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Full text of "Histoire de la vie et du règne de Nicolas Ier, empereur de Russie. Volume 7."

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HISTOIRE 



DE L.A VIE ET DU RËGNE 



DE 



NICOLAS P' 



EMPEREUIl DE IUÎSS1E 



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L'auteur se réserve tous droits de reproduction et de traduction 
dans cet ouvrage, qui formera huit à dix volumes. 






PJris.— Typ. de Ch. Meyrueis, rue Cujas, 13. — 1872. 



HISTOIRE 

DE LA VIE ET DU RÈGNE 

NICOLAS I 



ER 



EMPEREUR DE RUSSIE 



PAUL LACROIX 

(BIBLIOPHILE JACOB ) 

OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR 

CHEVALIER DE L'ORDRE DE SAINT-STANISLAS , DE LA 2 e CLASSE, ETC. 

CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL 



TOME SEPTIEME 




PARIS 
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET COMPAGNIE 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° 77 

1872 

Tous droits réservés. 



CCX1II 



L'ordre et la règle étaient, selon l'empereur Nicolas, les 
principes inséparables d'un bon gouvernement. On com- 
prend donc qu'il ait appliqué rigoureusement ces principes 
aux habitudes de sa vie privée. Voilà pourquoi, pendant 
tout son règne, il ne changea rien à ces habitudes qu'il 
semblait avoir adoptées pour mieux partager son temps 
entre les occupations du souverain et les distractions du chef 
de famille. 

Nous pouvons ainsi établir, d'après de nombreux et 
authentiques témoignages, quel était l'emploi ordinaire et 
presque uniforme de sa journée, lorsqu'il résidait, avec la 
famille impériale, à Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire en hiver 
et au printemps. 

Il se levait de très-bonne heure, quelquefois avant le 
jour, lorsqu'il prévoyait un surcroît d'affaires à examiner; 
mais, en général, c'était à sept heures du matin qu'il sortait 
du lit, pour faire immédiatement ses ablutions à l'eau 
froide, entrer dans le bain et se frictionner tout le corps 
avec un morceau de glace. 

Il n'avait pas d'autre robe de chambre qu'un manteau 
vu 1 



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2 — 



militaire, qui lui avait servi dans la campagne de lurqme 
et dont il ne voulut jamais se séparer, jusqu'à ce qu un 
voleur maladroit le lui eut enlevé lors de son voyage a 
Naples en 1845. Nicolas fut très-chagrin de la perte de ce 
manteau, qui ne l'avait pas quitté pendant plus de dix-huit 
ans, et il ne se consola qu'en retrouvant, au fond d'une 
armoire, un autre manteau, qu'il avait porté sur son uni- 
forme dans la nuit du 25 au 26 décembre 1825. Ce même 
manteau, bien vieux et bien usé comme le premier, quoi- 
qu'on l'eût plus d'une fois réparé par ordre exprès de 
l'empereur, reparaissait tous les matins sur ses épaules à 
son lever et revenait ensuite prendre place sur son lit pour 
lai servir de couverture de nuit. Il l'emportait dans ses 
voyages et n'en voulait pas d'autre. 

Ce manteau avait, en quelque sorte, une notoriété lé- 
gendaire parmi les gens de service du palais. Au moment 
d'un départ de l'empereur, les valets de chambre se disaient 
entre eux : « Le manteau? A-t-on le manteau? » On ne 
l'oubliait jamais, car c'était le compagnon inséparable de 
l'empereur. 

On raconte que la grande-duchesse Marie, jugeant que 
le premier manteau n'avait fait qu'un trop long usage, dit 
en riant à son auguste père, qu'elle le lui ferait ôter de 
dessus son lit pour en mettre un neuf à la place. 

— Garde-t'en bien, lui répondit sévèrement l'empereur: 
c'est le manteau que j'ai porté pendant la campagne de 
Turquie. Je l'avais au siège de Braïlow, au passage du 
Danube, à la prise de Varna... Les souverains, ajouta-t-il, 
ont ainsi des espèces de talismans qu'ils doivent conserver 
toujours précieusement. L'empereur Napoléon n'avait-il 
pas son petit chapeau? J'ai mon manteau et j'y tiens beau- 
coup. 



En effet, vingt ans pins tard, le vieux manteau était 
encore sur le lit de mort de l'empereur Nicolas. Mais ce 
n'était plus, comme on l'a cru, le manteau de la campagne 
de Turquie, c'était celui du 14/26 décembre 1825. 

Après avoir fait sa toilette matinale, Nicolas prenait une 
tasse de café noir et s'habillait, pour se mettre au travail 
on du moins pour préparer le travail de la journée. Dès 
qu'on entrait dans sa chambre, on le trouvait revêtu de 
l'habit militaire, en petite tenue, car il ne quittait jamais 
l'uniforme; c'est à peine s'il se permettait quelquefois, dans 
son cabinet ou dans l'intérieur de sa famille, d'ôter les 
lourdes épaulettes d'or et de dégrafer le col de sa capote 
d'uniforme. 

De huit à neuf heures du matin, en été comme en hiver 
et par tous les temps, même les plus rudes, il faisait une 
promenade autour du palais, quelquefois seul, mais ordi- 
nairement accompagné d'un aide de camp. Pendant cette 
promenade, où il marchait à grands pas sans s'arrêter, il 
s'abstenait de parler et il s'abandonnait au cours des idées 
qui le dominaient. C'était l'unique moment qu'il avait à 
donner à la réflexion, mais non à la rêverie, car son esprit 
était trop actif, trop impatient, pour se laisser aller à une 
sorte de méditation vague et confuse. On peut dire que sa 
promenade du matin était bien employée à l'examen, à 
l'étude des affaires, des événements de chaque jour. 

En rentrant, à neuf heures, dans son cabinet, il trouvait 
toujours dans le salon d'attente plusieurs de ses ministres, 
qui avaient à lui communiquer les dépêches et les nou- 
velles les plus importantes; il ne faisait qu'échanger quel- 
ques paroles avec eux et il les renvoyait, après avoir fixé 
l'heure où il devait travailler avec l'un ou l'autre dans la' 
journée. Il se rendait ensuite, vers dix heures, chez l'im- 



_ 4 — 
pératrice, et il restait seul avec elle, pendant son déjeuner, 
qui était toujours très-frugal et qui ne durait pas plus d'un 
quart d'heure : tous ses enfants faisaient irruption à la fois 
dans l'appartement et venaient l'embrasser, les plus jeunes 
avec pétulance, les plus âgés avec respect. C'était là ce 
qu'il nommait la revue de la famille. 

Cette revue paternelle, aussi méthodique, aussi minu- 
tieuse, aussi rigoureuse même que les revues militaires, se 
prolongeait souvent jusqu'à dix heures et demie. L'empe- 
reur se rendait compte, par lui-môme, de l'état de santé 
de ses enfants, à l'inspection de leur visage et de leur teint ; 
il les interrogeait, comme eût pu le faire un médecin de la 
cour, et il ne manquait pas de leur indiquer lui-même 
souvent diverses prescriptions hygiéniques. Puis, il s'occu- 
pait de leurs études et de leurs travaux : chacun devait lui 
présenter la note exacte et détaillée de tout ce qu'il avait 
fait la veille; d'après cette note, il leur adressait des ob- 
servations, ou des conseils, ou des reproches; parfois il les 
grondait et même il les punissait, en les privant de certains 
plaisirs conformes à leur âge et à leurs goûts, qu'il leur 
accordait aussi comme une récompense; il les mettait en 
retenue ou plutôt, selon son expression militaire, aux arrêts 
et à la salle de police : l'enfant était tenu alors d'inscrire 
de sa main, au bas de sa note quotidienne, la récompense 
ou la punition qu'il avait méritée. 

L'empereur, dans cette distribution des réprimandes et 
des châtiments, se montrait froid, sévère, inflexible. S'il 
voyait des larmes dans les yeux du petit coupable, qui s'in- 
clinait en silence et qui n'essayait pas d'attendrir son juge 
ou d'obtenir sa grâce par des prières qu'on savait d'avance 
inutiles et auxquelles l'impératrice se serait abstenue de 
prêter un concours indulgent : 



- 5 — 

— Mes enfants, leur disait-il, c'est pour la patrie que 
vous devez faire votre devoir. Ce n'est pas moi, c'est la 
patrie qui vous punit ou vous récompense ; je ne suis ici 
que chargé d'exécuter ses ordres et ses intentions. 

C'était surtout aux heures de récréation de ses enfants, 
que Nicolas faisait appliquer les différents genres de pé- 
nalité qu'il leur infligeait; mais la punition la plus ha- 
bituelle, avant que les grands-ducs et grandes-duchesses 
fussent sortis de l'enfance, était toujours, dans la famille im- 
périale, comme dans les familles bourgeoises, la privation 
de dessert au dîner, et le lendemain, celui qui avait subi 
cette punition avec autant de résignation que de tristesse, 
devait consigner le fait sur sa note de conduite de la veille. 
L'empereur savait ainsi à point nommé quel était le genre 
de châtiment qui pouvait exercer le plus d'impression et le 
meilleur effet sur chacun de ses enfants, et il suppléait 
ainsi par lui-même aux corrections pédagogiques que les 
précepteurs et les gouvernantes avaient ordre de ne pas 
ménager à leurs augustes élèves. 

Après avoir passé une heure avec sa famille, auprès de 
l'impératrice, l'empereur faisait souvent une promenade 
plus ou moins longue dans les jardins du palais, en causant 
avec ses aides de camp de service ; puis, il remontait dans ses 
appartements vers midi, pour travailler avec ses ministres. 

S'il avait à recevoir en particulier un ministre étranger 
ou quelque personnage de distinction, l'audience avait lieu 
à heure fixe, avant qu'il fût entré dans son cabinet. Fidèle 
à cette ancienne maxime attribuée à un roi de France : 
V exactitude est la politesse des rois, il ne se faisait jamais 
attendre, fût-ce un instant, lorsqu'il avait assigné l'heure 
d'un rendez-vous; mais, plus indulgent pour les autres que 
pour soi-même, il accordait cinq minutes à la personne 



■■■ 



— 6 — 
qu'il attendait. Aussi, l'on comptait si bien sur l'exactitude 
rigoureuse de l'empereur, qu'on arrivait à ses audiences 
longtemps avant l'heure indiquée, et que, durant tout son 
règne, il n'eut à se plaindre que cinq ou six fois d'un lé- 
ger retard, qu'il considérait comme un manque de savoir- 
vivre, comme une grave atteinte aux lois de l'étiquette. 

L'empereur travaillait successivement avec ses ministres, 
jusqu'à trois heures, et alors, toutes les affaires courantes 
étant expédiées, il sortait du palais, seul ou avec un aide de 
camp, souvent à pied, quelquefois en drosky l'été, et en 
traîneau l'hiver. 11 allait, presque tous les jours, rendre 
visite à son frère Michel ou bien à la grande-duchesse 
Hélène; il se promenait ensuite dans la ville et, de préfé- 
rence, dans la grande rue qui forme un large boulevard 
sous le nom de Perspective Newsky, et se prolonge en ligne 
droite, à travers les plus beaux quartiers de la capitale. 

11 était habituellement enveloppé du manteau gris (pie 
les officiers de sa garde portaient par-dessus leur uniforme; 
il avait parfois la simple casquette militaire en drap vert 
bordé de jaune ; mais, généralement, dans ses sorties de la 
journée, il prenait le casque des chevaliers-gardes, car il 
était en grande tenue sous son manteau. Ce manteau dans 
lequel il se drapait, ce casque doré à panache qui brillait 
sur sa tète, faisaient ressortir davantage sa haute stature 
et les proportions colossales de sa taille : on l'apercevait 
de loin, tout le monde le reconnaissait, on le saluait en 
silence, sans s'arrêter et sans gêner sa promenade. Per- 
sonne n'eût osé s'approcher de lui ou lui adresser la parole; 
encore moins, lui présenter un placet, sous peine d'être 
immédiatement, après le passage de l'empereur, enlevé par 
la police et conduit en prison. 

Nicolas , dans ses promenades journalières , marchait 



— 7 



droit devant lui, ne ralentissant, ne hâtant jamais le pas, 
ne détournant jamais la tête ; mais son regard perçant ne 
perdait rien de ce qui se passait à l'entour. Il voyait, il 
examinait tout ; il rendait le salut à ceux qui le saluaient, 
mais il préférait que chacun poursuivit sa route sans faire 
attention à lui. 

Comme il ne fumait jamais et qu'il avait en aversion 
l'odeur du tabac, il tenait la main à ce que personne ne 
fumât dans les rues sous peine d'amende ou même d'incar- 
cération; mais, plusieurs fois, il rencontra des étrangers, 
nouvellement débarqués à Saint-Pétersbourg, qui contre- 
venaient aux règlements de police en fumant sur la voie 
publique : il les avertissait avec politesse, avec bonté, en 
les invitant à se conformer à la règle, et souvent il empê- 
chait des poursuites contre ces fumeurs, qui, sans le con- 
naître, s'étaient rendus à ses admonestations. 

On a raconté, à ce sujet, plusieurs anecdotes qui se res- 
semblent toutes et qui prouvent que l'empereur se plaisait 
à mettre à profit son incognito, pour faire des études de 
mœurs. 

Un matin, en revenant d'une promenade qu'il avait faite 
sans être accompagné d'un de ses aides de camp, il se 
trouva face à face avec un jeune homme qui fumait et qui, 
ne le connaissant pas, n'essaya pas même de cacher son 
cigare. 

— 11 parait, Monsieur, lui dit l'empereur en l'exami- 
nant avec surprise, il parait que vous ignorez les règle- 
ments de police à l'égard des fumeurs? 

— Je les connais et souvent je les enfreins, je l'avoue, 
répondit l'étranger en continuant de fumer. Le tabac ne 
vous incommode pas? ajouta-t-il de l'air le plus familier. 
Vous êtes bien heureux, Monsieur, de n'avoir pas, comme 



■ 



4*1 



— 8 — 
moi, cette mauvaise habitude. Je voyage sans cesse et je 
fume partout, excepté dans votre maudite capitale. 

— Vous ne vous en privez pas, ce me semble, reprit 
Nicolas en souriant. Puis-je, sans indiscrétion, Monsieur, 
vous demander votre nom? 

— Mon nom? dit le fumeur qui n'avait pas encore ôté 
le cigare de sa bouche et qui, tirant une carte de son porte- 
feuille, la présenta gracieusement à son interlocuteur in- 
connu. Vous êtes, Monsieur, un brave officier de Tannée 
russe, et vous ne me dénoncerez pas à la police, pour avoir 
fumé dans la rue, à trois cents pas du palais de l'empereur. 
Je suis, comme vous le voyez sur ma carte, commissionnaire 
en vins et représentant de l'honorable maison Johnston de 
Bordeaux, Vous seriez bien aimable, Monsieur, de m'aider 
à faire quelques affaires, en me recommandant à vos amis; 
je vous fournirai des vins excellents, qui vous feront hon- 
neur et qui seraient dignes de figurer sur la table de Sa 
Majesté. 

— En vérité ! répliqua l'empereur, que le commission- 
naire en vins de Bordeaux s'était mis à suivre en fumant. 
Faites-moi le plaisir de jeter votre cigare, Monsieur, car les 
hommes de garde du palais pourraient nous voir ensemble, 
et je courrais risque d'être arrêté avec vous, comme votre 
complice. 

— Mais, vous ne fumez pas, Monsieur? Si vous vouliez 
me permettre de vous offrir un cigare?... Vous m'avez fait 
l'honneur de me promettre une commande? dit-il, pre- 
nant son carnet et se préparant à écrire dessus avec son 
crayon. Combien de bouteilles d'échantillon? Je vous con- 
seille de choisir parmi les grands crus blancs et rouges, 
Château-Margaux, Lafitte, Larose. Nous avons un sauterne 
incomparable, comme l'empereur n'en boira jamais!... 



— Voilà justement ce qu'il me faut, interrompit l'empe- 
reur. Je suis charmé, Monsieur, d'avoir fait votre connais- 
sance. Je goûterai volontiers votre vin de Sauterne... En- 
voyez-en toujours cinq cents bouteilles. 

— Cinq cents bouteilles! s'écria le commis- voyageur, 
émerveillé d'une pareille commande, qu'il inscrivit à la 
hâte sur son carnet. Ah! Monsieur, combien je vous remer- 
cie! Sériez-vous assez bon, ajouta-t-il en lui présentant le 
carnet et le crayon, pour écrire vous-même votre nom et 
votre adresse? car je ne veux pas les écorcher, et votre 
diable de langue n'est pas des plus faciles. 

En ce moment, le poste du palais se mettait sous les 
armes pour recevoir l'empereur; mais le représentant de 
l'honorable maison Johnston, de Bordeaux, n'y prenait pas 
garde et ne quittait pas des yeux son carnet, qu'il avait mis 
dans les mains de son nouveau client. L'empereur signa 
Nicolas, au-dessous de la commande, et ajouta ces mots : 
Envoyer à Imbert, au palais d'Hiver. Puis, il rendit le car- 
net au commis- voyageur, qui lut d'abord l'adresse, avant 
de voir la signature. 

— M. Imbert, le maître d'hôtel de l'empereur! s'écria- 
t-il tout éperdu. Vous n'êtes pas M. Imbert?... Ah! Sire, 
pardonnez-moi! dit-il en s'inclinant jusqu'à terre et prêta 
tomber en faiblesse. Sire, grâce! 

— Je suis charmé, Monsieur, d'avoir pu vous rendre ser- 
vice, lui dit l'empereur avec bienveillance; mais, à mon 
tour, je vous demanderai, en échange de bons procédés, je 
vous demanderai, Monsieur, de respecter les ordonnances 
de police et de ne plus fumer dans les rues de Saint-Pé- 
tersbourg. 

La police ne perdit pas ses droits, et le représentant de 
la maison Johnston, qu'on avait vu fumant et parlant à l'em- 



■■ 



— 10 — 

pereur, fut mené en prison et paya une amende; mais cette 
aventure lui porta bonheur, et il devint un des fournisseurs 
de la cave du palais d'Hiver : la signature de Nicolas sur 
son carnet de commandes fit sa fortune. 

Sire, vous l'avez corrigé! dit un jour le maître d'hô- 
tel Imbert, à qui l'empereur demandait des nouvelles de ce 
fumeur incorrigible : dès qu'il met le pied en Russie, il 
cesse de fumer jusqu'à ce qu'il ait repassé la frontière. 

— Très-bien, reprit l'empereur; c'est chose rare que de 
trouver un Français qui se soumette à la règle et à la dis- 
cipline. 

Les personnes à qui Nicolas faisait l'honneur d'adresser 
la parole dans la rue payaient cher quelquefois un pareil 
honneur, quand l'empereur oubliait de donner des ordres 
pour que la police fermai les yeux sur cette enfreinte aux 
règlements. 

Une fois, il aperçut, en passant sur la Perspective, l'ac- 
teur Vernet, qui faisait partie de la troupe du théâtre fran- 
çais de la place Michel; il estimait beaucoup cet acteur co- 
mique, et il ne manquait pas d'échanger quelques mots avec 
lui lorsqu'il le rencontrait dans les coulisses du théâtre. Ce 
jour-là, il alla droit à Vernet et causa sans façon avec lui 
pendant quelques minutes. Mais, à peine se fut-il éloigné, 
qu'un inspecteur de police conduisit l'acteur en prison, 
pour avoir parlé à l'empereur dans la rue. 

Le soir même avait lieu une représentation à bénéfice, 
au théâtre Michel : la cour devait s'y rendre, comme à 
l'ordinaire. L'heure du spectacle a sonné : la salle est 
pleine, l'empereur est dans sa loge, et le rideau ne se lève 
pas. Le public s'étonne, l'empereur s'impatiente et regarde 
sa montre. Après cinq minutes d'attente, le régisseur du 
théâtre arrive, tout troublé, sur la scène, fait les trois sa- 



— H — 

luts d'usage, et, se tournant vers la loge impériale, an- 
nonce, d'une voix émue, que la pièce ne peut être jouée, car 
Vernet, qui devait remplir le principal rôle, n'a point paru 
au théâtre et n'est pas même rentré chez lui depuis le ma- 
tin. « On a les plus sérieuses inquiétudes, ajoute le régis- 
seur, sur le sort de notre excellent camarade, qui a tou- 
jours mis tant de soin et de ponctualité à faire son service. » 
Ces paroles répandent dans la salle une impression géné- 
rale de surprise et d'inquiétude. 

Mais l'empereur fait appeler le grand maître de police 
et lui donne un ordre. Un quart d'heure après, Vernet était 
sorti de prison et venait jouer son rôle avec sa verve et sa 
gaieté ordinaires, après avoir fait publier cette annonce 
par le régisseur : «M. Vernet, empêché par ordre, s'ex- 
cuse d'un retard bien involontaire, qui, sans doute, comme 
il ose l'espérer, ne se renouvellera pas. » L'empereur riait 
beaucoup, en applaudissant son acteur favori, auquel il en- 
voya, le lendemain, une épingle de diamants, pour le dé- 
dommager d'une journée passée au poste de police. 

Peu de jours après, l'empereur, apercevant Vernet sur 
la place Michel, se disposait à l'aborder; mais l'acteur le 
retint à distance, en lui disant à demi-voix, avec un geste 
suppliant : « Sire, au nom du ciel, ne m'approchez pas! 
Vous allez me compromettre. » 

En rentrant de sa promenade journalière de l'après-midi, 
laquelle ne durait jamais plus d'une heure, Nicolas allait 
chez l'impératrice et y restait jusqu'au dîner. A la suite 
d'une conversation de ménage, comme il la qualifiait lui- 
même, il se donnait une demi-heure de sieste et s'endor- 
mait presque aussitôt dans un fauteuil-, mais, quand son 
sommeil se prolongeait au delà de la demi-heure régle- 
mentaire, ses enfants, ses filles surtout, avaient le droit de 



WKM 



— 12 — 

le réveiller en l'embrassant. C'était l'heure du dîner de fa- 
mille. 

A quatre heures précises, l'empereur se mettait à table, 
ordinairement avec sa famille, quelquefois seul avec l'im- 
pératrice. Rarement quelques personnes de l'entourage et 
de l'intimité obtenaient la faveur d'être admises à ces réu- 
nions intimes. Le dîner ne durait jamais plus de trois 
quarts d'heure ; il était souvent entremêlé d'une conversa- 
tion dans laquelle l'empereur se laissait aller volontiers à 
ses impressions du moment. Nicolas prenait toujours la pa- 
role le premier, et on ne lui répondait que s'il demandait 
une réponse. L'entretien roulait d'ordinaire sur des ques- 
tions de circonstance et sur des sujets qui étaient à la portée 
de tous les convives. Cependant, en certains cas, lorsque 
l'empereur avait l'esprit rempli de quelque sérieuse préoc- 
cupation politique, il ne se privait pas de formuler tout 
haut sa façon de penser sur les hommes et sur les choses, 
sans se soucier de la présence du maître d'hôtel et des gens 
de service, à la discrétion desquels il pouvait se fier d'ail- 
leurs, car il l'avait mise à l'épreuve depuis des années. 

Un jour, dans un de ces dîners de famille, comme il 
était fort irrité contre Louis-Philippe qui semblait vouloir 
s'interposer malgré lui dans les affaires de Pologne, et qui 
lui suscitait des embarras avec l'émigration polonaise, il 
donna carrière à son irritation et ne dissimula pas ses an- 
tipathies à l'égard du roi des Français; il s'exprimait avec 
tant de vivacité, en s'attaquanl au caractère personnel du 
roi, que l'impératrice crut devoir lui rappeler à voix basse 
que son maître d'hôtel et plusieurs de ses officiers de bou- 
che étaient Français et que ses paroles auraient peut-être 
un fâcheux écho à la cour des Tuileries : 

— Tant mieux', s'écria Nicolas, en frappant sur la table; 



— 13 — 
ces sortes d'indiscrétions sont le meilleur châtiment des 
mauvaises actions, que l'opinion des honnêtes gens ne sau- 
rait trop flétrir. (Il avait parlé de la conduite de Louis- 
Philippe à l'égard de sa nièce la duchesse de Berry). D'ail- 
leurs, ajouta-t-il en se tournant du côté de son maître 
d'hôtel, si le roi constitutionnel paye des espions chez moi, 
il faut bien qu'il en aie pour son argent. 

Il se repentit presque aussitôt de ce mouvement de dé- 
fiance, que rien ne motivait ni ne justifiait vis-à-vis des 
officiers de bouche attachés à son service avant qu'il fût 
empereur, et en se levant de table, il leur fit une sorte de 
réparation d'honneur, en s'adressant à son second maître 
d'hôtel, nommé Edme Imbert, qui était dans sa maison 
depuis plus de vingt ans, et qu'il honorait d'une bienveil- 
lance toute particulière, puisqu'il daignait lui parler fami- 
lièrement. Imbert, né et élevé en France, ne manquait 
pas d'esprit naturel et d'instruction; il avait la répartie 
vive et spirituelle, ce qui ne l'empêchait pas d'être plein 
de jugement et de tact. Sa belle santé et sa figure réjouie 
convenaient, d'ailleurs, aux fonctions qu'il exerçait avec 
beaucoup de zèle et de probité. 

— Gros homme, lui dit l'empereur, qui le qualifiait tou- 
jours ainsi à cause de son majestueux embonpoint, je n'ai 
pas besoin de te répéter que je suis content de ton service. 
Tu as demandé un congé pour faire un voyage dans ton 
pays; je ne t'accorderai ce congé qu'à une condition : c'est 
que tu t'engages à revenir ici et à reprendre ta place, lors 
même que le roi Louis-Philippe voudrait faire de toi son 
premier maître d'hôtel. 

— Sire, répondit Imbert, je compte bien servir Votre 
Majesté Impériale jusqu'à mon dernier jour. Quant au roi 
Louis-Philippe, qui est aussi un très-bon maître pour ses 



— u — 
domestiques, il tient autant que Votre Majesté à conserver 
ceux qu'il a et qui ne lui sont pas moins dévoués que nous 
le sommes tous à Votre Majesté. 

L'empereur ne sut pas mauvais gré à Imbert d'avoir osé, 
dans cette circonstance délicate, prendre la défense de 
Louis-Philippe, et il ne lui en témoigna que plus d'estime. 
A peu de temps de là, il lui souhaitait un bon voyage, au 
moment de son départ pour la France, et le priait de lui 
rapporter un souvenir de Paris, un de ces menus objets 
qui n'appartiennent qu'à l'industrie parisienne, et qui se 
distinguent par l'incroyable infériorité de leur prix comme 
par leur ingénieuse fabrication. Imbert, en effet, trouva, 
dans un vieux fonds de boutique à 25 sous, une tabatière en 
bois verni, sur laquelle était représenté un trait de la vie 
de Pierre le Grand, et une paire de bretelles avec les por- 
traits accolés des empereurs Alexandre et Napoléon. Ces 
objets dataient peut-être du traité de Tilsitt, mais l'em- 
pereur Nicolas n'eut pas moins de plaisir à les accepter, 
quand Imbert, à son retour, se permit de les lui offrir. 

— Je te remercie, lui dit-il, de me rappeler ainsi Paris 
que j'ai vu, que j'ai habité en 1814, et que sans doute je 
ne reverrai plus. 

— Je fais du moins des vœux, reprit Imbert, pour que 
Votre Majesté ne revoie jamais Paris dans des circonstances 
analogues a celles qui l'y avaient amenée. 

Imbert, de môme que tous les gens de service de la 
maison impériale, avait des gages très-suffisants pour faire 
de belles économies, mais il ne se fût guère enrichi, s'il 
avait dû se procurer des bénéfices sur les frais de la table 
de l'empereur, car ces frais étaient non-seulement peu éle- 
vés, mais encore réglés avec autant de soin et de minutie 
que s'il se fût agi de l'ordinaire du maître de maison le plus 



— 15 — 
parcimonieux. Nicolas, longtemps avant son avènement au 
trône, avait pris l'habitude de diriger et de surveiller lui- 
même toutes les dépenses ménagères du palais d'Anitchkoff, 
et il n'avait pas discontinué depuis de contrôler celles du 
palais d'Hiver. Quand il n'était encore que grand-duc, il 
avait fixé, dit-on, à 130 roubles par mois (600 fr.) sa dé- 
pense de table ; cette dépense aurait été seulement dou- 
blée, lorsqu'il devint empereur. Ces chiffres, que nous 
fournissent plusieurs historiens qui se vantent d'avoir puisé 
leurs renseignements aux meilleures sources, sont certai- 
nement très-inférieurs aux chiffres réels, mais ils servent 
du moins à établir que la table de l'empereur, soumise à 
la règle d'une stricte économie, devait être servie avec 
une extrême simplicité qui convenait aux goûts et aux ha- 
bitudes du souverain. Il n'avait pas consenti sans peine à 
augmenter cette partie du budget de sa maison, en montant 

sur le trône. 

Crois-tu donc, disait-il alors à son premier maître 

d'hôtel, que mon estomac s'est agrandi et que mon appétit 
s'est accru depuis que je suis empereur? Ce serait plutôt 
le contraire qui pourrait avoir lieu, car je ne dînerai jamais 
aussi tranquille que je l'étais dans mon palais d'Anitchkoff ! 

L'empereur, qui fut toujours indifférent aux inventions 
de la gastronomie et aux plaisirs de la bonne chère, avait 
pourtant un excellent estomac, mais il mangeait très-vite, 
distraitement, sans faire attention à la qualité îles aliments 
auxquels il faisait honneur avec un vigoureux appétit; il 
n'estimait que la vieille cuisine russe; il préférait à des 
mets succulents une nourriture simple, quoique abondante 
et substantielle. Il observait, d'ailleurs, rigoureusement les 
jours d'abstinence prescrits par la religion grecque, et pen- 
dant tout le carême, qui est si long et si sévère en Russie, 



— 16 — 

il ne souffrait pas qu'on cessât de faire maigre, un seul jour, 
à sa table. Il n'y avait d'exception que pour l'impératrice 
et ses enfants, dans le cas où leur état de santé exigeait 
qu'ils adoptassent un régime moins austère. Quant à lui, 
comme chef temporel de l'Eglise russe, il s'obligeait à 
donner ainsi l'exemple à sa famille ainsi qu'à ses sujets. Il 
était naturellement sobre et ne buvait que de l'eau pure 
pendant ses repas; il ne prenait jamais de liqueurs, mais 
bien quelquefois un verre de kwas, boisson fermentée faite 
avec de la farine de seigle, que le peuple en Russie regarde 
traditionnellement comme supérieure à tous les autres 
breuvages enivrants. 

Cependant, à la suite de la grave maladie, qui mit ses 
jours en danger dans les derniers mois de l'année 1829, et 
qui fut suivie d'une longue convalescence, l'empereur avait 
consenti, sur l'avis de ses médecins, à boire tous les jours 
un petit verre de vin vieux, après son dîner. Il essaya donc 
différentes sortes de vins de France, d'Italie et d'Espagne, 
avant de faire choix du vin du Rhin, auquel il s'était si 
bien accoutumé, qu'il n'en voulait pas boire d'autres à ses 
repas. Aussi, le prince de Metternich, qui n'était peut-être 
pas étranger à la préférence que le tzar accordait au fameux 
crû de Johannisberg, avait-il obtenu la permission de lui 
offrir tous les ans cinq ou six cents bouteilles de ce vin pré- 
cieux, qu'on réservait exclusivement pour l'usage de l'em- 
pereur. 

Nicolas, fidèle à ses idées d'ordre et d'économie, voyait 
avec préoccupation déboucher tous les jours une nou- 
velle bouteille de son vin favori, sur laquelle il ne préle- 
vait qu'un seul petit verre et qui ne reparaissait plus sur 
la table le lendemain. Il s'enquit auprès de son maître 
d'hôtel Imbert de ce que devenaient les bouteilles entamées, 



en exprimant le regret de laisser perdre ainsi un pareil vin. 

— Oh! sire, que Votre Majesté ne soit pas inquiète à 
cet égard! répondit Imbert. Il n'y en a pas une goutte 
de perdue. La bouteille entamée est toujours religieusement 
vidée par Messieurs les aides de camp de service qui savent 
apprécier le vin de Monseigneur le prince de Metternich. 

— Quoi! s'écria l'empereur étonné plutôt qu'irrité, on 
se permet de boire mon vin, sans mon autorisation! Au 
reste, cela vaut mieux que d'en faire du vinaigre. N'im- 
porte! ce n'est pas dans l'ordre... Tu diras à l'intendant 
du prince de Metternich qu'il, ait soin, à l'avenir, de ne 
m'envoyer que des demi-bouteilles. Il y aura de la sorte 
moins de gaspillage, et Messieurs les aides de camp vou- 
dront bien se contenter de ce qui leur restera. 

Après son dîner, l'empereur passait ordinairement une 
heure dans les appartements de l'impératrice; il causait 
ou sommeillait ; puis, il rentrait seul dans son cabinet, 
où il expédiait quelques affaires, qu'il avait retenues de- 
puis plus ou moins de temps, car sa table de travail était 
toujours encombrée de papiers entassés, et il n'en confiait 
à personne le débrouillement. C'était de sa part une sorte 
d'émulation continuelle pour mettre à jour toutes ces affai- 
res arriérées qui s'accumulaient sans cesse devant lui. 
Deux ou trois fois par an, l'empereur entrait, radieux et 
triomphant, chez l'impératrice, en disant : « Je n'ai plus 
rien sur ma table ! » Mais le lendemain la table était de 
nouveau chargée de lettres, et au bout de la semaine l'en- 
combrement de papiers avait recommencé. 

Ces papiers, il est vrai, se trouvaient rangés avec soin, 

dans l'ordre particulier que leur attribuait l'empereur, pour 

pouvoir s'y reconnaître, et personne n'eût osé les déplacer 

ni même les toucher, lorsqu'il fallait enlever la poussière qui 

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— 18 — 
s'amassait aussi sur cette table de travail. Si une pile de 
papiers eût été avancée ou reculée de deux ou trois lignes, 
l'empereur s'en serait aperçu du premier coup d'oeil, et 
il en aurait témoigné son mécontentement à son premier 
valet de chambre qui entrait seul dans le cabinet, en l'ab- 
sence de Sa Majesté. 

Ce cabinet, simplement et même modestement meublé, 
était précédé d'une antichambre de dix pieds carrés, où les 
ministres attendaient, chaque matin, à tour de rôle, le 
moment d'entrer chez le maître. C'est ainsi qu'on désignait 
toujours l'empereur parmi les personnes de son entourage. 
La chambre à coucher attenait au cabinet de travail et 
servait à la fois de salon et de salle d'audience. Ces trois 
pièces formaient l'appartement de l'empereur, au palais 
d'Hiver. Leur ameublement ne fut pas changé pendant 
toute la durée du règne; il se composait seulement d'une 
dizaine de chaises, de deux ou trois fauteuils, d'un divan, 
d'une table avec tapis de drap vert, et d'un guéridon. On 
remarquait, dans la chambre à coucher, le lit de fer garni 
d'un matelas de crin, avec un oreiller bourré de foin, et 
le fameux manteau militaire qui tenait lieu de couverture 
ou de couvre-pied, selon la saison. Des portraits de famille 
et quelques tableaux représentant des batailles décoraient 
les murailles tendues en étoffe de soie vert foncé, sans 
broderies, sans crépines, sans ornements d'or. 

— Voilà, disait un jour Nicolas à l'ambassadeur d'An- 
gleterre, lord Durham, en lui montrant le lit de sa cham- 
bre à coucher, voilà peut-être l'unique point de ressem- 
blance qu'il y ait entre moi et le roi Louis-Philippe. Nous 
couchons sur la dure l'un et l'autre, et nous n'en dormons 
pas plus mal. 

L'appartement de l'empereur, dans les palais d'été, voi- 



— 19 — 

sins de Saint-Pétersbourg, à Tzarskoé-Sélo, à Péterhoff, à 
Gatehina, etc., n'était ni plus vaste, ni mieux meublé, 
tant Nicolas, dans sa vie privée, se montrait insouciant 
des recherches et des délicatesses du luxe. A Tzarskoé-Sélo, 
il avait choisi, pour lui, dans l'aile la plus reculée du palais, 
un petit entresol où il se plaisait plus que dans ses grands 
appartements; le cabinet où il donnait ses audiences parti- 
culières, même aux ambassadeurs étrangers, était si exigu 
et si bas de plafond, qu'il semblait le remplir tout entier, 
suivant l'expression pittoresque d'un littérateur français, 
M. Capefigue, lequel, ayant eu l'honneur d'être reçu par 
Sa Majesté, se sentit frappé de respect, d'étonnement et de 
stupeur, quand il se trouva, tout à coup, dans cet étroit 
espace, en présence du tzar qui le dominait de toute la 
tête et qui l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un regard ma- 
jestueux. 

Au sortir de cette audience, où l'empereur avait accueilli 
avec la plus cordiale bienveillance l'écrivain français, l'au- 
teur de tant d'ouvrages d'histoire remarquables, celui-ci, 
encore ému, disait à l'aide de camp de service qui venait 
de l'introduire chez l'empereur : « Je n'ai jamais mieux 
éprouvé le sentiment de ma faiblesse et de mon infériorité, 
cpi'en me voyant vis-à-vis de Sa Majesté, qui m'écrasait de 
sa grandeur : j'étais comme une souris dans la cage d'un 
lion. » 

Autant dans la vie officielle Nicolas était grand et ma- 
gnifique, autant dans la vie privée il devenait simple et 
parcimonieux. « Le même tapis, dit un de ses historiens, 
lui a servi de descente de lit pendant trente ans, et il est 
mort, pour ainsi dire, dans les pantoufles que lui avait 
brodées sa femme à l'époque de son mariage. » Il s'impo- 
sait, par goût non moins que par système, la plus sévère 



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— 20 — 
économie pour tout ce qui ne regardait que lui, et il se 
refusait les moindres dépenses applicables à son propre 
usage. 

— La prodigalité, disait-il, est un vol fait aux pauvres, 
et le luxe exagéré est la toilette des sots. 

D'après ce principe, il avait réduit au strict nécessaire 
les frais de son entretien personnel ; il ne renouvelait ses 
uniformes que le moins possible, malgré la rigoureuse 
minutie avec laquelle il examinait ceux de §es soldats et 
de ses officiers. 

— Sire, lui dit un jour son valet de chambre, votre par- 
dessus est déchiré. 

— Eh bien, reprit-il distraitement, fais-le raccommoder. 

— Mais, Sire, il est trop vieux, trop usé; il demande 
un remplaçant. 

— Fais-le raccommoder d'abord et nons verrons plus 
tard. D'ailleurs, je n'ai pas un kopek. 

L'empereur, en effet, n'avait jamais d'argent entre les 
mains et ne portait pas même de bourse. 



CCXIV 



L'empereur, rentré seul dans son cabinet, à la suite de 
son dîner, n'y restait pas plus d'une heure à débrouiller 
ses papiers ou à lire les dépêches qui lui avaient été en- 
voyées dans la journée; mais, pendant cette heure-là, 
comme il le disait lui-même, il « abattait beaucoup de be- 
sogne, » car il travaillait avec une incroyable rapidité, 
souvent aussi avec une espèce de passion qui l'entraînait à 
donner carrière aux divers sentiments que lui suggéraient 
les papiers qu'il parcourait à la hâte. Parfois, il chiffonnait 
ces papiers avec colère et les jetait loin de lui avec dédain. 

Un jour, il trouve sur son bureau une lettre d'Alexandre 
Dumas, avec le manuscrit autographe du drame en vers, in- 
titulé : Stockholm, Fontainebleau et Rome, que le dramaturge 
s'était permis de lui adresser en hommage. Nicolas avait 
lu les premiers ouvrages de l'auteur d'Henri III et sa cour, 
et il en avait gardé un souvenir très-favorable; mais cette 
bienveillante disposition était complètement changée, à 
cause delà conduite, au moins légère, de l'illustre écrivain, 
qui depuis s'était déclaré républicain dans un procès poli- 
tique. L'empereur déchira la lettre, repoussa le manuscrit 
richement relié et, l'ayant fait tomber à ses pieds, y laissa 



_ 22 — 
l'empreinte du talon de sa botte. Le lendemain, après ré- 
flexion, il ordonna de placer ce volume dans la bibliothè- 
que de l'Ermitage et envoya une décoration russe à l'au- 
teur, en disant ces mots : « Qu'il n'y revienne pas! » 

A huit heures du soir, il sortait, presque toujours seul, 
pour faire une promenade autour du palais ou ce qu'il ap- 
pelait une expédition en ville; il allait, suivant son caprice, 
tantôt à droite, tantôt à gauche, marchant à pied, quelque 
temps qu'il fit, mais il revenait toujours en voiture de 
place et habituellement en drosky, cabriolet découvert, fort 
lé^er, qui ne porte qu'une personne assise derrière le 

cocher. 

L'empereur n'ayant jamais sur lui ni bourse ni argent, 
son valet de chambre lui mettait tous les jours dans la 
poche de son uniforme un rouble destiné à payer sa voi- 
ture du soir. Mais, comme il arrivait quelquefois que le 
rouble avait été oublié ou bien s'était perdu, l'empereur, 
qui tenait à conserver son incognito, lors même que tout le 
monde l'avait reconnu (et, en effet, sa haute taille, sa belle 
figure et son grand air le faisaient reconnaître à première 
vue), ne se trouvait pas peu embarrassé pour faire solder 
le cocher qui le ramenait au palais. 

Un soir, l'empereur, qui avait pris un drosky à l'extré- 
mité de la ville, eut quelques difficultés avec Visvoschik, 
lequel était à moitié gris et ne voulait pas le conduire, en 
objectant la fatigue du cheval et la longueur du trajet. 
L'empereur, sans toutefois se faire connaître, n'eut qu'à le 
menacer de la police pour le faire marcher; mais le cocher 
n'obéit qu'en maugréant. Nicolas se contint et mit sur le 
compte de l'ivresse la mauvaise humeur de l'homme qui 
était à peine en état de diriger sa voiture que le cheval se 
chargeait d'emporter avec une prodigieuse vélocité, sans 






— 23 — 
attendre l'excitation du fouet et de la voix de son maître. 
En arrivant au palais d'Hiver, il fouilla dans sa poche et 
n'y trouva pas le rouble qu'il voulait donner au cocher. 

— Attends ici un moment, dit-il en mettant pied à terre, 
et je vais t' envoyer ce qui t'est dû. 

— Je n'ai pas le temps d'attendre, repartit l'ivrogne ; 
aussi bien, vous pourriez bien ne pas revenir. J'ai été déjà 
victime de ce mauvais tour... Il me faut un gage. 

En même temps, il enleva le manteau qui couvrait les 
épaules de l'empereur et le posa sur les siennes. 

— Tu as raison, lui dit l'empereur en riant ; tu es un 
homme de précaution, et je n'ai pas le droit de m'en fâcher. 
Mais est-il vrai que quelqu'un t'ait fait tort du prix de ta 
course ? 

— Sans doute, et plus d'une fois. J'ai ramené ici plu- 
sieurs officiers de vos camarades, qui sans doute avaient 
tout perdu au jeu et qui ne m'ont pas payé... 

— Garde donc mon manteau, répliqua l'empereur, jus- 
qu'à ce que je le fasse reprendre en te faisant payer. 

Un moment après, un valet de pied venait chercher le 
manteau et remettait cinq roubles au cocher. 

— Cinq roubles ! s'écria le cocher, en les rendant au do- 
mestique. On ne me s doit que vingt kopeks, et je ne de- 
mande pas davantage. 

— Prends toujours, repartit le valet de pied, c'est de la 
part de l'empereur. 

— Ce serait de la part du diable, répliqua le cocher 
qui n'avait pas les idées bien nettes, je ne prendrai pas 
vos cinq roubles, quand il ne m'est dû que vingt kopeks. 

La discussion fut terminée par l'arrivée d'un inspecteur de 
police, qui fit payer seulement vingt kopeks au cocher, et qui 
le mena en fourrière avec sa voiture, parce qu'il était ivre. 



24 — 

L'ivrogne passa la nuit en prison, paya une amende et 
fut remis en liberté le lendemain, en recevant cent roubles 
pour indemnité du prix des courses que lui devaient des 
officiers qu'il avait conduits au palais d'Hiver. 

Peu de jours après, l'empereur, qui avait fait prendre 
des renseignements sur ce cocher, l'envoya chercher. Le 
pauvre isvoschik parut, en tremblant, devant le tzar. 

— Me reconnais-tu, batuscka (petit père)? lui dit Nicolas. 

— Oui, Sire, répondit le cocher qui n'osait lever les yeux 
sur son souverain ; mais je n'avais pas reconnu Votre Ma- 
jesté, lorsque j'ai osé prendre le manteau... 

— Tu as bien fait d'exiger un gage, puisqu'on t'avait 
trompé à plusieurs reprises, interrompit l'empereur; mais, 
une autre fois, ne t'enivres plus ! Je sais que tu es, d'ail- 
leurs, un brave homme. 

— Sire, je suis paysan d'un seigneur du gouvernement 
de Toula; ce seigneur n'est pas un bon maître, et il faut 
que je retourne sur ses terces. J'en ai tant de chagrin, que, 
pour l'oublier, je ne fais que boire du kwas. 

— Tu ne boiras donc plus, si tu deviens libre? lui dit 
l'empereur avec bonté. Je me charge de racheter ta liberté, 
et je veux que tu travailles maintenant pour ton compte ; je 
te donne un cheval et un drosky, afin que tu puisses me faire 
crédit, si je monte dans ta voiture sans avoir d'argent pour 
payer ta course. 

C'était là un des mille épisodes de ces promenades noc- 
turnes qui avaient tant de charmes pour l'empereur et qui 
le mettaient sans cesse en communication personnelle avec 
ses sujets, à la faveur de son incognito. Le dénoûment 
ordinaire des aventures qu'il cherchait avec une sorte de 
curiosité bienfaisante, n'était qu'une manière plus ou moins 
ingénieuse de venir en aide à des misères dignes d'intérêt et, 



— 25 - 

par conséquent, de dépenser des sommes considérables en 
œuvres mystérieuses de charité et de munificence. 

On s'explique ainsi comment le ministre de la cour im- 
périale et des apanages, prince Pierre TVolkonsky, se per- 
mettait de reprocher à l'empereur ses prodigalités, et l'empe- 
reur lui promettait, en riant, d'être plus économeà l'avenir. 

Un soir-que Nicolas n'avait pas trouvé de rouble dans sa 
poche, comme à l'ordinaire, et s'était vu forcé de rentrer 
à pied de sa promenade, il se plaignit à son valet de cham- 
bre, qui lui répondit naïvement que le prince Pierre Wol- 
konsky lui avait donné l'ordre de ne pas mettre d'argent 
dans la poche de l'empereur. 

— On croirait, en vérité, que Wolkonsky tire de sa bourse 
cet argent-là! murmura Nicolas, qui cessa d'accuser la né- 
gligence de son valet de chambre. 

Le lendemain, il s'adressa directement au ministre, pour 
savoir si c'était lui qui, sans doute en plaisantant, avait 
donné un ordre aussi étrange au valet de chambre, lequel 
s'y était conformé. 

— C'est moi-même, Sire, répondit le prince Wolkonsky ; 
c'est moi, en ma qualité de ministre des apanages. 

— Eh! pourquoi as-tu donné un pareil ordre? reprit 
l'empereur stupéfait. 

— Sire, vous dépensez trop ! repartit le ministre. Vous 
donnez à tout le monde et sans compter. 

— En effet, objecta l'empereur qui se méprenait sur 
l'objet du reproche que son ministre osait lui adresser, je 
dépense un rouble tous les jours, au lieu de vingt kopeks 
que je devrais payer pour une course de voiture. 

— Sire, dit le ministre, Votre Majesté a dépensé depuis 
dix jours plus de mille roubles en aumônes, en dons et en 
indemnités. 



— 26 — 

— Oh ! c'est de l'argent bien placé, s'écria l'empereur ; 
je ne fais là que mon rôle de père, et mes enfants, qui ne 
prononcent pas mon nom sans le bénir, savent que nuit et 
jour je veille sur eux. 

Tels étaient les devoirs journaliers que s'imposait Nicolas, 
qui se regardait comme le protecteur suprême de ses sujets, 
comme le représentant direct de la Providence, en quelque 
sorte, dans toutes les circonstances où il pouvait faire acte 
de souverain. On le voyait accourir le premier, dès qu'une 
catastrophe publique réclamait sa présence; aux premiers 
sons de la cloche d'alarme annonçant un incendie dans la 
ville, il quittait tout pour se rendre sur le lieu du sinistre, 
où il arrivait toujours en même temps que les pompiers, et 
il ne se retirait qu'après s'être assuré que le danger n'existait 
plus. L'hiver, sa sollicitude était tenue en éveil, dans les 
plus grand froids aussi bien que pendant les redoutables 
inondations de la Newa, car alors il parcourait les rues 
chaque matin, pour faire abattre les masses de glaces qui 
descendaient en stalactites du haut des toits et qui me- 
naçaient la sûreté des passants. Il se multipliait, pour ainsi 
dire, sur tous les points de la capitale, dans le but de porter 
aide et secours à tous ceux qui en auraient besoin. 

Dans l'hiver de 1835, il eut une belle occasion de 
prouver qu'il était toujours prêt à payer de sa personne et 
à donner l'exemple du dévouement et de l'humanité, 
quand il s'agissait de sauver la vie d'un homme. 

La Néwa n'était pas encore gelée, quoique le froid com- 
mençât à être très-intense, mais on avait démonté le pont 
de bateaux qui servait de communication entre le quai de 
l'Amirauté et l'île de Vassili-Ostrow. Les glaçons, qui des- 
cendaient du lac de Ladoga par masses énormes et qui 
avaient déjà intercepté la navigation, se trouvèrent tout à 



— 27 — 

coup arrêtés dans un coude que forme la Néwa près du 
nouvel Arsenal, et en quelques instants le cours du fleuve 
en aval fut absolument libre. Les bateliers profitèrent de 
ce répit, pour passer dans des barques les personnes que 
leurs affaires obligeaient de se transporter d'une rive à 
l'autre ; mais il fallait se hâter, car la descente des glaçons 
ne pouvait tarder à continuer avec plus de force et d'abon- 
dance, dès qu'ils auraient rompu l'obstacle qui les retenait 
momentanément. En effet, passagers et bateliers disparurent 
à la fois, quand la surface du fleuve se couvrit de glaces 
flottantes qui se précipitaient vers le golfe de Finlande. 

On vint tout à coup avertir l'empereur, qui se mettait à 
table, qu'un gentleman anglais, ayant \oulu retourner en 
barque à Vassili-Ostrow, était emprisonné au milieu des 
glaçons qui menaçaient de l'engloutir en l'entraînant vers 
la mer. Nicolas, sans prendre le temps de jeter un manteau 
sur son uniforme, s'élança en voiture avec un aide de camp 
et se fit conduire au quai Anglais. 

Une foule immense, émue de pitié et de terreur, suivait 
avec intérêt les péripéties du drame qu'elle avait sous les 
yeux. La barque était engagée entre les glaces qui d'un 
instant à l'autre pouvaient la briser; le batelier s'était mis 
à genoux dans l'attente de la mort, et l'Anglais, debout, les 
bras croisés, semblait résigné à tout. 

L'empereur, d'un coup d'œil, jugea la situation et donna 
des ordres : au bout de quelques minutes, une compagnie 
de pontonniers de la garde accourut avec des bateaux, des 
câbles et des instruments de sauvetage. 

— Hâtez- vous, mes enfants, leur dit Nicolas; il y a ici 
deux hommes à sauver, un Russe et un Anglais. 

Les pontonniers, animés par la voix de l'empereur, 
s'aventurèrent sur les glaçons flottants, y firent des trous 



— 28 — 

pour amarrer dessus un pont de bateaux et parvinrent ainsi 
jusqu'aux deux malheureux, qui croyaient toucher à leur 
dernière heure. L'Anglais n'avait rien perdu de son calme; 
le batelier était plus mort que vif; lorsqu'il fut ramené sur 
la rive, il se prosterna aux pieds de l'empereur, en pleurant 
à chaudes larmes. 

L'Anglais, dont la reconnaissance n'était pas moins 
sincère, quoique plus contenue, ôta son chapeau et salua 
respectueusement, en s'approchant de Nicolas, qui lui rendit 
son salut avec bienveillance. 

— Vous étiez là, Monsieur, dans une mauvaise affaire! 
lui dit-il d'un ton familier et amical. 

— Sire, répondit l'Anglais, je me réjouis d'avoir couru 
un pareil danger, puisque je lui dois l'honneur d'avoir été 
sauvé par Votre Majesté. 

— Et moi, Monsieur, reprit l'empereur, je me félicite 
d'avoir pu rendre service à un sujet de mon allié le roi 
d'Angleterre. 

— Sire, tous mes compatriotes, en apprenant que Votre 
Majesté m'a sauvé la vie, partageront la profonde gratitude 
qui me remplit le cœur. 

Dès que l'empereur se fut retiré au milieu des acclama- 
tions et des bénédictions de tous les témoins de cette scène 
touchante, le grand-maître de police s'approcha de l'Anglais 
et lui demanda la permission de le mener dans un hôtel, où 
il serait hébergé aux frais de l'empereur, jusqu'à ce que le 
passage du neuve sur la glace fût établi et que l'hôte de Sa 
Majesté, comme il l'appelait, pût retourner chez lui sans 
accident. 

Lorsque l'empereur était revenu de sa promenade du soir, 
vers neuf heures et demie ou dix heures, il s'enfermait dans 
son cabinet, où il travaillait seul jusqu'à minuit et souvent 



— 29 — 
jusqu'à une heure du matin. Il se couchait alors, sans être 
assisté par ses valets de chambre, et s'endormait profondé- 
ment d'un sommeil calme et tranquille, jusqu'au lendemain. 
Ce genre de vie était tellement méthodique, tellement 
uniforme, que les personnes de l'entourage qui demeuraient 
au palais d'Hiver pouvaient toujours se régler, dans leurs 
occupations et leurs devoirs de service, d'après les habi- 
tudes journalières de l'empereur. 

Ces habitudes, si régulières qu'elles fussent, n'empê- 
chaient pas que Nicolas, sans les déranger, ne trouvât 
encore le temps d'assister aux parades, de passer des re- 
vues, de visiter les casernes, les établissements de bien- 
faisance, les écoles, les administrations publiques, les insti- 
tutions militaires et civiles : il n'avait garde de se faire 
annoncer, dans ces visites faites à des époques et à des 
heures indéterminées ; il arrivait toujours à Pimproviste, 
sans suite et sans bruit; il entrait souvent par une porte de 
derrière, montait par un escalier dérobé et se présentait 
tout à coup au milieu de l'établissement public, où il se 
proposait de faire une inspection : il examinait tout, se 
faisait rendre compte de tout, et malheur aux directeurs, 
aux fonctionnaires qui ne se trouvaient pas en règle : il les 
punissait avec une rigueur inflexible. 

— Je veux, disait-il pour imposer une crainte salutaire à 
tous les employés de l'État, je veux que chacun fasse son 
service, comme si j'étais là en personne ; je veux que tout 
soit dans l'ordre, comme si je devais à toute heure avoir 
l'œil ouvert sur ce qui se passe dans mon empire. 

Il aurait souhaité pouvoir connaître et réparer toutes les 
injustices, tous les abus d'autorité, toutes les fraudes, qui 
se commettaient dans l'administration; mais il n'en dé- 
couvrait qu'un bien petit nombre, que le hasard seul 






— 30 — 
amenait à sa connaissance, et dans ces cas-là, il ne tran- 
sigeait jamais avec sa conscience à l'égard du châtiment des 
coupables. Quelquefois même, ce châtiment était grave 
pour une faute légère, mais Nicolas ne prenait conseil que 
de son inspiration immédiate, et comme il avait la préten- 
tion de porter dans son for intérieur une sorte de tribunal 
suprême, sans débat contradictoire et sans appel, il appli- 
quait sur-le-champ la sentence qu'il croyait devoir pro- 
noncer. De là, pour ainsi dire, ces coups de foudre imprévus, 
qui venaient ébranler la position la plus solide parmi les 
grands fonctionnaires et qui renversaient, en un instant, 
dans la poussière, l'édifice d'une fortune fondée sur la 
faveur et mal défendue par le caractère ou la conduite du 
favori. 

Voici deux faits, entre mille, qui montreront que l'em- 
pereur avait un sentiment très-vif et très-sincère de la 
justice et qu'il ne permettait à personne de se faire, de son 
rang et de sa richesse, un privilège pour braver la loi. 

Un ancien cocher anglais s'était établi maréchal-ferrant 
à Saint-Pétersbourg, et y faisait de bonnes affaires en ne 
travaillant que pour l'aristocratie. Un général russe, qui 
occupait un poste élevé dans la hiérarchie administrative, 
avait plus d'une fois envoyé ses chevaux chez l'habile 
maréchal-ferrant, mais, soit oubli, soit mauvais vouloir, soit 
insouciance, il ne le payait pas. L'Anglais voulut être payé 
et chargea son fils de présenter sa facture. Le jeune homme 
insista avec tant d'opiniâtreté pour parler au général et pour 
obtenir le payement de la note, que les valets reçurent 
l'ordre de le jeter à la porte, ce qui fut exécuté sur-le- 
champ avec la dernière brutalité. 

Le père, indigné du traitement fait à son fils, vint aussitôt 
en demander compte au général ; celui-ci, exaspéré, ne 



— 31 - 

voulut rien entendre et frappa de sa propre main l'Anglais, 
qui ne se montra que plus obstiné à tenir tête à ce furieux. 
Une lutte s'engagea entre eux, dans laquelle l'Anglais ren- 
versa d'un coup de poing le général qui l'avait frappé le 
premier. Les domestiques accoururent au secours de leur 
maître, qui leur ordonna de s'emparer de cet liomme et de 
le fustiger devant lui. L'Anglais était assez exercé dans 
l'art du pugilat, pour tenir en échec vingt robustes gail- 
lards qui l'auraient tué s'ils avaient eu l'avantage. Le gé- 
néral alla chercher son épée qu'il dégaina, et la portant à 
la gorge du maréchal-ferrant qui cessa de lutter contre le 
nombre, il le fit garotler sous ses yeux : 

— Faites de moi ce que vous voudrez, général, lui dit 
froidement l'Anglais enchaîné à ses pieds, mais rappelez- 
vous que vous avez tiré l'épée contre un homme sans armes: 
cette action est contraire aux lois de la Russie, et vous en 
subirez les conséquences. 

Le général se souvint, en effet, que, selon les lois mili- 
taires russes, un officier qui tire l'épée contre un homme 
sans armes encourt la peine de la dégradation. Il se bâta 
de faire délier son adversaire, en lui adressant quelques 
excuses, que l'Anglais n'accepta point. 

Ce dernier se rendit immédiatement chez son ambas- 
sadeur, qui présenta une plainte, au nom d'un sujet bri- 
tannique, contre les violences et les sévices d'un général 
russe. L'empereur fit réunir sur-le-champ un conseil de 
guerre, devant lequel comparut l'accusé. Le conseil île 
guerre décida que le général était coupable et s'en remit 
au tzar pour l'application de la peine. Le général, condamné 
d'ailleurs à payer une indemnité pécuniaire au maréchal- 
ferrant, perdit ses épaulettes et fut renvoyé du service. 

— Il faut, dit l'empereur à cette occasion, que, dans mes 



— 32 — 
États, les Anglais ne puissent pas se plaindre que la justice 
ne soit pas aussi bien rendue que chez eux. Je tiens à leur 
prouver que la loi est ici la même pour tous. 

Une dame russe, de la haute aristocratie, faisait des 
dépenses folles et ne payait personne ; elle avait des amis 
et des protecteurs puissants; aussi, ses nombreux créan- 
ciers n'osaient-ils pas la tourmenter. Un marchand autri- 
chien, à qui elle devait des sommes importantes, fut plus 
audacieux que les autres et s'en alla, un jour, chez sa 
débitrice, avec la volonté bien arrêtée de ne pas revenir 
sans argent. On essaya de reconduire, on le fit attendre, on 
mit en avant tous les prétextes pour l'obliger à lever le 
siège, car il s'était établi dans le salon de réception et 
n'en voulait pas déguerpir, avant d'avoir touché le montant 
de ses factures arriérées. 

Il était donc rivé à sa place depuis plusieurs heures, 
lorsqu'on annonça la visite du gouverneur-général de Saint- 
Pétersbourg, qui était un des amis de la maîtresse de céans. 
Celle-ci, troublée et poussée à bout par l'obstination de cet 
Allemand qu'elle ne pouvait satisfaire, invoqua la protec- 
tion de son ami et le pria de vouloir bien la débarrasser 
d'un importun, qui osait violer son domicile. Le gouverneur- 
général envoya chercher un homme de police, fit conduire 
en prison l'opiniâtre Allemand et n'y pensa plus. 

Le marchand était à la tête d'une grande maison de com- 
merce; il avait femme et enfants; son absence ne pouvait 
manquer de produire une vive émotion. La femme, inquiète 
de ne pas voir revenir son mari, alla aux renseignements 
chez la dame où s'était passée l'aventure, et elle en apprit 
tous les détails par l'intermédiaire des domestiques. Le 
soir même, elle avait déposé chez le consul autrichien une 
requête ayant pour objet de faire mettre en liberté son 






— 33 — 

mari arbitrairement arrêté et emprisonné. Le consul fit les 
démarches nécessaires, sans obtenir de résultat. 

Dans l'intervalle, l'affaire était venue aux oreilles de l'em- 
pereur. Le gouverneur-général de Saint-Pétersbourg se 
présenta, comme d'habitude, au palais d'Hiver, pour faire 
son rapport hebdomadaire sur l'état de la capitale. Nicolas 
le reçut très-froidement et lui lança un regard menaçant. 
Le général fut étonné, sinon intimidé; il avait remis, selon 
l'usage, à l'empereur, la liste des personnes arrêtées pour 
diverses causes et détenues provisoirement dans les prisons. 
Nicolas parcourut rapidement cette liste, et sa figure se 
rembrunit. 

— Cette liste est-elle exacte? demanda-t-il d'une voix 
brève, en fixant sur le général un œil scrutateur. 

— Je dois le croire, Sire, répondit le général qui avait 
complètement perdu de vue l'arrestation du marchand au- 
trichien. 

— Tenez ! reprit l'empereur, en lui rendant le papier. 
C'est à vous de voir si l'on n'a pas oublié dans cette liste 
le nom de quelqu'un arrêté par votre ordre? 

Le gouverneur-général se préparait à répondre, l'empe- 
reur ne lui en donna pas le temps : 

— Général, lui dit-il avec un accent terrible, vous avez 
commis deux fautes graves : la première a été de faire 
arrêter un homme innocent; la seconde, celle que je ne 
devrais pas pardonner, c'est de me présenter une liste 
fausse 

Le général, pâle et tremblant, balbutia quelques paroles 
pour essayer de se justifier. 

— Oui, général, interrompit l'empereur, je veux bien 
croire que vous n'êtes pas coupable d'avoir falsifié cette 
liste, mais vous avez fait arrêter, vous avez retenu en prison 

vu 3 






_ 34 — 

un sujet autrichien, qui n'a rien à se reprocher Je sais 

tout, ne cherchez pas à diminuer vos torts! Je veux bien, 
pour cette fois, vous pardonner, en considération de vos 
longs sei vices, mais ne recommencez pas! Quant au pauvre 
homme qui est encore en prison, par votre fait, je vous 
laisse le soin de le dédommager, et je vous prie, en outre, 
de lui faire des excuses, en le rendant à sa famille et à 
son commerce. J'espère que vous ferez bien les choses à 
l'égard de votre prisonnier. 

Celui-ci, en sortant de prison, reçut non-seulement une 
somme considérable à titre de dommages-intérêts, mais 
encore le payement intégral de la dette qu'il avait long- 
temps réclamée sans succès, et qui avait été la cause de 
son injuste emprisonnement. 

Nicolas, depuis le commencement de son règne, n'avait 
eu rien de plus à cœur que de combattre et de détruire 
un vice qui n'était que trop répandu parmi les fonction- 
naires de TÉtat, les plus haut placés comme les plus infi- 
mes: la vénalité; mais, malgré sa vigilance toujours atten- 
tive, il n'arrivait pas, souvent, à prendre la main dans le 
sac, comme il le disait avec tristesse, les employés grands 
et petits, qui se croyaient autorisés, par une étrange indul- 
gence de l'opinion, à tirer parti le mieux possible des 
avantages de leur place, pour prélever une sorte de tribut 
et de redevances sur les personnes qui avaient recours à 
leur intermédiaire ou qui se trouvaient à la merci de leur 
cupidité. 

— Je ne puis douter qu'il n'y ait partout des voleurs, 
disait un jour Nicolas à l'impératrice, et pourtant il ar- 
rive bien rarement que les volés osent se plaindre ? Il 
semble que ceux-ci reconnaissent qu'ils agiraient de même, 
s'ils étaient à la place de ceux-là. 



— 35 — 

Cependant, quelle que fût l'aversion instinctive de l'empe- 
reur, pour les natures cupides et malhonnêtes, quel que fût 
son désir de faire entrer dans les mœurs de son pays la mo- 
ralité et la droiture qui devaient mettre les fonctionnaires 
à l'abri de la corruption et de la vénalité, il savait faire 
une sage distinction entre la probité réelle et ce noble 
désintéressement qu'on ne trouve que chez les âmes d'élite. 
Il comprenait, d'ailleurs, que les graves abus qui existaient 
à cet égard dans l'administration subalterne, étaient sinon 
justifiés et absous, du moins expliqués et un peu excusés 
par l'insuffisance des petits traitements. Voilà pourquoi 
il s'était à plusieurs reprises occupé d'améliorer le sort des 
employés, et en dernier lieu par l'ukase du 29 août/ 10 sep- 
tembre 1834. 

On raconte que l'empereur, travaillant avec un des mi- 
nistres qu'il estimait le plus, et qui lui avait mis sous les 
yeux la preuve écrite de certains détournements commis 
dans le service des approvisionnements militaires, tomba 
tout à coup dans une muette et profonde rêverie ; il resta 
quelques moments, le front penché sur sa main, livré à 
d'amères réflexions; puis, poussant un soupir, il s'écria : 

— Est-il possible qu'il n'y ait qu'un seul homme sur 
qui je puisse compter? 

— Sire ! reprit en s'inclinant le ministre qui croyait pou- 
voir s'attribuer cet éloge anonyme que l'empereur semblait 
lui adresser en face. 

— Oui, ajouta Nicolas avec douleur, il n'y a qu'un hon- 
nête homme dont je voulusse me porter garant, et cet 
homme, c'est moi ! 

Cependant, s'il était inflexible pour des indélicatesses com- 
mises dans les hautes sphères sociales, l'empereur se mon- 
trait parfois assez disposé à fermer les yeux sur des actes 



— 36 — 
d'égoïsme sordide et grossier, qui avaient pour auteurs des 
hommes vulgaires, sans éducation et sans responsabilité 
morale. 

— Ces gens-là, disait-il, n'ont pas une idée bien nette 
du bien et du mal ; ils ne sont peut-être pas responsables 
des sentiments indélicats qu'ils tiennent de leurs parents et 
dont ils héritent de père en fils. Mon devoir est donc de 
les corriger plutôt que de les punir. 

TJn matin, en faisant sa promenade habituelle aux envi- 
rons du palais d'Hiver, il aperçut un agent de police, qui 
semblait exercer une surveillance particulière sur les mai- 
sons voisines de la place de l'Amirauté ; il doubla le pas 
et alla droit à cet agent, pour lui demander, d'un ton bref, 
qui il était et ce qu'il faisait là. L'agent, qui s'était mis 
dans l'attitude d'un soldat au port d'armes, répondit, sans 
se déconcerter, qu'il était chargé de la visite du quartier 
auquel appartenait le palais, et qu'il faisait en ce moment 
son inspection réglementaire de chaque jour. 

L'empereur, remarquant que cet agent était mieux vêtu 
que ses camarades, ou plutôt qu'il avait un air d'aisance 
et de bien-être assez peu ordinaire chez ses pareils, lui 
demanda brusquement quel était le chiffre de ses appointe- 
ments annuels. L'agent répondit qu'il touchait par an 
100 roubles de traitement fixe. 

— El combien dépenses-tu annuellement? ajouta l'em- 
pereur, en fixant sur lui ce regard inquisiteur et impérieux 
qui ne permettait pas un mensonge. 

L'agent de police répondit simplement, sans hésiter, 
qu'il dépensait tous les ans trois ou quatre cents roubles. 

— Comment fais-tu donc, reprit l'empereur, qui mit 
cette réponse naïve sur le compte du trouble qu'il croyait 
inspirer à ce pauvre homme ; comment fais-tu pour dé- 



— 37 — 

penser deux ou trois fois plus que tu ne gagnes? Quelles 
sont tes ressources? 

L'agent avait la conscience tranquille et ne se troubla 
pas en subissant ce sévère interrogatoire ; il répondit qu'il 
ne possédait aucun patrimoine, mais que les propriétaires, 
les marchands et les habitants du quartier avaient l'habi- 
tude de lui donner des étrennes aux grandes fêtes, et no- 
tamment à Pâques et à Noël. 

— Tu nommes cela des étrennes ! repartit vivement 
l'empereur, qui s'indigna de ce qu'il regardait comme un 
système d'extorsions. Tu oses l'avouer devant moi ! C'est 
donc par des menaces ou d'autres moyens illicites, que tu 
te fais donner de l'argent? 

L'homme de police, qui pensait n'avoir rien à se repro- 
cher, se défendit avec calme d'avoir jamais eu recours à 
l'intimidation ou à la violence pour forcer les gens à être 
généreux envers lui; il raconta, de l'air le plus candide, que 
les étrennes qu'il recevait chaque année étaient le prix des 
soins apportés à la surveillance des dvoricks (portiers) et 
au bon ordre du quartier. Il ajouta que chacun lui donnait 
plus ou moins pour le récompenser et pour l'encourager à 
faire de mieux en mieux son service. 

— Ainsi, lui dit l'empereur qui s'était radouci tout à 
coup, tu ne taxes personne, et tu comptes sur la généro- 
sité de tous les habitants du quartier? C'est bien. 

Le lendemain, l'agent était mandé chez le grand-maître 
de police, qui lui fit une réception menaçante et qui s'étonna 
que cet employé eût osé parler à l'empereur dans la rue. 
L'agent s'excusa humblement, en racontant avec sincérité 
la conversation qu'il avait eue avec Sa Majesté. 

— N'importe ! objecta le grand-maître de police, dont la 
mauvaise humeur s'était presque dissipée pendant ce récit: 



— 38 — 
tu connais la loi ? Je devrais t'envoyer en prison pour avoir 
adressé la parole à l'empereur... Tu me jures, ajouta-t-il 
d'un ton plus bienveillant, que tu n'as rien dit de plus à Sa 
Majesté ? Tu n'as pas eu l'audace île te plaindre de tes 
chefs? 

— Mon général, répliqua l'agent, je jure devant Votre 
Excellence que je n'ai parlé que de mes gages et de mes 
étrennes. ïl est vrai que l'empereur ne m'a pas demandé 
autre chose. 

— Eh bien ! interrompit le grand-maître de police : tes 
chefs sont contents de toi et m'ont prié de t'accorder de l'a- 
vancement. Je te change de quartier et je l'envoie, comme 
inspecteur de seconde classe, dans le Gostinnoïdwor : tu 
auras là de meilleures étrennes aux grandes fêtes. 

L'agent de police se retirait confus et consterné, lorsque 
le général le rappela, en lui disant froidement : 

— Voici ce que je suis chargé de te remettre de la part 
de Sa Majesté. 

C'était un pli cacheté aux armes impériales; l'agent, 
ému et tremblant, rompit le cachet, sur l'ordre du général, 
et il y trouva oOO roubles en billets, avec cette inscrip- 
tion : Étrennes offertes par le propriétaire du palais d'Hiver. 

On remplirait plus d'un volume, si Ton recueillait toutes 
les anecdotes du même genre, relatives à l'empereur Ni- 
colas, qui ont circulé dans les salons de l'aristocratie comme 
dans les plus pauvres demeures du peuple. 

Chacun savait que la promenade journalière de l'empe- 
reur était ou pouvait être l'occasion de quelque acte de 
justice éclatante ou de bienfaisance mystérieuse. On n'osait 
pas cependant enfreindre la loi de police qui défendait 
d'aborder Sa Majesté et de lui adresser la parole dans la 
rue, mais on était toujours prêt à lui écrire nominative- 






— 39 — 
ment et directement pour lui présenter une requête qui ne 
restait jamais non avenue ; car toutes les lettres jetées à la 
poste avec l'adresse de l'empereur étaient transmises à sa 
chancellerie, où on les examinait, sans les ouvrir, avant de 
les déposer sur la table de son cabinet, et l'empereur en 
brisait lui-même le cachet. 

Ce ne fut pas sans peine que le général Kleinmichel, 
qui, dit-on, se trouvait intéressé à éloigner des yeux de son 
souverain certaines lettres anonymes où il n'était pas mé- 
nagé, obtint, à force de représentations et d'insistance, que 
les plis cachetés à l'adresse de l'empereur seraient ouverts 
préalablement dans un des bureaux de la chancellerie; 
Kleinmichel avait fait valoir habilement le danger que pou- 
vait offrir une lettre fermée dont le cachet serait une com- 
position en matière toxique, explosible ou inflammable. 

— On remettra donc les lettres ouvertes sur ma table, 
dit Nicolas ; mais, en adoptant une mesure de précaution 
générale, j'entends que toutes ces lettres me soient appor- 
tées sans avoir été lues, à moins qu'on n'en réfère à ma 
décision. 

Un Anglais, propriétaire d'une des plus importantes fon- 
deries de Russie, créée par son grand-père sous le règne de 
Paul I er , était en procès avec un négociant russe, depuis plu- 
sieurs années, et ce procès paralysait tellement les opérations 
commerciales de l'industriel étranger, que celui-ci, las de 
lutter sur le terrain judiciaire contre un adversaire puis- 
sant et opiniâtre, avait pris le parti de fermer ses usines 
et de retourner en Angleterre. On lui conseilla d'écrire à 
l'empereur, en lui exposant l'état des choses. 

Nicolas se fit rendre compte de cette affaire et dit à son 
ministre de la justice : 

— Il faut que ce procès se termine promptement. La 



" 



— 40 — 
fonderie de B est un superbe établissement : je le con- 
nais et j'ai intérêt à le voir prospérer. C'est son aïeul qui a 
établi la première fonderie à Saint-Pétersbourg ; nous lui 
devons de la reconnaissance. D'ailleurs, sa cause me paraît 
juste et je désire que les juges fassent un bon arrangement 
entre les parties. 

L'Anglais gagna donc son procès sur tous les points, et 
l'empereur envoya une somme, à titre d'indemnité, au né- 
gociant qui avait des frais énormes de procédure à payer. 

Nicolas ne laissait échapper aucune occasion de montrer 
ses sympathies pour les Anglais ; il n'était pas moins bien- 
veillant pour les Français et pour les Allemands, qui rési- 
daient à Saint-Pétersbourg. 

Un Prussien, qui tenait un café dans la grande Morskaia, 
une des plus belles rues du quartier de l'Amirauté, fut 
obligé de quitter son établissement, la maison qu'il occu- 
pait ayant été expropriée pour le compte du gouvernement. 
Or, son bail portait qu'en cas d'expropriation une somme 
de 25,000 roubles lui serait acquise pour dédommagement 
du préjudice qu'il devrait subir. A cette époque, l'expro- 
priation n'était pas encore réglée par un ukase et se trou- 
vait abandonnée sans contrôle et sans garantie à des tripo- 
tages secrets. Le Prussien réclama en vain les 25,000 roubles 
qu'il s'était réservés par contrat; le propriétaire de la mai- 
son s'excusa sur des circonstances de force majeure, et les 
agents chargés de l'expropriation ne voulurent rien enten- 
dre. Cependant les 25,000 roubles avaient été soldés par 
l'État et partagés, disait-on, entre le propriétaire et les em- 
ployés du grand-maître de police. 

Le malheureux Allemand, dépossédé, ruiné, résolut de 
se plaindre à l'empereur. Il prépara une requête où tous 
les faits étaient relatés et il alla se mettre aux aguets sur 



— 41 — 

le passage de Sa Majesté. Dès qu'il le vit paraître, il s'ap- 
procha en ôtant son chapeau respectueusement et en restant 
la tête découverte. On était au cœur de l'hiver, il faisait 
un froid de vingt-quatre degrés. 

— Couvrez-vous, Monsieur? lui cria l'empereur, en pas- 
sant outre. 

Mais l'Allemand crut devoir, par déférence, ne pas ob- 
tempérer à cet ordre; il suivit l'empereur, le chapeau à la 
main. 

— Couvrez-vous donc! s'écria Nicolas, d'un ton impé- 
rieux et bourru. Il fait trop froid pour avoir la tête décou- 
verte. 

Et comme le Prussien ne se pressait pas d'obéir, l'em- 
pereur lui prit des mains son chapeau et le lui enfonça sur 
le crâne. 

— A présent, Monsieur, parlez! lui dit-il; mais soyez 
bref, car on gèle ici. 

L'Allemand exposa l'objet de sa réclamation. 

— Prenez garde, Monsieur! interrompit l'empereur; si 
vous n'êtes pas dans votre droit et si vous avez eu l'inten- 
tion de me tromper, vous vous en repentirez. 

Là-dessus, le solliciteur voulut remettre sa requête. 

— Non, s'écria l'empereur; si je prenais votre suppli- 
que, demain on m'en présenterait cent autres. D'ailleurs, 
c'est défendu par les règlements. Vous êtes bien heureux 
que la police ne vous ait pas vu, car vous iriez coucher en 
prison. Si vous m'avez dit la vérité !... 

— Sire, repartit l'obstiné Prussien, qui n'avait pas renoncé 
à laisser sa lettre dans les mains de l'empereur, toutes les 
preuves sont dans ma supplique... 

— Eh bien! jetez-la à la poste, repartit Nicolas en lui 
tournant le dos; dans une heure, elle sera sur ma table, el 




MB 



42 

la police ne vous cherchera pas noise. Ces Prussiens ont la 
tête dure! répétait-il en s'éloignant. 

Le lendemain, l'Allemand toucha ses 25,000 roubles, et 
plusieurs personnages, coupables de détournement de de- 
niers publics, eurent à rendre gorge et furent punis très- 
rigoureusement. 

L'empereur conservait presque toujours son grand air de 
dignité froide et sévère, lors même qu'il se sentait animé 
des dispositions les plus bienveillantes; sa parole était brus- 
que et hautaine; son geste impératif et solennel. Aussi, 
le respect qu'il imposait par sa présence seule se trouvait-il 
mélangé de crainte, quoiqu'on eût pleine assurance dans sa 
justice et dans sa bonté. 

Mais, dès qu'il parlait à une femme ou à un enfant, il se 
relâchait aussitôt de ce qu'il appelait lui-même son rôle 
d'empereur, et l'expression de son visage, comme le timbre 
de sa voix, n'annonçait que mansuétude et indulgence. Les 
femmes et les enfants qui l'approchaient semblaient donc 
avoir le sentiment de leur puissance toute gracieuse et in- 
vincible, puisqu'ils ne tremblaient pas devant lui, comme la 
plupart des hommes qui n'osaient soutenir son regard, si 
haut placés qu'ils fussent dans sa faveur et dans sa confiance. 

On a dit que Nicolas attachait beaucoup d'importance 
à ce prestige dominateur qu'il exerçait à première vue sur 
les personnes qui se trouvaient admises en sa présence; ce 
prestige, que tout le monde subissait plus ou moins, était 
comme une émanation de son être; on l'éprouvait aussitôt 
qu'il avait paru, avant même qu'il eût parlé : on se sentait, 
pour ainsi dire, rapetissé par sa grandeur. 

— Ce n'est pas le tout d'être empereur, disait-il un jour 
en souriant à l'impératrice, il faut encore en avoir la tenue 
et la démarche. J'ai vu des rois qui ressemblaient: à des 



— 43 — 

commis ou à des danseurs de corde. Il est bon, pour com- 
mander aux hommes, pour s'en faire respecter, de les do- 
miner au moins de toute la tête. 

Un soir, au théâtre français, Nicolas se promenait dans 
les coulisses, suivant son habitude, pendant la représenta- 
tion; il était sans doute préoccupé, car il marchait, le front 
haut, l'air soucieux et distrait, sans adresser la parole à 
personne, sans regarder personne, et sa haute taille, sa 
large carrure, sa tête droite rejetée en arrière, ne faisaient 
que mieux ressortir les humbles et chétives individualités 
des comédiens qui se prosternaient jusqu'à terre en passant 
près de lui. 

Une des plus jolies et des meilleures actrices de la troupe, 
Madame Bras, se tenait immobile, adossée à la décoration, 
pour livrer passage à l'empereur, qui ne se détourna pas 
pour lui parler, ni même pour la saluer; mais il s'aperçut 
que l'actrice avait souri malicieusement. 

— Bras, lui dit-il en s'arrêtant devant elle et en la re- 
gardant fixement, pourquoi ris-tu? 

— Que Votre Majesté me pardonne! répondit-elle, tout 
émue, en rougissant. C'est une idée qui m'a traversé l'es- 
prit et qui m'a fait sourire, c'est une idée de femme... 

— Et tu lis encore? reprit l'empereur, en se radoucis- 
sant. Je veux savoir pourquoi; je le veux ! 

— Votre Majesté ne doute pas que je ne sois incapable de 
l'offenser, répliqua l'actrice en minaudant. Une femme rit 
souvent d'une idée qui lui vient et qu'elle se garderait bien 
d'exprimer... 

— Allons! interrompit Nicolas avec impatience, pour- 
quoi riais-tu? 

— Eh bien, Sire, répondit Madame Bras, puisque Votre 
Majesté l'ordonne, je vous avouerai que j'ai ri en vous 



_ 44 — 
voyant passer, parce que je me suis dit tout bas que vous 
aviez diablement le physique de votre emploi, et que 
personne au monde ne remplirait mieux que vous le rôle 
d'empereur. 

Nicolas fut flatté du compliment, qui se sentait un peu 
de l'endroit où il lui était adressé, et se mit à rire, et le 
lendemain, il envoya un bracelet en diamants à Madame 
Bras. 

— Souviens-toi, lui dit-il la première fois qu'il la revit 
et qu'il reçut ses remercîments, souviens-toi que, de tous 
les premiers rôles, le rôle d'empereur est le plus difficile et 
le plus fatigant à remplir. 

— Ah! Sire, répondit-elle avec beaucoup d'à-propos, 
c'est aussi le plus beau de tous, quand il est aussi bien rem- 
pli qu'il peut l'être par Votre Majesté. 

La physionomie de l'empereur avait bien changé de ca- 
ractère et d'expression , depuis qu'il était monté sur le trône. 
Un écrivain français, d'un mérite réel et incontesté, le mar- 
quis de Custines, qui s'est servi de son talent pour calom- 
nier et injurier la Russie, a fait de Nicolas I er un portrait, 
qui serait vrai et ressemblant si le peintre ne l'eût pas gâté 
par quelques coups de pinceau violents ou exagérés. Ce 
sont, en quelque sorte, des repentirs qu'il est aisé de faire 
disparaître, et le portrait restera dans tout son éclat et 
dans toute sa vérité : « L'empereur, écrivait le marquis de 
Custines en 1840, est plus grand que les hommes ordi- 
naires, de la moitié de la tête; sa taille est noble, quoique 
un peu roide. Il a pris, dès sa jeunesse, l'habitude de se 
sangler au-dessus des reins, au point de faire remonter le 
ventre dans la poitrine. L'estomac, bombé excessivement 
sous l'uniforme, finit en pointe et retombe par-dessus la 
ceinture. L'empereur a le profil grec, le front haut, mais 



— 45 - 
déprimé en arrière; le nez droit et parfaitement formé, la 
bouche très-belle, le visage noble, ovale, mais un peu long; 
l'air militaire et plutôt allemand que slave. Sa démarche, 
ses attitudes sont volontairement imposantes. Au premier 
abord, le caractère dominant de sa physionomie est la sé- 
vérité inquiète, expression peu agréable, il faut l'avouer, 
malgré la régularité. de ses traits. Néanmoins, chez l'em- 
pereur Nicolas, cette disposition peu bienveillante parait 
être le résultat de l'expérience plus que l'œuvre de la na- 
ture. De loin en loin, des éclairs de douceur tempèrent le 
regard impérieux ou impérial du maître ; alors l'expression 
de l'affabilité fait tout à coup ressortir la beauté native de 
cette tête antique. Dans le cœur du père et de l'époux, 
l'humanité triomphe, par instants, de la politique du 
prince. » 

Pour compléter, pour corriger ce portrait esquissé 
d'après nature par une main habile, mais peu bienveil- 
lante, nous recueillerons avec respectées lignes tracées au 
courant de la plume par l'impératrice Alexandra, quinze 
ans plus tard, en présence d'une photographie qui repro- 
duisait la tête de l'empereur sur son lit de mort : « Sous 
ces traits si reposés, on retrouve l'être moral tout entier, 
tel qu'il se faisait connaître à ceux qui avaient le bonheur 
de le voir de près. Cette âme, fortement active, n'était ce- 
pendant pas agitée; elle avait un arrière-fond inaccessible 
aux mouvements des hommes. Voilà pourquoi, dans toutes 
les occasions, on voyait apparaître le véritable caractère 
de l'empereur , fort toujours , mais simple et naturel. 
C'était là ce qui donnait un si grand charme à tout ce qu'il 
disait et faisait dans sa vie privée. Sa pensée n'a pas été 
toujours opportune, mais elle a été toujours dégagée de 
tout sentiment de personnalité; son caractère a été sou- 









— 46 — 
vent passionné, mais toujours passionné pour le bien, et 
son cœur toujours occupé des autres. » 

Après ces lignes si précieuses et si touchantes, ne suffit- 
il pas de recueillir encore, comme un document irrécu- 
sable pour la postérité, cette simple phrase, qui résume en 
si peu de mots la tendresse profonde et l'admiration exal- 
tée que l'empereur inspirait à tous les membres de sa fa- 
mille, magnifique parole tombée comme un diamant des 
lèvres de la grande-duchesse Marie : « Rien n'était plus 
naturellement simple et bon que l'empereur Nicolas. » 

Un seul trait de bonté, entre mille, peindra mieux que 
ne pourraient le faire tous les panégyriques, ce qu'il y 
avait de tendre et de paternel dans le cœur de Nicolas, et 
ce trait, dont vingt mille personnes furent témoins pendant 
le carnaval de 1834, eut des échos qui, partis de Saint-Pé- 
tersbourg, retentirent à la fois jusqu'aux extrémités de 
l'empire de Russie. 

Tous les ans, au carnaval, l'immense place qui s'étend 
du palais d'Hiver au palais du Sénat se couvre d'une multi- 
tude de petites boutiques, où se vendent surtout des pâtis- 
series, des confiseries, des bijoux et des objets de parure, 
le tout entremêlé de baraques de saltimbanques, de mé- 
nageries d'animaux, de théâtres en plein vent et de mon- 
tagnes russes, suivant un usage traditionnel qui remonte 
aux premiers temps de la fondation de Saint-Pétersbourg, 
et quand la Newa est gelée, ce qui arrive presque tou- 
jours à cette époque de l'année, le champ de foire s'étend 
sur la glace et envahit toute la surface du fleuve. C'est là 
ce qu'on nomme les katchelis, et toute la population de la 
capitale s'y porte, pendant plusieurs jours, avec une in- 
croyable ardeur de curiosité. La foule devient si compacte, 
que les traîneaux, dont la marche est si rapide d'ordinaire, 



— 47 — ' 



ne glissent.que lentement à traversées masses populaires," 
parmi lesquelles se coudoient les grands seigneurs enve- 
loppés de fourrures précieuses et les dames parées des toi- 
lettes les plus riches et les plus élégantes. 

Ce jour-là, on annonça que l'empereur Nicolas devait 
venir, vers une heure, faire le tour des katchelis. A l'heure 
dite, le traîneau impérial sort du palais, et son magnifique 
attelage s'avance au pas, en tête des traîneaux dorés, or- 
nés de peintures, qui le suivent à la file. Tous les fronts se 
découvrent sur le passage de l'empereur, qui paraît s'inté- 
resser à la fête et qui salue tout le monde en passant. Vêtu 
du brillant uniforme de ses gardes, et drapé dans un man- 
teau doublé de martre zibeline, il fait l'admiration de tout 
le peuple, qui le contemple et qui se réjouit de pouvoir 
s'approcher de son souverain. 

Soudain une petite fille, de huit ou dix ans, jolie comme 
un ange et très-soigneusement habillée, quoique avec sim- 
plicité, se dégage de la foule, court après le traîneau, au 
risque de se faire écraser, et se cramponne à l'arrière-train 
de la voiture, qui l'emporte, en s'écriant : 

— Mon oncle, je t'en prie, fais-moi voir les kat- 
chelis! 

— Volontiers, mon enfant! répond Nicolas, qui soulève 
dans ses bras la petite fille et la dépose près de lui sur la 
fourrure. 

La mère de cette enfant avait essayé vainement de la re- 
tenir et restait immobile, stupéfaite, effrayée de la har- 
diesse de sa fille. 

— Oh! que tu es bon, mon oncle! répétait l'enfant, ivre 
de joie. Je verrai donc les katchelis, que mon père n'a 
jamais voulu me montrer comme il faut; car je veux tout 



;#1 



■ 






voir! 



— 48 — 

— Comment te nommes-tu ? lui demanda l'empereur, en 
souriant. 

— Nadine, mon oncle, reprit-elle; et toi, mon oncle, 
comment t'appelles-tu? 

— Nicolas! dit l'empereur, charmé de la grâce et de la 
naïveté de le charmante Nadine. Voilà qui est décidé : je 
suis ton oncle et tu es ma nièce. 

L'enfant n'était nullement troublée ni embarrassée ; c'é- 
tait plaisir de la voir s'entretenir familièrement avec l'em- 
pereur qu'elle accablait de questions et à qui elle répondait 
par d'aimables saillies. Les spectateurs étaient touchés et 
ravis. 

Le babillage enfantin de Nadine amusait beaucoup l'em- 
pereur, qui se prêtait complaisamment à toutes les exi- 
gences de sa nièce improvisée. Elle voulut s'arrêter devant 
les boutiques, acheter une quantité de joujoux et de sucre- 
ries, assister aux exercices des saltimbanques. L'empereur 
consentit à tout. 

Enfin, sur un signe de Nicolas, le traîneau reprend le che- 
min du palais et s'éloigne des katchelis; l'enfant veut alors 
s'esquiver et retourner vers sa mère ; mais l'empereur l'en 
empêche. 

— Non. mon enfant! lui dit-il avec douceur, dans la 
crainte de l'inquiéter; voudrais-tu me laisser toutes les 
belles choses que tu as achetées? Ce n'est pas le tout que 
d'avoir fait la connaissance de ton oncle; il faut mainte- 
nant que je te mène chez ta tante. 

— Je ne demande pas mieux, dit-elle ingénument, si 
elle est aussi bonne que toi. 

Le traîneau venait d'entrer sous le vestibule du palais, 
et la petite Nadine, étonnée, émue de ce qu'elle voyait, 
avait le cœur gros, les yeux pleins de larmes. L'empereur 



— 49 — 

l'enleva dans ses bras et la transporta lui-même chez l'im- 
pératrice, à qui il conta en peu de mots l'aventure des 
katchelis; l'impératrice avait pris des mains de l'empereur 
la petite fille, qu'elle embrassait tendrement et qu'elle mit 
ensuite sur ses genoux. 

— Eh bien! Nadine, lui dit Nicolas, es-tu contente de 
connaître ta tante? 

— Elle est bien belle, répondit l'enfant, et elle a l'air 
d'être bien bonne. 

Cette enfant était la fille ainée d'un pauvre employé du 
gouvernement. L'impératrice, qui l'avait questionnée, était 
charmée de son intelligence précoce et de sa charmante 
figure : elle adopta Nadine et la fit placer dans un établis- 
sement d'éducation pour y être élevée aux frais de la cou- 
ronne. Nadine épousa plus tard un officier du régiment des 
gardes, et l'empereur se chargea de la dot de sa nièce. 

Encore un trait d'humanité, de bonté, de justice, qu'il 
serait difficile de rattacher à une date précise; selon cer- 
taines versions, on devrait le reporter à l'année 1810 ; selon 
d'autres, il aurait eu lieu dans l'hiver de 1835. 

On sait combien les chasse-neiges sont redoutables dans 
les steppes de la Russie; ils offrent moins de dangers dans 
l'intérieur des villes ; on peut, d'ailleurs, s'en garantir en se 
retirant dans l'intérieur des maisons. L'empereur, que les 
plus mauvais temps n'empêchaient jamais de faire sa pro- 
menade quotidienne à -Saint-Pétersbourg, se trouvait, ce 
jour-là, assez éloigné du palais d'Hiver, lorsque la bour- 
rasque souleva des tourbillons de neige qui ne permet- 
taient plus de distinguer les objets à quelques pas. Le vent 
était si violent, qu'il n'eût pas été possible de se tenir de- 
bout sans s'appuyer à un mur ou sans s'abriter dans l'en- 
coignure d'une porte. 

vu 4 






— 50 - 

Nicolas marchait avec précaution, enveloppé dans son 
manteau, en longeant les maisons. La ville était déserte; 
portes et fenêtres étaient closes; pas une âme, pas une 
voiture dans les rues. La tempête redoublait de fureur, 
lorsque des plaintes et des gémissements arrivèrent à l'o- 
reille de l'empereur. Il s'arrêta aussitôt et chercha de quel 
côté venaient ces lamentations. 

C'était une jeune femme qui, tenant dans ses bras une 
petite fille, avait cru trouver un refuge dans l'escalier d'une 
boutique souterraine, et qui se voyait menacée d'être en- 
sevelie sous la neige. 

— Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle en pleurant, qu'al- 
lons-nous devenir ! 

— Qu'as-tu, mon enfant? lui demanda l'empereur. 

A cette voix forte et impé native, mais empreinte de pitié, 
la pauvre femme se sentit presque reconfortée ; elle leva 
les yeux vers l'inconnu qui lui parlait ainsi et, quand elle vit 
devant elle un homme de taille majestueuse, portant une 
casquette d'uniforme et drapé dans un manteau militaire, 
elle pensa que c'était un officier que la Providence envoyait 
à son secours. 

— J'ai été surprise en chemin par cette horrible tour- 
mente, dit-elle, et si vous m'abandonnez, je vais mourir 
ici avec ma fille. 

— Je ne t'abandonnerai pas, mon enfant, dit l'empereur 
qui l'enleva d'un bras vigoureux hors de l'amas de neige 
où elle était à moitié ensevelie. Allons, reprends courage 
et marchons, car je n'ai pas de voiture à t'offrir. Réponds 
seulement à deux questions : Où vas-tu? Qui es- tu? 

L'inconnue, qui serrait sa fille contre son sein, et s'ap- 
puyait, toute tremblante, sur le bras de son guide, lui 
raconta, en peu de mots, qu'elle relevait à peine d'une 



— 51 — 
grave maladie ; que le jour même, son mari, qui exerçait 
un commerce d'horlogerie peu lucratif, avait été poursuivi 
pour dette et mis en prison ; que les créanciers s'étaient 
emparés de tout ce que possédait leur débiteur : on avait 
donc vendu ses meubles à l'encan et chassé hors du logis 
la femme du débiteur insolvable. 

— Je ne puis croire, murmurait l'empereur, que des 
chrétiens aient eu le cœur assez dur pour te mettre dehors 
sur le pavé par un pareil temps!... Mais enfin, où faut-il te 
conduire? demanda-t-il brusquement. 

— Chez ma sœur, en haut de la Perspective, près du 
marché aux Chevaux, répondit avec confiance la jeune 
femme qui bénissait tout haut son sauveur. 

La distance était considérable, surtout par la tempête qui 
ne faisait que s'accroître; par moments, l'empereur se 
cramponnait à la muraille pour n'être pas renversé et faisait 
un rempart de son corps à la pauvre mère et à son enfant ; 
puis, ils reprenaient leur route pénible, dès que la bourrasque 
s'apaisait un peu. 

Pendant le trajet qui fut long et difficile, l'empereur ne 
cessa d'interroger cette malheureuse femme : il apprit 
d'elle que son mari était un honnête marchand, à qui rien 
n'avait réussi depuis qu'ils étaient mariés, et que tout leur 
malheur venait d'un emprunt fait à un juif : ne pouvant 
rembourser cet emprunt, ils avaient supporté des intérêts 
usuraires, qui en moins de trois ans avaient décuplé leur 
dette. Enfin, le juif, pour se venger de leurs reproches, 
peut-être de leurs injures, s'était porté contre eux aux 
dernières extrémités. 

L'empereur devina ce qu'on ne lui disait pas; mais la 
rougeur de cette malheureuse mère de famille avait parlé 
pour elle. 



— 52 — 

— Je vois, dit-il, que ce coquin de juif prêtait son argent 
à gros intérêts, puisqu'il se proposait de séduire la femme 
de son débiteur. On réglera son compte comme il le mérite. 
Mais, en attendant, mon enfant, ta sœur aura-t-elle les 
moyens de te nourrir ? 

La femme, qui n'eût pas osé avouer tout ce qu'il y 
avait de douloureux dans sa situation, raconta, en sanglo- 
tant, que sa sœur vivait d'un travail manuel et pouvait à 
peine subvenir à ses propres besoins. 

— Eh bien! s'écria-t-elle, nous travaillerons ensemble, 
nous nous consolerons ensemble. 

Ils venaient enfin, à travers les flots de neige et les raf- 
fales de vent, d'atteindre le but de leur course périlleuse; 
la pauvre femme reconnut la demeure de sa sœur et se fit 
ouvrir la porte, en se nommant. L'empereur refusa d'entrer 
avec elle, et regrettant de ne pouvoir lui laisser quelques 
roubles, car il n'avait pas de bourse, suivant son habitude, 
il se hâta de la quitter, en lui disant : 

— Dorstranquillesousla garde de Dieu et de l'empereur! 
Nicolas trouva, sur la Perspective, ses aides de camp de 

service, des chevaux, une voiture, une escorte, que l'im- 
pératrice, inquiète de son absence, avait envoyés au-devant 
de lui. Le chasse-neige continuait encore, lorsqu'il rentra 
au palais. 

— Ah! Sire, lui dit l'impératrice Alexandra en accourant 
à sa rencontre, quelles inquiétudes vous avez données à 
tout le monde ! Où étiez-vous, au nom du ciel ? Il y a une 
heure qu'on vous cherche... 

— J'étais avec une bien honnête femme, reprit-il en 
souriant, et le temps ne m"a pas semblé long. 

Et il raconta son aventure, que l'impératrice écoutait avec 
émotion. 



— 53 — 
Le lendemain, de bon matin, le grand-maitre de police 
avait rassemblé tous les renseignements qui pou vaient intéres- 
ser l'empereur. Le juif était arrêté comme usurier ; le prison- 
nier pour dette était mis en liberté et recevait quittance de 
son créancier, avec avis de se rendre chez sa belle-sœur. 
Qu'on juge de la surprise et de la joie du brave marchand, 
quand il retrouva sa femme et sa fille, quand on lui montra 
une lettre du secrétaire de l'empereur, dans laquelle on 
lui annonçait que Sa Majesté avait mis à sa disposition une 
somme de 3,000 roubles pour relever son commerce. 
« L'empereur a fait prendre des renseignements sur votre 
compte, était-il dit dans cette lettre: il a su que vous étiez 
un honnête homme ; il a su aussi que votre femme n'était pas 
moins estimable que vous. Il se fait donc un plaisir de vous 
venir en aide, car il a le cœur d'un père pour tous ses 
enfants, et il se réjouit d'apprendre que ses enfants sont 
dignes de lui. » 

Le juif n'en fut pas quitte pour l'amende et pour la prison: 
il y avait des faits à sa charge, qui lui valurent d'être con- 
damné à recevoir le knout. La victime de cet usurier ne 
resta pas longtemps sans voir son commerce prospérer : 
l'argent de l'empereur lui avait porté bonheur, et plus tard, 
au moment de la guerre de Crimée, il paya sa dette avec 
les intérêts, ainsi qu'il le disait dans une lettre adressée à 
son auguste bienfaiteur, en versant 10,000 roubles dans 
les caisses de l'État. 

L'empereur prenait au sérieux son surnom de père de 
ses sujets, et croyait avoir le droit de se mêler de leurs 
affaires particulières, à la charge d'être prêt à leur venir 
en aide. La minutieuse surveillance qu'il exerçait lui- 
même, dans ses promenades quotidiennes de jour et de 
nuit, n'était pas une misérable curiosité, mais bien une 



— 54 — 
noble et active ambition de faire le bien et d'empêcher le 
mal. Il avait sans cesse une main levée pour punir, comme 
il le disait avec un énergique sentiment de ses devoirs, 
mais il en avait une aussi, toujours ouverte pour récom- 
penser. 

Quoique chef suprême de la noblesse russe, il était forcé 
de reconnaître que les titres de la véritable aristocratie se 
trouvaient plutôt dans les généreuses inspirations du cœur 
que dans la vaine gloriole des vieux parchemins de fa- 
mille. 

Je préfère, s'écriait-il, oui, je préfère aux œuvres 

tièdes et négatives d'un grand seigneur le dévouement 
infime, mais efficace, du dernier employé de l'État. 






ccxv 



La Pologne était pacifiée, et l'agitation polonaise, qui 
avait succédé à la révolution de 1830, n'existait plus que 
dans les pays étrangers, où l'émigration s'était établie à 
demeure pour continuer une lutte implacable contre la 
Russie avec les armes de la presse politique. L'Angleterre, 
la Belgique, la Suisse, la France surtout, avaient ouvert 
une nouvelle patrie à ces émigrés, appartenant la plupart 
à des familles nobles. Ils auraient pu rentrer chez eux, sans 
être inquiétés, en se soumettant aux conditions des derniers 
ukases qui avaient eu pour objet d'effacer les traces de la 
guerre civile et de remettre le royaume de Pologne dans 
l'état normal où il se trouvait avant cette déplorable guerre. 
Depuis une année, en effet, le royaume avait repris l'habi- 
tude de l'ordre, du calme et du travail, malgré les excita- 
tions incessantes qui lui venaient du dehors et de la part 
de ses exilés volontaires. 

Il y avait donc, çà et là, en Europe, des centres polonais 
où l'on tramait un complot perpétuel, qui n'éclatait jamais 
en Pologne, mais qui cependant y entretenait sourdement 
la résistance et la sédition. Les gouvernements alliés à la 
Russie, en donnant asile aux émigrés de l'insurrection polo- 



— 56 — 
naise, obéissaient peut-être à l'opinion publique, dirigée 
par l'esprit de parti, qui s'était emparé de ce qu'on nom- 
mait la question de Pologne, pour la travestir et la défigurer; 
ces gouvernements se faisaient ainsi les instruments aveu- 
gles de la propagande révolutionnaire, lorsqu'ils encoura- 
geaient, lorsqu'ils aidaient, par des subsides- accordés aux 
réfugiés polonais, les espérances et les entreprises de ces 
ennemis irréconciliables de la domination russe. 

La France, entre tous ces États de l'Europe, se distinguait 
par cette espèce de complicité morale, qui tirait son ori- 
gine, il faut l'avouer, des sentiments les plus généreux et 
les plus patriotiques, car la France s'imaginait, à tort ou à 
raison, qu'elle avait une dette sacrée à payer à la Pologne, 
parce que dans les grandes guerres de Napoléon les Polo- 
nais avaient combattu bravement et versé leur sang sur 
tous les champs de bataille, en défendant le drapeau tri- 
colore. Voilà pourquoi, chaque année, par un vote unanime 
qui n'allait pas au delà d'un vœu sans espoir, la Chambre 
des députés de France demandait le rétablissement de la Polo- 
gne ; voilà pourquoi les subsides payés par le Trésor fran- 
çais, depuis 1831, aux représentants émigrés de la nationa- 
lité polonaise montaient alors à plus de 10 millions et ne 
devaient pas s'arrêter à ce chiffre énorme. 

C'était là, en quelque sorte, une prime offerte aux con- 
spirateurs et à la révolte. 

On comprend que l'empereur Nicolas ne recevait pas, 
sans éprouver un ressentiment secret, ce défi permanent, 
qu'on semblait lui jeter du haut de la tribune des assem- 
blées législatives de différents pays, avec lesquels il était 
d'ailleurs en bon rapport de politique ou d'amitié. 

Il faut attribuer à ce ressentiment les réclamations un 
peu vives que son gouvernement avait adressées au gou- 



— 57 — 
vernement du roi Louis-Philippe, relativement à d'anciennes 
créances que le grand-duché de Varsovie pouvait faire va- 
loir à l'égard de la France. Ces créances, auxquelles avait 
donné lieu le long séjour des armées françaises en Pologne 
durant l'empire de Napoléon, ne s'élevaient pas, suivant 
les prétentions russes, à moins de 200 millions; et leur 
liquidation, décidée en principe, était restée en suspens 
depuis le traité de paix général de 1815, par suite de cir- 
constances imprévues et tout à fait exceptionnelles. 

Le ministre des finances du royaume de Pologne n'eut 
pas de peine à déterminer l'empereur à ordonner la reprise 
des négociations relatives aux créances du grand-duché de 
Varsovie. Le gouvernement français, à la première invita- 
tion qui lui fut faite de vouloir bien se mettre en mesure 
d'acquitter une dette qu'il n'avait jamais refusé de recon- 
naître, répondit immédiatement que le principe de la dette 
lui paraissait incontestable, mais qu'on aurait à établir 
d'abord la quotité des sommes dues. 

Cette réponse n'avait pas satisfait les ministres du cabinet 
russe, chargés des affaires du royaume de Pologne, qui 
représentèrent à l'empereur que cette interminable liqui- 
dation s'était ouverte au mois d'août 1818, et que les com- 
missaires des deux gouvernements n'avaient pu s'entendre 
alors sur la fixation de la dette; en conséquence, les tra- 
vaux de liquidation avaient été brusquement suspendus, 
après un long échange de notes et de documents. L'empe- 
reur ordonna donc que de nouveaux commissaires iraient à 
Paris examiner les pièces de liquidation, que le gouverne- 
ment français s'engageait à produire pour démontrer que 
sa dette ne dépassait pas 20 millions, qu'il offrait de payer 
sur-le-champ. L'ancien ministre des finances du royaume 
de Pologne, le prince Lubecki, reçut la mission de suivre 



— 58 — 

et de terminer cette affaire, à Paris même, dans le plus bref 
délai. 

Les réclamations de la Russie à cet égard, présentées 
sous une forme assez dure, sinon menaçante, avaient coïn- 
cidé, par hasard, avec celles des États-Unis, adressées au 
gouvernement français, sur un objet analogue. Il existait 
un traité, en date du 4 juillet 1831, par lequel la France 
s'était engagée à payer, en quatre termes, au gouvernement 
des États-Unis, une somme de 25 millions de francs, pour 
dommages causés à sa marine marchande et pour saisies 
illégales de navires et cargaisons pendant la durée de 
l'Empire; or, la France n'avait pas même encore payé le 
premier terme, à cause de certaines exigences inadmissibles 
qui n'allaient à rien moins qu'à remettre tout en question 
Cependant les Etats-Unis, au mépris des relations de bonne 
intelligence qui existaient entre eux et la nation française 
depuis la naissance de l'Union américaine, venaient de 
blesser cruellement la dignité de leur ancienne alliée en 
donnant à leurs réclamations la forme la plus brutale' la 
plus impérieuse et la plus irritante. 

Le président Jackson, dans son rapport annuel au con- 
gres de Washington, semblait avoir voulu envenimer une 
affaire qui n avait jamais eu de caractère hostile ni acri- 
momeux; il osait dire que, le gouvernement fédéral ayant 
épuisé tous les moyens conciliatoires pour obtenir satisfac- 
™, les torts de la France n'étaient que trop apparents 
aux yeux du monde civilisé; en conséquence, il proposait 

oSsV PU ° n d ' Une l0i qUI aUt ° riSerait la ^ *» 
propriétés françaises sur le territoire des États-Unis 

Cette injurieuse provocation, de la part du président Jack- 

F Tance f "^ ^ * ^^ 6t d Wiguation en 

France, que le président, dans le même rapport, affectait de 



— 59 — 
mettre en relief les relations amicales que les États-Unis 
pouvaient se féliciter d'entretenir avec les divers États de 
l'Europe, et notamment avec la Russie, à laquelle ils étaient 
heureux de s'attacher tous les jours davantage par les 
liens d'une ancienne et solide amitié. 

On soupçonna, un peu légèrement, le président Jackson, 
d'avoir subi l'influence russe, en adressant à la France une 
menace aussi grave, qui semblait soutenir les sévères et 
pressantes réclamations de l'empereur Nicolas au sujet des 
créances du grand-duché de Varsovie, que le gouverne- 
ment français négligeait de liquider depuis vingt ans. 

Le gouvernement, soit qu'il s'avouât ses torts, soit qu'il 
voulût éviter tout prétexte de brouille et de conflit avec 
deux puissances alliées, n'avait pas hésité à faire honneur 
à ses engagements avec les États-Unis, et à se montrer 
empressé de terminer la liquidation des créances de Polo- 
gne ; mais, dès les premières conférences des commissaires 
désignés pour étudier cette liquidation, il avait été établi, 
par l'examen des pièces fournies de part et d'autre, que 
les 200 millions réclamés par la Russie devaient être réduits 
à 18 ou 20. Le prince de Lubecki n'avait pu se refuser à 
l'évidence et s'était vu forcé de reconnaître loyalement 
l'exactitude du chiffre fixé par les commissaires français : 
il ne restait donc plus qu'à convenir des époques et du 
mode de payement. 

Ce dénoûment amiable et pacifique d'une question aussi 
litigieuse ne faisait pas l'affaire des députés de l'opposition, 
qui appartenaient la plupart aux comités polonais et qui 
cherchaient tous les prétextes, toutes les occasions de pren- 
dre fait et cause pour la Pologne contre la Russie. Dans la 
séance du 22 janvier 1835, le député Isambert, désigné 
par ses collègues pour commencer l'attaque, monte à la 



— 60 — 
tribune et accuse le cabinet d'avoir consenti, au moins 
légèrement, à payer à la Russie des sommes considérables 
que la France ne devait pas ; il annonce qu'il fera des inter- 
pellations aux ministres sur ce sujet, dont il fait pressentir 
la gravité, et il propose de renvoyer la discussion à une 
prochaine séance. L'amiral de Rigny, ministre des affaires 
étrangères, déclare, avec sa franchise de marin, qu'il est 
en mesure de donner tout de suite les explications deman- 
dées : une convention, existant depuis 1816, entre les par- 
ties intéressées, avait stipulé qu'on ferait une liquidation 
des créances que le royaume de France et le grand-duché 
de Varsovie pourraient avoir à réclamer réciproquement • 
diverses causes politiques avaient toujours retardé cette 
liquidation, qui enfin allait se faire, à la suite des dernières 
négociations, conciliant le mieux possible les intérêts du 
Trésor français et les droits incontestables des créanciers 
polonais. Le ministre prit de làoccasion de rendre hommage 
à la loyauté et à la bonne foi de la France, comme pour 
répondre indirectement au rapport officiel du président 
Jackson. 

Le débat se renouvela plus vivement dans la séance du 
26 janvier, et le député Isambert, en interpellant les mi- 
nistres, en leur reprochant de se montrer trop prodigues 
des deniers de la France, ne manqua pas, comme d'habi- 
tude, d'attaquer la Russie et de glorifier la Pologne : « Vous 
êtes nos créanciers par votre héroïsme et vos malheurs ! 
s'écria-t-il en s'adressant aux Polonais. Cette dette sacrée, 
nous l'avons contractée volontairement en 1831 : nous con- 
tinuerons avec joie à vous la payer tous les ans, et nous de- 
mandons à nos ministres, si empressés d'entamer des négo- 
ciations qui n'aboutiraient qu'à enrichir le Trésor de la Rus- 
sie, nous leur demandons de venir à cette tribune proclamer 



— 61 — 

solennellement qu'ils tiendront à faire honneur à la dette 
de la France envers la Pologne, car entre la France et la 
Pologne c'est à la vie et à la mort. » 

Les autres orateurs, surtout Odilon Barrot, laissèrent de 
côté la Pologne de 1831 et s'efforcèrent seulement de 
constater que la France, après les stipulations du traité 
d'avril 1818, devait se croire à l'abri de toute revendica- 
tion pécuniaire, de la part des Puissances alliées signataires 
du traité de Vienne. La question était ramenée à son vé- 
ritable objet : il ne s'agissait plus que d'une discussion 
de droit politique. 

Ce fut le moment où M. Thiers, ministre de l'intérieur, 
pour mettre fin à cette discussion interminable, fit entendre 
quelques paroles pleines de tact et de finesse : il rappela 
que l'affaire des créances du grand-duché de Varsovie avait 
été de nouveau évoquée par des pétitions à la chambre des 
députés, car c'étaient des officiers et des soldats polonais, 
qui, ayant servi sous les drapeaux de la France pendant 
l'Empire, réclamaient des arriérés de solde et des indem- 
nités de campagne. Le gouvernement russe avait alors fait 
valoir ces justes réclamations, dans l'intérêt de ses sujets 
polonais, et la France se souvenait assez des services que 
ces braves lui avaient rendus au prix de leur sang, pour 
tenir à leur payer cette dette sacrée. « Au reste, ajoutait 
le ministre, notre Trésor ne sera pas trop obéré par cette 
liquidation, qui pourrait ne pas nous être désavantageuse, 
puisque nous avons aussi des réclamations à faire valoir 
dans ce règlement de compte définitif, qui prouveraient, 
une fois de plus, que la France n'a jamais cessé d'être fidèle 
à ses engagements. » 

La Chambre parut satisfaite de ces déclarations et n'insista 
pas pour connaître le chiffre de cette liquidation qui touchait 




— 62 — 
à son ternie et qui fit rentrer quelques millions dans les 
caisses de la Russie, en augmentant le crédit moral de la 
France, que l'inexplicable provocation du président Jackson 
n'avait pas ébranlé. Quant au prince Lubecki, il fut le 
premier à constater les bons et délicats procédés du gou- 
vernement français dans toute cette affaire, et comme il le 
dit malicieusement à un des membres du cabinet, les né- 
gociations terminées, il se repentait seulement d'avoir 
voulu établir une créance de 200 millions sur les brouillards 
de la Vistule. 

L'empereur Nicolas aurait eu d'autres motifs, et des plus 
sérieux, pour garder rancune à la France, car les comités 
polonais y continuaient, sous l'œil du gouvernement, qui 
avait l'air de les protéger, leur complot de provocation 
contre la Russie. 

C'était de là que partaient les émissaires de la propa- 
gande insurrectionnelle, qui se répandaient sans cesse sur 
les frontières du royaume de Pologne et, de préférence 
dans la petite république de Cracovie, où le patriotisme 
polonais avait conservé son plus ardent foyer, malsré la do- 
mination de l'Autriche. Ces encouragements à h, révolte ne 
trouvaient que trop de sympathies parmi la jeunesse polo- 
naise, qui rêvait toujours la résurrection de l'indépendance 
nationale. 

H y avait encore, de temps à autre, des bandes de par- 
tisans qui se formaient dans les forêts des palatinats de 
Kalisz, de Sandomir et de Ploek, mais ces bandes s'en- 
fuyaient, se dispersaient, s'évanouissaient, à h, première 
appanfon d'un corps de troupes russes. Les sociétés se- 
crètes maintenaient leurs cadres et cherchaient à s'étendre 
sans y réussir. Plusieurs conspirations se tramèrent, qui 
n en vinrent jamais à un commencement d'exécution et qui 



— 63 — 
étaient découvertes, aussitôt que leurs auteurs avaient 
dressé un plan et réuni quelques adhérents. Les arresta- 
tions de ces pauvres égarés étaient fréquentes, et leur procès 
à huis-clos, qui se terminait ordinairement par l'exil en 
Sibérie, sinon par un emprisonnement temporaire dans une 
forteresse, ne leur offrait pas même la compensation d'une 
heure de célébrité et de reconnaissance populaire. 

Voici les noms de ceux qui s'étaient sacrifiés à des entre- 
prises folles, que la police se chargeait de faire avorter 
sans éclat et sans scandale : Dziewicki, Antoine Olkowski, 
Joseph Kurziamski, Biaise Przeorski, Antoine Karczewski, 
Antoine Plenkiewicz, Joseph Dawidowicz, Michel Jaku- 
bowski, Michel Wolowicz, Félix Bugayski, Sylvestre 
Kaizynski, Palmar, Gielcod, Szpek. Arthur Zawiçza et Ko- 
narski. Ces héros obscurs d'un patriotisme inintelligent et 
dangereux ne périrent pas clans les supplices, comme on se 
plut à le dire et à le répéter, pour inspirer plus d'horreur 
contre le système de répression inflexible, que rendait 
encore nécessaire l'agitation sourde de la Pologne ; quel- 
ques-uns, il est vrai, avaient reçu le knout, avant d'être 
transportés en Sibérie, mais la plupart, quoique condamnés 
à mort, virent leur peine commuée par ordre de l'empereur 
Nicolas. 

Un des plus coupables, Konarski, lequel avait organisé 
à lui seul un plan d'insurrection très-sérieuse, ne subit pas 
même le terrible châtiment qu'il méritait, selon les lois du 
royaume, ou plutôt il fut assez puni, s'il put apprendre dans 
sa prison que sa mère, qu'il laissait sans ressources et sans 
appui, venait d'obtenir une pension viagère sur la cassette 
impériale et que le tzar, en la lui accordant pour subve- 
nir à ses besoins, avait dit, avec bonté, que la pauvre 
femme, réduite à la misère par le crime de Konarski, n'était 



— 64 — 
que trop malheureuse d'avoir un fils aussi criminel! 

C'était, dans la pensée de Nicolas, une de ces victimes 
innocentes que la sollicitude paternelle du souverain devait 
dédommager des malheurs de la révolution de Pologne. Il 
avait aussi manifesté sa clémence, en ordonnant au maré- 
chal Paskewitch de ne rechercher, de ne frapper que l'es- 
prit de révolte incorrigible. Depuis le rétablissement de 
l'ordre légal dans le royaume, il avait à cœur d'y effacer 
les traces de l'insurrection et d'y proclamer l'oubli du 
passé. Voilà pourquoi il s'était opposé jusqu'alors à la pu- 
blication de la liste générale des absents, qui persistaient à 
ne pas se soumettre aux ukases d'amnistie, car cette pu- 
blication devait entraîner la confiscation de leurs biens pla- 
cés sous le séquestre. 

L'empereur espérait toujours que les coupables renon- 
ceraient d'eux-mêmes à leur triste rôle de rebelles fusi- 
tifs, pour rentrer dans leur pays et accepter leur pardon. En 
attendant, il avait essuyé bien des larmes, réparé bien des 
désastres, récompensé bien des dévouements. 

Ses bienfaits se répandaient de préférence dans la classe 
agricole et dans la classe industrielle, qui avaient le plus 
souffert de la révolution et de la guerre : outre divers allé- 
gements d'impôts, les remises d'amendes, les sursis de cens 
et fermages, ne s'étaient pas fait attendre : plus de trente 
millions de roubles avaient été dépensés en secours et en 
indemnités aux paysans, aux fabricants, aux ouvriers; la 
valeur seule des bœufs et des machines aratoires distribués 
aux plus nécessiteux s'était élevée à deux millions et demi ; 
on avait, de plus, partagé, entre les habitants ruinés par la 
guerre, une somme de 7,223,121 roubles en argent comp- 
tant, avec une quantité de dons en nature, tels que grains 
pour les semailles, bois et matériaux pour reconstruire les 



— 65 — 

maisons et les usines; de plus, un million et demi de rou- 
bles fut employé à faire des pensions viagères aux familles 
pauvres. En dernier lieu, l'empereur appliqua un nouveau 
fonds de cinq millions de roubles à des misères qui n'a- 
vaient pas encore pu être soulagées, parce qu'elles s'étaient 
tenues dans l'ombre et le silence. 

Les colons étrangers, surtout allemands, fixés en Po- 
logne avant la révolution de 1830, étaient alors très-nom- 
breux et satisfaits la plupart des conditions de bien-être 
que le travail leur avait- procurées ; ils habitaient des vil- 
lages et même des villes qu'ils avaient créés, tels que To- 
mavzew, Ozorkow, Alexandria, etc., lorsque la révolte* 
polonaise les força de s'exiler de nouveau pour conserver 
leur vie et leur fortune. Ceux qui avaient eu le courage 
de rester dans leurs centres agricoles et industriels gar- 
dèrent une fidélité inviolable envers le gouvernement 
russe, et beaucoup d'entre eux, loin de prendre part à la 
rébellion, s'étaient armés contre elle. 

La guerre terminée et l'ordre légal rétabli, les colons 
revinrent avec un surcroît d'aflluence, mais l'Autorité dut 
se préoccuper de leur retour, dans un moment où les res- 
sources du pays étaient épuisées, et quand il y avait tant 
d'infortunes à soulager. On ne délivra donc des passeports 
qu'à ceux qui justifiaient de leurs ressources personnelles, 
par le dépôt de certaine somme à la banque de Varsovie. 
De là, un débordement de calomnies et d'injures, à l'a- 
dresse du gouvernement russe, qu'on accusait de fermer 
aux étrangers les frontières de la Pologne, et de les sou- 
mettre à des impôts arbitraires qui obéraient leurs entre- 
prises commerciales. 

Le gouvernement, pour imposer silence à ces mensonges, 
n'avait eu qu'à publier, à la date du 25 octobre 1834, 



vu 



— 66 — 

une instruction affichée dans tous les bureaux de douanes, 
pour indiquer aux colons les garanties morales et pécu- 
niaires que la loi exigeait deux. Déjà un grand nombre de 
ces colons avaient pu fournir ces garanties, en déposant 
plus de 200,000 florins à la banque de Varsovie, qui leur 
en faisait le remboursement, sans aucun frais, après leur 
entrée en Pologne ; leur nombre total s'élevait à plusieurs 
milliers, répartis sur les domaines des particuliers, où la 
culture manquait de bras. Quant à ceux qui s'étaient 
adressés au gouvernement, ils avaient obtenu des conces- 
sions de terrains en plein rapport, car le gouvernement 
tenait à prouver aux plus incrédules, qu'il accueillait avec 
bienveillance et sympathie tous les colons, agriculteurs ou 
artisans, qui voulaient, par le travail, l'ordre et l'écono- 
mie, se montrer dignes de sa protection. 

Les libéralités du souverain n'avaient pas peu contribué 
à relever et à maintenir la fortune publique en Pologne. Mal- 
gré les terribles fléaux dont le pays avait été affligé pen- 
dant et après la révolution de 1830, les impôts rentraient 
avec exactitude dans les caisses de l'État, et les revenus du 
royaume, loin de diminuer, augmentaient d'année en an- 
née. Le maréchal Paskewitch put écrire à l'empereur, au 
commencement de 1835 : « Le royaume de Pologne se 
trouve actuellement dans l'état de prospérité où il était 
en 1829, et l'on doit prévoir que cette prospérité ira tou- 
jours en s'accroissant sous le règne de Votre Majesté, au- 
quel il appartient de réaliser toutes les promesses du règne 
de l'empereur Alexandre, de glorieuse mémoire. » 

Nicolas, qui se faisait ainsi le réparateur des maux causés 
par l'insurrection, et qui poussait l'oubli des injures jus- 
qu'à fournir des moyens d'existence aux mères, aux fem- 
mes et aux filles des conspirateurs, n'avait pas mis de 



— 67 — 

bornes à sa reconnaissance envers les sujets fidèles qui l'a- 
vaient bien servi pendant la fatale guerre de Pologne. Par 
exemple, il ne cessa jamais de s'intéressera un jeune offi- 
cier, d'origine polonaise, nommé Sliwicki, qui s'était dis- 
tingué par plusieurs beaux faits d'armes et surtout par un 
trait d'audace extraordinaire. 

C'était ce Sliwicki , que l'aide de camp général baron Rosen 
avait chargé d'incendier le pont de Praga, le 8 août 1831, 
pour empêcher les rebelles de Varsovie de passer sur la 
rive droite de la Vistule. Sliwicki s'était acquitté de cette 
mission périlleuse avec autant d'adresse que d'intrépidité; 
il avait descendu le fleuve, en barque, à la faveur de la 
nuit, et après avoir mis le feu aux bateaux qui formaient 
le pont, il s'était sauvé à la nage sous la fusillade de l'en- 
nemi. Il n'était encore que capitaine en second d'état-major 
dans la garde ; il avait gagné tous ses grades sur le champ 
de bataille et il avait été décoré successivement des ordres 
de Saint-Georges, de Saint-Vladimir et de Sainte-Anne. 
Après la guerre, il fut nommé lieutenant-colonel , puis 
colonel. 

Chaque fois que son nom passait sous les yeux de l'em- 
pereur, celui-ci se souvenait des brillants services de cet 
officier et se promettait de le mener loin dans la carrière 
militaire. Il apprit donc avec peine, vers la fin de 1834, 
que Sliwicki, atteint d'une maladie incurable qu'on pou- 
vait attribuer aux fatigues de la campagne de Pologne, de- 
mandait un congé pour aller se faire soigner à Paris; l'em- 
pereur voulut payer tous les frais du voyage. Il envoya 
dire au malade, pour le consoler et l'encourager, qu'il le 
nommerait général à son retour en Russie. Sliwicki n'y 
devait pas revenir vivant. 
Lorsqu'il fut à Paris, la médecine était dès lors im- 



— 68 — 
puissante pour le guérir et même pour le soulager; il 
souffrait horriblement et conservait pourtant son calme 
et sa résignation. Dans la matinée du 29 décembre, 
un anévrisme s étant brisé en sa poitrine, il se sentit 
mourir dans une effrayante hémorrbagie. Il avait reçu 
la veille les sacrements ; il portait encore à son cou l'i- 
mage du Sauveur, attachée au ruban de l'ordre de Saint- 
Georges ; il fit apporter sur son lit de mort le portrait 
de l'empereur, et il ne le quitta plus des yeux. «Mon plus 
grand regret, dit-il d'une voix éteinte à quelques-uns de 
ses compatriotes qui assistaient à son agonie, c'est de n'a- 
voir pu verser tout ce sang au service de mon bien-aimé 
souverain. » Puis, lorsqu'il allait rendre le soupir, il baisa 
la main d'un des assistants, en lui disant : « Transmets ce 
baiser à mon souverain ! » 

Cet hommage suprême de respect et de dévouement avait 
été transmis à l'empereur, qui se fit rendre compte de tous 
les détails de cette mort touchante ; il en fut vivement ému, 
et voulant donner un témoignage posthume de sympathie 
et d'estime à ce brave soldat, à ce digne serviteur, il or- 
donna que le corps du colonel Sliwicki serait rapporté de 
France et inhumé, avec tous les honneurs affectés au grade 
de général, dans la fortification du pont de Praga, fortifi- 
cation qui dorénavant porterait le nom de fort Sliwicki. Le 
défunt n'ayant pas laissé d'enfant, son père et sa mère ob- 
tinrent une pension de 6,000 roubles. Les personnes mêmes 
qui avaient soigné le malade jusqu'à ses derniers moments, 
ne furent pas oubliées par la munificence de l'empereur. 

Cette générosité inépuisable, cette prévoyance toujours 
en éveil, de la part de l'empereur Nicolas, ne suffisaient 
point, il est vrai, pour imposer toujours une conduite hon- 
nête et surtout équitable à tous les fonctionnaires russes ou 



— 69 — 
polonais, civils ou militaires, qui composaient l'administra- 
tion du royaume de Pologne. Le maréchal Paskewitch, 
quelles que fussent son humanité, sa justice et sa bienveil- 
lance, ne pouvait surveiller par lui-même les innombrables 
détails de cette administration qui lui était confiée et qu'il 
s'efforçait de diriger selon les vues de l'empereur; ses in- 
tentions n'étaient pas remplies aussi scrupuleusement qu'il 
l'aurait désiré et qu'il le supposait. 

Il y avait, parmi les agents subalternes qu'il employait, 
et même, dit-on, parmi les officiers supérieurs qui l'entou- 
raient, beaucoup d'hommes avides, insatiables et cruels, 
qui ne songeaient qu'à s'enrichir aux dépens des familles et 
des individus compromis dans l'insurrection. De là, des abus 
de pouvoir excessifs, des iniquités incroyables, des dépré- 
dations monstrueuses. La séquestration des biens meubles 
et immeubles des absents était un appât offert aux convoi- 
tises les plus audacieuses, qui couvraient leurs extorsions 
du voile épais d'une interminable procédure. Beaucoup de 
terres et de châteaux avaient été littéralement pillés par 
les gardiens du séquestre. La certitude de l'impunité en- 
courageait les malversations, car tout ce qui se rattachait 
de près ou de loin à la politique se trouvait abandonné, par 
la force des choses, à l'arbitraire le plus absolu, et la res- 
ponsabilité morale d'une multitude de faits regrettables 
retombait sur le tzar qui les ignorait, plutôt encore que sur 
le maréchal qui ne cherchait pas à les connaître. 

Les plaies profondes que la révolution avait laissées à la 
malheureuse Pologne ne se fermaient donc pas aussi vite 
que l'empereur l'aurait désiré. La concussion était orga- 
nisée sur une grande échelle, non-seulement à Varsovie, 
mais encore dans la plupart des villes du royaume ; les 
voleurs, cachés sons l'uniforme de l'officier ou sous la robe 



T 



— 70 — 
du magistrat, ne se concertaient pas entre eux, mais ils 
s'entendaient tacitement pour ne pas se gêner l'un 1 autre 
dans leurs injustices et leurs déprédations. Rien de plus 
odieux que les moyens auxquels ces hommes vils et cu- 
pides avaient recours ordinairement pour battre monnaie à 
leur profit. On raconte qu'ils employaient comme intermé- 
diaires officieux quelques juifs fins et rusés, qu'on n'avait 
pas eu de peine à dresser à ce vilain métier, qu'on appelait 
cyniquement la « chasse aux rançons. » 

Un certain juif polonais, assez bien placé dans le monde 
financier, s'était surtout distingué dans ce genre d'expédi- 
tions sommaires. Il allait trouver secrètement les victimes 
qu'on lui désignait ou qu'il choisissait lui-même ; il leur 
annonçait, avec l'accent d'une sincère sympathie, que, com- 
promises dans une conspiration récemment découverte, 
elles devaient être arrêtées et mises en jugement. 

— Pour vous éviter la ruine et la déportation, disait-il, 
je ne vois que deux expédients, dont le dernier seul est 
infaillible : la fuite qui n'est pas facile et qui peut être 
dangereuse, ou bien l'offre d'une somme d'argent, que je 
me charge de faire accepter, à condition que vous ne serez 
pas inquiété. Pensez-y, il s'agit pour vous de la confisca- 
tion de vos biens et de la déportation en Sibérie. 

On ne marchandait pas, en général; on donnait tout ce 
que le juif pouvait demander, et ce misérable percevait de 
gros intérêts sur la somme qu'il remettait à ses mystérieux 
mandataires. 

Il paraît, cependant, que le maréchal Paskewitch, averti 
de ces marchés honteux, eut le projet d'en faire rechercher 
les coupables auteurs. C.'est alors que le juif, troublé par 
ses remords, ou plutôt préoccupé des restitutions qu'on 
exigerait de lui, alla trouver ses puissants complices et 






— 71 — 

leur déclara qu'il était décidé à renoncer au métier in- 
fâme qu'il exerçait depuis longtemps, de concert avec eux. 
Le même jour, il était arrêté et jeté dans les prisons de 
Varsovie, où il resta plus de vingt ans, sans avoir été jugé 
ni même interrogé ; mais il n'avait rien restitué et ne se 
plaignit pas de sa longue captivité, lorsque l'amnistie géné- 
rale, décrétée à l'occasion de l'avènement de l'empereur 
Alexandre II, vint le trouver dans son cachot et le rendre 
à la liberté. L'affaire criminelle, où il devait être impliqué 
très-gravement, avait été, dès le début, étouffée et mise à 
néant par le crédit des parties intéressées. 

