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Full text of "La Russie : le pays - les institutions - les moeurs"

M. 




ACKENZIE 
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BIBLIOTHEQUE SAINTE • GENEVIEVE 



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LA RUSSIE 

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D. MACKENZIE WALLACE 



LA RUSSIE 



LE PAYS — LES INSTITUTIONS 
LES MOEURS 

Ouvrage traduU de V anglais 

PAR HENRI BELLENGBR 

TOME PREMIER 
. . / 










PARIS 




GKOHGES DECAUX 

JSditeur 

7, RUE DU CROISSANT 



MAURICE DREYFOUS 

tiditevT 

10, RUE Hi: I. A BOURSE 



m ti c c c 1. 1 x V 1 1 



l«tf 



PREFACE 



En mars 1870, j" arrival pour la premiere fois a 
Saint-Petersbourg . Mon intention ita.it de passer 
seulementquelqv.es mois en Russie, mais j'y troui:ai. 
inopinement tant de sujets interessants d'etude que 
j'y restai presque six ans : jusqu'en 1875. Pendant ce 
temps je passai mes hivers, pour la plus grande 
partie, a Saint-Petersbourg, Moscou et Yaroslaff, el 
consaerai generalement les mois d'ete a des pere- 
grinations a travers le pays et a colliger des ren- 
seignements que me fournirent les autorites locales, 
lesproprietairesterriens, lesmarchands, les pretres, et 
les paysans. Depuis mon retour en Angleterre j'ai 
entretenu une correspondance suivie avec de nom- 
breuxamis russes, si bien que j'ai pu suivre de tres- 
pres tout ce qui s'est produit dans ce court intervalle. 
Parmi la grande masse de materiaux concernant. 
I'histoire passee et la condition presente du pays, qui 
s'est accumulee entre mes mains pendant six ans, je 



Preface. 



n'ai use, dans le present ouvrage, que de ceux qui 
m'ont semble les plus susceptibles d'interesser la masse 
du public. Je reserve pour un futur volume des inves- 
tigations speciales concernant la Commune rurale, 
divers systemes d' agriculture, I'histoire de Emanci- 
pation, la condition economique aciuelle des paysans, 
le systeme financier, Vinstruction publique, de recents 
mouvements intellectuels et des sujets similaires. 

Si Vouvrage aquelque merite, il faut principalement 
attribuer cela- a Vassistance qui m'a ete tres-liberale- 
ment foumie par des Eusses de toutes classes. S'il me 
fallait dresser la liste de ceux vis-a-vis desquelsje suis 
endette, elle remplirait maintes pages. Je dois, en 
consequence, me contenter de nommer ici quelques-uns 
de ceux auxquels j'ai des obligations. Beaucoup de 
services precieux m'ont ete rendus par M. Kapoustine, 
le savant et habile directeur de VEcole de droit de 
Yaroslaff, par M. Bolhashin et les autres gentlemen 
attaches a cette admirable institution; aussi par 
M. Tchaslavshi, mon comiiagnon de voyage pendant 
deux etes ;par M. A.-W. Gontcharoff, qui m'a accompa- 
gne lors de mes voyages dans la province de Samara, 
et par le defunt M. Edward J. Morgan, bien connu 
des Anglais qui ont visit6 Saint-Petersbourg . J'ai 
aussi a exprimer respectueusement ma gratitude a 
Mme de Novikoff, nee de Kireeff, pour m'avoir assiste 
dans mes efforts pour m'adresser aux meilleures 
sources vivantes d'information , et a M. E.-J. 
Yakushkin, pour avoir place a ma disposition la 
grande quantite de renseignements qu'il possede con- 




cernant les pay sans Trusses. J'ai parle, dans le chapitre 
consacre a ce sujet, du defunt M. N.-A. Miloutine, du 
defunt M. Samarin, du prince Tcherkasky et de 
M. Koshelef, qui m'ont aide dans mes etudes sur 
I 'emancipation. II me faut remercier collect ivement 
les autres Russes qui m'ont procure des maleriaux et 
m'ont temoigne toules sortes d'amabilites. J'ai ete 
oblige de rejeler beaucoup de cues et opinions de ces 
amis et connaissances, mais je n'ai jamais agi ainsi 
sans les examiner d'aborcl avec grand soin, et me suis 
toujours efforce de formuler mes jugements dans un 
esprit impartial et sans prejuges. 

