas des dangers de l'écrivain. Grâce 
« aux développements qu'a subis la liberté de la presse 
c< sous un gouvernement libéral, la franchise risque 
« peu de chose. Ne voilà-t-il pas qu'on substitue à la 
a censure l'intervention du bourreau ! La censure 
« abolie pouvait imposer à l'écrivain des suppressions 
« nombreuses; le parquet d'aujourd'hui ne lui en de- 
ce mande qu'une seule : la tête. 

« Pour obtenir quelque crédit en parlant du pré- 
ce sent, nous ne déguiserons pas les fautes du passé; 
ce d'un passé qui ne peut revenir, mais que, sous plus 
ce d'un rapport, le présent semble s'être chargé de 
« justifier. 

« Nous conviendrons qu'il y a pu avoir dans ce 
c( passé des erreurs et des malentendus; mais nous 
ce tâcherons de prouver qu'en défendant un principe 
c< si nécessaire à la France qu'elle ne. peut se retrou- 
cc ver elle-même qu'avec lui, nous sommes ses véri- 
cc tables organes. Nous ne réclamons la légitimité ni 
ce comme une émeute, ni comme l'expression d'un 
ce parti; et, à de telles conditions, nous sommes les 
ce premiers à proclamer qu'un triomphe passager, 
ce fût-il même possible, n'aurait point- de lendemain. 
- ce Nous avons fait à ce principe comme au résultat de 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 195 

« l'expérience, la concession qu'il ne peut être rétabli 
« qu'autant qu'il serait appelé par la nécessité, et re- 
« clamé par le besoin de tous. 

« Charles X, en gardant pour ministres des hom- 
« mes sur lesquels le respect dû au.malheur impose 
« le silence, tenta l'impossible; mais convenons aussi 
« que les ministres du 8 août expient en prison moins 
« d'arbitraire cent fois que les ministres actuels n'en 
« commettent, car ils n'ont jamais, ces bommes dont 
« la punition devait mettre à couvert l'inviolabilité 
« royale, proclamé l'état de siège après une victoire, 
« rempli nos maisons de garnisaires, et enlevé aux 
« citoyens, pour les livrer à des juges exceptionnels, 
« le droit de vie et de mort. Le ministère du 8 août 
« eût-il une fois touché témérairement à l'arche sainte, 
« et repoussé l'agression par la force; du moins il ne 
« sera jamais accusé, comme le système entier du 
« 15 mars, d'avoir voulu corrompre et avilir à son 
« profit le caractère national, régner par les plus 
« mauvais sentiments du cœur, cultiver dans les âmes 
« françaises l'égoïsme, l'avarice et la peur. Que nos 
« captifs, pour avoir usé leur puissance éphémère à 
« punir l'insolence d'Alger sans un permis de l'An- 
« gleterre, à secourir les Grecs sans l'agrément du czar, 
«soient frappés d'une captivité douloureuse; soit! 
« mais ne les flétrissez d'aucune comparaison, n'ag- 
« gravez pas leur châtiment sous l'affront d'un pa- 
« rallèle. Le jour viendra bientôt où la plus bclli- 
« quense et la plus désintéressée des nations ressen- 
« tira moins d'aversion pour ceux qui l'ont combattue, 
« que pour ceux qui l'empêchent de combattre et de 
« se défendre. Vous pouvez vous en rapporter à son 



A 



194 MES MÉMOIRES. 

« courage, dès qu'il ne s'agira plus pour elle que de 
« décider quel est le plus odieux de ces deux crimes : 
«mitrailler ou abrutir un peuple. 

a En confondant avec le pays un parti qui conspi- 
« rait, le cœur royal de Charles X fut trompé; mais il 
« ne voulut jamais détruire ce qu'il avait juré de 
« maintenir. Acculé dans les limites de ses préroga- 
« tives par ceux qui avaient voulu rendre le gouver- 
« nement impossible, il ne se doulait pas qu'après 
a s'être servi de l'article 14, et avoir fait tout ce qu'on 
« croyait nécessaire, il ne pût se renfermer stricte- 
ce ment ensuite dans la lettre même de cette Charte 
« dont il croyait maintenir l'esprit, tel qu'il avait été 
a interprété par ceux-là mêmes qui en abusaient. La 
« légitimité a quitté le sol français pour s'être aban- 
« donnée avec trop de confiance à ceux qui lui re- 
« prochent aujourd'hui ses fautes; mais la France lui 
« a dû quatorze ans de richesse et de bonheur qu'elle 
« regrettera longtemps. 

« La nation, toujours sage après l'action, reprochait 
«à la Chambre de 1829 d'avoir été trop loin; elle 
« senlait In position difficile où s'était placée la 
« royauté, et désirait qu'elle en sortît; mais elle de- 
ce mandait à être rassurée; et, en renvoyant les 221 
« votants d'une adresse qui eut des conséquences si 
« malheureuses, elle recommandait la sagesse à ses 
« mandataires ; bien loin de prévoir qu'ils vien- 
« draient, au mépris de leurs mandats et de leurs 
ce serments, déclarer la déchéance de deux rois, sans 
«reconnaître leur abdication; déchirer cette Charte 
« dont ils réclamaient l'exécution; annuler une no- 
ce mination de lieutenant général faite en temps op- 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 195 

« portun; déclarer un enfant successeur légitime du 
« trône, inhabile à succéder; le proscrire, lui et sa 
« famille; enfin tout bouleverser au nom de l'ordre. 

« La France fut perdue au moment où il était fa- 
«cile de tout arranger; et cette révolution semblait 
« être si éloignée, que ceux qui en profitèrent n'é- 
« laient point préparés au succès; mais il est de ces 
«époques funestes où l'aveuglement frappe égale- 
ce ment ceux qui commandent et ceux qui obéissent; 
« où il est impossible de résister à une fatalité qui 
« nous entraîne, ou plutôt à une main qui nous 
« châtie. 

« L'épreuve que nous venons de faire a suffisam- 
« ment démontré le danger de l'opinion, qui donne 
« aux peuples le droit de déposer ses rois, en con- 
« fiant à des individus sans mission spéciale, le soin 
« d'enfreindre toutes les lois fondamentales d'un 
« royaume. 

« Le principe de la souveraineté du peuple, pris 
«dans un sens absolu, est inapplicable à tout gou- 
« vernement, parce que les sociétés ont besoin de 
« stabilité, et qu'il n'y a plus de stabilité possible 
« quand une émeute dans la capitale change de droit 
« et de fait le gouvernement d'un pays; parce qu'un 
« pareil principe inspire la défiance à tous les inté- 
« rets, au dedans et au dehors; et qu'il faut des 
« moyens artificiels pour suppléer à une confiance si 
«nécessaire à tout gouvernement. Ces moyens sont : 
« une armée formidable, de nombreux agents de po- 
« lice, et la violence contre toutes les opinions qui se 
«croient le droit d'agir contre le parti dominant, 
« comme ce parti s'est attribué le droit de renverser 



A 



196 MES MÉMOIRES. 

« le gouvernement. Les lois affaiblies ne peuvent plus 
« se maintenir qu'à force d'hommes; et tout ce ma- 
« lériel est ruineux pour le peuple. Il faut que la vo- 
ce lonté des gouvernants supplée à la faiblesse des insti- 
o tutions; et cette force toute personnelle produit des 
« réactions et une lutte violente entre le pouvoir et 
« les partis. 

« Le pouvoir obligé de rassurer l'Europe. . . . 



«L'Angleterre, il est vrai, eut sa révolution de 
« 1688 et un changement de dynastie; mais l'Angle- 
« terre avait une aristocratie pour maintenir l'ordre, 
c< et parler au nom d'un intérêt, toujours sacré, même 
« quand il devint une erreur, celui de la religion, 
ce Le pouvoir ne joua pas à la quasi-légitimité, il 
« s'avoua franchement usurpateur; et, sans chercher 
« sa popularité aux dépens de sa considération, il 
c< s'entoura de tout ce qui donne la force au gou- 
re vernement, et le défend contre les invasions de 
« l'anarchie. 

« Le pouvoir de juillet, forcément inconséquent à 
a l'origine révolutionnaire dont il se vantait, après 
« avoir fait des protestations au principe "de la souve- 
« raineté du peuple, en repousse aujourd'hui les con- 
« séquences, dont le danger lui est démontré, comme 
« à nous ; et après s'être servi des partisans de ce prin- 
ce cipe pour s'élever, il les frappe aujourd'hui de son 
« anathème. Il voudrait recréer à son profit le prin- 
ce cipe qu'il a renversé ; il voudrait, en un mot, toutes 
ce les conditions de la légitimité, celles du droit et de 
ce l'obéissance, tout enfin, hors la légitimité elle- 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 197 

« même; et, après avoir entraîné un peuple qui croyait 
« marcher à une défense loyale, il se fait un rempart 
« des cadavres laissés dans les émeutes. 

« La Restauration s'est perdue en ne comprenant 
« pas assez les conditions de son existence, et le pou- 
ce voir de Juillet se perd par les mêmes causes : il se 
« prétend l'élu du peuple, et il n'ose en appeler au 
« suffrage universel; or il est à remarquer que les 
ce étals généraux sont toujours venus au secours du 
« pays comme à celui de ses rois dans les circonstances 
ce les plus graves ; mais alors les intérêts de la nation 
« et ceux du souverain étaient unis par les liens les 
c< plus indissolubles ; quelques députés sans mandat 
ce n'avaient pas osé déchirer le pacte fondamental; el 
c si la première révolution a eu lieu, c'est parce que 
« les admirables cahiers des états généraux ne furent 
ce point écoutés, et que l'Assemblée constituante se 
« mit au-dessus des lois. 

ce Le rrouvernement craint de renoncer à la eenlrali- 
ce sation, qu'il croit indispensable à son existence, 
ce mettant peu à peu par là tous les intérêts contre 
ce lui. Aussi sa position est-elle devenue inextricable. 

ce S'il marche avec la révolution, elle le renverse; 
ce s'il appelle les royalistes, sa couronne court des 
ce dangers peut-être, mais du moins la France et sa 
ce personne seraient sauvées, tandis que la révolution 
« ne couronne jamais une tête que pour l'abattre 
« plus tard. Une couronne qu'on ne lient pas d'une 
ce loi préexistante se prend sur des lauriers, quelque- 
ce fois sur le front des viclimes ; mais jamais un pou- 
ce voir ne peut s'établir au milieu des concessions, telles 
ce que les circonstances peut-être les lui ont imposées. 







198 MES MÉMOIRES. 

c< Le gouvernemcnl déploie du caractère dans la 
«Julie; mais l'ordre u'esl pas en sa puissance; et si 
a victoire reste à la force, jamais pouvoir ne fut moins 
« respecté à l'intérieur, et moins considéré à l'étran- 

« ger. 

a Marchant malgré lui d'inconséquences en incon- 
« séquences, il proclama le principe de la souverai- 
a nelé du peuple, et ordonna des charges contre lui, 
a quand sa volonté vint s'opposer à la sienne. Il fit un 
« crime à la garde de son obéissance, et envoya expier 
« sur la plage d'Alger la moindre hésitation à ses or- 
« dres; et cependant on doit urifc sincère reconnais- 
« sauce au maréchal qui a rétabli la discipline dans 
« l'armée. 

« Pourquoi les mêmes hommes qui luttent aujour- 
«d'hui avec courage contre les conséquences d'un 
« principe de désordre n'ont-ils pas eu assez de vo- 
ce lonté pour faire triompher le principe de l'ordre?... 
« Ils se fussent évité des embarras insurmontables, et 
« à leur patrie de grands malheurs. 

« Mais l'avenir ne peut échapper au principe qui le 
« protège et le réclame. La jeunesse française, facile 
« à entraîner par de nobles sentiments, commence à 
« reconnaître qu'elle a été déçue dans toutes ses espè- 
ce rances. 

ce Repoussée par le monopole des institutions poli- 
ce tiques, elle voit s'évanouir devant la volonté de la 
ce France, cette chimère de la république qu'elle 
ce poursuivait avec lanl d'ardeur; aussi, soumise aux 
ce lois de la majorité, ne demande-t-elle plus la répu- 
ce blique que par des voies légales; pour lui démontrer 
ce l'impossibilité de parvenir à ses fins, écoutons par- 






AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 189 

« 1er un républicain aussi décidé que loyal et sincère : 
« — « Le pays ne veut pas de nous aujourd'hui, nous 
« le savons, mais nous l'éclairerons; d'ailleurs il est 
« insensé de supposer que le peuple raisonne; nous 
« attendrons que les circonstances ou le nombre nous 
« donnent la force de nous emparer du pouvoir, dé- 
« cidés à prendre tous les moyens pour le maintenir 
« entre nos mains; ne pensez pas que nous soyons 
«assez niais pour tolérer celle liberté de la presse 
« avec laquelle aucun gouvernement ne peut s'établir; 
« notre entreprise est aussi périlleuse que désinté- 
« ressée ; mais, convaincus que le bonheur du pays 
« est entre nos mains, nous braverons la mort, dé- 
« cidés à vaincre tous les obstacles pour arriver à cet 
«état parfait; et plus le défilé est dangereux, plus 
« il y aura de gloire à le franchir. Sans doule il 
« nous faudra des armées formidables, et probable- 
«ment toute une nation en armes, pour braver 
« l'Europe effrayée, ou tout au moins pour lui ré- 
« sis ter. Nous serons forcés de nous armer, à notre 
«début, d'un pouvoir absolu pour vaincre toutes 
« les résistances ; mais trop de sacrifices peuvent-ils 
« acheter un bien aussi précieux que la liberté ? Nous 
« espérons ressusciter l'âge d'or pour les peuples, 
« comptant sur leur reconnaissance, en cas d'unsuc- 
« ces que nous regardons comme certain ; et décidés 
« à nous retirer, si nous devions échouer, ce qui n'est 
« pas probable. » 

« Voilà du moins un républicain conséquent! qui 
« veut la fin veut aussi les moyens. 

« Nous savons qu'un pareil succès serait effrayant 
« pour une nation ; elle payerait bien cher le triomphe 



f 






200 MES MÉMOIRES. 

« de quelques hommes, et leurs rêves généreux 

« et que nous resterait-il au cas d'un non-succès? 
« tous les désastres causes par un horrible incendie, 
« et les suites affreuses d'un orage qui laisserait après 
« lui des maux de tout genre, des pleurs, des ruines, 
« des regrets et la misère sans espoir; car, malgré 
« leurs prétentions d'économie politique, les impôts 
« seraient centuplés. 

« Mais quand la jeunesse a vu 

« Jamais plus mémorable occasion d'édifier quel- 
« que monument politique ne fut offerte aux réforma- 
« teurs, que cette révolution de Juillet. Le peuple 
« stupéfait attendait en silence l'oeuvre du législateur. 
« La table était rase comme disent nos idéologues ; la 
« place libre ; aucuns débris ne gênaient nos archi- 
« tectes et aucuns remords n'embarrassaient leur 
« conscience. C'était le cas, ou jamais, de placer la 
« fière raison moderne au-dessus de la vieille sagesse 
« de nos^pères, et d'écraser sous l'esprit des nou- 
« velles lois, la science inutile de tous les gouver- 
« nements surannés. Eh bien ! qu'est-il sorti de mille 
« théories orgueilleuses, et du cerveau de tant de 
« sages ? 

« Au milieu du chaos général, une âme d'une 
« trempe forte 1 , a demandé une liberté sans licence, 
a au nom du pays et de la légitimité. Déjeunes pairs 5 
« ont défendu avec indépendance, énergie et talent, 

1 M. le duc de Filz-James. 
s MM. de Nouilles, Montebello. 





^^^ 





AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 201 

a les plus saines doctrines, et partout ils ont trouvé de 
« l'écho. 

a. Un homme 1 dont le nom est une puissance, la 
« plume une armée, a fait entendre des paroles élo- 
cc queutes et la renommée les a répétées. Si quelque- 
ce fois il a contrarié la fortune , emporté par un 
« amour-propre blessé, du moins il est resté. fidèle 
« au malheur. Son cœur "est une arche sacrée, où 
« la fidélité repose comme un sentiment, comme 
« un devoir, et une pensée d'avenir. 

« Demandez au pouvoir de Juillet ce qu'il a fait de 
« ce génie qui est une gloire pour sa patrie : il vient de 
« le réduire à aller chercher sur une terre d'exil un 
ce lieu de repos. Demandez ce que sont devenus tous 
ce ces hommes de cœur, qu'il n'a pu trouver coupables 
.ce même envers lui; et les murs des prisons vous ré- 
ce pondront. Notre situation actuelle fait un triste con- 
ee traste avec une prospérité de quatorze ans. Il n'y a 
ce pas de confiance dans le gouvernement, il n'y en a 
c< véritablement que dans la fortune de la France, 
ce Tout est en souffrance : la nation, le génie, le talent, 
ce l'industrie, le commerce, tous souffrent; tous ont 
e< perdu; un seul même a-t-il gagné?... L'avenir se 
« chargera de la réponse. 

« Et si je garde le silence sur tout ce que la restau- 
ce ration a fait pour les arts, c'est parce que ses lar- 
ce gesses immenses ayant en grande partie passé par 
ce mes mains, j'aurais l'air de vouloir m'associer à la 
ce reconnaissance qu'on lui doit. Quelques voix indé- 
ce pendantes, et d'opinions diverses, ont bien voulu 
ce me témoigner publiquement des regrets : qu'il me 





l 



1 M. le vicomte de Chateaubriand. 

XII. 



U 



202 MES MÉMOIRES. 

« soit permis de leur exprimer à quel point j'ai été 
« sensible à leur souvenir... Si je n'ai pas fait tout 
« ce que j'aurais voulu, je puis dire du moins qu'cn- 
« louré de mille difficultés, j'ai fait tout ce que j'ai 
« pu, et peut-être au delà. 

«Si je me suis trompé, ce n'a jamais été sciem- 
« ment, et mon désir constant a été d'être juste. Un 
« éloge me donnait le désir de le mériter ; et j'ai sou- 
« vent cherché la vérité au milieu d'une critique, lui 
« sachant gré de me la montrer, même sous des 
« formes parfois acerbes. 

« Je reviens à la politique. Les royalistes, dans le cœur 
« desquels régnent de fidèles affections, seront com- 
« pris et approuvés par la France, parce que jamais ils 
a ne sacrifieront l'amour de la patrie à l'indépendance 
« du citoyen. Ces hommes se fussent peut-être rési- 
« gnés, s'ils avaient espéré quelque bonheur pour leur 
« pays; mais à la vue de ce qui se passe, ils sentent 
« que leur affection et leur patriotisme sont d'accord ; 
« ils appellent l'ordre de tous leurs vœux, et ils ne 
« feront rien pour le troubler... Défenseurs de tous 
« les intérêts sociaux, ils parlent au nom des libertés; 
« et en repoussant l'arbitraire, ils se soumettent au 
« pouvoir qu'ils dominent cependant de toute la hau- 
« teur de leurs principes. 

« Leurs discours et leurs écrits sont d'accord avec 
c» les intérêts du pays; et lorsque quarante organes 
« enseignant les mêmes doctrines, deviendraient une 
« foudroyante accusation s'ils se rétractaient jamais, 
« comment serait-il possible de mettre en doute leur 
« conviction et leur franchise? Aussi ceux qui ne par- 
ce tagent point leurs sentiments, seront-ils forcés du 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 203 

« moins de les respecter. Voyez leur bonne loi com- 
« parée à celle de l'opposition. Ils demandent pour 
« tous, sans exception, protection des lois et liberté 
« sans licence. 

« L'opposition réclame avec violence, pour elle, les 
« droits de citoyens, et elle les laisse violer en silence 
« envers les royalistes, sans penser qu'elle sera elle- 
o même victime un jour de cette justice à deux me- 
« sures. 

« Les royalistes regardent la légitimité comme le 
« seul port qui puisse éviter un naufrage, où le 
« vaisseau de l'Etat, monté par la société sans excep- 
« lion, périrait corps et biens!... Cetle opinion con- 
« sciencieuse ne peut leur être imputée comme un 
« crime. 

« Ils ne sont plus un parti, ils seront bientôt la 
« France tout entière réunie par un même intérêt; 
« mais il faut laisser aux passions diverses le temps 
« de s'amortir en s'éclairant, et à la vérité celui de se 
« faire jour. Les discussions de la proebaine Cbambre 
« la feront assez ressortir, et la misère du peuple, 
« comme ses charges, ne seront que trop bien senties 
« alors. 

a Quant à la politique du juste-milieu, elle n'offre 
« plus de chances à personne, et le gouvernement lui- 
« même a été forcé de l'abandonner. Chacun se rit de 
« ses frêles efforts; il ne lui est plus donné de créer; 
« cette politique éphémère ne peut que se traîner pé- 
« niblement à travers des débris. 

« 11 n'existe réellement plus que deux partis (sauf 
c< les ambilions qui sont en dehors de toutes les ques- 
« tions, et quelques républicains de bonne foi), le 



£ 



204 MES MÉMOIRES. 

« parti de l'ordre, et le parti du désordre; et ce der- 
« nier s'est montré sous des apparences tellement 
« effrayantes, que la nation en masse le repousse. Le 
« parti révolutionnaire est de tous les pays, et il n'est 
« d'aucun ; ennemi de toutes les sociétés, toutes les 
« sociétés le renient. On serait tenté de dire qu'il est 
« composé d'esprits infernaux, mais invisibles, et 
« qu'il n'y a de visible que les dupes et les victimes. 
« L'ordre, au contraire, est ce principe d'hérédité 
« qui défend la société dans ses intérêts, le pays dans 
« ses droits, et le citoyen dans ses affections les plus 
« chères. Le roi, le frère, l'époux, le propriétaire, le 
« négociant, le maître, l'ouvrier s'y rattachent comme 
« à leur unique sauvegarde. 

« L'Europe le réclame pour son repos, parce que 
« sans lui il n'y a aucune fixité dans les principes, et 
« tout est à chaque instant remis en question. 

« Mais qu'on ne dise pas que l'Europe. . . . . 

« On ne pourra rien trouver de séditieux dans cet 
« écrit, dicté par la conscience, et par l'amour du 
« pays. Loin de faire un appel aux passions, il cher- 
ce chcà les calmer. Il n'attaque pas les hommes, et en 
« combattant des principes qu'il croit funestes, il use 
« de la liberté laissée à toutes les opinions : il repousse 
« de tous ses efforts, complots, guerre civile et guerre 
a étrangère. Il soutient que la légitimité ne peut ja- 
« mais revenir par un intérêt de parti, mais récla- 
« mée comme un besoin national... Si ces sentiments 
« tout français ne sont pas approuvés de tous, ils ne 
« peuvent devenir au moins l'objet d'une critique 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN. 205 

« amère. D'ailleurs, cet écrit est en partie la consé- 
« quence des opinions énoncées pendant quinze an- 
ce nées par les membres de l'opposition, qui sont au- 
« iourd'hui au pouvoir, etqui demandaient l'exécution 
« rigoureuse de la Charte dans ses conditions fonda- 
« mentales. Arrivés au pouvoir, ils n'ont point donné 
« les libertés qu'ils promettaient. Aujourd'hui les 
« royalistes ne peuvent plus reculer devant les enga- 
« gemenls solennels qu'ils prennent; et leurs doctrines 
« sont trop françaises, pour ne pas être bientôt corn- 
ée prises par tous les Français. 

« Si j'ai rompu le silence, c'est parce qu'au milieu 
« du chaos de toutes choses, et à travers tant et de si 
« augustes débris, je me suis réjoui d'apercevoir dans 
« le lointain la lumière d'un fanal fortement agité 
« par les vents, et presque éteinte par la tempête, ve- 
« nir rendre l'espoir et la vie au voyageur. 

« Disant, avec rudesse même quelquefois, ce que je 
ce croyais utile, je n'ai jamais flatté la grandeur ni la 
« prospérité; mais il me serait doux de penser que 
« quelques grains d'un pur encens monteraient à 
« l'autel de l'adversité. C'est surtout le regard du mal- 
ce heur qu'il est précieux d'obtenir, et le sourire bien- 
ce veillant de celui qui souffre est préférable à celui 
ce d'un roi environné de l'éclat de son trône. 

ce Et si nous élevons vers le ciel, en faveur de la 
ce France 



CHAPITRE XII 



EFFETS ET SUITES DE MA BROCHURE. 



J'ai reçu, dans ma retraite de la Vallée-aux-Loups, 
quelques visites d'un homme fort an courant de ce que 
les républicains attendaient, et de ce qu'ils espèrent. 
Quand je lui disais qu'il était démontré à tous que la 
France ne voulait pas de leur utopie, que le peuple lui- 
même la repoussait, en associant dans sa pensée la ré- 
publique au sentiment intime des maux qui ont été la 
conséquence d'un premier essai, voici ce qu'il me ré- 
pondait : « Sans illusion sur notre nombre et sur 
« les difficultés qui nous séparent encore du point 
« que nous voulons atteindre, nous sommes sûrs de 
« les vaincre, et de parvenir au but. Croyez-vous, 
« quand nous y serons arrivés, que nous serions assez 
« niais pour promettre, comme font les royalistes, la 
« liberté de la presse : un gouvernement quelconque 
o peut-il s'établir avec elle? Nous n'en voulons donc 



AVEUX D'UN RÉPUBLICAIN. 207 

«on aucune manière durant noire création... plus 
« lard nous verrons. 

«Nous sommes convaincus, ajoutait-il, que la ré- 
« publique est le meilleur et le plus fortuné des 
« gouvernements; et c'est pour le bonheur des peu- 
« pies que nous voulons la leur donner malgré eux. 
« 11 nous faut environ trois ans pour assurer le 
«succès de notre entreprise. Si nous réussissons, 
« la renommée de notre gloire et la reconnaissance 
« des hommes sera le prix de nos efforts. Si nous 
« échouons, notre retraite sera notre punition; mais 
«il nous faut, on attendant, pour réussir, tous 
« les moyens du pouvoir absolu; aussi nous les 
« mettrions tous en œuvre. Est-ce trop de quelques 
«tribulations passagères pour arriver à un résultat 
« aussi parfait? Le bonheur est si rare ici-bas que, 
« même en perspective, il est déjà quelque chose. Si 
« nous prenons un moyen arbitraire, c'est afin que les 
• « hommes jouissent plus tôt des charmes d'une liberté 
« complèle; si nous leur mettons les fors aux pieds, 
« c'est afin de les faire courir un jour d'un pas plus 
« léger dans la voie des progrès et de l'amélioration. 

« Nous les surchargerons d'impôts pour les encou- 
« rager à payer; nous leur montrerons dans l'avenir 
« le jour, l'inévitable jour de l'aisance également 
« dispensée entre tous; mais le peuple n'a aucune 
«patience; il ne sait rien comprendre. C'est une 
« masse informe, qu'on remue, qu'on entraîne; et si, 
« pour son bonheur, nous parvenons à nous emparer 
« de l'autorité, il faudra bien qu'il se trouve heureux 
« à tout prix et malgré lui. 

«Nous voulons établir, en un mot, le plus beau 



i 



208 MES MÉMOIRES. 

« et le plus pur de tous les gouvernements. Nous 
« édifierons par notre justice; nous serons un jour 
« un modèle d'économie; nous charmerons par notre 
a douceur, après avoir usé d'abord d'un bras de fer; 
a mais qu'aucune résistance ne se fasse sentir, car 
a nous sommes disposés à en triompher n'imporic 
« comment; nous voulons le bonheur commun rêvé 
« par nous, et seulement possible à de telles condi- 
a tions. Nous ne tuerons pas, nous exilerons; car on 
a a beau dire, il n'y a que les morts qui reviennent, 
a et le meurtre horrible de Louis XVI prépara le re- 
« tour de ses descendants. Nous avons tout analysé, 
« la gloire comme le bonheur, et nous voulons l'un et 
« l'autre pour la France. 

« Aussi nous faut-il des armées innombrables, et 
ce une fédération de toute la nation (si toutefois elle 
ce est possible), car nous sommes bien sûrs que l'Eu- 
« rope se lèvera en masse pour nous écraser. 

ce Nous aurons une guerre générale; le sang cou- 
ce lera par torrents ; mais la gloire, mais le bonheur 
ce qui en découleront un jour peuvent-ils s'acheter 
c< trop chèrement? Et si la nation succombait dans la 
ce lutte; si le partage même de la France s'ensuivait, 
ce du moins pourrait-elle se dire que jamais combat 
a n'aurait élé plus noble et plus généreux. Une mort 
c< glorieuse ne vaut-elle pas une existence sans gloire? 
ce Tel est, en résumé, notre plan. Nous placer au - 
ce dessus de la volonté du peuple qui n'en a pas et no 
ce doit pas en avoir; et le rendre heureux malgré lui, 
ce ou succomber avec lui, en nous associant à la gloire 
ce de sa chute. » 

Pareil aveu n'a pas besoin de commentaire. 



OPINION DES JOURNAUX. 200 

Après avoir ainsi complété cette citation qui est 
exacte, je reprends l'historique de ma publication. 

Le succès de ma brochure fut complet : tous les 
journaux le constatèrent. Le Nouvelliste, journal mi- 
nistériel, publiait même à ce sujet les lignes suivan- 
ts : « Les salons royalistes s'occupent beaucoup d'une 
« brochure de M. le vicomte de La Rochefoucauld. 
« C'est une de ces belles professions de foi de liberté, 
a comme en faisaient MM. les conservateurs quand ils 
« étaient dans l'opposition. » 

En reproduisant ce jugement, la Gazette de France 
crut devoir ajouter : « Le Nouvelliste a raison, celle 
c< brochure est une belle profession de foi de liberté : 
« comme tous les royalistes éclairés, M. de La Roche- 
ce foucauld demande le vote universel, les états géné- 
« raux et la création d'un système municipal et pro- 
« vincial qui permettra enfin au pays de s'administrer 
« lui-même. Le monopole et la centralisation trouvent 
« en lui un redoutable adversaire, car il les frappe au 
« nom des deux premières passions des Français : l'é- 
a galité et l'honneur. 

a Le privilège est également combattu par lui : 
«nous vivons, dit-il, dans un temps où la véritable 
«noblesse n'est pas écrite sur un parchemin, mais 
« bien dans les œuvres. Dans la bouche de M. de La 
« Rochefoucauld, une pareille définition est d'un grand 
« prix ! » 

Je reçus, au sujet de ma publication, une grande 
quantité de lettres qui me firent un sensible plaisir, 
car toutes, en niellant de côté les gracieusetés que la 
bienveillance inspire, et que la politesse emploie comme 
monnaie courante, se plaisaient à reconnaître la jus- 






210 MES MÉMOIRES, 

tesse de mes observations, la justice de ma critique, 
cl la modération qui avait présidé à l'expression de 
mes pensées. 

C'était l'éloge qui répondait le mieux à ce que 
j'avais voulu faire : j'avais la certitude, et tous mes 
amis après m'avoir lu la partagèrent, que je n'étais 
point sorti des limites tracées par les lois; qu'aucune 
provocation, aucun appel à la force n'étaient sortis de 
ma plume; que j'étais resté dans la discussion des in- 
térêts généraux, et, qu'usant du droit commun ga- 
ranti à tous les citoyens, je n'avais point à craindre 
les poursuites du pouvoir. 

Vain espoir ! ma brochure mit trop clairement à 
découvert les plaies révolutionnaires et les dangers 
que courait la chose publique. Les éloges donnés à 
cet ouvrage furent trop unanimes, et son succès trop 
complet pour laisser dormir le parquet. Les amendes 
et les prisons qui, déjà, avaient frappé la Gazette de 
France et la Quotidienne, étaient des antécédents qui 
ne m'avaient pas effrayé : il fut donc décidé qu'on 
ferait feu sur moi de toutes les foudres du réquisi- 
toire. Ma brochure fut saisie et déférée à la cour 
d'assises. 

Un journal de l'opposition, en annonçant ma pu- 
blication et la saisie qu'elle avait provoquée, s'expri- 
mait ainsi. Je cite cet article parce qu'il me semble 
inspiré par les réflexions que j'ai consignées dans mon 
chapitre sur les motifs qui me firent descendre dans 
la lice de la polémique : 

« Sous le titre d'Aujourd'hui et demain, M. le vi- 
ce comte de La Rochefoucauld vient de publier une 
« brochure écrite avec force et hautement pensée. La 



OPINION DES JOURNAUX. 211 

« saisie, qui en a été faile presque immédiatement, 
« prouve son importance. Sans nous occuper du fon- 
ce dément de cet écrit, nous dirons que nous n'avons 
a pas vu sans un vif plaisir l'un des hommes qui pas- 
ce saienl pour êlre environnés, à la cour de Charles X, 
« de plus de crédit et d'influence, déroger au système, 
« si en faveur alors, d'indifférence ou de mépris pour 
ce tout ce qui provenait de la presse. On n'a bien 
ce compris l'importance et la force de cette arme tant 
ce dédaignée, qu'après avoir succombé par elle : au- 
ce jourd'hui on ne la méprise plus, personne ne refu- 
« serait de s'en servir; on l'estime ce qu'elle vaut, 
ce on en fait un honorable emploi, on est pour elle ce 
ce qu'on aurait dû toujours être. 

ce De tels efforts produiront leurs fruits. Si en l'aban- 
ce donnant aux artisans de mensonge et de perdition 
ce qui l'ont exploitée seuls et comme par privilège 
ce pendant tant d'années, elle a eu de si funestes et 
ce inévitables résultats, elle en aura d'autres bienfai- 
ce sanls et utiles, lorsque tout ce qui porte un nom re- 
ce commandahle en France, tous ceux à la loyauté des- 
ce quels on doit croire, l'auront prise en main pour 
ce s'en servir, non pas au profit de leurs passions et 
ce dans un intérêt privé, mais dans l'intérêt et au prêt- 
ée fit du bon droit et de l'ordre. » 

À la première nouvelle de celte rigueur ombra- 
geuse et brutale du parquet, ma famille et mes amis 
firent des démarches et usèrent de tout le crédit qu'ils 
pouvaient avoir pour en arrêter les suites. Depuis 
longues années, l'une des branches de notre maison 1 a 



C 



4 Los Lianconrt. 






212 MES MÉMOIRES. 

toujours suivi une ligne politique différente de la 
nôtre. M. le comte de Montesquiou, mon oncle, ma- 
dame la comtesse de Montesquiou, et son fils Anatole 
de Montesquiou, si remplis de qualités, si amis, si 
excellents pour moi, et pour lesquels j'éprouve d'affec- 
tueux sentiments que je suis heureux de leur voir par- 
tager, n'avaient point non plus, sous l'empire, suivi la 
même ligne politique que le duc, la duchesse de 
Doudeauville et moi. 

Depuis 1850, quoique ma chère et noble tante n'eût 
montré aucune sympathie pour les événements de cette 
époque, son fils, engagé par ses antécédents, avait 
occupé une position qui ne le laissait pas sans in- 
fluence 1 ; mais si la différence de nos opinions et de 
notre conduite n'avait en rien altéré notre mutuelle 
affection, j'ai toutes les raisons du monde de croire 
qu'il n'en était pas de même d'une autre branche plus 
illustre encore, et surtout plus puissante. J'ai l'hon- 
neur d'être allié à la maison d'Orléans, et, en diverses 
occasions, j'avais pu remarquer que, en ce qui touchait 
nos rapports de famille, ce vers de la comédie ne 
manquait pas d'une certaine justesse : 

Il n'est, pour se haïr, que d'être un peu parents. 

Quoique je n'éprouve de haine pour personne, je 
n'avais ni la prétention, ni l'espoir d'obtenir cette ré- 
ciprocité d'indifférence; et force m'avait bien été 
d'observer souvent que mes services et mon dévoue- 



» Le comte A. de Montesquiou était chevalier d'honneur de la reine 
Marie-Amélie. 



POURSUITES. 213 

ment à la branche aînée des Bourbons ne m'avaient 
pas mis en faveur auprès de la branche cadette. Le 
parquet resta sourd aux instances de mes amis. Ja- 
mais, on ne le vit plus difficile à écouter toutes les 
raisons que les sollicitations et l'équité firent valoir à 
mon insu auprès de lui. A quelque porte que mes 
parents en crédit voulussent frapper, ils trouvèrent la 

même rigueur. 

La première juridiction devant laquelle ma brochure 
comparut, me fut favorable; la chambre du conseil, 
ou jury d'accusation, déclara qu'il n'y avait pas lieu à 
poursuivre. 

On pouvait s'en tenir là; mais il n'en fut point 
ainsi, et le procureur général reçut l'ordre de se 
pourvoir contre cette décision. Son appel eut tout le 
succès qu'on en attendait. L'ouvrage et l'auteur, le 
livre et le parent, furent renvoyés devant la cour 
d'assises. On m'avait bien donné à entendre qu'il en 
serait autrement si je voulais faire moi-même quel- 
ques sollicitations directes en haut lieu, donner quel- 
ques marques d'une soumission politique ou d'une 
reconnaissance privée; sur ce point les instances fu- 
rent inutiles, comme on doit le penser; je restai iné- 
branlable, et fort décide à courir les chances d'un 
procès. 

Rien ne fut oublié de ce qui pouvait assurer la con- 
damnation qu'on désirait obtenir contre moi. La 
composition du jury de novembre et de décembre 
présentait quelques hommes pour lesquels la voix du 
parquet et ma situation politique et sociale n'étaient 
pas de suffisants motifs de condamnation; pendant ces 
deux sessions judiciaires, la présidence de la cour 



214 MES MÉMOIRES, 

d'assises était occupée par des magistrats dont l'indé- 
pendance était une garantie de l'impartialité avec la- 
quelle les débats seraient dirigés : il fallait me priver 
de ces chances favorables. Aussi attendit-on la session 
de janvier pour me traduire devant un jury qui ren- 
fermait dans son ensemble tous les éléments d'une 
condamnation assurée. 

C'était le temps des procès politiques : la loi qui 
permet à l'autorité administrative de dresser la liste 
d'un jury annuel avait été exécutée, pour l'année 1855, 
dans le sens le plus rassurant pour le pouvoir, et la 
présidence des assises était confiée à M. Dubois (d'An- 
gers). 

Il y avait peu d'espoir pour moi d'arriver à un ac- 
quittement. 

Je l'aurais désiré pourtant, non pas seulement pour 
la cause politique à laquelle j'étais attaché; mais en- 
core, je le dis avec franebise, pour éviter la prison 
dont je me trouvais menacé. Je laisse bien volontiers à 
ceux qui le réclament l'envie et l'honneur du martyre. 
Le vénérable abbé Duval m'avait répété qu'il ne fallait 
ni le chercher ni l'appeler, et quoiqu'il ne fût guère 
possible de considérer quelques mois de prison comme 
une torture insupportable, cependant la prison, c'est 
le supplice de nos jours, et le fâcheux état de ma 
santé en ce moment me portait à le regarder de plus 
mauvais œil encore. 11 peut y avoir quelque courage à 
supporter dignement la rigueur d'un châtiment im- 
mérité, et j'espérais bien ne pas manquer de celui-là ; 
mais je préférais ne pas avoir à en subir l'épreuve. 

Puis, ce qui m'inquiétait vivement, c'était de voir 
M. Dentu, qui avait consenti à imprimer et à vendre 



EFFETS DE MA BROCHURE. 216 

celle brochure, menacé et entraîné lui-même par la 
condamnation qui pouvait m'alleindre. Il avait agi, 
dans toute celle affaire, avec la sincérilé de ses opi- 
nions bien connues, avec la loyauté de son caractère; 
et, comme moi, il n'avait vu dans la publication de 
cet ouvrage qu'un service à rendre au pays. 

Je souffrais de la position où M. Dentu pouvait se 
trouver par mon fait, et sans qu'il me fût possible 
de la lui épargner ou de l'adoucir. Il ne me restait 
qu'à chercher à montrer l'inculpabilité de l'ouvrage, 
à convaincre le jury de la pureté de mes intentions, 
et à faire acquitter ainsi.le livre, l'imprimeur et l'au- 
teur. M. Berryer se chargea de ma défense. Chaque 
plaidoyer qu'il prononce au barreau, comme chaque 
discours qu'il fait enlendre à la tribune, est pour lui 
une nouvelle occasion de triomphe personnel. 

Avant que de passer au compte rendu de mon pro- 
cès, je consignerai ici les paroles que je crus devoir 
adresser au juge d'instruction après qu'il m'eut inter- 
rogé sur le fait de ma publication : 

« — fort du témoignage de ma conscience, plein de 
« confiance dans la bonté de ma cause, et plus encore 
« dans l'équité de mes juges, et l'impartialité de mes- 
« sieurs les jurés, je me présenterai devant eux sans 
« crainte, me réservant de donner au tribunal toutes 
« les explications qui me seront demandées. J'avoue- 
« rai cependant qu'il m'a paru voir dans les paragra- 
« phes incriminés, un désir bien prononcé de poursui- 
a vrelesignataired'unebrocbureoù l'on dit en termes 
« mesurés, ce qui, présenté dans d'autres ouvrages en 
« termes violents, a été passé sous silence par ie mi- 
« nistère public. 11 m'est, en outre, difficile de coin- 






m 



216 MES MÉMOIRES. 

a prendre que, sous un régime de liberté proclamé 
« hautement, on veuille essayer de l'arbitraire du ré- 
« gime impérial, et comment il serait possible d'a- 
ce dresser des reproches fondés à celui qui se prononce 
« aussi fortement contre toute-émeute, loute guerre 
« civile ou étrangère. 

« C'est l'opinion consciencieuse d'un homme qui 
ce préfère son pays à tout, et qui repousse toute autre 
ce voie que les voies légales. » 

À la nouvelle des tracasseries qui m'étaient susci- 
tées, ma mère avait d'abord éprouvé une vive inquié- 
tude. Après avoir lu ma brochure, et avant de savoir 
qu'elle était poursuivie, elle m'avait écrit la lettre que 
voici : 

Montmirnil. 

« Mon cher fils, 
ce J'ai lu avec le plus grand intérêt votre brochure, 
ce et, malgré la terreur que j'éprouve en voyant les per- 
ce sonnes que j'aime se faire imprimer, je ne crois pas 
ce qu'elle puisse avoir d'inconvénient pour vous, car 
ce elle m'a paru sage et modérée. Elle est, en général, 
ce très-bien écrite, et quoique mes idées, un peu trop 
ce gothiques peut-être, ne me fassent pas adopter 
ce l'opinion qui y est énoncée, ne la croyant pas pos- 
ée sible dans l'exécution, ni heureuse pour les suites, 
ce je crois que beaucoup de personnes s'y réuniront. 
ce La Gazette et la Quotidienne vous ont donné des 
ce éloges que j'ai vus avec plaisir; mais aussi avec la 
ce crainte que cela- ne vous encourage à vous faire 
« imprimer de nouveau, ce qui est bien dangereux en 
ce ce moment. » 



EFFETS LE MA BROCHURE. 217 

Je songeai à relever le courage de nia mère, et à lui 
faire envisager comme elle devait l'être, celte persé- 
cution qui m'atteignait : voici la lettre que je lui écri- 
vis le jour même où je reçus ma signification : 

« Mon procès vient de m'èlre signifié, chère mère ; 
a il est pour le 6 janvier. 

« Votre fils va paraître sur un grand théâtre. Il va 
« marcher sur un terrain hien difiicilc. Votre pensée 
c< l'accompagnera ; priez Dieu qu'il l'inspire.. 

« Ne regardez, chère mère, la prison, probable 
« encore à éviter, que comme chose toute secon- 
« daire. J'aurais donné ma vie pour notre cause : 
« Je l'ai risquée déjà !... Qu'est-ce que la perle de la 
« liberté lorsqu'il s'agit d'assurer le triomphe des 
« principes qui doivent sauver le monde et la patrie! 

« Puisse votre fils être digne des sentiments de sa 
« mère. Je vous embrasse connue je vous aime. Je me 
a recommande à l'âme éloquente et pieuse de ma- 
« dame Rollal' et aux vœux de ses jeunes néophytes. » 

1 Supérieure iln couvent de MoiitmiraiL 






XII. 



15 






CHAPITRE XIII 



MON JUGEMENT. 



Paris, 1832. 

Enfin le jour de l'audience arriva, et le 6 janvier 
me vit paraître sur ces bancs que tant de noms illus- 
tres, de personnages honorables et d'écrivains cé- 
lèbres avaient précédemment honorés. C'est une com- 
munauté que je tenais à honneur. Le temps était 
venu où on ne pouvait plus servir la France, la mo- 
narchie et le monarque que devant une cour d'as- 
sises. 

Un procès de presse arrive rarement en premier. 
Ces messieurs de la cour et du jury commencent par 
juger quelque délit matériel, un faux ou un vol, 
comme pour exercer leur esprit à l'appréciation qu'ils 
vont avoir à faire de la portée morale d'un écrit po- 
litique. 

Quoique fait aux déceptions dont ces dernières an- 
nées ont développé l'enchaînement inévitable, j'avoue 



LA COUR D'ASSISES. 21!} 

que, me rappelant, de ma place d'accusé, ces belles 
promesses faites et répétées si souvent de respecter 
la liberté de la presse, je ne pouvais encore me figu- 
rer qu'on pût à ce point abuser des mots et se moquer 
des boni mes. 

Le gouvernement a fait ôter le tableau du Christ en 
croix, le plus triste exemple de l'erreur des juge- 
ments humains, le plus frappant enseignement des 
outrages que l'hypocrisie et le despotisme ont déchaî- 
nés contre la vérité 1 . 

Pendant qu'on fait d'abord l'appel du jury, et en- 
suite son tirage, un singulier pêle-mêle régnait dans 
le prétoire. Une grande partie de la société avait 
voulu assister a mon procès. Puis la pétulante cohue 
des pauvres gens qui étudient et suivent le barreau, 
fit irruption dans la salle, et envahit toutes les places 
disponibles. 

Des journalistes de toute couleur, sténographes ou 
non, taillent leurs plumes, apprêtent leurs feuillets, 
s'adressent à la cour, au greffier, pour obtenir com- 
munication de l'acte de renvoi. On se tutoie, on se 
pousse, on s'appelle. On ne croirait jamais qu'il s'a- 
git d'assister à l'acte le plus important des délégations 
de la société, et à l'exercice de ce droit terrible de 
juger un citoyen qu'elle a confié à des citoyens comme 
lui. 

M. Berryer traverse la foule accourue pour l'en- 
tendre, et arrive d'un air empressé, avec ses dossiers 
sous le bras, comme s'il eût craint de se faire atten- 
dre. On voit que la nature l'a abondamment pourvu 



* Les tribunaux, depuis cette époque fatale, ont fait replacer le Christ; 



220 MES MÉMOIRES. 

de ces forces physiques si nécessaires au talent, et 
dont l'orateur, dans ses luttes, fait une si grande 
dépense! Cette simple robe noire rehausse singuliè- 
rement le mérite et la réputation d'un homme de 
valeur : c'est l'uniforme de simple grenadier sur les 
épaules de La Tour d'Auvergne. 

Mais les jurés sont en place; moi-même, assisté de 
M. Mareschal, l'un de mes conseils, et de mon avocat, 
je m'installe sur l'un des sièges placés au pied du 
tribunal et au-dessous de l'ignoble sellette, car il n'y 
a d'autre privilège pour la liberté de la presse en 
prévention que celui de ne pas s'asseoir où se placent 
les autres prévenus. L'huissier audiencier annonce la 
cour. Aussitôt que ces messieurs sont en place, et après 
les questions d'usage, on donne lecture de l'arrêt de 
renvoi. Cet arrêt, prononçant l'annulation de l'or- 
donnance de la chambre du conseil qui avait décidé 
qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre, ordonne le renvoi 
devant la cour d'assises de François-Louis-Soslhènes 
de La Rochefoucauld et d'André-Gabriel Dentu, impri- 
meur-libraire, l'un comme auteur, et l'autre comme 
éditeur d'une brochure. Après vient l'énoncé des dé- 
lits dont tous deux sont accusés. Ces délits sont de 

trois sortes : 

1° Attaque contre les droits que le roi tient du vœu 
de la nation française et de la Charte constitutionnelle 
par lui acceptée et jurée ; 

2° Provocations non suivies d'effet au crime d at- 
tentat tendant à détruire ou à changer le gouverne- 
ment ; 

5° Excitation à la haine et au mépris du gouverne- 
ment du roi. 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 221 

Le greffier, à l'appui de ces accusations, donne 
lecture des passages incriminés : 

« Le gouvernement en viendra, malgré lui, s'il veut 
« se soutenir dans les voies actuelles, aux mesures les 
« plus exceptionnelles et les plus arbitraires, qui sou- 
« lèveront contre lui tous les intérêts à la fois, et le 
« perdront infailliblement; ou bien il appellera une 
« autre Chambre. Il n'y a pour lui d'issue possible 
« qu'avec les royalistes, qui ne veulent la mort de 
« personne, mais le bien de tous sans exception; et si 
« celte pensée le révolte aujourd'hui, puisse-t-il, pour 
« lui comme pour nous, ne pas reconnaître trop tard 
« cette vérité, dont il chercherait en vain à repousser 
« les conséquences ! 

« Le principe de la légitimité peut seul sauver de 
ce l'anarchie la France, l'Europe et le roi des Fran- 
ce çais, comme individu, car ce principe seul peut 
« offrir une issue à une position devenue insoluble. 

ce Il est sans mérite d'offrir la vérité à un peuple 
« qui n'est jamais sourd au langage de l'honneur : 
« l'amour de la patrie nous fera défendre un prin- 
ce cipe sur lequel la société repose, et qu'une politique 
ce toute personnelle tenterait en vain d'effacer de la 
« grande Charte du royaume. 

« Le pouvoir, obligé de rassurer l'Europe, que 
ce ses principes effrayent, est forcé à des concessions 
ce continuelles envers les étrangers; et il est amené 
ce à racheter ces concessions importantes par des 
ce enlreprises hardies, sans utilité pour le pays, et 
ce qu'on ne peut longtemps soutenir. De là ce mé- 
ce lange de hardiesse et de timidité, cette défiance 
ce universelle des intérêts, et cet état mixte entre la 



222 MES MÉMOIRES. 

« paix et la guerre, enlre l'ordre et le désordre. 
« Le principe imaginaire de souveraineté sans li- 
« mites ne peut rien pour le bien-être : il dénoue 
« tous les liens sociaux; il crée tous les maux, et 
« amène tous les désastres; il détruit le commerce, 
« lue l'industrie, et déverse partout la misère. 

« 11 décourage toutes les entreprises, il promet, 
« mais il ne tient pas. Étranger à toute gloire, il ré- 
« pudie la gloire des siècles passés. 11 essaye de pro- 
« pager des révolutions; et, honteux de ses tentatives, 
« il livre aux fers les populations qu'il a soulevées. 11 
« ne peut rien pour l'indépendance nationale; et, en 
« anéantissant tous les devoirs, il prétend avoir des 
« droits à l'obéissance des peuples : il se vante de ses 
« parjures, et insulte à la fidélité. 

« Il craint d'avouer les forfaits d'une époque que 
« nos enfants auront encore à expier, et il porte une 
« main sacrilège sur ces monuments expiatoires, con- 
« sacrés par les regrets et l'amour des Français. Ce 
a principe perturbateur n'ose ni renier Dieu ni le 
a servir; et, dans les calamités les plus horribles, il 
« craint d'implorer sa miséricorde : il consacre un 
« monument à ses grands hommes, et, plus barbare 
« que les sauvages, il en exclut la prière. Il persé- 
« cute par peur, il outrage par faiblesse; il proclame 
« la liberté des cultes en renversant les croix, image 
« vénérée du plus grand nombre des Français. Il fait 
« de l'éducation un monopole, et partout de la liberté 
« un vain mot 



« De quel droit une partie de la France vient-elle 
« imposer à l'autre un gouvernement dont elle ne 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 223 

ce. veut pas? Où est la liberté? ses droits ont été mé- 
« connus, et la France n'a pas été consultée. 

« Et ce serait au milieu de la nation la plus géné- 
« reuse et la plus éclairée qu'un principe qui en- 
« traîne de tels résultats parviendrait à s'établir! Non! 
« non! transporté sur un sol plein d'honneur, d'amour 
« et de fidélité, cet arbre d'origine étrangère se des- 
« sécherait infailliblement. 

a Les légitimistes qui ont participé aux lumières 
« de l'expérience ne veulent du passé que ce qui peut 
« assurer l'avenir. Ils répudient les préjugés; mais 
« ils respectent les croyances. Ils veulent l'égalité 
« devant la loi, la liberté dans l'ordre, et ils repous- 
« sent le despotisme de la centralisation : ils appel- 
ce lent tous les Français qui ont un intérêt à conser- 
« ver, à contribuer à la vie sociale et pratique. Us 
« demandent l'admission de tous les citoyens aux 
« emplois, ne reconnaissant de privilège exclusif que 
« celui du talent et celui des vertus. Us veulent que 
« la France, fidèle à ses traités, conserve avec les 
« puissances de l'Europe une noble indépendance; et 
a à la seule apparence du danger ils accouraient tous 
« à sa défense. Les royalistes étudient le passé en si- 
ce gnalant ses fautes ; ils déplorent le présent, en plai- 
« gnant la souffrance générale et la détresse des pen- 
ce sionnaires de la liste civile, à qui une sordide 
ce économie, au milieu de si larges dépenses, a fait 
ce chercher quelquefois dans une mort violente la fin 
ce de leur misère. Les royalistes pensent qu'il n'y a 
ce qu'un seul remède au mal, et ils espèrent que le 
ce temps, la force des choses, la raison de tous et 
ce l'intérêt de chacun se chargeront de l'appliquer. 




224 MES MÉMOIRES. 

« Une si noble franchise inspirera la confiance qu'elle 
« mérite. Les préventions qui ont divisé les esprits 
« s'évanouiront; d'accord sur le but, on s'entendra 
« bientôt sur les moyens, et tous les Français, groupés 
« comme une impénétrable phalange, marcheront 
c< avec sécurité à la conquête de l'avenir. 

« Il faut pour y arriver l'attendre avec patience, et 
« laisser à la vérité le temps de grandir et de s'avan- 
ce cer à la vue de tous. 

« Les royalistes, ennemis du désordre, ont depuis 
« deux ans fait leur service dans les rangs de la garde 
« nationale (admirable milice de citoyens qui eût em- 
cc péché les malheurs de Juillet, et qui tôt ou tard 
« finira par rétablir l'ordre). 

« Mais les royalistes ne voient de remède conlre 
« l'anarchie que dans les principes qu'ils invoquent 
« pour échapper au chaos; ce n'est pas comme d'un 
« sentiment qu'ils parlent de ce principe; c'est dans 
« l'intérêt commun qu'ils le défendent, convaincus 
a que la France se jettera un jour à ses pieds pour le 
« réclamer, comme à ceux de la Divinité que l'on in- 
« voque au jour de la détresse, trop porté à l'oublier 
« au jour de la prospérité. 

« Les royalistes marchent aujourd'hui sur un ter- 
ce rain dont il n'est donné à personne de les expulser. 



ce Une princesse, qui, à travers tant d'obstacles, est 
ce venue embrasser une noble terre dont elle reven- 
cc dique la couronne pour son fils, a semblé vouloir 
a s'associer à nos souffrances de tous genres. 

« Sans doute elle eût pu agir avec plus de pru- 
«dence; mais l'enfant qu'elle porta dans son sein 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 225 

« n'eût pas reçu de la nature même, la Irempe d'un 
« héros. 

« L'histoire s'étonnera du récit de tant de courage, 
« et de cette persévérance héroïque qui méprise le 
« danger. Le courage plaît aux Français, et ils aiment 
« la témérité. 

« Si nous étions appelés à donner un conseil à celle 
« princesse, dont l'âme est d'une trempe si extraor- 
« dinaire, nous lui dirions, au nom de ses intérêts les 
« plus chers : «—Madame, ne quittez pas celte France, 
« à laquelle vous n'avez pas craint de vous fier, mais 
« sachez attendre : l'avenir esl à vous. Ne laissez pas 
« à certaines parties de la population la pensée que 
« vous voulez vous imposer à la France; laissez à la 
« France le lemps de reconnaître d'où viennent ses 
« souffrances et d'où seulement le honheur peut lui 
« advenir. » 

« Le gouvernement, semhlahle à l'enfant qui dort 
« tranquillement sur le bord de l'abîme, ne voit pas 
« l'état où va bientôt le placer la discussion des 
« Chambres, et la publicité donnée à sa politique, 
« attaquée à la fois par toules les opinions. 

« Il cherche aujourd'hui, dit-on, à créer un non- 
ce veau cabinet, mais ceux qui consentiraient à y en- 
ce irer seraient d'inutiles victimes. 

a Toutes les opinions, hors une seule, vont se trou- 
ce ver sur un terrain plus difficile qu'elles ne le pen- 
ce sent, tant est puissant l'empire des principes cl de 
ce la raison, surtout en France. 

ce Si ces opinions diverses sont inconséquentes, elles 
ce seront bientôt jugées. 



226 MES MÉMOIRES. 

« Si, au contraire, elles sont conséquentes, elles blâ- 
« meront tout ce qui s'est fait et se fait, et elles donne- 
« ront, parleur réunion, ou tout au moins par une ap- 
cc probation involontaire, une nouvelle force aux doc- 
o trines royalistes, les seules aujourd'hui qui, à l'abri 
ce de tout reproche, puissent donner à la France ce 
o qu'elle demanderait en vain à une autre opinion. 

a Le ministère, quel qu'il soit, en arrivant aux 
a Chambres, sera infailliblement renversé; car, quand 
« même il serait pris entièrement dans l'opposition 
a (ce que le gouvernement ne fera pas, et il aura 
o raison), ce ministère même n'aurait pas longtemps 
« la majorité, supposé qu'il l'eût un instant. En- 
ce traîné par la gauche à des mesures violentes, une 
« partie des députés l'abandonnerait, et il ne pour- 
ce rait se soutenir. 

« C'est dire, en un mot, qu'il n'y a de majorité 
« réelle dans celte Chambre pour personne. 

« Dès le lendemain de leur triomphe, embarrassés 
« de ce triomphe lui-même, restés seuls dans la vie- 
ce toire, intimidés de leur solitude, et peut-être de 
c< leur puissance, les vainqueurs ne savaient que ré- 
ce pondre, du sein d'une seule ville bouleversée, à 
ce toute la France qui ne fut leur complice que grâce 
ce à un jour d'étonnemenl. Toutes les classes d'une 
ce société affamée d'ordre leur demandaient un gou- 
ce vernement... Savaient-ils où le prendre? Quand il 
ce devint nécessaire de commander, les conquérants 
ce se regardèrent en pitié eux-mêmes; et lorsqu' enfin 
« l'urgence de formuler une pensée gouvernementale 
ce les circonvint de toutes parts, leur ressource unique 
ce ne fut-elle pas de revenir à peu près au point d'où ils 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 227 

« étaient partis? On les vil redemander la moitié de 
c< ce qu'ils avaient détruit la veille; recourir à l'appui 
« d'un prince; mendier le secours delà quasi-légili- 
« mité; cl enfin, pour élayer un moment le plus 
« frêle édifice, prier un Bourbon d'y porter la main. 

« Le prince qui condescendit à venir à leur aide ne 
« fut guidé sans doute que par un bien héroïque dé- 
« vouement au repos public! Mais l'épreuve étant 
« faite aujourd'hui de toute l'inefficacité de son sa- 
« crifice, il est temps de lui dire, avec le zèle que son 
« sang impose aux royalistes, et le respect que clia- 
« cun doit au malheur, que sa générosité est dispensée 
« de nouveaux efforts. 

« Il est toujours permis à Curtius de sortir du 
« gouffre, quand l'action de s'y jeter ne profite à 
« personne. Les ennemis de M. le lieutenant général 
« du royaume ne parviendront jamais à lui persua- 
« der que sa position soit plus périlleuse à s'écarter 
« du pouvoir qu'à y demeurer. Tout est relatif. Et 
« cette couronne, dont le fardeau l'importune, un 
« enfant la porterait. Le danger véritable serait une 
« solution qui réduirait un esprit loyal à demeurer 
« étranger entre la famille des rois et la tendance 
« populaire, à lui affecter deux visages, à lui ôter 
« tout sexe politique. Mais les chefs des Etats de 
« l'Europe, intéressés tous à la paix intérieure de la 
« France, seraient unanimes sur la reconnaissance 
« que mériterait sa retraite. Ils savent qu'elle ne ca- 
« cherait point d'ambition ténébreuse. 

« Louis-Philippe est fait pour la vie privée. 

« Ils le verraient avec joie, à la majorité d'Henri V, 
« rendu à la condition de citoyen, recommencer au 







■ 



228 MES MÉMOIRES. 

« sein d'une famille, couronnée seulement de jeu- 
ce nesse et de grâce, à ordonner des jardins et à gou- 
« verner sa maison avec une perfection d'économie 
« dont peu de particuliers auraient le génie. Déjà, 
« peut-être, lui envie-t-on sur les rives de la Seine ou 
« dans les bosquets du Raincy les loisirs d'une paci- 
« fique Sainte-Hélène. 

« Qu'on ne dise pas que l'Europe est sur le point 
« de déclarer la guerre à la France; elle connaît 
« trop bien ses intérêts pour le faire : elle respecte 
« trop nos droits et nos libertés pour essayer de nous 
« attaquer tant que nous ne serons pas livrés au dés- 
ce ordre des principes anarchiques, également funes- 
cc tes aux peuples comme aux rois. 

« À tous les maux de l'intérieur, il faudrait ajou- 
« ter le fléau terrible d'une guerre rendue douteuse 
ce par nos divisions : une effroyable surcharge d'im- 
« pots, la perle du crédit, et la ruine totale de nos 
ce finances, déjà réduites par la Révolution de juillet 
ce à un état alarmant. , 

ce Mais le prince qui commença par accepter le 
ce titre de lieutenant général, qu'il fit enregistrer aux 
ce Cbambres, dont la signature comme lieutenant gé- 
cc néral se trouve sur plusieurs actes publics, et dont 
ce la première expression, en montant sur le trône, 
ce fut de dire qu'il acceptait forcément la couronne, 
ce et que l'intérêt du pays seul pouvait l'y clétermi- 
a ner, saura sans doute (je le répète) ce qu'il aura à 
« faire quand il lui sera démontré qu'il ne peut rien, 
ce comme roi, pour le bonheur de la France. Lieute- 
cc nant général, M. !e duc d'Orléans eût rallié tous 
ce les partis, il eût préservé la France des malheurs 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 229 

« de tout genre qui la menacent, et l'Europe de 
« graves inquiétudes; il se fût créé a lui-même la 
« plus belle et la plus noble existence.. 

« La première Restauration eut pour cause de grands 
« désastres, et l'amour de quelques anciennes familles 
« françaises pour une royale famille. 

« La deuxième, la crainte de Napoléon et la eon- 
« fiance de l'Europe dans le caractère de Louis XVIII. 
« La troisième aura pour motif la nécessité de re- 
« courir à un principe de salut et de vie, et l'intérêt, 
« sentiment plus durable encore que l'affection, rat- 
ce tachera celte fois à jamais la légitimité au sol. . . 
« Disons, en finissant, quelques vérités déjà com- 
« prises, sans doute, par les nobles exilés chargés de 
« veiller à l'éducation du royal enfant qui représente 
« le principe que nous défendons dans l'intérêt de 
« tous, comme un principe social. 

« On élève trop souvent les rois en princes, sans 
« leur rappeler qu'ils sont hommes, et que les sujets 
« ne sont pas destinés au bon plaisir des rois, mais 
« que la royauté est imposée comme un fardeau à 
« certains hommes, en leur donnant des obligations 
« sacrées. Nous vivons dans un temps où la véritable 
a noblesse n'est pas écrite sur un parchemin, mais 
« bien dans le cœur. La royauté se juge, et il faut, 
« pour être respectée, qu'elle soit respectable. Ce n'est 
« plus l'entourage d'un trône qui peut faire sa gloire 
« et sa sûreté : ce sont ses vertus ; mais la prospérité 
a est une épreuve à laquelle il est difficile de résister, 
« tandis que l'adversité est la plus sûre des écoles. . . 

« Et si nous élevons vers le ciel, en faveur de la 




i 



250 MES MÉMOIRES. 

« France, nos mains suppliantes, nous sommes cer- 
« tains de mêler nos prières à celles de cette famille 
« auguste qui se vengeait de l'ingratitude par des bien- 
ce faits ; qui se console aujourd'hui de ses persécutions 
« par des vœux. Nous sentons l'espoir renaître dans 
« notre âme, en voyant, à genoux, les yeux baignés 
« de larmes, et s'offrant en holocauste, une princesse 
« dont les malheurs égalent les vertus, et à laquelle 
« l'injustice ne peut arracher jamais le souvenir de 
« la patrie 



« Quand la jeunesse a vu l'arbitraire remplacer 
« partout les principes, les délations encouragées et 
a soldées, les persécutions organisées, des exactions 
ce de tout genre exercées au nom de la loi (et une 
ce plume française se refuserait à tracer toutes leshor- 
ce reurs commises dans cette Vendée, dont l'homme 
ce du siècle respectera l'héroïsme, et crut devoir mé- 
ce nager les croyances et la fidélité); quand elle a vu la 
ce révolution de Juillet, fille ingrate, et mère déna- 
ce turée, étouffer celte liberté de la presse qui lui 
ce donna la vie, et repousser sans merci toutes les 
ce conditions de son existence; cette jeunesse, juste- 
ce ment indignée, reconnut trop tard qu'elle avait été 
ce trompée, et qu'égarée par des ambitieux, elle avait 
« livré à l'égoïsme cet héritage de grandeur qu'elle 
ce voulait accroître. Avec la révolution de Juillet, elle 
« ne trouve au-dedans et au dehors que des barrières 
ce d'acier, et ne voit dans la politique actuelle, que le 
ce mur du monopole gardé par des régiments, et om- 
ce bragé par le drapeau tricolore. 

ce Cette jeunesse, qui représente l'intérêt actuel de 



-. . 



LES ARTICLES INCRIMINÉS. 231 

«la pairie (un intérêt d'avenir), tient, avant tout, à 
« ce que la France ne descende pas aux yeux des nn- 
« lions. Pour elle, les maximes qui font du progrès, 
a de la liberté, de la puissance et de la gloire, une 
« condition absolue de gouvernement, sont les véri- 
« labiés maximes françaises. 

« Le peuple admirant le courage de cette jeunesse 
« pleine d'élan, l'a suivie à ces jours de deuil que rien 
« ne devrait constater que nos regrets (puisque le 
« sang français y coula par la main du français) ; le 
a peuple la suivra encore dans son retour à des prin- 
« cipes d'ordre. 

« En un mol, cette jeunesse a voulu la révolution 
« de Juillet, comme gage de la liberté; mais elle l'a 
« repoussée comme une oppression. Elle a voulu la 
« république comme un moyen de liberté; mais elle 
« y renoncera comme à une cause certaine de désordre, 
« d'anarchie et enfin d'arbitraire. Certes, il ne manque 
« déjà rien à sa naissante expérience, pour lui faire 
« juger de l'impuissance de l'élément révolutionnaire. 

« La révolution de Juillet a manqué son but sur 
« tous les points. 

« Dirigée surlout contre la légitimité, dont elle 
« espérait abattre jusqu'à la racine, elle finira par 
« faire ressortir la nécessité de ce principe pour notre 
« repos, notre bonheur, nos richesses et notre gloire; 
a et il semble en effet que tout nous abandonne 
« quand il nous quille. 

« Faite au nom de la liberté, la révolution de 
a Juillet a donné l'arbitraire, et elle a partout fait 
« verser le sang. 



232 MES MÉMOIRES. 

c< Promise contre les abus, elle les a tous qua- 
« druplés. Criant contre les impôts, elle en accable 
« les peuples, et la France lui devra la misère. 

« Menaçant l'Europe, sa politique est restée faible 
« et incertaine. 

« Proclamant la Charte une vérité, elle en a fait un 
« fantôme. 

« Rampante, elle soutient tacitement à l'étranger 
« les principes qu'elle n'ose avouer à l'intérieur. 

« Elle a menacé la religion, outragé ses ministres; 
« et partout ceux-ci ont mérité l'amour et le respect 
« des peuples. 

« Après avoir arraché l'hérédité du code monar- 
« chique, elle a voulu rétablir ce principe sur le 
« premier feuillet de son histoire, sans songer que si 
« elle ne peut être monarchique sans être héréditaire, 
« elle ne peut être héréditaire sans être légitime. 

« Aussi, sans savoir ce qu'elle veut, si ce n'est 
« exister à tout prix, elle semble oublier qu'il y a des 
« conditions nécessaires à l'existence ; en un mot, 
« Juillet n'a rien tenu de ce qu'il a promis ; et tout 
« pouvoir est bientôt forcé de reconnaître qu'il n'a 
a pas de plus mortels ennemis que ces artisans de 
« révolutions, toujours prêts à les fomenter. » 

Après la lecture de l'acte de renvoi, M. Partarieu- 
Lafosse, substitut du procureur du roi, prit la pa- 
role pour commenter les divers passages incriminés. 

Ce réquisitoire a paru empreint d'un caractère de 
sagesse et de modération auquel on s'est plu à rendre 
justice; mais au moment où le ministère public affir- 
mait que la religion n'avait jamais été plus respectée 



MOJN ALLOCUTION. 235 

que depuis la révolution de Juillet, tous les regards 
se sont portés sur le lambeau de toile grise qui a rem- 
placé le Christ, au-dessus du fauteuil de M. le Pré- 
sident. 

Le réquisitoire fini, je demandai à présenter quel- 
ques observations à la cour et au jury, et je parlai 
ainsi : 

« — Messieurs, j'étais à deux cents lieues de la ca- 
« pitale lors des événements de Juillet; je revins en 
« toute hâte où le devoir m'appelait ; mais ces événe- 
« menls étaient consommés quand j'arrivai à Paris. 
« Je ne vous entretiendrai, messieurs, ni de ma dou- 
ce leur, ni de mes tristes pressentiments; l'anarchie 
« menaçait l'existence de mes concitoyens; j'avais eu 
« l'honneur de commander durant douze ans une des 
« légions de Paris ; et voulant prendre ma parL dans 
« les efforts des gens de bien, pour assurer la paix 
« publique, l'inviolabilité des personnes et des pro- 
c< priétés, j'entrai à l'instant comme grenadier dans 
.1 les rangs de la garde nationale; depuis ce temps, 
« j'ai vécu dans la solitude au sein de ma famille, et 
« mon nom n'a été mêlé à aucune agitation de ce 
« pays. 

ce C'est ainsi que j'ai rempli mes devoirs envers 
« mes concitoyens, par la défense de l'ordre matériel, 
« dans les rangs de la garde nationale; mais l'ordre 
« matériel n'est pas tout pour un peuple; il ne peut 
ce se conserver qu'à l'aide de l'ordre moral. J'ai donc 
ce cru de mon devoir de faire connaître les causes du 
ce désordre qui se développait sous nos yeux, et je 
« crois avoir l'ail acte de bon citoyen, en cherchant 





I 



un remède à tant de maux. 

MI. 



10 



234 MES MÉMOIRES. 

» Quand les peuples sont accablés d'impôts, et que 
« les pouvoirs gémissent sous l'arbitraire d'une cen- 
a tralisation qui dévore tout; quand un cri d'in- 
« quiétude et de souffrance se fait partout entendre, 
« que les partis se déchirent et que .tous les esprits 
« sont divisés ; quand les libertés promises sont rc- 
a fusées ; lorsque la légalité est partout violée ; que des 
« garnisaires écrasent les citoyens; et qu'un état de 
« siège odieux n'est pas même une condition de la 
« victoire, mais en devient une étrange conséquence; 
« lorsque l'Europe en armes nous force à entretenir 
« des armées formidables, messieurs, est-ce un crime 
« de prétendre que nous ne sommes ni heureux ni 
« libres ? 

ce La plus simple vérité est-elle un blâme, surtout 
« quand elle a pour but d'indiquer les moyens de 
« sortir de l'abîme ; et des persécutions sont-elles des 
« réponses? On nous accuse d'attaquer les droits que 
« Louis-Philippe tient du vœu de la nation ; mais j'ai 
« demandé que la nation fût consultée, afin que 
« chaque parti ne pût pas faire parler à son gré la 
« France, et s'armer du vœu prétendu de la nation 
« pour déchirer son sein. 

« Sonl-ce ceux qui disent avoir son suffrage qui 
« pourraient trouver une hostilité dans la demande 
o que j'ai faite de le constater? Suis-je coupable d'a- 
ce voir reconnu comme un fait une lieutenance géné- 
« raie solennellement acceptée, solennellement enre- 
« gistrée, seul titre incontesté au milieu du chaos 
« des opinions et des volontés, et qui par cela même 
« peut encore servir de moyen de salut pour ceux qui 
« m'ont traduit devant vous? 



MON ALLOCUTION. 255 

« Aujourd'hui, messieurs, qui me conduit ici? 
« C'est un prince de cette famille à laquelle ma vie 
« entière fut dévouée. Quel est donc mon crime à ses 
« yeux, ou plutôt quelle est la fatalité de la posi- 
.« lion dans laquelle il s'est placé? Serait-ce un crime 
« d'avoir reconnu comme un fait les titres d'un en- 
ce fant à une couronne portée si longtemps avec gloire 
« par ses aïeux? Accusez donc la France tout entière, 
« qui a consacré ses droits avec enthousiasme au jour 
« si désiré de sa naissance; accusez les siècles; dé- 
« chirez nos lois, et que le premier coupable mandé 
« à votre barre soit le prince qui a reconnu, avant 
« moi, ces droits imprescriptibles, Louis-Philippe lui- 
« môme, qui a fait serment, il y a vingt ans, de dé- 
« fendre à jamais la légitimité! 

« On m'accuse de provoquer au renversement de la 
« constitution et du gouvernement du pays. 

a Peut-on, de bonne foi, m'adresser un pareil re- 
« proche? moi qui appartiens à une opinion qui re- 
« commande la soumission aux lois; et qui, dévoué 
« aux intérêts nationaux, ne veux rien devoir qu'à 
a la raison publique, à la puissance des faits, au 
« progrès de l'ordre et de la liberté ! La logique 
« serait-elle devenue, depuis le gouvernement de 
«Juillet, un cri d'insurrection? le raisonnement 
«une arme coupable? et rangerait-on le bon sens 
« parmi les proscrits? Est-ce insulter le chef de 
« l'Etat, messieurs, que de supposer qu'il sacrifie- 
« rait la couronne à l'intérêt de ses sujets? D'au- 
« très princes du même sang se sont honorés par 
« un pareil sacrifice. Deux fois Napoléon a abdiqué 
« le pouvoir suprême, pour épargner à la France 



::!• 



f 



o 5 ;j MES MÉMOIRES. 

« des maux plus grands que ceux qu'elle souffrait. 
« Charles X et Louis-Antoine ont su aussi rési- 
« gnerla royauté pour éviter la guerre civile etdé- 
« gager un principe utile des passions que des évé- 
« nemenls malheureux avaient excitées. Est-ce însul- 
« ter le premier magistrat du pays que d'avoir foi 
« dans le serment qu'il a prêté de ne gouverner que 
a pour le bonheur et les intérêts de la France? 

« J'aurais pu, messieurs, rechercher l'origine d'une 
« couronne due au dictateur de l'Hôtel de Ville qui 
« déclara, dans son bon plaisir, qu'il était trop tard 
c pour réclamer des droits que des siècles de posses- 
« sion avaient consacrés, et auxquels toutes nos lois 
« servaient de garantie. Singulière mystification de 
« Juillet. Ce vieillard 1 , aujourd'hui dans l'opposition, 
« semble dire qu'en renversant un trône, au nom de 
« la liberté, il n'a fondé que l'arbitraire. 

a J'aurais pu même demander, messieurs, si en 
« violant, par l'arbitraire de l'état de siège (véritable 
« article 14 en permanence), des engagements qui 
a furent une condition formelle de la couronne d'hier, 
« on ne déliait pas les parties contractantes de leurs 
« engagements; et si on ne pbçail pas la question au 
« point où elle était avant la conclusion du traité. 

« Ce que je pouvais faire, je ne l'ai point fait; je 
« n'ai pas élevé toutes ces questions sur le pouvoir 
« qui régit la France; et je ne me suis pas un seul 
a instant écarté du respect que l'intérêt de l'ordre 
« matériel et le sang d'un Bourbon nous inspirent, 
a Mais j'ai voulu croire, messieurs, à la conscience et 



i La Fuvctle. 



MON ALLOCUTION. 



557 



« aux regrets, comme à la puissance des souvenirs; 
« j'ai cru que celui qui, pour saisir le pouvoir, avait 
« dû entendre des vérités terribles, pouvait suppor- 
« ter, pour le rendre, des conseils présentés avec 
« mesure. J'ai cru qu'il ne sacrifierait pas le repos 
« de la France à la possession d'un trône, où il n'a 
« consenti à monter que par une sorte de dévoue- 
« ment à la paix publique. J'ai cru, enfin, qu'il se- 
« rait heureux de replacer une couronne acceptée 
« avec répugnance, sur la tête du légitime héritier, 
« dont les droits avaient été confiés à sa proteelion, le 
« jour où il lui serait prouvé qu'il ne peut réaliser 
« lui-même le bonheur du pays. 

« Si c'est un crime, messieurs, de croire à des 
« sentiments généreux, je me bâte de me rétracter. 
« Fuissé-je m'être trompé dans mes prévisions ! puisse 
« le pouvoir, tel qu'on l'a établi, voir tomber les 
« armes de l'Europe, et dégager la France des im- 
« pôls qui l'écrasent! C'est un défi que je porte à tout 
« pouvoir contesté dans sa source, et qui par con- 
« séquent n'a pas en lui les conditions de l'ordre et 
« la paix. 

« Attendons tout du lemps! 

a Y a-t-il apparence d'une provocation dans une 
« patience si fortement recommandée? Laissons faire 
« les événements et les hommes; ils concourent tous 
« les jours davantage à nous donner raison; et le 
a lemps fera justice de tous ces systèmes de bon plai- 
« sir, n'importe d'où ils adviennent. 

« Le lemps, messieurs, a marché depuis que je 
« parlais ainsi. 

« Nous avons vu tomber une citadelle; nous avons 











258 MES MÉMOIRES. 

« vu s'évanouir le fantôme de la guerre civile par 
« l'acquittement, devant les jurys français, de tous 
a ceux qu'on accusait d'y avoir pris part; les craintes 
« d'invasion se sont aussi dissipées. 

« Honneur à nos armées! elles n'ont jamais marché 
a sans gloire, même dans leurs revers; et deux fois 
a en quarante ans elles ont rempli la noble mission 
« de consoler le pays de deux régimes exceptionnels, 
« dont l'un se nomme la terreur et l'autre s'appellera 
a Yégoïsme. 

a Mais ces consolations qu'elles ont données à la 
a France, c'est là tout le fruit que nous devons reti- 
« rer d'un succès acheté au prix du sang. Rien ne se 
a dénoue, rien n'avance; les difficultés se multiplient 
c< par les succès que l'on obtient, car ces succès ne 
« font disparaître des craintes chimériques, que pour 
« les remplacer par des maux réels. 

« Le gouvernement de Juillet combat nos prin- 
ce ripes : qu'a-t-il fait des siens? Il a mitraillé l'in- 
« surrection, et il doit son pouvoir à une émeute. 

« Après avoir confessé la souveraineté du peuple, 
«. il repousse le vote universel; après avoir accepté la 
« majorité de quelques députés comme un principe 
« souverain, il éloigne des collèges électoraux une 
« partie des contribuables. Et que reste-t-il devant 
« nous? l'affaiblissement du pouvoir public, la per- 
ce pétuilé des charges qui écrasent le peuple, la divi- 
« sion des opinions, l'arbitraire ministériel, qui en- 
ce vahil les institutions et menace toutes les existences, 
a le mutisme des assemblées et les inquiétudes de 
« l'Europe, qui ne veut pas attaquer, mais qui con- 
c< tinue ses armements! 



MON ALLOCUTION 25!) 

« Qu'on ne nous dise pas, messieurs, que c'est la 
« première fois que nous montrons de l'indépen- 
« dance auprès d'un trône. 11 en coûte déparier de 
« soi; et d'ailleurs le passé est encore trop près pour 
« que le respect que nous lui portons ne nous impose 
« pas un religieux silence : toutefois, qu'il me soit 
« permis d'affirmer que mon caractère ne fut jamais 
« celui d'un courtisan. 

a Une pensée a dominé ma vie : c'était le désir et 
« l'espoir de servir mon pays, et je n'ai jamais craint 
« de déplaire pour présenter des vérités que je croyais 
a utiles; mais on savait les estimer alors, et avec elles, 
a ceux qui osaient les dire; tandis qu'aujourd'hui on 
« traîne devant les tribunaux ceux qui les présentent 
« avec mesure. Je suis loin de m'en plaindre, puis- 
« que je suis amené a la seule tribune qui me soit 
« laissée, et mes juges ne trouveront pas coupable 
« celui qui n'a pu rester spectateur silencieux des 
« souffrances de sa pairie !' 

« Une politique tout égoïste, toute mesquine, est le 
« caractère des gouvernants; car je me reprocherais 
« de calomnier une époque où tout ce qui est grand, 
« noble et généreux, trouve de l'écho dans tous les 
« cœurs, et des admirateurs dans tous les partis. Oui 
« pourrait se refuser à reconnaître dans nos mœurs 
« une amélioration immense qui, en laissant chaque 
« parti désirer le triomphe de son opinion, le ferait 
« rougir d'employer des moyens qui seraient con- 
« traires à l'honneur? 

« On cherche dans la brochure incriminée une 
« phrase isolée pour trouver prétexte à l'accusation; 
a mais on se garderait bien de lire celle qui suit 








2i0 MES MÉMOIRES. 

« ou celle qui précède, laquelle serait un démenti 
« formel. 

« Que dis-je? embarrassé de trouver dans les faits 
« un acte répréhensible, on incrimine les intentions, 
ce et l'on ose accuser de fomenter des troubles celui 
c< qui s'élève avec force, à chaque page, contre toute 
« émeute, révolte, guerre civile ou guerre étran- 



« gère ! . . . 



« Qu'on lise dans mon cœur, on n'y verra de haine 
ce pour personne; mais suffit-il de raconter les actes 
« du gouvernement pour exciter au mépris et au ren- 
ée versement? Dans ce sens, cette partie de l'aceusa- 
« lion serait à elle seule une critique plus sévère que 
« mon écrit lui-même. Je défie mes accusateurs de 
« me ranger parmi ces perturbateurs politiques, dan- 
ce gereux pour le pays qui les a vus naître. J'appelle- 
« rais sans crainte, pour témoigner de ma modéra- 
« lion à toutes les époques, des hommes assis sur 
« tous les bancs de nos assemblées, et qui sont restés 
ce mes amis, sans partager mes sentiments politiques. 
« Non, messieurs, la loi ne saurait frapper celui qui 
« soutient une opinion monarchique et conscien- 
ce cieuse, opinion que ceux qui le conduisent à vo- 
ce tre barre cherchent à recréer dans un intérêt 
« privé, après s'être efforcés de la détruire sous un 
c< vain prétexte d'intérêt général... 

ce Ce ne sera jamais une faute devant vous, mes- 
c< sieurs, d'avoir obéi à sa conscience: vous ne con- 
« damnerez pas celui qui a foi dans l'hérédité comme 
« à une divinité prolectrice, et qui déclare qu'il ne 
ce croit à la possibilité de son retour, et surtout à sa 
ce durée, qu'alors que l'intérêt général la réclamera; 



MON ALLOCUTION. 241 

« qui la veut fondée, non sur l'émeute ou la guerre, 
« mais seulement sur des conditions que le temps et 
o le besoin de chacun réclameront, et appuyée sur 
« les libertés qu'elle seule peut donner. 

« Si c'est un rêve, messieurs, du moins ce ne peut; 
c< être un crime; mais si c'était un crime de ne point 
« faire partie de celle opinion, ou plutôt de cette 
« quasi-opinion, dont l'égoïsme est l'essence et Tin- 
te lérèt le but, je me reconnaîtrais coupable, et la 
a France entière se chargerait de m'absoudre. 

« Du reste, si votre sévérité cherchait une victime, 
« elle épargnera, j'en suis sûr, l'imprimeur qui m'a 
« prêté avec confiance le concours de sa profession. 
« Être frappé seul, est l'unique faveur que je ré- 
« clame. 

« Telles sont, messieurs, les considérations d'hon- 
« neur et de conscience qui m'ont inspiré. Je laisse 
« à une bouche plus éloquente que la mienne le soin 
« de les faire valoir et de les développer : pouvais-je 
« mieux assurer leur triomphe qu'en confiant ma dé- 
« fensc à l'illustre orateur et au jurisconsulte habile 
« dont tous les partis admirent l'éloquence 

« Messieurs , nous vivons a une époque difficile, 
o et qui impose de grands devoirs aux hommes de 
« conscience et d'honneur. Dévoué tout entier à la 
« France, j'ai cru nécessaire de manifester des vérités 
« que tant de gens aujourd'hui sont intéressés h ca- 
« cher. J'ai fait ce que je devais, et j'en accepte avec 
« sécurité toutes les conséquences. L'avenir fera voir 
« qui sert réellement la patrie, de l'accusateur ou de 
« l'accusé. » 










far. 



