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VSJ. 



LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE 



13 



LE BARON STOCKMAR 



THÉODORE JUSTE 




BRUXELLES 



C. MUQUARDT 

HENEY MBBZBA.CH, SUCCÎESSBTJR 
MÊME MAISON A GAND ET A LEIPZIG 

1873 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

GENEVIEVE 



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LE BARON STOCKMAR. 









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BIBUOTHEQUE| 
SAINTE | 
GENEVIEVE 






Ht. COBBAERTS, IHP. DU ROI, SECCESSKUR II KM. DEVROYE, 
Bruxellet, 40, rue de Louvain. 



LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE 



LE BARON STOCKMAR 



THÉODORE JUSTE 







BRUXELLES 



C. MUQUARDT 

HENÏÎY MERZBACH, SUCCESSEUE 
MÊME MAISON A GAIVD ET A LEIPZIG 

1873 



TOCS DROITS RÉSERVÉS 



TABLE. 



Avant-propos i 

I. (1787-1833). — Naissance et premières années de Christian- 
Frédéric Stockmar. — Il étudie la médecine. — Soulèvement de . 
l'Allemagne. — Stockmar est attaché comme médecin militaire au 
régiment ducal de Saxe. — Le jeune prince I.éopold de Saxe- 
Cobourg devient son protecteur. — Stockmar le suit en Angleterre 
en 1816. — Mariage de Léopold avec la princesse Charlotte. — 
Claremont. — Mort presque soudaine de la princesse. — Le prince 
Léopold fait promettre à Stockmar de ne jamais le quitter. — 
Celui-ci devient le secrétaire intime et l'administrateur de la maison 
du prince. — Lettres qui lui confèrent la noblesse. — Témoignage 
rendu par le prince Léopold à la loyauté et au désintéressement de 
Stockmar. — Mariage de Stockmar. — La demeure de sa famille 
est fixée à Cobourg tandis qu'il continue d'habiter l'Angleterre. — 
Candidature de Léopold au trône de la Grèce. — Révolution belge. 
— Léopold est proclamé Roi. — Opinions et conseils de Stockmar 
au sujet de la constitution votée par le Congrès. - Il suit Léopold 
à Bruxelles. — Il est fait prisonnier dans la désastreuse campagne 



vj 



TABLE. 



du mois d'août. — L'indépendance de la Belgique est de nouveau 
remise en question. — Stockmar retourne à Londres comme l'agent 
intime du roi Léopold. — Ses relations avec MM. Van de Weyer et 
Goblet. >— Ses entretiens avec lord Palmerston et lord Grey. — 

— Talleyrand propose le partage de la Belgique. — Bôle hono- 
rable de l'ambassadeur de Prusse. — Avertissements et conseils 
adressés par Stockmar au roi Léopold. — Observations du roi 
Guillaume IV sur l'admission d'officiers français au service de la 
Belgique. — Les Vingt-quatre articles. — Irritation dans les pro- 
vinces belges. — Le roi Léopold veut abdiquer. — Stockmar s'élève 
avec force contre ce projet.— Letlre remarquable du 16 octo- 
bre 1831. — Léopold se résigne. — Le traité du 15 novembre 1831. 

— La ratification russe. — M. Van de Weyer, d'accord avec Stock- 
mar, engage hardiment sa responsabilité. — Révélations de Stockmar 
sur les vues secrètes de la France et de la Hollande. — Louis- 
Philippe et Talleyrand. — Système impraticable de M. de Muele- 
naere, ministre des affaires étrangères. — Stockmar cherche à l'en 
détacher. — Lettre qu'il lui adresse de Londres le 15 août 1832. — 
Intervention du roi Léopold. — Démission de M. de Muelenaere. 

— Plan du général Goblet : il aboutit à la prise de la citadelle 
d'Anvers et à la convention de Londres du 20 mai 1833. — Stockmar 
à Cobourg. — Lettre de M. Van de Weyer sur le départ de Stockmar. 

— Comment Stockmar rendit des services à la Belgique indépen- 
dante pp. 1-32 



II. (1833-1840). — Stockmar ne croit pas devoir accepter la haute 
position qui lui est offerte en Belgique. - Il demeure le conseiller 
secret du roi Léopold. — Politique de famille. — Mariage du prince 
Ferdinand de Saxe-Cobourg avec la reine de Portugal. - Stockmar 
revient en Angleterre. — Sa position à la cour de la reine Victoria. 
— Il est chargé d'accompagner le prince Albert dans un voyage 
en Italie. — Le prince est fiancé à la reine d'Angleterre. — Dota- 
tion demandée pour le prince. — Curieux entretien de lord 
Melbourne avec Stockmar. — Celui-ci s'efforce de placer la cou- 
ronne au-dessus des partis. — Bill concernant la régence. — Bôle 
du baron Stockmar à la cour d'Angleterre pendant dix-sept années. 



TABLE. 



VI] 



— Son influence' et son désintéressement. —Portrait de Stockmar. 

— Jugements portés sur Stockmar par lord Melbourne, lord Aber- 
deen, lord Palmerston, etc pp. 33-44 

m. (1840-1863). — Stockmar ne cesse de s'intéresser à la Belgique. 

— Révélations sur les projets du ministère français en 1840. — 
Stockmar démontre que la Hollande est intéressée à maintenir 
l'indépendance de la Belgique. — 11 combat le projet d'union doua- 
rière de la Belgique avec la France. — Frédéric-Guillaume IV, roi 
de Prusse, à la cour d'Angleterre. — Entretien avec Stockmar 
sur le roi Léopold et la Belgique. — Visite de l'empereur Nicolas 
à la cour d'Angleterre. — Intervention de Stockmar pour amener 
rétablissement de rapports diplomatiques entre les cours de Saint- 
Pétersbourg et de Bruxelles. — Importante conversation du czar 
avec lord Aberdeen. — La Belgique en 1848. — Éloge du roi 
Léopold par Stockmar. — Stockmar avait prophétisé la crise de 1848 . 

— Stockmar au parlement de Francfort. — Il désire la consolidation 
de l'Allemagne sous l'hégémonie prussienne. — Accord de tous 
les partis en Angleterre pour maintenir l'indépendance de la 
Belgique. — Déclarations de lord Palmerston et de lord Russell. — 
Vues de Stockmar sur la neutralité belge. — Le coup d'État du 
2 décembre 1851. — Prédiction de Stockmar. — Précautions prises 
pour défendre la Belgique. — Déclaration du comte Brunnow. — 
Avertissement donné à Paris. — Rôle de la Prusse. — Fêtes jubi- 
laires de 1856. — Stockmar annonce au roi Léopold son dessein de 
quitter la cour d'Angleterre. — 11 se retire à Cobourg. — La reine 
Victoria et le prince Albert le revoient deux fois en Allemagne. — 
Mort du prince Albert. — Nobles et tristes paroles de Stockmar. 

— Entrevue de Stockmar à Cobourg avec la reine veuve. — Mort 
de Stockmar. — Monument qui lui est érigé par ses amis dans les 
maisons régnantes de Belgique, de Cobourg, d'Angleterre et de 
Prusse pp. 45-60 



On se demandera pourquoi le baron Stockmar, peu 
connu de ses contemporains et complètement ignoré de la 
nouvelle génération, figure ici parmi les fondateurs de la 
monarchie belge. Quels sont ses titres? Doué de toutes les 
qualités qui auraient pu le faire briller parmi les plus 
habiles diplomates et les plus éminents hommes d'État de 
son temps, il a préféré, comme on l'a dit, se tenir dans 
l'ombre et mener ce que l'un de ses amis appelait « une 
existence anonyme et souterraine. » Loin de rechercher, 
comme tant d'autres, le bruit et l'éclat, il recherchait au 
contraire l'obscurité ; il semblait avoir horreur de la renom- 
mée et fuyait l'approbation populaire. Il se supprimait en 
quelque sorte , satisfait de remplir silencieusement les 
devoirs austères auxquels il avait voué sa vie. 

Il voulait le bien pour le bien. « Tout le reste, » disait-il, 
« est ou pure vanité ou vain songe. » — « Il me semble, » 



disait-il encore, « que j'ai été jeté sur cette terre pour pren- 
dre plus de soin des autres que de moi-même, et je suis 
content de mon lot. » 

Mais, quoique retiré dans les coulisses, le baron Stockmar 
a exercé une incontestable influence sur les destinées de 
notre pays. Cette influence, je l'avais déjà constatée dans 
les biographies de Léopold I", de Joseph Lebeau, du comte 
de Muelenaere et de Sylvain Van de Weyer. J'aurais voulu 
faire davantage ; j'aurais voulu révéler d'une manière plus 
complète les services rendus à la Belgique par celui qu'on 
appelait l'ami du Roi. 

En 1869, je m'adressai en ces termes à M. E. de 
Stockmar qui m'avait fourni l'occasion de correspondre 
avec lui : « Vous aurez remarqué peut-être que dans 
l'ouvrage consacré à Léopold I er je n'ai jamais négligé de 
faire ressortir la considération que le feu Roi professait 
pour M. de Stockmar. Plus d'une fois, en composant cet 
ouvrage, je regrettai néanmoins de n'avoir pas à ma dispo- 
sition des documents plus nombreux sur l'homme éminent 
dont j'avais à parler. — Depuis que mon livre a été publié, 
j'ai encore recueilli des pièces intéressantes sur le feu Roi, 
et je me propose d'en faire l'objet d'un supplément ('). Il 
dépendrait de vous de l'enrichir en m'adressant copie des 
pièces que vous jugeriez de nature à intéresser le public et 
à pouvoir lui être communiquées. » M. E. de Stockmar 
répondit : « J'apprends avec plaisir que vous allez 
publier un supplément à votre livre sur le feu Roi. Je 
serais heureux de pouvoir y contribuer en vous commu- 



(') Ce supplément a paru en 1871 sous le titre de : Noies histori- 
ques et biographiques d'après des documents inédits, 1 vol. in-8°. 



mquant des pièces intéressantes, mais le fait est que je 
m'occupe moi-même d'écrire des mémoires tirés des papiers 
de mon père. » 

C'est seulement en 1872 quont été mis au jour les 
Souvenirs tirés des papiers du baron Christian-Frédéric de 
Stockmar ('). Leur importance fut immédiatement signalée 
par la presse anglaise. « C'est, » disait le Times, « un des 
plus remarquables livres qui aient été publiés, et, quoique 
écrit en allemand, il contient une quantité de matériaux d'un 
intérêt infiniment plus grand pour le public anglais que 
pour celui du pays où le volume a paru. » La Quarterly 
Review disait, de son côté : <« Les Souvenirs contenus dans 
ce volume, riches comme ils sont en informations authenti- 
ques sur les personnages prépondérants et les événements 
de 1816 à 1863, et sur les opinions d'un des observateurs 
politiques les plus sagaces, forment un contingent de la plus 
haute valeur pour l'histoire contemporaine. » — « Cet 
ouvrage, » ajoutait l'Alhenœum, « doit prendre place dans la 
bibliothèque de tout homme politique en Europe : il contient 
un grand nombre de documents qui étaient restés inédits 
et dissipe les ténèbres qui enveloppaient beaucoup d'évé- 
nements accomplis pendant les quarante dernières années. » 
En résumé, quoique l'auteur de cette publication, aussi 
originale qu'intéressante, pour employer les expressions de 
la Revue d'Edimbourg, quoique M. E. de Stockmar n'ait 



(') Denkwûrdigkeiten aus den fapieren des Freiiierrn Christian 
Friedrich V. Stockmar , zusammengestellt von Ernst freilierr V. 
Stockmar. (Braunscliweig, 1872, 1 vol. grand in-8 1 dexxv et 714 p.) 
— Une traduction anglaise a paru la même année sous le titre de : 
Memoirs of baron Stockmar, translated from tlie German by G. A. M. , 
edited by F. Max Miiller, 2 vol. 



Xlj 

levé qu'une partie du voile, il a laissé suffisamment entre- 
voir l'action puissante exercée souterrainement par celui 
qu'on a appelé un ministre secret et irresponsable. 

Un homme d'État belge m'écrivait ? « J'ai beaucoup connu 
le baron Stockmar; il a été le conseil du roi Léopold I er et 
de la reine Victoria, qui n'ont posé aucun acte important 
sans son avis. Jamais père n'a eu plus d'empire sur ses 
enfants; cependant il n'a eu qu'une influence occulte, une 
existence anonyme qui serait restée inconnue sans la publi- 
cation faite par son fils. » 

Mais si réservé, si modeste que fut le baron Stockmar, 
il ne pouvait pourtant pas se dissimuler l'importance de 
son rôle mystérieux. 

