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Full text of "Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville‎. Volume 8 : Fin de ma correspondance avec Madame la comtesse du Cayla. La Presse et les Beaux-Arts sous la Restauration"

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DE M. 



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DUC DE DODDE AU VILLE 




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MÉMOIRES 



DE M. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 



DUC DE DOUDEAUV1LLE 



HUITIEME VOLUME 

FIN DE MA CORRESPONDANCE AVEC MADAME 

LA COMTESSE DU CAYLA 

LA PRESSE ET LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION 




PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

a BIS, KDE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 
1862 

Tous droits réservés 



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MEMOIRES 



DE M. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 

DUC LE DOUDEAUVILLE 



AVANT-PROPOS 



C'est avec un vrai bonheur que, grâce à madame la 
princesse de Craon, j'ai retrouvé la caisse qui renfer- 
mait les lettres que j'adressais journellement à ma- 
dame la comtesse du Cayla. 

J'avais si peu de temps à moi que ces lettres, écrites 
en toute hâte et sans date, avaient été jetées pêle-mêle 
dans une grande boîte. 

11 a fallu le dévouement intelligent et persévérant 
d'une amie pour mettre un peu d'ordre dans ce 
désordre; et pour parvenir à déchiffrer ces pages 
vraiment illisibles. 

Ce service réel a droit à toute ma reconnaissance; et 

VIII. 1 






a MES MÉMOIRES, 

ces lettres ajouteront, je pense, de l'intérêt à mes 
Mémoires par les détails qu'elles fournissent sur cette 
époque, qui n'est pas suffisamment connue, et dont 
les divers auteurs ont souvent parlé en aveugles.^ 

On verra les efforts inouïs de cœurs dévoués; et 
aussi les services rendus par eux au pays et à la famille 
royale, grâce à la Providence qui était leur force et 
leur appui. 






PORTRAIT DE MADAME DU CAYLA 



Sans être grande, elle est loin d'être petite; sans 
être extrêmement mince, on n'a pas plus d'élégance et 
de distinction dans la taille; sans être régulièrement 
belle, on n'a pas de plus jolis traits. Ses yeux surtout 
ont une expression qu'il est difficile de peindre. Heu- 
reux qui sait y lire! heureux surtout ceux à qui elle le 
permet! Bien difficile à connaître. Pouvant soutenir 
toutes les prétentions et les dédaignant toutes; indul- 
gente jusqu'à l'excès pour les autres; se jugeant beau- 
coup au-dessous de ce quelle est; sévère pour elle 
seule; ayant eu dans les circonstances de sa vie une 
conduite remarquable; quelquefois une apparence de 
légèreté qui n'était qu'aimable, mais qui pourtant 
n'est pas en harmonie avec ce que son âme a de solide; 
son esprit, est vif, pénétrant, juste, souvent brillant; 
sa raison a toujours été au-dessus de sa jeunesse. On 




4 MES MÉMOIRES. 

aurait pu, pendant quelque temps, craindre pour elle 
le résultat d'une éducation peu sérieuse, l'influence 
du monde et de ses plaisirs; à l'orage qui semblait 
s'être formé sur sa tète a succédé un ciel serein. Ne 
parlant jamais d'elle ; aimant à plaire et y réussissant 
au mieux , mais non moins recherchée pour un vieillard 
dont elle fera la partie, que pour un jeune homme qui 
lui proposerait de faire la sienne, sachant même l'ou- 
blier pour une personne plus âgée; soigneuse pour 
cette vieille femme qui est dans son salon, distraite 
pour cette jeune qui pose sans s'en apercevoir ; par- 
faitement bonne; s'amusant d'une méchanceté, mais 
ne la provoquant jamais; incapable de faire volontaire- 
ment de la peine, surprise d'en avoir fait; ne se par- 
donnant pas la rancune que vous lui conservez; facile 
à blesser si elle vous aime, difficile à choquer si vous 
lui êtes indifférent; riant beaucoup d'une plaisanterie; 
et ne calculant pas toujours qu'elle pourrait s'éton- 
ner de s'être donné l'air de la comprendre. Oubliant 
qu'elle remplit de la manière la plus louchante des 
devoirs souvent pénibles; ayant besoin d'affection, y 
croyant peu, et cela par une trop grande méfiance 
d'elle-même; une facilité extrême pour tout ce qu'elle 
entreprend; ne s'occupantpns assez de chaque talent en 
particulier, en possédant beaucoup. L'imagination la 
plus ardente, un cœur susceptible d'émotions plus ou 
moins vives; voulant se donner l'air de peu réfléchir 
dans le monde, précisément parce qu'elle pense trop, 
quand elle est seule; une âme grande, forte, méprisant 
une perte de fortune, et dédaignant d'en mesurer l'é- 
tendue; capable de tous les sacrifices; connaissant tout 
le prix de ce que l'on fait pour elle, jamais de ce 



PORTRAIT DE MADAME DU CAYLA. 5 

qu'elle fait pour les autres; possédant le talent de se 
faire aimer de tout ce qui l'entoure; ayant beaucoup 
de succès dans le monde, et en jouissant franchement; 
toujours bien mise quand elle l'est simplement, et que 
son attrait pour la peinture ne lui a pas donné l'idée 
d'un costume; bien jeune encore et ayant déjà trop 
réfléchi pour son bonheur! commençant à sentir 
combien sont frivoles les plaisirs qu'offre le monde; 
combien surtout ils sont, insuffisants; aimant franche- 
ment à s'amuser, n'en calculant pas toujours les 
moyens. Une volonté ferme quand elle juge une chose 
utile ou nécessaire; jamais ébranlée par une considé- 
ration personnelle; sachant à propos employer le lan- 
gage de la raison et du sentiment; y mêlant aussi, 
quand il le faut, celui d'une autorité qui sait se faire 
aimer; une excessive activité; craignant de ne pas 
employer le temps dont elle dispose; étonnant ses gens 
d'affaires par sa facilité à les concevoir; prenant parmi 
leurs conseils le meilleur; ouvrant quelquefois un avis 
qu'ils adoptent; ayant beaucoup lu, n'ayant rien ou- 
blié; une franchise calculée; jamais distraite d'une 
pensée qui l'occupe, pouvant le paraître à d'autres, 
s'en mettant peu en peine; et redoutant le témoignage 
de sa conscience; pouvant, pendant quelques moments, 
cire entraînée à une opinion qui ne serait pas la sienne, 
mais revenant toujours à celle qui est bonne; laissant 
facilement croire qu'on lui plaît, parce qu'il est rare 
de lui déplaire entièrement, et qu'alors même vous 
pourriez bien encore ne pas vous en apercevoir; ayant 
quelquefois de nouveaux goûts; constante dans ceux 
qu'elle a eus; craignant de s'attacher, parce qu'elle est 
sincère dans ses sentiments au moment où elle les res- 



I 



6 MES MÉMOIRES. 

sent, et qu'un déchirement de cœur serait trop cruel 
pour elle. Ayant l'air d'ajouter foi à ce qu'on lui dit. 
sachant fort bien, après, apprécier à leur juste valeur 
la personne et le discours; ayant eu le bon esprit d'ac- 
corder toute sa confiance à une personne 1 qui en est 
digne sous tous les rapports; s'élant souvent laissé 
diriger par elle comme par un habile pilote dans une 
position difficile et pleine d'écueils. 

Enfin elle est ce qu'elle n'a pas toujours été, et elle 
n'est pas encore ce qu'elle sera ; elle n'a pas toujours 
été ce qu'elle a paru, et elle ne paraît pas toujours 
ce qu'elle est. Si son cœur est devenu la boussole de 
sa vie, une raison forte en est habituellement le gou- 
vernail. 



< Madame la comtesse du Cayla, sa belle-mère. 



MES LETTRES 



A MADAME LA COMTESSE DU CAYLA 



PREMIÈRE LETTRE 

fs Votre lettre, vos regrets, votre extrême sensibi- 
lité, la position douloureuse où vous vous êtes trouvée 
m'ont fait une impression que je ne puis vous rendre. 
Vous étiez aussi malheureuse, et moi j'étais tranquille 
à Montmirail ! -le ne puis me le pardonner. Un seul 
mot de vous m'eût fait arriver à Paris sur-le-champ. 
Vous ne savez pas encore, madame, tous les droits 
que j'accorde à l'amitié. S'ils me sont chers, ils me 
sont aussi sacrés. Espérer que de voir partager votre 
tristesse par un ami eût pu adoucir l'amertume de 
votre douleur, eût été d'un grand prix pour moi. 

«Ah! madame, je connais trop toute l'horreur des 
derniers moments d'une personne qui est chère, pour 
ne pas sentir vivement tout ce que vous avez dû souf- 
frir! Vous ne connaissiez pas encore ce genre de dou- 
leur. Puissiez-vous l'avoir toujours ignoré! Vous me 



g MES MÉMOIRES. 

demandez pardon d'être aussi maussade : mais pensez- 
vous l'êlre en me rendant le confideut de tout ce que 
vous éprouvez? Tous les détails de votre vie intéressent 
la mienne. Connaissez donc mieux le sentiment si 
profond que je vous offre : pour n'être ni commun, 
ni dans l'ordre ordinaire des choses, il n'en est pas 
moins réel. Rien jamais ne sera capable d'en atténuer 
la sincérité ni la pureté. Je vous en fais l'hommage 
avec la franchise d'un chevalier. Je saurai la conserver 
avec loyauté. Rendez donc plus de justice à celui qui 
l'éprouve. 

a Combien sont justes et terribles les réflexions 
que vous faites : c'est un malheur, dont le souvenir 
reste gravé dans mon cœur en traits de feu, qui 
m'a donné la force de tenir à des principes que je 
crois vrais; mais peut-être en aurais-je manqué sans 
celte circonstance cruelle. Dieu! que je m'affligerais 
de vous avoir blessée par trop de rigueur pour des 
personnes qui sont si bien pour vous dans ce mo- 
ment! C'est une raison de m'en faire un vif repro- 
che. 11 est presque heureux de vous avoir pour avocat. 
Vous mettez chaleur et esprit à défendre qui vous vou- 
lez soutenir. Je ne me pardonnerais pas d'être sévère 
pour les autres; je sens trop que j'aurais à craindre 
qu'on ne le fût pour moi. Quand je dois faire une 
démarche que mon cœur m'avait empêché de calcu- 
ler, alors je me crois seulement obligé d'écouter les 
réflexions que l'on me fait. Je dois vous avouer que 
j'aurais voulu courir après une phrase de ma lettre; 
mais j'étais, dans celle occasion, comme les poltrons 
révoltés : il faut saisir l'instant de leur bravoure. D'ail- 
leurs, je ne vous le cache pas; autant dans l'amitié 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 9 

tout sacrifice me paraît doux, autant, guidé par ce 
même sentiment, je ne me pardonnerais pas défaire 
une chose que je pourrais croire blâmable. 

a Vous ne devez pas revenir à Paris ! Vous me donnez 
froidement rendez-vous à cet hiver. Aviez-vous bien cal- 
culé combien il se passerait encore de temps sans que 
je puisse vous dire, moi, combien je partageais tout ce 
que vous aviez éprouvé? Vous êtes malheureuse, et je ne 
vous donnerais pas une marque de dévouement, d'in- 
térêt! Je voudrais que vous fussiez à cent lieues; vous 
pourriez juger si la distance m'effrayerait. lia liste 
des personnes que j'aime véritablement n'est pas lon- 
gue; mais elles peuvent tout attendre de mon amitié, 
sans jamais craindre de me rien demander. Je crois 
tout arranger par ce que je vais vous proposer : dites- 
moi d'abord, de grâce: avez-vous dit que je ne devais 
pas venir? Puis, madame voire belle-mère vous a-t-ellc 
laissé entrevoir qu'elle me blâmerait? Et vraiment, 
êles-vous décidée à ne pas venir à Paris? alors vous 
seriez assez bonne pour me mander l'heure du dé- 
jeuner. Je resterais à dîner; je repartirais le soir, pré- 
textant les tristes affaires de ce moment. L'assurance 
de la part que vous voulez bien y prendre, en adoucit 
l'amerlume. J'aurais bien des choses à vous dire si je 
vous revoyais. 

« Je venais de dîner quand je vous ai griffonné ce 
petit mot d'avant-hier. Il était dix heures du soir. J'ai 
fait une toilette de courrier : j'ai été chez la vicomtesse 
de Laval; je l'ai quittée à minuit. Jugez, madame, 
combien j'étais malheureux de la triste nouvelle que 
j'allais apprendre à une personne 1 pour laquelle ma 

• Madame de la Rochefoucauld . 



I 






10 MES MÉMOIRES. 

tendresse est si vraie! Cette pensée m'a fait paraître la 
route bien longue. Avant six heures du matin je 
cherchais à la consoler : elle était fort affligée; je ne 
pouvais que partager sa douleur: en la lui voyant 
éprouver, ne me devenait-elle pas personnelle? Je l'ai 
ramenée hier à Paris. Je crains que cet exil ne soit 
long. Ce sera un devoir trop sacré pour moi, pour que 
j'hésite à soigner mon beau-père, mais jugez com- 
bien il me sera pénible de m'arracher des mois à un 
intérieur où je suis si heureux pour aller m'exiler 
moi-même dans une vilaine ville de province. Après 
cela, j'aurais honte de mon égoïsme, si ce n'était mon 
cœur qui devait en souffrir. Mon sentiment pour ma 
femme ne me fera jamais regarder comme trop pé- 
nibles les sacrifices qu'elle sera obligée de faire. 

« Adieu, madame; puis-je espérer que vous voudrez 
bien me répondre le plus tôt possible? Je serai bien 
peu de jours à Paris. J'attache trop de prix à cette exac- 
titude pour que vous ne soyez pas assez bonne pour 
m'accorder gain de cause sur ce sujet. Je suis rentre 
pour vous griffonner cette nouvelle assurance d'une 
amitié aussi tendre que respectueuse. 

«Une personne 1 à laquelle je suis fort attaché, et de 
laquelle je vous avais déjà parlé, est aussi exilée. Je 
m'en afflige vivement. » 



II- LETTRE 



«Que vous êtes aimable, madame! je veux vous le 
dire une fois de plus : jamais autant que je le pense; 
vous pourriez encore cependant l'être davantage. Re- 

1 Madame Récamier. 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 11 

tranchez, de grâce, de vos lettres certaines phrases 
si parfaitement inutiles. Pouvez-vous bien craindre 
qu'une preuve de votre amitié soit pour moi une source 
d'ennui? Vous savez parfaitement le contraire. Ne per- 
dez donc plus en phrases inutiles un papier que vous 
pouvez employer d'une manière si heureuse pour votre 
ami... Vous m'avez donné ce litre. Combien il m'est 
précieux! J'espère et j'attends une longue lettre; vous 
avez reçu la mienne, je suppose. Je ne vous écris que 
deux mots aujourd'hui. 

a Ma matinée a été consacrée à un jeune homme 
rempli de distinction que je voudrais tirer de la mi- 
sère. Le sentiment si tendre qu'il a pour sa mère est 
un bien grand titre à mes yeux; lui seul la soutient, 
et jusqu'à présent il n'a qu'une place très-médiocre. 
Je vais partir pour Saint-Cloud. Vous savez le pour- 
quoi : vos vœux devraient porter bonheur; les refu- 
serez-vousau succès de cette malheureuse affaire? J'ai 
rencontré hier une personne pour laquelle vous me 
connaissez une affection toute particulière, et que 
quelquefois vous avez le talent de défendre. Nous nous 
sommes fixement regardés. J'aurais voulu que mes 
deux yeux fussent des pistolets. Certainement je lui 
en aurais donné l'un, mais au moins j'aurais gardé 
l'autre. Vous allez encore me gronder. Pardon, si vous 
le voulez. Je ne supporterais pas de vous voir jamais 
véritablement fâchée contre moi. 

«Adieu, madame; si vous devenez exacte, jugez 
combien je serai touché de cet effort en ma faveur. 
Faut-il, depuis que je vous connais, avoir tant tardé à 
vous parler d'une amitié si vraie? Cette pensée m'oc- 
cupait depuis longtemps; le résultat en sera, je l'es- 









12 



MES MÉMOIRES. 



père, plus solide. Rien ne pourra y porler alleinte. 
C'est toujours avec une véritable tristesse que je pro- 
nonce ce mot d'adieu. » 



III- LETTRE 

« Je suis à Châlons depuis deux jours; j'avais le 
pressentiment qu'il m'arriverait une lettre de vous, 
j'avais laissé des ordres pour qu'elle me fût apportée 
sur-le-champ; j'en reçois en même temps de madame 
de la Rochefoucauld; double bonheur! Je ne regrette 
nullement les trente lieues qu'a faites mon courrier; 
mais dites-moi pourquoi je regrette de n'avoir pas 
reçu une lettre qui m'eût affligé certainement; il fal- 
lait toujours me l'envoyer; vous avez pourtant bien 
fait, si elle devait m'êlre trop sensible. Je ne mérite 
rien de dur de votre part. Je vous ferais mourir de 
rire et d ennui, si je vous parlais d'une séance de l'A- 
cadémie de Châlons à laquelle j'ai assisté aujourd'hui; 
mais je ne suis pas en train de plaisanteries; vous 
allez bientôt savoir pourquoi. 

Je veux vous dire d'abord que, pensant à vous ce 
matin, j'ai eu l'idée d'écrire votre portrait; c'est un 
vrai griffonnage : je n'écris jamais assez vile pour ma 
pensée, et j'ai la mauvaise habitude de ne pouvoir tra- 
vailler ce que je fais; enfin je n'aurai pas la bèlise de 
me faire prier pour vous l'envoyer, j'aimerais encore 
mieux vous le lire. Mais, hélas! quand j'ai le cœur 
gros, bien gros, je manque de force pour faire un sa- 
crifice véritable. C'est vous-même qui jugerez s'il est 
nécessaire. Alors vous me donnerez le courage dont 
je manque. Vous ne comprenez encore rien à ce 






I 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 13 

préambule. Ecoutez-moi, ne m'en aimez pas moins, 
et que voire estime me dédommage au moins de l'ef- 
fort que celte espérance seule me fera faire. 

« Vous savez avec quelle avidilé j'ai saisi la possi- 
bilité d'aller passer quelques jours à Combreux; je 
croyais les consacrer à l'amitié; quoi de plus pur! de 
plus vrai! Faut-il que je vous avoue pourtant qu'inté- 
rieurement je sentais inconvenant à moi de me lancer 
dans une société dont les sentiments ne sont pas les 
miens, et où probablement ne seriez-vous plus, ou du 
moins bien peu, si M. votre grand-père n'existait plus. 
Lui seul pouvait être mon passe-porl; mais bientôt je 
devais me trouver dans l'alternative de faire une gros- 
sièreté en ne retournant pas à Combreux, ou bien de 
me blâmer si j'y retournais. Ces réflexions ne se pré- 
sentaient que trop à mon esprit; et peut-êlre ne m'y 
arrêlai-je pas assez, parce qu'elles m'affligeaient pro- 
fondément. J'ai voulu savoir l'opinion de celui qui est 
bien plutôt mon ami que mon père. Je lui ai simple- 
ment parlé de ce voyage auquel j'attachais beaucoup de 
prix. L'avis qu'il donne ne peut jamais être taxé d'exa- 
gération ; mais ici il a été trop prononcé pour ce que 
je désirais. Je veux que ce soit vous qui décidiez de 
ma conduite; je veux que vous exigiez de moi ce que 
vous croirez que je dois faire. Bonheur bien précieux 
que celui de posséder une véritable amie, mais dont 
on ne jouit jamais assez! 

« Je serai à Paris dans les premiers jours de sep- 
tcmhre; si vous me défendez d'aller vous voir, vous 
aurez du moins la générosité de m'en dédommager; 
qu'alors vous seriez aimable et que je regretterais peu 
Combreux! Je dois, comme vous le savez, aller à Écli- 







u MES MÉMOIRES. 

mont dans le commencement de septembre; mais 
j'apprécierais bien vivement deux jours que vous sau- 
riez consacrer à l'amitié. Une réflexion m'avait fait 
impression; madame votre belle-mère qui est remplie 
de bonté, d'indulgence pour moi, ne m'a jamais en- 
gagé à aller à Combreux; quand je lui en ai dit un 
mot de reconnaissance pour M. son père, elle a semblé 
supposer même que mes affaires ou mes courses ne 
me le permettraient pas ; mais sa pensée n'était pas ce 
qu'annonçaient ses paroles; j'ai su la deviner, je l'ai 
craint même, j'aurais honte de ma faiblesse, si je ne 
trouvais une trop bonne excuse dans une amitié qui 
m'est bien plus chère que la vie. 

« Que vous êtes aimable d'avoir ainsi percé dans la 
nuit pour m'écrire! Ne serez-vous donc jamais chez 
vous à la campagne? Je m'établirai avec madame de 
la Rochefaucauld à Dampierre, vers le 15 septembre. 
Je n'ignorerai jamais, n'est-ce pas, les courses que vos 
affaires nécessitent? Si jamais vous êtes uniquement 
guidée par votre amitié, ne me le laissez pas ignorer 
un seul instant. Avec quelle vivacité j'apprécierai tout 
ce que ce sentiment vous fera (aire! Vous viendrez à 
Dampierre, vous savez avec quel plaisir on vous y re- 
çoit. Vous ne m'avez jamais dit un mot de l'abbaye 
d'Orval, dont je vous ai fait une longue et ennuyeuse 
narration. Ces deux horribles médailles de 1200 vous 
sont-elles arrivées? Travaillez-vous à mon tableau? 
Vous ne sauriez croire comme je m'y attache! Si vous 
ne m'écrivez des volumes de la campagne, vous seriez 
trop coupable, et vous ne le serez jamais, n'est-ce pas? 
Je suis honteux de mon griffonnage. Je dormirais pro- 
fondément pour tout autre: il est tard, nous nous le- 



MRS LETTRES A MADAME DU CAYLA. 15 

vons de bonne heure pour chasser, et nous faisons 
beaucoup de chemin. 

« Adieu, madame, j'attendrai avec bien de l'impa- 
tience une réponse que je crains. Si, en m'imposant un 
sacrifice, vous m'en étiez le mérite, combien j'en se- 
rais reconnaissant ! Il m'est impossible de vivre long- 
temps éloigné des gens que j'aime véritablement. Le 
nombre en est restreint; mais rien ne peut égaler la 
vivacité de mes sentiments. Pourquoi me recomman- 
der de penser à vous? Savez-vous qu'on rend compte 
des paroles superflues? Croyez-vous, en conscience, 
que je sois tenté de vous oublier ! Non! non ! » 



IV" LETTRE 

« Qu'il est vrai de dire, madame, que les jours se 
suivent sans se ressembler; je sens aujourd'hui tout 
le prix de cette vérité. Ah ! je vous pardonne toute la 
peine que vous m'avez faite, elle a été trop vive, mais je 
suis tout occupé de vous; madame votre belle-mère 
partage vos inquiétudes, vos tourments. Votre tristesse 
me devient personnelle. Que le ciel daigne écouter les 
vœux sincères queje lui adresse, et vos larmes se dis- 
siperont. Quand -cent lieues ne m'arrêteraient pas un 
instant, faut-il que neuf lieues soient un obstacle? 
Je ne puis dire combien j'en souffre ! Vous êtes la per- 
sonne du monde à laquelle il me serait le plus pré- 
cieux de donner une marque d'amitié, d'intérêt, et 
je suis réduit à l'attitude d'un indifférent. Combien 
elle est forcée cette attitude, et qu'elle me déplaît! 
Puis, je pars demain, je m'éloigne de vous, des nou- 
velles; je voulais rester, mais je suis attendu à Mont- 







, 6 MES MÉMOIRES. 

mirail : mes parents seraient inquiets. J'aurais béni ce 
courrier, s'il n'eût été dédié à une inquiétude qui doit 
être si pénible pour vous. 

« Si, comme je l'espère, cette indisposition est sans 
suite, et que madame votre belle-mère puisse l'en- 
tendre, parlez-lui de mon occupation ! Vous savez à 
quel point j'apprécie ses bontés! Aujourd'hui vous 
êtes toute vous-même. Combien je vous aime comme 
cela! Puis-je espérer que ma dernière lettre vous ait 
fait verser quelques larmes? Il vous a été impossible 
de n'avoir pas regretté d'avoir percé d'une manière 
aussi pénible le cœur d'un ami peut-être trop sensible; 
mais à qui il était impossible d'avoir un tort volon- 
taire. Mais est-ce bien la même personne qui a écrit 
ces deux lettres? Ah! que l'une m'est précieuse! Je me 
tais sur le compte de l'autre, mais je nie que ce soit 
vous. Je veux un jour relire cette lettre avec vous, je 
veux me flatter que vous refuserez de vous en recon- 
naître pour l'éditeur. Mais je me reproche de penser 
à moi dans ce moment ou de m'en donner l'air. Toutes 
mes pensées se dirigent vers le lit de madame votre 
belle-mère. Je l'y vois souffrante, vous auprès, la soi- 
gnant, mais agitée, mais malheureuse. C'est loin d'être 
seulement le reflet de votre inquiétude que je ressens, 
c'est toute votre peine, votre tristesse que je partage. 
Que tout moyen me soit interdit pour rien savoir avant 
mon départ, c'est trop cruel ! Allons! je ne veux pas 
dire de mal de personnes qui sont assez bien pour 
vous faire presque oublier celles qui n'y sont pas; 
mais vous avez beau dire, beau faire, je maudis ce 
maudit lieu. Je voudrais qu'il n'existât plus, et que 
vous en fussiez bannie pour jamais. 



MES LETTRES .\ MADAME DU CAÏLA. 17 

« Vous me demandez si je me suis expliqué; non 
certainement, je me suis contenté de confier ma tris- 
tesse. Je me réserverai d'avouer que les amitiés de ce 
monde ne sont qu'illusoires; mais j'ajouterai que vous 
êles trop bonne pour être de ce monde. Je relis encore 
votre lettre, elle m'élait bien nécessaire; mais que 
croire, pourtant, car l'écriture de l'autre était la 
même, mais le style était différent. Comment ! c'est la 
même main qui, dans l'une, a exprimé une sensibilité 
si aimable et si sentie par celui à qui elle s'adresse; 
et, dans l'autre une dureté si soutenue, une espèce de 
persiflage si parfaitement rempli ! Si mon cœur avait 
été mis entre deuxétaux, il n'aurait pas été plus en gêne 
que par ce qu'il éprouvait. Il n'y aura jamais que moi 
qui saurai le mal pbysique qu'on me fait, et combien 
jem'affeclc. Je vous en veux de m'avoir prouvé que je 
sentais quelquefois trop vivement pour mon bonheur 
et mon repos. Je suis sûr qu'ainsi que saint François 
de Sales, mon cœur sera usé avant ma vie; je n'allachc 
du prix à l'une que pour l'autre. 

« Vous avez lant d'objets qui vous attachent dans ce 
monde! » diles-vous; quelle illusion, madame, le 
nombre en est infiniment pelil, mais aussi mon exis- 
tence leur est entièrement consacrée, cl jamais l'un 
ne peut porter atteinte à l'autre. Il en est de dévoués 
que mon cœur confirme tous les jours; il en est que 
je dois uniquement à la faveur du ciel, et qui plus 
que vous peut savoir le prix que j'y attache? Je crains 
d'avoir deviné le quart de votre pensée, elle serait 
trop injuste; mais vous vous êtes cruellement vengée. 
Si vous aviez pu être témoin de tout ce qui se pas- 
sait dans mon àme, seulement le voir, je jure que 

v;il. '2 










18 MES MÉMOIRES, 

vous auriez eu des regrets, j'oserai dire des remords. 
« J'ai relu cette malheureuse lettre. Pourquoi a- 
t-elle existé, je n'y ai rien découvert qui eût pu me 
faire soupçonner qu'elle fût de vous. C'est en avoir 
lit assez. Adieu, madame, adieu. N'oubliez donc plus 
jamais que vous m'avez dit : « Je suis, en y réfléchis- 
sant, votre amie pour toujours. » Cette assurance m'a 
été trop précieuse pour me la retirer. Donnez-moi 
promptement des nouvelles de la personne si bonne, 
si parfaite, qui nous intéresse. Ainsi donc, d'abord à 
Chàlons-sur-Marne, poste restante. Je vous dis ce mot 
à regret : que vous êtes injuste à votre égard; je vous 
en veux encore plus que de l'être pour moi seul. Puis à 
Montmirail (Marne). Mon désir est que madame votre 
belle-mère aille promptement à merveille, mais qu'en- 
suite Paris lui soit ordonné. Pourrez-vous me lire, je 
o-rilfonne, sans écrire encore aussi vite que ma pensée. » 



V- LETTRE 

Nous arrivons à l'instant, madame, mais j'avoue 
qu'il m'est impossible de vous parler de notre voyage. 
Une seule pensée m'occupe trop tristement : douze 
jours et pas un mot de vous; mes lettres sans réponse. 
Comment m'expliquer ce silence? Comment ne pas 
m'en plaindre? Mille pensées me viennent en tête; je 
ne veux m'arrêter à aucune; mais vous m'affligez plus 
. que vous ne le croyez certainement. C'est un droit 
de l'amitié dont j'aurais bien voulu faire usage; vou- 
driez-vous m éprouver? Je n'ai qu'une parole, ma- 
dame, et je ne la donne que bien décidé à la tenir. 
D'ailleurs, je l'avoue, je serais loin de craindre, et je 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. l'J 

verrais même avec plaisir l'occasion amenée par le 
hasard de montrer ce que j'éprouve. Mais une épreuve 
qui supposerait quelques doutes sur ma parole me 
peinerait vivement. L'inquiétude me gagne aussi quel- 
quefois; seriez-vous malade? Ah ! Dieu, non! Plutôt en- 
core un oubli; sentez ces paroles, mais donnez-mo 
des nouvelles. 

« Mes yeux se portent sur une date presque effacée; 
ne serait-elle plus gravée que dans mon cœur? Non, 
je vous ai jugée bien différemment. Ce n'est qu'après 
vous avoir étudiée pendant deux ans, connue et ap- 
préciée pendant huit, que je me suis décidé à vous 
donner une assurance que je vous renouvelle, celle de 
l'amitié la plus vive, la plus dévouée, la plus respec- 
tueuse, je le jure par la loyauté des anciens cheva- 
liers. Avec quel bonheur je me verrais plus vieux de 
quelques jours! Je veux encore accuser tout, excepté 
vous. » 



VI- LETTRE 

« Vous êtes triste, madame, j'en suis cause! Cet 
aimable aveu me punit trop de mon injustice. Croyez- 
vous qu'il ne m'est pas bien doux de m'accuser et de 
me juger le seul coupable? Plus d'incertitude, je vous 
le promets. Pardonnez-moi cette preuve de méfiance, 
qui sera la dernière, je vous en donne l'assurance. Je 
m'empresse de rétracter tout ce qui aurait pu vous 
choquer dans mes lettres. Un sentiment ordinaire 
s'en fût blessé sans retour. Je craignais plus que la 
mort, qu'il vous produisît cet effet. Jugez combien 
je suis maintenant heureux d'avoir acquis la certi- 






ae MES MÉMOIRES, 

ludc que mon amitié est partagée. Que vous avez de 
el.arme dans votre amitié, madame! Maussade! vous 
ne pouvez l'être que quand vous restez dans votre coin. 
C'est bien telle que vous êtes, que je vous veux pour 
toujours pour amie; quelle générosité! quelle noblesse 
dans vos sentiments ! quel élan d'âme! quelle heureuse 
et inappréciable franchise! « Ce sont des souffrances 
« que l'on irait chercher bien loin. » I'uis-je assez 
apprécier cette phrase ! Je ne le puis plus que je ne le 
fais. Ce sont des larmes de reconnaissance et de regret 
qu'elle me fait verser. Vous avez senti qu'il serait 
trop cruel de vous venger. Me permetlriez-vous de 

dire injuste? 

« Vous devez lire maintenant dans mon cœur. Trou- 
vez-vous mauvais que rien n'égale la tendresse de mon 
amitié? Voudriez-vous bien concevoir que je pusse 
supporter l'inquiétude ou même un doute? Je vous le 
répèle, ce sera le dernier; il ne m'est plus permis d'en 
avoir. Je bénis celte heureuse impossibilité; mais ne 
me mettez plus à de si longues épreuves, vous n'au- 
riez plus à redouter des reproches de ma part. Mais je 
veux que vous sachiez bien, que vous aurez toujours le 
pouvoir de m'affliger, en cessant de me parler de 
vous, et de tout ce qui vous intéresse. Vous aviez ga- 
gné un procès. J'y suis certainement plus sensible que 
vous-même, et ce n'est pas assez dire. Votre amitié 
m'entoure de bonheur, elle éloigne le malheur par la 
certitude qu'une peine qui serait partagée par vous 
en adoucirait l'amertume. Soyez toujours heureuse, si 
vous ne voulez pas que je sois mille fois plus malheu- 
reux que vous-même; cependant, je vous en conjure, 
ne me cachez jamais un chagrin, je m'en voudrais 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 21 

Irop d'avoir pu être gai pendant que vous seriez triste. 

« Mes deux dernières lettres vous ont égralignée vi- 
vement; pardonnez-moi, de grâce, et ne conservez au- 
cune espèce de rancune; mais je ne puis vous peindre 
la tristesse dont mon âme était pénétrée; votre der- 
nière lettre l'avait encore accrue; mais je chasse 
toute idée pénible, et aujourd'hui je suis vraiment 
heureux. Vous me direz : «Il vous reste toujours des 
« causes de bonheur »; j'en conviendrai avec vous, ma- 
dame, et même d'un bien réel. Mais une amie comme 
vous, à laquelle il faudrait renoncer! L'idée seule en- 
fonce un trait trop aigu dans mon cœur; et la réalité 
empoisonnerait mon existence sans retour. Au lieu de 
cela, votre amitié l'embellit. Vous me ferez attacher 
tant de prix à vivre que, ma manière changeant, ma 
prudence va devenir excessive. 

« Maudits soient tous vos gens d'affaires, qui vous 
dérobent tant d'instants que d'autres apprécieraient 
mieux qu'eux! Je me rétracte, et je les bénis; ils 
vous font avoir gain de cause dans tous vos procès. 
Ne croyez jamais pouvoir m'ennuyer en me parlant 
de vos affaires; bien au contraire, mon intérêt est cer- 
tainement plus vif que celui que vous y portez. Je 
voudrais toujours savoir ce qui a pu vous paraître suf- 
fisant, ayant un enfant, pour abandonner une partie si 
considérable de votre fortune. 

« Et puis que de détails affligeants dont vous m'avez 
confié quelques-uns! Vous avez trop souvent raison 
d'être triste; de grâce ! laissez-moi espérer que de me 
les confier y portera quelques adoucissements. Quand 
vous avez le temps, écrivez-moi des volumes; quand 
vous ne l'avez pas, eh bien ! ces deux mots de votre 



■ 









22 MES MÉMOIRES. 

main : « Je me porte bien, je pense à vous. » Ces deux 

mois, dis-je, me suffiraient alors. 

« Croyez-vous avoir pris le bon moyen de me 
corriger? Cette phrase de votre lettre est entrée bien 
avant dans mon âme. J'ai senti combien la vôtre eût 
pu s'indigner de ma méfiance. Mais avant tout j'ai 
rendu de vives actions de grâce au ciel de m'avoir 
donné une telle amie. Je déteste toute espèce d'incer- 
titude; et pourtant dans ce moment je ne sais ce que 
je vais devenir. Madame de Luynes me mande que, de- 
vant bientôt partir, elle veut que je vienne passer quel- 
que temps à Dampierre avec sa petite iille. C'est trop 
juste, mais elle ne dit pas quand elle part. Vous serez 
beaucoup à Paris, vous devinez que j'y viendrai sou- 
vent. Pouvez-vous me connaître, et croire que ce sera 
le temps où je n'aurai rien de mieux à faire que je 
consacrerai à une amitié qui m'est aussi chère! Vous 
irez chez madame de la Briche, à quelle époque pré- 
cisément? Elle a bien voulu aussi plusieurs fois m'y 
engager; de toute manière je pourrais y aller d'Anger- 
viliers. Mais croyez qu'une des principales raisons qui 
me fassent quitter Montmirail au mois de septembre est 
un certain voyage auquel, pour avoir changé d'épo- 
que, il me serait trop pénible de renoncer. Excepté 
les premiers jours du même mois, que depuis deux 
ans j'ai promis de passer à Eelimont, après je serai 
libre. J'y renoncerais même bien plutôt qu'à ma 
course de Combreux; on voudra bien, n'est-ce pas, 
m'y recevoir quelques jours? Je ne désespère pas d'ar- 
river à Paris avant que vous en soyez partie. 

« Je m'afflige de passer si peu de temps avec ma 
mère, qui est plus sensible qu'on ne peut le croire, et 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 25 

qui sent vivement le moindre procédé. Elle sait avec 
quelle tendresse je l'aime, et je lui consacrerai le reste 
de l'automne; je tâcherai aussi, avant, d'aller m'éta- 
blir à Dampierre, de venir avec elle passer la lin de 
septembre. Vous viendrez à Dampierre, bien sûre- 
ment, n'est-ce pas? Vous êtes aimable à Paris, peut- 
être l'êles-vous encore davantage à la campagne, on 
vous y voit plus. Comme cette explication du piano est 
aimable! j'en étais digne, puisque j'avais apprécié ces 
derniers sons de l'amitié avant d'être certain qu'ils 
leur fussent consacrés. Jamais méfiance de soi-même 
n'a été plus déplacée que la vôtre, avec personne 
certainement, mais bien plus sûrement avec moi. 

« Quand vous m'écrivez, prenez du bien grand pa- 
pier, ou bien mullipliez-le; pas une seule ligne n'est 
perdue pour celui qui aime à s'avouer l'ami le plus 
dévoué, le plus respectueux, le plus tendre, de la per- 
sonne la plus aimable, la plus sensible et la plus 
digne du bonheur que j'irais lui chercher au bout du 
monde. 

« Adieu, madame. » 



VII- LETTRE 

a Quoique je n'aie qu'un moment avant le départ de 
la poste, madame, je veux au moins bien l'employer. 
Je suis bien aise de vous prouver qu'il n'est aucun 
bonheur, qu'il n'est sentiment d'aucun genre qui 
puisse me donner distraction pour une amitié qui 
m'est si précieuse! Vous oubliez peut-être qu'il y a 
des siècles que je n'ai reçu de vos nouvelles; moi, je 
m'en aperçois, et je m'en plains. Me le pardonnerez- 






24 MES MÉMOIRES. 

vous? J'espère en recevoir par le courrier de demain. 
Je vous ai sue souffrante, et j'ignore si vous allez 
mieux; croyez-vous que je prenne ainsi mon parti de 
l'ignorance pénible dans laquelle vous me laissez? 
j'en suis plus loin que vous ne le pensez. 

« Je vous ai parlé de mes chagrins, .le vous avais 
confié quelle était ma tristesse d'avoir vu troubler 
pendant quelque temps celle paix dont je jouis tou- 
jours au sein de ma famille. J'avais craint de ne plus 
y rencontrer ce bonheur qu'il m'est si précieux d'y 
chercher, d'y trouver. J'étais bien malheureux; com- 
bien pourtant l'espérance de vous voir partager mes 
peines m'était douce! Sans pouvoir douter de mon 
affection en aucune manière, on me trouvait des torts; 
je m'en suis aperçu à mon arrivée. Il n'y a pas de 
sacrifices qu'un fils ne doive faire pour forcer des pa- 
rents qui ont été si bons pour lui, à lui rendre toute 
leur tendresse. Dieu soit loué! il ne sera plus mainte- 
nant question de rien. J'avoue que le contraire m'était 
trop pénible; quelquefois, si je n'avais eu mon cœur 
pour me retenir, ma tète, qui est un peu vive, m'eût 
porté à prendre une résolution pas assez calculée. 
Vous voyez avec quelle confiance je vous parle, ma- 
dame; soyez-en touchée; employez la même manière 
avec moi, je saurai l'apprécier. 

« J'avoue aussi, que j'étais vivement louché de voir 
madame de la Rochefoucauld, cause bien innocente 
de tout ceci, en souffrir avec moi et pour moi. Un sen- 
timenl aussi aimable que le sien, et que je partage 
vivement, ferait supporter bien des choses. Mon beau- 
père est ici, et il a été reçu à merveille, comme vous 
devez le supposer en connaissant mes parents. Tout ce 



^^ 



IES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



25 



cfui avait fâché mon père portail uniquement sur moi. 
Après cela, mes parents, avec quelques raisons, avaient 
trouvé que l'on manquait de délicatesse en plus d'une 
occasion. Comme ils en ont beaucoup, le contraire doit 
les choquer plus que d'autres. J'en souffrais comme 
eux, et pour eux. Vous concevez que ma position se 
trouvait difficile et pénible sous plus d'un rapport. v 
Mesdames de Vence et d'Harcourt viennent la semaine 
prochaine, puis madame de M..., puis Chevreuse, 
puis je ne sais qui. Nous avons beaucoup de monde, 
madame de Montesquiou viendra aussi à la fin de no- 
vembre avec sa charmante petite fille. 

« Dites-moi si mademoiselle Valentine répond à vos 
soins. Il sérail dommage, je dirais presque coupable 
de la gâler. Elle aura l'esprit de sa mère; or, sachez 
que je ne crois pas peu dire. Nous avons ramené 
mon beau-frère de Paris; il est fort changé; sa fille a 
été bien heureuse de le revoir; elle devient vraiment 
une petite fille, une personne charmante, elle conserve 
toutes les grâces de l'enfance; je ne puis dire com- 
bien je l'aime, elle me le rend d'une manière qui me 
touche. 

« Adieu, madame. Quelle triste chose que les sé- 
parations! et vous, pensez d'avance avec bonheur à un 
bien long voyage! Respect et atnilié tendre. » 

VIII' LETTRE 

« Avec quelle impatience j'attendais le courrier, 
madame! J'étais pourlant sans inquiétude, votre pa- 
role est un gage trop cerlain. Vous, mon amie pour 
toujours! Ah! que j'apprécie ce bonheur! Ces trois 



■ 






26 MES MÉMOIRES. 

lignes tiendront une grande place dans mon cœur. 
Votre âme est profonde et sensible; que je me sais 
are de l'avoir ainsi jugée, même avant que vous me 
f eussiez ouverte! Que j'aimerais à y lire vos peines 
pour les ressentir plus vivement que vous-même! Le 
bonheur ! Combien j'en jouirais pour vous ! combien je 
vous le souhaite, combien surtout je vous en crois digne! 

« Pourquoi ce doute sur l'avenir? Voulez-vous donc 
m'affliger? Pour moi, je ne puis plus changer. L'a- 
venir sera pour moi le présent, le présent est déjà 
l'avenir. 11 n'y a dans la vie de profond et de durable 
que ce qui est vrai. Il n'y a de vrai que ce qui est 
pur. Je rends donc des actions de grâce à l'Éternel, 
qui, en m'accordant celte nouvelle source de bonheur 
si vrai, a gravé dans mon coeur un sentiment qui ne 
finira jamais, puisque tout ce qu'il a de pur est un 
garant qu'il subsistera même au delà de cette vie 1 . Le 
temps que nous passons sur la terre est si court, qu'un 
être vraiment sensible doit croire qu'il aimera encore 
au-delà, et surtout doit le vouloir en dirigeant son 
sentiment. 

« Vous êtes plus heureuse que par le passé. Vous 
me faites espérer que par mon amitié je puis y con- 
tribuer. Qu'il est inappréciable d'embellir votre vie! 
Vous devez être exigeante en sentiments. Je le juge, 
et je suis loin de m'en effrayer; vous prouvez par là 
que les vôtres sont vrais. Les miens n'ont rien à re- 
douter de l'examen le plus sérieux; les nouvelles 
preuves que vous pouvez m'en demander tourneront 

1 J'avais perdu bien jeune une sœur que je chérissais, et bien qu'in- 
consolable, j'avais cru retrouver dans cette affection nouvelle une partie 
du charme qui me laissait de si profonds regrets. 



■ 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 27 

toujours en leur faveur (4 juillet) : voulez-vous me 
rappeler cette époque si récente, et pourtant déjà si 
ancienne dans mon cœur! Mais non, vous vouliez, je 
l'espère, me prouver que de votre côté vous y attachez 
du prix. Heureuse soirée ! doux engagement! le ciel a 
pu l'entendre; mais j'aimerais mieux mourir à l'in- 
stant, je vous le jure, que de croire qu'il eût pu le ré- 
prouver. Au contraire, vos conseils me rendront meil- 
leur, et j'espère que vous ne repousserez jamais les 
miens. 

« Vous êtes triste de mon départ (je le suis aussi). 
Si je ne pensais qu'à moi, j'aurais peine à m'en af- 
fliger; lisez vous-même dans mon cœur, et voyez-y 
combien je jouis de votre amitié. Songez, madame, 
que la première chose que je vous ai demandée est de 
chasser de votre pensée mille idées trop tristes, et 
surtout de vous soigner, de travailler de suite à votre 
entière guérison. Pourriez-vous bien encore souhaiter 
pour vous un moment qui me plongerait flans un 
profond malheur? Non, vous avez, je l'espère, cessé 
d'être égoïste. Je ne me flatte pas, n'est-ce pas? Déchi- 
rez, je vous prie, cette malheureuse lettre, si contraire 
à ce que j'éprouvais. L'idée de ne pas vous laisser en- 
tièrement deviner ma pensée avant d'avoir l'espérance 
de connaître la vôtre, a pu seule me causer un pareil 
trouble, source de ma bêtise. 

« Croyez-vous que ce soit à mon doigt que j'ai mis 
cette bague dont je sens tout le prix? Non, c'est à une 
chaîne qui porte un portrait qui m'est plus cher que 
je ne puis l'exprimer. Elle y est seule avec le portrait 1 . 

1 I,e portrait de ma sœur, la comtesse de Rastignac, qui ne me quitte 
jamais. 









2R . MES MÉMOIRES. 

Il me semble que je consacre par là notre amitié. Je 
crois la devoir à celle que je remercie de tout ce qui 
m'arrive d'heureux. Oui, je suis convaincu que ma 
sœur veille sur moi. Son souvenir me déchire le cœur, 
mais je trouve de la douceur à penser qu'elle s'occupe 
de moi. Je jouis du bonheur certain que lui ont mé- 
rité sa vie et ses derniers moments; et pourtant je la 
pleure tous les jours. 

« La prière que je vous fais sera-t-elle exaucée? 
Quelle grâce! quel charme et quelle aimable sensibi- 
lité dans ce qui suit! Demandez quand il vous est si 
facile d'être obéie; mais ne croyez pas qu'en vous obéis- 
sant je prétende vous prouver mon amitié; je l'ai juré, 
madame; laissez-moi espérer qu'ainsi qu'à moi cela 
vous suffira. 

a Je pars pour Stenay 1 (Meuse); j'y attends et j'y 
espère promptement une lettre de vous. Les miennes 
ne vous ennuient pas? Je me reproche cette question. 
Pardonnez-la-moi, mais ne l'imitez pas pour m'en pu- 
nir. Madame de la Rochefoucauld a vraiment regretté 
de ne vous avoir pas vue avant son départ. Elle a été 
bien sensible à votre aimable attention. Je suis triste 
de toute manière : j'ai trouvé ma mère souffrante, 
elle a une fluxion très-forte et de la fièvre; plaignez- 
moi de la quitter ainsi, vous savez comme je l'aime. 
M. d'imécourt nous envoie chercher à huit lieues de 
chez lui, ce ne serait pas une raison suffisante; mais, 
quand ma mère est malade, elle a grand besoin de re- 
pos, et elle est assez bonne, pour se tracasser hor- 
riblement de nous savoir ici, et de ne pas nous voir. 

' Ville située près de la terre appartenant ;> MM. d'imécourt, mes pins 
anciens amis. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 20 

Nous allons donc dîner et partir. J'ai pris des mesures 
pour avoir exactement de ses nouvelles. Nous restons 
à la campagne jusqu'à mardi en huit, puis nous en 
reparlirons pour venir ici. Voici une bien longue 
lettre et bien griffonnée. Vous y verrez le trouble .in- 
volontaire que cause à mon cœur ce bonheur si nou- 
veau que j'enviais depuis longtemps, que j'apprécie 
bien davantage encore depuis qu'il est certain, celui 
de vous avoir toujours pour amie. 

« Recevez, madame, l'assurance bien vraie de mes 
sentiments aussi dévoués que respectueux. » 



IX. LETTRE 



« Me pardonnerez-vous, madame, de saisir l'occa- 
sion qu'obligeamment on me procure? Je veux vous 
parler de mes regrets d'avoir si mal profité du peu de 
jours que j'ai passés à Paris pour avoir davantage 
l'honneur devons y voir. J'ai pourtant été vous cher- 
cher, mais toujours avec ma maladresse accoutumée; 
j'oublie que je veux vous prier d'être assez bonne 
pour me dire où je pourrai me procurer les paroles 
et la musique d'une romance dont souvent je vous ai 
entendu parler : 11 faut, disait un guerrier à la belle et 
tendre Hymoijine. Mademoiselle de Seuil, ma cousine, 
la désire extrêmement; elle n'en sait que le premier 
couplet. J'ai pensé qu'en vous parlant d'un autre, 
vous voudriez bien retrouver, madame, celte aimable 
obligeance qui vous est propre. Vous voyez que je con- 
serve encore un peu de rancune de vous avoir trouvée 
tellement inflexible pour la somnambule. 

« Vous n'allez pas à la campagne; c'est laisser à 



50 MES MÉMOIRES. 

ceux qui repasseront bientôt par Paris l'espoir de vous 
y retrouver. Je suis loin d'y être insensible, et vous 
êtes trop juste pour ne le pas avouer. Je prépare une 
o-rande dose d'admiration pour mon retour, votre ta- 
bleau sera sûrement fort avancé. 

« Mais que dites-vous, madame, de personnes qui, 
ne désirant plus d'enfants, en ont deux, et de celui, 
au contraire, qui, si heureux d'être père, n'en a pas? 

« Madame de la Rochefoucauld ne me pardonnerait 
pus de ne pas vous dire de sa part les choses les plus 
aimables. Recevez, madame, l'assurance de mes sen- 
timents respectueux 1 . » 



X- LETTRE 

« C'est une main étrangère qui m'apprend aujour- 
d'hui que vous venez d'éprouver un malheur, ma- 
dame; souvenez-vous de ce que vous me disiez dans 
une lettre bien aimable sur la manière de partager le 
chagrin d'un ami. Je sentirais avec vous cette perte 
d'une manière plus vive encore, si de tristes raisons, 
à la vérité, n'en adoucissaient l'amertume. Si vous 
sentiez comme moi, vous ne seriez pas ainsi des 
siècles sans m'écrire. Je sens le besoin de partager ce 
que vous éprouvez; vous sentirez aussi quelque dou- 
ceur à m' ouvrir plus souvent votre âme. Je serai après- 
demain à Paris. Ma lettre me précédera de peu. Puis-je 
espérer trouver un mot de vous à mon arrivée, qui 
m'apprenne si je dois remettre au lendemain le plai- 
sir si vrai de vous revoir, à quelle heure; et, s'il n'est 

1 Ces letlres sans date remontent à peu près à 1811, épocpie à la- 
quelle commencent celles 3e madame du Cayla. 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 51 

pas trop tard, si vous pourrez me recevoir le soir? 

« Je voudrais connaître toute votre douleur pour la 
ressentir tout entière; je ne puis même chercher à en 
juger par moi; les circonstances étaient trop différentes, 
et j 'avoue que dans ma position un déchirement de cœur 
pareil me ferait bénir la mort, qui seule pourrait me 
l'éviter. Quand le courrier est arrivé, mes chevaux 
étaient déjà partis pour aller m'altendre sur le chemin 
de Tracy, je comptais m'y arrêter. Je repartirai, au 
lieu de cela, le lendemain. Vous revoir heureuse se- 
rait pour moi un bonheur. Aller vous retrouver quand 
vous êtes malheureuse, est un besoin que mon amitié 
me fait sentir vivement; je vous dirai plus, elle me le 
rend indispensable. 

a Je pars à trois heures du matin; j'arriverai de- 
main lundi à Tracy, après-demain mardi à Paris. Je 
dois me reposer quelques heures, car il est déjà tard. 
Adieu, madame, adieu. Rien n'est au-dessus d'une 
amitié vivement sentie, et également partagée. » 

XI- LETTRE 

« Mon ambition, madame, a toujours été de prou- 
ver que l'amitié était un sentiment bien plus vrai que 
tout autre, plus durable, admettant un dévouement 
pareil, et procurant plus de bonheur, ne laissant après 
lui que des jouissances, sans troubles; bien plus 
précieux parce qu'il est infiniment plus rare; dégagé 
de cet amour-propre qui, bien souvent, fait de l'aulre 
un simple langage; exigeant plus de conditions, mais 
inaltérable quand il existe; ne pouvant jamais par- 
tir de la tête, mais étant toujours une des émana- 






I 






■ l 



*a MES MÉMOIRES. 

tions les plus douces du cœur. Si ma dissertation vous 
ennuie, voyez au moins si c'est légèrement que je 
parle de ce sentiment que je connais si bien. 

« Concevez surtout le prix que j'y attache, quand 
c'est vous que j'ai pour amie! Oui, vous l'êtes, je suis 
assez heureux pour ne pouvoir en douter, et si vous 
pouvez former quelque incertitude sur moi, il fau- 
drait que vous cherchassiez bien peu à lire ce qui se 
passe dans mon âme. 

« Je croyais avoir plus de temps devant moi. J'étais 
certain de ne pouvoir même 1 employer. On va dî- 
ner, je reprendrai ma lettre. Ah ! qu'il est heureux 
ce mortel qui vous a pour amie, madame, et ce mor- 
tel c'est moi ! Que j'envierais ce bonheur à tout autre, 
à présent que j'en connais l'étendue. Je croyais, je 
craignais que personne ne conçût comme moi l'ami- 
tié. C'est certainement le plus précieux des sentiments; 
mais, le regardant comme la pierre philosophale, les 
mortels se sont lassés de le chercher. Cependant 
j'aime à vous avouer que vous me prouvez mon er- 
reur. J'ai sous mes yeux la lettre la plus aimable, la 
plus sensible, la mieux appréciée. Vous avez versé 
quelques larmes en recevant la mienne? Jugez com- 
bien je m'en punirais si je vous faisais jamais quel- 
que peine involontaire. Comme vous savez bien peindre 
l'amitié! Avec quelle vérité vous la suivez dans ces sen- 
tiers épineux de la vie, où elle arrive pour consoler! 
Je dois à des regrets profonds, que la tombe n'effacera 
pas de mon cœur, d'avoir senti trop bien tout le prix 
de l'amitié. Je regrettais de connaître si parfaitement 
un bonheur qui ne pouvait m'arracher tpic des larmes. 
Puis-je encore penser de même aujourd'hui? 






MES LETTRES A MADAME DU GAYLA. 33 

« Je jouis de vous voir faire de si bonnes réflexions 
sur celle vie, surtout sur l'autre. Faut-il que je vous 
l'avoue, je crains que vous ne trouviez pas dans les 
sentiments religieux cette force si souvent nécessaire, 
celte consolation si douce, si vraie. Je voudrais que 
nos pensées fussent absolument les mêmes. Certes, 
c'est me souhaiter de devenir meilleur. Je ne connais 
rien de sacré, de solennel, de religieux comme une 
amitié véritable; je voudrais voir la nôtre consacrée 
par ces pensées, qui élèvent l'homme au-dessus de lui- 
même, ne lui font attacher de prix qu'à ce qui est 
vrai, qu'à ce qui peut le conduire dans ce séjour où 
il faut travailler sans relâche à être réunis pour tou- 
jours. Je veux vous demander une grâce, un pèleri- 
nage à Sainte-Geneviève en l'honneur de notre amitié, 
une prière sur le tombeau de celte sainte lui deman- 
dant la protection de la sainte Vierge en vous unissant 
à une intention que j'ai en ce moment. J'ai toujours 
eu une confiance dans la sainte Vierge qui jamais ne 
m'a trompée. J'ai toujours tout obtenu par son inter- 
cession; que ne lui devrais-je pas si jamais rien ne 
trouble notre amitié! 

Il y a trois ans, ma famille désolée pensait qu'elle 
aurait bientôt à déplorer mon départ pour l'armée; 
elle ne savait que faire pour me conserver; j'avais po- 
sitivement déclaré que, si je devais m'arraeher de son 
sein, il me fallait au moins des boulets pour adou- 
cissement, et que rien au monde ne me ferait accepter 
un habit de cour. Je comptais peu sur des moyens 
humains. J'allai à Sainte-Geneviève, profondément 
malheureux. J'allais quitter ma femme au désespoir, 
je ne puis rendre ce que j'éprouvais. Comme les cir- 
viii 5 









54 MES MÉMOIRE», 

constances changent les sentiments! Je sortis de celte 
église rempli de confiance, et mes vœux furent exau- 
cés. Je m'étonnais presque moi-même d'avoir pu dé- 
sirer de m'éloigner des combats; un moment de ré- 
flexion me rassura promplement, et je rendis justice 
au sentiment qui m'animait. 

« L'amitié ne vous fait donc pas attacher quelque 
prix à la vie? J'attends avec impatience de vos nou- 
velles, je vous demande quelque chose de suivi, d'exé- 
cuter en tout les conseils de votre médecin. Pourquoi 
ne pas voir Corvisarl? son coup d'œil est toujours juste. 

«Vous témoignez un goût pour le gothique que je 
partage. Une mauvaise médaille que je vous envoie, 
curieuse seulement parce qu'elle est de 1 100, me rap- 
pelle une course fort intéressante que nous avons faite 
à six ou sept lieues de Louppy; elle avait pour but 
d'aller visiler l'ancien emplacement de la magnifique 
abbaye d'Orval. 

« Regardant comme un devoir sacré d'être sévère 
dans ma conduite, je ne veux pas qu'il m'échappe 
involontairement rien qui puisse être mal jugé. Celui 
qui n'a rien à dissimuler peut marcher la tête levée. 
Un propos, je vous l'avoue, m'a indigné, le voici. Je 
me sens encore hors de moi en vous le répétant; mais 
recevez ma franchise comme une marque de mon 
amitié sincère, et surtout n'en abusez pas; le secret 
que l'on confie à une amie comme vous n'est pas di- 
vulgué. En parlant de moi, on a dit : « Certainement 
« il veut faire croire qu'il en est occupé, » et cela 
parce que plusieurs fois, en parlant de vous, j'avais 
peut-être dit trop vivement le bien que j'en pensais. 
Qu'ils sachent donc, ceux qui me connaissent assez 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



55 



pour méjuger ainsi, ceux qui voient les autres d'après 
leur propre cœur, qu'ils sachent que si jamais j'étais 
assez malheureux pour avoir le cœur déchiré par une 
passion qui ne fût pas légitime, seul je le saurais, 
tout au plus celle qui en serait l'objet ; et encore sau- 
rais-je immoler un sentiment qui, nécessairement, 
devrait troubler l'existence d'une personne qui me se- 
rait chère. Je ne puis rendre ce qui se passerait clans 
mon âme, mais bien certainement je serais le plus 
à plaindre et le plus infortuné des hommes, soit que 
je m'y livrasse; soit que, ce qui m'arriverait sans 
doute, je susse y résister par la fuite. 

« Mes prières ne sont peut-être ni assez longues, ni 
assez ferventes; mais j'avoue que, depuis bien des 
années, j'ai toujours retrouvé ma ferveur pour de- 
mander à Dieu de me préserver d'un sentiment qui ne 
serait pas légitime. Je connais mon cœur; et je crains 
une imagination trop ardente et une tête qu'il m'a 
fallu souvent calmer. Ma prière a été exaucée, le ciel a 
imposé un sceau sacré à mes sentiments, en me don- 
nant une femme que j'aime avec tendresse. Mais aussi 
pourquoi aurais-je refusé un bienfait dont je dois être 
reconnaissant, pourquoi craindrais-je d'avouer une 
amitié qui contribue aussi à mon bonheur? Le bavar- 
dage que je saurai réprimer m'en fait une loi cepen- 
dant, du moins pour un temps. Je m'y conformerai, 
et je vous offrirai ce sacrifice. Chose bien étrange! 
personne ne juge d'abord avec plus de sévérité que le 
monde, et avec plus d'injustice; mais, à la fin, per- 
sonne ne reconnaît la vérité avec plus de franchise, et 
ne sait mieux la proclamer. Je l'ai déjà éprouvé. Cette 
idée seule me consolera de prendre tous les jours 









56 MES MÉMOIRES. 

vin-t-qualre heures de plus. Espérons, madame, que 
nous serons tous un jour réunis dans un séjour où les 
sentiments purs de celte vie trouveront encore quelques 
douceurs à revivre. Mais il faut mériter d'y arriver, 
c'est bien là le difficile. 

« Recevez l'hommage de mon respect bien tendre. 
Je n'ose pas relire ma trop longue, lettre, elle ne par- 
tirait pas, je crois, du moins je le craindrais. » 



XTI- LETTRE 

c< Cette petite lellremefait un vrai plaisir; elle m'é- 
tait nécessaire. Vous êtes quelquefois inexpliquable, 
mais aussi vous êtes si aimable quand vous voulez bien 
vous expliquer! Pourquoi le faites-vous si rarement? 
Je regrette celte longue lettre plus que je ne puis vous 
le dire. Moi qui trouve F... de si bonne compagnie, 
qui en fais, un ami si fidèle, eh bien! je me brouille 
avec lui sans retour s'il est vrai qu'il ait contribué à 
anéantir une preuve de votre amitié : elle m'est si 
précieuse! j'y trouve tant de douceur! Si votre lettre 
existe encore, gardez-la-moi, de grâce! je veux savoir 
tout ce qu'elle renfermait. Peut-être me parliez-vous 
d'un sentiment d'un genre si peu commun, puisque 
vous me donnez l'espoir de vous l'avoir fait partager. 
Mon Dieu! je ne sais que trop combien vous êtes pa- 
resseuse quelquefois; mais, en revanche, quand vous 
le voulez, vous savez être bien aimable, et vous mêle 
prouvez aujourd'hui d'une manière dont je ne saurais 
me plaindre. 

« Faut-il que je vous fasse un aveu? C'est, qu'il me 
faudrait un si grand effort pour vous oublier, et ne 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 37 

pas vous donner souvent des marques de mon souve- 
nir, que je ne puis m'expliquer sans tristesse qu'un 
pareil effort vous soit nécessaire pour penser plus 
souvent à moi. Songez eombien elle a été vivement 
sentie et appréciée, celle franchise avec laquelle vous 
m'avez donné le titre d'ami ; rappelez-vous celte signa- 
ture pour laquelle mon cœur aura une si heureuse 
mémoire : Pour toujours voire amie. Mais vous n'êtes 
pas une personne susceptible de ne pas être toujours 
ce que vous avez été une fois... Pardon! mais, pendant 
un silence si prolongé, j'ai quelquefois besoin de me 
le répéter et de chercher à m'en convaincre... Un sen- 
timent qui est pur, profond, incapable de changer 
jamais, ne peut être entièrement dénué de charmes 
pour une âme aussi sensible que la vôtre. 

« Que c'est mal à vous d'avoir brûlé voire lettre! Si 
vous ne m'en aviez fait que la peur, conservez-la-moi. 
Madame de Montesquiou est arrivée hier; nous l'avions 
attendue, nous ne réopérions plus. Sa fille est avec 
elle : on n'est pas plus jolie, plus aimable qu'elle. 
Toutes les deux reparlent, je crois, samedi; or, lundi 
j'espère aussi, que l'ennuyeuse affaire qui me retenait 
m'aura rendu ma liberté. Je partirai donc l'un de ces 
jours; vous devinez sans peine lequel sera de mon 
goût. Je vous demande d'envoyer samedi chez moi un 
pelit mol sur les deux ou trois heures, afin que je sache 
où vous trouver. Je ne me consolerais pas de consa- 
crer à d'autres celle première journée. La présence 

de 1' à Tracy me fera un devoir d'y aller faire une 

petite course, mais j'ai Irop de raisons pour ne pas 
retarder mon arrivée à Paris, pour regarder à faire 
vingt-cinq lieues dans un jour. 



5S MES MÉMOIRES. 

a Adieu, madame, à samedi, j'espère : je me trouve 
si heureux de laisser papier, plume et encre de côté! 
Je vous ai admirée du fond de mon âme, je vous ai 
plainte du fond de mon cœur; je ne vous en veux que 
peu de votre silence : la confiance est un si doux apa- 
nage de l'amitié! Pardon de mon griffonnage. » 



XIII" LETTRE 

« Rappelez-vous celte discussion que nous eûmes 
un soir chez madame votre belle-mère sur le bon- 
heur. En rentrant, j'écrivis cette idée que je venais 
de combattre; je viens de la retrouver. J'ai griffonné 
mes pensées sur la réalité du bonheur, que je trouve 
si fort au-dessus de l'espoir, et de l'idée qu'on peut 
s'en faire. Quand j'aurai eu la patience de les copier, 
et que la crainte de vous ennuyer ne -n'arrêtera pas, 
je vous les enverrai : vous voyez que je demande à être 
un peu rassuré. Je désire votre avis sans indulgence; 
c'est vous montrer que j'y croirai. J'ai quelquefois 
entendu soutenir qu'on était surtout indulgent poul- 
ies indifférents : je vous demande donc toute votre 
sévérité. 

« J'étais vraiment bien triste de ne pas recevoir de 
vos nouvelles ; mon amitié me les rend nécessaires. Je 
ne sais trop ce que je dis aujourd'hui; c'est que je 
pense beaucoup. Il faut enfin que je parle. Je connais 
et je conçois plus que personne la confiance que vous 
avez en madame votre belle-mère; J£ la conçois sur- 
tout pour tout ce qui vous est personnel : car ce qui 
est le secret d'un autre ne peut jamais être confié. A 
quoi tend ce préambule? Voici ce que vous me de- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 50 

mandez; je veux vous faire une question : je désire 
que vous ne la trouviez pas indiscrète, et surtout que 
vous y répondiez. (Si je vous disais tout ce qui me passe 
par la tête!) Madame votre belle-mère a-l-elle lu, par 
hasard, ce que j'ai écrit sur l'amitié? je vous avoue 
que je le désire. Vous n'avez jamais eu rien de caché 
pour elle; et je la trouve si indulgente, si parfaite et si 
bonne, que je suis loin de vouloir lui rien dissimuler 
moi-même. D'ailleurs je puis sans crainte montrer 
tout ce que j'ai dans l'âme; et par cet écrit je serais 
bien aise qu'elle eût pu lire jusqu'au fond de mon 
cœur; il lui serait facile de deviner qui m'a donné 
l'idée de l'écrire; et je ne puis croire qu'elle ait assez 
mauvaise opinion de moi, pour ne pas être convaincue 
que tout ce que je dis est tracé dans mon cœur en ca- 
ractères ineffaçables. Un indifférent, qui ne connaî- 
trait ni vous ni moi, pourrait, j'en conviens, juger cet 
écrit différemment; mais cette seule supposition me 
fait horreur. 

« Le monde, j'en conviens aussi, ne croit pas à ces 
sortes d'amitiés; l'envie seule suffirait pour l'en faire 
médire : aussi serait-ce folie de l'en rendie confident. 
Mes devoirs sont sacrés ; ils sont étendus ; je ne puis 
me faire un mérite d'y être fidèle; et, si j'ai mérité ou 
obtenu un peu votre confiance, quel bonheur de ne 
jamais la tromper! je mourrai avant d'y avoir man- 
qué. Laissons ignorer au monde ce qu'il voudrait 
peut-être juger; il lui faudrait des années pour croire 
à sa solidité : il suffit pour une amitié que rien ne 
peut rompre que ceux qui la partagent aient cette 
douce sécurité. 

« Mais savez-vous ce qui m'a paru comme le lien 



in 



40 MES MÉMOIRES, 

sacré de cetle amitié, et ce qui m'a pénétré de recon- 
naissance el de bonheur ? C'est celte lettre que madame 
votre belle-mère m'écrivit de Vendôme; c'était un 
aveu positif qu'elle voulait bien lui donner; elle sem- 
blait par là la reconnaître : je n'en ai joui bien vérita- 
blement que depuis ce moment. J'aurais été si mal- 
heureux qu'elle pût en rien lui déplaire! oui, plus 
malheureux que je ne puis le dire. Mais pourquoi lui 
déplaire? Elle vous connaît. Elle a bien voulu me 
prouver quelquefois qu'elle n'avait pas une opinion 
très-défavorable de moi; comment alors blâmerait- 
elle une amitié aussi pure que profonde? Un ami dans 
la vie n'est pas toujours une source de peine, oh! 
non, et surtout, je le demande au ciel, que je ne 
puisse jamais l'être pour vous. 

« Mais quelle folie est tout ce bavardage? allez-vous 
dire; j'aime à causer avec vous comme je pense avec 
moi-même. Plus d'une idée me trotte dans la tête; je la 
suis alors avec la vivacité que porte partout mon carac- 
tère. Cependant, si vous trouvez en rien ma demande 
indiscrète, je vous demande de ne pas me répondre; 
je me reprocherais tellement de loucher à une con- 
fiance qui fait voire bonheur depuis tant d'années ! 
C'est cette constance, cetle fidélité, celte solidité dans 
vos sentiments, qui leur donnent un grand prix. Mais, 
quand on est si loin d'avoir des titres aussi chers, 
aussi sacrés, alors il est bien permis de n'avoir pas la 
même sécurité. Je montrai à madame delà Rochefou- 
cauld mon écrit sur l'amitié; mon entière confiance 
ne lui donnait pas la peine de deviner à qui il était 
dédié : « Ce genre d'amitié, me dit-elle, est presque 
« impossible, et presque toujours une idée imagi- 



MES LETTRES k MADAME DU CAYLA. 



41 



a naire; cependant vous prouvez qu'il existe, et j'y 
« crois pour vous. » Il est aussi doux que flatteur pour 
moi, je l'avoue, que l'entière sécurité que madame de 
la Rochefoucauld a dans mes sentiments, avec tant de 
raison, ne me fasse pas craindre de lui confier une 
amitié aussi vraie que durable ; elle y voit une source 
de bonheur pour moi, et aucune inquiétude pour elle : 
clles 7 en réjouit plutôt. Cette manière d'aimer est rare, 
-mais elle est inappréciable. 

« Que je vous parle donc un peu de mes occupa- 
lions, de ma vie. Votre lettre est toule de nouvelles; 
on aime à en savoir à la campagne; mais parlez-moi 
donc aussi de vous. Pas un mot de votre santé, de vos 
pensées. D'H... a passé ici cinq ou six jours; je lui ai 
fait faire de jolies chasses. 11 m'est arrivé à l'une 
l'aventure la plus bizarre : deux sangliers étaient déjà 
morls; nous en chassions un troisième; j'avais quitté 
mon cheval avec précipitation pour le tirer. 11 vient à 
moi : je l'attends, j'espère le faire roulera mes pieds; 
il me paraissait en valoir la peine, car il était énorme. 
Mon fusil brûle seulement son amorce ; je n'ai que le 
temps de me jeter de côté; mais j'avais oublié de don- 
ner mon cheval à tenir au fidèle Ambroise, qui m'ac- 
compagne toujours. Je veux aller le prendre : plus de 
cheval. Ambroise était à pied de s_:on côté; son cheval 
venait aussi de s'échapper, de compagnie avec le mien. 
Je laisse bêles et gens, et tristement je continue la 
chasse avec ma mauvaise jambe. A cinq heures je fais 
sonner la retraite, ayant couru pendant plus de deux 
heures. Je gagne à une demi-lieue de là le rendez- 
vous, où j'avais un second cheval. A ?ix beures et de- 
mie j'arrive à Montmirail, espérant presque y trouver 













42 M liS M ÉMOI 11 ES. 

Ambroise, arrivé avant moi. A huit heures je reçois 
un courrier, qui m'apprend qu'il a fait inutilement 
six ou' huit lieues poursuivant mes maudites bêtes, 
qu'il est mourant de fatigue, et qu'il a reçu deux 
coups de pied. Le lendemain mes chevaux furent re- 
trouvés à une lieue et demie plus loin. Ils avaient 
sauté un fossé incroyablement large, et avaient été 
accueillis dans une ferme; pris dans leurs brides, ils 
n'avaient pu poursuivre leur route; autrement, c'eût 
été, je crois, à Pampelune qu'on eût été les chercher. 
Nous lisons le soir les Veillées du Château, pour la 
jeunesse; quand elle se relire, nous remplaçons cette 
lecture par l'Histoire des Croisades, de Michaud. 

« Madame de Tourelte me disait, il y a quelques 
jours, qu'elle avait reçu une lettre de madame voire 
belle-mère, el qu'elle était assez bonne pour ne pas 
lui dire trop de mal de moi. S'il était possible, je 
voudrais bien qu'elle sût combien j'en suis reconnais- 
sant; c'est une des personnes à l'opinion de laquelle 
j'attache le plus de prix; je ne puis jamais oublier 
avec quelle bonté elle m'a écrit dernièrement. Vous 
vouliez lùen aussi ne pas paraître indifférente à ce qui 
me tourmentait; cette espérance m'était chère. Je vous 
ai quelquefois parlé de cette confiance entière que 
j'avais dans la Providence; jamais elle n'a été trom- 
pée. Aussi, comme mes affaires ont bien tourné! 11 
est vrai que des conseils étaient nécessaires, et que 
j'en ai reçu de bien bons. Savez-vous une chose? Je 
viens de relire ma lettre, je trouve en grande parlie 
qu'elle n'a pas le sens commun. Je voudrais la brûler; 
mais la poste va partir, et je me punirais trop de 
m'être laissé aller à mon bavardage. Vous ne la com- 



43 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 

prendrez sûrement pas, elle ne sera nullement en 
analogie avec vos pensées. Vous me pardonnerez de 
m'être abandonné aux miennes. Qui sait! peut-être 
me vaudra-t-elle une réponse qui me fera grand plai- 
sir/S'il en est ainsi, ne la faites pas attendre; mais 
songez aussi que vous êtes parfaitement libre de ne 
pas me répondre. 

« Adieu, adieu. Pourquoi vous renouveler l'assu- 
rance respectueuse d'un dévouement bien tendre? » 



XIV- LETTRE 



« J'espérais tout à fait une lettre de vous aujour- 
d'hui, madame; eh bien! pas la plus petite marque 
de souvenir! Je croirais mal finir cette année, si je ne 
vous avouais qu'elle sera une des plus heureuses de 
ma vie. L'esprit aide ordinairement à la mémoire; 
pour cette fois, mon cœur en fera seul l'office. Vous ne 
vous en choquerez point, n'est-ce pas? Pensez-vous 
qu'il n'y a pas encore un an que vous m'avez accordé 
ce titre d'ami, qui m'est si précieux? 11 me semble éta- 
bli depuis des siècles, et cependant j'en jouis comme 
s'il était d'hier. On dit que toute l'année se ressent de 
l'occupation des premiers jours. Me rcprocherez-vous 
alors de désirer être un des premiers à vous parler 
d'une amitié que vous voulez bien partager; je ne puis 
vous dire combien il m'est doux d'avoir celte assu- 
rance; pour rien dans le monde je ne me séparerai 
du gage que j'emporte. Comme je griffonne! J'ai tant 
d'ennuyeuses lettres à écrire; et puis la terre est 
couverte de neige, ce qui me rend d'une bêtise insup- 
portable. Celte perspective glaciale m'attriste toujours, 



4i 



MES MÉMOIRES. 



et puis, pas un mol de vous, ce qui peut bien aussi y 
contribuer. 

« La poste ne vient que mercredi, il me faut une 
lettre bien aimable, entendez-vous, madame? Cela vous 
est d'ailleurs facile! Parlez-moi un peu de votre ami- 
tié; dites-moi, je vous prie, si vous vous rappelez 
précisément h quelle époque j'ai quitté Paris l'année 
dernière; j'attache du prix à le savoir; aisément vous 
devinerez pourquoi. Je trouve que le temps passe avec 
une rapidité effrayante; je voudrais cependant être 
plus vieux de quelques jours; jamais je n'ai désiré 
davantage de me retrouver à Paris; croyez que ce ne 
sont pas les plaisirs de la capitale qui m'y attirent. 
Quelles charmantes soirées nous passons chez ma- 
dame votre belle-mère, surtout quand il y a peu de 
monde! Je m'en fais une fête. 

« A propos, je me hâte de vous faire mon bien sin- 
cère compliment sur une nomination à laquelle vous 
aurez bien sûrement été sensible; permettez-moi d'en 
jouir avec vous. Pour vous parler de choses moins 
gaies, M. de Montmorency demande aujourd'hui l'au- 
torisation qui lui est nécessaire pour se rendre à Tou- 
louse, où il va passer trois mois de l'hiver (c'est entre 
nous). Le moment où il va s'arracher à ce qu'il aime 
sera bien pénible, j'en souffre pour lui, pour moi- 
même, et pour ma femme, qui en sera au désespoir. 
Elle aime tendrement son père, je ne puis vous dire 
combien je m'afflige de la peine que je m'en vais lui 
voir! Elle n'a pas toujours les dehors de la sensibilité, 
mais elle esl infiniment sensible, et les impressions 
qu'elle reçoit sont durables; j'en fais l'heureuse expé- 
rience. Cette maudite attaque de nerfs me revient 



MRS LETTRES A MADAME DU CAYLA. 45 

encore en têle. Pas de vos nouvelles depuis, c'est vrai- 
ment insupportable; et puis vous médirez que vous 
n'aimez pas à vous occuper de vous; mais pensez un 
peu à moi, de grâce! et moins dv'égoïsme, je vous en 
conjure. De vos nouvelles donc, bien promplement, 
je. vous le demande, mon amie, au nom de l'amitié 
respectueuse et tendre dont je me trouve heureux de 
vous renouveler l'assurance, foi de chevalier. » 



XV LETTRE 

« Le courrier arrive à l'instant, madame; je ne puis 
vous exprimer le saisissement que me cause votre 
lettre. Je quitte le salon, je suis trop triste pour y lais- 
ser ma figure. Vous faites trois lieues de plus, vous 
revenez coucher. Grand Dieu ! èles-vous donc malade? 
Mais qu'avez- vous? Vous me le cachez, vous voulez par 
là me rendre justice ; et je sens par là, loul ce qu'ont 
d'aimables les tournures de votre lettre. Cette igno- 
rance m'est trop pénible, j'avais envie de partir; mais 
quel prétexte donner à tout le monde qui est ici? 
Chevreuse arrive aujourd'hui. Si vous me connaissez, 
plaignez-moi, j'aurais seulement confié le but de mon 
voyage à la seule personne pour laquelle je n'aurai ja- 
mais rien de caché. Elle sait que je ne puis supporter 
l'inquiétude, plus que personne elle doit savoir comme 
j'aime. Je serais donc parti, mais que dire? il ne faut 
rien donner à juger à un monde qui envenime ce qu'il 
y a de plus pur. 

« Je lisais l'autre jour que ce qu'il y avait de plus 
rare était une véritable amitié. Je réponds pointant 
qu'elle existe. Mais que pouvez-vous avoir pour re- 



40 MES MÉMOIRES. 

venir coucher, vous qui èles si dure à vous-même? 
Voire lettre est de samedi, qu'elle est ancienne! Ma- 
dame votre belle-mère est partie, parce qu'elle était 
souffrante. Àh! je vpus connais trop pour ne pas sa- 
voir que vous ne l'eussiez pas abandonnée. Mais aussi 
comment vous a-t-elle quittée! je n'y puis rien conce- 
voir, je ne sais que penser; mais je m'attriste, je me 
désole de cette pénible ignorance où vous me laissez. 
M. votre frère vient d'arriver, et vous parlez dans deux 
jours. Je pèse tous les mots de votre lettre qui peuvent 
me donner de l'inquiétude, et j'en ai plus que je ne 
puis vous le dire. Je reste... sachez-moi gré du sacri- 
fice; qu'y aurait-il donc d'extraordinaire à dire que 
j'ai une amie que je crois malade, dont l'état, que je 
ne connais pas, m'alarme? 11 faut que je me taise et 
que je renferme ce que j'éprouve. Mais comment avoir 
promptement de vos nouvelles? Ma lettre vous arrivera 
demain jeudi, vendredi malin au plus tard. Répondez- 
moi sur-le-champ une lettre bien longue, bien dé- 
taillée, du moins si vous le pouvez; que ces derniers 
mots me coulent à ajouter! Adressez votre lettre à Châ- 
teau-Thierry; j'y enverrai vendredi soir, pour avoir 
cette lettre samedi matin. Mais qu'il y a loin d'ici là! 

« Vous aviez l'aimable projet de m'écrire; vous ne 
l'avez pas suivi. Vous n'avez donc pas deviné que ce 
vague qui existe dans votre lettre me tourmenterait 
horriblement. Vous avez mille choses sur le cœur; cette 
expression m'afflige, elle annonce pour vous de la 
peine. Je la ressens. 

« Je regrette les courses inutiles de M. votre frère 
chez moi. 11 a quelque chose de très-attachant pour 
les personnes qu'il aime; son âme a un élan qui est 



ni 



II 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. .47 

loin d'être commun. Mon Dieu! que je le plains, si vous 
êles malade! Je voudrais chasser celte idée, <jui m'est 
trop pénible, et j'y reviens encore malgré moi. Je ne 
puis parler d'autre chose, ma pensée est toujours là; 
m'en voudrez-vous? Considérez-moi comme votre pa- 
rent le plus proche, j'en ai toute la tendresse. Je n'ose 
prononcer le mot de frère; ce titre me reporte à un 
souvenir affreux et déchirant pour mon cœur; c'est 
une plaie qui ne s'effacera jamais! Le temps l'enve- 
nime bien loin de la guérir. Je ne craindrai pas pour- 
tant de dire que mon sentiment pour vous en a tout 
ce qu'il y a de sacré. J'espère que vous m'avez écrit* 
et que vendredi j'aurai de vos nouvelles. Il me paraît 
aussi impossible que Charles n'en sache pas. Je vou- 
drais donc déjà le voir arriver. Je crains malgré moi 
ce que je dois apprendre. Vous êtes aimable pourtant 
de m'avoir écrit, quoique souffrante; j'apprécie vive- 
ment ce procédé. Mais vous deviez m'en dire davan- 
tage; auriez-vous fait quelque chute? Que le contre- 
coup au moins ne soit que pour moi. Est-ce encore 
votre maudit coup reçu au cœur? Je ne fermerai ma 
lettre que ce soir; Dieu veuille que mes inquiétudes 
soient un peu calmées! 

«Adieu pour quelques heures. Eh! mon Dieu! 
faites que les nouvelles soient bonnes! » 



XVI- LETTRE 



« De peur que vous n'ayez entièrement oublié, ma- 
dame, que vous aviez par le monde un ami dont les 
sentiments profonds ne méritaient pas un silence 
aussi obstiné, je suis bien aise, ou plutôt je suis triste, 






I 



48 MES MÉMOIRES. 

de vous prévenir que, depuis une semaine, j'ai reçu 
une seule lettre de vous, et qu'au moins trois des 
miennes sont restées sans réponse. Si votre projet est 
de me faire de la peine, je veux vous donner la satis- 
faction de savoir que votre but est rempli ; je ne puis 
pourtant le supposer. Mais quel est donc alors votre 
motif? Je crains de le chercher. Vous étiez assez ai- 
mable pour me dire que vingt-cinq lieues vous parais- 
saient une distance; je le crois, surtout quand elles 
deviennent un obstacle aux témoignages d'amitié que 
l'on pourrait donner à quelqu'un qui y attacherait un 
prix si vrai. Toujours la même! Pourquoi l'avez-vous 
dit? Ce titre m'appartient à moi toul seul. J'ignore 
quelle sera la durée de mon existence; mais tant que 
je vivrai, vous n'aurez jamais à me reprocher une 
seule distraction pour une amitié bien tendre dont il 
m'est doux de vous continuer l'hommage, malgré tous 
vos mauvais procédés. Dites-moi si je les ai mérités. 
Ne pas me donner de vos nouvelles! je vous en veux 
véritablement. 

« Vous allez peut-être dire que je suis bien diffi- 
cile. Pensez plutôt que ma bien vive amitié me rend 
sensible à toutes les nuances. J'ai cru en remarquer 
une de moins dans cette lettre; cela m'afflige. Si je ne 
craignais de deviner trop bien, je vous dirais que vous 
êtes injuste pour vous et pour moi. Je vous en veux 
peut-être davantage du premier point que du second. 
« Vous savez aussi gronder; je consens à l'être si je 
l'ai mérité. Mais qui reste dix jours sans m'écrire, 
après ce pelil billet qui m'était si nécessaire pour me 
tirer de la vive inquiétude où jetais? Qui m'a donné 
mal à propos ce tourment? Qui est-ce qui a attendu 



MES LETTIiES A MADAME DU CAYLA. 49 

pour se confier à moi, à un ami, que l'univers fût 
dans le secret? Mais, mon Dieu ! pourquoi cette at- 
taque de nerfs? Ne peut-on pas prendre entièrement 
pour soi les souffrances de ceux que l'on aime? Mé- 
nagez-vous beaucoup, faites un peu d'exercice; il vous 
est bien nécessaire. Je conçois que cela vous fatigue 
d'écrire; mais je ne veux pas que cela vous contrarie 
de me donner une preuve d'amitié. Ecrivez-moi sou- 
vent, je vous en conjure, mais seulement des mots. 
Que je sache comment vous allez. Je ne puis vous dire 
à quel point j'ai impatience d'en aller juger moi- 
même ; vous devez assez me connaître pour le savoir. 
« Je regrette que mes vœux ne puissent rendre la 
santé à madame votre belle-mère. Je voudrais tant que 
vous n'eussiez pas de tourments! J'ai dit à mon père 
que, ayant su que vous étiez souffrante, j'avais eu 
l'honneur de vous écrire; que vous veniez de me ré- 
pondre, me parlant avec un vif intérêt de sa santé. Il 
me prie de vous dire combien il en est louché. Il est 
forl question d'un mariage. Hélas! cette jeune per- 
sonne mérite bien d'être heureuse! Est-ce si haut 
qu'on trouve le bonheur dont on parle toujours? Mais 
où est-il donc ce bonheur? Je l'ai trouvé, madame, 
dans une amitié dont il m'est toujours si doux de vous 
renouveler l'assurance respectueuse. Ce maudit adieu 
a retenti tristement dans mon cœur; j'y reviens en- 
core. Il me fait de la peine. Relisez les lettres où mon 
amitié vous exprime son inquiétude; vous conviendrez 
facilement que ce style est bien loin d'être celui d'un 
indifférent. Bien vite de vos nouvelles. Tâchez, par 
vos soins, qu'elles soient bonnes; le contraire m'affli- 
gerait trop. Dites-moi jusqu'à quel point vous serez 
vin. <i 



50 MHS MÉMOIRES. 

forcée de rester à Paris; j'ai une grande impatience 

d'y arriver. » 



I 



XVII- LETTRE 

« Je vous avoue, madame, que je m'inquiète tout à 
fait de voir mon petit livre prolonger son séjour chez 
vous. Je conçois quil lui faille du courage pour en 
sortir; mais enfin je le réclame, puisqu'il est devenu 
ma propriété. Je m'affligerai pourtant, je vous l'avoue, 
si le recueil n'est pas augmenté; vous me l'aviez pro- 
mis. Je pense souvent comme vous avec tristesse à ce 
beau temps de la chevalerie qui n'existe plus. Je le 
rappelle en vain par mes désirs et mes regrets. D'ail- 
leurs, comment pourrait-il revivre? Où retrouverait-on 
celte franchise si noble, cette loyauté si vraie, cette 
constance dans leur amitié, cette pureté dans les sen- 
timents que les chevaliers savaient si bien faire parta- 
ger? Ce n'est pas leur indomptable courage qui peut 
étonner. J'aurais voulu combattre dans un tournoi le 
plus brave d'entre eux, et être éternellement après son 
compagnon d'armes. Ce sont leurs trop rares vertus 
dont le portrait vivant ne se retracera plus jamais; 
elles ont été ensevelies avec le dernier d'entre eux. 

a Pardon de tant vous entretenir des rêves de mon 
imagination. J'aime à penser que ce sont aussi quel- 
quefois les vôtres. Si pourtant ce beau temps pouvait 
renaître, je veux vous donner à deviner qui j'eusse été 
heureux de choisir pour ma dame. Si, comme je le 
crois, votre esprit est assez pénétrant pour rencontrer 
juste, je veux absolument savoir par vous, si cette 
personne m'eût accepté pour son chevalier. Et votre 



.MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 51 

aimable projet pour la chasse en peinture, à quoi en 
est-il? M. de Chevreuse en serait, je crois, bien re- 
connaissant, s'il pouvait seulement l'espérer. Je ne 
demande pas si vous avez réussi, mais seulement si 
vous avez voulu. 

« J'ai passé huit jours au Gurcy, au milieu d'une 
société charmante. On n'est pas bonne, excellente, 
comme madame d'Haussonville la mère. On a voulu 
m'y retenir pour la continuation de chasses très- 
belles; mais madame de la Rochefoucauld devait être 
à Monlmirail depuis deux jours. Ma mère m'y atten- 
dait, et tout m'y rappelait. Je suis revenu à cheval 
par des chemins de traverse qui m'étaient inconnus, 
marchant souvent à travers champs et toujours une 
carte à la main ; c'est en vain que je voulais m'es- 
pérer partant pour la Palestine. Je me reproche de 
vous enlever des moments que vous savez si bien em- 
ployer. Je veux pourtant vous répéter encore combien 
nous avons apprécié votre course de Dampierre ; ceux 
qui vous connaissaient moins, vous ont trouvée parfai- 
tement aimable; et moi, vous jugez bien que j'étais de 
leur avis, ou bien plutôt qu'ils se sont trouvés du 
mien. 

« Croyez, madame, au prix bien véritable que nous 
attachons au voisinage de la rue de Varennes, et 
veuillez recevoir l'assurance de tous mes sentiments 
respectueux. » 

P. S. — « A la fin de votre bal costumé, il y a, je 
crois, trois ans, allàtes-vous masquée chez madame de 
Chatenay? On vous donnait même une compagne. Si 
cela est, apparemment ne vouliez-vous pas être recon- 
nue; et vous ayez bien voulu me prouver que vous ne 



52 MES MÉMOIRES. 

craigniez pas une indiscrétion de ma part. Pardon 
encore de cette curiosité, qui vraiment n'en est pas 
une. Madame de la Rochefoucauld m'en voudrait de ne 
pas vous parler d'elle. Puis-je espérer que vous vou- 
drez bien mettre mes hommages respectueux aux pieds 
de madame votre belle-mère? » 

XVIII- LETTRE 

« Vous vous soignerez... Aimable promesse ! Je vous 
en remercie de toute mon âme. Mais songez que les 
mots expriment des pensées, et qu'une lionnèle per- 
sonne n'a que sa parole. Vous vous soignez donc; je 
puis y compter. Vous me dites que je vous ai laissée 
longtemps sans vous écrire; ce reproche serait plus 
fondé pour vous que pour moi. Rien ne peut déranger 
mon inaltérable exactitude; elle tient à une amitié 
trop profonde. Accusez donc la poste, quand vous avez 
la grâce de le vouloir, mais jamais celui que rien ne 
peut changer. J'ai été faire une course de vingt-quatre 
heures; à mon arrivée, j'ai trouvé cette lettre que 
j'attendais depuis bien des jours. J'y réponds sur-le- 
champ, et, par grand extraordinaire, je veux me don- 
ner un instant l'air de ne pas penser entièrement 
comme vous. 

« Savez-vous bien une chose? C'est que je suis en- 
chanté de découvrir une tète tant soit peu vive à ma- 
dame votre belle-mère; cela n'empêche donc pas 
d'être infiniment aimable, cl d'avoir autant et plus 
d'esprit que celui qui en a beaucoup. Cela dit sans 
conséquence pour d'autres, le rôle de femme de 
M. de Chateaubriand est le dernier que je choisirais; 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 53 

pourtant je tremble d'avance pour votre sévérité. Mais 
si ses ouvrages me ravissent souvent, je ne suis pas 
dans le même enthousiasme pour sa personne, et j'ose- 
rai même attaquer les premiers. Je n'aime que les élans 
qui parlent du cœur, et je trouve quelque chose de 
travaillé clans son enthousiasme, quelque chose d'étu- 
dié dans ses émotions qui me déplaît. Pourquoi a-t-il 
l'air de craindre souvent d'être lui-même, et monlre- 
t-il sans cesse celte soif de rivaliser avec l'antique? 
« Pensez ensuite qu'il a osé ouvrir une carrière en 
littérature, où lui même a chancelé, et où échoueront 
tous ses imitateurs. Il n'en est pas de la littérature 
comme de certaines choses; il y a des règles que 
l'écrivain ne doit pas enfreindre. Quelle belle imagi- 
nation, je l'avoue! mais aussi quelquefois quel dérè- 
glement! Son premier ouvrage est celui que je pré- 
fère; ce n'est pourtant pas peut-être le plus parfait 
sous le rapport du style. René est un chef-d'œuvre, 
sans contredit; mais celui qui invente une pareille 
scène d'horreur a le cœur trop loin d'êlre pur. Je 
trouve ensuite que M. de Chateaubriand n'a que l'émo- 
tion du sentiment, et pas le sentiment lui-même; cela 
me déplaît. Comment celui qui parle si bien de la 
religion, qui paraît si profondément convaincu de ses 
éternelles vérités, qui part pour la Palestine en qualité 
de pèlerin, comment ce même homme souffre-t-il par 
sa conduite que l'on puisse seulement élever un doute 
sur ce qu'il a dans l'âme, sur ce qu'il a dans le cœur? 
Certainement cette manière lui donnera plus de succès 
auprès du sexe le plus aimable, que personne n'aime 
et n'apprécie comme moi ; mais cela ne constitue pas 
l'homme véritablement grand. 






;■.; 



54 MES MÉMOIRES. 

« En un mot, la pureté, l'élévation, la vivacité des 
sentiments énoncés dans les ouvrages de M. de Cha- 
teaubriand annonçaient plus de perfection dans sa 
personne; je dirai plus, l'exigeaient même. Je veux 
que ce qu'écrit un auteur soit en analogie avec ce 
qu'il a dans le cœur. Je trouve ici trop de discordance. 
M. de Chateaubriand devrait ensuite mépriser les suc- 
cès de société, auxquels il paraît trop sensible. Un 
talent comme le sien devrait forcer l'opinion, et non 
pas la caresser. Être aussi sensible à la critique, c'est 
s'avouer au-dessous d'elle; il n'a donc pas dans l'âme 
assez de grandeur réelle pour s'être mis au-dessus. Ici 
je m'arrête, honteux, mais presque lier, d'avoir osé 
et pu consacrer deux pages à attaquer la réputation de 
M. de Chateaubriand. Quelle opinion je concevrais de 
celui qui ne verserait pas des larmes sur le tombeau 
d' 'Alain ! M. de Chateaubriand a voulu donner de la 
grandeur aux vérités de la religion, et il ne leur faut 
que du senlimenl. 11 a voulu rendre sensible aux yeux 
ce qui ne doit être senti que par le cœur; il a voulu 
soulever ce voile mystérieux qui fait la beauté de notre 
religion. Après cela, je dois le dire, peintre admira- 
ble, heureux, qui pourra jamais tremper son pinceau 
dans des couleurs aussi vives? Ses ouvrages s'éter- 
niseront dans la mémoire des hommes; ils y vivront 
d'autant que lui n'existera plus. 

« Quel aimable choix vous faites de Racine! Voilà 
un homme dont le cœur était aussi sensible que 
tendre; il peignait ce qu'il éprouvait lui-même. Avec 
quel plaisir on le relit sans cesse! Quelle finesse! 
quelle délicatesse! quelle élévation! quelle grandeur! 
quelle force! Le crime lui faisait horreur; il le peint 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. hb 

sous des couleurs atroces. Les sentiments les plus sa- 
crés, les plus chers à la nature, sont ceux qu'il avait 
dans L'âme. Gomme il se plaît à les exprimer! Comme 
vous, je plains, j'adpire, j'aime Ârdfomaquùi 

a J'ai tant bavardé qu'à peine il me reste la place 
de vous dire que je passerai mon hiver à Paris, heu- 
reux d'y jouir plus que jamais d'une société intime, 
la seule que j'apprécie véritablement. Une partie de vos 
projets m'a souri ; vous serez chez vous souvent; et moi 
j'y serai quelquefois. Je regrette de me trouver dans 
l'impossibilité de vous être bon à rien dans celle re- 
cherche qui vous intéresse. Pour la première fois vous 
m'auriez fait trouver du prix à des connaissances aussi 
dénuées de mérite. Je suis furieux; je n'ai pu encore 
découvrir ce fait caché du nécromancien. On prétend 
qu'il n'y a rien de vrai. Je le trouve alors d'une fadeur 
insupportable. Rien n'est plus beau que le vrai; le 
vrai seul est aimable. Entendez-le bien, madame, et 
croyez à mon amitié, dont je vous offre l'hommage 
respectueux. » 



s 



XIX» LETTRE 



a Je ne vous écris qu'un mot aujourd'hui ; vous me 
gronderiez de ne point vous donner de mes nouvelles. 
J'ai encore la poitrine un peu prise, mais cela n'est 
plus rien. Madame de la Rochefoucauld est plus souf- 
frante depuis quelques jours; ce qui me désole et 
m'empêchera de relarder mon relour à Paris. 11 sera 
pour les premiers jours de janvier. Il n'est pas impos- 
sible que je fasse avant une course d'un jour; ce 
serait la semaine prochaine. Je le désire peut-être 



56 



MES MÉMOIRES. 



encore plus que je ne l'espère; car il faut absolu- 
ment que j'aille à Tracy; et, ne voulant pas que ma- 
dame de la Rochefoucauld revienne trouver ses méde- 
cins sans moi, il faut que je l'accompagne. Si j'allais à 
Dampierre, j'y arriverais mardi ou mercredi, de ma- 
nière à vous voir le malin. Soyez assez aimable pour 
être chez vous, si cela ne vous dérange pas ; mais ne 
m'attendez pas. Adieu, adieu ; le courrier me presse. » 



XX e LETTRE 

« Péché de rechute est bien plus difficile à pardon- 
ner, madame; et, pour celte fois, je me sens disposé à 
beaucoup de sévérité. J'ai quitté Tracy lundi. Quoique 
bien peu sensible à ce qui n'est qu'incommode à mon 
corps, j'ai beaucoup souffert de la chaleur; jamais il 
n'a fait si chaud, et j'ai fait seize lieues à cheval au 
moment où le soleil a le plus de force. On m'avait con- 
seillé de partir de très-bonne heure; c'était d'abord 
mon projet. Mais une réflexion me vint : l'arrivée du 
courrier n'était qu'à neuf heures. Je vous laisse à de- 
viner si j'ai été récompensé d'avoir attendu . Je savais, 
de plus, que madame de la Rochefoucauld ne devait 
pas m'écrire ce jour-là. » 

« A propos, j'ai été obligé de lui avouer que je 
n'avais pas songé à vous remercier beaucoup, de sa 
paît, des feuilles de carlon qui lui ont élé fort utiles. 
Elle m'en a voulu, et, si j'ai eu un tort une fois, je ne 
veux jamais en avoir un second. Je ne puis vous expri- 
mer la peine que j'ai eue lorsque j'ai appris que mon 
père avait été saigné; il venait d'être pris d'un accès 
d'élouffement. Heureusement cela n'a pas eu d'autres 









MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 57 

suites que de le laisser un peu faible. Vous connaissez 
ma tendresse pour lui; jugez donc tout ce que j'ai 
éprouvé. En apprenant la terrible inquiétude que l'on 
avait eue; et, d'un autre côté, en le serrant bien por- 
tant dans mes bras, jamais je ne l'avais plus aimé. Oh ! 
je sens que je ne pourrais survivre à de nouveaux re- 
grets. Il faut du courage pour quitter la vie; mais où 
en trouve-t-on pour voir expirer la personne que l'on 

aime? 

« Je me reproche ma lettre d'aujourd'hui. Pour- 
quoi, par votre silence, me faites-vous craindre de vous 
trop écrire? Madame la duchesse de Duras est arrivée 
hier soir; elle est précieuse à la campagne. Mandez- 
moi comment vous allez. Soyez fidèle aux conseils de 
Bourdon. Travaillez-vous toujours à mon charmant 
tableau? Comment vous en exprimer ma reconnais- 
sance? Bien des détails sur votre vie, vos pensées, vos 
affaires, vos projets; surtout que je sache toujours où 
vous écrire. Songez que rien comme l'amitié ne fait 
partager les positions et les sentiments. C'est toujours 
avec peine que je cesse de m'occuper de vous. Adieu, 
madame. » 







XXI' LETTRE 

« Je suivais tout pensif le chemin de Mycènes... 
Votre voiture a disparu, mais nos pensées l'ont suivie 
longtemps; mes regrets ne l'ont pas quittée. Pourquoi 
est-il donc impossible d'être toujours réuni au bien 
petit nombre de gens que l'on aime véritablement? 
C'est que le bonheur serait de ce monde. Qu'on est 
heureux pourtant de pouvoir s'abandonner sans crainte 






58 MES MÉMOIRES. 

à un sentiment qui est sans cesse la source de jouis- 
sances si vraies! Que votre amitié est aimable, ma- 
dame! Qu'elle est pure! qu'elle est sensible! Que votre 
cœur est bon à connaître! Que votre âme est digne 
d'être appréciée! Je ne sais pourquoi je vous avoue que 
votre départ m'a vivement affligé; si je croyais vous 
l'apprendre, je vous ne le dirais pas. Mais vous le 
savez; vous ne voudrez pas, je l'espère, en douter. Je 
ne demande plus si les sons du piano se sont encore 
fait entendre. Ces deux ou trois souvenirs, en vous 
éloignant, n'ont pas été perdus; je les ai vivement ap- 
préciés. Une fois à Combreux, distraction et oubli. 
Oh ! non, de grâce; je m'afflige de l'une, je ne saurais 
supporter l'autre. 

« Madame de Béranger est accouchée hier mardi, 
vers onze heures; elle avait commencé à souffrir à 
cinq heures. Elle était dans le salon; et quelques rai- 
sons, peu nécessaires à vous détailler, l'ont fait se 
sauver en toute hâte. Elle a fait admirer son courage 
et sa douceur. Son enfant est un garçon ; presque tout 
le monde avait parié pour une fille. J'ai donc gagné 
envers et contre tous. 

« Vous ne serez pas arrivée pour dîner. Je suis re- 
connaissant de la matinée. Mandez-moi, je vous prie, 
bien des détails de la journée d'hier; vous aurez été 
reçue à merveille. Parlez-moi un peu de vos pensées, 
surtout si vous leur faites faire le même voyage que 
les courriers de terre, chère princesse; ce qui vous 
amuse vous suffirait. Je me repcns sur-le-champ de 
ma détestable comparaison : l'un n'est que folie, par 
conséquent que chimère; l'autre est un bien réel, du 
moins il est tel pour moi. 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 59 

« Ce tableau n'est plus pour moi. Cet aveu m'a en- 
foncé une épine dans le cœur. Regardez comme je 
suis ; je ne voudrais pas l'en tirer. Je ne pourrais sup- 
porter l'idée de déplaire à madame votre belle-mère. 
Vous engager à une chose qui lui serait désagréable 
m'est impossible; j'en suis au désespoir. Les femmes 
sont si ingénieuses pour ce qu'elles veulent ! Prenez 
donc mes intérêts entre vos mains; je ne demande que 
cela. Il serait indigne de me priver de ce tableau de 
famille, qui doit passer à mes petits-neveux. Il y au- 
rait, hélas! trop de fanfaronnade à parler de mes 
petits-enfants. 11 en arrivera pourtant, je l'espère, ne 
fût-ce que pour vous reprocher le larcin que vous 
voulez leur faire. Après cela, madame, plus de folie, 
plus de fenêtres, plus de pinceaux dans la bouche; je 
vous le demande, me l'accordere'z-vous ? 

« Savez-vous qu'il y a eu un vrai mérite à moi de 
ne pas pardonner bien facilement à votre femme de 
chambre; sans cela, seriez-vous venue à Paris? Ali! 
que vous pourriez être aimable en me répondant! Je 
ne sais rien de nouveau. J'ignore où je trouverai 
M. votre beau-père ; si je le savais, j'irais certainement 
le remercier de l'aimable intérêt qu'il m'a témoigné. 
S'il va promptement vous rejoindre, veuillez bien le 
remercier de ma part. Je passerai sûrement l'un de 
ces jours chez M. votre frère; j'aurai un vrai plaisir 
à parler de vous avec lui. Il vous aime si tendrement! 
Hélas! madame, si les regrets qui déchirent mon cœur 
me laissaient encore la force de songer au bonheur 
d'un sentiment fraternel, c'est lui que je voudrais 
vous offrir; recevez-en l'assurance aussi tendre que 
respectueuse. » 



60 



MES MÉMOIRES. 



XXII* LETTRE 



i ! 



« Pourquoi n'êtes-vous pas toujours la même? Vous 
savez quelquefois être si aimable par une exactitude à 
laquelle mon amitié bien tendre me fait attacher tant 
de prix ! J'aurais pourtant besoin, je l'avoue, dans ce 
moment, d'idées qui me consolassent. J'ai reçu la 
lettre que j'attendais, que je craignais. Convaincu que 
je devais me récuser moi-même, décidé, dans cette 
occasion, à recevoir avec soumission des conseils que 
j'écoute toujours avec respect, mais non pas avec une 
égale obéissance, je dois m'y soumettre. S'il est vrai 
qu'un voyage aussi court même, serait léger, je ne 
veux pas qu'un sentiment aussi profond, mais aussi 
pur que celui qui donne à mon cœur des pensées aussi 
douces, et quelquefois si tristes, je ne veux pas, dis- 
je, dirigé par lui, faire rien de blâmable. Si je suis 
aussi scrupuleux sur ma conduite, sachez-m'en du 
moins quelque gré; cette sévérité vous est dédiée. Je 
m'indignerais que l'on pût mal juger ce qu'il serait 
seulement permis d'envier. 

« Mais voilà bien du temps que je n'ai pas reçu un 
mot de vous. Je crains que l'uniformité de mon ami- 
tié ne soit ennui pour vous. Attendez-vous à me trou- 
ver le même toute ma vie. Dites-moi si vous vous en 
fâcherez? Croyez qu'il m'est pénible de rester long- 
temps sans savoir ce que vous faites de vos pensées, de 
votre vie, de votre cœur. Savez-vous qu'on est heureux 
d'y occuper une place, et que le titre de votre ami 
me paraît un bien inestimable' Vous voyez le prix 
que j'y attache; avouez que j'en suis un peu digne 



MES LETTRES A MADAME OU CAYLA. 



01 



par le prix que je inetirai à la conserver toujours. 

« Comment! vous ne feriez pas un prochain voyage 
à Paris! routes vos affaires auront cessé au moment 
où je voudrais vous en susciter quelques-unes; c'est 
par Irop triste! Vous ne venez pas à Dampierre, où 
vous êtes désirée, où vous savez le plaisir que vous 
faites. M. de Chevreuse s'y occupe de vous. La chaise 
va être achevée bientôt. Vous renoncez à en venir ju- 
ger, ou plutôt, vous qui êtes toujours si obligeante, 
vous n'avez pas l'idée de procurer une jouissance aussi 
douce, aussi vraie, à quelqu'un que, j'espère, vous ne 
haïssez pas encore tout à fait. Rien ne me déchire le 
cœur comme d'être éloigné du bien petit nombre de 
personnes qui se partagent ma vie; car je ne connais 
de réel dans l'existence que la facilité d'aimer. Je com- 
mence par l'Être infiniment grand, infiniment bon, 
que nous devons remercier de tout ce qui nous arrive 
d'heureux. Vous jugez si une amitié comme la vôtre 
n'est pas un puissant motif de lui exprimer ma re- 
connaissance. 

«Voilà dix fois que je suis interrompu, cela m'est 
insupportable; je déteste une distraction quand je 
m'occupe de vous. Jugez donc, madame, combien je 
suis loin de savoir ce que vous avez dit ou pensé de- 
puis onze jours. J'ai souvent cherché à deviner ce que 
vous faisiez. J'ai espéré vous voir quelquefois travail- 
lant au tableau; je me suis dit qu'il était pour moi, 
j'ai donc pensé que vous vous occupiez de moi. L'exac- 
titude dans votre correspondance est-elle un effort 
trop pénible à vous demander? Je regretterais alors 
d'y attacher tant de prix; je ne saurais pourtant y re- 
noncer. 



62 



MES MÉMOIRES. 






!"*>,; 



« A propos, savez-vous que l'ouvrage de madame 
deGenlis sur l'influence a été jugé trop sévèrement; 
on est tombé contre elle dans le même défaut qu'on 
lui reprochait : prévention, acharnement trop absolu. 
Il y a du bon et des détails fort intéressants. 

« Je vous ai écrit d'Eclimont ; vous aurez reçu ma 
lettre, je l'espère. Je suis arrivé à A... vendredi sur 
les neuf heures, fort faligué, je l'avoue. J'étais à che- 
val, et au milieu de bois qu'il fallait traverser, je ne 
savais comment me diriger. J'ai été heureux de tirer 
d'inquiétude madame de la Rochefoucault, qui, ai- 
mante et tendre, est trisle de me voir ainsi voyager la 
uuit. Il eût fallu pour cela renoncer à venir la trouver 
vendredi, et ce sacrifice m'eût été trop pénible. L'é- 
ducation du cheval rétif continue à me faire honneur, 
j'en fais tout ce que je veux maintenant; il est vrai que 
la correction a été sévère. J'espérais bien trouver hier 
une lettre de vous en arrivant à Paris. Savez-vous que 
je devrais vous en vouloir de m'attraper ainsi d'une 
manière triste? 

« On m'apporte des lettres dans ce moment, il n'y 
en a pas de vous. Croyez, madame, à mon affection 
respectueuse. » 



I 



XXIII- LETTRE 

« Cette lettre, écrite hier avant mon départ de Mont- 
mirail, madame, vous aura montré que j'espérais vous 
trouver à Paris, et partager avec vous tout ce que vous 
avez dû éprouver; je vous demande aujourd'hui le 
même procédé pour moi. J'arrive à l'instant de Tracy; 
j'apprends que mon beau père est exilé : j'en suis 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 03 

malheureux pour lui, pour moi; maisjugez combien je 
le suis pour ma femme, qui va être au désespoir, et 
puis toutes les conséquences!... J'en frémis de rage; 
je repars pour aller lui porter cette bien triste nouvelle, 
j'atlends mon cheval que je viens d'envoyer chercher. 
Pardon si je griffonne, mais j'ai déjà fait beaucoup de 
chemin; et puis ce malheureux exil me. désole sous 
bien des rapporls. 

a Adieu, madame. Dans ce moment encore, mon 
amitié partage vivement la perte que vous venez de 
faire. Je ramènerai demain madame de la Rochefou- 
cauld. J'envoie un courrier à Dampierrc. C'est une 
douceur pour moi de penser que vous voudrez bien 
partager ce qui nous arrive. » 



XXIV e LETTRE. 



« Il y a aujourd'hui dix-huit jours, madame, que je 
ne puis espérer qu'une seule pensée m'ait été consa- 
crée. Ma manière d'aimer mérite-t-elle ainsi qu'on me 
fasse souffrir? Je ne puis ni ne veux vous en vouloir; mais 
je ne puis non plus dissimuler que toutes les fois que 
je puis craindre votre oubli, je suis triste; j'ai eu des 
causes de chagrin que je vous dirai, mais que je ne 
veux pas vous écrire, elles m'ont été sensibles. Faut-il 
que dans ce moment votre amitié ne m'ait offert au- 
cun adoucissement! Ah! si vous saviez que je ne vis 
que pour les personnes que j'aime! Je suis tout à fait 
malheureux par ce qui affligerait à peine un autre. 

« J'ai quitté Dampierre hier. Madame de la Roche- 
foucauld va arriver pour passer quelques jours à Paris. 
Ce matin on essayait des chevaux au Champ de Mars 









tli MES MÉMOIRES. 

pour la course. J'y ai trouvé M. votre frère. Voir 
quelqu'un qui vous appartenait de si près a été une 
jouissance bien vraie pour moi, vous n'en doutez 
pas, au moins? J'ai renvoyé mes chevaux de selle. Nous 
nous sommes promenés longtemps ensemble; il a été 
assez aimable pour me ramener. J'ai apprécié vive- 
ment la confiance avec laquelle il m'a parlé; mais il 
m'en est resté toute la journée une impression triste 
que je n'ai pas même cherché à vaincre; elle vous a 
été consacrée. Nous avons beaucoup parlé de vos af- 
faires; je m'indignais contre les circonslances qui vous 
enlevaient une fortune dont vous eussiez fait un si 
parfait usage. Je pensais avec plaisir que par cet aimable 
abandon M. voire frère rendait justice à un attache- 
ment qui ne peut ni changer, ni varier, mais qui 
craint les lacunes. Pourquoi si souvent mettre le sinet 
à votre amitié? c'est un livre qu'il faut feuilleter sans 
cesse. Je jouissais vivement de la tendresse que je 
voyais à M. votre frère pour vous. Je sentais combien 
vous la méritiez. Hélas! moi aussi, j'ai su comment on 
chérissait une sœur! mais il ne me reste plus que des 
regrets et des larmes pour en consacrer le souvenir. 
Ah ! madame, que l'on est à plaindre quand on a perdu 
un objet que l'on a aimé aussi tendrement! Je sens 
que mon cœur ne résisterait pas à de pareilles com- 
motions répétées. 

« J'ai frémi du terrible chaos où vous a laissée un 
événement bien triste; vous ne m'avez pas seulement 
dit un mot de tout cela. Vous dédaignez même d'em- 
ployer votre courage à supporter de pareilles pertes, 
mais permettez-moi d'en souffrir. 

a Je relis vos lettres, j'y trouve des expressions 



MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. 63 

de votre amitié que je sais sentir et qui me consolent. 
Je me répèle que vous m'avez (!it que celle pensée 
d'une amitié aussi pure que dévouée avait été souvent 
le rêve de votre imagination et celui de votre cœur. 
Je me rappelle avec bonheur que vous m'avez assuré que 
vous seriez toujours mon amie; vous ne sauriez man- 
quer à votre parole, et pourtant il est indigne de vous 
de meltre de la nonchalance à une chose à laquelle 
vous attachez quelque prix. Tous ces contrastes m'at- 
tristent. Tant d'événements m'ont mis du noir dans 
lame depuis quelque temps! M. voire frère m'a fendu 
le cœur ce malin en m'annonçanl son projet d'aller 
bienlôt vous voir, et en me demandant si j'irais aussi; 
il a pu croire que je n'avais pas entendu; il m'eût 
été trop pénible de lui répondre. 

« Il est déjà près d'onze heures, et madame de la 
Rochefoucauld n'arrive pas; je suis rentré pour me 
trouver à son arrivée, mais je ne conçois pas ce 
retard. Il est vrai que la reconnaissance l'a menée 
chez madame de Monlesquiou à Saint-Cloud, et c'esl 
le plus long. On s'inquiète facilement pour ce qu'on 
aime. Quelquefois je me trouve ridiculement sen- 
sible pour un homme. Je consens à chercher à me 
réformer, si vous m'écrivez pour vous en plaindre. 
C'est bien de la présomption de ne pas craindre 
l'ennui que doivent vous causer mes longues let- 
tres; mais sans abandon, sans confiance, presque 
sans bavardage, pas d'amitié réelle, ni durable. Man- 
queriez-vous donc à de pareilles conditions, quand je 
vous donne un exemple si opposé? Mais ce n'est pas 
assez d'écrire, il faut causer. C'esl, en vérité, ce que je 
crains de trop faire avec vous, puisque vous n'en fai- 



C(i MES MÉMOIRES. 

les pas autant avec moi. Est-ce le frère de votre amie 
mademoiselle de Virieux qui se marie? Rien ne vous 
fera revenir à Paris; triste et pénible perspective pour 
celui qui se trouvait heureux de vous renouveler de vive 
voix l'assurance d'une amitié aussi tendre que respec- 
tueuse. Je ne puis vous dissimuler, que j'ose exiger de 
vous des volumes pour répondre à toutes mes lettres.» 