242 MES MÉMOIRES. 

Si j'avais pu produire sur le jury le même effet que 
ce discours sembla produire sur l'auditoire, il au- 
rait été possible de concevoir quelque espérance. 

Mais d'un côté je voyais des juges choisis, préve- 
nus, et en quelque sorte décidés d'avance; et de l'au- 
tre, au contraire, un public impartial, disposé par 
conséquent à comprendre la vérité. 

Je n'en veux pour preuve que l'empressement que 
mes auditeurs (je ne parle pas seulement de mes amis, 
mais des étrangers qui assistaient à ces débats) mirent 
à m'entourer et à me féliciter pendant la suspension 
de l'audience. Un jeune avocat, que je ne connaissais 
pas, me dit même ces paroles qui sont dignes d'être 
conservées : 

« — Je déleste la Restauration; je ne croyais pas à 
« la bonne foi de vos opinions; mais impossible main- 
ce tenant d'en douter : le gouvernement actuel nous a 
« tous trompés. Nous commençons à craindre que la 
« république ne soit impossible; et si vous continuez, 
a comme nous le pensons, à vous maintenir sur un 
« pareil terrain, vous nous verrez arriver tous, car 
« déjà nous vous préférons beaucoup à ce qui est. » 
Mais je retourne à l'audience et au procès. 
Rien ne manqua de ce que j'avais prévu, ni le ré- 
quisitoire mesuré de M. Partarieu-Lafosse, qui soute- 
nait l'accusation, ni le partial et aigre résumé de 
M. le président Dubois (d'Angers), ni la profonde im : 
pression que produisit sur le public l'éloquence de 
M. Berryer. 

Voici son plaidoyer qui a élé recueilli avec toute 
l'exactitude qu'on peut apporter en suivant une inspi- 
ration aussi rapide et aussi animée : 



MA DÉFENSE. 245 

« — Messieurs les jurés, voici bientôt dix-huit ans 
« que je me présente, afin de défendre les écrivains 
« traduits en justice devant toutes les juridictions, 
« devant tous les tribunaux qui, tour à tour, ont été 
« saisis par le pouvoir, pour obtenir une applica- 
« tion satisfaisante des lois sur la presse. Malgré celle 
a expérience que je pourrais appeler déjà longue, je 
« ne suis pas encore arrivé, je l'avoue, à comprendre 
a ce qu'on attend, ce qu'on espère de tant de pour- 
ce suites. Chaque jour, au contraire, je suis plus frappé 
a de ce qu'il y a d'imprudent, de maladroit, d'inutile 
« dans cette marche si obstinément suivie par les gou- 
« vernants. 

a À mesure que les événements se développent dans 
« notre triste société, les nuances d'opinion se multi- 
« plient, les divisions deviennent plus profondes et en 
« même temps l'esprit tic liberté se propage; chacun 
« se sent de plus en plus dominé par le besoin de faire 
« prévaloir sa pensée personnelle. A côté de cet ini- 
« mense mouvement social, est le pouvoir établi; au 
a sein de chaque pouvoir établi, il en est un autre, 
« plus transitoire encore, le ministère, qui, dans l'in- 
« térêt de sa conservation, cherche à fixer quelques 
a principes, à saisir quelque point d'appui; enfin, 
« sous l'influence du ministère, agit le parquet qui, 
« s'appuyanl sur le faisceau des lois entassées par 
« chaque éqoque, formule et soutient aujourd'hui des 
« accusations que demain, si le principe du gouverne- 
« ment vient à changer, il soutiendra encore. Et c'est 
a en quelque sorte à huis clos, c'est avec l'assistance 
« de douze hommes que le hasard fait juges, c'est à 
« la suite d'une discussion incomplète et sans relen- 



f 



2ii MES MÉMOIRES. 

« tissement entre un défenseur et un avocat général, 
« que l'on prétend statuer sur les grands intérêts, 
« les régler et les rassurer par une condamnation de 
« deux ou six mois de prison prononcée contre un 
« citoyen qui aura jeté quelques pages dans le pu- 
ce blic ! L'affaire dont vous êtes aujourd'hui saisis vous 
« présente l'occasion de remarquer, encore une fois, 
« celte anomalie entre les faits formidables qui pres- 
« sent le ministère et les déterminations puériles aux- 
« quelles il s'arrête. 

« Que vous a dit M. l'avocat général? que si vous 
« vouliez enfin dans les affaires de l'État quelque 
« chose de stable et de définitif; que si vous vouliez 
« proclamer la France lasse de révolutions et impa- 
« liente de repos, vous n'aviez qu'une toute petite 
« chose à faire; qu'un oui prononcé en réponse aux 
« questions de la cour d'assises suffirait pour cela, et 
« qu'il s'agissait tout simplement de condamner à la 
« prison M. de La Rochefoucauld (rire général dans 
«l'auditoire). Condamnez M. de La Rochefoucauld 
« tout est concilié; les opinions divisées se rappro- 
« client, les partis ardents sont comprimés, en un 
« mot tout est fini en France (nouveau rire). 

« En vérité, messieurs, j'ai peine à comprendre 
« une argumentation de celte portée, ou plutôt je ne 
« cherche pas cà comprendre si c'est sous l'inspira- 
« tion d'une conviction sérieuse que cette argumen- 
« talion s'est reproduile. Vous avez pu vous-mêmes, 
« d'après le ton des courts développements de M. l'avo- 
« cat général, juger s'il avait une grande foi dans sa 
« cause, el s'il ne se bornerait pas à vous donner, 
« sans garantie, quelques raisons qui après tout pour- 



ma défense! 245 

« raient être prises pour bonnes à motiver une con- 
te damnation. 

« M. l'avocat général n'a presque fait que nous lire 
« des passages de la brochure incriminée, et c'est 
« ainsi qu'il s'est efforcé de vous montrer le pays 
« suspendu au sort d'un arrêt dont le pays n'a nul 

« souci. 

« C'est au nom de la révolution de Juillet et dans 
« son intérêt qu'on sollicite une condamnation contre 
« mon client; mais sait-on encore ce qui est conforme 
« à l'intérêt de cette révolution? 

« Tous les jours, dans le parlement français, on 
« cherche avec une absolue liberté de langage quelle 
« est la nature, quelles sont les conséquences de cette 
« révolution. Si tout ce que dit M. de La Rochefou- 
« cauld se fait jour sans obstacle, c'est que la révo- 
« lulion, comme le disent certains orateurs, est le 
« développement dans toute son étendue des libertés 
« publiques. 

« La révolution, selon une partie des hommes qui 
« sont au pouvoir, c'est le, principe de la souveraineté 
a du peuple réalisé par progrès quotidiens; non, di- 
« sent d'autres publicistes, la révolution, c'est la dé- 
« légation faite par le peuple ou par quelques indivi- 
« dus, ses représentants nécessaires et accidentels, 
« délégation par laquelle le peuple a désormais re- 
« nonce à toute action directe dans les affaires. 

« Au sein même du gouvernement, ou, pour parler 
« plus exactement, du parti qui semble spécialement 
« attaché à la défense de l'état de choses actuel, des 
« dissentiments très-remarquables se manifestent. Les 
« uns disent que la révolution de Juillet, c'est une lé- 




246 MES MÉMOIRES. 

« gilimité nouvelle fondée en opposition à l'ancienne; 
« cette légitimité nouvelle a cherché pour représentant 
« et pour personnification un prince choisi malgré sa 
« naissance, malgré son nom de Bourbon. Point du 
« tout, répondent d'autres amis de ce qui a été fondé 
« en Juillet, c'est comme Bourbon que Louis-Philippe 
« a été choisi; c'est parce qu'il touchait au trône : 
« c'est comme premier prince du sang qu'il a été 
« appelé. 

« Au milieu de ces contradictions, nous dit-on 
« quelque chose de clair et de positif? Nous présente- 
« t-on quelque idée à laquelle on puisse s'attacher 
« solidement? Vous le voyez, sur ce mot de révolu- 
ce tion de Juillet, les opinionsles plus diverses sont en 
« présence; c'est un débat qui journellement s'agite 
« au sommet de l'édifice social; c'est à qui deman- 
« dera : Qu'est-ce que la révolution de Juillet? 

« Ceux qui l'ont faite, ceux qui la manient aujour- 
« d'hui sont en désaccord sur ses principes aussi bien 
« que sur ses conséquences. C'est au milieu de cette 
« confusion que l'on essaye d'élever, comme un point 
« de reconnaissance et de ralliement, une décision de 
« police correctionnelle. Cela est-il possible, et vou- 
« driez-vous vous y prêter? » 

L'orateur fait remarquer le contraste qui existe en- 
tre le besoin impérieux que tous les partis éprouvent 
du développement de la liberté de la presse, et les en- 
traves que le gouvernement et la législation apportent 
à sa réalisation. 

L'application de ces lois rigoureuses n'est pas pos- 
sible dans la circonstance présente ; l'analyse rapide 
des divers paragraphes de la brochure prouve qu'il 



MA DÉFEiNSE. 247 

ne s'y trouve rien qu'on ne dise chaque jour à la 
Iribune, dans les journaux et dans les écrits poli- 
tiques. 

« — 'fout à l'heure, dit M. Berryer, je signalais la 
a diversité des opinions sur les principes fondamen- 
« taux de la révolution de Juillet; mais d'autres dis- 
« sidences sont encore à remarquer, et elles viennent 
a à notre charge : ce sont celles qui se font voir dans 
« l'appréciation des faits. Or, sur l'appréciation des 
« faits comme sur l'établissement des principes, il 
<( n'y a pas dans la brochure incriminée un mot qui 
« n'ait été dit avec bien plus d'autorité à la tribune. 

« La Chambre des députés a mille fois retenti de 
« la manifestation d'opinions tout a fait opposées sur 
« la manière de caractériser les événements. C'est 
« ainsi que l'on a dit que le pouvoir excitait les 
« émeutes, armait des bandes de sicaires, versait le 
«sang des citoyens, accablait le peuple d'impôts; 
« que la France, après avoir cru qu'une nouvelle 
c< carrière de domination allait s'ouvrir pour elle sur 
« l'Europe, était déshonorée par la pusillanimité du 
« gouvernement. 

« Quoi! nous sommes dans un pays où, d'après le 
« droit constitutionnel, tous les jours des luttes s'en- 
« gagent sur les principes généraux de l'ordre social, 
« et sur la politique du gouvernement; nous sommes 
« dans un pays où tous les jours, du haut de la tri- 
ce bune nationale, le blâme le plus amer est lancé 
« contre les agents du pouvoir et contre le pouvoir 
« lui-même; nous sommes dans un pays où il est 
« admis que les hommes investis de l'autorité peu- 
« vent être journellement en butte aux accusations 



/ 



248 MES MÉMOIRES. 

« les plus violentes, el même, si l'on veut, les plus 
« injustes; dans un tel pays il existe un pouvoir que 
« personne ne conteste et qui est appelé liberté de la 
« presse; et, parce qu'il arrivera à un simple citoyen 
« de reproduire ce jugement porté sur les actes du 
« gouvernement, on l'amènera devant la cour d'assises 
« et on lui dira : Vous avez à la page 5 ou à la page 
« dix de votre brochure apprécié de telle manière les 
« événements accomplis en 1850; vous vous êtes dès 
« lors rendu coupable d'outrages, d'injures envers le 
« gouvernement; d'attaques contre les droits du roi; 
« de provocation au renversement du gouvernement, 
« el il faut que vous soyez condamné ! 

« Ah ! ce ne serait plus là de la justice ! et à quoi 
« êtes-vous appelés, messieurs? est-ce à un acte poli- 
ce tique sur lequel le gouvernement compte pour sa 
« propre consolidation? nullement. Vous êtes ici pour 
« un acte de justice : or, pour être justes, au lieu de 
« vous renfermer dans le cercle étroit des deux années 
« qui viennent de s'accomplir, vous devez songer à 
« l'état général de la société depuis une longue suite 
« d'années. 

« Quoi, après quarante années de révolution, après 
« avoir vu la vérité d'un jour, devenue mensonge le 
« lendemain; puis le surlendemain redevenue vérité; 
« vous vous étonnerez quand on émettra un avis op- 
« posé au vôtre, et vous direz qu'on est coupable 
« pour avoir exprimé une opinion contraire à votre 
« manière de voir, contraire à la manière de voir du 
« gouvernement, du ministère et du ministère pu- 
« blic! Après quarante ans qui ont tout troublé, tout 
« déplacé, tout bouleversé, les Français sans excep- 



MA DÉFENSE. 249 

« lion doivent trouver le spectacle inouï d'une unani- 
« mité absolue d'opinions, d'une complète similitude 
« de vues et de principes! En vérité, demander cela, 
« c'est demander l'absurde. Après les grands événe- 
« ments qui ont travaillé notre sol et nous ont tous 
« jetés, tour à tour, dans des conditions si diverses, 
« il n'y a sans doute pour tous les hommes sincère- 
« ment attachés à ce glorieux pays de France, qu'un 
« même intérêt, un même mobile dans tous les 
«cneurs; mais en même temps les divergences les 
« plus prononcées divisent les esprits. 

« Il me semble, messieurs, que je pourrais m'ar- 
« rèter là, cl que, dès à présent, vous êtes en mesure 
« de reconnaître que M. de La Rochefoucauld a exercé, 
« par la publication de sa brochure, un droit incon- 
« lestable, et n'a point dépassé les limites de ce droit. 
« Cependant, entrons dans l'examen succinct des 
« trois délits qui nous sont imputés. Ces délits, pro- 
« gramme ordinaire de la plupart des procès de presse, 
« sont : 1° une provocation au renversement du gou- 
« vernement; 2° une attaque contre les droits que le 
« roi tient de la volonlé nationale; 5° une excitation 
« à la haine du gouvernement. 

« Le caractère de ces trois délits a déjà été l'objet 
« de bien des discussions; il y a en effet dans les pro- 
« ces de la presse cet inconvénient, que chaque déci- 
«sion, bonne ou mauvaise pour celui qu'elle con- 
« cerne, ne fixe rien pour colles qui suivront. Notre 
« législation et notre jurisprudence sont telles qu'à 
« chaque cause il semble qu'il faille tout reprendre, 
« et tout recommencer. Néanmoins, au milieu de 
« tant d'incertitudes, il y a quelques vérités qui ont 

xii. 17 





f\ 



250 MES MÉMOIRES. 

« plus souvent Iriomphé : recherchons-les, et appli- 

« quons-les à chacun des chefs de la prévention. 

« Le délit d'attaque aux droits du roi existait 
« avant 1850, sauf une variation de rédaction; avant 
« le 7 août 1850, le roi tenait ses droits de sa nais- 
« sance; on a substitué à cette origine les droits que 
« le roi tient du vœu de la nation exprimé dans la 
« déclaration de la Chambre des députés.» 

M. Berryer admet qu'à la rigueur on peut pour- 
suivre celui qui attaque l'origine de ces droits, ou nie. 
que le vœu soit l'expression de la volonté nationale; 
mais l'écrivain qui dit « les conditions actuelles du 
« pouvoir, sa nature, son principe, sont funestes à la 
« société; » celui-là ne fait que proposer des amélio- 
rations sans attaquer la base de l'ordre de choses ac- 
tuel. M. Berryer ajoute : « — Sous un système politique 
« qui fait reposer tout l'avenir du pays sur la seule 
ce condition qu'il y aura majorité pour un tel gouver- 
« nemenl, il serait dérisoire que chaque citoyen n'eût 
« pas le droit d'émettre ses croyances politiques, c' est- 
ce à-dire de chercher pour son opinion une majorité 
« qui s'en empare et la transforme en loi d'Etat. 

« Autrement, messieurs, il y aurait une sorte de 
ce trahison dans la proclamation de nos libertés. Du 
ce moment que l'on a fait dépendre tout l'ordre social 
ce de l'opinion delà majorité, on a, par cela même, 
ce concédé à chacun le droit de former cette majorité 
a par la voie de la conviction. Il résulte de !à que 
ce vous n'attaquez pas la base du gouvernement, lors- 
ce que vous proposez de changer ce qui existe. 

« Quand vous dites que ce qui n'est pas complet a 
ce besoin d'être modifié, vous exprimez un vœu; vous 



MA DÉFENSE. 251 

« attendez que la majorité se forme; vous attendez la 
« lof, vous n'êtes pas punissable pour cela. Il n'eût 
« été lolérable de poursuivre (cas précisément où le 
« ministère public n'a pas poursuivi), que le jour où, 
« par exemple, un député (M. de Cormenin) a dit 
« dans des écrits livrés à une grande publicité, « que 
« la déclaration du 7 août n'avait pas été l'expression 
« du vœu national , et que les votants du 7 août avaient 
« agi sans droit, sans pouvoir. » 

« Pour nous, messieurs, et je le dis hautement, 
« nous croyons le principe du gouvernement actuel 
« mauvais; nous croyons qu'il n'y a pas de so- 
« ciélé possible quand le pays est livré à des chan^e- 
a ments perpétuels et incessamment rejeté dans la 
« carrière des révolutions; mais enfin c'est là la loi 
« que l'on nous a faite. Faudra-t-il nous condamner à 
« la mort de notre intelligence, et ne pas user du 
« droit que l'établissement nouveau a créé pour tous 
« les citoyens, et eonséquemment pour nous? En écri- 
« vant sous la foi du principe établi, nous ne faisons 
« autre chose que d'user du droit qui domine toutes 
« les institutions de 1850. 

« Et pourquoi nous poursuit-on? C'est que depuis 
« l'inscription de ce principe en tète de la nouvelle 
« Charte, on a tous les jours sujet d'en reconnaître 
«l'application impraticable; c'est qu'on est bien 
« forcé de s'avouer que quand chaque citoyen peut 
« se dire : « Moi, je trouve qu'on a mal délégué la 
« souveraineté, et qu'il faut chercher pour l'exercice 
« de cette souveraineté, un autre mandataire; » il n'y a 
« pas de repos à espérer, il n'y a pas de répit pour la 
« France. 










■ 



I 



252 MES MÉMOIRES. 

« Je comprends cela à merveille ; mais ce n'est pas 
a par un jugement que l'on peut rectifier les vices de 
« la constitution. 

« Le mal existe, le mal est grand; ce n'est pas nous 
« qui le nions ; nous sommes loin de soutenir qu'un 
'« bon principe ait été posé en tête de la Charte; mais, 
« je le répète, c'est vous qui nous l'avez faite; nous ne 
« sommes pas pour cela condamnés au mutisme; nous 
« réclamons notre part d'action dans le mouvement 
« général des idées, nous vivons encore de la vie de 
« nos intelligences, et nous voulons vivre, s'il se peut, 
c< pour la gloire et pour le bonheur du pays. » (Ap- 
plaudissement dans l'auditoire.) 

M. le Président. « — Je recommande le silence le 
« plus absolu ; la loi défend toutes les marques d'ap- 
« probation et d'improbation. » 

M e Berryer, reprenant son discours. « — Je vous de- 
« mande pardon, messieurs, de si longs développe- 
« menls ; c'est la faute des procès de ce genre; il faut 
« chaque fois discuter des thèses énormes, et vraiment 
« la carrière est si vaste, qu'on ne peut pas même la 
« parcourir tout entière ; je veux me borner aux 
« considérations les plus générales; après les avoir 
« exposées, je dois suivre l'organe du ministère pu- 
ce blic dans les détails de son argumentation. » 

L'illustre avocat examine quelques passages de la 
brochure où on prétend justifier le délit d'attaque aux 
droits que le roi lient du vœu de la nation. « — M. de La 
« Rochefoucauld, ajoute M. Berryer a dit : a La France 
« n'a pas été consultée; celte manière d'agir est évi- 
« demment l'usurpation de quelques hommes. » M. le 
a Ministre des affaires étrangères, caractérisant les 



MA DÉFENSE. 255 

« mêmes événemenls, a dit en propres termes ce que 
« je vais vous remettre sous les yeux : « Notre premier 
« acte (c'est M. de Broglie qui parle) fut dirigé contre 
«Charles X et sa famille; nous en disposâmes de 
«notre autorité privée; nous décidâmes que le roi 
« serait transporté de gré ou de force hors du ler- 
« riloire; c'était une violation de la Charte; nous 
«avons trouvé notre justification dans l'impérieuse 
«nécessité; notre bill d'indemnité dans l'approba- 
« tion des chambres, approbation qui toutefois n'a 
«jamais pris le caractère d'une délibération for- 
« melle. » 

' « Quand un ministre a caractérisé ainsi les actes du 
« mois d'août 1850, auriez-vous le courage de con- 
« damner M. de La Rochefoucauld disant que la France 
« n'a pas été consultée? 

« Dans d'autres passages, M. de La Rochefoucauld 
.«fait prévaloir le principe de la légitimité, et dit 
« que ce principe peut seul sauver de l'anarchie la 
« France, l'Europe, et Louis-Philippe lui même, con- 
« sidéré comme individu. » Il exprime l'espoir que le 
« gouvernement comprendra cette vérité, et il ajoute : 
« Puisse-t-il ne pas le reconnaître trop tard ! » 

« Voilà toute la pensée de mon client; s'il s'est 
« trompé, ses paroles auront été vaines; si, au con- 
te traire, il a eu raison; si sa conviction passe dans 
« tous les esprits; si le gouvernement la partage, elle 
« se métamorphosera en loi; la majorité se pronon- 
«cera. Certes ce n'est pas attaquer la Constitution 
« que de se référer ainsi au principe même sur le- 
« quel elle s'appuie; ce principe, c'est le droit pour 
« chacun de remuer l'État, de changer la forme et la 






i 






254 MES MÉMOIRES. 

« nature des pouvoirs, de changer les personnes in- 
« veslies de ce pouvoir. Voilà donc l'avenir de la 
« France ; ou l'anarchie comme conséquence du prin- 
ce cipe admis, ou l'arbitraire exercé par le pouvoir 
« établi, luttant contre les conséquences du principe. 
« Etes-vous de l'avis de M. de La Rochefoucauld? 
« Aidez-le à amener des modifications à ce qui est. 
« Trouvez-vous au contraire que vous êtes bien? Te- 
« nez-vous-y ; mais ne nous condamnez point, car dans 
« quelques jours peut-être, ce que nous avons prédit et 
« désiré aura acquis, malgré vous, l'autorité d'un fait. 
« C'est ce qu'indique le titre même de la brochure 
« poursuivie, aujourd'hui et demain, a dit M. de La 
« Rochefoucauld, et par là il a fait entendre que tôt ou 
« tard on reconnaîtrait que le retour au principe delà 
« légitimité est le seul moyen de recouvrer la sécu- 
« rite au dedans et une paix réelle (non une paix 
« armée) au dehors. 

« Quant au paragraphe relatif à Madame la du- 
« chesse de Berry, est-il plus attaquable? qu'a dit 
« M. de La Rochefoucauld à cette princesse? Certes il 
« n'a pas, comme M. de Broglie, le courage de dire à 
« cette noble mère du duc de Bordeaux, à cette veuve 
« du duc de Berry : « Quittez le sol de la France ! la 
« France vous repousse et vous déteste: » il a compris 
« que pour Madame la duchesse de Berry, l'air même 
« d'une prison pouvait être plus doux à respirer en 
« France qu'un air pur et libre dans le palais des rois 
« ses frères; il n'a donc pu lui conseiller de fuir; mais 
« il lui a adressé les nobles paroles que vous sa- 
« vez etjpu'elle est si digne d'entendre : verrait-on un 
« délit dans ce langage? 



MA DÉFENSE. 255 

« Sur le délit do provocation, la discussion doit 
« être courte; je l'ai épuisée. La provocation que 
« le législateur a voulu atteindre est celle qui est 
« illégale et tentée par des moyens contraires à la 
« loi du pays ; mais celle qui agit par l'appel aux opi- 
« nions, par une sorte de convention des intelligences 
« pour que la majorité se forme entre elles, celle-là 
« est permise ; et le législateur, s'il avait voulu la 
« frapper, se serait mis en révolte contre le principe 



« du gouvernement. 



« Sous quelle forme nous sommes-nous adressés au 
« chef du gouvernement? que lui avons-nous dit? 
« Nous lui avons conseillé d'abdiquer la couronne, 
« c'est-à-dire que nous nous en sommes remis pour le 
« succès d'un changement à la volonté du dépositaire 
« lui-même du pouvoir. Vous vous rappelez les ex- 
« pressions de la brochure, et il ne vous est pas 
« échappé qu'elles étaient empreintes de toute la con- 
« venance qui appartient aux habitudes de mon client, 
« à son éducation, à sa position sociale. 

« M. de La Rochefoucauld a reconnu qucLouis-Phi- 
« lippe avait fait un pénible sacrifice de ses goûts en 
« acceptant la couronne; il n'a pu croire dès lors 
« qu'abdiquer celte couronne fût pour Louis-Philippe 
« un sacrifice au-dessus de ses forces ; M. de La Rocbc- 
« foucauld a-t-il, à l'imitation de M. de Broglie, dit 
« qu'il fallait jeter Louis-Philippe hors du palais des 
« Tuileries, l'expulser de gré ou de force? Nullement, 
« il a seulement exprimé l'espoir que Louis-Pbilippe 
« se retirerait quand il lui serait démontré qu'il ne 
« peut rien comme roi pour le bonheur de la France. 

« Est-ce là un conseil d'ennemi? Ne recherchons pas 



25fi MES MÉMOIRES. 

« comme l'ont fait les amis mêmes de l'ordre de 
« choses actuel, si le roi a été nommé comme Bour- 
« bon ou quoique Bourbon. Ce sont là des questions 
« tout à fait oiseuses; mais qui ne comprend la situa- 
(.< tion de Louis-Philippe? Quel est l'homme qui ap- 
« prouverait ce prince, chef d'une nombreuse famille, 
« appelé par sa naissance au premier rang près du 
« trône, appelé par ses enfants à contracter des liens 
« étroits avec toutes les familles qui régnent en Eu- 
« rope; qui l'approuverait, disons-nous, de s'obstiner 
« dans les joies illusoires de la royauté comme un sol- 
« dat de fortune que le hasard aurait tiré des rangs 
« de l'armée? 

« Tout le monde, messieurs, comprend la position 
« du duc d'Orléans, comme prince, comme père, 
« comme riche propriétaire territorial; c'est cette po- 
« silion que M. de La Rochefoucauld a appréciée; il l'a 
« appréciée dans des intentions amies; je le crois 
« d'autant plus que je connais les liens du sang qui 
« l'unissent à la maison d'Orléans. (Rire et bruit.) 

« Croiriez-vous enfin, messieurs, que l'arrêt de 
« mise en accusation avait cru apercevoir le délit de 
« provocation au renversement du gouvernement dans 
« le passage où mon client adresse des prières au ciel 
« pour le salut et la prospérité de la France; pour 
« la réconciliation des Français avec la famille des 
« exilés ! 

«Eh quoi! les prières même seraient coupables? 
« c'est du délire, c'est du blasphème ! Et pourtant il y 
« a une sorte de religion jusque dans ce blasphème ; 
« car en menaçant la prière, on reconnaît qu'elle est 
« puissante. Mais cette haute puissance qui s'exerce 



MA DEFENSE. 257 

« par l'homme sur Dieu même, et par Dieu sur les 
« autres hommes; comment a-l-on espéré trouver des 
« gens de cœur qui condamnent celui qui l'invoque ! 
« (Sensation prolongée.) 

Quant au délit d'excitation à la haine du gouver- 
nement, M" Berryer établit et démontre « que la bro- 
cc chure mise en cause ne contient rien qui n'eût été 
« dit par ceux-là mêmes qui ont pris part à la révolu- 
ce lion de Juillet : par MM. Odilon Barrot, La Fayette, 
« Mauguin, Lamarque. 

« On vous a lu des passages où l'on a cherché à 
« caractériser les conséquences de la révolution, mais 
« c'est ce que l'on fait tous les jours au sein du parle- 
« ment. Tous les jours ne dit-on pas que la faiblesse 
« du pouvoir, amène les désordres de la machine 
« gouvernementale; que l'arbitraire détruit la con- 
« fiance; que le défaut de confiance entraîne une sé- 
« rie de maux incalculables, et ces récriminations 
« échangées entre les fauteurs mêmes de la révolu- 
ce tion se reproduisent sans cesse; il n'y a pas un 
ce membre du cabinet qui n'ait dit cent fois que les 
ce hommes de Juillet, que la mauvaise presse étaient 
e< cause de tout le mal. Les hommes du pouvoir con- 
ce damnent Juillet comme M. de La Rochefoucauld, ni 
ce plus ni moins. 

ce Ceci est assez, messieurs, sur celte cause, et je 
ce crois vous avoir démontré que dans la brochure il 
ce n'y avait aucun des délits qu'on a voulu y trouver, 
ce Je vous ai signalé ce qu'il y avait de dangereux et 
ce d'inutile dans les procès de la nature de celui qui 
ce nous est fait; j'ai établi même que la condamnation 
ce ne pouvait jamais atteindre le résultat proposé — 



/ 



258 MES MÉMOIRES. 

« Comment donc de tels procès sont-ils si souvent re- 
«. produits? 

« Quel est le mobile de ces accusations que chaque 
« jour voit naître, et dont tant de fois le jury a fait 
«justice? c'est un mouvement d'amour-propre im- 
« modéré. Chaque pouvoir se persuade qu'il a en lui 
« des garanlies de durée; chaque pouvoir, si passager 
« qu'il soit, veut contraindre tous les obstacles à flé- 
« chir devant lui ; mais, messieurs, qu'il y ait plus de 
« modestie chez les hommes qui nous gouvernent; 
« qu'ils s'apprécient mieux ; qu'ils apprennent à mé- 
« nager et à respecter toutes les opinions; ils le doi- 
« vent, 'car peuvent-ils deviner ce que deviendra dans 
« un avenir prochain l'opinion au service de laquelle 
« ils se sont placés? 

a Pour moi, qui suis jeune encore, combien ai-je 
« pu déjà compter de gouvernements qui tous s'é- 
« taient promis de vivre toujours! En peu d'années 
« nous avons vu passer un grand homme et un grand 
« principe; peu d'années ont usé un homme doué de 
k toutes les conditions nécessaires à la manifeslation 
« d'un immense -pouvoir ; secondé par son génie il 
« n'a cependant pas su se maintenir au milieu du 
« choc des événements. 

« D'autre part, un principe dont quatorze siècles 
a avaient démontré l'utilité pour la gloire et l'indé- 
« pendance nationale, ce principe si conservateur et 
« si puissant, nous l'avons vu disparaître! Après de 
« tels spectacles, croirons-nous qu'en trente jours, ou, 
« si l'on veut, en trente mois nous avons atteint ces 
« garanties de perpétuité qui soumettent toutes les ré- 
« sistances. 



MA CONDAMNATION. 259 

« Non, tant d'orgueil ne nous est pas permis; lais- 
« sons à la tribune et au barreau la liberté de la 
« discussion et de la critique; que ceux qui appellent 
« la violence et les supplices soient seuls frappés par 
c< la vengeance de la loi ; mais que les écrivains con ■ 
a sciencieux et amis de l'ordre ne soient pas punis de 
« leur franchise ! » 

Le résumé du président mit un terme à ces débats. 
Les questions élant posées, le jury est entré dans la 
salle de ses délibérations. Personne dans l'audience, 
excepté moi, n'admet qu'on puisse donner raison au 
réquisitoire du ministère public après mes explica- 
tions aussi catégoriques que modérées. Aussi l'éton- 
nement fut-il grand lorsque, après quelques instants 
de délibération, et sur la réponse du jury, la Cour 
me condamna à trois mois de prison et à cinq cents 
francs d'amende. M. Dentu fut acquitté. 

Des marques de surprise et quelques murmures 
accueillirent le prononcé du jugement qui me concer- 
nait. Je me tournai vers les interrupteurs : 

« — Pourquoi cette surprise, messieurs? leur dis-je. 
« Je m'attendais à ce qui m'arrive ; c'est un procédé 
« de famille. » 



I 

I 







CHAPITRE XIV 



SAINTE-PÉLAGIE 



Me voilà condamné à trois mois de prison ! sans 
parler des cinq cents francs d'amende que j'eussebeau- 
coup mieux aimé verser pour les pauvres entre les 
mains de M. le curé de Sainte-Valère que dans les 
coffres de la révolution. Heureusement M. Dentu, ainsi 
queje l'ai dit, avait été acquitté. Ce fut pour moi un 
grand soulagement : seul coupable, je serais du moins 
seul à souffrir. 

Quel que fût dans ce moment le mauvais état de ma 
santé, c'était à madamede La Rochefoucauld queje pen- 
sais, à elle dont l'anxiété avait été extrême pendant tous 
les préliminaires de cette odieuse poursuite. Atteinte et 
affaiblie par une maladie qui me cause encore aujour- 
d'hui les plus mortelles inquiétudes, elle s'alarmait 
de l'influence pernicieuse que pouvait exercer sur moi 
une clôture forcée à laquelle mes habitudes actives 



SAINTE-PÉLAGIE. 



261 



étaient, si singulièrement opposées, ainsi que de mon 
séjour sous les verrous à une époque où les prisons, 
déjà encombrées des victimes et des anciens amis de 
la royauté nouvelle, étaient constamment menacées 
non-seulement par les mouvements intérieurs des 
prisonniers, indignés des traitements qu'on leur faisait 
souffrir, mais encore par les tentatives armées, qui, 
déjà, avaient été faites de l'extérieur pour leur déli- 
vrance. L'agitation de madame de La Rochefoucauld 
était vive avant ce procès; et, malgré tout ce que j'a- 
vais pu faire pour l'empêcher de venir à l'audience, 
comme elle croyait que son devoir était d'y paraître, 
rien n'avait pu l'empêcher de s'y rendre. Elle croyait 
même que la présence de nos amis montrerait la con- 
sidération dont nous étions entourés, et ne serait pas 
sans influence sur les jurés et sur les juges. Elle vou- 
lait réunir autour d'elle, celles de ses amies et des 
amies de son père dont le nom et l'assistance auraient 
pu prouver à des esprits moins prévenus que ce n'é- 
tait pas dans nos rangs qu'il fallait chercher la cause 
de la violence et des désordres. 

Je retrouve, à ce sujet un billet, que répondit 
madame Récamier, la veille de mon procès, à un 
petit mot que je lui avais adressé, sur les sollicitations 
demadamedeLa Rochefoucauld, et qui prouve de nou- 
veau combien, chez cette personne si justement cé- 
lèbre, l'active bonté du cœur s'allie à la grâce cl au 
charme de l'esprit. 

« Comment doutez-vous de ma réponse? Je suis 
« trop heureuse de pouvoir, une fois dans ma vie, 
« vous donner la preuve d'une amitié à laquelle vous 



/ 






'262 MES MÉMOIRES. 

« avez tant de droits el qui se rattache à mes souve- 
« nirs et à mes liens les pins chers 1 ! En vous repro- 
« chant d'avoir douté de ma réponse, laissez-moi vous 
:i rappeler que je vous dois l'événement le plus heu- 
« reux de ma vie; et que j'aimerais à vous donner des 
« preuves de ma reconnaissance plus difficiles que 
a celles qui se présentent aujourd'hui. Si madame de 
« La Rochefoucauld veut me faire savoir l'heure el ve- 
« nir me prendre, je serai très-exacte... » 

Les félicitations et les regrets de nos amis dans cette 
circonstance, furent aussi nombreux qu'ils étaient 
sincères, je le crois ; et parmi les témoignages qui 
pouvaient me toucher le plus, je devais distinguer 
celui de M. deDreux-Brézé, qui, dans la Chambre des 
pairs, soutient, comme M. Berryer à la Chambre des 
députés, les principes et les sentiments qui honorent 
notre pays. 

Royaliste de tous les temps, soldat de l'empire, ora- 
teur politique, M. de Brézé est un de ces hommes qui, 
par leur caractère et l'élévation de leur talent, main- 
tiennent la dignité nationale et consolent la France de 
toutes les bassesses dont l'époque révolutionnaire a of- 
fert le triste spectacle : un pays reste fort, quand il 
possède de tels hommes. Le soir même de la condam- 
nation qui venait de me frapper, je reçus de ce noble 
ami quelques lignes qui me furent bien précieuses : 

« Mon cher vicomte, une affaire imprévue m'a 
« privé d'assister à votre procès et du plaisir de vous 

'. Il s'agissait du mariage d'une de ses nièces, personne aussi aimable 
que distinguée; mariage auquel j'avais été heureux de contribuer. 



SAINTE-PÉLAGIE. 263 

« entendre : je viens de vous lire, et je vous demande 
« à être un des premiers à vous faire compliment sur 
« les nobles paroles que vous avez prononcées. Je suis 
« convaincu que vous vous consolez facilement de vos 
« trois mois de détention en pensant au retentissement 
« qu'aura en France votre excellent discours, et au 
« service que vous aurez rendu. 

« Croyez à mon dévouement et à mon amitié bien 

« sincère, 

« Dreux-Brézé. » 



Quelles que fussent les démarches de ma famille 
pour obtenir, en raison du mauvais état de ma santé, 
que je ne passasse point à Sainte-Pélagie le temps de 
ma détention, j'étais bien assuré que ses instances se- 
raient inutiles tant que je ne les appuierais pas d'une 
demande personnelle, et que je ne ferais pas acte pu- 
blic de soumission et de reconnaissance; mais rien 
ne pouvait m'y contraindre. L'ordre de poursuivre 
mon ouvrage était parti de trop haut (j'en avais eu la 
certitude) pour espérer qu'à moins d'un témoignage 
de condescendance adressé directement par moi à 
l'un de mes plus illustres parents, aucun subalterne 
osât prendre sur lui d'adoucir la rigueur de l'exécu- 
tion de l'arrêt. 

Il ne me restait qu'à me soumettre. J'avais re- 
fusé de me pourvoir en cassation contre ce jugement 
qui présentait, dit-on, une fausse interprétation et 
une fausse application de la loi. Mais c'était encore 
créer un litige, une incertitude; se lancer dans tous 
les mouvements d'une instance dont l'issue n'était 
point assurée, et qui aurait, de nouveau, produit sur 



264 MES MÉMOIRES. 

madame de La Rochefoucauld une agitation que je dé- 
sirais, avant tout, lui épargner. On s'arrange d'un 
sort décidé, contre lequel il n'y a plus à revenir, et 
l'esprit le plus actif même préfère une destinée inexo- 
rable a une lutte inutile. Ce sont les situations flot- 
tantes, incertaines, qui mettent l'àme et le corps dans 
un trouble dangereux. J'allai, le 14 janvier, me placer 
sous les verrous de Sainte-Pélagie, conduit par le chef 
des huissiers que j'étais allé prendre moi-même dans 
mon cabriolet, à son grand étonnement, et qui devait 
présider à mon écrou. Je me sentais tellement souf- 
frant que je craignais d'être forcé le lendemain de 
garder le lit; et je ne voulais pas que l'on put suppo- 
ser que je cherchais un prétexte pour échapper à ma 
condamnation. 

Il est avec le ciel des accommodements; c'est peut- 
être pour cela qu'il n'y en a pas avec une prison poli- 
tique, en temps de révolution. Ce qu'à toute autre 
époque j'aurais pu trouver, une chambre commode et 
propre, je ne pus pas l'obtenir. Tout était occupé ou 
retenu. Les prisonniers de la liberté de Juillet en- 
combraient les cellules de Sainte-Pélagie, et on en 
attendait chaque jour de nouveaux. Force était, dans 
ce séjour de l'égalité et du malheur, de me con- 
tenter de l'espèce de cabanon qui me fut provisoire- 
ment offert. C'est une erreur de croire qu'il n'y a de 
cachot que dans les lieux souterrains; le mien, pour 
se trouver à deux cents pieds peut-être au-dessus du 
sol, ne mérite pas un autre nom ; douze pieds carrés, 
une fenêtre par laquelle le jour et l'air pénétraient 
avec parcimonie, un poêle en fer, qui ne me fut ap- 
porté que le lendemain, qui laissait échapper plus de 



SAINTE-PÉLAGIE. 265 

fumée que de feu, et qui, lorsqu'il était échauffé, 
procurait une chaleur torréfiante et morbifique, en 
sorte qu'on ne pouvait échapper au froid que par l'as- 
phyxie; une espèce de couchette qu'on appelait un lit, 
et une chaise de paille d'une solidité peu rassurante, 
telles étaient les douceurs de la pénitence de famille 
qui m'était infligée. Mais toute cette gêne qui, dans 
de certaines habitudes, est une véritable rigueur, el la 
privation trimestrielle de ma liberté, étaient sans doute 
un châtiment encore trop doux pour le crime que j'a- 
vais commis : écrire et publier que la France n'était 
pas heureuse; qu'elle était mal gouvernée; qu'elle se 
perdait par le principe qui lui avait été imposé ! Quoi 
de plus coupable? 

Ce ne fut pas toutefois sans un serrement de cœur, 
je l'avoue, qu'après avoir monté les cent vingt-qualrc 
marches de ma nouvelle retraite, je me trouvai seul, 
en face des murs et de l'ameublement que je viens de 
décrire, et que j'entendis se refermer les verrous de 
ma prison. 11 me semble impossible que, le premier 
jour d'un emprisonnement, on n'éprouve pas cette 
émotion, froissé d'avoir à se courber devant l'empire 
d'une force dont il ne reste aucun moyen de nier la 
supériorité matérielle. 

Quoi qu'il en soit des causes diverses qui peuvent 
faire naître le sentiment pénible qu'on éprouve dans 
le premier instant d'une détention, je ressentis ce mal- 
aise difficile à définir, que ceux qui ont passé par cet 
état pourront, seuls, bien comprendre. J'étais d'ail- 
leurs, comme je l'ai dit, fort souffrant. 

Le raisonnement, la conscience de l'innocence et 
du droit, la fermeté de l'esprit et, par-dessus tout, 

su 18 










€ 



266 MES MÉMOIRES, 

l'habitude, finirent par me faire trouver tolérable le 
séjour de la prison, bien que l'état de ma santé me 
rendît très-pénible le régime de Sainte-Pélagie. 

J'indique plus loin le personnel et le mouvement 
des prisonniers qui s'y trouvèrent en même temps que 
moi, non compris les individus condamnés pour dé- 
lits de presse, ceux qui étaient en prévention, sans 
avoir été encore interrogés; et enfin ceux dont le 
procès était en cours d'instruction. 

On peut juger, par ce tableau, de l'encombrement 
de la prison et du spectacle étourdissant que présentait 
toute la journée cette masse d'hommes renfermés 
dans un si petit espace et animés de tous les senti- 
ments que peuvent faire naître l'exaltation politique, 
les espérances trompées, les condamnations rigou- 
reuses. C'était au milieu de cette agitation physique 
et morale qu'il fallait vivre. Mes habitudes de travail 
et de vie régulière, quoique active, me rendaient 
encore plus pénible et plus fatigante la vue de l'oisi- 
veté et de l'ardente inoccupation de la plupart de mes 
compagnons de captivité. 

Je sentis le besoin immédiat de régler les heures 
de ma journée et d'établir le calme autour de moi 
par des méditations, des lectures, des travaux variés, 
coupés par l'heureuse distraction des visites de ma 
famille et de mes amis, et par des promenades, ou, 
pour mieux dire, par des exercices pédestres dans la 
cour de la prison, courte, étroite et entourée de murs 
assez élevés pour que les rayons du soleil n'y par- 
vinssent que comme au fond d'une citerne. • 






ETAT NOMINATIF 




DÉTENUS POLITIQUES 



AU MOIS DE JANVIER 1*33 



f 



268 



MES MÉMOIRES. 



NOMS 



ET rRENOHS, 



9 

10 
11 
12 
15 
li 
15 
II. 
'17 
18 
19 
20 
21 
22 
23 
U 
25 
l 2(i 
27 
28 
29 

50 

51 
32 
33 

34 
35 
36 
31 
38 
39 
40 
41 
42 
43 
44 
45 
46 
47 
48 
19 
50 
51 
52 
53 
54 
55 
5G 
57 



Geoffroy (Auguste). 

Dlondeau. 

lïassenfralz. 

Chauvin. 

Cauvelet. 

Colombat. 

Bâchez (Jcan-Baptisle). 

Noient (Ambroise). 

Marquet. 

La ronde. 

Choquenet. 

Bregeon. 

Lechevin. 

Bonnin. 

Cuny. 

Lepage (Henri). 

Laout. 

Louyet. 

Cendrier. 

Gaillard (Joseph). 

Breuillot. 

Prieur. 

Chaldebas (Pierre). 

Forge t. 

Facconny. 

Seguin. 

Rousselle (Joseph). 

Rousselle (Casimir). 

Pétet (François). 

Lepine (Jean-Henri). 

Abadie. 

Bourdin. 

Lecouvreur (Pierre^. 

Deslions (Adolphe). 

Toupriant (Charles). 

Bain se (Hyppolyte). 

Boulin. 

Jeanne (Eng.-Gh.-Pr.). 

Rossignol (Ëug.-Ch.-Pr.) 

Vigourous (Jean). 

Goujon (Jean). 

Kojon (Joseph). 

Fourcade (Pierre). 

Eve (Pierre-Hippolyte). 

Dupin (Henri). 

Bousselin (Victor). 

Lucas. 

Gardés. 

Hueras. 

Blondeau (J. Paul). 

Depoix. 

Idot (Joseph-Baptiste). 

Vairon (P. François). 

Carpentier (Joseph). 

Hou loi (J. Louis-Joseph) 

Prosper (Victor). 

Laporte (Pierre-Marie). 



PROFESSIONS. 



Peintre. 
Menuisier. 
Ingénieur. 
Homme de peine. 
Déchargeur. 
Marchand de liqueurs, 
mprimeur. 

Composit. d'imprimerie. 
Serrurier. 
Officier. 

Homme de peine. 
Journalier. 
Homme de peine. 
Cordonnier. 
Cuisinier. 
Passementier. 
Menuisier. 
Commissionnaire. 
Boucher. 
Serrurier. 
Charpentier. 
Maçon. 
Cordonnier. 
Boulanger. 
Menuisier. 
Imprimeur. 
Tailleur. 
Maçon. 

Composit. d'imprimerie. 
Employé. 

Etudiant en médecine. 
Facteur de pianos. 
Fabr. de br. de sabots. 
Cordonnier. 
Papetier. 
Papetier. 
Domestique. 
Employé. 
Sans profession. 
Horloger. 

Peintre en bâtiment. 
Cordonnier. 
Employé. 
Epicier. 

Marchand de bric-à-brac 
Peintre en bâtiment. 
Maçon. 
Peintre. 

Fabr. de portefeuilles. 
Menuisier. 
Charpentier. 
Boulanger. 
Charretier. 
Bottier. 
Ver mi cellier. 
Tailleur. 
Vermicellier. 



DOMICILE 

DE FAMILLE. 



LIEU 
da 

DÉTENTION^ 



Hue du Marché-aux-FL 

» 
Bue Sain t-Germ.-1'Auxer, 
Hue Galande. 
Bue de Charenton. 
Rue Moufietard. 
Bue du Four. 



Rue Saint-Victor. 

Rue des Arcis. 

Rue du F. -Saint-Antoine. 



CONDAMNES POLITIQUES POUR 

Sainte-Pélagie, 
icêlre. 
amie-Pélagie, 

Poissv. 

m. 

Bicêtre. 
Sainte-Pélagie, 

Id. 

Id. 

Id. 
Soissons. 
kl. 
1.1. 
Poi^sy. 
Bicêtre. 
Sainlc-rélagic. 

Id. 
Bicêtre. 
Sainte-PélQRJS 

Id. 

kl. 
Poissy. 
Mainte-Pélagie. 

Id. 

Id. 
I.a Force. 
Sainte-Pélagie. 

Ici . 

kl. 

Bicêtre. 
Sainte-Pélagie. 
Poissy. 
Sainte-Pélagie. 

Id. 

kl. 

Id. 

Id. 
Tonciergerie. 
kl. 

Id. 

Id. 
Bicêtre. 
Sainte-Pélagie, 
Moissons. 
Sainte-Pélagie. 

Id. 

1(1. 

Id. 

kl. 

Id. 

Id. 

Id. 

Id. 

Id. 

Id. 

1(1. 

kl. 



Rue de Bercy. 



A Belleville. 
Aux Deux-Moulins. 
Rue Galande. 
Sans domicile. 

Id. 
Rue de la Harpe. 



Rue de Beauvais. 
Rue Saint-IIonoré. 
Rue des Deux-Portes. 
Rue des Vieux-August. 

Passage des Anglais. 
Rue Saint-Martin. 
Hue des Gravilliers. 
Rue Neuve-Vivieune. 
Rue Aumaire. 
Rue Geoffi'oy-l'Angevin. 
Rue de la Clef. 
Rue de Nazareth. 
Rue du Pont-aux-Clioux 
Rue Mont.-S'"-Geneviève. 
Bue Saint-Dominique. 
Rue de Bretagne. 
Rue Taranne. 
Rue des Juifs. 



Rue Saint-Martin. 
Rue Beauregard. 
Vieille rue du Temple. 
Rue Royale-Sl-Martin. 



SAINTE-PELAGIE. 



260 



DATE 




POSITION 




de la 


PEINE. 


SOCIALE. 


OBSERVATIONS. 


COMAMNATION. 








LES AFFAIRES DES 5 ET 6 JUIN. 






SI juillet. 


10 ans de détention. 


Garçon. 


A mort par le conseil de guerre. 


7 août. 


10 ans de détention. 


Garçon. 


10 ans de fers par le eons. de guerre. 


août. 


10 ans de détention. 


Garçon (veuf). 


A mort par le conseil de guerre. 


Il août. 


1 an 1 mois de prison. 


Garçon. 




!3 août. 


6 mois de prison. 


Garçon. 




13 août. 


Déportation. 


Garçon. 


A mort par le conseil de guerre. 


18 août. 


6 ans de détention. 


Marié. 


18 août. , 


6 mois de détention. 


Marié. 




18 août. 


G mois de détention. 


Marié. 




22 août. 


5 ans de réclusion. 


Garçon. 


Commué à 6 mois de prison. 


li août. 


2 ans de détention. 


Garçon. 


2*2 août. 


5 ans de détention. 


Marié et deux enfants. 




2'2 août. 


2 ans de détention. 


Marié et deux enfants. 




25 août. 


2 ans de détention. 


Marié et trois enfants. 




23 août. 


A mort. 


Garçon. 


Commué à la prison perpétuelle. 


Ï3 août. 


A mort. 


Marié. 


Id. 


18 août. 


5 ans de fers. 


Marié et un enfant. 




2i août. 


10 ans de fers. 


Garçon. 


Commué à 10 ans de détention. 


29 août. 


6 ans de détention. 


Garçon. 




31 août. 


G ans de fers. 


Garçon. 


Commué à 6 ans de détention. 


23 août. 


6 mois de prison. 


Marié et trois enfants. 




13 septembre. 


2 ans de détention. 


Garçon. 




[3 septembre. 


2 ans de détention. 


Garçon. 




19 septembre. 


5 ans de détention. 


Veuf. 




20 septembre. 


6 ans de réclusion. 


Veuf et deux enfants. 




21 septembre. 


I an de prison. 


Marié. 




28 septembre. 


5 ans de réclusion. 


Garçon. 




28 septembre. 


5 ans de réclusion. 


Garçon. 




28 septembre. 


5 ans de fers. 


Marié. 




29 septembre. 


5 ans de détention. 


Garçon. 




» 


15 mois de prison. 


Garçon. 




» 


2 ans de prison. 


Marié. 




6 octobre. 


A mort. 


Marié. 


Commué en prison perpétuelle. 
Commué à 5 ans de prison. 


Ifi octobre. 


A perpétuité. 


Garçon. 


17 octobre. 


A mort. 


Marié et trois enfants. 


Commué en prison perpétuelle. 


17 octobre. 


A mort. 


Garçon. 


w. 


» 


-Sans de travaux forcés. 


Garçon. 




"1 octobre. 


Déportation. 


Garçon. 


Affaire Saint-Merrv. 


31 octobre. 


H ans de réclusion. 


Marié. 


Id. 


il octobre. 


6 ans de réclusion. 


Marié. 


Soldat au 62". affaire Saînt-Merry. 


31 octobre. 


G ans de réclusion. 


Marié. 


Id. 


31 octobre. 


10 ans de fers. 


Marié et un enfant. 


Id. 


31 octibre. 


5 ans et 10 ans de surv. 


Garçon. 


Id. 


6 novembre. 


2 ans de prison. 


Marié. 




6 novembre. 


:i ans de fers. 


Marié et deux enfants. 


A 20 ans par le conseil de guerre. 


8 novembre. 


Fers à perpétuité. 


Marié et deux enfants. 




10 novembre. 


5 mois de prison. 


Marié. 


Parti en liberté. 


10 novembre. 


6 mois de prison. 


Garçon. 




» 


mois de prison. 


Marié et un enfant. 




15 novembre. 


5 ans de fers. 


Marié et un entant. 




!;"> novembre. 


5 ans de détention. 


Veuf et un enfant. 




15 novembre. 


3 ans de détention. 


Garçou. 


Son jugement a été cassé. 


la novembre. 


5 ans de détention. 


Garçon. 




ljj novembre. 


8 nns de fers. 


Garçon. 




1" novembre. 


10 ans do détention. 


Veuf. 




'21 novembre. 
-1 novembre. 


10 ans de détention. 


Marié. 




S ans de détention. 


Veuf et un enfant. 






270 



MES MÉMOIRES. 




PROFESSIONS. 



DOMICILE 

DE FAMILLE. 




CONDAMNES POLITIQUES POUR LES 



ButOUt. 

O'Iieillj (Robert-Rich.). 

Pluvinet (Ch.-Téod.). 

Santenoise (Laurent). 

Marchand (Gaspard). 

Thiellemeut (P.-Louis). 

Ledouble (Jos.-Ambr.). 

Boyer (P.-Nicolas). 

Labrelonnière. 

Brocard (Antoine). 

Lacroii (Ant.-J.-Bapt.). 

Anna (Ant.-Napoléon). 

Chervais. 

Saint-Elienne (Jean). 

Louisette. 

Dessole. 

Didier (Denis). 

Léger. 

Margot (J. -François). 

Fort'homme (J.-Stanisl. 



Limonadier. 

Sans profession. 

Frotleur. 

Maçon. 

Commis de l'octroi. 

Ancien officier. 

Ferblantier. 

Marchand de volailles. 

Charpentier. 

Tourneur en chaises. 

Commissionnaire. 

Corroyeur. 

Homme de peine. 

Marchand de vins. 

Maître d'escrime. 

Maquignon. 

Camionneur. 
Marchand fruitier. 



Rue Saint-Antoine. 


Sainte-Péiasie 


Rue du Bouloy. 


ld. 


Id. 


Id. 


» 


Id. 


Sans domicile. 


ld. 


Id. 


Id. 


lue Maubuée. 


1(1. 


lue des Carmes. 


Id. 


?aubourg Saint-Antoine. 


Id- 


Rue de la Juiverie. 


1(1. 


Rue Saint-Martin. 


1(1. 


Rue de la Coutellerie. 


ld. 


„ 


ld. 


«- 


Id. 


» 


ld. 


Rue Saint-Nicolas. 


Id. 


» 


La Force. 


» 


Sainte-Pélajiie 


» 


Id. 



Valot. 


45 


Mathématicien. 


Leva Hier. 


10 


Journalier. 


Considère. 


24 


Homme de confiance 


Brandt. 


45 


Horloger. 


Degannes (Denis). 


» 


» 



CONDAMNES POLITIQUES POUR AUTRES 

Bicêtre. 

Sainte-Pélagie. 
Sainl-Michei. 
l'oissy. 
ld. 



CONDAMNES DE I. AFFAIRE DE 



1 


Charbonnier. 


» 


s 


„ 


Sainte-Pélagie. 


2 


Geckter. 


» 


» 


„ 


Soissons. 


3 


Lebrun. 


» 


>; 


„ 


Id. 


i 


Lechat. 


» 


Cordonnier. 


» 


Sainte-Pélagie. 


'i 


Piedgard. 


» 


M 


„ 


ld. 


6 


Taxonofer. 


„ 


■ 


„ 


ld. 


7 


Tutin. 


» 


„ 


„ 


Jd. 


S 


Guérin. 


„ 


» 


» 


ld. 


9 


[Jacquet. 


» 


» 


» 


ld. 


10 


Dutillet. 


» 


„ 


M 


Versailles. 


II 


Colin père. 
Colin fils. 


» 


„ 


» 


Sainte-Pélagie. 


12 


„ 


» 


» 


Id. 


13 


Kizanne. 


„ 


M 


,, 


ld. 


H 


Besson. 


» 




„ 


Id. 


15 


Lucarne. 


M 


» 


„ 


' Id. 


16 


roncelet. 


V 


„ 


» 


Versailles. 


17 


Bousselot. 


n 


„ 


)) 


Sainte-Pélagie 


IX 


Courlert. 


» 


u 


» 


Id. 


19 


Maugé. 


» 


i> 




Id. 


20 


Suzanne. 


» 




„ 


Id. 


21 


Descloux. 


» 


„ 




Id. 


-22 


Chery. 


» 


j} 


„ 


Id. 


23 


Portier. 


„ 






Id. 


24 


Vuchard. 


_ 






Id. 


25 


Collet. 


o 


a 


>. 


Soissons. 


. 


Fargues. 


» 


)i 


» 


Sainte-Pélagie 



SAINTE-PÉLAGÏE. 



271 



DATE 

delà 

CONDAMNATION. 



PEINE. 



POSITION 



OBSERVATIONS, 



LES AFFAIHES DES 5 ET 6 JUIN (SUITE) 

21 novembre. 
'2(i novembre. 
29 novembre. 
29 novembre. 
•29 novembre. 
■29 novembre. 
:>0 novembre. 
|S novembre. 
26 novembre. 
29 novembre. 
8 novembre. 

7 novembre. 

8 novembre. 
24 décembre. 

avril. 

avril. 



12 janvier. 



Déportation. 

Déportation. 

5 ans de réclusion. 

5 ans de détention. 

7 ans de détention. 

7 ans de détention. 

3 ans de détention. 

5 ans de réclusion. 

1 an de prison. 

18 mois de prison. 

A mort, 

5 ans de réclusion. 

5 mois de réclusion. 

Déportation. 

5 ans. 

» 
A mort. 

15 ans de fers. 
A mort. 



Marié et un entant. 

Marié. 

Garçon. 

Marié et un enfant. 

Garçon. 

Garçon. 

Garçon. 

Marié et un enfant. 

Marié. 

Marié et deux enfants. 

Garçon. 

Garçon. 

Marié. 

Marié et un enfant. 

Marié. 

» 
Garçon. 



Marié et un enfant. 



A mort par le conseil de guerre. 



Parti en liberté. 
Parti en liberté. 



A 20 ans par le conseil de guerre. 
A 20 ans par le conseil de guerre. 
A 15 ans par le conseil de guerre. 
Commué en prisou perpétuelle. 



CAl'SRS QUE CELLES DES 5 ET 6 JUIN. 



10 ans de fers. 
Fers a perpétuité. 
5 ans de prison. 
5 ans. 
G ans. 



LA RUE DES PnOUVAlRES. 



:5 juillet, 
ld. 
Id. 
11. 
Id. 
ld. 
kl. 
Id. 
ld. 
kl. 
ld. 
Id. 
Id. 
ld. 
ld. 
kl. 
Id. 
Id. 
kl. 
Id. 
Id. 
kl. 
Id. 
Id. 
kl. 
ld. 



2 ans de détention. 
2 ans de détention. 
2 ans de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 

5 ans de détention. 
Déportation. 

1 an de détention. 
10 ans de détention. 
Déportation. 

6 mois. 
6 mois. 
Déportation. 

1 an de détention. 
5 ans de détention. 
1 an de détention. 
1 an de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 
5 ans de détention. 

1 an. 

2 ans. 
5 ans. 



Marié. 

Garçon. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Garçon. 

Marié. 

Veuf. 

Marié. 

Mort à Sainte-Pélagie. 

Garçon. 

Marié. 

Marié. 

Garçon. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Marié. 

Garçon. 

Veuf. 



Pour affiches de placards 
Cris séditieux. 



Commué à A ans. 



272 



MES MÉMOIRES. 







Pour conserver avec toutes les impressions du mo- 
ment, le souvenir de la vie de Sainte-Pélagie, je vais 
copier ici la note d'une mes journées de prison, 
écrite dans les premiers moments du séjour que j'y 
fis; elle accusera mieux que tout autre récit la phy- 
sionomie et le mouvement d'une maison de détention 
à celle époque. 



« Je me lève assez gaiement, comme font ceux que 
la douleur et le remords, pire que la douleur, n'ont 
pas tenus éveillés durant la nuit. Il ne fait pas jour 
encore. Je me dirige à tâtons vers une petite veil- 
leuse, qui me garde fidèlement aulant de feu qu'il 
en faut pour allumer ma lampe. Le poêle est rem- 
pli de la veille : une allumette, un peu de paille, et 
le voilà échauffé. Je suis conduit ici à remarquer 
combien les heureux de la terre, dans l'usage de 
la vie, se forgent des nécessités auxquelles il est aisé 
d'échapper. Diogène a sans doule poussé la simpli- 
cité à l'excès. 

« Je ne briserai pas ma tasse, à son exemple, mais 
je descendrai, sans trop d'efforts, à l'existence la plus 
mince, et je crois que j'aurai fort peu perdu. 

« . . . .Je prie et je suis fortifié. 

« Ma seconde occupation est de répondre aux té- 
moignages d'intérêt qui sont venus me chercher la 
veille. Entre les hommes de bien il y a, dans les ad- 
versités, celle consolation qu'elles raniment tous les 
sentiments honorables. 

« Voici des lettres où se peignent, avec des cou- 
leurs plus vives que si j'étais libre, la bienveillance, 



■ , ■ 



SAINTE-PÉLAGIE. 275 

le dévouement, l'amitié. Je réponds, et je laisse cou- 
rir ma plume sous les inspirations de mon cœur. Jus- 
qu'ici je n'ai pas été seul. 

« Je descends ensuite les cent vingt-quatre marches de 
mon belvédère politique, et j'entre dans la cour, armé 
d'une vaste tabatière, garnie d'un tabac de choix, dont 
j'ai remarqué que l'usage est encore plus agréable à 
mes camarades de prison qu'à moi-même, et que, par 
cette raison, je tiens constamment remplie et ouverte 
à tous ceux qui veulent bien y puiser. Là je rencontre, 
sous les nuances les plus diverses, les victimes nom- 
breuses du gouvernement paternel qui remplace la 
Restauration. 

« Le premier qui me salue est un vieillard qui, 
depuis quinze jours, était plongé dans un cachot. On 
vient de l'en liier pour lui donner la liberté de la 
prison. Il n'a pas été interrogé. Il ne sait pas ce qu'on 
lui veut, eL me demande comment il faut qu'il s'y 
prenne pour en être instruit. Je suis réduit à confesser 
mon ignorance et à lui recommander la patience : 
a — Si les lois étaient en vigueur, lui dis-je, vous ne 
« seriez pas ici sans savoir pourquoi ni comment; 
« mais, dès qu'on a pu impunément vous prendre chez 
« vous, pour vous jeter en prison, vous y retenir, 
« sans vous en avoir dit le motif, c'est, que nous 
« sommes sous le régime du bon plaisir. Ceux qui 
« courent les rues ne sont pas plus avancés que 
« nous. La France ne sera bientôt plus qu'une vaste 
« prison. » 

« Je retrouve un autre compagnon d'infortune déjà 
connu de moi : c'est un paisible habitant de la rue de 
la Perle, au Marais. Il est là depuis quatre mois, sous 







274 MES MÉMOIRES. 

jene sais quelle prévention de propos royalistes. Le juge 
d'instruction a dit hier à sa femme qu'il était toujours 
à la rechercbedes preuves et qu'il ne porteraitpasl'af- 
faire à la chambre avant trois mois. Ainsi cet homme 
aura été, sept mois durant, sous le coup d'une pré- 
vention qui se terminera ou par un acquittement trop 
mérité, ou par une condamnation à quelques mois de 
prison, dans lequel il ne lui sera même pas tenu 
compte du semestre qu'il aura déjà passé sous les 
verrous; le tout, pour expier quelques paroles plus 
imprudentes que réellement coupables. 

« Plus loin est un jeune homme qui a donné au 
début des gages à la Révolution de juillet et même 
des gages significatifs. Il s'est avisé ensuite de trou- 
ver mauvais que les héritiers de cette révolution ne 
voulussent pas en payer les dettes. Créancier incom- 
mode, il leur a reproché en face cette banqueroute. 
La police l'a envoyé à Sainte-Pélagie pour y recevoir 
des leçons de politesse, et apprendre, s'il ne le savait 
pas, que nous sommes dans un siècle où, du petit au 
grand, un banqueroutier est un homme sacré, puis- 
qu'il a pu voler sans être pendu. 

«Voilà ensuite un groupe de républicains, jeunes 
hommes au maintien austère, au regard fier, qui ne 
daignent pas s'indigner du sort qu'ils éprouvent, pas 
plus que s'effrayer de celui qu'on leur prépare. L'a- 
mour de la liberté a pris chez eux une couleur anti- 
que. Oh ! combien n'est-il pas à regretter que le gou- 
vernement des barricades ait exaspéré ces jeunes 
courages, en leur prodiguant les éloges pour des actes 
d'égarement qui ne méritaient que des leçons; qu'il 
les ait, il y a quatre ans, excités à des violences qu'il 



SAINTE-PÉLAGIE. 275 

poursuit aujourd'hui comme dos crimes ! Ce qu'il y 
a de mauvais chez eux est le fait du gouvernement ; ce 
qu'il y a de hon appartient à leur caractère. Ils sont 
Français, et que n'en aurait-on pas obtenu si on les 
eût laissés s'établir sur le terrain des principes natio- 
naux, et s'élever pour la patrie et pour la monar- 
chie, c'est-à-dire pour la vraie liberté! Ils y seront 
ramenés; j'en ai pour garant leur désintéressement, 
leur franchise, et leur aversion pour les roueries et 
pour les roués politiques. 

a Mais une rumeur inusitée, des mouvements ex- 
traordinaires, mettent la cour des prisonniers en 
émoi. On parle d'ordres arrivés delà police et du mi- 
nistère de l'intérieur. On se demande: 

« Quelle fête ou quel crime est-ce donc qu'on prépare? » 



« Oui, c'est une fête, c'est une fête digne du temps, 
du lieu et des hommes qui l'ont ordonnée. Deux voi- 
tures appelées souricières viennent de s'arrêter à la 
porte de la prison. On apprend qu'elles sont destinées 
à conduire au mont Saint-Michel six vainqueurs de 
Juillet, dont deux sont décorés. Ils ont été condamnés 
à une longue détention, pour s'être mal à propos per- 
suadés que le temps ne pouvait changer la moralité 
des actions humaines; et que ce qui avait été approuvé, 
célébré, récompensé, au mois de juillet 1830, n'était 
pas un crime au mois de juillet 1852. On va les désa- 
buser. Nos pauvres compagnons sont pris au dé- 
pourvu. Aucun avertissement ne leur avait été donné 
d'une translation si prochaine et si brusque. Ils de- 
mandent qu'on leur laisse deux heures pour se pro- 



276 MES MÉMOIRES. 

curer les choses indispensables dans un pareil voyage, 
pour embrasser leurs femmes, leurs enfants, leurs 
amis, qui vonl bientôt venir, comme chaque jour, leur 
apporter quelques consolations. 

« Les ordres impitoyables sont à l'ordre du jour. On 
les presse, on les parque, on les enfonce dans la sou- 
ricière, d'où ils ne communiqueront avec qui que ce 
soit; d'où ils ne sortiront même pour revoir la lu- 
mière du jour qu'à leur arrivée au mont Saint- 
Michel, en admettant encore qu'ils ne soient pas 
versés de la souricière dans un cachot. Partez, mal- 
heureux et imprudents amis de la liberté ! que le 
ciel vous soit en aide! Puissiez-vous apprendre en- 
fin, qu'au milieu d'une vieille nation de trente 
millions d'hommes, la liberté ne peut s'élever qu'à 
l'ombre du pouvoir monarchique; et que, sans 
cette indispensable condition , sa poursuite n'en- 
fante que des désastres et des ruines. Cédez à l'expé- 
rience de tous les temps, à l'opinion de tous les sages, 
et revenez à nos idées : nos bras vous attendent! 

« La promenade du matin est fort animée par cet 
incident. Les républicains trouvent ainsi chaque jour 
une occasion nouvelle de voir avec quel dédain, 
avec quelle perfidie on se joue des promesses qui 
leur ont été faites. Ils s'indignent, ils s'exaltent, et 
si, comme ii n'y a pas de doute, on rapporte à Louis- 
Philippe les propos de ces messieurs, il jugera que 
si la vérité n'a plus de refuge dans le cœur des rois, 
elle en a un spacieux dans la cour de Sainte-Pélagie. 

« Je vais ensuite faire une visite à l'infirmerie, pour 
y porter, entre autres choses, quelques consolations à 
de pauvres êtres encore plus malheureux que nous. 






SAINTE-PÉLAGIE 277 

Celle infirmerie semble avoir été construite pour que 
les hommes qu'on y dépose, obtiennent naturellement 
une prompte délivrance. Nul espace, aucun courant 
d'air, des corridors si bas et si étroits, qu'on dirait 
des canaux préparés pour recevoir le méphitisme qui 
s'échappe de ce lieu de douleur. Dans l'intérieur des 
chambres, aucun de ces meubles devenus des besoins 
pour l'homme souffrant; en tout, un barbare délais- 
sement. Pour unique débouché, une cour étroite, in- 
fectée par toutes les immondices que l'on jette par les 
fenêtres, flanquée de toutes parts de bâtiments élevés 
à perte de vue, où le soleil n'a jamais pénétré. C'est 
dans cette aile de Sainte-Pélagie que gisent, sur leurs 
couches funèbres, les malheureux détenus dont la 
santé n'a pas résisté à l'accablement d'une détention 
prolongée et d'une faim non satisfaite. 

« À la suite de cette visite de devoir, je remonte 
mes longs escaliers; je trouve sur ma table les feuilles 
du jour, et je lis dans les journaux salariés l'éloge 
du gouvernement paternel sous lequel nous avons le 
bonheur de vivre. J'y lis que jamais la France ne fut 
au dehors si grande et si respectée; jamais si heureuse 
et si libre à l'intérieur. Je trouve de temps en temps 
de bonnes injures à ce système déplorable qui, durant 
quinze ans, a moins emprisonné d'individus qu'on 
n'en arrête aujourd'hui en quinze jours; qui coûtait 
à la France quatre cents millions de moins par an que 
celui qui l'a remplacé ; qui construisait des églises et 
des hôpitaux, là où l'autre construit des forts et des 
prisons. Nous n'en lisons pas moins sur ses drapeaux 
le mot: liberté. On le lisait autrefois aussi, dit-on, 
sur la porte des prisons de Venise. 






» : i 



278 MES MÉMOIRES. 

« Quand cette lecture est terminée, l'heure sonne 
où je reçois les personnes de ma famille à qui M. Gis- 
quetabien voulu permettre de gravir mes cent vingt- 
quatre degrés : c'est une grâce dont il faut bien que 
je remercie qui de droit, car, à moins de cette grâce 
textuellement écrite, on ne peut recevoir qui que ce soit 
que dans un parloir étroit et en partie occupé par un 
genre de curieux devant lesquels on a peu de disposi- 
tion à s'épancher. 

« J'emploie à la lecture le temps qui me reste libre 
jusqu'au dîner. Bossuet, Chateaubriand, Massillon,de 
Maistre, Pascal, de Bonald, sont les auteurs à qui je 
demande habituellement d'abréger le temps que je 
dois passer ici ; et je termine toujours mes lectures 
par un chapitre de Y imitation de Jésus-Christ. C'est là 
que j'achève de comprendre l'utilité de l'adversité, et 
combien elle améliore celui qui s'applique à la sup- 
porter sans murmure. 

« A. six heures, on m'apporte un dîner frugal, 
ainsi commandé, et dont j'use avec modération, non 
pas seulement à cause de mon ordinaire sobriété, 
mais parce que la trop grande abondance des mets 
avec le défaut d'air, d'espace et de liberté, est la 
source de graves inconvénients. C'est une ordonnance 
d'hygiène et de prison, dont je recommande l'obser- 
vation à tous ceux qui peuvent avoir le malheur d'être 
obligés d'en faire usage ; et, par le temps qui court, 
elle risque de devenir d'une application trop générale. 
Au sortir du dîner, si je me sens encore le besoin de 
l'exercice, je redescends mes cent vingt-quatre marches 
et je fais, comme le matin, plusieurs allées et venues 
dans la cour. A sept heures, chacun rentre, et on se 



SAINTE-PÉLAGIE. 270 

réunit dans ma chambre pour y jouir, pendant une 
heure ou deux, du plaisir de la conversation. 

« C'est M. Germain Sarrut, qui passe pour avoir des 
opinions républicaines avancées; homme instruit, 
homme d'esprit et de caractère , d'un commerce ai- 
mable, et qui ne s'émeut pas plus de se trouver en 
face d'un royaliste, que celui-ci ne s'étonne de se 
plaire dans la société d'un républicain ; 

« C'est M. Philipon 1 , esprit original, dessinateur 
habile et hardi, observateur excellent, qui va sans cesse 
furetant le ridicule personnel et politique, le découvre 
malgré tout, le saisit et le fouette avec la spirituelle et 
sanglante satire de son crayon; artiste doué d'une pro- 
digieuse facilité, et à qui on ne peut reprocher que 
de dépenser son génie en détails sur des sujets du 
jour, tandis qu'avec plus d'étude et d'aplomb il serait 
devenu le Hoggarth français ; 

« C'est M. de Fleury, coopérateur de la Gazette de 
France, beau-frère de M. de Genoude, et qui vient de 
succéder au directeur de ce journal dans la peine que 
celui-ci a déjà encourue et subie; M. de Fleury, jeune 
et brave officier qui unit à de belles connaissances la 
franchise et l'élévation dans le caractère. En présence 
du tribunal, il ne désavoua ni l'écrit qu'on lui impu- 

' Je me rappelle, au sujet de M. Philipon, une anecdote assez pi- 
quante. On venait de le conduire a Sainte-Pélagie; il était logé dans mon 
escalier. Le nouveau venu me reconnut et me dit : « — Monsieur de La 
Rochefoucauld, vous rappelez-vous un tout jeune homme, qui vint un 
jour vous demander de protéger son entrée au théâtre? C'était moi.Vous 
mites pour condition la permission de mes parents qui s'y opposaient. 
Pour me venger, j'achetai un petit journal où je vous déclarai une 
guerre à outrance. Je reconnais mon injustice et mes torts; veuillez les 
oublier, » me dit-il avec grâce. 

Je lui tendis la main, et nous sommes restés amis. 



280 MES MÉMOIRES. 

tait, ni l'intention qui l'avait dicté; et, après cette 
profession de foi pleine de noblesse, il reçut sa con- 
damnation sans en être ému, et la supporta sans se 
plaindre ; 

« C'est un imprimeur, M. Mie, moins jaloux des 
profits que de l'honneur et de la liberté de sa profes- 
sion. 11 a été accusé treize fois, et condamné deux; ce 
qui prouve que M. Persil le trouve dignede ses coups; 
mais il les endure avec un admirable courage, et une 
imperturbable gaieté. Il est un de ces hommes que le 
despotisme frappe, mais n'amoindrit pas ; 

« C'est un ancien officier de la garde, M. de Char- 
bonnier, dont la fidélité égale la bravoure; et que, 
malgré l'avis des médecins, on retient ici dans une 
cliambre infecte, où sa santé s'altère d'une manière 
visible. 

« Mais je ferais une trop nombreuse galerie de por- 
traits, si je voulais citer tous les hommes distingués 
des deux partis que les doctrinaires réunissent dans 
leur antre de Sainte-Pélagie ; qui y resteront, s'ils 
peuvent, y vivre, aussi longtemps qu'il a plu aux doc- 
trinaires des cours d'assises de les condamner à y res- 
ter, et qui en sortiront aussi purs, aussi décidés à bien 
faire, que quand ils y sont entrés. Comment croire que 
les prisons" corrigent de l'amour de la liberté? 

« A huit heures, on tire sur chacun l'impitoyable 
verrou; notre escalier reste libre jusqu'à dix; et je 
demeure alors seul avec mes réflexions. Elles ne sont 
jamais amères, car elles ne s'arrêtent sur rien dans le 
passé dont j'aie à rougir à mon propre tribunal. Mais 
elles sont tristes, lorsqu'elles se reportent sur ma 
patrie. Chaque jour me confirme dans la pensée que 



SAINTE-PÉLAGIE. 



281 



la France est destinée à parcourir une longue carrière 
de douleurs. Dans ce pays monarchique, et où tout, 
en ce moment, repose sur le principe de la souve- 
raineté du peuple, aucun terme ne peut être assigné 
aux agitations, aux mouvements et aux réactions d'o- 
pinions qui engendreront tôt ou tard le despotisme ou 
l'anarchie. Comment, dans un pays où ce principe a 
défait el l'ail des rois, persuadera ce formidable sou- 
verain qu'il n'a pas le droit de retirer ce qu'il a con- 
féré; de jeter bas ce qui lui a réussi une première 
fois? 

« En terminant ma journée, j'élève mes vœux et mes 
mains vers le ciel, pour implorer le salut de ma pa- 
trie; je lui demande d'ouvrir les yeux des Français, 
d'adoucir leurs cœurs et de pardonner à tous; à celui-là 
surtout qui, en continuant l'œuvre de son père, a le 
plus besoin de la miséricorde divine. » 



Madame de La Rochefoucauld, qui [route dans le 
sentiment du devoir et dans sa tendresse conjugale 
les forces nécessaires pour parvenir auprès de moi, 
cl madame la comtesse de Monlesquiou, sœur de ma 
mère, dont les soins affectueux me suivent jusqu'en 
prison, avaient fait à mon insu quelques aclives dé- 
marches pour obtenir que je n'entrasse pas à Sainlc- 
Pélagie, ou que j'en sortisse prompleinenl pour aller 
accomplir, dans une maison de santé, le temps de ma 
xit. 19 




'282 MES MÉMOIRES, 

détention. Ce fut plus tard que je connus leurs dé- 
marches, comme celles de mon excellent père. De quoi 
peut douter le cœur de deux femmes si parfaites quand 
il s'agit d'apporter quelque soulagement à de réelles 
douleurs? Elles étaient certaines f|ue je ne ferais de 
moi-même aucune demande d'adoucissement de posi- 
tion; niais à peine fus-je installé à Sainte-Pélagie, on 
s'aperçut que l'influence de l'air des prisons agissait 
assez grièvement sur moi : le quatrième jour de ma 
détention, en effet, j'avais éprouvé de vives douleurs 
d'entrailles accompagnées d'une fièvre assez forte; et 
ma tante, sur la sollicitation de madame de La Ro- 
chefoucauld, avait renouvelé, auprès des puissances 
du jour, les instances les plus pressantes pour faire 
prononcer ma translation, dont le besoin était con- 
sciencieusement attesté par M. Fizeau et M. Dubois 
père, mon ami tout autant que mon chirurgien '. 

La bonté de ces excellentes personnes éprouva de 
nouveau toute la déception à laquelle je m'attendais, 
moi qui avais été, plus qu'elles, à portée de juger le 
degré d'humanité ou de pure bienveillance des hom- 
mes de l'époque. Voici le billet que madame de La 
Rochefoucauld m'apporta un matin et qu'elle venait 
de recevoir de madame la comtesse de Montesquiou : 






i Le médecin de la prison avait aussi été appelé. « Vous avez, me 
« dit-il, une violente attaque de choléra ; et, si vous n'obtenez pas une 
« maison do santé, je ne puis répondre du résultat. ». — « Mon cher 
« docteur, luirépondis-je, je ne demanderai jamais nen à des hommes 
« qui n'ont pas mon estime ; et à la grâce de Dieu ! » 

Ma faiblesse était telle, que je pouvais à peine parler ; la Providence 
vint à mon secours, et je fus sauvé. 

« Que M. de .La Rochefoucauld le demande, avait dit le ministre, et 
.t aussitôt accordé ; sinon, non. » 



SAINTE-PELAGIE. 



283 



Vendredi. 

«Je reçois une Iriste réponse, ma chère Éliza, et 
tout le monde s'entend pour faire la même. Si votre 
mari voulait adresser la demande, comme mon fils le 
lui conseillait l'autre jour, la chose serait faite sur- 
le-champ. Tâchez de l'y déterminer, au nom de sa 
mère, de votre grand'mère; si j'osais, j'ajouterais, et 
au nom de sa tante qui vous est à tous les deux si 
attachée. » 




Et à ce billet était jointe la lettre officielle sui- 
vante : 



« Madame la comtesse, j'ai reçu la lettre que vous 
m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me demander 
la translation de M. le vicomte de La Rochefoucauld 
dans une maison de santé. Il me serait fort agréable 
de pouvoir faire droit à une réclamation qui vous 
inspire autant d'intérêt, mais la règle veut que cette 
demande soit formée par la personne même qui dé- 
sire sa translation; aussitôt que celte formalité aura 
été remplie, je m'empresserai de donner à cette récla- 
mation la suite convenable. 

« Agréez, madame la comtesse, mes hommages res- 
pectueux. 

« Comte d'Argout. » 

« 22 janvier 1835. » 

On peut bien croire que je n'éprouvai aucune sur- 
prise de cette réponse, et je ne trouvai, dans cette 




284 MES MÉMOIRES. 

circonstance, que de nouvelles raisons d'affection et 

de reconnaissance pour madame de Montesquiou. 

À ces témoignages d'une amitié de famille si hono- 
rable et si douce pour tous, venaient se joindre en- 
core des consolations de toute nature. J'étais quel- 
quefois tenté de remercier mon illustre parent ' d'une 
persécution qui me valait tant de preuves de sentiments 
auxquels mon cœur répondait avec effusion. Je ne 
m'étonnais point, mais je jouissais de recevoir d'une 
des personnes que j'avais le plus de raisons de con- 
sidérer, les assurances d'un souvenir bien empressé, 
car madame la princesse Zénaïde Wolkonski, dont 
l'esprit et l'amabilité ont toujours su se faire distin- 
guer à Paris, avait à peine appris ma catastrophe ju- 
diciaire, qu'elle m'adressa ces mots pleins de la grâce 
qui lui est naturelle : 






« Mon cher vicomte, je ne puis passer sous silence 
l'intérêt que j'ai pris à votre position actuelle. Je 
crois que l'enthousiasme vous soutiendra au milieu 
de toutes les épreuves, et qu'on se console de tout 
quand on souffre pour ceux qu'on aime; cependant 
l'idée de l'inquiétude de votre chère femme, de votre 
père, le mauvais air d'une prison remplie de monde, 
tout cela me fait penser péniblement à votre capti- 
vité. Je veux que vous sachiez que mon amitié vous 
suit partout, et que je n'oublierai jamais les preuves 
que vous m'avez données de la vôtre. Puissiez-vous re- 
trouver bientôt, dans le sein d'une famille aimante, 

1 Louis-Philippe. 






SAINTE-PÉLAGIE. 



285 



le calme dont on a. besoin dans ces temps de con- 
vulsions! Que Dieu vous donne patience et santé! 

« Mille choses amicales à tous les vôtres. 
« Votre dévouée de cœur, 

« Princesse Zénaïde Wolkonski. » 



Et le digne chef de l'Église de Paris, ce prélat dont 
les malheurs ont si bien rehaussé les vertus, qui n'ou- 
blie aucune infortune, celle du pauvre comme celle 
du riche, et dont les courageuses consolations avaient, 
dans les-hôpitaux, assisté toutes les misères d'un fléau 
contagieux, n'eut-il pas aussi la bonté de penser au 
prisonnier de Sainte-Pélagie, et de me faire parvenir 
les douces paroles de son active charité! 







I 



«Vous ne pouvez, monsieur le vicomte, douter de 
« l'intérêt que je prends à votre position, à toutes 
« sortes de litres. Si M. votre père et madame de La 
« Piochefoucauld n'eussent pensé qu'il ne le fallait 
« pas, j'aurais été moi-même vous l'exprimer. Pa- 
« lience, résignation, abandon à Dieu dans les mo- 
« ments où tout semble nous abandonner sur la lerre, 
« voilà les conseils dont le céleste abbé Duval aimait à 
« donner l'exemple, comme il en prêchait continucl- 
« lement la pratique. Son souvenir est capable d'em- 
« bellir la plus laide prison. 

« Puissent mes vœux et l'hommage de mon tendre 
« el respectueux allachemenl pénétrer à travers les 








286 MES MÉMOIRES. 

a barreaux de Sainte-Pélagie, et porter un peu de con- 
« solation au noble prisonnier ! 

« f Hy. 1 , archevêque de Paris. » 

« Paris, le 4 mars 4855. » 

Tout cela me porta bonheur, car, au milieu des 
inquiétudes assez naturelles que ma famille pouvait 
concevoir de la situation où je me trouvais, une autre 
chambre, quedis-je, une espèce de palais, devint va- 
cant dans l'intérieur de Sainte-Pélagie. 