Dans une de ses lettres on trouve ce passage caractéris- 
tique : 

« La singularité de ma position m'a toujours obligé à 
effacer avec soin jusqu'aux moindres traces de mes succès 
et de m'en cacher comme d'autant de crimes. Je me suis 
souvent glissé comme un voleur dans les ombres de la nuit 
pour aller mettre ma semence en terre. Quand la plante 
grandissait et frappait les yeux, je savais que je devais en 
laisser tout le mérite à d'autres et je n'y manquais pas. 
Aujourd'hui encore, il m'arrive assez souvent d'entendre 
Pierre ou Paul me citer un fait et m'en expliquer les causes. 
Pierre ou Paul ont raison, en ce sens que leurs observations 
ne remontent pas au delà du second acte ; mais ces braves 
gens n'ont aucune idée du premier. Il faut à une plante, 
pour qu'elle se développe, de l'air, de la chaleur, de la 
lumière. Si ces différents éléments pouvaient penser, cha- 
cun d'eux s'imaginerait volontiers que sans lui il n'y aurait 
pas de plante du tout. Et pourtant le premier et principal 



mérite revient ù celui qui de son propre mouvement, et en 
vue seulement du profit que d'autres en pourront recueillir, 
a mis le grain en terre au bon moment dans un sol favo- 
rable. Que les circonstances et les hommes conspirent 
ensuite à reléguer dans l'ombre et dans la nuit mes idées, 
mes plans, mes entreprises, en sorte que personne ne puisse 
s'aviser d'en soupçonner seulement le premier promoteur, 
cela me laisse à peu près indifférent. » 

Ces lignes dépeignent l'homme. Aussi a-t-on pU dire avec 
vérité : « La physionomie du baron Stockmar est l'une 
des plus intéressantes et des plus dignes de sympathie 
parmi celles des hommes d'Etat qui contribuèrent h la 
fondation de la monarchie belge. » 

Il nous a donc semblé rationnel et équitable de revendi- 
quer le baron Stockmar comme un digne auxiliaire des 
créateurs de la Belgique indépendante. La biographie de 
cet homme de bien contient d'ailleurs des enseignements 
utiles. Il a fait beaucoup pour nous ; montrons-nous recon- 
naissants en consacrant sa mémoire dans les annales de 
notre libre patrie ('). 

Bruxelles, le 21 juillet 1873. 



(') Les Denkwùrdigkeiten sont sans conteste la source principale 
de la biographie du baron Stockmar. Mais on consultera cependant 
avec fruit les notices insérées dans les Grenzboten (31 juillet 1863) 
et dans les Preussische Jahrbucher (octobre 18G3). On lira de même 
avec intérêt les articles publiés sur les Denkwùrdigkeiten par la 
Revue d'Edimbourg (octobre 1872), par la Quarlerly Revicw (idem), 
par le Times (31 octobre et 2 novembre 1872), par le Spectulur (13 et 
20 juillet 1872), par YAthenœum (7 décembre 1872), par VÉclio du 
Parlement (10 décembre 1872 et G janvier 1873) et par la Westminster 
Review (avril 1873). 



LE BARON STOCKMAR. 



Christian-Frédéric Stockmar, né à Cobourg, 
le 22 août 1787, appartenait à une respectable 
famille d'origine suédoise. Son père possédait 
un petit domaine sur les frontières de la Bavière 
et, dans les dernières années de sa vie, il occu- 
pait un emploi judiciaire à Rodach, petite ville 
entre Cobourg et Hildburghausen. 

Après avoir fréquenté le gymnase de Cobourg, 
Christian-Frédéric étudia jusqu'en 1810 la mé- 
decine à Wurzbourg, où il se lia avec le poète 
Frédéric Rûckert, puis à Erlangen et à Jéna. 
En 1812, il remplissait les fonctions de chirur- 
gien officiel de la ville de Cobourg. L'Allemagne 



LE BARON STOCKMAR. 

était alors courbée sous le joug de la France; 
mais les grands patriotes comme Stein et York 
allaient hâter la fin de cette triste période. 
Bientôt, en effet, les Germains, depuis l'Elbe 
jusqu'au Rhin, se soulevèrent contre la tyrannie 
de Napoléon. Stockmar lui-même passa le Rhin 
en 1814, comme médecin militaire du régiment 
ducal de Saxe. C'est dans cette expédition qu'il 
fut remarqué par le jeune prince Léopold de 
Saxe-Cobourg : celui-ci devint son protecteur 
et finit par le prendre à son service, donnant 
ainsi une nouvelle direction à la carrière de 

son protégé ('). 

Un brillant avenir s'ouvrait en effet devant 
Stockmar. Le 29 mars 1816, il rejoignait à 
Brighton le prince Léopold qui, le 2 mai sui- 
vant, épousa l'héritière du trône de la Grande- 
Bretagne. 11 accompagna ensuite le jeune couple 
au château de Claretnont, et voici comment il 
dépeignait la félicité dont cette demeure offrait 
alors l'image. « Dans cette maison, écrivait-il, 
régnent la concorde, la paix, l'attachement, 
bref toutes les conditions du bonheur domes- 
tique. Mon maître est le meilleur des époux 



(«) Cf. Preussische Jahrbùcher (octobre 1863), pp. 328 



et suiv. 



LU BARON STOCKMAR. 3 

dans les cinq parties du monde, et sa femme 
ressent pour lui une somme d'affection dont la 
grandeur ne peut être comparée qua celle de 
la dette anglaise... » On sait par quelle terrible 
catastrophe ce bonheur s évanouit. La princesse 
Charlotte était enceinte et tout faisait espérer 
qu'elle allait donner un héritier à la couronne. 
Après un travail pénible de cinquante-deux 
heures, elle accoucha d'un enfant mort. Depuis 
trois jours Léopold n'avait pas quitté sa femme 
d'un instant, et il ne s'était retiré qu'après la 
délivrance, résigné à la mort de l'enfant et sans 
inquiétude sur le sort de la mère. Hélas! le 
6 novembre 1817, à deux heures du matin, la 
malheureuse princesse expira presque soudai- 
nement. 

Léopold n'avait pas été témoin de ses der- 
niers moments, et ce fut Stockmar qui se 
chargea de la douloureuse mission de le pré- 
venir. «Je le fis en termes voilés, » dit Stockmar. 
« 11 ne la croyait pas morte ; en marchant pour 
se rendre auprès d'elle, il tomba sur une chaise. 
Je me mis à genoux auprès de lui; c'était, 
disait-il, un rêve, il n'y pouvait croire. Il me 
renvoya encore pour m'enquérir de son état ; 
en revenant je lui dis que tout était fini. Nous 
nous dirigeâmes alors vers la chambre mor- 



LK BARON STOCKMAR. 



tuaire, il se mit à genoux près du lit et baisa les 
mains glacées de la princesse; puis se levant, 
il me pressa contre sa poitrine et me dit : <« Je 
suis à présent seul au monde, promettez-moi 
de ne jamais me quitter. » Je le lui promis. Peu 
après il me lit ressouvenir de ma promesse et 
me demanda si je savais bien à quoi je m'étais 
engagé. Je répondis affirmativement et promis 
de ne jamais l'abandonner, aussi longtemps que 
je reconnaîtrais qu'il avait confiance en moi, 
qu'il m'aimait et que je pouvais lui être utile. » 

Quelques jours après, Slockmar écrivait à 
l'une de ses sœurs : « La faveur des princes, en 
général, ne vaut pas un fétu de paille, mais le 
prince Léopold est à tous égards un homme 
honorable et bon, et conséquemment un incom- 
parable prince. » 

En effet, Léopold observa avec autant de 
fidélité que son loyal serviteur le pacte d'amitié 
conclu devant le lit de mort de la princesse. 
11 fit de Stockmar son secrétaire intime et 
l'administrateur de sa maison; il obtint aussi 
pour lui des lettres patentes qui lui conféraient 
la noblesse en Saxe ('). 11 écrivait en 1824 : 



(') Ces lettres sont de 1821 ; le titre de baron bavarois, 
également conféré a Stockmar, date de dix ans plus tard. 



LE BARON STOCKMAR. 



« Stockmar a été témoin des jours de mon 
bonheur; plus tard, quand il plut à la Provi- 
dence de m'accabler de malheurs, que je n'avais 
presque pas la force de supporter, il a été mon 
fidèle soutien et ami. 11 a refusé tout autre 
sort, toute carrière qui lui a été offerte à plu- 
sieurs reprises, pour se dévouer à mon service, 
et je ne nie point qu'il est plutôt mon ami que 
mon serviteur. » 

Pendant douze années, Stockmar continua 
de vivre en Angleterre avec le prince Léopold, 
voué comme lui à une étude attentive des insti- 
tutions de ce grand pays et s'initiant à la poli- 
tique par la fréquentation des hommes les plus 
éminents des différents partis. Il recueillit aussi 
le plus grand fruit des voyages qu'il fit avec le 
prince en France, en Italie et en Allemagne. 

En 1821, pendant une excursion au delà du 
Rhin, Stockmar avait épousé, à Cobourg, sa 
cousine Fanny Sommer. Ce fut à Cobourg aussi 
qu'il fixa la demeure de sa famille, car on 
pouvait à peine, dit un biographe, l'appeler la 
sienne, puisque ses devoirs envers le prince 
Léopold et plus tard envers la famille royale 
d'Angleterre le retinrent presque toujours au 
delà du détroit. Il fut même des années sans 
voir femme ou enfants; bref, jusqu'à l'âge de 



M BARON STOCKMAR. 

soixante-dix ans, il connut à peine un domicile 
à lui. 

La première question de haute politique dont 
Stockmar eût à s'occuper fut, en 1829, la candi- 
dature du prince Léopold au trône de la Grèce 
affranchie du joug des Turcs ('). Mais l'inter- 
vention du conseiller de Léopold devint bien 
plus active, on pourrait dire plus prépondé- 
rante, après les négociations qui aboutirent à 
l'acceptation du trône de Belgique. 

A la veille d'être proclamé roi, Léopold étudia 
la Constitution votée par le Congrès de Bruxelles 
et communiqua à Stockmar ses appréhensions 
et ses scrupules.'— «Cher Stockmar, » lui dit-il, 
« lisez la Constitution et donnez-moi votre 
« avis. » L'ami du prince parcourut avec le plus 
grand soin la Constitution belge, il en compara 
les divers articles, et trouva que, en réalité, le 
pouvoir du gouvernement y était fort restreint; 
toutefois sa ferme confiance dans le peuple le 
rassura. Il répondit à Léopold : « Oui, en vérité, 
le pouvoir du Boi et de ses ministres est fort 
limité par la Constitution. Voyez si toutes ces 
libertés peuvent s'accorder avec l'ordre; essayez 



(') Pour cet épisode, très-connu d'ailleurs , voir les 
Denktvùrdigkeiten, pp. 11 7 et suiv. 



LE BAKON STOCKMAR. 



si vous pouvez régner d'après l'esprit de la 
Constitution joint à une grande délicatesse de 
conscience. Faites l'expérience de ces institu- 
tions nouvelles, laissez écouler un certain temps, 
et si vous trouvez alors qu'un bon gouvernement 
est incompatible avec de semblables disposi- 
tions, envoyez aux Chambres un message dans 
lequel vous ferez connaître avec franchise les 
résultats de votre essai et les défauts que vous 
aurez remarqués dans le pacte fondamental. 
Si vous avez agi consciencieusement et avec 
bon vouloir, le peuple vous soutiendra et 
acceptera volontiers tous les changements dont 
la nécessité sera démontrée. » En résumé, 
Stockmar était d'avis que la loyauté, selon 
ses propres expressions, était la meilleure poli- 
tique ('). 

Lorsque Léopold, devenu roi des Belges, entra 
triomphalement à Bruxelles, le 21 juillet 1831, 
Stockmar l'accompagnait. 11 avait été chargé 
d'organiser la nouvelle maison royale ( 2 ). 



(') Voir Deutschen Jahrbùchern fur Politik und Literalur, 
t. VIII, p. 315. 

( 2 ) On lit dans la Révolution belge de 1850, par Ch. White : 
« Le grand maréchal et le grand écuyer furent aidés des 
conseils et de l'expérience du baron Stockmar : c'est aux 



S L'O BARON STOCKMAR. 

Une brusque invasion des Hollandais suivit 
bientôt l'inauguration du premier roi des Belges, 
et Stockmar fut enveloppé dans la catastrophe. 
Le 12 août, ignorant ce qui se passait près de 
Louvain, il quitta Bruxelles avec des dépêches 
importantes pour se rendre au quartier général 
du Roi. Il tomba au milieu d'un détachement 
hollandais et ne recouvra la liberté qu'à l'appa- 
rition des premières vedettes françaises. On 
rapporte que quand il rejoignit le Roi, il le 
trouva assis sur une botte de paille dans une 
chaumière de paysan et chantonnant pour se 
remonter le moral. 

