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Full text of "Souvenirs du baron Nothomb, pour faire suite à la biographie"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE-GENEVIEVE 




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SOUVENIUS 



DU 



BARON NOTHOMB, 



**: 





Extrait de VAnnuaire de l'Académie royale de Belgique , 
quarante-neuvième année, 1883. 



Imprimerie de F. Hayez. 



LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE. 



SOUVENIRS 



DU 



BARON NOTHOMB, 



POUR FAIRE SUITE A LA BIOGRAPHIE , 



par 



THEODORE JUSTE. 




BRUXELMS''/ • 



LIBRAIRIE C- MUQUARDT 

Libraire du Roi , 

45, Rue de la Régence, 45. 

Même maison a Leipzig. 






188: 



SOUVENIRS DU BARON NOTHOMB. 



Mon dessein n'est point de reproduire la biographie qui 
ligure dans ma collection des Fondateurs de la Monarchie 
belge. Aidé par d'autres documents, ayant sous les yeux la 
correspondance que pendant trente années j'ai entretenue 
avec notre illustre et regretlé confrère, il m'est possible 
aujourd'hui de le montrer dans l'intimité. C'est pourquoi 
cette nouvelle notice pourrait tout aussi bien être intitulée : 
Souvenirs du baron Nothomb. 



Messancy, où naquit Jean-Baptiste Nothomb le 3 juil- 
let 1805, est un village de l'arrondissement d'Arlon. Celte 
ville, aujourd'hui chef-lieu de province, n'était avant 1830 
qu'une sorte de bourgade. L'Athénée royal se trouvait à 
Luxembourg. J.-IS. Nothomb en suivit les cours de 1818 à 
1822. Daus un certificat délivré en 1819, on lit : « Tout 




vfr 



6 



501'VEMHS 



jeune cl lOUt petit il surpasse son âge en vertu et pourra 
servir de modèle au plus âgé. » — « Sa modestie, son assi- 
duité, son application, déclarait un aulre de ses professeurs, 
sont au delà de tout ce qu'on peut dire. » — l'n troisième 
ajoutait : « C.'esi le garçon le plus aimable de l'Athénée. » 

Après avoir achevé ses humanités, J.-It. Nothomb se 
rendit à l'Université de Liège, oh, le 3 août 1 856, il fut reçu 
docteur en droit. Comme il se destinait au barreau, il lit son 
Stage à Luxembourg, chez M. de Lafontaine. Bientôt il fut 
nommé avocat de la ville et membre du bureau de bienfai- 
sance. 

Au mois de janvier \Hi'.\ M. Nolhomb, cherchant un plus 
vaste horizon, prend la résolution de se lixor à Bruxelles. 
Il signe avec, M. Goswin Stapleaux un contrat pour la publi- 
cation d'une Gazette des tribunaux. Il devenait rédacteur en 
chef et recevait, en cette qualité , un traitement de deux 
mille cinq cents francs. 

Lorsque la Gazette des tribunaux eut cessé de paraître, 
M. Notlioml) s'associa aux rédacteurs du Courrier des 
Pays-Ras. Le 10 janvier 18311, il était admis au nombre des 
actionnaires en remplacement de Charles de Brouckere, 
membre des États-Généraux. Il s'obligeait personnellement 
« à faire les séances (des États-Généraux), comme M. de 
» Brouckere, à La Haye et à Bruxelles, pour 9110 H. d'appoin- 
» tements dans le cas oii la Société l'exigerait et que 



DU BARON NOTHOMB. 



» de Brouckere ne le voudrait plus. » Cet engagement, 
minuté par M. Jottrand, portait les signatures de Nolhomb, 
Julien Hascart, P. Claes, Pli Lesbroussart, Sylvain Van de 
Weyer, Coché-Mommens (imprimeur-éditeur) et Dellombe 
(administrateur). 

Le 17 juillet suivant, par un acte passé par-devant 
M 1 ' Pierre-Joseph (fallez, notaire royal résidant à Waterloo, 
une nouvelle Société était formée pour la publication du 
Courrier des Pays-Bas. .Nous voyons Qgurer dans celte 
association : Pierre-François Claes, avocat; Edouard Ducpe- 
liaux, avocat; Lucicn-Léopold Jottrand, aussi avocat; 
Philippe-Jean-Baptiste Lesbroussart, professeur à l'Albénée 
de Bruxelles; Julien Mascart, avocat, tous demeurant à 
Bruxelles; et Picrre-Kranç.ois VanMtenen, avocat, demeu- 
rant à Louvain. L'association devait durer cinquante années. 
La part de travail et la rémunération de chacun étaient 
déterminées dans l'acte constitutif. 

Le Courrier des Pays-Ras fut l'arène où M. Nolhomb se 
forma comme publicisle. Il ne poussait pas à une révolution, 
mais il était sans contredit un des plus éloquents défenseurs 
des droits des Belges. 

L'insurrection du 25 août 1850 vint surprendre M. Nolhomb, 
qui se trouvait en vacances dans le Grand-Duché. Il retourna 
à Bruxelles et reprit sa tache au Courrier des Patjs-Das. 
Le Gouvernement provisoire le nomma greffier de la pro- 



s 



SDl'VE.NinS 



vince de Luxembourg el membre de la Commission chargée 
de préparer la Constitution de la Belgique. M. Notbomb était 
dès lors un des chefs reconnus du parti national. Il fut notam- 
ment le rédacteur de rancit' du is octobre 1830, par lequel 
le Gouvernement provisoire rattachail le Grand-Docbé à la 
Belgique. 

Quand, en 1831,1a question du Luxembourg préoccupait 
l'Europe entière, M. de Bùiow, représentant de la Prusse à 
la Conférence de Londres, disait non sans amertume: « C'est 
M. Notbomb qui a été soulever ce pays-là; sans lui le 
Luxembourg n'aurait pas pris parla la révolution. • 



II. 

Le Gouvernement provisoire ayant convoqué à Bruxelles 
des représentants de toutes 1rs provinces pour former un 
Congrès national, M. Notbomb adressa la circulaire suivante 
aux électeurs du Grand- Ducbé de Luxembourg : 

« Je suis né parmi vous; en m'élablissant à Bruxelles, je 
n'ai pas cessé d'être Luxembourgeois: attache a la rédaction 
du Courrier des Pays-Bas, j'ai en quelque sorte représenté 
notre province dans la lutte qui a préparé notre glorieuse 
révolution. Mes opinions politiques vous sont connues. Le 
premier, j'ai publiquement Bétri le système qui tendait à 

nous déshériter du nom belge, el a faire descendre notre 
patrie à la triste condition d'une principauté patrimoniale 






DU BARON NOTUOMB. 



9 



de l'Allemagne. Le Grand-Duché a des besoins particuliers, 
qui ont fait l'objet de mes éludes et de mes recherches. 
Ëligible, contre mon attente, par le bienfait des lois nou- 
velles, j'ose me présenter au Congrès national, et réclamer 
de nouveau le mandat de défendre comme député des prin- 
cipes et des intérêts que j'ai défendus comme écrivain. » 

M. Nothomb fut élu dans trois districts : Arlon, Greven- 
macher et Marche. Il opla pour Arlon. Il était le plus jeune 
membre du Congrès II fut nommé un des secrétaires de 
l'assemblée et constamment réélu en celte qualité de mois 
en mois. Il fut également appelé à l'aire partie du Comité 
diplomatique institué le 19 novembre 1830 par le Gouver- 
nement provisoire. 

Je n'ai plus à retracer la part considérable que M.Nolhomb 
prit aux discussions du Congrès national. Il se plaça au pre- 
mier rang par son intelligence, son activité, sou éloquence. 
Il se révéla et comme orateur et comme homme d'État. Il 
monlrait un patriotisme à la fois ardent et sage. Nul ne dési- 
rait plus vivement l'indépendance du pays, mais il ne la 
croyait possible que si elle était reconnue cl sanctionnée par 
l'Europe. 

Après l'institution de la Régence, M. Nothomb fut, le 
1« mai 1831, nommé secrétaire général du Ministère des 
Affaires étrangères. - Le TS mai, avec quatre-vingt-quatre 
autres députés, il proposa au Congrès le prince de Saxe- 



10 



SOUVENIRS 



Cobourg comme Roi de la Belgique. Afin de rendre possible 
l'acceptation du prince, il proposa, eu outre, d'entrer avec la 
Conférence de Londres dans un système de transaction 
pécuniaire relativement aux territoires contestés. Le 4 juin, 
le prince deSaxe-Cobourg était élu Roi des Belges. Le même 
jour, MM. Devaux et Nolhomb étaient nommés commissaires 
près de la Conférence de Londres pour conclure avec l'Europe 
l'arrangement qui devait rendre possible l'avènement de 
Léopokl I' r . 

J'ai, dans mon Histoire du Congres national, raconté la 
négociation qui aboutit au traite dit des dix-huit articles. 
M. Nolhomb lui-même m'avait révélé des délails presque 
intimes 11 m'écrivait le 20 décembre 1819 : 



« Ne vous ètes-vous jamais demandé ce que les plénipo- 
tentiaires hollandais faisaient à Londres pendant la négocia- 
tion des dix-huit articles? Ils ne se sont doutés de rien 

En général, la diplomatie hollandaise s'est montrée très 
insuûisante, selon moi, en 1830 et 1851. Elle a été au-dessous 
du rôle que lui imposaient les événements. La première faute 
a été l'appel aux puissances dont l'une, la France, devait 
désirer la démolition du royaume des Pays-Bas, n'y eut -il pas 
eu de changement de dynastie h Paris; pour le maintien de son 
royaume, le roi Guillaume 1" n'aurait pas même pu compter 
sur Charles X. Retranché dans les provinces septentrionales, 



nu BARON NOTHOMB. 



11 



Guillaume I" devait tranquillement attendre que la révola- 
lion se fût épuisée dans le midi. 

» Nous avons quitté Londres le 26 juin vers minuit ; nous 
étions à Oslende le 27, un lundi, dans la soirée. Cette nuit 
(27 au soir) je suis encore parti pour Bruxelles, où je suis 
arrivé le 28 vers dix heures du matin. J'étais porteur des 
dix-huit articles. M. Devaux, trop fatigué, était resté à 
Bruges. M. Lebeau n'était ni chez lui ni au Ministère; je me 
suis fait annoncer chez le Régent et j'ai attendu dans la 
chambre du Conseil. Vers 1 1 heures tous les Ministres sont 
arrivés; le Régent est entré. Pendant les cinq derniers jours 
nous avions été tellement absorbés qu'il nous avait été im- 
possible d'écrire. J'ai fait connaître le résultat de la négocia- 
lion, la réception solennelle de la députation du Congrès par 
le prince, son acceptation conditionnelle. J'ai donné lecture 
des dix-huit articles. Le Ministre de la Justice, M. Barthélémy, 
a le premier rompu le silence pour s'écrier : C'est plus beau 
que la Bdgique de Marie-Thérèse . Du Conseil je me suis 
rendu avec M. Lebeau au Ministère pour rédiger le rapport 
sans conclusion dont il a été donné lecture en séance 
publique vers trois heures. Il était impossible de gagner 
vingt quatre heures, ce qui eut permis de prendre une véri- 
table résolution en Conseil : de là le décousu des premières 
séances. On a travaillé le régent qui s'est pris à hésiter. 
» Je passe à un autre point. 






12 



SOUVENIRS 



» lîcsié à Bruxelles pendant l'absence de M. Lebeau, 
envoyé à Londres, c'est à moi qu'on écrivait. M. Van Praet 
m'avant fait connaître l'itinéraire du roi, j'ai rédigé l'article 
inséré dans le Moniteur du 15 juillet. La lettre de M. Van 
Praet était accompagnée d'une très courte lettre de M. Lebeau 
au Régent Je me suis rendu à l'hôtel du Régent, qui m'a reçu 
moitié habillé; il élail neuf heures du matin; je lui ai pré- 
sente la lettre de M. Lebeau qu'il a décachetée et qu'il m'a 
rendue en disant : Lisez-moi ces pâlies de mouche (allusion 
à l'écriture Une de M. Lebeau). Ce que j'ai l'ait ; puis j'ai 
donné lecture de la letlre plus précise, 1res précise de 
M. Van Praet. La veille, j'avais dîné chez le régent : il ne 
croyait pas encore à l'acceptation du prince. Le doute n'était 
plus permis. Je vous garantis ceci : le régent croyait que 
cette révolution se terminerait comme la première dont il 
avait été témoin : la guerre et la réunion à la France. • 

J'ai sous les yeux une autre lettre que M. Nolhomb 
m'adressa seize années plus lard. Quelques jours après la 
mort de Léopold I"\ le 2!ï décembre 186r>, l'éminent homme 
d'État m'écrivait : 

« Vous medemandez si sans l'élection et sans l'acceptation 
de Léopold I ,r il y aurait eu une Belgique indépendante. 

» Je n'hésite pas à répondre non. 

» C'est le plus bel hommage que je puisse rendre au roi 
défunt. 



DU IJAIIO.V NOTIIOMU. 



r> 



1 
f 



» C'est le plus sévère jugement que je puisse porter sur 
le régent. 

» Le Régent ne croyait pas à l'indépendance belge: la foi 
nationale lui manquait. 

» Il n'était pas orangislc; il n'aurait jamais prêté la main 
à une restauration. Il croyait une tentative de ce genre mal- 
honnête, et au fond il était d'une grande probile politique. 

» Il comptait revoir ce qu'il avait vu : la réunion à la 
France. 

» Il rêvait pour lui-même la pairie française. 

» Jusqu'au dérider moment, jusqu'à la veille du départ du 
prince Léopold de Londres, il a douté de l'acceptation de 
S. A. It. 

» Celte acceptation lui semblait une folie. 

» Le prince n'acceptant pas, la Belgique n'avait pas trois 
mois à vivre. 

» La magnifique chevelure du Régent et sa stature impo- 
sante ont beaucoup contribué à sa réputation. 

» Il a maintenu l'union, c'est-à-dire la trêve entre les 
libéraux et les catholiques. Le comte Félix de Mérode était 
plus digne d'être régent; cependant j'ai voté pour le baron 
Surlet, l'union était à ce prix. 

» C'estaussicequia fait qu'au commencement de la session 
le baron Surlet a été nommé président du Congrès au lieu 
de M. de Geiiache. » 



u 



SOL'VEMRS 



L'adoption par le Congrès national du traité négocié à Lon- 
dres, sous les auspices du prince de Sa\e-Cobourg, décida de 
l'indépendance de la Belgique. Malheureusement un revire- 
ment fut amené dans 1rs dispositions de la Conférence après 
l'invasion hollandaise du mois d'août l>C.I el lu chute de 
Varsovie. La Conférence voulut remplacer les stipulations du 
mois de juin par des conditions moins favorables pour nous. 