Le gouverneur du royaume de Pologne était désormais 
trop bien renseigné sur les abus et les irrégularités de l'ad- 
ministration civile et militaire, pour ne pas essayer de 
fermer la porte à ces manœuvres déplorables : il supplia 
donc l'empereur d'organiser, par ukase, la confiscation 
et la vente des biens de tous les émigrés. La confis- 
cation; ayant été abolie dans la Charte qu'Alexandre I er 
avait octroyée aux Polonais, ne pouvait être rétablie que 
par un ukase impérial, destiné à moJifier l'article 159 
de cette Charte, qui avait encore force de loi jusqu'à sa 
révision. L'ukase, en date du 14 avril 1835, ne fut pro- 
mulgué que vers le milieu de l'année, en même temps que 
la liste officielle des Polonais, compris définitivement et 
sans appel dans la catégorie des contumaces ayant encouru 
la peine de la confiscation. 

Cette liste, publiée au mois de juillet suivant, contenait 
2,340 noms, parmi lesquels figuraient ceux d'une foule de 
seigneurs, de nobles, de nonces, de généraux, d'officiers 
de tous grades. Il était dit, dans le décret de juillet, que 
ces individus, ayant participe notoirement à la révolution 
de 1830, s'étant retiré en pays étranger et persistant à ne 



— 72 — 
pas profiter de l'amnistie qui leur avait été offerte, de- 
vaient être considérés comme bannis à toujours, et qu'en 
conséquence tous leurs biens étaient confisqués. 

Quant au décret du 14 avril, qui eut pour objet de met- 
tre à l'abri des conséquences de la confiscation les tiers 
non coupables et les familles innocentes des condamnés, il 
avait statué que les parents ne seraient pas punis pour le 
crime de leurs enfants; qu'un époux, reconnu non coupa- 
ble, n'aurait pas à répondre des fautes de son conjoint, et 
que les héritiers du condamné exerceraient leurs droits 
comme s'il était mort et intestat. Enfin, cet ukase déclarait 
nuls et non avenus tous les actes faits sous seing-privé, à 
quelque époque qu'ils eussent été passés, pour des parta- 
ges ou des aliénations de biens entre les condamnés et 
leurs familles ou ayant-cause. 

Cette disposition rigoureuse se trouvait motivée par la 
multitude de transactions et de contrats, plus ou moins si- 
mulés, auxquels avait donné lieu l'émigration polonaise, 
dans le but de conserver les biens patrimoniaux à de gran- 
des familles qui comptaient quelques-uns de leurs membres 
parmi les condamnés absents. Il fut donc arrêté en prin- 
cipe que les actes passés par-devant notaires ou inscrits 
dans les registres hypothécaires seraient seuls valables à l'a- 
venir, pour régler des conventions particulières, emportant 
aliénation de biens totale ou partielle et grevant ces biens 
de charges nouvelles, dans le cas où un individu quelcon- 
que serait poursuivi en justice pour avoir manifesté l'in- 
tention de commettre un crime puni de confiscation, ou seu- 
lement d'y prendre part. 

Ce ne fut qu'après la promulgation de ces deux décrets, 
que le gouvernement russe se crut autorisé à disposer des 
biens confisqués en Pologne : la plupart de ces biens furent 



— 73 — 
vendus à l'encan, et le prix de la vente entra dans le Tré- 
sor impérial , à titre de compensation des frais de la 
guerre; les autres furent donnés par l'empereur, comme 
récompenses, à des généraux et à de hauts fonctionnaires, 
qui avaient contribué au succès de la guerre et à la pacifi- 
cation du royaume de Pologne. Les domaines, octroyés 
ainsi en pur don, étaient soumis aux règles de la substitu- 
tion, il est vrai, et ne devaient passer entre les mains des 
héritiers directs du nouveau possesseur, que dans le cas où 
ces héritiers professeraient la religion grecque. En cas con- 
traire, les domaines retourneraient à l'État, qui les ven- 
drait à son profit. 

Le but évident des conditions héréditaires, attachées aux 
biens territoriaux de donation impériale, était de constituer 
en Pologne une aristocratie russe, et de contre-balancer 
par là l'influence prépondérante de l'aristocratie polonaise. 
Cet acte de défiance politique fut, pour ainsi dire, la der- 
nière expression du ressentiment de l'empereur contre les 
auteurs de l'insurrection de 1830. 

Nicolas avait suspendu, pendant plus de trois années, 
les mesures d'exil perpétuel et de confiscation, qui de- 
vaient atteindre les rebelles irréconciliables : il eût voulu 
pouvoir pacifier le pays par la clémence, et il espérait, il 
attendait toujours le retour, la soumission des émigrés, 
avant de les frapper d'un arrêt définitif et de les re- 
trancher de la famille de ses sujets. Il est probable que 
cette soumission collective, provoquée et désirée jusqu'au 
dernier moment, eût amené d'immenses résultats poli- 
tiques, dans l'intérêt général de la Pologne; mais de per- 
nicieux conseils, inspirés par l'esprit révolutionnaire, em- 
pêchèrent les membres épars de l'émigration de se réunir 
dans un élan unanime de retour vers la mère-patrie. 



— 74 — 

C'en était fait; l'annexion, l'assimilation de la Pologne 
avec la Russie était désormais un fait accompli. Dès cette 
époque, l'empereur avait pardonné, et il s'efforça depuis 
d'oublier la révolte de 1830. 

— Il n'y a plus de Pologne! avait-il dit à plusieurs 
notables de Varsovie, qui étaient admis en sa présence 
dans les premiers jours de l'année 1835; il n'y a plus de 
Pologne, répéta-t-il en voyant l'impression que ces paroles 
avaient produites sur les assistants; mais, Dieu soit loué, il 
y aura toujours, dans mon empire, une grande province 
polonaise, qui fournira de braves soldats et de bons offi- 
ciers à mon armée, dos fonctionnaires capables et honnêtes 
aux administrations publiques, des bras à l'agriculture et à 
l'industrie, des intelligences aux lettres, aux sciences et 
aux arts. C'est là ce qui fait l'honneur, la richesse, la pros- 
périté d'un pays. Certes, ajouta-t-il en devenant triste et 
sévère, il ne saurait être question de découronner le 
royaume de Pologne; mais, croyez-moi, Messieurs, faites- 
vous un peu Russes, pour avoir le droit de rester Polonais. 



CCXVI 



L'empereur Nicolas voyait avec un vif intérêt la situation 
florissante des établissements d'instruction et d'assistance 
publique, placés sous la protection et la direction immédiate 
de l'impératrice. 

Ces établissements, qui étaient au nombre de sept avant 
la fondation de l'hospice Demidoff pour les indigents labo- 
rieux, promettaient de se multiplier à Saint-Pétersbourg et 
dans les autres grandes villes de l'empire, par suite de 
nouvelles fondations que l'auguste directrice avait proje- 
tées elle-même, ou que de généreux amis de l'humanité ne 
se lassaient pas de lui proposer, avec toutes les sommes 
nécessaires à cet usage, tant il est vrai (pie les classes 
riches, en Russie, considèrent la bienfaisance comme un de- 
voir et même comme un plaisir. 

L'impératrice Alexandra, jalouse d'imiter la défunte im- 
pératrice Marie, et inspirée d'ailleurs par son bon et noble 
cœur, avait pris au sérieux ses fonctions hospitalières, et 
trouvait, à les remplir, une intime et douce satisfaction. 
L'empereur, sans intervenir jamais dans la gérance des 
établissements qu'il lui avait confiés, se faisait rendre 



— 76 — 
compte des progrès non interrompus de la grande œuvre 
de charité, que son auguste mère avait léguée à l'impéra- 
trice, et que celle-ci s'efforçait de faire prospérer tous les 
jours davantage. Elle n'avait qu'à exprimer un désir, pour 
que l'empereur lui offrit spontanément de fournir toutes 
les sommes nécessaires à l'agrandissement et à l'amélio- 
ration des instituts, qu'elle dirigeait minutieusement elle- 
même, car le secrétaire d'État Longuinoff n'était que son 
représentant et son agent général auprès de ces instituts, 
quoi qu'elle l'eût mis nominativement à leur tête; elle 
travaillait avec lui deux fois par semaine et le chargeait 
d'exécuter les décisions qu'elle avait prises sur les rapports 
qui lui étaient soumis et qu'elle examinait avec le plus 
grand soin. 

— Vous paraissez inquiète et préoccupée? lui disait par- 
fois l'empereur en souriant, après une longue séance qu'elle 
avait consacrée à régler et approuver les comptes de ses 
instituts; on peut parier à coup sur que Longuinoff vous 
aura appris, ce matin, la maladie de quelqu'une de vos 
élèves, ou bien il n'y a pas un kopek dans la caisse d'une 
de vos maisons. C'est votre faute aussi, ma chère, vous ne 
voulez pas qu'on vous aide à faire le bien. 

Il y avait souvent, en effet, des vides à combler et des 
arrérages à payer clans l'administration des établissements 
de l'impératrice; c'est pourquoi, sans doute, le compte- 
rendu annuel de la situation de ces établissements était or- 
dinairement renvoyé à la fin de l'exercice suivaut. Ainsi, 
par exemple, le compte-rendu pour l'année 1833 ne fut 
publié qu'au commencement de 1835. Voici quel en était 
le résultat, pour chacun des instituts qui' composaient le 
petit gouvernement charitable et éducateur de l'impéra- 
trice. 



— 77 — 

Le plus ancien de ces établissements, l'Institut patrio- 
tique, s'était considérablement développé et enrichi; ses 
ressources, qui n'étaient que de 556,000 roubles à l'entrée 
de l'exercice 1833, avaient été portées, en moins de douze 
mois, à 590,561 roubles. Dans cette augmentation de reve- 
nus, figurait un don de 20,000 roubles, que la princesse 
Schakhowskoï avait fait à l'Institut. Le nombre des élèves 
s'élevait alors à 252, dont plus de la moitié n'avait aucune 
pension à payer, ayant obtenu des bourses fondées et dotées 
par les bienfaiteurs de l'œuvre; mais le cours des études, 
en raison de l'introduction de méthodes perfectionnées, 
avait été réduit de trois ans à deux. 

La Maison d'industrie de Saint-Pétersbourg, dont le ca- 
pital était bien près d'atteindre 700,000 roubles, n'avait 
pu, dans le dernier exercice, augmenter le nombre de ses 
pensionnaires, à cause des dépenses extraordinaires occa- 
sionnées par l'accroissement des constructions et du maté- 
riel. Ces pensionnaires, admises dans l'établissement sous 
les auspices de personnes notables, apprenaient les diffé- 
rents genres d'arts et d'industries, qui peuvent être exercés 
par des femmes. A la fin des classes d'enseignement et d'ap- 
prentissage, elles étaient placées, par l'entremise de l'ad- 
ministration, ou bien elles recevaient, jusqu'à leur place- 
ment, des secours pécuniaires. 

La Société patriotique des dames de Saint-Pétersbourg, 
créée en 1817, avait pris depuis vingt ans une importance 
considérable : elle étendait chaque année la sphère de ses 
attributions charitables et civilisatrices. Elle avait reçu de 
l'impératrice, le 26 mai 1833, un nouveau statut, qui, en 
déterminant ses prérogatives et ses devoirs, avait donné 
à ses travaux une impulsion plus directe vers le but de son 
institution. Ses revenus, composés surtout de dons et du 



— 78 — 
produit d'une loterie annuelle, s'étaient élevés, en 1833, à 
45,000 roubles. L'école principale, établie en 1832, dans 
le quartier de Karetnaïa, par ordre de l'impératrice, à l'oc- 
casion de la naissance du grand-duc Michel Nicolaïovitch, 
était entretenue aux frais de l'empereur, qui avait consacré 
une allocation considérable à cette destination, en autorisant 
l'école à porter le nom du grand-duc Michel. La Société avait 
ouvert, en outre, onze écoles de quartiers, dans lesquelles 
la pension des élèves était payée par les membres de la 
famille impériale et par différentes personnes de la cour. 

L'Institut des demoiselles nobles de Poltava, où la fa- 
mille impériale ne comptait que seize boursières, avait 
porté à quatre-vingts le nombre des bourses créées aux 
frais des bureaux de curatelle générale des gouvernements 
de Minsk, Tchernigovv, Poltava, Mohileff, Wolhynie, Wilna 
et Podolie, et destinées exclusivement aux fdles des nobles 
de ces sept gouvernements. L'Institut, transféré depuis peu 
dans les nouveaux et splendidrs bâtiments dunt l'empereur 
avait ordonné et payé en partie la construction, s'était en- 
core enrichi, en 1832, des bienfaits de la famille impériale. 
L'impératrice lui avait fait don de 1,000 roubles, pour aug- 
menter les ressources de l'enseignement supérienr; l'empe- 
reur lui avait envoyé des vases sacrés etdes ornements sacer- 
dotaux pour sa chapelle; la grande salle de l'établissement 
avait été ornée des portraits de ses augustes protectrices, 
l'impératrice Elisabeth et l'impératrice régnante Alexandra. 
Cet Institut, où quatre-vingt-seize boursières et trente-neuf 
pensionnaires recevaient une éducation complète, était ad- 
ministré avec tant de soin et d'économie, que, malgré un 
accroissement de dépenses causé par la cherté des den- 
rées, l'excédant des recettes avait été de 33,794 roubles 
en 1833. 






— 79 — 
Quant à la Maison d'industrie de Poltava, dont la fonda- 
tion était assez récente, et qui renfermait trente boursières 
et quarante-trois pensionnaires, elle avait, pour subvenir à 
ses frais, un capital de 340,922 roubles, et l'impératrice 
se chargeait de couvrir le déficit annuel, en attendant que 
le fonds de l'œuvre pût fournir un revenu suffisant pour l'en- 
tretien de cette Maison. L'impératrice, ayant reconnu que 
les élèves, à leur sortie de l'établissement, avaient beau- 
coup de peine à trouver des places convenables, parce 
qu'elles ne connaissaient pas la langue française, ordonna 
la création d'une classe de français et en garantit tous les 
frais. 

La Société chrétienne de Simbirsk n'était pas riche, puis- 
que ses recettes, en 1833, ne dépassaient pas 10,211 rou- 
bles, qu'elle distribuait en secours annuels et temporaires, 
tant en blé qu'en numéraire; mais la Maison d'industrie, 
qui dépendait de la Société chrétienne, avait des ressources 
spéciales (681,606 roubles en 1833), au moyen desquelles 
on aurait pu y entretenir plus de douze élèves boursières 
et de deux pensionnaires, comme le dit l'impératrice. 

L'Hospice des Orphelines deCronstadt, quoique son fonds 
d'entretien ne s'élevât point au delà de 29,686 roubles, à 
la fin de l'exercice de 1833, contenait un grand nombre 
d'enfants. L'enseignement y était conforme à celui des écoles 
de quartier de Saint-Pétersbourg, si ce n'est que quelques 
élèves y apprenaient à lire et à écrire en français et en alle- 
mand. Le voisinage de la capitale plaçait, pour ainsi dire, 
cet établissement sous les yeux de l'impératrice, qui le vi- 
sitait souvent et qui lui laissait toujours un souvenir de sa 
munificence. L'empereur, aussi, se faisait un plaisir de sub- 
venir tous les ans aux besoins de l'hospice; c'était lui qui 
payait le loyer, le chauffage et l'éclairage des orphelines. 



— 80 — 
L'Hospice Demidoff, pour les indigents laborieux, fondé 
à Saint-Pétersbourg par le riche et généreux seigneur dont 
il avait reçu le nom, n'existait que depuis deux ans à 
peine, mais il remplissait déjà très-utilement l'objet de 
son institution, car il procurait aux indigents les moyens 
de pourvoir à leur subsistance et d'accroître leur bien-être 
par le travail. Non-seulement il recueillait dans ses ate- 
liers les ouvriers de divers états, qui venaient y travailler 
journellement, mais encore il offrait un asile à ceux qui 
préféraient y rester à demeure. Ces derniers étaient logés 
au prix de 5 roubles par mois, et payaient à l'hospice 
25 kopeks pour leur nourriture; ils gagnaient en sus, 
selon leur adresse et leur ardeur au travail, 20 à 30 ko- 
peks par jour. En outre, l'établissement fournissait des 
matières premières aux ouvriers des deux sexes, en raison 
de leur savoir-faire, et rétribuait la main-d'œuvre d'après 
une taxe fixe. 

On pouvait dès lors prévoir les services inappréciables 
que ce nouvel établissement devait rendre aux classes pau- 
vres et laborieuses, car, dans l'espace des neuf mois de la 
première année, les indigents.que l'hospice avait admis, au 
nombre de soixante-dix, à travailler à la journée, s'étaient 
partagé un bénéfice net de 878 roubles. L'impératrice fon- 
dait tant d'espoir sur l'avenir de ce bel établissement, des- 
tiné à combattre le paupérisme et la paresse, qu'elle lui 
assignait une allocation annuelle de 1,000 roubles sur sa 
cassette et qu'elle avait désiré que le ministre de l'inté- 
rieur, le gouverneur-général de Saint-Pétersbourg et le 
maréchal de la noblesse du gouvernement, fussent mem- 
bres honoraires du conseil de l'Hospice. 

— Il s'agit, Sire, de détruire la mendicité à Saint-Péters- 
bourg, disait-elle avec un doux enthousiasme à Tempe- 



— 81 — 

reur; je ne demande, pour cela, que de faire deux hospices 
contre une prison. 

— Je vous laisse libre d'établir autant d'hospices que 
vous voudrez en faire, lui répondit l'empereur; mais il 
sera sage de ne supprimer les prisons, que quand on 
n'aura plus de prisonniers à y mettre. Au reste, ajouta-t-il, 
j'aurais tort de me plaindre du peuple que la Providence 
m'a donné à gouverner : le Russe est naturellement bon ; 
la masse est excellente, et tout serait pour le mieux, si nous 
parvenions à en extirper, moi, les voleurs, et vous, les 
mendiants. 

L'impératrice, dont la bonté était aussi aveugle que la 
charité inépuisable, ne s'apercevait pas qu'elle encourageait 
elle-même, par les prodigalités de sa bienfaisance, une 
foule de quémandeurs qui ne vivaient que de ses dons 
et qui s'étaient faits les pensionnaires attitrés de ses au- 
mônes. Les deux tiers de son revenu. annuel s'éparpillait 
chaque année en pensions viagères à des infirmes et à des 
pauvres; en indemnités accordées à des familles de fonc- 
tionnaires peu fortunés, pour l'éducation de leurs enfants ; 
en secours accidentels distribués après chaque désastre 
public ; en dotations affectées aux établissements d'assis- 
tance et d'éducation ; en dons de toute espèce, répandus 
peut-être avec peu de mesure et de discernement. 

— Que voulez-vous ? disait à la comtesse de Choiseul- 
Gouffier la baronne d'Adlerberg, qui était dans le secret de 
la plupart des œuvres charitables de sa souveraine : la 
charité de S. M. l'impératrice est ainsi faite, qu'elle donne 
toujours et ne calcule jamais. 

L'impératrice avait l'air pourtant d'examiner tous les 
mois la comptabilité de son secrétariat; elle se faisait ren- 
dre compte, sur des états écrits, de toutes les dépenses 
vu 6 



qui avaient été faites, par son ordre, sur le chapitre des 
dons et aumônes; mais, lors même que sa caisse était vide, 
elle ne trouvait jamais qu'on eût trop dépensé. 

Au commencement de l'année 1835,elle eutbesoin de choi- 
sir un employé qui fût plus spécialement chargé de recevoir 
les pétitions des pauvres et de prendre des renseignements 
sur la valeur de ces pétitions que la certitude d'un accueil 
favorable faisait affluer à la chancellerie de son secrétariat. 
Madame la baronne d'Adlerberg, qu'elle consultait sans cesse 
sur les plus délicates questions de bienfaisance, lui trouva 
quelqu'un pour remplir ce poste de haute confiance, qui 
restait vacant par suite de la retraite d'un fonctionnaire 
infidèle. 

C'était un tout jeune homme, appartenant à une famille 
distinguée, mais pauvre; ses antécédents, son éducation, 
ses qualités morales lui avaient mérité l'honneur d'être 
recommandé à Sa Majesté. L'impératrice voulut le voir et 
lui parler; elle le fit venir, l'observa en silence quelques 
instants, puis elle daigna le questionner, et lui fournit de 
la sorte l'occasion de se faire connaître et de donner de 
lui-même l'opinion la plus favorable ; l'impératrice, satis- 
faite, le congédia, en lui annonçant qu'il était désormais 
attaché au bureau des dons, à la chancellerie du secréta- 
riat impérial. 

— Vous serez chargé, lui dit-elle, d'une besogne assez 
difficile, souvent pénible, ingrate quelquefois; mais n'ou- 
bliez jamais que vous avez affaire aux malheureux; ac- 
cueillez-les avec bonté, en songeant à leurs misères. Je sais 
que c'est une tâche bien triste et bien monotone; mais vous 
la prendrez en patience, si vous avez la conscience de rem- 
plir une bonne œuvre. Il ne faut pas se lasser ni s'ennuyer 
de faire le bien. 



— 83 — 
Puis, elle ajouta en souriant, avec une affabilité extrême : 
— Enfin, Monsieur, c'est là un beau devoir que vous 
accomplirez ! 

Elle était pénétrée et convaincue des satisfactions intimes 
qu'on éprouvait dans l'accomplissement de ce devoir, et dès 
que sa fille aînée, la grande-duchesse Marie, eut' atteint 
l'âge de quinze ans, elle voulut l'associer à la direction des 
établissements qu'elle avait sous ses ordres ; en consé- 
quence, elle adressa le rescrit suivant au Conseil de la So- 
ciété patriotique des dames de Saint-Pétersbourg • 

« D'après le désir de ma fille bien-aimée, la grande- 
duchesse Marie, de prendre part aux travaux de la Société 
patriotique, et voulant que l'expérience dirige de bonne 
heure son penchant à la bienfaisance, source de tant de 
satisfactions pour Moi, je propose au Conseil de la Société 
patriotique, du consentement de l'empereur, d'admettre 
Son Altesse Impériale au nombre de ses membres effectifs 
et de lui confier le quartier de la ville, avec son école, qui 
étaient placés sous la direction de la comtesse Sophie Sol- 
lohub, laquelle vient de résigner ses fonctions. Cette no- 
mination sera sans doute pour la Société patriotique une 
preuve de l'intérêt que S. M. l'empereur et Moi prenons 
a ses travaux, et un nouveau témoignage de la constante 
bienveillance que je lui porte. 

« Alexandra. 

« Saint-Pétersbourg, le 10 (22, nouv. st.) janvier 1835. » 

Le Conseil de la Société patriotique, pénétré d'une pro- 
fonde reconnaissance pour cette marque si tlatteuse de 
bienveillance que Leurs Majestés Impériales daignaient lui 
accorder, y répondit par la lettre suivante : 



- 84 - 
« Le Conseil de la Société patriotique des dames de Saint- 
Pétersbourg, en assemblée plônière, a entendu avec le plus 
vif enthousiasme la lecture du rescrit par lequel Votre 
Majesté Impériale propose la nomination de S. A. I. Madame 
la grande-duchesse Marie en qualité de membre effectif du 

Conseil. 

« Quelque grandes qu'aient été les faveurs dont il a plu 
jusqu'ici à Votre Majesté de combler la Société patriotique 
des dames, cette nouvelle marque de sa bienveillance par- 
ticulière les surpasse toutes. Dans la pensée d'ouvrir à un 
jeune cœur, brûlant du désir de soulager les maux de l'hu- 
manité souffrante, une carrière digne de ce noble senti- 
ment, Votre Majesté Impériale a daigné porter ses regards 
sur les travaux de la Société patriotique des dames. Cette 
opinion si flatteuse du mérite de la Société, dans l'esprit de 
son auguste Protectrice, pénètre le Conseil d'un sentiment 
profond de L'importance de ses devoirs et redoublera chez 
chacun de ses membres le zèle à les remplir. Nous ne pou- 
vons donc mieux exprimer à Votre Majesté Impériale la pro- 
fonde gratitude que cette nouvelle faveur nous inspire, qu'en 
Lui réitérant, dans cette circonstance, le vœu solennel de 
nous consacrer, avec une nouvelle ardeur et une véritable 
humilité chrétienne, aux œuvres de bienfaisance si chères 
au cœur de Votre Majesté Impériale. 

« Dans ces sentiments du dévouement le plus respec- 
tueux, le Conseil attendra les ordres ultérieurs de Votre 
Majesté Impériale. 

« La Présidente, Agatoclée Soukareff. 
« Alexandrine Wassiltchikoff, 
Tatiana Potemkine, Comtesse Sophie Borch, 
Baronne Olga Meyendorff, Natalie Obrezkoff, 
Anne Alexandhoff, Alexandrine Alferowsky. » 



— 85 — 
L'active et infatigable charité de l'impératrice Alexandra 
excitait une sorte d'émulation parmi la famille impériale 
dont tous les membres se montraient jaloux de ne pas rester 
en arrière d'un si noble exemple. 

« C'était toujours, comme le dit l'empereur avec émotion, 
l'âme de la défunte impératrice Marie, qui présidait à ces 
bonnes œuvres qu'elle avait tant aimées ! » Aussi, se faisait-il 
un pieux devoir de réaliser successivement les fondations 
dont son auguste mère avait conçu le projet et que la mort 
ne lui avait pas donné le temps d'exécuter. Voilà comment 
il fit établir, aux frais de sa cassette, l'école gratuite de la 
ville de Paulowsk, sur les plans laissés par l'impératrice- 
mère; et, suivant le désir de l'auguste bienfaitrice, il plaça 
sous la protection de S. A. I. la grande-duchesse Hélène 
cette nouvelle école, qui devait porter le nom d'École 
d'Alexandre. 

L'école, admirablement organisée dans des bâtiments spa - 
cieux construits exprès, était destinée à offrir aux fonction- 
naires et habitants de la ville de Paulowsk les moyens de 
procurer à leurs enfants des deux sexes une bonne éduca- 
tion primaire, qui leur avait manqué jusque-là. L'ouverture 
de cet utile établissement eut lieu, le 13 février 1835, avec 
beaucoup de solennité. 

On comprend que toutes les classes de la société russe, 
naturellement portée à la bienfaisance, s'efforçaient de sui- 
vre à l'envi l'exemple de la famille impériale, en consa- 
crant sans cesse des sommes considérables à des œuvres 
charitables. 

Au mois de janvier de l'année précédente, un simple lieu- 
tenant de marine, nommé Dournoff, avait attribué, par tes- 
tament, la plus grande partie de sa fortune à une de ces 
œuvres qui témoignaient ordinairement de l'ingénieuse 



— 86 — 
imaginative des Russes dans l'art de faire le bien. Tous les 
immeubles du lieutenant Dournoff, consistant en quatre 
belles maisons à Moscou et en une propriété seigneuriale 
peuplée de cent vassaux, avec un capital de 311,298 rou- 
bles, devaient être réalisés pour fonder à perpétuité des 
bourses, au Corps des cadets de la marine à Saint-Péters- 
bourg et au Corps des cadets de Moscou, en faveur des 
fils de gentilshommes pauvres du gouvernement de Kos- 

troma. 

L'empereur, par qui cette fondation devait être approuvée 
et sanctionnée, ordonna qu'il fût fait droit sur-le-champ 
aux dernières volontés du testateur, et que les bourses 
fussent instituées en son nom, pour rappeler le souvenir de 
cet acte de patriotisme ; en même temps il déclara, dans un 
avis adressé au Sénat-dirigeant, que toutes les dispositions 
testamentaires de même nature pourraient être à l'avenir 
homologuées par les tribunaux, sans avoir besoin de son 
autorisation spéciale . 

L'empereur venait de prendre alors une grande mesure 
qui devait encore développer l'action de la charité publique 
en Russie. Il s'était assuré, de longue date, que les hôpi- 
taux, dans la plupart des gouvernements de l'empire et 
surtout dans les plus éloignés du centre, étaient loin de 
répondre à leur objet; il avait ordonné une enquête sur les 
moyens les plus efficaces et les plus prompts d'améliorer 
ces hôpitaux, tandis que le ministre de l'intérieur, Bloudoff, 
demandait aux gouverneurs des provinces de lui fournir les 
renseignements nécessaires sur l'état de chaque hôpital. 
Ces notes parvenues au ministre, celui-ci les soumit à l'em- 
pereur et lui présenta un projet, qui avait été sans doute 
inspiré par la fréquence des épidémies dans les villes où 
l'on agglomérait des malades que les ressources hospita- 



— 87 — 

lières de la localité ne permettaient pas de soigner dans 
de bonnes conditions. 

Il fut donc décidé que les grands hôpitaux seraient trans- 
portés, autant que possible, hors des villes et à certaine 
distance des lieux d'habitation, dans des endroits salubres, 
où l'on construirait, sur un nouveau modèle approuvé et 
recommandé depuis 1825, les bâtiments appropriés à leur 
destination. Les frais de construction et d'établissement 
devaient être supportés par les bureaux de curatelle géné- 
rale et prélevés sur les revenus de la ville, dans laquelle ou 
près de laquelle serait créé un hôpital destiné à centraliser 
surtout les malades atteints de maladies chroniques et dont 
l'état exigeait un traitement prolongé. Il y aurait ainsi, 
dans le voisinage des principales villes de district, un ou 
deux hôpitaux, garnis d'un assez grand nombre de lits, et 
pourvus abondamment de tout ce qui serait nécessaire 
pour soigner à la fois les malades, quelqu'en fût le 
nombre, qu'on y enverrait des différents points du gou- 
vernement. 

Quant aux hôpitaux existants, ceux qui pourraient être 
conservés sans danger, seraient transformés en lazarets, 
où l'on ne recevrait plus que des personnes attaquées de 
maladies aiguës et, par conséquent, de peu de durée. 
L'envoi permanent des malades dans les hospices centraux 
permettrait ainsi de diminuer les chances d'épidémie et de 
favoriser la surveillance de la santé publique, car ces 
hospices, bien aménagés et bien aérés, ne manqueraient 
jamais de médecins, d'infirmiers, de linge et de médica- 
ments. 

Un règlement complet sur l'administration sanitaire al- 
lait être préparé par les soins d'un comité, composé d'hom- 
mes les plus compétents, que leur philanthropie reconnue 



— 88 — 
désignerait au choix du ministre de l'intérieur. Ce règle- 
ment devait comprendre, non-seulement les grands hôpi- 
taux de création nouvelle, mais encore les hôpitaux mili- 
taires, les lazarets, infirmeries et toutes les institutions 
d'assistance publique, en les soumettant à diverses caté- 
gories d'inspection générale et particulière 

— Lisez ce projet, ma chère? dit l'empereur, en l'ap- 
portant un matin à l'impératrice, qui était occupée à véri- 
fier, avec le secrétaire d'État Languinoff, les comptes 
annuels de ses maisons d'éducation primaire; lisez, cela 
voua intéressera : je crois que nous avons fait, Bloudoff et 
moi, de la bonne besogne; nous aurons enfin, dans chaque 
gouvernement, de vrais hôpitaux, bien construits, bien 
organisés, bien administrés. 

— Je vous félicite, Sire, répondit L'impératrice avec un 
de ses plus gracieux sourires; oui, je vous félicite d'être 
assez riche pour faire ainsi de grandes choses; quant à moi, 
je suis si pauvre en ce moment, que je me voyais forcée 
de refuser à Languinoff quelques centaines de roubles qu'il 
me demandait pour faire construire un nouveau calorifère 
dans mon hospice des Orphelines de Cronstadt. 

— Oh! ma chère, s'écria l'empereur en riant, vous faites 
bien des façons pour puiser dans ma bourse ? 

— Sans doute, Sire, reprit l'impératrice en lui tendant la 
main qu'il baisa respectueusement; mais il y a tant de 
misères, tant de besoins, hélas ! que si je prenais seulement 
le nécessaire pour mes établissements d'instruction publi- 
que et de bienfaisance, je craindrais de vous ruiner. 

L'impératrice, en effet, était trop prodigue dans ses au- 
mônes; mais elle n'éprouvait jamais plus de satisfaction 
que quand elle réussissait à cacher la source de ses 
bienfaits, qu'on attribuait souvent à l'empereur plutôt qu'à 



— 89 — 
elle, eu égard à l'importance des dons. Elle chargeait spé- 
cialement un employé de sa chancellerie de porter des se- 
cours à de pauvres familles, sans leur dire de qui venaient 
ces secours. Cet employé, qui dans ces missions de con- 
fiance ne portait pas d'uniforme ni aucune décoration, de- 
vait toujours faire en sorte qu'on ne soupçonnât pas même 
l'origine des sommes qu'il avait ordre de distribuer mysté- 
rieusement. 

Après un incendie qui avait détruit ou endommagé plu- 
sieurs maisons à la Tchernaïa-Retchka, l'envoyé de l'impé- 
ratrice arriva tout à coup avec de gros sacs d'argent et en 
fit une abondante distribution aux malheureux incendiés 
qui bénirent le nom de l'empereur, en rapportant à sa mu- 
nificence l'aide inattendue qu'ils recevaient d'une main 
anonyme. 

L'empereur était alors absent de Saint-Pétersbourg. A 
son retour, il remarqua, en passant, les traces récentes de 
l'incendie, qu'on lui avait laissé ignorer, par ordre de 
l'impératrice. Voyant que déjà les maçons travaillaient à 
réparer les dégâts, il prit des informations et ne fut pas peu 
étonné d'apprendre que c'était lui-même qui avait fourni 
aux incendiés les moyens de rebâtir leurs maisons. 

— Voilà encore un tour de l'impératrice, dit-il au géné- 
ral Benkendorff qui l'accompagnait ; elle s'amuse à mettre 
sur mon compte tout ce qu'elle fait de bien. 

L'impératrice Alexandra, il est vrai, avait recours même 
à des ruses ingénieuses pour cacher ses actes de bienfai- 
sance ; elle ne manquait jamais d'ailleurs d'y apporter une 
délicatesse exquise que lui inspirait la position des per- 
sonnes plutôt que leur qualité. 

En se promenant dans les jardins de Tzarskoé-Selo, elle 
entendit quelqu'un tousser avec efforl ; c'était un jeune jar- 



— 90 — 
dinier, qui ne l'avait pas aperçue et qui suspendait à cha- 
que instant son travail, lorsqu'un accès de toux brisait sa 
poitrine. Ce jardinier était atteint de phthysie depuis plu- 
sieurs mois, et la rigueur de la température rendait son 
mal incurable; l'impératrice s'approcha de lui, l'interro- 
gea avec bonté et apprit que les médecins avaient voulu 
l'envoyer passer l'hiver sur la côte méridionale de Crimée, 
pour se rétablir. 

— Eh bien! lui dit l'impératrice, il faut y aller; il faut 
partir sur-le-champ. 

— Ah ! Madame, répondit le malade, c'est un voyage 
bien coûteux, et j'ai besoin de ce que je gagne pour nour- 
rir ma mère. 

— Ta mère partira avec toi, reprit l'impératrice; elle 
te soignera et sa présence hâtera ta guérison. 

La pauvre mère accompagna son fils en Crimée; l'impé- 
ratrice subvint à tous les frais du voyage et du séjour. 

Mais la maladie était trop avancée, l'air tiède et doux 
de la côte méridionale ne pouvait que la prolonger, sans 
amener le rétablissement du malade. On avertit l'impéra- 
trice, qui s'informait des nouvelles de son protégé, qu'il 
arrivait lentement au terme de ses souffrances, et qu'il n'en 
était que plus impatient de retourner à Tzarskoé-Selo, pour 
voir, disait-il, si ses plantations et ses essais de culture 
avaient bien réussi ; son retour fut aussitôt autorisé ; mais 
le malade mourut en route, et sa mère rentra seule au vil- 
lage qu'elle n'avait jamais quitté que pour suivre son fils 
en Crimée. 

Celui-ci, peu de jours avant sa mort, avait écrit à son 
auguste protectrice pour lui recommander certains arbustes, 
certaines plantes du parc de Tzarskoé-Selo. L'impératrice 
montra cette lettre à l'empereur, en lui disant : 



— 91 — 

— Voilà bien le testament d'un jardinier; il pense à ses 
arbres et oublie sa mère. 

Elle ordonna que cette malheureuse mère, qui restait 
sans moyen d'existence, eût une petite cabane sur le do- 
maine de Tzarskoé-Selo, avec un modique salaire, pour 
qu'elle pût vivre dans les lieux mêmes où son fils avait 
exercé l'état de jardinier qu'il aimait avec passion. Puis, 
elle fit venir cette brave femme en deuil, la consola, lui 
promit de ne pas l'abandonner et lui dit avec une tou- 
chante bonté : 

— Il vous sera certainement agréable d'avoir sous les 
yeux et de voir grandir les arbres que votre fils a plantés. 

L'impératrice, en donnant, cachait avec tant de soin sa 
main généreuse, que le hasard seul révélait quelquefois ses 
bonnes actions, et alors, elle était presque honteuse de les 
avouer. Les dames chargées de distribuer ses aumônes et 
de les faire arriver à destination, souvent par des voies dé- 
tournées, gardaient un secret inviolable sur la source des 
bienfaits qui passaient par leurs mains. 

Une gouvernante française, d'une grande distinction, 
dont l'impératrice avait entendu parler avec éloge, fut 
atteinte d'aliénation mentale dans une famille russe qui 
l'avait amenée à Saint-Pétersbourg. On se hâta de se dé- 
barrasser de la malade en l'envoyant dans un hospice, 
mais on l'y laissa sans argent et sans secours. La malheu- 
reuse jeune fille serait morte dans l'abandon, si sa triste 
histoire ne fût venue aux oreilles de l'impératrice. On ra- 
contait que l'amour, un amour coupable, n'était pas étran- 
ger à la folie de cette gouvernante, et l'on excusait ainsi la 
dureté et l'avarice de ses anciens maîtres. 

On apprit tout à coup que la malade avait été conduite 
dans une maison de santé, où elle recevait des soins qui ne 



— 92 — 
tardèrent pas à lui rendre la raison. Alors une somme con- 
sidérable lui fut remise pour qu'elle pût retourner en 
France, auprès de sa mère, mais elle ignora toujours quel' 
protecteur inconnu lui avait sauvé la vie et l'honneur; car 
elle se trouva justifiée, comme par miracle, de tous les mé- 
chants bruits que la calomnie avait répandus sur son 
compte. 

Ce fut longtemps après, à la suite de la mort d'un secré- 
taire de l'impératrice, qu'on découvrit, en dépouillant des 
papiers de correspondance et de comptabilité, que ce se- 
crétaire avait été l'agent secret et le fondé de pouvoirs de 
son auguste souveraine, pendant la maladie de la jeune 
gouvernante française, qui disait, les larmes aux yeux, en 
partant : « Il n'y a qu'en Russie où 1 on soit forcé de croire 
à l'action permanente des fées invisibles de la charité. » 

Ordinairement c'était à la baronne d'Adlerberg, son amie 
et sa complice, comme elle l'appelait quelquefois en riant, 
que l'impératrice confiait les missions les plus délicates 
de son active générosité. « C'est ma bonne fée! disait- 
elle aussi, en s'appropriant la pensée et l'expression dont 
la gouvernante française s'était servie pour caractériser la 
bienfaisance russe. C'est ma bonne fée! Je n'ai pas plutôt 
formé un souhait, qu'elle le réalise. » 

Elle lui adressa, en date du 21 juillet/12 août 1835, 
un rescrit pour lui donner un nouveau témoignage de 
haute estime et pour la remercier de l'infatigable sollici- 
tude qu'elle ne cessait d'apporter dans la direction de 
l'éducation des jeunes personnes de ia noblesse russe. Ma- 
dame d'Adlerberg était déjà dame d'honneur à portrait, 
l'impératrice lui conféra la grand'croix de l'ordre de Sainte- 
Catherine. 



CCXVTI 



L'empereur Nicolas avait eu dès longtemps l'idée de 
changer son ambassadeur en France et de le remplacer par 
un simple chargé d'affaires, pour témoigner, au roi Louis- 
Philippe personnellement, le désir, l'intention formelle de 
s'en tenir à un échange froid et réservé de communications 
diplomatiques entre les deux gouvernements. Il accusait le 
comte Pozzo di Borgo, qui occupait l'ambassade de Paris 
avec une supériorité et une distinction incontestables, de 
ne s'être pas montré assez Russe dans ses réclamations au 
sujet des émigrés polonais, qui trouvaient toujours auprès 
du gouvernement français une sorte de complicité appa- 
rente ou de patronage hostile. 

Le duc de Broglie, qui était encore chefdu cabinet depuis 
le H octobre 1832, n'avait pas voulu admettre de conces- 
sion, il est vrai, à l'égard du droit d'asile accordé aux réfu- 
giés politiques et se refusait absolument à prendre vis-à-vis 
d'eux certaines mesures de rigueur préventives ou répressives 
qui eussent ressemblé à des menaces d'expulsion. Il recon- 
naissait pourtant que les Polonais avaient abusé plus d'une 
fois de l'hospitalité qu'ils recevaient en France; mais il les 
excusait, par cela seul qu'ils étaient malheureux : « Je ne 












— gi- 
sais pas, je ne veux pas savoir, disait-il, si ces hôtes de la 
France sont Allemands, Espagnols, Italiens ou Polonais; ce 
sont des proscrits, des exilés politiques, et ce titre seul 
doit être leur sauvegarde. » 

Le comte Pozzo di Borgo, malgré tonte la considération 
dont il jouissait dans le corps diplomatique, malgré les bons 
rapports d'amitié qu'il entretenait avec tous les membres 
du cabinet des Tuileries, n'avait pu même obtenir que le 
duc de Broglie lui épargnât l'ennui et l'embarras de se 
trouver sans cesse, dans les réceptions oflicielles, vis-à-vis 
du prince Adam Czartoryski, un des chefs de l'émigration 
polonaise, qui avait l'air de le braver ou du moins de mar- 
cher son égal. 

— Je reçois le prince Czartoryski comme un ami parti- 
culier, disait le duc de Broglie; il n'est pas pour moi le re- 
présentant de l'émigration polonaise, et quand il est dans 
mon salon, il s'y trouve sous la protection d'une vieille 
amitié de famille. 

Le comte Pozzo di Borgo s'était donc vu forcé de s'éloi- 
gner momentanément des salons ministériels, pour ne pas 
compromettre la dignité de son gouvernement, en s'expo- 
sant à se rencontrer sans cesse face à face avec quelques- 
uns des agents les plus compromis de la révolution de 
Pologne. 

— Ne me fait-on pas une position intolérable, disait-il 
tristement à un des ministres avec qui il était lié de longue 
date, lorsqu'on annonce dans votre salon l'ambassadeur de 
Russie, immédiatement après un contumace, condamné 
comme rebelle à la peine de mort ou à la déportation en 
Sibérie? 

On prétend que l'empereur Nicolas, averti de cette es- 
pèce de tracasserie qu'on semblait avoir imaginée pour em- 



— 95 — 
barrasser son ambassadeur, avait fait donner l'ordre à 
Pozzo di Borgo de quitter brusquement la réception d'un 
ministre, dès qu'il entendrait l'huissier annoncer à haute 
voix le nom d'un émigré polonais. Pozzo di Borgo, pré- 
texta le mauvais état de sa santé, pour se tenir à l'écart des 
salons politiques, et quand il y reparut comme à l'ordi- 
naire, les chefs de l'émigration polonaise lui avaient laissé 
la place libre ou du moins, grâce à un procédé conciliatoire 
imaginé par Louis-Philippe, on ne les annonçait plus avec 
fracas à leur arrivée chez un de ses ministres. 

Dans une de ces réceptions, quelqu'un, par indiscrétion 
ou par malice, ayant fait remarquer à l'ambassadeur de 
Russie la présence du prince Adam Czartoryski : 

— Vous vous trompez, reprit froidement l'ambassadeur; 
s'il était ici, je n'y serais pas. 

L'empereur Nicolas avait un autre grief contre Pozzo di 
Borgo : il lui reprochait d'avoir été trop faible et trop conci- 
liant, l'année précédente, lorsqu'il s'était fait l'intermédiaire 
officieux du duc de Broglie auprès du comte de Nesselrode, 
pour subordonner à une étrange condition le maintien des 
relations amicales entre la France et la Russie. 

On savait que le tzar persistait, depuis la Révolution 
de 1830, à manifester le plus invincible éloignement pour 
le roi des Français, bien qu'il saisît avec empressement 
toutes les occasions de se déclarer l'allié de la France. 
Dans son intérieur, il s'exprimait toujours d'une manière 
peu bienveillante pour Louis-Philippe, et trop souvent il 
donnait carrière à ses sentiments d'antipathie à l'égard de 
ce roi constitutionnel, comme il l'appelait avec dédain. 
Mais il évitait soigneusement de parler du roi, de le nom- 
mer, surtout dans ces circonstances mêmes qui mettaient 
le plus en évidence la personnalité du souverain qu'il dé- 









— 96 — 
testait; ainsi, lorsqu'il présidait le comité des ministres, 
il ne faisait jamais intervenir le nom de Louis-Philippe dans 
les discussions de politique européenne ; il se montrait plein 
de prévenance et de politesse pour l'ambassadeur de France ; 
mais, dans les réceptions d'apparat, comme dans les au- 
diences particulières qu'il accordait à cet ambassadeur, il 
ne prononçait jamais le nom du roi. 

Ce fut le duc de Broglie qui s'émut le premier de ce sin- 
gulier manque d'égards pour le roi des Français, et qui 
résolut de mettre fin, à tout prix, à ce qu'il nommait les 
distractions systématiques de l'empereur de Russie; il eut 
plusieurs conférences à ce sujet avec Pozzo di Borgo, et il 
lui fit comprendre que la continuation des rapports de bonne 
intelligence entre les deux pays tenait à fort peu de chose, 
puisque le roi se bornait à désirer, à demander que l'em- 
pereur voulût bien s'informer quelquefois des nouvelles de 
son frère de France. 

Le maréchal Maison venait d'être nommé ambassadeur, 
à cette époque, et l'empereur, qui l'avait reçu avec la plus 
grande distinction, s'était obstiné, selon son habitude, à 
garder le silence sur le compte du souverain que le maré- 
chal devait représenter à Saint-Pétersbourg. Le nouvel am- 
bassadeur, pour se conformer à ses instructions, aurait dû 
prétexter aussitôt un motif de départ imprévu et retourner 
en France, sans prendre congé de l'empereur. 

Pozzo di Borgo avait prévu ce cas de rupture entre la 
France et la Russie, en avertissant le comte de Nesselrode 
des instructions secrètes que le maréchal Maison avait re- 
çues de son gouvernement. Nesselrode, qui n'eût pas osé 
prendre sur lui d'adresser à l'empereur une observation 
dans laquelle celui-ci aurait cru voir un conseil ou un re- 
proche, n'hésita pas à mettre sous ses yeux la dépêche de 



— 97 — 
Pozzo di Borgo, et l'empereur en avait fait son profit, en 
cédant à une nécessité de situation, sans renoncer à son parti 
pris d'aversion personnelle pour Louis-Philippe. 

Nicolas invita donc à dîner en petit comité le maréchal 
Maison, et, pendant le repas, il lui dit tout à coup à haute 
voix : 

— L'impératrice sera bien aise que vous lui donniez des 
nouvelles du roi et de sa belle famille. 

Il y eut, dans l'assemblée, un moment d'incertitude et 
presque de stupeur; on n'osait pas tourner les yeux vers 
l'empereur; on écoutait avec anxiété, on attendait. 

— Sire, reprit le maréchal, le roi se porte bien, mais je 
vais écrire tout exprès pour avoir de ses nouvelles, que je 
m'empresserai de communiquer à Votre Majesté. 

— Bon ! repartit Nicolas de l'air le plus avenant et le plus 
naturel : n'oubliez pas de me parler des princes, du duc 
d'Orléans surtout, à qui je m'intéresse, car je me souviens 
de l'avoir fait sauter sur mes genoux au château de Neuilly. 
Voilà longtemps de cela; il promettait déjà de deve- 
nir un charmant prince; aujourd'hui il est en âge de se 
marier. 

Ces paroles furent rapportées fidèlement à Louis-Philippe, 
qui en fut enchanté et qui crut y découvrir le projet de 
marier une des grandes-duchesses de Russie avec le duc 
d'Orléans. Il caressa et poursuivit depuis cette chimère qui 
semblait devenir un des rêves de son ambition. 

Le maréchal Maison était resté à son poste, mais l'em- 
pereur ne lui demandait plus des nouvelles du roi et se 
contentait de répondre par une inclination de tête, si l'am- 
bassadeur se hasardait à dire un mot de son souverain. 
C'en était assez pour que les relations des deux gouverne- 
ments ne fussent point interrompues. 

vu 7 



— 98 — 
Mais le tzar gardait rancune à son ambassadeur Pozzo 
di Borgo, qui ne lui avait pas épargné un sacrifice d'amour- 
propre, auquel il s'était pourtant résigné à contre-cœur, par 
amour de la paix; il avait accusé, il accusait encore le 
vieux diplomate d'avoir été faible et craintif vis-à-vis du 
cabinet des Tuileries. 

Le comte Pozzo di Borgo cependant avait fait un voyage 
à Saint-Pétersbourg en 1834, et l'empereur ne l'ayant pas 
mal accueilli, il pouvait se croire plus solidement établi que 
jamais dans les bonnes grâces de son maître, auprès du- 
quel il avait employé toutes les finesses de son esprit à 
justifier sa conduite diplomatique et à faire ressortir avan- 
tageusement les beureux résultats de ses négociations pen- 
dant les dernières années de son ambassade à Paris. 

Cet babile ministre avait, en effet, empêché bien des 
complications, à l'époque de la guerre du vice-roi d'Egypte 
contre le sultan Mahmoud, et c'était à lui, à ses procédés 
de conciliation, que la Russie devait d'avoir fait accepter 
aux puissances européennes les conséquences et les éven- 
tualités du traité d'Unkiar-Skélessi. 

Ce traité néanmoins, si avantageux, si important qu'd 
fût pour la Russie, était toujours, et dans un avenir pro- 
chain, un danger, une menace pour la paix de l'Europe, 
car l'hostilité restait permanente, quoique sourde et in- 
décise, entre la Porte Ottomane et Méhémet-Ali. La poli- 
tique française louvoyait de l'un à l'autre, sans cesser de 
pencher en faveur du pacha d'Egypte ; l'Angleterre cher- 
chait à se rapprocher de l'Autriche sur le terrain mobile 
de la question d'Orient et n'en conservait pas moins ses 
attaches avec la France, et l'empereur Nicolas, nonobstant 
les assurances verbales qu'il ayait données au prince de 
Metternich en se défendant de vouloir faire prévaloir les 



— 99 — 
intérêts russes à Constantinople, était bien résolu à ne rien 
abandonner de ses droits acquis et conquis. 

Après s'être fait un nouveau plan de conduite à tenir 
dans son ambassade de Paris, le comte Pozzo di Borgo y 
était retourné en passant par Vienne et par Berlin, où il 
avait reçu les témoignages les plus flatteurs d'estime et de 
sympathie. Mais, à peine avait-il repris pied à son poste, 
qu'il fut frappé d'une espèce de disgrâce : l'empereur l'en- 
voyait à Londres, avec le titre d'ambassadeur extraordi- 
naire. 

Pozzo di Borgo en éprouva un vif chagrin; il ne s'était 
pas préparé à l'idée de quitter Paris, car il espérait y finir 
agréablement ses jours, en y représentant la Russie. Il fut 
sur le point d'offrir sa démission et de fermer sa longue 
carrière de diplomate ; les nombreux amis qu'il s'était faits 
dans la société parisienne lui conseillaient de ne pas s'éloi- 
gner d'eux. A l'âge de soixante et onze ans, n'avait-il pas 
le désir, le besoin de se reposer? 

Certes, Pozzo di Borgo aimait Paris et la société pari- 
sienne, mais il aimait encore plus son métier d'homme 
d'État ; il écrivit au comte de Nesselrode, il écrivit à l'em- 
pereur, pour obtenir de ne pas se déplacer, à cause de son 
grand âge et de ses infirmités. 

C'est à cette occasion que l'empereur aurait dit un mot 
qui porta coup, et qui est resté le jugement des contempo- 
rains sur Pozzo di Borgo : « Il est né Corse et il n'a jamais 
été Français, puisqu'il s'est fait Russe; mais, malgré tout et 
par-dessus tout, c'est un vrai Parisien. » 

Pozzo avait déjà reçu l'ordre de partir sur-le-champ pour 
sa destination; l'empereur ne doutait pas de son obéissance 
et de son zèle ; il lui fit écrire par Nesselrode : « Quand 
on aurait détourné le duc de Wellington de la velléité de 






— 100 — 
se rapprocher de l'Autriche dans une nouvelle phase de la 
question d'Orient; quand on aurait secondé d'une manière 
efficace le parti tory qui aspirait à prendre la haute main 
dans la direction des affaires en Angleterre ; quand on au- 
rait, enfin, fait triompher à Londres le principe de l'in- 
tervention armée des gouvernements dans l'intérêt de 
l'ordre établi par les traités, alors M. Pozzo reviendrait à 
Paris, pour y suivre ses goûts et y reprendre ses habi- 
tudes. » 

Le successeur du comte Pozzo di Borgo était nommé, 
mais on ne connut cette nomination qu'à la fin du mois de 
mars. C'était le général comte Pierre Pahlen, aide de camp 
général de l'empereur, membre du Conseil de l'Empire et 
du Conseil des guerres. 

Pierre Pahlen, dont la réputation militaire datait de la 
guerre nationale de 1812, et qui s'était distingué comme 
général d'armée dans les campagnes de Turquie et de Po- 
logne, semblait avoir renoncé, quoiqu'il fût encore jeune 
et plein d'activité, à la carrière des armes où il avait laissé 
de si glorieux souvenirs. Il n'avait fait qu'obéir à l'invitation 
de l'empereur, en se consacrant désormais à la politique, 
et depuis qu'il était entré au Conseil de l'Empire, dans le- 
quel siégeait déjà son frère Frédéric, un des signataires de 
la paix d'Andiïnople, il avait essayé de se préparer au nou- 
veau rôle que lui destinait la confiance de son auguste 
maître. 

Cependant il n'avait pas su encore acquérir ce tact et 
cette pénétration en affaires, cette adresse et cette habileté 
de parole, que possédait à un si haut degré le comte Pozzo 
di Borgo. 

— Nous n'avons pas trop bien réussi en France avec les 
finesses d'un diplomate et d'un homme d'État, lui dit 



— 101 — 

Nicolas, nous verrons ce que tu pourras faire avec un peu 
plus de franchise et de rudesse militaires. 

La situation politique de l'Europe ne fut pas changée, 
comme on pouvait le craindre, par la mort inopinée" de 
l'empereur d'Autriche. 

Ce monarque, âgé de soixante-sept ans, se vit attaqué 
tout à coup, dans la journée du 24 février 1835, d'une 
fièvre inflammatoire qui se compliqua presque aussitôt 
d'une fluxion de poitrine. Plusieurs saignées successives 
n'améliorèrent pas sensiblement son état, et il dut se rési- 
gner, avec autant de grandeur d'âme que de fermeté chré- 
tienne, à se préparer à sa fin prochaine. Il fit appeler son 
fils Ferdinand qui allait lui succéder et l'entretint longue- 
ment de ses droits et de ses devoirs de souverain ; puis, il 
resta enfermé avec le prince de Metternich, pour lui don- 
ner de vive voix et lui dicter des instructions qui devaient 
être transmises au nouvel empereur. Ensuite, malgré sa 
faiblesse et ses souffrances, il voulut écrire de sa main plu- 
sieurs lettres intimes, entre lesquelles il faut citer tout en- 
tière, comme un admirable testament politique, celle-ci 
qu'il adressait à l'archiduc Ferdinand : 

« Mon bien-aimé fils Ferdinand, 
« Je crois devoir te donner encore un conseil, ledernierque 
tu recevras de moi en cette vie : suis-le, je t'en prie instam- 
ment. Ne dérange rien dans les fondements de l'édifice de 
l'Etat. Tiens-toi fermement aux principes, par l'observation 
desquels non-seulement j'ai dirigé la monarchie à travers 
les orages du temps, mais encore je lui ai assuré le rang 
qu'elle occupe dans le monde. Honore les droits justement 
acquis : alors tu pourras insister avec fermeté sur le res- 
pect dû à tes droits de souverain. Maintiens l'harmonie 












— 402 — 
dans la famille et considère-la comme le plus précieux des 
biens. Ne prête pas l'oreille à des conseillers inopportuns 
et pèse mûrement tous tes actes. Confie-toi entièrement au 
prince de Metternich, mon meilleur ami et le plus fidèle 
de mes serviteurs dans toutes les circonstances. N'entre- 
prends rien sans lui, lorsqu'il s'agira du bien-être du pays. 
Aie pleine confiance en lui : il t'assistera loyalement et te 
servira, je l'espère, avec la même fidélité et le même atta- 
chement qu'il m'avait voués. 

« François. » 



Deux autres lettres olographes, adressées au tzar de 
Russie et au roi de Prusse, avaient sans doute pour objet 
de recommander son successeur et l'empire d'Autriche à 
leur vieille et constante amitié, mais ces lettres ne furent 
pas rendues publiques ; on sait seulement que l'empereur 
Nicolas se plut à répéter, en diverses occasions, qu'il se 
conduirait à l'égard de l'Autriche comme si son bon frère 
et allié l'empereur François était toujours sur le trône. Seize 
ans plus tard, il disait encore, en souvenir des engage- 
ments qu'il avait pris envers l'auguste défunt : « Je me 
considère comme le tuteur perpétuel des descendants de 
l'empereur François I er . » 

Le vieil empereur d'Autriche avait, mieux que ses mé- 
decins, prévu le terme de son règne : le 2 mars, au mo- 
ment où l'on espérait une crise favorable qui pourrait le 
sauver, il voulut recevoir les sacrements, en présence de 
toute la famille impériale et de tous les hauts fonction- 
naires de l'État et de la cour. Après cette émouvante céré- 
monie, il tomba dans un profond assoupissement et n'en 
sortit que pour remercier ses médecins et donner sa béné- 
diction à son fils; il rendit le dernier soupir, en tendant 






— 103 — 

la main au prince de Metternich qu'il avait reconnu age- 
nouillé au pied de son lit. 

La mort de l'empereur François causa une douleur sin- 
cère à l'empereur Nicolas, qui l'annonça en ces termes à la 
Russie, dans un ordre du jour adressé à ses armées : 



« C'est avec le sentiment d'une profonde douleur que 
Nous avons reçu la nouvelle de la mort de S. M. l'empe- 
reur François I er , décédé à Vienne le 18 février/2 mars. 

« Les liens les plus intimes unissaient ce monarque à 
Notre frère bien-aimé, l'empereur Alexandre, de glorieuse 
mémoire, et Nous avons constamment reçu Nous-même, 
pendant tout le temps de Notre règne, les témoignages les 
plus irrécusables de ses dispositions amicales envers Nous 
et Notre empire. 

« Désirant honorer à jamais dans Nos armées la mémoire 
de Sa Majesté Impériale, et éterniser parmi elles la gloire 
de son nom illustré par les nobles travaux qu'il a entrepris, 
de concert avec l'empereur Alexandre I er , pour la déli- 
vrance de l'Europe, et que leurs communs efforts ont ac- 
complis pour le salut des peuples opprimés, Nous ordon- 
nons : 

« 1° Le régiment des grenadiers de l'empereur d'Autri- 
che portera désormais le nom de Régiment de grenadiers 
de l'empereur François I er , et le conservera pour toujours ; 

« 2° Ce régiment prendra pour cinq semaines le deuil de 
l'empereur François, de glorieuse mémoire, et pendant ce 
temps, les hampes de ses drapeaux seront entourées de 
crêpe. 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 28 février (12 mars, nouv. st.) 1835. » 



— m — 
Le nouvel empereur Ferdinand I er , déjà couronné roi de 
Hongrie et de Bohême, avait déclaré solennellement, en 
invitant le prince de Metternich à continuer de le servir 
comme il avait servi son auguste père, que le nouveau règne 
ne serait que la continuation du règne de François I er . Il 
n'y eut donc aucun changement dans la politique autri- 
chienne, et les puissances alliées de l'Autriche furent fon- 
dées à croire qu'il n'y avait rien de changé dans l'Empire, 
si ce n'est le nom de l'empereur. 

Ferdinand avait donné, pour ainsi dire, le programme 
de son règne dans ce passage de la lettre qu'il écrivit, deux 
heures après la mort de son père, au prince de Colloredo, 
premier grand-maître de la cour. 

« Pénétré de la douleur la plus profonde par la perte de 
l'auguste monarque, dont la sagesse avait fermement con- 
solidé le bonheur de ses peuples au milieu des orages de notre 
époque; dont la justice était une puissante protection pour 
tous les droits, une forte égide contre tout acte arbitraire, et 
dont les vertus serviront de modèle dans les temps à venir: 
j'obéis à la haute vocation qui m'appelle à poursuivre une 
carrière qu'il a tracée avec tant de sagesse et parcourue 
avec tant de persévérance. 

« Je monte sur le trône de mes ancêtres, plein d'une 
pieuse confiance en Dieu et fidèle aux intentions de mon 
père. J'ai la ferme volonté de prendre, comme lui, pour 
but de tous mes efforts, le bonheur et la prospérité de mes 
peuples, en marchant constamment dans les voies de la 

justice. » 

L'empereur Nicolas exprima les plus vifs regrets et ren- 
dit hommage à la mémoire de son bon frère el ami l'empe- 
reur François, lorsqu'il reçut en audience particulière le 
prince Charles de Lichtenstein, envoyé par la cour d'Au- 



I 



— 105 — 
triche pour notifier le décès de ce souverain et l'avènement 
au trône de son successeur l'empereur Ferdinand. Il avait 
déjà fait prendre le deuil pour deux mois à la cour de 
Russie. 

— Ce deuil-là, dit-il avec émotion, nous le porterons 
plus longtemps au fond du cœur. 

Un service funèbre fut célébré avec une grande pompe 
à Saint-Pétersbourg, à l'occasion du décès de l'empereur 
François, par les soins du comte de Ficquelmont, ambassa- 
deur d'Autriche. L'empereur et la famille impériale n'assis- 
taient pas à ce service, qui eut lieu le 26 mars, dans l'église 
catholique ; mais il s'étaient fait représenter par plusieurs 
grands dignitaires de l'empire et par les personnes de la 
maison impériale. Le régiment des grenadiers de l'empe- 
reur François formait la haie sur la perspective Newsky, et 
ce régiment était chargé de rendre les honneurs militaires 
à la mémoire de son auguste chef. 

Le superbe catafalque, élevé dans l'église sous la direc- 
tion de l'architecte Rusca, d'après les dessins d'un habile 
artiste milanais nommé Fossati, était décoré d'attributs et 
de statues allégoriques, que le sculpteur Herman, élève de 
Thorwaldsen, avait exécutés sur les indications du comte 
de Ficquelmont, pour personnifier les vertus de l'illustre 
défunt sous les traits de la Force et de la Modération, de la 
Prudence et de la Justice. 

On apprit alors simultanément que le comte Pierre 
Pahlen était envoyé à Paris, en qualité d'ambassadeur 
extraordinaire et plénipotentiaire de l'empereur de Russie, 
et que le maréchal Maison, ambassadeur de France à Saint- 
Pétersbourg, était rappelé, sans que son successeur eût été 
encore désigné. 

Le maréchal n'attendit pas qu'il fût pourvu à son rem- 







— 106 — 
placement, ce qui pouvait tarder plusieurs mois, et, dès 
le 4 avril, il était admis en audience particulière au palais 
d'Hiver, pour prendre congé de l'empereur et de l'impéra- 
trice, qui voulurent bien lui témoigner le regret de le voir 
partir, mais qui ne lui parlèrent pas du roi Louis-Philippe. 

Quand le comte Pahlen était allé dire adieu à l'empe- 
reur, qui l'embrassa cordialement en lui souhaitant un heu- 
reux succès dans sa mission diplomatique, le nouvel am- 
bassadeur avait eu la maladresse de lui demander ce qu'il 
fallait dire de sa part au roi des Français : 

— Rien! répliqua sèchement Nicolas, en haussant les 
épaules; vous avez vos instructions, cela suffit. 






CCXVIII 



Au moment où l'ambassadeur de France quittait Saint- 
Pétersbourg, on y voyait arriver un personnage que tout le 
monde considéra d'abord comme un envoyé particulier du 
roi Louis-Philippe. C'était le peintre Horace Vernet, qu'on 
savait attaché au roi des Français par un dévouement 
sans bornes, après avoir été, de longue date, en rapports 
d'amitié intime avec le duc d'Orléans. 

On ne pouvait, en effet, attribuer au voyage du célèbre 
artiste, que des raisons de la plus haute et de la plus sé- 
rieuse importance, si l'on remarquait que ce voyage, non 
annoncé d'avance, avait lieu à l'époque même de l'ouver- 
ture du Salon, où Horace Vernet, revenant de Rome avec 
sa fille, mariée récemment au peintre Paul Delaroche, avait 
exposé quatre de ses plus beaux ouvrages destinés au mu- 
sée de Versailles : les batailles de Fontenoy, d'Iéna, de 
Friedland et de Wagram. La presse parisienne retentissait 
alors des éloges unanimes accordés à ces magnifiques com- 
positions. 

L'empereur Nicolas lui-même soupçonna une mission 
secrète, de la nature la plus délicate, dans le voyage inopiné 
de l'ami du roi des Français, quoiqu'il eût fait inviter depuis 



— 108 — 
longtemps ce grand peintre de batailles à venir à Saint- 
Pétersbourg. 11 était désireux de voir dans ses États un des 
premiers artistes contemporains, dont il aimait et appré- 
ciait le talent et qu'il connaissait par ses dessins et ses litho- 
graphies plutôt que par ses peintures. 11 avait d'ailleurs 
auprès de lui le peintre français Ladurner, qui ne cessait de 
parler de son maître Horace Vernet, avec enthousiasme, 
avec fanatisme, et qui avait été chargé plus d'une fois, au 
nom de l'empereur, de l'appeler à la cour de Russie. 

L'empereur ne lui laissa pas le temps de demander une 
audience : il l'envoya chercher, dès qu'il fut averti de l'ar- 
rivée de l'illustre voyageur ; il lui fit l'accueil le plus cor- 
dial et le présenta aussitôt à l'impératrice et à la famille 
impériale. 

— Voilà longtemps que j'espérais vous voir, lui dit-il du 
ton le plus familier et le plus aimable, mais je ne vous 
attendais plus. 

— Ah ! Sire, répondit Horace Vernet avec cet esprit 
d'à-propos qui ne lui faisait jamais faute, si j'avais eu l'hon- 
neur de connaître Votre Majesté comme je la connais à 
présent, je serais venu depuis dix ans qu'elle daigne m'in- 
viter à venir. 

Cette première entrevue fut des plus favorables à l'ar- 
tiste français, qui plut tellement à l'empereur, que quand 
ils se séparèrent, ils semblaient être « de vieilles connais- 
sances, » comme le dit Horace Vernet, ou « de vieux 
amis, » comme ajouta le tzar. Il y avait déjà entre eux des 
projets de promenades, de voyages, de chasses et déplaisirs. 

Le lendemain, Horace Vernet accompagnait l'empereur à 
une revue de quelques régiments de la garde et il expri- 
mait, le crayon à la main, son admiration pour la belle 
tenue des troupes. Le jour même, l'empereur s'enfermait 






— 109 — 

dans son cabinet avec lui, sous prétexte de lui montrer 
des collections de lithographies, parmi lesquelles ne man- 
quait aucune de celles que Vernet avait faites depuis sa 
jeunesse. 

— J'ai là tous vos Cosaques de 1814, lui dit l'empereur 
en riant. 

— 1814 ! s'écria le généreux artiste, dont le patriotisme ne 
savait pas se dissimuler. Pourquoi Votre Majesté me rap- 
pelle-t-elle une date si douloureuse? Si chacun avait fait 
son devoir alors, jamais les armées alliées ne seraient en- 
trées à Paris. 

— Oui, Monsieur Vernet, vous avez fait votre devoir, je 
le sais, repartit l'empereur en lui prenant la main : vous étiez 
comme garde national au combat de la barrière Clichy, et 
je possède le dessin dans lequel vous avez représenté cette 
affaire. 

— Sire, je vous en supplie, ne parlons jamais de ces 
tristes événements, interrompit le peintre avec tristesse. 

— N'avez-vous rien à me dire de la part du roi ? répli- 
qua tout à coup l'empereur, qui, par un sentiment de bien- 
veillante délicatesse, changea le sujet de la conversation. 

— Non, Sire, répondit Vernet avec l'accent de la fran- 
chise. Je n'ai pas vu le roi avant mon départ, ou du moins 
je ne lui ai pas fait savoir que j'allais en Russie. 

— Je vous remercie alors de l'inspiration qui vous a fait 
venir, dit l'empereur convaincu de la véracité de l'artiste, 
et j'espère vous garder le plus longtemps possible. 

— Sire, reprit Vernet touché et reconnaissant de cette 
gracieuse hospitalité , j'ai laissé à Paris mon vieux père 
dont la santé est bien altérée et ma chère fille qui va me 
rendre grand-père; c'est vous dire que je ne puis disposer 
que de quelques semaines. 






— no — 

— Je ne vous permettrai de sortir de Russie qu'à une 
seule condition, c'est que vous y reviendrez bientôt. 

Ce jour-là, Horace Vernet eut l'honneur de dîner avec la 
famille impériale : sa parole vive et spirituelle, ses réparties 
fines et piquantes, ses boutades comiques et ses anecdotes 
amusantes captivaient l'attention et charmaient l'auditoire. 
Il ne se trouvait nullement intimidé par la présence de 
l'empereur, qui l'avait mis à l'aise en le priant de ne passe 
croire plus gêné par l'étiquette au palais d'Hiver, qu'il ne 
l'était aux Tuileries et surtout au château de Neuilly. 

— Je suis pénétré des bontés de Votre Majesté, lui dit 
l'artiste avec reconnaissance ; mais je supplie Votre Ma- 
jesté de ne pas trop me séparer de mon ami Ladurner que 
je suis venu voir à Saint-Pétersbourg. 

— Si je n'ai pas fait inviter Ladurner, lui répondit l'em- 
pereur avec aménité, c'est que je puis l'avoir tous les jours, 
et malheureusement je ne vous aurai pas longtemps. 

L'empereur ne s'expliquait pas comment Horace Vernet 
avait si brusquement quitté Paris, au moment de l'exposi- 
tion de peinture où ses tableaux avaient tant de succès, et 
sans avoir même dit adieu au roi. Le bruit s'était répandu 
que la cause de ce voyage subit avait été une brouille 
entre Louis-Philippe et son peintre favori, au sujet du prix 
débattu d'un tableau. Cette supposition semblait d'autant 
plus probable, qu'on se raillait souvent, à la cour de Russie, 
de la parcimonie du roi des Français. 

— Les œuvres d'un grand peintre ne sont jamais assez 
payées, dit l'empereur en faisant allusion à ce tableau que 
le roi aurait marchandé avec trop de mesquinerie. 

— Votre Majesté m'a déjà fait deux ou trois commandes, 
reprit Vernet ; mais je n'ai pas le projet de ruiner Votre 
Majesté. Je me trouve, je l'avoue, à moitié payé d'avance 



— m — 

par les bons procédés que l'on daigne avoir pour moi. 

— Racontez à l'impératrice, Monsieur Vernet, interrom- 
pit l'empereur, comment et pourquoi vous avez tourné le 
dos au roi constitutionnel ? 

— Moi, sire ! s'écria le peintre, surpris et chagrin de se 
voir accusé d'ingratitude envers Louis-Philippe. Je respecte 
et j'aime le roi qui m'a toujours comblé de bontés. Seule- 
ment, le roi est entêté et je le suis aussi, quand je crois être 
dans mon droit. Voici le fait en peu de mots. Le roi m'a- 
vait commandé le Siège de Valenciennes, par Louis XIV; je 
me mis à la besogne et j'esquissai mon tableau qui repré- 
sentait l'assaut donné à la place. Mais le roi eut l'étrange 
idée de vouloir me faire mettre Louis XIV en tète de la 
colonne d'attaque. « C'est une tradition de famille ! ob- 
jecta le roi — C'est une légende de cour, repartis-je assez 
vivement, c'est un conte que dément l'histoire. Louis XIV 
se tenait royalement à trois lieues de la brèche. » Là-des- 
sus, un aide de camp, présent à cette discussion, eut la 
sottise de me dire à demi-voix : « C'est le roi qui vous 
paye, faites ce que veut le roi. — On ne me paye jamais 
pour mentir! » m'écriai-je. en jetant ma palette et mon pin- 
ceau à la tête de ce grossier flatteur. Et je sortis furieux 
de mon atelier. J'espérais avoir raison d'une insulte aussi 
ridicule, mais le roi ne m'ayant pas fait rappeler, je suis 
parti, pour bien prouver à tout le monde, que je ne savais 
pas, que je ne voulais pas mentir comme un premier pein- 
tre du roi. 

L anecdote, racontée avec beaucoup de verve et d'en- 
train, divertit l'empereur et ses convives. 

Horace Vernet eut l'occasion, dans plusieurs de ses en- 
tretiens particuliers avec l'empereur, de faire tout naturel- 
lement l'éloge du roi des Français, et il parvint ainsi à 



— H2 — 

détruire quelques-uns des préjugés les plus injustes de 
Nicolas à l'égard de Louis-Philippe. Par exemple, le tzar 
reprochait surtout au duc d'Orléans d'avoir conspiré avec 
le parti libéral pour amener la chute des Bourbons de la 
branche ainée et pour les remplacer sur le trône. 

— Je puis attester, Sire, s'écria chaleureusement Horace 
Vernet, que le pauvre duc d'Orléans était à cent lieues des 
prétentions à la couronne que Votre Majesté lui suppose ; 
il a fallu le contraindre à devenir roi bien malgré lui, et 
comment y sommes-nous parvenus ? C'est en lui démon- 
trant que, faute d'accepter le trône qui était vacant par 
suite de la Révolution de Juillet, il se verrait forcé d'émi- 
grer avec la famille des Bourbons et de renoncer même à 
l'apanage de prince du sang. Voilà donc ce qui le décida. 
« Je n'ai pas le droit de ruiner mes enfants et de les con- 
damner à l'exil! » dit-il, et il se laissa faire roi. 

— Je suis bien aise d'apprendre que le duc d'Orléans 
n'a pas été un odieux conspirateur, repartit l'empereur, 
mais il me semble qu'il a peut-être trop sacrifié à ses inté- 
rêts de père de famille, aux dépens de ses devoirs de prince 
de la maison royale de France. 

Dans une autre circonstance, Horace Vernet, qui donnait 
carrière à son franc parler et qui ne s'imposait pas tou- 
jours assez de réserve dans l'expression vive et spontanée 
de ses idées comme de ses sentiments, eut le malheur de 
prononcer à la légère, et sans aucune intention maligne, 
une parole imprudente que l'empereur daigna lui pardon- 
ner, mais que les personnes de l'entourage voulurent faire 
passer pour une grossière injure. Le loyal artiste, il est 
vrai, en mettant le pied sur le sol russe, n'avait pas caché 
ses sympathies pour la Pologne, sympathies qui dataient 
du règne de Napoléon; il s'était trouvé, d'ailleurs, mêlé 



— 113 — 
en 1831, aux manœuvres des comités polonais dont il avait 
fait partie. On ne pouvait donc pas s'étonner qu'il eût 
à plusieurs reprises, parlé des Polonais avec bienveillance 
et même avec affection devant l'empereur. 

Dans un dîner auquel Ladurner avait été invité, suivant 
le désir de son ami Horace Vernet, l'entretien des convives, 
qui étaient la plupart des généraux, fut amené, à des- 
sein peut-être, sur les opérations militaires de la dernière 
guerre de Pologne. Horace Vernet, malgré ses préférences 
pour les questions militaires, garda le silence. Un officier 
général racontait des particularités intéressantes de la prise 
de Varsovie, à laquelle il avait assisté, 

L'empereur, se tournant tout à coup vers le peintre fran- 
çais assis à sa gauche : 

— Ce n'est pas vous, Monsieur Vernet, lui dit-il en sou- 
riant, qui consentiriez à immortaliser dans un de vos tableaux 
cette sanglante bataille de Varsovie, qui mit fin à l'insur- 
rection ? 

— Pourquoi pas, Sire? reprit froidement Horace Vernet : 
ne suis-je pas un peintre de batailles? J'ai peint aussi des 
martyres, et tout récemment la Passion de Jésus-Christ 
prêt à rendre l'âme sur la croix au milieu de ses bour- 
reaux. 

Tous les assistants se regardèrent, muets de crainte et 
d'étonnement. On s'attendait à un éclat de la part de l'em- 
pereur, qui resta toutefois impassible, sans que le moindre 
indice de colère apparût sur ses traits. 

— C'est bien, Monsieur Vernet, lui dit-il de l'air le plus 
amical; je vous remercie de la promesse que vous me faites 
ici en présence de témoins, et j'y compte. Vous l'avez en- 
tendu, Messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à tous les con- 
vives; nous aurons la bataille ou la prise de Varsovie, 
vu 8 




— \u — 

peinte par M. Horace Vernet, et j'espère que nous l'aurons 

bientôt. 

— Je me mettrai à l'œuvre aussitôt après mon retour à 
Paris, reprit le peintre qui était le seul que sa boutade 
polonaise n'eût pas troublé , et je ferai de mon mieux, 
Sire, pour être à la hauteur du sujet. 

Il ne fut plus question une seule fois de ce tableau, pen- 
dant le séjour de Vernet à la cour de Russie. L'empereur 
le pria devenir avec lui à Moscou et de passer encore quel- 
ques jours dans celte capitale, où il allait, accompagné de 
l'impératrice, visiter l'Exposition des produits de l'industrie 

moscovite. 

— C'est seulement à Moscou que vous connaîtrez la 
Russie, lui dit-il, car Saint-Pétersbourg ressemble plus ou 
moins à toutes les grandes villes de l'Europe, tandis que 
Moscou a une physionomie originale que vous ne trouverez 

nulle part. 

— Sire, reprit tristement Horace Vernet, Moscou nous 
rappelle aussi, à nous autres Français, des souvenirs bien 
pénibles. Votre Majesté sait-elle que j'ai peint l'incendie 
du Kremlin et la bataille de la Moskowa? 

— Croyez-vous donc, repartit vivement l'empereur, 
que ces souvenirs-là soient plus agréables à nous autres 
Russes? Tenez, je vous demanderai de refaire pour moi 
votre Bataille de la Moskowa, que nous nommons la bataille 
de Borodino, et que nous avons l'entêtement de considérer 
comme une grande victoire des armées russes... 

— Ah ! Sire, interrompit Horace Vernet, malgré tout le 
respect que j'ai pour Votre Majesté, je ne puis céder sur 
ce point-là... 

— Écoutez, mon cher Vernet, il y a moyen de nous 
mettre d'accord, lui dit familièrement l'empereur : vous 






— H5 — 

me peindrez une Revue de la Garde impériale par Napoléon, 
dans la cour des Tuileries. 

— A merveille ! s'écria l'artiste enchanté; c'est un sujet 
qui me va, et je soignerai ce tableau-là, que je vois déjà 
sur la toile. 

— Merci, répliqua l'empereur, et ce tableau est destiné 
à rester dans mon cabinet ; car, ajouta-t-il finement, je veux 
avoir toujours sous les yeux votre garde impériale, parce 
qu'elle nous a battus! 

Horace Vernet ne resta que peu de jours à Moscou et 
repartit pour la France, comblé de faveurs et de politesses 
par l'empereur et la famille impériale. 

Peu de mois après, Horace Vernet, qui s'était mis à 
l'œuvre, en revenant à Paris, pour exécuter la commande 
du tzar, termina son tableau représentant la Prise de Var- 
sovie, et l'envoya sur-le-champ à Saint-Pétersbourg. C'était 
une des plus belles pages de peinture historique et mili- 
taire, qu'il eût jamais exécutées. Il avait choisi comme su- 
jet la défense du fort de Wola, emporté d'assaut par les 
Russes. Ceux-ci étaient vainqueurs et pénétraient dans le 
fort, aux lueurs de l'incendie : on ne voyait que des morts, 
des blessés et des combattants. Les Polonais, qui avaient 
fait une si furieuse résistance sous les ordres du brave So- 
winski, refusaient de se rendre et ne voulaient pas sur- 
vivre à leur patrie expirante. Il y avait des groupes admi- 
rables d'héroïsme et de sentiment : ici, un jeune homme 
luttait encore avec l'énergie du désespoir contre une foule 
d'assaillants, là un vieillard s'enveloppait, pour mourir, 
dans les plis du drapeau national, qu'il teignait de son 
sang. 

La caisse qui contenait ce chef-d'œuvre fut à peine ou- 
verte, que l'empereur le fit transporter dans son cabinet 









— 416 — 
et s'y enferma pour le contempler à loisir, dans un sombre 
recueillement. La vue de cette toile avait éveillé en lui les 
plus tristes pensées, les plus douloureux souvenirs. Au bout 
d'une heure, il ordonna d'enlever le tableau, qui fut re- 
légué dans une galerie du palais de Tzarskoé-Sélo. 

Nicolas avait écrit de sa propre main à Horace Vernet 
une lettre de remercîment, dans laquelle on signala le pas- 
sage suivant, qui a peut-être subi quelque altération sys- 
tématique: 

o Votre tableau vient d'arriver ici; je l'ai reçu avec plai- 
sir. J'y ai reconnu votre merveilleux talent; j'y ai retrouvé 
aussi votre âme généreuse : vous êtes toujours du parti 
des vaincus. Oui, dans cette superbe composition, vous 
avez montré les Russes victorieux, mais c'est aux Polonais 
que vous avez donné le beau rôle, puisque vous les faites 
mourir en héros et on martyrs. Je regrette que ces martyrs 
aient été des rebelles Je ne vous en veux pas et j'espère 
bien que nous nous reverrons bientôt en Russie, où vous 
serez toujours mon premier peintre. » 



CCXIX 



L'empereur et l'impératrice étaient partis pour Moscou 
dans la journée du 8 mai 1835. Leur départ coïnci- 
dait avec celui du grand-duc Michel, qui allait à Berlin 
où la grande-duchesse Hélène devait le rejoindre avec ses 
filles Marie, Elisabeth et Catherine. Le grand-duc héritier 
restait à Saint-Pétersbourg, avec ses sœurs Marie et Olga 
mais ses deux jeunes frères Nicolas et Michel étaient du 
voyage de Moscou; en outre, l'impératrice avait obtenu 
d'emmener avec elle le grand-duc Constantin et la grande- 
duchesse Alexandre, qui n'avaient pas encore vu Moscou 
et dont la présence devait être une agréable surprise pour 
la fidèle population de la vieille capitale. 

Leur arrivée inattendue avait été pourtant annoncée 
d avance, et une foule innombrable remplissait les rues de- 
puis la veille, lorsque les voitures de l'empereur entrèrent 
dans la ville, le 12 mai, à une heure du matin. Le grand- 
duc Constantin et la grande-duchesse Alexandre, celle-ci 
dans les bras de sa mère, celui-là dans les bras de son 
auguste père, ne se lassaient pas de répondre, par de gra- 
cieux saluts, par d'aimables sourires, aux transports et aux 
acclamations dont ils étaient l'objet. 



— 118 — 
Leurs Majestés, donnant la main aux deux jeunes enfants, 
furent reçues au parvis de la cathédrale de l'Assomption, 
par Mgr Philarète, métropolitain de Moscou, assisté de 
trois évêques et du liant clergé, avec la croix, les ban- 
nières et l'eau bénite. Le métropolitain, après leur avoir 
adressé une de ces touchantes allocutions dans lesquelles 
il excellait, leur donna la bénédiction et les introduisit dans 
le temple. Les prières dites, Leurs Majestés rendirent hom- 
mage aux reliques et aux images saintes : on vit alors, a 
leur suite, le grand-duc Constantin et la grande-duchesse 
Alexandra s'avancer seuls avec recueillement et s'acquitter 
de l'acte de dévotion (pie leurs augustes parents venaient 
d'accomplir avant eux. 

Pendant (pie l'impératrice rentrait au palais avec ses deux 
enfants, l'empereur allait assister à la parade du régiment 
d'infanterie de Souzdal. Dans l'après-midi, les rues étaient 
encore pleines de monde : on attendait, on voulait revoir 
l'empereur et l'impératrice, qui parcouru rent en calèche 
plusieurs quartiers et qui trouvèrent partout le même accueil 
empressé et sympathique. Dans la soirée, ils sortirent en- 
semble de la ville, par la barrière de Tver, pour aller au- 
devant de leurs deux plus jeunes fils , les grands-ducs 
Nicolas et Michel, qui avaient voyagé un peu moins rapi- 
dement à cause de leur bas âge et qui arrivèrent enfin, vers 
les neuf heures du soir, avec leurs précepteurs. 

L'empereur ne pouvait prolonger son séjour à Moscou 
au delà du mois de mai, et lExposition, dont l'ouverture 
ne devait pas avoir lieu avant le 11 ou le 15 juin, était loin 
d'être prête, quoiqu'on travaillât jour et nuit à la mettre 
en état de recevoir, par anticipation, la visite de la famille 
impériale. 

Les vingt jours que Leurs Majestés avaient promis de 



— 119 — 
donner à Moscou leur offraient à peine le temps nécessaire 
pour inspecter les principaux établissements d'éducation et 
de bienfaisance, que renfermait cette capitale. 

Le lendemain de leur arrivée, l'empereur et l'impératrice 
ne manquèrent pas de se rendre, avec le grand-duc Cons- 
tantin et la grande-duchesse Alexandra, à la promenade 
traditionnelle du bois de Sokolniky, où chaque année, 
le 13 mai, affluent les habitants de la ville et ceux des en- 
virons, tous en costume de fête, et avides de voir autant 
que d'être vus. Leurs Majestés n'arrivèrent qu'à six heures 
du soir, en voiture découverte, et furent suivies, pendant 
trois heures, par les hourras d'une population enivrée de 
joie, qui, à chaque instant, arrêtait la marche des équi- 
pages de la cour, afin de contempler les traits de l'empe- 
reur et de sa belle famille. 

Un vieillard à barbe blanche, appuyé sur son bâton, 
poussa un grand cri d'allégresse, en voyant passer lentement 
la voiture impériale, et fit trois signes de croix avec l'ex- 
pression de la piété la plus vraie. 

— Que fais-tu là? lui cria l'empereur, surpris et mécon- 
tent de ce qu'on lui rendait un hommage qui n'était dû 
qu'à Dieu et aux choses saintes. 

— Sire, répondit le vieillard, je remercie le Tout-Puis- 
sant de ce qu'il m'a fait la grâce, à l'âge de quatre-vingts 
ans, de voir encore une fois notre père, ainsi que notre bonne 
souveraine. 

Jamais l'amour des habitants de Moscou, pour leur tzar et 
son auguste famille, ne s'était montré avec plus d'attendris- 
sement et d'enthousiasme. 

— Ces braves gens ont l'air de nous aimer tous les jours 
davantage! dit l'empereur à l'impératrice, qu'il voyait ab- 
sorbée dans une de ces rêveries qui devenaient si fréquentes. 



I 



— 120 — 

— C'est un grand bonheur de se sentir aimé ! reprit dis- 
traitement l'impératrice, qui sembla se répondre à elle-même; 
mais je crois "que c'est encore un plus grand bonheur de 
pouvoir aimer. Il n'y a vraiment que le peuple russe qui 
sache aimer ses souverains. 

Le jour suivant, l'étendard impérial fut arboré pour la 
première fois sur le palais d'Été d'Alexandra, où Leurs Ma- 
jestés vinrent s'installer avec leurs enfants. 

La population de la ville et des environs ne cessait de se 
porter en foule sur tous les points où elle pouvait espérer 
de voir passer l'empereur; on ne se décourageait pas d'at- 
tendre pendant des heures, des journées entières, même 
sous une pluie battante; et la nuit, l'affluence ne diminuait 
pas autour du palais, quoiqu'elle fût plus silencieuse, de 
peur de troubler le sommeil des augustes hôtes de Moscou. 
Suivant son habitude, l'empereur visita d'abord les hô- 
pitaux, tantôt seul, tantôt avec l'impératrice : le 15 mai, 
l'hôpital de Marie; le 16, l'hospice impérial des Enfants- 
Trouvés; le 17, l'Hôpital Militaire; le 18, les hôpitaux des 
Saints-Apôtres Pierre et Paul et de Sainte-Catherine. Les 
grands-ducs et les grandes-duchesses se firent une fête d'ac- 
compagner leur père et leur mère dans ces visites que leur 
présence rendait encore plus précieuses aux établissements 
qui en furent honorés. Le 21, ils restèrent plus de trois 
heures dans la section des Enfants en bas âge du corps des 
Cadets de Moscou, et ils prirent beaucoup de plaisir à assis- 
ter aux exercices scolaires et au repas de ces enfants. Ils 
avaient eu l'heureuse inspiration d'ajouter à ce repas fru- 
gal un dessert de gâteaux et de friandises. 

Les établissements charitables de Moscou étaient si nom- 
breux, que l'empereur et l'impératrice furent obligés de se 
partager la tâche des inspections. Ainsi l'impératrice alla 






— 121 — 

seule avec sa fille Alexandra voir la maison de l'Amour du 
Travail, où l'on élevait plus de cent jeunes filles pauvres, 
pendant que l'empereur inspectait les ateliers d'apprentis- 
sage industriel dans l'hospice des Enfants-Trouvés. 

Le tzar avait, en outre, des revues à passer, des ca- 
sernes à visiter; il ne suspendait pas, d'ailleurs, les tra- 
vaux de son cabinet, et il data de Moscou différents ukases, 
dont plusieurs concernaient l'armée, en prévision des gran- 
des manœuvres qui devaient s'exécuter à Kaliscz dans le cours 
de l'été. Les occupations multiples de l'empereur ne l'em- 
pêchèrent pas de paraître plusieurs fois au théâtre avec 
l'impératrice et de passer souvent une partie de la nuit dans 
les bals splendides, qui étaient donnés en son honneur et 
dont le plus brillant et le plus animé fut celui du prince 
Galitsyne, gouverneur-général de Moscou. 

Mais le but du voyage de Leurs Majestés n'eût pas été 
atteint, si le retard de l'ouverture de l'Exposition des pro- 
duits de l'industrie nationale les eût empêchées de prendre 
au moins une idée de cette Exposition locale qui promettait 
d'être très-remarquable. La majeure partie des produits 
qui devaient y figurer fut disposée, à la hâte, dans les salles 
du Club de la Noblesse, et, le matin du 30 mai, l'empereur 
et l'impératrice, accompagnés de leurs enfants, purent par- 
courir ces salles qui n'étaient pas encore toutes garnies. Un 
petit nombre d'exposants avaient été avertis de la visite 
matinale de Leurs Majestés, visite sommaire qui permit à 
l'empereur de constater les progrès de l'industrie moscovite. 
Il y retourna deux jours après, accompagné, comme la 
première fois, de l'impératrice et de ses enfants; et, cette 
fois, il trouva tous les fabricants réunis dans les salles où 
ils avaient étalé à l'envi les plus beaux ouvrages de leurs 
manufactures. L'empereur leur adressa des félicitations et 



— i22 — 
des encouragements, en leur disant que ce serait un grand 
honneur pour son règne d'avoir vu l'industrie nationale 
s'élever au niveau des industries étrangères, qui avaient 
trop longtemps considéré la Russie comme leur tribu- 
taire. 

Le 1 er juin, le grand-duc Constantin et la grande-du- 
chesse Alexandra, conduits par leurs gouverneur et gouver- 
nante, allèrent faire une troisième et dernière visite à lEx- 
position, pour y choisir quelques objets à leur usage, qu'ils 
achetèrent et payèrent de leur bourse. Puis, dans la jour- 
née, les exposants furent admis à déposer aux pieds 
du souverain l'hommage de leur profonde gratitude, et 
l'empereur, qui les reçut dans les salons du palais, leur 
distribua des récompenses, en leur parlant encore de leurs 
travaux et de leurs succès, avec une parfaite connaissance 
des procédés de l'industrie et des habitudes du commerce. 
Le départ de la famille impériale s'effectua le soir même. 
Elle était de retour au palais de Tzarskoé-Sélo, le 5 juin. 

A peine si l'impératrice put s'accorder quelques jours de 
repos, après ce voyage qui l'avait beaucoup fatiguée. 

— Il faut que l'empereur soit de fer pour résister à cette 
vie d'agitation continuelle, disait-elle à sa dame d'honneur 
la baronne d'Adlerberg; quant à moi, je me sens déjà 
épuisée, et il me semble que je n'étais pas faite pour le 
rude métier d'impératrice. Je regrette tout bas ma maison 
d'Anichkoff, où j'ai été si heureuse après mon mariage ! 

L'empereur et l'impératrice se rendirent à Saint-Péters- 
bourg, au palais d'Hiver, le 8 juin, pour y recevoir en au- 
dience de congé le prince Souzzo, ministre du roi de Grèce, 
et le général de Schceler, envoyé extraordinaire et ministre 
plénipotentiaire du roi de Prusse, rappelés tous deux par 
leurs gouvernements. 



— 123 — 
L'empereur exprima en termes affectueux au baron de 
Schœler le regret qu'il éprouvait de le voir s'éloigner de la 
cour de Russie, et il lui dit cordialement, en lui serrant la 
main : 

— Au moins nous aurons le plaisir de vous retrouver à 
Berlin, où l'impératrice me ramène le plus souvent qu'elle 
peut. A revoir donc, dans deux ou trois mois, mon cher gé- 
néral ! 

Trois jours après, il lui adressait, en adieu, le rescrit 
suivant : 

« Pendant toute la durée de votre résidence près de 
Notre cour, en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre 
plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse, Nous avons vu 
avec une satisfaction particulière vos constants efforts poul- 
ie maintien et l'affermissement des relations amicales qui 
existent entre l'empire de Russie et le royaume de Prusse. 
Vous vous êtes acquis par là des droits à Notre entière gra- 
titude. En témoignage de la bienveillance que Nous vous 
portons et de l'estime que Nous faisons de vos talents, Nous 
vous avons nommé chevalier grand'eroix de première 
classe de l'ordre de Saint-Vladimir, dont Nous vous trans- 
mettons ci-joint les insignes, demeurant à toujours votre 
affectionné. 

« Nicolas. » 

« Saint-Pétersbourg, le 30 mai(lîjuin, nouv. st.) 1835. 

L'empereur, qui avait toujours eu au fond du cœur le 
sentiment instinctif de la reconnaissance, voyait avec sa- 
tisfaction ce même sentiment se manifester chez son fils 
aine. Le césarévitch, qui aurait voulu pouvoir fermer les 
yeux de son gouverneur, le général Mœrder, mort à Rome 




I 



— 124 — 
l'année précédente, n'eut pas de cesse qu'il n'obtint de son 
père l'autorisation de faire revenir à Saint-Pétersbourg le 
corps du défunt. En attendant, il lui avait préparé un tom- 
beau, composé d'une pyramide de marbre, sur laquelle un 
habile artiste avait sculpté en médaillon la tête noble et 
intelligente de cet excellent homme, qui laissait tant de 
regrets après lui. 

Enfin, le corps arriva, et les obsèques furent célébrées 
solennellement, le 9 juin, en présence du grand-duc héri- 
tier, qui avait voulu rendre les derniers devoirs à son 
digne instituteur, et qui, accompagné de son cousin le 
prince d'Oldenbourg, conduisit le deuil avec une pieuse sol- 
licitude. Le pasteur évangélique Volborth prononça sur la 
tombe du général un discours, dans lequel il retraça les 
principaux traits de la vie si estimable de cet homme de 
bien, qui appartenait à la communion protestante. 

— Je ne m'étais jamais enquis de sa religion, dit le 
grand-duc héritier, mais je connaissais ses bonnes œuvres 
et je n'avais pas besoin d'en savoir davantage pour l'esti- 
mer et pour l'aimer. 



ccxx 






Le département de l'instruction publique prenait tous les 
jours plus d'importance et plus de développement, grâce à 
l'habdeté du ministre Ouvaroff, grâce surtout à son active 
sollicitude. La faveur dont il jouissait auprès de son souve- 
rain, s'augmentait aussi en raison des créations utiles et 
intelligentes qu'il proposait à l'empereur et qui étaient tou- 
jours bien accueillies par l'opinion générale. 

Nicolas expliquait et motivait lui-même ses dispositions 
favorables à l'égard de son ministre, en disant : 

- Ouvaroff semble deviner mes pensées et aller au-de- 
vant de mes intentions; je ne laisse pas tomber une idée 
qui touche à l'enseignement, sans qu'il la ramasse avec 
soin, pour me la représenter plus tard, étudiée, approfondie 
et mise en pratique. Je sème, il cultive, et nous récoltons 
Ouvaroff, il est vrai, avait réalisé un des projets favoris 
de l'empereur, en recherchant tout ce qui pouvait donner 
a l'instruction publique un caractère national, et quoique 
ses ennemis, qui n'étaient que ses envieux, lui reprochas- 
sent de répéter à tous propos avec trop de complaisance : 
« L'empereur et moi, nous avons décidé ceci ou cela! » il 
avait assez de tact et d'adresse pour rapporter exclusive- 



■ 



BRI 



— 126 — 
ment à l'empereur tout ce qui se faisait de bon dans le do- 
maine de son ministère. 

Aussi, comme savant et comme passionné pour les tra- 
vaux d'érudition historique, il avait eu, certainement, l'ini- 
tiative d'un projet excellent, pour la recherche et la publi- 
cation des documents inédits relatifs à l'histoire de Russie. 
Voici pourtant en quels termes il annonçait, dans une 
séance solennelle de l'Académie impériale des sciences de 
Saint-Pétersbourg (10 janvier 1835), l'adoption, par l'em- 
pereur, de ce vaste et beau projet : 

« S. M. l'empereur m'a prescrit de m'occuper de l'exé- 
cution d'un plan, dont la haute importance sera suffisam- 
ment appéciée. Tous les' pays de l'Europe ont réuni en 
collections les sources de leurs histoires nationales ; une 
collection de ce genre nous a manqué jusqu'à présent. Sa 
Majesté veut que cette lacune soit remplie par la publica- 
tion d'un corps complet de matériaux historiques, à com- 
mencer par les annales et les chartes les plus anciennes, 
jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous. Un monument 
semblable, élevé sous les auspices et la direction immédiate 
de notre auguste maître, sera un dépôt de nos documents 
lesplus précieux etun témoignage irrécusable de l'instruction 
vraiment nationale sous le règne glorieux de l'empereur. » 
On savait qu'Ouvaroff s'était occupé de l'étude de 
l'histoire; mais on ne fut pas surpris qu'il eût cédé aux 
inspirations de l'empereur, en invitant les savants russes à 
se détourner un moment de l'archéologie grecque et ro- 
maines pour se diriger vers les sources de l'histoire na- 
tionale. 

Telle était, en effet, la préoccupation du ministre, que, 
rencontrant un jeune professeur qui sollicitait la fondation 
d'une chaire d'économie politique à Saint-Pétersbourg : 



— 127 — 

— Vous avez tort, lui dit-il, de vous obstinera faire 
une demande que je ne saurais appuyer vis-à-vis de l'em- 
pereur. L'économie politique n'est pas une science. Vous 
devriez plutôt vous charger de professer l'histoire ? 

— Certes, l'histoire est une belle chose, répondit le pro- 
fesseur, mais je n'y entends rien, malheureusement. Quant 
à l'économie politique, je rappellerai à Votre Excellence 
que l'académicien Storch a enseigné cette prétendue science 
au grand-duc Nicolas, qui est devenu notre auguste maître. 

Le ministre fut blessé au vif de la réponse 6ne et mor- 
dante qu'il avait provoquée, et il tourna le dos au profes- 
seur, en l'invitant à s'adresser au ministre de l'intérieur 
qui trouverait peut-être l'emploi de son économie politique. 
Ce fut là, dit-on, l'origine de la section de statistique, 
créée par Bloudoff au Conseil du département de l'intérieur 
et ayant pour objet de composer des descriptions détaillées 
et exactes de toutes les parties qui ressortissaient de ce 
ministère, et en même temps d'examiner les plans de villes, 
les projets de nouvelles divisions des gouvernements et 
districts; les projets relatifs aux recettes et dépenses ur- 
baines, et les projets de constructions et de travaux dépen- 
dant dudit ministère, sous le rapport économique. Le règle- 
ment général de cette section, qui n'avait pas d'autre but 
que de donner une forme pratique et usuelle à l'économie 
politique, avait été approuvé par l'empereur et confirmé dans 
un ukase en date du 20 décembre 1 83 i/ 1 er janvier 1835. 
Ouvaroff, qui se repentait de n'avoir pas conservé l'éco- 
nomie politique dans les attributions du ministère de l'in- 
struction publique, avait eu l'intention d'y rattacher l'étude 
de la jurisprudence et de travailler à la création d'une école 
de droit à Saint-Pétersbourg; mais il apprit par hasard que 
le prince Pierre d'Oldenbourg avait conçu la même idée 



HH-HI ' IH 



— 128 — 
que lui : il se garda bien de lui faire concurrence et il eut 
l'adresse de devenir le confident du prince qu'il encouragea 
très-cordialement à donner suite à ses desseins dans l'in- 
térêt de la patrie. 

Le prince Pierre d'Oldenbourg, fils de la grande-duchesse 
Catherine Paulovna, reine de Wurtemberg, était depuis sa 
naissance colonel du régiment de la garde Préobragensky ; 
il avait fait son éducation dans les universités d'Allemagne 
et il avait si bien profité de ses études scolaires, qu'à son 
retour en Russie, où il devait commencer sa carrière mili- 
taire, à l'âge de dix-huit ans, il n'eut pas d'autre ambition 
que d'obtenir de l'empereur, son oncle, la permission de se 
consacrer au service civil. 

L'empereur Nicolas lui portait beaucoup d'intérêt, en sou- 
venir de sa mère, et il appréciait le caractère sérieux, l'in- 
telligence supérieure et l'esprit cultivé de ce jeune prince, 
qui était peut-être plus Allemand que Russe. 

Pierre d'Oldenbourg, malgré sa répugnance instinctive 
pour la vie de soldat, se soumit néanmoins à la nécessité 
d'apprendre d'abord le métier des armes, et il s'y distingua, 
sans abandonner toutefois les travaux littéraires et scienti- 
fiques qui avaient fait le charme de sa jeunesse. Il fut nommé 
général-major en 1832, et il arriva, en 1834, au grade de 
lieutenant-général dans l'armée russe. 

C'est alors que, d'après le conseil du comte Michel Spé- 
ransky, le plus illustre jurisconsulte de la Russie, il écrivit 
à l'empereur 



la lettre suivante : 






« Appelé par Votre Majesté Impériale à l'honneur d'en- 
trer dans le Sénat, je reçus cet honneur comme une pré- 
cieuse marque de Votre paternelle bienveillance. Les fonc- 
tions qui me fuient attribuées en qualité de membre du 



— 129 — 
Sénat me permirent de m . initier ,, , Qm 

ZTZ* ,a) " s,ice - '' ai donc ^«* t 

bommes specauv et capaMes manquaient dans | cs „ , , 

•ame de I adunmslratiou atteigne le degré de perfection 
-que, Votre Majest , vent é , eTer , oul( ; s |es J a ;»• 
I orgau.saUon civile. II faut le reMnMt ^ * e 
P»b houe ne seconde pas a ce. égard les vues de Votre „,a- 
1*U ■ Les jeunes gens cp,i viennent de terminer leur éduca 

es d, vere départements matériels, les places les plus | u . 
afves et les pins honorables. Quelques-uns, après avoir 
P sse plusieurs années dans les ministères, accepte», des m 

>lo,s subalternes dans les cours ,1e justice; mais ils no sont 

P or,„e sl , l e X erci C e l lelapr„ccdnre,eti, s „.„ nl p as „ c(| „ is 

I ■ la expérience nécessaire aux charges éminentes qu'ils 

-eu, remplir un jour. Or, il „ y a pas de bonne aL- 
n strauou, s , . employés qm „„ ^ 

classes et rétnbués seleu leur capacité et leur mérite 

d-lUTT": " COnsé 1" e "-. iWBM de la création 
d une Ecolo de droit à Saint-Pétersbourg. Plusieurs des 

Votre Majesté avaient eu, comme moi et avant moi, la 
même convictton et la même pensée ; mais une pareille on- 
uatton exigea,, de grandes dépenses, et Ces, h, sans doute 
ce qu, a empêché la mise à exécution d'un projet si utile e, 

Mat T" u ïe " d0 "" Cr SUUe " " P^K si' Votre 
Maj «té daigne l'approuver e, le couvrir do sa protection 
lout ce que je possède an monde, ma fortune comme ma 
ne, appartient à Votre Majesté; je serai trop heureux de 
onsacer l'une e, l'autre à une entreprise que je crois 
excellente et nécessaire. 

vu 

9 













— 130 - 
« Je supplie Votre Majesté de me permettre de disposer 
d'une somme suffisante pour la construction des bâtiments 
de cette École de droit et pour les frais de premier éta- 
blissement. » 

L'empereur fut très-satisfait de cette lettre qu'il com- 
muniqua au ministre de l'instruction publique ; celui-ci ren- 
dit hommage aux intentions patriotiques du prince Pierre 
et supplia l'empereur de donner à ce jeune prince l'auto- 
risation de formuler ses idées et de préparer un plan pour 
la fondation de l'École de droit de Saint-Pétersbourg, car 
il était sûr d'avance, dit-il, que le prince d'Oldenbourg ne 
proposerait rien sans avoir consulté le savant jurisconsulte 
Spéransky et surtout son habile collaborateur, le baron 
Modeste de Korff. 

Le prince d'Oldenbourg fut donc invité à mettre sous les 
yeux de l'empereur le règlement qu'il avait déjà préparé 
pour la nouvelle Ecole de droit. Nicolas prit connaissance de 
ce règlement et le renvoya directement à Spéransky, avec 
cette note autographe : « Les nobles sentiments du prince 
sont dignes d'une attention particulière. Je vous prie de lire 
son Mémoire et de vous aboucher avec lui pour discuter 
ensemble les différents points de son projet, de manière à 
le compléter et à le perfectionner. Vous me le soumettrez 
ensuite avec vos observations. » 

Voilà comment le plan primitif, modifié par Michel Spé- 
ransky, reçut l'approbation du Conseil d'État et fut en- 
suite adressé au Sénat-dirigeant par un ukase impérial du 
29 mai/10 juin 1835, ainsi conçu : 

« Le prince Pierre d'Oldenbourg Nous a présenté son 
projet pour la fondation, au ministère de la justice, d'une 
École de jurisprudence, dans le but de préparer des jeunes 






— 131 — 
gens nobles au service pour la partie judiciaire, en offrant 
en même temps de faire personnellement les frais deÏ 
quisiùon d'un édifice pour cette École, ainsi que ceux de 
prenner établissement. 

Je "féT f? ^^ Me Véritable Satisfaction > ~ elles 
Je mentent, les intentions qili nt motivé le projet du 

pn.ce et que Nous considérons comme- un témoignage de 
«on , :e e exemplaire pour le bien public et des sentiments 

é^tajres d'un protond amour de la patrie, dont il es 
animé, Nous avons chargé le Conseil de l'Empire d'exami- 
ner le et dérèglement, rédigé par lu, pour l'établisse- 
ment en question. 

■ Ayant sanction ,„ proje , , Je ^^ 

ejunsprudence, q „i „„, 18a M pl . &en( , . » e 

I En, PU ,, a, ns , q„e Péta. des dépens annuelle, de ce 
«Uh-Mt, prov, s „ irem e„ t arrêté pour | es „, is p e 
»,e,-e S années, Nous les « r ans,„e.,„„ s joints aI , «& 
"géant, p„ nr leur „ lise ; , ^^ ^ ordo J^' 

>eme temps de laisser an prince, eontanémen. à s„„ désir 
le son, de ferre t „„,es les disposions p rtalables p ' 
p.em,er etabl.ssement de l'École e, son LplacetaenT, 

Le règlement qui accompagnai, cet uls8e se TO it 

Je cent «rente-cino articles. Le,,,, delà creadon de 'É- 

eole nnpenale de jurisprudence était de préparer desieu- 

es gens „„ hles , „ serïk , Je ,.„,, ^ P *» 

me. Ces ,eu„es gens, appartenant exclusivement 'à la 
noblesse „éréd,«a,re rnsse, seraient admisdans l'École, après 
.". examen préliminaire, depuis l'âge de donze ans j squ'à 

nais de la couronne. 

U C0U, ' S deS études > divisé en cours élémentaire et en 



WS^Kl 






— 132 — 
cours définitif, devait comprendre la religion et l'histoire 
ecclésiastique, l'histoire générale, l'histoire de Russie, les 
mathématiques, l'histoire naturelle, la physique, les lan- 
gues russe, slavonne, latine, allemande et française, la lo- 
gique, la psychologie, l'ensemble complet de la jurispru- 
dence, le droit russe et le droit romain, la procédure, la 
calligraphie, le dessin, le chant, la danse et la gymnastique. 
C'était donc un cours complet d'éducation supérieure, dans 
lequel la jurisprudence n'occupait pas même le plus de 

place. 

L'établissement devait être placé sous la direction su- 
prême d'un curateur ayant sous ses ordres le directeur de 
l'École, l'inspecteur des études et les membres du conseil 
administratif. Les élèves, admis dans l'École au nombre 
de 150, étaient tenus, à la fin de leurs études, de rester 
pendant six années sous la dépendance du ministre de la 
justice, qui les emploierait selon leur capacité et les place- 
rait dans les chancelleries de son ministère. 

Un second ukase de l'empereur, portant la même date 
que le précédent, nomma le prince Pierre d'Oldenbourg 
curateur de l'École de jurisprudence, en déclarant que la 
pensée d'une si belle et si utile institution lui avait été in- 
spirée par l'amour de la patrie, cet héritage sacré qu'il 
tenait de son auguste mère. 

Le prince avait pourvu de ses deniers aux premières dé- 
penses de l'établissement, en affectant un million de rou- 
bles à l'acquisition et à l'appropriation d'une vaste maison 
située à la Fontanka, en face du jardin d'Été. L'empereur 
se chargea de tous les autres frais, qui s'élevèrent à une 
somme considérable. Toutes les dispositions furent prises 
pour que l'ouverture de l'École pût avoir lieu avant l'expi- 
ration de l'année. 



— 133 — 
Le ministre Ouvaroff avait donc laissé au prince d'OI 
denbourg tout l'honneur de sa fondation; mais il sedédom 
magea de B 'y avoir pas eu part, en proposant à l'empereur 
plusieurs autres créations qui furent presque simultané- 
ment approuvées par ukases et recommandées au Sénat- 
dirigeant. 

Ce fut d'abord un nouveau règlement concernant les 
écoles dans les provinces méridionales du Caucase. L'objet 
de ce règlement était d'accélérer clans ces provinces la mar- 
che de la civilisation, suivant les termes de l'ukase impé- 
nal du 12/24 mai 1835, et de donner une plus grande 
extension à l'instruction publique locale. En conséquence 
des écoles de district devaient être ouvertes à Tiflis Gori' 
Telaw, Signakh, Elizabethpol, Douschet, Koutaïs, et dans 
vingt autres villes du pays, et il était décidé que ces éta- 
blissements jouiraient des mêmes droits et prérogatives 
que ceux des autres gouvernements de la Russie. Les élè- 
ves nobles qui auraient fait leurs études dans les écoles des 
provinces caucasiennes pourraient être admis annuellement, 
aux frais de la couronne, dans les corps de Cadets ; les 
autres, qu'un privilège de naissance ne destinait pas' au 
service militaire, seraient employés au service de l'instruc- 
tion publique, durant six années, dans ces mêmes écoles. 
Une fondation non moins utile, dont l'idée première ap- 
partenait aussi au ministre Ouvaroff et qu'il n'essaya pa s 
de retenir dans les attributions de son ministère, Vêtait 
l'Ecole de Kiakhta, créée pour l'étude de la langue chinoise 
dans le but de faciliter les relations commerciales qui exis- 
taient entre la Russie et la Chine. 

Cette École de linguistique, qui devait dépendre du dépar- 
tement du commerce extérieur et qui fut placée, en consé- 
quence, sous la direction spéciale de la douane de Kiakhta, 












— 134 — 
s'ouvrit le 28 mai 1835, et rassembla immédiatement un 
assez grand nombre d'élèves qui promettaient de fournir des 
interprètes et des intermédiaires intelligents au commerce 
russe en Chine. 

L'empereur avait ordonné que les dépenses de l'établis- 
sement fussent supportées par l'État; mais les marchands 
de Kiakhta, convaincus des immenses services que cette école 
allait bientôt leur rendre, affectèrent une somme annuelle de 
1,500 roubles à son entretien, et l'un d'entre eux, nommé 
Igounoff, fit construire à ses frais la maison d'école. 

Ouvaroff avait trouvé chez l'empereur tant de confiance 
dans ses projets de réformes relatives à l'instruction publi- 
que, qu'il se crut autorisé à réorganiser de 'fond en comble 
tous les services de son ministère et à reconstituer l'ensei- 
gnement sur des bases entièrement nouvelles. L'empereur 
accepta les idées et les propositions de son ministre; il 
adressa donc, au Sénat-dirigeant, cet ukase, en date du 
25 juin/7 juillet 1835, qui n'était que le préambule d'un 
autre ukase plus important : 

« Observant avec une attention constante la marche de 
l'instruction publique, et voyant avec une véritable satis- 
faction la tendance de toutes les classes vers une civilisation 
basée sur des principes salutaires, Nous avons jugé conve- 
nable de coopérer à cet élan de nos fidèles sujets, par toutes 
les mesures qui relèvent de Nous. 

« Dans ce but et afin de donner plus de stabilité à l'or- 
ganisation des établissements publics, Nous nous sommes 
convaincu de la nécessité d'exempter nos Universités, de la 
direction des gymnases et des écoles des arrondissements 
universitaires, laquelle s'accorde si mal avec l'accroissement 
de l'activité dans les établissements supérieurs d'enseigne- 



I 



■ 



— 135 — 
ment, et de créer, pour cet effet, un nouvel ordre de sur- 
veillance et de gestion, plus conforme aux avantages réels 
de l'instruction publique de l'Empire. 

« En conséquence, nous avons sanctionné le projet de 
règlement concernant les arrondissements universitaires, 
ainsi que l'état des dépenses annuelles de ces établisse- 
ments, qui nous ont été présentés par le ministre de l'in- 
struction publique, et Nous ordonnons de les mettre à exé- 
cution, après que ce ministre se sera concerté avec le mi- 
nistre des finances. 

« Le Sénat-dirigeant prendra les mesures convenables à 
cet effet. » 



Cet ukase fut accompagné d'un règlement en trente-cinq 
articles, ayant pour objet de grouper en arrondissement uni- 
versitaire, sous la direction particulière d'un curateur, les 
lycées, gymnases et écoles d'un certain nombre de gouver- 
nements, et d'établir l'administration fixe de ces arrondis- 
sements universitaires, qui, dans la pensée du ministre, 
avaient une sorte d'analogie avec les circonscriptions aca- 
démiques de l'Université de France. 

L'ukase du 7 août, adressé au Sénat-dirigeant, établit 
des rapports encore plus intimes entre l'organisation uni- 
versitaire de France et celle de la Russie; cet ukase, qui 
s'annonçait comme le complément nécessaire de l'ukase 
du 7 juillet, avait pour objet «d'achever l'organisation des 
établissements supérieurs d'instruction publique et de les 
élever au rang qui leur convient. » 
^ Un règlement en "cent soixante-neuf articles, annexé à 
l'ukase, exposait le nouveau régime administratif des Uni- 
versités impériales, qui seraient composées désormais des 
trois Facultés de philosophie, de jurisprudence et de méde- 



VH 






— 136 — 
cine, sous l'autorité d'un recteur. Chaque Université se 
trouverait placée sous la direction du curateur et sous l'ad- 
ministration d'un conseil présidé par le recteur. 

Ce règlement, très-compliqué, fixait d'une manière toute 
paternelle la position de chacun des membres du corps 
universitaire et offrait des avantages exceptionnels aux 
jeunes gens qui voudraient se consacrer au service de l'in- 
struction publique. Ainsi le traitement d'un professeur ordi- 
naire des Universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou 
était porté à S, 000 roubles (18,000 fr. environ), avec une 
indemnité de 500 roubles pour frais de logement. 

Ces appointements étaient six fois plus élevés que ceux 
d'un professeur des Universités d'Allemagne et de France. 
Les résultats de l'instruction publique dans ces deux pays 
n'en avaient pas moins de supériorité, il est vrai, et le mi- 
nistre Ouvaroff ne pouvait pas faire, en organisant les 
Universités impériales russes, que l'enseignement des trois 
Facultés fût aussi prospère et aussi brillant à Kasan et à 
Kharkoff qu'à Paris et à Leipzig. 

Il fut donc très-sensible aux critiques amères et injustes 
que ses règlements universitaires lui avaient suscitées dans 
Tes journaux étrangers. Il s'indigna surtout de l'exagération 
et de la mauvaise foi qui, en comparant au chiffre total de 
la population, le nombre des individus admis dans les 
écoles de la Russie, n'avaient pas craint d'avancer que la 
proportion entre les deux chiffres était comme 1 à 700! 

Il répondit lui-même à cette assertion ridicule, et il dé- 
montra que les écoles, placées sous la dépendance de son 
ministère, ne formaient qu'une très-petite partie des établis- 
sements d'instruction publique entretenus par le gouver- 
nement russe. Il n'eut pas de peine à démontrer que le 
nombre des jeunes élèves des deux sexes, admis dans les 



— 137 — 
instituts publics de la Russie, s'élevait à 266,200 et non 
à 70,000, comme on le disait par erreur ou par mau- 
vaise foi. 

Il prit de là occasion de faire valoir les progrès que l'in- 
struction publique avait réalisés en Russie depuis qu'il était 
ministre; il put constater, par exemple, que si le ministère 
de l'instruction publique n'avait sous sa dépendance, en 
1832, que huit cent quatre-vingt-six écoles paroissiales et 
pensionnats, ce nombre s'était accru de plus de deux cents 
nouveaux établissements dans le cours de l'année suivante. 
« Toutes ces nouvelles érections, disait-il en terminant, 
n'ont pas fait négliger au gouvernement les établissements 
d'éducation qui existaient déjà. Au contraire, la plupart 
des universités et gymnases ont reçu une meilleure organi- 
sation, le système des études a été partout étendu, les 
méthodes ont été perfectionnées, le sort des précepteurs 
amélioré et celui des étudiants assuré d'une manière plus 
solide. » 

Ouvaroff avait conscience du bien qu'il avait fait et de 
celui qu'il voulait faire encore dans la sphère de ses attri- 
butions ministérielles. 

C'était à son action personnelle, par exemple, c'était à son 
influence et à son crédit qu'on pouvait rapporter la prospérité 
croissante de l'Académie impériale des sciences de Saint- 
Pétersbourg, qui occupait un si haut rang parmi les corps 
savants de l'Europe ; il était président de cette Académie, 
composée d'esprits éminents et d'hommes distingués, au 
nombre desquels on en comptait plusieurs qui devaient a 
leurs travaux, surtout dans les sciences exactes, une re- 
nommée universelle. 

Les musées et les bibliothèques, qui dépendaient de l'A- 
cadémie, avaient pris des accroissements considérables de- 










— 138 — 
puis quelques années, et les observatoires, où la munificence 
impériale n'épargnait aucune amélioration matérielle, n'é- 
taient jamais arrêtés dans leurs belles et nombreuses dé- 
couvertes, par l'insuffisance des locaux et des instruments, 
comme cela n'arrivait que trop à l'Observatoire de Paris. 

La première pierre de l'Observatoire général fut posée, 
le 3 juillet, sur la montagne de Poulkhova, en présence de 
tous les membres de l'Académie des sciences, sous la pré- 
sidence d'Ouvaroff, qui remplaçait l'empereur, empêché par 
les préparatifs de son prochain départ pour le camp de 
Kaliscz. La solennité fut très-imposante, et le ministre pro- 
nonça un discours où il annonçait, au nom de l'empereur, 
que l'Académie pouvait puiser à pleines mains, pour la con- 
tinuation de ses excellents travaux, dans le trésor impé- 
rial : « Sa Majesté, dit-il, veut que la Russie soit grande par 
les sciences, les lettres et les arts ; sa volonté sera remplie.» 

L'inscription suivante, en russe, avait été gravée sur une 
planche de cuivre, pour être déposée sous la pierre monu- 
mentale, avec une médaille en platine frappée à cette occa- 
sion : « Par ordre de S. M. l'empereur Nicolas Paulovilch, 
signifié le 28 octobre 1833, à M. le ministre de l instruction 
publique, président de l'Académie des sciences, conseiller privé, 
d'Ouvaroff, a été fondé, le 21 juin 1835, /' Observatoire géné- 
ral de V Académie des sciences, dont la construction est dirigée 
par une commission spéciale composée des académiciens Vis- 
chnewsky, Struwe, Fuss et Paroi, sous la présidence de l'a- 
miral Greig, membre honoraire de l'Académie, d'après les soins 
et sous l'inspection du professeur d'architecture Alexandre 
Bruloff. » . 

Ouvaroff, dont l'impatiente activité ne trouvait pas à se 
dépenser dans le domaine restreint de l'instruction publi- 
que, empiétait trop souvent sur les attributions de ses col- 



I 



— 139 — 
lègues, en suggérant à l'empereur des projets qui ne rele- 
vaient pas directement de son ministère, et qu'il se donnait 
le droit d'élaborer secrètement avec Sa Majesté, sans les 
soumettre au conseil des ministres. 

Tel fut le nouveau règlement relatif aux Hébreux, qu'un 
ukase, en date du 13/25 avril 1835, avait transmis au 
Sénat-dirigeant, pour le faire exécuter. L'origine de ce 
règlement avait été une pensée libérale et généreuse de la 
part du ministre, qui, en dépit des préjugés existants et mal- 
gré des lois contraires consacrées par un long usage, insis- 
tait pour que les enfants des Hébreux fussent admis dans 
les écoles paroissiales et de district, ainsi que dans les écoles 
et pensions particulières, et même, plus tard, après avoir 
terminé leurs études élémentaires, dans les universités, 
académies et autres établissements d'éducation supérieure.' 
Si cette proposition avait passé devant le conseil des mi- 
nistres, elle eût été certainement repoussée avec énergie ; 
maisOuvaroff, pour la faire agréer par l'empereur, avait eu 
soin de l'appuyer sur des raisons de justice, d'humanité et 
de haute convenance : il alla plus loin, il insista pour que 
les jeunes israélites, qui se seraient distingués par leurs pro- 
grès dans les arts et les sciences, obtinssent, sur la propo- 
sition du ministre de l'instruction publique et avec l'auto- 
risation de Sa Majesté, le droit d'entrer dans le service 
civil et de se vouer à l'enseignement; il voulait même que 
ceux qui auraient acquis la grade de docteur ou de médecin- 
chirurgien, pussent être revêtus des privilèges de la bour- 
geoisie notable héréditaire. 

C'était là une dérogation complète à tous les anciens rè- 
glements concernant les juifs, qui n'avaient en Russie que 
des droits de tolérance et d'exception. L'empereur se mon- 
tra pourtant très-favorable aux idées généreuses de son 



— uo — 
ministre, et il partit de ce principe d'égalité qu'il avait à 
cœur d'établir entre tous ses sujets, quelle que fût leur 
religion, pour régulariser, par un code spécial, la position 
des juifs dans ses États. 

Voici en quels termes l'ukase du 13/25 avril annonçait 
la promulgation de ce nouveau Code, qui était l'œuvre d'un 
comité présidé par l'empereur et dirigé par Ouvaroff. 



« Dans l'intérêt du bien-être des Hébreux en Russie, il 
avait été promulgué, en 1803, un règlement spécial con- 
cernant leur organisation civile. Mais, à l'époque où il fut 
mis à exécution, des difficultés locales s'élevèrent, qui, dès 
l'origine, firent sentir la nécessité d'y apporter quelques 
modifications. Ces difficultés, ainsi que les circonstances et 
les besoins ultérieurs, donnèrent, par la suite, naissance 
à une multitude de dispositions isolées sur l'état des Hébreux 
en Russie. 

« La diversité des principes sur lesquels ces dispositions 
étaient basées, et les embarras qui en résultaient dans leur 
exécution, ont fait reconnaître la nécessité d'instituer un 
comité, pour examiner tous les règlements existant sur les 
Hébreux et les coordonner avec les indications suggérées 
par l'expérience, afin de rédiger un règlement général, em- 
brassant leurs di'oits et leurs obligations, tant en ce qui 
concerne leurs personnes que leurs propriétés, en y admet- 
tant les exceptions aux lois générales, que rendent indis- 
pensables la religion des Hébreux, leur genre de vie et les 
localités qu'ils habitent. Ce règlement devait avoir pour but 
principal d'organiser la situation des Hébreux, d'après des 
principes tels, qu'en leur ouvrant librement une carrière 
qui leur permit d'acquérir de l'aisance par leurs travaux 
agricoles et industriels, et de perfectionner graduellement 






— 1M — 

l'instruction de leur jeunesse, tonte occasion de se livrer à 
l'oisiveté ou de s'adonner à des pratiques illégales leur fut 
enlevée. » 



Ce règlement, auquel cet ukase donnait force de loi, 
allait constituer à l'avenir les droits civils des Hébreux 
nés en Russie ou naturalisés Russes. Tout individu appar- 
tenant à la famille hébraïque devait, en vertu des lois 
en vigueur, être inscrit dans une des classes ou des cor- 
porations qui composaient la société russe , sous peine 
d'être considéré et puni comme vagabond. 

Une réforme importante était introduite dans les mœurs 
juives, nonobstant la loi religieuse qui autorisait les ma- 
riages dès l'âge de douze ans: aucun mariage ne pourrait 
être célébré désormais entre deux fiancés israélites, si le 
fiancé n'avait pas atteint sa dix-huitième année et la fiancée 
sa seizième. 

Les Hébreux qui se consacreraient à l'agriculture seraient 
exempts de la capitation pour vingt-cinq ans, et ne paye- 
raient pas les redevances territoriales pendant dix ans. De 
plus, les Hébreux, en formant de grandes colonies agricoles 
ou industrielles, se trouveraient exemptés du recrutement 
pour cinquante ans. 

Tout Hébreu qui, après avoir fait l'acquisition d'une terre, 
y établirait cinquante personnes maies de sa confession^ 
jouirait personnellement des droits et privilèges de bour- 
geois notable; si le nombre des personnes réunies parle 
propriétaire juif s'élevait à cent, ce propriétaire pourrait, 
au bout de trois ans, solliciter les droits et privilèges de la 
bourgeoisie notable héréditaire. 

Quant aux marchands, bourgeois et artisans israélites, 
fixés dans les localités qui leur étaient assignées comme 






— U2 — 

domiciles autorisés, ils y jouiraient des mêmes droits et 
des mêmes prérogatives que les sujets russes appartenant 
à des conditions analogues. 

Nonobstant ces dispositions bienveillantes, les Hébreux 
n'étaient admis à résider que dans certains gouvernements 
et dans certaines villes ; ils pouvaient se fixer à volonté 
dans les gouvernements de Grodno, de Wilna, de Podolie, 
de Minsk, de Catherinoslaw, dans les provinces de Bessa- 
rabie et de Bélostock, et même dans les gouvernements de 
Kievv et de Kerson ; mais l'entrée des villes de Kiew, de 
Nicolaïew et de Sébastopol leur était fermée ; ils n'avaient 
pas la liberté de s'établir dans les villages de la couronne, 
ni dans les colonies militaires, ni chez les Cosaques. Le sé- 
jour en Courlande, ainsi qu'à Riga, n'était permis qu'à ceux 
qui y avaient été immatriculés lors du dernier recensement. 
Les autres gouvernements de l'intérieur, non désignés ci- 
dessus, leur étaient interdits absolument, sous peine d'a- 
mende et de prison. 

Du reste, les avantages exceptionnels que le ministre de 
l'instruction publique avait demandés pour les jeunes Hé- 
breux qui se distingueraient dans les écoles et les gym- 
nases et qui justifieraient de- leurs titres académiques; ces 
avantages furent amplement concédés, comme récompense, 
à tous ceux qui auraient obtenu les degrés d'étudiant effec- 
tif, de candidat, de licencié, d'artiste de l'Académie des 
beaux-arts, de médecin, de chirurgien et de pharmacien. 
Ceux qui seraient jugés dignes d'entrer dans le service civil 
ou de se consacrer à l'instruction publique, auraient le 
droit de résider dans les gouvernements de l'intérieur et 
dans les capitales de la Russie, comme tous les autres 
sujets russes. 

Le règlement constitutif de la population Israélite ne fut 



— U3 — 

pas mieux accueilli par les Russes que par les Hébreux, qui 
étaient peu jaloux de se fondre dans la nation au milieu 
de laquelle ils vivaient depuis des siècles, sans avoir 
rien de commun avec elle que des rapports mercantiles. 
On reprocha vivement à l'empereur d'avoir été trop indul- 
gent pour une race parasite, qui n'avait pas et ne devait pas 
avoir d'existence légale dans la sainte Russie où le nom 
de juif n'inspirait qu'horreur et mépris; mais Nicolas, 
néanmoins, se félicita d'avoir attaché au sol et à la patrie 
une population flottante et vagabonde, qui comptait plu- 
sieurs millions d'individus et qui dorénavant servirait l'État, 
au lieu de lui nuire, en formant des groupes agricoles et 
en s'adonnant a l'industrie et au commerce sous la protec- 
tion de la loi. 

Ouvarolf, qu'on accusait de s'être fait le promoteur du 
nouveau règlement, ne fut pas épargné par les mauvaises 
langues, qui lui décernèrent le titre de a ministre de l'in- 
struction publique des juifs. » 11 n'en lit que rire et il dé- 
clara hautement, d'un air et d'un ton superbe, que l'em- 
pereur et lui, ils avaient pensé que, sans distinction de race, 
de secte et de religion, la loi ne voulait voir que des Russes 
dans l'Empire. 

L'empereur Nicolas, tout en accordant des droits et des 
privilèges aux Hébreux, sans porter atteinte à leurs insti- 
tutions religieuses, ne se montrait pas moins zélé ni moins 
paternel pour la communion orthodoxe, dont il était le 
chef. Il avait fait construire, à grands frais, depuis 1830, 
un somptueux édifice à l'extrémité orientale de Vassili- 
Ostrow, pour y établir le Saint-Synode et l'administration 
générale des affaires ecclésiastiques. Ces vastes construc- 
tions furent achevées au commencement de 1835, et le 
juin, jour de la Pentecôte russe, la chapelle de ce palais 




— 144 — 
fut inaugurée avec pompe, en présence des membres du 
Saint-Synode et d'une nombreuse et brillante assemblée. 

Nicolas, quoique revenu alors de Moscou avec sa famille, 
n'avait pu assister à cette cérémonie qu'on avait dû célé- 
brer à l'occasion de la Pentecôte, mais il voulut visiter la 
nouvelle installation du Saint-Synode : le 16 juin, accom- 
pagné du grand-duc héritier, après avoir entendu la messe 
dans là chapelle inaugurée peu de jours auparavant, il se 
rendit dans la salle des séances, avec les membres du 
Saint-Synode qui lui servaient de cortège; il prit place, 
comme président de l'assemblée, ayant à ses côtés le césa- 
révitch. Il remercia d'abord les assistants des soins assidus 
et intelligents qu'ils donnaient à l'administration des affaires 
du clergé, et, se tournant vers son fils, il le pria d'assister 
quelquefois aux séances du Saint-Synode pour se mettre au 
courant des graves questions qui s'y traitaient avec tant 
de science et d'autorité. 

L'empereur ne se retira pas sans laisser un témoignage 
de sa sollicitude pour les intérêts de l'Église orthodoxe, et 
il présenta au Saint-Synode deux ukases, l'un concernant 
l'augmentation des vicariats dans les évêchés, pour faciliter 
l'inspection sur le clergé et sur les communautés reli- 
gieuses ; l'autre accordant des terres aux monastères qui 
tombaient en ruine, faute de revenus suffisants, avec la 
permission de prendre, dans les forêts de la couronne, le 
bois nécessaire aux travaux de reconstruction. 