La désastreuse campagne du mois d'août avait 
de nouveau remis en question l'indépendance 
de la Belgique. Les puissances du Nord favori- 
saient ouvertement les prétentions du roi Guil- 
laume, et Stockmar attribuait même la der- 
nière invasion aux suggestions de la Russie ('). 



talents de cet ami fidèle et éclairé que le roi Léopold était 
redevable de ces admirables arrangements qui rendaient sa 
maison de Claremont un modèle de splendeur et de comjort, 
sans faste extravagant. » 

(') Il se trompait. Le 1 1 septembre, dans une entrevue 
avec lord Palmerston, celui-ci lui déclarait qu'il venait de 
recevoir des dépêches de Saint-Pétersbourg d'après les- 
quelles l'Empereur aurait été très-surpris de l'agression 



1 



LE BARON STOCKMAR. 9 

Quant à l'Angleterre, elle supportait impa- 
tiemment sur le sol belge l'armée française 
appelée par le roi Léopold, et certes elle n'avait 
pas tort, car l'ambassadeur du roi Louis-Phi- 
lippe à Londres, le prince de Talleyrand, médi- 
tait et proposait formellement le partage de la 
Belgique. 

Ce fut dans ces circonstances que Stockmar 
retourna à Londres, vers la fin du mois d'août, 
comme l'agent intime du roi Léopold. 11 devait, 
d'accord avec les représentants officiels de la 
Belgique, défendre les intérêts du prince qui 
n'avait accepté la couronne qu'avec l'assenti- 
ment de l'Europe. Par ses anciennes relations 
avec les principaux hommes d'État de l'Angle- 
terre, notamment avec lord Grey et avec lord 
Palmerston, par ses excellents rapports avec 
M. de Bùlow, l'ambassadeur de Prusse, Stockmar 
pouvait rendre et rendit de grands services. 
Mais jamais il ne sortit de son rôle ; jamais il 
ne songea à empiéter sur les attributions de 
M. Van de Weyer, le ministre plénipotentiaire 
du roi Léopold près la cour de Saint-James, 
ni à contrecarrer le général Goblet, qui remplit 



des Hollandais et aurait déclaré que c'était une folle 
entreprise. 



10 



LE BARON STOCKMAR. 



plusieurs missions spéciales en Angleterre. Les 
relations qu'il entretint avec l'un et avec l'autre 
furent toujours dignes et affectueuses ('). 

A peine arrivé à Londres, Stockmar eut des 
entretiens importants avec lord Palmerston, 
chef du Foreign-Oflice , et avec le premier 
ministre, lord Grey. Tous deux l'assurèrent 
que la politique de l'Angleterre à l'égard de la 
Belgique n'était pas changée; mais qu'il fallait 
néanmoins tenir compte des circonstances nou- 
velles amenées par les derniers événements. 
L'idée s'accréditait de nouveau en Angleterre 
que la Hollande était un de ses plus anciens et 
de ses plus indispensables alliés; d'autre part, 
la présence des troupes françaises en Belgique 

(') On a dit à tort que Stockmar avait beaucoup contribué 
à rétablir l'harmonie entre M. Van de Weyer et le général 
Goblet; la vérité est que jamais cette harmonie ne fut 
troublée le moins du monde, ni dans leurs relations offi- 
cielles ni dans leurs relations privées. D'autre part, tel était 
le tact de Stockmar que jamais le moindre nuage ne s'éleva 
entre lui et les représentants officiels de la Belgique. On 
verra en quels termes, trop modestes peut-être pour lui- 
même, M. Van de Weyer l'exprimait sur Stockmar; quant 
au général Goblet, quelque temps avant sa mort, il disait 
encore devant nous qu'il avait toujours rencontré dans 
l'agent irresponsable du roi Léopold la plus grande droiture 
jointe à un esprit ferme et clairvoyant. 



LK BARON STOCKMAR. 



11 



excitait, comme nous l'avons dit, la plus grande 
méliance au delà du détroit. Celte méfiance, 
au surplus, était bien justifiée. Le baron de 
Bùlow, ministre de Prusse, ne cacha point à 
Stockmar que jour et nuit Talleyrand lui 
recommandait le partage de la Belgique et 
cherchait à le convaincre que si la France, la 
Prusse et la Hollande voulaient s'entendre, 
il y aurait possibilité d'obtenir l'assentiment 
de l'Angleterre moyennant l'érection d'Ostende 
et d'Anvers en villes libres. Mais Bùlow re- 
poussa constamment ces suggestions et déclara 
à Talleyrand que la Prusse considérait une 
Belgique indépendante et neutre comme la 
meilleure solution. Loyal et honnête, Bûlow 
communiqua à lord Grey lui-même la dépêche 
qu'il avait adressée à Berlin au sujet des insi- 
nuations de l'ambassadeur français. Au sur- 
plus, il conseillait à Stockmar de conclure le 
plus tôt possible le traité de paix entre la Bel- 
gique et la Hollande : c'était, selon lui, le vrai, 
l'unique moyen de conjurer les dangers d'une 
guerre générale et d'échapper à de fatales 
combinaisons. 

Le 2 septembre, après avoir rendu compte 
au roi Léopold de ses entretiens avec les minis- 
tres anglais et avec l'ambassadeur de Prusse, 



12 



LE BARON STOCKMAR. 



Stockmar insistait sur le prompt départ de 
l'armée française. — « Sans ce départ.» disait-il, 
« le ministère Grey n'est point affermi, la paix 
devient très-chanceuse et la consolidation de 
la Belgique comme État impossible. Lès Hol- 
landais ne demandent que la prolongation du 
séjour des Français en Belgique parce qu'ils 
y voient la chute du ministère Grey, la guerre 
générale et le partage des provinces helges. » 
— En second lieu, Stockmar conseillait, d'après 
les suggestions de M. de Bùlow, de hâter la 
conclusion d'un traité entre la Hollande et la 
Belgique, dût-on faire quelques concessions, 
mais des concessions telles qu'aucune atteinte ne 
serait portée aux conditions mêmes d'existence 
du nouvel État. Enfin, pour déjouer les intrigues 
françaises qui se manifestaient simultanément 
à Londres, à Bruxelles et à Paris, Stockmar 
disait qu'il fallait hâter également le mariage 
projeté entre le roi des Belges et une princesse 
de la maison d'Orléans. 

Quelques jours après, Stockmar exhortait le 
Boi à ne point perdre courage au milieu de 
tant de difficultés, à déployer en toutes choses 
la plus grande activité afin de tromper l'espoir 
de ses ennemis, et à compléter rapidement 
l'organisation civile de même que l'organisation 



I.E BAUON' STOCKMAIt. 



13 



militaire de la Belgique. « La nation, » disait-il, 
« devait voir poursuivre les travaux de la paix 
en pleine tempête. » 

L'expédition du maréchal Gérard en Bel- 
gique, la faveur dont jouissait le général Bel- 
liard et certains discours prononcés à la Cham- 
bre des représentants avaient à la fois inquiété 
et indisposé le peuple anglais. L'admission 
d'officiers français au service belge avait été 
vue aussi de très-mauvais œil au delà du détroit. 
Le roi Guillaume IV lui-même fit à Stockmar 
des représentations assez vives sur ce sujet et 
d'autres observations sur les tendances trop 
françaises qui se laissaient voir en Belgique. 
« La politique belge, » disait le roi d'Angleterre, 
« doit être neutre et ne doit être ni française ni 
anglaise. Si le roi Léopold voulait s'appuyer 
exclusivement sur l'Angleterre, je le lui décon- 
seillerais moi-même. » 

Stockmar n'avait pas eu de peine à discerner 
que la désastreuse campagne du mois d'août, 
suivie de la chute de Varsovie, aurait pour effet 
d'annuler peut-être les concessions faites à la 
Belgique au mois de juin précédent ('). En effet, 



(') Par le protocole du 26 juin 1831 qui contenait ce 
qu'on appelle les Dix-huit articles. 



14 



LE BA110N STOCKMAR. 



la conférence de Londres, intervenant de 
nouveau comme arbitre suprême, imposa, le 
14 octobre, à la Belgique et à la Hollande 
les vingt-quatre articles qui modifiaient nota- 
blement les bases de séparation contenues dans 
les dix-huit. L'irritation devint alors profonde 
et générale dans les provinces belges ('). Le 
roi Léopold partageait ce mécontentement et 
parlait même d'abdiquer puisque les puis- 
sances déchiraient le contrat qui lui avait fait 
accepter le trône. 

Tout en défendant à Londres avec la plus 
grande énergie les justes prétentions du roi des 
Belges, Stockmar conseillait à Bruxelles de se 
soumettre à une implacable nécessité. Informé 
du découragement du Boi, il s'éleva avec force 
contre le projet d'abdication. Il écrivait le 
16 octobre : « Tout l'avenir de la Belgique 
dépend en ce moment d'une prompte paix, 
puis de l'établissement d'une bonne adminis- 
tration, et de l'annihilation des partis, que 



(') Selon le témoignage de Stockmar, lord Palmerston 
seul défendit vigoureusement les intérêts de la Belgique, 
tandis que Talleyrand, faisant bon marché de notre pays, 
n'insistait que sur les points qui se rattachaient aux intérêts 
de la France. 



t,E BARON STOCKMAR. 



15 



facilitera naturellement la reconnaissance de 
l'indépendance du pays par l'Europe entière. 
C'est la sauvegarde la plus sûre contre le parti 
français et contre le parti hollandais. Quel 
moyen le Roi a-t-il personnellement de protéger 
la Belgique contre le préjudice que lui cause 
la décision de la conférence ? L'abdication ! 
Loin d'apporter aucun avantage à la Belgique, 
elle lui serait fatale : elle amènerait la guerre 
générale suivie d'une restauration de l'ancienne 
dynastie ou de la réunion à la France, et peut- 
être du partage. Au Roi l'abdication ne donne- 
rait aucun avantage réel. Au pis-aller, le Roi 
subira momentanément le contre -coup de 
l'acceptation des vingt-quatre articles, c'est-à- 
dire que pendant quelque temps il sera moins 
populaire devant une multitude déraisonnable 
et inconstante, mais pour cela il y a un sou- 
verain remède. Laissez le Roi se relever; qu'il 
soit ferme, énergique, intelligent, et nous ver- 
rons si en peu de temps il ne redeviendra pas 
le monarque le plus populaire de l'Europe. 
D'autre part, l'abdication le ruinerait aux yeux 
du monde. Il apparaîtrait comme un homme 
faible, inconséquent, à courte vue, et incapable 
de remplir la mission qu'il avait acceptée. Le Roi 
est allé en Belgique pour sauver la paix gêné- 






1 fi 

LE BARON STOCKMAU. 

raie et pour soutenir la cause de la monarchie 
constitutionnelle. C'est la tâche qu'il a assumée 
vis-à-vis de l'Europe, vis-à-vis des grandes 
puissances et de la Belgique. Parce qu'il trouve 
des difficultés dans cette œuvre, ce n'est pas 
une raison de déserter son poste. Le Roi a une 
belle mission à remplir; qu'il s'en montre 
digne. » 

Léopold finit, mais non sans peine, par se 
resigner. De leur côté, les Chambres belges se 
soumettant également à la loi du plus fort, 
finirent aussi par accepter les vingt-quatre 
articles. Le *S novembre 1831, le traité qui 
devait assurer, moyennant de durs sacrifices 
1 indépendance de la Belgique, fut signé par 
M. Van de Weyer et par les représentants des 
cinq grandes puissances. 

Mais il ne suffisait point d'avoir conclu le 
traité du 1S novembre : il fallait échanger les 
ratifications. La France et l'Angleterre exécu- 
tèrent sans retard l'engagement contracté, tandis 
que les trois autres puissances ne montraient 
aucun empressement. Lorsque l'Autriche et la 
Prusse suivirent enfin l'exemple de l'Angleterre 
et de la France, elles le firent conditionnel- 
lement. La ratification donnée ensuite par la 
Russie contenait, d'autre part, une réserve qui 



LE BAS ON STOCKMAR. 



17 



était en contradiction avec les obligations résul- 
tant pour la Hollande du traité du 1S novembre. 

Que fallait-il faire? L'acceptation de la ré- 
serve russe n'anéantirait-elle pas tout l'avantage 
assuré par les ratifications si complètes de l'An- 
gleterre et de la France? Dans la garantie 
donnée par les puissances à l'indépendance et 
à la neutralité de la Belgique fallait-il voir un 
engagement individuel ou une obligation en 
nom collectif? D'accord avec lord Palrnerston 
et avec lord Grey, Stockmar était d'avis qu'il 
valait mieux adopter la première opinion comme 
plus favorable à la Belgique. Et, en effet, les 
chefs du parti tory, qui semblaient alors à la 
veille de reprendre le pouvoir, soutenaient l'avis 
opposé. Stockmar ne l'ignorait pas. 

M. Van de Weyer rendit donc un grand ser- 
vice à la Belgique lorsque, le 4 mai 1832, 
engageant hardiment sa responsabilité, il ac- 
cepta la ratification russe. Il mettaitainsi,comme 
nous l'avons dit ailleurs, à l'abri des fluctuations 
ministérielles, l'acte par lequel l'Europe recon- 
naissait l'indépendance de notre patrie ('). 
« Rejeter l'acte de la Russie, » écrivait-il au roi 



(') Les fondateurs de i.a monarchie belge. Sylvain Van de 
Weyer, t. 1, pp. 206 et suiv. 