Chargé, le 10 septembre 1K31, d'une mission spéciale 
auprès du ministère anglais, M. Nothomh s'efforça, mais en 
vain, de lutter contre l'influence maintenant prépondérante 
des puissances du Nord Les vingt-quatre articles rempla- 
cèrent les dix-huit. 

Élu membre de la Chambre «les représentants, oh il devait 

siéger pendant dix-huit années, secrétaire gênerai du Minis- 
tère des Affaires étrangères, suppléant du chef de ce dépar- 
tement, M. Nothomb remplit ce qu'on peut appeler le rôle 
d'orateur du Gouvernement dans toutes les discussions 
diplomatiques qui suivirent l'avènement de Léopold I". Il fut 
aussi le plus éloquent apologiste de la révélation de ikôi). 
La Belgique indépendante avait encore de puissants adver- 
saires et les préventions dont elle était l'objet paraissaient 
même invincibles. Lu les combattant, M. Nolliomb sut ériger 
a la nationalité belge un véritable monument. C'est VEssui 
historique et politique sur la révolution belge de 1830. 
VEssai fut mis en vente le 16 avril 1N.13. Toute l'édition 



DU BAHO.\ NOTIIO.MD. 



1S 



ayant été immédiatement enlevée, une seconde parut le 
10 mai 1833, et celle-ci fut suivie d'une troisième qui vit le 
jour le 20 septembre 1834 (1). 

Non seulement V Essai reçut les plus haules approbations, 
mais il eut un succès européen. Lord Palmerslon écrivit à 
M. Nothomb : « Nul n'est plus autorisé à devenir l'historien 
de l'indépendance de sou pays que celui qui a pris une pari 
si éminente dans les négociations par lesquelles cette indé- 
pendance a été affermie. » 

III. 

Un interrègne diplomatique vint se placer entre la con- 
vention du -21 mai 1833 et le traité de paix du 19 avril 1830, 
interrègne pendant lequel, disait M. Nothomb, nous avons 
étonné l'Europe par un magnifique essai d'existence. « Cet 
interrègne de six ans, m'écrivail-il, a peul-étre l'onde la 
Belgique, — époque unique dans l'histoire du nouvel Étal 



\\) M. Nothomb avait conclu, le 4 mars t833, une convention avec 
le libraire J. P. Meline pour la publication de la i rc édition do 
['Estai, L'ouvrage devait être tiré à 700 exemplaires. L'art, jetait 
ainsi conçu: a Les frais étant couverts..., M. Nothomb aura droit 
à un bénéfice de 2 francs pour chaque exemplaire qui sera vendu à 
l'avenir; toutefois il ne pourra exiger de payement en numéraire et 
recevra de M. Meline, en concurrence du bénéfice qui pourrait lui 
revenir, des livres, à son choix, réimprimés par M. Meline. » Le 
tirage delà seconde édition fut fiiéà mille exempl a ires et M. Nothomb 
devait recevoir mille francs en livres. 



n; 



SOI w:\iiis 



et qui m'appâtait à moi comme un point lumineux malgré 
quelques taches que mon regard n'aperçoit |>lits. ■ 

l-a trêve de 1833 laissant îles loisirs a M. Nothomb, il se 
proposa d'écrire une histoire générale de la Belgique. Il traça 
même le plan de l'ouvrage qu'il avaii en vue. Pals il le res- 
treignit et s'occupa particulièrement de la destination de 
la Belgique sous le rapport européen. » Il voulait retracer 
1rs vicissitudes da système de l'équilibre depuis Henri IV 
jusqu'à Louis-Philippe. Ce cadre lui ayant encore paru trop 
vaste.il résolut de ne pas dépasser le règne de Louis XIV. 
C'esl ainsi i|u'il composa les « Éludes historiques et poli- 
tiques sur les provinces belges dans leurs rapports avec 
l'Europe. XVII* siècle, i J'ai hit connaître ailleurs la liante 
Importance de ces études qui, dans la pensée «le l'auteur, 
devaient être comme l'introduction de l'ouvrage consacre à 
la révoluti le 1830 (I). 

M Notbomb avait commence son histoire diplomatique du 
\\ 'il' siècle vers |833 ; || l'abandonna lorsqu'il cessa d'être 
secrétaire général dn Ministère des Affaires étrangères. 
Parlant à la Chambre des représentants le 16 lévrier 1837, 
il s'exprimait en ces termes : « Quelquefois, rêvant a ma 
destinée, je me suis dit que celui qui s'occupe exclusivement 



(1) Lu Binon NûTuoiiii. UtU histoire diplomatique inédit», dans les 
Bulletins de l'Académie, 3 f série, t. III. 



DV BAROM NOTHOMB. 



17 



de questions historiques et politiques est exposé à, arriver 
incomplet à l'âge où les forces physiques et intellectuelles 
défaillent ; je me surprenais à souhoiter d'être en quelque 
sorle violemment arraché à une occupation favorite et 
ramené à l'étude des intérêts matériels, des intérêts positifs 
du moment. Ce souhait s'est réalisé. » 

En effet, le 15 janvier 1837, M. Nolhomb était devenu 
Ministre des Travaux publics. Alors âgé de trente et un ans, 
il avait épousé, le 23 mai de l'année précédente à Melllach 
(régence de Trêves), Mlle Wilhelmine-Lucic-Ernesline Boch. 
Ministre des Travaux publics, M. Nothomb se signala par 
une merveilleuse activité. « J'ai, m'écrivait-il, créé, orga- 
nisé ce département, qui, tout à coup, ainsi que je m'en étais 
flatté, a été le plus en évidence. « 

Le réveil subit de la question diplomatique força 
M. Nothomb, bien malgré lui, de reprendre un rôle qu'il 
croyait, à tort, abandonné pour jamais. L'heureuse trêve de 
1833 prit fin, lorsque, le 14 mars 1838,1e roi de Hollande 
donna brusquement son adhésion au traité du 15 novem- 
bre 1831, qu'il avait repoussé jusqu'alors. La Belgique était 
dès ce moment mise en demeure d'exécuter ce même traité 
auquel elle avait souscrit sept années auparavant, c'est-à-dire 
d'abandonner les populations du Limbourg et du Luxem- 
bourg restées associées à ses destinées depuis 1830. Ici je 

2 




iH 



18 



SOI'VE.MIIS 



laisse parler M. Notbomb; les détails qu'on va lire, je les 
extrais d'une de ses lettres. 

• Dans le comité secret qui a suivi l'annonce de l'adhésion 
inattendue de Guillaume l' r au traité du 15 novembre 1851, 
le Ministère, en promettant d'essayer d'obtenir une révision, 
n'avait pas caché ses appréhensions. On avait espéré qoe le 
pays resterait calme; mais c'était trop demander. Deux par- 
lis se formèrent et durent se former, chacun avec des 
nuances: le parti pacifique, le parti belliqueux. Sauf quelques 
esprits trop logiques, MM. Lebeau et Devaux entre autres, 
tout le monde était d'avis qu'il fallait résister. La Belgique 
ne tarda pas à se trouver dans une crise profonde. Peu à peu 
le Ministère cessa d'être homogène. C'est avec peine qu'on 
parvint a s'entendre sur la rédaction du discours d'ouverture 
de la session. Sous l'influence de M. d'iluart, il s'y «lissa une 
phrase dont MM. de ïheux et Jïothomb n'avaient pas calculé 
toute la portée ; le Roi s'engageait à défendre les droits du 
paya avec persévérance et courage. Ce dernier mol fui con- 
sidère comme impliquant l'idée de guerre. Les applaudisse- 
ments qui accueillirent cette phrase lui donnèrent ce sens. 
MM d'iluart et Krnst s'associèrent au parti belliqueux. 
MM. de Thoux et Nolhomb ne voulaient pas la guerre. 
MM. d'iluart et Ernst ne la voulaient peut-être pas non plus, 
mais ils poussaient à des actes qui l'eussent rendue inévi- 
table : appel du général polonais Skrzynecky par l'influence 



DU UA110N NOTHOMB. 



19 



du comte Félix de Mérode; plan d'envoyer des troupes dans 
les contrées destinées à être cédées, notamment dans le 
Luxembourg allemand, ce qui aurait amené une sortie de 
la garnison de Luxembourg. Les causes de la retraite de 
MM. d'Buart et Ernst s'expliquent naturellement; ils se sen- 
taient entraînés et les autres membres du Ministère ne 
voulaient pas les suivre et ne pouvaient les retenir. 

» La France aurait-elle laissé la Confédération germanique 
et la Hollande accomplir l'exécution du traité?... 

i) Un terme eut été indiqué. 

» La France n'aurait pas bougé. 

» Tous les partis en France, sauf les catholiques (Moiila- 
leinbert), étaient décidés à abandonner la Belgique à son 
sort et ne s'en cachaient pas. Le comte de Mérode, chargé 
d'une mission officieuse à Paris, en a sincèrement fait l'aveu 
à son retour. 

» Si la France était intervenue, c'eût été pour déplacer 
la question; elle ne pouvait se charger de faire des conquêtes 
pour la Belgique. Devenue belligérante, elle eût elé conqué- 
rante à sou profit. » 

La Belgique, abandonnée par la France et l'Angleterre, 
céda à l'Europe. Le 19 avril 1839, M. Nothomb était présent 
au Foreigu-Ollice lorsque M. Van de Weyer. le représentant 
du Moi Léopold, apposa sa signature sur l'acte qui terminait 
la révolution de I8Ô0. 



20 



SOUVENIRS 



IV. 



Le 5 avril 1810, après la dissoluliou du Ministère présidé 
par M. de Theux, M. Nothomb rentra dans la diplomatie. Il 
avait été nommé envoyé extraordinaire et Ministre plénipo- 
tentiaire près la Diète germanique, la ville libre de Francfort, 
le grand-duc de Bade, l'Électeur de liesse, le grand-duc de 
Hesse et le duc de Nassau. 

Un mois après, le 7 mai, M. Nothomb était élu membre de 
la Classe des lettres de l'Académie royale des sciences et 
belles-lettres de Bruxelles. M. Rogier, Ministre des Travaux 
publics et de l'Instruction publique, lui écrit le 30 : « Je 
m'empresse de vous informer que votre nomination ù l'Aca- 
démie a été soumise à i'agréation de S. M. aussitôt qu'elle 
m'a été adressée parce corps, et j'ai lieu de penser que celte 
formalité est remplie depuis plusieurs jours. L'acte vous en 
sera notifié, s'il ne l'est déjà, avant la prochaine séance de 
l'Académie. » 

Au mois de juin, M. Nothomb remit ses lettres de créance 
au comte de Mùnch-Bellinghauscn, président de la Diète 
germanique. Ce personnage, qui était l'aller eyo du prince 
de Mellcrnich, devait témoigner un très vif et sincère regret 
lorsque, dès le mois d'avril de l'année suivante, M. Nothomb 
renonça à la légation de Francfort pour devenir Ministre de 
l'Intérieur. Le programme du nouveau cabinet belge était la 



DL" BARON NOTHOMB. 



21 



circulaire que M. Nolhomh adressa le 13 avril 1841 aux 
gouverneurs des provinces. M. de Mùneh-Iiellinghausen, 
après l'avoir également reçue, répondit au nouveau Minisire : 

« La lâche que la confiance du roi vous a imposée est grande, 
mais belle; elle est digne de vous. Votre programme prouve 
que vous savez l'apprécier et vos qualités personnelles sont 
là pour garantir une pleine réussite. » 

Les félicitations des autres diplomates accrédités près de 
la Diète germanique furent également chaleureuses. Je ne 
citerai que la charmante lettre du Ministre de France, 
M. DefTaudis : 

o Ma très chère Excellence, Je vous remercie beaucoup de 
voire petit mot d'amitié. Je regrette votre ascension pour 
moi, parce qu'elle me prive du seul collègue avec lequel je 
parlais à cœur ouvert. Ma : s je ne puis pas la regretter pour 
vous, quoi que vous en disiez. Dùl-on éprouver mille tracas, 
dùt-on même, ce qu'il y a de pis, ne pas réussir, c'est tou- 
jours une chose belle et désirable pour un homme de bien et 
de cœur que d'occuper une position éminenle dans les con- 
seils de son pays et de travailler de toutes ses forces à le 
rendre heureux et prospère. Combien de fois dans ma vie 
j'ai regretté de n'être pas seulement député ou pair de 
France, afin d'avoir quelque force personnelle, d'émettre des 
avis qui tussent un certain poids et de ne pas être réduit à 



22 



souvenirs 



faire des dépêches principalement destinées aux rats du 
ministère .. « 

].c prince de Metternich lui-même prit la plume pour 
encourager l'homme d'Étal qui était devenu l'âme du cabinet 
belge. 11 adressa le 8 mai 1841 au comte de Dietrichstein, 
Ministre d'Autriche à Bruxelles, une dépèche où il exprimait 
son opinion sur la crise ministérielle qui venait de se dénouer 
en Uelgique. M. de Dietrichstein avait l'ordre de remettre 
une copie de cette dépèche à M. Nothomb pour la connais- 
sance personnelle de ce Ministre. Or voici comment s'ex- 
primait, sur les libéraux et les conservateurs belges, le chef 
reconnu du parti absolutiste et réactionnaire: 

«... Les nouveaux Ministres disent qu'ils ne veulent appar- 
tenir à aucun parti et qu'ils se croient appelés à se placer 
au-dessus d'eux tous. 

» Us ont, à notre avis, parfaitement raison de choisir ainsi 
leur position. 

» Quelque reconimandoble que puisse être un parti, soit 
par le caractère des personnes qui le composent, soit par la 
nature du principe qui sert de base à son existence, toujours 
est-il comme tel incapable de bien gérer les affaires d'un 
pays; car les hommes veulent être gouvernés d'après les 
règles d'une justice distributive impartiale, et cette qualité, 
un parti ne saurait se la donner. 







ti"âÉ 



DU BARON XOTIIOMD. 



25 



» C'est précisément en oubliant ce grand axiome et en 
abaissant le Gouvernement au rùle de l'instrument d'un 
parti, que le dernier Ministère belge, selon notre jugement , 
s'est perdu. Au lieu de contenir l'opinion libérale dans ses 
justes bornes, ce Ministère s'est laissé entraîner et dominer 
par elle. II en est résulté une réaction de l'opinion catholique 
d'autant plus forte que cette opinion a pu se dire opprimée 
et traitée avec injustice et le choc a été trop violent pour 
que le dernier cabinet eût pu y résister. 

« Tout nous parait prouver que le Ministère actuel sera 
mieux conseillé et qu'il évitera des écueils semblables. 