X\V- LETTRE 

« Je rentre à l'instant chez moi, et je suis triste, 
bien triste; je viens de faire mes adieux à une per- 
sonne que soutient son courage, mais dont la position 
est bien pénible. Je trouve un billet de vous; comme 
il est bien arrivé ! Mon Dieu! que vous êtes 'aimable et 
bonne! que votre amitié est précieuse pour moi! son 
empreinte n'est celle d'aucune autre. Vous recevrez 
une bien longue lettre de moi, que j'ai écrite ce ma- 
lin. Vous avez un abandon que l'on ne peut assez 
apprécier. 

« Adieu, madame, soignez votre vie, si vous attachez 
quelque prix au bonheur que j'éprouve à vous avoir 
pour amie. » 

\\ VI l.l.ïTIiE 

« On m'a réveillé au milieu de la nuit, madame; 
jugez si je l'ai regretté en recevant une lettre de ma 
tante '. Je pars à l'instant pour Dampierre; je jouis 






1 Madame la comtesse de Montesquieu. 



MES LETTRES V .MADAME DU CAYLA. 07 

bien vivement du bonheur que cette nouvelle va causer 
à madame de la Rochefoucauld '. J'ai pensé que vous 
n'y seriez pas insensible. Recevez aussi l'assurance bien 
lendre et bien respectueuse de mes sentiments. J'attends 
avec impatience la réponse à ma dernière lettre. Voulez- 
vous être assez bonne pour présenter mes hommages 
respectueux à M. votre grand-père, et à madame votre 
belle-mère surtout, que j'apprécie vivement. Je suis 
heureux de penser que vous me permettrez de vous 
voir une demi -journée. C'est bien peu, mais c'est 
autant de pris sur un temps qui passe vite, et qui 
pourtant quelquefois paraît bien long. » 



1 La fi» ilo l'exil do son père 



68 



MES MÉMOIKES. 






DEUXIÈME PARTIE. 









J'ai parle de la personne aussi intelligente que 
bonne qui avait eu l'obligeance de cliercher à classer 
cette foule de mes lettres laissées dans le plus grand 

désordre. 

Les croyant perdues, ma joie avait été grande de 
les retrouver, lorsque la princesse de Craon me fit re- 
mettre une caisse qui les contenait. 

Ma confiance dans madame**" était telle, qu'après 
le classement qu'elle me dit avoir terminé, je ne me 
donnai même pas la peine d'examiner ce travail ; mal- 
heureusement on avait oublié de me prévenir qu'il 
existait une grande lacune, soit que les lettres qui 
manquent aient été brûlées, comme c'était l'intention 
première de madame Du Cayla (on n'aime pas à être 
mis au second rang), soit qu'elles aient été égarées. 

Le fait est qu'elles n'existent plus, ce que je regrette 
vivement, bien que dans le cours de mes Mémoires, 
ce qui ne se trouve pas ici, sera naturellement expli- 
qué, en grande partie; mais ce sont mille détails qu'il 
n'eut pas été sans intérêt de connaître, surtout au 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. tiO 

début d'une position si bizarre; des causes qui l'a- 
vaient amenée, et, des événements qui eurent une si 
grande influence sur les affaires générales. 

On y aurait vu mes plans, avec les difficultés sans 
nombre que j'avais à vaincre. Tout était expliqué, et 
le lecteur eut tout connu, tout compris, en rendant 
peut-être un peu de justice à celui dont un senti- 
ment personnel n'a jamais dirigé les actes. 

Je croyais mes lettres perdues. Ce que j'ai retrouvé 
permettra du moins de se rendre compte de l'en- 
semble de celte vaste correspondance. 

Ici commencent les lettres relatives à la restaura- 
tion et au rôle politique de madame la comtesse Du 
Cayla. Elles remontent à 1822. 



I> REMI ÈRE LETTRE 

« Vous êtes aimable : votre exactitude me plait; elle 
me charme; elle faifma vie. Vous voyez clairement que 
nous valons mieux nous deux que nous ne le pensons 
nous-mêmes. Allons, rendons-nous donc une pleine 
et entière justice! Je ne comprends rien au monde 
cà ce paquet; il était adressé à la comtesse : on l'a porté 
cliez elle, son domestique était absent : on l'a remis au 
suisse. Mais vous ajoutez que vous avez reçu celui de 
M. votre frère; je n'y comprends absolument rien; 
cela me tracasse et me casse la tète. Mon pauvre Wol- 
bock marcherait pour vous sur la tête; il est d'une 
extrême reconnaissance de votre petit mot. Amie, ma 
sœur, ces deux lettres de vous que j'ai trouvées à mon 
arrivée me charment. Il me semble que ce soit un 







70 MES MÉMOIRES. 

bonheur lotit nouveau pour moi d'en recevoir; j'en 
jouis comme un enfant. Je suis arrivé hier assez fati- 
gué et noir comme un crapaud. Vous avez raison, au- 
cun sacrifice ne me coule pour vous prouver mon ami- 
tié; vraiment vous ne pouvez croire qu'un cœur aussi 
dévoué n'ait pas le droit d'être un peu exigeant. Vous 
seriez très-fàchée qu'il en fût autrement; je vous en 
aimerais moins. 

« J'espère vous voir dans très-peu de jours, mercredi, 
par exemple, si les tracasseries que l'on me suscite en- 
core pour ma légion sont enfin terminées. Dites à la 
comtesse ', de ma pari, mille choses aimables; et puis, 
qu'elle parle de mon petit séjour ! d'avance. Non ! non ! 
ce calcul que vous me supposiez n'entre nullement dans 
ma manière de voir; tout au contraire, une extrême 
franchise est dans mon caractère. «Je serai à la vie, 
à la mort, pour vous, le frère le plus tendre. » 



11- f.KTTRE 

«J'ai vu hier la baronne; malgré tous mes soins jen'ai 
jamais pu me faire dire au juste l'adresse. Vous ne pou- 
vez croire tout ce que celte pauvre Marianne a dû souf- 
frir, les détails dont elle a eu à se mêler; pauvre femme ! 
elle a montré une aussi bonne tête qu'un excellent 
cœur. Je vais risquer de lui envoyer votre deuxième 
lettre en lui écrivant un mot. Si vous ne m'avez pas 
envoyé la deuxième lettre, adressez-la à Amsterdam; 
d'après ce qu'on m'a dit, je crois qu'elle la recevra. 

1 Madame de Rully, aujourd'hui comtesse de Guitry. 

2 A Chantilly. Mgr le prince de Condé était pour moi d'une grande 
bonté. 



MES LETTRES À MADAME DU CAYLA. 71 

« Adieu, adieu, au plus tôl que je pourrai; ne soyez 
pas inquiète si je n'arrive pas, cela ne dépendra pas de 
moi; je crois que vous auriez été assez contente de ma 
lettre à M. voire beau-père; je voudrais connaître la 
visite de la duchesse. » 



ni- 1. 1-; i 1 1; j: 

a Oh! mon Dieu, que toutes ces pages me rendent 
heureux, et que je trouve votre exactitude aimable! 
Cette fluxion sur l'œil me désole, soignez-la, soignez - 
vous, et croyez avec certitude que, toute ma vie, vous 
retrouverez en moi l'amitié la plus constante, à la- 
quelle rien au monde ne peut nuire; n'ètes-vous pas 
ma sœur-amie, et ces deux mots ne disent-ils pas tout 
pour moi! L'ambition ', qui est pour tant de gens un 
si grand mobile, pourrait-elle contrebalancer seule- 
ment un moment dans mon âme, la crainte de me 
séparer du si petit nombre de gens qui sont nécessai- 
res à ma vie? 

« Voilà plusieurs jours que j'ai été sans vous écrire; 
m'aurez-vous accusé? ce serait injuste; j'étais plus 
à plaindre que vous, puisque j'étais forcé d'être 
muet; je n'ai pu vous écrire à cause de mes cour- 
ses. Arrivé hier soir, et revenant déjà ce matin de 
l'Arsenal ', je laisse mon père pour vous écrire bien vite. 
Mais, encore une fois, que vos lettres m'ont fait de 
bien! Quel bonheur de les relire! Vous n'avez pas pu 
vous baigner, n'est-ce pas? La Ch... trouve encore 



1 II était question de tue donner une ambassade. 

- Les mousquetaires noirs, dont je faisais partie, y étaient casernes. 






■ 






fî MES MEM01HES. 

Ii! moyen d'èlre en l'air; ne l'imitez pas, ne recevez 
personne, promenez-vous avec votre fille. N'y a-t-il pas 
trop d'égoïsme à vous demander de vous ennuyer? 
Enfin, sachez bien que toutes les fois que vous n'êtes 
pas en compagnie, je suis avec vous. 

« Où avez-vous pu aller chercher que j'avais été 
au-devanl de madame de M...; je reviens sur mes pas 
pour vous rendre un compte exact de ma conduite : 
chasse le mercredi, le jeudi, le vendredi. Je suis bien 
sûr de ne jamais me tromper en comptant sur voire 
amitié, .et c'est le bonheur de ma vie; ce ne sont pas de 
ces sentiments vulgaires qui nous attachent l'un à 
l'autre; ceux-là sont réprouvés; et tant qu'ils durent 
ils laissent plus de regrets, de remords el de troubles 
que de bonheur; c'est quelque chose de pur, de vrai, 
c'est un sentiment qui renaîtra là où tout finit; quelle 
douceur de pouvoir s'y livrer! 

« Mon père vient de m'envoyer chercher pour dé- 
jeuner; la chose est faite, et vite je vous reviens. Je 
reçois à l'instant même un mot de madame votre 
belle-mère, qui me donne de vos nouvelles d'une 
manière bien aimable, et qui me remercie du gibier 
que je lui ai envoyé. Je comptais lui faire ma cour 
hier au soir. J'ai trouvé un mot d'elle en arrivant; elle 
me mandait qu'elle passait la soirée en ville. J'ai là 
vos pages sous mes yeux, je voudrais les relire pour 
vous en parler davantage; mais je perdrais le peu de 
temps qui me reste pour causer avec vous. Je reviens 
à B.. , où j'ai dîné; vite après à Chinon. J'ai chassé 
toute la journée, tué vingt-six pièces, et à huit heures et 
demie j'étais dans mon lit, mort de fatigue. Je ne suis 
pas en train depuis quelques jours, el j'ai besoin du 



MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. 75 

repos que je vais prendre. Hier, vendredi, je suis parli 
à six heures du malin; j'ai été déjeuner à Dampierre, 
où la famille se trouvait réunie; je suis venu coucher 
à Paris; à sept heures j'étais à l'Arsenal. 

«Je pars lundi: je vais par Montmirail. Avec 
quelle impatience j'attendrai de vos nouvelles! J'y 
resterai trois semaines environ, puis je reviendrai 
peut-être par Tracy. Pendant ce temps je vous sup- 
plie de ne pas vous lier avec Chateaubriand. Ne croyez 
pas à la palte de velours, craignez la griffe; vous 
direz que je suis méchant. Ne m'en voulez pas, .j'y re- 
garde de si près pour vous! Suivez mes conseils, ils ne 
sont pas si mauvais. Je crains pour vous l'abandon 
de la conversation; combien je vous saurai gré de 
votre réserve! Adieu, adieu, chère sœur-amie, jamais 
vos nouvelles ne m'ont été aussi nécessaires. » 

IV- LETTRE 



« Pas encore un seul mol de vous; mon Dieu! que 
c'est triste! je ne puis prendre mon parti de ne savoir 
rien de rien de votre voyage, et de vos faligues. Vous 
m'aurez écrit, mais pas de précautions à l'auberge 
pour que la lettre soit mise à la poste, enfin pas un 
mot. Plaignez-moi, et songez à me dédommager gran- 
dement. Quelqu'un qui vous connaît et vous aime 
me disait hier que vos impressions étaient vives, mais 
peu profondes. Donnez-moi, je vous prie, chère sœur- 
amie, un fameux démenti en faveur de votre ami. 

« Mais que je vous parle donc bien vile de votre 
fils, et que je vous dise qu'il se porte à merveille, 
et qu'il est gai comme un pinson; je le quille et je 






7 _4 MES MÉMOIRES, 

viens de jouer avec lui. Figurez-vous-le établi dans 
voire cabinet, voyant tout ce qui se fait dans la cour, 
enviant au gros chien la partie de jeu qu'il fait, appe- 
lant chaque passant, faisant la plus jolie mine à Cau ', 
qui n'y est pasinsensible. Depuis votre départ il n'a 
pas demandé une seule fois le jardin. Son intelligence 
est vraiment incroyable; il me montrait la place de 
votre voilure. 11 regardait la porte, et sa charmante 
petite figure prenait une expression sérieuse dont je 



lui savais grc. 



« Avant-hier madame de G... fait dire à madame 
de la Rochefoucauld que l'on suppose que son fils 
avait la rougeole; elle propose sa campagne pour le 
vôtre. Enfin, je ne puis vous rendre l'occupation de 
madame de la Rochefoucauld pour vous, pour votre fils, 
en même temps que ses regrets et son amitié. Elle me 
charge de toutes ses commissions, veut que je Vous 
dise combien elle vous aime, et que vous sachiez bien 
que si elle ne vous écrit pas, c'est parce qu'elle se fie à 
moi, et que d'écrire la fatigue horriblement. 

« Revenons à votre fils. Madame de la Rochefoucauld 
envoie chercher votre nourrice... point de nourrice. 
Elle lui fait dire de venir lui parler sitôt qu'elle ren- 
trera; il était six heures quand la nourrice est arrivée 
pour dîner. Je recommande à la nourrice de ne plus 
monter avec l'enfant. Je fais mettre mon cheval à mon 
cabriolet, et je cours au palais Bourbon tout conter à 
M. votre beau-père, et voir avec lui ce que nous ferions. 
Je lui propose de faire descendre l'enfant dans la 
chambre de madame de G. . . , afin d'ôter toute espèce de 



1 Noire |>clil cliien. 






MES LETTRES A MADAME 1)1 CAYLA. 75 

communication avec le haut; il trouve qu'il n'y a pas 
d'autre parti à prendre. Vile je descends moi-même le 
lit de votre fils avec Joseph, et je m'en vais après avoir 
fait toutes les recommandations possibles, et après 
m'ètre assuré qu'il ne pouvait y avoir aucun contact. 
«Soignez-vous bien, cl soyez tranquille sur le sort 
de votre enfant. Impossible de songer encore à votre 
retour. » 




v. i r: r r n e 

«Eh! mon Dieu, cette lettre de huit pages ne m'est 
pas arrivée; c'est, je crois, la seule qui s'est perdue. 
Ma dernière était celle écrite en plusieurs jours. Com- 
bien vous êtes aimable avec cette occupation qui 
apporte avec elle tant de consolation et de bonheur! Il 
est vrai, j'ai beaucoup souffert, mais heureusemenl 
tout est fini, et demain je suis acteur pour la fête de 
mon père. Il avait tout à l'heure une grâce pleine de 
bonté, et me disait : « Si nous avons les mêmes défauts, 
« j'espère au moins que tu seras, comme moi, sans 
« rancune. » Un mot de tendresse me ferait faire l'im- 
possible; mais autrement ce qui est le plus simple de- 
vient ce qu'il y a de plusdiflicile. Je vous avais donc de- 
vinée! Je vous assure que je ne puis vous désirer meil- 
leure amie que vous n'êtes. Je vous remercie du fond 
de mon cœur de ne me laisser rien à désirer; et cette 
certitude m'est bien plus nécessaire que vous ne pou- 
vez vous l'imaginer, puisqu'au milieu de tout ce que 
j'ai dans la tête, je n'ai pas là-dessus la plus petite 
distraction. Au contraire, je sens que je deviendrai 
tous les jours plus difficile; vous en arrangerez-vous? 



76 



MES MÉMOIRES. 



«Vous ne répondez qu'à une seule chose de ma 
lettre; mais, en grâce, parlez-moi de M. votre frère, 
que je jouisse de votre bonheur, surtout s'il doit être 
un peu durable. Je repense à ma lettre perdue, 
pour en rester inconsolable. L'intelligent laquais 
de M. votre beau-père y était-il pour quelque chose? 
Il n'a pas ma confiance, peut-être ai-je grand tort; 
mais je songe que vous avez pu l'envoyer chez moi. 
et que, comme le départ de mon beau-père a été re- 
lardé deux fois, je n'ai pu encore la recevoir. Il arrive 
décrément demain ou après-demain au plus tard. Sa 
mère est bien malheureuse de la mort de madame 

de H...? 

» Au revoir, chère sœur-amie. Toujours ce triste 
adieu qui me rend si malheureux. Vous êtes aimable, 
et cette assurance de votre amitié m'est bien pré- 
cieuse. La belle âme! médisait ce matin cette amie 
dont vous me parliez; vous ne sauriez croire com- 
bien je me trouve heureux quand je lui parle de vous, 
de l'intérêt qu'elle vous témoigne. 

« Je ne me console pas de n'avoir pas reçu mon pa- 
quet, malgré tous les soins que je suppose que vous 
y avez mis. On me mande que je l'aurai dimanche, 
et, revenant lundi, jugez le peu de temps que j'aurai. 
Comme c'est bien à vous de m'engagera rester un jour 
de plus! Vous êtes bien plus parfaite que moi dans 
votre manière d'aimer; mais aussi je me dis quelque- 
fois que vous aimez moins. Et votre santé? j'y pense 
souvent; on m'en parle, preuve qu'on y porte intérêt. 
Une peine qui est confiée perd de son iimerlume. Eh 
bien ! sachez que je ne trouve pas ma mère aussi ai- 
mable pour moi, que j'avais lieu de l'espérer. Vous 



.:■: 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 77 

savez comme je prends au noir el à la tristesse, et la 
plus grande marque d'amitié que je puisse vous donner 
est de vous en parler, .l'en souffre, mais je ne vou- 
drais pas en convenir avec moi-même. 

« Adieu, adieu. Vous revoir, et vous parler de ma 
tendre amitié, c'est le bonheur par excellence. » 



VI- LETTRE 



« Votre cœur vous a reproché, j'en suis sûr, de 
m'avoir dit des choses dures; aussi je viens au-devant 
de votre tête un peu mauvaise, el vraiment nous som- 
mes trop amis pour ne pas nous devoir la vérité, et 
regarder au premier qui reviendra. 

« Mes impressions sont si vives qu'elles me font 
mal; je m'attendais à recevoir de vous le billet le 
plus aimable; je jouissais même d'avance du plaisir 
que devait vous causer le mien. Au lieu de cela, je 
suis grognon, ennuyeux..., vous savez tout le reste, je 
déteste les rabâchages, jugez maintenant. 

a La tristesse ne vous empêche jamais de vous amu- 
ser, et avant-hier vous n'en avez pas moins élé je ne 
sais où. Soyez donc toujours pour moi telle que je 
suis pour vous. Le plus parfait accord régnerait à ja- 
mais entre deux amis qui se sont juré sous la voûte du 
ciel, une amitié aussi pure qu'elle est éternelle. » 



VII' LETTRE 



« Je vais avec M. votre beau- père chez M. le duc 
d'A... Vous disposez bien plus de moi, que moi de 
vous; et je puis dire que vous n'aurez jamais un sa- 




7S 



MES MÉMOIRES. 



crifice à me demander que je puisse vous refuser. 
L'amitié fait tout partager. 

« Je me reproche ce petit mot d'hier au soir, c'est 
tellement le naturel de l'homme, que je n'y puis rien, 
c'est plus fort que moi; j'y travaillerais sans fruit. Cette 
possibilité de séparation me fait frémir ', je ne puis 
seulement l'entrevoir, je ne puis rendre ce que j'en 
éprouve. Mais non! non! souffrez avec patience, et 
mettez votre confiance dans celui qui peut tout. S'il 
V a îles inconvénients, il y a aussi des avantages; 
songez que nous devons à cela notre amitié; autre- 
ment elle n'eut pas existé. Devenez plus religieuse; 
songez que personne plus que vous n'a besoin de la 
protection du ciel; demandez-la, méritez-la, et soyez 
assurée que vous l'aurez. Il protégera une amitié dont 
les bases sont sacrées. Il n'est pas douteux que laposi- 
tion d'une jeune femme ayant une place à la cour et un 
mari qui n'y paraîtrait point, serait bien fausse. 

«Songez qu'à présent la moindre inconséquence sur 
un pareil théâtre a des suites graves \ Que jamais un 
homme puissant ne vous parle trop longtemps, vous 
feriez des jalouses, et l'on se venge par des méchan- 
cetés.» 



VIII- LETTRE 



« Après la journée d'hier, vous avez pu, ce malin, 
arranger une soirée dehors, et voilà ce chagrin dont 



' Madame Du Cayla avait un moment songé à quitter la France 
- Les relations de Madame Du Cayla avec Louis XVIII venaient de 
commencer. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 70 

vous me parlez. Vous me dites que vous ignorez si 
M. voire beau-père ne voudra pas faire des visites; et 
dès ce malin vous aviez arrangé avec la duchesse de 
Maillé une parlie. Quel manque de franchise! Il faut 
à tout prix faire le sacrifice de voire caractère et de 
voire indépendance, si vous voulez que nous puissions 
nous entendre. 

« Quelqu'un me disait ce malin que mes défauts se- 
raient des qualités précieuses pour quelqu'un qui m'ai- 
merait véritablement. Grand Dieu ! je n'aurais donc 
trouvé chez vous que la superficie de celle amitié si 
pure, si vraie, que je croyais avoir fait naître. Je suis 
rentré chez moi, et je n'en bougerai plus'. » 

l\- I.ETTUK 

a Ètes-vous enfin disposée à suivre mes conseils? 
Voilà ce qu'il me faut savoir pour dormir Iran- 
quille. Non, point de rancune pour cette lettre d'hier; 
mais aussi ne prenez plus ce ton aigre qui déchire, 
et permettez qu'on vous dise la vérité. On lâchera d'y 
mettre plus de douceur. Je n'ai point encore la réponse 
de M. de Brézé; je m'en désole. Mandez-moi par un 
mot ce que vous aurez fait en rentrant. Bonsoir et 
mauvaise soirée. Pensez aux absents. 

« Douter de votre amitié serait pour moi le coup de 
mort. Je vous avoue que ce que vous me dites me fait 
frémir. Je veux causer avec vous. Votre existence 



1 Je laisse passer cette lettre, bien que les expressions en soient sans 
doute exagérées, pour montrer toutes les difficultés que devait m'offrtr 
le caractère de madame Du Ca\la. 



8ii MES MÉMOIRES. 

pourrait se trouver compromise ; et comment et pour- 
quoi? 

« Indiquez-moi à quelle heure je pourrai vous 
trouver. Je crois pourtant que de bonne heure vau- 
drait mieux. » 

V LETTRE 

« Obéir ;'i ce qu'on aime 

« Est bien plus doux que commander. 

c< Entendez hien cela, dame amie. Je respire depuis 
hier ; mais le poids qui m'a accablé était si lourd, qu'il 
me faut du temps pour en revenir. Je m'avoue le plus 
lâche des hommes devant ce genre de danger. De 
grâce, relisez doucement, et que vos regrets soient 
sincères. Tâchez, si vous venez chez la vicomtesse, 
que nous passions une agréable soirée. Ma manière 
de sentir ne sera donc jamais appréciée par cette 
sœur qui peut tout pour mon bonheur; mais aussi 
pour mon malheur! La véritable amitié rend élo- 
quent, et je la représenterais sous toutes les formes 
sans jamais me répéter. 

« Au revoir, chère sœur-amie. » 



XI- LETTRE 

«Je vais décidément demain à M on Uni rail. Vous 
quitter est un véritable chagrin; mais ma mère se 
plaint que je l'oublie. Pourquoi ne pas- réunir dans 
un même lieu tous les objets de sa tendresse? C'est 
que l'on trouverait ici-bas le bonheur parfait. 

« Je viendrai chez vous à trois heures exactement; 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. SI 

vous seriez aimable si vous faisiez la lecture et la cor- 
rection dans la matinée. Je voudrais emporter le ma- 
nuscrit à Montmirail ; si cela doit vous ennuyer, j'y 
renoncerai. Quand tous les jours on pleure une sœur 
que l'on chérissait, que d'actions de grâces à rendre 
au ciel de vous avoir rendu la réalité de celle amitié! 
Jouissons-en avec reconnaissance, et plaignons les en- 
vieux. » 



XII e LETTRE 

c< Comment vous exprimer la tristesse que j'ai dans 
l'âme? Je ne puis que la sentir. J'arrive de l'Arsenal ; 
en passant devant cette porte, qui n'est plus la vôtre, 
j'ai senti vivement tout l'empire de l'amitié. Mon 
cœur s'est déchiré en pensant qu'il fallait aller cher- 
cher aussi loin ma sœur-amie. Je voudrais que ma- 
dame votre belle-mère sûl à quel point elle entre 
dans mes regrets; ceci me prouve bien à quel point 
je lui suis attaché. Adieu, pour vous toujours le frère 
le plus tendre. » 












MU" LETTRE 



« Non, ma reconnaissance est Irop peu pour vous, 
et le sacrifice d'un léger plaisir est trop fort pour 
vous. Peine sur peine; celle-là, puis une autre, voilà 
à quoi je m'attends. Celle qui vient de vous est un 
poison qui dévore. Le repos du monde, et le bonheur 
de mon pays ne peuvent être trop cruellement achetés. 
J'y consens; je suis bizarre; mais aussi qui aime 
comme moi? certes, ce n'est pas vous, qui ne me 

Mil. <> 



S'2 MES MÉMOIRES 

connaissez pas, et qui n'avez pas une àmc fort sen- 
sible. 

« Je mets à part ce que j'éprouve pour m'occupe! 1 
de vous. Votre toilette m'a paru parfaite; la robe 
peut-être un peu longue; coiffée à merveille, et les 
mosaïques faisant très-bien. 

« Écoutez le conseil d'un ami : j'aurais voulu que 
voire dernière révérence à madame de C. . . ne fût pas de 
si près ni si direcle comme à la maîtresse do la maison. 
Madame de D... a perdu dans mon esprit; un pre- 
mier pas entraîne toujours des conséquences. Vous la 
figurez-vous causant si familièrement avec M. de T...? 
l'inconvenance m'en faisait mal. » 



XIV LETTISE 

« Vous êtes des plus aimables sans doute. Vous avez 
perdu de mes lettres; je ne puis le concevoir. Il me 
vient une idée : j'ai plusieurs fois donné différentes 
lettres à Thierry 1 pour les mettre à la poste; peut-être 
les aurait-il fait porter, et alors on ne les aurait pas 
remises exactement. Je vous y confiais le motif de ma 
tristesse; partagée par vous, elle eût été moindre. 
Votre amitié avait deviné, et des jours de deuil 
avaient réveillé dans mon cœur de trop cruels souve- 
nirs, que rien ne peut en arracher. 

a Vous ne savez pas combien je suis heureux et re- 
connaissant de ce que l'on m'offre. Le bonheur que je 
dois à l'amitié est ma vie. Oseriez-vous dire que j'ai 
dans mon existence des liens qui vous sont inconnus; 
moi qui, voyant en vous une sœur-amie que je chéris, 

1 Concierge de l'ancien n° 53, rue de Vurennea 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 85 

vous ai souvent, confié mes pensées les plus inlimes? 
Seriez-vous ingrate? Une âme comme la vôtre n'a pas 
de défauts de ce genre. Je vous écris à Paris, puisque 
vous devez y arriver à la fin de cette semaine. Une 
adresse avait été mise par la vicomtesse, qui sort de 
chez moi, et veut que je vous dise pour elle des ten- 
dresses. Peste soit du voyage! » 



XV" LETTRE 

« Je l'ai maintenant à cheval sur mon nez, cette 
certaine personne dont vous me parlez; elle veut à 
toute force vous donner son genre. Il ne vous con- 
vient en rien! J'ai fini mon petit travail; j'ai une 
extrême impatience de vous le lire, et de vous avoir 
pour juge. Votre amitié me charme tous les jours da- 
vantage; vous ne pouvez vous imaginer le honneur 
qu'elle me donne. 

« Je pense à ces lettres égarées; c'est vrain~enl 
extraordinaire. Certainement il y a quelque chose là- 
ilessous. Vous ne voulez jamais prendre les précau- 
tions que je vous demande. J'espère qu'avant de par- 
tir, vous ferez les perquisitions nécessaires et de sage? 
recommandations. 

a Voici mes projets ; je vais samedi à Chàlons avec 
mon père; M. le duc de Berry y passe, et je reviens 
lundi à Monlmirail. Je repars le soir avec mon père 
pour Paris. Je vais faire ma cour à madame d'Agoult, 
et, à deux heures au plus lard, je suis mille fois heu- 
reux de vous revoir. Oui, sœur-amie, ce nom que je 
vous donne vous exprime ce que mon cœur sent pour 
vous, et la nature de ses sentiments; c'est quelque 




Si MES MÉMOIRES. 

chose de sacré. Quand j'ai fini vos lettres, je recom- 
mence à les lire; je les voudrais sans fin, et cette der- 
nière page blanche m'a donné des regrets. Je trouve 
voire slyle charmant; il est devenu d'une simplicité 
qui plaît, eL vos expressions bien souvent sont celles 
que je vous demanderais. Vos projets de raison pour 
cet hiver me rendraient heureux si j'en avais la certi- 
tude; mais je ne crois jamais entièrement qu'à ce qui 
doit m'affliger. 

« Présentez mes hommages bien tendres à madame 
votre belle-mère. Plus d'une fois j'ai été tenté de 
me rappeler à son souvenir; la crainte de lui paraî- 
tre importun m'a imposé ce sacrifice. Adieu, chère 
sœur. » 



XVI" L ET TUE 



« Rien ne peut balancer le bonheur que me donne 
votre amitié. Relisez ce qu'elle m'a inspiré sur l'ami- 
tié; je ne change jamais. Il élail dans ma nature 
d'être ainsi. Jugez combien mon amitié est solide et 
pure, quand elle a pour garant ce qu'il y a de plus sa- 
cré comme de plus tendre. 

«Dites que vous n'avez plus de peine; autrement 
ce serait m'en trop laisser. » 



XVII' LETTKE 



a Injuste personne, qui laissez douter à chacun de 
votre affection pour moi, et de l'influence réciproque 
qu'elle entraîne. J'ai parlé sans cesse et à tous de votre 
indépendance pour bien vous la laisser. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 85 

« L'injustice est votre partage, et vous sacrifiez tout 
à votre caractère. Oui, sans doute, il eût été permis 
à un sentiment comme le mien, et à un dévouement 
peut-être sans exemple, de penser qu'entre nous deux 
il n'y aurait plus qu'un seul guide, c'est-à-dire un 
même esprit et un même cœur; mais vous n'usez de 
cet empire que pour me tyranniser. 

«Vous voulez me mener. Oh! comme cela vous 
va bien ! Vous m'en voulez de penser que la pru- 
dence, la réserve, qui seules ont pu vous faire mar- 
cher, vous sont plus nécessaires que jamais. Vous vous 
préparez bien des larmes, croyez-en mon cœur, et 
recevez ici ma triste et trop cruelle prédiction. Je 
m'associais à votre gloire, à toute votre existence, 
mais je ne m'associerai jamais à tout ce qui vous 
arrivera par votre faute; et, certes, je n'accepterais 
jamais mon élévation à de si durs sacrifices. Je se- 
rais incapable de justifier la confiance du roi, et 
ma noble retraite me laisserait avec les services 
que j'ai rendus, et la certitude que j'ai un cœur et 
pas d'ambition. Vous serez libre alors et parfaite- 
ment libre, au milieu de tous les pièges qu'on vous 
tend; refusant de les voir, et pleine d'une confiance 
qui est une témérité que le ciel réprouve, vous suc- 
comberez, et vous n'aurez plus assez de larmes pour 
combler l'abîme que vous aurez creusé. 

« Le plus grand piège qu'on puisse vous tendre est 
celui de vous flatter, de vous entraîner, de vous faire 
quitter votre genre de vie, qui seul peut vous conser- 
ver et vous faire marcber. » 



86 



MES MEMOIRES. 



XVIII' LETTRE 




« Rien de si simple, sans doute, que de mener votre 
fille à des petits bals; mais est-ce à la cour et à son âge 
que vous devez la faire briller, et vous lancer vous- 
même dans votre position? 

« Pouvez-vous croire que les prévenances de M. de 
B***, si soutenues, tandis qu'il enrage lui et les siens, 
ne cachent pas un piège? Vous y tomberez infaillible- 
ment; car vous redoutez les yeux d'un ami qui ne 
voit que ce qui vous touche, et ne veut pas consentir 
à ne voir que ce qui vous plaît. 

« Vous me parlez de vos inquiétudes sans me les 
dire; mais je les connais et les partage, car elles sont 
réelles avec le nouveau plan que vous voulez suivre. 
Rappelez-vous que c'était un miracle que de pouvoir 
se soutenir dans une semblable position, et que la 
moindre chute serait sans retour. Vous ne voyez que ce 
qui vous sourit. 

a Croyez, croyez que les larmes les plus cruelles 
sont voisines de la gloire la plus assurée; mais, quand 
le ciel vous a tout donné, vous murmurez des moindres 
sacrifices, et un sentiment comme celui que je vous 
offre ne vous suffit pas. Je trahirais ma conscience si 
je vous dissimulais que jamais roule n'a été plus glis- 
sante que celle où vous marchez. Par une raison ou 
par une autre, presque tout est contre vous, comme 
conseil, je m'explique; et vous n'avez pour vous que 
vous et votre ami. Tenez, tous ces nouveaux tourments 
m'absorbent et m'ôtent toutes mes facultés. J'étais ca- 
pable de tout avec votre tendresse, pour votre gloire, 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 87 

le service du roi et le salut du pays; mais assister à 
un pareil désastre!... La fausse démarche qu'on veut 
vous faire faire est celle de vous entraîner dans le 
monde. » 

XIX" LETTRE 

« Il est impossible de se soutenir dans une sem- 
blable position sans le plus parfait accord. Vous venez 
de me prouver que mes prières n'avaient plus sur vous 
aucun empire, et que votre cœur était inaccessible à 
une prière comme à une affection. Je me suis associé 
à votre existence comme jamais cœur ne l'a fait; j'ai 
tout fait pour vous, et sans autre calcul que mon cœur 
et le bien de mon pays. Je vois une épée terrible sus- 
pendue sur votre tête, un abîme sous vos pieds, et je 
vous vois disposée à ne plus rien écouter. Que dois-je 
faire? m'éloigner, c'est le seul parti à prendre. Dans 
un moment aussi important vous laissez tout aller à 
l'aventure plutôt que de dire à un ami ou à celui qui 
avait quelques droits à l'être : « Soyez bien tranquille, 
a il m'en a trop coûté pour ne pas vous avoir cru, je 
a m'en rapporte à votre raison, et je vous promets de 
« ne plus rien faire que d'accord avec vous. » 

«Grand Dieu! je vous prends pour juge, est-ce 
trop demander, et peut-on désirer moins? Quoi! ce- 
lui qui s'est réduit pendant deux ans à être votre 
simple secrétaire, a pris pour vous le ton d'empire que 
vous lui reprochez! Allez-vous me chercher des torts? 
Je laisse h votre conscience à savoir qui les a; je ne 
demande qu'elle pour juge. Il me paraît indispen- 
sable d'aller chez Monsieur; autrement il croirait à 







88 MES MÉMOIRES, 

une intrigue. Certes, je ne vous nuirai pas plus qu'à 
mon ordinaire; mais je ne puis pas ne pas laisser 
entrevoir que j'ai eu une discussion avec vous. Dieu 
veuille que vous me fassiez dire qu'elle est terminée! 
Donnez donc un instant la plume à votre cœur. 
« Au revoir, chère comtesse. » 



XX» LETTRE 






« Je vous écris mes pensées, à vous de les juger, 
d'en faire usage, soit pour dire, soit pour écrire. Pre- 
mier point : a Parvenir à détruire cette correspon- 
cc dance à quelque prix que ce soit; c'est toujours une 
« porte de derrière, et ma chère fée a fait bien plus 
« difficile que cela. Laissons le passé, et parlons du 
« moment : Accord intime avec les ennemis du roi (et 
« il n'y avait pas là un prétexte d'ignorance). Outrage 
« à l'amitié, il serait noble de le pardonner, mais 
« outrage au roi ! Là le devoir parle et le cœur doit se 
« taire. 

« Tolérer qu'on écrive, c'est laisser supposer qu'on 
« est encore dupe des intentions d'un homme qui, 
« de moitié avec les ennemis du roi, a tout tenté 
« pour renverser son gouvez'nement, et avec qui? 
« avec ceux que l'on voit tous les jours tremper 
« dans les plus atroces conspirations. C'est lui laisser 
« de l'espoir, c'est en donner à ses amis, qui espèrent 
« et travaillent pour lui; c'est donner des craintes, 
« car tout finit par se savoir. Le Journal de Paris, 
« d'ailleurs, est tous les jours une nouvelle preuve de 
« ses sentiments, de ses intentions; car il est positif 
« qu'il se fait tous les jours sous la direction de 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 8!) 

» M. Decazes. On ne peut sans frémir, songer que ce 
« ministère-ci ne pourrait être renversé que par d'hor- 
« ribles révolutionnaires qui oseraient encore effrayer 
« ce siècle par le même crime qui a souillé le dernier. 
« 11 y a un point où la générosité devient faiblesse. 
a Vous vous arrêtez pour ne point dire plus. » 

«Vous avez plus d'esprit que moi, amie, et je m'en 
rapporte à vous pour arrêter cette correspondance qui, 
en amusant, aurait tôt ou tard les plus graves incon- 
vénients. « Mais c'est impossible, » direz-vous. N'im- 
porte, ce n'est pas la première fois que vous avez fait 
l'impossible. 

« Comprenez maintenant que mettre mon père aux 
postes a été un coup de parti pour nous, c'est-à-dire 
pour le roi, car j'ai un dévouement unique, et je ne 
vois que lui et le pays. « Ennemi juré des coteries, 
« pourriez-vous dire, il les a combattues partout, et 
« ne s'est jamais laissé entraîner par elles. Le vicomte 
« s'est fait des ennemis par la sagesse de ses opinions, 
« et il a parlé un langage que peu d'autres eussent eu 
« le courage de tenir. 11 a lutté seul contre des gens 
n qui paraissent bien forts; il a Iriompbé. Mais pour 
« arriver là, il faut bien aussi qu'il ail des amis. Le 
c< roi a été témoin de l'estime et de l'amitié avec les- 
« quelles M. de Villèle le traitait. Quels sont ses amis? 
« Ceux qui servent le roi. Il s'est entièrement sacrifié, 
« partout où il pouvait servir le roi, et il n'a trouvé 
« de récompense que dans son dévouement. » 

« Je parle de moi, amie, parce que c'est parler de 

vous. Croyez que l'opinion que l'on a de moi est de la 

plus grande importance par rapport à vous et au bien. 

«Méehanle! si je m'occupe tant de vous quand 






■ 



90 MES MÉMOIRES. 

c'est pour vous, occupez-vous un peu de moi quand 

c'est encore pour vous. » 



XXI- LETTRE 



« Chère comtesse, une des premières personnes 
que M. Decazes ait été voir, c'est Sébastiani. Il est im- 
possible de s'imaginer toutes ses intrigues, ses me- 
nées, ses efforts. M. de Biancourt a dit à d'Imécourt 
qu'il' tenait de Franchet que M. Decazes avait passé 
l'autre nuit presque tout entière chez M. de Talley- 
rand. Je vous cite les masques. L'ingratitude le rend 
le plus coupable des hommes, et s'il est permis à un 
particulier de pardonner, pareille indulgence est in- 
terdite au roi; la dignité de son caractère est la pro- 
priété de ses sujets. D'ailleurs, on pardonne au repen- 
tir, et ici il y a persévérance la plus outrageante. 

a J'ai été ce matin plus content que jamais de notre 
ami; je lui ai mis du baume dans le sang, il en avait 
grand besoin. « J'ai le plus mauvais ministère qui 
« existe, » m'a-t-il dit; et il m'en a parlé avec toute 
confiance. 11 voulait vous voir hier. Le conseil a fini à 
une heure; Corbière était furieux et ne lui pardonnait 
pas sa visite au roi, qui a si bien fait. « N'importe, 
« m'a-t-il dit, c'est à moi à faire tout aller; et puis, le 
« roi me traite avec tant de bonté et de confiance ! » Le 
roi peut rapprocher de lui ses ministres, il n'y a plus 



rien a ménager 



a Demandez pour moi à Dieu, chère amie, la force 
qui me manque et que vous me voulez! » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



01 



XXII» LETTRE 



« Dans mgn opinion, il est fort important qu'en 
entrant dans les idées du roi, vous montriez le danger 
de l'exagération, les menées de la coterie, et le chemin 
qu'elle a fait, bien un peu parce qu'on la laisse faire; 
ajoutez que, malgré les affaires générales, M. de Vil- 
lèle, qui a fait miracle, ne pouvait être à tout, et 
n'avait pas le pouvoir indispensable. 

« S'il s'agissait d'avoir de l'amour-propre, ou d'en 
avoir le temps, nous verrions que tout ce qui lui a été 
dit s'est réalisé. Il est aujourd'hui d'une extrême exas- 
pération contre mon beau-père. «Impossible, dit-il, de 
« marcher jamais avec M. de Montmorency. » Il n'al- 
lait pas si loin il y a deux jours. « Je vous ai parlé dans 
« ma conscience, lui ai-je dit, en vous écrivant ce 
« qui me paraissait indispensable — Jamais je ne 
« ferai marcher Corbière. — Je vous l'ai dit, vous êtes 
« dans un moment où l'homme d'Élatdoitsavoir pren- 
« dre un grand parti quand il est nécessaire. — Je me 
« retirerais plutôt que de céder. — Belle avance! vous 
« y êtes, il faut triompher à quelque prix que ce soit; 
« vous avez trop compté sur un miracle de tous les 
« jours; et malgré mes avertissements journaliers, 
« vous avez laissé prendre toutes les places. — Mais 
« savez-vous qu'il y a ici question de vie; jamais réso- 
« lution n'a été plus importante; cela me tue. — Rai- 
« son de plus pour vous décider. » 

«Pensez sérieusement à tout cela, chère com- 
tesse. » 




92 



MES MÉMOIRES. 



XXIII e LETTRE 



a Vous avez su qu'il ne s'était rien, passé, chère 
amie. Le roi a seulement dit : « Voilà le premier con- 
« seil après la session. » Impossible de faire com- 
prendre à Villèlc qu'il était indispensable qu'il donnât 
lui-même le moyen; je le lui ai encore dit de cent fa- 
çons; mais c'est votre faute, puisqu'on ne veut rien 
faire sans votre conseil. Vous ferez tout, on y mettra 
de la volonté, mais après que vous aurez parlé. 

« 11 était extrêmement triste, extrêmement tour- 
menté. Il est évident qu'il croyait que ce serait réglé, 
et que le roi le lui devait. 

«Ce pauvre Villèle souffrant, et beaucoup, m'a fait 
de la peine. De tous les yeux ministériels sortaient des 
étincelles braquées sur lui. « Impossible d'aller ainsi, 
« m'a-t-il dit, la présidence même ne suffirait pas avec 
« de pareilles gens. Rapportez-vous à mon caractère, 
« et peu de jours ne se passeront pas que je n'aie pris 
« un parti. Je briserai avec le conseil, il faudra bien 
« qu'on s'explique, et puisque le roi ne veut pas le 
c< faire, je le ferai faire de gré ou de force par le con- 
« seil lui-même. » Vous jugez, amie, cà quel point 
cette brouille en présence de l'ennemi serait triste. Il 
est impossible de croire à toutes les menées, tenta- 
tives et agitations; du moins on ne me reprochera 
point de ne pas les avoir prévues. Révolution, in- 
trigues, ambitions, tout est en travail dans ce mo- 
ment, et d'accord pour renverser ce qui est. Il est 
évident (car ces gens sont aussi fins que nous) que 
l'on vent voir si l'influence qui domine, et qui évi- 



MES LETTIIES A MADAME DU CAYLA. 95 

demmeiit marche parfaitement d'accord avec M. de 
Villèle, aura le crédit de le faire nommer prési- 
dent. 

« On sait très-bien que Villèle nommé président, la 
question est décidée. Aussi tous se remuent, s'agitent, 
se troublent pour l'empêcher. P..., P... ont eu des 
audiences du roi. Il me semble qu'il eût été prudent 
de ne pas recevoir le premier, après une conduite 
aussi scandaleuse. Je pense, chère comtesse, que vous 
aurez fait l'impossible; on résiste au travail, à la fa- 
tigue, mais non à ce genre de tourment; je m'en sens 
moi-même accablé, et je vous plains du fond de mon 
cœur. Cependant il faut l'emporter à tout prix, ou tant 
de travaux gigantesques seraient donc perdus! 

« Combien nous devons au ciel! Tout arrivera par 
vous. Votre conversation de demain n'est pas indiffé- 
rente, songez-y bien. Villèle m'a encore répété qu'il 
voulait la place; que, du reste, c'était évident, et qu'il 
lâcherait d'y travailler par vous et avec vous. Mon 
Dieu! mon Dieu! éclairez-nous!... Il m'a parlé de 
vous, de nous. « Pénétré, m'a-til dit, d'estime et d'un 
« attachement sincère; » il faut lui en savoir gré el 
suppléer à ce qui lui manque. Il est évident qu'il lui 
manque quelque chose, de la décision, du carac- 
tère; autrement il serait parfait. Vous aviez ce matin 
un espion à votre porte; tout cela recommence, évi- 
demment. Ils espèrent l'emporter, ébranler du moins, 
battre en brèche. 

« Votre meilleur ami. » 










!H 



MES MÉMOIRES. 



XXIV e LETTRE 



« Je suis bien de voire avis, il faut aller droit au 
but; mais ce que je ne puis tolérer, c'est qu'on s'ar- 
rête en chemin, parce qu'alors on recule. C'est évi- 
demment ce qui nous arrive depuis un an dans tous 
les détails. 

« J'ai eu avec Monsieur une bonne et aimable con- 
versation; il ne met plus aucun obstacle au change- 
ment de Chateaubriand ; dans son opinion, il croit 
cependant que c'est un grave parti de l'ôter du minis- 
tère, il ne trouve point Peyronnet regrettable, ni ayant 
le moindre pied, et il le préférerait néanmoins à sa 
place. Si je considère quelques cris du moment, je suis 
de son avis. Si je vois plus loin, je maintiens que Cor- 
bière, jaloux au delà de toute expression, ayant vu 
Villèle son égal, le voyant avec regret son supérieur, 
et d'un avis toujours opposé, sera un obstacle à tout 
dans le ministère, et un avantage à rien; et que d'en 
être délivré serait un vrai bonheur. Quant à Peyron- 
net, je réponds jusqu'à nouvel ordre de le faire mar- 
cher, tout comme Chateaubriand. Villèle ne connaît 
pas les hommes, et je m'y entends mieux. Jamais, 
tant que Chateaubriand pourra espérer, il ne prendra 
son parti de la deuxième place, et il espérera tant que 
chacun dira : «Il est impossible que ce ministère reste 
tel qu'il est. » 

« Si j'arrivais au ministère, on dirait que c'est vous, 
à moins que Villèle ne dise hardiment que c'est lui. 
Quel en serait le résultat? De vous donner plus de 
force, et surtout de rendre Villèle inattaquable, c'est 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 95 

positif. Vous savez que je suis sans ambition; mais 
Jes choses ne peuvent rester (elles qu'elles sont. « Que 
« ferais-tu de Capelle? m'a dit hier Monsieur. — Pas 
« grand'chose, lui ai-je répondu, mais nous n'y som- 
a mes pas encore. » 11 a ri. 

« Wolbock entre chez moi, me parle de toute sa 
reconnaissance pour vous, et me prévient que la liste 
doit être mise aujourd'hui sous les yeux du roi. J'ai 
oublié de vous dire que mon père avait obtenu du 
roi de lui présenter aujourd'hui son portrait fait par 
mademoiselle Duvidal. 

« Voilà la petite dame qui m'apporte sa note, c'est 
bien intéressant! Si je perdais une seconde, je n'aurais 
en vérité pas le temps de vous aimer, ni même de 
vous pardonner vos injures. Devenez donc douce et 
bonne, chère comtesse, et je vous pardonnerai tout. » 






XXV- LETTRE 

« Dieu! que de souffrances sont imposées à mon 
cœur, et quels assauts j'ai supportés ces deux jours-ci ! 
En présence je suis roc et lion; en arrière mon âme 
reste abattue, lorsque c'est par vous que je souffre. 
Laissons ce chapitre; ce soir j'aurai beaucoup à vous 
dire, si j'en ai le temps, ou plutôt la possibilité. Vil - 
lèle" était si parfaitement content de ce qu'on avait 
fait, si triomphant, qu'il n'a pas cru que ce fût le mo- 
ment de pousser la dernière botte, et d'après un mot 
qu'il m'a dit, cela va très-bien, patience! Vous devez 
savoir qu'on a refusé de voir hier au soir M. Decazes. 
Ce que vous ignorez peut-être, c'est qu'au déjeuner le 
roi lui a dit : a Ha ! ha ! vous vous êtes cassé le nez à 




,|,i MES MÉMOIRES. 

« ma porto; il en arrive ainsi souvent lorsqu'on ne 
« m'a pas fait demander d'avance. » C'est lui signifier 
qu'il n'a point ses entrées franches. C'est bon, mais 
il faut achever. 

« Rémond, homme de ma légion, qui fait avec 
tous les ouvriers de Paris pour plus d'un million 
d'affaires par an, est venu ce malin en toute hàtc 
me trouver. « Mon colonel, il se passe quelque chose, 
«je ne sais quoi, mais les lihéraux sont tout joyeux 
« depuis quelques jours, et s'agitent beaucoup. » Vous 
voyez, bien chère amie, qu'on s'aperçoit de quelque 
chose. « Villèle, a dit le roi, doit être bien ennuyé de 
« tout ce manège. » Il faut l'emporter pour le bien. 
Mais quel dévouement pour se mêler autant de poli- 
tique! J'en ai par-dessus les oreilles. 

« Je vais chez la vicomtesse d'Agoult ; elle prend 
un air si incroyablement triomphant, que j'en ai con- 
clu qu'elle voulait me dissimuler le coup qu'avait 
porté aux amis de M. de B... le nouveau soufflet 
de ce matin. Quelle rusée et maîtresse femme! J'ai 
fait le bon apôlre : quatre parties d'écarté; je n'ai 
parlé de rien pour les attraper. Le garde des sceaux 
est malade; à la manière suffoquée dont la vicomtesse 
a pris la chose, j'ai vu clairement qu'il était bien loin 
d'être à Villèle, comme vous le supposiez. Ces remar- 
ques sont bonnes. Villèle a été horriblement souf- 
frant, mais tout le monde l'ignore. Courageux comme 
un lion, il a travaillé toute la matinée, et a été au 
conseil comme à l'ordinaire. Enfin, la Providence 
est là. » 




MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. 



XXVI- LETTRE 

« Quand je suis enlré chez Villèle, ce matin, j'ai vu 
deux petits yeux fort malins se braquer sur moi, pour 
lire jusqu'au fond de mon âme. Le plus fin s'y trompe, 
il n'a rien lu sur ma figure ni dans mes yeux. 11 s'est 
rassuré. Qu'aurait-il pu voir? De la pitié sans aucune 
rancune. Je le voulais franchement au-dessus de moi; il 
m'a prouvé que mon âme était supérieure à la sienne. 
Je le plains de ses petites jalousies, je les regrette dans 
l'intérêt de mon pays, et lui pardonne de tout mon 
cœur. Si j'étais poursuivi par des idées d'ambition, je 
pourrais lui en vouloir; mais je n'en ai jamais moins 
eu; etje reste parce que je suis si bien ou si mal attaché, 
que je ne puis me détacher sans danger. Je ne désire 
des moyens d'action, que parce que j'envisage avec 
effroi le danger de n'en point avoir; et que les con- 
séquences, qui retombent sur nous tous les jours m'ef- 
frayent parfois. 

« Dans ce moment les puissances hésitent à en- 
voyer leurs ambassadeurs à Madrid. Il serait fâcheux 
qu'ils n'y allassent point. On ne veut s'emparer de 
rien, dites-vous; chacun, au contraire, cherche à s'em- 
parer; c'est tout naturel. Villèle a pris son parti de 
forcer la main à Corbière pour ne pas laisser la garde 
nationale dans un état aussi dangereux. La peur, je 
crois, que le bon effet ne retombât sur moi, si j'arri- 
vais là, le fait se hâter après avoir tant lardé. Je me 
résume : 

« A voire place je parlerais très-franchement à M. de 
Villèle, lui rappelant ce qui est la vérité : «c'est 

Vil!. 7 






na 




98 MES MÉMOIRES. 

que, voulant soumet trc voire opinion personnelle à la 
sienne, et ne pensant qu'au seul intérêt du trône et du 
roi, vous n'aviez pas même voulu parler de moi dans 
un sens utile au pays sans lui avoir demandé avant, 
d'une manière bien positive, son avis, ne voulant 
même pas prendre pour bon des phrases que vous lui 
aviez entendu souvent dire sur moi; que vous vous êtes 
étonnée qu'il ne parlât pas plus souvent de moi au roi, 
pour ne pas dire jamais. » 

« Je ne puis oublier que Villèle, arrivé au ministère, 
a été très-mal pour moi, pour vous, et qu'il ne rêvait 
qu'une chose : c'est de pouvoir se passer de vous. Il 
en a vu l'impossibilité; mais celui qui a été capable 
d'une pareille ingratitude peut la recommencer. 

« Voyons seulement les choses en pardonnant tout 
ce qui est personnel ; mais en nous conduisant tou- 
jours de manière à assurer le service du roi. Par de 
basses jalousies, Villèle compromet les intérêts du 
pays; nous ne devons pas y prêter les mains. Je lui 
parlerais ensuite de mon désintéressement absolu, et 
de tout ce que j'ai été pour lui, afin de lui faire 
pressentir ce qu'il est pour moi; je ne lui dissimu- 
lerais pas que vous m'avez vu quelquefois affligé de 
ne pas retrouver en lui, tout ce que mon cœur lui 
avait donné, tout ce que je croyais avoir le droit de 
trouver. La générosité ne rend pas dupe, et, sans en 
avoir l'air, je vois assez bien tout. 

a Le bien du pays et le service du roi vous dirigent 
uniquement; mais lorsque vous trouvez qu'ils souf- 
frent, vous vous croyez en conscience obligée de le 

dire. 

« Il me semble que celte explication doit être ami- 



'»*'•:' 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 99 

cale, quoique positive. Il faut ensuite veiller; l'homme 
est extrêmement fin, et il serait capable de lâcher 
quelques mots qui feraient du mal. M. T... P..., vous 
voyez comme il l'a facilement sacrifié ; vous voyez aussi 
comme il tient à Corbière, qui fait dix fois plus de 
mal à la chose publique. 11 faudra des années pour 
y remédier : plus on attend et plus c'est difficile. Vil- 
lèle craint notre influence; il me consulte sans cesse, 
il fait ce que nous lui conseillons, mais il ne veut pas 
en avoir l'air, lia de l'hésitation dans le caractère; il 
a une grande méfiance, de la susceptibilité, une mes- 
quine jalousie. 

« Six semaines d'air et de campagne me seraient 
bien nécessaires et me remettraient; mais jamais je 
n'aurai le courage de vous laisser seule sur une mer 
aussi orageuse. C'est impossible, car le chemin est si 
difficile, la route si embarrassée, que ce n'est pas trop 
de deux. Croyez à ma tendre affection. » 



\ X V II LETTRE 

« Je vais vous parler dans ma conscience : si je dois 
m'attendre aux malheurs que je prévois, et qui sont 
trop certains; si vous changez votre genre de vie, si je 
dois encore être malbeureux par vous, tenez, je le 
sens et je dois vous le dire, je suis absolument inca- 
pable d'une pareille besogne, et en l'acceptant je vous 
tromperais. Faites mettre aux postes un homme de 
bien. Quant a moi mon parti sera bientôt pris. 

« Si le bal où vous devez aller est celui du château, 
je vous en conjure à genoux, renoncez-y, il doit y 
avoir un monde énorme. Voilà votre senre de vie 









100 MES MÉMOIRES. 

changé; et des regrels inutiles, mais trop cruels, 
vous feront voir si quelques sacrifices de ce genre 
peuvent être comparés à tout ce que vous souffrirez. 
Seriez-vous sourde à une amitié qui a toujours veillé 
autour de vous avec une tendre sollicitude, et qui ne 
vous a jamais trompée? Une conversation que je viens 
d'avoir par hasard avec une personne qui vous aime 
sincèrement, et qui me demande surtout le plus ab- 
solu secret, me prouve à quel point votre courage est 
nécessaire, indispensable. Que de choses à vous dire 
aujourd'hui; mais je crains tellement de me donner 
l'air de vous mener, que je n'ai osé passer chez vous; 
et que, fatigué à l'excès, je viens encore de rentrer 
pour vous écrire. 

« Donnez-moi vos ordres pour ce soir. N'ayons donc 
qu'une même pensée. « Comme elle fait bien, me 
« disait M. de Noailles, de tenir à ce genre de vie! » 
Pensez à cette jalousie qui vous accablerait en reparais- 
sant dans le monde, à la fureur des femmes, et aux 
quolibets des hommes. Que tout cela est ennuyeux! 
direz-vous. Oh! si c'était à recommencer, je crois que 
ni vous, ni moi, nous n'aurions le courage de faire 
tout ce que nous avons fait. Ne repoussez pas mes 
supplications. J'admire votre courage du fond de mon 
cœur, mais ayez-le donc jusqu'au bout. » 






XXVIII- LETTRE 



« Bonjour, chère comtesse. J'ai vu ce matin Villèle, 
et nous avons causé à fond, principalement sur les af- 
faires d'Espagne, qui sont fort importantes. Il racon- 
ail et me consultait; je voyais de la confiance. Latour- 



■ 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 101 

Mjhi bourg ne veut pas rester à Conslantinople. L.. . . est 
coulé en Espagne par la fausse position dans laquelle 
on l'a mis. 

« Vous voyez, amie, que l'on en vient assez à nos 
idées; enfin, nous faisons le bien. Je pense à adjoindre 
M. de Chateaubriand à M. de Montmorency pour le 
congrès. Ne s'entendront -ils pas? S'entcndront-ils 
trop bien? Je pense aussi à Corbière, qui est lumineux 
en affaires, pour le conseil. Je voudrais, moi, que Vil- 
lèle lui parlât tout, net sur son ministère, qui ne va 
pas du tout, sur sa santé, sur l'importance du con- 
grès, sur la pairie, enfin sur une donation s'il restait 
au conseil. La présence de Wellington rend indispen- 
sable d'envoyer au congrès quelqu'un de marquant. 

« Ce pauvre Villèle est vraiment triste et abîmé 
de ne plus trouver dans les membres du conseil, 
dans ceux pour lesquels il a fait beaucoup, cette cor- 
dialité nécessaire, et qu'il y porte. Il en avait les 
larmes aux yeux. Je lui ai dit sur tout cela des choses 
qu'il a bien pesées. Il faut, pour être véritablement 
homme d'État, se mettre au-dessus de toute chose, et 
prendre les hommes tels qu'ils sont, et pour ce qu'ils 
sont. 11 m'a consulté ensuite, et je désire savoir votre 
impression : il regardait comme une grande et utile 
chose la conquête pleine et entière du Journal des 
Débuts, qui est une très-grande puissance. Pour cela il 
faut qu'il prenne Bertin pour secrétaire général ; il en 
sait tous les inconvénients vis-à-vis le public. Villèle 
ira ce soir chez le roi; il n'ira pas ce matin à cause de 
vous, et il n'y allait pas du tout sans moi. Le voilà enfin 
(|ui nous croit, Dieu soit loué et le roi servi ! Tout 
cœur pour vous aimer. » 






102 



MES MEMOIRES. 




XXIX» LETTRE 

« Cette lettre demande sérieuse attention, el une 
action prompte. Je vous en supplie, pas un moment à 
perdre pour que tout aille à la fois. 

« M. de Villèle est désolé; il a accepté chez madame 
de Rougé ; il me prie de vous exprimer tous ses re- 
grets. Il y va sans cesse; je gage qu'il y a quelque 
chose là-dessous, et que ce sont eux qui le travaillent 
contre nous 1 . Nous avons eu une douce explication; le 
bout de l'oreille et de la jalousie percent toujours. Il 
m'assurait que Bonneau était allé chez Corbière avant 
de venir chez moi prendre les instructions, pour en 
donner tout le mérite à Corbière. Il me l'a répété 
trois fois, et l'aura dit au roi. Bonneau sort de chez 
moi, et m'a renouvelé ce qu'il m'avait dit : c'est 
qu'il n'avait été chez M. de Corbière que parce que je 
l'y avais envoyé, et en sortant de chez moi. Je n'ai que 
dégoût, entraves et sacrifices, car vous aussi vous êtes 
souvent méchante. 

a L'excellent homme a consulté : nous gagnerons. 
Lisez ce papier et renvoyez-le. Il travaille Michaud. Il 
m'a dit que M... avait une pension de deux cents francs 
de l'intérieur, une place de cent louis à la maison du 
roi; L... une pension de quatre cents francs à l'inté- 
rieur, une place à l'Université; A... une place aux 
ponts el chaussées, el une pension de trois cents francs 
de M. de C. .. Justice de tout cela dans les vingt-quatre 

' Il s'agit des chefs de la Congrégation. On voit si nous étions ses 
agents, comme le prétend M. de Lamartine dans son Histoire de In 
Restauration. 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 105 

heures; c'est-à-dire simple menace qui suffira proba- 
blement : un ordre du roi ; vous verrez l'effet. Mi- 
chaud commence à trembler pour sa propriété. Nous 
l'emporterons dans l'intérêt du pays; mais Villèle veut 
que tout le mérite en soit à Corbière, qui n'a mis que 
des entraves. Un ordre du roi, je vous en supplie. Cet 
exemple portera son fruit. Jugez combien de choses 
blessent celui qui n'a en vue que le bien et le ser- 
vice du roi. J'attends Roy, le notaire, et je vais tout 
combiner et faire agir. Villèle dira encore que c'est 
Corbière; n'importe, nous l'emporterons, mais secon- 
dez-moi. » 



XXX' LETTRE 

« Je vis par votre exactitude, ma bien chère voya- 
geuse, et elle est le bonheur du malheur. Vous voilà 
donc à M..., vous reposant de vos longues fatigues, 
reçue parfaitement, je le crois bien. Revenez-nous 
au galop; puisque vous êtes sensible aux bonnes ré- 
ceptions, vous serez reçue ici avec transport; le plus 
lendrc dévouement s'offre pour caution. Demain est 
l'exécution des grands coupables. 

« Je viens encore de rendre un bien grand service, 
que personne ne connaîtra, Pieu soit loué! Je vous 
ai souvent raconté la position affreuse dans laquelle se 
trouvaient toutes les prisons de l'État; c'est malgré 
tout, que j'ai forcé M. Delaveau à nommer enfin Ron- 
neau inspecteur; et si je ne m'étais fâché tout de bon, 
j'échouais. Il y a déjà fait des miracles; ce n'est pas 
tout : les quatre prisonniers se sauvaient de Ricêlre; 
dix mille francs donnés au concierge, cinquante mille 







104 MES MÉMOIRES. 

après le départ, cinquante mille autres sur les fron- 
tières d'Espagne. Bonneau a tout découvert. Le con- 
cierge s'est bien conduit. Jugez quel effet en France 
comme en tëurope si ces prisonniers s'étaient évadés, 
et c'était certain sans ce pauvre Bonneau, qui est sur 
les dents. Ce complot était incroyable, bien ourdi; le 
voilà déjoué, Dieu soit loué! Il faut être toujours sur 
ses gardes. La commission des prisons est exécrable; 
j'espère encore parvenir à la faire changer plus tôt 
que plus tard. 

« Voilà l'affaire de l'école polytechnique finie, bien 
bonne chose encore ! Enfin , nous marchons chaque joui- 
un peu; c'est ainsi que, sans secousse, on atteint le 
but. M. de Chateaubriand fait le diable pour Bertin. 
Villèle est ébranlé de nouveau ; vous savez que j'étais 
inquiet depuis quelque temps, mais maintenant l'on 
peut dire que les choses marchent; il fait tout au 
monde pour mettre à jour les affaires de l'intérieur, 
mais il croit devoir n'y rien changer avant le retour 
de M. de Corbière par égard pour lui . Quant à M. de Pey- 
ronnel, cela va de mal en pis, et c'est triste; je suis 
convaincu qu'une rupture aurait des inconvénients 
dans ce moment, les exagérés s'en empareraient. Il 
est évident qu'il est des gens qui y poussent là-bas et 
ici, et cela par des ambitions personnelles. 

« Pour moi, qui n'ai qu'un sentiment, celui de 
mon pays et celui de mon roi, j'ai donné ce malin à 
Villèle un avis que je désire qu'il suive. À bientôt de 
vos nouvelles, chère voyageuse. » 









MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 105 



XXXI' LETTRE 

« Jamais une si aimable et plus nécessaire exacti- 
tude, ma bien chère voyageuse; et, malgré tout ce 
que vous avez à faire, voilà qui est vraiment char- 
mant. Je me suis acquitté de vos commissions vis-à- 
vis de madame de la Rochefoucauld ; elle y est extrê- 
mement sensible. Je viens de lui écrire. 11 est curieux 
de voir même comme dans les petites choses je me 
trouve avoir de l'influence : puisse-t-elle toujours être 
utile à mon pays ! Madame de Villèle, qui, par paren- 
thèse, m'aime beaucoup (sentiment fort réciproque), 
se plaît à la campagne; son mari en a besoin. Je lui 
avais conseillé d'emprunter le logement de la vicom- 
tesse d'Agoult, à Saint-Cloud ; elle a d'abord dit non. 
La famille va s'établir aujourd'hui dans celui de ma- 
dame des Cars, ce qui est plus commode. M. de Vil- 
lèle ira tous les jours dîner; du reste, c'est une bonne 
idée. 

« Je reviens du château ; le roi n'a reçu avant midi 
et demi presque personne. Je le regrette; j'espérais 
bien faire ma cour. 

a On va faire un dessin. Vos chevaux sont en par- 
fait état. Je suis déjà obligé de vous quitter ; il n'y a 
d'adoucissement à votre absence que le bonheur de 
m'occuper de vous. » 







XXX1L LETTRE 



« Mon Dieu ! ma chère et tout aimable voyageuse, 
que voire exactitude me rend reconnaissant! Je ne 




106 



MES MÉMOIRES. 



vivrais pas sans ce petit moment que je passe avec 
vous presque chaque jour. J'aurais une bien longue 
lettre à vous écrire, mais un courrier de mon beau- 
père vient d'arriver; on lui en expédie un autre sur- 
le-champ, ce qui m'a pris tout mon temps. Ce sera 
donc pour demain. 

a L'exécution a eu lieu hier; trois condamnés s'é- 
taient confessés; rien n'a bougé, et cet exemple pro- 
duira, il faut l'espérer, un grand et salutaire effet. 
Dieu veuille leur pardonner pour l'autre vie; mais 
qu'il est triste d'être forcé d'en venir là ! 

« Vous vous trompez pour G,..; je n'ai pas eu la 
pensée de vous empêcher d'y aller, mais bien chez la 
duchesse. Ce sera pour vous une chose agréable; je 
vais exécuter tous vos ordres avec soin. Quant à rem- 
bourser M. F..., je trouve que ce ne serait pas conve- 
nable pour le roi, et j'aime que chacun joue son rôle. 
J'en parlerai tout franchement à Villèle, en lui expri- 
mant votre désir formel. Il me demande souvent de 
vos nouvelles, et il sent du fond du cœur le prix des 
bontés du roi, puis tous les moyens que lui donnera 
cette présidence. 

« Je reçois vos nouvelles avec un cœur qui sait ai- 
mer la chère voyageuse. Choses charmantes à vos 
chers enfants. » 






XXXIII' LETTRE 



« Hier soir j'ai vu Monsieur; il m'a demandé de vos 
nouvelles avec un véritable intérêt, ainsi que le mo- 
ment de votre retour. Le roi est parfait pour lui, et ce 
pauvre prince est enchanté. C'est une union vraiment 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 107 

bien heureuse dans la famille. Le duc de Wellington 
en a été extrêmement frappé. Il cherchai là faire parler 
Monsieur 1 . «Je n'ai qu'une seule manière devoir, lui 
« a-l-il répondu, c'est celle du roi; et c'estàson conseil 
« qu'il faut en appeler pour toute chose. » Je vais 
aller passer quelques jours à Monlmirail; ma mère le 
désire vivement, et plus tard ce me serait absolument 
impossible. Je passerai par Tracy, il ne faut pas aban- 
donner ses anciennes connaissances. Il m'en coûte 
de retarder mes chères nouvelles. Je ne vous écrirai 
que ce mot aujourd'hui. Je suis à tout. Villèle m'a 
montré la lettre que lui a écrite mon beau-père; il est 
sous le rapport politique, je dois le dire, d'accord avec 
moi. Il adopte une partie de mes idées, mais il dis- 
cute longuement la présidence. Je désire que vous 
soyez contente de mes lettres. » 






XXXIV e LETTRE 



« Jamais vous ne croirez tout ce que je fais pour 
avancer. Pensez qu'il y avait immensément à faire; et 
que partout les malheureux ouvriers, certains d'avoir 
de l'ouvrage, font la loi. J'y aurai fait de mon mieux, 
voilà ce qui est certain. 

« Par votre dernière lettre vous m'annonciez pour 
la première fois l'itinéraire très-positif de ce bienheu- 
reux retour; il ne m'est pas venu par celle d'au- 
jourd'hui, ce qui m'afflige. Ce matin j'étais chez Hit- 
lorf, à je ne sais quelle heure, pour prendre toutes 
les mesures possibles, afin que votre cœur, chère 

1 Voilà pourtant toutes les erreurs de il. île Lamartine réfutées par 
les faits. 






108 MES MÉMOIRES. 

voyageuse, senle mon amitié partout, .le pars demain, 
deux jours pour Tracy, quatre à Montmirail, trois 
jours de route, neuf en tout. Le petit séjour d'LcIi- 
mont m'avait déjà fait beaucoup de bien. 

« L'organisation des finances ne tardera pas. Rien 
encore à l'intérieur; c'est fort trisle. Mais je conçois 
que ce soit difficile en l'absence de M. de Corbière ; en 
attendant, ce maudit Corbière fait bien du mal. .le suis 
heureux qu'on me sache quelque gré de ce que j'ai 
lente. Vous tenez à vos idées, ma bien chère voyageuse; 
mais le contraire de ce qui a été fait eût été folie; et 
imprudence coupable. 

« Lyon se fait bien attendre. On a beaucoup lardé; 
mais là il n'y a pas faute. Au fait, il n'y a plus que pa- 
tience. El la pauvre madame de Crillon ! vous aurez 
été désolée ; je le suis avec vous el avec elle. C'est une 
excellente personne. Adieu, adieu; votre serviteur 
respectueux et tendre. » 



XXXV' I.ETTKE 

« Me voici à Tracy, où je suis arrivé seulement à 
trois heures du matin, par la nuit la plus obscure, ce 
qui était peu commode pour traverser la forêt; pour 
comble de joie, la roue d'une calèche louée s'est cas- 
sée d'une épouvantable manière, de sorte qu'il m'a 
fallu rester six heures dans une espèce de mauvais 
cabriolet. Vous devinez si j'ai pensé à la plus chère 
des voyageuses, à qui pareil accident est sans cesse ar- 



rivé. En oulre, le temps était épouvantable 

« Aujourd'hui nous rentrons d'une promen 
énorme à cheval, par le pays le plus ravissant 



ade 



ml 



MES LETTRES A MADAME OU CAYLA. 109 

soit possible d'imaginer; j'en aurais joui encore da- 
vantage si je ne crachais le sang depuis deux jours, 
sans trop savoir pourquoi. Que votre santé soit bonne, 
c'est l'essentiel ; advienne après pour moi que pourra. 
Je suis, dans tous les cas, certain d'être bien moins 
regrette que je ne regretterai ; et, si c'est triste, c'est 
aussi consolant quand on aime sincèrement; mais 
nous n'en sommes pas là. 

« J'avoue qu'il n'y a pas d'habitation que je vou- 
lusse autant avoir que celle-ci ; elle réunit tout. 11 n'y 
manquerait positivement rien si j'avais l'honneur de 
vous y recevoir. Je suis moi-même étonné de la bi- 
zarrerie de mon caractère; mais, dès que je quille 
Paris, la politique cesse d'êlrc pour moi un devoir, cl 
je n'y songe plus. On m'a reçu de la manière la plus 
aimable. Je reste encore demain, et dimanche je che- 
mine vers Montmirail ; ma mère m'y attend avec im- 
patience, et je serai bien aise de lui donner une preuve 
d'affection, et de voir les nouveaux changements qui 
ont été faits à cet établissement. Vous avez été plu- 
sieurs jours sans nouvelles ; vous me pardonnerez mon 
égoïsme, ma bien chère voyageuse, mais je voudrais 
que cela vous fit autant qu'à moi. Adieu, adieu. » 



XXX VI' LETTRE 

« Je me reproche de vous avoir inquiétée un mo- 
ment hier en vous parlant de crachements de sang. 
Ce malin, cela va très-bien. Je viens d'écrire une lettre 
de huit pages à M. de Villèle pour ne pas perdre 
l'habitude de nos conversations, que je ne crois pas 
inutiles ; il la recevra plus tôt, grâce à vous. Je vais 






HO .MES MÉMOIRES. 

envoyer à quatre heures pour que vous receviez plus 
tôt aussi de mes nouvelles; car je compte un peu sur 
votre amitié. Je voudrais que celle certitude vous fût 
aussi douce à donner qu'elle m'est nécessaire. On 
m'attend pour déjeuner; nous irons après essayer de 
tuer le temps. 

« Avec quelle impatience mortelle j'attends le 29 ! 
il me semble que je n'y arriverai point. Adieu, adieu. 
Ménagez-vous en revenant, pour nous arriver très- 
bien portante. Tout à vous. » 









XXXVII- LETTRE 

« Enfin, voilà donc la dernière fois que j'écris à 
ma bien chère voyageuse, et sous peu de jours j'aurai 
le bonheur de la revoir. J'ai peine à le penser, et ce- 
pendant je m'attache tellement à cette idée, que je 
n'y renoncerais pour rien dans le monde. 

« Je reçois à l'instant votre mot de Grenoble du 28; 
c'est incroyablement long à venir. Enfin, vous nous 
revenez; mal passé, dit-on, n'est qu'un songe. Il pa- 
raîtrait, d'après les nouvelles, que C... irait à Vérone. 
Je l'ai toujours pensé, il est encore plus ambitieux 
que romanesque. Après cela, je comprends parfaite- 
ment qu'il désire achever l'ouvrage commencé, et 
c'est peut-être préférable. 

« Nous avons tué hier un chevreuil, que j'ai envoyé 
à M. de Villèle, chassé deux loups, blessé un renard, 
tué un autre. Aujourd'hui je vais tirer quelques lièvres; 
et demain je suis sur la roule de Paris à sept heures 
du matin, où je vous attendrai avec impatience. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



XXXVIII* LETTRE 



« Je veux, amie, vous offrir le bonjour le plus ai- 
mable possible; c'est du fond du cœur qu'il vous est 
donné Recevez-le de même. J'aurais voulu que le roi 
vous exprimât le désir que l'archevêque de Paris fût 
jeudi à Saint-Oueu, sous prétexte de la cliapelle qu'il 
doit bénir, ce qui donnerait quelque chose de grave à 
cette visite. Oh! chère comtesse, il est bien impor- 
tant de donner à cette première visite un cachet qui 
reste. 

« Pensez à la porte en bois fort solide à placer 
derrière la grille du côté du jardin, à la grande 
cloche à mettre en haut de la maison, pouvant sonner 
de tous les étages de la maison; enfin, toujours quel- 
qu'un dans l'antichambre; que sous aucun prétexte 
on ne la laisse sans personne. 

« J'ai remis à Yillèle vos deux notes. Je ne puis pas 
dire qu'il ait été perfide, mais il n'a pas été franc; 
moi, je le serai toujours. Par exemple, quelquefois 
vous m'avez parlé de ce ministère, je ne verrai jamais 
que le bien de mon pays, et aujourd'hui, ni pour le 
roi, ni pour vous, ni pour moi, rien dans le monde 
ne me le ferait accepter; et cependant, je pense que- 
cette grâce que L... a arrachée, a un si mauvais effet 
pour le roi, qu'elle l' ébranlerait si on le voulait '. 

1 Je tenais avant tout que l'on rail sur ma tombe : // fil tout pour 
les autres, et rien pour lui. Et cependant, ne rencontrant partout 
que des obstacles, je sentais à quel point, dans l'intérêt du service du 
roi, il serait important que M. de Villèle eût auprès do lui un ami sin- 
cère, qui le soutint au conseil, et ensuite le forçât ù mareher, mais 
toujours d'après ses idées. 



11 '2 



MES MEMOIRES. 




« Villèlc est admirable pour la conduite des affaires 
de son ministère, je le répète; mais il se trompe quel- 
quefois, et nous avons eu assez souvent raison sur lui 
pour' tenir à nos idées. Il prend les choses à rebours, etsi 
nous le laissions faire, en faisant des miracles il se per- 
drait, nous perdrait, et laisserait son pays se détruire; il 
donne à gauche entièrement, quoi qu'il en dise, et 
vous allez voir plus tard M. de Chateaubriand l'atta- 
quer personnellement. Aussi prétend-il que c'est lui 
qui fait le plus de mal à la monarchie et dès lors il 
veut l'abattre, coûte que coûte, et il m'a déclaré que ce 
serait à la première occasion. Il vient d'envoyer signer 
au roi une chose absolument opposée à celle décidée 
au conseil. Ce ne sont donc pas les secousses qu'il 
craint. M. de Chateaubriand en produirait une véri- 
table. Ce n'est pas par là qu'il faut commencer. 

« Sa nomination a été une grande faute; nous l'a- 
vons tous combattue. Villèlc le juge maintenant aussi 
sévèrement que moi, et plus encore; il ne sait ni s'em- 
parer des hommes, ni les conduire ; il faut quelqu'un 
qui les lui ramène. Tout ira quand Villèle, conseil 
absolu, aura à ses côtés un ami qui saura faire mar- 
cher sa propre besogne. Il perdra tout par son entête- 
ment; les affaires d'Espagne l'absorbent absolument 
elles tourneront bien, j'en suis sûr. Il est de mon 
avis pour le départ du roi. 

« J'ai choisi un moment où l'on me paraissait bien 
disposé, et j'ai parlé sur tout cela le langage de ma 
conscience; je dois dire qu'on m'a écouté avec une 
très-grande attention. 

« Au revoir, chère comtesse. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



113 



\XX1X" LETTRE 

« Vous m'avez écrit hier que nous allions vous 
voir davantage, dites-m'en le motif, que j'en jouisse 
d'avance. Je vous demande en grâce la cloche sur le 
dessus du pavillon. 

« Je vous en conjure, ne refusez pas à mon cœur 
quelques moments de tranquillité. Je pense à ce que 
je ne crois pas encore, certainement à la chose la plus 
flatteuse du royaume, et qu'avant tout je devrais en 
grande partie à votre amitié. Je suis loin d'être décidé 
à accepter, mais je ne connais rien de plus flatteur. 
Je refuse la première chose qui m'est offerte, et la 
plus grande; donc, vous m'en croyez digne, donc, 
ce n'est pas l'ambition, l'intrigue; c'est l'opinion qu'on 
veut bien avoir de moi. Je parle avec un sang-froid 
qui m'étonne moi-même. De toute manière, madame, 
vous me faites jouer un noble rôle; cà cela je suis 
vivement sensible. 

« La jalousie de Villèle me fait peine et pitié; je 
croyais avoir en lui un ami sincère; soyez assu- 
rée qu'il y a un horrible travail autour de lui pour 
l'éloigner de moi. On a senti les conséquences de notre 
union. Ce que Villèle craint avant tout, c'est un rival: 
quand il a craint que Corbière ne prît auprès du roi, 
il ne parlait que de lui, et il me craint, moi, qui ai 
tout fait pour lui. Il sait ce qui est, c'est qu'en six mois 
nous sommes devenus tout-puissanls dans le royaume, 
et en jugeant par lui, il croit que je serai jaloux de 
son talent ou que je chercherai à le dominer. Ah ! 
qu'il me connaît peu ! 

« Sur ce, chère comtesse, je vous dis au revoir. » 

vin. * 









114 



MES MÉMOIRES. 



XL' LETTKE 



m 






« Voilà encore un haut fuit de l'intérieur. 

a Le Journal du commerce est un de ceux qui a le 
plus d'influence et qui court le plus. On pouvait le 
rendre royaliste; avec sept cents francs par mois on 
l'achetait; mais malheureusement on a pris les de- 
vants, on s'en est emparé, et maintenant les plus fâ- 
cheuses doctrines se propagent partout au nom du 
commerce. 11 y a cent choses de ce genre. 

« Il me semble que c'est vous qui deviez faire va- 
loir l'immense service rendu par M. de Villèle pour cet 
emprunt, que lui seul pouvait faire. Tout repose sur 
lui, véritable dépositaire de la pensée et de la politi- 
que du roi. Mais aussi quelles armes il donne contre 
lui, quelle nécessité de prendre de la force, et de ne 
pas rester seul à lutter contre de misérables jaloux, 
dont pas un ne fait bien sa besogne ! On me soutient le 
fait d'une manière qui compromet évidemment le sa- 
lut de l'État. J'ai oublié de vous dire que le pape a 
été assez malade; mais il est mieux. 

« M. de Yilrolles va être réintégré; je n'en suis pas 
fâché. J'ai vu une lettre de M. de Chateaubriand à 
Franchet, pitoyable de style, pour lui recommander 
un jeune homme qui a été conduit à Poissy. Aussitôt 
ordre de Corbière de lui faire un rapport. Mais, je 
crois vous l'avoir dit, Corbière est forcément avec Vil- 
lèle, dont il est jaloux, et qu'il déjoue à tout propos. 
Il ne veut, au fond, ni chambres, ni charte, etc. Je 
sais par Gallet 1 que la conduite de Villèle déconcerte 






1 Un ayent habile dont je n.c senuis. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 115 

ambassadeurs étrangers, et que sa persévérance 
es étonne. M. de Chateaubriand n'est pas trop bien 
en cour dans ce moment. Tous les cabinets n'ont 
d'autre pensée que celle d'agiter, de diviser, d'en- 
courager les intrigues, de favoriser les ambitieux; ils 
n'entendent pas même leur intérêt, et ils bouleverse- 
raient ce royaume, si le ciel n'avait mis auprès du 
trône un ange bienfaisant qui le consolide et le garan- 
tit. Vous verrez quelle glorieuse justice vous sera un 
jour rendue. 

a Une seule faute me perdrait, disait hier Villèle; il 
en est autant de nous. Villèle m'a fait dire qu'il avait 
conseil chez lui, chez le roi ensuite, et son jour de ren- 
dez-vous. J'ignore cequ'il aura fait, je penche toujours 
plutôt pour ne croire a rien. C'est aussi ce soir son 
jour de réception; il ne pourrait, en tout cas, venir 
chez vous qu'après. Je me traîne et je souffre. Que 
Dieu fasse rejaillir sur vous la récompense de tant de 
sacrifices! 

« Quelle sottise a Villèle de se faire autant prier 
pour ce qui lui est commandé bien plus par les cir- 
constances que par vous! Ne devrait-il pas vous bénir 
tous les jours de vous voir inaccessible aux intrigues? 
Quel tour on lui jouerait! Enfin, ne pensons qu'à 
faire du bien. » 

XL1* LETTRE 



a La situation est extrêmement grave; on ne peut 
^e le dissimuler. Corbière est entièrement démoralisé 
et veut se retirer. Villèle craint l'effet de cette re- 
traite et a passé une heure et demie avec lui ce malin ; 




Ilti MUS MÉMOIRES. 

il l'a laissé encore incertain. Villèle dil que, si l'on 
louche du bout du doigt à Corbière n'importe com- 
ment, il part. Ce qui est cruel, c'est que tout autre 
arrangement est un replâtrage, et n'offre rien encore 
de fixe ni de durable. Villèle n'est point abattu ; ma 
conversation cependant lui a fait du bien. Il est dé- 
cidé à rester, n'importe comment; c'est beaucoup. 
Soyez-en bien sûre, tout céderait avec le temps. Je sais 
que le départ de Corbière est une affaire; d'autre 
part, on était indigné hier à la Chambre de son peu 
de caractère, et l'on n'en était que mieux pour Vil- 
lèle. 

« Quand le roi et vous, messieurs, me témoignez 
« autant de confiance, je me découragerais, non; 
« c'est au jour du danger que je dois rester à votre 
« tête. » Villèle va être bien fort s'il sait oser. Il faut 
un grand coup de force pour remonter l'opinion et 
répondre à l'élan des députés. Demain l'ordonnance 
doit être au Moniteur. Villèle !e sait bien; il doit re- 
voir Corbière à la Chambre, et il m'attend à cinq 
heures et demie. Il a été bien aise de me voir autant 
de caractère. Et savez-vous qu'il en faut; car nous 
avons bien des sottises à réparer. Si Corbière reste à 
l'intérieur, rien de changé que Chateaubriand; l'effet 
est manqué, parce que chacun sentira que ce n'est 
point affaire finie. Corbière est contre mon père; il 
désire Filz-James ou Polignac, et rappelez-vous qu'a- 
lors nous ne sommes que plus avant dans l'or- 
nière. Le premier, je l'aime beaucoup, mais il me 
paraît impossible; il est trop vif pour un pareil 
poste. Et le deuxième donnerait de tels embarras 
à Villèle, et s'emparerait si bien de l'opinion de 



MES LETTRES A MADAME T> IT CAYLA. 117 

Monsieur, que nous l ne serions plus maîlres de rien. 

« J'ai parlé dans ma conscience, et, si l'on ne 
change que Chateaubriand, mon père seul peut le 
remplacer; alors je vais aux Postes. Mais, il faut en 
convenir, ce n'est pas ainsi que l'on lutte contre un si 
violent orage. Quelle position pour Villèle! Quelle 
force cela donnerait à la maison du roi ! Quelles in- 
fluences! Allez, force et adresse, et l'on peut répon- 
dre de tout. 

« Villèle, furieux contre les gens de cour, va tout 
pousser à l'extrême; c'est trop. On abuse Polignac 
en le flattant; c'est, malgré tout, un si honnête 
homme ! 

« A quelle heure me voulez-vous? A cinq heures 
je dois être chez Villèle. Je ne me décourage jamais. 
Corbière veut avant tout que Villèle ne soit pas maître 
au conseil, et j'espère, moi, qu'il le sera. » 



XLH- LETTKE 

« Votre exactitude est charmante. J'avoue que ja- 
mais je ne vous en aurais cru capable; mais aussi, en 
bonne conscience, je le mérite. Je pars pour une 
grande chasse. Hier nous avons poursuivi, pendant 
trois mortelles heures, un chevreuil à qui j'avais cassé 
la jambe au-dessus du jarret. Comprenez vous qu'il 
ait pu aller ce temps? Nous l'avons eu enfin avec deux 
lièvres. Aujourd'hui, sangliers, bêtes et gens m'at- 
tendent; mais un petit mot jeté hier sur le papier, 
vous peindra dévouement entier, attachement sans 



Par nous, j'entendais M. de Villèle, d'accord nvre nous. 



H8 MES MÉMOIRES. 

bornes, occupation de tous les instants et intérêts de 

votre vie. 

« Ma belle-mère est arrivée se mettre en vedette 
pour saisir mon beau-père à son passage. Voilà une 
femme qui sait aimer ! pas une contrariété pour le 
sentiment auquel elle sacrifie tout ce qui est tant pour 
elle. Son cœur a quinze ans pour la chaleur; et, en 
vérité, j'en sais de plus jeunes qui ne la valent pas, 
tant s'en faut. Où ma lettre vous trouvera-t-elle? 

« Sur ce, votre serviteur. — « Allons, monsieur, on 
« vous attend ! — Profane que vous êtes, vous venez 
« interrompre le plus loyal et le plus fidèle des che- 
« valiers ! » 



-*' 






XLIIP LETTRE 



« J'ai vu beaucoup de monde; la journée d'aujour- 
d'hui nous a fait gagner un chemin énorme. Les pairs, 
loin d'être entraînés par la Quotidienne, ont eu honte 
de leur opposition; pas une boule noire. Quelle ré- 
ponse! Les députés s'empressent de soutenir le gou- 
vernement. Us ne sont ni à Pierre ni à Jacques ; ils 
sont au roi. Je n'hésite plus; et, dans mon opinion, le 
roi doit annoncer à son conseil qu'il prend le duc 
de Doudeauville pour ministre des affaires étran- 
gères. 

« Vous comprenez que je ne me suis pas endormi. 
Vous verrez que le résultat en sera excellent. Si vous 
réussissez, vous aurez fait un pas énorme, et cette ma- 
nière du roi en imposera à tous. Villèle ne sait pas 
gouverner; le roi gouvernera, et cela n'en vaudra que 
mieux. La modestie nous avait fait reculer; le ciel 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 119 

nous conduise! Bonsoir, amie. J'ai pensé que vous 
rentriez tard et je suis excédé. 

« Le choix Talaru est absurde. Je suis curieux de 
savoir la réponse de Berryer; mais vous ne pouvez 
l'avoir que demain vers dix heures, peuL-être un peu 
avant. Ne pourriez-vous pas prévenir le roi que vous 
lui écrirez demain un mot, ou bien décider la ques- 
lion aujourd'hui? Que le ciel vous inspire! Je le dis 
du fond de mon cœur, et je suis enchanté de n'être 
rien pour ne pas faire dire un mot contre celle dont 
j'admire le caractère. J'aime peu le pouvoir, mais, si 
jamais il m'arrive, on me jugera. Il est évident que 
c'est un pas énorme de donner à Villèle un honnête 
homme à lui et au roi uniquement. Il est vrai que je 
suis harassé et que mon rhume m'achève, si vous cal- 
culez tout ce que je fais, et combien j'ai à me dominer 
et à souffrir. J'attends encore ce soir des lectures. 
La loi passée aux pairs à l'unanimité est une chose 
énorme. 

« L'ordonnance doit être jeudi dans le Moniteur. » 



XIJV LETTRE 

« Villèle est très-occupé de voire affaire; mais le 
malheureux, excédé de fatigue, se sentant indispen- 
sable et désirant la fin, éprouvait crainte et tristesse 
de se sentir si mal à l'aise. Je le connais ; ce ne sera 
rien. J'ai tâché de lui donner de l'espoir; c'est un bon 
et utile remède. Mais il ne faut pas s'endormir; em- 
ployons fortement ces jours-ci . Il a des doutes sur D. . . 
il ignore B.... » 



120 



MES MEMOIRES. 



XLY' LETTRE 



« Lisez, do grâce, avec une très-sérieuse attention. 
Quand les plus forts se découragent, votre dévouement 
redouble d'énergie. J'ai été fort mécontent de Yillèle. 
Faible, irrésolu, inquiet devant les Chambres, n'osant 
seulement plus apporter une loi. Nous sommes évi- 
demment perdus si nous ne sorlons pas de là. 

« C'est à nous à tout faire, eh bien! faisons tout, 
.l'ai cherché les causes de ce dérangement; les voici : 

« Yillèle venait de passer du temps avec Corbière, et 
j'ai reconnu toutes ses phrases. Attaqué personnelle- 
ment, il est aux abois; d'ailleurs, les Chambres, où il 
ne se sent pas fort, l'inquiètent extrêmement. Il se sait 
en défaveur, et n'a qu'une pensée : c'est de les congé- 
dier. De là toute l'inquiétude qu'il a communiquée à 
Villèle; de plus, l'adresse n'est pas faite. Laine et 
Ravez font le diable; Villèle en est inquiet, démonté. Il 
a grand tort; c'est lui qui fait tout dans les Cham- 
bres. Partant de là, ce n'est donc rien absolument à 
mon avis, et il n'y a pas de quoi se tourmenter; 
quand on a du caractère jusqu'au bout des ongles, 
comme on souffre d'en voir manquer ! 

« J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour 
remonter; c'est à vous, ce soir, à achever ou plutôt à 
faire bien plus. Fortifiez, rendez courage, redonnez 
de la force, surtout soyez adroite, et n'ayez pas l'air de 
savoir rien. On dit que M. de Chateaubriand s'est dé- 
menti par les attaques failes contre lui ; tout ce qui lui 
est personnel l'abat. L'avez-vous vu? 

« Redonnez l'énergie qui manque. Il n'a qu'à oser, 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 121 

il peul tout; mais, s'il montre hésitation ou crainte, 
il perd tout. 

« Faites-lui honte de sa faiblesse, retrempez son 
âme, c'est le mot: ce maudit Corbière l'a tué. Il 
lui manque ce que j'ai presque de trop; unis en- 
semble, nous serions invincibles. A la grâce de 
Dieu! Chateaubriand propose Polignac pour l'An- 
gleterre. N'est-ce pas assez clair? Villèle en parle au 
roi; mais il attend que le roi lui dise : « Je ne le veux 
« pas. » C'était à lui à s'y opposer vis-à-vis du roi et 
ailleurs. 

o Oui, retrempez son âme; il en a besoin, et s'in- 
quiète, par rapport aux Chambres, d'un fantôme qui, 
je vous jure, n'existe pas. Il triomphera, tout l'an- 
nonce; mais, dans le travail de Laine et I.avez, recon- 
naissez, à Bordeaux, celui de M. Decazes. Ignorez l'hé- 
sitation de l'olignac; ce serait M. de Chateaubriand 
qui nous gouvernerait. Tout le monde le croirait. Je 
vous jure qu'il faut du caractère pour ne pas se décou- 
rager, et pourtant j'ai tant souffert cette nuit, que mes 
forces physiques sont épuisées. 

« Je suis rentré bien fatigué, après avoir fait ce 
que j'ai pu. Mon âme est triste; mais je redouble 
d'activité; je vais demain demander un rendez-vous 
à Corbière et écrire à Monsieur de faire venir Vil- 
lèle. 

« Tout mon espoir est en vous et en Dieu. Allez, 
courage, énergie, persévérance; montrez le danger, 
mais surtout le remède. » 



122 



MES MÉMOIRES. 



XI.VI- LETTRE 

« Je viens de chez Monsieur, et, après des paroles 
pleines d'intérêt et, de bonlé pour nous : « Eh bien, 
« tout va à merveille! les Pointus ont voulu, l'autre 
« jour, lever la tête chez P..., et ils ont eu sur le nez. 
c< J'en suis enchanté; le roi doit êlre fort satisfait, et je 
« le suis et pour lui et pour moi. Les affaires prennent 
« une bonne tournure, et ce Villèle est incroyable. J'étais 
« bien sûr que l'exagération ne remporterait pas la vic- 
c< toire sur le roi et sur moi. Notre union fait notre 
a bonheur et notre force; jamais je ne l'ai plus senti, 
« et ils auraient beau faire; je leur souhaite mille bon- 
ce soirs et je ne crois point à leurs folies» 

« Dieu veuille que cela ne change point! Le roi est 
à merveille; il s'endort quelquefois, ce que j'attrihue 
à la fatigue des nuits; mais son esprit est plus brillant 
que jamais, et il a improvisé ce matin la plus char- 
mante réponse du monde à M. de Clermont- Tonnerre; 
elle a eu le plus grand succès; j'en jouissais. Tout s'est 
dit avec une bonhomie charmante. 

« Votre Médiocre. » 

« L'entourage même de Monsieur ne sait plus que 
dire; cela va bien, Dieu soit loué! il faut assurer cet 
ouvrage. 

« Votre profond ambitieux. » 



« Monsieur m'a promis trois mille francs pour ce 
mois, ce qui veut dire qu'il continuera; cela augmente 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 125 

nos moyens de police, bien essentielle en ce moment 
où l'on se remue d'une manière incroyable. 

« Votre Malin. » 



« Pourquoi ne pas vous servir de ces rapports, cela 
occupe de la place et toutes ces niaiseries graves amu- 
sent. Pas de doute, mais en faisant un cboix. 

« Anatole m'écrit ce matin que lui et son père vien- 
dront me cbercher pour aller chez le roi; rien n'était 
convenu que pour A. . . ; je vous avais demandé de parler 
de ses bonnes dispositions. Dans la crainte que le roi 
ne pût penser que je voulais me donner des airs en 
menant père et iîls, j'ai refusé, pensant d'ailleurs que, 
n'y allant point, cela rendrait tout très-simple, que le 
roi me saurait plus de gré de l'empressement; qu'il 
penserait qu'à cause de ma fille, je n'ai encore pu 
sortir. 

« Ma mère me fait dire qu'elle est enchantée, pleine 
de reconnaissance, que le roi lui a parlé avec bonté en 
lui disant : » C'est servir le roi que de lui faire des 



« amis. » A revoir, amie 
mon âme, ni mon cœur. » 



; vous ne connaissez bien ni 



XI, vu- LETTRE 



« 11 est de fait que Bonneau seul fait la police, et 
s'il avait ce titre que je demande inutilement pour lui 
depuis si longtemps, il est facile de prévoir quel en 
serait le résultat. 

Celle affaire du duc de V... esl de la dernière impor- 
tance On manque d'argent à la police, c'est pitoyable 




[ 

HH 




124 



MES MÉMOIRES. 



lorsqu'il y a urgence. Tous les matins, M. D,.. rece- 
vait un billet de mille francs des jeux, en outre mille 
choses. Ce pauvre Corbière laisse tout aller. Ce ma- 
tin, à neuf heures, encore dans son lit, endormi; il n'y 
a qu'un moyen, lui donner un second fort capable, 
c'est évident; d'ailleurs Villèle jugera; poussons-le 
fortement. 

« Il me revient comme un trait de lumière un rap- 
port de Guignard. Il y a environ un mois, il fut en- 
voyé à Bordeaux; et, à son retour, il me parla de toutes 
les intrigues de M. Decazes dans ce pays, de ses me- 
nées, de ses horribles connaissances ; il était même 
parvenu à voir son nom inscrit sur une liste très-se- 
crète d'une effroyable société. Enfin, il y avait dans ce 
pays un travail clandestin Irès-actif, et tous les rap- 
ports le chargeaient. Je viens de donner mes instruc- 
tions à Bonneau, afin qu'il fasse tout au monde pour 
en découvrir plus. Vous avez déjà vu qu'il a le nom 
du courrier qui porte la correspondance de P. Si j'a- 
vais de l'argent et des moyens! mais taisons-nous! 
Tantôt vous me reprochez mon abnégation; et parfois, 
vous me croyez ambitieux, tandis que je n'ai qu'un 
but, celui de servir mon pays et mon roi; et que le 
moment où je désire en avoir les moyens, est celui où 
les circonstances semblent difficiles, et où l'on ne sait 
comment en sortir. 

« Je viens d'écrire à Monsifair pour l'engager à voir 
Villèle, ce qui fait du bien aux deux; à Corbière pour 
lui demander à le voir. 

« Voilà un homme comme il m'en vient toujours 
dans les grandes circonstances, dont la figure est ef- 
froyable, et qui semble vouloir connaître la mienne; 



MES LETTRES A MADAME LlU CAYLA. 125 

tout ce que je lui demande, c'esl de me regarder eu 
lace, el alors je n'en crains aucun. 

« Je vous envoie la réponse de Corbière. » 









XLVIII" LETTRE 

« 11 est bien remarquable de voir le Journal de 
Paris, fait absolument sous l'influence deM. Decazes, 
se montrera chaque occasion si mauvais Français, el 
si opposé au gouvernement du roi comme aux inté- 
rêts du trône. 

« Libre de parler contre la guerre avant qu'elle lut 
décidée : mais la dépopulariser aux yeux de toute la 
France lorsqu'elle est arrêtée, devient criminel. L'é- 
loge qu'il lait des affreux discours des pairs prouve 
la liaison de M. Decazes avec ce parti; ce sont ses créa- 
tures, c'est simple; aussi, avec voire permission, chère 
dame, et sans aucun reproche, il me semble que vous 
vous pla< ez sur un si beau terrain, si positif, si déci- 
sif, que je n'en sortirais pas si vile; au reste, à vous 
seule à décider. 

« L'huissier m'a rrive. Tous les amendements rejetés. 
L'adresse passée telle qu'elle a étéportée par la com- 
mission. 

a "295 votants. 

« 202 boules blanches. 

« 95 noires. 

« Et cive le roi et notre ami! » « 



,, 



XLIX' LETTI'.L 



« Vous avez été mécontente de moi, hier, et vous 
avez eu raison; moi, je n'ai pas été content de vous, et 








120 MES MÉMOIRES. 

je n'ai pas ou torl; le caractère à la place du cœur!... 
Vous êtes loin, bien loin d'être pour moi tout ce que 
vous devriez être. Vous vous moquez de me faire de la 
peine, n'offrant aucun dédommagement à la plus hor- 
rible injustice? N'importe, je veux être plus généreux 
que vous, jusqu'au jour où tant d'ingratitude m'aura 
porté un coup mortel; quelle différence enlre nous 
deux! en conscience, c'est révoltant. 

o J'écris à l'abbé de S. .. et je lui promets mille francs 
pour le Calvaire, d'ici à un an, s'il obtient, par ses 
prières et par celles qu'il fera faire, la grâce que je 
sollicite. C'est probablement celle de vous détester. 
Politique, quelle influence lu exerces sur les esprits 
les plus distingués! 

« J'ai vu Villèle; il venait défaire renvoyer vingt 
personnes; obligé de faire son budget, il a chambre, 
conseil. Impossible donc. Je lui ai tout raconté, il en a 
été extrêmement frappé, il conçoit à quel point la force 
nous est nécessaire; mais à chaque jour suffit sa peine; 
lorsque la chose lui sera dite, il insistera fortement: 
C'est la vérité, d'ailleurs, m'a-t-il ajouté. Il comprend 
qu'il le faut. 

« Toutes ces visites de la D... et de M. de P... sont 
expliquées ; soyez assurée qu'ils complotent des choses 
exécrables, et C... est dans tout cela! à la tête de tout 
cela! C'est évident. Mais si l'on parvenait jamais à en 
avoir les preuves matérielles, ce serait criminel. Il 
faut bien se tenir : « Faisons l'adresse, a-t-il dit, c'est 
« la première chose. 11 est clair que nous avons beau- 
ce coup contre nous. — C'est une nécessité, ai-je re- 
« pris, de mettre beaucoup pour nous. » Il l'a com- 
pris, bien décidé maintenant à ne pas quitter. 11 faut 



MES LETTRES A MADAME LU CAYLA. 127 

bien qu'il prenne son parli de marcher. La stagna- 
tion de Corbière le désespère ainsi que sa confiance 
dans Cap..., qui augmente tous les jours. Impossible 
de marcher avec cet homme! me répète-l-il sans cesse; 
et il ne sait pas s'en débarrasser. Hélas! si l'on nous 
avait cru sur bien des points, quelle force aurait 
aujourd'hui le gouvernement du roi ! Enfin, nous ar- 
riverons peut-être. 

« Que votre surveillance, amie, redouble, ainsi que 
vos efforts! c'est tout dans l'intérêt du roi, et vous le 
lui devez. Je vais tâcher d'avoir des rapports utiles, 
mais servez-vous de louL ce que vous avez depuis du 
temps : travail vis-à-vis des libéraux à Bordeaux; ici 
vis-à-vis des plus exagérés; moyen pris évidemment 
pour reprendre le pouvoir aux dépens du repos de son 
roi et de la tranquillité du royaume. On espère atta- 
quer M. de Villèle plus lard, avec plus d'avantage; 
c'est évident. Rapprochement de M. de B... avec 
M. C..., chose très-claire, méditée depuis longtemps.» 



L" LETTRE 



« Bonjour, amie, 

a Benvoyez-moi vite ce petit mot signé par vous. 

« C'est vrai, mon cher vicomte, je suis parfois bien 
« méchante, bien injuste, bien dure, inexpliquable, 
« mais au milieu de tout cela je vous aime de tout 
a cœur; les simples liens de l'amitié me seront tou- 
c< jours doux à porter; et mon cœur ne récuse rien de 
« ce qui vient de vous; je sais tout ce que je vous dois; 
« et je ne serai plus ingrate. » 




128 MES MÉMOIRES. 

« Signez cela, chère comtesse, el que voire cœur 
immole une bonne t'ois ce méchant caractère, qui 
veut avoir raison à tout prix. » 

M" LETTRE 

« Vous y avez repensé froidement comme à tout ce 
qui a rapport au roi; l'union de la famille royale est 
ce qui sauvera la France dans ce moment. Le roi sait 
les trop cruelles pensées que M. Decazes rappelle aux 
princes, et ce qu'ils souffrenl en sa présence. C'est un 
motif des plus puissants pour le roi de ne point rap- 
procher de sa personne une existence qui fait du mal 
à sa famille. Le dangereux discours de M. Daiu vous 
rappelle le fait, l'acte le plus criminel qui existe : 
celui de la nomination de soixante pairs, pris parmi 
les ennemis les plus acharnés du roi personnellement; 
et cela uniquement pour lâcher de prolonger son 
existence ministérielle. Avouez que vous avez peine 
à lui pardonner cet acte de pouvoir dont le résultat 
pouvait être de tout bouleverser sans retour, et de 
déplacer encore une fois les Bourbons de dessus leur 
trône; c'est ce que tentent évidemment les Bonapar- 
tistes. Ne pas l'avoir prévu serait d'une trop excessive 
médiocrité; l'avoir prévu serait un crime. 
<•■ J'ignore si ceci est possible. 
« Vous avouez au roi que vous seriez bien curieuse 
de voir les lettres que M. Decazes lui écrit, si toutefois 
il lui écrit encore. On dit beaucoup dans le monde 
que c'est le duc de G... qui les passe, ce qui produit 
un assez mauvais effet pour trois personnes. La con- 
duite de M. Decazes ne peut pas le faire compter pour 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 129 

un véritable ami du roi; ce qui se passe encore dans 
ce momenl est trop clair pour qu'on en doute. Ce qui 
me déplaît le plus, c'est d'entendre dire que le roi 
est dupe de pareilles intrigues, dont le but impossible 
serait évidemment de ramener cet homme au pouvoir 
et avec lui B. . . et C. . . qui vont ensemble, et cela aux 
dépens du repos évident du roi et de la tranquillité de 
la France. Vous n'en parlez pas souvent au roi; vous 
vous refusez toujours à le contrarier inutilement; mais 
vous lui devez la vérité avant tout, et vous vous acquit- 
terez à regret d'un devoir que votre cœur vous impose. 
« Je disais à J... : « A la première chose que fait 
« C..., il faut lui interdire la cour. » Avec du carac- 
tère nous étonnerons les faibles et nous enchaîne- 
rons les plus forts. Vous verrez, s'il plaît à Dieu, ma- 
dame, que je ne manque pas de caractère. » 

4 . LU* LETTRE 

« J'ai causé à fond avec Barlholoni de nos intérêts. 
C'est une forte tète, et en résultat nous devons atten- 
dre la hausse; je vous conterai cela. Je vous envoie 
un très-bon extrait de letlre; je pense que vous en fe- 
rez usage. Fortifions avec une invincible persévérance 
l'homme que toutes les ambitions attaquent, parce 
qu'il ne leur laisse aucun espoir de succès; et que 
toutes les intrigues veulent renverser parce qu'il ne 
veut d'aucune. 

« Je vous ai dit qu'à son retour, le roi avait comblé 
de dons ses vieux amis les compagnons de son émi- 
gration; que jamais prince n'avait été plus généreux. 
C'était bien loin d'être en le désapprouvant. 



ISO MKS MÉMOIRES. 

« Voici une lettre assez curieuse de M. F... en ré- 
ponse à une de M. L... M. de Corbière a peu d'influence 
aux Chambres; il s'est mis dans la tète de faire nommer 
Dufougeray père à une place qui vaut de l'argent. Les 
députés ont donné beaucoup plus de votes à son con- 
current. M. de Corbière voudrait à tout prix que le 
choix du roi tombât sur son nom. Moi je pense qu'il 
serait bien mal fait de mécontenter les députés, qui 
vont si bien. Je l'ai dit à Yillèle, je le fortifie de toute 
ma pensée; mais il est faible avec Corbière. J'avais 
cru, au contraire, que plus le roi lui-même se rap- 
prochait des soixante pairs, plus il fallait appuyer sur 
l'acte criminel de son ministre, qui le lui a arraché 
dans un intérêt tout à fait personnel, aux dépens du 
trône et de son bienfaiteur. Déchargez la conscience 
du roi, tout en regrettant qu'il ait signé, en reje- 
tant tout sur celui qui le trompait. 

« M. de Noailles m'a dit que vous meniez vos ep- 
fanls chez M. de M... Je le regrelterai pour bien des 
motifs. Chacun vous presse, on a ses raisons; ayez les 
vôtres, et chacun aura tort. Ma lettre n'est pas à né- 
gliger, malgré la lin. Vous êtes bien plus injuste que 
je ne suis ingrat. » 



LUI- LETTRE 






« J'ai passé une partie de la nuit auprès de mon en- 
fant; des remèdes violents, que Sédillot avait ordonnés 
avec un soin extrême, ont été appliqués avec succès. 11 
y a ce malin un peu de mieux, mais durera t-il, et à 
quel prix a-l-il été obtenu? Si le mal revenait encore, 



MES LETTHES A MADAME DU CAYLA. 131 

ou que seulement il continuât! Grand Dieu ! que ma 
vie est abreuvée de peines ! 

« A quatre heures, consultation de Récamier et de 
Bourdon. Me voulez-vous ce matin? Si les indifférents 
me font du mal, vous me failes du bien. 

« Raslignac est très-mal pour Villèle; il faudra 
doucement le faire revenir; nous en causerons. On 
cherche à faire croire que c'est M. de Chateaubriand 
qui a fait changer tout ce système; c'est mauvais. Il 
faut que vous montriez du caractère. Hier, au conseil, 
M. de Chateaubriand a eu la sottise absurde de venir 
proposer au nom de P... de réunir à Paris les ambas- 
sadeurs de Madrid, pour délibérer sur les affaires 
d'Espagne. Y a-t-il rien de semblable? Villèle s'est fâ- 
ché si bien, qu'il n'en a pas dormi de la nuit. Com- 
ment est-il possible de toujours tremper dans les intri- 
gues inventées par ces ambassadeurs pour nous diviser? 
C'est déjà une semblable manœuvre qui a fait sortir 
M. de Montmorency du conseil; on veut recommencer. 
M. de Chateaubriand se taisait, Corbière a été très- 
bien, les autres dans un trou de souris. 

« Autre chose : le ministre de la guerre a ima- 
giné d'aller proposer une place au duc d'Angoulèmc 
en lui demandant réponse, et sans en avoir parlé au 
conseil. « Je prendrai les ordres du roi, a dit le duc. » 
Villèle le lui a fait sentir au conseil d'une manière 
fort adroite. Il ne savait que dire. Villèle s'est aperçu 
de son côté des manœuvres de D... auprès de Mon- 
sieur; je ne m'y trompe pas. Rendez donc la lettre d'imé- 
court comme modèle. Vous arriverez au moment sans 
avoir rien fait. A quelle heure? Soissons ira chez vous 
tout seul, aujourd'hui ou demain; je le lui ai expli- 



132 MES MÉMOIRES. 

que ce malin, en disant que cette visite était convenue. 
« Les exagérés ont un pied de nez chez P... Tout 
va bien de ce côté, et si nous prenons notre parti de 
<j-ouverner tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, tout ira. 
Villèle me paraît dans les mêmes dispositions. Que 
Dieu me conserve ma fille, ou tranche mes jours! 
Parlez à Sédillot de ma reconnaissance. » 



LIV« LETTRE 

« Le mieux maintenant est assuré, la nuit a été 
fort bonne, et la matinée annonce le même état; re- 
merciez le ciel pour moi; pauvre enfant! que serait 
devenu son ambitieux père, qui ne vit et ne cal- 
cule que par son cœur! Je m'expliquerai à vous un 
de ces jours. Envoyez-moi le brouillon de la lettre que 
je dois écrire. Je pensais en riant tout à l'heure que 
si j'étais ce que vous supposez, je l'écrirais. J'ai ou- 
blié de vous dire hier, que l'on avait adopté au conseil 
mon travail sur la garde nationale; c'est un très-grand 
travail. 11 annule tout ce qui a précédé, et au moins 
tout datera du règne de Louis XVIII, et rien de la 
République, de la Convention, etc. » 



LY« LETTRE 

« Mon cher enfant va bien, mais sa pauvre petite 
cuisse n'est qu'une plaie, ce qui lui donne beaucoup 
d'agitation. 

« Je voudrais bien que vous pussiez emporter l'af- 
faire du capitaine des gardes. Monsieur sentant évi- 
demment qu'il le devrai à vous toute seule, vous en 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 155 

saurait un gré infini. Ne vous serait-il pas possible 
de dire que Monsieur a dit devant moi avec quelque 
affectation, comme ayant l'air de désirer que cela re- 
vienne au roi : « Je puis le désirer, mais je ne dois 
a pas le demander. » Au reste, je n'en sais rien, car 
je ne connais pas du tout ce terrain, qui est vôtre. 

« Voilà M. de Milon qui vient me parler encore pour 
sa belle-sœur : « Au nom du ciel! un mot à M. D...; » 
je n'en ferai rien. Ne parlez pas de tout ceci, nous en 

causerons. 

« J'arrive du château, où j'ai fait la folie de mon- 
ter mon cheval arabe à la parade, ce qui m'a fort bien 
réussi. On l'a admiré. J'ai vu D..., il n'avait trouvé 
M. de Chateaubriand qu'hier. Le résultat est fort im 
portant. 11 lui paraît clair que M. de Corbière veut 
établir une espèce de schisme en sa faveur, et que la 
marche des Chambres l'a fort déconcerté. Estime, 
grande opinion de l'esprit de M. Jouffroy; D... se te- 
nait sur la réserve. Les journaux doivent suivre la 
ligne de modération que le gouvernement du roi sem- 
ble leur indiquer; cette phrase l'a beaucoup frappé 
11 avait l'air de faire contre fortune bon cœur. Puis 
D... a su par Chateaubriand et par Lourdoueix que le 
premier voulait s'emparer de la direction des jour- 
naux. Vous jugez quelle arme effroyable entre ses 
mains! Il faudrait que Villèle eût perdu l'esprit s'il y 
consentait. Je vais lui parler, et beaucoup. D'un autre 
côté Corbière ne fait que sottise sur ce chapitre; on 
l'y pousse évidemment. Vous venez si avec votre 
médiocre, cela n'ira pas. 

« C'est de la meilleure foi du monde que Monsieuu 
est dans les opinions actuelles; c'est par affection, et 



■ 






434 MES MÉMOIRES. 

il ne parle pas sans attendrissement de la confiance et 
de l'aminé que le roi lui témoigne, et sans bonheur de 
cette union intime de sentiments et d'opinions. C'est 
par intérêt, par calcul et par conviction. Monsieur 
sent parfaitement qu'une marche opposée perdrait le 
royaume et détruirait tout avenir. C'est avec un aban- 
don absolu et entier dans M. de Villèle, et en approu- 
vant tout ce qu'il fait; c'est par expérience, ayant par- 
faitement compris que les folies d'une partie de ceux 
qui l'entourent, n'avaient jamais amené un seul ré- 
sultat, et que la marche opposée a déjà produit les 
plus heureux. Après cela, il ne faut pas se dissimu- 
ler que toute la force du moment actuel a été dans 
l'accord parfait de Monsieur avec le roi. On ne peut 
donc trop soigner le seul moyen qui ait pu servir à 
terrasser l'exagération. 

« Jamais prince, jamais peut-être particulier n'a 
été rempli de plus de qualités que Monsieur; la seule 
qualité que peut-être il n'aurait pas à l'égal des au- 
tres, c'est le caractère. Jamais cependant il n'y a eu 
plus de chances de repos et de tranquillité, puisque 
celui qui est parvenu à ce résultat l'a fait sans aucune 
intrigue, sans autre désir que celui du bien, et en se 
contentant de présenter constamment, et avec beau- 
coup de courage quelquefois, la vérité à un esprit qui 
est parfaitement juste, livré à lui-même, et à un cœur 
plus parfaitement droit encore. L'essentiel était de 
l'isoler des personnes qui avaient obtenu une trop 
grande confiance. Aussi penserez-vous peut-être que, 
dans l'intérêt de cette précieuse conquête, on ne peut 
pas trop soutenir celui qui, jusqu'à ce jour, ne s'est 
soutenu que par ses propres forces. 