18 



LE BARON STOCKMAR. 



Léopold, aurait les plus graves inconvénients; je 
tiens à la voir liée sur les quatre grands points 
de notre existence politique : la reconnaissance 
de Votre Majesté, celle de notre indépendance, 
de notre neutralité et du territoire assigné à la 
Belgique; le reste de l'édifice s'achèvera, non 
sans peine, mais sans difficultés fondamen- 
tales... » 

Le cabinet de Bruxelles, en présence des cla- 
meurs de l'opposition, fut loin d'abord d'ap- 
prouver la conduite de M. Van de Weyer, et 
Stockmar déplorait cette attitude craintive dont 
Talleyrand tirait parti pour en revenir à son 
ancien projet de partage. « Nous avons toujours 
cru jusqu'ici, » disait Talleyrand à Palmerslon, 
« qu'il existait une Belgique et un gouvernement 
belge ; mais, en vérité, à en juger par les idées 
qu'on s'y fait de la ratification russe, on croirait 
que les ministres belges ne veulent croire ni à 
leur propre existence ni à celle de la Belgique ; 
la conséquence de tout cela, à la fin, ne peut être 
qu'un partage. » 

Toutefois le cabinet de Bruxelles finit par 
sentir la nécessité de sanctionner ce qu'avait 
fait M. Van de Weyer. C'était le moyen le plus 
sûr de déranger sinon d'anéantir les projets du 
prince de Talleyrand. 



LE BARON STOCKMAIt. 



19 



Le 3 juin, Stockmar écrivait : « Depuis long- 
temps quelqu'un m'a assuré qu'il existait entre 
la France et la Hollande un traité secret ayant 
pour objet le partage de la Belgique et que ce 
traité est l'œuvre de Talleyrand. » Le 4 juillet, 
il ajoutait : « Depuis l'origine, Talleyrand a dans 
les affaires belges un plan qui lui est propre. Je 
ne le connais pas. Mais ce que je sais positive- 
ment, c'est qu'en dépit de tout ce que peuvent 
promettre à Paris Louis-Philippe et Sébastiani, 
le gouvernement n'a jamais empêché Talley- 
rand d'en agir à sa guise. Je suis très-porté 
à croire que si l'on pouvait lire les dépêches 
envoyées de Paris à Talleyrand, on trouverait 
généralement qu'on a écrit dans un tout autre 
sens à Londres qu'à Bruxelles. » En résumé, 
Stockmar pensait que Louis-Philippe, plein de 
confiance dans la finesse et le savoir-faire de 
son ambassadeur, s'était engagé à lui laisser le 
soin d'interpréter ses instructions comme il le 
jugerait convenable. Et là paraissait le danger ('). 



(') D'autres sont moins sévères pour Louis-Philippe. Un 
homme d'État belge, après avoir lu les Mémoires du baron 
Stockmar, nous écrivait : .. Vous commettez, il me semble, 
une injustice et une inconséquence en ne rangeant pas 
parmi vos Fondateurs le roi Louis-Philippe qui n'a pas 



20 



LE BARON STOCKMAR. 



Aussi l'ami du roi Léopold se méfiait-il au plus 
haut point des étroites relations qui existaient 
à la Haye et à Londres entre les représentants 
de la France et les représentants du roi des 
Pays-Bas. 

Guillaume 1 er n'ayant pas adhéré aux vingt- 
quatre articles, il appartenait à la conférence 
de Londres d'assurer l'exécution du traité ratifié 
par les cinq grandes puissances. Or, la confé- 
rence voulait faire dépendre cette exécution 
d'une négociation préalable et directe entre la 
Hollande et la Belgique. De son côté, le chef du 
cabinet belge, M. de Muelenaere, invoquant les 
engagements pris devant les Chambres, préten- 
dait, lui, subordonner la négociation directe 
désirée par la conférence à l'évacuation préa- 
lable du territoire attribué à la Belgique par le 
traité du i S novembre. Stockmar vint lui-même 
à Bruxelles, au commencement du mois d'août, 
pour détacher M. de Muelenaere d'un système 
que lord Palmerston déclarait impraticable : 
M. de Muelenaere resta inflexible. De retour à 
Londres, Stockmar revint à la charge et adressa 



voulu du partage malgré Talleyrand, et qui, également 
malgré Talleyrand, a donné sa fille au premier roi de la 
Belgique indépendante. 



LE BARON STOCKMAR. 



21 



au ministre des affaires étrangères de Belgique 
la lettre suivante, qui fait très-bien ressortir 
l'intelligence politique et le dévouement du 
conseiller intime de Léopold I er (') : 

« Marlborougli-house, le 15 août 1832. 

« Monsieur le Ministre, 

• De retour à Londres depuis lundi soir, je m'empresse 
de vous communiquer ce qui peut vous paraître intéressant 
concernant les affaires politiques. 

« Il paraît que l'opinion publique en Hollande, surtout à 
Rotterdam et Amsterdam, a subi un changement notable 
quant à la manière de juger la forme de la substance des 
vingt-quatre articles. Ce changement s'est aussi commu- 
niqué au ministère hollandais. On dit que tous les ministres 
sont maintenant d'accord, qu'il vaut mieux accepter les 
vingt-quatre articles, tels qu'ils sont, que d'entamer de 
nouvelles négociations et de faire un nouveau traité. 

" La seule personne, qui, dit-on, ne partage pas encore 
cette opinion, c'est Guillaume; mais les mêmes nouvelles 
ajoutent qu'il commence à fléchir, eu égard aux représen- 
tations que les villes d'Amsterdam et de Rotterdam lui ont 
faites. — Il ne serait donc pas impossible qu'il cédât aussi, 
et qu'un beau jour, il vînt en faire part à la conférence, 



(') Cette lettre, dont le texte original est en français, a 
été analysée dans les Mémoires du général Goblet, dans 
notre biographie de Joseph Lebeau et dans les Souvenirs du 
Baron Stockmar , mais le texte entier n'a jamais été publié. 



22 



LE BARON STOCKMAR. 



sous le prétexte qu'il n'a rien de plus à cœur que de contri- 
buer de tout son pouvoir au maintien de la paix de l'Europe. 
« C'est surtout la ville de Rotterdam qui revient de 
l'espoir qu'elle avait entretenu au sujet de l'occupation de 
la citadelle d'Anvers. — Elle insinue maintenant au roi 
Guillaume que l'état actuel de l'Escaut profite plus au com- 
merce belge et à la ville d'Anvers que celui qui serait 
la conséquence de l'acceptation des vingt-quatre articles ; 
que son commerce a augmenté quoique exposé aux canons 
de la citadelle, que beaucoup de maisons qui, au commen- 
cement de la révolution, avaient quitté Anvers pour s'éta- 
blir à Rotterdam, sont prêtes à y retourner, que l'état 
provisoire n'est après tout pas si nuisible aux Relges qu'aux 
Hollandais, les premiers n'ayant pour le moment pas de 
dettes à payer et que, pour cela, il est à craindre que les 
Relges pourraient bien finir par trouver que la paix ne leur 
est plus aussi nécessaire qu'ils se l'imaginent à présent. 

« Les Hollandais trouvent, de plus, que les réserves russes 
ne leur ont pas essentiellement profité. — Ils disent qu'au 
contraire ces réserves leur font plus de mal que de bien. 
Quant à la dette, disent-ils, la Hollande est revenue elle- 
même de sa demande de capitalisation, et quant à la route 
en fer ou le canal d'Anvers à Sittard, que ni l'une ni l'autre 
n'est d'une vraie utilité pour la Relgiquequi, probablement, 
en déclinerait l'exécution, même si la Hollande voulait 
céder sur ce point. Ils ont trouvé, enfin, que les termes du 
9« article sont plus favorables à la Hollande qu'à la Belgi- 
que (*). — Si nous modifions cet article, disent-ils, la 






(') L'art. 9« du traité du 15 novembre 1831 concernait spécialement 
la navigation de l'Escaut. 



: f. 



LE BARON STOCKMAK. 



23 



Belgique nous échappera. — Nous lui laissons par là nous- 
mêmes la possibilité de voir cet article rédigé d'une manière 
plus précise et plus favorable à ses intérêts qu'il ne l'est 
à présent. 

« Ajoutez, Monsieur, à cela que lord Durham a été par- 
faitement bien accueilli à Saint-Pétersbourg, du moins en 
apparence, et qu'on dit à la Haye qu'au pis-aller le cabinet 
russe ne s'opposerait nullement à l'occupation de la cita- 
delle d'Anvers par les troupes anglaises. Il paraît donc 
qu'on est en Hollande momentanément aussi mécontent des 
Russes que des Anglais. 

« La conduite du cabinet prussien me paraît toujours 
chancelante et contradictoire. 11 est sûr que le roi personnel- 
lement désire en finir très-sincèrement. Mais M. Ancillon, 
dominé par la coterie hollandaise Perponcher, donne aujour- 
d'hui raison aux Hollandais et quelques jours plus tard à la 
conférence. 

« D'après tout ce que j'ai ouï-dire par quelques membres 
de la conférence, on devrait croire qu'ils désirent tous 
ardemment la fin de nos affaires. Quoique je ne me fie pas 
trop à leurs assurances, j'ai plusieurs raisons de croire qu'il 
en est ainsi. 

« Permettez-moi, Monsieur, d'ajouter à cela mes propres 
réflexions quant à l'état actuel de nos affaires. 

« Le Roi et ses ministres se trouvent en ce moment dans 
une situation assez embarrassante. Ce ne sera que par les 
moyens les plus énergiques, qu'on pourra en sortir. Cet 
embarras du moment est la conséquence nécessaire du 
jugement biais porté à l'égard de l'effet des réserves conte- 
nues dans la ratification russe. Le Roi et ses ministres 
n'auraient jamais dû attacher tant d'importance à ces 



24 



LE BARON STOCKMAU. 



réserves, ils n'auraient jamais dû partager l'alarme que ces 
réserves ont causée au pays, aux Chambres et aux journaux. 
C'est pour tranquilliser le pays et les Chambres sur des 
craintes plutôt imaginaires que réelles, pour faire dispa- 
raître jusqu'à l'idée de la possibilité d'une modification que 
le gouvernement promet de ne songer à une nouvelle négo- 
ciation qu'après l'évacuation préalable d'Anvers. — Le Roi 
va encore plus loin : il promet d'avoir recours aux moyens 
de vigueur aussitôt qu'il sera sûr que les vingt -quatre 
articles ne seront pas acceptés purement et simplement. Le 
Roi et le Gouvernement ne prévoyaient pas alors que, par 
ces engagements, ils se mettraient dans une position tout à 
fait fausse. Il s'agit de savoir à présent, si le Roi peut ou s'il 
doit tenir ces engagements. Je réponds à cela : il ne le peut 
ni ne le doit. Il ne le doit pas, car le vrai salut de la Belgique 
lui défend de risquer avec la guerre l'existence même du 
pays; et le seul moyen de constituer la Belgique État indé- 
pendant, je ne l'ai trouvé de tous temps que dans la voie 
des négociations. Mais quand même le Roi voudrait faire la 
guerre, il ne le peut pas, car les cinq puissances ne le 
souffriraient jamais. 

« Examinons maintenant la situation du ministère belge. 
Il paraît avoir attaché son existence à la condition de l'éva- 
cuation préalable d'Anvers. Que lui reste-t-il à faire? 

« Voilà une question sur laquelle les avis resteront pro- 
bablement partagés. 

« D'après la promesse que le ministre a donnée aux 
Chambres, et après avoir épuisé tous les moyens qui étaient 
à sa disposition pour effectuer l'évacuation préalable, on 
devrait croire qu'il ne lui en reste plus qu'un seul, qui est 
de déclarer que, dans les circonstances actuelles, la Belgique 



LE BARON STOCKMAR. 



25 



préfère l'état provisoire à toute négociation continuée. 
Peut-être cette déclaration serait-elle le moyen le plus 
efficace pour vaincre l'obstination de Guillaume, mais il ne 
faut pas se dissimuler que l'exécution d'un tel plan demande 
un degré de réflexion, de calme et de fermeté inébranlable 
qu il est difficile de se promettre de la part de tout un pays. 

« Or il s'agit de savoir si, après la déclaration du statu 
quo, les ministres n'ont plus aucun moyen pour agir. 

« Je répondrai affirmativement à cette question et je 
crois des discussions sur l'art. 9 non-seulement possibles, 
mais très-utiles. — En reprenant donc le fil des négocia- 
tions, je ne me cache pourtant pas les difficultés qui doivent 
en résulter pour le ministère, mais je ne les crois pas 
insurmontables. 