« Porté au pouvoir — non par la victoire de tel parti, — 
mais par une sage mesure de transaction et d'impartialité, il 
ne démentira pas, nous l'espérons, son origine; il travaillera 
avant tout à rendre autant que possible fort le pouvoir royal, 
que tant de secousses consécutives n'ont que trop ébranlé, 
et il dirigera ensuite toute l'action de ce pouvoir vers le but 
du maintien du repos public et de l'accroissement du bien- 
être du peuple. Ce ne sont certes ni les querelles des partis 
ni les orages de la licence popul ire, ni enfin les écarts d'une 
presse effrénée qui jamais pourront procurer à la Belgique 
ces biens suprêmes des associations humaines; mais ils lui 
arriveront sans faute si les éléments conservateurs et indus- 
triels, que le pays recèle en aussi grand nombre, sont jamais 



M 



SOUVENIRS 



secondés par l'action soutenue d'une administration sage, 
ferme et entièrement impartiale (1)... » 

Dans ma précédente biographie de M. Nothomb, j'ai 
essayé de caractériser la politique dont il était la plus 
brillante personnification, et j'ai rappelé les services qu'il 
rendit pendant les quatre années qu'il se maintint au pou- 
voir. Au lieu de répéter ce que j'ai dit ailleurs, je vais repro- 
duire l'appréciation d'un de nos confrères. 

Dans la Revue de droit international, M. Rolin-Jaeque- 
myns s'exprimait en ces termes (1875) : « Comme homme 
d'État, le baron Nothomb a élé, dans le gouvernement de la 
Belgique, le représentant le plus persévérant, le plus con- 
vaincu de ce que l'on appelle la politique unioniste ou mixte; 
comme tel il est le père de la loi de 1812 sur l'enseignement 
primaire. Nous sommes de ceux qui croient que cette loi a 
besoin d'être revisée, dans le sens d'une séparation plus com- 
plète entre l'Église et l'Étal et de l'enseignement obligatoire. 
Nous sommes loin toutefois de contester les services qu'elle 
a rendus. Nous convenons même que, si c'était la seule loi 
possible en 1842, il valait beaucoup mieux la faire que de ne 



(1) Mal informé sur les actes du Ministère libéral de (840 ou cédant 
à ses préventions, M. de Metternich rembrunissait étrangement le 
tableau de la situation de la Belgique. Faire passer pour des ultras 
MM Lebeau, Rogicr, Leclercq et Licdts. c'était pis que de l'exagé- 
ration. 






. 



DU BARO.V IVOTUOMB. 



25 



rien faire du tout, el que, aujourd'hui, il vaut mieux la main- 
lenir que de la supprimer purement el simplement (1). » 
M. Rolin-Jaequemyns ajoutait : » L'espèce de pondération 
bénévole, qui formait la condition indispensable de la politi- 
que unioniste, condition souvent ébranlée, fut définitivement 
rompue en 1843, moins par les prétentions du parti libéral 
que par celles du parti catholique. Du reste, en présence des 
questions à résoudre, il était impossible que les partis ne 
Unissent point par se dessiner nettement. Kn l'absence d'un 
grand danger national, l'union des partis ne saurait être long- 
temps, au sein d'aucun pays libre, une devise gouvernemen- 
tale. Tout ce que l'on peut demander aux chefs des partis, 
c'est, au lieu de cherchera concilier l'inconciliable, de ne 
poursuivre leurs fins que par des moyens légiux et consti- 
tutionnels, de respecler chez leurs adversaires les droits qu'ils 



( 1 M. Nollmml) a fait connaître son opinion sur le maintien de la 
loi du 23 septembre IN'»2 dans une note rie la 4« édition de son 
Essai historique cl poli lin ne sur la révolution bel y. (voir t. Il, p 284). 
Au surplus, il m'écrivait le 7,1 mars lx"li : « J'ai sous les yeux un 
gros volume allemand où l'on prétend qu'en Belgique le clergé a 
sans partage l'inspection religieuse et civile ainsi que l'administra- 
tion des écoles primaires Ce sont les déclamations de notre presse 
anti-cléricale qtd répandent de pareilles erreurs en novis faisant plus 
rnlolins que nous ne sommes, ,1e ne sais s'il m'est réserve de voir les 
écoles purement civiles en concurrence, partant en lutte avec les 
écoles du cierge dans les campagnes et les petites villes. Toute la 
question est là... » 



26 



SOUVENIRS 



exercenl eux-mêmes, et de considérer en toutes circonstances 
le salut de la patrie comme la loi suprême. » 

Cette appréciation est très remarquable. Elle émane d'une 
génération nouvelle. Ln politique unioniste, à laquelle 
M. Nolhomb s'était dévoué, a rendu d'incontestables ser- 
vices après 1830 et jusqu'en 1839. Mais elle a cessé d'être 
opportune pour ne pas dire praticable; elle a dû faire place 
à d'autres tendances, à une politique nouvelle, selon les 
termes mêmes du programme libéral de 1847. 



Vaincu dans la journée électorale du 10 juin 1845, 
M. Nolbomb donna sa démission et rentra de nouveau dans 
la diplomatie. Le 5 août, il était nommé Envoyé extraordi- 
naire et Ministre plénipotentiaire près les cours de Prusse, 
de Saxe et de Hanovre. Un autre arrêté lui avait conféré la 
dignité de Ministre d'État. En 1832, sur les instances du roi 
Léopold 1", il accepta le titre de baron. 

En parlant pour Berlin, M. Nolhomb supposait qu'il 
n'abandonnait que momentanément la carrière militante. Il 
se trompait. Il ne devait plus reprendre le pouvoir, bien que 
le pouvoir lui fut encore offert. « La vie, m'écrivait-il un 
jour, est la science du possible comme la politique. » 

Les événements de 1848 ayant mis M. Nothomb en 
demeure de prendre une résolution à certains égards 




■ 



DE BARON NOTHOMB. Al 

irrévocable, il adressa, le 21 mars, la lettre suivante à 
M. d'Hoffschmidt, Ministre des Affaires étrangères : 
» Monsieur le Ministre, 

» Un projet de loi sur les incompatibilités doit être pré- 
senté aux Chambres; j'ignore s'il sera fuit une exception en 
faveur des fonctions de Ministre plénipotentiaire. 

» Quoiqu'il en soit, il est d'autres considérations qui me 
préecupent et que je crois devoir vous soumettre ; vous êtes 
compétent pour en connaître au point de vue où je vais me 
placer. 

» En acceptant en 18i5 un double mandat, je supposais 
des temps ordinaires qui pussent me permettre, comme je 
l'ai fait, de passer une partie de la session en Belgique, 
séjours qui, par rapport aux affaires que j'avais alors à trai- 
ter au dehors, étaient même d'une grande utilité. 

» Aujourd'hui le monde est ébranlé; le trône de Louis- 
Philippe a fait place à la Itépuhlique, le trône des Habsbourg 
vient de fléchir et avant-hier j'ai vu choir dans les rues de 
Berlin la monarchie militaire du grand Frédéric. La crise 
qui va renouveler l'Europe ne peut être de courte durée. 
Notre patrie qui, en se constituant en 1831, a devancé le 
temps, subit une grande épreuve, qui, si elle la surmonte, 
comme son admirable attitude me le fait espérer, la conso- 
lidera pour jamais. Ce n'est pas trop qu'elle puisse compter 
sur le concours sans partage de chacun de ses enfants. 



28 



SOUVENIRS 



• Chaque jour donne une importance nouvelle au poste qui 
m'est confié à l'étranger; je suis accrédité près d'un État 
qui va se transformer, qui est limitrophe de la Belgique en 
même temps qu'il s'avance jusqu'aux extrémités du Nord ; le 
Gouvernement pourra-l-il consentir à me voir m'absenter de 
Berlin autrement que pour très peu de jours? Les électeurs 
d'Arlon consentiront-ils à me voir presque constamment 
ailleurs qu'à Bruxelles? 

» C'est la question que je m'adresse franchement, coura- 
geusement. Je puis donc, indépendamment de la loi dont il 
s'agit, être amené par la force des choses à opter; il y a des 
incompatibilités momentanées qui n'ont pas besoin d'être 
écrites. Dois-je interrompre ma carrière parlementaire; 
do : s-je me retirer de la carrière diplomatique? 

» Si je ne consultais que mon intérêt, à la veille surtout 
de discussions qui vont remettre en doute sinon le poste 
que j'occupe, au moins le traitement qui m'est alloué pour 
le remplir honorablement, j'enverrais ma famille à la cam- 
pagne et je ferais liquider ma pension de Ministre à porte- 
feuille, pour en jouir, sans être astreint à aucun devoir de 
société, concurremment avec l'indemnité de député. Dans 
ces circonstances extraordinaires et surtout pendant tout le 
temps que siégera la Diète de Prusse, je serai au contraire 
astreint à de plus grandes dépenses que jamais, à une époque 
oit tout renchérit. Il ne peut être question pour un diplo- 



DU BARON NOT1IOMB. 



29 



mate de se renfermer chez soi et de s'isoler au milieu d'un 
si grand mouvement d'hommes. 

» Je ne vous exposerai pas le pour et le contre; ce serait 
vous entrelenir de détails purement personnels, mais il est 
un point sur lequel je crois devoir vous consulter. Le Roi et 
le Ministère, le cas échéant de l'option, soit en vertu de la 
loi, soit par la force des choses, me verront-ils avec plaisir 
donner la préférence au poste de Berlin? Je ne dois pas ma 
nomination au cabinet actuel, mais les rapports que je vous 
adresse depuis six mois vous ont-ils prouvé que je conviens 
à ce poste, même pour cette époque nouvelle que j'ai osé 
prévoir et prédire? 

» Le Gouvernement croit-il que je puisse ici rendre des 

services au pays? 

» L'opinion que vous m'exprimerez, Monsieur le Ministre, 
sera pour moi d'un grand poids; elle est de nature à faire 
cesser mes doutes. Si vous me croyez, je ne dis pas indis- 
pensable (il n'y a pas d'homme indispensable), mais utile à 
Berlin, je croirai manquer de patriotisme en quittant ce 
poste au milieu des circonstances graves ou se trouve la 
Belgique. 

» Agréez, etc. » Nothomd. » 

La réponse du Ministre des Affaires étrangères, datée du 
,"1 mars, était conçue en ces termes: 




50 



SOUVENIRS 



« Monsieur le Ministre, 

» Je réponds aujourd'hui à la lettre que vous m'avez 
adressée au sujet de votre position personnelle. Si j'ai lardé 
quelque peu, c'est que le mouvement des affaires ne permet 
guère, en ce moment, une parfaite régularité dans les cor- 
respondances. Vous vous posez, dès à présent, Monsieur le 
Ministre, l'option entre les fonctions de représentant et les 
fonctions diplomatiques. Certes, votre absence de la Chambre 
y laissera un grand vide. La place que vos talents vous 
avaient conquise ne sera pas aisément remplie. Toutefois, 
puisque vous voulez bien nie consulter, je n'hésite pas à 
déclarer qu'à mes yeux, de même qu'aux yeux de mes 
collègues, il n'est point de poste où, aujourd'hui, vous soyez 
en mesure de rendre plus de services que dans celui que 
vous occupez à Berlin avec tant d'éclat- 

» Le Gouvernement a été à même de le reconnaître et il 
désire que vous continuiez à défendre les intérêts du pays 
sur le grand théâtre oit vous êtes placé. Il a toute confiance 
en \ous, Monsieur le Ministre, et dans les résultats de votre 
concours à l'œuvre que nous poursuivons en commun. 
» Le Ministre des Affaires étrangères, 
d'Hoffschjiidt. » 



Le 8 avril, M. Nothomb donna sa démission de membre 
de la Chambre des représentants par une lettre dont le 






H***: 






DU BARON NOTHOMB. 



31 



président iii donner lecture dans la séance du 16. Il convient 
de la rappeler. 



« Berlin, le 8 avril 1848. 



• Monsieur le Président, 



» Forcé par les circontances qui n'admettent plus de congé 
de quelque durée, à défaut même de loi, d'opter entre le 
mandat parlementaire et la mission diplomatique qui m'est 
coniiée, j'ai cru devoir me remettre au Gouvernement du 
choix à faire; il m'a été répondu, dans les termes les plus 
honorables pour moi, qu'il serait difficile en ce moment de 
trouver un agent pour le poste que j'occupe à Berlin et qui 
ne pourrait rester vacant. Je me suis donc décidé à donner 
ma démission de député et je vous prie de faire part de cette 
résolution à la Chambre des représentants. 

» A une époque aussi solennelle il est permis moins que 
jamais de parler de soi; j'ajouterai seulement que ce n'est 
pas sans émotion que je me sépare d'une assemblée où je 
suis entré en 1830 à l'âge de 25 ans et où me reportent 
presque tous les souvenirs de ma vie; si quelque chose peut 
me consoler d'interrompre ma carrière parlementaire, c'est 
que jamais l'honneur de représenter la Belgique a l'étranger 
n'a été plus grand. Pendant qu'à nos côtés deux grands 
peuples se mettent en révolution pour copier notre constitu- 
tion, nous continuerons, nous Belges chacun dans la limite 



32 



SOUVENIRS 



de scs devoirs et de ses moyens, à dérendre noire nationalité 
dans la forme que nous lui avons librement donnée et qui 
lui sert de sanction devant l'Europe. », .Nothomb. .. 

Aux électeurs de l'arrondissement d'Arlon, M. Nothomb 

s'adressa en ces termes : 

« Mes chers compatriotes, 

» En sollicitant pour la dixième fois en 18-ib vos suffrages, 
j'ai déclaré que si l'accomplissement du double mandat que 
j'acceptais devenait impossible, je me ferais justice moi- 
même. 

» A défaut de loi, les circonstances qui interdisent tout 
congé de quelque durée, ont amené pour moi la nécessité 
d'opter; je m'en suis remis au Gouvernement. J'ai reçu la 
réponse ci-jointe que je crois pouvoir vous communiquer et 
j'ai en conséquence adressé ma démission de député à M. le 
Président de la Chambre des représentants. 

■> A travers les circonstances les plus difficiles, j'ai eu 
l'honneur depuis 1830 de représenter sans interruption 
l'arrondissement d'Arlon; vous n'avez jamais douté de la 
pureté de mes intentions et je vous en conserve une éternelle 
reconnaissance. En cessant d'être votre député je ne me 
crois pas dégagé; comptez sur mon inaltérable dévouement. 

» Berlin, le 8 avril 1848. » 



Jp** 



DL' BAIION NOTIIOMB. 



55 



C'est ainsi que M. Nothomu resta dans la carrière diplo- 
matique et qu'il se fixa dans la capitale de la Prusse. 
Comment put-il conserver le même poste pendant trente-six 
années? Quel était le secret de son inamovibilité? ■ J'ai, 
m'écrivait-il en 1874, pour principe, sans manquer de 
dignité et sans montrer de morgue, de ne me brouiller et de 
np me familiariser avec personne. Ce n'est qu'à cette double 
condition qu'on peut durer. » 

VI. 