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MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 155 

« Je vous ai obéi, chère comtesse; si c'est bien ce 

que vous voulez, tant mieux, sinon brûlez. Le mieux 

continue, le ciel en soit loué! Mon Dieu, qu'il en 

coûte pour le servir ! 

« Voici une note curieuse de Bonneau ; il a vu ce 
malin son homme, qui est d'une très-grande impor- 
tance dans le paru. L'autre note est de Destou, qui 
m'écrit une lettre très-curieuse; mais assez, le reste à 
ce soir. » 



LVI- LETTRE 

« J'étouffe de colère. Je suis rentré à six heures et 
demie pour dîner; j'ai mangé un morceau, et me 
voici. Je n'ai pu savoir des nouvelles de la Chambre 
que par un huissier que je faisais sortir de temps en 
temps; aussi je n'ose affirmer son récit. Je commence 

par la fin. 

« Villèle, seul dans l'arène, repoussait successive- 
ment tous les amendements. 11 fait passer tous les 
articles. A six heures, M. Laine a demandé la parole 
sur le dernier paragraphe; tous les ministres, hors 
celui de la guerre, ce qui est misérable s'il n'est 
pas malade. M. D..., effroyable contre Villèle. Non, 
dans un moment pareil, quand les libéraux se met- 
tent aussi à découvert, venir risquer de tout boule- 
verser et leur prêter ainsi les mains, c'est un crime 
de lèse-ordre social. Un meurtre ne porte que sur un 
individu ; mais ici c'est enfoncer un poignard dans le 
sein de la patrie; c'est un suicide, c'est un parricide. 
Il a parlé de la mère-patrie! Heureusement pour lui 
que je ne l'ai pas rencontré; je lui en eusse dit mon 









156 MES MÉMOIRES. 

avis de telle manière, qu'il m'eût forcément entendu. 
Tout mon sang bouillonne. Villèle seul parlant, que 
voulez-vous qu'il fasse? Un homme seul, c'est bien 
téméraire. 

« M. D..., intime de M. de Chateaubriand, intime 
des Berlin, tout cela est un coup monté. 11 nous faut 
du caractère, ou nous succomberons. Quelle sottise! 
Villèle fait nommer Bertin au lieu de Marlignac, 
et avant il ne fait pas ses conditions; c'est pitoyable. 
On ne mène pas ainsi les hommes. Il paraît qu'il com- 
bat comme un lion. Il est soutenu par la majorité; 
mais pas un ministre ne prend la parole pour lui. 
Nous avons vu trop juste. M. de Labourdonnaye, 
moins présomptueux que D..., attaquait aussi for- 
tement. A quoi aspire Chateaubriand? A rien, qu'à 
mal. M. Duvergier de Hauranne a aussi parlé. J'at- 
tends un huissier qui m'a promis de venir aussitôt la 
séance terminée. J'irai chez Villèle. Je ne pensais plus 
à Chateaubriand. J'irai; il faut voir ce qui s'y pas- 
sera. 

« Vous ferez mes excuses à ces messieurs. Au sortir 
j'accours chez vous. J'étouffe; être inutile quand on 
sent si bien qu'on pourrait ne pas l'être. Appellerez- 
vous encore cela de l'ambition? J'ai causé pendant 
trois heures avec un homme effroyable, qui a essayé 
de faire le bon pour me faire parler. Il a su ce que je 
voulais lui dire, et j'ai appris de lui ce qu'il ne voulait 
pas dire : c'est que la gauche ne voulait à aucun prix 
des Bourbons; que leur parti était bien pris. On vou- 
lait ôter à Corbière la police, les journaux, la garde 
nationale; enfin faire tout ce qu'il faut sans aucun mé- 
» 



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MES LETTRES A MADAME PU CAYLA. 



137 



LVII« LETTIÎE 



a Je crois nécessaire toutes les choses que j'ai dites. 
Villèle, président, et deux ou trois changements, tels 
que II..., après cela j'avoue que je reste incertain de 
savoir si nous acquierrerions assez de force pour tout 
surmonter, car il y a beaucoup à faire. S'il peut, Vil- 
lèle ira chez vous ce soir; il dîne chez Possio. Ce 
qu'il faut, c'est bien lui faire entendre qu'il doitdire 
positivement au roi tout ce qui est à faire, résolu à ne 
rien rabattre de ce qu'il aura jugé nécessaire, s'at- 
lendantaux objections, très-décidé à y répondre, cer- 
tain qu'on lui saura gré de ne pas y avoir cédé; dire 
qu'il n'a pas voulu plus tôt ennuyer le roi de tout 
cela, et qu'il a attendu le moment où il devenait in- 
dispensable d'en parler. 

« Vous, chère comtesse; lui bien disposer le ter- 
rain. Rien ne peut aller sans cela; d'ailleurs il lui 
sera impossible de reculer. Soyez certaine que l'espé- 
rance de mon pauvre beau-père et surtout de ceux qui 
l'entourent, c'est de s'emparer de tout peu à peu, et 
alors d'arriver à conduire et à être le premier, et il y 
arrivera forcément, si l'on n'y met pas bon ordre. Le 
succès de son discours, et ce qu'il croit de l'intérêt du 
roi et du pays, lui a fort monté la tête. Il faut à toute 
force l'empêcher; vous le devez au roi et au pays. 
P... est venu hier faire ses adieux à Villèle; il part 
pour l'Italie. Il est évident que c'est pour le grand 
complot; on ne peut en douter. Il faudrait que la po- 
lice mît à ses trousses quelqu'un d'extrêmement ha- 
bile. Il est de la plus majeure importance de le faire 






138 MES MÉMOIRES, 

surveiller; je ne crois pas qu'on y ait pensé. Nous vi- 
vons dans des temps où il faut songer à tout. 

« Il n'y a véritablement dans le ministère que 
« vous, dis-je à M. de Yillèle. Vous devez y être plus 
« embarrassé que si vous y étiez seul; je vous le dis 
« comme je le pense. Je vous défie de marcher ainsi. 
c< c'est impossible ; vous n'y parviendrez pas. Il y a 
« surtout un homme qui tire de son côté d'une ma- 
« nière qui doit nécessairement entraver toute la 
« marche de votre ministère, parce qu'il y introduit 
« partout deux routes, et qu'il y établit une în- 
« fluence qui n'est pas la vôtre. Croyez-moi, je vous 
« le répète, vous ne marcherez pas ainsi. » C'est trop 
évident. Que voulez-vous? c'est un fait. Il faut pren- 
dre un parti. Je ne sais pas d'ailleurs si vous êtes se- 
condée comme vous pourriez le désirer. On laisse un 
peu tout aller, et il s'établit sourdement une force 
d'action qui n'est pas la vôtre, et la vôtre seule est sage 

et bonne. 

ail y a à prendre dans tout ce décousu, dix fois 
interrompu. Je suis désolé; j'avais oublié de vous 
dire que j'avais envoyé avant-hier au roi une espèce 
de monstre, un melon comme il n'y en a jamais eu, 
donné par mon lieutenant-colonel, qui me l'avait of- 
fert comme une merveille. » 

LVIII" LETTRE 

« Je n'ai pas été chez Villèle. Je viens d'écrire à 
Monsieur, je crois, une bonne lettre. Je le répète, il 
faut être fou ou vraiment trop personnel pour mettre 
F... aux affaires étrangères, baisser les choses dans 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 150 

l'état actuel jusqu'après la session est une question dé- 
cidée par Corbière lui-même. Le roi doit dire demain 
devant toute la cour quelque chose d'extrêmement flat- 
teur à Villèle sur Je talent avec lequel il a défendu la 
loi. Une extrême sévérité pour les mauvais, ou il faut 
renoncera régner. Monsieur me l'a aussi promis. Je 
m'en afflige pour mon beau-père; mais je ne vois que 
le roi. Mettre d'Imécourl aux postes, cela ferait moins 
de changements; et moi, prêt à tout, je n'en serai peut- 
être que plus fort, plus indépendant. Que le ciel vous 
inspire ! 

« Le rendez-vous Lanseval est donné pour demain, 
J'ai cherché à me rappeler qui m'avait parlé de Lau- 
rislon, et, pensant que cela ne pouvait être que la vi- 
comtesse, je lui en ai reparlé hier soir. Le roi m'a dit : 
«Villèle est fort content; l'affaire de F... est arran- 
« gée. » Il paraît même qu'il n'y avait point mauvaise 
volonté de M. de Montmorency, comme je l'avais 
craint d'avance; il avait été forcé de disposer des régi- 
ments arrivés les premiers, et dont la marche est si 
excessivement lente qu'on n'y comprend rien. J'en 
conclus que M. de Villèle, en n'en parlant point au 
roi, aura voulu lui éviter un tracas inutile, et il aura 
bien fait. Il n'est pas permis de donner même l'ap- 
parence d'un tort à Monsieur, sans en avoir la cerli 
tude; et encore faudrait-il le pallier. 

« Pourriez-vous dire au roi 1 : « J'ai vu par là ce 
« dont je me suis souvent aperçu : c'est que le vicomte 
« avait la confiance intime. Ce vicomte est inouï, il 



1 11 était de la plus haute importance d'inspirer au roi une grande 
confiance en moi, aiin d'atteindre notre but; et aussi de faire la contre- 
partie des dénonciations qui pleuraient sur noire compte. 









140 MES MÉMOIRES. 

« faut en convenir, par ce qu'il découvre lous les 
« jours, et les moyens qu'il invente pour le service 
« du roi, puisque c'est toujours sans paraître, sans se 
« faire valoir et à M. de Yillèle tout seul qu'il offre 
« tous ses moyens, et à moi seule qu'il les confie. Il 
« est parvenu à savoir une partie des secrets du nonce 
« par une personne dont il a obtenu la confiance, et 
« à laquelle le nonce dit tout. Je crois, en parlant au 
« roi, ne jamais trahir un secret, parce que d'abord 
« je ne saurais comment m'y prendre pour lui rien 
« cacher; que, de plus, je le crois dans l'intérêt de 
« sa couronne, et que je me repose sur une discré- 
« don à toute épreuve. » 

« Non, on n'est pas plus intrigant que ce nonce; il 
est complètement aux pointus. Que le roi écoule ce 

trait : 

a Pendant les Chambres, il voyait, au milieu de 
la nuit et dans le plus grand secret, les membres de 
l'extrême droite : Delalot, La Bourdonnaye, Marcel- 
lus. 11 se couchait d'abord comme à son ordinaire, 
puis, se relevant dans le plus grand silence, il se dé- 
guisait, puis sortait pour aller en maison tierce, où il 
retrouvait ces messieurs, et là il les montait encore 
davantage et les poussait, par exemple, dans le 
temps des évêcliés, à dire qu'ils ne voteraient pas le 
budget, si les arrangements avec Rome n'étaient pas 
terminés, et autres traits de ce genre qui ne me re- 
viennent pas pour le moment. 11 est tout B... Voilà 
un homme qui serait bien coupable si, comme on 
l'assure, il se servait de l'influence étrangère pour ap- 
puyer ses propres prétentions, aux dépens du repos 
de son bienfaiteur, de. son roi et des intérêts du pays. 



■ 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 141 

Heureux s'il était le seul qui eût agi ainsi! Mais il est 
triste de voir l'humanité de trop près. Que d'éloigne- 
nienl on se sent pour elle! C'est bien alors qu'on se 
trouverait mille fois heureux dans une solitude. 

« Quelquefois, au contraire, la moindre chose me 
porte à la gaieté, et si une fois le côté ridicule des 
choses ou des hommes vient à me frapper, je ne puis 
plus arrêter mes sourires. Je ne sais si le roi com- 
prendra, mais ce que je sens très-bien, c'est que je 
laisse courir ma plume sans contrainte, certain que 
mes idées seraient bientôt rectifiées si elles n'étaient 
pas justes. 11 y a dans toute chose le bon et le mauvais 
côté; l'esprit heureux s'attache à l'un; celui qui ne 
l'est pas s'attache à l'autre. L'esprit plus droit tient 
un juste milieu. J'ai toujours eu assez de peine à 
m'expliquer moi-même que j'eusse, très-souvent, les 
pensées les plus noires, les plus lugubres, et pourtant, 
au fond de l'âme, une grande disposition, presqu'un 
besoin de prendre des idées gaies. De grands et longs 
malheurs expliquent bien des choses. Le repos enfin, 
et le bonheur de jouir en paix de mes enfants, me 
rendent parfois à mon premier caractère. Le roi ju- 
gera, s'il m'est possible de ne pas lui parler en pas- 
sant de ma reconnaissance. » 

1.1 \" LETTRE 

« Pas de réponse. Lisez avec bien de l'attention, 
s'il vous plaît; la chose est très-délicate; il faudrait 
des volumes, et il est une heure moins un quart. Je 
vais lâcher de résumer : 

a J'ai vu ce malin M. de Villèle, que je n'avais pas 






.*\J»*Li 









142 MES MÉMOIRES. 

rencontré hier. 11 me désirait. 11 sait très-bien que sa 
position est très-délicate par le retour de mon beau- 
père, par ses succès vis-à-vis des souverains, et évi- 
demment vis-à-vis de l'exagération; que la position 
presque forcée dans laquelle M. de Montmorency met 
îc ministère, en rapportant la déclaration formelle de 
trois puissances avec lesquelles il faut se brouiller si 
on les refuse (ce que je n'admets pourtant qu'en par- 
lie); que l'ignorance où il laisse le roi et ses collègues, 
que tout Qfila, dis-je, est bien près de le mettre dans 
une position fausse. 11 a parlé au roi sur M. de Mont- 
morency en généreux confrère, et le roi a loué 
M. de Montmorency, sans s'ouvrir vis-à-vis de Yillèle 
des torts qu'on peut lui reprocher. J'ai saisi au bond 
que de tout cela notre amie était un peu en souf- 
france vis-à-vis du roi, beaucoup vis-à-vis de M. de 
Montmorency, qui, dans le fait, fait le régent à un 
point incroyable. C'est légèreté, un peu fierté, un peu 
petite vengeance. Voilà des posilions dont Villèle ne 
sait pas sortir. C'est à nous, mon amie, à le débrouil- 
ler. J'oubliais que le roi avait parlé de faire M. de 
Montmorency duc, ce qui est fort adroit; je vous 
ai reconnue. N'importe ce qui doit arriver, il faut 
l'empêcher de devenir le patron des exagérés. Vil- 
lèle compte choisir ce moment pour proposer R... 
Je trouve assez adroit de récompenser les ambassa- 
deurs. 

o 11 ne faut laisser Yillèle dans une position fausse 
ni pour le roi, ni pour lui. Il faudrait, dans la pre- 
mière conversation, que ce fût le roi lui-même qui 
rompît le silence, et lui parlât franchement de la po- 
sition de M. de Montmorency et de ce qu'il croit utile 






■_ 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA, 145 

de faire, lant par calcul que par entraînement. Il faut 
à tout prix que le roi parle lui-même très-fortement 
à M. de Montmorency pour le prémunir contre les 
pièges qu'on va lui tendre du côté de l'exagération. 
Que sans doute il soit aimable pour empêcher M. de 
Montmorency de profiter delà position pour donner 
sa démission, mais pas assez pour que, se croyant au- 
dessus de ses affaires, il ne ménage plus rien. J'ai vu 
que M. de Villèle y attachait le plus grand prix. 

« Il faudrait que le roi prévînt d'avance Villèle de 
ses projels, ce qui lui fera du bien; qu'enfin le roi 
lui témoigne une grande confiance, et pare dans ce 
moment l'espèce de soufflet que M. de Villèle sem- 
blerait recevoir. Croyez-le, amie, c'est indispensable 
pour la France et pour l'Europe, pour bien montrer 
que c'est lui, lui tout seul, quia toute la confiance 
du roi; il n'y a plus à craindre la jalousie de ses col- 
lègues, ils sont tout à ses ordres. M. de Montmo- 
rency fait duc, cela ne lui laisse pas la possibilité de 
faire le mécontent, ni aux exagérés celle de parler 
d'injustice à son égard. A M. de Villèle un grand cor- 
don; ce serait réhabiliter le cordon bleu que de le lui 
donner. Il faut le dédommager dans ce moment, le 
grandir, le soutenir, surtout au moment des cham- 
bres. Il n'y a que lui; sans lui, rien, c'est un fait. 

« Pensez, jugez et agissez fortement; le bon esprit 
du roi doit saisir tout cela. Je ne vois pas si en noir 
que Villèle. Je crois que cela lient à ce qu'il se trouve 
dans une fausse position, ce qui lui déplaît avant 
tout; nous l'avons senti tout comme lui; il a senti 
aussi h quel point votre influence était forte. Il est 
toujours extérieurement à merveille pour nous. Ache- 




14i MES MÉMOIRES. 

vons notre ouvrage, et soyons partout et. à tout. C'est 
servir le roi. 11 n'y aurait pas de mal que, tout 
eu témoignant sa satisfaction à M. de Montmorency, 
le roi lui laissât apercevoir que quelques petites 
choses lui sont échappées qu'il n'avait pas assez cal- 
culées. En recevant bien, on peut tout dire, de ma- 
nière enfin que mon beau-père ne puisse trouver pré- 
texte à une démission. 

« Villèle avait besoin de décharger son cœur avec 
moi; le vôtre ne vous reproche rien; mais tâchons 
d'obtenir du ciel, à force de prières, ce qui est vrai- 
ment impossible aux forces humaines. 

« Que d'épreuves à supporter dans ce bas monde ! 

Mais je me sens la force de lutter contre tous, avec 

votre affection ! » 



LX- LETTRE 

a Puis-je me plaindre avec une amie comme vous! 
Non, sans doute. Je ne précipiterai rien, je vous le pro- 
mets; vous avez raison sur bien des points, mais soyez 
assurée qu'il est dans la vie des positions difficiles 
qu'il ne faut jamais prendre, bien qu'il en coûte. 
J'accepte tout de vous par affection; autrement, rien. 
Je refuse le roi lui-même. Jugez si vos affaires n'é- 
taient pas terminées avant que l'injustice et l'ingra- 
titude s'exerçassent sur moi; j'en serais inconsolable. 

« Les épreuves de la vie doivent être regardées 
comme un bienfait du ciel; seulement, amie bien 
chère, que tout soit repos pour vous! Puis-je compter 
beaucoup sur les hommes, après avoir si bien appris 
à les connaître! Dites, chère comtesse, un mot bien 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 145 

aimable à celui dont vous êtes la force, et le soutien, 
dites-lui de vivre simple citoyen; il obéira, ou, si sa 
trloire vous est chère, soutenez son courage, il en a 
besoin; jamais on n'a marché au milieu de plus d'en- 
traves et avec de pareilles difficultés. » 



LXI- LETTRE 

« Nous devons tout remarquer : la joie facile de la 
duchesse, hier, la gaieté de D..., bien d'autres circon- 
stances prouvent des espérances. Villèle fait si bien 
que de fait nous restons seuls avec lui, le roi et 
Monsiecu. C'est sans doute beaucoup, ce n'est pas tout. 
Article ridicule, dans la Quotidienne, en éloges sur 
M. de Chateaubriand; il est deLaurentie, employé à la 
direction des journaux. La Gazette parle en faveur de 
l'exclusion totale; personne ne dirige et chacun marche 
à sa guise. 

a J'avais écrit ceci avant de recevoir votre petit mot; 
vous voyez que j'ai grand'raison. La duchesse est dans 
tout cela, et ils espèrent arriver. Comment le roi re- 
çoit-il, souffre-t-il une correspondance continuelle 
qu'il a jugée indigne de son affection? c'est se man- 
quer à lui, c'est manquer à vous. Monsieur est fort 
frappé d'une chose : M. Decazes a été chez lui, il ne 
l'a seulement pas regardé, tout en appelant exprès 
Portai, qui était auprès de lui. Il a été chez Madame : 
même silence. Il a été chez le roi; il n'a pas été chez 
M. le duc d'Angoulême, c'est fort singulier; ce même 
prince qui l'a aimé, éclairé enfin sur son compte! cela 
doit faire impression au roi. C'est beaucoup d'être ainsi 
soutenu. » 

Mil. m 



■1 





146 



MES MEMOIRES. 



LXII» LETTRE 



« Pauvre comtesse! vous êles un peu changée, vous 
aviez l'air souffrant hier. Vous savez ce qu'il m'en 
coûte de ne pas rester une minute de plus. Eh bien! 
vous me dites toujours : « Si vous partiez, l'on parti- 
« rait. » Je prends courage. J'avais eu une prise as- 
sez forte avec le maréchal. L'ordre du jour ainsi 
conçu eût été pitoyable. Je lui ai dit avec mesure, 
mais tout franchement mon avis. Il m'a mis en avant 
le ministre de l'intérieur. Je lui ai proposé d'y aller 
de sa part; il s'est fâché : c'est une soupe au lait « Je 
« ne suppose pas que M. le maréchal m'ait fait venir 
« chez lui pour taire mon opinion et pour trahir la 
« vérité, lui ai-je dit; je suis habitué à la dire partout 
« où je me trouve, et Monsieur même, veut bien l'é- 
« coûter quelquefois avec indulgence. Je ne pensais 
c< pas que M. le maréchal y mît plus de sévérité ou 
« plus de délicatesse. » Et cela dit d'un ton si ferme, 
qu'il a changé le sien; il est devenu charmant. 

« Figurez-vous l'effet, après avoir attendu pendant 
quatre jours un ordre du jour qui aurait dû paraître le 
lendemain, de voir mettre en date par le commandant 
en chef le fait de la désobéissance; M. de Tonnerre n'o- 
sait souffler. Personne ne m'impose à moi. L'instant 
d'après on propose A... pour chef de légion. M. de 
Tonnerre y pousse de toute sa force. Un autre se pré- 
sente aussi. « Votre avis, M. de La Rochefoucauld, 
« sans hésiter. — M. le maréchal dit que c'est une 
« tète beaucoup trop vive pour le mettre chef d'une 
« légion; il faut des hommes qui dirigent les opi- 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 147 

« nions, mais non pas qui agitcnl les esprits. » — Le 
maréchal : a Mais vous êtes un homme incroyable, 
« nous nous fâchions louL à l'heure, el vous voilà plus 
« sage que moi. — M. le maréchal, c'est que je suis 
« assuré que l'on ne m'entraînera jamais ni plus 
« loin, ni moins loin que je ne voudrais aller. » Le 
roi me parlait; nous nous sommes quittés bons amis. 

« J'ai dîné chez Peyronnet avec Franchet, qui le 
soigne. Après, le ministre de l'intérieur envoie cher- 
cher Franchet, mais il avait apparemment à rendre 
compte à M. de Montmorency, de qui tous ces gail- 
lards-là viennenL toujours prendre les ordres; de là 
une longue conversation avec l'air très-effaré. Quand 
on ne lient personne, chacun va de son côté. Ce Fran- 
chet est capable, et une main forte lui donnerait une 
direction qu'il suivrait. M. Decazes a fait recomman- 
der une affaire à mon père; elle est impossible di- 
sait M. Peyronnet, L'homme dont il me fait parler est 
trop mauvais. M. Decazes est un homme fini, absolu- 
ment fini. Le roi s'en est expliqué net. Il ne peut plus 
jamais être dangereux; mais il est trop peu surveillé, 
il ne l'est que par moi, et pendant ce temps il tra- 
vaille. 

« Nulle direction donnée, chacun en prend à sa 
guise. Figurez-vous qu'à l'heure qu'il est, l'artillerie 
à pied de la garde n'est pas encore partie. Le minis- 
tère avait oublié qu'il fallait des chevaux. 

« Âvez-vous vu Jadelot? Je vous en prie, chère 
comtesse, faites mes exercices en vous levant, vous 
verrez que votre sang circulera, c'est ce qui vous 
manque. 

« Je vais mettre mon uniforme; je ne veux parbleu 



.** 




148 MES MÉMOIRES, 

pas y être pris, quoique bien sûr de mon monde. Mes 
ordres sonl bien donnés, mais, pour servir mon roi, 
je ne m'en rapporte .qu'à moi. Officier ou soldat, 
mince ou grand personnage, voire ami sera tou- 
jours là. » 

LXIIl" LETTRE 

« Oh! que vous êtes bonne! Il vous est échappé un 
mot bien cruel; enfin, laissons cela. 11 eût été bien im- 
portant que je vous eusse vue cinq minutes, mais j'ai 
craint de vous déplaire. 

« Sorti depuis neuf heures, je rentre, il est midi; 
mais se donner tant de mal sans aucun pouvoir, c'est 
quintupler la peine. J'ai été fort content. J'ai beau- 
coup causé. 

« Il est évident que nous ne pouvons marcher, je 
veux dire l'État, qu'en voyant Villèle président. Fi- 
gurez-vous qu'on ne lui rend compte de rien, de ma- 
nière que rien ne dirige la marche générale. Aller 
ainsi, c'est marcher vers un gouffre. 11 en a toute la 
responsabilité, il faut donc qu'il en ait les moyens. 
Pressez-le fortement sur ce point, c'est bien impor- 
tant : tout est là. 

« Il faut savoir s'élever au-dessus des coteries et des 
intrigues; alors on marche dans une direction fixe; 
autrement, tout est miracle. Soyez sûre que dans le 
Conseil chacun vise à la présidence. Ajoutez les intri- 
gues des Decazes, Richelieu, Blacas. Il faut qu'enfin 
Villèle parle de vous, du reproche que vous lui avez 
fait tout en riant, mais qui lui est bien pénible. 
Qu'alors il dise tout simplement au roi ce qui est : 









14!) 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 
« que, malgré sa répugnance à parler de lui, il cède à 
« sa conscience et à son dévouement pour le roi ; que 
« puisque le roi a daigné lui accorder sa confiance, 
f. il n'a qu'un moyen de s'en rendre digne, c'est de 
c< lui avouer qu'il est devenu indispensable qu'il ait le 
a pouvoir et la possibilité de donner à tout l'impulsion 
« de son travail avec le roi, et que pour cela il faut 
« qu'il soit président. » 

« Il n'y a plus à hésiter, chère comtesse, ce n'est 
pas vous qui reculeriez au moment du danger. Par- 
lez-en avec lui, voyez le moyen, il faut arriver à 
tout prix; le salut est là. Il n'aime pas plus l'abbé 
de Montesquiou que moi. Je l'ai bien rassuré. Il 
faut l'encourager, il quitterait tout s'il ne comptait 
entièrement sur le roi; dites-lui aussi un mot des 
postes; que vous savez qu'il y a d'horribles intrigues 
pour dégoûter mon père, que sa présence là est indis- 
pensable pour nous, c'est-à-dire pour le bien. Ce se- 
rait avec tout autre une difficulté insurmontable. Il 
faut délivrer mon père à tout prix d'un ennemi juré, 
qui est sous ses ordres. 

« Qu'une journée est longue! Les jours sont bien 
importants. Mais avançons, et voyez vous-même qu'il 
faut toujours en venir aux points que nous fixons 
pour reculer plus de difficultés. » 



LX.IV LETTRE 

« Lisez, cachetez. Je fais plus que le possible. Le 
ciel lit dans mon cœur; qu'il m'accorde au moins 
le dédommagement de faire avec vous le bien de mon 
pays. 






■1 




150 MES MÉMOIRES. 

a Un peu d'amour-propre ferait garder copie de 
pareilles lellres. Je vous avoue ma faiblesse, je re- 
grette de ne pas les avoir. Vous ai-je dit que le due 
d'Orléans avait été ces jours-ci en cachette chez Foy à 
onze heures du soir? Relisez avec attention mes lettres 
d'hier; il y avait, je crois, à prendre. Vous ai-je bien en- 
tendue? Le plus petit changement de notre allure 
serait un immense triomphe et un commencement 
d'espoir pour les mauvais. On se sert même du roi 
pour l'obtenir; il y a un travail constant dont vous ne 
vous doutez qu'à demi, et G... et le duc de G... sont 
les complaisants. Nous ne nous sommes malheureuse- 
ment guère trompés. 

« Allons, chère comtesse, du courage, de l'esprit, 
du dévouement; c'est appeler mon cher Louis XIV au 
combat. Il faut à toute force l'emporter, il faut que 
Villèle soit nommé président, c'est devenu indispen- 
sable. Au fait, cela ne peut venir que du roi, c'est- 
à-dire de vous, et le roi lui-même doit aimer bien 
mieux en avoir la pensée : c'est bien plus roi. Vous 
devez donc le préférer dans son propre intérêt, et c'est 
bien plus aimable pour Villèle. J'ai vu clairement hier 
soir que c'était toute sa pensée, tout ce qu'il dési- 
rait; il me l'a fait entendre autant qu'il l'a pu; il a 
fait tout ce qui était en son pouvoir, mais il n'a pas 
votre influence. 

« Cette nomination est devenue tout à fait indispen- 
sable; rien ne marche sans cela, point de direction et 
toutes les intrigues. Écoutez : M. II. d'Origny sort de 
chez moi. « Je viens vous voir, m'a-t-il dit, parce que 
« j'ai un fait important à vous révéler. Une femme, 
« digne de la plus grande confiance, est venue me 



II 



MES LETTRIÎS A MADAME DU CAYLA. 151 

« trouver ces jours-ci, effrayée de ce qu'elle avait en- 
c< lendu : Volonté de renverser le ministre à tout prix, 
« et, pour y parvenir, faire revenir M. de Blacas. Dans 
« cette horrible menée, il entre bien des hommes oc- 
« cupant des postes éminents, des hommes d'esprit 
« et de moyens, de ces hommes qui calculent de loin, 
« et ont bien des moyens de parvenir où ils veulent 
« arriver; enfin, de ces hommes vraiment dange- 
« reux. Il n'y a qu'un remède à cela; c'est de voir 
« enfin M. dé Villèle devenir le président du Con- 
« seil . » 

« C'est un égal bonheur pour mon pays comme 
pour mon roi d'avoir un pareil homme d'Etat, et l'on 
ne peut croire à quel point la confiance que le roi lui 
témoigne a ramené du monde à sa personne; donc 
plus il le grandit, plus il se grandit lui-même; ils gou- 
verneront ensemble, et un véritable éclat, un éclat 
durable sera jeté sur son règne. Chère comtesse, 
c'est le bien du roi, de la monarchie, ce sera encore 
votre œuvre. J'ai toujours cru au fond du cœur que 
cela arriverait encore par vous. 

« Servez-vous de tout cela. Ne répondez rien, hors 
cette petite phrase : À ce soir. Le succès est nécessaire; 
il ne faut plus vous occuper que du moyen de servir 
le roi d'une manière si utile, et vous l'emporterez. » 

LXV LETTRE 



c< Chère comtesse, Villèle trouve l'état du roi un 
peu grave; pourtant il ne voit pas, jusqu'à présent, les 
médecins inquiets. Villèle est incroyable; impossible 
de le tirer de l'affaire d'Espagne. Il ne voit qu'elle, 



i;,2 MES MÉMOIRES. 

il raisonne fort bien, il l'entend très-bien; mais 
qu'elle absurde sottise de laisser ainsi aller tout le 
reste! Que l'affaire d'Espagne finie il en survienne 
une autre, il dira encore : Attendons! et en attendant 
tout s'en va. On ne tient rien; c'est une véritable dis- 
solution. C'est un état d'autant plus dangereux, que, 
pendant ce temps, une crise peut arriver; que l'Eu- 
rope est dans l'état le plus alarmant; la Prusse, 
l'Allemagne et même la Russie. Chez nous, la ré- 
volution s'est faite par une sorte d'élan de folie, mais 
aujourd'hui, l'Europe est organisée par le crime, 
et la France seule peut la garantir d'une effroyable 
révolution. Voici ce qu'il faut faire sentir à l'empe- 
reur Alexandre avant tout, afin de s'en servir pour 
garantir la France de l'Europe, l'Europe par la 
France. Dans ce moment encore, où l'on va traiter à 
Madrid, c'est d'une bien grande importance de se 
trouver parfaitement d'accord avec l'empereur Alexan- 
dre. Je voudrais qu'on envoyât Fitz-James et la Fer- 
ronnaye en Allemagne. Polignac va partir pour l'An- 
gleterre. Est-ce gouverner que de commencer par 
placer les hommes qui se mettent en opposition? 

« Je disais sur tout cela des choses assez fortes, 
je crois, à Villèle; car il m'écoutait avec une sé- 
rieuse attention sur la politique en général. Mais 
impossible de lui faire comprendre que la situation de 
notre intérieur complique beaucoup celle de l'Espagne. 
11 a été fort habile avec l'ambassadeur d'Angleterre, 
qui venait lui tirer les vers du nez. « Lord Stuard: 
« Voulez-vous que j'envoie à Séville? — Villèle: Cela 
« dépend du motif. — Stuard : Mais Chateaubriand 
a dit que vous êtes débordé de tous côtés en Espagne 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 155 

« par les royalistes. — Vilkële : Si cela était, je tup- 
(. pose qu'il le tairait; il est tout simple que l'élan pro- 
« duil par nos troupes s'augmente tous les jours. — 
« Stdard : Voulez-vous que nous fassions venir le roi 
« d'Espagne à Gibraltar? - Viixèle : Vous en par- 
ce lez bien en maître; je suis bien aise de cet aveu. Eb 
« bien! je ne demande pas mieux; car alors, aux yeux 
«de l'Europe, il est entre vos mains, et c'est à vous 
« que nous le redemandons; je ne suppose pas que 
« votre intention soit d'en faire un prisonnier; ce ne 
« serait pas du moins la nôtre. Tenez ! il me vient une 
« idée : faites-le conduire à Cadix; de là, qu'on le 
« mène, sur nos vaisseaux; je m'engage à ne pas le dé- 
o barquer en Espagne, mais à l'amener en France; là 
« sont tous les ambassadeurs des puissances; il sera 
« facile d'y régler les intérêts de l'Espagne et beau- 
ce coup d'autres choses. » Stuard ne savait trop que 

dire. 

ce Que voulez-vous que je réponde à Adrien? il faut 
que je lui écrive sur-le-champ, pour ne pas perdre de 
temps. » 

LXVI- I.ETTUR 



ce .l' ignore si je vous ai dit hier une chose fort grave, 
qui sert à faire connaître M. D... Madame de Bas- 
sompierre me parlait de M. de Lezay-Marnésia, ancien 
préfet de Lyon, qui est son cousin, qu'elle soutient 
et aime beaucoup, et encore plus sa femme. Elle 
me disait que, étant préfet, M. de Lezay avait reçu des 
lettres de M. D..., qui lui mandaient qu'il lui fal- 
lait à tout prix des conspirations royalistes, et que, s'il 



&.&&* 



|?4 MES MÉMOIRES. 

n'en existait pas, il fallait qu'il en fît. Voilà comme 
M. D... servait son roi et faisait aimer son gouverne- 
ment. Regardant les royalistes comme ses ennemis 
personnels, il cherchait à les perdre par tous les 
moyens, se moquant bien de faire crouler le Irône en 
éloignant ses plus fermes soutiens. Repousser quel- 
ques exagérés, passe; mais non pas les royalistes. Que 
resterait-il? de véritables ennemis. Aussi, un peu plus, 
et c'était fait de la monarchie. 

« Cette minorité des soixante est remarquable : 
quarante-quatre pairs de M. Decazes, le reste d'anciens 
sénateurs. Ils semblent s'être donné parole; c'est une 
partie liée, un parti pris. M. Decazes les dirige sous 
main. Ce que ses ennemis même croient dire de mieux, 
c'est qu'il a mis l'autre jour un billet blanc. » 



LXVII- LETTRE 



« Je viens de voir Villèle ; il espère qu'il n'arrivera 
rien, et moi aussi. Mais, en attendant, le mal se fait, 
parce qu'on refuse de croire ceux qui l'annoncent; et, 
le jour où un miracle ne nous sauvera plus, nous suc- 
comberons par notre faute. L'intérieur est véritable- 
ment dans une situation effrayante. Combien n'ai-je 
pas dit que la police de Paris était loin d'être ce 
qu'elle devait. Je viens de causer avec Digeon pour tâ- 
cher de le décider à se mettre au-dessus de tout, et à 
faire tout ce qui est nécessaire. Je l'ai engagé à se 
croire fort. « Tout ce qui peut donner de la force sera 
« autour de vous pour vous soutenir. » 11 a eu l'air de 
me comprendre. 

« J'avais bien arrangé la chose, en parlant de Mon- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 155 

sieur. Le départ du maréchal pour l'armée aura ce 
grand avantage qu'il rassurera les esprits qui en ont 
le plus grand besoin. Ce point est essentiel, et il peut 
v avoir un véritable avantage à planter le drapeau 
blanc. Il faut que le roi traite bien Uigeon et l'encou- 
rage. « Quelle gloire pour vous, lui ai-je dit ; plus les 
« circonstances sont difficiles, plus on vous saura gré 
ci de tout ce que vous ferez! Vous devez bien penser 
« que vous êtes là pour y rester de manière ou d'au- 
« Ire. » 

« Le maréchal revenant, Digeon pourrait rester 
ebargé de toute l'administration, si toutefois il y con- 
sentait. Le fait est que les circonstances sont graves, et 
que nous sommes bien peu en mesure contre les évé- 
nements, et cela par notre faute. M. de Chateaubriand 
se fait des partisans tous les jours, et il creuse dans 
l'ombre; jugez, si il y a un mois le coup eût été joué, 
où nous en serions? dites que vous aimez votre servi- 
teur: quant à moi, je n'aurai dans ma vie que tris- 
tesse et malheur. Je ne me soucie pas de l'ambition, 
mais nulle gloire, c'est triste! 

« Votre frère va avoir un commandement, et pas- 
sera encore plus de temps à Paris. » 

LXVIII- LETTRE 



« Pas de réponse est un mauvais signe, je pense 
comme vous. Le marquis, qui furète toujours, a vu 
M. de Blacas au vestiaire des pairs causer tout intime- 
ment avec Pasquier. lisse sont séparés dès qu'on les a 
vus; mais tout cela est assez clair, et c'est le résultat 
d'une main qui ne veut ni ne sait comprimer toutes les 







156 MES MÉMOIRES, 

ambitions et toutes les intrigues. Alors elles ressortent 
de partout : il est grand temps que cela finisse. Mi- 
chaud a passé la soirée hier chez M. de Chateaubriand : 
d'Imécourt sort de chez moi. Ce que je suis, je le suis 
par conscience; mais c'est un bien mauvais système de 
M. de Villèle et un faux et dangereux calcul : on perd 
à être de ses amis, et on gagne tout à s'en faire crain- 
dre. J'en ai déjà eu plus d'une preuve. 

« Polignac a été à la Chambre, ainsi Dieu soit loué ! 
L'archevêque a parlé avec assez de mesure en défen- 
dant le mot de la fusion Pasquier. Quelle alliance! Le 
cardinal était tout Decazes. Mon Dieu, que je suis oc- 
cupé de vous! Bien pressé; le rapport de M. Decazes 
est très-curieux. Vous me le rendrez. » 












LXIX« LETTRE 

« Non, il est impossible de croire à quel point la 
rage de l'exagération est portée; elle se croyait cer- 
taine de son fait, et elle est aux abois, ce qui redouble 
sa colère. Il ne faut pourtant pas s'endormir, car l'in- 
trigue veille toujours; mais nous avons été là les seuls 
à voir. Nous avons rendu un bien grand service. Voyez 
avec quel soin perfide on établit partout la brouille de 
M. de Montmorency et de M. de Villèle. Portalis m'a 
beaucoup frappé; il pense à merveille, est tout Villèle 
et s'affligerait de cette funeste division. 

« Ce matin, madame d'Imécourt, qui vient d'arri- 
ver, causait avec moi et son mari, et nous disait : 
« Nous croyons bien faire de tout vous dire; il est im- 
« possible de croire l'exaspération des exagérés conlre 
« M. de Villèle. » Dans ce moment, d'Imécourt est 



■ .*- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 157 

aussi furieux que moi. Ils ont échoué; mais vous voyez 
comme toutes leurs coteries étaient disposées. Voici 
un service que j'ai pensé que vous pourriez peut-être 
rendre à madame Récamier; c'est une justice. Fuis 
elle nous est extrêmement utile, d'autant que par elle 
je sais tout; puis elle dit ce qu'il faut à M. de Cha- 
teaubriand, ayant le sentiment du bien avant tout. 

« Elle a été d'une noblesse extrême en me parlant 
de celte petite affaire. Elle était de toutes les couleurs 
d'embarras et de désespoir. Elle est inouïe avec son 
peu de fortune et sa gêne. 11 n'a nullement été ques- 
tion de vous. Je veux lui réserver la surprise de lui 
apprendre si la chose vous est possible; et je le désire 
d'autant plus que, par contre-coup, cela augmenterait 
un peu son bien-être. M. Bernard, son père, a été re- 
ceveur pendant quinze ans environ, avec un revenu 
de vingt mille livres et une finance de vingt mille, 
dont il a, comme déraison, perdu une partie. Il devint 
administrateur des postes, et, comme on connaissait 
ses opinions, on fil passer sous son couvert des papiers 
en faveur des Bourbons, qu'on envoyait dans le midi 
de la France. M. Bernard se lut; il fui destitué, mis 
au Temple, et il allait être déporté, sans Bernadette, 
que M. Récamier connaissait; mais, comme de raison, 
la place fut perdue. 

a Un dédommagement lui est certes bien dû. 11 ne 
peut se réclamer des postes, où il esl resté trop peu de 
temps; c'esl à la liste civile à le lui donner; i t 
l'aimable providence de ce bas monde peut seule le 
lui obtenir. 11 se trouverait parfaitement d'une pen- 
sion de mille huit cents francs ; il a soixante-seize ans. 
Alors il abandonnerait à sa fille une pension de mille 



■ 







158 MES MÉMOIRES. 

cinq cents francs, qu'elle lui fait aux dépens de ce qui 
lui est le plus nécessaire. Vous jugez le bonheur cl la 
reconnaissance de toute la famille, qui a des amis par- 
tout, lie parfait serait de rendre la pension réversible 
sur la tête de madame Récamier; mais ce serait si 
beau que je n'ose le demander. Votre esprit et votre 
cœur en décideront. 

« Villèle était tout aimable et tout gai hier chez 
vous. Nous aurons le temps de causer un peu ; c'est 
le bonheur, a C'est merveille, disait M. de Forbin à 
a madame Récamier; M. de la Rochefoucauld a re- 
« tourné entièrement Gérard. Les propos de son sa- 
<x Ion sont tout changés; ses anciens amis ne le re- 
« connaissent pas. On n'entend chez lui que l'éloge 
« de ce ministère, et surtout de M. de Villèle. C'est 
c< une importante conquête qu'il a été habile à M. de 
« la Rochefoucauld de faire. Gérard en raffole. Il est 
« discret; il n'avait point parlé à madame Récamier 
c< du tableau. » 

LXX» LKTT11E 

« Vous avez jeté, chère comtesse, le découragement 
dans mon âme, et blessé mon cœur à un point impos- 
sible à rendre. Je vais me venger d'une manière digne 
de moi, et mon parti est pris. 

« Écoutez cependant ce qui a été, ce qui sera, ce 
<pie votre esprit vous suggère; il y va du sort du pays. 

« M. de Villèle, admirable vis-à-vis de son conseil, 
a été beaucoup moins fort vis-à-vis du roi (entre 
nous) ; c'est toujours là où il échoue. En deux mois, 
il est parti laissant le roi indécis et voulant remet Ire 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



159 



la discussion sur le tapis demain (tout est perdu s'il en 
est ainsi). Mais vous iîgurez-vous rien de pareil? 11 
n'y a pas un moment à perdre. Sauvons encore une 
fois ensemble le pays. S'il existe la plus légère indé- 
cision, et, en résumé, si Villèle a le dessous, la France 
est perdue. 

«Il a bien dit qu'il répondait de tout; mais il a 
trouvé ce que j'ai vu moi-même : le roi moins disposé 
qu'il ne l'espérait, regrettant le départ entier du ca- 
binet, enfin tourmenté, agité, disant : « Vous serez le 
« ministre que je regretterais le plus, même que De- 
ce cazês. Répondez-vous de tout, sans vos collègues? 
— « Oui, sire. » Enfin voyant le roi, très-bien pour 
lui, mais pas décidé, je lui ai dit, : « Rappelez- 
« vous donc que le roi fait toujours la contre-par- 
« tie; vous devriez l'emporter. » Je l'ai décidé à re- 
tourner, entre une et deux heures, dire que, après 
mûres réflexions, il était impossible de remettre plus 
longtemps; que les esprits s'agitaient, et qu'il venait 
supplier le roi de vouloir bien donner sur-le-champ 
ses ordres, lui offrant sa démission, ou, si elle était 
refusée, se chargeant d'écrire aussitôt à ses collègues 
pour leur annoncer leur remplaçant et prendre son 
parti. 11 vous consultera sur le choix des hommes. 

« Le seul ministère où il ait trouvé de l'opposition 
a été celui de la maison du roi. Je lui ai dit tout sim- 
plement que cela m'étonnait d'autant moins que vous 
aviez toujours été contraire à celle idée. Je vois bien 
que, de son côté, malgré sa confiance forcée et ab- 
solue, il y a un peu de jalousie. Soyez tranquille; 
ce caractère que vous méconnaissez sera plus fort que 
les événements et que les hommes. Il saura tout domp- 



■SSéafc 




1 60 MES MÉMOIRES. 

1er, mémo lui. Je vais sur ce poinl répondre à Villèle, 
qu'il ne doit plus songer à moi; et laisser ce ministère 
tranquille. Lorsque les abus deviendront sans remède, 
on jettera un coup d'œil rétrograde. Mon parti est pris 
de n'être rien, j'en jouis même; mais un rôle secon- 
daire, je suis décidé à ne pas le jouer. 

« Exciter les cris, sans pouvoir y répondre, serait 
sottise. J'ai lutté seul et sans aucun pouvoir contre 
tout; en voilà assez, et je puis bien prendre un peu 
de repos. J'ai vu encore que M. de Villèle m'indiquait 
très-légèrement et de très-loin que je pouvais être 
auprès de lui; je n'ai pas eu l'air de comprendre. 
Faire toute la besogne, et laisser aux autres l'honneur, 
mettre contre moi le tiers et le quart, et toute la no- 
blesse, impossible! Je l'ai fait, ce sacrifice, contre 
M. Decazes, c'est-à-dire pour mon pays; je ne recom- 
mence pas. 

« Au fond de mon cœur, il m'est évident que M. de 
Villèle craint mon influence dans le conseil. J'ai fait 
bien au delà du devoir. 

« Voici donc le ministère : répondez un mot à part 
que je puisse montrer à Villèle, où vous ferez sentir 
fortement tout ce qu'il doit faire sans hésitation. Flat- 
tez-le sur le conseil ; il est sensible aux éloges. 

« Aux affaires étrangères, Chateaubriand. Villèle 
est décidé à ne pas créer un ministère de plus, il le 
croit indispensable à prendre, ne peut le mettre nulle 
part ailleurs et veut qu'il soit content. Je ne partage 
pas son opinion. Intérieur, Villèle; c'est parfait. 
Guerre, Digeon ; il n'y en a pas d'autres. Manne, Hyde 
de Neuville. Garde des sceaux, Corbière; s'il veul, ou 
Pastoret. H en voudrait un troisième, qu'il ne trouve 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



161 



pas; je me trompe : Ravez. Ce choix est bizarre; il 
peut être bon et utile. Je lui ai répété avec vérité que 
Corbière serait toujours un obstacle. Il ne peut en 
garder un seul, ou ce serait nécessairement un pied à 
rétrier qu'il laisserait aux autres. Maison du roi, Lau- 
riston. Dans de pareilles circonstances, l'indécision est 
ce qu'il y a de pis. Du caractère pardessus tout; il 
n'y a que cela pour s'en tirer. 

« Voilà M. de Montmorency qui m'écrit pour me 
demander conseil, etc. J'hésite; je ne sais que dire. 
Si je l'engage à donner sa démission, les autres sui- 
vront, et pourtant ce serait mieux pour lui. Quant 
à moi, je suis content, je vous prie de le croire; 
c'est la vérité. Je suis d'autant plus grand à mes yeux 
que je suis plus petit pour les autres, et cela me 
suffit. » 



I 



LXXl- LETTRE 



c( Chère comtesse, Monsieur est devenu le plus chaud 
auxiliaire des idées du roi, y entrant sur tous les 
points, même contre l'exagération ; m'enlendant, me 
comprenant, cherchant les moyens, les ressources, cl 
parfaitement décidé dans la question même contre 
M. de Blacas, ne voyant, comme le roi et nous, que 
11. deVillèle. Tout cela n'empêche pas que l'exagéra- 
tion nous déborde, et qu'il faut y prendre garde. 
Voilà l'intérieur entre ses mains; c'est bien quelque 
chose et même beaucoup trop. Impossible d'en finir 
pour Bonneau. Un mot du roi serait décisif. On 
l'écarté parce qu'on le sait à nous. 

« Je m'étais l'ail, avec un soin et une peine extrême, 

VII. Il 



H 




162 MKS MÉMOIRES. 

une forte clientèle qui nous était fort utile. Je ne puis 
rien obtenir pour elle, parce que l'exagération me 
combat dans tous les ministères uniquement à cause 
de mon union avec Villèle. Je finirai par la perdre; 
c'est infaillible, et ce sera très-fâcheux. Monsieur a 
été si aimable pour vous, que je suis heureux de vous 
le dire. Je lui exprimais vos regrets sincères et vos 
souffrances de lundi : « Oh ! j'en suis fâché. Comment 
« va-t-elle? Mais dites-lui bien que j'étais certain qu'il 
« y avait une raison de ce genre. » Et cela dit de l'ail- 
le plus gracieux. 




1,XXII< LETTRE 

« Oh ! écoutez bien ; mais parlez toujours du point 
que Villèle, au milieu de sa reconnaissance et même 
de ses affections, a un fond de jalousie plus fort que 
lui. Je vois assez juste généralement, et je parle ici 
d'autant plus à mon aise qu'il n'y a, ma foi, rien de 
gracieux à entrer pour le moment aux affaires. 

« Enfin, puisque vous avez été appelée si directe- 
ment par le ciel à servir votre pays, ne laissons pas 
l'ouvrage incomplet et ayons le courage d'achever. 
Voici la position des choses : Villèle sent parfaitement 
l'importance de ce que vous avez fait, et il l'approuve. 
11 est bien décidé à ne pas abandonner le terrain; il 
craint seulement quelquefois que sa santé n'y suc- 
combe.. Il ne dort pas, et il se fatigue. J'en dis autant 
pour moi; mais, Dieu merci, j'ai un corps de fer. 

« Si le maréchal a quitté l'armée par sa propre vo- 
lonté, comme sa lettre semblerait le faire croire; s'il 
se découvre quelque grande machination à laquelle le 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. Kir. 

maréchal ne serait pas étranger, quelque invention de 
police (ce que Villèle croit un peu et cherche à décou- 
vrir), nulle indécision possible. S'il quille l'armée 
d'après l'impossibilité d'y rester après le départ de 
M. de Montmorency, alors la position n'est plus tout à 
l'ail la même, et Villèle ne peut pas se donner l'atti- 
tude d'un roué, le fait est qu'il a fait une sottise, qu'il 
faut encore réparer. 

« Nous sommes dans des temps où Ja décision seule, 
jointe à la sagesse, peut nous tirer de tout. Villèle 
comprend parfaitement la position, c'est-à-dire : ou la 
rentrée de Bellune au ministère, ou l'avantage im- 
mense d'y conserver Digeon ; il sent cela et le désire 
autant que nous. Ainsi, plus nous faisons dans ce sens 
et plus nous le servons. Il pense seulement que la 
chose est à examiner, à juger; il a raison. Il faut 
qu'alors Digeon élablisse l'élat dans lequel il a trouvé 
toute chose et ce qu'il a fait. Villèle me paraît décidé à 
y mettre du caractère; mais il faut absolument que 
tout ce qui sera fait puisse être dit hautement, pour 
que tout soit clair. J'ai été chez Digeon le fortifier, le 
rassurer; j'en ai été fort content. Il doit, je crois, pré- 
senter un mémoire qu'il prépare, précisément sur la 
situation du ministère. 

« Il m'a montré une lettre de Madame ; elle est char- 
mante pour lui, mais blessée de l'état où se trouvait 
toute chose à l'armée. Digeon est au désespoir que Vil- 
lèle ne m'ait pas laissé partir; ce qui était tout ar- 
rangé, tout décidé. Ce qui est clair, c'est que M. de 
Villèle craint, avant tout, que je sorte de ma retraite. 
Hélas! je voudrais pouvoir y vivre à jamais. J'ai de 
tout cela par-dessus la tête. 



— 



1Gt MES MÉMOIRES. 

Enfin faisons le bien avanl lout! Il faut s'emparer 
de tout, ou Vfllèle, la monarchie et nous, nous som- 
mes entraînés. Mon caractère ne recule jamais et ne 
craint rien. 11 ne refuse jamais le combat; si mon 
adversaire est armé de toutes pièces et que je sois 
sans armes, je m'élance avec l'intrépidité qui est dans 
mon cœur, mais je succombe. Tout est avec l'exagé- 
ration, et rien avec nous, parce que l'intérieur a tout 
laissé aller. On peut conduire, reconquérir l'opinion; 
mais elle vous entraîne forcément si vous ne vous 
en emparez pas. C'est évident. Il faut la remonter par 
des opérations qui frappent les yeux, qui effrayent les 
uns, et attirent les autres. Tout à vous. » 










LXXIIl- LETTRE 

« M. de Villèle avait répondu assez faiblement à 
M. Delalot. Le discours de M. de Chateaubriand pro- 
duit un grand effet dans Paris; mauvais, en ce qu il 
relève le courage de l'opposition par deux phrases di- 
rectes d'altaque contre Villèle. Tout le monde du 
moins les a interprétées ainsi, par suite de ce tribut 
d'éloges qu'il paye à T... 

« Poursuivons, amie, notre carrière, et faisons le 
bien envers et contre tous; soyons supérieurs à tous. 
Villèle a auprès de lui un ennemi adroit qui cherche 
à exciler une jalousie déjà trop éveillée. Surmontons, 
amie, tout ce que nous pourrions éprouver; servons-le 
malgré lui. Nous servons le roi; et, si Dieu m'aide, je 
vous justifierai. Mais il est temps; autrement on pren- 
drait de moi trop mince idée, cl j'aurais double travail. 

« Le vieux Dubois, que l'on a eu soin de mettre 



MES LETTRES A MADAME lil 1 CA.YLA. Iftb 

dehors, est un de ces talents à respecter, de ces vieux 
chênes qu'il ne faut point abattre. Il est toutDecazes, 
remarquez bien cela, et il le voit beaucoup. 11 me 
disait tout simplement, mais avec une entière assu- 
rance : « Quand ce ministère sera changé, on me 
c< rendra justice. » 

« Quand je pense à tout ce que vous avez fait pour 
Villèle, à ce que j'ai fait chaque jour, je me dis : « Il y 
o a un petit diable malin dans le cœur de cet homme, 
« jaloux des qualités de son esprit. Frappons juste. Ser- 
« vons le roi, et ne soyons entraînés par aucun intérêt 
a personnel. » Il est vrai qne Villèle tue les hommes 
qui lui sont le plus utiles. Digeon devait être tout 
simplement nommé ministre de la guerre au départ 
du maréchal; tout souffre de ce relard, tout est en 
suspens, et les efforts inouïs de Digeon et de ceux qui 
travaillent avec lui n'ont pas le résultat qu'ils de- 
vraient avoir. Ils sont eux-mêmes incertains, découra- 
gés par toutes ces incertitudes On a ôté deux cent 
mille livres à Corbière sur les arts, pour lui montrer 
encore la défaveur dont il jouit aux Chambres et lui 
donner une leçon. 

Il faut, dans l'intérêt du roi, du bien, du système 
de Villèle, de la sagesse, nous faire des créatures, et 
quel autre moyen que celui de pouvoir donner des 
places et de faire des grâces? Si je perds tous les jours 
de mon influence, Villèle s'en réjouira ; il a grand tort. 
Où va-l-elle? Pas à lui, aux exagérés, aux ambitieux 
si vous voulez. Voilà matière à travailler. Il faut arri- 
ver, mais frapper juste et marcher droit. » 



■i 




1' 






16(1 



MUS M B MOI R liS 



.XXIV LETTRE 



« Je sors de chez M. de Corbière; j'ai été extrême- 
ment, content. Je crois lui avoir bien parlé et avoir 
placé Villèlc dans une bonne position vis-à-vis de lui; 
je crois qu'il sera obligé de lui forcer la main, et je 
suis décidé à lui en reparler à fond aujourd'hui, 
sentant qu'il ne peut y avoir que lui, Villèle, qui 
occupe la place, mais il faudra vaincre les objec- 
tions. Enfin, il a par-dessus la tête de son ministère. 
J'ai jeté en avant, comme par hasard, pour venir à son 
secours, la place de Semonville, ce qui a bien mieux 
pris que Villèle ne le croyait; on peut tirer parti de 
tout cela. Je l'ai flatté, effrayé, poussé, je pourrais dire 
cajolé. Tout pour mon pays, pour mon roi. 

« Le billet de Villèle est excellent; j'en suis en- 
chanté. Je viens de lui écrire une lettre longue et dé- 
taillée pour ce soir. Poussez à la roue. 

« J'ai beaucoup dit à Corbière qu'il fallait un ministre 
qui lui plût. Il est très-facile d'user de son ambition 
et de le presser pour lui faire quitter son ministère. 
On fait toujours mal ce qu'on fait à contrecœur. Il 
a été très-bien par rapport à vous. Il n'y a que vous 
qui puissiez juger la position; (ont porte M. de Corbière 
à remettre. Aussi, je l'ai fortement pressé, et, en le 
quittant, il m'a promis de parler aujourd'hui même à 
Villèle. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAV'LA. 



1 tïT 



I.XXV LETTRE 

« L'homme qui est au fait des conspirations les plus 
secrètes sort de chez moi. Tous ces conspirateurs ne 
savent dans ce moment où donner de la tête : leur pro- 
jet est avorLé; ils osent à peine se réunir. Tout ce qui 
arrive les tue ! la fermeté du roi les déconcerte; et la 
manière dont il soutient son ministère leur ôte tout es- 
poir; la majorité des Chambres les assomme. L'affaire 
de la Rochelle, qui va Irès-incessamment mettre au 
o-rand jour bien des faits importants, les effraye. 11 ne 
faut pourtant pas encore chanter victoire; ces gens-là 
ne se tiennent pas facilement pour battus : il faut 
craindre le poignard, et prendre de grandes précau- 
tions dans ce sens. 

« L'éloignement de M. Decazes est pour eux le coup 
de grâce, ou plutôt le coup de mort : ils perdent l'es- 
pérance de le voir revenir; M. de Villèle surtout, par 
sa sagesse et ses lumières, les laisse dans un état 
d'abattement voisin de la mort. Il est leur plus cruel 
ennemi par le fait; mais son caractère est tel, qu'ils ne 
lui en veulent pas personnellement, et lui rendent for- 
cément justice. Humilions-nous, chère comtesse, de- 
vant le Dieu de toute justice, et bénissons-le dans tous 
les instants de la vie, de l'immense service que vous 
avez rendu. Vous avez sauvé la monarchie, l'État, le 
roi. 11 faut continuer, et pourriez-vous vous plaindre 
de quelques légers sacrifices, vous, appelée à faire tant 
de bien? Il y a quinze jours environ, assez de monde 
se trouvait réuni chez M. le duc d'Orléans : lui, dans 
un coin, causait familièrement avec Soult, Suchet, 



sK*» 





■ 









KiS ME8 MÈM0HIK8. 

Deeazes et Bastnrd. M. fie T... était à peu de dis- 
tance, et il entendit ce propos de Soult : « Ce pauvre 
« premier consul, il a fini par être obligé de quitter 
« la place; il y en a d'autres qui ne s'y attendent pas, 
« et à qui pareille chose arrivera. » Le propos ne fut 
pas relevé. 

« J'ai vu ce matin Villèle : il est enchanté du roi; 
c'est un homme qui lient beaucoup aux bons procédés. 
Il vient d'avoir avec Corbière la conversation sui- 
vante : « Tenez, Villèle, disait Corbière, il y a des 
« eboses qui marchent étonnamment, grâce à vous, en 
« grande partie; mais il manque quelque chose à notre 
« ministère : il y faudrait plus d'unité, plus d'union, 
a plus de force. Il faut un président, et celui qui l'est 
a de fait doit l'être de droit; il faut, dans l'intérêt du 
« trône, couper court à toutes ces intrigues. » Le pau- 
vre homme avait fait un effort inouï! « Mon ami, ré- 
« pondit Villèle, je pense que c'est effectivement une 
« grande faute de ne pas avoir nommé un président 
« dès le principe, cela nous eût évité bien des difficul- 
a tés, bien des intrigues; mais j'ai senti qu'il fallait 
« labourer davantage, et je l'ai fait. Au reste, je vous 
« répondrai ce que j'ai dit à la Rochefoucauld, qui 
a m'en a parlé plusieurs fois : Si je croyais cette no- 
te mination indispensable, j'en eusse parlé tout sim- 
a plement au roi lui-même. Comme moi, vous voyez 
« les avantages; plus que moi, vous pouvez peser les 
« inconvénients que cette nomination pourrait avoir; 
o ce serait un vrai fardeau pour moi. Vous me con- 
« naissez assez pour savoir que je ne lé désire point; 
c< mais aussi que, dans l'intérêt du bien, je ne refuse- 
« rais pas de m'en charger. » 









MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. lflfl 

« Après une heure el demie de causerie, les deux 
amis se sont séparés: Villèle confondu que j'aie pu 
réussir à une chose qu'il croyait impossible; car il a 
bien vu que c'était moi qui avais amené Corbière à 
penser ainsi. Il en est ainsi de tout ce que j'entre- 
prends : le ciel le permet, parce que j'ose le dire, je 
fais tout par amour du bien; mais il ne me donne 
aucune consolation personnelle. Chère comtesse, ob- 
tenez donc, à force de prières, un miracle, puisque 
votre repos en dépend. 

« Corbière a beaucoup parlé à Villèle des gens qu'il 
a autour de lui : c'était une finesse de ma part, dont 
j'avais prévenu Villèle, tout en désirant lui faire aussi 
quelque impression; les Louis XIV en savent long. « Ils 
« ne resteront pas, a dit Villèle, c'est impossible; mais 
« je veux voir clair; laissez-moi le temps d'une orga- 
« nisation complète et sage; le temps m'a manqué; 
«j'ai été accablé (c'est juste). Mais vous, mon cher 
«Corbière, vous avez des hommes qui abusent de vo- 
ce Ire signature; vous l'avez déléguée à deux per- 
te sonnes, c'est bien dangereux; il en est qui vous 
« trompent. « On vient de faire encore une sottise, 
qui aurait pu être grave, en son nom. « Et ici, m'a 
« dit Villèle avec chagrin, il est tellement coiffé de 
« son Capelle, qu'il a tout rejeté sur Franchet, qui, 
« sûrement, Lient aux coteries, mais enfin ne trahit 
« point, et même marche bien. » Du reste, vous voyez, 
chère cornlesse, que le roi seul peut détruire M. Ca- 
pelle par un mot. « La Rochefoucauld — a dit M. de 
« Corbière — m : a parlé de M. Huteau, qu'en pen- 
ce sez-vous? — Villèle : Sans le connaître personnelle- 
« ment, j'en ai entendu dire beaucoup de bien. » 






17,) MES MÉMOIRES. 

« Voilà mes deux hommes comme je le désirais, se 
parlant franchement. C'est à moi, maintenant, à faire 
croire à Corbière qu'il a toute ma confiance; en le ju- 
geant, en m'en emparant, et en cherchant à le faire 
marcher dans l'intérêt du roi : quel rôle amusant! Je 
réponds d'Huteau; on le jugera à l'œuvre. Allons, tout 
ira pour le mieux. 

« Voyez, mon cher esprit, tout ce que vous pouvez 
tirer de ma lettre; il faut de l'adresse, sans doute, de 
la mesure, de la franchise. M. de Corbière avait dit 
qu'il emmenait sa femme : erreur. J'oubliais de vous 
dire que les affaires, donnant la paix, mettaient les 
libéraux en émoi. Ils étaient fins politiques, ceux qui 
voulaient la guerre; et, dans cette dernière circon- 
stance, la coterie était dupe de la révolution. «Il n'en 
a faut plus, m'a dit Villèle, avec des ministres royalistes 
« songeant à l'avenir. » 

« Je voudrais qu'il prît, par Monsieur, celte force 
dans sa main. Il peut avoir raison; il y réfléchira et 
craindra de nouveaux malheurs. 

« Voilà, je crois, assez de besogne et une bien lon- 
gue lettre : plus, vous fatiguerait. » 



LSXVI' LETTRE 

« Il paraîtrait que le ministre de la guerre dirait 
beaucoup qu'on l'a empêché de faire ce qu'il voulait 
quanta l'Espagne (cinquante mille fusils sont prêts); 
qu'il eût évité la guerre, au moins on le dit pour lui. 
Il résulte de là évidemment encore deux influences 
dans le ministère, et plus fâcheuses et plus fortes 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 171 

que celle de M. de Montmorency, dont on se sert. 

« .l'ai du nouveau et du grave à vous dire : M de 
M... regrette beaucoup le ministère, c'est un fait; et 
malgré ses nobles sentiments, il est piqué (et beau- 
coup) contre Villèle, surtout dans ce moment où il 
s'étonne lui-même d'avoir quitté la place. 

« Ce Grassin, dont je vous envoie deux lettres et une 
carte que vous- me renverrez par Bonneau, doit à 
M. de Villèle une place de douze à quinze mille 
francs; il est l'agent principal de l'influence, celui qui 
porte les ordres. Vous voyez l'importance qu'il mettait 
à voir Bonneau et à le gagner; il l'avoue. Écoutez, 
on lui promet tout, et moi je ne fais rien; vraiment, 
c'est de la folie de marcher ainsi en présence d'un 
danger qui ne m'effraye pas si on y pare, mais qui est 
réel . 

«Grassin: Eh bien, mon cher Bonneau, on n'a 
« rien fait pour vous; c'est révoltant; vous vous êtes 
« indigné, mais c'est comme cela qu'ils sont (Bonneau 
« abondait dans mon sens). Soyez bien tranquille; ils 
« vont avoir beau jeu, nous allons l'emporter décidé- 
ce ment (donc, tous les chefs le pensent dans un sens 
« opposé à nous). Bs échoueront; emparons-nous-en, 
« ou bien ils réussiront. Je vous promets ma protec- 
« tion : vous verrez que nos nouveaux ministres sau- 
ce ront apprécier le mérite. D... sera aux linances, 
« Vaublanc à l'intérieur. » Bonneau n'a pu encore sa- 
voir les autres; mais vous êtes certaine que M. de 
Montmorency rentrera aux affaires étrangères et M. de 
Chateaubriand à la maison du roi. Si Villèle est dé- 
cidé, il ferait une grande sottise de ne pas se hâter. 
Bonneau a très-bien parlé; mais est-ce ainsi que l'on 









172 MES MÉMOIRES. 

mène les hommes qui nous servent, en ne faisant rien 

pour eux? 

« Bootbau : Mais vous croyez donc être sûr de votre 
(( f a it? — Mon cher ami, nous le sommes (peut-on 
c< avoir idée de rien de pareil!). Revenez, nous nous 
« verrons; il le faut absolument; voyons-nous beau- 
« coup, et nous vous dédommagerons de vos sacri- 
« fices et de leur ingratitude. » — J'ai recommandé à 
Bonneau de soigner beaucoup cette affaire-là. 

« M. de Montmorency est allé chez M. de Chateau- 
briand, ce qui est bizarre. Les Débats, tout à Chateau- 
briand, disent aujourd'hui qu'il y a eu un grand dîner 
chez M. de Corbière : on y remarquait MM. Delalot, 
Vaublanc, etc. 

« Adieu, chère comtesse. A demain. » 

LXXVII" I.tTTRE 

aj'ai vu Villèle ce matin. Nous avons beaucoup 
causé : je lui ai glissé le mot de Monsieur en faveur de 
Chateaubriand, pour le prémunir contre; d'ailleurs, 
je ne pense pas que Monsieur y revienne. 

« Il a eu l'air d'être de mon avis sur la Quotidienne; 
des si, des car, comme à l'ordinaire, tout en désirant 
vivement. Je vous épargne tout ce que j'ai dit; mais 
prenant l'initiative, qu'il n'a osé me retirer, je vais 
écrire à Monsieur que Villèle est de mon avis; que 
vous ne voyez aucun inconvénient à terminer, et qu'il 
y a toul danger à remettre; que Laurenlie vaut Mi- 
chaud; qu'enfin nous le prions d'envoyer chercher 
Capelle, et de lui ordonner de faire signer l'acte im- 
médialemenl. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



17": 



I.XXVI1I" LETTHE 

« Euchanlé de la conversation d'hier et des dispo- 
silions parliculières et générales. Les phrases les plus 
aimables dites avec le plus de grâce et de bonté, les 
résolutions les plus positives sur M. deBlacas. J'ai bien 
vu que Villèle s'attendait que quelques mots jetés eu 
avant amèneraient une espèce d'explication sur la pré- 
sidence; il me l'a dil à peu près. Ce mot n'a pas été 
dit, ni même tenté; mais, réciproquement, la conver- 
sation a très-bien marché. « Je pense, m'a dit Villèle, 
« que dans tous les cas, même la chose absolument 
« décidée, il faudrait attendre la fin des Chambres, et 
a <jue ce qui vient d'être fait pour M. de Ëlacas les dé- 
« joue entièrement. — Le ministre, lui ai-je dit, ou plu- 
« tôt vous, avez agi avec infiniment de sagesse et de fi- 
c< nesse tout à la fois ; vous rapelissez l'homme que 
« l'on voulait grandir à tout prix : c'est un coup de 
«parti. Mais comme on connaît les prétentions de 
« de M. de Blacas à l'intérieur comme à l'extérieur, il 
« est indispensable que le roi dise à l'Europe et à la 
« France : Non, le système adopté est le mien; je n'en 
«changerai pas. Je repousse toute exagération, et 
« l'homme à qui l'on doit ce système de modération 
« et de force a toute ma pensée. Je le fais président 
«de mon conseil, pour bien prouver que c'est par 
« ma volonté seule que j'agis, et que ne me fait pas 
« ainsi changer qui veut. » Or jamais occasion m: 
fut mieux amenée; c'est si clair, qu'il n'a pas eu à 
répondre. » 



I7i 



MES MÉMOIRES. 



LXXIX' LETTHE 





« On a parlé de vous hier; madame du Cayla a bien 
regretté, a dit le roi à Villèle, de n'avoir pu causer 
avec vous l'autre jour; elle avait du monde; et moi je 
le regrette bien davantage. Le roi a promis de parler 
ce matin au bureau; la loi passera, je le crois tout à 
fait. Quel triomphe remporté par Villèle! N'est-ce pas 
le moment de lui donner cette preuve évidente de sa 
confiance et de sa satisfaction? C'est s'honorer soi- 
même, c'est évident. Je crois bien qu'il en sera beau- 
coup plus flatté et plus reconnaissant si cela vient d'en 
haut et de vous, par conséquent. L'homme est fort 
malin, et il a aussi de la jalousie; je le connais mieux 
qu'il ne le croit, et je suis plus fin que lui, car il me 
le croit moins. 

«Figurez-vous qu'à huit heures je trouve Capelle 
débusquant Jones en cabriolet. D'où pouvait-il venir à 
cette heure et où allait-il? La conversation d'hier lui a 
mis diablement la puce à l'oreille; ses intrigues sont 
de toutes les époques; dans tous les temps les mortels 
seront hommes, c'est-à-dire envieux, imparfaits, am- 
bitieux. Villèle a acquis, comme moi, la certitude de 
petitesses épouvantables des gens de cour qui, à ce 
qu'il paraît, entourent le roi. C'est ainsi que l'on sème 
de la déconsidération dont on recueille plus tard les 
tristes résultats. Le roi a fortement, approuvé tout ce 
qui s'est fait au conseil. « Nous avons fait, » a dit Ca- 
pelle. 11 est donc bien essentiel et bien important que 
le roi sache à qui il doit tout cela. 

« Vous ne sauriez croire l'influence des conversa- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 17f> 

lions du roi sur Villèle lui-même, et le bien qu'elles 
lui fonl. Il en revient avec mille l'ois plus d'énergie et 
de force. Tous les hommes en sont là ; il n'est pas fa- 
cile de lutter constamment sans autre encouragement 
que le bien, et au milieu de mille dégoûts et souvent 
de choses pénibles. Celte journée sera bien longue et 
bien triste; c'est avec un noir chagrin que mon cœur 
en parcourt l'étendue. » 




LXXX* LETTRE 

« Je ne suis guère en train; et ce malin j'aurais dû 
aller chez Villèle, je n'en ai pas eu le courage. Tou- 
jours souffrir de l'injustice des hommes, et surtout 
de la vôlre, car celle des autres je la méprise ! 11 faut, 
avant d'aller chez Monsieur, que je sache quelque chose 
de vous. J'avais à vous parler hier; mais je vous envoie 
une lettre que j'ai écrite aussi hier à Villèle. Vous me 
la renverrez; j'en ai gardé copie exprès. Il me semble 
qu'elle dit vrai. Je persiste dans mon opinion, et elle 
me parait tellement appuyée par le passé, tellement 
réclamée par le présent, et indispensable pour notre 
avenir, que je crois que vous ne pouvez mieux servir 
le roi et voire pays qu'en décidant Villèle d'une ma- 
nière ou d'une autre. N'est-ce pas ainsi que nous avons 
tiré de lui ce qui était si nécessaire en plus d'une cir- 
constance? J'attends votre réponse avant d'aller chez 
Monsieur; je verrai aussi Villèle. 

« Voilà un rapport fait par Bonneau, qui vient de 
faire arrêter un abominable ouvrage que l'intérieur 
laissait imprimer depuis deux ans. J'ai vu hier M. S..., 
(jue je n'avais pas reçu depuis fort longtemps. Il m'a 



•;*£* 







17ti MES MÉMOIRES. 

dil qu'il venait de Unir son travail de la Commission; 
que les domaines de la couronne étaient, dans un dés- 
ordre effroyable; que M. D... laissait tout aller, n'y 
connaissant rien ; et que tout cela faisait pitié. 

« Le marché est fini. J'ai un trente-deuxième de la 
gazelle de payé, et je suis en train d'en avoir un se- 
cond ; je vais le mettre sous le nom de. Iules Mareschal, 
homme de lettres très-capable. Sentiment, dévouement, 
esprit; je le ménage depuis longtemps; il serait pré- 
cieux pour être à la tête du cabinet particulier, .le 
veux l'essayer, en lui faisant prendre petit à petit de 
l'influence sur les hommes et en causant avec lui ; il a 
notre manière de voir. 

« Vive le roi cl Villèle, sans varier jamais. Vous 
avez contrarié le premier par le fait, il faut pousser le 
deuxième pour le lancer lui-même. Il y a folie à vou- 
loir attendre constamment le mal, pour faire ensuite 
preuve d'habileté en le dominant. Il me semble qu'il 
serait encore jdIus habile et plus sûr de l'empêcher 
d'arriver, mettant enfin ce pauvre Bonneau dans un 
état fixe, et n'allant plus au jour le jour comme des 
aveugles, qui vont à talons. L'homme vraiment ha- 
bile ne devrait pas être absorbé par une seule chose, 
quelque importante qu'elle soit. Il faut savoir em- 
brasser tout dans son détail et dans son ensemble. 
« Wolbock est le plus heureux des hommes et le plus 
reconnaissant; il désirait vous parler, mais n'osait. 
Je l'y ai engagé, loin de l'en détourner; il ira ce soir 
à Sainl-Ouen. » 



.MES LETTlîES A MADAME DU CAYLA. 



177 



LXXXI« LETTRE 

a J'ai vu Villèle; un tiers l'aurait trouve charmant, 
moi j'ai bien vu que l'homme perçait quelquefois. Ce- 
pendant il a beaucoup causé, mais m'a écouté et a 
paru m'entendre, ressentant votre effet d'hier visible- 
ment, et très-préoccupé des circonstances, qu'il re- 
garde comme extrêmement graves sous tous les rap- 
ports, même les finances, sans comprendre qu'il les 
complique extrêmement, et que, s'il osait une fois, 
lout se simplifierait. Il est comme un enfant qui 
n'ose marcher dans l'obscurité, craignant partout de 
rencontrer des fantômes, et ne sentant pas qu'une 
marche ferme et assurée le ferait arriver infaillible- 
ment au but. Plus les circonstances sont graves, plus 
il faut se mettre en avant. J'avoue que je ne m'effraye 
jamais; mais il faut des armes pour me battre. 

« J'ai vu madame Récamier; M. de Chateaubriand 
en sortait. Elle dit que, d'ailleurs, bien pour elle, il 
était toujours d'une humeur affreuse; qu'elle le con- 
naît, et que cerlainement il avait quelque chose. La 
pauvre femme est accablée de trislesse; sa position 
est affreuse. Elle fait beaucoup pour nous, et moi rien 
pour elle. » 

LXXX1I' LETTRE 



« J'ai trouvé hier soir cette note donnée par G. .; 
elle est importante. Elle me prouve que je n'avais que 
trop raison dans ce que je disais le malin à Villèle, 
sur ce que l'opinion s'égarait; c'est le résultai de la 

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■ 





178 



MES MEMOIRES. 



négligence du ministre de l'intérieur et de son action 
même dans un sens opposé à Villèle. C'est absurde, el 
celui-ci compromet l'existence de la monarchie, tout 
comme si nous ne l'avions pas pris par les épaules 
pour le faire d'abord ministre, puis président. Voilà 
précisément ce qui me lourmente; c'est qu'il me 
semble que nous avons mieux vu que lui dans les cir- 
constances les plus importantes. 

« Le départ de M. de Montmorency était devenu né- 
cessaire, j'en conviens. M. de Villèle n'avait pas su le 
mener; mais il croyait que son départ ne produirait 
pas le moindre effet, et il a vu que j'avais raison de 
penser autrement: je l'en avais prévenu. Je vous 
avouerai que, pour certaines affaires, je lui trouve 
une capacité que j'admire; mais je crois que, pour la 
conduite habituelle des choses et surtout des hommes, 
les Louis XIV le valent, excepté lorsqu'une circon- 
stance imprévue le force à se décider, et qu'il prend 
alors le meilleur parti, parce que son esprit est juste, 
ce qui lui réussit toujours. Excepté cela, il a un tâ- 
tonnement qui est terrible ; il est dans un sens ce que 
vous êtes dans l'autre. 

« Cette note sur l'esprit de Paris fait faire de mûres 
réflexions. On reconnaîtra trop tard que je ne me 
trompe pas, et qu'impunément on ne peut ainsi tout 
laisser aller dans un royaume; car l'intérieur est tout. 
Vous avez de la mémoire; je pense que vous faites at- 
tention à mes lettres successives, aussi je ne reviens 
pas sur les choses dites; mais il est évident pour moi 
que, si l'existence de Villèle est importante, el liée à 

1 Plaisanterie : on nous avait donné ce non). 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 179 

la monarchie, la vôtre ne l'est pas moins, et j'ajoute- 
rai peut-être la mienne. Je vous assure qu'on serait 
bien peu étonné de voir Villèle m'appeler aux affaires. 
Certes, ce n'est pas l'ambition qui me le fait désirer, 
mais l'impossibilité où nous sommes d'assurer le bien 
que nous faisons. On me nomme le bras droit de Vil- 
lèle, et, l'on me croit un ascendant sur son esprit, que 
nous avons bien pour certaines choses, mais pas en 
tout. 11 a seulement la petitesse de ne pas aimer tou- 
jours à demander mon avis ; mais je vois qu'il me 
fait parler adroitement, à ce qu'il croit, des choses sur 
lesquelles il désire mon opinion. 

« J'ai eu hier une longue conversation avec ma- 
dame de Laval; j'ai parlé de vous, ce qui m'arrive 
sans cesse. C'est cette persévérance qui, avec la grâce 
du ciel, triomphera de tout. « Vous mettez votre 
« amour-propre à ne rien vouloir pour vous, me dit- 
« elle, mais on connaît votre influence ; au reste, c'est 
« très-honorable, et chacun le pense. — Dites plutôt 
« que je ne liens pas au pouvoir, ai-je répondu. ■ — 
« Mais que vous êtes bizarre ! Vous ne ressemblez à 
« personne. » 

LXXX11I* LETTRE 



« Nous sommes d'accord sur la position présente; 
et nous avons trop bien vu pour pouvoir abandonner 
nos idées. Il y va de notre conscience et du salut du 
pays. Villèle a-t-il jamais rien fait sans y être forcé? 
je vous avouerai que je me suis trouvé tellement su- 
périeur à lui, que je l'ai regardé avec une sorte de 
pitié. Mon cœur aurait dû être profondément blessé; 



180 MES MÉMOIRES. 

il se détache de l'ami capable de si peu sentir; non 
pas de l'homme d'État qu'il faut soutenir, accompa- 
gner et faire marcher, puisqu'il ne veut pas aller. 
D'abord, voilà qu'on redemande vingt millions pour 
l'armée afin de réparer toutes les sottises, il faut le 
dire hautement; l'affaire du maréchal s'arrangera, 
mais par qui encore? Villèle s'était mis dedans, et 
nous arrivons toujours pour réparer ses sotlises. Je lui 
parlai de la conversation deVitrolles. J'ai discuté pen- 
dant deux heures, me maintenant sur votre terrain; 
mais je ne puis nier qu'il ne m'ait dit des vérités, que 
je pense comme lui. 

« Vous savez, lui ai-je dit, que je vous ai promis le 
« silence jusqu'à la fin de la session; mais on n'est 
« point arrivé à trente-huit ans sans avoir ses idées; 
« je voudrais qu'elles n'eussent pas été si souvent jus- 
ci tifiées. On a sa conscience, et je pense tellement que, 
« dans la position donnée vous êtes infailliblement 
a entraîné, qu'il me deviendrait impossible de m'asso- 
ie cier aussi tranquillement à la perle de mon pays, 
a Voyez l'état de l'intérieur; j'y serais que certes, cela 
« n'irait pas plus mal. — Bah! me répondit Villèle, 
c< lu ne pourrais pas t'arranger avec les autres mi- 
ce nislres? il faudrait faire maison nette. — Moi : Son- 
« gez à quelles épreuves je me suis soumis : le garde 
« des sceaux est entièrement coulé. — Villèle : Oh ! 
« c'est vrai. — Moi : Le minisire de la marine est in- 
« capable. — Villèle : Pitoyable! — Moi : Voilà Di- 
te geon qui restera. — Villèle : Tu ne parles pas de 
ce Chateaubriand — Moi : Eh bien ! je suis convaincu 
ce que nous le ferons marcher. Avec des hommes dans 
« vos opinions, tout vous devient possible, et ce que 



^H| 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 181 

« vous faites n'est point une concession arrachée. 11 
« faut, à tout prix, donner de l'élan, s'emparer enfin 
« des hommes et des choses, où nous sommes entraî- 
« nés, et l'affaire même d'Espagne tournerait contre 
« vous. » Villèle ne voulait pas la guerre, nous l'y 
avons forcé ; elle a réussi parfaitement; donc il avait 
tort, et nous avions raison. 

« Je voyais tout ce qui se passait dans son âme : ja- 
lousie affreuse contre moi, qui lui ferait plutôt risquer 
le sort de son pays, que de me mettre à même de lui 
être vraiment utile. 

« Servons le pays et le roi, mais forcez-lui la main 
pour faire ce qu'il croit lui-même bon, nécessaire, et 
ce que de misérables jalousies l'empêcheraient de 
faire; bizarre chose! Villèle n'avait pas ce qu'il fal- 
lait pour être président du conseil, et il fallait qu'il 
le fût; il n'a pas tout ce qu'il faut, et il ne peut 
être remplacé. Ses derniers succès lui ont monté la 
tète. » 



I 



LXXXIV LETTRE 

« Je vais partir, il pleut à verse ; mais avant je veux 
causer avec vous quelques minutes. M. de Villèle vous 
remercie de votre souvenir, et il vous remercie dou- 
blement. Le roi le traite avec une bonté sans pareille, 
et lui a dit hier en plein conseil: «J'ai reçu des 
« nouvelles d'une personne qui voyage, et qui m'a 
« dit le plein effet que produisait votre présidence. A 
« Toulouse, elle eût pu se méfier de la joie, comme 
« étant votre ville; mais c'est parloul la même satis- 
« faction. » Il doit être touché de ce souvenir lointain, 



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182 



MES MÉMOIRES. 



qui lui a val» des phrases si aimables de la part du 
roi; il y est extrêmement sensible. Aussi Villèle est-il 
lout courage, tout cœur pour le service de Sa Majesté, 
et lout ce qu'il fait est-il excellent. M. H..., que j'ai 
encore demandé ce matin, arrive et m'intéresse. 

«Ce pauvre homme est vraiment bon, et j'ob- 
tiens de son cœur ce que je n'obtiens pas du caractère 
qui lui manque. Il faut savoir prendre les hommes. 
Tout mon désir, c'est que le roi soit content ; mais, au 
nom du ciel ! reportez-vous à l'état dans lequel vous 
avez laissé toutes choses et aux immenses détails qui 
restaient à faire. 

« L'ordonnance royale aura fait bien plaisir : franche, 
digne et parfaitement convenable. Villèle m'avait con- 
sulté, et j'avoue que je l'y avais engagé fortement. Nous 
marchons. Villèle m'a dit que le roi avait contribué 
à rendre la rédaction meilleure. Il était fâché de me 
voir aller à la campagne; mais elle m'est nécessaire. 
Voilà tant de temps que je travaille sans repos! A 
bientôt, ma chère voyageuse; revenez bien vite, votre 
conseil est si utile. Ce temps exécrable me désole 
pour ici et pour ailleurs » 

LXXXV» LETTRE 



« C'est vrai sur deux points : 1° le peu de cas que je 
fais de toutes les choses ; 2° l'importance que je mets à 
celles du cœur, qui sont ma vie tout entière. 

« En résumé, la vicomtesse a été bien pour vous, 
pour moi. 

« Je le dis avec tristesse, mais, dans le fond de ma 
conscience, notre pauvre Villèle, avec un talent inima- 



.é*<V 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 183 

o-inable, n'a pas le caractère nécessaire pour nous en 
tirer dans les circonstances actuelles; et tout irait si 
quelqu'un l'avait pour lui. Je vous donne ma parole 
d'honneur qu'il faut que ce soit bien vrai pour que je 
le dise; car, ayant par-dessus la tète de toutes les af- 
faires, je n'aurai de bonheur qu'à vivre tranquille, 
jouissant paisiblement d'une indépendance de fortune 
qui ne laisse pas d'être fort agréable. 

« Le fameux conseil a eu lieu hier. Le pauvre Vil- 
lèle n'en a pas dormi; il n'en pouvait plus ce matin. 
Aussi je l'ai ménagé; j'ai bien vu qu'il m'en savait 
gré. Rien en définitive. Discussion très-vive avec le 
maréchal, qui, delà-bas, mandait que, arrivé à Paris, 
il allait mettre en jugement ceux qui l'avaient trahi ici, 
et disant ici qu'il a été trahi là-bas. A l'exception de 
Chateaubriand, qui a dit deux ou trois mots seulement, 
tous les collègues ont été assez mous. Soyez assurée 
qu'ils jouissaient au fond de leur âme de l'embarras 
dans lequel se trouvait Villèle. Villèle n'est pas con- 
tent de Corbière. Comment voulez-vous, avec les em- 
barras de l'extérieur, se tirer de ceux de l'intérieur, 
même du conseil, s'il s'obstine au statu quo? C'est 
impossible. Nous accepterions aujourd'hui les consé- 
quences de cette indécision, et de ce laisser-aller 
impardonnable sur des choses indispensables; elles 
avaient été annoncées. A force d'argent, nous nous en 
tirerons aujourd'hui ; mais l'ineptie de l'administra- 
tion aura des suites incalculables si l'on n'y remédie 
promptement. 

« Si vous voulez achever de sauver votre pays, après 
l'avoir si heureusement servi, il faut faire plus que le 
possible; c'est un fait avéré maintenant. Chose bizarre! 



ISi MES MÉMOIRES. 

plus les circonslances semblent m'approcher forcé- 
ment des affaires, et plus je voudrais à tout prix m'en 
éloigner; du reste, l'indécision me servira peut-être 
trop bien. Non, Villèle ne s'en tirera pas; c'est un 
fait, à moins que la Providence ne le fasse pour lui. 
Avec quelqu'un qui agirait pour lui, tout marcherait; 
autrement rien n'ira. Vous le voyez, nous prêchons 
dans le désert; mais l'événement vient nous justifier. 
Je lui ai lu une note que j'ai faite ces jours-ci pour la 
Russie; il en a été fort content, ce qui l'a mis un peu 
on train. Il a repris la question. J'ai dit bien douce- 
ment quelques vérités, et, quand j'ai vu qu'il en avait 
assez, je m'en suis allé. Pensez que Désaugiers vient 
chez vous de une à deux heures. » 



LXXXVT- LETTRE 



« Vous ne savez probablement pas la nouvelle qui 
arrive. Abisbaye avait dit qu'il quitterait Madrid pour 
y laisser entrer Monseigneur; Bessières a voulu y en- 
trer avant, et a été repoussé avec perte. Je ne suis pas 
sûr que ce soit très-fâcheux, car les exagérés donne- 
ront de la peine là comme ici. Villèle complique 
toutes les questions, et se crée des difficultés partout 
en ne voulant rien simplifier. J'ai été chez Digeon ; 
il était enfermé depuis trois heures à écrire. Il va 
partir un courrier pour Saint-Pétersbourg. Croyez que 
toutes ces intrigues font un mal réel; jugez jusqu'à 
quel point il serait fâcheux que les ambassadeurs des 
souverains n'arrivassent pas à Madrid. L'Angleterre 
est maîtresse du royaume d'Espagne; si les ambas- 
sadeurs des puissances vont à Madrid, elle est bien 









MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 185 

forcée de les laisser aller. J'ai été chez la princesse 
Volkonski; elle écrivait aussi. Il faut la soigner, eL 
l'amener à écrire à son mari des choses bonnes et 

utiles. 

« La bombe éclate enfin ; ma conversation de l'autre 
jour a bien fait. Chateaubriand y pousse de tous ses ef- 
forts. Lettre fulminante de Monseigneur, et avec toute 
raison, sur l'état de l'armée et la position dans laquelle 
il l'a trouvée, sur la nécessité où il s'est vu de tout faire 
pour s'en tirer. « Si nous eussions rencontré des en- 
ce nemis en face, nous étions perdus » Nous sommes 
trop pleinement justifiés. Rappelez-vous coque j'ai fait 
il y a six semaines, ou plutôt deux mois; il y avait 
alors le temps de tout réparer. La position était su- 
perbe. 11 est pourtant cruel de s'associer ainsi à 
des fautes qu'on prévoit. Villèle ne gouverne pas les 
hommes; il est trop craintif. Avec un caractère fort à 
côté de son talent, de son jugement, tout marclierail; 
c'est-à-dire qu'on est aux expédients pour réparer le 

mal. 

« Le maréchal a dit que les soldats manquaient 
de souliers. J'ai supplié Villèle de prendre un parti. 
Il veut proposer au maréchal de faire juger tous ceux 
qui l'ont trompé; toujours du temps perdu. Quand le 
maréchal est parti, on pouvait tout réparer. Sans 
doute vaut mieux tard que jamais; mais il n'y a pas 
un seul instant à perdre. Si le découragement arrivait 
dans une si belle armée, ce serait épouvantable. Il n'y 
avait pas de poudre pour les cartouches ; on les a faites 
avec de la poudre à canon. Trahison des bureaux. Vil- 
lèle a mis dans son tiroir à travail ses remarques. Il 
faudrait que Digeon fût à la besogne plus tôt que plus 









180 



MES MÉMOIRES. 



tard; et que Villèle lui parlât très-fortement sur toutes 
choses. 

« Les concessions de ce ministère sont au delà de 
l'expression. Il en résulte toujours que le roi doit 
avoir en vous une bien grande confiance, car tôt ou 
tard vous vous trouverez avoir raison sur tout J'arri- 
verai un peu avant deux heures pour causer et m'en- 
tendre avec vous, chère comtesse; c'est nécessaire. » 

LXXXVII e LETTRE 

« Dieu soit loué ! le roi va mieux. Villèle paraît en- 
tièrement revenu. 11 est fin; je ne suis pas dupe. 11 
voit que je serai beaucoup auprès de Monsieur. Tout ce 
que je lui ai dit sur la Russie l'a étonné, d'autant qu'il 
y a là des choses aussi importantes que vraies sur le 
présent et l'avenir. Il ne revient pas de toutes nos 
ressources et de nos moyens, et il voit bien qu'on lui 
a été utile et nécessaire, La baisse des fonds est une 
chose indigne ou une légèreté criminelle. Villèle en 
était furieux, et doit le dire au conseil ce matin, d'au- 
tant que le roi lui en saura gré. » 



LXXXVI1P LETTRE 

« Je viens de causer fort amicalement avec Villèle; 
il est dans les incertitudes, et il ne se décidera que si 
vous lui forcez la main. Il sait bien que tout tient à 
Corbière, et il ne peul prendre son parti de heurter 
une machine tellement usée, qu'il suffit de la toucher 
du bout du doigt pour qu'elle croule. Nous avons 
parlé longtemps; à la fin, il paraissait se rapprocher 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 187 

de mon opinion, mais c'est en tâtonnant; il voudrait 
que le roi gouvernât ; et le roi veut que ce soit Villèle 
qui gouverne. Je vais me mettre à écrire un petit état 
de notre situation; il est facile de prouver que. cette 
espèce de secousse que craint Villèle clans ce moment 
ne sera rien, et en évitera une bien plus grave et bien 
plus positive. Si vous ne vous emparez de Chateaubriand 
dans ce moment, vous le perdrez infailliblement; et, 
voyant que Villèle n'ose pas prendre la force qu'on lui 
donne, il formera une opposition avec Bellune, le 
sarde des sceaux, etc. 

o Caractère sans sagesse, on est brisé tôt ou tard; 
mais sagesse sans caractère, on est infailliblement en- 
traîné. 

«Si on ne parvient pas à décider M. de Villèle à 
prendre un parti, rappelez-vous ma triste prédiction, 
car vous en verrez de jour en jour les funestes con- 
séquences. Bonneau me parlait hier de la manière la 
plus positive et la plus forte ; il doit aller trouver Vil- 
lèle. Nous voici au moment décisif; il faudrait à tout 
prix que vous le vissiez. » 




LXXXIX' LETTRE 

a Un article dans le Moniteur doit expliquer à tous 
la conduite de Villèle et le changement de Bellune; 
il faut ensuite tenir Digeon et le diriger. Si je ne me 
croyais aussi nécessaire, je bénirais le ciel du repos; 
mais le temps presse et les circonstances sont très- 
graves. Un premier pas en entraîne un deuxième, et 
ainsi de suite; Villèle est ébranlé aux yeux de tous; 
de là les incertitudes redoublent et s'agitent en tous 






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ISS MRS MÉMOIRES. 

sens; nulle main ne gouverne. Il n'en serait, ma foi, 
pas ainsi si j'y étais; je rapporterais tout à Villèle, 
Villèle tout au roi, mais je serais derrière notre ami 
pour le presser; et en avant pour l'exécution. Je re- 
prendrais tout ce que Corbière a laissé perdre. 

« J'ai fait mon devoir; n'attendons pas que les cir- 
constances soient plus graves; elles le deviendraient 
infailliblement, et tout est remédiable dans ce mo- 
ment. Sans cela nous finirions par perdre un homme 
si utile à son pays, et tant de gens le compromettent, 
que nous resterions sans personne. Je suis morale- 
ment convaincu que, s'il annonçait la chose décidée à 
M. de Corbière, celui-ci consentirait à passer garde 
des sceaux. 

« Tout à vous. » 

XC LETTRE 

« Vous pouvez avoir raison pour Villèle; il se mé- 
nage peut-être dans l'espoir d'autre chose. Voici une 
lettre fort remarquable de mon neveu; voyez si vous 
pouvez la lire. 

« Espérons que nous sauverons Villèle de lui-même 
et malgré lui-même. L'affaire de Bellune est fort mal 
embarquée; vous jugerez du travail qu'il y a même 
à l'armée en sa faveur. Mon neveu a entièrement 
changé de langage; il était tout contre Bellune en arri- 
vant. On serait quelquefois tenté de jeter le manche 
après la cognée; n'en faisons rien cependant. Servons 
le roi et le pays. Voyons venir, et soyons toujours prêts, 
toujours dévoués, profitant de tout, et espérant de la 
Providence Je ne sais comment Villèle s'en tirera ; 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



181» 



"àchis que tout cela. Ne perdez pas la lettre, je veux 
la montrera Villèle. 

« Quand on a fait beaucoup de bien, immensément 
de bien, il faut nécessairement s'attendre à beaucoup 
d'envieux, de jaloux et d'ennemis; c'est une consé- 
quence, et avec votre âme, je dirais presque c'en est la 
récompense. La protection du roi nous était néces- 
saire. Le fait est, que j'ai conçu tout un plan qui pou- 
vait seul sauver mon pays. Je l'ai amené à bien; mais 
il est trop évident que Villèle s'est arrêté au moment 
où c'était à lui à marcher : de là toutes les consé- 
quences. S'étant fait beaucoup d'ennemis, il fallait se 
faire grand nombre d'amis et de créatures; et com- 
ment y parvenir sans pouvoir? Aussi, si quelquefois 
vous m'avez vu agité, tourmenté, c'était bien plus pour 
vous que pour moi, à qui un repos absolu, s'il m'était 
possible de le prendre, serait préférable à tout. Mais 
mon esprit assez juste en général, embrasse tout, et 
voit vite. 

«Je viens de causer à fond avec Villèle; il n'ac- 
cepte pas toujours l'évidence, ou plulôl il n'en con- 
vient pas. Nous avons auprès de lui.un homme qui ne 
vous aime pas. Il eût été important que ce fût tout le 
contraire! Monsieur m'avait chargé de demander s'il 
ne serait pas bien fait de mettre un article dans les 
journaux anglais pour répondre à un journal disant 
que Martignac était à l'armée pour traiter avec les Cor- 
tès. Villèle est d'un avis contraire. Plusieurs fois les 
journaux anglais ont dit des horreurs contre le roi : 
impossible d'y rien faire. Quand Villèle en parlait, à 
l'ambassadeur, qu'il regarde comme un liomme capa- 
ble d'abuser de tout et de tirer parti de tout, il ré- 




190 MES MÉMOIRES. 

pondait: « Je n'y puis rien; attaquez en calomnie. » 

« Villèle pense que l'article auquel on voudrait ré- 
pondre est oublié; qu'on en réveillerait le souvenir, 
et qu'on en préparerait de plus affreux encore, avec 
des gens qui ne ménagent rien. Il m'a promis que, 
la première fois qu'il verrait l'ambassadeur, il se 
plaindrait de ce qui regarde le roi, et parlerait de 
vous avec l'estime, la vénération et l'attacbement que 
vous lui inspirez. Ce sera d'un bon effet. Il pense d'a- 
près ce que je lui ai dit, et il a raison, que la meil- 
leure réponse à tout est la visite de Monsieur, que les 
journaux annonceraient sans périphrase aucune. 

« Une pareille preuve d'estime, donnée par Mon- 
sieur, ne laisse plus rien de possible à dire; mais il 
serait heureux qu'elle le fût plus tôt que plus tard. Un 
mot du roi l'y déterminerait bien facilement. » 




XCI- LETTRE 

g J'ai vu que le ministre de la guerre ne tenait à 
rien, et qu'on désirerait Digeon. 11 faut y penser avant 
de virer de bord. .On a le temps; j'ai bien encore vu 
qu'il faudrait toujours que vous fissiez toute la be- 
sogne. Votre frère m'a dit qu'il venait de recevoir une 
lettre du duc de Guiche, assez curieuse; elle demande 
à être lue avec infiniment d'attention avant d'en faire 
usage; j'avais envie qu'il me la confiât pour vous l'en- 
voyer avec mes réflexions. Il ne s'en est pas soucié; je 
n'ai pas insisté. 

« Villèle a écrit à monseigneur une leltre ferme 
sur R..., le priant de la communiquer; monseigneur 
est enchanté. «C'est là l'opinion de M. de Villèle, ré- 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 191 

« pond le duc de l'Infantado; mais ce n'est pas celle 
a de son conseil, du moins celle de M. de Chateau- 
o. briand. » Ceci est fort mauvais; monseigneur l'écrit 
à Monsieur, qui l'a dit à Villèle en secret. Ce dernier 
l'a dit à qui a peu défendu Chateaubriand; je vous 
ai bien reconnue, et vous n'avez pas eu lort. 11 faut 
le peindre ce qu'il est : homme vacillant, très-ambi- 
tieux, et qu'il faut dominer. 

« On veut agir avec finesse, cela est maladroit; car 
s'il survenait de nouveaux obstacles, on ne pourrait les 
vaincre à temps. Au revoir. » 



XC1I» LETTRE 



« Croyez-vous qu'on ne sait pas, -- m'a dit madame 
« de Laval, — que c'est à vous que M. de Villèle doit 
a toute la confiance de Monsieur; tout ce qui l'entoure le 
« sait parfaitement. Monsieur est entièrement entre les 
« mains de Villèle; et qui plus est, c'est par vous et uni- 
ce quement par vous. 11 n'y a que vous (a-l-elle ajoute 
« avec un petit air malin) qui, à ce qu'il paraît, de 
« tout l'entourage de Monsieur, l'ignoriez; au reste, vé- 
ce rilablement, vous êtes unique, ne demandant rien, 
ci ne voulant rien pour vous, et refusant même un 
ci hommage que chacun vous rend, et qui est d'autant 
ci plus sincère, que, chez quelques-uns, il est forcé. Il 
« y en a tant d'autres qui, à votre place... — Je crois 
« bien que Monsieur a en moi quelque confiance, — 
« ai-je répondu; — mais il l'a encore bien plus grande 
ce dans le roi, avec lequel il vit maintenant dans l'ac- 
ce cord le plus parfait, ce qui rend les deux frères plus 
« heureux, en sauvant l'État; il n'a pas une grande 



n***:'. 



192 MKS MÉMOIRES. 

« confiance dans M. de Villèle, et c'est uniquement 
« à lui qu'il doit ce résultat. » Elle a pouffé de rire. 
« Au reste, — lui dis-je encore, — il paraît que 
« cette influence que vous me supposez, n'est pas éga- 
« lement agréable à tout le monde. Je suis forcé de 
« me raisonner pour aller chez Monsieur ; je déteste 
« tout ce qui sent le courtisan. Un seul sentiment 
« m'anime, c'est le bien de mon pays, et si je croyais 
« qu'il pût venir par mon cher beau-père, à l'instant 
« même et sans le moindre effort, je lui céderais la 
c< place que vous me supposez; mais il est évident qu'il 
« voudrait l'occuper avec des idées opposées à celui 
« qui gouverne, el j'y verrais un mal réel. Mes vœux 
« ne sont donc pas pour son succès, je vous le dis tout 
« franchement. » Elle me regardait en riant, mur- 
murant un peu, rougissant, s'animant, s'agilant, puis 
se remettant : « — Tenez, vous êtes un homme incon- 
« cevablc! — Moi! — Savez-vous pourquoi quelquefois 
« vous m'en voulez tant? C'est précisément parce que 
« vous ne pouvez me trouver aucun tort vis-à-vis de 
« mon beau-père; que vous sentez que toutes les 
o preuves d'affection, de dévouement, ont été de mon 
« côté; et vous m'en voulez même de celles qu'il ne 
« m'a pas données. Moi, je lui pardonne; excepté bien 
« peu de chose, tout m'est indifférent. » 



XCIII- LETTRE 



« J'ai vu Villèle ce matin. La position est triste el 
fort triste. Villèle sent tout comme nous qu'elle est 
mauvaise, détestable, intenable ; mais il n'ose rien 
faire pour nous en tirer. Il est mécontent de Château- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 195 

briand plus que de tout autre; il voudrait s'en sépa- 
rer; et moi je pense que ce serait causer une trop vio- 
lente secousse, parce que Chateaubriand a pris un 
grand appui dans l'opinion. 

« Il faudrait causer de tout cela : c'est fort grave. 
Allez-vous à Saint-Ouen? Avez-vous lu le Journal de 
Paria? Je suis furieux, si le roi ne le lit pas et ne s'é- 
claire pas; enfin, que deviendra tout cela? Il faut 
prendre notre parti; mais voyez quel le sa gesse et quelle 
mesure vous sont commandées, et à quoi vous vousexpo- 
scriez autrement! Nous n'avons môme pas pour nous 
les journaux royalistes. Dieu veuille que madame Ré- 
camier ait réussi ! ce serait un point immense. Je per- 
sévère à croire qu'il ne faut pas répondre à ce journal; 
tout ce qu'il veut, c'est engager le fer; il faut remé- 
dier au plus vite à lout cela. » 



XCIY- I.ETTR1" 

a Les efforts de l'exagération existent, Villèlc en 
convient : qu'a-t-il fait pour les réprimer? Si elle se 
sent un instant découragée, ou si elle dissimule davan- 
tage, n'est-ce pas la conversation de Monsieur avec mon 
beau-père sur le duc de Blacas qui en est la cause? 

« Monseigneur est à merveille, Dieu soit loué! Vil- 
lèlc a du malaise, de l'embarras, quelque chose au 
fond de son âme. Il ne me regarde pas en face. 

« Je vous renvoie la note, que j'ai lue à Villèle; 
il est essentiel que vous la relisiez et la renvoyiez; 
vous en devinerez la cause. J'y ai fait du changement. 
J'ai jugé ce qu'il éprouvait; c'était facile à voir. « Vous 
« parlez trop bien de moi, m'a- 1 -il dit. — Je pense 

Mil. 13 












m MES MÉMOIRES. 

« comme je parle; j'ai seulement dit un peu plus 
« que je ne pensais, espérant de l'avenir, ce qui n'est 
« pas encore fait. » Puis, en lui prenant la main et 
le regardant en face : « Je suis invariable dans la ligne 
« que je me suis tracée, quoique vous soyez bien le 
« plus injuste et le plus ingrat des hommes; mais 
« n'importe? » Ses yeux se sont troublés et baissés. — 
«Tu ne me rends pas justice : le bien général seul 
« m'occupe, et tout mon désir est de le concilier avec 
« l'intérêt de mon amitié : explique ta pensée. —Non, 
« je suis décidé pour aujourd'hui à ne pas dire un mot 
« de plus; parlons d'autre chose. — Mais... — Rien. 
« -.-Mon Dieu, l'Estafette n'arrive pas! que cela m'in- 
« quiète ! » La porte s'ouvre, et mon père apporte lui- 
même les bonnes nouvelles. Je lui dis tout bas : 
« Écrivez vite au roi. » Il a suivi ce bon conseil. J'ai 
cacheté la lettre; tout cela d'une manière impassible; 
je crois cette marche bonne; il finira par être décidé; 
il croira et dira que c'est lui qui se décide. Nous 
le laisserons dire. 

« J'espère bien que M. de Blacas ne se sera pas 
aperçu d'une espèce de refroidissement entre vous et 
Villèle; cela blesserait ce dernier, et il ne le faut pas, 
à tout prix. Cette marche est fort difficile à suivre; il 
faut être aussi habile que généreux : vous êtes l'un 
et l'autre. Ne démarrons pas d'une ligne. Il faut dans 
l'intérêt même de Villèle avoir raison, et vous serez 
justifiée, parce qu'il fera lui-même ce qu'il n'aurait 
jamais fait sans vous. Villèle m'avait prié de dire que 
Blacas était venu chez vous, j'ai obéi; mais mon irn^ 
pression était contraire : il m'eût été important de 
connaître cette conversation. Si Villèle se refroidit, 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 195 

nous, no nous refroidissons pas, et si nous agissons, que 
ce soit sans nous tromper jamais, avec l'aide de Dieu. 
Servons le roi et le pays, et surtout que personne ne se 
doute de rien. Cette union est la force du trône : ajou- 
tons ce qui manque; mais ne détruisons pas ce qu'il 
est indispensable de conserver et ce qui causera il, une 
véritable secousse. 

« Villèle n'est pas franc; soyons plus fins que lui; 
et, toujours avec une loyauté imperturbable, nous fini- 
rons par arriver à ce qui est nécessaire pour le service 
du roi. En nous séparant, il a voulu me dire encore 
un mot. Je n'y ai point pris. Il serait bien curieux qu'il 
vînt chez vous. Après cela, n'est-il peut-être pas mal- 
heureux que vous ne vous soyez pas vus? Il me semble 
que j'en dirais plusdebien que jamais sous beaucoup 
de rapports; mais j'ajouterais « que ce que vous voyez 
est le résultat indispensable de la position où il se 
trouve et où, n'étant nullement secondé et ne [ ouvant 
veiller à tout, bien des détails importants lui échap- 
pent. » 

« Thévenot entre chez moi. Le roi est un peu en- 
dormi, ce n'est rien. Thévenot intrigue, il faut en tirer 
parti; nous le tenons par son avenir. Je lui ai persuadé 
d'avoir le courage de parler très-franchement au roi, 
dimanche prochain : il me l'a promis. Ce sera bon. Il 
m'a confié que la duchesse de Berry avait des inquié- 
tudes sur la santé du roi. » 









XCV« LETTRE. 



« J'ai fait la commission. Villèle est content. Bor- 
desoulle a contribué au marché d'Ouvrard; beaucoup 









100 



MES MEMOIRES. 





de gens, probablement intéressés, le défendent. Pen- 
dant qu'Ouvrard achetait toutes les denrées, l'inten- 
dant, celui qui en est chargé, restait tranquillement 
en arrière; on ignore l'élat véritable de l'armée; con- 
cevez-vous cela? Voyez de quelle importance il eût été 
d"y envoyer quelqu'un quand je l'ai dit. La question 
serait décidée maintenant. Il est triste d'avoir toujours 
raison aux dépens de son pays. 

« Villèle me disait hier :aVous tirerez parti de Cha- 
teaubriand. » Sans doute, pour le faire bien mar- 
cher, j'en répondrais même, mais pas autrement : 
toute intrigue personnelle est indigne de mon carac- 
tère, puis il ne faut, pas oublier que Chateaubriand 
est un des hommes les plus dangereux dans ses rap- 
ports; mais il serait dans mon opinion très-habile 
et très-utile maintenant de le conserver au minis- 
tère. 11 est fin, il faut s'en méfier; mais il est crain- 
tif, cl un caractère fort l'entraînerait évidemment. 
Il faudrait le flatter en même temps qu'on lui im- 
poserait. Demandez simplement et positivement ce 
qu'il en est pour la maison du roi ; il me semble que 
c'est beaucoup plus simple et préférable; si le roi est 
trompé, alors vous le lui direz. 

« J'ai cherché à me rappeler ma conversatoin sur 
le 5 septembre. Ce qui vous paraîtra bizarre, c'est que 
je crois l'avoir eue avec la duchesse de Ton...; je désire 
me tromper, mais je ne crois pas la personne bonne. 
Voilà pourquoi je la craindrais dans votre intérieur, 
tout comme son cousin : on part de là pour faire cent 
contes sur des mots, et encore on les dénature. 

c< Nous parlions de l'exclusion des députés au-dessous 
de quarante ans ; on voulait empêcher d'arriver par là 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 107 

des gens parfaitement dévoués au roi qui fussent entrés 
dans la Chambre, et en exclure ceux qui y étaient déjà. 
Ma proposition du 21 janvier 1 ne m'avait pas été par- 
donnée. Assez de lettres anonymes et de menaces de 
tous les genres me l'ont alors prouvé. Il est évident que 
nous sommes entourés de jaloux, d'envieux, et que moi 
je le suis d'ennemis. La part est faite; je le préfère de 
beaucoup. C'est pourquoi je vous dis, après s'être mis si 
longtemps de côté, il est temps que le pouvoir arrive, 
autrement on serait accablé et le bien perdu. Je le dis, 
parce que je le pense dans ma conscience; mais bien- 
tôt je ne formerai plus qu'un vœu sincère, celui qu'il 
n'arrive jamais. Une seule chose m'absorbe en ce mo- 
ment. 

« Ne pourriez-vous faire remarquer qu'on n'atta- 
querait pas avec autant de persévérance, de finesse et 
de perfidie, un homme dont on ne redouterait pas au 
moins le caractère? Traité avec une absolue confiance 
par le frère du roi, avec bonté parle roi lui-même, 
lié intimement avec le ministre qui, après le roi, est 
tout dans le royaume, je ne désire être quelque chose 
que s'il s'agit de rendre service à mon pays. » 



I 



XCVT LETTRE 



« Je viens de chez Villèle; il m'a conté que, depuis 
quelque temps, les ministres étrangers qui s'étaient 
un peu éloignés de lui lui étaient revenus hier, au 
soir, les plus gracieux du monde. Il est clair qu'à 
cet homme est attaché le salut de la monarchie; c'est 
donc celte existence que l'on s'attache à flétrir. Quel- 

1 Relativement au service expiatoire do !:i mort de Louis; XVI 




198 



MES MEMOIRES. 






quefois on espère y être parvenu, et, à la moindre oc- 
casion, Villèle, qui reste modeste au milieu des plus 
étonnants succès, reparaît plus brillant que jamais. 
« 11 faut vous dire que l'effet qu'il a produit hier 
à la tribune a été étonnant, surprenant, à tel point 
que chacun a cru que c'était un discours écrit. Il 
s'est rallié toute la majorité, que l'on avait travail- 
lée depuis quelque temps; il l'a rendue plus com- 
pacte que jamais. Il faut convenir que cet homme est 
surprenant; rien n'était prémédité. 11 ne savail même 
pas qu'il parlerait ; il avait pris quelques notes à me- 
sure. Il a été remarquable, en ayant à combattre des 
hommes très-forts qui s'étaient préparés, et en éclair- 
cissanl une question que l'on était parvenu à obs- 
curcir au point que l'on n'y voyait plus goutte. 

« L'ordonnance produit aussi un effet merveilleux 
partout; elle ferme la bouche à ceux qui prétendaient 
que le ministre n'avait pas de force. Vous en voyez sur- 
le-champ l'effet pour Villèle. M. de Lally n'était jamais 
venu chez lui ; il arriva hier tout gracieux en l'abor- 
dant : « Monsieur de Villèle, faites-vous président du 
« conseil; c'est indispensable, et c'est une honte, pres- 
« qu'un ridicule de voir signer les ordonnances qui 
« viennent de paraître par un autre que par vous.» Vil- 
lèle, en riant : « Vous en parlez, monsieur, fort à votre 
« aise; sans doute, je le désirerais, espérant être quel- 
ce quefois plus commode, parfois utile; mais je nomme 
« mes ennemis, et le roi ses ministres. » Toute une 
conversation sur ce même ton. Une foule immense. 
Soyez assurée que ces ambassadeurs étrangers espé- 
raient quelque division. Jamais nous ne serons entière- 
ment tranquilles tant que nous aurons de tels hommes. 



MES LETTRES A MXUAME DU CAYLA. 19'J 

« Villèlevienlde faire nommerhicr par le roi Bouville 
au conseil de ***; ce qui lui donne un peu d'honneur, 
de l'argent, et nulle influence, nulle importance. Il a 
môme fallu qu'il en vînt là; c'est le seul moyen de 
le paralyser et de le perdre comme homme politique. 
Bouville, le plus fin des hommes, a fait des avan- 
ces; il pense que la chose est solide et que Villèle 
prend une grande force. Bonneau m'assurait ce matin 
qu'on disait partout que les derniers actes du minis- 
tère le consolideraient à jamais. Il peut être fort, il a 
été modéré. Bonneau a eu hier une longue conversa- 
tion avec le préfet, d'après mes instructions. M. Dé- 
crue a été lesoir chez Villèle. Je lui ramène tout le 
monde comme à vous. » 



XCVIl' LETTRE 



« Monseigneur a dû probablement partir aujour- 
d'hui. C'est un grand secret; mais rien n'était plus 
important pour la gloire des Bourbons et le succès de 
nos armes, et surtout pour mener à bien une expédi- 
tion aussi importante. Vous allez voir la famille royale 
délivrée promptement, du moins c'est mon opinion, 
et Bordesoulleeneût eu seul la gloire, tandis que Mon- 
seigneur serait resté tranquille à Madrid. Non, c'est si 
absurde, qu'on a peine à comprendre comment cette 
idée ne venait pas. Si Villèle l'eût eue, il m'en eût 
parlé; car, malgré lui, sa confiance est telle, que, sans 
en avoir l'air, il me consulte sur tout ce qu'il pro- 
jette. Mais il est de fait que sa tète se fatigue, et je le 
conçois à la besogne dont il se surcharge, et aux com- 
bats qui se livrent tous les jours dans son âme. 11 vient 



■200 



MES MÉMOIRES. 



de m'avouer que, depuis hier, il n'avait pas vécu, et 
hier ce n'était rien, disait-il même à moi. 