Tous les jours j'ai à répondre à quinze ou vingt 
lettres plus aimables les unes que les autres, que je 
reçois de tous les côtés, même de la part "de per- 
sonnes que je ne connnais pas, et qui toutes m'ap- 
portent des éloges, des encouragements et des con- 
solations. Il est doux de penser que des cœurs 
sympathiques répondent au vôtre, et que le récit d'un 
événement qui vous intéresse soit en bien, soit en 
mal, va, loin de nous, réjouir ou affliger des gens 
qui, jusque-là, vous étaient étrangers; et qu'à votre 
insu une conformité d'opinion et de sentiments liait 
à votre sort, mieux souvent que des rapports de fa- 
mille, de service, de voisinage et de mutuelle con- 
naissance. Après les deux lettres qui précèdent, je ne 
citerai que la réponse faite par moi à une dame fort 
aimable qui me conjurait d'écrire la demande qu'on 
attendait pour autoriser ma translation dans une mai- 
son de santé : un seul mot, disait-elle, suffirait, et 
elle ajoutait qu'elle répondait du reste. 



1 Mgr de Quélen. 



SAINTE-PÉLAGIE. 
Voici ma réponse : 



287 



« J'achèterais votre amitié, madame, au prix d'une 
année de prison, mais je braverais toutes les prisons 
pour conserver votre estime et la mienne propre. Je 
n'ai rien à racheter, rien cà réclamer. Je n'ai rien à 
écrire de ce que vous me demandez; il faut laisser 
aux persécuteurs tout l'odieux de la persécution. Mon 
père, sans me le dire, a demandé une maison de santé 
au nom de ma mère aveugle et d'une grand'mère 
de quatre-vingt-trois ans; cela n'a pas paru suffisant. 
On veut me retenir sous les verrous. Si je consens à 
m'humilier, c'est le cas ou jamais de dire : qu'on me 
ramène aux carrières ! Vous êtes trop juste pour ne 
pas m'approuve-r. 

« Sous Napoléon, une femme qui avait beaucoup 
d'affection pour moi m'envoyait chercher à huit 
heures du matin. « — L'Empereur a parlé hier de 
vous avec fureur, me dit-elle, il veut que vous cédiez; 
et celui qu'il a chargé de vous annoncer, de sa part, 
le bien ou le mal, selon la détermination que vous 
prendrez, m'a prévenue hier au soir que « je n'avais 
« pas de temps à perdre si je voulais vous décider à 
« plier devant lui. » — « [Madame, répondis-je, si je 
« me rendais à votre avis, je perdrais votre estime; et 
« elle m'est nécessaire pour conserver votre affection. 
« Mes opinions sont dictées par l'honneur et la con- 
« science, et vous m'en voudriez, j'en suis sûr, de ne 
« pas leur faire quelque sacrifice. » 

« Le départ précipité pour Moscou me sauva. 
« Je suis tout à fait résigné à ma situation; je 
l'aime, puisqu'elle me vaut une preuve de plus d'une 



288 MES MÉMOIRES. 

amitié à laquelle je tiens, et qui ne peut aller sans 
estime : je compte si bien rester où l'on m'a mis, que 
je fais arranger une chambre qui sera plus habitable. 

« Le prisonnier de Sainte-Pélagie. » 

« P. S. Ma santé est meilleure, grâce au régime 
le plus sévère. Adieu, et au revoir.» 



Je vais quitter mon réduit de cent vingt-quatre 
marches bien hautes et bien roides pour descendre 
soixante-quatre marches plus bas. Cette amélioration 
est un bonheur véritable, parce que je pourrai rece- 
voir ma pauvre mère aveugle; mon maudit poêle ne 
lui fera plus mal , car j'aurai une cheminée. Ma 
vieille grand'mère âgée de quatre-vingt-trois ans, la 
vicomtesse de Laval, qui a encore, à cet âge avancé, 
toutes ses facultés, tout son esprit et tout son cœur, 
pourra venir aussi de temps en temps. Nos soins lui 
manquent beaucoup; et moi je souffre plus que je ne 
puis le dire de la nécessité où je me trouve de les in- 
terrompre. Je me faisais un devoir et un bonheur d'al- 
ler la voir, dans l'habitude, tous les jours de ma vie, 
et elle recevait ces visites avec une aimable tendresse. 
C st elle maintenant qui me les fera. 

Je fais mettre un petit papier gris dans ma cham- 
bre, un tapis, des rideaux. J'aurai de grandes fe- 
nêtres; enfin, je vais être tout content, et au bout 
de mes trois mois il faudra, pour me faire sortir de 
prison, plus d'efforts qu'il n'en a fallu pour m'y faire 
entrer : je dis trois mois; car, bien décidé à ne point 
adresser au pouvoir la demande que l'on veut de 
moi, je ne songe plus à la maison de santé, et je me 



SAINTE-PÉLAGIE. 289 

suis résigné à mon sort qui n'a rien de gai, et qui, 
pourtant, ne m'amène pas un moment de vraie tris- 
tesse. 

Un artiste a joué l'autre jour du violon chez le di- 
recteur; il m'a reconnu : il est attaché à l'Opéra; et 
je ne puis dire combien ce pauvre homme s'est montré 
heureux de se rencontrer avec moi, et peiné de me 
retrouver sous les verrous ! C'est une véritable conso- 
lation pour moi de voir qu'on ne m'a pas oublié, et 
que la reconnaissance n'est pas chose aussi rare que 
j'ai pu le penser. En effet, j'ai reçu, dans ma prison, 
des gens que j'avais perdus de vue depuis longtemps 
et qui n'avaient pas oublié les services que j'avais été 
à même de leur rendre. 

Laurent, graveur, est venu me voir, et m'a amené 
son fils, jeune homme distingué; leur émotion, en me 
revoyant, m'a vivement touché. Mon emprisonnement 
a même eu cet heureux résultat, que des personnes 
éloignées de moi par des circonstances parliculières, 
s'en sont rapprochées; enfin je serais ingrat de me 
plaindre. 

-l'ai de la musique chez le directeur un jour par 
semaine ; c'est lui qui est censé donner la soirée, où 
j'invite autant de républicains que de légitimistes : il 
n'y a pas d'opinion sous les verrous. Ce jour-là, ma 
fille et sa gouvernante restent à dîner. Mademoiselle 
Huin, la gouvernante de ma fille, apporte sa harpe 
dont elle joue avec grâce. Madame Chabouillé-Saint- 
Phal, notre voisine de la Yalléc-aux-Loups, avec son 
admirable talent sur le piano, mademoiselle Saint- 
Phal, sa belle-fille, et l'aimable madame Ferrand, 
leur amie intime, font les délices de la soirée. 






1 1 





290 MES MÉMOIRES. 

Rien de nouveau du reste ; rien de plus aujourd'hui 
que l'étude extrêmement curieuse que je fais ici des 
caractères. Tous mes compagnons d'infortune me té- 
moignent estime et presque affection. 

Un soir, nous causions au coin de mon feu, lors- 
qu'un soi-disant républicain, M. B.. ., me dit tran- 
quillement : a — Monsieur de La Rochefoucauld, il 
« est à penser que nous nous rencontrerons un jour 
« sur la place publique, en face l'un de l'autre, et 
« vous serez le premier que j'abattrai, parce que votre 
a caractère et votre modération vous rendent un de 
« nos adversaires les plus redoutables. » — « Merci 
«de m'avoir prévenu, lui répondis-je; mais tenez- 
« vous sur vos gardes! » — « C'est mal, reprit 
« aussitôt M. Germain Sarrut, de tenir un semblable 
« propos à celui qui, tous les soirs, nous reçoit si cor- 
« dialement dans sa chambre! » 

Il y avait peu de temps que j'étais en prison quand, 
descendu un matin, suivant mon habitude, je me vis 
entouré par une trentaine d'individus dont la physio- 
nomie n'avait rien d'aimable. 

« — Citoyen, me dit l'un d'eux, un des nôtres s'est 
« adressé à vous, légitimiste, pour demander un se- 
« cours; c'est indigne, et nous vous sommons de nous 
« le nommer. » — « Il suffit, messieurs, répondis-je 
« froidement, que vous l'exigiez pour que je le re- 
« fuse ; mais, si ce que vous supposez était exact, et 
« qu'un de vous m'eût donné cette marque d'estime, 
« quelle opinion auriez-vous de moi si, sur votre som- 
« mation, je devenais un dénonciateur? » 

Les rangs s'ouvrirent et je continuai tranquillement 
ma promenade; mais, depuis ce jour, je remarquai 



SÂINTK-PÉLAGIE. 291 

un changement notable dans l'attitude de mes com- 
pagnons de captivité. 

A peu près à cette date, je trouve dans mon journal 
de Sainte-Pélagie une note que je pris alors et que je 
vais transcrire telle quelle, parce que, dans sa briè- 
veté, elle reflète, mieux que je ne pourrais les rappe- 
ler en ce moment, les impressions d'un incident poli- 
tique assez remarquable à cette époque, et auquel par 
ma position je n'avais pu prendre aucune part di- 
recte. 11 s'agit du procès qui avait été intenté à M. de 
Chateaubriand, à propos d'une brochure adressée par 
ce o-rand écrivain à madame la duchesse de Berry, et 
qui se terminait par ces mots : « Madame, votre fils 
« est mon roi ! » Avec M. de Chateaubriand, on avait 
cité M. Dufougerais, le spirituel propriétaire du jour- 
nal la Mode. 

« Madame de La Rochefoucauld est arrivée à six 
heures et demie, et m'a appris l'acquittement de 
M. de Chateaubriand. C'est une consolation de savoir 
qu'il ne partagera pas la rigueur d'une si ennuyeuse 
captivité! M. Persil, comme procureur général, a été 
abominable; M. de Chateaubriand a dit peu de mots; 
le gérant de la Mode a élé étonnant d'étincelles spi- 
rituelles, et de traits hardis; M. Berryer très-éloquent. 
Les applaudissements l'interrompaient à chaque in- 
stant. Le président, M. Dupuy, a fort convenablement 
dirigé les débats, et a eu beaucoup de peine à main- 
tenir l'ordre et le silence. L'auditoire était très-ému; 
et, au dehors, il existait aussi beaucoup d'agitation; 
elle s'est exhalée en cris de : Vive Chateaubriand! 
qui retentissaient dans toute la salle. 









292 



MES MÉMOIRES. 






« On l'attendait à sa sortie avec une vive impa- 
tience. Belle journée pour lui et pour notre cause! 
Demain, nous en saurons davantage. » 

La justice que M. de Chateaubriand avait obtenue 
rendait ma condamnation d'autant plus injuste; et je 
n'étais pas fâché de cette aggravation de mes légi- 
times griefs contre le juste-milieu. M. de Chateau- 
briand avait aussi honoré ma réclusion de sa pré- 
sence, et l'avait charmée par ses entreliens. Un jour, 
à propos des événements de 1850, je lui dis que je 
croyais avoir lu, dans un journal, qu'il avait prêté 
serment à Louis-Philippe, qu'on me l'avait dit aussi, 
et que j'avais répondu « — que, si le fait était vrai, 
« il avait pu prêter ce serment au lieutenant général, 
« mais non au roi des Français. » M. de Chateau- 
briand s'échauffa quelque peu sur ce point; il sem- 
blait blessé d'avoir été, mal à propos, l'objet d'un 
pareil soupçon ; le jour même, en m'envoyant le dis- 
cours qu'il avait prononcé, le 7 août 1830, à la Cham- 
bre des pairs, il m'écrivit le billet suivant : 

« Voilà, monsieur le vicomte, les pièces juslifica- 
« tives de mon innocence. Si je savais qu'un journal 
« eût jamais avancé que j'ai prêté serment à Louis- 
« Philippe, je l'attaquerais en calomnie. 

« Agréez, je vous prie, monsieur le vicomte, mes 
« compliments les plus empressés. 

« Chateaubriand. » 

Cette matinée a été curieuse par les personnes qui se 
sont trouvées chez moi : d'abord est arrivé M. Royer- 



M 



SAINTE-PÉLAGIE. 293 

Collard, qui me soigne comme un véritable ami. Cette 
ildéJilé dans les afflictions est une des qualités qui 
le distinguent. Bien que nous différions d'opinion sur 
plusieurs points, il sait que je lui suis sincèrement 
attaché. Mon caractère et mon indépendance ne lui 
déplaisent pas : je suis assez heureux pour pouvoir 
compter sur une affection sincère de sa part, et jamais 
il ne manque l'occasion de me la prouver. M. IIoc- 
quard, qui était sous M. de Cossé, est venu ensuite : 
lié intimemenl avec des libéraux, on ne peut assez 
louer sa conduite, son sang-froid au moment des dé- 
sastres, et surtout la franchise des conseils qu'il donna, 
et qu'on n'écoula pas; il connaissait beaucoup Casi- 
mir Périer. Sa conversation avec Royer-Collard a été 
curieuse. 11 nous a raconté que, près d'un an avant 
les journées de Juillet, il avait dit à Casimir Périer : 
C( — Mais vous voulez donc faire arriver la branche 
« cadette? » Du reste, il paraît qu'il ne conspirait pas. 
M. Hocquart ajoute qu'il eût été facile de l'avoir pour 
soi; il ne fallait pour cela que ménager son amour- 
propre. On négligea ce moyen de se l'attirer, et on 
s'en fit un ennemi. Il tint plusieurs fois à Hocquard 
ce propos remarquable : « — Mais à quoi donc vos 
«Bourbons pensent-ils? Comment, avec vingt- trois 
« millions de liste civile, ils laissent se former une 
« opposition aussi considérable ! » 

Casimir Périer, nous dit encore mon visiteur, a 
beaucoup d'ambition. Une fois minisire, il ne son- 
geait qu'à faire du pouvoir; se senlanl In force 
de le garder, il croyait qu'il l'aurait longtemps; 
la mort changea ses calculs et brisa cette courte 
royauté. Je me sers de cette expression, car il dit un 





f 















294 MES MÉMOIRES. 

jour : « — Le véritable roi de Juillet, c'est moi! » 
S'il eût vécu longtemps, ses qualités comme ses dé- 
fauts, son audace surtout et la confiance qu'il inspi- 
rait eussent donné de la force à ce gouvernement qu'il 
croyait associer à ses opérations gouvernementales. 

« — Vous restez fidèle à vos anciens, disait-il un 
a jour à M. Royer-Collard; eh bien, ceux-ci sont les 
« nôtres, » ajoutail-il en parlant des d'Orléans. Et il 
paraît que l'opinion qu'il en avait était, malgré cela, 
assez conforme à celle de son interlocuteur. 

M. de Chateaubriand est survenu : il y avait dix- 
huit mois au moins que ces messieurs ne s'étaient 
vus. Quoique d'accord, sans doute sur le fond des 
choses, comme ils avaient suivi une ligne différente 
depuis 1850, leur rencontre avait quelque chose de 
piquant, et leur entretien fut assez curieux. 

M. de Ghateaubriaud, malgré son dernier triomphe, 
semblait triste et découragé : il nous dit que, s'il eût 
parlé l'autre jour, c'eût été en faveur des républi- 
ques, et qu'il n'y avait rien à faire avec les rois. C'était 
sans doute une boutade de mauvaise humeur contre 
ceux qui se sont ralliés à la royauté de 1850. 

« Ah! monsieur, lui dis-je, il y a rois et rois, et 
« vous savez bien qu'en histoire naturelle on ne juge 
« pas d'une espèce par un individu. Vous avez, du 
« reste, trouvé le moyen de nous faire moins regretter 
« votre silence. » M. Iloyer-Collard partit. 

Madame de La Rochefoucauld est survenue. Elle 
avait été au procès de M. de Chateaubriand. Celte 
circonstance a amené de justes compliments de sa 
part, et de grands remercîmenls de la part de mon 
illustre visiteur. 



SAINTE-PÉLAGIE. 295 

La conversation s'engage sur nos affaires; on parle 
de madame la duchesse d'Àngoulême. Je dis ce que 
j'en pense : c'est qu'il y a d'immenses- ressources dans . 
ses vertus, dans ses malheurs, ainsi que dans son ca- 
ractère, et que l'essentiel était de l'amener à bien voir, 
parce qu'ensuite elle ne changerait pas. 



A propos d'une légère discussion avec mes compa- 
gnons de l'opinion républicaine, j'avais parlé avec 
modération et fermeté. 

« — Nous connaissions déjà votre caractère, me 
« fut-il répondu, et ceci nous prouve que l'on a 
« raison de penser qu'il n'en est pas de plus hono- 
« rable. » 

« — Nous sommes vingt mille bien parfaitement or- 
«ganisés, me disait l'autre jour un républicain, et je 
« défie Louis-Philippe maintenant de se défendre. Si, 
« la dernière fois, notre organisation eût été terminée, 
« infailliblement nous eussions eu le dessus ; deux 
« heures de plus, et tout était fini. » — La rage des 
républicains contre le gouvernement nouveau est por- 
tée à son comble; ils ne peuvent pardonner au chef 
de l'État de les avoir indignement trompés; et la sa- 
gesse de ceux qui ont quelque crédit sur ces esprits 
indisciplinés et qui voudraient ne pas arriver avant la 
légitimité, ne parviendra pas à les tenir longtemps 
sans action. Aussi n'attendent-ils que le moment. Les 
chefs, tout en sentant que la république ne peut 
sortir que d'un chaos, sont effrayés eux-mêmes de 
la nécessité où ils seront d'en appeler aux masses, 



f 




296 MES MÉMOIRES, 

sachanl bien qu'il serait difficile ensuite de les arrê- 
ter. Ils ne voudraient point d'excès, disent-ils, mais 
ils ont la conscience qu'il viendra un moment où la 
sagesse et la modération ne pourront prévaloir contre 
l'effervescence des passions populaires. Ils ne com- 
prennent pas comment la légitimité pourrait reve- 
nir; mais ils pensent que, si nous étions fidèles à 
nos promesses, en admettant que ce retour fût pos- 
sible, il serait difficile d'avoir un meilleur gouver- 
nement dans de meilleures conditions pour assurer 
la paix et le bonheur de tous. Mais, disent-ils, les gens 
sages parmi les légitimistes seraient bien vite débordés 
et entraînés. 

Plus on étudie les républicains, et plus on demeure 
convaincu que toutes les associations contraires au 
gouvernement, et dont on parlait dans les journées de 
Juillet, étaient loin d'être aussi bien organisées et aussi 
redoutables qu'on le supposait : il y avait haine de la 
noblesse et du clergé; on avait un vif désir de s'en 
débarrasser, mais il n'y avait pas de moyens arrêtés 
pour atteindre ce but. La congrégation, ou ce que l'on 
appelait de ce nom, en repoussant tout ce qui ne pou- 
vait pas marcher dans son sens, en accueillant tout 
ce qui consentait à porter sa livrée, a fait de la religion 
un moyen à l'usage de l'intrigue et de l'ambition. 

Malheureusement ceux qui se sont emparés de la 
confiance deCharlesX, dans les derniers temps, étaient 
gens fort religieux; et l'on a rejeté sur la religion 
les inspirations d'esprits étroits et à courte vue. C'est 
un grand malheur que beaucoup de sagesse, de 
modération et de franchise ne parviendront à effacer 
qu'avec peine. Il faut reconnaître pourtant que ces 



SAINTE-PÉLAGIE. '297 

conseillers de Charles X ne firent qu'accélérer le 
mouvement. Le roi revenait toujours avec persévé- 
rance aux mêmes pensées et au même système. Ce 
système était supérieur aux vues qu'on lui a suppo- 
sées; mais il avait le grand tort d'être incompatible 
avec les tendances du siècle. Convaincu que la moin- 
dre concession étaiL un danger de mort, et qu'un 
prince se perdait par la faiblesse, Charles X voulait 
toujours avancer; ne calculant pas les conséquences de 
ses démarches et ne se demandant jamais s'il aurait 
le lendemain le caractère qu'il faudrait pour soutenir 
le parti qu'il avait pris. Si on le consultait sur une 
affaire, son jugement était sain ; il parlait facile- 
ment et avait l'air de vous entendre; mais, quand 
vous aviez cherché à lui répondre, il reprenait la pa- 
role, et vous le retrouviez au point de départ. 11 s'a- 
nimait dans la discussion et cherchait à vous convain- 
cre. Il fallait pour ainsi dire l'enlever de force, et 
encore s'échappait-il aussitôt qu'il le pouvait. 



Le grand avantage des conversations que j'ai ici 
avec les républicains est de les convaincre de notre 
bonne foi : la Providence, qui connaît toujours les 
voies dans lesquelles elle conduit les hommes, avait 
sans doute, au milieu des incidents révolutionnaires, 
ménagé par les rigueurs mêmes des doctrinaires les 
moyens de rapprochement et d'intelligence qui ser- 
vent à éclairer et à concilier les parfis en apparence 
les plus opposés. Les deux opinions qui se partagent 
la véritable attention publique, les seuls intérêts réels 
xn. 20 









29 8 MES MÉMOIRES. 

du pays, la monarchie légitime et la république sin- 
cère avaient leurs réprésentants en prison; et ce qui 
apportait une large compensation aux ennuis de celte 
retraite forcée, c'est que le juste-milieu n'y avait, c'est 
tout simple, aucun organe. 11 était donc possible de se 
connaître, de raisonner de bonne foi, de s'expliquer 
avec franchise et de s'apprécier mutuellement, ce qui 
ne veut pas dire qu'on fût toujours du même avis, et 
encore moins de se concerter, comme la police doctri- 
naire ne manquait pas de le répandre. A Sainte-Péla- 
gie, les républicains et les royalistes se voyaient, se 
mêlaient, et finissaient par s'estimer, sans toutefois 
qu'aucun d'eux désertât son principe ni son drapeau, 
et parût même converti par les doctrines qui n'étaient 
pas les siennes. Mais il faut dire cependant que, de 
part et d'autre, avant qu'eût lieu ce rendez-vous pro- 
videntiel, des préjugés nombreux et funestes à l'avenir 
de la France subsistaient parmi les hommes des deux 
camps. Le vieux libéralisme les avait fait naître, le 
juste-milieu les avait entretenus; car c'est surtout par 
la division des partis, qui ne voulaient pas être ses 
dupes, que les doctrinaires espéraient se maintenir.. 

Dans les mouvements de la Fronde, le cardinal de 
Hetz s'écriait un jour, en voyant combien la conduite 
des affaires publiques était souvent indépendante de 
la volonté et de la prévision humaine : « — D'ordi- 
« naire, ce sont les hommes qui redressent les cho- 
« ses; à présent, ce sont les choses qui redressent 
« les hommes. » Lorsque le gouvernement envoyait 
pêle-mêle dans ses prisons ceux qu'il regardait comme 
divisés entre eux, et qui lui étaient tous opposés, il 
croyait ne satisfaire que la vengeance dont il était 



SAlNTE-l'ÉLAGIE. 290 

animé contre les uns cl les autres; et, dans le fait, 
sans s'en douter, il mettait à portée de s'éclairer des 
hommes qui autrement n'auraient pu se rencontrer 
et s'expliquer. Chaque jour faisait, à droite et à gau- 
che, tomber un dissentiment, une malveillance, un 
préjugé, fruits des illusions et des mensonges créés 
par les doctrinaires; et c'était toujours aux dépens 
de ceux-ci, bien entendu, que se faisaient les récon- 
ciliations. J'ai la confiance et le bonheur de croire 
que j'ai laissé à Sainte-Pélagie, dans le parti qui 
semble nous être le plus opposé, des impressions et 
des convictions favorables aux personnes et à la cause 
monarchique, comme j'ai emporté moi-même, sur 
quelques hommes et quelques opinions de la répu- 
blique, des lumières et une estime qui ont modifié 
beaucoup mes.senliments à leur égard '. 

Cliacun de nous commençait à s'apercevoir que, 
sous des qualifications et des noms différents, nous 
poursuivions en réalité beaucoup de résultats sem- 
blables résumés dans cette situation : une liberté vé- 
ritable, unie à un pouvoir prolecteur de tous les in- 
térêts. Ce qui nous sépare, c'est que ce pouvoir et 
cette liberté leur apparaissent à eux plus réels et plus 
garantis, sous la forme républicaine, qu'avec la hié- 
rarchie monarchique. Ils convenaient eux-mêmes du 
danger d'une élection souveraine et temporaire ; ils 
avouaient la répulsion morale et effective du pays; et, 
comme conséquence forcée, la guerre civile et la 






I 



1 Quand il est question des républicains, il va sans dire qu'il ne s'agit 
pas de ces partisans du désordre, de ces artisans d'anarchie sans prin- 
cipes et sans frein, ennemis de toutes les sociétés qui ont le malheur 
de les porter dans leur sein. 



I 



500 MES MÉMOIRES, 

«uerre étrangère; d'énormes impôts; l'anarchie suivie 
au moins d'un despotisme infaillible; d'autre part, 
les avantages de la stabilité héréditaire, les mœurs 
nationales, et enfin la base et le faîte de tout éta- 
blissement politique, solide, libéral et durable dans 
celte proposition qui résume et garantit tout : « Le 
gouvernement au roi, l'administration au pays, » 
l'un et l'autre dans l'indépendance de leurs attribu- 
tions, celui-là par la légitimité de son autorité, celle-ci 
par le principe de l'élection remontant de la plus 
simple communauté municipale jusqu'à une assem- 
blée nombreuse, dégagée de fonctionnaires publics, 
véritable représentation nationale librement élue par 
la délégation successive et les mandats spéciaux des 
contribuables, sans condition de serment et d'aucun 
cens d'élection et d'éligibilité. 

J'avais essayé de me concilier les égards et les com- 
plaisances du directeur et des geôliers. Pour ceux-ci la 
tache n'était pas difficile; et, à Paris comme à Séville, 
aujourd'hui comme autrefois, il y a toujours de cer- 
tains arguments irrésistibles; aussi ces bonnes gens me 
montraient-ils l'empressement que j'attendais d'eux. 
Quant au directeur, ce n'était pas par de semblables 
moyens que je pouvais espérer d'amener entre nous, 
sans sortir des convenances respectives, cette bonne 
intelligence si nécessaire dans les rapports d'un pri- 
sonnier avec le chef de la prison. Pour lui rien n'est si 
facile que d'augmenter toutes les misères de cet affreux 
séjour; et telle est la nature de ses fonctions, qu'on est 
porté à ne lui savoir aucun gré du mal qu'il ne fait 
pas, ni même du soulagement qu'il peut amener dans 
la position de ceux qui sont confiés à sa surveillance. 



SAINTE-PELAGIE. 



501 



Toutes les préventions possibles régnaient contre 
le directeur, et l'on doit avouer qu'elles n'élaient pas 
toutes équitables. Il se trouvait toujours suspendu 
entre la rigueur des ordres qu'il devait exécuter, les 
demandes, les menaces, les émeutes des prisonniers, 
et la crainte bien naturelle, s'il faiblissait ou se mon- 
trait trop favorable ta leurs désirs, d'une révocation 
qui lui aurait fait perdre non-seulement son emploi, 
mais encore la pension à laquelle il avait droit dans 
deux ans. Ce fonctionnaire ne remplissait ainsi son 
dangereux ministère qu'au milieu des plus graves 
difficultés que bien souvent il ne dépendait pas de lui 
de surmonter. 

Une scène, tout à la fois désolante et touchante, 
donnera peut-être une idée des prisons et des inci- 
dents qui y surgissent à chaque instant et sous tous 
les aspects : 

Deux prisonniers, l'un républicain, l'autre roya- 
liste, MM. Aurélien et Guérin, étaient tombés fort 
malades. Tous les deux avaient acquis l'estime et 
l'amitié de leurs compagnons d'inforlunc, par la 
fermeté de leur caraolère, leur sociabilité, leurs qua- 
lités privées. Outre les soins du docteur de la prison, 
ils recevaient encore les conseils de M. Gervais, mé- 
decin, prisonnier politique, homme d'esprit, de cou- 
rage, et qui, parmi ses anciens confrères, passait 
pour instruit et babile. 

Toute la prison s'intéressait vivement au sort de 
MM. Guérin et Aurélien, dont l'état semblait empirer 
cliaque jour. Évidemment le séjour de Sainte-Pélagie 
leur était mortel. Des spasmes, des faiblesses réité- 
rées, les menaient dans un danger imminent. Des de- 



fr 



302 MES MÉMOIRES. 

mandes de translation avaient été maintes fois for- 
mées, et les accueillir n'eût pas été complaisance et 
faveur, mais justice et pitié. Cependant toutes ces de- 
mandes avaient été repoussées, et on accusait, sûre- 
ment à tort, le directeur d'adresser des rapports qui 
n'étaient point favorables aux pauvres malades. Leur 
situation était devenue telle que, encore un peu, il 
semblait impossible qu'ils eussent même la force de 
supporter la fatigue et le trajet d'une translation. 
Le gouvernement mettait, dans ses refus et dans 
ses rigueurs à leur égard, une obstination dont le 
directeur était rendu responsable. 

Un malin, on entre précipitamment chez moi me 
demander du vinaigre et des sels pour M. Aurélien 
qui éprouvait une crise affreuse. Je courus auprès de 
lui, et je portai moi-même tous les secours qu'on était 
venu chercher; je le trouvai, en effet, dans un fâcheux 
étal. M. Gervais m'avail devancé el avait ordonné les 
premières prescriptions. On avait de plus envoyé récla- 
mer deux médecins qui firent leur rapport, et je dois 
à la justice de dire que rien ne fut épargné de ce qui 
pouvait procurer quelque soulagement au malade au- 
près duquel tout le monde s'était empressé. Le direc- 
teur élait présent, et, pendant toute cette scène qui 
avait causé quelque agilation, on se rendait alternative- 
ment de la pièce où était M. Aurélien à la chambre 
miloyennc qui étail occupée par le père Enfantin 1 . 

Là s'élail formé peu à peu une espèce de rassem- 
blement où, contre l'ordinaire, on ne se livrait pas 
au plaisir de fumer, mais où chacun, au contraire, 



La supérieur des Saint- Sîtri ôiiteii s . 



SAINTE-PÉLA.GIE. 305 

s'entretenait avec véhémence de l'état de M. Àurélien, 
du régime de la prison, des rigueurs exercées, et con- 
cluait par des récriminations et par des reproches amers 
contre le directeur. Il était impossible que celui-ci, 
par son devoir, par la proximité des deux chambres, 
et repassant devant celle du père Enfantin, ne fût pas 
obligé d'intervenir dans ce groupe, et d'essuyer le feu 
des imprécations qui étaient lancées de toutes parts 
contre lui. A triple titre d'ami, de médecin et de pri- 
sonnier, M. Gervais, plus que les autres, n'avait pas 
ménagé les expressions de son mécontentement. Le 
directeur était accompagné de sa tille, jeune personne 
de dix-neuf ans qui, sous les apparences de la légè- 
reté de son âge, possédait une Ame élevée et un ca- 
ractère énergique. Elle avait entendu ce qui avait 
été dit contre son père, et elle l'avait vivement res- 
senti; mais elle était parvenue à étouffer ou à conte- 
nir son émotion. Au milieu de ce tumulte, j'avais pu 
conserver quelque sang-froid, et servira calmer les 

esprits. 

Mais lorsque le danger fut passé, et que peu à peu 
chacun fut rentré chez soi, la jeune fille ne se con- 
traignit pas plus longtemps; elle laissa violemment 
éclater tous les sentiments qui bouillaient dans son 
âme: les larmes roulaient dans ses yeux. 

«'—Monsieur de La Rochefoucauld, me dit-elle 
« en m'arrètant au passage, je ne pleure pas comme 
« une femme, entendez-vous bien? Allez, ne me 
« croyez pas un être faible et sans courage. Je ven- 
« gérai mon père; il est aussi brave qu'eux, soyez-en 
« sûr; mais sa position est affreuse : comme direc- 
« leur, il ne peut pas demander raison à un prison- 



■ 



3fli 



MES MEMOIRES. 



I 





«nier; ils le savent bien ; -pourquoi l'insultent-ils 
« alors? Et cependant, monsieur, qu'est-ce que la 
« vie sans honneur? mieux vaut cent fois la mort. 
« Mon frère est un enfant : eh bien, c'est moi qui 
« vengerai mon père ; je n'aime que lui dans le 
« monde, et son honneur est le mien. Je le venge- 
« rai, je veux le venger, je ne crains pas la mort : 
« il faut du sang, dit-on, pour laver une pareille in- 
« suite. Je donnerai le mien, s'il le faut. Monsieur 
« de La Rochefoucauld , vous ne m'abandonnerez 
a point, n'est-ce pas? vous serez mon guide et mon 
«. témoin. » 

Cette exaltation de piété filiale avait répandu sur la 
physionomie de cette jeune fille une expression pres- 
que sublime; mais tout en l'admirant, je m'employais 
à calmer son émotion, et à la ramener en lui mon- 
trant combien la position des prisonniers devait don- 
ner à leurs paroles un sens dont elle n'avait pas lieu 
de s'offenser jusqu'à ce point. 

Mes efforts furent vains, et je me vis forcé d'aller 
trouver M. Gervais. Je lui racontai ce qui venait de 
se passer, encore tout ému par les nobles sentiments 
de celle jeune fille. Je ne lui cachai pas non plus 
qu'étant forcé d'accepter cette singulière mission, 
il se trouverait nécessairement en présence de deux 
adversaires. Sa générosité, et cette sympathie natu- 
relle chez les hommes de cœur pour tout ce qui 
touche à de pareils sentiments, l'émut lui-même vi- 
vement. Il se rendit sur-le-champ auprès de made- 
moiselle ***; et là, dans les meilleurs termes, avec 
beaucoup d'âme et de noblesse, il lui fit les excuses 
les plus dignes de torts qui, au fond, n'avaient rien de 



SAINTE-PÉLAGIE. 3<tô 

rëel, el qui d'ailleurs étaient ceux de tout le monde. 
Mais, quelle que fût ma bonne intelligence avec le 
directeur de Sainte -Pélagie, quoiqu'il n'eût rien à 
redouter des complots que je pouvais former dans 
l'intérieur de la prison, il n'en exerçait pas moins 
envers moi el mes actions habituelles toute la sur- 
veillance obligée de ses attributions; et chaque jour 
à peu près je recevais de lui une visite inopinée et à 
des heures différentes qui m'indiquait que le bruit 
qu'on avait fait courir sur les relations que j'entrete- 
nais à Prague, me rendait l'objet d'une attention par- 
ticulière. 

J'étais alors occupé à rédiger un mémoire à Mon- 
seigneur le duc de Bordeaux ; et, quoique celte pièce 
n'eût rien d'inquiétant pour la sécurilé du gouverne- 
ment actuel, il m'aurait été incommode et ennuyeux 
de voir un œil investigateur se promener sur un ou- 
vrage de ce genre ; de plus, si on avait su que je m'en 
occupais, cela aurait pu m'altirer quelqu'une de ces 
brusques et nocturnes visites domiciliaires, dont les 
prisonniers suspects de Sainte-Pélagie n'étaient pas 
plus exempts que les citoyens libres de toutes les villes 
de France. Je voulais donc m'épargner cet ennui et 
dérouter en même temps la surveillance et les inter- 
rogations de noire directeur, qui remarquait avec sur- 
prise que j'écrivais une grande partie de la journée. 
J'imaginai donc de composer une nouvelle. Quand 
j'entendais venir mon obligeant gardien, je cachais 
précipitamment sous ma pancarte les documenls et le 
mémoire auxquels je travaillais, et je lui montrais les 
feuilles manuscrites du conte qui semblait absorber 
toutes mes préoccupations. Il a dû croire que je n'a- 



f 



306 MES MÉMOIRES. 

vais pas le travail facile; car il ne me voyait occupé 
que de ce petit ouvrage, assez semblable à celui de Pé- 
nélope, puisque je le faisais et le défaisais sans cesse, 
pour faire durer le plaisir plus longtemps. Voici celte 
nouvelle que j'ai conservée comme fruit des loisirs 
de la prison, ce qui doit lui servir de passe-port et 
d'excuse. 



BELLICA 



NOUVELLE 



Une teinte sombre indiquait à l'ouest les forêts qui 
serpentent le long des flancs des montagnes de l'Es- 
trémadure, et le croissant de la lune commençait à 
effleurer de ses rayons les cimes agitées des arbres. 
« Comme ils chantent mélodieusement, ces oiseaux ! 
J'aime tant à écouter, dans la solitude du soir, le 
bruissement de l'insecte qui s'ébat sous les fleurs, le 
murmure des fontaines, le pas tardif du pâtre et le 
silence des bois ! » Ainsi parlait doiïa Bellica suivant 
un sentier bordé d'un ravin profond, où, sur un lit 
de cailloux, coulait sans bruit un torrent à demi des- 



1 Cette nouvelle a été publiée, en 1853, dans les Heures du soir, 
livre des femmes, chez Urbain Canne! . 



BELLICA. 307 

séché par les ardeurs de l'été. Rien ne troublait la 
mélancolie dont l'àme de Bellica était abreuvée. In- 
souciante du danger, elle laissait flotter les rênes sur 
le cou de sa mule, contemplant, avec un sourire de 
femme qui aime, ce beau ciel et cet astre rêveur. 

Le zéphyr caressait sa basquine et dessinait ses 
formes. Bellica était une des plus gracieuses parmi 
les jeunes femmes de l'Andalousie. Jamais les rois de 
l'Alhambra ne reposèrent leurs regards sur un teint 
plus enivrant, sur des yeux plus pleins d'amour, de 
ces yeux qui brûlent les veines. Mariée, pendant peu 
d'années, à un homme que de simples convenances 
lui avaient donné pour époux, elle fut un modèle de 
fidélité. Entourée depuis d'adorateurs, un seul Tut 
remarqué de Bellica. Tandis qu'elle le croyait digne 
de cet amour qui remplissait, son coeur, chacun res- 
tait étonné de la préférence qu'elle paraissait lui ac- 
corder. L'âme ingénue de Bellica avait été trompée 
par les apparences les plus séduisantes, et don Celebès 
avait pris tous les masques pour s'introduire dans son 
esprit : aussi ne fut-ce qu'après s'en être entièrement 
rendu maître qu'il manifesta des sentiments que Be- 
llica n'eut plus la force de combattre. Une funeste 
expérience de succès rendait les séductions de cet 
homme d'autant plus dangereuses que, maître de lui, 
il calculait froidement l'effet de ses transports. Be- 
llica, fière de son amour et trop franche pour feindre, 
eût sacrifié même sa réputation à son amant. Mais don 
Celebès, par égoïsme plutôt que par délicatesse, avait 
exigé les plus minutieuses précautions, et une solitude 
à peu près inconnue avait été choisie par lui, comme 
offrant une parfaite sécurité. Jamais retraite plus pro- 










l" 









508 MES MÉMOIRES. 

fonde ne fut plus propre aux entretiens des âmes pas- 
sionnées. Le hasard y avait conduit une première fois 
les deux amants; et, depuis, ils s'y rendaient toujours 
ensemble. Bellica, pleine de candeur et de confiance, 
était heureuse d'obéir. Peu de goût pour un monde 
qu'elle dédaignait, et un grand amour de courses 
aventureuses avaient suffisamment expliqué ses dispa- 
ritions fréquentes aux yeux de ceux qui eussent voulu 
les juger; d'ailleurs personne n'avait le droit de lui 
demander compte de sa conduite. Mais, tandis que, 
heureuse d'aimer, et plus heureuse encore de se croire 
aimée, elle s'abandonnait au sentiment qui absorbait 
sa vie, don Celebès, subjugué par une courtisane, 
ne reconnaissait d'autres lois que ses caprices. Celle 
femme jouissait de son Iriomphe avec un orgueil qui 
dominait tous ses sentiments. 

Un hasard avait révélé la préférence de Bellica pour 
don Celebès. Aussi adroit qu'intrépide, il avait un jour 
triomphé, dans le cirque, d'un taureau redoutable ; 
mais, au moment d'expirer, cet animal furieux avait, 
par un dernier retour de ses forces, renversé et le 
vaillant lauréador, et le coursier qui partageait son 
danger. Un mouvement d'effroi avait suspendu la res- 
piration de tous les spectateurs : attentifs, ils atten- 
daient dans un silence douloureux le dénoûment de 
cette scène qui pouvait devenir si sanglante ; mais le 
cheval de don Celebès était resté seul sur l'arène, et 
le cavalier, bientôt dégagé, avait achevé son redou- 
table adversaire, aux cris unanimes d'une multitude 
ivre de joie. Bellica n'avait pu supporter l'idée du 
danger qu'allait courir son amant; la veille encore 
elle avait fait d'inutiles efforts pour le faire renoncer 



■^^■m 



BELL1CA. 3M 

à ce combat, qu'Elvira (c'élait le nom de la courti- 
sane) avait ordonné ; alors Bellica s'était glissée furti- 
vement parmi les spectateurs, espérant ne pas être 
reconnue : son émotion fut plus forte que sa volonté ; 
mais tandis qu'elle n'avait vu que le danger, Elvira 
ne vit que son triomphe; et, pendant que l'infortunée 
Bellica, privée de ses sens, était livrée aux soins d'un 
fidèle serviteur, don Celebès était aux pieds de la cour- 
tisane, malgré les murmures des speclaleurs qui par- 
donnaient difficilement a son intrépidité l'audace avec 
laquelle il bravait l'opinion. Grenade avait retenti de 
celle avenlure; mais on eût craint de la révéler à Be- 
llica, tant chacun la respectait en la plaignant. 

Bellica se rendait un jour seule aux lieux où elle 
devait retrouver don Celehès; un orage, tel qu'il en 
éclate dans ces régions élevées où la nature paraît 
bouleversée, l'avait forcée à se réfugier dans une de- 
meure qui semblait disputée aux rochers. Elle trembla 
en y entrant ; la vue d'un pieux solitaire, le seul habi- 
tant de ces montagnes, tout en la rassurant, jeta pour- 
tant quelque trouble dans son âme. Ses illusions s'éva- 
nouissaient devant le miroir de la vérité; et quelques 
confidences, amenées par la candeur et l'émotion, 
livrèrent au pieux solitaire une partie du secret que 
Bellica eût voulu pouvoir se cacher à elle-même. Pro- 
mettre de revenir lui parut l'expression de sa recon- 
naissance. Elle revint, en effet, et l'éloquence persua- 
sive du vieillard parvint peu à peu a lui inspirer la 
courageuse résolution de renoncer à cet amour qu'elle 
s'efforçait de purifier par sa constance. 

Elle marchait, cette fois, d'un pas assuré, décidée 
à ne pas retourner en arrière ; mais, ce jour-là encore, 




f 






310 MES MÉMOIRES. 

elle eût été bien aise que la mort l'eût saisie avant la 
consécration solennelle d'une résolution qui lui avait 
tant coûté. 

Un serviteur, dont vingt ans de dévouement au père 
de Bellica n'avaient fait, qu'accroîlre la fidélité qu'il 
portail à sa fdle, l'accompagnait toujours dans ses 
courses; aujourd'hui encore il marchait derrière elle, 
mais il gardait un respectueux silence; car, habitué 
à deviner sa maîtresse, il voyait sur ses traits tous 
les signes d'un profond chagrin, et d'une grande ré- 
solution. 

« Allons, Matéo, nous voilà bientôt arrivés, dit Be- 
llica en arrangeant les plis de sa basquine : tu dois être 
bien fatigué? 

« — Par Saint-Jacques ! madame, j'en ferais bien 
d'autres pour vous et pour don Celebès. » 

Bellica frissonna; Matéo, sans le remarquer : « Si 
je voyais, continua-t-il, le croissant d'un Maure sur le 
haut du Canigan, ou que vous et don Celebès fussiez 
en danger, je monterais encore plus haut que celle 
montagne que vous voyez là-bas comme la pointe de 
l'aiguille qui pique les taureaux. 

« — Je le crois, » dit-elle; et une grosse larme roula 
dans ses yeux, une de ces larmes qui expriment la 
douleur sans la soulager. 

L'Andalouse se tut; et malgré elle, par un dernier 
regard vers un passé qu'elle fuyait, elle murmura 
d'une voix basse et plaintive la romance qu'elle chan- 
tait naguère sous l'impression d'amoureuses pensées. 
Us sont arrivés au pied d J un escarpement aride. — 
« Descendons, dit Bellica ; il faut gravir encore cette 
colline, nuis nous goûterons le repos. Le solitaire me 



BELLICA. 511 

l'a promis, » se dit-elle lout bas. Matéo court à sa 
maîtresse, el, tandis que le serviteur attache la mule 
au pied d'un roc, elle s'élance, légère comme un 
jeune chamois, au haut de la colline presque dé- 
pouillée d'arbres. Son âme était trop ardente pour 
ne pas lui faire désirer le terme du sacrifice. Un vallon 
ombrage s'étendait au pied de la montagne , et un 
torrent y épanchait ses eaux limpides. « Le beau 
vallon ! » s'écrie Bellica ; mais elle frémil, une sueur 
froide a roidi ses membres. Une fosse venait d'être 
creusée par l'ermite au pied d'un immense sapin; el, 
immobile, il se reposait appuyé sur le tronc résineux 
de l'arbre. Son œil étincelant de lumière ajoutait à ce 
que celte figure avait d'imposant. 

A un quart de lieue environ de la grotte était un 
buisson de citronniers: c'était là, dans cette impéné- 
trable retraite, que tant d'heures avaient volé rapide- 
ment entre le bonheur et l'espoir, la crainte et le désir. 
Bellica, certaine de n'y point rencontrer son amant, 
voulut faire un dernier adieu à ce témoin silencieux 
de tant de serments d'amour. 

« Dans une heure au plus, dit-elle au solitaire, avec 
cet air de décision qui ne veut pas être contredit, je 
serai à vos pieds, mon père, et le ciel seul désormais 
recevra mes serments. Je ne veux point faire partager 
à don Celebès les douleurs qui me dévorent. Hélas ! 
qu'il puisse m'oublier et se consoler en doutant de ma 
constance ! » Elle dit ; et, plus légère que la biche qui 
fuit devant le chasseur prêt à l'atteindre, elle était déjà 
loin avant que la réponse du vieillard eût ) u frapper 
son oreille ; Matéo ne peut la suivre. Elle est à quel- 
ques pas du buisson ; et, hors d'haleine, elle est prêle 






312 MES MÉMOIRES. 

à y pénétrer; mais, ô surprise! quelque bruit a frappé 
son oreille, et elle reconnaît la voix d'un amant qui 
plus que jamais lui est cher, au moment où elle va le 
sacrifier à ses devoirs. Elle veut fuir en se rappelant 
la parole donnée au solitaire ; mais ses pieds semblent 
attachés à la terre. Elle écoule : une voix de femme 
se fait entendre. c< Impossible! » se dit-elle. — 
Soupçonner son amant lui paraîtrait un crime. Elle 
essaye encore de s'éloigner, mais le trouble qu'elle 
éprouve a triomphé de la volonté. Un rayon de la lune 
éclaire tout à coup le buisson. Bellica ne peut en 
croire ses yeux; elle respire à peine. O douleur! don 
Celebès aux pieds de la courtisane si connue dans Gre- 
nade par sa beauté comme par le nombre de ses 
amants! Il n'est plus permis à Bellica de douter, et 
elle doute encore. — « Eh bien! oui, disait Elvira, 
j'ai voulu recevoir tes serments dans ce même lieu où 
lu reçois ceux de Bellica ; j'ai exigé celle preuve de 
ton amour; j'ai voulu ce sacrifice; et, si tu n'avais 
consenti à ce rendez-vous, j'aurais dévoilé dans tout 
Grenade l'amour de Bellica; je me fusse vengée de toi 
en t'oubliant, et d'elle en la vouant au mépris. » 

Ses bras entouraient don Celebès, ivre d'amour ; et 
un nuage qui répandit une profonde obscurité sembla 
voiler la trahison et le parjure. Bellica, froide comme 
la mort, tomba sans vie auprès du buisson en pous- 
sant un cri déchirant. La courtisane a souri, et don 
Celebès, silencieux, semblait invoquer le trépas. 

Matéo accourait hors d'haleine; ce serviteur dé- 
voué ne voit que sa maîtresse; nul n'eût osé lui dis- 
puter un si noble fardeau : il prend Bellica dans ses 
bras, et la porte à la cabane de l'ermite... Don Celebès, 



BELLICA. 313 

retenu par un respect involontaire, peut-être aussi 
par la puissance et les caresses d'Elvira, reste immo- 
bile : était-ce honte, remords ou désespoir? Ce- 
pendant ce même jour, mais ce fut le dernier, Elvira 
fut aperçue dans les rues de Grenade, traînée dans 
un char attelé de deux coursiers superbes, et con- 
duite par son amant. La fouie, en se dérangeant, fai- 
sait entendre le cri de son mépris et de son indigna- 
lion. 

Cependant les soins de Matéo semblent ranimer un 
instant Bellica ; ses yeux se rouvrent, se referment, et 
puis revoient la lumière comme à travers un voile 
qu'ils ne peuvent percer. Les touchantes et pieuses 
exhortations du solitaire ramènent un instant à la vie 
son âme errante. Les noms de la Vierge et des saintes 
habitantes du ciel sortent de ses lèvres, blanches alors 
comme le voile qui recouvrait son sein. L'ermite la 
console et l'absout; il lui présente le Christ, image 
de souffrance et de pardon. La foi de Bellica s'est 
réveillée, et son dernier regard est empreint de con- 
fiance. Bientôt les sanglots du fidèle Matéo et les 
prières du solitaire ne furent plus répétés que fai- 
blement par les échos des vallées; puis tout rede- 
vint calme. Bellica fut déposée dans la fosse préparée 
par l'ermite. 

Le corps de iMatéo fut retrouvé dans le Gave, soit 
que, sans aucun intérêt dans la vie maintenant, le 
désespoir l'y eût précipité, ou que son pas affaibli et 
égaré l'eût conduit dans cet abîme. 

Le lendemain, le pâtre assis, tranquille, non loin 
du vieux sapin, regardait avec insouciance ses chèvres 
broutant l'herbe savoureuse et ses hardis chevreaux 

xii. 21 



f 



314 MES MÉMOIRES, 

bondissant sur la crêle des rochers ; toute la contrée 
prit le deuil, et le respect que l'on portait à cette 
femme, que tous les malheureux chérissaient comme 
leur bienfaitrice, empêcha de pénétrer le mystère qui 
avait causé sa mort, hes pauvres la pleurèrent comme 
une mère; son nom se confondait avec celui de la 
Providence. Jamais il n'avait été besoin d'implorer sa 
pitié, et son âme ingénieuse devinait le malheur, en 
dissimulant des bienfaits qui eussent pu faire rougir 
celui qui les recevait. 

Telle fut la femme dont la mort fit verser tant de 
larmes ; telle était celle à qui don Celebès n'avait pas 
craint de donner une rivale. Son âme pervertie était- 
elle fatiguée des vertus de Bellica ? Était-il las de com- 
mander en maître? Trouvait-il doux maintenant d'o- 
béir?... Le triomphe de la courtisane ne fut pas du- 
rable, et le remords vint rompre ce que le vice avait 
réuni. Peu de temps après la mort funeste de Bellica, 
on ne vit plus don Celebès dans la contrée, et l'on 
raconla que l'ermite avait été aperçu au déclin du jour 
sur le seuil de son palais. 

Elvira reçut un billet de son amant, qui lui disait 
un éternel adieu, et toutes les recherches qu'elle put 
faire pour retrouver ses traces ne firent qu'accroître 
son désespoir. Son orgueil en souffrait plus encore 
que son amour. Il lui semblait que chacun insultait à 
sa peine ; mais bientôt elle se consola par de nouveaux 
désordres et de nouveaux esclaves, de celui qu'elle 

avait perdu. 

On vit, plus tard, un couvent s'élever sur ces ro- 
chers, au sein de cette retraite devenue célèbre et dont 
les abords, longtemps impénétrables, furent soigneu* 



BELLICA. 315 

sèment réparés. Un nouvel ordre religieux, dont le 
pieux solitaire devint le supérieur, répandit de nom- 
breuses aumônes dans le pays. Jamais le malheur ne 
frappait vainement à la porte du couvent. 

Ce lieu devint, par la suite, l'objet d'un pieux pèle- 
rinage, et l'on venait prier près de la tombe de Bellica. 
Une espèce de martyre avait purifié sa vie, et le par- 
don généreux qu'elle avait accordé à celui qui fut 
cause de sa mort avait couronné son repentir. D'ail- 
leurs, chacun avait longtemps admiré ses vertus, béni 
sa bienfaisance; et nul autre que Matéo, qui n'existait 
plus, et la courtisane, désarmée par sa fin tragique, 
n'avaient connu les secrets de cette passion, qui fut 
aussi courte que profonde et fatale. De nombreuses 
salles furent préparées dans le couvent pour recevoir 
les pèlerins; une salle à part fut destinée pour les 
malades. Il semblait que, dans ce vaste cloître, il n'y 
eût pas un genre de souffrances qu'on n'eût voulu 
soulager ; des douleurs amères y furent apaisées ; plus 
d'un désespoir y fut calmé ; la piété y trouva un refuge 
et la misère un appui. Le mystère le plus absolu en- 
tourait toutes les existences renfermées dans celle 
enceinte; et la porle, une fois ouverte sur celui qui 
demandait son admission, se refermait pour toujours 
après son entrée. 

Un jour, un ancien serviteur de don Celebès crut le 
reconnaître, enfoncé sous un épais capuchon, se li- 
vrant, avec une pieuse ardeur, aux travaux les plus 
pénibles. 

Le couvent n'existe plus aujourd'hui ; mais la tombe 
fut respectée par le temps; et l'œil du voyageur se 
repose encore sur une croix de pierre à moitié mutilée, 






316 MES MÉMOIRES. 

sur laquelle on découvre, en caractères ineffaçables, 

ce seul mot : Béluga ! 



SAINTE-PÉUGIE 



Février 1853 



Matériellement parlant, je ne me trouvais pas trop 
mal dans ma nouvelle chambre que j'avais fait arran- 
ger; mais, malgré ma résignation, il n'y avait pas de 
our que je ne sentisse cruellement la privation d'une 
liberté dont l'homme a tant de peine à se passer. A bien 
d'autres époques, ma vie avait été plus difficile et plus 
rude, et, condamné à mort sous Napoléon, elle avait 
été surtout plus périlleuse. Néanmoins, dans ces di- 
verses circonstances, j'étais resté libre; je pouvais 
appliquer mon activité à la défense, à la sûreté de ma 
personne, à la réussite de mes projets ; mais à Sainte- 
Pélagie, sous les verrous, et traqué entre quatre mu- 
railles d'une prison encombrée, contre qui se défen- 
dre? que faire pour se procurer un autre sort? 

Cette gêne des mouvements du corps et de l'esprit, 



SAINTE-PÉLAGIE. 



317 



celle impossibilité d'agir qui se fait sentir à chaque 
instant et sous tous les aspects, finit par dominer la 
résolution la mieux trempée, et jeter parfois l'homme 
le plus fort dans un étrange abattement. 

Quand je sentais cette disposition intérieure se ré- 
pandre en moi, j'étais tenté de m'accuser moi-même 
et de m'altribuer une faiblesse d'organisation dont je 
ne m'étais pourtant jamais aperçu ; j'avais peine à 
croire que la seule influence de la prison pût produire 
cette sorte de défaillance mélancolique dont quelque- 
fois je me sentais atteint. Puis j'étais bien forcé de 
reconnaître que c'était cette seule influence qui agis- 
sait ainsi, et qui n'épargnait pas plus mes compa- 
gnons que moi-même, quelles que fussent leurs forces 
physiques. If était facile de remarquer combien 
les hommes les plus forts de corps, de cœur et d'es- 
prit, étaient souvent courbés sous le poids de la gêne 
et de l'ennui de la prison. Ces âmes si énergiques, ces 
êtres si solidement constitués, malgré les travaux de 
mains ou d'intelligence auxquels ils se livraient, mal- 
gré les distractions de toute nature qu'ils cherchaient 
à se créer, semblaient souvent en proie à un abatte- 
ment dont il ne fallait pas chercher uniquement la 
cause dans la durée de leur détention, mais qui était 
le résultat naturel et infaillible de la privation de la 
liberté, de la gêne incessante de leurs mouvements et 
du défaut d'action, d'air et de jour. 

La lecture et le travail n'étaient pas suffisants pour 
combattre avec efficacité cette disposition interne; les 
conversations , la controverse et le frottement des 
idées et des opinions y parvenaient mieux quelquefois. 
I^ mouvement et la tournure d'esprit des hommes en- 



I 



518 MES MÉMOIRES. 

gagés dans les faits de la révolution, et les documents 
qu'ils possédaient sur les caractères et les projets de 
leurs amis, offraient un intarissable sujet de causeries. 
Parmi eux, il est juste de distinguer M. Sarrut, dont le 
caractère franc et ferme, l'urbanité et la loyauté vis-à- 
vis des gens d'honneur, la variété des connaissances 
qu'il possède, et la part active qu'il prit dans les évé- 
nements de juillet inspirent la confiance, et donnent 
à tout ce qu'il raconte un intérêt et un prix infinis. Il 
nous dit une fois que, pendant le séjour qu'il a fait à 
Londres, il avait vu souvent le comte de Survilliers, 
autrement dit Joseph Bonaparte. Celui-ci causait bien ; 
il aimait à rapporter des anecdotes sur la cour impé- 
riale. M. Sarrut nous en communiqua quelques-unes 
et nous raconta entre autres, sur la nomination de 
madame la comtesse de Montesquiou à la charge de 
gouvernante du roi de Rome, une scène que je crois 
pouvoir placer ici sans indiscrétion et sans inconvé- 
nient pour personne. 

On était fort inquiet dans la maison impériale du 
choix que ferait l'Empereur pour cette importante 
fonction; et chacun avait proposé la personne la plus 
propre à la remplir. Un beau matin, Napoléon tombe 
comme une bombe à la Malmaison; il entre droit chez 
Joséphine, où se trouvaient son frère et plusieurs 
autres familiers. La conversation arrive bientôt sur le 
sujet à l'ordre du jour; Bonaparte l'y avait amenée 
lui-même en disant : a Eh bien ! messieurs, la gou- 
« vernante du roi de Rome (car il ne doutait pas qu'il 
« eût un fils), il faut pourtant s'en occuper?... » On 
passa en revue plusieurs candidatures , attaquées et 
défendues par les assistants. Napoléon laissait dire et 



SAINTE-PÉLAGIE. 519 

se promenait dans la chambre, lorsque, s'arrêtant 
tout à coup, et avec le ton d'une décision formelle 
qu'il savait ne devoir pas plaire à tout le monde : 

« J'ai fait un choix. — Qui donc? s'écria-t-on. 
« — Madame de Montcsquiou. » Joséphine garda le 
silence ; on savait l'influence qu'elle avait pu avoir 
sur cette nomination. « Pourquoi ce choix? dit Jo- 
« se ph. _ Pourquoi? reprit Napoléon. Savez -vous 
« que c'est une grande dame que madame de Mon- 
«tesquiou, et une très-grande dame? les Montes- 
ce quiou sont plus anciens que les Bourbons : ils ont 
« la prétention de descendre de Charlemagne. Peut- 
« être prouveraient-ils difficilement cette origine, mais 
« la prétention est belle ! — Que diable cela fait-il? 
« répondit Joseph. Vous avez beau faire, la gouver- 
« nanle du roi de Rome aura beau être une descen- 
te danle de l'haramond, si cela lui convient, votre 
« frère n'en aura pas moins été un épicier 1 . — Vous 
« avez beau dire, à votre tour, répliqua Napoléon, la 
« naissance est quelque chose; le siècle est orgueil- 
« leux, la France en veut : il faut lui en donner. » 

On se tut, et chacun approuva, même Joseph, 
qui ne racontait peut-être celte anecdote que pour 
plaire à M. Sarrul, à qui il supposait des idées de 
république et d'égalité que le bon esprit de celui-ci 
savait bien distinguer et juger. 

Il y a peu de gouvernements réguliers et honnêtes, 
en effet, qui ne dussent s'arranger de partisans de la 
république tels que M. Sarrul, écrivain distingué, 
homme d'esprit, de talent, de bonne compagnie, de 




< 



{ 



Il avait, en effet, exercé la profession de négociant épicier en gros 



I 



520 MES MÉMOIRES. 

haute énergie, républicain, selon moi, par ses goûts 
plutôt que par ses principes, aristocrate par ses ma- 
nières, bonapartiste par affection, monarchique au 
fond. 

Dans la position où il était placé, il donna un jour 
la preuve la plus aimable de son tact parfait. Madame 
de Montesquiou, ma tante, et sa belle-fille, madame 
Anatole, dont le mari est chevalier d'honneur de Ma- 
rie-Amélie, se trouvaient dans la chambre de ma pri- 
son, lorsque M. Sarrut vint me rendre une de ces 
bonnes visites qu'il répétait souvent. Sur ma de- 
mande, il remonta chez lui. et descendit à ces dames 
d'admirables tapisseries qu'il fait dans ses moments 
perdus, ainsi que M. Mie, son compagnon de chambre. 
Je lui dis tout bas le nom et la qualité de ma tante. 
La conversation devenait délicate pour tous les deux, 
car il était impossible qu'elle ne tombât pas sur ce 
qu'on appelle la politique. Je ne doutais pas de la 
mesure que ma tante apporterait dans la discussion ; 
mais il était impossible de n'être pas frappé de l'es- 
prit et du goût que M. Sarrut sut mettre en parlant de 
Louis-Philippe et de son gouvernement, sans ménager 
aucune vérité, et pourtant sans blesser jamais les sen- 
timents et les convenances. 

Ce que je dis ici de M. Sarrut, je pourrais le dire 
aussi de ses amis qui s'engageaient parfois dans des 
conversations politiques, entre autres avec la spiri- 
tuelle et piquante duchesse de Liancourt, ma nièce. 
Il était curieux d'entendre ces discussions toutes rem- 
plies de traits animés et originaux, toujours lancés, 
de part et d'autre, avec une délicatesse parfaite. 

Je ne regretterai pas non plus d'avoir rencontré là 



SAINTE-PÉLAGIE. 321 

M. Ledieu. Ses opinions enflammées, son activité, sa 
résolution, ses liaisons avec les sociétés secrètes, ses 
relations anciennes et intimes avec Louis-Philippe, 
M. de La Fayette et Dumouriez, dont il a été le secré. 
taire; ses virulentes révélations dans la Tribune et son 
procès, lui ont acquis une sorle de célébrité. Je ne 
sais pourquoi les. hommes de son parti ne semblaient 
pas le voir avec plaisir : plus lard même, et malgré 
ses principes et sa conduite politique, il demanda à 
être placé dans le bâtiment occupé par les légitimis- 
tes. Quoi qu'il en soit des motifs d'éloignement qui 
existaient entre ces messieurs, les entreliens que j'a- 
vais avec M. Ledieu étaient loin de manquer d'inté- 
rêt. C'est aux faits qu'il racontait que je m'attachais 
surtout ; et chaque fois que je le quittais, je remon- 
tais aussitôt chez moi la mémoire toute fraîche des cir- 
constances et des mots que je venais d'entendre, et que 
je transcrivais dans les notes destinées à mes Mémoires. 
Je crois donc, pour conserver aux récits de M. Ledieu 
toute la couleur et la portée qu'ils doivent avoir, ne 
pouvoir mieux faire que de reproduire les croquis, 
pris en quelque sorte sur place, de plusieurs de ses 
conversations à Sainte-Pélagie. 

«M. Ledieu est républicain, il n'en fait aucun 
mystère. Il faisait partie du comité européen qui s'é- 
tait institué pour porter les principes révolution- 
naires dans toutes les parties du globe ; il doit à cette 
affiliation les rapports qu'il a eus avec tous les bom- 
mes du temps, et la connaissance d'une infinité d'af- 
faires curieuses. Ses amis et lui n'ont pas été, tant 
s'en faut sans influence sur les événements des temps 




322 MES MÉMOIRES. 

modernes. L'histoire prendra de leurs aveux ce qu'elle 
trouvera d'accord avec les faits accomplis. Le devoir 
de la chronique est de conserver ces révélations pour 
l'avenir. 

« M. Ledieu a été longtemps dans l'intimité la plus 
complète avec le duc d'Orléans 1 . 11 en espérait le 
triomphe des idées révolutionnaires, et s'est séparé de 
lui quand la politique de Louis-Philippe a changé. Il 
ne lui croit aucune opinion fixe et arrêtée en matière 
de gouvernement. Il lui suppose beaucoup d'ambition 
et une grande crainte des puissances étrangères. Les 
ambassadeurs, et celui d'Angleterre surtout, le domi- 
nent et l'influencent constamment. Louis-Philippe, 
dit-il, connaît assez bien les secrets des cabinets de 
l'Europe, et il sait qu'ils ne lui pardonneront pas 
d'avoir voulu révolutionner leurs Etats, et soulever 
les peuples contre les rois. M. Ledieu rapporte qu'il 
avait, sur la demande de Louis-Philippe, envoyé le 
général Mina à Paris immédiatement après la révo- 
lution. Louis-Philippe dépêcha quelqu'un auprès du 
général pour conférer avec lui; mais, pendant tout 
ce temps, sa politique avait changé; et les armes, 
achetées par Mina, après convention réciproque pour 
armer les révolutionnaires espagnols, furent saisies 
sur la frontière, d'après les ordres du gouvernement 
français, qui ne manqua pas de s'en prévaloir ensuite 
auprès du cabinet de Madrid. 

a M. Ledieu raconte que, dans l'origine, M. Decazes 
détestait le duc d'Orléans ; et que, par un hasard 
dont il ne veut tirer aucune induction, l'intimité de 



1 Le roi des Français. 






SAINTE-PÉLAGIE. 323 

ces deux personnages date de l'ambassade de M. Decazes 
en Angleterre, peu de temps après l'assassinat de Mon- 
seigneur le duc de Berry. M. Ledieu dit qu'il a des 
raisons, concluantes à ses yeux, de ne pas croire que le 
crime de Louvel ait été un crime isolé; mais il re- 
fuse de s'expliquer sur ce fait. Il prétend que Louis- 
Philippe, dans sa correspondance avec Dumouriez, 
annonçait qu'il savait bien qu'on l'accusait de la 
mort du prince, à cause de sa position et de l'inté- 
rêt personnel qu'il pouvait y avoir; mais de tout 
cela, je le répète, M. Ledieu ne lirait aucune induc- 
tion. 

« S'il faut en croire M. Ledieu, Louis-Philippe avait 
des correspondances dans tous les pays; et, dans tous 
les cabinets, des hommes vendus qui lui livraient les 
secrets des ambassadeurs et des souverains entraînés 
par la propagande dont tout l'espoir fut renversé au 
moment où elle croyait révolutionner le monde 1 . 

« Des Anglais, riches et dévoués à la révolution, 
étaient disposés à se rendre à l'instant soit vers Louis- 
Philippe, soit ailleurs pour porter ses instructions ou 
les ordres du comité supérieur de propagande, qui 
était en Angleterre, et qui décidait souverainement 
de tout. 

« Louis-Philippe, depuis son avènement, voyait sans 
cesse M. Ledieu. Ils eurent ensemble des discussions 
violentes, jusqu'au moment où ils se brouillèrent. 
M. Ledieu n'en espère plus rien pour ses projets ; et 
il le regarde à présent comme le -principal obstacle 
à leur exécution. — Ce n'est pas là ce que je pour- 



Enl830. 






324 MES MÉMOIRES. 

rais être tenté de reprocher à mon illustre parent. 

« Je ne voulais pas la couronne, disait un jour 
« Louis-Philippe à M. Ledicu; ce n'est pas moi qui ai 
c< renversé la branche aînée. Personne ne connaît 
« bien ma position et ses difficultés; et si la branche 
« aînée revenait, elle m'aurait encore l'obligation 
« d'avoir sauvé la royauté. » 

« M. Ledicu fit dire à Louis-Philippe qu'il savait 
d'une manière positive que la réunion de la Belgique 
à la France n'entraînerait pas la guerre avec l'Angle- 
terre. Louis-Philippe n'osa pas accepter la réunion en 
présence des puissances qu'il redoute, ou bien il 
sacrifia l'intérêt de la France à celui de sa famille. » 






23 février. 



Aujourd'hui, dans la cour, j'ai retrouvé M. Le- 
dieu; j'ai relié conversation avec lui, et je me hâte de 
continuer à consigner rapidement ici les traits princi- 
paux de son entretien. 

« Louis XVIII, dit M. Ledieu avec raison, n'aimait 
pas le duc d'Orléans. « — Il veut toujours être un 
« peu plus qu'un prince, » disait le roi. 

« M. Ledieu prétend que personne au monde ne 
joue mieux la comédie que Louis-Philippe; il la 
joue mieux même que Talma, ajoutait -il. M. Le- 
dieu avoue qu'il a été complètement trompé jadis 
par Louis-Philippe, par ses propos, par ses gestes 
même tous étudiés et de commande, par le peu de 
goût qu'il affectait pour la royauté, tout en répétant 



SAINTE-PÉLAGIE. 325 

souvent néanmoins : « Oh ! si j'étais roi ! » Et alors 
il abondait dans le sens de celui qui lui parlait; il 
déclarait que la royauté ne pouvait être qu'une sorte 
de présidence des États-Unis. En 1827, Louis-Phi- 
lippe avait chargé M. Ledieu de le raccommoder 
avec M. de La Fayette, mais il échoua dans celte né- 
gociation. 

a Avant la révolution, il y avait déjà longtemps que 
M. Ledieu correspondait directement avec le duc 
d'Orléans (Louis-Philippe) soit par lettres, soit par in- 
termédiaires. Le duc d'Orléans était toujours instruit 
de toutes les conspirations; et, sans y prêter positive- 
ment la main, il semblait attendre le moment qui lui 
serait favorable. Celait un jeu qu'il jouait, en usant 
les différents partis les uns par les autres. Il était 
habilement et fidèlement servi par ses agents. Cepen- 
dant l'un d'eux, soit par indiscrétion, soit par véna- 
lité, fit part de la conspiration de Berlon à M. de 
Talleyrand; celui-ci, repoussé par les opinions mo- 
narchiques, espéra renouer et se raccommoder avec 
la branche aînée en lui livrant le secret de ce com- 
plot, et alla tout déclarer a Louis XVIII lui-même. 
On accusa longtemps le duc d'Orléans de cette ré- 
vélation ; il y eut une grande animosilé contre lui, 
mais ensuite on lui revint. Alors M. de Talleyrand, 
mécontent du peu de reconnaissance qui lui avait été 
témoigné par la branche aînée, se rapprocha du duc 
d'Orléans, et se jeta entièrement plus tard dans son 
parti. 

a Quand nous étions faibles, me disait encore 
M. Ledieu, Louis-Philippe allait nous dénoncer au 
château ; et, quand il nous supposait forts, il gardait 






I 



. 




326 MES MÉMOIRES. 

le silence. Nous le savions, mais il nous fallait un 
drapeau. 

« Tout se traitait sous l'influence du cabinet an- 
glais, toujours disposé à troubler le repos de la 
France. Le comité européen marchait constamment 
à son but; mais il se résolut à finir la révolution par 
la France, et à la commencer par la Pologne et l'Italie, 
afin d'occuper la Russie et l'Autriche, car on comptait 
aussi sur la Hongrie. Les gens sur lesquels il espé- 
rait le plus l'abandonnèrent au moment d'agir. 11 
avait été successivement question de Napoléon II, 
du prince Eugène et surtout du prince d'Orange. Le 
comité voyait dans celui-ci l'immense avantage d'un 
prince protestant, parce que c'était un moyen d'é- 
branler la religion catholique; et par là de servir 
directement ou indirectement l'esprit et les intérêts 
révolutionnaires 1 . 

« Les agents du duc d'Orléans, toujours obséquieux 
et actifs, cherchaient tous les moyens de faire échouer 
ces projets ou de les faire tourner au profit de leur 
maître. Le duc d'Orléans semblait se contenter d'é- 
couter, de flatter, de gémir sur la marche du gou- 
vernement, et de toujours blâmer la branche aînée. 
Une fois même, voyant qu'on voulait le mettre entiè- 
rement de côté, il parut faire quelque concession à la 
cour, mais bientôt il revint à sa marche habituelle. 

«Les agents du comité européen sont toujours en 
activité et continuent leur correspondance; cependant 



Le fils aine de Louis-Philippe a épousé depuis, une princesse protêt 
tante ; mais la princesse de Mecklembourg-Schwerin n'eut pas l'influence 
que le comité révolutionnaire espérait trouver dans le prince d'Ora 



range. 



SAINTE-PÉLAGIE. 327 

ce comité paraît dissous pour le moment. M. Ledieu 
a toujours regardé, "ce qu'on appelle précisément la 
république, comme impossible à établir en France. 
« La situation, l'imagination et le caractère de 
M. Ledieu peuvent sans doute ôter quelque poids à 
ses souvenirs, à ses jugements, aux faits et aux anec- 
dotes qu'il raconte; mais il n'en reste pas moins cu- 
rieux de voir aujourd'hui la pensée et le sentiment 
de ces hommes, dont la Providence a trompé tous les 
desseins, en leur faisant rencontrer leur perte dans 
ce qu'ils regardaient comme leur triomphe. » 

Tout notre temps de prison no s'écoulait pas exclu- 
sivement dans ces travaux, dans ces études, dans ces 
conversations qui auraient tenu nos esprits trop ten- 
dus sur les mêmes sujets de contention et de cha- 
grin. 

Pour jeter quelques distractions au milieu de nous, 
j'avais eu l'idée de faire de la musique, et, bien mieux, 
de donner des concerts à Sainte-Pélagie! Jadis nos 
soldats étaient allés, violons en tête, à l'attaque des 
lignes ennemies; lés prisonniers du juste-milieu pou- 
vaient bien se donner le passe-temps de quelques 
symphonies. Grâce à quelques amis dont j'ai parlé 
plus haut, j'organisai, sous le nom du directeur, une 
soirée musicale qui eut un grand succès ; mais le 
juste-milieu s'en effaroucha. Le concert fut dénoncé, 
je ne sais par qui, ni quelles absurdités furent ré- 
pandues à celle occasion ; enfin celte soirée fit en- 
core plus de bruit à la police qu'elle n'en avait fait à 
Sainte-Pélagie. 

On demanda une espèce d'enquête, comme s'il se 




328 MES MÉMOIRES. 

fût agi d'un charivari. Mes musiciens et moi nous 
étions presque accusés de conspirations et de tenta- 
tives contre le repos public. Heureusement le direc- 
teur fit justice de toutes ces sottises. 11 témoigna de 
l'innocence de nos projets, de l'agrément de notre 
musique, et du bon effet qu'elle produisait sur les 
rapports des prisonniers entre eux. Il fallut toutefois, 
pour continuer cette distraction si simple, une per- 
mission de la police. L'autorisation se fit longtemps 
attendre; mais enfin elle arriva, et nous pûmes chan- 
ter en toute liberté. 

On voyait à ces soirées des échantillons de tout ce 
que Sainte-Pélagie politique pouvait présenter en bi- 
garrures de caractères et de costumes. 

C'était un grand homme, quasi- géant, cheveux 
blancs, barbe grise magnifique, qui arriva au beau 
milieu d'un morceau, ce qui le fit remarquer un peu 
davantage, sans qu'il en fût je crois autrement con- 
trarié; il était coquettement vêtu d'une grande re- 
dingote blanche qui l'allongeait encore; et, pour 
exprimer son enthousiasme, il faisait des phrases 
encore plus difficiles à comprendre, qu'il ne lui était 
difficile à lui de les composer et de les finir. 

C'était par contraste un tout petit homme, dont la 
ressemblance avec Napoléon frappait tout le monde : 
en sabots, veste ronde pluchée, cheveux plats, et lâ- 
chant de temps à autre un bravo laconique, reten- 
tissant et bien ou mal placé, grâce à ses distractions 
habituelles. 

C'était un garçon tailleur, sans autres études que 
celles de sa profession, mais d'une intelligence, d'une 
vivacité spirituelle tout à fait singulières, qui, dans 



SAliNTE-PÉL.AGIE. 529 

son procès, avait prononcé le plus remarquable plai- 
doyer politique; et qui adressait toujours à propos 
des compliments pleins de goût et de mesure. 

Ceux-là, et d'autres encore, se trouvaient ainsi dans 
loutes les conditions de l'égalité sur le même pied que 
quelques hommes vraiment élégants, qui étaient ve- 
nus prendre leur part de ce plaisir fort rare et très- 
doux a Sainte-Pélagie. 

On aurait peine à se figurer le coup d'œil que pré- 
sentait celte réunion, où l'on distinguait le plus com- 
plet assortiment de costumes dépareillés. Bottes de 
couleur, pantoufles brodées, casquettes de tous les 
goûts, on pourrait même dire de toutes les opinions, 
car les légitimistes n'en portaient que de vertes, et 
les républicains avaient adopté la rouge. Le bon ac- 
cord, le désir d'être convenable, l'empressement de 
la politesse et le témoignage des égards et de la re- 
connaissance qui étaient dus aux dames se firent sentir 
à chaque instant de cette soirée. Nos visiteurs se reti- 
rèrent à dix heures et demie comblés des éloges et 
des remcrcîmenls de l'auditoire. Il faut avoir été en 
prison pour sentir le prix d'une pareille soirée. 



27 février 185.3. 

En lisant les journaux qui commentent la décla- 
ration ' publiée hier par le Moniteur, le cœur est na- 
vré Qu'est-ce donc, grand Dieu! que l'amour du 



1 La grossesse de la duchesse de Berry, expliquée depuis par la date 
de sou mariage avec M. le coiule de Lucchesi-I'ali, issu d'une des plus 
grandes familles napolitaines, et aujourd'hui le duc Délia Grazia. 
mi. 22 



' 



550 MES MÉMOIRES. 

pouvoir et la soif de régner, puisqu'on ne craint pas 
de les satisfaire par la divulgation malveillante d'un 
secret semblable? Il serait donc vrai que dans la sphère 
de l'ambition on perd le sens du bien moral et ces dé- 
licatesses et ces susceptibilités que Dieu a mises dans le 
cœur de l'homme pour la conservation, non-seulement 
de son propre honneur, mais encore de celui de sa 
famille? Il y a, selon moi, autant d'imprudence que 
d'impudeur, pour le chef d'un État surtout, à se 
montrer aussi facile sur ce point. 

Cette affaire, toute navrante qu'elle est au premier 
abord pour des cœurs fidèles et dévoués, dégage le 
principe de la légitimité de tout ce qui aurait pu pa- 
ralyser son action. Aujourd'hui, le principe repose 
uniquement sur l'enfant du miracle, comme l'appelle 
un illustre écrivain. L'exagération qui voulait la guerre 
civile et le retour de la légitimité par la Vendée, s'a- 
perçoit que, politiquement parlant, la régence qu'on 
rêvait est impossible. 

Si l'on réfléchit aux persécutions odieuses à l'aide 
desquelles le gouvernement de Louis-Philippe a forcé 
madame la duchesse de Berry à celle révélation, on ne 
peut s'empêcher de penser qu'il y ait eu là-dessous 
quelque trahison infernale. On se demande comment 
Son Altesse Royale n'est pas sortie de France. En un 
mot, tout fait supposer les plus perfides et les plus 
noires machinations. 

On parlait l'autre jour de madame A... et l'on 

mettait en doute sa vertu. « Je vais vous raconter à 

« ce sujet, sans m'en faire garant, nous dit M. S..., 

« une anecdote assez curieuse qui m'a été confiée: 

« Le goût de cette personne pour M. de M... fut la 



|^B^M 



SAINTE-PÉLAGIE. 551 

cause de sa grandeur. Le président du Conseil, le ma- 
réchal Soult, était jaloux de son crédit; il le faisait 
épier, et voulut lui jouer un bon tour, pour rompre le 
cours de sa faveur. On découvrit que M... faisait une 
pension à une demoiselle de l'Opéra. Madame M... re- 
çut un charitable avertissement, et dans cet avis on lui 
parlait aussi de madame A... L'épouse exaspérée de 
celle double infidélité adressa à son parjure de justes 
reproches. — Grande rumeur, — on parlait haut. 
« — Que veux-tu, s'écria M. de M..., on a autant de 
« peine ta avoir une jeune femme, qu'à se débarrasser 
« d'une vieille. » Le propos est entendu, et aussi- 
tôt rapporté à madame A... On juge de sa fureur... 
M... arrivait un jour, ne se doutant de rien; c'est 
avec une juste indignation qu'on le reçut. Le pauvre 
homme ne savait comment faire tête à l'orage. 

« Les propriétaires et rédacteurs de la Tribune ont 
des amis partout, et sont instruits d'une manière ex- 
traordinaire de tout ce qui se passe. Vite un petit ar- 
ticle fort méchant est lancé dans leur journal sur celle 
aventure. Celui qu'elle concerne, étourdi du coup, 
met un des siens en campagne, pour connaître du 
moins l'homme qui le trahit; on exige les conditions 
les plus dures pour satisfaire cette curiosité : il con- 
sent à tout. Au moment de conclure, on exige, à la 
Tribune, que certains cartons de l'Intérieur seront 
apportés dans les bureaux du journal, pour en retirer 
certains dossiers dont la connaissance était nécessaire 
à la polémique de ces messieurs. Avant de céder à 
cette exigence, le négociateur demande à prendre de 
nouvelles instructions. Mais, sans faire de réponse, 
à ce sujet, il quitte Paris subitement pour une mis- 















■ 



i 



I 



552 MES MÉMOIRES. 

sion. Ces messieurs de la Tribune déclarèrent alors 
qu'ils ne voulaient entendre à rien avec un autre, et 
M. M... lui-même ayant quitté les fonctions qu'il exer- 
çait, la négociation fut rompue. » 

Ce n'eût pas été la première fois que la Tribune 
aurait eu à sa disposition des renseignements offi- 
ciels. M. Sarrut me racontait que lorsqu'on vint 
arrêter M. Marrast, l'agent de police, en examinant 
ses papiers, trouva une de ces pièces communiquées. 
« — Que vois-je? s'écria-t-il, un dossier de la police! 
« — C'est possible, dit M. Marrast. — Je m'en ém- 
et pare, reprit l'agent. — Oui, si votre mandat d'a- 
ce mener en fait mention; dans le cas contraire, je 
« vous défends d'y toucher, ou je vous rends respon- 
« sable de ce qui résultera de cette saisie. » L'homme 
de police n'osa passer outre. Deux heures après, le 
dossier était à sa place; mais on juge de la fureur du 
préfet de police. 



UNE RETRAITE A MINUIT 

SOUVENIR DE JEUNESSE 



5 mars 1853. 



Celait peu d'années après mon mariage, j'avais 
passé la soirée dans une maison ; il était déjà onze 
heures, et trois jeunes personnes aimables, spirituelles 



SAINTE-PÉLAGIE. 353 

et jolies se désespéraient qu'on eût oublié de les ve- 
nir chercher. Il ne restait plus qu'elles, le maître et 
la maîtresse de la maison, moi et un monsieur d'hu- 
meur assez caustique, dont la malice attendait proba- 
blement quelque chose à mordre dans le dénoûment 
de cet embarras, et qui s'acharnait à demeurer; plus 
l'aiguille avançait, plus s'aggravait l'inquiétude de 
ces demoiselles. C'était l'hiver, il faisait fort vilain 
temps : impossible de s'en aller à pied à onze heures 
et demie. N'approchant de la maîtresse de la maison, 
je lui dis : « On ne peut offrir que ce que l'on a; 
« mais, faute de mieux, je propose à ces dames de 
« les ramener chez elles. » Grande consultation. En- 
lin on décide que si, à minuit, personne n'est venu 
les chercher, ma proposition sera acceptée. J'avais 
vu sourire l'homme à l'esprit malin, et j'étais bien 
décidé à ne point donner prise à sa médisance. A mi- 
nuit, j'offre mon bras à l'une de ces demoiselles, le 
maître de la maison à la seconde, et le monsieur à la 
troisième. Je fais avancer ma voilure : on ouvre la 
portière, ces trois dames montent... Elles étaient à 
peine installées, que j'étais déjà sur le siège, après 
avoir fait descendre mon cocher, qui monta derrière 
avec le domestique. L'air attrapé du monsieur me 
dédommagea de ce petit sacrifice. Celle histoire ré- 
pétée me fit honneur, el ces dames m'en surent un 
gré infini. 













■ 

I 






53* 



MES MEMOIRES. 



J'ai déjà dit que je m'occupais d'un Mémoire à 
l'adresse du duc de Bordeaux ; mais, avant, je veux 
extraire quelques passages d'un manuscrit que j'ai 
emporté avec moi à Sainte-Pélagie, et qui contient 
des renseignements précieux sur des événements qui 
ont occupé l'attention publique. 

La vérité sur ces événements ne sera bien connue, 
qlie lorsque tous ceux qui y ont pris part auront dit 
tout ce qu'ils en savent. C'est faire œuvre de bon ci- 
toyen que de recueillir partout où on les trouve ces 
témoignages qui souvent en disent plus que toutes les 
relations officielles. Parmi les pièces que l'auteur du 
manuscrit dont je parle a mises à ma disposition, j'ai 
trouvé deux factums remarquables, l'un sur le sé- 
jour de Madame au Temple, et sur sa sortie de ce 
lugubre séjour; l'autre sur le départ du pape Pie Vil 
de Fontainebleau, quand Napoléon, en 1814, con- 
sentit à son retour à Rome. 