Les fonctions diplomatiques qu'il remplissait avec tant 
d'éclat n'épuisaient point l'activité de M. Nolbomb. Le tableau 
mouvant des événements contemporains ne le préoccupait 
pas exclusivement; il était passionné pour l'histoire et se 
plaisait à méditer sur les révolutions des empires. Vers 1831 
il composa des cartes historiques et géographiques de la 
Grèce, de Rome, de Carlhage, etc. J'ai sous les yeux le 
tableau de la république de Carlhage depuis sa fondation 
jusqu'à sa destruction (890-146 avant J.-C). Là sont coor- 
donnés, dans un ordre admirable, tous les renseignements 
connus. La conclusion est surtout digne d'attention. Quelle 
élévation! quelle vigueur! Écoutons. 

a Le sort de Carlhage a été décidé par la deuxième guerre 
punique. 

» Le premier Africain ue se prêta à la conclusion de la 



54 



SOUVENIRS 



paix de 201 que par la crainte de se voir enlever le comman- 
dement (par un des consuls de celle année, Cn. Cornélius 
Lenlulus) ; il se plaisait à dire et avec raison qu'il aurait dès 
lors détruit Carthage. 

» Elle périt en 146 sous les coups de son petit-fils adoptif; 
elle avait survécu un peu moins d'un demi-siècle à elle- 
même, c'est-à-dire à son empire. Le royaume de Numidie 
reconstitué en 201 était déjà trop puissant pour Carlhagc 
déchue ; dans sa résistance aux empiétements de Masinissa et 
dans la dernière étreinte de Rome, elle acheva de mourir. 

» En anéantissant Carthage et sa domination, les Romains 
écartaient, au point oit étaient arrivés les événements de 
l'ancien monde, le seul concurrent sérieux à la suprématie. 

» La suprématie de Rome élait en même temps la supré- 
matie de l'Europe, 

» Le génie européen pour obtenir la prépondérance dans 
l'ancien monde a surmonté trois crises suprêmes : 

» La guerre défensive des Grecs contre les Perses, 490- 
479; 

» L'entreprise des Macédoniens sous Alexandre, 351-323 ; 

» La lutte de Rome contre Carthage, 264-146. 

» Supposez les représentants de l'Europe vaincus dans ces 
trois rencontres, et vous ajournez au moins l'avènement du 
génie européen. 

» Thémislocle, Scipion, Alexandre ont donc été les agents 



DL BA110N NOTHOMB. 



3S 



il'une cause commune: la cause européenne; ce qui n'em- 
pêche que Thémislocle ne crùl travailler que pour Athènes, 
Scipion pour Rome, Alexandre pour lui-même. A celte 
hauteur, des personnages en apparence séparés par les 
caractères et les vues se rapprochent et d'autres grands 
noms apparaissent dans un jour nouveau : respectable comme 
défenseur de la liberté de sa petite patrie, Démoslhènes, par 
ses intelligences avec les adversa'res d'Alexandre eu Asie, est 
traître à la cause européenne. 

» La cause opposée à celle de l'Europe ayant été vaincue 
en Asie et en Afrique, il restait une dernière lutte entre les 
vainqueurs eux mêmes; l'issue de celle-ci ne pouvait être 
douteuse; car les compatriotes de Thémislocle étaient aussi 
dégénérés et divisés que les successeurs d'Alexandre ; la 
monarchie représentée par les uns était aussi incapable que 
la liberté représentée par les autres. Cette dernière lutte n'a 
donc pas été la plus grande; les trois qui l'avaient précédée 
la dépassent, et paruii celles-ci la lutte entre Rome et Cartilage 
est la plus remarquable. 

» L'Europe représentée par les Grecs et Thémislocle avait 
eu pour adversaire Xerxès; l'Europe représentée par les 
Macédoniens (qui étaient aussi des Grecs) et par Alexandre 
avait eu pour adversaire le dernier des Darius ; l'Europe 
représentée par les Romains et Scipion eut pour adversaire 
Annibal: c'est la première l'ois qu'elle avait un adversaire de 



56 



SOUVENIRS 



ce génie. Xerxès n'avait pas élé digne de Thémistocle; Darius 
l'avait été moins encore d'Alexandre. Annibal était peut-être 
personnellement supérieur à Scipion, mais Rome était mieux 
constituée que Cai lhage ; elle l'emporta par son admirable 
esprit public et par la force de ses institutions. » 

Chaque année aussi, M. Nolhomb consacrait quelques mois 
à des voyages. En 1847, il visita Pétersbourg et Moscou, en 
1851 la Sicile, en 1854 le Danemark et la Suéde, en 18oG 
Athènes et Constanlinople. 

Revenu gravement malade de son voyage en Orient, il ne 
put assister au jubilé de vingt-cinq ans du règne de Léo- 
pold 1 er . Mais le Roi ne l'oublia point. En lui faisant envoyer 
le grand cordon de l'ordre national, Léopold I" y joignit une 
lettre particulière que je dois également rappeler. 



« Laeken, 20 juillet 185G. 



» Mon cher Ministre, 



• Je regrette vivement que votre santé vous empêche de 
venir ici, mais votre pensée se reportera à ce 21 juillet de 
18"1. Quand on revoit le Moniteur de ce jour, quand on voit 
ce qui a élé promis par la royauté et ce qu'elle a tenu, on ne 
peut s'empêcher d'éprouver une vive satisfaction. Le spec- 
tacle est beau de voir ce pays reconnaissant après un règne 
déjà si long. 

» J'espère encore rester son pilote, Dieu aidant, et l'avenir 



DL' BARON NOTHOMB. 



57 



' 



est assez gros de nuages. De tous les hommes politiques du 
pays, vous êtes celui qui n'a jamais désespéré de son avenir, 
qui n'a jamais changé de sentiment et qui m'a témoigné le 
dévouement le plus vrai et le plus constant, que jamais le 
plus petit uuage n'a obscurci. Je n'oublie pas des choses de 
cette nature et j'aime à vous les rappeler. 

» Donnez-moi de bonnes nouvelles de voire santé, rap- 
pelez-moi au souvenir de la baronne, et croyez aux senti- 
ments affectueux que je vous ai voués de bon cœur. 

» LÉOt'OLD. » 

Dans l'été de 1860, M. Nothomh visita la Norwége. En 
1862, il parcourut l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. En jan- 
vier et février 186ô, il séjourne à Venise et dans d'autres 
v lies de cette partie de l'Italie. Au mois d'octobre de la même 
année, il visite Compiégne. Pendant l'été de 1864 il parcourt 
la Bohème, et il consacre les mois d'octobre et de novembre 
à un voyage archéologique, artistique et historique au delà 

des Pvrcnées. 

VIT. 

Le 1" mai 1865, M. Nolhomb m'écrivait : « Les journaux 
annoncent que vous vous occupez d'une notice historique 
sur J. Lebeau (I). Ayant été son associé cil quelque sorte 
dans la période diplomatique de sa carrière, je suis à même 



(1) Joseph Lehean, Ministre d'Étal, était mort à Huy le 19 mars 
t865, dans la soixante-douzième année de son âge. 



I- 



58 



SOIVEMRS 



de vous fournir bien des renseignements...., et je me mets à 
voire disposition.... Votre notice ne peut consister dans des 
redites.... Je vais relire voire Histoire du Congrès; peut-èlre 
quelques pièces inédites, ignorées même, sont-elles entre 
mes mains.... » 

J'acceptai avec gratitude une offre aussi bienveillante, et 
ma correspondance avec rémittent homme d'État ne discon- 
tinua plus. Je vais donner quelques extraits de ces lettres. 

» 12 mai 1863 Voici le mémoire au Roi de M. Lebeau (28 
mars 1841), mémoire qui n'est pas une lettre particulière, 
quoi qu'on ait dit. La vue seule de la pièce, la forme, le for- 
mat le prouve. Aussi je prends le parti de vous envoyer l'ori- 
ginal avec prière de me le renvoyer incontinent, toutefois en 
gardant copie. Mon avis est que vous devez publier ce 
mémoire en entier, sans dire de qui vous le tenez. La notice 
que vous vous proposez de publier doit avoir une valeur 
historique; elle ne l'aura que si vous y insérez ou y joignez 
des pièces originales inédites qu'à l'avenir on devra y cher- 
cher (1).... ■ 

« 1" juillet 1863.. .. J'ai un reproche à vous faire; vous 



(1) C'est le mémoire dans lequel M Lebeau, chef du cabinet libé- 
rât de 1840, exposait au Koi les raisons puissantes qui militaient 
pour une dissolution des Chambres ou tout au moins pour la disso- 
lution du Sénat Ce document, resté inédit, avait été souvent invoqué 
dans la presse et dans les discussions du Parlement. On le trouvera 
dans ma biographie de Joseph Lebeau, pp. 150-158. 



DU BARON NOTHOMB. 



39 



m'apprenez que vous avez élé à Berlin en septembre der- 
nier. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit avant de vous mettre 
en route? Je vous aurais donné rendez-vous, soit à Berlin, 
soit à la campagne, en Silésie, à 5 heures de Berlin, à 2 
heures de Dresde, à Cunnendorf (il y en a vingt-deux), prés 
(jiirlitz. Mes fils et moi aurions été heureux de vous posséder 
quelques jours. J'espère qu'à l'occasion vous prendrez mieux 
vos précautions Je circule l'été entre Berlin, Dresde et Cun- 
nendorf. L'été est dans ce pays supportable, agréable même. 
Je cherche seulement à échapper anx derniers mois de l'an- 
née. En 186-1 j'ai élé en Espagne du 15 octobre au 15 
décembre. C'est un des plus intéressants voyages que j'aie 

faits • 

« 13 août 1803. Votre table des matières excite vivement 
ma curiosité et excitera celle du public belge.... M. Lebeau a 
souvent songé à se retirer de la vie militante et à se réfu- 
gier dans la diplomatie 11 y a trois ans qu'à Bruxelles il m'a 
encore exprimé ses regrets de ne pas l'avoir fait. Je vois 
que vous rendez compte de son émigration à Francfort eu 
18(0. 11 avait d'abord demandé ce poste définitivement; puis 
il s'est ravisé sur les instances de M. Devaux. C'est moi qu'il 
avait choisi pour intermédiaire près du Boi et près de M. de 
Theux, d'abord pour la demande définitive, puis pour la con- 
version du poste en mission extraordinaire à son gre. Des 
personnes ont cru que j'avais voulu me débarrasser de 



40 



SOUVENIRS 



M. Lebeau à l'intérieur. Je n'ai agi que sur sa demande 
réitérée.... > 

. 12 septembre 18Gj. Vous prévenez, mon libraire; je vuus 
remercie de tant d'empressenienl.Je vous ai lu d'une haleine 
sans desemparer. Je me réserre de vous relire plus attcnti- 
venienl, la première émoi ion élanl calmée; je ne vous engage 
pas à faire de notables ei nombreux changements dans la 
nouvelle édition qui me semble probable; il faut conserver 
à ce document historique un caractère immuable. .Un grand 
succès vous attend à moins que tous nos compatriotes ne 
soient enfoncés dans la matière et perdus dans l'étude des 
prospectus d'affaires.... VOUS ares des précautions à prendre 
;i Paris. Aucun journal français pas même le Journal ries 
Déliais n'a fait mention de la mort de M. Lebeau et des hon- 
neurs qui lui ont été rendus. J'ai été frappé de cette préte- 
ntion et, par un retour sur moi-même, peu flatté de ce 

dédaigneux silence 

Notre Roi m'a souvent ex primé sa surprise dans les premières 
années qu'on eut songé à lui si tard. Je dois dire qu'au point 
de vue politique il jugeait sévèrement la candidature du duc 
de Leuchlenberg et s'étonuail de l'appui donné à cette can- 
didature par M. Lebeau. Je répondais au Roi qu'il y a des 
fautes nécessaires. — que pour arriver au vrai il faut passer 
par le faux — que, proposée en janvier, la candidature du 
prince Léopold eut échoué. — Mais alors il fallait attendre.— 



DU BARON NOTHOMB. 



41 






C'est ce que ne permettait pas l'impatience publique. — 
A r . B. Le roi Louis-Philippe n'a jamais pardonné à M. Lebeau 
la candidature du duc de Leuchtenberg; il en avait gardé 
souvenance. » 

« G juin 1860. — .... Ave/, pitié de moi! Je ne suis pas 
seulement sous l'empire des préoccupations européennes, 
mais encore sous l'influence des plus vives inquiétudes de 
famille, ce qui est plus grave. Le plus jeune de mes (ils, Con- 
rad est mourant à Pau, où sa mère l'a conduit il y a trois 
mois • 

Hélas! une double perte vint frapper M. Nolhomb et assom- 
brir sa vie. Le 29 août 186B le plus jeune, le i avril 1867, le 
puiné de ses fds, secrétaire de légation à Florence, lui furent 
enlevés sans que rien, disait le malheureux père, eût paru le 
menacer de ces malheurs. 



VIII. 

Au printemps de 1870, me trouvant sur les bords du Rhin, 
je remarquai une certaine inquiétude dans la classe bour- 
geoise et même parmi les militaires On semblait appréhen- 
der une guerre prochaine avec l'empire français. Dans les 
régions officielles tout était calme. 

M. Nolhomb m'écrivait de Berlin le 28 mai : « J'apprends 
bien à regret que vous vous êtes arrêté à Wiesbaden. Vous 
auriez dû venir nous surprendre>r^efTln^J«^vous aurais 



•'//il 



42 



SOUVENIRS 



fait les honneurs de la capitale de la Confédération du Nord. 
Vous y auriez encore trouvé toutes les nolabililés politiques 
que la clôture du Reichslag va disperser .... Vous nous trou- 
verez, à Cunnendorf (près Gôrlilz, entre Dresde, Breslau et 
Berlin) à partir du 7 juillet jusqu'au 1 tr octobre. 

» J'espère bien que nous visiterons ensemble le champ de 
bataille de Sadowa. 

» J'ai eu soin de faire remettre à Ranke l'exemplaire que 
vous lui destiniez de votre Essai sur les projets départage 
en 1566 et 157 7(1) 

» Que de fois la Belgique a échappé à l'anéantissement! 
Que de dangers n'a-t-elle pas courus à l'occasion du règle- 
ment de la succession de Charles H d'Espagne! Mieux inspiré, 
Louis XIV eut accepté le partage en comprenant les provinces 
belges dans son lot. » 

M. Nothomb ne put réaliser ses projets de villégiature. 
Rappelé à Rerlin au commencement de juillet, il ne quilta 
plus sa résidence officielle. 

Le dimanche 24 juillet, par ordre de M. de Rismarck, M. de 
Thiele, sous-secrétaire d'État au Ministère des Affaires étran- 
gères, fit connaître au représentant du roi Léopold le fameux 
traité secret que le comte Benedetli, au nom de Napoléon III, 



(I) Essai historique sur les projets de partage des Pays-Bas en 1566 
et en 1571, lu à la Classe des lettres de l'Académie royale de Belgique, 
dans les séances du 5 novembre et du l* r décembre 1856. 






DU BARON NOTHOMB. 