« Cette tranquillité est une grande vertu dans 
l'homme qui gouverne; mais elle ne doit pas être pous- 
sée trop loin. Il sortait de chez Monsieur, confiant, vous 
le voyez, mais mal à son aise devant celui qui suit 
sa ligne; quelque chose qu'on tente pour l'en faire sor- 
tir, on n'y réussira jamais. 

« Je reviens à Cadix. Pensez un peu à l'immense 
avantage ! Gloire, convenance que le roi, s'il vit, et sa 
famille soient remis entre les mains de M. le ducd'An- 
goulème, qui puisse sur-le-champ s'emparer de l'esprit 
de Ferdinand VII, le diriger, du moins en partie, et em- 
pêcher surtout que d'autres ne s'en emparent: ce qui 
est un avantage tel, que rien ne peut le faire apprécier. 
« Je suis aise que vous soyez contente, et me ré- 
serviez matière à nouvelle note. Votre tâche est diffi- 
cile, mais droite et sûre; d'ailleurs le ciel est là, et 
c'est lui seul que nous consultons. A ce nom du ciel 
lui-même, mon amie, et surtout de la terre, obtenez 
des prières publiques au moment où Monseigneur part 
véritablement pour délivrer le roi d'Espagne, au mo- 
ment où l'on va peut-être bombarder une ville qui 
renferme la famille royale. 

« Il faut donner un grand élan et faire briller à 
tout prix cette fin de campagne, qui me paraît cer- 
taine; le reste est l'ouvrage des négociateurs. Sagesse 
et fermeté. 

« Je sors de chez Monsieur, enchanté du départ de 
Monseigneur; il me l'a aussi confié en me recomman- 
dant de n'en rien dire jusqu'à nouvel ordre. Il a écouté 
attentivement la note; il l'a fort approuvée. Il a fait une 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 201 

seule réflexion, juste dans le fond, mais impossible 
d'exécution, et il s'est rendu à mes raisons. Quand je 
songe à tout cela, Dieu soit loué! » 



XCVIII- LETTRE 

• 

« Je vous envoie la lettre Si...; vous verrez qu'il 
m'a très-bien entendu. Je lui récris une lettre très- 
aimable. Voilà comme on mène les hommes : on les 
tient en bride; main légère quand ils ont une allure 
douce; petite saccade, quand ils veulent empiéter sur 
le frein. Jamais vous ne croiriez le bonheur que j'ai 
éprouvé hier en voyant que vous aviez de moi assez 
bonne opinion. Cruel amour-propre! Tout bonheur, 
résolution ferme de faire bien plus encore; aussi soyez 
tranquille sur les résultats, avec l'aide de Dieu toute- 
fois. 

«J'ai vu Thévenot; finissez donc son affaire. C'est 
un homme qu'il nous est important d'avoir dans notre 
manche. J'ai été assez adroit en lui parlant de Monsieur, 
de manière qu'il nous ménagera; mais finissez ce qu'il 
demande. Qu'il sache bien qu'il vous le doit. Il n'est 
qu'à moitié content de la santé du roi; il trouve qu'il 
ne reprend pas comme il le devrait. 

« Les hommes ne m'inquiètent jamais. J'ai vu le 
maréchal des logis; tout est arrangé. Il est enchanté, 
et je ne m'abuse pas en assurant que vous en serez 
très contente. J'ai eu avec lui une conversation à fond 
sur vous, sur tous. Ses idées sont fixes; je suis entré 
dans tous les détails. Chère comtesse, vous serez con- 
tente, et je suis tranquille. 

« Mademoiselle Duvidal est une personne très-im- 



■ ,^-4 








1 




202 MES MÉMOIRES, 

portante à avoir par toutes ses liaisons; croyez-moi, je 
ne m'y trompe pas. Mon cœur m'éclaire. Je vous en 
parlerai. Elle a beaucoup parlé à Franchet. Il faut que 
vous fassiez sa conquête. Allez chez elle sous prétexte 
de voir le portrait du roi qu'elle a encore; puis faites- 
la envoyer à Rome pour y passer un ou deux ans, ce 
qu'on fait très-souvent pour de jeunes artistes. 

« Je veux conquérir le monde entier, chère com- 
tesse, pour tout mettre entre les mains du roi et lui 
donner la fin de règne la plus honorable. S'il faut 
que j'arrive au pouvoir, je suis tout décidé et l'on 
verra; mais prenons bien des mesures dans l'intérêt 
de l'État, pour le présent, et l'avenir. J'ai eu trente- 
deux numéros de la Gazelle. Les journaux ont une 
immense influence; c'est avec eux qu'on reprend tout, 
soyez-en sûre. Il ne faut pas regarder à l'argent; c'est 
une sottise absurde. Où le retrouver? M. de Genoude 
vient de m'écrire une lettre bien aimable; écrivez-lui 
donc. » 

XCIX' LETTRE 

c< Avec de la persévérance on arrive. M. M..., qui 
voulait me jouer, voit qu'il a affaire à plus fin que 
lui. Il vient, après ce dernier effort, de déposer les 
armes, et il est dans ce moment chez le ministre de 
l'intérieur pour lui demander ses ordres. Comme il 
me faut encore une action pour être maître absolu, je 
ne me repose pas. Mais de quelle importance il était 
dans ce moment de sauver celte opposition! Enfin je 
viens d'écrire au G.,, que le plus bel apanage d'une 
conduite sans reproche était l'indulgence, et que j'es- 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 205 

pérais qu'il écrirait, quand justice lui serait rendue, 
une lettre sévère. M. L. . . , , par un entêtement inconce- 
vable, fera tout manquer. Il doit ne pas contrecarrer 
ceux qui agissent. 

« Tâchez de voir l'abbé Niel; c'est le moment de frap- 
per un grand coup. Il faut le sauver à tout prix, même 
malgré lui. J'arrive à la Quotidienne; c'est un point 
immense. Je ménagerai votre bourse; mais ne bornez 
pas le plein pouvoir que vous me donnez. 11 s'agit d'un 
service énorme. Je ne vous ai point pressée pour le 
Drapeau blanc; c'était une mauvaise affaire, quoique 
bien grande pour l'État. Je l'ai gardée pour moi; mais 
je crois celle-ci bonne, outre son énorme importance. 
Si je réussis , il faut, dans le même moment songer 
à l'Oriflamme ; nous serons bien plus forts contre les 
libéraux. » 



C« LETTRE 

« Je vpis avec regret que vous lisez toujours en cou- 
rant mes lettres, et que plusieurs choses passent sans 
être remarquées. Croyez cependant que même leur 
longueur est utile. Personne ne sait écrire d'une ma- 
nière plus abrégée que moi ; il me serait facile de vous 
le prouver, j'aurais tort. Vous vous êtes récriée sur 
l'idée de montrer cette note de la princesse Volkonski 
au roi; vous n'aurez sûrement pas lu que tout était 
d'accord avec Villèle, qui m'avait témoigné même la 
confiance la plus absolue en m'en priant, et évidem- 
ment le roi m'en eût su gré. 

« En outre de tout ce qui regarde M... et d'autres, 
Francbet m'a dit ce matin : « Monsieur le vicomte, 







g 

II 

1 






s 

1 

p 




204 



MES MEMOIRES. 



« qu'on y pense! L'exagération s'empare avec infini- 
« mon t d'adresse de tout ce qui peut être une arme pour 
« elle. Cette congrégation de jeunes gens, qui serait 
« un moyen excellent entre bonnes mains, est enlière- 
« ment entre celles d'individus qui s'en servent à leur 
« projet dans l'intérêt de leur ambition. C'est fâcheux; 
« cela effraye. C'est bien la faute de ce malheureux 
« M. de Corbière. Jamais M... n'a été paresseux; s'il 
« s'endort à ce point, il aura fait peu de bien et laissé 
« faire beaucoup de mal. Croyez que la congrégation 
« s'est emparée de M. de Villèle, en comptant sur le 
« jeune R... Si une main forte était à l'intérieur, en 
« marchant parfaitement d'accord avec M. de Villèle, 
« sans rivalité ni jalousie, que ne ferait-on pas? il le 
« faut pour M. de Villèle, qui, nullement secondé, est 
« contrarié par la jalousie, l'exagération ou la nullité 
« de ceux qui l'entourent. Je ne comprends pas une 
« pareille position. J'entends que les circonstances 
« lui aient fait prendre les ministres qu'il a choisis; 
a mais impossible de m'expliquer que, ayant dû les 
« connaître à l'œuvre, il ne se débarrasse pas de ceux 
« qui l'entravent parce qu'ils font, comme par ce qu'ils 
« ne font pas. S'il n'y prend garde, il s'en repentira, 
« malgré sa sagesse et son talent; mais un homme ne 
« marche pas seul, c'est impossible. » 

a 11 est fâcheux que Monseigneur n'ait pas quitté 
Madrid plus tôt; mais cette considération est secon- 
daire. Il faut qu'il parte pour Cadix le plus tôt possible. 
Je regarde la reddition de Cadix comme certaine, 
et, si M. de Villèle passe celte époque, il fera une 
grande sottise. Je gage qu'il craint maintenant mon 
père à la maison du roi et désire le retour de Lauriston. 



MES LETTRES A MADAME DE CAYLA. Ï05 

Emportée d'abord par la force de l'évidence el frappée 
de ma loyauté, son âme a été un moment subjuguée; 
son caractère a repris le dessus. Il défend sa solitude 
comme une position. Je pense qu'il faut tout faire pour 
avancer avant qu'il soit maître absolu. En lui metlant 
le marché à la main, la ebose faite, il verra, comme 
à l'ordinaire, qu'elle réussit, et qu'on n'en abuse pas; 
il en prendra son parti. 

« Je pense que, le roi délivré, Monseigneur ne doit 
pas rester longtemps en Espagne; que Guilleminol 
ne peut rester major général; qu'il faut mettre quel- 
ques jours de dislance entre le retour de Monseigneur 
cl le sien, pour ne [pas l'associer cà sa gloire. Ce point 
est important. Que Monseigneur doit casser lui-même 
le marché d'Ouvrard pour en avoir seul le mérite, et 
jeter toutes les responsabilités sur les négligences cri- 
minelles qui ont rendu ce marché indispensable. 

« Villèlc n'ose pas se débarrasser de Bellune, et vous 
verrez qu'il attend Monseigneur pour l'aider, sans com- 
prendre qu'alors il lui forcera la main sur le choix. 
Vous dites quelquefois : « Pour déjouer, on écrit tout 
« ce qu'on suppose; on écrit tout ce qu'on craint pour 
« l'empêcher d'arriver, et l'on craint tout ce qui affer- 
« mirait un pouvoir que l'on veut ébranler à tout prix; 
« on redoute le caractère du vicomte el son amitié 
<( pour Villèle, el celte intimité qui formerait alors 
« une digue impossible à renverser. » Voilà comme 
je m'emparerais même des raisonnements, des efforts 
el des dires des autres. Au reste, Villèle en sait bien 
plus que moi à ce sujet. » 









206 



F 
: 






1 















MES MEMOIRES. 



CI- LETTRE 



« Encore une lettre de R.... On ne peut en finir de 
rien à cet intérieur. Quelle pétaudière! S'il n'était 
soutenu par les pointus qui le tiennent, et par les li- 
béraux, Decazes, etc., qui y tiennent par Capelle et 
quelques hommes, et puis comme moyen d'usure pour 
la monarchie et comme motif d'espoir, vous verriez ce 
qu'on en dirait. « Il n'y a que la censure, » me disait 
Corbière. Il est conséquent avec lui-même; il déteste 
la Charte et ne croit pas possible de marcher avec les 
Chambres. 

« Quel ministre pour le roi qui a créé la Charte ! 
La censure serait une énorme inconséquence, et s'em- 
parer des journaux est le coup d'État le plus impor- 
tant qu'on puisse jouer. 

« J'ai envie d'aller en avant pour l'Oriflamme; il 
faudra bien qu'ils payent ensuite, et tout serait com- 
plet avec la Quotidienne; mais il faut de l'ensemble. 
L'Oriflamme ne fait pas ses frais. Mais, à voir toutes 
les immenses difficultés des choses, et même celles 
des hommes qui devraient vous aider et vous contre- 
carrent, c'est trop. 

« Ne voulant jamais que le bien sans aucune pensée 
personnelle, nous avons cru qu'il ne fallait pas renverser 
Corbière en même temps que Bellune, et c'était vrai, 
surtout avant la fin des Chambres : sur ce point Villèle 
seul peut être juge, et contre son avis je n'en prendrais 
pas la responsabilité vis-à-vis de vous-même; je crois 
qu'il faut changer de manière avec Villèle et le traiter 
plus doucement. Nous arriverons avec de la suite. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 207 

« Le garde des sceaux va bien; courage! il faut es- 
pérer que nous arriverons au but sans verser. Il est 
certain qu'il écrit bien, tentant d'augmenter la Cham- 
bre des pairs de la voix de Corbière. 

« Vous supposiez ce dernier d'accord avec Chateau- 
briand. Ils avaient en effet de bien anciennes relations, 
et je me rappelle avoir vu la voiture de Corbière en 
sortir, dans un temps où Chateaubriand faisait de 
l'opposition; j'en fus frappé. Le prospectus d'un nou- 
veau journal de théâtre, à la vérité (mais c'est ains* 
qu'on commence), paraissait demain; c'était M. . . qui le 
faisait : c'est-à-dire qu'il nous échappait. Sa femme 
m'a bien avoué qu'il faisait une suite de petits articles 
étoiles; enfin un nouveau journal, quand on le lit, tue. 

« Vous allez être bien plus étonnée quand vous sau- 
rez que l'autorisation était donnée, par le moyen de 
Capelle. Les gens de théâtre s'entendent. Jugez la diffi- 
culté de faire renoncer à une chose aussi avancée. 
M. de Corbière est bon, par ma foi! mais c'est trop 
fort. » 



Cil" LETTRE 

« Je sors de chez madame Récamier; j'en ai été trcs- 
content, et je ne puis douter de sa bonne foi. 

« J'ai l'âme oppressée, triste au dernier point ; vous 
savez que j'ai fait ce que j'ai pu pour engager M. de 
Chateaubriand à ne pas entrer au ministère : je suis 
désespéré de l'y voir, et je n'ai qu'un désir, c'est qu'il 
puisse en sortir honorablement, et plus tôt que plus 

lard. 

« Plus je le vois, moins je lui reconnais de plans; 



,';. ■ 






208 MES MÉMOIRES. 

pas une idée qui se suive, une suffisance inouïe, des 
gens qui le poussent outre mesure vers des folies : 
fâché d'être mis autant en avant par eux d'un autre 
côté; il m'a dit en partie le discours qu'il doit pronon- 
cer et qu'il travaille outre mesure. Eli bien! il n'ap- 
prend rien de nouveau : c'est une espèce de galimatias 
disposé en pétition, qui ne signifie rien, et nous laisse 
dans la position dans laquelle nous sommes; du reste, 
ce discours n'aura rien d'offensant pour M. de Villèle, 
et remarquez ceci, ni dont on eût motif de plus de 
rompre après. 

« La situation s'aggrave tous les jours par suite 
de l'incertitude dans laquelle nous laisse M. de Vil- 
lèle. Pour excuser ses fautes à l'intérieur, il attribue 
tout à l'extérieur, disant que l'extérieur se complique 
et se ressent de la position de l'intérieur. Je n'ai pas 
hésité à conseiller à madame Récamier de faire don- 
ner sa démission à M. de Chateaubriand. Je lui ait 
dit que la situation était pareille absolument à celle 
de mon beau-père, et qu'il n'y avait plus d'accord 
possible; que, si elle aimait son pays, elle devait y 
travailler. Plus il restera au ministère, plus il s'y 
fera de mal à lui-même. 

« Je sors de chez Villèle, il est enchanté de la Cham- 
bre. Il ne croit plus possible de changer le ministre de 
la guerre. Que voulez-vous que je vous dise? Je me 
voudrais à côté de lui pour mon pays; mais pour moi 
ce serait de nouveaux tracas. 

« Tous les jours M. de Chateaubriand reçoit un 
monde énorme; il est évident qu'il veut élever autel 
contre autel, il échouera; mais quelle sottise ! 

« Madame Récamier a encore confirmé mes inquié- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 200 

ludes. — « Mais enfin, que puis-je lui dire? rien; 
« parce que je ne sais rien de particulier. — Moi : 
« Si j'étais l'ami de M. de Chateaubriand je m'affli- 
« gérais de sa position pour lui-même, encore plus 
« que pour la chose publique. — On dit que M. de 
« Villèle songe à se retirer. — Moi : On le voudrait, 
« madame, on l'espérait, mais il doit rester; il se 
« déshonorerait en quittant. Il est plus fort que ja- 
« mais, il possède la confiance entière du roi et tout 
« échouerait contre lui; du reste, pensez que nous 
« avons prévu tout ce qui arrive, rien ne doit vous 
« étonner. » 

« Madame de Boigne a causé longtemps avec Vil- 
lèle. » 

CIII- LETTRE 

« J'ai oublié de vous envoyer ce matin la Gazelle de 
France, où il y a un excellent article contre la nou- 
velle opposition. A qui le doit-on? à D « 11 estimpos- 

« sible de voir rien de meilleur, » m'a dit Monsieur. 11 
a été fort content de ma conversation avec Chateau- 
briand, et il a trouvé que j'avais très-bien parlé. Il a 
ri aussi de la petite susceptibilité de Villèle. Son opi- 
nion est toujours beaucoup. D'ailleurs, il n'y a plus 
à reculer maintenant; c'est de la mesure qu'il faut. 
Monsieur a été charmant pour vous : parlant de vos 
services, de votre réserve, de votre conduite sur tous 
points; de votre personne enfin. 

« Je lui ai demandé quelques détails. » 






u 






.*<#' 



210 



MES MÉMOIRES. 




Cl V- LETTRE 

« La duchesse de Duras, douairière, m'a dit qu'elle 
tenait de son fils que probablement le roi laisserait des 
mémoires fort intéressants, parce que tous les jours, 
à la même heure, il écrivait beaucoup. 

«Autre chose fort curieuse, que je tiens de M. de L...; 
il connaît beaucoup B...., qu'il juge ce qu'il est; mais 
qui avait juré de jeter à bas le ministère Talleyrand 
et son chef. À celle époque, l'empereur Alexandre 
voyait beaucoup madame Rru.lner; celle dernière décla- 
rait voir dans le ciel que la France était destinée à 
une troisième révolution; que^, par conséquent, il al- 
lait de la conscience de l'empereur Alexandre de ne 
pas s'y opposer. B.... connaissait une certaine dame, 
pleine d'esprit, aimant l'intrigue, el fort illuminée; il 
s'empare de son esprit, lui fait la leçon; rendez-vous 
donné à madame Krudner; elle n'y vient pas d'a- 
hord, disant que le ciel s'y oppose. Enfin elle cède; 
ces deux femmes se rencontrent : B.... el de L.... 
y étaient. Grande conférence, feu roulant, esprit, élo- 
quence, enthousiasme, tout est mis en feu. Madame 
Krudner est battue, elle s'avoue vaincue, persuadée, 
el déclare que le ciel est apaisé, qu'il ne s'oppose plus 
au renvoi de F.... L'empereur Alexandre n'attendait 
que cela; il voit les deux souverains, de Prusse et d'Au- 
triche; le renvoi est demandé à la France, consenti par 
le roi, et voilà! 

« Permettez que je vous condamne à relire avec at- 
tention la lettre d'hier : du reste, ne pouvant écrire que 
successivement, chaque chose a son temps. Le peu de 



I 



MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. 211 

mois que vous m'avez dits hier m'ont prouvé de la ma- 
nière la plus positive que vous aviez cependant placé 
Villèle comme il fallait qu'il le fût. Il fallait qu'il parût 
tout pour arriver, et il lui manque des choses très- 
importantes. Il faut maintenant qu'on le sache, puis- 
qu'il s'agit d'y suppléer. 

, « À propos d'avertissements, vous me devez cette 
justice de dire : «que vous m'avez toujours vu depuis 
longtemps marcher sur la même ligne, avec un carac- 
tère inébranlable; que vous m'en trouvez plus qu'à 
qui que ce soit, et que vous m'en avez su d'autant 
plus de gré que je semble avoir saisi la pensée du roi 
que je ne puis connaître que parlons, malgré les mé- 
nagements que vous devez y mettre. Vous pensez que 
j'ai rendu de très-grands services; mon caractère et 
ma surveillance se placent toujours à côté de Villèle, 
avec la confiance qu'il me témoigne; mais vous m'avez 
vu souvent fort triste de rencontrer un manque d'ac- 
tion, qui amène presque toujours les conséquences 
que je vous annonçais. Il est regrettable que M. de 
Villèle, ne se trouvant pas secondé par les hommes 
que les circonstances l'avaient forcé de choisir, ne sa- 
che pas en prendre d'autres. » 

« Vous êtes à même déjuger que Villèle me consulte 
et me croit, mais qu'il aime seulement trop à remet- 
tre, et, qu'occupé des grandes affaires, il laisse trop 
les difficultés s'amonceler et néglige de petites choses 
qui amènent de graves conséquences. 

« Moi, je voudrais que l'on marchât chaque jour et 
que rien ne fût négligé; Villèle, malgré son extrême 
sagesse, serait amené insensiblement à ce point où il 
faudrait tout briser, ce qui serait le plus affreux 



i-m 







MES MÉMOIRES. 

malheur, car il a rendu el il rend tous les jours au roi 
d'immenses services. Sa popularité en France comme 
en Europe est extrême; son existence est devenue une 
puissance conservatrice. Aussi, c'est par tous ces mo- 
tifs qu'il faut suppléer à ce qui lui manque. 

« N'oubliez pas que Villèlc espère en traînant faire 
ses conditions. » 



CV° LETTRE. 

« J'avais fort raison de regretter que votre frère vous 
eût mise ainsi en avant vis-à-vis du frère de Digeon. 
Hier, on disait partout au château que c'était vous qui 
aviez nommé Digeon. C'est prématuré, surtout dans le 
moment de l'acharnement. Ce moment passera; la vé- 
rité restera et le service sera rendu. 

« Jamais attaque plus forte contre Villèle n'a été 
mûrie, préparée, méditée; je viens de le trouver d'une 
tranquillité vraiment remarquable. Je voulais voir 
s'il était préparé et disposé à tout, car il ne faudrait 
pas s'embarquer par obstination avec un patron qui 
laisserait échouer au moment du danger. C'est là où 
il est le mieux; c'est beaucoup, c'est tout. 11 faut le 
soutenir plus que jamais, car on ne peut penser où 
nous irions sans lui. 

a Plus l'attaque sera violente, moins je la croirais 
dangereuse : elle ferait ouvrir les yeux aux gens sages, 
et la vérité finira toujours par percer, soyez-en sûre. 
D'abord que peuvent-ils faire? Rien de bien sérieux. 
Où pensent-ils arriver? nulle part. 

« M. de Labourdonnaye et ses amis font l'impossi- 
ble pour faire partir quarante ou cinquante députés, 









MHS LETTRES A MADAME DU CAYLA. 215 

afin d'empêcher le vote; je doute qu'ils réussissent. 
Quelle honte ce serait pour les royalistes dans des cir- 
constances pareilles! 

« Le mal de Villèle est d'avoir laissé aller tant de 
choses qui nous donneraient une force nécessaire. Il 
faut penser en outre que le budget de 1824 n'est pas 
indispensable pour ce moment. Villèle n'est donc pas 
dans leur dépendance, c'est beaucoup. Il est bien dé- 
cidé à les renvoyer plutôt qu'à quitter son poste. C'est 
l'essentiel, fortifiez-le, montrez le danger sans ef- 
frayer, mais assez pour prouver jusqu'à quel point 
Villèle est utile. 

« Il me semble qu'il n'y aurait pas d'inconvénients 
à regretter plusieurs choses qui eussent donné de la 
force, et à déshabiller ce ministre de 1 intérieur, que 
les circonstances ont donné forcément à Villèle. 

« Mon major est chez moi et je fais les affaires de 
ma légion en vous écrivant. Le fils de M... vient de 
se faire inscrire dans ma compagnie de grenadiers. 
Il est clair qu'ils ont un projet. Je le ferai joliment 
surveiller, il peut être tranquille. Je sors de chez Di- 
geon; j'en ai été extrêmement content. Il m'a montré 
deux mots qu'il se propose de dire à la Chambre si on 
l'attaque. Il va faire quelques choix fort honorables 
qui imposeront silence; je le lui ai conseillé. » 









CVI- LETTRE 



« Il est impossible d'être meilleur que le roi l'a été 
pour Villèle, et ce dernier, qui y est extrêmement sen- 
sible, en est tout remonté. C'était nécessaire. Soyez as- 
surée que j'avais bien jugé. C'est un homme qu'il 






214 MES MÉMOIRES. 

faut soigner, et qui sent plus vivement qu'il ne le té- 
moigne. Le roi lui a demandé hier s'il était arrivé 
à temps. L'intérieur l'afllige réellement; il m'en a 
parlé le premier. Il voudrait pour tout au monde voir 
Capelle remplacé; il se décide pour Hutteau, il n'en 
connaît pas d'autres, et quant à moi j'en prends toute 
la responsabilité, j'en réponds. 

« Vous ne sauriez croire combien cet homme est 
capable, il a des vues administratives sur tout, par- 
faitement justes et vraies; très-actif, sage, très-décidé, 
c'est l'homme qu'il faut; déplus, vous sentez que ce sera 
un homme de plus à nous et à Villèle. C'est ainsi seule- 
ment que tout marchera. (On vient encore d'arrêter 
six hommes importants.) Je suis sûr que Villèle se 
reproche un peu d'agir auprès du roi contre Corbière. 
Nous, ne voyons que le roi et le pays. Croyez que Hut- 
teau, arrivant à l'intérieur, ne sera pas le moindre 
bien que nous ayons fait. 

« Marchons à travers intrigues et tracasseries sans 
nous accrochera aucune, et croyez bien que quand, 
malheureusement, dans un royaume tout se fait ainsi, 
il serait fâcheux que l'on vît de trop près ceux qui font 
tant. On juge alors sur une écorce et sur des appa- 
rences trompeuses. On juge mal et faussement. 

a Le cabinet secret est un point des plus impor- 
tants, mais il ne peut être traité durant la session. 
M. Liautard a raison dans le fond, il faut prendre les 
hommes tels qu'ils sont, qualités et défauts. 

« Ce bon M. Liautard a fait une légèreté; je vais la lui 
reprocher sévèrement. Il a monlré à Bonneau, confi- 
dentiellement, à la vérité, mais n'importe, la lettre 
qu'il vous a écrite sur le cabinet. Villèle est fort tour- 






MES LETTIiES A MADAME DU CAYLA 215 

mcnlé de l'Espagne, il m'a fail parler el m'a écouté. 
Voici mon opinion : honle pour la France et son gouver- 
nement de laisser un pays si voisin exposé à une révo- 
lution; et son roi, un Bourbon, en devenir victime ! 

« Impossible de faire la guerre, avec le caractère du 
roi d'Espagne. La France doit s'entendre avec la 
Russie; avant tout il faut établir nos relations de la 
manière la plus franche et la plus solide. 

« La France doit se placer entre le roi, la nation et 
la révolution. Le roi voudrait l'impossible; la nation 
le repos; la révolution l'anarchie. 

« L'ambassadeur français doit parler au nom de 
son gouvernement et dire très-fortement au roi : 
« Voilà ce qu'on propose. Donnez au peuple un gou- 
« vernement qui accorde au siècle ce qu'il est impossi- 
« ble de lui refuser, et nous vous soutenons de tout 
« notre pouvoir. » 

« Quand même alors In guerre se déclarerait, elle 
serait sans danger, faite avec le roi et la nation contre 
la révolution. Je suis convaincu qu'il faut également 
envoyer quelqu'un en Russie. J'ai dit à Villèle : « Si 
« vous le désirez, je ferai le sacrifice du voyage. — 
« Je le croirais très-important, a-t-il répondu, mais ne 
« nous abandonnez pas, vous nous êtes nécessaire. » 



C V 1 1 • LETTRE 

« Vous voyez tout ce que je fais, Dieu l'appréciera, 
je l'espère. S'épuiser ainsi pour un homme qui 
jamais ne s'est repenti d'avoir marché avec moi, 
et qui, au contraire, ne s'en est jamais séparé sans 
le regretter, c'est triste ! 11 est bien essentiel, chère 



KE^S I 










216 MES MÉMOIRES. 

comtesse, que vous connaissiez toutes mes démarches; 
convenir de tout, faire avancer et puis reculer, c'est 
incompréhensible! On ne connaît que trop les défauts 
de Villèle; de là toutes les espérances et toutes les ten- 
tatives. 

« J'ai été obligé de manquer mon service. Se tuer 
pour rien, c'est à n'y plus tenir. 

c< Ces lettres, dont je conserve copie, me serviront 
de justification, et prouveront mes efforts pour mon 
pays et pour mon roi. Villèle manque évidemment de 
quelque chose; il le sent, mais il redoute celui qui le 
possède, c'est évident. Eh! mon Dieu, qu'il nous laisse, 
mais que le pays sorte d'une situation misérable où 
nous restons par sa faute. Courage, chère comtesse, 
courage ! il commence à m'en falloir beaucoup; nous 
sommes mis à une terrible épreuve. Que Dieu purifie 
mon cœur pour me rendre digne de quelque bien. 
Non, jamais personne ne saura tout ce que mon pau- 
vre être souffre. Jugez : ce matin Bonneau me disant 
tout ce que je pense, j'étais obligé de dissimuler 
pour le remettre; tout cela tue. Votre amitié ne peut 
jamais trop me plaindre, croyez-le, chère comtesse. 

« Quelle turpitude criminelle pour la police! Où en 
serions-nous si mon âme était aussi froide et mon es- 
prit aussi tranquille que le leur, si nous n'avions dé- 
cidé Villèle par force à tenter ce qu'il a fait, si vous 
n'aviez réparé ses fautes? On n'a rien de lui qu'en se 
fâchant. 

« Il est évident qu'il lui manque beaucoup pour tout 
diriger; mais il n'y en avait pas d'autre, et nous péris- 
sions sans la Providence. Son esprit est nécessaire au 
conseil, plein de justesse, de ressources, mais il se 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 217 

refuse à pensera tout, et surtout à faire marcher, c'est 
inouï. Persévérons, et que le ciel nous récompense 
dans sa miséricorde ! » 



CVIII» LETTRE 

« Voyez cette lettre de L... elle est assez claire. 
Elle vient très-bien à l'appui de ma lettre de ce matin. 
Qui m'a monté comme cela? C'est de voir qu'hier 
Villèle ne croyait plus possible de changer le mi- 
nistre de la guerre, précisément par le motif qui né- 
cessite son changement. Attendre que les lois soient 
passées maintenant serait peut-être plus sage. Fai- 
blesse du ministre de la guerre, félonie de ses bu- 
reaux : le recrutement des régiments suisses, qui, 
arrêté depuis du temps, avait repris parfaitement, a 
été suspendu au moment de la guerre. 

a Deux noies du ministre ont été nécessaires pour 
faire revenir sur ce coupable arrêté. Vraiment c'est de 
la démence. 

« Ma lettre à madame Récamier a eu l'avantage ou 
de la décider et de réussir, ou bien de pousser da- 
vantage M. de Chateaubriand, ce qui amènera une 
brouille ou plutôt une séparation devenue indispen- 
sable. 

« J'y resterai si cela dure. Je sors de chez Mon- 
siKin; je viens d'y parler avec tant d'âme que je n'en 
puis plus. Il dormait et paraissait triste d'abord, puis 
enfin disposé à m'écouter. Il a fini par me donner rai- 
son sur tout ce que je disais, secondant des siennes 
mes réflexions; convenant que Villèle, avec les plus 
grandes, les plus imporlantes et les plus indispen- 




218 



MES MÉMOIRES. 



sables qualités, manque de résolution, au moment 
d'une aetion"nécessaire, qu'il fallait la lui donner, 
qu'il s'en chargeait; seulement qu'il croyait né- 
cessaire d'attendre que les lois fussent passées; puis 
me regardant avec émotion. — « Tout ce que tu dis 
« est parfaitement juste, sais-tu que c'est dit même 
« avec éloquence! » — Je sens que ni mon moral ni 
mon pauvre corps ne peuvent résister à une lutte de 
ce genre. C'est plus vrai, chère comtesse, que vous ne 
le supposez. 

« J'ignore jusqu'à quel point je suis utile à mon 
pays. Au reste, j'ai déclaré à Monsieur que si Villèle 
ne se décidait, j'irais de désespoir en Espagne cueillir 
une petite branche de laurier que l'Espagnol, du 
moins, déposerait sur ma tombe. » 



CIX 5 LETTRE 

« Madame de Laval me disait hier : « Surtout que 
« le roi ne mette pas M. de Montmorency assez à son 
« aise pour qu'il se croie plus fort que Villèle, ce qui 
« serait facile. » Croyez que la mesure est aussi néces- 
saire que difficile; mais personne n'a l'esprit du roi. 

«N'oubliez pas, de grâce, mon fauteuil; il vaut 
pour moi tous les duchés du monde, et je m'engage 
de grand cœur à ne jamais demander d'autre grâce. 
Figurez-vous une chose bizarre, ou du moins qui doit 
vous toucher : à part mon dévouement extrême, vous 
m'avez fait aimer extraordinairement le roi. » 



CX" LETTRE 

o Bonneau a saisi des bustes du duc d'Orléans en 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



219 



môme temps que ceux de Napoléon. Je vous envoie ces 
rapports pour que vous en preniez ce qui regarde les 
intrigues B... Que le roi continue à parler à Monsieur, 
et avec nous il fera l'impossible. On devrait faire ve- 
nir Monsieur au conseil en ce moment; quelle force on 
donnerait au nouveau ministère! Villèle n'osera pas 
faire Une pareille démarche; et pourtant ce serait 
parler à la France et à tous les royalistes. 

« Je viens encore d'écrire à Villèle à propos de Cha- 
teaubriand, j'espère que tout va marcher, Villèle m'y 
paraît décidé. Mais point de Chateaubriand; Talaru, 
choix fort honorable, pour deuxième le duc de R... 
ou Dumoutier, homme capable, connaissant toute la 
diplomatie de l'Europe, et fort lié avec Metternich, 
ce qui peut avoir son avantage. 

« Voilà des royalistes qui m'écrivent pour savoir 
ce qu'on doit penser du départ de M. de Montmo- 
rency; je serai toujours Français avant tout. Je vou- 
drais que le roi fut très-aimable pour madame de La 
Rochefoucauld. 

« M. de Villèle était depuis deux heures enfermé 
avec Corbière ; vous en saurez le résultat à quatre 
heures. » 



1 



CXI" LETTRE 

« Je suis enchanté. Je crois vous avoir déjà parlé 
du Gros-Caillou, source d'irréligion et de fâcheuse 
politique. On ne peut ramener au roi qu'en ramenant 
à Dieu. Je n'ai pas voulu me servir d'abord de l'auto- 
rité; la religion est un ministère de paix; je me suis 
mis seul en avant; je connais un de ceux qui sont à la 






■ ■** 











220 MES MÉMOIRES. 

tôle, ancien lieutenant de la garde nationale; un autre 
accablé par des malheurs domestiques. Enfin, grâce 
à un aumônier, quelques enfants vont être instruits de 
leurs devoirs religieux et vont se disposer à leur pre- 
mière communion. Le nombre augmente tous les jours 
et nous parviendrons à changer ce Gros-Caillou, ce 
qui est d'autant plus important qu'il est rempli de sol- 
dats de la garde. C'est ainsi que nous travaillons si 
efficacement depuis neuf ans ces quartiers si impor- 
tants et si populeux : Saint-Denis, Saint-Martin; vous 
voyez que votre ami est partout. 

«Voici une autre institution d'une bien grande utilité, 
elle ne peut être trop encouragée; le roi et les princes 
doivent la soutenir, les missionnaires sont à la tête, 
mais il faut de l'argent; pourriez-vous en obtenir un 
peu? cela ferait à merveille pour plusieurs raisons. Le 
grand aumônier va écrire à tous les évêques pour 
rendre cette institution publique et étendue. J'ai vu ce 
matin Gallet; il a gagné un homme important dans la 
confidence de l'ambassadeur russe. 11 est dévoué à la 
France. Lisez cette note avec attention; vous me la ren- 
drez ce soir. 

« L'ambassadeur est très-effrayé, il craint une négo- 
ciation directe avec l'empereur. Ces messieurs sentenl 
que toutes leurs intrigues seraient aussitôt déjouées. 
Voilà que Gallet s'est rappelé qu'il avait été extrême- 
ment lié avec M. de V..., précepteur de M. Strogo- 
noff, en qui l'empereur a toute confiance; vous en con- 
cevez l'utilité. Je veux qu'il renoue, et je vais écrire 
une lettre en conséquence sur notre position. Voyez, 
chère comtesse, d'après les différentes notes que vous 
avez lues, s'il n'est pas do fait que c'est notre politique 



MES LETTRES A .MADAME DU CAYLA. 221 

absolument qui s'établit et réussit. Dieu lui donne un 
plein succès dans l'intérêt de mon pays! Croyez-moi, 
nous sommes dans une circonstance d'autant plus 
grave, que le remède est aussi près de nous que le poi- 
son, et nous n'avons qu'à choisir. 

« J'ai encore entendu parler du ministère de l'in- 
térieur et du ministre hier soir chez ma mère. 

« Je viens d'apprendre, par Gallct, que M. de B... 
avait envoyé des notes secrètes à l'empereur de Rus- 
sie. J'ai été content de lui aujourd'hui, vingt fois il 
me fait perdre mon temps, et je le renvoie. La police 
va si mal, que vous voyez qui M. Delaveau charge de 
ce qu'il croit le plus important ! 

« Bonneau a déjà tout changé dans les prisons. L'au- 
tre jour une révolte épouvantable y éclate; le directeur 
se voyait sur le point d'être assommé; Bonneau arrive 
par hasard; le geôlier court à lui : « Prenez garde! » 
crie-t-il à Bonneau, qui entre quand même, et en peu 
de mots il calme tout; il appelle le plus rebelle, va 
droit à lui, et lui ordonne de se rendre dans sa cel- 
lule; il obéit, tout rentre dans le calme. Le directeur 
reste ébahi, et témoigne de sa reconnaissance; enfin 
c'est au point qu'on commence à y entendre louer 
Dieu, et que parfois même on y parle avec respect 
du roi . 

« Les prisonniers étaient en proie aux injustices les 
plus affreuses comme nourriture, argent, etc.; tout 
est réparé. Ils s'en prenaient au gouvernement, au- 
jourd'hui on le bénit et Bonneau avec. » 










222 



MES MÉMOIRES. 



CXII= LETTRE 



« Simon ' sort de chez moi, il était désolé d'un cer- 
tain article rempli de grossièretés. Il les a toutes 
ôtées, informé à temps, heureusement. Demain vous 
lirez cet article. L'affaire Vitrollcs enchante Michaud 
et le rend tout à nous; mais si vous saviez que de 
difficultés! Simon est très-inquiet des élections de Pa- 
ris, et même un peu de celles de la France. Ses corres- 
pondances, qui sont nombreuses, lui prouvent qu'il y a 
de l'agitation dans les provinces, surtout dans les cam- 
pagnes; les libéraux font feu des quatre pieds, et la 
nullité de l'intérieur révolte et effraye Simon. « Ce 
« malheureux Corbière portera malheur à M. de Vil- 
a lèle, » me disait-il. Cela est bien possible et donne 
matière à réflexion. » 




CX.III' LETTRE 

« Cette note est fort curieuse, et doit vous ouvrir 
les yeux sur L..., conduit par Semonville avec habi- 
leté. Dufresne est excellent, ne l'oubliez pas dans l'oc- 
casion. 

« Cette pauvre dame Bourgeois mérite tout l'intérêt 
possible. Un mot du roi à Villèle ou à Chateaubriand 
ferait un grand bien et serait une justice. Tâchez 
d'achever aussi l'affaire de mademoiselle Reboul, à 
laquelle tant de gens s'intéressent; que d'obligations 
elle vous avait sans s'en douter! M. Lauriston lui avait 

1 Simon, homme d'esprit et dévoué, faisait partie du personnel nom- 
breux que je m'étais formé, et sur lequel je pouvais compter. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 223 

offert un secours de six mille francs. Elle lient à dix 
élèves qui lui ont été promis par le roi, qui l'a reçue 
à merveille. C'est une bonne et utile action. 

« Ghazel est venu me dire de ne pas regarder comme 
une chose simple le mariage de M. L... avec made- 
moiselle de Mirbel. » 

CX1Y" LETTRE 

« Je vous envoie cet écrit de M. de Liège; il est as- 
sez remarquable; une chose vous frappera, cl vous 
chercherez peut-être les concessions faites par M. de 
Villèle à la révolution ou à peu près. Au fait, il devait 
réformer les administrations, et il a reculé devant 
cette nécessité. S'il eût fait cela pour les royalistes, ces 
derniers fussent devenus moins exigeants. L'opinion 
royaliste se contente à peu de frais; mais moins on 
fait, plus elle demande, c'est simple. 

« Je vais aller ce matin chez Monsieur et chez Vil- 
lèle voir ce que ce dernier me dira. Depuis longtemps 
mon père n'avait pas trouvé le roi si bien; j'en suis 
heureux, car je l'aime sincèrement. 

« Que de fois vous me grondez de ma confiance : 
voyez où elle nous a conduits! Marchons ensemble et 
avec le ciel pour guide, pour appui, vous verrez où 
nous arriverons. 

« Je voudrais que le roi dît à Villèle sur son minis- 
tère : « Tenez, Villèle, il faut en finir une bonne 
<■ fois, et je veux telle ou telle chose, » — afin de n'y 
plus revenir. » 













224 



MES MÉMOIRES. 



CXV- LETTRE 



« Cette lettre vous apprendra encore ce que j'ai fait 
ce matin. « Vous êtes un négociateur inconcevable, me 
« disait Michaud, je crois avoir rêvé quand je pense que 
« vous m'avez amené à signer mon abdication. » Il a 
raison, et je comprends que ce fut pour lui un horrible 
sacrifice. Enfin, tout le monde est content, enchanté, 
nous avons fait un pas immense. Villèle a fait mettre 
dans le Moniteur l'article d'hier de la Gazette, tant il 
l'a trouvé remarquable. 

« Au milieu de tous ces tracas, je ne songe qu'à 
vous; et je ne puis vous dire à quel point je suis 
heureux et fier d'avoir une amie telle que vous. 
Mon père connaît peu le prince Louis. Vous pouvez y 
rencontrer son neveu. Si je sors à deux heures et de- 
mie, j'entrerai chez vous une seconde. 

« Je suis excédé. » 



CXVI" LETTRE 

« Je suis rendu de fatigues et d'ennuis. Se donner 
tant de mal pour n'être apprécié de personne, c'est 
trop; aussi ma patience et mon courage sont à bout. 

« Vous connaissez cette scène affreuse hier, à Ici 
Quotidienne. Ce matin, un mot de Bonneau me mande 
qu'il a une chose très- importai! te à me confier et qu'à 
neuf heures il sera chez moi. Je fais seller des che- 
vaux, je cours chez lui. MM. Michaud et Laurentie, 
d'accord, vendaient à M. S... B... (l'homme le plus 
hostile à Villèle) trois actions de cinquante mille 
francs et six mille francs de rente viagère. 



MES LETTRES A MADAME PU CAVLA. 225 

« Avez-vous idée de rien de pareil, cl comprenez- 
vous comme moi les conséquences? L'exagération sent 
que c'est son coup de grâce; elle fait tout ce qu'elle 
peut pour le donner, plutôt que pour le recevoir. Mais 
ce qui m'indigne autant, c'est la sottise de M. de Cor- 
bière qui s'en est mêlé pour tout entraver. 



CXVII- LETTRE 

« L'affaire du centre est extrêmement remarqua- 
ble, et il paraît certain que c'est M. Decazes qui l'a 
conduite : elle dit et laisse deviner bien des choses. 
Cet accord avec l'extrême droite est bien bizarre et 
laisse beaucoup à penser. 

c< 11 faut bien prendre nos précautions pour les 
pairs. Tout ce que nous voyons annonce un rude 
combat; le triomphe n'en sera que plus grand; mais 
où en serions-nous avec Villèle, qui dort tous les jours, 
et dont le réveil, quelque brillant qu'il soit, est rare? 
Voici une note assez remarquable; il y a de bonnes 
choses à y prendre. 

« Vous aurez probablement des nouvelles dans la 
journée; mais il m'est doux dès le matin de vous offrir 
mes vœux. » 



I 



CXVIII- LETTRE 

« Nouvel incident : l'Angleterre s'est fait demander 
par l'Espagne d'être intermédiaire entre la France cl 
elle. Cela prouve que l'Espagne commence à craindre. 
Villèle refuse, el il a raison, ce serait contraire à la di 
gnilé de la France. C'est à elle seule à jouer ce rôle. 
L'Angleterre y entrerait sans avantage. 

15 















226 MES .MÉMOIRES. 

« J'ai pris mon parti d'avoir une conversation à 
fond avec madame de Laval, qui m'estime et m'aime 
beaucoup. Je l'ai effrayée dans l'intérêt même de son 
fils, en lui prouvant qu'elle lui interdisait toute espèce 
de carrière, puisque Monsieur était du même avis que 
le roi. — « On le sait trop bien, vous vous en êtes 
emparé, vous avez là un point de force immense. » — 
Elle a été charmante, spirituelle, elle m'a compris; 
elle a de l'influence. J'ai parlé avec dignité et énergie. 
« Elle va s'arrêter ou en arrêtera d'autres, je vous 
en réponds. 

« Il est trop évident que nous ne nous trompons 
pas sur M. de Chateaubriand. Ils espèrent, et il paraît 
qu'ils ont la certitude, qu'à la Chambre c'est lui qui va 
engager la lutte contre M. de Villèle, et déclarer que 
celui qui a été contre la guerre ne pouvait la faire; c'est 
humilier Villèle et par suite le jeter à bas. Madame de 
Laval m'a répété dix fois : « Ce qui me chagrine, c'est 
« que Chateaubriand ne lui cédera pas. » Voilà le plan : 
les cent cinquante membres derrière M. de Chateau- 
briand, la gauche, en outre, s'y joignant contre Villèle, 
puis toute la droite se réunissant au nouveau ministre. 
« Je vous le dis franchement, j'ai bien parlé et fait 
sentir mes impressions. Donc, fortifier Villèle plus 
que jamais, le montrer indispensable, et ne pas se 
laisser forcer la main, quelque chose qu'il arrive, et 
en montrer le danger; mais la partie est trop forte pour 
la voir jouer par un seul homme. 

« C'est ma conscience qui parle pour vous, pour 
mon pays et mon roi. M de Frayssinous, que je n'avais 
pas vu depuis longtemps, me rendait tout à l'heure 
celte justice. » 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



'227 



CXIX* LETTRE 

« Que de choses à vous dire! 

« La réponse de M. de G... prouve l'audace de 
l'exagération et ses projets hostiles. 1! faul à tout 
prix se prémunir contre cette exagération, surtout 
à l'intérieur; il faut prendre de la consistance, autre- 
ment, aux prochaines élections, la masse sera entraî- 
née par les gens les plus intrigants, c'est-à-dire par 
les exagérés; il est important d'empêcher l'extrême 
droite de se grossir. 

« Villèle est maintenant tout autant effrayé que 
nous de l'intérieur. Nous sommes encore plus fins; 
vous ne sauriez croire à quel point nous avons avancé 
les affaires de la monarchie. « La fin de la session, 
« dit-il, est un moment difficile, et il s'agit de savoir 
« si le ministère doit rester oui ou non. » Mais il 
lient à en parler lui-même; il trouve la pairie absurde 
pour Corbière, et cependant nous pensons que si la 
chose vient par lui, il faut être de parole, n'est-ce 
pas? 

« Je l'ai dit à Villèle : depuis quelques jours, sur- 
tout, les ministres sont pour lui tout différents de ce 
qu'ils étaient; il faut en profiter. « Si j'étais du roi, 
« m'a-t-il dit, je n'hésiterais pas. » Je crois hien qu'il 
prendra son parti. Je l'ai trouvé avec du chagrin, et 
me le contant avec affection; nous avons causé à fond 
sur toute chose; il est très- décidé pour Hutleau. A 
quoi sert de l'effrayer des responsabilités? le bien 
avant tout. 

«Foucault, de la gendarmerie, est encore pour 










•228 MES MÉMOIRES. 

nous. Corbière a dit hier à Villèle : « Il faut que j'aille 
« demain soir chez le roi; vous pouvez vous-même 
« vous en dispenser. » Comme un trop bon homme, il 
a dit : « Très-bien. » Mais il en avait un profond cha- 
grin pour Corbière d'abord, puis pour le roi, qu'il 
aime au fond extrêmement. « Corbières ne m'aime 
« nullement dans son intérieur; m'a-t-il dit, cl il ne 
« pense qu'à se pousser auprès du roi. » 11 était op- 
pressé en me le disant. Cette jalousie de Corbière lui est 
très-pénible, d'autant que lui est très-loyal et marche 
droit; mais les affaires peuvent-elles aller avec ces 
ménagements? c'est impossible; il faut que tout parle 
d'une seule tête. Ce besoin est généralement senli. 
Villèle est apprécié à l'intérieur comme à l'extérieur, 
et la masse fait la force. D'ailleurs, croyez que la Pro- 
vidence nous fera honneur. 

ce Tout va aller après la session, évêchés, pairs, etc.; 
c'est un gros point que d'avoir leclergé pour soi, croyez- 
moi. 11 faut obtenir le plus possible, pour récompenser 
ceux qui serviront mieux. 

a J'arrive de chez Corbière. On pense à D.. pour 
l'École polytechnique : bon choix. Capclle est assez 
câlin, on le mènera. J'ai appuyé, mais pour plaire à 
Monsieur. Je n'ai pas mal parlé, j'ai donné l'idée de 
ne point faire de nouvelles nominations; le directeur 
des études, qui est, excellent, suffit. Corbière m'a prié 
d'en prévenir Monsieur avant lui; je vais y aller. On 
ne veut pas connaître ce prince, le plus loyal du 
monde. » 










MES LETTRES A MADAME DU CAYEA. 



229 



CXX° LETTUE 

« On dit de M. de Villèle quelque chose d'assez co- 
mique, « qu'il est Sully en finances, et L'Hôpital pour 
« les rentiers. » 

«Tâchez donc que le roi fasse Alfred de Montes- 
quiou gentilhomme honoraire, c'est le moment. Ah! 
soyez assurée que mon oncle, content, entraînera plus 
d'une voix, et il nous en faut de la gauche. Si l'on 
pouvait être aussi sûr du duc de L... R... en nom- 
mant le prince Aldobrandini, ce serait bien aussi le 
cas; mon oncle a de l'activité quand il s'y met, il a, 
de plus, de l'âme, et il se mettra en quatre, soyez-en 
sûre. Il demanderait une audience pour exprimer sa 
reconnaissance, le roi lui parlerait, et après il serait 
lout à lui. 

« On me citait des strophes qui m'ont plu, malgré 
leur incorrection : 

« Voyageur d'un moment sur cette pauvre terre, 
Homme chargé île maux que fais-tu? — .l'espère ! 



« Il y a de la vertu à ne pas mentir, 
FI v en a plus encore à ne pas tout diri 



« Voici une lettre de madame Récamier qui vous 
touchera; j'en ai le cœur serré. 

« J'ai vu Capelle pendant une demi-heure, et j'ai 
eu avec lui une conversation excellente et très-ferme 
sur la Chambre des pairs et M. de Sémonville. Capelle 
avait commencé par me parler de toutes les incerti- 
tudes de la majorité. J'ai feint de ne pas savoir qu'il 
connaît M. de Sémonville. Je lui ai dit que je ne 
doutais pas de ses efforts, qu'il y allait d'un trop grand 






230 MES MÉMOIRES, 

intérêt pour lui, d'autant qu'on savait bien qu'il dé- 
pendait de lui de faire une majorité. Enfin la pro- 
messe de vente de Laurentie est signée; ainsi tout 
va bien. » 



CXXI* LETTRE 

« Je viens de rencontrer M. Decazes vis-à-vis le pont 
Louis XVI; il venait seul du côté des Tuileries, et mar- 
chait d'un air agité. Il semblait lire dans les yeux des 
passants les reproches que, malgré lui, il s'adresse à 
lui-même. Il m'a regardé avec des yeux qui semblaient 
craindre de me fixer; les miens n'ont pas hésité, et, 
pour ne pas lui laisser l'apparence d'un triomphe, 
je l'ai salué. 

« Je ne puis plus conserver un doute sur la pensée 
de Villèle; je lui disais des choses que je crois trop 
justes sur le voyage de Bellune, sur les difficultés de 
son arrivée et les inconvénients de son séjour, ainsi 
que sur les résultats de sa mission. 

c< Pas un homme là-bas qui pût parler aux uns et 
aux autres, de manière à se faire entendre de tons; pas 
un homme vraiment dans nos idées. Aide de camp de 
Monsieur, ce serait pour moi toutsimple. Villèle paraît 
sentir la force de mes raisons, il m'a semblé contenl de 
me voir, de m'écouter ; il se livre un combat entre la 
conscience de ce qui est, et un sentiment de jalousie plus 
fort que lui. Son secret lui échappe à son in«u; j'ai eu 
l'air de ne pas l'avoir entendu . « Tu as dans ce pays une 
« existence politique très-influenle. » C'est-à-dire qu'il 
en trouve beaucoup trop de ce qui est, et qu'il redoute 
tout ce qui me donnerait plus d'importance; il en sera 



LETTRES l) 10 HAHAME DO CAYLA. 251 

de même pour Corbière. Villèle me disait ce matin 
en. ■orc« que c'élait le ministre le plus dangereux pour 
« la chose publique; car, non-seulement il ne va pas, 
« mais il va mal et n'aspire qu'au renversement de la 
«Charte et des Chambres. » Eh bien! il le gardera, 
craignant d'être forcé à le remplacer par moi. 

« Poussé par la force des choses, il vous a dit qu'il 
me désirait et qu'il me croyait capable. Je le dis dans 
ma conscience et uniquement dans l'intérêt de mon 
pays, vous devez lui forcer la main; il change de visage 
à l'idée de votre opinion sur un fait quelconque où 
vous auriez seulement l'apparence de le désapprouver. 
Tout vous sera facile. Il n'y a plus à balancer. Le 
danger est trop patent pour hésiter. iMoi, je dois le 
soigner et le ménager. Je désire me tromper; je m'é- 
tais proposé de même pour Vérone, et vous avez vu 
les conséquences du refus. Je me propose ici, et il y a 
bien quelques mérites à se charger d'une mission aussi 
délicate. Il hésite, uniquement parce qu'il craint que je 
me fasse connaî Ire par quelques grands résultats. » 



CXXII» LETTRE 

« J'ignore si Villèle aura le courage d'agir à lui 
seul; s'il ne l'a pas, il faut le lui donner : le moment 
est un des plus opportuns que nous ayons eus. Les 
exagérés jouent le tout pour le tout; décidés à ce 
point, et se prononçant hautement comme ils le font, 
ils vont tout mettre en œuvre ces trois jours-ci; mais 
remarquez que leur défaite sera d'autant plus grande 
qu'ils se seront donné plus de soins pour assurer 
leur triomphe. 



I *■*»«* 









232 MES MÉMOIRES. 

« Si Villèle reculait dans cette circonstance, soyez 
assurée qu'un peu plus tôt, un plus tard, il serait em- 
porté, et le sort de la monarchie plus compromis que 
jamais. La révolution ne peut arriver au pouvoir ou 
plutôt à la destruction qu'en traversant l'exagération. 
« Si le roi a une volonté, nous sommes sauvés, me 
«disait M. de Courtavel, mais si Villèle avait le des- 
« sous, que deviendrions-nous? il est évident que tout 
« ceci est dirigé contre lui. » Les deux frères m'ont 
parlé dans le même sens. «Eh bien! m'a dit madame 
« de Noailles, mon mari revient du château, le duc 
« de Bellune arrive : songez quel soufflet pour M. de 
« Villèle si le maréchal rentre au ministère! » 

« Bouleverser tout ce qui a été fait ne serait pas 
gouverner, ce serait un horrible gâchis. L'exagéra- 
tion est montée à un point inouï; elle espère prendre 
le dessus dans celte occasion, et son triomphe rem- 
porté sur M. de Villèle est une défaite complète. Il 
faut que Villèle s'attende à tout et soit décidé. 

« Le roi seul peut lui donner celte volonté; il faut 
que Villèle se sente bien fort pour oser, l'eut-être au- 
rait-il beaucoup à oser; mais, croyez-moi, il peut sor- 
tir plus fort que jamais de cette épreuve. Il faut pré- 
parer, disposer le roi, et briser dans le ministère qui 
ne marcherait pas avec Villèle; cette occasion peut être 
précieuse pour lui s'il en profite. 

« Si Digeon eût été nommé sur-le-champ ministre, 
tout cela n'arriverait pas. Ce soir, j'irai chez M. de 
Chateaubriand, puis chez Villèle : il faut le soutenir 
hautement. M. de Luynes m'a aussi parlé du retour 
de Bellune, mais avec crainte. L'exagération ne sait 
ce qu'elle veut. Elle a désiré le départ du maréchal, 







MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 233 

et elle s'est vue complètement jouée. Elle a précipité 
son retour, et elle sera plus complètement jouée 
encore. 

« Voilà le billet de Capelle. Je me méfie toujours de 
lui. Il faudrait que le roi parlât au grand aumônier, 
car le clergé travaille contre Villèle. Il faudrait aussi 
que le roi demandât avec grâce à Madame de parler au 
cardinal de La Force, à l'abbé de Vichy, à d'Agoull et 
même à Vibraye; de parler aussi très-positivement à 
Monseigneur, car on se sert de son influence contre la 
loi. Portai est très-liostile. Si Monseigneur le faisait 
venir, ce serait un coup de maître. Tâchez que le roi 
n'oublie rien de tout cela. 

« Ce bon roi est admirable! Le bureau de la Cham- 
bre des députés en a la tète tournée : il dit tout ce 
qu'il y a de mieux et de plus aimable. « Oh! mes- 
« sieurs, j'ai fait une grande faute en 1819 pour cette 
« loi d'élection. M. Laine m'a fait signer une ordon- 
« nance que j'ai plus d'une fois regrettée. » Ils l'au- 
raient embrassé. Les ministres ne sentent pas tout le 
bonheur d'un pareil roi. 

« Je fais tout au monde pour les journaux; jugez- 
en : nous serions sans eux incendiés moralement. 

« Villèle parlera contre Decazes au roi, contre Bla- 
cas à Monsieur; je pense à tout, c'est un détail im- 
mense qui me fatigue la tète. 

« Villèle m'a assuré l'affaire de F... réglée. Cor- 
bière le lui a promis, mais il ne finit rien. M. La 
garde passera devant le roi lundi. Que le roi lui dise 
un mot ferme. Dans l'habitude de la vie, ces moyens 
seraient mauvais; mais aujourd'hui que nous sommes 
faibles, parce que Villèle l'a voulu, il faut l'empor- 






►'«* 



251 MES MÉMOIRES. 

ter à tout prix. Villèle m'a avoué ce matin que la loi 
rejetée amenait une culbute dans les rentes. Que le 
roi parle aussi ferme à la duchesse de Berri et au duc 
de Duras; enfin ne négligeons rien pour le salut de la 
Monarchie. Allons, chère comtesse, courage et persé- 
vérance ! le succès vous sera dû. » 



CXXIII' LETTRE 

« Je cherche à bien me rendre compte des disposi- 
tions intérieures de Villèle, pour vous les dire; les 
voilà telles que je les entends : 11 faut être appuyé po- 
silivement par les événements avant d'agir. Les am- 
bassadeurs étrangers attendent le courrier définitif de 
leurs souverains. S'ils ordonnent l'envoi des notes, il 
est évident que Villèle se prononcera. S'ils laissent la 
liberté, nous traînerons misérablement : c'est un fait 
malheureux. 

« Villèle n'a pas seul le caractère nécessaire dans 
d'aussi graves circonstances : il a tout le talent. Je 
crois, dans ma conscience, le grand mouvement mal- 
heureusement devenu indispensable; je mandais ce 
matin à Villèle : « si enfin vous reculiez, songez que, 
après l'agitation des esprits et l'incertitude, détestable 
pour le caractère français, un résultat est commandé; 
donc au moins prenez l'intérieur, et mêliez Corbière 
garde des sceaux. » 

« J'aurai obéi à ma conscience : après, je reste 
tranquille. Si cependant la grande affaire avait lieu, 
je crois que pour la préparer vous devez avant tout 
fortifier Villèle. On travaille beaucoup auprès du roi. 
La lutte devient trop forte pour vous avec si peu de 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. '25i> 

moyens; mais, Dieu aidant, je réponds de tous les ré- 
sultats. 

« Voyez si je me trcnpe, et si mes méfiances ne sont 
pas justes. Comment après voulez-vous que je les mette 
de côté? Dans tous les cas, je veux rester chef de la 
cinquième légion, ce qui me donne une très-grande 
influence, utile pour vous, chère comtesse, et pour le 
roi. Allez, personne ne me connaît bien; mon désin- 
téressement est absolu; seulement je succombe à la 
besogne et je sens que ma santé, quelque forte qu'elle 
soit, n'y résistera pas. Croyez-moi, c'est le ciel qui 
vous conduit par la main; vous êtes dans le vrai, mal- 
gré les côtés pénibles : le roi avant tout... » 



CXXIY» LETTRE 

« Je sors de chez madame Récamier : M. de Cha- 
teaubriand n'est pas venu; elle s'en étonne et moi 
aussi. Je sais qu'on le travaille excessivement; l'exagé- 
ration veut à tout prix le mettre pour elle. Polignac a 
été le chercher; madame Kécamier va lui écrire un mol 
pour le prémunir , et tâcher de le maintenir dans le bon 
chemin. Mais que cette femme est délicate! elle est 
presque blessée que M. de Villèle ait fuit quelque chose 
pour elle dans ce moment; c'est une bien belle âme. 

«J'ai vu MoNsiEim quelques instants Un fait tout 
auprès de lui et je ne puis en conscience suffire encore 
à cela avec si peu de moyens. Il est sous notre in- 
fluence : le ciel en soit loué, pour lui, pour le roi, 
pour la France! 

« J'ai irrévocablement décidé pour Villèle. M< x- 
siF.im, sentant la position, désirant la conciliation, 



I 



25G MES MÉMOIRES. 

recule un peu devant un parti ; mais si Villèle le 
prend, Monsieur se mettra à la suite sans hésiter. 
L'exagération fait tout ce qu'elle peut pour persua- 
der à Monsieur qu'on ne fera pas la guerre; mais 
elle veut l'y entraîner sans qu'il s'en doute. Il est en 
définitive tout Villèle; c'est ce qu'il nous faut. 

« .le l'ai prévenu qu'on travaillait fortement M. de 
Chaleaubriand ; mais Villèle a été assez habile avec 
ce dernier pour ne pas lui laisser prendre trop d'a- 
vantage. 

« Tâchez que l'impression que mon esprit a reçue 
passe dans le vôtre, si toutefois vous la trouvez juste. 

« Je viens de chez notre ami (fort content de la vi- 
site d'hier soir), llappelez-vous que je vous racontais 
avec quelque inquiétude, il y a environ deux mois, 
une conversation que j'avais eue avec la fille de M. de 
Villèle. 

« Ce matin, j'ai causé avec son fils aîné, qui est très- 
distingué; il arrive (et vous ferez bien de le prier un 
jour à dîner avec son père). Je passe de l'insignifiant 
au fait. «Vous voilà à Paris pour quelque temps? ai-je 
« dit. — Pour le même temps que mon père. — Mais 
« alors nous vous posséderons longtemps? — Qui 
« sait? — M. votre père sera ministre tant qu'il vivra, 
(( et Dieu veuille que ce soit longtemps! il a toute la con- 
c< fiance du roi, et aucun changement ne peut en ap- 
« porter à sa position : il ne peut être renversé que par 
« la révolution, et Dieu nous en préserve! — Je pense 
« comme vous; mais il peut se retirer de lui-même; il 
« doit à la confiance du roi de tirer son pays de la po- 
« silion actuelle; mais lorsque les affaires seront un 
a peu débrouillées, oh ! alors, il peut se rendre de lui- 






MES LETTRES A MADAME 1)11 CAYLA. 237 

« même à sa famille : c'est loule noire ambition, et 

« mon père n'en a point .d'autre. » J'ai frémi, j'ai 

senti le coup : il serait terrible. 

« Mon cœur s'est serré, il faut avoir de l'ambition 

pour lui. Villèle m'a appelé : il était tout aimable, tout 
doux, etnous eussions causé longtemps à notre aise, s'il 
n'avait eu du monde. Il n'était pas sans quelque peine 
au fond de l'âme : la jalousie de Corbière lui fait mal, et 
ses menaces lui sont sensibles. Il lui céderait très-vo- 
lontiers la présidence s'il l'en croyait capable; je le 
crois profondément attaché au roi. C'est un homme 
que le roi doit soigner dans son intérêt et dans celui 
de son royaume, autrement nous le perdrions dès que 
le danger serait passé. 

«S'il croyait que l'affection particulière du roi se 
portât sur un autre que sur lui, il en souffrirait et se 
retirerait; d'autant plus que j'ai cru démêler que Cor- 
bière et ses menées qu'il a découvertes lui font une 
vraie peur : il en souffre plus qu'il ne le dit; c'est un 
homme qui sent vivement et exprime peu ce qu'il pense. 
« Les Mémoires de madame de Campan sont sous 
presse. L'excellent Foucher du ministère de la Guerre, 
qui a rendu de si véritables services, vient de m'en 
prévenir. Il ne les a pas lus; mais il en a soutiré l'esprit 
adroitement de mademoiselle Duvidal, qui lésa copiés. 
Les relations de la reine n'y sont point attaquées. Ces 
Mémoires sembleraient s'attacher à démontrer l'éloi- 
gnemenl des Bourbons pour notre gouvcrncmer.t et 
l'impossibilité de s'y faire. En tout, les libéraux atta- 
chent le plus grand prix à cette publication : donc elle 
est mauvaise pour nous. Il paraît impossible de s'y op- 
poser; ou au moins bien difficile; il faut donc se dispo- 







258 MES MÉMOIRES. 

ser à y répondre d'avance. Mais on sera sûrement bien 

aise d'en êlre prévenu. 

« Voyez ce que me mande madame Bourlon, fille du 
préfet de la Marne, femme fort distinguée, et d'un 
sens Irès-droit : c'est fort important, et Villèle l'a bien 
senti. Jugez à quel point il est nécessaire de s'emparer 
de l'intérieur à tout prix pour les élections d'abord, 
puis pour prendre de la force, chose indispensable; 
pour marcher enfin, et ne pas périr par l'intérieur où 
rien absolument ne marche, c'est inouï. 

«Je veux vous parler d'une chose qui me tourmente: 
une personne liée avec M. Delalot est venue à Châlons, 
et a dit à ma mère que ce dernier était tout à fait con- 
tre M. de Villèle; que son parti voulait renverser ce 
minisire, et qu'il était décidé à l'attaquer vivement à la 
seconde session; veillez à cela, ce serait bien malheu- 
reux. Vous voyez, dans l'intérêt du trône et dans celui 
du roi, quelle est la nécessité de grandir, de fortifier 
cet homme par tous les moyens imaginables, et qu'il 
n'y a plus à remettre : la fin de la session est décisive. 

« M. de Chateaubriand est dans des dispositions 
fort douces en ce moment. Cette amélioration est due 
à madame Récamier, qui s'entend parfaitement avec 
moi, et par qui l'on sait beaucoup, mon beau-père y 
allant sans cesse. Elle a un grand désir du bien, puis 
elle aime maintenant votre serviteur, qui finit par ob- 
tenir confiance. M. de Chateaubriand est un pauvre 
homme, niais c'est une sorte de parure pour le parti 
avec lequel il marche, parure parfois un peu gênante, 
mais n'importe; il faut travailler à lui éviter des sot- 
tises, etlejour où il en fera, le briser. Le roi peut tout 
ce qu'il veut. 



MES LETTRES A MADAME DU CAÏLA. '239 

« Partout les mêmes intrigues cl la même influence 
secrète agissent. « Ce sont pourtant des royalistes, 
« me disait Villèle ce matin, et gens loyaux. — Sans 
« doute, ai-je répondu, mais il faut les diriger, les 
« briser ou les faire marcher dans l'intérêt du roi et 
a dans le sens voulu. » 

a Gette manière d'aller à l'intérieur est pitoyable. 
Corbière n'y prend aucune force, ne donne aucune 
direction, les autres s'en emparent; nous aurons libé- 
raux ou exagérés, c'est un fait. Le petit C..., sifflé 
par l'exagération, et ne recevant aucun ordre de son 
chef, intrigue en tous sens; de même Vitrolles, homme 
dangereux. 

« Il sort de trois heures de conversation avec Hut- 
teau, et ne sachant que répondre à l'évidence, il lui 
a dit enfin amen. Fuis il voit Capelle, maintenant in- 
time des exagérés, et qu'il veut jouer ou dont il veut 
se servir pour nous perdre. Enfin esclave de Sémon- 
ville, le voilà changeant de langage chez le ministre 
devant Hutleau. Ce dernier, plein d'énergie, le réduit 
au silence en le confondant. 

« Le ministre est convaincu, et cependant il reste 
encore indécis, rendant par là très-douteuse une élec- 
tion qui eût été certaine. Il en sera de même de 
toutes les autres. Corbière apporte l'affaire au con- 
seil. Villèle lui reproche de se laisser ainsi jouer pa'r 
Capelle, dont il est dupe; il lui fait sentir les con 
séquences de son indécision, et l'ait décider à l'in- 
stant même ce qui, selon lui, eût dû être fait dep; is 
longtemps : l'ordonnance qui nomme M. Hutleau pré- 
sident. J'avais heureusement prévenu de tout Villèle; 
aussi Corbière est-il resté confondu de voir que Villèle 



JK»t* 



240 MES MÉMOIRES. 

prît fait et cause pour Hutteau, et sur-le-champ, 
comme pour lui jouer niche. Il y a des siècles que 
nous n'avons pu causer, pourtant il est bien important 
de s'entendre. » 



(',XXV° LETTRE 

« M. de Villèle croit s'apercevoir qu'il y a un projet 
formé pour effrayer le roi lui-même, du moins il le 
craint. M. de Corbière est aussi effrayé, ou bien il est 
dupe d'intrigues qui tendent à un but : celui des exa- 
gérés. 

« Villèle est toujours le môme : tranquille, clair- 
voyant, plein de ressources, loyal et franc, disant tout 
ce qui est, mais rien que ce qui est, nullement inquiet, 
très-satisfait de la marche générale des affaires, cer- 
tain de l'emporter, mécontent de détails auxquels il 
remédie avec peine. ■ 

« Corbière au contraire est facile, malheureuse- 
ment, à retourner, à effrayer, à pousser aux différents 
extrêmes. Avant-hier, il voulait envoyer cent soldais 
(déguisés je pense), avec des billets, au dîner libéral 
de Beaujon. Villèle lui en a fait sentir l'absurdité, il 
y a renoncé : l'autorité doit réprimer le désordre, mais 
iion pas y pousser elle-même. Le résultat était un com- 
bat certain ou une défection de la part des soldats. 
Corbière s'attache aussi à quelques correspondances, 
ce qui est petit et ne dit rien. Homme d'esprit, ayant 
même des capacités parfois, il manque des qualités 
essentielles à l'homme d'État. 

« Villèle n'abandonne jamais la partie, et s'il se voit 
forcé dans ses premiers retranchements, il recule à pas 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 241 

lents comme un général habile, et se retranche encore. 

« L'affaire du moment est la session, et comme 
Villèle sait très-bien que le fardeau repose sur lui, il 
veut s'y donner tout entier. Il sent combien Capelle 
nuit à Corbière, c'est-à-dire au bien, et il ne sait com- 
ment s'y prendre; on ne le lui dit qu'à moitié. 

« Voilà matière à une bonne lettre. Soyons pour le 
ciel, le ciel sera pour nous. Oh ! que le chemin qui y 
conduit est escarpé! 

« Encore une fois il y a nécessité que le roi soit 
charmant pour Villèle, qui sauve l'État, et puise un 
nouveau courage dans les bontés de Sa Majesté. » 






CXXYI- LETTRE 

« La vérité vous est assez indifférente, ce que vous 
voulez c'est avoir raison. Ayez-la surtout point. Sachez 
seulement que ce n'est pas d'avoir parlé d'un ministère 
déplus ou de moins qui ait rien fait au roi. Villèle 
n'aurait eu qu'à parler d'un seul, qu'il en eût été de 
même. Il n'a nullement ce qu'il faut vis-à-vis du roi, 
et il est heureux que mon caractère soit à ses côtés : 
la lutte est trop forte pour lui. Mais vous serez pleine- 
nement justifiée, parce que c'est l'homme le plus ha- 
bile et le plus lumineux en affaires qui existe. 

« J'en parle à mon aise, mais rappelez-vous que 
c'est une grande faute que l'on fait. Il était simple 
de se débarrasser de tous les ministres à la fois sur 
ce terrain. Plus lard, les abus deviendront si criants 
qu'il faudra prendre un parti, et cela deviendra plus 
choquant pour le ministre, qui seul éprouvera une 
disgrâce; alors les ennemis personnels seront en jeu. 










212 MES MÉMOIRES. 

Mon esprit est juste je crois, et saisit sur-le-champ 
les difficultés et les avantages. 

« Au reste, M. de Chateaubriand, qui aime l'argent 
pour le dépenser, a fait entendre de loin que c'était le 
ministère de la maison du roi qu'il désirait, et j'ai 
bien vu que Villèle me le disait pour connaître mon 
avis. J'aurais voulu que ma conscience me permît de 
dire oui; je l'eusse dit de grand cœur, mais cela 
m'a été impossible. 

« Il faudrait que Villèle fût aux affaires étrangères, 
puisque c'est son système qu'on adopte avec la police 
et les journaux. 

c< Sauvons le pays! Je vais tout tenter pour réussir. 
Faites des vœux qui s'élèvent jusqu'au ciel. J'aurai 
fait plus que le possible, après je me retire. 

« On ne ménage que les gens qu'on craint et qui 
font leurs conditions; je suis trop généreux pour en 
faire autant. Allez! vous avez raison, je ne suis pas de 
ce siècle, et je saurai le prouver. Ceci fini, je quitte 
tout; peut-être, seulement, me ferai-je envoyer auprès 
de l'empereur de Russie, c'est important; au reste, si 
je puis l'éviter, je resterai tranquille, heureux du 
repos. » 




CXXVII' LETTRE 

« Lisez avec attention la lettre que je vous envoie. 

« J'ai causé du roi avec Villèle , et il ne le trouve 
baissé en rien absolument quant à sa tête, dor- 
mant seulement quand il s'ennuie ou qu'on lui plaît 
peu. Le garde des sceaux s'avise de devenir guerrier, 
et il trouve aussi le roi tout engourdi. Quant à la 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 245 

santé, Villèle ne peut la juger; mais, au fait, je n'y 
vois rien d'alarmant pour le moment. 

« Il m'en parlait avec âme, et pour le roi et pour 
vous. C'est vraiment un homme aussi fin qu'habile. Il 
a encore traité hier à fond les affaires d'Espagne, et 
je vous assure qu'un pareil homme est bien rassurant 
pour un pays. Son esprit est parfaitement droit, vous 
ne sauriez trop le dire. Un peu de remise seulement 
dans l'habitude de la vie, et trop de ménagement vis- 
à-vis certains hommes. 

« Le rédacteur du Courrier lui a fait toutes les 
avances possibles. M. de Corbière payait ce rédacteur 
au poids de l'or. Villèle s'est douté de quelque piège; 
il l'a laissé venir, l'autre a demandé cinquante mille 
francs. Villèle lui en a donné quatre, bien con- 
vaincu qu'il était mieux payé ailleurs, mais voulant 
se donner l'air de le subventionner. Ce qui est char- 
mant, c'est que le rédacteur du Courrier anglais croit 
Villèle sa dupe; pour mieux le mettre dedans, il insère 
dans son journal de bons articles que Villèle n'a 
pas même la peine de solder, et lui donne comme con- 
fidence ce que Canning veut lui faire insinuer. Par 
cela, Villèle juge et connaît toute la politique du 
maître. 

« Il est un peu ombrageux, que voulez-vous? pre- 
nons les hommes comme ils sont et servons-nous-en! 
Chère comtesse, gardez cette lettre de l'excellent et 
sage M. B... Faites, je vous le demande, ce que vous 
pourrez. Que votre action vous porte bonheur : elle 
attirera la bénédiction sur le roi, la famille royale et le. 
royaume. 

« C'est en effet une grande chose, puisque tel a 



244 MKS MÉMOIRES. 

été le vœu de Louis XVI; qu'il soit sacré pour 
Louis XVIII. 

« Villèle a aussi son homme au Congrès, qui lui rend 
compte du secret des cabinets. Mais vous figurez-vous 
où en est la politique des cours de l'Europe! M... lui a 
offert, s'il consentait à lui confier le secret de la résolu- 
lion qu'il voulait qu'on prît à Vérone, de la faire ac- 
cepter, n'importe ce qu'elle serait. Voyez l'habileté de 
Villèle, il lui a tout soutiré et n'a rien dit. R... est 
convaincu que M... etN... l'instruisirent de tout pour 
jouer avantageusement sur les fonds, et qu'ils voulurent 
l'éprouver en lui disant les choses les plus intimes. 
— « Voulez-vous que je vous fasse les mêmes arrange- 
« ments qu'avec ces messieurs pour garantir la baisse 
« de vos fonds jusqu'à un certain taux? Donnez-moi 
« pour cela l'argent du trésor, toute la perte sera pour 
« moi. — Mais, a répondu très-habilement Villèle, 
« la chose deviendrait inutile pour la Fiance; nos 
« fonds suivent nécessairement ceux des autres puis- 
« sances, et ce que vous faites pour elles, vous le faites 
« nécessairement pour nous, sans que nous nous en 
« mêlions. » 

« Vous jugez à quel point tous ces détails sont se- 
crets et ne sont que pour vous et pour le roi, comme 
de raison. » 






CXXVIII* LETTRE 



c< Je vais entrer chez Monsieur ce matin, et je l'en- 
gagerai à faire venir Hyde de Neuville et à le mettre 
fortement sur la ligne. 11 est fin, et voyant sur-le- 
champ que Monsieur est entièrement dans les idées du 



n 

Uni 



MES LETTUES A MADAME DU CAYLA. 245 

roi et ne prête aucun appui à l'exagération, il ne se lais- 
sera pas prendre par elle; ce sera une bonne chose. 
J'ai écrit à Villèle pour le prévenir suivant votre avis, 
afin qu'il s'en empare aussi sur-le-champ. 

« J'ai pensé que, pendant votre absence, je ferais 
donner, par Monsieur, très-souvent de vos nouvelles au 
roi, qui lui en saura un gré infini. Je suis convaincu 
que Monsieur s'y prêtera de très-bon coeur; et ce sera 
un point d'union de plus entre les deux frères. 

« Impossible de me rappeler qui; mais quelqu'un 
d'assez important me disait hier : « Non, jamais de- 
ce puis longtemps, nous n'avions vu plus de bonheur 
a répandu sur la figure du roi, et il a l'air de se por- 
te ter à merveille. Sa physionomie est douce et bien- 
ce veillante. On le retrouve, on ne le reconnaissait 
« plus. » Ceci est de bon augure; espérons en la Pro- 
vidence ! » 



CXXIX" LETTRE 

« N'est-il pas bien complètement l'homme delà pen- 
sée du roi et digne de toute sa confiance, celui qui sait 
s'arrêter là où il voit l'exagération, et qui seul sait lut- 
ter contre tout, son conseil? Un pareil homme est 
appelé à sauver la monarchie, à la consolider, à la 
rendre florissante, à écarter des troubles inséparables 
du chemin où on voudrait le conduire et à fonder un 
repos solide. 

« Remarquez ce fait positif, il est important à 
dire : il arrive très-fréquemment des courriers à M. De- 
cazes, et il établit partout dans le pays que c'est le roi 



246 MES MÉMOIRES, 

qui les envoie. Il retient par là les uns, effraye les au- 
tres, jette du doute sur la marche, donne des inquié- 
tudes et se maintient une clientèle dans ce pays impor- 
tant. Il évident que ce ne peut être que les libéraux 
qui les lui envoient. Connivence bien patente. 

« M. deBlacas se croyait hier sûr de son fait; il avait 
l'air d'un homme qui dit : « Attendez un peu ! » N'ou- 
bliez pas la place de Bonneau, déjà promise, et cela 
parce qu'il est à Villèle et à moi; jugez du reste. Si Vil- 
lèle ne l'a pas emporté, croyez-moi, nous sommes en- 
traînés plus loin qu'il ne voudra et qu'il ne faudrait. 
Le ciel est là. Vous voyez, M. de Montmorency se croyait 
fort; il a fortement agi dans son sens; c'est simple, 
puisqu'il agit avec conviction. Maisjugez avec moi des 
résultats! » 






CXXX' LETTRE 

« Je vous avouerai que je serais fort triste que vous 
eussiez laissé venir M. de Blacas à Saint-Ouen demain, 
avec autant de monde, si Villèle n'y venait pas. Il faut 
tirer le bien du mal, et faire de cette visite une espèce 
de triomphe, en tâchant que chacun s'occupe de lui et 
en vous en occupant beaucoup vous-même, ainsi que de 
sa femme. 

« M. de Blacas s'est cru plus fin que nous, soyons le 
plus que lui; il se persuade, soyez-en sûre, que vous 
n'avez été contre lui en commençant que par une petite 
susceptibilité qu'il vaincra, persuadé que vous vous 
mêlez assez peu de politique. Il va travailler sur de 
nouveaux frais et en faire pour vous; ce qui serait 
curieux, c'est que le roi en serait charmé. Ce serait 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 247 

pourtant un coup mortel porté à Villèle; il ne s'en re- 
lèverait pas; tout est en lui, quoiqu'il se trompe sur 
les hommes qu'il veut dominer uniquement par les 
faits: ce n'est pas toujours possible. 

« Vous devriez engager madame Portalès , ma- 
dame d'Harcourt; il faut aussi avoir pour soi les 
femmes. 

« Je viens dechez Villèle. Corbière a été perfide hier 
au Conseil; et, ce qui est curieux, c'est que c'est moi 
qui en ai fait apercevoir Villèle. Il était enchanté que 
Corbière eût relevé Chateaubriand, qui fait le plus 
possible vis-à-vis de lui pour cacher son jeu. 

« Écoutez un détail fort curieux. On annonce Bertin 
le réilacteur. Villèle: « Veux-tu que je le fasse entrer?» 
Il fait à Villèle l'éloge le mieux tourné sur la séance 
d'hier et sur l'effet général qu'elle a produit. «Vous 
« avez été non-seulement supérieur à tous, mais encore 
a supérieur à vous-même; et, en vérité, vous devez des 
« remercîments à M. de Labourdonnaye de vous avoir 
« fourni une si belle occasion . »On cause; Berlin cherche 
adroitement à tirer les vers du nez de Villèle, qui parle, 
pour ne rien dire, sur les choses mêmes dont nous ve- 
nions de causer. Je riais tout bas, par discrétion. Villèle 
revient sur les reproches de M. B..., et alors il nous 
donne des détails extrêmement curieux qui seraient 
essentiels à consigner pour l'histoire. « Je ne me les 
« suis pas rappelés l'autre jour, dit Villèle, sans cela 
« je les aurais donnés à la tribune de la Chambre 
« comme je vous les raconte aujourd'hui. » 

« Je dois la justice à Villèle de dire qu'il s'est pro- 
noncé hautement contre M. Decazes devant M. Bertin. 

« Il ajouta : «Je me rappelle que je venais de parler 



■MJBÎQ 





248 • MUS MÉMOIRES. 

« fortement à la Chambre, de manière même à enlraî- 
« ner des membres du centre qui ne volent pas habi- 
« tuellement avec nous. M. de Corbière, qui, avant 
« tout, est fort léger, qui calcule peu, et se laisse assez 
« habituellement entraîner par un premier mouve- 
a ment, arrive chez moi le lendemain : il est bavard, il 
« aime à babiller, on en tire parti; quant à moi, habitué 
« à aller plus droit au fait, j'ai su ce que je voulais sa- 
c< voir. — M. Decazes, me dit Corbière, nous fait propo- 
« ser de nous rendre à minuit rue du Bac, .pour eonfé- 
« rer avec lui sur la loi des élections; j'ai demandé une 
« heure pour répondre afin de venir vous consul- 
ta ter. — Mon cher ami, lui ai-je répondu, toutes 
« les fois qu'un ministre du roi nous fait demander, 
a ce serait manquer au roi que de ne pas nous y ren- 
te dre; d'ailleurs il s'agit d'une loi qui tue la monar- 
« chie. Arrachons du ministère tout ce que nous pour- 
ce rons dans l'intérêt du pays, et ne refusons jamais 
ce une seule occasion d'opposer une barrière au mal. 
ce Mais d'abord, je ne veux pas de ces intermédiaires 
ce complaisants; ce n'est pas M. Decazes, rue du Bac, 
ce que nous devons aller chercher, c'est M. Decazes, 
ce ministre du roi, qu'il est de notre devoir d'aller 
ce trouver dans son ministère; nous n'avons pas 
ce à cacher nos actions. Ne voyez-vous pas que l'on 
ce veut nous compromettre vis-à-vis des nôtres; c'est 
ce en plein midi que nous devons nous y rendre. » 

ce Le lendemain, lettre de M. Decazes, rendez-vous 
donné au ministère. Longue conférence; comme 
MM. de Villèle et de Corbière entraient, M. Mole (que 
sans doute M. Decazes avait fait venir à la même heure 
pour se donner l'air d'avoir des intelligences avec le 






MES LETTRES A MADAME MJ CAYLA. 249 

côté droit) sortait de chez le ministre. Vous allez voir. 
Longue conversation sans conclusion; cependant, avant 
de se séparer, M. Decazes demande pendant trois 
jours le secret sur cette conférence qui ne pouvait être 
qu'à moitié secrète. M. Mole se hâtait d'en parler : re- 
proches de quelques membres de la droite; question 
de M. Labourdonnaye. 

« Villèle avait promis le silence à M. Decazes, 
dont le but constant était de le compromettre ainsi 
que Corbière avec leur parti. Deux jours après, rendez- 
vous demandé par le président du conseil; avant 
d'entrer en matière, M. de Richelieu demande en- 
core le silence; Villèle, avec un mouvement d'une 
très-vive impatience : « Monsieur le duc, vous êtes 
« libre de parler ou de garder le silence, de mesurer 
« chaque parole, chaque phrase; mais nous vous dé- 
« clarons qu'au sortir de la conférence tout ce que 
« vous avez dit, je le rapporte à mes collègues. Nous 
« avons tenu très-fid élément la parole que nous avions 
« eu l'imprudence de donner à M. Decazes; mais nous 
« ne recommencerons pas. » Là-dessus, longue dis- 
cussion sur la loi des élections. 

« Ces détails sont d'une très-majeure importance. 
J'aurais l'idée de les faire mettre dans un journal an- 
glais. » 

Cxixi' LETTRE 

« À quelle heure me voulez-vous? Pigalle m'avait 
conjuré d'aller hier vous parler de lui ; je ne l'ai pu. 
Bonneau sort de chez moi; il m'assure que l'on tient 
tout à fait M. B... 

« Il faut Bras-de-Fer pour purger l'intérieur, et y 






250 MES MÉMOIRES. 

faire rentrer l'ordre, le travail et la loyauté. Je vous 
jure que je fais marcher tout mon monde lestement. 
J'irai chez Monsieur ce matin. Je crains fort que Ca- 
pelle n'ait tourné contre nous le moyen sûr que je lui 
ai donné. » 






CXXXII- LETTRE 

« Les bruits de tout genre continuent. Ah ! qu'il est 
absurde de ne pas avoir un journal à soi pour redres- 
ser l'opinion. L'avons-nous assez dit, le Constitutionnel 
est perfide; lisez et renvoyez. 

« On répandait à satiété partout que MM. de Villèle 
et Corbière avaient donné leur démission. Il est bien 
important que le roi rassure ; lui seul le peut, en 
témoignant plus de confiance que jamais à Villèle ; 
tout est là. 

« Il cherche une voiture et des chevaux. Je pensais 
que si le roi lui en envoyait une de ses écuries (bien 
choisie), ce rien serait beaucoup dans les journaux. Le 
repos de la France tient à la confiance du roi dans 
M. de Villèle (c'est un fait certain, c'est aussi notre 
salut). Il faut relever l'opinion, rendre le repos que 
l'on voudrait tant troubler. Il existe une très-grande 
fermentation que l'on fait tout pour accroître. C'est 
l'ouvrage de la malveillance. Je le regrette beaucoup, 
au moment des élections surtout. Monsieur est assez 
souffrant. Les fonds vont encore baisser, c'est cer- 
tain. 

« Monsieur, que j'ai vu malgré son indisposition, a 
été fort aimable. Il m'a très-bien écouté, entendu. 
« Sois tranquille, je ne veux ni d'exagération, ni d'op- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 251 

« position, et je le prouverai. Le roi peut compter sur 
« moi, je le seconderai de tous mes efforts, et effi- 
« cacement, j'en réponds. Nous verrons, a-t-il dit 
« en se relevant, s'il sera au pouvoir de l'exagé- 
« ration de venir tout déranger, quand tout va si par- 
ce faitement. » 

c< Ce qui me fait grand plaisir, c'est ce qu'il m'a 
dit ensuite, me prouvant par là que ma lettre avait 
produit bon effet. J'ai vu Villèle, il n'avait pas l'air 
abattu par les bruits qui circulent. 

« Voilà un bouquet qui m'a condamné à embrasser 
une des plus horribles femmes de la halle. Puisse-t-il 
vous être agréable ! » 

CXXXIII• LETTRE 

« En voilà bien d'une autre, chère comtesse, et ceci 
est du plus grave, du plus important. Lisez cette lettre 
adressée à Galletpar Pozzo. Vous voyez l'effet qu'a pro- 
duit ma dernière lettre envoyée à Vérone : deux heures 
de la conversation la plus animée, la plus embarrassée, 
de la part de Pozzo. 

« Il paraît que Gallet s'est surpassé. Vous voyez l'ef- 
fet de la persévérance. 

« Je suis chargé par l'Empereur de vous questionner 
« sur tout et de lui en rendre compte. » Il s'en est 
acquitté en règle. Gallet va me transcrire la conversa- 
tion, et moi je vais préparer une nouvelle note très- 
essentielle dans ce moment. On fait bien de ne jamais 
abandonner ce qu'on a entrepris; et le succès, grâce 
au ciel, vient justifier partout nos efforts. Si jamais 
le roi pouvait lire cette note, ce qui est impossible, il 






H 




252 



MES MÉMOIRES. 



verrait au milieu des choses qui lui déplairaient sans 
doute, le noble rôle que je lui ai fait jouer dans tous 
les temps. 

« Ceci est fort curieux et fort bon, augmentant beau- 
coup nos moyens. Gallet est enchanté. Je ris de penser 
qu'il n'est qu'un prête-main. Je ne serais pas étonné 
que peut-être l'empereur Alexandre n'ait quelques 
doutes de la vérité. Ce matin, le confident de Canning, 
qui veut faire croire à Villèle qu'il est sa créature, lui 
faisait dire par le dernier courrier : « Le moment est 
« arrivé, ne craignez rien ; vous pouvez entrer en 
« Espagne et déclarer la guerre, vous m'entendez. » 
Cela prouve, dit Villèle, que nous devons tout faire 
pour l'éviter. » 



CXXXIV LETTRE 

« J'ai reconnu la voiture de Villèle à la porte de 
Monsieur; je l'ai attendu, il y avait passé une heure 
et demie ; il a été enchanté : ma visite d'hier n'avait 
pas été de trop. Monsieur lui a promis de faire tout 
pour décider Corbière à devenir garde des sceaux. 
« Si le roi se rangeait de votre avis, ce que je désire de 
« toute mon âme, lui a dit Monsieur, quoique je re- 
« grette Mathieu, malgré les fautes qu'il a faites, écri- 
« vez-moi un mot demain au sortir du conseil. «Vil- 
lèle a développé avec talent tout son système, ses 
plans, etc. 

« Monsieur, que j'ai vu après, en a été extrêmement 
content. Villèle, prévenu par moi, est entré dans les 
plus grands détails; c'est un homme, il faut en con- 
venir, d'un bien rare talent. «Si demain le roi se ran- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 253 

« geait, a-t-il dit à Monsieur, d'un côté opposé au 
« mien, je rentrerais dans mon banc et je défendrais 
« les nouveaux ministres de tout mon pouvoir.» Il 
s'est là même fort animé. Ce serait superbe, s'il était 
sûr de son fait; n'importe; il était tout remonté, il se 
rendait au conseil chez Lauriston, bien décidé à ne 
pas céder. 

« Victor 1 restera si l'on veut; peut-être cela vaut il 
mieux. Cette fois il faut bien prendre ses mesures, 
ou nous sommes perdus. Plus l'orage est violent, 
plus il faut de force. Villèle est bien monté, bien 
décidé; qu'il ne soit pas le seul! demain est le mo- 
ment décisif, il n'y a plus à reculer : la chose est 
engagée, Corbière a quitté Villèle avec bonne amitié, 
mais en lui disant qu'il ne pouvait rentrer, que c'était 
impossible. 

« Je suis convaincu qu'il se laissera obligeamment 
forcer la main par Monsieur; ce sera, au milieu de 
tout, une bonne chose, d'autant qu'il aura très-peu 
d'influence; et qu'une fois là, par amour-propre, il 
voudra que le nouveau ministre l'emporte. « Si vous 
« m'aviez parlé, a-t-il dit à Villèle, j'eusse été de votre 
«avis. » Qu'est-ce que cela fait? Villèle a eu tort, 
mais c'est trop heureux ; il serait resté à l'intérieur, 
ce qui est impossible. Vous allez voir quelle nouvelle 
force vous donnez à Villèle : cette lutte sera le triomphe 
du roi et le sien. 

« Pozzo est venu dire à Villèle que les notes étaient 
parties, d'un air assez arrogant : il n'y a donc plus à 
reculer, quand même on le voudrait. Villèle l'a reçu 



1 Le duc de Bellune. 



254 



MES MÉMOIRES. 



avec dignité et force, il en avait de l'humeur. Courage 
et persévérance, et surtout confiance ! Vraiment, tout 
est de l'hébreu. M. de Chateaubriand vient d'assurer 
madame Récamier que tout était arrangé, et que M. de 
Montmorency restait au ministère ; qu'il en avait la 
certitude. Votre conversation d'hier avait été un peu 
trop légère, je le crains. 

« Villèle aurait-il été sur le point de faiblir? En- 
fin, je m'y perds. 11 faut sauver le pays avant tout. 
Achevez l'ouvrage, et que Villèle l'emporte : c'est le 
roi, c'est la monarchie qui succombent sans cela. 
Croyez-en ma conscience, mon cœur, mon esprit et 
l'effort que je fais sur moi-même. Demain, pas d'hé- 
sitation, et tout est sauvé. Comme homme d'affaires, 
Villèle est admirable. » 



CXXXV» LETTRE. 

« Il est trop positif que Villèle n'est encore décidé à 
rien, c'est inouï. 11 me l'a dit adroitement. Quelqu'un 
me parlait hier de M. de Chateaubriand; je le guette 
avec soin, mais jusqu'à présent je n'ai encore rien 
aperçu. Retenez cela pour le duc deMouchy à la pre- 
mière fois que vous le verrez; il vous servira au dé- 
noûment. 

« Que diable Villèle veut-il de plus après une ma- 
nœuvre aussi coupable? C'est le mot de Monsieur, qui a 
tout fait. Faible devant les hommes, Villèle est perdu 
dans l'opinion s'il ne prend son parti. Où en serions- 
nous s'il y avait, la plus légère division? Mon affaire du 
Journal des campagnes sera terminée lundi. C'était fini 
ce matin, si Mareschal avait osé promettre une partie 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 5!55 

d'argent comptant. Je ne sais comment j'aborderai 
Lauriston à ce sujet. Quoiqu'il n'ait aucun argent à 
me donner, je vais de l'avant et ne regarde jamais 
derrière. 

« Capelle sort de chez moi pendant que j'étais chez Vil- 
lèle. Le roi m'a fait dire que l'affaire du Journal de 
Paris devait être finie. Je viens d'écrire à Monsieur 
pour presser fortement leducdeLévis; Villèle y attache 
une grande importance, il désire que la discussion 
générale commence au plus tard dans huit jours; il 
faut pour cela que le rapport soit avant à la commis- 
sion. Villèle a senti la finesse de l'amendement de 
l'abbé de Monlesquiou; malgré lui il a changé de visage 
et m'a regardé de peur que je ne m'en aperçusse. 

« Mon neveu médit à l'instant qu'il croit être certain 
que M. deBlacas soigne madame la duchesse de Berry 
dans l'espoir d'être nommé gouverneur de M. le duc de 
Bordeaux. M. de Gontaut joue à la brouille pour plus 
de commodité, et Monsieur et d'autres sont dupes. J'ai 
vu Villèle, il se disposait à aller chez vous; je lui rends 
justice, il est impossible d'avoir été mieux, et nous 
avons causé à fond des affaires. 

a Je l'ai rassuré sur la chance de la guerre qui, 
dans mon opinion, l'effraye trop. Il serait fort sur ce 
terrain comme ailleurs. C'est par là qu'on voudrait le 
rendre timide pour obtenir de lui des concessions. 
J'ai remarqué qu'il m'écoutait avec plaisir. Le roi 
aura vu combien ce que je vous disais hier était vrai. 
M. Villemain a raconté à Villèle la conversation de 
Monsieur avec lui-même, et Villèle l'a répétée au roi, 
qui en a paru enchanté. 

« J'insiste pour que Monsieur aille aux pairs; c'est 






J~, 



256 MES MÉMOIRES. 

tuer l'exagération et lui imposer un silence absolu. 
J'ai vu que Villèle négligeait un peu certaines choses 
de l'intérieur parce raisonnement si faux : 

« Si je m'en tire sans guerre, je suis maître absolu, 
et s'il y a guerre, ma foi nous verrons! » 

«Eh bien! chère comtesse, pns du tout! nous aurions 
guerre que nous serions encore forts, croyez moi, et 
je réponds de tout avec Villèle, mais il a besoin de 
mon caractère à ses côtés, et je maintiens que rien ne 
doit être négligé. 11 m'a dit à la fin : « Tiens, plus j'y 
« pense, plus je te demande dans ma conscience de 
« penser à la maison du roi; c'est devenu indispensa- 
« ble pour la marche des affaires et pour moi. Dans 
« ce moment tout autre mouvement est impossible, et 
« celui-là me donne une force extrême; au moins je 
« serai appuyé, et tu feras ce que je' ne ferai pas. 
« Pas un individu dans le conseil n'a le sens corn- 
et mun; nous, nous nous entendrons, et alors tout ira. 
« L'état de la maison du roi fait peine : il y a là des 
« ressources immenses ; les abus sont des plus ef- 
« froyables; il faut s'y rendre maître à tout prix. 
« C'est à nous deux à nous entendre et à traiter 
«cette affaire. — Je suis à votre disposition, ai-je 
répondu; ne craignons ni le dangerni les difficul- 
tés. » 

CKXXVI" LETTRE 



« Vraiment on n'a rien vu de pareil; mais aussi 
est-il révoltant de toujours servir des ministres qui ne 
font que la moitié de leur affaire, et refusent de vous 
croire sur les choses que vous savez le plus néces- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 257 

saires aux localités que vous habilcz, comme à voire 
propre influence dans le pays, seule et unique condi- 
tion qui puisse assurer le service du roi. Un procureur 
du roi a fait des merveilles aux dernières élections; 
demandons pour lui la croix. Comment gagner des voix 
quand on ne fait rien pour ceux qui se mettent au plus 
fort de la mêlée? Le sous-préfet d'Épernay recherche 
les alliances les plus réprouvables, il pérore, cabale 
hautement contre le gouvernement qui le paye et qu'il 
doit servir. J'en avais prévenu Villèle, et il est resté. 
Nous demandiotis l'école de Chàlons, on nous l'a re- 
fusée. 

« Quant à moi, je suis las aussi de toutes ces sottises, 
et d'être si peu écoulé, bien décidé dorénavant à 
montrer les dents. C'est M. de Villèle seul qu'ils at- 
taquent, c'est à lui qu'ils en veulent, ils ne parlent 
seulement pas des autres. M. Delalot promet l'école 
des arts à celui-ci, une préfecture à celui-là, un ar- 
rondissement à tel ou tel village. Il sera député, for- 
cera le roi à le prendre pour ministre et alors il ré- 
pandra ses faveurs sur tous ceux qui auront donné leur 
vole. Qu'il soit tranquille, je lui ôterai plus d'une voix 
hien certainement, et sa nomination n'est pas encore 
au fond de l'urne; mais je tremble de l'élection de 
M. Royer-Collard. 

« J'ai fait honte à plusieurs royalistes de l'alliance 
à laquelle ils se sont prêtés; plusieurs l'ont senti avec 
horreur. 

« Je suis interrompu par un des plus chauds par- 
tisans de M. Delalot. Longue conversation; il a entendu 
raison. Le nom de Monsieur a produit un grand effet, 
et mes paroles ont porté. » 

VIII. il 






258 



MES MEMOIRES. 



CXXXVII' LETTRE 



a Je trouve révoltant que les ordres du roi soient si 
peu suivis par Franchet. Le roi doit faire venir son 
ministre et lui donner ses ordres pour le lendemain. 
On verra plus tard ce qu'il faudra faire, et si la 
mauvaise étoile du pays veut que Corbière reste à l'in- 
térieur, on ne peut mieux choisir que Franchet pour 
réparer un mal qui ressort de partout. 

« C'est moi qui ai fait marcher le Journal de Pa- 
ris; c'est vous qui avez donné un fort coup d'épaule 
nécessaire pour me soutenir. On veut savoir gré à tous, 
excepté à moi; le bien, le bien, et rien que le bien. 

« Je viens d'écrire à Monsieur une bonne lettre; 
voyez celle de Raineville aussi. Que de petites affaires 
à la traverse des grandes! mettez celle du préfet à la 
poste; surtout ne vous trompez pas. J'ai vu le B... 
ce matin, il fera ma demande de rendez-vous pour de- 
main. Celui-ci est vraiment excellent, il sait tout. » 



CXXXVI1I" LETTRE 



« Je vous envoie trois lettres qui vous mettront au 
fait de tout ce que j'ai fait, et de tout ce qu'il me reste 
encore à faire, car, malgré votre rigoureux silence, je 
pense avec plaisir à tout l'intérêt que vous portez à nos 
démarches, et cette idée me soutient. Cette nécessité 
d'aller dîner demain à Vitry m'est extrêmement pé- 
nible, surtout par le temps effroyable qu'il fait. Je 
n'hésiterai cependant pas; je pourrai bien dire, du 
moins, que le zèle que je porte au service du roi 
n'éprouve jamais une exception. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 259 

« Je ne vous trouve, chère comtesse, comparable 
a rien, le cœur est chez vous aussi aimable que l'es- 
prit, et ce dernier l'est beaucoup. 

« M. de Villèle me mande que Corbière a reçu 
l'ordre de destituer le sous-préfet d'Épernay. Le pau- 
vre liomme! s'il avait eu à lui seul des élections à faire, 
qu'eussent-elles été? Il faut voir la considération dont 
il jouit dans les provinces. On ne veut pas m'accorder 
la croix que je sollicite pour le sous-préfet de Vilry : 
« Il y a trop à récompenser, » dit Villèle. 

« Vous aurez bien acquis la conviction par ces let- 
tres, que vous me garderez, que c'est entièrement mon 
influence qui a agi à Vitry. Si je n'obtenais aucune 
récompense pour ceux qui nous secondent, ce serait 
décourageant. 

«Je partirai demain, de bonne heure, pour ache- 
ver ma longue et ennuyeuse journée. Vilry est à vingt- 
trois lieues. Puissent les élections se terminer en deux 
jours! En voyant cet affreux temps, vous penserez à 
moi, et vous direz : « Du chevalier telle est la devise : 
« Tout pour son Dieu, son roi et l'honneur. » 

«Hier, devant madame de F..., on a parlé de 
nommer M. de Villèle président du conseil. «Je ne 
« comprends pas, a dit avec esprit la vieille duchesse 
« de Laval, car elle en a beaucoup, la répugnance 
« que pourraient y avoir les membres du conseil; et 
« quant à moi, je trouverais bien moins humiliant 
« qu'il le fût de droit que de l'être simplement de fait; 
« vérité reconnue hautement. » — « Il est impossible 
« de nommer un député président, a dit M. de Montmo- 
« rency à ma femme, ce serait trop choquant pour la 
« Chambre des pairs. Et quant cà moi, s'il en est jamais 







* 




260 



MES MEMOIRES. 



« question au conseil, je suis décidé à m'y opposer 
« formellement sous le rapport de la dignité de la 
« Chambre. Si le roi veut nommer jamais M. de Vil- 
« lèle président, eh bien! qu'il le fasse pair. » 

« Ceci est fort important, chère comtesse. Ecoutez : 
vous comprenez dans quelle position embarrassante on 
met avec intention M. de Villèle. Il se dépopularise 
avec les députés, et il perd une grande partie de son 
influence s'il est fait pair. On l'affaiblit par cette 
faveur. C'est le seul moyen que l'on ait pour s'opposer 
de fait à la présidence. 

« Je vais maintenant traiter la question, et vous 
verrez à quel poinl il est essentiel que vous prépariez 
le roi. Je préviens Villèle de mon côté pour que, par 
ce moyen, nous soyons d'accord. Je dis que l'influence 
de M. de Villèle ne peut être portée plus haut qu'elle ne 
l'est dans la Chambre des pairs. En quittant la Cham- 
bre des députés, il perdrait beaucoup d'un côté, et 
n'aurait rien à acquérir de l'autre. 11 serait donc im- 
prudent de le faire pair pour le nommer président. Je 
vais plus loin : pourquoi reconnaître à la Chambre des 
pairs, précisément comme droit, d'avoir toujours le 
président du conseil pris dans son sein? Nouveau mo- 
tif pour faire celte exception, surlout lorsque tout 
vient justifier le choix du roi. Supposé que la Cham- 
bre des pairs éprouve un moment d'humeur, nous 
sommes loin de la session, rapportez-vous-en au ca- 
ractère français pour ne pas conserver six mois la 
même pensée; et le roi aura usé de son droit pour 
choisir le président du conseil partout où il trouve 
l'homme digne d'en remplir les fonctions. 

« Dans les Chambres même ou hors des Chambres, 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 2GI 

croyez-moi, il est toujours bon que le roi use des droits 
qu'il s'est réservés; et il faut, avant tout, rompre des 
habitudes qui deviendraient une obligation. C'est 
un vain prétexte qui a quelque apparence de réa- 
lité, il est vrai, et que présentent à leur conscience 
ceux qui au fait voudraient la présidence. Profitons 
habilement de tout, chère comtesse, et nous réus- 
sirons. » 



CXXXIX« LETTRE 

« Je viens de chez Villèle; non, ce caractère est à 
rire, on ne peut être plus aimable, plus confiant. Il 
m'a raconté toutes les ordonnances qui seront demain 
dans le Moniteur. C'est excellent. Je regrette seule- 
ment le choix de Cuvier à l'intérieur, chargé des 
cultes à réformer. Je trouve ce choix trop gros, ayant 
trop de consistance, élevant autel contre autel. Villèle 
dit qu'il est impossible que ce ne soit pas ainsi; il est 
vrai que la personne chargée de la religion de l'Etat sera 
ministre. Cela me chiffonne un peu, malgré tout; j'ai 
fait une observation, je n'aurai pas à me reprocher les 
conséquences. Il paraît, quant à moi, que mon père 
a parlé aussi à Villèle, qui n'a qu'une pensée, celle 
de m'éviler, mais avec adresse, sans me mécontenter. 
Il risquerait de se perdre lui-même plutôt que de per- 
dre son parti. J'avoue que c'est vous donner grande- 
ment raison. Il finit par faire tout ce que j'ai demandé, 
mais il veut en avoir le mérite. 

« J'ai lu dans ses yeux, c'est-à-dire dans son cœur. 
Le moment d'absence de mon père le préoccupe. Mon 
père serait bien forcé de me laisser momentanément 



;> 






262 MES MÉMOIRES. 

le portefeuille, ce qui me ferait voir plus souvent 
le roi. 

« Villèle est fort effrayé de l'avenir. Tout cela, et 
votre raison, vos conseils, ma patrie, mon affection pour 
vous, plus que tout, me décident. Je me livre, faites 
ce que vous voudrez; seulement que mon père soit 
convaincu que mon parti était bien pris, ce qui est 
vrai, et que je n'ai cédé qu'aux instances réitérées, et 
surtout à la peine que vous m'avez dit que je lui fai- 
sais 1 . Après cela, songez que mon père part, et qu'il 
faut que l'ordonnance soit demain au Moniteur. Il 
faut donc que vous ayez vu mon père ce matin? Com- 
ment vous tirer de tout cela? je ne le comprends pas 
moi-même; faites pour le mieux, et que le ciel vous 
conduise! » 



CXL" LETTRE 



« Chère comtesse, vous auriez partagé mon indi- 
gnation; sans ces malheureux, nous eussions triom- 
phé partout. A Vitry, qui était le point le plus difficile 
et le plus important, c'est un vrai miracle, et vous savez 
que c'est à moi qu'on le doit. Cette coterie voulait 
perdre le sous-préfet; je l'ai sauvé, et vous voyez s'il 
a tenu parole. 

« J'ai remonté ici le courage un peu abattu. J'ai 
répondu de tout, j'ai monté père, préfet; j'ai parlé 
avec l'âme que vous me connaissez; tout est en mou- 
vement. Dieu veuille nous, donner le succès; je l'es- 
père en voyant l'orgueil de ces sottes gens, qui ont 

1 Mon père avait vivement regretté la division de son ministère, et d'un 
autre côté, il s'affligeait du parti que je voulais prendre en me retirant. 



MES LETTRES A MADAME DU CÀYLA. 263 

pour eux le mépris des libéraux. Quand M. Roycr- 
Collard a été proclamé député, par égard pour le pré- 
fet, ils n'ont pas proféré un seul mot. » 






CXLI» LETTRE 

« Je vous envoie tout le fatras de papiers que j'avais; 
un coup d'oeil est vite jeté; chacun dit quelque chose. 
Dans ce moment où la nation s'agite, où la famille 
royale d'Espagne peut être massacrée, il est fou de n'a- 
voir pas encore une armée de réserve; et c'est déjà pres- 
que la posséder que d'avoir sur les lieux celui qui doit la 
commander. C'est ainsi que Villèle fait courir au trône 
les périls les plus réels, en ne sachant pas prendre 
un parti. 

« Engagez donc, chère comtesse, toute la famille 
à dîner, et ne soyez qu'aimable. Ne pourriez-vous pas 
lui dire en passant : « Vous avez eu l'air de m'é- 
« viter depuis notre dernière conversation ? vous au- 
« riez grand tort, car je vous ai parlé dans ma con- 
« science, et c'est mon profond dévouement pour le 
« roi qui m'a fait vous parler ainsi. J'ai cru, de plus, 
« que je vous donnais une preuve d'attachement et 
« d'estime. Il me semble que vous devez croire à 
« l'un comme à l'autre. » Soyez aimable ensuite et 
parlez d'autre chose. Ajoutez ce seul mot, si vous le 
jugez propre : « songez bien qu'avant de rien faire je 
« vous ai consulté et demandé positivement ce que 
« vous vouliez. Je connais trop M. de La Rochefoucauld 
« pour avoir jamais pensé à lui autrement que dans 
« l'intérêt de son pays, et il faut convenir que dans ce 
« moment, plus que dans tout autre, il vous apprend à 



2CI MES MÉMOIRES. 

« le juger. » Priez les Delaveau : ils sont tous revenus; 
soyez gentille pour Charles, qui vous en saura un gré 
extrême; ce sera immense que de gagner cette influence 
des Delaveau qui est très-grande, et dont personne ne 
s'empare. Faisons tout le chemin, et que ce soit uni- 
quement pour le roi et le pays. 

« Si le sort me destine jamais au pouvoir, vous 
m'aurez rendu le chemin facile, et à nous deux notre 
influence sera telle, que nous pourrons tout dans l'in- 
térêt du bien. 

s Quand Monsieur m'a dit hier que depuis quelques 
mois l'intérieur allait mieux, je lui ai répondu très- 
simplement : « Tant mieux, Monsieur prouvera que le 
« bien arrive, c'est tout ce que nous désirons; » il en 
a paru fort touché. — « Cependant, ai-je continué, 
« j'ajouterai avec la même franchise à Monsieur que 
« je ne crois pas M. de Villèle assez fort avec la com- 
« position actuelle du ministère. Il est travaillé par 
a tout le monde; il ne s'empare de rien, ne s'occupe 
« de rien, ou ne s'occupe que des affaires, qu'il c&n- 
« duit avec un grand talent. Sans doute c'est beau- 
« coup, mais c'est bien loin d'être tout. » 



CXLII- LETTRE 



« Notre ami avait la tête tellement fatiguée, que, 
pour la première fois, il a été obligé de renvoyer hier 
quelqu'un avec qui il travaillait : les affaires de l'exté- 
rieur le préoccupent extrêmement; ce serait un motif, 
ce me semble, de ne pas laisser les choses de l'inté- 
rieur s'aggraver. 



MES LETTRES A MADAME DU CA ÏLA. 



205 



« Il y a une conspiration sourde, royaliste, à la- 
quelle il faut parer. Voyez comme nous avons raison de 
vouloir la paix et d'y travailler. Les libéraux désirent 
la guerre à tout prix, malgré leur langage trompeur : 
ils veulent en jeter tout l'odieux sur nous et en re- 
cueillir le triste avantage. Ils espèrent que M. de Vil- 
lèle, ayant été contre, se retirera, et comme sa sagesse 
leur ôte tout espoir, ils veulent qu'il quitte le minis- 
tère à tout prix; alors le ministère serait composé de 
MM. de Blacas, Fitz-James, etc. Au milieu du dés 
ordre, ils espèrent parvenir : comment aimer si peu 
la patrie ! 

« M. Gapelle disait hier à M. de Biron que la guerre 
était inévitable, et que les libéraux étaient bien loin de 
la désirer. Il est cruel de voir le but reculer sans cesse 
devant des choses si nécessaires. 

« Villèle du reste a été fort bien; je croyais qu'il au- 
rait eu peut-être un petit mouvement d'humeur après 
ma lettre d'hier ; tout au contraire, je l'ai trouvé plus 
aimable; aucune nouvelle d'ailleurs, ce qui l'étonné, 
le tourmente, lui déplaît avec raison. Cette ignorance, 
dans le fait, laisse à penser; elle est inouïe. 

« Madame Récamier m'avait dit aussi avant-hier 
que les libéraux désiraient la guerre. 

« Madame de la Rochefoucauld vous propose d'al- 
ler à la réception de M. Frayssinous jeudi. 

« Pouvez- vous me prêter les Mémoires de Sully? 

« Faites-moi donc le plaisir de rechercher dans vos 
papiers, et vous y retrouverez des lettres de M. de la 
Rochefoucauld {des maximes), qui avaient été envoyées 
avec la permission de me les laisser lire, et que je crois 
être parfaitement certain de vous avoir communiquées. 






■ 







266 MES MÉMOIRES. 

On est encore venu hier me les redemander, ce qui est 
désolant, et j'ai un tel ordre dans mes lettres que je 
ne pourrais concevoir les avoir perdues. » 








, 





CXLIII" LETTRE 

« Vous aviez remis ce papier avec les vôtres, il est 
bon d'y prendre garde; seulement aviez-vous remar- 
qué ce qui est souligné? vous brûlerez après. 