« A la vérité, le ministre belge s'est engagé envers les 
Chambres d'une manière positive, mais, à la vérité aussi, il 
a usé tous ses moyens pour remplir sa promesse. Si des 
représentations et les actes diplomatiques avaient suffi 
pour amener l'évacuation d'Anvers, elle aurait eu lieu depuis 
longtemps. Mais comme les cinq puissances refusent d'avi- 
ser aux moyens coercitifs aussi longtemps qu'elles entre- 
voient la moindre possibilité d'en finir pacifiquement, le 
ministre belge, ayant épuisé tous ses moyens vis-à-vis de la 
conférence et n'en ayant pas d'autres pour faire exécuter 
le traité que la guerre, pourrait croire que ce dernier moyen 
n'étant pas de sa compétence, il ne lui reste rien de mieux à 
faire que de donner sa démission. — Voici à présent mes 
raisons, pourquoi une telle manière de voir ne me parait 
pas juste. A l'époque même où le ministre belge demande 
à la conférence l'évacuation préalable, le roi Guillaume 
refuse et l'acceptation des vingt-quatre articles et l'évacuation 






26 



LE BARON STOCKMAR. 



préalable du territoire, et n'en présente pas moins en même 
temps des contre-propositions. — Et qu'est-ce qui arrive par 
la suite de cet incident? que, quoique le ministère belge, 
placé comme il est, ne puisse pas même admettre l'exis- 
tence de ces contre-propositions, il ne peut pas empêcher 
qu'elles ne renferment des interprétations de la part de la 
Hollande au sujet d'un article principal parmi les vingt- 
quatre, interprétations que la Belgique ne saurait recon- 
naître sans mettre son existence en danger. Et cela d'autant 
plus qu'en vertu du traité du 15, même des négociations 
ultérieures doivent convenir d un règlement général pour 
l'exécution des dispositions de ce même article. Cet incident 
seul change par son importance la position que le ministère 
a cru devoir prendre vis-à-vis des Chambres quanta l'éva- 
cuation préalable, et il le dégage, à mon avis, de l'obligation 
de n'entamer aucune nouvelle discussion, jusqu'à ce que le 
territoire soit évacué. Il est au contraire du devoir du 
ministre de faire sans perte de temps tout ce qui est en son 
pouvoir pour empêcher que le sens de cet article ne soit 
interprété par la Hollande d'une manière préjudiciable à la 
Belgique. En le faisant, il ne fait rien qui soit en contra- 
diction avec ce qu'il a promis aux Chambres, car il n'entame 
ni de nouvelles négociations ni n'accorde des modifications 
au traité. Il est au contraire très-essentiel pour la Belgique 
qu'elle ouvre à l'instant même les discussions à cet égard, 
et notamment par les raisons suivantes : 

« Les vingt-quatre articles ont admis des négociations 
ultérieures pour l'exécution de quelques-uns d'entre eux. 

« L'interprétation que la Hollande donne d'avance à cer- 
tains de ces articles est telle, que la Belgique ne peut pas 
l'admettre sans compromettre son existence. 



LE BARON STOCKMAR. 



27 



« Il résulte de ce qui précède que, avant de continuer à 
exiger la reconnaissance pure et simple des vingt-quatre 
articles par la Hollande, la Belgique ne doit pas s'opposer à 
ce qu'on ouvre des discussions sur le sens même de ces arti- 
cles, et l'on ne peut méconnaître que si, dans le cours de 
ces discussions, l'on parvenait à s'entendre et arrêter la mise 
en exécution des articles litigieux, la Belgique obtiendrait 
le grand avantage de savoir sur-le-champ ce que la 
Hollande croit pou voir^ exiger d'elle et de s'y refuser s'il y 
avait injustice, tandis que si, en conformité de certaines 
clauses des vingt-quatre articles, on remet de telles discus- 
sions à des négociations ultérieures, celles-ci peuvent deve- 
nir interminables et nous arracher enfin par la fatigue des 
concessions que, dans le moment actuel, nous avons tous 
les moyens de repousser. 

« Tout le monde m'assure que la libre navigation de 
l'Escaut est le point capital pour l'existence même de la 
Belgique. S'il en est ainsi, on ne doit pas se faire mystère 
chez nous que l'art. 9 est bien conçu de manière que, 
même dans le cas d'une acceptation pure et simple des 
vingt-quatre articles par la Hollande, nous n'échapperions 
pas aux difficultés sans nombre qui, en vertu du traité 
même, doivent naître lors des négociations ultérieures au 
sujet des péages qui dérivent du droit de souveraineté de 
la Hollande sur l'Escaut. 

« Dans cet état de choses je vous avoue, Monsieur le 
Ministre, que je le croirais très-avantageux à la Belgique, 
si elle pouvait changer en discussions antérieures les discus- 
sions ultérieures, qu'exige le traité et s'assurer par ce moyen 
de la possibilité de voir le sens d'un des plus essentiels arti- 
cles interprété de la manière la plus conforme à ses intérêts. 



28 



LE BARON STOCKMAR. 



« Ces discussions seraient sans doute beaucoup facilitées, 
si, de la part de la Belgique, on n'exigeait d'abord qu'un 
règlement provisoire pour la navigation de l'Escaut. Là où 
d'aussi grandes difficultés se présentent, les parties en 
général inclinent à s'entendre sur une mesure provisoire, 
plutôt que d'en venir à un arrangement définitif. Mais l'his- 
toire nous apprend aussi qu'il n'est pas très-difficile d'ériger 
un acte provisoire en un acte définitif. 

« Si, à la suite des discussions sur le sens du 9 e article, il 
était possible de trouver un moyen quelconque de reprendre 
le fil des négociations et d'en finir d'une manière pacifique, 
il serait sans doute à propos que le ministère belge montrât, 
dès le commencement, sa condescendance de confondre la 
question de la liberté de l'Escaut avec celle du syndicat et 
qu'il donnât à entendre aux Hollandais qu'il est disposé à 
céder sur ce point au fur et à mesure que le roi Guillaume 
cédera sur l'autre. Car si par là nous parvenions à faire 
vider la question de la liberté de l'Escaut en notre faveur, 
cela vaudrait mieux que de traiter la question du syndicat 
séparément, pour obtenir la déduction de quelques millions 
de plus sur les arrérages. Je ne puis finir sans vous avouer, 
Monsieur, que je verrais de mauvais œil que Guillaume 
évacuât Anvers préalablement et qu'il acceptât les vingt- 
quatre articles purement et simplement. Ce serait le plus 
mauvais tour qu'il pourrait nous jouer, car la Hollande ne 
ferait que gagner et la Belgique ne ferait que perdre. Nous 
abandonnerions trois cent mille contribuables et la forte- 
resse de Venloo pour obtenir la seule citadelle d'Anvers. — 
Et après cet échange ne resterions-nous pas toujours à la 
merci de Guillaume qui peut s'opposer sans embarras à la 
navigation de l'Escaut, de la Meuse et des eaux intérieures, 



LE BARON STOCKMAR. 



29 



aussi longtemps que nous ne condescendions pas à toutes 
ses exigences? On m'objectera, peut-être, qu'alors nous ne 
payerions pas la dette! Mais, ne serait-ce pas, en adoptant 
une telle mesure, se replacer inévitablement clans un état de 
guerre, plus pénible encore que celui actuel, puisqu'au 
moins dans le moment présent nous jouissons de la liberté 
la plus complète de navigation sur l'Escaut? 

.. Je vous conjure donc, Monsieur le Ministre, de préférer 
le bien-être de la Belgique à toute autre considération et 
surtout à toute considération personnelle. Même la situation 
la plus embarrassante n'est pas sans remède. Dans le cas 
présent, la difficulté capitale est plutôt dans la forme que 
dans l'esprit, et pour la vaincre il ne vous faut que de 
l'énergie. Le point essentiel c'est d'en finir pour le bonheur 
de la Belgique ; toute autre considération disparait devant 
celle-ci. Ministre constitutionnel, et prouvant au monde et 
à la Belgique que tout ce que vous avez fait ne tendait 
qu'au salut de votre patrie, vous êtes au-dessus de tous les 
reproches que le sophisme ou la malveillance pourraient 
vous adresser. » 

Du château de Compiègne, où le 9 août avait 
été célébré son mariage avec la princesse Louise 
d'Orléans, le roi Léopold avait écrit à son 
minisire des affaires étrangères pour l'amener 
doucement au système préconisé par Stockmar. 
i< Nous devons, « disait-il, » nous mettre dans 
la position de la Hollande, c'est-à-dire rejeter 
toute condition qui nous serait onéreuse. En 
même temps, si on pouvait nous faire des pro- 



30 



LE BARON STOCKMAR. 



positions acceptables, avec ratification du roi 
Guillaume et évacuation immédiate du terri- 
toire, il n'y a pas de doute que ce serait là ce 
qui finirait le plus promptement nos affaires. » 
M. de Muelenaere demeurait toujours inébran- 
lable. 

Sur ces entrefaites, le général Goblet, qui 
avait été momentanément adjoint à M. Van de 
Weyer près la conférence, revint inopinément 
à Bruxelles, porteur de nouvelles propositions 
au delà desquelles le cabinet du roi Léopold ne 
pourrait être entraîné dans la négociation directe 
qu'il s'agissait d'ouvrir avec la Hollande. C'est 
ce qu'on appela le thème de lord Palmerston. 
A la suite d'un conseil de cabinet présidé par le 
Roi, M. de Muelenaere déposa le portefeuille des 
affaires étrangères et fut remplacé, le 18 sep- 
tembre, par le général Goblet. Le plan conçu 
par cet homme d'État obtint un succès rapide et 
complet : il aboutit à la prise de la citadelle 
d'Anvers et à la convention de Londres du 
21 mai 1833. On sait que cette convention éta- 
blissait entre la Belgique et la Hollande une trêve 
indéfinie pendant laquelle la Belgique restait 
en possession des parties contestées du Lim- 
bourg et du Luxembourg. 

Stockmar n'avait pas été étranger à la plupart 



LE BARON STOCKMAR. 



31 



de ces incidents ; cependant il n'attendit point 
le conclusion de la trêve du 21 mai. Depuis 
trois ans il n'avait pas vu sa famille, et sa santé 
se ressentait des incessants travaux auxquels 
il avait dû se livrer. Au mois de février 1833, il 
était enfin retourné à Cobourg. Mais de sa 
paisible retraite en Thuringe, il continuait de 
suivre d'un œil vigilant la marche des événe- 
ments en Europe, plein de foi dès lors dans 
l'avenir de la nationalité belge. 11 continuait de 
correspondre avec le roi Léopold et avec 
M. Van de Weyer, qui avait pour lui la plus 
affectueuse considération. Le 19 février, M. Vali- 
de Weyer écrivait au roi des Belges que le 
départ du baron Stocknjar laissait à Londres 
un grand vide. « Il a eu pour moi, » disait-il, 
« toute l'affection et la sollicitude d'un père, 
comme j'ai pour lui tout l'attachement d'un 
fils. Je n'oublierai jamais les sages conseils que 
je dois à son amitié. » 

Ces nobles paroles honorent à la fois le 
conseiller intime du roi Léopold et le repré- 
sentant officiel de la Belgique indépendante. 
Stockmar rendit incontestablement des ser- 
vices à notre patrie ; mais en les reconnaissant, 
en les signalant, il ne faut pas cependant 
les exagérer. Le rôle de Stockmar était, en 









32 



LE BARON STOCKMAE. 



définitive, celui d'un agent secret et irresponsa- 
ble. En cette qualité, il donnait de sages conseils. 
Mais, sans diminuer en rien la valeur du 
baron Stockmar, on peut affirmer que son 
labeur occulte ne peut être mis en comparaison 
avec l'action mémorable des hommes qui ont 
attaché officiellement leurs noms aux faits et 
aux actes constituant l'histoire de la fondation 
de la Belgique indépendante. 



TI 



Une haute position officielle en Belgique même 
avait été offerte à Stockmar. « Ses talents poli- 
tiques, » dit Charles White ('), « sa profonde con- 
naissance du cœur humain, son intégrité, son 
noble désintéressement, l'eussent rendu digne 
d'occuper un poste élevé dans les conseils du 
Roi. Mais quoique les offres les plus pressantes 
lui eussent été faites, il les refusa toutes, et se 
contenta du titre honorable et simple d'ami 
du Roi. » En réalité, Stockmar n'avait aucun 

(') Révolution belge de 1850, t. III, chap. IV. — Charles 
White, qui avait été secrétaire de lord Ponsonby, était 
très-bien in formé. 