La fête de la Pentecôte avait vu inaugurer un autre édifice 
religieux plus important que la chapelle du Saint-Synode : 
l'inauguration de la magnifique église delà Trinité, nouvel- 
lement construite vis-à-vis des casernes du régiment des 
gardes Ismaïlowsky, eut lieu ce jour- là, avec la plus grande 
solennité, mais l'empereur n'y assista pas; il vint seule- 



— 145 — 
ment la visiter, le soir même, dans toutes ses parties „_, , 
c ndn,te dn conseiller d'État et chambellan Se 'e 
;™' l P a V-Me P „is„e„ f a„ s , dediriger.es 72 ' e 

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Pa.J.Wo.r, Iteutenant-eolene, du eorps d'n g,:-;: 

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1 $ 


* 








— 146 — 
la marine, avait été lancée du chantier d'Okta, et l'opéra- 
tion avait pleinement réussi. Le lendemain même, à trois 
heures de l'après-midi, on lançait, du chantier de la nou- 
velle Amirauté, avec le même succès, le vaisseau de ligne 
Lefort, de quatre-vingt-quatre canons, construit par le lieu- 
tenant du corps du génie de la marine J. Kolodkine. Le 
tzar et tous les membres de la famille impériale étaient 
présents à cette belle expérience, qui fit le plus grand 
honneur aux ingénieurs de la marine russe et qui fut sa- 
luée par les acclamations d'une foule de spectateurs. 

Non-seulement ce vaisseau et cette frégate, construits 
l'un et l'autre de bois de mélèze sous des cales couvertes, 
avaient subi une épreuve toute nouvelle, qui consistait dans 
l'emploi de l'huile de chanvre pour s'assurer qu'il n'exis- 
tait aucune voie d'eau au-dessous de la ligne de flottaison ; 
mais encore les ingénieurs avaient obtenu, dans cette cir- 
constance, un résultat des plus satisfaisants, en faisant 
glisser le bâtiment sur un plan incliné, qui se prolongeait 
en contre-bas dans le fleuve, de manière que la coque du 
navire était déjà soulevée par l'eau, avant d'avoir quitté 
le plan incliné où elle descendait sans secousse. C'était un 
double progrès que l'art des constructions navales allait 
devoir à la Russie. 



CCXXI 



Les cabinets européens n'ignoraient pas que l'empereur 
«le Russie, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche de- 
vaient se réunir, vers la fin de l'été, dans une ville ou 
dans plusieurs villes de leurs États respectifs, pour se con- 
sulter et s'entendre sur la situation de la politique géné- 
rale; on savait que de grandes manœuvres militaires ser- 
viraient de prétexte et de lien à cette réunion, dans laquelle 
on voulait voir les préludes d'une nouvelle Sainte-Alliance. 
C'était là du moins un indice certain de l'entente cordiale 
qui existait entre les trois monarques, et que la mort de 
l'empereur François n'avait pas interrompue ni affaiblie 
Or, cette entente cordiale des représentants de la royauté 
légitime et de la monarchie absolue ne pouvait être qu'une 
menace contre la démagogie qui ébranlait sans cesse le* 
trônes en France, en Italie et en Espagne. La révolution 
était, pour ainsi dire, en permanence dans ces trois pays, 
ou les sociétés secrètes entretenaient un foyer latent de 
conspirations, d'émeutes et de guerres civiles. 

On apprit, seulement dans les premiers jours du mois de 
juillet 1835, que l'empereur Nicolas invitait ses alliés le 
roi Guillaume et l'empereur Ferdinand, à venir sur le terri- 




— 448 — 
toire de la Pologne assister aux mouvements de troupes, 
aux exercices et aux revues, qui auraient lieu, en août, dans 
les environs de la ville de Kaliscz. 

D'autres invitations avaient été adressées à des princes 
et à des personnages de haute distinction. Dès le 14 juin, le 
prince et la princesse Frédéric des Pays-Bas étaient arrivés à 
Saint-Pétersbourg et résidaientaupalaisd'Yélaguine,pour se 
tenir prêts à partir avec la famille impériale; le grand-duc 
de Nassau, qui devait être aussi du voyage, se trouvait à 
Peterhoff depuis le 5 juillet. 

L'empereur avertissait lui-même les personnes auxquelles 
il voulait faire honneur, de se rendre à Kaliscz vers le mi- 
lieu d'août. 

— Ce sera très-intéressant, disait-il avec satisfaction : 
Paskewitch me promet des merveilles, et nous aurons là 
l'élite de notre armée. 

C'est en ces termes qu'il annonça les fêtes militaires de 
Kaliscz, dans une audience particulière où lui furent pré- 
sentés le comte de Bismark, lieutenant-général au service 
du roi de Wurtemberg, et le comte de Bismark, lieute- 
nant aux gardes du roi de Prusse. 

— Je remercie Votre Majesté, répondit le lieutenant-gé- 
néral, de me donner les moyens de compléter mon ouvrage 
sur les forces militaires de la Russie, que j'aurai l'honneur 
d'offrir bientôt à Vot~e Majesté. 

Le programme des fêtes de Kaliscz n'était pas encore 
connu, quoique l'empereur l'eût réglé de concert avec le 
maréchal Paskewitch ; mais il y avait déjà, parmi les jeunes 
membres de 'a famille impériale, une vive impatience d'y 
assister, d'autant plus que l'empereur et l'impératrice ne 
désignaient pas encore ceux de leurs enfants qui auraient 
le bonheur de les accompagner. 



— 149 — 
Ce voyage désiré avait été l'objet de longs débats entre 
frères et sœurs, lorsque l'empereur fit tomber son choix 
sur la grande-duchesse Olga, et que l'impératrice porta le 
sien sur le grand-duc Constantin. On ne saurait imaginer 
la joie de l'un et de l'autre, joie qui fut un peu troublée 
par la tnstesse des autres enfants, qu'on allait tenir aux 
arrêts, suivant leur expression, à Tzarskoé-Sélo ou à Pe- 
terhoff; quant au césarévitch, qui était dès lors l'adjoint et 
le suppléant de son auguste père, il se voyait condamné, 
par son rôle de grand-duc héritier, à ne pas s'éloigner d 
baint-Pétersbourg. 

Nicolas avait ordonné que trois bataillons mixtes, com- 
posés d infanterie de la garde et du corps des grenadiers 
'raient, avec le régiment de grenadiers du roi de Prusse' 
prendre part à la grande revue des troupes de l'armée active ' 
qu on rassemblait à Kaliscz. 

Ces trois bataillons mixtes, formant un effectif de plus de 
six mille hommes, s'embarquèrent le 26 juillet, en pré- 
sence de l'empereur, à Oranienbaum, où avait mouillé l'es- 
cadre qui devait les transporter à Dantzig, d'où ils se ren- 
draient par terre à leur destination, en traversant les 
provinces de la Prusse occidentale. Le régiment de grena- 
diers du roi de Prusse avait été mis exprès à bord d'un 
va,sseau, sur lequel était arboré le drapeau prussien et dont 
le nom russe signifiait : Ne me touche pas. L'escadre, com- 
mandée par le vice-amiral Ricord, leva l'ancre à onze heures 
du soir, et la navigation, qui dura neuf jours, fut des plus 
heureuses, malgré les vents impétueux soufflant par bour- 
rasques. 

La cour et les personnes invitées partirent successive- 
ment par la voie de terre ou par la voie de mer; les che- 
vaux de poste ne pouvaient suffire à cette foule énorme d. 



— 150 — 
voyageurs qui s'étaient mis en route avant l'empereur pour 
ne pas éprouver de retard à chaque relais. 

On ignorait pourtant le jour fixé pour le départ de la 
famille impériale. On comprit que ce départ était imminent, 
lorsque les deux aides de camp généraux qui suivaient par- 
tout l'empereur dans ses voyages, le prince Wolkonsky et 
le général d'Adlerberg, partirent en poste pour Dantzig, où 
ils allaient attendre l'arrivée de Sa Majesté qui avait voulu 
s'y rendre par mer. 

Ce fut le jeudi 13 août, entre midi et une heure, que 
Leurs Majestés Impériales s'embarquèrent, à Peterhoff, sur 
le bateau à vapeur l'Hercule, avec le grand-duc Constantin 
et la grande-duchesse Olga; le prince et la princesse Fré- 
déric des Pays-Bas et le duc régnant de Nassau les accom- 
pagnaient. Un second bateau à vapeur, l'Jjora, naviguait 
de conserve avec V Hercule, et moins bon marcheur que ce 
dernier, avait à son bord tout le personnel de l'entourage 
et de la suite. 

Cet embarquement et ce départ avaient eu lieu sous 
d'assez tristes auspices; l'empereur paraissait soucieux et 
préoccupé; l'impératrice, l'air distrait et le regard vague, 
était obsédée d'un sinistre pressentiment. On se disait tout 
bas, dans l'équipage, qu'elle avait essayé de détourner l'em- 
pereur de ce voyage de mer, en lui rappelant que ce 
genre de voyage ne lui avait jamais bien réussi. 

— C'est vrai, ma chère, lui répondit Nicolas; vous 
savez, je suis amoureux de la mer, qui ne me paye pas 
de retour; mais je ne l'en aime pas moins. Le cœur 
de l'homme est ainsi fait. Au reste, la traversée sera 
excellente, puisque notre grand-amiral Constantin est 
avec nous. 

L'impératrice n'était superstitieuse que dans les choses 



— 1;>1 — 

d'afFection : elle avait appris, le matin même, qu'un bateau 
à vapeur nommé l'Empereur Nicolas, qu'on équipait dans 
le port d'Odessa, y avait été incendié dans la nuit du 27 au 
28 juillet. Cet accident lui semblait de mauvais présage, à 
cause du nom que portait ce bâtiment. 

L'empereur était absorbé par une cause plus sérieuse de 
préoccupation. Les dépêches qu'il avait reçues de son am- 
bassadeur à Paris, au moment de s'embarquer, lui annon- 
çaient l'horrible catastrophe du 28 juillet, qui avait mis en 
danger la vie du roi Louis-Philippe et de ses deux fils aines, 
pendant une revue de la garde nationale sur les boulevards,' 
à l'occasion de l'anniversaire de la Révolution de 183(L 
Un misérable aventurier italien, nommé Fieschi, soudoyé, 
disait-on, par des conspirateurs républicains, avait con- 
struit une machine infernale pour tuer le roi, qui n'avait 
échappé que par miracle à vingt-quatre coups de feu par- 
tant à la fois et faisant tomber autour de lui une foule de 
victimes, parmi lesquelles se trouvaient le maréchal duc de 
Trévise et le général Lâchasse de Vérigny. 

Cet odieux et lâche attentat, dont les complices et les 
instigateurs restèrent inconnus, prouvait combien les partis 
anarchiques avaient d'audace et d'énergie en France, où la 
Cour des Pairs venait à peine de juger à la fois les princi- 
paux chefs de l'insurrection parisienne du mois d'avril 1834 
et ceux de l'insurrection de Lyon. 

L'attentat de Fieschi avait répandu l'horreur et la con- 
sternation dans Paris ; les ambassadeurs et les ministres 
des puissances étrangères étaient allés spontanément aux 
Tuileries pour féliciter le roi des Français, au nom de leurs 
cours, d'avoir été miraculeusement préservé; mais le 
comte Pahlen, qui élait alors indisposé ou qui feignait 
de l'être, n'avait pas paru avec le corps diplomatique : il 






— 152 — 

attendait des ordres et des instructions de son Gouver- 
nement. 

L'empereur Nicolas lui fit dire par le comte de Nessel- 
rode, « qu'il pouvait présenter de simples compliments au 
roi, de la part de son auguste maître qui avait quitté Saint- 
Pétersbourg et qui se rendait en Allemagne. »Ces « simples 
compliments, » émanés de l'initiative d'un ambassadeur, 
devaient paraître un peu froids et. beaucoup trop réservés, 
en comparaison des lettres autographes de félicitations que 
la plupart des souverains adressèrent au roi des Français. 

— Le roi Louis-Philippe a montré autant de force d'âme 
que de courage, dit l'empereur en racontant à l'impératrice 
les affreux détails de la catastrophe. Je ne puis m'empê- 
cher de penser aux émotions de ce roi qui voit ses meil- 
leurs serviteurs frappés sous ses yeux, aux angoisses de ce 
père qui se demande si ses deux fils n'ont pas été atteints, 
lorsque lui-même il a été épargné par les balles. Certes, 
le métier de roi constitutionnel n'est pas trop enviable, 
tant qu'il y aura des libéraux et des sociétés secrètes po- 
litiques. 

Le grand-duc héritier, qui avait accompagné ses augustes 
parents jusqu'à la grande rade de Cronstadt, prit congé 
d'eux, vers deux heures de l'après-midi, et retourna direc- 
tement à Peterhoff, à bord du navire à vapeur l'Alexandra, 
tandis que l'Hercule et Vljora prenaient la mer et se diri- 
geaient àtoute vapeur sur Dantzig. Le plus beau temps favo- 
risa la traversée qui ne dura que trois jours. Plusieurs bâti- 
ments delà marine militaire russe, stationnés sur larouteque 
devaient suivre les deux pyroscaphes, où flottait l'étendard 
impérial, se portèrent à leur rencontre et leur firent cortège 
à vingt-cinq milles de Dantzig. L'escadre, qui avait trans- 
porté le détachement du corps de la garde, rallia V Hercule 



— 153 — 
et salua de cent coups de canon le pavillon de l'empereur 
Le prince royal de Prusse était venu au-devant de Leurs 
Majestés Impériales, à bord d'un bateau à vapeur russe le 
Provornoy; il descendit avec elles, à six heures du soir 
dans le port de Dantzig, et il les accompagna en voiture 
jusqu a la ville qui est éloignée de près de deux lieues 

On ne saurait peindre l'accueil enthousiaste que la popu- 
lation fit aux illustres voyageurs ; on entendait ces paroles 
volant de bouche en bouche et se mêlant aux hourras qui 
alternaient avec les salves d'artillerie : «Voilà l'empereur « 
le gendre de notre bon roi ! Voici l'impératrice ! la fille de 
notre bien-a.mé souverain! Voilà leurs enfants! Oh' la 
belle famille impériale! Oh! que la grande-duchesse' est 
merveilleusement belle ! » 

Les augustes hôtes de la Prusse souriaient à ces naïves 
démonstrations de respect et de sympathie ; ils saluaient 
out ,e monde, ils parlaient, ils répondaient à quelques- 
uns A leur entrée dans la ville, les canons tonnaient dans 
les forts les cloches sonnaient dans les églises; les mai- 
sons s illuminèrent tout à coup : les fenêtres étaient pavoi- 
ses et garnies de spectateurs, la foule en habits de fête ob- 
struait les rues. Ce n'est pas sans difficultés que les voitures de 
la cour purent arriver à l'hôtel du Gouvernement où Leurs 

Majestés furent reçues par les autorités civiles et militaires 
Le lendemain, 17 août, le tzar voulut bien assister à 
a parade des troupes de la garnison et visiter ensuite les 
fortifications. Après un diner d'apparat, auquel l'empereur 
avait mvité les hauts fonctionnaires et les notabilités de la 
ville, Leurs Majestés firent une promenade charmante dans 
les environs de Dantzig et allèrent prendre le thé au palais 
episcopal, près du couvent d'Oliva. 

Le bal, que la ville avait fait préparer en leur honneur, 






— 154 — 

ne put avoir lieu, car l'empereur devait partir le soir même 
pour Kaliscz ; l'impératrice, accompagnée de ses enfants, du 
prince royal de Prusse et de la princesse des Pays-Bas, al- 
lait aussi se mettre en route pour se rendre au château de 
Fischbach, en Silésie, où elle avait pris rendez-vous avec 
la famille royale. 

L'empereur monta en voiture, à minuit, sans vouloir ac- 
cepter aucune escorte, et prit la route de Kaliscz, par Gran- 
denetz et Thorn ; ses compagnons de voyage étaient le prince 
Frédéric des Pays-Bas, le duc de Nassau et l'aide de camp 
général Adlerberg; les aides de camp généraux Wolkonsky 
et Benkendorff suivaient, dans une seconde voiture. 

L'Empereur ne s' arrêtant nulle part, excepté pour changer 
de chevaux, on eut bientôt atteint la frontière de Pologne ; 
au bourg de Sloujevo, les voitures de l'empereur se trouvè- 
rent tout à coup entourées dune masse d'hommes en uni- 
forme et sans armes, qui saluaient de joyeux hourras l'ar- 
rivée de Sa Majesté. C'était le détachement de la garde qui, 
après son débarquement à Dantzig, avait continué sa route, 
par étapes, à travers la Prusse, en se dirigeant vers Ka- 
liscz. 

L'empereur, touché de l'accueil enthousiaste de ces 
braves soldats, ne se refusa pas à passer quelques ins- 
tants au milieu d'eux, et daigna accepter le dîner que lui 
offrait l'aide de camp général Islénieff, commandant du 
détachement. Les acclamations des troupes et les musiques 
des régiments ne cessèrent de se faire entendre pendant le 
repas. 

L'empereur remonta en voiture, salué par de nouveaux 
hourras, lorsqu'il prit congé de la garde, en lui donnant 
rendez- vous au camp de Kaliscz. Il s'aperçut que sa calèche 
était suivie d'une escorte que le maréchal Paskevitch lui avait 



— 155 — 

envoyée , et il apprit que des escortes d'honneur l'atten- 
daient à chaque relais de poste ; il ne voulut pas les accepter 
et il ordonna qu'on les remerciât de sa part, en les congé- 
diant : « Je suis chez moi, dit-il, et je n'ai pas besoin d'être 
gardé par des soldats, puisque je dois l'être par tous mes 
sujets. » 

— Sire, je ferai observer à Votre Majesté, reprit le 
prince Frédéric des Pays-Bas, que nous sommes en Pologne 
et que la prudence exige peut-être quelques précautions. 

— Si nous sommes en Pologne , interrompit Nicolas qui 
ne goûta pas cette observation, je crois que je suis toujours 
en Russie, dans mes États, et je vous assure que nous 
n'avons rien à craindre des Polonais qui sont repentants et 
qui resteront fidèles en dépit des complots de l'émigration 
polonaise. 

Le matin du 19 août, à la dernière station avant Kaliscz, 
le maréchal Paskevitch d'Erivan, avec un brillant état-ma- 
jor et une nombreuse suite, vint à la rencontre de l'em- 
pereur, qui lui fit l'accueil le plus cordial et qui le pria de 
prendre place dans sa voiture. Ils entrèrent ensemble à 
Kaliscz, au milieu d'un grand concours d'habitants qui, 
sans affecter un enthousiasme exagéré, se montraient aussi 
respectueux qu'empressés. 

Ce fut l'empereur qui en lit lui-même la remarque et qui 
parut satisfait de cette réception simple et digne à la fois. 
H ne resta que peu de temps dans ses appartements et il 
en sortit pour aller immédiatement visiter le camp d'infan- 
terie qui s'étendait aux alentours de la ville. Il parcourut à 
cheval tout le camp où les troupes s'étaient mises sous les 
armes. Le maréchal l'accompagnait et ne manqua jamais 
de se trouver auprès de lui toutes les fois que Sa Majesté 
parut devant les troupes. 



; 



■ 





— 156 — 

Le lendemain, ils assistèrent à la parade du régiment du 
feld-maréchal Diebitch-Zabalkansky, et ensuite à la revue 
des troupes irrégulières, composées de cosaques du Caucase 
et du Don, et de cavalerie musidmane. Dans cette revue, 
l'empereur expliqua lui-même plusieurs manœuvres au ré- 
giment de cavalerie musulmane, qui les exécuta sur-le- 
champ avec une précision extraordinaire. 

La revue du 21 août comprit toutes les troupes qui étaient 
déjà réunies à Kaliscz : l'empereur, ayant à ses côtés le 
prince des Pays-Bas et le duc de Nassau, parcourut toutes 
les lignes et fit rendre les honneurs militaires au maréchal 
Paskewitch, qu'il embrassa comme un ami, en lui adres- 
sant à haute voix les félicitations les plus flatteuses. 

Le jour suivant , la cavalerie seule fut passée en revue 
par l'empereur qui commanda les exercices et en surveilla 
l'exécution. Il y eut encore des revues et des manœuvres 
partielles le 23 et le 24 août. 

Le grand-duc Michel arriva, dans la nuit, revenant des 
eaux de Marienbad, et, dès le point du jour, il était à che- 
val pour assister à une grande manœuvre que l'empereur 
avait ordonnée en son honneur : les troupes, disposées en 
colonnes d'attaque, à deux lieues de Kaliscz, sur la route 
de Stawiszczik, simulèrent une attaque générale contre la 
ville, que le maréchal Paskewitch était censé défendre, 
tandis que l'aide de camp général Rudiger dirigeait les 
opérations de l'armée assiégeante. Ce fut un très-beau spec- 
tacle militaire, et l'instruction parfaite du soldat russe 
trouva une brillante occasion de se montrer. 

L'empereur fut averti que le détachement du corps de la 
garde, venant de Dantzig, approchait de Kaliscz, après une 
marche de vingt-deux jours à travers la Prusse et la Po- 
logne; il lui envoya l'ordre de faire halte à la barrière et 



— 187 — 
d'attendre que la cavalerie de la garde, qui était arrivée et 
qui logeait daus la ville depuis le 16 août, allât le rejoindre 
pour faire ensemble leur entrée d'apparat. 

Ce jour-là, fête de l'Assomption, l'empereur, après avoir 
entendu la messe dans la nouvelle église de Kaliscz, alla 
chercher l'infanterie de la garde, dont le grand-duc Michel 
avait pns le commandement et qui était rangée en bataille 
sur la route de Varsovie : il .dressa aux troupes des re- 
merciments sur leur excellente conduite pendant la route 
et il se mit à leur tête pour les introduire dans la ville où 
le défilé eut heu avec une admirable précision. 

Le 30, un Te Deum solennel fut chanté dans le camp du 
détachement de la garde, en présence de l'empereur, qui 
parut dans l'après-midi pour Liegnitz, où le roi de Prusse 
était venu l'attendre. 

Frédéric-Guillaume arriva, dans la matinée du 31 avec 
sa suite et son état-major, presque en même temps que l'im- 
pératrice, qui arrivait de Fischbach, en parfaite santé avec 
le grand-duc Constantin et la grande-duchesse Olga 

La petite ville de Liegnitz pouvait à peine suffire à lo*er 
et a nourrir la quantité de curieux qui y étaient accourus 
ce tous les points de l'Allemagne; une foule d'étrangers 
de distinction, des princes, des généraux , des ambassa- 
deurs, des ministres avaient voulu figurer dans les récep- 
tions et dans les fêtes des cours de Russie et de Prusse II 
y avait là tant de grands personnages politiques, qu'on au- 
rait pu croire à l'ouverture prochaine d'un congrès. 

L'élite des troupes prussiennes campait autour de la 
Vide, et, chaque jour, du 1" au 7 septembre, le roi de 
Prusse, accompagné de l'empereur et du grand-duc Michel 
passa en revue un des corps de son armée, en priant son 
auguste gendre, à chaque revue, de commander quelques 






— 158 — 
exercices que les régiments prussiens se faisaient honneur 
d'exécuter avec la merveilleuse régularité qui caractérisait 
leur éducation militaire. L'empereur en fut enthousiasmé, 
et leur témoigna son estime par de chaleureuses félicita- 
tions, qui furent accueillies par des hourras de joie et de 
reconnaissance. 

Il honora de sa présence, le 2 septembre, un bal que la 
noblesse de la ville lui avait offert ainsi qu'à l'impératrice 
et à leurs enfants. Le roi de Prusse était parti le soir même 
pour le château de Kapsdorf, où il devait recevoir les jours 
suivants la famille impériale, qui alla s'établir au château 
de Domansée, appartenant au comte de Brandebourg. Leurs 
Majestés impériales et royales tenaient, pour ainsi dire, cour 
plénière, tantôt à Domansée, tantôt à Kapsdorf, où leurs sui- 
tes et leurs invités trouvaient la plus somptueuse hospitalité. 
Les archiducs d'Autriche François-Charles et Jean étaient 
venus grossir cette pompeuse assemblée de princes alle- 
mands. 

Les manœuvres du 5 e et du 6 e corps de l'armée prus- 
sienne, qui se déployaient dans de vastes plaines, à une 
lieue de Kapsdorf, remplirent les matinées des 6 et 7 sep- 
tembre et attirèrent plus de cent mille spectateurs. . 

Dans le dîner d'adieu que l'empereur donna aux archi- 
ducs et aux princes, à la suite de ces manœuvres, il se plut 
à déclarer hautement que l'armée prussienne surpassait 
tout ce qu'on pouvait attendre de l'art militaire dans les 
différentes armées de l'Europe. 

Il repartit le lendemain pour Kaliscz, où il était de retour 
dans la nuit du 9 septembre; l'impératrice, qui voyageait 
moins vite, et qui s'était reposée quelques heures à Bres- 
lau, n'arriva que dans la soirée du même jour, avec ses en- 
fants. 



CCXXII 



Le rendez-vous général était à Kaliscz; des préparatifs 
immenses avaient été faits à grands frais, depuis plus d'un 
mois, pour y recevoir dignement les invités de la famille 
impériale, les hôtes de la Russie. 

Les archiducs d'Autriche arrivèrent les premiers, le 
10 septembre; l'un, frère, et l'autre, oncle ,1e l'empereur 
Ferdinand I er , ils étaient chargés de remettre au tzar une 
lettre autographe du nouvel empereur, pour lui demander 
une entrevue. L'empereur Nicolas répondit gracieusement 
que son bon et regretté frère d'Autriche lui avait appris le 
chemin de Vienne, et qu'il comptait bien y retourner, mais 
que la santé de l'impératrice ne lui permettrait peut-être 
pas de s'y rendre. 

Il acceptait donc avec empressement l'invitation amicale 
que Ferdinand lui adressait de venir le joindre à Tœplitz, 
aussitôt après la fin des grandes manœuvres de Kaliscz. 

Le 11 septembre, jour de la fête du césarevitch , une 
partie de la journée fut remplie par les cérémonies reli- 
gieuses et militaires qui accompagnaient ordinairement la 
célébration de cette fête ; les princes étrangers, les géné- 
raux russes et les hauts fonctionnaires s'y associèrent, en 




— \m — 

présentant leurs félicitations à l'empereur et à l'impéra- 
trice, qui les reçurent au palais de Kaliscz, où le roi de 
Prusse était attendu le soir même. 

Vers trois heures , l'empereur se mit en route avec le 
maréchal Paskewitch , pour aller à la rencontre du roi, son 
beau-père : leur entrée dans la ville fut annoncée par des 
salves d'artillerie ; l'impératrice descendit sur le perron du 
palais et reçut son auguste père, qui la pressa dans ses bras ; 
les princes de la famille royale de Prusse, les généraux prus- 
siens, les généraux russes, ayant à leur tête le grand-duc 
Michel, étaient rassemblés sur le passage du vieux roi, que 
l'empereur conduisit dans ses appartements où les membres 
de sa famille vinrent le retrouver. 

La garde d'honneur qui devait faire le service du palais, 
pendant le séjour du roi à Kaliscz, se composait d'un pelo- 
ton du régiment de la garde russe, portant son nom et 
placé sous son commandement spécial. 

Les musiques des troupes casernées dans la ville, y com- 
pris les tambours et les clairons, s'étaient groupées devant 
le palais, pour exécuter des marches militaires composées 
par Frédéric-Guillaume avant son avènement au trône. Le 
roi et l'empereur parurent alors sur le balcon et saluèrent 
la foule qui les accueillit par des acclamations unanimes. 
Dans cette foule , animée des sentiments les plus sympa- 
thiques, les habitants de Kaliscz et des environs devaient 
être en majorité. 

— La Pologne devient sage, dit l'empereur en souriant. 

— Oui , reprit le roi , malgré le voisinage de la répu- 
blique de Cracovie, où l'on rêve toujours une révolution 
que nous rendrons impossible. 

— Maréchal ! s'écria Nicolas en se tournant vers Paske- 
witch qui se trouvait derrière lui : je répéterai devant Sa 



— Kil — 
Majesté une parole que vous m'avez dite et qui m'a beau- 
coup frappé : « Il n'y a plus de rebelles que dans l'émi- 
gration polonaise et, par conséquent, ces rebelles sont à 
Cracovie, en France, en Belgique, en Suisse et en Angle- 
terre. » 

— Ces braves gens qui nous souhaitent ici la bienvenue 
ajouta Frédéric-Guillaume, ne sont pas, à coup sûr, des 
révolutionnaires. » 

La ville illumina comme par enchantement, et la popu- 
lation tout entière se répandit dans les rues, qui restèrent 
remplies de monde et d'émotion , longtemps après que la 
retraite fut sonnée. 

Le lendemain, nouveau spectacle et nouvelle fête pour 
les habitants et pour les curieux, qui s'étaient portés de 
bonne heure au camp, qu'on voyait s'étendre à perte de 
vue sur la route de Kaliscz, avec ses milliers de tentes 
multicolores, avec ses drapeaux et ses guidons plantés en 
avant du front de bandière. Les troupes russes étaient sous 
les armes depuis le point du jour, attendant les troupes 
prussiennes qui avaient passé la frontière et qui arrivèrent 
près de la ville vers neuf heures du matin : ces dernières 
troupes se formèrent en colonnes serrées le lonç de la 
chaussée, en face de l'aile gauche du camp. Au même 
instant, toute l'armée russe sortit, en grande tenue de pa- 
rade, et se forma en colonnes vis-à-vis des troupes prus- 
siennes qui avaient trouvé leur camp prêt à les recevoir. 
A onze heures, le roi, l'empereur et l'impératrice, qui 
étaient venus en calèche, montèrent à cheval pour passer 
devant le front des lignes prussiennes. 

L'impératrice , revêtue d'un riche costume , qui repro- 
duisait l'uniforme des chevaliers-gardes, semblait n'avoir 
étalé tant de diamants, sur ses habits et sa coiffure, que 

11 






— 162 — 
pour conserver les attributs de son sexe, en se prêtant 
à jouer un rôle militaire et en se montrant ainsi fidèle à la 
tradition des tzarines de Russie. Elle savait se tenir en selle 
avec toute la grâce d'une femme, avec toute la science 
d'un bon écuyer ; et, cependant , le superbe cheval noir, 
qui semblait fier de la porter et qu'elle ne craignait pas de 
pousser à toute bride, était plein de fougue et d'audace. 

Le roi de Prusse se mit à la tête de ses troupes , qui 
s'avancèrent dans un ordre parfait, entre les lignes de l'in- 
fanterie et de l'artillerie russes, pendant que cent pièces 
de canon tiraient des salves d'honneur. Le roi, l'empereur 
et l'impératrice allèrent ensuite se placer, toujours à che- 
val , sur un élégant belvédère qui avait été construit au 
centre du camp, et les troupes prussiennes défilèrent de- 
vant eux, en poussant le cri de hourrah! Puis, les troupes 
russes, précédées des détachements de la garde, infanterie 
et cavalerie, défilèrent à leur tour entre les lignes prus- 
siennes, devant le roi de Prusse, en le saluant à grands 
cris. 

L'empereur conduisait en personne les détachements de 
la garde, et l'impératrice figura aussi dans le défilé , à la 
droite du régiment des chevaliers-gardes dont elle était le 
chef. Lorsqu'elle passa devant son auguste père , en lui 
faisant le salut de l'épée, le roi, ému, transporté, répondit 
par des baisers qu'il envoyait des deux mains, et donna le 
signal des applaudissements qui retentirent autour de lui , 
avec une chaleureuse émulation. Ce fut le plus beau mo- 
ment de la journée. 

Après le défilé, quand la cavalerie fut rentrée dans ses 
quartiers et l'infanterie dans son camp, l'empereur éleva la 
voix pour appeler auprès de lui les soldats russes et prus- 
siens et les mettre ainsi, lui-même, en rapport de connais- 



— 163 — 
sance intime. A son appel, Prussiens et Russes se précipi 
terentà l'envi les uns vers les autres et fraternisèrent en 
«'embrassant comme d'anciens compagnons d'armes, dont 
I union datait des campagnes de 1814 et 1815. 

H y eut, à deux heures, un dîner de deux cent cinquante 
couverts, auquel tous les chefs de corps avaient été invité, 
et dont l'empereur partagea la présidence avec le roi de 
Prusse. 

Le lendemain, qui était un dimanche, une messe solen- 
nelle, selon Je rite orthodoxe gréco-russe, fut célébrée au 
camp, après la parade, en présence de Leurs Majestés Im- 
périales, avec l'imposant concours des princes , généraux 
et grands personnages qui les environnaient. 

Au nombre des princes nouvellement arrivés, on remar- 
quait les princes héréditaires de Mecklembourg et de Hesse- 
Darmstadt, le prince régnant de Hesse-Cassel , le prince 
Frédéric de Wurtemberg, le prince Frédéric de Schleswi,- 
Holstein, le duc de Cumberland, etc. 

La cérémonie religieuse terminée, les troupes retournè- 
rent dans leur campement et rentrèrent sous leurs tentes 

Vers deux heures, la parade du régiment des grenadiers 
de la garde russe fut suivie des exercices du régiment des 
Cosaques du Caucase et de la cavalerie musulmane': l'adresse 
et 1 agilité des cavaliers, la beauté et l'ardeur de leurs che- 
vaux indigènes-, la nouveauté et la bizarrerie de leurs évo- 
lutions excitèrent au plus haut degré l'étonnement et l'ad- 
miration des spectateurs, qui pouvaient croire assister aux 
jeux des anciens tournois. 

Ce jour-là, le dîner impérial comptait trois cent vingt 
couverts; la soirée se termina par une brillante représenta- 
bon théâtrale. Cette succession non interrompue de fêtes 
de cour, de revues et de manœuvres militaires, de festins 







— 164 — 

de bals, de concerts et de galas, devait se continuer encore 
pendant sept jours. 

L'impératrice, que les deux premières journées avaient 
éprouvée au delà de ses forces, obtint de se reposer et de ne 
point paraître dans la journée du 14 septembre, d'autant 
plus que cette journée devait être une des plus rudes à sup- 
porter, puisque le programme annonçait une grande re- 
vue de toutes les troupes, à une lieue et demie de la ville 

Les troupes, rangées en bataille sur quatre lignes, comp- 
taient soixante bataillons d'infanterie, soixante-huit escadrons 
de cavalerie et cent trente-six pièces d'artillerie. L'empe- 
reur avait le commandement général; le prince royal de 
Prusse et le grand-duc Michel commandaient l'infanterie, 
et les princes de Prusse, la cavalerie. Toutes ces troupes 
défilèrent deux fois devant le roi Frédéric-Guillaume, qui prit 
par deux fois le commandement du régiment de grenadiers 
portant son nom, et qui rendit les honneurs militaires à 
l'empereur. 

Cette énorme revue n'avait pas duré moins de quatre 
heures ; aussi, le lendemain fut-il un jour de repos pour tout 
le monde, car l'empereur, qui était infatigable, dut se 
borner à faire voir au roi tous les détails du camp de l'infan- 
terie russe. 

L'impératrice, renfermée dans son appartement avec ses 
deux enfants, le grand-duc Constantin et la grande-duchesse 
Olga, se félicitait d'avoir échappé à ce surcroît de fatigues 
qui étaient si pénibles pour sa nature nerveuse et délicate, 
à ce point qu'elle se sentait souvent incapable de se mou- 
voir et de se tenir debout, au moment même où l'étiquette 
la forçait de prendre un rôle actif dans une cérémonie qu'elle 
eût été si heureuse de pouvoir éviter. 

— En vérité, il n'y a que le sentiment du devoir qui me 



— 165 — 

soutient et qui m'anime, disait-elle à ses femmes attristées 
de son état de faiblesse et d'énervation ; je suis si lasse 
si épuisée de force vitale, que bien des fois j'ai pensé que 
mon dernier moment était proche et que je tomberais sans 
connaissance au premier pas que je voudrais faire; mais, 
dès que j'ai vu paraître l'empereur, dès que j'ai entendu sa 
voix, je me sens revivre et je trouve l'énergie de faire ce 
qui est commandé. N'importe, la vie s'use et le flambeau 
se consume; je n'ai pas ce qu'il faut pour le métier d'impé- 
ratrice, c'est-à-dire une santé de fer, comme celle de l'em- 
pereur. 

La journée du 16, où leprince royal de Prusse commandait 
la manœuvre des troupes prussiennes et russes, fut mar- 
quée par un accident qui troubla une scène intéressante : 
pendant que Frédéric-Guillaume remerciait en langue russe 
les troupes du tzar pour leur belle conduite sous les armes, 
l'explosion d'un caisson de munitions coûta la vie à plusieurs 
artilleurs. 

De grandes manœuvres avaient été préparées pour le 1 7 ; 
elles devaient commencer, à deux lieues de Kaliscz, dans de 
vastes plaines, où toutes les troupes, au nombre de soixante- 
dix mille hommes, furentrangées en bataille, dès le matin; 
l'empereur vint en prendre le commandement ; le roi de 
Prusse et l'impératrice, à cheval, se tenaient à ses côtés 
^ Le programme indiquait une attaque simulée contre 
Kaliscz, que la cavalerie et l'infanterie cernaient par mou- 
vements concentriques, tandis que l'artillerie foudroyait la 
ville avec cent trente-six bouches à feu : on vit alors l'in- 
fanterie russe et prussienne du corps de réserve traverser, 
musique en tête et tambour battant, la ligne d'artillerie, et 
attaquer à la baïonnette le faubourg. Tout à coup l'empe- 
reur fit faire halte, et les troupes rendirent à la fois les hon- 



— 166 — 

neurs militaires au roi de Prusse, en poussant de joyeux 
hourras. 

Les assistants admirèrent la précision, la régularité et la 
facilité des manœuvres les plus difficiles: l'ensemble de 
cette grande démonstration militaire était aussi parfait que 
s'il se fût agi de, l'exercice d'un seul régiment. L'empereur 
fut tellement satisfait du succès de l'opération, exécutée 
avec un entrain et une intelligence remarquables, qu'il fit 
changer le mot d'ordre de la journée, et en donna un nou- 
veau conçu en ces termes : Merci mes enfants, l'empereur est 
satisfait . 

Ce jour-là amenait la fête du régiment des chevaliers- 
gardes de l'impératrice : le régiment offrit, à cette occasion, 
un banquet aux officiers, sous-officiers et soldats desgardes- 
du-corps du roi de Prusse. Ce banquet eut lieu dans le jar- 
din du palais, en présence de Leurs Majestés et des princes 
étrangers: l'empereur porta un toast au roi et à ses gardes- 
du-corps; le roi répondit par un toast à l'empereur et 
aux chevaliers-gardes ; les officiers des deux nations por- 
tèrent des toasts simultanés au roi, à l'empereur et à l'im- 
pératrice. 

La journée du 18 fut moins bruyante; des distributions 
extraordinaires de vivres et d'eau-de-vie avaient été faites 
aux troupes qui ne quittèrent pas leurs tentes et se reposè- 
rent, en faisant bonne chère, en buvant à la santé de leurs 
souverains. Dans la soirée, Leurs Majestés Impériales et 
Royales, ainsi que les princes étrangers, se rendirent au bel- 
védère qui s'élevait au milieu du camp où l'infanterie était 
sous les armes : deux mille quatre cents musiciens, clairons 
et tambours, exécutèrent un concert dans lequel on joua 
plusieurs marches de la composition de Frédéric-Guillaume. 
Le concert fut suivi d'un magnifique feu d'artifice, pendant 



— 167 — 
lequel l'artillerie ne cessa de tirer, pendant que les musi- 
ques militaires se mêlaient au fracas du canon. 

On exécuta encore de grandes manœuvres, le 19 à deux 
lieues de Kaliscz, et cette fois les troupes, divisées'en plu- 
sieurs colonnes d'attaque et de défense, simulèrent l'inves- 
tissement et l'assaut général du bourg d'Opatowsk II n'y 
eut plus, le 20 et le 21 , que des parades, des réceptions, des 
dîners et des spectacles. Le soir du 21, tous les généraux 
et officiers de tous grades avaient reçu l'ordre de se réunir 
en uniforme, sur la place du Palais, où deux mille quatre 
cents musiciens donnaient une aubade au roi de Prusse; ce 
souverain, dont le départ était fixé au lendemain, voulut 
prendre congé personnellement des chefs militaires qui 
avaient eu part aux belles manœuvres exécutées sur les 
plans et sous les ordres du maréchal Paskewich. 

Le 22, à huit heures du matin, Frédéric-Guillaume partit 
pour Breslau, et l'empereur le reconduisit jusqu'à la fron- 
tière de Prusse. Les troupes prussiennes se disposaient aussi 
à partir, en assistant sous les armes à un Te Iteum solennel, 
lorsque l'empereur reparut au milieu d'elles, pour les re- 
mercier et leur faire ses adieux. Le détachement de la garde 
impériale rendit les honneurs militaires aux troupes prus- 
siennes, qui défilèrent devant l'empereur et l'impératrice, 
en retournant dans leur pays. 

Aussitôt après leur départ, l'empereur, toujours à cheval, 
parcourut les rangs des régiments de la garde, qu'il remer- 
ciait avec effusion pour le zèle, la discipline et l'excel- 
lente conduite, qui leur avaient fait tant d'honneur aux 
yeux des troupes prussiennes; il appela ensuite autour de 
lui les officiers de l'infanterie de la garde, et il leur exprima 
d'une voix émue sa vive et profonde satisfaction. 

On vit alors les officiers, attendris, exaltés, touchés jus- 



■ 






■ 

m 



— 168 — 

qu'aux larmes, se précipiter à Tenvi et venir embrasser les 
genoux de leur souverain qui leur répétait avec une émo- 
tion croissante : « Mes amis, je suis content, je suis bien 
content de vous. » 

Le prince royal de Prusse et ses frères furent témoins de 
ce dernier épisode des fêtes de Kaliscz, et promirent d'en 
faire le récit au roi, leur père ; ils firent aussi leurs adieux 
à l'empereur et à l'impératrice, non sans regrets, et ils 
repassèrent la frontière. L'impératrice rentra triste et sou- 
cieuse au palais, pour donner libre cours à ses pleurs et à 
ses souvenirs. 

L'empereur, accompagné du maréchal Paskewitch et de 
son état-major , se dirigeait vers l'hôtel que le maréchal 
habitait, pour lui rendre visite, lui dit-il en lui serrant la 
main, et pour lui donner un témoignage public de grati- 
tude. Le maréchal trouva son hôtel gardé par un peloton de 
chasseurs d'Orel, en grande tenue, avec tous les drapeaux 
du régiment ; il ne put se défendre d'un mouvement de 
surprise, car ce n'était pas lui qui avait donné cet ordre de 
service. Les chasseurs d'Orel présentèrent les armes et in- 
clinèrent leurs drapeaux, pendant que le tambour battait au 
champ. 

— Ce n'est pas toi qui as mis là ce poste d'honneur, lui 
dit l'empereur; c'est moi, parce que je t'ai nommé chef 
de ce brave régiment, qui portera dorénavant le nom de 
Régiment de chasseursdu feld-maréchal prince de Varsovie, 
en mémoire de ce que tu as formé ce régiment en 1810, 
lorsque tu étais colonel et aide de camp de mon frère 
l'empereur Alexandre, de glorieuse mémoire. 

Sur le commandement de Nicolas, les chasseurs d'Orel 
rendirent les honneurs militaires à leur nouveau chef, et 
leurs drapeaux fuient portés dans les appartements de Pas- 



— 169 - 
kewitch. L'empereur daigna se reposer un moment chez le 
maréchal, et lui remit en mains propres un rescrit qu'il lui 
avait adressé depuis dix jours. 

— Je l'avais oublié, dit-il avec cordialité, et tu m'excu- 
seras de te le communiquer si tard, mais tu étais tellement 
occupé pour mon service, que tu n'aurais pas eu le temps 
de le lire. 

Voici quel était ce rescrit : 

« Prince, depuis Mon arrivée sur le territoire du royaume 
de Pologne, et aux fréquentes revues du 3 e corps d'infan- 
terie, réuni près de la ville de Kaliscz, J'ai vu, avec la plus 
vive satisfaction , de nouvelles preuves de la distinction 
avec laquelle vous savez remplir les devoirs nombreux qui 
vous sont imposés. Grâce à votre activité toujours dirigée par 
une haute sagesse et à votre infatigable sollicitude, toutes 
les branches de l'administration du royaume de Pologne 
sont dirigées avec fermeté vers le but quelles sont appe- 
lées à atteindre : le bonheur et la prospérité de tous et de 
chacun. Par vos soins, l'organisation des troupes de l'armée 
active a été amenée à un éminent degré de perfection. Je 
vous en réitère les expressions de Ma gratitude particulière 
et de Mon entière satisfaction ; et voulant vous donner un 
témoignage de ces sentiments, J'ai fait passer votre fils au ré- 
giment des gardes Préobragensky, tout en le laissant atta- 
ché au régiment qui porte votre nom. Qu'il acquière, en 
faisant ainsi partie simultanément du plus ancien régiment 
de la garde et du brave régiment dont vous êtes le chef 
ces talents distingués qui vous ont acquis de si justes droits 
a Ma reconnaisance, comme à celle de la patrie et de la 

postérité. m 

r « Nicolas. 

« Kaliscz, le 1« (13, 1W uv. st.) septembre 1835. » 






— 170 — 
Le maréchal n'avait pas achevé d'exprimer sa reconnais- 
sance à l'empereur, quand on annonça le colonel Rauch, 
aide de camp du roi de Prusse. Cet officier apportait au 
prince de Varsovie une épée enrichie de diamants, avec ce 
rescrit du roi : 



« Monsieur le feld-maréchal prince de Varsovie, 

« Les manœuvres auxquelles Je viens d'assister, ont re- 
porté Mes souvenirs vers les hauts faits accomplis par l'ar- 
mée impériale russe. Sa gloire est inséparable de la vôtre. 
En considération de vos talents militaires, si souvent mani- 
festés dans les batailles livrées par votre auguste souverain, 
pour les droits des rois et des trônes, Je vous prie d'ac- 
cepter l'épée, enrichie de diamants, que Je vous offre. Si 
les circonstances nous appellent encore au combat, Je dé- 
sire que vous vous serviez de préférence de cette épée, pour 
la défense de votre souverain et de votre patrie; sinon, que 
vous la conserviez comme un gage de Ma haute estime 
pour vous, et de la sincère bienveillance avec laquelle, 
Je suis, Monsieur le feld-maréchal, votre très-affectionné, 

« Frédéric-Guillaume. » 



L'empereur, qui avait probablement préparé les péripé- 
ties successives des récompenses accordées au maréchal 
Paskewitch, insista pour que le maréchal lui-même donnât 
lecture du rescrit de Frédéric-Guillaume, auquel il applau- 
dit avec chaleur, en disant que le roi était l'appréciateur 
le plus compétent des qualités et des talents militaires. 

— Nous sommes à cet égard d'accord sur ton compte, 
ajouta-t-il, et tu es un de ces serviteurs qu'on ne peut trop 
apprécier. Dieu fasse que tu me serves longtemps! » 



— 171 _ 

Alors l'empereur, ayant demandé une plume, écrivit de 
sa mam 1 ordre du jour suivant, adressé aux troupes réu- 
nies a Kahscz : v 



« Le commandant en chef de l'armée active, feld-maré- 
chal pnnce de Varsovie, comte Paskewitch d'Erivan a eu 
honneur de recevoir du roi de Prusse une épée enrichie 
de diamants, accompagnée d'un rescrit de Sa Majesté Royale 
En donnant connaissance à l'armée de ce rescrit, qui prouve 
a quel point les exploits et la gloire de l'armée russe, ainsi 
que les talents militaires de son illustre chef, ont fixé l'at- 
tention du roi, l'empereur est fermement convaincu que 
ses braves troupes conserveront à jamais les éminentes 
quah es qui distinguent le soldat russe, et qui leur ont ac- 
quis 1 amour et la reconnaissance de leurs compatriotes, 
estime de nos alliés, et la constante bienveillance de Sa 
Majesté Impériale. » 

« Kaliscz, 10 (22, nouv. st.) septembre 1835. > 

Les honneurs que le maréchal Paskewitch venait de 
recevoir à la suite des exercices militaires de Kaliscz n'é- 
taient pas, sans doute, une récompense des services in- 
contestables, qu'il rendait à son souverain, en administrant 
le royaume de Pologne avec autant de prudence et de mo- 
dération que de vigueur et de fermeté. Mais, néanmoins, 
la Pologne tout entière applaudit aux nouvelles distinctions 
accordées à l'illustre homme de guerre, qui la gouvernait 
si habilement, car il réussissait peu à peu à cicatriser les 
plaies profondes que la révolution avait laissées après elle 
et tous les esprits impartiaux se plaisaient à reconnaître 




— 172 — 
que, dans l'exercice de ses hautes fonctions, il s'était tou- 
jours montré juste, humain et bienveillant. 

— Je ne sais pas comment s'y prend Paskewitch avec 
ses Polonais, disait l'empereur : les lions se changent en 
moutons. Mais pourtant, ajoutait-il, si nousavions une guerre 
et s'il commandait ces braves, les moutons redeviendraient 
des lions ! 



CCXXIII 



La levée du camp de Kaliscz avait commencé immédia- 
tement, quoique l'empereur Nicolas n'eût pas encore quitté 
la vdle avec l'impératrice Alexandra, qui ne se sentait pas 
trop en état de faire le voyage de Tœplitz, où l'empereur et 
impératrice d'Autriche devaient les recevoir aussitôt après 
le retour du roi de Prusse dans ses Etats. 

Frédéric-Guillaume s'était excusé d'accompagner son 
gendre et sa fille, en exprimant le regret d'être forcé d'a- 
journer une si agréable occasion de se mettre en relation 
directe avec le nouvel empereur Ferdinand I". Il ne pouvait 

sans.mprudencerestertroplongtempséloignédesacapitale, 
ou s étaient produites pour la première fois, dans le courant 
du mois d'août précédent, des émeutes et des agitations 
populaires qui accusaient la main des sociétés secrètes. 

L'empereuremploya la dernière journée qu'il passa au 
palais de Kaliscz, à travailler avec le vice-chancelier de 
1 Empire, qui sur son ordre était venu le rejoindre et qui 
allait le su.vre à Tœplitz, où la présence du prince de Met- 
tern.ch annonçait l'ouverture d'une conférence politique 

Le comte de Nesselrode n'avait pas abandonné le minis- 
tère des affaires étrangères, à Saint-Pétersbourg, sans y 



— MA — 
laisser à sa place le baron Guillaume de Lieven, aide de 
camp général de l'empereur, quoique la plupart des mem- 
bres du corps diplomatique étranger fussent alors absents 
ou démissionnaires. On savait déjà, néanmoins, que lord 
Durham était appelé à l'ambassade d'Angleterre, et le baron 
de Barante à l'ambassade de France, auprès de la cour de 
Russie. 

L'empereur Nicolas, pendant la journée du 23 septem- 
bre, ne fit que signer des nominations d'officiers généraux 
et d'officiers supérieurs dans ses armées, ainsi que des 
diplômes de tous ses ordres militaires, qu'il distribuait aux 
personnages notables qui avaient figuré aux fêtes de Kaliscz. 

— J'ai nommé aujourd'hui cinq ou six généraux de di- 
vision, dit-il gaiement à l'impératrice; j'ai conféré le grade 
de général-major à plus de vingt officiers qui se sont dis- 
tingués dans les manœuvres que j'ai fait exécuter sous mes 
yeux; quant aux décorations, je ne les compte pas. Au 
reste, je me suis donné bien du mal et j'ai fait de mon 
mieux pour que tout le monde soit content comme je le 
suis moi-même. 

L'empereur n'avait pas attendu ce jour-là pour faire des 
promotions et pour récompenser des services, rendus à 
l'État ; car, malgré la multiplicité des occupations extraordi- 
naires que lui imposait son séjour à Kaliscz, il avait trouvé 
le temps de s'occuper encore des affaires de son gouver- 
nement tous les jours ou du moins toutes les nuits. 

C'est ainsi qu'ayant reçu de son aide de camp général 
Perowsky, gouverneur militaire d'Orenbourg, un long rap- 
port sur la situation satisfaisante de cette province, où le 
commerce d'échange avec le pays de Khiva et de Boukhara 
prenait le développement le plus prospère, il adressa ce 
rescrit au gouverneur, qui était parvenu, par son adresse et 



— (78 — 
sa fermeté, à soumettre aux lois de l'empire le population 
«ravage et indomptable des Baskirs . P°P'"at,on 

« En voos confiant tes fonctions de gouverneur militaire 
dOrenbourg, J'avais l'intime conviction q „ e les dev 
:;; **""? ^™» s ^P-raitPadminist, 

dee „ d Pr ° V,nCe Se,aiem rem P' is arec « -le ar- 

dent qm vous a constamment distingué dans la carrière de 
vosutdesservices. Je voisavecuue satisfaction parti ,/ 
due vous avez parfaitcmentjustiué Mon attente Grèce a' 

toutes les mesures proposées dans le but d'assurer le bien 
« e des hab„an, s du gouvernement d'Orcnbourg son, mis s 

comnT, ' ? '°" S ' eS ° b8,aCleS ""' S > «B"—. ont été 
complètement écartés. J'approuve entièrement tout ce nue 

vous avez fait pour introduire l'ordre et nue discipbneT 

ÏÏÏZ1 can,ons des Bask,rs ' et JV " rouw « *** 

uie satisfaction à vous pvnrimp,. Mo »„ 

• vuuhexpnmei Ma reconnaissance pour ces 

« Nicolas. » 



« Kaliscz. le 30 



août (12 septembre, nouv. st.) 1835. 



péra tr Z " '" '' '" e ' " ^ Septem " re ' "" «» 

d u m ' """/ e " 8ar " * "" " ,al " e SaM< "' »™> '«soin 
de grands ménagements; ils voyagèrent donc moins rapi - 

émeut qu 'a l'ordinaire e, arrivèrent, dans la soirée, à Brl 
au ou leroi de Pr „ sse se (rouvait encore; pim 

a.rêta pour se reposer daM ^ ^ 

continua son voyage. 

Il était descendu à Tœplitz, le 26, vers dix heures du 
matin, et ,1 prévint de la sorte l'empereur Ferdinand qui 









— ne — 

se proposait d'aller à sa rencontre, mais qui ne l'attendait 
que dans l'après-midi. Les deux souverainspurentainsi passer 
ensemble une demi-journée, pendant laquelle ils échangè- 
rent entre eux les témoignages les plus sincères de sym- 
pathie et d'affection. 

Nicolas voulut ;aller seul au-devant de l'impératrice, 
qu'il craignait de trouver en retard et qu'il dut venir cher- 
cher à plus de trois lieues de Tœplitz, où il ne rentra avec 
elle que dans la soirée : l'empereur et l'impératrice d'Au- 
triche, entourés des archiducs et des princes et princesses 
de la cour de Vienne, reçurent leurs augustes hôtes au 
perron du palais magnifiquement illuminé et les condui- 
sirent à leurs appartements. 

Le voyage avait beaucoup fatigué l'impératrice Alexan- 
dra, qui demanda un répit de vingt-quatre heures avant 
de prendre part aux réceptions solennelles de la cour im- 
périale d'Autriche. Pendant ces vingt-quatre heures accor- 
dées à la réparation de ses forces, elle n'eut que plus d'oc- 
casions de voir dans l'intimité l'impératrice Anne, fille du 
roi de Sardaigne, Victor -Emmanuel, qui se sentit bientôt 
sous le charme de cette nouvelle amitié. Les deux impé- 
ratrices devinrent inséparables. 

Le but principal de la réunion de Tœplitz était, en appa- 
rence, la fondation d'un monument commémoratif à élever 
dans les plaines voisines de cette ville , en l'honneur de 
l'héroïque résistance de quatre régiments de la garde im- 
périale russe, qui avaient tenu tête, le 29 août 1813, à un 
corps de quarante mille Français, et qui préparèrent ainsi 
la défaite du général Vandamme à la bataille de Culm , 
livrée le lendemain de ce beau fait d'armes. L'empereur 
Nicolas, à la demande de l'empereur d'Autriche, avait fait 
venir de Russie quelques vétérans de la bataille de Culm , 



— 177 — 
le capitaine Lavre'ntieff, deux sous-officiers et quatre sol 

^r;r ient encore dans ia -^ -*-.- 

Le projet de ce monument, érigé à la gloire des armées 
russes, appartenait à l'empereur défunt, François I» e t 

- fils ne faisait que remplir le vœu paternel, en donn'ant 

- grande solennité à eette fondation, qui n'était pas 
moins opportune après un retard de vingt- deux ans 
puisque deux autres monuments du même genre avaient' 
été érigés sur Je champ de bataille de Culm, l'un en l'hon- 
neur du général comte Collorédo, qui commandait les 
troupes autrichiennes à cette bataille ; et l'autre en souve- 
nir des soldats prussiens qui avaient péri dans l'action. Le 
Piédestal du monument, destiné à perpétuer la mémoire 
d un fait d armes si glorieux pour la Russie, avait été con- 

tru.td avance, et, non loin de là, on avait érigé un mo- 
dèle du monument lui-même, tel qu'il devait être exécuté 
d après les plans de M. de Nobile, architecte de la cour et 
■recteur de l'école d'architecture de Vienne, avec la sta- 
tue <l e la Victoire, haute de neuf pieds, sous la garde de 
trois bons colossaux, qui figuraient la Russie, l'Autriche 
et la Prusse. 

Le roi Frédéric-Guillaume, sur qui les souvenirs mili- 
taires de 1813 à 1815 avaient toujours tant d'influence 
s était ravisé au dernier moment et avait fait, à l'impro- 
viste, le voyage de Tœplitz, seulement pour assister à cette 
cérémonie, où la Prusse ne pouvait être bien représentée 
que par son souverain. Il arriva la veille au soir, et fut ac- 
cue.lh avec les plus vives démonstrations de respect et de 
reconnaissance. 

^ Le 29 septembre, une prodigieuse affluence de spectateurs 
s était concentrée, dès l'aube, à l'endroit où la cérémonie 
vu 

\2 




— 178 — 
devait avoir lieu, dans la matinée. Les troupes autrichiennes 
se massèrent de trois côtés autour du piédestal du monument, 
sur lequel un autel avait été préparé pour y célébrer la 
messe ; les vétérans russes de la bataille de Culm se ran- 
gèrent près des marches du piédestal, et deux généraux, 
Ostermann-Tolstoï et Yermoloff, qui avaient commandé 
dans cette bataille, vinrent se placer à la tête de leurs 
compagnons d'armes. 

A dix heures , le canon salua l'arrivée des deux empe- 
reurs et du roi de Prusse ; ils étaient accompagnés des deux 
impératrices, des archiducs, ducs, princes et princesses, 
et de toutes les personnes de leur suite. Après la messe 
célébrée selon le rite catholique, les trois souverains mon- 
tèrent sur le piédestal, signèrent l'acte de fondation du mo- 
nument et s'embrassèrent avec attendrissement, en s'adres- 
sant des félicitations réciproques à l'occasion de cette 
cérémonie, qui équivalait à un nouveau pacte d'alliance. 

Pendant ce temps-là, l'infanterie exécutait trois salves 
de mousqueteiïe , auxquelles répondit l'artillerie postée 
entre les deux monuments prussien et autrichien. Ce sa- 
lut militaire rappelait aux assistants, que, vingt-deux ans 
auparavant, les premiers coups de canon tirés par les 
Russes appelèrent, sur le champ de bataille de Culm, les 
Autrichiens et les Prussiens, qui allaient combattre l'armée 
française, commandée par Vandamme. Tout à coup, la mu- 
sique militaire exécuta l'air national de l'Autriche, qui 
fut suivi de l'air national de la Russie, accompagné par 
un grand nombre de voix qui chantaient les paroles en 
langue russe. 

Après la cérémonie, Leurs Majestés visitèrent le champ 
de bataille, en s'entretenant de ces grands souvenirs mili- 
taires, et se découvrirent religieusement en passant près des 



— 179 — 
deux monuments commémorais des Prussiens et des Autri 
Chiens. A son retour à Tœplitz, l'empereur Nicolas décorna 
la croix de Saint-André aux généraux Ostermann-Tolstoï 
etlermoloff, en mémoire de la bataille de Culm, et accorda 
(avancement d'un grade aux soldats, sous-officiers et ca 
interne de la compagnie des grenadiers du palais oui 
avaient assisté à la cérémonie. 

Le roi de Prusse avait déjà pris congé de l'empereur 
Ferdinand et de ses hôtes, pour retourner à Berlin 

Le lendemain et le jour suivant, les deux empereurs à 
1 exemple des deux impératrices, ayant projeté de ne se 
quitter que le moins possible, firent ensemble quelques 
promenades, assistèrent aux exercices des troupes et vécu 
rent dans une intimité simple et cordiale. 

Le 2 octobre, l'empereur Nicolas fit faire l'exercice au 
régiment de hussards qui portait son nom, et dont l'em 
pereur défunt l'avait nommé chef; ce fut en cette qualité 
qu il se mit à la tète de ce beau régiment, pour rendre les 
honneurs militaires à l'empereur d'Autriche. 

Après le-diner, il apprit que sa sœur Anne Paulovna 
princesse d'Orange, était arrivée, dans (ajournée, au châ- 
teau de Dux, appartenant au comte de Waldstein. Il monta 
sur-le-champ à cheval, pour aller faire visite à cette sœur 
bien-a.mée, qu'il n'avait pas vue depuis bien des années et 
quil eut la joie de retrouver en bonne santé, heureux l'un 
et 1 autre de cette réunion souvent désirée. 

Quand il rentra au palais de Tœplitz, il fut enchanté 
d apprendre que son autre sœur Marie Paulovna, grande 
duchesse de Saxe-Weymar, venait d'y arriver, sans être 
attendue. L'empereur consacra la plus grande partie 
de la journée suivante au plaisir de revoir ses deux 
sœurs aînées, quoiqu'il se vit obligé de donner plus de 



— 180 — 
deux heures aux manœuvres des troupes autrichiennes. 
Son départ pour Prague avait été fixé au lendemain, et 
il ne pouvait retarder ce départ, l'empereur et l'impéra- 
trice d'Autriche devant partir avec lui et l'impératrice 
Alexandra. La saison était encore belle, mais le voyage, 
qu'on ne pouvait pas rendre trop rapide à cause des deux 
impératrices, parut long et fatigant. Il fallut s'arrêter à 
Theresienstadt et y passer la nuit. 

L'empereur Nicolas ne quitta point cette ville, sans avoir 
visité les fortifications et inspecté les troupes de la garni- 
son, comme l'empereur Ferdinand l'en avait prié, en lui 
disant avec urbanité : 

— Je désire que Votre Majesté, en parcourant mes États, 
puisse encore se croire dans les siens. 

On n'arriva que dans l'après-midi à Prague ; de somptueux 
préparatifs avaient été faits pour la réception de l'empe- 
reur et de l'impératrice de Russie. Le soir, la ville fut 
magnifiquement illuminée; la population se montra em- 
pressée et respectueuse. De nombreux régiments d'infan- 
terie avaient été cantonnés à Prague : ils étaient sous les 
armes, le 6 octobre, lorsque l'empereur Ferdinand pro- 
mena dans leurs rangs son hôte illustre l'empereur Ni- 
colas. 

Le soir, il y eut spectacle, et tous les assistants étaient 
en grand uniforme, les dames en costume de cour. 

Nicolas prit beaucoup d'intérêt, comme toujours, aux 
exercices de la cavalerie et au tir de l'artillerie, mais il 
avait formé le projet d'aller incognito à Vienne, pour 
présenter ses compliments de condoléance à l'impératrice- 
mère, veuve de l'empereur François. C'était un hommage 
qu'il avail à cœur de rendre à la mémoire de l'auguste 
défunt. 



— 181 — 
L'e^renr Ferdinand ne pouvait qu'être vivement 
touché de la peuse intention du tzar, et il lui offrit de 

I accompagner; mais Nicolas le pria de n'eu rien faire et 
de lm accorder seulement un congé de vingt-quatre heures 

II ne voulut accepter qu'un seul compagnon de voyage et 
i partit en poste avec son aide de camp général Benkén- 
dorff, sans avoir permis que son ambassadeur à Vienne 
le conseiller privé Tatistcheff, fût prévenu de son arrivée' 

Cet ambassadeur, qui ne s'attendait pas à pareille sur- 
prise fut sur le point de tomber anéanti, lorsqu'on vint 
lui dire, le 9 octobre, à deux heures de l'après-midi 
que 1 empereur de Russie était descendu à l'hôtel de l'am- 
bassade ; il n'avait pas retrouvé la parole, quand il se vit 
en face de son auguste maître, qui lui souhaitait la bien- 
venue et qui l'invitait avec bonté à se remettre de son 
émotion. 

Nicolas monta immédiatement dans la voiture de l'am- 
bassadeur et se rendit au palais de Schonbrunn, auprès de 
1 .nipératrice-mère, avec qui il passa plus d'une heure, en 
tête a tête, se rappelant le passé et déplorant la mort de 
son hdele allié et ami; l'un et l'autre interrogeant leurs 
regrets et mêlant leurs larmes. 

Les habitants de Vienne, en apprenant la présence 
inattendue de l'empereur de Russie dans leurs murs 
furent vivement touchés de l'empressement délicat qu'il 
avait mis à venir offrir à l'auguste veuve de l'empereur 
François l'expression de ses douloureuses sympathies 

Nicolas se montra également très-empressé auprès de la 
Pnncesse de Mettermch; non-seulement il lui porta des 
nouvelles du prince son époux, qu'il avait laissé en confé- 
rence avec le comte de Nesselrode, mais encore il l'ho- 
nora d'une seconde visite et il alla lui faire ses adieux 






■ 









— 182 — 
avant de quitter Vienne, où il ne resta que jusqu'au len- 
demain. 

L'ambassadeur Tatistcheff n'était pas entièrement remis 
de sa surprise et de son embarras, au moment où l'empe- 
reur prit congé de lui, en lui promettant de venir le sur- 
prendre le plus souvent qu'il le pourrait. 

Dans la matinée du 12 octobre, l'empereur était de 
retour à Prague où l'attendaient l'empereur et l'impéra- 
trice d'Autriche, et il les quitta le même jour, allant re- 
joindre l'impératrice Alexandra, qui était déjà partie pour 
Fischbach, où elle se trouvait installée avec son auguste 
père chez le prince Guillaume, frère du roi. 

Nicolas passa une journée entière à Fischbach, et prit 
la route de Varsovie, le 14 octobre, par Kaliscz et Lowicz. 
Le maréchal Paskewitch l'attendait dans cette dernière 
ville pour l'accompagner jusqu'à Varsovie, où ils arrivè- 
rent le 15 octobre, vers neuf heures du soir. 

Les habitants de Varsovie n'avaient pas prévu que l'em- 
pereur pût arriver sitôt dans leurs murs ; ils ne se trou- 
vaient donc pas sur son passage et la plupart d'entre eux 
étaient déjà couchés : ce qui n'était que l'effet du hasard 
ressemblait à un complot. L'entrée de l'empereur ne fut 
donc pas accueillie comme elle devait être, et l'empereur 
en fut très-contrarié. On illumina cependant la ville, et 
les musiques militaires exécutèrent des aubades sur la 
place déserte du palais. 

Le maréchal avait sollicité de l'empereur l'autorisation 
de lui présenter les députations de la ville, et l'empereur 
avait consenti à les recevoir. On pensait, on espérait que 
cette audience serait un pacte de réconciliation entre le 
souverain et les Polonais. 

A neuf heures du matin, les membres de la municipalité 



— 183 — 
et les députions de la ville, en uniformes et en habits de 
gala, furent introduits devant l'empereur, par le Prêchai 
Paskewitch, qui eut à peine le temps de prononcer quel- 
ques paroles. Nicolas, sans attendre le discours qui devait 
In. être adressé par le chef des députations, parcourut 
d un regard sévère les rangs des députés et leur adressa 
cette allocution, qu'a n'avait certainement pas préparée et 
qu d improvisa selon la circonstance : 

« Je sais, Messieurs, que vous avez voulu me parler je 
connais même le contenu de votre discours, et c'est pour 
vous éviter un mensonge... Oui, Messieurs, répéta l'empe- 
reur avec force en voyant l'émotion que ce mot avait pro- 
dmte parmi les délégués, c'est pour vous éviter un men- 
songe, que je désire ne pas entendre ce discours, car je sais 
trop que vos sentiments ne sont pas ceux que vous aviez 
.l'intention de me manifester. 

« Et comment pourrais-je y ajouter foi, quand vous 
m avez tenu ce même langage la veille de la révolution ? 
N est-ce pas vous-mêmes qui me parliez, il y a cinq ans, 
de fidélité, de dévouement, et qui me faisiez les plus 
belles protestations? Quelques jours après, vous avez violé 
vos serments, vous avez commis des actions horribles. 

« L'empereur Alexandre, qui a fait pour vous plus qu'un 
empereur de Russie n'aurait dû faire, qui vous a comblés 
de bienfaits, qui vous a favorisés plus que ses propres 
sujets, et qui vous a rendus la nation la plus heureuse et 
la plus florissante , a été payé par la plus noire ingrati 
tude. 

« Vous n'avez jamais pu vous contenter de la situation 
la plus avantageuse, et vous avez fini par briser vous- 
mêmes votre bonheur, en déchirant et en foulant aux 
pieds vos institutions. Je vous dis ici la vérité, pour éclai- 



MM 



— 184 — 
rer notre position respective et pour que vous sachiez bien 
à quoi vous en tenir, car je vous vois et vous parle pour 
la première fois depuis votre révolte. 

« Ce qu'il me faut, Messieurs, ce sont des actions et 
non des paroles ; ce que je veux, c'est que le repentir 
vous vienne du cœur. Je vous parle sans colère, vous 
voyez que je suis calme ; je n'ai point de rancune : j'ai 
pardonné les offenses dirigées contre moi et ma famille. 
Mon désir est de rendre le bien pour le mal et de faire 
votre bonheur, en dépit de vous-mêmes ; je l'ai promis 
devant Dieu, et je ne trahis pas mes serments. Le maré- 
chal que voici remplit mes intentions, il me seconde dans 
mes projets et pense aussi à votre bien-être. » 

A ce passage du discours de l'empereur, les membres 
de la députation saluèrent le maréchal Paskewitch. 

« Eh bien, Messieurs, s'écria le tzar, que signifient ces 
saluts? Avant tout, il faut remplir ses devoirs, il faut se 
conduire en honnêtes gens. Vous avez à choisir, Messieurs, 
entre deux partis : ou persister dans vos illusions d'une 
Pologne indépendante, ou vivre tranquillement et en sujets 
fidèles sous mon gouvernement. 

« Restez fidèles à vos devoirs, et vous mériterez l'oubli 
du passé ; veillez vous-mêmes au repos de votre pays ; 
protégez-le contre la propagation d'écrits incendiaires, et 
vous raffermirez son bien-être ; élevez vos enfants dans les 
principes de religion et de fidélité envers leur souverain, 
et vous leur assurerez un avenir prospère ; enfin, soyez 
les gardiens de la paix intérieure de votre ville, et la cita- 
delle d'Alexandre ne sera là que pour vous protéger. Au- 
trement, vous attirerez sur vous et sur votre patrie des mal- 
heurs irréparables. Je vous déclare solennellement, qu'à la 
moindre émeute, la citadelle foudroyera la ville ; Varsovie 



— -1N5 — 

sera détruite, et certes, ce n'est pas moi qui la rebâ- 
tirai ! 

« Il m'est très-pénible de vous parler ainsi, il est pénible 
à un souverain de traiter ainsi ses sujets, mais j'agis ainsi 
pour votre propre bien. C'est à vous, Messieurs, démériter 
l'oubli du passé ; ce n'est que par votre conduite et par 
votr.e dévouement à mon gouvernement, que vous pourrez 
y parvenir. 

« Je sais qu'il y a des correspondances avec l'étranger, 
qu'on fait parvenir ici de mauvais écrits, et que l'on tâche 
de pervertir les esprits; mais la meilleure police du monde, 
avec une frontière comme la vôtre, ne peut empêcher ces 
menées clandestines ; c'est à vous-mêmes à faire la police 
et à écarter le mal. 

« C'est en élevant bien vos enfants, en leur inculquant 
des principes de religion et de fidélité à leur souverain, 
que vous pourrez rester dans la bonne voie. Au milieu de 
tant de troubles qui agitent l'Europe et en dépit de toutes 
les doctrines qui ébranlent l'édifice social , vous avez le 
bonheur de vivre paisibles sous l'égide de la Russie, qui 
reste forte et intacte et qui veille sur vous. 

« Croyez-moi, Messieurs, c'est un vrai bonheur d'appar- 
tenir à ce pays et de jouir de sa protection. Si vous vous 
conduisez bien, si vous remplissez tous vos devoirs, ma 
sollicitude paternelle s'étendra sur vous tous, et malgré 
tout ce qui s'est passé, mon gouvernement pensera toujours 
à votre bien-être. Rappelez-vous bien ce que je vous ai 
dit. » 

^ Aussitôt après ce discours, dans lequel l'empereur avait 
lâché la bride à ses sentiments intimes avec une véritable 
éloquence, il congédia les assistants tremblants et muets 
de terreur, et serra en silence la main du maréchal Pas- 






; 



■ 
II 






— 186 — 
kevvilch, qu'il emmenait avec lui pour visiter la citadelle, 
dont les travaux étaient à peu près terminés. 

Cette citadelle, qui domine la ville et qui en occupe la 
position la plus élevée, rendait impossible désormais le 
triomphe d'une insurrection populaire , car cinq cents 
bouches à feu menaçaient à la fois tous les quartiers de 
l'intérieur et des faubourss. 

On raconte que, pendant cette visite de l'empereur à la 
citadelle, le peuple se tenait silencieux dans les rues, en 
murmurant tout bas : « Voici notre père qui examine ses 
canons ! » 

Le discours de Nicolas aux députations de Varsovie était 
déjà répété à tous les échos de la ville, et l'on en avait 
exagéré à dessein les expressions, pour défigurer la pensée 
de l'auguste orateur. On allait jusqu'à dire que l'empe- 
reur avait menacé la capitale d'un prochain bombardement 
et d'une destruction complète. 

Il est vrai que , dans ce moment-là, les esprits étaient 
surexcités par les menées de quelques conspirateurs. Les 
mauvais conseils n'avaient pas manqué pour mettre à exé- 
cution un attentat analogue à celui dont le roi des Français 
avait failli être victime. Il ne fallait, pour cela, qu'un fa- 
natique aveugle ou un misérable acheté à prix d'or. 

L'émotion profonde qui existait à Varsovie, et dans les 
principales villes de Pologne, à cette époque, avait été ré- 
veillée et surexcitée par des bruits plus ou moins menson- 
gers, qu'on y faisait circuler, au sujet d'un redoublement 
de rigueurs et d'injustices contre les Polonais qui pouvaient 
être accusés, sinon de conspirer, du moins de faire des 
vœux pour le succès des conspirateurs, car on ne parlait 
que de conspirations et de sociétés secrètes. Il n'était ques- 
tion, aussi, que de malheureux propriétaires dénoncés et 






— 187 — 
traqués par ia police politique, enlevés et jugés à huis 
clos, condamnés à payer des amendes exorbitantes, exi- 
lés en Sibérie ou au Caucase, enfermés dans des forte- 
resses et subissant le supplice du knout, plus redoutable 
que la peine de mort. 

Il y avait, dans ces bruits-là, beaucoup de fausseté et 
d'exagération, car on y mêlait, comme récents, des faits 
qui remontaient à quatre ans en arrière et qui s'étaient 
dès lors entourés d'une sorte de mystère sinistre, quand la 
calomnie avait commencé à s'en emparer pour les traves- 
tir et les défigurer. Ainsi, c'était encore la tragique légende 
du prince Roman Sangusko, sur l'arrêt duquel l'empereur 
aurait écrit de sa main : « Sangusko sera envoyé en Sibé- 
rie comme un forçat ordinaire, à pied, et rivé à la chaîne 
des forçats; » c'étaient des soldats polonais, condamnés 
aux travaux forcés dans le port de Cronsta.lt, et recevant 
le knout, pour avoir refusé de prêter serment à l'empereur; 
c'étaient encore des Polonais enrégimentés dans l'armée 
du Caucase et passant par les verges, pour n'avoir pas 
salué le drapeau russe ou pour avoir gratté l'aigle empreint 
sur leurs boutons d'uniforme. 

Ces vieilles histoires étaient perfidement rajeunies et re- 
haussées de nouveaux détails, qui n'avaient pas d'autre ob- 
jet que d'irriter, d'indigner, d'exalter le sentiment natio- 
nal contre la domination russe et surtout contre la personne 
de l'empereur, qu'on s'appliquait à représenter comme un 
tyran cruel, comme l'implacable ennemi de tout ce qui 
portait un nom polonais. 

Quoiqu'il en fût, Nicolas était averti de prendre les plus 
grandes précautions pendant son séjour à Varsovie : ce qui 
ne l'empêcha pas de passer en revue les régiments d'infan- 
terie de Mourom et de chasseurs de Simbirsk, et de se mon- 






— 188 — 

trer en calèche dans les rues, pour aller rendre visite à la 
maréchale Paskewitch. 

Le maréchal ne l'avait pas quitté une minute, et Ton 
put dire qu'il semhlait lui faire un rempart de son corps. 
Ils partirent, le jour même, pour Novogeorgiewsk , où 
ils arrivèrent dans la soirée. L'empereur se proposait de 
faire une tournée d'inspection militaire dans plusieurs gou- 
vernements du centre, avant de retourner à Saint-Pé- 
tersbourg, et Paskewitch devait l'accompagner jusqu'aux 
frontières du royaume de Pologne. 

Pendant ce temps-là , l'impératrice , avec sa fille , la 
grande-duchesse Olga , continuait sa route , sans se hâter, 
pour revenir à Tzarskoé-Sélo , où elle ne rentra que le 
27 octobre, en bonne santé, mais encore bien fatiguée 
, d'un si long voyage et surtout de tant de jours donnés à la 
représentation et à la vie de cour. 



CCXXIV 






I 



L'empereur Nicolas était descendu, avec Paskewitch, à 
la forteresse de Novogeorgiewsk, où il passa la nuit. Le 
lendemain, 17 octobre, il sentit la nécessité de prendre un 
peu de repos; après avoir assisté à la parade des troupes 
de la garnison , il inspecta rapidement les travaux de la 
forteresse et les ponts de bateaux de la Narewa. Quand il 
rentra dans ses appartements, on avait déposé sur la table 
de sa chambre deux portefeuilles, contenant les affaires 
courantes de la chancellerie impériale. 

— Voilà de quoi m' empêcher de dormir avant minuit! 
dit-il, en les montrant du doigt. 

— Sire, répliqua un aide de camp général qui se trou- 
vait là, si le premier médecin de l'empereur entendait 
Votre Majesté parler ainsi, il ferait son devoir, en conseil- 
lant à Votre Majesté de renvoyer à demain les affaires et 
de ne pas se dérober une heure de sommeil. 

— Vraiment ! repartit Nicolas; crois-tu donc que je sois 
empereur pour mon plaisir! Chacun, ici-bas, doit faire 
son service et remplir son devoir, quoi qu'il en coûte. Or, 
je t'assure qu'il m'en coûtera beaucoup pour veiller aujour- 




— 190 — 
d'hui, car je me sens presque fatigué, et j'ai besoin d'une 
bonne nuit pour me remettre dans mon état ordinaire. 

L'empereur ne partit qu'à midi, le 18, et il voyagea, 
sans s'arrêter , pendant dix-huit heures consécutives ; le 
19, à six heures du matin, il arrivait à Brzest-Litewski, 
avec Paskewitch , qui ne devait pas l'escorter au delà de 
cette ville. 

Après une grande revue du deuxième corps d'infanterie, 
l'empereur, conduit par le maréchal , visita l'hôpital mili- 
taire, les travaux de fortifications, les nouvelles casernes 
fortifiées, et il remercia plusieurs fois publiquement Pas- 
kewitch, pour l'ordre parfait et l'excellente administra- 
tion de tous les services. Il reçut à sa table les généraux, 
les commandants de régiments et l'architecte qui dirigeait 
la construction de la forteresse. 

Il y eut, dans la matinée du 20, de grandes manœuvres 
de toutes les troupes cantonnées à Brzest-Litewski, et 
l'empereur, ayant pris congé affectueusement du prince de 
Varsovie, se mit en route pour Kiew, avec le général Ben- 
kendorff et quelques aides de camp généraux. 

Le général comte Gourieff, gouverneur militaire de Kiew, 
avait été prévenu que l'empereur se rendrait directement 
au monastère de Petchersky, dans le cas où Sa Majesté 
pourrait arriver, le 22 octobre, avant six heures de l'après- 
midi. On attendit toute la journée, en effet; tout était pré- 
paré au monastère pour la réception du tzar ; le clergé se 
trouvait à son poste, cierges allumés, sous le porche de 
l'église. Mais , à six heures, vint un contre-ordre qui an- 
nonçait que l'empereur n'arriverait que le jour suivant. 
Les cierges s'éteignirent, les portes de l'église se fermè- 
rent, et tout rentra dans l'obscurité et le silence. 

Huit heures sonnaient, quand un courrier, envoyé au 



— 191 — 
général Gourieff, vint le prévenir que l'empereur retardé 
par un accident de voiture, serait à Kiew vers neuf heures 
A ce moment môme, Nicolas arrivait au monastère Pet- 
chersky, où les moines étaient retirés dans leurs cellules- 
il fit rouvrir les portes de l'église et, dans les ténèbres de 
la nuit, à la lueur de quelques lampes brûlant devant les 
saintes images, il s'agenouilla près du sanctuaire et resta 
en prières jusqu'à ce que le clergé, rassemblé à la hâte, 
accourut, au bruit des cloches mises en branle, pour lui 
rendre les honneurs accoutumés. 

— J'ai fait ma prière, dit-il aux moines interdits, et je 
vous laisse le soin de prier pour moi : vous m'excuserez 
de m'ètre fait attendre, et je n'ai garde de vous reprocher 
de n'avoir pas attendu davantage. C'est moi qui ai man- 
qué au rendez-vous, et par force majeure, ce qui doit me 
servir d'excuse. 

Dans le cours de ses longs voyages, Nicolas, si fatigué, 
si pressé qu'il put être, ne manquait jamais, à son arrivée 
dans une ville, dans une bourgade, dans un monastère, où 
d s'arrêtait, de faire sa prière devant l'autel de l'église et 
de baiser la main du prêtre qui venait lui donner la béné- 
diction. 

On raconte qu'il fit remettre, un jour, par son valet de 
chambre, une douzaine de mouchoirs brodés à son chiffre 
et ornés de la couronne impériale, à un pauvre prêtre de 
campagne, qu'il avait vu, pendant l'office, au moment 
même de la communion, se moucher avec ses doigts. 

— Je ne veux pas, dit-il, à cette occasion, que la main 
qui touche l'hostie consacrée suit salie, comme celle d'un 
mougik, par les impuretés de notre triste nature hu- 
maine. 

ha nouvelle de l'arrivée du tzar s'était répandue avec la 



— 192 — 
rapidité de l'éclair dans la ville de Kiew; les habitants se 
munirent de torches pour aller à sa rencontre, et Nicolas, 
accueilli par les acclamations des habitants et des troupes, 
eut la surprise d'une entrée aux flambeaux. Le gouverneur 
militaire le reçut, en grand apparat, à l'hôtel qui avait été 
préparé pour lui. 

— J'arrive un peu tard, lui dit l'empereur avec bonté, 
mais je tiendrai compte à ma bonne ville de Kiew des 
heures que j'ai perdues en route et qui lui étaient desti- 
nées. Je resterai avec vous jusqu'à demain soir. 

Le tzar commença la journée du 23, par entendre la 
messe à la cathédrale de Sainte-Sophie; puis, il alla faire 
visite au feld-maréchal prince Osten-Sacken, qui se trouvait 
retenu chez lui par un accès de goutte et qui, d'ailleurs, 
âgé de plus de quatre-vingts ans, et chargé d'infirmités, ne 
pouvait plus recevoir son souverain à la tète des troupes 
qu'il commandait encore. 

Osten-Sacken était en grand uniforme, mais incapable de 
bouger 'de son fauteuil. 

— Votre Majesté me pardonnera de rester assis devant 
elle, dit le vieux maréchal. Mieux vaudrait, ajouta-t-il en 
soupirant , que je fusse déjà couché dans mon tombeau, 
car je ne suis plus bon à rien, si ce n'est à souffrir, et il 
est temps que je cède la place à un autre qui sera un ser- 
viteur plus utile, sinon plus dévoué à l'empereur. 

— Que dis-tu là? repartit Nicolas, qui lui tenait les 
mains et les serrait dans les siennes. Crois-tu donc que 
j'aie oublié les beaux services que tu as rendus à la patrie 
depuis tant d'années? J'espère bien te garder longtemps, 
comme un exemple vivant offert aux braves de nos ar- 
mées. 

— Sire, je suis bien infirme, répondit tristement le feld- 



— 193 — 

maréchal, et voilà plus de six mois que je n'ai pu monter 
a cheval. 

— Il y a vingt-deux ans, presque jour pour jour, reprit 
1 empereur, tu es resté en selle pendant six heures à la 
batadle de Hoekem, où tu fus nommé général. 

Le prince de Sacken s'inclina pour baiser les mains de 
son auguste maître, en les mouillant de larmes de recon- 
naissance. 

L'empereur inspecta la brigade de sapeurs et une divi- 
sion du régiment des gendarmes, avant de retourner au 
monastère Petchersky, où il voulait honorer les saintes re- 
liques. Une partie de la journée fut employée à visiter 
l'arsenal, les fortifications, et la pension des Demoiselles 
nobles. 

— Imaginez, dit-il, dans cette dernière visite, que je re- 
présente ici l'impératrice, car je suis son fondé de pouvoirs • 
demandez-moi tout ce que vous lui demanderiez. 

A trois heures, il donna audience à lord Durham am- 
bassadeur extraordinaire d'Angleterre, qui était 'venu 
1 attendre à Kiew, en se rendant à son poste à Saint-Pé- 
tersbourg. 

Le voyage de lord Durham à travers la Russie avait été, 
depuis son débarquement à Odessa, l'objet des égards les 
plus délicats, des prévenances et des distinctions les plus 
flatteuses, de la part de tous les chefs militaires et de tous 
les agents du gouvernement. Jamais ambassadeur n'avait 
reçu pareil accueil, et lorsque lord Durham s'étonnait d'une 
réception aussi magnifique, on lui répondait partout : « Tel 
est l'ordre de l'empereur. » Il y avait là une intention évi- 
dente de faire des avances à l'Angleterre. C'est ainsi que 
l'opinion politique expliqua cette espèce d'ovation décernée 
à l'ambassadeur anglais, avant son entrée en fonctions 

13 



: m . 






— 494 — 

Nicolas passa plus d'une heure avec lord Durham, qui 
lui plut beaucoup et auquel il dit adieu cordialement en 
lui promettant de le retrouver bientôt à Saint-Péters- 
bourg. 

Dix jours après cette entrevue, le bruit courait, dans tous 
les cabinets européens, que l'Angleterre et la Russie s'é- 
taient mises d'accord entre elles, malgré le traité d'Unkiar- 
Skélessi, pour défendre, d'intelligence, le sultan Mahmoud 
contre les nouvelles entreprises du vice-roi d'Egypte. Lord 
Durham, qui avait été chargé d'une mission secrète auprès 
de la Porte-Ottomane, avant de s'aboucher avec l'empe- 
reur Nicolas, n'aurait été, disait-on, qu'un médiateur en- 
tre le tzar et le sultan. 

L'empereur Nicolas n'invita pourtant pas lord Durham à 
dîner avec lui chez le comte Gourieff, et il partit le soir 
même pour Belaïa-Tserkoff où il arriva dans la nuit. 

Son arrivée en cette ville, un des centres militaires les 
plus importants de la Russie, avait pour principal objet une 
expérience dont il voulait juger par lui-même et qui inté- 
ressait au plus haut degré l'organisation militaire de l'em- 
pire. L'ukase du 30 août/ 11 septembre 1834 avait éta- 
bli que tous les sous-officiers et soldats qui auraient passé 
vingt ans sous les drapeaux seraient renvoyés en congé illi- 
mité dans leurs foyers, pour y rester comme faisant partie 
de la réserve et pouvant être rappelés au service actif, jusqu'à 
ce qu'ils eussent atteint vingt-deux ans de service dans la 
garde et vingt-cinq dans l'armée, après quoi seulement ils 
devaient être considérés comme vétérans et libres de choisir 
l'état qui leur conviendrait le mieux. Ce nouveau règlement 
avait été mis en pratique, pour la première fois, à partir 
du 30 septembre de l'année précédente, et l'empereur 
était curieux de voir si le rappel sous les drapeaux des 



— *95 — 
hommes en congé illimité était d'une application facile. 
Tous les sous-officiers et soldats en congé dans les gou- 
vernements de Kiew et de Wolhynie avaient donc' été 
avertis de se présenter à l'inspection générale de l'empe- 
reurjaquelle aurait lieu, le 25 octobre, à Belaïa-Tserkoff. 
Le 25, à neuf heures du matin, l'empereur inspecta ces 
sous-officiers et soldats de la garde et de l'armée, qui s'é- 
taient rendus avec autant d'exactitude que d'empressement 
à l'appel de l'autorité militaire : leur air martial, leur 
bonne tenue, la rapidité de leurs manœuvres, et leur in- 
struction solide, prouvèrent que ces hommes, au milieu des 
travaux de la vie agricole et industrielle, avaient conservé 
un vif souvenir de leurs devoirs de soldat, et que l'armée 
active pouvait désormais compter sur une réserve excel- 
lente et nombreuse. Ce corps de réserve était au grand 
complet, lorsque l'empereur le passa en revue, ainsi que 
les 11% 12 e et 13 e divisions d'infanterie, avec toute l'ar- 
tillerie à pied attachée à ces différents corps. 

L'empereur visita les hôpitaux et les camps, fit manœu- 
vrer les troupes pendant plus de quatre heures, et partit, 
dans l'après-midi du 26 octobre, pour Novaïa-Praga. Il s'ar- 
rêta en route aux villages de Bolschaïa-Vyska etd'Adjamka, 
pour inspecter les haras, les magasins de fourrages et de 
grains, les immenses établissements d'agriculture, apparte- 
nant à plusieurs régiments de cavalerie colonisés. 

A Novaïa-Praga, où le général comte de Witte avait 
concentré le deuxième corps de cavalerie de réserve avec 
son artillerie, l'empereur inspecta ces belles troupes qu'il 
trouva dans l'état le plus satisfaisant; il félicita le comte de 
Witte d'avoir fait prospérer ces colonies militaires qui don- 
naient gain de cause à un système, que le succès n'avait pas 
couronné sous d'autres chefs et sur d'autres points de l'em- 





— 196 — 
pire; il se plut à parcourir, avec cet habile organisateur, 
les admirables institutions agricoles confiées à l'active 
coopération des cantonistes militaires ; il voulut tout voir 
par ses yeux, les fermes, les granges, les étables, les écu- 
ries, les charrues, les instruments de travail. 

Le même jour, il réunit à sa table tous les comman- 
dants de régiments de cavalerie et de compagnies d'artil- 
lerie, et ne cessa de les interroger, pendant le dîner, sur le 
réaime et le fonctionnement de la colonisation militaire. 

— Voilà bien ce qu'avait projeté mon bien-aimé frère, 
feu l'empereur Alexandre, disait-il, et je suis bien aise de 
trouver ici la réalisation de ses projets. Il me faut une nou- 
velle enquête et un nouveau rapport sur une question 
aussi sérieuse, général, ajouta-t-il en se tournant vers le 
comte de Witte : je compte sur vous pour avoir de bons et 
fidèles renseignements. 

Nicolas s'arrêta, le 30 octobre, à Poltava, pour remplir 
une promesse qu'il avait faite à sa femme : il devait visiter 
dans cette ville les établissements d'éducation et de bien- 
faisance placés sous la direction de l'impératrice Alexandra. 
En effet, après une courte prière dans la cathédrale, il se 
rendit à l'Institut des Demoiselles nobles, et il y resta plu- 
sieurs heures, assistant aux leçons et daignant examiner les 
travaux des élèves. Il exprima sa satisfaction, au nom de 
l'impératrice, en s' adressant aux élèves et à leur respectable 
directrice, Madame de Sass. Il témoigna la même sollici- 
tude dans les autres établissements de la ville, et surtout 
dans l'école des indigents, où il interrogea lui-même deux 
ou trois pensionnaires. 

L'empereur ne quitta point Poltava sans avoir vu l'état 
des constructions de l'hôtel destiné au corps des Cadets; il 
arriva, le lendemain 31, à Kharkoff, et s'y arrêta une partie 






— 197 — 
de la journée, pour visiter l'Université, la Clinique, l'Insti- 
tut des Demoiselles nobles, la Prison, le Gymnase et les 
établissements de bienfaisance. Il faisait prendre des notes, 
sous sa dictée, par un aide de camp général. 

— L'impératrice, disait-il , sera très-contente des dé- 
tails que nous lui rapporterons sur les établissements 
qu'elle dirige. 

Dans l'après-midi, l'empereur se remit 'en route et alla 
coucher à Tchougouyeff, où le comte de Witte, inspecteur 
général de la cavalerie colonisée, était venu préparer les 
exercices des troupes que commandait le général Nikitine. 
Le l* r novembre, à dix heures du matin, tout le premier 
corps de cavalerie de réserve, avec son artillerie, était ras- 
semblé au champ d'exercice; il y avait là en bataille deux 
divisions de cuirassiers et de lanciers, formant ensemble 
soixante-douze escadrons, y compris plusieurs régiments 
non colonisés. L'empereur fut émerveillé de la tenue irré- 
prochable de ces troupes qu'il soumit à l'inspection la plus 
minutieuse. 

Quand il rentra dans la ville avec les généraux de Witte 
et Nikitine, les colons militaires lui offrirent, suivant l'u- 
sage, le pain et le sel, et lui présentèrent divers échan- 
tillons de leur culture appropriée aux sables mouvants de 
ces contrées qu'ils avaient rendues fertiles. Il visita ensuite 
l'église du régiment, l'école des cantonistes, les magasins 
publics, les ateliers et l'hôpital. La journée du "2 novembre 
fut consacrée à des exercices et à des manœuvres de troupes. 
L'empereur voyagea toute la nuit, pour arriver le jour 
suivant à Koursk. Il y trouva les régiments de la 2 e divi- 
sion de dragons, qu'il passa en revue, et qu'il fit exercer 
deux jours de suite, ce qui ne l'empêcha pas de faire sa 
visite ordinaire aux établissements de bienfaisance du bu- 



— 198 - 
reau de curatèle générale, savoir : l'hôpital, l'hospice pour 
les employés civils et les vétérans invalides, la maison des 
fous, la maison de force et les ateliers qui en dépendent. 

L'auguste voyageur arriva le 5 novembre, vers quatre 
heures du matin, à Orel ; à dix heures, il était dans la cathé- 
drale des Saints-Gleb-et-Boris, où l'on célébrait un service 
funèbre pour l'anniversaire de la mort de sa regrettée mère 
l'impératrice Marie Feodorovna. 11 employa la matinée à 
visiter les établissements de bienfaisance, et, l'après-midi, 
à passer en revue les troupes de la Indivision de dragons. 

11 reçut, en sortant de table, un vieux colonel en retraite, 
nommé Michel Backtine, qui vivait seul à Orel, où il ne 
menait pas grand* train, quoiqu'on le soupçonnât d'être 
très-riche. 

— Sire, dit le colonel avec une simplicité toute militaire, 
je n'ai quitté le service que quand je me suis vu dans l'im- 
possibilité de servir ; je n'ai pas de famille et je voudrais 
m'en faire une pour me distraire dans ma vieillesse. 

— Tu veux te marier, à ton âge ! s'écria Nicolas. Ce se- 
rait une grande folie, et je ne sais pas trop si cela te don- 
nerait la famille qui te manque. 

— Oh ! Sire, j'ai fait un meilleur choix, reprit Backtine; 
j'aurai pour enfants tous ceux que Votre Majesté daignera 
me désigner, car j'ai l'intention de fonder un corps de 
Cadets à Orel, et je viens solliciter de Votre Majesté le droit 
de faire à mes frais cette fondation. 

— Béni soit Dieu ! répondit l'empereur ; tu as là une bonne 
intention, mon fils, mais ce serait une bien grosse dépense, 
même pour un seigneur qui aurait deux mille paysans. 

— J'en ai deux mille sept cents, reprit le colonel; je 
possède, en outre, des terres considérables et plus d'un 
million de roubles. 



— 199 — 
— C'est bien, mon fils, lui dit l'empereur en l'embrassant ; 
nous aurons donc, grâce à ta générosité, un corps de Cadets 
à Orel, qui portera ton nom. 

Backtine demanda comme une faveur, que l'importante 
fondation qu'il prenait à sa charge eût son effet immédiat, 
et l'empereur laissa des ordres en conséquence, lorsqu'il 
partit pour Toula, mais ce n'est que six semaines plus tard, 
que la création du corps des Cadets d'Orel fut autorisée ré- 
gulièrement par un ukase, en suite duquel cette note, éma- 
née de la chancellerie impériale, reçut la publicité que mé- 
ritait la belle et généreuse pensée du colonel Backtine : 

« Le colonel en retraite Michel Backtine, usant du droit 
légal de disposer de ses biens acquis , a destiné la totalité 
de ses biens à la fondation d'un corps de Cadets à Orel, en 
affectant, dès à présent, pour cet objet, un capital d'un mil- 
lion cinq cent mille roubles, placés à intérêts dans les éta- 
blissements de crédit, et à sa mort, les propriétés, peu- 
plées de deux mille sept cent paysans, qu'il possède dans 
les gouvernements d'Orel et de Koursk, avec toutes leurs 
dépendances. 

« Accueillant avec une véritable satisfaction cet acte de 
bienfaisance, parfaitement digne d'un gentilhomme russe, 
qui veut consacrer sa fortune à l'éducation de la jeunesse, 
Nous avons déjà donné les ordres que sollicitait le colonel 
Backtine. Voulant lui donner un témoignage de Notre recon- 
naissance particulière et conserver à la postérité le souve- 
nir de sa noble action , Nous élevons le colonel Backtine 
au grade de général-major en non-activité, et Nous ordon- 
nons que le corps des Cadets, créé dans la ville d'Orel , 
porte le nom de corps de Backtine, d'après celui de son fon- 
dateur. 
« Saint-Pétersbourg, le 6 (18, nouv. st.) décembre 1835. » 




— 200 — 
Avant que l'empereur eût fini son inspection à Orel , le 
froid était devenu assez intense , pour qu'il dût renoncer 
à la prolonger, d'autant plus que les préludes de l'hiver 
étaient plus pénibles pour les troupes que pour lui-même. 
Au reste, Nicolas, pendant son voyage, ne cessait de se 
préoccuper de la santé de ses soldats, depuis que la saison 
devenait plus rigoureuse, et, jour et nuit, il entrait dans 
les postes et les corps-de- garde, pour savoir si le thermo- 
mètre s'y maintenait à 14 degrés au-dessus de zéro, 
comme l'exigeait le règlement du service militaire. A 
Orel , les troupes avaient dû abandonner leur campement, 
pour venir loger en ville , chez l'habitant ; elles avaient 
même beaucoup souffert la dernière nuit qu'elles passèrent 
sous la tente, et les marchands de la localité, en témoi- 
gnage de leur dévouement à l'empereur, avaient fait distri- 
buer à chaque soldat une portion d'eau-de-vie , de viande 
et de pain blanc. 

L'empereur avait voyagé jusque-là en calèche ouverte, 
malgré l'âpreté de la température; il répugnait à se déro- 
ber, dans une voiture fermée, aux regards de ses sujets qui 
accouraient sur son passage pour le saluer et l'acclamer. Il 
ne passa qu'une matinée à Toula, et il trouva le temps de 
visiter le corps des Cadets, l'arsenal , la manufacture d'ar- 
mes et les établissements de bienfaisance. 

La neige, qui était tombée depuis quarante-huit heures, 
ne permettait plus de continuer la route en voiture, et 
l'empereur se vit obligé de prendre les traîneaux de poste. 
C'est ainsi qu'il arriva, clans la soirée du 7 novembre, à 
Moscou, non sans avoir rencontré des difficultés et même 
des dangers au milieu des neiges qui n'étaient pas encore 
favorable au traînage. Il n'attendit pas que sa présence à 
Moscou fût signalée à la population, qui ne l'attendait pas; 



— 201 — 
il passa la nuit au Kremlin, presque incognito, et il repar- 
tit en traîneau, dès que le jour parut; il voyagea de la 
sorte, ne s'arrêtant qu'aux relais pour changer de chevaux, 
et ne souffrant pas le moindre retari, même pour traver- 
ser les fleuves sur la glace, encore peu solide, qu'on en- 
tendait craquer sous le poids de l'attelage. 

N ne fallut pas moins qu'un effroyable chasse-neige 
pour obliger l'empereur à rester une nuit à Novogorod. 

— Sire, lui disait Benkendortf, j'ai charge d'âmes, et je 
suis responsable de tous les accidents qui pourraient mettre 
en péril les jours de l'empereur. Je conjure Votre Ma- 
jesté de ne pas voyager la nuit. 

— Tu me demandes l'impossible, répondit Nicolas : j'ai 
promis d'être à Saint-Pétersbourg vers la fin d'octobre (vieux 
style) ; or, je ne sais pas attendre ni me faire attendre. 

Il arrivait enfin , le II novembre au soir, à Tzarskoé- 
Sélo, où sa famille s'était rassemblée pour le recevoir. Le 
grand-duc héritier était allé à sa rencontre et revenait 
avec lui. 

Le césarévitch, malgré la joie qu'il éprouvait de revoir 
son auguste père, après une si longue absence, ne put ce- 
pendant être assez maître de lui pour écarter entièrement 
un sujet de chagrin qui l'obsédait depuis son départ de 
Tzarskoé-Sélo. L'empereur s'en aperçut du premier coup 
d'oeil, et demanda vivement à son fils quelle était la cause 
de la tristesse qu'il portait empreinte sur son visage. 

— Sire, répondit le grand-duc héritier, dont les yeux se 
remplirent de larmes : mon professeur de fortification, le 
général-major Ghristiani est décédé, il y a quatre jours, et 
ce matin même j'ai assisté à ses obsèques, avec tous les 
élèves de l'École du génie, dont il était le chef. Je le re- 
grette sincèrement. 



— 202 — 

— Je le regrette aussi, reprit Nicolas, et je lui sais 
gré des bonnes études qu'il t'a fait faire. Que veux-tu? 
c'est la destinée, ajouta-t-il solennellement : les souverains 
voient sans cesse tomber autour d'eux leurs meilleurs ser- 
viteurs, et la mémoire suffit à peine pour retenir les noms 
de ceux que nous avons perdus. Ainsi, je viens d'apprendre 
tout à l'heure une perte qui m'afflige également, celle de 
Bulhakoff, directeur du département des postes impériales. 
C'était un homme intègre, un habile administrateur. Il est 
mort hier, et tous ceux qui l'ont connu le pleurent à Saint- 
Pétersbourg. Demain peut-être il faudra lui donner un suc- 
cesseur, mais je le regretterai, comme tu regrettes le gé- 
néral-major Christiani. Nos regrets, entends-tu, sont la 
plus digne récompense des hommes qui nous ont bien 
servis. 

— Sire, s'écria Benkendorff, qui était témoin de ces tou- 
chantes confidences entre le père et le fils, je ne demande 
pas, pour ma part, d'autre oraison funèbre ! 



ccxxv 



Le retour de l'empereur, dans sa capitale, coïncida avec 
la perte d'un ses plus anciens serviteurs, et il fut très-sen- 
sible à cette perte. 

Le conseiller privé Henri-François de Storcli, qui avait 
été son professeur d'économie politique, décéda, le 13 no- 
vembre, à peine âgé de soixante-sept ans. Ce savant, vice- 
président de l'Académie impériale des sciences, n'avait ja- 
mais voulu accepter de position politique et se tenait 
éloigné de la cour; mais la reconnaissance de son au- 
guste élève était allée le chercher dans sa retraite stu- 
dieuse pour le mettre sur le chemin des honneurs et de la 
fortune. 

— J'ai bien mal profité des leçons de ce digne homme et 
je le regrette maintenant, disait l'empereur; mais qui au- 
rait pu prévoir alors que j'étais destiné à régner ? J'avoue 
aussi que l'économie politique m'était insupportable et me 
paraissait la plus inutile des sciences. 

Nicolas, qui était éloigné du siège de son gouvernement 
depuis près de trois mois, consacra les premiers jours de sa 
rentrée au palais d'Hiver, à remettre au courant toutes les 
affaires qui avaient pu souffrir de son absence; il s'imposa 












— 204 — 

de tels efforts de travail, que le conseil des ministres pou- 
vait à peine le suivre pour l'expédition des affaires arrié- 
rées. 

Le comte de Nesselrode avait repris la direction de son 
ministère, et le prince de Liéven, qui, chargé de l'intérim, 
s'était acquitté de ces fonctions délicates, avec autant de 
prudence que d'habileté, reçut ce rescrit de remerciment 
amical. 

« Prince, la confiance particulière que vous avez su 
M'inspirer par votre zèle pour le service et votre dévoue- 
ment inaltérable au trône et à la patrie, M'a déterminé à 
vous charger, pendant l'absence du vice-chancelier, du 
soin d'entretenir les relations politiques de l'Empire avec 
les puissances étrangères. Vous avez rempli cette tâche 
importante avec le même zèle qui a constamment distin- 
gué une longue carrière , signalée par tant d'honorables 
travaux, et vous avez ainsi justifié de nouveau Ma haute 
confiance. J'éprouve la plus vive satisfaction à vous expri- 
mer Ma juste et sincère gratitude de vos utiles services 
consacrés au bien de l'Empire, et Je suis toujours votre 

affectionné. 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 12 (24, nouv. st.) novembre 1835. » 



L'empereur remercia aussi, mais en joignant une déco- 
ration à ses remerciments, son ambassadeur à Vienne, le 
conseiller privé Tatistcheff, qui avait préparé avec beau- 
coup d'adresse les conférences que le comte de Nesselrode 
et le prince de Metternich avaient eues ensemble, à Tce- 
plitz. Voici le texte de ce rescrit qui était fait, dit-on, pour 
rassurer la susceptibilité ombrageuse de ce ministre que le 



— 205 — 

voyage inattendu du tzar, à Vienne , avait laissé confus et 
désespéré : 

« Pendant toute la durée de Notre résidence près la cour 
de S. M. l'empereur d'Autriche, vous avez consacré les 
soins les plus constants à maintenir et à raffermir, d'après 
Nos intentions, les rapports intimes existant entre les 
deux Empires, qu'unissent depuis si longtemps les liens 
d'une amitié réciproque. Ces travaux, et les utiles services 
que vous avez rendus à l'État, n'ont jamais cessé de mé- 
riter Notre haute approhation. Notre séjour à Tœplitz Nous 
a offert une nouvelle occasion de Nous convaincre du zèle 
invariable qui a signalé toute votre carrière. Voulant vous 
en témoigner Notre entière reconnaissance, Nous vous 
avons conféré, le 25 septembre dernier (7 octobre, nou- 
veau style), les insignes en diamants de l'ordre de Saint- 
André. Que ces insignes soient une nouvelle marque de 
Notre bienveillance impériale, avec laquelle Nous sommes 
toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 12 (24, nouv. st.) novembre 1835. » 

Ce ne fut pas une médiocre besogne, que de faire tous 
leschangements qui devaient avoir lieu dans le personnel 
de l'administration militaire, à la suite du voyage d'inspec- 
tion de l'empereur; car ces changements résultaient des 
notes que Nicolas avait prises sur les lieux mêmes d'après 
ses propres inspirations. Voilà pourquoi l'aide de camp gé- 
néral comte Levaschoff ne fut nommé que par un ukase du 
S/17 décembre, gouverneur-général de Tchernigow, Pol- 
tava et Kharkoff, bien qu'il eût été honoré , un mois plus 
tôt, du rescrit suivant : 



— 206 — 
« Mon séjour à Kiew m'a mis à même d'observer avec 
plaisir les rapides améliorations qui s'y sont opérées pen- 
dant votre administration. Les progrès remarquables que 
vous avez fait faire à cette ville, et que J'ai reconnus, en 
la visitant en détail, M'ont offert une preuve de la sollici- 
tude et du zèle, qui ont constamment signalé votre car- 
rière, et J'éprouve une véritable satisfaction à vous expri- 
mer Ma sincère reconnaissance. 

« Je suis votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 7 (19, nouv. st.) novembre 1835. » 



• LordDurham, ambassadeur de Sa Majesté Britannique, 
avait devancé seulement de dix ou douze jours l'arrivée de 
l'empereur à Saint-Pétersbourg , mais il ne put présenter 
ses lettres de créance que le 20 novembre, à l'audience 
particulière qui lui avait été accordée dans les termes les 
plus gracieux. Nicolas s'excusa de ne l'avoir pas reçu plus 
tôt, quoique le nouvel envoyé extraordinaire et ministre 
plénipotentiaire du roi de Prusse, M. de Lieberman, n'eût 
pas encore obtenu le même honneur. 

On en augura que la cour de Russie avait alors un grand 
intérêt à faire des avances à l'Angleterre , et à se ménager 
la bonne volonté du cabinet de Saint-James, en prévision 
des graves événements qui pouvaient se produire en 
Orient, car la lutte entre le sultan et le vice-roi d'Egypte, 
pour être latente et dissimulée, n'en était pas moins impla- 
cable ni moins opiniâtre. 

La France, qui ne se désintéressait pas de son rôle de 
médiatrice à Constantinople, était représentée à Saint-Pé- 
tersbourg par un simple secrétaire d'ambassade, mais on 
savait que le baron de Barante , membre influent de la 



— 207 — 
Chambre des députés et membre distingué de l'Académie 
française, avait été nommé ambassadeur par le roi Louis- 
Philippe, qui aurait dit malicieusement, pour expliquer ce 
choix : « Nos maréchaux de France n'ont pas trop bien 
réussi à la cour du tzar, probablement à cause des souve- 
nirs de l'Empire qu'ils portent partout avec eux; nous ver- 
rons si un académicien, historien brillant, écrivain élégant, 
littérateur d'esprit et de goût, ne réussira pas mieux au- 
près des Russes, qui se piquent d'être les Français du 
Nord. » 

La nomination de M. de Barante, qui ne semblait pas se 
presser de venir prendre possession de son poste, fut assez 
maladroitement desservie, dans le Journal des Débats, par 
un de ses collègues à l'Académie française, car on attri- 
bua généralement à M. Saint-Marc-Girardin un article, 
aussi violent qu'injuste, contre l'empereur Nicolas, article 
publié dans le numéro du M novembre, deux jours après 
la publication du discours que l'empereur avait adressé, le 
16 octobre, à la municipalité de Varsovie. 

L'auteur anonyme de cet article ne craignit pas, en ana- 
lysant ce discours qu'il qualifiait d'inconcevable, de s'atta- 
quer à la personne même de l'empereur, dans les termes les 
plus amers et avec les sentiments les plus haineux. C'était 
une belle occasion d'exalter et de glorifier la Pologne , et 
le journaliste français n'y avait pas manqué, en dédarant 
que les exilés polonais n'avaient qu'à se réjouir d'un pareil 
discours, qui accusait la fureur et l'impuissance du despote. 
Voici quelles inductions audacieuses on pouvait tirer de 
ce discours, d'après le maladroit avocat de la cause polo- 
naise : ce II en résulte, disait-il, que la Pologne correspond 
encore avec l'étranger ; que la meilleure police du monde, 
la police russe, ne peut pas empêcher ce commerce clan- 



I 






- 208 — 
destin, et que les frontières de la Pologne, faites comme elles 
sont, conspirent patriotiquement avec les cœurs des Polo- 
nais, pour rester accessibles, en dépit de la police russe, 
aux cris d'espérance et de consolation qui arrivent du de- 
hors. Tel est donc l'état de la Pologne, d'après l'empereur 
Nicolas : elle n'est ni soumise, ni repentante; elle n'a 
point abjuré ses idées d'indépendance. » 

Ces déclarations de la part d'un ami de la Pologne, sans 
doute bien informé, étaient un imprudent aveu des com- 
plots que les émigrés polonais ne cessaient de tramer sur 
les frontières du royaume. On n'ignorait pas, d'ailleurs, 
que la république de Cracovie était le foyer le plus ardent 
de ces complots. 

Le journaliste anonyme, dans sa partialité à l'égard de 
la Pologne, insistait sur ce point, que l'empereur Nicolas 
avait voulu donner le coup de grâce à cette malheureuse 
nation, en lui prodiguant l'injure, l'outrage et la menace. 
« C'est la barbarie d'avant Pierre le Grand! » disait ce 
journaliste, complice imprudent des rancunes de l'émi- 
gration polonaise. 

Nicolas lisait tous les jours le Journal des Débats, aussi- 
tôt que la poste l'avait apporté : c'était son habitude de- 
puis bien des années ; il rompait lui-même la bande de 
l'exemplaire qui lui était adressé nominativement, et per- 
sonne n'eût osé ouvrir le journal avant lui. 

Quelles ne furent pas sa surprise et sa colère, en voyant 
l'article dans lequel sa pensée était si perfidement traves- 
tie! Il communiqua son indignation à l'impératrice, au 
grand-duc héritier, à quelques-uns de ses aides de camp 
généraux' et de ses ministres, à toutes les personnes de 
l'entourage, enfin, en leur lisant lui-même cet article inju- 
rieux. 






— 209 — 
On ne pouvait laisser passer un tel article, sans réponse 
et sans protestation. Cependant, Nicolas ne savait que ré- 
soudre , car, quelles que fussent les attaches bien connues 
de la rédaction du Journal des Débals aux hommes du gou- 
vernement de Louis-Philippe, il n'eut pas un seul instant 
l'idée d'avoir raison, par l'entremise de son ambassadeur, 
des calomnies et des malveillances d'un journaliste étran- 
ger, aveuglé et fanatisé par les Polonais émigrés. 

Il consulta son ministre de l'instruction publique, comme 
il l'avait déjà fait dans des circonstances analogues, et Ou- 
varofflui conseilla de répondre au Journal des Débats, dans 
le Journal de Saint-Pétersbourg. L'empereur prit la plume 
sur-le-champ et rédigea lui-même cette note très-ferme et 
très-explicite, qui fut imprimée en tête du Journal de Saint- 
Pétersbourg, du 21 novembre/5 décembre 1835', pour ser- 
vir de préface et de correctif aux articles diffamatoires du 
Journal des Débats, dont l'empereur ordonnait la réimpres- 
sion dans la feuille officielle russe : 

« Le Journal des Débals, après avoir rapporté les termes 
dans lesquels l'Empereur s'est énoncé, à son passage par 
Varsovie, en admettant en sa présence la députation de la 
ville, a accompagné ces paroles, de réflexions aussi hai- 
neuses que perfides, ouvertement en désaccord avec les 
principes de stabilité et d'ordre, que ce journal professe de- 
puis longtemps. 

« Nous avons reçu l'ordre de réimprimer les articles du 
Journal des Débats, afin qu'ils fussent connus en Russie. La 
publicité à laquelle ils sont livrés est la seule réponse qu'ils 
méritent. Elle en sera, en même temps, la critique la plus 
amère, car elle prouvera combien peu d'importance on at- 
tache chez nous aux attaques d'une impuissante haine, diri- 
gée contre les actes ou les paroles de l'Empereur. Dans 
™ . .... 14 






— 210 — 
toute l'étendue de la Russie, le langage qu'il a tenu à Var- 
sovie, sera accueilli, comme toujours, avec un sentiment 
unanime de fidélité et de dévouement national. Dans le 
royaume de Pologne, il aura été entendu avec une convic- 
tion profonde, comme l'expression d'une grave mais salu- 
taire vérité. Car ce n'est point en flattant les passions des 
peuples, que Von parvient à en assurer le repos. C'est pour 
garantir, d'une manière durable, la tranquillité et la pros- 
périté de ses sujets du royaume , que l'Empereur devait 
leur dire : « Restez fidèles à vos devoirs, et vous mérite- 
ce rez l'oubli du passé ; veillez vous-même au repos de votre 
« pays ; protégez-le contre la propagation d'écrits incen- 
« diaires, et vous raffermirez son bien-être ; élevez vos en- 
ce fants dans les principes de religion et de fidélité envers le 
«souverain, et vous leur assurerez un avenir prospère; 
« enfin, soyez les gardiens de la paix intérieure de votre 
« ville, et la citadelle d'Alexandre ne sera là que pour vous 
«protéger; autrement, vous attirerez sur vous et sur votre 
« patrie des malheurs irréparables. » 

« Voilà les vérités que l'Empereur et roi devait faire 
entendre aux députés de Varsovie ; mais il a ajouté de plus 
ces paroles mémorables que le Journal des Débats a eu grand 
soin de ne pas recueillir : « J'ai, depuis longtemps, par- 
ce donné les offenses dirigées contre moi et ma famille. Mon 
« unique vœu est de rendre le bien pour le mal, de faire 
ce votre bonheur, en dépit de vous-mêmes; j'en ai fait le 
ce serment devant Dieu, et je ne romps jamais mes ser- 

ce ments. » 

ce Ces paroles de pardon et de paix ont été hautement 
prononcées. Elles retentiront dans le cœur de tous les Po- 
lonais fidèles à leur souverain et vraiment amis de leur 
pays. Elles seront, nous en avons le ferme espoir, un nou- 



— 211 _ 

veau gage de la prospérité renaissante du royaume. II n'y 
a que les ennemis de son repos, qui puissent les dénaturer 
ou les taire. » 

Cette affaire, que le tzar garda longtemps sur le cœur, n'eut 
pas d'autre suite, parce que le journal, qui avait eu la ma- 
ladresse de se livrer à une attaque aussi déplacée et aussi 
brutale contre un des plus puissants souverains de l'Eu- 
rope, s'imposa un silence prudent et ne répliqua pas à la 
vive semonce du Journal de Saint-Pétersbourg. 

L'ambassadeur de la cour de Russie auprès de la cour 
de France avait, d'ailleurs, adressé une plainte au chef , du 
cabinet français, qui y fit droit d'une manière indirecte, en 
obtenant des frères Bertin, qui dirigeaient le Journal des 
Débats, que cette polémique inconvenante et dangereuse 
n'irait pas plus loin. 

On remarqua, au palais d'Hiver, que pendant plusieurs 
semaines l'empereur, qui continuait à recevoir son journal 
comme à l'ordinaire, n'en déchira pas la bande une seule 
fois, et le laissa plié et intact sur son bureau. 

En même temps, une sorte de protestation spontanée et 
unanime parmi l'aristocratie russe mit à l'index ce journal 
qui s'était permis d'attaquer l'empereur : le Journal des 
Débats avait un très-grand nombre d'abonnés en Russie, il 
les perdit la plupart, et il ne conserva pas même tous ceux 
qu'il avait en Pologne. 

Une protestation analogue trouva l'occasion toute natu- 
relle de se produire, dans ce dernier pays, où le discours 
de Varsovie avait été mieux apprécié qu'en France. Le mo- 
nument élevé à la mémoire de l'empereur Alexandre, dans 
la citadelle de Varsovie, fut inauguré le 1 er décembre 1833, 
jour anniversaire de la mort de ce monarque, restaurateur 
et bienfaiteur du royaume de Pologne. 



— 212 — 

Ce monument, tout en fonte, ayant quarante pieds d'élé- 
vation et se composant d'un obélisque sur un piédestal 
carré, fut béni par l'évêque métropolitain, en présence des 
autorités civiles et militaires'. Une foule immense, respec- 
tueuse et recueillie, assistait à cette solennité. Le maréchal 
Paskewitch présidait la cérémonie ; il s'était mis à la tête 
des troupes, qui défilèrent devant le monument, en lui ren- 
dant les honneurs militaires. La population tout entière, en 
habits de deuil, quoique ne pouvant pas pénétrer dans l'in- 
térieur de la forteresse, s'était amassée aux alentours, 
comme pour s'associer à la pensée de l'inauguration. 

Paskewitch écrivit à l'empereur : « Les paroles de Votre 
Majesté ont porté fruit : ici on devient sage. Malheureuse- 
ment, il n'en est pas de même à Cracovie, où le nombre 
des émigrés polonais s'accroît de jour en jour. Je ne crains 
pas leurs tentatives, mais je m'en afflige dans l'intérêt de 
l'ordre et de la paix publique. » 

A quelques jours de là, en effet, il y eut, à l'occasion de 
la fête de l'empereur Nicolas, une manifestation hostile dans 
les rues et au théâtre de Cracovie, avec des cris injurieux 
accompagnés de huées et de sifflets. La punition ne devait 
pas se faire attendre. 

Quant aux dispositions agressives et provocantes de la 
presse française, qui subissait toujours l'influence des me- 
neurs de l'agitation polonaise, l'empereur eut l'air de pren- 
dre à parti la France elle-même, et de lui adresser une 
menace indirecte sous la forme d'une évocation des sou- 
venirs de ses désastres, lorsqu'il ordonna que des monu- 
ments commémoratifs fussent érigés sur les principaux 
champs de bataille de la campagne de 1812. Un concours 
était ouvert aux artistes russes qui voudraient participer à 
cette œuvre nationale : leurs projets devaient être soumis, 



— 213 — 
dans un délai de cinq mois, à la commission d'examen. Il 
avait été décidé que les monuments, étant destinés à une 
longue durée, seraient en fonte plutôt qu'en pierre et au- 
raient une grande élévation, sans affecter des proportions 
colossales, quoique surmontés chacun d'une statue haute 
de huit pieds. 

Cet appel fait aux artistes russes témoignait de l'inten- 
tion de les encourager, car les travaux d'art avaient été 
trop longtemps accaparés en Russie par des étrangers, sur- 
tout par des Italiens et des Allemands. 

On peut aussi remarquer que le ministre des finances 
avait pris simultanément des mesures excellentes pour ré- 
pandre l'enseignement artistique : l'École gratuite de des- 
sin, attachée à l'Institut technologique pratique de Saint- 
Pétersbourg, venait d'être réorganisée; on avait augmenté 
le nombre des cours et des professeurs, afin de pouvoir 
augmenter le nombre des élèves, qui, suivant leurs apti- 
tudes et leurs progrès, pouvaient dans l'espace de trois 
ans parcourir tous les degrés de l'art du dessin, en sorte 
que les uns sortiraient de l'École artistes consommés, les 
autres artisans exercés et bons praticiens. 

Il y avait alors parmi les ministres une sorte d'émula- 
tion et de concurrence pour favoriser l'instruction à tous 
ses degrés et sous toutes ses formes. Ouvaroff avait si bien 
réussi auprès de l'empereur avec ses réformes et ses inno- 
vations éducatrices, que ses collègues ne pouvaient mieux 
faire que de l'imiter. 

On n'attendait que le retour de Sa Majesté, pour ouvrir 
avec solennité l'École impériale de droit, que le prince 
Pierre d'Oldenbourg avait fondée à Saint-Pétersbourg 
Ouvaroff eut l'adresse de s'effacer entièrement pour laisser 
au prince tout l'honneur d'une si magnifique fondation 






— 214 — 
Pierre d'Oldenbourg, en sa qualité de curateur de l'École 
instituée à ses frais et sous ses ordres, devait présider à 
l'ouverture de ce vaste établissement, qui avait été créé, 
construit, organisé, dans l'espace de six mois. 

Le 17 décembre, à une heure après midi, l'empereur, 
accompagné du grand-duc héritier et du grand-duc Michel, 
fut reçu, par le curateur et le minisire, à la porte de l'E- 
cole, que remplissait déjà une nombreuse assemblée de 
personnes de distinction. Il traversa la salle dans laquelle 
étaient réunis les élèves, pour se rendre à la chapelle dé- 
diée à Sainte-Catherine, en mémoire de la feue reine de Wur- 
temberg, mère du prince d'Oldenbourg. Cette chapelle 
avait été consacrée dix jours auparavant. Après le Te Deum, 
Nicolas se fît présenter les professeurs et maîtres de l'École 
et visita ensuite les classes, les salles du cours, la biblio- 
thèque, les dortoirs et l'infirmerie : il voulut assister au 
repas des élèves et, ayant demandé un verre, il porta un 
toast à la prospérité du nouvel établissement. 

11 avait embrassé le prince d'Oldenbourg, en lui adres- 
sant les plus chaleureux remercîments, et le lendemain il 
confirma, par ce rescrit, le témoignage de sa satisfaction : 



« Depuis l'entrée de Votre Altesse royale au service de 
l'État, Nous avons eu la douce satisfaction de vous voir 
déployer un zèle constant dans les affaires qui vous ont été 
confiées, une infatigable sollicitude pour leur succès et un 
dévouement véritable à l'intérêt général. Vous avez parti- 
culièrement signalé ce sentiment par un acte de haute 
vertu civile, en consacrant un capital considérable à la fon- 
dation d'une École impériale de droit, dont l'ouverture a 
déjà eu lieu et qui, Nous en sommes pleinement convaincu, 
concourra par ses succès, sous votre direction comme cura- 



— 215 — 

teur, à la gloire et à l'avantage de l'Empire. Voulant vous 
témoigner toute Notre reconnaissance pour la création de 
cet utile établissement, Nous vous nommons chevalier de 
l'ordre de Saint-Vladimir de la deuxième classe, dont Nous 
vous transmettons ci-joint les insignes, demeurant à jamais 
Votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 6 (18, nouv. st.) décembre 1835. » 



Une des créations les plus importantes du ministre Ou- 
varoff n'était que la mise en œuvre d'une idée de l'empe- 
reur, qui avait pensé que la presse périodique, souvent si 
malfaisante et si dangereuse dans la plupart des États de 
l'Europe, pouvait remplir un rôle utile, lorsqu'elle serait 
dirigée par le Gouvernement dans des voies honnêtes et 
civilisatrices. Ouvaroff, saisissant sur-le-champ l'intention 
de son auguste maître, avait imaginé de fonder des jour- 
naux de ministère, et il donna l'exemple à ses collègues, 
en publiant d'abord, de concert avec Bloudoff, le Journal 
du ministère de l'intérieur. 

Ce journal, qui réussit au delà des espérances de ses 
fondateurs, contenait non-seulement des articles scienti- 
fiques originaux très-remarquables, mais encore des ren- 
seignements toujours exacts sur les sociétés savantes et sur 
les établissements d'instruction publique, tant de la Russie 
que de l'étranger, avec des notices sur les inventions et 
les découvertes les plus intéressantes. Ouvaroff et Blou- 
doff ne dédaignaient pas d'être eux-mêmes les collabora- 
teurs de ce journal, que l'empereur honora de son suf- 
frage. 

On vit alors les autres ministres créer à l'envi des pu- 
blications analogues : le ministre des finances, Cancrine, 












— 216 — 

fit paraître une Gazette du Commerce, en russe et en alle- 
mand; une Gazette agronomique, destinée à propager les 
connaissances pratiques parmi les propriétaires et les agri- 
culteurs ; un Journal des Mines, réunissant de nombreux 
détails sur les recherches minéralogiques et sur l'indus- 
trie des métaux; un Journal des Manufactures et du Com- 
merce intérieur, pour mettre en lumière les progrès indus- 
triels de la Russie ; un Journal forestier, dont la rédaction 
fut confiée par le ministre à la Société d'encouragement 
de l'industrie forestière, et enfin un Journal des Haras. 

Toutes ces revues technologiques furent accueillies avec 
une faveur marquée et rendirent des services réels, en po- 
pularisant l'enseignement professionnel dans les différentes 
classes des fonctionnaires, car les journaux de ministère, 
suivant l'ordre exprès de l'empereur, devaient être en 
langue russe. Il n'y eut d'exception que pour le Journal 
des Voies de communication, qui présentait la description des 
travaux hydrauliques et des constructions en tous genres, 
exécutés par les ingénieurs de ce corps savant, qui rivali- 
sait avec l'École polytechnique de France. Le journal 
qu'ils composaient sous les auspices de leur ministre, fut 
écrit en français. 

Ouvaroff avait complété son œuvre d'enseignement, en 
publiant un Journal des Enfants, dédié à la grande-duchesse 
Marie Michaïlovna, renfermant, outre des nouvelles et des 
morceaux de littérature, dus aux meilleurs écrivains 
russes, une foule de notices sur la géographie, l'histoire 
générale et les sciences naturelles. 

On assure que quelques-uns des articles insérés dans ce 
Journal des Enfants avaient été conçus, sinon rédigés, au 
sein même de la famille impériale. L'impératrice ou l'em- 
pereur dictait : Ouvaroff tenait la plume. 



CCXXYI 



On attendait l'ambassadeur de France , qui devait arri- 
ver à son poste avant la fin de l'année , et l'opinion de la 
cour s'était d'avance prononcée en faveur du baron de Ba- 
rante, que la haute société russe connaissait par ses ou- 
vrages d'histoire. 

L'ambassadeur d'Angleterre, lord Durham, qui continuait 
a être l'objet des attentions bienveillantes de l'empereur et 
de la famille impériale, remporta un premier succès diplo- 
matique, en obtenant du cabinet russe une sorte d'adhésion 
au droit de visite, que la politique anglaise avait imposé à 
la plupart des puissances maritimes, sous prétexte de com- 
battre et d'interdire la traite des nègres. Le cabinet russe 
s'était toujours refusé à reconnaître ce droit, qui n'était, en 
réalité, que la suprématie du pavillon britannique sur les 
autres pavillons ; mais lord Durham avertit le comte de 
Nesselrode, que des bâtiments négriers s'étaient mis sous 
la protection du pavillon russe, en arborant ce pavillon : 
ce qui avait contrarié la mission des vaisseaux anglais en 
croisière sur les côtes d'Afrique. 

La réclamation de lord Durham fut prise en sérieuse 
considération par l'empereur, qui, sans vouloir toutefois 



— 218 — 
soumettre la marine russe aux exigences intolérables du 
droit de visite, fit publier la déclaration suivante dans tous 
les ports où la Russie entretenait des consuls généraux ou 
de simples consuls : 





« Le Gouvernement impérial de Russie , ayant lieu de 
soupçonner que des individus qui , au mépris des lois de 
leur pays, se livrent encore à la traite des nègres d'Afri- 
que, ont l'intention d'arborer le pavillon russe, afin de 
soustraire leurs criminelles spéculations aux poursuites des 
Puissances qui sont convenues entre elles d'un 'droit de vi- 
site et de saisie réciproque, en cas de contravention aux 
lois contre le trafic des Noirs ; le consulat a eu l'or- 
dre d'avertir, par les présentes, les armateurs et capitaines 
de marine marchande russe, s'il n'en a reçu l'autorisa- 
tion formelle du Gouvernement impérial, que cette autori- 
sation doit être constatée par une patente en bonne et due 
forme, et qu'elle ne s'accorde qu'à des conditions que les 
lois de l'Empire ont déterminées; enfin, que toute contra- 
vention à cette règle, tout emploi illicite du pavillon russe 
doit être considéré comme une fraude et exposer celui qui 
s'en rendrait coupable, aux conséquences de son acte illé- 
gal ; que, surtout, un bâtiment négrier, allant sous pavil- 
lon russe et saisi par une croisière quelconque, ne saurait, 
dans aucun cas, se réclamer des couleurs dont il se serait 
couvert, pour invoquer la protection du Gouvernement im- 
périal et se soustraire ainsi au juste châtiment qu'il aura 
encouru. » 



Le baron de Barante arriva, le 7 janvier 1836, avec sa 
famille, et, deux jours après, il était admis à présenter ses 
lettres de créance à l'empereur, qui lui fit la plus gra- 



— 219 — 
rieuse réception et qui, contre son habitude, daigna s'infor- 
mer des nouvelles du roi des Français. 