Je commence par ce qui concerne madame la du- 
cbesse d'Àngoulème. Tout ce qui se rapporte à la 
fille de Louis XVI, à la tante du duc de Cordeaux, à 
cette princesse si mallieureuse, si auguste, si Fran- 
çaise, doit toucher profondément les Français, qui 
ne perdront jamais le souvenir de ses vertus et de ses 
bienfaits. 



SAINTE-PÉLAGIE. 



MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÈME 

SÉJOUR DE MADAME AU TEMPLE 

EXTRAIT nÏN'E LETTRE ECHUE A CETTE ÉPOQUE PAR MADAME DE 



« Je veux d'abord vous dire un mol sur ma- 
dame de Ch. . .' el comment elle a été placée au Temple. 
Cette dame est d'une bonne famille du Poitou. Son 
père , cadet d'une nombreuse famille , passa dans 
l'Inde, y fit fortune et s'y maria. Lors de la célèbre 
expédition du bailli de Suffren, notre marine fut 
obligée, pour le service de celte expédition, de s'em- 
parer des bâtiments de commerce de M. de ..., et, 
suivant toute justice, le prix de la cargaison fut porté 
au rang des dettes de l'État. Après les succès de 

M. de Suffren dans l'Inde, M. de ne pouvait 

pas douter de son remboursement. Mais à l'enthou- 
siasme qu'avait d'abord inspiré M. dé Suffren à Ver- 
sailles succéda bienlôl l'indifférence, puis la froi- 
deur, puis l'éloignement. Les detles que son escadre 
avait contractées au nom de l'Étal furent contestées 
et ajournées. Muni des pouvoirs de ses associés, 

1 Madame Bocquet de Chantereme. 




336 M'ES MÉMOIRES. 

M. de.... vint en France solliciter la liquidation de sa 

créance; il n'obtint que de légères indemnités, et la 
Révolulion vint mettre le comble à son infortune. 

« M. de... s'était retiré à la campagne avec son fils et 
ses trois filles. La seconde épousa M. de Cli..., homme 
âgé et sans naissance, mais honnête, et dont les rap- 
ports avec les administrations du temps pouvaient 
aider à la liquidation des créances de l'Inde. Ce fut 
peu de temps après leur mariage, qu'une de leurs 
parentes proposa à sa nouvelle cousine de la faire 
porter sur la liste des femmes qu'on devait présenter 
au gouvernement pour entrer dans le Temple, au 
service de Madame. Celte proposition lui causa d'a- 
bord une sorte d'effroi; mais bientôt la pensée 
qu'elle pourrait être utile à l'auguste fille des prin- 
ces qu'elle respectait, lui fit braver ses craintes; et 
elle accepta la place que sa parente pouvait lui faire 
obtenir. 

« Le jour de sa présentation au Temple, l'émotion 
qu'elle ressentait fut augmentée encore de la fatigue 
causée par l'énorme quantité de marches qu'elle avait 
été obligée de franchir pour arriver jusqu'à Madame. 
Elle lui fut présentée par les commissaires de la tour; 
mais, à l'instant même, la présence de celte jeune et 
noble victime lui causa une telle impression, qu'elle 
perdit l'usage de la voix et de la respiration. Madame 
l'engagea brièvement, mais avec bonté, à s'asseoir 
sur son canapé, lequel était placé dans l'embrasure 
de cette pièce, qui avait été habitée par la reine. Ma- 
dame était assise, travaillant, au bout de ce canapé, 
le plus près du jour, et elle était occupée à raccom- 
moder son linge. Une robe de soie grise, très-mince, 



SAI.NTE-PLLAGIE. 357 

Irès-courle, un fichu de linon sur la lète, un autre 
sur le cou, les clieveux tressés et tombant sur le dos : 
voilà loule la toilette de Madame. Elle avait les mains 
rouges, l'air mélancolique et négligé; elle donna 
l'ordre aux commissaires de ne venir prendre ma- 
dame de Ch.... qu'à liuil heures du soir, pour la con- 
duire dans son appartement ; il était alors dix heures • 
du malin. 

a Dès qu'elles furent seules, Madame demanda ce 
qu'étaient devenus sa mère, sa tante et son frère. 
Elle était dans une ignorance absolue de leur sort, 
Madame de Ch... lui dit qu'arrivée depuis fort peu 
de tenrps à Paris, elle ne pouvait satisfaire sa juste 
anxiété; mais qu'elle croyait avoir entendu dire qu'ils 
élaieiitlousenÀllemagne.Madameluidemandasi,elle, 
madame de Ch..., pourrait sorlirde temps en temps; 
madame de Ch... répondit qu'on lui avait permis de re- 
cevoir sa famille à la grille; mais qu'elle ne sortirait 
qu'une fois par décade. Madame la pria, avec les plus 
vives instances, de se procurer tous les éclaircisse- 
ments possibles sur la destinée de la famille royale, 
sujet qui la touchait uniquement; mais elle parlait 
d'une manière si confuse, qu'on la comprenait diffici- 
lement. Il fallut à Madame plus d'un mois de lectures 
assidues à haute voix, et d'une prononciation étudiée 
pour pouvoir se faire entendre avec netteté : par le 
silence auquel elle s'était contrainte, elle avait perdu 
la faculté de s'exprimer et de converser couramment. 

« Madame était toujours levée avant madame de Ch... 
Son lit était fait, sa chamhre balayée et rangée avant 
huit heures du matin. Elle avait constamment refusé 
de se faire servir, disant « qu'elle ne voulait pas 









558 MES MÉMOIRES. 

« perdre une habitude qui lui serait peut-être encore 

c< nécessaire. » On finit cependant par obtenir qu'elle 

cédât sur ce point, afin de ménager ses forces et sa 

santé. 

«Il devenait chaque jour plus difficile pour ma- 
dame de Ch. . . de cacher à Madame la vérité sur le sort 
de la famille royale. Cependant d'un instant à l'autre 
elle pouvait en être instruite ; et comment l 'appren- 
drait-elle? Madame devait recevoir la visite de ma- 
dame de Tourzel et de madame de Mackau , ses 
anciennes gouvernante et sous -gouvernante, qui, 
ne sachant point elles-mêmes l'ignorance où était 
Madame, pouvaient, en lui en parlant brusqirement, 
lui causer une émotion funeste. L'anxiété de ma- 
dame de Ch... était extrême. De jour en jour, elle 
s'attachait plus profondément au jeune ange près du- 
quel la Providence l'avait placée; et Madame aussi 
semblait avoir pris autant de confiance que de goût 
dans les soins et dans le respect de madame de Ch... 
Un matin que Madame la questionnait, comme cha- 
que jour sur la situation de ses parents, elle répon- 
dit, avec le plus de calme qu'elle put, que Madame 
ne devait conserver aucune espérance de les revoir. 
A ces mots, Madame se laissa tomber sur son canapé, 
et s'écria douloureusement en joignant les mains : 

« — Quoi ! et ma tante aussi? » Ces paroles furent 
suivies d'un effrayant silence, puis d'un déluge de 
larmes!... La pauvre Ch... était elle-même à moitié 
morte; elle sanglotait avec Madame, se mettait à ses 
pieds, et lui baisait les mains. Enfin, pour essayer de 
détourner les idées de Madame, elle lui représenta 
que, si elle ne prenait pas sur elle, les gardiens, à 



II- 



SAINTE-PÉLAGIE. 559 

l'heure de leur visite, la trouvant en cet état, s'en 
prendraient à sa compagne, et qu'on pourrait peut- 
être la séparer d'elle. 

« La raison prématurée et la force d'âme de Madame 
lui firent comprendre la valeur de ces motifs, et elle 
sut déguiser à ses surveillants une douleur qu'elle 
laissa épancher ensuite avec une effusion et des 
larmes dont rien ne peut dépeindre l'amertume. » 



LETTRES ET RELATION DE MADAME 



SUN S\ SORTIE IiU TEMPLE ET Sl'H SON VOYAGE 




A MADAME DE Cil ANTEREIiNE. 



a Ma chère Bruncllc 1 , je vous aime toujours bien; et 
« malgré vos conseils, je commence à écrire au haut 
« de la page, afin de pouvoir vous dire plus de choses. 
« Mon voyage a été assez heureux ; mais long et fali- 
« gant, à cause des routes qui sont abîmées, remplies 
« de Irons, et du manque de chevaux qu'on ne trouve 
« pas aux maisons de poste, tant celles-ci sont mal 
« servies. 

> Nom familier donne par Madame à madame de Chantereine. 



A 



340 MES M É MOIRES. 

« J'ai été reconnue dès le premier jour à Provins, 
« ma Brunelte. Comme cela m'a fait de mal, et de 
« bien, pourtant! Vous ne pouvez vous faire une idée 
« de l'empressement avec lequel on accourait pour 
« me voir ; les uns m'appelaient leur bonne dame, 
« d'autres leur bonne princesse ; tous pleuraient, et 
« moi j'en avais bien envie aussi ! mon pauvre cœur 
« était agité, et regrettait plus vivement sa patrie qu'il 
« chérit encore bien ! 

« Quel changement des départements à Paris! De- 
ce puis Charenton, on ne veut plus d'assignats; on 
« murmure tout haut contre le gouvernement ; on re- 
« grelte les anciens maîtres; et même, moi, malheu- 
« reuse! on s'afflige de mon départ. Malgré les soins 
« de ceux qui m'accompagnent, je suis reconnue par- 
ce tout; partout je sens augmenter ma douleur de 
« quitter mes malheureux compatriotes qui font mille 
ce vœux au ciel pour ma félicité. Ah ! ma chère, si vous 
ce saviez combien je suis attendrie ! quel dommage 
« qu'un pareil changement n'eût pas eu lieu plus tôt ! 
c« je n'aurais pas perdu ma famille et vu périr tant 
« d'innocents?... Mais laissons ce sujet qui me fait 
« tant de mal ! 

ce Mes compagnons de voyage sont fort honnêtes, 
ce M. Méchin est un fort bon homme; mais il est 
ce bien peureux ; il craint que les émigrés ne vien- 
« nent m'enlever, et que les terroristes ne me tuent; 
« il y a peu de ces gens-ci ; mais il craint à cause de 
ce sa responsabilité. Il veut faire un peu le maître; 
ce mais j'y mettrai bon ordre. 11 m'a appelée quelque- 
ce fois sa fille dans les auberges, ou bien Sophie; moi 
ce je ne l'ai jamais appelé que monsieur. Il a dû s'a- 



SAINTE-PÉLAGIE. 341 

« percevoir que cela me déplaisait, et il aurait pu 
« s'épargner cette peine, car, dans toutes les auberges, 
« on m'appelle madame ou ma princesse. Quant à 
« madame de S..., elle ne me plaît pas plus qu'à 
« l'ordinaire; elle n'a pas plus d'esprit; et elle paraît 
« jalouse de ces messieurs : elle nous a fait souvent 
« des querelles mal à propos ; cependant elle aime 
a beaucoup sa mère ; elle m'a dit qu'elle n'était partie 
«qu'avec son approbation; je ne l'aime pas; elle 
« m'ennuie; elle est bien amie de M. de Benezecb 1 , 
« et j'espère qu'elle ne me suivra pas à Vienne. 

« On vient de m'apprendre que ma maison est toute 
« formée, et qu'elle m'attend à Bàle pour me conduire 
« à Vienne. 

a Jugez, ma chère Brunetle ! madame de S... a 
« emmené avec elle son fils et sa femme de chambre ; 
« et moi, on m'a refusé de me donner une femme 
« pour me servir! 

« J'ai tâché de démêler l'intrigue qui vous a ém- 
et pochée de me suivre ; je crois que cela vient un peu 
« de la part de madame de M... qui, liée avec tous ces 
« gens-là, a placé sa sœur. D'un autre côté, on m'a 
« dit que l'Empereur avait demandé qu'il ne vînt 
« aucune des personnes qui avaient été avec moi au 
« Temple, et on n'aura pas fait la différence de vous 
ce aux autres, ma chère. Bru nette ; cela m'afflige bien, 
e< car je vous aime beaucoup, et j'ai besoin de donner 
et ma confiance et d'épancher mon cœur dans le sein 
ce d'une personne que j'aime, et qui soit autre que 






1 Alors ministre de l'intérieur. 

* L'empereur d'Autriche, François II. 






3*2 MES MÉMOIRES. 

« celle qui me suit, car je ne la connais pas assez pour 
« lui dire tout ce que je sens. 11 n'y a que vous, ma 
« bonne Brunette, à qui je puisse me livrer; je suis 
« bien malheureuse ! 

« Il n'était qu'une personne que je voulais avoir cl 
« je ne l'ai pas ; priez le bon Dieu pour moi ; je suis 
«dans une position bien embarrassante! On fait 
« courir le bruit qu'on va me marier dans huit jours; 
« j'espère que cela ne sera pas de sitôt. Je verrai au- 
jourd'hui l'ambassadeur de France en Suisse, et 
« demain je partirai pour Bàle. 

« Adieu, ma chère Brunelle, je vous regrette, et je 
« pense souvent à vous. J'ai bien recommandé votre 
« liberté à M. de Benezoch et à M. Méchin ; j'espère 
« que vous l'avez obtenue, et que vous êtes enfin 
« au sein de votre famille ; cela me console un peu. 
« Tout ceci est bien mal écrit, mais je suis mal à mon 
« aise ! Je me souviendrai de vos parents allemands. 

« Adieu, ma chère petite, je vous embrasse tout en 
« pleurant. » 



il 



A LA MEME 



« Je vous envoie la relation de mon voyage, ma 
« chère Brunette, je pense qu'elle vous fera plaisir; 
«je l'ai faite exprès pour vous. Il est six heures, la 
« seconde voilure est arrivée à deux. J'ai demandé 
« tout de suite de vos nouvelles à Baron, à Meunier; 



I 



SAINTE-PÉLAGIE. 543 

« ils m'ont dit votre douleur. Ne vous faites pas de 
« mal, ma chère Brunetle; ne tombez pas malade, je 
« vous le demande; ils m'ont dit qu'ils en avaient 
« peur; jugez de mon chagrin! Voyez souvent M. de 
« M... je vous en prie, ainsi que M. Gomin; le pauvre 
a homme m'a servie avec un soin extrême ! il ne man- 
« geait ni ne dormait. Je vous le recommande bien. 
« C'est lui qui vous remettra cette lettre. 

« J'ai écrit publiquement, par M. Méchin, à mes- 
« dames de Tourzcl et de Mackau ; mais j'aime mieux 
« vous écrire par M. Gomin, pour ne pas me gêner. 
« Tout cela est encore bien mal écrit; mais je suis 
« sur une table avec M. Méchin qui écrit aussi; ma- 
«dame de S... et son fils en font autant ; MM. Hue et 
« Gomin parlent ensemble; telle est ma position en ce 
« moment. J'oubliais : Coco, mon cher Coco est auprès 
a du poêle à dormir 1 . 

«Adieu, ma chère, la bien-aimée d'une malheu- 
« reuse expatriée! J'ai vu ce matin M. Dacker, le sc- 
« crétairc de France à Bàle; je le reverrai demain 
« malin; et le soir, à la fin du jour, au moment où 
« on ferme les portes, je partirai pour Bàle, où i'é- 
« change se fera 2 . Aussitôt après, je partirai pour 
« Vienne, où je serai peut-être quand vous recevrez 
« celle lettre. On parle beaucoup de mon mariage, 
« on le dit prochain, j'espère que non; mais je ne 

1 Nom d'un pelit chien offert par Gomin, et auquel la jeune princesse 
était fort attachée. 

- Dumouriez, au moment de sa défection, avait livré aux Autrichiens 
les commissaires que la Convention avait envoyés auprès de hu. Plus 
tard, le Directoire ordonna que Madame serait échangée contre ces com- 
missaiics, qui étaient les conventionnels Lamafque, Canins, QuineUe, 
Bancal et l'ex-ministre de la guerre Bcurnonville. 



S'il MES MÉMOIRES. 

« sais ce que je dis. Je vous promets de toujours bien 
« penser à vous; je ne veux ni ne peux vous oublier. 
« Ayez soin de ce pauvre M. Gomin qui est dans la 
« douleur de notre séparation. Meunier et Baron 
« m'ont bien plu, par la manière dont ils m'ont 
« parlé de vous. Adieu. La paix! la paix! c'est ce 
« que je désire pour plus d'une raison; puisse-t-elle 
« arriver! et puissé-je vous voir à Rome et non à 
« Vienne! 

« Adieu, charmante, bonne, tendre et bien-aimée 
« Bru nette. » 



III 



RELATION DE LA SORTIE DU TEMPLE 



Décembre 1795. 




















« J'ai passé le guichet de la tour sans cire en- 
ce tendue. J'ai traversé les cours avec ces messieurs, 
ce Arrivés à la grande porte, ils n'osaient pas l'ou- 
cc vrir, parce qu'ils entendaient du bruit; enfin ils 
ce l'ouvrirent, et trouvèrent M. de Benezech et trois 
ce hommes qui lui étaient dévoués, et qui avaient ba- 
ce layé la rue des passants. Je donnai le bras à M. de 
ce Benezech, et nous nous acheminâmes vers la rue 
ce Meslay. M. de Benezech me parla du rôle que je 
ce devais jouer, et de regarder M. Méchin comme mon 
ce père. Il m'exagéra le danger que je courais; mais 
ce il ne m'intimida pas. Il me parla aussi de choses 
ce qui ne me surprirent pas, parce que nous nous y 



345 



SAINTE-PÉLAGIE. 
« attendions par sa manière d'être; M. Gomin vous 
« le dira, c'est plus sûr que le papier. Nous parvîn- 
a mes assez vile à la rue Meslay, où nous trouvâmes 
« la voiture de M. de Benezech; j'y montai avec lui et 
« M. Gomin. Nous finies plusieurs tours dans les 
« rues, et enfin nous arrivâmes sur les boulevards 
« en face de l'Opéra : nous y trouvâmes une voilure 

« de poste avec M. Méchin et madame de S J'y 

« montai, et nous laissâmes M. de Benezech aux 
« portes de Paris, où l'on nous demanda notre passe- 
« port. 

« A Charenlon, à la première poste, les postillons 
a ne voulurent pas d'assignats et demandèrent de 
« l'argent, menaçant sans cela de ne pas nous con- 
« duire; M. Méchin leur en donna : le reste de la 
« nuit se passa très-tranquillement; les postillons 
« nous conduisirent assez vile. Le lendemain, 19 dé- 
« cembre, nous nous arrêtâmes à Guines pour dé- 
« jeûner l'espace d'une demi-beure; le même jour, 
« à quatre heures, je fus reconnue à Provins, comme 
« on changeait de chevaux, par un officier de dra- 
« gons arrivé de Nogent-sur Seine; le dragon publia 
« que c'était moi. La maîtresse de l'auberge où nous 
« étions descendus pour nous rafraîchir me reconnut 
« aussi, et me traita avec beaucoup de respect. La 
« cour et la rue se remplirent de monde qui voulait 
« me voir avec bonne intention. Nous remontâmes en 
« voilure, et j'entendis le peuple me combler de bé- 
« nédictions, et me souhaiter mille félicités. 

« Nous allâmes de là coucher à Gray : la maîtresse 
« de poste nous dit que le courrier de l'ambassadeur 
« de Venise, M. Carlelli, l'avait avertie que je devais 

xii. 25 





540 MES MÉMOIRES. 

« passer avec deux voitures. Nous nous couchâmes à 
« minuit, et nous reparlîmes à six heures du malin, 
« le 20 décembre. En passant, nous avions été arrêtés 
« à Troyes par le manque de chevaux, M. Carletti les 
« ayant tous pris; nous en eûmes enfin : nous allâmes 
« très-doucement dans cette journée, n'ayant fait que 
« dix lieues par l'amabilité du signor Carletti. Enfin, 
« le soir, à Yandœuvres, M. Méchin résolut de dépas- 
« ser M. Carletti, et mon Ira à la municipalité l'ordre 
« du gouvernement qui l'autorisait à prendre des che- 
« vaux préférablement à d'autres. M. Carletti fit Je 
« diable; mais nous l'emportâmes. Nous partîmes à 
« onze heures du soir, et M. Carletti à une heure du 
« matin. Notre courrier, qui est un homme excellent, 
« ne l'aime pas, et ne l'appelle jamais que le mar- 
ie chand de toiles, parce que sa voiture en est char- 
ce géc. Ce courrier se nomme Chariot; il s'est donné 
« bien du mal pendant notre route pour faire marcher 
ce les postillons; c'est un bien bon garçon. 

ce Le lendemain, nous descendîmes pour déjeuner 
ce à Chaumont, où je fus reconnue par toute la ville, 
ce qui accourut en foule pour me voir. M. Méchin fit 
ce venir la municipalité, et lui montra son passeport 
ce délivré pour sa femme et sa fille; on ne le crut 
ce point. Pendant le court trajet que j'avais été obk 
ce géc de faire à pied , pour rejoindre la voiture 
ce je fus accueillie par mille bénédictions qui sein 
ce blaienl partir du fond des cœurs, et dont je fus bien 
ce touchée. 

« Nous allâmes le soir à F***, où nous restâmes 
ce faute de chevaux, ce qui nous est arrivé souvent, 
ce La journée du lendemain se passa tranquillement; 



SAINTE-PÉLAGIE. 347 

« et seulement, les chevaux manquant, nous ne fîmes 
« ce jour-là que douze lieues. De là nous fûmes cou- 
ce cher à Vesoul. Nous trouvâmes des chemins af- 
« freux et des trous énormes dont nous ne nous 
« tirâmes que par l'adresse des postillons. Enfin, 
« après avoir rencontré mille difficultés et être partis 
« de Paris le 18 décembre, nous sommes arrivés à 
« Huningue le 24 décembre 1795, à six heures du soir, 
« après six jours de marche. » 



ARRIVEE A MIT TAU 



EXTRAIT 11 UNE LETTRE DE SI. L ABliÉ DE T.... 



Mitlau, ce 9 juin 1799. 

« Je suis arrivé ici, monsieur, il y a quelques jours, 
« avec milord Jonshlon, et, malgré le peu de temps 
« qui nous reste pour achever noire voyage, nous n'a- 
« vons pu résister au désir d'être témoins de l'arri- 
« vée de madame Marie-Thérèse de France. Les bontés 
« du prince nous autorisent mêmeà demeurer ici jus- 
ce qu'après le jour où elle épousera monseigneur le 
ce duc d'Angoulème; et puisque tous les détails qui 
ce tiennent à cet ange consolateur intéressent la France 
ce et l'histoire qui les recueillera, je vais rassembler 
ce mes souvenirs afin de vous transmettre, aussi fidè- 
ce lement qu'il me sera possible, le récit des faits dont 
ce j'ai été l'heureux spectateur. 
- ce Vous vous rappelez les causes de la délivrance de 
ce Madame. Ce n'est qu'à partir du jour où Louis XVIll 



348 



MES MÉMOIRES. 



a en fut instruit qu'un peu de sérénité reparut sur 
« son front; rien ne peut exprimer la joie que ce 
« prince éprouva quand il sut que Madame se rendait 
« à Vienne, et qu'il apprit son arrivée dans cette ville. 
« Aidé d'un ami fidèle, qui ne me pardonnerait pas 
« de le nommer, il mit tous ses soins à obéir aux 
« vœux de la Providence qui lui confiait le soin de 
« veiller sur le sort de l'auguste et malheureuse fille 
« de Louis XVI. 

« Louis XVIII ne resta pas un moment incertain sur 
« le choix de l'époux qu'il désirait voir accepter par 
ce Madame. Jamais son cœur si français n'a pu soule- 
« nir l'idée de la voir se séparer de la France par une 
« alliance étrangère, quelque avantage que, dans les 
« circonstances présentes, on pût espérer d'en reti- 
a rer. Après s'être assuré de l'approbation de Ma- 
a dame, son oncle borna tous ses soins à obtenir 
« qu'elle vînt s'unir aux larmes, aux espérances, au 
« sort de l'héritier de son nom. Aujourd'hui les vœux 
a du prince sont exaucés : Madame est dans ses bras; 
« c'est là qu'elle réclame les droits à l'amour des 
« Français; c'est là qu'elle forme des vœux ardents 
« pour leur bonheur, car de ses longues et incon- 
« cevables infortunes il ne lui reste d'autre senti- 
ce ment que le désir constant de voir les Français 

c< heureux ! 

ce Dès que le prince eut levé les obstacles, il an- 
ce nonça à son épouse qu'il allait unir bientôt ses en- 
ce fanls adoptifs, et lui dit de venir l'aider à faire leur 
ce bonheur. La princesse accourut; elle est à Miltau 
« depuis le 4 de ce mois, et voit tous les regards sa- 
« lisfaits de sa présence. 



SAINTE-PÉLAGIE. 349 

« Ayant été averti de la prochaine arrivée de sa 
« nièce, le prince se mit en voiture pour aller au- 
« devant de Madame. Une roule longue et pénible 
« n'avait point altéré les forces de Madame; elle ne 
« souffrait que du relard qui la tenait séparée de son 
« oncle. Aussitôt que les voitures furent à dislance, 
« Madame commanda d'arrêter; elle descendit rapi- 
« dément. On voulait essayer de la soutenir; mais, 
« s 'échappant à travers les tourbillons de poussière, 
« elle vola vers le prince qui, les bras étendus, accou- 
« rut pour la serrer conlre son cœur. Les efforts du 
« prince ne suffirent pas pour empêcher Madame de 
« se jeter à ses pieds; il se précipita pour la relever el 
« l'enlcndit s'écrier : 

« — Je vous revois enfin ! je suis heureuse : voilà 
« votre enfant; veillez sur moi! soyez mon père! » 
« Ah! Français, que n'étiez-vous là! vous auriez senti 
« que le prince qui verse de pareilles larmes ne peut 
« être l'ennemi de personne!... vous auriez senti que 
« vos regrels et votre amour pouvaient seuls ajouter 
« au bonheur qu'il éprouvai l! 

« Le prince, sans proférer une parole, serra Ma- 
« dame conlre son sein, et lui présenta le duc d'An- 
« goulême. Le jeune duc, retenu par le respect, ne 
« put s'exprimer que par les larmes qu'il laissa tom- 
c< ber sur la main de sa cousine en la pressant contre 
« ses lèvres. 

« On remonta en voiture, el bientôt Madame ar- 
ec riva ici. Aussitôt que Je prince aperçut ceux de ses 
« serviteurs qui volaient au-devant de lui, il s'écria, 
« rayonnant de bonheur: La voilà! la voilà! En- 
ce suite il la conduisit auprès de sa tante, el à cet 



■ 



1 






m MES MÉMOIRES. 

« inslanl le château retentit de cris de joie. On se 
« précipitait : il n'existait plus ni barrière ni con- 
te signe; il semblait qu'il n'y eût plus qu'un sanc- 
« tuaire où tous les cœurs allaient se réunir. Les re- 
« gards avides restaient fixés sur l'appartement de la 
« princesse. 

« Ce ne fut qu'après que Madame eut présenté ses 
« hommages à ses illustres parents que, conduite par 
« son oncle, elle vint se montrer à nos yeux trop 
« inondés de pleurs pour pouvoir, en ce moment, 
(( contempler toute la puissance et la beauté de ses 
« traits. 

« Le premier mouvement du prince, en apercevant 
« la foule de ceux qui l'environnaient, fut de con- 
« duire Madame auprès de l'homme inspiré qui avait 
« dit à Louis XVI : 

« Fils de saint Louis, montez au ciel ! » 

« Ce fut donc à l'abbé Edgeworlh, le premier, qu'il 
« présenta Madame. Dans cet instant solennel, des 
« larmes coulèrent de tous les yeux, et le silence fut 
« universel. Après ce pieux et soudain 'mouvement de 
« reconnaissance, le prince conduisit Madame au mi- 
« lieu de ses gardes : 

« — Voilà, lui dit-il, les fidèles gardes de ceux que 
«nous pleurons! leur âge, leurs blessures et leur 
« douleur vous disent tout ce que je voudrais vous 
« exprimer. » 11 se retourna ensuite vers nous tous, 
« en nous disant : « — Enfin, elle esta nous! nous ne 
« la quitterons plus; nous ne sommes plus étrangers 
« au bonheur ! » 

« N'attendez pas, monsieur, que je vous redise 
« nos vœux, nos pensées, nos questions, et veuillez 



SAINTE-PÉLAGIE. 551 

« suppléer à tout le désordre de nos senliments. 

«Madame rentra clans son appartement pour s'ac- 
« quitter d'un devoir aussi juste que cher, celui d'ex- 
« primer toute sa reconnaissance au souverain qui lui 
« donnait un asile. Dès les premiers pas qu'elle avait 
« faits dans son empire, elle avait reçu les preuves 
« les plus touchantes et les plus nobles de son inté- 
« rêt; et le cœur de Madame avait senti tout ce qu'elle 
« devait à ce prolecteur auguste et généreux. 

« Après avoir rempli ce devoir, Madame demanda 
« M. Edgeworlh. Aussitôt qu'elle fui seule avec ce 
ce dernier consolateur de Louis XVJ, ses larmes ruis- 
cc selèrent, et les mouvements de son cœur furent si 
« vifs, qu'elle fut près de s'évanouir. M. Edgeworth 
« effrayé voulut appeler du secours: « — Ah! laissez- 
cc moi pleurer devant vous! lui dit Madame; ces lar- 
cc mes me soulagent! » Elle n'avait alors pour témoins 
ce que le ciel et celui qu'elle regardait comme son in- 
« lerprète. Pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres; 
ce M. Edgeworlh n'a vu et entendu que sa douleur; 
ce c'est de lui-même que je tiens ce récit : il m'a per- 
ce mis de le répéter. Il sent que toute modestie nerson- 
c< nelle doit céder à la nécessité de faire connaître celte 
a âme pure et céleste! 

ce Que me resterait-il à ajouter après toutes ces 
ce scènes d'attendrissement et de bonheur? Trouvez 
« donc bon, monsieur, que je me hâte de m'arrêter 
ce et de vous assurer, etc. 

ce Signé : l'abbé de T » 







3;>2 



MES MÉMOIRES. 



RELATION 



DE CE QUI S*EST PASSE A FONTAINEDLEAU LES 22 ET 2î JANVIER 1814, 
L011S DU DÉPART DE PIE VII. 



M. de Beaumont, évêque de Plaisance, et nommé 
par l'empereur archevêque de Bourges, avait été en- 
voyé plusieurs fois par le gouvernement vers le Saint- 
Père pour le déterminer à quelques arrangements; 
tous les efforts avaient été inutiles : « — Monsieur l'é- 
« vêque, répondit le souverain pontife, le bon Dieu 
« sait les larmes que j'ai répandues sur les différents 
« actes que l'on m'a forcé de sanctionner; j'en porle- 
a rai la douleur jusqu'au tombeau, et c'est un sûr 
« garant que je ne serai pas trompé une seconde 
« fois. » 

L'archevêque de Tours, l'évèque d'Evreux et le 
cardinal Maury se rendirent à Fontainebleau. Pie VII 
refusa de voir le cardinal, et dit aux prélats qui fu- 
renladmis à son audience, et qui le pressaient de faire 
quelques sacrifices pour éviter les suites funestes du 
refus : 

« — Laissez-moi mourir digne de tous les maux 
« que j'ai soufferts. » Cependant l'évèque de Plaisance 
revenait à la charge ; fatigué de ses poursuites, le sou- 



SAINTE-PÉLAGIE. 555 

verain pontife ordonna d'avertir ce prélat, lorsqu'il 
se présenterait, de mettre ses demandes par écrit. 
M. de Beaumont fut sans doute informé de cet ordre, 
car, lorsqu'il revint au château pour obtenir une nou- 
velle audience (c'était le 22 janvier 1814), dès qu'on 
lui eut fait part des volontés du Saint-Père, il remit 
un mémoire écrit, en sollicitant l'honneur de voir 
Sa Sainteté, toujours par l'ordre du gouvernement. 
L'empereur, après ces nouvelles propositions, consen- 
tait à rendre au chef de l'Église une partie de ses Étals, 
pourvu que Pie Vil lui cédât l'autre partie. L'au- 
guste prisonnier, ayant fait entrer M. de Beaumont, 
lui dit : « — Les domaines de saint Pierre ne sont 
« pas ma propriété, ils appartiennent à l'Église, et je 
« ne peux consentir à aucune cession ; au reste, dites 
a à votre empereur que si , pour mes péchés, je ne 
« dois pas retourner à Borne, mon successeur y re- 
tournera triomphant, malgré tous les efforts du 
« gouvernement français. » M. de Beaumont voulut 
un peu justifier l'empereur, qui, disait-il, avait les 
meilleures dispositions. « — Je me fie beaucoup plus 
« aux princes alliés qu'à lui, » répondit le souverain 
pontife. Le prélat-, étonné, demanda quelques explica- 
tions sur ces dernières paroles. « — 11 ne me convient 
« pas de vous les donner, ni à vous de les entendre, » 
dit le chef de l'Église. 

M. de Beaumont, voyant tous ses efforts inutiles, 
ajoulaque le Saint-Père allait retournera Borne; que 
c'était l'intention de l'empereur. « — Ce sera avec tous 
« mes cardinaux » dit le souverain-pontife. 

L'évèque répondit que cela n'était pas possible 
pour le moment , que l'empereur avait la meilleure 



35 i 



MES MEMOIRES. 



volonté; mais que les circonstances ne permettaient 
pas de faire voyager en même temps les cardinaux 
pour Rome. « — Eli bien ! répliqua Pie VII, puisque 
« votre empereur veut me traiter en simple religieux, 
« je n'ai besoin que d'une voiture pour me conduire; 
« ce que je demande, c'est d'èlre à Rome, pour rem- 
« plir les fonctions de ma charge pastorale. 

« — Saint-Père, dit le prélat, Sa Majesté sait ce 
« qu'elle doit à la qualité de chef de l'Église; elle 
« ne méconnaît pas voire dignité, elle veut vous don- 
ce ner une escorte honorable : un colonel doit vous 
a accompagner. 

a — Du moins, reprit avec dignité l'auguste pon- 
ce life, le colonel ne sera pas dans ma voiture. » 

Et aussitôt il congédia M. de Reaumont. 

Dès que celui-ci fut sorti de l'appartement de Sa 
Sainteté, le colonel y entra pour avertir le Saint-Père 
qu'on allait le conduire à Rome. 

C'était le samedi après midi. Le souverain- pontife 
déclara qu'il ne partirait que le lendemain, après 
avoir dit la messe; et il le lit avec tant de fermeté, 
qu'on ne répliqua pas; mais le colonel ne quitta plus 
l'appartement, et il ne fut plus désormais permis au 
Saint-Père déparier à personne en particulier. 

Cette circonstance n'empêcha pas l'auguste prison- 
nier de convoquer tous les cardinaux qui étaient à 
Fontainebleau, au nombre de dix-sept. Un d'entre 
eux, malade, fut apporté au château. Arrivés auprès 
du Saint-Père, ils se jetèrent à ses pieds en pleurant, 
et Pie VR mêla ses larmes aux leurs, en leur donnant 
sa bénédiction; il les exhorta à la résignation et au 
courage; et, malgré la présence du colonel, il leur 



SAINTE-PÉLAGIE. 555 

prescrivit trois choses : la première, de ne pas porter 
les décorations qu'ils avaient reçues du gouverne- 
ment ; la deuxième, de n'accepter aucun traitement 
et aucune fonction du gouvernement; la troisième, 
de n'aller à aucun repas où ils seraient invités par 
les hommes du gouvernement. 

Le dimanche 25 janvier, le Saint-Père fut enlevé 
de Fontainebleau à onze heures du malin, et le soir 
même il arriva près d'Orléans. On l'a fait voyager 
sous le nom d'évêque d'Imola. Plusieurs cardinaux 
ont témoigné le désir que tous ces détails fussent con- 
nus. On ignore s'ils en étaient chargés par le Saint- 
Père. Leurs Eminences n'ont pas tardé à être enlevées 
elles-mêmes de Fontainebleau. On a fait partir chaque 
cardinal en particulier, avec un gendarme, et ils ne 
devaient savoir qu'en roule le lieu de leur destination 

On a su depuis que trois cardinaux, Doria, Duguani 
et Ruffo-Fabricio ont eu la permission de rosier à 
Paris; le cardinal Olférani à Carpentras, et l'arche- 
vêque de Naples à Grasse; on ignore où sont les 
autres. 

Les trois cardinaux Doria, Duguani, et Ruffo ont été 
depuis envoyés à Gênes. 








356 



MES MEMOIRES. 



Sainte-Pélagie, 17 mars 1855. 

M. Royer-Collard, si fidèle dans ses affeclions, vient 
me voir tous les quinze jours. M. Delatouche, mon voi- 
sin de la Yallée-aux-Loups, se rencontre avec lui dans 
ma cellule. M. Delatouche est un républicain de bonne 
compagnie, fort spirituel, mais d'un caractère mal- 
heureux et d'une susceptibilité sans pareille. Néan- 
moins, son cœur est vraiment affectueux; il a pour 
moi de l'attachement et j'en ai pour lui. 

La conversation de ces messieurs fut extrêmement 
piquante : elle roula sur leurs idées politiques. Royer- 
Collard parla bien et beaucoup. Delatouche peu, mais 
avec malice et esprit. Je jetais un mot , de temps à 
autre, dans la discussion, quand on m'en laissait la 
place. 

Ce n'est pas le seul homme de lettres qui se soit as- 
socié en pensée à ma mésaventure, et ait pris la peine 
de m'encourager par une bonne parole, dite ou écrite, 
à supporter avec patience et résignation le temps de 
mon épreuve. 

Il y aurait de l'ingratitude de ma part à ne point 
saluer ici d' un hommage reconnaissant l'amitié d'une 
femme célèbre, amitié qui me sera toujours chère, à 
laquelle je crois, et dont j'ai reçu à Sainte-Pélagie les 
témoignages les plus affectueux. Quelques circonstan- 
ces , qu'il serait superflu de rappeler maintenant, 
m'avaient, dès l'origine de sa célébrité, rapproché de 
l'auteur d'Indiana, de Valentine, d'André, et il faut 
bien ajouter aussi de Lélia, de Jacques et de Léone- 
Léonie. 



SAINTE-PÉLAGIE. 5J7 

L'éclat et la hardiesse des ouvrages de madame 
G. Sand ont excité contre elle tant d'envies, de pré- 
jugés, de calomnies même, que je regarde comme un 
devoir imposé par la justice, comme par la recon- 
naissance, non pas de la protéger, elle a dans son gé- 
nie le meilleur des protecteurs, mais de la défendre 
toutes les fois que l'occasion s'en présente, sans sa- 
crifier la vérité. 

Est-il nécessaire que je dise que plusieurs des prin- 
cipes soutenus dans les ouvrages de madame G. Sand, 
non-seulement sont opposés à ceux que je professe, 
mais encore qu'ils me semblent contraires à toute sé- 
curité sociale; que plus le style de l'auteur a de sé- 
duction et de charme, plus les livres qu'elle a pro- 
duits sont dangereux? Je le lui ai dit et écrit si 
souvent à elle-même, que je n'aurais point à m'en 
cacher aujourd'hui. Quel malheur que le premier 
écrivain du siècle peut-être, n'ait pas toujours pris la 
vérité pour étendard ! 

On ne fait pas toujours assez la part des positions et 
des circonstances qui viennent traverser et fausser 
toute une existence. Quel est celui qui oserait lancer 
une pierre contre le rempart de lauriers que cette 
femme si distinguée a su élever autour d'elle? On a 
déjà, avec justesse, établi la différence qui existe en- 
tre le monde et la société. Le monde, c'est cette partie 
de la société qui juge, qui accuse et qui condamne ; 
la société, c'est celte partie du monde qui se tait, qui 
excuse ou qui pardonne. C'est à ce côté-là que j'ap- 
partiens; et c'est là que je veux rester, pour suivre 
l'un des caractères les plus curieux, les plus intéres- 
sants de notre époque ; pour observer, avec l'inquié- 






5Ô8 MES MÉMOIRES. 

lude et l'espérance de l'amitié, le passé, le présent 
et l'avenir de madame Sand. 

Que n'a-t-il été donné à tous ceux qui la blâment 
sans connaître, de la voir dans la simplicité de son 
existence artiste et laborieuse? que de qualités bonnes 
et charmantes n'auraient -ils pas aperçues! Cette 
femme, que les principes développés dans ses ou- 
vrages pourraient faire soupçonner d'un orgueil 
exalté, si l'on savait avec quelle facilité elle écoute 
et reçoit les conseils, les remonirances, les reproches 
mêmes qui lui sont adressés ; avec quelle bonne foi 
elle les discute; avec quelle docilité elle les adopte, 
quand on a pu parvenir à persuader sa raison! Comme 
tant d'autres, pauvre ange tombé, elle se révolte con- 
tre sa chute, au lieu de s'aider des ailes du génie, 
qu'elle a reçues de Dieu, pour remonter vers sa patrie 
céleste, et se reposer, par l'exercice de toutes les vé- 
rités, dans le sein de toutes les miséricordes! si l'on 
savait avec quelle chaleur de sentiments elle se porte 
vers tous les services à rendre, auprès de tous les cha- 
grins à consoler, que de faux jugements s'effaceraient, 
que d'espérances naîtraient au fond de toutes les âmes 
sur l'avenir de celle qui, malgré tout, croit et espère 
toujours en Dieu! Comment une amie si charitable 
pourrait-elle être prise pour le modèle des personna- 
ges désespérés qu'elle a jetés dans ses drames? Non, 
non; pour moi, du moins, il y aura toujours dans 
madame G. Sand deux êtres bien séparés, des facul- 
tés bien différentes, des distinctions bien nécessaires 
à établir : il y aura toujours et à la fois le talent et 
le cœur, le génie irrité et l'âme souffrante, l'auteur 
et la femme ; l'auteur qui se plaisait et s'égarait dans 



; ', .'('«' 



SAINTE-PÉLAGIE. 359 

le succès du paradoxe anlisocial ; la femme aux quali- 
tés supérieures, bonne, sensible, accessible à toutes 
les vérités; la femme, enfin, qu'on peut, qu'on doit 
aimer, quand on l'a connue, parce que les erreurs 
qu'on pourrait reprocher à son esprit n'ont jamais 
approché de son cœur. 

Sans doute, c'est à madame G. Sand seule qu'il 
appartient, si elle le juge un jour convenable, de faire 
connaître et ses sentiments et sa vie; mais, ainsi que 
je l'ai annoncé précédemment, je vais, sans risquer 
d'encourir aucun reproche d'infidélité, soulever, par 
la publication de quelques-unes des lettres qu'elle 
m'a fait l'honneur de m'écrire a diverses époques, 
un coin du voile qui, pour le public, cache une bonne 
part des nobles qualités de celte femme célèbre. L'on 
retrouvera, ce me semble, dans ces fragments de cor- 
respondance, toute l'originalité de ce qu'on suppose de 
sa vie artiste, jointe au charme habituel de son style. 
Toutes ces lettres ne m'ont pas été adressées par 
madame G. Sand pendant mon séjour à Sainte-Pélagie 
en 1855. Il sera facile au lecteur de distinguer celles 
qui se rapportent à cette année et celles qui devaient 
porter une date ultérieure. Si je les mets toutes en- 
semble dans celle partie de mes Mémoires, c'est que je 
crois qu'elles gagneront à être groupées dans un cer- 
tain nombre de pages qui se suivront sans lacunes. Je 
fais comme on fait pour les fleurs qui ont su nous 
plaire, après les avoir cueillies, on ne les sème pas à 
droite et à gauche, on les réunit, et l'on en compose 
un gracieux bouquet. 



( 



i 



300 



MES MEMOIRES. 



I 

« J'irai vous voir dans voire prison, quand vous y 
ce serez installé; donnez- moi des renseignements d'heu- 
« res et de lieu. Si vous désirez que je vous voie, 
« voici à quelles conditions. Je ne vous tiens pour nul- 
ce lement justifié vis-à-vis de moi 1 . Seulement, je vous 
ce fais grâce. Si ces termes vous blessent, dites un mol, 
ce et restons où nous en sommes. 

« D'ailleurs, mon ami, vous êtes une digne croa- 
te lure. Vous avez toute mon estime. Je sais la con- 
« fiance que je dois à votre caractère ; mais je crois 
« que nous nous ressemblons Irop peu pour nous 
« entendre sur tous les points. » 



II 



« Je viens d'écrire au préfet de police pour obtenir 
« l'autorisation de vous voir. Certainement le ton que 
« vous prenez avec moi me blesserait si je n'élais 
« indifférente aux jugements portés sur mon carac- 
a 1ère. 

ce Je suis orgueilleuse pour défendre mes actions et 
ce ma position sociale que j'ai faite moi-même à mon 
ce gré. Quant à mes défauts, à mes erreurs, si vous 
ce voulez, j'en fais bon marché. Ceux qui ne peuvent 
ce se faire à moi n'ont qu'à me laisser. Leur abandon 
ce ne peut ni me surprendre ni m'offenser. 



' Madame George Sand croyait avoir à me reprocher quelques torts 
d'amitié qui, heureusement, n'existaient pas, comme on le verra plus 
tard. 



SAINTE-l'ÉLAGlE. 561 

« Je lirai voire Nouvelle 1 avec allenlion el je vous 
« dirai franchement ce que j'en pense. Si je puis vous 
« porter quelque livre qui vous plaise, dilcs-lc-moi. 
« Àvez-vous lu il Pianto? C'est beau! 

« Adieu, je dors, ou plutôt je meurs de fatigue et 
« d'épuisement. » 



III 



Mardi, quatre heures du matin. 



« J'attends la réponse du préfet de police ; elle n'ar- 
« rive pas. Je vais écrire de nouveau. 

« Je n'ai pas encore lu votre Nouvelle. Je n'ai pas 
« une heure à moi sur vingt-quatre, mais je veux finir 
« par la trouver. 

« Je vous envoie?/ Pianto. Vous me renverrez le nu- 
« méro quand vous n'en voudrez plus. 11 fait partie 
« de ma collection. 

« Je m'importe peu de vos compagnons de Sainte- 
ce Pélagie; j'irai vous voir sans mystère. La prison 
« comporte tout et autorise tout. D'ailleurs, moi, je 
« ne peux me compromettre qu'aux yeux des sols. 

« J'ai demandé la permission dans toute l'accep- 
o lion possible; mais rien ne vient. Ne voudrait-on 
« pas me la donner? » 



IV 



« Je ne sais si j'irai vous voir demain, mon ami. 



1 C'est la nouvelle à laquelle je travaillais en prison, et qui est insé- 
rée dans celle partie de mes Mémoires sous le titre de Bellica. 
m. 21 



562 MES MÉMOIRES. 

« Mon fils est malade d'un rhume qui lui donne assez 
« sérieusement la fièvre. Si je puis le quitter, comptez 
« que vous me verrez. Ne vous étonnez donc point si 
« vous ne me voyez pas. Je tâcherai de m'en dédom- 
a mager dimanche, si ce jour vous convient et si la 
a santé de Maurice n'y met pas un moment obstacle. 

« Moi, je vais bien, je travaille et je pense à vous, 
« quand je ne suis pas trop en humeur de maudire 
« l'univers... » 



« Mon ami, donnez-moi des nouvelles de madame 
« de La Rochefoucauld . Je présume que c'est elle qui 
« est malade, et dont vous me semblez si inquiet 1 . Je 
« ne conçois rien à la manie que vous avez d'écrire 
« ainsi le nom de votre femme. Il faut que ce soit un 
« usage de voire monde. Ce n'est pas commode pour 
« le peuple, comme moi, de deviner sur des initiales. 

« Quelle que soit cette personne, vous me paraissez 
« très-affeclé de son état, et je fais des vœux sincères 
a pour son rétablissement. J'espère que vous me ferez 
« donner de meilleures nouvelles. Soyez sûr que je 
« partagerai vivement vos inquiétudes et vos espè- 
ce rances. » 



VI 



« Vous dites que je suis susceptible, et vous l'êtes 
« plus que moi, monsieur mon ami ; car je vous laisse 

' En effet, c'était la vicomtesse de La Rochefoucauld, ma femme, 



SAINTE-PÉLAGIE. 363 

« abîmer, anathématiser et conspuer mes livres sans 
a m'en émouvoir le moins du monde ; puis, dès que, 
« passant de mon opinion à mes faits, vous allez un 
« peu trop loin, si, moi, je vous arrête, vous, mon- 
« sieur mon ami, vous vous fâchez sérieusement; et, 
«serrant la lèvre, vous prenez un air tout à fait 
« vicomte pour me dire que vous aimez mieux vous 
« retirer que de vous taire; moi, j'aime mieux que 
« vous vous taisiez et que vous restiez dans mon amitié. 
« Quand je dis : vous taire, je l'entends dans un sens 
« très-libéral; je vous permets de tout dire, liltérai- 
« remenl parlant. Je vous autorise à m'accuser direc- 
« tement de folie, d'absurdité, de péché mortel même 
« si vous voulez, cela ne me contrariera pas; mais, 
« puisque vous vous fâchez, c'est que vous avez tort. 
« Je ne crois pas vous avoir fait ce reproche avec 
c< amertume ; je vous ai dit seulement que c'était mal 
« de votre part, et que cela me faisait de la peine. II 
« s'agissait d'une laide calomnie, et je n'aime pas à 
« voir que vous vous en approchiez. 

« Eh ! laissez donc la boue des rues à ma porte et 
« aux roues de votre voiture ; n'en laissez pas tomber 
« une tache sur votre soulier, ou vous n'êtes plus 
« vicomte. Moi, je vais à pied, je me crotte souvent; 
« mais j'essuie ma chaussure avant d'entrer chez mes 
« amis. Or les propos du dehors sont de la boue ; il 
« faut bien la recevoir, mais il n'en faut rien garder. 

« Certainement j'aurai recours à vous chaque fois 
« que j'aurai besoin d'aide et d'amitié. Voilà ce que je 
« réponds à vos injures, entendez-vous? 

a J'ai bien l'honneur d'être, monsieur le vicomte, 
« votre ami. » 



5Gi 



MES MEMOIRES. 



VII 

« Mon ami, je sais qu'on n'invoque jamais en vain 
« voire bon cœur et votre généreux caraclère. Dans le 
« parti dont je suis et dont vous n'êtes pas, il y a de 
« nobles infortunes et de grandes âmes, vous le savez ; 
« personne plus que vous ne sait se placer au-dessus 
c< de l'esprit des partis et sympathiser avec ce qui est 
« honnête et pur. Je viens vous prier de secourir de 
« malheureux prisonniers et leurs familles abandon- 
ce nées qui s'épuisent pour eux ; nous avons ouvert 
« une petite souscription; un coupon de liste m'a été 
g confié ; donnez-moi voire offrande ; elle portera 
« bonheur à ma collecte.» 



VIII 



Venise, 5 juillet. 



« Mon ami, votre lettre si affectueuse et si bonne 
« m'a fait un plaisir extrême ; je craignais que quel- 
ce ques personnes ne vous eussent à jamais mis en mé- 
cc fiance contre moi par des propos que je n'ai jamais 
« bien compris; j'aurais pu leur rendre cruellement 
« la pareille auprès de vous ; mais je n'ai le temps et 
« l'énergie de me venger de personne; je compte sur 
« l'avenir £our me justifier et me faire justice des 
ce ennemis et des ingrats. 

« Regardant vos questions comme celles de la plus 
a sincère amitié, je répondrai sans détour et sans 
« déguisement. 



■m 



SAINTE-PÉLAGIE. 565 

a Oui j'aime? — Mes enfants et mes amis. 

« Ce que je pense? — Tout et rien, selon ma santé, 
« l'humeur où je me trouve et le temps qu'il fait. 

« Ce que je dis? — Peu de chose, car je vis seule 
a les (rois quarts de la journée, et j'échange le soir 
« quelques paroles de bonne amitié avec deux ou trois 
« personnes excellentes qui demeurent porte à porte 
« avec moi ; que le hasard m'a fait connaître, et que 
« ma bonne étoile m'a fait trouver animées de bonne 
« intentions et de bons procédés pour moi. Ces paroles 
« sont : Comment vous porlez-vous aujourd'hui ? Trou- 
ce vez-vous le café bon? Avez-vous fait bonne chasse et 
« bonne pêche? Quel temps fait-il en mer? Quel degré 
« de chaleur marque le thermomètre? 

« Ce que j'écris? — J'ai écrit énormément de sot- 
ce lises qui sont sous presse maintenant, entre autres 
« un roman en deux volumes, appelé Jacques, tout 
ce bêtement, et que vous trouverez peut-être moins 
ce impie et moins immoral que les autres; mais ne 
ce croyez pas que ce soit une conversion, ce n'est 
a qu'un essai. 

ce Dans ce moment-ci, je n'écris pas; je fais mes 
ee maJles pour aller en Suisse cl à Paris. 

c< Si je porte une chaîne ou si je suis sous le 
ce charme? — Pour parler clair, je vis d'un souvenir 
ce qui me sera toujours cher et sacré; mais sociale- 
ce ment je suis indépendante, et n'ai aucun lien. 

ce Si ma santé est bonne? — Non, il faiftrop chaud 
ce ici; et c'est un miracle que je n'y sois pas morte. 

ce Si je suis calme? — Plus que je ne l'ai élé de ma 
ce vie. 

ce Si je reste ici? — J'y reviendrai; mais, pour le 






300 MES MÉMOIRES. 

« moment, je pars et je vais embrasser mes enfants 
« dont l'absence est pour moi un tourment qui me 
« rendrait folle si je le prolongeais. 

« Vous voyez que je subis très-bien l'interroga- 
« loire. Il y a un an, je vous aurais envoyé promener; 
« mais depuis ce temps j'ai acquis la certitude que 
« vous étiez un homme excellentissime, et que votre 
« amitié était solide comme un pont. Vous m'avez 
« été bon; je vous ai promis de ne pas l'oublier, et 
« vous verrez que je ne l'oublie pas : en tant que je 
« pourrai vous obliger et vous être agréable, mon 
« travail est tout à votre service '; il s'agit de savoir si 
« ce sera une chose possible : nous en parlerons à 
« mon retour, c'est-à-dire du 15 au 50 août. 

« À l'égard de mes amis, vous désirez une réponse. 
« — J'ai des amis, et j'espère les avoir toujours; je 
« ne peux pas vous dire si je les verrai peu ou 
« beaucoup ; cela dépendra de mon humeur. 

ce On m'a dit, l'hiver dernier, que vous passiez 
« pour avoir été auprès de moi autre chose qu'un ami 
« honnête et désintéressé. J'ai ri au nez de la per- 
ce sonne qui me parlait ainsi, et je l'ai mise à la 
« porte. 

ce Mais comme il y a beaucoup de sots en ce monde; 
ce comme peu de gens me connaissent particulière- 
ce ment; comme je suis pauvre, et que beaucoup de 

1 « Vous Aevgz avoir beaucoup de manuscrits curieux, me dit un jour 
« madame G. Sand; si vous le désirez, j'écrirai vos Mémoires. » — « Ce 
« serait le seul moyen, lui répondis-je, madame, de me faire passer à 
« la postérité ; mais permettez-moi d'y mettre une condition, c'est que 
« vous les signerez ; autrement, j'aurais trop de talent un jour et pas 
« assez le lendemain. » 

L'affaire n'alla pas plus loin. 



iMBBBI 



SAINTE-PÉLAGIE. 507 

a femmes à ma place ne travailleraient pas pour vivre; 
« comme il y a enfin mille et mille raisons qui peu- 
ce venl accréditer un pareil propos; et que, de tous les 
« propos qui peuvent se faire sur mon compte, c'est 
« le seul qui me blesse et qui m'offense, je veux 
« éviter soigneusement tout ce qui pourrait le faire 
« revivre. C'est pourquoi j'aurai le courage de me pri- 
ée ver du plaisir de vous voir souvent, si je reste à Pa- 
rc ris, ce dont je doute. Nous ferons toutes nos conven- 
« tions comme deux diplomates, quoique cela ne soit 
ce guère dans le caractère de l'un ni de l'autre. 

« Je désire que nous puissions nous entendre à cet 
« égard pour deux raisons : la première, c'est que vous 
ce le désirez, et que je serais extrêmement heureuse 
ce de vous être bonne à quelque chose, vous qui avez 
« été si excellent pour moi. — La seconde, qui m'est 
ce toute personnelle, c'est que tout travail qui, en me 
ce procurant un bénéfice semblable à celui que je fais 
ce maintenant, me permettra de garder pendant quel- 
ce que temps l'incognito avec le public, me sera utile, 
ce Prodiguer son nom en littérature, c'est un grand 
ce mal, et j'ai été forcée de le prodiguer un peu. Une 
a simple rédaction reposerait le public de moi, et 
ce moi du public; mais je ne voudrais pas qu'on s'i- 
« maginàl que je fais de ce travail une pure spécula- 
ce lion, comme si j'étais un homme de lettres; nouvelle 
ce raison pour que ce soit un mystère. 

ce Décidez-vous à signer vos Mémoires, événements, 
ce récits, pensées et style, tout 1 . 



• C'est précisément ce que je ne voulais pas, on le comprendra; c'est 
ce qui mit fin à cette précieuse négociation ; mais j'ai voué une éter- 



3C8 



MES MÉMOIRES. 



« Vous dites que moi, si indépendante, je ne vou- 
« drais pas devenir vous. Littérairement parlant, je 
« deviendrai vous tant que vous voudrez, mon ami. 
« Sans adopter vos opinions politiques, je les es- 
« lime; pourquoi hésilerais-je à revoir, sans les ap- 
« prouver, l'expression de vos sentiments et de vos 
« doctrines. 

« Je n'en prendrais pas la responsabilité devant le 
« tribunal de la raison et de la justice. A ce tribunal, 
« où Dieu seul tient la balance, nul n'aura raison que 
« ceux qui s'y présenteront comme moi, les mains 
« vides et le cœur libre; les uns seront réprimandés 
« et châtiés; le grand justicier dira aux autres, c'est- 
« à-dire à vous : Vous êtes de braves gens et de grands 

* f° us ! et vous aurez peut-être le ciel moyennant 

« quelques coups d'élrivières. 

«Quant à moi, comme je n'aurai fait ni bien ni 
« mal, on me donnera quelque petit recoin du para- 
« dis pour dormir in sxcula sxculorum. En un mot, 
« je serai votre secrétaire et rien de plus. 

« Ce qui m'afflige et m'occupe, ce sont les chagrins 
« que vous fait éprouver la longue maladie de ma- 
« dame de La Rochefoucauld. 

« Je fais des vœux bien sincères pour que ma ré- 
« ponse trouve vos peines allégées et votre maladie 
t< guérie. Je vous prierai bientôt de venir me donner 
c< de ses nouvelles au quai Malaquais. J'espère qu'elles 

nelle reconnaissance à celte personne exceptionnelle qui voulait bien 
mettre à ma disposition un talent sans égal. 

Les circonstances ont pu depuis nous éloigner ; mais ce serait tou- 
jours avec bonheur et empressement que je lui offrirais la main d'un 
vieil ami. 



1MM 



SAINTE-PÉLAGIE. 509 

« seronl bonnes. La vie d'une mère de famille est 
< ( une chose précieuse sur laquelle Dieu veille sans 
« doute avec soin. 

« Je n'ai pas lu les Mémoires de M. de Chateau- 
« briand : sont-ils bien beaux? Ne me mettez pas en 
« regard, je vous prie. C'est un génie des plus grands, 
« selon moi; et c'est celui de notre siècle. Ce qu'on 
« appelle ses extravagances sont belles, parce qu'elles 
« sont lâchées avec bonne foi; et il n'y a pas de poète 
« qui ne soit un peu fou. 

« Adieu, mon ami. Je crois avoir répondu à toutes 
« vos questions. Je vous remercie de l'amitié qui les a 
« dictées. Puissé-je vous prouver que la îfiienne est 
« vraie! Je vous écrirai en arrivant à Paris, et, si vous 
« voulez, nous déciderons quelque chose avant que 
« je ne parle pour le Berri. » 

IX 

« Èlcs-vous à Paris, mon ami? Je vous envoie Jac- 
« ques. Les journaux légitimistes en disent tant nie 
« mal, que je n'espère plus que vous en pensiez du 
« bien. Vos jugements seront pourtant plus éclairés 

« et plus impartiaux que ceux de , cl voire amitié 

« m'absoudra de beaucoup d'accusations. Si vous èles 
« ici, venez me voir vite, car je vais partir pour la 
« campagne. 

« Puis-je vous êlre utile? Et si vous n'avez pas bc- 
« soin de moi pour vos Mémoires, puis-je au moins 
« vous faire une préface, un résumé, un avant-pro- 
a pos, un morceau littéraire quelconque? Puis-je 
« avoir le bonheur de vous rendre un service on de 









f 



370 



MES MÉMOIRES. 



« tirer de mon magasin intellectuel un petit présent à 
« vous faire? 

« Bonjour, mon ami; où que vous soyez, donnez- 



« moi signe de vie.» 



« J'ai reçu vos deux lettres, mon ami, presque en 
« même temps cette semaine, et je m'étonne de ces pa- 
« rôles : « A moins que des efforts tentés avec persé- 
« vérance pour éloigner de vieilles connaissances, etc.» 
« Ceci est heureusement une erreur de votre imagi- 
« nation; tout ce que j'y comprends, c'est que vous 
« vous trompez tout à fait. Je n'ai pas d'amis qui ne 
« soient, par ce seul fait, les amis de mes amis. Ce 
« serait une fâcheuse et malfaisante affection que 
a celle qui voudrait détruire les affeclions anciennes. 
« Elle serait hien mal reçue chez moi qui ai pour 
a amis les compagnons de mon enfance, et qui depuis 
a que j'existe, n'ai jamais su douter d'une amitié sin- 
« eèrement offerte. 

« Je ne comprends pas mieux vos commentaires 
« sur l'état présent de mon esprit. Mon esprit se porte 
« bien, je vous assure, et n'a pas besoin de se croire 
« enchanté. Le temps n'est plus où je croyais au 
a bonheur comme condition indispensable de l'exis- 
« tence. La jeunesse est ambitieuse, et ses souffran- 
ce ces sont pleines d'orgueil et d'injustice. En vieillis- 
c< sanl, on accepte tout, 

ce On se contente de respirer l'-air et de voir lever 
ce le soleil. C'est un assez beau spectacle pour qu'un 
a animal de noire espèce sache s'en accommoder. 



imm 



SAINTE-PÉLAGIE. 571 

« Quoi de mieux? L'amitié n'csl pas si brillante; l'a- 
« mour n'est pas si constant; la science n'est pas si 
« belle el si féconde. 

« Végéter est une douce chose, je le sais mainte- 
ce nant, et je végète de tout mon cœur. 

« Ne pouvant rien vous dire de mon pauvre indi- 
ce vidu moral, car j'en suis au même point de bien- 
ce être et de sécurité qu'à notre dernière entrevue, je 
c< puis du moins vous entretenir de mes affaires. Vous 
« saurez donc que je viens de faire une guerre con- 
c< jugale el maternelle, et que j'ai gagné la bataille. 

« On voulait m'enlever mes enfants, et je me suis 
a fâchée tout rouge. Tout ce que j'avais eu à sup- 
ce porter pour moi m'était fort indifférent: mais dès 
ce qu'il s'agit de la progéniture, voyez-vous, la femme 
ce la plus nonchalante devient furieuse. L'oie sort bien 
ce de sa stupidité pour défendre ses oisons. Enfin, j'ai 
ce mes enfants, et ma fortune par-dessus le marché; 
ce fortune bien mince el bien grevée ; mais encore j'ai 
ce de quoi reposer ma tète sans trop m'excéder de tra- 
ce vail; et la maison paternelle ne se fermera plus 
ce devant moi. 

ce Ma satisfaction est partagée par tous ceux qui ont 
« la bonté de m'aimer, et les ennuis que j'ai suppor- 
ce lés sont largement compensés par le bonheur du 
ce succès. 

ce Me voici donc fixée en province et fort contente 
ce de mon sort. L'ambition, qui ne peut arriver chez 
c< les femmes qu'à de misérables triomphes de vanité, 
ce ne m'a jamais fait l'honneur de me tourmenter. 

ce Je rentre dans mon ancienne médiocrité, avec la 
ce joie du caporal qui retourne à ses fuilliers respec- 






f 



57-2 MES MÉMOIRES. 

« tires. Si jamais vous passez par dieux nous, vous 
c< serez reçu de noire mieux. Mes amis sont démocrates, 
« et pour cause; ils ont de gros souliers et des cravates 
« un peu mal roulées ; mais ils sont si bons et si fian- 
ce chement spirituels, que vous les aimerez. 

« En attendant que je m'installe définitivement, je 
« travaille comme un mulet. J'achève de me ranger. 
« Je paye des dettes; je paye les frais du procès ; enfin 
«j'édifie mes semblables, c'est-à-dire les gueux de 
« mon endroit, par mon labeur et ma persévérance. 
« Je me lève à quatre heures du soir; je dîne, je couds, 
« je fume, je ris et je cause; à onze heures du soir, je 
« me mets à mon bureau et j'y reste jusqu'à neuf heu- 
« res du matin. Vous voyez que je n'ai guère le temps 
« de cultiver le champ orageux des passions, comme 
« eût dit mademoiselle de Scudéry. Somme toute, je 
« suis assez contente du destin de 1855. C'est la pre- 
« mièrefoisque je m'abandonne entièremenlà lui, elne 
« faisant aucun effort pour être heureuse, il se trouve 
« que je le suis au delà de mon espérance. Mes idées se 
« forment à mesure que mes sentiments se règlent. 
« Vraies ou fausses, elles durcissent à la gelée, car 
« mon hiver approche et mon front prend des rides. 
« Je suis aussi contente de vieillir que les autres en 
« sont désolés. Ma jeunesse a été si malheureuse, que 
« je suis ravie de lui souhaiter un bon voyage sur le 
« fleuve qui l'emporte, à tout jamais, en arrière de 
« moi. 

c< J'irai dans une quinzaine à Paris pour voir mes 
« enfants. Ce sont des anges. Ils m'écrivent des lettres 
« ebarmantes. Mon fils est tout à fait homme; il com- 
« prend tout, et je lui parle comme s'il avait trente 



■M 



SAINTE-PÉLAGIE. 575 

« ans. Ma fille esl passionnée, forte de corps el d'âme. 
« Moins gracieuse et moins douce que son frère, elle 
« est plus° intelligente et plus courageuse. Us s'aiment 
a tendrement et sont parfaits [jour moi. 

« Comment ne seraient-ils pas honnêtes gens? Us 
« ont de belles âmes, et nul ne peut me les enlever 
a désormais. 

« Adieu, mon ami; à revoir bientôt. Je vous re- 
« mercie de ne pas m'avoir oubliée. 
« Tout à vous de cœur. 

« G F.ORGES. » 



J'ai parlé d'un rapport que je préparais pour être 
envoyé à monseigneur le duc de Bordeaux. Quand je 
publiais ma brochure, lorsqu'elle fut saisie, condam- 
née, etque cette condamnation me conduisit à Sainte- 
Pélagie, quelques personnes me dirent : une lettre à 
Pra«ue, après le retentissement donné à votre procès, 
ne pourrait qu'être agréable à la dynastie déchue ; 
mais le malheur qui fait de moi l'ami des persécutés, 
ne va pas jusqu'à me rendre leur courtisan. Je ne sais 
ni flatter, ni tromper, et je ne suis pas plus le courti- 
san du malheur que celui de la prospérité ; mais je 
voudrais être pour la royauté exilée ce que j'ai été en 
face de la royauté heureuse cl triompbanle : un ami 
désintéressé offrant de sages avis; je voudrais port, r 






574 



MES MÉMOIRES. 



devant elle un flambeau capable d'éclairer le meilleur 
' chemin à prendre, et montrer tous les avantages qu'on 
trouverait à s'engager dans une voie toute nationale ; 
le même flambeau n'a-t-il pas signale jadis les dangers 
de la voie qu'on suivait avec un si déplorable aveu- 
glement? 

Mon rapport fut reçu à Prague avec une grande 
bonté; c'est assez justifier de sentiments augustes si 
injustement méconnus. Jamais souverains ne surent 
mieux entendre la vérité que les princes de la branche 
aînée des Bourbons, parce que jamais l'amour du 
bien ne fut plus avant dans des coeurs français. S'ils 
se trompèrent, ce fut toujours de bonne foi, sans que 
jamais leurs intentions pussent en rien être suspec- 
tées. 



RAPPORT A MONSEIGNEUR LE DUC DE BORDEAUX 



Monseigneur, 

Mon dévouement ne pourra vous être suspect; il 
vient de recevoir un nouveau baptême de fidélité , 
sous les verrous. Quoique bien jeune, vous avez en- 
tendu parler de ma tendre et respectueuse affection 
pour vos augustes parents; je dois vous faire connaître 
maintenant tout mon amour pour la patrie ; cet amour, 



SAINTE-PÉLAGIE. 575 ■ 

vous le partagez; et je suis assure que, devançant 
votre âge, vous saurez apprécier le sentiment comme 
le motif qui dictent la démarche que je fais aujour- 
d'hui. Peut-être celui qui a prévu tous les malheurs 
qui sont venus fondre sur voire famille et sur notre 
malheureux pays, vous paraîlra-t-il digne de con- 
fiance! Ces maux, Monseigneur, il était possible de 
les empêcher; mais, sans aller fouiller dans le passé, 
pour y chercher des fautes, ou plutôt des erreurs, 
je ne m'occuperai que du moyen d'en éviter de sem- 
blables à l'avenir. 

Le malheur ordinaire, comme le tort habituel des 
rois, c'est de ne pas connaître leurs véritables servi- 
teurs ; c'est de décourager leur franchise ; c'est, en un 
mot, d'aimer la vérité quand elle flatte leurs opinions, 
et de la repousser lorsqu'elle les contrarie; c'est, il 
faut le dire, d'encourager la flatterie, au lieu de témoi- 
gner hautement leur estime et leur affection à ceux 
qui, ne craignant pas de déplaire, à ceux qui, enfin, 
tenant plus à leur honneur qu'à leur place, n'achètent 
la faveur au prix d'aucune concession. 

La première condition, chez un homme en place, 
est de mériter l'estime qui est nécessaire pour exercer 
une utile influence. Un roi, Monseigneur, est homme 
avant tout, et il n'est pas, à son égard, de règles excep- 
tionnelles. Il ne lui suffit pas de mériter lui-même celte 
estime dont je parle ; il faut encore que ceux qui l'en- 
tourent la méritent également. Un roi ne peut donc 
apporter trop de soin au choix des personnes qui l'ap- 
prochent ; sans cela, la déconsidération de la cour 
rejaillit sur le prince, et tout le royaume s'en ressent. 
Il faut frapper d'un juste analhèmc l'hypocrisie; mais 




570 MES MÉMOIRES. 

il faut faire en sorte que l'intérèL de 1 homme le porte 
à être vertueux. 

J'ai parlé de cour, Monseigneur; une cour de pri- 
vilégiés est devenue impossible. Sans doute, il est bon 
qu'un roi puisse être entouré d'une certaine pompe ; 
mais il faut aujourd'hui que chacun puisse l'appro- 
cher; il faut qu'il s'enquière des besoins de chacun ; 
il faut qu'il connaisse les hommes et l'état de la so- 
ciété; et, pour parvenir à-ce but, il est indispensable 
qu'il n'en vive point séparé. Il faut, dirai-je encore, 
que ses vertus et ses qualités le grandissent bien plus 
que les degrés du trône. Un roi doit tout voir par lui- 
même, et ne pas craindre de descendre jusqu'aux 
moindres misères de l'humanité pour pouvoir les 
soulager; il faut enfin que le dernier de ses sujets 
puisse lui confier sa peine, ou lui exposer ses griefs... 
Ne se montrer jamais qu'entouré d'une nombreuse 
garde qui éclabousse le peuple en le refoulant sur 
lui-même n'est plus de notre époque; c'est faire 
germer sourdement un mécontentement qui éclate en 
plaintes d'abord, et plus tard en rébellion. 

Un roi doit visiter les principaux établissements 
de sa capitale et de son royaume ; ceux qui offrent à 
l'humanité souffrante ou malheureuse des soulage- 
ments; ceux qui propagent et font fleurir l'industrie, 
et enfin ceux qui sont spécialement consacrés aux 
arts. 

Un roi ne peut trop encourager le commerce et 
l'agriculture, sources inépuisables de richesses poul- 
ie pays ; il doit parcourir son royaume et chercher à 
connaître l'esprit et les besoins des différentes pro- 
vinces, liien ne doit être superficiel dans ses voyages; 



■^^ 



SAINTE-l'ÉLAGlE. 377 

cl pour les rendre profitables il esl nécessaire que les 
peuples en resscnlenl. l'influence; ceux qui accom- 
pagnent le roi contribuent au succès de sa royale 
surveillance. S'il est quelquefois politique de donner 
de gros traitements, il ne l'est pas moins d'exiger 
qu'on les dépense d'une manière utile; mais, tant 
que les malheurs ne seront pas réparés, un roi doit, 
ainsi que son entourage, donner le premier l'exem- 
ple des privations; ses sujels lui en sauront gré. 

Un gouvernement ne peut trop encourager l'agri- 
culture, les canaux, les chemins de fer, les routes 
de tout genre, en livrant à des compagnies le soin 
de les créer et de les entretenir. Quand le gouverne- 
ment veut faire tout par lui-même, il ruine lui et les 
contribuables; et, bien loin de les raviver, il paralyse 
les industries. Aujourd'hui, un ministre de l'intérieur, 
quelque laborieux qu'il soit, succombe sous le fardeau 
des affaires, et les provinces souffrent et murmurent 
avec raison de relards qui deviennent inévitables. 11 
en sérail tout autrement, si l'administration était, 
abandonnée à ces dernières : le gouvernement y ga- 
gnerait en force, et les provinces en bien-être. 

Un roi doit consulter et, en quelque sorte, se re- 
cueillir avant de prendre une résolution ; puis il doit 
la soutenir avec fermeté; il doit céder à de bonnes 
raisons, jamais à l'intrigue. Montrer constamment 
un grand respect pour les lois, c'est assurer ses droits; 
et pourquoi le peuple respeclerail-il ce que le prince 
méprise? S'il parvient, au contraire, à le rassurer 
sur ses intentions, il s'établit entre lui et son peuple 
une commune confiance, qui est un gage précieux de 
stabilité. 

xi. . 25 







378 MES MÉMOIRES. 

Les peuples ont des besoins, des intérêts ; ils ré- 
clament des libertés dont l'autorité royale doit être 
le premier gage ; mais celte liberté doit rester elle- 
même dans de sages limites. 

La presse a acquis une immense influence : sans 
doute il faut prendre tous les moyens légaux pour 
s'opposer à ses excès ; mais tous les efforts du gou- 
vernement doivent tendre surtout à lui donner une 
direction utile. 

Les questions religieuses sont devenues si déli- 
cates, qu'une assemblée d'évêques pourrait seule 
juger quelles sont les concessions qu'il est possible 
d'accorder au temps; le clergé devrait avoir une 
existence indépendante d'un casvel qui révolte juste- 
ment celui qui le paye, et ôte à celui qui le reçoit, la 
considération qui est indispensable aux minisires de 
la religion. 

Il est impossible de se dissimuler qu'il existe de 
grandes préventions contre le clergé '. Le seul moyen 
d'y porter remède serait de faire voir les évêques 
reprenant sur le clergé de leur diocèse une auto- 
rité nécessaire, établir plus d'union et de sympathie 
entre ce que l'on peut permettre et tolérer, ou ce 
que l'on doit blâmer; et mellre le clergé tout à fait 
en dehors de la politique ; enfin, sévir sans pitié con- 
tre les prêtres coupables, sans chercher à pallier leurs 
fautes. Les vertus évangéliques du clergé feront le 

' Je n'aurais point à écrire cela aujourd'hui (1853). L'admirable con- 
duile du clergé, son dévouement et sa charité pendant l'invasion d'un 
horrible fléau, les orateurs évangéliques qu'il a fait entendre, ont enfin 
éclairé les esprits, répondu aux calomnies, et fait abaisser les armes 
levées naguère contre l'Église, 



SAINTE-l'ÉLAGIE. 379 

resle; et forl heureusement les mauvais prêtres sont 
une rare exception. 

Un roi ne doit jamais souffrir ces apôlrcs officieux 
qui font de la religion un moyen. 11 doit professer 
un souverain mépris pour l'hypocrisie, avouer hau- 
tement ce qui est bien et bon, et remplir ses devoirs 
sans crainte comme sans ostentation; ne plus rien 
laisser d'incertain, pas plus dans la religion que 
dans la politique; examiner à fond toutes les ques- 
tions, les trancher avec sagesse; tenir aux résolutions 
arrêtées et se montrer toujours conséquent. 

i existe de la jalousie contre la noblesse : le seul 
moyen d'en diminuer l'effet, c'est de ne lui accorder 
rien d'exclusif; d'en appeler à ses sentiments d'hon- 
neur et d'attachement, et de la mettre à portée de 
prouver son désintéressement en toute occasion. 

L'opinion des peuples finit par se réformer d'elle- 
même : il faut l'attendre, chercher à l'éclairer, et ne 
pas la brusquer. Le cachet du siècle est, par-dessus 
tout, l'amour-propre. 

On ne peut trop se répéter ces vérités. On resterait 
à jamais hors de France; ou bien, dans le cas où on 
devrait y revenir, on en sortirait infailliblement de nou- 
veau, si on croyait possible de marcher avec les idées 
du temps passé. 

Chacun a sa vanité : c'est une plaie qu'on rend in- 
curahle en l'aigrissant; aussi ne peut-on y apporter 
trop de ménagements ! C'est en étudiant le moral et 
l'esprit du peuple qu'on apprend à le conduire. 

Un roi doit s'attacher principalement à connaître 
les vérités qui importent à la sûreté de son trône, et 
au bonheur de son peuple. C'est surtout dans le choix 









380 MES MÉMOIRES. 

de ses conseillers qu'il csl nécessaire d'apporter tout 
le soin possible : tout est là pour lui, car tout est là 
pour le peuple; aujourd'hui le peuple a acquis trop 
d'indépendance et d'instruction pour qu'on puisse le 
dominer autrement que par la justice, par la légalité 
et par de saines institutions. 

Les intérêts du pays ne doivent plus être sacrifiés à 
ceux d'une capitale qui peut devenir le foyer de toutes 
les révolutions. 

A chaque déparlement doit être laissé le soin de 
s'administrer ; autrement les intérêts se trouvent frois- 
sés par la lenteur et l'ignorance des agents du gouver- 
nement. En confiant aux provinces le soin de leurs 
affaires, le pouvoir central s'épargnera le reproche 
qu'on lui adresse sans cesse de les négliger : il échap- 
pera, par une mesure aussi sage, au mécontentement 
qui de toutes les parties de la France s'exhale contre 
lui; il attachera les populations au pouvoir qui protège, 
ménage et respecte leurs intérêts ; en un mot, le gou- 
vernement au roi, l'administration du pays par le 
pays : telle devrait être la constitution de la France. 

Tous ceux qui payent l'impôt doivent participer à 
élire ceux qui le votent; et c'est seulement alors que 
tous les intérêts se verront représentés, sans que per- 
sonne ait le droit de se plaindre. La liste civile ne doit 
plus être volée pour un seul règne, ou bien la royauté 
est mise à l'enchère. Le budget de l'État ne doit pas 
être remis en question chaque année, ou bien tout 
est entravé par des discussions sans cesse renaissantes. 
Une fois le principe décidé dans une première session, 
ce sont seulement les dépenses extraordinaires qui de- 
vraient être offertes au vole annuel des Chambres. 



SAINTE-PÉLAGIE. 581 

Une Chambre des pairs héréditaire penl êlrc dans 
l'intérêt des individus qui la réclament; mais elle 
n'est ni dans l'intérêt du pays qui a besoin d'un 
contre-poids aux libertés, ni dans l'intérêt du gou- 
vernement monarchique, cl par conséquent du roi, 
qui y trouve souvent un centre d'opposition, au lieu 
d'y rencontrer un appui, d'autant plus nécessaire à 
son pouvoir, que toutes les garanties de liberté se- 
raient données au pays dans la Chambre des députés. 
Enfin la réforme électorale doit mettre le sinet aux 
révolutions : elle eût défendu la monarchie, et tôt ou 
tard elle sauvera la France. 

Je ne pose ici que des principes généraux; il serait 
trop long d'entrer dans une dissertation plus appro- 
fondie : je dirai seulement qu'après des révolutions 
où les loris ont été de chaque côté, nul ne doit être 
recherché pour ses actes ou ses opinions; aucune ré- 
crimination ne doit être faile sur le passé : justice 
pour le présent, et fermeté pour l'avenir. Tel est le 
plan de conduite qu'un gouvernement sage devra se 
Iracer. 

Un roi doil se rappeler sans cesse qu'on ne règne pas 
avec des partis, et tous ses efforts doivent tendre à les 
fondre en un seul : celui du bien public, — c'est-à-dire 
celui de tout le monde. Sa bonlé doil les conquérir et 
sa fermeté leur imposer. Les choses en sont venues 
au point aujourd'hui, que le triomphe d'un parti, au 
détriment de tous les autres, est impossible. Il faut que 
les hommes d'intrigue et d'ambition s'usent comme 
les partis. 

La société reste en dehors de tout, attendant tran- 
quillement un avenir qui appartient à ceux qui sau- 



382 MES MÉMOIRES. 

ront le conquérir par leur sagesse, et par leur raison. 

La diminution des impôts doit être un des prin- 
cipaux buis vers lequel on tendra, parce que, comme 
ce bien-être porte sur tous, tous sauront gré des efforts 
qui seront faits pour les soulager. 

En voulant, autant que possible, que les places 
soient gratuites, et en les faisant exercer par ceux 
qui ont de la fortune ou un talent reconnu, le gou- 
vernement éloignera de la capitale celte nuée de de- 
mandeurs qui l'obsèdent, et dont les ambitions et 
les amours-propres s'y battent en ebamp clos au dé- 
triment des supériorités auxquelles il faut offrir un 
libre accès. Il mettra l'intérêt de ceux qui ont de la 
fortune à se créer, dans leurs provinces, une influence 
aussi utile pour eux-mêmes, qu'elle sera favorable au 
peuple, disposé de préférence à confier son bien-être à 
ceux dont la fortune lui paraît une garantie. 

Ce sera aussi le moyen de créer une aristocratie, 
véritable nécessité pour un pays ; mais une aristo- 
cratie qui inspire le respect sans froisser les amours- 
propres, et sans éveiller de délicates susceptibilités. 

Pour bien prouver que le passé n'est ni un litre 
de faveur, ni un litre d'exclusion, et ôter tous les pré- 
textes d'opposition, un roi doit prendre pour aides de 
camp des militaires distingués, et appeler autour de 
lui une jeunesse dont les espérances froissées prépa- 
reraient sourdement une révolution. Tout ce qui est 
bonorable par soi-même ou par ses aïeux, quelle que 
soit la date de l'illustration, doit être appelé sans pré- 
férence aucune comme sans exclusion : les Monté- 
bello, les Wagram, les Sucbcl, les Souit, les Oudinot, 
les Bassano, etc., doivent marcher dorénavant de pair 



SAINTE-PÉLAGIE. 383 

avec les Chateaubriand, les Périgord, les Rohan, les 
d'Havre, les Beaufremond, les La Rochejaquelein, les 
Montmorency, les La Rochefoucauld, etc., pourvu que 
ceux qui portent ces noms illustres ou illustrés se 
montrent dignes, par leurs sentiments, de la con- 
fiance qui doit leur être accordée, comme aussi des 
fonctions qui peuvent être confiées à leurs mains. 

C'est seulement alors que tous les partis se grou- 
peront autour du trône, et formeront un faisceau im- 
pénétrable. Je cilerai un fait comme exemple : le ma- 
réchal Ney a eu sans doute de grands torts aux yeux 
de la Restauration 1 ; son fils ne doit plus être que le 
descendant d'un des guerriers les plus distingués. Il 
faut enfin surmonter toutes les répugnances, et se dé- 
gager de tous les préjugés qui ne sont plus à la hau- 
teur des esprits. 

C'est seulement ainsi que chacun se réunira fran- 
chement sur le même terrain. Les supériorités so- 
ciales sont à craindre alors seulement qu'elles se 
tournent contre le gouvernement : il est de sa sa- 
gesse, comme de son intérêt, de les attirer toutes 

à lui. 

La garde nationale, c'est la population honnête, 
laborieuse, amie de l'ordre. Il faut l'honorer et lui 
montrer une grande confiance. Si elle eût existé en 
1850, il n'y eût pas eu de révolution; et tout serait 
forcément rentré dans l'ordre. 

La conduile des gardes du corps est digne d'éloges; 
mais avoir la pensée de les recréer serait trop prou- 



1 Sa mort a été une grande faute politique : la Chambre des pairs 
devait condamner, et le roi user de son droit de faire grâce. 



384 MES MÉMOIRES. 

ver qu'on no connaît pas le temps où nous vivons. 

La formation d'une garde peut être une institution 
utile; mais les plus grandes précautions devraient 
être prises pour parvenir à la former 1 ; il faut éviter 
par-dessus tout de froisser aucun amour-propre et de 
laisser croire à aucune réaction. 

Il serait plus prudent de renoncer à la couronne 
que d'avoir jamais la pensée de la devoir, de quelque 
façon que ce fût, aux. secours ou à l'intervention de 
l'étranger. Quoique bien injuste, celte accusation sans 
cesse dirigée contre la Restauration, par la calomnie 
des factions, a été une des causes principales des mal- 
heurs de la maison de Bourbon. 