- 



34 



LE BAIION STOCKMAR. 



goût pour la routine officielle : il préférait les 
coulisses à la scène, qui l'aurait placé en vue 
du public ; et, quoiqu'il eût le sentiment de sa 
valeur, il voulait rester dans l'ombre. Content 
de la pension dont il jouissait sur l'ancienne 
dotation anglaise du prince Léopold, il con- 
tinua d'entretenir secrètement avec le roi des 
Belges une importante correspondance; il avait 
été et il demeura son conseiller le plus influent, 
son agent le plus actif, particulièrement dans 
ce qu'on appelait la politique de famille. C'est 
ainsi que, vers la fin de 1835, il ménagea avec 
succès l'union du prince Ferdinand de Saxe- 
Cobourg avec la reine doha Maria de Portugal. 
Quoique toujours ignoré, le rôle de Stockmar 
va s'agrandir. Le 25 mai 1837, il débarquait de 
nouveau en Angleterre. C'était le lendemain du 
jour où la princesse Victoria, nièce du roi des 
Belges et héritière présomptive du trône de la 
Grande-Bretagne, avait atteint sa dix-huitième 
année, c'est-à-dire sa majorité légale. Le 20 juin 
suivant, elle succédait à Guillaume IV. Or, dans 
sa prévoyance, le roi Léopold avait chargé 
Stockmar de la délicate mission de donner con- 
seil et assistance à la jeune reine. C'était lui assi- 
gner à la cour d'Angleterre une position en 
quelque sorte indéfinie. En réalité, il remplis- 



î t 






LE BARON STOCKMAR. 



35 



sait près de la reine Victoria les fonctions de 
secrétaire privé ou de conseiller de cabinet, 
mais sans en avoir le titre. Telle était d'ailleurs 
sa discrétion, tel était son désintéressement, qu'il 
ne porta ombrage à' personne. Seul, dit-on, 
M. Abercromby ('), alors speaker de la Chambre 
des communes, manifesta le dessein de signaler 
au Parlement la singulière situation de ce baron 
allemand à la cour d'Angleterre; mais le pre- 
mier ministre, lord Melbourne, lui apprit qu'il 
s'était lui-même employé à faire venir Stockmar 
en Angleterre et à le proposer pour ce poste. 
Quoique Stockmar n'eût point tardé à conquérir 
l'entière confiance de lord Melbourne, celui-ci ne 
put cependant s'empêcher de dire une autre 
fois : « Le roi Léopold et Stockmar sont d'hon- 
nêtes gens et des gens d'esprit; mais je déteste 
d'entendre répétera chaque instant par mesamis 
que je subis leur influence. Je sais que cela n'est 
pas; mais encore une fois je n'aime pas qu'on le 
dise. » Et, en effet, Stockmar, à cette époque 
du moins, s'abstint de toute ingérence prémé- 
ditée dans les affaires politiques du pays; s'il 
s'en était mêlé, « s'il avait commis une pareille 
faute, il aurait agi contrairement aux instruc- 



(') Depuis lord Dumferline. 



36 



LE BARON STOCKMAK. 



tions de son maître, de Léopold, et il se serait 
rendu impossible en Angleterre ('). » Donc, si 
Stockmar fut très-fréquemment initié aux affai- 
res de l'État, il se garda bien de le montrer et 
d'exciter la jalousie des membres du gouverne- 
ment. « Rarement, » a dit la reine Victoria, « sou- 
verain a eu le bonheur de rencontrer un plus 
sincère ami, dans le meilleur sens de ce mot, 
un conseiller si sage, si judicieux, si honnête. » 
Le projet d'unir le prince Albert de Saxe- 
Cobourg avec sa cousine, la princesse Victoria, 
avait été discuté dès 1836, entre le roi Léopold 
et Stockmar. Après son avènement, la reine 
Victoria, tout en accueillant favorablement 
l'idée de son oncle, résolut d'ajourner encore 
un engagement définitif. Elle entretint Stockmar 
de ce sujet et le chargea d'accompagner le 
prince Albert, dans un voyage en Italie. Le 
prince qui venait de poursuivre ses études à 
Bruxelles, sous les yeux de son oncle, allait 
maintenant achever son éducation sous la tutelle 
de Stockmar. Celui-ci sut remplir fidèlement la 
nouvelle tâche qui lui était confiée. Sous son 
intelligente et prudente direction, le prince 
Albert perfectionna ces rares qualités qui 



(') Denkwùrdigheiten, p. o24. 



LE BARON STOCKMAR. 



37 



devaient, moralement et politiquement, le ren- 
dre si digne des hautes destinées auxquelles il 
allait être appelé. Dès lors il conçut aussi pour 
son « mentor » le noble et profond attachement 
qu'il devait lui conserver toute sa vie. 

Au mois de novembre 1839, le prince Albert 
fut fiancé à la reine Victoria. Immédiatement 
après il partit pour Wiesbaden où le roi Léo- 
pold et Stockmar l'attendaient. Il fut alors con- 
venu que ce dernier retournerait en Angleterre 
pour représenter les intérêts du prince dans les 
arrangements préliminaires à la cérémonie du 



mariage. 



Stockmar revint à Windsor le 9 janvier 1840. 
Le gouvernement demandait pour l'époux futur 
de la reine la même indemnité qui avait été 
allouée au prince Léopold en 1817, c'est-à-dire 
1,250,000 francs par an. Or, à la Chambre des 
communes, une majorité de deux cent soixante- 
deux voix contre cent cinquante-huit réduisit 
de 50,000 livres à 30,000 la dotation proposée. 
« Comme je sortais du palais, » dit Stockmar 
lui même ('), <• je rencontrai lord Melbourne sur 
l'escalier. Il me prit à part et m'adressa ces 
propres paroles que je transcris ici parce 



(') Denkwùrdigkeiten, p. 346. 



38 



LE BARON STOCKMAR. 



qu'elles sont mémorables, sincères et dégagées 
de tout esprit de parti : « Le prince va être 
furieux contre les tories. Ce ne sont pourtant 
point les tories seuls, mais les tories, les radicaux 
et un grand nombre des nôtres qui se sont tous 
entendus pour rogner son revenu. » Je lui tendis 
la main pour le remercier d'une sincérité si peu 
commune, et je lui dis : « Vous êtes un honnête 
homme. J'espère que vous répéterez au prince 
en personne ce que vous dites là. » 

En effet, lord Melbourne, d'accord avec 
Stockmar et s'inspirant de ses conseils, dit au 
prince, une dizaine de jours après le mariage, 
« qu'il était temps de se réconcilier avec les 
partis et de montrer la branche d'olivier. ». 
Il ne faut pas perdre de vue que cette époque 
était bien différente de la nôtre. Les passions 
soulevées par le bill de la réforme n'étaient pas 
encore assoupies, et whigs et tories se combat- 
taient avec un tout autre acharnement que de 
nos jours. Or, Stockmar avait trop de sens 
pour ne pas entrevoir combien serait préjudi- • 
ciable aux intérêts de la royauté le soupçon 
d'une politique partiale. Il s'efforça donc de 
rallier d'abord lord Melbourne à son opinion, 
et il réussit, par ses sages conseils, à placer la 
couronne au-dessus des partis. Il usa de toute 



LE BARON STOCKMAR. 



39 



son influence pour empêcher le prince Albert 
de nourrir des préventions ou de concevoir de 
la rancune contre les tories, et en cela, a dit un 
publiciste anglais, il rendit au prince, aussi 
bien qu'au pays, un excellent service. 

On appréhendait que le bill en vertu duquel 
la régence devait être éventuellement conférée 
à l'époux de la reine ne devînt une nouvelle 
source d'embarras. Mais le bill passa sans 
autre opposition que celle du duc de Sussex, 
grâce à la manière adroite dont Stockmar 
s'était entremis pour neutraliser l'opposition du 
duc de Wellington et de sir Robert Peel, les 
puissants chefs du torysme. 

Stockmar retourna en Allemagne au mois 
d'août 1840, croyant avoir rempli sa mission en 
Angleterre. C'était une pure illusion. Dès le mois 
de novembre, se rendant aux pressantes instan- 
ces de la reine et du prince Albert, il revenait à 
Windsor. 11 continua ainsi, pendant encore dix- 
sept années, à résider en Angleterre durant l'au- 
tomne, l'hiver et le printemps, ne se réservant 
que l'été pour passer quelques mois à Cobourg 
avec sa famille. Le plus puissant organe de la 
presse britannique a rendu noblement justice 
au dévouement de ce fidèle conseiller, de celui 
qu'on appelait Yami royal. « L'histoire de la 



40 



LE BARON STOCKMAR. 



royauté anglaise dans les trente-cinq dernières 
années, » dit le Times, « porte témoignage du 
zèle, de la prudence et de la sagesse avec lesquels 
Stockmar remplit ses difficiles devoirs. » 

La vie de Stockmar en Angleterre était très- 
uniforme; elle s'écoulait entièrement dans le 
cercle de la cour. Stockmar suivait celle-ci dans 
ses diverses résidences, et partout il trouvait 
l'appartement du baron, à Buckingham-Palace, 
au château de Windsor, à Osborne. On le voyait 
chaque soir, aussitôt après le dîner, s'échapper 
des salons pour aller se renfermer dans son 
appartement où bientôt arrivait le prince Albert, 
chargé de papiers et de dépêches [despatch- 
boxes). Il s'asseyait sur le sopha et un long et 
confidentiel entretien commençait entre le vieil 
ami de la maison et son éminent élève ('). 

Stockmar avait une grande influence, mais il 
ne l'employait qu'au service du bien public. Un 
Belge illustre, le comte Félix de Mérode, disait 
de lui : « C'est un original, mais quel honnête 
homme ! » On raconte qu'un riche Anglais, au- 



(') Voir la remarquable notice insérée dans les Preus- 
sische Jahrbùcher, t. XII (1863), p. 337. Cette notice est 
de Charles Meyer qui fut pendant longtemps le bibliothé- 
caire et le secrétaire du prince Albert. 



LE BARON STOCKMAK. 



41 



leur et membre du Parlement, vint un jour le 
trouver et lui promit 10,000 livres sterling 
(250,000 francs) s'il voulait appuyer près de la 
reine son désir d'être élevé à la pairie. Stock- 
mar répondit : «Je vais passer dans la chambre 
voisine pour vous laisser le temps de vous retirer. 
Si, en rentrant, je vous trouve encore ici, je vous 
ferai jeter à la porte par les domestiques. » 

L'intelligence et une sorte de fierté rayon- 
naient dans la physionomie expressive de Stock- 
mar; d'une stature moyenne, de complexion 
délicate, la vie semblait s'être concentrée dans 
des yeux bruns qui avaient conservé tout le feu 
de la jeunesse. 

« Nous l'avons connu personnellement, » dit 
un écrivain anglais ('), ■< nous l'avons vu active- 
ment mêlé à ces conciliabules et à ces délibéra- 
tions qui ont fait l'occupation capitale de sa vie ; 
nous l'avons entendu parler en oracle et en 
oracle respecté, tantôt dans une petite chambre 
de Windsor-Caslle ou de Buckingham-Palace," 



(M L'auteur d'un très-intéressant article consacré par la 
Revue d'Edimbourg (octobre 1 872) aux souvenirs du baron 
Stockmar. 

La Revue de Westminster a révélé que l'article de la 
Revue d'Edimbourg a été écrit par quelqu'un aussi bien 
initié que Stockmar lui : jHêni£'^"te yi^ privée de la cour. 




42 



LE BARON STOCKMAR. 



tantôt dans un méchant appartement de Davies- 
street ou de Holles-street dans lequel il se 
retirait parfois comme Achille sous sa tente. Il 
exposait son avis avec une gravité sentencieuse, 
en homme habitué de vieille date à être écouté 
et obéi. Il était affligé de dyspepsie au plus haut 
degré, très-difficile à nourrir, très-sensible au 
froid... Ce genre de tempérament ne porte pas 
à la bienveillance ; mais, dans le cas du baron 
Stockmar, une chaleur et une bonté de cœur 
naturelles tempéraient les humeurs noires et 
chagrines. Il était capable de se dévouer sans 
réserve à ceux qu'il aimait... Nous l'avons connu 
et tenu pour un homme foncièrement bon, 
honorable, qui adorait les enfants, fidèle à ses 
amis, d'une discrétion admirable, d'un juge- 
ment sain. S'il n'avait pas toute la sagesse qu'on 
lui a prêtée, son fds a du moins raison de soute- 
nir qu'il avait le tem pérament et le cœur d'un 
bon Allemand. Il était bien de son pays; son 
long séjour à l'étranger n'avait rien changé au 
type national. L'atmosphère même de sa cham- 
brée sentait l'Allemagne. En tous lieux, il voyait 
toutes choses à un point de vue exclusivement 
germanique, et quoique versé dans la politique, 
quoique en relations journalières avec les pre- 
miers hommes d'État de l'Angleterre, il ne 



LE BARON STOCKMAK. 