La situation, il est vrai, était exceptionnelle : Nicolas 
n'avait pas écrit à Louis-Philippe pour le féliciter d'avoir 
échappé à l'horrible attentat du 28 juillet 1835, et pourtant 
il eût voulu exprimer hautement l'horreur et l'indignation 
que lui inspiraient de pareilles entreprises sur la vie des 
souverains; c'était, dans sa pensée, une question d'intérêt 
général pour tous les chefs du pouvoir monarchique. Or, le 
procès de l'abominable Fieschi se déroulait en ce moment 
devant la Chambre des Pairs, et mettait en évidence 
l'odieuse complicité des partis révolutionnaires, car Fies- 
chi était un aventurier italien, qui n'avait préparé et com- 
mis son crime que sous l'inspiration «des sociétés secrètes 
républicaines et autres qui le soudoyaient. 

M. de Barante répondit au tzar, avec autant d'à-propos 
que d'adresse : 

— Le roi sait combien Votre Majesté a daigné prendre 
part, comme père de famille, aux cruelles angoisses qu'il a 
éprouvées en voyant deux de ses fils exposés aux coups 
d'une machine infernale, que des mains scélérates avaient 
dirigée contre lui. 

— Je me rends compte de l'émotion du roi, dans un pa- 
reil moment, répondit Nicolas d'une voix émue, et j'admire 
le sang-froid et l'énergie dont il a fait preuve. Dieu fasse 
que cette affreuse catastrophe soit un avertissement poul- 
ies souverains qui professent une coupable indulgence à 
l'égard des ennemis de l'ordre et des fauteurs de révo- 
lution ! 

Ces paroles faisaient allusion , sans doute , à la protec- 
tion avouée que le gouvernement français accordait aux 
émigrés polonais, et qui ne se décourageait pas en pré- 






— 220 — 

sence des actes répréhensibles de quelques-uns de ces ré- 
fugiés, contre le droit des gens. 

Nicolas avait aussi à cœur les troubles qui s'étaient pro- 
duits récemment, à l'occasion de sa fête, dans les rues de 
Cracovie , et qui accusaient l'existence d'une conspiration 
tramée dans le but de fomenter la révolte en Pologne. 

Peu de jours après l'audience de l'empereur, à la suite 
de laquelle l'ambassadeur extraordinaire du roi des Fran- 
çais avait été reçu successivement par l'impératrice, le 
grand-duc héritier et la grande-duchesse Marie , Madame 
la baronne de Barante eut l'honneur d'être présentée à 
l'impératrice, qui lui fit la réception la plus sympathique. 
Cette première entrevue décida de l'accueil cordial et em- 
pressé que l'ambassadeur et sa femme trouvèrent désor- 
mais dans la famille impériale, où ils s'étaient fait appré- 
cier, chacun suivant son mérite personnel. 

— Je désire que M. le baron de Barante se plaise à 
Saint-Pétersbourg, disait l'impératrice avec sa bonté et sa 
grâce habituelles; nous aurions ainsi la certitude de le gar- 
der longtemps, ainsi que Madame de Barante. 

Dans le cours du dernier mois , l'empereur avait assisté 
à quelques séances du Conseil de l'Empire, et il put se 
rendre compte du zèle et de l'activité que le comte Novos- 
siltzoff, président du Conseil, ne cessait de déployer pour 
la prompte expédition des affaires; il eut une preuve écla- 
tante de la bonne direction des travaux du Conseil, quand 
il apprit qu'aucune affaire ne restait pendante à la fin de 
l'année, tandis que dans les années précédentes le nombre 
des affaires en suspens semblait s'accroître au lieu de di- 
minuer. 11 adressa donc ce resent à Novossiltzoff, qu'il 
avait déjà récompensé, peu de mois auparavant, en le nom- 
mant comte : 



— 221 — 
« D'après le compte rendu des travaux du Conseil de 
l'Empire pour l'année 1835, qui M'a été présenté, J'ai vu, 
avec une satisfaction particulière, les résultats remarqua- 
bles qu'ils ont offert et qui, sans se borner à l'achèvement 
d'un grand nombre de règlements et d'institutions ayant 
pour objet différentes branches de l'administration publi- 
que, se font distinguer par ce fait, unique dans les annales 
des vingt-cinq années d'existence du Conseil , qu'il ne s'y 
trouve pas une seule affaire pendante, au l er /13 jan- 
vier 1836. Je aie fais un devoir et en même temps un plai- 
sir de vous exprimer, ainsi qu'à tous les membres du Con- 
seil, .Via bienveillance particulière et toute Ma gratitude. 
Je suis votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 31 décembre 1835 (12 janvier 1836). >, 

L'empereur n'ignorait pasque le baron de Korff, secrétaire 
du Conseil de l'Empire, avait eu la plus grande part à l'heu- 
reux résultat, dont il félicitait, dans ce rescrit, le président 
du Conseil, car, suivant une de ses ingénieuses expressions, 
le baron de Korff, qu'il estimait de longue date, comme le 
plus digne élève de Michel Spéransky, trouvait le moyen de 
travailler « quarante-huit heures par jour; » il lui conféra 
donc, par un rescrit du 31 décembre/12 janvier 1836 
les insignes de Tordre de Sainte-Anne de première classe' 
ornés de la couronne impériale en diamants. 

Ce fut aussi à cette époque, que le comte Orloff et le 
prince Troubetskoï entrèrent au Conseil de l'Empire. 

Nicolas eût souhaité trouver quelque manière de témoi- 
gner au comte Tchernycheff, ministre de la guerre, toute 
la satisfaction, toute la reconnaissance, que lui avait inspi- 
rées la lecture du compte rendu annuel des travaux de ce 



222 

département, le plus important de tous, le plus chargé de 
détails et le mieux administré, car Tchernycheff, qui était 
vraiment infatigable et qui surveillait lui-même minutieu- 
sement toutes les opérations de son immense ministère, ne 
s'accordait jamais un jour de repos. 

Le ministre de la guerre répondit à l'empereur, qu'il 
n'avait plus rien à désirer en fait d'honneurs et de richesses, 
et qu'il n'attendait pas de plus précieuse récompense que 
l'approbation de son auguste maître; mais, comme les 
éloges de Nicolas se fondaient cette fois sur le perfection- 
nement de la comptabilité, où d'importantes économies 
avaient été obtenues, sans nuire à l'ensemble des services 
administratifs, Tchernycheff exprima le désir de voir la 
bienveillance de l'empereur se reporter sur le conseiller 
privé Hitroff, contrôleur de l'Empire, qui avait contribué, 
pour la plus grande part, à ces beaux résultats de compta- 
bilité. 

Nicolas crut se conformer aux sentiments de délicatesse 
de son ministre, en adressant au contrôleur de l'Empire ce 
simple rescrit autographe, que n'accompagnait aucune dé- 
coration, ni aucun présent : 




« D'après votre compte rendu pour l'année 1835 et les 
détails que M'a soumis le ministre de la guerre , J'ai vu 
avec une satisfaction particulière les rapides progrès qu'ont 
obtenus les mesures adoptées relativement à la marche de 
la comptabilité du ministère de la guerre. Attribuant ces 
succès, tant à la sagesse des mesures elles-mêmes, qu'au 
concours unanime du ministère et du contrôle de l'Empire, 
dont l'organisation a été amenée au point désirable sous 
votre direction, Je me fais un devoir, qu'il M'est agréable 
de remplir, en vous adressant les expressions de Ma bien- 



— 223 — 
veillance et de Ma gratitude pour cette nouvelle preuve du 
zèle qui a constamment distingué la carrière active et utile 
de, vos services. Je suis pour toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

«Saint-Pétersbourg:, le 14 (26, nouv. st.) janvier 1836. » 

Un pareil remerciment de la part du souverain était 
plus flatteur que l'envoi des insignes d'un ordre de cheva- 
lerie enrichi de diamants. 

Le ministre reçut le même genre de récompense, dans ce 
rescrit que l'empereur avait tracé de sa propre main : 

« Dans Ma constante sollicitude à suivre la marche de 
l'administration désarmées de terre de l'Empire, J'ai ob- 
servé avec la plus vive satisfaction les progrès qu'ont of- 
ferts, sous votre direction, toutes les parties du ministère 
de la guerre. Vous avez su en même temps mettre à exé- 
cution avec exactitude toutes les mesures que J'avais pres- 
crites pour l'organisation des troupes, donner à toutes les 
branches de l'administration du ministère une impulsion 
utile à la fois aux intérêts de la couronne, comme à ceux 
de l'industrie nationale , et apporter une attention soute- 
nue à la régularité de la comptabilité du ministère dans 
ses nombreuses ramifications. Grâce à votre infatigable ac- 
tivité, à l'énergie de vos mesures et à votre incessante 
surveillance, cette comptabilité, une des plus importantes 
parties de l'administration, a fait de rapides et visibles 
progrès, et est parvenue au point que J'avais toujours dé- 
siré lui voir atteindre. Je m'empresse de remplir le devoir, 
infiniment agréable, de vous adresser l'expression de Mon 






— 224 — 
entière gratitude et de toute Ma bienveillance pour d'aussi 
utiles services. Je suis pour toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 14 (*6, nouv. st.) janvier 1836. » 




Ce fut vers ce temps-là que l'empereur caractérisa en 
ces termes son attachement et son estime pour son ministre 
de la guerre : « Il n'y a d'indispensable pour moi, que 
Tchernyclieff ! » Parole mémorable, qui fait le plus bel 
éloge du souverain et de son ministre. 

Ce dernier s'était surtout distingué, l'année précédente, 
par le magnifique projet de l'organisation civile et militaire 
des Cosaques du Don, projet excellent, qui avait mérité les 
suffrages de l'empereur et de tous les hommes compétents, 
et qui était sorti , avec éclat, de l'examen du Conseil de 
l'Empire, pour avoir force de loi, à partir du 13 jan- 
vier 1836. En transmettant le nouveau règlement au géné- 
ral de cavalerie Kouteïnikoff, hetman, locum lenens, des 
Cosaques du Don, l'empereur lui avait envoyé les insignes 
en diamants de l'ordre de Saint-Alexandre Newsky, avec 
un rescrit, « par lequel il lui prescrivait de ne pas se bor- 
ner aux mesures ordinaires, mais de veiller constamment 
avec activité et de diriger la conduite de ses subordonnés, 
de manière à ce que le Règlement fût mis à exécution en 
son entier avec la plus rigoureuse exactitude , afin d'at- 
teindre le but bienfaisant dans lequel il avait été donné. » 
Kouteïnikoff recula devant l'application immédiate et ra- 
dicale de ce règlement, qui modifiait de fond en comble 
l'ancienne constitution des Cosaques du Don , et il résigna 
ses fonctions d'hetman, pour cause de santé. Il fut rem- 
placé par le lieutenant-général Vlassoff, et le nouvel het- 



— 225 — 
man, qui n'était que le lieutenant du grand-duc héritier 
hetman général de toutes les hordes cosaques, mit aussitôt 
en vigueur le règlement et tint la main, de telle sorte, à 
son exécution, en remplissant les vues du ministre, que' la 
réorganisation des troupes indigènes se fit comme par en- 
chantement et que, dans l'intervalle de quelques semaines 
le régime civil et militaire des Cosaques' du Don se trouva 
entièrement changé. 

L'empereur fut émerveillé de ce résultat inespéré, et il 
consigna l'expression chaleureuse .le sa satisfaction dans 
ce rescrit si flatteur, adressé à son ministre de la guerre 
moins de six semaines après la date du rescrit précé- 
dent, qu'il lui avait adressé : 

« Le nouveau règlement pour l'administration des Cosa- 
ques du Don, rédigé par un comité spécial, sous votre pré- 
sidence, et confirmé par Moi, le 26 mai dernier (7 juin, 
nouveau style), après son examen au Conseil de l'Empire' 
est maintenant entré en vigueur avec un succès qui a plei- 
nement répondu à l'importance de son but et à la perfec- 
tion des mesures prises à l'avance. La confiance de Mon 
frère bien aimé, feu l'empereur Alexandre P', de glorieuse 
mémoire, vous avait investi du soin d'accomplir le travail 
compliqué d'une réorganisation de toutes les troupes des 
Cosaques du Don, si célèbres par les services qu'elles ont 
rendus au trône et à la patrie. Vous avez pleinement jus- 
tifié sa confiance et rempli son attente. Grâce à des recher- 
ches faites sur les lieux avec sagesse et avec le soin le plus 
scrupuleux , vous avez approfondi, de la manière la plus 
exacte, la véritable situation de ces troupes, appris à con- 
naître leurs besoins, et proposé de sûrs moyens d'y intro- 
duire une organisation aussi utile aux intérêts de la corn- 
vu 





— 226 - 
munauté qu'à ceux de chacun de ses membres en particulier. 
Même au milieu d'une foule d'autres travaux que le service 
vous imposait, et des occupations multipliées de votre place, 
la mission que vous avait confiée feu l'empereur Alexan- 
dre 1 er n'a jamais cessé d'être l'objet de votre sollicitude 
particulière, et si elle a été remplie avec autant de succès, 
ce résultat est dû à votre zèle infatigable, à votre expérience 
des affaires et à vos louables efforts. 

« Accueillant avec la plus vive satisfaction cette nouvelle 
manifestation de la distinction el de la constante utilité de 
vos services, Je vous en exprime ici Mon entière gratitude 
et toute Ma bienveillance. Je suis pour toujours votre affec- 
tionné, 

« Nicolas. 

« Saint-PiHersbourg, le 86 février (9 mars, nouv. st.) 1836. » 

L'empereur Nicolas avait dit, en plusieurs occasions, 
qu'un souverain qui voulait être bien servi devait manifes- 
ter, de toutes manières, qu'il était sincèrement attaché à 
ses serviteurs, et que ceux-ci pouvaient compter sur sa re- 
connaissance. Il en donna une preuve éclatante, lorsqu'd 
exprima, dans les termes les plus délicats, devant le con- 
seil des ministres, les regrets qu'il accordait à la mémoire 
du vieux général comte de Suchtclen, qui venait de mou- 
rir (6 janvier 1836), en mission extraordinaire, à Stock- 
holm, où il gérait la légation russe depuis vingt-cinq ans. 

— C'était, dit-il, un serviteur fidèle et dévoué à son sou- 
verain. L'armée perd en lui le doyen de ses officiers gé- 
néraux; la science, un homme remarquable par ses vastes 
connaissances; la société, un de ses membres les plus dis- 
tingués : moi, je perds un ami. 

Peu de jours après, Nicolas faisait une autre perte à la- 



— 227 

quelle il ne fut pas mo ins sensible. Le sénateur P Bas 
choulsky, membre de l'auditoriat général, s'était fait ap- 
précier par la noblesse de son caractère. L'empereur, nui 
lesbmait particulièrement, voulut assister, en personne 
aux funérailles de ce digne serviteur, qui avait été, pen- 
dant trente ans, commandant de place à Saint-Pétersbourg 
Deux mois plus tard, l'empereur perdait encore, pres- 
que subitement, un des grands-officiers de la couronne 
legrand-échanson Moussine Pouschkine Bruce, et il ne té' 
mcgnait pas moins de regrets, à la mort de cet homme de 
bien, qu'il honorait de son estime et de son affection • car 
comme il eut occasion de le'dire souvent, il était tenu, par 
les devoirs de sa mission d'empereur, de bien connaître et 
de bien juger les hommes auxquels il confiait des charges 
importantes dans l'État. 

Il lui fallait donc une rare présence d'esprit et une saga- 
cité inouïe, pour se faire ainsi une opinion immédiate sur 
la valeur personnelle des individualités, qui passaient sous 
ses yeux et qui se classaient, pour ainsi dire, dans ses sou- 
vemrs, avec une note plus ou moins favorable. Il était du 
reste, admirablement secondé par sa mémoire, de sorte 
qu .1 se rappelait, à point nommé, toutes les circonstances 
caractéristiques, qui pouvaient se rattacher à un nom pro 
pre pour le lui présenter sous de bons ou de mauvais 
auspices. 

Voilà pourquoi la plupart des nominations qu'il faisait 
dans l'ordre civil, comme dans l'ordre militaire, émanaient 
toujours de lui-même; il ne consultait personne, il ne su- 
bissait aucune influence, il obéissait à son premier mouve- 
ment, ,1 écoutait sa première inspiration. Ainsi, au mois de 
février 1836, il reçut une lettre du lieutenant-général 
Souhma, gouverneur général de Sibérie, qui sollicitait un 






— 2-28 — 
congé pour cause de santé ; il écrivit, à l'instant, en marge 
de cette lettre : « Mis à la retraite ; remplacé par le prince 
Gortchakoffll, chef de la 12 e division d'infanterie; Gort- 
chakoff partira dans trois jours. » 

Il n'aimait pas à promettre, parce qu'il disait qu'un 
souverain ne devait pas s'exposer à manquer à sa parole, 
soit par oubli, soit par force majeure. Le césarévitch lui 
ayant demandé, un jour, de vouloir bien attacher à sa per- 
sonne le prince Bariatinsky, jeune officier du plus grand 
mérite, lieutenant au régiment des cuirassiers, dont il était 
chef; l'empereur ne lui répondit pas et changea d'entre- 
tien. Pas de réponse à une nouvelle demande du grand- 
duc héritier. Il y avait sans doute un obstacle qui fut levé, 
car, le 12 février 1836, le prince Bariatinsky, qui n'espé- 
rait plus, apprenait tout à coup qu'il était nommé aide de 
camp du césarévitch, par ordre de l'empereur. 

En ce moment, la capitale n'était occupée que de ses 
plaisirs ; les grandes réceptions et les fêtes de cour se suc- 
cédaient à de courts intervalles; les bals de l'Assemblée de 
la noblesse étaient plus brillants que jamais, et l'empereur 
ne manquait pas d'y paraître, soit seul, soit avec l'impéra- 
trice, surtout lorsque ces bals étaient masqués : ce qui avait 
toujours pour lui un attrait irrésistible, quoiqu'il n'y parût 
qu'à visage découvert et sans aucun déguisement. Les am- 
bassades étrangères faisaient concurrence de luxe et de 
splendeur, pour recevoir le monde officiel. 

Il n'y avait pas dans l'air le moindre écho politique qui 
pût jeter de l'incertitude et du trouble parmi les bruyantes 
distractions de la saison d'hiver, et pourtant un événement 
grave allait s'accomplir, qui avait pour objet d'assurer la 
paix de l'Europe et qui devait produire une impression 
profonde sur l'opinion publique. 



CCXXVII 



Le tumulte séditieux, qui avait eu lieu à Cracovie le 
18 décembre 1835, à l'occasion de la fête de l'empereur 
de Russie, n'était pas un fait isolé, sans cause et sans con- 
séquence; les auteurs de ce scandale, réfugiés polonais la 
plupart, avaient fait entendre des cris de mort contre le 
tzar, et la population cracovienne s'était associée presque 
ouvertement à ces manifestations coupables, qui semblaieni 
être une provocation au régicide et à la révolte. 

On ne pouvait ignorer, en effet, que de nouveaux agents 
de conspiration arrivaient tous les jours à Cracovie et y 
tenaient des réunions dans lesquelles on agitait la question 
d'un soulèvement de la Pologne. Les ministres résidents 
des cours d'Autriche, de Russie et de Prusse, furent donc 
invités par leurs Gouvernements respectifs à formuler une 
plainte collective au sujet des manœuvres incessantes de 
ces perturbateurs, qui s'étaient rassemblés dans l'État de 
Cracovie pour réveiller les passions révolutionnaires en Po- 
logne. 

Les ministres résidents remirent donc une note au prési- 
dent et au Sénat de la république cracovienne, pour leur 






- 230 — 
faire savoir que les trois Cours d'Autriche, de Russie et de 
Prusse avaient vu, dans les désordres scandaleux dont la 
ville de Cracovie avait été le théâtre, « la preuve incon- 
testable de l'existence d'un mal profondément enraciné, qui 
menaçait à la fois la paix de cette république et la sécurité 
des pays limitrophes. » En conséquence, les trois Cours, 
chargées par les traités de protéger la ville libre de Cra- 
covie et de veiller au maintien de sa neutralité, réclamaient 
l'épuration instantanée du territoire de la république et 
l'éloignement immédiat des réfugiés polonais et de tous 
les individus qui s'étaient agglomérés sur ce territoire au 
mépris des traités consentis par toutes les Puissances. Cette 
expulsion générale des étrangers suspects devait s'effectuer 
dans un délai de huit jours, sinon les troupes des trois 
Cours protectrices occuperaient le territoire de la répu- 
blique, pour y rétablir l'ordre. 

Le Sénat n'essaya pas de résister à cette sommation, et 
son président, Wieloglowski, répondit aux ministres rési- 
dents, que le gouvernement de la république n'épargnerait 
rien pour se conformer aux désirs des trois Cours protec- 
trices; cependant il demandait avec instances que le délai 
fixé pour l'exécution des mesures que le Sénat venait d'or- 
donner, ne fût pas rigoureusement restreint à huit jours, 
attendu que ce délai ne laisserait pas même aux individus, 
qui habitaient le territoire depuis cinq ans, le temps de 
mettre ordre à leurs affaires. En outre, il faisait valoir la 
situation intéressante et tout exceptionnelle de ceux qui 
s'étaient alliés par mariage avec des familles originaires de 
Cracovie ; de ceux qui avaient acquis des biens-fonds sur le 
territoire de la république; de ceux qui se trouvaient à la 
tête d'ateliers ou de maisons de commerce, et de beaucoup 
d'autres individus qui se verraient dans 'l'impossibilité de 



— 231 — 
quitter sur-le-champ leur domicile, au risque de sacrifier 
tous leurs intérêts de famille et de fortune. 

En attendant, le Sénat avait considéré comme démis- 
sionnaires tous les Polonais qui occupaient des fonctions 
publiques dans l'État de Cracovie, et il ordonnait la re- 
cherche de tous les étrangers dont le séjour n'était pas 
autorisé sous bonnes garanties. 

Les Polonais, qui, coupables ou non de l'agitation craco- 
vienne, avaient eu part à la révolution de 1830 et 1831, 
se hâtèrent de sortir des frontières de la république, sans 
s'exposer à se rendre à Podgorze où ils devaient recevoir 
leur destination ultérieure et obtenir des passe-ports pour 
l'Amérique, s'ils n'étaient retenus et poursuivis pour quel- 
que fait personnel. Ce fut pendant huit jours une émigra- 
tion générale, que le gouvernement cracovien n'essayait pas 
d'arrêter. 

Le bruit courait que, à l'expiration du délai l\\(\ la ville 
de Cracovie serait occupée militairement, et ce bruit ne 
tarda pas à se réaliser. Les troupes autrichiennes entrèrent 
les premières sur le territoire de la république; les troupes 
russes arrivèrent trois jours après, et les troupes prus- 
siennes vinrent ensuite augmenter le corps d'occupation : 
le général autrichien Fr. Kaufman, qui en avait pris le com- 
mandement au nom des trois Cours protectrices, publia, le 
17 février 1836, à son entrée dans Cracovie, un ordre du 
jour, où il déclarait que les augustes protecteurs de la ré- 
publique de Cracovie s'étaient vus dans la nécessité d'exé- 
cuter par leurs propres forces les mesures conservatoires que 
le gouvernement de cette république se sentait incapable de 
mettre à exécution par lui-même. L'objet de l'occupation 
temporaire de la ville et du territoire de Cracovie était l'ex- 
pulsion des réfugies et des hommes dangereux qui avaient 



■P 



^^ 




— 232 — 
compromis la sécurité de la république, en menaçant les 
provinces limitrophes et en propageant des intrigues sédi- 
tieuses que les puissances protectrices ne pouvaient tolérer 
plus longtemps. Le général Kaufman s'engageait donc à 
évacuer le territoire et la ville de Cracovie aussitôt qu'il 
les aurait délivrés de ces hôtes malfaisants et pervers. 

Dès ce moment, les autorités locales, civiles et judiciaires, 
se trouvèrent subordonnées au pouvoir militaire, qui avait 
déclaré la capitale en état de siège. La milice urbaine fut 
dissoute par le chef de l'occupation, attendu qujelle se 
composait en grande partie des individus atteints par le 
décret d'expulsion. On commença sur-le-champ une re- 
cherche sévère de tous les individus que leur nationalité 
polonaise désignait aux rigueurs des conseils de guerre : 
les plus compromis avaient eu le temps de s'enfuir; on en 
signala un grand nombre, qui se croyaient en sûreté, parce 
qu'ils avaient changé de noms et qu'ils se cachaient sous 
la protection de faux actes de naissance ou de notoriété. 

Un décret du général Kaufman menaça des peines les 
plus graves ceux qui auraient fait usage de ces actes men- 
songers. On arrêta sans distinction tous les individus sus- 
pects et on les conduisit de vive force hors du territoire ; 
quelques-uns, sur qui pesaient des soupçons plus ou moins 
sérieux, furent traités plus sévèrement et gardés en pri- 
son. Les dénonciations avaient joué leur rôle ordinaire, 
sous ce régime d'exception et de justice sommaire; néan- 
moins, on évita autant que possible la poursuite rétroactive 
des faits accomplis. 

C'est par erreur et par malignité que les journaux étran- 
gers accusèrent le gouvernement russe d'avoir enveloppé 
dans une sorte de proscription générale tous les Polonais, 
qu'il qualifiait de rebelles et qui, à ce titre, se trouvaient 



— 233 — 
sous le coup des jugements criminels rendus contre les 
accusés contumaces, à la suite de l'insurrection du royaume 
de Pologne. 

Pendant plusieurs mois, une terreur muette régna à 
Cracovie, qui avait perdu la moitié de ses habitants et qui 
présentait l'aspect d'une ville en deuil. L'occupation du 
territoire de cette petite république servit de prétexte à un 
échange de notes diplomatiques entre les différentes puis- 
sances de l'Europe, mais les trois Cours protectrices, le 
traité de Vienne à la main , n'eurent pas de peine à dé- 
montrer qu'elles n'avaient fait qu'user de leurs droits dans 
l'intérêt général de la paix européenne. 

Lorsque le territoire fie la république de Cracovie eut 
été purgé de l'agglomération polonaise que les trois Cours 
ne voulaient pas souffrir dans le voisinage de leurs fron- 
tières, les troupes russes et prussiennes se retirèrent d'a- 
bord, mais les troupes autrichiennes continuèrent à occuper 
le pays, au nom des trois parties intéressées, pendant que 
le Sénat, qui avait eu le regret de recevoir la démission 
de son ancien président, attendait les nouvelles instructions 
que les puissances protectrices devaient lui transmettre sur 
la composition de la milice, sur la nomination des officiers, 
sur le choix des fonctionnaires, sur le séjour des étrangers 
et sur divers autres points de l'administration civile. Dès 
ce moment, les trois puissances alliées avaient atteint leur 
but : la république de Cracovie, désormais impuissante et 
inoffensive, ne pouvait plus être un foyer permanent de 
complots ayant pour objet unique de protester contre les 
anciens partages de la Pologne. 

L'affaire de Cracovie, qui eut tant de retentissement dans 
les provinces polonaises où elle fut considérée comme le 
coup de grâce porté à la malheureuse Pologne, n'excitait 



I 






— -2U — 
pas les mêmes préoccupations en Russie; elle n'avait trouvé 
qu'une complète indifférence dans les salons de Saint-Pé- 
tersbourg, dans ceux-là même où l'on parlait quelquefois 
politique. On parla, on s'émut davantage d'un- accident 
terrible, qui coûta la vie à plus de cent personnes et qui 
répandit la consternation dans la capitale. 

Le 14 février, les amusements populaires, que le car- 
naval ramène chaque année à Saint-Pétersbourg, avaient 
attiré sur la place de l'Amirauté une grande affluence. 
Une baraque en bois, construite par les soins d'un di- 
recteur de spectacle nommé Lehman, et pouvant contenir 
environ cinq cents spectateurs, appelait le public à la pre- 
mière représentation d'une pièce à machines et à décors, 
intitulée le Jugement dernier. 

La salle était pleine, vers quatre heures de l'après-midi, 
et la représentation allait commencer, lorsque les acteurs 
en costume, qui descendaient sur la scène , s'aperçurent 
qu'une lampe avait mis le feu à la toiture. Le directeur fit 
lever la toile et, se présentant tout effaré, tout pâle, en 
habit de paillasse, cria d'une voix enrouée : « Sauvez-vous, 
le feu est au théâtre ! » Mais l'auditoire, ne voyant ni feu 
ni fumée, crut que Lehman était dans son rôle, et applaudit 
en riant à ce qui semblait un lazzi de farceur. « Au nom 
de Dieu, sauvez-vous! » répétait Lehman. 

Le cri : Au feu ! se fit entendre du dehors, et les assistants 
épouvantés répondirent à ce cri par des cris d'effroi, en se 
précipitant par toutes les issues. Les portes étaient ouvertes, 
mais les escaliers étroits se trouvèrent obstrués par la foule, 
qui s'y entassait. 

L'empereur regardait par une des fenêtres du palais 
d'Hiver le peuple qui remplissait à flots pressés la vaste 
place de l'Amirauté, ou s'allumaient des milliers de lan- 






- "235 - 
ternes et de fanaux : il aperçut la lueur de l'incendie qui 
venait d'éclater; il accourut le premier, sur les lieux, au 
moment où les pompes arrivaient; il organisa les secours; 
il se mit en personne à la tête des travailleurs et leur 
donna l'exemple, en les encourageant du geste et de la 
voix. 

Les gardes des régiments Préobragensky et Paulowsky, 
avaient prêté leur actif et empressé concours au sauve- 
tage des malheureux qui se voyaient emprisonnés au mi- 
lieu des flammes, sans pouvoir sortir de ce cercle de feu, 
et qui poussaient des clameurs lamentables. 

Avant que les secours fussent organisés, un paysan 
nommé Tikhon, appartenant à une terre de la princesse 
Galitsyne, dans le gouvernement de Saratolf, s'était préci- 
pité plusieurs fois dans le brasier, et avait sauvé huit per- 
sonnes, sous les yeux de l'empereur, qui le récompensa 
plus tard en lui envoyant une médaille d'honneur en ar- 
gent à porter à sa boutonnière et cinq cents roubles. 

La foule, témoin de cette affreuse catastrophe, montra 
ce que peut exercer sur le peuple russe la présence de son 
souverain et le sentiment d'un grand malheur public : cette 
multitude effarée, sans aucun frein qui pût la retenir, se 
tint à distance, d'après les lois de police, et on la vit, pen- 
dant plusieurs heures, observer le plus grand ordre et un 
religieux silence, ouvrant elle-même une large voie au 
passage des pompes ainsi qu'à celui des traîneaux qui en- 
levaient les morts et les blessés. 

La toiture du théâtre s'était écroulée, couvrant de ses 
débris embrasés les victimes qu'on essayait d'arracher aux 
flammes; on ne retirait que des corps à moitié carbonisés 
ou des malheureux à moitié asphyxiés; les morts étaient 
portés à l'hôpital d'Oboukolf; les blessés, dans les salles 



I 



I 



— 236 — 
de l'Amirauté, où les médecins, accourus de tous les quar- 
tiers de la capitale, leur prodiguaient des soins. 

Les horribles gémissements qui sortaient du fover de 
l'incendie s'affaiblissaient par degrés et cessèrent enfin tout 
à fait. On prétendit que six cents personnes avaient trouvé 
la mort dans cette fournaise ardente, que vingt pompes, 
opérant à la fois, ne pouvaient pas éteindre ; mais le nombre 
des morts ne s'éleva pas à plus de cent trente, et celui des 
blessés fut encore moins considérable. 

L'empereur, en proie à un sombre désespoir, ne quitta 
le lieu du sinistre, qu'après avoir fait emporter les dernières 
victimes. 

— Mes enfants, dit-il au peuple, qui l'entourait avec 
amour et vénération , un souverain , si puissant qu'il soit, 
se trouve être bien peu de chose, quand il voit ses sujets 
périr sous ses yeux et qu'il ne peut rien pour les sauver. 

11 rentra , abîmé de douleur, dans son palais, et s'en- 
ferma chez lui, sans vouloir paraître ce soir-là au repas de 
famille. L'impératrice, craignant qu'il ne fût malade, s'em- 
pressa de venir le voir et le trouva seul , absorbé dans ses 
tristes réflexions. 

— Je pleure mes enfants ! dit-il avec un profond cha- 



Le même jour, il devait y avoir un grand bal de sou- 
scription à l'Assemblée de la noblesse. L'heure avancée à 
laquelle eut lieu le sinistre de la place de l'Amirauté, 
n'avait pas permis de contremander cette fête, et les invi- 
tés qui s'y rendaient se croisèrent dans les rues avec les 
traîneaux chargés de cadavres. Sur la proposition du grand- 
écuyer, prince Basile Dolgorouky, auquel appartenait la 
présidence de l'Assemblée de la noblesse de Saint-Péters- 
bourg, le bal fut spontanément converti en réunion de cha- 



— 237 — 
rite. Une souscription, ouverte en faveur des blessés, des 
veuves et des orphelins, produisit, en quelques instants, une 
somme de douze mille roubles, laquelle s'éleva, le lende- 
main, à quarante-quatre mille, provenant en partie des 
dons de la famille impériale. L'empereur accorda, en outre, 
des pensions, des exemptions d'impôts et d'autres secours 
aux parents des victimes. 

Pendant plusieurs jours, ce déplorable événement ré- 
pandit comme un voile de tristesse sur la physionomie de 
Saint-Pétersbourg, et les fêtes du carnaval perdirent toute 
leur animation traditionnelle. 

L'aspect de la cour fut, à partir de ce moment-là, moins 
brillant que d'habitude : la santé de l'impératrice était 
chancelante; l'empereur vivait beaucoup en famille : il se 
plaisait à voir ses enfants grandir auprès de lui. 

Il associait alors, autant que possible, à ses travaux, le 
grand-duc héritier, qui entrait dans sa dix-huitième année 
et qui devenait, en quelque sorte, pour le tzar, un coadju- 
teur et un suppléant. Rien n'égalait la déférence, le respect 
et la soumission affectueuse, que ce jeune prince manifes- 
tait en toute circonstance vis-à-vis de son auguste père. 

L'ainée des grandes-duchesses, la princesse Marie, âgée 
alors de seize ans et demi, semblait au-dessus de son âge, 
par les progrès de son intelligence et la supériorité de son 
esprit, comme par l'épanouissement prématuré de sa 
beauté, dans laquelle l'empereur aimait à retrouver les 
traits de sa femme, et quelque chose de leur expression , 
avec plus de vivacité et d'éclat. Cette ressemblance ne fut 
pas sans doute étrangère à l'espèce de prédilection qu'il 
montrait pour sa fille aînée, quoique la seconde, la grande- 
duchesse Olga, qui n'avait pas quatorze ans, fût encore 
plus remarquable au point de vue de ses avantages physi- 













— 238 — 
ques et de ses grâces naturelles. L'empereur prenait un vif 
intérêt à causer longuement avec la grande-duchesse Ma- 
rie; il l'interrogeait, il l'écoutait avec plaisir, sur tous les 
sujets, et, quelquefois, il avait l'air de la consulter, pour 
lui donner l'occasion de faire valoir la finesse et la solidité 
de son jugement. 

Vers cette époque, il prit l'habitude de rendre des vi- 
sites fréquentes, et bientôt journalières, à sa belle-sœur, la 
grande-duchesse Hélène, dont il avait apprécié, de longue 
date, les éminentes qualités morales, le noble caractère et 
la haute raison. 

La grande-duchesse Hélène venait d'être frappée par un 
coup aussi douloureux qu'imprévu : sa dernière fille , la 
grande-duchesse Anne, lui fut enlevée, le 22 mars 1836, 
à l'âge de dix-sept mois. Cette mort, qui n'était que celle 
d'un enfant au berceau, produisit pourtant une profonde 
impression chez le grand-duc Michel et sa femme, comme 
s'ils ressentaient déjà, dans cette perte douloureuse, la 
commotion des autres pertes plus cruelles qui leur étaient 
réservées. La grande -duchesse passa plusieurs semaines 
dans les larmes, et l'empereur, qui voyait tous les jours 
son frère Michel, s'accoutuma, dès lors, à visiter aussi tous 
les jours la grande-duchesse Hélène, ne fût-ce que pendant 
quelques minutes, lorsque cette princesse se trouvait avec 
lui à Saint-Pétersbourg. 

— Il te reste trois filles, disait Nicolas à son frère, le 
soir des obsèques de la grande-duchesse Anne, et j'ai éga- 
lement trois filles que nous ne tarderons pas à marier. 

— Oui, répondit tristement le grand-duc Michel, nous 
avons trois filles l'un et l'autre ; mais tu as de plus qua- 
tre fils, et moi, je n'en ai pas un seul. Pourvu du moins 
que je conserve les trois filles qui me restent! Je suis ef- 



— 239 — 

frayé , je l'avoue , d'avoir vu la mort entrer dans ma 
maison. 

L'empereur se souvint de cet entretien prophétique, et 
il en parla plus d'une fois à l'impératrice, en disant qu'il 
avait eu tout à coup le pressentiment de la mort prématu- 
rée de deux de ses nièces. 

On peut attribuer aux relations très-fréquentes et plus 
intimes de la grande-duchesse Hélène et de l'empereur le 
goût et les dispositions bienveillantes qu'il manifesta de- 
puis pour les choses de l'esprit, pour les savants et les lit- 
térateurs. La grande-duchesse était très-instruite, très-let- 
trée même; Nicolas se trouva porté, par la force de 
l'imitation, à s'occuper aussi des distractions littéraires, 
qui faisaient le charme de la vie de sa belle-sœur. 

— A quoi bon employer mon temps à lire des livres 
nouveaux? lui disait-il un jour; vous lisez pour moi, et je 
profite de vos lectures, puisque vous en gardez le meilleur 
pour nos causeries. Oui, ajouta-t-il, je trouve à peine le 
temps de lire chaque matin le Journal des Débats, qui con- 
tinue à m'impatienter, mais qui me tient au courant des 
nouvelles. Quant à vous, je me demande comment vous 
avez trouvé le temps de lire des bibliothèques entières. 

L'empereur avait lu cependant les romans de Gogol et 
les poésies de Pouchkine, puisqu'il les savait par cœur. Il 
fut très-sensible à la mort tragique de ce poète illustre, tué 
en duel à la fleur de l'âge (12 février 1837 ), mais il n'avait 
jamais adressé de rescrit, ni à Pouschkine, ni à Gogol, quoi- 
que le premier eût le litre d'historiographe de Russie et 
fût le successeur du grand Karamsine. 

Cependant, à partir de l'année 1836, Nicolas récom- 
pensa souvent, par des décorations accompagnées de res- 
crits très-flatteurs, les ouvrages importants qui furent pu- 



I 



M 



— 240 — 
bliés en langue russe dans le domaine des sciences histori- 
ques et géographiques. En cette année 1836, par exemple, 
il adressa ce beau rescrit au lieutenant-général et sénateur 
Mikhaïlowsky-Danilewsky, qui avait fait paraître, avec un 
immense succès, une nouvelle relation des opérations mili- 
taires de l'armée russe, en 1814 : 

« J'ai lu, avec une attention particulière, la relation de 
la campagne de 1814, que le ministre de la guerre M'a 
présentée en votre nom, et, à Ma vive satisfaction, J'ai 
trouvé, dans cet ouvrage, le récit le plus exact et le plus 
vrai d'événements à jamais mémorables, tracé par une 
plume digne d'un sujet si élevé. Se distinguant par là de 
toutes les relations connues de cette époque, et rédigé dans 
un esprit de vérité et de loyauté scrupuleuses , il conser- 
vera à la postérité le tableau le plus fidèle des immortels 
travaux de l'empereur Alexandre, pour le bonheur de l'Eu- 
rope , et de la glorieuse part des armées russes dans la 
lutte qui a consolidé, pour toujours, l'indépendance des 
États. 

« L'histoire spéciale de la guerre nationale de 1812 sera 
un curieux et important complément à la relation des cam- 
pagnes de 1813 et 1814. Je désire que vous vous occupiez 
de ce travail, et Je me suis convaincu d'avance que vos 
compatriotes y trouveront une nouvelle preuve de vos ta- 
lents distingués et de vos connaissances étendues. 

« Voulant, en attendant, vous donner un témoignage de 

Ma bienveillance particulière, Je vous nomme chevalier 

de l'ordre de Saint-Vladimir de la seconde classe, dont Je 

vous transmets ci-joint les insignes. Je suis pour toujours 

votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 24 février (7 mars, nouv. st.) 1836. » 






— 241 — 

Un autre ouvrage, d'un caractère exclusivement scienti- 
fique, fut présenté, par l'Académie impériale des sciences, 
à l'empereur, qui l'honora d'un don très-flatteur, accom- 
pagné de ce rescrit : 

Au vice-amiral Krusenstern, directeur du corps 
des Cadets de la marine. 

« J'ai reçu avec plaisir votre Atlas de la mer du Sud, cor- 
rigé d'après les dernières découvertes, avec un examen 
critique de l'hydrographie de cette mer; qui M'a été pré- 
senté. Je vois, d'après ce nouveau fruit de vos utiles tra- 
vaux, que, même au milieu des soins infatigables que vous 
consacrez à l'éducation de la jeunesse qui se destine au ser- 
vice naval, vous ne cessez de concourir avec ardeur à l'in- 
struction générale et à la propagation de connaissances si 
importantes aux navigateurs. Il M'est agréable de vous en 
exprimer doublement Ma reconnaissance, ainsi que Ma bien- 
veillance particulière, en témoignage de laquelle Je vous 
transmets une tabatière enrichie de diamants, avec mon 
portrait, et suis votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Péterhoff, le 19 mars (31, nouv. st.) 1836. » 

L'empereur, d'après les idées du comte Ouvaroff, avait 
entièrement réorganisé l'Académie impériale des sciences, 
en lui accordant un nouveau statut, qui fixait d'une manière 
plus large et plus précise le but de cette institution et qui 
donnait aussi plus de développement à la sphère de ses 
travaux. 

L'Académie devait se composer désormais de vingt et an 
académiciens ordinaires et de dix adjoints, choisis de pré- 
vu 16 



■ 



I 



— 242 — 
férence parmi les savants russes. Son budget annuel s'élè- 
verait dorénavant à 239,000 roubles, sans préjudice des 
sommes que l'empereur jugerait convenable d'affecter à 
des découvertes et à des entreprises spéciales. 

Ainsi, à la fin du mois de mai 1836, sur la proposition 
des savants Parrot, Struve et Lenz, une expédition fut pro- 
jetée pour déterminer le niveau des mers Noire et Cas- 
pienne, et l'empereur offrit de couvrir tous les frais de cette 
importante expédition. 

Voici quel était l'exorde du nouveau statut de l'Acadé- 
mie des sciences : 

« L'Académie des sciences est le premier corps savant 
de l'empire de Russie et doit s'attacher à reculer les bornes 
de toutes les connaissances humaines, en les perfectionnant 
et les enrichissant de nouvelles découvertes. La propagation 
de l'instruction en général et la direction à lui donner dans 
l'intérêt du bien public doivent être l'objet de sa sollici- 
tude. Elle doit rechercher l'application pratique des théo- 
ries utiles, ainsi que des expériences et recherches scienti- 
fiques. L'Académie doit diriger ses travaux vers un but 
directement profitable à la Russie, en propageant la connais- 
sance des productions naturelles de l'Empire, en recherchant 
les moyens d'accroitre l'abondance de celles de ces produc- 
tions qui forment l'objet de l'industrie et du commerce na- 
tional, et en s'appliquant à perfectionner les fabriques, ma- 
nufactures, arts et métiers. Elle prononce sur les discussions 
et doutes qui s'élèvent sur des matières scientifiques, et 
résout les questions qui lui sont adressées par les corps 
ou fonctionnaires, auxquels son avis est nécessaire; elle exa- 
mine toutes les machines et inventions qui lui sont présen- 
tées et communiquées à cet effet; elle doit porter à la con- 
naissance du Gouvernement toute découverte faite par un 






— 243 — 

de se? membres ou un savant étranger, et dont l'applica- 
tion pratique pourrait offrir un avantage quelconque, soit 
pour la conservation de la santé des hommes, soit pour le 
perfectionnement de l'industrie, des arts, du commerce, de 
la navigation, etc.; et, en pareil cas, elle doit s'adresser 
directement à l'administration qui peut faire un usage im- 
médiat de la découverte. » 

Depuis l'année 1836, l'Académie des sciences, sous l'in- 
fluence de son président Ouvaroff, publia une foule de 
travaux admirables d'astronomie, de linguistique, de nu- 
mismatique, de géographie et de mathématiques, et ses 
Mémoires, qu'elle faisait paraître, avec autant de zèle que 
de régularité, étaient souvent dignes d'être mis en parallèle 
avec les célèbres Mémoires de l'Académie royale des sciences, 
de l'Institut de France. 

— Nos rivaux, et peut-être nos maîtres, sont en Russie! 
disait alors le fameux Arago, secrétaire perpétuel de l'Aca- 
démie royale des sciences. Il est vrai que la Russie ne mar- 
chande pas misérablement à ses astronomes les dépenses 
d'entretien de ses observatoires et le prix de leurs instru- 
ments d'astronomie. Je suis vraiment stupéfait, ajoutait-il, 
de trouver, chez un souverain oppresseur de la Pologne, 
cette inépuisable générosité pour les sciences et cette bien- 
veillante sympathie pour les savants. 

L'empereur fit écrire par son ministre de l'instruction 
publique une lettre très-polie à M. Arago, pour lui offrir de 
transporter à l'observatoire de Polkova le théâtre de ses 
belles études astronomiques. « Je vous assure, Monsieur, 
lui disait dans cette lettre le comte Ouvaroff, que nous ne 
songeons pas à la Pologne, quand il s'agit d'observer les 
astres, et si vous nous faites l'honneur de vous établir à 
Saint-Pétersbourg, comme le célèbre Euler, vous n'aurez 



■ 






— 24i — 
pas de peine à vous convaincre que Sa Majesté l'empereur 
est le souverain qui porte le plus d'intérêt aux sciences 
exactes, dont vous êtes le plus glorieux représentant. » 

Sous l'inspiration du comte Ouvaroff, le nombre des ou- 
vrages en langue russe, publiés en Russie, avait consi- 
dérablement augmenté, mais ceux de littérature devenaient 
plus rares, à mesure que ceux de philologie, d'histoire et 
de géographie se multipliaient davantage, car la Russie 
n'avait pas de corps littéraire analogue à l'Académie fran- 
çaise, pour encourager ses poètes et ses écrivains origi- 
naux, et son Académie des sciences absorbait tous les efforts 
des savants russes. 



CCXXVIII 



Depuis deux ans, les provinces du Caucase étaient sans 
cesse troublées et ensanglantées par des complots et des 
révoltes, à l'heure même où les académiciens de Saint- 
Pétersbourg travaillaient à placer sous l'égide de la science 
les idiomes nationaux de ces provinces où la langue russe 
avait tant de peine à se répandre. 

Un nouveau prophète, nommé Schamyl, avait succédé 
au prophète Hamzad-Bey, assassiné avec ses murides dans 
une expédition à travers le Daghestan. Schamyl était un 
chef intrépide, un organisateur habile, un fondateur d'État, 
social et religieux, civil et militaire. Il avait été nommé 
iman, en 1835, par toutes les peuplades de la Caucasie, et 
il s'était engagé par les serments les plus solennels à déli- 
vrer du joug russe son pays et ses coreligionnaires. Son 
œuvre de sectaire et de libérateur ne faisait que de com- 
mencer, et son nom était à peine connu à Moscou et à 
Saint-Pétersbourg, où l'on ne savait presque rien de ce qui 
se passait dans ces contrées lointaines, réunies à la Russie 
depuis peu d'années. 

On avait pourtant entendu quelques échos des combats 
acharnés qui se livraient sans cesse dans cette partie orien- 






— 246 — 
taie de l'empire, et les officiers qui en revenaient, après y 
avoir fait un séjour plus ou moins long, ne dissimulaient 
pas que les tribus indigènes s'organisaient dans leurs mon- 
tagnes pour l'insurrection et pour la résistance. 

Par ukase du 30 janvier/12 février 1835, le général 
Taube avait été nommé gouverneur civil du Caucase; au 
mois d'avril de la même année, l'empereur récompensait 
les généraux Léonoff et Antropoff, ainsi que le général d'ar- 
tillerie Kozlanioff, qui s'étaient distingués dans plusieurs 
brillantes affaires, où le drapeau russe avait été planté pour 
la première fois sur un sol arrosé du sang des monta- 
gnards. 

Au commencement de 1836, l'empereur Nicolas fut 
averti que l'insurrection des tribus du Caucase allait pren- 
dre des proportions redoutables, sous l'impulsion religieuse 
de Schamyl. En même temps, on apprenait que le soulè- 
vement général de l'Abasie , de l'Avarie et du Daghestan 
serait probablement soutenu par la Porte, qui ne pou- 
vait refuser son appui à ses anciens sujets musulmans, 
opprimés par les Russes, c'est-à-dire par des chrétiens. 
Schamyl, dont le nom n'avait pas encore de retentissement 
hors des pays où il exerçait l'autorité d'iman, et où sa re- 
nommée de prophète était déjà établie sur le respect fana- 
tique des populations, faisait acheter de la poudre et des 
armes jusqu'en Angleterre, où le traité d'Andrinople était 
toujours un épouvantail. 

La politique anglaise travaillait sans cesse à éloigner les 
conséquences de ce traité et à en paralyser les effets : elle 
encourageait donc d'une manière indirecte et par des voies 
détournées la rébellion des tribus asiatiques contre la do- 
mination russe, car les droits de la Russie, sur le pays des 
Tscherkesses ou Circassiens, se fondaient sur le traité d'An- 



— 247 — 
drinople, qui, par son article IV, annexait à l'empire des 
tzars les provinces conquises clans la dernière guerre du 
Caucase. Le commerce anglais s'était mis en rapport secret 
avec les insurgés, et leur faisait passer en contrebande 
toutes les munitions de guerre dont ils avaient besoin. 

Le sultan Mahmoud, malgré la pression incessante des 
agents de l'Angleterre, persistait cependant à ne rien faire 
qui pût troubler la bonne intelligence que les traités avaient 
rétablie entre lui et l'empereur Nicolas : il restait absolu- 
ment neutre dans les conflits perpétuels qui s'élevaient 
entre le gouvernement russe et ses nouveaux sujets maho- 
métans. Au reste, il n'avait pas recouvré son libre arbitre 
vis-à-vis de son puissant voisin et fidèle allié, puisqu'il 
lui devait toujours une partie de l'indemnité stipulée par le 
traité d'Andrinople, bien que l'empereur eût consenti, à 
plusieurs reprises, avec la plus noble générosité, à reculer 
les termes de payement et à diminuer le chiffre même de 
l'indemnité. 

Ce fut, dit-on, le gouvernement britannique qui offrit au 
sultan les moyens de liquider une dette, dont les finances 
de la Turquie étaient gravement obérées, et qui montait en- 
core à 170 millions de piastres turques. Lord Durham avait 
mission d'appuyer les démarches des agents de la Porte 
pour arriver à cette liquidation et à l'évacuation de Silis- 
trie, que les Russes devaient occuper jusqu'à parfait paye- 
ment des sommes dues à la Russie. Mais cette intervention 
officieuse de lord Durham fut à peu près inutile. 

Le sultan écrivit de sa main à l'empereur et lui exprima 
le désir sincère « d'effacer, par une prompte liquidation 
de l'indemnité, la dernière trace de la guerre qui avait 
en lieu entre deux États, réunis désormais par les liens 
d'une amitié indissoluble. » Il demandait, toutefois, une 






— 248 — 
réduction sur le reliquat de la dette qui était bien lourde 
pour ses peuples, et cette réduction , une fois admise par 
la générosité du tzar , il proposait le payement immédiat 
des termes à échoir dans un délai encore éloigné. 

Nicolas reçut cette communication, à la fin de l'an- 
née 1835, au retour de ses voyages dans le centre de son 
empire, et il fit répondre sur-le-champ au sultan, qu'il don- 
nait l'ordre à son ambassadeur à Conslantinople, M. de 
Boutenieff, d'entrer en négociation avec le Divan pour ter- 
miner cette affaire au gré des vœux de Sa Hautesse ; car, 
ajoutait-il, en rendant hommage aux intentions pleines de 
franchise et de loyauté qui avaient dicté la lettre de son 
ami et fidèle allié, il serait heureux de prouver, une fois 
de plus, à la nation ottomane, la cordiale amitié qui l'at- 
tachait à son glorieux souverain. 

Les négociations furent entamées à Conslantinople, et 
aboutirent à un arrangement, signé le 27 mars, en vertu 
duquel la Sublime Porte s'engageait à payer à la Russie, 
dans l'espace de cinq mois, c'est-à-dire au 15 août pro- 
chain, la somme de 80 millions de piastres turques, comme 
unique et dernier complément de l'indemnité. Après l'ac- 
quittement de ladite somme, devait être rendue, aux délé- 
gués du gouvernement turc, et sans aucun retard, la forte- 
resse de Silistrie, que le traité d'Andrinople avait mise en 
dépôt dans les mains de la Russie jusqu'à l'extinction de 
la dette contractée par la Porte ottomane. 

L'annonce de la signature de cet arrangement fut ac- 
compagnée de ces observations qui faisaient ressortir le 
véritable caractère de la politique adoptée par Nicolas à 
l'égard de la Turquie : « La transaction qui vient de se 
conclure à Constantinople sert aujourd'hui de complément 
au système de conservation et de paix, dont l'empereur 






— 249 — 

fait la base de sa politique dans les affaires de l'Orient. 
D'une part, elle contribuera à resserrer les liens d'amitié et 
d'alliance qui unissent les deux empires, en justifiant hau- 
tement la confiance absolue que le sultan a placée dans les 
intentions de l'empereur; de l'autre, elle offrira à l'Europe 
un témoignage irréfragable du désintéressement et de la 
loyauté de la politique de la Russie. Ce double résultat sera 
apprécié par tous les hommes impartiaux : ils y trouveront 
un nouveau gage de l'affermissement de la paix générale, 
objet constant des vœux et des efforts de tous les gouver- 
nements. » 

La paix était d'autant plus désirable en Orient, à cette 
époque, que la peste y avait fait invasion et y sévissait 
avec fureur : le terrible fléau menaçait de pénétrer dans 
tous les ports de la mer Noire et d'arriver au cœur de 
l'Europe par les navires marchands qui remontaient le Da- 
nube. Le gouvernement turc, suivant ses habitudes ordi- 
naires d'incurie et d'indifférence, n'avait pas songé à re- 
courir aux précautions les plus élémentaires pour arrêter 
la marche de l'épidémie. 

L'empereur de Russie, dans l'intérêt de ses peuples, 
ordonna l'établissement d'une quarantaine à l'embouchure 
du Danube, et cette quarantaine, qui causa sans doute 
quelques embarras à la navigation, fut considérée par la 
malveillance comme une première tentative pour accapa- 
rer le cours du Danube au profit du commerce russe. Les 
plaintes furent vives, surtout en Angleterre, et lord Pal- 
merston dut prendre la parole dans le Parlement, au nom du 
cabinet britannique, pour repousser des accusations injustes 
qui ne reposaient que sur des suppositions hostiles, men- 
songères, et qui avaient eu d'abord des échos complai- 
sants en Autriche. Le cabinet de Vienne n'en avait pas été 



■ 



— -250 — 
moins ému, et le prince de .Metternich s'était vu obligé, par 
les clameurs du commerce danubien, de demander des 
explications au gouvernement russe. L'empereur Nicolas 
voulut que son ministre des afl'aires étrangères donnât une 
espèce de solennité à ces explications, en déclarant que 
« le tzar s'était conformé, dans tous ses actes, avec la plus 
scrupuleuse exactitude, aux stipulations du traité d'Andri- 
nople. » 

Ce traité, en effet, attribuait à la Russie la possession de 

toutes les îles formées par les différents bras du fleuve à 

son embouchure, en ne laissant que la rive droite à la 

Porte ottomane. L'empereur avait donc fait établir, dans 

ces iles, notamment à L'île Leti et à l'île Saint-Georges, 

des postes de surveillance qui n'exerçaient leur contrôle 

sanitaire que sur les bâtiments frétés par les ports russes ; 

quant aux autres bâtiments, fussent-ils suspects comme 

venant de lieux infectés, ils pouvaient remonter le Danube, 

sans avoir à se soumettre aux exigences de la quarantaine. 

Du reste, le gouvernement russe, dans les sages mesures qu'il 

avait adoptées pour faciliter la libre navigation du fleuve, 

ne s'était préoccupé que de l'utilité générale et des intérêts 

matériels du commerce de toutes les nations, puisque leurs 

navires, en obéissant à certaines nécessités des règlements 

sanitaires, n'étaient soumis à aucune entrave ni à aucun 

péage. Voilà pourquoi la Russie avait fait rebâtir à ses frais 

le phare qui indiquait aux pilotes la seule entrée navigable 

du Danube, et qui ne ressemblait en rien à une forteresse, 

comme on l'avait dit, destinée à fermer, dans certains cas, 

cette embouchure du fleuve. 

Ces tracasseries mesquines et ridicules, qui avaient pour- 
tant le privilège de passionner la presse étrangère, trou- 
vaient à peine un écho en Russie, même dans la haute so- 



— 251 — 

ciété qui ne se désintéressait pas complètement de la 
politique journalière. Cette politique fournissait quelquefois 
matière à un entretien de quelques minutes, entretien au- 
quel la plupart des auditeurs étaient assez indifférents; 
mais, en revanche, la curiosité était toujours en éveil sui- 
des événements d'ordre secondaire, qui avaient un carac- 
tère plus national, et qui tenaient plus directement à des 
intérêts, à des noms, à des personnalités russes. C'était là 
surtout ce dont l'opinion de la cour et des salons s'occupait 
sans cesse avec une sorte d'impatience indomptable. 

Aussi, la convention du 27 mars, entre la Porte et la 
Russie, dont le principal objet était la restitution prochaine 
de Silistrie au gouvernement turc , produisit beaucoup 
moins d'effet parmi l'aristocratie de Saint-Pétersbourg, que 
ce simple rescrit adressé par l'empereur au comte Pozzo 
di Borgo, son ambassadeur extraordinaire et plénipoten- 
tiaire à Londres; rescrit, qui prouvait que le vieux diplo- 
mate, loin d'être en disgrâce, conservait toute la confiance 
de son souverain, et paraissait désigné pour reprendre son 
ancien poste à l'ambassade de Paris : 

« Les services que vous n'avez cessé de rendre dans les 
postes de haute confiance, que vous avez si fidèlement rem- 
plis, vous ont donné de justes droits à Notre reconnais- 
sance. Au milieu des circonstances les plus graves, Nous 
avons toujours retrouvé en vous un dévouement sans bor- 
nes aux intérêts et à la gloire de la Russie. Désirant vous 
donner une nouvelle preuve du prix que. Nous attachons 
à l'importance de vos services, que Nous espérons voir 
consacrés encore longtemps, comme ils l'ont été depuis 
vingt ans, à l'affermissement de la paix générale; nous 
vous transmettons ci-joint les insignes en diamants de l'or- 
dre de Saint-André, en témoignage de Notre estime parti- 



!■ 



— 252 — 

culiôre et de Notre bienveillance. Je suis à toujours votre 
affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 26 mars (7 avril, nouv. st.) 1836. » 



La retraite définitive du ministre de la marine ne fut pas 
longtemps un sujet d'entretien dans les cercles officiels, 
car l'amiral Moller, dont l'empereur venait enfin d'accepter 
la démission, était depuis des années retiré du monde et 
presque invisible, à cause du délabrement de sa santé; mais 
la société russe accorda plus d'attention à son successeur, 
qui fut nommé à titre provisoire, par ukase du 2/14 fé- 
vrier 1836. 

L'aide de camp général Menchikoff, en sa qualité de 
chef de l'état-major de la marine, devait être appelé natu- 
rellement à des fonctions qu'il avait remplies par intérim 
avec autant de zèle que de talent; cependant Menchikoff, 
malgré l'amitié particulière que l'empereur lui portait, 
surtout depuis le siège de Varna, avait un rival redou- 
table dans le général Kleinmichel, que l'empereur n'aimait 
pas autant que lui, mais dont le crédit était supérieur 
au sien. 

On croyait que Kleinmichel, qui ne pouvait se faire illu- 
sion sur la décadence des dernières colonies militaires, et 
qui devait s'attendre à les voir disparaître avec la haute 
position que lui avait donnée cette création malheureuse 
de son patron Araktchéieff, se réservait le ministère de la 
marine, et n'attendait, pour en prendre possession, qu'un 
moment favorable à ses projets. Il était resté, d'ailleurs, du 
moins en apparence, dans les meilleurs termes avec le mi- 
nistre provisoire, qu'on le soupçonnait de vouloir remplacer, 



— 253 — 
et Menchikoff, qui le consultait à tout propos et qui affec- 
tait une déférence passive pour les conseils de ce person- 
nage hautain et brutal, semblait n'être que son représen- 
tant docile et obséquieux. 

On ne s'expliquait pas la situation réciproque des deux 
généraux qui se ménageaient l'un l'autre : Menchikoff, 
dont l'esprit malin et caustique n'épargnait personne, ne 
s'était jamais permis une épigramme contre Kleinmichel ; 
celui-ci, dont les colères ne connaissaient pas de frein, et 
qui avait osé plus d'une fois tenir tête au grand-duc Michel 
lui-même, était sans violence et sans brutalité vis-à-vis de 
Menchikoff. 

On raconte que l'empereur, dans une réception au palais 
d'Hiver, remarqua ces deux généraux, qui, s'étant écartés 
du groupe des hauts fonctionnaires, semblaient également 
donner toute leur attention à l'objet de cette conférence 
intime : Kleinmichel parlait avec une lenteur solennelle, 
Menchikoff écoutait d'un air convaincu et répondait seule- 
ment par des inclinations de tête approbatives. 

— Vous avez là sans doute une conversation bien inté- 
ressante? dit l'empereur, en s'approchant tout à coup. 

— Très-intéressante, en effet, Sire, répondit Menchikoff: 
M. l'aide de camp général Kleinmichel m'expose la tenue 
que doivent avoir les marins de l'équipage de la garde 
dans les cérémonies où l'Amirauté déploie son pavillon. 

— Ce diable de Kleinmichel sait tout! reprit Nicolas, 
moitié sérieusement et moitié ironiquement. Je veux un 
jour le consulter sur un sujet qui me préoccupe beaucoup : 
l'émancipation des paysans. 

Tout le monde garda le silence, et Kleinmichel s'inclina 
respectueusemenl, sans répondre; mais, se tournant vers 
Menchikoll', il lui dit à demi-voix, en haussant les épaules : 



— i§4 — 

— L'empereur est bien capable de songer à cette folie, 
mais non pas de la faire ! 

Les salons de Saint-Pétersbourg furent aussi très-intri- 
gués de la démission de l'aide de camp général Soukho- 
zanet, qui occupait à la fois les plus grandes positions de 
l'administration militaire de l'Empire, comme directeur de 
l'Académie militaire, président du Comité d'artillerie, chef 
du corps des pages et de tous les corps de Cadets de l'ar- 
mée. Sa démission, motivée sur l'état fâcheux de sa santé, 
fut acceptée et annoncée par ce rescrit, accompagné d'un 
ordre du jour sous la même date : 

« Par un ukase en date de ce jour, adressé au Sénat- 
dirigeant, J'ai accédé à votre désir de vous démettre des 
fonctions de directeur en chef du corps des pages, de tous 
les corps de Cadets de l'armée de terre, et du régiment 
noble, ainsi que de la direction supérieure de l'École d'ar- 
tillerie et de celle du génie. J'éprouve, dans cette circon- 
stance, une satisfaction particulière à vous exprimer ici 
Mon entière reconnaissance pour le zèle et l'activité qui ont 
signalé vos utiles travaux dans la direction de ces établis- 
sements, pendant tout le temps que vous en avez été le 
chef. 

« Je suis pour toujours votre affectionné, 



« Nicolas. 



« Ile cl'Yelaguine, le 23 mai (4 juin, nouv. st.) 1836. » 



On attribua la retraite prématurée de ce brave général, 
qui, malgré ses blessures, n'était pas encore incapable d'un 
service actif, à la jalousie d'un de ses anciens compagnons 
d'armes, qui aurait dit au ministre de la guerre : 



— 288 — 
— Soukhozanet n'a qu'un bras valide, mais, comme Bria- 
rée, il embrasse tout : s'il n'est pas ministre de la gueitfe, 
c'est qu'il ne l'a pas voulu. 

Malgré sa démission, acceptée assez froidement, Soukho- 
zanet conserva les fonctions de membre du Conseil des 
guerres, de directeur de l'Académie impériale militaire et 
de président du Comité d'artillerie, avec son titre et ses 
émoluments d'aide de camp général. 

Tchernycheff était satisfait et rassuré : Soukhozanet ne 
pouvait plus désormais prétendre à le remplacer au dépar- 
tement de la guerre. 

La succession de ce dernier n'échut qu'un mois plus tard 
au général-major en retraite Tchertkoff, qui rentra dans 
le service actif sous les auspices du grand-duc Michel, et 
qui fut nommé alors directeur en chef du corps des pages, 
de tous les corps de Cadets et du régiment noble. 

Il faut dire aussi que Tchertkoff, reconnaissant de l'in- 
signe distinction que l'empereur daignait lui accorder 
après des services plus solides que brillants, voulut consa- 
crer sa fortune à des œuvres d'utilité publique, et contri- 
bua d'abord à l'établissement du corps de Cadets, créé à 
Voronèje, en lui faisant don d'une somme de 1,500,000 
roubles et d'une propriété peuplée de mille paysans. L'em- 
pereur le félicita et le récompensa de cet acte de sage 
bienfaisance, en lui conférant l'ordre de Saint-Vladimir de 
la deuxième classe. 

— Tchertkoff a bien profité de l'exemple du général- 
major Becktine, qui a fondé le corps des Cadets d'Orel, dit 
Nicolas au grand-duc Michel; un autre profitera également 
de l'exemple de Tchertkoff, et voilà les heureux effets de 
l'exemple en Russie! 

La famille impériale donnait ainsi l'exemple d'une gé- 



— 256 — 
nérosité sans bornes, à laquelle l'infortune n'avait jamais 
en vain fait appel, et ce noble exemple, qui se faisait jour 
aussitôt, malgré tout le soin qu'on avait pris de le cacher, 
trouvait toujours, dans la bourgeoisie, comme dans l'aris- 
tocratie, tant d'imitateurs impatients et passionnés, que 
le peintre Horace Vernet caractérisa en ces termes la cha- 
rité russe : 

— On fait l'aumône en Russie avec une si aveugle pro- 
digalité, que je m'étonne qu'il y ait encore des riches et 
des pauvres, dans cet étrange pays, où tout est excessif. 
Quant, à la famille impériale, c'est un vrai bureau de bien- 
faisance. 






CCXXIX 



I 

I 
I 

II 

I 






La grande-duchesse Marie, depuis son admission dans le 
Conseil de la Société patriotique des dames de Saint-Pé- 
tersbourg, s'était occupée de bienfaisance avec autant d'ar- 
deur que s'il se fût agi de toilette et de plaisir pour une 
autre princesse de son âge. 

Au commencement d'avril 1836, lorsqu'il fut question de 
nommer une nouvelle présidente du Conseil , la jeune grande- 
duchesse eût été élue à l'unanimité , si son auguste mère 
avait autorisé son élection, mais l'impératrice désira que la 
présidence fût laissée pour trois ans à Madame Soukhareff, 
qui avait succédé, en 1832, à la princesse Galitsyne, et qui 
faisait partie de la Société depuis vingt-trois ans. 

C'était Madame Soukhareff, qui, par un sentiment d'abné- 
gation bien honorable, persistait à se retirer, pour céder sa 
place à la grande-duchesse Marie. 

Le Conseil se composait alors de sept dames, outre la 
grande-duchesse et Madame Soukhareff, toutes les sept bien 
connues par leur charité : Madame Cancrine, la comtesse 
Sollohub, Madame Tatiana Potemkin, la comtesse Soltykoff, 
Madame Wassiltchikoff, la comtesse Razoumowsky et Ma- 
vii 17 










— 258 — 
dame A. Awerkeeff. L'impératrice adressa le resent sui- 
vant à la présidente réélue : 

« J'ai confirmé aujourd'hui la décision du Conseil de la 
Société patriotique des dames, qui vous en réélit présidente 
pour une nouvelle période de trois ans, et, à cette occasion, 
J'éprouve une satisfaction particulière à rendre pleine et 
entière justice au zèle qui a constamment signalé vos pro- 
jets et dirigé vos soins dans l'intérêt de la Société. D'as- 
sidus et longs travaux vous ont acquis de justes titres à la 
confiance de vos collègues du Conseil, confiance que Je 
partage entièrement, ainsi qu'aune reconnaissance et à une 
bienveillance sincères de ma part. 

« Je suis pour toujours votre affectionnée. 

« Alexandra. 

« Saint-Pétersbourg, le 26 mars (7 avril, nouv. st,) 1336. » 



Le choix de la présidente était excellent, car Madame 
Soukhareff se consacrait exclusivement à la Société patrio- 
tique des dames, qui s'était considérablement enrichie sous 
son habile et active direction , à ce point que les recettes 
annuelles, qui n'étaient que de 47,000 roubles en 1834, 
s'élevaient alors à plus de 00,000, et que le nombre des 
écoles fondées et entretenues par la Société, dans les diffé- 
rents quartiers de Saint-Pétersbourg, avait quadruplé dans 
l'espace de cinq ans. 

La grande-duchesse Marie, qui assistait aussi exactement 
que possible aux séances du Conseil, raconta, dit-on, à son 
auguste mère les discussions intérieures auxquelles avait 
donné lieu l'élection de la présidente, en disant que Ma- 
dame Tatiana Potemkin eût été choisie de préférence à 



— 259 — 
Madame Soukhareff, si elle n'avait pas décline', cet honneur 
Madame Potemkin était, de toutes les dames du Con- 
seil, celle qui montrait le plus de dévouement pour répan 
dre les bienfaits de la Société patriotique ; elle s'occupait 
avec un zèle infatigable, des intérêts de cette Société, mais 
sans bruit, sans ostentation, sans éclat. Elle puisait .ans 
cesse dans sa bourse, afin de faire face aux dépenses im- 
prévues que réclamait l'amélioration des écoles, et l'on ne 
savait jamais d'où venait cet argent, qui arrivait à point 
nommé pour combler un déficit et que la caisse sociale n'a- 
git pas fourni. « C'est l'impératrice! disait-on; c'est peut- 
être la grande-duchesse Marie ! » 

Madame Potemkin n'avait garde de se trahir, et niait 
toujours, avec une tranquille modestie, les actes de charité 
secrète qu'on lui attribuait. 

— Tatiana Potemkin fait le bien comme une autre ferait 
le mal, disait d'elle la feue impératrice-mère : elle se 
cache pour cela. On la prendrait sur le fait, donnant à 
pleine main au.x malheureux qui la connaissent tous, qu'elle 
dirait encore que ce n'est pas elle. 

Madame Potemkin, tout en s'excusant de donner trop peu 
quand les besoins étaient si grands, ne se lassait pas d'exci- 
ter l'émulation charitable de ses collaboratrices, et répétait 
sans cesse, dans le Conseil, avec son calme imperturbable 
avec sa douceur angeiiquc : « En vérité, Mesdames, notre 
Société est bien pauvre! 11 faut que nous fassions quelques 
eilorts pour l'enrichir... » 

Elle proposa d'ouvrir une nouvelle source de recettes 
a l'effet d'augmenter le capital qui n'était que de 1 00,000 fr ' 
Elle organisa un magnifique concert, auquel les premiers 
artistes résidant alors à Saint-Pétersbourg, apportèrent le 
concours de leur talent, et que l'empereur honora de sa 









— 2fi0 — 
présence. La vente des billets n'avait produit crue 5,000 
roubles, et l'on fut tout surpris d'en trouver 6,000 dans le 
compte général. 

Madame Razoumowsky imagina ensuite une loterie au 
profit de la Société patriotique, et cette loterie eut autant 
de succès que le concert. Madame Potemkin, qui partait alors 
pour passer l'été dans ses domaines de Crimée, envoya une 
forte somme à la caisse de la Société, en disant que c'était 
un à-compte sur le produit de la succursale de cette lo- 
terie, qu'elle allait établir à la campagne. 

L'impératrice amusa beaucoup l'empereur, en lui racon- 
tant ce qu'elle appelait « un saint et glorieux mensonge de 
Madame Potemkin. » Cette dame, après l'hiver, avait fait 
une excursion à sa belle terre de Gastelitza, voisine du pa- 
lais impérial de Péterhoff ; elle visita elle-même ses pay- 
sans, comme d'habitude, et s'informa de leurs affaires de 
famille, de leurs besoins, de leurs désirs. Un d'eux, un 
honnête cultivateur, chargé d'enfants, lequel habitait une 
vieille cabane sur les limites du parc dépendant du château, 
vint présenter ses hommages à la bonne châtelaine : il 
avait l'air triste et embarrassé, il était accompagné de six 
ou huit petits enfants assez mal vêtus. 

— Eh bien! es-tu malade? lui demanda Madame Po- 
temkin avec bonté. Mais tous ces enfants ne sont pas à toi? 

— Non, Madame, reprit le paysan, mais je les ai adoptés ; 
ce sont les enfants d'une sœur que j'avais dans le gouver- 
nement de Kiew, et qui est morte du choléra cet hiver, 
presque en même temps que son mari et ses deux beaux- 
frères. 

— J'aurai soin que l'intendant te donne ce qu'il te faut, 
répondit Madame Potemkin, et nous élèverons ces enfants- 
là le plus chrétiennement que nous pourrons. Je me charge 






— 261 — 

aussi de dédommager le seigneur à qui ces enfants appar- 
tiennent et qui pourrait les réclamer tôt ou tard. 

— J'ai bien compté aussi sur les secours de notre bonne 
dame, reprit le paysan, mais ce n'est pas là le plus pressé : 
nous sommes à peu près sans abri depuis deux mois. 

— Sans abri? répliqua Madame Potemkin. Comment cela? 
N'as-tu pas ta maison, au bas du parc? 

—Je l'avais et m'en contentais, quoiqu'elle fût bien vieille 
et bien petite et que ma famille soit bien augmentée, cal- 
mes deux fils me donnent chaque année deux nouveaux 
petits-enfants... 

— Je vais ordonner qu'on répare ta maison et qu'on l'a- 
grandisse, dit Madame Potemkin. 

— Hélas! Madame, il n'y a plus de maison; les grands 
vents de cet hiver l'ont renversée et nous demeurons dans 
la cave, où nous avons bien de la peine à tenir tous. 

— La saison, en effet, est encore assez dure, reprit Ma- 
dame Potemkin, et il faudrait plus d'un mois pour rebâtir 
la maison. Il me vient une idée ! Suis-moi, et sois discret. 

Elle le conduisit sur un coteau où M. Potemkin avait fait 
construire, l'année précédente, dix belles maisons en bois 
de bouleau, élégamment taillé et découpé, qu'il destinait à 
des colons qui devaient lui arriver de Crimée. 

— Choisis celle que tu voudras, dit Madame Potemkin 
au paysan émerveillé et reconnaissant; mais, sous peine de 
te brouiller avec moi, tu ne révéleras à personne l'origine 
de ta nouvelle habitation. 

I.e jour même, l'intendant de Gastelitza, auquel le secret 
fut également recommandé, envoya une trentaine d'ou- 
vriers qui démontèrent la maison et la transportèrent pièce 
à pièce sur l'emplacement que la cabane détruite avait 
occupé : le lendemain, le paysan et sa nombreuse famille 









— 262 — 
étaient installés sainement, chaudement, dans la belle 
maison neuve, plus belle et plus spacieuse que ne l'avait 
été l'ancienne. 

M. Potemkin arriva le soir même. Il voulait aller voir 
les dix maisons qu'il avait fait construire ; sa femme usa 
d'adresse pour l'en éloigner et diriger du côté opposé leurs 
promenades quotidiennes. Enfin M. Potemkin en vint à son 
but et se trouva en face de ses maisons qui n'étaient plus 
qu'au nombre de neuf; il les compta et recompta, sans pou- 
voir s'expliquer comment la dixième maison manquait à 
sa place. 

— C'est étrange, dit-il à Madame Potemkin; j'avais bâti 
dix maisons à distance égale l'une de l'autre, et je n'en 
vois plus que neuf. 

— Vous comptez mal, répondit Madame Potemkin en 
cherchant à l'entraîner ailleurs; moi, j'en ai compté dix. 

— Une, deux, trois, quatre ! repartit M. Potemkin, qui 
renouvela son calcul avec son sang-froid et sa placidité 
ordinaires ; il y en a bien neuf, pas davantage. 

— Bon ! dit Madame Potemkin, voilà de vos distractions! 
Supposez-vous qu'on ait mangé une de vos maisons? 

— Je ne prétends pas qu'on l'ait mangée, répliqua 
M. Potemkin avec un sérieux impassible; mais, à coup sûr, 
cette maison n'est plus là où elle était. 

— Mon Dieu ! dit en souriant Madame Potemkin, vous 
me regardez comme si vous me soupçonniez de l'avoir 
prise, votre maison ? 

— Je ne vous soupçonne pas le moins du monde, répon- 
dit M. Potemkin, mais je ne m'explique pas comment cette 
maison... 

— Vous êtes toujours le même, interrompit Madame 
Potemkin ; vous avez eu le projet, il est possible, de faire 



— 263 — 

construire ici dix maisons, mais vous n'en avez construit 
que neuf, voilà tout. 

— Je vous assure, Madame, repartit M. Potemkin, sans 
sortir de son flegme habituel, que les dix maisons étaient 
construites l'an dernier, et s'il en manque une... 

— Eli bien! Monsieur, il en manque une, reprit vive- 
ment Madame Potemkin, mais vous verrez qu'elle se re- 
trouvera. 

M. Potemkin avait tant do respect et de confiance dans 
sa digne femme, qu'il n'eut pas de peine à croire que sa 
mémoire pouvait être en défaut, et il finit par se persuader 
que la dixième maison qu'il cherchait n'avait jamais existé 
que dans son imagination. 

— J'aurais juré pourtant, disait-il à son intendant, qu'il 
y avait là dix maisons au lieu de neuf; mais je me trom- 
pais certainement, puisque Madame Potemkin maintient le 
contraire. 

L'année suivante, Madame Potemkin, qui avait une affec- 
tion particulière pour ses paysans de Gastelitza, eut en- 
core à donner une maison à un d'eux ; elle n'hésita pas à 
la prendre parmi les maisons qui attendaient toujours les 
colons de Crimée, et M. Potemkin, en arrivant, fut très- 
étonné de ne trouver que huit maisons là où il en avait 
laissé neuf l'année précédente. 

— C'est fort simple, dit-îl à sa femme ; on vole mainte- 
nant les maisons à Gastelitza. 

— Je vous ai promis de vous les faire retrouver, mais non 
de vous les rendre, dit-elle gaiement ; venez les voir, et 
vous jugerez comme moi qu'elles sont mieux placées à l'en- 
droit où on les a mises. 

Et elle lui montra les deux maisons occupées par ses 
paysans et leurs familles. 



— 264 — 

— Je n'ai plus rien à dire, Madame, fit-il avec sa fine et 
bienveillante bonhomie : le compte y est! Vous savez 
faire si bon usage des maisons vacantes, que je vous donne 
les huit qui restent, et qui ne tarderaient pas à s'envoler 
comme les deux premières : distribuez-les à vos paysans, 
et ne parlons plus des colons de Crimée. 

L'empereur ajoutait comme moralité de cette charmante 
histoire : 

— Potemkin a sagement fait de capituler et de rendre 
à sa femme les clefs de ses dix maisons ; car Madame Po- 
temkin serait venue les prendre d'assaut, à la tête de ses 
pauvres. 

L'empereur Nicolas avait, du reste, imité M. Potemkin, 
en faisant don de son palais impérial de Tchesmé aux in- 
valides de l'armée russe. Ce palais, construit sur la route 
de Tzarskoé-Selo, par l'impératrice Catherine II, en mé- 
moire de la victoire de Tchesmé, était sans destination de- 
puis la mort de sa fondatrice. La cour seulement se ren- 
dait tous les ans à la cérémonie religieuse qu'on célébrait, 
dans l'église du palais, le jour de la fête de saint Jean- 
Baptisté, anniversaire de la victoire que le comte Alexis 
Orloff avait remportée sur les Turcs. 

Nicolas avait adressé un ukase au Comité des Invalides, 
le 31 avril 1830, jour de la fête de l'impératrice : « Vou- 
lant offrir un asile et un lieu de repos aux guerriers âgés et 
infirmes qui, après avoir quitté le service, sont hors d'état de 
subsister de leur travail, J'ai reconnu la nécessité de fon- 
der, à Saint-Pétersbourg, un hospice militaire, sous la 
juridiction du Comité institué le 18/30 août 1814, et sous 
la curatelle supérieure de S. A. I. le grand-duc Michel. » 

Cet ukase était accompagné d'un règlement constitutif 
de l'hospice, qui devait contenir seize officiers et quatre 



— 265 — 
cents sous-officiers et soldats; un autre ukase assignait, à 
l'entretien de l'hospice projeté, un fonds de 12,000 roubles, 
à placer à la Caisse de Dépôt, sous la dénomination de 
Capital de l'Hospice militaire de Tchesmé. Les travaux pour 
l'appropriation du palais commencèrent sur-le-champ et 
furent continués sans interruption pendant près de six an- 
nées. Des sommes énormes étaient affectées à cet objet, et 
l'empereur allait souvent visiter les chantiers, pour accélé- 
rer l'ouvrage qu'il accusait de lenteur; mais il avait fallu 
reconstruire en partie cet immense palais, qu'on avait laissé 
abandonné et tombant en ruines pendant si longtemps. 

Enfin, le ministre de la guerre ayant annoncé que tout 
était prêt pour l'inauguration, l'empereur en fixa le jour 
au 1 er juillet 1836, anniversaire de la glorieuse bataille 
de Pultava. Ce jour-là, l'empereur et l'impératrice se rendi- 
rent, avec le grand-duc Michel et la grande-duchesse Marie, 
au palais de Tchesmé : ils y furent reçus solennellement par 
le Comité des Invalides ; le régiment des grenadiers du 
comte Roumiantsoff avait fourni la garde d'honneur; 
les sentinelles avaient été désignées dans la compagnie 
des grenadiers du palais. Après le Te Deum et les prières 
commémoratives, l'empereur et l'impératrice, accompa- 
gnés par les officiers généraux, les membres du Conseil des 
guerres et de l'Auditoriat, parcoururent les salles, dans 
lesquelles étaient rangés les sous-officiers et soldats, choisis 
parmi les plus anciens et les plus distingués de chaque ré- 
giment : tous s'agenouillaient en silence, au passage de 
l'empereur, et un évoque, en habits pontificaux, leur don- 
nait sa bénédiction ; ils entrèrent ensuite dans le réfectoire 
où leur dîner était servi, et Leurs Majestés les y suivirent 
pour assister à ce repas, où l'empereur porta un toast aux 
braves vétérans de l'armée russe. Puis, la famille impé- 






— 266 — 
riale visita successivement les dortoirs, les salles de ré- 
création, la bibliothèque et l'infirmerie. Avant de se reti- 
rer, Nicolas voulut voir, dans le trésor de l'église, la 
chapelle de camp des tzars Alexis et Pierre I er , que l'em- 
pereur Alexandre P r y avait fait transporter, et qui renfer- 
mait un antique iconostase, daté de 1550, et brodé avec un 
art merveilleux en soie et en argent. 

L'empereur se plaisait à évoquer, avec un pieux respect, 
les souvenirs du règne de Pierre le Grand, comme ceux 
des annales de la famille Romanoff. C'est ainsi qu'il renou- 
vela une cérémonie nationale, que le tzar Pierre avait fon- 
dée cent treize ans auparavant, en l'honneur de la marine 
russe. 

On conservait, sous un hangar, dans la forteresse de 
Saint-Pétersbourg, une vieille barque qu'on nommait le 
Canot de Pierre le Grand, quoiqu'elle eût une origine beau- 
coup plus ancienne. Ce canot avait été construit, en Angle- 
terre, pour le boyard Nikita Romanoff, aïeul du tzar Pierre ; 
il avait servi plus tard aux promenades nautiques du tzar 
Alexis Mikaïlowitch sur les lacs qui environnent Moscou. 
Le tzar Pierre le retrouva, oublié, abandonné, dans le vil- 
lage d'Ismaïlovo. Il le fit réparer soigneusement par un 
Hollandais nommé Brandt, contre-maître des constructions 
navales, et, y ayant adapté une voile, il le remit à flot sur 
les lacs où il aimait à le diriger de ses propres mains. 

Cette simple barque lui inspira l'idée de créer une ma- 
rine russe ; il alla lui-même étudier l'art de construire des 
navires, dans les chantiers maritimes de la Hollande, et il 
eut bientôt dans les mers du Nord une flotte nombreuse et 
puissante, qui naviguait sous la protection du pavillon im- 
périal. Il se souvint alors du canot de son aïeul Nikita Ro- 
manoff. 






. 



— 207 — 

Au printemps de l'année 1723, il ordonna de transporter 
à Schlusselbourg ce canot, qui était resté à Moscou, et le 
9 juin de cette année-là, il vint s'y embarquer en personne 
pour descendre la Newa jusqu'à sa nouvelle capitale de 
Saint-Pétersbourg; l'impératrice l'attendait, avec la flotte 
de galères, à l'entrée de la ville, et le cortège naval, sui- 
vant le cours du fleuve, continua sa marche solennelle jus- 
qu'à l'église de la Trinité. On mit pied à terre, pour en- 
tendre chanter un Te Demi, au bruit de l'artillerie. Puis, à 
la suite d'un banquet et d'un feu d'artifice, le canot fut placé 
à couvert près de l'église et reçut une garde d'honneur. 

A deux mois de là, Pierre donnait un complément à cette 
cérémonie : le 11 août, passant une revue de ses forces na- 
vales dans la Baltique, il fit conduire ce canot, qu'il avait 
baptisé du nom de l'Aïeul de la flotte russe, au milieu de 
cette belle flotte qui lui devait sa naissance. Il ordonna 
que chaque année, à pareil jour, le canot serait conduit en 
pompe, de la forteresse, au monastère de Saint- Alexandre 
Newsky, et que tout le clergé, ayant à sa tête un arche- 
vêque en habits pontificaux, viendrait processionnellement 
le recevoir et lui donner la bénédiction. 

Cette fête nationale, exactement célébrée du vivant de 
Pierre, ressuscitée un moment sous lo règne de l'impéra- 
trice Elisabeth Petrovna, était tombée depuis en désuétude, 
quoique le canot de Pierre le Grand eut reparu une seule 
fois au milieu de la flotte russe, lorsque l'empereur Alexan- 
dre fit célébrer, en 1803, l'anniversaire séculaire de la 
fondation de Saint-Pétersbourg. 

Nicolas voulut rendre un hommage de reconnaissance 
aux grands souvenirs que cette vieille barque rappelait à 
la nation moscovite. Il avait fait rassembler, dans la baie 
de Cronstadt, la flotte la plus imposante que la Russie eût 






^fyr' 






— 268 — 
jamais montrée aux puissances maritimes de l'Europe : elle 
se composait de vingt-six vaisseaux de ligne et de qua- 
rante navires de toutes grandeurs, admirablement équipés. 
Le 9 juillet 1836, le capitaine du principal port des galères 
partit, en chaloupe, de l'Amirauté de Saint-Pétersbourg, 
et se rendit à la forteresse, suivi du Conseil des amirautés.' 
Les membres de ce Conseil, après que leur pavillon eût été 
salué de treize coups de canon, par la forteresse, reçut des 
mains du commandant le canot de Pierre le Grand. Ce ca- 
not, mis à l'eau par les marins de l'équipage de la garde, 
tous décorés de la marque d'honneur militaire, fut salué 
de trente et un coups de canon, puis remorqué par un ba- 
teau à vapeur jusqu'au port de Cronstadt, où l'attendaient 
les honneurs convenables à sa vénérable origine. 

Le U juillet, au point du jour, le canot, hissé à bord du 
vapeur V Hercule, et déposé sur une estrade couverte de 
drap rouge, eut une garde d'honneur composée des marins 
de la garde et des grenadiers du palais. L'Hercule avait 
arboré le pavillon amiral. 

Le lendemain, la flotte, commandée par l'amiral Crown, 
âgé de quatre-vingt-quatre ans, ayant sous ses ordres le 
vice-amiral Bellingshausen et les contre-amiraux Plater, 
Soustchoff, Koulitchine, Dourassoff, Lazareff, Papachristo,' 
Povalischine et Kordukoff, se rangea, sur trois lignes, qui 
occupaient, dans la rade, un espace de neuf werstes. Le 
Plus beau temps favorisait cette superbe solennité navale, 
à laquelle un grand nombre de bâtiments étaient venus 
prendre part. 

A huit heures du matin, VHercule, ayant à bord le canot 
de Pierre le Grand et le Conseil des amirautés, vint jeter 
l'ancre dans la petite rade. A midi, le vapeur Yljora, suivi 
du vaisseau de guerre l'Alexandre, chargé de monde, arriva 



— 260 — 

de Péterhoff, ayant à son bord la famille impériale, la cour, 
les ambassadeurs de France, d'Autriche et d'Angleterre. 
L'Alexandre salua de trente et un coups de canon l'Hercule, 
qui portait le canot de Pierre le Grand et qui s'avança dans 
la grande rade, voguant de conserve avec Yljora, sur le- 
quel avait été hissé le drapeau du grand-amiral. 

Lorsque les deux vapeurs passèrent devant le port mar- 
chand, le régiment des grenadiers d'Astrakan, rangés sur 
le parapet, leur rendit les honneurs militaires; les tam- 
bours battirent au champ, et les hourras des soldats se mê- 
lèrent aux acclamations des matelots étrangers, qui garnis- 
saient les hunes et les mâts de leurs bâtiments pavoises. 
Tous les vaisseaux de la Hotte rendirent les honneurs mili- 
taires à l'Hercule, qui vint s'embosser vis-à-vis d'elle, entre 
l'Alexandre et Yljora; les équipages, montés sur les ver- 
gues, saluaient de hourras répétés le passage du navire qui 
avait à son bord l'Aieul de la flotte. 

Tout à coup le pavillon impérial fut arboré sur ce canot 
où planait en quelque sorte l'ombre de Pierre le Grand : à 
ce signal, les canons de la flotte et de la forteresse tonnè- 
rent à la fois. 

C'était un spectacle magnifique et touchant, que cette 
grande et belle flotte, manifestant, par des cris de joie, par 
des salves d'artillerie, la reconnaissance nationale pour le 
créateur de la marine russe, en présence du souverain, qui 
avait élevé cette marine au premier rang, et qui, debout 
près du canot de Nikita Romanoff, semblait dire à son 
illustre ancêtre Pierre I er : « Regarde ! tes plans ont été 
suivis et réalisés! » 

Les membres de la famille impériale et les personnes 
de leur suite allèrent, comme en pèlerinage, visiter le ca- 
not de Pierre 1 er , et retournèrent ensuite sur l'Ijora qui de- 



— 270 — 
vait les reconduire à Péterhoff. L'Hercule avait répondu aux 
salves de l'artillerie de terre et de mer, par sept coups de 
canon, et tous les navires de la flotte s'étaient pavoises en 
même temps. Il ramena son précieux dépôt à Saint-Péters- 
bourg et le remit au commandant de la forteresse, avec les 
formalités d'usage. Les membres du Conseil des amirautés 
allèrent ensuite dans l'église des Apôtres Pierre-et-Paul 
s'agenouiller devant la tombe de Pierre le Grand. 

Cette fête navale était loin de réunir tous les bâtiments 
de guerre que possédait la Russie : la flotte de la mer Noire 
comptait dans le port de Sébastopol autant de vaisseaux, 
de frégates et de bricks armés, qu'on en avait vus dans la 
baie de Cronstadt le 15 juillet. Le nombre des navires 
qui composaient cette flotte de la mer Noire, devait être 
même bien plus considérable, car il y avait toujours un ou 
deux bâtiments légers dans chaque port de la côte occi- 
dentale, depuis Anapa jusqu'à Pothy. 

Les bâtiments russes, en croisière dans les eaux de la 
Circassie et de l'Abasie, interceptaient toute communication 
entre les habitants du pays et les navires de commerce 
étrangers, qui tentaient de leur apporter du sel, des mu- 
nitions de guerre et des armes. Au reste, le blocus des pos- 
sessions de la Russie, dans la mer Noire, avait été notifié 
à toutes les Puissances de l'Europe : la Turquie seule avait 
fait timidement quelques objections, au sujet de ce blocus; 
mais l'Angleterre, tout en gardant le silence à cet égard, 
avait laissé entendre qu'elle ne l'acceptait pas, d'autant 
plus qu'il était fondé sur les droits établis par le traité 
d'Andrinople , que le gouvernement anglais n'avait pas 
voulu reconnaître, du moins dans son principe. 

La contrebande de guerre continuait donc dans les ports 
turcs de l'Anatolie, sous la protection du pavillon britan- 






. 



— 271 — 

nique qui bravait la croisière russe. Mais l'empereur Nicolas 
avait préparé une grande expédition contre les tribus re- 
belles du Caucase, et il se proposait d'assister en personne 
aux premières opérations de l'armée expéditionnaire, qui 
comptait déjà plus de 50,000 hommes et qui devait rece- 
voir successivement des renforts de vieilles troupes d'élite, 
qu'on lui envoyait de tous les points de l'empire. 

Un ukase du 31 juillet/12 août avait ordonné une levée 
extraordinaire de cinq hommes sur mille, ce qui semblait 
annoncer que l'armée du Caucase serait portée à 150,000 
hommes avant la fin de l'année. On savait que l'empereur 
était attendu en Bessarabie, et les préparatifs qui se fai- 
saient dans les provinces de la Russie méridionale ne lais- 
saient pas douter que le moment fût venu d'entreprendre 
la soumission complète des Circassiens, que le traité d'An- 
drinople avait fait passer sous la domination russe, mais qui 
avaient juré de combattre jusqu'au dernier soupir pour leur 
indépendance. 

Ces populations guerrières et indomptables avaient bien 
remporté quelques avantages signalés autour d'Anapa. Dans 
cette guerre d'embuscades, d'escarmouches, de coups de 
main, la tactique et la discipline russes se trouvaient sou- 
vent en défaut, et le soldat le mieux exercé, malgré son 
expérience, son sang-froid et son courage éprouvé, lâchait 
pied quelquefois devant des bandes dépourvues de toute 
organisation militaire, mais animées d'une sauvage énergie 
et d'une aveugle intrépidité, qui ne leur offraient pas d'autre 
alternative que de tuer ou de se faire tuer. 

On disait, cependant, qu'un officier anglais, d'un rare 
mérite, avait été poussé, par l'admiration que lui inspirait 
la résistance héroïque des Circassiens, à venir se fixer au 
milieu de leurs montagnes pour leur apprendre l'art de la 



— 272 — 
guerre; il y avait aussi, parmi les montagnards, quelques 
officiers polonais, qui avaient déserté le drapeau russe, pour 
se mettre à la tète des rebelles du Caucase et pour leur 
donner l'instruction stratégique et théorique qui leur man- 
quait. En tous cas, le prophète Schamyl était l'âme de 
cette guerre sanglante, qui décimait les meilleures troupes 
de l'armée russe et faisait faire un rude apprentissage à ses 
généraux. 

Un brillant succès avait pourtant inauguré la campagne, 
dont le plan, présenté à l'empereur par le comte Worontzoff, 
était absolument approuvé et devait être exécuté dans le 
plus bref délai : durant le mois de juillet, la forteresse de 
Soudjouk-Kalé, que les Circassiens occupaient encore, assié- 
gée à la fois par terre et par mer, fut emportée d'assaut, 
après une résistance désespérée de la part de sa garnison, 
qui refusa de se rendre et qui périt tout entière sur la brè- 
che. 11 n'avait pas fallu moins de 15,000 hommes pour 
s'emparer de cette place, une des plus importantes du lit- 
toral entre Anapa et Ghelendjik, mais dont la prise avait 
coûté bien cher aux vainqueurs. Cependant, l'occupation de 
cette forteresse n'avait pas beaucoup augmenté le territoire 
dont les Russes étaient maîtres, et l'on pouvait prévoir 
qu'ils ne la garderaient pas longtemps, car, du côté de la 
terre, Soudjouk-Kalé, où flottait le drapeau russe, se voyait 
déjà presque bloqué par des forces menaçantes qui se dé- 
ployaient sur toutes les sommités du Caucase : on travaillait 
donc activement à compléter les fortifications faisant face 
aux montagnes, sans se hâter de réparer les retranchements 
qui regardaient la mer et qui ne craignaient aucune at- 
taque. 

Les Circassiens, excités par des émissaires turcs, étaient 
pleins d'espoir et de confiance : on leur avait distribué 



— 273 — 

une prétendue proclamation du roi d'Angleterre, qui les 
invitait à se défendre sans paix ni trêve contre les injustes 
aggressions de la Russie, et cpii leur promettait le secours 
prochain d'une flotte anglaise. Tout le monde croyait, parmi 
les peuplades du Caucase, que la protection de la Grande- 
Bretagne leur était assurée , et que d'un jour à l'autre la 
Turquie sommerait le Gouvernement russe de renoncer au 
traité d'Andrinople, qui semblait l'autoriser à s'emparer 
du pays des Tscherkesses. En attendant, les dispositions les 
plus énergiques avaient été prises pour faire face à l'expé- 
dition que préparait la Russie : les villages devaient être 
brûlés et les champs dévastés, à l'apparition de l'ennemi. 

On ne pouvait pas ignorer, en effet, que les Cosaques des 
bords du Kouban avaient reçu l'ordre d'envahir le pays, de 
concert avec la garnison d'une nouvelle forteresse russe bâtie 
sur l'Oubin, un des affluents les plus rapides du Kouban : 
le but de cette invasion était d'établir une ligne de com- 
munication entre la forteresse de l'Oubin et celles de Ghe- 
lenjik et de Soudjouk-Kalé, pour mettre les possessions 
russes de l'intérieur en relation directe et permanente 
avec les ports de la mer Noire. 

Les Circassiens, avertis de ce projet d'expédition, n'at- 
tendaient que le mouvement en avant des Cosaques pour 
traverser le Kouban et porter la guerre dans les plaines 
fertiles que ceux-ci auraient laissées sans défense sur la 
rive droite du fleuve qui leur servait de barrière naturelle. 
Mais le comte Worontzoff, gouverneur de la Russie méri- 
dionale, ne voulait donner le signal de l'attaque simultanée 
des retraites fortifiées du Caucase, qu'au moment où l'em- 
pereur arriverait en Crimée vers la fin de septembre 1836. 

Cependant, le blocus des côtes devenait de jour en 
jour plus rigoureux, de manière à empêcher absolument 
vn 18 






— 274 — 
la contrebande de guerre d'arriver par mer chez les 
montagnards, et ce blocus, qui surveillait l'approche de 
tous les navires étrangers, s'opposait aussi à la sortie de 
toute embarcation chargée de denrées et de marchandises 
indigènes : la Circassie ne pouvait donc plus envoyer, 
comme naguère, aux marchands d'esclaves de Smyrne et 
de Bagdad, des troupeaux de belles femmes et de beaux 
enfants, destinés aux sérails de la Turquie. 

On a donc lieu de croire que la véritable cause de la 
révolte du Caucase n'était autre que l'interdiction, par la 
Russie, d'un commerce honteux, qui avait été pendant des 
siècles la principale source des revenus de la population 
circassienne. 



ccxxx 



L impératrice voyait avec inquiétude s'approcher le 
moment du départ de l'empereur : elle craignait qu'il ne 
se contentât point de visiter les forteresses de la côte occi- 
dentale de la nier Noire; elle prévoyait que son auguste 
époux ne se rapprocherait pas de ces provinces cauca- 
siennes où la guerre était eu pleine activité, sans vouloir v 
Prendre part, sans vouloir en suivre de près les opérations: 
fclie savait que la moindre excursion dans les défilés de 
la chaîne du Caucase présentait des dangers qui se multi- 
pliaient « chaque pas, dangers que la prudence la plus 
méticuleuse était incapable d'éviter, car, derrière chaque 
rocher, derrière chaque sapin, ,1 y avait jour et nuit un 
montagnard embusqué avec un fusil. 

Elle n'essaya pas néanmoins de s'élever, même indirec- 
tement, contre une resolution arrêtée ; mais elle témoigna 
<* avance, par sa tristesse muette et quelquefois par ses lar- 
mes involontaires, de sa protestation respectueuse à l'éçard 
de ce voyage, qu'elle appréhendait avec toutes les angoisses 
a un sinistre pressentiment. 

-Sire, dit-elle à l'empereur la veille de son départ, on 
m a fait lire hier une lettre très-interessante du comte de 



H 






— 276 — 
Stackelberg, qui commande un poste avancé sur les bords 
du Terek : c'est le récit poétique d'une reconnaissance qu'il 
a faite dans la montagne : « Je n'ai pas vu un montagnard, 
dit-il; mais, en revanche, j'ai entendu vingt balles sifflera 
mes oreilles; il n'y a que mon bon ange qui ait pu me 
préserver de leur atteinte. » Puis, il ajoute : oc Le bruit court 
ici que l'empereur doit venir inspecter l'armée du Cau- 
case; je n'en puis rien croire, car ce beau pays est telle- 
ment rempli d'embûches, de fusils et de poignards invisi- 
bles, que je condamnerais à mort, comme criminel de lèse- 
majesté, un ministre de la guerre, qui souffrirait que notre 
bien-aimé empereur s'exposât à un danger aussi certain 
qu'inutile. » 

— Stakelberg est un poëte, repartit Nicolas en riant, et je 
le soupçonne d'être un peu le complice des personnes qui 
voudraient m'empêcher de faire connaissance avec le Cau- 
case et ses habitants. Je lui sais gré, toutefois, de l'inten- 
tion, et, quoi qu'il arrive, je ne le brouillerai pas avec 
Tchernycheff, en rapportant à ce dernier, qui est bien in- 
nocent, je vous jure, de mon voyage au Caucase, si ce 
voyage a lieu, la terrible vengeance qu'on réclame contre 
lui. Au reste, ajouta-t-il d'un ton plus sérieux, je suis un 
peu fataliste et je me résigne en toute circonstance à subir 
les lois de la destinée. 

— Voilà pourquoi, Sire, répliqua l'impératrice, il ne 
faut jamais aller à rencontre d'un pressentiment. 

— Vous avez raison, ma chère, dit l'empereur; aussi, 
je vous assure que je n'ai aucun pressentiment fâcheux à 
l'endroit de ce voyage, si ce n'est que j'aurai le déplaisir 
d'être éloigné de vous et de nos enfants pendant deux ou 

trois mois. 

L'empereur partit de Saint-Pétersbourg le 20 août 1836, 






— 277 — 
à minuit, avec son inséparable compagnon de voyage le 
général Benkerdorff, ministre de la police, commandant 
en chef des gendarmes, et plusieurs de ses aides de camp 
généraux, entre lesquels il n'oublia pas de désigner son 
fidèle Adlerberg. Il avait choisi trois de ses ministres, pour 
l'accompagner dans son voyage, le général Toll, directeur 
en chef du département des voies de communication ; le 
ministre des finances Cancrine, et le ministre de l'intérieur 
Bloudoff, car il se proposait d'ordonner et même de faire 
commencer, en sa présence, de grands travaux d'utilité pu- 
blique dans les provinces du Caucase, surtout d'ouvrir et 
de tracer des routes, de créer des villages fortifiés, et d'é- 
tablir un nouveau système de colonisation militaire. 

Le lendemain de son départ, il arriva, vers dix heures, 
à Novogorod, passa une grande revue, inspecta les caser- 
nes en construction, et alla faire ses dévotions dans la ca- 
thédrale de Sainte-Sophie, où il fut reçu par l'évêque 
Séraphim, métropolitain de Saint-Pétersbourg et de Novo- 
gorod, auquel il rendit visite, au sortir de l'église. 

— Mon père, lui dit-il, votre bénédiction me portera 
bonheur pour tout le temps de mon voyage. Je prie Votre 
Éminence de tranquillisera cet égard l'impératrice, qui ne 
se fie point assez à la Providence. 

— Sire, répondit le vénérable prélat, la Providence veil- 
lera sur Votre Majesté, car elle entend les vœux et les 
prières de vos enfants. 

L'empereur ne s'arrêta que quelques heures à Bronnitsy, 
afin d'inspecter le corps des Cadets du comte Araktcheïeff, 
et de visiter le vaste édifice construit pour l'état-major 
du régiment des grenadiers de Samogitie. En se dirigeant 
vers Moscou, il trouva sur sa route la 16 e division d'infan- 
terie, commandée par son aide de camp général Neidhardt, 



— 278 — 

et il fut très-satisfait de l'inspection de ces excellentes 
troupes. 

Le soir même, à minuit, il entrait à Moscou, sans y être 
attendu, et descendait au Kremlin, sans que rien fût pré- 
paré pour sa réception; mais, dès la pointe du jour, les 
abords du palais étaient encombrés par la population qui 
attendait son réveil dans un respectueux silence, 

Ce n'est qu'à onze heures du matin qu'on le vit paraître, 
au milieu des hourras de cette multitude empressée de le 
voir et de saluer sa bienvenue. Il alla d'abord à la cathé- 
drale de l'Assomption, où le métropolitain Philarète le re- 
çut solennellement. Après une courte station dans l'église, 
il assista quelques instants à la parade d'un régiment de 
carabiniers, et ne put rentrer au palais qu'en se frayant 
avec peine un passage à travers la foule qui l'acclamait 
avec transport. 

La journée fut employée à inspecter l'école du corps des 
Cadets, l'Institut de l'ordre de Sainte-Catherine, l'Institut 
d'Alexandre et l'hôpital de Marie. 

— Je ne suis ici que le fondé de pouvoirs de l'impératrice, 
disait-il en visitant ces beaux établissements d'éducation et 
de bienfaisance. 

Le 24 août, après la revue, il reprit son inspection, au 
nom de l'impératrice, et resta plus d'une heure à l'hospice 
des Enfants-Trouvés, qu'il examina dans le plus grand 
détail. Il avait déjà, la veille, porté son attention sur les tra- 
vaux de construction et d'embellissement, qu'il faisait exé- 
cuter au palais Petrowsky : il alla se promener, l'après- 
dîner du 24, dans le parc de ce palais, au milieu de la 
population, qui, heureuse de sa présence, ne se lassait pas 
de le contempler avec émotion. 

Il adressa la parole à plusieurs personnes, et particuliè- 



— 279 — 
rement à de vieux soldats qu'il interrogeait sur leurs ser- 
vices militaires. Il en reconnut un qu'il avait vu au siège de 
Braïlow en 1828, et dont les nombreuses campagnes 
étaient constatées par les médailles que ce brave portait sur 
sa poitrine. 

— Mon fils, nous nous sommes vus au feu ! lui dit-il, en 
lui serrant la main cordialement. 

— Ah! Sire, s'écria le soldat, dont les yeux se rempli- 
rent de larmes, j'étais un des servants de la pièce de 12, 
que Votre Majesté a fait pointer elle-même contre le rem- 
part de Braïlow, quand on a démasqué la grande batterie 
qui a fait tant de mal aux assiégés. 

Oui, oui, je m'en souviens, répliqua gaiement l'em- 
pereur en se tournant vers sa suite : ce qui fit dire, dans le 
camp, que j'avais pris le commandement de cette batterie, 
et mon frère Michel accourut, tout ému, pour m'empêcher 
de faire des folies, criait-il à tue-tête ; mais j'avais déjà 
quitté les pièces qui tiraient à toute volée et dont chaque 
coup portait juste. Je voyais cela de loin... 

— De si loin, Sire, reprit le général Adlerberg, que les 
boulets pleuvaient autour de Votre Majesté. 

Nicolas, enchanté de ce souvenir, fit donner une somme 
d'argent à l'artilleur qui le lui rappelait avec enthou- 
siasme. 

Il s'approcha d'un autre groupe de soldats de la garni- 
son, et il leur demanda s'ils éprouvaient déjà les bienfaits 
de son ukase du mois de mai dernier, par lequel il avait 
prescrit au ministre de la guerre de faire distribuer des 
rations de viande et d'eau-de-vie aux sous-officiers et sol- 
dats en garnison dans les capitales, où les frais de nourri- 
ture étaient plus élevés que dans les petites villes. On lui 
répondit que sa paternelle sollicitude avait vivement tou- 






— 280 — 

ché l'armée et que l'ukase en question devait avoir son effet 
dans peu de jours. 

— Du mois de mai au mois d'août, dit l'empereur à ses 
aides de camp, il y a quatre mois. Il me semble qu'un 
ukase met bien du temps pour venir de Saint-Pétersbourg 
à Moscou. 

Le soir même, ne s' expliquant pas le retard apporté à 
l'exécution de ses ordres, il en parla au comte Tolstoï, qui 
remplissait par intérim les fonctions de gouverneur général, 
et il apprit que le ministre de la guerre avait bien transmis, 
dès la fin de mai, au gouverneur général, l'ordre d'exécuter 
l'ukase, mais que les fonds nécessaires à ce supplément de 
dépenses, pour la garnison de Moscou, n'avaient été fournis 
que depuis très-peu de temps. En outre, une difficulté se 
présentait dans la mise en vigueur de l'ukase du mois de 
mai : les frais de nourriture, alloués aux officiers majors et 
subalternes en garnison dans les capitales, n'avaient pas 
été fixés d'une manière uniforme et définitive. De plus, les 
chefs de corps, rassemblés extraordinairement dans les ca- 
pitales pour des revues ou des exercices, demandaient à 
participer au bénéfice de l'ukase. 

— C'est juste, et j'y aviserai, dit l'empereur ; mais, en 
attendant, les ressources du ministère de la guerre ayant 
été beaucoup augmentées , je suis surpris qu'on se soit 
arrêté devant une mesquine parcimonie, lorsqu'il s'agissait 
de faire honneur à un engagement que j'avais pris vis-à-vis 
de l'armée. 

L'empereur se plaignit au ministre de la guerre, et fit 
rechercher les véritables causes de la- non-exécution de 
l'ukase durant trois mois : on découvrit que, sous des pré- 
textes spécieux, se cachait un détournement de fonds ; mais 
le vol constaté, on eut plus de peine à mettre la main sur 



— 281 — 
les voleurs, et l'on finit par ne punir qu'un intermédiaire 
subalterne, qui avait touché des fonds et qui ne pouvait pas 
en spécifier l'usage. 

Ce fut seulement au mois de décembre 1836, qu'un 
nouvel ukase régla définitivement les indemnités de nour- 
riture accordées aux officiers et aux soldats tenant garnison 
ou seulement de passage dans les capitales et les grandes 
villes de l'Empire. 

Le 25 août, l'empereur commanda en personne les exer- 
cices et les manœuvres de toutes les troupes réunies à Mos- 
cou, et après avoir passé quatre heures à cheval, il présida 
un grand diner auquel avaient été invités les chefs de corps 
et les personnages notables de la ville. Il partit, dans la nuit, 
pourNijny, en s' arrêtant tour à tour à Vladimir, à Kowrow, 
à Viaznicky, à Gorbetow, pour inspecter les travaux de la 
nouvelle route qui devait mettre en communication Nijny 
avec Vladimir. 

Il n'arriva que le 27 à Nijny, où la foire célèbre qui se 
tient tous les ans dans cette ville avait aggloméré une 
énorme quantité de marchands étrangers ; la population 
tout entière s'était portée au champ de foire, quand les voi- 
tures de l'empereur traversèrent le pont de l'Oka. 

L'empereur n'était pas encore attendu, et quelques rares 
passants, qui regardaient les voitures roulant parmi des 
flots de poussière, se demandaient quels pouvaient être les 
voyageurs de distinction que la foire de Nijny allait rece- 
voir. Soudain, le nom de l'empereur vola de bouche en 
bouche, et tout le monde se précipita sur le passage des 
voitures, qui ne parvinrent pas sans difficulté jusqu'à la 
maison qu'on avait préparée pour l'auguste voyageur. Les 
Tatars, les Boukhares et les autres marchands asiatiques, 
venus par caravane pour vendre ou pour acheter à la foire 



— 282 — 
de Nijny, jetaient en l'air leurs bonnets de fourrures et 
poussaient des acclamations bruyantes. 

L'empereur sortit à pied presque aussitôt pour visiter le 
champ de foire ; il fut entouré, suivi, pressé par une foule 
cosmopolite, qui n'avait pas assez d'yeux pour le contem- 
pler, pas assez de voix pour l'acclamer. Au retour de cette 
promenade, il trouva réunis deux de ses ministres auxquels 
il avait donné rendez-vous à Nijny, Cancrine et le général 
Toll ; mais Bloudoff, étant tombé malade, s'était fait suppléer 
par son adjoint au ministère de l'intérieur. L'empereur com- 
mença aussitôt à travailler avec ses ministres, et il consa- 
cra chaque jour plusieurs heures à ce travail, qui avait 
d'abord pour objet le tracé de différentes voies de com- 
munication. 

Le 28 août, à dix heures du matin, l'empereur entendit la 
messe dans l'église du champ de foire, et rentra dans ses 
appartements pour y recevoir les hommages des généraux, 
de la noblesse et des marchands. Toutes les personnes no- 
tables, russes ou étrangères, qui se trouvaient à Nijny, 
dînèrent à la table impériale. 

Le jour suivant, les réceptions continuèrent : l'empereur 
admit en sa présence tous les marchands européens et 
asiatiques, qui défilèrent devant lui vêtus de leurs plus 
riches costumes nationaux : les Arméniens d'Astrakan, de 
Tiflis et de Kisliar, les Tatars de Kasan et de Kasomow, 
les habitants de Derbent et du Schirvan, les Boukhares' 
les Mordvins, les Tchéremisses et les Tchouvaches ; ensuite 
il donna audience aux vieux sous-officiers et soldats, éta- 
blis à Nijny, et il leur fit l'honneur de leur parier familiè- 
rement, en accordant des grâces à quelques-uns d'entre 
eux et en témoignant à tous sa bienveillance. 
La matinée du 29 fut consacrée à la visite rapide des 



— 283 — 
nombreux établissements publics que renfermait la ville. 
L'empereur, qui avait inspecté déjà plus à loisir les nou- 
velles constructions entreprises aux frais de l'État, notam- 
ment les quais et les casernes, ne fit que parcourir à la hâte 
l'Hôpital de Martinoff, l'Hospice, l'École des enfants des 
employés supérieurs de la Chancellerie, l'Hospice pour les 
hommes de la compagnie de discipline, l'Hôpital civil, la 
Maison de force, la Prison et le Gymnase. 

— Je viens vous dire moi-même, répétait-il en s'adres- 
sant aux directeurs de ces établissements, que je reviendrai 
bientôt pour rester plus longtemps avec vous : continuez, 
je vous prie, à faire votre devoir, et comptez sur ma recon- 
naissance. Les moindres services ont une grande impor- 
tance, quand ils concernent notre chère patrie. 

A trois heures de l'après-midi, l'empereur et sa suite 
s'embarquèrent sur un bateau, à vapeur, qui descendit le 
Volga jusqu'à Kasan, où Sa Majesté devait faire un plus 
long séjour. 

Le 30, à huit heures du matin, Nicolas, accompagné de 
ses aides de camp généraux et de ses ministres, fit son en- 
trée dans la vieille cité tartare, au bruit des cloches et de 
l'artillerie : les habitants, en habits de fête, encombraient 
les rues et faisaient éclater la joie la plus sincère et la plus 
naïve, sur le passage de leur souverain adoré. L'empereur, 
touché de cet accueil sympathique, les remerciait du geste 
et de la voix. 

H se rendit d'abord à la cathédrale de l'Annonciation, y 
fit ses prières, inspecta la caserne en construction des ca'n- 
tonistes militaires, et se hâta d'arriver au palais qu'il devait 
habiter, pour y recevoir les hommages des généraux et 
officiers supérieurs, des employés civils, de la noblesse et 
des marchands russes et ta tare. Ces réceptions terminées 



I 



MP 




— 284 — 
il commença la visite des établissements publics, par une 
sorte de pèlerinage à l'église de l'antique monastère des 
religieux de Kasan. 

Il raconta, plus tard, qu'en accomplissant ce vœu de dé- 
votion, il se souvint du triste pressentiment que l'impéra- 
trice lui avait communiqué au moment de son départ : il 
en fut troublé malgré lui, mais ce ne fut que le reflet pas- 
sager d'une pensée chagrine; il donna cours à d'autres 
idées, en visitant assez rapidement la Prison, les Hôpitaux, 
la Maison des fous, l'Université technique, le Commissariat 
et l'Arsenal. 

Sa plus longue station fut à la fameuse Université de 
Kasan, où il aurait pu passer une journée entière, s'il avait 
voulu voir toutes les riches collections asiatiques qui y étaient 
rassemblées. 

Le ministre de l'instruction publique Ouvaroff avait sou- 
piré de regret, en pensant qu'il serait privé du plaisir de 
servir de cicérone à l'empereur dans cet illustre sanctuaire 
de la science et de la linguistique orientales. 

Plus d'une fois, durant sa visite, Nicolas accorda un sou- 
venir au regret, que son ministre lui avait exprimé de ne 
pas l'accompagner à Kasan. 

— Oh ! disait-il à ses aides de camp, combien Ouvaroff 
serait heureux, s'il était ici avec nous ! 

L'empereur, après avoir parcouru le premier gymnase, 
où les professeurs l'avaient reçu, selon l'usage, en lui dé- 
bitant des harangues assez courtes, il est vrai, en différents 
idiomes de l'Asie , fut introduit dans la vaste salle de ré- 
création, où l'on avait exposé toutes les merveilles du mu- 
sée asiatique. 

Entre les idoles bizarres des anciennes religions de l'Inde, 
on avait placé, près d'un autel boudhaïque, un véritable 



— 285 — 
lama en costume sacré, lequel était venu du fond de la 
steppe desBouriates, avec plusieurs de ses coreligionnaires, 
pour faires ses éludes à l'Université de Kasan. 

L'empereur lui adressa diverses questions, par l'intermé- 
diaire du professeur de littérature mongole Popoff. 

— Dans quelle intention, lui demanda Nicolas, vous a- 
t-on mis près de cet autel, qui est sans doute celui de votre 
culte? 

— C'est l'autel du puissant dieu Bouddha , répondit le 
lama en se prosternant jusqu'à terre : mes prières se sont 
élevées vers lui, pour qu'il daigne répandre toutes les joies, 
toutes les prospérités de ce monde terrestre, sur le glorieux 
règne de Votre Majesté ! 

Avant de quitter l'Université, l'empereur ordonna de 
transférer au milieu de la principale cour le monument 
érigé à la mémoire de Derjavine, non moins illustre en 
Bussie comme poète que comme homme d'État, sous le 
règne d'Alexandre I er . 

Le même jour, les hauts fonctionnaires dînèrent à la 
table de l'empereur, et la ville fut illuminée. 

Le 2 septembre, l'empereur admit en sa présence les 
familles des différents peuples qui habitent le gouverne- 
ment de Kasan, et qui lui furent présentées revêtues de 
leurs costumes indigènes. Après une revue, que la variété 
des uniformes et des armes rendait plus curieuse que les 
revues ordinaires, Nicolas prit intérêt à visiter la mosquée 
tatare et le monument élevé à la mémoire des braves tués 
pendant le siège de Kasan, sous le règne du tzar Yvan IV. 

Tous les généraux qui se trouvaient à Kasan avaient été, 
ce jour-là, invités à dîner chez l'empereur. Le grand bal, 
donné en son honneur par la noblesse du gouvernement 
de Kasan, devait commencer de très-bonne heure, l'empe- 



I 



II 












— 280 — 
reur ayant promis de l'honorer de sa présence et voulant 
parfr dans la soirée. A sept heures, il entrait au bal, avant 
tout le monde, et s'amusait à voir l'embarras, l'émotion, 
e de pit de tous les invités qui n'arrivaient qu'après lui 
La fête n'en fut pas moins très-brillante et très-animée- 
1 empereur, qui y passa plusieurs heures, eut l'air de s'y 
plaire, et ha conversation avec les personnes qu'il se fit Dré . 
senter. F 

Il avait prié, la veille, le curateur de l'Université de lui 
amener les élèves les plus distingués et les professeurs les 
plus savants de l'établissement : ceux-ci étaient Russes ou 
Allemands, et parés de leur uniforme officiel; les autres 
appartenant à diverses nations de l'Orient, portaient leuré 
costumes nationaux, e( ajoutaient à ce bal , qui comptai 
moins de Russes que d'étrangers de tous les pays du monde, 
une bigarrure de physionomies, de vêtements, de langages 
vraiment extraordinaire. ' 

Nicolas causa longtemps avec le curateur et lui demanda 
les renseignements les plus minutieux sur cette Université 
qm ne ressemblait à aucune autre, et qni avait dans toute 
1 Asie un si grand renom. 

- L'année dernière, dit-il, la peuplade des Mongols 
Bounates m'avait fait remettre une pétition, pour que leurs 
entants, qu , montreraient le plus d'intelligence , fussent 
admis au Gymnase et ensuite à l'Université de Kasan J'ai 
ait droit à cette requête, en ordonnant que ces enfants 
fussent entretenus aux frais du Gouvernement, et qu'ils 
pussent exercer librement leur religion. 

- Les ordres de Votre Majesté ont été remplis, répondit 
le curateur; nous avons douze élèves de cette peuplade 
mongole, et ils font des progrès rapides sous la direction 
du professeur M. Schmidt, qui a composé un bon diction- 



— 287 — 

naire de la langue mongole et deux chrestomathies dans la 
même langue. 

— N'avez-vous pas aussi dans vos écoles quelques ma- 
hométans des enviions d'Orembourg? Je tiens surtout à ce 
que ceux de mes sujets, qui professent la religion musul- 
mane, soient élevés dans les Universités, car l'éducation 
leur enlèvera leurs préjugés de race et de religion. Au 
reste, j'entends que la religion de chacun soit respectée, 
puisque la volonté de Dieu m'a confié le gouvernement 
d'un vaste empire, qui rassemble, à côté de notre sainte re- 
ligion orthodoxe, toutes les religions du globe. 

— Sire, reprit le curateur, nos élèves asiatiques, n'étant 
gênés en rien dans la pratique de leur culte, ne tardent 
pas à s'en distraire pour ne s'occuper que de leurs études. 

— J'espère bien, interrompit l'empereur, que l'on se 
conforme à mes instructions, en s'abstenant de toute pro- 
pagande religieuse. Il ne faut pas que les peuples lointains 
qui nous confient leurs enfants pour les instruire, puissent 
nous accuser de les rendre infidèles à la foi de leurs an- 
cêtres. Je vous recommande surtout, ajouta-t-il, de déve- 
lopper, autant que possible, renseignement de la médecine 
car rien n'est plus favorable que l'étude de la médecine 
pour nouer des relations amicales avec les pays qui nous 
envoient des élèves, que nous leur renvoyons, au bout de 
quelques années, après en avoir fait des médecins. 

Un cercle attentif s'était formé autour des interlocuteurs, 
pour entendre cet intéressant entretien, et chacun admirait 
le sens droit, la raison éclairée, le jugement impartial et 
les vues élevées du tzar. 

L'empereur voulut s'entretenir avec quelques-uns des 
élèves étrangers, au moyen d'un interprète que lui offrirent 
tour à tour les professeurs Kowalewsky et Popoff; il leur 



■ 









— 288 — 
adressa des questions très-délicates et très-profondes con- 
cernant les pays dont ils étaient originaires, et il parut sa- 
tisfait de leurs réponses, aussi précises que réservées. 

— Certes! dit l'empereur, en se tournant vers ses mi- 
nistres Cancrine et Toll : j'ai privé Ouvaroff d'un des plus 
heureux moments de sa vie, en ne lui permettant pas de 
m'accompagner à Kasan, mais nous y reviendrons sans 
doute. Je suis très-content, reprit-il en parlant au cura- 
teur, oui, je suis content de ce que j'ai appris au sujet de 
votre Université; je suis content de tout ce que j'y ai vu, 
et je vous autorise à écrire à Ouvaroff, pour lui rendre 
compte de ma visite et pour lui faire part de ma satisfac- 
tion. 

L'heure du départ approchait, les voitures de poste at- 
tendaient à la porte, entre deux haies de curieux qui s'é- 
touffaient pour voir encore l'empereur. Nicolas sortit, en 
s'appuyant sur le bras du général Benkendorff; il était 
pensif, sans être soucieux, et les hourras qui éclatèrent au- 
tour de lui ne le tirèrent pas de sa rêverie. 

— C'est étrange! dit-il tout haut, comme s'il se parlait 
à lui-même, au moment où sa calèche glissait comme une 
flèche dans les rues illuminées de Kasan : cette ville, tout 
européenne, se trouve placée près des peuples nomades de 
l'Asie, qui conservent leurs mœurs et leurs traditions an- 
tiques, sans que le voisinage de la société moderne soit 
encore parvenu à les altérer. Quel contraste! Il est impos- 
sible de n'être pas frappé d'un rapprochement bien singu- 
gulier, en voyant l'Université de Kasan, qui semble desti- 
née à répandre en Asie les lumières de la civilisation, 
s'établir dans l'ancienne résidence de ces princes tatars 
qui ont menacé si longtemps la grandeur naissante de la 
Russie. 






— 289 — 
Ces belles paroles produisirent sur les auditeurs une pro- 
fonde impression, et le général Benkendorff demanda au 
souverain sage et clairvoyant qui les avait prononcées d'un 
air inspiré, la permission de les recueillir soigneusement 
dans ses propres mémoires. 

^ — Tu écris donc aussi des mémoires? s'écria gaiement 
l'empereur. 

— Je regarde comme un devoir, reprit Benkendorff, de 
transmettre à mes descendants les grandes choses dont je 
suis témoin, les paroles remarquables que j'entends, en fai- 
sant mon service auprès de mon auguste maître. 

— Souviens-toi seulement, répliqua l'empereur, que je 
ne veux être flatté, ni de mon vivant, ni après ma mort. 
J'approuve, d'ailleurs, cette manie qu'on a d'écrire ses mé- 
moires, et je vous lirai quelque jour une petite relation, que 
j'ai faite, pour ma famille seulement, de la journée mémo- 
rable du 14/26 décembre 1823. 

L'empereur, en arrivant à Simbirsk dans l'après-midi 
du 3 septembre, s'enferma tout le reste de la journée, 
pour pouvoir mettre au courant les affaires arriérées et 
prendre toutes les dispositions relatives aux opérations mi- 
litaires qui se préparaient dans les provinces du Caucase. 

Il avait reçu du comte Worontzoff plusieurs dépêches à 
ce sujet, dans lesquelles on lui annonçait que tout était 
prêt pour une attaque générale sur la ligne du Kouban. En 
outre, Worontzoff, apprenant que des navires turcs, grecs, 
autrichiens et anglais, violaient sans cesse le blocus des côtes 
occidentales de la mer Noire, pour approvisionner d'armes et 
de munitions les Circassiens insurgés contre la Russie, avait 
dû renforcer la croisière russe et projetait de faire lui-même 
une tournée d'inspection dans tous les ports des provinces 
caucasiennes. 

!9 



I 



— 290 — 

En même temps, M. de Boutenieff, ambassadeur de Rus- 
sie à Constantinople , faisait savoir à l'empereur, que la 
Porte Ottomane avak tenu avec fidélité ses engagements 
et payé, au terme du 15 août, les sommes qu'elle restait 
devoir, d'après la convention du 15/27 mars dernier; en 
conséquence, il demandait que la remise de la forteresse 
de Silistrie fût faite le plus promptement possible entre les 
mains du commissaire que le sultan nommerait à l'effet de 
prendre possession de cette forteresse. 

Aussitôt l'empereur fit partir un courrier qui porta au 
commandant de Silistrie les ordres et les instructions né- 
cessaires. 

Le 4 septembre, après avoir reçu les généraux, les em- 
ployés civils et la noblesse, Nicolas se rendit à la cathé- 
drale pour y faire ses dévotions, et, à son retour, les mar- 
chands de la ville lui présentèrent solennellement le pain 
et le sel. 

Le lendemain, à neuf heures du matin, il assistait à un 
Te Deum dans l'église de Saint-Nicolas Thaumaturge, et 
passait en revue le bataillon de Simbirsk. Ensuite il alla 
visiter les établissements de la curatelle générale et l'École 
d'industrie, fondée par l'impératrice Elisabeth. 11 trouva 
cette École dans un état si satisfaisant, et il fut tellement 
enchanté des soins intelligents de la présidente de l'in- 
stitution, qu'il lui accorda une somme de dix mille roubles 
pour augmenter les ressources d'un si utile établissement. 

Il inspecta aussi les travaux de la cathédrale en con- 
struction et ceux du Gymnase qu'on avait été obligé d'a- 
grandir. Puis, se rappelant que les marchands de Simbirsk 
réclamaient depuis longtemps l'ouverture de nouvelles 
routes communiquant avec le Volga , qui coule entre des 
bords escarpés à son confluent avec la Sviaga, il pria le 



— 291 — 

général Toll de l'aider à trouver des voies de descente 
plus praticables vers le fleuve, dont le voisinage n'était pas 
aussi favorable qu'il pouvait l'être au commerce de la ville 
eu égard à la difficulté du débarquement et du transport 
des marchandises. 

l T ne foule immense, couvrant les hautes rives du VoI« a 
lut témoin de cette scène, presque majestueuse en sa 
simplicité, dans laquelle on voyait l'empereur mesurer les 
élévations du terrain et tracer de sa propre main une route 
qui rendait plus facile l'accès du fleuve, en tenant compte 
des escarpements de ses bords. 

Le général Toll, qui relevait sur le papier le nouveau 

race que 1 empereur dessinait sur le sol, reçut l'ordre de 

m soumettre un projet complet pour mettre les abords du 

Volga en facile communication avec les grandes routes qui 

venaient aboutir à Simbirsk. 

Nicolas, prenant des mains du général le crayon et le 
papier qui offrait l'esquisse du plan linéaire et géométrique 
indiqua, comme un habile ingénieur, la manière dont les 
descentes devaient être construites pour résister aux dé~ra- 
<!at.ons causées par les grandes eaux, les glaces et les 
neiges. 

-Sire, lui dit Toll émerveillé, le général Bazaine m'a- 
vait bien assuré que V„tre Majesté aurait fait un excellent 
ingénieur, mais j'étais loin de penser que les meilleurs 
élevés de 1 Ecole des voies de communication eussent à 
profiter des leçons de Votre Majesté. 

- Je leur donnerais peut-être des conseils, et non pas 
des leçons, répondit l'empereur. J'ai pourtant reçu une 
éducation détestable, mais depuis, comme souverain, j' ai 
compris la nécessité de me faire une petite réserve de 
connaissances pratiques dont je puis avoir besoin tous les 



— 292 — 
jours dans mon métier d'empereur. Au reste, j'ai toujours 
eu le goût du dessin, et je ne m'entendais pas trop mal en 
mathématiques. J'apprends chaque jour quelque chose, et 
je finirai par avoir des notions assez exactes, quoique su- 
perficielles. Mon fils Alexandre sera plus instruit que moi; 
j'ai tenu la main à ce que son éducation soit complète, et 
je m'en félicite, car c'est à lui qu'il appartiendra de faire 
tout ce que je n'aurai pas fait dans l'intérêt de notre chère 
patrie. 



CCXXXI 



Après un grand dîner, auquel étaient conviés les géné- 
raux le maréchal de la noblesse et l'ancien gouverneur 
civil de Kasan, Nicolas partit, dans la soirée, pour Penza 
ou il arriva le lendemain en parfaite santé. 

Son entrée dans cette ville commerçante, au milieu de la 
foule bariolée des Baskirs, des Kalmouks, des Tchéré 
misses des Tchouvaches, qui s'adonnent à l'agriculture, à 
1 eleve des chevaux et du bétail, avait un caractère pitto- 
resque et demi-sauvage, qui rappelait l'ancien temps de la 
Moscovie : ces braves gens se sentaient fiers de posséder 
le tzar dans leurs murs. Nicolas resta toute la journée 
parmi eux et prit plaisir à voir les manœuvres de leur ca- 
valerie indigène. Il se remit en route le soir même, avec 
1 intention de visiter Tambow, cette ville forte fondée par 
son ancêtre Michel Romanoff, pour protéger l'Empire contre 
les invasions des barbares. 