43 



avait proposé en 186G. M. Noibomb en ayant demandé copie, 
M. de Thiele lui adressa vers -i beures de l'après •midi le billel 
suivant : 



* Cher Baron, 

» M. de Bismarck ne trouve aucun inconvénient à ce que 
je vous donne copie du fameux c traité ». Je me ferai faire 
une copie. Voulez-vous venir la recevoir de mes mains et 
vous arrange-t-il de passer encore ce soir au Ministère pour 
parler de la question que vous m'avez posée en partant ? 



» Excusez la hàle. 



» Mille hommages, 
« Tiiiele. » 



Divers documents constatent les services que M. Noibomb 
rendit à la Belgique dans la crise suprême où son indépen- 
dance était mise en péril. J'ai dit adleurs : « Les traités de 
Londres du 9 et du 11 août 1870, par lesquels la Prusse et 
la France, engagées dans une grande guerre, ont réglé avec 
l'Angleterre le mode de la défense éventuelle de la neutralité 
belge, sont dus à une idée que le roi Léopold II a empruntée 
à la correspondance de son Ministre à Berlin; que la reine 
d'Angleterre a bien voulu s'approprier et qu'elle a su faire 



4i 



SOIVENIRS 



accepter par son cabine! » Il est, es effet, incontestable que 
M Notbomb lui le premier auteur du traité anglais (1). 

J'ai lu bien dos écrits sur la terrible guerre francn-alle- 
mande; mais aucun peut-élre ne surpasse en intérêt les 
lettres que M. Notbomb adressait de Berlin à celle de ses 
Biles (|iii ;ivait embrassé la vie religieuse à Paris. Ce sont de 
véritable* documents historiques. On en jugera par les 
extraits suivants : 

« Berlin, le mercredi 10 août (1870). 

» ... Le transport des troupes continue; les voyages des 
particuliers, surtout des femmes, sont devenus impossibles. 
Il y aura bientôt un million d'Allemands armés en France. 

» La situation est celle-ci : 

» Les Allemands (on ne dit plus les Prussiens) victorieux, 
le prince royal à Weissenlmrg ion ne dit plus Wissenbourg) 
et à Worlh (aile gauche), Steinraelz, Goeben et le prince 



(1) M. Nolhorob m'écrivait le 19 novembre 1870:» Le traité 
spécial de garantie a clé suggère par notre Roi à lord Granville. 
Moi-même je l'avais suggéré à S. M., ce qu'atteste te billet ci-joint, 
(pic vous voudrez bien me renvoyer. » 

Ce billel adressé à M. Nolhomli, le 15 août 1X70, par M. Jules 
Uevaux, chef du cabinetdu Roi, contenait le poM-teriptum suivant : 
c Je ne vous ai jamais fait encore un compliment qui vous revient. 
Vous êtes le premier auteur du traité anglais C'est dans une de 
vos lettres que nous avons puisé l'idre de faire provoquer par 
l'Angleterre la double déclaration de respect pour la neutralité 
belge. Le traité en a été la conséquence. » 



DU BARON IVOTIIOMB. 



48 



Frédéric-Charles à Speicher, prés Forbaeh (aile droite et 
centre), ont opéré leur jonction, sont entrés en France et vont 
au-devant d'une grande bataille rangée qui sera livrée peut- 
être à Nancy, où péril Charles le Téméraire, peut-être dans 
les champs catalauniens, où Attila a été refoulé. 

» Vaincue, la France subira la longue occupation d'un 
million d'hommes (comme après Waterloo), payera les frais 
de la guerre (un milliard au moins) et sera peut-être obligée 
de restituer (c'est le mot admis) l'Alsace et la partie alle- 
mande de la Lorraine. On défait donc en ce moment l'his- 
toire de France depuis Richelieu. 

» La neutralité de la Belgique proclamée de part et d'autre 
va être sanctionnée par un traité formel que l'Angleterre 
conclut avec chacun des belligérants et qui devient la condi- 
tion de sa propre abstention ou neutralité. 

» Les États romains sont évacués et abandonnés à eux- 
mêmes 

» La France est dans un isolement absolu. » 



« Il août 1870. 



■> Vous n'avez rien à craindre; ce qui pourrait même VOUS 

arriver de plus heureux serait l'entrée à Paris de l'armée 
allemande qui vous protégerait contre la population de celte 
grande ville si difficile à contenir. L'armée allemande ne se 
recrute pas dans la lie de la société et n'a pas de lurcos dans 



40 



SOl'VENIRS 



ses rangs; elle se compose de fils de famille qui ne fonl pas 
un métier, mais qui remplissent un devoir. 

» Les transporls de troupes continuent sans relâche. La 
diversion par mer n'étant pas plus que l'action de l'Autriche 
à craindre, on dégarnit la Silésie et la Poméranie. Des troupes 
en nombre suffisant contiendront Strasbourg, Metz, Thion- 
ville, et l'armée française ralliée aura encore affaire à des 
forces doubles. Agir au moyen de masses organisées et avec 
d'inépusables réserves, tel est le plan de ce coté; on peut 
trouver cela brutal; mais il en résulte de grandes chances de 
succès. Vaincue, la France subira une longue occupation ..; 
le problème sera de trouver un gouvernement qui se résigne 
à une paix qui détruira l'histoire de France à partir de 
Richelieu... 

» Soyez, en attendant, sans la moindre inquiétude sur les 
dispositions éventuelles du vainqueur. Paris occupé par les 
Allemands n'aurait jamais joui de plus de sécurité; cette 
occupation, à laquelle je ne crois pas, ne serait pas un danger 
pour les habitants. Ce ne serait qu'une honte pour la France. 

» P. S. Le cas échéant, je vous ferais envoyer un sauf- 
conduit et je vous assurerais une protection spéciale. > 

... « 28 août. 

» La situation est celle-ci : 

» Je vous disais qu'il y aurait une grande bataille; elle 






DU BARON NOTHOMB. 



47 



vivra dans le souvenir des hommes sous le nom de : bataille 
de Metz. Elle a duré trois jours, chaque fois avec un jour 
d'intervalle. 

» M août. Sortie des Français pour occuper les Allemands 
et préparer la retraite sur Verdun et Châlons. 

» 10 août. Attaque des Allemands pour arrêter les Français 
dans leur retraite; journée indécise. 

» 18 août. Les Français sont rejetés dans Metz, où ils sont 
renfermés depuis. 

» 11 y a trois armées : 

» Gauche ou sud : prince royal. 

» Centre : prince Frédéric-Charles et le Roi. 

» Droite ou nord : Steinmetz. 

• Devant Metz ces deux dernières armées ont combattu; 
celle du prince royal s'était rapprochée comme réserve, mais 
n'a pas donné. 

» 19 et 20. Délibération à Pont-à-Mousson, à la suite de 
laquelle : 

» Le prince royal renforcé reprend la marche sur Paris 
avec le Roi — et le prince Frédéric-Charles cerne Metz, 
qu'on va bombarder. 

» Il reste à savoir : 

t Ce que le maréchal Razaine tentera pour sortir de sa 
souricière; 






48 



SOUVENIRS 



» Ce que le maréchal Mac-Mahon tentera pour arrêter le 
prince royal avant et devant Paris. 

» Le prince royal arrivera avec plus de 500,000 hommes 
(dix corps d'armée, 30,000 hommes chacun). 

» Pour le siège de Paris ses forces seront encore augmen- 
tées. 

» Quels événements! » 

« 10 septembre. 

« ... Adolf (le colonel baron de Zedlilz, gendre de 
M. Nothomb) a pris part à la grande bataille de Sedan, 
1" septembre, et a eu sou cheval blanc blessé. Lui-même 
intact a quitté le champ de bataille le 3, les armées ayant 
repris leur marche sur Paris. 

» .. Les grandes familles du pays sont décimées. Chaque 
soir je frissonne à la lecture de la quatrième page de la 
Kreuzzeitung. 

» ... A tant de maux est venue se joindre la Rinderpest, 
qui, partie de la Podolie, suit les transports de bestiaux des- 
tinés aux armées; elle a atteint Bar-le-Duc. 

» On se demandequi se chargera d'ensemencer les champs? 

» Les Allemands ne doutent pas de leur victoire définitive. 
Ils comptent emporter Paris au bout de dix jours. 

• L'occupation d'Orléans ne leur parait pas improbable; 
mais pour le moment leurs visées ne vont pas au delà. 

» Le Roi a ordonné de ménager Strasbourg et Metz qu'il 



nu BARON NOTIIOMB. 



4!) 



entend garder, ces places devant tomber après Paris, dit-on. 
» Il y a aujourd'hui plus de 750,000 Allemands en France, 
déduction des perles. » 

« 30 septembre 1870. 
» Pauvre France! 

» Adolf devenu commandant du 2 f régiment de dragons, 
en remplacement du comte de Finkenstein, qui a péri a 
Mars-la- Tour, est cantonné à Tremblay, à l'est de Paris, 
entre Saint-Denis et Aubervilliers, où se trouve aussi le quar- 
tier général de la 4» armée (prince royal de Saxe). Le quar- 
tier général du prince royal de Prusse (3' armée) est à Ver- 
sailles, ville qui a capitulé et qui s'est laissée paisiblement 
occuper. Le quartier général du Roi est au château de Fer- 
rières, célèbre résidence d'été des Rothschild. 

» La chute de Toul a rouvert cette route que nous avons 
si souvent parcourue; le chemin de fer direct de Rcmilly ù 
Pont-à-Mousson pour éviter (?) Bazaine, toujours claquemuré 
dans Metz sans qu'il ait reconnu la république, est achevé 
depuis le 27. Le grand matériel de siège, retenu à Spandau, 
Magdebourg, et auquel va se joindre celui de Strasbourg, 
place qui s'est rendue les 27-28 avec la citadelle, s'expédie 
sur Paris. 

» Les opérations réelles du siège, c'est-à-dire le bombar- 
dement des forts que l'on entend prendre, et qui sont encore 
inconnues, ne peuvent guère commencer que vers le 10 oc- 
tobre. Quand on aura détruit les forts de je ne sais quel côté, 



' 



so 



SOUVENIHS 



on battra en brèche le mur de la grande enceinte, puis on 
fera une dernière sommation. 

» On ne s'engagera pas dans une guerre de rues; on ne 
prendra pas une barricade après l'autre. On s'en prendra à 
un quartier au travers duquel on s'ouvrira un large passage 
jusqu'au cœur de Paris au moyen du canon. 

» Ou dira que tout cela est abominable; mais la faute en 
est à ceux qui ont fait de Paris une ville fortifiée. Il fallait la 
laisser ville ouverte; elle subit le sort des villes fortifiées. 
Pour épargner ses soldats, le roi de Prusse, au moyen de 
l'artillerie, s'en prendra aux murs et aux maisons. 

» Après la prise de Paris on nommera un général, prince 
ou non, gouverneur général de Paris. 

» Si la résistance continue en province, on occupera 
quelques grandes villes, Lyon, Toulon, Orléans; on chassera 
de Tours la délégation et peut-être verra-l-on un lieutenant 
général de France de par le roi de Prusse. 

» Tout cela parait fabuleux ; mais la nation française a 
pour le moment perdu ses conditions d'existence. 

» Il n'y a pas de page plus lugubre dans son histoire. Il 
faut remonter le cours des âges jusqu'à la guerre de cent ans, 
jusqu'aux journées de Crécy, de Poitiers et d'Aziiicourt. 

» Il faudra bien qu'il se retrouve un Gouvernement que 
l'on fera sortir peut-être des anciennes Chambres reconvo- 
quées et qui soumettra le traité de paix à une Consti- 
tuante. 



DL DAI10N NOTIIOMB. 



SI 



» Par ses circulaires du 14 (Reims) et 1G (Meaux), 
Bismarck a fail connaître les conditions de paix : l'Alsace 
entière et la partie allemande de la Lorraine, y compris la 
ville très française de Metz. Selon lui, ce n'est là qu'une res- 
titution et une précaution. De plus indemnité eu argent et 
conservation du matériel conquis à Sedan, à Toul, à 
Strasbourg. 

» Bismarck a été a la veille de voir tous ses plans compro- 
mis. Si Favre avait accepté la suspension d'armes ou l'armis- 
tice limité même à quinze jours, la situation changeait du 
tout au tout : la France aurait pu se reconnaître. Le refus 
de l'armistice aux conditions proposées (Strasbourg et Toul 
rendus depuis et Verdun) estime faute qui prouve que les 
Macltthaber à Paris ne sont rien moins que des hommes 
d'Ltat... » 

Le 10 septembre, M. Nolhomb m'adressait les lignes sui- 
vantes : 

« Je me disposais à vous écrire pour m'excuser de ne pou- 
voir vous recevoir à la campagne en Silésie. — La guerre de 
18GG est bien dépassée et Sedan vous dispense de visiter 
Sadowa. — De Wiesbaden je suis revenu ici en toute hâte au 
commencement de juillet. Je n'ai pu quitter Berlin vingt- 
quatre heures... - Je ne sais quel est le désœuvré qui a l'ail 
insérer dans le Journal de Bruxelles que f aspire au repos 
et que je désire jouir de ma pension de retraite. — Je suis 
de ceux pour qui le travail, c'est la vie. Quand je me repo- 



32 



SOUVENIRS 



serai, c'est que je serai mort. Le grand spectacle du monde 
m'intéresse d'ailleurs plus que jamais. — Je me porte à 
merveille. Aucune infirmité ne pourrait me servir d'excuse 
ou de prétexte. — Le découragement n'entrera jamais dans 
mon âme que les épreuves de la vie émeuvent sans l'ébran- 
ler. _ u n mot encore... Le 8 de ce mois il y avait un quart de 
siècle que j'ai été accrédité à Berlin. Le roi de Prusse s'en 
est souvenu en son quartier général et m'a complimenté de 
sa glorieuse main. » — 

M. de Thiele était venu remettre au baron Nolhomb la 
letlre expédiée du quartier-général et conçue en ces 
termes : 

« Je me souviens avec plaisir, M le baron, que vous êtes 
accrédité auprès de ma cour depuis le 8 septembre 1843 
comme Envoyé extrordinaire et Ministre plénipotentiaire de 
S. M. le Roi des Belges. Ayant toujours pleinement apprécié 
la sollicitude éclairée avec laquelle vous cultivez les relations 
amicales entre les deux pays unis par tant de liens, je suis 
charmé de pouvoir profiler du 25 e anniversaire de votre 
entrée en cette fonction pour vous féliciter d'avoir si bien 
justifié la haute confiance que le Roi Léopold I er , de glorieuse 
mémoire, ainsi que S. M. le Roi actuellement régnant vous 
ont constamment accordée. 

» Mon secrétaire d'Élat au Département des Affaires étran- 
gères vous remeltra, Monsieur le baron, avec celte lettre, 
mon portrait peint sur un vase de porcelaine que je vous ai 



DU BARON NOTHOMB. 