En concluant, j'ai a (aire appel a Vindulgence de 
o Vaimable lecteurt. Le sujet du Here est si vaste et 
si varie que ce n'est pas tache aisee de choisir les 
sujets qui ont la plus reelle importance et de les pre- 
senter de telle [agon qu'ils donnent une idee generate 
du pays et de sun peuple. J'espere, dans un avenir 
prochain, pouvoir faire disparnitre les omissions <jue 
le Here peut contenir. 

D. MACKENZIE WALLACE. 



Londres, l cr jau\ier l«77. 



LA RUSSIE 



CHAPITRE PREMIER 

VOYAGES EN RUSSIE 






Chemins de fer. - Intervention de l'Etat. - Communications par 
les fleuves. — Grand Tour a travers la Russie. — Le Volga. — 
Kazan. — Zhigulinskiya Gori. — Finnois et Tartares. — Le Don. 

— Difficulty de navigation. — Gene et ennuis eprouvi-s. — Rats. 

- Hotels. — Coutumes speciales. — Routes. — Phrasdologie celto- 
irlandaise expliqu<5e. - Ponts. - Voyage en poste. - One 
tarantasse. — Choses ndcessaires au voyageur. — Gele vif. — 
Desagreables Episodes. — Scene a une station de poste. 

Bien entendu, voyager en Hussie n'est plus aujourd'liui 
ce que e'etait jadis. Pendant ces vingt-cinq dernieres 
annees, un vaste rescau de chemins de fer a etc construit, 
ct Ton peut maintcnant voyager a son aise, dans un bon 
wagon de premiere classe, de Berlin a Sainl-Petersbourg 
ct Moscou, de la a Odessa, Sevastopol, le Las Volga, 
rneme jusqu'au pied duCaucasc; ct, comme ensemLle^ 
il faut admettre que les chemins de fer sont passa- 
Mement confortahles. Les wagons sont decidement 
1 1 






2 



La Russie. 



meilleurs qu'en Angleterre, ct Oliver ils sont mamtc- 
mis chauds par do pctits poelcs en fontc scmblablcs a 
ccux dont on fait usage sur certains bateaux a vapour, 
aides qu'ils sont, dans ccttc bonne oeuvrc, par dc doubles 
pSrtes et fenetrcs : precaution tres-neccssairc dans un 
pays oulc ihcrmomelre descend souvent a 50° Fahrenheit 
au-dessous dc zero. Lcs trains n'atteigncnt jamais, il est 
vrai une bien grandc vitcsse, - au moins lcs Anglais ct 
les Americains en jugent ainsi,-mais nous devons nous 
rappclcr quclcsRusses sontrarement presses, ct aimcnt 
a avoir dc frequcntcs occasions dc manger ct boirc. En 
Russie, lc temps n'estpas dc l'argcnt ; s'il l'etait, presquc 
tous lcs sujets du Czar auraicnt toujours sous la main 
unc grande provisiqn d'argent comptant, argent qu'ils 
seraicnt souvent bien embarrasses dc depenser. En rea- 
lite ,— soit dit entrc parentheses, — un Russe possesscur 
d ; unc surabondancc d'argent comptant est un phenomene 
qu'on rencontre rarcment dans la vie reclle. 

En transportant les voyagcurs sur le pied de cinq a dix 
licucs a llieurc, lcs compagnics de cbemins de fer 
accomplissent au moins tout ce qu'ellcs promctlcnt; 
mais, sous un rapport tres-important, cllcs ne rcmplis- 
sent pas toujours strictcment lcurs engagements. Le 
voyageur prend un billet pour une ville, ct, en arrivant 
a cc° qu'il croit etrc sa destination , . il peut trouvcr 
scuicment un batiment de station, isole au milieu des 
champs. En s'informant, il apprend, a son grand desap- 
pointement, que cette station n'est point du tout iden- 
ticiuc avee la ville portant le memo nom, ct que lc 
chemin de fer est rcste a quclqucs kilometres en arrierc 
de son engagement, tel au moins que le voyageur 
l'avait compris. En verite, l'onpcut dire que, regie gene- 
rale, lcs chemins dc fer en Russie, parcils aux conduc- 
teurs de chameaux dans certaines contrees de l'Orient, 
evitent avec soin lcs villes. Ccla semblc d'abord chose 
etraugc. II est possible dc concevoir que lc Bedouin soit 



isast. 