H était dans une calèche couverte, avec ses aides de 
camp généraux Benkendorff et Adlerberg ; ses ministres et 
les personnes de sa suite occupaient plusieurs voitures, qui 
restaient toujours en arrière, et qui avaient souvent bien 
de la peine à le rejoindre aux lieux de station, après une 



_ 4. - 

ou deux heures de retard; car il n'y avait en Russie que 
l'empereur qui voyageât avec une rapidité aussi extraor- 
dinaire. 

Cette rapidité, que les postillons baskirs et kalmouks se 
piquaient d'augmenter encore, lui fut fatale pendant la 
nuit du 6 septembre. Un obstacle, un accident de terrain ou 
toute autre cause, renversa tout à coup la calèche qui volait 
à travers la steppe dans une obscurité profonde. Le choc, 
la secousse avaient été terribles. 

L'empereur qui dormait s'éveilla en sursaut, sans s'aper- 
cevoir d'abord qu'il était blessé. 

— Benkendorff! s'écria-t-il, en voyant que son poids 
accablait le général et l'empêchait de se relever : pardonne- 
moi si je t'ai fait du mal ! N'es-tu pas blessé ? 

— Ah! Sire, c'est Votre Majesté qui doit l'être! reprit 
le général d'Adlerberg, essayant de venir en aide à l'em- 
pereur. 

— En effet, je n'ai pas la force de bouger! dit l'empe- 
reur, qui commençait à sentir la douleur de sa blessure. 
Dieu fasse, Messieurs, que vous soyez sains et saufs! 

On parvint à le retirer de la calèche brisée ; il se re- 
mit sur pied lui-même, quoiqu'il eût une partie du corps 
comme paralysée : il s'était cassé la clavicule, en tombant 
sur l'épaule gauche. 

Cochers, postillons et piqueurs poussaient des cris lamen- 
tables qui attirèrent une nuée de Kalmouks portant des 
torches allumées ; on entourait l'empereur, on tenait con- 
seil sur le parti à prendre. Les voitures de suite ne parais- 
sant pas encore, l'empereur ne voulut point séjourner dans 
un village voisin ; la ville la plus proche était Tchembar : 
il décida qu'il s'y rendrait à pied, en s'appuyânt sur les 
bras de ses aides de camp. 



— 295 — 

Au moment d'entreprendre cette marche douloureuse, 
il remarqua un homme pleurant à chaudes larmes, mar- 
mottant des prières et se signant coup sur coup : c'était le 
cocher qui s'accusait d'un si grand malheur. 

— Ne pleure pas, mon fils, lui dit Nicolas : ce n'est pas 
ta faute, et nous n'avons pas de mort à déplorer. 

Le trajet fut long et pénible; l'empereur marchait avec 
lenteur, en se faisant violence pour cacher combien il 
souffrait à chaque pas; il n'avait pas proféré Une plainte, 
mais il gardait le silence en marchant; à ses côtés, der- 
rière lui, se pressaient les personnes de sa suite, qui 
l'avaient rejoint, et qui gémissaient tout bas d'un accident 
qu'on pouvait croire plus grave, 

Nicolas n'avait pas permis qu'on examinât sa blessure, 
malgré les prières de son médecin Arend, et il persistait à 
dire que « ce n'était rien, une simple foulure peut-être, 
mais certainement pas de fracture. » Il y avait cinq werstes 
à parcourir ainsi dans la steppe, aux lueurs des torches 
qui éclairaient ce lugubre cortège, dans lequel on enten- 
dait éclater des sanglots. 

L'empereur ne parvint à Tchembar qu'après trois heures 
de marche : ses forces et son énergie morale n'auraient 
pu le conduire au delà. Arend put seulement alors se ren- 
dre compte de l'état de l'auguste blessé : la clavicule gau- 
che était cassée, mais ce n'était qu'une fracture simple et 
sans complication. 

Après la pose du premier appareil, l'empereur ne se cou- 
cha pas sans avoir écrit de sa main à l'impératrice, pour l'in- 
former de cet accident, qui n'aurait pas de suites fâcheuses, 
lui disait-il, et qui le retiendrait seulement quelques se- 
maines à Tchembar. Le médecin Arend confirma pleine- 
ment cette lettre rassurante, en signant un premier bul- 



I 



— 296 — 
letin de l'état de son illustre malade, bulletin dans lequel 
il certifiait qu'on devait compter sur un prompt et complet 
rétablissement. 

Le courrier qui portait ce bulletin avec la lettre de l'em- 
pereur, et qui avait fait douze cents werstes en moins de 
cent heures, arriva, dans la journée du 10 septembre, à 
Saint-Pétersbourg. 

L'impératrice fut très-troublée, très-effrayée de la triste 
nouvelle que l'empereur lui envoyait : sa première pensée 
avait été de partir à l'instant pour Tchembar ; mais la ré- 
flexion vint, qui lui conseilla de n'en rien faire. Elle n'osa pas 
même donner contre-ordre pour les cérémonies et les ré- 
jouissances de la fête du césarévitch, laquelle devait être 
célébrée le lendemain; elle se résigna, au contraire, à ne 
pas se montrer inquiète, et elle fit annoncer dans les 
feuilles publiques l'accident qui avait interrompu le voyage 
de l'empereur, en ordonnant que tous les bulletins des 
médecins fussent également publiés, sans exception, lors 
qu'ils arriveraient de Tchembar. 

Dès le lendemain, un nouveau bulletin justifiait les espé- 
rances que le précédent avait fait concevoir : l'empereur 
n'avait eu qu'un léger accès de fièvre ; la levée du premier 
appareil avait prouvé que la fracture ne présentait aucune 
gravité. 

Ce fut sous ces heureux auspices que la population de 
la capitale se mit en mouvement pour la fête du césaré- 
vitch. L'impératrice se rendit en grande pompe, comme 
d'usage, avec sa fille Olga, la grande-duchesse Hélène, le 
grand-duc héritier et la cour, au monastère de Saint- 
Alexandre-Newsky. L'impératrice, qui avait la figure dé- 
faite et l'air attristé, ne put se défendre de pleurer encore 
pendant toute la cérémonie religieuse. Elle attendait avec 



— 297 — 
impatience un bulletin qui achevât de la tranquilliser sur 
l'état de son époux. Ce bulletin ne pouvait venir que le 
jour suivant, et sa réception ne rassura pas encore entiè- 
rement la pauvre impératrice, dont l'imagination se créait 
mille sujets d'inquiétudes. 

Ces bulletins de plus en plus rassurants se succédèrent 
de jour en jour, et le dernier, daté du 30 septembre, dé- 
clarait que la fracture était assez bien consolidée pour que 
l'empereur pût se remettre en route à petites journées, 
afin d'achever sa convalescence au milieu de sa famille. 

Le voyage du Caucase se trouvait ainsi abandonné, du 
moins jusqu'à l'année suivante, et les opérations militaires 
qui avaient commencé, en prévision de l'arrivée prochaine 
de l'empereur, ne prirent pas le développement qu'elles 
auraient eu sans doute sous l'œil du souverain. Le comte 
Worontzoff avait reçu l'ordre d'entreprendre son voyage 
d'exploration du littoral et des ports de la Circassie, de 
l'Abasie et de la Mingrélie, pour montrer aux populations 
indigènes le pavillon du gouverneur-général de la Russie 
méridionale : les consuls français , anglais et autrichiens 
d'Odessa devaient accompagner Worontzoff et reconnaître 
le blocus effectif de la côte occidentale de la mer Noire. 

Nicolas, avant de quitter Tchembar pour retourner à 
Tzarskoé-Sélo, avait appris que la remise de la forteresse 
de Silistrie s'était effectuée solennellement, selon ses ordres. 
Mirza-Seid-Pacha, gouverneur militaire de Routschouk, 
muni des pleins pouvoirs de la Porte, était arrivé devant 
Sdistrie, par le Danube, sur un bâtiment à rames portant 
pavillon turc. Le commandant du régiment des Cosaques 
du Don, Aviloff, attendait son arrivée, à la tête d'un déta- 
chement, pour lui faire escorte. Le pacha fut salué par 
onze coups de canon; un cortège d'honneur se forma pour 






















— 298 - 
l'accompagner, dès qu'il eut mis pied à terre. Le lieute- 
nant-colonel Bair, commandant de la forteresse, vint â sa 
rencontre, le complimenta et lui présenta les notables de la 
ville, les officiers civils et les employés Civils, en lui an- 
nonçant que le tzar avait autorisé l'évacuation de la place 
par les troupes russes, et que la forteresse lui sei'ait rendue 
dans le meilleur état possible. 

Le lendemain, le pacha, qui avait passé la nuit dans cette 
forteresse, la visita en détail, et en prit possession, pen- 
dant que le régiment des Cosaques du Don évacuait le ter- 
ritoire turc et repassait le Danube. Les troupes russes 
continuèrent à monter la garde dans l'enceinte du fort, 
jusqu'à ce que le procès-verbal de la remise de Silistrie, 
rédigé en ru3se et en turc, eût été signé par les fondés de 
pouvoir de la Russie et de la Turquie. Le pacha, suivi du 
lieutenant-colonel Bair, s'étant approché, avec le drapeau 
turc, du drapeau russe qui flottait encore BUr la forteresse, 
l'arrière-garde de la garnison présenta les armes ; le com- 
mandant enleva le drapeau russe et remit les clefs de la 
forteresse au pacha, qui fit hisser le drapeau turc, les tam- 
bours battirent au champ. Les troupes présentèrent de 
nouveau les armes et sortirent de la forteresse, au bruit du 
canon qui saluait la réintégration du drapeau turc. 

Les troupes russes ayant rejoint sur la rive gauche du 
Danube les Cosaques du Don, un Te Deum fut chanté pour 
célébrer leur retour dans leur patrie. Ces troupes, qui sa- 
vaient l'accident grave dont l'empereur avait failli être 
victime, écoutèrent avec recueillement les prières pour la 
conservation de sa santé, et y fépondirent par des hourras 
plus enthousiastes et plus sympathiques que jamais. 

Nicolas, en faisant communiquer au Journal officiel de 
Saint-Pétersbourg le récit de l'évacuation de Silistrie, avait 






saisi l'occasion de protester, en ces termes, de son respect 
des traités, afin de bien établir, vis-à-vis de toutes les Puis- 
sances, qu'il ne souffrirait aucune atteinte au traité d'Àn- 
drinople : « Le système de conservation et d'alliance, fondé 
sur nos traités avec la Porte, trouvera dans ce fait une ga- 
rantie nouvelle, et l'Europe un gage certain de la confiance 
que nous inspire le maintien de la paix dans l'Orient. » 

L'empereur, que l'on avait vu se promener à pied, ap- 
puyé sur une canne, avant son départ de Tchembar, n'é- 
tait pas encore guéri, et son voyage en poste jusqu'à 
Tzarskoé-Sélo ne dura pas moins de dix jours, Il arriva, 
très-fatigué, le 29 septembre; mais les soins alfectueux 
qui l'entouraient et la joie de revoir sa famille et de vivre 
au milieu d'elle, hâtèrent sa convalescence et complétè- 
rent son rétablissement. 

Il passa près de trois semaines à Tzarskoé-Sélo, avant 
de retourner à Saint-Pétersbourg; il ne discontinuait pas, 
néanmoins, de travailler avec ses ministres, et il se prépa- 
rait à reprendre son train de vie habituel, en éprouvant ses 
forces dans des promenades à pied et en voiture autour de 
la résidence impériale. 

C'est ainsi qu'il visita, un matin, le chemin de fer con- 
struit entre Paulowsky et Tzarskoé-Sélo, comme essai du 
nouveau système des chemins de fer, qui commençait à 
peine à s'établir en Europe, et dont les avantages n'étaient 
pas encore universellement reconnus. 

La construction de ce petit cliemin de fer s'était faite 
assez habilement, sous la direction d'un ingénieur allemand 
nommé de Gertsner ; la voie pouvait être livrée à la circu- 
lation; les wagons, aussi élégants que commodes, se trou- 
vaient sur les rails; on n'attendait plus, pour l'ouverture 
régulière du chemin, que les locomotives, fabriquées en 






— 300 — 

Angleterre ; mais l'impatience et la curiosité du public ne 
faisant que s'accroître, on avait imaginé de remplacer pro- 
visoirement les machines par des chevaux, et, tous les 
dimanches, ce spectacle curieux attirait, de vingt lieues à 
la ronde, une foule énorme de paysans, qui ne se lassaient 
pas d'admirer la rapidité de la marche des wagons, traînés 
par de petits chevaux que leurs cochers lançaient au galop. 
C'étaient, dans la foule, au passage de chaque convoi, des 
cris d'étonnement et d'allégresse. 

— Il me semble, dit l'empereur, qui avait suivi avec 
beaucoup d'intérêt ces expériences, il me semble que les 
chemins de fer sont destinés à faire des progrès en Russie, 
car les ingénieurs et les mécaniciens ne nous manqueront 
pas. Vous avez vu l'enthousiasme des paysans pour cette 
nouvelle invention? Us ont le génie inventif, et nous 
aurons plus d'un Vassilieff Fedotoff pour concourir au suc- 
cès de l'industrie des chemins de fer. Par malheur, l'exploi- 
tation de la houille est encore bien peu avancée chez nous. 
Ce Vasilieff Fedotoff, dont l'empereur n'avait pas oublié 
le nom, et qu'il avait récompensé avec munificence, était un 
simple paysan, né à Seltso, sur les terres de la comtesse 
de Laval, dans le district de Ladoga : ce paysan, à l'âge de 
vingt ans, ayant entendu parler des machines à vapeur qui 
se construisaient pour appliquer la force motrice aux usines 
et aux navires, alla examiner, chez le prêtre de sa paroisse, 
une grande bouilloire à thé qu'on lui disait représenter à 
peu près les fonctions de ces machines ; il se rendit compte 
de l'action de la vapeur d'eau bouillante, et il construisit 
lui-même, sur des modèles de son invention, plusieurs 
machines très-ingénieuses, qui faisaient tourner les ailes 
d'un moulin et les roues d'un petit bateau. 

Il avait descendu la Newa jusqu'à Saint-Pétersbourg, 



— 301 — 
avec ce petit bateau, qu'il manœuvrait très-adroitement 
sans voiles et sans rames, au moyen d'un mécanisme qui 
différait de celui des pyroscaphes, et qui avait la force d'un 
cheval. Toute la population de la capitale, accourue sur les 
bords du fleuve, avait été témoin, vers la fin de juillet 
1836, de ces expériences intéressantes qui prouvaient le 
génie du modeste inventeur. 

L'empereur, pendant son séjour à Tzarskoé-Sélo, visita 
aussi plusieurs fois la nouvelle École forestière, qui s'orga- 
nisait alors sous la direction du ministre des finances, dans 
la terre de Lisnik, appartenant à la couronne, et située 
dans l'arrondissement de Tzarskoé-Sélo. Cette école était 
spécialement destinée à former des gardes forestiers instruits, 
auxquels les particuliers pourraient confier la culture et 
l'exploitation des bois de leur domaine. 

Le cours d'études durait deux années et demie, pendant 
lesquelles on enseignait aux élèves, âgés de seize à vingt 
ans, les principes de la science forestière, l'arithmétique, 
le dessin, et les éléments de la grammaire, de la géométrie 
et de l'art du nivellement. Une section de cet établisse- 
ment, portant le titre d'École des Chasseurs, réunissait 
ceux des pensionnaires qui se préparaient à consacrer leur 
existence aux différentes espèces de chasse que le com- 
merce des fourrures entretient tous les hivers dans les ré- 
gions les plus inhabitables de la Russie. 

L'empereur Nicolas acheva sa convalescence en moins 
de trois semaines, à Tzarskoé-Sélo, et, le 17 octobre, les 
habitants de Saint-Pétersbourg éprouvèrent autant de sur- 
prise que de joie, en le voyant paraître à cheval, en grand 
uniforme, se rendant à la parade avec son état-major. On 
ne pouvait pas douter qu'il ne fût complètement guéri 
de sa blessure, qu'on avait crue si grave et qui devait, 






— 302 — 
disait-on, le rendre infirme pour le reste de ses jours. 

Les gens du peuple jetaient en l'air leurs bonnets ou fai- 
saient des signes de croix, en poussant des hourras. On 
n'avait pas prévenu la troupe, que l'empereur assisterait à 
la parade: les soldats, émus et transportés d'allégresse, le 
saluaient de leurs acclamations et versaient des larmes 
d'attendrissement, en se disant l'un à l'autre : «Voici notre 
père qui revient, parmi nous, en bonne santé. » 

— Oui, mes enfants, je me porte à merveille, répétait 
Nicolas. Bénissez Dieu qui m'a sauvé ! 

Le bruit du retour de l'empereur dans sa capitale s'y 
était répandu avec la rapidité de l'éclair; déjà toutes 
les cloches des églises sonnaient en carillon et annonçaient 
cette heureuse nouvelle, en invitant le public à venir s'asso- 
cier aux prières que le clergé célébrait en action de grâce. 
Durant toute la journée, une foule immense stationna sur 
la place du palais d'Hiver, impatiente de voir l'empereur 
qui se montra plusieurs fois sur le balcon, et qui fut chaque 
fois acclamé par cinquante mille spectateurs. Ceux-ci se 
retiraient satisfaits et laissaient la place à d'autres, en di- 
sant entre eux : « Nous l'avons vu, notre père ! » 

Le soir même, la salle du théâtre Alexandra était com- 
ble, les femmes en grande toilette, la plupart des hommes 
en uniforme. On savait que l'empereur honorerait de sa 
présence la représentation. Quand il parut dans sa loge, 
accompagné de l'impératrice et du grand-duc héritier, l'as- 
semblée tout entière se leva, en criant à plusieurs reprises : 
Vive l'empereur! Le spectacle commença aussitôt, mais les 
assistants ne regardaient que la loge impériale et n'écou- 
taient pas la pièce. 

On représentait une jolie comédie russe, intitulée : La 
Femme d'un officier de cavalerie. Un couplet avait été seule- 



1 



— 303 — 

ment ajouté à cette comédie-vaudeville, et ce couplet, chanté 
par un vieil invalide, contenait l'expression des vœux qu'il 
formait pour la conservation de son bien-aimé souverain. 
Toute l'assemblée se leva spontanément, en faisant retentir 
la salle d'acclamations mêlées d'applaudissements : l'em- 
pereur, alors, s'avança gracieusement au bord de la loge et 
salua les spectateurs qu'il remerciait de leur accueil sym- 
pathique. 

Le souvenir de cette brillante représentation ne fut pas 
effacé par celle qui eut lieu, six semaines après, pour 
l'inauguration de la nouvelle salle du Grand-Théâtre de 
Saint-Pétersbourg. 

Cette salle, entièrement reconstruite sur les dessins de 
l'architecte Cavos, était devenue la plus belle et la plus 
vaste de tous les théâtres de l'Europe; le bon goût et la 
richesse de la décoration intérieure ne laissaient pas re- 
gretter l'ancienne salle, où plusieurs restaurations succes- 
sives avaient donné carrière au talent architectural et dé- 
coratif de Thomon et de Mauduit. 

La réouverture du Grand-Théâtre se fit le 9 décembre, 
avec un éclat extraordinaire : toute la famille impériale y 
assistait, et pendant cette représentation, qui avait un ca- 
ractère essentiellement national, puisque l'opéra russe, 
composé par Glonka, sur les paroles du baron de Rosen' 
ajoutait l'expression de sa musique indigène aux sentiments 
les plus patriotiques, l'empereur fut l'objet d'une touchante 
et chaleureuse ovation, dans laquelle on sentait revivre la 
pensée du terrible accident, qui avait mis ses jours en 
péril. 

— Savez-vous ce qui me préoccupait le plus, à la suite 
de ma blessure? disait l'empereur à ses aides de camp gé- 
néraux. C'était la crainte de ne pouvoir monter à cheval. 






1 



■ 



u 



— 304 — 

Je ne comprends pas, je l'avoue, un empereur qui ne monte 
pas à cheval. 

Le voyage de Nicolas, si malheureusement interrompu, 
n'en avait pas moins produit d'utiles résultats, en lui per- 
mettant d'inspecter, avec le directeur en chef des voies de 
communication, tous les grands travaux publics qui s'exé- 
cutaient aux frais de l'État dans les provinces centrales et 
méridionales. Il avait pu se convaincre, par ses yeux, que 
le général Toll exerçait un contrôle très-attentif et très-sé- 
vère sur les ouvrages d'art, entrepris, sous la direction de 
son ministère, pour le percement des routes, l'établissement 
des ports, la construction des édifices religieux, civils et 
militaires. Il lui adressa donc le rescrit suivant, un des 
plus flatteurs qui soient sortis de sa plume : 



« Le compte-rendu que vous M'avez présenté des tra- 
vaux du département des voies de communication et des 
édifices publics, dont vous avez fait l'inspection dans le 
courant de l'année actuelle, offrant un tableau intéressant 
de toutes les constructions et des améliorations importantes 
pour l'utilité publique opérées sous votre direction, Je 
m'empresse d'ajouter au témoignage de Mon entière satis- 
faction, que Je vous ai déjà exprimée personnellement, celui 
de Ma reconnaissance, pour le zèle constant et infatigable 
que vous apportez à l'accomplissement des nombreuses 
obligations attachées au poste que vous remplissez. 

« Je suis pour toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, 23 octobre (4 novembre, nouv. st.) 1836. » 

Pendant ce long voyage, que l'empereur avait poussé à 
1 ,400 werstes de Saint-Pétersbourg, il ne s'était pas privé 



— 305 — 
du plaisir de passer quelques revues et d'assister a quel 
ques parades; mais, contrairement à son habitude il n'avait 
pas concentré toutes ses préoccupations sur les hommes et 
les choses qui dépendaient du département de la guerre 
Il avait eu néanmoins l'occasion de voir de près comment 
s opérait la levée de cinq soldats par mille individus, con- 
formément à son dernier ukase pour l'augmentation de 
1 armée active : non-seulement le choix des recrues était 
arbitraire et souvent injuste, mais encore les capitaines re- 
cruteurs n'admettaient aucune raison d'exception, dès que 
le recruté avait été déclaré propre au service. 

Ce ne fut pas sans émotion, qu'en passant à Toula il 
reçut la supplique d'une pauvre veuve, qui avait perdu 
son mari à la guerre, et à qui le recrutement enlevait son 
dernier fils, quoique trois autres de ses enfants fussent déjà 
sous les drapeaux. Il demanda des renseignements à ce 
sujet, et on lui répondit que le fait était vrai, les fils de 
cette veuve ayant été désignés comme capables de faire 
de bons soldats, eu égard à leur haute taille et à leur force 
corporelle. On n'avait pas même laissé à la malheureuse 
mère le dernier de ses enfants, pour lui servir de soutien- 
L empereur attendit son retour à Saint-Pétersbourg pour 
remédier, autant que possible, à un état de choses' aussi 
contraire à la justice qu'à l'humanité, mais le ministre de la 
guerre Tchernycheff, résista longtemps, avant de consentir 
a affaiblir la loi de recrutement, par la tolérance de nou- 
veaux cas d'exemption et d'incompatibilité : il se fondait 
sur cet argument, que certaines familles étaient originaire 
ment plus propres que d'autres à fournir des soldats ; enfin 
tout en maintenant le principe qu'il défendait comme basé 
du système de recrutement, il voulut bien reconnaître que 
la veuve d'un militaire, mort au service de son pays, avait 

20 












— 306 — 
quelque droit de conserver auprès d'elle un de ses fils, 
comme appui de sa vieillesse , en donnant ses autres en- 
fants à l'impôt du sang. 

L'empereur envoya donc cet ukase au Sénat-dirigeant, 
chargé de transformer en loi le privilège accordé aux veuves 
des sous-officiers et soldats morts sous les drapeaux : 

« Voulant donner aux sous-officiers et soldats" une nou- 
velle marque de Notre bienveillance, et adoucir le sort des 
veuves dont les maris ont été tués dans les combats ou sont 
morts au service, Nous ordonnons : Il sera rendu, pour tou- 
jours, à toutes les veuves qui se trouvent dans ce cas, et 
dont la bonne conduite sera certifiée par les gouverneurs 
civils, un de leurs fils légitimes, à leur choix, de même 
que, d'après les dispositions de Notre ukase du 5/17 dé- 
cembre 1828 au Sénat-dirigeant, les fils de soldats estro- 
piés à la guerre sont rendus à leurs pères. 

« Cette disposition est applicable seulement aux fils de 
veuves, qui se trouvent encore près de leurs mères ou dans 
les établissements des cantonistes militaires. Ceux de ces 
enfants qui seraient déjà au service effectif ne pourront 
être rendus à leur famille. 

« Le Sénat-dirigeant est chargé de l'exécution du présent. 

« Nicolas. 

a Saint-Pétersbourg, 6 (18, nouv. st.) décembre 1836. » 

Vers ce temps-là, l'empereur avait de fréquents entre- 
tiens avec le général Paul de Kisseleff. Ces conversations 
presque familières roulaient toujours sur des questions de 
réformes, car Nicolas reconnaissait la vaste intelligence, 
les vues élevées, le jugement et le sens droit de l'ancien 
président des divans de Valachie et de Moldavie : il son- 



— 307 — 
geait à le faire entrer dans le comité des ministres, et il 
lui cherchait un poste digne de sa capacité d'administrateur 
et d homme d'Etat. 

Le général Kleinmichel était jaloux de la laveur parti 

cuhere que l'empereur accordait à Paul de Kisseleff- il 

n essaya pas de se mettre en lutte avec ce dernier, mais il 

imagina un moyen de l'arrêter au milieu de sa carrière po- 

;fque en lui créant des embarras insurmontables. Il eut 

1 ulee de le charger du fardeau des colonies militaires, qui 
se cé S0rga ie tous Jes jonre dayantage ^ 1 

1 entraîner dans leur ruine. 

Kleinmichel commença par renchérir sur l'éloge que 
empereur se plaisait à faire du mente de Paul de Kisseleff- 
il exalta les éminentes qualités d'esprit et de caractère' 
qui distinguaient le futu* ministre, et il finit par dire à' 
1 empereur que c'était le senl homme en Russie auquel il 
voudrait voir confier le sort des colonies militaires. Nicolas 
conservait encore toutes ses illusions a l'égard de ces colo^ 
nies : il adopta sans peine le projet de les placer sous la 
direction de celui que Kleinmichel désignait comme son 
successeur. 

- J'ai trouvé la place qu il te faut, dit tout à coup l'em- 
pereur au général de Kisselelf. Je te nomme chef de toutes 
les colonies militaires. 

-Moi! répliqua le général, avec un mouvement de sur 
pnse Sire, continua-t-il d'un ton calme et froid, Klein- 
michel n entend pas la plaisanterie sur ses colonies mil,- 
taires... 

- - Ai-je donc | ail . de p i aisontei ,, f atrmm 



■ 



— 308 — 

— Votre Majesté n'a jamais douté de mon dévouement, 
répondit le général; mais il m'est impossible d'accepter 
des fonctions que je me déclare incapable de remplir... 

— Tu n'acceptes pas ? interrompit Nicolas, en lui lançant 
un regard sévère. Certes, je ne m'attendais pas à un tel 
refus! ajouta-t-il, en se modérant à peine. Et moi, qui 
croyais te faire plaisir ! 

— Sire, chacun est juge de ses forces ; il n'y a que les 
sots qui se croient propres à tout. Je suis aux ordres de 
Votre Majesté, qui ne voudra pas me contraindre... 

— Non! repartit vivement l'empereur. Mais j'ai con- 
fiance en tes talents, et je te prie de les employer à faire 
prospérer cette grande institution des colonies militaires... 

— J'échouerais, Sire, et tout le monde échouera en pa- 
reille tâche, si Kleinmichel y renonce. Nous avons l'un et 
l'autre notre rôle et je désire garder le mien : j'ai promis 
de réorganiser le département des domaines... 

— Ainsi, tu refuses les colonies militaires? J'en suis 
fâché ; personne n'était plus capable de succéder à Klein- 
michel!... 

— C'est une lourde succession! murmura le général, qui, 
pour n'en pas dire davantage, changea le cours de l'entre- 
tien, en revenant au projet favori de l'empereur, l'éman- 
cipation des paysans de la couronne. 

Le ministre des finances Cancrine, qui avait accompagné 
l'empereur dans son voyage, ne manqua pas d'en profiter, 
pour étudier sur place l'état de l'industrie locale et pour 
visiter les usines et les ateliers, pendant que son souverain 
visitait les établissements d'éducation et de bienfaisance ; 
il avait recueilli de la sorte les renseignements les plus 
précis, au sujet de l'industrie manufacturière dans les gou- 
vernements de la Russie méridionale, et il put s'assurer, 






— 309 — 
par lui-même, que cette industrie était partout en pleine 
prospérité; ce qui l'autorisa à poursuivre son système de 
dégrèvement sur les droits de douanes, malgré l'opinion 
opposée soutenue par l'empereur, qui voulait s'en tenir à 
l'ancien système de prohibition. 

Cancrine lui démontra que l'émulation et la concurrence 
seraient peut-être les meilleurs et les plus actifs stimulants 
de l'industrie nationale, car la main-d'œuvre se perfection- 
nait à vue d'oeil en Russie, sans déterminer encore l'éléva- 
tion du prix du travail. On pouvait donc, sans danger, ad- 
mettre à l'importation une foule de marchandises étrangères 
qui serviraient de modèles à des imitations indigènes, et qui 
avaient été jusque-là entièrement prohibées. 

Cancrine obtint la permission de réviser les tarifs de 
douane, en abaissant les droits d'entrée trop élevés, et 
d'y faire figurer la plupart des articles qu'on avait toujours 
frappés d'interdiction absolue. 

L'empereur Nicolas, ramené par le raisonnement et 
par des preuves évidentes, à l'avis de son ministre des 
finances, voulut que le nouveau règlement douanier fût 
mis en vigueur sur-le-champ, c'est-à-dire au commence- 
ment de l'année 1837, et il adressa ce règlement au Sénat- 
dirigeant, à la date du 6/18 décembre 1836, en le faisant 
précéder de ces considérants : 

« L'attention constante que Nous avons apportée à suivre 
la marche de l'industrie manufacturière de Notre empire, 
Nous a donné la satisfaisante conviction que, grâce à l'ac- 
croissement rapide de cette industrie, l'action des mesures 
sévères de protection, indispensables dans leur temps, pou- 
vait être adoucie, non-seulement sans entraver les progrès 
ultérieurs de cette industrie, mais encore avec l'assurance 
que l'admission des produits étrangers, de qualité supé- 



■P 



— 310 — 

rieure, avec un droit proportionnel, encouragerait les classes 
productives à redoubler d'activité, en éveillant chez elles 
une utile émulation. 

« C'est dans cette vue que Nous avons jugé convenable 
d'apporter aux tarifs, actuellement en vigueur, diverses mo- 
difications, consistant, d'une part, à autoriser l'importation 
de certains articles prohibés jusqu'ici, et, de l'autre, à di- 
minuer les droits d'entrée sur certains autres articles, dont 
l'introduction dans le pays pourrait être facilitée, sans in- 
convénient pour les producteurs nationaux. 

« A ces causes, Nous avons sanctionné le tableau et les 
dispositions réglementaires rédigés d'après ces bases par 
le ministre des finances et examinés par le Conseil de l'Em- 
pire, et nous les transmettons, avec le présent, au Sénat- 
dirigeant, en lui prescrivant de prendre les mesures néces- 
saires pour leur promulgation et leur mise à exécution. » 

En même temps, l'empereur, par un second ukase adressé 
au Sénat-dirigeant, témoignait de son intention d'encoura- 
ger, par tous les moyens possibles, l'industrie nationale : cet 
ukase, en date du 6/18 décembre 1836, faisait remise des 
droits de guilde, pendant six ans au lieu de trois, à tous 
les industriels russes ou étrangers, qui établiraient de nou- 
velles fabriques dans les chefs-lieux et dans les villes de dis- 
trict, ainsi que dans les bourgs appartenant à la couronne. 

L'empereur apprit, avec plaisir, par les relevés des re- 
cettes de la douane de Saint-Pétersbourg, que l'exportation 
allait toujours s'accroissant et tendait à s'élever au niveau 
de l'importation. Quant aux produits fabriqués par les ma- 
nufactures russes, ils se consommaient dans l'intérieur, 
ou ils alimentaient le commerce d'échange jusque dans les 
régions les plus reculées de l'Asie, là où le commerce an- 
glais n'avait pas encore su pénétrer. 



CCSXXII 



Dans le courant du mois de novembre 1836 la cour de 
Russ,e avait pris le grand deuil, qu'elle porta rigoureuse- 
ment pendant trois semaines, parce que l'empereur et la 
famdle impériale lui en donnaient l'exemple : le vieux roi 
de France Charles X était mort d'une attaque de choléra le 
6 novembre, à Goritz, en Styrie. 

Nicolas n'avait pas attendu que cette mort lui fût notifiée 
dune manière officielle, ainsi que l'exigeait l'étiquette 
pour faire prendre le deuil à sa famille et à sa maison' 
pendant vingt-quatre jours. Il exprima hautement les re- 
grets qu'il accordait à la mémoire de ce souverain détrôné 
qm avait montré un si noble caractère et tenu une con- 
duite B digne dans l'infortune. Il chargea son ambassadeur 
a \ lenne de présenter ses compliments de condoléance à 
la famdle royale de France, et de transmettre particulière- 
ment a la duchesse d'Angoulême le témoignage de la plus 
smcere sympathie. Ce n'était pas la première fois qu'il ma- 
nifestait ainsi ses sentiments d'affection et ses dispositions 
b.envedlantes pour les augustes exilés, qu'il considérait 
comme seuls représentants de la maison de France et de 
la royauté légitime. 



— 312 — 

Le duc d'Angoulêrae devenait, par la mort de son père, 
chef de la famille royale des Bourbons de la branche aînée, 
et l'on aurait pu croire qu'il prendrait le titre de roi, mais 
il n'en voulut rien faire et déclara qu'il gardait son titre 
de comte de Marnes, tous les droits héréditaires de la cou- 
ronne ayant été transmis par Charles X lui-même à son 
petit-fils le duc de Bordeaux. 

Ce jeune prince, qu'on appela depuis le comte de Cham- 
bord, fut désormais sacré, en quelque sorte, aux yeux des 
royalistes, sous le nom de Henri V. Cependant, les Bour- 
bons de la branche aînée s'abstinrent, comme ils l'avaient 
toujours fait, de toute revendication bruyante vis-à-vis du 
peuple français, de toute protestation intempestive auprès 
des cours étrangères. La duchesse d'Angoulême écrivit seu- 
lement à l'empereur Nicolas, pour le remercier des mar- 
ques de précieuse sympathie qu'il lui avait données dans 
les tristes circonstances où elle se trouvait, et pour lui faire 
savoir que Charles X, en mourant, lui avait recommandé 
avec confiance le comte de Chambord, sur la tête de qui 
reposaient le principe du droit divin et les espérances de 
la France monarchique. 

Louis-Philippe, qui régnait de fait comme roi constitu- 
tionnel des Français, avait été bien mal conseillé par les 
hommes politiques de son intimité ou de son gouverne- 
ment, car, sous le prétexte apparent que la mort du roi 
Charles X n'avait pas été notifiée et n'aurait pu l'être à la 
cour des Tuileries, il fut décidé, en conseil des ministres, 
qu'on n'ordonnerait pas de deuil officiel, et que même on 
s'opposerait, autant que possible, à la célébration des ser- 
vices funèbres en l'honneur de l'auguste défunt, les céré- 
monies religieuses dans les églises de Paris pouvant donner 
lieu à des scandales et à des désordres. 



— 313 — 

Pendant que ces questions délicates se débattaient dans 
le conseil du roi, qui regretta, dit-on, de ne pouvoir ren- 
dre un dernier hommage à la mémoire de son prédécesseur 
et de son parent, plusieurs membres du corps diplomatique, 
sachant que leurs cours respectives avaient pris le deuil à 
l'occasion de la mort de Charles X, n'avaient pas hésité à 
se rendre, avec les insignes du grand deuil officiel, aux ré- 
ceptions des Tuileries et des différents ministères. Le comte 
Pahlen n'avait pas été le dernier de ses collègues à se con- 
former aux instructions de son Gouvernement, en prenant 
le deuil que portaient l'empereur et la cour de Russie. 

Le journal officiel de France annonça que les ambassa- 
deurs étrangers, qui se présenteraient à la cour des Tuile- 
ries, étaient invités à ne point porter un deuil que le roi ne 
portait point. L'ambassadeur de Russie n'aurait pu, en au- 
cun cas, se soumettre à une exigence exagérée qui dépas- 
sait les limites des convenances diplomatiques : il se con- 
tenta donc de ne point paraître aux Tuileries ni dans les 
salons ministériels pendant la durée du deuil de Charles X, 
mais il affecta de se montrer en public, à la promenade et 
au théâtre, vêtu de noir, avec un crêpe au chapeau, et d'im- 
poser à ses gens la livrée de deuil la plus sévère. 

L'empereur Nicolas approuva la conduite de son ambas- 
sadeur, et faillit regarder comme une injure personnelle l'a- 
vis inséré au Moniteur, pour prévenir les ministres étrangers 
qu'ils ne seraient pas reçus, en costume de deuil, aux Tui- 
leries. Quand il apprit que la cour de France ne prendrait 
pas le deuil du roi Charles X, il exprima hautement son 
indignation contre un procédé malhonnête que la politique 
ne lui semblait excuser à aucun égard, et il accusa Louis- 
Philippe de manquer à tous ses devoirs de famille et à tous 
les usages des cours européennes. 









— 314 — 
— En vérité, dit-il au comte de Nesselrode, qui avait 
essayé timidement de justifier la conduite du roi, c'est une 
insulte faite à toutes les têtes couronnées. Il y a là-dedans 
quelque complaisance pour les révolutionnaires de 1830, 
quelque flatterie pour la révolution de 1789. Le duc d'Or- 
léans était un prince poli, sachant vivre et respectant l'o- 
pinion, mais la démocratie a changé tout cela, et le roi des 
Français n'est plus que le premier des démagogues de ses 
États. 

Ainsi échouèrent, par suite de la mort de Charles X, les 
habiles tentatives de rapprochement entre l'empereur de 
Russie et le roi des Français, que le baron de Barante n'a- 
vait pas cessé de poursuivre avec tant de zèle et d'adresse, 
depuis qu'il occupait le poste difficile d'ambassadeur de 
France à Saint-Pétersbourg. Il fallut encore toute sa pru- 
dence, toute sa modération, pour mettre son Gouvernement 
hors de cause dans cette circonstance délicate, où s'étaient 
réveillées toutes les préventions, toutes les .malveillances 
de Nicolas contre Louis-Philippe. 

En effet, depuis que la mort de Charles X avait transmis 
au comte de Chambord l'héritage de la légitimité monar- 
chique, l'empereur était devenu plus hostile que jamais à 
l'égard du roi, qu'il appelait satiriquement l'éditeur respon- 
sable de la révolution de Juillet ; il n'avait jamais été plus 
agressif ni plus amer, en parlant du souverain , qui était 
pourtant son allié, comme l'impératrice le lui fit observer 
avec beaucoup de tact et de douceur : 

— Allié? Sans doute, reprenait l'empereur frappé de la 
justesse de cette observation; allié politiquement, mais non 
sympathiquement. Dieu merci ! quand je suis en famille, je 
reprends ma liberté et je donne carrière à mes véritables 
sentiments. Nous n'avons pas ici d'espions, et s'il y en avait, 



— 31b — 

par malheur, je ne serais pas fâché qu'on sût là-bas ce 
que je pense. 

Tl n'épargnait pas davantage le gouvernement constitu- 
tionnel, qu'il avait souvent poursuivi de ses sarcasmes : 

— C'est une forme de gouvernement absurde, disait-il; 
elle n'a pu être imaginée que par des fripons et des intri- 
gants. 

M. de Barante savait à quelle violence de langage se 
portait le tzar, en parlant de Louis-Philippe dans l'intérieur 
de la famille impériale, et il en était profondément affligé : 
les attentions et les prévenances dont lui-même était l'ob- 
jet, ne faisaient que rendre plus délicate sa position à la 
cour de Russie, quoique l'empereur eût toujours évité d'ex- 
primer devant lui des opinions et des sentiments défavora- 
bles au roi qu'il représentait; mais, aussi, l'empereur, dès 
que le nom de Louis-Philippe était prononcé en sa présence, 
même dans les occasions les plus solennelles, se renfermait 
dans une réserve froide et dédaigneuse. 

L'ambassadeur de France en fit plus d'une fois la pénible 
expérience, et tous ses efforts pour rétablir une apparence 
de concdiation entre les deux monarques furent inutiles. 

La dernière parole bienveillante que l'empereur avait 
prononcée au sujet du roi Louis-Philippe, se rapportait à 
l'attentat dont ce prince faillit être victime le 25 juin 1836 
quand le nommé Alibaud, embusqué près d'une des portes 
du Carrousel, lui tira, sans l'atteindre, un coup de fusil à 
bout portant. 

— J'ai appris avec satisfaction, dit l'empereur, que le 
roi avait encore une fois échappé miraculeusement à un 
odieux assassinat; je prends une vive part aux inquiétudes 
que la reine doit éprouver. 

Six mois plus tard, Louis-Philippe, en se rendant à la 



Bh 



— 316 — 
séance d'ouverture des Chambres (27 décembre 1836), 
avec trois de ses fils, avait été l'objet d'un nouvel attentat' 
qui n'avait pas eu plus de succès que les précédents : un 
nommé Meunier tira sur le roi à quelques pas de'distance 
et la balle du pistolet ne blessa personne, en brisant la 
vitre de la voiture, dans laquelle se trouvaient, avec leur 
père, les princes d'Orléans, de Nemours et de Joinville. 

Le baron de Barante, à la nouvelle de cet événement 
qui semblait une fois de plus prouver qne la Providence 
couvrait de sa protection la dynastie de la branche cadette 
des Bourbons, espéra que l'empereur lui adresserait au 
moins, à ce sujet, quelques mots polis ou sympathiques ; 
mais l'empereur, qu'il rencontra plusieurs fois dans les 
fêtes de cour, après la réception officielle du jour de l'an 
russe (13 janvier 4837), garda un silence prémédité sur 
l'attentat du 27 décembre, et se borna, comme à l'ordi- 
naire, à faire le plus gracieux accueil à M. de Barante et à 
sa femme. 

— L'empereur ne vous a pas prié de transmettre ses 
compliments de condoléance à la reine Amélie? demanda 
l'impératrice à l'ambassadeur. 

— Non, Madame, répondit M. de Barante. Sa Majesté a 
de si graves affaires qui la préoccupent en ce moment, 
qu'elle aura oublié sa bonne intention à mon égard. 

— Alors, ne lui en parlons pas, reprit l'impératrice : il 
réparera peut-être son oubli. En tout cas, je vous prie de 
faire savoir à la reine, que je me mets en idée à sa place, et 
que je comprends tout ce qu'elle souffre en ayant à trem- 
bler sans cesse pour la vie du roi. 

Un soir, en rentrant à l'hôtel de l'ambassade, le baron 
de Barante trouva un magnifique service de table en por- 
celaine des fabriques impériales, que l'empereur lui avait 



— 3i7 — 

envoyé, avec une lettre autographe, qui témoignait de l'es- 
time affectueuse que le monarque accordait à l'homme, à 
l'écrivain, au diplomate. 

— C'est admirable! répétait Madame de Barante, émer- 
veillée de la richesse et de l'élégance de ces porcelaines 
ornées de son chiffre et de ses armes. 

— L'empereur est bien bon pour nous, s'écria l'ambas- 
sadeur en soupirant, mais j'aurais préféré qu'il me demandât 
des nouvelles du roi ! 

On raconta, dans les salons de Saint-Pétersbourg, que 
c'était l'impératrice qui avait voulu offrir ce présent au 
baron de Barante, pour le dédommager du chagrin que 
l'empereur avait pu lui causer, en lui disant, par distraction 
ou par malice, à la réception du jour de l'an : 

— Je suis toujours charmé, Monsieur de Barante, de 
recevoir vos félicitations, comme ambassadeur... des ducs 
de Bourgogne. 

^ Selon les uns, ce n'était qu'une allusion flatteuse au cé- 
lèbre ouvrage historique de l'ambassadeur de France ; selon 
les autres, les ducs de Bourgogne ne s'étaient présentés à 
l'esprit de l'empereur, que pourchanger le sens d'une phrase 
où le nom du roi des Français allait forcément intervenir. 
Le moment, au reste, eût été assez mal choisi pour rom- 
pre avec la France et même pour se brouiller avec son 
Gouvernement : l'Angleterre, si jalouse des prérogatives 
de sa puissance maritime, avait trouvé un prétexte de con- 
tester hautement la validité du traité d'Andrinople ; on 
attendait une flotte anglaise dans la mer Noire. C'était une 
guerre terrible qui menaçait d'éclater entre la Russie et la 
Grande-Bretagne, guerre dans laquelle la Turquie ne pou- 
vait pas rester neutre et où la France n'eût pas négligé de 
prendre le rôle de médiatrice. 



— 318 — 

Dans les derniers jours de novembre, un schooner an- 
glais, le Vixen, qui naviguait en vue des côtes de la Cir- 
cassie, fut signalé comme suspect au commandant de la 
station de croisière, chargée de surveiller le blocus du lit- 
toral, où des navires de commerce, appartenant à diverses 
nations, ne cessaient de débarquer, en contrebande, du sel, 
du soufre, du salpêtre et de la poudre, destinés aux mon- 
tagnards révoltés, 

Le contre-amiral russe, commandant de la station, en- 
voya un brick de la marine impériale, YAjax, commandé 
par le capitaine Woulf, à la poursuite du schooner portant 
pavillon anglais. Le schooner parvint à se dérober à cette 
poursuite, grâce au brouillard si fréquent dans ces parages 
en automne; il se réfugia dans la baie de Soudjouk-Kalé, 
qui n'avait encore ni douane ni quarantaine. 

Il y était à l'ancre depuis vingt-quatre heures, quand 
Y Ajax \int s'en emparer, au moment où l'équipage, qui était 
descendu à terre, faisait force de rames dans ses canots pour 
regagner le bâtiment. Le capitaine du brick interrogea le 
capitaine anglais qui commandait le schooner, et un négo- 
ciant anglais, nommé Georges Bell, qui se déclara proprié- 
taire de la cargaison, composée exclusivement, disait-il, 
de cent tonnes de sel. 

Or, le sel, étant un article de commerce absolument 
prohibé dans les ports russes de la mer Noire, par les rè- 
glements de douane, le fait de contrebande se trouvait 
acquis, quoique le propriétaire de la cargaison du Vixen 
essayât de s'en défendre, et que le capitaine de ce navire 
prétendît avoir été forcé de chercher un refuge contre le 
mauvais temps dans la baie de Soudjouk-Kalé. 

L'interrogatoire des hommes de l'équipage confirma les 
soupçons que devait inspirer cette violation du blocus : il fut 



— 319 — 

avéré que le Vixen avait été en communication avec la côte 
pendant vingt-quatre heures, et que la cargaison, vendue 
aux Circassiens, contenait plus de poudre que de sel; d'ail- 
leurs, le schooner ne portait plus que deux canons, au lieu 
de quatre que lui attribuait le journal de bord; les deux 
canons absents avaient donc été livrés aux Circassiens, 
comme la poudre et le sel. 

Le bâtiment saisi fut conduit à Ghelendjik, où le contre- 
amiral russe fit faire une enquête, qui permit d'établir que 
le capitaine du Vixen et l'expéditeur de la cargaison avaient 
introduit en contrebande sur la côte russe des marchan- 
dises prohibées, et violé à la fois les règlements de douane 
et de quarantaine. On évita, dans l'enquête, de constater 
que la cargaison du Vixen se composait de poudre et d'ar- 
mes, comme les journaux de Londres l'avaient annoncé, 
d'ailleurs, à l'époque de l'expédition de ce navire, frété par 
les négociants de Londres pour le compte de Schamyl, 
chef principal de l'insurrection du Caucase. 

Le schooner fut donc déclaré de bonne prise et confis- 
qué; mais, par ordre de l'empereur, on discontinua les 
poursuites contre le capitaine et son équipage ; on les fit 
sortir de prison et on leur distribua même des secours en 
argent, avant de les ramener à Constantinople. 

Cette affaire produisit en Angleterre une émotion inex- 
primable : les négociants de la Cité, qui entretenaient un 
commerce permanent de contrebande avec les populations 
du Caucase, sommèrent le Gouvernement de protéger ce 
commerce, et de défendre l'honneur du drapeau anglais ; 
les journaux protestèrent à l'unanimité contre la saisie et 
la confiscation du Vixen, et demandèrent à grands cris la 
réparation d'un outrage aussi audacieux, fait à la marine 
britannique. 






— 320 — 

Le gouvernement anglais parut s'émouvoir, ordonna 
une enquête sur les faits relatifs au Vixen, chargea son am- 
bassadeur à Saint-Pétersbourg d'adresser des représenta- 
tions au comte deNesselrode, et envoya des ordres secrets 
à la flotte anglaise qui se trouvait, comme par hasard, dans 
l'Archipel. On crut, dans toute l'Europe, que la guerre allait 
être déclarée à la Russie et, en effet, des préparatifs de 
guerre commençaient déjà dans les ports et les arsenaux. 

L'empereur Nicolas ne fut pas le dernier à croire que 
l'affaire du Vixen, grossie et envenimée par la presse, tra- 
vestie et défigurée par l'esprit de parti, ne devint le boute- 
feu d'une guerre qui amènerait une nouvelle conflagration 
en Orient; mais, indigné des menaces que l'Angleterre 
osait lui adresser et qui avaient retenti en plein parlement, 
il résolut de ne pas céder à des prétentions exorbitantes, 
et de ne rien accorder qui pût coûter à sa dignité ; il dé- 
clara, dans le conseil des ministres, qu'il soutiendrait, au 
besoin, son droit par les armes, et qu'il n'obtempérerait 
jamais aux réclamations injustes et insolentes du cabinet 
de Saint-James. En attendant, il enjoignit aux ministres 
de la guerre et de la marine de se mettre en mesure de 
suffire à toutes les éventualités. 

— C'est la guerre! dit-il à son aide de camp général 
Paul de Kisseleff, avec lequel il aimait à s'entretenir confi- 
dentiellement et devant lequel il pensait tout haut, sui- 
vant sa propre expression. La guerre ! répéta-t-il avec une 
profonde émotion. Il le faut! ajouta-t-il, en s'animant par 
degrés; l'audace et l'injure passent les bornes. Je n'ai plus 
le droit de fermer les yeux et les oreilles. Certes, je m'af- 
flige de précipiter mes peuples dans le malheur de la 
guerre, d'une guerre terrible; mais un souverain doit faire 
respecter l'autorité qu'il a reçue de la Providence. Quoi- 



— 321 — 
qu'il m'en coûte, je suis tenu de remplir mon devoir de 
chef d'une grande nation et de me résigner à soutenir la 
guerre, en me confiant à la grâce de Dieu. 

Lord Durham, suivant les instructions de son Gouverne 
ment, voulut établir que le blocus des côtes occidentale, 
de la mer Noire n'était pas effectif, attendu qne la station 
de croisière russe ne suffisait pas pour assurer l'exécution 
du blocus; il aurait tenté de faire entendre que ce blocus 
n'existait qu'en vertu du traité d'Andrinople, et que l'An 
gleterre n'avait pas reconnu ce traité ; mais Nesselrode lui 
ferma la bouche, en lui rappelant que le traité était ac- 
cepté et garanti par la Turquie. 

Le vice-chancelier n'alla pas plus loin dans la défense et 
l'interprétation du traité d'Andrinople; il était autorisé 
d ailleurs, par son souverain, à fournir tous les rensei-ne' 
ments utiles, toutes les explications désirables, au sujet de 
la saisie du Vixen qui s'était mis en contravention avec les 
règlements de la douane et de la quarantaine russes • il 
ajouta que la saisie serait maintenue, sauf à indemniser les 
négociants de Londres qui justifieraient de leurs intentions 
loyales dans l'expédition du navire. C'était laisser une porte 
ouverte a un arrangement pacifique. 

Cependant la politique russe trouva moyen de répon 
dre indirectement à l'Angleterre, avec autant de fermeté 
que d'adresse, en faisant savoir au gouvernement ottoman 
que le littoral de la mer Noire, depuis l'embouchure du 
Kouban, jusqu'au port de Saint-Nicolas, se trouvant placé 
sous la domination de la Russie en vertu du traité d'Andri 
nople, des établissements de douane avaient été créés à 
Anapa et à Redoute-Kalé, et ces deux ports ouverts au com- 
merce de toutes les nations, à l'exclusion de tout autre en 
droit de la côte ; en conséquence, selon les principes du droit 



21 



— 322 — 
des gens, toute tentative de communiquer avec le littoral, 
en dehors des deux ports où s'exerçait la double action 
de la douane et de la quarantaine, constituait le délit de 
contrebande, en exposant les coupables à la responsabi- 
lité légale qu'entraîne tout trafic illicite et clandestin. 

En même temps, M. de Boutenieff, par une nouvelle note 
adressée au corps diplomatique de Constantinople, rappe- 
lait aux consuls des différentes nations, qu'une croisière de 
vaisseaux russes veillait au maintien des droits de la Russie 
dans la mer Noire, avec la double mission de préserver de 
la peste les côtes de l'Abasie et d'empêcher toute espèce 
de contrebande, d'autant plus que, depuis trois ans, divers 
navires étrangers avaient sans cesse essayé de se mettre 
en rapport clandestinement avec les habitants de ces côtes, 
qui appartenaient irrévocablement à l'empire russe, en leur 
fournissant, non-seulement des marchandises de contre- 
bande, mais encore des munitions de guerre et des armes : 
les bâtiments de commerce qui ne seraient pas destinés pour 
Anapa ou Redoute-Kalé, étaient donc avertis de ne pas s'ap- 
procher de terre, sous peine d'être arrêtés et visités. 

Ces démonstrations, aussi fermes que modérées, prou- 
vaient à l'Angleterre que le gouvernement russe n'était 
pas disposé à renoncer aux droits que lui donnait le traité 
d'Andrinople ; le cabinet de Saint-James ne jugea pas le 
moment opportun pour soulever des difficultés à propos de 
ce traité, que toutes les Puissances avaient reconnu, du 
moins tacitement ; il ne voulait pas avouer l'intérêt qu'il 
avait à entretenir secrètement la résistance des peuplades 
du Caucase, et il attendit une occasion plus favorable de pro- 
téger le commerce anglais dans la mer Noire. Ainsi, l'af- 
faire du Vixen, qui avait fait tant de bruit en Europe, 
tomba d'elle-même dans le silence et dans l'oubli. 






ccxxxm 



L empereur ne se faisait pas illusion sur les sacrifices 
que la soumission définitive des provinces du Caucase de- 
vait coûter encore à la Russie, mais il savait que cette sou- 
mission aurait lieu tôt ou tard, parce qu'elle était néces- 
saire aux intérêts politiques et commerciaux de l'Empire- 
.1 pouvait même prévoir un temps peu éloigné, où les mon- 
agnards indomptables, qui combattaient sous les ordres 
•lu prophète Schamyl, accepteraient, de guerre lasse, le ré- 
gime de l'administration russe. " 

Ne voyait-il pas les Cosaques du Don, qui avaient été 
si longtemps impatients de toute espèce de frein lé-al 
accepter avec confiance leur nouveau règlement organique' 
qui embrassait les différentes branches de leur administra- 
tion mihtaire et civile? Ce règlement n'était mis à exécu- 
tion que depuis un an à peine, et les hordes, qui s'y étaient 
soumises de bonne volonté, avaient à plusieurs reprises dé- 
pose aux pieds de l'empereur l'hommage de leur profonde 
gratitude, car déjà les Cosaques du Don appréciaient, res- 
sentaient la bienfaisante influence de la loi nouvelle qui 
assurait pour l'avenir la prospérité de leur agglomération 
guerrière, agricole et commerçante. Toutes les classes de 






— 324 — 
la population cosaque étaient d'accord sur les avantages 
de cette reconstitution fondamentale. 

Des députés furent envoyés à Saint-Pétersbourg, comme 
interprètes de la reconnaissance de leurs concitoyens, et le 
24 novembre 1836, le grand-duc héritier, en sa qualité de 
hetman de toutes les troupes cosaques, présenta cette dé- 
putation à l'empereur. Le général-major Roribuschkine, dé- 
puté de la noblesse du pays, porta la parole à cette occa- 
sion, et remercia l'empereur, au nom des Cosaques du Don, 
qui devaient à sa sollicitude une puissante et féconde or- 
ganisation solidement appuyée sur les lois nationales de 
l'Empire. Nicolas s'entretint familièrement avec les mem- 
bres de la députation, sur tous les points de l'état militaire, 
civil et commercial des Cosaques, qui avaient toujours 
fourni à ses armées un si utile contingent de troupes ré- 
gulières, et qui entretenaient alors dix régiments au ser- 
vice de l'expédition du Caucase. 

Les Cosaques n'ignoraient pas que le général Tcherny- 
cheff, ministre de la guerre, qui avait été un de leurs chefs 
dans la guerre de 1812, et qui par conséquent connaissait 
mieux que personne leurs besoins, leurs vœux et leurs 
sentiments, pouvait revendiquer l'initiative du nouveau 
règlement, qui produisait de si heureux résultats; il avait 
été, en effet, président du comité auquel l'empereur avait 
demandé la réorganisation des Cosaques du Don. Ceux-ci 
avaient donc chargé la députation qu'ils envoyaient à Saint- 
Pétersbourg d'offrir au ministre de la guerre un sabre 
d'honneur, qui lui fut présenté solennellement le 12 jan- 
vier 1837. 

Ce sabre, dont la garde, enrichie de diamants, portait 
cette inscription en russe : Au comte A. J. Tchernycheff, la 
Noblesse des Cosaques du Don, avait un fourreau en or, du 



I 



— 325 — 
plus beau travail, sur lequel étaient gravés les noms des 
victoires auxquelles les Cosaques avaient pris part sous les 
ordres de leur illustre chef. 

— Nos Cosaques du Don, dit l'empereur à son ministre 
favori, ont voulu te remercier de leur avoir permis d'é- 
changer la lance contre l'épée, dont ils savent maintenant 
se servir aussi bien que les Tscherkesses. Je ne voudrais 
pas cependant que la lance fût tout à fait abandonnée par 
notre cavalerie légère, car c'est l'arme traditionnelle de nos 
ancêtres. 

— J'ai remarqué, dans la campagne d'Allemagne, où j'ai 
eu l'honneur de prendre Cassel, répondit Tchernycheff, 
que la lance des Cosaques était une arme excellente pour 
certaines charges de cavalerie, mais je puis affirmer que 
le sabre est d'un meilleur usage dans toute occasion et 
surtout dans les combats de montagne ; voilà pourquoi les 
Cosaques de la ligne du Kouban ne veulent plus d'autre 
arme. 

— J'irai en juger par mes yeux, à mon premier voyage 
au Caucase, reprit l'empereur, et sans doute vers la fin de 
cette année. 

Nicolas n'était pas l'ennemi systématique des réformes 
en tout genre, mais, lors même qu'il les avait approuvées, 
il se tenait sur la réserve pendant des mois, pendant des 
années, jusqu'à ce que l'expérience eût réalisé les pro 
messes qu'on lui avait faites et répondu aux espérances 
dont on l'avait flatté. Ainsi, il avait attendu trois ans, avant 
d'ordonner les premières mesures réformatrices, qui avaienl 
pour objet la réorganisation radicale et complète des do- 
maines de la couronne. 

Depuis bien des années, ces domaines étaient en proie à 
des abus monstrueux, que tout le monde connaissait, et que 



■ 

■ 

■ 



I 



1 



— 326 — 

personne n'osait entreprendre de faire disparaître. Il en 
avait été souvent question au Conseil des ministres, mais 
chacun reculait devant les immenses difficultés d'une pa- 
reille tâche. Les excitations, les encouragements de l'em- 
pereur étaient restés sans effet, et quoique la nécessité 
d'une réforme générale fût admise en principe, on l'ajour- 
nait sans cesse à un terme prochain qui ne venait jamais. 

Nicolas avait lu, par bonheur, le mémoire que le général 
Paul de Kisseleff lui avait adressé en 1834, pour lui rendre 
compte de sa mission, comme président ou vice-roi, dans 
les Principautés danubiennes, et cette lecture lui avait laissé 
une si vive impression d'estime et de confiance pour l'au- 
teur du mémoire, où se trouvaient exposées tant d'idées 
neuves et pratiques sur l'administration civile, qu'il s'était 
résolu dès lors à mettre à l'épreuve les grandes qualités de 
ce génie organisateur. 

Il avait dit, un jour, à Paul de Kisseleff, qui l'accompa- 
gnait quelquefois dans ses promenades, et qui s'entretenait 
longuement avec lui, en donnant carrière aux opinions les 
plus hardies sur des sujets économiques et politiques, qu'on 
n'eût jamais osé traiter dans le Conseil des ministres : 

— Écoute, n'en parle pas aux autres qui ne compren- 
draient pas ou qui feindraient de ne pas comprendre : nous 
ferons ensemble de belles choses qui étonneront bien des 
gens; nous nous entendons à merveille, et ce sera là notre 
affaire à tous deux, mais garde-moi le secret : nous orga- 
niserons les domaines et ensuite nous émanciperons les 
paysans. 

Il avait été convenu qu'on commencerait par les do- 
maines, qui se trouvaient placés dans le ministère des 
finances ; l'empereur avait l'idée d'en former un ministère 
à part et de le confier au général Paul de Kisseleff. Celui- 






— 327 — 
ci était chargé sous-main d'étudier la question et de ras- 
sembler, dans des mémoires, qui ne devaient passer que 
sous les yeux de l'empereur, tous les renseignements les 
plus précis destinés à établir la situation présente des pro- 
priétés domaniales et de leurs habitants. Paul de KisselelY 
n'avait pas eu de peine à faire ressortir les périls et les 
inconvénients de cette situation anomale, qui s'aggravait 
sans cesse, par l'insuffisance des lois relatives à l'organisa- 
tion économique des terres et des forêts, et parle manque 
absolu d'une bonne administration en ce qui concernait 
les paysans de la couronne. 

Ces paysans jouissaient, il est vrai, de leur liberté indi- 
viduelle, ce que leur enviaient les paysans en servage dans 
les propriétés particulières ; mais ces derniers étaient plus 
heureux sous le rapport du bien-être matériel. Une mau- 
vaise répartition des impôts empêchait les paysans de la 
couronne, soumis à la capitation, d'avoir les moyens de 
nourrir leur famille et d'amasser quelques ressources pour 
leur vieillesse : non-seulement la plupart n'arrivaient pas à 
payer l'impôt qui les accablait, mais ils étaient éternelle- 
ment écrasés sous le poids d'un arriéré que chaque année 
rendait plus lourd, et de temps à autre l'empereur faisait 
remise de ces arriérés, qui s'élevaient à des sommes énor- 
mes et qui n'offraient aucune chance de recouvrement. 

Au reste, les terres domaniales étaient bien mal culti- 
vées, les forêts bien mal aménagées, et cela faute de sur- 
veillance, de contrôle et de prévoyance. Les forêts et les 
terres étaient constamment exposées à des empiétements, 
à des dévastations, qui ne rencontraient aucune autorité 
répressive. Ici, les paysans incendiaient les bois pour faire 
des champs de céréales; là, ils laissaient les terres en fri- 
che et ne payaient plus de redevance. On confiait bien la 






V 1 






— 328 — 
garde des forêts à de vieux paysans, à d'anciens militaires, 
mais ces vieillards se voyaient impuissants contre les mal- 
faiteurs qui s'emparaient des bois à main armée; d'ailleurs, 
un seul homme avait parfois à garder vingt à trente milles 
carrés de forêts, ou bien, ce qui revenait au même, les 
forêts étaient abandonnées sans garde. 

En outre, un fléau qui faisait tous les jours des progrès 
effrayants, l'ivrognerie, entraînait à sa suite la paresse et 
le vol : les fermiers d'eaux-de-vie avaient envahi les vil- 
lages domaniaux, et le paysan, pour satisfaire sa passion 
pour cette liqueur funeste, eût vendu sa maison, son trou- 
peau, son cheval et sa femme. 

D'après un recensement fait en 1836, dans les gouver- 
nements de la Russie centrale, sur six cent mille paysans 
domaniaux, il- y en avait cent cinquante mille qui ne pos- 
sédaient plus qu'une seule pièce de bétail par famille. En- 
fin, les terres et les forêts domaniales n'étant nulle part 
mesurées et délimitées, les voisins ne se faisaient pas scru- 
pule de s'approprier çà et là des lambeaux de terrain boisé 
ou cultivé, que le fait seul d'une simple occupation tempo- 
raire détachait des domaines et que ne sauvegardait pas 
la création imparfaite d'un cadastre régulier. 

L'empereur ne croyait point que le mal était aussi con- 
sidérable, aussi général, aussi invétéré : il fut effrayé en 
apprenant que tous les ans le revenu des domaines dimi- 
nuait, au lieu d'augmenter, de 15 à 20 millions de roubles. 
Il n'hésita plus à créer un ministère des domaines de l'Em- 
pire; mais, pour ménager l'amour-propre deCancrine, qui 
avait eu ces domaines dans les attributions de son dépar- 
tement des finances, et qui ne s'en était pas occupé comme 
il l'eût fallu, il déclara qu'il se faisait fort de travailler lui- 
même à leur organisation, en s'aidant des lumières d'un 



I 



— 329 — 
comité ou conseil, annexé à la troisième section de sa chan- 
cellerie particulière. 

Ce conseil, composé du lieutenant-général Kniajnine, des 
sénateurs Froloff et Kotchoubeï, et du chambellan prince 
Galitsyne, devait diriger provisoirement le nouveau dépar- 
tement des domaines, en soumettant son travail au tzar, 
par l'entremise du général Kisselefï, chargé d'exécuter les 
ordres de Sa Majesté sur ces affaires spéciales. L'ukase qui 
avait nommé ce conseil était du 7/19 janvier 1837, et cinq 
jours après, un nouvel ukase autorisait le général Kisselefï 
à prendre séance au Comité des ministres, sans lui donner, 
toutefois, aucune qualification ministérielle. 

Dès ce jour-là, ce ne fut plus un secret pour personne, 
que le général était, de fait, ministre des domaines. On sut 
bientôt de quelle manière il avait pris possession de son 
ministère anonyme, en réorganisant de fond en comble le 
système économique et administratif des domaines de la 

couronne. 

Dans le même temps, l'empereur avait récompensé les 
services distingués et les utiles travaux d'un jurisconsulte 
éminent, d'un homme d'État remarquable, le baron Mo- 
deste de Korff, qui était secrétaire d'État faisant les fonc- 
tions de secrétaire du Conseil de l'Empire, et qui fut promu 
au rang de conseiller privé. 

Le baron de Korff avait donné la mesure de sa capacité, 
en dirigeant, sous les auspices de Spéransky, la vaste com- 
pilation des codes anciens et modernes de l'Empire; il avait 
suffi presque seul à cette tâche gigantesque, que lui ren- 
daient moins difficile qu'à tout autre sa merveilleuse faci- 
lité de travail et sa prodigieuse érudition. 

Mais, après avoir publié, en si peu d'années, plus de cin- 
quante volumes in-folio, qu'il avait dû réunir de toutes 



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— 330 — 
pièces, il sentit qu'il avait trop compté sur ses forces phy- 
siques; il tomba malade dangereusement et resta six se- 
maines entre la vie et la mort. 

Durant sa maladie, l'empereur s'informa plusieurs fois 
de ses nouvelles avec intérêt, et lui écrivit même quelques 
lignes de sa main pour le féliciter, quand il apprit que le 
malade semblait être en voie de guérison. L'empereur avait 
fait plus : il lui avait envoyé son médecin ordinaire Arend, 
qui le soigna très-attentivement, et qui parvint à le sau- 
ver. Mais la convalescence devait être longue, et Arend or- 
donna à son malade d'aller prendre les eaux en Allemagne, 
d'autant plus que celui-ci se trouvait dans un état de fai- 
blesse et de langueur, que compliquait encore une sorte de 
fièvre nerveuse. 

Dès que le baron de Korff put se tenir debout, il se pré- 
senta chez l'empereur, qui le reçut à bras ouverts, en lui 
disant avec bonté : 

— Eh bien ! tu vas donc mieux, mon cher Korff ? 

II lui parla d'abord de sa maladie, qui avait été fort sé- 
rieuse et qui réclamait encore beaucoup de soins pour évi- 
ter une rechute. Le convalescent répondit aux questions 
que l'empereur daignait lui adresser sur l'état de sa santé, 
et se plaignit seulement d'avoir gardé une affection ner- 
veuse qui l'incommodait beaucoup. 

- Oh! les nerfs! Mon ami, tais-toi! interrompit Nicolas, 
en riant. Il n'y a que les femmes qui parlent de leurs nerfs! 
A notre âge, nous ne devons pas nous efféminer ainsi. 
Dieu fasse que la maladie ne t'ait pas laissé des infir- 
mités plus réelles ! On m'a dit que tu paraissais avoir la 
poitrine faible, et que tu n'avais pas encore retrouvé toute 
ta mémoire, toutes les belles facultés de ton intelligence; 
mais cela reviendra bientôt, j'en suis sûr, et je t'approuve 



— 331 — 
fort de faire un voyage à l'étranger pour achever ta guéri- 
son. Où vas-tu prendre les eaux? à Ems ou à Wiesbaden? 

Le baron de Korff répondit qu'il n'était pas fixé sur la 
cure d'eaux qu'il allait faire ; il se proposait de consulter le 
docteur Mandt, qui venait de retourner en Allemagne. 

— Certes, tu as raison de vouloir consulter Mandt, re- 
prit l'empereur. Mandt est un habile homme, et d'autant 
plus habile, qu'il sait agir non-seulement sur le corps, mais 
aussi sur l'esprit. C'est bien là l'affaire de tes nerfs, mon 
cher Korff. Au reste, il a fait des miracles, en traitant ma 
femme, qui a vraiment les nerfs malades, et qui en souffre 
beaucoup. On a ici de grandes préventions contre Mandt; 
les autres médecins ne le ménagent pas et l'accusent de 
charlatanisme. C'est parce qu'il est mille fois plus savant 
qu'eux. Tu fais bien d'avoir confiance en lui. 

L'empereur ajouta que, quant à lui, il n'avait pas une 
foi absolue dans la médecine et dans les médecins; que la 
nature était seule toute-puissante contre les maladies ai- 
guës, mais que, dans les maladies chroniques, il ne fallait 
pas chercher d'autres remèdes que le changement de cli- 
mat, les eaux minérales et la distraction, surtout celle qui 
résulte des voyages. 

Tout à coup, il demanda au baron Korff s'il avait songé 
à se faire remplacer au Conseil de l'Empire, pendant les six 
mois de congé nécessaires à sa guérison. 

— Votre Majesté y a pourvu, répondit de Korff, en dai- 
gnant m'autoriser à choisir pour suppléant, en mon ab- 
sence, le fonctionnaire qui vient immédiatement après moi 
dans l'ordre hiérarchique du cabinet de Votre Majesté. 

— Oui, oui, repartit Nicolas, je n'y pensais plus. Cela 
est conforme au vieux proverbe russe : Il ne faut pas ou- 
vrir la porte à un bouc étranger au bercail. Mais, dis-moi, 









— 332 — 
en conscience, peut-on se fier à Borobkoff? Est-il capable 
de remplir de si hautes fonctions? 

- Oui, Sire, reprit Korff, c'est un homme sûr, sous tous 
les rapports, quoiqu'il n'ait pas le talent de la rédaction 
J'ose demander à Votre Majesté d'avoir pour lui quelque 
indulgence à cet égard. La direction des affaires n'en souf- 
frira pas. En général, je suis heureux de me voir entouré 
a la chancellerie impériale, d'hommes distingués qui ont 
acquis la confiance des membres du Conseil et qui en sont 
dignes : il suffira de leur donner des instructions précises 
et chacun tiendra à honneur de s'y conformer religieuse- 
ment. 

Alors l'empereur entra lui-même dans des détails très- 
exacts au sujet des principaux employés qui composaient 
sa chancellerie; il les désigna par leurs noms, il rappela 
leurs antécédents et leurs services, il parla de leur famille 
et prouva ainsi qu'il n'ignorait rien de ce qui les concernait' 
Le baron de Korff restait muet d'étonnement. 

Mais l'empereur le pria de formuler à son tour son 
opinion à l'égard de ses collègues: ce que fit Modeste de 
Korff avec autant de bienveillance que d'impartialité, ac- 
cordant à chacun la justice qu'il méritait, louant les uns 
évitant de blâmer les autres. 

— Je te félicite, lui dit l'empereur, mon cher Korff, 
d'être aussi impartial, aussi juste vis-à-vis de tes collègues' 
Ordinairement, on se loue soi-même, et, toi, tu n'hésites 
pas a louer tout le monde. Au reste, cette conduite loyale 
et généreuse ne te fera pas tort; je sais ce que tu as fait 
pour améliorer la situation de ma chancellerie, et, Dieu 
merci, je ne suis pas quitte envers toi. 

Dans cette espèce d'enquête concernant les fonction- 
naires de la chancellerie impériale, un seul avait été ou- 



— 333 — 
blié Baschutzky, qui remplissait les fonctions de directeur 
du secrétariat au département des affaires civiles. Nicolas 
demanda des renseignements sur ce fonctionnaire; Korff 
répondit qu'on devait surtout lui tenir compte de ses sen- 
timents élevés et de son désintéressement. 

— Son désintéressement! s'écria l'empereur. En effet, 
au commencement de mon règne, je ne m'expliquais com- 
ment on pouvait tenir compte à quelqu'un, de sa probité, 
et je m'indignais que ce fût là un motif d'éloge, car la pro- 
bité devait être, à mon sens, une condition ordinaire et 
naturelle de tout homme qui se respecte. Mais il me fallut 
bien reconnaître, hélas! que cette probité n'était pas chose 
si commune, et j'ai été forcé d'apprendre, à mes dépens, 
que le plus grand nombre n'était pas honnête. Il est pé- 
nible de penser que le mal est grand partout, et qu'on ne 
parviendra pas sans peine à le déraciner tout à fait. 

— Sire, reprit le baron de Korff, Votre Majesté me per- 
mettra de lui déclarer que le mal était plus grand encore 
avant son avènement au trône. Je compte dix années de 
service sous le règne de l'empereur Alexandre, et je suis 
à même, par conséquent, de comparer le présent au passé. 
Ainsi, j'atteste que, dans les rangs supérieurs des fonction- 
naires, il n'y a plus que des gens probes et honorables, 
car, suivant le proverbe français, noblesse oblige, et si 
quelqu'un d'entre nous commet une fauta au point de vue 
de la probité la plus stricte, on peut dire d'avance qu'il a 
péché par erreur plutôt que par mauvaise intention. 

— Oui, je pense comme toi, répliqua l'empereur; ce 
n'est que dans les basses classes, parmi les petits fonction- 
naires, qu'on rencontre encore des habitudes de vénalité 
et d'indélicatesse. Je continuerai à faire une guerre impla- 
cable aux voleurs. Mais cependant, je suis d'avis de savoir 



— 334 — 

gré à tous les gens honnêtes qui résistent à la tentation de 
mal faire, et je consens volontiers à regarder comme un 
mérite ce qui n'est que l'absence du mal. Un jour, bientôt 
peut-être, tout le monde, en Russie, comprendra qu'on ne 
saurait se dispenser d'être probe, et que c'est là un devoir 
de droit commun. 



CCXXXIV 



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Dans Jes premiers jours de 1837, l'empereur avait ap- 
pris, par le prince Charles de Prusse, qui vint passer l'hi- 
ver à Saint-Pétersbourg, que le roi, son père, projetait le 
mariage de la princesse Hélène-Louise-Élisabeth de Meck- 
lembourg-Schwerin avec le duc d'Orléans, fils aîné du roi 
Louis-Philippe. 

Ce projet de mariage remontait au printemps de l'année 
précédente, lorsque le duc d'Orléans et son frère, le duc 
de Nemours, avaient fait un voyage en Allemagne, où ils 
furent reçus, à la cour de Vienne comme à celle de Berlin, 
avec les témoignages de la plus vive sympathie. Ce fut à 
l'occasion de ce voyage des princes français, que l'empe- 
reur Nicolas, étonné de l'accueil empressé qu'on leur fai- 
sait partout dans les cours allemandes, avait dit tout haut, 
devant l'impératrice et ses enfants : 

— Si les princes avaient eu l'idée de venir en Russie, ils 
auraient été les bienvenus. 

Cette parole, prononcée sans arrière-pensée, et qui 
n'avait pas d'autre sens qu'une intention de généreuse hos- 
pitalité , fut répétée et commentée de diverses manières. 












— 336 — 
On voulut y voir la pensée préconçue d'une alliance de fa- 
mille entre la maison impériale de Russie et la maison 
royale de France. Des pourparlers diplomatiques de ma- 
riage se rattachaient, en effet, au voyage des princes, qui 
étaient allés, disait-on, faire leur choix entre les princesses 
d'Allemagne; mais, depuis ce voyage, qui avait été l'occa- 
sion de tant de fêtes brillantes, dans lesquelles les deux 
jeunes princes s'étaient fait remarquer par la distinction de 
leur figure, de leurs manières et de leur esprit, il n'avait 
plus été question de mariage dans les cours d'Allemagne, 
où les fils de Louis-Philippe avaient laissé pourtant un sou- 
venir flatteur et sympathique. 

Il n'est donc pas étonnant que le désir exprimé par l'em- 
pereur Nicolas, de recevoir à sa cour les ducs d'Orléans 
et de Nemours, fût considéré comme une disposition favo- 
rable à l'union de la grande-duchesse Marie avec le prince 
royal de France. C'est ainsi que le propos de l'empereur, 
relatif au voyage des princes, avait été rapporté au baron 
de Barante, qui n'en tira pas les mêmes inductions, et qui, 
dans tous les cas, s'abstint de toute démarche, de toute es- 
pèce d'ouverture concernant ce mariage problématique, 
qu'il regardait comme impossible. 

L'acrimonie de l'empereur, à l'égard du roi des Fran- 
çais, n'avait jamais été plus violente ni moins déguisée. 
M. de Barante savait, d'ailleurs, le sentiment intime du roi, 
au sujet d'une alliance de famille avec la maison impériale 
de Russie, car Louis-Philippe ne pouvait se faire illusion 
sur les intentions véritables du tzar, et lui-même, tout en 
déclarant que le mariage de ses fils lui semblait devoir 
être un intérêt de famille étranger à la politique, nourris- 
sait alors l'espérance d'obtenir, pour le duc d'Orléans, la 
main d'une archiduchesse d'Autriche. 






— 337 — 

Le baron de Barante resta donc, en apparence du moins, 
indifférent à ce qu'il appelait, dans son cercle intime, l'idée 
folle de marier une grande-duchesse de Russie à un prince 
de la branche cadette des Bourbons. Mais la baronne de 
Barante ne partagea pas son indifférence et son inaction à 
ce sujet : elle était liée avec une des dames d'honneur à 
portrait de l'impératrice, la baronne Frideriks, qui se 
trouvait, auprès de sa souveraine, dans les termes d'une 
amitié très-étroite , et ce fut la baronne Frideriks elle- 
même qui, la première, au milieu d'une conversation con- 
fidentielle , n'hésita pas à mettre en avant la possibilité 
d'un mariage entre la grande-duchesse Marie et le duc 
d'Orléans. 

Madame de Barante n'attacha pas d'abord trop d'impor- 
tance aux paroles de la baronne, qu'elle jugeait un peu 
romanesque, sinon légère et inconséquente; elle ne cher- 
cha pas depuis à ramener l'entretien sur un sujet aussi dé- 
licat, et elle supposa que la baronne Frideriks n'avait au- 
cun mandat, même indirect, pour répondre des dispositions 
favorables de l'impératrice à l'égard de ce mariage. 

Cependant, on avait parlé souvent du duc d'Orléans dans 
l'intérieur de l'impératrice : les lettres qu'elle avait reçues 
de sa famille de Prusse lui donnaient les renseignements 
les plus circonstanciés sur le séjour des deux fils aînés du 
roi des Français à la cour de Berlin, et toutes les personnes 
qui avaient eu l'occasion de voir de près le duc d'Orléans 
le représentaient comme un prince accompli. 

La baronne Frideriks s'amusait à créer un roman, dont 
son imagination seule avait fait les frais; elle racontait à 
Madame de Barante, que la grande-duchesse Marie parais- 
sait prendre plaisir à entendre parler du duc d'Orléans; que 
cette princesse avait voulu voir le portrait de ce prince, et 
vu 22 






■ 



— 338 — 
qu'elle ne cessait de s'enquérir de son caractère, de son 
esprit, de ses goûts et de ses talents. 

Il y avait là beaucoup d'exagération, sans doute, et la 
grande-duchesse était bien éloignée de penser à une al- 
liance, que quelques personnes de l'entourage avaient 
peut-être projetée ou désirée à son insu. Quoi qu'il en soit, 
l'empereur n'en avait jamais eu l'idée. 

Cependant, le baron de Barante, dans un bal auquel 
l'impératrice assistait, avait eu avec elle une conversation 
dont le voyage des fils du roi Louis-Philippe fut l'objet, et 
il avait répondu à des questions sur le duc d'Orléans, 
questions qu'il ne pouvait attribuer qu'à une curiosité 
bienveillante. Peu de temps après, l'ambassadeur de 
France donna lui-même un bal, auquel l'empereur et l'im- 
pératrice lui avaient promis d'assister ; il s'était cru auto- 
risé à demander la permission d'inviter aussi la grande- 
duchesse Marie, et son invitation avait été acceptée. Mais 
la grande-duchesse étant indisposée ce jour-là, son auguste 
mère n'avail pas voulu l'exposer aux fatigues d'un bal. 

On conçoit le regret que la grande-duchesse dut avoir 
de ne point assister à cette fête, qui fut très-brillante, et 
elle exprima elle-même ce regret à l'ambassadeur la pre- 
mière fois qu'elle le rencontra. Mais déjà on avait été in- 
formé, à la cour de Saint-Pétersbourg, que le duc d'Orléans 
allait épouser la princesse Hélène de Mecklembourg, et les 
faiseurs de nouvelles répétaient que l'empereur Nicolas 
voyait du plus mauvais œil ce mariage, pour lequel on ne 
l'avait pas même consulté. 

L'empereur aurait eu lieu, sans doute, de se sentir 
blessé, si on avait à ce point manqué d'égards envers lui, 
car il il sequalifiaitd'oncle de la princesse Hélène, qu'on ma- 
riait ainsi, disait-on, sans son aveu, parce que sa sœur aînée, 






— 339 — 
Hélène Paulovna, avait été la première femme du grand-duc 
héréditaire de Mccklembourg-Schwerin , Frédéric-Louis, 
père de la princesse Hélène, née d'un second mariage. 

La vérité est que le grand-duc régnant de Mecklembourg, 
Frédéric-François, qui mourut le 1 er février 1837, avait fait 
part, à l'empereur de Russie , de son intention de marier 
sa petite-fille Hélène au duc d'Orléans, et l'empereur 
accueillit ce projet assez froidement, mais ne fît rien pour 
l'empêcher. La mort du vieux grand-duc arrangea tes choses, 
en lui donnant pour successeur son petit-fils, qui trouvait 
toutes sortes d'avantages dans une alliance de sa sœur avec 
a maison de France, et qui chargea son envoyé à la cour de 
Russie, le baron de Boddien, d'obtenir le consentement de 
l'empereur à cette union, que le roi de Prusse avait prépa- 
rée, assurait-on, de concert avec la princesse de Liegnitz. 
Nicolas ne put s'abstenir de prononcer quelques paroles 
assez dures contre Louis Philippe, et il fit dire au roi de 
Prusse, par le prince Charles, que sa petite-nièce Hélène 
(il l'avait toujours qualifiée ainsi, à cause de certains rap- 
ports lointains de famille) ne faisait peut-être pas un mau- 
vais marché en épousant l'héritier présomptif du roi des 
Français , mais qu'il regrettait de voir les défenseurs na- 
turels du principe de la légitimité sanctionner, par cette 
alliance, l'usurpation du chef de la branche cadette des 
Bourbons. 

— Par bonheur, ajouta-t-il, le pauvre roi Charles X est 
mort, sans avoir eu cet affront et ce crève-cœur. Nous ver- 
rons maintenant à marier le duc de Bordeaux! murmura- 
t-il à demi-voix, sans expliquer sa pensée tout entière. 

Il garda rancune quelque temps au baron de Barante, 
qui, pourtant, ne s'était entremis en rien dans les prélimi- 
naires du mariage du duc d'Orléans, et. malgré les préve- 















— 340 — 
nances qu'il lui témoignait d'ordinaire, il lui tourna le dos 
et ne lui parla pas, en le rencontrant dans un bal, où il af- 
fecta de s'entrenir longuement avec les ambassadeurs d'Au- 
triche et d'Angleterre. 

A quelque temps de là, on lut, dans les journaux de Pa- 
ris, les débats de la Chambre des députés, débats presque 
injurieux pour Louis-Philippe, à l'occasion d'un projet de 
loi pour augmenter la dotation du prince royal, et pour 
fixer le domaine de sa future épouse, ainsi que pour al- 
louer les crédits nécessaires aux dépenses du mariage. 
L'empereur, qui avait lu aussi ces détails dans son Journal 
des Débals, déclara hautement que la conduite des députés 
de l'opposition avait été indigne, et que c'était l'abaisse- 
ment de la royauté, lorsque les représentants d'un pays 
tel que la France avaient le droit de mortifier, d'insulter 
leur roi, en lui marchandant quelques millions dont il 
avait besoin pour subvenir aux charges de sa liste civile. 

— Quant à moi, je mourrais de honte, dit-il, si j'étais 
forcé de tendre la main, comme un mendiant, à ces pe- 
tits tyrans bourgeois qui ont voulu avoir un roi au rabais. 

Peu de temps après, l'empereur entra, un matin, chez 
l'impératrice, une dépêche à la main, riant à gorge dé- 
ployée : son ambassadeur, le comte Pahlen, lui faisait savoir 
que le cabinet venait d'être disloqué en France, par suite de 
l'obstination du roi à demander aux Chambres, dans la cir- 
constance la moins opportune, divers crédits pour la dota- 
tion de ses fils, pour le mariage du duc d'Orléans et pour 
le douaire de la reine des Belges ; un des ministres, M. Gui- 
zot, l'avait supplié vainement d'attendre une occasion plus 
favorable et de ne pas créer un pareil embarras au minis- 
tère ; Louis-Philippe n'avait pas voulu se rendre à ces rai- 
sons de politique et de convenance: il s'était ému, animé, 



— 341 — 

exalté, en parlant des difficultés de sa situation financière, 
en récapitulant ses charges, ses dettes, ses misères. 

— C'est à n'y pas croire ! s'écria l'empereur, en riant : 
Louis-Philippe a essayé de persuader à son ministre qu'on 
le laissait se ruiner et manger son patrimoine, pour faire 
face aux dépenses de sa royauté ; on assure qu'il avait des 
larmes dans la voix, pendant qu'il plaidait ainsi la cause de 
sa liste civile, de telle sorte qu'il a fini par prononcer, en 
gémissant, ces paroles impayables : « Tenez, mon cher mi- 
nistre, vous verrez que mes pauvres enfants n'auront pas 
de pain ! » 

M. Guizot et plusieurs de ses collègues jugèrent devoir 
donner leur démission, afin de se soustraire à l'orage parle- 
mentaire que devait produire l'obstination du roi, mais les 
nouveaux ministres, appelés à remplacer ceux qui se reti- 
raient, avaient imaginé alors une combinaison habile pour 
faire passer les dotations princières, et, en même temps, 
pour donner une espèce de compensation au parti dé- 
mocratique. 

Ce fut à propos de cette étrange capitulation gouverne- 
mentale, que Nicolas formula en ces termes la condamnation 
du régime constitutionnel : • 

— Je conçois le gouvernement monarchique et le gou- 
vernement républicain; quant au gouvernement constitu- 
tionnel, je ne le comprendrai jamais. C'est une jonglerie 
incessante, qui ne peut être exécutée que par des charlatans, 
aux dépens des peuples. Il est impossible que ces gens-là 
s'abusent eux-mêmes sur la malhonnêteté des moyens qu'ils 
emploient pour gouverner. 

Le mariage du duc d'Orléans et de la princesse de Mec- 
klembourg devait avoir lieu à Fontainebleau vers la fin du 
mois de mai : l'empereur de Russie ne daigna pas faire la 



■ 






— 342 — 
moindre démarche, en vue de le retarder ou de le faire 
échouer ; il évita même de s'expliquer sur ce sujet avec le 
baron de Boddien , que le nouveau grand-duc de Meck- 
lembourg-Schwerin lui avait envoyé, pour lui faire part de 
la mort de son aïeul, le grand-duc Frédéric-François, et de 
son avènement à la souveraineté de prince régnant. 

— Si j'avais été le tuteur de ma nièce, dit-il seulement 
avec plus d'indifférence que de dépit, on m'aurait peut-être 
consulté. Au reste, ce sont les filles qui se marient, et les 
oncles, comme les pères, doivent éviter autant que possible 
de les contrarier dans leur choix, quand ce choix est hono- 
rable et ne porte préjudice à personne. On assure que le 
duc d'Orléans est un prince de grand mérite; j'en suis bien 
aise pour la femme qu'on lui donne et qui est une des 
princesses les plus distinguées de l'Allemagne. C'est ainsi 
que l'impératrice l'a jugée. 

Malgré ces témoignages d'intérêt et de bienveillance, le 
baron de Barante craignit que l'empereur n'intervint, d'une 
manière indirecte, auprès du roi de Prusse, pour rompre 
cette alliance qui lui déplaisait visiblement, ou qui, du moins, 
avait l'air de le contrarier. Il écrivit donc confidentielle- 
ment au prince Charles de Mecklembourg-Strélitz, général 
au service de Prusse, et fort en crédit à la cour de Berlin, 
pour le prier de prévenir les mauvaises dispositions du tzar 
et les démarches de son ambassadeur, en agissant auprès 
du roi Guillaume et de la princesse de Liegnitz, de ma- 
nière à conjurer toute influence contraire au mariage du 
duc d'Orléans. 

Mais l'empereur, tout en désapprouvant hautement la 
part que le roi de Prusse avait prise à ce mariage, évita 
même de paraître s'en préoccuper davantage, et bientôt on 
ne parla plus à Saint-Pétersbourg de cet événement, qui 









— 3W — 
était encore le principal entretien de la cour de Berlin. 
Lorsque le baron de Bocldien fut admis à prendre congé 
de la famille impériale, le dimanche 9 avril 1837, l'empe- 
reur lui fit l'accueil le plus gracieux, en lui conférant l'or- 
dre de Saint-Stanislas de première classe, et le pria de 
transmettre tous les vœux de bonheur et de prospérité, 
qu'il formait, non pour la famille royale de Fiance, mais 
pour la famille régnante de Mecklembourg-Schwerin. C'é- 
tait un témoignage indirect de sympathie à l'adresse de la 
princesse Hélène. L'empereur, en effet, ne manqua pas 
d'envoyer à sa nièce un magnifique présent de diamants et 
de pierreries pour sa parure de noces. 

Le prince Charles de Prusse, qui avait passé tout l'hiver 
à la cour de Russie, partit de Saint-Pétersbourg presque en 
même temps que le baron de Boddien, pour retourner à 
Berlin. Au moment de son départ, l'empereur s'excusa de 
ne pouvoir se rencontrer cette année avec le roi son beau- 
père, comme il l'avait promis à l'impératrice, car il avait à 
faire un long voyage en Crimée, où auraient lieu de grandes 
manœuvres militaires, et il se proposait même de visiter 
ses provinces du Caucase et d'aller jusqu'à Tiflis; il invi- 
tait donc le prince Charles et ses frères à venir le rejoindre, 
vers la fin d'août, à Voznessensk, où se trouverait rassem- 
blée une armée de 80,000 hommes. 

L'impératrice garda le silence et devint triste et rêveuse, 
en songeant d'avance aux fatigues que ce voyage lui pré- 
parait : elle renonçait, d'ailleurs, bien à regret, au plaisir 
qu'elle s'était promis de passer quelques semaines en Prusse 
au milieu de sa famille. 

L'empereur ne devait pas, non plus, dans son voyage, 
traverser le royaume de Pologne ; le maréchal Paskewitch 
vint lui rendre compte, à Saint-Pétersbourg, de l'état des 







— 344 — 
affaires de ce royaume, qui avait repris sa situation normale, 
et qui ne paraissait plus exposé à de nouvelles secousses 
politiques, nonobstant les complots permanents de l'émi- 
gration polonaise. 

Paskewitch poursuivait méthodiquement l'œuvre de pa- 
cification et de transformation, que l'empereur lui avait 
confiée, et qui rattachait de plus en plus à l'administra- 
tion russe le gouvernement de la Pologne. Les mesures 
radicales, auxquelles donnait lieu l'application persévé- 
rante de ce système, étaient accueillies, par la population, 
avec plus de calme et d'indifférence qu'elles ne l'étaient par 
les réfugiés à l'étranger; ceux-ci faisaient beaucoup de 
bruit, pour les moindres innovations qui touchaient à un 
usage national, pour les moindres changements adminis- 
tratifs, qui passaient souvent inaperçus dans le pays même. 
Ainsi, ce fut dans toute la presse libérale de l'Europe 
un soulèvement de récriminations et d'injures, lorsqu'un 
ukase du 7 mars 1837 supprima quelques dénominations 
très-anciennes, il est vrai, mais appartenant à un ordre de 
choses politique qui avait cessé d'exister depuis longtemps : 
cet ukase, dans le but d'établir plus d'homogénéité entre les 
services administratifs de la Russie et de la Pologne, sta- 
tuait que les waïvodies seraient appelées gouvernements ; 
les présidents de waïvodies, gouverneurs civils, et les com- 
missions de waïvodies, régences. Ces métamorphoses nomi- 
nales furent regardées comme des sacrilèges par les patriotes 
polonais. 

Ils avaient été moins émus, l'année précédente, lorsque 
le Gouvernement avait fait publier que nul ne serait admis, 
à partir du mois de septembre 1837, à remplir un emploi- 
public en Pologne, s'il ne possédait la connaissance de la 
langue russe. Cet ukase, en effet, si sensible qu'il pût être à 






— 345 — 
l'amour-propre national, n'avait pas la portée qu'on aurait 
pu croire ; car on ne trouvait guère de Polonais apparte- 
nant à la classe noble ou à la classe bourgeoise, qui con- 
sentît à prendre du service dans l'administration russe. En 
revanche, ils s'adonnaient tous volontiers au commerce et 
à l'industrie, que l'on voyait prospérer, à ce point que, dans 
le cours de l'année 1836, il avait été accordé plus de 
cent cinquante privilèges ou brevets d'exploitation pour 
différentes espèces de fabriques, importées de l'étranger 
ou inventées par des nationaux. 

La population, qui se désintéressait ainsi des questions 
politiques pour se remettre au travail et pour se livrer sur- 
tout à l'exploitation agricole, ne pouvait cependant se dé- 
fendre d'une vive inquiétude, lorsque les actes du Gouver- 
nement impérial semblaient vouloir réglementer l'exercice 
de la religion catholique romaine, qu'on pratiquait exclu- 
sivement en Pologne avec le culte grec-uni. 

Depuis plusieurs années, le Gouvernement russe mani- 
festait l'intention de relier ce culte à la religion grecque 
orthodoxe, en le détachant entièrement de la domination 
spirituelle de l'Église romaine. On accusait tout bas l'em- 
pereur Nicolas de chercher à substituer partout, dans son 
empire, à la religion catholique, la religion gréco-russe, 
dont il était le chef temporel. Deux ukases, qui avaient 
l'air de se rattacher au projet de réforme religieuse qu'on 
attribuait à l'empereur, troublèrent gravement la conscience 
des Polonais. Le premier de ces ukases, en date du 13 jan- 
vier 1837, avait placé les affaires du culte grec-uni sous 
la direction du Saint-Synode de Saint-Pétersbourg. Le 
second ukase, du 15 janvier, avait déclaré que les ha- 
bitants des anciennes provinces polonaises annexées à 
la Russie, seraient tenus de servir pendant cinq années en 



I 






— 346 — 

Russie, avant de pouvoir être admis comme fonctionnaires 
dans les départements ministériels et dans les adminis- 
trations centrales de 1 empire. 

Un troisième ukase, relatif aux mariages mixtes, c'est- 
à-dire ceux dont l'un des époux professait la religion 
grecque, accusa une intention formelle de favoriser cette re- 
ligion aux dépens du catholicisme romain ; car cet ukase exi- 
geait que les enfants nés de ces mariages mixtes fussent éle- 
vés dans le culte orthodoxe, comme l'époux catholique s'y 
serait obligé par écrit. Les procès en nullité ou dissolution 
desdits mariages devaient être poursuivis devant le tribu- 
nal ecclésiastique russe, dont les arrêts auraient force de 
chose jugée pour les deux époux, tandis que la même cause, 
portée devant les autorités ecclésiastiques qui relevaient 
du saint-siége de Rome, ne pouvait, en aucun cas, avoir 
d'effet contre l'époux appartenant au rite grec. Au reste, 
cet ukase eut pour conséquence naturelle de rendre en- 
core plus rares les mariages mixtes. 

D'autres ukases, plus rigoureux et peut-être plus néces- 
saires, avaient eu pour objet d'étendre et de fortifier le 
principe de la confiscation, appliqué exclusivement aux 
condamnés politiques, contumaces ou non. Le Conseil de 
l'Empire promulgua une série de dispositions qui réglaient 
l'application de ce principe dans une foule de cas où l'hé- 
ritier perdrait ses droits de succession aux biens meubles et 
immeubles de ses parents, pour avoir participé à une con- 
spiration contre l'État. Ainsi, ces biens patrimoniaux, au 
lieu de passer à l'héritier légitime qui serait frappé d'indi- 
gnité par le seul fait de complicité dans une conspiration, 
devaient être revendiqués par le fisc. Enfin, la confiscation 
atteindrait toute succession qui s'ouvrirait au profit d'un 
conspirateur, soit pendant sa participation à un complot 









— 317 — 

et avant son jugement, soit après sa condamnation, s'il 
avait encouru la perte de ses biens. 

Cependant, le système de confiscation, quoique établi 
par la loi, recevait des atténuations de toute espèce, en 
raison des personnes qui avaient à le subir et qui obte- 
naient souvent remise de la peine; par exemple, l'adminis- 
tration russe fermait les yeux sur des transactions de fa- 
mille, dans lesquelles on avait usé de quelques subterfuges 
pour réserver les droits d'un absent suspect ou contumace. 
Le feld-maréchal prince de Varsovie était l'arbitre su- 
prême de ces grâces déguisées, qui permettaient aux grandes 
familles de Pologne de soustraire leur patrimoine hérédi- 
taire aux chances d'une confiscation plus ou moins éloi- 
gnée ; Paskewitch ne consultait l'empereur que dans des 
circonstances exceptionnelles; mais ordinairement il se 
dirigeait, en ces sortes de compromis secrets, d'après des 
raisons de haute politique, de rigoureuse justice ou de sim- 
ple humanité. 

Néanmoins, les ventes aux enchères publiques des terres 
et des maisons confisquées sur les émigrés polonais ne dis- 
continuaient pas, et les journaux de Varsovie étaient pleins 
d'annonces relatives à ces ventes judiciaires qui ne trou- 
vaient pas beaucoup de concurrence parmi les acquéreurs 
d'immeubles. 

— Il faut en finir avec ces ventes à l'encan qui n'enri- 
chissent que des juifs, dit l'empereur au maréchal Paske- 
witch ; car nos Russes ne sont guère tentés de devenir 
propriétaires en Pologne, et les Polonais répugnent à se 
laire acquéreurs de biens confisqués, qui se vendent à vil 
prix, d'autant plus qu'on les menace d'être tôt ou tard 
forcés de restituer ce qu'ils auraient acquis. Je suis d'avis 
de laisser ces biens sous le séquestre et de les faire admi- 



li. 












— 348 — 

nistrer provisoirement au profit de l'État. Qui sait, d'ail- 
leurs, si le repentir des émigrés ne nous amènera pas quel- 
que amnistie partielle ou générale? 

Pendant que le maréchal Paskewitch se trouvait encore 
^ à Saint-Pétersbourg, on apprit la mort du feld-maréchal 
Osten-Sacken, qui, malgré son grand âge et ses infirmités, 
avait conservé le commandement delà première armée. 

Ce vieux général, qui, formé à l'école de Souvaroff et de 
Benningsen, avait pris une part brillante à toutes les 
guerres où le drapeau russe s'était déployé depuis le règne 
de Catherine II, et dont la gloire militaire se rattachait 
surtout aux grandes batailles d'Eylau, de Friedland et de 
Leipzig, venait de s'éteindre, dans sa quatre-vingt-cinquième 
année, à son quartier-général de Kiew, le 19 avril 1837. 

L'empereur lui accorda des regrets, en faisant l'éloge 
de ses beaux faits d'armes, et ordonna en son honneur un 
deuil de trois jours pour toute l'armée. 

— Osten-Sacken était un des plus dévoués serviteurs de 
l'empire, dit-il à un aide de camp général qui avait été 
sous les ordres du général Osten-Sacken dans la guerre de 
France en 1814. Tu l'as connu, au reste, aussi bien que 
moi ? Il ne s'est pas épargné dans les nombreuses campa- 
gnes qu'il a faites, et il a toujours payé de sa personne sur 
le champ de bataille. Mais il n'entendait rien à la tenue 
des troupes en temps de paix, et il s'en préoccupait si peu, 
que, lors de ma dernière inspection à Kiew, il ne s'était 
pas aperçu que les soldats commandés pour la parade 
avaient laissé pousser leurs cheveux et leur barbe. Sur mon 
observation, au lieu de se troubler pour une pareille en- 
freinte à la règle, il me répondit avec le plus grand calme, 
que le barbier du régiment, étant mort la veille, n'avait pu 
faire son service réglementaire. Puis, il ajouta qu'il me pré- 



— 349 — 
senterait, d'ailleurs, un rapport sur les avantages de porter 
toute la barbe en campagne, conformément à l'opinion du 
grand Souvaroff. Je me bornai à répliquer : « Je lirai vo- 
lontiers votre rapport, maréchal ; mais, en attendant, faites 
observer la règle, et veillez à ce que vos soldats aient les 
cheveux tondus et la barbe rase. » 

L'empereur rappela ensuite qu'à l'époque du 14/26 dé- 
cembre 1826, la première armée, que commandait Osten- 
Sacken, était un foyer actif de conspiration, et que le géné- 
ral en chef n'y prenait pas garde; car il croyait que 
l'esprit d'insubordination, répandu alors parmi les soldats, 
et surexcité par les jeunes officiers russes de son état- 
major, n'était qu'un symptôme d'antipathie et de mauvais 
vouloir contre les officiers allemands qui maintenaient 
peut-être la discipline avec trop de dureté et qui n'étaient 
pas exempts d'injustice à l'égard des troupes. Plusieurs 
sous-officiers allèrent le prévenir qu'un complot se tramait 
dans les régiments pour chasser tous les chefs allemands : 
« Il parait que l'empereur le sait, dirent ces sous-ofiiciers, 
et qu'il ne désapprouve pas cette résolution des troupes, 
pourvu qu'il n'y ait pas de révolte ni de désordre. » Osten- 
Sacken ne tint aucun compte de ces avertissements, et 
renvoya les gens qui les lui donnaient, en leur disant que 
l'empereur savait, comme lui, que les officiers allemands 
n'étaient pas aimés a cause de leur sévérité, mais que 
ces officiers ne s'en souciaient guère et qu'ils auraient 
toujours le moyen de se faire obéir. 

L'aide de camp général Paul de Kisselell', qui était pré- 
sent et qui pouvait confirmer l'exactitude des détails don- 
nés par l'empereur sur l'esprit du corps d'officiers de 
la première armée en 1825, fit alors cette observation : que 
le défunt feld-maréchal, quoique d'origine allemande, 




— 350 — 
avait beaucoup de bienveillance et de modération dans le 
caractère; aussi, lorsqu'il fut nommé gouverneur de Paris 
à l'entrée des alliés en 1814, il exerça ces fonctions diffi- 
ciles avec tant d'humanité, de prudence, de douceur, que 
les Parisiens lui en gardèrent une reconnaissance et une 
estime, qui rejaillirent sur toute l'armée russe. 

— Je ne l'ai pas oublié, reprit l'empereur, car j'étais à 
Paris dans ce temps-là, et certes, les pauvres Parisiens 
eurent bien des motifs pour regretter Sacken l'année sui- 
vante, quand ils se trouvèrent sous la main de Blucher ! 

Osten-Sacken n'était pas Russe de naissance; sa famille, 
originaire de Poméranie, avait fait souche d'ancienne no- 
blesse en Courlande, et ce fut dans cette province, à Bathen, 
que le feld-maréchal voulut être inhumé. On transporta 
son corps dans la chapelle des barons von der Osten-Sacken, 
et on lui éleva un monument funèbre sur lequel fut repré- 
sentée la Muse de l'histoire planant au-dessus et couron- 
nant de lauriers un bouclier aux armes de l'illustre défunt. 



ccxxxv 



La mort du feld-maréchal prince Osten-Sacken avait 
évoqué les sanglants et glorieux souvenirs de la guerre 
de 1812, dans laquelle il déploya un si fougueux courage, 
et peu de semaines après, l'empereur Nicolas rendait hom- 
mage à ces souvenirs, en ordonnant l'érection d'un monu- 
ment comménioratif à la gloire des armées russes, dans la 
plaine de Borodino, où s'était livrée, le 7 septembre, la ter- 
rible bataille de la Moskowa, que l'un et l'autre parti bel- 
ligérant eut le droit de considérer comme une victoire. 

Nicolas avait promis d'aller lui-même poser la première 
pierre de ce monument; mais le long voyage qu'il voulait 
entreprendre dans le cours de l'été l'empêchait de s'éloi- 
gner, au mois de mai, de la capitale. Il chargea donc le 
gouverneur militaire de Moscou, prince Galitsyne, de le re- 
présenter à cette cérémonie, qui se fit, le 21 de ce mois, avec 
une pompe plus religieuse que guerrière. 

Après le service divin, célébré dans l'église du couvent 
que Madame Touchkoff, veuve du général-major de ce nom, 
avait fondé sur le terrain même du champ de bataille, en 
mémoire de son mari qui y fut tué, Son Eminence Isidore 






— 352 — 
évêque de Dmitrowsk, se rendit processionnellement à l'en- 
droit où le monument devait s'élever, sur l'emplacement 
qu'avait occupé, pendant la bataille, la fameuse batterie de 
Raïewsky, et le vénérable prélat bénit d'abord le sol con- 
sacré déjà par les flots de sang que la garde impériale 
russe y avait versés pour la défense de la patrie. 

La population était accourue de dix lieues à la ronde, et 
de Moscou même, qui est éloigné de plus de cent quinze 
werstes, pour assister à la cérémonie; on avait espéré que 
le grand-duc héritier, qu'on savait parti de Saint-Péters- 
bourg le 14 mai pour un voyage d'inspection dans les pro- 
vinces de l'intérieur de l'empire, viendrait représenter son 
auguste père à cette solennité nationale. 

Le césarévitch, qui allait faire le plus long et le plus pé- 
nible voyage qu'un prince de la famille impériale eût ja- 
mais entrepris, n'aurait pu déranger de vingt-quatre heures 
son itinéraire tracé d'avance, sans s'exposer à manquer au 
rendez-vous que l'empereur lui avait donné à jour fixe, au 
mois de septembre, en Crimée. Le but de ce voyage, que 
Nicolas avait imposé au césarévitch comme le complément 
de ses études et de son instruction, était de montrer l'héri- 
tier de la couronne aux populations les plus lointaines de 
l'empire et de les mettre en relation de sympathie et de 
dévouement avec le jeune prince qui devait un jour les 
gouverner. 

Le grand-duc Alexandre, accompagné de ses aides de 
camp et d'une suite choisie, mais peu nombreuse, arriva, 
le 15 mai, vers quatre heures du matin, à Novogorod : les 
autorités de la ville étaient sur pied, pour le recevoir, au 
palais, où il descendit avec sa suite. Il remercia gracieu- 
sement les personnes qui avaient bien voulu, dit-il, se lever 
de si bonne heure dans l'intention de lui faire accueil, et il 









— 353 — 

les congédia, en s'excusant avec bonté de leur avoir causé 
un pareil dérangement. 

— Monseigneur, lui répondit un des assistants, nous 
attendions Votre Altesse Impériale, et il n'est pas un de 
nous qui maintenant ne se trouve amplement récompensé 
de l'attente, puisque nous avons le bonheur de voir, les 
premiers, dans cette cité, l'auguste fils de notre bien-a'imé 
monarque. 

A neuf heures, le général-major Soukowkine, faisant par 
intérim les fonctions de gouverneur civil à Novogorod, 
vint le chercher, suivant son ordre, pour le conduire à la 
cathédrale, après que les corporations des marchands et 
des iamstchiks eurent été admises à lui présenter le pain et le 
sel, à la sortie du palais. La place était couverte d'une foule 
immense, qui fît éclater son enthousiasme, en voyant pa- 
raître le césarévitch, que l'évêque Anastase, assisté de 
son clergé, introduisit solennellement dans la cathédrale, 
en lui donnant la bénédiction. 

Le prince, pour rentrer au palais, ne traversa pas sans 
peine cette multitude qui le saluait de joyeux hourras et qui 
ne se lassait pas de contempler ses traits. « Comme il res- 
semble à notre père ! répétait-on autour de lui : il est aussi 
grand! Il est plus beau encore ! Il a bien l'air d'un tzar' 
Que Dieu nous le conserve longtemps, ainsi que notre 
bien-aimé empereur! » 

Le grand-duc répondait avec aménité a ces témoignages 
naïfs d'affection populaire; il en était encore ému, pendant 
es réceptions officielles qui lui apportèrent successivement 
les hommages des chefs militaires, des employés civils de 
la noblesse et du commerce. Il parcourut ensuite la ville 
en détail, visita les anciennes églises, les établissements 
publics et les institutions de bienfaisance, et ne rentra que 

23 



■ 



II 









— 354 — 
pour le dîner, auquel il avait invité les généraux, les hauts 
fonctionnaires, l'évêque Anastase et le maire de Novogorod. 

Après le dîner, il monta sur un bateau à vapeur et alla 
faire ses dévotions au célèbre monastère de Saint-Youry, 
où il fut reçu par l'archimandrite Photi. Le grand-duc 
obéissait à un désir de sa mère, en accomplissant cette 
espèce de pèlerinage, qui devait être, dans la pensée de 
l'impératrice, une garantie de sécurité et de protection 
pour tout le reste de son long et pénible voyage. 

L'archimandrite Photi, par la vie ascétique qu'il menait 
dans son couvent, par la rigidité de ses mœurs et surtout 
par son orgueil inflexible, avait acquis une réputation de 
sainteté dans toute la Russie. On le regardait comme l'ange 
tutélaire de Novogorod, et on lui attribuait le don de se- 
conde vue ou la faculté surnaturelle de prédire l'avenir. 
11 avait été l'ami du comte Araktchéïeff ; il était la créature 
du métropolitain Séraphim et de l'aide de camp général 
Théodore Ouvaroff ; quoique fils d'un simple chantre d'é- 
glise, il s'était fait de puissants protecteurs et de plus puis- 
santes protectrices, qui lui avaient fourni les moyens de 
relever l'antique splendeur du monastère de Saint-Youry, 
et de le rendre plus riche qu'il ne l'était autrefois. 

On l'accusait d'avoir pris souvent le masque de l'hypo- 
crisie, malgré les manières brutales et le langage grossier 
qu'il se permettait vis-à-vis de tous ceux qui venaient le 
voir dans sa cellule. Il n'avait pas eu plus d'égards pour 
l'empereur Nicolas lui-même, dans la visite que ce souve- 
rain avait faite au monastère de Saint-Youry en 1835. 

Ce personnage insupportable, qui abusait de son rôle 
d'ermite et de saint pour se permettre toutes sortes d'in- 
convenances, était sorti alors du monastère, nu-tête et 
couvert d'une sale robe de moine, sans avoir daigné revêtir 



— 355 — 
ses ornements sacerdotaux d'archimandrite ; il vint d'un 
pas délibéré à la rencontre de l'empereur, à qui il offrit 
sa main à baiser. Nicolas se fit violence et, se tournant vers 
Benkendorff, il lui dit à demi-voix : « Tu conviendras que 
je sais me maîtriser! » Puis, il baisa la main de l'archiman- 
drite, qui, tout fier de ce triomphe, marcha devant lui et 
le conduisit, sans tourner la tête, dans l'église où étaient 
accumulées les richesses prodigieuses qu'il devait surtout 
à la générosité de sa pénitente la comtesse Anne Orloff- 
Tchemensky. 

- Regarde ceci, dit Photi à l'empereur avec une impu- 
dente familiarité, et tu resteras convaincu que nous sommes 
tous égaux devant Dieu. 

Et l'empereur lut cette inscription, gravée en lettres d'or 
sur la balustrade de marbre qui séparait le chœur, de la 
nef : Ici l'empereur Alexandre, accompagné du comte Arakl- 
chéïeff, et d'autres grands personnages de sa cour, a été en 
prières, prosterné à côté de Photi. 

Nicolas ne voulut pas fournir matière à une nouvelle in- 
scription du même genre, et se retira, sans faire sa prière. 

Cette leçon tacite avait peut-être profité au superbe ar- 
chimandrite, car, averti de la visite du grand-duc héritier, 
il alla, revêtu de ses habits ponti6caux et suivi de tous ses 
moines, au-devant du césarévitch, et lui donna sa béné- 
diction, sans présenter sa main à baiser ; il souhaita la bien- 
venue au jeune prince dans les termes les plus respectueux 
et lui annonça que son voyage serait heureux. 

— J'ai recommandé Votre Altesse Impériale, lui dit-il, 
à monseigneur saint Georges, qui n'a rien à me refuser. 

Le grand-duc se retira aussi satisfait qu'étonné des atten- 
tions dont il avait été l'objet au monastère de Saint-Youry, 
et il s'empressa d'en rendre compte à sa mère, en n'ou- 



. 



— 356 — 
bliant pas les paroles de bon augure que Photi lui avait 
adressées au sujet de son voyage. 

Ces circonstances expliquent pourquoi, l'année suivante, 
au mois d'avril, l'empereur, ayant su que l' archimandrite 
Photi était gravement malade, voulut lui envoyer un mé- 
decin de la cour, nommé Markoussa, qui le soigna et le vit 
mourir entre ses bras. 

Quand le grand-duc héritier revint à Novogorod par le 
bateau à vapeur, les habitants de toutes les classes, réunis 
au débarcadère, le supplièrent de les autoriser à dételer 
les chevaux de sa voiture et à la traîner eux-mêmes; le 
prince n'accepta pas cette marque de dévouement, et partit, 
dans la soirée, en chargeant le gouverneur civil, le maré- 
chal de la noblesse et l'évêque de distribuer en secours 
une forte somme qu'il laissait entre leurs mains. 

Il alla passer la nuit à Zaïtsovo et se remit en route, de 
grand matin; à midi, il s'arrêtait à Valdaï, pour une revue 
de plusieurs corps d'artillerie; il s'embarqua ensuite sur 
le lac, afin de visiter le célèbre monastère d'Iversk. Cette 
visite aux principaux monastères lui avait été recommandée 
par son auguste mère. 

Il parvint, le soir, à Vyschnï-Volotchok, et il y resta 
jusqu'au lendemain pour assister au curieux défilé des bar- 
ques marchandes entrant dans la grande écluse du canal 
qui fut construit sous le règne de Pierre le Grand. Il donna 
une partie du 17 mai à la ville de Torjok,-oùil passa une 
revue de cavalerie et visita le vieux monastère dont l'église 
est dédiée à saint Boris et à saint Gleb. Il remonta en voi- 
ture, après avoir parcouru la ville, et il arriva à Tver dans 
la soirée. 

Il faisait encore grand jour, et le peuple s'était amassé 
dans les rues sur son passage, en le saluant de mille cris 



— 357 — 

d'allégresse ; il alla descendre à la cathédrale et, sa prière 
faite, il se rendit, à pied, au palais, à travers une foule 
compacte qui s'ouvrait respectueusement pour lui faire 
place. Il était fatigué de la route, et il ne reçut ce soir-là 
que le gouverneur civil de Tver. 

La journée du 18 devait être plus fatigante encore que 
la précédente. Dès le matin, commencèrent les réceptions 
des principaux fonctionnaires militaires et civils, de la no- 
blesse et du clergé. Le grand-duc héritier passa en revue 
plusieurs compagnies d'artillerie, et consacra pcès d'une 
heure à visiter l'antique monastère d'Otrotch, illustré par 
le martyre du saint évêque Philippe de Moscou. Ensuite il 
inspecta les établissements de charité et d'éducation, et 
rentra au palais, pour en parcourir les salles du rez-de- 
chaussée, dans lesquelles étaient exposés les produits de 
l'industrie du gouvernement de Tver. Au grand dîner d'ap- 
parat, où siégeaient toutes les notabilités administratives 
de la ville, succéda un bal magnifique offert au césarévitch 
par la noblesse. 

Le grand-duc ne put quitter le bal qu'à une heure avan- 
cée de la nuit, et il partit néanmoins au point du jour, afin 
de continuer son voyage dans la direction d'Yaroslaw. Il 
avait abandonné la grande route de Moscou pour celle de 
Kortcheva; mais il ne poussa pas jusqu'à cette ville, dont 
le maire et les notables se trouvèrent sur son passage pour 
le complimenter. 

En traversant le riche village de Kimra, il ne refusa pas 
de visiter la superbe église que les habitants y avaient fait 
construire sur le modèle de la cathédrale de l'Assomption, 
de Moscou. A huit heures du soir, il s'arrêtait à Kaliazine' 
pour fa.re ses dévotions dans le monastère situé au delà du 
Volga, et pour recevoir les félicitations de la noblesse et 



•K. 




- 358 — 
des notables de la ville, tandis que les habitants se pres- 
saient à l'envi, sous une pluie battante, afin d'apercevoir 
de loin, au milieu d'une foule compacte, quelque vague 
silhouette qu'ils pouvaient prendre pour le grand-duc héri- 
tier. 

La pluie, qui tombait à flots, et qui ne cessa pas durant 
deux jours et deux nuits, retarda l'arrivée du césarévitch à 
Ouglitch, où il demeura jusqu'au lendemain. Après avoir 
assisté au Te Deum célébré en son honneur dans la cathé- 
drale, il alla prier dans l'ancienne église de Saint-Dmitri, 
et se mit en route, vers neuf heures, pour Rybinsk. 

La pluie continuait, et les chemins étaient détestables; 
il fallut atteler huit chevaux à la calèche de l'auguste voya- 
geur. Grâce à ce surcroît d'attelage, on put atteindre Ry- 
binsk dans la journée, et le prince, qui était descendu chez 
le maire de la ville, n'accepta son hospitalité que pendant 
une heure, qu'il employa d'abord à prier dans la cathé- 
drale, et ensuite à visiter, en courant, l'hôpital, la Bourse, 
les quais et les embarcadères de cette ville commerçante, 
où l'on voit affluer, à cette époque de l'année, une multi- 
tude de barques chargées de marchandises ; mais la saison 
était en retard, et la ville de Rybinsk n'avait pas encore ce 
mouvement commercial qui lui donne une physionomie si 
curieuse. 

Le césarévitch, après sa prière dans la cathédrale, avait 
remarqué le fauteuil où s'était assise l'impératrice Cathe- 
rine, à pareil jour, le 20 mars 1763, lors de son passage 
à Rybinsk. Le petit-fils de Catherine II se retrouvait à Ry- 
binsk, pour y prier aussi dans la même église, soixante- 
quatorze ans, jour pour jour, après son auguste bisaïeule. 

Le grand-duc héritier se remit en route, vers quatre 
heures : il aurait voulu s'arrêter à Borrissoglebsk, pour vi- 









— 359 — 
siter, sur l'autre rive du Volga, la ville de Romanow, qui 
portait le nom de ses ancêtres; mais l'heure était trop 
avancée, et les chemins devenaient presque impraticables 
à la suite des pluies qui les changeaient en marécages. 
Tout ce qu'on put faire fut d'arriver à Yaroslaw, avant mi- 
nuit. 

La pluie avait cessé entièrement, et le matin du 21 mai, 
le césarévitch, après avoir entendu la messe dans la cathé- 
drale d'Yaroslaw, visita les monastères et les lycées; le 
soir, il honora de sa présence le bal que la noblesse avait 
obtenu la permission de lui offrir. 

Le jour suivant, il y eut revue d'un régiment de carabi- 
niers, et le grand-duc héritier visita les établissements de 
charité, plusieurs usines appartenant à des particuliers, et 
enfin l'Exposition des produits de l'industrie manufactu- 
rière du gouvernement d'Yaroslaw. Le prince daigna, ce 
jour-là, admettre à sa table les autorités de la ville et les 
généraux en activité de service ou en retraite. Le soir, la 
ville fut illuminée, comme elle l'avait été la veille. 

Le 23 mai, à sept heures du matin, le césarévitch partit 
d'Yaroslaw pour Rostow : à dix werstes de cette ville, il 
passa en revue les régiments des chasseurs de Toula et de 
Bélew, qui avaient été envoyés, avant son passage, pour 
réparer les routes que la pluie avait endommagées; le 
prince les remercia et leur laissa des marques de sa géné- 
rosité. 

A Rostow, ville célèbre par le souvenir de deux illustres 
personnages, qui jouèrent un rôle important dans l'histoire 
de l'Église russe, Philarète Nikitich Romanoff et saint Dmi- 
tri, le fils aîné du tzar Nicolas fut reçu, à la cathédrale, 
par le clergé et l'évêque Augustin, qui lui adressa une al- 
locution. 



■■F 






— 360 — 

Le prince n'avait pas le temps de prolonger son séjour 
dans cette ville historique, dont l'industrie et le commerce 
sont aujourd'hui si florissants. Il ne s'en éloigna pas sans 
avoir visité le monastère de Yakovlevsk; il avait hâte d'ar- 
river, d'ailleurs, à Péréyaslaw, pour visiter les monastères 
de Nikita et de Danilow; il alla voir, à quatre werstes, 
l'édifice que les habitants de Péréyaslaw avaient fait con- 
struire, sur les bords du lac, pour y conserver un petit ba- 
teau que Pierre le Grand dirigeait lui-même, dans ses pre- 
miers essais de navigation. 

Le césarévitch passa sur l'autre rive du lac, pour se 
rendre à Youriew-Polsky, où il coucha. Le lendemain, il fit 
ses prières à la cathédrale et visita ensuite, avec intérêt, 
les antiquités d'Youriew, ainsi que la plaine de Lipetsk et 
les bords de la rivière de Kza, où s'était livrée une grande 
bataille au treizième siècle. 

On partit, dans la matinée, pour Souzdal. Le bourg de 
Gavrilow, que le césarévitch trouva sur sa route, attira 
son attention par la quantité d'usines qu'on y voyait en ac- 
tivité, et par l'innombrable population qui était sortie des 
maisons pour le voir et l'acclamer. A Souzdal , le prince 
visita l'ancien Kremlin, la cathédrale, le monastère, où se 
conservent beaucoup d'objets précieux du moyen âge, et le 
nouvel hospice fondé par un négociant de Moscou, nommé 
Blokhine. 

Ce négociant était venu exprès de Moscou, pour faire les 
honneurs de sa fondation au césarévitch, qui daigna l'en- 
tretenir avec affabilité. 

Le grand-duc ne resta que quelques heures à Souzdal : 
il devait être, dans la soirée, à Schouya, ville ancienne 
enrichie par l'industrie qui y créent les manufactures les 
plus importantes de l'Empire. Sur la route, il visita le cou- 






— 361 - 
vent de Zolotnikow, et il examina avec beaucoup d'intérêt 
le riche village de Lejnévo, appartenant au prince Basile 
Dolgorouky. 

Arrivé, vers sept heures de l'après-midi, à Schouya, 
dont il parcourut les belles églises, rebâties et ornées aux 
frais des principaux fabricants du pays, il passa la nuit 
dans cette ville, qui avait été magnifiquement illuminée en 
son honneur. Le lendemain 25 mai, il voyagea toute la 
journée, sans s'arrêter ailleurs qu'au village d'Yvanovo, 
pour voir la grande fabrique d'étoffes de coton appartenant 
aux frères Garéline, et recevoir les touchants hommages 
des habitants de la petite ville commerçante de Nérekta. 

La population de Kostroma était sortie de la ville en ha- 
bits de fête, et l'attendait sur les bords du Volga : il n'ar- 
riva que le soir, et se rendit d'abord à la cathédrale, où 
l'évêque Vladimir vint le bénir et lui adresser une allocu- 
tion. Le prince était trop fatigué pour commencer ses ré- 
ceptions le soir même; il les remit au jour suivant. 

A neuf heures du matin, les autorités du gouvernement 
de Kostroma, la noblesse, les marchands et les Tatars lui 
présentèrent leurs félicitations. Il alla inspecter ensuite les 
établissements de bienfaisance et le gymnase, où il daigna 
assister à l'examen des élèves; il examina l'Exposition, 
qu'on avait préparée exprès pour lui, des produits indus- 
triels et naturels de la province. Mais il avait surtout pro- 
longé son séjour à Kostroma, pour visiter en détail l'an- 
tique monastère d'Ipate, si cher à tous les Russes par le 
souvenir de l'avènement au trône de Michel Féodorovitch 
Romanoff, chef de la famille régnante. 

L'évêque Vladimir était venu exprès pour faire les hon- 
neurs du couvent à l'auguste visiteur, et pour lui montrer 
les cellules que le jeune Michel et sa mère avaient habi- 

















— 362 — 
tées au commencement du dix-septième siècle. Le prince 
réunit, ce jour-là, dans un grand dîner, l'évêque, le gou- 
verneur, le maire de la ville, le lieutenant-général Borst- 
choff, et d'autres fonctionnaires. Le soir, il parut sur le 
boulevard, où les habitants s'étaient donné rendez-vous 
pour lui faire l'accueil le plus sympathique, et il fit une 
promenade en barque, sur le Volga, d'où il put admirer 
l'illumination féerique de la ville. 

Il quitta Kostroma, dans la matinée du 27 mai, et mit 
plus de deux jours à gagner Viatka, où il se reposa un 
jour entier. Il avait recueilli partout, sur son passage, les 
témoignages d'amour et de respect que le peuple russe est 
toujours heureux de donner aux personnes de la famille 
impériale. 

La vieille ville de Viatka, laquelle fut, au quatorzième et 
au quinzième siècle, le théâtre de plusieurs luttes san- 
glantes entre les Tatars et les Moscovites, intéressa beau- 
coup le grand-duc héritier, qui se voyait entouré d'une 
étrange population de Votiaks, de Tchouvaches et de Tché- 
rémisses. Il visita les églises, le couvent, le gymnase et 
les fabriques de cuirs, qui font la richesse de cette ville. 

Dans toutes les localités où il séjournait, le prince pre- 
nait des notes sur le personnel des officiers et des fonction- 
naires, notes qu'il envoyait à l'empereur, qui y avait égard 
sur-le-champ : ainsi, le gouverneur civil de Viatka, Tu- 
faeff, était mis à la retraite, vingt jours après que le grand- 
duc héritier eut quitté cette ville. 

La saison commençait à devenir moins hostile, quoique 
les pluies continuassent avec une insupportable monotonie, 
et que les chemins fussent de plus en plus mauvais ; mais 
le césarévitch ne changea rien à son itinéraire. Le 1 er juin, 
après avoir traversé le fleuve Viatka, il arrivait, vers dix 



!» 






— 363 — 
heures, à Slobodskoï, cette ancienne colonie novogoro- 
dienne, dont les habitants sont tous marchands de blés ou 
fabricants de cuirs. Il alla coucher à Glazow, qu'il s'étonna 
de trouver presque désert, au milieu d'un pays admira- 
blement cultivé et riche de ses produits agricoles. En par- 
tant de cette ville, il inspecta en détail les grandes fabri- 
ques d'armes d'Ijewsk et de Wotkine. 

Tl resta, dans ce dernier village, jusqu'au lendemain, à 
cause du mauvais temps, et courut la poste, toute la jour- 
née suivante, à travers la steppe. Enfin, le 4 juin, à neuf 
heures du soir, il atteignit Perm, qui, de simple village ha- 
bité par des mineurs, était devenu une ville considérable, 
et qui s'augmentait sans cesse par suite de l'exploitation 
des mines de fer et de cuivre appartenant à la Couronne 
et aux particuliers. 

Il passa deux jours à Perm, pour visiter les nombreux 
établissements que cette ville renferme, le gymnase, l'École 
des enfants d'employés de chancellerie, les hôpitaux, les 
prisons; il eut occasion de voir une curieuse Exposition, où 
l'on avait groupé tous les produits d'histoire naturelle, et 
divers produits industriels sortant des fabriques du Gouver- 
nement. 

Il partit le 6 juin et voyagea trois jours, avant d'ar- 
river à Ékatherinbourg, qui n'a fait que s'accroître depuis 
sa fondation par Pierre le Grand, et qui est aujourd'hui le 
centre de toutes les mines et forges de la Couronne. Le 
grand-duc héritier employa les dernières heures de la 
journée du 8, en sortant de la cathédrale, à visiter avec 
soin l'hôtel de la Monnaie, la fabrique pour la taille des 
pierres de couleur, et l'établissement pour le lavage des 
sables aurifères. 

Il consacra la matinée du lendemain à la visite des écoles 









— 364 — 
et des hôpitaux; puis, dans une tournée qui ne demanda 
pas moins de deux jours, il parcourut successivement, aux 
environs de la ville, les nombreuses usines métallurgiques 
qui dépendent du domaine impérial, ou qui appartiennent 
à des particuliers. Il prit une foule de notes sur l'exploita- 
tion des richesses minérales du pays, et contrôla les tra- 
vaux du Conseil des mines, lequel a son siège à Écatherin- 
bourg, d'où il surveille toutes les mines de la Sibérie. 

Le 11, il se rendit dans les montagnes de l'Oural, à Bé- 
rézow, où se trouvent les mines d'or, dans le voisinage de 
cette ville : non-seulement il osa descendre dans les pro- 
fondeurs des mines, mais encore il étudia tous les détails 
de l'exploitation aurifère. 

De retour à Ékatherinbourg, il y demeura un jour de 
plus, pour continuer ses études sur l'industrie des mines 
de cuivre et de fer. Le but extrême de son voyage devait 
être Tobolsk, la capitale de la Sibérie, et il n'en était plus 
éloigné que de cinquante à soixante lieues. 

Le grand-duc héritier entra en Sibérie le 12 juin, et ne 
s'arrêta plus qu'aux relais de poste jusqu'à Tobolsk, après 
avoir passé la nuit à Tumène, la première ville qui fut bâ- 
tie par les Russes en Sibérie, et dont la plupart des habi- 
tants sont des Tatars et des Boukhares. 

L'arrivée du grand-duc héritier à Tobolsk, dans cette 
ville située à trois mille trente-trois werstes de Saint-Pé- 
tersbourg, et qui n'avait jamais été visitée par un membre 
de la famille impériale, eut un immense retentissement par 
toute la Sibérie, où la plus grande partie de la population 
se composait de condamnés russes et polonais. 

Cependant, l'empereur Nicolas, en autorisant son fils à 
pousser jusqu'en Sibérie le voyage qu'il lui avait fait en- 
treprendre, ne l'avait chargé d'aucune mission spéciale re- 



— 365 — 
lative au sort des déportés politiques ou autres, qui avaient 
une condamnation à subir dans ces contrées lointaines. On 
devait supposer, néanmoins, que le césarévitch, qui ve- 
nait d'achever son cours de droit sous la direction du sa- 
vant jurisconsulte Spéransky, et qui, dans les différentes 
stations de son voyage, avait porté ses observations sur 
tous les objets qu'il jugeait propres à perfectionner son 
instruction, ne laisserait pas de côté un sujet d'études aussi 
grave et aussi intéressant que la déportation, qui, dans le 
code russe, remplaçait presque toutes les catégories de la 
pénalité. 