ÎS5 



destiné comme un souvenir du 8 septembre 1870 et comme 
un témoignage des sentiments de bienveillance et de consi- 
dération particulière avec lesquels je suis 

» Votre affectionné, 
» Guillaume. » 

» Au quartier-général de Reims, le 6 septembre 1870. » 

Après une excursion en Angleterre, je livrai au public, 
dans l'automne de 1870, l'écrit que j'ai intitulé : Napoléon m 
et la Belgique. Le Traité secret, d'après des documents nou- 
veaux. M. Notliomb s'était beaucoup intéressé à celte publi- 
cation. Il m'écrivit le 19 novembre : « Nos compatriotes, 
dominés par les émotions du jour, oublient vite; vous leur 
rappelez où est notre véritable ennemi... Une presse vrai- 
ment nationale constaterait chaque jour que le seul danger 
que court l'indépendance de la Belgique vient de la 
France... » 

M. Nolhomb fut encore plus explicite sur ce grave sujet 
après la publication de la Vie de lord Palmerston, par sir 
Henri lîulwer. Le 26 mars 1871, il voulut bien m'adresserla 
lettre suivante : 

« Henri lîulwer, dans sa publication sur Palmerston, 
démasque Tallejrand. Il y a longtemps que je l'avais fait. 
Talleyrand ne voulait pas l'indépendance de la Belgique, il 
voulait, il espérait le partage. C'est ce que le prince Léopold 



M 



SOUVENIRS 



nous a révélé à M. Devaux et à moi clans notre première 
entrevue à Londres, 8 juin 185 1 (I). Je l'ai dit au Congrès 
dans le comité secret. Ceux qui croient que la Belgique existe 
de droit divin n'ont vu dans cette révélation qu'une 
manœuvre diplomatique. Plus lard, Talleyrand a déconseillé 
le mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le premier 
Roi des Belges, mariage qui devait poser une barrière morale 
à l'ambition de la France. 

» Dans ma carrière déjà longue je n'ai rencontré que deux 
Français acceptant l'indépendance de la Belgique, Louis- 
Philippe et Guizol; aussi n'élaienl-ils pas réputés être des 
Français. On leur trouvait un air étranger, ils respectaient 
les droiu d'autrui. 

» Faire manquer toute élection, toute candidature, mettre 
la Belgique dans l'impossibilité de se constituer, laisser pour 



(1) Je trouve encore dans mes papiers la note suivante, rédigée 
par M. Nothomb lui-même: a Le surlendemain de son arrivée à 
Londres, M. Nothomb, à la demande du prince Léopold, expédiait 
à Paris en courrier un homme sûr porteur d'une lettre de S. A. R. 
dans laquelle elle faisait connaître confidentiellement au Roi Louis- 
Philippe ses défiances à l'égard du prince de Talleyrand et d'une 
autre lettre par laquelle le commissaire belge dénonçait à M. Le 
Hon les mêmes menées. A la suite de cette démarche du prince 
Léopold, le plénipotentiaire français reçut pour instruction d'ac- 
cepter tout ce qui lui serait proposé; ce qu'il fit en effet. Dans ces 
deux lettres te plan de partage était formellement indique comme 
l'idée favorite du prince de Talleyrand. ^ 



DU BARON NOTHOMB. 



55 



issue le partage, tel était le plan secret de Talleyrand. Mais 
il n'avait pas pour complice le Roi Louis-Pliilippe. 

» Benedetti à Berlin savait qu'il répondrait à la pensée 
secrète de Napoléon III. Il avait l'Empereur pour com- 
plice. 

• Aux yeux de tous les hommes politiques français que j'ai 
connus, Louis-Philippe cl Guizol exceptés, la Belgique n'a 
jamais eu qu'une existence transitoire. 

» Les Français sont-ils détrompés aujourd'hui ? — J'en 
doute. — Le malheur n'a pas encore rectifié leurs notions 
ethnographiques et géographiques. 

» Plus que jamais l'Allemagne doit tenir au maintien de 
l'indépendance et de la neutralité de la Belgique, qui res- 
treint aux Vosges la ligne attaquable par la France. De pas- 
sive qu'elle était, l'Allemagne deviendra active pour nous 
défendre. Le temps des pactes pour nous livrer à la France 
est passé. La Belgique n'a toujours qu'un adversaire, la 

France. » 

IX. 

La guerre franco-allemande ayant été terminée par le 
traité de Francfort-sur-Mein du 10 mai 1871, M. Notbomb 
résolut d'entreprendre un voyage en quelque sorte rétrospec- 
tif. Voici ce que je trouve dans son journal : 

« 15 août 1871. — Metz. — Gravelolle. — S'>--Maiïe-aux- 
Chênes.— S'-Privat de la Montagne. 

» 15 août. — Sedan. 



H 



^m 



so 



SOtVE.MRS 



» A l'entrée de Donchery, à gauche, petite maison isolée 
île cfaétive Apparence, dite maison du tisseur, où a eu lieu 
l'enlrevue entre l'empereur Napoléon III et le comte de Bis- 
marck, dans un petit salon au premier, le 2 septembre». Le 
tisseur et sa femme me reçoivent. Elle garde quatre pièces 
de vingt francs que lui a données l'Empereur, trois à son 
effigie, la quatrième à l'effigie de Louis XVIII... » 

» Bazeilles, encore en ruine ; des rues entières, y compris 
l'église... 

» Château de Turenne, préservé. 

» Lamoncelle. 

» Endroit à gauche sur la hauteur où Mac-Mahon a été 
blessé le I" septembre à 8 h. matin; petite maison oii il a été 
déposé. 

» Belle vallée... 

» Givonne. — Illy... 

» Partout des sépultures le plus souvent sans f . 

» 17-22 août. — Ruines de Paris. 

» 26-28 août. — Strasbourg. — Ruines de Strasbourg. — 
L'aspect de ces ruines frappe même quand on a vu celles de 
Paris; celles du musée, du théâtre et de la préfecture sont 
grandioses. 

» 28 août. — Visité Weissenburg. — Geissberg. 

» 20 août. — Worth. — Froschweiler. » 



M. Nothomb voulut voir également le théâtre de la grande 



DU BARON NOTHOMB. 



57 



victoire remportée le 3 juillet 1866 par les Prussiens sur 
l'Autriche. 

Le 13 septembre 1871, il est à Sadowa et à Chlum. n Je 
parcourus, dit-il, ce village (Chlum) en partie reconstruit et 
qui a été la clef de la situation. » Il signale « quelques monu- 
ments d'officiers supérieurs, dans le cimetière de l'église. » 
Quant à 6adowa, « ce n'est pas un village proprement dit, 
c'est un domaine de comte de Harrach avec deux propriétés 
privées, le moulin et l'auberge. — Kouiggratz n'a rien de 
commun avec la bataille et a été complètement laissé à 
l'écart dans la poursuite. » 

Après une excursion dans le midi de la France, M. Nothomb 
revient à Paris. 

» Dimanche, 12 novembre 1871. 8 h. soir. Dîner à Ver- 
sailles chez le président de la République (M. Thiers) avec 
de Rémusat, comte Harry Arnim, Barthélémy Saint-Hilaire. 

ï 15 Novembre. 12 '/ 2 h. Déjeuner à Versailles chez le 
président de la République. Offre du poste de Paris. 

» 10 novembre. Arrivée à Bruxelles. Dîner chez le roi, 
Après le dîner dans le cabinet du roi long entretien avec 
S. M. » 

Le lendemain, après une nouvelle audience du roi, 
M. Nothomb adressait au président de la République une 
lettre pour décliner l'offre faite à Versailles. 

En janvier 1873, M. Nothomb visita l'Algérie. En octobre, 
nous le trouvons en Autriche cl en Hongrie. Il ne manque 






58 



SOUVENIRS 



pas de noter dans son journal que, après avoir vu l'Expo- 
silion de Vienne, il a voulu parcourir le champ de bataille 
d'AusIerlilz. 



En 1872, pendant les vacances de Pâques, je passai quel- 
ques jours à Berlin. Dès lors j'annonçai à mon éminent 
confrère l'intention d'écrire sa biographie pour ma collection 
des fondateurs de la monarchie belge. Ce dessein, je ne pus 
le réaliser que deux années plus tard. M. Nothomb, dont 
j'attendais des renseignements, avait des scrupules, montrait 
une certaine hésitation. 11 fallut du temps pour obtenir sa 
coopération. Enfin il l'accorda et notre œuvre vit le jour au 
mois de septembre 1874. 

L'ouvrage formait deux volumes, le premier consacré à la 
notice biographique, le second renfermant les discours diplo- 
matiques, au nombre de vingt, prononcés par M. Nolhomb de 
1830 à 1859. 

« Dans les nombreuses publications que nous avons con- 
sacrées aux fondateurs de la monarchie belge, M. Nolhomb, 
disais-je, a été plus d'une l'ois incidemment mentionné. La 
notice spéciale, que nous lui consacrons aujourd'hui, per- 
mettra à la génération présente d'apprécier un des plus 
illustres représentants de la révolution de 1850. » 

Oui, un des plus illustres. M. Nothomb, par sa participa- 
tion active aux événements et aux affaires publiques, par 
ses talents d'écrivain, d'orateur, d'historien et d'admiuis- 



DU BARON NOTHOMB. 



59 



trateur, a contribué, dans sa laborieuse carrière, à consolider 
l'indépendance de la nation, à donner au pays son organi- 
sation politique et ses plus importantes institutions en même 
temps qu'il faisait rejaillir sur la Belgique une partie de la 
gloire personnelle que l'étranger n'avait pu refuser à I'émi- 
nent écrivain et à l'homme d'État Tel était le langage d'un 
grave publicisle qui voulut bien sigualer l'utilité de mes 
travaux biographiques. 

Je n'ai point d'ailleurs à insister moi-même sur l'impor- 
tance historique du livre que j'ai consacré au baron Nothomb. 
Bien accueilli par la presse, il a été invoqué plus d'une fois 
dans les discussions du Parlement. 

Le 31 août 1871, M. Nothomb m'avait écrit de Cunnen- 
dorf: « Je reste ici jusqu'au 1 er octobre. Je serai à Berlin 
jusqu'au 1 er décembre oit je compte partir pour l'Egypte. 
Mon absence hors d'Europe sera de deux mois. — Depuis 
que je sais que Disraeli est comme moi dans sa 70 nK année, 
je ne doute plus de rien. » 

En effet, à l'époque qu'il indiquait, M. Nothomb s'embarqua 
à Trieste sur VAchilles, paquebot du Lloyd autrichien qui se 
dirigeait vers l'Egypte. 

Le 5 décembre, le Minisire belge était reçu par le Khédive 
Ismaïl-pacha et il écrivait dans son journal : 

» Réception au palais des Aldine par le Khédive Ismaïl- 
pacha à qui je remets une lettre privée du Boi des Belges. 
S. A. m'entretient en français pendant plus d'une heure et 



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60 



SOUVENIRS 



se montre au courant de toutes les affaires politiques et 
administratives. » 

Le Khédive mit gracieusement à la disposition du Ministre 
d'État belge le paquebot Azizié pour faire le voyage du Nil, 
du Caire à Assouan. 

Du fond de l'Egypte la lettre suivante me fut envoyée et 
me parvint: 

« A bord de V Azizié, paquebot à vapeur du Khédive 
d'Egypte mis à ma disposition par S. A. — Au mouillage 
devant Assouan, haute Egypte, aux confins de la Nubie, le 
21 décembre 1874, chaleur comme en juillet à Bruxelles, 
c'est-à-dire 25 deg. R. 



o Mon cher et honoré confrère, 

» Que ne vous ai-je eu à ma portée lorsque le Khédive m'a 
offert un bateau pour moi et tous ceux qu'il me plairait de 
m'adjoindre! 

» Je suis parti du Caire le 8. Aujourd'hui 14 mc jour je suis 
au terme de ce merveilleux voyage, sauf la descente qui sera 
un peu fastidieuse, car j'ai tout vu en remonte : Abydos, 
Denderah, Thèbes... Je vous cite les points principaux; je me 
suis même arrêté dans des endroits que j'aurais pu négliger. 

» Admirateur et fils d'Athènes et de Rome, je suis stupé- 
fait devant les proportions colossales des monuments égyp- 
tiens et presque humilié. Je me bornerai à cette observation. 

» Je serai de retour au Caire entre Noël et le nouvel an. 



DU BARON NOTUOMD. 



01 



» Je suis sans nouvelle de la jeune Europe. 

» A pari celte incertitude, je suis sans incident fâcheux 
d'aucun genre, dispos et infatigable. Malgré tout le monde, 
j'ai escaladé le 7 la pyramide de Gizeh. 

» Je suis curieux de savoir ce qui se sera passé à Berlin, à 
Bruxelles et ailleurs dans l'intervalle déjà bien long depuis 
mon embarquement à Trieste. 

» Il me restera à visiter le canal de Suez. 

» Veuillez croire à mes sentiments les plus affectueux. 

» NOTHOMB. » 



M. Nothomb, ayant fait le voyage d'Egypte plus prompte- 
ment qu'il ne l'avait présumé, prit la résolution de se rendre 
à Jérusalem : « rêve pieux de l'enfance que je réalise, écri- 
vait-il, au bord de la tombe. » 

Le 12 janvier 187o, il était à Jérusalem, où il séjourna 
jusqu'au il à Y hôtel de la Méditerranée, « bien tenu par des 
Allemands. » 11 eut la bonne chance, dit-il, de trouver un 
Belge franciscain, frère Liévin de Ilamme, homme aimable et 
instruit, qui voulut lui servir de cicérone et qui l'accompagna 
ensuite au Jourdain et à la Mer Morte. 

Le 30 janvier, M. Nothomb était de retour à Berlin. 

« Mon retour, écrivait-il quelques jours après, a dignement 
couronné l'œuvre; en revenant du Jourdain et de la Mer 
Morte, j'ai trouvé à Jérusalem un télégramme par lequel le 
Khédive me faisait savoir que son 5 e ' fils, le prince Hassan, 



02 



BOUVENIRS 



lieulenani au l r dragons île la garde, retournerait à Berlin le 
24 au soir; que, si je pouvais être en rade d'Alexandrie le 24 
au matin, le jeune prince nie prendrait à son bord. J'avais 
visité Bethléem, localité qui, selon moi, offre le plusde réalité 
historique; j'ai encore disposé de deux jours pour visiter 
Jérusalem et les environs; le 21 j'ai été d'une traite de Jéru- 
salem à Jaffa; le 22 je me suis embarqué à Jaffa pour Port 
Saïd ; le 23 à Port Saïd pour Alexandrie, où je suis arrivé le 
24 au malin. 

» J'y ai trouvé l'avis que le jeune prince quitterait le Caire 
par train spécial à H h., qui ne ferait que traverser Alexan- 
drie; qu'il serait à son bord vers ô h. et qu'il me priait de 
m'y trouver avant lui. 