Tout accord avec l'étranger ne saurait être rejeté 
avec trop de fermeté; toute intrigue de ce genre doit 
être repoussée avec indignation, comme tout moyen 
violent à l'intérieur. 

Si le conseil que j'ai donné à Gand, en 1814, avait 
été suivi, Monsieur serait rentré en France, comme 
il le voulait, avec des Français et par le déparlement 
du Nord. Son Altesse Royale eût facilement occupé 
le royaume qui ne demandait qu'à se donner : quel- 
ques coups de fusil échangés eussent été un bien plu- 
tôt qu'un mal; et, arrivé à Paris avant les alliés, le 
roi leur eût fait la loi au lieu de la recevoir; toute 
la France eût applaudi; et ces impôts qui ont écrasé 
le peuple, en le mécontentant, eussent été épargnés; 
enfin Fouché n'eût pas été ministre, et bien des mal- 
heurs eussent été évités. Aujourd'hui la force des 
choses, le besoin de tous, l'expérience acquise, la con- 

, ' Elle n'existait plus à cette époque. 



■■■ 



SAINTE-PÉLAGIE. 385 

fiance que les royalistes inspirent au pays pourront 
seulement aider la France à rentrer sous la loi de ses 
institutions fondamentales. Si, dans les circonstances 
actuelles, la guerre civile eût été une faute, l'alliance 
avec l'étranger serait un crime. 

Trop de soins ne peuvent être apportés à la for- 
mation de l'armée : l'injustice et les passe-droits doi- 
vent être soigneusement évités; il faut s'attacher à 
ménager l'esprit des troupes autant que leur compo- 
sition; et ne pas se laisser aller à des destitutions qui 
mécontentent jusqu'à ceux-là mêmes qu'on ne des- 
titue pas. 

Voilà, pour l'intérieur, les choses les plus impor- 
tantes à faire; il reste maintenant à examiner la con- 
duite que l'on doit tenir avec les puissances étran- 
gères. 

Ne pas les hraver; mais ne pas les craindre. Ne 
point leur faire la loi ; mais encore moins la rece- 
voir. Être lier sans arrogance, et songer qu'on com- 
mande à la nation la plus hrave de l'univers, à une 
nation qui ressent profondément une insulte, et ne 
pardonne jamaisune humiliation; à une nation, enfin, 
qui murmure contre les sacrifices imposés par un 
caprice, mais qui trouve toujours la force de les sup- 
porter, quand il s'agit de soutenir son honneur. 

On ne doit pas se laisser aller à des velléités ambi- 
tieuses; mais, après avoir examiné avec sagesse les 
véritables intérêts delà France, il faut déclarer hau- 
tement qu'on les soutiendra sans crainte, comme sans 
présomption; décider quelles doivent être nos fron- 
tières, et tenir à leurs limites une fois arrêtées; ap- 
porter un grand tact dans le choix de ses alliés; ne point 




386 MES MÉMOIRES. 

consulter ses sympathies personnelles ou bien ses pré- 
ventions, mais s'en rapporter uniquement à l'intérêt 
du pays, et reconnaître enfin les malheurs et les hu- 
miliations qui ont été la suite et les conséquences de 
l'alliance anglaise. 

Nommer pour ambassadeurs des hommes pris en 
dehors de toute intrigue ; dignes, par leur caractère 
et leur position sociale, de représenter un si beau 
pays; et décidés à suivre exactement les instructions 
qui leur sont dictées. 

Ne plus souffrir que les ambassadeurs étrangers 
s'immiscent en rien dans notre politique intérieure, 
et demander à l'instant même le rappel de celui qui se 
mêlerait à la moindre intrigue. Faire l'impossible, 
au moyen d'une expédition lointaine, et par l'appât de 
grands avantages, pour purger la capitale et le pays 
d'individus toujours prêts à braver toutes les chances, 
et à improviser des émeutes; inutiles au bien, inca- 
pables de vivre paisibles, et toujours agités par une 
ambition et des besoins sans modération. 

Enfin, en dernière analyse, tout attendre de la sa- 
gesse de la France, de son intérêt bien entendu, comme 
de la réaction salutaire qui s'opère dans les esprits. 

Si je puis espérer, Monseigneur, que ces aperçus 
généraux, tracés par une main fidèle, et dictés par un 
cceurdévoué, vous inspireront quelque confiance, mon 
espoir sera rempli; convaincu, comme je le suis, que 
leur réalisation ne serait pas sans influence sur votre 
avenir comme sur le nôtre. 

Signé : Le Vicomte de La Rochefoucauld. 



-<à ■■■ 



CHAPITRE XV 

VOYAGE A BUSCHTIÉRAD 



De vives inquiétudes m'atlendaient à ma sortie de 
Sainte-Pélagie. Mon départ de la prison avait été fort 

louchant. 

Mes compagnons de captivité avaient paru unani- 
mes dans l'expression de leurs regrets; et il y eut 
aussi unanimité dans la joie qui m'accueillit à mon 
retour chez moi ; des larmes de joie coulèrent de part 
cl d'autre : on paraissait heureux de me revoir, et je 
ne l'étais pas moins de cet empressement. 

Je trouvai madame de La Rochefoucauld retenue 
dans son appartement par une indisposition qui l'avait 
empêchée de venir m'aider à supporter les derniers 
jours qui me séparaient encore du moment où les 
portes de la geôle du juste milieu devaient s'ouvrir 

devant moi. 

Madame de La Rochefoucauld par son courage et 



588 MES "MÉMOIRES, 

son énergie, était la femme des grandes occasions; 
partageant mes opinions cl, comme moi, sachant souf- 
frir sans se plaindre, elle avait longtemps dissimulé 
le mal que lui avaient causé la faligue et le saisisse- 
ment, suites inévitables de mon procès politique; 
mais les forces avaient fait défaut à son courage; et 
après deux ou trois jours de malaise, elle fut prise 
d'une fièvre maligne, accompagnée des symptômes 
les plus graves. 

Regnauld, médecin habituel de madame de La Ro- 
chefoucauld, demanda un autre médecin, et Récamier 
fut appelé; outre ces messieurs, il y avait un chirur- 
gien, M. Coulon, qui ne quittait ni jour ni nuit, sui- 
vant avec un soin extrême les progrès de la maladie. 
Quinze jours se passèrent pour la malade entre la vie 
et la mort et dans le plus horrible délire. Je fus 
obligé, d'après l'ordre formel des médecins, d'éloi- 
gner toutes les personnes habituées à madame de La 
Rochefoucauld, pour les remplacer par des sœurs, de 
l'institution Nolre-Dame-des-Champs, et par une troi- 
sième garde, n'obéissant qu'aux docteurs. 

« — Il vous faut beaucoup de caractère, me dirent 
« les médecins, en remarquant les obstacles que je 
« rencontrais autour de moi; mais la vie de la ma- 
« lade en dépend. » On me blâma d'abord, el bientôt 
on me rendit justice. Les médecins déclarèrent à ma- 
dame de Montmorency qu'elle me devait la vie de sa 
fille : j'avais envoyé une estafette à ma belle-mère pour 
la presser de venir. Pendant dix ou quinze jours je 
quiltai à peine madame de La Rochefoucauld ; seul je 
parvenais à lui faire exécuter ce qu'on exigeait d'elle ; 
les bains surtout, avec aspersion, lui répugnaient à un 



■Mi 



SORTIE DE SAIiNTE-l'ÉLAGIIi. 389 

point que je ne puis dire. Une fois entre autres la vio- 
lence qu'il fallut lui faire fut (elle, que je me trouvai 
presque mal. 

Le treizième jour de celte véritable agonie pour elle 
cl pour moi, les médecins parurent plus contents, et 
je commençais à respirer. Le mieux continua, et je 
pus songer sérieusement à la réalisation d'un projet 
arrêté dans ma tête. Je m'étais promis d'aller en per- 
sonne dans le lieu où j'avais envoyé le rapport qu'on 
vient de lire. Rendu à la liberté, délivré de celle hor- 
rible anxiété où me tenait la maladie de madame de 
La Rochefoucauld, certain maintenant de son rétablis- 
sement, je me préparai à mettre mon projet à exécu- 
tion, dès que les progrès de la convalescence me le 
permettraient. 

Ma première sortie fut pour aller visiter mes com- 
pagnons de Sainte-Pélagie : il est impossible d'être 
reçu avec plus d'âme que je le fus; mais je remar- 
quais avec une tristesse véritable qu'ils étaient tous 
souffrants ; un long séjour en prison enlraîne la perle 
de la santé. On tue par la prison, plus lentement, 
mais aussi sûrement que par la guillotine. 

Avant ma visite aux reclus de la rue de la Clef, 
j'avais reçu quelques témoignages d'un bon et amical 
souvenir; et parmi ceux-ci, je ne puis oublier la lettre 
que m'écrivit M. Philipon, cet homme si aimable, ce 
dessinateur si habile, que j'aime à louer aussi pour 
la vivacité de son esprit et la franchise de son carac- 
tère. Il avait bien voulu consentir à faire une lithogra- 
phie de ma personne et de ma chambre, pendant que 
je l'occupais; et, quelque temps après noire sépara- 
tion, il m'adressa la lettre qu'on va lire : 



i\ 



390 



MES MEMOIRES. 



Paris, 30 avril 1833. 



« Monsieur le vicomte, 



« J'ai appris avec une bien vive douleur la maladie 
« de madame la vicomtesse, et j'éprouve du regret à 
« venir vous arracher un moment d'auprès d'elle pour 
« vous entretenir d'une méchante lithographie. Ce- 
ci pendant je pars dans deux jours pour Lyon; et il 
« faut bien que je m'acquitte de ma commission. 

« Votre dessin est fait ; la chambre est Irès-ressem- 
« blante; mais votre personne ne l'est pas du tout, 
« parce que l'artiste n'avait pas eu, comme moi, 
« l'honneur de vous voir au ministère, et le plaisir de 
« vous retrouver en prison. 

« Ce croquis, tel qu'il est, pourra, je pense, vous 
« satisfaire, parce qu'il peint exactement le cabanon 
« dans lequel vous avez vécu quelques mois. 

« Recevez, monsieur le vicomte, l'expression de 
« l'estime et de l'amitié que vous a vouées l'un de vos 
« compagnons d'infortune. 

« Sainte-Pélagie m'a fourni l'occasion de recon- 
« naître que je m'étais trompé à votre égard ; je re- 
« mercie les juges qui nous ont réunis. 

« Adieu, monsieur* ayez la bonté d'exprimer à ma- 
« dame la vicomtesse la part que je prends au chagrin 
« de sa noble famille, et les vœux que je forme pour 
« son parfait rétablissement. 

« Votre dévoué et affectionné serviteur, 
« Cm. Piiilii'oin. » 



SORTIE DE SAINTE-PÉLAGIE. 391 

Madame de La Rochefoucauld allait de mieux en 
mieux, et nous 1 fûmes chercher nos passe-ports. Je dis 
à M. Gisquetque je venais lui proposer une économie 
h faire sur les fonds secrets, en le dispensant de s'a- 
dresser à ses agents pour savoir le but de mon voyage, 
et je lui déclarai ce que je complais faire. J'ajoutai 
très-sérieusement qu'après avoir fait un tour en Ita- 
lie, je reviendrais par Prague. Il sourit en homme de 
bonne compagnie, et me dit qu'il me remerciait de 
mes indications. 

Je fus ensuite chez M. de Broglic, et je lui dis qu'il 
avait des sentiments trop élevés pour ne pas com- 
prendre la fidélité que l'on doit au malheur, et que 
mes anciennes relations avec Charles X me faisaient un 
devoir d'honorer son infortune par celle marque de 
respect. Son silence seul me répondit; son cœur était 
trop haut placé pour me blâmer. Minisire de Louis- 
Philippe, sa posilion élail délicate. 

Mes passe-ports furent visés par tous les ambassa- 
deurs; ils me promirent et me donnèrent des lettres de 
recommandation, toujours uliles dans un si.long voyage 

et je partis accompagné des vœux et des prières de 
quelques bonnes âmes qui s'unissaient d'intention à 
toutes les émotions trisles et douces que me réservait 

ce pèlerinage. 

Mes trois mois de prison et les secousses terribles 
que la maladie de madame de La Rochefoucauld m'a- 
vaient données avaient forlemcnl ébranlé ma santé. 
Je me sentais sous le coup d'une grande maladie 



i Je dis nous, parce que 
in accompagner. 



le comte d'HinnisM, mon neveu, devait 



502 MES MÉMOIRES. 

quand je montai en voilure. J'éprouvais des maux 
de tête nerveux insupportables; et il me fallait, quel- 
que courage pour partir dans cette disposition; mais 
je complais sur la Providence avant tout; et d'ail- 
leurs je remplissais aussi un engagement. 

Ma belle-mère et le duc de Chevreuse m'avaient 
remis leurs intérêts, avec de pleins pouvoirs pour ad- 
ministrer des terres qu'ils possédaient dans la Calabre 
et qui provenaient de MM. de Fuentes-Pignatelli. 
Ces. terres ne rapportaient presque rien; et, pour ne 
plus avoir à revenir sur le résultat de mon voyage, 
je dirai tout de suite qu'arrivé sur les lieux je fis 
choix d'un homme intelligent, actif et sûr, qui, par 
sa bonne gestion, a procuré aux propriétaires des 
rentrées montant à une somme considérable, avec 
l'assurance que de grandes améliorations faciles 
à exécuter augmenteraient encore le revenu de ces 
biens. 

Un de mes neveux, le comle d'Hinnisdal, comme je 
l'ai dit, dont tous les sentiments sont nobles et éle- 
vés, bien qu'empreints d'un peu d'originalité, m'ac- 
compagnait, avec deux domestiques armés, ainsi que 
nous, jusqu'aux dents. Nous nous mîmes en roule le 
14 de juin, et nous étions de retour le 15 d'août, 
après avoir fait quatorze cents lieues environ, séjourné 
soixante-deux jours et vingl-deux nuits sur les roules, 
dormant à peine; et je ne puis comprendre comment 
ma santé, si fortement ébranlée, put résister à un pa- 
reil voyage. Tous les détails, toute la peine, toute la 
fatigue de la roule reposaient sur moi. M. d'Hinnisdal 
est d'un caractère assez distrait; d'ailleurs il ne savait 
pas un motd'italien, et il a peu l'habitude des voyages: 



■ta 



VOYAGK A BUSCHTIÉRAD. 393 

il s'endormait le soir dans un coin de la voiture, et se 
réveillait le matin; landis que moi je payais à cha- 
que poste; du reste, mon compagnon de voyage gai, 
spirituel et d'une grande délicatesse de sentiments, 
semblait très-reconnaissant du mal que je me don- 
nais, et me nommait sa providence en voyage. 

Nous avons passé, au milieu de la nuit, dans les 
plus mauvais pays, dans des endroits où l'on avait 
depuis peu arrêté des voyageurs, et il ne nous est 
rien arrivé;il est vrai que nos armes imposaient, et 
que j'annonçais partout la résolution où nous étions 
de nous défendre vigoureusement si nous étions atta- 
qués. Cet avis ne manquait pas son effet dans les au- 
berges ou dans les postes, car les brigands ont sou- 
vent des espions qui écoulent et épient à leur profit. 

Je reprends mon voyage dès son début. A Saint- 
Etienne, nous employâmes quelques heures à visiter 
les manufactures d'armes et de rubansj'nous en re- 
partîmes lard et passâmes la nuit pour arriver à Lyon. 
On s'indigne, dans son patriotisme, en voyant quel 
chemin détestable il faut parcourir pour arriver dans 
celte ville qu'un riche commerce rend si impor- 
tante. C'est pire encore pour en sortir. On a prati- 
qué, je le sais, un chemin de fer et percé une 
montagne pour le faire passer; c'est un très-beau tra- 
vail, j'en conviens; mais il est loin de suffire, puisque 
les voitures ne peuvent s'y embarquer, et que l'on 
éloigne ainsi les voyageurs d'un lieu vraiment curieux 
où il serait important de les attirer. 

De Lyon pour arriver à Grenoble, et de là rejoindre 
la route de Chambéry à Turin, on parcourt le pays le 
plus riant et le plus pittoresque, la ravissante vallée 
xii. 26 



m MES MÉMOIRES. 

de l'Isère ; nous restâmes deux heures seulement à 
Grenoble, et allâmes demander à dîner et à coucher 
à une des personnes les plus aimables el les plus spi- 
rituelles que je connaisse, madame la marquise de 
Monteynard. Elle commande l'estime, mérite l'af- 
fection la plus vraie, et attire sans calcul une con- 
fiance qu'on ne peut lui refuser. Nous la trouvâmes 
entourée de toute sa famille; elle paraissait calme, 
heureuse. Hélas! pourquoi ce bonheur dont elle est 
digne a-t-il été sitôt troublé par la mort de"sa deuxième 
fille!... c'est que le bonheur du juste n'est pas de ce 
monde, et que le ciel éprouve sur celte terre d'exil 
ceux qu'il aime avant de les attirer à lui. 

On fit d'aimables efforts pour nous retenir, et il 
fallut s'arracher de ce lieu l où il eût élé si doux de 
demeurer. Rien n'est plus pilloresque et plus ravis- 
sant tout à la fois que la position de ce château, situé 
dans une des plus jolies vallées qui existent, et adossé 
de l'autre côté à de belles montagnes couvertes d'ar- 
bres bien verts, à travers lesquels s'échappe une ma- 
gnifique cascade dont le son lointain imprime à l'âme 
des sensations toutes mélancoliques. La veille de notre 
arrivée dans ce séjour délicieux nous avions élé pris, 
quelques lieues avant Grenoble, par un de ces orages 
terribles où la nature entière semble se débattre 
dans une affreuse convulsion. Les montagnes sur 
lesquelles le ciel le plus noir semblait peser de tout 
le poids de sa colère parurent s'ébranler sous les re- 
tentissements de la foudre. A ce spectacle, l'âme se 
remplit d'une terreur indéfinissable : l'homme plus 



Le château de Tencin, à quelques lieues de Grenoble. 



VOYAGE A BUSCIITIKRAD. 595 

que jamais se sent sous la main de Dieu; plus que 
jamais il sent qu'il ne peut rien sans le secours d'en 
haut pour résister à ces attaques terribles des élé- 
ments déchaînés; il comprend mieux que jamais la 
puissance de la voix qui seule peut les faire rentrer 
dans l'ordre. 

A sept heures environ, nous rejoignîmes la roule 
d'Italie, et nous passâmes la nuit à Saint-Jean de Mau- 
rienne, pour arriver au jour au bas du mont Cenis. 
C'était un dimanche, et nous entendîmes la messe. 
Ayant déjà passé trois nuits en voyage, je voulus essayer 
mes forces et, conduit par un vieux guide fort expéri- 
menté, je gravis la montagne eu prenant un sentier 
court et difficile, traversant de longs espaces de neige 
à travers d'horribles crevasses : mon guide ne revenait 
pas de ma manière de marcher dans la montagne, car 
j'avais bien vite retrouvé mes jambes des Pyrénées. 
Pendant c .; temps notre calèche attelée de quatre che- 
vaux magnifiques faisait le circuit; depuis peu de jours 
seulement il n'était plus nécessaire de démonter les 
voitures pour les mettre sur un traîneau : nous tra- 
versâmes heureusement ces belles roules, quoique la 
fonte des neiges commençât à les rendre difficiles, et 
nous arrivâmes d'assez bonne heure à Turin. Je trouvai 
établie dans l'auberge où nous étions descendus une 
personne 1 , une amie dont j'étais séparé depuis deux 
ans: elle a rendu de grands services à la France; mais 
son éloignement momentané, qui lui a fait perdre de 
vue les hommes et les choses, a mis quelque incer- 
titude dans le jugement qu'elle doit en porter. 



Madame la comtesse du Cayla. 



396 MES MÉMOIRES. 

J'écrivis deux lettres de Turin durant les trois 
jours que je passai dans cette ville. Ces lettres étaient 
adressées à un homme politique, dont le système, dé- 
veloppé avec un grand talent et Une rare persistance, 
avait pour but de placer la royauté et le parti roya- 
liste sur un terrain où tous les vrais intérêts du pays 
pussent recevoir satisfaction. Pour mieux faire com- 
prendre cette correspondance, je dois relater ici le 
résumé de la note que j'emportais à Prague, et qui 
avait été arrêtée après de longues conversations, je 
dirai mieux, de longues discussions sur les plus im- 
portantes questions de haute politique tant dans le 
présent que dans l'avenir. 

Voici ce que je m'étais chargé d'expliquer et de 
défendre devant ceux auprès de qui je me rendais : 

« 1° Nécessité que les abdications soient renouve- 
« lées à la majorité; que tous les pouvoirs qui ont été 
« donnés soient annulés; 

« 2° Une seule chose bonne, c'est d'obtenir une 
« Chambre élective qui vienne reconnaître les actes 
« de Rambouillet, et rectifier tout ce qui a été faussé 
« au 7 août; 

« 5° Nécessité que Madame remette la tutelle de ses 
« enfants à la reine Marie-Thérèse; 

« 4° Point de charte, mais la reconnaissance par la 
« Chambre de toutes les lois françaises, c'est-à-dire 
« de celles qui ont obtenu la sanction libre de nos 
« rois, et qui ne sont pas contraires au gouverne- 
ce ment monarchique, et à la véritable liberté du 
« peuple; 

« 5° L'administration au pays, c'est-à-dire l'élec- 
« lion libre des assemblées municipales, cantonales, 



VOYAGE A BUSCIITIÉRAD. 597 

« départementales et de la Chambre des députés; le 
« «rouvernement au roi; point de vote annuel de l'im- 
« pot; liste civile réglée une fois pour toutes; point 
« de pairie héréditaire; 

« 6° Éviter de blesser la susceptibilité de la nation 
« française qui ne veut voir personne entre elle et son 
a roi; qui craint par-dessus tout, qu'on ne veuille lui 
« imposer ce qu'elle serait disposée à faire; les ques- 
a tions de forme sont beaucoup dans ce pays. Tout 
a doit venir de la France, et l'intérêt français doit 
« être le principe évident de tout ce qui se fera pour 
« une restauration nouvelle; 

« 7° Far un concours admirable de circonstances, 
« il se trouve que le duc de Bordeaux est un enfant 
« contre lequel viennent s'évanouir les préventions 
a conçues pendant quarante années de troubles civils; 
« et qu'auprès de cet enfant la Providence a placé un 
c< ange de vertu, Marie-Thérèse; 

« 8° Un des ministres les plus habiles qu'ait eus la 
a France se trouve dans la retraite, et peut conduire 
« les affaires jusqu'à la majorité réelle du prince. Ce 
« ministre, M. de Villèle, rallie autour de lui l'es- 
« lime de tous les partis, et la confiance de tous les 
« intérêts. » 

Maintenant, voici ma lettre première à la personne 
dont j'ai parlé : 









Turin, 22 mai 1855. 



a On connaît mal à l'intérieur ce qui se passe à 

a l'extérieur : il est pourtant essentiel d'être au fait 

de tout, dans un drame aussi compliqué que le 



538 'MES MÉMOIRES. 

« nôtre, et dont la scène se passe à la fois en France 
« et à l'étranger. Un voyage dénoue et déjoue bien 
a des intrigues et met fin à bien des absurdités. Je 
« voudrais vous faire ouïr et toucher du doigt des 
« obstacles qui de loin ont l'air de quelque chose, et 
« de près ne sont rien. Vous connaissez mon éloigne- 
« ment invincible pour toutes les menées : nous vou- 
« Ions le bien de la France par elle, et uniquement 
« pour elle. Je marchais à travers d'épais nuages, et, 
« malgré prudence et réserve, il m'eût été impossible 
« de ne pas m'égarer, quand au milieu de gens fort 
« influents j'en ai rencontré un attaché à moi par 
« des liens sacrés de reconnaissance : il ne m'a rien 
« laissé ignorer, et m'a mis au fait de toutes choses; 
« ma science, dont on ignore la source, étonne bien 
« ici certaines personnes qui font avec moi de la di- 
te, plomalie; il est curieux de voir avec quel mépris 
« on parle de nous et de nos plans! Quelle pitié de 
« voir cette assurance à des gens qui ne feront rien, 
« qui ne connaissent rien, et ne se doutent pas que 
« tout se fera par la France, en France, et pour la 
« France. J'ai rencontré l'autre jour Ouvrard, et vous 
c< saurez tout à l'heure le motif de son voyage. Nous 
« parlâmes politique, et vous le connaissez : il est 
«.< aussi spirituel qu'absurde et tranchant. 

« — Vos doctrines me paraissent celles de la Gazelle, 
« me dit-il en ricanant, devant la personne 1 que je 
« m'attendais à trouver à Turin et qu'effectivement 
« j'y ai rencontrée. 

« — Je suis habitué, monsieur, ai-jc répondu, à 



1 Madame du Cayla. 



VOYAGE A BUSCHTIËRAD. 599 

« puiser mes opinions dans ma conscience et dans 
« ma raison : si je hais les romans en politique, j'aime 
« à y Irouver le sens du droit et de la logique; voilà 
« pourquoi j'approuve et partage les doctrines du 
« journal que vous venez de nommer. » 

« Une longue discussion s'est engagée à ce sujet, 
a En rétorquant toutes les objections d'Ouvrard, je 
« songeais moins à le persuader (car je le savais dé- 
ce cidé à croire qu'il avait raison), qu'à éclairer la 
« personne qui nous écoutai!; et je crois avoir déjà 
« rectifié beaucoup d'idées fausses dans un esprit qui 
« se fait une dangereuse illusion. 

« Il parait que 0... a présenté un plan de finances 
« pour venir en aide à une troisième restauration. 
« Faire un énorme emprunt qui permettrait d'offrir 
« cinquante millions à S...., c'est-à-dire ruiner l'a- 
ce venir du pays au profit de quelques intrigants; 
« toujours les mêmes absurdités depuis quarante 
« ans! 

« Un Anglais est en pourparler pour les fonds; Ou- 
« vrard est l'intermédiaire. Malheur à de semblables 
« moyens! malheur à ceux qui les emploieraient! Je 
a ne néglige rien, et je ferai de mon mieux pour dé- 
« jouer de tels projets. 

« On veut toujours supposer la possibilité de la 
« guerre, et faire servir les royalistes au triomphe de 
« vues toutes personnelles. 

« — Mais enfin que ferez-vous si le cas échoit? me 
« disait-on hier. 

a — Eh bien, ai-je répondu, nous prendrons parti 
« contre l'étranger, car nous sommes Français avant 
« tout; et la France unie délierait l'Europe. La main 






400 MES MÉMOIRES. 

« de l'étranger ne ferait qu'envenimer nos blessures ; 
« et je le dis hautement, si la France à la fin n'était 
« pas convaincue que les royalistes sont intimement 
« liés à tous ses intérêts nationaux, il n'y a dans ce 
« pays aucun avenir pour la légitimité. » 

« Les souverains ont traité trop légèrement ce prin- 
« cipe sur lequel leur trône repose; ils s'en repentent 
« aujourd'hui; il n'y a pas un trône qui n'ait été 
« ébranlé avec les pavés de Juillet; et, disons-le, il 
« n'y a pas un trône qui ne l'ail bien mérité. 

« La France seule peut sauver l'Europe; et la lé- 
« gitimité seule peut arracher la France à l'abîme 
« des révolutions. Son esprit s'y éteint tous les 
« jours; mais il faut laisser le temps au pays de s'é- 
c< clairer : il faut parler aux Français la seule langue 
« qu'ils puissent et veulent entendre; c'est ce que 
« nous ferons. Si vous lui parlez cosaque ou prus- 
« sien, elle vous répondra par des coups de fusil, et 
« elle aura raison. Mais si je suis fidèle à mes amis 
« politiques, tous ne sont pas comme moi. 

« Villèle se sert de vous, mais il ne marche pas 
« franchement avec vous, et il a ailleurs une corres- 
« pondance intime. Du reste, son influence à Prague 
« est grande, et il est dans le camp de gens qui le 
« déteslaient, Blacas, 'par exemple. J'ai vu ici une 
« personne qui connaissait une lettre de Villèle où il 
« blâmait plusieurs de vos doctrines, ou en parlait 
« d'une manière très-légère. 

« Un jour vous me rendrez justice, et vous recon- 
« naîtrez que je l'ai bien jugé ; je sais l'immense 
« avantage de ses qualités, mais je sais le danger de 
« ses défauts : l'impossibilité de son caractère comme 






VOYAGE A BUSjCHTIÉRAI) 401 

« action, et la néeessité d'obvier d'avance aux graves 
« inconvénients de ce caractère tout en tirant parti 
« de son bon côté. 

« Au milieu de toutes les intrigues qui se jouent, 
« je dois dire que nous sommes d'accord sur bien 
« des points importants. Ceux qui sont dehors cher- 
« client un moyen quelconque de restauration, sans 
« comprendre qu'il n'en est cfii'un de possible : il 
« faut que la légitimité devienne tellement l'intérêt 
« de la France, que la France y revienne d'elle-même, 
« proprio motu. 

« L'ouvrage de Lourdoueix ' m'a été utile : il faut 
« qu'il soit connu à l'étranger comme en France. 
« Adressez-en un exemplaire très-promplement de ma 
« part, si vous voulez, à M. de Bonbel, minisire de 
« l'Autriche à Turin. 

« Parlons de Prague ; j'en ai su ici tous les détails. 
« Le prince est charmant. Madame la duchesse de 
« Berry est regardée comme finie politiquement. 

« Blacas fait tout à Prague, parce que l'on vit sur 
« l'argent placé, dit-on, par Louis XVKI en Angle- 
ce terre. Charles X n'a pour lui qu'un goût de circon- 
« stance, et j'ai la certitude que le vieux roi agit en 
« se cachant de lui. Quant à la couronne, lui et son 
« fils y ont renoncé sans retour; et c'est Madame qui 
« est reconnue régente : opération que l'Autriche ap- 
« prouve nécessairement. 

« Madame ne sait trop que faire et que penser; elle 
o est accablée de lettres et d'intrigues de Paris, 
«d'offres de tentatives. M. de Chat.... s'agite et 



Lourdoueix, Instauration delà société française. 






402 MKS MÉMOIRES. 

« prend racine. Surveillez ce côté : tâchez de faire 
« arriver sûrement une lettre à Rome dans cinq ou 
« six semaines environ. Damas agit, un peu séparé 
a de Blacas. 

« Brézé se décourage, entre nous; soutenez-le for- 
ce tement avant qu'il parle : c'est un homme plein 
« d'élan et des plus nobles sentiments; mais n'ou- 
« bliez pas que ce n'est pas un homme de caractère. 
« J'ai beaucoup causé avec sa sœur. 

« Une horrible conspiration a été découverte ici, 
« comme par miracle; on est sur les traces : c'est 
« l'armée qu'on travaille, et c'est là qu'est le mal et 
« le danger; entre nous je ne la crois pas finie; et à 
« moins de mesures très-vigoureuses, que du reste on 
« est assez décidé à prendre, elle aura des ramifica- 
o tions. Elle devait éclater en même temps à Lyon, 
« Grenoble, Chambéry et Turin. La famille royale 
« devait être égorgée. Un homme a été saisi porteur 
« d'un million qu'il était en train de distribuer. Beau- 
« coup d'individus ont été arrêtés. Le pays, extérieu- 
cc rement, paraît tranquille; mais je crains que ce ne 
« soit le feu qui couve sous la cendre. Les populations 
« sont bonnes et pieuses-; le roi vit trop retiré : c'est à 
« peine si on le voit. 

« Ce séjour est du reste des plus curieux et des 
« plus importants; la jeunesse y est dans l'opposition : 
« c'est Je portrait de la France. La position -du Piè- 
ce mont entre l'Autriche qui ne demande qu'à entrer, 
c< et la France à agiter, est fort difficile (il faut en con- 
cc venir), et commande une grande prudence. 

ce Je crois avoir peu de choses à vous mander en 
« m'avançant vers le but de mon voyage. Pensez au 






VOYAGE A BUSCIITIÉIUD. 405 

« voyageur, et distribuez à tous les vôtres les plus 
« tendres souvenirs. Adieu, je vous serre la main en 
« ami sincère. Le duc de Laval est à Gènes; Eugène 
« a été le recevoir : les La Uochejaquelein sont ici 
« bien portants; je ne les ai pas vus : ils ont loué 
« une petite maison de campagne. 

« Nous avons dîné hier en petit comité chez l'am- 
« bassadeur d'Autriche; mon neveu est tout charmé 
« de l'accueil qu'on nous fait et de l'empressement 
« qu'on nous témoigne : moi, je songe à en profiler. 

a Adieu, mille choses à votre ami. Tâchez de tout 
« bien connaître, c'est très-essentiel, et de tout sur- 
et veiller. Je ne négligerai rien quant à moi. 

« P. S. C'était la république qu'on voulait procla- 
a mer ici; mais je crois à l'argent des bonapartistes et 
« à leurs menées. » 

Nous partîmes le soir pour Gènes; celte ville me 
rendit mille souvenirs d'un temps déjà bien loin de 
moi, el je m'y retrouvai avec une véritable émotion : 
mon sorl avait été à la veille de s'y fixer pour jamais, 
au premier voyage que je fis en Italie avec mon père, 
à la fin de mon éducation; un hasard assez bizarre 
seul s'y était opposé, et il me serait difficile de 
rendre ce que j'éprouvai en revoyant une personne 
dont j'étais séparé depuis tant d'années. Mes affaires 
m'empêchèrent de prolonger notre séjour, et nous 
nous arrachâmes, non sans regret, à une ville où 
nous avions été reçus d'une manière charmante par 
d'anciens amis de mon père et de moi. 

Nous trouvâmes des roules admirables, établies au 



404 MES MÉMOIRES. 

milieu de ces rochers difficiles, qu'autrefois on ne 
pouvait franchir à grand'peine qu'avec des mulets. 

Nous gagnâmes Florence, où nous restâmes quatre 
jours : j'y revis avec bonheur mademoiselle de Fau- 
veau, cette femme excellente, d'un caractère viril et 
d'une grâce toute féminine; cet esprit rare, d'une dé- 
licatesse sans exemple, d'une énergie sans pareille; ce 
talent remarquable par sa facilité, et dont les compo- 
sitions sont pleines de génie. Mademoiselle de Fau- 
veau, qui est un sculpteur de mérite, après avoir tout 
sacrifié à l'espoir de se rendre utile en Vendée, sem- 
ble avoir oublié toutes les marques de dévouement 
qu'elle a données et qui l'ont détournée, pendant quel- 
que temps, de sa belle carrière d'artiste; avec quelle 
peine ne suis-je pas parvenu à obtenir d'elle qu'elle 
mettrait par écrit le récit des événements auxquels elle 
s'est associée dans l'Ouest. Elle a subi la persécution et 
la prison, et semble avoir tout oublié; elle s'est remise 
à ses travaux avec plus de zèle que jamais, mais elle 
n'a pu prendre son parti de rester en France : inacces- 
sible à la- crainte, elle passa quelque temps à Paris; et, 
après avoir été reçue à Turin avec toute la distinc- 
tion qui lui est due, elle est venue s'établir à Flo- 
rence. Le fameux Bartolini l'a reçue avec une grâce 
toute particulière, et elle loge chez lui avec son frère, 
dont le dévouement a quelque chose d'antique et de 
vraiment sublime. Un petit appartement, un simple 
et commode atelier, au fond d'un petit jardin, com- 
posent sa modeste demeure ; les gens les plus consi- 
dérables demandent comme une faveur d'y êlre ad- 
mis, et quant à moi, je n'oublierai jamais les mo- 
ments que j'y ai passés entre l'affection la plus tendre 



VOYAGE A BUSCHTIÉKAD. 



405 



et l'admiration la plus vraie. Mademoiselle de Fau- 
veau reçoit les conseils de son hôte, célèbre sculp- 
teur, qui se félicite de compter parmi ses élèves un 
artiste de celle force, tandis que sa femme, aussi 
belle qu'elle est aimable, offre à l'exilée toutes les 
ressources du commerce le plus doux et de l'affection 
la plus sincère. Madame de Fauveau ne quitte pas sa 

fille. 

Je retrouvai aussi à Florence, avec un véritable 
plaisir, la célèbre madame Catalani, aujourd'hui 
madame Walabrech. Jamais âme ne fut plus tendre 
pour les malheureux, et les secours de tout genre 
qu'ils doivent à son admirable lalent ne pourraient se 
compter; aussi lous les souverains la traitent-ils avec 
la plus grande distinction. Elle habile une charmante 
maison de campagne, à quelque distance de Florence; 
et aidée de sa fille, personne fort distinguée et fort 
aimable, dont de tristes circonstances ont brisé l'exis- 
tence, elle fail les honneurs de chez elle de la plus 
gracieuse manière. 

De Florence, nous nous acheminâmes vers la ca- 
pitale du monde chrétien, et comme nous devions y 
séjourner plus longtemps au retour, nous n'y pas- 
sâmes que trois journées en allant. J'y revis avec bon- 
heur la princesse Zénaïde Wolkonski, personne aussi 
spirituelle que distinguée, donl depuis bien des an- 
nées je m'honore d'être l'ami : elle me donna à dî- 
ner à une petite villa qu'elle possède à un mille de 

Rome. 

Je retrouvai aussi à Rome d'anciens amis qui me 
reçurent avec une obligeance toute particulière. En 
tout, il me serait impossible de rendre les égards et 



400 MES MÉMOIRES. 

les prévenances dont nous fûmes l'objet pendant tout 
notre voyage. On pense bien qne je mis, ainsi qu'à 
Florence, ces bonnes dispositions à profit pour le plus 
grand avantage de nos idées politiques. La lettre que 
je transcris ici dira mieux qu'un récit les découvertes 
que chaque pas amenait pour moi sur cette terre étran- 
gère, et le progrès que je faisais en portant et en pré- 
conisant partout nos idées. 



« Rome, mai 1853. 

« J'ai achevé de savoir à Florence ce qui, à Turin, 
« m'était encore resté inconnu. 

« On se sert du nom de Madame que l'on juge 
« nécessaire. Bourmont est le grand directeur; le 
« baron de Damas marche avec eux ; Chateaubriand 
« est de la partie, bien qu'il voulût la place de Damas. 
« On s'entend avec Villèle, qui probablement, lui, se 
« concerte avec tous, se croyant nécessaire à tous : 
« voilà l'état des choses. Ce qui me reste prouvé, c'est 
« qu'on a la prétention de nous conduire du dehors. 
« Surtout soutenez, fortifiez bien Brézé avant son dé- 
« part, et qu'il demeure convaincu, comme nous, que 
« rien ne se fera à l'extérieur, et que ceux qui y sont, 
« ne connaissent pas le véritable état de la France, et 
« se tromperont infailliblement dans leurs calculs. 
« Soyez en repos sur mon compte : plus je vais et plus 
« je demeure convaincu que la légitimité ne peut re- 
« venir que comme intérêt et volonté de la France, et 
« non comme une affaire de coterie. 11 en sera ainsi, 
« ou nous ne la reverrons que comme une ombre pas- 
ce sagère, tandis qu'il faut la retrouver et qu'elle de- 



VOYAGE A BUSC1ITIÉRAD. 407 

« meure. Quand viendra ce moment? le ciel seul peut 
« le fixer dans l'avenir. 

«Dans cette admirable église de Saint-Pierre, j'é- 
« tais seul, hier; je priais pour la France, et jamais 
« prière ne fut plus ardente. Penser à la France, c'est 
« penser à l'humanité entière qui s'élève ou tombe, 
« progresse ou recule, suivant que notre pays triom- 
« phe ou s'abaisse, marche droit ou fait fausse roule. 
« Quelle cause quela nôtre! que les autres intérêts sont 
« petits à côté de ceux dont nous voulons le triomphe ; 
« et quelles pensées me transportaient quand, pro- 
« sterne dans cette basilique de Rome, de Rome 
« qu'on peut nommer la clef de voûle de la société re- 
« ligieuse, je demandais au ciel le triomphe du prin- 
ce cipe qui seul peut consolider l'édifice politique! 

« ,1e cherche surtout à. prouver à l'étranger qu'il a 
« véritablement intérêt au repos, et même à la gloire 
« delà France; et j'agis en cela d'après mon senti- 
ce ment inlime. 

« Demain nous restons pour assister à une très- 
ce belle cérémonie ; c'est la plus belle après les solen- 
cc ailés de la semaine sainte ; le pape y donne sa 
« bénédiction : je la recevrai pour la France et pour 
■ « son vrai roi ; que Dieu les protège ! 

« A Turin j'ai laissé entièrement dans nos idées un 
ce personnage fort instruit et fort influent par sa posi- 
ce lion. J'ai compris qu'il était important de l'avoir 
« pour nous, et j'ai été assez heureux pour réussir 
« complètement; par lui je louche bien des cordes, 
ce S'il le devenait nécessaire, vous recevriez une lettre 
« de lui, et il se ferait connaître. 

ce Nous partons demain soir; dans trois semaines, 



408 MES MÉMOIRES. 

« je serai de retour à Rome : j'y resterai huit jours, 
« cl vous comprendrez qu'il sera nécessaire de m'y 
« instruire parfaitement de la situation intérieure ; j'y 
« compte absolument. J'espère que tous mes rensei- 
« gnemenls vous auront servi à saisir bien des fils et 
« à remonter aux sources, car vous pouvez être certain 
« qu'on a la prétention de nous jouer, et qu'on me 
« fait un crime de ma jonction intime avec vous. 
« On ne sait pas que là où je vois le bien je m'y 
« attache, avec la force inébranlable de mon carac- 
« 1ère. Je vous répète que Turin est devenu le point 
« important ; mais nous serons servis là bien au delà 
« de notre espoir, et j'attends une lettre détaillée 
« au retour. Mille choses à votre habile collabora- 
« teur. » 



Nous ne restâmes que trois jours à Naples en pas- 
sant : le but de mon voyage de ce côté était la terre 
deCérignola, à soixante lieues de Naples, au fond de la 
Fouille. L'homme d'affaires nous avait prévenus des 
dangers de la route ; et la précau tion que prend chaque 
habitant de ne jamais marcher qu'un fusil sur l'épaule 
nous en avait suffisamment avertis 1 . Nous arrivâmes, 
en effet, sans aucun accidenta Foggia, situé à sept 
lieues de Cérignola. Cette ville est la demeure de 
l'intendant de la province, chez lequel je rencontrai 

1 A Naples, je pris un parti qui, pouvant être taxé de folie, me parut 
sage. Je dis haut dans l'auberge que nous partirions le lendemain matin, 
et à dix heures du soir j'envoyai chercher des chevaux, convaincu que 
jamais les brigands, assez nombreux dans ces parages, ne pourraient 
supposer qu'on se risquât 'a pareille heuro de la nuit. Je calculai en 
outre que les avertissements qu'ils auraient pu recevoir les aurait in- 
duits en erreur. 



VOYAGE A BUSCIITIÉRAD. 409 

toute la politesse et tous les égards possibles. Nous 
couchâmes à Foggia ; et le lendemain , vers onze 
heures, nous nous acheminâmes, à travers de vastes 
plaines qui rappellent la Champagne, vers la terre 
que je devais visiter. Malgré mon refus positif, deux 
gendarmes nous précédaient sur la route, toujours 
à une assez grande dislance. 

De Cerignola, où nous logions dans le vieux châ- 
teau de la propriété, nous gagnâmes à cheval la terre 
de Bisaccia où se trouve aussi, avec les restes d'un 
vieux château, une tour à moitié penchée sans s'é- 
crouler, et qui remonte, dit la chronique, à deux cents 
ans avant Jésus-Christ. L'homme d'affaires, Brasseur, 
aussi brave qu'intelligent, nous avait recommandé de 
faire sans nous arrêter les dix-sept lieues qui nous 
séparaient de cette seconde propriété. 

Nous restâmes à Bisaccia le temps nécessaire ; et 
nous rejoignîmes notre voiture sur la grande route, 
décidés à ne plus nous arrêter qu'à Naples. 

Une montagne assez longue était réputée dange- 
reuse à franchir; et je venais à peine de donner des 
instructions à nos gens, de concert avec mon neveu, 
d'une bravoure éprouvée, que sept brigands nous 
apparurent avec leur figure bronzée et leur costume 
pittoresque. 

On connaissait à Naples leur existence, et une es- 
couade de gendarmes, qui avait été envoyée pour nous 
proléger, venait de les arrêter. Nous remerciâmes la 
Providence et nous passâmes. 

J'avais réglé de mon mieux, et je puis le dire, avec 
un plein succès, les affaires qui m'avaient été confiées, 
et, de retour à Naples, nous y restâmes sept jours. 
xh. 27 




410 MES MÉM01KKS. 

Sans doute rien n'égale la situation de cette ville, 
mais je déteste sa population malpropre et bruyante. 
J'allai à sept lieues de là revoir Castellamare, séjour 
délicieux où une grande partie des étrangers qui par- 
courent l'Italie se donnent rendez-vous durant la belle 
saison : j'y retrouvai beaucoup de Français et, entre 
autres, M. de La Ferronnaye, qui me reçut en ami, 
et me mena faire à âne avec lui une ravissante pro- 
menade dans la montagne, couverte des maisons de 
campagne les plus charmantes. 

Partout je rencontrais des diplomates étrangers 
avec lesquels je parlais de la France et de l'Europe; 
et cette partie de mon voyage ne fut ni la moins in- 
téressante, ni la moins importante. 

Je voulus, un jour, aller faire une visite à la com- 
tesse de Latour, gouvernante de madame la duchesse 
de Berry ; je l'avais vue à Paris, et je connais beaucoup 
sa fille, madame de Méfray ; mon nom fut bien pro- 
noncé, mais mon titre estropié. Je trouvai dans le 
salon une jeune femme jolie, aimable, qui me reçut 
de la manière la plus gracieuse : c'était la belle-fille 
de madame de Latour. Au bout de dix minutes envi- 
ron la belle-mère entra, et je fus étonné de son air 
sec et glacial ; ses réponses brèves et tout au plus po- 
lies me donnèrent même une humeur que je fis sentir 
poliment. 

« — Je comprends fort bien, madame, lui dis-je, 
« à quel point il doit vous paraître indiscret qu'un 
« homme qui sort de prison ose se présenter chez 
« vous. » M'interrompant aussitôt : 

«_ Oh! mon Dieu, pardon, mille fois pardon! 
«monsieur le vicomte; j'étais loin de vous recon- 






^^M 



VOYAGE A DUSCIITIÉRAD. 411 

« naître, et je vous croyais attaché à l'ambassade. » 
Impossible alors d'être plus aimable, et de réparer 
d'une manière plus gracieuse. Nous parlâmes beau- 
coup de la France, et surtout de la duchesse de Berry. 
Elle m'assura que les dispositions du roi de Naples 
pour sa sœur étaient excellentes; elle me confirma 
aussi la nouvelle qu'une conspiration terrible venait 
d'être découverte et déjouée : deux des conspirateurs 
s'étaient brûlé la cervelle. Nous déplorâmes ensemble 
l'aveuglement d'un prince qui commençait à peine à 
ouvrir les yeux sur les dangers que courait sa cou- 
ronne. Ses troupes sont belles et nombreuses, mais 
elles ne peuvent inspirer aucune confiance; et, de 
plus, elles le ruinent. Diminuer leur nombre, et aug- 
menter le corps des gendarmes, qui sont excellents, 
serait une bonne mesure d'économie et de sûreté. 

Nous étions arrivés à Naples au moment de la der- 
nière fêle donnée au grand-duc de Toscane, pour son 
mariage avec la sœur de la duchesse de Berry : il 
était neuf heures du soir. Toute la cour, toute la no- 
blesse, toute la diplomatie, toute la riche aristocratie 
de la banque se trouvaient au théâtre; la salle de 
San-Carlo, remise à neuf, était éclairée comme pour 
un jour de fêle. Ajoutez à cela l'éclat des diamants, 
la richesse des parures, et vous pourrez juger du ta- 
bleau magnifique qui s'offrait à notre vue. 

J'avais retrouvé à Castellamare, avec plaisir et tris- 
tesse, la famille des Bauveau, dont la grâce et la 
bonté pénétrèrent. Ils soignaient une des plus belles 
femmes de son époque, dont le dépérissement inspi- 
rait une véritable pitié : son esprit piquant la ren 
dait vraiment aimable, et elle semblait supporter ses 






412 MES MEMOIRES, 

souffrances avec un grand courage et une grande ré- 
signation.. J'y vis la spirituelle, piquante et jolie ma- 
dame de Ludre; son mari est aussi légitimiste que 
son frère le député l'est peu ; la gracieuse madame de 
Biron dont la beauté n'est qu'à elle; sa mère, madame 
de Mun, me remit une lettre pour la comtesse Cichy, 
belle-mère de M. de Melternich. J'écrivis de Naples à 
la personne à qui j'avais déjà fait part de mes impres- 
sions de voyage politique 1 . 
Voici cette troisième lettre : 








« Naples, 10 juin 1853. 

« Figurez- vous que la conspiration italienne 

« s'étendait jusqu'ici; ici comme partout, elle devai 
« opérer par l'assassinat et le guet-apens : c'est es- 
« sentiel à dire, pour montrer où mènent les conspi- 
« rations et pour inspirer la haine qu'elles méritent. 

« Trois des conspirateurs, tous trois officiers, se 
« sont brûlé la cervelle, plutôt que de se laisser pren- 
« dre ; il me paraît que la Providence ne veut plus 
« de conspirateurs; aussi j'espère de l'avenir : con- 
« tinuons à éclairer les esprits, c'est le point impor- 
« tant; il faut montrer aux peuples, en même temps 
« que les dangers de l'anarchie, la légitimité comme 
a un port de salut. Mais, de grâce, croyez-en l'ex- 
« périence que me donne mon voyage ; songez à la 
« nécessité de bien expliquer nos opinions : prouvez 
« qu'au milieu de ces doctrines anarchiques, qui mc- 
« nacenl d'embraser le monde, et effrayent avec rai- 

1 M. de Genoude. 



VOYAGE A BUSCHTIÉRAD. 413 

« son tous les gouvernements, il est indispensable de 
a nous montrer monarchiques et aristocratiques sans 
« exagération, comme sans partialité; c'est le moyen 
« de rassurer les esprits les plus sages qui s'effrayent 
« de nos systèmes qu'ils connaissent mal. Vous êtes si 
« imbu de vos propres idées, que vous ne le compren- 
« drez peut-être pas; mais je vous jure que c'est bien 
« nécessaire, plus nécessaire que jamais. 
- « Une conversation de trois heures que je viens 
« d'avoir avec La Ferronnaye me le prouve : elle était 
« importante, car sa position à Prague et auprès de 
« l'étranger est des meilleures. 11 a compris et admis 
« toutes mes explications; mais il ne vous compre- 
« nait pas, et s'effrayait de plusieurs points qui n'ont 
« pas été assez expliqués : du reste, je l'ai laissé con- 
« vaincu, partageant nos idées, projets et doctrines; 
« et nous pouvons compter sur lui. Vous voyez que 
« je ne perds pas mon temps : je l'emploie de mon 
« mieux, et j'ai jusqu'à présent plus de bonheur que 
o je ne l'espérais. 

« Adieu, je vous serre la main de bon cœur, comp- 
« tant toujours trouver à mon retour à Rome de vos 
« nouvelles, et ce que vous m'avez promis 1 ; il serait 
« fort utile d'en faire arriver un à Naples au comte de 
« La Ferronnaye : il est établi à Caslellamare, où il y a 
« beaucoup de Français et d'étrangers; et nous-allons 
« y avoir un homme sur lequel nous pouvons compter. 
« Adieu; hommages à votre femme, compliments à L.; 
« surtout bien des détails à Rome : c'est mon qua- 
rt Irième petit mot. Que je sache s'ils vous arrivent. 

1 Le dernier ouvrage de M. de Lourdoucix. 






. ■ 






414 



MES MÉMOIRES. 



« P. S. Il paraît que ma conversation a frappé La 
a Ferronnaye : il me quittait quand j'ai pris la plume 
« pour vous écrire ; il vient de me revenir avec des 
« lettres parfaites en tous points, écrites pour quelques 
« circonstances prévues, et nous avons pris de nou- 
« veau ensemble des engagements solides : je vous ré- 
« pète qu'il jouit à l'étranger d'une grande considéra- 
« tion, et qu'il m'a promis de ne plus rester inactif; 
« du reste, ses doctrines comme les nôtres sont telle- 
ce ment françaises, que nous ne devons pas craindre 
« de les faire connaître aux étrangers pour qu'ils 
« nous esliment, et à la nation pour qu'elle nous 
« aime. Adieu. » 



Nous partîmes le soir, suivant notre habitude; 
j'exigeai seulement qu'un de nos domestiques restât 
éveillé: le mien, nommé Gélestin, montra beaucoup 
d'intelligence et de courage pendant ce voyage; tous 
les deux faisaient de leur mieux, et ne se plaignaient 
jamais de l'excessive fatigue. A quelques lieues de 
Rome, dans ces plaines où l'on trouve plus de bri- 
gands que de voyageurs, au milieu de la nuit, à une 
poste isolée, je sautai à temps de ma voilure pour la 
dégager des mains de cinq ou six hommes de fort 
mauvaise mine qui paraissaient fort pressés de voir 
de près nos bagages. Le ton avec lequel je leur par- 
lai en italien, mon sabre et une lanterne qui vint à 
propos éclairer mes moustaches, en eurent bientôt 
raison; ce ne fut ni le premier ni le dernier fait de 
ce genre : depuis plus de vingt ans je n'avais pas dit 
un mot d'italien ; et à peine en Italie ma facilité à 
m'exprimer dans cette langue me revint à tel point, 



VOYAGE A CDSCI1TIÉRAD. 415 

que plusieurs fois je fus pris pour un naturel du 
pays. 

A noire retour à Rome, nous y restâmes neuf jours, 
ce qui nous permit d'aller dans la société; nous y ren- 
contrâmes avec bonheur et reconnaissance la du- 
chesse Massimo qui, depuis bien des années, fait avec 
une grâce parfaite les honneurs de sa maison aux 
étrangers et à la meilleure société de Rome. Nous as- 
sistâmes aux belles et imposantes solennités de la fête 
de Saint-Pierre : à notre premier passage nous avions 
vu la magnifique procession de l'Assomption; rien 
n'est plus religieux et plus imposant que cette céré- 
monie; et le maintien recueilli du clergé donne un 
démenti à ses calomniateurs. Il ne serait pas juste 
cependant de soutenir que le clergé et les couvents de 
moines n'ont pas besoin d'une grande et sévère ré- 
forme : plus on voyage et plus on demeure convaincu 
que c'est encore en France, qu'il y a le plus de reli- 
gion. 

Nous trouvâmes à Rome les deux ambassadrices les 
plus aimables que recèle le monde diplomatique : 
l'une, la comtesse de "*, est beaucoup plus belle 
qu'elle n'était il y a dix ans, quoique alors il fût dif- 
ficile de l'être plus: c'est l'ambassadrice de Russie; 
l'autre, la comtesse de Tolsloy, est l'ambassadrice de 
Naples; et jamais on ne fit avec plus de grâce les hon- 
neurs d'un palais plus magnifique. Je retrouvai avec 
plaisir la marquise de Torlonia, que l'on pourrait 
nommer l'une des ruines de Rome, quoiqu'elle fût 
encore étonnante de fraîcheur : ses fils ont une énorme 
fortune, surtout celui qui a continué la banque. Je 
revis aussi avec un extrême plaisir la marquise de 










4 *6 MES MÉMOIRES. 

San Pierri, femme aussi spirituelle qu'aimable : elle 
a élé recueillie par son oncle le cardinal Grégorio qui, 
deux fois, a vu la tiare approcher de sa tête; c'est un 
vieillard plein de sens et d'esprit, et dont le cœur est 
toujours jeune. Il me reçut avec une extrême bonté, 
et nous eûmes ensemble de longues et importantes 
conversations. 

Je connaissais Rome; aussi je me bornai à voir les 
choses principales : je passai de longues heures dans 
les ateliers du sculpteur suédois Thorwaldsen, dont le 
talent, souvent admirable, toujours fécond, n'est pas 
toujours égal. Au reste, quelques lignes que j'écrivis 
plus tard à Florence sur la demande de mademoiselle 
de Fauveau, et dont je ferai suivre mon itinéraire, 
diront ce que je pense de l'Italie sous le rapport des 
arts. Puisque je parle d'artistes, je n'oublierai point 
cette famille française chez laquelle le talent et la cé- 
lébrité semblent être héréditaires; nous étions d'an- 
ciennes connaissances, et j'y fus reçu comme chez 
moi. La jeunesse du vieux Vernet m'élonna; je trou- 
vai auprès de lui madame Vernet, dont on ne peut 
assez dire les qualités et la bonté, et une fille char- 
mante, pleine de grâce et de talent. Horace était allé 
visiter l'Algérie, et chercher sur le sol africain quel- 
ques inspirations qui nous vaudront des tableaux 
comme il sait les faire. On espérait son prompt retour, 
et il était touchant de voir avec quelle jeune sollicitude 
ce bon vieillard de père attendait l'arrivée d'un fils 
qui continue la gloire de cette dynastie de grands 
peintres. 

Nous quittâmes enfin Rome; et nous arrivâmes à 
Florence, après avoir encore passé deux nuits et as- 



VOYAGE A BUSCIITIÉRAD. • Ml 

sisté à une course de chevaux très-curieuse. C'était à 
Sienne : nous arrivâmes à la poste, et, mettant pied 
à terre, nous fûmes entraînés avec une foule immense 
dans un très-grand amphithéâtre, espèce de place 
ovale que bordent, tout alentour, des maisons d'une 
hauteur prodigieuse, et dont plusieurs sont des con- 
structions gothiques fort curieuses. De riches balcons 
tapissés de cent façons différentes, des milliers de 
fenêtres garnies de monde ; tout autour d'énormes 
échafauds couverts de peuple; une multitude fré- 
nétique, ivre d'enthousiasme, n'obéissant à aucun 
ordre, restant dans l'arène, remuée, terrassée par les 
chevaux, se relevant sans murmure, et dans sa folle 
joie étouffant le vainqueur pour le mieux fêter. Tout 
cela présentait un coup d'œil vraiment extraordinaire. 
Les coureurs qui disputent le prix sont montés à 
poil, habillés en chevaliers, et dirigent leurs che- 
vaux avec un mors plus fort que ceux dont nous nous 
servons. 

En passant à Florence, nous vîmes qu'on s'y res- 
sentait encore des fêtes magnifiques offertes au grand- 
duc, et rendues par lui à l'occasion de son mariage; la 
dernière lui fut offerte par le prince Bessaro qui eut 
l'obligeance de nous faire prier à l'instant même. On 
se croyait véritablement dans un palais des Mille et une 
Nuits; impossible de voir plus de goût uni à plus de 
magnificence ; un buffet placé à l'extrémité d'une salle 
dont l'immensité rayonnait de lumières, et couvert 
des mets les plus rares, offrait un très-beau spectacle. 

Vingt salons, tous décorés d'une manière différente, 
recevaient les conviés ; la belle-fille de la maison, jeune 
dame jolie et spirituelle, faisait les honneurs de ce 






418 MES MÉMOIRES. 

palais enchanté avec la courtoisie et la gracieuseté 
d'une véritable fée. 

Nous restâmes dix jours à Florence. La sœur de 
mon neveu d'Hinnisdal, ainsi que son mari exercè- 
rent envers nous l'hospitalité la plus aimable; plu- 
sieurs fois elle nous donna à dîner, et improvisa pour 
nous des soirées délicieuses; elle nous fit entendre le 
célèbre Yeluti. Une fois qu'on est habitué à son genre 
de voix, on admire le goût exquis et la méthode par- 
faite avec lesquels il chante. On nous fit aussi enten- 
dre une jeune Suédoise, mademoiselle de Schoullz, 
élève de Veluti, et que tous ceux qui la connaissent 
aiment, apprécient et traitent en amie. Née d'une fa- 
mille distinguée, jouet de grandes infortunes; chérie 
et considérée de ses compatriotes, cette jeune per- 
sonne s'est engagée au théâtre italien pour arracher 
sa famille à la misère. Sa mère et un frère, homme 
vraiment distingué, vrai modèle d'affection et de dé- 
vouement, l'accompagnent et ne la quittent pas d'un 
moment. Ce sacrifice n'a pas été fait sans de grands 
efforts; à la première répétition, elle fondit en larmes 
au moment de chanter; et, à la fin de la première 
représentation, elle tomba sans connaissance. Pauvre 
jeune personne, on la plaint en l'admirant. 

Ce fut avec un douloureux chagrin que nous son- 
geâmes à nous arracher de cette ville où se trouvaient 
aussi mes amis, la famille Fauveau. 

A quelques lieues de Bologne, j'allai visiter madame 
B...., vrai modèle d'amour et de dévouement pour 
son mari 1 , et qui vit retirée dans une maison de cam- 



1 Rossini. 






VOYAGE A BUSCIITIERAD. «9 

pagne jolie et élégante; elle a été une des meilleures 
actrices et une des cantatrices les plus distinguées ; le 
lendemain je déjeunai à dix lieues, chez madame la 
vicomtesse Talon ; la nommer, c'est exprimer tout ce 
qu'il y a de plus joli, de plus aimable et de plus gra- 
cieux. Elle vit là, avec une simplicité charmante, dans 
une terre dont son mari a fait l'acquisition depuis la 
révolution de 1850. 

Talon, mon ancien ami, était absent, ce qui fut 
pour moi un vrai chagrin ; triste de ne pouvoir pro- 
longer ma visite, je rejoignis mon neveu à trois lieues 
de là sur la route; et nous allâmes sans nous arrêter 
jusqu'à Mestré, petite ville à sept milles de Venise, en 
passant par Ferrare et Padoue ; j'y restai quelques 
heures pour mettre à jour ma correspondance, tandis 
que M. d'Hinnisdal me devançait à Venise. 

Le lendemain, ayant répondu à toutes les lettres 
reçues, je résolus d'aller revoir Venise, cette vieille 
connaissance; celte ombre d'elle-même; ce témoignage 
mort d'une grandeur passée; ce nom qui rappelle un 
géant. Je me jetai dans une légère gondole; et r couché 
sur ses coussins dans une petite chambre à l'extrémité, 
encourageant mes trois rameurs, je fis contre la marée 
le trajet en moins d'une heure et demie, rapidité vrai- 
ment inouïe. Je voyais celle place si renommée, ce 
palais, ces belles églises et ce riche musée; je m'y pro- 
menais tranquillement, pénétré de tristesse et d'ad- 
miration, quand deux bras énormes s'étendirent vers 
moi en forme télégraphique : c'était l'ex-ministre 
d'Haussez, jeté sur la terre étrangère par la tourmente 
révolutionnaire et végétant loin de la patrie. Il fut ad- 
ministrateur distingué; c'est un homme d'honneur, 









«0 MES MÉMOIRES, 

et je crois que nous causerions encore, si l'heure qui 
me rappelait le moment du départ, n'était venue m'ar- 
racher à ces épanchements. Je retournai à Meslré, où 
mon neveu me rejoignit plus tard. 

Nous entrâmes dans une mauvaise auberge pour 
dîner ; c'était le soir : deux jeunes femmes mirent 
notre couvert, avec tous les soins possibles. L'une par- 
lait français, et l'autre l'entendait : cette dernière était 
une superbe fille de dix-huit ans ; de grosses larmes 
roulaient sans cesse dans ses yeux, et une sombre mé- 
lancolie était répandue dans tous ses traits. J'en eus 
pitié, et je demandai la cause de cette tristesse à sa 
compagne. 

« — Ah! me répondit celle-ci avec l'accent d'une 
« véritable sensibilité, elle est bien malheureuse; 
ce elle aimait depuis plus d'un an un jeune homme 
« qui lui faisait la cour, et qu'elle allait épouser; 
« elle l'aime encore; mais tout à coup nous avons 
ce découvert que c'était un très-mauvais sujet : il a 
« bien fallu y renoncer ; elle est malheureuse de 
« l'avoir^ aimé, malheureuse de l'aimer, plus mal- 
ce heureuse encore de sentir qu'elle ne doit plus l'ai- 
ce mer; et son désespoir va la conduire dans un cou- 
ce vent voisin, où elle veut s'enfermer pour le reste de 
ce ses jours. » 

Elle se tut, et l'autre jeune fille, avec un regard 
d'une expression qui me remua jusqu'au fond de 
l'âme, me confirma tout ce qui venait de m'êlre ra- 
conté. 

ce — Pauvre enfant, lui dis-je en lui prenant la 
ce main avec un véritable intérêt, je vous plains de 
ce toute mon âme : j'ai assez souffert dans ma vie pour 



VOYAGE A MiSCIlTlÉRAD. 421 

« compatir à la douleur; j'admire et je respecte une 
« vocation admirable qui porte à renoncer au monde 
« pour se consacrer au service de Dieu : il y a là 
« moins de peine, et plus de repos ; mais la vocation 
« du désespoir n'est point durable, et déplaît au 

« ciel. » 

Je continuai à lui parler ainsi pendant une demi- 
heure; enfin, j'obtins, non sans peine, qu'elle exami- 
nerait sa vocation, et se donnerait le temps néces- 
saire pour y bien réfléchir : la reconnaissance de sa 
compagne était grande, car tout le monde semblait 
chérir cette fille et la plaindre ; elle paraissait fort au- 
dessus de son état. Notre dîner fut silencieux ; rire et 
causer en face de tant de douleur nous eût paru une 
profanation. Nous nous levâmes, et quand nous quit- 
tâmes celte petite auberge où j'avais apporté quelque 
consolation, des larmes et une touchante expression 
de regrets nous témoignèrent que nous y laissions 
deux âmes reconnaissantes qui auront trouvé quelques 
bonnes prières pour les voyageurs ; je me sens encore 
ému en retraçant ce souvenir. 

Avant de nous engager dans le Tyrol, pays si riche, 
où les roules sont admirables ; avant de pénétrer dans 
cette belle et pittoresque vallée, entourée de belles 
montagnes l'espace d'environ vingt-cinq ou trente 
lieues ; avant d'admirer ce pays si riche, si nouveau, 
si peu connu, si peu exploré par nos artistes, jetons 
sur la situation politique de l'Italie un triste et dernier 
coup d'œil. Partout j'y trouvai la haine de l'Autriche, 
et la lassitude de ce joug ; les populations y sont géné- 
ralement bonnes, religieuses et attachées à leurs sou- 
verains; mais partout des conspirations terribles sont 






-*22 MES MÉMOIRES, 

prêtes à éclater; car partout ce pays est travaillé par 
des sociétés secrètes : rien n'égale l'effervescence des 
esprits à Bologne ; le hasard me lit avoir, sur la situa- 
tion de cette ville, les plus pénibles renseignements. 
La présence des Autrichiens parviendra-t-elle toujours 
à tenir en bride tant d'exaspération ? Cela est fort dou- 
teux ! C'est la police de l'Autriche qui agit, surveille 
et découvre ; la police du pays ne sait rien ou ne veut 
rien voir. 

La famille Bonaparte répand, dit-on, beaucoup d'ar- 
gent, espérant trouver un auxiliaire dans une révolu- 
lion qu'elle ferait tourner à son profit. Du vivant du 
duc de Beischtadl, cela pouvait être sérieux, tandis 
que ce n'est plus aujourd'hui qu'une intrigue sans 
portée; el puisqu'il est queslion de la famille de l'ex- 
empereur, je dirai que pendant mon dernier séjour à 
Rome, me rappelant la bonne volonté que le cardinal 
Fesch avait montrée sous l'empire pour ma famille; et 
fidèle au sentiment de la reconnaissance, j'allai lui 
rendre mes devoirs : un abbé qui me parut encore 
jeune, et très-actif, m'introduisit dans un modeste 
salon ; et, comme il s'asseyait sans compliment, me 
priant d'en faire autant, je lui demandai quand j'au- 
rais l'honneur de parler au cardinal. 

« — Mais vous êtes devant lui, » me répondit mon 
introducteur. C'était lui, en effet. Je fis facilement 
excuser ma méprise; mais comme la famille Bona- 
parte a peine à me pardonner d'avoir contribué, bien 
que loyalement, à la chute de son chef, elle n'entend 
jamais prononcer mon nom sans une espèce de dé- 
plaisir; aussi la réception du cardinal fut-elle d'abord 
des plus froides ; mais une explication franche de ma 



VOYAGE A BUSCIITIKUAD. -i'23 

part nous mil bientôt à l'aise : il causa avec autant 
de grâce que d'esprit, et nous nous séparâmes les 
meilleurs amis du monde. 

La cour n'était pas à Vienne quand nous y arri- 
vâmes. C'est une fort belle ville, mais on l'a prompte- 
menl parcourue. J'allai passer quelques heures aux 
eaux de Bade, à quelques lieues de la ville, et visiter 
le magnifique château de Schœnbrun, vieille et gothi- 
que habitation, et ce parc magnifique qui atteste la 
grandeur du souverain. De retour à Vienne, j'allai à 
une demi-lieue passer deux heures avec madame la 
comtesse. Cichy, belle-mère actuelle de M. de Metter- 
nich. Notre conversation fut longue, et je fus charmé 
de l'esprit de cette dame; elle m'engagea beaucoup à 
voir son gendre : c'était mon désir, et je m'arrangeai 
en conséquence; mais malheureusement des affaires 
ayant engagé M. de Metlernich à quitter Carlsbad la 
veille du jour où j'y arrivais, nous nous croisâmes 
en roule par un temps horrible; et il me fut même 
impossible d'avoir la pensée de lui demander de s'ar- 
rêter. 

Je trouvai à Carlsbad le comte de ***, qui a toute la 
confiance du ministre : je lui fus présentée une soirée, 
et notre conversation fut tellement intéressante et ani- 
mée, que "tout le monde avait quitté le salon lorsque 
nous causions encore. Ce fut l'aimable et spirituelle 
marquise de La Rochelambert qui me mit en rapport 
avec le comte; et cet entretien me mit au courant de 
bien des choses que je désirais savoir. Nous ne pas- 
sâmes que vingt-quatre heures à Carlsbad, et ce fut 
avec un regret sincère que nous quittâmes sitôt ce sé- 
jour délicieux. 




424 MES .MÉMOIRES. 

Je dois le dire ici, partout je rencontrai, à l'étran- 
ger, jalousie de la prospérité passée de la France, 
mépris pour le présent, regrets et même remords de 
s'être tant hâté de reconnaître le principe d'insurrec- 
tion, personnifié en Louis-Philippe; avec cela, l'idée 
bien arrêtée de ne pas faire la guerre; nulle confiance 
en ce qui existe; jugement sévère sur la politique de 
Charles X.et sur la manière dont il a perdu sa cou- 
ronne ; vœux pour son petit-fils, comme principe, et en 
même temps appréhension de la force que ce principe 
régénéré donnerait à la France ; confiance entière dans 
la puissance de l'Autriche, dans sa politique, dans sa 
police, pour connaître ; et dans son armée, pour dé- 
lier toutes les tentatives de l'esprit révolutionnaire en 
Allemagne. 

Je trouvai à Vienne un des hommes les plus hono- 
rables et les plus justement estimés, M. de Monlbel. 
Son nom, placé à la suite des fatales ordonnances de 
juillet, lui interdit de rentrer dans sa patrie; il les 
combattit, mais sa loyauté l'empêcha de se retirer au 
moment du danger. 

Si le gouvernement, au lieu de prendre l'offensive, 
eût laissé la Chambre refuser l'impôt sur une ques- 
tion de prérogative royale, le pouvoir aurait eu tout le 
pays pour lui. 

Nous parlâmes avec M. de Montbel de la cour exilée; 
et nous fûmes sur tous les points parfaitement d'ac- 
cord. 11 devait me précéder à Buschtiérad. Quelques 
affaires me retinrent un demi-jour à Prague. J'y trou- 
vai, retiré dans un quartier éloigné, avec sa femme 
si belle et si bonne, et ses enfants si charmants, un 
homme, le duc de Guiche, dont la franchise peut quel- 



VOYAGK A BUSCIITIÉRAD. 

quefois déplaire ; mais dont le dévouement au Dau- 
phin est sans bornes. 

Nous traversâmes, pour quitter Prague, les cours 
d'un immense château, le Hradschin, espèce de ville 
que la famille royale de France habita quelque temps, 
et où elle doit retourner cet hiver. C'est au chàleau 
de Hradschin que réside l'empereur d'Autriche dans 
ses voyages de Bohême. Ses sujets l'aiment comme 
un père, le respectent comme prince, et viennent le 
consulter comme un habile légiste. François II a 
compris qu'un roi devait aimer à se montrer l'égal de 
ses sujets, et à condescendre à tous leurs besoins. 
« Cette affaire regarde tel chef de division, » disait 
un jour l'empereur à l'un de ses nombreux consul- 
tants; « c'est un brave homme, allez le trouver. » 
c< — Mais, Sire, je ne sais pas son adresse. » L'empe 
reur sonna et la lui fit donner. « — Mais, Sire, je ne 
« sais pas écrire. » L'empereur l'écrivit. — « Mais, 
« Sire, sans recommandation je serai mal accueilli. » 
L'empereur le recommanda. 

Si l'empereur va au Praler, admirable promenade 
siluée au dehors des faubourgs de Vienne, Sa Majesté 
ne permet pas que sa voilure dépasse le plus modeste 
équipage. 

C'est en entrant ainsi dans tous les intérêts sociaux 
et en les respectant, que les rois se font considérer et 
chérir. 

Buschliérad 'est un vieux château, situé à cinq lieues 
de Prague et à cent lieues de Vienne. On traverse, 



1 Cette relation a paru dans le livre de> Cad et Un, en 1 854. 
xii. 28 






i<26 MES MÉMOIRES. 

avant d'y arriver, d'immenses plaines où rien ne re- 
pose la vue, et où tout, au contraire, dispose l'âme à 
la tristesse. Un temps affreux imprimait à nos pensées 
une teinte ,plus mélancolique. A un mille environ, 
une longue avenue de pommiers avertit qu'on doit 
quitter la route; et on entre, presque sans s'en douter, 
dans une espèce de cour arrangée en jardin. Rien de 
remarquable dans l'aspect de celle vieille et laide 
maison, que l'on est convenu d'appeler château. Les 
arcades forment en bas une espèce de cloîlre qui 
règne sur toute la façade et aux deux ailes. L'aile de 
droite est une grande et belle ferme contiguë au châ- 
teau, et qui en est une riche dépendance. Quelques 
allées et nombre de vieux arbres forment un petit 
jardin du côté opposé à la cour. 

Celle habitation, cédée à Charles X par le grand- 
duc de Toscane, domine un joli vallon en forme de 
cratère. Des maisons isolées, entourées de feuillage, 
une belle végétation, et au fond du vallon un petit 
étang dans de jolies proportions, environné de beaux 
arbres, donnent l'idée de ce séjour qui renferme à la 
fois tant de grandeur et d'infortune; de ce coin de 
terre isolé qui fixe les yeux de l'Europe, en inspi- 
rant aux uns des pensées de crainte, et aux autres 
d'espoir ; de ce lieu, enfin, dont la garde est au ciel, 
mais où, cependant, toutes les précautions sont prises 
de manière à ne laisser aucune crainte. Vingt hom- 
mes, qui se renouvellent toutes les vingt-quatre heu- 
res, y font constamment un service d'honneur. 

Ce château est la demeure d'un prince grand par 
la dignité avec laquelle il supporte les revers de sa 
fortune ; rien n'a pu le changer ou l'abattre. Charles X 



VOYAGE A BUSCIITIKRAI). 127 

n'a bien compris ni son pays, ni l'époque à laquelle il 
vivait : ses idées sonl restées immuables ; le siècleavait 
marebé. Aussi y eut-il entre le pays et le souverain un 
grand malentendu, dont les conséquences devinrent 
funestes à tous. Mais quant à la politique étrangère, 
disons avec la même franchise, que le roi la dirigeait 
avec une noble et généreuse indépendance ; et que, 
grâce à lui, la France commençait à reprendre la po- 
sition qui lui convient. Alger et la Grèce donnent un 
démenti formel à ceux qui voudraient soutenir une 
allégation contraire. Son goût pour les arts lui fit 
élever des monuments durables que l'histoire célé- 
brera. Elle attestera aussi les regrets des artistes qui 
méconnurent un moment sa munificence. 

Au reste, l'impossibilité de revenir sur l'abdication 
qu'il a signée lui est démontrée comme à nous. 

Le cœur me battait en descendant de voiture; et 
je m'élançai chez le duc de Blacas, dont l'abord 
glacial m'eût découragé si je n'avais été décidé à ne 
point m'en apercevoir. Aussi chercha-l-il à m'en 
dédommager plus tard par ses soins et par son obli- 
geance. 

M. de Blacas est un vrai modèle de dévouement. 
C'est lui qui maintient l'ordre dans la maison, et qui 
est chargé de tous les détails ; c'est lui qui présente 
au Roi toutes les personnes qui viennent faire leur 
cour à la famille royale. Il écoute ce qu'on lui dit, et 
met sous les yeux du Roi ce qu'on lui écrit; mais il 
ne parlerait pas d'un objet qui ne serait pas dans ses 
attributions ; il entend les affaires mieux que beau- 
coup de ceux qui le blâment. Il connaît l'impopula- 
rité qui s'attache à son nom. Aussi ne m'a-t-il paru 



s-;: 









428 



MES MEMOIRES. 











nourrir aucune pensée d'ambition. Il esl une vingtaine 
de noms antipathiques à la France : ce sont des mé- 
dailles vivantes de la cour passée. Ceux qui les portent 
eurent leur mérite, sans doute; mais chaque siècle a 
ses nécessités comme ses répugnances. 

Je priai le duc de Blacas de descendre chez le Roi, 
afin de prévenir Sa Majesté de mon arrivée. Déjà il 
l'avait fait en apercevant ma voiture, et il m'intro- 
duisit aussitôt, non dans le cabinet particulier de 
Charles X, mais dans un premier salon où ce prince 
reçoit, habituellement. Le Roi me reçut à Buschtiérad 
comme dans son cabinet des Tuileries : il me lendit 
la main avec bonté, et je m'inclinai profondément. 

J'avais avec moi mon neveu 1 . Le Roi l'accueillit avec 
une grâce toute particulière. M. le duc de Blacas res- 
tait présent à l'entrevue. Après quelques paroles échan- 
gées, le Roi me dit : 

« — Le duc de Blacas a dû vous prévenir qu'il m'é- 
« lait impossible de vous loger, je n'ai pas une cham- 
« bre; vous n'en trouverez pas une seule dans le vil- 
ce lage; je pense que vous allez repartir pour Prague : 
« j'ai aujourd'hui quatre personnes à dîner, et je ne* 
« puis vous retenir; mais vous reviendrez demain. 

« — Sire, j'ai passé dix-huit nuits pour avoir quel- 
« ques jours à ma disposition, et, fallût-il rester dans 
« ma voiture, je ne quitterai pas Buschtiérad avant 
« sept jours, ne songeant qu'au bonheur de revoir 
« le Roi, et fort peu occupé de mon lit et de mon 
« dîner. 

« — Comment ferez-vous? dit le Roi. 

1 M. le comte d'Hinnisckil. 



VOYAGE A MJSCHTIÉRAD. 429 

« — Je l'ignore, Sire; mais ma résolution ost inta- 
ct riable. 

« — Vous viendrez dîner demain, cl les jours sui- 
te vanls. » 

Je ne prolongeai pas celte entrevue, cl demandai au 
Roi de le voir en particulier. Sa Majesté m'indiqua le 
lendemain à trois heures. 

En sortant, j'allai offrir mes hommages à madame la 
Dauphine, à qui je demandai aussi une audience parti- 
culière; cl, plus tard, d'après son désir, une à M. le 
Dauphin , qui loge au même étage dans un long corridor 
allant d'un bout à l'autre du château au premier et au 
second étage, et que vient interrompre au premier une 
immense pièce qui sert de salle à manger. Je mon- 
tai ensuite chez M. le duc de Bordeaux et chez Made- 
moiselle, qui sont à l'étage supérieur; c'était aller 
d'émotions en émotions : j'en rendrai compte plus 
tard. Il était six heures quand j'eus terminé mes vi- 
sites ; et la pluie qui tombait à torrents me rendait 
assez difficile la recherche d'un logement; les che- 
vaux de poste qui m'avaient amené étaient encore à 
ma voiture. 

Je rencontrai un valet de chambre parlant assez 
mal la langue du pays, qui est un mauvais allemand, 
et je le priai de me servir d'interprète. 

Je ne savais trop où porter mes pas lorsque, attiré 
par une fumée épaisse qui sortait d'une chaumière 
voisine, j'entrai chez le forgeron, chef de celte mai- 
son, et d'une bonne et excellente famille qui me reçut 
d'abord avec cette immobilité allemande dont rien ne 
peut donner l'idée, ne répondant à ma pantomime 
pressante que par un flegme désespéranl. Le traité se 







-450 MES MÉMOIRES. 

conclut enfin à ma grande satisfaction, et le désinté- 
ressement de ces braves gens égala leur obligeance. 

Ils me cédèrent une petite chambre à deux lits, et 
finirent par me prendre en affection. Ce fut du logis 
du forgeron que je me dirigeai tous les jours vers la 
demeure du roi. 

L'habitude du pays, assez maussade pour ceux qui 
n'y sont pas faits, est de coucher sans draps; et nous 
nous disposions, avec quelques regrets, à céder à cet 
usage fort peu commode, quand madame deGontaut, 
avec une obligeance tout aimable, devinant notre em- 
barras, voulut bien y remédier. Mademoiselle ayant 
entendu dire que nous étions fort mal établis, avait la 
bonté de nous envoyer tous les malins un pain de son 
déjeuner. 

Absorbé dans mes pensées, et ne pouvant m'étendre 
dans un lit plus court que moi, je ne fermai pas l'œil 
de la nuit. Je me disposais à mon audience du lende- 
main, décidé à une franchise que j'ai toujours puisée 
dans mon dévouement. J'avouerai cependant que je 
me sentais plus de respect encore pour Charles X dans 
l'exil, que pour le Roi sur son trône. 

Ce prince mène à Buschtiérad la vie la plus simple, 
et ses manières sont toujours pleines de grâce et de 
dignité : sa santé est bonne, et il n'a pas vieilli d'un 
jour depuis trois ans soit au moral, soit au physique. 
Un frac bleu sans aucune décoration, un pantalon de 
drap et un gilet blanc, telle est sa mise. Tous les 
jours il se promène deux ou trois heures, absolument 
seul, dans la campagne; il ne monte presque jamais 
à cheval, et chasse fort rarement; l'écurie est réduite 
au plus strict nécessaire. 



VOYAGE A DUSCIITIÉRAD. 451 

Jamais Charles X n'a été plus respecté dans son 
intérieur. C'est lui qui fait les frais de l'établisse- 
ment : les gens sont mis simplement en frac, et ser- 
vent avec zèle et attachement; leur nombre est limité 
à ce qu'exige le service; rien ne manque, mais rien 
n'est superflu. 

On a parlé des conseillers de Charles X; ils n'exis- 
tent réellement point: le Roi a une volonté qu'il puis. 1 
dans ses propres réflexions, et à laquelle il tient quel- 
quefois trop fortement. Le cardinal de Latil ne voit ja- 
mais le Roi en particulier, et s'est hautement expliqué 
à cet égard. Une vieille habitude de fidélité, une en- 
tière sécurité sur le sort de son diocèse, confié à des 
mains habiles, le retiennent au séjour de l'infortune. 
Plus d'une fois il a songé à s'en éloigner; et sans 
doute il est permis de regretter que son hésitation, 
qui se prolonge, donne lieu à des bruits sans fonde- 
ment, mais non pas sans inconvénients. 

A. l'extrémité de la salle à manger, près de trois 
fenêtres qui donnent sur la campagne, est dressée 
une table qui sert de pendant à un billard placé à 
l'extrémité opposée, 

A dix heures précises, la famille royale se ras- 
semble pour déjeuner, et à six heures on dîne. Les 
princes, Mademoiselle et le duc de Bordeaux offrent, 
avec une extrême politesse, des plats qui sont devant 
eux; trois ou quatre étrangers sont presque toujours 
admis : il règne une grande aisance, et il n'y a nulle 
sévérité d'étiquette. La chère est simple, mais bonne; 
le Roi dit en général un mot obligeant à chacun, et 
donne l'exemple aux convives en mangeant de très- 
bon appétit. Madame la Dauphine est à sa droite; Ma- 






432 MES MÉMOIRES. 

demoiselle à sa gauche; le duc de Bordeaux à côté de 
Madame; M. le Dauphin à côté de Mademoiselle; la 
duchesse de Gontaul auprès de M. le Dauphin; le duc 
de Blacas est en face du Roi; à sa droite le cardinal, 
et à sa gauche la vicomtesse d'Agousl, dont toutes 
les pensées, tous les soupirs sont pour Madame. 
MM. O'Hëgerthy père et fils, écuyers, l'un du Roi, 
l'autre de madame la Dauphine, dînent avec le Roi. 
Une heure après le déjeuner, la famille royale se sé- 
pare, et reçoit en particulier les personnes que leur 
fidélité conduit à Buschliérad; vers deux heures, le 
Dauphin et la Dauphine vont promener tête à tète en 
calèche, ou bien le Dauphin suit, au pas de son che- 
val, madame la Dauphine, qui a besoin d'un grand 
exercice, mais monle rarement à cheval. 