« J'ai vu Yillèle ce matin un instant seulement, il 
travaille comme un cheval; c'est lui qui fait tout. Il a 
été très-aimable. Il a joué au fin pour vaincre, et je 
gage qu'il s'était engagé avec Caraman; mais le roi lui 
a reditqu'il fallait arranger cela pour Fitz-James dont 
Monsieur lui a assuré qu'il répondait. 

« Au conseil de mercredi dernier il avait laissé 
M. de Chateaubriand proposer Caraman; le roi s'est 
contenté de dire : « Nous verrons cela. » Villèle aurait 
voulu que le roi se prononçât, afin, au moins, d'être à 
couvert. Il est unique, et puis Caraman le cajole; il 
me l'a encore répété aujourd'hui sans y penser. Il a 
pourtant fini par comprendre qu'il était trop heureux 
pour lui que le roi lui ait dit : « Faites, » et en effet il 
lui a répété hier : « Vous reparlerez de Fitz-James au 
« conseil, vous arrangerez cela. » 

«Voilà Connyplus exalté que jamais; je crois l'avoir 
pris comme il le fallait : je l'ai trouvé un peu embar- 
rassé. J'ai parlé, dans une longue conversation, des 
choses que l'on dit encore devoir s'improviser, comme 
d'infamies au-dessus desquelles j'étais bien parfaite- 
ment décidé à me mettre en les méprisant complè- 
tement. Je l'ai raillé, tourmenté, il n'a pas paru fâché. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 267 

« Villèle ne rêve qu'à la Quotidienne; quand je 
l'aurai, il dira que ce n'est rien. » 



CXLIV» LETTRE 

« Chère comtesse, du courage et de la persévé- 
rance; les circonstances sont fort graves, c'est hors de 
doute. Eh hien, faisons tout ce qui est à faire, redou- 
blons de force, d'énergie, de soins! poussons noire 
ami, il en a besoin; il est aussi près du pinacle que de 
sa chute. Il y a d'immenses ressources ; le tout est d'en 
tirer parti. Mais voyrz si un homme peut marcher 
aussi mal secondé ; le roi le sait : c'est notre mal; il ne 
gouverne pas, mais il veut que son minisire gouverne. 

« Ce matin M. de Chateaubriand lui a parlé de IV 
lignac, il a faiblement répondu ; Villèle en a été un 
peu triste. C'est tout simple, et cela sera toujours ainsi 
avec des habitudes pareilles. Il faut gouverner, c'est la 
seule chose qui nous manque, et les affaires de l'exté- 
rieur s'aplaniront lorsque celles de l'intérieur se seront 
affermies, mais nous sommes au milieu de toutes les 
intrigues, sans aucune direction forte. J'y mourrai, 
om il en sera autrement. 

« Le coup était si bien monté hier que M. de Cha- 
teaubriand n'a dit que deux mots, les plus simples, 
sur une interpellation qui lui était personnelle, et les 
bravos l'ont interrompu. Villèle a eu un succès inouï, 
tous les députés me l'ont dit, mais tous demandaient 
à grands cris de la force : « Que veux-tu que je fasse 
« avec de pareilles gens? me disait Villèle. — Les faire 
« marcher de gré ou de force, ce que je crois toujours 
« possible. » 



.'*.*!* 







268 MES MÉMOIRES. 

« Villèle convient positivement avec le ministre de 
la marine qu'il écrira ce qu'il dira à la tribune; faire 
sténographier était essentiel ; il n'en fait rien. « Je l'ai 
« oublié. » 

« Tenez, je suis honteux de le dire, Villèle est plus 
habile que tout autre, mais nous savons mieux gou- 
verner que lui. Tout s'en va, et il faut tout prendre. 
« Comment faire? me disait-il. Je suis toujours ém- 
et barrasse de répondre, mais si j'en ai une fois les 
« moyens, on verra. — Il est grand temps de s'y 
« prendre; je pense avec vous que l'intrigue est bien 
« fortement ourdie; mais pas de découragement, avec 
« l'aide du ciel nous triompherons. C'est l'indécision 
« qui vous tue : chaque instant perdu amène de nou- 
« velles difficultés. Le duc de Grammont a un air tout 
« nouveau; ils se croient sûrs de leur fait. » 

« Je ne demande pas que Villèle fasse un mouve- 
ment ministériel dans ce moment, mais il doit exiger 
tout ce qu'il faut, et si l'on résiste, tout briser à Vi»- 
stant. Soyez certaine que ce qui effraye le roi c'est de 
se voir seul, c'est simple; il faut sortir de là à tout 
prix, ce ne sera pas votre premier miracle ; et sur ce 
côté mon cœur est si pur que je n'ai pas un remords. 
J'ai au fond de mon âme une lassitude des affaires qui 
n'est pas, je vous jure, moins sentie que l'ambition 
que vous pourriez me supposer. » 

CXLV e LETTRE 

« Le roi a raconté à Villèle qu'il avait dit un mot à 
M. de T..., mais d'une manière assez légère. Ne pour- 
riez-vous pas parler vous-même à madame de Noailles? 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 269 

Il ne faut pas s'endormir, une conversation que j'ai 
eue ce matin avec Rozan me le prouve. Son patron a 
demandé à Villèle une entrevue pour ce soir. C'est 
mauvais; il veut se faire craindre aujourd'hui pour 
aviser à un raccommodement qui nous perdrait, je 
veux dire : qui perdrait la chose publique; vous me 
comprenez. 

« J'ai tâché de fortifier Villèle. Jamais ministre n'a 
joué plus forte partie ; la chose a été mal engagée, 
c'est sa faute. 

« Tâchez que le roi se promène vendredi, c'est in- 
dispensable avec tous les bruits qu'on fait courir ; d'a- 
bord la loi ne passera pas vendredi, puis le roi serait 
rentré bien avant les pairs à la Chambre. Ne rien né- 
gliger est chose bien importante. 

« J'étais rentré moi-même à neuf heures; mon oncle 
était chez ma mère : « Croyez-vous, ai-je dit, que la 
« majorité soit de plus de quinze à vingt voix? — Je 
« crois, m'a-t-il répondu, que la loi passera à la plus 
« petite majorité possible. » Cela fait trembler. » 

CXLVI' LETTRE 



a Combien je suis heureux, chère comtesse, de vous 
voir juger aussi juste! Le terrain sur lequel nous mar- 
chons est des plus difficiles, mais, nous n'y glisserons 
pas, avec l'aide du ciel. Seulement, en présence d'une 
telle rage, impossible de nous soutenir sans moyens : 
c'est évident maintenant, il y a urgence; heureuse- 
ment que la rage est encore plus contre moi que contre 
vous. Mais patience ! Vous verrez bien des choses chan- 
ger de face, et à nos pieds bien du monde. Faire le 




270 MES MÉMOIRES. 

bien sera d'ailleurs toujours mon unique but ; n'est-ce 
pas vous dire à quel point nous serons toujours d'ac- 
cord? 

« Le roi peut faire dans ce moment-ci la chose la 
plus aimable pour Monsieur; il le mérite, et je vou- 
drais qu'il vous le dût. Dans le temps, on dépouillait 
Monsieur par une ordonnance, en ne lui laissant qu'un 
capitaine des gardes : effectivement, dans ce royaume 
il devait n'y avoir de force que celle du roi. Obtenez 
donc pour le fils du comte des Cars d'occuper ce poste. 
Monsieur y serait extrêmement sensible; ce n'est pas à 
lui à le demander puisque c'est contre l'ordonnance, 
c'est au roi à en avoir la bonne grâce. 

« Je reviens du château pour y retourner. » 






CXLVII» LETTRE 

« J'avais oublié de vous dire que Laborie est ar- 
rivé hier chez Viilèle. On parle beaucoup de l'affaire 
de M. de B...; les journaux ne peuvent se dispenser 
d'en rendre compte. Je sors de chez M. de Montmo- 
rency; nous avons arrangé deux ou trois rédactions 
différentes; enfin, il m'envoie chez vous. « Mon Dieu, 
« il ne faut pas tant de calculs, dit Viilèle, dire lavé- 
ce rite, voilà tout. » 

« M. de Blacas a donné sa démission. M. de Laval 
le remplace. 

« Hutteau, que je viens de voir, me disait que G... 
avait répété malicieusement devant Capelle : « Une 
« dame très-influente s'intéresse beaucoup à vous. » 
Hutteau a répondu à merveille, comme je vous l'ai dit; 
pour rendre la chose encore plus simple, il a ajouté : 



MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. 271 

« Il en est de même à Gand d'une femme à laquelle 
« j'ai consciencieusement rendu service, et qui, en ce 
« moment, travaille aussi beaucoup pour moi. » 

« Ainsi tout est pour le mieux, vous serez peut- 
être bien aise de le savoir. » 



CXLYIII" LETTI1E 

« Guignard, dans sa mission à Bordeaux, est par- 
venu à se procurer une liste de francs -maçons, com- 
posée des gens les plus exécrables, les plus dange- 
reux. M. Decazes y est tout au long. Une opinion se- 
crète répandue parmi les libéraux, c'est que si l'armée 
d'observation entre en Espagne, Mina doit, à la tête 
d'un corps de partisans où seront les réfugiés français, 
entrer en France par une gorge des Pyrénées avec l'é- 
tendard tricolore. II y a probablement quelques coups 
de montés pour ce moment-là. Il faut y penser et pren- 
dre ses mesures d'avance. 

« J'ai demandé à Bonneau tout ce qu'il saurait. C'est 
un moyen de fournir vos lettres. Je lui ai encore recom- 
mandé le secret le plus absolupourM.de B....Je lui ai 
ordonné la surveillance de la maison D..., etc. MM. B... 
et C... sont à la prison de Poissy pour écrits séditieux. 
Ces individus ne cessent de tenir les propos les plus 
infâmes; tous leurs amis viennent les voir cl leur por- 
tent de l'argent. 

« On assure qu'ils sont favorisés par le contre-maî- 
tre. On a trouvé sur eux, il y a quelques jours, un poi- 
gnard en bois, peint en rouge, avec celte inscription : 
Tribunal invisible, partout, mille part. 

« Au bas de leur signature, ils meltent un F, ce qui 






272 MBS MÉMOIRES. 

voudrait dire veille probablement. J'ai causé à fond 
avec Villèle de M. B...; ilypensera sérieusement pour 
chercher s'il y a lieu à prendre un parti. 

«Un sieur Leroy est parti le 16 avril avec des lettres 
de la Fayette et autres libéraux pour Corinthc; il s'est 
embarqué à Marseille sur la Duchesse d'Angoulême; il 
a été à Napoli, Romani, Corinthe, Modon, Salo- 
nique. Revenu à Livourne le 5 septembre, il est re- 
parti le 17 pour Vérone, envoyé par le parti libéral, 
sous un faux nom, avec des recommandations, entre 
autres celle d'un nommé D..., médecin, qui feint de 
se rapprocher des royalistes, dépense plus d'argent 
qu'il n'en a, et, de concert avec F..., libraire très- 
mal pensant, tient des réunions secrètes, etc. En tout, 
le parti libéral s'agite beaucoup dans ce moment. La 
sagesse du ministère le consterne. On ne sait à quoi 
l'attribuer. Il est important de connaître les nou- 
velles. 

« Avez- vous pu obtenir la capitainerie des gardes pour 
M. le vicomte des Cars? Combien je le voudrais ! Puis- 
je mener avec moi Anatole faire sa cour lundi? sera-t- 
il bien reçu? un mot de réponse, que je le lui fasse dire. 
Faisons-nous des amis, et au roi avant tout. Profitons 
des parfaites dispositions du moment. Les circonstances 
sont graves; on peut les dominer, mais il faut se mettre 
en campagne. A propos de campagne, si la guerre 
devient inévitable, elle aura l'avantage de réunir for- 
cément toutes les opinions royalistes (hors celles de 
quelques ambitieux enragés) devant l'intérêt com- 
mun, et les dangers réels. 

« Je crois que les préparatifs seront faits, les ordres 
donnés pour la guerre, les troupes en marche de Paris; 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 275 

je n'affirmerai pas que nous entrassions en Espagne ou 
que du moins nous allassions à Madrid, car une révo- 
lution intérieure peut tout terminer avantageusement. 
Un simple envoyé, non plus auprès du gouvernement, 
mais auprès du roi, un homme habile, Dumontais, par 
exemple serait fort bien. 11 est ambitieux; et une aussi 
belle et glorieuse perspective le mellraii en cam- 
pagne. 

« Est-il enfin prouvé que l'on a eu le plus grand tort 
de ne pas envoyer un exprès à l'empereur de Russie, 
pour lui tout expliquer? Je serais déjà revenu, et notre 
système et notre repos seraient assurés à jamais. Croyez 
une chose : au moment du danger, Villèle se rattache à 
mon caractère, qu'il trouve plein de ressources et de 
force; au fond, il craint de me grandir, et il a, par ma 
foi, grand'raison de croire que je ne laisserais pas tout 
aller comme lui. 

« J'ai vu, hier au soir, madame Récamier; elle m'a 
confié, avec une sorte d'effroi, qn'elle savait très-posi- 
tivement que le parti orléaniste prenait une grande 
consistance, que tous les révolutionnaires, libéraux, 
bonapartistes s'y rallient, ce qui finira par faire une 
armée assez considérable; que jusqu'ici on s'était disputé 
sur le but d'une révolution, mais qu'aujourd'hui, tout 
étant d'accord, cela paraissait offrir un danger réel. 
Sans doute c'est une complication de plus, et tout cela 
prouve la nécessité de prendre de la force intérieure à 
tout prix. 

a Je vous parle avec une confiance qui trahi- 
rait ma conscience si je ne me reposais sur la vôtre et 
sur celle du roi uniquement. La bannière la plus im- 
portante de l'ordre est celle de la Chambre, et celle-là 

vin. 18 



274 MES MÉMOIRES. 

marche, en général, assez bien et est utile. Villèle y 
conserve une grande influence. Je puise dans mon 
amour pour le roi les instructions que je donne, et je 
mets toujours Monsieur en avant, ce qui sert mer- 
veilleusement. 

« Vous remarquerez que depuis que j'ai pris mon 
parti d'avoir eu celte conversation un peu ferme avec 
M. de Lourdoueix, la Gazette a enfin rompu le silence 
et parle bien. Mais je ne puis tout faire, malgré la 
meilleure volonté, avec aussi peu de moyens. Vous 
voyez par ce que je fais dire de la Chambre, l'impor- 
tance qu'il y aurait à s'en emparer. 

« On fait tout ce qu'on peut pour presser M. de 
Montmorency de se mettre plus que jamais à la tête 
de l'opinion royaliste exagérée; il ne verra pas ce qu'on 
veut de lui, et manquera de caractère pour refuser, 
je le crains. Les chefs sont les plus enragés contre 
Villèle. Polignac, Rivière, Vibraye, Montmorency, 
Filz-James sont un peu retirés. Rougé s'agite beau- 
coup. Le père, beaucoup moins influent, est bien pour 
Villèle. Les chefs arrivent des provinces : c'est le mo- 
ment de s'emparer de tout. » 



CXLIX" LETTRE 



« Article de la Quotidienne très-important, très- 
remarquable; il prouve la force que se croient les exa- 
gérés. 

« Autre chose Irès-essenlielle: il faudrait absolument 
que le roi dît un mot à M. Frayssinous. Voici comment 
la commission de l'Adresse doit être composée : Poli- 
gnac, Pastoret, etc. Mon père refusera de s'en charger; 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 275 

Pastoret éludera; Polignac acceptera peut-êlre; mais 
cela serait mauvais, quand même l'Adresse serait 
bonne. Mon opinion à moi est qu'on y pousse M. F... 
Il faut veiller à tout; je vais tâcher de le voir aujour- 
d'hui. 

« Mais, que voulez-vous? Il est évident pour tout le 
monde qu'on laisse aller bien des choses, qu'on mène 
les grandes affaires, mais qu'on ne gouverne vraiment 
pas. C'est là l'immense danger. Le roi le voit, soyez-en 
sûre. Je n'aime pas cette visite de M. de B... au roi- 
ce n'est pas un homme dévoué, et nous avons trop 
d'ennemis pour ne point tâcher de ne nous faire que 
des amis. 

« Je reviens à cet article de la Quotidienne; il faut 
que les exagérés se croient près d'un succès. Ilyde de 
Neuville avait l'air, hier, d'être extrêmement affairé; le 
duc de Damas était à ses pieds. 

« M. de Chateaubriand a été fort poli; mais je le 
connais, et il eût fait bien plus atlention à moi, s'il ne 
s'était cru fort par lui. Ne serait-il pas simple que 
l'on informât le roi de tout cela ? montrant Villèle plus 
indispensable, plus nécessaire que jamais; seul contre 
les exagérations et les folies, mais ne pouvant lutter 
longtemps. Je suis convaincu que le roi juge de 
même. 11 faut profiter de ce moment, c'est le der- 
nier. » 



CL' LETTRE 



" On ne gouverne pas ainsi, et si nous ne pouvons 
prendre de la force, nous serons mal. 
« Madame de Périgord m'a confié que le maréchal 






276 MES MÉMOIRES, 

venait de donner à son mari un adjudant-major, sorti 
d'un régiment avec d'assez mauvaises notes, ayant été 
à Waterloo, tandis qu'il en demandait un autre excel- 
lent. M. le duc d'Orléans a été, il y a trois jours, en 
cachette, à onze heures du soir, chez le général Foy : 
ceci est grave. 11 faut nous bien tenir à l'intérieur, car 
les libéraux joueront le tout pour le tout. Il faut pour 
cela de l'énergie et des moyens trop longtemps négligés. 
C'est un fait trop essentiel pour le taire. On peut de 
tout ceci tirer un énorme parti. 

« J'ai rencontré la Ferronnays. J'ai causé longtemps 
avecluietenai été fort content; il a de bonnes idées, de 
bonnes opinions. Il m'a dit que M. de Chateaubriand 
venait de lui indiquer qu'il lui paraissait nécessaire de 
le faire partir sitôt le discours du roi; je le crois bien : 
il se méfie. 

« Grand Dieu ! que de fautes au milieu de si grandes 
choses! Nous avons vu la conséquence des premières! ... 
N'importe! sortons de là à tout prix. 

« Je me charge de la réponse. Portalis me prie de 
vous remettre ce billet. Il est dans des opinions fort 
sages, et a immensément de relations. 

« Voici ce qu'il me mande : 

« Tout le monde déplore la faiblesse de M. de Vil- 
ce lèle; a-t-on raison, a-t-on tort? je ne m'en fais pas 
« juge. » 

a Vous voyez la nécessité de prendre de la force. Il le 
faut, ou nous sommes perdus. » 



CM" LETTRE 

« Mon neveu a vu hier deux libéraux qui savent 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 277 

beaucoup. Ils sont du centre gauche, pour vous en 
donner l'idée; mais ils causent avec lui (out haut. 
« Tout notre espoir est que M. de Villèle sera cul- 
« buté au commencement de la session, disaient-ils. 
a Nous seconderons l'exagération si M. de Villèle, 
«dès le début, n'a pas une majorité prononcée; 
« nous nous joindrons aussitôt à ceux qui veulent le 
« renverser, parce que nous le regardons comme 
« l'homme qui s'oppose le plus à nos projets, et 
« nous lâcherons que l'exagération s*'empare du pou- 
ce voir. » 

« Vous voyez à quel point il faut soutenir Villèle 
dans l'intérêt du trône. Il lui manque quelque chose 
au milieu d'un si violent orage; c'est à vous à le lui 
donner. » 



CLII- LETTRE 

« Chère comtesse, croyez-moi, il faut l'emporter, 
il est grand temps que cela finisse. Ce pauvre Villèle 
ne dort pas, je le trouve fort changé ; il succombera 
si l'on ne vient pas à son secours promptement. Tous 
les jours le nombre de nos ennemis augmente, et 
nous ne faisons rien pour avoir des amis, des créa- 
tures. Villèle supporte tout le poids des affaires. 11 y 
est admirable, mais il ne mène pas les hommes. Je 
sens que lui pour une chose, et moi pour l'autre, 
tout irait. Il faut un bras de fer qu'aucun obstacle 
n'arrête, qu'aucune difficulté n'étonne, qui sache tout 
prendre, tout réunir, tout rallier, tout faire mar- 
cher. Si Dieu daigne seconder sa misérable créature 
et ne pas l'abandonner, vous verrez bientôt une autre 




278 



MES MEMOIRES. 



tournure à toute chose, pourvu que Villèle et le roi 
me soutiennent. 

Je veux tout rendre au roi et à Villèle, rien pour 
moi que la peine; mais que l'on ne m'arrête pas et 
que Villèle se décide, il est plus que temps. 

« Grande explication hier avec M. de Chateaubriand 
au conseil. Un peu intimidé par un seul ministre di- 
sant un mot en faveur de Villèle, M. de Chateaubriand 
voudrait M. de Vitrolles au conseil d'État : plus tôt, on 
n'aurait pas dû méconnaître ses services; à présent, 
ce serait porter le joug. 

« Villèle a trouvé Monsieur très-travaillé par Pozzo; 
il s'en étonne, et tout cela ne me l'ait rien. Je connais 
maintenant Monsieur, mais je suis fatigué de me don- 
ner tant de peine pour voir constamment tout arrêté, 
rien n'allant, personne ne marchant. Il faut en finir, 
croyez-moi, car les difficultés deviendraient telles que. 
mon caractère même échouerait. 

« Ce pauvre Villèle me faisait de la peine en me 
racontant ce que lui disait Monsieur : « On m'attaque 
« partout, on m'abreuve de sottises, ajoutait-il; je les 
« attends à la tribune, lorsque les séances seront ou- 
« vertes ; c'est là qu'ils me rendront service, c'est là 
« que je leur répondrai. » 

« Ce qui m'effraye, c'est qu'il change sensible- 
ment. 11 est cruellement tourmenté; je crains même 
que sa tête ne reste moins forte pour les affaires, c'est 
ce qu'il ne faut pas. S'il succombait, on serait horri- 
blement embarrassé. Il faut le sauver, il faut qu'il 
vous voie; il ira ce soir chez vous. 

« Rougemont sort de chez moi, il m'assure que 
M. de Chateaubriand avait rendu secrètement la pen- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 279 

sion à Martainville; il a sur lui une grande influence, 
Quelle faute! R... me disait hier : a Tandis qu'à la 
« maison du roi je ne puis obtenir non-seulement 
« une légère pension, mais même qu'on prenne mon 
« dictionnaire, M. L... donne 6,000 francs de pension 
« à deux hommes du Journal des spectacles qui ne le 
« méritent pas. » 

« Lisez la lettre et renvoyez-la avec les papiers que 
je n'ai pas lus. Ce pauvre Bonneau fait peine, et sa 
lettre vous donnera idée de l'intérieur. Que Villèle ne 
recule pas plus que moi : il n'est qu'à moitié content 
de M. de la Ferronnays. » 



CLIII» LETTRE 



« Je viens de passer une demi-heure à remettre la 
tête de Bonneau, chacun la lui montant en lui disant 
qu'on ne fait rien pour lui. 

« Pas un sou d'appointement pour tous les services 
qu'il rend à la police. L'autre jour, comme pour le 
molester, le préfet lui montre des gratifications accor- 
dées à chacun; l'inspecteur général des prisons, rien. 
Vraiment, c'est de la folie : on avait fourré dans la 
tête de Bonneau de demander des titres de noblesse ; 
j'ai été contre, c'eût été lui prêter un ridicule; mais 
vite on s'est empressé de lui dire que c'était moi qui 
m'y opposais. 

« Est-ce donc ainsi que l'on conduit les hommes? 
Oh ! je serais content si je n'avais à combattre que les 
ennemis de mon roi. Lisez la lettre de M. de V... Si 
l'homme est tel que je le désire, cela peut avoir une 



380 MKS MÉMOIRES. 

grande importance; le devoir est de ne rien négliger 
et de profiter de tout. Est-ce votre avis? 

« Mon neveu a présenté la lettre à Monseigneur. 
Croyez que ce n'est que par un caractère de fer que 
nous sortirons de toutes ces intrigues, et il faut qu'en 
six mois un poignard me soit enfoncé dans le cœur, ou 
que le gouvernement du roi soit tellement respecté, 
tellement craint, que chacun soit rangé, soumis. » 



CLIV- LETTRE 

« Je ne récrimine jamais, mais une seule fois con- 
sentez à voir combien les choses que je vous demandais 
étaient faciles aux différentes époques et à quel point 
maintenant nous sommes dominés par tout ce qui n'a 
pas été fait. Villèle est décidé à rompre à la tribune 
même, si M. de Chateaubriand se montrait ce qu'il ne 
doit pas être. « Au sortir de là, lui ai-je dit, allez 
« chez le roi, et demandez son remplacement. Une pa- 
« reille chose produirait un très-bon effet. » Mais 
comment espérer (quand nous-mêmes nous sommes 
dans les ténèbres), que les étrangers voient clair, 
lorsque toutes les lettres possibles partent d'ici, pour 
les embrouiller encore davantage? N'oubliez pas les 
bonnes choses à tirer de la conversation de Gérard. 
Eloge complet de Villèle par un député du côté gauche 
dans une nombreuse réunion, le soir même de la fa- 
meuse séance. 

On passe des heures au conseil , et on ne décide rien ; 
moi je voudrais un conseil d'une heure où tout fût 
décidé, et fait ensuite; tel est mon avis, chère com- 
tesse. » 



■ 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



281 



CLV- LETTRE 



« J'ai vu hier M. Guibout, nommé par le ministre 
de l'intérieur pour présider le cinquième arrondisse- 
ment; c'est un homme capable, ij m'avait demandé 
rendez-vous. Après quelques renseignements utiles 
de part et d'autre : c< Quelle calamité, monsieur, qu'un 
« pareil ministre à l'intérieur, si toutefois c'est un mi- 
« nistre! comme on s'aperçoit de sa nullité au moment 
« des élections, moment si important! » Bonneau, qui 
est venu ce matin, m'a conté qu'il avait tout arrangé ; 
vous pouvez être parfaitement tranquille. Il me disait 
qu'on ne pouvait rien arracher de M. de Corbière, que 
Foucher 1 lui en parlait ce matin avec désespoir, le 
jeune Rainneville avec pitié; enfin, il paraît que cha- 
cun en disait autant de son côté; cependant il faut voir 
le bien du pays avant tout; et des notes delà Russie, 
de Gallet, me prouvent que l'on unit Villèle et Cor- 
bière. Ce serait donc affaiblir Villèle momentanément. 
Faire passer Corbière garde des sceaux serait apprécié 
de tous. Je persiste à croire qu'il est important de re- 
porter à la maison du roi tout ce qui donne grande 
influence. Le ciel vous inspire ce que nous devons faire 
pour le bien de notre pays ! 

« Vous savez jusqu'à quel point Foucher a été par- 
fait en particulier pour Villèle; ce dernier ne sait que 
perdre ses meilleurs amis et jamais se faire une créa- 
ture : ne l'imitez pas. Le fils de Foucher est un jeune 
homme très-distingué, reçu avocat depuis dix-huit 
mois, exerçant depuis huit ans d'une manière ou d'une 



'Employé supérieur au ministère de In guerre. 



282 MES MÉMOIRES. 

autre. Une place se présente; elle dépend entièrement 
du garde des sceaux, qui déjà est bien disposé. Je 
pourrais tenter l'affaire par Bellard; mais un mot dit 
au garde des sceaux emportera la chose d'emblée. 
Cette famille saura qu'elle vous doit son sort. Ce jeune 
homme 1 est fort répandu, il est beau-frère de Victor 
Hugo; vous serez bonne, aimable; etnousaurons fait 
une bonne chose, Foucher ira vous remercier, il vous 
aura vue, aura de la reconnaissance ; il est déjà très- 
bien pour vous. Avant-hier il me parlait encore au 
sujet de mademoiselle Duvidal. 

« En avant, noble champion du bien et de la fidé- 
lité! 

« Je joins la note pour vous; le garde des sceaux 
connaît très-bien l'affaire. » 




CLVI- LETTRE 

« J'ai ôté tous les rapports insignifiants. Hier en- 
core, M. de Bellune parlait de la manière la plus posi- 
tive contre Villèle, dans la salle des Conférences; la 
session finie, il faut absolument que justice soit faite. 

« Villèle, dans la Chambre, se relève par son ta- 
lent, mais après nous succomberons infailliblement. 
Je l'ai vu ce matin, il a été fort aimable; il me citait, 
de Corbière, encore un exemple de ce qu'il est; c'est en 
gémissant qu'il me le racontait. MM. Delaveau et 
Bonneau sont venus lui dire que le premier manquait 
absolument d'argent, qu'il était en avance de dix 
mille francs et ne savait plus comment faire. 

« Au dernier conseil, devant le roi, Villèle ne vou- 

* Aujourd'hui conseiller à la cour de cassation. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 285 

Jant pas compromettre M. Delalot, mais assurer le 
service du roi avant tout, répartit entre les différents 
ministères, une somme d'argent pour les dépenses extra- 
ordinaires du moment ; puis, s'adressant à Corbière : 
« Si le ministre de l'intérieur avait besoin de quelques 
« fonds de plus pour la police, je suis prêt à lui en 
« donner. — J'ai ce qu'il me faut, a répondu Cor- 
« bière, je supprimerai encore quelques pensions et 
« cela ira. » 

« Que veux-tu? me disait Villèle, c'est inouï, je ne 
« pouvais faire plus. »Moi je vous dis et vous répèle, 
chère comtesse, qu'il faut le faire pair. Il sera en- 
chanté, et son ancienne intimité avec Villèle, dans les 
affaires s'expliquera aux yeux de tous. 

« Il y a eu révolte à Brest; les suisses ont été forcés 
de tirer. 

« Guignard, qui sort de chez moi, m'apprend que le 
parti arrêté est de faire passer en Espagne le plus de 
révolutionnaires possible; ils ont organisé quelques 
corps francs dans plusieurs déparlements; les chefs 
partiront de Paris à un moment donné, et ils iront les 
faire soulever. Jugez, avec un ministre de l'intérieur 
qui ne tient rien, où l'on en sera! 

« Savez-vous qu'il suffirait de vingt-deux membres 
ne votant pas pour empêcher le budget? C'est le pro- 
jet formel, quelque coupable qu'il soit. Il faut se pré- 
parer d'avance, et en l'annonçant hautement, chercher 
à le déjouer. 

« Il me semble, chère comtesse, que votre rôle est 
de dire « que vous n'avez pas causé avec M. de Villèle 
depuis quelque temps, mais qu'il vous semble qu'il 
doit frapper un grand coup, un coup décisif et sans 







284 MES MÉMOIRES. 

retour; que vous l'attendez là pour savoir si, à toutes 
ses qualités et à un sens si remarquable, il joint le 
caractère que vous lui désirez. » 

« Plus l'extérieur est grave, plus il faut s'emparer 
de l'intérieur; vous donnez vos idées telles qu'elles 
vous viennent et vous attendez ensuite le résultat. 

« Vous voyez combien vous avancerez et préparerez 
la besogne de Villèle en parlant ainsi. Nous voulons 
le bien, le ciel seul en a le pouvoir. » 



CLV1I* LETTRE 

«Je viens de cbez Villèle; le roi charmant pour 
lui, extrêmement occupé de vous hier. Villèle, très- 
content de tout ce que j'ai fait, convenait des efforts 
de l'exagération ; mais il avait décidé que les ministres 
ne devaient s'en mêler en rien. 

« Il faut toujours veiller, penser à tout. Combien 
je regrette de voir le peu de décision qu'a mon pauvre 
ami! Ce qui me fait de la peine, c'est de le voir s'il- 
lusionner sur ses propres idées; ainsi, par exemple, 
il ne voulait pas convenir que M. de Chateaubriand 
avait gagné beaucoup à la Chambre depuis son dis- 
cours; c'est pourtant un fait. 

« Dites-moi quelque chose de bon. Je vais aller voir 
madame de Corbière ce matin, car j'ai un mot à 
lui dire, gardant pour moi ce qu'il faudra. Avez-vous 
pu parler de l'affaire de madame Récamier? » 



CLVIII ■ LETTRE 

« Villèle a été cbarmant ce malin. Il arrive de 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 285 

chez le roi, au comble du bonheur de la manière dont 
il a été reçu, le roi émerveillé. 11 m'a beaucoup de- 
mandé de vos nouvelles ; c'est l'homme le plus fin que 
je connaisse; l'expérience est son aide. Le roi sera servi, 
le pays aussi, Dieu soit loué! 

« Il vous trouve habile d'avoir deviné sa pensée ; je 
lui dis que vous m'aviez chargé de lui demander la 
sienne pour voir si la vôtre s'y rapportait, ce qui lui 
a beaucoup plu. 

« Il y a deux très-grosses choses en ce moment, 
« m'a-t-il dit, il n'était pas juste de les diviser, el 
« puis, voulant grandir la Chambre des pairs à tout 
« prix, il est bon de lui donner beaucoup à faire et de 
« dire aux députés : le roi et la Chambre des pairs 
« vous font connaître ce qu'ils regardent comme im- 
« portant pour la monarchie. » Puis il a ajouté : « Je 
« me place où est le danger. » 

« Il est très-mécontent du jeune Pastoret, qui met 
toutes les entraves possibles à la réception des nou- 
veaux pairs. Le garde des sceaux s'en est plaint à Vil- 
lèle; il serait nécessaire que le roi en dît un mot sévère 
à Pastoret. Le rappel de Bellune est décidé; il lutte 
pour le moment, afin de ne pas prendre la responsa- 
bilité, ne pouvant tout conduire à la fois. A propos, je 
dois dire que je me range à son avis pour la Chambre 
des pairs, ou plutôt au vôtre, car il ne m'a dit rien 
d'aussi fort que cela. Je ne tiens à avoir raison que 
quand je l'ai réellement. Il voulait renvoyer M. de Ca- 
raman à Vienne. 

« Je viens de voir Monsieur, qui a été charmant pour 
vous : le roi a dû être son ambassadeur. Monsieur m'a 
dit: «Réponds-moi en conscience; on m'a ditdu major 




286 MES MÉMOIRES. 

«L... des choses fort graves, qui m'affligent beau- 
ce coup, d'autant qu'elles me viennent d'une source 
« peu suspecte ; je te charge de prendre des informa- 
« lions. » 

« J'avais oublié de vous dire que madame D. . . reçoit 
chez elle des personnes qui la trompent. Monsieur 
doit envoyer chercher M. de Vaublanc et lui parler de 
manière à lui imposer silence. Quelque temps et 
quelques moyens de plus, parce qu'ils nous manquent 
et qu'il en faut, et tout rentrera dans l'ordre; le roi 
sera maître, respecté, adoré, et nous l'aurons vail- 
lamment servi. » 



CI.IX» LETTRE 

« M. de Chateaubriand s'était déjà vanté à Villèle 
du départ d'A.... Quel homme! J'ai causé ce ma- 
tin fortement avec Villèle des élections, et, comme à 
l'ordinaire, il profite des choses justes que je lui ai 
dites; enfin, faisons le bien ! 

« M. de Ménard, qui voulait me voir hier pour 
M. de Cambise, ne revient pas de bien des choses, et 
il lui est échappé de me dire : «Vous m'avez touché au 
« fond de l'âme, et mon cœur n'est pas ingrat. » Sans 
doute il faut lutter contre l'orage, mais il faut prendre 
les moyens de ne pas succomber et de ne pas se retrou- 
ver à pareille fête. On le doit à soi, au pays, au roi, à 
Monsieur. J'ai parlé à ce dernier dans ce sens pendant 
plus d'une demi-heure, et il a été de mon avis; je me 
suis exprimé avec franchise, et il m'a bien écouté. « On 
« dit, c'est vrai, que M. de Chaleaubriand est mal 
« dans cette question, mais je n'ai pas à m % en plaindre. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 287 

« Il faul bien nous concerler, bien réfléchir et prendre 
« un parti. » 



CLX- LETTRE 

« Je viens d'avoir une conversation fort grave avec 
la Ferronnays, fort grave, dis-je, par ses résultats. Le 
voilà tout à fait perdu pour Villèle; c'est fùcbeux. L'in- 
certitude nous tue et nous tuera, c'est un fait certain; 
il faut en sortir par un grand coup, et il n'y a pas à 
remettre; chacun voit la division qui existe, et il en 
profite ou s'en moque. Villèle a trop négligé l'empe- 
reur de Russie, je le lui ai assez dit. « Que voulez-vous 
« que je fasse, me disait la Ferronnays, jenevoisqu'in- 
« trigues? M. de Montmorency s'en va, on le remplace 
« par M. de Chateaubriand. Jelecroyais très-bien avec 
« M. de Villèle, pas du tout : alors, j'attends mes in- 
« structions, toujours prêt à obéir au chef que le roi 
d me donne. » Il a envie, avant de partir, de prononcer 
un discours à la Chambre des pairs, mais il ne le fera 
qu'avec permission. 

« Mon opinion est qu'il croit M. de Villèle près de sa 
chute, c'est l'effet de l'état où nous sommes. Villèle 
remontera, je l'espère beaucoup, grâce aux discussions 
qui vont s'ouvrir, mais sans un journal c'est impossi- 
ble. Il faut frapper un grand coup et s'inspirer par la 
confiance et la crainte; autrement nous sommes mal. 
« M. de Villèle est si fort (me disait Lauriston), qu'il 
« ne se laissera pasfaire la loi par M. de Chateaubriand . 
« Il ne peut le briser en présence des Cliambres; mais, 
« dès qu'il l'osera, nous verrons. » 

« Croyez-moi, je voudrais m'être plus souvent 



288 MES MÉMOIRES, 

trompé; les autres se croient bien forts. Je reverrai ce 
soir ce que je n'ai pas lu; j'aurai le cœur triste tant 
que je ne verrai pas se mettre à la besogne. » 






CXLI- LETTRE 

c< Je viens de chez Monsieur; de là j'ai été chezVil- 
lèle, qui est enchanté de l'arrangement : il riait 
comme un malin de la défaite de Corbière. Figurez-vous 
qu'il lui avait proposé de monter à la tribune, et que 
l'autre avec l'air fat et présomptueux : « Pourquoi 
« faire? c'est moi qui y monterai. » L'instant d'après, 
battu complètement. 

« Villèle est très-content de l'effet de ma fâcherie 
de ce matin. Corbière lui en a parlé, extrêmement 
troublé, en la lui racontant à moitié. Villèle a eu l'air 
de tout ignorer : « Surtout, n'y fais rien, » me disait-il. 
M. de Chateaubriand a peur et n'ose rien faire dans ce 
moment. Peyronnet prenait des notes. Villèle lui fait 
demander dans quelle intention, a Tout ce que voudra 
« M. de Villèle! » répond-il avec le ton le plus soumis. 
Le ministre de la guerre lui écrit une longue lettre 
d'explication : c'est-à-dire que nous avons mis tout le 
conseil à ses pieds, que tous les ministres tremblent 
devant sa puissance; et, entre nous, quelque avan- 
tage qu'il y ait pour lui, et, j'oserai le dire, pour la 
chose publique, il aura bien delà peine à se résoudre à 
s'adjoindre un homme actif, qui ne tremble devant 
personne, et mène les hommes autrement que lui. 

« Il croit, défait, jouer tout le monde : il se trompe 
avec moi. Je persévère à dire qu'il faudra, dans son 
propre intérêt, lui forcer un peu la main. Vous avez 



MES LETTRES A MADAME DU CAÏLA. 289 

raison de le flatter, mais je déleste ce rôle lorsqu'il 
s'agit de moi. Je lui ai dit quelques vérités; il était de 
bonne humeur :il est convenu avec moi qu'il y allait de 
sa conscience de laisser l'État en dépareilles mains- 
mais il aura de la peine à se débarrasser « d'esclaves 
« commodes, » ne voyant pas qu'ils n'attendent que le 
moment de prendre leur revanche. Enfin, poursuivons 
notre carrière de dévouement. 

«En définitif, lui ai-je dit, il est bien essentiel de 
« s'entendre et de marcher dans le même sens; que 
« désirez- vous? » Ici il a été raisonnable : « Priez 
« Monsieur de les montrer ce qu'ils sont, c'est-à-dire 
« bien peu de chose, afin de rendre tout possible, sui- 
« vant les circonstances : il faut détruire l'édifice 
« pièce à pièce, pour laisser la possibilité de le recon- 
« struire enfin d'une manière solide et durable. » Le 
rusé a raison; mais aussi, par là, il reste seul, c'est 
ce qu'il veut; et il aura de la peine à s'adjoindre quel- 
qu'un de bien. Si nous pouvions réussir ainsi, j'en bé- 
nirais le ciel. 

« On a voulu le tracasser à la commission du bud- 
get : il les a battus complètement, B... comme les 
autres. La séance d'hier a été bonne pour lui. Il est 
Curieux contre la liste civile. Dire qu'avec vingt-cinq 
millions le roi ne puisse être d'aucun secours à son 
gouvernement, c'est criant, puisque c'est la seule 
ressource dans ce moment. Pour douze à quinze 
mille francs au plus, je puis acheter le fonds d'un 
journal furieux d'opposition et l'anéantir; car on ne 
peut pas créer de nouveaux journaux. 

« Villèle trouverait fort commode de continuera se 
servir de nous comme nous sommes. C'est, en con- 
nu, [g 









^^^H 



290 MHS MÉMOIRES. 

science, ce qu'il ne faut pas tolérer. Nous succombe- 
rions, nous, lui et l'État. Eu affaires, cet homme est 
inouï; mais, ainsi isolé, on voit trop ce qui lui manque, 
et l'on en profite. » 



CLXII- LETTRE 



« On m'a rapporté la lettre. Vous étiez sortie; vite je 
l'ai envoyée : il n'y avait pas un moment à perdre; 
vous le comprenez, le ciel en décidera. Je disais 
tout ce qu'il y a à dire, et il y a beaucoup. Villèle 
ne savait absolument rien de tout ce qu'a fait le mi- 
nistre de la gu erre : ce n'est pas tolérable. Mon avis 
est de profiter de l'occasion : les circonstances sont 
trop graves pour rien donner à l'incertain. Je vais 
écrire à Villèle dans ce sens, et croyez que cela lui 
donnera beaucoup de force, dans ce moment sur- 
tout; puis cela facilitera le reste : les deux choses à 
la fois. 

« Il faut que le roi montre qu'on ne lui manque 
pas en vain. Il faut gouverner à tout prix, croyez-moi, 
c'est ce qui nous sauvera. Ceux qui ont poussé à la 
guerre vont être perdus vis-à-vis de la nation par les 
conséquences qu'elle entraîne. Villèle prend une force 
immense : c'est ce qu'il nous faut. M. le dncd'Aneou- 
lême déteste le ministre de la guerre, ce qui complique 
cette question. 

« Il nous fallait de nouveaux maréchaux, après la 
campagne : Lauriston etBordesoulle. C'est par Monsieur 
que j'y suis parvenu ; croyez que c'est seulement en ne 
négligeant rien qu'on réussit. Nous achèverons ce 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 291 

noble ouvrage commencé par l'ordre du ciel cl sous ses 
auspices. 

« On travaille beaucoup les Suisses en ce moment. 
Les libéraux jouent leur jeu; c'est leur dernier espoir. 
Il faut l'emporter à tout prix, car ce sera pour nous la 
vie la plus glorieuse, ou bien la mort la plus triste. » 



I 



CLXIII» LETTRE 



« J'ai longtemps causé avec Villèle, et je dois avouer 
qu'il écoutait avec grande attention. Nous avons traité 
toutes les questions à fond. Il me paraît vouloir nous 
sortir de notre position. Nous différons sur un point : 
il voudrait laisser M. de Chateaubriand s'enferrer da- 
vantage, et moi, je crains le chemin qu'il fait chaque 
jour, et je regrette celui que nous perdons, en hommes 
et en choses. 

« Ce qu'il est important de voir, c'est si la partie B. . . 
peut être jouée : elle a un immense avantage, c'est 
de permettre de prendre dans l'exagération sans in- 
spirer aucune crainte; puis ensuite de tout enchaîner, 
et d'inspirer une sorte de terreur qui fera rentrer cha- 
cun dans l'ordre : vous en verrez l'effet. 

« Villèle craint Fitz-James à la marine, sous le rap- 
port de l'administration. C'est un homme de talent, 
loyal et dévoué. Il pensait à l'envoyer à Vienne, et à 
mettre le duc de Mortemart à la marine, ce qui nous 
donnerait une immense clientèle. On aurait enfin un 
ministère compacte. 

« Pensez et consultez, mais avec poids et douceur. » 









292 



MES MÉMOIRES. 



CLXIV LETTRE 



« Je sors de chez Villèle ; je l'ai trouvé triste, abattu, 
souffrant, découragé, et ayant par-dessus la têle de ses 
collègues. Il est un peu noir sur sa propre santé, il 
craint que sa maladie ne devienne grave. Je lui ai 
dit : « Vous attendrez que vous succombiez sous le 
« fardeau; je vous assure que quand on voit les af- 
« faires de près, il y a bien du mérite à consentir, à 
« accepter une pareille charge. Nous sommes dans un 
« véritable gâchis. » 

« Il faut, amie, venir au secours de Villèle et du 
pays ; il faut servir le roi, et la route est tellement tra- 
cée, qu'il n'y a pas même crainte de se tromper. 
Villèle aurait presque été d'avis d'un changement total : 
le fait est qu'il ne se décide à rien, et que le mal aug- 
mente tous les jours; que chacun ne faisant rien, rien 
ne se fait. 

« 11 a été charmant pour moi, m'appelant de tous 
ses vœux (c'est quand cela va mal), me désirant, me 
voulant (c'est signe de détresse). Figurez- vous que le 
voilà maintenant qui a laissé le roi travailler et signer 
avec chaque ministre ! C'est du plus imminent danger. 
Eh bien! suivant sa méthode de remettre, il m'a dit : 
« Tu as raison, j'attendrai la première occasion de 
« parler au roi. — Hé! mon Dieu ! lui ai-je dit, vous 
« attendrez que le mal soit venu et qu'il y ait un nou- 
« veau résultat, peut-être très-fàcheux, pour y porter 
« remède. Agissez donc dès aujourd'hui, ou de- 
ce main au plus tard. » J'espère qu'il le fera vu 
l'impossibilité de marcher avec ses collègues. Il est 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 295 

évident qu'ils cherchent à lui nuire. Sa tristesse m'a 
fait de la peine : avoir fautant fait pour son pays et 
obtenir si peu de résultats ! 

a Mais pendant qu'il tient les grandes affaires et 
l'extérieur, il est évident qu'il faut que quelqu'un 
mène l'intérieur et s'empare de tout. Au lieu de cette 
inaction complète, action en sens inverse. F,e mal est 
grand, on ne peut se le dissimuler, et il eût été plus 
facile d'y remédier il y a six mois ; mais le moment 
est encore favorable ; seulement, il ne faut plus re- 
mettre : au lieu d'un succès, on prépare une défaite 
à celui qui se dévouera. 

« Périr au milieu du combat, voilà ce qui attend 
Villèle, s'il ne se décide; la tristesse le prendra, et il 
donnera sa démission ; il retournera chez lui sans rien 
accepter. C'est comme si je le voyais, et cela pour n'a- 
voir pas voulu prendre le seul parti raisonnable, celui 
de s'associer avec l'homme qui peut lutter franchement 
avec lui. 

« Je vois tout à faire; tous les esprits égarés, divi- 
sés, tandis que tous devraient être unis. Je suis quel- 
quefois tenté de m'effrayer moi-même; cependant je 
ne reculerai point, et, Dieu aidant, nous arriverons. 
Mais, je le répète, il est grand temps. Personne dans le 
monde ne comprend Corbière à l'intérieur; personne 
ne s'étonnera que Villèle le remplace : c'est à celui qui 
arrivera à fermer en deux mois toutes les bouches. Le 
royaume ne périra pas, et nous verrons le bien partout 
à la place du mal. » 









294 



MES MÉMOIRES 



CLXV- LETTRE 

« Le billet de F... vous montrera sur quel pied 
nous sommes ensemble. En écrivant à Monsieur hier, 
je l'avais prié de lui dire quelques mots aimables : il y 
a fort à parier qu'il l'aura fait, et celui-ci m'en 
sait gré. Voyez tous les jours les conséquences fu- 
nestes d'un homme qui, à l'intérieur, laisse tout dans 
une espèce d'anarchie. Un cardinal se permet un man- 
dement tel que l'on va le citer au conseil d'État, où il 
sera supprimé; Corbière devient tout à fait ultramon- 
tain, c'est pitoyable, outre ses erreurs en politique. 

« La circulaire du sous-préfet de Sceaux était trop 
vraie. D'ailleurs il n'a qu'une pensée, celle de vous 
prouver sa reconnaissance; il va mercredi chez M. de 
Corbière, y espérant trouver son collègue. 

« Madame de L... B... arrive de chez le roi; on ne 
peut avoir été plus aimable qu'il ne l'a été pour elle. 
Le roi a parlé des journaux, du service énorme que je 
lui avais rendu, de ma bonne tête, etc. 

« Voici une lettre triste et importante sur l'Espa- 
gne; renvoyez-la-moi. 

« Monsieur a été parfait, et son choix pour la pai- 
rie est admirable. 

« Je vous ai raconté qu'en parlant des journaux 
j'avais cru en conscience ne pas devoir cacher au 
roi toutes les fautes de l'intérieur, mais que je n'avais 
pas voulu ajouter tout ce que j'en avais appris de dé- 
plorable pour les gens qui en font partie. La bonté 
du roi m'a fait une vive impression. Son amabilité m'a 
inspiré une profonde reconnaissance, et je ne souhai- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 295 

terais d'autre récompense à mes efforts que l'honneur 
de lui faire ma cour. L'air de santé du roi m'a ravi, 
je ne l'ai jamais vu mieux, j'en suis tout heureux, car 
vous savez que j'aime ce prince du fond de mon cœur. 
Il était curieux de voir la figure de M. de Blacas quand 
je suis sorti. Quant à Villèle, vous ne pouvez croire 
l'effet que lui a causé cette visite : il me félicitait en 
enrageant. Mais rappelez-vous bien que si je devais ar- 
river pour le bien général, je n'arriverais que par le 
roi, car je crois vraiment que Villèle n'a que la pensée 
de m'éloigner. » 



CLXVf LETTRE 

« M. de Montmorency a été entendu hier avec une 
très-grande faveur. Il ne faut pas se le dissimuler, il 
y a sous main un travail extrêmement actif en sa fa- 
veur. Ce travail est mû par des intérêts particuliers, 
des idées religieuses toujours très -fortes, des intrigues, 
des influences secrètes; il existe, et j'ai prédit depuis 
longtemps qu'il éclaterait un jour. C'est si vrai que 
si la session finissait aujourd'hui et que le discours 
de M. de Montmorency eût été le dernier de la session, 
il eût été impossible de faire ce que nous désirons 
tant. Monlbrun père, doué des plus précieuses qualités, 
n'est pas un homme d'Etat . 

« Je suis dans une position aussi pénible que 
forcée, dans laquelle il m'est impos sible de rester 
plus longtemps. Je fais tout au monde, par mon in- 
fluence personnelle, pour arrêter ce que je crois 
contraire aux intérêts de mon roi et je réussis par 
mon crédit sur quelques hommes. Mais si on laisse 






296 MES MÉMOIRES, 

l'exagération gagner tant soit peu, nous sommes en- 
traînés, bon gré, mal gré, et nous précipitons la mo- 
narchie dans l'abîme; la ligne sage que nous suivons 
peut seule sauver tout. 

« Je parviendrai par madame Récamier, qui nous 
sert si bien, mais il faut que la grande question soit 
terminée. 

« L. B..., par les détails qu'il nous donne, prouve 
à quel point le repos de l'Europe tient réellement à 
celui de la France. 

« Tenez-vous bien, disent les différents ambassa- 
« deurs, autrement nous sommes perdus nous-mêmes.» 
Des ramifications épouvantables et les plus étendues, 
ont été déjouées uniquement par la nouvelle marche 
qui est suivie. Tout était organisé et eût éclaté infail- 
liblement. Nous ne pouvons nous sauver que par des 
hommes de caractère dont la politique soit droite et 
franche. 

« Sitôt la session finie, M. de Blacas doit être 
nommé grand veneur; toutes nos affaires du minis- 
tère et de l'intérieur arrangées; toutes les affaires 
étrangères réglées d'avance, et Villèle au congrès, 
ne fût-ce que pour huit jours; alors la politique chan- 
gera : il faut qu'il traite directement avec les souve- 
rains, qu'il leur inspire une entière confiance, et que 
nous exigions en France d'autres ambassadeurs. 

« L'abbé de Monlesquiou disait hier : « Je connais 
« à fond M. de Blacas; que les ministres y prennent 
« bien garde ! » 

« Mon père qui, avec beaucoup d'esprit et une 
loyauté imperturbable, n'est pas non plus un homme 
d'Etat, se laisse entraver à chaque détail; il faut beau- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 297 

coup de mesure; mais celte grande loyauté reste fort 
utile. Entre autres choses, revenant à celte idée de 
grand veneur pour M. de Blacas, que je lui avais à tort 
communiquée il y a quelque lemps, il s'agitait, se 
troublait, se montait et s'inquiétait. 
« Votre rôle est de faire des miracles. » 



CLXVII' LETTRE 

« J'ai oublié de vous dire hier soir que le roi avait 
beaucoup parlé à mon père de votre lettre à la prin- 
cesse de Ligne, qui lui avait beaucoup plu. Rappelez- 
vous aussi, chère comtesse, qu'il faut laisser croire à 
mon père qu'on lui doit beaucoup; sans toujours lui 
dire le fond des choses, c'est essentiel. Songez que 
pour le service du roi et le salut du pays il faut que 
nous menions tout le monde, même Villèle, en 
mettant de côté toute pensée personnelle; mais les 
circonstances sont graves et peuvent le devenir bien 
davantage encore. Il ne faut pas inquiéter le roi d'a- 
vance, mais bien le préparer à soutenir envers et contre 
tous son premier minisire. Villèle ne tire pas assez 
parti des hommes, et, parce que sa position peut se 
trouver assez délicate vis-à-vis du roi, il craint de la 
compliquer. 

« La réponse de Vérone est de la plus haute impor- 
tance. Celle mission, d'une extrême délicatesse, on 
regrette à présent que je n'en aie pas été chargé, ne 
l'ayant pas été à cause de mon beau-père; le fait est 
que le pauvre Villèle a de la jalousie. C'est une petitesse 
au milieu de grandes qualités. Il ne pardonnera jamais, 
au fond de l'âme, à M. de Montmorency. Il regrette 




298 MES MÉMOIRES. 

maintenant d'être aux finances; il s'impatiente de 
toutes ces entraves dans son propre conseil, de ces 
oppositions qu'il n'a pas su réduire; et je gage qu'au 
fond il se consolerait d'un résultat qui le forcerait à 
un grand parti; mais il ne le prendra jamais de lui- 
même. 

« Je ne vous parle souvent qu'à demi-mot, — 
« m'a-t-il dit, — parce que je sais que votre esprit 
« voit de loin; très-souvent je comprends que nous 
« nous entendons sans nous parler. » 




CLXVIII' LETTRE 

« Voilà le fait, vous en savez autant que moi ; mais 
« ne craignez jamais, m'a dit Villèle, si je suis sou- 
« tenu, que mon esprit manque de ressources, ni vous 
« laisse au moment du danger. » Il m'a bien répété 
que sans la confiance entière que nous lui inspirons, 
jamais il ne se lancerait ainsi dans un pareil dédale. 
Il faut donc attendre le retour de Vérone pour le pous- 
ser; il convient qu'on ne peut s'en tirer que par une 
confiance absolue, inspirée à l'empereur Alexandre. 

« Croyez qu'il n'y a pas à hésiter, amie, il faut sou- 
tenir Villèle à tout prix, oublier tout ce qui est per- 
sonnel, lui passer quelques fautes, et sentir que sans 
lui l'exagération perdrait tout. 

« J'ai écrit à Corbière; voici sa réponse : « Cet 
« homme d'esprit manque de caractère; patience et 
« persévérance, je vous en conjure. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



299 



CLXIX- LETTRE 

« Monsieur est dans des dispositions parfaites, posi- 
tives. « Je suis inébranlable dans ma ligne, et rien ne 
« m'en fera changer. Heureusement, d'après l'examen 
« attentif que j'ai fait des députés, je ne crois pas qu'il 
« y en ait beaucoup qui donnent dans l'exagération. 
« D'ailleurs elle ne pourrait rien faire, et je la com- 
« battrais moi-même. Dieu soit loué! les ministres 
« auront une majorité assurée qui leur permettra de 
« faire tout ce qu'ils croiront utile et nécessaire. » 

« C'est une bien bonne chose d'entendre s'exprimer 
ainsi le frère du roi. Je lui parlais de son entourage : 
« Je réponds bien, m'a-t-il dit, qu'on ne me fera 
« pas varier de la ligne que je me suis tracée. Je de- 
ce meure inébranlable. » N'est-ce pas là l'essentiel? » 



CLXX" LETTRE 

« Chère comtesse, je suis enchanté, Villèle adopte 
entièrement mon idée, et il va même en référer au 
roi. Malheureux homme! il laisserait la monarchie se 
découdre; mais il savait que j'étais mécontent, et il 
est malin. Si, comme je le crois, le roi lui parle de 
cette affaire, il appuiera. Si la chose se décide, rappe- 
lez-vous, chère comtesse, que c'est un pas politique 
énorme de fait. 

« J'ai dit pour Mignonnet quinze au lieu de douze, 
c'est toujours meilleur; puis voilà une carrière sûre et 
charmante. » 



500 



MES MÉMOIRES. 




CLXXI' LETTRE 

« J'avais oublié de vous dire que Villèle avait aussi 
calculé que le minisire de la guerre allant ce soir au 
château, il ne verrait le roi qu'un instant, et qu'il lui 
était pénible de voir abréger les moments qui lui 
étaient accordés, et dont il jouit vivement. 

« Enchanté de Monsieur sous tous les rapports : 
pas une objection sur Bertrand, quoiqu'il regardât 
la chose comme faite. 

« Monsieur a été très-énergique avec Donnadieu. 
« J'ai été bien vif, m'a-t-il dit, mais je suis bien 
« aise que le roi voie à quel point je marche franche- 
« ment dans la ligne sage qu'il a tracée à ses mi- 
« nistres, et qu'ils suivent avec tant d'habileté, sur- 
et tout Villèle, qui est vraiment un homme étonnant, 
« et auquel il faudra bien que chacun finisse par rendre 
« justice. » Nous nous sommes parfaitement entendus 
sur les dangers de l'exagération et sur les précautions 
à prendre contre. Ils auront beau faire, Monsieur est 
totalement conquis; c'est un point immense. Que de 
choses le ciel a faites par nous! Bénissons-l'en; je nelui 
demande pour récompense que la force de faire le 
bien. 

« Vous aviez raison, H... est un exagéré, et, ce qui 
est pire, c'esl qu'il voulait être receveur général; l'in- 
térêt est partout. Villèle ira ce soir chez vous s'il peut; 
J. Beauvoir, Hutteau d'Origny aussi, vous les rece- 
vrez bien, je pense, et vous les ferez causer avec votre 
bon esprit; c'est en causant qu'on juge les hommes. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 501 

« Voilà le premier volume de la correspondance; 
il est à parcourir. Les choses les plus remarquables 
sont indiquées au crayon. Lisez l'introduction. Ce 
livre abominable prouve à l'évidence que M. Decazes 
ne reconnaissait qu'un Dieu : le pouvoir, et que, 
pour le conserver, il sacrifiait religion, morale, opi- 
nion, et même celui de qui il tenait ce pouvoir, lors- 
qu'il le croyait nécessaire à sa propre existence, qu'il 
voulait avant tout conserver. 

« M. de Villèle a eu un moment de conversai ion 
très-nette avec Corbière, hier, sur la guerre, etc. 11 
a été vraiment homme d'État en répondant à l'am- 
bassadeur d'Angleterre, qui, de l'air le plus câlin, 
lui disait de la part de M. Canning : « Je suis chargé 
« de vous demander pour quel motif vous armez cette 
« petite escadre dans le port, de Brest, bien décidé à 
« m'en rapporter à ce que vous direz. » — Villèle : 
« Milord, les démarches de l'Angleterre dicteront 
« absolument la conduite de la flotte et la nôtre, je 
« n'ai pas une autre réponse. » « J'aime cette fierté. 
Je viens de causer avec C...; c'est un homme d'es- 
prit qui a des aperçus justes; mais, comme homme 
d'Étal, il ne peut en rien être comparé à Villèle ; 
quelle différence! Il est évident que ces hommes 
qui lentourent l'influencent sans qu'il s'en doute. 
Il est très-fin, mais je le suis plus que lui, et il s'est 
livré sans y penser. Son secrétaire est entré lui an- 
noncer que les fonds avaient monté. Précisément dans 
le moment il me soutenait que l'article des Débats 
avait produit partout un très- mauvais effet. 11 lui 
est échappé un signe de regret qui a été pour moi 
significatif. La politique de Villèle n'est pas tout à fait 



•Ï02 MES MÉMOIRES. 

la leur : c'est évident; ils sentent sa force. Villèle a été 
content, rassuré, reconnaissant. 

« Je sors de chez lui, et, avec beaucoup de douceur, 
je lui ai dit les vérités qu'il mérite. Tout en disant 
que cela irait très-bien, il m'écoutait, me consultait 
et ne répondait pas grand'chose. Quand, pour m'a- 
muser, je lui ai proposé d'aller faire une course au- 
près de l'empereur de Russie, vite, et bien vite il m'a 
dit : « Ne me quitte pas en ce moment-ci. » 

« Le roi semble regretter le duc de Montmorency. 
Villèle a proposé le duc de Fitz-James. Il a parlé 
assez ferme hier à M. de Chateaubriand au conseil. 
M. de Chateaubriand n'aura que ce qu'il mérite s'il 
tombe, et ma foi ce serait une grande et impor- 
tante chose, car la partie que nous voulions faire 
jouera Villèle, et qu'il a négligée bien malgré nous, a 
été prise par nos adversaires. M. de Blacas s'est ap- 
puyé sur l'étranger. Le moment est grave, fort grave, 
et l'on ne peut s'en tirer qu'avec de la force. Il ne fau- 
drait pas que M. de Montmorency parût céder à l'em- 
pereur de Russie, ce serait une faiblesse impardon- 
nable dans ce moment; aussi ce n'est qu'une pensée, 
quoique ce coup fût habilement joué pour semer la di- 
vision au camp ennemi. Le grand danger serait aussi 
que M. de Montmorency refusât. Il faut lutter contre 
l'orage, mais il faut aussi avoir des moyens. 

« Je persiste : le cordon bleu à Villèle, et le plus 
tôt possible. Tâchez aussi, chère comtesse, d'empor- 
ter l'affaire Vitrolles; cet homme vous en saura un gré 
inouï. Villèle, dans ce moment, n'a pas l'air de tenir 
à M. de Chateaubriand. Ce dernier n'a plus les jour- 
naux; que ferait-il? Rappelez-vous mes lettres d'hier. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 303 

Villèle a mandé B... pour Audiberl : « Je l'ai déjà 
« fait venir, a répondu Bégny, et voici sa réponse : 
« — Je ne fais rien sans le minisire des affaires étran- 
« gères, et je suis parfaitement d'accord avec lui sur 
« tout. — Alors c'est mon affaire, a dit Villèle, et je 
« m'en charge. » Mais voyez, chère comtesse, si l'on 
peut marcher ainsi, et que doit penser B...; et M. de 
Chateaubriand, n'est-il pas trop coupable? 

« La lutte est extrêmement forte, car elle est de 
toute la cour, appuyée de l'étranger. On peut l'empor- 
ter, on l'emportera, mais en en prenant les moyens, 
Fitz-James peut créer des inconvénients; mais il est 
loyal, brillant et capable. 

« Je vous propose une idée qui, pour moi, n'est pas 
décidée; ne serait-il pas habile, pour mettre à son 
comble la division dans le camp ennemi, de le placer 
à la marine : s'il s'engage en face de Monsieur, il 
tiendra parole, et bien des gens seront déjoués. Pen- 
sez-y. 

« Il faut dans toutes les ambassades des gens à nous, 
mais rappelez-vous bien que la faiblesse, la division et 
le manque de fixité par là sont notre fait. Soyez cer- 
taine que, devenus forts, nous aurons des amis; mais 
avancer sans moyens, sans armes, c'est impossible; 
c'est succomber infailliblement. Les étrangers aiment 
mon père, il fera ce que nous voudrons, et nous en- 
tonnerons : « La victoire est à nous ! c'est-à-dire au 
roi. » 






304 



MKS MÉMOIRKS. 



CLXXII< LETTRE 

« Puisse le roi savoir un jour à quel point je lui 
sacrifie tout ! 

« 11 est tard : j'arrive chez Monsieur. Je lui parle 
sur le thème dont nous étions convenus. Il m'écoute 
très-bien, et vous allez voir qu'il me croit. Villèle m'a 
dit quelques mots ce matin : il doit revenir. J'ai vu 
M. de Chateaubriand, il est furieux de l'insertion de la 
leltre. Il a couru aussi chez le roi en dire autant : il 
avait peur; il est sorli enchanté, parce que le roi ne 
lui avait pas témoigné grand'chose. 

« Villèlea parlé au roi d'une lettre qu'il recevaità l'in- 
stant du duc de Bellune, qui lui fait de nouvelles dif- 
ficultés pour partir. Le roi a reproché à M. de Chateau- 
briand d'avoir fait- écrire cette lettre contre son gré. 
Qu'il parle en maître, et tant mieux si l'on s'en 
fâche. 

« Mais je reviens chez Monsieur : je causais d'une 
manière très-intéressante; on annonce Villèle, je sors. 
Il arrivait avec l'air lout rayonnant, comme quand il 
veut cacher son jeu. Il entre : j'attends; il sort l'air 
moins satisfait; je rentre. « Ah! te voilà encore! me 
« dit Monsieur, tu es la vingt-troisième personne. N'im- 
« porte, je suis bien aise de te revoir ; sois content, je 
« viens de parler à Villèle très-sérieusement. Je lui ai 
«. dit : a Vous avez voulu faire des pairs, et pour sept 
« amis vous avez trois cents ennemis. Mais les circon- 
a stances sont graves, les intrigues redoublent. La 
« Rochefoucauld sort de chez moi ; vous savez que 
« vous me dites quelquefois, qu'il a la tête fort 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 505 

u vive. » (Ainsi voilà ce malin qui cherche à nie dé- 
truire auprès de Monsieur : voilà comme il m'est 

reconnaissant ! Le roi, le roi seul et le pays!) « Mais 

« aujourd'hui, reprend Monsieur, il avait beau jeu vis- 
ce à-vis de moi, et j'ai été forcé de lui donner raison; 
« je l'ai regardé en face et lui ai répété : Je vais de- 
« main à la chasse; il faut qu'à mon retour tout soit 
a arrangé. » 

J'ai remercié Monsieur du service qu'il a rendu au 
pays et me suis retiré. J'ai été chez Villèle; je lui ai ra- 
conté l'affaire du Cordon bleu, il m'y a cru décidé et 
a combattu alors cette idée. « Vous n'êtes pas franc 
« lui ai-je dit, car vous en serez charmé, et, de plus, 
« vous sentez que le roi vous le doit. » Il ne savait que 
dire. 

« Le roi doit faire connaître sur-le-champ ses ré- 
flexions, et ensuite témoigner beaucoup de méconten- 
tement de tout ce qui se passe. Il veut être servi. 
« M. de Chateaubriand est si peureux, a dit VillèJe au 
« roi, que si Votre Majesté lui parle, il marchera droit 
« et nous en ferons ce que nous voudrons. » Ce malin 
il rejetait tout sur lui; mais aujourd'hui il pense autre- 
ment. » 



■ 



CLXXI1I- LETTRE 

« Inutile de nous faire illusion sur rien. Nous de- 
vons tout voir, chère comtesse, en nous mettant au- 
dessus de tout, méprisant les considérations person- 
nelles, et agissant uniquement dans l'intérêt du pays. 
M. Liautard me disait ce matin qu'il avait eu plus d'une 
fois la preuve et la certitude du désir, et de la volonté 

vu, . 20 






I 




506 MKS MÉMOIRES. 

qu'on avait de se passer de nous, de vous personnelle- 
ment. Dans l'affaire de M. de Frayssinous, si impor- 
tante, où on lui donnait les choses sous le secret : 
« Surtout que madame du Cayla n'en sache rien! » 
Petites gens ! les Louis XIV valent mieux que vous; ils 
ne s'enorgueilliront pas, et serviront leur roi et leur 
pays envers et contre tous. 

« 11 est hors de doute cependant que cela compli- 
que beaucoup la question. 

« Il faudrait, je crois, doucement et adroitement 
faire honte à Villèle de lui-même, en lui montrant 
ma générosité, mon affection pour lui, et cepen- 
dant mes yeux clairvoyants, qui ont tout fait cé- 
der à l'intérêt public. Puis, sans vous laisser ensor- 
celer par ses phrases, ce à quoi il s'entend parfaite- 
ment, lui montrer vos inquiétudes sur plusieurs 
points; finir en disant : « Surtout j'espère que vous 
« ne m'en voulez pas ; c'est que je parle si franche- 
ce ment au roi, qu'à bien peu près je lui répéterai tout 
« ce que je viens de vous dire. » 

« Villèle est triste évidemment en sentant ce qui lui 
manque dans le caractère , et nous nous trouverons 
forcés de prendre nos précautions, même dans l'inté- 
rêt du pays et du roi. Le mal, qui s'accroît chaque 
jour, finira par devenir presque impossible à arrêter.» 



CLXXIV" LETTRE 



« Je viens de voir Villèle; j'y mets infiniment de 
douceur et de patience : ce n'est pas sans mérite, m;iis 
il faut faire le bien à quelque prix que ce soit. Le roi 
lui a parlédemoi; il m'a été facile déjuger de l'effet. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 3U7 

« Corbière n'est pas bien depuis quelque temps. 
Figurez-vous qu'il a invité Villèle à dîner, et qu'il l'a 
fait se trouver avec Lourdoueix, Michaud, etc., c'est-à- 
dire évidemment avec ses hommes à lui, Corbière et 
ennemis de Villèle : tout est jalousie! 

« Il me semble, me disaitce dernier, qu'il faittout 
« au monde pour entraver. » 



CLXXV- LETTRE 

« Sa jalousie est sans nom. Il ne fait rien, ne laisse 
rien faire hors ce qui peut être contre moi ; j'en suis 
plus faligué que je ne puis le dire, il est impossible 
de marcher ainsi. 

« Villèle se dit quelquefois : « Mais si je changeais 
« cela en tout ou en partie, le premier homme que 
« j'appellerais auprès de moi serait la Rochefoucauld; 
« car je ne connais que lui avec qui j'eusse la certi- 
« tude de marcher d'accord sur tout, et qui m'inspire 
« une véritable confiance par son caractère, son amitié 
« pour moi, ainsi qu'une sécurité parfaitesur le résultat 
« de la besogne dont il serait chargé; mais je ne puis 
« trouver le troisième. » Misérable humanité ! D'abord 
on le trouverait; puis, est-ce une raison pour ne pas 
commencer? 

« Je vous assure qu'il est dans l'intérêt du pays de 
lui forcer la main, car ce qui est le plus difficile pour 
lui, c'est de le déterminer à se décider. 

« Cependant, est-ce ainsi que peut marcher un 
pays? « Je sais bien, me disait- il, que ce devrait 
« être le ministre de l'intérieur qui fît toul cela, mais 
« impossible d'en rien tirer; et il suffirait que je dé- 




508 - MES MÉMOIRES. 

« sirasse une chose pour qu'il fit le contraire. — 
« Mais, grand Dieu ! qu'est donc cet homme, pour 
« qu'on le ménage ainsi aux dépens de l'Etat? — Au 
« moment des Chambres, c'est me mettre dans une 
« position aussi fausse que pénible ; mais je suis sûr 
« de mon terrain, et je me ferai juger par les résul- 
« tais de mon administration. » 

« 11 est dans l'intérêt du pays, puisque Villèle lui- 
même me désire forcément, de ne pas toujours re- 
mettre. Vous verriez bientôt tout prendre une autre 
face; les ennemis de Villèle, perdant l'espoir de le 
renverser, et hommes avant tout, c'est-à-dire voulant 
places et argent, se rattacheraient nécessairement à la 
seule source d'où tout cela pourrait venir; puis j'ai 
avec les hommes une manière que Villèle n'a pas. 

« En entrant chez lui, j'ai lu dans ses yeux évidem- 
ment qu'il avait quelque chose ; je gage que c'est le 
bien que le roi lui aura dit de moi. N'importe, il faut 
en prendre son parti et arriver à bonne fin à tout prix. 
Je mettrai une persévérance invincible à ne pas éveiller 
la jalousie; et ma confiance en lui, qui est grande 
pour les affaires, ne me donnera aucun mérile à 
écouter ses conseils. » 



CLXXVI- LETTRE 



« Momsieur m'avait bien dit samedi ou lundi; mais 
il avait ajouté : « Je préfère lundi. » Il vient de me 
parler de vous d'une manière charmante et à vous 
donner plein courage. Je lui ai raconté que vous m'a- 
viez dit à quel point son estime et ses bontés guéris- 
saient les plaies de votre cœur, qui, parfois, étaient 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 509 

bien profondes. « Allons, allons, m'a-t-il répondu 

« avec âme, je lui en sais gré, mais je le lui dois. » 

Il m'a parlé du roi d'une manière qui le touchera. 

« Je suis enchanté, a-t-il dit, le roi est à merveille; 

« depuis trois jours il a tout cà fait pris le dessus. J'ai 

«été triste pendant quelque temps; je l'aime de 

« tout mon cœur, il est charmant pour moi, et j'en 

«jouis comme un frère. Et puis, a ajouté Monsieur 

« en me regardant, que la place me ferait trembler! 

«je suis loin de l'envier, et je demande pour le roi 

« au ciel, dans l'intérêt de ses peuples et dans le 

« nôtre, de longs jours : la force avec laquelle il a pris 

« le dessus, après une crise qui était grave, doit nous 

« le laisser espérer, et je me livre avec bonheur à cette 

« douce certitude. » 

« Soyez certaine, chère comtesse, que le roi sera 
touché dans le fond, et beaucoup de ceci, quoiqu'il 
y ait une pensée triste au travers. Monsieur me parle 
maintenant avec toute confiance, et je vois bien queje 
suis le seul en ce moment; Dieu veuille que cela dure, 
si c'est utile ! 

« Encore une preuve que Monsieur apprécie bien ce 
que nous faisons, c'est qu'il m'a dit : « Le roi est à 
« merveille aujourd'hui, parce que l'influence qui 
« est auprès de lui est parfaite, s'il en était autrement 
« je sais ce qui en arriverait. » 

«P... a de la peine contre moi, je le vois bien; 
d'abord il a été embarrassé de la scène de l'autre jour; 
et puis il a de la jalousie, il voit la confiance que Mon- 
sieur a en moi. Il reste longtemps chez Monsieur, il 
cause, mais je ne crois pas qu'il aille bien loin, pour 
le moment du moins. 




310 MES MÉMOIRES. 

« Les Louis XIV sont tout au roi, mais aussi à l'État; 
ils doivent tout prévoir. Fitz-James est dupe de Bruges 
et de quelques autres; je le regrette, c'est un homme 
si loyal et si dévoué. De Bruges n'est pas bien vu dans 
l'esprit de Monsieur. S. A. R. me racontait ce matin 
qu'ayant su qu'il avait déjà vu Mataflorida, il lui avait 
dit : « Mais que diable, de Bruges, par quel hasard 
ce avez-vous déjà vu ces messieurs? L'article qui était 
« hiter dans' le Drapeau blaru était abominable, enten- 
te dez-vous bien cela; dites-le-leur de ma part, et s'ils 
ce ne le font pas rétracter qu'ils ne complent jamais 
c< sur moi! — Monsieur a agi en cette occasion, lui ai- 
« je répondu, en Français, en prince, en fidèle et dé- 
ce voué sujet : le malheur est que de Bruges n'en fera 
ce rien, ou, s'il le fait, voici ce qu'il dira : — J'exé- 
cc cute les ordres de Monsieur; mais, si vous m'en 
ce croyez, n'en faites rien. — M. de Bruges est d'une 
ce grande exagération, dans l'intimité de tous ceux qui 
ce intriguent, et, ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il se 
ce donne sans cesse l'air d'agir au nom de Monsieur, 
ce qu'on le dit, qu'on le croit, et qu'on le répète. — 
ce Sois tranquille, j'y mettrai bon ordre. — La division, 
ce ai-je dit, est le pire des maux, et elle existe dans 
ce l'État, du moment qu'on la croit établie dans la fa- 
ce mille royale»; Qui fait maintenant notre force aux 
ce yeux des étrangers comme à ceux de l'intérieur? Qui 
ce donne tout espoir aux bons et anéantit les espéran- 
ce ces criminelles dans le cœur de ceux qui les con- 
« çoivent? Qui doit nous préserver de nouvelles révo- 
« lutions? Qui a rendu Monsieur à la France, et tous 
« les Français à Monsieur? Que Votre Altesse Boyale 
xi n'en doute pas, c'est l'union de la famille royale : 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 511 

« elle est intime, et il ne faut pas souffrir que rien en 
« trouble même l'apparence. — J'en suis convaincu, 
« m'a dit Monsieur, tout autant que toi. » 

« Ceci, chère comtesse, est un point immense et bon 
à dire au roi comme à Monsieur, pour quechacun d'eux 
soigne celte intimité, celle union. Souffrons el com- 
battons, sans nous décourager jamais! » 



CLXXVII» LETTRE 

« Villèle est totalement remonté. Impossible d'avoir 
été plus aimable. 11 a paru bien aise de ma conver- 
sation avec Monsieur, et de l'idée de le voir venir 
quelquefois au conseil, Dans le fait, croyez que c'est 
pour le roi. C'est dire à la France comme à l'Europe, 
que Monsieur approuve tout ce que fait le roi, et qu'il 
n'y a entre eux qu'une opinion et qu'un sentiment; 
c'est donner une grande force au gouvernement par 
cette union. 

« M. le duc d'Angoulême a fait de tels compliments 
à M. de Villèle sur moi, qu'il ne savait où se mettre. 
A qui le doit-on? Tout ira, je l'espère, chère com- 
tesse, mais il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin.» 



■ 



CLXXVIll" LETTHi; 



« Voilà une lettre de Madrid qui vous intéressera : 
encore de nouvelles intrigues! Soyez tranquille, chère 
comtesse, tout s'arrangera; j'ai parlé de beaucoup de 
choses à Villèle; et puis j'ai raconté le plus simple- 
ment du monde, disant que loin de vouloir emporter 
l'affaire de haute lutte, vous l'auriez amenée à la 



512 MES MEMOIRES 

décision de Monsieur, c'est-à-dire à la sienne; mais 
que seulement vous n'auriez plus à soutenir un homme 
qui faisait autant de mal, et que vous aviez pensé que 
la première condition, (pour que la chose pût avoir 
lieu) était précisément qu'elle ail lieu sans lui. 

« Monsieur ne lui en a pas dit un mot, mais seule- 
ment il lui a parlé de Corbière, plutôt dans notre sens. 
« Lauriston est venu auprès de Villèle, sous le 
prétexte des journaux. Il lui a dit : « Vous ne sa- 
« vez pas que Corbière a pensé être renvoyé ; c'est 
« Monsieur qui l'a sauvé. » Lauriston n'a pas témoi- 
gné la moindre humeur contre vous. Il n'était pas 
retourné chez Monsieur pour lui reporter la réponse 
du roi; mais il lui avait écrit pour empêcher qu'on ne 
se doutât ni qu'on ne parlât de rien. Il est probable 
qu'il n'a pas été chez vous par le même motif. 

« Villèle m'a répété qu'il avait été très-aimable pour 
vous, qu'il n'avait témoigné aucune mauvaise humeur. 
Après cela j'y ai bien repensé ; abandonnons-nous à la 
Providence, chère comtesse, et faisons l'impossible 
pour arriver au bien. 

« Ce malin encore il a échappé à Villèle de me dire 
qu'il avait par-dessus la tête de Corbière, qui s'op- 
pose toujours à des choses jusles, bonnes et nécessaires 
qu'il propose dans les détails. « Je crains de le dire, m'a 
a dit Villèle, parce qu'après tu te montes trop, mais 
« ma confiance l'emporte. » Il m'a embrassé en arri- 
vant. M. Lauriston lui a parlé relativement aux jour- 
naux. 

« Ne dites jamais rien à M. de Chateaubriand sans 
me consulter, car c'est sur ce qui est fait, qu'il offre 
des difficultés, vous en aurez souvent la preuve. 



:mt. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 315 

« Partez toujours de ce point essentiel, qu'un mil- 
lion a été destiné aux journaux. Mettez-le bien dans la 
tête; qu'on ne sorte pas de là, et faisons le bien envers 
et contre tous. D'ailleurs, les abonnements augmen- 
tent d'une telle manière que j'espère que l'affaire 
générale ne finira même pas par être mauvaise. Cent 
abonnements au Drapeau blanc depuis six semaines! 

« Il faut à tout prix achever ce qui est commencé; 
il n'y a pas à reculer, et il a fallu acheter les actions 
de la Gazette pour éviter le procès. L'affaire du 
Journal de Paris marche; mais M. M..., immensé- 
ment riche et si près du ministre, demande 100,000 
écus de ce qu'il a payé cent. 

« Enfin, d'une manière ou d'une autre, cela ira; 
mais tout est bien compliqué. Villèle est très-positif 
pour ce qui est du ministère de la maison du roi ; il 
dit, avec raison, que c'est extrêmement essentiel. 

« Monsieur a dit haut à M. de Chateaubriand, devant 
ses collègues : « Monsieur de Chateaubriand, ne portez 
« donc pas l'ordre qui va arriver de Russie. » C'était 
sanglant, M. de Chateaubriand ne savait où se mettre : 
. C'était hors mesure, m'a dit. Villèle, tant c'était fort.» 
Il se trompe, c'était excellent; et voilà comme on 
règne. 

« J'ai parlé hier à Monsieur des notes de Russie, que 
j'ai même un peu arrangées dans son intérêt ; je lui ai 
montré le mauvais esprit des étrangers, qui voyaient 
dans la conduite de Monsieur et dans son union avec 
le roi, un obstacle invincible à toute révolution, à toute 
agitation : tout cela le confirme, comme vous pensez. 
Songez à Kersant, maître des requêtes; il n'est nulle- 
ment question de faire des pairs. 






314 MES MÉMOIRKS. 

« M. de Chateaubriand, ai-je dit hier à M. de Da- 
te mas, se met dans la position de M. de Montmorency, 
« ou plutôt dans celle où on l'avait mis, en opposition 
« formelle avec l'homme qui a toute la confiance du 
« roi et celle de Monsieur. S'il continue, il arrivera 
« au point où l'hésitation n'est plus permise; et par le 
« Cordon Bleu donné à M. deVillèle, le roi a prouvé 
« qu'il avait une volonté très-positive. » J'avais bien 
parlé, je crois. 

« Chère comtesse, je suis renlré tout exprès pour 
m'occuper de vous. Je viens d'écrire à Gérard, et je 
lui manderai plus tard votre jour. Si Villèle avait 
tout, il serait au -dessus de l'humanité; je n'ai pas 
son talent inouï sur plusieurs points, mais il n'a ni 
ma décision ni mon caractère. Il faut le prendre tel 
qu'il est. 

« Entre nous, je crois qu'il se reproche de n'avoir 
pas donné plus tôt des secours à l'armée, et il a rai- 
son; mais certes ce n'est pas ma faute. Remettre, 
comme je le lui demandais hier, n'est pas sagesse, et 
en politique ce principe (de toujours attendre), qui est 
le sien, fait quelquefois courir de grands dangers. On 
n'a pas soutenu les royalistes dans le premier moment 
d'élan, où tout le monde se fût soulevé; nous envoyons 
le résultat. Il lui faut dans le ministère un homme qui 
ait un caractère de fer à opposer aux circonstances 
qui sont difficiles, et surtout quelqu'un qui fasse tout 
marcher à la fois, en étant parfaitement d'accord avec 
lui. 



Mon 



neveu vient d'être nommé chef d'esca- 



dron. Votre esprit, chè-e comtesse, a pour moi un 
grand charme. J'ai vu Portalis, qui a été excellent 



*? 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 5*5 

pour moi; je l'ai engagé à aller vous voir, il a accepté 
avec grand plaisir. Nous prendrons jour; il connaît 
beaucoup de monde, c'est une bonne conquête. 

« Voici le résultat d'une conversation que j'ai eue : 
M. Kersant est maître des requêtes en service extraordi- 
naire. II faut le faire passer au service ordinaire; je vous 
supplie d'en parler au roi. Un mot au duc de Damas de 
la part du roi; arrangez la cbose et on vous en saura 
un gré infini. 

« La grande conversation s'est ensuite engagée ; ma 
foi, j'ai parlé avec toute ma franchise, avec une 
indépendance et un caractère qui ne craint rien pour le 
service du roi. J'ai fait l'éloge de M. de Villèle, j'ai 
montré la situation dans laquelle on se mettait et l'op- 
position dans laquelle chacun place maintenant M. de 
Chateaubriand. J'ai comparé cotte position à celle de 
mon beau-père, et j'ai eu le courage d'arriver aux consé- 
quences immédiates et forcées. M. de Chateaubriand a 
proclamé son opposition, et un quart d'heure après 
tout le monde la connaissait. J'espère que celle con- 
versation aura produit un bon effet. » 



CLXXIX" LETTRE 

m Ma foi, je suis enchanté, et franchement je me 
suis surpassé moi-même ce matin. Je sors de chez Mi- 
chaud; nous voilà amis intimes; vous figurez-vous 
cela? Il m'a tout promis, et Simon va être le rédacteur 
responsable et principal, dès demain, pour tout ce qui 
regardera Paris. Ce point est immense; mais jugez 
combien il a été délicat de l'amener à une chose que 
je désirais si vivement sans qu'il s'en doutât ! Après 




516 MES MÉMOIRES, 

cela, une conversation à fond sur la politique et sur 
bien des choses. Michaud est extrêmement aimable et 
spirituel; mon tort est de ne pas l'avoir vu plus tôt 
moi-même; je ne sais comment cela s'arrange, mais je 
réussis toujours quand je ne prends pas de tiers; aussi 
me trotte-t-il dans la tête d'entreprendre moi-même la 
chose pour les Tablettes. Engagement formel de Mi- 
chaud, et sur parole d'honneur, de s'entendre parfai- 
tement avec moi, de m'envoyer sans cesse Simon pour 
prendre mes instructions; il croit Simon entièrement 
et uniquement à lui. 

« Cet homme me sert admirablement, vous allez en 
juger par des choses bien extraordinaires : Michaud 
m'a promis de m'écrire quand il ferait dès remarques 
sur les journaux que je dirige, enchanté que je leur 
laisse l'attitude de l'indépendance. 

« Simon sort de chez moi; vous remarquerez que la 
lettre du roi (chose inexplicable) a paru d'abord dans 
les Tablettes, ce qui est révoltant. Simon va m'amener 
Malilourne: Villèle finira par être attrapé. c< Vous avez 
« toute ma confiance, m'a dit Simon, en voici une 
« grande preuve : M. Michaud est plus loyal que per- 
« sonne. D'après votre conversation, le voilà tout à 
« vous, et franchement; mais il est faible, et je me suis 
« aperçu qu'une influence étrangère qui le travaille 
« tous les jours, et dix fois, vingt fois par jour, le re- 
« tourne et l'entraîne malgré nous; je dis nous, parce 
a que je vous réponds maintenant de Malilourne, il 
« marchera avec nous. » 

« A force de recherches je crois être certain d'avoir 
trouvé : c'est M. de Vitrolles que M. Michaud ne voit 
jamais, mais qui a pour intermédiaire un nommé Au- 



MES LETTRES A MADAME OU CAYLA. 517 

dibert. Ce n'est pas tout, je crois être certain qu'Audi- 
bert, qui voit aussi M. de Chateaubriand, travaille 
aux Tablettes : voilà maintenant tout expliqué, chère 
comtesse, tous les articles des Tablettes sur vous, sur 
moi, etc. Je n'en ai que plus d'audace pour entrepren- 
dre de gagner ces Tablettes, et je m'y décide. Mais voyez 
quel coup de maître d'avoir M. de Vitrolles avec, nous! 
c'est un homme d'autant plus dangereux qu'il est 
capable; il faut à tout prix l'enlever aux autres. Vous 
saurez que Michaud m'en avait parlé, et assez habi- 
lement, toujours en pensant à vous. Il désire que sa 
place lui soit rendue : « Ce serait un coup de parti, 
m'a dit Michaud; il est gai et spirituel. » 



J 



CLXXX- LETTRE 



a Polignac m'apprend que M. de Chateaubriand 
vient de lui annoncer que sa nomination était positive, 
mais que seulement il ne devait pas encore en parler 
publiquement, ni partir avant trois semaines, tant 
que la session durerait en Angleterre, pour ne pas 
compliquer la question. Il n'y a donc plus rien à faire. 
Fitz -James avait désiré cette ambassade, et il est 
fort peiné de se voir préférer Polignac; je le com- 
prends sous tous les rapports. 

« Je l'ai trouvé blessé au vif contre Villèle; j'ai eu 
avec lui une conversation fort longue et je crois fort 
bonne, où je lui ai fait quelques confidences par rap- 
port à lui, que j'ai jugées indispensables. IJ m'a dit 
qu'il n'accepterait jamais d'aller en Russie. Je crois 
pourtant qu'on finirait par l'y déterminer. C'est bien 
dommage qu'il soit abusé sur le compte des hommes. 



I 






318 MES MÉMOIRES. 

Il me disait tout à l'heure un bien extrême de Bruges 1 
et me parlait contre l'injustice de vieilles préventions. 
« Son attitude est fâcheuse, dis-je, carc'est un homme 
« capable. » 



, CLXXXI» LETTRE 

« C'est un fait malheureux. L'article des Débals, 
hier, était fort remarquable; il avait été communiqué 
à Villèle; cet article le loue ainsi que Chateaubriand et 
Corbière : les ministres ne doivent pas être contents. 
Vous aviez l'air, hier soir, chère comtesse, d'avoir un 
peu d'humeur de ce que je contrariais M. de Civrac 
devant le duc de Cereste. 

« Croyez bien qu'en politique surtout, et même en 
toute chose, le point principal est de marcher con- 
stamment à son but, sans jamais dévier un seul instant, 
ni avoir une seule distraction. Une nouvelle, sortie de 
chez vous, prend le caractère le plus grave, et un ba- 
vard la répète bien vite. Croyez à cela et réflé- 
chissez ! » 

CLXXXII- LETTRE 

« MM. de Villèle et Corbière ont eu une très-sérieuse 
conversation. Les voilà enfin qui sentent qu'un minis- 
tère ne peut aller sans les journaux ; ils s'en occupent 
sérieusement. Donc ils ont eu jusqu'à présent grand 



1 De Bruges, homme d'esprit, personnellement dévoué à Monsieur, 
mais toujours pour les partis violents, était le promoteur d une exagé- 
ration qui eût évidemment fermé à Son Altesse Royale les avenues du 
trône, en compromettant le sort de la monarchie. 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 319 

tort; donc nous avions grand'raison, el M. de Corbière 
est coupable de ne rien faire. 

« Il est triste qu'il faille dix-huit mois pour obtenir 
une chose aussi importante. M. de C... fait aujour- 
d'hui la chose pour laquelle je me suis brouillé avec 
lui. * 

« Je ne puis comprendre que Yillèle ne veuille pas 
sentir que dans l'état actuel toute la faute du marché 
d'Ouvrard, dont les conséquences sont immenses, re- 
tombe entièrement sur Monseigneur. Tout cela est fort 
grave, plus grave qu'on ne le croit, et plus important 
qu'on ne pense. 

« Voilà le J. . . , m'a dit hier Villèle, qui hésite main- 
« tenant. Ouvrard l'aura gagné : cet homme est re- 
« doutable ; il faut l'avoir pour soi. » 

« Cette mission serait de la plus grande difficulté. 
Je ne m'offrirais pas, car Villèle en tremblerait. D'ail- 
leurs, m'éloigner ne serait pas sans inconvénients. » 



CF.XWI 1 1- LETTRE 

« Bonneau me dit ce matin : « J'ai vu ces jours-ci 
«M. D..., de la poste; il m'a dit que M. de Vil- 
ce lèle avait fait venir M. de Corbière chez lui pour 
« l'engager à abandonner le poste pour une autre 
« place. Je tiens celle nouvelle de Kainneville; je vous 
« donne la chose comme elle m'est donnée. » 

« Ce ministre de l'intérieur fait à la monarchie un 
mal durable el qui sera très difficile à réparer; c'est dans 
le même genre que M. Deca/es, avec des nuances d'opi- 
nion. M. Decazes l'avait compromise, la main habile 
de M. de Villèle nous a tirés du précipice. 11 y a encore un 



3'20 MES MEMOIRES. 

point bien important et qui laisse de réelles inquiétu- 
des à ceux qui voient les choses de plus près, c'est-à- 
dire aux véritables amis de la monarchie. 

« Eclairez donc le roi sur Corbière, c'est son inté- 
rêt, c'est celui du pays; vous le devez; faites la be- 
sogne de Villèle, puisqu'il recule. On pourrait offrira 
Corbière de passer aux sceaux. S'il refuse, le faire pair 
si l'on veut. » 



CLXXXIV LETTRE 

« Je m'occupe toujours du Pilote; on va l'offrir au 
ministre de l'intérieur. Pour toute réponse, pas d'ar- 
gent. Cette impossibilité révolte ces messieurs; je le 
comprends. J'ai dit ce matin à Villèle à quel point 
Monsieur avait été aimable. Dites-moi donc si vous avez 
lu ou vu la lettre de Villèle. 

« J'ai vu ce matin le garde des sceaux ; c'est un 
homme d'esprit. Eh bien ! en causant avec lui, il me 
racontait assez simplement qu'il avait dû faire rec- 
tifier à Villèle des ordonnances mal conçues. Prenons 
garde à tout, car en ce moment la politique est bien 
importante. » 



CLXXXV LETTRE 

« Admirable et-J)ien bonne conversation de Mon- 
sieur avec la Ferronnays. En voici le résumé : 

« Mon cher la Ferronnays, je voulais vous voir avant 
« votre dépnrt; j'ai voulu causer avec vous en confiance. 
« Vous voyez ici beaucoup d intrigues, d'ambitions, 
« quelques exagérations, des intérêts personnels. Au 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 534 

«milieu de tout cela, de tous ces individus, enlen- 
« dez-le bien , moi, je ne vois qu'un homme qui est la 
« cheville ouvrière de tout. Il a déployé talent, sa- 
« gesse; il développe maintenant le caractère qu'on 
« lui demande. Il possède la confiance du roi ; il 
« la mérite; il a celle de mon fils : il a toute la mienne, 
« et, quelque chose que l'on puisse vous dire, vous 
« pouvez m'en croire. 

« Après cet accord parfait de la famille royale, pen- 
ce sez-vous que les attaques de quelques coteries puis- 
ce sent abattre l'homme que nous soutenons tous? Il a 
« dans les Chambres une majorité que rien ne peut 
« lui ôler, et je ferai tout pour augmenter encore son 
« influence, si c'est possible. » 

« La Ferronnays écoutait avec une profonde atten- 
tion, revenant souvent à M. de Chateaubriand. Il a fini 
par dire à Monsieur avec bonhomie : « J'avoue que 
« tout ce que j'ai vu et entendu ici m'avait jeté au mi- 
ce lieu d'une mer agitée; mais la conversation deMoN- 
« sieur ne peut plus me laisser d'hésitation, et elle me 
ce fixe plus que toute chose au monde. Monsieur peut 
ce être tranquille, je ne m'écarterai point d'une ligne 
ce si positivement tracée. » 

ce Voyez maintenant à quel point il est essentiel que 
Villèle prenne son parti. Je vous avoue que je jouis au 
fond du service que j'ai encore rendu là. 

ce J'oubliais de vous dire que Monsieur avait 
ajouté : ce Sûrement M. de Chateaubriand est votre 
ce chef, mais voyez M. de Villèle avant votre „ dé- 
ce part; c'est avec lui que vous devez vous entendre 
ce de tout et sur tout. Voyez-le, je vous le recom- 
ee mande. » 



Ml. 



21 






52-2 



MES MÉMOIRES. 



« LaFerronnaysest sorti avec les meilleures disposi- 
tions. » 



CLXXXVI» LETTRE 

« Monsieur a été charmant pour vous, c'était l'être 
pour moi; il m'a dit que votre conduite était par- 
faite, que vous n'aviez qu'à persévérer avec con- 
stance, et qu'il ne doutait pas que tout irait pour le 
mieux. Je lui ai dit un mot de Saint-Ouen; il m'a ré- 
pondu qu'il ne perdrait pas une occasion de vous 
prouver estime et attachement. J'ai vu Villèle, et je 
vous raconterai mes nouvelles idées; vous les approu- 
verez. B... fait tout ce qu'il peut auprès de Monsieur, 
et ne lui parle presque jamais politique; il lui fit 
l'autre jour l'éloge le plus complet de M. de Villèle. 
Malheureux Villèle! pourquoi empêche-t-il l'entière 
exécution d'un plan qui a si bien réussi ! » 



CLXXXVII« LETTRE 

« Je crois avoir découvert qu'il y a une grande in- 
trigue et un travail actif pour remettre le congrès en 
Italie, des menées sourdes et même un espoir de 
succès. On espère nous jouer; de là tous les ef- 
forts pour retenir M. de Blacas en Italie. On regarde 
qu'il sera alors impossible de faire un autre choix 
que M. de Blacas. Mon beau-père donnera les mains 
à cet arrangement; vous le comprendrez, il veut, 
avant tout, se faire des amis. Je le répète, la position 
est grave; je regarde comme très-possible d'en sor- 
tir, mais je le dis dans mon âme : impossible à M. de 



MES LETTRES A MADAME DU GAYLA. 525 

Villèle de lutter seul; d'ailleurs son esprit, si remar- 
quable pour les affaires, ne l'est pas tant à découvrir 
les intrigues et à les déjouer; c'est toujours par nous 
qu'il sait tout. 

« Croyez-moi, il est grand temps de s'emparer de 
tout et d'être partout. » 

CLXXXVIII» LETTRE 

« M. S..., député, écrit en province : « Sans vouloir 
« nous joindre à MM. Delalot et la Bourdonnaye, nous 
a ne voulons pas non plus être les esclaves de M. de 
« Villèle, et nous nous sommes réunis chez un des 
« nôtres; là, il a été proposé de nous retirer en nombre 
« assez considérable pour empêcher le budget, ou 
« tout au moins pour ne pas voter. » — Ceci mérite 
la plus sérieuse attention. C'est Monsieur qui doit être 
mis en avant; j'y travaillerai, mais il serait bon aussi 
que le roi se prononçât : je voudrais un avis très-sérieux 
à M. deB... C'est M. de Blacas qui le pousse! il y va 
sans cesse. Si le roi en disait hautement un mot sévère 
à M. de Blacas cela produirait son effet. 

« Faisons tout pour éviter une défaite au moment 
de la victoire, c'est bien important; il l'est surtout de 
gouverner après les Chambres. Villèle pense qu'après 
la dernière séance, ce serait grandir ces messieurs, et 
leur donner une importance qu'ils ont perdue que 
de les faire mander par Monsieur. » 



CLXXXIX» LETTRE 



« La princesse Zénaïde est bien vue par l'empereur 
de Russie, qui, depuis bien des années, est charmant 






5'2i MF.S MÉMOIRES. 

pour elle, et lui témoigne une amitié vraie et une 
grande confiance; n'eût-il pas été habile d'en faire 
une amie précisément au moment où elle va repartir? 
c'était un point immense; mais vous dérangez sou- 
vent ce que je fais. Vous verrez les résultats du retard; 
le moment devient bien important. 

a Est-ce que les entrevues de votre frère ont eu lieu? 
je ne l'ai pas vu ces deux jours-ci. A quoi en est l'af- 
faire Vitrolles? Monsieur vous en saurait un gré ex- 
trême. Probablement, et avant tout, le roi attend 
mercredi, suivant sa coutume. J'ai, je crois, une bien 
bonne idée : il faut que ce soit Monsieur qui témoigne 
son mécon lentement à Pozzo; jugez quel poids dans 
sa bouche, et quel coup contre l'exagération! 

<? Malgré tout cela, si Villèle s'obstine à être seul, il 
succombera, et il verra plus tard l'embarras qu'il se 
sera créé lui-même en ne voulant pas admettre de 
véritables amis dans son conseil. Remarquez que cet 
éloignement invincible vient depuis L.... Monsieur 
a été très-frappé de cela. Je vais lui écrire afin qu'il 
trouve une lettre en rentrant de la chasse. 

« Nous avions absolument, hier, besoin de causer; 
vous m'avez fait perdre les dix minutes que je voulais 
vous consacrer. » 



CXC LETTRE 



« Bonneau commence à se lier avec Pages; croyez 
que je ne négligerai rien pour votre repos; mais vrai, 
que votre cœur ne soit plus si injuste, ni si in- 
grat. 11 faut tâcher de s'emparer adroitement d'un 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 525 

homme important qu'il est inutile de vous nom- 
mer. 

« On travaille à force à un mémoire qu'il importe 
d'éviter à tout prix. Engagez donc M. de P..., pair, à 
dîner; c'est un homme qu'il faut beaucoup soigner; je 
suis convaincu qu'il deviendra ambassadeur, puis ses 
rapports sont importants. 

« Rainneville m'a confié qu'il avait su que c'était 
M. de Chateaubriand qui voulait enlever le Défenseur, 
et c'est moi qui le tiens. Ils sont furieux, et les pro- 
positions qu'on fait ou fait faire tous les jours à mes 
hommes sont la preuve de ce que j'avance. « Non 
« jamais, me disait Rainneville, on ne saura le service 
« que vous avez rendu; il est immense, et au fond du 
« cœur M. de Villèle le sait bien; c'est-à-dire que vous 
« avez tout sauvé à vous tout seul. » C'est un fait cer- 
tain, Rainneville a été parfait, convenant de tout. J'ai 
découvert que l'idée secrète de Villèle c'était de tout 
faire aux finances, et de se mettre à l'intérieur ensuite; 
ce n'est donc pas pour Corbière qu'il le conserve, mais 
bien pour lui-même. «Il ne se garde pas un ami, me 
« disait Rainneville, c'est un grand malheur. Vous 
« voyez la réponse qu'a faite Corbière pour ce petit dic- 
« tionnaire si utile à répandre. » 

« Il faut que j'en fasse imprimer dix mille, et c'est 
encore moi seul, avec l'aide de Monsieur, qui me mets 
en avant. 

« Aucun sacrifice ne doit nous coûter pour assurer 
le service du roi et pour sauver le pays. » 



326 



MES MEMOIRES. 



CXCI» LETTRE 

«Figurez-vous que l'on envoie M. de V... com- 
mander à Nîmes; qu'il aille ailleurs, c'est Irès-bien, 
juste même; mais au milieu des protestants... lui, 
initié dans les plus mauvaises sectes, c'est dange- 
reux! j'ai du mérite à le dire, car j'aime beaucoup 
son entourage ; mais le service du roi avant tout. 
Je n'ai dit un mot hier à Villèle, il a paru le re- 
gretter; mais le hasard fait que V... est influent, et 
que, s'élant fait protéger par madame de Villèle, je 
crains que notre ami ne laisse aller la chose, et c'est 
fâcheux. Tâchez que le roi en dise un mot au ministre 
de la guerre. Villèle veut que le roi ordonne. 

« Je viens de voir Bonneau et lui ai fait toutes mes 
recommandations; il va redoubler de zèle et tâcher de 
parvenir aux choses que je lui demande. 

« Monsieur m'a demandé de vos nouvelles, je lui ai 
parlé de votre reconnaissance; il m'a encore dit avec 
âme et bonté : « que madame duCayla ne s'occupe pas 
« de ce que l'on pourrait dire d'elle; nous avons le 
« même sort, et pourtant nous avons fait beaucoup de 
c< bien. » Ce prince m'a répété plus de vingt fois : « La 
« vie que madame du Cayla mène est parfaite, c'est sa 
« sauvegarde; surtout qu'elle n'y change rien, autre- 
ce ment il n'y aurait plus moyen, tout serait fini; le 
« bien de l'État l'exige comme sa propre posilion. » 
Je vous dis cela, chère comtesse, pour vous donner un 
courage que vous avez déjà sans doute. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



527 



CXCII» LETTRE 

c< J'ai été si content de Monsieur qu'il m'est impos- 
sibledene pas vous le mander : parfaitement dans les 
idées du roi, entièrement avec nous : « Sois tranquille, 
« m'a-t-il dit, nous viendrons h bout de cette opposi- 
« tion. Je trouve même, à te dire vrai, que les ministres 
« la redoutent trop : que peut l'exagération contre la 
« confiance et la volonté du roi, quand moi-même je 
« suis décidé à la combattre? Polignac m'a fait rire l'au- 
« ire jour; je ne le vois presque plus depuis qu'il a re- 
« nonce à m'amener à ses idées; il m'a dit cependant : 
« Je demanderai à Monsieur la permission, un de ces 
« jours, de lui développer tout mon système. — Avec 
« grand plaisir, lui ai-je répondu; mais je vous pré- 
ce viens d'avance que nous ne serons pas du même 
« avis, libre à vous ensuite. » 

« Villèle me disait hier : « As-tu lu l'article de l'abbé 
« de Lamennais, dans le Drapeau blanc? Quel dom- 
« mage qu'un homme de talent laisse ainsi son es- 
« prit s'égarer! Je trouve qu'il n'y a qu'une seule 
« réponse à lui faire : 

« ... D'un prêtre est-ce là le langage? » 

« Ce mot est charmant. 

« Où en serions-nous si nous n'ajoutions quelques 
moyens à tous nos efforts! » 

cxciii» lettre 

« Notre ami Villèle est très-embarrassé de la posi- 
tion; et, dans le fait, elle est extrêmement embarras- 



328 MES MÉMOIRES. 

santé. Aux grands maux les grands remèdes, c'est mon 
opinion : ne pas tant calculer les difficultés, voir seule- 
ment la nécessité; c'est ainsi qu'on arrive. Il a quelque 
envie de parler au roi aujourd'hui à fond; il pense à 
tout et n'est décidé sur rien. Mais voilà que Corbière 
veut se charger, en l'absence du garde des sceaux, du 
ministère de la justice, lui qui ne peut faire marcher 
le sien; c'est à rire de pitié. 

« Il y a anarchie dans le ministère; impossible d'aller 
ainsi. Il faut dans ce moment un fier coup d'épaule, 
croyez-moi, il y va du salut de la monarchie; savoir si 
l'on marchera ou bien si l'on se traînera péniblement : 
voilà le fait : il faut maîtriser les hommes et les 
événements; il faut les conduire, et non se laisser 
diriger par eux, il faut vouloir, et vouloir forte- 
ment. 

« Comme tout irait ensuite, si l'on avait le courage 
de se tirer de toutes ces impossibilités, qui ne sont 
qu'imaginaires. Il n'y a plus à reculer, le moment 
presse : prions le ciel de nous éclairer. 

« Le roi parle fort peu depuis quelque temps, m'a 
« dit Villèle. — Il a bien fallu cependant, lui ai-je 
« répondu, faire tout connaître, afin que vous ne ren- 
« contrassiez aucune difficulté. » Aussi s'étonne-t-il 
de votre silence. Si vous savez quelque chose de mer- 
credi et des jours suivants, mandez-le-moi, je le 
ferai savoir à Villèle pour lui donner du cœur. Nous 
servons le roi bien plus et bien mieux qu'il ne peut le 
croire encore. 

« Les exagérés se sont emparés des positions grâce 
à l'insouciance de M. de Corbière, qui ne mène rien, 
et à M. de Montmorency, dont ils se servent avantageu- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 329 

sèment et qui les soutient. Il faut prendre un grand 
parti, ou nous sommes vaincus; et quand je dis nous, 
je veux dire la cause sacrée. Nous, ne nous comptons 
jamais pour rien. » 



CXCIV" LETTRE 

« J'ai trouvé Villèle très-décidé, me désirant, di- 
sait-il, enchanté de me voir entrer, et gêné cependant 
pendant quelques instants. J'avais peine à m'explique!' 
ce trouble. 11 voulait causer à fond des choses et de la 
position. Bientôt il s'est mis à l'aise. Vous savez que 
j'ai pour principe de ne jamais récriminer et de tou- 
jours parler du moment présent. 

« Lauriston est venu le trouver hier. Je vous donne 
le résumé d'une longue conversation. «Je viens vous 
« parler, a-t-il dit, comme à un homme en qui je 
« mets toute ma confiance, comme toute mon estime. 
« Tous les jours le ministre de la guerre fait de nou- 
« veaux projets qui se détruisent les uns les autres; on 
« n'y entend ni ne comprend rien. Tantôt j'ai plu- 
« sieurs corps à commander, tantôt je n'ai plus per- 
ce sonne. Ministre de la maison du roi, et devant rester 
« au rang que j'occupe, je me trouve d'abord sous un 
« maréchal, puis sous le général Molitor, plus ancien 
« que moi. Non, il est impossible que je parte ainsi. 
« — Je le comprends, vous voudriez être maréchal 
« avant de partir. (Lauriston a souri.) Mais que de- 
ce viendrait mon ministère? il m'est impossible de 
« répondre d'avance des changements qui seraient 
« le résultat indispensable de telle ou telle circon- 
« stance. — Tenez, dit Lauriston, c'est de tout cela 






I 







330 MES MÉMOIRES. 

« que je veux vous parler avec abandon; il estimpos- 
« sible que vous ne voyiez pas comme moi toutes les in- 
« tri gués de M. de Chateaubriand. Je veux que vous sa- 
« chiez bien que je n'y suis ni ne veux y être pour rien. 
« Tous vos collègues le reconnaissent comme moi, 
« mais j'ai voulu être le premier à vous en parler, 
« pour que vous sachiez bien que, quant à moi, je vous 
« suis irrévocablement attaché. » Villèle a parlé, ré- 
pondu sans s'engager sur rien. Cependant il devient 
plus incertain que jamais. Pour n'avoir pas tout le 
monde contre nous, il était d'avis de laisser M. de Cha- 
teaubriand s'enferrer dans le discours qu'il prépare 
avec intention. Je suis d'un avis opposé et Irès-posi- 
tif ; M. de Chateaubriand aurait après trop de monde 
pour lui, et une improvisation étudiée avec ses amis, 
depuis plus de quinze jours, pourrait produire un 
assez grand effet. » 



CXCV" LETTRE 

« La Ferronnays, tout en sentant la nécessité de jouer 
la partie dans l'intérêt de M. de Villèle, semblait le 
mettre au défi; il lui est échappé plusieurs fois de dire 
Chateaubriand tout court. Il a préparé même un dis- 
cours à prononcer aux pairs, pour expliquerVérone; 
il se fait tout Montmorency, n'osant pas se faire tout 
Chateaubriand. Ils jouent la partie ensemble. M. de 
Chateaubriand a la maison du roi (Lauriston l'a vu, et 
c'est ce qui nous sert). La Ferronnays serait aux af- 
faires étrangères ; ce n'est pas là encore tout à fait la 
partie Blacas : donc autant de parties presque que d'in- 
dividus. Faites bien attention, ils se divisent entre 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 531 

eux, et ne sont forts que sur un point, c'est contre 
Villèle. 

« Écoutez l'idée de ce dernier sur une seule chose; 
le reste est de moi : Il faut étonner, surprendre, donner 
un grand coup à l'opinion, et la relever par quelque 
chose que personne n'ait prévu, et qui enchaîne, 
dirige et maîtrise tout. C'est là qu'il faut fortement 
pousser Villèle : décidez-le; le succès en dépend. S'il 
me reste assez de temps aujourd'hui, j'indiquerai à 
Villèle, sur un papier, tout ce que je regarde comme 
indispensable: vous lirez, puis, vous me renverrez. 

« Je reviens à Villèle incertain de savoir qui placer 
aux affaires étrangères; il veut y mettre Lauriston et 
il y trouve l'immense avantage de ne pas faire un nou- 
vel essai peut-être fort dangereux. Sa conversation me 
l'a montré encore aujourd'hui sous un jour peu favo- 
rable. La liste civile deviendra facile à arranger ; je 
crois même que Villèle ferait, s'il était nécessaire, à 
Lauriston, la concession du bâton de maréchal pour le 
décider. 

«LaFerronnays partirait aussitôt pour savoir seule- 
ment de la reine si elle veut déclarer la guerre à 
l'Angleterre, dans le cas où cette dernière la déclare- 
rait à la France; et pour l'y engager, si la reine refu- 
sait, Villèle arrêterait les troupes, ne déclarerait point 
la guerre et attendrait. Cet esprit est plein de res- 
sources : j'ai fait une seule objection qu'il a trouvée 
très-forte : la difficulléde conserver des troupes bonnes 
dans l'inaction. Du reste, nous aurons, à ce sujet, une 
conversation importante. » 







552 



MES MEMOIRES. 



CXCVI- LETTRE 




« Monsieur était enchanté : il m'a parlé de vous de 
la manière la plus gracieuse : « Tout va à merveille; 
a j'approuve tout ce qui se fait. Le roi a l'air très- 
ce content; on ne peut être plus aimable qu'il ne l'est 
u pour nous (il avait les larmes aux yeux). Il ne peut 
« croire à quel point il nous rend heureux. » Mon- 
sieur a continué, comme espérant bien que le roi ap- 
prendrait ce qui se passe avec plaisir; le désir de lui 
plaire est immense. « Tu vas voir si je marche franche- 
ce ment dans les idées du roi! Ces jours-ci, un Irès- 
« chaud arriva chez moi. — Sans doute, me dit-il, 
« les choses vont assez bien ; cependant il faut que 
« le ministère fasse et défasse cela ; nous passerons 
ce cette session, mais ensuite il faudra voir. — 
c< Diable! a dit Monsieur, comme vous y allez! moi, 
« je trouve que la marche du ministère est excellente; 
<( elle est sage, elle est ferme, et le bien qui arrive 
ce par lui sera durable. D'ailleurs, un homme est4'âme 
ce de ce ministère et dirige toutes les affaires. M. de 
ce Villèle a toute la confiance du roi ; sachez bien 
ce qu'il a aussi la mienne, que j'approuve tout ce qui 
ce se fait sans restriction, que mon plus grand bonheur 
ce est, l'union intime qui règne entre mon frère et moi; 
« et que d'ailleurs tout ce que Villèle fera, je le trou- 
ce verai bien, et que pour tout ce qu'il ne fera pas, je 
ce penserai qu'il a raison. — Mais, reprend l'inlerlocu- 
ce teur il faudrait que les Saint-Cricq, les Benoît, lesCha- 
cc brol sautent. — Sans doute, dit Monsieur, il s'est corn- 
ée mis des injustices; plusieurs déjà ont été réparées; 
ce et d'ailleurs, croyez-moi, parmi les gens qui ont été 



ùoo 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 

« destitués, s'il y avait d'honnêtes gens, il y avait aussi 
« de grands sots. » La conversation a fini ainsi, mais 
elle est bien bonne. Je voudrais que tout vînt de 
vous, chère comtesse; courage, donc, chevalier sans 
peur et sans reproche! 

« Dans la conversation le roi a dit un mot qui rendit 
un instant Villèle réfléchi. Le roi s'en aperçut car ils 
sont aussi fins l'un que l'autre; alors Sa Majesté convint 
qu'entre le Conseil et la visite de Villèle, Lauriston 
était venu tout lui conter. Je sors convaincu qu'il y 
a là une grande intrigue avecB...; M. le duc d'An- 
goulême en dit beaucoup de mal. Mon opinion est que, 
si Villèle veut la chose, il faut qu'il aborde la question 
irès-franchemenl. L'état de la liste civile est effrayant; 
tous les renseignements sont, refusés à la commis- 
sion. Nécessité pour Villèle de se renforcer : ne con- 
naissant que moi, dit-il, dans ses sentiments et dans 
ses opinions, me veut-il au fond de l'âme? Non. 