» Nous avons franchi les passes vers o h , au coucher du 
soleil, avec un grand appareil (dimanche soir 21). 

» Le Khédive avait donné sou meilleur yacht, le Mar- 
houssah, 800 chevaux de force, véritable palais flottant. 

» Nous sommes entrés dans le port de Triesle le jeudi à 
8 h. du malin; en défalquant ô h. employées à réparer une 
des roues, la traversée s'était faite eu moins de trois jours et 
demi. 

» Je n'avais pour mon compte éprouvé le moindre malaise. 

» De Trieste je suis venu ici sans m'arrèler : en quoi j'ai eu 
tort. J'ai sou fl'ert d'un lerrible refroidissement delatéte. 

» Revenons sur le liasse. 

» La Palestine n'était pas entrée dans mon programme : 






DU BARON NOTHOMB. 



63 



c'en est devenu la partie essentielle. J'ai vu les points prin- 
cipaux; c'est tout ce que je voulais. Désormais la Bible est 
pour moi un livre de voyage. 

» Quelque incrédule que l'on puisse être, on ne peut 
visiter Jérusalem sans émotion : on en emporte une ineffa- 
çable impression. » 

XI. 

Quelque temps après son retour d'Egypte, M. ïs'olhomb 
voulut bien nie demander mon concours pour la publication 
d'une nouvelle édition de son Essai historique et politique 
sur la révolution belge. 

« Le succès delà Biographie que vous m'avez consacrée, 
me disait-il, a remis mon Essai en mémoire et en vogue. 
Vous savez que cet ouvrage introuvable se vend jusqu'à 

•iO francs. MM m'avaient proposé, il y a quelques 

années, d'en faire une nouvelle éd'tion (ce serait la 4 me ). 
Qu'en pensez-vous? Il faudrait un court appendice condui- 
sant le récit jusqu'au traité du 19 avril 18ô0. Vous vous 
en chargeriez. — Pour faire deux volumes, il faudrait y 
ajouter, sous le titre de : Défense de l'Essai sur la Révo- 
lution belge, les articles que j'ai publiés dans V Indépendant, 
en réponse au baron de Keverberg, articles qui ont été très 
remarqués. —J'en ai le recueil; j'avais même l'intention 
de les reproduire en brochure. Tout était préparé. Je ne me 
rappelle pas pourquoi il n'a pas été donné suite à ce projet. 
— Je liens le travail, c'est-à-dire le recueil des articles a 









6t 



voire disposition. — Tout cela est subordonné avant tout à 
l'état de votre santé » — 

J'acceptai la lâche honorable que me proposait M. No- 
thomb, cl nous nous mîmes à l'œuvre. La quatrième édition 
de V Essai historique et politique sur la révolution belge 
parut au mois d'avril 187G (I). 

Qu'il me soit permis de dire que, à diverses reprises, 
H. Nothomb me témoigna très affectueusement qu'il était 
satisfait de ma continuation. Pour ce qui le regardait, il 
s'était imposé une lâche qui eût fait reculer les plus intré- 
pides. Toutes les questions diplomatiques soulevées depuis 
la dissolution du royaume-uni des Pays-Bas, il les avait 
reprises, étudiées de nouveau, commentées, éclaircies dans 
des noies presque innombrables. Ce n'était pas seule- 
ment une quatrième et définitive édition de son livre que 
M. Nothomb avait en vue; « mon ouvrage, me disait-il, 
formera un manuel du droit public belge. » 

Après avoir rempli cette tâche laborieuse, M. Nothomb 
m'écrivit (l' r mai 1876) : « Je me sens dans le vide; j'avais 
contracté l'habitude de corriger des épreuves et de recevoir 
de vos lettres. J'ai des remords en songeant combien je vous 
ai tourmenté. ■ Il attendait avec une certaine impatience les 
appréciations de la presse et ajoutait : « Le plus diûîcile 



(I) La 4 e édition de V Essai historique et politique sur la rèvo- 
lulimi belge a été publiée en deux vnlumes par la librairie euro- 
péenne de C.Muquardt, Merzbach et Falk éditeurs. 



DU BARON NOTHOJIB. 



6!j 



n'est pas de faire un livre, — c'est de le faire lire et d'en 
faire parler . » 

Dans une autre lettre du 25 juin, je lis : « Homo unius 
libri je ne saurai à quoi m'accrocher cet été. J'avais repris 
l'habitude de corriger des épreuves. » 

M. Nolhomb s'étant encore plaint du vide dans lequel il se 
trouvait, je lui ofl'ris mon concours pour livrer au public les 
Eludes historiques et politiques sur les provinces belges 
dans leurs rapports avec l'Europe. 

Il me répondit (1 er février 1878) : 

« Deux fois j'ai fait un appel au public et son accueil a 
élé bienveillant. Vous l'avouerai-je? Je n'ai pas le courage 
de m'adresser à lui de nouveau. Je me considère comme 
mort sans être enterré, et je dors au bord de ma fosse. — Je 
me demande même comment j'ai pu faire deux si grands 
efforts; il m'a fallu vos encouragements et votre collabo- 
raiion; je vous en garde uu reconnaissant souvenir, mais j'ai 
liquidé ma vie. » 

XII. 

En juin 1878 le baron Nolhomb assista officiellement 
dans la ville de Dresde au jubilé de cinquante ans de mariage 
du roi et de la reine de Saxe. Au mois d'août suivant, il se 
rendit à Bruxelles pour participer aux fêtes deslinées à célé- 
brer le vingt-cinquième anniversaire du mariage du Roi et de 

S 



H 



66 



SOl'VENIRS 



la Reino des Relies. J'extrais île son journal ou mémorial les 
annotations suivantes : 

« 21 août. Visite aux nouveaux Ministres. 

» 22 ». Te Deum à S'f-Gudule. J'y assiste dans le 
chœur comme Ministre d'État, à coté du premier président 
de la Cour de Cassation, baron de Crassier, né en 1801, 
ayant devant moi Ch. Rogier, comme président de la Chambre 
des représentants, né 1800, 17 août; derrière moi M. Dubois- 
Thorn. gouverneur du Brabant, né 180.1 

» 24 » Banquet île cent quarante couverts dans la salle 
de bal du palais. 

» 23 « Visite au nonce Vannulelli, après avoir fait égale- 
ment visite à tous les autres diplomates accrédités à 
Bruxelles. » 

M. Nolliomb termine ainsi : 

« A l'ordre du jour dans les entretiens : 

» 1° Modus vivni'li entre le S'-Siège et la Prusse pour 
mettre lin au Kullurkampf; 

» 2" Suppression éventuelle de la légation belge près du 
Vatican ; 

» 3° Réforme de la loi de 1812 sur l'instruction primaire. » 

De Bruxelles, M. Nolliomb se rendit à Paris pour visiter 
l'Exposition universelle II désirait voir aussi un très remar- 
quable écrivain pour lequel il professait la plus grande sym- 
pathie, M. V. Cherbuliez, aujourd'hui membre de l'Académie 
française. Il eut le regret de ne pas le trouver. Ce regret fut 



DU DARON NOTHOMB. 



07. 



partagé par M. Cherbuliez qui, le 50 septembre, adressait à 
M. Nothomb la lettre suivante : 

« Combs-la-Ville, Seine-et-Marne, 
30 septembre 1878. 

» Monsieur le baron, je ne me console pas d'avoir manqué 
votre visite et de ne pas m'être trouvé à Paris lorsque vous 
m'avez fait l'honneur et l'amitié de venir frapper à ma porte. 
Je regrette vivement que vous ne m'ayez pas écrit un mot 
ou envoyé votre carte pour m'annoncer votre arrivée; j'au- 
rais couru à Paris pour vous y attendre. Ma mauvaise fortune 
m'a fait perdre le plaisir de vous voir et de vous entendre, 
plaisir auquel j'attache, comme vous le savez, un prix tout 
particulier. J'en suis réduit à maudire mon guiguou et la 
campagne, quoique je l'aime beaucoup ; mais les malédictions 
n'ont jamais guéri ni consolé personne. — Veuillez 
agréer, etc. » 

De retour à Berlin, M. Nothomb y avait trouvé une com- 
munication assez étrange, mais qui. au fond, était une nou- 
velle preuve de son crédit, de son influence et de son autorité. 

Voici ce qu'on écrivait de Rome : 



M,., 



« 5 septembre 1878. 



» Le secrétaire d'Étal pour les affaires ecclésiastiques m'a 
prié de vous faire, de la part du Pape, la communication 
confidentielle suivante: 

» S. S. a appris, par le rapport, d'un Nonce, qu'un diplo- 



C8 



SOUVEMRS 



mate accrédité à Berlin aurait exprimé des doutes sur l'issue 
favorable des négociations dont les préliminaires ont été 
posés dans les entrevues de Kissingen. Ce diplomate base- 
rait son opinion sur l'opposition éventuelle des catholiques 
allemands. 

» Le Saint-Père serait douloureusement affecté si les 
craintes du diplomate en question venaient à se réaliser; car 
il a le plus vil désir d'arriver à la pacification religieuse en 
Allemagne. Les moyens de communiquer directement avec 
le prince de Bismarck font naturellement défaut depuis Kis- 
singen, et le Pape cherche aujourd'hui les intermédiaires les 
plus surs pour entretenir le chancelier dans les bonnes dis- 
positions qu'il a manifestées et pour l'encourager à persévé- 
rer dans la voie où il est entré. 11 a donc pensé que le baron 
Nothomb, par la haute position qu'il occupe et par l'autorité 
qui s'attache a son nom comme homme d'État, pourrait lui 
rendre un immense service en édifiant le prince (dans des 
conversations intimes avec S. A. S.) sur les véritables inten- 
tions de S. S » 

J'ignore si M. Nothomb eut des conversations intimes avec 
le prince de Bismarck et si un résultat quelconque fut 
obtenu. Au surplus, notre illustre confrère partit bientôt 
pour l'Italie. 

Le 24 novembre 1878, il était témoin de la rentrée du 
Roi et de la Reine d'Italie à Rome à la suite de l'attentat de 






DU BARON NOTIIOMB. 



69 



Naples (I). — Celle rentrée solennelle, écrit-il dans son 
journal, est une nouvelle prise de possession de Rome. 

Il visita non seulement l'Italie, mais aussi la Corse et Cor- 
fou Le 23 janvier 1879, il m'écrivait de Berlin : 

« J'ai été très salisfait de mon récent voyage; je n'avais 
pas vu l'Italie depuis l'unification. J'y ai trouvé de grands 
changements; le rétablissement du passé est devenu impos- 
sible. « 

En automne, M. Nothomb séjourna encore à Paris, après 
avoir visité l'Exposition internationale des beaux-arts à 
Munich. Il avait voulu revoir aussi Strasbourg, où il était 
arrivé huit jours après le feld-maréchal de Mauteuffel , 
nommé Stalthaller de l'Alsace-Lorraine. Parmi les personnes 
avec lesquelles il s'entretint le plus à Paris, il mentionne 
particulièrement dans son journal V. Cherbuliez et M. Rolhan, 
ancien Ministre de France à Francfort. 

M. Nothomb ne négligeait pas les ihéàtres. Aujourd'hui il 
était à l'Opéra, où l'on donnait le Freyschulz de Weber avec 
M" ,c Krauss; le lendemain il se rendait à l'Ambigu-Comique 
où l'on jouait ['Assommoir, o tableau effrayant, dit-il, de la 
classe ouvrière. » 



(I) Le 19 novembre 1878, le Roi Humbert avait failli être 
poignarde à Naples par Pa.ssananle. 



V*-' I * 



70 



SOIVEMIIS 



Le '.> janvier ikno, le baron Notbomb n'adressa la lettre 
suivante : 

Vous avez bien voulu ne pas se laisser clore l'année sans 
■n'accorder un souvenir. Je vous en remercie. Vous avez con- 
servé la foi dans le travail fi je tous admire. Il m'a été donné 
d'atteindre l'année fatidique de 1880, mais nous avons bien 
l'ail de ne pas attendre celle échéance pour lancer ma l" édi- 
tion et snrtoat ma biographie. La Belgique de 18S0 me 
semble quelque peu entraînée dans une réaction contre 1850. 
Je ne vis plus; je me survis, ce qui ne m'empêche de me 
porter a merveille. 

■ Je n'ai pas été a Bruxelles l'année dernière, mais Je 
compte > aire une apparition cette année, — peut-être pour 
la dernière fois Perspective à laquelle je cherche à m'babi- 
luer, malgré mon parlait étal <le santé J'aurai dune le plaisir 
de vous serrer la main... .• 

Notre confrère se faisait malheureusement illusion sur son 
parfait étal de santé. Il devint gravement malade. Au mois de 
juin, il m'écrivait : 

t Je partirai apros-di main pour Unis par ordre du médecin ; 

je dois changer d'air; je crache du sang et je maigris. Du 
reste, j'ai repris le travail. — Je compte me montrer en bon 
étatà Bruielles vers le 18 août, accompagné du second de 

mes [Hlits-lils ZedlilZ. — On nie dit que pendant une semaine 

j'ai été eu danger. Vous leuiez sans doute ma biographie 
prèle. • 



Di: BARON NOTIIOMB. 



71 



M. Nolbomb séjourna à Ems du 18 au 12 juillet. Je 
donnerai encore quelques extraits de son journal : 

u 2j' juin. " Rencontre de l'Empereur qui s'enquien de 
mou état. 

« 20. » L'Impératrice en villégiature à Coblence envoie 
son chambellan de service, le comte Westerholt, s'informer 
de ma santé. 

« 28 » 5 heures. Dîner chez l'Impératrice (à Coblence). 

« 50. » Télégramme par lequel le Ministre des Affaires 
étrangères, M. Frère- Orban, m'informe que les relations 
diplomatiques ont cessé hier entre le Vatican et la Belgique. » 

M- .Nolbomb put accomplir la promesse qu'il avait faite 
d'assister aux l'êtes patriotiques, destinées à célébrer le cin- 
quantième anniversaire de l'indépendance de la Belgique. Il 
arriva à Bruxelles le 11 août et descendit chez son (ils. Son 
séjour se prolongea jusqu'au 22. Le 17, il reçut la visite de 
S. M. Léopold 11. Le lendemain je le vis pour la dernière 
fois. 11 me parla avec émotion des imposantes solennités du 
1G auxquelles il avait assisté avec onze anciens membres 
du Gouvernement provisoire et du Congrès national. 

XIII. 

En 1881 le baron Nolbomb avait septante-six ans. Toujours 
actif, il se rendit de nouveau 6 Paris pendant les fêles de 
Tàques; puis, par Dijon, il gagna la Suisse, où il séjourna sur 
les bords du lac de Genève. Le 11 mai, il était de retour à 



72 



SOUVENIRS 



Berlin. Les mois d'été , il les passa dans son domaine de 
Cunnendorf, en Silésie. 