Vers une heure et demie, je me rendis chez le duc 
de Blacas, et je causai longtemps avec lui, heureux et 
satisfait de ses dispositions. M. de Montbel était à 
Buschtiérad depuis deux jours, et le Roi ne lui avait 
encore rien dit d'une affaire qui occupait et la France 
et l'Europe. Il attendait lui môme pour en parler; mais 
son opinion n'était point douteuse. 

A trois heures, le duc de Blacas me conduisit chez 
le Roi, et il me laissa seul avec lui. Dans les autres 
entretiens que j'eus avec Sa Majesté, ce fut le valet de 
chambre de service qui m'annonça. 

Quand j'entrai, le Roi paraissait un peu prévenu 
contre ce que j'allais dire. 

Suivant son ancienne habitude, Sa Majesté m'en- 
gagea à parler, promettant de m'écouler; et cepen- 
dant il me dit aussitôt avec une extrême bonté : 

« — Ah ! La Rochefoucauld, si je vous avais cru ! » 



amm 



VOYAGE À BUSCIITIÉIUD. «5 

« _ Laissons le passé, répondis-je, Sire, et occupons- 
« nous de l'avenir. » 

Je retrouvai, en présence de Charles X, cette indé- 
pendance (jue donne le véritable dévouement, mais 
je parlai avec une si grande mesure que le Roi daigna 
le remarquer. Il ne se prononça pas, mais j'espérai 
avoir fait quelque impression sur son esprit et sur- 
tout sur son âme, en rappelant les besoins de la 
France, ce qu'elle demandait et attendait. 

« _ Certes, Sire, je ne suis pas suspect en parlant 
« des jésuites ; car Votre Majesté doit se rappeler qu'à 
« une certaine époque nous parvînmes à faire déchi- 
« rer par Louis XVIll l'ordonnance que M. de Cazes 
c< lui avait fait signer pour leur expulsion du royaume; 
« mais très-injustement il règne contre eux dans ce 
« moment, en France, les plus grandes préventions; 
« eL les laisser auprès du duc de Bordeaux peut avoir 
« les plus graves inconvénients. 

« — Vous pouvez avoir raison, me dit le Roi; mais 
« ils y sont : qui leur dira de s'en aller? 
« — En quittant le Roi, j'irai leur parler. » 
Je le fis' en cffei, et je trouvai chez l'un d'eux, 
homme éminemment distingué, autant d'abnégation 
que de sagesse. Six semaines après mon départ, les 
deux jésuites avaient quitté le prince. 

Je parlai ensuite avec chaleur de madame la Dau- 
phine et du duc de Bordeaux. Le Roi parut ému; il 
marchait avec moi, et s'assit plusieurs fois pendant 
une première conversation qui dura plus d'une heure 
et demie. 

« — Madame a cédé ses droits, lui dis-je, à la 
« reine Marie-Thérèse; mais quel reproche la France 












434 MES MÉMOIRES. 

« et Madame ne seraient-elles pas en droit d'adresser 
« à madame la Dauphine, si cette princesse laissait 
« compromettre le précieux dépôt qui lui est confié! 
« Puisse un jour Madame venir s'associer, avec son 
« litre de mère et l'énergie de son caractère, à toutes 
« les nobles pensées de Marie-Thérèse! » 

Frappé de plusieurs choses générales que je di- 
sais, le Roi m'engagea à en conférer avec le duc de 
Blacas, ajoutant : 

« — Il est inutile de lui parler de l'éducation du 
« duc de Bordeaux ; car cette affaire ne le regarde 
« pas. » 

On voit à quel point est peu fondée la supposition 
qu'on influence le Roi ; aucune personne n'ose prendre 
la parole sur un sujet quand le Roi ne la lui a pas 
donnée. 

Charles X, revenant à plusieurs reprises sur le 
passé, me dit ces paroles remarquables : 

« — J'aurais cru manquer à moi comme aux Fran- 
ce çais en prenant, pour la promulgation des ordon- 
« nances, des précautions que je regardais comme 
« inutiles ; rien ne m'a plus étonné que cette opposi- 
« lion formidable, et je ne pouvais me persuader 
« qu'elle durât. Aujourd'hui même je ne me reproche 
« qu'une seule chose, c'est ma trop grande confiance. 
« Une conspiration existait ; et ceux qui s'en sont 
« vantés ne pourraient le nier : je voulais sauver la 
« France et le trône, et plus tard les Français auraient 
« été forcés de reconnaître que je n'avais jamais eu 
« l'intention de renverser la Charte que j'avais ju- 
« rée. » 

Charles X est de bonne foi avec lui-même; M. de 



voyage a uuscirnfiiun. *£§ 

Lu Fayelle nel'est-il pas aussi? mais tous deux, dans 
un ^enre bien opposé, rèvenl l'impossible. 

En sortant de chez le Roi, je me rendis chez ma- 
dame la Dauphine ; mais, comme ma conversation 
avait duré plus longtemps que je ne l'avais cru, je 
vis avec regret qu'il ne me restait que vingt minutes 
avant l'heure à laquelle Madame se rend chez le Roi ; 
aussi demandai-je la permission de ne dire que quel- 
ques généralités, et de revenir le lendemain. 

Ma demande fut accueillie avec bonté ; Madame me 
demanda si j'avais sollicité une audience du Dauphin. 
Je répondis que j'allais la demander; et je me retirai. 
J'ai nommé le Dauphin, et j'avouerai sans détour 
que je suis arrivé à Ruschtiérad avec de telles préven- 
tions que je redoutais de voir ce prince en particulier. 
Je dirai avec la même simplicité que je l'ai trouvé 
tout autre que je ne m'y attendais. J'ignore si tout le 
monde me comprendra; mais du moins ne pourra- 
t-on refuser d'ajouter foi à un langage aussi franc. Sa 
conversation fut aussi sage que modérée; sa volonté 
formelle est de ne se mêler de rien ; ses soins de (ils, 
son respect, sont admirables; sa résignation est en- 
tière, bien qu'il ne se fasse aucune illusion; pas un 
mot d'aigreur ne lui échappe sur le compte de qui 
que ce soit; il n'a oublié personne, et m'a remis de 
sa main une liste de quelques serviteurs, me deman- 
dant de chercher à leur être utile. 

Notre siècle n'est plus a la hauteur des martyrs; 
on ne les comprendrait pas. Ce prince a regardé l'o- 
béissance passive comme le premier de tous les de- 
voirs; il n'est pas plus possible de le juger sévère- 
ment, que de blâmer un saint qui a le courage de 



430 MES MÉMOIRES. 

toul sacrifier à la pensée de l'autre vie. Il a senti avec 
amertume sa position ; mais sa conscience n'a pas 
reculé devant ce qu'il a regardé comme une obliga- 
tion sacrée ; et après avoir donné quelques conseils 
qui furent repoussés, il se renferma dans une entière 
abnégation de lui-même : permis de le plaindre, per- 
mis de ne point sentir le courage de l'imitation, permis 
de juger autrement sa position, comme il le dit lui- 
même ; mais impossible de l'accuser. Ses idées sont 
loin d'être baissées, comme on s'est plu à le répan- 
dre; elles ont même semblé se retremper dans le 
calme et dans la solitude. Mon neveu, M. d'Hinnisdal, 
qui ne connaissait ce prince qu'à travers ses préven- 
tions, a été tellement frappé de le trouver si contraire 
à ce qu'il pensait, qu'il a conçu pour le Dauphin, peu 
connu et fort calomnié, autant d'estime que d'atta- 
chement. Je voudrais pouvoir répéter chaque parole 
de ce prince ; elles feraient revenir bien des Français 
de l'erreur où j'étais moi-même. 

Du reste, se tenant entièrement en dehors de la 
politique, il témoigne le plus tendre et le plus tou- 
chant attachement au duc de Bordeaux et à Mademoi- 
selle, et approuve tout ce que font le Roi et madame la 
Dauphine. 

« — Je vois ce qu'il faut à la France, disait un 
« jour le Dauphin à quelqu'un qui me l'a répété; 
« c'est mon neveu conduit par ma femme. » 

Mademoiselle, âgée de quatorze ans, en a dix-huit 
pour la raison , comme pour les sentiments et la 
grâce : elle est adroite à tout ce qu'elle fait, sait le des- 
sin, la musique et plusieurs langues. Habituellement 
vêtue de blanc, sa mise est élégante et simple; sa 



mam 






VOYAGE A BUSCI1TIK1UD. &1 

conversation est aimable et spirituelle. Comme elle 
parle de la France ! comme elle verse sur son exil et 
sur celui de sa famille des larmes qui en arrache- 
raient à ses ennemis mêmes, ou plutôt à ceux de sa 

famille! 

« _ Nous aimons tant la France! nous dit-elle 
« plus tard, lorsque nous lui fîmes nos tristes adieux; 
« nous aimons tant les Français! ils nous ont bannis ; 
a mais tous mes vœux sont pour eux et pour la 
« France ; parlez quelquefois de nous, qu'on ne nous 
« oublie pas dans l'exil. Hélas ! combien durera-t-il, 
« ce pénible exil?... » Disons-le franchement, jamais 
éducation ne fit plus d'honneur aux personnes aux- 
quelles on l'a confiée. 

Non, non, princesse, la France ne vous a point 
bannie, la France ne fut point consultée : un divorce 
s'était, il est vrai, déclaré entre Charles X et elle; 
mais là se bornaient les idées de la France, et l'his- 
toire en dira plus que ma plume. 

En face de la petite porte du château est un étroit 
jardin où Mademoiselle passe une partie de ses ré- 
créations ; une petite maison, grotesquemenl con- 
struite, en fait la décoration. Tout est simple autour 
des jeunes princes; ils se ressentent eux-mêmes de la 
bonté de la famille, et ils sont chéris de tous ceux qui 
les approchent. 

Le duc de Bordeaux, cet enfant d'avenir, est plus 
avancé que ne le comporte son âge : Son instruction 
dans les langues anciennes, en histoire, en géographie 
et dans les sciences qui lui sont soigneusement ensei- 
gnées, est déjà remarquable; il est adroit à tous les 
exercices du corps : il monte à cheval à merveille, et 






■Ï38 MES MÉMOIRES. 

lous les jours pendant deux ou trois heures, bravant 
la douleur, il ne comprenait pas qu'on le plaignît 
d'un coup de pied que lui avait donné le cheval de 
son gouverneur; il fait bien les armes; il casse à 
trente pas au pistolet une tête de poupée; il est rai- 
sonnable et enfant tout à la fois; adoré des siens, il 
les chérit; il est spirituel, pénétrant, réfléchi, vif, 
plein d'énergie et de résolution ; il se soumet, mais 
on voit qu'il saura commander; il examine, écoute 
et sait entendre; il n'est pas grand, mais il est fort 
et a beaucoup des manières et de l'air du duc de 
Berry. 

« — Comment trouvez-vous le duc de Bordeaux? » 
me demanda un soir la Dauphine dans le salon (c'é- 
tait le troisième jour depuis mon arrivée). 

« — Il me serait assez difficile, Madame, répon- 
« dis-je, de pouvoir en juger, car je n'ai pas encore 
« adressé deux mots en particulier à Son Altesse 
a Boyale; je comprends la surveillance, mais il me 
« semble qu'il pourrait y avoir quelques exceptions. » 

Le lendemain, en allant dîner, le duc de Blacas 
m'invita à me placer auprès du jeune prince. Je me 
trouvais ordinairement assis entre MM. d'Agousl et 
O'Hégerthy fils. 

Je ne crois pouvoir mieux faire juger le duc de 
Bordeaux qu'en rapportant à peu près la conversation 
que j'eus avec lui. 

« — Je pense, Monseigneur, que l'on répèle sou* 
« vent à Votre Altesse Royale que tous les Français la 
« chérissent et la désirent. Dieu fera, sans doute, que 
«cette heureuse fiction se réalise un jour! mais il 
« n'en est rien encore. Une couronne est un pesant 



VOYAGE A BUSCHTIÉRAD. §59 

« fardeau, et un prince doit se rendre digne de la 
« porter, par ses vertus comme par ses lumières; il 
« faut que chaque Français puisse croire, que Monsei- 
« gneur vaut mieux que lui, et qu'il est plus éclairé, 
« plus instruit : alors on désirera Monseigneur pour 
« lui-même, tandis qu'il n'est encore que la repré- 
a sentation d'un principe qui ne sera invoqué par la 
« France que quand elle y verra son bonheur et son 
« salut. Ce sentiment, moins flatteur que l'amour, 
a est plus durable. J'ai foi à la légitimité, Monsei- 
« gneur, mais ma confiance sera bien plus grande, 
« si Votre Altesse Royale se rend digne de l'avenir qui 
« lui est réservé. » 

Le prince m'écoutait avec une sérieuse attention, 
et il semblait ne pas perdre un mot. Madame la 
Dauphine souriait en ayant l'air d'approuver; elle 
regardait son royal neveu avec l'intérêt et la tendresse 
d'une mère. 

« — J e parle à Monseigneur un langage bien sé- 
« vère, et je crains de l'ennuyer. 

« — pas du tout, me dit Son Altesse Royale, j'écoule 
« avec attention tout ce que l'on me dit, et je n'oublie 
« rien. » 

Le diner allait finir; on sortit de table et nous res- 
tâmes dans le salon ; je me sentis pris par derrière; 
c'était le jeune prince; il me saisit les deux mains. 

« _ Allons dans l'embrasure de celle fenêtre, me 
« dit-il, achevons notre conversation, car je suis assuré 
« que vous avez encore bien des choses à me dire; et 
« puis vous me parlerez de votre prison. Nous en avons 
« été bien occupés. » 

On vint proposer à Monseigneur une partie de bil- 



' 





HO J1KS MÉMOIRES. 

lard (c'est l'habitude de tous les jours après le dîner); 

il la refusa ; on revint au bout d'un quart d'heure. 

« — Je croyais vous avoir dit, ajoula-t-il d'un ton 
« ferme, que je ne voulais pas y jouer aujourd'hui. » 

A huit heures, le jeune prince rentre chez lui; et, à 
huit heures et demie, Mademoiselle quitte le salon. La 
mise du prince est une veste ronde, de couleur verle, 
un gilet blanc, un pantalon large, ordinairement 
blanc. 

« — Mais vous êtes tout mouillé, lui dit un jour la 
« Dauphine en venant dîner. 

« — Ma seconde veste n'est pas encore terminée, 
« répondit simplement le prince ; d'ailleurs cela ne 
« fait rien. » 

Il sort par tous les temps, accompagné d'O'Hègerlhy 
père, de son gouverneur et d'un domestique. On 
pense généralement que l'éducation du prince a 
été fort bien dirigée par M. de Barande, que l'on 
regrette. 

-le n'ai encore dit que peu de mots sur madame la 
Dauphine. Princesse admirable, femme vraiment hé- 
roïque! qui dira vos malheurs comme vos vertus, vos 
infortunes comme votre courage? qui peindra l'amour 
de cette princesse pour la France, son occupation con- 
stante, ses sentiments si français? qui verrait sans dé- 
chirement el sans reconnaissance couler ses larmes 
sur nos calamités? Elle a tout pardonné; pas un re- 
proche ne lui échappe; elle n'a de haine pour per- 
sonne, elle a tout oublié, mais non point assez cepen- 
dant pour ne pas s'être éclairée par l'expérience. 

Marie-Thérèse permet qu'on lui parle de tout; elle 
repousse les éloges; elle écoute le blâme sans s'irriter, 



VOYAGE A BUSCIITIÉRAD. AU 

et sa bonté encourage la franchise. Elle reconnaît 
qu'elle a vécu trop isolée de tous les intérêts français ; 
mais un principe d'obéissance, plus ou moins bien en- 
tendu, la tenait en dehors de tout. Son Altesse Royale 
êent aujourd'hui l'importance du rôle de mère qui lui 
est confié ; décidée à le bien remplir, elle en comprend 
les obligations. Oh! que ne puis-je retracer ici un en- 
tretien qui dura plus d'une heure ! On apprendrait à 
la connaître. Elle comprend la France, elle entre dans 
ses idées, dans ses sentiments ; elle veut tout pour la 
France, et rien que par la France. 

« — jamais ! jamais ni guerre civile, ni guerre 
« étrangère, ni émeute, me dit-elle; ce n'est pas par 
« une conspiration que nous voudrions revenir en 
« France; nous ne voulons pas lui être imposés, il 
« faut qu'elle nous désire. Hélas! qui peut aujour- 
« d'hui envier une couronne? une couronne est un 
« si terrible poids à supporter ! On m'a dit ambi- 
« tieuse!... toute mon ambition eût été le bonheur 
« et la gloire de la France. Monsieur de La Roche- 
ce foucauld, ajouta-t-clle avec un accent pénétrant, 
« un journal a osé dire que je n'étais pas Française ; 
« c'est le seul reproche que je me rappelle... il m'a 
«déchiré l'âme; quelle cruelle injustice! c'est la 
«seule injure qui m'ait véritablement blessée. Oh! 
« croyez et répétez que je suis Française, uniquement 
« Française, Française avant tout; tous mes sentiments 
« sont français; toutes mes pensées, tous mes vœux 
« sont pour la France. Nous élevons le duc de Bor- 
« deaux pour la France ; mais c'est la France seule 
« qui peut et doit le réclamer; c'est à elle seule que 
« nous le rendrons si elle le croit utile ou nécessaire à 

xii. 2!) 













Uï MES MÉMOIRES. 

« son bonheur comme à son repos ; nous voulons qu'il 
« soit digne un jour du rôle qu'il doit remplir, si le 
« ciel le lui destine. Croyez que rien ne pourra jamais 
« m'arrêter pour faire ou obtenir tout ce qui sera 
« utile aux intérêts de la France. Je ne suis pas aussi 
« maîtresse que quelquefois on semble le supposer; 
a mais du moins je n'aurai rien à me reprocher ; fiez- 
« vous à mes paroles. » 

Paroles précieuses, qui ont été suivies d'un succès 
tant désiré! Deux hommes indiqués pour l'éducation 
du jeune prince semblaient réunir tous les suffrages, 
et nos ennemis mêmes les redoutaient; c'étaient MM. de 
Chateaubriand et Oudinot ; mais on ne peut qu'ap- 
prouver les choix qui ont été faits, et les noms des 
élus sont une garantie pour la France 1 . Vu les cir- 
constances, je désapprouvais le choix des jésuites, je 
l'avoue ; mais je respecte leur ordre qui a rendu de si 
éminents services à la religion et au monde ; et d'ail- 
leurs, quand il y a des associations qui cherchent à 
détruire, il est heureux qu'il y en ait qui veuillent 
conserver. Un répétiteur jésuite a, pendant deux mois, 
donné des leçons au royal enfant; mais les jésuites ne 
s'étaient point emparés de la maison, comme on s'est 
plu à le répéter; ils ne conduisaient rien, et, les leçons 
terminées, il n'était pas plus question des jésuites que 
s'ils n'existaient point. 

Ceux qui supposent qu'il serait facile de faire tomber 
le duc de Bordeaux dans des exagérations dont per- 
sonne ne veut, ne l'ont ni vu ni entendu : il est obéis- 
sant ; mais il a dans l'esprit une énergie et une pé- 

1 MM. Frnvssinous cl le comte de Bouille. 






HBHBM 






VOYAGE A BUSCI1TIÉRAI). Ut 

nétralion qu'il ne serait pas facile d'égarer à ce 
point... Que la France se rassure, et qu'elle voue un 
éternel hommage de reconnaissance à Marie-Thérèse, 
à une princesse qui a compris ses vœux comme ses 
besoins, et qui ne laissera pas son ouvrage incom- 
plet. Elle n'a rien fait pour s'emparer du rôle que 
le ciel lui impose au nom de la religion, de l'hon- 
neur, de la morale et de la politique ; elle verse des 
larmes de regret en songeant aux circonstances qui 
l'ont placée si haut ; mais elle en comprend toutes 
les conditions, tous les devoirs, et saura les remplir. 
Jamais on ne pourra penser à quel point Madame a 
grandi dans l'infortune, et combien elle s'est éclairée 
sur les idées et sur la situation réelle de la France, 
comme sur les nécessités du moment : 

« — Que les royalistes ne précipitent rien, me 
« disait encore Marie-Thérèse, et qu'ils s'arment de 
« patience; c'est à la France que je m'en remets, à la 
« France seule que je me fie, je veux tout devoir à 
« elle seule; j'ai foi en elle et à l'expérience qu'elle 
« acquiert tous les jours, pour comprendre et sentir 
« quels sont ses véritables intérêts. Toute ma tendresse 
« est pour le duc de Bordeaux ; ma vie tout entière 
« est à lui et à la France; puisse mon existence de- 
ce venir utile à l'un comme à l'autre ! » 

La France veut l'ordre, et si elle redoute tout chan- 
gement, c'est surtout parce qu'elle ne veut à aucun 
prix d'une nouvelle révolution ; aussi la France 
a-t-elle ôté toutes les chances de succès à une répu- 
blique qui, pour arriver à donner des libertés, serait 
forcée de créer le pouvoir le plus despotique. 

Nous étions arrivés à Buschliérad un dimanche; ce 



414 MES MÉMOIRES. 

fut le dimanche suivant que j'allais m'arracher de ce 
lieu si cher; j'avais passé la journée du samedi presque 
entière avec la famille royale; et, le lendemain, après 
le déjeuner, je devais aller, en particulier, prendre 
ses ordres, et déposer à ses pieds mon amour et mes 
vœux. Je rentrai chez mon forgeron le samedi soir, 
le cœur rempli des incidents de la veille, du jour et 
surtout du lendemain : je ne pus fermer l'œil 1 . 

Plein des réflexions qu'on a lues plus haut, je me 
levai avec le jour, étourdi par le bruit du marteau de 
la forge. Je pris la plume et j'écrivis quelques lignes 
pour les présenter à madame la Dauphine. A dix 
heures, nous allâmes entendre la même messe que la 
famille royale, et je me rendis au son de la cloche 
dans une chapelle attenant au château. Dans la tri- 
bune de droite étaient Charles X, le Dauphin et le duc 
de Bordeaux; dans celle de gauche, madame la Dau- 
phine, Mademoiselle, madame de Gontaut, madame 
d'Agoust ; dans une troisième, le gouverneur baron 
de Damas, MM. de Montbel et de Blacas ; et en bas 
les personnes de la maison. Je me plaçai parmi ces 
dernières ; et, en pensant aux vœux ardents qui s'é- 
levaient vers le ciel de ce coin de terre isolé, j'éprou- 
vai moi-même un sentiment de foi exalté. Je priai 
pour la France et pour Henri. 

Je revins faire mes adieux à mon hôte et à sa famille, 
dont les larmes m'annoncèrent les regrets. A midi, je 
me rendis auprès de Charles X, qui me reçut avec 






1 Nous avions rencontré à Buschtiérad un légitimiste dévoué, mais 
peu éclairé. Il me pria de lire un rapport qu'il voulait remettre à Char- 
les X avant de s'éloigner. Je le refis presque en entier, et il n'y donna 
pas moins son nom. 






VOYAGE A BUSCHTIERAD. 445 

une bonté toute particulière. Ce prince sait connaître 
le dévouement véritable, et lui pardonner sa franchise. 

J'osai le presser pour savoir ce que je dirais à mon 
retour à Paris sur l'éducation de M. le duc de Bor- 
deaux, voulant reporter ses paroles textuelles. 

« — Dites que je veux me donner le temps de reflè- 
te chir mûrement à de si graves intérêts; et que j'espère 
« que les choses s'arrangeront de manière à satisfaire 
« ceux dont je dois compter l'opinion. » 

Je pris congé du roi. 

Nous montâmes chez le duc de Bordeaux, qui fut 
charmant dans ses adieux, et nous témoigna les plus 
touchants regrets, en nous recommandant de parler 
de lui à tous ceux qui ne l'avaient point oublié. 

Mademoiselle nous pénétra par sa sensibilité, comme 
par son expression bienveillante, par ses regrels et 
son amour pour la France. 

Le Dauphin nous reçut en capote, sans compli- 
ment comme sans cérémonie, et il confirma le juge- 
ment impartial que nous avions porté pendant notre 
séjour. Son Altesse Boyale nous ouvrit elle-même avec 
bonté la porte de communication qui conduit de son 
appartement chez madame la Dauphine. 

a — Vous sortez de chez le Dauphin ? nous dit celle 
« princesse. 

« — Oui, Madame; et, pénétrés de ce que nous 
« avons vu et entendu, nous répéterons hautement, à 
« notre retour en France, le cri intime de notre con- 
« science. » 

Il faudrait avoir vu l'expression qui se peignit sur 
la physionomie de Madame pour la comprendre, et 
essayer de la rendre. 



r 



440 \ MES MÉMOIRES. 

Je répétai en peu de mois, mais avec énergie, tout 
ce que je pensais, tout ce que je sentais, tout ce qui 
me paraissait indispensable. Je parlai de la France 
avec le sentiment qui anime un cœur français quand 
il parle de la patrie. Les larmes de Madame coulè- 
rent, et elle nous promit solennement de faire tout ce 
qui dépendrait d'elle pour soutenir et défendre les 
intérêts et les droits de la France. 

« — Ce n'est pas assez, dis-je à Son Altesse Royale, 
« de plaider en faveur d'une cause aussi belle, aussi 
« juste et aussi sacrée, il faut triompher à tout prix. 

« — Fiez-vous à ma parole. » 

Tels furent ses derniers mots, et nous nous arra- 
châmes de sa présence. 

Une fois sortis, notre émotion, à M. d'Hinnisdal et 
à moi, élait telle, que nous restâmes quelques mo- 
ments à la porte, incapables de faire un pas de plus. 
Je montai ensuite faire mes adieux à madame d'A- 
goust, au cardinal, à M. de Blacas, à M. de Montbel et 
au baron de Damas. Nous partîmes pleins d'espoir, 
voyant que chacun avait la même pensée sur le sujet 
qui m'occupait, et que nous marchions vers le même 
but. 

Nous nous rendîmes à Prague, où j'avais quelques 
affaires; mais nous ne pûmes dire un mot pendant 
le trajet. 

Le lendemain, nous reprîmes la route de France. 
Nous devions passer encore cette fois au bout de 
l'allée de pommiers qui conduit au cliâteau deBusch- 
tiérad. La poste est à quelque distance. Nous atten- 
dions dans la cour mon valet de chambre qui s'était 
perdu en parlant de Prague. Quel fut notre étonne- 



VOYAGE A BUSCUTIÉRAD. 44Ï 

ment en entendant le pas de quelques chevaux, et en 
reconnaissant le duc de Bordeaux, qui vint à nous 
avec une grâce charmante. 

« — Ah ! vous voilà, messieurs ; je suis enchanté 
« de vous revoir encore une fois. » 

Il nous lendit la main; et, en piquant des deux, il 
partit au galop, comme une personne qui brusque de 
pénibles adieux. 

Nos yeux se remplirent de larmes. 

t( — Veuillez encore, Monseigneur, porter au 
o château de Buschtiérad tous nos regrets et tous nos 
« vœux. » 

Ce furent nos dernières paroles. Le prince avait dis- 
paru ; nous ne le revîmes plus ; et bientôt nous conti- 
nuâmes notre route, le 5 août 1855, presque incom- 
modés par le froid. 

Nous nous arrêtâmes peu jusqu'à Paris ; on devinera 
ce que nous éprouvâmes en apercevant les Tuileries. 



CHAPITRE XVI 



ÉTAT DES BEAUX- ARTS EN ITALIE. 



ARTICLE PUBLIE PAR LA GAZETTE DE CRANTE 



Florence, 18 juillet 1833. 



Il paraît que dans ce monde rien n'est station- 
naire, et que tout doit être compensé dans cetle ba- 
lance éternelle qui préside à nos destinées. 11 «n'est 
donné à aucun pays de jouir à jamais des mêmes 
avantages; et le goût même, qui semblait inhérent au 
sol de l'Italie, a fui dans d'autres climats. L'Italie! 
patrie de tant de souvenirs, on la parcourt mainte- 
nant au milieu de ruines magnifiques; mais ces ruines 
mêmes attestent qu'elle n'est plus, et font craindre 
qu'elle ne puisse de longtemps renaître! Les volcans 
politiques et ceux de la nature menacent de l'en- 
gloutir; elle lutte, ou plutôt on lutte pour elle : com- 
ment et quand se fera sa résurrection? Ses peintres 



LES BEAUX-ARTS EN ITALIE. 



449 



ne sont plus; ou, s'ils existent encore, c'est pour attes- 
ter qu'il fut dans ce pays, jadis privilégié, une gloire 
maintenant éclipsée. Les sculpteurs les plus distin- 
gués n'appartiennent plus à son sol (l'admirable Thor- 
waldsen est Suédois); le génie de Bartolini s'épuise à 
Florence en généreux efforts à lutter contre l'éter- 
nelle destinée de ceux qui marchent vers la vérité et 
le beau dans les arts. Ses virtuoses sont à l'étranger; 
ses cantatrices, c'est en vain qu'on les cherche; et si, 
par hasard, on en rencontre encore dont la voix com- 
manderait l'attention : 

« Que faire? vous disent-elles avec désespoir, de- 
ce vant un public qui, pour vous applaudir, vous 
« force à crier! » 

Ne demandez pas un orchestre à l'Italie; mais ve- 
nez le chercher à Paris. 

A Gènes, une cantatrice se fait remarquer par son 
jeu et par sa méthode, c'est mademoiselle Ungher; 
elle est Allemande, et l'infatigable directeur des Ita- 
liens, M. Robert, qui vient de parcourir l'Italie, ac- 
compagné de l'intelligent Severini, l'a engagée au 
théâtre de Paris pour deux années. 

Mademoiselle Santi, qui possède une belle voix de 
contralto, préfère la France à l'Italie; et le jeune 
Russe Ivanoff, dont la magnifique voix de ténor fait 
les délices de Naples, renonce à sa patrie en notre 
faveur. 

A Florence, une élève de Velutti, jetée par des 
malheurs de famille dans une carrière que ses sen- 
timents et ses talents savent également honorer, ravit 
tous ceux qui l'entendent par sa méthode comme par 
la fraîcheur et la flexibilité de sa voix. Mademoiselle 



/ 



il 



450 MES MÉMOIRES. 

de Schoultz est Suédoise, et le 1 er octobre on la verra 
débuter à Paris. Par un singulier hasard, sa voix et 
sa personne ont assez de ressemblance avec celles 
d'une cantatrice qui a eu sur la scène les succès les 
plus mérités, et qui en la quittant a laissé les plus 
justes regrets, mademoiselle Sontag. 

Mademoiselle de Schoultz est effrayée de débuter 
devant un public dont elle apprécie le suffrage; mais 
en y rencontrant une indulgence qui ne lui est pas 
nécessaire, elle recevra de ce même public, aussi gé- 
néreux que bon juge, des encouragements qui lui per- 
mettront de développer tous ses moyens. 

On doit une véritable reconnaissance à M. Robert, 
qui s'occupe ainsi des plaisirs de la capitale, et qui 
promet au Théâtre-Italien un avenir aussi brillant. 
Ce théâtre conserve les beaux talents qu'il possédait 
l'an dernier, tels que Tamburini, mademoiselle Julia 
Grisi, et le délicieux et parfait Rubini. 

Zamboni, chef d'orchestre renommé en même temps 
que compositeur, doit prendre la direction de celui de 
Paris. Il semble que, lorsque le souffle des révolutions 
bouleverse un pays, il le dessèche plus promptement 
que le vent du désert; et ces meneurs politiques qui 
agitent sourdement un peuple sont comme l'avant- 
garde et l'annonce d'une sorte de dégradation so- 
ciale. 

La révolution de Juillet a frappé les arts de stéri- 
lité; elle a tout découragé, l'homme politique comme 
l'artiste, l'écrivain comme le poète. 

L'anarchie enfante toujours, soil un peu plus tôt, 
soit un peu plus tard, l'esclavage. Les révolutions ne 
hâtent pas les progrès des lumières; elles les arrê- 



LES BEAUX-ARTS EN ITALIE. m 

tent : ce sont les siècles qui marchent, et les hommes 
qui s'éclairent. 

France! redeviens donc sur tous les points, 
comme sous tous les rapports, un peuple qu'on puisse 
citer aux nations! Deviens l'orgueil de tes amis, et la 
terreur de tes ennemis! Que l'Europe te nomme 
comme un modèle de sagesse, d'union, de gloire, de 
repos; enfin, que chacun vienne apprendre chez toi à 
ohéir et à commander ! 

Le temps peut-être n'est pas éloigné où tu seras 
signalée pour (es vertus, comme on te citait pour tes 
folies; et si l'Europe comprend bien ses intérêts, loin 
de t'envier la prospérité, elle en jouira pour son pro- 
pre avantage. Le repos du monde dépend du tien. 
Hâte-toi de l'assurer, en reconnaissant le seul prin- 
cipe qui soit pour l'ordre social une garantie et un 
moyen de progrès. 

J'ai parlé de mademoiselle de Fauveau, voici une 
lettre que je reçus d'elle quelque temps après mon 
retour : 



c< Monsieur le vicomte, 

« Je comptais sur votre lettre, comme je comptais 
« sur vos journées quand vous étiez ici. Que de choses 
« votre séjour ne m'a-t-il pas révélées! avec quel cou- 
« rage vous savez souffrir, sans même l'exprimer ! 
« Vous avez eu pitié des malheureux laissés en ar- 
ec rière sans amis; et quand ils en auraient, en est-il 
« qui vous soient comparables ! en est-il qui conso- 
« leraient de vous! Malheur et honte à moi, si cela 
« pouvait être; je ne reviendrai jamais sur tout ce 



/ 









Il 



452 MES MÉMOIRES. 

« que j'ai découvert de grand et de bon en vous. Vous 
« avez dépassé bien au delà ce que j'avais cru. Pour- 
ce quoi donc voulez-vous que je cherche vos défauts? 
« Eh ! mon Dieu ! ils sont comme vos qualités, atta- 
« chants, entraînants : il est résulté de votre séjour, 
« après la plaie vive de votre départ, un sentiment 
« heureux, car rien ne m'a paru plus solide, plus 
« sûr que votre affection. Je m'appuie de tout mon 
« pouvoir sur votre caractère; il me semble que les 
« lieues disparaissent, que l'exil n'est qu'un mot. Je 
« chéris ma solitude qui laisse au souvenir toute sa 
« puissance; l'écho de votre voix est encore dans mon 
ce atelier: j'ai du cœur pour tout; enfin vous avez 
« embelli ma position, et m'avez réconciliée avec moi- 
ce même. 

ce Je ne suis pas la seule qui ait souffert de votre 
ce départ : mes bons hôtes me demandent quand 
ce vous reviendrez; mon pauvre frère aussi : il vou- 
ée drait vous prouver un jour sur quels cœurs sont 
ce tombées vos bontés ! de quelle famille vous avez pris 
ce une éternelle possession! Vous savez, monsieur le 
ce vicomte, que de tout temps mon dévouement était 
ce à vous; à présent je sens toute la douceur qu'il y a 
ce à penser qu'on possède votre souvenir; et la joie 
ce intérieure qu'une pareille conviction répand sur 
ce toutes les actions de la vie. Je bénis tout ce qui 
ce m'est arrivé : ma carrière si bizarre et si fatigante; 
ce mon avenir si incertain, tout est beau; vous avez 
ce fait retourner ma vie en arrière : je me sens plus, 
ce jeune, moins déliante, plus préparée à tout. Que 
ce Dieu vous récompense de ce bien, et qu'il permette 
ce qu'un jour je puisse vous prouver ce que ma recon- 



LES BEAUX-ARTS EN ITALIE. 453 

« naissance a de profond, et ce que mon admiration 
« a de réalité!... 

« Adieu, monsieur le vicomte, que ne puis-je ajou- 
« ter que vous ne sachiez ! . . . 

« Signé : Félicie. » 



CHAPITRE XVII 



RETOUR EN FRANCE. 



" 






Impossible de faire un aussi grand voyage sans 
avoir à insérer dans ses notes le chapitre des acci- 
dents. Fort heureusement ce chapitre sera court; 
on ne peut nommer accident l'ennui et la fatigue 
de continuelles discussions, car à chaque poste il 
faut recommencer pour éviter que l'on n'augmente 
le nombre de vos chevaux. Je me rappelle une dis- 
pute épouvantable que j'eus à cinq ou six postes du 
mont Cenis : il était neuf heures du soir ; menaces, 
cris, lout fut mis en œuvre pour me faire céder ou 
pour m'effrayer. Je pérorais de ma voiture; mais 
comme la discussion devenait plus vive, je sautai à 
terre, et, me précipitant au milieu d'une vingtaine 
de goujats, je leur fis lâcher prise et renoncer à leurs 
projets. 



RETOUR EN FRANCE. 455 

On devine qu'il y cul plusieurs épisodes de ce 
genre pendanl la route ; noire voilure servit à dres- 
ser dans les marais Ponlins un cheval qui n'avait, 
je crois, jamais tiré : il fallait voir ses bonds, mais 
enfin il n'en résulta rien de fâcheux; nous fûmes 
quelquefois emportés sans accident; d'ailleurs les 
postes sont en général beaucoup mieux montées qu'au- 
trefois. 

Un jour, c'était en Allemagne et au milieu de la 
nuit, je venais de m'endormir, quand une secousse 
terrible me réveilla en sursaut; et la lumière de la 
lanterne me fit apercevoir un de nos chevaux au fond 
d'un trou fort profond : un tas de cailloux disposés 
pour la route avait enrayé fort heureusement la 
voiture, et l'autre cheval retenait de toute sa force 
pour ne pas être précipité avec son camarade; il y avait 
de quoi remercier la Providence, car nous eussions 
été brisés : le postillon était sur le siège, et il s'était 
endormi comme cela arrive sans cesse. Une autre fois 
pareil accidenl et beaucoup plus fâcheux nous serait 
arrivé si Céleslin, mon domestique, ne s'était réveillé 

fort à propos. 

Les postes d'Allemagne sont en général très-bien 
montées, les chevaux forts et robustes : les moindres 
postes sont de quatre lieues et demie à cinq lieues. 
J'ai vu deux chevaux monter sans renfort des monta- 
gnes d'une étonnante rapidité. Nous traversâmes pres- 
que toute l'Allemagne à deux chevaux; le tout dépend 
des premières postes : en payant bien le postillon, il 
ne se plaint pas de la lourdeur de la voilure, et vous 
passez. 
* En Italie, les postes sont aussi meilleures que jadis, 



456 



MES MEMOIRES. 






mais les chevaux sont moins forls généralement, et 
surtout moins bien soignés. 

Il y a près de Florence, en venant du côté de Gènes, 
des chevaux d'une toute petite espèce, mais incroya- 
blement bons et forts pour leur taille : deux chevaux 
nous firent faire deux postes extrêmement vite. 

Avant d'arriver à Gênes, en venant de Turin, il y a 
une poste où les chevaux sont magnifiques, c'est avant 
de monter la Borquetta; celte route, autrefois si dan- 
gereuse, si effrayante, est aujourd'hui superbe. 

Les postillons sont en général très-adroits. Les au- 
berges sont en Italie plus soignées, et les hôtes y 
sont assez raisonnables pour le prix. 

J'ai parlé de quelques noies, écrites en courant, le 
matin même du jour que j'eus l'honneur d'être reçu 
par madame la Dauphine pour lui faire nos adieux ; 
en voici quelques-unes : 

« On ne refait qu'avec le temps l'opinion d'un pays : 
témérité de croire qu'il soit possible et sage de heur- 
ter de front les sentiments de toul un peuple, et de 
blesser impunément même ses préjugés. Si on se jette 
à travers un courant impétueux, infailliblement il 
nous emporte ; le sage se contente de chercher à le 
détourner, pour le diriger ensuite; il faut des bàtar- 
deaux, des digues, des écluses pour y parvenir. Il n'y 
a que Dieu dont la voix commande aux flots de s'ar- 
rêter. Un nom impopulaire est un obstacle à tout; et 
une cruelle expérience aurait dû rappeler qu'il n'y a 
pas de plus sûr moyen de dépopulariser un gouverne- 
ment. Un défi à l'opinion finit par exaspérer la nation; 



RETOUR EN FRANCE. 457 

le taureau ne regimbe que lorsqu'on le pique. 

« La France est divisée, dit-on, et les royalistes ne 
s'entendent pas entre eux. Est-il donc si facile de les 
mettre d'accord, lorsque, dans un château habile par 
cinq exiles augustes et par quelques vieux serviteurs, 
il y a presque autant d'avis que de personnes; et quand 
on n'y sait pas encore bien clairement quel est le roi que 
les légitimistes doivent reconnaître. Le choix cepen- 
dant ne peut être douteux; hésiter, c'est se susciter 
de cruels embarras; c'est s'entourer de misérables 
intrigues, quand on aurait tant besoin de marcher 
sur un terrain solide. 

« Un roi digne d'un sort plus heureux a perdu sa 
couronne pour avoir persévéré, contre l'opinion géné- 
rale, à laisser sa confiance à un homme qu'eà tort ou 
à raison l'opinion repoussait. 

« Nous craignons qu'un entêtement du même genre 
n'achève de perdre les seules chances qui restent à la 
légitimité. Charles X a placé auprès du royal enfant 
un homme d'honneur par excellence, mais malheu- 
reusement très-impopulaire 1 : c'est compromettre ainsi 
le présent et l'avenir. 

« M. le Daupbin a regardé une obéissance aveugle 
comme le premier des devoirs qui lui étaient impo- 
sés. Sa résolution formelle de rester étranger à tout 
ce qui, de près ou de loin, regarde la politique et la 
royauté, est la plus sublime et la plus complète abné- 
gation de lui-même; aussi respeclcra-t-il tout ce que 
feront le roi et la Dauphine. Nous venons d'écrire le 
nom qui est à la fois un espoir et une consolation pour 



1 M. le baron de Damas. 

XII. 



30 






458 MES MÉMOIRES. 

les royalistes de France. Oui, c'est à madame la Dau- 
phine à faire cesser les incertitudes qui augmentent 
nos difficultés. La religion, comme la politique, lui 
commande de ne point rester dans une inaction dan- 
gereuse. 

« Les circonstances ont enlevé à une mère pleine 
d'énergie la tutelle de ses enfants ; mais son cœur 
maternel lui a donné le courage de tous les sacri- 
fices. Sans doute aussi la pensée qu'une personne 
digne de toute sa confiance était appelée à la rem- 
placer a contribué à la décider. 

« Madame sentira ce qu'elle doit à une telle con- 
fiance, ce qu'elle doit à la France, qui a tressailli 
de joie en voyant remettre son avenir aux mains les 
mieux faites pour le rendre digne d'elle; à la France 
qui attend le résultat de cette auguste tutelle. Madame 
la Dauphine fera une démarche dont tout prouve la 
nécessité, dont tout promet la réussite : elle est la 
seule qui puisse trancher la question; et elle doit 
trembler à la seule pensée de la laisser indécise. Il 
ne suffit pas de plaider faiblement la cause de l'en- 
fance, celle de la légitimité, celle de la France; il 
faut l'emporter à tout prix; et celle à qui s'adresse 
cet écrit sait qu'elle le peut, et qu'elle le fera le jour 
où elle le voudra fortement. Si elle hésitait, madame 
la duchesse de Berry n'aurait-elle pas le droit de lui 

dire un jour : 

« J'ai remis entre vos mains le sort de mes en- 
ce fants et l'avenir de la France, qu'a-t-on fait?... 
« Tout ce qu'il fallait pour compromettre des intérêts 
« aussi sacrés.» 



."VI 



RETOUR EN FRANCE. 459 

Les complications de l'intérieur de la maison de 
Ruschtiérad, malgré les promesses formelles qu'on 
m'avait faites d'y apporter un prompt remède, sem- 
blèrent s'envenimer après mon départ. Je fis parvenir 
à madame la Dauphine plusieurs notes écrites avec 
la franchise et la liberté de celle qu'on a lue, et dans 
lesquelles je m'indignais, alors qu'on avait tant be- 
soin d'union et de ralliement, qu'on soulevât d'aussi 
intempeslifs débats. Quoi que je pusse dire, et quoi 
que pût faire pour me seconder celle dont j'implo- 
rais l'appui, afin de sortir la royauté de l'impasse 
où elle s'était si maladroitement engagée, la même 
incertitude continuait à régner, le même vague exis- 
tait sur les intentions des signataires des actes de 
Rambouillet, relativement à ces actes, au personnel 
définitif de l'éducation du duc de Bordeaux, et à ce 
qu'il importait de faire au moment où il atteindrait 
sa majorité. L'inquiétude et la division dans l'esprit 
des royalistes en étaient la conséquence. 

Je cherchais les moyens de faire pénétrer encore 
un rayon de lumière à ces malheureux exilés. Ce 
fut moi et madame Récamier qui décidâmes M. de 
Chateaubriand à écrire à Prague, et à partir après 
sa lettre. Quand il revint, il était entièrement décou- 
ragé, et répétait, à qui voulait l'entendre, qu'il n'y 
avait rien à faire, que c'était un parti perdu, qu'il 
fallait renoncer à toute espèce d'amélioration et d'a- 
mendement de la part de ceux dont l'aveuglement 
avait été déjà si fatal. Afin de détruire, ou du moins 
de pallier ces assertions ou plutôt ces défaillances, 
citées et commentées avec un rare empressement par 
les journaux dynastiques et révolutionnaires, je me 


















460 MES MÉMOIRES, 

décidai, d'après le conseil de mes amis, à publier 
le récit de mon voyage, dans un journal. Cette pu- 
blication produisit l'effet que nous en attendions. 
Une lettre de M. de Montbel, écrite par l'ordre de 
Charles X, affirma que le vieux roi n'avait jamais 
eu l'intention de revenir sur les abdications, 

Pas un journal, depuis cette déclaration de M. de 
Montbel, n'est revenu sur les absurdités d'une pro- 
testation contre les abdications. C'a été le coup de 
grâce du parti carliste. Comment s'étonner après 
cela, que les carlistes pur sang m'en voulussent un 
peu? Je leur pardonne; je suis l'homme du pays, je 
n'appartiens pas à un parti. 

Après m'être brouillé avec l'extrême droite, il ne 
me manquait plus que de faire crier après moi les 
réquisitoires du juste milieu : c'est ce qui manqua 
de m'arriver. Voici ce que j'écrivais à la date du 
24 octobre 1855. 



Monlmirail, 24 oclobre 1833. 



Me voilà pour la deuxième fois de l'année devant 
le juge d'instruction ; j'en reçois à l'instant la nou- 
velle. C'est probablement pour ce récit de mon voyage 
à Buschliérad. 

« — Louis-Philippe vous regarde comme un chef 
« de parti dangereux, me disait, il y a quelque temps, 
« un personnage peu suspect. Comment le gouverne- 
ce ment ne vous en voudrait-il pas? de tout ce qui a 
« été publié depuis la Révolution de juillet sur la 
« branche aînée, votre écrit est le seul qui jette sur 



NOUVELLES POURSUITES. 4GI 

« elle un véritable intérêt; aussi vous regarde-t-il 
« comme un ennemi personnel, et un des chefs du 
« parti royaliste les plus à craindre. » 

Tandis que la justice délibère si l'on me fera de 
nouveau l'honneur de me peser dans les balances, 
quelques royalistes qui rêvaient encore Charles X pour 
roi et le retour de la vieille cour m'en ont voulu, et 
ils m'attaquent. Il faut savoir faire son devoir en dé- 
pit de tout le monde; et tout homme de bonne foi, 
à ma place, voyant que la France et ses besoins n'é- 
taient ni bien connus, ni bien compris, aurait senti 
comme moi la nécessité de repousser à jamais une 
influence tendant à nous rendre les idées de cette 
cour restée stationnaire, malgré les exemples et les 
épreuves. En agissant ainsi, j'ai cru faire mon devoir, 
bien qu'il dût m'en coûter ; j'ai cru servir Charles X 
lui-même avec ce dévouement que je lui ai toujours 
montré, et que dans toutes les circonstances il a bien 
voulu reconnaître, ha cause de la légitimité, celle de 
la France, n'est-elle pas celle de Charles X? J'y ai mis 
toute la mesure possible, et l'humeur de quelques 
hommes, leur aigreur, me donnent complètement 
raison. Si ceux qui m'ont blâmé ne sont pas de 
bonne foi, leur blâme fait mon éloge : s'ils sont de 
bonne foi, qu'ils approfondissent la question, qu'ils 
se rendent compte de la position de Paris et de Prague; 
alors je suis sûr de leur approbation. Au reste, j'ai 
reçu de trop nombreux témoignages flatteurs et non 
suspects, pour pouvoir conserver un doute sur le bon 
effet de mon ouvrage. 

Je sais qu'il a été question de celte affaire au con- 
seil des ministres. Quelques membres du cabinet 






462 MER MÉMOIRES. 

m'ont accusé avec beaucoup de chaleur et d'acharne- 
ment : M. de Broglie, m'a-t-on dit, m'a défendu. 
Le hasard m'a fait aussi connaître une circonstance 
assez bizarre, qui constate l'effet que produisit ma 
publication. 

Madame la comtesse de Valence, qui, bien que n'ayant 
pas mes opinions, me témoigne toujours beaucoup d'o- 
bligeance, avait parlé de ma brochure aux Tuileries, 
comme de la nouvelle du jour, et sans en dire ni bien 
ni mal. 

« — Je veux la lire, dit madame Adélaïde. » 
La famille se trouvait réunie. On apporte l'opus- 
cule, et madame de Valence est priée d'en faire la 
lecture; arrivée aux phrases qui parlent du gouver- 
nement actuel, madame de Valence eût bien voulu les 
sauter; madame Adélaïde insista pour qu'il ne fût plus 
fait de coupures., . Bref, après quelques grimaces assez 
bien dissimulées, la conclusion de la lecture fut : « que 
« les royalistes étaient divisés, ce qui les affaiblissait, 
« et que, si quelque chose pouvait les réunir, c'était cet 
« écrit : la cour de Buschliérad est bien mal inspirée, 
« ajoutait-on, puisque au lieu de remercier i'auteur, 
o elle se plaint sous le coup de son dépit. C'est con- 
« firmer tous les bruits répandus contre elle, et qui 
« tendent à l'affaiblir et à la rendre impossible ; » 
enfin on reconnaissait « que ces pages étaient de 
« nature à produire beaucoup d'effet, et que rien ne 
« pouvait jeter plus d'intérêt sur la branche aînée. » 



« 20 novembre 1855. 

L'affaire du récit de mon voyage à Buschtiérad est 



NOUVELLES POURSUITES. 465 

terminée; la deuxième chambre, saisie de celle af- 
faire, par suite de la protestation du procureur du roi 
contre l'ordonnance de non-lieu de la première cham- 
bre, a maintenu cette ordonnance, et renvoyé le pro- 
cureur du roi de ses poursuites. 

« — Comment ! vous ne trouvez pas qu'il y a lieu 
a à poursuivre M.* de La Rochefoucauld, disait 
« M. Persil (qui a montré dans la poursuite de celle 
« affaire un extrême acharnement) à M. Tardif, qui 
« venait de faire un rapport favorable à ma cause. 

« — JNJon, monsieur, lui répondit ce magistrat, et 
« je suis convaincu que M. de La Rochefoucauld, ne 
« pouvant être condamné aux assises, ce serait un 
«soufflet que recevrait le ministère; du reste, si 
« j'avais eu une opinion contraire, je me serais ré- 
ce cusé. » 

M. Tardif, dans un voyage qu'il fit en Suisse, 
avait été vivement recommandé à madame de Kinzel 
qui avait accompagné M. de Verneau, son vieux tu- 
teur, à Interlaken. Madame de Kinzel est une de ces 
amies aussi essentielles que précieuses, dont le dé- 
vouement ne peut jamais se trouver en défaut; une 
extrême obligeance et un esprit remarquable la font 
aimer et considérer de tous ceux qui la rencontrent. 
M. Tardif vint la voir à Paris, et elle lui parla avec 
le plus vif intérêt de mon affaire, dont il ne croyait 
pas d'abord être chargé. Quand elle lui fut remise, 
il l'examina avec une sérieuse attention, bien décidé 
à se récuser si elle lui apparaissait sous un jour dé- 
favorable pour moi... N'y ayant rien vu qui pût né- 
cessiter les susceptibilités du parquet, il manifesta 
son opinion dans des conclusions empreintes d'une 



■ 






464 MES MÉMOIRES. 

grande modération et de quelque obligeance pour 
l'auteur. J'entrais chez madame de Kinzel avec ma 
fille pour la remercier, quand nous nous rencon- 
trâmes avec M. Tardif, qui venait lui apprendre la 
décision de la chambre ; et je fus heureux de pou- 
voir lui offrir l'hommage de ma reconnaissance. 
Je viens de recevoir cette lettra de Vienne. 



Vienne, 20 octobre 1855. 



« Vous auriez bien droit, mon cher vicomte, d'êlrc 
c< étonné de mon silence à voire égard, si je n'étais 
« excusé par mon éloignement de Prague et de Vienne 
« pendant deux mois, et par l'activité de mes voyages 
« qui ne m'ont pas permis de recevoir ni votre lettre, 
« ni aucune nouvelle de tous ceux qui me sont chers. 
« Je suis arrivé avant-hier de Léoben, et me voilà 
« seulement en mesure de me réjouir et de vous re- 
« mercier de votre bienveillant souvenir. 

« Au moment où le roi est parti de Prague, il était 
« souffrant. J'allai le joindre à Vordenberg; je fus 
« frappé de son changement. Nous étions alarmés 
« sur sa situation. Aujourd'hui, il est revenu à son 
« état de sanlé ordinaire, après avoir eu une légère 
« et courte attaque de goutte. Cet étal élait, du reste, 
a le résultat de ses souffrances morales. 

« Madame la duchesse de Bcrry est arrivée à Léo- 
« ben avec M. de Lucchesi, monsieur, madame de 
« Podenas et leurs enfants, M. de Saint-Priest, sa 
« femme et M. de Sala. Celte princesse est fort amai- 
« grie par les tourments et les chagrins qu'elle a 



MA FAMILLE. 465 

« éprouvés. Vous pouvez facilement comprendre lout 
« ce qu'une telle réunion a remué de sentiments. 

« Les habitants de Léoben ont été parfaits pour la 
» famille royale. La fêle de madame la Dauphinc a été 
« célébrée par eux. Ils avaient préparé une illumina- 
« tion avec des transparents en son honneur. Les au- 
c< torilés civiles et militaires du pays sont arrivées 
« pour offrir au roi leurs hommages. Le prince 
a de liesse -Hambourg, gouverneur général, s'est 
« trouvé à dîner le jour où nous avons solennisé le 
« soixante-seizième anniversaire de notre infortuné 
« roi, malade et couché dans une modeste auberge de 
« cette petite ville. 

« Le roi devait être à Lintz aujourd'hui. Madame 
« la Dauphine a passé à Vienne, où l'attendaient et 
« l'ont reçue avec un grand empressement plusieurs 
« Français fidèles... 

« Je conserverai avec grand soin les lettres que vous 
« m'avez adressées, et celles que vous voulez bien y 
«joindre. Adieu, recevez l'assurance de tous mes 
« sentiments les plus affectueux et les plus dévoués. 

« MONTBEL. » 



En arrivant de mon grand voyage, je dirais diffi- 
cilement avec quel bonheur je revis mes enfants! 
Je les trouvai grandis, fortifiés, surtout ma fille: ils 
étaient tous installés, avec madame de La Rochefou- 
cauld et leur grand'mère, dans notre maison de la 
Vallée-aux-Loups. 

Ma fille aînée, Elisabeth, a infiniment d'esprit et de 
facilité pour tout ce qu'elle veut et fait, avec une ima- 



/ 




466 MES MÉMOIRES, 

gination très-vive qui demande à être calmée; celte 
vivacité me tourmenterait, si ses sentiments religieux 
n'étaient pas aussi profonds. 

Madame de La Rochefoucauld se ressent peu de 
sa maladie; mais elle espérait retrouver une santé 
parfaite, et la débilité habituelle qui lui est restée, 
lui donne une mélancolie que nous cherchons vai- 
nement à distraire. 

Mesenfanls sont pour nous une immense consola- 
lion ; mais quelle responsabilité pèse sur nous! pen- 
ser qu'on tient entre ses mains leur avenir pour ce 
monde et pour l'autre ; penser que ces enfants seront 
eux-mêmes une souche de générations qui, d'après la 
grande idée de solidarité qui unit entre eux les mem- 
bres d'une même famille, se ressentiront du bien ou 
du mal de leur origine ! On ne peut se rassurer, qu'a- 
vec la ferme résolution de leur rendre salutaire l'in- 
fluence qu'on a sur eux, par de sages conseils, de 
bons exemples, et surtout par les enseignements 
d'une éducation chrétienne. 

Je suis fort content de la direction donnée à mes 
fils : ils sont tous fort bien, et travaillent avec zèle et 
émulation. Stanislas sera, je l'espère, un homme 
capable et distingué; Sosllièncs est singulièrement 
observateur et réfléchi. Il est plus avancé que ne le 
sont ordinairement les enfants de son âge : tout en 
jouant, il entend tout et relient tout. Ernest, est un 
Roger-Bonlemps à qui rien ne fait, qui ne craint rien, 
ne doute de rien, et aussi original que spirituel. 

Ces chers enfants venaient avec bonheur et empres- 
sement dans ma prison ; mais jamais on ne pourra se 
faire une idée de la manière touchante dontSoslhènes 






SOUVENIR PERSONNEL. *W 

me soignait, de ses attentions et de sa tranquillité : 
il restait dans un petit coin sans faire le moindre 
bruit pour ménager ma tète; il faisait mes com- 
missions dans la prison, et tous les prisonniers l'a- 
vaient pris en affection; toutes les portes lui étaient 
ouvertes. 



J'ai recueilli avec un indicible plaisir la preuve 
que la reconnaissance n'était pas toujours un vain 
mot. Celte preuve, c'est un homme du peuple qui me 
l'a donnée. 

Une affaire m'avait appelé pour quelques jours 
dans la capitale. Ayant une course à faire, je mon- 
tai dans un cabriolet de station qui passait dans 

la rue. 

« Ah ! monsieur! c'est vous ; quel bonheur de 

« vous revoir, me dit le cocher avec l'expression la 
« plus touchante ; plusieurs fois je vous ai vu passer 
c sans oser vous arrêter. Je vous dois mon bonheur, 
« mon existence et ma vie. » 

Je regardai cet homme avec surprise. 

« _ Vous ne vous rappelez plus ma figure, re- 
« prit-il, moi je ne vous ai pas oublié; voici la 
« deuxième fois que je vous mène : la première fois 
« que j'eus cet honneur, vous me demandâtes avec 
« bonté le motif du chagrin qui, alors, m'accablait. 
a Je m'étais soustrait à la conscription, je m'étais 
« marié, j'allais être arrêté, poursuivi, ruiné; on ne 
« voulait rien écouter. Vous me sauvâtes. Aujour- 
« d'hui je suis heureux : j'ai à moi trois cabriolets, 
« et sans cesse votre nom est prononcé par ma femme 
« et par moi avec des larmes de reconnaissance. » 



468 MES MÉMOIRES. 

J'avoue que celte rencontre me toucha profondé- 
ment, et qu'elle me fit passer quelques doux mo- 
ments. 



« Extrait de la Gazette du mardi 31 décembre 1853. 



« M. le vicomte de La Rochefoucauld a adressé la 
lettre suivante aux électeurs de l'arrondissement de 
la Marne, où il a son domicile politique. : 

« Toujours empressé de m'unir de cœur et d'ae- 
« tion aux habitants d'un déparlement dont les inté- 
« rets me sont aussi chers, et qui deux fois m'a fait 
ce l'honneur de me choisir pour l'un de ses représen- 
te tants, je saurai, n'en doutez pas, aviser avec vous 
« aux moyens qui restent aux bons citoyens pour 
« exposer l'expression de leurs besoins , de leurs 
« griefs! Les poursuites dirigées contre moi par le 
« procureur du roi, poursuites dont la cour a fait 
« justice, m'ont empêché de me réunir à vous. Une 
ce de vos élections ayant été annulée par la Chambre, 
« vous êtes convoqués pour faire un nouveau choix. 
« A celte époque où tout le pays réclame avec rai- 
ce son les droits qu'un gouvernement improvisé par 
ce quelques députés lui conteste, je me croirais cou- 
ce pable de garder le silence. 

ce Si j'étais allé aux élections, j'aurais protesté 
ce conlre une formule de serment que n'a pas le droit 
et de demander au peuple, reconnu par lui souverain, 
ce un gouvernement qui s'en est dit l'élu. 

ce J'aurais demandé et je ne cesserai de réclamer 



SOUVENIR PERSONNEL. 4G9 

« avec tous les Français un droit qui appartient à 
« chaque citoyen; j'aurais protesté contre une Cham- 
« bre qui représente tout au plus les vœux de quatre- 
« vingt mille électeurs sur trente-cinq millions de 
« Français; j'aurais demandé avec tous mes conci- 
« loyens la réforme parlementaire, la destruclion 
« d'un injuste et despotique monopole, et d'une cen- 
« tralisation qui écrase toutes les provinces. 

« Aux provinces le droit de s'administrer; à celui 
« qui paye l'impôt, le droit incontestable de nommer 
« ceux qui le votent : voilà mon programme! Enfin, 
« je me serais associé à toutes ces pétitions inter- 
« prèles du vœu national qui arrivent de toutes les 
«parties de la France; et qui, fortes d'un droit, 
« parlant au nom de la justice, forceront au silence 
« ceux qui voudraient essayer d'étouffer ces mêmes 
« pétitions par leurs cris et à coups d'arbitraire. Le 
« gouvernement essayerait en vain de lutter contre 
a la volonté de tout un peuple, surtout quand ce peu- 
ci pie a pour lui son intérêt, la justice et le droit; et 
« le gouvernement qui s'est proclamé l'élu de la ma- 
« jorité serait, mal venu à étouffer les vœux de celte 
« majorité dont il s'est hâté de reconnaître le droit 
« pour monter au trône. 

« Le vicomte de La Rochefoucauld. » 




« Le département de la Marne, ajoutait la Gazette, 
auquel s'adresse cette protestation, n'aura point ou- 
blié que M. le vicomte de La Rochefoucauld, son 
député en 1815 et en 1829, a demandé les libertés 
communales qui devaient être la base d'un gouver- 



• 






470 



MES MEMOIRES. 



nemenl national, et les économies qui résultaient 
d'un ordre de choses fondé sur les principes si bien 
représentés dans sa protestation de ce jour. » 



CHAPITRE XVIII 

RÊVERIES INTIMES 

OU MON PORTRAIT ESQUISSÉ RAPIDEMENT PAR MOI. 



Tracy, décembre 1853. 

Ma pensée s'élève parfois si haut, en se dépouillant 
de son enveloppe mortelle, que tantôt je m'effraye des 
sommités auxquelles elle semble atteindre ; et tantôt 
je redoute la profondeur de l'abîme dans lequel je la 
vois prête h se plonger. Elle se transporte en bondis- 
sant dans l'espace, dans ce monde et dans l'autre; 
elle parcourt le connu, elle s'élève vers l'inconnu; elle 
se croit presque des révélations et un instinct de l'a- 
venir; elle se croit puissante, et comprend bientôt son 
insuffisance. 

Elle douterait, si le doute était possible à l'être qui 
raisonne et qui sent. Honteux de ma faiblesse, des 
gouttes de sueur couvrent quelquefois mon front. 
Souvent je m'effraye de ma force en sentant tout ce 
qu'il y a de pouvoir dans ma volonté; j'ai en moi 






472 



MES MEMOIRES. 



une puissance de magnétisme telle, que je n'en fai s 
jamais usage qu'avec une extrême réserve, et tou- 
jours pour soulager mes semblables. Celte faculté, 
dont il est impossible de mesurer l'étendue, don- 
née aux uns plus qu'aux autres, explique ces mys- 
tères de l'antiquité qui ont fait croire à la magie. Le 
même bras qui protège l'innocence et l'arrache au 
déshonneur, qui soulage l'infortune et la sauve du 
désespoir, qui combat et sait vaincre, ne pourrait-il 
point, poussé par un horrible génie, enfoncer un 
poignard dans le sein de sa victime! D'où je con- 
clus que ce n'est pas la faculté qui est coupable, mais 
seulement l'usage qu'on peut en faire. 

Il est difficile de me dissimuler ce que je veux sa- 
voir ; rarement on échappe à mon regard scrutateur; 
et s'il est facile de ne pas m'aimer, il est peut-être 
plus difficile de m'aimer à moitié. 

Si l'on supposait que cette conviction fût chez moi 
de l'orgueil, grande serait l'erreur; les sots seuls sont 
orgueilleux. 

J'avoue mes qualités sans ostentation, et je juge 
mes défauts sans indulgence. Jamais je ne repousse 
la voix de ma conscience, soit qu'elle m'approuve, 
soit qu'elle me blâme, convaincu que l'illusion est 
un mal sans remède. 

J'ai maudit souvent celte puissance de vouloir, in- 
dépendante de moi, et qui semble maîtriser ma pro- 
pre volonté; parfois j'ai compris ce qui arriverait 
malgré mes efforts et aussi malgré ceux des autres. 

Si puissant sur la pensée d'autrui, et quelquefois 
si timide pour contraindre la mienne; si faible et si 
fort! Si craintif et si audacieux! parfois facile à com- 






RÊVERIES INTIMES. 473 

prendre, souvent insaisissable, je rougis de voir mes 
résolutions s'évanouir, ma volonté paralysée, un je ne 
sais quoi me dominer, me tyranniser et m'entraîner. 

Il y a deux êtres en moi, doués d'une égale vio- 
lence, d'une puissance pareille. Celui du bien et celui 
du mal. Us se craignent, ils s'évitent, ils se redou- 
tent; forls isolément, ils sont faibles contre eux- 
mêmes. Les hommes passent devant moi comme des 
nuages qui se heurtent et se brisent; et le monde 
m'apparaît comme un abominable chaos. Terrible 
arène, où les passions de tout genre se déchaînent ! 
Je plains ma nature, et j'ai pitié de mes semblables. 

Quelquefois l'amour du bien me transporte; je me 
crois destiné a quelque chose d'utile et de grand, et 
il me semble qu'aucun obstacle alors ne pourrait m'é- 
tonner pour parvenir au but que je me suis promis. 
Une difficulté à vaincre ne me paraît jamais une im- 
possibilité, et je trouve des ressources là où d'autres 
ne verraient que l'impossible. 

J'ai pour ma patrie et pour mes semblables un 
amour sans bornes. 

Personne ne m'a jamais bien connu; personne n'a 
compris tout ce qu'il y avait d'exaltation dans mon 
âme, de profondeur dans mes sentiments, d'élévation 
dans mes pensées, de chaleur dans mon imagination, 
de violence dans mes passions, de force physique et 
morale en moi. 

Personne n'a connu mes combats intérieurs, et les 
battements de mon cœur; ils s'entendraient dans le 
silence comme le bouillonnement de la mer, comme 
le mugissement d'un torrent. 

Jamais on ne saura tout ce qui s'est passé en moi, 

MI. 51 



474 MES MÉMOIRES. 

tout ce que j'ai fait et éprouvé, toutes les peines qui 

ont sillonné mon cœur ! 

J'ai senti parfois mon àme se briser, et la souffrance 
seule me rappelait à la vie. J'ai connu le malheur 
jusqu'au délire du désespoir; deux fois le chagrin a 
failli me coûter la vie; une fois mon sang s'est ap- 
pauvri à force de souffrir, et les médecins ne savaient 
à quoi attribuer cette révolution subite qui s'était opé- 
rée dans une santé si robuste. 

Heureux de voir un cœur ami partager ma dou- 
leur, je puis la dissimuler ; je puis sourire, quand 
mon âme est déchirée; je puis parler haut et être si- 
lencieux au dedans de moi ; laisser croire que je 
prends intérêt à mille objets extérieurs, tandis qu'une 
seule pensée m'occupe. 

Chose étrange, je puis, dans le moment où mon 
être est livré aux agitations les plus vives, traiter froi- 
dement l'affaire la plus importante; mais, après, je 
m'étonne d'avoir vécu, et je voudrais m'ensevelir dans 
ma douleur comme dans un linceul; tout me fait mal : 
une feuille qui meurt et tombe, me peint l'affection 
qui s'éteint; l'hiver me représente un cœur glacé; le 
printemps qui voit renaître la nature ne fait pas re- 
vivre l'affection, et lorsqu'elle a cessé, rien ne la rap- 
pelle Jamais l'affection que j'ai sentie ne s'est 

éteinte; elle est pour moi une source éternelle de pei- 
nes ou de jouissances. 

J'ai senti le bonheur avec un tel enthousiasme que 
mes forces avaient peine à le supporter ; mais le bon- 
heur est l'éclair qui présage la nue, et annonce la 

foudre. 
De bonheur ou de vrai malheur, je n'ai jamais 



vmm 



REVERIES INTIMES. 



475 



compris que ce qui vient de l'âme. Là est ma vie tout 
entière; le reste n'est qu'accessoire; et s'il occupe mon 
esprit, il ne pénètre jamais jusqu'à mon cœur. 

Précieuse vérité! combien de fois je t'ai bénie 
d'être restée gravée dans mon cœur! Que de fois je 
t'ai invoquée au sein de la tourmente! Si tu n'offres 
pas aux humains un bonheur qui n'existe point pour 
eux ici-bas, lu leur procures du moins, le repos de 
l'âme, ou tu l'ouvres au repentir. Quelque terrible que 
tu puisses être, je ne t'ai jamais redoutée, et j'ai su 
me soumettre à tes reproches. 

Une imagination ardente égare ceux qui s'y livrent 
imprudemment, et leur exaltation les dévore. 

Si un cœur tendre et passionné a du charme pour 
les autres, il est pour soi un ennemi dangereux. 

Tout dans la vie est inconnu, et la foi qui nous 
révèle le mystère de l'existence, est aussi un mérite 
laissé à l'homme, comme le libre arbitre de ses fa- 
cultés. 

Cet univers est tellement immense, et l'esprit de 
l'homme est si petit que, lorsque fier de lui, il croit 
trouver, connaître, créer, inventer, il s'égare infail- 
liblement. 

Croire sans comprendre, et ne pas chercher à ex- 
pliquer ce qui dépasse nos facultés, c'est l'unique 
moyen de ne pas laisser notre esprit livré à toutes les 
illusions, comme à toutes les extravagances. 

Soit que la douleur m'accable, ou que je sente mon 
esprit prêt à s'égarer, je n'ai d'autre ressource que de 
me jeter aux pieds de la Divinité. Immobile, inca- 
pable de réfléchir, je sens et ne pense point; mes yeux 
se remplissent de larmes, et je ne pleure pas; ils 






476 MES MÉMOIRES. 

s'élèvent vers le ciel, et puis ils se rabaissent vers la 
terre. Ma pensée, mon esprit, mon cœur, mes facul- 
tés, tout en moi paraît anéanti; ma vie semble suspen- 
due, ma tête se penche et mon corps reste courbé sous 

un poids qui m'accable 

Je me relève après plus tranquille, je me sens plus 
calme ; et là seulement j'éprouve l'unique soulagement 
qui puisse être offert à mon exaltation, ou bien à mes 
souffrances. 



CHAPITRE XIX 



CORRESPONDANCE 



A M. LE COMTE DE MONTBEL 



« Janvier 1854. 



« Je veux tenir ma parole, mon cher comte, en vous 
« parlant aujourd'hui plus en détail de notre pauvre 
« France. Recevez d'abord l'expression de mes vœux 
« et de mon sincère attachement pour celle année qui 
« commence, et espérons que des temps plus heureux 
« nous attendent; qu'ils nous permettront de rappro- 
« cher nos sympathies, et de travailler à la grandeur 
« et à la prospérité de notre pays, sans attendre bien 
« longtemps avant de savoir si nos efforts ont l'as- 
« sentiment de ceux dont nous voulons la gloire et le 
« bonheur. 

«Mais que d'obstacles je prévois avant d'arriver à 
« cette heureuse réunion de tant de forces dissémi- 





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1 





178 MES MÉMOIRES. 

« nées el perdues, destinées à former un faisceau na- 
« tional qui, une fois sous la main de la France, de- 
« viendra le sceplre du monde. 

« L'année 1855 n'est déjà plus qu'un souvenir : et 
« quel souvenir, mon cher comte! c'est à se voiler la 
« face de honte et de regret. Fort heureusement, nous 
« et nos amis, nous ne sommes pour rien dans cet 
« ignominieux système du statu quo auquel on sacrifie 
a les intérêts de la France. Ceux que nous servions 
« entendaient autrement sa dignité; et certes ce doit 
« être une de leurs plus cuisantes peines dans l'exil, 
« que de voir comment ceux qui se sont emparés de 
« la couronne de France, en ont arraché les lauriers 
a el la croix, ce qui permet aujourd'hui que la Po- 
«logne, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, l'Egypte, 
« lui crient : Nous avons combattu, et lu n'y étais 
« pas ! Ce qu'elle aurait de mieux à faire devant ce re- 
« proche sanglant, ce serait, non pas de se pendre 
« comme Crillon, mais de renverser le juste-milieu 
« qui la retient éloignée du théâtre des grands événe- 
« monts. 

« La question d'Orient a ébranlé l'équilibre de 
a l'Europe basé sur l'intégrité de l'empire Ottoman ; 
« car cette intégrité, entamée par le sabre de Méhé- 
« met-Ali, n'est plus qu'une chimère devant cette es- 
« cadre russe dans le Bosphore, et ces régiments de 
« cosaques faisant patrouille à Constantinople. 

« On sait que de pareils protecteurs seront maîtres 
a demain s'ils le veulent : ce sont des héritiers qui 
« veillent à la sûreté de la maison, pendant que ce- 
ce lui dont ils doivent hériter est en train de tré- 
« passer. 



CORRESPONDANCE. 



479 



« La question d'Orient, mon cher comte! quelle 
« occasion perdue de refaire la carte d'Europe, et de 
o nous affranchir de ces traités de ruine dont tant de 
« fois nous avons gémi ! La chute de l'empire Ottoman 
« était la plus grande occasion de remaniement diplo- 
« matique que la Providence ait jamais offerte à la 
« France. La main de la Russie eût si hien fait cet 
« office! il ne fallait pour cela que suivre la poli- 
ce tique de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon : la 
« route était, toute tracée ; mais à quoi sert une roule 
« à qui ne peut marcher? En perdant la légitimité, la 
« France a perdu la liberté de ses mouvements à l' ex- 
ce térieur. Elle est au pouvoir des préoccupations 
ce égoïstes d'un intérêt dynastique; et ceux qui doivent 
ce voir pour elle, ne voient rien au delà ; aussi leur 
ce diplomatie ne comprend rien, n'accepte rien, n'en- 
ee treprend rien. La question se résoudra sans nous, 
« malgré nous et contre nous. Sans alliés, sans sys- 
ce terne, nous avons pour compensation l'inimitié, le 
ee mépris de tous les cabinets, et la famille d'Orléans 
ce aux Tuileries; que demander de mieux? 

ce La Russie nous a longtemps attendus; l'Angle- 
ee terre nous a tàtés : alors, bien assurées que le cœur 
ee ne nous battait plus, et qu'il n'y avait rien à faire 
ce de nous pour seconder leurs projets et trancher la 
ce question, elles se sont liées par un traité secret 1 , 
ee Prévenu avant tous, et Français avant tout, j'ai cru 
ee devoir faire avertir le gouvernement par un tiers 
ce qui avait action près de lui. On ne voulut pas croire 



1 Une conversation diplomatique avait été entendue par un ami, qui 
se bâta de m'en instruire. 



481) MES MÉMOIRES. 

« à la vérité de ce renseignement : il eût fallu pren- 
« dre un parti et se prononcer; c'est ce qu'on ne vou- 
c< lait pas faire. Six semaines après, on acquit la cer- 
« titude que mes renseignements étaient exacts. 

« On continua à s'abandonner au hasard ; les con- 
« tradiclions les plus flagrantes et les plus honteuses 
a signalèrent nos actes diplomatiques. On tenait à 
« l'Egypte un langage que nos promesses à Constanli- 
« nople démentaient outrageusement; on le dira un 
« jour, et l'on aura raison de le dire : notre abdica- 
« tion en l'Orient restera dans notre histoire comme 
« l'humiliation éternelle du gouvernement qui l'a 
a commise, et qui peut-être en a fait une condition 
« de sa honteuse existence. Incertaine, irréfléchie, 
« aveugle et pleine de contradictions, la politique de 
« Louis-Philippe s'était fourvoyée bien plus étrange- 
ce ment, en étendant au profit de l'Angleterre, et au 
« détriment de la sûreté de notre commerce et de 
« l'honneur de notre pavillon, ce traité du droit de 
« visite, qui, tôt ou tard, doit réveiller des haines 
« mal éteintes et soulever de formidables débats 1 . 
« Nulle vis-à-vis du Portugal, où elle laisse l'Angle- 
a terre poursuivre, à prix d'argent, le rétablissement 
« de son vasselage, la diplomatie de Juillet a souffert 
« un acte qui porte une atteinte flagrante à l'intérêt 
« français ; je veux parler de la reconnaissance, comme 
« reine d'Espagne, de la fille de Ferdinand, mort en 
« léguant la guerre civile à son pays. Celle adhésion 
« à l'abolition de la loi salique déchire le pacte de fa- 
« mille; relève la barrière des Pyrénées, et détruit 



1 Cela s'est réalisé en 1845. 



COIUîESPONDANCE. 481 

c< cette alliance que Louis XIV et Napoléon rcgar- 
« daient comme le plus solide rempart de la France 
« méridionale. Au point de vue national, il impor- 
te tait d'empêcher, en prenant parti pour don Carlos, 
« qu'une femme n'appelât un jour sur le trône d'Es- 
« pagne un prince étranger; mais l'intérêt dynastique 
« a fait entendre que le triomphe de don Carlos se- 
« rait un acheminement au retour d'Henri V. D'ail- 
« leurs, si l'Espagne a des filles qui seront nubiles 
« un jour, nous avons, nous, des princes et des prin- 
ce cesses qui grandissent, et qu'il faudra pourvoir tôt 
«ou tard 1 . Si l'innocente Isabelle nous échappe, 
« nous nous rabattrons sur sa sœur, et nous savons à 
« merveille comment les branches cadettes se substi- 
« tuent aux branches aînées. 

« Tant de platitude à l'extérieur ne jure-t-elle pas 
« avec les images de guerre qu'on développe sous nos 
« yeux? Les fortifications de. Paris sont continuées, 
a quoique la Chambre ait déclaré que l'autorisation 
« législative était nécessaire. Comme si elle ne devait 
« pas voter tout ce qui lui sera demandé! « Oh! le 
« bon billet de la Châtre que nous donne là celle 
« chambre prostituée! — a dit la Tribune qui a payé 
« de dix mille francs le plaisir de dire la vérité. » 

c< Le deuil anniversaire de la mort de Louis XVI a 
« été aboli. La chambre des députés, dans sa propo- 
« sition, avait mis tout simplement l'anniversaire du 
« 21 janvier; la cliambre des pairs a ajouté : du jour 
« funeste et à jamais déplorable du 21 janvier, de 
« façon qu'on ne sait si l'on a voulu excuser la révo- 



1 Cela s'est réalisé en 1847. 



482 MES MÉMOIRES. 

« lution de cet abominable forfait, ou proscrire la 
c< mémoire d'un jour ainsi qualifié. 

« Trois autres décisions législatives, l'une relative à 
« l'organisation départementale, l'autre à l'inslruc- 
« don primaire, la troisième à l'expropriation pour 
« cause d'utilité publique, sont sorties de ce dédale 
« de discussions qui ont rempli les deux sessions 
« de 1853. L'on a dit que la première était la prise 
« de possession de la société sur l'anarchie : en effet 
« elle mettait en face le principe électif et le principe 
« monarchique essentiellement rivaux, en se dispu- 
« tant l'ordre social comme une proie, ainsi qu'il ar- 
« rive lors de la nomination des députés. On ne dis- 
<( pute guère que l'existence des conseils d'arrondis- 
« sèment, et la création à leur place de conseils canto- 
« naux ; de la commune, pas un mot, et pourtant, 
« comme l'a très-bien dit mon noble ami, M. le 
« marquis de Dreux-Brézé , l'ère de la monarchie 
« administrative est passée ; celle des libertés locales 
« doit commencer, ou nous serions infailliblement 
a exposés à passer sous le niveau du despotisme. 
« Prenez pour base et pour point de départ la com- 
a mune, et vous aurez une organisation toute faite. La 
« commune est, parce qu'elle est. Personne ne l'a 
a créée. Là tout est vrai, là les citoyens réunis ont un 
« esprit, une direction ; ils savent non-seulement ce 
« qu'ils veulent, mais encore ce qu'il faut vouloir; 
« là, les capacités et les incapacités sont jugées sans 
« procès par une voix qui ne trompe jamais ; là, tout 
« est calme, régulier, parce que l'ordre y est le pre- 
« mier besoin. On se connaît ; on sait qui a droit ou 
« qui n'a pas droit; on sait surtout où est l'intérêt 



CORRESPONDANCE. 483 

« commun, ce qu'il esl, et qui est capable de le dé- 
« fendre. 

« Quant à l'instruction primaire, qu'est-ce qu'une 
« éducation qui a la prétention d'être nationale, et 
« qui n'est ni gratuite, ni obligatoire? Mais elle ne 
« peut être un devoir de la part des citoyens que par 
« l'organisation du travail 1 . En effet, si l'enfant du 
« travailleur est indispensable à ses labeurs, coin- 
ce ment pourra-t-il fréquenter les écoles? C'est ainsi 
« qu'une réforme partielle est absurde et impuis- 
« santé. Quant à la loi sur l'expropriation pour cause 
« d'utilité publique, elle a décidé que le jury aurait 
c< à se prononcer entre l'intérêt privé et l'intérêt gé- 
« néral. 

« Voilà le bilan législatif de l'année 1853. La 
« Chambre paraît, ainsi que le pouvoir, hors d'état 
a d'enrayer par des obstacles légaux le char révolu- 
a lionnaire ; aussi l'on présage que l'on aura recours 
« à la violence; et le mol prononcé à la Iribune par 
c< un familier des Tuileries -, le mot : La légalité nous 
« tue, est significatif. On a rétabli la statue de Na- 
« poléon sur la colonne Vendôme. L'apparition de 
« l'homme impérial sur son piédestal de bronze est 
« un étrange anachronisme au milieu de cet aplatis- 
« sèment systématique auquel on réduit la France 
« vis-à-vis des puissances étrangères. 

« Aussi, ce n'est pas au soldat de Marengo, et au 
« vainqueur d'Austerlitz, mais bien au fils ingrat qui 
« tua la liberté, sa mère, que s'adressent ces hom- 



1 La logique populaire a soutenu cette prétention en ISiS. 
- M. Vienne!. 






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48 i 



MES MEMOIRES. 



« mages du juste-milieu ; lui qui ne veut de canon 
« que celui qui se tire dans les rues de Paris pour 
« foudroyer l'émeute, lui qui ne se sert de l'épée 
« que pour la mettre dans la main des sergents de 
« ville ! 

« Le pouvoir a des revanches à prendre sur la ré- 
« publique : l'affaire des crieurs publics et la loi sur 
« les forts détachés , tout fait croire qu'il s'occupe 
ce sérieusement de regagner par une seule bataille le 
« terrain qu'il a perdu dans ces deux occasions. Les 
« républicains ne s'endorment pas non plus ; la So- 
« ciété des droits de l'homme compte plus de trois 
« mille sectionnaires, orateurs de clubs ou combat- 
ce tants; et elle agite la province par une foule de so- 
« ciétés qui lui sont toutes affiliées, et recevront d'elle 
« le mot d'ordre. A Sainte-Pélagie, j'ai été à même de 
« juger l'ardeur et l'énergie de ces ennemis de Louis- 
ce Philippe. Il pourra l'emporter dans la lutte qui se 
« prépare; mais on peut annoncer qu'elle lui sera 
c< chaudement disputée; et qu'il faudra en venir plus 
c< d'une fois aux mains, avant de faire renoncer les 
« républicains à tenter le sort des combats. 

c< Maintenant, parlons de nous. Vous savez dans 
« quel but j'ai publié la relation de mon voyage à 
« Buschtiérad. 

ce J'ai été poursuivi avec acharnement, mais deux 
« fois la Cour a fait justice de ces rigueurs, et tout 
« est fini. 

« Je suis malheureux de ne recevoir aucune réponse 
« à la dernière missive que j'ai adressée à madame 
ce la Dauphine. Trop de lettres m'ont prouvé que 
ce j'avais utilement servi la cause de la légitimité, 



CORRESPONDANCE. 485 

« pour que je ne sois pas approuvé par celui qui, 
« mieux que personne, connaît mon cœur. Je ne puis 
« mettre la défense de mes intentions en de meil- 
« leures mains que dans celles d'un ami comme 
a vous, cher comte; quelque chose qui arrive, vous 
« savez ma devise : Fais ce que dois, advienne que 

« pourra! 