« Monsieur combattra l'exagération. Je suis sans 
inquiétude, sans tourment et résigné, n'importe ce 
qui arrivera ; triste de me voir obligé de partir, en 
sentant que nous ne pouvons laisser Villèle avec si peu 
de moyens. Soyez assurée que l'on veut faire de Lau- 
riston un petit Decazes. Villèle s'aperçut d'un travail 
à cet effet. Vous n'aviez que trop raison : Villèle ne 
plaît pas au roi. Enfin, que le ciel décide de tout! » 



CXCVII* LETTRE 



« Bonneau regarde l'affaire du journal le Drapeau 
blanc comme un coup d'État. Le maréchal est en- 
chanté de moi, et dit hautement que c'est par l'ordre 



334 MES MÉMOIRES, 

positif de Monsieur qu'il a changé de langage et cessé 
son opposition. Jugez quel coup porté à l'exagéra- 
tion. 

« Destains m'interrompt , il vient me parler de l'af- 
faire du D... B... Il dit qu'elle fait un bruit incroya- 
ble dans Paris, qu'elle aura les conséquences les plus 
utiles, mais qu'on est furieux à l'intérieur, qu'il est 
tout inquiet, et qu'il craint toujours quelque ani- 
croche de ces gens qui ne se bornent point à ne pas 
faire le bien, mais qui veulent encore empêcher qu'on 
le fasse. Comme les choses iraient différemment avec 
d'autres hommes! Lisez cette lettre de Destains et voyez 
de quelle importance serait cette correspondance; nous 
y ferions mettre tout ce que nous voudrions sur les 
intrigues de chacun; et les journaux français répéte- 
raient; Destains seul, serait l'intermédiaire et ne par- 
lerait de personne. 

« Nous cherchions depuis longtemps un moyen 
de faire connaître les sentiments de Monsieur; en 
était-il un plus fort que d'arracher par lui à l'exagé- 
ration, son plus ardent organe? — « Mais qui a pu 
« réussir dans une semblable négociation? disait-on 
« à Deslains ; on prétend que c'est un officier de Mon- 
« sieur. — Je n'en connais qu'un, a-t-il répondu, qui 
« eût pu l'entreprendre le vendredi et avoir réussi 
« Je samedi : c'est celui qui ne s'effraye d'aucune 
« difficulté et qui est habitué au succès. » Mazarin 
avant de prendre un homme demandait : « Est-il 
« heureux?» 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



535 



CXCVIII" LETTIÎE 

« Il est remarquable de voir ce rapprochement in- 
time de la D... avec madame P... ou je me trompe, 
ou c'est de là que partiront quelques machinations 
infernales. 

« Vous voyez à quel point ces enragés se remuent. 
C'est un moment de crise violente, on ne saurait se le 
dissimuler. 

« C'est pour cela qu'il faudrait avoir les moyens 
de défendre la cause que nous soutenons... le ciel en 
décidera. » 



CXCIX» LETTRE 

« Villèle est notre créature; vous avez fait pour lui 
une fort bonne chose; nos amis sont ceux du roi et du 
trône. Villèle fait estimer son talent, mais il ne s'oc- 
cupe pas assez de se faire des partisans, et c'est néces- 
saire. Il néglige trop de choses; il a promis l'autre 
jour à Monsieur que l'Espagne finie, tout irait. 

« Monsieur vient de me le dire; mais qui lui ga- 
rantit qu'alors il ne se présentera pas un nouvel inci- 
dent? Le pilote habile profile du premier moment de 
calme pour ravitailler son vaisseau fort endommagé 
par une première et terrible tempête, afin de lutter 
contre une deuxième qui peut se présenter; autre- 
ment le vaisseau coule bas. 

« Villèle a perdu ce premier moment, et il a eu 
grand tort. » 




356 



MES MEMOIRES. 




CC- LETTRE 

« Mon neveu marche à merveille, chère com- 
tesse, et il nous sera utile parce qu'il connaît beau- 
coup de monde et que personne ne se gêne devant lui 
pour parler. Je voudrais bien que la première fois que 
le roi le verra il fût aimable pour lui; il faut encou- 
rager les bonnes dispositions d'un homme loyal : les 
mots du roi sont magiques vis-à-vis de chacun sans 
exception. J'ai beaucoup repensé à la lettre d'hier 
(ainsi que vous pouvez le croire); soyez tranquille, 
votre admirable conduite vous met au-dessus de toute 
critique. 

« Villèle, vous le voyez, n'est pas assez fort ni assez 
habile pour lutter seul, et pourtant un sentiment secret 
dont il ne se rend pas compte le porte toujours à mettre 
ses amis de côté. Il a fait une grande faute, lors de la 
garde nationale ; il en a fait une plus grande en refu- 
sant la proposition que je lui avais faite pour Vérone. 
Malheureusement c'est le pays qui s'en ressent et les 
conséquences en ont été immédiates. Villèle a rai- 
son sur un point seulement; je pourrais vous mon- 
trer par écrit l'opinion qu'il adopte aujourd'hui, c'est 
le langage que je lui tenais dans le temps où je m'ef- 
frayais avec vous de le voir s'occuper si peu de la poli- 
tique extérieure. Alors les reproches qu'on lui fai- 
sait et que je repoussais, n'étaient que trop fondés. 
Mais par exemple, il est inouï de voir comme cet 
homme devient promptement habile et profond sur 
toutes les questions possibles. Il est maintenant dans le 
vrai et dans le digne par rapport à nous et à l'étranger. 
Mon beau-père voulait que nous restassions insépara- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 557 

blesdes puissances. Villèle veut avec raison que nous 
marchions au milieu d'elles, indépendants de toutes, 
reprenant le rang qui nous est dû, et imposant à 
toutes. Il veut que nous cherchions notre force à l'inté- 
rieur et nullement à l'extérieur. Mais pour cela, il fauL 
être fortement constitué partout, et nous avons laissé 
prendre bien des postes. 

« Quel bonheur d'avoir Monsieur ! Où en serions- 
nous sans lui? Est-ce Villèle qui l'a conquis? Allez, 
nous pouvons dire que, sous plusieurs points, nous 
avons fait toute la besogne, ou plu Lot, le ciel s'en est 
chargé par nous. 

« Figurez-vous que madame de G... est tellement 
hypocrite, que devant Monsieur, elle affecte si bien un 
langage modéré que S. A. R. n'y comprend rien; il 
serait bon que le roi lui en dît un mot, parce que 
Monsieur est si franc avec nous, qu'il agirait encore là 
comme partout ailleurs; il faut absolument que le roi 
témoigne à Monsieur à quel point il est touché de l'avoir 
ainsi pour auxiliaire; Monsieur redoublera, ce qui sera 
un avantage; il est notre salut. 

« Il serait bon que le roi lui témoignât confiance 
aussi dans ses efforts pour le bien de la France. Mon- 
sieur sera flatté. 

«Quant à moi, le roi sait que je suis entièrement dé- 
voué à sa personne, et que j'agis partout avec le 
plus grand zèle, sans aucun intérêt personnel. C'est 
le fond de ma conscience. Avec la grâce du ciel, je 
désire être toujours utile à la monarchie. Il faut bien 
faire sentir au roi que M. de Villèle est un homme 
indispensable, un homme qui n'appartient à aucun 
parti, à aucune coterie, mais qui est réellement 

vin. . 22 



I 



558 MES MÉMOIRES. 

l'homme de la France et de la pensée du roi. » 



CCI' LETTRE 

« Le roi semble regretter de vous voir accolée à 
M. de Villèle; c'est pourtant un reproche peu mérité; 
car c'est du roi que vous vous rapprochez. On sait que 
vous partagez toutes ses pensées, toutes ses opinions : 
vous ne vous en cachez pas. M. de Villèle semble avoir 
été toute sa vie à l'école du roi, formé par sa sagesse, 
dirigé par son esprit; n'est-il pas simple que le vul- 
gaire confonde toutes ces vérités? Après cela M. de Vil- 
lèle est un homme indispensable, je le repète; il est 
le salut de la monarchie; il est sa vie; il ne peut être 
remplacé. On ne peut ni ne doit se dissimuler que dans 
ce moment la rage, la fureur de l'exagération soient 
portées à leur comble; et il est malheureux pour M. de 
Blacas, malgré tout si dévoué au roi, qu'on le prenne 
pour drapeau d'un si coupable et si aveugle mécon- 
tentement, et que ce soit précisément depuis son retour 
que celle opposition essaye de se former alors que tout 
va si bien à l'inlérieur, quoique les affaires de l'exté- 
rieur viennent entraver la marche imprimée par 
l'habileté du gouvernement. 

a Vous savez que M. de Vaublanc prépare un mémoire 
contre M. de Villèle; tout justifie la sagesse du roi 
sur l'éloignement qu'il en a toujours eu. L'cxagéralion 
n'ose attaquer le roi lui-même; mais vous devez vous at- 
tendre à être déchirée par elle. Vous devez être fière 
et heureuse de recevoir les blessures dirigées plus 
haut. Après cela, comme il faut toujours être jusle, 
vous voyez, dans cette exagération même, un senti- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. $» 

ment profond; il y a quelque chose de noble, mais 
d'aveugle. 

« Vous ne regardez comme vraiment coupables que 
ceux dont l'ambition et la soif du pouvoir cherchent à 
tromper pour mieux séduire et conduire à un funeste 
résultat. Vous pensez que la lutte sera violente, qu'elle 
ne peut être un instant douteuse avec Villèle; qu'il faut 
qu'il s'y prépare; vous croyez que le nombre des vrais 
coupables est infiniment petit. Il y a au fond de l'âme 
des exagérés quelque chose de généreux, et les affaires 
d'Espagne, si difficiles à comprendre pour la foule, 
ont élé pour plusieurs une véritable excuse. « J'en con- 
« nais, me disait hier M. de Courtavelle, qui se jet- 
ce lent dans l'opposition uniquement par ambition; ils 
« espèrent, en effrayant, arriver au pouvoir. » 

« Pour montrer la réputation qu'acquiert tous les 
jours M. de Villèle, gloire qui retombe sur le monarque 
qui lui a donnésa confiance et sur lepays qui le possède, 
vous pouvez citer madame de Vaudremont, disant à mon 
neveu : «Je ne suis pas suspecte, je déteste la politique 
« et je ne suis pas exagérée; mais il y a, dans ce mo- 
« ment, un homme bien habile; nul ne peut lui être 
« comparé. Son système ramène bien des gens; puisse- 
« t-ii resler toujours puissant! » Quel homme, que ce- 
lui qui fait journellement des conquêtes à son roi ! 
«Elle lui racontait encore que le duc de Wellington 
lui avait fait le plus grand éloge de M. de Villèle. ce C'est 
« un ministre, disait-il, fort au-dessus de tout ce que j'ai 
« connu, sans aucune comparaison; un homme vrai- 
ce ment remarquable; sa sagesse est extrême, et son 
« caractère inspire une telle confiance, que les puis- 
ce sances feront pour lui ce qu'elles ne feraient ja- 



340 



MES MÉMOIRES. 



« mais pour d'autres. Il a beaucoup de finesse, et son 
« esprit va droit à la question; malheureusement il 
« n'est pas assez secondé. » 

CCII" LETTRE 

« Monsieur a été parfait; pénétré de ce que le 
roi lui savait gré des moindres choses qu'il faisait, 
disposé à en faire bien plus encore; il m'a dit : « La 
« duchesse de Berry voulait aller danser hors du château; 
« je m'y suis opposé. Que le premier gentilhomme de 
« la Chambre donne unesoiréedansante, si le roi y con- 
« sent, je ne demande pas mieux. — Blacas m'en a parlé; 
«il m'a dit choses et autres; puis tout à coup d'un air 
« malin et scrutateur : — Monsieur pense-t-il que je 
« doive inviter madame du Cayla? — Moi, d'un air très- 
simple : — Madame de Blacas a-t-elle été chez madame 
« du Cayla? madame du Cayla a-l-elle rendu la visite? 
« — Oui. — Eh bien ! il n'y a pas à hésiter; je doute 
« qu'elle en profite, mais c'est une politesse à lui 
« faire, et on ne peut avoir trop d'égards pour une 
« personne aussi bien sous tous les rapports. — Il en 
« avait plus qu'il ne m'en demandait et il n'a pas été 
« plus loin; il ne trouvera chez moi aucune prise. » 

« Le roi a récité à Monsieur son discours. Monsieur 
en a été fort content; il a trouvé que le roi le disait à 
merveille. » 

CCIII» LETTRE 



« Vous avez donné hier, chère comtesse, l'effet du 
discours sur chaque nuance d'opinion, si bien que 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 341 

chacun en a été frappé. Aujourd'hui, vous offrez 
l'aperçu général; cet effet est fort bon '. 

« Il vous est impossible de ne pas reconnaître 
avec plaisir la hardiesse du caractère de M. de Villèle 
qu'aucun danger n'effraye; quel homme précieux 
pour un roi, et inappréciable pour un pays! Ce mi- 
nistre doit être secondé dans tous ses desseins par 
celui qui gouverne; mais il faudrait qu'il le fût aussi 
par les autres membres du Conseil; tout ce qu'il a en- 
trepris, fait ou demandé, ayant été justiiié par un 
entier succès. Un homme n'est ainsi attaqué que parce 
qu'il excite la juste envie de tous, et qu'il ferme la 
porte à toutes les intrigues et à toutes les séductions. 
Il lui faut encore celle session pour être si puissant, 
que rien ne puisse plus lui être refusé, et qu'il lui 
suftise d'un regard pour terrasser les ennemis de son 
roi : car ses ennemis sont ceux du roi. Il ne lui 
manque qu'une seule chose, c'est d'être secondé, je 
le répèle; et aussi, étant jeté au milieu de difficultés 
si grandes, d'être forcé de s'occuper si exclusivement 
des affaires, qu'il néglige les hommes. Quel beau 
résultat de son administration : quarante millions 
d'économie! Chacun se répèle ce chiffre avec élonne- 
ment et admiration. 

« Quand on se reporte au moment où M. de Villèle 
est entré aux affaires, et qu'on voit l'état où elles 
sont maintenant, il est impossible de ne pas admirer 
son talent. Il prit par dévouement, pour son roi et pour 
son pays, un ministère sans portefeuille. Toutes les 



1 Habituellement <i;ms mes lettres, j'indiquais à madame du Cayla re 
que je ci oyais important qu'elle écrivît au roi. 



342 MES MÉMOIRES. 

coteries jetèrent de hauts cris; Villèle n'en fut pas 
étonné, et cela ne l'empêcha pas de rendre d'immenses 
services, sans se décourager jamais; il cherche le bien 
avant tout. C'est au roi à déjouer lui-même toutes les 
intrigues qui, dirigées contre M. de Villèle, le seraient 
évidemment contre sa propre tranquillité. Il ne peut 
donc, pour cela, trop augmenter sa force, montrer la 
nullité de toutes les attaques, et ne se laisser appro- 
cher ni de près ni de loin. Que veulent ceux qui l'at- 
taquent? le pouvoir. Un seul, depuis longtemps, en 
a-t-il fait un si utile et si noble usage?» 



CCIV» LETTRE 



a Clière comtesse, malgré les préoccupations de 
mon esprit, j'ai reçu ce matin tout mon monde; c'était 
important pour connaître et pour diriger. 

« Le discours du roi a produit un effet des plus salu- 
taires, au delà de ce qu'on pouvait espérer; plus d'op- 
position possible; aucun terrain où se placer pour 
le combat. Les libéraux forcenés sont enragés, et ils 
s'agitent tellement, qu'il faut redouter ici quelques 
coups et s'y bien préparer. Tout se rattache à M. de 
Villèle ; tout lui revient peu à peu ; la volonté si 
positive de Monsieur, ses sentiments qu'il énonce 
hautement, produisent la plus grande impression. 

« J'ai eu avec Simon une conversation très-longue. 
J'ai vu que je lui causais une grande impression, 
et qu'il entrait dans toutes mes vues; c'est un des 
hommes les plus importants à avoir; par là on a de 
l'influence en mille choses : il est adroit, dévoué, 
religieux, et a grande confiance en moi. Je lui ai beau- 



MES LETTRES A MADAME DD CAYLA. 343 

coup parlé de vous; je lui ai fait comprendre à quel 
point on devait vous entourer, vous défendre, vous 
soutenir. Plus l'ambition chercherait à vous combat- 
tre, plus les gens qui aiment leur pays et leur roi, sans 
autre désir que celui du bien, devraient se rattacher à 
vous. 

« Vendredi soir, je mène Simon chez vous; je pense 
que vous l'inviterez peut-être à dîner. C'est une bonne 
et utile conquête, je crois. Vous êtes inséparable du 
bien du pays; c'est ce qui me met à l'aise pour tout ce 
que je fais pour vous. 

« J'ai vu Villèle hier; il me paraît convaincu de tout 
ce que nous pensons depuis longtemps; il comprend 
qu'il faut prendre delà force ou périr; je crains seule- 
ment qu'un peu d'amélioration ne redonne de la lé- 
thargie. Villèle a été instruit de nouvelles intrigues, 
même contre lui, auprès du roi. Il y a là un travail 
inouï, c'est évident; il y a beaucoup à faire encore 
avant d'atteindre le but. » 



CCV» LETTRE 

a 11 est vraiment décourageant de marcher au mi- 
lieu de tant d'obstacles et de difficultés, provenant de 
ses propres sottises; et il faut du caractère pour ré- 
sister toujours. 

« Remarquez bien ceci : la Pandore est un détes- 
table journal des théâtres. On m'assure qu'il appar- 
tient à M. de Lauriston, qui l'a acheté. Vous savez 
l'acharnement qu'il mettait à conserver le Journal 
de Paris, et la manière dont il a marché. Eh bien ! 
aujourd'hui, discussions épouvantables, refus positif 



I 



I 



344 MES MÉMOIRES, 

de livrer les actions payées cependant à un prix 
énorme. Le roi ne sait comment s'en tirer; mais de 
quelque manière qu'on se retourne, on voit des choses 
inexplicables. M. Decazes est derrière le rideau, soyez- 
en sûre; et à quelque prix que ce soit, ils veulent 
conserver la majorité. Le roi donne de l'argent; on en 
profite. Je découvre qu'il existe un journal à Paris; 
mais il ne s'en distribue pas un seul numéro (c'est le 
Journal des Cavipagnes) ; il reçoit cinq cents abon- 
nements que lui paye l'intérieur, et il est journal de 
l'opposition. Cet indépendant dont me parle Laurislon, 
c'est le fameux Aristarque que j'avais juré de prendre 
à tout hasard. 

« Vous ne pouvez concevoir à quel point la sur- 
veillance devient nécessaire quand le garde des sceaux 
n'est pas pour soi, quand le préfet de police ne l'est 
pas davantage; et qu'un ministre de l'intérieur qui 
devrait tout faire, ne fait rien. Tout cela demande 
bien sérieuse attention. Je compte sur mon cher 
Louis XIV; car, pour moi, impossible d'en l'aire plus. 
Je retrouve pourtant, au moment du danger, courage 
et force. Mais, je le dis, la main sur mon cœur, c'est 
mon dernier effort si les choses ne se fixent pas enfin 
de manière à marcher. » 






CCVI° LETTRE 

« Je viens de voir Villèle; il a été très-aimable et 
très-bien. 11 est loin d'être sûr de son affaire, et le 
malheureux n'a pas dormi de la nuit, tant il a été 
agité et fatigué. Dans le moment actuel, il me fait 
vraiment pitié. « Quelquefois, me disait-il, je me sens 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 545 

« presque tenté de désirer que la loi ' ne passe pas; les 
« jours qui suivraient me vengeraient trop bien, et je 
« serais débarrassé des embarras immenses que lais- 
« serait après eux l'opération pour la suivre. » 

« Nous avons causé amicalement; il avait l'air de 
sentir ce que nous faisons; mais il oublie si vite ! Enfin, 
nous avons fait notre devoir. 11 est fort bien sur le 
compte de M. de Chateaubriand, et a très-bien saisi 
ma pensée. J'étais très-content qu'il se mît sur ce ter- 
rain. «Pour faire la paix, a dit Villèle, il faudrail avoir 
« fait la guerre; pourse raccommoder, il faudrait s'être 
« brouillés. » Je suis sorti de chez lui à une heure. 

« Villèle a été enchanté d'avoir un prétexte pour 
que la conversation soit courle; il ira chez vous 
aussitôt après. Parlez-lui clairement; dites-lui que 
vous seriez bien aise de connaître la duchesse Berthe; 
c'est une famille qui a une très-grande influence, 
et dont il ferait bien de profiter pour causer et se 
faire connaître à elle. Le ministre de la marine est 
venu trouver Villèle hier matin. « Je crois, lui a-t-il 
« dit, que je dois à mon honneur de parler de cette 
« loi des rentes; qu'en pensez- vous? — Je pense, a dit 
« Villèle, que vous le devez : c'est vrai; mais je ne 
« vous l'aurais pas demandé. » Il est resté dans cette 
bonne mesure. » 



I 



CCVII» LETTRE. 



« La conversation du roi avec le garde des sceaux a 
produit un grand effet. Genoude mis hors de cause, et 
enchanté; son adversaire condamné : espérons que 



1 La loi do la convorsion des rentes. 



346 MES MÉMOIRES. 

cela continuera. C'est déjà de fort bon augure pour 
VAristarque dont on va décidément, dit-on, essayer 
l'impression. Quel bonheur pourtant, que sans écouter 
personne (car chacun m'a contrarié, entravé, el dit : 
non'), je me sois emparé de tous les brevets de jour- 
naux disponibles. 

« Le roi a raison de croire que quand je veux une 
chose je la veux bien. Je n'ai voulu qu'une chose, c'est 
le servir, et j'espère que le roi ne s'en plaint pas. 
M. de Chateaubriand, commençant à trouver que la 
chance tourne de notre côté, parle à quelques indivi- 
dus en faveur de la loi, tandis que tous ses intimes la 
déchirent. 

« Le mot que m'a ditMoNsiEUR est très-certainement 
une suite de cette menée. Je ne serais pas étonné qu'il 
parlât même en faveur de la loi; Mareschal me quitte. 
L'affaire du Journal des Campagnes est presque ter- 
minée, je crois qu'elle sera signée ce matin. Michaud 
ignore la cession de Laurentie; son influence était cer- 
taine sur son frère, propriétaire d'un journal qui a 
trois mille six cents abonnés; quelle ressource pour 
l'exagération, et quel prix elle mettrait à conserver un 
pareil journal ! Il faut que je sois à tout et partout. 
On a un léger espoir de ramener entièrement Mollien, 
et de le décider à faire le rapport. Ce serait un beau 
coup. 

« Capelle sort de chez moi. Monsieur a consenti 
à ce qu'il demandait, mais il a infiniment de peine 
à se décider, et il n'a dit son dernier mot qu'hier à 
quatre heures. Je viens de presser Capelle afin qu'il 
prenne toutes ses précautions. Il voudrait obtenir du 
grand maître d'écrire à Laurentie d'être demain chez 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 547 

lui à une heure indiquée; Villèle et Capelle y seront, 
afin de tout signer définitivement. » 

CCVIII- LETTRE 

« Il règne dans la famille royale une union qui sauve 
notre pays de toute révolution; c'est la plus forte ga- 
rantie de sa tranquillité. Monsieur paraît entièrement 
dans les idées du roi, et iî jouit en Europe d'une 
grande réputation. S'il s'était misa la tête de l'exagé- 
ration ou que seulement il l'eût appuyée, c'était fini 
de notre pays, mais ses idées sont positives, ses opi- 
nions modérées. 

« Faites bien attention à tout ce que je vous rap- 
porte, chère comtesse, il y a grand parti à en tirer. » 



CCIX° LETTRE 

« Voici la lettre que j'écris au préfet, je viens de 
l'envoyer à Monsieur, pour qu'il l'approuve. Voici aussi 
ma lettre à Son Altesse Royale; lisez tout cela, chère 
comtesse, avec une grande attention. 

« Croiriez-vous que le duc d'Orléans fait imprimer 
les Mémoires; de son père? C'est un secret qui m'est 
confié, n'en parlez donc qu'au roi. 

« Les Mémoires de madame de Balby ne s'imprime- 
ront pas dans ce moment, on les surveille; ils vont jus- 
qu'à l'époque où le roi aété obligé de quitter la Russie; 
lisez également cette lettre de Fiévé et celle de Jules 
B..., cela demande réflexion. L'affaire du Pilote est 
terminée, mais il faut un mois avant que rien ne 
bouge. Si vous saviez tout le mal que cela donne ! de- 
puis ce matin je travaille. » 



■ 



318 



MES MÉMOIRES. 



CCX" LETTRE 

« Voyez pourtant si votre ami fait de la bonne 
besogne, et s'il se repose jamais! si à notre exemple 
les autres marchaient toujours, à quel résultat n'ar- 
riverait-on pas! Vous me renverrez la lettre Duras. 
Mon père désire depuis longtemps le cordon bleu, et 
il y a des droits sacrés. Commissaire du roi en 1815, 
songez à la manière dont il nous a servis encore 
plus tard, et cela, il faut en convenir, avec courage. 

c< Tâchez d'obliger G...; c'est un homme reconnais- 
sant et loyal ; c'est ainsi qu'en augmentant insensible- 
ment le nombre de vos obligés nous prendrons le des- 
sus sur les jaloux et les ennemis; fiez-vous à moi, mais, 
croyez-moi, persévérons; certes, je vous en donne 
l'exemple. » 



CCXI= LETTRE 

« Je viens de sauver la vie à un malheureux aux 
trois quarts et demi gris, qui allait se jeter à l'eau. 
Déjà il était monté sur le parapet du pont Louis XV, 
il s'élançait; une seconde de plus; il était mort. 
Figurez-vous ma fureur en apercevant deux gaillards 
qui le regardaient froidement ; j'ai chargé un sapeur 
de le surveiller jusqu'au delà du pont, et, avant de quit- 
ter mon demi-brave, je lui ai fait jurer, foi de Fran- 
çais, qu'il renoncerait à son projet fatal. 

« J'ai vu ce matin Villèle, il est horriblement pris 
de la gorge; hier, il n'a rien fait dire au roi. 

« Nouvelles d'Espagne secrètes : La garde royale 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 319 

s'est déclarée pour le roi, et elle est retranchée à quel- 
ques lieues de Madrid aux ordres de S. M. , qui n'ose se 
décidera rien. Le roi est renfermé dans son palais, la 
milice l'y assiège. Murillo est nommé commandant de 
la milice et de la garde royale, c'est-à-dire des deux 
armées ennemies. Riégo est venu pour s'emparer du 
roi, Murillo l'a repoussé, mais il n'a osé l'arrêter. Il 
est clair que l'on craint les réactions; il n'y a point de 
o-ouvernemeut. Il faut donc se mettre à tout prix entre 
le roi et son peuple; les troupes du cordon ont ordre de 
se tenir prêtes; c'est très-secret. 

a Quelle bonne lettre avec le suffrage de l'ambassa- 
deur d'Angleterre! le roi serait donc le seul à ne point 
apprécier celui que l'Europe entière regarde avec élon- 
nement, et que la France ancienne et nouvelle consi- 
dère comme un sauveur, un libérateur! Jamais le 
moment n'a été mieux choisi qu'après ce succès dû à 
lui tout seul. Il faut à tout prix que cette marque de 
confiance si méritée, si justement donnée vienne du 
roi tout seul, elle sera bien plus flatteuse. Villèle saura 
en outre à qui il la doit. 

« Chère comtesse, croyez-moi, c'est le moment. Dans 
la vie, le point important est de savoir saisir l'occasion , 
et jamais il n'en fut une plus positive. Cinquante dé- 
putés répètent : « Nous votons contre notre opinion, 
« mais nous ne pouvons rien refuser à M. de Villèle. » 



CCXII- LETTRE 



« J'aime toujours à voir jouer au roi le rôle qui lui 
convient; et ici il doit honorer, il doit fortifier dans 








550 MES MÉMOIRES. 

l'intérêt de ses peuples comme dans celui de sa gloire, 
celui qui fait tout pour lui. 

« Un courrier vient de partir pour la Russie. Toutes 
ces nouvelles, comme vous le voyez, chère comtesse, 
sont des plus importantes. » 

CCXIII- LETTRE 

« J'ai causé à fond avec Villèle ce matin; il a été 
bien; mais vous le connaissez : il ne m'a pas caché 
qu'il était on ne saurait plus mécontent de Chateau- 
briand, et que c'était le premier qui tomberait. Je 
le crois bien; c'est lui qui est attaqué personnellement; 
quel homme ! mais il est bien habile. 

« Villèle prétend que le roi a eu la bonté de regret- 
ter ma visite; j'aurais éprouvé un vrai bonheur à lui 
faire ma cour; mais j'aurais eu l'air de chercher des 
compliments, ce qui n'est pas dans mon caractère. J'ai 
parlé fort au long avec Villèle de l'indemnité des émi- 
grés et de la nécessité d'en parler dans le discours 
du roi, même en ne la donnant pas sur-le-champ. 
J'ai longtemps soutenu votre opinion et la mienne; 
mais je me suis rendu devant une chose que j'igno- 
rais. 

« Villèle, beaucoup plus habile que Roy, fera la di- 
minution de l'intérêt, quelle que soit la loi des rentes. 
L'Angleterre lui force la main sur l'époque; il se re- 
fuse donc à parler de l'indemnité dans le même 
moment, parce que tous ceux qui ont des rentes et 
qui ont un intérêt à empêcher l'indemnité feraient 
tout pour opérer une forte baisse. « Annoncer cette 
«grande mesure, ai-je dit, comme principe, avec la 




MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 351 

« volonté de la réaliser seulemenl quand l'intérêt des 
« peuples et du pays le permettrait, eût montré de la 
« part du roi force et justice, el eût servi à dominer 
« la Chambre. » J'ai dit d'autres choses assez fortes : 
« Une mesure de ce genre, annoncée d'avance et livrée 
« à la discussion, devient bien plus possible au mo- 
« ment de l'exécution; si elle produit un effet de baisse, 
« il n'est pas long, la rente reprend bientôt son cours, 
« et au moment de l'exécution il n'y a plus d'obstacle.» 
Villèle dit que Corbière est bien dans ce moment sur 
la question de Chateaubriand; mais par qui veut-il 
le remplacer? c'est la question. 

« C'est, il paraît, Àudibert qui fait tant de mal à 
la Quotidienne avec M. de .Vitrolles. « Le Journal 
« des Débats échappe au ministère, » m'a dit Si- 
mon; il voudrait devenir le chef d'une opposition mo- 
dérée et constitutionnelle. Ceci est fort remarquable; 
et je gage que c'est la pensée secrète de M. de Chateau- 
briand qui veut être le premier quelque part. Voyez 
comme moi le bon et le mal d'un pareil projet. » 



CXXIV- LETTUE 

« J'ai oublié de vous dire, hier, que l'excellent Hut- 
teau d'Origny m'avait confié, dans un moment d'a- 
bandon, que ce bon M. La Calprade venait de le rame- 
ner à la pratique religieuse. « Mon cher ami, lui a-t-il 
« dit, lorsque je suis au pied des autels et que je pense 
« à vous, mon cœur se déchire en pensant que, avec 
« tous vos sentiments, vous n'avez pas la pratique de 
« la religion; allons, promettez-moi de vous déci- 
« der, » lui a-l-il dit en lui tendant les bras. Ce 





35 e ? MES MÉMOIRES. 

pauvre Hutteau s'y est jeté avec émotion; il l'a promis 
et il va tenir parole : c'est touchant. Oh! mon Dieu ! 
donnez-moi à moi-même la force qui me manque éga- 
lement. 

« Je pensais que deux cents francs et beaucoup de 
politesse seraient bien placés chez une femme qui ap- 
proche les impératrices, dans un pays où l'on a de 
vous une idée fausse. Vous êtes l'œuvre du bien; nous 
ne devons rien négliger pour qu'on vous connaisse 
bien. » 



CCXV» LETTRE 



« Pas une demi-seconde depuis ce matin, chère 
comtesse; seulement le temps de vous envoyer ce petit 
cerf qui vous sera, je l'espère, agréable; mais laissons 
de côté ce qui nous est personnel : le service du roi 
avant tout. Relever l'homme dont l'opposition veut 
faire son coryphée, celui dont elle a pu juger la fai- 
blesse et le goût pour dominer, c'est lui rendre l'es- 
poir, et dans quel moment!... dans celui où, à force 
de courage et d'efforls, nous donnons à l'exagération 
son coup de grâce par celte dernière démarche de 
Monsieur. Il n'est donc plus permis d'hésiter. 

« Renonçons à faire les places pour les hommes; 
prenons les hommes pour les places. De plus, j'en ai 
parlé à Villèle, qui a été charmant ce matin. Ma fran- 
chise l'a encouragé; elle commence un peu à le tou- 
cher. 11 a été un moment triste, parce que j'avais dit 
que Corbière avait parlé à merveille; il trouve vos 
idées parfaites : Il faut laisser finir l'année dans l'état 
actuel. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. ôôô 

« J'ai dit à Villèle que le roi avait été travaillé sur 
lui il y a quelques jours, et que vous-même ignoriez 
par qui; mais que vous aviez si bien parlé à Sa Majesté 
en sa faveur, que toul a été arrangé, et que le roi avait 
été ravissant pour lui vis-à-vis de Monsieur, ce qui l'a en- 
chanté. «Oh! oui, s'est écrié Villèle, madame duCayla 
« est si bonne, si parfaite, que sa démarche auprès du 
« roi ne m'étonne nullement; dis-lui bien, je t'en 
« prie, que je sais à qui je dois cette obligeance du 
« roi. — Ecoutez bien ceci pour juger, ai-je dit à Vil- 
« lèle : voilà Corbière remonté par son discours; n'en 
« laissez pas faire autant au garde des sceaux, qui va 
«mal depuis un mois; d'ailleurs, songez que l'in- 
« téricur périt entre les mains de Corbière : il lui 
« faut une place. — Tu as raison, m'a répondu Vil- 
ce lèle; je ferai ce que je pourrai pour cela. » 

« Villèle m'a parlé de mon beau-père; il m'a dit : 
« Ne reprenons pas les gens qui ont fait fausse 
« route ; pense à tout le mal qu'a fait M. de Mont- 
ce morency. » C'est celui que Villèle redoute le plus 
pour le présent et pour l'avenir. Villèle : « Ah! si nous 
« avions pu deviner tout ce qui se passe, nous eussions 
«arrangé les choses différemment; ton père eût été 
« mieux à la place de ton beau-père, et toi sous-secré- 
« taire d'État à l'intérieur. Tu eusses accepté à cette 
« époque, et touteût été à merveille. — Sans doute, ai- 
« je dit; mais il faut se reporter aux circonstances. 
« Vous allez sortir triomphant d'une des plus belles, 
« des plus importantes questions; tout après vous sera 
« possible, et votre esprit est trop juste pour ne pas 
«juger lui-même de toul ce qui sera nécessaire; car, 
«quant à moi, je n'ai qu'une pensée, celle de vous 
vin. 25 




ooi 



MES MEMOIRES. 



a servir ainsi que mon pays. » Villèle était charmant, 
cela durera-t-il? il avait l'air de sentir ce que je médi- 
tais. Cette route est la bonne; guidés par la Provi- 
dence, nous arriverons, j'espère, à bien. » 



CCKVI' LETTRE 

«Figurez-vous, chère comtesse, le complot, ourdi 
avec infiniment de perfidie, que je viens de découvrir. 
Rivière semble être pour la loi maintenant; mais il 
m'est évident que c'est un moyen qu'il cherche pour 
reprendre de l'influence sur Monsieur. La lettre que % 
j'écris à Villèle vous le prouvera, et aussi ce que je 
vais vous dire. Cependant Villèle est désolant par sa 
faiblesse et l'influence que tous ces gens prennent sur 
lui, sans qu'il s'en doute. Vous comprenez toute l'im- 
portance qu'il y a à ce que Polignac aille à la Cham- 
bre : Villèle n'a pas eu le caractère de lui faire dire 
positivement de s'y rendre. Rivière s'est mis à la tra- 
verse pour tout brouiller; nous sommes dans un bois, 
cl devant le plus violent orage. Je ne manquerai pas de 
courage; j'aurai du caractère, et je serai à tout et par- 
tout. 

« J'ai été chez Polignac; Rivière vient de lui dire 
de la part de Monsieur de ne rien faire aujourd'hui, 
qu'il verrait demain. 

«Polignac, en me parlant de Villèle, m'a fait voir 
que toutes les considérations particulières doivent cé- 
der devant la nécessité de la loi. En sortant de chez 
lui, j'ai réfléchi qu'il faudrait aller chez Villèle, afin 
de savoir la vérité; en effet, je m'y suis rendu : Villèle 
m'avoue alors qu'il en a parlé à Rivière avec un peu 



MES LETTRES A MADAME DU CAVLA. ôho 

d'incerlilude (esl-ce criant!). Grand Dieu! comme l'on 
mène Jes hommes. Enfin, bon gré mal gré, je l'ef- 
fraye sur les conséquences, et je le décide à écrire à 
Polignac un mot ouvert que je porte moi-même. Je 
trouve Rivière au dernier degré de fureur ets'empor- 
tant contre moi de la manière la plus ridicule. Je suis 
vif, et une querelle est sur le point d'être une consé- 
quence fâcheuse de tout cela. Cependant je sens l'im- 
portance d'avoir un grand sang-froid; et, tout en par- 
lant ferme, je reste maître de moi, et, par suite, du 
terrain. Rivière revient et regrette ce qu'il a dit. Po- 
lignac me prend la main. Mais, par la lettre que j'é- 
cris à Villèle, vous verrez tout ce qui lui est échappé. 
a Déjà un petit mol de Villèle sur M. de Chateau- 
briand m'avait prouvé l'action de Rivière; mais enfin 
il n'y a pas une seule preuve des menées de M. de Cha- 
teaubriand. A qui donc a-t-il parlé? Voyez le danger : 
Villèle retournera encore chez lui. Courage et persévé- 
rance! et surtout donnons vie et gloire à la monarchie. 
Toute ma crainte, c'est que Villèle ait cédé : il est si 
faible devant un grand seigneur! et Rivière est si adroit! 
« Croyez -moi, chère comtesse, le coup est bien 
monté. Empêchez tout changement dans le ministère, 
parce que, sans le pouvoir, ils sont vaincus à jamais; 
ils le savent bien, et c'est par suite de celte combi- 
naison perfide vis-a-vis de Monsieur que B... parle 
peu de la loi : c'est un nouveau plan fort dangereux. 
Si Villèle a faibli, je suis furieux. Jugez du triomphe, 
si Polignac ne paraît pas à la Chambre. » 



im 



■ 






550 



MES 51E.MOIKES. 



CCXVII' LETTRE 



« Monsieur a élé excellent, parfait, aimable, avec 
l'expression la plus vraie, la plus sensible pour vous. 
M. de Bruges y était, ce qui m'a retardé; et, quoique 
n'ayant qu'un instant, il m'a entendu, compris, et je 
ne doute pas d'un bon résultai pour Michaud et pour 
Franchet; caries choses deviennent graves pour l'ave- 
nir, sans compter qu'elles le sont aussi pour le pré- 
sent. J'ai oublié de vous dire que je savais positive- 
ment que l'on avait donné des inquiétudes au garde des 
sceaux sur les dispositions que vous preniez pour faire 
tout marcher; ne risquons pas trop à la fois, car nous 
avons entre nos mains de bien chers intérêts. 

« Il est impossible d'avoir été plus gracieux et meil- 
leur que le roi. J'en suis vraiment touché; et je sens 
comme vous que je l'aime pour lui. Parlez-lui de ma 
reconnaissance. J'ai répondu par des mots pleins d'obli- 
geance à ce que me disait Sa Majesté sur le plaisir qu'elle 
avait à me revoir, et sur la satisfaction que je devais 
éprouver. Le désir d'être agréable au roi est si naturel 
aux Français, que l'on n'a aucun mérite. 

« Le roi m'a retenu plus longtemps que personne: 
chacun me regardait avec envie. Je vous quitte, chère 
comtesse, pour courir chez le duc de Mouchy. J'ai pensé 
que je devais cette grâce de Sa Majesté à vous seule. » 









CCXVIll» LETTRE 

« M. de Chateaubriand est arrivé chez moi; ne 
voyant rien de décidé, il ne se donne pas à Villèle : 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 557 

l'indécision est toujours mauvaise. Il regarde tout 
autour de lui avant de se déterminer à rien entre- 
prendre. On travaille très-fortement Monsieur; pour- 
tant M. de Chateaubriand a dit ce matin à Villèle une 
excellente chose : « N'allez pas nous abandonner à 
« ceux qui nous perdraient. » Il entend par ceux, ses 
collègues. 

« On attend le courrier des ambassadeurs. Vil- 
lèle a laissé parler, et s'engager; il a écoulé : ce n'est 
que partie remise. M. de Chateaubriand est arrivé au 
conseil; ce n'était pas le moment d'engager la lutte. 
Après l'arrivée du courrier, la question s'élève, et alors 
la glace se rompt; il faut inspirer toute confiance en 
Villèle, qui nous est toujours si indispensable. » 



■ 
I 



CCXIX" LETTRE 

« Monsieur vient d'être si parfaitement aimable 
pour vous, si bon pour moi, qu'il m'est impossible de 
vous le laisser ignorer. .le lui ai tout conté; j'avais 
le cœur gros en lui parlant, et mon âme n'était pas 
muette. Il en a été attendri. Monsieur m'a dit, en me 
parlant de vous : « Qu'elle se mette au-dessus de sem- 
« blables propos, ils ne peuvent l'atteindre; qu'elle 
« trouve une juste compensation dans le bien qu'elle 
« fait tous les jours. Sa conduite est parfaite en tout; 
« qu'elle n'y change rien, et, marchant au milieu des 
« intrigues sans s'être laissé entamer par une seule, 
« l'avenir la fera apprécier comme elle le mérite. Dis- 
« lui bien qu'elle possède toute ma reconnaissance et 
« toute mon estime. Je ne perdrai pas une occasion 
« pour lui en donner des marques. Pauvre femme! 



■ 









558 MES MÉMOIRES, 

a qu'elle laisse dire, et croie bien qnr l'opinion des 
« gens sur qui elle doit compter la vengera ample- 
« ment. » 

«Je lui ai parlé de la reconnaissance du roi. — Pauvre 
« frère, m'a-l-il dit; que je suis heureux de lui avoir 
« fait ce plaisir; tu n'as pas idée comme je jouis de 
« notre union, de notre intimité. J'entre dans toutes 
« ses opinions; j'approuve tellement tout ce qu'il fait, 
« que si j'étais maître je n'y changerais rien. Je viens 
« de voir Aglaé 1 ; elle m'a dit qu'elle avait trouvé le 
« roi très-bien; j'en suis enchanté. Puisse-t-il vivre 
« longtemps pour le bonheur de son peuple et pour 
« le nôtre! Je le crois très-essentiel dans l'intérêt de 
« la France. Je n'ai vu Blacas qu'une seule fois, a 
« ajouté Monsieur, et je lui ai dit ce que je pensais; 
« c'est qu'il fallait faire attention de bien se garer, de 
« ne rien brouiller, de ne rien déranger. Je lui ai 
« dit que je désavouais toute exagération, et que j'ap- 
« prouvais ce qui se faisait. » 

« Les pointus cherchent à se servir de vous; n'ayez 
pasle malheur de vous y laisser prendre; car il estavéré 
maintenant que les exagérés sont sans appui dans le 
royaume. Monsieur m'a encore dit : « On a voulu atta- 
« quer madame du Cayla devant moi; je ne l'ai jamais 
« permis, et, à ma manière sérieuse de la défendre, on 
« a pu s'apercevoir qu'on me déplaisait, et que mon 
« opinion sur elle était fixée. Je te sais un gré in- 
« fini de m'avoir fourni l'occasion de lui donner de 
« la tranquillité. » Je lui parlai de quelques exa- 
gérés : « Bast! je saurai bien les arrêter, en leur 



1 Madame Daviduff. 



MES LE 1 TRES A MADAME DU CAYLA. 359 

« déclarant net à quel point je les désapprouve. Je 
« trouve qu'il est impossible que le roi place mieux sa 
« confiance qu'en M. de Villèle : il a aussi toute la 
« mienne l . » 

« Villèle est toujours furieux contre M. de Chateau- 
briand. Corbière et Villèle sont intimes en ce mo 
ment; ce dernier est très-fin; il croit avoir besoin de 
Corbière; cela ne durera pas : la jalousie de Corbière 
va l'étouffer aux Chambres. Engagez Villèle, Corbière 
et le garde des sceaux à dîner pour jeudi; nous aurons 
l'air d'entrer dans les vues de Corbière. 

a Ce qui est curieux, c'est que Corbière a tâché de 
persuader à Mareschal que j'avais tort de supprimer les 
Tablettes. Soyez assurée qu'il espérait me compromettre 
par là; du reste, ce qui me prouve que je n'ai pas tort, 
c'est que le garde des sceaux est de mon avis. Simon 
porte demain un ouvrage au roi; tâchez que le roi le 
reçoive bien, et qu'il lui dise qu'il connaît ses sen- 
timents comme les services qu'il a rendus et cherche à 
rendre encore. 

« Simon est l'auteur du Guide des électeurs français, 
imprimé à dix mille exemplaires ; c'est moi qui le 
lui ai fait faire, et, dans ce moment, c'est lui qui est 
en campagne pour la Quotidienne. Donc cette bonne 
réception du roi est importante pour le succès. Villèle 
sent qu'il faut consolider la Chambre; il avoue qu'on 
fait tout au monde pour créer une opposition plus 
forte. 11 voit que j'ai toujours raison; nous avons dis- 
cuté les grands intérêts; mais il se dit : « La Rochefou- 

1 On doit penser à quel point nous étions heureux d'être parvenus à 
établir une union aussi intime dans la famille royale. 



I 



■ 



■ 




5H0 MES MÉMOIRES. 

« cauld ministre, avec madame du Cayla, sérail maître 
« absolu : je ne le veux pas, et tout est là... » Comme 
il nous connaît peu ! » 






CCXX- I.ETTr.E 

« J'en ignore la cause, mais j'a trouvé Villèle ce 
matin de la meilleure et de la plus aimable humeur, 
me chargeant pour vous des commissions les plus 
charmantes : « Ce qu'elle fait pour le roi, j'ose l'en re- 
« mercier, » m'a-t-il dit. Que voulez-vous, il voit si 
clairement que votre main dirige outes choses qu'il 
tremble d'y voir la mienne. Je suis enchanté que vous 
ayez été causer avec madame de Bassompierre; elle 
avait dit avant à madame de la Rochefoucauld : 
« Madame du Cayla ne m'a seulement pas regardée, je 
« ne suis pas contente. » 

« Interrompu depuis ce matin, à toute seconde, je 
reviens à Villèle : nous avons rendu un bien grand 
service, tout en étant mécontents du discours, vous, 
vis-à-vis du roi, moi, vis-à-vis de Monsieur. 11 était 
de la plus haute importance de dominer cette Chambre 
excellente mais consciencieuse et facile à entraîner. 
Villèle, poussé, a fait feu des qutre pieds, et quoi- 
qu'il y a cinq jours il m'ait dit des choses impos- 
sibles, il a aujourd'hui cacheté deux soumissions pour 
la réduction des rentes, vendredi il cachettera la troi- 
sième. La fin du discours du roi sera admirable; il 
m'en a lu le projet, qui est très-bien. Le roi, fidèle à ce 
que vous lui aviez dil, voulait encore quelque chose de 
plus positif. 

« Quant à Villèle, il faut le prendre avec son carac- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



561 



tère, le pousser assez, mais pas outre mesure; il est 
plus animé que jamais contre M. de Chateaubriand; 
« il faut aux affaires étrangères un ami, un homme 
« qui s'entende parfaitement avec moi, disait-il; im- 
« possible de bien marcher sans cela. » 

« Je ne serais pas étonné que Corbière, qui est très- 
fin, fîtfairedes démarches par le Maréchal; Villèlesent 
surtout combien sont dangereuses toutes les intrigues 
de cour. Je l'ai forcé de changer de résolution sur un 
fait très-grave; il m'a cédé difficilement. Hier, au con- 
seil, on a convenu qu'on rappellerait B , dont on 

eslassez mécontent; Villèle était fort décidé qu'on lais- 
sât Talaru, et j'ai fait approuver le rappel. On enverra 
Dumoutiers, à qui on fera une leçon avant son départ 
pour n'écouter que Villèle et correspondre avec lui. Il 
faut que l'ambassadeur français domine le roi d'Espa- 
gne, et qu'on se décide pour la Péninsule. Villèle 
adopte mes idées; je me charge de Dumoutiers, el 
Monsieur sera de moitié. Enfin, jusqu'au bout j'aurai 
fait de mon mieux; mais, je le répète, ma position est 
devenue impossible; vous le comprenez, chère com- 
tesse. 

« Bien! voilà B... qui m'arrive, puis l'évêque 
d'Hermopolis. La retraite ou les affaires, c'est clair : 
soyez sûre, du moins, que par mes efforts je ne serai 
jamais au-dessous de mes devoirs. » 



CCXXI» LETTRE 



« Chère comtesse, vous contrarierait-il que j'allasse 
de mon côté chez Gérard? répondez, je vous prie. J'avais 



rfd . 




5fi2 



MES MÉMOIRES. 










oublié de vous ajouter dans ma lettre que M. deChaleau- 
briand avait dit « : Tout le conseil est rangé du côté de 
« M. deVillèle. «Vous devriez, cbère comtesse, vis-à-vis 
du roi, montrer Yillèle tellement fort par lui, que seul 
il lutte contre tout, et contre tous; qu'il conquiert une 
majorité plus forte et plus ferme qu'elle n'a jamais été; 
faire comprendre la nécessité de le voir mieux et autre- 
ment secondé, sans cela il succomberait, et tout se- 
rait remis en problème. 

« J'ai causé une demi-heure avec Villèle, il était 
fort triste; il souffre beaucoup moralement; cela me 
fait une vive peine; ce déchaînement furibond contre 
lui, lui paraît une horrible injustice qui le déchire 
au fond de l'âme. «Sans mon dévouement et monatta- 
« chement plus grand qu'on ne peut le croire pour le 
« roi; sans madame du Cayla et sans toi, depuis quinze 
« jours j'aurais donné ma démission, disait-il, etjese- 
« rais tranquille; car, voir tout ce que je fais, mes ef- 
« forts, mes sacrifices si peu appréciés, c'est cruel. » 

« Il faut soutenir Villèle à tout prix, l'appuyer de 
près et de loin, lui offrir même des consolations : les 
banquiers ne l'ont quitté hier qu'à onze heures; il a 
besoin de vous voir, il désire vivement en finir; il 
craint le, moment d'entamer la question; il faut à mon 
avis, qu'il soit bien décidé à l'emporter, et que la 
chose soit faite avant qu'il sorte du cabinet; il dit avec 
raison que c'est la première condition. 

« Tenez, chère comtesse, je vous le dis dans ma con- 
science: il est temps, grand temps que ce soit fait; aussi, 
je n'hésite plus à presser de droite et de gauche. Les 
circonstances dans mon opinion peuvent s'aggraver, et 
elles sont déjà graves dans l'étal actuel. Villèle succom- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



âG5 



berait, sans mon caractère qui lui force la main pour 
jouer la partie en grand, cette fois, et de manière à n'y 
plus revenir. Songez, chère comtesse, à quel point je 
m'appuie sur vous; ne me manquez pas. Chacun sent 
trop bien que rien ne va. 

« Oui, la partie, telle que je l'entends avec Villèle, 
réussira, je réponds de tout. Le pauvre Villèle sentqu'il 
a fait des fautes, et il en souffre : il revient à toutes 
mes idées, il n'est plus abattu; il désire au contraire 
le combat des Chambres et il veut triompher; mais il 
souffre trop de toutes les injures qui lui sont faites pour 
être égal de caractère. Il faut que nous remontions le 
moral de ce pauvre Villèle; il peut par un grand coup re- 
hausser l'opinion. Je crois pouvoir vous assurer, chère 
comtesse, qu'avec l'aide du ciel, mon caractère triom- 
phera de tout. On ne m'arrête ni ne m'entrave. » 



CCXXII* LETTRE 

« C'est un fier service que nous avons encore rendu 
à Villèle et à la chose publique; car ce coup était un 
brûlot poussé en avant, et son exemple eût été suivi. 
Voyez tout ce quenousfaisons.il y a un article qui n'est 
pas bon dans le journal la Quotidienne; mais il était 
abominable, très-dangereux , rédigé par Audibert, vrai 
lutin que M. de Chateaubriand devrait faire partir et 
qu'il garde pour raison. Simon, que j'ai gagné, a 
attendu Michaud jusqu'à minuit; ils ont corrigé cet 
affreux article et sont restés jusqu'à une heure du 
matin ensemble; Simon a passé la nuit à faire le jour- 
nal, car il avait tout arrêté. Que de services nous ren- 



I 

I 

l 

I 




■ 



564 MES MÉMOIRES. 

dons! Eh bien, je ne puis rien obtenir pour ceux qui 
me servent si parfaitement. 

«Est-ce que vous allez ce soir à cet immense bal? 
Je suis contre, je vous l'avoue; vous ne pourriez refuser 
celui de M. de Chateaubriand. 

« Voyez si je suis un homme de bon conseil; Villèlc 
est forcé de le reconnaître tous les jours. Je veux qu'il 
apporte lui-même la loi sur la responsabilité des minis- 
tres. Il en a senti l'importance; mais il ne sait trop 
comment s'arranger. Je lui ai dit sous le plus grand 
secret que c'était M. de Chateaubriand qui avait donné 
le cordon bleu à Talaru. Non, il est impossible de vous 
peindre l'état dans lequel celte nouvelle l'a mis, mais 
(effet très -salutaire, du reste) il y revenait sans cesse 
et n'entendait que cela ; il était furieux contre lui de 
n'avoir pas jugé la proposition comme moi dès le pre. 
mier moment; il me faisait compliments sur compli- 
ments; il a compris plus que jamais à quel point la 
position était difficile, tout ce qu'il vous devait et tout 
ce qu'on vous devait dans les détails de tous les jours. 

« Le préfet de Paris est indigné des moyens qu'on 
est venu lui proposer de la part de Capelle pour les 
élections; il y voit perfidie et projet de compromet- 
tre le gouvernement, s'il y eût consenti ; mais il s'y 
est refusé. Hutteau d'Origny l'y a formellement encou- 
ragé; et a par cela rendu un grand service. » 



CCXXIII* LETTRE 



« Si le ciel m'éprouve souvent, il faut convenir qu'il 
m'a heureusement conduit aujourd'hui. Fatigué, j'hé- 
sitais à aller chez Monsieur; je me décide enfin vers 









MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 305 

quatre heures. c< Eh hien ! tout est rompu, me dit-il, 
« cesonldesmalheureiix; jen'ypuisplusrien;jel'ai an- 
ce nonce ce matin même au roi. » Je combats cet avis 
de Monsieur, je lui dis qu'il ne peut et ne doit jamais 
échouer; le prix que le roi y attache, l'importance de la 
chose, etc., etc., enfin je lui parle bien et lui fais voir 
qu'il ne doit pas se décourager. 

« Les ministres l'avaient ennuyé sans avoir eu le 
courage de lui tenir tête et de lui parler comme moi. 
J'ai bien vu que je le contrariais un peu, et qu'il lui 
était pénible d'échouer, surtout pour le roi (dont il m'a 
encore parlé, à propos de la matinée, de la manière la 
plus touchante). Pendant que je raisonnais fortement et 
que Monsieur me racontait qu'il en avait exprès parlé au 
roi devant M. de Chateaubriand, on annonce M. Capelle. 
En me retirant, je demande à Monsieur la permission 
d'attendre ; l'instant d'après il me fait dire par le bon 
Antoine 1 d'entrer. Je regarde M. Capelle en face, je 
lui laisse dire quatre mots, je n'en entends que deux, 
et le voilà tellement déconcerté qu'il ne savait plus ce 
qu'il disait. Il voit que je lis au fond de son âme; 
alors il nous parle avec infiniment d'adresse pour Mon- 
sieur de l'affaire en question, nous prouvant que tout 
sera terminé demain seulement sur le papier, et in- 
siste pour qu'on n'en finisse pas plus tôt. Il sortait de 
chez Michaud. 

« Monsieur se rangeait d'abord de son avis et tout 
me paraissait perdu. Je prends alors la parole; je 
presse Capelle : il trébuche et ne sait pi us où il en est, 
il n'y a plus qu'un point où il se retrouve toujours, 

1 Fidèle valet de chambre de Monsieub, qui ne l'avait jamais quitté. 


















500 MES MÉMOIRES. 

« c'est pour remettre à demain. » Enfin, Monsieur 
revient à mon avis et mon avis l'emporte. 

« Je veux à toute force terminer cette affaire; je vais 
donc chez Michaud avec l'acte sur papier timbré, et le 
lui fais signer. Je vais ensuite pour terminer avecLau- 
rentie. Puis, ayant la majorité par Laurentie, je re- 
tourne dire à Michaud que Monsieur oublie tout, et que 
pour preuve il lui propose de reprendre ses actions. 

« Tout le monde a été frappé de l'esprit du roi ce 
matin. Je suis bien décidément contre l'idée de créer 
de nouveaux pairs, et plus j'y réfléchis, plus j'en vois 
les inconvénients. La majorité n'est pas douteuse, si 
le roi et Monsieur s'en occupent fortement, et si d'avance 
on gagne des voix par tous les moyens possibles. M. le 
ducd'Angoulême écrit au duc de Damas; ce côté va 
beaucoup mieux. Il y a eu très-certainement un travail 
des personnes qui entourent Monseigneur pour ne pas 
se mettre à dos le ministre de la guerre, qui est tou- 
jours un personnage pour des militaires. Guilleminot 
môme lui rend des comptes, ce qu'il ne faisait pas au- 
paravant; je crois qu'il faut voir en cela plutôt un cal- 
cul qu'une amélioration sincère. Il n'en faut pas moins 
profiter. Fauchet m'interrompt. 

a On dit d'une manière assez positive que M. de 
Corbière voit, au moins quatre fois par mois, en se- 
cret, M. de Yitrolles. Rien de mieux que de le gagner, 
cl j'irai de l'avant si j'ai la Quotidienne, mais pas 
autrement; ce qui me donne des craintes c'est de voir 
Corbière avec les pointus. Villèle, voyant qu'il avait 
beau dire et beau faire, et que le travail des élections 
ne s'achevait pas, vient de convoquer pour aujourd'hui 
un conseil extraordinaire avec obligation de s'y rendre. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. SUT 

c<M. Audibert, employé aux ponlset chaussées, est, 
a dit M. de Corbière à M. de Villèle, mon espion à la 
Quotidienne. Corbière est trompé par les gens qu'il 
emploie, ou il est trompeur. Je me rappelle aussi ses 
liaisons secrètes avec M. de Chateaubriand ; et il va à 
son ministère, c'est un fait : il ne quitte plus M. Mi- 
chaud- d'une seconde, et le pousse maintenant à l'op- 
position qu'il fait. Michaud est un homme faible, 
facile à entraîner, et M. de Corbière m'a dit : « Mon 
« rédacleur principal, par son influence, peut tout sur 
o l'esprit de Michaud. » Comment expliquer tout cela? 
impossible; mais c'est pitoyable, on se traîne, on ne 
marche pas ainsi. L'affaire de Robert sera décidée au- 
jourd'hui; tout languit à l'intérieur, on ne s'occupe 
même pas d'augmenter la gendarmerie. Le Drapeau 
blanc garde le silence. Mais voici qui nous éclaire : 
M. de Chateaubriand a été déjoué par nous et par la 
commission, il ne peut accepler un rôle secondaire; 
le minisire de la marine lui a fait une cour assidue et 
espère être nommé ministre de la guerre. 

« A ce soir, chère comtesse, notre" causerie si im- 
portante pour l'intérêt de notre pays. » 



CCXXIV» LETTRE 

« Voyez la Quotidienne parlant à la pointe; le Jour'- 
nul de Paris au centre, et mettant tout sens dessus des- 
sous. Les esprits ne savent auquel entendre. Villèle né- 
glige tous les détails, et c'est avec les détailsqu'on mène 
les hommes. H juge les conséquences et ne veut jamais 
les prévoir. C'est ce qui tue. 

« Lauriston lui a dit qu'on avait tenté de gagner 



^H 







3«8 MES Mh.MOlItLS. 

les bureaux cl moi je crois que Liurislon est pour 
quelque chose dans le mouvement du centre, mais 
alors, c'est plus grave; il faut que le roi lui parle avec 
force, afin que tout marche ensemble et surtout qu'on 
donne aux journaux une bonne direction, il n'y a que 
ce moyen. Laissons dire et marchons. Je supporterai 
tout pour le service de mon roi et le salut de mon 
pays, mais souvent les moyens me manquent. Villèlc 
peut, s'il veut, défendre les choses les plus importan- 
tes; négligeons tout le reste. Soyez certaine qu'il y a 
un grand coup de monté; et que plusieurs membres 
du ministère sont de la partie. 

« Redoublez, mon amie, de courage, de zèle, de 
force. Moi, j'oublie tout pour me venger noblement, 
■n'attendant, après le triomphe, à un peu plus d'in- 
gratitude. Peu m'importe! » 



CCKXY° LETTRE 

« Quelle excellente lettre dans le Drapeau blanc! 
Que feraient tous, les journaux contre? Eugène d'Har- 
court sort de chez moi, je cherche à m'inslruire en 
parlant. Lauriston, par ordre du roi, doit le faire venir 
et le décider; au point où l'on est, il faut l'emporter. 
Eugène espère, d'après ma demande, qu'il pourra 
ramener d'Haussonville; j'y fais des pieds et de la tête. 
Béranger est très-bien disposé, depuis que je suis allé 
faire une visite à sa femme. Mais voici le plus curieux : 
Nicolaï n'est aussi animé conlre la loi que par affection 
et dévouement pour M. de Chateaubriand; il ne voit 
que par ses yeux. » 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



569 



CCXXVI» LETTRE 

« La Quotidienne est furieuse, elle joue son reste, et 
le Journal de Paris également; vraiment, nous en 
sommes au dernier degré de l'absurde. Quand on veut 
Iriompbcr de tant d'obstacles, faudrait-il au moins 
en prendre les moyens. Il y a de quoi se décourager 
devant tout ce qui arrive par la faiblesse et surtout 
par la jalousie des hommes. « Les esprils restent con- 
« fondus, disait hier malignement de Bruges dans le 
« salon de Monsieur, en voyant un journal que l'on 
« sait, sous une direction ministérielle. » 

« Rappelez-vous qu'il faut vaincre ou mourir; M. de 
Villèle périrait malgré son talent, si on ne le soutenait 
même contre lui. L'orage est gros, il faut le surmon- 
ter; on le surmonlera, mais en prenant des précau- 
tions. Où en serions-nous sans nos journaux? » 

CCXXVII" LETTRE 

« La manière dont le Journal de Paria rend compte 
de l'affaire Manuel est essentielle à remarquer; dans 
une circonstance de ce .genre, c'est trop montrer le 
bout de l'oreille et c'est coupable. M. de Corbière est 
ambitieux avant tout. 

« Bonneau m'envoie celte lettre; l'affaire de la 
Quotidienne sera terminée sans le ministre : on se 
débat comme un beau diable pour ne pas vendre. 

« Mon père est assez bien ce matin. Je viens d'é- 
crire sur les affaires Duras et d'Aumont pour tout 
prévenir. » 

▼m. 2* 



I 







>70 



MES MÉMOIRES. 






CCXXVIIl» LETTRE 

« 11 est midi et demi ; je rentre exténué de fatigue. 
Ma foi, c'est trop de difficultés, tout cela amené par 
les intrigues des uns et la faiblesse des autres. J'ai 
passé une heure avec M. Capelle pour l'entendre 
broder et ne rien dire, une heure et demie chez 
Michaud, plus furieux que jamais; on lui a répété 
que M. de Corbière avait dit : « Je tiens Michaud 
a maintenant. » Michaud, la tête perdue, fou à la 
lettre, gesticulait dans son lit; enfin, après deux 
heures environ, je l'ai radouci, et ramené. 

« J'ai pris sur moi une chose qui rendra Corbière 
furieux, parce que, toujours personnel, il déteste 
Berryer qui l'a piqué personnellement. J'avais été 
chez Valdenois, secrétaire de Monsieur; il m'a confié 
l'acte signé par J,aurenlie au sortir de ma conférence 
avec Michaud. Figurez-vous que Capelle ne lui avait 
pas dit un mot de mes intentions. Je me suis fait don- 
ner une procuration de Valdenois, qui a acheté deux 
actions pour Laurentie. Je laisse à Berryer la jouissance 
d'une action. Corbière consentira ,. puisque le roi 
me soutiendra; il faut la pensée de le servir noble- 
ment pour me faire agir, car je suis excédé. 

« Michaud voit bien que, moi seul, je ne le trompe 
pas, et il a raison; je veux le tenir, assurer le service 
du roi, et je le soutiendrai envers et contre tous. Je 
cours chez Berryer, et ce soir, je vous rendrai compte 
de mon entretien. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 571 



CCXXIX' LETTRE 

« Je vous envoie la réponse de Villèle, toujours le 
même homme, vous verrez qu'il est plus à nous qu'il 
ne l'a jamais été. 

« Ne laissez pas ignorer nos relations d'amitié avec 
la princesse Wolkonski, relations existant depuis long- 
temps. La confiance et l'amitié de l'empereur de Rus- 
sie lui donnent de l'importance; tout ceci est dans la 
politique du roi; il m'en saura gré. » 

CCXXX* LETTRE 

« Mon dévoué Simon me revient une seconde fois; il 
a fait merveille. 11 a vu Michaud, me l'amène demain 
cl me répond que tout est terminé. Dieu soit loué! 
c'est unefière chose que celle-là. Répondant de tout, je 
veux être partout. M. de Corhière refuse au peuple de 
lui donner des représentations gratuites, ceci est plus 
grave qu'on ne le pense. Pourquoi mécontenter le 
peuple pour si peu? On ne saurait croire, je vous 
assure, la tristesse et le mauvais effet que cela produit. 
Je vois avec bonheur que mon dévouement pour mon 
roi passe dans bien des veines; Simon, comme vous le 
savez, est de ma légion; c'est vraiment un homme 
plein de capacité. » 



I 



CCXXXI» LETTRE 



«Chère comtesse, j'ai oublié de vous dire hier soir 
que l'hôtel Chabrillan, en face de M. de Vence, était à 
vendre : jardin; énormément de logement; jolie posi- 



■ 



^iU». 



r,72 MES MÉMOIRES. 

lion, deux cours, deux portes. Il me parait bien ten- 
tant : on en demande deux cent mille francs, ceserait 
tiac bonne acquisition. 

« J'ai repensé à notre conversation d'hier : si Vil- 
lèle ose prendre son parti pour M. de Chateaubriand 
avant la fin de la session, après que la loi ou les 
deux premières lois seront publiées, laissez nom- 
mer mon père. Être dans une position où je ne 
puis pas montrer ce dont je suis capable, m'est péni- 
ble, il est vrai; mais n'importe. Corbière ne peut res- 
ter à l'intérieur, il faut le porter aux sceaux. 

« Quant à l'intérieur, je crois que je l'organiserais 
de manière à ne pas mériter de reproches ! les choses y 
sont si sottement établies qu'il faut beaucoup de carac- 
tère pour tout remettre en ordre ; mais je sens que 
j'aurais la force de régler toute chose; et je saurais 
m'entourer de gens capables. Villèle ne peut quitter 
de bien longtemps le ministère des finances, à cause 
de ses opérations. Ce serait la plus lourde sottise s'il 
s'en allait, et pour la loi, et pour l'État. Il faut de la 
fixité plus là que partout ailleurs. 

« Je compte tellement sur vous, chère comtesse, 
que cette pensée me donne de la force et soutient mon 
courage. L'intérieur une fois bien organisé, tout le 
monde serait content. Je vous livre mes pensées, car 
je sais que vous les partagez, connaissant comme moi 
les difficultés comme les exigences de la position. » 



CCXXXII" LETTRE 



« Chère comtesse, un caractère de fer, avec beau- 
coup de sagesse, et un bras énergique, voilà ce qu'il 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 375 

faut pour donner à tout de la vie et de l'âme. Votre 
ouvrage reste imparfait si vous ne l'achevez, et tout 
peut se détruire en un instant. Nous avons les meil- 
leurs rouages, mais l'horloge n'est pas montée; il faut 
un individu que rien n'étonne, qui ne ménage per- 
sonne, enfin qui se moque de tout, hors du hut qu'il 
veut atteindre, et qu'avec la grâce du ciel il atteindra : 
la gloire du roi et le salut du pays. Ce sentiment seul 
me donne la force de parler ainsi. Autrement j'en rou- 
girais; et malgré tout, croyez qu'il m'en coûte. La 
nécessité seule m'y oblige. 

« Un homme qui vous inspire de la confiance 
me disait hier : « Ne craignez plus, monsieur, de 
« parler de vous, c'est nécessaire, c'est indispensable; 
« préparez-vous donc, et rendez-vous-en digne! » Eh 
bien, oui, je le ferai, et c'est aux pieds de l'Éternel 
que je prierai pour mon roi, mon pays, pour moi- 
même et pour vous. Si l'on crie, nous laisserons crier. 
Je demande huit jours pour donner aux affaires une 
tout autre tournure. Le moyen le voici : Que le roi 
envoie Laurislon en Angleterre en lui donnant le bâton 
de maréchal, pour le laisser très-content. L'estime que 
l'on porte à mon père fait qu'on le verra arriver avec 
plaisir au ministère de la maison du roi, et en six 
mois tous les désordres auront disparu. 

« J'y aiderai de tous mes efforts, et tôt ou tard on me 
rendra justice; si ce n'est pas dans ce monde, ce sera 
dans l'autre. Un pas immense, incroyable a déjà été 
fait; il faut achever ce grand ouvrage, et si votre in- 
spiration est la même que la mienne, c'est à vous de 
finir ce qui reste encore. 
« Il serait utile on même temps que je fusse major 



57-i 



MES MÉMOIRES. 



général de la garde nationale pour me donner une 
très-grande influence; et je vous réponds sur ma con- 
science que tout irait; voyez ce que j'ai déjà fait pres- 
que sans moyens. Tout mon travail est préparé, je 
n'hésiterai sur rien. 

«Votre projet? me direz -vous, le voici : Faire 
d'abord tout ensemble, au nom du roi uniquement, 
pour ne pas exciter la jalousie des autres ministres, 
qui, au fait, nous doivent trop pour se plaindre; nous 
servir beaucoup de Peyronnet , dont j'ai conçu une 
haute opinion depuis les pairs ; d'ailleurs il a tout à 
perdre et rien à gagner à nous être hostile; caresser les 
hommes du centre et empêcher qu'ils ne se fassent 
trop puissants. Quant à la droite, comme elle est la 
force d'un ministère royaliste, nous la contenterons 
par nos actes; faire vingt pairs successivement et pas 
en masse : le roi proposant toute chose. Vous figurez- 
vous, chère comtesse, quel précieux résultat pour le 
pays nous retirerons, si nous nous entendons bien? 

« Il faut aussi à l'instant même une circulaire du 
ministère aux préfets, et des préfets aux maires, pour 
expliquer à tous les Français la marche du gouver- 
nement; enfin rassurer, tranquilliser, diriger, mais 
diriger d'une manière qui ne permette nulle hésita- 
tion; donner à Saint-Chamans la place de Capelle, qui 
est faible et remuant, tandis que Saint-Chamans est un 
caractère sage, très-capable, et qui aune grande habi- 
tude des affaires. On me reprochait ma modération, 
donc je n'effrayerais pas : d'ailleurs c'est le roi, uni- 
quement le roi qui proposera tout; mais au conseil 
j'aurai de l'empire en y mettant de la réserve, et en 
m'éclairant des lumières de M. deVillèle. Je suis cer- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 375 

tain que le roi comprendra bien la justessedes mesures 
que je lui proposerai : il a trop d'esprit pour qu'il en 
soit autrement. A nous trois, chère comtesse, nous 
sauverons le royaume. 

« Chabrol à l'instruction publique; et dans le même 
moment, un conseil admirable dont j'ai déjà la com- 
position. Soyez assurée que tout marchera ainsi. Lors- 
qu'on verra une grande fermeté dans les affaires, 
tout le monde reviendra au pouvoir. Faire partir Don- 
nadieu, pour commander le cordon sur les frontières 
d'Espagne. Il y sera excellent; et puis qu'auront à 
dire les royalistes, lorsqu'ils verront le pouvoir juste 
on même temps qu'il sera inexorable? Je réponds 
d'avoir bientôt mis chacun aux pieds du roi, c'est le ciel 
qui m'inspire cette heureuse idée. » 

CCXXXHI" LETTRE 



« J'ai de la peine à concevoir Ag...; il est tout à 
fait du côté de M. de Chateaubriand. Depuis ce malin, 
je travaille beaucoup ; l'arrivée de mes chevaux m'a 
un peu dérangé. 

« M. de Chateaubriand voulait M. de Vilrolles; il a 
soutenu fortement son idée, a pris un air boudeur, et à 
la fin, d'un ton impérieux, il a dit : « Eh bien, mes- 
« sieurs, puisque vous ne voulez pas de M. de Vitrolles, 
« j'en parlerai moi-même au roi. — Vous êtes libre, 
« a répondu Yillèle avec dignité ; mais, quant à moi, 
« je ne lui proposerais jamais ce que je regarderais 
« comme une lâcheté s'il y consentait. Vous prétendez 
« que M. de Vitrolles n'est pour rien dans toutes les 
« attaques des journaux ; soit, quoique je croie avoir 










570 MES MÉMOIRES 

a la certitude du contraire ; mais il suffit que l'opi- 
« nion générale soit telle, pour que ce soit dans ce 
« moment chose impossible: je m'y oppose, moi, de 
« tout mon pouvoir. Vous nous menacez du roi? Sans 
« doute il est libre de prononcer; mais avant, du 
« moins, il connaîtra mon avis, si la chose est mise 
« en délibération. » Ici Villèle a eu raison; c'est hors 
de doute. Mais la colère de M. de Yitrolles est Je ré- 
sultat d'une faute; et si, depuis un an, comme je 
le lui conseillais, Villèle eût réparé cette injustice vé- 
ritable, nous n'aurions pas aujourd'hui à en suppor- 
ter les conséquences. 

« Voici mon avis : nous ne pousserons pas Villèle 
à prendre un parti avant la Chambre, avant les évé- 
nements. Il faut nous préparer un résultat sûr et in- 
dispensable. Puis, chère comtesse, je vous le dis au- 
jourd'hui sans crainte, plus nous aurons de moyens, 
mieux cela vaudra. Cherchez -en donc; à votre place 
j'en parlerais franchement à M. de Villèle, lui disant la 
vérité; c'est-à-dire que je n'ai jamais pensé à moi, et 
que bien longtemps même j'ai dit : « Sacrifiez-moi, 
« ne parlez pas de moi. » Mais qu'aujourd'hui il vous 
paraît impossible de soutenir seule, et sans plus de 
moyens que vous n'en avez, une lutte aussi forte; que, 
dan l'intérêt du bien, vous pensez que vous devez tra- 
vailler ensemble à me faire arriver au pouvoir afin de 
le sconder, et qu'il faut en parler au roi. 

« Voilà mes idées, chère comtesse; je vous les sou- 
me , parce que je sens que nous ne pouvons marcher 
ainsi. Dites bien à Villèle qu'il pourra compter sur moi 
d'une manière absolue. Vous me soutiendrez, j'en suis 
persuadé, chère comtesse; j'oserai attaquer les abus et 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 577 

je marcherai sans crainte, heureux de vous devoir celte 
nouvelle possibilité d'empêcher un grand mal, de faire 
un peu de bien. 

« J'ignore ceux des rapports que vous avez vus : 
il y a des choses remarquables à prendre. Profitons de 
tout. Il faut que les ministres aillent en ce moment 
souvent chez le roi, surtout Villèle. Quant aux Cham- 
bres, le roi peut êlre tranquille; Villèle l'emporlcra 
glorieusement, ainsi que la cause royale. » 



CCXXXIV- LETTRE 



« Oh! que vous êtes aimable, chère comlesse; j'en 
suis reconnaissant. Vous avez dû être contente de l'ar- 
ticle B...; figurez-vous qu'ils ont eu la sottise d'en re- 
trancher des mois charmants pour les remplacer par 
d'autres sans esprit. 

« On m'a dittles choses fort imposantes sur l'in- 
fluence qu'exerçait encore M. Decazes au ministère de 
l'intérieur et ailleurs, et sur le travail actif de lui et 
de ses affidés. C'est au point qu'on m'a dit : « Vous 
« croyez à tort que c'est un homme fini, et qu'il n'a 
« plus de rôle à jouer; ce serait pourtant bien fatal, 
« et celte opinion seule est funeste. » J'ai eu beaucoup 
de peine à prouver qu'il y avait devant lui une bar- 
rière insurmontable. Alors on m'a promis de faire 
tout au monde pour en savoir davantage, d'ici à quel- 
ques jours, sur les menées. On m'a aussi dit qu'on 
avait la certitude que le Journal de Paris était sous 
sa direction absolue, que Mirebel, ami inlime de 
M. Decazes, y meltait des articles de temps en lemps; 






"»78 MES MÉMOIRES. 

cl que surtout Lingey, sa créature, homme d'esprit, 
rédigeait tous ces mauvais articles. Voyez ces conspira- 
tions qui éclatent de toutes parts. Le roi a sauvé son 
trône et son peuple; en le lui disant bien, c'est lui 
montrer ce qu'il tous doit et augmenter sa confiance; 
ce qui est indispensable pour le bien. Mais avec qui 
est lié intimement M. Decazes? avec ceux qui condui- 
sent et dirigent toutes ces conspirations. 

« Il fout qu'on ait le courage d'achever votre ou- 
vrage, en détruisant jusqu'à l'apparence de ces inquié- 
tudes qui feraient un grand mal en empêchant le bien. 
« C'est mon opinion ? me disait R..., malheureusement 
«je ne l'ai pas seul, et elle fait beaucoup de mal. » 
Il avait l'air de vouloir m'apprendre qu'on savait 
pertinemment que M. Decazes jouit encore d'un grand 
crédit auprès du roi. Sans doute, M. Decazes cherche 
à le faire croire; et celte correspondance, dont sûre- 
ment il se vante, contribue plus que tout à lui faire 
attribuer une certaine influence, ^pus parviendrez, 
j'espère, ta l'empêcher d'être si tenace dans ses idées. 
Servez la cause avant tout. M. L... n'avait pas parlé de 
votre réponse, que l'on ignorait absolument. 

« Il y a conspiration partout. Il faut conjurer la 
crise, s'il est possible, ou du moins se préparer à y 
résister; j'ai une grande confiance; les événements 
viennent toujours me donner raison. 

« On verra combien il est dangereux de ne point 
réorganiser la garde nationale de Paris : supposez que 
l'on soit forcé de faire partir des troupes, ce qui est 
possible, alors il sera trop tard pour y penser. Et, soit 
dit sans compliment et sans le moindre amour-propre: 
seul à pouvoir opérer cette œuvre difficile, je ne 






MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 579 

m'en chargerai point lorsqu'il y aura impossibilité 
complète d'y réussir. 

« Un homme plein d'honneur qui sort de chez moi 
m'a dit avoir vu hier, dans les mains d'un écolier en 
droit, une proclamation pour appeler aux armes; 
il a aussi vu, en d'autres mains, la liste de tous les 
agents de police. Je vous assure, chère comtesse, 
qu'il faut prendre de fortes et actives mesures; ces 
gens-là sentent qu'ils expirent, et ils préfèrent nous 
tuer que mourir. Sans être alarmiste, j'aime à tout 
voir. Votre noble rôle, chère comtesse, devient cha- 
que jour plus important; montrez ces conspirations 
comme préparées depuis longtemps et échouant seu- 
lement à cause de ce nouveau ministère, qui, de 
fait, rallie cent fois plus de monde qu'aucun n'avait 
encore fait, ce qui est déjà un immense avantage. 
Empêchez surtout qu'on s'abatte jamais, et préparez- 
vous, au contraire, à déployer beaucoup de caractère 
et de fermeté. » 



CCXXXV LETTRE 

« N'est-ce pas une grande chose de voir aujourd'hui 
tous les journaux tenant le même langage? 

« Lisez cet article de la Quotidienne; je l'ai com- 
mandé hier matin : ce qui n'est pas maladroit. Il ne 
faut pas se le dissimuler, l'état d'affaiblissement dans 
lequel se trouve le roi a produit un profond effet de 
tristesse. Il est aimé. Enfin, au jour le jour, et à Dieu 
la conduite des événements! 

« Le Journal de Paru, pourtant, cherche à tourner 
en dérision le Drapeau blanc, c'est une absurdité. Il 



580 MES MÉMOIRES, 

faut être maintenant ou ami ou ennemi; c'est la chose 
la plus incroyable que de voir ce journal qui n'est 
pas soumis à la marche générale. 

« Quel bonheur, dit mon père que sa trop grande 
« bonté abuse quelquefois, que l'on n'ait pas changé 
« M. de Corbière! » Où en serions-nous cependant si 
Villèle, effrayé, n'avait pris sur lui le travail des élec- 
tions? et si, malgré et contre tout, je ne me fusse 
emparé des journaux? 

« Villèle s'oppose à l'achat de VArhiarque. Je sais 
qu'il y a du pour et du contre; mais si les enragés 
réussissent à le faire paraître, on verra quel effet cela 
produira : je n'y serai pour rien. 

« La satisfaction de Chazet est complète. Je vais lui 
répondre en le félicitant. M. de Beauregard ne prendra 
même pas le titre que son patron lui donne. 11 sera 
rédacteur principal, ce qui est plus simple et lui 
donne tout pouvoir. « Je vous crois fée, me disait Ma- 
« reschal ce matin; de tous les suffrages, le vôtre est le 
« seul que j'envie. » Villèle est très-bien aujourd'hui; 
l'article a été mis dans la Quotidienne, ce qui m'in- 
quiète; mais aussi cequi pressera Monsieur de conclure. 
Il verra que je suis bien instruit et que je ne le trompe 
pas. Simon sort de chez moi; ce brave homme a lutté 
depuis midi jusqu'à minuit pour ne pas mettre ledit 
article; mais à cette heure Laurentie a ordonné l'in- 
sertion de la part de Michaud. Malitourne, qui, à 
présent, est pour nous, vient de dire : « Les choses 
« vont s'arranger; un peu de patience et tenez bon. » 
Audibert, plus furieux que jamais, a pensé recevoir 
une insulte de Simon, s'il ne lui avait fait des excuses 
à l'instant. 



MES LETTIIES A MADAME DU CAYLA. 581 

« Villèlc a enfin pris son parti de voir les jour- 
naux entre mes mains; que Dieu soit béni ! les affaires 
prennent une meilleure tournure. » 

CCXXXV:- LETTRE 

« Je vais faire répondre fortement à la brochure 
contre Villèle; j'ai donné mes idées. M. de Bcaure- 
gard, que j'ai au Drapeau blanc et qui est de première 
force, ancien sous-préfet destitué il y a un an par suite 
d'une inlrigue, est venu me voir ce matin. 

« II voudrait à tout prix rentrer dans la carrière de 
l'administration. J'ai obtenu, je ne sais comment, 
qu'il me resterait et renoncerait aux certitudes qu'on 
lui donnait à l'intérieur; il était si ému de ma con- 
versation, que Chazct l'a trouvé tout hors de lui. Celle 
lettre vous montrera que je ne m'entends pas trop mal 
à gagner les esprits et les cœurs; qu'en pensez-vous? 
votre opinion seule m'est chère. Je n'ai pas été inutile 
aux élections de la Marne. » 



CCXXXYII» LETTRE 

«Jesuisd'un horrible tourment. Ce pauvre Bouille' 
"va avoir, je crois, une affaire; je crains fort qu'elle 
ne s'arrange pas; cela me paraît presque impossi- 
ble. C'est pourtant une chose malheureuse que moi 
seul aie du caractère; si, en l'apprenant, ses chefs 
m'avaient secondé, c'eût été (ini. Demandez à made- 



1 Ce Bouille n'était nullement de h famille de Bouille, bien que por- 
tant le même nom. 





58-2 MES MÉMOIRES. 

moisclle Valontine une petite prière pour ce malheu- 
reux. 

« Villèle ira ce soir chez vous à sept heures; il a 
conseil plus tard et ne pourrait venir après. Il est très- 
décidé sur l'affaire B...; il faut nommer Charles de 
Damas gentilhomme. Il a besoin d'être fixé sur ce point; 
voyez-le pour le décider : il le faut absolument. Il 
est bon de nommer Blacas grand veneur à la Saint- 
Louis. Rien de plus à vous dire; ce soir je serai chez 
vous, chère comtesse, à neuf heures. » 



CCXXXVIII' LETTRE 

a J'ai eu avec madame de Villèle une conversation 
très-longue et très-bonne. Elle s'afflige elle-même que 
M. de Villèle, voyant les inconvénients et les difficul- 
tés, tarde à y apporter remède. Elle trouve qu'il ne 
s'est pas assez dit que, président du conseil, il doit 
tout faire marcher, et donner de l'impulsion à tous 
les ministères. Elle croit qu'il souffre beaucoup de 
voir tant de monde contre lui. C'est sa faute; il n'a 
pas voulu gouverner les hommes, il s'est contenté de 
faire aller les choses. Elle comprend et sent tout ce 
que nous devons éprouver. Elle a été d'une grande 
franchise; elle fera tout ce qu'elle pourra; elle sent 
l'importance pour son mari d'avoir dans le minis- 
tère quelqu'un absolument à lui. Je lui ai ouvert mon 
cœur tout entier; elle espère que nous arriverons; mais 
elle craint encore beaucoup. 

« Voyez si j'ai tort. Je me fatigue moralement et 
physiquement à un point inouï; j'ai trop fait l'impos- 
sible; et cette activité, qui seule a suppléé à l'impossi- 



-H,.! 



MES LETTRES A MADAME DU CAÏLA. 585 

bilité des autres, use ma vie. A quelle heure me vou- 
lez-vous? A trois heures, il faut que je sois au châ- 
teau. » 






CCXXXIX* LETTRE 

«.J'ai oublié de vous rappeler que j'avais dit à Di- 
geon, que plusieurs fois vous m'aviez assuré du plaisir 
que vous auriez à le voir, et que vous pensiez souvent, 
avec reconnaissance, combien il avait été bon pour 
votre frère, regrettant de ne pas le lui avoir exprimé 
vous-même; il ira chez vous un de ces soirs; c'est un 
ami de plus; il connaît beaucoup de monde. 

« Voilà de ces choses qui me désolent. A... intriirue: 
il y a longtemps que j'avais dit : « Réparez vis-à-vis de 
« lui une horrible injustice, et placez-le hors de Paris, 
« surtout. » On l'a placé, mais à Paris, où il se remue 
de mille façons. Bonneau en a prévenu Villèle; et voilà 
que ce matin Villèle m'apprend qu'il va être nommé 
maître des requêtes. Est-ce là gouverner? A côté de 
cela, il ne fera rien pour les gens qui, par moi, sont 
tout à lui. 11 n'a pas même pu faire donner la croix 
d'officier à Bonneau, qui la désirait excessivement. Au- 
cun moyen d'encourager ceux qui nous servent ; il 
faut arracher les récompenses. On ne peut aller loin 
ainsi. A propos, madame de Villèle est en concurrence 
avec son mari pour un page; elle demande vivement 
le fils de M. de F..., et M. de Villèle, je ne sais plus 
qui. Je trouverais fort joli que vous obtinssiez du roi 
qu'il fît lui-même cette galanterie à madame de Vil- 
lèle. Il est bon d'avoir les femmes pour soi. » 






384 



MES M ÉMOI il ES. 



CCXL« LETTRE 

« J'attends une note de Loissons; mais M. de Cara- 
man, que je viens de ramener, m'a dit que les deux 
premiers articles étaient passés à une grande majorité : 
c'est toute la loi; il ajoute cependant qu'il reste quel- 
ques articles additionnels pour lundi : je ne comprends 
pas cela, puisque M. de Villèle a été plus fort que ja- 
mais. 

« Voilà Loissons, je vous l'envoie. Dieu soit loué ! 
mais pas de repos pour les pairs : c'est ainsi qu'on 
assure la victoire. Je vous envoie aussi une lettre de 
Francliet, vous me la rendrez; c'est pitoyable. Cet 
intérieur perdra tout. Il fallait entendre Fiévé m'en 
parler ce matin avec son esprit caustique; et, dans 
le fait, il avait raison. 

«Que de fois par jour je vous répéterai que je compte 
d'une manière absolue sur votre puissance! » 



CCXLl' LETTRE 

« Je pars pour Éclimont, cbère comtesse, et vous 
envoie une brochure qu'on ne peut trop répandre. 
J'ai vu ce matin bien longtemps M. de Villèle, et nous 
avons causé un peu vivement. Il faut marcher, faire 
le nécessaire, ne rien laisser exiger surlout. Il faisait, 
à son grand regret, une place de directeur pour d'I...; 
ce qui eût fait crier : jamais de place pour les hom- 
mes. Je lui ai donné une idée qui l'a enchanté : 
celle d'en faire son secrétaire général, et de nommer 
Surimonl, son premier commis; je connais celui-ci 
depuis longtemps. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYfcA. 385 

t< Au revoir, chère eomlcsse; aussitôt mon arrivée à 
Écliniont, je vous écrirai. » 






I 



GCXLIl- LETTRE 

a Me voici à Écliniont pour quelques jours, ma 
chère eomlcsse; j'y calcule comme ailleurs les jours 
Jusqu'à l'époque de mon retour, et, j'ai beau les re- 
tourner de tous les côtés, je n'y trouve jamais moins 
d'un siècle, ce qui est trop long. 

« J'ai pensé dans ma solitude aux intrigues de 
P..., et je me suis dit: «Le premier de tous les sen li- 
ce monts chez presque tous les hommes, c'est l'intérêt 
«personnel. 11 est rare que le dévouement élève au- 
« dessus de soi. » C'est peu touchant : l'intérêt du pays 
ne devrait-il pas passer avant tout? » 

GXLIIl- LETTRE 

a Voici un paquet de lettres que l'on m'apporte; je 
me suis arrangé avec mon père pour qu'ères vous ar- 
rivassent sûrement. Le roi a été pour mon père d'une 
bonté parfaite en lui annonçant une décision positive; 
lorsque je vous verrai, je vous confierai ce secret. 
M. de Corbière est on ne peut plus souffrant, et chacun 
se hâte de s'emparer de sa dépouille; chacun tire de 
son côté. 11 est temps d'y mettre ordre. 

« J'ai fait une course bien nécessaire : j'ai été voir 
M. II... J'ai eu avec lui une longue conversation. J'ai 
cru qu'il allait avoir une attaque de nerfs. Jeluiai fait 
entendre si positivement que j'avais encore les nerfs 
plus délicats que lui, qu'il s'est fort promptemenl 
calmé. Je l'ai pris sur un ton où il n'y avait plus à 
viii. 25 



I 







580 



MES liEMOlRES. 
reculer. J'ai fait mellre en écrit loules les choses qui 
devaient être ordonnées dès le lendemain. A quel point 
je vous remercie de votre exactitude ; c'est le seul 
moyen de supporter une absence que chaque instant 
rend plus cruelle. 

« J'ai fait une scène à 0..., et je lui ai ajouté 
qu'il n'avaitqu'un seul moyen de réparer son tort, c'est 
pour vos deux voitures, de vous donner en échange 
une belle berline; vous feriez alors une bonne affaire, 
croyez-moi. » 



• 



CCXLIY- LETTRE 

<x Quand je ne reçois pas un jour de vos nouvelles, 
chère comtesse, il me semble qu'il me sera impossible 
d'arriver au lendemain. 

« Ce matin, à sept heures, on m'attendait à la Ma- 
deleine. « Mon Dieu! que vous êtes utile, monsieur, 
« me disait-on; ah! si j'étais sous vos ordres, comme 
« tout irait! » J'ai trouvé le moyen de savoir des choses 
qu'il était nécessaire de décider. Je dis : « Il faut que 
« telle chose soit; point de raisons, je n'en reçois au- 
« cune; écrivez, et dès demain, faites. » Je fais en- 
suite des compliments : on m'aime, et l'on m'obéit. 

« Je suis content de la marche de M. de Villèle; il 
paraît décidé à marcher ferme; Dieu le veuille. 

a La manière dont le roi le traite lui donne un ex- 
trême courage, et il lui est tous les jours plus attaché; 
il va le trouvera présent avec une extrême confiance. 
Grâce à bien des événements, à sa sagesse, à ses œuvres, 
grâce enfin à quelques hommes, Louis XVIII jouera un 
très-beau rôle dans l'histoire, croyez-moi; mais qu'il 




MES LKTTRKS A MA DAM 10 DU CAYLA. 



587 



se ménage donc pour vivre longtemps! Monsieur esl 
parfait; c'est un des points les plus importants; Villèle 
était ravi de sa dernière conversation. Monsieur lui a 
dit : « Soyez tranquille, Villèle; si l'exagération ne veut 
« pas se soumettre, je la blâmerai si hautement, que ce 
« sera la ranger avec la gauche si elle persévère. » Vil- 
lèle n'en revenait pas. « Nous dompterons tout, » di- 
sait-il. A qui pourtant cet heureux triomphe est-il dû, au 
milieu de tant de difficultés et d'obstacles inouïs ! Dieu 
le sait et vous aussi : cela suffit à mon cœur; mais ma 
tète est bien faliguée ainsi que mon corps. Malheu- 
reusement plus Villèle reconnaît notre influence et ses 
bons effets, plus il semble nous craindre. Bonneau a 
été inouï, tous ces temps-ci, pour ses prisons. Les 
difficultés que prévoyait Villèle sont devenues des 
moyens. Mon vœu esl enfin accompli; le service du roi 
avant tout, puis la tranquillité du pays. » 



H 



CCXLV- LETTRE 

« Chère comtesse, le roi a été pour Villèle d'une 
recherche d'amabilité et d'une grâce inouïes. « Le 
« bien se fait dans ce monde par une Providence qui 
« veille sur tous nos besoins! lui a-l-il dit, mais la 
« mainqui dispense ses bienfaits reste inconnue, quoi- 
« que chacun lui rende grâces. Madame du Cayla 
a me rend un bien grand service, a ajouté le roi, et 
« son amitié a adouci bien des instants de ma vie ; je 
« lui dois d'oublier quelquefois que je suis roi. Les 
« cinq mois qui viennent de s'écouler dateront dans 
« l'histoire par les grandes choses qui se sont faites : 













588 MES MÉMOIRES. 

« plusieurs de vos actes passeront à la postérité; je re- 
« grelte seulement de ne pas avoir toujours eu des 
« gens qui fussent franchement à vous. » 

« Villèle parlait de son ministère : « Sans doute, a 
« dit le roi, j'ai regretté que les circonstances m'aient 
« forcé moi-même à déranger vos vues en ne vous 
« confiant pas l'intérieur, mais un royaume périt par 
« les finances, et il n'y avait pas d'hommes. » Vil- 
lèle m'a dit que le roi lui avait alors jeté le coup d'oeil 
e plus profond et le plus scrutateur; mais à mon 
avis il s'est trompé sur le motif : il a cru que c'était 
dans la crainte qu'il ne voulût quitter son ministère : 
moi je crois que c'était plutôt pour lire dans sa pen- 
sée. Si uniquement occupé du bien on avait le temps 
d'avoir de l'amour-propre, nous pourrions nous dire 
que nous pensons plus vile, et toujours juste. » 



CCXLVI- LETTUE 

a Voilà Villèle maintenant aussi monté que nous 
contre Capellc; il voudrait, à tout prix le' voir dehors, 
mais il n'ose trop l'y pousser lui-même tant que son 
organisation n'est pas faite. Capclle se jette tout à fait 
avec les pointus; lâchez, chère comtesse, de parvenir 
à ce que le roi en dise un mot à Corbière. Ce mol 
sera décisif et vous aurez reudu un grand service de 
plus. Rien ne peul marcher avec cet homme. L'intéres- 
sante duchesse écrit des lettres étonnantes par la poste, 
et mon bon père en est dupe. 

« Capelle est venu hier chez Villèle; il y esl reslé 
assez longtemps, cl tout le temps il a causé avec Vi- 
trolles. J'avais oublié de vous dire que Frayssinous 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 589 

avait une pointe contre Blacas. Je lui ai fait entendre 
raison, et il m'a très-bien compris; mais vous voyez qu'il 
faut que je sois partout. Hurel m'interrompt. Il vous 
a rendu un véritable service. Il me semble qu'il se- 
rait bien de l'en remercier, car il n'est pas mal qu'il 
juge votre âme une fois de plus. Villèle ira ce soir 
chez vous; il m'a dit finement : « Ah! mon Dieu! si 
« madame du Cayla veut, Capcllc restera tard cbez 
« elle. » J'ai vu qu'il ne se souciait qu'à moitié de se 
rencontrer cbez vous avec lui; il ne se met pas assez 
à son aise, c'est un mal, je le lui répète sans cesse. Je 
pensais que si le roi disait un mot de l'abbé F... à 
Corbière, il n'y aurait plus alors à y revenir; les intri- 
gants sont toujours à craindre. Marchons chère coin- 
lesse, a t que le ciel nous inspire! » 

GCXLVII" LETTRE 



aJ'aime les moutons, j'aime madame de...; j'aime 
M. de Brézé, j'aime à la folie tout ce qui m'apporte 
un souvenir d'une amie. Vous dire ce que j'ai d'af- 
faires ici et le dédale dans lequel il faut mettre de 
l'ordre ne peut s'exprimer; on s'apercevra, je l'espère, 
de mon séjour. Je suis au mieux extérieurement avec 
l'Ai*..., mais on voit bien où est son cœur; il m'a 
pourtant donné hier le pied sur son intime ami G.,.; 
j'y avais mis de l'adresse. 

« Joubert est à la campagne. Nous comptons partir 
mardi à une heure; je voudrais être à Paris demain, 
mais le préfet me relient ici. » 



590 



MES MÉMOIRES. 



CCXLVIII- LETTIIE 

« Ce mot me précédera de bien peu, mais il vous 
dira toute mon amitié. Vraiment si vous continuez avec 
vos moutons, il est impossible que vous ne deveniez pas 
un peu follette; ce serait dommage en vérité. Nous 
avons trouvé B... avec un rhumatisme au bras, souf- 
frant beaucoup; je vois d'ici votre cœur s'attendrir, 
il est si compatissant. J'ai vite conseillé la peau de 
chat. 

« Je pense avec bonheur, malgré tout, que demain 
je suis à vos pieds. Cent mille hommages pour la mère 
et la fille; je compte sur la gaielé de celte dernière pour 
me distraire agréablement pendant mes moments de 
tristesse. » 



CCXLIX- LETTRE 

« A sept heures nous quittions la barrière de Paris, 
c'est-à-dire deux heures après le comte de C... A la 
Ferté nous avons essuyé cinquante minutes de retard, 
à Fpernay au contraire, nous avions gagné de l'avance. 
Arrivés a la poste ensemble, chacun a pressé; partis 
ensemble, un vigoureux coup de sifflet a enlevé mes 
quatre chevaux, et bien le bonsoir, suive qui pourra! 
Nous sommes encore arrivés une bonne demi-heure 
avant lui. Le bon préfet riait de tout son cœur, le gros 
receveur général étouffait et moi je prenais ce succès 
avec une feinte modération attachée à la circonstance. 

« Ces messieurs ne pouvaient revenir d'un pareil 
train. Nous sommes arrivés à Reims à dix heures et 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



591 



demie, ce qui semble impossible à croire; si le fait 
ne s'était passé devant qualre témoins on n'oserait pas 
l'avancer. 

« Voilà, chère comtesse, l'épisode de la roule. Celui 
de la vie est d'avoir pour vous l'amilié la plus tendre. 
Dès demain je serai définitivement de retour à Paris.» 

CCI,' LETTRE 

« Jamais je ne fus plus heureux de me retrouver à 
Paris; en devine la cause qui voudra. 

« Madame la duchesse de Bcrry me laisse dans une 
grande incertitude relativement à Saint-Ouen; j'en suis 
triste, c'est le mot propre. 

« Si je puis avant le dîner, j'irai vous dire un petit 
bonjour. Ce soir je suis obligé d'aller à la cour. Ou je 
me trompe fort, ou le duc H... pense fort mal. C'est 
ainsi que se font les articles de journaux pour Londres. 

« Je ferai vos commissions pour vous complaire, je 
ne sais pas ne point vous obéir. » 

CCLI LETTRE 

«Je suis accablé depuis deux jours, sans trop savoir 
pourquoi, si ce n'est que huit ou neuf heures de tra- 
vail c'est assez fatigant. Voulez- vous de moi au sortir 
de chez le roi? Mon cœur seul ne se fatigue pas d'aimer 
ceux qu'il apprécie. Villèle est très- bien ce matin, 
mais hésitant toujours à prendre un parti. C'est par 
là qu'il pèche. » 






35)â 



MES MÉMOIRES. 




CC MI- LETTRE 

« Soutenons Villèle, chère comtesse, car le bien est 
In. Le service du roi avanl tout. Bellune avait voulu 
donner la croix de Saint-Louis à Kovigo; Villèle s'y est 
opposé au conseil, Rovigo l'a su; il a écrit à Villèle 
qui n'a pas répondu. 

« Nouvel article fort méchant du Drapeau blanc 
sur Saint-Ouen. Que le roi donne donc une leçon à 
Corbière! R... R... qui les fait, reçoit vingt mille francs 
de traitement du ministre, il dépend de Corbière de le 
faire taire, et il le laisse parler; c'est trop coupable. 

« Déchaînement affreux contre Villèle qui ne veut 
rien faire pour se fortifier, d'où l'on conclut qu'il est 
ébranlé, ce qui est fort mauvais. « Prenons son parti, 
« disent les constitutionnels, nous achèverons de le 
perdre. » Donc il faut le défendre. Villèle ne veut pas 
voir cela et prendre de la force; nous n'irons jamais 
de la sorte. Au moins si l'on criait, ce serait pour 
quelque chose, et bientôt l'on se tairait bon gré mal 
gré. 

« B... demande Versailles, le saviez-vous? Quel bon 
débarras, eh bien ! pour plaire à Madame on va y met- 
tre le préfet de Bordeaux. Le conseil voulant hier faire 
avoir une récompense à M. de G... qu'on ôte aussi de 
Bordeaux, pressait Villèle de demander au roi qu'il 
fût fait gentilhomme : « Le roi n'aime pas qu'on se 
« mêle de sa maison, » a dit Villèle. Celte proposition 
n'aboutira pas. Au dernier conseil, ils ont pris l'ini- 
tiative, et le roi lésa rembarrés comme ils le méritaient. 
Villèle a été enchanté. Je lui ai parlé de la garde nalio- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 595 

nale; combien il est heureux maintenant que la guerre 
soit finie! 

« Madame Récamier m'assure aujourd'hui qu'elle 
avait eu les scènes les plus violentes avec M. de Cha- 
teaubriand, relativement à l'entrée de mon père au 
ministère comme devant donner à M. de Villèle une in- 
fluence absolue. J'ai parlé a Corbière pour le Drapeau 
blanc, il m'a compris; je lui ai donne les moyens 
d'arrêter. . . R. . . ; il va consulter ses collèg-iies » 



CCMII» LETTRE 

« La question de la garde nationale est une ques- 
tion plus importante qu'on le suppose; impossible 
d'en créer une bonne maintenant. Tout était possible, 
il y a dix-huit mois; M. de Corbière n'a rien fait, rien 
voulu faire, il a gardé des hommes qui font le mal 
et empêchent le bien. 

« Je viens de chez Monsieur; Villèle y a été hier, et 
a parlé absolument comme nous en sommes convenus 
ensemble sur ce sujet, Monsieur approuvant. J'ai pro- 
posé à Monsieur (ce qu'il a accepté avec cœur et déci- 
sion si le roi et Villèle le désiraient) de se charger lui- 
même de causer avec le duc d'Orléans. Seulement, 
Monsieur croit qu'il faut attendre une occasion, mais il 
a repris qu'il était tout prêt; que le roi n'avait qu'à or- 
donner; qu'il exécuterait ses ordres cl seconderait 
toutes ses volontés. Monsieur a été parfait. J'écris chez 
Rainneville; c'est un jeune homme capable et c'est 
la faute de Villèle s'il nes'en empare pas entièrement; 
Ronneau s'en occupe, il le soigne. Il faut mener les 
hommes, ou l'on esl mené par eux. 







594 MES MÉMOIRES. 

« Le conseil ne finit de rien, me disait encore hier 
« Hutleau, je réfléchis à tout ce que vous avez fait; 
a c'est au delà du possible. » Donc, dans l'intérêt de 
Villèle, il faut élever une digue devant un torrent qui 
nous entraînerait et nous rejetterait dans toutes les 
intrigues. Le roi sait que vous ne servez que lui, et 
sa confiance en vous est absolue. » 



CCLIV° LETTRE 

« Voici, chère comtesse, le résumé de ce qui a été 
dit hier au conseil. Discours violent de M. de la Bour- 
donnaye. Villèle a répondu d'une manière admirable. 
Ses ennemis ont été atterrés, ses amis enchantés, l'es- 
prit de la Chambre a été remonté. 

« Giiardinen sortant faisait ces réflexions: « Non, il 
« est impossible d'entendre répondre plus habilement 
« que vient de le faire M. de Villèle, et avec un talent 
« plus supérieur. Non, jamais je n'ai entendu un dis- 
« cours plus parlementaire; c'est répondre d'une ma- 
« nière bien habile et sans personnalité aux injures les 
« plus grossières. » Mon Dieu, que le roi ne retire ja- 
maissa confianceàM. de Villèle; sans lui, la France est 
perdue. Après avoir répondu à tout ce qui était finan- 
ces avec un esprit supérieur, il a fait entendre avec 
un air de dignité remarquable que le reste ne valait pas 
la peine qu'on répondît. 

« Je sors de chez Monsieur, parfait, admirable, mi- 
nistériel en tous points, tout avec le roi. Nous arrive- 
rons, mais soyons persévérants. Monseigneur est mé- 
content, je le comprends. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



595 



CCLV' LETTRE 

« Vous allez voir, chère comtesse, à quel point ce 
que vous avez fait aura eu de l'à-propos; mais il m'en 
coule toujours de découvrir de l'incomplet dans un ca- 
ractère, et Yillèle en a évidemment. 

a Hier matin , la conversation s'est engagée sur 
moi (il ne m'a pas dit comment); mais seulement en 
ajoutant que le roi avait été charmant à mon égard. 
Alors il m'a dit avec cet air gracieux et aimable, que je 
lui connais quand il veut l'avoir : «J'ai dit au roi : J'a- 
« vouerai à Votre Majesté que je n'ai qu'un regret, c'est 
« de n'avoir pas fait entrer sur le-champ la Rochefou- 
« cauld dans la composition du ministère; je me le 
« reproche. Voilà, m'a-l-il ajouté, un fier pas de fait 
« et un bon jalon de posé. » Eh bien! malgré tout 
cela, il craint le moment décisif, vous pouvez en être 
certaine, et ce moment n'arrivera jamais par lui : c'est 
plus fort que lui; il me désire et me redoute, à cause 
de mon indépendance sans rendre assez de justice à la 
confiance qu'il m'inspire. Je ne lui en veux pas; mais 
puisqu'il me croit nécessaire, je ne lui pardonnerai 
jamais de vous avoir forcé, dans l'intérêt de votre pays, 
à faire ce qu'il aurait dû faire depuis du temps. 

« Je ne voudrais même pas, de votre côté, la plus lé- 
gère apparence de penser à moi. Ma délie à mon pays 
est payée, et l'injustice des hommes fait mal; la voire 
me tuerait; mais quelque chose qui arrive, je serai 
toujours digne de voire estime, à laquelle je tiens par- 
dessus tout. Je crois qu'il serait mauvais que le roi 
travaillai avec les ministres séparément; ce qui est dé- 






396 MES MÉMOIRES. 

solant, c'estle désordrequi règne dans l'adminislration 
de la France. Il éclatera un jour d'une manière ef- 
frayante, soyez-en sûre; il est plus que temps d'y porter 
remède. Je tiendrais plus qu'à tout que la garde na- 
tionale fût entièrement réorganisée; c'est un des 
grands moyens de popularité, soyez-en certaine, n 

CCLVI* LETTRE 

« Jugez de mon extrême bonheur, chère comtesse : 
je rentre, il est six heures, on est à table; mais je 
trouve ce fauteuil 1 que je dois à votre amitié et aux 
bontés d'un roi pour lequel je voudrais avoir plusieurs 
existences, pour les employer toutes à son service. 11 
est pour moi l'objet de la plus profonde reconnais- 
sance; il sera pour mes descendants un véritable mo- 
nument de gloire. 

« Il ne me manque plus qu'une seule chose pour 
que ma joie soit entière; c'est une inscription que je 
puisse mettre dessus 2 et qui éternise la mémoire du 
bienfait et celle de la reconnaissance. 

« Votre esprit et votre cœur viendront à mon aide, 
n'est-ce pas? 

« Le moment est important; je viens de chez Mon- 
sieur ; il a été parfait sur tous les points, même 
les plus délicats. « Sois tranquille, me dit-il, l'exa- 
« géralion dont tu parles n'aura aucun accès sur 
« moi. » Je lui ai raconté la conversation du duc de 
Wellington avec madame de Vaudremont, et ce qu'il 



' Ce fauteuil était celui qui avuit servi au roi Louis XVIII nombre d'an- 
nées, et dans lequel je m'assois tous les jours à mon bureau. 
- Cette inscription existe maintenant. 




MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 397 

(lisait do l'entourage de Monsieur. Il a élé charmant 
pour vous. 

« Qu'est-ce que lu as lue hier? — Cent lapins, rien 
o autre chose ! un lièvre tué en fraude. — Qu'en as-tu 
a fait? — Je l'ai offert à madame du Cayla. — Ah! 
« alors, je te donne l'ahsolution. Est-ce qu'elle aime 
« le gibier? — Beaucoup. — Je suis charmé de l'ap- 
« prendre; je lui en enverrai. » A ce soir, chère com- 
tesse; mais je n'ai pas voulu tarder à vous donner 
ces détails : les premiers qui me rendent si heureux, 
les seconds qui, j'en suis sur, vous feront plaisir. » 




CCLVII» LETTRE 

« Je m'empresse de vous mander, parce que je sais 
que cela vous fera plaisir, et que j'en suis moi-même 
heureux, que le roi avait ce matin la mine la plus 
charmante du monde, frais, de très-bonne grâce, 
et j'ai retrouvé toute la vivacité de son regard. Il a 
élé pour moi bien gracieux; j'ai pu placer le mol 
de reconnaissance; je suis, dans le fait, plus touche de 
ses bontés que de toutes les faveurs du monde. » 



CCI, VIII' LETTIiE 

a J'arrive de Saint-Cioud; j'ai fait toutes vos com- 
missions : on en a élé fort louché. J'ai trouvé votre 
petit mot qu'on m'a montré, et qui est fort aimable. 
Quel bonheur de voir ainsi tout se replacer insen- 
siblement! Monsieur ne parlant que de sa joie et 
desa reconnaissance; tous frappés de l'humeur char- 
mante du roi, tous bénissant le roi, louant ses actes, 




598 MES MÉMOIRES. 

son ministère, trouvant que lout va bien, qu'il faul 
prendre palience. Supportons quelques exagérés qui 
parlent différemment. 

« Voilà ce qui arrive lorsqu'un roi gouverne. Oh! 
mon amie, bénissons le ciel! croyez que tout cela est 
immense. Les exagérés de la Chambre se sont fait un 
tort irréparable en prouvant, évidemment, qu'ils vou- 
laient argent et places. 

« Villèle l'avait bien jugé par la nomination de 
C... B... Le grand point en ce moment est la divi- 
sion dans la droite; ma conversation avec M. de G... 
m'a prouvé que c'était l'espoir des mauvais. Dieu 
veuille qu'ils échouent! » 



GCtiX,' LETTRE 

« Chère comtesse, je veux à l'instant même vous 
faire partager ma joie; le roi est à merveille, incroya- 
blement mieux; enfin, l'élat d'amélioration se main- 
licnt complètement : lui-même m'a dit qu'il le sentait. 
Il a été enchanté quand je lui ai dit que j'allais en- 
voyer un homme à cheval pour vous faire partager 
mon bonheur; il a paru m'en savoir gré. Il m'a 
gardé trois heures, n'a pas dormi une seconde, a été 
gai, bon, aimable; je l'aime de lout mon cœur. Il 
a paru approuver les choses que je lui disais; Sa 
Majesté m'a parlé de M. de Montmorency : « Je lui 
« en veux, m'a-l-elle dit; ah! j'oubliais que c'était 
« votre beau-père. — Sire, je n'ai qu'un père, qu'un 
« roi, qu'un sentiment, qu'un intérêt : c'est le roi. » 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



399 



CCLX 5 lettre 



« J'ai rencontré hier M. Dccazes; noas avons causé 
longtemps; je l'ai dit au roi; j'ai mêlé adroitement de 
T... à nos projets. Dans ce château, où je passais na- 
guère tout comme un autre (à l'exception seulement 
qu'étant plus poli on l'était peut-être plus avec moi 
qu'avec d'autres) à ma vue, un violent coup de pied a 
réveillé lous les gardes du corps : il m'a valu un salut 
magnifique des officiers supérieurs. J'entre alors dans 
la salle de Diane : on se lève; du plus loin, un valet de 
pied accourt: «Monseigneur, permet-il que je prenne 
« son portefeuille? Votre Excellence est en avance de 
« quelques instants. » Puis voilà les gentilshommes 
ordinaires qui s'empressent; on entre chez le roi : le 
salut le plus respectueux nie dit de suivre; sur le 
visage de quelques serviteurs dévoués, je lis le mieux 
du roi; me voilà heureux de voir cet excellent prince. 
J'ai fait mes saluts d'usage; j'ai tâché d'être le moins 
maladroit possible pour faire signer mes ordonnances ; 
enfin, le roi a pris la plume et a très-bien signé. 

« Il m'a promis de me dire des vers un jour qu'il se- 
rait plus fort : la Cantate de Circé. « Je parie que vous 
« ne la connaissez pas? — C'est vrai, sire; » et j'ai 
profité de cela pour dire qu'autrefois j'avais beaucoup 
lu, mais que depuis bien des années, occupé de ma 
légion, etc., j'avais eu moins de temps pour lire. J'ai 
parlé de Monsieur; heureux de ma conversation, de 
son résultat, je me suis retiré après une heure envi- 
ron d'entretien. 

« Ce soir, chère comtesse, les détails intimes. » 






j£î*". 






H 



ion 



MES MEMOIRES. 



CCLXI- LETTRE 



« Soyez assez bonne, chère comtesse, pour recevoir 
un instant M. Bachelier. Je trouve l'occasion de pla- 
cer M. de Fauvry avec avantage et sans inconvénient; 
je la saisis parce que je sais vous être agréable; 
veuillez lui écrire un mot pour le décider. Le roi signe 
mon travail aujourd'hui, et je n'ai pas un moment à 
perdre. M. Bachelier vous expliquera tout, j'irai vous 
voir sur les quatre heures. 

« Mille hommages. » 



CCLXIl LETTRE 

« Je ne. comprends plus rien à l'itinéraire de voire 
petit voyage, chère comtesse; j'ai vraiment de l'hu- 
meur, et je risque malgré tout celle lettre qui, sans 
doulc, ne vous parviendra pas. Au reste, ce sera la 
dernière jusqu'à ce que je reçoive un mot de vous qui 
me' témoigne le désir de recevoir de mes nouvelles. 
J'ai détesté les énigmes toute ma vie et je hais les 
cachotteries. 

« La représentation de l'Opéra a été hier fort bril- 
lante. 11 faul encore faire quelques coupures au bal- 
let ; les ailleurs sont terribles sur ce point; décorations 
cl costumes ont été trouvés magnifiques et de très- 
bon goût. La duchesse de Berry a eu l'air content. 

« Je ne puis plus prendre tout seul la responsa- 
bililé des journaux; il faul enfin rju'on prenne un 
parti, je frémis des conséquences d'un mauvais; du 
moins j'aurai prévenu, et je n'aurai rien à me repro- 




MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 401 

cher. J'ai cause longtemps avec la vicomtessed'Àgoust; 
nous aurons à votre retour bien des choses à dire, 
rappelez-le-moi. 