43 



s'intéressait que très-médiocrement aux affaires 
de ce grand pays tant qu'elles ne concernaient 
point la maison de Cobourg ou l'Allemagne. C'est 
ainsi qu'il ne fut jamais soupçonné d'avoir 
voulu se mêler à aucune intrigue locale. Quoi- 
que sa position fût très-délicate, il avait égale- 
ment la confiance de tous les partis, et personne 
ne songeait à l'accuser de prétendre à la moin- 
dre influence sur la politique intérieure de 
l'Angleterre ; aussi était-il bien éloigné de s'en 
occuper autant que des intérêts de la famille 
royale ou des affaires du continent. Ces ré- 
flexions et ces faits ont leur valeur si on veut 
apprécier avec impartialité son caractère et sa 
conduite comme conseiller intime et ami du roi 
Léopold et du prince Albert. En cette qualité, 
il est à l'abri de tout blâme et de tout reproche.» 
11 n'y a, ce semble, rien à ajouter à celte 
remarquable appréciation morale et politique. 
On a objecté depuis que la position du baron 
Stockmar en Angleterre était celle de « ministre 
secret et irresponsable d'un souverain consti- 
tutionnel, » et que cette position était hautement 
irrégulière; mais admettant, a-t-on ajouté, que 
les objets de la sollicitude de Stockmar fussent 
la couronne et non le pays; —la Belgique et 
l'Allemagne, non l'Angleterre, il faut recon- 



•14 



LE BAROX STOCKMAR. 



naître qu'il agit sagement et consciencieusement 
dans la position irrégulière qu'il occupait ('). 
Quoi qu'il en soit, on a pu dire encore que, par 
son caractère exceptionnel, Stockmar méritait 
de posséder une position également exception- 
nelle sans qu'il en résultât les graves inconvé- 
vients que l'on aurait eu à regretter si elle avait 
été prise par un homme ordinaire. Lord Mel- 
bourne disait de Stockmar : « Ce n'est pas seu- 
lement un excellent homme; c'est un des hom- 
mes les plus sensibles que j'aie connus. » Lord 
Palmerston, quoiqu'il eût à se plaindre du 
« baron allemand,» affirmait qu'il était l'homme 
le plus désintéressé qu'il eût jamais rencontré. 
Lord Aberdeen ne lui était pas moins favorable : 
" J'ai connu, » disait-il, « des hommes aussi 
intelligents, aussi discrets, aussi bons et aussi 
judicieux, mais je n'ai jamais connu personne 
qui unît à un égal degré toutes ces qualités. » 
Entin lord Liverpool appelait Stockmar le se- 
cond père du prince Albert et de la reine. Voilà 
l'opinion des hommes d'État; quant au peuple, 
il ne connaissait pas du tout l'hôte mystérieux 
des palais de Londres et de Bruxelles. 






(') Voir Westminster Review (avril 1873), p. 475. 



III 



Le baron Stockmar n'avait cessé de s'inté- 
resser aux destinées de notre patrie. Sentinelle 
toujours vigilante, il pouvait s'alarmer un peu 
vite, mais on devait pourtant lui savoir gré de 
ses avertissements répétés. 

Pendant et après la grande crise européenne 
de 1840, il s'efforça de mettre le roi Léopold en 
garde contre les arrière-pensées de la monar- 
chie de juillet. C'était la conviction de lord 
Aberdeen, disait-il, que le ministère belliqueux 
du 1 er mars, présidé par M. Thiers, désirait le 
partage de la Belgique entre la France et la 
Hollande : on ajoutait même que M. de Bois-le- 









46 



LE BARON STOCKMAR. 



Comte, l'envoyé de France à la Haye, était 
l'âme de cette intrigue ('). Mais Stockmar'se fiait 
à l'Europe pour réprimer l'ambition française 
et au bon sens même du peuple hollandais pour 
maintenir l'œuvre de 1830. «...La Hollande et la 
Belgique, » disait-il, « ont des besoins matériels 
identiques, des besoins moraux entièrement 
différents. Qu'on fasse à chacun sa part légi- 
time; qu'on donne satisfaction à la diversité de 
leurs besoins moraux par une séparation dynas- 
tique et administrative; mais qu'au point de vue 
des intérêts matériels on les traite comme une 
famille. Je me représente ces deux pays, et 
peut-être pour longtemps, comme enveloppés 
d'une frontière douanière commune, et cela sans 
préjudice de leur autonomie politique et sans 
aucune crainte de fournir ainsi au roi de Hol- 
lande les moyens de miner l'indépendance de la 
Belgique... » 

Mais, selon Stockmar, il y avait d'autres 
moyens que la force des armes pour réaliser en 
tout ou en partie les arrière-pensées de la 
France. Tel était, par exemple, le projet d'union 
douanière. Stockmar voyait dans ce projet 
agité en 1840-1841, de grands dangers pour 

( 1 ) Denkwurdigkeiten, p. 37* . 






LE BARON STOCKMAR. 



47 



l'indépendance et la neutralité de la Belgique ('). 
Aussi déconseillait-il formellement au roi Léo- 
pold de se fier à la condescendance apparente 
de la France. En admettant que l'union fût favo- 
rable à l'ensemble des industries belges, elle 
n'en aurait pas moins pour conséquence, selon 
lui, de modifier totalement la situation politique 
du pays. Il croyait que la Belgique pouvait vivre 
comme État indépendant et neutre, tandis que, 
après quelques années d'une union économique 
qui aurait fusionné ses intérêts généraux avec 
ceux de la France, la Belgique pourrait bien 
subsister quelque temps encore sous les dehors 
d'un État, tout en n'étant plus qu'une province 
française. 

En janvier 1842, Frédéric-Guillaume IV, roi 
de Prusse, vint rendre visite à la cour d'An- 
gleterre pour assister comme parrain au bap- 
tême du prince de Galles. 11 désira connaître 
Stockmar dont il se défiait un peu, le familier 
du château de Windsor passant pour le protec- 
teur de la révolutionnaire Belgique. L'entretien 
fut intéressant, et Stockmar s'efforça de rendre 

(') On trouvera tous les détails relatifs au projet d union 
douanière dans les ouvrages que nous avons consacrés à 
Joseph Lebeau, au comte Le Hon et au comte de Muelenaere. 



•' 



48 



LE BARON STOCKMAR. 



un nouveau service à notre pays. Frédéric- 
Guillaume IV avait les idées les plus erronées 
sur la politique du roi Léopold, les préventions 
les plus fortes contre les aspirations des Belges, 
les doutes les plus sérieux sur la durée de 
l'État fondé en 1830. Le roi parla longtemps et 
même avec éloquence : il commença par rap- 
peler ses devoirs envers l'Allemagne; il était le 
champion naturel de l'honneur et de la prospé- 
rité de l'Allemagne et obligé ainsi de prévenir 
le danger dont la Belgique pourrait être cause. 
Il désirait que la Belgique pût s'unir à l'Alle- 
magne et entrer dans la confédération germa- 
nique. Il voulait une preuve des bons sentiments 
du roi Léopold à l'égard de l'Allemagne, car, 
si une guerre éclatait, les forteresses belges 
tomberaient au pouvoir des Français : c'était 
l'opinion de tous ses généraux. Stockmar n'avait 
pas interrompu une seule fois son royal inter- 
locuteur ; lorsque Frédéric-Guillaume eut parlé 
pendant près d'une heure, Slockmar résuma 
brièvement ses objections. Il rappela l'état 
politique de l'Europe en 1830 et combien 
celle-ci était redevable au prince Léopold pour 
le service qu'il avait rendu en acceptant la 
couronne de Belgique; loin de la seconder dans 
une entreprise ayant pour but le bien commun, 






LE BARON STOCKMAU. 



4-9 



les puissances du Nord, par une politique mal- 
habile, avaient certainement contribué à sus- 
citer les conditions fâcheuses dont se plaignait 
le roi de Prusse. Frédéric-Guillaume, habitué 
à la discipline d'une cour absolutiste et mili- 
taire, changea de physionomie en entendant 
le libre langage de Stockmar. Celui-ci continua 
tranquillement à développer les raisons qui 
lui faisaient considérer l'existence de la Belgi- 
que comme moins précaire que le supposait le 
Roi. Il termina sa réplique en confessant que, 
dans les conjonctures présentes, il lui parais- 
sait impossible de réaliser le vœu de Frédéric- 
Guillaume, c'est-à-dire d'associer la Belgique 
à la confédération germanique, d'autant plus 
que la politique du nord-est de l'Europe avait 
fait tout ce qu'elle avait pu depuis 1830 pour 
détacher la Belgique de la Prusse et de l'Alle- 
magne et la pousser vers la France. Les vives et 
sincères paroles de Stockmar laissèrent, ce sem- 
ble, une impression durable dans l'esprit de 
Frédéric-Guillaume IV qui, à son retour, visita 
le roi Léopold au château de Laeken. 

Deux ans après, l'empereur de Bussie vint 
également à la cour d'Angleterre. Dès que la 
visite du Gzar avait été regardée comme pro- 
bable, Stockmar s'était entretenu avec lord 

4 






50 



LE BARON STOCKMAR. 



Aberdeen, alors chef du Foreign-Office, sur 
l'opportunité de saisir cette occasion pour 
amener l'établissement de rapports diploma- 
tiques entre les cours de Saint-Pétersbourg et 
de Bruxelles. Lord Aberdeen accueillit cette 
ouverture avec empressement, et il fut résolu 
qu'il ferait sonder le terrain par le comte 
Orloff. Le 4 et le S juin 1844, l'empereur 
Nicolas eut de longues conversations avec lord 
Aberdeen et sir Robert Peel. Le Czar avait dit 
presque soudainement au chef du Foreign- 
Office : — « Vous voulez parler avec moi de la 
Belgique. — Au vrai, pas encore, répondit 
Aberdeen. — Bien, répondit le Czar; mais 
parlons-en tout de suite. Je veux oublier que 
je suis empereur; oubliez, de votre côté, que 
vous êtes ministre d'Angleterre. Nous serons, 
moi Nicolas, vous Aberdeen... J'entends que 
votre reine désire que je sois avec Léopold 
sur un pied amical. C'est mon vœu le plus sin- 
cère : j'ai toujours aimé et estimé l'oncle de la 
reine, et je me réjouirais beaucoup si je pou- 
vais renouer les liens de notre ancienne amitié. 
Mais aussi longtemps que des officiers polonais 
seront au service du Roi, cela est impossible. 
Ainsi que nous l'avons dit, nous jugeons main- 
tenant les choses non comme empereur et 



LE BARON STOCKMAR. 



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ministre, mais comme des gentlemen. Les Polo- 
nais sont et demeurent des rebelles. Est-ce 
qu'un gentleman doit donc garder à son service 
des rebelles contre son ami ?... Que diriez-vous 
si je prenais O'Connell sous ma protection, si 
je le faisais ministre?... Dites à votre reine 
qu'aussitôt que Sa Majesté m'aura fait savoir 
que les Polonais ont quitté le service du roi, le 
lendemain mon minisire aura reçu l'ordre de 
se rendre à Bruxelles. Je n'ai pas reconnu et 
ne reconnaîtrai point la révolution belge; mais 
j'ai reconnu plus tard l'État belge. Je sais tenir 
parole ; je respecte et observe honnêtement les 
traités; mon devoir est par conséquent de 
veiller désormais à la conservation de la Bel- 
gique comme de tout autre État existant en 
Europe. Je souhaite la prospérité de la Belgique 
autant que celle de tout autre pays. » 

Les dernières préventions de l'Allemagne et 
les dernières rancunes de la Bussie s'évanoui- 
rent pendant les terribles orages de 1848. « Qui 
aurait jamais cru en 1831 , » disait Stockmar, « à 
quelle hauteur s'élèveraient en 1848, aux yeux 
de l'Allemagne, de la Prusse, de Berlin, la Bel- 
gique, sa constitution, son gouvernement?... » 
Après une visite rendue au roi Léopold, à 
Bruxelles, il écrivait (juillet 1849) : « Quel que 






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LE BARON STOCKMAR. 



soit le sort de la France, je ne crains rien pour 
la Belgique, surtout si Dieu continue au Roi la 
santé et la vie, s'il le maintient dans l'esprit 
avec lequel il s'est acquitté jusqu'ici de sa tâche 
pour le bonheur de son peuple et l'exemple de 
tous les autres. Lui seul dans toute l'Europe a 
fourni son tribut pour la réhabilitation du prin- 
cipe monarchique, et autant il a fait pour le 
salut de la royauté, autant ses collègues ont 
travaillé à la ruiner. » 

'Les formidables événements de 1 848 n'avaient 
point surpris Stockmar. 11 les pressentait depuis 
longtemps. Il prédisait que le système de Louis- 
Philippe et de M. Guizot conduirait la France 
à une catastrophe ('). Il écrivait en 1847 : « Je 
prévois de grandes révolutions... Je suis de plus 
en plus convaincu que nous sommes à la veille 
d'une grande crise politique... » 

Lorsque cette crise éclata, au mois de février 
suivant, il se trouvait en Allemagne; depuis 
longtemps, dans ses entretiens avec le prince 

(') Stockmar, selon la remarque du Spectator, n'avait 
jamais estimé Louis-Philippe bien haut ; quant à M. Guizot, 
il avait pour lui une franche aversion parce qu'il le regar- 
dait comme ayant été l'agent direct des convulsions de 
l'Europe par « son arrogance, sa courtisanerie, son insou- 
ciance et son ignorance du monde et des hommes. » 



LE BARON STOCKMAR. 