« Il se prépare en ce moment un grand travail dans 
« la nation, qui frappe tous les esprits clairvoyants. La 
« génération marche encore appuyée sur les vanités, 
« comme sur les amours-propres; mais tous les liens 
«qui font la force du pouvoir lui échappent; le 
« pays a un grand besoin d'ordre et de prospérité; 
« ces deux conditions d'existence, le gouvernement 
« pourra-t-il les remplir? Gagnons du temps, et si le 
« présent est à lui, l'avenir lui échappe visiblement. 
« Il aura la main forcée pour la réforme parlemen- 
« taire 1 , la destruction du monopole et de la centrah- 

« sation. 

« Ce point est immense par ses résultais; et le suc- 
« ces, infaillible avec le temps, prouvera la faiblesse 
« du gouvernement, et son impossibilité de marcher. 
« Espérons que Dieu fera le reste. Nous avons donné 
« l'impulsion à toutes les provinces, et le mouvement 

« devient général. 

« L'opinion libérale , malgré une résistance obsti- 
« née, a été forcée de descendre sur ce terrain, où elle 
« doit' nous servir à vaincre, en éprouvant plus tard 
« une défaite infaillible, parla réunion du centre et 
« de la droite contre la république. 



i 1848 l'a prouvé. 



486 MES MÉMOIRES. 

« C'est un service immense qu'auront rendu mes 
« amis, car on ne peut nier qu'ils n'aient commencé le 
« mouvement. Aussi ne peut-on, clans l'intérêt de l'a- 
« venir, trop chercher à répandre le journal qui sert 
« d'organe à ce système. On lui reprochait parfois un 
« ton trop absolu, et il sent la nécessité de modérer 
« son langage. La division des royalistes nous fait un 
« mal affreux. Tous nos efforts tendent à la faire ces- 
ce ser; et malheureusement nous avons acquis la cer- 
cc litude que des influences venues de loin entre- 
ce tiennent cette fatale division. 

ce Nous avons eu l'autre jour une réunion impor- 
« tante, et qui aura d'heureux résultats pour accélérer 
ce le mouvement réformiste. Réunissez tous vos efforts, 
ce très cher, pour nous seconder activement dans celte 
ce voie de salut; et si, dans votre conscience et votre 
ce esprit si sage, vous avez quelques observations à nous 
ce présenter, faites-les, et je puis vous répondre qu'il 
ce y sera fait droit ; car nous ne voulons tous que le 
ce bien général, indépendamment de tout sentiment 
ce personnel. 

ce De grâce , rassurez-moi promptement sur mes 
ce lettres, et veuillez recevoir, etc. 

ce Le vicomte de La Rochefoucauld. » 



CORRESPONDANCE. 



487 



A MADAME LA COMTESSE DE CHAUMONT-GU1TRY 

AUTREFOIS LA COMTESSE DE RCLLÏ 1 . . 

a Quel bonheur de recevoir de vos nouvelles, chère 
« comtesse! 

« Je ne savais où vous prendre ; mais je vous sui- 
« vais de mes vœux, et je commençais à en vouloir un 
« peu à votre compagnon, que j'aime sincèrement, 
« de l'oubli où vous laissez vos amis. Enfin tout est 
« réparé, puisque vous êtes contente, et que vous me 
« donnez de vos nouvelles. 

« J'embrasse vos enfants de tout mon cœur, car 
« votre belle âme les a adoptés comme vôtres. 

a Madame de La Rochefoucauld est toujours souf- 
« frante. Mes enfants sont bien gentils ; la princesse 
« de Craon 2 plus aimable et plus distinguée que ja- 
« mais. Tout le monde vous aime; vos amis parlent 
a souvent de vous, et personne ne vous oublie. 

a Le vent est aux duels dans ce moment. Dans la 
« séance du 26 janvier, M. Bugeaud, oubliant le dire 
« de l'opposition de quinze ans sur l'intelligence des 
« baïonnettes, déclara que le devoir d'un militaire 
« était d'obéir.— Jusqu'à se faire geôlier? s'écria 
« M. Dulong. L'apostrophe était assez rude. Le Jour- 
« val des Débats crut devoir ajouter à l'interruption 
« ces autres mots : Faut-il obéir jusqu'à l'ignominie? 
« Cette amplification amena sur le terrain M. Dulong, 
« qui s'était laissé aller à ce mouvement d'indignation 
« en face du gouverneur de Blaye. Celui-ci a eu le 

1 Fille reconnue de feu Monseigneur le duc do Bourbon. 
- Fille de madame du Cayla. 



488 MES MÉMOIRES. 

« terrible bonheur de la victoire; son adversaire esl 
« tombé, la tête cassée par un coup de pistolet. On 
« prétend qu'au lieu de chercher à calmer le général, 
« on avait jeté de l'huile sur le feu; ce qu'il y a de 
« positif, c'est que, paraissant d'abord animé des 
« meilleures dispositions pour entrer en conciliation, 
« et accueillir une lettre dans laquelle l'interruption 
« de M. Dulong, mal rendue par les Débals, aurait 
« perdu le caractère le plus offensant, le général, ou 
« plutôt ses témoins, parmi lesquels se trouvait M. de 
« Rumigny 1 , aide de camp de Louis-Philippe, refusè- 
« rent toute espèce d'explication. On dansait le soir 
« aux Tuileries. 

« On disait hier soir aux Italiens, que M. de Rumi- 
« gny devait se battre ce matin avec Carrel, du Na- 
« tional, pour une lettre dans laquelle le républicain, 
» en racontant tous les épisodes de la rencontre de 
« MM. Bugeaud et Dulong, fait entendre que l'on n'a- 
« vait rien négligé pour que la querelle ne pût s'é- 
« teindre autrement que dans le sang. Je vous raconte 
« tous les on dit, sans vous les garantir. Le gouver- 
« nement a feint de croire que le convoi de M. Du- 
ce long exciterait du tumulte ; mais chacun a ri des 
« précautions de ce pouvoir qui lutte sans cesse con- 
« Ire une mort inévitable. Personne ne peut prévoir le 
« jour, l'heure de la fin de cette agonie. C'est la ré- 
« forme qu'il faut savoir vouloir; les coups de sabre 
« et de pistolet ne peuvent rien contre elle : on tue 
« les hommes, les idées sont éternelles. 

* Bien que dans un camp fort opposé, nous avions, M. de Rumigny el 
moi, de l'estime l'un pour l'autre, et une espèce de sympathie motivée 
par notre caractère. 



CORRESPONDANCE. 489 

« Tâchez de multiplier les adhésions, et de trouver 
a des appuis au mouvement réformiste qui ne fait que 
« commencer, et qui deviendra général, quand il sera 
« prouvé que les insurrections et les complots ne peu- 
« vent que donner force et vie à ce qui existe. 

« C'est sur ce terrain que je marche, suivez-nous-y, 
« et vous servirez la cause du monde liée au sort de 
« la France, et au triomphe des seuls principes qui, 
« en réprimant tout désordre moral et matériel, puis- 
ce sent donner aux peuples les libertés qu'ils ont droit 
« et intérêt de réclamer, et aux souverains l'autorité 
« qui leur est indispensable pour assurer, sans se- 
« cousse et sans arbitraire, le bonheur des peuples, et 
a le repos des empires. 

« Voilà notre situation, chère comtesse, sous son vé- 
« ritable point de vue, et avec le temps tous les Fran- 
ce çais amis de l'ordre deviendront légitimistes par la 
« force des choses, par intérêt, par calcul, ou par sen- 
cc timent. Alors le monde et la France seront sauvés. 
c< Une ère nouvelle commencera, et tous les partis se 
ce confondront dans un intérêt commun. Celte poli- 
ce tique, qui au premier aperçu pourrait paraître un 
ce peu sentimentale, est toute de raisonnement, et pui- 
ce sée dans des faits incontestables. 

a Le baron de La Rochefoucauld est mort subite- 
ce ment, hier malin, sur l'épaule de sa femme. A qua- 
ce Ire heures du soir on n'avait pu arracher celle-ci de 
« la chambre mortuaire. Le duc de Mouchy a été 
ce frappé d'une attaque terrible au moment de s'ha- 
c< biller : hier soir il était peut-être un peu moins 
ce mal. Et en face de ces morts inopinées, on rit. on 
« saule, on chanle, on danse, on cherche à oublier le 

xn. 52 



400 MES MÉMOIRES. 

« passé en s'étourdissant sur le présent, de peur de 
« trop songer à l'avenir. Il en est cependant qui veil- 
« lent.... Adieu, chère comtesse ; vous connaissez ma 
« bien tendre affection : les gens de cœur deviennent 
« rares. , 

a Les affaires de don Carlos vont bien ; celles de 
« don Miguel sont arrêtées par les efforts de l'Angle- 
« terre; les nouvelles de partout sont à la paix. Adieu 
« encore. 

« La jeune mademoiselle de Caraman, charmante 
« et intéressante ; mademoiselle de Ponge, bien jolie, 
« mais veillant trop. Alexis de Noaillcs, frappé à 
« mort : affaire de temps. M. de Boisgelin, mieux 
« portant, mais ne sortant que le matin. J'ai été, 
« ainsi que beaucoup de personnes de votre connais- 
« sance, fort souffrant depuis un mois; je vais hien 
« maintenant. 

a Le vicomte de La IIociieioucauld. » 



À M. LE RÉDACTEUR DE EA QUOTIDIENNE 

« 7 févr'er 1^54 
« Monsieur le rédacteur, 

« Vous annoncez une souscriplion dans A'otre esti- 
a niable feuille en faveur des parents infortunés de 
« deux jeunes Vendéens, dont la tête vient de lom- 
« ber par les ordres d'un pouvoir qui avait promis 
« d'abolir la peine de mort. (Mais que fait la .vio- 



^h 



CORRESPONDANCE. 491 

« lation d'un serment à celui qui n'en a respecté 
« aucun!) 

« Tous les cœurs français se sont soulevés à la 
« pensée de celle fatale et cruelle exécution; car, en 
« France, les sentiments généreux sont de toutes 
« les opinions; et le malheur inspire à toutes le 
« respect. 

« Je me suis fortement élevé contre la guerre ci- 
» vile, tout en restant fidèle au sentiment, à l'dpi- 
oc nion qui l'ont fait naître. 

« Héros du chaume vendéen, entendez la voix d'un 
« ami, et ne donnez plus aucun prétexte de vous per- 
ce sécuter à un gouvernement qui craint bien plus 
ec votre inaction que vos efforts. Réunissez-vous à 
o toute la France pour demander la réforme parle- 
« mentaire, et pour tout attendre et espérer des voies 
« purement légales. 

« Veuillez me comprendre dans voire souscription, 
« monsieur le rédacteur, et agréez mes compliments 
« distingués. 

« Le vicomte de la Rochefoucauld. » 



A MADAME LA MA II QUI SE Ol'DINOT. 

« Le carême semble avoir un peu ralenti les extra- 
ce vagancesdu carnaval; mais on n'a pas idée de toutes 
ce les folies qui, cette année, ont accompagné les bals 
ce masqués. Celui des Variétés a pris le pas dans les 
ce orgies carnavalesques. On n'oserait pas répéter tout 
ce ce qui s'y est fait. 

c< La politique paraît slalionnaire, mais il y a sou9 



m 



MES MEMOIRES. 



« cette surface tranquille un courant qui mine l'état 
« de choses, en attendant qu'il l'emporte tout à fait. 
« Le voilà réduit à étouffer la discussion sur une 
« question aussi importante que celle de la réforme 
« parlementaire. Vains efforts! on n'étrangle pas une 
« idée entre deux portes. 

« Comme on ne sait que répondre, on ne veut pas 
« avoir l'air d'entendre : la Chambre qui se prête à 
« un pareil acte de surdité est frappée elle-même 
« d'aveuglement. Le procès de la Quotidienne et de 
« M. deKergorlay, leur acquittement, et cette discus- 
o sion si belle, si franche et si forte, ont produit et 
« produiront un effet dont on ne peut calculer la por- 
c< tée. Où tout cela nous mènera-t-il? dans un port de 
« salut pour tous, j"en ai l'espérance. 

«Le présent ne saurait durer; une république 
« stable est impossible. Il ne restera debout sur toutes 
« ces ruines que l'intérêt national qui ne peut rece- 
« voir de satisfaction que par le retour aux principes 
« constitutifs de cette société. Ce sera une véritable 
« résurrection dans laquelle agira la seule force ren- 
« fermée dans la raison d'être de ce pays. Tout ce qui 
« est contraire à sa constitution, se trouvera chassé 
« au dehors par ce mouvement qu'on pourrait nom- 
ce mer dépuratif. Celte guérison sera d'autant meil- 
« leure et durable que les étrangers n'y seront pour 
« rien. Nous guérirons même en dépit d'eux; et ce 
« sera à leur avantage : il y a longtemps que nos voi- 
« sins ne se portent pas bien, parce que nous sommes 
« malades! 

« Le vicomte de La Rochefoucauld. » 



|^H 



CORRESPONDANCE. 



495 



A M. LE COMTE DE MONTBEL 



« Paris, 20 février 1834. 

« Je veux repondre à votre lettre du 6, mon cher 
« comte, en attendant celle que vous me promettez. 
« Je vous dirai tout d'abord que je trouve une partie 
« de vos observations sur l'union si nécessaire des 
« royalistes, comme sur l'utilité de certains mena- 
ce gements, parfaitement justes. On avait devancé ces 
« observations, et l'on sera .heureux d'en faire suc- 
« cessivement l'application. 

ce J'ajouterai, avec la franchise que vous me con- 
« naissez, que je remarque dans l'ensemble de voire 
ce système, la pensée qui domine même les esprits les 
« plus éclairés respirant depuis quelque temps un air 
a étranger. Ils reçoivent plus ou moins, et même sans 
« s'en douter, et en dépit d'eux-mêmes, son influence. 
« Vous semblez penser que nous devons rester étroi- 
« tement liés a la politique de l'Europe, et que de 
« son repos dépend le nôtre. Nous, au contraire, 
« nous sommes convaincus que la restauration de la 
« société européenne tient au triomphe de nos prin- 
ce cipes en France. 

c< On ne se joue pas en vain de ces principes sur 
ce lesquels repose tout l'ordre social. Fort heureuse- 
ce ment la France possède tous les germes d'une vé- 
ee rilable résurrection ; et au contraire il n'y a que des 
ce germes de dissolution et de mort dans la politique 
ce égoïste de l'étranger, comme dans la situation de 



494 MES MÉMOIRES. 

« l'espril des différents peuples. La France a dé- 
« chaîné, encouragé et propagé l'espril du mal.. C'est 
« à la France seule qu'il appartient de réparer les 
« effets de celte fatale influence en assurant le bien 
« par les bases que nous lui donnerons. Ces bases 
« sont le principe delà souveraineté nationale, la re- 
« connaissance des droits de tous, et le triomphe de 
« tous les intérêts légitimes : il n'y a que l'ordre mo- 
« rai qui puisse enfanter l'ordre matériel avec des 
« conditions de vitalité; toute autre combinaison est 
c< une chimère. Les malheurs et les erreurs de la Rcs- 
« tauralion n'auront pas été perdus pour nous. Par la 
« connaissance de ce qu'elle aurait dû faire et de ce 
« qu'elle n'a pas fait, et du mal qui lui en est arrivé, 
« tout en reconnaissant ce que la France lui a dû, 
« nous saurons ce que nous aurons à faire, el nous 
« le ferons sous peine de recommencer les mêmes 
« fautes, et d'encourir les mêmes punitions. Travail- 
« lés sourdement par un esprit d'anarchie, les autres 
» peuples sont bien moins avancés que nous sur la 
« route du progrès el de l'amélioration, car ils n'ont 
« pas reçu des révolutions el des restaurations cette 
« grande leçon qui nous profile. Quant à leurs gou- 
« vernements, c'est l'égoïsme et l'envie en habits 
« brodés et chamarrés de cordons. Ils ont méconnu 
« et foulé aux pieds celte grande loi de la solidarité 
« qui devait les unir entre eux; ils ont sacrifié le droit 
« au fait; ils se sont fait une loi de la nécessité; ils 
« sonl comme les vieillards impotents qui ne se re- 
« muenl pas de peur de tomber... ils sont comme les 
« enfants en faute qui se font plus petits encore qu'ils 
« ne sont, et ne soufflent pas, espérant se faire ou- 



CORRESPONDANCE. 495 

« blier. Dieu se souviendra d'eux; cl déjà se préparent 
« el s'amoncellent sur leurs tètes ces terribles puni- 
ce lions qui précédemment les ont si rudement secoués, 
« pour leur condescendance envers tout parti qui 
« triomphe en France, surtout quand ils y voient un 
« avenir de division, el par conséquent d'affaiblisse- 
« ment et de ruine pour nous. 

« Le contraire de ce qu'ils ont attendu et espéré ar- 
ec rivera, et ce sera leur première punition. Réunis- 
« sons-nous, mais de grâce rien qui rappelle le passé, 
ce Laissons ce qui est mort pour ne nous occuper que 
ce de ce qui annonce existence, et promet durée. Nous 
c< avançons dans celte voie qui nous sépare à toujours 
« des œuvres mortes,. Esprits supérieurs, n'imitez pas 
« ces esprits jaloux ou prévenus qui ont des frémisse- 
cc menls et des indignations de commande quand ils 
ce entrevoient l'apparence d'une union des royalistes 
ee avec les républicains 1 ... Et pourquoi pas? Où serait 
ce le mal? D'ailleurs ce n'est pas une union, c'est une 
ce renconlresur le même terrain : nous, en poursui- 
« vant les errements de 89 ; eux, en réclamant les 
ce conséquences des promesses de 1850. Nous sommes 
ce arrivés à formuler les mêmes vœux : la liberté au 
« peuple; l'administration au pays; le gouvernement 
ce au roi, produit et couronnemenl de la constitution 
a nationale, avec des pouvoirs étendus ; enfin l'ex- 
ec pression de l'opinion du pays à l'aide du suffrage 
ce universel. 

ce Une fois cela obtenu, n'avons-nous pas les cenlrcs 
ce qui ne veulent à aucun prix de la république, el qui 



' Par républicains, je n'entends pas les anarchistes. 




496 MES MÉMOIRES. 

« seront avec nous pour la repousser, le jour où l'on 
« entreverra son spectre menaçant? 

« Ainsi, il n'y a point un véritable danger à suivre 
a le chemin qui, pour être parallèle à la voie que sui- 
« vent les réformistes de gauche, n'aura pas la même 
a issue. D'ailleurs, à ceux qui nous blâment, je de- 
ce mande- une autre marche qui présente quelque 
« chance de succès. Jusqu'à présent, nul n'a pu nous 
« offrir un système qui eût le sens commun ; et les es- 
« prits qui font de l'opposition une habitude, après 
« nous avoir bien blâmés d'abord, reviennent, dans 
« la discussion, à toutes nos pensées. 

« Vous parlez avec raison, cher comte, du danger 
« de la désunion. Hélas! d'où vient-elle, celle désu- 
et nion, si ce n'est de l'étranger qui travaille sourde- 
ce ment à nous séparer avec une infernale constance; 
ce et aussi de certaines influences où semble présider 
ce exclusivement un génie aveugle et brouillon? 

ce Forbin, qui revient de Prague, me dit qu'on y est 
ce furieux contre ma dernière brochure, et pourtant c'est 
ce une des choses qui ont le plus utilement servi notre 
ce cause, de l'aveu même de ceux qui m'ont persé- 
cc culé. C'est ceux-là qu'il faut croire. Oui, j'aime 
ce trop ma patrie, et je suis. trop lié à la cause de la 
« légitimité depuis que je respire, pour ne pas me 
c< mettre au-dessus de tout ce qui m'est personnel; 
ce mais je verse des larmes de sang en voyant tant d'a- 
c< veuglemenl. Tout pour la France et par la France! 
c< Laissez dire et faire; les royalistes y gagneront 
ce s'ils persuadent aussi au pays qu'ils ne sont plus 
e< les hommes d'une famille, mais les hommes d'une 
ce nation : Gentils hommes. Encore un coup, l'élran- 



CORRESPONDANCE. 



497 



« ger ou ceux <|ui reçoivent ses inspirations, et lui de- 
ce mandent leur mol d'ordre, ne peuvent que brouil- 
« 1er et diviser. Nous voulons, nous, déblayer le ter- 
ce rain et réunir. Puisque la lumière est en train de 
« se faire, écartons tout ce qui pourrait recommen- 
ce cer l'ombre, le vague cl l'incertitude. Il n'y a que 
ce les escamoteurs de trône, les faiseurs de tours doc- 
cc Irinaires qui aient intérêt à souffler les lumières, 
ce Pour nous, c'est le cas ou jamais déjouer cartes sur 
ce table. 

ce Le vicomte nE La Rochefoucauld. » 



ï - 






La situation du juste-milieu est celle d'un corps 
dont l'agonie commence, et qui a en lui tous les 
symptômes d'une gangrène qui ne pardonne point; 
les moyens violents, en paraissant ranimer un mo- 
ment son existence, usent le peu de force qui lui 
reste; il n'a pas celle de supporter les remèdes 
qu'une main imprudente lui administre. L'arbitraire 
sort des voies ordinaires, et il faudrait pour le soute- 
nir le caractère et la gloire de Napoléon. Deux bom- 
mes d'une trempe pareille ne se trouvent pas dans 
un siècle, et ce ne sont pas les poignées de main de 
1850 qui appelleront la gloire au secours du despo- 
tisme. Il faudrait une épée. Or avec une épée mal- 
adroitement tenue, on se blesse avant de blesser les 
autres; c'est une arme à deux tranchants. La même 
bouche qui a juré les libertés, reconnu toutes les sou- 
verainetés, peut bien chanter la Marseillaise, mais 
nous la défions de prononcer ces mots : ce — Soldats, 






















W& MES MÉMOIRES. 

«je suis content de vous! » qui, au lendemain de 
Marengo, d'Austerlitz, etc., faisaient sentira la France 
qu'on ne pouvait plus dire à ses enfants : « — Ci- 
« toyens, vous êtes libres! » 

Aussi, voyez ce qui arrive : si nous n'avons 
maintenant ni léna ni Àuslerlitz, nous avons des en- 
terrements dans lesquels il faut faire accompagner un 
pauvre cercueil de cinquante mille hommes, pour 
imposer à l'émeute; nous n'avons plus ni pays con- 
quis, ni pays à conquérir; mais nous avons à l'inté- 
rieur, et dans des départements français, de simples 
brigadiers de gendarmerie, investis d'un pouvoir arbi- 
traire... C'est déployer plus de faiblesse que de force, 
et le juste-milieu semble s'en aller avec le cercueil de 
Dulong. 

Regardé par l'étranger comme une source de divi- 
sions intérieures, et de faiblesse extérieure; toléré à 
la condition d'être aussi plat que possible, il est 
jugé; et le Français ne pardonne jamais à qui exploite 
son humiliation. On le séduit, on le trompe, on l'en- 
dort pour un temps; mais il faut la gloire pour l'en- 
chaîner; et la gloire du juste-milieu est toute dans la 
canne de ses sergents de ville. 

Quant à l'ordre et à l'économie, ces premières con- 
ditions de l'existence, jamais les impôts n'ont été aussi 
lourds, jamais le fisc ne s'est montré aussi avide; de- 
mander et prendre, prendre mêmç sans demander, 
est toute la science financière en ce moment. A quel 
degré de déconsidération ne tombe pas un pouvoir qui 
vient demander grâce devant une commission ; et qui 
obtient son pardon par l'abandon de soixante mil- 
lions !... 



SOUVENIR PERSONNEL. 499 

Ministres imprudents ! vous avouez qu'ils ne vous 
étaient pas nécessaires, et pourquoi les avoir de- 
mandés? Un gouvernement qui étouffe toute discus- 
sion sur les intérêts les plus sacrés d'un pays repré- 
senté par une masse imposante de pétitions, finit par 
mettre contre lui toutes les opinions généreuses, tous 
les sentiments élevés, tous les esprits distingués; il 
marche quelque temps soutenu par ses esclaves ou ses 
séides; mais un cri d'indignation, un cri général de 
liberté lui annonce sa chute, cl il succombe sous le 
poids des chaînes qu'il a voulu faire porter aux 
autres. 

Je rencontrai M. le comte de Y...., beau-père de 
M. Guizot, chez madame de Kinzel. Le calme et le 
sang-froid sont généralement le propre de son carac- 
tère. Il est fort obligeant, et le désir de rendre ser- 
vice lui fait même souvent promettre plus qu'il ne 
peut tenir. J'ai eu plus d'une fois à me louer de son 
concours. Il est dans mes principes de ne jamais me 
brouiller pour opinion politique. Aussi, sans voir de 
même, nous causons toujours fort à notre aise. 

« — Le gouvernement est-il toujours aussi sûr de 
« son affaire? lui dis-je un jour en riant. 
a — Plus que jamais, me répondil-il. 
a _ En effet, repris-je.il faut que l'étal des pro- 
« vinces, l'irritation que cause la nouvelle loi, l'oppo- 
« silion qu'elle suscitera de toute part, et surtout 
« l'action active el violente des républicains l'inquiè- 
« lent bien peu, puisqu'il consent à diminuer son 
« armée et qu'il paraît ignorer qu'elle est fortement 
« travaillée dans ses sous-officiers. 

C( — Oh ! pour les républicains, me dit M. de 



500 



MES MEMOIRES. 



« V.... de la manière la plus affirmative, je puis 
« vous assurer que la sécurité est entière et qu'il ne 
« les craint pas. 

« — Je ne désire pas plus que vous la république, 
«lui répondis-je; mais tout ce que je puis vous 
« dire, c'est que si la sécurité du gouvernement est 
« aussi grande que vous la peignez, il est bien mal 
« informé. » 

M. de V.... n'eul rien de plus pressé, malgré sa 
feinte sécurité, que de raconter notre conversation à 
son gendre ; et je sus quelques jours après que ce der- 
nier lui avait répondu : 

« M. de La Rochefoucauld n'est pas si mal informé 
« que vous le pensez ; et, précisément, nous sommes 
« dans ce moment à la suite d'une conspiration répu- 
blicaine; nous venons de découvrir des armes et 
« quatre-vingt mille cartouches. » 



CHAPITRE XX 



MÉLANGES 



MON JUGEMENT SLR LELIA. 



1834. 



Il faut en toute chose avoir un but, et bien savoir ce 
que l'on veut. L'auteur comme l'homme politique, elle 
plus simple individu comme le génie le plus distingué, 
ne peuvent se soustraire à celle condition première. 
L'homme immoral, sans croyance aucune, marche à 
son bul infernal en niant Dieu. Il voudrait anéantir 
la conscience qui le condamne; et il espère, par ses 
orgies, assouvir sa soif brutale. L'àme, au contraire, 
que soutient et console une pensée religieuse, se laisse 
conduire par celte vérité immuable qui lui apparaît 
dans toutes les chances de la vie, pour le préserver ou 
le relever. 

Mais croire et nier tout à la fois, donner à la vérité 
la faiblesse en partage et la force à l'erreur; rendre 
vertueux l'homme qui doute, et criminel celui qui 



f 



' 



502 MES MÉMOIRES, 

croit; donner au premier de nobles et généreux sen- 
timents; au second l'égoïsme et le désespoir; prêter 
au vice tout ce qui peut séduire, et à la vertu tout ce 
qui repousse; offrir la croyance comme un tourment, 
et le doute comme un repos; c'est ébranler la foi, 
c'est insinuer l'athéisme. Je le déplore d'autant plus 
que ce livre restera comme un des plus remarquables 
de l'époque, et malheureusement aussi un de ceux 
qui seraient les plus propres à entraîner le siècle vers 
la corruption. 

Heureusement qu'un ouvrage impossible à com- 
prendre, et sans plan déterminé, n'a jamais un grand 
nombre de lecteurs, malgré le talent sublime de l'é- 
crivain. 

Ce livre, en un mot, c'est l'auteur. On l'aime ou le 
déteste; on l'estime ou le blâme; on le recherche ou 
le repousse ; on l'explique, et on ne peut le compren- 
dre; on vient à lui et on le fuit; on l'admire et la 
critique la plus amère sort à regret de votre bouche ; 
on se demande son esprit, son cœur, son âme; et l'on 
reste dans un doute effrayant en présence de ce per- 
sonnage impossible à expliquer; on lui tend la main, 
et puis on la retire, dans la crainte de la laisser dans 
un brasier. Tant d'inconséquence décourage. Qu'offrir 
à cet écrivain dont vous sépare une immensité téné- 
breuse? On prie pour lui comme pour le malheureux 
qui se noie, et qu'on est dans l'impossibilité de secou- 
rir. On regrette qu'il ne soit pas ce qu'il pourrait être 
en s'effrayant de ce qu'il est. 



MÉLANGES. 5U3 

M. Beugnot, qui sort de chez moi, me rappelait un 
fait assez curieux qui s'est passé entre nous, et qu'il a, 
dit-il, consigne dans ses Mémoires. Deux mois avant la 
Révolution de 1850, il remarquait sur ma physiono- 
mie un air triste et préoccupé. C'était à Saint-Cloud, 
où j'étais venu pour mon audience de congé, avant 
de partir pour les Pyrénées, où m'appelait ma santé. 

« — Bonjour, monsieur le comte, lui dis-je; que 
« devenez-vous? 

« — Je vais aller, je crois, aux eaux d'Aix, me ré- 
ce pondit-il. 

C( — Combien de temps serez-vous absent? 

« — Quatre mois. 

« — Hélas! m'écriai-je, quand vous serez de re- 
o tour, je crains fort que ceux qui habitent ce séjour 
« n'y soient plus. 

« — Où seront-ils donc? 

« — Peut-être à Rome, si on les laisse s'y rendre 
« tranquillement, o 

Quelque folle que parût être celle idée, elle frappa 
fortement M. Beugnot. Pour l'explication de ce fait, 
je dois dire qu'en outre de loul ce que je voyais et 
savais, et aussi de tout ce qui se passait, ma dernière 
conversation avec Charles X, conversation qui avait eu 
lieu le jour même de celle renconlrc, en 1850, m'a- 
vait laissé la plus profonde impression de Iristesse. 

En quittant Saint-Cloud, j'étais allé à Sainl-Ouen 
faire mes adieux à madame la comtesse du Cayla, qui, 
frappée de ma tristesse comme de mes impressions, 
me rappela également depuis notre conversation. 

Décidé à garder des ministres dont on ne voulait 
à aucun prix et à les soutenir contre la majorité des 






504 MES MÉMOIRES. 

Chambres et du pays, le roi devait infailliblement 
arriver à l'arbitraire; et, pour ne pas sentir le dan- 
ger de sa position, je connaissais trop bien l'impossi- 
bilité où il serait de s'y tenir. L'imprévoyance de son 
gouvernement me faisait trembler. 11 était clair pour 
moi qu'il y aurait résistance; et que l'on ne ferait rien 
de ce qu'il faudrait faire pour en triompher... 

Etait ce prévision? était-ce pressentiment? je ne 
f-ais; mais on voit si l'un ou l'autre m'a trompé. 



Chacun se rend avec empressement aux lectures 
que M. de Chateaubriand fait de ses Mémoires chez 
madame Récamier. L'intérêt qu'ils inspirent est assez 
vif pour que ces réunions soient nombreuses; mais 
beaucoup de personnes sollicitent l'honneur d'y figu- 
rer, afin de rappeler à l'illustre écrivain qu'elles ont 
des droits à un petit mémento. Si j'avais eu le temps-, 
ces lectures m'eussent vivement intéressé, ne fût-ce 
que pour les juger; mais y assister, afin qu'on ne 
m'oublie pas, n'est point dans mon caractère. 

11 paraît que le talent de l'auteur s'y montre, comme 
dans tous ses écrits, d'une manière qui captive et sai- 
sit; mais l'on trouve que le moi s'y rencontre à chaque 
ligne d'une manière trop marquée : on dit aussi que 
le style et les mots y sont torturés d'une manière fati- 
gante. En tout, il y a bien des pages que l'on critique 
sévèrement. 

Madame Récamier me dit un jour. 



MÉLANGES. 505 

« — Savez-vous que M. de Chateaubriand remarque 
« voire absence; je ne vous cache pas qu'il y est sen- 
« sible : j'aurais voulu que votre nom et votre per- 
ce sonne, mêlés à tant d'événements politiques, fus- 
« sent placés d'une manière avantageuse dans ses 
ce Mémoires; et quelquefois je crains plus que le si- 
ce lence. Vous savez qu'à une certaine époque on vous 
ce en a voulu beaucoup. 

ee — Madame, répondis-je aussitôt, sans doulej'eusse 
ce été flatté que M. de Chateaubriand me consacrât 
ce quelques lignes; mais ces lignes m'eussent forcé 
ce peut-être à retrancher quelques mots de mes pro- 
ce près Mémoires, et j'y tiens, car ils disent la vérité, 
ce Je ne regrette pas de conserver mon indépendance, 
ce même au prix d'un souvenir flatteur de M. de Cha- 
ce teaubriand. J'ai connu tant de dessous de cartes, 
ce et j'ai su tant de choses, que peut-être mes Mé- 
ee moires ne seront pas sans intérêt. » 

Madame Récamier qui a un tact exquis, me com- 
prit, et garda le silence. 

Quelque temps après cette conversation avec ma- 
dame Récamier, je rencontrai chez elle M. de Chateau- 
briand. 

ce — Nous différons sur un point essentiel, me dit 
ce M. de Chateaubriand, je ne reconnais point la légi- 
ce limité de famille, et toute royauté, qui esL l'expres- 
cc sion et la satisfaction des intérêts d'un pays, est pour 
ce moi légitime. » 

Je fus vivement affligé d'entendre, l'illustre écri- 
vain donner ainsi une nouvelle preuve de la versatilité 
qu'on remarque dans les thèses qu'il soutient. 

ce — Quel sera le juge de ces intérêts? lui répon- 

X!I. Zo 



506 



MES MEMOIRES. 



« dis-je. Si, au lieu de combattre les véritables intérêts 
« du pays, la Révolution de juillet s'était mise en de- 
« voir de les satisfaire, elle recevrait de vos paroles un 
« bill d'indemnité. Vous ouvrez ainsi la porte à toutes 
« les anarchies et à toutes les ambitions; il n'y en a pas 
« une qui ne puisse invoquer cette satisfaction des 
« droits du pays ; et votre principe attirerait sur nous 
« une série de révolutions et de malheurs, tandis 
« que la légitimité est partout la seule garantie de 
« l'ordre social : c'est un principe de famille, de 
« propriété, de société ; partout où il y a droit, il y a 
« légitimité. » 

M. de Chateaubriand, pressé par mes raisonne- 
ments, et échappant avec peine à la puissance de la 
vérité, dont la manifestation finit toujours par répri- 
mer les écarts de son génie, était à la fin de la discus- 
sion loin de son point de départ, chose qui lui arrive 
souvent. 

Que de bien et de mal aura fait et causé cette puis- 
sance littéraire ! 

A propos de madame Récamier, je vais rapporter 
une autre discussion à laquelle je pris part. 

C'était après les événements d'avril. Arrivé à l'Ab- 
baye -aux-Bois, j'y trouvai nombreuse compagnie. 
Parmi tout ce monde, il y avait madame Lenormand 1 , 
nièce de madame Récamier, fort jolie et fort spiri- 
tuelle personne, liée intimement avec madame Guizot, 
et dont le mari avait eu des obligations à M. Guizot, 
double motif pour être d'un juste-milieu prononcé; 



1 M. et madame Lenormand me devaient beaucoup, et je leur ai par- 
donné de l'avoir si promptement oublié. 









MÉLANGES. 507 

aussi cette jeune dame l'est-elle sans dissimulation. 
Elle m'attaqua en riant, à propos des succès du gou- 
vernement. 

« Madame, lui dis-je, de pareils succès devraient 
« faire verser des larmes; car ils sont remportés sur 
« des concitoyens et ont coûté du sang français. Bien 
« que nécessaires, ils deviennent coupables quand ils 
« sont le résultat des fautes, et des inconséquences du 
« pouvoir. D'abord ce serait à moi, en bonne justice, 
« de recevoir vos compliments de félicilation; et c'est 
« à vous qu'appartiennent les compliments de con- 
« doléance. La république, ou plutôt l'anarchie, a été 
« vaincue ; nous nous en réjouissons avec vous, et 
« vous avez très-bien fait nos affaires; mais la répu- 
« blique vaincue et mise de côté, le gouvernement, 
« qui ne se soutenait que par la crainte qu'elle inspi- 
« rail, s'est retiré un de ses moyens d'action ; et il est 
« moins fort aujourd'hui qu'hier; il peut dire comme 
« Frédéric : « Encore une victoire comme celle-ci, 
« et je suis perdu ! » Voilà pourquoi je puis me ré- 
« jouir; tandis que vous, vous devez vous affliger. » 

L'auditoire parut être de mon avis; et madame Ré- 
camier défendait sa nièce plutôt que sa cause. M. M... 
voulut combattre mes opinions, et j'essayai de prou- 
ver qu'il ne les comprenait pas. Madame ..., nièce 
de IL. , était présente; car ce salon est un terrain 
neutre où se réunissent les opinions les plus diver- 
gentes; on y discute comme on se battait à Eonlenoy, 
en se donnant des coups de chapeau. C'est sur la 
porte de ce salon qu'on pourrait graver ce vers : 



Qui discute a raison, et qui dispute a tort. 



508 M liS MÉMOIRES. 

A l'une des dernières soirées des Tuileries, M. d'Hé- 
douville, pair de France, fut accoslé par un mon- 
sieur qui paraissait enchanlé de se trouver avec lui. 

« — Eh! bonjour! Que je suis ;iise de vous ren- 
« conlrer ici. Nous allons souper et boire ensemble. » 

Or cet invité, cel hôte des Tuileries, était M. R..., 
maître d'armes. 

M. d'Hédouville a raconté lui-même cette rencontre 
à M. d'Hinnisdal, mon neveu, de qui je la tiens. 

Quand on nous parle de la foule qui se presse dans 
ces soirées, on voit que la quantilé l'emporte sur la 
la qualité. 



24 février. 

Il y a une douzaine de jouis, sept ou huit cents 
Polonais réfugiés en Suisse, aya , nlà leur tète le géné- 
ral Romarino, ont pénétré dans la Savoie pour tâcher 
de soulever le pays-, ils ont complètement échoué. 

A Lyon, à Saint-Etienne, on ameute les ouvriers, 
ce qui oblige à faire marcher contre eux des forces 
considérables. A Marseille, on excite les républicains. 
A Paris, on recommence les émeutes ; il paraît que 
c'est la suite d'un plan d'insurrection, commandé par 
les sociétés secrètes, et conduit par le comité direc- 
teur. 

Un journal renfermait aujourd'hui un article assez 
intéressant sur les finances; il présente le tableau de 
ce qu'elles étaient pendant la Restauration, et de ce 
qu'elles sont devenues sous le gouvernement à bon 
marché. 

Voici cet article : 



M KL ANGES. r >09 

c< Un milliard et demi d'amortissement sur la dette 
« publique, soixante-cinq millions de rentes amor- 
« ties ! 

« Un fonds annuel d'amortissement de quatre- 
« vingts millions, fondé sur un excédant de recettes 
« toujours croissant!... 

« Un dégrèvement annuel de quatre-vingt-onze mil- 
« lions, équivalant à trois millions de capital fon- 
« cier! 

« Voilà en Irois lignes le résumé exact de la ques- 
« lion financière de la Restauration, et de la silua- 
« tion des finances de la France en 1830. 

« Voici le revers de la médaille, frappée au coin de 
« la révolution de juillet et du gouvernement à bon 
« marché. 

« Un milliard de déficit en cinq années! 

« Excédant de dépenses, déficits et emprunts an- 
« nuels ! 

« Portes et fenêtres, patentes, centimes addition- 
« nels ! . . . 

« Violation et annulation du fonds d'amortissement, 
« réduit à moins de vingt millions pour dette de cinq 
« millions ! 

« Les preuves de ces déplorables résultats en moins 
« de cinq ans, sont dans les budgets et les comptes 
« de ces années désastreuses. » 



Exécuteur des dispositions testamentaires de madame 
la marquise de Tranz, ma tante, en ce qui concerne 
ses actes de charité, j'appliquai une partie de ses 
fonds à l'agrandissement de l'école des frères de la 
doctrine chrétienne, établie au Gros-Caillou. J'attribuai 



510 



MES MEMOIRES. 



à cette œuvre l'abandon d'une maison et d'un grand 
terrain attenant à l'école. Voilà longtemps que cette 
affaire est pendante, et l'on n'a rempli jusqu'à pré- 
sent aucune des conditions qui ont été précisées à 
l'époque de la cession. 

J'ai écrit à ce sujet à MM. les administrateurs des 
hospices : 



o Paris, 8 mars 1854. 

« Messieurs, 

« Par acte sous seing privé du H mars 1828, 
« reconnu aulhentiquement le 2 mars 1829, j'aban- 
« donnai aux hospices de Paris une maison, rue Saint- 
ce Dominique, et un grand terrain en dépendant, atte- 
« nant à l'école des frères du Gros-Caillou, école qui 
« rend tous les jours tant de services, non-seulement 
« en instruisant un nombre considérable d'enfants, 
« mais en faisant des cours pour beaucoup d'ouvriers, 
« qui viennent tous les soirs recevoir l'instruction élé- 
« menlaire. 

« Les principales conditions de cette cession 
« furent : 

« 1° D'augmenter le nombre des frères, de les 
« porter à sept au lieu de cinq, et d'en payer quatre ; 

« 2° De faire construire, dans le délai d'une année, 
« les bâtiments nécessaires aux écoles pour une va- 
« leur de vingt-cinq mille francs. 

« Cette dernière condition, je viens en réclamer 
« enfin l'exécution, m'étant vainement adressé jusqu'à 
« présent à M. le secrétaire général, dont l'obligeance 
« depuis longtemps nous est connue. 



MÉLANGES. Si! 

« Un devis fut fait dans le temps ; les vingt-cinq 
« mille francs étaient déjà en caisse; et, sous prétexte 
« que la dépense dépasserait de quinze mille francs, 
« il fut sursis indéfiniment à l'exécution du traité 
« obligatoire, afin, disait-on, de faire les fonds néces- 



« saires 



« Voilà quatre ans que j'attends ; et si l'on disait 
« qu'il n'y a pas de fonds cette année, je répondrais 
« que le temps d'exécuter les travaux et de régler les 
« mémoires, conduit à l'an prochain pour le paye- 
ce ment. Je demande donc qu'il soit donné suite sans 
« délai à l'objet de ma réclamation. Je serais en droit 
« de l'exiger; mais j'aime mieux le devoir, messieurs, 
« à votre zèle si connu pour le bien public ; aussi 
« est-ce en toute conliance que j'ai recours à vous. 

« Veuillez, messieurs, agréer avec mes remercî- 
« ments, que je ne crains point de vous offrir 
« d'avance, l'expression de mes sentiments les plu^ 



« distingués. 



« Le vicomte de La Rochefoucauld. » 



15 mars 1831. 

M. de Genoude vient de perdre sa femme, personne 
douée d'un esprit fin, juste et sage. Celte mort si 
douloureuse montre l'empire que la religion prend 
sur le cœur de l'homme, et le courage qu'il peut 
y puiser pour résister aux plus cruelles épreuves. 
C'est une perte véritable, non -seulement pour les 
enfants et pour les amis de madame de Genoude, 
mais aussi pour la cause royaliste. Celte femme dis- 



512 MES MÉMOIRES. 

tinguée possédait les qualités qui manquent au carac- 
tère de son mari; elle lui faisait adroitement com- 
prendre ce qu'on n'eût osé lui dire ouvertement. Elle 
était pour lui ce qu'est le lest pour un vaisseau : car 
ses conseils et sa manière de voir pesaient dans les dé- 
terminations de M. de Genoude, même à son insu. 



18 mars 183i. 

Il y a quelques jours, je traversais à pied, vers dix 
heures du soir, la place de la Bourse, lorsqu'une con- 
versation très-animée attira mon attention. J'aperçus 
une femme qu'un domestique en livrée suivait à quel- 
ques pas. Sa mise était des plus élégantes ; sa robe 
cerise montrait, à la clarté vacillante des réverbères, 
les reflets lustrés de la moire; et son chapeau à la 
dernière mode était orné d'une plume blanche. A ses 
côtés marchait un jeune homme dont la mise peu 
soignée contrastait avec celle de la dame, et annonçait 
entre eux une différence de fortune et de situation 
sociale. Ils étaient si animés, surtout la femme, qu'ils 
ne faisaient aucune attention aux passants, et par- 
laient de manière à être entendus. 

« — Je me retire, » dit le jeune homme. 

La dame alors le saisit et le retint par son habit. 

J'étais à vingt pas environ; le colloque était devenu 
de plus en plus vif, et je pouvais juger, à la réverbé- 
ration d'une lanterne, la pâleur et l'altération des 
traits de la femme; je ne sais pourquoi, mais une 
pensée sinistre me saisit; il y avait dans ces accents 
saccadés qui m'arrivaient, dans .la violence des gestes 



i^^ 



MÉLANGES. 515 

qui accompagnaient cctle scène, une révélation cle 
désespoir, et l'annonce d'une résolution fatale qui se 
débattait à quelques pas de moi. Un fiacre attendait 
près de là ; après de longs et vifs débats, la dame y 
monte, puis le jeune homme, puis le domestique. Je 
m'étais rapproché, j'entendais que le jeune homme 
menaçait encore de se retirer, en jurant d'être de 
retour dans une heure... Enfin la portière se rou- 
vre... le domestique descend et la voiture part. Si 
j'avais eu un cabriolet j'aurais suivi, plutôt par intérêt 
que par curiosité. 

Le lendemain j'appris qu'une femme très-riche 
s'était prise de passion pour un clerc de notaire à la 
veille de se marier; que, dans la nuit, l'un et l'autre 
s'étaient asphyxiés, et qu'on les avait trouvés morts... 
Le mari, ajoutait-on, était entré le premier dans la 
chambre où ce double suicide s'était consommé. Il me 
fut impossible de ne pas faire un cruel et douloureux 
rapprochement entre cette nouvelle, et la scène dont 
j'avais été le témoin. 



I 

■ 

I 



Mademoiselle Johanna de Schoultz, comme je l'ai 
dit, est une jeune Suédoise très-bien née, que des 
malheurs de fortune ont jetée dans la périlleuse car- 
rière du théâtre. Mademoiselle de Fauveau, lors de 
mon dernier voyage en Italie, me mit en rapport avec 
la jeune artiste qui m'inspira un vif intérêt. J'ai re- 
trouvé à Paris mademoiselle de Schoultz et sa mère. 
J'ai reçu ces dames chez moi; je les ai même invi- 
tées à dîner, pour soutenir le courage de la jeune 
étrangère, et Tencourager dans les bonnes résolu- 
lions, dans les nobles sentiments qu'elle apporte et 






514 MES MÉMOIRES. 

veut conserver au milieu des écueils du théâlre. H 
s'agissait de prouver à cette intéressanle personne, à 
cette na«ture d'élite, la distinction que la société sait 
établir entre le talent accompagné de tout ce qui 
commande l'estime, et le talent privé de cette recom- 
mandation. Après dîner, une vingtaine de personnes 
vinrent unir leurs suffrages aux marques d'intérêt 
que nous donnions avec tant de plaisir à mademoi- 
selle de Sclioullz. 

On fit une musique délicieuse jusqu'à dix heures; 
et l'héroïne de cette petite fête eut le succès le plus 
mérité. 

Madame Récamier, qui s'intéresse particulièrement 
à mademoiselle de Schoullz, avait voulu venir; elle 
avait amené mademoiselle ***, Anglaise fort distin- 
guée par son esprit, et qui habite aussi l'Abbaye-aux- 
Bois. M. de Boullé, major prussien, qui a une très- 
belle voix, chanta plusieurs duos avec mademoiselle 
de Schoullz ; mademoiselle Huin, gouvernante de ma 
fille, chanta aussi plusieurs morceaux de sa composi- 
tion, en jouant du piano et de la harpe avec son talent 
ordinaire. 

Chacun parut content de cette soirée dont madame 
de La Rochefoucauld, quoique fort souffrante, fit les 
honneurs avec grâce. La vicomtesse Girald engagea 
mademoiselle de Schoultz à dîner un jour chez elle ; 
la comtesse d'Hinnisdal fut on ne peut plus aimable 
pour cette jeune personne que sa fille a beaucoup 
vue à Florence. Madame d'Imécourt trouva aussi 
l'occasion de lui dire un mot aimable; et la com- 
tesse Frédéric de La Rochefoucauld , dont l'âme 
est à la hauteur de tout ce qui est noble et bon,. 



MÉLANGES. 515 

chercha, par ses manières affectueuses, à faire com- 
prendre à la jeune artiste qu'on sentait et qu'on ap- 
préciait la grandeur du sacrifice si douloureux qu'elle 
avait fait à sa famille. 

Mademoiselle de Schoultz m'a dit depuis « que cette 
a soirée, dont elle avait senti tout le prix, lui avait 
« laissé les plus douces et les plus reconnaissantes 
« impressions; mais qu'elle avait réveillé en même 
« temps les souvenirs les plus douloureux, en lui 
« rappelant la position sociale qu'elle occupait dans 
« sa patrie. » Son frère, jeune homme fort distingué 
et qui a quitté le service pour la suivre; sa mère, qui 
ne sort jamais que pour l'accompagner au théâtre, 
nous témoignèrent leur reconnaissance avec une ex- 
pression touchante. 

Pauvre jeune personne, puisse-l-elle sortir à son 
avantage de celle cruelle épreuve ! Après avoir quitté 
Florence et en cheminant dans ma chaise de posle, 
l'esprit préoccupé de lout ce qui m'avait été dit à son 
avantage, el aussi de l'avenir qu'elle allait affronter, 
j'avais pensé que l'expérience acquise par mes rela- 
tions avec les artistes me mettait, plus qu'un autre, à 
même de lui adresser quelques conseils utiles. Voici 
la lettre que je lui adressai de Meslré : 



A MADEMOISELLE JOIIANNA DE SCHOULTZ 

« Mademoiselle, 
« Plusieurs nuits passées en voyage, un long cour- 
« rier à faire, ne me laissant pas le temps de relire 



511) MES MÉMOIRES. 

« ces lignes que j'écris en courant, mon expérience 
« el mon intérêt les dicteront, et elles s'adresseront 
« à votre raison. 

« Je ne cherche pas quel motif vous engage, ma- 
« demoiselle, à prendre une carrière si différente de 
« celle que votre naissance devait ouvrir devant vos 
« pas. Je dois penser qu'un motif puissant a pu seul 
« vous y décider. Sans le connaître, je suis sûr qu'il 
« élève, en épurant à vos yeux la sphère où vous allez 
« vous placer. 

« C'est par la grandeur du sacrifice qu'on juge du 
« courage et du dévouement de celui qui se l'im- 
« pose. 

« Les sentiments qui remplissent votre âme sont 
« tels, que le seul conseil qu'on devrait vous donner 
« serait de vous abandonner à leur inspiration; dans 
« cette carrière que vous voulez honorer, il faut plus 
« d'expérience que d'abandon ; et par malheur, au 
« théâtre l'expérience que l'on y acquiert par soi- 
« même, est comme le médecin qui se fait attendre. 
« On risque de ne le voir arriver que lorsque les re- 
« mèdes sont inutiles, et qu'il n'y a plus rien à faire. 

« Je vous soumets quelques détails de conduite 
« journalière, dont la minutie pourrait échapper à 
« un esprit préoccupé des efforts à faire pour attein- 
« dre la perfection de l'art. 

« Parlons d'abord de la position où vos succès vous 
« mettront vis-à-vis de ceux qui, comme vous, s'ef- 
« forcent d'attirer l'attention et les suffrages du pu- 
« blic. Ces succès, il faut vous les faire pardonner, 
« même par ceux qui croient que les npplaudisse- 
« ments, donnés à d'autres qu'à eux, sont un mal qu'on 



MÉLANGES. 



517 



« leur fait. Cette jalousie, ménagez-la, en n'ayant ja- 
ce mais l'air de vous en apercevoir. 

« Aimer les conseils, les provoquer, et s'en montrer 
« reconnaissante, c'est mettre l'amour-propre de ceux 
« qui les donnent de moitié dans vos succès. 

« Vous devez rester une exception au théâtre; et il 
ce y aurait mécompte et danger à juger les autres par 
« vous-même; de la réserve, mais point de celte mé- 
« fiance, qui blesse en se laissant deviner. Cependant 
« ne pas oublier que trop de confiance serait aussi un 
« grand danger. Ne jamais rester sur la scène, ou 
« dans les coulisses que le temps indispensable. Elre 
« pour tous enfin d'une excessive politesse; rien n'em- 
« pêche la familiarité comme la politesse. 

a En arrivant à Paris, mettre des cartes chez tous 
ce les artistes. Ne pas y être quand ils vous revien- 
« dront. Se donner le temps de choisir ceux qu'il 
« peut èlre ulile devoir. Une grande exactitude pour 
c< les répétitions. Annoncer que voulant beaucoup tra- 
ce vailler, on s'impose des privations forcées, en re- 
« cevant peu de monde. Éviter les plaisirs, ne son- 
ce ger qu'aux devoirs. Il doit y avoir quelque chose 
ce de grave et de sérieux dans une carrière, prise pour 
« un motif sérieux et grave. 

ce N'acceptez la première année que fort peu de 
ce concerts publics, afin de réserver votre voix pour 
ce les habitués du théâtre; ils vous en sauront gré; 
ce le dire hautement comme une chose de con- 
ce science qui sera sentie. Réfléchissez à vos paroles, et 
ce songez que chacune d'elles sera commentée d'une 
ce manière ou d'une autre. Observez-vous sans cesse, 
ce Ne faites aucune concession sur la toilette, comme 









518 MES MÉMOIRES. 

« convenance, et rappelez-vous ce mot d'une grande 
« actrice fort estimée pour sa conduite : Le meilleur 
« moyen de se faire respecter, cesl de se respecter soi- 
« même. 

« Ne point se décourager, encore moins se choquer 
a d'une critique ; y répondre en s'efforçant de satis- 
« faire aux observations qui sont justes. N'accepter 
« les soins ou les attentions de personne ; et ne jamais 
« laisser à la malignité l'occasion même d'un doute à 
« ce sujet. Se montrer simplement reconnaissante des 
« marques d'une bienveillance qui n'a rien de compro- 
« mettant, quand tout le monde vous les donne; pré- 
ce férer cette bienveillance de tous, à l'engouement de 
« quelques-uns. Le talent est une requête qui doit 
ce absorber tous les partis. La flatterie et la complai- 
c( sance déconsidèrent et tuent. 

ce La naïveté qui charme dans un salon, serait mal 
ce interprétée dans un monde, qui ne croit guèreà l'in- 
« nocence et à la candeur : on vit là au milieu des 
ce illusions et des déguisements. Le mensonge confi- 
ée nuel, permanent, qui entoure les artistes, fait qu'ils 
ce ne s'arrêtent pas au sens positif des mots qui s'em- 
ce ploient au théâtre; ils vont toujours au delà de ce 
ee que ces mots veulent dire, surtout quand c'est une 
ee femme qui les prononce : il faut donc se défendre 
e< de ces entraînements, qui ne sont pas sans danger, 
ce Pensez tout bas, et ne communiquez pas le sujet 
ee de vos remarques ; évitez tout ce qui approche de 
ee la coquetterie; il n'y a pas de coquetterie innocente 
ce au théâtre où, je le répète, on outre tout ce qui se 
« dit, tout ce qui se voit, tout ce qui se fait. Que votre 
ce mise soit toujours simple et de bon goût. Empêchez 



MÉLANGES. 519 

« que l'envie n'appelle la calomnie à son aide pour 
« expliquer un luxe qui la blesserait; la véritable 
« vertu est celle qui enlève même aux méchants l'oc- 
« casion de le paraître. » 



U mars 1834. 

L'état de souffrance de madame de La Rochefou- 
cauld va toujours croissant, et mon inquiétude est 
extrême; j'ai cru devoir en parler à mes deux enfants 
aînés, à la veille de leur première communion; de 
cette grande et solennelle action qui influe sur toute 
la vie. Leur douleur, et la manière dont ils ont senti 
l'état de leur mère m'a vivement touché. Pauvres en- 
fants! ils ont semblé comprendre tout ce qu'il y avait 
de cruel dans la perte d'une aussi bonne mère! Qui 
plus que moi a rendu justice à ses qualités, en appré- 
ciant cetle àme,le sanctuaire le plus pur qui jamais 
ait servi d'asile à la vertu? Ah! comme à l'aspect dé- 
chirant des souffrances de ceux qu'on aime, de 
ceux qu'on voudrait conserver au prix de sa propre 
existence, on oublie ces ombres légères que quelques 
différences d'humeur, de goût et de caractère ont pu 
faire passer sur une union qu'on tremble de voir 
briser ! 






CHAPITRE XXI 



MARTIN 



26 mars 1834. 

Il y a dix jours que j'ai appris la mort de Martin. 
Simple paysan du petit bourg de Gallardon, il 
occupa vivement l'attention quand il parut sur la 
scène du monde; et je raconterai simplement ce que 
j'ai vu et su de ce singulier épisode de l'histoire de 
la Restauration. 

En 1818, vivait depuis longtemps à Gallardon, pe- 
tite ville limitrophe de la Normandie et de la Beauce, 
un paysan nommé Martin. C'était chose reconnue 
dans le pays que Martin avait des visions, des ré- 
vélations, et des communications avec des êtres 
surnaturels. Non-seulement ces bruits ne nuisaient 
en aucune façon à la réputation d'honnête homme 
dont Martin jouissait; mais, au contraire, il en reti- 
rait peut-être quelque considération auprès des es- 



MARTIN. 521 

prits forts, et des esprits faibles du canton. Les gens 
sages s'en occupèrent peu d'abord, la réalité de ses 
visions ne leur étant pas encore clairement démon- 
trée. D'ailleurs, comme Martin ne demandait rien 
à qui que ce fût, qu'il avait à peu près de quoi vivre, 
qu'il était laborieux, pacifique, chrétien pratiquant, 
et d'ordinaire silencieux, il vivait en bonne intelligence 
avec son maire et son curé; en somme, Martin était 
estimé universellement dans Gallardon, et même aux 
environs. 

La terre d'Éclimont, babitéc par ma grand'mère, 
madame, la duebesse de Luynes, est située à quelques 
pas de cette petite ville. Le bruit des entretiens so- 
cratiques de Martin y était parvenu. Dans les prome- 
nades aux environs, lorsqu'on le rencontrait, on lui 
disait quelques bonjours bienveillants; c'était tout, 
puisqu'il ne demandait rien a personne; et, pendant 
mes visites et mes chasses à Eclimont, j'avais, comme 
tous les habitants du château, pris ma part des récits 
populaires qui couraient sur Martin, sans l'avoir ja- 
mais même aperçu. 

Aucun de nous ne songeait sérieusement à ce brave 
homme, lorsqu'un jour, étant à Paris, je reçus, datée 
de Gallardon, une lettre d'un ecclésiastique connu 
de ma famille, et parfaitement respectable. Il m'in- 
struisait que, la veille ou Lavant-veille, dans la nuit, 
Martin, la célébrité et peut-être la gloire du pays, 
avait été enlevé par la police, et conduit à Paris. 
Cet enlèvement nocturne et sans cause connue avait 
surpris et affligé tout le monde. On s'inquiétait sur 
le sort de Martin ; et on me suppliait de m'intéresser 
en sa faveur. 

ni. 34 



522 MES MÉMOIRES. 

Ce sentiment de protection naturelle que l'on 
contracte pour les gens qui vous entourent, fut vi- 
vement contrarié à la réception de cette lettre. A 
part le motif d'une charité toute simple vis-à-vis 
de cet homme dont je n'avais jamais entendu dire 
que du bien, cette nouvelle me causa une impres- 
sion que je ne puis définir. Je me promis de ne 
pas rester inactif devant celte œuvre de violence; 
et j'avoue qu'un peu de curiosité vint aussi s'en, 
mêler. 

A celte époque, non-seulement tout ce qui tenait 
à la maison de Monsieur était sans crédit auprès du 
ministère, mais en était même fort mal accueilli. 

On s'imaginait à Gallardon que ma qualité d'aide 
de camp du frère de Louis XYIIl devait me faire ouvrir 
les portes de tous les bureaux, et les cabinets de tous 
les ministres; mais comme je ne pouvais douter du 
contraire, je me serais bien gardé de faire la moin- 
dre démarche de ce côté. Le ministre influent com- 
mençait à se défier des relations politiques qui s'é- 
tablissaient entre le Roi et madame la comtesse du 
Cayla, et il ne pouvait ignorer la part que j'y pre- 
nais; aussi le mauvais vouloir élait-il complet à mon 
égard. Dans cette situation, il me semblait que l'en- 
lèvement de Martin pouvait cacher quelque commen- 
cement d'intrigue souterraine qu'il était bon de con- 
naître et de déjouer; mais qu'on ne pouvait déjouer 
et connaître qu'en agissant directement, et sans lais- 
ser apercevoir qu'on élait instruit de la capture 
de Martin. Une intervention en sa faveur aurait été 
ou nuisible ou inutile, maladroite ou dangereuse; il 
fallait qu'elle fût secrète, et que la rapidité des infor- 



"Xtf 



MARTIN. 523 

malions fût jointe au mystère des démarches. Il y 
avait, sur toute celte aventure, une sorte de couleur 
romanesque, et de voie ténébreuse qui excitaient ma 
curiosité. Il fallait lutter contre le pouvoir et le cré- 
dit du premier ministre 1 : c'était le parti du faible 
contre le fort. .l'aime assez celle lutte, et je me déci- 
dai à agir. 

Qu'avait-on fait de Martin? dans quelle prison, 
dans quel lieu avait-on pu le transporter?... Je me dé- 
cidai à visiter d'abord les maisons de détention d'a- 
liénés : il pouvait y avoir quelque rapport entre un 
visionnaire et un insensé; et la police pouvait avoir 
cherché, par ce rapprochement, à masquer ou à 
justifier sa violence; mais il fallait pénétrer dans ces 
lieux de réclusion, où l'on n'arrive pas sans permis- 
sion ou sans qualité; et, loin de pouvoir espérer 
d'obtenir la moindre faveur du ministère, j'avais 
été mis à une sorte d'index qui ne me permettait 
de réclamer ni service ni complaisance; de plus, je 
n'avais jamais vu Martin ; et, dans les prisons que 
je m'étais résolu à parcourir, on aurait pu, sous son 
nom, me présenter un autre que lui sans qu'il me fût 
possible de discerner l'erreur. 

Rien de tout cela ne m'arrêta; et, après avoir passé 
une partie de la nuit à réfléchir ; une certaine im- 
pulsion que je ne m'expliquais pas, me poussant 
comme malgré moi, je demandai mes chevaux à 
cinq heures du matin; et, peu après, je me trouvai 
aux portes deBicêtre. 

Je me présentai au directeur de celte maison, et le 



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■ 

■ 



M. Dr 






524 MES MÉMOUU.S 

priai de me la faire \oir dans tous ses détails. Ce fonc- 
tionnaire, obligeant et poli, mais exact et ferme, me 
fit toutes les objections que son devoir lui suggérait 
pour ne point obtempérer à cette demande. Il va sans 
dire que je ne lui avais point fait part du motif de 
ma visite, à laquelle je n'avais donné d'autre prétexte 
que le désir de connaître la maison. J'insistai plus vi- 
vement-: mon nom, mon titre à la cour, de la fer- 
meté, beaucoup de politesse, surmontèrent enfin les 
obstacles ; et, accompagné de ce supérieur omnipo- 
tent, nous commençâmes notre visite. Pas un caba- 
non, pas un cachot, pas une loge, pas une cham- 
bre ne furent négligés. J'interrogeais tout, de l'œil 
et de la voix : les noms des prisonniers, les causes 
de leur détention, l'époque de leur arrivée dans 
la maison, les registres même, tout devint l'objet 
de mes investigations ; mais tout fut inutile; et je 
restai convaincu que Martin n'était point enfermé à 
Bicêtre. 

Ma pensée alors se tourna naturellement vers Cha- 
rcnton; mais il y avait peu de temps à perdre pour 
explorer cet autre asile d'infortune. J'étais certain 
que, dans la journée même, le directeur de Bicêtre 
ne manquerait pas d'adresser un rapport sur ma 
visite. L'éveil ainsi donné amènerait le soupçon; et la 
défense à tous les cbefs des maisons de même nature 
de m'y laisser pénétrer sous quelque prétexte que ce 
fût. Mais ce rapport ne pouvait pas être envoyé avant 
le soir, et j'avais encore à moi la matinée du lende- 
main. Le lendemain donc, et de grand matin comme 
la veille, je remontai à cheval, et me dirigeai rapide- 
ment sur Charenlon. 



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MARTIN. 525 

Arrivé à l'hospice, mêmes difficultés, mêmes obs- 
tacles, mêmes refus; mais, encouragé par le précé- 
dent succès, je ne me déferrai pas. Les mêmes moyens 
auprès d'un fonctionnaire bien élevé, quoique peu fa- 
cile, amenèrent enfin les mêmes résultats, et je fus 
admis à visiter les coins et les recoins de l'établisse- 
ment. Parent de M. Royer-Collard, le directeur savait 
que j'étais l'ami de ce dernier. 

De longues heures s'étaient déjà passées, et je dés- 
espérais de rencontrer le pauvre Martin, lorsque, dans 
une petite chambre, tout au bout d'un immense corps 
de logis, nous trouvâmes un homme parfaitement 
calme, assis sur le pied d'un lit tout étroit. Un ec- 
clésiastique, placé à ses côtés, était venu le visiter, 
et lui donner des forces, si elles eussent été néces- 
saires. 

11 nous vit entrer, et nous rrgarda sans aucune 
espèce d'émotion. 

« — Comment vous nommez-vous? lui dis-je. 

« — Martin, me répondit-il. » 

Ce n'était pas la première fois que dans le cours de 
mes deux visites, quelques-uns des individus que 
j'avais interrogés m'avaient dit se nommer ainsi, 
sans qu'aucun d'eux me parût être celui que je cher- 
chais. Le directeur ne me laissa aucun doute à ce 
sujet. 

« — De quel pays êtes-vous, mon brave homme ? 

a — De Gallardon, mon bon monsieur. » 

J'éprouvai un mouvement de joie que je réprimai ; 
et je repris le cours de mes questions avec le sang- 
froid nécessaire pour que le directeur qui m'accom- 
pagnait ne pût, malgré la juste confiance qu'il m'in- 



1)26 MES MÉMOIRES. 

spirait, se douter du but secret de mes démarches. 
« — Et pourquoi ètes-vous ici? lui dis-je. 
« — Ma foi, monsieur, je n'en sais rien. 
« — Il a été amené et écroué ici l'autre nuit 
« comme visionnaire, me dit tout bas le directeur. 

c< — Il faut convenir, lui répondis-je sur le même 
« ton, que s'il est toujours dans l'état de tranquillité 
« où nous le voyons en ce moment, il n'offre guère 
« de danger pour le repos public, et qu'on eût bien 
« fait de le laisser chez lui. 

(En effet, tout dans la physionomie, l'attitude et 
les paroles de Martin annonçait la plus parfaite séré- 
nité). 

« — C'est vrai, me dit le directeur; et depuis qu'il 
« est dans la maison, il n'a pas donné le moindre 
« signe d'aliénation. 

« — Comment, Martin, repris-je, vous ne savez pas 
« pourquoi vous êtes ici? 
« — Non, monsieur. 
« — Mais comment y êtes-vous venu? 
« — Un monsieur est arrivé chez moi avec deux 
« gendarmes du pays; ils m'ont montré un papier; 
« ils m'ont dit de les suivre; nous sommes montés 
« en voiture, et ils m'ont amené ici. 

« — Vous n'êles pas inquiet de vous voir ainsi 
« loin de chez vous et de votre famille. 

« — Non, monsieur, l'ange m'a dit qu'il ne m'ar- 
« riverait rien. 

« — L'ange? m'écriai-je, l'ange vous a dit cela? Ne 
« vous a-t-il pas dit autre chose? 

« — Oui, monsieur ; mais je ne puis le dire. 
« — Eh bien ! qu'allez-vous faire? 






MARTIN. 527 

i « — J'attends. 

« —Quoi? 

« — Qu'on vienne me prendre pour me conduire 
« chez Louis XVIII. 

« — Chez le Roi? 

« — Qui, monsieur. 

« — Pourquoi cela? 

« — Parce que l'ange m'a dit que je lui parlerais; 
« et il faut que je lui parle. 

« — Mais comment l'ange s'est-il adressé à vous? 

« — Il y a quelque temps, j'étais à travailler dans 
c< les champs; et tout à coup, j'ai vu l'ange, vêtu de 
« hlano, qui était auprès de moi : il faut que lu ailles 
« parler à Louis XVIII, m'a-l-il dit, et plusieurs fois 
« j'ai vu la même apparition. 

« — Et que vous a-L-il chargé de lui apprendre? 

« — Je vous répète, monsieur, que je ne peux pas 
«vous le dire; et qu'il m'a ordonné de ne le con- 
« fier qu'au Roi. » 

Je ne puis disconvenir que la physionomie, le 
ton et l'assurance de cet homme me frappèrent. Il 
aurait été difficile de rencontrer une ligure plus 
honnête et plus douce que la sienne. Toutes les fois 
qu'il répondait à drs questions communes ou insigni- 
fiantes, il n'avait guère d'autre allure que celle d'un 
paysan fort simple; mais dès que l'on en venait à 
l'ange et à la mission qu'il avait reçue, les traits et les 
discours de Martin s'élevaient, et prenaient quelque 
chose de solennel et d'inspiré. Plus que jamais, ma 
curiosité et mon intérêt furent excités. 

Un examen prolongé aurait pu finir par donner 
des soupçons à mon obligeant conducteur, et n'aurait 



■ 



I 



528 MES MÉMOIRES. 

d'ailleurs produit aucun résultat; car lorsque, d'une 
ou d'autre façon, on essayait d'amener Martin à révéler 
ce que l'ange l'avait chargé d'annoncer au Roi, il 
répétait toujours, sans hésitation et sans emphase : 

a Je ne puis le dire qu'au Roi lui-même. » 

Nous le laissâmes dans sa cellule, paraissant fort 
assuré qu'il parlerait à Sa Majesté. 

« Je pourrai bien y contribuer, » lui dis-je en le 
quittant; et, afin de ne faire naître aucun doute dans 
l'esprit du directeur, je visitai avec rapidité quelques 
autres parties de la maison, et je revins promptement 
à Paris. 

Il y avait, à coup sûr, quelque chose d'étrange et 
de remarquable dans celte affaire. Martin n'était cer- 
tainement ni un fou, ni un imposteur, ni un factieux; 
rien en lui ne trahissait la fourberie ou la cupidité. 
Pourquoi donc la police l'avait elle fait arrêter? Que 
voulait-elle faire de cet homme? Comment avait-elle 
été instruite de cette vision? Martin, assurément, n'a- 
vait été dénoncé ni par son curé, ni par son maire qui, 
au contraire, le protégeaient, el l'avaient toujours re- 
connu pour un chrétien fervent et un citoyen paisible. 
Il vivait en bonne intelligence avec tous ses voisins. 
La police voulait-elle donner quelque suite à cette af- 
faire? Voulait-elle faire disparaître Martin ou le faire 
passer pour fou? Comment depuis deux jours, ne l'a- 
vait-on pas interrogé? Le Roi savait-il celte arresta- 
tion, cette séquestration et les bizarreries dont elle 
était entourée? 

Quant à la mission de Martin en elle-même, j'avais 
lu assez d'ouvrages sur les visions pour savoir que le 
passé fournit des exemples qu'on ne saurait révoquer 



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M.VRT1N. 529 

en doute. Les décrets et les moyens de Dieu sont infi- 
nis ; el la vision de Martin ne devait pas être repoussée 
sans examen. 

Toutes ces réflexions me poursuivaient pendant 
mon retour à Paris. Madame la duchesse d'Angou- 
lème m'attendait à neuf heures chez madame la vi- 
comtesse d' Agonit, ce qui donnait un nouveau poids à 
ces démarches dont je l'avais entretenue. Madame m'é- 
couta avec une sérieuse attention. J'avais à cœur, dans 
tous les cas, de retirer le plus tôt possible ce pauvre 
Martin de la situation où il était placé. Je ne doutais 
pas d'ailleurs que l'intérêt charitable de ma grand'- 
mère 1 et de madame de Montmorency ne s'éveillàl 
vivement en faveur de cet honnête homme, qu'elles 
connaissaient déjà, aussitôt que le bruit de son arres- 
tation serait parvenu au château d'Eclimont ; et, en 
effet, en arrivant, je trouvai des lettres de ma fa- 
mille, par lesquelles on m'invitait à faire sur-le- 
ebamp tous mes efforts pour retirer Martin de ce 
mauvais pas. 

L'important était de devancer les rapports et l'ac- 
tion de la police, el de l'empêcher de faire disparaître 
son prisonnier, ou de l'obliger à rendre compte 
de sa capture. Pour y parvenir, il fallait mettre 
Martin sous une sauvegarde plus puissante que la 
mienne, et plus puissante aussi que celle du mi- 
nistre. 

Je n'hésitai plus ; de retour aux Tuileries pour 
prendre mon service, et après avoir raconté à Mon- 
sieur ce singulier épisode, je fis demander au Roi une 



1 La duchesse de Luvnes. 






53 MES MÉMOIRES. 

audience. Sa Majesté eut la bonté de me l'accorder 

aussitôt, et me fil entrer dans son cabinet. 

«—Eh! bon Dieu! vicomte de La Rochefoucauld, 
« dit le Roi en m'apercevant, qu'y a-t-il de nouveau? 
a — Peut être peu de chose, Sire; mais peut-être 
« aussi beaucoup : dans tous les cas, le Roi me saura 
a gré de ma démarche, j'en suis sûr, car il s'agit 
« d'abord de la liberté d'un de ses sujets. 

« — S'il en est ainsi, vous ne vous êtes pas trompé. 
« Voyons, de quoi est-il question? 

« —Je viens confier air Roi, comme à l'homme le 
« plus raisonnable et le plus spirituel de son royaume, 
a une aventure que sa prudence et sa sagesse peu- 
« vent seules mener à bonne fin. 
a — Expliquez-vous. » 

Je fis au Roi le récit de tout ce que je savais au su- 
jet de Martin. Quand j'eus fini : 

a — Vous avez raison, me dit Louis XVIII; tout ceci. 
« est singulier... Nous verrons. 

a — Je prendrai la liberté de faire observer au Roi 
« que, s'il en parle à M. Decazes, le ministre en 
a prendra de l'humeur; et cette humeur retombera 
« sur ce pauvre diable qui n'en peut mais. 

a— C'est juste; mais soyez tranquille, j'arrangerai 
a tout cela. 

a — On ne peut douter de la parole du Roi; si le 
a Roi avait la bonté de me la donner, je me retirerais 
a bien rassuré sur les suites de cette affaire. 

a — Je vous la donne, reprit-il avec le sourire fin 
a et poli qu'il laissait toujours échapper à dessein, 
a quand il voulait montrer qu'il avait compris toute 
a la pensée de son interlocuteur. Ronjour, monsieur 






MARTIN. 531 

« de La Rochefoucauld, et ne m'oubliez jamais quand 
« vous aurez quelque bonne action à faire. » 

,1e m'inclinai profondément, et je sortis. 

Je connaissais trop bien Louis XVIII pour douter 
un moment que sa curiosité n'eût été éveillée par le 
récit que je venais de lui faire, et je savais qu'il ne 
laisserait pas longtemps Martin enterré dans sa triste 
chambre de Charcnlon. Avec un esprit grave et 
ferme, Louis XVIII aimait assez les petites affaires, les 
aventures curieuses; c'était un goût de vieillard, 
et un reste de fine fleur de l'ancien régime : cela 
lui composait un fonds d'anecdotes qu'il aimait à 
raconter le soir à Vordre, parce qu'il les racontai! 
à merveille, en y ajoutant, comme de raison, une 
infinité d'incidents et de traits qu'il lirait de son 
imagination, et qui avaient leur mérite; royauté à 
part. 

Il n'en fut pas de même cette fois. 

Dès le lendemain, le Roi fit venir Martin. Quoi- 
que personne n'ait assisté a celte conférence; comme 
peu de temps après j'en sus tous les détails, par mon 
père d'abord, et ensuite par madame du Cayla, je 
puis les rapporter avec toute certitude. Quand Martin 
entra, sans paraître embarrassé, dans le cabinet du 
Roi, Sa Majesté lui dit avec bonté : 

« — Ronjour, monsieur Martin. 

« — Ronjour, Sire, répondit celui-ci avec un mé- 
« lange de dignité commune, et de familiarité res- 
« pectueuse; j'étais bien sûr que je finirais par vous 
« parler. 

« — Vous avez donc quelque chose à me dire? 

« — Oui, Votre Majesté. 



; 'IÎ- 



532 MES MÉMOIRES. 

« — Eh bien, dites, mon enfant, je suis prêt à vous 
« entendre. 

« —Oh! Sire, c'est qu'il m'est ordonné de ne par- 
ce 1er que devant toute votre famille. 

« — Et qui est-ce qui vous a ordonné cela? 

« — Sire, c'est l'ange! 

« — L'ange ! qu'est-ce que c'est que l'ange? » 

La question avait pour but de faire raconter à Mar- 
tin lui-même tout ce que depuis la veille, le Roi savait 
déjà par moi, afin de comparer les deux rapports. Le 
récit de Marlin fut conforme à ma narration; et, 
comme j'en avais été étonné moi-même, ainsi que je 
l'ai dit plus haut, le Roi fut à son tour frappé du chan- 
gement qui s'opérait dans le ton et dans les paroles 
de Martin le paysan, lorsqu'il arrivait aux détails de 
la vision de l'ange, et de la mission qui lui avait été 
donnée. 11 termina sa relation par ces mois : 

« — El l'ange me dit: «Tu iras trouver Louis XVIII, 
« tu éprouveras des difficultés pour parvenir jusqu'à 
« lui, mais tu les surmonteras. » Et effectivement, 
« Sire, j 'allais faire mon voyage à pied, quand Votre Ma- 
te jesté me l'a fait faire en voiture. «Ensuite, aconti- 
« nue l'ange, quand tu seras devant le Roi, et en pré- 
« sence de toute sa famille, lu lui annonceras ce que 
«je vais dire. » 

« — Eh bien, voulez-vous me le confier mainte- 
« nant? 

« — Certainement, Voire Majesté, aussitôt que les 
« princes et les princesses seront arrivés. 

« — Mais, monsieur Marlin, c'est qu'il est à peu 
« près impossible de les réunir à présent, et qu'au- 






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MARTIN. 533 

« jourd'hui passé, je ne sais plus si je pourrai vous 
« revoir. 

(< — Alors, Sire, comment donc faire? 

« — Écoutez; si je vous promets de redire à mon 
« frère et à mes neveux tout ce que vous m'aurez con- 
« fié, cela vous suffira-t-il? 

« —Oui, Sire; mais il faudra le dire aussi à vos 
« nièces. 

« — Je vous le promets. 

« — Eh bien, Sire, l'ange m'a chargé d'annoncer 
« au roi « qu'à occupait une place qui ne lui appar- 
« tenait pan. » 

a — Bah! dit Louis XVIII surpris, et quelque peu 
« troublé; et à qui donc appartient-elle? 

«_Sire, l'ange ne me l'a pas dit; mais il m'a 
« chargé, en outre, pour que vous ne doutiez pas de 
« la vérité de ma mission, de vous dire quelque chose 
« que vous seul au monde pouvez savoir. 

« — Qu'est-ce? demanda le Roi, de plus en plus 

c< étonné. 

« — Sire, c'est qu'une fois, il j a bien longtemps, 
« et alors que vous étiez jeune encore, vous trouvant 
« à la chasse, dans les bois de Versailles, avec votre 
« frère Louis XVI, et vous étant arrêté un moment, 
« vous vous étiez dit à vous-même que, si pendant la 
« chasse, un coup de fusil était malheureusement tiré 
« à votre frère, c'est vous qui seriez roi. » 

À ces paroles, l'émotion de Louis XVIII augmenta, 
et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières. 

« — Cela est vrai ! s'écria- l-il. Quel souvenir venez- 
« vous réveiller en moi! Mais quel est l'homme dont 
« l'esprit n'a point été rapidement traversé par des 









554 MES MÉMOIRES. 

« pensées que la bonté de Dieu n'a jamais laissé ger- 
ce mer dans son âme ! Mon bon et saint frère qui 
« m'entend, connaît le fond de mon cœur; il sait 
« que j'aurais volontiers donné ma vie pour'conser- 
« ver la sienne. » 

L'émotion de Louis XVIII s'était accrue durant celle 
scène. Lorsqu'il fut remis, il congédia Martin, et resta 
soucieux et triste toute la journée, sans que personne 
de sa cour pûl en pénétrer la cause. 

J'ai acquis la certitude que, fidèle à la promesse 
qu'il avait faite, Louis XVIII avait religieusement 
raconté à sa famille la confidence du visionnaire; 
l'étonnement des princes n'avait pas été moindre que 
celui du Roi. Quant à Martin, il semblait parfaitement 
heureux, joyeux et soulagé d'avoir rempli sa mission ; 
telles étaient l'honnêteté et la simplicité de cet 
homme, qu'il refusa tout ce que le Roi voulut lui 
faire accepter, en lui présentant une bourse remplie 
d'or. 

«—Je n'ai besoin de rien, Sire... Si fait, cependant, 
« ajouta- t-il : je voudrais bien avoir quinze francs, car 
« je me sens fatigué, et je serais bien aise de ne pas 
« m'en retournera pied. » 

H revint à Gallardon, et ne parla à qui que ce 
soit de ce qui lui était arrivé, jusqu'à la mort de 
Louis XVIII, époque à laquelle il crut que sa parole 
était dégagée, et il rentra dans sa précédente et pro- 
fonde obscurité. 

Louis XVIII fut si frappé des paroles de Martin, 
qu'il envoya chercher l'archevêque de Paris, le cardi- 
nal de Périgord, pour lui lout raconter; ce qui du 
reste prouve la bonne foi du Roi. En sortant de chez 



MARTIN. 



535 



Sa Majesté, le vénérable prélat vint chez mon père lui 
confier ce secret auquel il paraissait attacher une 
grande importance ; et le lendemain mon père, qui 
connaissait ma position comme mon dévouement et 
ma discrétion, me répéta tout ce qui venait de se 
passer. 

La conversation de Martin avec Louis XVIII ne fut 
pas le terme du rôle qu'il devait jouer; et, plus 
tard, il reparut en scène. Ces mots : Vous occupez 
une placé qui ne voua appartient pas, s'étaient, pe- 
tit à petit, ébruités ; le commentaire le plus naturel 
à ces paroles était ceci : Louis XVII existe encore; 
Louis XVII n'est pas mort au Temple; c'est lui qui 
devrait occuper le trône; Louis XVIII n'est pas à sa 
place. Le merveilleux de tout temps a eu un grand 
attrait pour l'esprit de l'homme; et puis le renverse- 
ment si inattendu du trône des Bourbons de la bran- 
che aînée paraissait tellement extraordinaire, qu'on 
cherchait à l'expliquer par quelque cause secrète, ca- 
pable d'attirer sur cette malheureuse famille de nou- 
velles épreuves. Pour justifier le ciel d'avoir fait tom- 
ber cette royauté, on voulait croire qu'une lésion du 
droit était cachée sous cette pourpre si vile déchirée. 

Ce nom de Louis XVII, ce lugubre souvenir échappé 
de la régicide tour du Temple ; ce nom qui, sous l'Em- 
pire, alla se confondre avec celui d'Hervagault, dans 
les mâtures du brik la Cybèle, et avec celui de Ma- 
thurin Bruneaudans l'atelier d'un obscur sabotier de 
village, ce nom avait retenti de nouveau, depuis la 
révolution de Juillet. Ses partisans voulaient-ils mettre 
le gouvernement de Louis-Philippe à même de répon- 
dre à ceux qui lui reprocheraient, de la part de la 



5r.G MES iMÉMOlULS. 

branche aînée, son usurpation : « Usurpateurs vous- 
mêmes ! » 

Il faut bien le reconnaître, sans s'arrêter même à 
la mission dont Martin fut chargé, el qu'il accomplit 
de la manière que j'ai dite, les personnes qui ne se 
laissent pas effaroucher par le mot absurde jeté à leur 
tête, remarquèrent que nul n'avait assisté aux der- 
niers soupirs de l'infortuné fils de Louis XVI, si ce 
n'est l'infâme Simon et sa digne compagne, sortis 
d'une échoppe pour entrer au Temple, afin dis surveil- 
ler l'existence d'un enfant, dont ils étaient chargés de 
faire mourir l'âme el le corps. Ils avaient déclaré 
qu'ils avaient vu dépérir et périr le fils de Louis Ca- 
pet. Mais, plus tard, la femme Simon s'était démen- 
tie ; el d'ailleurs quelle confiance méritait le serment 
de pareils êtres? 