« Adieu, chère comtesse, agréez tous mes hom- 
mages, ils parlent d'un cœur ami, mais mécontent. » 






CCLXIII» LETTRE 

« Je dis toujours : je n'écrirai pas et puis j'écris 
encore malgré moi. Cependant aujourd'hui, deux 
lignes suffiront pour vous parler de mon mécontente- 
ment : « Je crois en vérité qu'il me deviendrait pos- 
sible de détester une personne qui devient haïssable. 
Adieu amie, j'oubliais de vous dire que j'ai vu ce 
matin Villèle; il paraît toujours enchanté de sa posi- 
tion. » 



CCLXIV» LETTRE 

«Laissons ce qui m'est personnel. Dans la carrière 
que j'aurai parcourue, j'aurai rendu assez de services 
à mon pays pour pouvoir braver l'injustice des 
hommes. Après les Chambres, nous réunirons plu- 
sieurs journaux, et l'affaire prise dans son ensemble 
sera beaucoup meilleure; mais dans ce moment il faut 
se garder de rien faire. 

« Dieu soit loué! je le bénis du fond de mon cœur. 
Je suis libre, je n'aurai pas le désespoir d'avoir fait 
parler contre vous, et la manière dont je me suis 
vengé décharge mon cœur. Ma besogne est achevée, 
Monsieur m'a gardé très-longtemps, et a commencé 
sur un ton que j'ai promptement désarmé; mes rai- 

viii. 26 






40 '2 



MES MEMOIRES. 



sons ont été telles que je suis convaincu qu'il eut parlé 
différemment si je l'eusse vu avant. 

« Voici en peu de mots le résultat : je lui ai démon- 
tré et fait agréer avec reconnaissance la manière 
dont vous agissez constamment pour lui. Pressée par 
votre conscience, vous avez cessé de soutenir un 
homme 1 qui ne faisait aucun bien, et laissait faire le 
mal; mais vous avez voulu que Monsieur fût juge uni- 
que dans la question, et se décidât entièrement à lui 
seul. Je n'ai même pas voulu lui en parler, regardant 
le jugement qu'il porterait comme celui porté par la 
Providence elle-même 2 . Ma joie d'ailleurs était si 
visible qu'il n'a pu en douter. 

« Ma tâche est remplie; perdant la confiance je 
perds la possibilité du bien. Monsieur a été touché. Je 
suis entré dans tous les détails sur la position et j'ai 
bien vu qu'on m'écoutait; « je n'en ai dit mot à Vil- 
ce lèle, » m'a dit Monsieur. Cependant il est essentiel 
que je sache ce que je dois faire vis-à-vis de Villèle. 

« Si l'on ne me dit rien, je parlerai comme j'ai 
parlé à Monsieur, Je lui ai représenté que nous étions 
placés sur la pointe d'une aiguille, et que la position 
n'est pas solide. Enfin j'ai fait de mon mieux pour 
justifier tout ce que vous avez fait. Je n'ai pas dit un 
mot de plus. Monsieur a été au fond très-aimable pour 
vous comme pour moi. Je n'ai pas dévié de la ligne 
que je m'étais tracée jusqu'au bout. » 



1 M. de Corbière. 

- Il s'agit ici de ma nomination, signée par le roi, comme ministre 
de l'intérieur, et des motifs qui m'empêchèrent d'accepter. 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 



405 



CCLXV LETTRE 

« J'ai trouve le roi bien mieux que je n'espérais, 
chère comtesse, fort, parlant, avec un assez bon vi- 
sage, malgré quelques douleurs encore, à ce qu'il m'a 
dit, et prenant toujours vivement part, comme à son 
ordinaire, à tout ce que je lui disais de l'aimable ha- 
bitante de la rue de Bourbon '. Il m'a chargé de lui 
dire qu'il pensait à demain avec impatience, cl à elle 
avec plaisir, parce qu'il l'aimait de tout son cœur. 
Pour moi je lui suis dévoué, et c'est depuis bien des 
années. » 

CCLXVI' LETTRE 

« J'ai trouvé le roi très-bien, chère comtesse, 
et fort content d'avoir vu cesser les privations du 
lundi; il m'a dit que vous aviez dû le trouver bien 
brûlé du soleil qui, au reste, ne lui avait fait que ce 
mal-là. Il est fort occupé de la loi des rentes; je lui ai 
raconté vos sages ruses, elles l'ont fait rire, et il les a 
approuvées. Je continuerai à en faire autant de mon 
côté; il m'est donc permis de travailler avec vous à ce 
qui peut être agréable au roi et utile à notre patrie. 
C'est la meilleure manière de vous prouver mon bien 
sincère attachement. » 

CCLXVIL' LETTRE 

« Le roi est très-bien, et il m'a dit qu'il avait passé 
une très-bonne nuit; il m'a parlé de madame la com- 



1 Aujourd'hui rue do Lille. 






m MES MÉMOIRES. 

tesse du Cayla comme à l'ordinaire, et comme à l'or- 
dinaire j'ai dit tout ce que j'en pensais. Il .m'a parlé 
aussi de M. Franchet avec éloge, et j'ai dit ce dont 
nous étions convenus; il l'a très-bien pris. Il est tou- 
jours fort occupé de la loi des rentes et un peu inquiet. 
Il espère que le temps permettra aujourd'hui à l'ai- 
mable dame de Saint-Ouen, à laquelle je présente mes 
hommages, d'aller s'y promener. » 

CCLXV1II» LETTRE 

« Chère comtesse, à dix heures trente-cinq minutes 
j'étais chez vous, personne; ne sachant où aller, je 
songe à madame d'Hautefort, elle était absente aussi ; 
je redescends toute la rue pour vous rencontrer, per- 
sonne; donc je vous déteste aujourd'hui. Temps magni- 
fique, congé au ministère; allons donc à Saint-Ouen 
vers midi, et marchons beaucoup. Madame Récamier, 
chez laquelle je vais trop peu, se plaint de moi, 
et me fait dire qu'elle désire me parler, que je lui 
donne une heure; donnez-la vous-même avant que 
je lui écrive. Souvenez-vous que je vous ai dit que je 
vous détestais. » 



OGLXIX" LETTRE 



« Madame Récamier a été charmante; elle écrit 
dès aujourd'hui à Arnould fils et à Renjamin de venir 
demain lui parler. L'article devait paraître dans k 
Miroir, où l'on se permet tout, et dans le Constitu- 
tionnel lu dans toute la France. J'ignore si vous sen- 
tez comme moi, mais je trouvé ce service bien grand. 

«Je viens aussi de chez la duchesse défi..., conver- 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. 41)5 

salion curieuse, très-bonne de mon côté par rapport à 
vous; vous êtes toujours présente à ma mémoire. J'ai 
bien vu à quel point j'avais raison l'autre jour en 
écrivant à Villèle le résumé des paroles de la duchesse 
deB... 

«La duchesse est une personne que je connais assez 
pour lui faire dire bien plus de choses qu'elle ne veut. 
11 n'en est pas ainsi de vous, chère comtesse. » 

CCLXX' LETTRE 

« Vous êtes aimable de pensera moi, chère comtesse, 
cl je vous en remercie, mais je ne pourrai aller vous 
voir aujourd'hui. Jamais de repos, mêmcquand on 
souffre; il faut tout faire soi-même. 

« J'ai vu L...; tout est arrangé à merveille; mais ce 
qui me tue, c'est la nécessité d'être partout. « La Qnn- 
« tidïenne, disait Villèle, faisait autant de mal à elle 
« seule que tous les journaux réunis, » il s'en déso- 
lait. Elle marche bien; où est la reconnaissance? Tout 
cela m'est indifférent, je ne songe qu'à l'intérêt de mon 
pays, qu'au service de mon roi. » 



CCLXXl" LETTRE 

« Je travaille toute la matinée, chère comtesse. 
Voulez-vous me donner à dîner? J'ai à causer lon- 
guement avec vous, relativement à votre genre de vie, 
qu'il ne faut changer à aucun prix ; sans cela vous se- 
riez accablée par les feuilles libérales auxquelles il 
impose, cl les gens qui se rattachent à vous aujour- 
d'hui vous fuiraient alors. Je ne vois que Irop vrai 



100 



MES MÉMOIRES. 



quand je parle ainsi, et vous le comprenez; vous 
voyez que la plus belle, la pins louchante, la plus 
noble existence serait perdue sans relour. Réfléchissez 
à tout cela, chère comtesse, et voyez-y un conseil de 
véritable ami. » 



CCLXXI1» LETTRE 

« Pourrais-je avoir l'intention de vous rien dire 
de piquant lorsque vous êtes si aimable? Je sais 
parfaitement que c'est au service du roi que vous pen- 
sez avant tout, et uniquement : aussi ne revenons pas 
sur ce que j'ai dit; mais pourtant laissez-moi vous ré- 
péter que vous avez fort raison de ne pas vous laisser 
aller à des gens qui se disent vos amis. Je vous en- 
voie deux bons articles; j'espère bien que nous par- 
viendrons, avec une invincible persévérance, à une 
justice qui étonnera ceux qui en auraient douté. » 



CCLXXIII» LETTRE 

a Je vous en veux moins de votre long silence, 
chère comtesse, depuis que je sais que vous renoncez 
à votre voyage de Genève. 

« Je reçois enfin de vous une lettre aimable et 
importante; conservez tout cela en note; ces détails 
sont très-essentiels pour les mémoires en question; 
il faut prouver tout ce qui a été fait. 

« Je vous vois bientôt en route, ce qui me charme; 
j'ignore si ma lettre de Marseille vous sera parvenue; 
je vous parlais de la douleur profonde que me cause 
la mort de cette intéressante et charmante madame 



MES LETTRES A MADAME DU CAYLA. -407 

Delà veau. Cette mort me rappelle tant de souvenirs 
de tout genre!... J'avais été le malin à la triste et 
cruelle cérémonie; jamais je ne me suis plus occupé 
des spectacles que dans l'après-midi et je me disais 
avec tristesse; voilà le monde ! . . . 

a Hier le roi avait eu la bonté de me nommer pour 
une chasse magnifique; impossible de ne pas y aller; 
mais mon cœur était bien triste. J'ai tué deux cent 
dix-neuf pièces, où éliez-vous donc pour manger une 
partie de ma chasse? j'y aurais attaché plus de prix. 

« Je vous remercie de me savoir gré de ma course 
à Saint-Denis; tous nos souvenirs ne sont-ils pas com- 
muns? celui-là est profond. Je trouve toujours un 
vrai bonheur à vous parler de ma vieille et tendre 
amitié 1 .» 



1 Ici finit ma correspondance retrouvée avec madame ilu Cayla, sous le 
règne île Louis XVIII. Madame la comtesse du Cayla ne remplissant plus 
auprès de Charles X l'importante mission dont les circonstances sem- 
blaient l'avoir chargée, durant plusieurs années, j'ai dû cesser de faire 
part à mes lecteurs d'une correspondance qui ne leur offrirait plus le 
même intérêt ; j'en excepte toutefois quelques lettres qu'on retrouvera 
après 1 830 . 



LA 



PRESSE SOUS LA RESTAURATION 



On lit dans les Mémoires d'un Bourgeois de Paris 1 : 

« Sous M. de Villèle, on conçut et on essaya une 
nouvelle stratégie contre des journaux royalistes ou li- 
béraux que la législation d'alors ne permettait pas de 
supprimer : on mit en campagne les fonds secrets de 
tous les ministères, on eut même recours à la cassette 
du roi. 

« Le ministère Villèle, après sa lune de miel, 
compta bientôt pour ennemis plusieurs journaux d'un 
royalisme ardent et éprouvé : le Drapeau blanc, la 
Foudre, recueil royaliste hebdomadaire, l'Oriflamme, 
la Quotidienne . Un recueil nouveau vint aussi aug- 
menter le nombre des journaux libéraux, sous ce titre : 
Tablettes universelles. Le prince de Talleyrand rensei- 
gnait, dit-on, cette revue, qui faisait du bruit et dont 



1 Pav M. Véron, tome II, chapitre u, page 50. 






410 MES MÉMOIRES. 

MM. Thiers, Rabbe et Benjamin Constant élaient les 
principaux rédacteurs. 

« M. le vicomte Soslhènes de la Rochefoucauld mar- 
chanda ces journaux et chercha surtout à se rendre 
acquéreur des droits absolus de gérance politique. 
M. le vicomte de la Rochefoucauld se présentait comme 
un simple spéculateur. Les journaux V OH flamme, le 
Drapeau blanc, la Foudre et les Tablettes universelles 
purent être achetés et cessèrent de paraître. Le journal 
V Oriflamme fut payé cent quatre-vingt mille francs; 
la Foudre, trente mille francs; le Drapeau blanc neput 
être acheté aussi qu'à un prix très-élevé. Ces marchés 
ne se conclurent pas sans scandale et sans esclandre. 

« M. Delalouche détourna publiquement, au profit 
de la souscription en faveur des Grecs, une somme 
assez ronde que lui avait fait compter M. de la Roche- 
foucauld pour modérer la polémique du Mercure con- 
tre la direction des beaux-arts. 

« M. Michaud, l'un des propriétaires et gérant de 
la Quotidienne, fut seul à résister. Il y eut bien alors 
quelques actionnaires de ce journal qui livrèrent leurs 
actions, moyennant un bon prix, à un délégué de 
M. de la Rochefoucauld, nommé Bonneau, membre 
de la congrégation et inspecteur général des prisons. 
Mais M. Michaud tint bon. Le gérant signataire, un 
certain Henri Simon, vaudevilliste, contesta à M. Mi- 
chaud ses droits de gérance réelle. Il se publia même 
pendant quelques jours, chaque matin, deux Quoti- 
diennes, l'une signée de M. Michaud et l'autre signée 
d'Henri Simon. II y eut procès; mais M. Michaud ob- 
tint justice, et fut maintenu dans tous ses droits et 
dnns toute son indépendance. Le minïslère fit ainsi 



LA PRESSE SOIS LA RESTAURATION. 411 

pour la Quotidienne des dépenses inutiles et assez 
considérables de fonds secrets. 

« Le Journal des Débats, de son côté, resta fidèle à 
M. de Chateaubriand qu'on venait de frapper avec 
tant de dédain et de grossièreté. 

« Le gouvernement de Charles X avait blessé et 
indigné l'opinion publique en voulant corrompre et 
acheter tous les écrivains à force de fonds secrets. » 

Ce fut pour répondre à ces assertions que j'écrivis 
à l'auteur la lettre suivante : 



« Paris, 4janvier 1853. 

« Le premier devoir de l'écrivain consciencieux est 
d'être véridique; et je pense que monsieur Véron me 
saura gré de lui signaler à quel point sont inexacts 
les détails qu'il donne à l'occasion de l'achat des jour- 
naux, et aussi au rôle qu'il me fait jouer. 

« Mon intention ne fut jamais d'asservir la presse; 
tout au contraire : et puisque l'auteur a jugé à propos 
de raconter, sans examen, des faits entièrement con- 
trouvés, il me permettra d'en appeler à son honneur 
comme à sa justice pour les rectifier. 

a Loin d'asservir la presse, je le répète, je voulais 
la préserver du régime de la censure, régime auquel 
devaient la conduire ses excès; je voulais la sauver de 
ses propres écarts; et ce fut même par des journaux 
légitimistes que je commençai une opération à laquelle 
me poussait l'amour que je porte à mon pays, ainsi 
que mon cloignement pour les exagérations de tout 
genre. 

« Pour bien me comprendre, il faudrait se reporter 












412 MES MÉMOIRES. 

à cette époque, en connaître tous les dangers, toutes 
les circonstances, toutes les difficultés, et peut-être 
alors ne blâmerait-on pas si légèrement celui qui 
poussa le désintéressement et le dévouement jusqu'à 
solder de sa poche environ quatre cent cinquante mille 
francs, et qui s'engagea pour pareille somme. Ma fa- 
mille m'adressait des reproches sévères et justes, sans 
pouvoir ébranler mes résolutions. 

« Et d'abord, c'est sous le règne de Louis XVIII que 
tout cela se passait, et non sous celui de Charles X. 

« M. de Villèle n'y fut pour quoi que ce fût; et c'est 
alors même qu'il voulut obtenir de moi de remettre 
entre les mains du ministre ces armes puissantes que 
commença notre brouille : « Je puis tout sacrifier, lui 
« répondis-je, aux intérêts de mon pays, liés à ceux 
« de la monarchie; mais je ne serai jamais l'agent 
«d'un ministère; et d'ailleurs un ministère peut 
« changer, et celui qui lui succéderait pourrait abu- 
« ser des armes que je lui mettrais entre les mains. » 

« J'ignore complètement l'anecdote racontée au su- 
jet de M. Delatouche, qui m'estimait et m'aimait mal- 
gré nos opinions différentes. 

« J'appréciais trop son caractère indépendant pour 
avoir pu lui faire jamais des offres de ce genre. 

« Monsieur Véron estime donc bien peu les écri- 
vains pour supposer que jamais personne ait pu avoir 
la pensée de les corrompre? On verra tout à l'heure 
quel était mon projet, et, Dieu merci, je n'ai rien à 
dissimuler. 

« En assurant la liberté de la presse, mais non pas 
une licence aussi dangereuse pour cette liberté que 
pour l'esprit public qu'elle égare, j'espérais sauve- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 413 

garder tous les intérêts; et si une telle pensée n'était 
qu'une illusion, j'oserai dire, du moins, que c'était 
une noble illusion. 

« Il est tout aussi peu exact d'affirmer que M. Mi- 
chaud repoussa mes offres; et ce fut par l'intermé- 
diaire d'un homme que, par une réserve qui sera ap- 
préciée, je l'espère, je ne veux pas nommer que ce 
marché fut conclu à la satisfaction de chacun et d'un 
parfait accord. 

« Puisque les journaux passaient de mains en 
mains, libre était à moi d'en acquérir la propriété. 

« Mais M. de Villèle ne put me pardonner mon re- 
fus; il crut à mon ambition plus qu'à mon dévouement. 
Il se trompait; il envoya chercher celui qui avait pré- 
sidé à la vente de la Quotidienne , et ce fut grâce à 
ces nouveaux efforts que M. Michaud réclama tardive- 
ment contre un traité conclu. Soutenu par le minis- 
tre, un procès s'engagea : je voulais aller me défendre 
moi-même; et certes je n'eusse eu rien à redouter des 
explications qu'il m'était facile de donner. 

« Aide de camp de Monsieur, on me supplia de res- 
ter et de garder le silence. C'est peut-être le sacrifice 
le plus grand que j'aie fait; je m'y résignai cependant, 
et je fus bien injustement condamné. Je remercie au- 
jourd'hui Monsieur Véron de m'avoir forcé à cesexpli- 
cations. 

« Maintenant voici quel était mon plan : diminuer 
le nombre des feuilles publiques, réunir tous les jour- 
naux royalistes, dont quelques-uns faisaient un tort 
affreux à la monarchie, en un seul ou en deux; enfin, 
leur imprimer une direction unique aussi sage que 
modérée. 



'.Il MES MÉMOIRES. 

« Mcllro un frein à une opposition exagérée qui dé- 
naturait tous les faits, et allait jusqu'à supposer des 
intentions coupables, en calomniant la pensée, et en 
rendant impossible tout gouvernement dont elle pa- 
ralysait l'action. 

« Une fois maître des journaux, j'aurais dit à quel- 
ques écrivains de l'opposition dont le caractère m'eût 
inspiré une juste confiance : 

« Une opposition sage est utile au gouvernement 
« qu'elle retient ou éclaire : Voici un ou deux jour- 
« naux; ils ne vous coûteront rien, et pourront faire 
« votre fortune, mais à la condition que votre polémi- 
« que sera toujours consciencieuse. Tant qu'il en sera 
«ainsi, ce journal sera votre propriété. » 

« On se rappellera qu'à cette époque nul ne pouvait 
créer un nouveau journal sans approbation du gou- 
vernement. 

«J'espère que monsieur Véron regrettera de m'avoir 
si peu connu, si mal jugé dans ce deuxième volume; 
et que, dans la suite de son ouvrage et dans une 
deuxième édition dudit volume, il voudra bien insé- 
rer ma lettre. 

« Nommé par lui, calomnié bien involontairement, 
sans doute, il me suffira d'avoir recours à son obli- 
geance; au besoin, j'aurais le droit de l'exiger. 

« Si la pensée que j'eus alors pouvait aujourd'hui 
paraître un rêve, c'est du moins, on en conviendra, 
celui d'un homme d'honneur et d'un cœur dévoué. 

« Nous sommes déjà si loin de cette époque, qu'elle 
est presque entièrement effacée de la mémoire. 

« J'ai l'honneur d'offrir à monsieur Véron l'expres- 
sion de mes sentiments empressés. 

« Signé : La Rochefoucauld j duc de Doudeauville.» 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 415 

En publiant celte lettre à la fin de son troisième 
volume, M. Véron la faisait précéder des lignes sui- 
vantes : 

« M. de la Rochefoucauld , duc de Uoudeauvillc, me 
fait l'honneur de m'adresser la lettre suivante; je 
m'empresse, selon son désir, de la publier. 

«Tout en exposant les faits sous un nouveau jour, 
M. de la Rochefoucauld déclare qu'il avait acquis la 
propriété de plusieurs journaux et qu'il se proposait 
d'en modifier la rédaction. 

« Dans le premier volume de mes Mémoires, j'ai 
reconnu les services qu'a rendus M. de la Rochefou- 
cauld à l'Opéra, comme directeur général des beaux- 
arts. 11 a bien voulu m'en remercier par écrit. 

« Je suis encore heureux aujourd'hui de lui fournir 
l'occasion de publier, sur son intervention dans l'achat 
dés journaux, des explications que le public appré- 
ciera '. » 

1 Cet exposé explique les documents qui vont suivre 



MANUSCRITS AUTHENTIQUES 



TROUVÉS AUX TUILERIES ET DANS LES MINISTÈRES 




RAPPORT 

SUR LES FAITS QUI ONT AMENÉ i/ ORDRE DE CHOSES ACTUEL, RELATIVEMENT 
AUX JOURNAUX ET ÉCniTS PÉllIODIIJUES ' 

« Messieurs, 

« Le rapport si remarquable el si lumineux qui 
vous a élé fait par M. Josse-Beauvoir, à votre précé- 
dente séance 2 , vous a complètement édifiés sur les 
moyens de rendre la presse périodique aussi utile à 
la monarchie qu'elle a pu, qu'elle pourrait encore lui 
être fatale, sans les généreux efforts faits avec tant 
de bonheur pour l'arracher à ces influences perni- 
cieuses. Dans ce rapport, où abondent les vues les 
plus sages el les aperçus les plus piquants, tous les 
dangers ont élé présentés, signalés, tous les remèdes 
indiqués avec une admirable sagacité. La question 
générale y a été traitée sous toutes les faces, et rien 

1 Par M. Jules Mari schal, 5 mars 1824. 

3 Ne voulant pas porter seul la responsabilité d'actes aussi importants, 
j'avais nommé une commission chargée de me seconder, et au besoin 
de m'éclairer. 




LA l'RESSE SOUS LA. RESTAURATION 7 . 



417 



n'a manqué à cet exposé de principes les plus purs, 
les plus féconds en conséquences utiles ; vous avez 
rendu pleine justice à son mérite, et désormais ce 
précieux travail est devenu pour vous le meilleur 
guide dans la carrière glorieuse, mais difficile, que le 
plus noble dévouement au roi, comme au bonheur de 
votre pays, a ouvert à votre zèle. 

«Après avoir applaudi, ainsi que vous le deviez, 
aux idées fondamentales développées dans ce rapport, 
au plan si sagement tracé qu'il vous présentait, vous 
avez souhaité, pour en faciliter l'exécution, con- 
naître avec détail les faits qui se rattachent à la ma- 
tière; vous avez désiré surtout pouvoir apprécier l'é- 
tendue des services rendus à la bonne cause par celui 
dont vous appréciez si bien le beau caractère et le gé- 
néreux dessein. Vous avez, en un mot, voulu vous 
initier aux nombreuses démarches, aux transactions 
multipliées, qui ont fait passer dans des mains amies, 
pures et dévouées, la propriété de plusieurs des jour- 
naux dont abusaient, contre le bon ordre, les passions 
aveugles et malveillantes qui en avaient fait les instru- 
ments de leurs vues ambitieuses ou insensées. 

« Votre confiance, messieurs, nous a chargé de ce 
soin. Nous ne sommes dignes de cette confiance que 
par le désir d'y répondre, et c'est par là seulement 
que nous avons conçu l'espoir de la justifier; sous 
d'autres rapports, nous nous serions effrayé de notre 
tâche, quelque peu difficile qu'elle pût être. Mais si 
nous sommes forcé de mettre le zèle à la place du ta- 
lent, votre bonté, nous en sommes certain, voudra 
bien aussi remplacer la justice par l'indulgence. 

« Pour procéder avec plus de méthode et par consé- 
tiii. 27 









.418 MES MÉMOIRES. 

quent avec plus de clarté, nous croyons devoir traiter 
à part, et successivement, ce qui concerne chacun des 
journaux qui ont été l'objet de négociations plus ou 
moins efficaces. Ne pouvant suivre dans cet historique 
l'ordre des événements, puisque beaucoup de ces né- 
gociations ont été simultanées, nous les classerons 
dans l'ordre de leur importance; nous diviserons, 
avant tout, notre matière en deux parties, dont la 
première sera relative aux journaux royalistes, et la 
seconde aux feuilles libérales. 

a Nous tâcherons de présenter les faits de manière à 
faire apprécier à la fois et les dangers que pouvait 
offrir l'état de choses, relativement à chacun de ces 
journaux, au moment où les négociations ont été en- 
treprises, et les avantages que l'on peut retirer de 
leur position actuelle, fruit de ces négociations. 

« Nous terminerons notre travail par quelques aper- 
çus sur la manière de diriger le plus utilement pos- 
sible, d'après les conséquences posées dans le rapport 
de M. Josse-Beauvoir, les feuilles soumises à notre in- 
fluence; et comme cette direction ne peut et ne doit 
être que le résultat de l'impulsion donnée par vous; 
que, pour être constamment utile, celte impulsion 
doit être l'objet d'une constante sollicitude; et que, 
pour exercer l'action confiée, sous ce rapport, à votre 
zèle et à vos lumières, il est indispensable d'en con- 
stituer le mode d'une manière précise et régulière, 
la conclusion naturelle de nos observations sera de 
vous proposer un plan d'organisation pour l'exer- 
cice de la surveillance et de la direction des jour- 
naux. 

« Après vous avoir ainsi exposé sommairement 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. il!) 

l'ordre et le but de notre travail, nous nous hâtons 
d'entrer en matière 1 . 



LA GAZETTE DE FRANCE 

« Nous devions à tous égards vous parler d'abord 
de ce journal. Le plus ancien et le plus fidèle organe 
du royalisme, h Gazette de France, était aussi el par 
cela même, celui dont l'esprit de désordre pouvait 
tirer le plus grand parti, s'il fût parvenu à s'en rendre 
maître : car on pourrait, avec un peu d'habileté (et 
les malveillants en manquent rarement) tourner con- 
tre la bonne cause l'influence que donnent ta cette feuille 
son ancienneté et sa clientèle assez nombreuse. Celle 
crainte n'était rien moins que chimérique; et il est 
constant que, dans le moment même où fut formé le 
dessein de se rendre maître de ce journal, un projet 
pareil avait été formé au profit d'une opinion très- 
divergente de la saine opinion royaliste; nue déjà les 
agents de celle négociation dangereuse pour le bon 
ordre étaient à la recherche des actions, et que cette 
sorte de concurrence offrait un premier obstacle assez 
grave. 

« La situation de ce journal, sous le rapport de sa 
propriété, rendait au reste très-difficile le dessein de 
l'acquérir. Indépendamment de ce que celte propriété 
se trouvait extrêmement divisée, de ce que la plupart 
des propriétaires résidaient à de grandes dislances, de 

1 11 est facile de comprendre que ce rapport fait au conseil par un de 
mes inspecteurs, d'un esprit aussi sage qu'éclairé, était l'expression de 
mes sentiments. 






I 
I 



4-20 MES HÉMOIRES, 

ce que d'ailleurs chacun tenait à sa propriété par les 
liens d'une longue habitude, l'un d'eux, en môme 
temps fermier du journal, trouvant dans ce fermage 
de gros bénéfices, était en garde contre loul ce qui pou- 
vait tendre à faire ebanger un ordre de choses si favo- 
rable à ses intérêts, et il était naturel qu'il résistât de 
tout son pouvoir à l'admission de nouveaux proprié- 
laires dont il pouvait ne pas attendre les mêmes con- 
cessions que de la part des anciens. Ces causes de ré- 
sistance n'étaient pas les seules : il en existait d'un 
ordre plus élevé, et pour cela même plus difficiles à 
vaincre. Aussi les négociations ont-elles dû être, ont- 
elles été non moins longues que pénibles. 11 a fallu 
six mois entiers d'efforts constants, de démarches réi- 
térées, de correspondances lointaines, de voyages 
même, pour arriver à un résultat définitif, c'est-à- 
dire à l'acquisition de la majorité des actions; et en- 
core même, parvenus à ce terme, a-t-il fallu, pour 
vaincre les derniers obstacles tirés de l'intérêt per- 
sonne! du fermier, recourir à la rigueur et à l'appa- 
reil des formes judiciaires. 

« Une chose à remarquer toutefois, c'est que l'ac- 
quisition de ce journal a été la moins coûteuse de 
toutes, bien que ce fût celui dont la position finan- 
cière fût la plus satisfaisante. 

« Aujourd'hui la propriété réside presque tout en- 
tière dans la même main : car, sur trente-sept actions 
qui forment la masse sociale, trente-deux un tiers ont 
été acquises au prix moyen de six mille cinq cents 

francs. 

«Au moment où celte intervention a eu heu, le 
plus grand désordre, la plus déplorable confusion 






LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 421 

régnaient dans l'administration de la société. Aussi le 
premier soin a-t-il été de provoquer un changement 
complet dans ce fâcheux état de choses, et de consti- 
tuer la société sur des hases fixes et régulières. Ce 
but a été atteint; un règlement général a été fait, et 
l'adoption de ce règlement a eu lieu malgré une oppo- 
sition assez vive, puisée dans les vieilles habitudes de 
la routine. Un mode légal d'administration a été créé 
pour la garantie du personnel ; il a été composé de 
manière que la direction politique et littéraire du jour- 
nal se trouvât entièrement entre les mains de per- 
sonnes dévouées à la bonne cause. D'autres améliora- 
tions non moins nécessaires ont eu lieu dans le per- 
sonnel de la rédaction ou des bureaux, et maintenant 
la Gazette de France, sortie de l'espèce de langueur 
et de nullité où la retenaient depuis quelques années 
les vices de sa constitution intime, est devenue l'un 
des journaux les plus propres à servir utilement la 
cause du bon ordre et de la légitimité. 

« Les journaux royalistes continuant à paraître 
sous votre influence sont : la Gazelle de France, le Dra- 
peau blanc, les Lettres champenoises et le Journal de 
l'aris. 

« Nous devons maintenant vous développer nos 
idées sur la manière dont ces journaux nous semblent 
devoir être dirigés pour rendre les plus grands ser- 
vices possibles au roi et au pays. 

«Une réflexion se présente d'abord, qui domine 
toutes les autres, et qu'il nous faut vous soumettre 
avant tout. 

« Vous connaissez les vociférations des feuilles libé- 
rales sur le résultat de vos efforts ; elles ont crié si 



422 MES MÉMOIRES. 

haut que tous les journaux royalistes étaient vendus 
au ministère, et leurs déclamations ont été jusqu'à un 
certain point si bien servies par ce qui a pu transpi- 
rer des faits relatifs aux négociations consommées ou 
commencées, qu'on ne saurait se faire illusion à cet 
égard, et que l'on doit considérer l'opinion générale, 
sinon comme entièrement gagnée à cette persuasion, 
du moins comme bien près de l'être. 

Or, il ne saurait être mis en doute qu'une pareille 
persuasion serait essentiellement nuisible à l'influence 
des journaux dont vous disposez, qu'elle annulerait, 
pour ainsi dire, malgré vous, presque tout l'effet de 
ces journaux, et que votre but serait en grande partie 
manqué. 

« 11 importe donc de détruire dans le public cette 
conviction ; il importe de prouver à tous que les jour- 
naux royalisles ne sont pas les organes serviles du mi- 
nistère; il faut, de toute nécessité, qu'ils prouvent leur 
indépendance et qu'ils en répètent souvent les preuves. 

«Comment le feront-ils sans compromettre, sans 
entraver la marche du gouvernement? La réponse est 
facile. En appuyant franchement le ministère sur les 
points essentiels de ses combinaisons, en le soutenant 
par une discussion raisonnée dans les projets de loi 
qu'il présente à la sanction des Chambres, les jour- 
naux royalistes ne se sèvreronl pas du droit d'obser- 
vation et de critique sur ceux de ces projets qui pour- 
raient y donner lieu, quant aux dispositions acces- 
soires. Sans attaquer les ministres pour ce qu'ils au- 
ront fait, ils les exciteront à mieux faire encore. Si 
quelque mesure paraît prêter à de fausses interpréta- 
lions, présenter des inconvénients ou des dangers, ils 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 423 

le diront franchement, avec décence, mais avec force. 
Celle liberté du blâme est même ce qui prêtera d'au- 
tant plus de poids à leurs éloges, et ce qui donnera, 
en eux, au ministère, l'appui le plus solide auprès de 
l'opinon publique. 

« Si la critique doit être permise aux journaux 
royalistes contre les actes mêmes du ministère, elle le 
doit être, à plus forle raison, contre ceux des agents 
inférieurs du pouvoir; sur ce point, elle doit être 
large, complète, sans autres ménagements que ceux 
de la justice et de la vérité. Il faut que les journaux 
royalistes soient les premiers à signaler les abus, les 
excès de tous genres que se permettraient les fonc- 
tionnaires, de quelque classe qu'ils soient, et surtout 
lorsque ces abus compromettraient l'intérêt ou les 
principes de la monarchie. 

«C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'on repous- 
sera victorieusement l'accusation de servilité; qu'on 
effacera l'impression fâcheuse qui peut rester dans le 
public sur la condition actuelle des journaux roya- 
listes, et qu'on accoutumera l'opinion à considérer ces 
journaux comme ses organes fidèles, comme les véri- 
tables interprèles des besoins et des vœux de tous les 
amis de l'ordre et du bien public. 

« Si cette allure d'indépendance est nécessaire à 
tous les journaux soumis à votre influence, elle esl 
surtout indispensable à l'un d'eux, qui fut le signe de 
ralliement des royalistes pendant l'oppression ministé- 
rielle des années précédentes, et qui le devint ensuite 
des partisans de la contre-opposition : vous sentez bien 
que nous parlons du Drapeau blanc. 

« Sans doute, il ne saurait êlre question de lui (aire 



'«JM 1 










424 



MES MÉMOIRES. 



reprendre rien de cette fougue, de celte amertume, 
qui en firent trop longtemps un objet de scandale : 
les dangereux effets de ce zèle aveugle ont été trop 
bien appréciés, trop d'efforts ont été faits dans la 
vue d'y porter remède, pour qu'aujourd'hui l'on 
puisse vouloir en courir de nouveau et bénévolement 
les hasards. Mais, en repoussant l'idée de faire du 
Drapeau blanc l'organe d'une exagération réelle, se- 
rait-il à propos de lui enlever toute sa couleur primi- 
tive, et n'est-il pas convenable, au contraire, de lui 
en laisser conserver quelque nuance? La nature de 
sa clientèle répond à la question. Il est évident que 
cette clientèle a été longtemps nourrie, entrelenuedans 
des idées d'opposition royaliste : elle est donc d'autant 
plus exigeante sous le rapport de l'indépendance du 
journal; pour peu qu'elle conçoive des doutes sur 
celle indépendance (et elle est plus disposée que loulc 
autre à en concevoir), elle s'éloignera sans retour; 
au lieu que, par une adroite concession sur quelques 
points, et en conservant, dans la forme du moins, 
quelque chose de l'ancienne verdeur des rédactions, 
on peut concevoir l'espérance de conserver celte clien- 
tèle, et de la ramener peu à peu à des idées saines et 
modérées. 

« On doit donc, suivant nous, accorder au Drapeau 
blanc, et le gouvernement doit tolérer en lui, une li- 
berté de discussion plus grande que dans tout autre 
journal royaliste; il nous paraît indispensable qu'il 
soit rédigé en général dans un sens, non d'opposition, 
mais de critique habituelle plutôt que d'approbation, 
réservant celte approbation seulement pour les mesu- 
res fondamentales, et même alors ne la donnant qu'a- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 425 

vec quelque restriction. Nous irons presque jusqu'à 
penser qu'il pourrait parfois se permettre d'oHtrer la 
critique, même au risque de passer pour injuste aux 
yeux des lecteurs modérés. Cette sévérité pourrait avoir 
cela d'utile, que l'opposition royaliste, satisfaite de • 
cette déférence à ses idées, ne songerait point à cher- 
cher d'autres organes, et qu'ainsi, en paraissant mar- 
cher avec elle, on arriverait insensiblement au point 
de la conduire et de la maîtriser. Ceci est assez dire 
combien peu nous approuverions une direction jour- 
nalière qui tendrait à enlever au Drapeau blanc jus- 
qu'aux moindres traces de sa couleur primitive; qui 
en retrancherait tout le sel et le mordant; qui, sans 
cesse en garde contre le vain danger des récrimina- 
tions, toujours tremblante à l'idée de se commettre 
avecles personnes pour avoir traité les choses suivant 
la rigueur de l'histoire ou la vérité du moment, ôterait 
ainsi tout nerf et toute rigueur à la rédaction, et ferait, 
par un contraste trop visible, du journal le plus connu 
naguère par son ardeur et sa liberté, la feuille la plus 
bénigne, la plus pâle et la plus asservie au joug du 
pouvoir et de la peur. Si le Drapeau blanc avait pris 
en effet cette fausse direction, il serait urgent, suivant 
nous, d'y porter remède et de retremper son esprit, en 
donnant aux personnes qui le dirigent habituellement 
des instructions précises dans le sens des observations 
que nous venons de vous soumettre. 

« Quant à la Gazette de France, une direction toute 
différente doit lui être donnée. Depuis longtemps 
vouée à la défense franche et ouverte du ministère, il 
ne peut être question de changer son rôle. 11 faut 
qu'elle continue son allure. Il n'est personne pour qui 









426 MES MÉMOIRES. 

la Gazelle de France ne soit un journal ministériel et 
peut-être même le plus ministériel de tous les jour- 
naux. Il n'est donc personne qui puisse s'abuser sur 
sa conversion subite; d'ailleurs, s'il est bon que le 
ministère soit, dans l'intérêt de la monarchie et même 
dans son propre intérêt, surveillé par des journaux 
libres de tous engagements vis-à-vis de lui, il n'est 
pas moins utile qu'il ait dans d'autres journaux des 
défenseurs avoués. Attaqué avec fureur par les feuilles 
libérales, qui le défendra, si ce n'est les feuilles 
royalistes? Si elles lui refusaient leur secours, il serait 
à craindre que le ministère ne finît par se créer d'au- 
tres organes qui fissent de sa cause une cause toute 
personnelle et qui le défendissent bien moins au pro- 
fit de la monarchie que dans la seule vue de sa propre 
conservation. C'est ce que nous vîmes sous certain 
ministère de souvenir trop fâcheux pour qu'on ne 
s'efforce pas d'éloigner toutes les causes qui pourraient 
amener de semblables résultats. 

« La Gazette de France doit donc rester un journal 
ministériel et ne point se faire scrupule de le paraître; 
mais en même temps elle ne doit point oublier qu'elle 
ne défend les ministres que parce qu'eux-mêmes dé- 
fendent le trône; et si, par hasard, ils lui semblaient 
oublier en quelque occasion celle condition essentielle 
de son alliance avec eux, il ne faut pas que son dévoue- 
ment au ministère s'étende jusqu'à le soutenir. Alors 
il faut, au contraire, qu'elle use du droit qu'elle a dû 
naturellement se réserver, et qu'elle s'élève avec toute 
l'énergie nécessaire contre ses propres clients pour 
leur signaler la faute qu'ils commettent, pour leur 
indiquer lr>s moyens de la réparer. 



LA TRESSE SOUS LA RESTAURATION. 427 

« Parles réflexions qui précèdent, nous vous avons 
fait pressentir, messieurs, celles qui nous restent à 
vous soumcllre. En effet, la direction à imprimer aux 
journaux dont vous disposez actuellement, aussi bien 
qu'à ceux que vos efforts ultérieurs pourront soumettre 
à votre influence, n'est point de ces choses positives et 
absolues sur lesquelles il ne soit nécessaire de s'appe- 
santir qu'une fois pour toutes, qui puissent être ré- 
glées à toujours par une détermination une fois prise. 
C'est au contraire une application perpétuelle, et pour 
ainsi dire une occupation de tous les jours, que de- 
mande une si grave et si importante matière; elle 
exige une suite de volonté, une continuité de soins et 
de surveillance qui nécessitent à toute force l'établis- 
sement d'un centre d'action qui ait la même perma 
nence, et qui à l'avantage de l'unité des vues réunisse 
celui de l'opportunité des mesures. 

« Ces considérations, messieurs, vous les avez déjà 
senties et appréciées de vous-mêmes, en manifestant, 
à nos précédentes réunions, le désir de voir constituer 
sur des bases régulières un comité central, chargé de 
la haute administration des journaux placés sous votre 
influence. » 

RAPPORT SUR L'OPÉRATION DES JOURNAUX 

15 JANVIER 1825 



« Quelle que soit la gravité des doutes qui subsis- 
lent dans une infinité de bons esprits sur la question 
de la prédominance du bien dans le principe de la li- 
berté illimitée de la presse périodique appliquée à nos 
mœurs et à noire caractère nalional, du moment que 









428 MES MÉMOIRES. 

celle liberté est devenue par la volonté souveraine l'un 
des éléments de notre état social actuel, il a fallu, 
sans nul doute, surmontant tontes craintes et toute 
répugnance, se soumettre sans murmures à cet ordre 
de choses et en accepter toutes les conséquences lé- 
gitimes. 

« Mais il n'a pas été, il n'a pas pu être interdit, 
soit au pouvoir lui-même, soit à des sujets fidèles, de 
faire tous leurs efforts pour détourner les dangers 
dont la licence de la pre?se (inséparable, quoi qu'on 
fasse, de sa liberté absolue) pouvait menacer le trône 
par la corruption journalière des doclrines conserva- 
trices de l'ordre, et même pour faire, autant que pos- 
sible, tourner au profit de ces doctrines un moyen trop 
souvent employé contre elles. 

« Car, on voudrait en vain le contester ou le dissi- 
muler, la licence des journaux est le plus actif des 
éléments de désordre; et sa puissance funeste menace 
incessamment la stabilité de tout gouvernement qui ne 
sait pas la prévenir avec habileté ou la réprimer avec 
énergie, quelle que soit d'ail leurs la force qu'il puisse 
tirer de la légitimité qui le protège, de la loyauté qui 
le conseille, de la sagesse qui le dirige. 

« En effet, toute celte force est dans l'opinion; et 
que devient-elle lorsque, par l'effet inévitable de la 
licence des feuilles publiques, l'opinion égarée, cor- 
rompue, abandonne le pouvoir, el se range du côté de 



ses ennemis ! 



« Ainsi, c'est une nécessité d'existence, une condi- 
tion vitale pour un gouvernement de ce genre, non- 
seulement de déployer contre les journaux corrup- 
teurs une grande activité de répression, mais encore, 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 429 

el surtout, d'en rallier le plus grand nombre possible 
à ses intérêts, afin de se ménager, au profit du bon 
ordre, un constant moyen d'action sur l'opinion pu- 
blique, à l'aide duquel il puisse, dans celle lutte 
du bien contre le mal, conlre-balancer les influences 
dangereuses et neutraliser leurs efforts, s'il est vrai 
toutefois que le mal puisse être jamais complètement 
neutralisé par le bien. 

« Et ce dernier devoir, imposé aux gouvernements 
dans l'intérêt de l'ordre et de la morale publique, est 
d'autant plus rigoureux que trop souvent les moyens 
répressifs sont inefficaces contre les dangers de la 
licence. 

« En effet, combien de fois et sous combien de rap- 
ports l'expérience n'a-t-elle pas démontré l'insuffi- 
sance des lois pénales en matière de délits de la presse? 
Que d'attaques indirectes, et par cela même plus dan- 
gereuses, peut-être, ne laissent-elles pas sans répres- 
sion ! Que d'atteintes journalières à la morale, à 
l'ordre social, à la religion, atout ce qu'il y a de saint 
et de sacré parmi les hommes, la loi n'est-elle pas, 
pour ainsi dire, odieusement forcée de protéger, im- 
puissante qu'elle est de les punir, parce que leur 
crime, senti par la seule conscience d'un bon citoyen, 
échappe à la froide analyse du légiste cl se réfugie 
dans le silence des codes! Disons-le sans crainte d'être 
démenli, chaque jour démontre l'inutilité des lois suc- 
cessives rendues pour réprimer la licence delà presse; 
il est même impossible d'en faire qui donnent à la 
société de véritables garanties contre les libelles el 
les mauvais journaux. On ne circonscrit pas l'esprit 
humain dans des mots et dans des phrases; il est 



,V«fci* 







450 MES MÉMOIRES. 

trop subtil pour ne savoir pas se mettre à côté de lu 
loi. Gomment trouver un corps de délit à déférer au 
jury ou à la police correctionnelle dans les allusions, 
les allégories, les citations de faits empruntés à des 
époques antérieures, et dont le rapprochement et l'ap- 
plication sont si faciles à la malicieuse sagacité du 
lecteur? Aussi le poison circule sans laisser de traces 
accusatrices; il corrompt les mœurs ou fausse les es- 
prits; il aigrit les cœurs, donne des vertiges à la jeu- 
nesse, désaffectionne les peuples, et prépare sourde- 
ment la subversion des trônes. 

« D'ailleurs n'a-t-on pas vu quelquefois, par une 
réaction fatale de cette cause corruptrice, les tribu- 
naux, victimes eux-mêmes, et comme à leur insu, de 
la séduction des mauvaises doctrines, respecter des er- 
reurs qu'ils partageaient, faire triompher les faux 
principes qui égaraient leur conscience, et absoudre 
ainsi des coupables dont un aveuglement déplorable 
les rendait complices involontaires? 

« El au surplus, en supposant même constamment 
aux juges comme à la loi le pouvoir et la volonté de 
sévir, que prouverait la fréquence des condamnations, 
si ce n'est l'existence d'une opinion malveillante, 
dont la saine politique doit dissimuler jusqu'à l'appa- 
rence, qui se recruterait en criant à la persécution, et 
qui, bravant l'autorité pour en relever la faiblesse, 
accroîtrait d'autant l'audace de ses ennemis et aggra- 
verait de plus en plus les dangers de sa position. 

« Concluons de tout ceci que le gouvernement 
doit, comme pouvoir conservateur de la société, veil- 
ler avec une attention toute spéciale à la bonne direc- 
tion des journaux, encourager, proléger efficacement 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. i3l 

la profession des saines doctrines, et tendre sans 
cesse, par ce moyen tout légitime, à diminuer l'in- 
fluence fatale des feuilles qui professent l'irréligion 
ou l'anarchie. 

« Si telles sont les obligations que la sagesse impose 
au pouvoir dans l'intérêt des peuples, n'est-ce pas 
aussi et l'intérêt et le devoir des bons citoyens de con- 
courir au même but, et d'assister le gouvcrnemesnt de 
tous leurs efforts, afin d'empêcher que cette formi- 
dable puissance des journaux ne soit envahie tout 
entière par les ennemis de l'ordre et les perturba- 
teurs du repos public? Qui pourrait nier, et qui ose- 
rait refuser son approbation comme son estime à de 
semblables efforts? 

« Il est surtout des temps où ce devoir réciproque 
du pouvoir et des citoyens, tirant des circonstances 
une gravilé nouvelle, devient encore plus impérieux 
et plus sacré. La fâcheuse expérience en fut faite par 
nous à une époque qui n'est pas encore fort éloignée, 
et dont le souvenir ne saurait être perdu pour 
ceux qui ont la sage habitude de méditer sur les 
événements, et de chercher dans le passé la leçon de 
l'avenir. 

« On se rappelle sans doute comment, aux appro- 
ches de la glorieuse expédition d'Espagne, noire situa- 
tion politique parut se compliquer d'une manière 
inquiétante, par la licence de la presse périodique ; 
tous les éléments révolutionnaires, mis en fermentation 
parle voisinage de l'insurrection espagnole, s'agitaient 
avec violence, pour imprimer, chez nous, à l'opinion 
un mouvement analogue; et plusieurs journaux, or- 
ganes habituels de la faction anarchique, secondaient 













432 MES MÉMOIRES. 

avec ardeur ces efforts impies et ces criminels des- 
seins. 

« D'un autre côté, la plupart des journaux roya- 
listes, détournés par un déplorable vertige de la voie 
salutaire qu'ils avaient jusque-là toujours suivie, 
étaient loin de prêter aux bons principes l'appui néces- 
saire pour prémunir l'opinion contre les tentatives de 
corruption pratiquées par les feuilles libérales; per- 
dant de vue la cause sacrée qu'ils devaient défendre, 
ils oubliaient l'ennemi commun pour épouser les pas- 
sions et les haines de quelques individus, faisant ainsi 
sentir bien vivement aux esprits sages le danger per- 
manent dont la paix publique est menacée, lorsque les 
organes quotidiens de la pensée sont à la merci des 
intérêts individuels, et lorsque le pouvoir, privé de 
ses moyens d'agir sur l'opinion publique au profit de 
l'ordre légitime, se trouve, par là même, dans l'im- 
puissance de combattre ses ennemis à armes égales. 

a On s'effraye à juste titre quand on songe jus- 
qu'où fut poussé cet aveuglement des bommes qui di- 
rigeaient les feuilles royalistes; lorsque l'on réfléchit 
aux coupables imprudences dans lesquelles il entraîna 
quelques-uns d'entre eux. Qui ne se rappelle, en effet, 
les tentatives si peu françaises faites auprès de l'étran- 
ger, pour l'intéresser, par la flatterie, au succès de 
combinaisons politiques basées sur les calculs d'un 
vil égoïsme ou d'une déplorable démence? Qui a pu 
oublier surtout le rôle étrange que s'imposèrent cer- 
tains journaux monarchiques, lors des événements 
mémorables qui signalèrent notre apparition militaire 
dans la Péninsule? Et ce blâme jeté en toute occasion 
sur les hommes ainsi que sur les choses? Et cette cri- 




LA l'RESS'Ii bUl'S L.V 11 KS.TA IKATION. 



i:n 



liquc journalière de loulcs les opérations, de loulcs les 
mesures adoptées pendant la campagne, même de 
celles auxquelles on devait supposer que la haute sa- 
gesse du prince généralissime avait pris la plus grande 
part; laule d'autant plus grave (pie, comme on devait 
s'y attendre, les libéraux, habiles à saisir toutes les 
occasions qui peuvent leur offrir l'espoir de désunir 
les royalistes ou la satisfaction de les calomnier, ne 
manquèrent point de s'emparer de celle-ci. Affeclant 
à dessein, et conlre leur propre conviction, de consi- 
sidérer comme les véritables interprètes de l'opinion 
monarchique les journaux dont nous venons de signa- 
ler les écarts, ils remplirent leurs feuilles de louanges 
mensongères, d'éloges hypocrites de l'auguste prince 
et de sa brave armée, voulant par celle apparente 
mais tardive concession à la vérité, au sentiment gé- 
néral, se donner aux yeux du vulgaire le mérite de 
l'impartialité, faire entendre que de leur côté seul se 
trouvaient la raison, la justice, et rejeter sur les roya- 
listes en général l'odieux d'une opposition qui n'accu- 
sait que la folie d'un bien petit nombre d'entre eux; 
et c'est ainsi que, cherchant à blesser au cœur le 
royalisme, et portant sur l'arche sainte une main im- 
pie, les révolutionnaires s'efforçaient d'égarer, de dé- 
placer l'opinion publique, pour porter ensuite des 
coups d'autant plus sûrs à la monarchie que, par 
une coupable imprudence, quelques-uns de ses défen- 
seurs la livraient ainsi eux-mêmes à ses implacables 
ennemis. 

« On ne saurait se le dissimuler, celle combinaison 
des libéraux n'était point sans d'imminents périls pour 
la chose publique, et la menaçait de funcsles résultais. 

vin. 28 



454 



MES MEMOIRES. 



A part même ses dangers ultérieurs, lé présent pou- 
vait s'en trouver péniblement affecté, et de fâcheuses 
atteintes pouvaient ainsi être portées à la force morale 
dont le pouvoir avait besoin pour accomplir, au profit 
du principe monarchique, l'œuvre glorieuse entre- 
prise par lui de terrasser la révolution espagnole. 

« D'un autre côté, quelle que fût la prudence de 
Mgr le duc d'Angoulême, il n'était pas impossible 
que l'hypocrisie des feuilles libérales, secondée dans 
ses tentatives par la licence des journaux royalistes, 
ne finît par produire sur l'esprit du prince une im- 
pression fâcheuse, et qu'involontairement il en prît 
quelque impression défavorable contre les royalistes, 
dont ces journaux se disaient les organes; et outre 
que cette idée était affligeante pour tout sujet fidèle, 
quelles tristes conséquences, d'ailleurs, un pareil état 
de choses ne pouvait-il pas amener! 

«Il fallaitdonc s'efforcer de le faire cesser; il fallait 
arracher à la perfidie du libéralisme, aussi bien qu'à 
l'exagération du zèle ou des ambitions monarchiques, 
les armes dont on faisait un si fatal usage; il le fal- 
lait surtout avant le retour du prince généralissime, 
dont la présence à Paris, au milieu de ces désordres, 
eût donné une activité nouvelle et un danger toujours 
croissant aux intrigues des libéraux comme aux fautes 
des royalistes. 

« Mais, si tous les esprits sages comprenaient parfai- 
tement cette nécessité, les plus graves obstacles s'éle- 
vaient de toutes parts, et semblaient s'opposer d'une 
manière invincible à ce qu'elle pût être satisfaite. 

«En effet, la première condition du retour vers un 
ordre meilleur était, d'une part, de réduire aux moin- 



LA PRESSE SUUS LA RESTAURATION. 455 

dres proporlions possibles le nombre et par conséquent 
l'influence des feuilles libérales; et, d'une autre part, 
de ramener les journaux royalistes à l'unité de doc- 
trines, à cette union de sentiments qui seule fait la 
force, au lieu de leur laisser le triste droit d'énerver 
chaque jour cette force par une opposition à la fois 
coupable et insensée : insensée, parce qu'on préten- 
dait la faire au nom de la royauté contre un minis- 
tère royaliste; et coupable, parce qu'elle était systé- 
matique. 

«Or, pour arriver à cedouble résultat, que fallait-il? 
Deux choses presque également impossibles à accom- 
plir : déterminer les possesseurs actuels des journaux 
dont on désirait la conversion à délaisser leur pro- 
priété; puis trouver des hommes assez dévoués, assez 
sages, pour qu'on pût, sans crainte, leur confier un 
dépôt de celte importance. Certes, cette dernière con- 
dition du succès ne présentait pas de légères difficul- 
tés; mais enfin, à supposer qu'on pût les vaincre, 
comment espérer du moins d'obtenir la possession des 
journaux qu'on voulait convertir; de faire tomber ces 
armes dangereuses des mains de ceux qui spéculaient, 
avec tant de suite et d'ardeur, sur leur usage journa- 
lier dans l'intérêt de leurs mauvaises opinions, de leurs 
passions haineuses et de leurs ambitieuses espérances? 

«D'un autre côté, l'on ne pouvait se dissimuler que 
d'énormes dépenses seraient à faire pour amener, si 
tant était qu'on pût les obtenir, toutes ces démissions 
de propriété; et ces dépenses devaient naturellement 
dépasser de beaucoup la proportion des sommes qu'un 
simple particulier, quelle que soit sa fortune, peut 
consacrera une spéculation privée» 






i:,(i MES MÉMOIltliS. 

« Considérée, du reste, sous ce dernier rapport, l'opé- 
ration ne pouvait que paraître des plus désavantageu- 
ses; car on ne pouvait penser, en achetant des jour- 
naux dont le mauvais esprit faisait toute la vogue, à 
conserver leur clientèle, lorsque cet esprit changerait. 
Dès lors, il était évident que ces journaux, très-pro- 
ductifs au moment de l'achat, et dont le prix serait 
d'autant plus élevé, pouvaient devenir subitement une 
valeur morte entre les mains de l'acheteur. Une pa- 
reille spéculation ne présentait donc que des chances 
fâcheuses et des expectatives de ruine pour le simple 
particulier qui l'entreprendrait. 

« Et cependant, tout profondément pénétre qu'il dût 
être de l'immense utilité politique de cette opération, 
le pouvoir, arrêté, sans doute, par la considération de 
ces difficultés, paraissait peu disposé à la seconder cl 
à donner à ceux qui oseraient s'y livrer l'assistance et 
les secours de toute nature qui leur étaient indispen- 
sables pour la réussite. 

«Certes, pour des esprits même zélés et fermes, un 
tel état de choses était décourageant, et semblait devoir 
détourner pour toujours d'une semblable entreprise; 
mais il y a dans le dévouement sincère une force de 
volonté qui ne tient compte ni des obstacles, ni des 
dangers; et lorsque la conscience commande, le vrai 
courage ne sait point faillir. 

«Ainsi pensa M. le vicomte de la Rochefoucauld. 
Intimement convaincu de la nécessité comme de l'im- 
portance de celle mesure, il considéra bien moins les 
difficultés de son exécution que l'avantage d'un succès 
lié si essentiellement à la sécurité présente du trône 
comme à l'avenir de la monarchie. Par la plus entière 




LA PRESSE SOI'S LA P, KSTAUIÎ AT10X. 



i ôl 



abnégation de lui mémo, et comptant pour rien les 
dangers réels qui menaçaient son repos non moins que 
sa fortune, il les dévoua l'un et l'autre à l'accomplis- 
sement de ce qu'il dut considérer comme un devoir 
sacré envers son roi, et ne craignit point de commen- 
cer avec ses seules ressources une opération qui pou- 
vait les absorber toutes et entraîner sa ruine com- 
plète. 

« C'est ainsi que, pour effectuer les payements ré- 
sultant des premières négociations, non-seulement il y 
employa la totalité de ses fonds disponibles, mais en- 
core il se trouva dans la nécessité d'aliéner avec un 
grand désavantage des valeurs considérables d'effets 
publics, sur le ebange desquels il dut supporter une 
perle capitale. 

« Mais ces préjudices matériels ne furent que les 
moindres des graves contrariétés auxquelles il se trouva 
bientôt exposé. Il était impossible, en effet, que des 
négociations si délicates et si difficiles n'engendras- 
sent pas, pour celui qui les dirigeait, mille inconvé- 
nients et mille ennemis de la nature la plus fâcheuse. 
De fait, le bonheur personnel de M. le vicomte de la 
Rochefoucauld ne fut pas moins essentiellement com- 
promis que sa fortune; et les vanités blessées, les am- 
bitions déçues par l'exécution de ses projets, ne tar- 
dèrent pointa susciter contre lui une cabale furieuse, 
dont les attaques, pleines de passion et d'amertume, 
l'assaillirent à plusieurs reprises, et dont les calom- 
nies, les procédés indignes, lui eussent causé de véri- 
tables chagrins, si le témoignage de sa conscience et le 
sentiment de son devoir ne lui eussent donné la force 
de les braver ou de les dédaigner. 11 eut d'ailleurs à 






458 



1IKS MÉMOIRES. 



s'affliger du peu d'assistance qu'il trouva trop souvent 
auprès de quelques autorités auxquelles, pourtant, il 
devait supposer les mêmes vues; et cette dénégation 
de secours réclamés cependant à si juste titre, cet 
abandon presque total, outre qu'ils exposèrent souvent 
la réussite de négociations importantes, tendaient à 
rendre plus périlleuse et plus pénible encore sa posi- 
tion, en lui laissant entrevoir quelles seraient pour lui 
les conséquences désastreuses de sa tentative, si elle 
venait à échouer. 

« Enfin, le moment vint pour M. le vicomte de la 
Rochefoucauld de voir son dévouement apprécié par 
un pouvoir auguste qui domine tous les autres, et 
que son élévation soustrait à toutes les influences; la 
haute sagesse qui veillait alors aux destinées de la 
France, comprenant toute l'importance politique atta- 
chée à la réussite de son projet, daigna y applaudir et 
en encourager l'exécution. D'une autre 'part, le digne 
héritier du trône, animé de la même sagesse et par- 
tageant la même conviction, l'honora d'un suffrage 
pareil et ne donna pas moins d'éloges à son zèle. L'âme 
élevée et généreuse du prince, image vivante de l'hon- 
neur et de la loyauté, ne put voir, en effet, sans un 
vif sentiment de gratitude, le dévouement qui exposait 
un sujet fidèle à trouver dans les services rendus à la 
monarchie une cause de ruine et de malheur pour lui- 
même; et ce bienveillant intérêt ne fut point un sté- 
rile honneur; car bientôt, non-seulement Monsieur, 
dans sa touchante munificence, voulut bien accorder 
sur ses fonds personnels une somme considérable, mais 
la bonté royale vint au secours de M. le vicomte de la 
Rochefoucauld, en lui facilitant les moyens financiers 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 459 

nécessaires pour consommer aux frais de la couronne 
une entreprise dont l'intérêt du trône était l'unique 
mobile. 

«Et néanmoins ces secours n'ont point été tels en- 
core que M. le vicomte de la Rochefoucauld se trouvât 
indemnisé des pertes et des avances qu'il avait faites; 
loin de là, il reste encore à découvert de sommes con- 
sidérables, ainsi qu'on le pourra voir par le compte 
ci-après. 

« Quoi qu'il en soit, et en dépit de tous les obstacles 
qui lui ont été opposés, des succès inespérés sont ve- 
nus couronner ses efforts et, si une seule des négocia- 
tions entreprises a été moins heureuse, il n'en faut ac- 
cuser que le peu de franchise de ceux avec lesquels il 
avait fallu traiter, jointe à l'erreur ou à la partialité 
d'un corps judiciaire. Mais, du reste,- tous les résullats 
qu'on pouvait espérer ont été presque entièrement 
atteints; la faction révolutionnaire s'est vu arracher 
quelques-uns des organes par lesquels elle agissait 
d'une manière si alarmante sur l'opinion publique; 
des journaux qui servaient activement les folles com- 
binaisons de l'exagération royaliste ont été ramenés à 
la sagesse et aux vrais principes ; le trône s'est acquis 
des organes fidèles et dévoués, à l'aide desquels il peut 
désormais faire entendre partout la voix de la raison; 
et, foudroyant les mauvaises doctrines, opposer à la 
corruption de la presse libérale son contre-poison 
naturel; et ce dernier résultat, fût-il le seul obtenu, 
suffirait encore pour justifier, par son importance, 
tout ce qui a été tenté pour en assurer à la monarchie 
l'éminent avantage. 

« Que des incidents fâcheux aient, par une sorte 



i',0 MES M ÉMOI RK S. 

do fatalité, contrarié en quelques points les vues de 
M. le vicomte de la Rochefoucauld; qu'au moment où 
ses efforts parvenaient à diminuer le nombre des jour- 
naux dangereux pour la paix publique, l'un d'eux, 
anéanti depuis longtemps, ail trouvé le moyen de re- 
paraître, et forcé, en quelque sorte, les portes du 
temple de la Justice pour rentrer dans le monde poli- 
tique; celte circonstance, loin de rien prouver contre 
la bonté de la mesure, deviendrait au contraire un 
argument de plus en sa faveur aux yc"ux des personnes 
qui n'ont vu dans le succès étrange de /' Arislarque que 
l'influence d'un esprit de cabale créé de longue main 
par la licence de la presse périodique. Et, au surplus, 
il n'est pas inutile de remarquer ici que, si le pouvoir 
l'eût voulu, M. le vicomte de la Rochefoucauld lui eût 
sauvé le grave inconvénient de ce scandale ; car il fut 
maître un moment de la propriété de ï 1 Aiislurqne, par 
des conventions que la résistance du ministère l'empê- 
/cha de ratifier. De même, il est permis de croire que, 
sans des négociations intempestives qui sont venues 
croiser et contrarier les siennes, dans l'affaire de la 
Quotidienne, peut-être aussi de ce côté le succès eût 
enfin justifié son attente. 

« Ce n'esl donc point d'après ces deux exceptions, 
dont, au reste, comme on le voit, M. le vicomte de la 
Rochefoucauld pourrait facilement décliner la respon- 
sabilité, qu'il faut apprécier la mesure en question : 
c'est d'après ses résultats généraux; et ils sont, sans 
nul doute, tout en faveur du trône, de l'ordre social 
et de l'intérêt public. 

«Voudrait-on mainlenantargumenler, contre l'opé- 
ration, des dépenses qu'elle a entraînées? Mais qu'est- 



LA PRESSE SOUS LA RF/STAUBATION. U\ 

ce quG la somme de ces dépenses, toule considérable 
qu'elle soit ou qu'on la trouve, comparée à l'immen- 
sité de l'avantage moral acheté par elles? Et ne serait- 
ce pas véritablement envisager les choses d'une ma- 
nière beaucoup trop élroilc, que de juger une opéra- 
tion de celle nature par ses résultats financiers? Une 
fois le principe d'utilité reconnu (et le méconnaître 
est impossible), la considération pécuniaire s'efface et 
devient nulle. Ce qui justifie, ce qui compense, et bien 
au delà sans doute, les dépenses faites, c'est le bien 
que la mesure a produit, c'est surtout le mal qu'elle 
a prévenu. U se peut que l'irréflexion empêche quel- 
ques esprits d'apercevoir l'un, que l'envie cherche à 
cacher l'autre; mais, aux yeux de la sagesse et de l'im- 
partialité, tous deux sont également manifestes et ne 
seront point contestés. 

a Quant aux charges qu'impose encore l'entretien 
de quelques-uns des journaux dont la publication est 
continuée, il les faut ranger dans la classe de ces exi- 
gences politiques avec lesquelles la prudence et l'éco- 
nomie capitulent journellement sans difficulté; et de 
fait, des journaux qui améliorent l'opinion, qui dé- 
fendent sans relâche le trône contre ses ennemis, et 
la morale publique contre ses corrupteurs, méri- 
tent hien autant de faveurs que nombre d'établisse- 
ments consacrés à l'intérêt des arls ou même à nos 
seuls plaisirs; et l'on nous accordera qu'il est pour le 
moins aussi nécessaire et aussi légitime de conserver 
au roi les organes par lesquels il peut a^ir utilement 
sur le moral des peuples, que d'employer une partie 
des trésors de la couronne à l'enrichissement d'un 
musée ou à la dotation de l'Opéra. 













442 ■ MES MÉMOIRES. 

« Du reste, il convient de faire observer à cet égard 
que les charges dont il s'agit se trouvent aggravées par 
une circonstance tout à fait indépendante de la volonté 
qui a conduit l'opération et qui dirige actuellement 
les journaux acquis; circonstance qui, ne pouvant être 
prévue, n'avait pas dû, par cela même, entrer en con- 
sidération dans le calcul des difficultés extérieures. 
Nous nous expliquons. 

a Pour quiconque connaît la nature du public des 
journaux, il n'est pas douteux que. soutenir le pou- 
voir ne soit, pour les feuilles qui s'y consacrent, un 
grand désavantage de position, que le talent même de 
rédaction ne saurait compenser. En effet, ce public 
se compose, en très-grande majorité, de lecteurs fri- 
voles qui, toujours disposés à fronder, recherchent, 
avant toutes choses, ce qui peut servir d'aliment à 
celte malignité naturelle de leur esprit, et pour les- 
quels, à ce titre, les scandales de l'attaque ont bien 
plus de piquant et d'attrait que la justice et la froide 
raison de la défense. Il y a donc, pour tout lecteur de 
cette classe, une sorte de discrédit naturel attaché 
aux journaux dits ministériels, et un obstacle invin- 
cible, par cela même, à ce qu'ils puissent prendre le 
même développement que certaines feuilles d'opposi- 
tion. 

« Ce fâcheux état de choses peut être considéré 
comme l'un des résultats naturels du gouvernement re- 
présentatif, qui met en action tant de vanités; il est, 
sans doute, permisaussi devoir dans cette tendancedu 
plus grand nombre des lecteurs à la controverse et à 
l'opposition, l'une des suites inévitables de la longue 
licence de la presse, et l'effet nécessaire de l'esprit 






LA PRESSE SOUS EA RESTAURATION. 438 

de turbulence qu'elle a crée parmi nous. Sous ce 
rapport, l'on peut espérer d'une direction meilleure 
pour l'avenir quelque amélioration ; mais il y a né- 
cessité de reconnaître que le présent n'est rien moins 
que favorable aux journaux du pouvoir, et que la 
masse des lecteurs est peu disposée à s'y rallier. 

« Un moyen existerait de remédier, jusqu'à un 
certain point, à ce grave inconvénient, et ce moyen 
est dans les mains du ministère. 11 consisterait à don- 
ner habituellement aux journaux dont nous parlons 
des notions exactes et toujours opportunes sur les 
événements politiques destinés à la publicité, ainsi 
que sur les vues ultérieures du ministère à l'égard 
desquelles il conviendrait de préparer l'opinion. Alors 
le public, voyant d'après le langage de ces journaux 
que les sources auxquelles ils puisent sont authenti- 
ques, prendrait insensiblement confiance en eux; et 
la certitude d'être bien informé sur les choses qui 
peuvent engager son intérêt ou sa curiosité lui ferait 
à la fin goûter la lecture de ces feuilles, de préférence 
à beaucoup d'autres dans lesquelles il rencontre à 
chaque moment des erreurs non moins grossières sur 
les faits que pernicieuses sur les doctrines. Il résul- 
terait de là deux avantages également précieux : d'une 
part, l'accroissement d'influence des journaux dévoués 
aux bons principes, et, d'une autre part, la réduction 
de leurs charges, au moyen de cette faveur même du 
public, qui, en augmentant leur clientèle, augmen- 
terait d'autant aussi leurs produits. ' 

« Certes, ce ne fut point, de la part de M. le vicomte 
de la Rochefoucauld et des personnes qui, conjointe- 
ment avec lui, dirigent les journaux en question , un 








444 



MI'.S MKMOIUI'S. 



espoir déraisonnable que celui d'obtenir du ministère 
les facilités que nous venons d'expliquer : outre 
qu'elles se rattachent à de hautes considérations de 
bien public, et que le ministère lui-même y devait 
trouver son intérêt, on pouvait penser que l'état des 
choses, relativement à la propriété de ces journaux, 
leur donnait un droit réel à des témoignages de sol- 
licitude. Et quand on réfléchit avec quel zèle et quel 
bonheur les journaux dont il s'agit ont défendu et 
soutenu le ministère contre des attaques qui, sans ce 
fidèle appui, eussent eu, peut-être pour lui, comme 
pour la chose publique, des dangers véritables, peut- 
on trouver étrange que des hommes qui, sans aucun 
intérêt propre, et au prix de mille préjudices person- 
nels, ont donné de semblables preuves de dévouement, 
comptent sur l'intérêt et la bienveillance du pouvoir 
auquel ce dévouement a profité; cl ne sollicitent celte 
bienveillance qu'en faveur de la monarchie et du bien 
public? 

a Pourtant, il s'en faut que justice leur ait été 
faite, et qu'ils aient recueilli ce fruit honorable et 
légitime de leurs pénibles travaux ! Si l'on en excepte, 
en effet, quelques rares exceptions, les journaux en 
question ont été, malgré des tentatives réitérées, tenus 
dans l'ignorance de tout ce qui pouvait, sans compro- 
mettre en rien les secrets de l'État, intéresser le public 
el piquer la juste curiosité de leurs lecteurs. Ils ont 
été sevrés de toute communication officieuse et négli- 
gés à ce point que plus d'une fois certaines feuilles 
d'opposition ont pu paraître mieux informées qu'eux- 
mêmes sur les intentions comme sur les actes du mi- 
nistère. Privés le plus souvent d'instructions spé- 



LA PRESSIi SUUS LA liliSTAU RATION, iij 

ciales sur les matières donl la discussion pouvait im- 
porter au pouvoir, il leur a fallu presque toujours 
agir, parler d'après leurs propres inspirations cl, 
pour ainsi dire, d'instinct. 

« On concevra sans peine les ennuis, les difficultés 
continuelles d'une semblable position ; cl, s'il n'en 
est point résulté jusqu'ici de préjudice notable pour 
le pouvoir, si ces journaux n'ont jamais compromis, 
même légèrement, leur responsabilité, il est facile 
d'imaginer ce qu'il a fallu pour cela de soins, de scru- 
pules et de fatigante surveillance. 

« Un pareil état de choses ne saurait se perpétuer 
sans les plus graves inconvénients; celte indifférence 
lotale du ministère pour des organes fidèles et dé- 
voués, dont il peut, dans l'intérêt de la religion, du 
trône, de l'ordre social et de lui-même, obtenir de si 
heureux résultats, doit avoir un terme. Outre qu'elle 
afflige et décourage tous les collaborateurs des jour- 
naux dont il s'agit, et qu'elle accroît d'autant les 
difficultés de leur direction, elle en compromet l'exis- 
tence ultérieure, et finirait, sans nul doute, par ame- 
ner leur chute complète, si la sagesse du pouvoir 
ne venait promptement à leur aide par des moyens 
analogues à ceux que nous avons précédemment indi- 
qués. El cette détermination est d'autant plus dési- 
rable que, moyennant ces secours et en les mettant en 
œuvre avec habileté, il y a certitude, non-seulement 
de dégrever la couronne des charges que lui impose 
l'entretien de ces journaux, mais encore de les amener 
avec le temps à un point de développement qui ferait 
rentrer au trésor de la liste civile au moins l'intérêt 
annuel des fonds employés à l'acquisition. 




-Wlî 



MES MEMOIRES. 



« On voit donc que des causes tout à fait étrangères 
à l'opération entreprise par M. le vicomte de la Ro- 
chefoucauld, et dont il ne peut en aucune manière 
accepter la responsabilité, ont contribué à rendre, 
sous le rapport financier, cette opération plus oné- 
reuse qu'elle n'eût dû l'être sans elles ; de même que 
des obstacles impossibles à prévoir et à calculer, puis- 
qu'ils étaient contre la nature des choses, avaient 
contribué à rendre la mesure d'une exécution plus 
difficile et moins complète. 

« Voici l'objection que fait à cela une prudence 
excessive , que préoccupent trop des dangers qui 
n'existent pas ou qu'elle s'exagère : 

« Si, paraît-on dire, le ministère accorde aux jour- 
ce naux en question les faveurs demandées par eux, le 
« public en conclura qu'il les avoue comme siens, 
« et dès lors il deviendra, aux yeux de ce public, 
« responsable des erreurs ou des fautes que ces jour- 
ce naux pourraient commettre parfois. » 

« Quelques réflexions bien simples nous semblent 
résoudre cette objection de manière à la faire entiè- 
rement disparaître. 

ce Et d'abord, que le ministère ne se fasse pas illu- 
sion à cet égard : la conséquence qu'il voudrait éviter 
est depuis longtemps accréditée dans l'opinion ; elle 
y est même tellement fixée qu'en vain prétendrait-il 
l'exclure : les raisons sur lesquelles s'appuie la convic- 
tion du public sont de nature à ce qu'il ne reste aucun 
moyen, ni matériel, ni rationnel, pour le désabuser 
de son erreur. Qu'on se rappelle ce qui a été révélé 
devant un immense auditoire dans l'affaire de la Quo- 
tidienne, de la part prise par M. le ministre de l'inlé- 



LA PRESSE SOUS LA II ESTAUUATICh . 147 

rieur aux négociations entreprises pour acquérir la 
propriété de ce journal; et qu'on nous dise si une pa- 
reille révélation n'est pas, pour l'esprit du public, un 
élément essentiel de conviclion, un argument invin- 
cible qui non-seulement s'applique à l'affaire de lu 
Quotidienne, mais qui s'étend à toutes les autres né- 
gociations? Aussi serait-ce chose impossible au mi- 
nistère de faire changer celle conviction. 

« Mais pourquoi le voudrait-il, et comment pour- 
rait-il se croire obligé à nt de précautions et d'ef- 
forts qui décèleraient la crainte? Y a-l-il donc là 
quelque chose de flétrissant ou seulement d'impoli- 
lique? Certes, le ministère ne le pense pas; et, s'il 
était possible qu'il se trompât à ce point, la saine opi- 
nion publique se serait chargée de faire justice de 
cette erreur : car il est à remarquer que, parmi ceux 
là mêmes qui se sont opiniâtres à ne voir dans l'opé- 
ration dont il s'agit que l'intérêt et la main du minis- 
tère, aucun n'a pensé à lui faire un reproche sérieux, 
et beaucoup, au contraire, l'ont approuvé de cher- 
cher à s'assurer des organes, lorsque chaque parti est 
en possession d'interprètes de ses sentiments et de 
ses passions. 

Le bon sens du public a compris sans peine com- 
ment, avec le système qui nous régit, sous le rapport 
de la presse périodique, le pouvoir ne peut se passer 
de journaux dévouas à ses intérê's comme à ses doc- 
trines, quand ses adversaires, à l'aide d'autres jour- 
naux, l'attaquent et le harcèlent sans relâche. Si quel- 
ques murmures se sont élevés, c; mécontentement, 
plus bruyant que général, ne s'appliquait qu'au pro- 
jet supposé d'asservir complètement la presse par 



418 MES MÉMOIHES. 

l'envahissement de tous les journaux; et jamais on 
n'a eu la pensée de faire un crime au ministère de 
chercher à s'en attacher quelques-uns. Ce serait donc 
à torl.ee serait sans motif plausible, qu'il reculerait 
aujourd'hui devant l'idée délaisser entrevoir quelque 
prédilection pour les journaux qu'on désigne dans le 
public comme ceux qui lui sont acquis. 

« Mais, après tout, et à supposer même qu'il y eût 
à cela, en effet, quelques inconvénients, s'agit-il de 
déclarer officiellement que ces journaux sont ceux du 
ministère? Non, sans doute, et ce serait rendre peu de 
justice à la prudence avec laquelle ces journaux ont 
marché jusqu'ici, que d'induire une telle conséquence 
de la faveur demandée pour eux. Le passé est, sur ce 
point, le meilleur garant de l'avenir; et l'on peut, 
d'après l'expérience déjà faite, s'en rapporter à eux 
sur le soin scrupuleux qu'ils mettraient constam- 
ment à voiler la source des communications qui leur 
seraient faites, à les présenter, quant aux choses de 
doctrine, comme l'expression des idées propres à leurs 
rédacteurs, et, quant aux choses de fait, comme le 
résultat d'informations individuelles obtenues par le 
zèle et l'activité de leurs agents. 

« Ainsi, rien dans la prudence ni dans la politique 
du ministère ne doit s'opposer à ce qu'il accorde aux 
journaux du pouvoir ce qu'on demande pour eux. 

c< Mais il y a plus, et c'est son propre intérêt, lié 
d'une manière si étroite à l'intérêt général, que 
nous invoquerons à cet égard; il nous est facile 
d'établir que cet inlérêl lui fait une nécessité aussi 
bien qu'un devoir d'accorder au plus tôt la fa- 
veur réclamée, afin d'éviter les fficheux effets de 




LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 418 

cette sorte d'exclusion donnée par lui aux journaux 
que l'opinion considère comme ses organes, et que, 
nous le répétons, elle considérera (quoi qu'il fasse) 
toujours ainsi. 

«En effet, ne peut-il pas arriver, malgré tout le soin 
et toute la pureté possibles d'intentions, que, faute de 
direction sur quelques points essentiels d'administra- 
tion publique, soumis à la controverse des journaux, 
ceux dont nous parlons ne s'écartent parfois des idées 
du minislère, en telle sorte que l'événement contre- 
dise la thèse qu'ils auront soutenue, et repousse la 
solution qu'ils auront donnée? Or, le lecteur, qui ne 
sépare point la pensée du ministère des journaux qu'il 
regarde comme ministériels, s'en prendra, sans nul 
doute, de celte contradiction au ministère, aussi bien 
qu'au journal ; et c'est ainsi que, volontairement et 
de lui-même, le ministère s'expose au danger des 
fausses interprétations et accrédite les calomnies de 
l'opposition, qui cherche constamment à le représen- 
ter comme marchant au hasard, comme flottant, faute 
d'un système arrêté, dans des incertitudes et des ter- 
giversations continuelles; en un mot, comme n'ayant, 
dans la volonté non plus que dans les principes, ni 
point de départ, ni point d'appui. 

« Certes, voilà un inconvénient bien réel et bien 
autrement grave que tous ceux dans lesquels le mi- 
nistère pourrait voir un obstacle à ce qu'il accordât la 
proposition qui lui est faite. 

a Tout se réunit pour démontrer la justice de cette 
proposition, à laquelle se rattache trop d'intérêts 
dignes de la plus sérieuse altenlion, pour ne pas espé- 
rer de la voir enfin accueillie. 



W 




450 MES MÉMOIRES. 

« Si par la plus fâcheuse erreur, le ministère pou- 
vait se croire autorisé à priver de toute assistance 
les journaux dont il s'agit, par cela même qu'ils ne 
seraient point dans sa dépendance immédiate, devrait- 
il être interdit de lui rappeler à quel pouvoir auguste, 
à quel intérêt sacré, cette détermination porterait at- 
teinte? Serait-il téméraire d'invoquer ses propres sou- 
venirs sur l'état précédent des choses, et sur le peu 
de cas qu'il sembla faire de cette puissance des jour- 
naux, jusqu'au moment où le zèle de quelques sujets 
dévoués entreprit d'arracher la presse à l'esprit de 
désordre, et où la sagesse royale décida d'en faire 
comme un apanage de la couronne? Ne pourrait-on 
pas lui demander s'il peut légitimement envier la di- 
rection des journaux aux mains qui, après en avoir 
fait si péniblement la conquête, en usent chaque 
jour avec tant de zèle et de discrétion, au profit de 
l'ordre, comme dans l'intérêt du ministère lui- 
même; et surtout si, avec le dévouemenl, avec la 
loyauté profonde qui le caractérisent, il peut regret- 
ter de voir assurée au pouvoir royal cette puissance 
salutaire qui, dans des temps d'orage, devenant 
le palladium de la monarchie, ménage au monarque 
des armes victorieuses contre ses ennemis, et l'in- 
faillible moyen de ramener ses peuples égarés aux 
idées d'ordre et de sagesse, comme aux sentiments 
d'amour, de devoir et de fidélité. 

« Après avoir fait connaître sous ses rapports d'uti- 
lité politique l'opération entreprise sur les journaux, 
nous allons, pour mettre en état d'apprécier la posi- 
tion financière de M. le vicomte de la Rochefoucauld 
vis-à-vis de la maison du roi, relativement à cette opé- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 451 

ration, donner ici, avec un résumé des diverses né- 
gociations opérées , le compte général des dépenses 
qu'elles ont entraînées. 

« Ce compte ne sera, pour plus de clarté, qu'une 
récapitulation très-sommaire des dépenses effectuées. 
Quant aux détails qui compliqueraient inutilement ce 
résumé, on les trouvera soit dans les actes mêmes qui 
ont constaté les diverses acquisitions, soit dans les 
comptes spéciaux qui ont été dressés pour chaque 
journal compris dans l'opération. » 



RAPPORT SUR LES JOURNAUX 



25 NARS 182S 



« La licence de la presse a toujours été, en politique 
comme en morale, l'élément le plus actif de désordre, 
de corruption, et l'expérience n'a que trop prouvé que 
cette licence était inséparable d'une liberté absolue. 
Le ministère actuel, lors de son avènement, crut de- 
voir rendre la presse quotidienne entièrement libre. 
Cette mesure ne tarda pas à créer des dangers réels 
pour la monarchie; à peine une année s'était écoulée 
sous ce régime nouveau , que déjà l'anarchie la plus com- 
plète était établie parmi les écrits quotidiens ou pério- 
diques; une polémique désordonnée enfantait chaque 
jour tous les genres d'excès; la vérité ne pouvait plus 
qu'à grand'peine se faire jour au milieudecette confu- 
sion générale d'idées, de principes, d'intérêts ou de sys- 
tèmes opposés; et l'opinion publique, égarée de plus 
en plus, restait sans guide comme sans organes. Qu'on 
se rappelle ce qu'étaient les journaux en 1825! D'un 







452 MES MÉMOIRES. 

côté, les feuilles libérales, vouées, par inslinct comme 
par intérêt, à la défense des principes révolutionnaires, 
s'efforçaient, en flattant toutes les passions, en exci- 
tant toutes les craintes, en soulevant toutes les vanités 
contre le régime monarchique, d'entraver à chaque 
pas la marche du gouvernement. Elles employaient 
sans relâche comme sans pudeur le ridicule ou la ca- 
lomnie pour perdre dans l'opinion une administra- 
tion royaliste dont le zèle, la sagesse et la fidélité 
battaient en ruine les espérances de la révolution. 
D'une autre part, les journaux monarchiques per- 
daient de vue la cause sacrée qu'ils défendaient; et 
devenus les instruments de quelques ambitions, ou- 
bliaient l'ennemi commun pour épouser des pas- 
sions, des haines ou des intérêts purement personnels. 
Qui ne se rappelle encore les scandales du Constitu- 
tionnel, du Courrier, du Pilote, des Tablettes univer- 
selles, dans un sens; du Drapeau blanc, de la Poudre 
et de l'Oriflamme, dans le sens opposé? 

« Ce fut surtout pendant la glorieuse campagne de 
la Péninsule que les dangers de celle licence se firent 
le plus vivement sentir. 

« Cette effrayante position, faite pour affliger tous 
les amis de la monarchie, dut exciter en eux les plus 
graves méditations; une même pensée vint alors 
dominer les meilleurs esprits : il leur parut que le 
seul moyen qui restât de sauver au trône comme 
à la France les malheurs dont l'un et l'autre étaient 
menacés, était de faire cesser à tout prix l'ordre de 
choses qui les devait inévitablement amener; d'ar- 
racher à l'hostilité du libéralisme, aussi bien qu'à 
l'exagération des idées monarchiques, les armes dont 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 455 

on faisait un si fatal usage pour les consacrer à la 
défense des saines doctrines et des véritables inté- 
rêts du pays; en cela, ils n'attentaient point aux 
principes de la liberté de la presse, et ne pouvaient 
être accusés justement d'en dénaturer l'institution. 
Le droit d'écrire ne peut, être celui de tout con- 
fondre et de tout. oser. La liberté des journaux a, 
comme toute chose, des bornes de prudence et de rai- 
son au delà desquelles il n'y a plus que crime ou té- 
mérité; or, le moyen de leur assurer celle sage liberté 
n'était pas de les laisser esclaves des passions qui seules 
les dirigeaient alors; mais, bien au contraire, de les 
confier à des esprits éclairés, indépendants, aussi dé- 
tachés de tout intérêt personnel que franchement dé- 
voués au prince et au pays. Ainsi, désarmer Ja fac- 
tion libérale en lui enlevant ses plus dangereux or- 
ganes, ramener l'exagération royaliste à la raison 
en se rendant maître des siens pour les diriger vers 
un centre commun de doctrines et de scnlimcnls mo- 
narchiques, (elle fut l'idée à laquelle vint se fixer le 
zèle de quelques fidèles serviteurs du roi. 

« Sans doute d'immenses difficultés s'opposaient de 
toutes parts à l'accomplissement d'un pareil dessein, et 
semblaient rendre son exécution impossible; mais le 
dévouement sincère ne tient pas plus compte des 
obstacles que dos dangers. 

« Ainsi pensa M. le vicomte de la Rochefoucauld : 
pénétré de l'importance comme de la nécessité de celle 
mesure, cl soutenu par les conseils des amis que son 
zèle s'élail associés, il ne considéra que l'avantage 
d'un succès lié si essentiel lemenl à la sécurité présente 
aussi bien qu'à l'avenir du trône. Sacrifiant, sans ba- 



àbi 



MES MÉMOIRES. 




lancer, à cette conviction et son repos et sa fortune, il 
les voua l'un et l'autre à ce devoir sacré envers son roi, 
envers son pays; et il ne craignit pas de commencer 
avec ses seules ressources pécuniaires une opération 
qui pouvait les absorber toutes et entraîner sa ruine 
complète. Si trop souvent il eut à s'affliger de ne point 
trouver auprès des autorités l'appui sur lequel il 
devait compter; si son dévouement l'exposa aux plus 
fâcheuses attaques de la malveillance, il trouva du 
moins une noble récompense de son zèle dans h plus 
auguste approbation, et dans l'honneur qui lui fut 
accordé d'accomplir, sous les auspices du pouvoir 
royal lui-même, et au profit de la couronne, une en- 
treprise dont, en effet, l'intérêt du trône avait été 
l'unique mobile. 

« En dépit de tous les obstacles, des succès inespérés 
sont venus couronner les efforts de quelques sujets 
fidèles; et si une seule des négociations entreprises a 
été moins heureuse, il n'en faut accuser que ceux 
avec lesquels il a fallu traiter. Du reste, les résultats 
principaux ont été obtenus. La faction révolutionnaire 
s'est vu arracher quelques-uns des organes par les- 
quels elle agissait d'une manière si alarmante sur 
l'opinion publique. Des journaux qui servaient acti- 
vement les folles combinaisons de l'exagération roya- 
liste, les uns ont été réduits au silence, les autres 
ont été ramenés à la sagesse et aux vrais principes. 
Le trône s'est acquis des organes dévoués à l'aide 
desquels il peut désormais faire entendre partout la 
voix de la raison; et, foudroyant les mauvaises doc- 
trines, opposer à la corruption de la presse libérale 
son contre-poison naturel; et ce dernier résultat, fût- 



LA I'RESSE SOUS LA RESTAURATION. 455 

il même le seul obtenu, suffirait pour justifier par son 
importance tout ce qui a été tenté, afin d'en assurer à 
la monarchie l'éminent avantage. 

« En vain voudrait-on opposer à cette opération les 
dépenses qu'elle a nécessitées : la somme de ces dé- 
penses, quelque considérable qu'elle soit, peut-elle se 
comparer un seul instant à l'immense utilité politique 
de la mesure ou de ses résultats nécessaires, surtout 
si l'on ajoute au bien qu'elle doit produire tout le mal 
qu'elle a prévenu? 

« Sans doute, indépendamment des dépenses d'ac- 
quisition des divers journaux, l'entretien de ceux dont 
la publication est continuée impose quelques charges 
pécuniaires; mais elles sont la conséquence naturelle 
de l'état des choses en pareille matière, et c'est là une 
de ces exigences politiques auxquelles il faut forcément 
se soumettre. 

«Ce n'est pas d'aujourd'hui, en effet, que la né- 
cessité d'un subside pour les journaux qui soutiennent 
le pouvoir a été reconnue; soit malignité naturelle, 
soit envie secrète, il y a dans la disposition habituelle 
de la plupart des esprits quelque chose qui les porte de 
préférence à la contradiction, et dès lors le plus 
grand nombre des lecteurs reclierche surtout ce 
qui favorise ce penchant à la censure. Les journaux 
qui défendent le pouvoir sont donc, par la nature 
même des choses, dans une position beaucoup moins 
favorable que ceux qui l'attaquent; ils ne peuvent 
aspirer au même développement; d'où suit la né- 
cessité d'un secours pécuniaire pour racheter ce dé- 
savantage. Et on a vu des journaux qui, sans garder 
même au ministère une fidélité bien scrupuleuse, 






*jê& 









456 MES MÉMOIRES. 

ont reçu de lui jusqu'à près de cenl mille francs 
par an. 

« Quelque fâcheuse que puisse paraître celte obli- 
gation, l'on ne peut penser à s'en affranchir. Dans un 
gouvernement comme le nôtre, qui est celui de l'opi- 
nion, le pouvoir ne peut se passer de journaux qui 
l'éclairent et la dirigent. Le journalisme en a envahi 
le monopole; il est devenu par malheur une puis- 
sance redoutable. Mû par la malveillance oul'ambition, 
il peut beaucoup contre l'ordre public. Pour arriver 
à ses fins rien ne lui coûte. Le sophisme, la ca- 
lomnie sont ses moyens habituels ; et c'est ainsi qu'il 
fausse ou corrompt l'opinion en comptant sur cet éga- 
rement même pour maîtriser le pouvoir, et arracher 
de lui des concessions favorables à ses desseins. En 
vain prétendrait-on résister à ces influences perni- 
cieuses, si elles ne sont contre-balancées par une ac- 
tion contraire. C'est un ennemi qu'on ne peut com- 
battre qu'à armes égales. Si l'on veut soustraire 
l'esprit public à la corruption, il faut le mettre con- 
stamment en garde contre ses corrupteurs, il faut 
l'éclairer sans cesse par l'exposé des vrais principes 
et par la réfutation journalière des mensonges dont 
chaque jour on l'assiège. Il faut donc nécessairement 
des journaux au pouvoir, et cette nécessité lui impose 
celle de faire les sacrifices nécessaires à leur entretien. 
«Rendre ces sacrifices le moins onéreux possible, 
et donner aux journaux qui le servent la plus grande 
influence qu'ils puissent obtenir, tel est le double but 
auquel doit tendre le pouvoir. Or, ces résultats s'en- 
chaînent, et un même moyen peut conduire à tous 
deux. 



LA PRESSE SOUS l\ RESTAURATION. 457 

« Que, d'une part, le ministère accorde à ces jour- 
naux les facilites qui dépendent de lui pour l'augmen- 
tation de leur clientèle en favorisant les abonnements 
dans la classe si nombreuse des fonctionnaires publics, 
qu'une tolérance presque scandaleuse laisse attaches 
aux journaux ennemis du gouvernement. Le ministère 
a incontestablement le pouvoir d'obtenir, sans la pres- 
crire, celle concession; il lui suffit de faire entendre 
qu'il en saura gré. Que, d'un autre côté, le ministère 
donne aux journaux qui le servent des communica- 
tions fréquenles sur les événements de la politique 
générale et sur les mesures de l'administration. Par 
là, ces journaux acquérant plus d'intérêt pour le pu- 
blic, le nombre de leurs lecteurs s'accroîtra, et cet 
avantage pourra devenir pour beaucoup de personnes 
un motif d'abandonner les autres feuilles. 

« Ainsi, accroissement d'influence pour les journaux 
du pouvoir, atteinte portée tout naturellement à celle 
des journaux de l'opposition, tels sont les résultats po- 
litiques à espérer de celte mesure; augmentation des 
produits, diminution des charges, peut-être même un 
jour l'intérêt de son argent, tels sont les résultats pu- 
rement financiers. On croit pouvoir considérer ces 
prétentions comme d'autant plus raisonnables que déjà 
des faveurs, de nature pareille, accordées par le mi- 
nistère à un journal qui n'appartient point à la cou- 
ronne, ont produit le résultat désiré et singulière- 
ment amélioré la position de ce journal, même sans 
parler de la rétribution de cinquante mille francs 
que lui paye le ministère de l'intérieur. Or, n'est-il 
pas au moins aussi juste et aussi convenable de mé- 
nager ces avantages aux journaux de la couronne? 



458 MES MÉMOIRES. 

« C'est en vain qu'on chercherait un seul inconvé- 
nient aux mesures qu'on propose; il est évident que, 
dans son propre intérêt aussi hien que par devoir en- 
vers la monarchie, le ministère doit aux journaux de 
la couronne faveur et protection. 

« Une question grave se présente ici : 

« La direction des journaux doit-elle, comme leur 
propriété, rester entre les mains du roi et sous son in- 
fluence immédiate, ou bien doit-elle être laissée au 
ministère et remise à son entière discrétion? 

« Certes, on ne commettra pas l'injustice de té- 
moigner la moindre défiance sur les ministres ac- 
tuels; et s'il était possible que l'exercice du pouvoir 
royal se trouvât toujours en des mains aussi pures, on 
n'aurait pas posé la question; mais c'est surtout en pa- 
reille matière qu'il faut traiter les choses par abstrac- 
tion de personnes. 

a Aux termes des art. 15 et 14 de la Charte, au roi 
seul appartient la puissance executive; il choisit les 
ministres et nomme à tous les emplois d'administration 
publique; mais aussi la forme de noire gouvernement 
met une condition à la composition du ministère, 
celle d'avoir la majorité dans les Chambres : d'où il 
suit que, si le choix du roi n'est pas précisément 
imposé, il n'est pas complètement libre non plus. Dans 
celte lutte contre les Chambres, sans doute le pouvoir 
royal n'est pas dépourvu des moyens de triompher 
dans l'intérêt du pays; mais ces moyens doivent être 
ménagés avec art et prudence. Le droit de dissoudre 
la Chambre élective, quand la royauté lui préfère un 
ministère, est un remède extrême; mais à moins d'un 
péril imminent, la royauté ne gagne rien à des dis- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. «9 

solutions violentes. On sait ce qu'elle a perdu par 
l'ordonnance du 5 septembre 1816. D'un autre 
côté, chaque changement de ministère est et a été 
jusqu'ici une révolution. Celle du mois de dé- 
cembre 1821 a été heureuse. L'administration actuelle 
a si généreusement combattu la révolution dans ses 
principes et dans ses agents, que la royauté a pénétré 
partout et s'est fait aimer partout. Mais les hommes 
s'usent; et les passions appelées à jouer constamment 
un rôle chez un peuple ami naturel de la nouveauté, 
dans un pays où tout est mobile, où tout est accessible 
à l'ambition; les passions, disons-nous, peuvent par- 
venir à changer par des combinaisons nouvelles la 
majorité dans les Chambres et à imposer alors au mo- 
narque des ministres non-seulement peu dignes de sa 
confiance et de son affection, mais encore qui, par 
leurs théories de gouvernement ou leurs engagements 
politiques, compromettraient le trône et la dynastie. 

« Or, supposons (ce qu'à Dieu ne plaise) que le roi 
se trouve placé dans celte fâcheuse position; supposons 
qu'à l'influence qui aura élevé au pouvoir ces ministres 
imprudents ou peu fidèles se vienne joindre celle qu'ils 
pourront exercer eux-mêmes en dirigeant les journaux 
de la couronne dans le sens de leurs dangereuses doc- 
trines où de leurs desseins perfides : n'esl-il pas ma- 
nifeste qu'ainsi soutenue de toutes paris, bientôt leur 
puissance deviendra telle qu'en vain la volonté per- 
sonnelle du monarque tenterait de s'opposer à leurs 
vues, et que, maîtres de l'opinion par les journaux, 
ils le deviendraient des destins de la monarchie? 

« Supposons, au contraire, que, tout en subissant 
les ministres qu'une influence parlementaire lui aurait 






460 MES MÉMOIRES. 

imposés, le roi, gardant d'ailleurs la direction des 
journaux, ait conservé par cela même les moyens 
d'agir sur l'esprit public : une lutte salutaire s'en- 
gageant dès lors entre l'intérêt de parti qui dirigerait 
le ministère et l'intérêt de principes que défendraient 
les journaux de la couronne, l'opinion ne tarderait 
point à s'éclairer sur les fautes ou la félonie des mi- 
nistres, et à se pénétrer des véritables sentiments du 
monarque à leur égard. Les journaux monarchiques 
tirant de leur altitude d'opposition au ministère une 
force nouvelle, gagneraient en peu de temps la faveur 
publique; et bientôt, par une réaction toute naturelle, 
l'opinion, ramenée par eux, aiderait au renversement 
des ministres qu'elle réprouverait, et donnerait au 
roi le moyen de ressaisir son indépendance. Il y a 
plus, car le droit seul de diriger ces journaux peut 
prévenir la lutte; et l'unique considération de celte 
puissance d'action, de celte force toujours disponible 
dans les mains du monarque peut suffire pour tenir 
en respect des ministres d'ailleurs peu dévoués et pour 
les faire rester dans le devoir. 

« Dira-t-on que celte réserve est contraire à la na- 
ture des choses, que le roi ne peut, ne doit agir que 
d'après ses ministres, el que cette exceplion, dans la 
délégation de ses pouvoirs au ministère, est une sorte 
d'anomalie politique? Ce serait mal comprendre, ce 
serait attaquer même la prérogative royale, que d'al- 
ler chercher à cet égard les autorités chez nos voisins 
d'oulre-mer; aucune analogie n'existe sous ce rapport, 
et fort heureusement pour nous, entre la royauté de 
France et celle d'Angleterre : mystérieuse, inerte et pas- 
sive, celle-ci est moins un pou voir réel dans l'Etat qu'un 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 



461 



moyen créé par l'aristocratie pour masquer sa propre 
puissance. Que reste-l-il à la couronne, dans le système 
anglais, pour faire perdre aux minisires qui lui ont 
été imposés par le Parlement leur majorité? Les in- 
trigues du conseil privé auprès des membres du Par- 
lement. En France, la royauté est partout présente; 
pleine de vigueur et d'action; elle se manifeste à tout 
moment, et son pouvoir domine tous les autres : car 
il n'en est pas un seul qui n'émane d'elle; elle est, dans 
nos mœurs comme dans notre gouvernement, le prin- 
cipe et la fin. Ainsi le roi, dont l'autorité chez nous, 
cl surtout en matière d'exécution, n'a de limites que 
sa volonté, peut très-bien faire telle exception qu'il lui 
plaît dans la délégation de ses pouvoirs à son minis- 
tère : il peut très-légalement, très-constitulionnelle- 
mcnl se réserver la direction de l'esprit public par 
les journaux qui lui appartiennent. 

« Enfin c'est parce que Sa Majesté a confiance dans 
ses ministres actuels, et que les journaux, sans être ser- 
viles, sont amis du ministère, qu'il n'y a véritablement 
ni motif, ni utilité pour lui d'en souhaiter la direction 
absolue, tandis qu'il y aurait, au contraire, un grave 
inconvénient à la lui remettre : car le ministère qui 
doit lui succéder un jour lui succéderait également 
dans cetle direction, et nous avons vu plus haut quelles 
pourraient en être les conséquences fâcheuses. Que si 
le roi voulait rentrer alors dans le droit de direction, 
le ministère nouveau, sentant toule son importance, 
ne manquerait pas de résister à ce désir; autre résul- 
tat non moins fâcheux et qu'il importe également 
d'éviter. 

« Telles sont les réflexions qu'on a cru devoir sou- 



£fc' 



462 MES MÉMOIRES. ^ 

mcltre sur ce point à Sa Majesté; sa sagesse décidera 
la question. 

« En résumé on propose : 

« 1° Que la direction des journaux acquis par la 
couronne reste entre les mains et sous l'influence im- 
médiate du roi; 

« 2° Que le ministère accorde à ces journaux les fa- 
veurs et les moyens de développement indiqués au 
rapport ci-dessus ; 

« 3° Que la liste civile, après avoir soldé les dépenses 
d'acquisition, subvienne à celles que nécessite l'entre- 
tien des journaux dont il s'agit, jusqu'à ce que, par 
ces moyens, ils soient arrivés à un point de développe- 
ment tel qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes; et 
qu'en conséquence, il soit affecté à ce service une 
somme de quinze mille francs par mois. » 



RAPPORT SUR LES JOURNAUX MINISTÉRIELS 

20 SEPTEMBRE 1825 



u Le 8 décembre 1821 réalisa les vœux et les espé- 
rances de tous les amis de la monarchie. Uni par les 
mêmes doctrines, les mêmes sentiments, le même 
amour pour la dynastie, le ministère changea en peu 
de temps la face de la France. Après le congrès de Vé- 
rone, une fâcheuse dissidence vint rompre celte har- 
monie et amena la retraite de M. de Montmorency. 
Les passions s'emparèrent de cet événement et les 
journaux royalistes en devinrent l'écho. Dans les pre- 
miers mois de 1825, et lors même de nos premiers 
succès dans la campagne d'Espagne, les journaux li- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 463 

béraux, protecteurs des Cortès, réunirent leurs efforls 
pour propager les résistances et égarer l'opinion. La 
révolution vaincue en Espagne, il n'y avait plus qu'à 
profiter de la victoire; mais de graves obstacles sur- 
vinrent : des hommes qui n'avaient point pris part au 
combat vantèrent bien haut leurs services et en de- 
mandèrent le prix. Ne voyant dans la monarchie et dans 
le royalisme qu'une mine à exploiter, ils formèrent des 
coteries. Les journaux royalistes se divisèrent, et plu- 
sieurs d'entre eux professèrent des doctrines également 
dangereuses pour le trône et pour l'ordre public. 

« Alors des sujets dévoués, confiants dans un mi- 
nistère qu'ils avaient appelé de leurs vœux, et jus- 
tement effrayés de voir les royalistes au moment de 
perdre, par leur division, le fruit de leur triomphe, 
conçurent le projet de réunir les journaux monarchi- 
ques sous un même étendard, une môme foi, de les 
ralliera une môme doctrine, afin de les faire tous mar- 
cher avec ensemble au même but, la complète restau- 
ration de toutes les légitimités. Devaient-ils être serviles 
et simplement louangeurs? Non : ils auraient fait perdre 
la confiance au ministère. Ils ne devaient être unanimes 
que sur les principes religieux et monarchiques. 

« Il entra dans ce plan de réduire autant que pos- 
sible la pernicieuse influence des feuilles libérales en 
faisant taire plusieurs de ces organes de révolution 
et d'anarchie. Le seul moyen de parvenir à ce double 
but était d'acquérir la propriété de ces divers jour- 
naux; et quelques dépenses qu'un lel moyen, d'ail- 
leurs tout légitime et tout légal, parût devoir entraî- 
ner, le zèle éclairé, ardent et sincère des auteurs du 
projet dont nous parlons se serait fait scrupule de re- 



464 MES MÉMOIRES. 

culer devant une pareille difficulté, et de mettre en 
balance la considération d'un intérêt pécuniaire avec 
celle du triomphe des principes, de la conservation de 
l'ordre public et de la gloire comme de la sûreté du 
trône. Une intelligence suprême accueillit ce projet, 
une main puissante autant que généreuse en favorisa 
l'exécution, le dévouement triompha de tous les ob- 
stacles qui n'étaient point invincibles, et dans peu de 
temps le succès fut presque complet. Il eût pu l'être 
entièrement si la chose eût été franchement com- 
prise, adoptée, protégée. Des sommes considérables 
furent employées à l'acquisition, au prix le plus 
sévèrement débattu, de journaux royalistes (au nom- 
bre de dix), à l'extinction de journaux libéraux 
connus par le scandale et le danger de leurs doctri- 
nes. 

« On n'avait envisagé d'abord que la question des 
journaux. La démission ou retraite de deux ministres 
fit de cette question une question de personnes. La 
Quotidienne et les Débats épousèrent la querelle de 
leur patron, moins peut-être par sentiment que par 
spéculation, parce que la critique et l'hostilité contre 
le pouvoir font prospérer les journaux. Le lendemain 
de la chute de M. de Chateaubriand, M. Bertin de Vaux 
étant venu offrir au président du Conseil la paix ou 
la guerre, le ministre se contenta de lui répondre : 
« Votre alliance m'a plus nui que ne le fera votre 
«guerre; car votre journal a constamment tendu à 
« me donner une couleur de centre gauche qui, vous 
« le savez, n'est pas la mienne. Je n'ai donc rien à 
« perdre avec lui, et j'ai beaucoup à gagner. » 

Ce n'est pas à Sa Majesté qu'on apprendrait à con- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 



465 



naître le caractère de Ja nation française : ardente, pas- 
sionnée, il lui faut ou des combats réels ou l'image des 
combats ; une sorte de fièvre la domine. Au dehors, son 
impétuosité décide la victoire, elle se nourrit de triom- 
phes ; jamais elle n'est plus tranquille que lorsque la 
guerre est portée au delà des frontières. Au sein de la 
paix elle éprouve le besoin d'émotions vives, elle en a 
l'habitude ; elle se passionne pour des querelles reli- 
gieuses ou littéraires, même pour des acteurs et des 
musiciens; l'esprit français est un esprit de fronde. Le 
gouvernement représentatif lui a donné un accroisse- 
ment prodigieux, parce qu'il établit le contrôle par- 
tout. Il en faut subir les conséquences. Ce système de 
gouvernement est, en effet, un combat perpétuel , parce 
qu'il éveille toutes les ambitions, et que celles-ci [rai- 
nent à leur suite toutes les passions: l'intérêt, les 
amours-propres, les rivalités, les jalousies sont con- 
stamment mis en jeu par lui, et la satire tient lieu de 
raison. Les calomnies remplissent les journaux de 
l'opposition et dénaturent tous les faits. L'autorité, 
qui aurait le droit de les réfuter, néglige ce droit, 
et, par cela même qu'elle n'en use pas, elle est, aux 
yeux du lecteur, convaincue d'impuissance. Ainsi s'ac- 
créditent, par la licence des journaux, les plus gros- 
sières impostures; ainsi devient bienlôt vérité presque 
démontrée l'erreur la plus palpable; ainsi se crée et 
s'alimente un esprit de malveillance et de méconten- 
tement, indépendant de la marche du gouvernement, 
mais qui n'en compromet pas moins d'une manière 
grave ses intérêts et sa stabilité. 

« Les journaux ministériels ont moins de lecteurs, 
parce que l'homme est de glace pour la vérité et tout 
vin. 30 



466 MES MÉMOIRES. 

de feu pour le mensonge. Celte injuste réprobation se 
fonde sur l'idée que les écrivains qui se vouent à la 
défense du pouvoir sont payés pour le faire, sans pen- 
ser que le salaire offert par les passions est bien plus 
lucratif. Il était donc naturel que, malgré le talent 
reconnu du plus grand nombre des rédacteurs des 
journaux qui, depuis deux ans, appuient le ministère, 
ces journaux, n'en recevant aucun secours, ne se sou- 
tinssent que très-difficilement. 

« Dans l'état actuel des choses, l'excédant des dé- 
penses des divers journaux de la couronne sur leurs 
receltes forme un déficit d'environ quatorze mille 
francs par mois, ainsi qu'on le voit par le décompte 
ci-après : 

1° Drapeau blanc 0,000 fr. 

1" Pilote 6,000 

5° Journal de Paris 1,000 

4° Gazette de France 1,000 

Total. . . . 17,000 fr. 

A DÉDUIRE : 

Bénéfice mensuel sur le Journal des Cam- 
pagnes 1,200 fr. 

Bénéfice sur la Quotidienne 1,000 

Subside payé au Drapeau blanc par le baron 

de Damas 2,000 

4,200 fr. 4,200 

Reste en déficit 12,800 fr. 

La direction centrale entraîne une dépense d'au moins 

1,500 fr. par mois, ci 1,500 

Ainsi la dépense effective pour chaque mois est de. . . . 14,500 fr. 

« La nécessité de pourvoir à ce déficit, pour lequel 
M. le ministre de l'intérieur a constamment refusé 
toute allocation, jointe au solde dû par la liste civile 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 40! 

sur le prix des acquisitions, a engage M. le vicomte 
de la Rochefoucauld, seul chargé par son dévouement 
du poids de ce service, dans des déboursés énormes : 
ces déboursés se montent en ce moment (20 sep- 
tembre 1825) à plus de deux cent soixante mille francs, 
sans compter les sommes pour lesquelles il a contracté 
des obligations plus ou moins prochaines. Quelle que 
soit l'ardeur de son zèle, cette position devient intolé- 
rable; et il n'est ni de la dignité de la couronne, ni de 
la justice du ministère de la souffrir plus longtemps. 
« Les ministres prétendront-ils que les journaux 
d'opposition sont plus généralement lus du public 
que les feuilles ministérielles, et que, par cette raison, 
ces derniers journaux restent sans influence sur l'opi- 
nion; que dès lors, coûtant fort cher, ce qu'il y a de 
mieux à faire c'est de les éteindre? Que les journaux 
royalistes tombent, et la puissance du journalisme 
d'opposition devient souveraine. Lisez la Quotidienne 
du 5 décembre 1824; ne dit-elle pas que « dans l'in- 
« lervalle des sessions les journaux sont l'organe de 
« l'opinion publique, qu'ils ont la mission de faire 
« connaître la vérité, » etc., etc. Chaque jour les atta- 
ques du journalisme contre les dépositaires du pouvoir 
n'ont-elles pas été renouvelées? Si les journalistes n'ont 
pas arraché des marches du trône des ministres fidèles, 
c'est au roi seul qu'il faut en rendre grâces. Ils ont cru 
pouvoir exploiter la bonté du prince, et ils ont pris un 
roi éclairé pour un monarque crédule. Ils ne savaient 
pas que le plus honnête homme de son royaume en 
serait aussi le plus ferme; qu'il prendrait pour règle 
le principe de la fixité, comme le plus essentiellement 
monarchique. Supprimez les journaux ministériels ou 









408 MES MÉMOlliES. 

plutôt les journaux royalistes, et toutes les batteries 
qui défendent la royauté seront éteintes. Il est permis 
de rire de la prétention des journaux à être une puis- 
sance redoutable, à s'instituer les organes de l'opinion 
publique, lorsque, chaque journal professant la sienne, 
qu'il décorait de ce nom pompeux, il était évident qu'il 
n'y avait réellement d'opinion publique que là où tous 
étaient d'accord sur le même point; et, comme cela 
n'arrivait guère, il était plus évident encore qu'ils 
n'exprimaient point l'opinion publique, qui est une, 
et non multiple. Mais du moment que les journaux 
ministériels auront disparu, il n'y aura plus que deux 
opinions parmi les journaux : l'une de l'opposition de 
droite, l'autre de l'opposition de gauche. Celle-ci ne 
tarderait pas à étouffer l'autre, et malheur alors à la 
monarchie ! 

« Dira-t-on que les journaux ministériels n'ont pas 
rendu tous les services qu'on en attendait? Pour être 
compris, il faudrait préciser le reproche et dire en quoi 
ils ont trompé cette attente. Le bien qu'ils ont opéré 
n'étant point une chose matérielle, et n'étant appré- 
ciable que rationnellement, il est bien difficile de 
prouver qu'ils ont moins fait qu'ils ne devaient; mais, 
à supposer même qu'il en fût ainsi, n'aurait-on pas le 
droit de répondre pour eux : à qui la faute? Les avez- 
vous aidés de vos subsides, de votre influence? Avez- 
vous soutenu, encouragé, récompensé leurs rédac- 
teurs? Vous êtes-vous appliqués à propager ces jour- 
naux, à les répandre dans votre innombrable clientèle? 
Leur avez-vous communiqué ce qui ferait la fortune 
d'un journal, c'est-à-dire les documents qui pourraient 
être imprimés, les faits qui devaient intéresser leurs 






LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 40!) 

lecteurs? Nullement. Et vous vous étonnez qu'ils n'aient 
pas rempli tous vos vœux! Etonnez-vous donc bien plu- 
tôt qu'ils vous aient compris, devinés, en ce sens que, 
sans guides, et presque toujours sans instructions de 
votre part, ils aient, par le seul instinct du royalisme 
et du dévouement, si bien et si longtemps défendu vos 
intentions comme vos actes, interprété les unes, expli- 
qué les autres, en un mot, rempli si bien leur mission 
avec si peu de moyens donnés par vous de l'accomplir. 
Il serait injuste de les accuser; ils ont fait tout ce qui 
dépendait d'eux, ils n'ont pu faire ce qui dépendait de 
vous. 

« Les ministres diront-ils : « Nous nous replions 
« dans le sentiment de notre devoir, dans la conscience 
« du bien que nous avons opéré? » Mais, sans les jour- 
naux, qui le publierait, ce bien? Comptez-vous sur vos 
adversaires, qui seuls parleraient au public, et qui n'ont 
jamais manqué de dénigrer les actes les plus impor- 
tants comme les plus utiles à la monarchie? Dans la vie 
privée, on peut s'endormir sur sa bonne conscience; 
mais des hommes d'État, chargés de contenir les pas- 
sions, d'empêcher le désordre, de veiller à ce que la 
corruption des mœurs et des saines doctrines n'étende 
pas son empire ; mais des hommes d'État, placés en 
face des ennemis du trône, obligés de les combattre et 
de les surveiller, s'endormiraient en disant : « Ma 
« conscience ne ine reproche rien!... » Ce serait dor- 
mir sur le bord d'un précipice; ce serait se rendre 
responsable des crimes ou des erreurs de la société, du 
bouleversement des empires. Quoi! vous veillez à ce 
qui se passe au dehors; l'Espagne, la Grèce, la Colom- 
bie, Saint-Domingue excitent vos méditations; vous n'y 




470 MES MÉMOIRES. 

voulez pas laisser dominer vos rivaux, et vous laisse- 
riez dans l'intérieur le champ libre à vos ennemis! 
Vous vous occupez péniblement à économiser sur 
chaque budget des ministères cent ou deux cent mille 
francs, en établissant l'ordre, et vous laissez au désor- 
dre toute sa puissance pour ne pas dépenser dans une 
question vitale à peine la dixième partie de vos éco- 
nomies!... 