L'empereur avait prouvé plus d'une fois que la situation 
des déportés ne lui était pas indifférente, et récemment, il 
avait conféré l'ordre de Saint-Vladimir de la deuxième 
classe, avec un rescrit flatteur en date du 17/29 avril 1837, 
au conseiller d'État actuel Demidoff, pour lui témoigner 
avec quelle satisfaction il avait vu un projet, présenté au Co- 
mité de Sibérie par ce riche propriétaire de mines, pour 
améliorer à la fois le moral et le sort des déportés, et con- 
courir ainsi à la prospérité du pays, longtemps regardé 
comme inhabitable, que la déportation avait peuplé et en- 
richi. 

Il y avait alors trois sortes d'exils et, par conséquent, 
trois catégories de déportés en Sibérie; premièrement, 
l'exil simple, à Tobolsk ou dans une ville ayant un gou- 
verneur militaire, avec privations de droits civiques, mais 
sans aucune atteinte à la liberté du transporté, qui vivait 
de ses revenus, comme bon lui semblait ; secondement, la 
colonisation, qui reléguait le condamné dans un village, en 
l'inscrivant parmi les paysans des domaines de la couronne 
et en l'astreignant ainsi à des occupations journalières plus 
ou moins pénibles ; enfin, les travaux forcés, à temps ou 



— 3W — 

à perpétuité, soit dans les fabriques, soit dans les raines 
de la couronne. 

On peut donc croire que le césarévitch avait promis à 
son auguste père de lui rapporter des renseignements 
exacts et authentiques sur l'organisation du travail des 
usines et des mines, dans le gouvernement de Tobolsk, car 
l'exploitation des métaux précieux dans la Sibérie, exploi- 
tation qui ne commença qu'en 1829, avait fait de cette 
contrée, naguère inculte et presque déserte, la source iné- 
puisable de la richesse métallique de l'Empire, et déjà la 
production aurifère y était plus abondante que dans les 
monts de l'Oural, qui fournissaient chaque année plus de 
300 pouds d'or, au prix moyen de 12,500 roubles par 
|>oiid ; mais, dans les mines de la Sibérie, malgré le nom- 
bre croissant des déportés, on manquait de bras pour l'ex- 
ploitation. 



I 



CCXXXVI 






L'empereur, qui était allé s'installer, avec sa famille, à 
Tzarskoé-Sélo, pour la saison d'été, avait profité du calme 
plat de la politique européenne, pour faire beaucoup de mu- 
tations dans le personnel de ses ambassadeurs; mais ces 
changements n'avaient pas été faits en vue d'une nouvelle 
direction des affaires diplomatiques, car le vice-chancelier 
comte de Nesselrode avait cru pouvoir demander un congé 
et se faire remplacer par intérim, au ministère des affaires 
étrangères, par le sénateur Rodofinikine. 

Plusieurs ministres de l'empereur avaient obtenu égale- 
ment de confier leurs portefeuilles à leurs adjoints. 

— Toi aussi ! avait dit Nicolas à son ministre de l'in- 
struction publique, qui sollicitait un congé. Toi qui tra- 
vailles jour et nuit et qui ne t'es jamais plaint d'avoir trop 
de travail, tu veux prendre des vacances, comme les autres! 
Et c'est moi qui vais rester seul chargé du fardeau de tous! . 
Non, tu attendras mon départ, et je te permettrai de venir 
avec moi en Crimée, tandis que Potassoff remplira ici tes 
fonctions. Je suis très-content de ton dernier rapport sur 




— 368 — 
l'état de l'instruction publique : tu es dans la bonne voie, 
et je te prie de ne pas t'y arrêter. 

Le comte Worontzoff, gouverneur-général des provinces 
de la Nouvelle-Russie, avait été mandé à Saint-Péters- 
bourg, afin de préparer, avec l'empereur, ce voyage en 
Crimée et au Caucase, que l'accident arrivé sur la route de 
Tambow avait fait échouer l'année précédente. 

Dans les derniers jours de mai, lord Durham, ambassa- 
deur extraordinaire de Sa Majesté britannique, vint annon- 
cer à l'empereur, qu'on le rappelait subitement à Londres, 
mais qu'il espérait que son absence ne serait pas de longue 
durée. La vérité était que lord Durham, ayant été averti 
que le déplorable état du roi d'Angleterre, Guillaume IV, 
faisait prévoir une catastrophe imminente, ne voulait pas 
se trouver éloigné de son pays, au commencement d'un nou- 
veau règne. Nicolas lui témoigna son regret de le voir par- 
tir et lui offrit de visiter, avant son départ, la forteresse et 
les arsenaux de Saint-Pétersbourg, comme l'ambassadeur 
anglais lui en avait témoigné le désir. Lord Durham accepta 
cette offre avec empressement. 

Le lendemain, l'empereur, escorté d'un seul aide de 
camp, accompagna l'ambassadeur dans cette visite, qui fut 
très-minutieuse et qui dura deux heures, pendant les- 
quelles Nicolas remplit l'office de cicérone, en expliquant 
lui-même tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il se proposait 
de faire, pour mettre son nouvel Arsenal au niveau des su- 
perbes arsenaux anglais de Chatam et de Woolwick. 

Lord Durham écoutait, regardait attentivement, mais 
s'abstenait de toute espèce de réflexion; quelquefois il ap- 
prouvait d'un signe tacite, mais plus souvent aussi, son air 
froid et sérieux accusait une critique polie. L'empereur 
s'en aperçut et pria l'ambassadeur de lui faire part fran- 



— 369 — 
chement et loyalement de ses réflexions, lors même qu'elles 
ne sera.ent pas favorables à l'organisation qu'on avait voulu 
établir. 

- Sire, répondit lord Durham, le vieil Arsenal m'a vi- 
vement intéressé; c'est un musée d'armes anciennes et de 
monuments historiques, qui a quelque analogie avec la 
Tour de Londres, mais qui est plus curieux. Quant au nou- 
vel Arsenal, l'édifice est grandiose et imposant, mais l'amé- 
nagement intérieur laisse beaucoup à désirer; je ne sais 
pourquoi, par exemple, on a rassemblé soixante-dix mille 
mauvais fusils pris par l'armée russe dans différentes 
guerres, et qui ne peuvent servir à rien; il y a des piles de 
boulets mal fondus, que je voudrais renvoyer à la fonte- il 
y a des canons et des mortiers qui ne valent pas mieux ' 11 
ne faudrait, dans ce nouvel Arsenal, que de bonnes armes 
en bon état... 

- Oui, je reconnais que cette partie de l'Arsenal est tout 
a fait défectueuse! interrompit l'empereur, que ces cli- 
ques inattendues avaient attristé plutôt que blessé. C'est la 
seule partie de l'Arsenal que je n'ai pas eu le temps de sur- 
veiller moi-même, et cependant, je l'avais confiée à 

Il ne prononça pas de nom et fit un geste de colère, que 
suivit un intervalle d'abattement et de tristesse. 

- Confié! répéta-t-il en hochant la tête, confié' c'est 
un mot que je ne devrais plus employer. Ils sont tous de 
même : ils font mal leur devoir, les plus grands comme 
les plus petits. Je tiendrai compte de vos conseils, Milord 
ajouta-t-,1 en souriant, et à votre retour, vous verrez ici 
bien du changement. Que voulez-vous? il faut que je voie 
tout tout, de mes propres yeux; il faut une surveillance de 
tous les instants, pour ne pas être trompé ou mal servi 
Vraiment, j'y succomberai! Je fais un métier de forçat 
vu 

24 



I 









— 370 — 

— Sire, reprit lord Durham en s'inclinant avec respect, 
vous faites ce qu'a fait le tzar Pierre I er : vous voulez tout 
voir et tout savoir, par vous-même. Votre Majesté s'est 
donné là une tâche au-dessus des forces humaines. 

— Et je ne suis qu'un homme, tout empereur que je 
sois, repartit Nicolas avec une gaieté qui n'était pas sans 
malice; d'accord, mais je vous jure que je n'accepterai ja- 
mais le programme bouffon des gouvernements constitu- 
tionnels : le roi règne et ne gouverne pas. 

Lord Durham comprit cette épigramme déguisée, qui 
s'adressait au roi de la Grande-Bretagne aussi bien qu'au 
roi des Français, mais il eut l'air de l'appliquer seulement 
à ce dernier, que l'opposition essayait, en ce moment 
même, de réduire au rôle d'automate royal. Il partit, peu 
de jours après, à bord du bateau à vapeur de la marine 
impériale, Vljora, que l'empereur avait mis à sa disposition 
pour le conduire à Stockholm, d'où il devait passer en An- 
gleterre. 

Immédiatement après son départ, arrivait, à Saint-Pé- 
tersbourg, un nouveau ministre plénipotentiaire, Milbank, 
qui venait remplacer définitivement lord Durham. Il fut 
admis, le 19 juin, à l'audience de l'empereur, au palais 
d'Yélaguine, et il annonça, en remettant ses lettres de 
créance, que le roi Guillaume IV devait avoir cessé de 
vivre. Il reçut, en effet, à quelques jours de là, la nouvelle 
officielle de la mort du roi, auquel succédait sa nièce, la 
princesse Alexandrine Victoire, fille du duc de Kent, qui, 
ayant accompli sa dix-huitième année, âge de la majorité 
pour les reiues d'Angleterre, était déjà mise en possession 
de la couronne des trois royaumes-unis, sans avoir à subir 
une tutelle ou une régence. 

La cour de Russie prit le deuil pour vingt-quatre jours, 



— 371 — 
et l'empereur chargea son aide de camp général comte Or- 
loff de porter à Londres ses compliments de condoléance à la 
reine douairière , et ses félicitations à la jeune reine Victoria 
Les nouvelles que l'empereur reçut de l'armée du Cau- 
case n'étaient pas de nature à lui faire regretter de n'avoir 
pas eu part personnellement aux opérations militaires 
qu'on avait entreprises au début de la campagne de cette 
année, et qui avaient été pourtant préparées depuis plu- 
sieurs mois : ainsi, l'attaque générale contre les monta- 
gnards révoltés, exécutée simultanément de trois côtés dif 
férents, par Anapa, par le Konban et par Soukoun-Kalé 
n avait pas eu d'autre résultat effectif, après plusieurs com- 
bats sanglants et acharnés, que l'établissement^d'un poste 
fortifié sur la côte de la mer Noire, à Pschadt, et la petite 
garnison de ce nouveau fort était déjà menacée et comme 
ass.égée par un ennemi presque invisible et insaisissable 
G éta.t, au reste, la condition de tons les forts de la côte 
que reliaient entre eux des routes militaires assez peu 
sures, et souvent coupées par des excursions de cavaliers 
sortis des gorges du Caucase. Les garnisons russes étaient 
sans cesse bloquées du côté des montagnes, et ne pouvaient 
guère s'éloigner hors de la portée du canon de leurs re- 
tranchements. 

Dans les premiers jours du mois de juin, deux peuplades 
indépendantes caucasiennes, les Czeczeniens et les Ava 
nens, avaient tenté avec succès une invasion subite sur les 
territoires colonisés par les Russes : ils avaient mis en dé- 
route les Cosaques réguliers, levé des contributions dans 
les villages voisins du Terek, occupé la forteresse de Bui- 
naky et menacé la ville de Derbent, sur les bords de la 
mer Caspienne. 

En même temps, il est vrai, les Russes prenaient une 






** 




























— 372 — 
terrible revanche dans le Daghestan. Ils avaient résolu de 
détruire dans la montagne le village fortifié d'Aschilta, qui 
était la place d'armes d'une population guerrière, fanatisée 
par les exhortations du prophète Schamyl, que toutes les 
peuplades du Caucase avaient reconnu pour leur iman ou chef 
suprême, depuis son élection par les principaux chefs mu- 
rides, le 2 octobre 1834. Le détachement de troupes russes, 
auxquelles fat confié le périlleux honneur de s'emparer 
d'Aschilta, se divisa en trois colonnes soutenues par plu- 
sieurs pièces d'artillerie, pour pénétrer dans ce village, 
qui formait une immense forteresse et dont les défenseurs, 
au nombre de deux mille hommes, avaient juré sur le Coran 
de vaincre ou de mourir. 

Ces fanatiques avaient renvoyé les femmes, les enfants 
et les vieillards, pour n'être pas entravés dans l'exécution 
de leur serment. Toutes les maisons étaient devenues des 
espèces de forts; on avait crénelé les murs, garni les toits 
de parapets, barricadé les rues, et les deux grosses tours, 
construites à l'entrée du village, semblaient imprenables, 
à moins d'un siège qui permettrait aux assiégés d'attendre 
des renforts. 

Les Russes s'en emparèrent cependant à la suite d'un 
assaut meurtrier et s'avancèrent jusqu'au centre du vdlage, 
combattant corps à corps. Il fallait emporter de vive force 
chaque maison. Une partie des défenseurs de la place, dés- 
espérant de soutenir la lutte, s'était retirée en désordre sur 
les hauteurs, derrière le village; mais la voix de leurs mol- 
lahs leur rappelait leur serment et les ramenait au combat. 
Ils se précipitèrent à six reprises sur les colonnes russes et 
se battirent en désespérés; aucun ne s'était rendu, aucun 
n'avait demandé grâce : la bataille se termina, lorsqu'ils 
furent tous morts. 



373 



C'était 



l'âme de Schamyl le propht 



âme de Schamyl le prophète, le réformateur, 
l'organisateur ; c'était sa grande âme patriotique et reli- 
gieuse qui passait, en quelque sorte, dans le sein des po- 
pulations, si diverses, si divergentes, pour en faire un seul 
corps de nation, réuni et retenu invinciblement par les 
liens du fanatisme mahométan. 

Désormais, la guerre, ayant changé de caractère dans 
les provinces caucasiennes, devait changer de tactique. 
Schamyl avait organisé la guerre sainte, et il travaillait à 
transformer, en armée permanente et n'obéissant qu'à lui, 
des bandes indisciplinées que dirigeaient naguères exclusi- 
vement l'amour de l'indépendance, l'attrait du pillage et 
l'ardeur du combat; déjà il avait fait surgir, du chaos de ces 
mœurs sauvages qui ne connaissaient ni frein ni loi, un 
système de gouvernement civil et administratif. Il parlait 
toujours, au nom de Dieu, et il était écouté comme un 
oracle. 

Cette guerre sainte, qu'il prêchait sans cesse contre l'op- 
pression de la Russie, allait prendre une extension, une 
importance, une activité, qu'elle n'avaitjamais eues depuis 
son origine. Ce n'était pas quand Schamyl se flattait de 
rassembler sous ses drapeaux quatre-vingt mille combat- 
tants, que la Russie pouvait se contenter de quarante 
mille hommes de troupes régulières et de trente mille Co- 
saques indigènes pour défendre les lignes du Kouban et du 
Terek, et pour repousser les invasions continuelles qui me- 
naçaient ses provinces caucasiennes. 

L'empereur ne devait pas quitter Saint-Pétersbourg avant 
le mois d'août, et le voyage du grand-duc héritier allait 
se poursuivre jusqu'à cette époque dans l'intérieur de l'em- 
pire. Ce voyage, de plus de deux mille lieues, qui était 
pour le jeune prince une excellente école où il allait ap- 






s#w 




— 374 — 
prendre la science de gouverner les hommes, ne pouvait 
se prolonger pendant trois mois consécutifs, qu'au prix des 
plus grandes fatigues physiques. 

Le césarévitch avait passé trois jours à Tobolsk, qui était 
dès lors le point central de tout le commerce de la Russie 
d'Asie et qui promettait de devenir un jour une capitale 
aussi grande, aussi peuplée et aussi riche que Moscou. Il 
avait inspecté les nombreux établissements publics de cette 
ville, où les Tatars et les Boukhares composaient une partie 
de la population, et partout il avait été accueilli comme le 
représentant de son auguste père ; il n'avait eu que des 
encouragements à donner, en visitant les maisons de cha- 
rité, les écoles, les institutions religieuses. 

La police, pendant son séjour, avait eu soin d'éloigner 
et d'interner tous les déportés qui étaient ordinairement 
autorisés à résider à Tobolsk et aux environs. Le césaré- 
vitch n'eut donc pas sous les yeux le triste spectacle de ces 
exilés plus ou moins coupables, plus ou moins intéres- 
sants, qui soupiraient après leur retour dans leurs familles 
et dont un grand nombre était pour toujours retranché de 
la société russe. 

Le 16 juin, le grand-duc Alexandre quitta Tobolsk et 
revint coucher à Tumène où il visita plusieurs anciennes 
églises en bois, qui datent de la fondation de la ville et 
qui sont fort curieuses au point de vue de leur décoration 
primitive. En partant de Tumène, il abandonna la route 
qu'il avait prise pour entrer en Sibérie, et il se dirigea vers 
le gouvernement d'Orenbourg, par Yaloutorowsk et Kour- 
gane. 

Le 18 juin, il avait franchi la chaîne des monts Ourals 
et il coucha dans la slobode de Tchoumlatsk, au milieu des 
Baskirs. Le lendemain, il s'arrêta quelques instants à 






— 375 — 
Tchéliabinsk, pour passer en revue les invalides et les Co- 
saques qui formaient la garnison de ce poste militaire. 

Pendant qu'il visitait les usines de Midsk, on vint l'a- 
vertir que le maire d'Ekatherinbourg, accompagné de plu- 
sieurs notables de cette ville, sollicitait la grâce d'être 
admis en sa présence. Ces braves gens avaient fait un trajet 
de cent lieues pour venir lui demander, au nom des mar- 
chands d'Ekatherinbourg, la permission de consacrer la 
somme de 30,000 roubles, qu'ils avaient recueillie entre 
eux, à la fondation d'un hospice des invalides, en souvenir 
de son passage dans leur ville. Le grand-duc les remercia 
et les pria de vouloir bien ajouter sa souscription à la leur. 
Il n'arriva que le soir à la manufacture d'armes de Zla- 
tooust, où il devait se reposer une journée entière. Il em- 
ploya cette journée à l'inspection des travaux de la manu- 
facture et à la visite de l'hôpital et de l'arsenal, qui y sont 
annexés. Le lendemain fut consacré à parcourir dans le 
voisinage les gisements aurifères que l'empereur Alexandre 
avait visités aussi en 1824, et à examiner, dans le plus mi- 
nutieux détail, l'exploitation de ces gisements, exploitation 
que la science avait singulièrement améliorée depuis quel- 
ques années. 

Le ministre des finances avait ordonné de faire, aux mines 
de Zlatooust, divers essais pour reconnaître la richesse des 
sables métalliques et pour remplacer le lavage de ces sables 
par la fonte et par l'emploi des acides : on était parvenu à 
centupler le produit de l'extraction de l'or. Les nouveaux 
procédés avaient été dès lors appliqués, dans les usines 
appartenant à la couronne, et ils donnaient tous les jours 
des résultats plus satisfaisants, avec moins de frais. Le 
traitement des sables aurifères par tous les moyens en usage 
avait produit, en 1836, une masse totale de 400 pouds d'or, 









w^ 



— 376 — 
environ 4,000 kilogrammes, ce qui faisait craindre aux 
économistes russes que cette abondance de métal précieux 
ne finît par l'avilir. 

Le césarévitch, qui avait suivi avec beaucoup d'intérêt 
les travaux de l'extraction de l'or, continua sa route, en sui- 
vant la ligne des anciennes frontières du gouvernement 
d'Orenbourg ; il coucha successivement à Verkné-Ouralsk 
et dans les forteresses de Tanalitskaïa et de Verkné- 
Osernaïa. 

Lorsqu'il passait, avec la rapidité de l'éclair, à travers les 
steppes verdoyantes, il rencontrait, à chaque instant, des 
Kirghises et des Baskirs conduisant d'immenses troupeaux 
de moutons ou des chevaux sauvages, et ces tribus errantes, 
qui avaient entendu parler du voyage du fils de l'empereur 
dans leurs régions reculées, accouraient, en poussant des 
cris de joie, pour le saluer à son passage. Ces Kirghises et 
ces Baskirs, curieux de voir le prince et désireux de lui 
présenter leurs hommages, étaient venus l'attendre à Oren- 
bourg, et leurs tentes de poil de chameau formaient un 
vaste camp autour de la ville. 

Le grand-duc héritier arriva, dans l'après-midi du 24 juin, 
à Orenbourg, et employa le reste de la journée à visiter 
les établissements publics, la Douane, la Cour de com- 
merce, l'hôpital et la cathédrale. Le lendemain, il alla se 
promener dans le camp des Kirghises et des Baskirs, qui se 
prosternaient sur ses pas, et il prit plaisir à être spectateur 
de leurs courses de chevaux et de leurs exercices d'équi- 
tation. 

Le 26, il alla visiter la fameuse mine de sel gemme 
d'Iletsk, située à seize lieues d'Orenbourg, au milieu des 
steppes, et il ne craignit pas de descendre dans cette mine 
profonde. Il partit d'Orenbourg, le 27 juin, et arriva de nuit 



— 377 — 
à Ouralsk, capitale des Cosaques de l'Oural. Après sa vi- 
site ordinaire aux établissements publics de cette grande 
ville encore peu civilisée, il ne refusa pas d'assister aux 
différents genres de pêche dans le fleuve de l'Oural, ces 
pêcheries étant la principale occupation des gens du pays 
et l'unique source de leur richesse. 

Parti d'Ouralsk le 29 juin, il traversa, sans s'y arrêter, 
les villes de Bouzoulouk, de Bougoulma et de Tchistopol, 
et arriva, après trois pénibles journées de route, à Kasan, 
où il devait rester deux jours. 

Ce n'était pas assez pour voir les monuments et les éta- 
blissements publics que renferme cette vieille cité, brûlée 
par Pugatscheff et reconstruite par Catherine II; il y passa 
quarante-huit heures et il en partit, le 5 juillet, pour Sim- 
birsk, en faisant seulement une courte station à Bouïnsk. 

Son arrivée à Simbirsk coïncidait avec la grande foire 
annuelle qui s'y tient au mois de juillet et qui y amène une 
énorme affluence de marchands et de marchandises. Il quitta 
cette ville commerçante, le 7 juillet, pour aller dîner à 
Syzrane et coucher à Khvalinsk. 

En changeant de chevaux au village de Klutchitschy, il 
avait trouvé le maître de la Cour, Pérowsky, vice-président 
du département des apanages, qui l'attendait pour lui faire 
les honneurs de toutes les dépendances de son départe- 
ment, et qui ne lui fit pas grâce de la visite d'un magasin 
ni d'un bâtiment d'exploitation. Le césarévitch n'échappa 
point sans peine à cette contrainte, qui était bien faite pour 
l'empêcher de prendre intérêt à la question des apanages, 
et le jour suivant, afin de reprendre sa liberté, il alla visiter 
les colonies allemandes établies sur le Volga, près de la 
ville de Volgsk, en face de Saratow. 

Il était dans cette ville, le 8 juillet, et il n'eut pas trop 



I 

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— 378 — 
d'un jour entier pour en visiter les antiquités et les monu- 
ments. De Saratow, il voulait aller coucher à Penza, et il 
ne descendit de voiture qu'un moment à Pétrowsk pour 
visiter le Kremlin bâti par Pierre le Grand. 

Les pluies, tombées depuis trois jours, avaient gâté les 
chemins et retardaient la marche de l'auguste voyageur, 
qui n'arriva que vers minuit à Penza. Il aurait désiré voir, 
en passant, l'endroit où son père avait fait une dangereuse 
chute de voiture l'année précédente, mais il eût fallu faire 
un long détour et subir un retard de quatre ou cinq heures 
pour se rendre à Tchembar, et il dut renoncer à cette es- 
pèce de pèlerinage que lui avait conseillé sa piété filiale. 
Il visita en détail la ville de Penza et ses établissements. 
Il ne manqua pas d'aller à la cathédrale, pour remercier 
Dieu d'avoir, dans l'accident du 6 septembre dernier, veillé 
sur les jours de l'empereur. Il se remit en route le 13 juil- 
let, et, quittant la grande route à Nijny-Lomow, où il avait 
dîné, il alla descendre à Bourtas, propriété du comte Wiel- 
horski. Le lendemain matin, avant de remonter en voiture, 
il parcourut avec plaisir les établissements agricoles de ce 
beau domaine, les haras et les bergeries de mérinos. 

Arrivé dans l'après-midi à Morschansk, où il dîna et où 
on lui fit remarquer le superbe moulin appartenant au 
comte Koutaïssoff, et qui moud annuellement cent mille 
tchetverts de grains, il repartit pour Tambow, où il arriva 
dans la soirée. Il parcourut avec intérêt cette ville, fondée 
par le tzar Michel Féodorovitch, pour arrêter les incursions 
des Tatars, et il en visita les établissements religieux et 
hospitaliers. De Tambow, il alla dîner à Kozlow, dans l'a- 
près-midi du 16 juillet, et s'arrêta en route, avant d'attein- 
dre Lipetsk, où il devait coucher, pour examiner avec un 
vif intérêt les retranchements en terre, qu'on y avait éle- 






— 379 — 

vés au dix-septième siècle , afin de défendre le pays contre 
les brigandages des Tatars. 

De Lipetsk, où il avait visité, en arrivant, l'établissement 
d'eaux minérales, il partit pour Voronèje, le 17, en passant 
par Ousmane. Il aurait voulu rester plusieurs jours dans 
cette vieille cité moscovite, toute pleine des souvenirs de 
Pierre le Grand, que n'ont pas effacés les trois ou quatre 
incendies qui consumèrent ses palais et ses monuments, 
mais il ne pouvait disposer que d'une seule journée. Il par- 
tit, pour Toula, le 19 ; rencontra sur sa route la ville de Za- 
donsk et celle d'Eletsk, où se fait le plus grand commerce 
de blé de la Russie, passa la nuit dans cette dernière ville, 
s'arrêta le lendemain à Yéfremow et à Bohoroditsk, et ar- 
riva, dans l'après-midi, à Toula. 

La visite des nombreux établissements publics que ren- 
ferme Toula eût suffi seule pour le retenir longtemps, mais 
il n'avait qu'une matinée à leur donner, et le reste de son 
temps fut consacré à l'inspection de la fameuse manufac- 
ture d'armes, créée par le tzar Pierre I er , et sans cesse aug- 
mentée et améliorée depuis par ses successeurs. Le césa- 
révitch, dans cet examen approfondi de tous les services 
de la manufacture, fit un cours complet d'armurerie. 

Le temps le pressait plus encore que la fatigue; il quitta 
Toula dans la matinée du 23, fit une pose à Alexine, pour 
voir les ruines de l'ancienne ville fondée par le grand-duc 
de Moscou, Michel Alexandrovitch, et arriva, dans l'après- 
midi, à Kalouga, qu'il se plut à parcourir, le soir même, en 
admirant la beauté et la richesse de cette ville, une des 
plus anciennes et des plus importantes de l'empire. Il visita, 
le lendemain, les principaux établissements, et se rendit au 
monastère de Saint-Laurent, situé hors de la ville, où l'é- 
vêque avait fixé sa résidence. 



■ 

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— 380 — 
Le lendemain soir, il se trouvait à Viazma. Son voyage, 
dans lequel il s'était occupé de préférence jusqu'alors de 
visiter les églises et les monastères, les établissements pu- 
blics et les manufactures, allait changer d'objet, en se rap- 
prochant des localités qui avaient été les témoins des évé- 
nements militaires de la guerre de 1812. Le soir même de 
son arrivée à Viazma, il parcourut les environs de cette 
ville, où s'étaient livrés divers combats entre les Russes et 
la grande armée de Napoléon, et reconnut les positions que 
l'armée russe avait défendues. Il partit, de grand matin, 
pour aller examiner la position du village d'Ousviate, à 
treize werstes de la ville de Dorogohouge, qui avait été 
aussi le théâtre de divers faits de guerre mémorables. 

L'aide de camp général Diakoff, gouverneur général de 
Smolensk, un des acteurs de cette sanglante campagne, 
était venu à la rencontre du césarévitch, pour lui servir de 
cicérone sur le champ de bataille de Lubino, que le prince 
alla parcourir, à cheval, avant de se rendre à Smolensk, où 
il arriva dans la soirée. Il ne manqua pas de visiter, comme 
partout ailleurs, les établissements de cette ville, qui n'é- 
tait pas encore relevée des désastres de 1812; mais il vi- 
sita surtout avec intérêt les anciennes murailles et la partie 
des remparts contre laquelle avaient été dirigés les efforts 
des Français dans le siège de cette ville qui fut alors in- 
cendiée et mise à sac. 

Le 28, le grand-duc fit une longue promenade dans la 
direction de Krasnoï, et alla vérifier sur le terrain les 
belles positions que l'armée russe avait voulu défendre 
depuis Korytnia jusqu'à Krasnoï. Le césarévitch, pour 
achever son inspection stratégique des champs de bataille 
de 1812, devait retourner à Kalouga, par une autre route. 

Il partit, à dix heures du matin, le 29 juillet, de Smo- 






— 381 — 

lensk; ne fit que traverser la ville de Roslavl, et passa la 
nuit à la station de poste d'Ostrovny; il put arriver, le len- 
demain, à Briansk, dans l'après-midi, et visiter en détail 
l'arsenal, les magasins et l'hôpital de cette ville forte; le 
jour suivant, il se leva de bonne heure pour assister à la 
fonte des canons dans l'arsenal, et il partit, avant midi, 
pour aller, par Karatchew et Bolkow, coucher à Bélew. 

Il y passa la matinée du 31 juillet, afin de visiter la mai- 
son dans laquelle était morte l'impératrice Elisabeth, veuve 
d'Alexandre I er , après avoir assisté à un service funèbre en 
l'honneur de cette auguste victime de la tendresse conju- 
gale. Cette maison, à laquelle se rattachaient ces touchants 
souvenirs, avait été convertie en un hospice, où vingt-quatre 
veuves, âgées et indigentes, étaient entretenues aux frais de 
l'Etat. Le prince alla voir aussi le jardin de l'hospice, où 
l'empereur Nicolas avait fait élever un monument à la mé- 
moire de la défunte impératrice. 

Le grand-duc héritier, étant arrivé dans la matinée à 
Koselsk, où la valeur des Russes s'était signalée au trei- 
zième siècle, put accepter l'invitation du conseiller Omé- 
lianska , maréchal de la noblesse du gouvernement de 
Kalouga, qui eut l'honneur de lui offrir à dîner dans son 
beau domaine de Podborky. Il se remit en route dans l'a- 
près-midi, traversa la ville de Pérémyschl, et arriva, vers 
cinq heures, à Kalouga. Il eut encore le temps et le cou- 
rage d'aller, à douze werstes de la ville, dans le village 
d'Avtchourino, voir les perfectionnements agricoles que le 
propriétaire Poltaratsky avait introduits dans la culture de 
ses terres. 

Le lendemain 2 août, le césarévitch se rendit à Malo- 
Yaroslavets, et s'y arrêta louguement pour examiner avec 
soin les lieux qui avaient été témoins d'événements mili- 






r 







— 382 — 
taires si remarquables; à neuf lieues plus loin, il visita le 
champ de bataille de Taroutino et le magnifique monument 
commémoratif que le comte Roumiantsoff y avait fait éle- 
ver. A huit werstes de là, il alla visiter un autre champ de 
bataille, près du village de Tchérischny, et il coucha cette 
nuit-là à Borowsk, où avait couché aussi Napoléon dans sa 
retraite de Moscou. Il voulut voir, le lendemain, la maison 
que l'empereur des Français avait occupée et sur laquelle 
planait encore l'ombre du grand capitaine, si fatalement 
inspiré dans cette guerre injuste contre la Russie. Il conti- 
nua sa route par Véréïa, et n'oublia pas d'aller visiter le 
tombeau du général Dorokhoff dans les caveaux de la ca- 
thédrale. Après avoir traversé Mojaïsk, il arriva, vers deux 
heures de l'après-midi, à Borodino, et parcourut immédiate- 
ment le champ de bataille, en commençant par la position 
que tenait le flanc gauche de l'armée russe; il voulut voir 
le village de Séménowskaïa, où l'action s'était concentrée 
pendant quelques heures; puis, il entra dans les retranche- 
ments, au centre desquels la veuve du général Toutchkoff 
a fondé le monastère Spaskoï, à la place même où son 
mari avait été tué dans le fort du combat; il rendit visite 
à cette noble veuve et revint coucher à Borodino. 

Le lendemain, il continua l'examen du champ de bataille ; 
il se rendit, par la route de Smolensk, au monastère de 
Kolotsk, et visita ensuite la position où s'appuyait le flanc 
droit de l'armée russe. Il étudiait le terrain, la carte à la 
main, et prenait des notes. 

Il retourna au monastère de Spaskoï et y assista à un 
service funèbre, en souvenir des braves qui étaient morts 
sur le champ de bataille de Borodino pour la patrie et pour 
l'empereur. Après la cérémonie, il se dirigea vers l'empla- 
cement de la batterie de Raïewsky, où l'on travaillait avec 



— 383 — 
activité au monument commémoratif, dont la première 
pierre avait été posée solennellement le 21 mai précédent, 
et il daigna mettre la main à la pose d'une des pierres de ce 
monument. 

Il revint à Borodino, après de nouvelles études sur 
le champ de la bataille, et partit dans l'après-midi; en 
passant près de Mojaïsk, il chercha sur le terrain l'indi- 
cation des mouvements de l'armée russe pendant sa re- 
traite sur Moscou, et il s'arrêta quelques heures au monas- 
tère de Lonjuitsk, où Napoléon avait fait aussi une station 
après la bataille. 

Le césarévitch, étant remonté en voiture, ne devait plus 
en descendre qu'à Moscou. Il rencontra, sur la route, un 
convoi de déportés qui s'en allaient en Sibérie, sous la con- 
duite de quelques soldats, et qui chantaient en marchant 
des psaumes et des hymnes religieux. Le prince donna 
ordre à son cocher d'arrêter un moment, et fit approcher 
le chef du convoi pour l'interroger sur les prisonniers qui 
lui étaient confiés. 

Ce chef était un vieil officier de police, qui avait fait plus 
de trente fois le voyage de Sibérie, à pied, pour y conduire 
des condamnés : aux questions que le grand-duc lui adressa, 
il ne put que répondre, en balbutiant, par des saluts réi- 
térés, car il ne comprenait ni le sens ni la portée de ces 
questions; mais il fut heureusement suppléé par un méde- 
cin allemand, nommé Haase, qui, par charité chrétienne et 
aussi par une espèce de monomanie philosophique et statis- 
tique, avait pris l'habitude d'accompagner, pendant quatre 
ou cinq jours, chaque convoi de prisonniers partant de 
Moscou pour la Sibérie. Le dévouement désintéressé de ce 
médecin philanthrope n'avait pas encore été récompensé. 
Les renseignements qu'il put fournir, au sujet des indi- 






- 384 — 
vidus qui composaient le convoi, intéressèrent beaucoup 
l'auguste voyageur. Ces individus, à l'exception de deux 
incendiaires et de deux assassins, qui étaient gardés à vue 
par les soldats et enchaînés l'un à l'autre, n'éprouvaient 
aucun regret de se rendre en Sibérie, où ils comptaient 
bien faire fortune en travaillant aux mines d'or; ils n'a- 
vaient commis que des vols de peu d'importance, et quel- 
ques-uns même étaient exilés, par leurs communes ou par 
leurs seigneurs, pour vice d'ivrognerie et de paresse. Les 
femmes de plusieurs d'entre eux avaient obtenu la permis- 
sion de les suivre et de s'établir avec leurs maris dans les 
domaines de la couronne en Sibérie. 

Haase demanda, de la part du césarévitch, aux condam- 
nés, s'ils se portaient bien, s'ils avaient besoin de quelque 
chose et s'ils étaient contents. Tous répondirent qu'ils se 
portaient à merveille, et que les bonnes âmes ne les lais- 
saient manquer de rien pendant la route. Deux ou trois 
seulement réclamèrent la permission de fumer, et reçurent 
de l'argent pour acheter du tabac. On leur annonça qu'à 
leur première étape ils assisteraient aux prières qui se- 
raient dites pour le grand-duc héritier et pour l'empereur. 
Us témoignèrent de leur satisfaction en poussant des hourras. 

— Monseigneur, dit Haase au grand-duc Alexandre, le 
moment n'est pas loin où la déportation en Sibérie ne sera 
plus une peine, car tous les jours il arrive des lettres de ce 
pays, dans lesquelles ceux qui l'habitent, et qui s'y trouvent 
bien, invitent leurs amis à venir les y rejoindre, pour s'en- 
richir au lavage des sables aurifères. 

Ce fut par suite de son entretien avec le césarévitch, que 
le docteur Haase obtint une décoration, avec le titre d'in- 
specteur général des condamnés à la déportation , dans le 
gouvernement de Moscou. 






CCXXXVII 



Le grand-duc héritier n'arriva pas avant minuit au Krem- 
lin de Moscou. 

Il était en parfaite santé, à la suite de ce long et pénible 
voyage, accompli sans danger et sans accident. Le lende- 
main, il songea d'abord à rendre grâces à Dieu, qui l'avait 
visiblement protégé, et en sortant du palais, il se rendit, 
à pied, à la cathédrale de l'Assomption. 

Le métropolitain Philarète, revêtu de ses habits pontifi- 
caux et entouré de son clergé, le reçut, au bruit des clo- 
ches sonnant en joyeux carillon, et lui adressa cette noble 
et touchante allocution, que le prince écouta, tête nue 
avec recueillement, avec émotion : 

« Prince, ton arrivée, comme l'aurore du soleil de la 
Russie, nous est toujours chère : mais, cette fois, elle fait 
naître de nouvelles considérations, de nouveaux sentiments, 
de nouvelles pensées. 

« C'est avec une joie particulière que nous venons à ta 
rencontre, après un voyage dans lequel tu as parcouru 
même une autre partie du monde, sans sortir d'une seule 
et même patrie, car notre cœur t'avait suivi avec anxiété 
dans ta course si précoce, si éloignée, si rapide. 



vu 



25 




— 386 — 

« Mais quelle pensée a dicté ce voyage ? La trouverions- 
nous dans ce mot d'un ancien sage : « La sagesse s'accroît 
« en parcourant le monde? » Tu es appelé à hériter de 
cette sagesse, qui embrasse le plus vaste des empires de la 
terre, et la prévoyante sollicitude de l'auguste Auteur de 
tes jours a voulu que la Russie entière te servît d'école, 
pour le développement de cette sagesse, dont tu as reçu les 
préceptes près de Lui. 

« Quels en sont les résultats? En parcourant la Russie, 
tes pas ont été plus loin qu'aucun de ses monarques; tu 
recueilles par toi-même, ou tu vérifies ou accrois la con- 
naissance de ses forces, de ses ressources, de ses besoins. 
Quels heureux fruits ne doit-elle pas en attendre? 

« Maintenant, tes regards observateurs sont tournés sur 
cette antique capitale. Une pensée profonde t'amène ici, 
aux pieds de la Divinité qui dirige les souverains, et dans 
le sein de laquelle reposent, dignes d'une éternelle mé- 
moire, tes ancêtres, objets de ses bénédictions. Ici surtout, 
tu touches au cœur de la Russie, à sa force vitale, qui 
consiste dans son amour héréditaire pour ses monarques 
héréditaires, sentiment, qui, de nos jours et dans les siècles 
passés, a triomphé de tant de forces ennemies; tu la vois, 
cette force, dans les libres élans de sa joie, dans ces flots 
de peuple qui se pressent autour de ta personne, dans ces 
regards animés par l'enthousiasme , dans ces cris de 

triomphe ! 

« Que l'amour des Russes te rende légère la tâche que 
t'impose l'amour pour la Russie ! 

« Et lorsque tu retourneras auprès de ton père, objet 
de ton amour et du nôtre, dis-lui que la Russie sait ap- 
précier sa prévoyante sollicitude pour elle; dis-lui que 
nous le bénissons pour nous-mêmes et pour nos descen- 






— 387 — 
dants, et enfin, que nous demandons au Ciei que les géné- 
rations à venir croissent et mûrissent sous ses yeux et les 
tiens, afin que vos noms soient bénis par elles, "comme par 



nous. » 



Le césarévitch se reposa des fatigues de son voyage, en 
consacrant ses journées à visiter les nombreux établisse- 
ments publics de Moscou, et partout, sur son passage, dans 
les rues et dans les promenades, il se voyait entouré des 
témoignages les plus sympathiques de l'affection des habi- 
tants, pour l'héritier présomptif de la couronne. 

Le moment était venu où la famille impériale allait quit- 
ter Tzarskoé-Sélo. Les ministres en congé, de retour à Saint- 
Pétersbourg, avaient repris leur poste et leurs fonctions, 
excepté le comte Ouvarofi", qui venait de remettre au comte 
Protassoff, premier procureur du Saint-Synode, la direc- 
tion intérimaire du ministère de l'instruction publique, 
pendant sa tournée d'inspection dans les provinces méri- 
dionales. L'empereur, avant son départ, avait pourvu à 
toutes les affaires urgentes, signé une foule de nominations 
dans l'armée, ajouté quelques nouveaux membres au Con- 
seil de l'Empire et au Conseil prive, désigné des fonchon- 
iimres pour remplir les places vacantes dans la haute admi- 
nistration; en un mot, comme il le dit lui-même, mis les 
choses en si bon ordre et en tel état, qu'il pouvait s'ab- 
senter durant trois ou quatre mois, sans crainte de laisser 
en souffrance une seule affaire sérieuse. 

Le 12 août, il accompagna, jusqu'à certaine distance de 
Tzarskoé-Sélo, l'impératrice, qui devait se rendre à Mos- 
cou avec la grande-duchesse Marie, pour y retrouver le cé- 
sarévUch, et il revint seul, dans l'après-diner, à Gatchina, 
dou d partit le soir môme, en compagnie de ses deux 



WL 



— 388 — 

aides de camp généraux Alexandre Benkendorff et Adler- 
berg. 

Le jour suivant, à deux heures de l'après-midi, il s'ar- 
rêtait à deux werstes de la ville de Pskow, pour inspecter 
les travaux de construction de l'hôtel des états-majors de 
la deuxième division de grenadiers; puis, étant remonté en 
voiture, il alla descendre à la cathédrale de Pskow, au mi- 
lieu des joyeuses acclamations du peuple. Il reçut ensuite 
le corps des marchands de la ville, qui lui présentèrent le 
pain et le sel. Après le dîner, auquel avaient été invités 
les chefs militaires et les autorités civiles, il visita les éta- 
blissements publics et passa en revue quatre bataillons 
d'infanterie de réserve. Il se remit en route à sept heures 
du soir, voyagea toute la nuit et tout le jour, afin d'arriver 
à Dunabourg, vers cinq heures de l'après-midi. 

11 put ainsi, dans la soirée, inspecter le nouvel arsenal, 
le magasin des vivres et la forteresse, où s'exécutaient de 
grands travaux. Le lendemain , il passa en revue la 
deuxième division d'infanterie et voulut revoir les travaux 
de la forteresse, sans oublier l'hôpital militaire. Il avait 
invité à dîner tous les généraux et tous les officiers supé- 
rieurs des régiments cantonnés à Dunabourg. Au sor- 
tir de table, suivi de ses convives, il alla visiter les ambu- 
lances des régiments et parcourir le camp, au moment où 
les soldats prenaient leur repas du soir. Il goûta leur 
soupe, et il la fit goûter à tous ceux qui l'entouraient. 

— On ne dira pas, s'écria-t-il gaiement, que cette soupe 
avait été préparée pour«ous : elle est fort bonne, n'est-ce 
pas, Messieurs? Mais il est bien juste que cette soupe-là 
soit accompagnée d'un toast en mon honneur. 

Et il ordonna de distribuer une demi-ration d'eau-de-vie 
à chaque homme. Tout le camp éclata 



joy< 



— 389 — 
Le lendemain, il désira retrouver sous les armes la 
deuxième division d'infanterie, dont il avait été si satisfait 
la veille, et il la fit exercer sous ses yeux, ainsi que le ba- 
taillon de sapeurs des grenadiers. A midi, il partit pour 
Kowno et y arriva dans la nuit. 

Il était sur pied, de bon matin, pour passer en revue les 
troupes du premier régiment d'infanterie. Cette belle revue 
n'eut pas moins de succès (pie la précédente. Le feld-maré- 
chal Paskewitch était arrivé avec son état-major et les gé- 
néraux qui commandaient l'armée de Pologne. Ils dînèrent 
avec l'empereur et raccompagnèrent au camp établi sous 
les murs de Kowno. 

Le 18 août, fête de la Transfiguration, l'empereur re- 
tourna au camp, pour assister à la parade en tenue d'Église 
et à la messe militaire. Rentré en ville, il visita l'hôpital 
temporaire des troupes et les ambulances. Il alla visiter 
aussi la Pension des demoiselles nobles polonaises, où une 
jeune élève lui adressa un compliment en russe : il donna 
des boucles d'oreilles en diamants à cette élève, et une 
somme de 3,000 roubles à l'institution. 

Les trois jours suivants virent se renouveler les parades, 
les exercices et les manœuvres du premier corps d'infante- 
rie, les visites au camp et les dîners offerts aux généraux 
présents à Kowno. Chaque soir, la ville était illuminée. 

Le 21 août, à midi, l'empereur partit pour Wilna, et ar- 
riva, le lendemain soir, dans cette ville, dont toute la po- 
pulation s'était portée à sa rencontre, malgré l'heure avan- 
cée, pour le saluer d'acclamations de bienvenue. L'empereur 
commença la journée du 22, par se rendre à la cathédrale 
grecque orthodoxe, pour y faire ses dévotions; il alla en- 
suite à la cathédrale catholique, où l'évêque, à la tète de 
son clergé, le reçut en grande pompe. Après l'inspection 









& 



— 390 — 

de la citadelle et de l'hôpital militaire, l'empereur reçut 
les généraux et les officiers, les fonctionnaires civils, la no- 
blesse et le clergé ; il visita ensuite les établissements d'in- 
struction, de charité et d'utilité publique, entre autres 
l'Académie médico-chirurgicale, l'Académie ecclésiastique 
catholique, l'hospice des Sœurs de la Miséricorde et la Pen- 
sion noble. Il se montra satisfait de l'ordre qui régnait 
dans tous ces établissements. 

Le maréchal Paskcwitch n'avait pas suivi l'empereur à 
Wilna, mais beaucoup de généraux avaient obtenu la per- 
mission de l'accompagner; il avait, en outre, auprès de 
lui, les gouverneurs civils et les maréchaux de la noblesse 
des gouvernements de Wilna, de Grodno, de Biélostock et 
de Minsk. 

L'empereur ne pouvait séjourner dans toutes les villes 
qu'il traversait : à Minsk, il ne fit (pie descendre à la ca- 
thédrale, pour y prier; à Bobruisk, où il était arrivé dans la 
nuit du 26, il resta un jour entier pour se reposer, mais 
néanmoins il passa en revue une division du deuxième 
corps d'infanterie, inspecta les travaux de fortifications, 
reçut à sa table les commandants de régiments, et finit la 
journée par une visite à l'hôpital militaire. Il ne quitta Bo- 
bruisk, qu'après avoir passé une seconde revue, et parcouru 
le camp qui s'étendait aux alentours de la ville. 

Partant pour Kiew dans l'après-midi du 27, il ne s'ar- 
rêta qu'un instant à Tchornichow, pour ses dévotions à la 
cathédrale, et en arrivant à Kiew, vers neuf heures du 
soir, il alla descendre au monastère des Catacombes, où le 
métropolitain de Moscou, Mgr Philarète, était venu le re- 
cevoir. Il y entendit la messe, le lendemain, fête de l'As- 
somption* Après la messe, il passa en revue le troisième 
corps d'infanterie et visita ensuite la cathédrale de Sainte- 



— 391 — 
Sophie, le monastère de Saint-Michel et l'arsenal. Il par- 
courut la ville dans l'après-midi et recueillit partout, sur 
son passage, l'expression du respect et de l'amour de ses 
sujets. 

La matinée du 30 fut consacrée aux manœuvres du cin- 
quième corps d'infanterie, après lesquelles Nicolas visita 
les fortifications, les hôpitaux militaires et les établisse- 
ments d'instruction publique. Il partit, le soir même, pour 
Vozncssensk, où il devait être rendu, comme il l'avait an- 
noncé, dans l'après-midi du 31 août. 

Déjà, de tous les points de la Russie et de l'Allemagne, 
accouraient d'illustres personnages qui avaient été nomi- 
nativement invités aux fêtes militaires de Voznessensk. Les 
princes Auguste et Adalbert de Prusse avaient passé par 
Varsovie, le 25 août, se dirigeant vers le gouvernement de 
Nicolaïcw. Le duc Bernard de Saxe-Weymar et le prince 
Guillaume son fils, venus d'abord à Saint-Pétersbourg ren- 
dre visite à la famille impériale, y avaient trouvé le prince 
Frédéric de Wurtemberg, frère de la grande-duchesse Hé- 
lène, et s'étaient mis en route avec lui pour Voznessensk. 

La grande-duchesse Hélène et le grand-duc Michel n'a- 
vaient pas tardé à les suivre. 

L'impératrice et sa fille la grande-duchesse Marie, arri- 
vées à Moscou le lo août, avec le césarévitch qui était allé 
à leur rencontre jusqu'à la seconde station de poste, y 
avaient passé six jours, au palais de Nicolaïewsky, et cha- 
que jour ils avaient visité ensemble quelques-uns des nom- 
breux établissements de bienfaisance placés sous la direc- 
tion immédiate de l'impératrice. La population ne se las- 
sait pas de les attendre à leur sortie et de leur faire 
cortège, en leur donnant des marques de vive et respec- 
tueuse sympathie. 






— 392 — 

Le 20 août, veille de leur départ, les augustes hôtes de 
Moscou avaient honoré de leur présence l'Exposition de 
la Société des amateurs d'horticulture. Le prince Galit- 
syne et le comte Pierre Tolstoï, président et vice-président 
de cette Société, leur firent les honneurs de l'Exposition et 
leur présentèrent les élèves de la nouvelle École d'horti- 
culture, au milieu du parterre et des superbes orangeries 
créés sur un terrain qui était encore en friche deux an- 
nées auparavant. 

Le 21, l'impératrice et la grande-duchesse Marie parti- 
rent pour Voronèje; le grand-duc héritier, pour Vladimir. 
L'impératrice et sa fille, qui s'étaient arrêtées pour déjeu- 
ner à Zaraïsk, où le prince Pierre Wolkonsky, ministre de 
la maison de l'empereur, leur avait présenté ses hommages 
comme maréchal de la noblesse du district, arrivèrent à 
Riazan, vers cinq heures du soir; elles vinrent descendre à 
la cathédrale, où l'archevêque Gabriel les reçut avec les 
honneurs accoutumés; puis, elles se rendirent à la maison 
du conseiller Rumine, où elles devaient prendre résidence 
pendant leur séjour. 

Une foule immense stationnait devant cette maison et 
remplissait l'air de joyeuses acclamations, qui redoublèrent, 
quand l'impératrice et la grande-duchesse se montrèrent 
sur le balcon. 

Après quelques instants de repos, l'impératrice, accom- 
pagnée du prince Pierre Wolkonsky et du gouverneur civil 
de Riazan, alla visiter, avec sa fille et les personnes de sa 
suite, l'Exposition des produits de l'industrie du gouverne- 
ment de Riazan. Elle daigna ensuite se rendre à la belle 
maison de campagne du conseiller Rumine, où la noblesse 
du pays avait préparé la splendide réception qu'on voulait 
lui faire. Ce n'étaient que tentures de toiles d'or et d'argent, 



— 393 — 
que trophées et guirlandes de fleurs. A la tombée de la 
nuit, de magnifiques illuminations dessinèrent des palais 
féeriques, où brillaient en traits de feu les chiffres de l'im- 
pératrice, mêlés à d'ingénieux emblèmes. 

Dans la soirée, l'impératrice et la grande-duchesse reçu- 
rent les hommages de l'archevêque et de son clergé, des 
fonctionnaires civils et militaires et de la noblesse, parmi 
lesquels avaient été choisis les convives de la table impé- 
riale. L'impératrice, à son grand regret, n'avait pas le temps 
de visiter les établissements de bienfaisance et d'éducation; 
mais elle permit que les élèves de la Maison d'amour du 
travail lui offrissent quelques petits ouvrages de leurs mains. 
Elle ne se borna pas à laisser des marques de munificence 
à cette maison hospitalière : elle remit à l'archevêque et 
au gouverneur civil une somme considérable, en les priant 
de la distribuer aux indigents. 

La grande-duchesse Marie avait été frappée du costume 
élégant et pittoresque des paysannes de Riazan ; sur son 
désir, on en fit venir quelques-unes, dont elle examina de 
près l'habillement et qu'elle renvoya bien récompensées 
du petit dérangement qu'elle leur avait causé, leur dit-elle 
avec une grâce charmante. 

Le lendemain, 23 août, l'impératrice autorisa la supé- 
rieure du couvent de femmes de Riazan, à lui offrir un pain 
bénit, et les corporations de marchands, à lui présenter le 
pain et le sel, de concert avec les bourgeois et les yamt- 
chiks; elle monta en voiture vers dix heures du matin, et 
la population, qui l'avait accompagnée en l'acclamant jus- 
qu'à ce que la voiture eût disparu, revint en masse dans la 
cathédrale pour demander à Dieu de veiller sur l'auguste 
voyageuse. 

Au reste, le service du département des voies de com- 



pi 









— 394 — 
munication avait envoyé en avant une escouade de terras- 
siers chargés de réparer les routes en mauvais état, que 
l'impératrice allait suivre en se rendant à Varsovie. 

Sa Majesté avait diné au village de Souïsk; elle alla 
coucher à Riajsk, chez le marchand Marozoff, maire de la 
ville, qui vint, à la tête des bourgeois, lui offrir le pain et 
le sel. Elle arriva, l'après-midi du 25 août, a Voronèje, 
toujours escortée par le prince Pierre Wolkonsky, et s'ar- 
rêta d'abord, avec la grande-duchesse, à la cathédrale du 
monastère de Saint-Mitrophane, où l'archevêque Antoine 
lui fit une réception solennelle. 

Cette pompe, ces honneurs n'avaient pas répondu à la 
disposition mélancolique de son âme; car, deux heures 
plus tard, elle revenait incognito, avec sa fille, au monas- 
tère, et là, dans l'église déserte, à la lueur des lampes 
du sanctuaire, elle déposait ses ferventes prières au pied de 
l'autel où sont les reliques vénérées de saint Mitrophane. Le 
lendemain, à onze heures du matin, elle entendit la messe, 
avec toute sa suite, et, après le service divin, elle déploya 
elle-même, sur la châsse contenant les reliques du saint, 
une riche couverture de brocart, tandis que la grande- 
duchesse étendait devant l'autel un tapis brodé de ses pro- 
pres mains. 

Dans la journée, eut lieu la réception des dames, des 
fonctionnaires civils et militaires, des maréchaux, de la 
noblesse et des marchands notables. Cette réception fut 
suivie du baise-mains et d'un diner de gala, auquel étaient 
invités les principaux personnages de la ville et du gou- 
vernement de Voronèje. L'impératrice assista aux vêpres 
dans l'église du monastère. 

Son séjour à Voronèje eut tout le caractère de l'accom- 
plissement d'un vœu de dévotion. Elle resta un jour de 



— 395 — 
plus, cédant aux instances de l'archevêque qui l'y retint 
jusqu'au 28 août : elle renouvela plusieurs fois ses pieuses 
stations au monastère de Saint-Mitrophane, et elle visita 
le couvent de femmes et plusieurs églises. 

La foule était assemblée, jour et nuit, autour du palais de 
Pierre le Grand, quelle habitait : tous attendaient là des 
heures entières pour la voir paraître Un instant aux fenê- 
tres. Chaque soir la ville était illuminée. 

L'impératrice et la grande-duchesse Marie quittèrent 
Voronèje, enchantées de l'accueil qu'on leur avait fait, pour 
se rendre directement à Voznesscnsk. 

Le grand-duc héritier, qui devait y arriver le même 
jour et presque à la même heure, avait eu à faire encore 
une assez longue tournée dans les provinces du centre. Il 
était arrivé, le soir du 21 août, à Vladimir, et il avait con- 
sacré le jour suivant à parcourir cette ancienne \ille, dont 
l'histoire, semée de terribles désastres, se rattache à celle 
des premiers grands-ducs de Russie ; il visita les établisse- 
ments publics et surtout la cathédrale de l'Assomption, 
bâtie au douzième siècle, et deux fois brûlée par les Tatars, 
la cathédrale de Dmitri de Salonne et le célèbre monas- 
tère de Youry, dédié à saint Georges. 

Il prit beaucoup d'intérêt à examiner le petit musée de 
la cathédrale de l'Assomption, où l'on conserve les man- 
teaux des premiers grands-ducs, les costumes des souve- 
rains russes au moyen Age, et des armures complètes de 
ces époques reculées. 

Il traversa, dans la journée du 23, les villes de Kourow, 
Yiaznikow, Gorokhovets et Gorbatow, pour arriver à Nijny- 
Novogorod fort avant dans la nuit, et passa deux jours en- 
tiers dans cette antique capitale de la Russie, pleine de 
souvenirs et de monuments historiques. 




— 396 — 

Il commença par faire une visite à la cathédrale de 
Sainte-Sophie, aux sépultures des grands-princes russes, 
et au tombeau de Minine, où tous les Russes orthodoxes 
viennent apporter leurs prières en pieux pèlerinage. Il exa- 
mina en détail le Kremlin, bâti par le grand-duc Vladimir, 
au douzième siècle, les plus anciennes églises, les vieux pa- 
lais, les boutiques et les magasins de la célèbre foire qui 
proteste seule contre la décadence de Nijny-Novogorod. 

Le 26 août, il ne fit qu'une courte station à Mourom, 
dont l'antiquité remonte au delà du dixième siècle, et il 
vint coucher à Melenka. Le lendemain, après avoir en- 
tendu la messe dans la cathédrale de cette ville qui n'a 
rien d'important que son industrie, il partit de bon matin, 
traversa, dans la journée, la ville de Kassimow, et arriva le 
soir à Riazan, que l'impératrice avait quitté depuis quatre 
jours. Le 28 août, il reçut les hommages du clergé, 'des 
autorités civiles et militaires, de la noblesse et des cor- 
porations des marchands. 

Le maréchal de la noblesse du gouvernement de Riazan 
lui annonça que la noblesse avait formé le projet de fonder 
à ses frais une école de cent enfants pauvres, et le pria de 
vouloir bien prendre sous sa protection cet établissement, 
qui porterait le nom d'École d'Alexandra, en mémoire du 
séjour de l'impératrice à Riazan. 

Le grand-duc, après une prière dans la cathédrale, 
passa en revue une division du quatrième corps d'infanterie, 
visita les établissements publics, et honora de sa présence 
la fête brillante que lui offrit la noblesse du gouvernement 
de Riazan. Il partit, le 29, au matin, en laissant des marques 
de sa bienfaisance aux indigents de la ville : ce qui déter- 
mina la noblesse à voter pour le même objet une somme 
de 5,000 roubles. 






— 397 — 
Le prince traversa, dans la journée, les villes de Zaraïsk 
et de Yenew, où il ne s'arrêta que quelques moments pour 
recevoir les félicitations de ces deux villes commerçantes. 
Arrivé dans la nuit à Toula, il en repartit, dès le matin, 
pour Orel, cette ville marchande qui fut, au dix-septième 
siècle, le théâtre de combats continuels entre les Russes et 
les Polonais. 

Le grand-duc héritier continua sa route, sans se hâter, 
à travers les gouvernements de Koursk, de Poltava et 
d'Ekatherinoslaw, s" arrêtant dans les principales villes et 
visitant avec soin les établissements publics, de manière à 
pouvoir être, le o septembre, à Voznossensk. 

L'empereur s'y trouvait depuis le 29 août ; il avait voulu 
s'assurer, par ses propres yeux, que ses ordres avaient été 
exactement remplis et que tout était prêt pour les fêtes 
militaires qu'il devait offrir à ses illustres invités. 

La petite ville de Voznessensk n'avait rien par elle-même 
qui pût motiver le choix qu'on en a\ait fait pour servir de 
centre à ces fêtes brillantes, qui allaient réunir un si grand 
nombre de princes et de généraux étrangers, ainsi qu'une 
énorme foule de curieux venus de cinquante lieues à la 
ronde. Cette ville, ou plutôt ce village, situé sur le Boug, 
a trente-cinq lieues d'Odessa, n'aurait pas suffi pour loger 
la moitié des personnes que la curiosité y attirait de toutes 
parts; mais on avait construit, aux portes de Voznessensk, 
toute une ville en bois, destinée a disparaître avec les cir- 
constances qui l'avaient fait sortir de terre, et capable 
de fournir un abri a quinze cents habitants temporaires. 

On avait, en outre, comme au temps de Catherine 11, 
élevé des palais, des salles de bals et de spectacle, des arcs 
de triomphe et des monuments d'architecture, qui n'étaient 
que des charpentes couvertes de toiles peintes, mais qui 






■P"^ 



— 398 — 
n'en avaient pas moins un aspect imposant ; il y avait aussi 
des promenades grandioses, avec des jardins, des fontaines 
et des statues. Toute cette décoration architecturale sem- 
blait être l'œuvre de quelque magicien qui l'aurait créée 
d'un coup de baguette. 

Le général de cavalerie comte de Witte, chef des colo- 
nies militaires de l'Ukraine, avait le commandement de 
toutes les troupes réunies au camp de Voznessensk : c'était 
lui qui avait eu l'idée de ce camp et qui l'avait fait agréer 
par l'empereur; c'était lui qui avait rassemblé plus de qua- 
tre-vingt mille hommes dans une localité où d'immenses 
plaines se prêtaient merveilleusement à tous les mouve- 
ments stratégiques qu'on voudrait exécuter. 

La cavalerie, qui ne comptait pas moins de quarante 
mille chevaux, avait dressé ses tentes sur les rives du 
Boug, et sa ligne, coupée ça et là par quelques bouquets 
d'arbres, occupait un espace de plus de quatre lieues. Le 
camp de l'infanterie, établi sur un plateau qui dominait la 
ville au nord-est, couvrait un terrain qui n'avait pas moins 
de cinq werstes de longueur. Cette infanterie se composait 
de vieux soldats en congé illimité, au nombre de vingt- 
cinq mille hommes : le reste appartenait à l'artillerie et au 
génie, avec un matériel de deux cents bouches à feu. 

Le lendemain de son arrivée au camp, l'empereur passa 
en revue toute la cavalerie et toute l'artillerie. Trois cent 
cinquante escadrons de cavalerie, avec cent quarante- 
quatre pièces de canons, étaient rangés, sur cinq lignes, 
dans cette plaine de Voznessensk, qui, malgré son éten- 
due, semblait à peine assez vaste pour le déploiement de 
cette masse de troupes. L'empereur, suivi de son état-ma- 
jor, qui comprenait plus de cent cinquante généraux, par- 
courut au galop les cinq lignes de cavalerie, en saluant 






— 399 — 
chaque régiment; de joyeux hourras répondaient à ce salut. 
Un autel avait été dressé en avant de la première ligne; 
tous les étendards des régiments furent placés en tête, et 
le clergé entonna le Te Deum, au milieu du plus profond 
sdence. Ensuite les troupes défilèrent dans le plus bel 
ordre devant l'empereur. 

Après le défilé, on fit Fessai d'une nouvelle manœuvre, 
qui réussit parfaitement : le corps de dragons, s'étant rangé 
en bataille sur une seule ligne, se mit en mouvement au 
grand galop; tout à coup les dragons, quittant leurs che- 
vaux, formèrent huit bataillons d'infanlorie, et cette infan- 
terie .mprovisée manœuvra comme de vieux fantassins. 

Le lendemain eut lieu la revue de l'infanterie, composée 
de douze baladions de réserve du cinquième corps, et de 
seize bataillons, avec trois compagnies d'artillerie, fournis 
par des soldats en congé illimité, qu'on avait fait venir de 
huit gouvernements voisins. 

Les invités russes et étrangers arrivèrent, la plupart, dans 
la journée du 31 août; les princes de Prusse furent les 
premiers au rendez-v eus. Ils étaient accompagnés du jeune 
pnnee Maximilien, duc de Leuchtenbeig, fils du prince 
Eugène et neveu du roi de Bavière. 

Ce prince, âgé de vingt ans à peine, s'était fait aimer et 
apprécier dans toutes les cours d'Allemagne, malgré les 
antipathies et les préjugés qui s'attachaient au nom et au 
souvenir de Napoléon. Sa jolie figure, son air noble, ses 
manières élégantes, sa brillante éducation, son excellente 
nature, lui gagnaient tous les cœurs et le dislinguaient 
partout entre les princes allemands, ses parents "et ses 
amis. 11 avait désiré être invité aux fêtes de Voznessensk, 
et les princes de Prusse s'étaient chargés de lui faire adres- 
ser une invitation. 






■ 



Wa 



— 400 — 

Il fut présenté, par eux, à l'empereur Nicolas, qui l'ho- 
nora du plus bienveillant accueil, en lui disant : 

— J'ai beaucoup entendu parler de vous à Berlin, où 
vous avez laissé les meilleurs souvenirs. J'espère que vous 
me ferez le plaisir de venir nous voir à Saint-Pétersbourg; 
au reste, l'impératrice vous en priera elle-même. 

Le grand-duc Michel arriva, de son côté, avec le prince 
Frédéric de Wurtemberg, le duc Bernard de Saxe-Weymar, 
et le prince Guillaume, son fds, tandis que l'archiduc Jean 
d'Autriche venait de Vienne. 

La plupart des souverains de l'Europe s'étaient fait re- 
présenter par leurs ambassadeurs ou par des délégués en 
mission spéciale : on remarquait ainsi le comte deFicquel- 
mont, ambassadeur d'Autriche, le mouskir Achmet-Pacha, 
ambassadeur du sultan; le roi de Suède avait envoyé son 
aide de camp, le comte de Lilienkrautz ; le roi de Bavière, 
le colonel comte Paumgmarten; le roi de Wurtemberg, le 
major comte de Lippe. 

Quant aux notabilités russes, elles étaient si nombreuses, 
qu'on ne pouvait douter de leur empressement à se grou- 
per autour du tzar, dans une circonstance où l'honneur na- 
tional semblait intéressé à mettre en évidence la force et 
la grandeur de la Russie. Là se trouvaient réunis le feld- 
maréchal prince Wittgenstein, le feld-maréchal Paskewitch 
Erivansky, prince de Varsovie, le ministre de la Maison de 
l'empereur, Pierre Wolkonsky, le vice-chancelier comte de 
Nesselrode, et tous les hauts dignitaires de l'Empire. 

La série des exercices et des manœuvres militaires com- 
mença le 1 er septembre, quatre jours avant l'arrivée de 
l'impératrice. 

Les premières furent exécutées, sur une étendue de 
quatre lieues., par quatre corps de cavalerie avec leur artil- 



— 401 — 
lerie. L'empereur arriva vers dix heures et prit Je comman- 
dement des troupes, qui avaient pour objectif la ville de 
Voznessensk, et qui en simulèrent l'attaque. L'avant-garde 
se mit en marche dans la direction de la ville; des colonnes 
de grosse cavalerie et de cavalerie légère la suivaient : 
bientôt quatre-vingts pièces d'artillerie à cheval ouvrirent 
le feu, et les cuirassiers firent de brillantes charges en 
front découvert et en colonnes; l'action se termina par un 
mouvement rapide des dragons, qui s'approchèrent de la 
ville, en faisant des feux roulants. 

Le lendemain, on exécuta, en présence de l'empereur, 
différents exercices à feu : des buts avaient été placés à 
distance pour l'artillerie et la mousqueterie. Le corps de 
dragons était disposé en colonnes épaisses, avec l'artillerie 
sur les flancs; l'artillerie se porta rapidement en avant et 
ouvrit le feu, d'abord à boulets, et ensuite à mitraille. Les 
régiments de dragons se formèrent à la hâte en ordre de 
bataille, et firent plusieurs décharges en tirant à balles par 
rangs. L'empereur parcourut les buts et constata la justesse 
du tir. 

Les dragons étant retournés au camp, l'empereur s'ap- 
procha subitement de la division des pionniers et fit sonner 
le boute-selle : aussitôt les pionniers furent sur pied et dé- 
filèrent avec leurs équipages, en exécutant divers exer- 
cices particuliers à leur arme. La journée finit par une vi- 
site d'inspection au camp de la cavalerie. 

Le 3 septembre étant l'anniversaire du couronnement de 
l'empereur et de l'impératrice, les exercices militaires fu- 
rent suspendus. Seulement, l'empereur se rendit au camp 
de l'infanterie, avec tous ses hôtes et tous ses généraux, 
pour assister à la messe en tenue d'Église. 

A quatre heures, il y eut grand dîner des invités, au pa- 
ra 26 












— 402 — 
lais impérial; après le repas, l'empereur, avec une suite 
nombreuse, alla visiter les haras des régiments colonisés. 
Le soir, la ville fut illuminée, et sur la place qui fait face 
au palais, les trompettes de la cavalerie, les tambours et 
les musiciens de l'infanterie, au nombre de plus de quinze 
cents, exécutèrent l'hymne national russe. 

Le lendemain, toute la cavalerie était commandée pour 
faire la petite guerre en tirant à poudre. On sonna la géné- 
rale, à dix heures du matin, dès que l'empereur fut arrivé 
sur le terrain. Aussitôt les cavaliers montèrent à cheval, et 
dans l'intervalle de quelques minutes, se formèrent en co- 
lonnes et se mirent en mouvement. On établit des batteries 
qui ouvrirent le feu. Toute la ligne de bataille se porta en 
avant, et l'artillerie se mit en marche. Alors les divisions 
de cuirassiers, se faisant jour entre les créneaux qu'on 
avait réservés dans la ligne de bataille, se formèrent par 
escadrons et firent plusieurs charges à front déployé. En- 
suite, les dragons, qui étaient restés jusque-là immobiles 
en réserve, passèrent à travers les deux lignes et se for- 
mèrent en colonnes; puis, envoyant des tirailleurs en 
avant, ils se rangèrent en ordre de bataille et ouvrirent un 
feu roulant. Enfin, toute la cavalerie se serra en colonnes. 

L'empereur fut très-satisfait de ces belles manœuvres, 
et il se plut à en rapporter l'honneur au comte de Witte, 
qui avait le commandement général des troupes. 

Dans la matinée du 5 septembre, le grand-duc Michel 
commanda en personne les exercices de la division des 
pionniers à cheval. La plupart des généraux et des grands 
personnages étrangers étaient présents, et ils admirèrent 
la rapidité et l'adresse, avec lesquelles ces pionniers* je- 
tèrent un pont sur la petite rivière de Mertvovode. 

L'empereur n'assista point à ces exercices; il attendait 



— 403 — 
l'impératrice et la grande-duchesse Marie, qui n'arrivèrent 
qu'à sept heures du soir. Il était allé au-devant, hors delà 
barrière de la ville, accompagné d'une suite de cent cin- 
quante généraux et de toutes les personnes de distinction 
qui se trouvaient à Voznessensk. 

Le soir , les illuminations furent plus brillantes que la 
veille : la place du palais avait été décorée d'obélisques, 
de colonnes, d'arcs et de piédestaux, qui resplendissaient 
de mille feux de couleurs, reproduisant, de tous côtés, les 
chiffres de l'empereur et de l'impératrice. Sur la place, 
trois mille chanteurs cantonistes exécutaient des airs na- 
tionaux. 

Le grand-duc héritier, qui était attendu en même temps 
que son auguste mère, n'arriva que dans la nuit, par suite 
de la difficulté des chemins , qui retardèrent jusqu'au 8 
l'arrivée de la grande-duchesse Hélène. 

Les grandes manœuvres ne devaient commencer que le 
7 septembre. Par un ordre du jour sous cette date, l'em- 
pereur nomma le grand-duc héritier chef du régiment des 
dragons de Moscou; le grand-duc Michel, chef du régiment 
des dragons de Tver; la grande-duchesse Marie, chef du 
régiment des cuirassiers de Catherinoslaw; l'archiduc Jean 
d'Autriche, chef du bataillon de sapeurs des grenadiers; 
le prince Auguste de Prusse, chef de la première brigade 
d'artillerie des grenadiers, et le prince Adalbert, attaché à 
l'artillerie à cheval. 

Ces nominations furent publiées pendant une grande pa- 
rade de toute la cavalerie : l'empereur et l'impératrice, 
accompagnés du grand-duc héritier, de la grande-duchesse 
Marie et du grand-duc Michel, suivis des princes étrangers, 
des généraux et des grands personnages invités, passèrent 
à cheval devant les lignes; puis, toutes les troupes défi- 






— 404 — 

lèrent devant eux, par trois fois, au pas, au galop et au 
trot. 

Le lendemain, l'empereur passa en revue vingt-huit ba- 
taillons d'infanterie de réserve, et fit exercer les canto- 
nistes, qui, après l'exercice, chantèrent en chœur l'hymne 
national. 

Le 9, un spectacle, bien curieux et bien imprévu, atten- 
dait la foule des visiteurs qui, dès le matin, se portaient 
vers le camp. On avait, pendant la nuit, dressé comme par 
enchantement, au milieu de la steppe, une décoration peinte 
qui représentait une ville chinoise entourée de remparts 
et défendue par des pièces de canon. Vers cinq heures du 
soir, l'empereur, avec son état-major et sa suite, prit posi- 
tion sur la gauche de la ville chinoise, contre laquelle allait 
être dirigé le feu de l'artillerie; les spectateurs, au nombre 
de plusieurs milliers, se rangèrent et s'entassèrent sur la 
droite; en face, des tentes richement ornées reçurent l'im- 
pératrice, la grande-duchesse Marie et la grande-duchesse 
Hélène, avec leurs suites. 

Six heures sonnaient, quand l'artillerie, s' avançant à cinq 
cents mètres de la place chinoise, commença contre ses 
murailles de toile peinte une vive canonnade qui eut bien- 
tôt mis le feu en plusieurs endroits. Des mines et des fou- 
gasses avaient été préparées de manière à produire des 
feux d'artifice, en faisant explosion, à mesure que l'incen- 
die se propageait dans la ville chinoise, qui s'abîma dans 
les flammes au bruit du canon. 

Le 11, fête du césarévitch et anniversaire de la nais- 
sance de la grande-duchesse Olga, le service divin fut 
célébré au camp de la cavalerie, en présence de Leurs Ma- 
jestés. A deux heures, réception chez l'impératrice et chez 
la grande-duchesse Hélène. Le soir, il y avait bal à l'hôtel 



— 405 — 

du comte de Witte, qui donnait ce bal en l'honneur du 
grand-duc héritier. 

Devant la façade de l'hôtel s'élevait une colonnade or- 
née de trophées d'armes et richement illuminée; au-dessus 
de la porte d'entrée, le chiffre du césarévitch resplendis- 
sait en feux de couleurs. Les murs et le plafond de la salle 
de bal étaient tendus en mousseline blanche avec des fes- 
tons d'étoffe bleue à franges d'or. Des trophées d'armes 
reflétaient de distance en distance les clartés des lustres 
et des candélabres; au fond de la salle, la muraille entière 
n'offrait qu'un amas de fusils, de baïonnettes, de sabres, 
de lances et de pistolets, artistement distribués en faisceaux' 
qui s'élevaient jusqu'au plafond avec un ingénieux mélange 
de fleurs, de verdure et de bougies. Dans une salle voisine, 
on avait exposé tout un musée d'armures et d'armes an- 
ciennes, de toutes les époques et de toutes les nations, sur- 
tout des armes russes et tartares, qui couvraient les murs 
et qui rappelaient à la pensée mille souvenirs historiques. 

A neuf heures, la famille royale fit son entrée dans la 
salle de danse, et l'empereur ouvrit le bal avec l'impéra- 
trice. 

On ne peut imaginer un spectacle plus magnifique, plus 
imposant, plus extraordinaire, que celui de cette salle étin- 
celante de lumières, de toilettes, de diamants et d'uni- 
formes. On ne comptait pas plus de mille cinq cents per- 
sonnes présentes à cette fête merveilleuse, mais ce n'étaient 
que princes, ambassadeurs, généraux, ministres d'État, 
grands dignitaires, grands seigneurs, personnages de dis- 
tinction, et tout ce que la cour de Russie pouvait offrir de 
grandes dames et de femmes charmantes. 

La famille impériale daigna prendre part aux danses, qui 
se prolongèrent jusqu'à deux heures du matin; la grande- 






— 406 — 
duchesse Marie, dont la grâce et la beauté n'étaient pas un 
des moindres ornements du bal, dansa plusieurs fois avec 
le prince de Prusse ; le duc de Leuchtenberg, que l'empe- 
reur avait présenté lui-même à l'impératrice, eut l'honneur 
de danser aussi avec la grande-duchesse. 

L'empereur se promenait dans le bal avec le comte de 
Witte qui lui en faisait les honneurs ; il adressa la parole 
aux assistants et surtout à ses invités, et ne se retira qu'a- 
près le souper, servi dans quatre salles somptueusement 
décorées, et offrant aux convives tout ce que le luxe de la 
table peut inventer et réunir dans un repas. 

Les exercices et les manœuvres des troupes continuèrent 
les jours suivants : le 12 septembre, l'empereur fit exercer 
le premier et le deuxième corps de cavalerie de réserve 
avec leur artillerie; le 13, dès la pointe du jour, toute la 
cavalerie ayant pris position à trois lieues de la ville, il fit 
exécuter, en un seul corps d'armée, des manœuvres qui se 
terminèrent sous les murs de Voznessensk; dans la soirée, 
toutes les troupes allèrent occuper les positions qui leur 
avaient été d'avance assignées pour de nouvelles manœu- 
vres beaucoup plus compliquées, qui commencèrent le 14 
et se poursuivirent, dans la journée du 15, avec un succès 
complet, en présence des hôtes illustres de Voznessensk. 

Ce fut la fin de ces fêtes militaires sur lesquelles l'Eu- 
rope avait les yeux fixés. 



CCXXXVIII 



■ 



L'empereur remercia ses troupes dans un ordre du jour 
où il faisait un juste éloge de leur tenue, de leur zèle et de 
leur instruction; il prit congé des princes et des ministres 
étrangers, dans la soirée du 13 septembre, et partit pour 
Odessa, le lendemain, avec l'impératrice, la grande-du- 
chesse Olga et le césarévitch. 

Il laissait, comme adieux à ses hôtes, une abondante dis- 
tribution de croix de tous les ordres de Russie; on remar- 
qua que l'ordre de Saint-Alexandre Newsky, que l'empe- 
reur réservait de préférence aux personnes de son entourage, 
fut décerné au prince Maximilien de Leuchtenberg. Les 
décorations, les présents et les grades étaient distribués 
aussi à profusion, comme récompense, aux chefs de corps 
et aux officiers qui avaient figuré dans les exercices et les 
manœuvres. 

Le général de cavalerie comte de Witte, qui avait été 
l'instigateur et l'ordonnateur des fêtes de Voznessensk, re- 
çut les insignes en diamants de l'ordre de Saint-André, avec 
un rescrit autographe, daté du 4/16 septembre, où l'em- 
pereur lui exprimait, dans les termes les plus flatteurs, 
« toute sa reconnaissance et sa satisfaction pour le parfait 






— 408 — 
état dans lequel il avait trouvé, sous tous les rapports, les 
troupes qui avaient manœuvré en sa présence. » 

Le prince Wolkonsky, ministre de la Maison de l'empe- 
reur, qui avait eu pour mission d'escorter l'impératrice 
pendant son voyage, fut le premier honoré des grâces de 
son auguste maître, qui le nomma inspecteur général de 
toutes les troupes de réserve. 

On vit avec quelque surprise reparaître, parmi les no- 
minations officielles, le nom du général Yermoloff, qui 
était tenu à l'écart depuis la guerre de Perse; mais l'ordre 
du jour du 27 août/8 septembre , qui le rattachait au co- 
mité d'artillerie, ne fut pas suivi, comme chacun s'y atten- 
dait, d'un ukase qui l'eût appelé au commandement de 
toutes les troupes du Caucase, à la place du général Vélia- 
minoff. 

L'empereur, qui avait invité les princes de Prusse, le 
prince de Leuchtenberg et quelques autres de ses hôtes de 
Yoznessensk, à le rejoindre à Odessa, s'arrêta en route avec 
le césarévitch et le grand-duc Michel, pour faire plu- 
sieurs revues et inspections ; il n'arriva que dans la 
nuit du 17 au 18 septembre, à Odessa, où l'impératrice était 
arrivée avec la grande-duchesse Marie, vingt-quatre heures 
avant lui. 

L'impératrice avait déjà fait ses dévotions à la cathédrale 
et visité la pension impériale des demoiselles nobles, où 
elle se proposait de retourner plusieurs fois. 

Le 18, à onze heures du matin, l'empereur, accompagné 
du grand-duc héritier et du grand-duc Michel, se rendit à 
la cathédrale, où il fut reçu avec la croix et l'eau bénite 
par monseigneur Gabriel, archevêque de Kherson et de 
Tauride, assisté de son clergé. Au sortir de l'église, il alla 
visiter la forteresse et inspecta la garnison composée de 



— 409 



chasseurs de Podolie et de Cosaques du Danube. Ensuite, 
sous la conduite du comte Worontzoff, gouverneur de la 
Nouvelle-Russie, il parcourut la ville, qui avait bien changé 
d'aspect depuis dix ans, et qui s'était embellie d'un grand 
nombre d'édifices publics. 

Le soir, Leurs Majestés honorèrent de leur présence le 
bal donné par la ville. Les princes de Prusse, le duc de 
Leuchtenberg et l'archiduc Jean d'Autriche étaient présents 
à ce bal, qni fut magnifique. 

Le lendemain matin, l'empereur, avec le grand-duc hé- 
ritier, visita en détail la Quarantaine et l'hôpital de la ville; 
s'étant rendu ensuite à l'Institut des demoiselles nobles, il 
y rencontra l'impératrice, qui, assise dans la classe, prési- 
dait à l'examen des élèves et vérifiait les progrès de leurs 
études. 

L'empereur termina sa journée, en inspectant les ca- 
sernes et en visitant la prison. 

Le 20, toujours suivi de son fils aîné et du comte Wo- 
rontzoff, il fit une longue station au lycée Richelieu, admira 
l'ordre qui y régnait, et reconnut la sollicitude des maîtres 
dans les soins qu'ils donnaient à la jeunesse. Il ne fut pas 
moins satisfait de l'organisation des autres établissements 
de bienfaisance , en visitant les écoles juives des filles et 
des garçons, l'Hospice des orphelins, l'Hospice des indigents 
et l'Hôpital des juifs. 

Il trouva encore le temps, ce jour-là, de visiter l'Expo- 
sition des produits de l'industrie locale, et il y prit d'au- 
tant plus d'intérêt, que la plupart de ces produits différaient 
absolument de ceux des autres gouvernements de l'em- 
pire. 

La grande-duchesse Hélène s'était aussi beaucoup inté- 
ressée à cette Exposition, qu'elle avait visitée plusieurs fois 






— 410 — 
avec attention , ainsi que le Musée d'antiquités, la Biblio- 
thèque publique et le Jardin impérial botanique. Mais 
l'impératrice, fatiguée de la vie de représentation qu'elle 
avait menée à Voznessensk, n'était pas sortie du palais dans 
la journée du 20 septembre, et avait reçu seulement ses 
parents les princes Auguste et Adalbert de Prusse, qui de- 
vaient s'embarquer, le 23, pour Constantinople , avec le 
prince Maximilien de Leuchtenberg, à bord du bateau à va- 
peur Y Empereur Nicolas. 

Au dernier moment, le prince Auguste de Prusse se sé- 
para de ses compagnons de voyage, pour faire une excur- 
sion en Crimée, avec l'archiduc Jean d'Autriche, le duc 
Bernard de Saxe-Weymar, et le prince Guillaume, fils de 
ce dernier. 

La grande-duchesse Hélène, qui voulait entreprendre le 
même voyage que l'impératrice, resta quelques jours de 
plus à Odessa et partit, peu de temps après elle, pour se 
rendre par mer à Yalta, un des points les plus délicieux de 
la côte méridionale, où Madame Olga Naryschkine eut 
l'honneur de la recevoir dans sa maison. 

Le 21, à dix heures du matin, la famille impériale 
s'était embarquée, sur le pyroscaphe YÉtoile polaire, pour 
Sébastopol. A vingt-cinq milles du port d'Odessa, parut la 
flotte de la mer Noire, qui venait à sa rencontre. Cette 
belle flotte, composée de plus de trente bâtiments de 
guerre à voiles et à vapeur, sous les ordres du vice-ami- 
ral Lazareff, exécuta seulement quelques manœuvres, le 
vent et la mer étant peu favorables à ses évolutions. Le 
drapeau impérial avait été arboré sur le navire qui portait 
l'empereur, sa famille et sa suite : il fut salué par l'artille- 
rie de toute la flotte, et quand il approcha de la côte, l'ar- 
tillerie des forts de Sébastopol répéta le même salut. 



— 411 — 

Ce navire jeta l'ancre dans le port, et Leurs Majestés 
descendirent à terre. 

Le lendemain matin, l'empereur et le césarévitch -visitè- 
rent le port et les arsenaux. Vers midi, la famille impériale 
se rembarqua sur YEtoile polaire, pour faire une prome- 
nade an célèbre monastère de Saint-Georges, situé sur la 
côte, à quatre lieues de Sébastopol; on dîna donc à bord, 
pendant la traversée. La famille impériale fut reçue, en 
débarquant, par le métropolitain Agathangelos, qui lui fit 
visiter l'église et le monastère dans tous ses détails. L'im- 
pératrice no se lassait pas d'admirer les sites romantiques, 
au milieu desquels le monastère est situé. Les augustes 
voyageurs revinrent, le soir même, à Sébastopol. 

Le jour suivant, pendant que l'empereur continuait son 
inspection dans les chantiers de Sébastopol et de Nicolaïew, 
l'impératrice et la grande-duchesse Marie, accompagnées 
d'une suite nombreuse, entreprirent une excursion à I3a- 
chtchissaraï, l'ancienne capitale des Tatars. 

Le gouverneur général de la Nouvelle-Russie, comte 
Worontzoff, vint au-devant d'elles, h trois werstes de la 
ville, avec la noblesse de Tauride et les muftis des mos- 
quées de Bachtchissaraï. Des deux côtés de la route, quj 
descend dans la vallée profonde où la ville est bâtie en am- 
phithéâtre, des mourzas à cheval, revêtus des plus riches 
costumes, et une foule de Tatars, remarquables par la di- 
versité de leurs superbes habillements, attendaient le pas- 
sage de l'impératrice et lui firent cortège jusqu'au vieux 
palais des Khans, où ses appartements étaient préparés. 

Sa Majesté reçut les hommages du conseiller d'État 
Mouromtseff, qui remplissait par intérim les fonctions de 
gouverneur civil de Tauride et celles du maréchal de la no- 
blesse de la province. L'impératrice et sa fille étaient im- 



— 412 — 

patientes de visiter l'intérieur de cet immense palais, qui 
conserve les restes de son antique magnificence, son archi- 
tecture étrange et pittoresque, ses galeries découvertes, 
ses escaliers de marbre, ses fontaines et ses jardins. 

Elles se rendirent ensuite à la grande mosquée, où elles 
regardèrent les cérémonies religieuses des derviches, du 
haut de la galerie dans laquelle les Khans assistaient au 
service divin. 

Le soir, palais, mosquées, minarets furent illuminés, et 
les feux de couleurs, qui rayonnaient jusqu'aux sommets 
des montagnes, semblaient l'auréole d'une ville enchantée 
des Mille et une Nuits. 

L'empereur et le césarévitch arrivèrent, le lendemain, à 
Bachtchissaraï, où les chefs tatars leur firent une réception 
solennelle, en allant à leur rencontre, à cheval, et en les 
conduisant, aux sons de la musique mongole, à l'ancien pa- 
lais des Khans. La population, malgré son flegme caracté- 
ristique, poussait des cris de joie sauvage, avec de folles 
contorsions, comme si elle avait vu reparaître un de ses 
souverains indigènes. 

Le soir, la famille impériale alla voir les cérémonies re- 
ligieuses des derviches; puis, lorsque ceux-ci se furent re- 
tirés, elle obtint la faveur exceptionnelle de descendre de la 
galerie où on l'avait placée, et de visiter l'intérieur de la 
mosquée, ainsi que les tombeaux des Khans de la Tau- 
rique, depuis le milieu du quinzième siècle jusqu'au règne 
de Catherine II. Ensuite, un mariage tatar,avec ses singu- 
lières cérémonies, fut célébré, en présence de Leurs Majes- 
tés, dans la salle du divan. 

Le lendemain, l'empereur partit, de grand matin, avec 
le césarévitch, pour retourner à Sébastopol; il devait in- 
specter la flotte réunie dans la rade et la passer en revue; 



— -413 — 
mais le temps ne fut pas plus propice à cette revue, qu'il 
ne l'avait été aux grandes manœuvres nautiques du 21 . 

Le commandant de la flotte, vice-amiral Lazareff, était 
désolé de manquer à son programme, et il exprima ses re- 
grets, en disant qu'on le ferait responsable du mauvais vou- 
loir de la mer et des vents; il suppliait l'empereur d'at- 
tendre à Sébastopol un ou deux jours, dans l'espoir que les 
vents changeraient; mais l'empereur, dont les moments 
étaient comptés, avait promis à l'impératrice de la re- 
joindre, le soir même, à Bachtchissaraï, pour faire une 
tournée de dix jours en Crimée. 

Il ne voulut pas, cependant, que le brave vice-amiral 
Lazareff restât sous le coup d'une critique injusfe et mal- 
veillante : il lui adressa un rescrit des plus flatteurs, daté 
du 13/25 septembre, en lui conférant l'ordre de Saint- 
Alexandre Newsky. 

Peu d'instants après le départ de l'empereur et du césa- 
révitch pour Sébastopol, l'impératrice avait entrepris une 
agréable excursion aux environs de Bachtchissaraï, sous 
la direction et la garde du comte Worontzoff. 

Elle était montée à cheval, ainsi que la grande-duchesse 
Marie et toute sa suite, pour se rendre au monastère de 
l'Assomption. 11 fallut gravir, à pied, la montagne sur la- 
quelle est bâti ce monastère. Après les prières d'usage 
dans l'église, les deux augustes voyageuses inscrivirent 
leurs noms, avec la date du 13/25 décembre 1837, sur 
les murs du couvent; elles redescendirent une pente es- 
carpée, pour remonter à cheval, traverser la vallée de Josa- 
phat et gagner une élévation, d'où la vue pouvait s'étendre 
au loin sur la mer et sur les montagnes environnantes. 

L'impératrice continua sa promenade jusqu'au village de 
Tchoufout-Kalé, où l'on déjeuna, après avoir visité la mos- 



■ 









— 414 — 
quée des Karaïmes qui habitent ce village, et qui accueilli- 
rent leur souveraine avec des transports d'allégresse et des 
témoignages de profond respect. On revint, dans l'après- 
midi, à Bachtchisarraï, où l'empereur et le césarévitch de- 
vaient être de retour dans la soirée. 

Le lendemain, la famille impériale quitta tout à fait cette 
ville curieuse, dans laquelle on pouvait se croire encore à 
l'époque où Catherine II s'était emparée de la capitale des 
descendants de Gengiskhan. On n'arriva pas, avant cinq 
heures du soir, à Simphéropol, ville à demi asiatique, non 
moins intéressante que Bachtchisarraï. 

La population, dont la moitié seulement est tatare, était 
accourue à la rencontre de la caravane impériale. 

L'empereur et sa famille s'arrêtèrent d'abord à la ca- 
thédrale grecque orthodoxe, tandis que les cloches des 
églises et des couvents, sonnant en carillon, accompa- 
gnaient la voix perçante des muezzins appelant à la prière, 
du haut des minarets, les fidèles croyants. 

Leurs Majestés furent reçues par le clergé et par les au- 
torités de la ville. Elles allèrent ensuite occuper la char- 
mante villa du comte Worontzoff, située aux portes de Sim- 
phéropol, et préparée magnifiquement pour leur réception. 

Dans la journée, la famille impériale visita l'Exposition 
des produits de l'industrie de la Crimée, et remarqua tout 
ce que cette industrie avait de particulier et d'original. 
Ainsi, la fabrication des bijoux d'or et d'argent reproduisait 
les formes et les ornements de l'ancienne orfèvrerie ta- 
tare. 

L'empereur examina surtout avec beaucoup d'intérêt les 
vases de marbre et de porphyre qui sortaient des mines de 
Krukow. Les augustes visiteurs de l'Exposition y firent un 
grand nombre d'achats, pour encourager l'industrie locale. 



— 415 — 

II y avait aussi, parmi les objets exposés, des échantillons 
de raisins et de fruits qui prouvaient que le sol et le climat 
n'avaient rien à envier aux pays méridionaux de l'Europe 
L'empereur, en sortant de l'Exposition, visita l'hôpital 
militaire, qui lui parut établi dans les meilleures condi- 
tions. 

Le lendemain, les fonctionnaires publics lui furent pré- 
sentes, ainsi qu'une députation des colons étrangers du 
gouvernement de Tauride; il parcourut ensuite la ville, 
qui se divise en deux parties si distinctes, la partie tatare] 
avec ses rues tortueuses et malpropres; la partie euro- 
péenne, avec ses belles rues larges et aérées; il s'arrêta 
dans les principaux établissements de bienfaisance, et re- 
connut avec satisfaction les heureux résultats de l'admi- 
nistration russe. 

Le même jour, la famille impériale poursuivit son voyage 
en se dirigeant vers la côte : à la deuxième station de 
poste, 1 empereur et le césarévitch descendirent de voiture 
pour continuer la route à cheval. Le temps était magni- 
fique, et les augustes voyageurs ne cessaient d'admirer la 
beauté pittoresque du paysage qui les entourait et qui 
changeait d'aspect à chaque instant. 

On fit halte à Alouschta pour diner, et le propriétaire 
des vignobles voisins offrit à l'impératnee une corbeille de 
raisins, qu'on aurait pu supposer cueillis en Sicile. La fa- 
mille impériale se remit en route, à travers les montagnes, 
par une route commode et sûre, pour se rendre à Artek et 
passer la nuit dans le superbe domaine appartenant au 
colonel Potemkine. 

L'empereur et le césarévitch étaient à cheval; l'impéra- 
trice et sa fille avaient pris place dans un de ces petits ca- 
briolets très-légers et très-solides, qu'on emploie dans cette 






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I 




— 416 — 
contrée montueuse, où il serait dangereux de voyager 
dans une grande voiture de poste. 

L'empereur félicita, en passant, le major du génie Sla- 
vitch, qui avait construit à ses frais la route d'Artek. Il était 
émerveillé de la fertilité de ces collines plantées de vignes 
qui donnaient un vin exquis, et il demandait, à tous les co- 
lons français ou allemands qu'il rencontrait sur sa route, 
des renseignements sur la production viticole du pays. 

— Je ne savais pas, répétait- il, que la Russie possédait 
d'aussi beaux vignobles et récoltait d'aussi bon vin. On me 
l'avait dit souvent, mais je ne voulais pas le croire, car les 
essais de culture tentés par le duc de Richelieu n'avaient 
pas trop bien réussi. Je veux avoir toujours du vin de Cri- 
mée à ma table. 

Il se fit rendre compte des grands travaux de culture que 
la vieille princesse Anne Galitsyne avait dirigés elle-même, 
pendant vingt ans, avec autant d'intelligence que de téna- 
cité, pour acclimater, sur la côte méridionale de Grimée, 
les plus fameux crus de la France, de l'Espagne et de 

l'Italie. 

Le comte Worontzoff était allé en avant, pour prévenir 
Madame Potemkine de l'arrivée inattendue. des hôtes au- 
gustes qu'il lui amenait. Il n'avait fallu que quelques 
heures aux riches propriétaires du domaine d'Artek, pour 
préparer la réception qu'ils firent à la famille impériale, et 
qui fut digne d'elle. On n'eût jamais soupçonné que leur dé- 
licieuse résidence se trouvait à six lieues de la ville la 
plus proche , car le luxe et le bien-être s'y étaient donné 
rendez-vous au milieu des paisibles jouissances de la vie 
des champs : rien ne manqua donc à cette confortable et 
splendide hospitalité. 

L'impératrice et la grande-duchesse Marie furent en- 



— 417 — 
chantées de retrouver à Artek une des notabilités de la So- 
ciété patriotique des dames de Saint-Pétersbourg. 

— Madame Potemkin, dit l'impératrice à cette dame 
qu'elle honorait d'une si haute estime, comme vous devez 
vous ennuyer ici, dans ce paradis terrestre! Vous n'avez 
pas d'indigents à nourrir ni de malades à soulager. 

— Oh! Madame, reprit Madame Potemkin avec une no- 
ble simplicité, il y a partout des êtres qui souffrent ! Ce ne 
sont pas les pauvres qui font défaut ici, comme ailleurs, 
comme partout, hélas ! 

Madame Potemkin avait invite plusieurs de ses voisins et 
voisines de campagne, qu'elle présenta elle-même gracieu- 
sement à la famille impériale, en disant à l'impératrice avec 
sa bonté ineffable : 

— M. le comte Worontzoff pourra dire à Votre Majesté 
que nous ne sommes pas dans une île déserte, Dieu merci! 
Nous avons, à dix ou quinze lieues à la ronde, une colonie 
de gens aimables, de bons amis, de femmes charmantes, 
en un mot, tout ce qu'il faut pour faire une société très- 
agréable, comme Votre Majesté peut en juger. Nous don- 
nons même des bals... 

— Et Madame Potemkin n'oublie jamais d'y quêter pour 
ses pauvres! ajouta la comtesse Sobanska qui était la 
reine des réunions d' Artek et d'Alouschta. Grâce à elle, 
nous aurons bientôt un hôpital. 

En effet, Madame Potemkin pensait à fonder, à Alouschta, 
un hôpital pour les colons étrangers, et la famille impé- 
riale offrit de contribuer à cette fondation qui fut dès lors 
décidée en principe, car tous les assistants se firent un point 
d'honneur d'y contribuer à l'envi. 

— Madame, vous m'avez porté bonheur, dit Madame 
Potemkin à l'impératrice ; l'année prochaine, notre hôpital 

vu 27 






— 418 — 
sera prêt à recevoir des malade? ; quant au médecin, nous 
l'avons déjà sous la main; c'est mon meilleur ami, que je 
suis heureuse de présenter à l'empereur, c'est le bon doc- 
teur Patenotre. 

— Vous êtes Français, Monsieur? lui dit l'empereur avec 
bienveillance. Je vous félicite d'être attaché à la mai- 
son d'une personne aussi recommandable que Madame 
Potemkin. Je ne doute pas qu'elle ne vous fasse aimer la 
Russie. 

L'empereur et le césarévitch partirent à cheval d'Artek, 
où l'impératrice et la grande-duchesse avaient consenti à 
prolonger de quelques heures le séjour que Madame Po- 
temkin s'était efforcée de leur rendre agréable. Ils s'arrê- 
tèrent à Gourzouf, où le propriétaire de ce domaine, le 
conseiller Fondouklei, fidèle aux anciens usages, eut l'hon- 
neur de leur offrir le pain et le sel. Ils continuèrent leur 
route, au milieu des jardins, des vergers, des vignobles, 
des maisons de plaisance et des établissements agricoles. 
Us arrivèrent à Massandra, propriété du comte Woront- 
zoff, et l'impératrice et la grande-duchesse ne tardèrent 
pas à les rejoindre. 

On passa la nuit à Massandra, où la réception qui les 
attendait avait surpassé ce qu'on pouvait espérer des atten- 
tions et de la magnificence du comte Worontzoff. 

Le 29, on partit à cheval et en cabriolet pour Yalta, char- 
mante ville toute nouvelle, où l'on avait inauguré le jour 
même l'église dont la construction n'était pas encore ache- 
vée. Les augustes voyageurs ne s'arrêtèrent que pour dé- 
jeuner, et regrettant de ne pouvoir visiter les charmantes 
villas des environs, ils se rendirent à la propriété impériale 
d'Orianda et en parcoururent à la hâte les superbes cul- 
tures et les bâtiments d'exploitation : l'empereur et le 



— U9 — 
grand-duc daignèrent goûter l'excellent vin qu'on y fabri- 
quait, et qui n'était jamais venu jusqu'à Saint-Pétersbourg. 

— Quelle est cette maison rose? demanda Nicolas, en dé- 
signant une sorte de chalet peint en rose, qui semblait 
s'épanouir comme une fleur au milieu de la verdure. 

— C'est la retraite d'une dame polonaise, répondit Wo- 
rontzoff, de la comtesse Sobanska, que Madame Potemkin a 
eu l'honneur de présenter à Votre Majesté. 

— Vous lui direz de ma part, reprit l'empereur, que je 
regrette de n'avoir pas le temps de lui rendre visite; mais 
nous aurons sans doute le plaisir de la voir à Saint-Péters- 
bourg, car, si je ne me trompe pas, son frère Adam Rzevuski 
est un de mes aides de camp. 

Ils étaient annoncés et attendus a la propriété du général 
comte de Witre, qui avait fait construire, pour les recevoir 
à sa table, une salle à manger formant un vaste berceau 
tapissé de vignes chargées de grappes de raisins : le dîner 
fut servi en vaisselle plate, et ce repas fit la réputation du 
cuisinier français qui l'avait préparé. Pendant ce diner 
somptueux, des musiciens invisibles exécutaient des airs 
nationaux, et, tout à coup, une illumination féerique mul- 
tiplia ses feux jusqu'aux sommets des montagnes les plus 
éloignées. 

Après une nuit passée à Orianda, la famille impériale 
partit par la route de poste et alla descendre au domaine 
de Gouspra, appartenant au prince Alexandre Galitsyne, 
qui eut le bonheur de la recevoir lui-même. 

Ce prince, qui avait été dans les bonnes grâces d'Alexan- 
dre I er , s'était fait aimer de tout le monde à la cour, où sa 
bonté, sa belle humeur et sa franchise lui gagnaient toutes 
les sympathies ; cependant il se plaisait dans son domaine 
de Gouspra, créé par sa tante, la vieille princesse Anne 






- wr 



— 4.20 — 
Galitsyne, et il y passait souvent l'hiver; car, dit-il à l'em- 
pereur, il avait là de bons amis. 

La famille impériale lui fit l'accueil le plus cordial et 
voulut lui laisser un souvenir de cette visite, en écrivant 
quelques mots dans un album qui se trouvait sur une table. 
L'empereur prit la plume, et regardant un portrait de son 
estimable hôte, il traça ces lignes sur l'album : « Je suis 
charmé de voir ici ton portrait, mais je ne voudrais pas 
que l'original y restât si longtemps, car on ne doit pas se 
séparer des personnes que l'on aime de tout son cœur. 
N'est-ce pas, Alexandre? » 

Puis, il data et signa ; l'impératrice," le césarévitch et la 
grande-duchesse Marie signèrent après lui. 

— Sire, s'écria le prince Galitsyne ému jusqu'aux lar- 
mes, Votre Majesté ne sait pas ce qu'elle vient de faire : 
elle m'a rendu désormais intolérable le séjour de Gouspra. 
Je ne saurai plus vivre loin de la famille impériale. 

L'empereur se fit raconter, par le prince Galitsyne, une 
foule de détails singuliers sur sa parente la vieille princesse 
Anne Galitsyne, qui était la créatrice du beau domaine de 
Gouspra, et qui y avait amené la célèbre baronne de Kru- 
dener, son amie, morte à Khouréis, et enterrée dans l'église 
catholique de Karassou-Bazar. La princesse Alexandre Ga- 
litsyne conduisit la famille impériale à l'église de Khouréis, 
construite pour l'accomplissement d'un vœu de Madame de 
Krudener au lit de mort. 

De Khouréis, la famille impériale se rendit à Miskore, 
propriété de Madame Naryschkine, où se trouvait encore la 
grande-duchesse Hélène, qui eut beaucoup de plaisir à re- 
voir les augustes voyageurs. Ceux-ci arrivèrent, dans l'après- 
midi, à Aloupka, et descendirent dans une merveilleuse 
propriété appartenant au comte Worontzoff, qui voulut se 






I 



— A1\ — 
conformer au vieil usage, en offrant lui-même à ses hôtes le 
pain et le sel. La réception qui attendait, la famille impé- 
riale au château d'Aloupka, égala peut-être celle que leur 
avait faite à Orianda le comte de Witte. 

La grande-duchesse Marie se promena longtemps dans 
le jardin du château, qui domine la mer, et permet au re- 
gard d'embrasser un immense horizon. 

Dès lors, il était question, dans l'entourage de l'impéra- 
trice, de la possibilité du mariage de la grande-duchesse 
avec le prince de Leuchtenberg. 

Le jardin, où la grande-duchesse s'était assise, regardant 
la mer, avec les dames de sa suite, s'éclaira soudain d'une 
illumination fantastique, qui faisait de chaque arbuste un 
buisson ardent avec des fruits lumineux. 

Le dimanche 1 er octobre, la famille impériale entendit la 
messe dans l'église de Khouréis. Après le service divin, 
l'empereur inspecta un bataillon du régiment d'infanterie 
de Modlin, et témoigna la plus grande bienveillance à ces 
jeunes soldats polonais, dont quelques-uns pourtant avaient 
pris part à l'insurrection de Pologne. Il 1 retourna ensuite 
à Aloupka, pour y diner en famille, chez le comte Wo- 
rontzoff. 

Au sortir de table, il dit adieu à l'impératrice et à la 
grande-duchesse Marie, qu'il laissaitau château d'Aloupka, 
pendant le voyage qu'il allait faire sur les cotes du Caucase. 
Il partit avec le grand-duc pour Yalta, où ils s'embarquè- 
rent, le soir même, à bord du bateau à vapeur VÉloile- 
Polaire. 

L'empereur, qui se rendait d'abord à Ghelendjik, le point 
extrême de ce voyage maritime, eut à supporter une tra- 
versée de trente-six heures; la mer était mauvaise, et il en 
fut très-incommodé : ce qui ne l'empêcha pas de rédiger 







I 



ly 



422 — 



lui-même ce rescrit adressé au comte Worontzoff, comme 
un souvenir de gratitude, que le gouverneur général de la 
Nouvelle-Russie avait bien mérité. 



« Pendant le séjour que Je viens de faire à Odessa, J'ai 
remarqué avec une satisfaction particulière Tordre parfait 
qui règne dans cette ville que Je n'avais pas vue depuis 
neuf ans. L'extension considérable qu'elle a prise et le 
grand nombre de beaux édifices qui se sont élevés dans 
son sein, témoignent hautement de sa prospérité. Après un 
intervalle de vingt et un ans, J'ai visité de nouveau la Cri- 
mée, avec non moins de satisfaction, et J'ai observé avec 
un sentiment de joie sincère les rapides progrès de ce pays, 
si riche en sources de prospérité intérieure, au développe- 
ment desquelles devra certainement contribuer l'excel- 
lente construction de routes solides et commodes, qui s'ou- 
vrent sur la côte méridionale de la Crimée. Reconnaissant, 
dans tous ces résultats, le fruit de votre constante et sage 
sollicitude et de vos infatigables efforts pour le bien public, 
Je me fais un devoir et en même temps un plaisir de vous 
exprimer Mon entière et parfaite gratitude pour de si utiles 
et si importants services, et Je suis pour toujours votre 
affectionné. 

« Nicolas. 

« A bord du bateau à vapeur l'Ëtoile-Polaire, le 20 septembre (2 octobre, 
nouv. st.) 1837. » 



L'impératrice n'avait pas vu sans inquiétude partir l'em- 
pereur, non-seulement pour une navigation en mer, dans 
une saison où les marins les plus intrépides redoutaient les 
brouillards et les tempêtes du Pont-Euxin, mais encore 
pour un voyage dans l'intérieur des provinces du Cau- 



— 423 — 
case; car, si l'empereur était resté muet sur son itinéraire, 
il n'avait pas caché qu'il comptait, visiter quelques parties 
de l'Abasie et de la Mingrélie, et que son voyage ne dure- 
rait pas moins de vingt-deux à vingt-quatre jours. 

Dès que le bateau à vapeur YÉloile-Poîaire parut dans 
la rade de Ghelendjik, le matin du 3 octobre, l'étendard 
impérial qui flottait à la poupe de ce navire, révéla la pré- 
sence à bord de l'empereur : cette heureuse nouvelle fut 
annoncée à la population du pays, par des salves d'artillerie, 
tirées simultanément des remparts de la forteresse, des 
batteries du camp retranché et des vaisseaux de guerre 
qui stationnaient dans la rade pour le blocus des côtes. 

L'empereur, avec le césarévitch, débarqua, vers onze 
heures : une chaloupe les avait conduits à terre, le vapeur 
n'ayant pu entrer dans le port, dont l'accès était dange- 
reux et difficile. Le lieutenant-général Véliaminoff, com- 
mandant de toutes les troupes du Caucase, vint recevoir 
l'empereur, à la tête d'un détachement de ces troupes, qui 
accueillirent avec le plus vif enthousiasme les deux au- 
gustes visiteurs. 

Ceux-ci se rendirent sur-le-champ au camp retranché, 
qu'occupaient les troupes que la dernière expédition avait 
employées au delà de la ligne du Kouban , et qui s'é- 
taient distinguées par leur courage intrépide, leur persé- 
vérance inflexible et leur dévouement sans bornes. L'em- 
pereur les passa en revue et remercia tous les officiers et 
soldats, au nom de la patrie qu'ils avaient servie avec tant 
de zèle et d'abnégation. La joie que ces braves militaires 
éprouvaient à la vue de l'empereur, se manifestait par des 
larmes et par des hourras redoublés, que les montagnards 
pouvaient entendre dans leurs retraites du Caucase. 

L'empereur inspecta ensuite la forteresse, où de grands 



■ 

I 



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— 424 — 
travaux s'exécutaient pour la rendre inexpugnable ; il vi- 
sita l'hôpital, où se trouvaient un assez grand nombre de 
blessés : il leur distribua de l'argent à tous, et des décora- 
tions à quelques-uns; il voulut aussi faire une visite au gé- 
néral-major Steuben, qui n'était pas encore guéri d'une 
blessure grave, reçue dans un combat contre les murides 
de Schamyl. 

— Eh bien! lui dit l'empereur en le voyant debout et 
en uniforme, es-tu déjà en convalescence? Il faut prendre 
un congé et venir te rétablir à Saint-Pétersbourg, où ton 
fils est arrivé de France, sans doute pour se fixer en Rus- 
sie et pour nous faire de beaux tableaux. Nous lui deman- 
derons de peindre le combat dans lequel tu as été blessé. 

— Sire, répondit le vieux général -major, je supplie 
Votre Majesté de me laisser ici jusqu'à ce que j'aie pris ma 
revanche. Je ne suis plus jeune, et je n'ai pas de temps à 
perdre, si je veux gagner encore un grade avant de me reti- 
rer du service. 

— Soit, repartit l'empereur; je t'ordonne donc d'aller 
d'abord aux eaux du Caucase, et dès que tu seras guéri, je 
t'invite à venir voir ton fils et ta famille, pour leur mon- 
trer tes épaulettes de lieutenant-général. Après quoi, tu 
retourneras ici, où nous avons besoin de généraux aussi 
courageux et aussi dévoués que toi. 

L'empereur se proposait d'aller coucher à bord de 
Y Étoile-Polaire, mais le vent qui s'était élevé des montagnes 
avec violence ne lui permit pas de regagner le navire en 
rade. Il fut obligé de passer la nuit à Ghelendjik, et d'y 
rester même toute la journée du lendemain. Il employa 
cette journée à inspecter les fortifications extérieures de la 
place, et pendant son inspection, il eut le plaisir de voir 
un parti de cavaliers abases, qui, s'étant trop approchés du 



— 425 — 

camp russe, furent vigoureusement attaqués et poursuivis 
par les Cosaques de la Ligne. 

A quatre heures, le vent ne soufflant plus du côté de la 
côte, il put revenir à bord de Y Étoile- Polaire, qui leva 
l'ancre le lendemain dans l'après-midi, et qui arriva, le 
soir même, mais fort tard, dans la rade d'Anapa. 

L'empereur, toujours accompagné du grand-duc héritier, 
descendit à terre dans la matinée du 5 octobre, inspecta la 
forteresse et les hôpitaux, passa en revue les troupes de la 
garnison, et se rembarqua, vers midi, pour se rendre à 
Kertch, où il aurait pu descendre à quatre heures; mais il 
préféra rester en rade jusqu'au lendemain matin, malgré 
l'impatience des habitants, qui lui avaient préparé une 
brillante réception. 

Au point du jour, les canons de la forteresse saluèrent 
l'étendard impérial, et le canot de V Étoile-Polaire entra 
dans le port, où l'attendaient le gouverneur de la ville et 
le général prince Bagration. L'empereur et le grand-duc 
héritier allèrent d'abord à la cathédrale, pour remercier 
Dieu de leur heureuse traversée, puis ils visitèrent le mu- 
sée de la ville, qui, par suite des fouilles faites dans les tu- 
muli du Bosphore Cimmérien, avait réuni la plus précieuse 
collection d'antiquités grecques et romaines. 

L'empereur admira, en fin connaisseur, surtout un casque 
en acier avec ornements en relief, un thyrse en marbre 
délicatement sculpté, et trois vases, dont l'un représentait 
une chasse au tigre. Le directeur du musée pria Sa Majesté 
de les accepter. 

On fut très-surpris de voir avec quelle sûreté de juge- 
ment et de goût l'empereur décidait du mérite des objets 
antiques. Ainsi, on lui présenta, comme un monument 
unique et inappréciable, une pierre trouvée à Taman, sur 



■ 



41 







— 426 — 

laquelle était marquée la distance de Kertch à Tmoutara- 
kane, en chiffres romains. L'empereur, après l'avoir exa- 
minée, déclara, d'après la forme des lettres de l'inscription, 
que cette espèce de borne milliaire était fausse. 

Les augustes voyageurs donnèrent quelques instants à la 
Pension des demoiselles nobles, dirigée par Madame Téles- 
mitsky; mais ils n'avaient pas le temps de parcourir les 
autres établissements de la ville. L'empereur, comme il 
l'avait écrit à l'impératrice, devait lui renvoyer son fils, et 
achever seul son voyage dans les provinces du Caucase. 

A dix heures, le grand-duc héritier partit, avec ses aides 
de camp, pour rejoindre son auguste mère à Aloupka, et 
l'empereur, après avoir remercié avec courtoisie les per- 
sonnes qui l'avaient accompagné, ne tarda pas, quoique 
l'état de la mer fût peu rassurant, à remonter dans le ca- 
not qui le ramena, au bruit des salves d'artillerie, à bord 
de Y Étoile-Polaire, 



CCXL 



Après une traversée de cinquante heures, très-pénible et 
assez périlleuse, V Étoile- Polaire entra dans le port de Re- 
doute-Kalé. Il était minuit, et l'on n'attendait plus, à cette 
heure-là, l'empereur, qu'on avait attendu vainement de- 
puis la veille. L'arrivée du vapeur impérial n'avait pas 
même été signalée, et lorsque l'auguste voyageur descen- 
dit à terre, à la lueur de quelques lanternes, le comman- 
dant du corps détaché du Caucase accourut à la hâte, avec 
quelques officiers, pour le recevoir. 

L'empereur n'écouta pas les excuses qu'on lui adressait, 
et refusa de se reposer à Redoute-Kalé. Il monta à cheval, 
très-mécontent d'une pareille réception, et partit à l'instant 
pour Koutaïs, avec ses aides de camp généraux et le lieu- 
tenant-général Véliaminoff. 

A la distance de quelques werstes, il rencontra le 
prince de Mingrélie, Dadiane, qui venait au-devant de lui 
avec une cavalcade composée des principaux seigneurs in- 
digènes, pour lui rendre hommage et pour lui faire escorte. 

L'empereur, que cette rencontre inattendue avait ras- 
suré à l'égard des dangers qu'il pouvait courir la nuit dans 






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I 









— 428 — 
un pays inconnu, dont les habitants exerçaient souvent en- 
core des actes de brigandage, ne poussa pas cependant son 
voyage nocturne au delà de Zougdidi, où le prince deMin- 
grélie avait une splendide résidence. 

Tl se fit ouvrir les portes de l'église dédiée à Notre-Dame 
de Khopi, et après avoir achevé ses dévotions en recom- 
mandant à Dieu le succès de son entreprise, il accepta 
l'hospitalité du prince Dadiane, et les seigneurs de Mingré- 
lie formèrent une garde d'honneur qui veilla sur leur hôte 
auguste pendant son sommeil. 

Dès neuf heures du matin, l'empereur était remonté à 
cheval, et les personnages les plus considérables de la Min- 
grélie, sous la conduite du prince Dadiane, l'escortèrent 
jusqu'aux limites de la principauté. Là se trouvaient, pour 
recevoir l'empereur et l'accompagner à Koutaïs, les gen- 
tilshommes et les princes d'Iméréthie, qui s'étaient rendus 
à l'appel du gouverneur général de cette province. 

L'empereur n'arriva que fort tard, dans la soirée, à 
Koutaïs, et les princes, sous la garde desquels il avait 
voyagé , composèrent une garde d'honneur, qui s'établit 
aux portes de la maison où il était descendu, au milieu des 
joyeux hourras de la population indigène. Il se leva de 
bonne heure pour donner audience à l'archevêque d'Imé- 
réthie, au métropolitain de Koutaïs, et à plusieurs princes 
iméréthiens, qui lui furent présentés par le gouverneur gé- 
néral de la province. L'empereur visita ensuite l'école du 
district, les hôpitaux et les casernes des Cosaques de la 
mer Noire. 

A dix heures du matin, l'empereur continua son voyage 
sous l'escorte des seigneurs et des princes de l'Iméréthie, 
qui devaient le conduire jusqu'à l'entrée de la Géorgie. 

La route sûre et commode que suivait Nicolas avait été 



— 429 — 
construite nouvellement par l'armée russe, à travers des 
marais, des forêts séculaires et des montagnes imprati- 
cables, pour faciliter les communications entre la Géorgie 
et la mer Noire. 

A la station militaire de Molitsk, où l'empereur passa la 
nuit, les seigneurs et les princes d'Iméréthie, qui l'avaient 
escorté jusque-là, cédèrent la place aux princes et sei- 
gneurs de la Géorgie et aux chefs assètes des défilés du 
voisinage, sous les ordres du gouverneur civil de la pro- 
vince et du maréchal de la noblesse. 

Cette escorte était trop nombreuse et trop bien armée, 
pour que l'empereur eût à craindre aucune attaque, au- 
cune embûche, comme on l'en avait menacé; les pays 
qu'il traversait étaient entièrement soumis à la domination 
russe, et les habitants, en dépit des anciennes traditions 
de pillage et de rapine, eussent été incapables de se prê- 
ter à un complot contre la personne du souverain qui se 
confiait à leur hospitalité. D'ailleurs, l'occupation de la 
Mingrélie,dei'ïméréthie et de la Géorgie, était désormais 
définitive. 

Il y avait, de distance en distance, des sianitzes ou postes 
fortifiés, qui correspondaient l'un avec l'autre, et qui for- 
maient une ligne de défense presque infranchissable : ces 
stanitzes étaient sous la garde spéciale des Cosaques du 
Caucase; les troupes régulières se trouvaient concentrées, 
avec de l'artillerie, dans des places de défense ou dans des 
camps. La guerre était perpétuelle contre les tribus indé- 
pendantes, qui reconnaissaient l'autorité suprême du pro- 
phète Schamyl, et qui, renfermées dans leurs aouls ou villages 
fortifiés, sur les sommets inaccessibles de la chaîne cauca- 
sienne, croyaient pouvoir braver toujours la puissance de 
la Russie; mais les provinces soumises jouissaient d'une 



















— 430 — 
paix profonde et se livraient aux travaux agricoles, sous la 
protection du drapeau russe. 

L'empereur, en poursuivant sa route au milieu de cette 
population laborieuse, paisible et inoffensive, ne pouvait se 
faire une idée de l'acharnement de la lutte sanglante qui se. 
renouvelait tous les jours sur la ligne du Kouban et sur 
celle du Terek. Il arriva, le 12 octobre, à la station militaire 
de Souram, située sur la rive gauche du Kour; il y passa la 
nuit et entra le lendemain dans le pachalik d'Akhaltsykh, 
qui était si florissant par l'industrie et le commerce, quand 
les Russes l'avaient conquis sur les Turcs. 

Les beks et les notables des colons arméniens, qui avaient 
émigré d'Erzeroum, pour s'établir sur le territoire russe, 
vinrent à la rencontre de l'empereur et l'accompagnèrent 
jusqu'à la capitale du pachalik, qui avait cessé d'être une 
ville commerçante et prospère en devenant une place forte. 

Le lendemain, l'empereur inspecta la forteresse, les ca- 
sernes, le lazaret et l'école du district; il examina les con- 
structions de la ville neuve et la grande cathédrale, qu'on 
avait élevée pour le culte orthodoxe grec. 

D'Akhaltsykh, il alla coucher à Akalkalaki, autre ville 
forte sur la route de Gumri. A son réveil, les beks et les 
notables de la ville demandèrent à lui rendre hommage, et 
après lui avoir laissé le temps de visiter la forteresse, l'ac- 
compagnèrent jusqu'à Gumri. 

Les alentours de cette ville forte étaient habités par des 
colons arméniens qui avaient émigré de Kars, à la suite de 
la guerre contre la Turquie. Les anciens de ces coions re- 
çurent l'empereur aux portes de Gumri, et le menèrent, en 
grande pompe, à la maison préparée pour le recevoir. 

Le jour suivant, l'empereur parcourut cette ville, dont il 
jugea l'importance au point de vue militaire, car elle était 



— 431 — 

située sur la route d'Erivan, près de la frontière de la pro- 
vince turque de Kars ; il inspecta la forteresse dont la con- 
struction était déjà fort avancée, et il alla ensuite poser 
solennellement la première pierre d'une église sous l'invo- 
cation de sainte Alexandra. 

Cette cérémonie lui inspira la pensée de changer le nom 
de la ville et de la nommer Alexandrapol, en l'honneur de 
l'impératrice sa bien-aimée épouse. 

Avant de quitter Gumri, il admit auprès de sa personne 
le sérasquier d'Erzeroum, qui était venu pour le compli- 
menter de la part du sultan Mahmoud. Dans cette entrevue, 
l'empereur put deviner que son voyage dans les provinces 
annexées à la Russie par le traité d'Andrinople, ne laissait 
pas de causer quelque défiance et quelques inquiétudes au 
gouvernement de la Porte ottomane. 

Il dut même supposer que le sérasquier d'Erzeroum avait 
eu l'intention de lui faire interrompre ce voyage, en lui an- 
nonçant que la peste se propageait sur tout le littoral de la 
mer Noire, et qu'elle avait même fait son apparition à 
Odessa. L'empereur se consulta sur le parti qu'il avait à 
prendre, en supposant que cette nouvelle fût vraie, mais 
comme les lettres qu'il recevait chaque jour de l'impéra- 
trice et du comte Worontzoff ne lui parlaient pas de cas de 
peste constatés à Odessa et sur la côte russe, il résolut de 
continuer sa route vers Tiflis. 

A la frontière d'Arménie, il fut reçu par les beks et les 
anciens des Kourdes, qui l'attendaient au village de Mas- 
teri. Il arriva, le même jour, à la forteresse de Sardar-Abad 
et y coucha. 

L'impératrice, dans les longues lettres qu'elle lui écri- 
vait régulièrement tous les jours, lui donnait les plus mi- 
nutieux détails sur le genre de vie qu'elle menait en Cri- 



H^ 





— 432 — 
mée. L'impératrice et sa fille, la grande-duchesse Marie, 
avaient continué à jouir de la meilleure santé pendant leur 
séjour à Aloupka ; elles faisaient sans cesse des promenades 
à cheval dans le parc et aux environs. 

Le 7 octobre, elles étaient allées déjeuner chez la prin- 
cesse Kotchoubey, à Seméis, délicieuse propriété apparte- 
nant à la comtesse Potocka, demoiselle d'honneur de l'impé- 
ratrice; elles y avaient retrouvé une dame polonaise, d'une 
rare beauté et d'un grand esprit, la comtesse Sobanska, 
sœur d'un aide de camp de l'empereur; le soir, le célèbre 
violon Guilloni avait eu l'honneur de jouer devant elles, 
et son talent les avait ravies; le dimanche 18, après la 
messe à Khouréis, elles avaient déjeuné à Miskore, chez 
Madame Naryschkine. 

Le même jour, le césarévitch était revenu de Kertch à 
Yalta, sur le bateau à vapeur le Tonnant : son auguste mère 
avait éprouvé une bien douce joie à le revoir bien portant 
et très-satisfait de son excursion à Ghelindjik. Le grand- 
duc avait passé la journée entière du 9, avec sa mère et sa 
sœur, dans la propriété impériale d'Orianda. Le soir, on 
s'était promené longtemps dans les jardins d' Aloupka, ma- 
gnifiquement illuminés. 

Le lendemain 10, le césarévitch était parti pour Sim- 
phéropol, par Yalta et Alouschta, pour continuer son voyage 
d'inspection et d'étude chez les Cosaques du Don. 

Le 11, promenade à cheval et entrevue avec la grande- 
duchesse Hélène, qui était toujours en. villégiature chez 
Madame Naryschkine. Le soir, on avait représenté une pièce 
française jouée par des amateurs. 

Le 13, un spectacle plus curieux, à moins de frais : on 
avait servi à dîner, dans le parc d' Aloupka, aux femmes et 
aux enfants des Tatars de la localité. La gaieté et l'appétit 









— 433 — 
de ces pauvres gens faisaient plaisir à voir. Ce fut le dernier 
épisode de cette charmante semaine passée au château du 
comte Worontzoff. 

L'impératrice et la grande-duchesse Marie en partirent, 
dans la matinée, pour retourner à Simphéropol. Durant 
leur séjour à Aloupka, elles avaient planté de leurs mains, 
dans le parc, deux jeunes arbres à côté de celui que le cé- 
sarévitch y planta aussi en souvenir de ce beau voyage 
La grande-duchesse Marie avait voulu également perpétuer 
ce souvenir, par la plantation d'un laurier, dans le domaine 
d'Orianda. 

Les bonnes nouvelles que l'empereur recevait de sa fa- 
mille, par le courrier de chaque jour, lui donnaient la réso- 
lution de suivre jusqu'au bout l'itinéraire qu'il s'était tracé 
11 approchait d'Erivan, qui était la dernière étape de son 
voyage sur les frontières des provinces turques. Une partie 
de la journée du 17 octobre devait être consacrée à la vi- 
site qu'il avait promis de faire au célèbre monastère armé- 
nien d Etchmiadzin. 

Sur la route de Sardar-Abad à Énvan, il vit venir à sa 
rencontre un nombreux et imposant cortège de gens à che- 
val revêtus de riches habits qui, de loin, brillaient au soleil 
et dont les couleurs éclatantes se mêlaient aux reflets des 
métaux précieux. C'était le vénérable Jean, patriarche des 
Arméniens, accompagné des principaux évêques et archi- 
mandrites de la contrée, en costume de cérémonie, avec «a 
garde d honneur et ses dignitaires ecclésiastiques. L'un de 
ces dignitaires portait la crosse patriarcale, l'autre la ban- 
nière du couvent. L'écuyer d'honneur du prélat conduisait 
a la main deux superbes chevaux de race géorgienne ri- 
chement harnachés, que le patriarche, suivant l'antique 
usage, offrait en présent à son souverain. 

28 



I 



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— 434 — 

Le patriarche et les prélats arméniens qui l'avaient ac- 
compagné mirent pied à terre et saluèrent humblement 
l'empereur de toutes les Russies. Au même instant, la ca- 
valerie indigène de Nakhitchévan, ayant à sa tête le co- 
lonel Eskhan-Khan, naïb de la capitale de ce district, se 
présentait, aux sons de sa musique, pour escorter l'auguste 
voyageur. 

Celui-ci, qui s'était découvert en présence du patriarche, 
le pria de remonter à cheval avec sa suite, et le cortège se 
mit en marche, dans le même ordre, vers le monastère. 
Les cloches d'Etchmiadzin et celles des couvents voisins 
commencèrent à sonner. 

Le cierge du monastère, avec tous les moines, précédés 
du grand-trésorier en habits pontificaux, attendait l'au- 
guste voyageur, en dehors de l'enceinte fortifiée du couvent. 
A l'approche de Sa Majesté, les chantres firent entendre un 
hymne chanté en chœur, et deux évêques s'avancèrent 
pour offrir au tzar, l'un le pain et le sel, l'autre une image 
miraculeuse de Notre-Dame. 

Pendant tout ce temps-là, le patriarche et son cortège 
étaient entrés par derrière dans l'église; les portes dites du 
roi Tiridale, par lesquelles l'empereur devait être introduit 
solennellement, s'ouvrirent tout à coup : le patriarche, 
dans toute la pompe des insignes et des ornements de sa 
dignité, parut, sur le seuil du temple, assisté de deux 
évêques en habits pontificaux et de deux archidiacres por- 
tant la crosse patriarcale et le bénitier; de riches étoffes 
de soie et de laine furent étendues sur le pavement de 
l'église, depuis la porte d'honneur jusqu'à l'autel, où le pa- 
triarche conduisit l'empereur, après lui avoir présenté la 
croix et l'eau bénite. Là, il prononça une courte allocu- 
tion, en remerciant l'empereur d'être venu de si loin 



— 435 — 

™«er ses fidèles sujets, et récita , 

Au s „r„ r de réglise, l'empereur, accompagne £"£ 
«Wche, parcourut les parties les pins Curieux de c v ,s e 

il ;:, :r e ; ", aiia m repose '- *■*»» ^ «- 

appartements d„ patriarche, qui le pria d'accepter en 
■fa». Ce sa visite, n„ fragment de h vraie C„' cn 
fermé dans un reliquaire d'or. 

L'empereur, après avoir pris congé du patriarche pas,-, 
™ -vue la belle ma.erie de NabhitchévL, qui a i a 
gee eu batadle devant l'enceinte fortifiée, e on ' , s0 „" 
voyagejnsqn'a Erivan, où il arrivai, avant la nui. 

Il se lit conduire d'abord à la cathédrale „t ■ 
fa* *™ cette grande et ^Zl^lT^ 
avad^onserc.sonanc.cunepb^ouomie.malgr^upt 

frolf Vd , 1 P a8 / i,ieii '" ian * s ' a Pl»'«l.er davantage des 
bout ères de la Perse, et il devait, le lendemain, prendre 
directement la route de Tiflis. P<enare 

A son réveil, on lui annonça qu'une ambassade envoyée 
par le schah de Perse, ponr le complimenter, demanda,,- a 
e.re adm.se en sa présence; i, s'empressa de t'a reTv" '« 
e pnnee Ubat, héritier de la couronne de Perse lequ 

la. 9 a,,par,,e de cette ambassade, porta la parole, au,, 
«on souveram. L'empereur, dans sa réponse, se félicita d 
rentrons amicales qui estaient désormais entre la Pe 

et Ja Russie. tB 

H ne prolongea pas son séjour a Érivan, et en partit, dans 
temâtoée du 18 octobre, toujours entouré d'une no 

Le voyage à cheval était péntbte, surtout à cause de la 



I 



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■ 



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— 436 — 
grande chaleur, car les routes ne laissaient rien à désirer, 
lors même qu'elles traversaient des pays montagneux. 
L'empereur ne faisait pas plus de quinze lieues par jour, 
tantôt à cheval, tantôt en calèche; mais un accident de 
voiture, qui aurait pu être fort grave et qui n'eut aucune 
suite fâcheuse, lui conseilla de mettre pied à terre et de 
remonter à cheval toutes les fois que le passage devenait 
trop dangereux, surtout dans les descentes et les anfrac- 
tuosités du chemin. 

— Je ferai, dit-il à un de ses aides de camp généraux, 
ériger une croix de pierre avec une image de saint Nicolas, 
mon patron, à l'endroit où nous avons couru un danger, 
dans lequel la main de Dieu nous a visiblement protégés. 
Mais il ne faudra pas dire à l'impératrice, qu'il s'en est peu 
fallu que nous ne fussions lancés dans un précipice : elle ne 
me laisserait plus voyager sans elle. 