Le 16 septembre, le télégraphe annonça soudainement 
que le baron Nolhomb était mort à Berlin d'une attaque 
d'apoplexie foudroyante. 

M. V. Gantier, le correspondant de VÊcho du Parlement, 
envoya le même jour à celle feuille la relation suivante : 

« Il était revenu avant-hier de la campagne pour se prépa- 
rer au voyage de Carlsruhc, où il devait représenter le Roi 
Léopold à la cérémonie du mariage du prince royal de Suéde 
avec la princesse Victoria de Bade. Rien, dans son étal, ne 
faisait pressentir la calaslrophe. Son dernier voyage en Suisse 
et son séjour au château de Cunnendorf lui avaient fait le 
plus grand bien. A ceux qui lui demandaient hier encore, 
dans la matinée, comment il se portait, il donnait la réponse 
la plus satisfaisante. Le voyage de plusieurs heures qu'il 
venait d'entreprendre ne l'avait pas même fatigué. 

» Sa santé n'inspirant absolument aucune inquiétude à sa 
famille, on l'avait laissé partir seul de Cunnendorf, où il 
complait retourner après avoir rempli sa mission officielle. 
Hier, dans l'après-midi, après avoir rédigé, avec loule sa 
présence d'esprit, une lellre destinée à la cour de Carlsruhe, 
il se sentit tout à coup oppressé Ce malaise lui venait souvent 
depuis sa dernière maladie; mais il lui suffisait de s'asseoir 
tranquillement pendant une demi-heure pour recouvrer 
toute sa liberté de respiration. Il disait même que, sous ce 



DU BARON NOTHOMB. 



75 



rapport, il avait fait des progrès et que ces légers accès lui 
arrivaient moins fréquemment qu'avant l'été. 

» Cependant, cette fois, il se sentit plus oppressé qup 
d'habitude et il quitta sa chancellerie pour se mettre au lit. 
On fit venir le médecin, qui ne manifesta aucune inquiétude. 

» Le soir il allait mieux. Le médecin revint et ne remarqua 
rien qui pût l'alarmer. 

» Ce matin encore, à sept heures, il déjeunait comme 
d'habitude; le médecin vint pour une troisième fois et partit 
sans soupçonner le moins du monde ce qui allait arriver. A 
neuf heures, la situation changea, l'oppression devint plus 
forte, on courut chercher trois médecins, mais le mal empira 
et peu de temps après le malade succomba à une attaque 
foudroyante. 

» On a naturellement télégraphié aussitôt à la baronne, 
qui est en Saxe, et aux autres membres de la famille, qui 
sont dispersés en Allemagne. 

» La Gazette nationale dit que cet événement produira, 
dans toutes les sphères de Berlin, une impression de regrets 
symphaliques. « Le baron Nothomb, dit le Tageblatt, était 
un des caractères les plus humains et les plus bienveillants 
qu'on put trouver; c'était un des politiques les plus clair- 
voyants, un homme d'État dans la plus belle acceptation du 
mot, et on aura de la peine à remplir le vide que sa mort a 
produit dans le monde diplomatique de Berlin. » Ce journal 
consacre, dès ce soir, un article de plus d'une colonne à 



74 



SOUVENIRS 



l'illustre défunt. — « La diplomatie européenne, écrit le 
Boersen Courier, a perdu en lui une de ses personnalilés les 
plus éminenles 11 était le doyen de la diplomatie berlinoise. 
La mort de cet homme aimé et respecté produira en Alle- 
magne une vive impression de regret. » 

» J'ai connu le baron Nothomb pendant douze ans et 
pendant tout ce temps je n'ai cessé de le considérer comme 
un des hommes les plus remarquables qu'on pût rencontrer. 
Il était doué d'une mémoire prodigieuse ; tous les faits de son 
passé administratif, parlementaire et diplomatique lui étaient 
restés présents à l'esprit. Il n'avait rien oublié. Personne ne 
pesait plus mûrement que lui les événements de la politique. 
Il avait pour les apprécier une impartialité complète de 
jugement — ce qui constitue une force de premier ordre — 
et une clairvoyance étonnante. 

» Placé depuis trente-six ans à la tète d'un service qui 
lui donnait des loisirs, il avait pu entreprendre de profondes 
et classiques études sur l'histoire et la philosophie qu'il con- 
naissait à fond. Ce qu'il avait amassé de connaissance 
pendant sa carrière diplomatique tient du prodige. On 
pouvait l'interroger sur quoi que ce fût, toujours il avait sa 
réponse prête. C'était un de ces hommes qui savent tout. 

» On le considérait à Berlin comme l'homme d'Etat le 
plus sage, le plus instruit et le plus expérimenté de toute 
la diplomatie étrangère... » 

Un autre publiciste, M. le D 1 ' Freusdorf, qui, pendant 



DU BARON' NOTHOM1I. 



78 



de longues années, avait eu aussi les meilleurs rapports avec 
le baron Nolhnmb, écrivait à la Gazelle de Cologne: « Il 
possédait la confiance e( la plus haute estime de l'Empereur 
el de l'Impératrice. Depuis trente -six ans il a représenté sa 
patrie, la Belgique, auprès du Roi de Prusse et de l'Empereur 
d'Allemagne, d'une manière si distinguée, que la légation de 
Belgique joui sait d'une plus grande considération que mainte 
ambassade d'États plus importants » 

Les appréhensions que le baron Xolhomb manifestait lors 
du décès de Joseph Lebeau lie se réalisèrent pas. Le Journal 
des Débats, en tète de la presse européenne, rendit un glo- 
rieux hommage à l'illustre homme d'État qui venait de 
s'éteindre. Laissons parler M. Berard-Varagnac : 

« Honoré du titre de Ministre d'Étal, créé baron en 185:!, 
jouissant a la cour de l'Empereur d'Allemagne d'une consi- 
dération qu'il devait autant à son autorité personnelle qu'à 
ses fonctions, M. Nolhomb aura eu, semble-l-il, en partage 
une des vies les plus belles el les plus fortunées que puisse 
souhaiter un homme d'Etal. Il n'a point connu les amertumes 
de l'adversité politique, qui n'est peut-être pas inoins dilli- 
cile à subir que toute autre adversité; il n'a point connu les 
épreuves de la disgrâce, si douloureuse et désespérante, 
qu'elle vienne d'une démocratie ou d'un roi.— Il avait gardé 
la santé el la jeunesse de l'esprit. De petite taille, d'allures 
vives, avec une grande physionomie souriante el une bon- 
homie un peu bourgeoise, sans rien de la gravité correcte, 



76 



arislocratiquemenl froide et raide que le vulgaire attribue 
volontiers aux diplomates, et que les vrais diplomates n'ont 
pas toujours, M. Nothomb aimait à causer, et sa conversation 
un peu lente, mais pleine d'idées, de faits et de souvenirs, 
était singulièrement intéressante et agréable. La vie lui 
avait appris tant de choses, à ce doyen des chancelleries, 
depuis cinquante ans qu'il était mêlé aux plus grandes 
affaires! On ne peut songer sans tristesse que l'on ne reverra 
plus cet homme illustre et aimable, un des derniers repré- 
sentants d'une génération glorieuse et un des rares survi- 
vants de ce petit groupe d'hommes vaillants et habiles à qui 
la Belgique doit son existence nouvelle et ses libertés (1). » 
M. Rolhan appelait le baron Nothomb le Nestor de la 
diplomatie européenne. « C'était, dit-il dans la Hevue des 



11) M. Berard-Varagnac, aujourd'hui maître des requêtes au 
conseil d'Élat, avait déjà consacré un remarquable article à la 
4 e édition de l'Essai. M. Nothomb m'écrivait à ce sujet (27 janvier 
1877) : « Je me suis empressé de vous expédier l'article de 
M. Berard Varagnac, Journal des Débats du 23, véritable élude. 
Un éloge dans un journal français, les Débats surtout, me semble 
une chose assez rare. Il a été très remarque à Berlin où ce journal 
a pour abonnés presque tous les membres du corps diplomatique. 
M. Berard-Varagnac est un jeune écrivain d'un grand avenir. II 
a été employé aux affaires étrangères; celte étude prouve qu'on 
aurait dû le conserver dans la diplomatie française. » Je serais 
ingrat si je ne signalais encore le très remarquable article que 
M. Berard-Varagnac a publié dans le Journal des Débats du 29 
septembre 1880 sous le titre de: La Uelgique depuis cinquante ans 
(1830-1880). 



Di: BARON NOTHOMB. 



77 



Deux-Mondes, un liomme de grande valeur, d'une expérience 
consommée, le type accompli des représentants d'un Etat 
neutre, sans passion, sans parti pris, rond d'allures, toujours 
prêt à obliger ses collègues, mais de force à les bien juger 
et à deviner les secrets de leurs portefeuilles (I). ° 

Le 18 septembre, à midi et demi, eut lieu, dans l'hôtel de 
la légation belge, à Berlin, le bénédiction solennelle des 
dépouilles du baron N'othouih Laissons encore parler le 
correspondant de VEcho du Parlement, témoin oculaire: 

« Le cercueil avait été placé au milieu de la place la plus 
large de la demeure. Il était couvert de couronnes. Aux pieds 
du corps se trouvait un tabouret sur lequel étaient rangées 
les nombreuses décorations du défunt. Le collier de l'Aigle 
rouge de Prusse, orné de diamants, et le grand cordon de 
l'ordre de Léopold occupaient les premières places dans la 
disposition de ces insignes. — Quand le prêtre, qui devait 
prononcer l'oraison funèbre et bénir les restes de l'éminent 
homme d'Etat, se fut présenté, une centaine de personnes de 
liante distinction entrèrent après lui dans la salle, et le chœur 
de l'église catholique de Sainte-Hedwige entonna un chant 
sacré. — L'Empereur, l'Impératrice et le prince impérial 



(t) Il faut lire aussi dans le Moniteur behje du 18 septembre 
1881 l'excellent article dû à la plume de M. Bourson. Depuis 
1830, peut on dire, M. Bourson était lié avec le baron Nolliomb 
qui ne traversait jamais Bruxelles sans passer une soirée avec son 
vieil ami. 






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SOLVENIUS 



étaient représentés par le général de Berchem, commandant 

de la place de Berlin. Le comte de Docnhoff, maréchal de la 
cour du prince Charles, frère de l'Empereur, représentait 
son Altesse Royale. Parmi les grands personnages qui étaient 
venus reiulre un dernier hommage à celui qui l'ut un des 
fondateurs les plus glorieux de notre nation et le membre le 

plus respecté de la diplomatie berlinoise, se trouvaient lord 
Ainptill, ambassadeur de la Grande-Bretagne, qui est devenu 
h; doyen du corps diplomatique de cette ville; M. von Madaï, 
président de l» police, le général de l-'ransesky, gouverneur 
de Berlin; S. E. M. de Liebe, ministre du Brunswick; 
M, Busch, sous-secrétaire d'État au Ministère des Affaires 
étrangères; M. Jordan, conseiller-rapporteur au même 
Ministère, etc. — Le corps diplomatique était représenté 
d'une façon complète. Tous les chefs des ambassades et 
des légations présents à Berlin ou les chargés d'affaires 
qui les remplacent figuraient à la cérémonie. — Quand le 
chœur eut fait silence, la famille Nothomb fit son entrée, 
accompagnée des membres de la légation belge: MM. Mas- 
kens, conseiller; de lteinaix, secrétaire, et le baron Constant 
(jolliuel, attaché, et du consul belge, M.Georges Goldherger. 
— Le général de ZedlitZ, gendre du défunt, conduisait la 
baronne .Nothomb. — Le prêtre ayant fini son oraison, le 
général de Berchem s'avança vers la baronne Nothomb, lui 
baisa la main et lui exprima les sentiments de condoléance 
de LL. MM. et du prince impérial. Le comte de Doenhoff 



DU DA110N NOTIIO.Ul!. 



71) 






s'acquitta également île la mission qu'il avait reçue du 

prince Charles de Hofaenzolleru ; puis toules les personnes 

présentes s'inclinèrent devant la baronne, qui quitta la 
salle à pas chancelants. » 

Le soir la dépouille mortelle de l'illustre défunt partit pour 
le grand-duché de Luxembourg. 

Quelques jours après on lisait dans le Moniteur belge : 

« Les funérailles de M le baron Nolhoinb, Ministre d'État , 
Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire près 
S. M. l'Empereur d'Allemagne, ont élé célébrées le mardi 20 
de ce mois à Seplfonlaines, près Luxembourg. — Le corps, 
arrivé la veille de Berlin, avait élé déposé dans un salon de 
la gare, transforme en chapelle ardente. — D'après les ordres 

du gouvernement grand-ducal, les boi urs militaires ont 

élé rendus à la dépouille mortelle de noire ministre à Berlin 
par la compagnie des volontaires luxembourgeois. Le cor- 
tège, précédé de la musique du corps, s'est mis en marche 
vers 9 heures du malin; il est arrivé à 10 heures au village 
de Seplfonlaines. — Le deuil était conduit par M. le baron 
Eugène Nothomb, lils du défunt, par ses gendres, MM. le 
général-major de Zedlitz-Leipe el Pescatore, et par M. Al- 
phonse Nothomb, ancien Ministre, membre de la Chambre 
des représentants, son frère. — S, M. le ftoi s'était fait repré- 
senter par M. le général-major baron Jolly, et S. A 1!. le 
comte de Flandre par le major du Roy de [iliequy. — Le 



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80 



souvenirs Dt uabon notuomu. 



Ministère des Affaires étrangères avait délégué pour assister 
à la triste cérémonie MM. Orban, Envoyé extraordinaire et 
Ministre plénipotentiaire, directeur général des affaires poli- 
tiques, et Van den Bulcke, conseiller de légation, chef du 
cabinet. — S. E. M. le baron de Blochausen, Ministre d'État, 
et MM. les directeurs généraux Eyschen et de Roebé repré- 
sentaient le gouvernement grand-ducal luxembourgeois. — 
M. Van Damme, consul de Belgique, s'était joint aux délégués 
du Département des Affaires étrangères. — Après le service 
funèbre, auquel assistait M™ la baronne Nothomb, l'inhu- 
mation s'est laite dans le caveau de la famille Boch, où se 
trouvent déjà les restes mortels des deux lils que le regretté 
défunt avait eu le malheur de perdre il y a quelques années. » 
C'est ainsi que J.-B. Nothomb, sorti de l'humble école de 
Messaney, atteignit le comble des honneurs. Il disparut à la 
clôture du premier demi-siècle de notre indépendance et 
lorsque celle-ci était partout glorifiée. On a dit avec vérité 
qu'il restera, dans l'histoire de cette période, l'une des figures 
dominantes. Sympathique par ses qualités privées, notre 



ses grands travaux et ses éclatants services. Z^^'" ' \'/ 4 ' 



Illustre confrère avait acquis une autorité consuJw*flrtfljF ? ïTat 

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