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Albert et avec l'ambassadeur Bunsen, il souhai- 
tait d'autres destinées pour ce grand pays. Il 
voulait l'Allemagne libre et unie sous la direc- 
tion de la Prusse. 11 s'associa de cœur au mou- 
vement germanique et siégea au parlement de 
Francfort comme mandataire de Cobourg. On 
voulut le nommer ministre des affaires étran- 
gères de l'archiduc Jean, vicaire de l'empire : il 
refusa ces fonctions ; mais il n'eût pas décliné la 
mission de représenter l'Allemagne à Bruxelles. 
Le dénoûment de cette première crise ger- 
manique trompa les espérances de Stockmar : il 
vit avec chagrin Frédéric Guillaume IV refuser 
la couronne impériale. Toutefois il ne se décou- 
ragea point. Dès lors il semblait entrevoir les 
destinées promises à l'héritier de la couronne, 
au prince de Prusse, devenu aujourd'hui l'empe- 
reur Guillaume 1 er ; car déjà il prédisait la 
consolidation de l'Allemagne sous l'hégémonie 
prussienne ('). 



(*) On lit dans la Revue d'Edimbourg : « Loin de vouloir 
exclure l'Autriche de la confédération, le prince Albert fut 
peut-être le promoteur de la proposition que fit Gagern 
d'appeler à Francfort l'archiduc Jean comme administrateur 
ou régent de l'Empire. Stockmar, qui était sur les lieux, 
crut servir la cause de la Prusse en démontrant qu'un prince 
autrichien ne convenait pas à ce poste. Dans un plan qu'il 



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EL BARON STOCKMAR. 



De retour en Angleterre, au mois de novem- 
bre 1849, Stockmar constatait, avec satisfaction, 
l'accord de tous les partis pour maintenir 
l'indépendance de la Belgique. Palmerston 
avait déjà dit : « La Grande-Bretagne a garanti 
l'indépendance de la Belgique, et celle-ci est 
tellement nécessaire à l'Angleterre que, si grand 
que soit aujourd'hui l'amour de la paix, un 
attentat à l'indépendance belge eût fatalement 
conduit à la guerre. » De son côté, lord John 
Russell avail tracé dans un mémorandum ces 
paroles significatives : « Nous chercherons, dans 
tous les cas, à maintenir la paix, sauf si la 
France attaque la Belgique. » Le 27 janvier 1850, 
Stockmar écrivait : « En Angleterre l'indépen- 
dance de la Belgique est devenue un axiome 
politique tel que la plus complète entente existe 
à cet égard parmi tous les partis... La France 
pourrait s'imaginer faire un grand sacrifice 
à l'Angleterre en lui abandonnant Anvers; mais 
je doute qu'il se trouvât un seul Anglais qui se 

traça pour la future constitution du pays, il soutint fran- 
chement que, si on ne pouvait pas garder les provinces 
allemandes del'Autriche, il valait mieux pour les trente-deux 
autres millions d'Allemands s'organiser et se grouper autour 
de la Prusse, en laissant en dehors sept millions d'Austro- 
Allemands qu'on rattraperait toujours plus tard. . 



LE BARON STOCKMAR. 55 

prêtât aux déceptions d'un tel marché. Je crois 
aujourd'hui plus fortement que jamais que 
la Belgique, en tant qu'État indépendant, ne 
peut succomber de nouveau que par la faute 
de son propre gouvernement ou de sa repré- 
sentation nationale. Mais le roi et le gouverne- 
ment, d'une part, les Chambres de l'autre, ont 
depuis 1848 prouvé de fait à toute l'Europe, les 
uns qu'ils savent gouverner, les autres qu'elles 
sont capables d'exercer dûment la part du 
pouvoir qui leur est attribuée par une constitu- 
tion vraiment parlementaire. — Si j'étais mi- 
nistre de Belgique dans un moment de crise 
européenne, ma politique serait celle-ci : 
i° Maintenir dans toute la force du terme la 
neutralité conventionnelle de la Belgique ; 
2° M'attribuer vis-à-vis de l'Europe l'interpréta- 
tion de cette neutralité; 3° Afin de pouvoir 
m'acquitter convenablement de cet acte d'auto- 
nomie belge, mettre sur pied la force armée la 
plus considérable possible, dans la ferme con- 
fiance qu'en de telles circonstances il ne 
viendrait à l'idée d'aucune puissance euro- 
péenne d'attaquer la neutralité d'un État qui 
peut, à son choix, amener 100,000 hommes 
de renfort à l'une ou à l'autre des armées belli- 
gérantes. » 






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LE BARON STOCKMAR. 



Quand Louis-Napoléon Bonaparte eut accom- 
»pli le coup d'État du 2 décembre i85i , Stock- 
mar dit que d'une telle entreprise, hautement 
coupable à ses yeux, ne pourrait sortir qu'une 
nouvelle catastrophe. Des précautions furent 
immédiatement prises contre l'ambition napo- 
léonienne, contre toute tentative ayant la Bel- 
gique pour but. Les ministres anglais ayant 
demandé au comte Brunnow quelle serait la 
conduite du gouvernement russe au cas où la 
Belgique serait menacée par la France, l'ambas- 
sadeur du czar répondit: « J'ai écrit aujourd'hui 
à Nesselrode que je prenais sur moi de répéter 
au cabinet anglais ce que l'empereur Nicolas 
avait pensé et dit autrefois sur la Belgique et le 
roi Léopold, à savoir que, si la Belgique était 
menacée, la Bussie ferait cause commune avec 
l'Angleterre. » Des assurances analogues vinrent 
bientôt de Berlin et de Vienne : partout la 
Belgique était regardée comme le boulevard de 
l'indépendance européenne. Mais l'Angleterre 
se trouvait toujours au premier rang des défen- 
seurs de notre nationalité ; c'est ainsi que 
Stockmar écrivait encore le 3 janvier 1852 : 
« On a fait savoir confidentiellement à Paris 
que l'indépendance de la Belgique constituait 
pour l'Angleterre un intérêt politique essentiel 






LE BARON STOCKMAR. 



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et que le gouvernement britannique s'était 
engagé par traité à défendre cet intérêt » 

Stockmar attendait de la Prusse une conduite 
également ferme. « La Prusse, » disait-il, « n'ou- 
bliera point que la Belgique est son plus sûr 
rempart contre les convoitises de la France. » 
Paroles plus vraies encore depuis que les mé- 
morables événements de 1870 ont accru l'im- 
portance politique et stratégique de notre 
pays. 

Affermie par sa sagesse et assurée de n'être 
jamais délaissée, la Belgique, en juillet 1856, 
célébra avec une entière confiance dans ses 
destinées le vingt-cinquième anniversaire de 
l'inauguration de Léopold I er . Il est inutile de 
dire que Stockmar s'associa avec effusion à ce 
triomphe de la royauté belge, triomphe sans 
précédent, selon lui. « Je ne me souviens pas, » 
disait-il, « d'avoir jamais ouï parler d'un sem- 
blable triomphe, cœteris paribus. La récom- 
pense a été accordée pleinement et avec amour, 
mais elle a été méritée à tous égards. » 

Pour ce qui le concernait, Stockmar considé- 
rait alors sa tâche comme finie et après avoir 
pris part aux négociations qui amenèrent le 
mariage delà princesse royale d'Angleterre avec 
le prince héréditaire de la couronne de Prusse, 






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LE BARON STOCKMAR. 



il n'eut plus d'autre désir que d'achever le 
soir de sa vie dans le calme le plus profond. Le 
9 mars 1 857, il écrivait du château de Windsor 
au roi Léopold : « Au printemps de 1837, il y a 
maintenant vingt années, je revins en Angleterre 
pour assister la princesse Victoria, aujourd'hui 
reine. Cette année je serai septuagénaire, et je 
dois renoncer aux fonctions si laborieuses d'un 
ami paternel, d'un confesseur. Je dois dire 
adieu, et cette fois pour toujours. La loi de la 
nature l'exige ainsi. J'ai travaillé tant que mes 
forces me l'ont permis à une œuvre que ma 
conscience approuve, heureux de n'avoir aucun 

reproche à me faire » Quelques semaines 

après il quittait cette cour où il avait si long- 
temps vécu, employant ses grandes facultés, 
avec le plus rare désintéressement, à guider, 
instruire, encourager et fortifier les autres ('). 
La reine et le prince Albert ne se doutaient 
point que leur vieil ami ne reviendrait jamais; 
sa résolution était pourtant irrévocable. 

Il se retira dans sa ville natale, à Cobourg. 
Mais il ne brisa point les liens qui pendant si 
longtemps avaient uni son existence à celle de 
ses princes bien aimés; les relations les plus 






(') Quarterly Review (octobre 1872), p. 416. 



LE BARON STOCKMAR. 



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affectueuses continuèrent par correspondance 
avec ceux qu'il avait laissés en Angleterre et 
en Belgique. 

La reine Victoria et le prince Albert n'ou- 
bliaient point leur vieux conseiller. Ils le revi- 
rent deux fois : en 1858, au château de Babels- 
berg (Potsdam); en -1860, à Cobourg. Qui aurait 
pu prévoir qu'un an après le prince Albert 
serait soudainement enlevé à l'affection de tous 
par une mort prématurée ! Ce fut surtout un 
coup terrible pour le vieillard qui lui avait servi 
de second père. « Un édifice, » dit-il alors, « un 
édifice qui avait été élevé par vingt ans de 
labeurs, pour l'accomplissement d'un but grand 
et important, avec un pieux sentiment du 
devoir, s'est écroulé dans ses fondements. » 

En 1862, la reine veuve vint seule rendre 
visite au conseiller et à l'ami de celui qui n'était 
plus. A la vue des photographies et portraits 
étalés sur la table, Stockmar ne put contenir 
son émotion. « Mon cher, mon bon prince! » 
s ecria-t-il, « combien je serai heureux de vous 
revoir ! Et ce sera bientôt ! » Ses pressentiments 
ne le trompèrent point. Le 8 juillet 1863, il 
était atteint d'une attaque de paralysie et il ne 
tarda point à succomber. Il avait alors septante- 
six ans. 



*!**£■"'& 



tW LK BARON STOCKMAR. 

Modestes comme avait été sa vie furent les 
funérailles de l'homme éminentqui s'était illus- 
tré par son obscurité môme. Mais le souvenir 
du conseiller de Léopold I er et de la reine 
Victoria fut noblement conservé. Dans le cime- 
tière de Cobourg s'éleva un monument dont le 
plan était dû à la princesse royale de Prusse ; 
on y lit l'épitaphe suivante : 



A LA MÉMOIRE DU BARON CHRISTIAN-FRÉDÉRIC 

DE STOCKMAK, NÉ LE 22 AOÛT 1787, 

MORT LE 9 JUILLET 1863, PAR SES AMIS DANS 

LES MAISONS RÉGNANTES DE BELGIQUE, DE COBOURG, 

D'ANGLETERRE ET DE PRUSSE. 



Un ami nuèleieya pius*iiaé qû«-|\frère. » 












I 



■ 



I 










*■* 



LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE, 
Par Théodore Juste. 

Léopold I«, roi des Belges , d'après des documents inédits : 
Première partie (1790-1832), 1 vol. in-8°. •; 

Deuxième partie (1832-1865), 4 vol. in-8°. ' ' 

Surlet de Chokier, régent de la Belgique, d'après ses papiers et 
d'autres documents inédits (1769-1839), 1 vol. in-8°. 

Le baron de Gerlache , ancien président du Congrès natio- 
nal, etc., I vol. in-8». .fc 

Joseph Lebean, ministre d'État, d'après des documehts^inédits, 
(1794-1863), 1 vol. in-8». 

Sylvain Van de Weyer, ancien membre du gouvernement provi- 
soire, ancien ministre plénipotentiaire de Belgique à Londres, etc. , 
d'après des documents inédits, 2 vol. in-8°. 

Le comte Le Hou, ministre d'État, ancien ministre plénipoten- 
tiaire de Belgique à Paris, etc., d'après ses correspondances diplo- 
matiques et d'autres documents inédits (1792-1856), 1 vol. in-8°. 

Le lieutenant général comte Goblet d'Alvlella, ministre 
d'Etat, etc., d'après des documents inédits, 1 vol. in-8°. '*, 

Le comte de Muelenaere , ministre d'État, etc., d'e^s des 
documents inédits (1794-1862), 1 vol. in-8°. 

Charles de Bronckere, bourgmestre de Bruxelles, etc. (1.796- 
1860), 1 vol. in-8°. 

Notes historiques et biographiques sur les fonda- 
teurs de l'État belge (1830-1870), d'après des documents 
inédits, 1 vol. in-8°. 

Le comte Félix de IMérode, membre du gouvernement pro- 
visoire, minisire d'État, représentant, etc., d'après desklocumcnts 
inédits, 1 vot. in-8 ft . 

Lord Palmerston, 1 vol. in-8*. 



BRUXELLES. — PH. GOBBAERTS, 1MP. DU BOI, SUCC. B'EJI. BEVROYE.