Il coucha, le 18, à ïchouboukli, et le 19, à Koda. Le 20, 
à trois heures de l'après-midi, il arrivait à Tiflis. 

La réception enthousiaste que lui firent les habitants de 
Tiflis le récompensa des fatigues qu'il avait supportées avec 
tant d'énergie. Il avait à rester plusieurs jours à Tiflis, et 
après avoir reçu les autorités militaires de la ville et de la 
province, il donna la soirée entière au repos. 

Ce repos était le temps qu'il consacrait à écrire à l'impé- 
ratrice de longues lettres, où il lui rendait compte, dans les 
plus grands détails, de tous les épisodes de son voyage. Ces 
lettres si intéressantes, écrites en français avec autant de 
facilité que d'élégance, ont été conservées, comme un pré- 
cieux souvenir, dans la famille impériale : elles forment un 
récit complet du voyage de l'empereur au Caucase. 

Le 21 octobre, il commença la journée par se rendre à la 
cathédrale de l'Assomption, et par passer en revue le régi- 



— 437 — 
ment des carabiniers d'Érivan. A midi, il passa en revue 
les khans et les notables asiatiques des provinces transcau- 
casiennes, qui lui furent présentés; ensuite, pendant trois 
heures consécutives, il fit une visite d'inspection à l'hôtel 
de l'état-major du corps détaché du Caucase, au gymnase 
de Tiflis, à l'arsenal, aux casernes, à l'École des nobles 
géorgiens. 

Le 22, il entendit la messe, à l'église de Saint-Georges 
de Kaschou-Ett, et passa en revue toutes les troupes réunies 
à Tiflis. Le 23, après avoir assisté à la parade et à l'exer- 
cice du bataillon des sapeurs du Caucase, il visita l'hôpital 
militaire, le dépôt du commissariat de la guerre et l'établis- 
sement-modèle pour la filature de la soie. A une heure, 
les princes et gentilshommes géorgiens, qui avaient fait 
partie de son escorte et qui montaient la garde dans ses 
appartements, se rassemblèrent à cheval sous ses fenêtres, 
et lui donnèrent le spectacle des courses et des jeux natio- 
naux, dans lesquels ils faisaient preuve d'une agilité et 
d'une adresse remarquables. 

Le soir, l'empereur honora de sa présence le bal que lui 
offrirent la noblesse et les habitants de la Géorgie, et dans 
lequel la richesse des costumes asiatiques et la beauté mer- 
veilleuse des femmes indigènes excitèrent Pétonnement et 
l'admiration de l'auguste voyageur. 

Ce soir-là, comme les précédents, la ville fut illuminée 
avec toutes les magnificences de la pyrotechnie orientale. 
L'empereur partit le 24 pour Stavropol, capitale du Cis- 
Caucase, où il ne pouvait arriver qu'après quatre ou cinq 
jours de route, par des chemins escarpés, du moins jus- 
qu'au bord du Terek. 

Il avait à franchir le Caucase, dans un moment où les 
sommets du Goutt et du mont de la Croix étaient déjà cou- 




— 438 — 
verts de neige. Les chefs et les autorités militaires avaient, 
d'ailleurs, pris leurs précautions les plus soigneuses pour 
que la route fût partout éclairée et gardée par des postes 
de Cosaques, qui rendaient aussi sûr que possible le passage 
des montagnes. 

L'empereur alla coucher, ce jour-là, à Kvischett, au pied 
du principal versant du Caucase. Le lendemain, il se remit 
en route, à six heures du matin, malgré un froid très-vif qui 
succédait à une chaleur étouffante. Il traversa heureuse- 
ment les montagnes et suivit à cheval les rives du Terek 
jusqu'au Kazbek. La nuit était venue, quand il arriva dans 
la ville forte de Vladi-Caucase, où il devait s'arrêter. 

Il ne quitta pas cette ville importante, dans la journée du 
lendemain, sans avoir donné audience aux députés des peu- 
plades qui habitent les montagnes au delà du Terek, ni sans 
avoir inspecté l'hôpital et les casernes des chasseurs de la 
Koura, qui composaient la garnison. Il poursuivit sa route 
par le plateau de la Kabarda, sous l'escorte des princes et 
gentilshommes kabardiens, qui l'accompagnèrent jusqu'à 
Catherinograd. 

Il repartit, le 27 octobre, après avoir visité les hôpitaux 
militaires de cette ville, et vint coucher à Piatigorsk. Le 
lendemain, il parcourut les établissements publics, surtout 
les bains d'eaux minérales, renommées à si juste titre. 
Dans la même journée, il arriva, do bonne heure, à la vieille 
forteresse de Georgiewsk et s'y reposa, après une visite à 
l'hôpital militaire. 

Le 28, il voyagea, toute la journée en voiture, et fit 
un trajet de quarante lieues, sans arrêt. Il arriva, dans la 
soirée, à Stavropol. 

Le lendemain matin, il reçut les hommages des fonc- 
tionnaires civils et militaires, des marchands et des bour- 






— 439 — 
geois ayant à leur tête le maire de la ville. Ensuite, il donna 
audience à plusieurs princes montagnards et aux députés 
des peuplades qui occupent la rive gauche du Kouban. Il 
passa une grande revue, inspecta l'hôpital militaire, un des 
plus considérables des provinces du Caucase, visita les éta- 
blissements de bienfaisance, et compléta cette journée fati- 
gante par une visite à l'Exposition des produits de l'indus- 
trie caucasienne. 

L'empereur aurait désiré rester davantage à Stavropol, 
mais il était contraint de partir, en toute hâte, pour rejoin- 
dre le grand-duc héritier qui allait l'attendre sur le territoire 
des Cosaques du Don. Il venait, d'ailleurs, de recevoir une 
triste nouvelle : la peste avait fait invasion à Odessa, et 
l'on craignait que la terrible épidémie n'eût bientôt gagné 
Sébastopol. 

L'empereur, quoique rassuré par les lettres du comte 
Worontzoff, qui avait déjà, sur tout le littoral de la mer 
Noire, établi des règlements sévères pour les quarantaines, 
ajouta de nouvelles mesures à ces précautions sanitaires, 
et ordonna de fermer, par des cordons de troupes, les villes 
où la peste se serait déclarée. 

Il n'avait pas lieu de craindre pour l'impératrice et la 
grande-duchesse Marie, qui avaient quitté hâtivement Sim- 
phéropol le 21 octobre, pour se diriger vers Moscou. La 
grande-duchesse Hélène les avait suivies de près à Simphé- 
ropol et devait se rendre aussi à Moscou, en retournant à 
Saint-Pétersbourg. Quant au grand-duc Michel, il était parti 
d'Odessa, dès le 21 septembre, pour rentrer dans les pro- 
vinces de l'intérieur, et achever une tournée d'inspection 
dans quelques centres militaires. 

L'impératrice, qui avait obtenu la permission de faire 
venir tous ses enfants à Moscou au-devant d'elle, devait 




— 440 — 

retourner avec eux, à Tzarskoé-Sélo, sans attendre l'em- 
pereur et le césarévitch. 

Nicolas n'avait pas cessé, dans le cours du voyage du Cau- 
case, de s'occuper des affaires de l'Empire : il recevait tous 
les jours de Saint-Pétersbourg le portefeuille des travaux 
ministériels, et il approuvait les propositions de ses minis- 
tres, en datant ses ukases des différentes villes où il s'était 
arrêté depuis Koutaïs jusqu'à Stavropol. C'est ainsi qu'il 
avait daté d'Érivan, de Tiflis, de Georgiewsk, les nomina- 
tions de plusieurs dames et demoiselles d'honneur de- l'im- 
pératrice, et en même temps les nominations d'une foule 
d'officiers supérieurs appartenant à tous les corps. 

Les officiers indigènes de l'armée du Caucase ne furent pas 
oubliés, et l'empereur, qui avait pu juger par lui-même des 
dangers et des fatigues du service dans l'état de guerre 
permanent qu'exigeait l'insurrection des montagnards, 
avait distribué généreusement les grades et les décora- 
tions, parmi les princes et les gentilshommes géorgiens qui 
servaient sous le drapeau russe contre les tribus rebelles 
soulevées et groupées en une seule agrégation nationale, 
par les excitations religieuses et guerrières de Schamyl. 

L'empereur était parti de Stavropol le 30 octobre, à 
quatre heures de l'après-midi: il voyagea en poste, toute la 
nuit, sans s'arrêter, et arriva enfin, le lendemain, dans l'a- 
près-midi, à la stanitza ou village cosaque de l'Aksaï, un des 
bras du grand fleuve du Don, à quelques lieues du Vieux- 
Tcherkask. 

Le grand-duc héritier, qui depuis le 10 octobre s'était 
séparé de son auguste mère et de sa sœur la grande-du- 
chesse Marie pour repasser dans la Russie méridionale par 
Simphéropol et Pérékop, en se dirigeant vers le gouver- 
nement des Cosaques du Don, y était entré par Taganrog, 



— 441 — 
en suivant le littoral de la mer d'Azoff, au risque de com- 
promettre sa santé dans ces pays marécageux où la fièvre 
pernicieuse est endémique. Il avait eu le temps d'inspecter 
différents corps de troupes et de visiter diverses colonies 
militaires, avant de se rendre à la stanitza de l'Aksai, où 
son auguste père l'avait prié de l'attendre. 

Il y était arrivé, le matin même du jour où l'empereur y 
arriva de son côté, devançant de deux ou trois jours l'épo- 
que fixée, pour son retour. 

L'empereur n'eut pas trop de toute la soirée, pour ra- 
conter à son fils les particularités de l'intéressant voyage 
qu'd venait de faire dans les provinces du Caucase, et pour 
déduire les conséquences de ses observations personnelles, 
conformes au nouveau plan militaire proposé par le comte 
Worontzoff : il s'agissait, en effet, de doubler et même de 
tripler l'armée qui devait opérer dans le Caucase, en ou- 
vrant des routes de communication protégées par des postes 
fortifiés; de s'avancer de plusieurs côtés à la fois dans les 
montagnes, en détruisant les aouls ou villages rebelles et 
les centres de résistance de l'ennemi, en occupant lente- 
ment et sûrement les points du territoire conquis par les 
armes, et en poussant toujours devant soi les peuplades in- 
soumises, de manière à rétrécir de plus en plus ce cercle 
de fer et de feu, dans lequel les colonnes de l'armée russe 
devaient finir par les enfermer. 

L'empereur data de la stanitza de l'Aksaï un grand nom- 
bre de nominations à des grades supérieurs dans le corps 
détaché du Caucase. La journée du 1 er novembre fut consa- 
crée principalement à des travaux de cabinet. C'était là le 
repos que Nicolas s'accordait, après un voyage aussi long 
et aussi fatigant. Il avait besoin de reprendre le courant des 
affaires de l'Empire, dont les moins urgentes étaient res- 






— 442 - 

tées en suspens, et il dut, selon son expression ordinaire, 
déblayer le portefeuille de ses ministres. 

Il partit, le lendemain, à neuf heures du matin, pour 
Novo-Tcherskask, avec le grand-duc héritier, et y arriva 
en moins d'une heure et demie : toutes les troupes cosa- 
ques étaient sous les armes, pour le recevoir ; toute la po- 
pulation accourait, pour saluer, par des cris d'allégresse, 
son souverain et l'héritier de la couronne. 

L'empereur fit son entrée, à cheval, accompagné de son 
fils et d'une nombreuse suite militaire. Le général Vlassoiï, 
remplissant par intérim les fonctions d'hetman, locum le- 
nens, des Cosaques du Don, vint au-devant d'eux, à la tête 
des généraux et des états-majors, et conduisit les augustes 
voyageurs à la cathédrale de l'Ascension, en face de la- 
quelle on avait formé, suivant l'usage du pays, le Cercle 
solennel, composé des bannières et insignes des troupes du 
Don. L'empereur et le grand-duc entrèrent dans le Cercle 
où l'archevêque de Tcherkask et de Géorgiewsk les atten- 
dait avec la croix et l'eau bénite, pour les introduire dans 
l'église. 

Après le Te Deum, ils revinrent au milieu du Cercle, et 
là, le général Vlassoff, en qualité d'hetman intérimaire, 
remit dans la main du césarévitch le bâton de commande- 
ment qu'il devait porter comme hetmande toutes les trou- 
pes cosaques. Les autres insignes de cette haute dignité fu- 
rent ensuite déposés clans les appartements que le prince 
allait occuper. La cérémonie se termina par des salves 
d'artillerie. 

L'empereur et le grand-duc héritier, escortés par les 
principaux fonctionnaires des Cosaques du Don, descendi- 
rent à la maison qu'on leur avait préparée, et les généraux 
de ces troupes eurent l'honneur de leur être présentés. 



. 



— 443 — 
L'empereur resta enfermé pour travailler avec ses secré- 
taires, et le césarévitch, révolu de son costume d'hetman, 
alla visiter divers établissements civils et militaires de 
Novo-Tcherkask : l'hôtel de la Régence des Cosaques du 
Don, leurs Archives et leurs divers tribunaux. 

Une grande revue des troupes devait avoir lieu, le lende- 
main. A dix heures du matin, les troupes cosaques furent 
réunies en bataille, au nombre de dix-sept mille hommes : 
elles se composaient de quatre escadrons du régiment des 
Cosaques de la garde, de deux escadrons du régiment de 
S. A. I. le césarévitch, d'un régiment de cavalerie et do 
tireurs d'élite, et de vingt régiments des quatre arrondis- 
sements militaires, avec une nombreuse artillerie à cheval. 
L'empereur, qui passait la revue, adressait les commande- 
ments au césarévitch, et celui-ci les faisait exécuter, en 
conduisant, à titre d'hetman, les troupes qui défilaient de- 
vant Sa Majesté. 

Cette belle revue ne présentait pas, sans doute, la tota- 
lité des troupes, que la communauté des Cosaques du Don 
pouvait mettre sur pied de guerre et qui auraient formé 
alors cinquante-huit régiments de cavalerie, avec seize bat- 
teries d'artillerie, mais elle était bien assez nombreuse, 
pour faire apprécier les progrés de l'instruction et de la 
discipline, parmi ces troupes que la nouvelle organisation 
tendait à rendre tout à fait régulières, en achevant de dé- 
truire l'esprit d'insubordination, entretenu, chez les Co- 
saques, par les anciens privilèges de leur association éga- 
htaire et indépendante, et en môme temps, les habitudes 
de mollesse et d'insouciance, que le développement du 
bien-être domestique et de la richesse agricole avait ré- 
pandues dans la population naguère encore si énergique et 
si belliqueuse. 



I 



1 






— 444 — 

Après la revue, l'empereur, accompagné du grand-duc 
héritier et des hauts fonctionnaires du pays, visita le gym- 
nase, l'hôpital, la prison, l'Hospice des aliénés et l'Exposition 
des produits de l'industrie. Il avait invité à sa table tous 
les généraux et commandants des régiments cosaques, et, 
après ce dîner d'apparat, il honora de sa présence le bal 
que lui offrit la noblesse du Don. 

Le 4 novembre, de grand matin, l'empereur et le césa- 
révitch partirent pour Yoronèje , où ils n'arrivèrent que le 
lendemain dans la soirée. Le 6, ils se remirent en route, 
pour Moscou, après avoir assisté, dans la cathédrale de Vo- 
ronèje, à un Te Deum en action de grâces pour l'heureux 
achèvement de leur long et pénible voyage. 






CCXLI 



L'empereur Nicolas ne devait pas retrouver à Moscou 
l'impératrice, qui s'y était reposée quelques jours avec la 
grande-duchesse Marie, et qui avait eu la joie de revoir 
tous ses enfants, les grands-ducs Constantin, Nicolas et Mi- 
chel, et les grandes-duchesses Olga et Alexandra. L'impé- 
ratrice n'avait pas tardé à se remettre en route pour Saint- 
Pétersbourg, avec toute sa famille, d'après le désir de son 
époux, qui craignait pour elle et pour sa famille le voisi 
nage de pays où régnait alors le choléra asiatique. 

L'empereur n'avait pas les mêmes inquiétudes pour son 
propre compte, car il se proposait de faire un assez long sé- 
jour dans la seconde capitale de son empire. Il y resta, en 
effet, plus de six semaines, avec le grand-duc héritier. Le 
motif probable de cette résidence prolongée à Moscou était 
l'inquiétude que causait à l'empereur l'invasion de la peste 
d'Orient à Odessa. Quoique le terrible fléau fût enfermé 
dans la ville, où, d'ailleurs, il avait fait peu de ravages, 
on pouvait craindre qu'il ne se fit jour à travers les cordons 
sanitaires, pour se propager dans les provinces méridio- 
nales. L'empereur ne voulait donc pas s'en éloigner, afin 






— 446 — 
de présider aux mesures nécessaires qui pourraient être 
requises dans ces provinces menacées. 

En tous cas, depuis son arrivée à Moscou, le 7 novembre, 
sa vie était plus active qu'elle ne l'eût été à Saint- 
Pétersbourg. Toujours accompagné du grand-duc hé- 
ritier, et souvent du gouverneur-général militaire prince 
Galitsyne, il employait ses journées à passer des revues, à 
inspecter les casernes et les hôpitaux, à visiter les établis- 
sements d'éducation et de bienfaisance; il paraissait quel- 
quefois au théâtre, mais ordinairement il donnait ses soi- 
rées au travail. 

Le voyage de son fils en Sibérie et dans l'intérieur de la 
Russie, le voyage qu'il avait fait lui-même dans les pro- 
vinces du Caucase, lui fournissaient les éléments de bien des 
réformes administratives, et il en résultait un mouvement 
indispensable dans le personnel des fonctionnaires. C'est 
ainsi que, par un ordre du jour du 12 novembre, le géné- 
ral-major Nicolaïeff était nommé hetman-lieutenant des Co- 
saques de la ligne du Caucase, en remplacement du géné- 
ral-major Verziline; que, par ordre du jour du 16, le 
général-major Espéjo, administrateur de l'Iméréthie, pas- 
sait dans le corps de l'état-major; que, par ordre du jour 
du 25, le lieutenant-général comte Gourieff, gouverneur 
militaire de Kiew, gouverneur-général de Podolie et de 
Wolliynie, était admis à la retraite. Un grand nombre de 
généraux furent également autorisés à quitter le service, 
et d'autres officiers, plus jeunes et plus capables, eurent 
alors de l'avancement. 

L'empereur n'oublia pas de récompenser son ministre, 
le prince Pierre Wolkonsky, auquel il avait confié le soin 
d'accompagner l'impératrice pendant une grande partie de 
son voyage en Crimée : il lui envoya son portrait et celui 



— U1 — 
de l'impératrice, réunis dans un entourage de diamants et 
surmontés de la couronne impériale, pour être suspendus 
au ruban de l'ordre de Saint-André, cl l'impératrice, qui 
était chargée de lui transmettre cette brillante décoration, 
y ajouta une lettre autographe des plus flatteuses. 

L'empereur distribua beaucoup d'autres décorations, et 
le 1 er décembre, après avoir visité, en compagnie du gou- 
verneur-général de Moscou, le nouvel hôpital militaire, il 
l'ut si satisfait de cette visite, qu'il remercia de vive voix 
le colonel Baryschnikoff, directeur de l'établissement, et 
qu'il adressa, le jour même, ce rescrit au prince Galitsyne : 

« J'ai vu, avec une satisfaction particulière, par le rap- 
port que vous M'avez adressé, que l'hospice militaire établi 
à Moscou, pour l'entretien des sous-officiers et soldats con- 
gédiés du service qui se trouvent sans moyens d'existence, 
établissement dont la fondation est due aux bienfaits de 
l'eu le conseiller privé actuel, prince Gagarine, possède 
maintenant, grâce aux sacrifices d'autres particuliers, tous 
les moyens nécessaires pour remplir à l'avenir le but de 
son institution. D'après la demande que vous M'en avez 
faite, J'ai ordonné de placer cet établissement sous la pro- 
tection du Comité institué le 18/30 août 1814, en le réunis- 
sant, par la suite, à l'hospice militaire qui doit être établi 
dans le bourg d'izmaïlovskoé. Je Me plais en même temps 
à vous exprimer Ma reconnaissance particulière , pour 
votre sollicitude exemplaire dans toutes les entreprises 
d'utilité publique, et Je vous charge d'être l'organe de Ma 
haute bienveillance auprès de toutes les personnes qui 
concourent à cet établissement. 

« Je suis pour toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Moscou, 19 novembre (1" décembre, uouv. st.) 1837. » 






— 448 — 

L'empereur ne fut pas moins satisfait de sa visite à 
l'Université de Moscou, qu'il inspecta, le 4 décembre, 
dans le plus grand détail. L'ordre et la bonne tenue qu'il 
avait observés dans toutes les parties de cette savante insti- 
tution, furent l'objet des éloges qu'il voulut bien adresser 
à l'aide de camp général comte Strogonoff, curateur de 
l'établissement universitaire. Mais il avait hâte de revoir 
enfin sa femme et ses enfants, après une absence qui du- 
rait depuis plus de deux mois et demi. 

L'hiver, qui régnait dans toute sa rigueur, avait rendu 
les communications plus faciles et plus promptes sur les 
routes couvertes de neige. L'empereur partit en traîneau, 
avec le césarévitch, et voyagea jour et nuit jusqu'à Tzar- 
koé-Sélo, où il arrivait, en bonne santé, le 22 décembre; 
il y trouva la famille impériale, qui l'attendait impatiem- 
ment, et il se reposa pendant deux jours, avant de rentrer 
définitivement à Saint-Pétersbourg. 

Son retour au palais d'Hiver fut le signal des fêtes de 
cour, qui précédaient les grandes réceptions de Noël ; les 
bals de l'Assemblée de la noblesse avaient commencé, tous 
les théâtres étaient ouverts, et l'on se préparait, dans le 
monde officiel et dans l'aristocratie, à tous les plaisirs de 
luxe que l'hiver amène à sa suite. 

L'empereur, un des premiers matins qui suivirent son 
arrivée, avait voulu se rendre compte, par lui-même, de 
l'avancement des travaux de l'église-cathédrale de Saint- 
Isaac, d'autant plus que l'architecte en chef de ce monu- 
ment, M. de Montferrand, s'occupait alors de faire poser 
autour du dôme, qui devait s'élever à trois cent quarante 
pieds au-dessus du sol, les vingt-quatre colonnes en granit, 
formant chacune un seul bloc, et ayant quarante pieds de 
hauteur. 



— 449 — 
Cette entreprise gigantesque, qui, dans l'histoire de 
l'art, n'avait pas de précédent, s'effectuait néanmoins avec 
plein succès, grâce à des machines nouvelles en charpente 
assez fortes et assez mobiles à la fois pour élever un poids 
de deux cent mille livres, à plus de deux cents pieds en 
l'air. De plus, le marchand Martinoff, entrepreneur du 
transport des marbres de l'église, avait construit plusieurs 
petits chemins de fer combinés, qui permettaient de con- 
duire, presque sans effort, sur l'emplacement des travaux, 
d'énormes blocs qui ne pesaient pas moins de dix à quinze 
mille livres. 

L'empereur arriva, dans les chantiers, avec un seul aide 
de camp, et les parcourut, en adressant la parole aux ou- 
vriers, que le froid n'empêchait pas de continuer leur rude 
besogne. On était allé à la hâte avertir l'architecte en 
chef; mais, lorsqu'il arriva, l'empereur avait déjà constaté, 
de ses propres yeux, que, dans la dernière campagne 
d'été, le stylobate en marbre de la tour du dôme, ainsi que 
le grand entablement et une partie des attiques, avaient 
été achevés par les trois mille ouvriers, qui y travaillaient 
constamment et presque jour et nuit. En outre, douze des 
vingt-quatre colonnes du dôme étaient déjà en place sur 
leurs bases, et l'on pouvait espérer que le reste serait placé 
avant le printemps. 

L'édifice en construction était toujours environné d'une 
forêt d'échafaudages, quoique les voûtes fussent terminées 
depuis l'année précédente, et que les travaux d'ornemen- 
tation, à l'intérieur, continuassent sans interruption. 

— C'est bien, dit l'empereur à M. de Montferrand; nous 
sommes encore loin de l'achèvement total, mais il y a pro- 
grès et progrès notable. J'avais lu le rapport de la commis- 
sion, qui m'a rendu compte de la pose de la première co- 



VII 



29 



I 



i M 



» 



— co- 
lonne du dôme, mais je ne soupçonnais pas que ce fût une 
entreprise aussi difficile, aussi extraordinaire. En vérité, 
on n'a rien vu de pareil depuis la construction de Saint- 
Pierre de Rome, par Michel- Ange. Je vois aussi avec plai- 
sir que nous allons plus vite que lui, car notre cathédrale 
sera sans doute complètement linie en 1843 ou 1844. 

— En 1841, Sire, répondit l'architecte français, en s'in- 
clinant respectueusement. 

— Très-bien, repartit Nicolas; si vous avez besoin de 
six mille ouvriers au lieu de trois mille, prenez-les; si les 
crédits alloués annuellement pour les travaux ne suffisent 
pas, on les augmentera : l'important, c'est de finir le plus 
tôt et le mieux possible. 

La pieuse prodigalité de l'empereur pour cette cathé- 
drale grecque orthodoxe, dont il avait voulu faire le plus 
vaste et le plus beau monument du monde, ne l'empêchait 
pas de favoriser en même temps la construction des églises 
catholiques dans tout l'Empire. En 1836, il avait affecté 
une somme de 200,000 roubles à l'érection d'une église 
catholique à Cronstadt, et le 28 août 1837, la première 
pierre de cette église, dédiée aux saints apôtres Pierre et 
Paul, avait été posée solennellement par l'évêque catho- 
lique Ignace Paulowski, en présence du gouverneur mili- 
taire et des autorités de la ville. 

Peu de mois auparavant, l'empereur, à la demande du 
prieur et des marguilliers de la paroisse catholique de 
Sainte-Catherine, à Saint-Pétersbourg, leur avait accordé 
un prêt, sans intérêt, pour quatre ans, de 500,000 roubles, 
sur la Banque d'emprunt, pour réparer et agrandir cette 
église, et pour faire rebâtir les bâtiments annexes. D'au- 
tres églises catholiques avaient été fondées simultanément, 
par ordre du tzar, dans diverses parties de ses États, alors 



— 4.11 — 

que les journaux étrangers, obéissant aux inspirations men- 
songères de l'esprit de parti, accusaient injustement l'em- 
pereur de persécuter ses sujets catholiques, et de rêver 
l'anéantissement de la religion romaine, dans l'Empire au 
profit du culte grec orthodoxe. 

Cependant, les catholiques romains n'avaient pas cessé 
en Russie, de jouir partout de la liberté la plus complète 
dans l'exercice de leur culte, et le Gouvernement russe, 
qui ne leur refusait jamais des secours pour l'entretien de 
leur clergé, poussait la tolérance jusqu'à leur fournir 
avec l'approbation de l'empereur , les fonds nécessaires 
pour fonder des églises nouvelles ou pour réparer les an- 
ciennes. 

Dans plusieurs ukases publiés cette année-là, l'empereur 
s'était préoccupé, il est vrai, de montrer qu'en sa qualité 
de chef temporel de l'Église grecque russe, il entendait 
protéger efficacement les intérêts do cette religion d'État, 
sans toutefois leur sacrifier aveuglément ceux des autres 
cultes. Ainsi, ne porta-t-il aucune atteinte à la religion ca- 
tholique romaine, qui était la religion nationale en Po- 
logne, mais il plaça seulement les affaires de l'Église 
grecque-unie sous la direction du Saint-Synode. 

Les catholiques ne lui pardonnaient pas d'avoir ordonné 
que les enfants nés de mariages mixtes, c'est-à-dire de 
père et mère professant l'un et l'autre une religion diffé- 
rente, fussent élevés, sans exception, dans la communion 
gréco-russe. 

— Le souverain est le père de ses sujets, disait-il à cette 
occasion, et il est tenu, devant Dieu et la patrie, de les 
mettre dans la bonne voie lorsqu'ils ne s'appartiennent pas 
encore, c'est-à-dire avant l'âge de raison. 

La fin de l'année 1837 fut marquée par un grave si- 






— 452 — 
nistre, qui prit le caractère et les proportions d'un malheur 
national : le palais d'Hiver brûla de fond en comble, dans 
la nuit du 29 au 30 décembre. 

L'empereur assistait, ce soir-là, avec Fimpératrice et le 
grand-duc héritier, à la représentation d'une pièce fran- 
çaise, au Grand-Théâtre, et le public ordinaire des repré- 
sentations par ordre, la cour et les personnes présentées, 
ainsi que l'aristocratie de rang, de nom et de fortune, rem- 
plissaient la salle. 

Vers neuf heures un quart, un adjudant de service en- 
tra dans la loge impériale, et s'approchant sans bruit du 
ministre de la Maison de l'empereur, lui dit quelques mois 
à l'oreille et sortit aussitôt. Le prince Wolkonsky ne bou- 
gea pas, mais il regardait le spectacle avec une distraction 
que plusieurs personnes remarquèrent : il était inquiet, 
soucieux. 

Au bout de dix minutes, le même adjudant revint, parla 
bas au ministre, et celui-ci, se penchant vers l'empereur, 
lui transmit à voix basse la nouvelle qu'on venait de lui ap- 
porter. 

L'empereur changea de visage; il se leva tout à coup et 
sortit précipitamment, sans avoir annoncé à l'impératrice 
le motif de ce brusque départ. La représentation continua, 
au milieu d'une agitation sourde et anxieuse. 

L'empereur s'était élancé sur un cheval qu'on lui avait 
amené à la porte du théâtre, et suivi d'une escorte de la 
garde impériale, sans un seul aide de camp de service, il 
partit au galop dans la direction du palais d'Hiver. 

Les rues étaient pleines de monde, et cette foule se pres- 
sait d'arriver sur le théâtre d'un grand incendie, que des 
lueurs rougeâtres et des colonnes de fumée noire accusaient 
à l'horizon. De tous côtés roulaient avec fracas les pompes 









— 453 — 
municipales; on voyait passer, en courant, les escouades 
de pompiers, avec des torches allumées; on sonnait 
l'alarme à toutes les vigies de quartier : il faisait un froid 
de vingt-cinq degrés. 

Quand l'empereur mit pied à terre devant le palais 
d'Hiver, où le feu s'était déclaré depuis une demi-heure à 
peine, il jugea, du premier coup d'œil, qu'on ne pouvait 
plus sauver le palais : une partie de la toiture était déjà 
embrasée au-dessus de la salle de Pierre le Grand, et la 
flamme qui jaillissait de ce foyer commençait à s'étendre 
de tous cotés dans les combles du vaste édifice. 

Le grand-duc Michel était arrivé le premier, à la tête de 
la garde impériale, pour combattre ce terrible incendie : il 
avait jugé, comme l'empereur, que le palais était perdu 
sans ressources; en conséquence, il avait donné ordre, aux 
régiments qu'il commandait, de mettre en sûreté d'abord 
tout l'ameublement, et en même temps de couper la gale- 
rie qui communiquait du palais d'Hiver à celui de l'Er- 
mitage, afin de sauver au moins ce dernier palais, ren- 
fermant tous les musées impériaux. A l'instant, les soldats 
s'étaient répandus, par escouades, dans les appartements 
de l'empereur et de l'impératrice, dans les galeries et les 
salons d'honneur, où étaient accumulées tant de richesses, 
et malgré la fumée épaisse, malgré les flammes qui ga- 
gnaient du terrain avec une effrayante rapidité, on avait 
enlevé à force de bras les meubles les plus lourds et les 
moindres objets, pour les transporter pêle-mêle à l'Ami- 
rauté, à l'hôtel de l'État-Major-Général, et dans l'immense 
Salle d'exercice de l'infanterie. 

Ce sauvetage se fit avec un certain ordre militaire, et la 
plupart des objets d'art et des meubles précieux furent 
emportés ainsi sans accident, tandis que les pompiers, ai- 



— 454 — 
dé? par d'autres soldats des régiments Préobrajensky et 
Semertowsky, s'efforçaient d'arrêter les progrès du feu et 
de le circonscrire au moins, en lui faisant Une large part ; 
mais le feu, qui avait éclaté dans la partie supérieure 
du palais, s'y propageait avec d'atttant plus dé facilité, que 
les voûtes des grandes salles de réception' étaient eh bois, 
et qtie la vieille charpente des combles offrait à l'incendie 
iltt actif aliment. 

Avant même l'arrivée de l'empereur sur le lieu du si- 
nistre, tous ses enfants avaient été emmenés hors du palais, 
par leurs goilvernarites et leurs gouverneurs, qui les con- 
duisirent d'abord à l'hôtel du ministère des affaires étran- 
gères : ils n'y restèrent pas longtemps, car l'empereur, 
pour les éloigner d'un affreux spectacle et peut-être aussi 
pour les mettre à l'abri de tout danger, avait ordonné qu'on 
lès transportât sur-le-champ aii palais d'Annitchkoff; ot'i il 
se voyait forcé de fixer sa résidence. 

Puis, il envoya prévenir l'impératrice de la catastrophe, 
qiii le tiendrait éloigné d'elle, sans doute, une partie de la 
nuit: il la priait d'aller l'attendre, sans aucune inquiétude, 
au palais d'Annitchkoff, nîl elle trouverait ses enfants qui 
l'attendaient. 

L'impératrice, en apprenant que les flammes Consu- 
maient le palais d'Hiver, pensa d'abord à une de ses de- 
moiselles d'honneur, la jeune comtesse S. Gdlenischéff-Kou- 
tousûff, qui était restée gravement malade àù palais. Elle 
quitta en toute hâte la représentation, et, sans vouloir 
écouter les objections qu'on put lui faire poiir l'en empê- 
cher, elle se fit conduire immédiatement à l'hôtel du mi- 
nistère des affaires étrangères, où l'empereur vint la rejoin- 
dre un instant^ et elle ne consentit à se retirer au palais 
d'Annitchkoff, qu'après s'être assurée que la comtesse Gole- 



— 455 — 

nischeff-Koutousoff avait été sauvée et transportée dans une 
maison voisine. 

Cependant l'incendie suivait son cours, en redoublant de 
violence : la place du Palais et celle de l' Amirauté étaient 
encombrées d'une foule de peuple, qui regardait doulou- 
reusement cet horrible tableau, en versant des larmes, et 
en priant à voix basse, sans oser prendre part au sauvetage 
des objets précieux que les soldats emportaient dans leurs 
bras et sur leurs épaules; car la loi de police, qui interdi- 
sait absolument aux habitants de porter des secours effec- 
tifs en cas d'incendie, était religieusement observée à Saint- 
Pétersbourg. Il n'y avait que les troupes et le corps des 
pompiers qui eussent le droit d'intervenir alors sous la di- 
rection de leurs chefs. 

On vint dire à l'empereur, que les sentinelles préposées 
à la garde extérieure et intérieure du palais refusaient de 
se retirer, sans avoir été relevées régulièrement, et atten- 
daient l'arme au bras, chacune à son poste, malgré le dan- 
ger qui les menaçait. Déjà plusieurs, disait-on, avaient péri 
victimes de leur respect pour la consigne militaire. 

Nicolas alla lui-même les chercher; non-seulement il fit 
le tour du palais, mais encore il pénétra dans quelques 
salles que l'incendie n'avait pas atteintes : il y trouva un 
grand nombre de soldats qui travaillaient à enlever les 
meubles et même les ornements décoratifs avec autant 
d'ordre et de sang-froid, que s'ils eussent été à la parade, 
sans s'inquiéter des flammes qui couraient en grondant 
sous leurs pieds et sur leurs têtes. .; .«, 

Dans un salon, dont le plancher se trouvait im, partie 
consumé, quatre de ces braves travailleurs étaient occupés 
à détacher une magnifique glace qu'ils voulaient sauver. 
L'empereur, voyant le péril que couraient ces hommes in- 






I 



- 



— -456 — 
trépides, leur cria de loin de se retirer, et comme ils ne l'en- 
tendaient pas et s'obstinaient à leur périlleuse entreprise, 
Nicolas s'avança jusqu'à eux, sur le parquet brûlant, à 
travers la fumée ; puis, ayant tiré son épée, il frappa violem- 
ment avec la poignée cette glace qu'il brisa en mille éclats. 

— Maintenant, vous n'avez plus rien à faire ici ! cria-t-il, 
en obligeant les quatre soldats à sortir de la salle. 

Un moment après, le plafond s'écroulait derrière eux 
avec un épouvantable fracas. 

L'empereur redescendit sur la place par le grand esca- 
lier d'honneur, qui était encore intact : il ne fut pas peu 
surpris de rencontrer, sur cet escalier, un troupeau de va- 
ches et de chèvres, qui descendaient aussi, en beuglant et 
en bêlant, des étages supérieurs où ces animaux avaient 
leurs étables, à son insu, et sans doute aussi. à l'insu des 
surveillants du palais, car les combles étaient transformés, 
pendant l'hiver, en une véritable vacherie qui fournissait 
de lait, de crème, de beurre, la table impériale. 

L'empereur ne put s'empêcher de sourire, en voyant, au 
milieu des horreurs de l'incendie, cette révélation inatten- 
due de l'ingénieuse cupidité des employés subalternes de 
l'office et des cuisines. 

Le bruit se répandit aussitôt, que l'incendie avait pris 
d'abord dans les fourrages accumulés pour la nourriture 
de ces bestiaux domestiques. 

La plus grande partie des objets précieux que contenait 
le palais d'Hiver : meubles, soieries, tapisseries, tableaux, 
statues, avaient pu être sauvés; mais le feu continuait son 
œuvre, et tous les efforts tentés pour l'arrêter étaient et 
devaient être impuissants : malgré le voisinage de la Newa, 
où l'on avait brisé la glace épaisse de trois ou quatre pieds, 
l'eau manquait, ou bien gelait dans les pompes, ou n'arri- 



— 157 — 
vait qu'en glaçons dans le brasier ardent qui embrassait 
toute la superficie du palais, laquelle n'a pas moins de 
634,237 mètres carrés. 

La flamme s'élevait, dans les airs, à cent pieds au-dessus 
des toits, qui ressemblaient au cratère d'un volcan en érup- 
tion; la flamme sortait à la fois de toutes les fenêtres sur 
les quatre faces de cet immense édifice ; les planchers s'é- 
croulaient avec fracas, et il n'était plus possible de péné- 
trer dans l'intérieur du palais. 

Tout à coup, on annonce à l'empereur qu'un incendie 
venait de se déclarer sur un autre point de la ville, à l'ex- 
trémité de Vassili-Ostrow, dans le port des Galères. Nicolas 
fait appeler le césarévitch, qui aidait le grand-duc Michel 
à préserver les trésors d'art de l'Ermitage, et il lui or- 
donne de se rendre en toute hâte au port des Galères, afin 
de diriger les secours, et de conjurer, s'il est possible, un 
nouveau désastre. 

Le grand-duc héritier se jette dans le premier traîneau 
qu'il rencontre ; puis, en passant à fond de train devant les 
casernes du régiment des gardes de Finlande, il donne 
ordre au premier bataillon d'accourir sur le lieu du second 
incendie qui répand au loin une sinistre lueur. 

Quelques instants après, le traîneau qui portait le grand- 
duc Alexandre est renversé, au détour d'une rue, et se brise : 
le jeune prince, qui n'est ni blessé ni contusionné, se relève, 
en ne s'inquiétant que du retard qu'il peut subir; il arrête 
un gendarme qui passait, lui demande son cheval, s'élance 
dessus et poursuit sa course précipitée. 

Son apparition inattendue dans le port des Galères, au 
milieu des pompiers, des soldats et des marins, redonna 
du courage et de l'espoir à tous ces braves gens, qui tra- 
vaillaient à éteindre le feu; son exemple, ses paroles exci- 



— 458 — 
tèrent le zèle et l'enthousiasme; les habitants des quartiers 
menacés d'une conllagration générale, demandèrent la per- 
mission de combattre l'incendie, et ce surcroît de secours 
énergiques eut pour effet immédiat d'arrêter les progrès 
du feu. 

Le port des Galères fut sauvé, et, une heure après, le 
césarévitch revenait auprès de son père, auquel il rendait 
compte du succès de sa mission. 

L'incendie du palais d'Hiver était alors dans toute sa 
force ; il ne restait pas une seule chambre que la flamme 
n'eût envahie; pas une seule fenêtre qui ne donnât issue à 
la flamme. 

Malgré la rigueur du froid, cent mille curieux, debout 
sur la place éclairée comme en plein jour, contemplaient, 
immobiles et silencieux, ce spectacle effrayant, et gémis- 
saient tout bas sur la destruction du palais impérial, le plus 
vaste, le plus riche, le plus magnifique de tous les palais 
de l'Europe. Minuit allait sonner à l'horloge, dont l'ai- 
guille marchait encore sur le cadran environné d'une au- 
réole flamboyante. Le timbre rendit un son étrange en 
frappant les onze premiers coups, mais, avant que le dou- 
zième coup eût retenti, l'horloge se détacha du faite de 
l'édifice et disparut dans le gouffre enflammé. 

Dès ce moment, l'incendie diminua peu à peu, sans pou- 
voir s'étendre hors de l'enceinte du palais, où son activité 
se trouvait concentrée dan3 un brasier incandescent. 

Il n'y avait plus de danger pour les édifices publics les 
plus voisins, et l'empereur se retira, vers trois heures du 
matin, en laissant un cordon de troupes autour du palais 
qui brûlait encore et qui brûla pendant plusieurs jours. 

— Dieu soit béni ! s'écria l'empereur, en retrouvant toute 
sa famille^ qui l'attendait #vec anxiété au palais d'An- 









— 459 — 
riitchkoff. Le palais d'Hiver est entièrement consumé, mais 
personne n'aura péri, je l'espère. 

Oh ne savait pas, ou plutôt On avait caché à l'empereur 
qtle le nombre des blessés était considérable, et que treize 
personnes, neuf pompiers et quatre soldats, avaient été vic- 
times de leur intrépidité ou de leur imprudence. 

Pendant que l'impératrice, entourée de ses enfants, re- 
fusait absolument de prendre du repos avant le retour de 
son auguste époux, soii secrétaire particulier, le conseiller 
intime Chambeau, avait fait emporter du palais d'Hiver au 
palais d'Annitclikoll' les meubles et toiis les objets de prix 
et d'affection qui garnissaient l'appartement de l'impératrice; 
puis, avec le concours d'une centaine de fidèles serviteurs, 
il s'était occupé de replacer ces meubles et ces objets 
dans l'ordre exact et minutieux qu'ils avaient aU palais 
d'Hiver : ce fut, eu quelque sorte, une répétition parfaite des 
appartements que le feu venait de détruire : les vases, les 
montrés, les souvenirs de jeUiiesse, les albums, les livres, 
rien n'était otiblié; chaque chose semblait à sa place, et 
l'impératrice, eh se retrouvant tout à coup au milieu de Ces 
objetsqU'elle croyait anéantis par l'incendie, imagina qu'elle 
levait, et s'abandonha ah charme de l'illusion, en disatit : 
— Sohimes-nous toujours au palais d'Hiver? L'incehdie 
a-t-il donc éparghé tout ce que j'aimais, tout ce qui me 
rappelait mon enfance, mon éducatioh, fflori mariage -, mes 
enfants, les meilleurs jours, les heures les plus douces de 



■ 



ma vie 



Le lendemain, Une commission, instituée par ordre de 
l'empereUr, pour rechercher les 1 causes de l'incehdie, com- 
mença son enquête. Cette commission était composée des 
aides de camp généraux Benkendorff, KleiHihichel et Mar- 
tyhoff, dii lieutenant-géhéral Zakharjevsky , dtl fbtlctidh- 



■ 






— 460 — 

naire de la quatrième classe Stauberg, et du conseiller d'É- 
tat Stassoff. 

Un grand nombre de personnes furent appelées et enten- 
dues en témoignage; plusieurs architectes durent fournir 
des renseignements techniques. Le résultat de cette en- 
quête, qui dura deux semaines entières, fut que la vraie 
cause de l'incendie provenait d'une bouche de chaleur 
qu'on avait eu la maladresse de laisser subsister lors de la 
reconstruction de la salle des Feld-maréchaux, et qui, étant 
trop rapprochée d'une cloison en bois, avait communiqué 
le feu aux boiseries du plafond de la salle de Pierre le 
Grand. La sécheresse des charpentes expliquait la rapidité 
de l'incendie, qui avait gagné promptement la toiture et 
envahi les greniers ; dès ce moment, tout secours était im- 
possible pour les bâtiments. 

Mais, en revanche, on avait eu le temps d'enlever la plu- 
part des meubles que renfermait le palais. L'Amirauté, 
l'hôtel de l'État-Major-Général et la Salle d'exercice de 
l'infanterie en étaient encombrés. La commission, nommée 
pour le triage et la mise en ordre de tous ces meubles, 
fonctionna, sans désemparer, pendant un mois, et l'on re- 
connut avec surprise qu'il ne manquait, dans ce prodigieux 
amas de choses précieuses, que les objets qui n'avaient pu 
être emportés à cause de leur poids et de leur volume. 
L'argenterie et les services de table furent déposés au ca- 
binet impérial; les bronzes, les rideaux et les étoffes de 
soie entrèrent dans les magasins de l'intendance de la 
cour; les vases de porcelaine et tous les objets mobiliers 
qui décoraient quatre-vingts salles du palais, furent trans- 
portés au palais de Tauride. 

On avait déjà mi9 en sûreté , pendant l'incendie , une 
foule d'objets précieux, tel9 que les reliques, images, orne- 






— 461 — 
ments de la chapelle du palais ; les trônes, les lustres et 
les candélabres d'argent massif; les insignes et les dia- 
mants de la couronne, les joyaux de l'impératrice, etc. On 
avait aussi extrait de la Galerie militaire et de la galerie 
des Feld-maréchaux les tableaux et portraits historiques, 
ainsi que le fameux meuble chinois qui faisait l'ornement 
des appartements de l'impératrice Catherine. 

Un fait vraiment incroyable, mais qui n'étonna personne 
en Russie, avait pu être signalé : il n'y eut pas un voleur, 
qui songeât à profiter du désordre de l'incendie pour mettre 
la main sur quelque objet de prix ; on ne constata point 
un seul détournement. 

L'empereur et la famille impériale allèrent visiter plu- 
sieurs fois ces riches épaves de l'incendie, et ils purent ju- 
ger, de leurs propres yeux, que la plupart des trésors d'art 
et de luxe, que contenait le palais d'Hiver, avaient échappé 
aux flammes. 

La première fois que Nicolas, accompagné de l'impéra- 
trice, alla voir, à l'hôtel de l'État-Major-Général, tout ce 
qu'on avait pu sauver, dans son appartement particulier, il 
reconnut que rien ne manquait, pas un meuble , pas un 
cadre , pas un carton, pas même le fameux manteau mili- 
taire, qu'il croyait perdu, et qu'il regrettait plus que tout 
le reste. 

Tout à coup, son front se rembrunit, son visage devint 
soucieux : une pensée chagrine lui avait traversé l'esprit ; 
il cherchait des yeux quelque objet qui ne s'était pas offert 
à sa vue. Mais bientôt il aperçut dans un coin un petit se- 
crétaire en bois de rose, de peu d'apparence; il s'en appro- 
cha vivement, avec émotion, s'assura que les tiroirs n'a- 
vaient pas été forcés, et fit jouer un ressort secret, sous 
l'action duquel s'ouvrit un de ces tiroirs remplis de papiers. 



— Dieu soit loué! ma chère! s'écria-t-il, en s'adressant 
à l'impératrice, avec une joie expansive et tendre. JNous 
pouvons nous consoler de l'incendie du palais d'Hiver. J'ai 
là toutes vos lettres, depuis nos fiançailles ! 



CCLXII 



La cour s'était installée provisoirement au palais d'An- 
nitchkofl', qui paraissait bien insuffisant pour sa nouvelle 
destination : aussi, l'empereur jugea-t-il convenable, poul- 
ies cérémonies d'apparat, de se transporter au palais de 
l'Ermitage, qui avait été sauvé, grâce aux intelligents ef- 
forts du grand-duc Michel, et qui était disposé de manière 
à remplacer, autant que possible, le palais d'Hiver. 

Ce fut au palais d'Annitchkoff que l'empereur et l'impé- 
ratrice reçurent, le 31 décembre 1837, le baron deBarante, 
ambassadeur de France, qui prit congé d'eux pour faire un 
voyage en Turquie, et le nouvel envoyé extraordinaire du 
roi des Pays-Bas, le comte de Schinmelpenninck, qui remit 
ses lettres de créance. Mais ce fut dans la chapelle de l'Er- 
mitage, qu'on célébra, en présence de toute la cour, la 
messe solennelle de Noël; ce fut dans les salons de l'Er- 
mitage, qu'eut lieu le baise-main à l'occasion du 1 er janvier 
de l'année russe 1838. 

L'incendie du palais d'Hiver avait produit, dans toutes 
les classes de la société, depuis le grand seigneur jusqu'au 
plus pauvre serf, une profonde et douloureuse impression : 
les jours qui suivirent ce triste événement virent éclater, 
sur tous les points de la Bussie, les sentiments de vénéra- 
tion, d'amour et de dévouement, que les Busses professent 






zw?m 



pour leur souverain. Il y eut, de toutes parts, un élan gé- 
néral et spontané pour concourir, par des offrandes volon- 
taires, à la reconstruction immédiate du palais impérial. 
Le Comptoir de la cour reçut officieusement, dans ce but, 
une multitude de dons, nominatifs ou anonymes, qui s'éle- 
vèrent, en peu de jours, à des sommes énormes. Les per- 
tes causées par l'incendie étaient estimées à plusieurs mil- 
lions de roubles, et personne ne doutait que le produit 
d'une souscription nationale ne s'élevât bien au-dessus du 
chiffre de ces pertes. 

L'empereur, touché de l'empressement de ses sujets à 
vouloir réparer, à leurs frais, un désastre que chacun con- 
sidérait comme un malheur public, crut devoir cependant 
arrêter les dons et les souscriptions, en adressant le res- 
crit suivant à son ministre de l'intérieur Bloudoff : 



« L'incendie, qui a détruit en partie Notre palais d'Hiver, 
a été pour Nos fidèles sujets une occasion de nouvelles 
manifestations de leur zèle. D'après les rapports qui Nous 
parviennent de toutes parts, toutes les classes de la popu- 
lation rivalisent d'empressement à concourir à la recon- 
struction de cet édifice, par des offrandes spontanées et 
proportionnées à leurs moyens. Ces sacrifices ne seront, 
pas nécessaires : Nous ne les acceptons point; mais Notre 
cœur est vivement touché des sentiments qui les ont inspi- 
rés, sentiments de dévouement profond et fidèle à Notre 
personne et au trône, qui se révèlent avec une nouvelle 
force à chaque événement plus ou moins important de Notre 
règne. 

« Désirant le témoigner hautement, Nous vous ordon- 
nons de faire parvenir, à Nos fidèles et bien-aimés sujets 
de toutes conditions, par l'organe des administrateurs en 



— 465 — 
chef des gouvernements et par celui des maréchaux de la 
noblesse, l'expression de Notre gratitude impériale pour 
ces marques de leur attachement. Nous remercions cette 
Noblesse, qui, dans les circonstances actuelles comme en 
toute occasion, a prouvé comment elle savait se montrer 
fidèle au but de son institution , ainsi qu'à ses principes, 
en étant toujours la première à servir d'exemple et de mo- 
dèle de dévouement. 

« Ce dévouement Nous est plus cher que les trésors les 
plus précieux et les productions de l'art les plus parfaites. 
La pensée de l'amour franc et loyal de Nos fidèles sujets," 
de cet amour inaltérable, quelles que soient les circon- 
stances, Nous allège le poids des soucis et des soins insé- 
parables du gouvernement, puisqu'il est pour nous le gage 
de la prospérité future et de la gloire de Notre patrie bien- 
aimée. 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 25 janvier (6 février, nouv. st.) 1838. » 






En même temps, on publiait, dans les casernes du corps 
détaché de la garde, cet ordre du jour, adressé par le 
grand-duc Michel aux régiments, escadrons et batteries, 
dont il était le commandant en chef : 

« J'ai eu l'honneur de recevoir aujourd'hui, de S. M. 
l'impératrice, un Rescrit, par lequel Sa Majesté daigne re- 
mercier le corps de la garde d'avoir, dans l'incendie du 
palais d'Hiver, sauvé les eflèts appartenant à Leurs Majes- 
tés Impériales, ainsi qu'aux membres de la famille impé- 
riale. 

« J'éprouve une satisfaction particulière à faire connaître 
à tous mes camarades ce témoignage si gracieux du prix 
vu 30 



■ 



— 466 — " 
que S. M. l'impératrice a daigné mettre au simple accom- 
plissement de notre devoir, comme fidèles sujets; persuadé 
qu'ils partageront tous avec moi les sentiments de grati- 
tude profonde que doivent inspirer les expressions, si flat- 
teuses pour chacun de nous, de Sa Majesté Impériale. 

« La copie ci-annexée de ce Rescrit sera lue , avec le 
présent ordre du jour, dans toutes les compagnies, esca- 
drons et batteries; le Rescrit original sera conservé à l'état- 
major du corps, avec les autres rescrits impériaux, comme 
une preuve de la bienveillance dont S. M. l'impératrice a 
daigné honorer le corps détaché de la garde. 

a Le grand-maître de l'artillerie, 

« Michel. » 

Le rescrit de l'impératrice à son beau-frère le grand-duc 
Michel était conçu en ces termes : 



« En visitant hier, avec S. M. l'empereur, le palais de 
Tauride et tous les effets sauvés, de l'incendie du palais 
d'Hiver, par le corps de la garde, et qui y ont été trans- 
portés , J'ai été aussi étonnée de l'énormité des. efforts 
et des travaux de la garde dans cette circonstance, que 
profondément touchée du soin apporté à la conservation 
des objets appartenant à S. M. l'empereur, à Moi et à Notre 
famille. Cette sollicitude, qui, même au milieu du trouble 
et des dangers de l'incendie, s'est étendue jusqu'aux moin- 
dres effets, ne peut avoir été inspirée que par le zèle et le 
dévouement sans bornes du corps tout entier de la garde 
pour la Maison impériale! S. M. l'empereur a su pleine- 
ment apprécier une aussi belle action, et Moi, guidée par 
le sentiment le plus vrai, J'offre à Votre Altesse Impériale 






— 467 — 

l'expression de Ma gratitude sincère pour sa coopération 
personnelle dans cette circonstance. Je la prie instamment 
de vouloir bien exprimer Ma reconnaissance à tous les gé- 
néraux et officiers du corps de la garde, qui y ont pris part, 
et de faire remercier, en mon Nom, tous les sous-officiers 
et soldats qui ont déployé, dans celte occasion, un zèle si 
louable et si exemplaire. 

« Je suis, pour toujours, Votre sincèrement affectionnée, 



« Alexandra. 



» 24 janvier (5 février, nouv. st.) 1838. » 



L'empereur ordonna que le palais d'Hiver fût rétabli 
dans son ancien état, aux. frais du Comptoir des bâtiments 
de la couronne : la commission, nommée pour l'enquête 
sur les causes de l'incendie, resta en permanence pour 
surveiller les travaux de reconstruction, qui commencèrent, 
aussitôt que le déblaiement des décombres eut été achevé.' 
Les architectes visitèrent les lieux et constatèrent que 
les murs extérieurs n'avaient pas souffert, maigre la 
violence du feu. Ce palais, construit sous le règne de l'im- 
pératrice Elisabeth, par l'architecte italien Rastrelli, de- 
vait donc être restauré dans son ensemble et dans ses dé- 
tails architectoniques; une fois que les bâtiments seraient 
couverts (la toiture à rétablir n'avait pas moins de deux 
werstes d'étendue), il n'y aurait qu'à refaire de fond en com- 
ble les aménagements intérieurs de cet immense édifice, et 
ensuite à en reconstituer la décoration primitive, d'après les 
anciens dessins qui pourraient avoir été conservés. La com- 
mission demanda, aux architectes, des planchers et des toits 
incombustibles. Il fut décidé qu'on ne se servirait que de 
pierre et de fer dans cette reconstruction. L'incendie n'avait 






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— 468 — 
fait que noircir les façades et les statues qui couronnaient 
le faite du palais : l'empereur désira qu'on laissât subsister 
cette teinte noirâtre que la fumée et la flamme avaient don- 
née à la pierre, comme un souvenir de la catastrophe du 
29 décembre 1837. 

Nicolas insista surtout pour que les travaux fussent ter- 
minés, un an, jour pour jour, après l'incendie, malgré l'im- 
mensité d'une telle œuvre, qui semblait exiger plusieurs 
années de travaux incessants et gigantesques. Mais le désir 
du tzar était un ordre , et quoique les architectes eussent 
déclaré d'abord qu'il était matériellement impossible de 
réparer en quelques mois le désastre accompli en quel- 
ques heures, la commission, inspirée, entraînée par le 
général Kleinmichel, prit l'engagement formel d'obéir à 
la volonté impériale. Les architectes, à bout d'objections 
et de résistance, prirent le parti de céder, à condition qu'on 
ne ménagerait pas l'argent, et qu'on leur permettrait d'em- 
ployer autant de bras qu'il en faudrait pour mener à bonne 
fin cette prodigieuse entreprise. 

Dès que leur devis fut accepté, ils appelèrent à leur aide 
quatre mille ouvriers appartenant à tous les corps d'état, 
et ils ouvrirent des chantiers où l'on devait travailler jour 
et nuit jusqu'à la fin de l'année. Le général Kleinmichel 
avait été désigné, par la commission, pour avoir la haute 
main sur les travaux et pour exciter le zèle et l'activité des 
travailleurs : il commença aussitôt à exercer sa mission avec 
tant d'exactitude et tant de rigueur, qu'il devint la terreur 
des ouvriers et même des architectes. 

— Vous n'aurez pas un jour, pas une heure de plus, pour 
l'exécution de vos devis , répétait-il sans cesse du ton le 
plus bourru et de l'air le plus rébarbatif : il faut que l'em- 
pereur soit obéi ponctuellement, et je vous rendrai respon- 






— 469 — 
sables du moindre retard. L'inauguration du nouveau pa- 
lais d'Hiver aura lieu irrévocablement le 18/29 décembre 
1838. 

Le rescrit de l'empereur à son ministre de l'intérieur n'a- 
vait pas fait cesser entièrement les offrandes qui affluaient 
auparavant dans les caisses de l'État. Il y avait des dona- 
teurs obstinés qui continuaient d'envoyer, au Comptoir de 
la cour, mais en ne se faisant pas connaître, des dons im- 
portants, affectés à divers usages, qu'ils déterminaient d'a- 
vance. Ainsi, l'un de ces anonymes fit remettre une somme 
de 2,000 roubles pour rétablir l'horloge du palais, qui 
avait sonné la dernière heure de ce magnifique monument. 
Un autre attribuait une somme considérable à la restaura- 
tion de la salle des Feld-maréchaux. 

Peu de jours après le rescrit impérial, qui refusait toute 
espèce de dons, 1 empereur sortit en traîneau, pour aller 
voir le commencement des travaux du palais : son traîneau 
fut arrêté, au milieu de la Perspective-Newsky, par un acci- 
dent, qui venait d'avoir lieu, et qui accumulait la foule sur 
ce point de la voie publique : un cheval avait pris le mors 
aux dents et blessé plusieurs personnes. L'empereur mit 
pied à terre et s'informa de ce qui était arrivé. Pendant 
ce temps-là, un paysan perça la foule et jeta un gros sac 
d'argent sur la fourrure qui recouvrait le traîneau impérial. 
L'empereur aperçut le sac, en remontant dans sa voiture, 
mais il ne put découvrir quel était le paysan qui l'y avait 
déposé. Ce bilietanonyme, enfermé dans le sac avec 800 rou- 
bles, n'était pas fait pour faciliter les recherches : « Sire, 
nous ne sommes pas riches, mais nous sommes reconnais- 
sants. Il y a deux ans, lorsque le feu eut détruit notre 
pauvre village, tu as relevé nos maisons : tu nous permet- 
tras bien de t'aider aussi à relever la tienne. Ce que nous 






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— 470 — 
t'offrons est peu de chose , nous le savons , mais notre 
amour pour toi est bien grand : nous t'aimons comme notre 
père et notre empereur. Nos biens, notre sang, tout ce que 
nous possédons, tout ce que nous sommes, tout t'appar- 
tient. Que Dieu t'accorde bonheur, joie et santé! » 

Toutes les recherches pour retrouver l'auteur ou les au- 
teurs de cette offrande furent inutiles. L'empereur se vit 
alors forcé d'accepter un don, qui lui était offert d'une ma- 
nière si délicate, et que personne ne voulait reprendre : il 
déclara donc , par un ukase , que cette somme serait con- 
sacrée aux premiers travaux de la réédification du palais 
d'Hiver, « afin, dit-il, que les fondations du nouveau pa- 
lais reposassent, en quelque sorte, sur l'amour de son peu- 
ple. » 

L'incendie du palais avait empêché l'inauguration solen- 
nelle des statues fies deux feld-maréchaux Barclay de Tolly 
et Koutouzotl-Smolcnsky, sur la place de la cathédrale de 
Notre-Dame de Kasan : seulement, au premier coup de ca- 
non tiré de la forteresse, le 6 janvier 1838, pour annoncer 
la fête de Noël au jour fixé par le rituel gréco-russe, on 
avait débarrassé des voiles qui les cachaient ces deux sta- 
tues, modelées avec talent par Orlowsky, et fondues en 
bronze par Jakimoff. 

Quatre jours plus tard, l'empereur, dans une grande re- 
vue des troupes de la garnison de Saint-Pétersbourg, rendit 
les honneurs militaires à la mémoire de ces deux héros des 
campagnes de 1812 à 1815. A onze heures du matin, toutes 
les troupes étaient rangées sur la place de l'Amirauté ; à 
midi, l'empereur, à cheval, accompagné de son état-major, 
passa devant leurs rangs; puis, se mettant à leur tête, 
les conduisit sur la Perspective-Newsky, aux sons de toutes 
les musiques des régiments : les troupes firent halte suc- 



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— 471 — 
cessivement en face de chacune des deux statues, et pous- 
sèrent un hourra en l'honneur de chacun des doux grands 
capitaines qui avaient joué un si glorieux rôle dans la guerre 
de 1812. Toute la cour et une multitude de peuple assis- 
taient à cette solennité patriotique. 

L'empereur avait attendu, pendant plus d'une année, 
que la retraite volontaire du prince Pierre Wolkonsky permit 
de lui donner, pour successeur, le général Paul de Kisseleff, 
qu'il avait fait entrer, sans portefeuille, au comité des mi- 
nistres, en lui confiant l'administration des domaines de la 
couronne; mais le ministre de la cour impériale, dont la 
santé s'était remise à la suite de son voyage avec l'impé- 
ratrice en Crimée, manifesta le désir de continuer son ser- 
vice, jusqu'à ce que ses infirmités le forçassent à demander 
sa retraite. L'empereur crut devoir, en conséquence, régu- 
lariser la position du général Paul de Kisseleff, en lui don- 
nant, par ukase du 27 décembre 1837/8 janvier 1838, le 
titre et les attributions de ministre des domaines de la 
couronne, et en laissant les apanages à Wolkonsky, qui 
s'intitula dès lors ministre de la cour et des apanages. 

L'administration des domaines de la couronne, en deve- 
nant un ministère où il y avait beaucoup à faire et surtout 
à innover, devait augmenter considérablement son person- 
nel, et le général Paul de Kisseleff choisit d'abord, pour 
former le conseil de son ministère, des hommes qu'il ap- 
préciait de longue date, et qui pouvaient lui apporter le 
concours empressé de leur haute intelligence, de leur expé- 
rience éprouvée et de leur ténacité laborieuse. Nommés 
par un ukase, daté du jour de la création du nouveau mi- 
nistère, les membres de ce ministère furent le lieutenant- 
général Kniajnine, les conseillers privés Froloff et Kot- 
choubeï, le conseiller d'État Nitikine et son collègue 



: 






— 472 — 

Bégitchkeff. En outre, l'empereur confirma par ukase toutes 
les nominations que le ministre avait faites de son propre 
mouvement. 

— Il est bien juste, lui dit-il, que tu choisisses toi-même 
tes collaborateurs : tu sais mieux que personne quels sont 
les instruments capables de te servir, et je ne doute pas 
qu'avec ces instruments de ton choix, tu ne fasses d'excel- 
lente besogne. Je t'ai donné carte blanche pour mener les 
affaires de ton ministère , parce que je sais le but où tu 
tends et auquel tu arriveras certainement. Je n'intervien- 
drai que pour aider et soutenir tes efforts, d'autant plus 
que j'ai accepté d'avance ton programme : l'amélioration 
du sort des paysans de la couronne. 

Les fonctionnaires du nouveau ministère , qui devait 
bientôt acquérir une si grande importance dans les services 
de l'Empire, avaient été désignés par le ministre lui-même : 
le conseiller d'Etat Gamaléi, gouverneur civil de Tambow, 
fut nommé directeur du premier département de ce mi- 
nistère ; l'aide de camp général, baron Dellingshausen, 
directeur du troisième département; le conseiller d'État 
Encholm, vice-directeur du premier département, et le 
conseiller d'État Klokoff, vice-président du second. La 
direction de la chancellerie du ministre fut confiée à Touk- 
matchaeff, sortant du ministère de l'intérieur, un des plus 
habiles et des plus actifs fonctionnaires que le ministre pût 
attacher à son cabinet. 

— Nous travaillerons tous avec la même ardeur, dit le 
général Paul de Kisseleff à ses employés supérieurs, car 
j'ai répondu de vous à l'empereur; j'ai promis à Sa Majesté 
de vous montrer l'exemple. 

En effet, l'administration des domaines de la couronne, 
dans laquelle tout était à créer, donna en quelques mois 






— 473 — 
la mesure de ce qu'on pouvait attendre d'elle en quelques 
années. Le ministre travaillait deux fois par semaine avec 
l'empereur, et mettait à profit les idées et les aspirations 
de Sa Majesté, presque toujours en harmonie avec les 
siennes, et sans cesse dirigées vers les moyens de changer 
radicalement la position des paysans, en leur préparante 
avenir de bien-être, de prospérité et de civilisation. 

Ce fut dans le cours du mois de février 1838 que Nico- 
las fit sa visite d'inspection annuelle à l'École des pages; 
il n'avait pas fait annoncer cette visite, qui surprit à la fois 
les professeurs et les élèves. 

En parcourant les classes, il aperçut le tableau sur le- 
quel étaient inscrits, d'une part, les noms des élèves qui 
avaient mérité d'être bien notés, et de l'autre les noms de 
ceux qui avaient commis des fautes et qui se trouvaient 
signalés pour leur mauvaise conduite. L'empereur s'arrêta 
devant ce tableau et lut en silence la première liste de 
noms. Puis, il appela successivement tous ceux qui étaient 
marqués sur cette liste; il leur adressa des éloges, les re- 
mercia même de se distinguer dans leurs études, et leur 
dit avec bonté : 

— Soyez sûrs, mes enfants, que je me souviendrai de 
vos noms. 

Ensuite, il regarda les noms qui figuraient sur la seconde 
liste, et ordonna qu'on passât l'éponge sur ces noms, pour 
les effacer du tableau, dit-il, comme il les effaçait de sa 
mémoire. 

— Pour cette fois, je vous pardonne, ajouta-t-il d'un ton 
grave et sévère. Je consens à mettre vos fautes, quelles 
qu'elles soient, sur le compte de votre jeunesse, et je veux 
bien me faire garant que vous n'en commettrez plus à l'a- 
venir; je m'y engage volontiers vis-à-vis de vos maîtres, 



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— 474 — 
et j'espère que vous ne me ferez pas manquer à ma parole. 
Rappelez-vous, mes enfants, que vous êtes ici pour appren- 
dre à devenir des hommes, et pour vous préparer à bien 
servir la patrie et l'empereur. 

Après le départ de Nicolas, les élèves, dont les noms 
venaient de disparaître sur la liste de punition, s'enga- 
gèrent entre eux, par serment, à ne rien épargner pour 
être inscrits sur le tableau d'honneur, « afin de pouvoir, 
disaient-ils, dégager la parole de Sa Majesté. » 

De pareils traits, qui se rencontrent si fréquemment dans 
la vie de l'empereur Nicolas, font comprendre comment il 
s'était fait aimer de toutes les classes de ses sujets et sur- 
tout de ses serviteurs, malgré la sévérité inflexible qu'il 
déployait au besoin, et malgré les éclats accidentels de 
son caractère, naturellement violent et toujours impérieux, 
qui avait pris une habitude de calme et de douceur. Les 
sentiments d'affection et de dévouement qu'il inspirait au- 
tour de lui, et qu'il savait si bien gagner, avec quelques 
paroles bienveillantes, tempéraient l'impression de crainte 
respectueuse que produisait son seul aspect, et que son 
regard imposait aux natures les plus indépendantes et les 
plus rebelles. Aussi, le poëte Alexandre Pouschkine, lui- 
même, dont l'esprit léger et impétueux à la fois ne con- 
naissait ni règle ni frein, avait-il été subjugué par la toute- 
puissance de ce regard dominateur. 

C'est à Pouschkine qu'on attribue ce jugement, qui date- 
rait de ses dernières années : « Jamais femme au monde, 
fût-ce la plus belle et la plus gracieuse, n'aura eu tant 
d'adorateurs que l'empereur Nicolas. » 

Pouschkine était devenu, à son insu, un de ces adora- 
teurs, depuis que l'empereur, qui faisait plus de cas du 
poëte que de l'homme, l'avait prié d'écrire l'histoire de 



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— .475 — 
Pierre le Grand. Pouschkine, dont le génie se transformait 
avec Tàge, en accusant des tendances graves, patriotiques 
et religieuses, n'avait pas eu le temps de répondre au désir 
de Nicolas : il avait succombé, le 10 février 1837 à la 
suite d'une blessure reçue dans un duel, accompagné dé 
circonstances tragiques et mystérieuses. 

Pendant sa longue agonie, le peuple de Saint-Péters- 
bourg avait manifesté pour lui une sympathie, qui prit les 
proportions d'un deuil national, à l'occasion des funérailles 
de ce grand poète. Pouschkine était mort à trente-sept ans : 
« existence bien courte pour un homme ordinaire, avait dit 
alors l'organe officiel de l'Abeille du Nord, mais longue, eu 
égard à ce qu'il avait accompli en si peu de temps, quoi- 
que sa patrie eut beaucoup encore à attendre de lui. » 
L'empereur, s'identifiant avec la Russie, qui avait fait une 
perte irréparable en perdant l'auteur du poème d'Ortëçjuine 
et de l'histoire de la Révolte de Pougatche/f] accorda une 
pension de 10,000 roubles à sa veuve et plaça tous ses 
enfants dans les établissements de l'État. 

L'empereur n'avait pas été moins généreux pour le se- 
cond poète de la Russie, Ivan Kriloff, que ses compatriotes 
avaient surnommé le La Fontaine russe. 

Kriloff, âgé de soixante-dix ans à cette époque, vivait 
retiré dans le poste modeste qu'il occupait à la Bibliothèque 
impériale de Saint-Pétersbourg, où l'empereur Alexandre 
l'avait placé en 1807, en lui attribuant une pension qui 
devait lui permettre de s'adonner aux lettres, sans avoir à 
se préoccuper d'attendre d'elles des moyens d'existence. 
L'empereur Nicolas avait augmenté cette pension et n'avait 
pas oublié d'honorer, par différentes distinctions, le poète 
philosophe, dont les ouvrages honoraient son pays natal. 
Une fête touchante, qui eut beaucoup de retentissement 



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— 476 — 

à Saint-Pétersbourg, réunit, le 14 février 1838, les amis et 
les admirateurs de Kriloff : deux cents personnes, parmi 
lesquelles se trouvaient plusieurs hauts fonctionnaires civils 
et militaires, des artistes, des littérateurs et des gens du 
monde connus par leur zèle pour les progrès des arts et 
des lettres, notamment les princes Galitsyne, qui avaient 
été les Mécènes du fabuliste, célébrèrent ce qu'on appelait 
son jubilé littéraire, c'est-à-dire le cinquantième anniver- 
saire de la publication de son premier ouvrage. 

Kriloff, dont la distraction silencieuse avait quelque ana- 
logie avec celle du fabuliste français immortalisé sous le 
nom du Bonhomme, s'était laissé conduire à la salle de l'As- 
semblée de la noblesse, sans savoir qu'une petite fête y de- 
vait avoir lieu en son honneur ; et, au sortir de sa rêverie 
ordinaire, il se vit entouré de l'enthousiasme et de l'admi- 
ration des nombreux convives de ce banquet. Il en fut fort 
ému, surtout lorsque le comte Ouwaroff, ministre de l'in- 
struction publique, ouvrit la séance par la lecture de ce 
rescrit impérial adressé à l'illustre académicien. 

« Les succès éclatants qui ont toujours accompagné vos 
longs travaux dans la carrière de la littérature nationale, 
et les nobles sentiments, ces sentiments véritablement 
russes, qui respirent dans toutes vos productions, devenues 
populaires en Russie, n'ont cessé d'attirer sur vous Notre 
attention constante. Voulant vous en donner un témoi- 
gnage, Nous vous nommons chevalier de Notre ordre im- 
périal et royal de Saint-Stanislas de la 2 e classe, dont Nous 
vous adressons les insignes, en vous ordonnant de les por- 
ter conformément aux statuts. Nous sommes, avec une haute 

bienveillance, votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le î (14, nouv. st.) février 1838. » 






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— 477 — 
Ce n'est pas tout : le ministre annonça que Sa Majesté 
avait daigné non-seulement consentir à ce qu'une médaille 
a 1 effigie du poëte populaire fût frappée aux frais de la 
couronne, mais encore autoriser une souscription pour 
former un capital, dont les intérêts, sous le nom de Fonda- 
tion Kriloff, seraient destinés à subvenir à l'éducation de 
plusieurs jeunes gens pauvres dans les établissements pu- 
blics. En conséquence, l'empereur s'inscrivait en tête de 
la liste des souscripteurs. 

On voit que Nicolas n'était pas indifférent à la gloire 
de la littérature russe, quoiqu'on lui reprochât de ne pas 
s'intéresser aux œuvres des écrivains nationaux; il est vrai 
qu'il lisait peu leurs ouvrages, non parce qu'ils étaient écrits 
en russe, mais parce que le temps lui manquait absolument 
pour donner à la lecture un moment de sa journée. On 
assure, pourtant, qu'il se dédommageait de cette privation, 
pendant ses longs voyages, et qu'il ne partait jamais sans 
emporter avec lui quelques livres nouveaux. 

Au reste, sa bibliothèque particulière, dont il avait con- 
fié la direction à FI. Gille, ancien précepteur du grand-duc 
héritier, était abondamment formée de bons livres français, 
auxquels il accordait une préférence marquée. 11 avait 
donné ordre de faire acheter, à Paris, tous les ouvrages 
dont on rendait compte dans le Journal des Débals. A 
l'exemple de Napoléon I", il ne dédaignait pas la lecture 
des romans en vogue, et souvent, dans son intérieur, il 
analysait, critiquait et jugeait ceux qu'il avait lus; il n'a- 
vait aucun goût pour les romans du genre sombre et ter- 
rible, encore moins pour les romans métaphysiques et 
philosophiques, mais il s'amusait volontiers d'un récit 
plaisant et facétieux, tel qu'on en trouve dans les romans 
de Paul de Kock. 






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On comprend qu'il avait une sorte d'antipathie naturelle 
contre la plupart des philosophes du dix-huitième siècle. 
Voltaire surtout, en raison du caractère sceptique et fron- 
deur de ses écrits, était, pour lui, l'objet d'une aversion 
absolue. Aussi, avait-il recommandé qu'on ne laissât per- 
sonne faire des recherches dans la bibliothèque du philo- 
sophe de Ferney, acquise par Catherine II et reléguée dans 
un coin obscur du palais de l'Ermitage. 

— Si je n'écoutais que mon propre sentiment, dit-il un 
jour à son bibliothécaire FI. Gille, je ferais brûler cette 
bibliothèque, car elle contient sans doute beaucoup de 
venin distillé par ce méchant; je ne veux pas être com- 
plice du mal qu'il peut faire après sa mort. 

Voilà pourquoi, pendant le règne de Nicolas, la biblio- 
thèque de Voltaire fut interdite à tout le monde et mise, 
en quelque sorte, sous le scellé. Cette haine de l'empereur, 
pour Voltaire et ses œuvres, était d'autant plus inexpli- 
cable, que son gouverneur, le général Laharpe, avait pro- 
fessé une espèce de culte à l'égard du chef de l'école phi- 
losophique du dix-huitième siècle. 

Nicolas, malgré sa prédilection pour la littérature fran- 
çaise, ne souhaitait pas qu'elle fût imitée en Russie; car il 
avait à cœur de favoriser l'élan que son règne semblait 
avoir donné à la production littéraire nationale. Depuis 
son avènement au trône, le nombre des ouvrages originaux 
écrits en russe avait doublé chaque année, et par suite 
d'une émulation qui s'activait d'elle-même, tons les genres 
de littérature étaient alors représentés en Russie par des 
écrivains d'un mérite réel. Plus d'une fois, l'empereur avait 
encouragé ces écrivains, par des pensions et des décora- 
tions. Divers grands travaux historiques avaient été en- 
trepris par ses ordres et d'après ses inspirations. 









— 479 — 
C'est ainsi que le lieutenant-général sénateur Mikhaïlow- 
sky-Danilewsly avait entrepris d'écrire Y Histoire de la Guerre 
44812, sur les documents fournis par les Archives du mi- 
nistère de la guerre. L'empereur l'avait chargé spéciale- 
ment de cette œuvre importante, qui fut exécutée avec 
autant d'exactitude et d'impartialité que de patriotisme 
Lorsque le livre de Mikhaïlowsky-Danilewsky eut paru 
dans les premiers mois de 1838, et fut accueilli par des 
éloges unanimes, l'empereur ne tarda pas à joindre les 
siens à ceux des hommes compétents, qui lui recomman- 
dait cette savante Histoire, composée, dit-on, dans le 
but de réfuter les ouvrages français publiés sur le même 
sujet, et particulièrement l'éloquente et romanesque His- 
toire de Napoléon et de la grande Armée pendant Vannée 1812 
par le comte Philippe de Ségur. 

Voici le rescrit que l'empereur adressa à l'auteur de la 
nouvelle Histoire de la Guerre de 1812, en lui envoyant les 
insignes de Tordre de kAigle-Blanc, comme récompense 
de son bel ouvrage. 

« Une Histoire de la guerre de 1812, basée sur des don- 
nées certaines, manquait à Notre patrie. J'ai voulu l'en en- 
richir, et connaissant vos talents distingués, Je vous ai 
chargé de ce soin. Vous avez dignement accompli cette tache 
importante, et j'ai trouve avec une vive satisfaction, dans 
votre ouvrage, la relation si exacte et si véridique des mé- 
morables événements de cette époque, et le tableau si 
animé, si chaleureux, des actes immortels de l'empereur 
Alexandre, de son inébranlable fermeté pour sauver la 
patrie, et de ses hautes vertus, puissante égide de la Russie 
dans ces temps de malheurs et de gloire. Vous avez su 
peindre avec non moins de vérité les brillants exploits de 



I 








— 480 — 

l'armée et le courage de la nation, son inaltérable dévoue- 
ment au trône, son profond amour de la patrie. 

« J'éprouve une satisfaction particulière à vous expri- 
mer Ma sincère reconnaissance pour ce beau travail, qui a 
si complètement répondu à Mon attente et à Mes inten- 
tions, et afin de vous le témoigner d'une manière éclatante, 
Je vous nomme chevalier de l'ordre impérial et royal de 
l'Aigle-Blanc, dont vous recevrez ci-joint les insignes. Je 
suis toujours votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 26 février (10 mars, nouv. st.) 1838. » 

Ce rescrit, et on le devine sans peine en le lisant, était de 
ceux que l'empereur rédigeait ou dictait lui-même, et qui 
recevaient une publicité spéciale à titre de document offi- 
ciel. L'empereur n'en adressait pas souvent de pareils aux 
personnes qu'il voulait honorer d'un témoignage particulier 
de sa satisfaction. Les autres rescrits impériaux n'étaient, 
en général, que des pièces de chancellerie, et le Journal de 
Saint-Pétersbourg se bornait à les mentionner, sans en pu- 
blier le texte. 

Quant aux rescrits de l'impératrice, ils étaient tous de sa 
main, comme les lettres qu'elle écrivait en allemand ou en 
français, rarement en russe. 



CCXLIII 



La plupart des rescrits de l'impératrice Alexandra con- 
cernaient les établissements de bienfaisance et d'éducation 
charitable, qu'elle avait sous sa protection et dont elle diri- 
geait les affaires avec un soin minutieux, en s'aidant des 
lumières et de l'expérience du conseiller privé Villamoff 
qu'elle avait fait nommer membre du Conseil de l'Empire 
et à qui elle fit conférer en 1838 les insignes en diamants 
de l'ordre de Saint-Alexandre Newsky. 

On applaudit surtout à ce rescrit, si noble et si touchant 
dans sa simplicité, que l'impératrice adressa, vers la fin de 
janvier 1838, à la Société patriotique des dames de Saint- 
Pétersbourg : 



« Ma fille bien-aimée la grande-duchesse Olga m'ayant 
témoigné le désir de prendre une part active aux travaux 
de la Société patriotique, Je satisfais à l'empressement de 
se livrer à des œuvres de bienfaisance, qu'il m'est si doux 
de lui voir éprouver ; mais, comme Je désire qu'il soit 
dirigé par l'expérience pratique, Je propose, avec le consen- 
tement de l'empereur, au Conseil de la Société patrio- 
tique, d'admettre Son Altesse Impériale au nombre de 

31 



VII 



— 482 — 
ses membres effectifs et de lui confier le soin de l'école de 
quartier de cette capitale, qui, par suite de la retraite ou de 
l'absence de quelques-unes des dames de la Société, se 
trouverait privée d'une protection immédiate. J'espère que, 
dans cette nomination, la Société patriotique verra une nou- 
velle preuve de l'intérêt particulier, que Sa Majesté l'em- 
pereur et Moi prenons à ses travaux consacrés au bien 
général et un gage de ma constante bienveillance. » 



Le Conseil de la Société patriotique s'empressa de sous- 
crire au désir de l'impératrice et de la grande-duchesse 
Olga, en nommant cette dernière membre effectif de la So- 
ciété. 

Le rapport que le Conseil fit parvenir à l'impératrice 
pour lui annoncer cette nomination, contenait ce passage 
remarquable, où l'on rendait hommage à l'infatigable bien- 
faisance de la famille impériale : « Dans l'intime persuasion 
que le désir de prendre part aux travaux de la Société, 
exprimé par Son Altesse Impériale, a été inspiré à la jeune 
grande-duchesse par l'intérêt flatteur dont ses augustes 
parents daignent honorer les efforts de la Société patrio- 
tique, le Conseil ne trouve pas d'expression pour manifester 
sa profonde reconnaissance autrement que par l'engage- 
ment solennel de continuer, avec la même ardeur que par 
le passé, les soins qu'il consacre au bien général et qui re- 
çoivent aujourd'hui leur récompense dans une marque si 
éclatante de la bienveillance de Leurs Majestés Impériales. » 

Selon le vœu de l'impératrice, la grande-duchesse Olga 
fut chargée de la surveillance de l'école du quartier de la 
Millione, en l'absence de Madame Potemkin qui passait 
l'hiver, pour rétablir sa santé, dans sa propriété d'Artek 
en Crimée. 






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— -483 — 
— C'est un grand honneur pour toi, ma chère, dit l'im- 
pératrice à sa fille Olga, que de remplacer la bonne Potem- 
kin ; il ne te serait pas possible de la faire oublier, car 
tous les pauvres la connaissent et la regrettent, mais du 
moins efforce-toi de l'imiter et tâche de faire paraître son 
absence moins longue, en apprenant à faire le bien. 

La famille impériale de Russie s'occupait sans cesse 
d'œuvres de bienfaisance ; c'était là un de ses passe-temps. 
Depuis l'impératrice jusqu'au plus jeune de ses enfants, 
l'émulation était la même, pour contribuer à soulager quel- 
que genre de misère, qui aurait échappé à ce vaste réseau 
d'institutions charitables, que la société russe ne cessait 
d'étendre, comme un voile, sur les plaies et les souffrances 
de l'humanité ; car il y avait, dans les classes riches, une 
générosité inépuisable et une sorte d'impatience de faire le 
bien, en créant, en dotant des établissements hospitaliers. 
L'empereur, il est vrai, était toujours là pour donner 
l'exemple et la leçon. Ainsi, quoique Nicolas eût prononcé 
ces belles paroles : « Il ne doit pas y avoir de pauvre à 
Saint-Pétersbourg, tant que je résiderai dans ma capitale! » 
il avait été forcé de reconnaître que si la charité publique 
prenait soin des pauvres, la mendicité ne tenait aucun 
compte des secours qu'on lui offrait pour la faire dispa- 
raître, et qu'elle renaissait sans cesse comme un cancer social 
qu'il faut extirper pour le guérir. Il avait donc approuvé la' 
formation d'un comité ayant pour objet de supprimer la 
mendicité, en supprimant les mendiants. 

Ce comité, composé d'hommes de bonne volonté choisis 
par le ministre de l'intérieur, avait commencé à fonctionner 
dans les derniers mois de l'année 1837, sous la direction 
de l'aide de camp général prince Troubetskoï, et les 
résultats obtenus avaient été si satisfaisants, que la ville 






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— 484 — 
était déjà purgée des mendiants qui l'avaient envahie. 
L'empereur invita le comité à poursuivre avec le même zèle 
ses utiles travaux, en adressant le rescrit suivant à son 
honorable président, qui avait consacré une somme consi- 
dérable, sur sa fortune personnelle, au succès de l'œuvre 
qu'il pouvait revendiquer comme sienne. 

«. Après avoir créé, sous votre direction supérieure, un 
comité spécial temporaire, chargé de recueillir les men- 
diants, d'en avoir soin et de rechercher les moyens de 
diminuer la mendicité à Saint-Pétersbourg, J'ai vu, avec 
satisfaction, par le rapport du ministre de l'intérieur, que 
les membres de ce comité, qui a commencé ses fonctions 
au mois de décembre de l'année dernière, ont organisé à 
leurs frais un établissement, dans lequel les mendiants, 
renvoyés au comité, trouvent un asile, en attendant une 
destination ultérieure. Voulant, dans ma constante solli- 
citude pour le bien général, coopérer aux travaux du comité 
et augmenter ses ressources, J'ai ordonné de mettre an- 
nuellement à sa disposition une somme de 10,000 roubles 
assignée sur la Trésorerie impériale, et Je prends sous Ma 
protection spéciale l'établissement qu'il a organisé. 

« Je suis votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Pétersbourg, le 18 mars (30, nouv. st.) 1838. » 

Un établissement non moins vaste que la salle d'Asile 
des mendiants arrêtés sur la voie publique, c'était l'Hôpital 
d'enfants, fondé par des particuliers à Saint-Pétersbourg, 
et qui ne possédait pas d'autres ressources, pour son entre- 
tien, que les dons de ses fondateurs et les bienfaits de 
l'empereur et de la famille impériale. 







— 485 — 
Cet hôpital, qui, dans le courant de l'année 1837 reçut 
et soigna 2,779 enfants des deux sexes, avait pu, grâce aux 
dons de ses bienfaiteurs ordinaires, conserver un>onds de 
34,768 roubles, après avoir couvert ses dépenses qui s'é- 
taient élevées à 42,892 roubles. 

La principale préoccupation de l'impératrice, en fait de 
fondations hospitalières, était alors l'établissement de Pen- 
sons gratuites pour les demoiselles nobles dans les diffé- 
rents gouvernements de l'Empire, et Nicolas, qui approuvait 
fort ces institutions destinées à l'éducation de la noblesse 
pauvre, faisait appel volontiers à l'initiative privée pour 
leur création, qu'il entourait d'une sollicitude particulière 
Madame Rodianoff avait légué, pour fonder un institut 
de demoiselles nobles, la belle terre qu'elle possédait dans 
le gouvernement de Kasan, et une maison qui lui appar- 
tenait dans la ville chef-lieu : l'empereur accepta le legs, 
y ajouta une somme prise sur sa cassette et sanctionna le 
règlement du nouvel institut, qui s'ouvrit sous les auspices 
de impératrice. Quatre-vingts jeunes personnes devaient 
être élevées aux frais de l'établissement, quinze aux frais 
du gouvernement de Kasan et de six gouvernements voi- 
sins : en outre, quarante-deux autres pensionnaires pou- 
vaient y être admises, aux frais des familles. 

Un institut de même genre, et non moins important, avait 
été créé, par ukase du 21 décembre 1837/2 janvier 1838, 
dans la ville de Belostock, pour les demoiselles nobles des 
provinces de Belostock, de Minsk, de Grodno et de Wilna. 
L'empereur, en plaçant sous la protection de l'impératrice 
cette maison d'éducation dont il venait de promulguer les 
statuts, lui attribuait, pour s'y établir, le palais impérial de 
Belostock et lui assurait, en outre, les revenus des terres 
dépendant de ce palais, avec diverses allocations considé- 




— 486 — 

rables sur la Trésorerie impériale, le ministère de l'instruc- 
tion publique, et la curatelle des établissements de charité 
des quatre provinces polonaises, aux frais desquelles se- 
raient élevées la plupart des pensionnaires. L'empereur et 
l'impératrice ne se réservaient que la nomination à vingt 
places gratuites attribuées aux filles des fonctionnaires 
russes occupant des emplois dans lesdites provinces. 

Mais ce qui prouve l'esprit de tolérance et de justice que 
l'auguste fondateur de cet utile établissement apportait 
dans les questions religieuses, c'est que les demoiselles no- 
bles, admises à l'institut de Kasan, devaient être instruites 
dans la religion gréco-russe ou catholique, selon leur pro- 
fession de foi, et même dans la religion luthérienne ou 
calviniste, sans qu'on exerçât jamais la moindre pression 
sur leurs sentiments et leurs croyances. Quant à l'éduca- 
tion qui leur était offerte, elle embrassait les connaissances 
les plus variées et les plus étendues en tout genre. 

L'institut de Kasan était, du reste, établi sur le modèle 
de celui d'Odessa, qui avait si bien réussi, mais qui, dans 
ce moment, se trouvait fermé et désorganisé par suite de 
la peste. 

Depuis deux mois, en effet, la peste avait éprouvé 
cruellement la ville d'Odessa, non pas en y faisant un grand 
nombre de victimes, mais en suspendant tout à fait le mou- 
vement et la vie de cette cité commerçante, qui s'était vue 
enfermée dans un cordon de troupes et, pour ainsi dire, 
retranchée du monde. Enfin, grâce aux ingénieuses pré- 
cautions que le comte Worontzoff s'était hâté de prendre 
pour empêcher la propagation de l'épidémie, le danger avait 
été conjuré, et les relations d'Odessa avec le reste de 
l'Empire étaient rétablies, après une touchante cérémonie 
religieuse où les habitants s'étaient portés en foule, à la 



— -487 — 

cathédrale, pour remercier le ciel d'avoir fait cesser ce re- 
doutable fléau. 

L'empereur, qui avait puisé largement dans sa cassette 
pour venir en aide aux familles des morts et des malades, 
adressa ce rescrit au gouverneur-général de la Nouvelle- 
Russie, dont le courage et le dévouement ne s'étaient pas 
démentis pendant tout le temps qu'il avait passé au milieu 
des pestiférés. 



ce Votre rapport du 24 février dernier (8 mars, nouv. st.) 
M'ayant fait connaître que le délai de quatre-vingts jours, 
que j'avais fixé pour la levée du cordon de sûreté établi au- 
tour de la ville d'Odessa, s'était heureusement écoulé, sans 
qu'il se fût présenté aucun nouvel accident de peste, ni même 
un seul cas douteux, tant à la Quarantaine que dans l'en- 
ceinte de la ville et des faubourgs, et qu'en conséquence 
les communications en libre pratique avaient été rétablies; 
Je m'empresse de vous exprimer Ma reconnaissance la plus 
sincère, pour les sages et actives mesures que vous avez 
prises dès le commencement de la contagion, et à l'exécu- 
tion desquelles a présidé un ordre rigoureux et sévère, 
joint à l'esprit de bienfaisance et de sollicitude qui vous 
distinguent. Grâce à ces dispositions, le fléau qui avait at- 
teint la ville d'Odessa a été restreint et borné dans son 
action et ses suites, au delà de Nos espérances : les moyens 
de subsistance de cette cité, quoique entravés, en pareille 
circonstance, par les plus graves obstacles, ont été assurés 
avec abondance, et les relations commerciales mêmes d'O- 
dessa, tant à l'étranger qu'avec les provinces voisines, n'ont 
souffert presque aucune interruption. 

« Pénétré de la plus profonde gratitude pour les bien- 
faits de la Providence divine, qui a béni d'une manière si 



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— 488 — 

évidente vos travaux et vos soins assidus, J'éprouve une 
satisfaction particulière à vous témoigner, par le présent 
rescrit, le haut prix que J'attache à vos éminents services. 
« Je suis, pour toujours, Votre affectionné, 

« Nicolas. 
« Saint-Pétersbourg, le 4 (16, nouv. st.) mars 1838. » 

Dès le début de l'épidémie, le tzar avait eu la pensée 
de se rendre en personne à Odessa, et de s'y enfermer avec 
ses sujets menacés de l'atteinte de la peste. Mais l'impé- 
ratrice, le grand-duc héritier et toute la famille impériale, 
avaient supplié l'empereur de renoncer à une si funeste 
résolution; les ministres eux-mêmes étaient sortis de leur 
rôle d'obéissance passive et de respectueuse discrétion, 
pour mettre obstacle aux intentions généreuses et impru- 
dentes du souverain, en lui représentant que sa précieuse 
vie n'appartenait pas seulement à la ville d'Odessa, mais à 
tout l'Empire. 

Le comte de Nesselrode, qui avait consenti à porter la 
parole dans cette circonstance solennelle, dit à l'empereur 
que, malgré son pouvoir absolu, il n'avait pas le droit de 
mettre en péril sa personne sacrée, dans la louable et pater- 
nelle intention de sauver quelques-uns de ses sujets, qui 
donneraient cent fois leur vie pour conserver la sienne. 

Mais ces représentations, dictées par l'intérêt de l'État 
et l'amour du souverain, eurent moins d'influence sur la 
volonté de Nicolas, qu'un sérieux délabrement de la santé 
de l'impératrice, qui ne pouvait se remettre des fatigues du 
dernier voyage en Crimée. Les accidents nerveux auxquels 
elle était toujours sujette, avaient pris un caractère alar- 
mant, et le médecin prussien Mandt, qui lui donnait des 
soins, hors du contrôle des médecins en titre d'office, eut 



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— 489 — 
encore le bonheur, sinon de la guérir, du moins de la 
ramener à un état de santé plus satisfaisant. Mais il jugea 
que l'impératrice ne pourrait se rétablir complètement 
qu'après une cure d'eaux minérales, dès que la belle saison 
lui permettrait d'aller achever sa convalescence en Alle- 
magne. 

Mandt, en qui l'empereur avait plus de confiance que 
dans tous les médecins de sa maison, flattait sans doute 
les goûts de l'impératrice, et allait au-devant de ses voeux, 
en lui conseillant de faire ce voyage d'Allemagne. 

— Mandt est d'avis que je change d'air au printemps, 
dit-elle à l'empereur, et le meilleur air pour moi est celui 
de mon pays natal. 

En même temps, la santé du grand-duc héritier parais- 
sait aussi ébranlée, à la suite des voyages continuels, sou- 
vent pénibles, qu'il avait faits, presque sans interruption, 
pendant près de huit mois consécutifs. Il était affecté d'une 
toux sèche, qui donnait de l'inquiétude à sa mère; il 
semblait atteint d'une sorte de langueur qui dégénérait 
en mélancolie et qui répandait sur ses traits une ombre de 
tristesse. 

Mandt fut consulté et proposa, pour le césarévitch, les 
mêmes moyens curatifs que l'impératrice avait acceptés pour 
elle-même : un voyage d'agrément à l'étranger et les eaux 
d'Ems. 

Il fallait forcément, pour partir, attendre le printemps, 
et jusque-là toute espèce de fatigue physique fut interdite 
au jeune prince, qui dut renoncer momentanément aux 
exercices de corps et se contenter de distractions séden- 
taires et studieuses. On eut donc, cet hiver-là, peu de 
fêtes à la cour, d'autant plus que le palais d'Annitchkoff, 
où résidaient l'empereur et sa famille, n'était pas trop pro- 



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— 490 — 
pice aux grandes réceptions, qui s'y trouvaient à l'étroit. 
Il y eut aussi, parmi les grands personnages de l'État, 
plusieurs morts successives, qui laissèrent des vides et qui 
furent très-sensibles à l'empereur. Trois membres du Con- 
seil de l'Empire, entre autres le prince Nicolas Khovan- 
sky, étaient décédés, à la fin de l'année précédente; l'im- 
pératrice avait accordé des regrets à la plus ancienne de ses 
dames d'honneur, la princesse N. Galitsyne, née comtesse 
de Tchernycheff, qui avait fini à l'âge de quatre-vingt-dix- 
sept ans une carrière illustrée par de rares qualités. 

Un de ses contemporains, le conseiller privé, comte Serge 
Roumiantsoff, était mort, à Moscou, dans sa quatre-vingt- 
quatrième année, en laissant le souvenir d'un des hommes 
les plus aimables et les plus distingués de la société russe. 
L'empereur fut encore plus frappé de la fin prématurée 
du général Martynoff, gouverneur militaire de Saint-Péters- 
bourg, qui mourut subitement, au mois d'avril 1838, en sor- 
tant d'un bal que l'impératrice avait donné au palais d'An- 
nitchkoff,pour distraire le césarévitch, disait-elle, et le tirer 
de ses humeurs noires. Cette mort affecta beaucoup l'em- 
pereur, qui, en l'apprenant au milieu du bal même, ac- 
corda sur-le-champ au défunt cette oraison funèbre : 

— Nous nous connaissions depuis plus de trente ans; il 
avait été mon professeur de théorie militaire. C'était un 
homme bon et honnête, c'était un serviteur fidèle et dévoué. 
J'aurai de la peine à le remplacer. 

Il fut remplacé, peu de jours après, par le général Zahar- 
zewsky, lequel n'avait pas les qualités de Martynoff, mais 
qui en avait d'autres que l'empereur appréciait. 

Malgré son embonpoint excessif, Zaharzewsky était 
d'une activité infatigable, et il traitait les affaires les plus 
minimes avec autant de soin que les plus importantes. 






— 491 — 

Le grand-duc Michel dit, en plaisantant, à l'empereur, 
que le gouverneur de Saint-Pétersbourg était si obèse, 
qu'il aurait bien de la peine à remplir ses fonctions, qui 
demandaient un homme vif et alerte, et non pas un hippo- 
potame, aussi capable qu'il pût être. 

— Au contraire ! répondit l'empereur, dont la gaieté se 
mettait parfois à l'unisson avec celle de son frère; je suis 
bien aise que Zaharzewsky soit tellement gros et lourd, car 
il y regardera toujours à deux fois, avant de venir, à tout 
propos, comme faisait mon pauvre Martynoff, m'obséder 
de détails insignifiants et me fatiguer d'affaires mesquines; 
il fera d'autant mieux son service, qu'il évitera de se dé- 
placer sans motif sérieux. Au fait, je n'ai pas besoin de 
connaître toutes les extravagances que peuvent faire de 
jeunes officiers, qu'il faut diriger d'une main ferme, sans 
me faire intervenir, par exemple, pour leur infliger dix 
jours d'arrêt. 

La mort du comte Nicolas Novossiltsoff, président du 
Conseil de l'Empire, décédé le 20 avril après une courte 
maladie, passa presque inaperçue, parce que l'empereur 
avait peu de sympathie pour cet homme d'État, peut-être 
à cause de son caractère trop obséquieux, quoiqu'il eût été 
l'ami personnel de l'empereur Alexandre et le complaisant 
du grand-duc Constantin. 

Le successeur de Novossiltsoff à la présidence du Con- 
seil de l'Empire , où celui-ci n'avait marqué que par son 
insuffisance, fut l'aide de camp général Vassiltchikoff, 
qui était déjà président du département des lois à ce Con- 
seil, et qui n'eut pas de peine à faire oublier son prédéces- 
seur. 

L'empereur dut, à cette époque, accepter la démission 
de plusieurs hauts fonctionnaires, qui l'avaient bien servi 



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— 492 — 
et qui se retiraient, faute de pouvoir continuer leur service 
Le comte Koutaïssoff, président de l'intendance du Comp- 
toir de la cour, et le conseiller d'État Stcherbine, maître 
de la cour, cédèrent leurs places au prince Basile Dolgo- 
rouky, que l'empereur avait pris en amitié, et au conseiller 
d'Etat Seniavine, membre du cabinet impérial. 

L'empereur avait résisté plus longtemps aux sollicita- 
tions du général d'artillerie Soukhozanet, qui voulait rési- 
gner les dernières charges qu'il avait conservées, et sous le 
poids desquelles il se sentait prêt à succomber. L'empereur 
pour le retenir encore au service, lui adressa ce rescrit' 
avec le plus envié des ordres de Russie : 

« Votre dévouement et l'utilité des services que vous 
avez rendus au trône et à la patrie, et qui ont été signalés 
par de nombreuses preuves d'un zèle ardent, d'une infati- 
gable activité et d'une assiduité constante, dans la vaste 
sphère de vos devoirs, comme membre du Conseil de la 
guerre, directeur de l'Académie impériale militaire, et pré- 
sident du Comité de l'artillerie, vous ont de tout temps 
concilié Notre bienveillance et Notre gratitude. Nous éprou- 
vons une satisfaction particulière à vous en renouveler le 
témoignage par le présent rescrit, et pour vous donner 
une preuve manifeste de Notre constante estime pour vos 
services distingués, Nous vous conférons les insignes en 
diamants de l'ordre de Saint-Alexandre Newsky, que Nous 
vous transmettons ci-joints, et sommes pour toujours Votre 
affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 3 (15, nouv. st.) avril 1838. » 

En même temps, l'empereur donna un nouveau témoi- 






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— 493 — 
gnage d'affection à son aide de camp général Kleinmichel, 
qui avait déjà les allures d'un favori, sans être courtisan] 
et qui réussissait, par son mauvais caractère, sa brusquerie 
et son opiniâtreté, mieux que ses collègues par leur obéis- 
sance respectueuse et leur réserve polie. Le rescrit sui- 
vant, que l'empereur lui adressa, était une juste récom- 
pense du zèle et de l'exactitude, que ce général, plus estimé 
et plus craint qu'il n'était aimé, apportait dans tout ce qui 
tenait au service, de l'État-Major général et du département 
des colonies militaires : 



« Nous avons examiné le compte rendu du ministre de 
la guerre, sur les travaux de son ministère pendant l'an- 
née 1837, et Nous y avons acquis de nouveau, à Notre vive 
satisfaction, la conviction de la situation, parfaite sous tous 
les rapports, et répondant complètement à Nos vues et à 
Nos intentions, dans laquelle se trouvent les départements 
d'inspection et des colonies militaires, qui vous sont con- 
fiés : dans la vaste sphère de ces départements, toutes les 
parties ont atteint, avec le succès désiré, le but qui leur a 
été assigné dans l'organisation du ministère, et les affaires 
y sont traitées avec la plus grande activité, comme avec la 
régularité la plus stricte. En vous exprimant Notre com- 
plète et entière gratitude pour des services si distingués et 
si utiles, de même que pour le zèle avec lequel vous ac- 
complissez nombre d'autres travaux importants dont Nous 
vous avons chargé, Nous vous nommons chevalier de l'or- 
dre de Saint-Vladimir de la première classe, dont Nous vous 
transmettons ci-joint les insignes, demeurant pour toujours, 
avec une haute bienveillance, Votre affectionné, 

« Nicolas. 
« Saint-Pétersbourg, le 3 (15, nouv. st.) avril 1838. » 



ï*iM 



— 494 — 

Le général Kleinmichel , qui ne reculait jamais devant 
un surcroît de labeur et d'activité, avait consenti à se char- 
ger de surveiller la reconstruction du palais d'Hiver, au 
nom de la commission de haute surveillance, qui s'en re- 
posait exclusivement sur lui, et il avait donné aux travaux 
une telle impulsion, une telle ardeur, un tel déploiement, 
qu'on pouvait déjà prévoir qu'une œuvre aussi immense 
serait achevée dans les délais fixés. 

Il est vrai que le ministre des finances Cancrine s'était 
engagé à fournir, pour l'exécution de ces travaux, toutes 
les sommes qui lui seraient demandées, et qui devaient dé- 
passer vingt millions. 

— Où trouveras-tu l'argent? lui avait dit l'empereur. 

— Dans vos économies, Sire, repartit le ministre, et un 
peu dans les miennes. Ainsi, pour cette année, le ministre 
des domaines de l'Empire a promis d'augmenter de quinze 
millions de roubles les revenus de Votre Majesté. 

Ce fut sous l'impression de cet entretien avec Cancrine, 
que l'empereur lui adressa ce rescrit amical : 

et Désirant vous donner une preuve nouvelle de Ma con- 
stante bienveillance et de Ma gratitude la plus sincère pour 
les éminents services que vous rendez au trône et à la pa- 
trie, Je vous accorde de porter Mon chiffre sur vos épau- 
lettes, et suis pour toujours Votre affectionné, 

« Nicolas. 

« Saint-Pétersbourg, le 3 (15, nouv. st.) avril 1838. » 




L'empereur n'adressa pas de rescrit au ministre de l'in- 
struction publique, quoiqu'il fût très-satisfait du développe- 
ment extraordinaire que le comte Ouvaroff avait donné à 






— 493 — 
l'enseignement dans toutes les classes de la nation; mais 
il le nomma, suivant son désir, membre du Conseil privé. 
Nicolas avait éprouvé quelque hésitation, quand il lui fallut 
choisir un ambassadeur extraordinaire pour se faire repré- 
senter au couronnement de la reine Victoria, où les souve- 
rains de l'Europe seraient représentés par les plus illustres 
personnages de leur gouvernement. 

On savait déjà que le maréchal Soult avait été désigné 
pour représenter le roi des Français et qu'un crédit énorme 
lui était alloué, afin que le luxe et la magnificence de son 
train éclipsassent toutes les ambassades étrangères. Le comte 
Orloff, qui était allé à Londres complimenter la jeune reine 
sur son avènement au trône, ne voulait plus retourner en 
Angleterre dans une circonstance, dit-il à l'empereur, où sa 
fortune personnelle suffirait à peine, au prix des plus grands 
sacrifices, à donner à sa mission l'éclat qu'elle devait avoir, 
pour l'honneur de son auguste souverain. 
L'empereur aurait alors répliqué, en riant : 
— Vraiment ! mon cher, je ne te croyais pas si pauvre. 
Mais, rassure-toi, je te garde près de moi, d'autant mieux 
que nous avons à faire un assez long voyage en Allemagne 
et que tu nous y accompagneras à moins de frais pour toi et 
avec plus de plaisir pour nous. 

Quelqu'un de l'entourage ayant rappelé que le comte 
Grégoire Strogonoff avait dépensé plusieurs millions dans 
son ambassade à Constantinople en 1821, le choix de l'em- 
pereur fut fixé, et Strogonoff, qu'il fit pressentir au sujet 
de la mission de pompe et d'apparat pour laquelle on l'avait 
proposé, accepta sans balancer et s'occupa sur-le-champ 
des préparatifs somptueux de son voyage à Londres : ses 
équipages, ses chevaux, ses services de table et toutes les 
splendeurs de son état de maison devaient surpasser les 






— 496 — 

merveilles qu'on annonçait à l'égard des magnificences du 
maréchal Soult. 

Le général Alexandre Benkendorff dit alors, en parlant 
du grand-échanson Strogonoff: 

— Vous verrez, Sire, qu'il est homme à se ruiner le 
plus galamment du monde, pourvu que sa femme, que l'on 
peut citer avec raison comme un de ses plus beaux titres de 
gloire, soit placée au premier rang, à la cérémonie du cou- 
ronnement de la reine d'Angleterre. 

— Nous devons donc remercier la comtesse, repartit 
l'empereur, puisqu'elle est assez belle et assez gracieuse, 
pour que son mari dépense de bon cœur trois ou quatre 
cent mille roubles dans l'intérêt de la Russie. 

Au moment où le tzar pensait à se faire représenter par 
le comte Grégoire Strogonoff au couronnement de la reine 
Victoria, les relations diplomatiques entre la Russie et 
l'Angleterre étaient sur le pied d'une défiance réciproque, 
non-seulement à cause des affaires d'Orient, qui conti- 
nuaient à mettre en antagonisme et presque en hostilité 
ouverte le sultan Mahmoud et le vice-roi d'Egypte, mais 
encore par suite des prétentions continuelles du gouverne- 
ment anglais à exercer une action prépondérante dans tous 
les événements politiques dont l'Asie pouvait être le théâtre, 
sans tenir compte des traités existant entre la Russie et les 
nations asiatiques. 

En dernier lieu, le cabinet de Saint-James avait voulu 
agir contre la Perse, par voie de menaces et d'intimidation, 
lorsque le schah de Perse, Mohammed-Mirza, était venu 
mettre le siège devant l'antique cité de Tamerlan, Hérat, 
capitale de la province de Khorassin, sur la frontière de 
l'Afghanistan. 

Mohammet-Mirza n'avait pas d'autre objet que d'obtenir 






— Ml — 
par force un tribut qu'on lui refusait à l'amiable et dont .1 
revend^ l'ancien droit, cette ville ayant été conquise 
par les Afghans et détachée de la Perse en 1740 Mais la 
politique anglaise avait cherché à découvrir dans cette ex- 
pédition 1 influence secrète de la Russie, qni aurait eu in- 
térêt a détourner l'attention des Anglais, en leur faisant 
craindre pour leurs possessions de l'Inde, tandis que la 
guerre du Caucase semblait devoir prendre plus d'extension 
et plus d'énergie dans le but de soumettre définitivement 
l'Abasie et de comprimer l'insurrection des montagnards de 
Circassie. 

Le gouvernement russe, de son côté, soupçonnait l'inter- 
vention anglaise dans cette recrudescence de la révolte des 
Circassiens, qui avaient maintenant des canons, des officiers 
d'artillerie, des armes et des munitions en abondance et 
qui formaient une armée régulière de sept à huit mille hom- 
mes. Le blocus des côtes circassiennes et avariennes ne s'était 
pas relâché depuis un an, et néanmoins des navires frétés 
a Constantinople et dans les ports de la Turquie ne cessaient 
de porter aux insurgés la contrebande de guerre que leur 
envoyait le commerce anglais. 

Un agent du gouvernement britannique, Marc Niel, avait 
été chargé de sommer le schah de Perse d'abandonner 
le siège d'Hérat et d'évacuer aussitôt le territoire des 
Afghans, s'il voulait rester l'ami de l'Angleterre. Le gou- 
verneur de l'Inde rassemblait déjà des troupes pour ap- 
puyer l'action diplomatique de Marc Niel. 

Le schah de Perse, qui sentait le besoin de conserver de 
bonnes relations de politique, sinon d'amitié, avec ses 
puissants voisins de l'IIindoustan, était prêt à céder et à 
laisser le siège d'Hérat, lorsqu'il se vit soutenu ouverte- 
ment par le cabinet russe, qui fit savoir au gouverneur de 

32 






— 498 — 
l'Inde, que la moindre démonstration armée contre la Perse 
serait un cas de guerre avec la Russie, qui n'avait pas 
l'habitude d'abandonner ses alliés. Puis, pour que les faits 
confirmassent les paroles, l'ordre fui donné d'échelonner 
un corps d'armée russe sur les frontières de la Géorgie, le 
long des bords de l'Araxe, afin de donner la main au schah 
de Perse, s'il était attaqué par une armée de l'Inde. 

Les pourparlers continuèrent à Téhéran, sans amener 
aucun résultat immédiat, car l'envoyé russe persistait à 
déclarer que son Gouvernement ne souffrirait pas qu'on 
portât la moindre atteinte aux droits de son allié. Le schah 
de Perse ne leva donc pas le siège d'Hérat, mais ce siège 
fut transformé en blocus, et l'Angleterre n'osa point inter- 
venir. 

C'était peut-être pour opérer une diversion favorable 
aux intérêts anglais, que des officiers de l'armée britanni- 
que avaient présidé à l'organisation de la petite armée des 
Circassiens. Cette armée obtint un succès signalé contre 
un détachement russe, dans le cours du mois de février 
1838. 

L'empereur apprit cet échec inattendu, en même temps 
qu'une nouvelle non moins grave, qui expliquait la ténacité 
et le développement de l'insurrection des Tartares-Ava- 
riens : un aventurier, membre de la famille de Giraps, l'un 
des derniers khans de Crimée, était venu se mettre à la 
tète de cette race belliqueuse, et la poussait à une guerre 
à outrance contre les Russes. 

L'empereur, comprenant le danger de cette situation, 
prit les mesures les plus énergiques pour étouffer une ré- 
volte qui pouvait se propager jusqu'en Crimée, en faisant 
revivre une question de dynastie et de nationalité tar- 
tare. 



m mmmm 




- 499 — 
L'échec que les troupes du Caucase avaient subi, par 
«ta d une surprise, il est vrai, avait paru assez sérieux au 
ministre de la guerre, pour provoquer la destitution du 
général en chef et de plusieurs de ses officiers supérieurs 
quon accusait de négligence ou d'incapacité. L'empereur 
souscrivit à regret aux rigoureuses propositions de son 
ministre, qui frappait un des meilleurs généraux de l'armée 
le baron de Rosen. ' 

- J'en suis fâché, dit l'empereur en signant le rappel 
de ce général ; mais, dans cette interminable guerre du Cau- 
case, une défaite constatée nous est plus funeste que ne 
nous serait avantageuse la plus éclatante victoire. Il ne faut 
pas que les insurgés puissent croire qu'il soit possible de 
nous vaincre : le moindre échec détache de nous nos amis 
et donne confiance à nos ennemis. Cependant je neveux 
pas faire de peine à Rosen, et sa destitution ne sera qu'un 
changement de fonctions. Le mieux est donc de n'en pas 
parler. * 

Le lieutenant-général Golowine fut nommé, à la place du 
baron de Rosen, commandant en chef dans les provinces de 
Grusie, Arménie et Caucasie, mais sa nomination ne parut 
pas dans les journaux où le ministre de la guerre empêcha 
de publier les nouvelles du Caucase. On voulait attendre 
que le corps détaché qui guerroyait dans ces provinces et 
qui venait encore d'être augmenté, eût pris une revanche 
digne de son nouveau chef. 

Le ministre pensait aussi à destituer le lieutenant-général 
Véliaminoff, commandant les troupes cantonnées sur la 
ligne frontière du Caucase et dans le territoire des Cosaques 
de la mer Noire ; mais on avait su, à Saint-Pétersbourg que 
ce brave général qui, deux mois auparavant, avait reçu 
comme récompense de ses services militaires et admini- 






~ 



— 500 — 
stratifs, la décoration de l'ordre de Saint-Vladimir de la 
première classe, était tout à coup tombé malade de cha- 
grin , en s'attribuant l'échec sanglant que ses troupes 
avaient éprouvé ; on désespérait de sa guérison. 

L'empereur qui, à la fin de l'année précédente, avait 
déjà eu le regret de perdre le frère aîné de Véliaminoff, 
un des meilleurs généraux d'infanterie, membre du Con- 
seil de la guerre, ne voulut pas affliger le second Véliami- 
noff, qui l'avait toujours bien servi, et qui s'était distingué 
surtout dans l'administration de la province du Caucase. 
Ce n'est qu'après la mort de ce général, que le lieutenant- 
général Grabbe futnommé, pour lui succéder, par ordre du 
jour du 10/22 avril 1838. 

Le baron Taube, qui était gouverneur de la même pro- 
vince, fut rappelé, à cette époque, avec d'autres fonction- 
naires civils et militaires, que n'avait pas maintenus le Con- 
seil d'administration supérieure des provinces caucasiennes, 
créé par ukase du 19 février/3 mars 1838. En vertu de cet 
ukase, tous les pouvoirs de l'administration civile passaient 
dans les mains du gouverneur-général de Géorgie, qui au- 
rait sous sa présidence un Conseil supérieur, composé de 
plusieurs membres nommés par l'empereur et du gouver- 
neur civil de Tiflis . 

Ce Conseil, auquel devait appartenir exclusivement la 
surveillance des affaires administratives , y compris le rè- 
glement de toutes les questions financières, avait pour 
objet de garantir les droits et privilèges des différentes 
classes de la population. Ledit Conseil d'administration 
supérieure, qui fonctionnait à Tiflis, était destiné sur- 
tout à faire sentir son influence dans les parties du pays, 
entièrement soumises à la domination russe, de manière à 
prouver aux peuplades si diverses de ces provinces loin- 






— 501 — 
taines,que Je tzar entendait que leur religion, leurs mœurs, 
leurs coutumes fussent respectées et protégées. 

Une des nominations les plus importantes dans la hié- 
rarchie militaire, en vue des prochaines opérations de la 
guerre du Caucase, fut celle du contre-amiral Krouchoff 
comme chef d'état-major de la division navale de la mer 
Noire. Il s'agissait de renforcer le blocus des côtes de l'A- 
basie et de débarquer sur le littoral plusieurs convois de 
troupes, qui auraient à construire de nouvelles routes stra- 
tégiques et à créer de nouveaux postes fortifiés. 

L'empereur, qui se disposait à partir pour Berlin avec 
l'impératrice et ses enfants, voulait faire auparavant l'i- 
nauguration du chemin de fer de Tzarskoé-Sélo, mais, 
la veille de cette inauguration (23 avril), un accident avait 
eu lieu, qui aurait pu compromettre l'avenir des chemins 
de fer en Russie, pour longtemps peut-être, si l'empereur 
n'eût pas tenu à effacer immédiatement la fâcheuse impres- 
sion que l'opinion publique pouvait en conserver. 

Les étincelles de la machine avaient communiqué le feu 
à un wagon ouvert, qui contenait les services de table, le 
linge et les bagages du fourrier de la cour; un incendie 
s'était déclaré, et plusieurs personnes, pour échapper au 
danger d'être brûlées vives, avaient sauté à terre et s'é- 
taient blessées grièvement. Par bonheur, on fit arrêter le 
train, et l'on put éteindre le feu. 

Dans la soirée, cet événement avait pris de telles pro- 
portions, en passant de bouche en bouche, qu'on en était 
à maudire l'établissement du chemin de fer et à protester 
contre cette fatale invention. Mais tout fut oublié le lende- 
main, quand on vit l'empereur et l'impératrice monter tous 
deux en wagon, et parcourir, en moins de vingt-neuf mi- 
nutes, la distance de cinq lieues, qui sépare Saint-Péters- 






— 502 — 
bourg de Tzarskoé-Sélo. Dès lors, le succès du nouveau 
chemin de fer, un moment compromis, se trouva tout à fait 
assuré ; les voyageurs accoururent de toutes parts, et l'on 
ne songea plus à l'accident qui avait précédé le voyage en 
wagon de l'empereur et de l'impératrice. 



FIN DU TOME Vil. 






TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE CCXIII. 

L'empereur Nicolas dans sa vie privée. - Emploi ordinaire de sa journée. — 
Son lever. — Son vieux manteau militaire. — Légende de ce manteau. — La 
grande-duchesse Marie veut le faire disparaître. - Souvenir de la campagne de 
Turquie. — Talismans des souverains. - Toilette matinale de Nicolas. — Sa 
première promenade. — Entrevue avec les ministres. — Le déjeuner chpz l'impé- 
ratrice. — La revue paternelle. — Journal quotidien tenu par les grands-ducs et 
les grandes-duchesses. — Réprimandes et châtiments. - Seconde promenade de 
l'empereur. — Son exactitude rigoureuse. — Heures réservées au travail. — Ni- 
colas sort du palais dans l'après-midi. — Visites au grand-duc Michel et à la 
grande-duchesse Hélène. — Promenade dans la ville ou sur la Perspective-Newsky. 

— Costume ordinaire de l'empereur. — Ses habitudes de promeneur. — Son 
aversion pour le tabac. — Une anecdote de fumeur. — Le commissionnaire en 
vins de Bordeaux. — Le carnet du représentant de la maison Johnston, de Bor- 
deaux. — La signature de Nicolas. — Défense d'adresser la parole à l'empereur, 
dans la rue. — L'acteur Vernet conduit, pour ce fait, en prison. — Une représen- 
tation au théâtre Michel. — M. Vernet empêché par ordre. — <c Sire, vous allez 
me compromettre! » — Retour chez l'impératrice. — Une demi-heure de sieste 
avant le diner. — Le dîner de famille. — La conversation à table. — Vivacités 
de Nicolas contre Louis-Philippe. — Il veut que les espions gagnent leur argent. 

— Réparation d'honneur faite à son officier de bouche. — Son second maître 
d'hôtel, Edme Imbert. — Il lui permet de faire un voyage en France. — A quelle 
condition. — Imbert prend la défense du roi des Français. — La tabatière et les 
bretelles achetées à Paris. — Réminiscences de 1814. — Dépenses de la table im- 
périale. — Stricte économie de Nicolas. — L'estomac d'un empereur. — Sa so- 
briété. — Il observe les jeûnes ordonnés par l'Eglise grecque. — Il ne buvait 
d'abord que de l'eau. — Passion des Russes pour le kwas. — Les médecins for- 
cent l'empereur à boire du vin. — Le johannisberg du prince de Metternich. — 
Histoire des demi-bouteilles. — L'après-diner de l'empereur. — Courte station 
chez l'impératrice. — Il rentre dans son cabinet. — Sa table couverte de papiers. 

— Description de l'appartement particulier de Nicolas. — Son lit et celui de 
Louis-Philippe. — Son cabinet d'audience à Tzarskoé-Sélo. — Impression pro- 
duite, dans une audience du tzar, sur M. Capefigue. — Une souris dans la cage 



■ 



— 504 — 

d'un lion. — Nicolas simple et parcimonieux dans sa vie privée. - Son eniretien 
personnel. —Le pardessus déchiré. - Nicolas ne portait jamais débourse. 

Pag. 1 à 20. 

CHAPITRE CCXIV. 

Nicolas travaille seul, le soir, dans son cabinet. — Un manuscrit autographe 
d'Alexandre Dumas. — Un coup de talon de botte et une décoration. — Sorties du 
soir. — « Expédition en ville. » — Un rouble en poche. — Anecdote de l'isvo- 
schik. — Le manteau de l'empereur sur les épaules d'un cocher. — Le lendemain 
d'un jour d'ivresse. — L'empereur paye les dettes de ses ofiiciers de service. — 
Les épisodes des promenades nocturnes de l'empereur. — Le ministre de la cour, 
Pierre Wolkonsky, lui reproche ses prodigalités. — Il défend de mettre un rouble' 
dans la poche de l'empereur. — L'empereur explique et justifie ses dépenses. — 
Il se regarde comme le représentant direct de la Providence. — Il arrive toujours 
le premier sur le théâtre des incendies et des accidents publics. — Il fait abattre 
les glaçons qui surplombent dans les rues. — Anecdote de l'Anglais en détresse au 
milieu des glaces de la Newa. — L'empereur, en personne, dirige le sauvetage 
— Expression de la reconnaissance britannique. — L'hôte de Sa Majesté. — Tra- 
vail nocturne de l'empereur. — Son coucher. — Uniformité de ses habitudes 
journalières. - Les revues et les parades. - Visites d'inspection aux établisse- 
ments publics. — Apparitions imprévues de l'empereur. — Il voudrait tout voir 
et tout savoir. — Il a l'œil toujours ouvert. — Il cherche à découvrir les abus 
d'autorité et les fraudes. — Il n'a pas de pitié pour les coupables. — Coups de 
foudre qui atteignent les plus hauts fonctionnaires. — Anecdote du maréchal- 
ferrant anglais, menacé et maltraité par un général russe. — L'Anglais porte 
plainte à son consul. - Punition du général, qui passe devant un conseil de 
guerre. — Nicolas veut que les Anglais rendent hommage à la justice russe. — 
Anecdote du marchand autrichien, illégalement emprisonné par ordre du gouver- 
neur-général de Saint-Pétersbourg. - Les plaintes de la famille du marchand 
arrivent à l'empereur. — Un nom oublié sur la liste des arrestations. — Répara- 
tion d'un abus d'autorité. — Nicolas fait la guerre à la vénalité des fonction- 
naires. — Les volés excusent les voleurs. — Motifs d'indulgence à l'égard des 
actes de vénalité. — Ukase du 29 août/10 septembre 1834, qui améliore le sort des 
petits employés. — Chagrin de l'empereur en constatant des malversations. — Le 
seul honnête homme dont il se porte garant. - Le fils hérite des défauts du père. 
— Anecdote de l'agent de police du quartier de l'Amirauté. — Son interrogatoire 
par l'empereur et ses réponses. — Les profits d'un inspecteur de quartier. - 
Etrennes offertes par le propriétaire du palais d'Hiver. — Requêtes adressées à 
l'empereur par la poste. — Le général Kleinmichel obtient que les lettres soient 
ouvertes dans les bureaux de la chancellerie. — L'empereur se réserve de les lire 
lui-même. — Anecdote de l'Anglais, maître de forges, ruiné par un procès. — 
L'empereur le recommande au ministre de la justice. — L'Anglais gagne sa 
cause. — Anecdote du Prussien exproprié pour le compte du Gouvernement. — Il 
s'obstine à présenter une requête à Nicolas, dans la rue. — L'empereur le force de 
se couvrir. - L'opiniâtreté allemande triomphe. - L'empereur lui fait rendre 
justice. — Aspect ordinaire de Nicolas : son air de dignité, sa parole brusque, 
son geste impératif. — Il change de voix et de visage en parlant à une femme ou 






— 505 — 

" ' empereur. - La nièce et IWfe. - Babillage de Nadine - Visite à 

835 r~ H "^ ad ° Ptée 6t mariée Par "»*■«<». - Anecdote de 1 J e de 

une ieTne i:r"r ige "7 "S T d ° *"*«*«»»-». ~ Nicolas renco t 
une jeune femme et son enfant à demi ensevelis sous la neige. - Il offre de la 

Z^ Ce^t T 1 "" 10 "- - MarCh ° PéniWe 6t ^^use'à traver^bou ! 
ier q Sf7faU ml»r e raC ° nte ^ ^^ * S ° n SaUV6Ur j « ■ ~ "" «- 
"u on 1C a te l ma " e " Pm0n P ° Ur d6UeS - - L ' em P ercur de -"e ce 
lu. onne ,eî m 7 wn h I '" Pa ' aiS d ' H ' Ver - ~ U ™° les de "es du mari et 
homïri PuSriv releWr S0 " C ° mmerCe - - Sa lellre à -t honnête 
gusTbienfa teû N l " V* ~ ^ marChand pa * e sa ' ,GUe à s ™ «- 
r S esTuÏr ^Sfi v na P asd ' au ' r e ambition que d'èlre vraiment le père 
Tui. " '° n d ° SCS dCVOirS de tzar - ~ La v ™ "«blesse selon 
Pag. 21 a 54. 

CHAPITRE CCXV. 



La Pologne pacifiée. - L'agitation polonaise continue à l'étranger. - Le com- 
plot polonais permanent. - Complicité de divers gouvernements de l'Europe - 
L opinion publique s'abuse sur la question de Pologne. - Justification des senti- 
ment de la France à cet égard. - Subsides payés par le Trésor français aux émi- 
1 7 S - - Ressentiment secret de Nicolas. - Réclamations d'anciennes 
créances du grand-duché de Varsovie au gouvernement «le Louis-Philippe - 
Nouvelles négociations à cet égard. - Erreur du cabinet russe sur la quotité de 
ces créances. - Nicolas envoie de nouveaux commissaires à Paris pour terminer 
la liquidation. - Le prince Lubecki chargé de cette affaire. - Coïncidence mal- 
heureuse de réclamations pécuniaires de la part des Etats-Unis. - Message du 

une iTen, ' ''"^^ P ° Ur '* FrMCe - ~ 0n ™W°™, ™ I*u légèrement, 

une entente systématique entre le président des États-Unis et le gouvernement 
russe. - Le gouvernement français évite tout prétexte de brouille avec les États- 
unis, et paye. — Il ordonne la liquidation immédiate des créances de Pologne - 
Deux cem s millions réclamés sont réduits à quinze ou vingt. - Les comités polo- 
nais font agir les députés de l'opposition. - Séance du 22 janvier 1835 _ Pro- 

, e amir!L ClL1 n déPU,é IS3mbert C ° n ' re '* ^^ ~ Epations catégoriques de 
amiral de Rigny, ministre des affaires étrangères. - Séance du 26 janvier. - 

nT T^ ' a Fra " Ce de payer une dette sacrée aux Pol °™s. et non à la 
Russie. - Odilon Barrot fait l'historique des créances de Pologne. - M Thiers 
ministre de l'intérieur, déclare que ces créances vont être liquidées. - Le phncé 
Lubecki reconnaît les bons procédés du gouvernement français. - Deux cents mil- 

SesT L \ ?" ardS de ' a ViStU ' e - ~ Pro P a ^nde insurrectionnelle aux fron- 
tières de la Pologne. - La république de Cracovie, foyer de la révolte polonaise. 
- Bandes de partisans dans les forêts. - Sociétés secrètes. - Procès à huis clos 



— 506 — 

— Noms des principaux conspirateurs poursuivis et condamnés. — Commuta- 
tions de peines. — Konarski, organisateur d'un plan d'insurrection. — Sa mère 
reçoit de l'empereur une pension viagère. — o Trop malheureuse d'avoir un fils 
aussi criminel ! » — Nicolas retarde, autant que possible, la publication de la liste 
des absents. — Il se flatte encore de pouvoir pardonner. — Ses bienfaits réparent 
les maux de la révolution. — Secours et indemnités aux victimes de la guerre. — 
Les colons étrangers en Pologne, avant et pendant l'insurrection. — Conditions de 
leur rentrée dans le pays. — Calomnies à ce sujet. — Instruction officielle, en 
date du 25 octobre 1834, concernant les garanties réclamées des colons étrangers- 

— Rétablissement de la fortune publique en Pologne. — Lettre de Paskewitch 
sur la prospérité du royaume. — Reconnaissance de l'empereur envers ceux qui 
l'avaient bien servi dans la guerre de Pologne. — Il s'intéresse au capitaine Sli- 
wicki, qui avait incendié le pont de Prague le 8 août 1831. — Grades et décora- 
tions qu'il lui accorde. — Sliwicki, nommé colonel, tombe gravement malade. — 
Il demande un congé pour aller se faire soigner en France. — L'empereur se 
charge de tous les frais du voyage. — Mort de Sliwicki, à Paris, le 8 décembre 1834. 

— Son dernier baiser transmis à son souverain. — Témoignage posthume de sym- 
pathie accordé par l'empereur à ce digne serviteur. — Son corps, ramené à Var- 
sovie, donne son nom à un fort du pont de Praga. — Pensions au père et à la 
mère du défunt. — Paskewitch, malgré son humanité et sa justice, ne remplit 
pas toujours les vues de l'empereur. — Ses agents subalternes avides et cruels. — 
Déprédations monstrueuses. — L'empereur ignore ces excès de l'arbitraire. — La 
procédure couvre tout. — La chasse aux rançons. — Rôle odieux joué par un 
financier juif. —Ses complices mystérieux. — Il va se dénoncer lui-même. — 11 
est oublié pendant vingt ans dans les prisons de Varsovie. — Il en sort, par suite 
d'une amnistie générale, en 1855. — Paskewitch, pour faire cesser les irrégularités 
de l'administration civile et militaire, demande le séquestre définitif de tous les 
biens des émigrés polonais. — Ukase du 14 avril 1835. — Liste des absents, publiée 
au mois de juillet suivant. — Dispositions rigoureuses de l'ukase du 14 avril. — 
Les biens confisqués sont vendus ou donnés. — Conditions exigées des nouveaux 
propriétaires. — Résultats qu'on pouvait attendre d'une soumission collective des 
émigrés. — Ce qui empêcha cette soumission. — Paroles de Nicolas sur l'avenir 
de la Pologne annexée à la Russie Pag. 55 à 74. 