La Convention, qui avait intérêt à débarrasser sa si- 
tuation révolutionnaire d'un Bourbon; mais qui, lasse 
un jour de tuer ses ennemis et ses amis, aurait oublié 
celte goutte de sang royal; la Convention, dis-je, au- 
rait pu se contenter de vouloir faire disparaître le duc 
de Normandie, sans lui ôler la vie; et annoncer faus- 
sement sa mort pour donner plus de créance à celte 
disparition. De leur côté, les royalistes avaient un 
intérêt de cœur et de dynastie à l'existence de 
Louis XVII ; et nul sacrilice n'aurait pu leur coll- 
ier pour retirer vivant ce prince des mains de ses 
bourreaux. Voilà, il faut en convenir, des appa- 
rences qui paraissaient puissantes; puis le médecin 
habituel du prince était mort subitement au momenl 
même où le trépas de Louis XVII avait été annoncé? 
Ce brusque décès était-il naturel; et ne pouvait-on 



MARTIN. 



537 



pas supposer qu'il y avait là-dessous quelque affreux 
mystère ? 

De plus, les médecins appelés à constater la mort 
du Dauphin avaient mis simplement dans leur pro- 
cès-verbal qu'ils avaient vu le cadavre d'un enfant, 
qu'on leur avait dit être celui de Louis-Charles, duc 
de Normandie; mais ce ne sont pas eux qui disent, 
et qui affirment que cet enfant était le Dauphin 1 ... 

N'assure-t-on pas aussi que, peu de temps après ces 
événements, les Vendéens avaient reçu avec acclama- 
tions au milieu de leur armée le fils de Louis XVI, 
qui leur avait été présenté par le général Charrette? 

Enfin, au retour des Bourbons, le cercueil de 
Louis XVII, déposé en 1795 dans l'église Sainte-Mar- 
guerile, n'avait pas pu être retrouvé, assurait-on, mal- 
gré les recherches que S. A. R, Madame, duchesse 
d'Angoulême, avait ordonnées; et Louis XVIII n'avait 
point prescrit un service particulier à Saint-Denis pour 
le neveu auquel il avait succédé 2 . 

Hervagault et Mathurin Bruneau, l'un avant et 
l'autre depuis la Restauration, s'étaient présentés, pour 
exploiter à leur profit ces doutes. La justice s'était 
prononcée au sujet de leurs prétentions; et les der- 
nières années de la Restauration s'écoulèrent sans 
que les esprits eussent été troublés par les réclama- 
Lions de quelque nouveau Louis XVII. 



1 Plus tard on déterra dans une église sifuée sur la 5 e légion, que je 
commandais, le squelette de l'enfant mort au Temple, et quatre méde- 
cins déclarèrent que c'était celui d'un enfant de quinze ans (voir 
page 507). Le Dauphin en avait dix. 

- « La reconnaissance du Dauphin regarde ma nièce, disait le Roi ; 
« qu'elle reconnaisse son frère, et je lui rends la couronne. » 

xn. 35 




538 MES MÉMOIRES. 

M. Labreli-Fontaine, bibliothécaire de la duchesse 
d'Orléans douairière, me déclara, à son lit de mort, 
que Louis XVII existait, et que la princesse le lui avait 
montré une fois dans son salon. 

Le comte de Provence, disait-on encore, instruit de 
l'évasion de Louis XVII, ne voulut point accorder la 
main de Madame aux sollicitations de l'archiduc 
Charles, qui aurait, les armes à la main, rétabli son 
beau-frère sur le trône de France ; et il se hâta de la 
marier à monseigneur le duc d'Angoulême, son neveu 
et son futur héritier. Selon l'auteur d'une brochure 
intitulée : la Révélation, les souverains alliés, qui 
savaient bien, au moment de la Restauration, que 
Louis XVII existait, ne consentirent à reconnaître 
Louis XYIIl qu'à la condition d'un article secret 
ajouté au traité de 1814: Roi ostensible de France, 
il ne serait que régent du royaume pendant deux 
années, lesquelles seraient employées à acquérir toute 
certitude sur le fait qui devait déterminer ultérieu- 
rement quel devait être le souverain régnant. 

Ce n'est pas tout. Louis XVII (toujours d'après l'au- 
teur de la liévélation) se serait rendu à Rome, après 
son évasion du Temple; et aurait été sacré par le 
pape, en présence de vingt-deux cardinaux, parmi les- 
quels figurait M. l'abbé Maury; et comme les preuves 
de la présence de ce prince à Rome étaient déposées 
dans les archives du Vatican, on avait nommé M. de 
Blacas, ami intime du Roi, ambassadeur près du 
Saint-Siège, afin de pouvoir faire disparaître toutes 
ces preuves . 

Voilà comme on écrit l'histoire! Mais loin de moi 
de supposer de pareilles pensées à Louis XVIII ! 



MARTIN. 55!) 

. L'impératrice Joséphine, assurait-on, connaissait 
l'existence du duc de Normandie, et avait essayé, en 
1814, de toucher l'empereur Alexandre en faveur 
de ce roi qui réclamait sa couronne; enfin, monsei- 
gneur le duc de Berry, instruit de l'identité du Dau- 
phin, aurait insisté auprès de Louis XVIII pour qu'il 
fût reconnu, et Son Altesse Royale aurait même dit 
au Roi : 

« — Justice avant tout, mon oncle ! » 

Puis l'on ajoutait .' 

1° M. le cardinal Maurycsl mort empoisonné; 

2° Le curé de Sainte-Marguerite est mort des suites 
du poison ; 

5° Joséphine est morte empoisonnée, peu d'heures 
après avoir respiré un bouquet de roses qui lui avait 
été envoyé. 

4° Et c'est quelques jours après la conversation 
qu'il avait eue avec le Roi, son oncle, que monsei- 
gneur le duc de Berry fut assassiné par Louvel. 

Monstrueuses calomnies qu'il suffit de rapporter 
pour en faire justice ; mais on commençait à parler 
d'un cerlain baron de Richemont oui, assuraient des 
personnes graves, était le véritable Louis XVJI. 

Selon d'autres versions, celui que le ciel avait sauvé 
du Temple et conservé par une suite de miracles, était 
dernièrement arrivé d'Allemagne, et il apportait les 
preuves qui devaient convaincre les plus incrédules; 
le nom de Martin se trouvait mêlé à tous ces récits. 
Il assurait, disait-on, qu'il avait revu l'ange de sa 
mission de 1818 ; et que, comme il avait été chargé 
d'annoncer au feu roi que celui-ci occupait une place 
qui n'était pas la sienne; cette fois, il était chargé 






540 MES MÉMOIRES. 

d'annoncer que l'individu qu'il désignait, élait bien 
réellement Louis XVII, lequel, m'avait-on dit, était 
établi en ce moment dans une résidence à trente lieues 
de Paris. 

Si j'ai cru primitivement à la mission de Martin, 
je déclare formellement aussi, que je l'ai tenue pour 
terminée le jour où elle a été remplie. 

De Montmirail où je me trouvais alors, j'écrivis 
néanmoins à Martin, en lui rappelant nos relations 
antérieures ; et, fidèle à l'habitude que j'ai prise d'ex- 
poser sur les faits que je raconte, la vérité telle qu'elle 
m'est parvenue, voici, telle qu'elle me parvint, sa ré- 
ponse : 



« Le 20 octobre 185Ô. 



Monsieur le vicomte, 

« Je viens de recevoir votre lettre, par laquelle vous 
« me demandez si je vu un personnage qui fait beau- 
ce coup de bruit aujourd'hui. Oui, je lé vu, le 28 sep- 
« tembre, et je resté longtemps seul avec lui. Je lé 
« reconnu à une marque quil lui proviens de ses 
« mauvais traitements. Il ma aussi rapporté des cho- 
« ses que je savais, et que je navais dit à personne, et 
« quil ma dit que je savais. Cesl bien la même per- 
ce sonne que je vu dans une vision avec plusieurs sou- 
« verains. On ma aussi fait voir en particulier lem- 
« pereur de Russie, quil doit se convertir à la religion 
« catholique. S'il est comme on me la fait voir, je vu 
« un bel homme et dune bonne grandeur. Je ne peut 



MARTIN. 



541 



a tout vous rapporter sur son compte, ce serait trop 
« long. Monsieur, vous dite que le personnage est re- 
« tiré à trente lieues de Paris, il nest rien de tout 
« cela, il na point dasile, tous les jours changement, 
« car je crois bien quil a des inspirations. Mon- 
« sieur, quand je parlez a Louis XVIII, sil avait fait 
« ce que je lui avais recommandé 1 , la France serait 
« tranquille aujourd'huy, mais il mavait bien promis 
« quil ferait les recherche pour donner la place a 
« celui a quil appartenait, il na rien fait; je lui ait 
« dit de ne point se faire sacrer, il a eu peur de la 
« menace, et il a restez sans être sacré. Vous en par- 
te lerez a madame la duchesse de Montmorency; je 
« lait vue plusieurs fois depuis trois ans, et je lui ais 
« dit ce que je vous marque pour Louis XVII. 

« Monsieur, je lhonneur dètre voire serviteur. 

« Je ne mets point de signature, vous connaissez 
« celui qui vous écris. » 



J'ai dit plus haut le peu de foi que j'ajoutais à 
celte seconde partie de la mission de Martin; et il y a 
dans sa dernière lettre, des faits qui ne se sont point 
vérifiés. 

En fait d'appréciations politiques, je n'adopte que 
ce que ma raison et ma conscience ont discuté, pesé, 
arrêté, constaté. Dieu m'a donné des yeux pour voir, 
et ma raison pour juger par moi-même. 

Plus les amis des Bourbons étaient attachés au 



f 



1 Martin avait aussi parlé à Louis XVIII de plusieurs articles de la 
Charte. 



■ 






m 



542 



MES MEMOIRES. 



principe de la légitimité, plus aussi devaient-ils ap- 
porter de soins à rechercher et à constater la vérité 
sur un point si important de politique et de fidélité. 
Ils savaient qu'à cet égard les princes, quoique per- 
suadés de l'inutilité des investigations, ne repous- 
saient jamais, qu'après un mûr examen, tous les do- 
cuments qui venaient s'offrir sur un sujet si intéres- 
sant pour eux 1 . 11 n'était donc pas surprenant de voir 
les personnes les plus graves et les plus honorables 
examiner avec le plus grand soin les prétentions de 
ceux qui se disaient Louis XVII, et les témoignages 
qu'ils en donnaient 2 . 

Aussi est-il superflu d'ajouter que ce malheureux 
enfant a pu être retiré des mains de ses bourreaux; 
et que, pour dérober sa tête à toutes poursuites, il a 
dû vivre dans une obscurité et dans une agitation peu 
favorables à sa reconnaissance; enfin, dans l'état de 
proscription, de trouble et de domination où l'Eu- 
rope a été tenue sous la Convention et l'Empire, il se 
peut aussi que le fils de Louis XVI n'ait jamais pu 
parvenir à se montrer, et à faire valoir des droits qui 
auraient été un arrêt de mort pour lui, et pour tous 
ceux qui se seraient exposés h le soutenir. Dans toute 
chose, le parti qui semble le plus sage, c'est celui 



1 Monsieur, à qui j'en parlais souvent, ra'écoutait sans rien avouer, 
ni rien nier. 

- Dans le même moment où le Comité de salut public faisait annoncer 
dans les journaux la mort de Louis XVII, il donnait Tordre d'arrêter, à 
soixante lieues de Paris, un enfant qui ne pouvait être que le fils de 
Louis XVI. 

J'ai connu cet enfant devenu vieux, qui me raconta qu'on lui avait 
fait traverser Paris dans une berline à quatre chevaux, afin de détour- 
ner l'attention. 



SEMHM 



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1 



MARTIN. 645 

de l'examen. Repousser sans vérification, est une in- 
justice. Écouter pour juger ensuite, c'est prudence et 
loyauté. 

A\ec cette opinion, conforme à la franchise de mon 
caractère, j'avais répondu aux provocations qui m'é- 
taient adressées à ce sujet, et que je ne pouvais ni dé- 
daigner ni brusquer : « que, quel que fût mon senti- 
ce ment personnel, je n'avouerais mes convictions que 
« lorsque des preuves suffisantes me seraient don- 
ce nées. » 

L'intérêt de la famille royale, déjà si malheureuse 
dans son exil, semblait me commander d'agir ainsi. 
C'était la servir que de lui épargner l'éclat et l'ennui 
de cette nouvelle réclamation, en laissant des dupes, 
des intrigants ou des fripons intervenir dans une af- 
faire si délicate. 

Voilà pourquoi j'écrivis à Martin. Oii a vu sa ré- 
ponse. Le pauvre et simple paysan n'avait point mené 
une vie tranquille et heureuse depuis la Révolution 
de 1850; au contraire, il avait fini par se Irouver en 
butte aux railleries, aux injures, et enfin aux atta- 
ques et aux pierres des enfants de Gallardon qui le 
poursuivaient sans cesse. Alors il désertait le pays, et 
n'y reparaissait que de temps à autre, occupé tout à 
la fois de sa propre sûreté, et des affaires de Louis XVII 
(ju'il disait avoir retrouvé. Peu de temps avant sa mort, 
Martin était venu à Chartres où, après avoir été ma- 
lade quelques jours, il était décédé presque subite- 
ment. 

Son corps avait été transporté à Gallardon ; le per- 
sonnage qui s'était mis en rapport avec lui se trouvait 
aux environs. Instruit de la mort de Martin, il s'était, 






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544 



MES MÉMOIRES. 



dit-on, dirigé vers celte petite ville? et, à son retour à 
Paris, il prétendit que Martin avait été empoisonné ou 
étranglé; ces bruits donnèrent l'éveil à la justice. Le 
corps de Martin fut déterré et ouvert, et rien n'indi- 
qua la moindre trace d'une mort violente. ' 
Voilà tout ce que j'ai su de Martin. 



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CHAPITRE XXII 






HERïAGAULT — MATHURIN BRUNEAU — NAUNDORFF. 
LE BARON DE RICHEMONT. 






Les lettres qui suivent furent écrites au sujet de l'é- 
vasion du Temple de Louis XVII. Un nommé Naun- 
dorff avait alors ses sectaires ; mais il me fut prouvé 
plus tard que ce n'était qu'un misérable imposteur. 

Une amie de madame de La Rochefoucauld, ma- 
dame la baronne de Villefavars, sachant que je croyais 
à l'existence du Dauphin, me proposa un jour de me 
faire rencontrer avec lui, ce que j'acceptai. C'était 
M. le baron de Richemont, qu'après le plus scrupu- 
leux examen je reconnus pour être le véritable fils de 
Louis XVI. J'en parlerai plus tard; mais aucun doute 
à ce sujet ne me fut plus possible 1 . 

1 Un soir, je me trouvais chez madame de Villefavars, avec le baron 
de Richemont. 

Une personne qui partage mes sentiments arrive tout émue. « Des 
« nouvelles que je reçois d'Allemagne, dit-elle, m'apprennent que M. le 
« comte de Chambord vient de faire une chute de cheval, et Ton ignore 
« encore la gravité du mal. » 

Bouleversé moi-même, je fus cependant assez mailre de moi pour 



â 






5*6 MES MÉMOIRES. 

Louis-Charles de France, second fils de Louis XVI 
et de Marie-Antoinette, naquit au château de Versailles 
le 27 mars 1785. Il fut baptisé le jour même de sa 
naissance, et reçut le titre de duc de Normandie, 
qu'aucun fils de France n'avait porté depuis le qua- 
trième fiis de Charles VII. 



NAUNDGRFF 



LETTRE A SON ALTESSE LE PRINCE AUGUSTE DE PRUSSE 

QOE J'AVAIS CONNU, POUR OBTENIR TES RENSEIGNEMENTS SUR NAUNDORFI 
QUI PRÉTENDAIT AVOIR ÉTÉ A BERLIN. 




«H novembre 1833. 

« Monseigneur, 
« Le souvenir des anciennes bontés de Votre Altesse 

observer attentivement l'effet que produisait cette nouvelle sur le baron. 
Nous gardâmes tous un moment de silence. La figure de l'auguste per- 
sonnage était renversée ; deux larmes amères coulèrent sur ses joues. 
« Pauvre cher enfant! dit-il tout à coup; pourquoi le ciel ne m'a-t-il 
« pas frappé à sa place ! Je ne vivais que pour lui et par lui ; et, si. la 
« France m'avait rendu la couronne, je ne l'aurais acceptée que pour la 
« placer sur sa tête, après lui avoir évité les épreuves du premier 
« moment. S'il arrivait malheur à Henry, je me retirerais dans un lieu 
« solitaire d'où l'on n'entendrait jamais parler de moi. » 

L'expression si vraie, si naturelle du baron parlait victorieusement 
en sa faveur, et me fit une impression profonde. 



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NAUNDOKFF. 547 

Royale nie donne la confiance de m'adresser à elle 
avec une entière sécurité, sachant que c'est à la 
loyauté en personne comme à l'honneur même que 
j'écris. 

«Des motifs puissants me portent à croire que le fils 
de l'infortuné Louis XVI a été soustrait dans le Temple 
à la rage de ses bourreaux ; depuis celle époque 
comme alors, sa mort est restée si peu prouvée, que 
Louis XVIII ne voulut jamais consentira ce qu'il en 
fût fait mention, lors de la translation à Saint-Denis 
des dépouilles mortelles et royales. 

a Une affaire de ce genre me paraît tellement grave, 
que je me croirais aussi coupable de rien croire sans 
preuves positives, que de tout repousser sans un mûr 
examen. 

c< Un personnage qui surgit au milieu du tour- 
billon européen au sein duquel nous vivons de- 
puis des années, semblerait réunir quelques pré- 
ventions favorables ; et je regarde comme un devoir 
de me livrer sur cette grave question à un examen 
sévère. Il a longtemps habile la Prusse, dit-il ; il 
y a reçu le droit de bourgeoisie qui s'accorde dif- 
ficilement et par mesure de liante police ; il assure 
que son existence comme Louis XVII est connue 
de tous les souverains , et en particulier de Vo- 
tre Altesse Royale. .l'ose espérer que, connaissant 
mon caractère, elle daignera m'honorer d'une ré- 
ponse. 

« Ma conviction intime est que l'ordre ne sera vrai- 
ment affermi en France que quand nous aurons vu 
triompher le seul principe qui puisse l'assurer à 
jamais. La diplomatie remplace trop souvent, par 



:: 









I 



548 MES MÉMOIRES. 

l'intérêt du jour, ces principes immuables comme la 

vérité qu'ils représentent. 

« Je suis, Monseigneur, 

« De Votre Altesse Royale 

« Le très-humble, très-obéissant et très-dévoué ser- 
viteur, 

«Le vicomte de La Rochefoucauld. » 



RÉPONSE DE SON ALTESSE ROYALE. 

« Berlin, le 22 novembre" \ 855. 

« Monsieur le vicomte, 

« N'ayant aucune connaissance que le fils de l'in- 
fortuné Louis XVI a été soustrait dans le Temple 
à ses bourreaux; qu'il a longtemps habité la Prusse 
et qu'il y a reçu le droit de bourgeoisie par mesure 
de haute police, je suis au regret de ne pouvoir affir- 
mer son existence, et je suis avec une parfaite es- 
time, monsieur le vicomte, votre très-dévoué, 

« Auguste. » 



A S. A R. MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÊME. 



« Madame, 

« Celle qui aurait donné sa vie pour vos illustres 
parents, prend aujourd'hui la respectueuse liberté de 
vous écrire par devoir de conscience; veuillez rece- 



HM^Man 



NAUNDORFF. 549 

voir avec bonté l'assurance qu'elle vient donner à Votre 
Altesse Royale, de l'existence de votre auguste frère; 
ses yeux l'ont vu, reconnu ; des heures passées près de 
lui, lui en ont donné la plus entière conviction ; une si 
précieuse conservation vient de la toute-puissance de 
Dieu ; c'est à genoux que je lui en rends grâce, en me 
disant sans cesse que s'il a bien voulu le conserver 
par sa volonté même, c'est pour en faire un être de 
pacification générale et de bonheur pour tous. Cette 
espérance, comme cette conviction, vient de lui seul. 

« Ses malheurs, son entière résignation en la Pro- 
vidence et sa bonté, sont au delà de tout. 

« Celle de Madame ne m'est pas moins nécessaire 
pour m'assurer que je n'ai point trop osé exprimer 
ce que mon cœur sent si bien pour, ses souverains, si 
légitimement aimés de tout ce qui a conservé un cœur 
fidèle. 

« C'est dans cette confiance en la bonté de Madame, 
que je suis avec respect, de Son Altesse Royale, la très- 
bumble et très-obéissante servante, 

« MoTTET DE RaMBAUD '. » 

1 Madame de Rambaud, berceuse des enfants de France, avait été 
attachée au service du Dauphin jusqu'en 1792. 

L'avenir, les excentricités du prétendu Louis XVII, ont prouvé que 
madame de Ramhaud, au cœur tendre, avec une imagination fort vive, 
trompée par de vaines apparences, était complètement dans l'erreur sur 
l'identité du personnage; mais aussi qu'elle croyait fermement à l'éva- 
sion du Temple du Dauphin, comme "a son existence. 

N'aùndorff était évidemment mis en avant, je ne sais pourquoi, ni 
par qui ; et des circonstances particulières l'avaient mis au courant de 
tout ce qui regardait le malheureux prisonnier du Temple. 

Ce personnage refusa, sous de vains prétextes, do se prêter à l'entre- 
vue que sollicitait madame de Rambaud ; et ce fut a ce sujet que je rom- 
pis sans retour avec lui. « — Monsieur, lui dis-je, puisque vous avez 
peur, vous n'êtes ni Français, ni Bourbon. » 






l I 



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550 



S ES MÉMOIRES. 



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« Avril 1835. 

« Répondez à madame la duchesse que j'ai reçu 
toutes les lettres du mois de février, que rien de 
ce que j'y ai lu ne me donne la certitude d'une exis- 
tence à laquelle je serais heureux de pouvoir 
ajouter foi ; que je ne veux plus écouter rien de secret 
sur une affaire de cette importance; que, puisque le 
personnage prétend avoir des preuves, il n'a qu'à les 
donner à examiner à une personne de poids et de 
mérite, bien connue en France, comme M. le chance- 
lier 1 , qui, après l'examen qu'il en aurait fait, m'en 
rendrait compte; et, qu'alors, je me déciderais ou à 
persister ù refuser l'entrevue demandée toujours sans 
témoins, ou à la donner ici, en présence de témoins ; 
que la menace de livrer l'affaire aux tribunaux ne 
m'effraye point, et ne me fera rien changera ces réso- 
lutions 2 . » 



« 12 décembre 1833. 

« J'ai trop, Madame, la triste certitude de la mort de 
« mon frère pour pouvoir le reconnaître encore, dans 
« celui qui se présente; les preuves qu'il m'en donne ne 
« sont pas assez claires; je n'ai aucun souvenir des faits 
« qu'il me rappelle; et je ne puis accepter l'entrevue 
« qu'il me propose. Je ne me laisse pas effrayer par 

1 M. le marquis de Pastoret. 

2 Cette note fort sage était adressée, de la part de la duchesse d'An- 
goulème, à madame la duchesse de Montmorency, ma belle-mère, qui 
croyait à la sortie du Temple du Dauphin et à son existence. 



NAUNDOUFF. 



551 



«les menaces qu'il ose prononcer; qu'il me donne 
« donc des preuves plus positives, s'il les a. 

« M. T 1 . » 

LETTRE 

ÉCr.ITE PAR I.E PRÉTENDU LOUIS XVII A MADAME I.A DUCHESSE d'aNGOULÈME. 
A PRAGUE 2 . 

« Madame, 

« Votre AUesse Royale désire savoir de quelle ma- 
nière je suis sorti du Temple? Le cabinet de Prusse 
aurait pu l'en instruire, s'il avait trouvé bon de lui 
faire parvenir mes mémoires, dont il est possesseur, 
au lieu de se borner à lui adresser, sur mon compte, 
de simples noies où la calomnie et l'injure le dispu- 
tent au ridicule et à l'absurde. 

« Et, cependant, Madame, il lui était d'autant plus 
facile de vous édifier sur cette importante affaire, que, 
déjà, en 1811, j'avais été contraint de remettre au 
prince de Hardenberg, ainsi qu'à M. Lecocq, directeur 
de la police de Berlin, les preuves autbenliques de 
mon identité que j'avais alors par devers moi. Ce fut 
sur ces preuves mêmes, que son gouvernement me 
força de devenir bourgeois et me naturalisa sujet prus- 
sien, en me faisant entrevoir une sorte de tranquillité 
et d'assurance pour l'avenir, si je consentais à taire 
les circonstances qui avaient précédé et suivi mon 
arrivée en Prusse ; et en me menaçant d'une persécu- 
tion perpétuelle, si je ne souscrivais pas à celte injonc- 
tion. 

1 Madame la duchesse d'Angoulcme. 

"- Convaincu que Louis XVII n'était pas mort au Temple, j'écoutais et 
j'examinais sans me livrer. 



II 



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552 MES MÉMOIRES. 

« II me semble que dans cetle circonstance, le roi 
de Prusse n'a pas agi, envers moi, comme l'aurait 
exigé la dignité d'un monarque ; car s'il ne me croyait 
pas l'infortuné fils de Louis XVI, plus infortuné en- 
core, pourquoi ne me faisait-il pas traîner devant les 
tribunaux? Ne lui avais-je pas écrit plusieurs lettres, 
dans lesquelles, non-seulement je donnais mon 
adresse, mais encore où je signais de ces noms et de 
ces titres qui sont les miens : Charles-Louis, dvc de 
Normandie? Et mieux encore : après lui avoir de- 
mandé hautement par la voix d'un journal qui s'im- 
prime à Leipzig, la Comète, sous la date du 1 er août 
1852, qu'il déclarât à la face de l'Europe que j'étais 
un imposteur et un faussaire. Le ministère ne répondit 
rien : il se retrancha dans un silence imposé sans 
doute par l'embarras de la position où il s'était placé, 
et il ne fut sévi contre moi en aucune façon ; je suis 
encore à attendre une réponse du roi de Prusse ou de 
son cabinet, malgré les peines presque infamantes 
qu'inflige la rigueur des lois prussiennes à quiconque 
ose usurper un nom et un titre qui ne sont pas les 
siens. 

« Hélas! Madame, c'est peut-être un bonheur pour 
moi que Votre Altesse Royale ait été trompée par la 
politique des cabinets étrangers ; mais mon cœur m'a 
toujours dit : « Ta sœur est innocente des maux que 
tu as souffert, elle en a gémi en silence. » Et cette 
idée consolante m'a fait oublier mes malheurs en 
me laissant la douce espérance que je la reverrais un 
jour. C'est cet espoir qui m'engage aujourd'hui à tâ- 
cher de satisfaire, j'ose m'en flatter, et sa curiosité 
et son impatience. 



' 



NAG'NDORFF. 553 

« Voire Altesse Royale se souviendra sans doule de 
celte soirée si terrible pour nous tous, dans laquelle 
je fus réveillé brusquement et arraché des bras de 
notre vertueuse mère, malgré mes supplications et 
mes pleurs... Je fus alors Iransporté dans la chambre 
qu'avait habité notre auguste père... Celte chambre, 
nous la connaissions tous ; aussi ne vous parlerai-je 
pas, Madame, des traitements cruels que j'y ai souf- 
ferls; je me bornerai à rappeler à Voire Altesse Royale 
le jour où Simon quitta la lour, après m 'avoir laissé 
à deux nouveaux gardiens. Je crois que cela se passait 
au mois de janvier, car, alors, j'avais toujours grand 
froid; et sans pouvoir indiquer ici les dates précises, 
je me rappelle encore très-bien que je fus enfermé, 
la veille du départ de Simon, dans la chambre que le 
bon Uéry avait occupée antérieurement. J'étais malade 
alors et je le devins bien davantage. 

« Depuis l'instant où je fus relégué dans la cham- 
bre de ce serviteur fidèle de mon père, et puis ensuite 
dans la petite tourelle, je ne voulus parlera personne, 
répondre à aucune question, parce que j'étais abreuvé 
de toutes sortes d'injures et de dégoûts par les misé- 
rables qui m'entouraient ; ne m'inlerpellant jamais 
autrement que par les épilhètes de Capet, de Louve- 
teau, de race de Vipère..., et, tout le temps que dura 
cetle réclusion, je ne vis d'autres individus que ceux 
chargés de me jeter les grossiers aliments qui m'é- 
taient destinés. 

« Ce fut ainsi, Madame, que je restai l'espace d'un 
an, à peu près, lorsque, tout-à-coup, un matin, dor- 
mant encore, deux personnes qui m'étaient inconnues 
parurent devant moi, el me transportèrent de force de 
xii. 36 






1 



I 



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H 






554 MES MÉMOIRES. 

ma tourelle dans la chambre de Cléry, qui, probable- 
ment, n'était plus au Temple, puisque, depuis la mort 
de notre père, je ne l'avais pas revu ; j'étais alors dans 
un état déplorable : presque mourant, couvert de ver- 
mine, mes habits en lambeaux; on me baigna, on me 
donna pour nouveaux vêtements une carmagnole et 
un panlalon de drap de couleur grisâtre. Je trouvai 
aussi un nouveau lit, et dans l'antichambre un petit 
poêle qui n'y avait jamais été auparavant. 

« Quelques jours après, je vois arriver trois hom- 
mes au nombre desquels était celui qui me surveillait 
habituellement, et qui fut aussi un de ceux qui me 
transportèrent d'abord hors de celte chambre et bien- 
tôt après hors du Temple. Une femme était présente 
lorsque je fus mis, contre ma volonté, dans une 
espèce de manne d'osier, de laquelle un enfant à peu 
près de mon âge et de ma taille avait été retiré et 
placé dans mon lit. Cette circonstance eut lieu peu de 
temps après que trois autres hommes que je supposai 
à leur tournure et à leur langage être des médecins, 
m'impatientèrent, me tourmentèrent même beaucoup, 
par la multiplicité des questions qu'ils m'adressèrent 
et surtout par la manière dont ils me tâtèrent, en me 
retournant en tous sens et à diverses reprises, bien 
que je ne répondisse pas à leurs questions et que je 
ne me prêtasse que de très-mauvaise grâce à ce qu'ils 
voulaient de moi. 

« Voilà, Madame, tout ce que je crois devoir donner 
de renseignements par écrit à Votre Altesse Royale, la 
prudence m'imposant la loi de ne pas confier au pa- 
pier le mystère dans lequel reste enveloppé tout ce 
qui regarde cet enfant, substitué en mon lieu et place. 



NAUNDORFF. 5 5 j, 

Déjà on n'a pas craint de faire l'abus le plus coupable 
des lettres que j'ai cru devoir vous adresser. On s'est 
même servi de quelques-unes d'elles pour essayer de 
me perdre tout à fait dans votre esprit. J'ai assez souf- 
fert, j'ai passé par de trop cruelles épreuves, je con- 
nais trop la méchanceté de quelques hommes pour 
ne pas agir dorénavant avec prudence. Cependant je 
suis prêt à donner à ma sœur, à Votre Altesse Royale, 
veux-je dire, mais seulement à elle seule, et de vive 
voix des preuves irrécusables qui achèveront de dissi- 
per le reste de ses doutes, s'il pouvait lui en rester 
encore, et c'est, pour cela que je crois fermement 
qu'une prompte entrevue, entre elle et moi, est de- 
venue désormais indispensable '. 

« Mais si Votre Altesse Royale croyait devoir s'y re- 
fuser encore, alors je me verrais forcé (bien malgré 
moi et le cœur navré) à m'adresser aux tribunaux 
français et à invoquer la protection des lois du pays 
qui me vit naître, pour en obtenir prompte et com- 
plète justice. 11 s'agira de savoir enfin si un fils a, ou 
non, le droit de porter le nom de son père et de se 
compter au nombre de la famille à laquelle il a le 
bonheur d'appartenir, si jusqu'à cette heure cela a 
jamais été un bonheur pour lui. Car enfin, en ad- 
mettant pour un instant que je ne sois pas le fils de 
l'infortuné Louis XVI et que je ne fusse en effet qu'un 
faussaire ou un insensé, est-ce donc une raison pour 
qu'on ne veuille pas reconnaître un père, une fa- 
mille, une patrie, à ce coupable faussaire, ou à ce 
malheureux insensé? 



■ 






II 



I 



« On a vu qu'après l'avoir sollicitée, il refusa de se souiuellre aux i on- 
ditions quej e lui proposais pour assurer son voyage. 






■ 



556 MES MÊMO'.RKS. 

a Madame, l'attachement aussi tendre que respec- 
tueux et immuable que j'ai voué éternellement à ma 
sœur m'engage encore à appeler l'attention de Votre 
Altesse Royale sur les faits suivants que je crois di»nes 
de toutes ses réflexions. 

« Au commencement de 1816, je dépêchai à 
Louis XVIII un exprès, porteur de toutes les pièces 
qui devaient prouver l'identité de ma personne. Qu'est 
devenu cet homme? où est-il maintenant?... La copie 
d'une lettre que je lui avais remise également pour 
vous, Madame, se trouve annexée à mes mémoires... 
Eh bien, Madame, vous remit-on cette lettre?... Voire 
Altesse Royale ne reçut-elle aucune missive de Span- 
dau?... 11 me serait difficile aujourd'hui, je l'avoue, 
de lui répéter tout ce que je lui disais alors touchant 
notre famille, sa captivité et mes longs malheurs, de 
lui mentionner tous les faits que je soumettais à ses 
souvenirs. 

«Au commencement de 1824, j'écrivis de nou- 
veau à Louis XVIU en le prévenant cette fois que, s'il 
ne daignait pas me répondre, mon intention était 
d'aller moi-même à Paris y réclamer publiquement 
mes droits et me faire reconnaître pour ce que je suis 
réellement..; mais tout à coup, et peu de temps après 
avoir écrit cette lettre, la salle de spectacle de Bran 
debourg, près de laquelle j'étais logé, est incendiée; 
et sans savoir ni pourquoi ni comment, je me vois 
accusé par la régence de Postdam, d'avoir mis le feu 
à cette salle; et cependant on me promet de me laisser 
la liberté et de ne donner aucune suite à celte accu- 
sation, si je veux promettre de ne jamais quitter les 
États prussiens et plus particulièrement ville de 



NALNDOHFF. 557 

Brandebourg... Il est inutile dédire que je fus bien- 
tôt entièrement disculpé de cette accusation plus ri- 
dicule encore qu'elle n'était injuste. 

« Au mois de juin de la même année, nouvelle lettre 
de ma part à Louis XVIII; même silence de la sienne; 
mais aussi nouvel incident. 

« Accusé d'avoir remis de la fausse monnaie entre 
les mains d'un malheureux pour qu'il essayât de la 
répandre, celle foisje fus arrêté et emprisonné. N'ayant 
pas eu de peine à prouver mon innocence, je fus bien- 
tôt remis en liberté; mais il n'en est pas moins vrai 
qu'on essaya de se servir d'une telle accusation pour 
chercher à me perdre tout à fait dans l'esprit de Votre 
Altesse Royale et dans celui des amis fidèles que j'avais 
toujours conservés en France. 

« A ce sujet, je me rappelle qu'étant encore au 
Temple, Simon et Hébert voulurent me forcer un 
jour d'avouer que j'avais vu notre vertueuse mère et 
notre infortunée tante fabriquer de faux papiers. Les 
traitements les plus barbares me furent prodigués, 
et, pauvre enfant que j'étais, ne connaissant ni la 
portée de mes paroles, ni les conséquences de ce 
qu'on exigeait de moi, je déclarai tout ce qu'on vou- 
lut; mais je dois dire aussi que, lorsque ce même 
Hébert voulut me faire signer celte déclaration, je 
m'y refusai avec opiniâtreté; aussi m'arracha-l-il vio- 
lemment du lit où j'étais gisant; et n'épargnanl ni le 
geste, ni la menace, il prit une plume, la pressa avec 
rage dans ma petite, main et me fit tracer sur le pa- 
pier et de celle manière : Charles-Louis, ce témoi- 
gnage mensonger d'un fait plus mensonger encore. 

« Maintenant, Madame, j'aborde l'accusation qui, 



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1 ■ 
l I 

! 









558 



MES MÉMOIRES. 






répétée contre moi jusque devanlVotre Altesse Royale, 
a dû me porter au cœur le coup le plus sensible : celle 
djavoir uni mon sort à celui d'une femme sortie de la 
plus basse classe de la société. 

« En 1818, je vous exposai, Madame, ainsi qu'au 
duc de Berry les motifs qui m'engageaient à contrac- 
ter une union, en vous disant qui était celle que j'avais 
choisie pour compagne. Ne recevant ni de Votre Altesse 
Royale, ni du duc de Berry aucune réponse, je passai 
outre et je me mariai; mais non, comme on a voulu 
le faire croire, avec une femme prise dans la plus 
basse classe de la société, mais avec une jeune fille 
appartenant à la meilleure bourgeoisie et dont le 
beau-père était un ancien et honorable militaire. 
Lorsque j'épousai ma femme, elle n'avait point en- 
core seize ans, et si la vertu, le courage, et toutes 
les qualités du cœur furent de tout temps l'apanage 
des membres de ma famille, elle n'a pas démenti en 
cela le noble sang auquel elle s'est alliée. 

« Voilà, Madame, à peu près tout ce que je puis dire 
par écrit à Votre Altesse Royale : je crois que les dé- 
tails contenus dans celte lettre pourront lui paraître 
suffisants pour m'accorder enfin la faveur que je lui 
demande à mains jointes et depuis si longtemps, une 
entrevue avec elle... Si Votre Altesse Royale croit de- 
voir encore s'y refuser, je ne m'écarterai en rien de 
la marche que je me suis tracée... Hélas! Madame, 
qu'il me serait doux que le cœur de Votre Altesse 
Royale n'attendît pas que le jugement des hommes la 
convainquît de la vérité... Et pour cela, il ne lui fau- 
drait peut-être que se laisser guider par ses propres 
inspirations; inspirations qui ne peuvent être que no- 



MBM 



NAUNDORFF. 559 

bles et généreuses... Mais enfln, si elle ne croyait pas 
devoir s'y abandonner, alors Dieu seul jugera entre 
elle et moi. . . Et Dieu est juste l ! 

« Je suis avec le plus respectueux et le plus sincère 
attachement, comme avec le plus profond respect. 
Madame, 

« De Votre Altesse Royale, 

« L'infortuné mais digne frère, 

« Charles-Louis, » 



« Prague, 27 avril 1836. 

« Je vous demande pardon, mon cher vicomte, de 
n'avoir pas répondu plus tôt aux deux lettres que vous 
m'avez fait parvenir; mais je n'ai pas négligé un in- 
stant les avertissements qu'elles renfermaient : les 
précautions prises contre l'accomplissement de sem- 
blables desseins les rendront inexécutables, Dieu ai- 
dant. Je vous remercie au nom de ceux que les avis 
intéressent. 

« Quant à ce que vous me dites d'un personnage 
se prétendant Louis XVII, vous vous trompez si vous 
croyez qu'on ne s'en est pas occupé à Prague. J'ai eu 
même ordre de m'en occuper à Vienne. Les commu- 
nications de la police m'ont signalé une tenlalive faite 

1 II fallait que les renseignements les plus exacts aient été donnés au 
nommé Naiindorff, pour qu'il ait pu écrire, ou fait écrire, une lettre 
laite pour en imposer, quand on ne le connaissait pas personnellement. 

Multiplier les faux Louis XVII, était rendre de plus en plus douteuse 
l'existence du véritable Dauphin. 

Une circonstance particulière m'a fait savoir depuis comment ces dé- 
tails avaient pu être connus. 



H 






'MO MES MÉMOIRES. 

par un mauvais sujet à Modène, qui fut enfermé à 
Milan par ordre de l'empereur, et relâché sur la dé- 
claration de M. Franchet, que le gouvernement fran- 
çais n'y attachait aucune importance; depuis on était 
instruit qu'un horloger de Breslau ou de Crossin avait 
joué le même rôle : des détails très-circonstanciés et 
très-désavantageux me furent envoyés de Berlin sur 
le nommé Naûndorf... Le roi de Prusse, à qui ma- 
dame la Dauphine en a parlé, lui a répondu que c'é- 
tait un mauvais sujet... El comment cet homme qui a 
invoqué si mal à propos le témoignage de l'empereur 
d'Autriche et du roi -de Prusse auprès de madame la 
Dauphine, pourrait-il être admis par cette princesse, 
quand le témoignage de ces deux souverains si désin- 
téressés dans cette affaire et si respectahles est entiè- 
rement contraire aux assertions de cet individu?... Ce 
serait un acte de crédulité qui attirerait un ridicule 
fâcheux sur la princesse, et cette démarche incon- 
sidérée abuserait de plus en plus des personnes esti- 
mables qui se sont laissé séduire par cette cinquième 
ou sixième tentative sur une même donnée. 

« La foi est respectable, même dans ses abus; mais 
des personnes, obligées par leur haute position à agir 
avec une sage réserve, ne doivent pas encourager des 
croyances à des révélations de personnages sans dis- 
cernement, et surtout à des assertions renouvelées de 
quatre ou cinq individus qu'on doit reconnaître pour 
des fripons si l'on admet la véracité de ce nouveau 
venu . Un être aussi important que le fils de Louis XVI 
ne peut disparaître pendant quarante ans, sans que 
personne en Europe en ail eu connaissance. Mais si 
d'ailleurs cet individu voulait poursuivre son identité 



&■■■■ 



LE BARON DE RICHÈMONT. 501 

devant les tribunaux, il en a déjà eu une bonne occa- 
sion qu'il a si bien perdue que lui-même s'est déclaré 
Naiïndorf'. 

« Adieu, donc; je finis en vous disant que celui 
dont l'avenir réclame l'utile intervention se forme 
chaque jour en intelligence et en qualités distinguées. 
Le Roi est bien portant et conserve toute sa force. 
Madame la Daupbine est à Vienne avec Mademoiselle 
qui a de grands succès. On la trouve très-aimable, 
charmante, dit le prince de Metternicb dans une de 
ses lettres. Adieu; recevez l'assurance de mon bien 
sincère attachement. 

« MoNTEEX. » 



' 1 
• I 



I 



LE BARON DE RICHEMONT 



A M. DE LA ROCHEFOUCAULD, DUC DE DOI'DEAL'VILLE 



« Pans, le 1 er décembre 1852. 

« Monsieur le duc, 

« Vous m'avez demandé si je complais répondre 

à l'ouvrage de M. de Beauchesne, ouvrage rempli 

d'inexactitudes et de suppositions, ouvrage qui vient 

d'être publié et annoncé avec un fracas tel qu'on a 

1 Cette lettre pleine de sagesse prouve cependant que la cour ne re- 
poussait pas d'une manière absolue l'évasion possible du Dauphin. Ce ne 
fut que plus lard que je connus M. le baron de Richement. 






562 MES MÉMOIRES. 

dû croire que l'auteur a été encouragé dans son 
œuvre. 

« Comme l'autorité supérieure s'opposerait formel- 
lement à ce que j'employasse les mêmes moyens, et 
qu'enfin cette production intéressée a été victorieuse- 
ment réfutée par la brochure que M. Suvigny a fait 
paraître en décembre dernier, je me contenterai d'y 
faire les observations suivantes : 

« Ou M. de Beauchesne savait dès le commence- 
ment de ce siècle tout ce qu'il vient de publier, ou il 
ne savait rien ; 

« Ou M. de Beauchesne était, depuis lors, posses- 
seur des pièces qu'il produit, ou il ne les a eues que 
depuis peu. 

« Dans le premier cas, pourquoi : 

« 1° S'est-il lu lors des différents procès faits à Her- 
vagault qui fut condamné à Vire, à Châlons, à Reims, 
à deux mois, deux et quatre ans d'emprisonnement, 
.pour avoir pris les noms et les litres du fils de 
Louis XVI, à l'époque de sa mort, à Bicêtre, près 
Paris? 

« 2° Pourquoi s'est-il abstenu en 1815, 1816, 1817 
et 1818, au moment de l'apparition de Bruneau et 
de sa condamnation, à Rouen, à sept ans de prison, 
pour avoir pris les noms et les titres du fils de 
Louis XVI? 

« 5° Pourquoi n'est-il pas intervenu en 1835, 1854 
et 1855, au moment du procès qui me fut intenté par 
Louis-Philippe d'Orléans pour se venger de mes atta- 
ques et de mes refus réitérés, et ne s'est-il empressé 
de me contredire, le 51 octobre 1854, lorsqu'on pleine 
audience je dis aux magistrats, aux jurés, au public : 



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LE BARON DE RICHEMONT. 563 

« Je suis le fils de Louis XVI, le prisonnier du Tern- 
ie pie et de Milan, je m'offre de le prouver tant par 
« titres que par témoins? » Pourquoi la cour refusa- 
l-elle, malgré mes inslances, d'aborder cette question, 
et me condamna-l-elle à douze années de détention, 
dans une forteresse, non pour être ou n'être pas le 
pis de Louis XVI, mais pour avoir pendant quatre 
uns fait un complot tendant au renversement du gou- 
vernement, avec des complices restés inconnus? 

« L'apparition de M. de Beauchesne, dans cet instant 
décisif, eût été accueillie avec d'autant plus de fa- 
veur qu'elle eût tiré le gouvernement du plus grand 
embarras dans lequel le mit jamais un accusé quel- 
conque. 

«Pourquoi encore celte non-intervention en 1845, 
1846, 1849, lors delà publication des Mémoires d'un 
contemporain, et du journal V Inflexible, dans les- 
quels on ne traitait que la question de l'existence du 
fils de Louis XVI? , 

« 4° Pourquoi enfin son silence, à l'époque du 
procès des héritiers Naûndorff qui réclamaient l'hé- 
ritage de leur père, qu'ils disaient être le fils de 
Louis XVI, prétention dont ils furent déboutés, parce 
qu'il fut reconnu et prouvé que ce Naûndorff était 
Prussien d'origine et non Français? 

« Si M. de Beauchesne ne savait rien alors, qui peut 
l'avoir renseigné depuis, et pourquoi? 

« Dans le second cas, M. de Beauchesne était-il pos- 
sesseur, avant la fin de ce siècle, des prétendus titres 
et documents qu'il publie? Je serais fondé à lui de- 
mander comment il s'est fait qu'aux époques ci-dessus 
et même sous la Restauration, il ne les ait ni annon- 






bU MES MÉMOIRES. 

ces, ni produits, ce qui semblerait faire croire qu'ils 
sont apocryphes? 

« Si M. de Beauchesne ne les possédait pas, ce qui 
est presque présumnble, où, quand, et dans quel but 
se les est-il procurés? 

« Pendant le cours de ma longue et pénible car- 
rière, je me suis toujours posé carrément devant mes 
oppresseurs, quels qu'ils fussent. J'ai loyalement pro- 
duit et déposé les titres et les documents sur lesquels 
j'ai appuyé mes dires et mes prétentions chaque fois 
que j'en ai été requis. 

« On a pu les voir, les commenter, les contester 
même. Ne serait-il pas juste que nous pussions à notre 
tour voir et commenter ceux produits par M. de Beau- 
chesne? On verrait alors de quel côté est la loyauté, 
la vérité, et de quel côté sont le mensonge et 1 in- 
trigue. 

« Peut-être que M. de Beauchesne nous dirait alors 
pourquoi, au lieu de nous attaquer en face, lorsque 
nous pouvions nous défendre, répliquer, contester, 
réfuter tous ses dires, il profite du moment où il sait 
que nous ne pouvons, sous peine de la prison, ou 
quelque chose de pire, ni nous défendre, ni répliquer, 
ni contester, ni réfuter ses arguments, ni contrôler 
ses prétendues pièces et documents? 

« Mais il me semble que M. de Beauchesne ne pou- 
vait ignorer ce qui s'était passé entre vous, Louis XVIII, 
Charles X et la duchesse d'Angoulême, lors de l'appa- 
rition de Marliu. Pourquoi, s'il savait tant et de si 
belles choses, s'est-il abstenu dans ces moments si so- 
lennels où il s'était agi de la réponse de la princesse, 
fille de Louis XVI, au docteur Pelletan qui lui pré- 



LE BARON DE IUC1LEMONT. 



565 



sentait le cœur qu'il avait soustrait, à l'enfant, mort au 
Temple, lors de l'autopsie qu'il en fit, le 9 juin 1 795 : 
« Nous ne sommes pas assez certains de la mort de 
« mm frère pour recevoir des restes qui lui sont peut- 
« être étrangers. » 

« M. de Beauchesne qui savait tout, devait-il garder 
le silence, lorsqu'il vit que l'on n'ordonnait ni service 
funèbre, ni translation à Saint-Denis des cendres d'un 
enfant roi et sensé mort martyr? 

« On a commenté de diverses manières la réponse 
de la fille de Louis XVI. Voici l'explication de ces faits 
et de ces dires. 

« Tous savaient que l'enfant mort au Temple, le 
8 juin 1795, autopsié le 9, et enterré le 12, dans le 
cimetière de Sainte-Marguerite-Saint-Antoine, n'était 
pas le fils de Louis XVI, mais bien un enfant sup- 
posé, et que ce fils de Louis XVI était notoirement 
rivant en 1798, 1802, 1815 et 1816. Or voici un 
fait matériel qui le prouve : 

« En 1840, le curé de Sainte-Marguerite, voulant 
faire construire un mur dans le cimetière, fit creuser 
le fossé à ce destiné, précisément sur l'emplacement 
où l'on avait placé le corps de l'enfant mort au Tem- 
ple, le 8 juin 1795. 

« Présumant que la fosse dans laquelle on avait 
posé le cercueil était creusée à une profondeur de 
plus de deux mètres, il désirait probablement, en tai- 
sant construire son mur sur ce cercueil même, qu'on 
ne pût jamais en découvrir les mystères... 

a Les travaux entrepris sous la direction du vicaire 
sacristain étaient vigoureusement poussés, et les ou- 
vriers se disposaient à continuer à creuser, lorsqu'ils 



I 










566 MES MÉMOIRES. 

furent tout à coup arrêtés par un obstacle qu'ils ren- 
contrèrent à moins d'un mètre de profondeur. Ayant 
dégagé, ils reconnurent que c'était un cercueil; le 
vicaire sacristain, qui assistait à l'opération, fit sus- 
pendre le travail, et se hâta d'aller avertir le curé de 
ce qui se passait. 

«Le curé, voyant que tout était découvert, dit au 
vicaire sacristain de faire pratiquer un trou, à côté 
du fossé commencé, et d'y couler le cercueil, ce qui 
fut exécuté. 

«La nuit venue, le curé changea d'avis; fit secrè- 
tement, et en l'absence des ouvriers, exhumer le cer- 
cueil et le fit transporter dans sa chambre, car il sa- 
vait que c'était celui de l'enfant mort dans la tour du 
Temple, le 8 juin 1795. 

« Le lendemain, le curé se rendit auprès de M. de 
Rambuleau, préfet de la Seine, et lui fit part de ce qui 
venait de se passer. 

« M. de Rambuleau l'engagea à rendre à la terre 
ce qu'il venait d'en tirer, et à garder un profond secrel 
sur cet événement. 

« Le curé de Sainte-Marguerite, poussé par la Pro- 
vidence, et ayant depuis longtemps des doutes sur 
l'identité du mort, d'après les bruits sans nombre qui 
avaient couru et qui circulaient encore, ne tint aucun 
comple de la recommandation du préfet de la Seine, 
et, après avoir consulté son médecin, fit ouvrir le cer- 
cueil, et soumit à son analyse le squelette qui s'y 
trouvait renfermé. Ce médecin à qui le curé remit le 
procès-verbal d'autopsie, rédigé au Temple, par les 
docteurs délégués à cet effet, et qui y avaient procédé, 
le 9 juin \ 795, se mit à l'ouvrage. 



BBM^^^HP* 



LE BARON' DE RICHEMONT. 567 

« Après avoir scrupuleusement vérifié l'exactitude 
des faits signalés et consignés clans ce procès-verbal, 
et reconnu aux scrofules qui avaient laissé des traces 
ineffaçables, et au crâne scié, précisément à l'endroit 
indiqué, que c'était bien le squelette de l'enfant mort 
au Temple, le 8 juin 1795, et autopsié le 9, le mé- 
decin songea à en examiner la structure et la longueur 
et, au grand ébahissement du curé, il lui déclara : 

« Que ce squelette était celui d'un enfant de quinze 
« ans, et ne pouvait être celui du fris de Louis XVI, 
« qui, au S>juin\195, n'était âgé que de dix ans, 
« deux mois et douze jours... » 

« Ce médecin, à la prière du curé, montra ce 
squelette à un de ses confrères qui fut du même 

avis... 

« Le curé, ne se tenant pas pour battu, voulut con- 
sulter le docteur Récamier qui s'adjoignit un des pro- 
fesseurs d'anatomie bien connu, et tous deux encore 
furent de l'avis des premiers médecins. 

« En dernier lieu, ce squelette fut soumis à l'exa- 
men d'un cinquième docteur, professeur d'anatomie, 
qui a émis un avis absolument semblable h celui de 
ses quatre confrères, dont trois sont encore vivants, et 
qui, ainsi que ce dernier, en déposeront, partout où 
besoin sera, dès qu'ils en seront régulièrement requis. 

a Si donc, l'enfant mort dans la prison du Tem- 
ple, avait quinze ans, ce ne pouvait être le fils de 
Louis XVI, et sa famille n'a pu ignorer que ce fils 
de Louis XVI vivait en 1816 et plus tard encore : 
c'est ce qui explique et la réponse de la duchesse 
d'Angoulême au docteur Felletan, et le refus de cé- 
lébration d'un service funèbre, et la non-translation 



■ 



1 









56» MES M ÉMOI 11 ES. 

à Saint-Denis de cendres qui n'existaient nulle part, 
et toute la conduite subséquente des membres de h 
famille des Bourbons rentrés. 

« A la vue de ces faits qui parlent assez haut, je 
m'abstiens de tous commentaires, laissant au maître 
de toutes choses le soin de justifier mes dires et mes 
démarches. 

« Le baron de Richemont 1 . » 



m 



NOTICE ÉCRITE DE LA MAIN DU BARON DE R1C1IEM0NT. 

« Louis-Charles de France, emprisonné le 10 août 
1792, avec sa famille, d'abord aux Feuillants, puis 
au Temple, en fut enlevé le 19 janvier 1794, par les 
soins de MM. de Frotté et Ojardias, émissaires du 
prince de Condé, et conduit dans les provinces de 
l'Ouest, où on le tint caché', après quoi on le dirigea 
sur l'Allemagne, en 1795. 

« En 1797, il entra dans les rangs de l'armée 

' C'est, je le répète, M. le baron de Richemont que j'ai reconnu èlre 
bien véritablement le prisonnier du Temple, le fils de Louis XVI sous- 
tra.l à ses bourreaux, mort aujourd'hui. Ce triste récit n'a plus d'impor- 
tance réelle que pour l'histoire. Du reste, M. le baron de Richemonl, 
décidé à ne point se marier, était résolu à reconnaître le duc de Bor- 
deaux pour son héritier légitime. On pourrait supposer qu'une fa- 
mille qui s'était emparée du trône, avait quelque intérêt à jeter des 
doutes sur la légitimité de la branche ainée. 

N'a-t-on pas été jusqu'à essayer d'élever un doute sur la naissance 
si authentique et si solennelle de Monseigneur le duc de Bordeaux ! 

Se mettant au-dessus de toutes les délicatesses de femme, avec cet 
esprit clairvoyant qui sait tout prévoir : « Voyez, il lient encore à sa 
« mère ! » avait dit 1 héroïque duchesse de Berry en montrant son enfant 
au maréchal Suchet et aux personnes présentes. 

La princesse n'avait pas permis qu'on y touchât avant l'arrivée des 
témoins. 



MM 



^^■■^■■MH 



LE BARON DE RICIIEMONT. 569 

française, cl fit la campagne d'Egypte de 1798 à 
1800, qu'il revint en Europe, avec Desaix, Rapp, 
Savary et autres. En juin 1800, il assista à la bataille 
de Marengo. En 1802, il visita la femme Simon qui 
le reconnut parfaitement. Il se présenta ensuite à 
Fouché, à qui il avait été très-particulièrement re- 
commandé par Desaix... En 1805, Fouché lui pro- 
cura une entrevue avec la femme du premier consul, 
qui ne l'avait pas revu depuis le jour de son enlève- 
ment du Temple. En 1804, Fouché l'engagea à 
s'expatrier pour se soustraire aux recherches de Bona- 
parte, à qui on avait remis des notes de sa main trou- 
vées parmi les papiers saisis chez Pichegru lors de 
son arrestation. 

« Arrivé en Amérique en ladite année 1804, il y 
séjourna plus de huit ans; il passa ensuite en Asie, 
revint en Amérique, et rentra en France en 1815. Il 
fit alors auprès de sa famille et de sa sœur quelques 
démarches qui n'eurent aucun résultat, quoiqu'il fût 
puissamment soutenu par le prince de Condé, le duc 
de Berry et la duchesse douairière d'Orléans, qu'il 
visita pour la dernière fois avant de quitter sa patrie. 

c< Arrêté dans les Élats autrichiens, et retenu pen- 
dant sept ans six mois et douze jours, pour avoir pro- 
testé en 1816 contre les traités de 1814 et de 1815, 
il revint en France et se trouvait à Paris lors des 
journées de juillet 1850... Le 12 août, il prolesta 
contre l'irrégularité de ce qui venait de s'accomplir, 
et sa protestation fut expédiée à toutes les puissances 
par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs : elle fut 
adressée à la chambre des députés, le 14 du même 
mois. 

xii. . 7,1 



570 MES MÉMOIRES. 

« En 1855 et 1854, il éprouva de nouvelles persé- 
cutions, fut arrêté et condamné, pour avoir fait un 
complot avec des complices restés inconnus!... Evadé 
de prison en 1855, il se vit encore forcé de s' expa- 
trier. 

« Signé : Louis-Charles. » 



DÉPOSITION DE M. LE DOCTEUR RÉMUSA.T 

DEVANT LA COUR ï> ASSISES DE LA SEINE, LE 2 NOVEMBRE 1831. 






« En 1811 j'étais interne à l'hospice des Incura- 
bles, à Paris. Un jour, en faisant mon service ordi- 
naire dans une des salles de cet hôpital, où se trouvait 
une femme qu'on appelait madame Simon, je l'en- 
tendis se plaindre du régime de l'hôpital. Elle ajouta : 
« Si mes enfants avaient connaissance de ma position, 
certainement ils viendraient à mon secours. » Est-ce 
que vous avez des enfants? lui demandai-je. « Non, 
répondit-elle, mais je les aime comme mes enfants 
propres ; ce sont mes chers petits Bourbons, car j'ai 
été gouvernante des enfants de France. » Cette quali- 
fication m'étonna dans une personne qui me paraissait 
assez mal élevée. Elle me dit que son mari avait été 
concierge au Temple, et qu'elle était gardienne des 
enfants. Je lui objectais que le Dauphin était mort. 
Elle répondit « qu'elle avait contribué à le faire sau- 
ver dans un paquet de linge ou autrement. » À la 
pharmacie, une des sœurs m'a dit qu'en effet c'était 
la femme du nommé Simon, fameux concierge du 
Temple. » 



% 



MHMHHHHJ 



LE BARON DE RJGHEMONT. 



DÉCLARATION DE M. L'ABBÉ M... 

CONCERNANT LES AVEUX DE LA FEMME SIMON. 



«i Ayant appris qu'il existe encore plusieurs sœurs 
de Saint-Vincent de Paul qui ont connu et servi la 
femme Simon aux Incurables femmes, j'ai demandé 
à M. le supérieur général des Lazaristes l'autorisation 
de recueillir leur témoignage, et je me suis transporté 
à cet effet, le mercredi G, le lundi 15 courant, et. 
aujourd'hui, aux Incurables, rue de Sèvres, avec mon 
confrère et ami M. l'abbé A... 

« Madame la supérieure de la communauté, alla, 
chée au service de cet hospice, a fait venir devant nous 
les vénérables sœurs qui ont connu la femme de Simon, 
qui fut gardien, à la lour du Temple, de Louis-Charles 
de France, fils de Louis XVI, après la mort du roi 
martyr. 

« Ces dignes sœurs sont : 

« 1° Sœur Lucie .1... attachée à cet hospice depuis 
1810; 

( ( 2° Sœur Euphrasie B... depuis 1811 ; 

« 5° Sœur Catherine M... depuis 1815 ; 

( ( 4° Sœur Marianne E... aussi depuis 1815. 

« Toutes attestent avoir connu la femme Simon, 
et lui avoir entendu dire ce qu'elle répétait sans cesse 
à tout le monde : « que le jeune prince n'était pas 
mort, et qu'elle avait contribué à le sauver. » 

« Elles disent que fréquemment ses compagnes re- 
prochaient à la Simon d'avoir fait souffrir le jeune 
prince et de l'avoir fait mourir. Alors elle s'empor- 
tait, elle criait que ce n'était pas vrai, qu'elle l'avait 






I 



572 MES MÉMOIRES, 

au contraire souvent défendu contre les mauvais trai- 
tements que son mari lui faisait subir, « qu'elle l'avait 
sauvé et qu'il était vivant. » 

a Sœur Catherine dit que la femme Simon se servait 
alors de ces expressions : « Oui, je l'ai sauvé, il est 
vivant, j'en suis sûre, j'en mettrais ma tète sur le 
billot, je lui ai épargné bien des maux et rendu de 
bien grands services. » 

« Sœur Lucie dit avoir souvent entendu la femme 
Simon parler de l'existence du prince, et qu'elle lui 
disait entre autres choses: « Vous êtes jeune, vous, 
vous le verrez sur le trône, mais moi je suis vieille et 
je ne le verrai pas. » 

« Sœur Marianne, qui, elle aussi, a été chargée du 
service de la salle où était la femme Simon, dit que 
cette femme a souvent voulu lui raconter tout son 
secret; mais elle la renvoyait à sa supérieure, et n'a 
jamais voulu l'entendre. 

« Sœur Euphrasic dit avoir souvent entendu la 
femme Simon se plaindre. Elle disait alors : « Ho ! 
si j'avais mon petit Louis, je ne serais pas si mal- 
heureuse » 

« Sœur Catherine dit que défunte sœur Augustine lui 
racontait, d'après la femme Simon, comment eut lieu 
l'enlèvement de la tour du Temple, qui se faisait par 
les ordres du prince de Condé : « On amena dans une 
voiture plusieurs meubles, une manne d'osier à dou- 
ble fond, un cheval de carton et plusieurs joujoux 
dans la manne pour amuser le prince. Du cheval de 
carton on sortit l'enfant qu'on substitua au prince, et 
l'on mit celui-ci dans un paquet de linge sale qu'on 
mil dans la voilure avec la manne, et l'on lassa le linge 



MMBH 



LE BAUO.N DE RICHEMONT. 



573 



sale par-dessus. La femme Simon élait très-occupée; 
elle déménageait du Temple; quand il fallut sortir, 
les gardiens voulaient visiter la voiture, mais la femme 
Simon se gendarma, les bouscula, criant que c'était 
son linge sale, et on la laissa passer. » 

« Sœur Catherine dit encore qu'elle élait à genoux 
au pied du lit de la femme Simon lorsqu'on lui admi- 
nistra les derniers sacrements, et que le prêtre ayant 
demandé à la malade si elle n'avait rien qui l'inquié- 
tât, etc., elle entendit de la réponre de la femme 
Simon ces mots : « Je dirai toujours ce que j'ai dit. » 
Qu'ayant demandé à sœur Auguslinc, qui avait mieux 
entendu et qui était intime avec la femme Simon, ce 
(jue cela signifiait, sœur Augustine lui dit : « Qu'en 
présence des sacrements et de la morl, la femme 
Simon avait voulu confirmer le témoignage qu'elle 
n'avait cessé de rendre à l'évasion de la tour du Tem- 
ple et à l'existence du prince dont la garde lui avait 
été confiée. » 

<( J'ai ensuite adressé à ces vénérables sœurs les 
questions suivantes, que je rapporte avec les réponses 
qui y ont été faites unanimement : 

« La femme Simon était-elle folle? — Non, non, 
il n'y en a jamais eu aucun signe. — Était-elle imbé- 
cile ou idiote?... — Non; elle n'était pas imbécile, 
non. — Avait-elle sa tête?... — Oui, elle avait sa tête... 
et n'a jamais fait aucune extravagance ; seulement 
elle avait, sur la fin de sa vie, des absences à cause de 
son grand âge. — Avait-elle du bon sens? — Oui, 
elle avait le bon sens naturel et un bon cœur. — Avait- 
elle de l'ordre et de la tenue dans sa conduite? — 
Oui, elle était propre, à part les inconvénients de son 



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il:! 



r )T4 MES MÉMOIRES 

asthme, et toujours la même ; elle approchait des sa- 
crements au moins cinq ou six fois par an. Elle est 
morte très-chrétiennement ..— N'était-elle pas ivrogne? 
— Non; jamais nous ne l'avons vue ivre, jamais nous 
n'avons oui dire qu'elle bût; nous l'aurions su. Elle 
s'emportait souvent contre celles de ses compagnes 
qui lui reprochaient la mort du prince et la maltrai- 
taient de paroles ; mais il n'y avait point là d'ivrogne- 
rie. . _ Lavez-vous jugée sincère, franche et de 
bonne foi? — Oui, oui. — Vous n'avez pas pensé 
qu'elle eût quelque intérêt à inventer l'évasion du 
Temple? — Non; ce qu'elle racontait était, au con- 
traire, contre tous ses intérêts. — I/avoz-vous vue ou 
crue sous l'influence de quelqu'un qui eût pu la porter 
à tenir ce discours ? — Non. Avant 1 814 elle ne voyait 
jamais personne, elle était toujours seule; et, depuis, 
ses propos ne pouvaient que lui nuire. Il lui venait 
parfois de grands personnages, mais simplement 
comme curieux, et nous ne nous sommes jamais aper- 
çues qu'on lui eût laissé de l'argent. Elle avait seule- 
ment une petite pension de quelques centaines de 
francs. — A-t-el le été constante dans ses dires? — Oui, 
oui ; elle n'a jamais varié ni failli. » 

LETTRE DE M. L'ABBÉ NICOli 

CURÉ DE LA CHOIX-ROUSSE, A LYON 1 . 

« 7 mai 1850. 

« I! y a des personnes dont le cœur n'a de eompas- 

. Ce vénérable curé, un des plus fermes croyants du baron de Riche- 
mont, et qui avait une imagination fort vive, peut très-bien, sans le 
vouloir avoir altéré, dans ce récit, quelques expresses, i ai eu au 
sujet dé Louis XVII, une longue correspondance avec lui. 









LE BARON DE RlCHEMONT. 575 

sion que pour le côté qui les flatte ; c'est une plaie de 
notre siècle. Il y a chez lui trop d'égoïsme pour laisser 
un peu de place à la charité qui est toujours juste. 

« Si je m'afflige pour les grandes infortunes et les 
respecte, quelle qu'en ait été la cause, je respecte en- 
core plus l'innocence outragée, persécutée pendant 
plus d'un demi-siècle. 

« Ce sentiment de justice, plus fort que toutes les 
considérations humaines, qui doivent se taire en pa- 
reille circonstance, m'engage à publier, en faveur de 
l'infortuné fils du plus infortuné des rois, un témoi- 
gnage qui servira à prouver ce que pensait la famille 
royale des Bourbons sur la conservation des jours du 

Dauphin. 

« Lié intimement, depuis Î836, avec M. le vicomte 
de Montchenu, j'avais chaque année l'avantage de re- 
cevoir sa visite, à son passage à Lyon. Au sortir de 
chez moi, il allait presque toujours offrir un témoi- 
gnage de son affectueux souvenir à un vieil ami, 
Mgr l'archevêque d'Amasie, qui ne le niera pas, et 
qui, le voyant entrer, lui disait aussitôt : «Donnez- 
moi vite des nouvelles de Louis XVII. » 

« Dans nos causeries intimes, pendant plusieurs an- 
nées et à plusieurs reprises, M. de Montchenu m'a 
raconté le fait suivant : « Aussitôt après la mort de 
Louis XVIII, dit M. le vicomte, Monsieur, — le comte 
d'Artois, —qui déjà, à nos yeux, était Charles X, nous 
manda auprès de lui, le comte de Bruges et moi. 
« Messieurs, nous dit-il, dans la circonstance délicate 
où je me trouve, j'ai éprouvé le besoin de prendre con- 
seil de deux loyaux et anciens serviteurs comme vous. 
La mort si regrettable de mon frère, en laissant le 









m 



I 



>7G 



MES MÉMOIRLS. 






il*. 



trône vacant, me place dans une pénible alternative: 
d'un côté la France ne voit que moi, n'attend que moi; 
d'un autre, je ne puis vous le cacher, « le fils de l'in- 
fortuné Louis XVI existe assure-t-on. » — Cette parole, 
dit le vicomte de Montchenu, fut pour de Bruges et 
pour moi comme un coup de foudre. — « C'est lui, con- 
tinua Charles X, à qui nolreémotion n'avait pu échap- 
per, « c'est lui que le droit de succession appelle au 
trône; » mais, en voulant l'y faire monter, n'est-il 
pas à craindre qu'une telle détermination, toute pleine 
d'équité qu'elle est, ne lui devienne funeste et à nous 
tous? Le parti royaliste va se diviser; la guerre civile 
peut éclater : les libéraux, dont les progrès sont cha- 
que jour plus effrayants, ne manqueront pas de fomen- 
ter la discorde pour renverser le trône ou le ravir à la 
branche aînée; que deviendrait alors l'héritier légi- 
time? En voulant lui rendre la couronne, elle peut se 
briser sur sa tête, et plonger la France dans de nou- 
veaux malheurs. Ne vaut-il pas mieux laisser les cho- 
ses suivre leur cours te! qu'il a été ostensible jusqu'ici ? 
Le repos de la France est garanti, et la succession est 
assurée par la présence de mon petit-fils '. » 

« Altesse Royale, répondîmes-nous, sans avoir pu 
nous concerter, « en rendant le trône à qui il appar- 
tient, vous ferez un grand acte de justice ; et c'est la 
justice qui sauve les empires. » Le lendemain, nous 




1 Je dois dire, afin de montrer avec quelle impartialité j'ai agi, que 
M. le baron de Richomont, abandonné à lui-même, avait vécu en fort 
mauvaise compagnie ; et que ses opinions comme sa conduite avaient 
laissé beaucoup à désirer. 

J'ajoute que je ne me rappelle point que sur ce sujet, rien de sem- 
blable soit parvenu à ma connaissance. 



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J*-ft(Tïf*-ÏS»S. ■■ 



LE BARON DE RIGHEMONT. 577 

apprîmes que de plus hautes influences avaieni pré- 
valu sur notre conseil. 

« Tout ce qui porte un cœur catholique, un cœur 
français, ne tardera pas longtemps encore à compren- 
dre que c'est la justice qui est le fondement et le salut 
des empires. » 

• 

LETTRE DE M. FOYATIER 

« Paris, 7 juillet 1849. 

« En 1849, dans la conversation, je dis à M. le 
baron de Richemonl que j'avais pour voisine, à Cla- 
mart, la petite-fille de Lucien Bonaparte; il me dit 
qu'il la connaissait bien, qu'il l'avait vue souvent chez 
sa mère, qu'il serait bien aise de lui faire une visite, 
et que, si je voulais, nous irions ensemble. Le jour 
convenu, nous nous fîmes annoncer. La princesse, en 
entrant dans la salle, porta son regard sur moi, 
qu'elle ne connaissait pas, puis, fixant M. le baron de 
Richemonl, elle lit une exclamation, et l'embrassa; 
dans l'élan de son cœur, elle me tendit aussi la main. 
Après la première expression du plaisir qu'elle avait 
de le voir, elle lui dit : « J'ai appris que votre sœur, 
la duchesse d'Àngoulème, va enfin vous reconnaî- 
tre, etc. » Son mari était là. Son beau-frère étant 
survenu, elle leur dit : « Je vous présente le fils de 
Louis XVI, Louis XVII ; oui, oui, Louis XVII , sa sœur 
va le reconnaître. » La causerie s'engage : on parle 
des affaires de M. de Richemonl. — « A propos, dit 
la princesse, avez-vous fait imprimer vos mémoires? 



■ 



578 



MES MÉMOIRES. 






■ 



j'en ai eu le manuscrit entre les mains pendant 
plusieurs jours ; ma mère en a lu la préface. » M. de 
Richemont répondit affirmativement, et demanda la 
permission de lui offrir un exemplaire des Mémoires 
d'un contemporain, en lui disant qu'il marquerait les 
pages où il était question de son grand-père, Lucien 
Bonaparte, qui lui avait rendu de grands services étant 
ministre ; que ces pages avaient été lues par sa mère. 
La jeune princesse reprit qu'elle avait entendu dire 
que sa mère les avait trouvées justes. 

« Quatre ou cinq jours plus tard, je lui portai 
l'exemplaire, accompagné d'une lettre que le prince 
m'avait lue. 

« Les faits que je viens de raconter n'ont pas pu 

augmenter ma conviction, que « M. le baron de 

Richemont est véritablement le fils de Louis XVI et de 

Marie-Antoinette. » Cette conviction profonde vient 

probablement de l'intimité qui s'est établie entre nos 

âmes par la causerie et par une infinité de ces riens 

qui fondent des convictions, aussi bien que les faits les 

plus importants. 

« Signé : Foyatier. » 



CITATIONS DIVERSES 



Souvenirs de la reine Marie-Antoinette (tome III, page 142). 

On lit la déclaration suivante de madame la com- 
tesse d'Adhémar, veuve de l'ambassadeur de ce nom, 
et autrefois dame du palais de la reine : 

« Malheureux enfant, dont le règne s'est écoulé 



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LK BAROK DE &ÎCHEM0NT. W& 

dans un cachot, où toutefois il n'a pas trouvé la 
mort ! Certes, je ne veux en aucune manière mul- 
tiplier les chances qui s'offriront à des imposteurs; 
mais, en écrivant ceci au mois de mai 1797, je cer- 
tifie, sur mon àme et conscience, être particulière- 
ment sûre que S. M. Louis XVII n'a point péri dans 
la prison du Temple. 

« Mais, je le répète, je ne m'engage pas à dire ce 
que ce prince est devenu ; le seul Cambacérès, homme 
de la Révolulion, pourrait compléter mon récit, car, 
là-dessus, il en savait beaucoup plus que moi. » 



Histoire secrète du Directoire. (Extrait du journal^ Commerce 
du 5 décembre 1832.) 



« 11 paraît certain qu'on a trompé le public sur la 
mort du jeune Louis XVII et sur le lieu. Cambacérès 
en convenait; mais il ne voulut jamais révéler ce 
qu'il savait sur ce point. On sera porté à croire qu'il 
y eut là-dessous un grand mystère, et que ce conven- 
lionnel y était initié. » 






LETTRE AU TIMES 

PORTANT LA DATE DE LONDRES. LE 1 DÉCEMBRE 1838. 

« Dans votre feuille d'hier se trouve un long article 
concernant les infortunes du Dauphin. Quelque étran- 
ges que soient ces détails et l'existence du fils de 
Louis XVI pour ceux qui connaissent les premières 
années du prince ; cependant il y a de fortes raisons 
pour croire à la réalité des documents rapportés par 



580 MES MÉMOIRES. 

le duc de Normandie dans la publication dont vous 
entretenez vos lecteurs. 

« Un des principaux agents qui se sont employés 
pour arracher le Dauphin du Temple fut le comte de 
Frotté, général vendéen, à la famille duquel je suis 
allié : ma sœur avait épousé son frère; « j'ai eu, par 
conséquent, les moyens de m'assurer que le comte de 
Frotté a été le principal instrument de l'évasion du 
Dauphin et de sa fuite dans la Vendée, » où quelque 
temps après il organisa la guerre si célèbre dans l'his- 
toire de France. 

« Ayant obtenu plus tard un sauf-conduit, il partit 
pour Paris; mais, en approchant de Verneuil, il fut 
arrêté et fusillé contre le droit des gens. » 







!■■■ 



HERVAGAULT. 



581 



Afin d'épuiser tout ce qui a rapport au fils de 
Louis XVI, je crois devoir joindre ici, à propos de Ma 
Ihurin Bruno, et sur un autre personnage antérieur 
qu'on nommait Hervagault, quelques renseignements 
sur ces deux imposteurs. Je ne puis du reste que ré- 
péter, en ce qui les concerne, ce que j'ai dit plus haut 
au sujet de Naiïndorff. 



RÉCIT D'HERVAGAULT 

FAIT A VITRY DANS UNE SOCIÉTÉ. 

« Un jour, au commencement de juin 1795, au 
moment ou j'allais m'endormir, une garde, me sai- 
sissant par le bras, m'adressa à voix basse ces paroles : 
« Mon cher enfant, les médecins disent que si vous 
restez dans cette prison vous mourrez bientôt. Des 
personnes qui vous aiment et que vous ne connaissez 
pas, m'ont chargé de vous dire que si vous pouviez 
garder le silence, et que vous promettiez de laisser 
faire, on vous tirera bientôt d'ici pour vous conduire 
dans un lieu où vous serez libre et avec des enfants de 
votre âge. Promettez-moi de ne pas parler et de vous 
laisser conduire, et vous pouvez compter que vous ne 
serez plus ici dans deux jours. Demain il doit entrer 
ici un chariot rempli de linge blanc; dans ce chariot 
sera caché un enfant : cet enfant restera au Temple en 



'■■4 
■ 

■ 






582 



MES MÉMOIKES. 



voire place, et vous serez mis dans le même chariot, 
lorsqu'on l'aura rempli de linge sale pour être con- 
duit hors de la prison du Temple. » 

« Je promis de garder le silence et de me laisser 
conduire où l'on voudrait; alors ma garde se retira 
après m'avoir tendrement baisé les mains. Mon som- 
meil fut agité, je m'éveillai en sursaut, je fus bien 
étonné de me trouver dans les bras d'un homme vigou- 
reux, vêtu en matelot, et de ma garde qui portait un 
doigt à sa bouche pour m'indiquer le silence. Tous 
deux m'enveloppèrent dans un grand tas de linge, 
sous lequel j'eusse été étouffé s'ils n'eussent laissé une 
ouverture suffisante pour que je pusse respirer. Au 
moment où l'inconnu, vêtu en matelot, me chargeait 
sur ses épaules, j'aperçus ma garde qui plaçait dans 
mon lit un enfant qui avait l'air d'être plongé dans 
un profond assoupissement. Quant à moi, étant enve- 
loppé de linge sale, je. fus porté dans une charrette 
de blanchissage couverte, qui était à la porte du Tem- 
ple. Je fus conduit sans obstacle vers Chaillot. Mon 
conducteur, qui me rassurait de son. mieux, eut soin 
de me dégager un peu pour que je n'étouffasse pas. 
Seulement, à la barrière, il me recouvrit de linge. 

« Arrivé à Passy, il me chargea sur ses épaules et 
me déposa dans une chambre basse où je fus bientôt 
dégagé. Je me vis soudain au milieu de trois incon- 
nusqui se prosternèrent à mes genoux, en donnant des 
marques de la joie la plus vive, en même temps que 
d'une grande vénération. Je fus à l'instant dépouillé 
de mes habits auxquels on substitua des vêtements de 
femme. Cela fait, je fus conduit dans une chaise de 
poste qui se dirigea vers la Loire par des roules in- 






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HERVAGAULT. &&3 

connues. J'appris bientôt que j'élais entre les mains 
île trois fidèles royalistes qui me conduisaient au 
quartier général des armées catholiques et royales de 
la Vendée. » 



Voici, d'après le journal d'un chirurgien de ma- 
rine, le portrait d'Hervagault, qui se trouvait avec lui 
à bord de la Cybèle, en 1808 : 

« Sa taille était à peu près de cinq pieds trois pou- 
ces, visage ovale, nez aquilin, yeux bleus, sourcils 
bruns, bouche moyenne, menton rond. 11 était bien 
fait et son maintien noble, il aimait à être seul; il 
était Irès-aumônieux, peu soucieux de sa personne, 
taciturne, défiant; son tempérament délicat, vif, le 
genre nerveux irritable, il avait de légers mouvements 
convulsifs des yeux et des lèvres. 11 portait au cou un 
chapelet (que nous aperçûmes en le déshabillant) dont 
les chaînes étaient en cuivre, avec une petite médaille 
de sainte Anne, en qui il avait une très-grande con- 
fiance. 11 ne manquait pas d'esprit, surtout du côté 
des reparties; il croyait en son âme et conscience être 
Louis XVII. La vérité est qu'il avait un certain air de 
famille, à ce que l'on disait, et des airs de grandeur 
qui pouvaient en imposer aux plus soupçonneux. » 



I 



584. 



MHS MÉMOIRRS. 



MATHUR1N BRUNO 



Ce personnage, détenu et jugé à Rouen après son 
débarquement à Saint-Malo en 1815, prenait dans son 
passe-port le nom de Charles de Navarre ; il avait sé- 
journé, disait-il, deux mois en Angleterre en reve- 
nant d'Amérique, et il avait vu le prince d'Orange 
dans ce pays. A Saint-Malo il aurait été dépouillé de 
tout, d'une garde-robe considérable et d'une forte 
somme d'argent : il avait un coup d'œil qui décon- 
certait ceux qui lui manquaient de respect; il suppor- 
tait avec résignation les mauvais traitements. Il était 
traité avec humanité par les deux gardiens de la pri- 
son de Bicêlre, qui se nommaient Libois et Blanche- 
min. 

Ou assurait deux faits qui, s'ils eussent été vrais, 
auraient tendu à prouver l'identité de ce personnage 
avec Louis XVII; mais il règne dans celle affaire de 
Rouen une espèce de mystère que l'avenir seul per- 
mettra d'expliquer. 






Il est plus qu'inutile d'entrer dans de plus longs dé- 
tails sur ces deux derniers personnages; sauf quelques 
erreurs patentes laissées, avec ou sans intention, dans 
les récils qu'ils ont fait de leurs aventures, ces êlres 
imaginaires possédaient des détails tellement exacts 






■■^■■■B 



MATH UR IN BRUNO. 585 

sur l'existence du jeune martyr, sur son séjour au 
Temple, sur son évasion, elc., qu'il élait devenu 
assez difficile de distinguer la vérité de l'erreur; 
aussi comprend-on l'embarras des princes. 

Une seule fois M. de Monlbel, avec lequel j'étais 
entré en correspondance à ce sujel, me manda « que 
« décidément l'opinion de la famille royale était que 
« le Dauphin était mort au Temple. » 

C'était un moyen d'en finir avec cette correspon- 
dance, sans cependant ébranler mes convictions, que 
je n'adoptai qu'après le plus sévère examen et des 
preuves qui me parurent irrécusables. 



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KIN LU DOUZIEME VOLUME. 



38 



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TABLE DES MATIÈRES 



CON'I KNl'ES DANS CE lOLU.Mt 



Chapitre I. Mon relour à Paris 1 

• — II. Les Trois Journées et ce qui s'ensuivit 17 

— III. La Garde royale en 1850 57 

— IV. Avant, pendant et après les Trois Jours 60 

— V. Souvenirs personnels 87 

— VI. Procès des ministres de Charles X !"- 

— VII. Les Principes 109 

— YIII. De 1851 à 1852 117 

— IN. La Guerre civile. — Le Choléra — La Vendée. — 

Crise intérieure '■''' 

— X. Mort et Convoi du général Lamarque. — Les Jour- 

nées des 5 et 6 juin 1852. — L'École du Gros- 
Caillou. • — Souvenir personnel 107 

— XL Coup d'oeil sur la situation politique. — Réflexions 

sur 1830. — Ma Brochure : — Aujourd'hui et De- 
main 185 

— XII. Effets et suites de ma Brochure 2011 

— XIII. Mon Jugement 218 

— XIV. Sainte-Pélagie 2G0 

— XV. Vovage à Buschliérad 387 



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TABLE DES MATIÈRES 



CO.MEMIES DANS CL' VOLUME 



Chapitre I. Mon retour à Paris . 1 

■ — II. L es Trois Journées et ce qui s'en suivit 17 

— III. La Garde royale en 1830 57 

— IV. Avant, pendant et après les Trois Jours Oit 

— V. Souvenirs personnels 87 

— VI. Procès des ministres de Charles X 10:. 

— VII. Les Principes 109 

— VIII. De 1851 à 1832 H7 

— IX. La Guerre civile. — Le Choiera. — La Vendée. — 

Crise intérieure '•'■' 

— X. Mort et Convoi du général Lamarque. — Les Jour- 

nées des 5 et 6 juin 1852. — L'École du Gros- 
Caillou. — Souvenir personnel '107 

— XL Coup d'œil sur la situation politique. — Réflexions 

sur 1850. — Ma Brochure : — Aujourd'hui et De- 
main 185 

— XII. Effets et suites de ma Brochure 200 

— Mil. Mon Jugement 218 

— XIV. Sainte-Pélagie 200 

— XV. Voyage à Busrhtiérail 387 



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588 TABLE DUS MATIERES. 

Chap. XVI. Étal des Beaux-Arts en Italie 448 

— XVII. Retour en France 454 

— XVIII. Rêveries intimes , 471 

— XIX. Correspondance 477 

— XX. Mélanges 501 

— XXI. Martin 520 

— XXII. Hervagault. — Mathurin Bruno.. — Naùndoff. — Le 

baron de Richemont 545 

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FIN DE LA TABLE IIES MATIEBES 



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