« Les journaux royalistes ont dix mille abonnés; il 
est possible que ce ne soit que le quart des journaux 
des deux oppositions; mais enfin ils sont lus dans tous 
les lieux publics à Paris. Il serait difficile d'assigner 
le nombre de leurs lecteurs; mais au moins les saines 
doctrines y sont professées, le langage de la raison y 
domine; le redressement des mensonges, des calom- 
nies, des fausses appréciations, la réfutation des pro- 
jets prêtés au ministère pour aider au système de 
dénigrement poursuivi avec tant d'ardeur par ses en- 
nemis y sont consignés. Combien de personnes fré- 
quentent les paroisses de la capitale? Et si l'on venait à 
prouver que ceux qui n'y vont jamais sont plus nom- 
breux que ceux qui pratiquent les devoirs de la reli- 
gion, en conclurait-on qu'il faut fermer les églises? 
Les dix mille abonnés, du reste, seraient bien plus 
nombreux si le ministère l'avait voulu fortement. Les 
fonctionnaires publics, dont la classe est immense, y 
liraient leurs devoirs et apprendraient au moins par 
eux ce que veut le gouvernement. 

« On a entendu dire à des gens puissants : « A quoi 
« bon les journaux ministériels? Oui donc remue en 
« France? La tranquillité n'existe-t-elle pas sur tous les 
« points du royaume? » La paix intérieure existe, nous 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION 471 

en convenons avec plaisir; elle a été rarement plus 
complète, le fait est vrai; mais niera-t-on que des poi- 
sons distillés tous les jours, sans préservatif, ne finis- 
sent par vicier le corps social ? La révolution ne procède 
pas d'abord par des actes ostensibles : elle mine le 
terrain; et parce qu'elle le fera sourdement, en con- 
clurez-vous que c'est sans danger, et qu'il est inutile 
de s'y opposer? Arrachez ies masques et comptez. 

« Il est donc démontré que la suppression des jour- 
naux ministériels, parce qu'ils coûteraient une somme 
de cent soixante-dix à cent quatre-vingt mille francs, 
serait la mesure la plus fausse, la plus impoli tique et la 
moins honorable. La matière et les circonstances sont 
également graves. Le Conseil des ministres n'a rien 
de plus urgent à faire que de traiter cette question. 
A. la fin de septembre présent mois, M. le vicomte de 
la Rochefoucauld se trouve dans l'absolue nécessité de 
cesser, par l'impossibilité d'y pourvoir, des avances 
qui le ruinent. 11 n'y a pas un moment à perdre pour 
délibérer et prendre un parti décisif. 

« Parmi les moyens à prendre pour fixer le son des 
journaux ministériels, trois se présentent d'abord, sa- 
voir : 

« 1° Ou supprimer ceux des journaux qui coûtent le 
plus (le Drapeau blanc et le Pilote), et ne conserver 
dès lors que la Gazette de France, le Journal de Partit 
et le Journal des Campagnes, qui, à peu de chose près, 
se suffiraient à eux-mêmes; 

« 2° Ou charger chaque ministre de la direction mo- 
rale de l'un de ces journaux, en pourvoyant lui-même 
à l'entretien de son journal sur ses fonds particuliers; 

« 5° Ou laisser la direction collective à la personne 






472 MES MÉMOIRES. 

que le roi en a chargée jusqu'ici, en lui allouant la 
somme de quatorze mille trois cents francs par mois 
pour en assurer le service. 

« Le premier cas offre, dans l'état actuel des choses, 
une économie de quatorze mille trois cents francs par 
mois, ou de cent soixante et onze mille six cents francs 
par an, portée à son maximum, puisqu'il est facile au 
ministère de prêter aux journaux un appui qui les 
maintienne dans leur position actuelle, si même on 
n'en doit attendre une grande amélioration pour la 
suite; mais cette mince économie ne serait-elle pas 
aussi imprudente que peu digne? Quel triomphe le 
ministère n'assure-t-il pas ainsi à ses adversaires! 
Quelle joie dans Samarie! Des millions sacrifiés à 
l'achat des journaux n'aboutissant qu'à la suppression 
des feuilles amies, à V amortissement . . . des journaux 
royalistes! Et avec quelle adresse, avec quelle force on 
saura s'en servir! «Faute d'abonnés, dira-t-on, faute 
« de gens qui veulent goûter sa défense, le ministère 
« est obligé d'éteindre la voix de ses défenseurs ; il en 
« fait l'aveu; il en donne la preuve! » Et puis des ap- 
pels continuels à la force de l'opinion publique, la 
puissance politique des Débats et du Constitutionnel 
reconnue, le journalisme établissant sa suprématie, 
et les conséquences suivant les faits, etc., etc.... Il est 
manifeste que ce parti serait le coup le plus fatal que 
le ministère pût se porter à lui-même et à la monar- 
chie. 

« Dans le second cas, les journaux rentrent dans la 
dépendance du ministère, sans direction positive, sans 
aucun centre d'unité. Or, c'est là, ce nous semble, un 
grave inconvénient; de cette direction divisée il résul- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 473 

terait nécessairement des divergences qui ne tarde- 
raient pas à produire une confusion fâcheuse dans les 
idées, une sorte d'anarchie fatale à la confiance que 
veut, que doit inspirer le gouvernement, par un dé- 
faut inévitable d'ensemble et d'harmonie dans les doc- 
trines ou dans les sentiments. 

« Une considération plus élevée semble d'ailleurs 
dominer cette question. Les journaux ministériels dont 
il est question ici sont aujourd'hui la propriété du 
pouvoir royal; l'en priver peut n'avoir point d'incon- 
vénienls en ce moment, mais avoir, en d'autres temps, 
les suites les plus lâcheuses. Par la forme même de 
notre gouvernement représentatif, il n'est pas impos- 
sible que, dans des circonstances imprévues, il arrive 
en France ce qui est arrivé en Angleterre, c'est-à-dire 
que, momentanément, des minisires soient appelés au 
timon de l'Etat, sans avoir la confiance du monarque. 
Supposez que les journaux, à la seconde restauration 
(en 1815), eussent été à la disposition d'un ministère 
semblable à celui qui a quitté les affaires à l'apparition 
de la Chambre de 1815, et considérez les résultats. 
Enfin, qu'on daigne se rappeler tout ce qui a été dit à 
la tribune sur l'amortissement des journaux. La ré- 
ponse du président du Conseil fut « que le ministère 
« n'avait pas dépensé un sou pour leur acquisition, que 
« c'était une spéculation particulière. » Que l'on rap- 
proche ces paroles de la dévolution d'un journal à 
chaque ministre, et que l'on décide si ce ne serait pas, 
aux yeux de l'opinion publique, démentir aujourd'hui 
par le fait ce que l'on crut devoir dire alors. 

« Dans le troisième cas, les choses resteraient dans 
l'état actuel, quant à la direction collective des jour- 



IU MES MÉMOIRES. 

naux, qui continuerait d'être confiée à la même auto- 
rité, sauf à subvenir, par le ministère, aux dépenses 
de chaque mois. 

« On ne fera pas aux ministres l'injure de penser 
qu'ils puissent concevoir de l'inquiétude ou de la dé- 
fiance sur l'usage de cette force morale réservée à la 
couronne ; et plus d'une fois ils se sont expliqués 
d'une manière toule bienveillante sur le zèle et la fi- 
déliléavec lesquels les journaux soumis à l'influence 
dont il s'agit servaient les intérêts du ministère, si 
essentiellement liés à ceux de la monarchie. Ces jour- 
naux se sont fait constamment un devoir de rappe- 
ler à la reconnaissance des royalistes tous les services 
rendus par le ministère à la royauté. L'armée devenue 
monarchique; l'épiscopat assis sur tous les sièges de 
France; la Chambre des pairs ouverte aux notabilités 
ecclésiastiques; l'instruction publique confiée à l'un de 
nos plus dignes prélats; l'ordre dans les finances admi- 
rablement établi par l'ordonnance du 14 septembre 
1822; la création d'un ministère spécial pour les af- 
faires de l'Eglise; la Sorbonne ressuscitée; les malheurs 
de la Vendée, de l'émigration et de Saint-Domingue en 
partie réparés; la justice plaçant sur les fleurs de lis des 
hommes dignes de s'y asseoir; enfin, la police remise 
entre des mains fidèles : tels sont, entre autres hom- 
mages rendus à la politique du ministère, les points 
principaux sur lesquels de justes éloges ne lui ont 
jamais manqué dans les journaux dont il s'agit; et, 
à cet égard, le passé répond de l'avenir. 

« Au surplus, tout ce qui vient d'être dit sur la con- 
venance de maintenir l'état actuel des choses, rela- 
tivement à la direction des journaux de la couronne, 



■ 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 475 

serait bien mal apprécié si l'on n'y voyait pas unique- 
ment une opinion consciencieuse sur une question qui 
touche de si près aux intérêts les plus augustes; il est 
impossible d'y trouver le moindre désir personnel 
de conserver un pouvoir qui n'offre que des préju- 
dices et de graves contrariétés. 

« Quelle que soit la décision du conseil de Sa Ma- 
jesté, nous en avons dit assez pour prouver que, si la 
mesure est difficile, il ne faut pas moins prendre un 
parti délinitif avec toute la promptitude possible. Il 
manquera cependant à ce conseil des documents es- 
sentiels, des explications importantes. Celui qui était 
l'âme de cette grande entreprise peut seul les donner; 
mais, d'après les formes admises, comment l'entendre? 

« On fera observer, en finissant, que si M. le vicomte 
de la Rochefoucauld est déchargé de la direction des 
journaux, il est juste "autant que nécessaire 1° de le 
dégager des liens de leur propriété, qui pourraient 
devenir pour lui une source de désagréments person- 
nels et compromettre sa fortune; 2° de le soustraire à 
la responsabilité qui pèse sur lui, en raison des enga- 
gement contractés envers les diverses personnes qui 
ont fait les cautionnemenls de ces journaux. » 

RAPPORT SUR LES JOURNAUX 

12 AOUT 1826 



« Depuis près de trois années, les journaux acquis 
à la couronne se sont voués à la défense du ministère 
avec un zèle que prouvent assez les attaques dont ces 
journaux et les écrivains qui les rédigent sont l'objet 
continuel de la part des feuilles de l'opposition. Il y 






• 



476 MES MÉMOIRES. 

aurait de l'injustice et de l'ingratitude à nier les ser- 
vices qu'ils ont rendus au pouvoir, puisqu'ils ont été 
les seuls organes qui le défendissent sans arrière-pen- 
sée d'intérêts personnels ou de calculs politiques. 

« Malheureusement leur position, comme journaux 
ministériels, n'a cessé d'être la plus défavorable qu'on 
puisse supposer. D'un côté, ayant à soutenir un ordre 
de choses attaqué avec une amère injustice; et des 
actes ou des doctrines que l'opinion, dépravée par 
la licence de la presse, réprouvait comme impopu- 
laires, ils ont eu à subir les conséquences de cette im- 
popularité qui ne pouvait que nuire à leur développe- 
ment. D'autre part, n'ayant jamais obtenu du minis- 
tère qu'une sorte de tolérance, au lieu de la confiance 
et de la faveur à l'aide desquelles seulement ils eus- 
sent pu racheter en partie les désavantages de leur po- 
sition, plusieurs fois même désavoués hautement par 
le pouvoir, et perdant ainsi le crédit qu'ils avaient pu 
conserver auprès des amis du gouvernement, il élait 
impossible que ce double obstacle n'entravât pas de la 
manière la plus fâcheuse la marche des journaux dont 
il s'agit, sous le rapport des résultats financiers. Les 
faits justifient celte conséquence. 

« Un état joint au présent rapport prouve que, de- 
puis le moment où la couronne est entrée en posses- 
sion des cinq journaux actuellement existants (le Dra- 
peau blanc, la Gazette de France, le Journal de 
Paris, le Journal des Campagnes, et le Pilote), le 
nombre total de leurs abonnés, qui s'élevait alors à 
plus de treize mille, a constamment décru, et qu'il 
n'est plus aujourd'hui que d'environ neuf mille. Le 
même document établit que la gestion de ces jour- 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 



477 



naux (un seul excepté, qui, par sa nature, est hors 
du mouvement politique, le Journal des Campagnes) 
a été dès le principe fort onéreuse, bien que l'ordre et 
l'économie les plus sévères y aient été maintenus par 
une surveillance continuelle; en telle sorte que, de- 
puis deux ans et demi (du 1 er janvier 1824 au 1 er juil- 
let 1826), le déficit total , pour quatre de ces jour- 
naux, s'est élevé à 405,189 fr. 89 cent., non compris 
60,000 fr. environ pour frais de direction centrale, 
ce qui le porle à 465,189 fr. 89 cent.; d'où il suit 
qu'on doit considérer la dépense annuelle occasionnée 
par la publication de ces quatre journaux comme étant 
de \ 86,000 fr. Or la seule déduction à faire sur celte 
dépense est celle d'environ 50,000 fr., montant des 
bénéfices que peuvent produire les parts d'intérêt que 
la couronne possède dans trois autres journaux : ainsi 
l'on doit encore porter à plus de cent cinquante mille 
francs par an la charge imposée par l'entretien des 
quatre journaux en question, à supposer qu'ils restent 
dans leur état actuel, et que leur situation n'empire 
pas; ce qu'à dire vrai on ne peut guère espérer tant 
qu'ils ne seront pas plus efficacement protégés par le 
ministère. 

« Celte charge, qui devrait être supporlée par l'E- 
tat, puisqu'elle a pour objet la défense du gouverne- 
ment, a continué jusqu'ici à grever dans une très-forte 
proportion la liste civile, M. le minisire de l'intérieur 
n'ayant contribué aux dépenses que pour un quart à 
peu près. 

« Un tel état de choses ne peut subsister plus long- 
temps; il importe d'y porter remède et de faire cesser le 
grave préjudice qui en résulte pour la maison du roi. 




478 MES MÉMOIRES. 

« En recherchant le moyen d'y parvenir, on s'est 
arrêté à l'idée de supprimer ceux des journaux qui 
exigent le plus de dépenses : le Drapeau blanc et le 
Pilote, qui ont, jusqu'à ce moment, coûté à eux seuls 
près de cent cinquante mille francs. 

« Bien qu'il y ait de très-grands inconvénients à la 
suppression proposée, toutefois, puisqu'elle paraît être 
la détermination de l'autorité, je présenterai ci-après 
les moyens que je crois les plus propres à opérer celte 
suppression avec le moins d'inconvénients possible. 

« Le résultat immédiat de la suppression étant de 
faire perdre à près de soixante-quinze personnes, oc- 
cupées dans ces deux journaux, une ressource qui, 
pour beaucoup d'entre elles, est la seule qu'elles pos- 
sèdent, j'ai dû, pour éviter des plaintes trop amères, 
étendre le principe d'indemnité à leur égard, en pro- 
posant d'admettre, pour beaucoup d'entre elles, un 
dédommagement égal à six mois de traitement. 

« Quoique le titre apparent des journaux dont il s'a- 
git réside en ma personne 1 , par suite des acquisitions 
faites et des arrangements auxquels j'ai dû me sou- 
mettre, cette propriété n'était entre mes mains qu'une 
sorte defidéicommis; je ne puis, sans compromettre 
à la fois mon mandat et ma responsabilité, prendre 
sur moi de suspendre ou supprimer aucun de ces jour- 
naux sans une autorisation formelle du roi ou de son 
ministre. Je demande donc que cette autorisation me 
soit donnée, avec l'approbation de mon plan de sup- 
pression avant toute démarche ultérieure. » 

1 Ce rapport est encore de Mi Jules Mafeschal, qui justifiait sous tous 
les rapports la confiance que je lui témoignais. 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 



479 



RAPPORT AU ROI 

15 NOVEMBRE 1820 



« Sire, 

« De graves motifs, puisés dans l'intérêt du trône 
et de l'ordre public, déterminèrent, sous le règne et 
avec l'approbation de l'auguste prédécesseur de Votre 
Majesté, l'adoption d'une mesure qui eut pour résultat 
de faire passer dans les mains du roi la propriété des 
privilèges de divers journaux politiques; plusieurs 
furent supprimés, d'autres furent conservés. On re- 
cueillit de là le double avantage de faire disparaître 
des éléments de trouble et de désordre, en imposant 
silence à des journaux hostiles pour la religion et la 
monarchie, et d'acquérir au gouvernement des or- 
ganes dévoués, nécessaires à sa défense contre les ten- 
tatives dangereuses journellement faites par ses enne- 
mis pour aveugler et corrompre l'opinion publique. 

a Les journaux conservés furent au nombre de cinq : 
la Gazette de France, le Drapeau blanc, le Journal de 
Paris, le Journal des Campagnes et le Pilote. 

« 11 était dans la nature même des choses que la pu- 
blication de ces journaux imposât de grandes charges 
pécuniaires, et la liste 'civile ayant dû pourvoir jus- 
qu'ici à la majeure partie de ces dépenses, il en est ré- 
sulté pour elle un préjudice grave que sa position ne 
permet pas de lui faire supporter plus longtemps. 

a Deux seuls moyens existent pour les faire cesser i 

« Ou il faut que les dépenses dont il s'agit soient 
payées sur les fonds secrets de l'État (ce qui paraîtrait 




480 MES MÉMOIRES, 

d'autant plus juste, qu'il s'agit ici d'une chose d'uti- 
lité générale : la défense du gouvernement et de l'or- 
dre public); 

« Ou il faut supprimer ceux des journaux en question 
dont la publication est la plus onéreuse (le Drapeau 
blanc et le Pilote), suppression qui produirait une 
économie d'environ cent cinquante mille francs. 

« Il paraît que des obstacles très-graves s'opposent à 
l'adoption du premier moyen et doivent faire aban- 
donner tout espoir de ce côté. 

« Reste donc, comme unique moyen de libérer le 
trésor du roi de la plus grande partie des charges 
dont il s'agit, la suppression des deux journaux ci- 
dessus désignés. 

« Sans entrer ici, à cet égard, dans aucune des con- 
sidérations qui se rattachent à cette mesure sous le 
point de vue de l'intérêt politique et des inconvénients 
graves qu'elle peut entraîner, considérations dévelop- 
pées dans un Mémoire confidentiel joint au présent 
rapport, et soumises à la haute sagesse de Votre Ma- 
jesté par la personne qu'elle a daigné charger de cette 
partie si délicate et si difficile de son service (M. Jules 
Mareschal), je crois devoir me borner à faire connaître à 
Votre Majesté le besoin d'une solution qui fasse cesser, 
pour la liste civile, un état de choses devenu intolérable. 

« Si l'intention de Votre Majesté est que les deux 
journaux dont il est question soient supprimés, je la 
supplie de vouloir bien autoriser cette mesure, ainsi 
que les dispositions qui en sont la conséquence, en ap- 
prouvant, avec le présent rapport, le plan de suppres- 
sion qui y est annexé. 

« J'attends les ordres du roi. » 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 



481 



RAPPORT AU ROI 

1" AVK1L -1827 



« Sire, 

« Par suite d'une opération entreprise sous le règne 
et avec l'approbation de l'auguste prédécesseur de 
Votre Majesté, la couronne est devenue, depuis quatre 
années, propriétaire de privilèges de plusieurs jour- 
naux. La publication de quelques-uns d'entre eux a 
été jusqu'ici continuée, sous ses auspices, dans l'in- 
térêt de l'ordre public et des doctrines monarchi- 
ques. 

« Pour ménager toutes les convenances, la propriété 
apparente de ces journaux a été confiée à quelques 
sujets dévoués qui ont été, jusqu'à ce jour, les prête- 
noms confidentiels de la couronne, et qui sont seuls 
connus du public. 

'< Des causes qu'il est superflu de rappeler ici, parce 
qu'elles ont été suffisamment indiquées dans un précé- 
dent rapport, se sont opposées à ce que, malgré le talent 
reconnu et le dévouement éprouvé de la plupart des 
écrivains attachés à ces journaux, le nombre de leurs 
abonnés se maintînt à une proportion convenable pour 
suffire, par le produit des receltes, aux dépenses an- 
nuelles de l'exploitation. 

« Les charges considérables dont le trésor particu- 
lier du roi s'est trouvé grevé pour l'entretien de ces 
journaux ont déjà forcément amené la suppression de 
plusieurs d'entre eux. 

vin. 31 



■ 



482 MES MÉMOIRES. 

« Aujourd'hui une loi présentée par le gouverne- 
ment, et déjà volée par l'une des deux Chambres, vient 
apporter à la publication ultérieure des trois seuls 
journaux existants des obstacles qu'on peut considérer 
comme absolus. 

c< En effet, une des dispositions de celle loi oblige 
le propriétaire de tout écrit périodique à se faire 
connaître publiquement , et réprouve pour l'avenir 
lout fidcicommis de l'espèce de celui à l'aide du- 
quel la couronne a pu jusqu'ici posséder des jour- 
naux; de plus, une autre disposition de la même 
loi impose au propriétaire déclaré, la condition de 
posséder en propre le cautionnement de deux cent 
mille francs auquel est assujettie toute feuille politi- 
que. 

« Or, d'une part, il y a une impossibilité tellement 
évidente de faire connaître le véritable propriétaire des 
journaux de la couronne, qu'à cet égard il ne sau- 
rait exister de question. D'une autre part, les cau- 
tionnements affectés aux journaux qu'elle possède sont 
la propriété de tierces personnes; et, dès lors, à sup- 
poser même que la couronne pût garder ces journaux, 
il faudrait toujours qu'elle remplaçât les cautionne- 
ments, ce qui entraînerait un déboursé de six cent 
mille francs que le trésor du roi paraît hors d'étal de 
faire en ce moment. 

« 11 y a donc, sous ce double rapport, nécessité de 
supprimer tous les journaux appartenant à la cou- 
ronne. 

« Sans se permettre aucune réflexion sur la loi pro- 
posée, on croit devoir soumettre quelques idées sur un 



LA PRESSE SOUS U RESTAURATION. 483 

résultat qu'on ne peut s'empêcher de déplorer dans 
l'intérêt du trône et de la religion. 

« Lorsque l'on réfléchit à l'influence pernicieuse des 
feuilles de l'opposition, et à l'effrayante corruption 
qu'elles ont, par une licence déplorable, exercée de- 
puis plusieurs années sur l'opinion publique, l'on 
ne saurait se défendre d'une inquiétude profonde, à 
l'idée de ce que la désastreuse influence des mauvaises 
doctrines va bientôt gagner de plus encore en puissance 
de destruction, du moment où, par la disparition des 
journaux de la couronne, la presse révolutionnaire 
conservera seule le droit de parler à l'opinion par ses 
organes quotidiens ; et où ses mensonges, ses calom- 
nies, ses attaques de chaque jour contre la religion, la 
royauté, le gouvernement, resteront sans réponse et 
sans contre-poids. 

a Quoi qu'il en soit de ces dangers, il n'en faut pas 
moins reconnaître qu'il n'y a dans l'état de choses 
créé parla loi nouvelle, aucune possibilité de conserver 
les journaux de la couronne. 

« Cette possibilité ne pourrait exister que par la 
cession qui serait faite de la propriété de ces jour- 
naux à des personnes sûres, donnant les garanties 
qu'un dévouement sincère peut offrir; mais il est 
manifeste que cette mesure serait en opposition 
avec le motif qui avait déterminé l'acquisition de ces 
journaux : le désir d'assurer à la couronne des or- 
ganes dont elle pût disposer, et dont, en aucun cas, 
l'esprit de désordre ne pût abuser contre elle. 

« Il n'est qu'un seul des journaux en question à 
l'égard duquel ce parti puisse être pris sans des in- 
convénients trop graves : c'est le Journal des Curn- 



wt <! 







434 MUS MÉMOIRES. 

pagnes. Celte feuille inconnue à Paris, qui n'est, pour 
ainsi dire, jamais entrée dans le mouvement politique, 
qui a toujours eu depuis sa création la même couleur, 
et dont le succès acquis est attaché à la conservation 
de cette couleur toute religieuse et toute monarchique, 
pourrait être, on le pense, cédée sans dangers ulté- 
rieurs à la personne qui l'a possédée ostensiblement 
depuis trois années '. En supposant ce cas de cession, 
le nouveau propriélaire, indépendamment de son ca- 
ractère honorable, trouverait dans son intérêt même 
un motif suffisant de fidélité à l'esprit actuel de celle 
feuille. On pourrait, du reslc, lui imposer une con- 
dition d'incessibilité à d'autres personnes, et même il 
ne serait pas impossible de se réserver un droit de 
surveillance sur la rédaction. 

« Il est essentiel de remarquer, en outre, que ce 
journal est le seul qui soit produclif; que son bénéfice 
annuel, toutes charges déduites, est d'au moins seize 
mille francs ; et que la cession pouvant êlre faile léga- 
lement, à la charge par le cessionnaire de la remise 
annuelle, par lui, d'une quote-part de ce bénéfice, il 
en résulterait la disponibilité d'une somme de dix à 
douze mille francs, qui pourrait servir d'autant à cou- 
vrir les dépenses qu'entraînera la suppression des au- 
tres journaux. 

« Les réflexions qui précèdent s'appliquent na- 
turellement, quant à l'idée d'une cession, aux paris 
isolées que la couronne possède dans quelques jour- 
naux, c'est-à-dire aux deux aclions ou douzièmes 
de la Quotidienne, acquis sous le nom de M. de Val- 



' M. Verneur, chef du secrétariat à la préfecture de la Seine. 



LA PRESSE SOUS LA RESTAURATION. 485 

dené; et aux six actions ou un vingt-quatrième de 
l'Etoile, possédées sous celui de M. le baron de 
Wolboock. Ces actions pourraient être également 
cédées à ces deux personnes aux mêmes condi- 
tions. 

« On propose en conséquence à Sa Majesté d'auto- 
riser la cession : 1° de la propriété entière du Journal 
des Campagnes, à M. Verneur; 2° des deux actions de 
la Quotidienne, à M. deValdené; 5° des six actions 
de l'Étoile, à M. de Wolboock, à la charge par 
chacun des cessionnaires de verser à la caisse des 
fonds particuliers du roi, an fur et à mesure de 
la perception qu'ils feront des dividendes affectés 
à la part de propriété à eux cédée, une quotité de 
ces dividendes égale aux deux tiers de la somme per- 
çue. 

«Quant aux deux autres journaux, la Gnzette de 
France et le Journal de Paris, on ne peut que propo- 
ser au roi d'approuver leur suppression. 

a De cette fâcheuse mesure naît pour le trésor de 
Sa Majesté une double obligation, celle de supporter 
les dépenses résultant du remboursement à faire aux 
abonnés, dépenses qui ne peuvent guère s'évaluer à 
moins de soixante mille francs, et celle de pourvoir au 
moins pour quelques mois au sort d'un trop grand 
nombre de malheureux écrivains ou employés d'ad- 
minislralion, qui, par la suppression dont il s'agit, se 
trouvent perdre leur état et leur avenir. On croit de- 
voir les recommander avec d'autant plus d'instance 
aux bontés du roi que la plupart d'entre eux n'ont 
cessé, depuis quatre années, de se vouer avec autant 
de zèle que de courage à la défense du gouvernement, 







486 



MES MÉMOIRES. 



sans avoir retiré de ce dévouement d'autre fruit que 
les injures de l'opposition 1 . » 

! La Gazette de France a été comprise dans une décision de suppression 
de journaux, par suite de la loi-Peyronnet ; cette décision date du 20 
janvier 1827. 

Mais, par une décision postérieure rendue le 29 juin 1827, ce jour- 
nal a été rais à la disposition de M. le ministre de l'intérieur pour pren- 
dre, à son égard, tel parti qu'il aviserait. 

Et c'est par suite de cette mesure que [a Gazette de France a été ré- 
trocédée gratuitement à M. de Genoude, qui Fa réunie à l'Étoile. 

Toutefois, M. de Genoude a été grevé du service des abonnements à 
épuiser et des pensions. 




LES 



BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION 



AVANT-PROPOS. 



Il serait difficile, je crois, d'avoir un mini-tère 
mieux organisé que n'élait le mien. 

J'avais pour premier chef de division le comte de 
Tilly, homme d'honneur et de raison, sur lequel je 
pouvais parfaitement compter, et qui m'était person- 
nellement dévoué, ne reculant jamais devant le tra- 
vail. 

Pour deuxième chef de division, avec le litre d'in- 
specteur, M. Jules Mareschal, homme de cœur et d'es- 
prit, dont l'activité, soutenue par son attachement 
pour moi, m'a toujours secondé avec le zèle le plus in- 
telligent et le plus heureux. 










48X MES MÉMOIRES. 

Pour inspecteur général, M. le comte de Forbin, 
artiste et amateur, d'un goût parfait et d'un jugement 
sûr. 

La jeunesse n'avait rien qui m'effrayât; au con- 
traire, j'aime son activité quand elle est intelligente; 
elle a seulement besoin de direction. 

Le duc de Luynes, distingué par son caractère 
comme par son goût éclairé pour les arts, m'a rendu, 
comme inspecteur et sous-directeur des musées, de 
véritables services; et malgré sa jeunesse, il remplaça 
avec avantage le comte de Forbin, directeur des mu- 
sées royaux pendant une longue absence. 

M. Lenormand, qui se hâta de justifier le choix 
que j'avais fait de lui. Vivement apprécié pour ses 
connaissances étendues, M. Lenormand, enlevé trop 
jeune à la science, lui a laissé de profonds regrels. 

Enfin le chef de mon cabinet, M. Beauchesne, 
homme d'esprit et de goût. 

On me remettait tous les jours la liste des affaires 
reçues et de celles qui étaient expédiées; et j'avais 
soin que jamais rien ne restât en arrière. 

Comme dans presque tous les ministères, l'inexac- 
titude des employés me désolait. 

Je les astreignais à signer une feuille constatant 
l'heure de leur arrivée. 

Aussi je puis dire sans amour-propre que ce minis- 
tère pouvait servir de modèle et de leçon. 

Des conseils formés des gens les plus capables furent 
nommés pour chaque partie. 

Rossini, vaincu par mes avances comme par l'af- 
fection que je lui témoignais, devint mon conseil et 
mon ami. 






LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 489 

A celte époque les théâtres royaux touchèrent à leur 
apogée. 

Le talent était encouragé, et j'allais le chercher dans 
toutes les parties de l'Europe. Aussi jamais peut-être 
il n'exista une réunion d'artistes plus distingués. 

Grâce à Dieu, mon administration a laissé quelques 
souvenirs, et souvent on m'a témoigné à ce sujet une 
reconnaissance aussi précieuse que chère. 

Je dois citer dans cet ouvrage les principaux artistes, 
afin de léguer leur nom à l'histoire. C'est une justice 
qui leur est due. 

La Rochefoucauld, duc de Doudeauville. 









J-É 




LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION 



Il m'était diffici'e, pour ne pas dire impossible, de 
rendre compte moi-même de mon administration, et 
je ne sais par quel hasard une lacune à ce sujet s' étant 
trouvée dans mes Mémoires, j'ai prié M. Jules Mareschal, 
sur l'attachement duquel j'ai toujours été heureux de » 
compter, de se charger de la remplir ; ce qu'il a fait 
avec son cœur, son esprit, et peut-être avec trop d'in- 



dulgence. 



La Rochefoucauld duc DE DoUnEAUVILI.E. 



Lorsque, au commencement de l'année 1 8*24, et pat- 
décision spontanée du roi Louis XVIII, M. le vicomte 
de la Rochefoucauld fut appelé à diriger l'adminis- 
tration des Beaux- Arts, pour ce qui concerne la partie 
si importante de ce service qui se trouvait êlre dans 












492 MES MÉMOIRES. 

les attributions du ministère de la maison du roi, le 
reste dépendant du ministère de l'intérieur, il régnait 
dans cette administration une certaine langueur qui 
nuisait notablement à l'éclat comme à l'utilité de ses 
résultats. 

Ce n'était pas assurément que l'homme éminent et 
vénérable placé à la tête de ce ministère, l'aimable et 
excellent duc de Doudeauvillc, père du vicomte de la 
Rochefoucauld, manquât en rien de l'élévation d'es- 
prit et de la chaleur d'âme nécessaires pour donner du 
ressort comme du relief à celte noble et délicate par- 
tie du service du roi; mais, absorbé pnr les soins 
qu'il lui fallait donner, tant à la politique générale, 
comme membre du conseil des ministres, qu'à la di- 
rection, et l'on pourrait dire à la réorganisalion, jus- 
qu'à un cerlain point, d'un ministère où peut-être 
avait laissé trop de traces l'esprit plus militaire qu'ad- 
ministratif de son prédécesseur, M. le duc de Dou- 
deauville n'avait pu tirer complètement de sa torpeur 
la branche d'administration des Beaux-Arts à lui dé- 
volue. 

De plus, la séparation mal définie entre la partie 
du service général des Beaux-Arts restée au ministère 
de l'intérieur aussi bien qu'au ministère de l'instruc- 
tion publique et celle attribuée à la maison du roi, 
amenait des tiraillements continuels entre les trois 
administrations, au grand préjudice de la marche 
prompte et décidée des affaires. 

C'est en cet état que le service fut remis à M. le vi- 
comte de la Rochefoucauld, avec la haute faveur du 
travail direct avec le Uni, et la partie d'administration, 
détachéedu ministère, à lui confiée désormais reçut le 






LES BEAUX-ARTS SOLS LA RESTAURATION. 495 

titre de département des Beaux-Aiîts. Tout le person- 
nel de la troisième division y fui appelé avec son chef, 
le digne comte de Tiily; et aussitôt l'organisation ac- 
complie, l'on ne larda pas à s'apercevoir de l'impul- 
sion heureuse qu'un administrateur jeune, aclif, éner- 
gique, placé dans une situation forte et indépendante, 
peut donner à un service public, même entouré 
d'obstacles réels. 

L'un des premiers soins de M. de la Rochefoucauld 
fut, après la délimitation aussi exacte que possible de 
ses attributions, celui de l'obtention d'un budget spé- 
cial de son département; budget péniblement discuté, 
dont les forces n'étaient pas ce qu'il eût désiré, mais 
qui enfin assurait, dans le présent, la bonne marche 
des choses, et laissait l'espoir d'une amélioration pour 
l'avenir. 

Après ces imporlanls préliminaires, le chef du dé- 
partement des Beaux-Arts tourna ses regards sur les 
nombreux étahlisscments royaux qui dépendaient de 
son administration. 

Ces établissements étaient au nombre de vingt-cinq, 
comprenant près de mille employés de toutes classes 
et espèces diverses. 

\° Le musée des anciens ouvrages de peinture et 
de sculpture, dit Musée royal du Louvre. 

2° Le musée des collections égyptiennes et de celles 
du moyen âge, dit Musée Charles X 1 . 

5° Le Musée Dauphin (musée naval)-. 

4° Le Musée du Luxembourg. 

1 Voir ce qui est dit ci-après quant à ce musée spécial, qui ne prit ce 
nom que sous l'administration de AI. de la Rochefoucauld. 
- Même observation. 






I 



494 





MES MEMOIRES. 


5° La galerie 


de tableaux 


de Saint-Cloud. 


6° — 


— 


de Versailles. 


7° — 


— 


de Saint-Germain. 


8° — 


— 


de Compiègne. 


9° — 


— 


de Fontainebleau. 


10° 


— 


de Rambouillet. 


11° — 


— 


du château de Pau 



li° La monnaie royale des médailles. 

15° La manufacture royale de porcelaines. 

14°, 15° et 16° Les manufactures royales de tapis- 
series des Gobelins, de Beauvais et 
de la Savonnerie. 

1 7° L'École royale de musique et de déclamation. 

18° L'institution de musique religieuse. 

19-20° Les pensionnats de ces deux institutions. 

21° L'Académie royale de musique. 

22° La Comédie-Française. 

25° Le théâtre de l' Opéra-Comique. 

24° Le Théâtre-Italien. 

25° Le théâtre de l'Odéon. 



Indépendamment de l'administration journalière de 
ces importants établissements, de nature si diverse 
pour la plupart, il y avait encore à diriger le service 
non moins capital de la distribution des encouragements 
et récompenses : décorations, pensions, secours aux ar- 
tistes et gens de lettres, tant ceux ayant composé ou 
travaillé pour ces divers établissements royaux (et le 
nombre en était considérable), que ceux pris dans la 
classe générale, que leurs talents signalaient à l'atten- 
tion et à la munificence du roi, en dehors des présen- 
tations habituellement faites par les divers ministères. 



ES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 495 

On a calculé que le nombre des Lettres officielles 
(sans parler des lettres officieuses plus nombreuses 
encore peut-èlre ) expédiées chaque année pour le 
service de ces immenses relalions, dépassait six mille! 
Et ce travail de correspondance n'approchait pas en- 
core de celui auquel donnait lieu journellement le dé- 
pouillement et la vérification des pièces de compta- 
bilité afférentes aux propositions de payement relatives 
mensuellement à chacun des vingt-cinq services qui 
viennent d'être énumérés, lesquelles donnaient lieu ta 
une autre correspondance distincte de celle ci-dessus, 
■et fort active aussi. 

Lorsque après une étude, réfléchie de l'état et des 
besoins administratifs des diverses institutions royales 
confiées à sa tutelle, le chef du déparlement des Beaux- 
Arts eût pu se rendre bien compte ta lui-même de la 
nature et de l'étendue de ces besoins, il se mit avec 
ardeur en mesure d'y pourvoir. 

S'entourant d'hommes spéciaux 1 sur le zèle et l'ap- 

1 Trois de ces choix les plus heureux furent, sans contredit, ceux de 
M. le duc de Luïkes, comme directeur honoraire des musées royaux, 
de M. le comte de Turpin-Ci;issk, comme inspecteur général du départe- 
ment des Beaux-Arts, et de M. le baron Taïlor, comme commissaire 
royal près la Comédie-Française. La haute notabilité du premier 
dans les beaux -arts comme son caractère personnel sont connus de 
tout le monde. Quant au second, un caractère non moins digne et 
un talent de paysagiste tout classique faisaient de lui un aide aussi utile 
qu'honorable. Et, pour ce qui touche le troisième, la haute notoriété 
qu'il s'est acquise dans les arts, jointe à son zèle incessant pour le bien- 
être des artistes, sanctionne le choix qui avait été fait de lui par le 
chef du département des Beaux-Arts, même avant que sa valeur morale 
et intellectuelle ait été si bien connue de tous. 

A M. le vicomte de la Rochefoucauld seul était due l'initiative de ces 
choix si parfaits, et l'opinion les ratifia pleinement. 

M. le duc de Luvnes est resté la providence des artistes, qui lui 
ont voué un véritable culte, et M. de Turpin- Crissé, aujourd'hui 






49(5 



MES MÉMOIRES. 



tilude desquels il pouvait compter, il ne renonça pas 
toutefois à exercer par lui-même ce contrôle, avec 
cette activité personnelle qui lui était propre, et il 
commença le grand travail de réorganisation, d'amé- 
lioration et de destruction des abus que rendait si né- 
cessaire la situation des choses à ce moment, ce qui 
a donné à son administration, de six années, non-seule- 
ment un grand retentissement, mais encore une utilité 
qui s'est prolongée bien au delà. 

En effet, la direction du noble vicomte, en même 
temps qu'elle a ramené l'ordre et la prospérité dans la 
marche de plusieurs des principaux établissements 
rentrant dans ses attributions, qui avaient besoin d'un 
énergique appui pour éviter des catastrophes, a, d'au- 
tre part, fondé de véritables monuments artistiques 
qui lui ont survécu et qui feront, dans l'avenir, un 
honneur infini au règne qui les a inaugurés, aussi 
bien qu'à l'administrateur, au zèle et à l'habileté du- 
quel en fut dû l'accomplissement. 



Comme nous donnons ci-après un résumé, sinon de 
tous les faits qui ont marqué d'une manière si hono- 
rable la carrière administrative du vicomte de la Ro- 
chefoucauld, au moins des principaux d'entré eux, 
nous nous bornerons ici à préciser exceptionnellement 
les actes qui portent ce caractère spécial de création 
nouvelle. 

A ce titre, il nous faut mentionner tout d'abord 
l'établissement du Musée Charles X. 



décédé, a, de son vivant, vu son talent consacré par l'admission de l'une 
de ses œuvres au musée du Luxembourg. 









LES BEAUX-ART* SOUS LA RESTAURATION. 497 

Jusqu'à l'époque do l'institution du département 
des Beaux-Aris, les collections égyptiennes, si pré- 
cieuses pour l'étude de l'art antique aussi bien que 
pour celle de l'histoire elle-même, n'avaient pas eu, 
au Louvre, de classement spécial en rapport avec leur 
nature et leur importance. 

Il en était de même à l'égard des collections étrusques 
qui ne sont pas d'un moindre intérêt pour cette double 
élude. 

A M. le vicomte de la Rochefoucauld est due l'idée 
d'un musée spécial pour ces deux grandes divisions de 
nos richesses archéologiques, idée qui l'ut exécutée 
par lui avec autant de splendeur que d'énergie. Far 
ses ordres, en effet, et sous son active surveillance, 
le Musée Charles X fut institué pour réunir sous 
un classement méthodique et raisonné les deux col- 
lections dont il s'agit, auxquelles vint s'ajouter bien- 
tôt la riche Galerie Durand, qu'il fil acheter au 
roi. Ce musée se compose de diverses salles du 
Louvre qui, sous sa direction, furent magnifique- 
ment décorées par des œuvres grandioses de peinture 
murale, émanées de nos plus éminents artistes mo- 
dernes. 

Cette création a été respectée, comme elle devait 
l'être, par les régimes qui ont succédé à la Restaura- 
tion; seulement, il est à regretter qu'une faiblessequi 
ne s'explique pas, lui ait enlevé son nom primitif. Les 
créations des arts qui honorent le pays devraient être 
en dehors des rancunes politiques. 

Le même luxe de génie artistique fut déployé, sous 
l'inspiration du noble vicomle, dans la décoration des 
salles destinées alors aux séances du conseil d'Etat, 



VIII. 






■ 



498 MES MÉMOIRES. 

que l'intention du roi Charles X avait clé d'établir 
dans le Louvre. 

Il serait difficile d'imaginer rien de plus merveil- 
leux comme composition , comme coloris, comme 
effet, que les belles peintures prodiguées aux plafonds 
et sur les parois de ces trois salons qui prennent rang 
parmi les plus beaux du Louvre. 

Quiconque a vu par lui-même ces merveilles du ta- 
lent hors ligne de nos grands maîtres modernes sera 
d'accord avec nous sur l'éloge que nous en faisons ici. 
Pour ceux qui ne les ont pu voir, il nous suffira de 
nommer ici quelques-uns des plus notables de ces il- 
lustres artistes, tels que: le baron Gros, le baron Gé- 
rard, Ingres, Schnetz, Abel de Pnjol, le chevalier 
Regnauld, Meynier, Thévenin, Hersent, Gosse, pour 
que chacun reste convaincu de la valeur sans égale de 
pareilles œuvres. 

Ajoutons que tous ces grands artistes, pénétrés d'une 
haute et reconnaissante estime pour l'administrateur 
éminent qui avait fait appel à leur génie, déployèrent 
dans l'exécution de ces beaux travaux un zèle si effi- 
cace que jamais, peut-être, on ne vit d'aussi belles 
choses, si promplement produites. 11 est vrai que la 
munificence toute royale de Charles X n'était pas cou- 
tumière de lésinerie dans l'appréciation des œuvres des 
arts, pas plus que de celles des sciences et dis lettres. 

Mais ce n'est pas, on le sait, par l'intérêt surtout 
qu'on gagne le cœur des artistes et qu'on stimule leur 
zèle. Ils sont bien plus sensibles encore à l'estime 
qu'on leur témoigne, aux égards dont on entoure la 
profession de l'art qu'ils exercent, et au goût dont on 
fait preuve dans le jugement de leurs productions. Or, 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. m 

qui posséda mieux que Louis XV11I et Charles X ce 
secret aimable de créer autour d'eux de vives sympa- 
thies dans le monde des artistes et des gens de lettres? 
Qui, mieux que leur digne conseiller, les seconda dans 
ces expansions de généreuse courtoisie qui leur étaient 
si familières? 

Aussi de cette noble et gracieuse manière de traiter 
les hommes voués aux arts et aux lettres qui distingua 
l'administration royale des Beaux-Arts sous la Restau- 
ration, était il né une émulation et une bonne volonté 
qui, de toutes parts, pour ainsi dire, donnait essor au 
génie et faisait surgir de nouveaux talents. 

De cette époque, en effet, datent et des réputations 
conquises et des œuvres'accomplies'qui, suivant toute 
apparence, furent l'heureux effet de ces puissants 
stimulants propres au pouvoir de ce temps-là. Non- 
seulement les hommes déjà haut placés dans l'opinion 
publique se sentirent animés d'une ardeur nouvelle 
et produisirent des chefs-d'œuvre nombreux, mais en- 
core de jeunes renommées commencèrent à percer, 
qui ont grandi depuis jusqu'à la proportion de noms 
acquis à la postérité. 

Contentons-nous de citer ici en preuve quelques 
noms, pris au hasard, parmi les uns et les autres. La 
justice du lecteur suppléera facilement à nos lacunes 
envers ceux qui mériteraient, à degré égal, de figurer 
dans cette légende, et que nous sommes obligés d'o- 
mettre. 

Ainsi, parmi les gens de lettres : 

Lamartine, Victor Hugo, Ancclot, Alexandre Sou- 
met, Charles Nodier t Alexandre Guiraud, Casimir 
Bonjour, Casimir Pcricr, Alfred de Vigny, Etigène 



4 JMl 




500 



MKS ME MOU! ES. 



Briffaut, Emile Deschamps, Dupaty, Alexandre 
Duval, Andrieux, Violet d'Espagny, de Rougemonl, 
Mazères, Empis, Planard, Dennebaron, etc., elc, 
et presque toutes nos célébrités contemporaines. 

Femmes : Delphine Gay, Desbordes-Valmore, Ama- 
ble Tastu, la duchesse de Duras, Swanton-Belloc, So- 
phie Pannier, etc., etc. 

Parmi les peintres (outre les dix grands artistes déjà 
nommés ci-dessus) : 

H. Vemet, Guèrin, Taunay, Bidault, Paul Dela- 
roche, Delacroix, Coignet, Scheffer, Wafjlard, Cou- 
derc, Prudlion, Drolling, Ducie, Walelet, Dagnan, 
Gudin, Garneray, Isabey fils, comte de Turpin-Crissé, 
Augustin, Aubry, Saint, etc., elc. 

Madame Jaquotot, madame Haulebourt, madame 
de Mirbel. 

Parmi les artistes statuaires. 

Bosio, Bras, David, Cortot, Flalters, Pradier, 
Baggi, Bàmey père, Ramey fils, Petitot, Slouf, Car- 
tellier, Gatteau, Debay, Roman, etc., etc.' 

Femmes : Mademoiselle Félicie de Fauveau. 

Parmi les graveurs : 

Forster, Desnoyers, Barre, Richomme, Geoffroy, 
Galle, Tardieu, Simon, etc., etc. 

Parmi les compositeurs : 

.Rossini, Cherubini, Lesueur, Meyerbeer, Catel , 
Berton, Boieldieu, Spontini, Halévy, Auber, Baillet 
le violoniste, etc., etc. 

Parmi les artistes dramatiques : 

La Pasta, la Sontag, la Malibran, Rubini, la Ta- 
glioni, la Damoreau, Talma, la Duchesnois, Mars, 
Levasseur, Nourrit. 



LES BEAIiX-ARTS SOUS LÀ RESTAURATION. 501 

Nous avons à parler, dans le même ordre d'idées, 
de la création, au Louvre, du Musée Dauphin (aujour- 
d'hui Musée naval). C'est à la direction des Beaux- 
Arts que fut dû l'accomplissement de l'idée, aussi ju- 
dicieuse qu'élevée, de la réunion, dans des salles spé- 
ciales, des plus belles pages de notre peinture marine, 
avec les plans en relief de nos ports principaux. 

C'est aussi la même direction qui eut l'idée, et qui 
l'exécuta de la manière la plus heureuse, de la création 
d'un musée sur porcelaine à la manufacture royale de 
Sèvres. 

Enfin, comme création-analogue ayant été aussi fort 
remarquée et approuvée par l'opinion, nous citerons 
l'institution des Expositions publiques annuelles, au 
Louvre, des produits des manufactures royales. 

Toutes ces créations diverses font foi d'un esprit 
d'initiative et d'une hauteur d'intelligence, en même 
temps que d'une vigueur d'exécution qui font grand 
honneur à la mémoire de l'administration des Beaux- 
Arts de -1824 à 1850. 

Gardons-nous bien d'omettre, dans ce glorieux bilan 
des souvenirs qui honorent la direction des Beaux-Arts 
sous la Restauration, deux mesures de haute portée 
pour le progrès de l'art musical en France, et qui de- 
mandèrent une grande force de volonté du bien dans 
leur auteur pour résister à l'antagonisme violent 
qu'elles rencontrèrent et pour en triompher; nous vou- 
lons parler de l'appel de Rossini 1 et de Meyerbeer à la 
scène de l'Académie royale de musique. On sait aujour- 
d'hui quels chefs-d'œuvre nous devons à ce concours, 

• 1850 nous priva de trois compositions nouvelles de Rossini, devenu 
l'ami et le conseil de M. de la Rochefoucauld. 











502 MES MÉMOIRES. 

et quelles jouissances nouvelles en ont retirées les amis 
des arts scéniques : la mémoire s'en conservera long- 
temps. 

Il est d'autres mesures encore qui, relatives à d'au- 
tres établissements régis par la même administration, 
participent de ce même esprit initiateur et dont les 
très-utiles effets se sont depuis perpétués dans ces 
établissements : mais nous nous dispenserons de les 
noter spécialement ici, parce qu'on les verra figurer 
dans l'énumération ci-dessus promise des faits princi- 
paux qui ont signalé le passage de M. le vicomte de 
la Rochefoucauld aux affaires des Beaux-Arts de la 
maison du roi. 

Ayant de terminer ce rapide expose et de passer à 
la nomenclature en question, qui doit le clore, nous 
ne pouvons nous dispenser de rappeler spécialement, 
en quelques mots, nous réservant d'y revenir plus 
tard, l'une des mesures officielles qui ont jeté le 
plus d'éclat, peut-être, sur l'administration de M. le 
vicomte de la Rochefoucauld, et dont l'objet n'ayant, 
depuis trente-sept ans que cette mesure fut proposée 
par lui, cessé d'occuper vivement l'opinion publique, 
a, récemment encore, été mis à l'ordre du jour avec 
une solennité tout analogue. 

Nous voulons parler de la commission royale que fit 
instituer, en 1825, M. le vicomte de la Rochefoucauld, 
pour amener une révision législative de la loi en vi- 
gueur alors, sur la propriété des œuvres de V esprit et 
des arts. 

L'histoire des lettres a gardé trace de ce remar- 
quable incident administratif. L'on sait quelle fut le 
personnel si merveilleusement choisi parmi les plus 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 505 

hautes sommités de la législature, du barreau, des 
lettres et des arts, qui composa celle commission. L'on 
n'a pas oublié qu'elle consacra six mois entiers en de 
nombreuses séances quasi parlementaires à l'examen 
de la qucslion, et que le volumineux recueil des pro- 
cès-verbaux détaillés de ces mêmes séances, qualifié de 
a travail admirable » par un illustre "pair de France, 
membre de l'Académie française, est devenu une sorle 
de manuel pour quiconque a voulu depuis approfon- 
dir et discuter, sousioutes ses faces, la grave question 
de la propriété littéraire et artistique; l'on sait enfin 
que le premier des projets de loi élaborés par la com- 
mission et qui fut sur le point d'êlre adopté, a servi de 
type a celui qu'une autre commission, non moins il- 
lustre, vient d'arrêter dernièrement pour servir de 
base à une proposition de loi gouvernementale, ce qui 
fait, pour ainsi dire, remonter à la commission de 
1825 l'iionneur de la mesure 1 . 

Mais ce que tous ne savent pas, comme le savaient 
si bien, eux, les membres de cette grande réunion, 
c'est tout ce que M. le vicomte de laRochefoucauld, qui 
la présidait, y mit d'élévation, de fact, d'impartialité, 
et disons-le, de véritable talent dans la direction des 
débats. Encore bien longtemps après, et lorsque l'ho- 
norable chef du déparlementdes Beaux-Arts fut rentré 
dans la vie privée, plus d'un des membres de la com- 
mission s'empressa de saisir les occasions qui se pré- 
sentaient de lui rendre publiquement hommage sur 
tous ces points. 

En un mol cet acte est, nous le répétons, resté 



■ 

i 



f Un article spécial est consacré a cette question. 




504 MES MÉMOIRES. 

comme l'un de ceux qui s'attachent avec le plus d'hon- 
neur à la mémoire d'une grande administration. 

Maintenant que nous avons payé tout particulière- 
ment ce juste tribut à M. le vicomte de la Rochefou- 
cauld, nous allons, sans plus de digressions, faire pas- 
ser sous les yeux du lecteur l'analyse promise de tous 
les actes principaux de la direction des Beaux-Arts 
pendant qu'il a été à sa tête. 






II 



FAITS ET ACTES LES PLUS REMARQUABLES 

DE L'ADMINISTRATION DES BE\UX-ARTS 

A I.A MAISON DU ROI, SOUS LA DIRECTION DE M. LE VICOMTE 

DE LA ROCHEFOUCAULD 






MUSÉES 

1° Création du mimée Charles X (devenu depuis le 
musée Égyplien). 

2° Création du musée Davphin (devenu musée de la 
Marine). 

5° Achat de la collection Durand (vases étrusques). 

4° Ouverture au musée du Louvre d'une salle de 
peinture sur porcelaine). 

5° -Collection Jacotol (portraits et médaillons sur 
porcelaine). 

G Institution des distributions de récompenses pak 

LE KOI EX PEnSOjSiNE. 

7° Modifications importantes dans l'institution du 
jury de l'exposition. 










SOC MES MÉMOIRES. 

8" Commandes multipliées de tableaux aux grands 
peintres de l'époque et aux jeunes- artistes donnant 
des espérances. 

9° Encouragement à la peinture sur émail (en la 
personne de son plus habile artiste, Duchesne). 

10° Encouragement à la gravure en médailles (en 
la personne de H. Simon). 

11° Acquisitions considérables de tableaux et autres 
objets d'arts. 

12° Institution d'un directeur honoraire des musées 
royaux, pris dans les sommités sociales (le duc de 
Luynes). 

15° Ordre budgétaire établi. 

MONNAIE DES MÉDAILLES. 

14° Substitution du bronze au cuivre dans la fabri- 
cation. 

15° Améliorations capitales dans la disposition de 
l'atelier de fabrication. 

MANUFACTURES ROYALES 
SÈVRES. 

1G° Les manufactures ramenées à de plus nobles 
errements de direction au point de vue de l'ordre, de 
l'économie et du progrès de l'art. 

17° Lustre donné aux productions artistiques de la 
manufacture par des cadeaux royaux aux célébrités de 
l'époque (Rostini, Lawrence, Guiraud, Ancelot, Sou- 
met, Victor Hugo, Drosetti, Boïeldieu, etc.). 

18° Création du musée de la manufacture. 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 507 

GOBELISS 
SAVONNERIE. 

19° Réunion des deux établissements, mesure aussi 
importante sous le rapport de l'art qu'au point de vue 
économique. 

20° Progrès remarquables dans la fabrication. 

21° Perfectionnement des teintures par les décou- 
vertes du directeur, M. Chevreul; perfectionnement 
qui a profité à toutes les manufactures françaises qui 
emploient la laine. 

2-2° Perfectionnement dans le procédé de travail, 
qui est à la fois une facilité de plus et une fatigue de 
moins pour l'ouvrier. 

25° Institution d'un cours public de teinture. 

24° Récompenses honorifiques (croix de Saint-Mi- 
chel) à M. Cassac, connu par ses modèles des plus 
beaux monuments d'Athènes, et peintre de la manu- 
facture des Gobelins. 

BEA l VAIS. 

25° Rétablissement de la discipline administrative. 
20° Apurement de la comptabilité (arriérée de douze 
années). 



MOSAÏQUE. 



27° Reconstitution de cette branche de production 
des a ris. 



...is» : 








m MES MEMOIRES. 



MESURE COMMUNE AUX MANUFACTURES ROYALES. 

28° Création d'une exposition annuelle publique, 
au Louvre, des produits des six manufactures. 



tiieath.es royaux 
Académie royale de musique. 

{Opéra.) 

29° Régénération du régime musical ; baissé du 
diapason; admission du chant italien; réforme de 
l'orchestre; appel de ROSSINI et de MEYERBEER; 
mise à la scène de S émir amis, Guillaume Tell, Ro- 
bert le Diable, etc. 

50° Création d'un concours dramatique et musical, 
et primes aux auteurs cl compositeurs^. 

31° Perfectionnement dans le régime de la peinture 
des décorations; appel de CICERI. 

32° Réformes dans l'école de danse; inauguration de 
ballets nouveaux. 

35° Suppression des loges gratuites et des entrées 
dans les coulisses. 

54° Établissement d'une comptabilité régulière, et 
confection d'un inventaire général complet du maté- 
riel (le premier qui ait été dressé depuis longues an? 
nées) ; création d'un garde magasin responsable. 

35° Les anciens déficits annuels, considérables, 
presque annulés par l'effet de la direclion nouvelle. 




LES 1SEAUX-AKTS SOUS LA RËSTAUHATtÔN. b09 
TIIÉATHE-ITAL1EN. 

56° Translation de Louvois à Favart. 

57° Rossini appelé à la direction. 

58° Traité d'échange de sujets avec la direction du 
théâtre royal de Naples, appel de RUBINI, DONZELLI, 
mademoiselle SONTAG, etc. 

59° Déficit comblé et excédant de recettes obtenu. 



■ i 



THÉÂTRE-FRANÇAIS. 

40" Création d'un nouveau comité où ont été appe- 
lés des membres de l'Académie française. 

41° Création d'un commissariat royal; appel du ba- 
ron TAYLOR à ce poste. 

42° Accroissement rapide du répertoire. 

45° Appel de sujets nouveaux pris parmi les célébri- 
tés du deuxième Théâ Ire-Français. 

44° Institution d'un directeur de la scène. 

45° Réforme de l'abus des congés aux principaux 
sujets. 

46° Augmentation importante des recettes annuelles, 
par l'effet du nouveau régime introduit dans la direc- 
tion. 

ooéon . 

47° Réorganisation du mode de représentation; mé- 
lange des genres. 

48° Création d'une direction intéressée, avec sub- 
vention royale. 







510 MES MÉMOIRES. 

49° Institution de nouvelles mesures de sûreté con- 
tre l'incendie. ^ 

50° Economie de quarante mille francs obtenue. 

ÉCOLE ROYALE DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION. 

(Conservatoire ) 

51° Réorganisation de l'école. 

52° Obligation imposée normalement aux élèves 
sortants, au profit des scènes lyriques de Paris. 

55° Règlement nouveau pour les deux pensionnats 
(hommes et femmes). 

54° Fondation des concerts du Conservatoire avec 
HABENECK et un peu malgré CHERUB1NI. La célé- 
brité de ces concerts est devenue européenne. 

ÉCOLE DE MUSIQUE RELIGIEUSE. 

55° Création de l'école et appel de CHORON à sa 
direction. 

56° Création des deux pensionnats (hommes et 
femmes) de cette institution. 

DIRECTION DES FÊTES ET CÉRÉMONIES. 

57° Réorganisation radicale de ce service par la 
suppression du Garde-meuble de la couronne et la 
réunion de l'administration du mobilier avec celle des 
fêtes et cérémonies; économie considérable ainsi obte- 
nue; retour à l'ordre et à la régularité dans le ser- 
vice par la suppression des abus que le temps avait 
enracinési 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA INSTAURATION. 511 
58° Accomplissement et ordonnancement de la cé- 
rémonie des Obsèques de Louis XVII l et de celle du 
Sacre de Charles X, rendues plus brillantes que toutes 
celles qui ont précédé, et cependant moins coûteuses 
(économie de vingt pour cent sur les fonds alloués). 
59° Le tableau du Sacre de Charles X, par le ba- 
ron GÉRARD. 



ADMINISTRATION GENERALE. 

§ 1. — Récompenses et encouragements. 

00° Croix d'officier de la Légion d'honneur, décer- 
née à GIRODET à son lit de mort. 

61° Pension accordée à la veuve de DUPATY (le sta- 
tuaire), le jour même de la mort de ce grand artiste. 

62° Présent royal à ROIELDIEU, le lendemain de la 
première représentation de la Dame blanche, à laquelle 
avait assisté Charles X. 

63° Croix d'honneur décernée spontanément à LA- 
MARTINE et à VICTOR HUGO. 

6i° Pension à AUGUSTIN THIERRY, le grand histo- 
rien (quoique écrivain de l'opposition, mais qui venait 
de perdre la vue et restait sans fortune). 

65° Pensions à ANCELOT , VICTOR HUGO, MA- 
ZÈRES, SOUMET, Ci. NODIER, CASIMIR DELA- 
VIGNE, etc. 

66° Exécution en argent de là statue de Henri IV en- 
fant par ROSIO. 

67° Dons des collections des gravures de la géogra- 
phie française à I'École de Rome. 



fcï 



512 MBS MÉMOIRES. 

68° Dons des collections des plâtres moulés aux 
écoles de dessin des grandes villes de France. 

69° Commandes multipliées de tableaux aux ar- 
tistes, disertement choisies et noblement payées. 

70° Acquisition du magnifique ouvrage, I'Herbier 
général de l'amateur, la collection la plus complète 
qui ait encore été formée, et qui est un véritable mo- 
nument élevé à nos connaissances botaniques. Nombre 
de souverains étrangers en ambitionnaient la posses- 
sion lorsque le roi Charles X en a doté la France, au 
prix modéré de vingt-cinq mille francs. 

71° Souscription importante au Musée général des 
antiques, ouvrage connu et estimé de toule l'Europe. 

72° Patronage royal accordé à la Société des amis 
des arts, de Lille. 

75° Subvention à 1' Académie royale de musique, de 
la même ville, et aux mêmes établissements pour les 
villes de Toulouse, Nantes et Bordeaux. 

74° Accroissement important donné dans le budget 
au fonds d'encouragement et de secours aux gens de 
lettres et aux artistes; pensions nombreuses distri- 
buées en conséquence. 

Ce fonds, transporté du ministère de l'intérieur à 
celui de la maison du roi, arrivait à peine à quarante 
mille francs. Au moment de la dissolution du dépar- 
tement des Beaux-Arts, il était porté à près de cent 
quarante mille. 

Au nombre des pensions accordées. ainsi figurent 
celles de Victor Hugo, Andricux, Cliérubini ,Lcsuenr , 
Augustin Thierry, Rossini, Boïeldieu, A. Soumet, 



,J.y, 



LLS BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 515 

C. Nodier, Casimir Delavigne, Nourrit, madame 
Desbordes-Valmore, etc. 

ADMINISTRATION GÉNÉRALE . 

S 2. Mesures et dispositions organiques. 

75° Création de l'inspection générale des beaux- 
arts. 

76° Création d'une commission de comptabilité. 

77° Création d'une commission des pensions. 

78° Création d'un conseil supérieur de l'Académie 
royale de musique. 

70° Règlement général pour l'indemnité des frais 
de voyage des fonctionnaires et employés ; économie 
notable obtenue dans ces dépenses. 

M. le vicomte delà Rochefoucauld groupait autour 
de lui toutes les célébrités, et l'on est forcé de recon- 
naître que, sous le rapport de la littérature et des 
arts, aucune époque ne fut aussi brillante; c'est à ce 
point qu'un journal qui était loin de partager les opi- 
nions de M. de la Rochefoucauld l'appelait le Napo- 
léon des arts. 












53 






IV 



LA. PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE EN 1826 



Sans remonter jusqu'aux âges anciens, où l'on trou- 
verait trace de l'existence du principe et du l'ait de la 
perpétuité en faveur du droit des auteurs et artistes 
sur le produit de leurs œuvres, ce qui ne saurait faire 
aucun doute, c'est que, dans tout le cours des quatre 
siècles qui ont précédé la Révolution française de 1 789, 
cette perpétuité de jouissance existait en droit et en 
fait, témoin les édits du Parlement de Paris, datant 
de l'année 1777, qui consacrent formellement celte 
doctrine. 

Ce fut la Convention nationale qui, dans sa fièvre de 
bouleversement de tout l'ordre établi jusqu'à elle, vint, 

1 Par M. Jules Mareschal. 










516 MES MÉMOIRES. 

en 91 et 95, par la plus étrange des anomalies, tout 
en paraissant rendre hommage au droit des auteurs et 
des artistes, l'annuler, pour ainsi dire, en rendant 
viagère, à très court terme (dix ans), une propriété 
qui, jusque-là, avait été perpétuelle. 

Depuis lors, la controverse avait été soutenue à plu- 
sieurs reprises dans l'intérêt des dépossédés, afin de 
faire réformer l'injuste législation de 1795, sans qu'il 
eût été obtenu du pouvoir d'autre amélioration que 
celle du décret impérial de 1810, qui avait porté à 
vingt ans le délai pendant lequel les héritiers d'un 
auteur ou d'un artiste jouiraient légalement du droit 
exclusif d'effectuer la publication de ses œuvres-et d'en 
recueillir les avantages. 

Bien qu'à diverses reprises des réclamations très- 
vives se fussent élevées, soit pour l'extension de ce 
délai, soit même pour le rétablissement de la perpé- 
tuité du droit, néanmoins, depuis le décret de 1810, 
aucune mesure n'avait été prise, ni administrative- 
ment ni législalivement, jusqu'au règne de Charles X, 
pour donner satisfaction à ce vœu de réformation de. 
la loi révolutionnaire de 1795. 

Mais, au commencement de ce règne, en décem- 
bre 1825, M. le vicomte de La Rochefoucauld étant à 
la tête du département des Beaux-Arts (de la maison 
du roi), la sollicitude de ce haut administrateur, dont 
le zèle ardent pour toutes les bonnes et nobles choses 
était si connu, fut appelée sur ce sujet si grave de la 
restitution du droit littéraire et artistique dans toute 
sa légitime étendue. 

M. de la Rochefoucauld, avec ce sens élevé qui le 
distinguait si éminemment, ne manqua pas d'apercé- 



LES BEAUX-ARTS SOTS I, \ [\ESr.\URATIO.\ 617 

. voir tout ce que l'accomplissement d'une semblable 
réforme avait non-seulement de juste en lui-même, 
mais encore d'heureux pour l'honneur du règne, et 
il se voua dès lors avec ardeur à l'exécution de celte 
grande mesure. 

Fort de la pensée qu'un tel sujet rentrait essentielle- 
ment dans ses attributions; et sans se préoccuper, plus 
qu'il ne le devait, des oppositions qu'il rencontrait 
dans certaines sphères élevées, il n'hésita pas à prendre 
auprès du roi l'initiative d'une proposition. 

Au premier mot, Charles X comprit l'excellence de 
la mesure, y donna sa plus complète approbation, et 
voulut que toute la solennité nécessaire fût donnée à 
l'examen de la question, afin que l'opinion publique 
vînt en concours à l'œuvre du pouvoir cl la consacrât 
moralement. 

En conséquence de ces idées, communes au prince 
et à son judicieux conseiller, M. de la Rochefoucauld 
fut autorisé à présenter au roi un projet de formation 
de Commission royale dont le personnel serait pris 
dans la magistrature, les Chambres législatives et les 
quatre académies, avec adjonction de représentants 
libres des lettres, de la librairie et du théâtre, le roi 
voulant que cette Commission fût présidée par le vi- 
comte de la Rochefoucauld, comme chef du départe- 
ment des Beaux-Arts. 

C'est ce qui fut immédiatement réalisé : Sur la pré- 
sentation de ce haut fonctionnaire et par ordonnance 
royale du 5 novembre 1825, furent arrêtées et la forma- 
tion de la Commission et la composition de son per- 
sonnel. Voici quel il fut : 










51 H 



MES MÉMOIRES. 

PRÉSIDENT 
M. le vicomte de LA ROCHEFOUCAULD. 



MEMBRES TITULAIRES 



MM. 



Pairs de France. 



Députés. 



Conseillers d'État. 
Maitres des requêtes. 



Le comte Portai. :s, 

Le vicomte Laine, 

Le marquis de Lally-Tolendal, 

ROYER-COLLARD, 

Comte de Montrok, 

Pardessus, 

Bellart, 

De Vatimesnil, 

ViLLEMAIN, 

De la Ville, 

Dacier, 

Andrieux, 

Le baron Cuvier, 

Quatremère de Quincy, 

Picard, 

Le baron Fourrier, 

Alexandre Duval, 

Micuadd, 

Auger, 

Roger, 

Perceval Grandmaison, 

Le baron Taylor, 

Raynouard, 



Conformément aux ordres du roi, la réunion -des 
auteurs et composileurs dramatiques fut invitée par 
M. le vicomte de la Rochefoucauld à nommer ses re- 
présentants dans la Commission, et par suite furent 
élus MM. Lentercier, Champein, Etienne et Mureau. 

Il en fut de même à l'égard de la Compagnie des 
libraires qui délégua MM. Renouard et Firmin Didot. 

Ces six personnes devinrent donc, par adjonction, 



Membres des quatre 
Académies. 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 510 
également membres de la Commission arec voix dé- 

libéralité. 

Puis, dans sa première séance, qui eut lieu le 26 dé- 
cembre 1825, la Commission résolut d'appeler, comme 
représentant des intérêts du théâtre, Talma (le grand 
tragédien de l'époque qui, jusqu'alors, n'avait pas été 
égalé; et qui, jusqu'ici, n'a pas été surpassé). 

La Commission, dans cette même première séance, 
élut pour son secrétaire M. Julea Mareschal, sous-chef 
de division au déparlement des Beaux-Arls, rédacteur 
en commun avec M. Charles Lenormant (alors sous- 
inspecteur dans la même administration et admis 
quelques années après à l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres), rédacteur, disons-nous, du volumineux 
rapport sur la question dont lecture avait été donnée à 
l'assemblée. M. C!i. Lenormant fut autorisé à assister 
aux séances pour seconder le secrétaire dans la rédac- 
tion des procès-verbaux. 

Ainsi constituée, la Commission, après un examen 
réfléchi, entra résolument dans la discussion pendant 
de nombreuses séances, presque parlementaires, tant 
l'intérêt de ses membres était puissamment excité, tant 
les hautes lumières et le talent oratoire de beaucoup 
d'entre eux jetaient d'animation et d'éclat sur cette 
discussion. 

11 serait impossible de donner ici l'analyse et la 
physionomie de ces débats si remarquables, mais 
nous ne pouvons nous dispenser de signaler le double 
caractère non moins digne de remarque que présenta 
la mise en œuvre de cette grande mesure. 

En premier lieu, par ce qu'on vient de voir de la 
composition du personnel de la Commission, on peut 



.'*■;. 










1)20 



MES MÉMOIRES. 



juger de l'esprit de haute libéralité qui présida au 
choix de ce personnel; manifestement faits sans accep- 
tion d'opinion politique, sans préoccupation d'intérêt 
de parti, ces choix du souverain répondaient non-seu- 
lement à une idée aussi digne que loyale, mais encore 
à une appréciation parfaite des besoins d'un sembla- 
ble examen ; et ils réunissaient comme en un faisceau 
toutes les individualités les plus propres tant à traiter 
celte question importante qu'à faire autorité dans le 
public er dans les Chambres. 

En second lieu, le rapport dont il a été parlé, 
lout en faisant connaître que le sentiment du pouvoir 
était pour une justice complète à rendre au droit des 
artistes et gens de lettres, c'est-à-dire pour la restau- 
ration du principe de propriété et d'hérédité, ne posait 
toutefois à priori aucune conclusion formelle qui pût 
gêner la liberté de la discussion. Il pesait les raisons 
pour et contre sans imposer aucune solution, et res- 
pectant d'une manière absolue l'indépendance de la 
Commission, la laissait en pleine jouissance du droit 
de se décider pour l'une ou l'autre thèse. 

Cette alternative était formulée en vingt-deux ques- 
tions raisonnées, soumises à la discussion, et qui 
étaient le corollaire de l'examen fait par le rapport de 
cette grande question sous toutes ses faces. 

Il était impossible de pousser plus loin qu'il ne fut 
fait, dans cette grave circonstance, le respect du prin- 
cipe de la liberté de discussion, et il est vrai de dire 
que si l'honneur en revint à la volonté royale, le digne 
conseiller qui avait si bien su l'interpréter et la mettre 
en action, en eut, dans l'opinion publique, sa part de 
justice et de gratitude. 



LES BEAUX-ARTS- SOUS LA RESTAURATION. 521 

C'est ce dont font foi les procès-verbaux des séances 
de la Commission; et bien des fois aussi, depuis cette 
époque, le même hommage a été rendu à M. le vi- 
comte de la Rochefoucauld par des membres de celle 
mémorable assemblée dont les opinions politiques 
bien tranchées au regard de la sienne garantissaient 
l'entière sincérité. 

Pour ce qui louche le compte rendu des séances, on 
peut se reporler au volumineux recueil des procès- 
verbaux (grand in-4° de quatre cents pages, imprimé 
en 1826 chez Pillet aîné), recueil qualifié « d'œuvre 
admirable » par l'un des plus illustres membres de la 
Chambre des pairs du gouvernement de Juillet, M. le 
comte Philippe de Ségur, de l'Académie française, 
rapporteur à cette Chambre en 1859, d'un projet de loi 
sur la propriété littéraire analogue au projet sorti des 
votes de la Commission de 1825. 

Ce dernier projet ne fut point porté aux Chambres 
par des circonstances toutes particulières, mais la dis- 
cussion a laquelle il a donné lieu devant la commission 
est restée comme une sorte de règle magistrale pour 
l'examen de cette grande question, et les corps déli- 
bérants qui ont eu à s'en occuper depuis n'ont pas 
manqué d'y puiser des enseignements qui leur ont 
merveilleusement aplani les voies. 

La Commission, qui avait d'abord adopté provisoire- 
ment le principe de la perpétuité, s'en était ensuite 
éloignée, à raison de difficultés d'application qui lui 
avaient paru insolubles (opinion fort controvcrsable 
cependant), et qui furent puisées dans un ordre d'idées 
plus rapproché des préoccupations libérales que de la 
nature même du principe de la propriété littéraire. 



■!■■ 
.1 






522 



MES MEMOIRES. 







Elle avait en conséquence conclu à la jouissance limi- 
tée du droit de publication en faveur des héritiers; 
mais en portant cette jouissance à cinquante ans, après 
le décès de l'auteur et de sa veuve, l'ouvrage tombant 
après ce temps-là dans le domaine public, sans in- 
demnité pour la famille. 

Or la récente commission formée par décision im- 
périale a, ensuite d'une discussion moins longue, 
mais fort lumineuse aussi, adopté le principe de per- 
pétuité avec une modification importante, et qu'on 
pourrait dire fâcheuse si elle ne constatait pas, du 
moins, un grand progrès dans les idées d'indépen- 
dance de l'exagération libérale qui avait fini par domi- 
ner dans la Commission de 1825. Cette modification 
consiste à transformer, après trente ans de jouissance 
héréditaire, le droit exclusif de publication en une re- 
devance proportionnelle sur le produit des réimpres- 
sions faites par le domaine public, alors saisi du libre 
droit de publication. 

Si, comme tout porte à le croire, ce projet est pro- 
chainement converti en loi de l'État, il faudra, nous 
le répétons, s'en applaudir comme d'un progrès réel, 
mais sans perdre l'espoir d'arriver plus lard à la con- 
sécration légale de l'ancien principe de perpétuité 
absolue du droit de publication en la personne des 
héritiers. v 

En tout cas la justice voudra que tout en tenant 
compté au gouvernement actuel de cette grande amé- 
lioration législative, on n'oublie pas que l'impulsion 
première a été donnée par le gouvernement de 
Charles X, et pour combien le noble et excellent duc 
deDoudeauville a été dans cette impulsion. 






III 



EXTRMTS DE CORRESPONDANCES 

DIVERSES ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES' 



PREMIERE LETTRE 

« Ce 2i novembre 1825. 

« Mademoiselle Cinli a l'honneur de présenter 
l'hommage de son respect à M. le vicomte de la 
Rochefoucauld; elle le remercie de la lettre obli- 
geante qu'il a eu la bonté de lui adresser; elle prend 
la liberté de lui demander une audience, dans la- 
quelle elle pourrait lui répondre sur ce qu'il désire 
savoir relativement à Fcniand Corth; elle le prie, 
derechef, d'avoir la bonté d'agréer l'assurance des 

1 J'aurais pu multiplier ces témoignages affectueux d'artistes et d'écri- 
vains à l'égard d'un gouvernement qui mettait tous ses soins à les en- 
courager et à les honorer. Mais ma réserve est loin d'être une preuve 
d'oubli, surtout pour ceux dont l'aimable sympathie m'a suivi dans 
ma retraite. 







:>U MES MEMOIRES. 

sentiments respectueux avec lesquels elle a l'honneur 
d'être 

« Sa très-humble et très-obéissante servante, 
« L.yurf, Cinti-Montalant. >t 

ii- lettre 

« Ce sera toujours pour moi un véritable plaisir, 
monsieur le vicomte, lorsque je pourrai vous être 
agréable; comptez donc entièrement sur mon dé- 
vouement, qui est fondé sur la reconnaissance. 

« Je voudrais bien ne pas vous donner la peine de 
venir demain; si donc vous pouvez me recevoir à onze 
heures et demie, je m'y rendrai avec exactitude. Dans 
le cas contraire, je serai chez moi à midi, et je serai 
bien heureuse de vous y recevoir. 

« Mille hommages empressés et respectueux, etc. 

« L. D. Cikti '. » 



III« LETTRE 

« Mardi, 17 août 1850. 

« Monsieur le vicomte, 

« Je me suis présentée chez vous hier, et je n'ai pas 
eu le bonheur de vous rencontrer, ce qui me force à 

1 « Madame DAMOREAU ne perd jamais une occasion de me montrer 
sa reconnaissance pour les services que je lui ai rendus : c'est aidé d'elle, 
de LEVASSEUR, et avant tout de ROSSINI, que je parvins à relever 
l'Opéra, et à opérer celte grande révolution dans l'art musical. 

« Je voulais demander à madame DAMOREAU ses soins pour l'inté- 
ressante et malheureuse madame de S...; elle s'v est prêtée et me l'a 
promis avec infiniment de grâce : elle a de l'esprit, et dans le monde 
les manières de la meilleure compagnie. 




LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 32S 
vous importuner en vous écrivant; mais je ne puis 
résister au désir de vous exprimer tous les regrets que 
j'éprouve en vous perdant 1 , et l'éternelle reconnais- 
sance que j'aurai pour toutes les bontés que vous avez 
eues pour moi. 

« Croyez, monsieur le vicomte, à tout mon dévoue- 
ment et à la haute considération de 

« L. Damokeau-Cinti. » 



IV" LETTRE 

« Berlin, ce 15 mai 1 S ^ 7 . 

o Monsieur le vicomte, 

« J'ai l'honneur d'accuser à Votre Excellence la ré- 
ception de la lettre qu'elle a bien voulu m'adresser, et 
je la prie d'accepter l'expression de ma reconnaissance 
pour sa bonté, en s'adressant directement à moi en 
cette occasion, quoiqu'il n'y ait absolument aucun 
fondement sur lequel pût s'asseoir un doute par rap- 
port à mon retour à Paris pour y remplir les engage- 
ments que j'ai eu l'honneur de contracter avec Votre 
Excellence. Au contraire, quand je reçus la lettre de 
monsieur le vicomte, j'étais sur le point de m'adresser 
à vous pour vous exprimer de nouveau le plaisir avec 
lequel j'anticipe mon séjour à Paris, et pour recom- 
mander aux bontés spéciales de Votre Excellence un 
article de mon contrat auquel je désirerais fort porter 
quelque changement. 

« Ma sauté, monsieur le vicomte, a tellement souf- 

1 Madame Damoreau fait ici allusion aux événements par suite dûs- 
quels je quittais les affaires. 






- 






520 



MES MEMOIRES. 



fert depuis que j'eus l'honneur de vous voir, que les 
médecins de Berlin m'ont ordonné une série de bains 
dans les environs du Rhin pour mon rétablissement; 
et ils m'assurent, d'après des certificats que j'aurai 
l'honneur de soumettre à Votre Excellence, que je ne 
saurais guère chanter au delà de deux fois la semaine, 
sans nuire gravement à ma santé. Or, je suis bien 
convaincue que la direction royale ne m'obligerait ja- 
mais à dépasser mes forces; mais, pour tranquilliser 
ma famille, et pour empêcher tout mésentendu dans 
l'avenir, je serais fort aise de devoir à votre interven- 
tion condescendante l'addition d'un article au contrat, 
portant que je ne serais tenue à chanter que deux fois 
la semaine. En demandant cette grâce à Votre Excel- 
lence, je me réfère sans inquiétude à la réputation 
que j'ai acquise partout pour la bonne volonté que 
je mets toujours à mes services de cantatrice, comme 
garantie que je ne ferais point un mauvais usage du 
petit droit que me donnera cet article additionnel, 
dont la demande m'est suggérée par le véritable état 
de ma santé. 

«J'aime à croire que Votre Excellence voudra bien 
me faire tenir une réponse favorable à ma lettre, et 
je me souscris, en attendant, 

« De Votre Excellence la très-reconnaissante et 
très-humble servante, 

« Henriette Sontag. » 



LES BJ5AUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 



M/ 



V LETTRE 



« 10 mars 1842. 



« Monsieur le duc, 

« Vos bontés pour moi ont toujours été trop con- 
stantes et trop empressées pour que je ne regarde 
comme un devoir de mettre sous vos yeux le pro- 
gramme de ma représentation de retraite'. 

« L'honneur de votre présence à cette soirée, mon- 
sieur le duc, serait pour moi une haute et douce fa- 
veur dont je serai vivement reconnaissante. 

« Veuillez, je vous prie, agréer, monsieur le duc, etc. 

« Georgk. » 

VI" LETl'KE 



« 



Monsieur le vicomte, 



« Je ne puis vous dire combien je suis contrarié de 
n'être jamais chez moi lorsque vous voulez bien vous 
donner la peine d'y venir; mais de tristes occupations 
me retiennent auprès de ma nièce, toujours souf- 
frante, et cela trouble le bonheur que j'éprouve du 
succès de notre Adrien; je dis notre Adrien, puis- 
que vous avez la bonté de le faire hériter d'une por- 
tion de l'affection que vous aviez pour son père. Je ne 
puis vous dire combien votre suffrage éclairé le rend 

' Celle représenlaliuii eut lieu le 1 i mais, au Théâtre-Italien, avec le 
coneours des artistes des théâtres de EOPÉRA-COMIUUE, du PALAIS- 
ROYAL, deVODÉON (second Théâtre-Français), des VARIETES et de la 
PORTE-SAINT-MARTlk 






528 MES MÉMOIRES. 

heureux; il voulait aller de suite vous remercier, 
mais toutes ses matinées sont prises par les correc- 
tions à faire à la gravure de sa partition, et plus tard 
il craindrait de ne pas avoir l'honneur de vous ren- 
contrer. 

« Veuillez donc, monsieur le vicomte, recevoir l'ex- 
pression de sa reconnaissance et celle des sentiments 
bien dévoués de 

« J. Boïeldieu. 

« P. S. Puisque vous êtes si malheureux d'être mon 
débiteur, il faut bien vous dire que votre loge est de 
trenle-cinq francs. » 



Vil" LETTKE 

a Monsieur le vicomte, 

a Après avoir causé et même disputé infructueu- 
sement avec madame Pasta, je me suis rendu chez 
M. Rossini pour lui rendre compte de ma mission, et 
celui-ci doit aller, à ce qu'il m'a promis, chez vous 
pour vous en faire part. 

« Madame Pasta se plaint d'injustices qu'elle a es- 
suyées pour l'opéra Sémiramis, qu'on lui avait pro- 
mis pour son bénéfice, et est entêtée à ne vouloir si- 
gner aucun engagement; elle répète toujours que des 
affaires de famille lui défendent de stipuler aucun 
contrat qu'au mois d'octobre. Enfin, elle n'ira pas à 
Londres... et cette dernière nouvelle est ce qui nous 
peut arriver de plus heureux pour le Théâtre-Italien : 
vous connaissez tous les inconvénients qu'aurait 
causés son départ. Otello, Crocciatu, la pièce de cir- 



■ 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 529 

constance de M. Rossini, rien ne pouvait se monter 
sans elle. Plus, elle ne voulait pas un congé d'un 
mois, mais un de deux mois. Cette dame a encore vingt 
mois d'engagement à faire; ainsi, d'ici à son départ, 
l'administration peut se pourvoir de bonnes chan- 
teuses, du moins elle en aura le temps. Je conçois que 
c'est très-désagréable de renoncer au beau talent de 
celle cantatrice, mais elle paraît avoir la tête montée au 
plus haut degré, et il faut, selon moi, laisser passer ce 
moment d'exaspération avant d'entrer avec elle en au- 
cune sorte de négociations. 

« Agréez, monsieur le vicomte, les sentiments de 
ma plus parfaite considération et obéissance, 
« De monsieur le vicomte, 
« Le très-humble et très-obéissant serviteur 

« I'aku. 



* : * 



« P. $. Hier j'ai fait la commission en voire nom 
auprès de S. A. R. Madame à l'égard de Donzelli. » 






VIII» LETTRE 



« Monsieur le vicomte. 



« 10 février 1827. 



« La bonté avec laquelle vous m'avez accueillie a été 
pour moi la consolation la plus douce au milieu des 
injustices que j'éprouve; permettez-moi de vous en of- 
frir tous mes remereîments; veuillez croire aussi que 
mes plaintes n'ont rien d'exagéré et qu'elles ont une 
cause réelle. 

vin 04 









530 M«S MÉMOIKliS 

« Je soumets ces plaintes el mes demandes à voire 
justice, monsieur le vicomte, el à celte protection que 
vous m'avez promise. Ma principale demande est mon 
admission au comité, rien ne s'y oppose; mesdemoi- 
selles Raucourt et Contât étaient toutes deux du comité 
pour y servir des intérêts différents; j'ai aussi pour 
moi les règlements et tous les antécédents. Le comité 
doit être renouvelé tous les ans, et j'ai cédé la place, 
il y a deux ans, à mademoiselle Mars, qui, depuis, 
sans aucune raison, y est restée. Or, il est bien cer- 
tain qu'elle ne peut défendre avec le même zèle les in- 
térêts de la tragédie et ceux du genre auquel elle 
se livre. 

a Je vous rappellerai aussi, monsieur le vicomte, 
la promesse que vous m'avez faite de faire mon- 
ter de suite, après les Guelfes el les Gibelins, de 
M. Arnaull, Blanche d'Aquitaine, tragédie de 
M. Bis. 

« Voici en deux mots ma situation à la Comédie-Fran- 
çaise : le comité est tout et le reste n'est rien; quand 
chaque auteur a choisi ses pièces, ses jours, ses rôles, 
si je suis nécessaire, ou s'il reste un jour de libre dans 
la semaine, on veut bien m'employer. Veuillez remar- 
quer, en outre, monsieur le vicomte, que depuis bien 
longtemps il m'a été impossible de jouer aucun rôle 
nouveau, et qu'on m'a réduite à ne paraître que dans 
deux ou trois tragédies que je n'ai jamais cessé de 
jouer depuis mon entrée au théâtre. Que doit penser 
le public de cette inaction? Il ne peut l'attribuer qu'à 
ma négligence, puisqu'il ignore les intrigues dont je 
suis victime. 

« Jugez, monsieur le vicomte, si ma position est 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 551 

supportable; prononcez, j'attends avec confiance votre 
décision. 

« J'ai l'honneur d'être, 

« Monsieur le vicomte, 

« Votre très-humble et très-obéissante servante, 

« J. Duchesnoy. » 



IX- LETTKli 



1 






« Paris, ce 23 mai 1826. 

« Monsieur le vicomte, 

« La première répétition de la mise en scène du 
premier acte du Siège de Corintlie, qui a eu lieu -ce- 
malin, et qui a fini fort lard, m'a privé de l'honneur 
de vous trouver, monsieur le vicomte, au ministère, 
où je m'étais rendu pour remplir mon devoir et vous 
souhaiter un bon voyage. 

« C'est bien désagréable pour moi que, dans le 
moment où j'aurais plus que jamais besoin de votre 
appui et île votre protection, monsieur le vicomte, 
vous vous éloigniez de Paris. J'espère cependant que 
vous aurez la bonté de donner les ordres les plus posi- 
tifs afin que je n'aie pas à éprouver des entraves. Votre 
bienveillance pour moi me tranquillise sur ce point. 

« Veuillez, monsieur le vicomte, agréer mes vœux, 
et recevez l'assurance de la haute considération avec 
laquelle j'ai l'honneur d'être 

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« G, KossiNi. » 















552 



MES MËMOIKËS. 



X'- L ET TUE 



« Paris, c« 10 fuvnerl8'26. 



a Monsieur le vicomte, 

« Indépendamment de la perte que j'éprouve de 
douze à quatorze mille francs pour être resté à Paris 
jusqu'à la mise en scène d'Olympie, d'après vos désirs 
les plus exprimés, je me vois encore privé du poëme 
des Athéniennes, et probablement de celui de MiUon. 

a J'ose vous prier, monsieur le vicomte, de vouloir 
bien jeter les yeux sur les trois lettres ci-jointes, afin 
de connaître au juste l'étendue de tous les désagré- 
ments que j'éprouve, indépendamment de la colère 
de M. Soumet, qui m'avait aussi, avec le plus aimable 
empressement, offert des poëmes. Je ne demande, s'il 
m'est permis, que de me voir remplacer du moins les 
poëmes que je perds, et rien n'est plus facile à l'au- 
torité qui préside à l'Académie royale de musique. 

a J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considé- 
ration, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-respectueux serviteur, 

« Spontini. 






LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 555 



XI» LETTRE 



18 avril 1825. 



« Monsieur le vicomte, 

« J'ai appris, avec un vif plaisir, que M. Boïeldieu 
a obtenu une pension de douze cenls francs; c'est à 
vous, à coup sûr, qu'il doit cette marque de déférence, 
relativement à son beau talent et à ses services. 

« Permettez-moi, d'après cela, monsieur le vi- 
comte, de joindre mes remercîments à ceux que 
M. Boïeldieu doit s'être empressé de vous faire, puis- 
que j'ai eu le bonheur de m'êlrc trouvé d'accord avec 
vous dans l'acte de justice et de bienveillance que vous 
venez d'exercer. 

« Je suis avec respect, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« L. CllKlUItlM. » 



XII- LETTRE 



« Paris, U juilli'tl82(ï. 



« Monsieur le vicomte, 



« Plein de confiance dans la promesse que vous 
aviez bien voulu me donner que l'opéra de Pytjmahon 
suivrait immédiatement le Siège de Corinthe, j'atten- 
dais la représentation de cet ouvrage, annoncée pour 



o'ti MES MÉMOIRES-. 

les premiers jours de juillet, lorsque j'en appris 
l'ajournement. 

« J'allais, monsieur le vicomte, vous supplier de 
m'accorder la faveur de profiter de ce délai pour mon- 
ter Pygmalion; mais je sus que déjà vous aviez or- 
donné la remise d'Arvire et Evelina et celle de Zir- 
phile. 

« Déjà le premier de ces ouvrages a été donné, le 
second allait probablement le suivre; mais M. Catel, 
auteur de la musique de Zirphile, occupé par des af- 
faires particulières, désire que l'on retarde la remise 
de cet ouvrage. 

« C'est M. Catel lui-même, monsieur le vicomte, 
qui m'a engagé à vous présenter ces considérations, et 
à vous supplier de me permettre de prendre sa place. 

« Déjà, par vos ordres, les décorations et les cos- 
tumes de Pytjmalion ont été arrêtés. Les frais en seront 
presque nuls, puisqu'il a été convenu que l'on se ser- 
virait d'une décoration de Sapho. L'on s'occupe main- 
tenant de la copie de la musique; elle est presque ter- 
minée, une partie des chœurs est sue. MM. Ad. Nourrit 
et Dabadie savent presque entièrement leurs rôles; 
très-peu de temps suffirait donc pour monter ce petit 
ouvrage. 

« Les jeunes compositeurs, monsieur le vicomte, 
n'ont d'espoir qu'en vous; ils se flattent qu'à des 
époques plus ou moins rapprochées vous ordonnerez 
la mise en scène de quelques-uns de leurs ouvrages. 
MM. Zimmermann, Chelard et Roll ont été aussi affli- 
gés que moi de l'ajournement du Siège de Corinthe, 
puisqu'il éloignait leurs espérances aussi bien que les 
miennes. 



LES Bi: AU N-AUTS SOUS LA H EST A U 11 ATION. 555 

o Ma reconnaissance serait sans bornes, monsieur 
le vicomte, si vous daigniez prendre ma demande en 
considération. Plusieurs motifs me le font désirer bien 
vivement. Revenu depuis quatre ans de mes voyages 
comme pensionnaire du roi, je cherche en vain l'occa- 
sion de me faire entendre. Vos promesses bienveil- 
lantes m'en ont donné l'espoir, et je serai heureux 
de devoir mon début à votre haute protection, dont 
les jeunes artistes surtout ont besoin pour écarter les 
obstacles qu'ils rencontrent à chaque instant. 

« Veuillez agréer, monsieur le vicomte, l'assurance 
du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, 

« Monsieur le vicomte, 
a Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« F. Hat-évy. » 



« La demande de M. Halévy, mon élève, me parais- 
sant fondée, j'ai l'honneur, monsieur le vicomte, de 
recommander ce jeune compositeur à votre bienveil- 
lance. Je m'adresse avec d'autant plus de confiance à 
votre bonté et à votre justice, que je me sens appuyé 
du suffrage que lui avait accordé le jury musical, en 
recevant son ouvrage à l'unanimité. 

« Je suis avec respect, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

a L. Ciieruiiiri. » 






536 



MES MEMOIRES. 



XIII» LETTRE 

« Ce 18 février 1827. 

« Monsieur le vicomte, 

« La lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser 
hier venait de partir, lorsque j'en ai reçu une seconde 
de M. le comte de Forbin, par laquelle il m'apprenait 
que vous veniez d'ajouter à votre bonté pour moi un 
nouvel acte degénérosité. Je n'essayerai pas, monsieur 
le vicomte, de vous remercier: ce n'est qu'en faisant 
de nouveaux efforts que je tâcherai de mériter l'intérêt 
bienveillant que vous daignez me porter. 

« J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, 

« Monsieur le vicomte, 

« Votre, très-humble et très-obéissant serviteur, 

« Paul Dklaroche.' » 



XIV' LETTRE 



Ce 2." septembre 1829. 



« Monsieur le vicomte, 



« Je désire depuis longtemps avoir l'honneur de 
vous voir pour vous dire combien je suis reconnais- 
sant de tout l'intérêt que vous avez bien voulu me 
porter, lorsque j'ai présenté, mon projet qui n'a pas 
trouvé grâce devant notre jury. Je viens solliciter cette 
faveur. J'ai besoin de vous remercier. 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 537 

« J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec 
le plus profond respect, 

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 
a Paul Delarociie. » 



XV LETTRE 

« 7 janvier 18Ô0. 

« Madame Jaquotot est très-sensible à l'avertisse- 
ment que veut bien lui donner monsieur le vicomte; 
elle se rendra au Louvre à l'heure indiquée. 

Elle prie monsieur le vicomte d'agréer la nouvelle 
expression de sa haute considération. » 



XVI- LETTRE 



« 2 avril. 



« Monsieur le vicomte, 



« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur 
de m'écrire et la charmante boîte qu'elle m'annonçait. 
Vous savez, monsieur le vicomte, combien je dois être 
pénétré de cette nouvelle marque de la bonté du roi. 
Aussi sacrifierais-je de grand cœur ce que la boîte 
contenait au bonheur de la voir ornée du portrait de Sa 
Majesté! C'est par de nouveaux efforts que je cherche- 
rai toujours à justifier tant de bienveillance. Mais j'é- 
prouverais en ce moment l'embarras d'exprimer ma 
reconnaissance, si je n'osais compter sur lout votre 
intérêt, monsieur le vicomte; je ne saurais espérer 






558 



MES MÉMOIRES 



un interprèle pins atlaché au roi et plus éclairé sur 
mes sentiments. 

« J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considé- 
ration et le plus entier dévouement, 

« Monsieur le vicomte, 

« Voire très-humble et très-obéissant serviteur, 

« F. Gérard. » 



XVII" LETTRE 



« Ce 1 4 novembre . 



« Monsieur le vicomte, 

« J'ai reçu la lettre par laquelle vous me faites 
l'honneur de m'annoncer les intentions du roi rela- 
tivement au portrait de madame la comtesse du Cayla. 

« Je ne pouvais être que parfaitement tranquille 
sûr l'issue de celte affaire, mais je regarde la décision 
de Sa Majesté à cet égard comme très-honorable pour 
moi, et je dois reconnaître encore dans cette circon- 
stance, monsieur le vicomte, l'effet de votre bienveil- 
lance particulière. 

« Je vous supplie de croire que j'en sens tout le prix, 
et que je mettrai toujours mes soins à la conserver. 

« J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considé- 
ration', 

« Monsieur le vicomte, 

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

<:< F. Gérard. » 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 530 



XVIII- LETTRE 



Dimanche, 25 mai. 



« Monsieur le vicomte de la Rochefoucauld m'a fait 
espérer qu'il voudrait bien venir visiter mes porte- 
feuilles lundi 24 mai, entre midi et une heure, rue 
Favart, n" \. 

« Si ce jour et cette heure conviennent toujours à 
monsieur le vicomte, je suis entièrement à ses ordres : 
je le prie d'agréer, en attendant sa détermination pour 
ce jour ou tout autre, l'hommage de mon entier et 
très-respectueux dévouement. 

a .T. F. ClIAMPOLLION jeune. » 



XIX' LETTRE 



« Taris, 4 juillet 1820. 



« Monsieur le vicomte, 



« J'ai achevé la partie du travail sur VHwloire du 
sacre, que vous aviez daigné m'attribuer spécialement, 
et si j'ai lardé longtemps à la déposer dans vos mains, 
c'est que les écueils innombrables de cette entreprise 
m'ont ramené souvent à son commencement. Ce que 
j'ose espérer, c'est que si des bienséances tellement 
multipliées, des convenances tellement délicates, que 
je n'ai pu toutes les prévoir, donnent lieu de désirer 
encore quelques modifications dans la con texture de 
mon discours, il sera du moins facile d'y introduire 







540 MES MÉMOIRES. 

toutes celles dont vous sentirez la nécessité. C'est sur- 
tout, monsieur le vicomte, sous ce rapport des con- 
venances les plus respectables, les plus importantes à 
ménager que j'ai besoin d'être jugé, et il n'y a que 
vous qui ayez la mesure de cette appréciation difficile. 
Sous le rapport littéraire, cette introduction écrile à 
mi-marge pourra recevoir facilement tous les amende- 
ments des personnes à qui vous estimerez nécessaire 
de la soumettre, et j'y accommoderai mes corrections 
avec la plus stricte exactitude. Ces retouches n'exige- 
ront pas que le manuscrit rentre dans mes mains plus 
d'un jour. 

« Je vous supplie, monsieur le vicomle, de vouloir 
bien entendre mon discours, et l'entendre vous seul, 
car ma timidité, que votre bonté rassure, s'effraye d'une 
lecture d'apparat, et vous devra encore une recon- 
naissance nouvelle si vous daignez lui en épargner 
l'épreuve. J'abuserai peu de vos moments. Quarante 
minutes suffisent à celte lecture, elle manuscrit laissé 
entre vos mains pourra attendre longtemps des loisirs 
opportuns pour recevoir vos corrections, le livre entier 
n'étant pas près d'être imprimé, et l'introduction, 
surtout, ne devant s'imprimer qu'après tout le reste, 
par une raison toute simple : la description technique 
des faits est à jamais invariable dans son plan, et le 
moindre événement peut nécessiter dans leur exposi- 
tion morale des changements ou des augmentations 
considérables. 

« Permettez-moi d'ajouter encore une prière à cette 
prière. L'état de ma santé, minée surtout cette année 
par des fatigues auxquelles il me devient de plus en 
plus difficile de suffire, exige impérieusement que je 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 541 
voyage, et j'atlends pour partir que vous ayez la bonté 
de m'écouter. 

« Je suis avec respect, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 
u Le chevalier Chaules Nodieh, 

« Bibliothécaire du roi à l'Arseniil, u 



XX = LETTRE 



Lundi mutin . 



« Monsieur le duc, 

« Madame Récamier a eu ce malin la visite de 
M. Blandin. Le voile s'est abaissé, elle a vu. Le suc- 
cès est complet, presque sans souffrance. Elle est ren- 
trée dans ses ténèbres, mais pour en sortir dans quel- 
ques jours. 

« Madame Récamier, qui sait la vive part que vous 
prendrez à cet heureux événement, m'a envoyé dire, 
tout de suite, de vous l'écrire, afin que vous en fussiez 
aussitôt instruit. Je fais avec bonheur sa commission. 

« Mes plus empressés et plus dévoués compliments. 

« Ball anche. » 



XXI' LETTRE 

« 23 juin 1844. 

a Monsieur le duc, 
« Je m'empresse de vous faire passer le volume si 










54'2 MES MÉMOIRES. 

intéressant que vous avez eu l'extrême bonté de confier 
à madame Réeamier. 

« Elle ne m'a point chargé de vous transmettre ses 
impressions, que je ne connais point. Je sais qu'elle 
préfère vous les transmettre directement, ou plutôt 
vous les exprimer elle-même, la première fois que 
vous vous verrez. 

« Je crains, monsieur le duc, de ne point vous avoir 
assez dit combien j'ai été touché du portrait que vous 
avez daigné faire de moi. Je n'y avais, il faut bien le 
dire, d'autre droit que celui de votre bienveillance, et 
j'en suis d'autant plus reconnaissant. Je saisis avec 
empressement l'occasion qui m'est offerte de vous ex- 
primer de nouveau tous mes sentiments les plus juste- 
ment dévoués. 

« Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l'hom- 
mage de mes obéissances sans bornes. 

« Ballanciie. » 



XXII e LETTRE 

« Dimanche, Il février 1827. 

« Monsieur le vicomte, 

« Comme l'on avait oublié samedi au répertoire 
l'anniversaire du 13 février, je l'ai fait recommencer 
aujourd'hui dimanche, et j'ai prévenu l'assemblée 
que vous m'aviez donné l'ordre de ne pas faire jouer 
une première représentation, Louis XI, ni le 15 ni 
le 44, parce que Mgr le duc de Berry élait mort dans 
la nuit du 15 au 14 février. 

aOn donnera la première représentation deLouiaXI, 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 513 

drame on cinq actes, de M. Mely Scannin, jeudi pro- 
chain. 

« Je suis avec respect, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« Taylor, 

« Coinmissiiire du rui. » 

XXIII* LETTRE 

« Paris, '2 mars 18'27. 

« Monsieur le vicomte, 

« J'ai l'honneur de vous adresser une épreuve de 
VUralorio de Mo'ise, que j'ai fait tirer au nombre de 
dix exemplaires, destinés aux chefs des différentes 
parties, et sur lesquels chacun d'eux pourra indiquer 
les additions ou les suppressions qu'il jugera néces- 
saires à l'exactitude de ce vaste tableau. 

« Veuillez, monsieur le vicomte, me faire part des 
observations que celle lecture pourrait vous fournir; 
nous serons à temps d'en faire noire profit avant l'im- 
pression définitive de l'ouvrage. 

« Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute et 
respectueuse considération, 

« Jouv. » 



XXIV' LETTRE 

« Paris, 27 juillet 18-211. 

a M'avez-vous donc tout à fait oubliée, monsieur le 
vicomte? Je n'entends plus parler de vous ni de votre 






544 MES MÉMOIRES. 

aimable secrétaire; je m'en désole, parce que je vous 
aime sincèrement tous les deux. Si j'avais eu le bon- 
heur de vous voir, vous auriez déjà mon joli petit ou- 
vrage. Venez donc le plus tôt possible, j'ai quelque 
chose de fort gentil à vous dire : vous me trouverez 
toujours de quatre à six. 

« D. comtesse de Genlis. » 

XXV- LETTRE 

« Ce dimanche, 28 juillet 1829. 
a Monsieur le vicomte, 

« D'après l'intérêt extrême que vous avez paru 
prendre à Pharamond hier au soir, je m'en suis oc- 
cupé de nouveau, et M. Berton pense qu'il suffira de 
cinq ou six répélilions. Je vous prie de donner l'ordre 
à M. Duplantyde nous convoquer pour mercredi pro- 
chain; s'il est décidé dans celte réunion que la remise 
de Pharamond ne peut pas avoir lieu, ce sera du 
moins avec le consentement des auteurs, et personne 
ne sera en droit de se croire blessé. Quant à moi, 
monsieur le vicomte, je ne veux et ne voudrai toujours 
que ce qui vous sera le plus agréable. 

« Agréez, je vous prie, l'expression de mon res- 
pecteux attachement. 

« A. Soumet. » 



XXVI- LBTTRE 



« Ce 7 février. 



« Je ne sais rien que vous ne sachiez, j'attends avec 
le public. Suivez, en écrivant, vos bonnes inspira- 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION, 54S 

ions; la prévoyance n'est pas hors de saison, mais 
elle a bien peu de prise. 

« Bonjour, monsieur le vicomte, je suis tout à vous, 

« RoYER-COLLARD. » 



XXVII» LETTRE 

« Ce jeudi, 25. 

« Soignez-vous, mon cher vicomte, et guérissez- 
vous, car il faut être sur pied la semaine prochaine. 
■J'irai vous voir tantôt, sans faute, vers quatre heures. 

« ROYER-GOLLARD. » 



XXVIII' LETTRE 

« Paris, ce 11 novembre 1825. 

« Je m'empresse de remercier monsieur le vicomte 
de la Rochefoucauld du billet de loge qu'il a eu l'ai- 
mable attention de m'envoyer hier; je suis bien sen- 
sible à ce souvenir de sa part; j'en ai profité avec ma 
famille. 

« Je le prie de vouloir bien donner place dans sa 
bibliothèque au petit volume que je joins ici. Je ne 
puis pas le placer en des mains plus bienveillantes pour 
l'auteur, qui a l'honneur d'être 

« Son tout dévoué collègue, 

« Dura aîné. » 



55 






ofci 



MES MEMOIUES. 



XXIX' LETTRE 

« Jeudi, 4 décembre. 

« Je suis confus, monsieur le vicomte, de l'indis- 
crétion dont madame Récamier me donne toute l'ap- 
parence, je vous conjure de croire que je n'ai pas eu 
l'idée un seul moment de vous importuner pour pa- 
reille chose; d'ailleurs, en toute occasion où je récla- 
merai votre bienveillance, je m'adresserai directement 
à vous. Madame de Baranleesl fort sensible à une obli- 
geance si aimable, et elle en profitera surtout pour 
avoir l'occasion de vous en remercier. 

« Je vous prie, monsieur le vicomte, d'agréer l'as- 
surance de mes sentiments très-distingués, 

« Barante. » 



\X\- LETTRE 



a l'iiris. '21 uv.ns I8Ô0. 



« Monsieur le vicomte, 

« Je suis on ne plus reconnaissant de l'intérêt que 
vous voulez bien prendre à l'œuvre de ma pauvre 
lille; mais le temps manque, même à votre bonne vo- 
lonté. Il est impossible que Fumlu soit su avant le 
1 e ' avril; il faut donc y renoncer pour le moment, en 
vous conjurant dé nous conserver votre bienveillance 
pour un autre moment. 



. LES U'KAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 547 

« Je n'ai eu qu'à me louer de M. Grullet et de l'or- 
chestre qu'il dirige. 
« Je suis avec respect, 

« Monsieur le vicomte, 
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« Beutin l'aîné. » 



XXM- LETTRE 

« Ce 13 novembre. 

« Je viens faire tous mes efforts pour M. 13. . . 
homme de mérite et digne de votre vif intérêt; je n'ai 
pu vaincre sa persistance philosophique.- Malheureuse- 
ment M. B..., présent à Paris, avait consenti lui- 
même depuis deux jours à reprendre son poste à Bour- 
bon-Vendée. Au reste, monsieur le vicomte, croyez 
bien qu'il suffit de votre recommandation pour qu'en 
toute circonstance je serve M. B... ou toute autre 
personne. Aucune dissidence ne peut altérer mes pro- 
fonds sentiments d'attachement pour vous. Qui mieux 
que moi a connu dans maintes occasions la générosité 
de vos opinions, et vos conseils sages cl vraiment libé- 
raux? Tout le monde n'a-t-il pas su votre conduite si 
délicate à l'égard de M. Thierry, el tant d'autres actes 
semblables? Vous dites qu'une des fautes du dernier 
gouvernement a été .de me persécuter; c'en était une 
bien légère, comparée à d'autres qui l'ont perdu. Je 
n'ai pas lu l'écrit dont vous me parlez; je regretterais 
vivement qu'il eût la conséquence que vous supposez, 
et je ne le crois pas très-arrêté dans mon opinion, et 










548 



MES MEMOIRES. 



dans la siluaiion que j'ai prise, je respecte toute opi- 
nion honorable. Mais je pense que les grands proprié- 
taires et les amis de l'ordre ont un intérêt contre 
toute tendance d'anarchie et de guerre civile. Notre 
pauvre pays n'a-t-il pas assez souffert, et n'a-t-il pas 
besoin de paix et de stabilité? Votre lettre ne me dit 
pas, monsieur le vicomte, si vous reviendrez à Paris 
cet hiver. Veuillez m'en prévenir, pour me laisser le 
plaisir d'aller vous voir, et veuillez croire que le dis- 
sentiment le plus marqué ne peut affaiblir une an- 
cienne conviction d'estime loyale et d'attachement. 

« A. Villemaik. » 






XXXIT LETTRE 

< Paris, le 9 mars 1851. 

« Monsieur le vicomte, 
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur 
de m'écrire; c'est moi, monsieur le vicomte, qui me 
rappellerai toujours avec reconnaissance la bienveil- 
lance dont vous m'avez honoré. J'ai pris note des re- 
commandations que vous m'adressez pour M. G... et 
pour M. D.... Croyez bien, monsieur le vicomte, que 
je serai toujours heureux de pouvoir vous donner des 
preuves de reconnaissance et de dévouement. 

« J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec 
le plus profond respect, 

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« L. Véron. » 



LES BEAUX-ARTS SOUS LA RESTAURATION. 54!» 



XXXIII- LETTRE 

«Si mon infâme paresse, ou, pour mieux dire, ma 
maussaderie et ma mauvaise humeur, ne vous ont pas 
corrigé de la folie d'être mon ami; si les injures des 
petits journaux, l'indignation du parti Quotidienne et 
les grossièretés de la classe Boxsingot contre le cri- 
minel auteur de Lélia ne soulèvent pas votre âme 
d'horreur contre moi; si les plaintes que vous avez pu 
entendre soupirer contre moi en Italie, et les pater- 
nelles malédictions qu'on ne m'épargne pas à Àulnay, 
n'ont point diminué la confiance que vous aviez dans 
ma loyauté, venez me voir, mon cher vicomte, et 
tâchez de venir à l'heure où l'on peut me trouver. Four 
moi, je serais fort embarrassée de vous le dire; mais 
si vous n'êtes pas changé, si vous êtes toujours le 
meilleur des hommes, vous ne vous rebuterez pas de 
mon introuvabilité, et vous parviendrez, non pas, peut- 
être, sans quelque peine, à me procurer le plaisir de 
vous donner une bonne poignée de main. Je vous en- 
voie Lélia, le livre abominable, dont le scandale as- 
sure le succès, quoique, sur mon honneur, je n'y voie 
pas une ligne que je ne puisse avouer devant Dieu. Je 
vous envoie aussi Indiana et Valentinc, d'une nou- 
velle édilion. Venez, pour que je vous conte beaucoup 
de choses, et pour que vous me pardonniez mon si- 
lence. 

« Votre amie, 

« George 1 . » 

1 Madame Dudevant. 






550 



MES MÉMOIRES. 



XXXIV LETTRE 



« Non, certes, jamais je n'abjurerai l'amitié que je 
vous ai vouée, mon cher vicomte. Où avez-vouspris que 
je pouvais vous oublier? Vous savez que je suis la per- 
sonne la moins écrivante de lettres qu'il y ait sur la 
terre; et plus je vais, plus j'ai horreur des plumes et 
de l'encre. Mais qu'est-ce que cela prouve? Me vient-il 
jamais dans l'idée que vous m'oubliez, cl une vieille 
affection comme la nôtre a-t-elle besoin de protesta- 
tions? Je ne mérite pas tous vos reproches, mais je vous 
remercie de me les adresser, car je conviens que s'il 
n'est pas nécessaire de se renouveler l'assurance d'une 
affection indissoluble, il est du moins fort doux d'en 
recevoir le témoignage. Recevez donc de moi celui 
d'une amitié que rien ne pourra changer, car elle est 
fondée sur la connaissance du meilleur cœur et du 
plus généreux caractère qu'il soit possible de rencon- 
trer. Voilà tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. 
Tâchez de vous en contenter, car je suis horriblement 
souffrante: j'ai la fièvre et je vais me coucher. 11 y a 
deux mois que je suis sur le grabat, forcée de travailler 
malgré cela, et donnant au diable Y art divin d'expri- 
mer la pensée par des mots. Je ne veux pourtant pas 
m'ensevelir dans mon oreiller sans vous dire que votre 
lettre m'est bien chère, et que je vous remercie de me 
l'avoir écrite. Vos enfants sont beaux comme des 
anges, n'est-ce pas? Vous êtes heureux, et moi aussi; 
les miens sont à croquer, aussi les croqué-je du matin 
au soir. Ils travaillent bien et sont disciplinés à faire 
plaisir. 



les beaux-Arts sous la restauration. 551 

« Que ma paresse ne vous décourage pas de m'é- 
crire quand je m'endors. Donnez-moi de temps en 
temps des coups de poing. Ils seront toujours bien 
venus. 

« Tout à vous, de cœur, 

« George 1 . » 

xxxv" lettre 

« Voulez- vous, monsieur le duc, venir entendre 
Judith, lundi soir, chez moi. 

a Cette réunion, grave et mystérieuse, convient à 
la fois à votre deuil et à votre bonheur. 
« Mille affections sincères, 

<x D. Gay-Girardin. » 

XXXVI- LETTRE 

« Septembre 1843. 

« Je reconnais, monsieur le duc, votre noble parole 
et votre noble cœur. Vous vous souvenez des affligés. 
Je remercie du fond d'une âme brisée. 

« Victor Hugo. » 

xxxvii" lettre 

« Monsieur le duc, 
« La lettre vaut cent souscriptions à mes œuvres si 
imparfaites. 

" On trouvera, après 1K50, dans le récit de ma détention à Sainte- 
Pélagie, d'autres lettres de madame George Sand et un article spécial sur 
ce grand écrivain qu'il est très-difficile d'égaler et impossible de sur- 
passer. 









! 



552 MES MÉMOIRES. 

« Je la garde comme un monument d'estime, et mes 
respectueux souvenirs ne la laisseront jamais sans re- 
connaissance. 

« Principibus placuisse bene. 

« Lamartink. » 



IN PU HUITIEME VO LUME 






TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS OK VOLUME 



AvANT-PROPOS 1 

POBTRAIT DE MADAME DU CaYLA * 

Mes LETTRES A MADAME DO OaïLA 1 

Années 1823-1824 (vingt-cinq lellrcs) 7 

Années 1825-1824 (deux cent soixante-treize lettres) 119 

La Presse sors i.a Restadratios *"" 

Manuscrits authentiqués trouvés aux Tuileries et dans les Mi- 

nislèrcs •»" 

Les Beaux-Arts suis la Restauration 487 

Avant-propos *°> 

1. Les Beaux-Arts sous la Restauration 491 

II. Faits et actes les plus remarquables de l'administration 







551 TABLE DES MATIÈRES. 

des beaux-arts à la maison du roi, sous la direction de Al. le 
vicomte de la Rochefoucauld 595 

III. La propriété littéraire en 182G 515 

IV. Extraits de correspondances diverses, artistiques et litté- 

raires 525 



pin ru-: i..\ niii.t 



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l'Aiiis — mi-. si.Mo.v lupos ti coïp , i;n: hii.n.1.111 i 









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