CHAPITRE CCXVI. 



Situation des établissements d'instruction et d'assistance publique. — La bien- 
faisance considérée, par les classes riches, comme un plaisir. — L'impératrice 
Alexandra dirige elle-même les instituts que l'impératrice-mère lui avait légués. — 
Le secrétaire d'État Longuinoff, son agent général auprès de ces instituts. — Il 
travaille deux fois par semaine avec elle. — L'impératrice ne veut pas qu'on 
l'aide à faire le bien. — Compte rendu des établissements de l'impératrice, en 1833. 
— L'Institut patriotique de Saint-Pétersbourg. — La Maison d'industrie de Saint- 
Pétersbourg. — La Société patriotique des dames de Saint-Pétersbourg. — L'Insti- 
tut des demoiselles nobles de Poltava. — La Maison d'industrie de Poltava. — La 
Société chrétienne de Sembirsk. — L'Hospice des orphelines de Cronstadt. — 
L'Hospice Demidoff, pour les indigents laborieux. — Services inappréciables ren- 
dus p&r cet hospice. — L'impératrice projette de détruire la mendicité à Saint- 






— 507 — 

^Ze^z^^rZz™ pri r- Nico,as fait ^ «» - 

toujours et ne calcule j™ s 7- E ë f it ch °J%' S ° n ^ ~ " E " e donne 
commandements. - Instruct ons au ÏL ! i . T n ° UVeau Secrétaire de ses 

grande-duohesse Marie, désir Z2 ,1 « ''"f* 61 ~ Sa fille alné ". Ia 
Lettre de l'impératrice au r™!. 2 , o , i '° n de SeS étal ^ements. - 

san Sire -1^ , "^ de rédi?eF U " ^' em »t^r l'administration 

doff r'e ™ P "T ? C ° ntent de ' Ui et de son ministre de "■"**«« Blou- 
doff. - Le nouveau calonfère de l'hospice des orphelines - La charité h» iC 

ÏÏÏÏÏ f Site à r iS6r daDS la b ° UrSe de ''-P-eurTde-crainte de 1 ru ne - 

- Bienfaits de nmpératnce mis sur le compte de l'empereur. - Sa délicatesse 
* m S nf Z e r Le j r ini6r de Tzarsk ^'o. - Voyage du pS 

a pSs ~ A trTTr U " jardinier ' ~ Sa mère à '' ombre des ^ ÏÏ« 
1 Snémrt I f t g ° UVernante fran 5 aise > teinte d'aliénation mentale. 

visiteï deTch, . J S R °' gner Ct la déf6nd C ° ntre ' a médisance - ~ Les fées in " 

- Snér "ri , Z USSie - ~ U b3r0nne d ' Ad '^erg était une de ces fées. 

let,L St S grand ' Cr ° iX ^ ''° rdre dô Sain,e - Catherine W J* 
Pag. 75 à 92. 



CHAPITRE CGXVII. 

Griefs de Nicolas contre Pozzo di Borgo, son amhassadeur en France. - Leduc 

d asSn™, "S" *"****> Se m ° Dtre infleXible Sur la *»*» ***£ 
ceTXZTlVTr- ~ Embarr3S CrééS à '^bassadeur de Russie par 
ïïrérenH , ^ *** ™ léS P °' 0naiS - ~ Le P rince Adam Czartoriski, dans 
es réceptions du duc de Broglie. _ Le comte Pozzo di Borgo s'éloigne des sa- 

iar^PoÏo d ~B C ° mpr0miS . ima ^ né P- <* roi Louis-Philippe pour L t on . 
ciher. - Pozzo d. Borgo reparait chez les ministres. - Un de ses mots les plus 

l'èlT m , C ° laS ' Ui rePr ° Che d ' aV ° ir été faib,e et tr °P conciliant. - M nÏÏ 
d ê re de Nicolas vis-à-vis de Louis-Philippe. - Les distractions systématiqu 

de 2 pereur D - Le duc «<> B'oglie résolut d'y mettre fin. -Ses conférences à 
ce sujet avec Pozzo d. Borgo. - Le roi se borne à demander que le tzar s'in- 

fZIT^.Z k S6S n0UVe " eS - ~ Le maréchal Maison > ambassadeur de 
France à Saint-Pétersbourg. _ Ses instructions. - Pozzo di Borgo en avertit le 
comte de Nesselrode. -Nicolas est prévenu. - Il invite à dîner le marécha.. - 
Il lut demande tout à coup des nouvelles du roi et de sa belle famille. - Il s'oc- 
cupe du duc d'Orléans, et rappelle ses visites au château de Neuilly en 1816. - 



— 508 — 

Louis-Philippe entrevoit dans ces paroles le projet d'une alliance entre une 
grande-duchesse de Russie et le duc d'Orléans. — Le marquis Maison reste à son 
poste. —L'empereur ne parle plus du roi. — 11 garde rancune à Pozzo di Borgo. 

— Cet ambassadeur fait un voyage à Saint-Pétersbourg en 1834. — Il se croit 
encore en faveur. — Services réels qu'il avait rendus à son maître. — Politique 
des grandes puissances de l'Europe, en face du traité d'Unkiar-Skélessi. — Pozzo, 
en arrivant à Paris, apprend sa disgrâce. — Il est nommé ambassadeur extraor- 
dinaire à Londres. — 11 est sur le point d'offrir sa démission. — Ses efforts pour 
rester à Paris. — Un mot de l'empereur sur ce diplomate. — Lettre que lui écrit 
Nesselrode, relativement à sa mission en Angleterre. — Son successeur le comte 
Pierre de Pahlen. — Les antécédents militaires de l'homme politique. — Pour- 
quoi Nicolas l'avait fait ambassadeur. — Maladie de l'empereur d'Autriche. — 
Sa lettre à son fils Ferdinand. — Il écrit au roi de Prusse et à l'empereur de 
Russie. — Nicolas « tuteur perpétuel des descendants de l'empereur François I". » 

— Mort de cet empereur (2 mars 1835). — Ordre du jour de Nicolas à ses armées 
(28 février/12 mars 1835). — Le nouvel empereur Ferdinand I" veut continuer 
le règne de son père. — Sa lettre au prince Collorédo. — Nicolas regrette son 
bon frère et ami. — Le prince Charles de Lichtenstein envoyé extraordinaire 
d'Autriche. — Deuil de la cour de Russie. — Service funèbre célébré à Saint- 
Pétersbourg, par les soins du comte de Ficquelmont. — Description du cata- 
falque. — Rappel de l'ambassadeur de France, maréchal Maison. — Son audience 
de congé. — Le comte Pahlen adresse une question maladroite à l'empereur. — 
Accueil qu'elle reçoit Pag. 93 à 106. 

CHAPITRE CCXVIII. 



Arrivée imprévue d'Horace Vernet à Saint-Pétersbourg. — On ne s'explique 
pas d'abord le voyage du célèbre peintre à l'époque de l'Exposition de peinture. 

— On attribue à son voyage des raisons politiques. — Nicolas enchanté d'ap- 
prendre sa venue. — Son admiration pour ce grand artiste. — Il l'avait souvent 
prié de se rendre en Russie, par l'entremise du peintre Ladurner. — 11 l'envoie 
chercher avec empressement. — Leur première entrevue. — Leur sympathie mu- 
tuelle. — Horace Vernet assiste, le crayon à la main, à une revue des troupes. 

— L'empereur lui rappelle ses caricatures de 1814. — Le patriotisme d'Horace 
Vernet repousse les souvenirs de cette époque. — Nicolas veut le retenir en Rus- 
sie. — Un dîner au palais d'Hiver. — L'empereur s'excuse de n'avoir pas invité 
Ladurner. — Horace Vernet raconte les causes de son voyage. — Le peintre peu 
courtisan. — Il fait l'éloge du roi des Français, et le défend contre les préjugés 
hostiles de Nicolas. — La conduite de Louis-Philippe jugée en dernier ressort 
par l'empereur. — Horace Vernet ne cache pas ses sentiments pour la Pologne 
et les Polonais. — L'empereur lui demande de peindre la prise de Varsovie. — 
Horace Vernet s'y engage, mais il ne peut retenir une boutade malheureuse. — 
Modération de l'empereur. — Nicolas lui propose d'aller à Moscou. — Nouvelle 
boutade humoristique de Vernet sur la bataille de la Moskowa. — Nicolas lui 
recommande un tableau représentant une revue de la garde sous Napoléon. — 
Par quelle raison il désire avoir toujours ce tableau sous ses yeux. — Horace 
Vernet, de retour à Paris, exécute le tableau de la Prise de Varsovie. — Compo- 
sition de ce tableau. — En le recevant, Nicolas s'enferme seul pour l'examiner. 



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— Sa lettre à l'auteur, 
tyrs. » 



— 309 — 

« Les Russes victorieux, les Polonais morts et mar- 
Pag. 107 à 116. 



CHAPITRE CCXIX. 

Voyage de l'empereur et de l'impératrice à Moscou. - Le grand-duc Nicolas 
part pour Berlin. - Les augustes voyageurs arrivent à Moscou avec leurs en- 
fants (12 mai 1835). - Us sont reçus à la cathédrale de l'Assomption par le mé- 
tropolitain Philarète. - Le grand-duc Constantin et la grande-duchesse Alexan- 
dra vont rendre hommage aux reliques. - Enthousiasme de la population - 
Les jeunes grands-ducs Nicolas et Michel rejoignent leurs parents. - L'empereur 
et l'impératrice à la promenade du bois de Solnicky. - Dn vieillard salue Leurs 
Majestés par des signes de croix. _ Une rêverie de l'impératrice. - Leurs Ma- 
jestés vont s'établir au palais d'Été d'Alexandra. - Leurs visites quotidiennes 
aux établissements de bienfaisance et d'éducation. - La famille impériale assiste 
au dîner des enfants en bas âge du corps des Cadets. - Travaux et distraction 
du tzar pendant son séjour à Moscou. - Visites à l'Exposition des produits de 

I industrie moscovite. - Retour de la famille impériale à Tzarskoé-Sélo (5 juin) 
- Doléances de l'impératrice Alcxandra sur son métier d'impératrice. - Au- 
diences de congé accordées au prince Souzzo, ministre de Grèce et au général 
Schœler, ministre de Prusse. - Rescrit de l'empereur à ce général (30 mai/18 juin 
1835). - Le césarévitch reconnaissant pour la mémoire de son gouverneur — 

II fait venir de Rome le corps du général Mœrder. - Service funèbre en son 
honneur.— Religion de l'homme de bien Pa"- 117 à 194 



CHAPITRE CCXX. 



Importance donnée par Ouvaroff au ministère de l'instruction publique. - 
Son crédit auprès de l'empereur. — Nicolas caractérise lui-même la cause de ce 
crédit. — Adresse du ministre. — « L'empereur et moi. » - Projet d'Ouvarcff 
pour la publication des documents inédits de l'histoire russe. — Séance de l'Aca- 
démie des sciences de Saint-Pétersbourg (10 janvier 1835). — Discours du prési- 
dent sur les sources de l'histoire nationale. - Son aversion pour l'économie 
politique. — Réponse piquante d'un professeur d'économie politique. — Origine 
de la section de statistique, créée par Bloudoffau ministère de l'intérieur (ukase 
du 20 décembre 1834/1" janvier 1835). - Projet pour la création d'une école de 
jurisprudence. — Ouvaroff se désiste de ce projet en faveur du prince Pierre 
d'Oldenbourg. — Notice sur ce prince, fils de la grande-duchesse Catherine Pau- 
lowna, reine de Wurtemberg. — Sa lettre à l'empereur pour la fondation d'une 
école de droit. - Adhésion de l'empereur. — Sa note autographe sur le plan 
proposé par le prince d'Oldenbourg. — Ukase au Sénat-dirigeant (20 mai/19 juin 
1835). — Règlement de l'Ecole de droit. — Enseignement supérieur professé dans 
cette Ecole. — Ukase nommant le prince Pierre d'Oldenbourg curateur de l'Ecole 
de jurisprudence. — Acquisition d'une maison à la Fontanka pour cet établisse- 
ment. — Nouveau règlement pour les écoles des provinces méridionales du Cau- 
case (ukase du 12/24 mai 1835). — La noblesse caucasienne. — Fondation d'une 
Ecole chinoise à Kiakhta. — Son ouverture le 28 mai 1835. — Les marchands de 



I 



— 510 — 

Kiakhta contribuent à cette fondation. - Réorganisation de l'enseignement sur 
de nouvelles bases. - Ukase du 25 juin/7 juillet 1835 au Sénat-dirigeant. - Rè- 
glement pour la fixation des arrondissements universitaires. — Ukase du 7 août 
sur les établissements supérieurs d'instruction publique. — Règlement général. 

— Traitements des professeurs, six fois plus élevés qu'en France et en Allemagne. 

— Critiques injustes des journaux étrangers contre les réformes de l'instruction 
publique russe. — Ouvaroff répond lui-même à ces critiques. - Il expose les 
progrès de l'enseignement. — Deux cents nouvelles écoles créées en 1833. — 
Prospérité croissante de l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg. 

— Ses musées et ses bibliothèques. — Ses observatoires. — Pose de la première 
pierre de l'Observatoire général de Poulkhova (3 juillet 1835). —Ouvaroff préside 
la cérémonie au nom de l'empereur. — Son discours. - Inscription commémo- 
rative de cette fondation. - Nouveau règlement relatif aux Hébreux, inspiré par 
Ouvaroff (ukase du 13/25 avril 1835). — Prolégomènes de cet ukase. — Droits 
civils des Hébreux. — Âge fixé pour les mariages. - Privilèges accordés aux 
agriculteurs et aux fondateurs de colonies agricoles ou industrielles. — Loca- 
lités assignées au domicile des Hébreux. — Gouvernements et villes qui leur sont 
interdits. — Avantages que leur offre la carrière de l'enseignement. — Ce règle- 
ment organique est aussi mal accueilli par les Busses que par les Hébreux. — 
Nicolas se félicite d'avoir ainsi incorporé les juifs dans la nation. — Ouvaroff 
surnommé « ministre de l'instruction publique des juifs. » — Achèvement du 
palais du Saint-Synode. — Inauguration de la chapelle de ce palais (6 juin 1835). 

— Nicolas, accompagné du césarévitch, visite le nouveau palais. — Il préside la 
séance du Saint-Synode. — Ukase concernant l'augmentation des vicariats dans 
les archevêchés. — Ukase accordant des terres et des subsides aux monastères 
pauvres. — Inauguration de la nouvelle église de la Trinité, construite par l'ar- 
chitecte Stassoff. — Description de cette église. - L'empereur récompense les 
constructeurs. — Deux paysans, Tarassoff et Farafontoff, entrepreneurs des char- 
pentes. — Une frégate et un vaisseau de ligne lancés des chantiers d'Okta et de 
l'Amirauté. — J. Amossoff et J. Kolodkine, ingénieurs de la marine. — Deux in- 
ventions nouvelles dans l'art des constructions navales . . . Pag. 125 à 146. 

CHAPITRE CCXXI. 



Projet d'une conférence des empereurs de Russie et d'Autriche, et du roi de 
Prusse. — Préludes d'une nouvelle Sainte-Alliance. — Entente cordiale des trois 
souverains contre la démagogie. — Nicolas invite le roi Guillaume et l'empereur 
Ferdinand aux revues militaires de Kaliscz. — Autres invitations. — Le prince 
et la princesse des Pays-Bas à Saint-Pétersbourg. — Le prince de Nassau à Pé- 
teroff. — Les deux comtes de Bismark. — Leur réception par l'empereur. — Les 
grands-ducs et les grandes-duchesses demandent à être du voyage de Kaliscz. — 
La grande-duchesse Olga et le grand-duc Constantin obtiennent seuls cette fa- 
veur. — Trois bataillons mixtes, formant six mille hommes, s'embarquent à Ora- 
nienbaum pour Dantzig (2C juillet). — Le drapeau prussien arboré sur un vais- 
seau russe nommé : Ne me touche pas. — Escadre commandée par le vice-amiral 
Ricord. — Départ des invités par terre et par mer. — Le comte d'Adlerberg et 
le prince Wolkonsky partent pour Dantzig. — L'empereur et l'impératrice s'em- 
barquent, avec leurs enfants, sur le bateau à vapeur YHercule (13 août). — Fâ- 






— 511 — 

cheux présages à l'occasion de ce voyage. - Nicolas amn,,™,, > ■ 
Pressentes de opératrice causés £ IWdÏ™ " L«* ~ 
pereur Nicolas, dans le port d'Odessa. - L'empereur al*™** n ? 
de Paris. - Catastrophe du 28 juillet, à la Ze de la eardfi n , ' ^^ 
boulevards. - Machine infernale de Fieschi. - L'rii SS^XT,»? 
raculeusement. - Audace des partis anarchies en France. - H r eU r e C on" 
ernanon causées par l'attentat de Fieschi. _ Les ambassadeurs é rang r se" 
rendent aux Tu.lenes. - Le comte Pahlen se dit indisposé. - Il demïK 
mstruct.ons à son Gouvernement. _ L'empereur lui fait'dire pa NesTe ode d 
présenter de simples compliments au roi. - Nicoias exprime pourtan so„ e «m 
pour la force d'âme de Louis-Philippe. - Les inconvénients du métier de S 
constitutionnel. - Heureuse traversée de l'Hercule. - Le prince roya d Pus 
vien au-devant de Leurs Majestés. - Leur arrivée à Dantzig. _ Jde expansiv 
des habitants.- Entrée solennelle des augustes hôtes de la Prusse 1 Sa 
ass 1S te à .a parade et visite les fortifications. - Promenade de Leurs Ma es es 
aux environs de la ville. - L'empereur part pour Kaliscz (17 août), et .' impé a 
trice pour Fischbach. - Nicolas entre en Pologne par Sloujevo. - rencontre le 
détachement de la garde russe qui se rend à Kaliscz. - ,l accepte le d ne que 
lui offre le général Islenieff, commandant du détachement. - Il renvoi l« 
escortes que Paskewitch lui avait envoyées. - Il ne veut être gardé que par es 
sujets. - Il défend les Polonais contre les défiances du prince des pZZ - 
Le maréchal Paskewitch vient à sa rencontre. - Ils entrent ensemble à Kaliscz 

- L empereur parcourt le camp des troupes. - Il passe en revue les troupes co- 
saques et musulmanes. - Revues et manœuvres des 21, 23 et 24 août - Arrivée 
du grand-duc Michel, revenant des eaux de Marienbad. - Grande manœuvre en 
son honneur, dirigée par le général Rudiger. - Le détachement du corps de la 
garde prend possession de ses campements. - Te Deum chanté dans le camp de 
1 1 infanterie de la garde (30 août). - L'empereur part pour Liegnitz. _ Le roi de 
Prusse y arrive, le 31 août. - L'impératrice y arrive aussi avec ses enfants - 
L.egnitz est le rendez-vous des princes et des personnages de distinction de l'Al- 
lemagne. — Les troupes prussiennes campent autour de la ville. — Revues et 
exercices de ces troupes, sous les ordres du roi, du 1" au 7 septembre - Le roi 
Guillaume va s'établir au château de Kapsdorf. - Leurs Majestés impériales au 
château de Domansée. — Manœuvres du 5« et du 6« corps de l'armée prussienne. 

- Nicolas fait l'éloge de l'armée prussienne. — Retour de l'empereur et de l'im- 
pératrice à Kaliscz (9 septembre) Pag _ U7 à 158> 



CHAPITRE CCXXII. 



Préparatifs des fêtes de Kaliscz. - Les archiducs François-Charles et Jean 
apportent à Nicolas une lettre de l'empereur d'Autriche qui lui demande une 
entrevue. — Nicolas promet de le joindre à Tœplitz, après la levée du camp 
de Kaliscz. — Fête du césarévitch célébrée à Kaliscz. — Arrivée du roi de Prusse. 
— Le régiment de la garde, portant son nom, fait le service du palais. — Aubade 
donnée au roi.— Musique de sa composition. — Opinion de Nicolas et du ma- 
réchal Paskewitch sur la situation politique de la Pologne. — Illuminations de la 
ville. — Aspect du camp de Kaliscz. — Arrivée des troupes prussiennes. — Le 
roi, l'empereur et l'impératrice les passent en revue. — Costume de l'impéra- 






— 512 — 

trice à cheval. — L'impératrice à la tête de son régiment des chevaliers-gardes. 

— Enthousiasme du roi Guillaume. — L'empereur fait fraterniser sous ses yeux 
les soldats russes et prussiens. — Messe solennelle célébrée au camp. — Noms 
des princes présents à cette cérémonie. — Brillants exercices de la cavalerie mu- 
sulmane et des Cosaques du Caucase. — Spectacles, festins, liais, concerts, etc. — 
Journée du 14 septembre. — Grande revue de toutes les troupes, sous le com- 
mandement général de l'empereur. — L'impératrice renfermée dans ses apparte- 
ments avec ses enfants. — Elle se plaint de ses fatigues et de sa faiblesse. — 
Journée du 16. — Explosion d'un caisson de munitions. — Journée du 17. — 
Attaque simulée de Kaliscz sous les ordres de Nicolas. — Mot d'ordre qui exprime 
sa satisfaction. — Fête du régiment des chevaliers-gardes. — Leur banquet en 
présence de l'empereur et du roi. — Journée du 18. — Gala des troupes. — Leurs 
Majestés visitent le camp. — Concert de musique militaire. — Feu d'artifice. — 
Journée du 19. — Attaque simulée du bourg d'Opatowsk. — Le soir du 81, le roi 
de Prusse prend congé des chefs militaires qui avaient dirigé les manœuvres. — 
Son départ pour Breslau (22 septembre). — L'empereur le reconduit jusqu'à la 
frontière de Prusse. — Te Deum et départ des troupes prussiennes. — Nicolas 
appelle autour de lui les officiers russes et leur témoigne sa satisfaction. — Il veut 
rendre visite à Paskewitch. — Il l'accompagne à son hôtel. — Paskewitch trouve 
son hôtel gardé par un peloton de chasseurs d'Orel. — Ce régiment avait été 
formé par lui en 1810. — L'empereur le nomme chef de ce régiment qui portera 
son nom. — Bescrit de l'empereur au maréchal Paskewitch (1 er / 13 septembre 1835). 

— Le colonel Bauch, aide de camp du roi de Prusse, apporte a Paskewitch une 
épée de diamants. — Bescrit que lui adresse Frédéric-Guillaume. — L'empereur 
fait lire ce rescrit par Paskewitch. — Son ordre du jour aux troupes réunies à 
Kaliscz (ukase du 10/22 septembre 1835). — La Pologne applaudit aux nouvelles 
distinctions accordées au maréchal. — Son éloge. — Les lions polonais changés 
en moutons Pag. 159 à 172. 



CHAPITBE CCXX1II. 



Levée du camp de Kaliscz. — L'impératrice hésite encore à se rendre à Tœplitz 
avec l'empereur. — Le roi de Prusse s'excuse de les accompagner. — Il est retenu 
dans ses Etats par des émeutes. — Nicolas donne ses dernières instructions au 
vice-chancelier de l'Empire. — Nesselrode, en son absence, confie au baron 
Guillaume de Lieven le ministère des affaires étrangères. — L'empereur consacre 
la journée du 23 septembre à signer des nominations d'officiers. — Innombrables 
décorations. — L'empereur est content et veut que tout le monde le soit. — Bap- 
port de Perowski, gouverneur militaire d'Orenbourg, sur la situation commerciale 
de la province. — Bescrit que lui adresse l'empereur (30 août/12 septembre 1835). 
— Départ de l'empereur et de l'impératrice (24 septembre). — Leur arrivée à 
Breslau. — L'empereur arrive seul à Tœplitz, le 26. — Ferdinand I rr n'arrive 
qu'après lui. — Ils passent ensemble une demi-journée. — Nicolas va au-devant 
de l'impératrice et la ramène avec lui. — Béception magnifique qu'on leur fajt 
au palais de Tœplitz. — L'impératrice se repose pendant 24 heures. — Son inti- 
mité avec l'impératrice Anne, fille du roi de Sardaigne. — But principal et ap- 
parent de la réunion de Tœplitz. — Fondation d'un monument en l'honneur de 
la garde impériale russe, sur le champ de bataille de Culm. — Souvenirs de la 






— .".13 — 
bataille du 20 août 1813. — Vétérans h» is-w 

Lavren.ieff. - Les deux JSZ SSSSZP TÎT dU "^ 
soldats autrichiens et prussiens m*^^^**** mém ° ire des 
par M. de Nobile, architecte de la cour de Vienne l ! dUn ° u Jf u monument, 
arrive à improviste la vei.le de la ^ïi^^ 
première pierre du monument, en présence des trois souverÏs L les^L 

— Les souverains vis itent le charnu de bataillp r^ " dulme "e Uilm. 

retournent à Tœp.itz, le roi de Prusse a Ber i P~r 7*™ d ' AmriChe 

empereurs et des'deu'x i^ -^^Z^:^^.^ 
des hussardsqui porte son nom (2 o^^^*^**™ 

sKtsaRsrs? * L p Sefd rempereur Ferdinand - J= - 

II demande à son hôte « unTngé de vmSTuat^ lnC0 * ,m0 * V ' enne - ~ 
avec le généra. Benkendorff . -tn a S m ^Tvl" ^ ? ^ 
Stupéfaction de l'ambassadeur de Russ.e ^ nS ^Sérl 
rice-mere au pala.s de Schœnbrunn. _ „ s p, e urent e nS emb le la mort 1 r m- 
pereur François. - Visite de l'empereur chez la princesse de Mettern h - T ™ 

oet b? P ,T '"r r6VenU ^ Sa »'Pri«- Nicola, retour, 1 Prague 
(12 octobre).- 1 prend congé de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche le 

r;s^ma;r érat N ce , de Uussie était déja à Fischbach > — <£££ 

le pnnce Guillaume. - Mcolas ne passe qu'une journée avec eux. - il part pour 
v™e (H octobre). _ Le maréchal Paskewitch le rejoint en route -"so 

m du 17 ? T S a *" SanS aUCUOe P ° m P e ' P» Buite Sri mal- 

entendu. - Réception des députations de la ville par l'empereur. - Discours 

LZoul trd^ y t0ire qU,il k" adreSSe - ~ Effet Pr0duit P» Ce di ~ *« 
Inn^nt f ° Vle - ~ NlC ° IaS ViSite Iacitade "e- - Attitude silencieuse et 

menaçante au peuple. - On pouvait craindre un attentat contre le tzar. - Faux 
bruits répandus à dessein sur les souffrances des Polonais. - Les jugements les 
amen es les déportations, le knout, se,on la légende des sociétés Cètes! - 

le s ï n ° ,reS rajeUme ! : ' e PrinC ° R ° man SanffUSk0 env oyé àpied en Sibérie; 
les loonais, prisonniers à Cronstadt, refusant de prêter serment à l'empereur 

lonn r rv 7 ar f' G '" CaUCa ^ PaSSéS PM leS Ver ^ s - ~ Calom '^ 1* 
donnen a Nicolas la réputation d'un tyran cruel. - Il est averti de se tenir sur 

ses gardes. _ 11 n'en tient compte et se montre en calèche dans les rues de Var- 
sovie. - Paskewitch était plus inquiet que lui. - Ils partent ensemble pour 
Novogeorg.e,vsk - L'empereur continue son voyage d'inspection. - L'impéra- 
trice et sa bile Olga rentrent à Tzarskoé-Sélo (27 octobre). Pag 173 à 1 88 



CHAPITRE CCXXIV. 



Nicolas se repose un jour ù Novogeorgiewsk (17 octobre). - Il inspecte la 

forteresse et les ponts de bateaux de la Narewa. - Le portefeuille des affaires 

courantes de la chancellerie impériale. - Un aide de camp général se per.net 

d inviter Sa Majesté a prendre du repos. - Réponse de Nicolas qui n'est pas 

Y " 33 



— 3U — 

« empereur, pour son plaisir. » — L'empereur et Paskewitch arrivent à. Brzest- 
Litewski (19 octobre). — Séjour clans cette ville ; grandes manœuvres de troupes. 

- Nicolas se met en route pour Kiew, avec ses aides de camp. — Le comte 
Gourieff, gouverneur militaire de Kiew, mal averti de l'arrivée de l'empereur. — 
Réception préparée au monastère de Petchersky et contremandée. — Nicolas 
arrive quand on ne l'attend plus. - Les moines dans leurs cellules, l'église dans 
les ténèbres. - Le tzar donne une leçon d'exactitude aux moines de Petchersky. 

- Il ne manquait jamais, dans ses voyages, de faire sa prière devant l'autel de 
l'église de la localité où il s'arrêtait et de baiser la main du pope. — Les mains 
sales d'un prêtre de campagne et les mouchoirs aux chiffres du tzar. — Bnllante 
réception de l'empereur à Kiew. - Entrée aux flambeaux. - Remerciaient dé- 
licat qu'il adresse au gouverneur de la ville ^22 octobre). - Sa visite au feld- 
maréchal prince Osten-Sacken. - Il le trouve en un uniforme, cloué par la goutte 
dans un fauteuil. — Son entretien avec le vieux maréchal. — 11 lui rappelle la 
bataille de Hoekem où sa bravoure l'avait fait nommer général. — Il visite la 
Pension des demoiselles nobles, comme Tonde de pouvoirs de l'impératrice. — Il 
donne audience à lord Durham, nouvel ambassadeur d'Angleterre. — Voyage, 
à travers la Russie, de cet ambassadeur venant de Constantinople. — Les cabinets 
européens se préoccupent de la mission secrète de lord Durham en Turquie et en 
Russie. — Nicolas part pour Belaïa-Tserkoff. — 11 voulait juger des premiers 
résultats de l'ukase du 30 aoùt/11 septembre 1834, relatif à l'armée de réserve. — 
Appel des sous-olliciers et soldats en congé dans les gouvernements de Kiew et 
de Wolhynie. — Revue de ces belles troupes de réserve (25 octobre). — Départ 
pour Novaia-Praga. — Etablissements d'agriculture appartenant aux régiments de 
cavalerie. — L'empereur félicite le comte de "Witte de la prospérité de ses co- 
lonies militaires. — Il demande un rapport sur ces colonies. — Arrivée de Nicolas 
à Poltava (30 octobre). — Sa visite à l'Institut des demoiselles nobles. — 11 re- 
mercie, au nom de l'impératrice, la directrice Madame de Sass. — Passage à 
Karkoff (31 octobre). — Les établissements de bienfaisance de cette ville. — 
Séjour à Tchougouieff. — Revue des troupes de cavalerie de réserve, commandées 
par le général Nikitine. — Belle apparence des travaux agricoles des colonies 
militaires. — L'empereur à Koursk. - A Orel. - Service funèbre pour l'an- 
niversaire de la mort de sa mère. - Son entrevue avec le vieux colonel en re- 
traite Michel Backtine. — Fondation du corps des Cadets d'Orel. — Ukase à ce 
sujet (G/18 décembre 1835). — Préoccupation de Nicolas a l'égard de la santé de 
ses soldats. - Le thermomètre des corps de garde. — L'empereur voyage en 
calèche ouverte, malgré le froid. — Son séjour à Toula. — Il arrive, en traîneau, 
à Moscou (7 novembre). — Il repart le lendemain presque incognito. — Danger 
de la route. — Chasse-neige à Novogorod. — Nicolas ne sait pas attendre ni se 
faire attendre. - Retour à Tzarskoé-Sélo (11 novembre). - Tristesse du césaré- 
vitch. — Mort de son professeur de fortification le général-major Christiani. — 
Mort de Bultrakoff, directeur du département des postes. - La meilleure oraison 
funèbre Pa - 189 à 202 - 






CHAPITRE CCXXV. 



Mort de H. Tr. de Storch, ancien professeur du grand-duc Nicolas. — Aversion 
de son élève pour l'éionomie politique. — Rentrée de l'empereur au palais d'Hiver. 






— sir; — 

- Rescrit auprincede Licven, qui avait dirigé par intérim le ministère des affaires 

S::: z ziT rti c? 51 - - Reswit â t * w > ->« S™ 

[12 » novembre 1835). - Changements dans le personnel de l'administration 
notaire, - Le général Levaschofï, nommé ^uverneur-générat de fcheSow 
Poitava et Kharkow. - Rescrit a lui adressé (7/19 novembre 1835 - iZl 
Durharn ambassadeur de Sa Majesté britannique, présente ses lettres de créance 

- M. de Lieberman, nouveau ministre plénipotentiaire du roi de Prusse - La 
cour de Russie semble faire des avances à l'Angleterre. - On attendait à Saint 
Pétersbourg le nouvel ambassadeur do France, baron de Barante. - Gomment 
le roi Loms-Philippe motivait le choix de cet ambassadeur. - Article du Journal 
des Débats, attribué à M. de Saint-Marc Girardin, au sujet du discours de Var- 
sovie. - Le journaliste anonyme maladroit ami de la Pologne. - Cet article 
injurieux tombe sous les veux de l'empereur. - Son indignation et sa colère - 
Il consulte Ouvaroff, qui lui conseille de répondre au journal français. - La ré- 
ponse du tzar publiée en tète du Journal de Saint-Pétersbourg. - Texte de cette 
réponse aussi juste que modérée. _ Le chef du cabinet français invite les rédac- 
teurs du Journal des Débals à ne pas continuer une polémique inconvenante et 
dangereuse - Nicolas, pendant quelque temps, s'abstient de lire son journal - 
Le Journal des Débats mis à l'index en Russie, par ses propres abonnés russes. 

- Inauguration du monument élevé à la mémoire d'Alexandre 1- dans la cita- 
delle de Varsovie (1« décembre 1835). - Lettre de Paskevvitch à l'empereur - 
Manifestation hostile, à Cracovie, le jour de la fête de l'empereur Nicolas - La 
France rendue responsable de l'agitation polonaise. - Ukase pour l'érection de 
monuments commémoratifs sur les champs de bataille de la campagne de 181" 

- Concours ouvert aux artistes russes. - Réorganisation de l'École gratuite de' 
dessin. - Emulation des ministres pour favoriser l'instruction et imiter Ouvaroff 

- Inauguration de l'Ecole rie droit à Saint-Pétersbourg (17 décembre) - Le 
prince d'Oldenbourg, curateur de l'École, reçoit l'empereur et le grand-duc 
Michel. - Chapelle consacrée à la mémoire de la feue reine Catherine de 
Wurtemberg. - L'empereur porte un toast à la prospérité de l'établissement - 
Rescrit au prince d'Oldenbourg (6/18 décembre 1835). - Nicolas veut que la 
presse périodique remplisse un rôle utile. - Création de journaux des ministères 
par Ouvaroff et. Bloudoff. - Le Journal du Ministère de l'intérieur. — Gazette 
du Commerce; Gazette agronomique; Journal des Mines; Journal des Manufac- 
tures et du Commerce intérieur; Journal forestier et Journal des Haras, créés 
par Cancrine. - Journal des Voies de communication, le seul écrit en français. 

- Journal des Enfants, dédié à la grande-duchesse Marie Michaïlovna. — La 
famille impériale participe à la rédaction de ce journal. . . . Pag. 203 à Sic. 



j 



CHAPITRE CCXXVI. 



L'ambassadeur d'Angleterre-remporte un premier succès diplomatique à propos 
de la traite des nègres. — Déclarations du gouvernement impérial à ce sujel. — 
Le baron de Barante arrivé à Saint-Pétersbourg (7 janvier 1836). — Gracieux 
accueil que lui fait l'empereur. — Nicolas s'informe des nouvelles du roi. — il 
manifeste ainsi l'horreur que lui avait inspirée l'attentat du 28 juillet 1835. — 
Touchante réponse du baron de Barante. — Nicolas proteste contre la coupable 
indulgence des souverains à l'égard des ennemis do l'ordre. — Son ressentiment 






— 516 — 

contre les auteurs des troubles de Cracovie. — Madame de Barante reçue par 
l'impératrice et par la grande-duchesse Marie. — Conséquences de cette réception 
sympathique. — L'empereur assiste à quelques séances dn Conseil de l'Empire. — 
Rescrit adressé au comte Novossi Itsoff, président de ce Conseil (31 décembre/12 jan- 
vier 1836). — Rescrit au baron Modeste de Korff, secrétaire du Conseil (même 
date). — Quarante-huit heures de travail par jour. — Le comte Orloff et le prince 
Troubetskoï entrent dans le Conseil de l'Empire. — L'empereur ne sait comment 
témoigner sa satisfaction au comte Tchernycheff, ministre de la guerre. — Tcher- 
nycheff lui recommande le conseiller privé Hitroff, conseiller de l'Empire. — 
Rescrit impérial à ce fonctionnaire, au sujet de la comptabilité du ministère de 
la guerre (H/26 janvier 183C). — Rescrit autographe au ministre Tchernycheff 
(même date). — Le plus bel éloge d'un ministre. — Tchernycheff était le principal 
auteur du projet pour l'organisation civile et militaire des Cosaques du Don. — 
Le général Kouteïnikoff, hetman locum tenens des Cosaques du Don, résigne ses 
fonctions. — 11 est remplacé par le lieutenant-général Vlassoff. —Nouveau rescrit 
a Tchernycheff, pour la réorganisation des Cosaques du Don (26 février/9 mars 1836)- 
— Mort du vieux général comte de Suchtelen, ministre de Russie en Suède (6 jan- 
vier 1836). — Regrets exprimés par Nicolas, à l'occasion de cette perte. — Mort 
du sénateur F. Baschoutsky, membre de l'Auditoriat général. — L'empereur 
assiste à ses obsèques. — Mort du grand-échanson Moussine Pouschkine-Bruce. — 
Présence d'esprit et sagacité de l'empereur dans le choix des personnes à appeler 
aux fonctions publiques. — Son admirable mémoire à cet égard.— Spontanéité de 
ses choix et de ses décisions. — Le général Soulima, gouverneur de Sibérie, mis 
à la retraite. — Le prince Gortcbakoff II lui succède. — Un souverain ne saurait 
s'exposer à manquer à sa parole. — Le prince Bariatinsky, nommé aide de camp 
du césarevitch (12 février 1836). — Réceptions et fêtes de cour. — Bals de l'As- 
semblée de la noblesse. — Attrait des bals masqués pour l'empereur. Pag. 217 à 228. 



CHAPITRE CCXXV1I. 

Suite du tumulte séditieux de Cracovie à l'occasion de la fête du tzar. — Ras- 
semblement des agitateurs polonais dans cette ville. — Plaintes des ministres rési- 
dents des trois cours protectrices au sénat de Cracovie. — Sommation menaçante 
pour l'expulsion des étrangers suspects dans un délai de huit jours. — Le président 
du Sénat, Wieloglowski, adresse des représentations aux ministres résidents, 
pour obtenir au moins un délai moins court. — Mesures rigoureuses que prend 
le Sénat. — Les Polonais occupant des charges publiques sont déclarés démis- 
sionnaires. — Émigration générale des Polonais. — Aucun ne veut se rendre à 
Podgorze, afin d'y recevoir un passe-port pour l'Amérique. — Occupation du ter- 
ritoire de Cracovie par les troupes des trois cours protectrices. — Déclaration du 
général en chef Fr. Kaufman (17 février 1836). — Mise en état de siège de la 
capitale. — Recherche des personnes suspectes. — Arrestations et dénonciations. 
— Erreurs et malignité des journaux étrangers à ce sujet. — La Terreur à Cra- 
covie. _ Réorganisation de la république cracovienne. — Incendie d'un théâire 
ambulant à Saint-Pétersbourg (1 \ février). — Le feu éclate avant la représen- 
tation du Jugement dernier. — Le directeur-acteur Lehman. — L'empereur 
accourt le premier. — 11 organise le sauvetage des spectateurs. — Le paysan 
russu Tikon se précipite plusieurs fois dans les flammes et sauve huit personnes. 









— 517 — 

— Cent trente victimes. — Douleur h,i c„,.„„ 

ses yeux. - « Je pleure mes enfants * -Te tï de";.! " ^/^ Pénr S °" S 
changé en réunion de charité. - Sonscript n rec JiH eTnf ^ ^ '* n ° b,eSSe 
Dolgorouky.-Laviede famille aupa.ais d'Hiver -R f T' ï T* ^ 
son père. - Portraits des grandes-duchesses M rie e S ï'/n '^ ^ 
l'empereur à leur égard. - Son attachement pour a a fd,^ 'tf" d " 
Origine de ses visites journalières à sa belle-sœur. -MontXllZf^ ~ 
Anne, dernière fille du grand-duc Michel (22 mars 183G) ni l^^ 
et du père. - Pressentiment lugubre du pèreTle flm H P ~, D ° UleUI - de „ la mè,e 
Hélène inspire .Nicolas le goû't des distSoÎs Ï^el * $%£*£ 
pour lui. - n s'étonne qu'on puisse avoir lu autant de livres ri T •! 

ses membres. - Son bud-et annuel PrL, h. \ ? ~ n0mbre de 

de 1 Académie. -Travaux de l'Académie depuis 1836. - Jugement Sa * BUr 
les académiciens russes. - 1, loue la générosité du tzar pour "ss i ni Le 
comte Ouvaroff lui écrit, au nom de l'empereur, pou/lïnvte à T&eT eu 
Kussie. - Augmentation du nombre des ouvres ^onveXlcriU Tm: Le 

Pag. 229 à 244. 



CHAPITRE CCXXV1II. 

prSL^HamrSv " 'r ^^ " U PTOphè,e ^^^ SUC ~ d « 
Caucas Tn \~ ""' ™ 1835 ' iman de toutcs les P^ades du 

Caucase _ Son nom à peine connu en Russie. - Combats livrés au Caucase 
- Le général Taube, nommé gouverneur civil des provinces caucasiennes Esc' 
du 30 janmr/iS février 1835). - Récompenses accordées aux gén" ux L onoT 
Antropoff et kozUanofï. - On craint un soulèvement général de l'Abas.e S 

I Avarie et du Daghestan. - Préparatifs militaires de Schamvl. - La po lu 
anglaise conteste les droits de la Russie surle pays des Tscherkesses.- Le 1 

H e fid 8 ?? ''u inSUreëS - ~ LG SUltM Mahm ° Ud refuse de les -<=on er - 

II reste fidèle à son alhance avec le tzar. - Il était encore débiteur d'une partie 

de Undemmté de guerre, stipulée par le traité d'Andrinople. - L'Angleterre lÙ 
offre les moyens de liquider sa dette. - La mission de lord Durham TZ sl] ë 
ne réussit pas. - Le sultan écrit à Nicoias et demande une réduction sur le reli- 
quat de sa dette. - Nicolas ordonne à son ambassadeur de terminer cette affaire 
avec e Divan. - Arrangement signé à Constantinople le 27 mars 183G - I e 
complément de l'indemnité réduit à 80 millions de piastres. - Promesse de 
rendre Sihstne, après l'acquittement de cette somme, au 15 août prochain - 
Note sur cet arrangement dans le journal officiel de Saint-Pétersbourg -La 
peste menace de pénétrer dans les ports de la mer Noire. -Établissement d'une 
quarantaine russe à l'embouchure du Danube. - Plaintes et oppositions hostiles 
dans le Parlement anglais. - L'Autriche demande des explications. - Nesselrode 



.,**' 






— M S — 

chargé de répondre que le tzar se conforme seulement aux stipulations du traité 
d'Andrinople. — Droits de la Russie sur les îles que forment les différents bras 
du Danube à son embouchure. — Raisons de l'établissement d'une quarantaine. 
— Ces tracasseries diplomatiques n'ont pas d'écho en Russie. — On ne parle pas 
politique dans les salons russes. — Rescrit de l'empereur Nicolas au comte Pozzo 
di Borgo, son ambassadeur à Paris (26 mars/7 avril 1836). — Retraite définitive 
du ministre de la marine, l'amiral Moller. — L'aide de camp général Menchikoft 
nommé provisoirement à sa place (2/14 février 1836). - Amitié particulière de 
l'empereur pour Menchikoff. — Ce qui rend jaloux Kleinmichel.— Ménagements 
des deux rivaux -vis-à-vis l'un de l'autre. — Leur entretien sur une question de 
tenue militaire. — Kleinmichel, dans son franc parler, ne ménage pas même 
l'empereur. — Le général Soukhozanet demande à se démettre de quelques-unes 
de ses hautes fonctions. — Rescrit que l'empereur lui adresse, en acceptant ces 
démissions (23 mai/4 juin 1836). — Soukhozanet soupçonné d'avoir voulu succé- 
der au ministre de la guerre. — Tchernycheff cause de la disgrâce de ce compé- 
titeur. — Le général-major Tchertkoff nommé, à la place de Soukhozanet, direc- 
teur du corps des pages et de tous les corps de Cadets. — Tchertkoff avait consacré 
une partie de sa fortune à l'établissement du corps des Cadets deVoronèje. — 
Heureux effets de l'exemple, en Russie. — Un mot d'Horace Vernet sur la charité 
russe Pag. 245 a 256. 



CHAPITRE CCXXIX. 



La grande-duchesse Marie, membre du Conseil de la Société patriotique des 
dames de Saint-Pétersbourg. — On veut la nommer présidente de ce Conseil. — 
L'impératrice insiste pour laisser la présidence à Madame Soukhareff. — Compo- 
sition du Conseil en 1836. — Mesdames Cancrine, Sollohub, Tatiana Potemkin, 
Soltykoff,Wassiltchikoff, Razoumowsky et Awerkeeff. — Rescrit de l'impératrice 
à Madame Soukhareff (26 mars/7 avril 1836). — Prospérité de la Société patrio- 
tique des dames. — Madame Potemkin, portée à la présidence par le choix de 
ses collègues, décline cet honneur. — Caractères de la charité chez Madame 
Potemkin. — Comment cette charité discrète était appréciée par l'impératrice- 
mère. — Madame Potemkin organise un concert au profit de la Société patrioti- 
que des dames. — La recette supérieure au produit de la vente des billets. — La 
loterie de Madame Razoumowsky. — Madame Potemkin se charge d'établir une 
succursale de la loterie, à la campagne. — « Un saint et glorieux mensonge de 
Madame Potemkin. » — Épisode d'un voyage de cette dame à sa terre de Gaste- 
litza. — Un cultivateur dont la famille s'augmente et qui loge dans sa cave. — 
Madame Potemkin lui donne une nouvelle maison. — Les dix maisons bâties par 
M. Potemkin pour des colons de Crimée. — Madame Potemkin persuade à son 
mari qu'il n'a fait construire que neuf maisons au lieu de dix. — « On vole les 
maisons à Gastelitza. » — Madame Potemkin prouve à son mari que les maisons 
ne font que changer de place. — L'empereur donne le palais impérial de Tchesmé 
aux invalides de l'armée russe. — Ukase pour la fondation d'un hôpital militaire 
(31 avril 1830). — Autre ukase pour lui assurer un fonds d'entretien. — Le palais 
de Tchesmé restauré et approprié à sa nouvelle destination. — Inauguration 
solennelle du nouvel hôpital (1 er juillet 1836). — L'empereur porte un toast aux 
vétérans de l'armée russe. - 11 visite le trésor de l'église et la chapelle de camp 



— SI9 — 



des tzars Alexis et Pierre I". - Renouvellement de la cérémonie nationale de 
VAïeul de la flotte russe. — Origine de cette cérémonie. — Histoire du canot 
de Pierre le Grand. — Première apparition de. ce canot au milieu de la flotte, le 
Il août 1723. — Description de cette fête nationale. — Cette fèto tombe en désué- 
tude. - Elle n'est célébrée qu'en 1803, à l'anniversaire séculaire de la fondation 
de Saint-Pétersbourg. — Nicolas la remet en usage. — Le canot, qui était déposé 
a la forteresse de Saint-Pétersbourg, est amené dans le port de Cronstadt (9 juil- 
let 1836). — Cérémonie du 14 juillet. — La flotte russe commandée par l'amiral 
Krown se range dans la rade. — Le canot de Pierre le Grand placé à bord de 
l'Hercule. — VIjora, ayant à bord l'empereur et la famille impériale, arbore le 
drapeau du grand-amiral. — L'Hercule et VIjora se présentent devant la flotte 
qui leur rend les honneurs militaires. — Le drapeau impérial arboré sur le canot 
de Pierre le Grand. — Grande signification de cette cérémonie navale. — 
VAïeul de la flotte est ramené dans la forteresse de Saint-Pétersbourg par le 
conseil des amirautés. — État formidable de la flotte russe de la mer Noire, — 
Blocus des côtes de la Circassie. — La contrebande de guerre brave la croisière 
russe. — Nicolas projette une grande expédition contre les rebelles du Caucase. 

— Dkase ordonnant une levée extraordinaire en Russie (31 juillet/12 août 1836). 

— Préparatifs de guerre dans la Russie méridionale. — Avantages remportés par 
les Circassiens autour d'Anapa. — Difficultés et dangers de cette guerre de mon- 
tagne. — On officier anglais met son savoir militaire au service des insurgés. — 
Des officiers polonais servent dans les rangs de l'insurrection du Caucase. — 
Schamyl est l'âme de cette guerre sanglante. — La forteresse de Soudjouk-Kalé 
prise d'assaut par les Russes (juillet 1836). — Cette forteresse déjà bloquée par 
l'ennemi. — Les Circassiens excités par des émissaires turcs. — Prétendue pro- 
clamation du roi d'Angleterre, qui leur promet aide et protection. — Précautions 
prises contre l'expédition préparée par la Russie. — Les Cosaques du Koubau 
reçoivent l'ordre d'envahir le pays, de concert avec la garnison de la forteresse 
de l'Oubin. — Objet de cette expédition. — L'attaque générale devait coïncider avec 
l'arrivée de l'empereur au Caucase. — Véritable cause de la révolte îles Circas- 
siens. — La Russie s'oppose au commerce honteux que la Circassie entretenait 
avec les marchands d'esclaves de l'Orient. - Les sérails turcs privés de belles 
femmes et de beaux enfants Pag. 257 à 274. 



CHAPITRE CCXXX. 



I 



L'impératrice inquiète du prochain voyage de son mari. — Dangers réels d'une 
excursion dans les défilés du Caucase. — Tristesse et pressentiment de l'impéra- 
trice.— Lettre du comte de Stackelberg, écrite des bords du Terek. — Nicolas ac- 
cuse le comte de Stackelberg d'être poète. — Les fatalistes sont rarement d'accord 
entre eux. —Départ de Nicolas le 20 août 1836. — Ses aides de camp généraux 
Benkendorff et Adlerberg l'accompagnent.— Il se fait suivre par trois de ses 
ministres, Toll, Cancrine et Bloudou". — L'empereur fait ses dévotions à la cathé- 
drale de Novogorod. — Il demande la bénédiction du métropolitain Seraphim. — 
Il s'arrête à Bronnitsy. — Il inspecte la division du général Neidhardt. — Son 
entrée à Moscou. — La population attend son réveil en silence. — Le métropo- 
litain Philarète le reçoit à la cathédrale de l'Assomption. — Il visite les établis- 
sements de bienfaisance, comme fondé de pouvoirs de l'impératrice. — Sa promo- 






— 520 — 

iiade dans le parc du palais Petrowsky (24 août). - Il reconnaît un artilleur qu'il 
avait vu au siège de Braïlow. — Souvenirs de ce siège et de la grande batterie 
russe. —Il apprend que son ukase du 12 mai 1830, relatif à des distributions 
extraordinaires de vivres aux sous-officiers et soldats, n'est pas encore en voie 
d'exécution. — Le temps que met un ukase à venir de Saint-Pétersbourg à Moscou. 

— Difficultés que présentait la mise en vigueur de l'ukase. — L'empereur fait 
rechercher les causes de la non-exécution de cet ukase. — Découverte d'un dé- 
tournement de fonds et punition d'un subalterne. — Nouvel ukase qui règle les 
indemnités de nourriture aux sous-officiers et soldats en garnison (décembre 
1836). — Nicolas quitte Moscou pour se rendre à Nijny. — Son arrivée imprévue 
au milieu de la foire de Nijny. — Accueil que lui font les marchands, sur le 
champ de foire. — Ses ministres Cancrine et Toll le rejoignent. — Bloudoff resté 
malade à Saint-Pétersbourg. — Défilé des marchands européens et asiatiques 
devant l'empereur. — Visite aux établissements publics. — Paroles de l'empe- 
reur aux directeurs de ces établissements. — Nicolas s'embarque sur le Volga. — 
11 arrive à Kasan (30 août). — Son pèlerinage à l'église du monastère de Kasan. 

— Sa visite à l'Université de Kasan. — 11 regrette l'absence de son ministre Ouva- 
roff. — Le musée asiatique de l'Université. — Véritable lama en costume sacré, 
près d'un autel de Bouddha. - Le professeur Popoff explique le motif de la pré- 
sence de ce lama. — Le monument du poète Derjavine. — Réceptions, revue. 

Nicolas visite la mosquée tatare et le monument des braves défenseurs de Kasan 
sous Ivan IV. — Bal offert à l'empereur par la noblesse. — Nicolas entre le 
premier dans la salle de bal. — Il se fait présenter les élèves et les professeurs 
les plus distingués de l'Université. — 11 cause avec eux. — Il s'informe du per- 
sonnel des élèves de cette Université. — Élèves mongols sous la direction du pro- 
fesseur Schmidt. — L'empereur ordonne de respecter la religion des élèves étran- 
gers. — 11 regarde l'étude de la médecine comme le meilleur moyen de mettre la 
Russie en rapport avec les peuples lointains de l'Asie. — Les professeurs Kowa- 
lewsky et Popoff lui servent d'interprètes pour s'entretenir avec les élèves étran- 
gers.— Il témoigne sa satisfaction au curateur de l'Université et l'invite à en faire 
part au ministre de l'instruction publique. — Monologue inspiré de l'empereur. 

— Benkendorff réclame la permission de recueillir ces belles paroles. — Il avoue 
qu'il écrit ses mémoires. — Nicolas approuve la manie qu'on a d'écrire des 
mémoires. — Il avoue, à son tour, avoir fait une relation de la journée du 
14/?6 décembre 1825.— Séjour de l'empereur à Sembirsk (2 septembre). — 
Dépêches de Worontzoff, sur l'état du blocus des côtes occidentales de la mer 
Noire.— Dépêche de M. de Boutenieff, ambassadeur à Constantinople, annonçant 
le payement du dernier terme de l'indemnité turque et demandant la remise de 
la forteresse de Silistrie. — L'empereur donne des ordres en conséquence. — Te 
Deum dans l'église Saint-Nicolas-Thaumaturge. — École d'industrie fondée par 
l'impératrice Elisabeth. — Nicolas décide l'ouverture de nouvelles routes commu- 
niquant avec le Volga. — Il se rend sur les bords du fleuve avec le général Toll. 

— 11 trace de sa propre main une route destinée à faciliter l'accès du fleuve, en 
présence d'une foule immense. — Nicolas prouve ainsi qu'il eût été un habile 
ingénieur. — Il reconnaît lui-même l'insuffisance de ses notions premières. — 
Il a fait en sorte que son fils Alexandre fût plus instruit que lui. Pag. 275 à 292. 



■H 



— 521 — 



.CHAPITRE GCXXXI. 



■ 






Départ pour Penza. — L'empereur au milieu des Baskire, des Kalmouks, des 
Tchérémisses et des Tchouvaches. — II se met en route pour Tambow. — Acci- 
dent de nuit. — La calèche de l'empereur est renversée dans la steppe (nuit du 
G septembre). — Nicolas blessé. — Ses compagnons de voyage sains et saufs. — 
11 se décide à faire la route à pied jusqu'à Tchembar. — Les Kalmouks lui font 
cortège avec des torches. — L'empereur console son cocher qui déplore l'accident 
qu'il attribue à une maladresse de sa part. — Il refuse de laisser visiter sa bles- 
sure par son médecin Arend. — Tableau de cette marche lugubre à la lueur des 
torches. - On parvient à Tchembar. - Arend constate la fracture de la clavicule 
gauche. - L'empereur écrit lui-même à l'impératrice pour la rassurer. — Le 
courrier arrive à Saint-Pétersbourg le 10 septembre. — Effroi et douleur de 
l'impératrice. — Sa première pensée est de partir pour Tchembar. — La réflexion 
lui fait changer d'avis. - Elle ordonne de publier la nouvelle de l'accident qui 
interrompt le voyage de l'empereur. - Un second bulletin achève de la rassurer. 

— La fêle du césarévitch a lieu comme à l'ordinaire. — L'impératrice, avec sa 
famille, assiste à la cérémonie religieuse au monastère de Saint-Alexandre 
Newsky. — Ses pleurs pendant la messe d'action de grâces. — Nouveaux bulletins 
de la santé de l'empereur. - Nicolas forcé d'ajourner son voyage au Caucase. — 
Il ordonne au comte Worontzoff de faire une tournée d'exploration sur le littoral 
de la Circassie. — 11 reçoit avis de la remise du fort de Silistrie au gouvernement 
turc. — Mirza-Seid-Pacha, gouverneur de Routschouk, chargé par la Porte otto- 
mane rie prendre possession de cette forteresse. — Il est reçu par AvrilolT, com- 
mandant du régiment des Cosaques du Don, et par le lieutenant-colonel Bair, com- 
mandant militaire de Silistrie. — Cérémonie pour la substitution du drapeau turc 
au drapeau russe. — Les troupes russes passent sur la rive gauche du Danube. — 
Te Deum militaire. — Note du Journal de Saint-Pétersbourg, au sujet de l'éva- 
cuation de Silistrie. — Retour de l'empereur à Tzarskoé-Sélo. — Sa convalescence. 

— Sa visite au nouveau chemin de fer de Paulowsky. — L'ingénieur allemand 
de Gertsner. — Curiosité des paysans. — Nicolas prévoit l'avenir du système des 
chemins de fer. — Un paysan, Vasilieff Fedoloff, invente une machine à vapeur. 

— La bouilloire à thé lui en donne idée. — Il essaye son petit bateau à vapeur sur 
la Newa. — Nouvelle Ecole forestière créée à Lisnik par le ministre des finances. 

— L'École des chasseurs. — L'empereur reparaît à cheval dans Saint-Pétersbourg 
(17 octobre 1836). — Joie du peuple. — Représentation solennelle au théâtre 
Alexandra. — Ovation faite à l'empereur. — Réouverture du Grand-Théâtre. — 
Salle reconstruite par l'architecte Cavos. — Représentation d'apparat (9 décembre). 

— Opéra russe, par Glonka, musique du baron de Rosen. — Ce qui préoccupait 
le plus l'empereur après son accident. — Utiles résultats du dernier voyage de 
l'empereur. — Rescrit au général Toll, sur les travaux de son département 
(26 octobre/4 novembre 1836). — Nicolas constate par lui-même les inconvénients 
du système adopté pour la levée des troupes. — La veuve de Toula disputant son 
dernier fils au recrutement. — Tchernycheff se refuse longtemps a une modifica- 
tion de la loi militaire. — Ukase au Sénat-dirigeant, concernant les fils de veuves 
(G/18 décembre 1836). — Fréquents entreliens de l'empereur avec le général Paul 
de Kisseleff. — Kleinmichel jaloux de la faveur particulière accordée à ce général. 



I 



— 5-22 — 

— Il imagine de se débarrasser de la direction des colonies militaires en faveur 
de Paul de Kisseleff. — Celui-ci a la sagesse de refuser la succession de Klein- 
michel. — Le ministre des finances propose il l'empereur le dégrèvement des 
droits de douane. — Révision des tarifs. — Nouveau règlement douanier (ukase 
du 6/18 décembre 1836). — Ukase pour remise des droits de guilde aux fabricants 
russes et étrangers (même date) Pag. 393 à 310. 

CHAPITRE CCXXXII. 



Mort du roi Charles X, à Goritz (novembre 1836). — La cour de Russie prend 
le deuil. — Nicolas exprime ses regrets pour l'auguste défunt. — 11 charge son 
ambassadeur, à Vienne, de présenter ses compliments de condoléance à la famille 
royale de France. — Le duc d'Angoulème devenu chef de la branche aînée des 
Bourbons. — Le comte do Chambord reste nanti des droits héréditaires à la 
couronne de France, sous le nom de Henri V. — Nicolas écrit à la duchesse 
d'Angoulème et promet sa protection au comte de Chambord. — Louis-Philippe 
n'ordonne pas de deuil officiel à l'occasion de la mort de Charles X. — Les mem- 
bres du corps diplomatique, à Paris, sont invités à ne pas porter un deuil que le 
roi ne porte pas. — L'ambassadeur de Russie ne tient aucun compte de cet avis 
mais s'abstient de paraître aux Tuileries pendant la durée du deuil. — Nicolas 
approuve la conduite de son ambassadeur. — Il blâme hautement le procédé de 
Louis-Philippe. — Le roi des Français premier démagogue de ses États. — Le 
baron deBarante voit échouer ses tentatives de rapprochement entre le roi et le 
tzar. — L'hostilité de Nicolas augmente à l'égard de Louis-Philippe. — L'éditeur 
responsable de la révolution de Juillet. — L'empereur entend conserver, dans 
l'intimité, sa liberté d'opinion et de langage. — Une définition du gouvernement 
constitutionnel. — Position délicate de l'ambassadeur de France à la cour de 
Russie. — Parole bienveillante de Nicolas pour Louis-Philippe, au sujet de l'at- 
tentat d'Alibaud (25 juin 1836). — L'attentat de Meunier contre le roi et ses 
fils (27 décembre 1836) n'indigne pas moins l'empereur, mais ne le décide pas à 
rompre le silence. — Réception officielle du jour de l'an russe (13 janvier 1836). 
— L'impératrice essaye de réparer ce qu'elle nomme l'oubli involontaire de 
l'empereur. — Présent offert au baron de Barante. — L'ambassadrice et l'am- 
bassadeur. — L'ambassadeur des ducs de Bourgogne. — Distraction ou malice 
de Nicolas. — Causes débrouille et de conflit entre la Russie et l'Angleterre. — 
Affaire du Vixen. — Ce schooner anglais, chargé de contrebande de guerre, est 
saisi dans la baie de Soudjouk-Kalé, par le brick russe VAjax. — Un négociant 
anglais, Georges Bell, se déclare propriétaire de la cargaison. — Interrogatoire 
des hommes de l'équipage. — Deux canons, des armes et de la poudre, livrés aux 
Circassiens. — Le Vixen, frété à Londres, pour le compte de Schamyl. — Ce 
navire déclaré de bonne prise. — Emotion produite en Angleterre par la confis- 
cation du Vixen. — Le gouvernement anglais adresse des représentations. — Ni- 
colas répond avec énergie aux menaces de l'Angleterre. — Il déclare, dans le 
conseil des ministres, qu'il soutiendra son droit par les armes. — Comment il 
comprend son devoir de souverain. — Lord Durham conteste la réalité du blo- 
cus des côtes de la Circassie. — Il semble refuser de reconnaître le traité d'An- 
drinople. — Nesselrode met hors de cause ce traité. — Il maintient la saisie du 
Vixen, mais il offre d'écouter les explications loyales de l'expéditeur. — La poli- 



— 523 — 

lique russe profite de cette occasion pour exposer les droits conférés à la Russie 
par le traité d'Andrinople. — M. de Boutenieff adresse à ce sujet une nouvelle 
note au corps diplomatique de Constantinople. — Ces démonstrations, fermes et 
modérées, font reculer le cabinet de. Saint-James. — L'affaire du Vixen n'a pas 
de suite Pag. 311 à 322. 



CHAPITRE CCXXX1II. 



Nicolas prévoit la soumission définitive des provinces du Caucase. — Sa con- 
fiance fondée sur les résultats inespérés du règlement organique des Cosaques du 
Don. — La population cosaque reconnaît les avantages de la nouvelle loi. — Dé- 
putation des Cosaques du Don présentée à l'empereur par leur hctman, le grand- 
duc héritier (24 novembre 1830). — Le général-major Roribuschkine porte la 
parole au nom de ses compatriotes. — Reconnaissance des Cosaques du Don pour 
le ministre de la guerre Tchernycheff. — Ils lui envoient un sabre d'honneur 
(12 janvier 1837). — Discussion entre le ministre et l'empereur, sur l'usage de la 
lance et du sabre. — Nicolas annonce son prochain voyage au Caucase. — Il 
n'est pas l'ennemi des réformes, mais il veut être renseigné par l'expérience. — 
' Abus monstrueux dans l'administration des domaines de la couronne. — Le 
mémoire du général de Kisselcff, sur les Principautés danubiennes, était la base 
des réformes que Nicolas se proposait d'exécuter. — Son projet d'émancipation 
des paysans. — L'empereur prépare la formation d'un ministère des domaines. 

— Paul de Kisseleff met en évidence le déplorable état des propriétés domaniales. 

— Situation des paysans de la couronne, soumis à la capitation, — Arriérés iné- 
vitables. — Empiétements et dévastations dans les forêts. — Insuffisance des 
gardes forestiers. — Progrès de l'ivrognerie. — Recensement de 183G. — Anéan- 
tissement du bétail. — Préjudice causé par l'absence d'un cadastre. — Diminu- 
tion des revenus. — L'empereur forme un comité des domaines, annexé à sa 
chancellerie. — Le général de Kisseleff, président de ce comité. —Ses assesseurs, 
le lieutenant-général Kniajnine, les sénateurs Froloff et Kotchowbeï et le prince 
Galitsyne (ukase du 7/19 janvier 1837). — Kisseleff autorisé à prendre séance au 
conseil des ministres (ukase du 12/24 janvier). — Le baron Modeste de Korff, 
promu au rang de conseiller privé. — Éloge de ce savant jurisconsulte. — Sa 
maladie. — L'empereur lui envoie son médecin ordinaire Arndt. — Modeste de 
Korff, convalescent, va remercier l'empereur. — Témoignages d'intérêt et d'ami- 
tié que lui donne son souverain. — Il demande un congé pour aller consulter le 
docteur Mandt, en Allemagne. — Nicolas exalte le mérite de ce médecin. — Son 
sentiment sur la médecine. — Il s'inquiète de savoir quel sera le suppléant de 
Korff, en son absence. — Korff recommande son collaborateur Borobkoff. — Ni- 
colas connaissait tous les employés de sa chancellerie. — Il s'enquiert de Bos- 
chutzky, directeur du sécratariat des affaires civiles. — Korff rend hommage au 
désintéressement de ce fonctionnaire. — L'empereur s'étonne qu'on puisse louer 
quelqu'un d'être honnête homme. — Efforts qu'il a faits pour extirper la véna- 
lité parmi les fonctionnaires. — Il se félicite du succès de ses efforts pour l'hon- 
neur de son règne Pag. 323 à 334. 






— 524 



CHAPITRE CCXXX1V. 

Mariage projeté du duc d'Orléans avec la princesse de Mecklembourg-Schwe- 
rin. - Voyage du duc d'Orléans et de son frère, le duc de Nemours, en Alle- 
magne. — L'empereur Nicolas disposé à leur faire bon accueil en Russie. — 
Cette parole bienveillante fait supposer une idée d'alliance entre la maison impé- 
riale de Russie et la maison royale de France. - On en conclut que l'union de 
la grande-duchesse Marie et le duc d'Orléans ne serait pas impossible. — M. de 
Barante juge cette union tout à fait problématique. — Le roi Louis-Philippe a la 
même opinion. — La baronne de Barante s'attache pourtant à cette chimère.— 
Elle y est encouragée par la baronne Frideriks,dame d'honneur de l'impératrice 

- Eloge du duc d'Orléans. — La baronne Frideriks donne carrière à son ima- 
gination. - L'empereur absolument étranger à ces projets ou à ces désirs — 
Conversation du baron de Barante avec l'impératrice, au sujet du duc d'Orléans. 

- Il invite au bal de l'ambassade la grande-duchesse Marie. — La nouvelle du 
prochain mariage de la princesse Hélène de Mecklembourg avec le duc d'Orléans 
se répand à Saint-Pétersbourg. - L'empereur de Russie, oncle de la princesse 
Hélène. - Mort du grand-duc régnant de Mecklembourg, Frédéric-François 
aïeul de cette princesse (1" février 1837). - Son petit-fils, frère de la princesse, 
lui succède. - Il envoie à la cour de Russie le baron de Boddien, pour obtenir 
le consentement de l'empereur à l'union préparée par le roi de Prusse et la 
princesse de Liegnitz. - Mauvaise humeur de Nicolas. - Son objection contre 
ce mariage. - Il songe à marier le duc de Bordeaux. - Un moment de rancune 
contre le duc de Barante. - Il affecte de ne pas lui adresser la parole. - Débats 
de la Chambre des députés de France, relatifs à la dotation de la future épouse 
du duc d'Orléans. — Dédain de Nicolas pour ces mesquineries tracassières. — 
Les petits tyrans bourgeois et le roi au rabais.— Une dépèche du comte de Pahlen, 
concernant les efforts de Louis-Philippe pour grossir sa liste civile. - Un mot 
impayable du roi des Français. — Retraite d'une partie des ministres et de 
M. Guizot. — Nicolas qualifie et condamne le régime constitutionnel. — Mariage 
du duc d'Orléans et de la princesse de Mecklembourg (mai 1837). — L'empereur 
s'en explique avec le baron de Boddien. — Il fait l'éloge des nouveaux époux. - 
Le baron de Barante craint néanmoins une opposition à ce mariage de la part de 
l'empereur. — Il fait intervenir auprès du roi de Prusse le prince Charles de 
Mecklembourg-Strélitz et la princesse de Liegnitz. - Mais déjà on ne parlait 
plus de ce mariage à Saint-Pétersbourg. — Audience de congé du baron de Bod- 
dien. — Présents de noce envoyés par l'empereur à sa petite-nièce. — Le prince 
Charles de Prusse quitte Saint-Pétersbourg, où il avait passé l'hiver. — L'empe- 
reur décide que l'impératrice et lui n'iront pas en Prusse cette année-là. — Il in- 
vite les princes de Prusse aux fêtes militaires de Voznessensk, pour le mois d'août 
prochain. — L'impératrice renonce avec peine à faire un voyage à Berlin. — Le 
maréchal Paskewitch vient à Saint-Pétersbourg rendre compte de l'état des af- 
faires de Pologne. — Calme et résignation dans le royaume. - Colères et récri- 
minations des exilés polonais. — Ukase du 7 mars 1837, qui modifie quelques 
dénominations administratives. — Ces changements regardés commodes sacri- 
lèges. — Ukase statuant que nul ne serait admis à un emploi public, en Pologne, 
sans savoir la langue russe.— Cet ukase cause peu d'émotion. - Les Polonais se 



— 525 — 

tournent vers Je commerce et l'industrie. - Cent cinquante brevets d'exploitation 
accordes à des fabricants, en Pologne, dans le cours de 1836. - La population 
se livre à l'exploitation agricole. - Le tzar accusé de vouloir supprimer le ca- 
tholicisme dans ses Etals. - Dkase qui place le culte grec-uni sous la direction 
du Saint-Synode (13 janvier 1837). - Ukase pour l'admission des habitants des 
anciennes provinces polonaises, dans les ministères (15 janvier). — Ukase relatif 
aux mariages mixtes, en Pologne. - Ukases ayant pour objet d'étendre le prin- 
cipe de confiscation aux condamnés politiques. — Atténuations du système de 
confiscation. — Le prince de Varsovie seul arbitre de ces tolérances. - Les ventes 
des biens confisqués ne profitent qu'aux juifs. — Nicolas ordonne de laisser ces 
biens sous le séquestre, au profit de l'État. — Il prévoit la possibilité d'une am- 
nistie générale. — Mort du feld-maréchal prince Osten-Sacken (19 avril 1837). 

— Eloge de ce vieux capitaine, de l'école de Souwarorf. - L'empereur lui rend 
justice, mais ne lui pardonne pas des négligences de service. - Le rapport d'Os- 
ten-Sacken sur les avantages de la barbe en campagne. - Souvenir des conspi- 
rations militaires de 1825. - Les officiers allemands pris en haine dans l'armée 
russe, à cause de leur sévérité. - Le général Paul de Kisseleff rappelle la bien- 
veillance et la prudence d'Osten-Sacken, comme gouverneur de Paris en 1814 

- Blucher le fait regretter des Parisiens. - Sa sépulture et son tombeau, en 
G0Urlande Pag. 335 à 350. 



■ 



CHAPITRE CCXXXV. 



L'empereur ordonne l'érection d'un monument à la gloire des armées russes 
dans la plaine de Borodino. — 11 charge le gouverneur militaire de Moscou, de 
présider à sa place la cérémonie pour la pose de la première pierre de ce monu- 
ment. - Détails sur cette cérémonie (21 mai 1837). — Messe au couvent fondé 
par Madame Touchkoff,sur le champ de bataille. — Son éminence Isidore, évêque 
de Dmitrowsk. — Départ du grand-duc héritier pour un long voyage d'inspec- 
tion, dans les provinces de l'Empire (14 mai). — But de ce voyage. — Le grand- 
duc à Novogorod (15 mai). — Le général-major Soukowkine, gouverneur civil, 
le conduit à la cathédrale. — 11 y est reçu par l'évèque Anastase. — Enthou- 
siasme de la population. — Réceptions officielles. — Visite du césarévitch au 
monastère de Saint-Youry. — L'archimandrite Photi. — Son orgueil inflexible. 

— Ses protecteurs. — Sa brutalité. — Sa conduite inqualifiable dans la visite que 
Nicolas lui avait faite en 1835. — Détails de cette visite. — Il fait baiser sa main 
à l'empereur. — L'empereur sait se maîtriser au besoin. — Générosité delà com- 
tesse Anne Orloff Tuhemensky. — Inscription vaniteuse gravée dans l'église de 
Saint-Youry. — Nicolas donne une leçon à l'archimandrite. — Celui-ci profite 
de la leçon. — Comment il reçoit le grand-duc héritier. — Pronostic pour l'heu- 
reux voyage de Son Altessee impériale. — Photi tombe malade l'année suivante. 

— L'empereur lui envoie son médecin Markoussa. — Les habitants de Novogo- 
rod veulent traîner eux-mêmes la voiture du grand-duc, qui s'y oppose. — Son 
départ pour Zaïtsovo. — Sa visite au monastère d'Iversk. — Il assiste au pas- 
sage des barques marchandes, dans le canal de Wyschni-Volotchok. — Il passe 
à Torjok (17 mai). — Son entrée à Tver. — Réceptions officielles. — Visite au 
monastère d'Otrotch. — Dîner d'apparat et bal à Tver. — 11 prend la route de 
Kortcheva. — li est complimenté par les notables de cette ville. — Son passage 



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— 526 — 

au village de Kimra. — Séjour ;ï Kaliazine. — A Ouglitz. — A Rybinsk. — 
Il parcourt cette ville. — 11 prie dans la cathédrale. — Le fauteuil de Catherine. 

— Anniversaire du voyage de cette impératrice. — Pluie et chemins imprati- 
cables. — Arrivée à Yaroslaw. — Séjour dans cette ville (21 mai). — Il visite 
les établissements de charité et les usines. — Départ pour Bostow. — Souvenirs 
de la famille Romanoff. — Allocution que lui adresse l'évèque Augustin. — Il 
visite le monastère de Yakovlevsk et ceux de Nikita et de Danilow. — Le petit 
bateau de Pierre le Grand. — Séjour à Yourew-Polsky. — Antiquités d'Yourew. 

— Les usines de Gavrilow. — Séjour à Souzdal. — L'hôpital fondé par le mar- 
chand Bloktine. — Départ pour Schouya. — Voyage au couvent de Zolosnikow. 

— Le village de Lesnevo. — Séjour à Schouya. — Visite de la fabrique d'étoffes 
des frères Garéline, à Yvanovo. — La population de Kostroma vient à la ren- 
contre du césarévitch. — L'évèque Vladimir lui adresse une allocution. — Ré- 
ceptions à Kostroma. — Inspection dans la ville. — Exposition des produits 
industriels et naturels de la province. —Visite au monastère d'Ipate. — L'évèque 
Vladimir sert do cicérone au grand-duc. — Promenade du soir sur le Volga. — 
Départ pour Viatka (27 mai). — Séjour dans cotte vieille cité. — Le césarévitch 
prend des informations et des noies sur les officiers et fonctionnaires. — Le 
gouverneur civil de Viatka mis à la retraite. — Arrivée à Slobodskoï (1 er juin). 

— A Glazow. — Fabriques d'armes d'Ijewsk et de Wotkine. — Séjour à Perm 
(4 juin). — Exposition des produits de l'industrie. — Départ pour Ekatherinbourg 
(6 juin). — Séjour dans cette ville, centre des mines et forges de la couronne. — 
Le grand-duc inspecte les usines métallurgiques. — Visite aux mines d'or de 
Bérézow. — 11 étudie en détail l'exploitation aurifère et l'industrie des mines de 
cuivre et de fer. — Il entre en Sibérie (12 juin). — Passe la nuit à Tumène. — 
Arrive à Tobolsk. — Immense retentissement de l'arrivée du césarévitch. — On 
attribue à ce voyage une raison politique. — Le césarévitch avait étudié le droit 
sous la direction de Spéransky. — Il devait sans doute s'occuper de la question 
des déportés. — L'empereur Nicolas n'y était pas indifférent. — Rescrit qu'il 
adresse au conseiller d'Etat Demidoff, sur son projet pour améliorer le sort des 
déportés (17/29 avril 1837). — Trois sortes de déportations en Sibérie. — Le 
césarévitch avait promis de recueillir des renseignements sur le travail des 
raines et sur l'exploitation des métaux précieux en Sibérie. — Cette exploitation 
comparée à celle qui avait lieu dans les monts de l'Oural. . Pag. 351 à 30fi. 



CHAPITRE CCXXXVI. 



La famille impériale passe l'été à Tzarskoé-Sélo. — Mutations dans le per- 
sonnel des ambassades russes. — Le comte Nesselrode en congé. — Le sénateur 
Rosoflnikine le remplace par intérim. — D'autres ministres demandent des congés. 

— Nicolas ajourne celui du comte Ouvaroff. — Il promet de l'emmener en Crimée. 

— Il l'encourage à continuer ses travaux. — Le comte Worontzoff mandé à Saint- 
Pétersbourg. — Lord Durham rappelé à Londres. — La mort imminente du roi 
d'Angleterre, Guillaume IV. — Nicolas fait visiter à lord Durham la forteresse et 
les arsenaux de Saint-Pétersbourg. — Il lui sert de cicérone. — 11 sollicite les 
observations critiques du visiteur anglais. — 11 en reconnaît la justesse. — Il 
accuse, sans les nommer, ceux auxquels il a confié le soin de surveiller le nou- 
vel Arsenal. — Toujours trompé ou mal servi. — Il veut tout voir par lui-même. 



— .V27 



- Le pouvoir absolu est un métier do forçat. — Mais il 
programme des gouvernements constitutionnels : Le roi 
pas. — Départ de lord Durham pour l'Angleterre. — Le no 



n acceptera jamais le 
règne et ne gouverne 
nouveau ministre pléni- 
potentiaire, Milbank. — L empereur lui donne audience (19 juin). — Mort du roi 
Guillaume IV. - Sa nièce la princesse Victoria lui succède. - Mauvaises nou 
velles du Caucase. - Combats sanglants sans résultat effectif. — Établissement 
d'un poste fortifié, a Pschadt. - Les garnisons russes bloquées dans leurs retran- 
chements. — Los Czeczeniens et les Avariens font irruption sur les territoires 
colonisés par les Russes. — Ils occupent la forteresse de Buinaky et menacent la 
ville de Derbont. - Revanche des Russes dans le Daghestan. - La population 
d'Aschilta fanatisée par les prédications de Schamyl. _ Deux mille hommes 
jurent sur le Coran de vaincre ou de mourir. — Le village d'Aschilta mis en 
état de soutenir un siège. — Les troupes russes y pénètrent de vive force. — Il 
faut faire l'assaut de chaque maison. —Les défenseurs d'Aschilta reviennent six 
fois à la charge. - Ils meurent tous. — L'âme de Schamyl. — La guerre change 
de caractère et devient une guerre sainte. - Schamyl veut rassembler quatre- 
vingt mille combattants sous ses drapeaux. - La Russie est obligée do doubler son 
armée du Caucase. - Le voyage du grand-duc héritier continue dans l'intérieur 
de l'Empire. - Il passe trois jours à Tobolsk. - Il ne rencontre pas un seul 
déporté, la police ayant eu soin de les éloigner tous.— 11 quitte Tobolsk (lfi juin). 

— Va coucher à Tumène. — Se dirige vers Orenbourg par Kourgane. — Il fran- 
chit les monts Ourals. — S'arrête à Tchoumlatsk, au milieu des Baskirs. — Visite 
les usines de Miask. — Le maire et les notables d'Ekatherinbourg viennent lui 
offrir de créer un hospice d'invalides, en mémoire de son passage dans leur ville. 

— Il visite la manufacture d'armes de Zlatooust. — Il parcourt les gisements 
aurifères du pays. —11 étudie les différents modes d'exploitation. — Lavage des 
sables remplacé par la fonte et l'emploi des acides. - Rendement dessables 
en 183G. — Il continue sa route en suivant les frontières du gouvernement 
d'Orenbourg. — Il s'arrête a Verkné-Ouralsk, a Tanalitskaïa, à Verkné-Osernaïa. 

— 11 traverse les steppes désertes et ne rencontre que des Baskirs et des Kirghises 
conduisant des troupeaux. — Son arrivée à Orenbourg (24 juin). — Il visite le 
camp des Baskirs et assiste à leurs exercices d'équitalion. — 11 descend dans la 
mine de sel gemme à Itetsk (2G juin). — Il arrive à Ouralsk. — 11 assiste aux 
différents genres de pèche, qui font la richesse des habitants. — Il traverse les 
villes de Bouzoulouk, de Bougoulma et de Tchistopol. — Arrivée a. Kasan. — 
Départ pour Sembirsk.— Station à Bouïnsk. — Foire de Sembirsk. — Dînera 
Syzrane. — Coucher à Khvolinsk. — Perowsky, vice-président du départernen 
des apanages, vient l'attendre à Klutchitschy. — Il lui fait visiter en détail les 
dépendances de ce département.— Le césarévitch se débarrasse de lui, en allant 
voir les colonies allemandes en face de Saratow. — 11 s'arrête dans cette ville 
(8 juillet). — Il en visite les antiquités et les monuments. — 11 va coucher à 
Penza. — Le temps lui manque pour se rendre à Tchembar. — 11 descend, à 
Bourtas, chez le comte Wielhorsky. — 11 parcourt avec intérêt ce vaste établis- 
sement agricole. — Station ix Morschansk. — Superbe moulin appartenant au 
comte Koutaissoff. — Arrivée à Tambow. — Passage à Kozlow. — Exploration 
des anciens retranchements en terre élevés contre les Tatars. — Séjour à Lipetsk. 

— Il passe par Outzmane. — Antiquités de Voronèje. — Départ pour Toula 
(19 juillet). — 11 traverse Zadousk. — Passe la nuit à Eletsk. — S'arrête à Yéfre- 
mow et à Bohoroditsk. — Arrivée à Toula, — Visite à la manufacture d'armes. 



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— 528 — 

— Départ pour Kalouga (23 juillet). — Il explore, à Alcxine, les ruines de l'an- 
cienne ville fondée par le grand-duc de Moscou, Michel Alexandrovitch. — 
Résidence à Kalouga. — Pèlerinage au monastère de Saint-Laurent. — Après les 
monastères, le césarévitch visite les champs de bataille de la guerre de 1812. — 
Il parcourt, dans ce but, les environs de Viazma. — 11 va étudier la position 
d'Ousviate, théâtre de divers faits de guerre. — L'aide de camp général Diakoff, 
gouverneur de Smolensk, lui sert de guide sur le champ de bataille de Lubino. 

— Résidence à Smolensk. — Visite aux anciennes murailles de cette ville, incen- 
diée en 1812 par les Français. — Promenade àKrasnoï, pour vérifier sur le terrain 
les positions de l'armée russe. — Départ de Smolensk (29 juillet). — Il traverse la 
ville de Roslavl. — Il passe la nuit à Ostrovny. — Séjour à Briansk. — Il assiste 
à la fonte des canons dans l'Arsenal. — Il va coucher à Bélew (31 juillet). — Il 
visite la maison où était morte l'impératrice Elisabeth, veuve d'Alexandre. — 
Monument élevé dans l'hospice à la mémoire de cette impératrice. — Arrivée 
à Koselsk. — Il accepte à dîner chez le conseiller Omelianska dans son domaine 
de Podborky. — Retour à Kalouga, par Périmyschl. — Visite aux propriétés de 
Poltaratsky, à Avtchourino. — Le césarévitch à Malo-Yarolavets. — Sur le champ 
de bataille de Tarontino. — Sur le champ de bataille de Tchérischny. — A 
Borowsk. — Il va voir la maison où Napoléon avait couché, dans cette ville. — 
Pieux hommage au tombeau du général Dorokhoff, dans la cathédrale de Véré'ia 

— Le grand-duc traverse Mojaisk. — Parcourt le champ de bataille de Borodino. 

— Examine la position du village de Séménowskaïa. — S'arrête au monastère 
Spaskoï, fondé par la veuve du général Toutchkoff. — Rend visite à cette noble 
veuve. — Couche à Borodino. — Continue le lendemain l'inspection du champ de 
bataille. — Va au monastère de Kolotsk. — Étudie le terrain, la carte à la main. 

— Retourne au couvent de Spaskoï et assiste à un service funèbre en l'honneur 
des braves morts sur le champ de bataille. — Reconnaît l'emplacement de la 
batterie de Raïewsky. — Donne un coup d'œil aux travaux du monument com- 
mémoratif de la bataille et met la main à la pose d'une des pierres. — Retourne 
à Borodino, en repart dans l'après-midi. — Cherche sur le terrain les mouve- 
ments de l'armée russe dans sa retraite sur Moscou. — S'arrête au monastère de 
Lonjuitsk. — Et continue sa route vers Moscou. — Il rencontre un convoi de 
déportés allant en Sibérie. — 11 fait arrêter sa voiture et interroge le chef du 
convoi. — N'obtenant pas de réponse satisfaisante, il s'adresse à un médecin alle- 
mand nommé Haase, qui accompagne les déportés par philanthropie. — Rensei- 
gnements sur le personnel de ce convoi. — Tous se flattent de faire fortune en 
Sibérie, en travaillant à l'extraction de l'or. — La plupart de ces déportés sont exilés 
pour vice d'ivrognerie ou de paresse. — Il n'y a dans le nombre que deux incen- 
diaires et deux assassins. — Les femmes accompagnent leurs maris. — Tous se 
trouvent satisfaits de leur sort. — Ils ne demandent que du tabac à fumer. — 
Selon le docteur Haase, la déportation en Sibérie n'est plus une peine.— Le lavage 
des sables aurifères est un attrait pour les honnêtes gens comme pour les coquins. 

— Récompense accordée à ce maniaque philanthrope. . . . Pag. 367 à 384. 



CHAPITRE CCXXXVII. 



Le grand-duc héritier à Moscou. — Sa visite à la cathédrale de l'Assomption. 
— Allocution que lui adresse le métropolitain Philarète. — Son séjour à Moscou. 



— 529 — 

— Dispositions pour le départ de la famille impériale. - Retour des ministres en 
congé. - Le comte Protassoff, premier procureur du Saint-Synode prend l'in- 
térim de l'instruction publique. - L'empereur met au courant toutes les affaires 
pour une absence de trois mois. - Départ de l'impératrice avec la grande- 
duchesse Marie (12 août). — L'empereur part le soir même de Gatchina. - Séjour 
à Pskow. - Arrivée à Dunabourg. - Inspections, revues. - Visite au camp - 
L'empereur goûte la soupe des soldats. - Il leur fait distribuer une ration d'eau- 
de-vie. — Il fait exercer le bataillon de sapeurs des grenadiers. - Départ pour 
Kowno. — Grande revue du 1" régiment d'infanterie. - Le maréchal Paskewitch 
et les généraux de l'armée de Pologne se trouvent à Kowno. — Parade et messe 
militaire (18 août). - Nicolas visite la Pension des demoiselles nobles polonaises. 

— L'une d'elles lui adresse un compliment en russe. — Présent qu'il lui fait. — 

— Exercices et manœuvres du 1" corps d'infanterie. — Départ pour Wi'lna 
(21 août). - Séjour dans cette ville. - Dévotions à la cathédrale grecque - 
Visite à l'église catholique. - Il inspecte les établissements d'instruction de cha- 
nté et d'utilité publique. — Nicolas sort du royaume de Pologne par Minsk. - 
Séjour à Eobruisk. - Inspection militaire. — Départ pour Kiew (27 août. - 
Dévotions à la cathédrale de Tchemikow. - Arrivée à Kiew. — Station' au 
monastère des Catacombes. — Fête de l'Assomption. — Visite aux églises et aux 
monastères. — L'empereur part pour Voznessensk, où il arrive le 31 août. — Les 
invités de Voznessensk s'y rendaient de tous côtés. —Les princes Auguste et Adal- 
bert de Prusse passent à Varsovie (25 août). - Le duc Bernard de Saxe-Weymar 
et son fils le prince Guillaume, le prince Frédéric de Wurtemberg, viennent de 
Saint-Pétersbourg. — L'impératrice et la grande-duchesse Marie arrivent à Mos- 
cou (15 août). — Le césarévitch va au-devant d'elles. — Leur résidence au palais 
de Nicolaïewsky. — Leur visite à l'exposition de la Société d'horticulture. — Le 
prince Galitsyne et le comte Pierre Tolstoï, président et vice-président de cette 
Société. — L'impératrice et sa fille partent pour Voronèje (21 août). — Le césa- 
révitch part pour Vladimir. — Le prince Pierre Wolkonsky, chargé d'accom- 
pagner l'impératrice, la rejoint à Zaraisk. — Arrivée à Riazan. — L'archevêque 
Gabriel reçoit l'impératrice avec les honneurs accoutumés. — L'impératrice loge 
chez le conseiller Kumine. — Elle se montre au balcon, avec la grande-duchesse 
Marie. — Elle visite l'Exposition des produits de l'industrie locale. — Elle va dîner 
à la maison de campagne du conseiller Kumine. — Magnifiques illuminations. 

— Grande réception. — Inspection des établissements de bienfaisance. — Les 
élèves de la Maison d'amour du travail offrent de petits ouvrages à Sa Majesté. — 
Le costume pittoresque des paysannes de Riazan intéresse la grande-duchesse. — 
Départ de Riazan (23 août). — Des escouades de terrassiers réparent les routes 
jusqu'à Woznessensk. •— L'impératrice dîne à Souïsk. — Couche à Riajsk dans la 
maison du marchand Marozoff. — Arrive a Voronèje (25 août). — Est reçue a la 
cathédrale de Saint-Mitrophane, par l'archevêque Antoine. — Elle accomplit un 
vœu de dévotion, en y retournant le soir incognito. — Offrandes à l'autel du 
saint patron de l'église. — Réception et dîner de gala. — Séjour a Voronèje.— 
Pieuses stations au monastère de Saint-Mitrophane. — Départ pour Voznessensk. 

— Voyage du grand-duc héritier. — Séjour à Vladimir (21 août). — Visite aux 
monuments historiques. — La cathédrale de l'Assomption, la cathédrale de Saint- 
Dmitri, le monastère de Youry. — Musée historique de la cathédrale. — Le 
césarévitch arrive à Nijny-Novogorod (23 août. — Passe deux jours dans cette 
ville. — Visite la cathédrale de Sainte-Sophie, les sépultures des grands-princes 

vu 3i 












— 530 — 

russes et le tombeau de Minine, les anciennes églises, les vieux palais, le champ 
de foire. — Station à Mourom. — Coucher à Melenka. — Passage à Kassimow. — 
Séjour à Riazan (28 août). — La noblesse demande à fonder en son honneur une 
école d'enfants pauvres. — Fête brillante que lui offre la noblesse. — Départ pour 
Toula. — Le grand-duc passe par Zaraïsk et Wenew. — Couche à Toula. — 
Arrive à Orel. — Traverse les gouvernements de Koursk, de Poltava et d'Eka- 
therinoslaw. — Arrive à Voznessensk (5 septembre). — L'empereur y était arrivé 
depuis le 29 août. — Dispositions et constructions provisoires pour recevoir les 
invités à Voznessensk. — Toute une ville magnifique en charpente et en toile 
peinte. — Le général comte de Witte, commandant de toutes les troupes réunies 
au camp. — Leur nombre et leurs campements. — Nicolas passe en revue la 
cavalerie et l'artillerie (30 août). — Messe au camp et Te Deum. — Nouvelle 
manœuvre des dragons. — Revue de l'infanterie (31 août). — Arrivée des invités 
russes et étrangers. — Les princes de Prusse, accompagnés du prince Maximilien, 
duc de Leuchtenberg, fils du prince Eugène de Beauharnais. — Portrait de ce 
prince. — Bienveillant accueil que lui fait l'empereur. — Il l'invite à venir le 
voir à Saint-Pétersbourg. — Arrivée du grand-duc Michel, avec le prince Fré- 
déric de Wurtemberg, le duc de Saxe-Weymar et l'archiduc Jean d'Autriche. — 
Le comte de Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche. — Achmet-Pacha, ambassa- 
deur du sultan. — Le comte de Lilienkrantz, envoyé du roi de Prusse. — Le 
colonel Paumgmarten, envoyé du roi de Bavière. — Le comte de Lippe, envoyé 
du roi de Wurtemberg. — Notabilités russes : le maréchal prince Wittgenstein, 
le prince Paskewitch, le prince Pierre Wolkonsky, le comte de Nesselrode. — 
Commencement des exercices et manœuvres militaires (1 er septembre). — Atta- 
que simulée de Voznessensk par la cavalerie et l'artillerie. — Exercices à feu, 
tir à boulets, tir à balles. — Exercices des pionniers. — Visite au camp, en 
l'honneur de l'anniversaire du couronnement de l'empereur (3 septembre). — 
Visite aux haras des régiments colonisés. — Illumination. — Concert de musi- 
que militaire. — Petite guerre de la cavalerie et de l'artillerie (4 septembre). — 
Le grand-duc Michel commande les exercices des pionniers à cheval (5 sep- 
tembre). — L'empereur va au-devant de l'impératrice et de la grande-duchesse 
Marie. — Merveilleuses illuminations.— Le grand-duc héritier arrive pendant 
la nuit. — Nominations des princes russes et étrangers au commandement de 
différents régiments. — La grande-duchesse Marie nommée chef du régiment 
des cuirassiers de Catherinoslaw. — Revue et défilé des troupes devant l'empe- 
reur, sa famille et ses hôtes. — Revue de l'infanterie de réserve (8 septembre). 
— Siège et bombardement d'une ville chinoise (9 septembre). — Service divin 
au camp, en l'honneur de la grande-duchesse Olga (11 septembre). —Réception 
chez l'impératrice et la grande-duchesse Hélène. — Bal à l'hôtel du comte de 
Witte. — Description de la salle de bal. — Aspect du bal. — La grande-duchesse 
Marie danse avec les princes de Prusse et le duc de Leuchtenberg. — Le 
souper. — Grandes manœuvres depuis le 12 jusqu'au 15 septembre. 

Pag. 385 à 406. 



CHAPITRE CCXXXVIII. 



Ordre du jour dans lequel l'empereur remercie les troupes. — Il prend congé 
de ses invités. — Il part pour Odessa avec sa famille. — Distribution d'ordres 



■ 



— 5:n — 

russes. — Le duc de Leuchtenberg reçoit l'ordre de Saint-Alexandre Newsky. 
— Le comte de Witte, l'ordre de Saint-André en diamants. — Rescrit adressé à. 
ce dernier. — Le prince Wolkonsky nommé inspecteur général de toutes les 
troupes de réserve.— Le général Yermoloff nommé membre du comité d'artillerie 
(27 aoùt/8 septembre). — N'est pas appelé au commandement de l'armée du 
Caucase, comme on le croyait. — Les princes de Prusse et le duc de Leuchten- 
berg se rendent à Odessa. — L'impératrice et la grande-duchesse Marie arrivées 
dans cette ville (17 septembre). — L'empereur n'y arrive que le lendemain. — 
Visite solennelle à la cathédrale. — Mgr Gabriel, archevêque de Kherson lui 
donne la bénédiction. — Il parcourt la ville et en inspecte les établissements 
publics. — Bal magnifique en son honneur. — Il trouve, à l'Institut des demoi- 
selles nobles, l'impératrice présidant la classe. — Visite au lycée Richelieu et 
anx établissements de bienfaisance. — Exposition des produits de l'industrie 
locale. — La grande-duchesse Hélène visite le musée et la bibliothèque. — Le 
prince Maximilien de Leuchtenbergpart pour Constantinnple. — Le prince Auguste 
de Prusse fait une excursion en Crimée avec le duc Bernard de Saxe-Weyrnar 
et son fils. — La grande-duchesse Hélène s'embarque pour Yalta, allant s'établir 
chez Madame Olga Naryschkine. — Départ de la famille impériale sur l' Êloiin 
polaire (21 septembre). — On rencontre en mer la flotte russe commandée par 
le vice-amiral Lazarefl'. — Le vent et la mer empêchent les manœuvres navales. 
— L'Etoile polaire entre dans le port de Sébastopol. — L'empereur et le césaré- 
vitch visitent le port et les arsenaux. — Promenade en mer de la famille impé- 
riale au monastère de Saint-Georges.— Le métropolitain Agathangelos lui l'ait 
les honneurs de ce célèbre monastère. — L'empereur inspecte les chantiers de 
Sébastopol et de Nicolaîew. — L'impératrice et la grande-duchesse Marie font une 
excursion à Bachtchissaraï. — Le comte Worontzoff vient au-devant d'elles, 
avec la noblesse de Tauride. — Cortège des chefs tatars. — Le conseiller d'Etat 

Mouromtseff, gouverneur civil de Tauride, reçoit les augustes voyageuses. 

Visite intéressante dans le palais des Khans. — Visite à la grande mosquée.— 
Cérémonies religieuses des derviches. — Illumination digne des Mille et une 
Nuits, — L'empereur et le césarévitch arrivent à Bachtchissaraï.— Leur réception 
solennelle. — Enthousiasme sauvage de la population. — Visite dans l'intérieur 
de la mosquée. — Les tombeaux des Khans de la Tauride. — Mariage tatar célé- 
bré en présence de Leurs Majestés. — L'empereur et le césarévitch retournent à 
Sébastopol. — Le temps peu favorable à la revue de la flotte. — Chagrin du vice- 
amiral Lazareff. — Rescrit flatteur que l'empereur lui adresse (13/25 septembre 
1837). — Excursion de l'impératrice et de sa fille aux environs de Bachtchissaraï. 

— Station au monastère de l'Assomption. — Les augustes voyageuses inscrivent 
leurs noms sur les murs du couvent. — Elles traversent la vallée de Josaphat. — 
Déjeunent au village de Tchoufout-Kalé. — Visitent la mosquée de Karaïmes. — 
Retour à Bachtchissaraï. — L'empereur et le césarévitch viennent les retrouver. 

— Départ de la famille impériale pour Simphéropol. — La population tatare 
accourt au-devant d'elle. — Sonneries des églises et des couvents. — Villa du 
comte Worontzoff. — Exposition des produits de l'industrie locale. — Orfèvrerie 
tatare. — Vases de marbre et de porphyre fabriqués aux mines de Krukow. — 
L'empereur parcourt la ville. — Continuation du voyage en Crimée. — Halte a 
Aloustchta. — Marche à travers les montagnes. — Les vignobles du major Sla- 
vitch. — Le vin de Crimée. — Travaux de culture exécutés par la vieille princesse 
Anne Galitsyne. — Le domaine d'Artek, appartenant à Madame Potcmkin. — 



— 532 — 

Réception de la famille impériale a Artek. — Madame Poternkin et ses pauvres. 

— Hospice des colons étrangers à Aloustcha. — La comtesse Sobanska. — Le doc- 
teur Patenotre. — La famille impériale à Gourzouf, chez le conseiller Fondouklei. 

— Nuit passée, à Massandra, chez le comte Worontzoff. — Départ pour Yalta 
(29 septembre). — Propriété impériale d'Orienda. — La maison rose. — Le comte 
Adam Rzevuski. — Diner somptueux chez le comte de Witte. — La famille impé- 
riale à Giuspra, chez le prince Alexandre Galitsyne. — Éloge du prince. — 
Lignes écrites sur un album par l'empereur. — L'impératrice et ses enfants y 
ajoutent leur signature. — Reconnaissance du prince Alexandre Galitsyne. — 
Détails sur la princesse Anne Galitsyne. — L'église de Khouréis. — La famille 
impériale à Miskore, chez Madame Narischkine. — A Aloupka, chez le comte 
Worontzov. — Promenade de la grande-duchesse Marie dans le jardin. — Illu- 
mination magique de ce jardin. — La famille royale à Khouréis. — L'empereur 
inspecte un régiment d'infanterie polonaise. — Il part d'Aloupka pour son voyage 
au Caucase. — Le grand-duc héritier s'embarque avec lui, à Yalta, sur l'Étoile 
polaire. — Trajet de nuit par une mauvaise mer. — Rescrit au comte Woront- 
zoff, daté de V Étoile polaire (20 septembre/2 octobre 1837). — Apparition de 
VÈtoile polaire dans la rade de Ghelendjik (3 octobre). — Débarquement de l'em- 
pereur et du césarévitch. — Le lieutenant-général Véliaminoff, commandant en 
chef des troupes du Caucase. — L'empereur au camp des troupes revenant de 
l'expédition du Kouban. — Sa visite au général-major Heuben, encore souffrant 
de ses blessures. — Il l'invite à venir à Saint-Pétersbourg, où vient d'arriver son 
fils, peintre distingué. — Il promet de le nommer lieutenant-général. — Le vent 
qui s'élève l'empêche de retourner à bord de son navire. — Il est témoin d'une 
défaite de cavaliers abases, poursuivis par les Cosaques de la ligne. — L'Étoile 
polaire l'amène dans la rade d'Anapa. — 11 descend à terre et se rembarque 
ensuite pour Kertch. — Il est reçu par le général Bagration, gouverneur de cette 
ville. — Il visite, avec le césarévitch, le musée de Kertch. — Il admire les anti- 
quités grecques et romaines trouvées dans les fouilles du Bosphore Cimmérien. 

— Le directeur du musée lui offre plusieurs antiques. — Sa sûreté de jugement 
et de goût en matière d'archéologie. — La fausse borne milliaire de Tmoutara- 
kane. — Pension des demoiselles nobles dirigée par Madame Télesmitsky. — Le 
grand-duc héritier quitte l'empereur pour rejoindre sa mère en Crimée. — Nico- 
las part pour le Caucase Pag. 407 à 426. 



CHAPITRE CCXL. 



Pénible et dangereuse traversée de cinquante heures. — L'Étoile polaire entre 
dans le port de Redoute-Kalé. — L'empereur débarque à minuit. — Il n'était 
pas attendu. — Son mécontentement. — Il part à l'instant pour Koutaïs. — Le 
prince de Mingrélie Dadiane, vient lui faire escorte avec les seigneurs de la pro- 
vince. — Il va coucher à Zougdidi. — Il fait ses dévotions la nuit dans l'église 
Notre-Dame de Khopi. — Hospitalité du prince Dadiane. — Aux princes de Min- 
grélie succèdent les princes d'Iméréthie. — Séjour à Koutaïs. — Les princes d'Imé- 
réthie sont remplacés par les princes de Géorgie. — Nicolas passe la nuit à la 
station militaire, de Molitsk. — Le pays de plaine entièrement soumis à la domi- 
nation russe. — Les stanitzes des Cosaques du Caucase. — Guerre perpétuelle 
dans les montagnes. — Les aouls ou villages de défense des insurgés. — Nicolas 



— 533 — 

arrive à la station militaire de Souram (12 octobre). - 11 entre dans le pachalik 
d'Akhaltsykh. - Les beks et les notables armémicns l'accompagnent jusqu'à 
Alkhaltsykh. — Son séjour dans cette ville. - A Akalkalaki. - A Gumri. - 11 y 
est reçu par les colons arméniens, émigrés de Kars. — Séjour à Gumri. 1 Nico- 
las change le nom de cette ville et l'appelle Alexandropol, en l'honneur de l'im- 
pératrice. — Le sérasquier d'Erzeroum vient le complimenter de la part du sultan 
Mahmoud. — Le voyage de l'empereur inquiète la Porte ottomane. — Le séras- 
quier lui apprend que la peste a éclaté à Odessa. — Nicolas doute du fait et 
continue sa route. — A la frontière d'Arménie, il est accueilli par les anciens 
des Kourdes. — Il s'arrête à la forteresse de Sardar-Abad. - Lettres que lui 
adresse l'impératrice. — Elle lui rend compte de son séjour en Crimée. — Journée 
du 7 octobre passée à Seméis, chez la princesse Kotchoubey.— Concert donné par 
le violon Guilloni. — Déjeuner du 8, à Miskore, chez Madame Naryschkine. - Le 
césarévitch revient de Kertch auprès do sa mère et de sa sœur. — Journée passée 
avec elles à Orianda. — Promenade du soir dans les jardins illuminés d'Aloupka. 

— Le césarévitch part pour Simphéropol, pour continuer son voyage (10 octo- 
bre). — Journée du 11 octobre : promenade à cheval, représentation dramatique. 

— Journée du 13 : dîner offert aux femmes et aux enfants tatars d'Aloupka. — 
Plantations d'arbres à Aloupka, en souvenir du voyage en Crimée. — Départ de 
l'impératrice et de la grande-duchesse Marie, pour Simphéropol. — L'empereur 
va visiter le monastère arménien d'Etchmiadzin. — Cortège du vénérable Jean, 
patriarche des Arméniens. — Le colonel Eskhan-Khan, naïb de Nakhitchévan. — 
Réception du tzar à Etchmiadzin. — Les pertes de Tiridate. — Le patriarche 
introduit l'empereur dans l'église. — Promenade dans le monastère. - Le pa- 
triarche lui offre un fragment de la vraie croix. — Revue de la cavalerie de 
Nakhitchévan. — Ambassade du schah de Perse, admise en présence de l'empe- 
reur. — Le prince Valiat, héritier de la couronne de Perse, porte la parole. — 
Séjour de Nicolas à Érivan. — Il en part, sous l'escorte des seigneurs de Géorgie 
(18 octobre). — Voyage à cheval et en calèche. — Accident de voiture. — Projet 
d'un monument commémoratif, pour remercier saint Nicolas. — Coucher à 
Tchouboukli. — Et à Koda (20 octobre). — Arrivée à Tiflis. - Séjour dans cette 
capitale. — Lettres à l'impératrice, contenant le récit du voyage au Caucase. — 
Réceptions et inspections à Tiflis. — Parades et revues. — Exercices et jeux 
nationaux des Géorgiens. — Bal offert par la noblesse de Géorgie. — Beauté des 
femmes. — Départ pour Stavroprol, capitale du Cis-Caucase. — L'empereur tra- 
verse les montagnes couvertes de neige. — Précautions prises pour son passage. 

— Il couche à Kvischett. — Il suit à cheval les rives du Terek. — Il s'arrête à 
Vladi-Caucase. — 11 donne audience aux députés des peuplades indigènes. — Les 
gentilshommes kabardiens l'escortent à travers le Kabarda. — Arrivée à Cathe- 
rinograd (27 octobre). — Coucher à Piatigorsk. — Bains d'eaux minérales. — 
Coucher à Georgiewsk. — Séjour à Stavropol. — Réceptions officielles. — 
Visite aux établissements de bienfaisance. — Exposition des -produits de l'in- 
dustrie. — Il reçoit la nouvelle de l'invasion de la peste à Odessa. — Quarantaines 
établies par Worontzoff et cordons sanitaires. — L'impératrice et la grande- 
duchesse Marie quittent Simphéropol le 21 octobre et se dirigent vers Moscou. 

— La grande-duchesse Hélène retourne à Saint-Pétersbourg. — Le grand-duc 
Michel continue son voyage d'inspection dans l'intérieur. — Nicolas continue à 
s'occuper, en voyage, des affaires de l'Empire. — Ukases datés des principales 
villes où \\A séjourné. — Récompenses aux officiers indigènes de l'armée du 



— 534 — 



Caucase. — Départ de Stavropol (30 octobre). — Arrivée au -village cosaque de 
l'Aksaï, chez les Cosaques du Don. — Le grand-duc avait continué son voyage 
sur le littoral de la mer d'AzofT, en inspectant diverses colonies militaires. — Il 
attendait son père à la stanitza de l'Aksaï. — Réunion du père et du fils. — Leur 
entretien sur la guerre du Caucase. — Le nouveau plan militaire de Worontzofî 
est adopté. — Séjour à la stanitza de l'Aksaï. — Repos et travaux de l'empereur. 

— Il se rend avec le césarévitch à Novo-Tcherskak. — Leur réception. — Le 
général Vlassoff, hetman intérimaire des Cosaques du Don. — Le Cercle solennel. 

— L'archevêque de Tcherskak et de Georgiewsk.— Le grand-duc héritier, hetman 
de toutes les troupes cosaques. — Revue des troupes. — Amélioration de l'état 
civil et militaire des Cosaques du Don. — L'empereur visite les établissements 
publics de Tcherskak. — Bal en son honneur. — Départ pour Voronèje (4 novem- 
bre). — Départ pour Moscou (6 novembre) Pag. 427 à 444. 

CHAPITRE CCXLI. 

L'impératrice avait retrouvé tous ses enfants à Moscou. — Puis, elle était 
repartie avec eux à Tzarskoé-Sélo. — L'empereur reste six semaines à Moscou, 
avec le grand-duc héritier. — 11 ne voulait pas s'éloigner des provinces menacées 
par la peste. — Emploi de son temps à Moscou. — Résultats du voyage du césaré- 
vitch en Sibérie et dans l'intérieur de la Russie. — Mouvement parmi le person- 
nel des fonctionnaires. — Le général-major Nicolaïeff nommé hetman-lieutenant 
des Cosaques du Caucase, à la place du général-major Verziline (12 novembre 
1837). — Le général-major Espéjo, administrateur de l'Iméréthie, passe dans 
l'état-major (16 novembre). — Le lieutenant-général comte Gourieff, gouverneur 
militaire de Kiew, mis à la retraite (26 novembre). — Nicolas envoie son portrait 
et celui de l'impératrice, suspendus au ruban de l'ordre de Saint-André, à son 
ministre Pierre Wolkonsky. — Sa visite au nouvel hôpital militaire (1" novem- 
bre). — Le colonel Baryschnikoff, directeur de cet hôpital. — Rescrit au prince 
Galitsyne, à l'occasion de cette visite (19 novembre/l cr décembre 1837). — L'em- 
pereur inspecte en détail l'Université de Moscou (4 décembre). — Le lieutenant- 
général comte Strogonoff, curateur de l'établissement universitaire. — Départ 
pour Tzarskoé-Sélo. — L'empereur y arrive, avec le césarévitch, le 22 décembre. 

— Retour au palais d'Hiver. — L'empereur visite les travaux de la cathédrale de 
Saint-Isaac. — État de l'avancement de ces travaux. — Machines pour élever un- 
poids de deux cent mille livres à deux cents pieds en l'air. — Le marchand 
Martinoff, entrepreneur du transport des marbres. — Chemins de fer imaginés 
pour ce transport. — Trois mille ouvriers employés à la construction. — Les 
colonnes du dôme. — Les échafaudages. — Félicitations adressées par Nicolas 
à l'architecte français M. de Montferrand. — Celui-ci s'engage à terminer son 
œuvre en 1841. »- L'empereur favorise aussi la construction des églises catho- 
liques dans ses États. — Sommes affectées à l'église catholique de Cronstadt. — 
Pose de la première pierre de cette église (28 août 1837), par l'évèque Ignace 
Paulowski. — Prêt sans intérêt accordé à la paroisse de Sainte-Catherine, à 
Saint-Pétersbourg, pour réparer et agrandir l'église. — Tolérance du gouverne- 
ment russe pour tous les cultes. — L'empereur préoccupé néanmoins de proté- 
ger les intérêts de la religion orthodoxe. — Les affaires de l'Eglise grecque unie, 
placées sous la direction du Saint-Synode. — Nicolas ordonne que lf s ( enfants nés 



— 53a — 

de mariages mixtes soient élevés dans la communion gréco-russe. — Motifs 
qu'il en donne. - La fin de 1837 marquée par un grave sinistre. - L'empereur 
et l'impératrice assistant à une représentation donnée au Grand-Théâtre, le 29 dé- 
cembre. — Le prince Wolkonsky reçoit un avis, dans la loge impériale. — 11 le 
communique à l'oreille de l'empereur. - Nicolas quitte brusquement la repré- 
sentation et s'élance à cheval. — Aspect des rues éclairées par la lueur d'un 
incendie. — Le feu est au palais d'Hiver. A l'arrivée de l'empereur, la flamme 
gagnait la toiture. — Le grand-duc Michel fait couper la galerie de communica- 
tion entre le palais d'Hiver et l'Ermitage. — 11 tait enlever, par les soldats de la 
garde, tous les meubles qui garnissaient les appartements. — Les régiments 
Preobajensky et Semenowsky travaillent à retarder les progrès de l'incendie. — 
Tous les enfants de l'empereur conduits à l'hôtel du ministère des affaires étran- 
gères. — L'empereur les fait transporter au palais d'Annitchkoff. — Il fait pré- 
venir l'impératrice qu'elle retrouvera ses enfants au palais d'Annitchkoff. — L'im- 
pératrice accourt au palais d'Hiver, pour savoir si une de ses demoiselles d'hon- 
neur, la comtesse S. Golenischelf-KoutousofT, malade, a été mise en sûreté. — 
Progrès de l'incendie. — Le peuple se conforme à la loi qui lui défend de porter 
secours dans les incendies. — L'empereur relève lui-même des sentinelles qui 
refusaient d'abandonner leur poste. — 11 parcourt les appartements que le feu n'a 
pas encore atteints. — Il force les soldats à se retirer devant le danger. — Il casse 
une glace pour sauver les hommes qui veulent l'emporter. — Il descend par le 
grand escalier d'honneur. — Troupeau de vaches et de chèvres sortant des com- 
bles du palais. — L'incendie est attribué à l'existence de ces étables clandestines. 

— L'eau gèle dans les pompes.— Le palais n'est plus qu'un brasier. — Nouvel 
incendie qui se déclare à Vassili-Ostrow, dans le port ries Galères. — L'empereur 
y envoie le césarévitch. — Le grand-duc appelle à lui le régiment des guides de 
Finlande. — Il fait une chute de traîneau. — Il prend le cheval d'un gendarme. 

— Son arrivée inattendue donne à tous du courage et de l'espoir. — On parvient 
à se rendre maître du feu. —Le port des Galères est sauvé. — L'incendie du 
palais d'Hiver, dans toute son horreur. — L'horloge s'effondre en sonnant minuit. 

— L'empereur se. retire vers trois heures du matin. — On lui cache le nombre 
des morts et des blessés. — L'impératrice, entourée de ses enfants, au palais 
d'Annitchkoff. — Le conseiller intime Chambeau fait rétablir son appartement 
dans le même état qu'au palais d'Hiver. — Le charme de l'illusion. — L'impéra- 
trice se retrouve au milieu de tous les souvenirs de sa vie. — Commission instituée 
pour rechercher les causes de l'incendie. — Membres qui la composent. — Les 
généraux Benkendorff. Kleinmichel et Martynoff, le lieutenant-général Zakhar- 
jevsky, le fonctionnaire Stauberg et le conseiller d'État Stassoff. — Une ancienne 
bouche de chaleur avait communiqué le feu au plafond de la salle de Pierre le 
Grand. — La plus grande partie des meubles avait été jaunie. — Ils étaient 
entassés à l'Amirauté, à l'Ëtat-Major-Général dans la salle d'exercice de l'infan- 
terie. — L'argenterie et les services de table portés au cabinet impérial. — Les 
bronzes, les rideaux et les tentures, à l'intendance de la cour. — Les vases et les 
objets précieux, au palais de Tauride. — Rien ne manquait, ni les joyaux, ni les 
tableaux. — Le meuble chinois de l'impératrice Catherine. — Pendant l'incendie 
on n'avait pas vu un voleur. — La famille impériale va visiter les épaves de 
l'incendie. — L'empereur et l'impératrice à l'hôtel de l'État-Major-Général. — 
Inquiétude de Nicolas. — Sa joie en s'assurant que les lettres de sa femme n'ont 
pas été brûlées Pag. 445 à 462. 






— 536 — 



CHAPITRE CCXLU. 



Installation de la cour au palais d'Annitchkoff. — Audience de congé du baron 
de Barante, allant à Constantinople (31 décembre 1837). — L'envoyé extraordi- 
naire des Pays-Bas, comte de Schinmelpenninck, présente ses lettres de créance. 

— La messe de Noël célébrée dans la chapelle de l'Ermitage. — Baise-main à 
l'occasion du jour de l'an russe.— Douloureuse impression produite par l'incendie 
du palais d'Hiver. — Offrandes volontaires pour sa reconstruction. — L'empe- 
reur, touché de l'empressement de ses sujets, refuse pourtant ces dons. — Rescrit 
qu'il adresse à ce sujet, au ministre de l'intérieur (25 janvier/6 février 1838). — 
Ordre du jour dn grand-duc Michel aux régiments de la garde impériale. — 
Rescrit de l'impératrice au grand-duc Michel pour le prier de remercier les offi- 
ciers et soldats (24 janvier/5 février 1838). — Nicolas ordonne que le palais soit 
construit aux frais du comptoir des bâtiments de la couronne. — Déblaiement des 
décombres. — Les architectes visitent les ruines du palais construit par Rastrelli 
sous le règne d'Elisabeth. — Les murailles en bon état. — La toiture à refaire. 

— Les aménagements de l'intérieur et la décoration à rétablir dans l'état pri- 
mitif. — La commission demande des planchers et des toits incombustibles. — 
L'empereur veut laisser aux murs la teinte noirâtre que lu flamme leur a donnée. 
Il exige que les travaux soient exécutés et terminés dans l'espace d'un an. — 
Kleinmichel s'y engage. — Les architectes sont forcés de s'y engager aussi. — 
Quatre mille ouvriers réunis dans les chantiers. — Kleinmichel muni des pleins 
pouvoirs de la commission de surveillance. — Il déclare qu'il n'accordera pas un 
délai d'un jour aux entrepreneurs. — Malgré le rescrit de l'empereur, les offrandes 
anonymes continuent d'affluer. — Don d'une somme de 2,000 roubles pour l'hor- 
loge du palais. - L'empereur visite les travaux. — Les travaux arrêtés par un 
accident sur la Perspective-Newsky. — Un sac d'argent déposé par un paysan 
sur la fourrure du traîneau. — Billet contenu dans ce sac d'argent. — Témoi- 
gnage de reconnaissance et de dévouement pour l'empereur. — L'empereur décide 
que cette somme sera employée à faire les fondations du nouveau palais. — Sta- 
tues des feld-maréchaux Barclay de Tolly et Koutouzoff, sur la place de la cathé- 
drale de Notre-Dame de Kasan (6 janvier 1838). — Les deux statues modelées 
par Orlowsky, fondues par Jakimoff. — Inauguration de ces statues, dans une 
grande revue des troupes, commandée par l'empereur. — Souvenirs de la cam- 
pagne de 1812. — Le prince Pierre Wolkonsky reste au service, sa santé s'étant 
remise. — Le général Paul de Kisseleff, qui devait lui succéder, est nommé 
ministre des domaines de la couronne (ukase du 27 décembre 1837/8 janvier 
1838). — Wolkonsky prend le titre de ministre de la cour et des apanages.— 
Paul de Kisseleff nomme le conseil de son ministère. — Ukase qui confirme son 
choix. — Le lieutenant-général Kniajnine, les conseillers privés Frolofl et Kot- 
choubeï, les conseillers d'État Nitikine et Bégitchkeff. — L'empereur donne carte 
blanche à son nouveau ministre. — Il accepte son programme : amélioration du 
sort des paysans. — Le conseiller d'État Gamaléï, nommé directeur du premier 
département du ministère des domaines. — Le général baron Dellingshausen, 
directeur du troisième département. — Le conseiller d'État Encholm, vice-direc- 
teur du premier département. — Le conseiller d'État Klokoff, vice-président du 
second. — La chancellerie du ministre confiée à Toukmatchaeff. - Le général 






■ 



— 537 — 

de Kisseleff promet de montrer l'exemple à ses employés. - Résultats de l'admi- 
nistration des domaines de la couronne, en quelques mois.— Le ministre tra- 
vaille deux fois par semaine avec l'empereur. —Inspection annuelle do l'École 
des pages par Nicolas (février 1838). — Le tableau où sont inscrits les noms des 
bons et des mauvais élèves. — Nicolas remercie et encourage les premiers. — Il 
efface la liste des seconds. — 11 s'engage pour eux à réparer leurs fautes. — 
Ceux-ci jurent de se faire inscrire au tableau d'honneur, pour dégager la parole 
de l'empereur. — C'est ainsi que Nicolas se faisait aimer, malgré sa sévérité. — 
Son caractère violent et impérieux prend une habitude de calme et de douceur.— 
Ses paroles bienveillantes tempèrent souvent l'impression de crainte produite par 
son seul aspect. - Son regard imposant. — Le poète Alexandre Pouschkine 
subjugué par ce regard. — Nicolas a plus d'adorateurs que les femmes les plus 
séduisantes. — Il invite Pouschkine à écrire l'histoire de Pierre le Grand. — 
Changement opéré dans les idées et le caractère de ce grand poëte. — il meurt 
d'une blessure reçue dans un duel mystérieux (10 février 1837). — Sa mort est 
un deuil national. —Son éloge dans l'Abeille du Nord. — L'empereur accorde 
une pension à sa veuve et fait élever ses enfants aux frais de l'État. — Jubilé 
d'Ivan Kriloff, le La Fontaine russe. — Il était attaché à la Bibliothèque impé- 
riale de Saint-Pétersbourg depuis 1807. - Ses amis et ses admirateurs se réunis- 
sent dans un banquet à l'Assemblée de la noblesse (14 février 1838). — Kriloff, 
distrait comme le Bonhomme, se laisse conduire dans cette salle. — Sa surprise 
' au milieu de l'enthousiasme des convives. — Rescrit qui lui est adressé, lu par 
le comte Ouvaroff.— Médaille frappée en son honneur. — Souscription pour la 
fondation Kriloff, destinée à l'éducation gratuite des jeunes gens pauvres.— 
L'empereur n'était pas indifférent à la gloire de la littérature russe. — Mais il 
ne lisait guère les ouvrages indigènes. - Il ne lisait, d'ailleurs, que pendant ses 
voyages. — Sa bibliothèque particulière. — Son bibliothécaire FI. Cille, ancien 
précepteur du césarévitch. — Nicolas lisait des romans français, mais il n'aimait 
que les récits gais et facétieux. — Son antipathie pour les philosophes du dix- 
huitième siècle. — Son aversion pour Voltaire et ses écrits. — La bibliothèque 
de Voltaire achetée par Catherine 11 et déposée à l'Ermitage, est fermée à tout le 
monde. — Nicolas est tenté de la brûler. — Il ne veut pas que Voltaire, qui a 
fait tant de mal pendant sa vie, en fasse encore après sa mort. — Le général 
Laharpe, gouverneur de Nicolas, était pourtant un voltairien passionné. — Nico- 
las favorise l'élan des lettres en Russie. — Le nombre des ouvrages originaux 
augmente de jour en jour. — Pensions et décorations accordées aux écrivains. — 
Travaux historiques entrepris par ordre de l'empereur. — L'Histoire de la 
guerre de 1812, par le lieutenant-général Michailowsky-Danilewsky. — Bon 
accueil fait à cet ouvrage remarquable. — Rescrit adressé à l'auteur, en lui en- 
voyant l'ordre de l'Aigle blanc (26 février/10 mars 1838). — Rescrits rédigés par 
l'empereur lui-même. — Simples rescrilsde chancellerie. — Rescrits autographes 
de l'impératrice Pag. «63 à 480. 

CHAPITRE CCXLIII. 



Rescrits de l'impératrice relatifs aux établissements de bienfaisance et d'édu- 
cation. — Le conseiller privé Villamoff, nommé membre du Conseil de l'Empire. 
— L'impératrice lui fait conférer, en 1836, les insignes de l'ordre de Saint- 



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Alexandre Newsky. — Rescrit de l'impératrice à la Société patriotique des dames 
de Saint-Pétersbourg (janvier 1838). — La grande-duchesse Olga nommée mem- 
bre effectif de cette Société. — Rapport du Conseil de la Société, au sujet de cette 
nomination. — La grande-duchesse chargée de la surveillance de l'école du 
quartier de la Millione, en l'absence de Madame Potemkin. — L'exemple de cette 
dame. — Les œuvres de bienfaisance de la famille impériale. — Belle parole de 
Nicolas, sur le paupérisme à Saint-Pétersbourg. — Formation d'un comité pour 
supprimer la mendicité. — L'aide de camp général prince Troubetskoï placé à la 
tête de ce comité. — Rescrit que lui adresse l'empereur sur les travaux du comité 
(18/30 mars 1838). — La salle d'asile des mendiants recueillis. — L'hôpital des 
enfants. — Revenus de cet hôpital. — Nouvelles pensions gratuites pour les de- 
moiselles nobles dans les différents gouvernements de l'Empire. — Legs de madame 
Rodianoff pour fonder à Kasan une pension de ce genre. — Instilut analogue fondé 
à Belostock (ukase du 21 décembre 1837/12janvier 1838).— L'empereurlui accorde 
le palais impérial de Belostock, avec des allocations considérables. — Les demoi- 
selles admises à l'institut de Kasan devaient être instruites dans leur religion, 
soit grecque, soit catholique, soit luthérienne ou calviniste. — L'institut d'Odessa 
fermé et désorganisé par suite de la peste. — Cessation du fléau, grâce aux mesu- 
res de précautions du comte de Worontzoff. — Reî'crit de l'empereur au gou- 
verneur-général de la Nouvelle Russie (4/16 mars 1838). — L'empereur avait 
voulu aller s'enfermer dans Odessa pendant l'épidémie. — Ses ministres l'en 
avaient empêché. — Représentations que le comte de Nesselrode lui fit à ce sujet. ' 
— Délabrement de la santé de l'impératrice. — Le médecin prussien Mandt la 
traite avec succès. — Il lui ordonne d'aller achever sa convalescence en Alle- 
magne. — L'air du pays natal. — La santé du grand-duc héritier également 
ébranlée. — Il est affecté d'une toux sèche et atteint de mélancolie. — Mandt lui 
ordonne un voyage d'agrément et une cure d'eaux minérales. — Fêtes intimes 
au palais d'Annitchkoff pour distraire le césarévitch. — Mort de plusieurs grands 
personnages. — Le prince Nicolas Khovansky. — La princesse N. Galitsyne. — 
Le comte Serge Roumiantsoff. — Le général Martynoff, gouverneur militaire de 
Saint-Pétersbourg. — Son oraison funèbre, par l'empereur. — Le général Zahar- 
zewsky le remplace. — Embonpoint excessif de ce général. — Nicolas se félicite 
de n'avoir pas à redouter l'activité immodérée du nouveau gouverneur militaire 
de Saint-Pétersbourg. — Il ne veut pas qu'on l'importune d'une foule de menus 
détails insignifiants. — Mort du comte Nicolas Novossiltzoff, président du Conseil 
de l'Empire (20 avril 1838). — L'ami de l'empereur Alexandre et le complaisant 
du grand-duc Constantin. — L'aide de camp général Vassiltchikoff lui succède à 
la présidence du Conseil de l'Empire.— Retraite du comte Koutaïssoff, président 
de l'intendance du comptoir de la cour et du conseiller d'État Scherbine. — Le 
prince Basile Dolgourouky prend la place du premier. — Le conseiller d'État 
Seniavine nommé maître de la cour. — Le général Soukhozanet se démet de ses 
fonctions de membre du conseil de la guerre, de directeur de l'Académie mili- 
taire et de président du comité d'artillerie. — Rescrit par lequel l'empereur accepte 
sa démission (3/15 avril 1838). — Rescrit au général Kleinmichel, relativement 
au bon état des colonnes militaires (3/15 avril 1838). — Klenmichel donne une 
merveilleuse impulsion aux travaux du palais d'Hiver. — Le ministre des finances 
Cancrine trouve 20 millions disponibles pour ces travaux. — Rescrit de remercî- 
ment à Cancrine (3/15 avril 1838). — Rescrit de félicitations au ministre de 
l'instruction publique. — Embarras pour le choix d'un ambassadeur extraordi- 









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naire à envoyer au couronnement de la reine Victoria. - Le comte Orloff décline 
cet honneur et ces dépenses excessives.- On désigne à l'empereur le comL 
Grégoire Strogonoff, ancien ambassadeur à Cons.antinop.e. _ Strogonoff accep 
et se met en devoir de lutter de magnificence avec le maréchal Soult, ambaS 
deur de France à Londres. - La belle et gracieuse comtesse Strogonoff Le 
patriotisme dans l'amour. - Difficultés des relations diplomatiques en Orient - 
Antagonisme du sultan Mahmoud et du vice-roi d'Egypte. -Le schah de Perse 
Mohammet-Mirza met le siège devant Hérat, sur la frontière de l'Afghanistan - 
Menaces de l'Angleterre.- On accuse la Russie d'avoir poussé la Perse à récla 
mer l'ancien tribut que lui payait la ville d'Hérat. - Le gouvernement russe 
reconnaît la main de l'Angleterre dans la révolte des Circassiens. _ Continuation 
du blocus des côtes circassiennes. - La contrebande de guerre afflue néanmoins 
chez les insurgés. - L'agent britannique Marc Niel somme le schah de Perse de 
lever le siège d'Hérat. - Le gouverneur de l'Inde rassemble une armée pour 
appuyer la mission de l'agent anglais. _ La Russie intervient et déclare qu'elle 
ne laissera pas l'Anglete.re attaquer la Perse. - Troupes russes échelonnées le 
long des frontières de la Géorgie. - Pourparlers a Téhéran. - Le sié-e d'Hérat 
transformé en blocus. - Officiers de l'armée anglaise organisant l'armée de 
Schamyl. - Echec d'un détachement russe (février 1838). - Un descendant des 
derniers khans de Crimée se met à la tète des Tartares-Avariens. - Cette révolte 
qui faisait revivre une question de dynastie, est promptement étouffée - Desti- 
tution de plusieurs officiers de l'armée du Caucase. - Le général baron Ro<en 
que le ministre de la guerre voulait destituer, obtient un autre commandement' 

— Le lieutenant-général lui succède comme commandant en chef des provinces 
de Grusie, Arménie et Caucasie. - Ordre de ne pas publier les nouvelles mili- 
taires du Caucase. — Le ministre insiste pour ôter le commandement au lieute- 
nant-général Véliaminoff . — Récompenses que ce général avait reçues de l'empe- 
reur deux mois auparavant. — Il tombe malade de chagrin, sans espoir de gué- 
rison. — Nicolas refuse de sévir contre ce général, qui a si peu de temps à vivre. 

— Le frère aîné de Véliaminoff, membre du conseil de la guerre, était mort 
l'année précédente. — Le lieutenant-général Grahbe n'est nommé qu'après la 
mort du commandant des troupes du Caucase (ordre du jour du 10/22 avril 1838). 

— Le baron Taube nommé gouverneur de la province du Caucase. — Examen 
du conseil supérieur des provinces caucasiennes (ukase du 19 février/3 mars 
1838). — Composition de ce conseil. —Ses ottributions. — Son but. — Le contra- 
amiral Kroucboff nommé chef d'état-major de la flotte de la mer Noire. — L'em- 
pereur se dispose à partir pour Berlin, avec sa famille. — Accident sur le nouveau 
chemin de fer de Tzarskoé-Sélo (22 avril). - L'empereur et l'impératrice, le len- 
demain de cet accident, montent en wagon et parcourent en vingt-neuf minutes 
la distance de cinq lieues. — Le système des chemins de fer est dès lors accrédité 
en Russ ie Pag. 481 à 502. 



FIN DE LA TABLE DU SEPTIÈME VOLUME. 



Typ. île Ch. Movrucis, rue Cujas, 13. — 1872 










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