Voyages en Russie. 



lullcmcnt epris do la vie sous la Icale ct des habitudes 
uomades, gull sc tiennc a distance d'unc ville comme il 
fcrait d'un piege a liommes ; mais, assurement, les inge- 
nieurs civils ct les entrepreneurs de chemins de fer 
n'ont point unc telle terreur des constructions do bri- 
qucs ct morlier. La vraic raison, je le suppose, e'est 
que lc terrain silue dans la ville cm dans sa proximile 
immediate est relativemcnt clicr, ct que les compagnies. 
completcmcnt clrangeres a la forliiianle influence d'unc 
sainc competition, ne rcgardent lc hien-etrc et la con- 
venancc dc leurs voyageurs que comme une conside- 
ration secondairc. 

II n'est que loyal dc constatcr que, dans un cas cclcbrc, 
ni les ingenicurs ni les entrepreneurs dc chemins dc fer 
ne furcnt a bhimer. De Saint-PetcrsLourg a Moscou, la 
locomotive parcourt une distance de cent (rente licucs 
a pcu pres comme le coihcau est suppose voler, ac lour- 
nant ni a droitc ni a gauche. Pendant qninzc mortellcs 
heures, eclui qui a pris le train express ne voit que forets 
ct marecages; son ceil no saisit quo raremcnl le profil 
d'une habitation. Unc sculc fois il apercoit au loin ce 
qui peut ctrc appcle unc ville: e'est Tver qui a etc ainsi 
favorisec, non parcc que e'est unc localile importantc. 
mais simplcmcnt parcc qu'elle s'est trouvee tout pres de 
la lignc droitc tiree cntrc les deux capitalcs. El pourquoi 
lc chemin de fer a-t-il etc conslruil de celle extraordi- 
naire facon ? Pour la meillcurc dc toutes les raisons : 
parcc quclc Czar l'a ordonne ainsi. Quand le premier pro- 
jet fut acheve, Nicolas apprit que les fonctionnaircs char- 
ges du travail, — le ministre des pouts el chaussces etait 
dunomLre,— s'etaientlaisses influc-ncer])lut6tpardcs rai- 
sons pcrsonnclles que par des considerations techniques 
ct il prit la determination dc trancher lc nceud gordien 
d'unc facon vraiment imperialc. Quand le ministre vinl 
lui soumettrc lc trace dans rinlcntion dc lui cxpliqucr la 
route que devait suivrclc futur chemin dc fer, Nicolas priL 



La Russie. 



line regie, traca unc ligne droite d'ua terminus a l'autrc, 
et ajouta d'un ton qui excluait toute discussion : « Vous 
construirez la ligne ainsi! » Et la ligne fut ainsi cons- 
truitc... montrant aux siecles futurs, comme le font 
Saint-Petersbourg ct lcs Pyramidcs, un magnifiquc 
monument du pouvoir autocratique. 

Jadis cct incident Lien connu etait souvent cite, en 
philippiqucs chuchotees a l'orcille, comme cxcmple des 
maux que produit une forme do gouvernement autocra- 
tique. Lcs caprices imperiaux, disait-on, dominent ct 
surmencnt do graves considerations economiqucs. Dans 
cesdcrnieresannecs,neanmoins, un cliangcmcnt semble 
s'etre produit dans l'opinion publique, et quclques per- 
sonnes, maintenant, vont jusqu'a affirmer que cc soi- 
disant caprice imperial fut l'acto d'une politique qui 
voyait loin. Comme, en general, la plus grande partie des 
marchandises et des voyagcurs sont transports sur la 
longueur cntiere de la ligne, il est bon qu'clle soit 
aussi courte que possible, ct que seulement des cmbran- 
chements la joignent aux villes situees a droite et a gaucbe. 
Considerations politiques mises a part, il faut admcttre 
que Ton pcut beaucoup dire a l'appui dc cc point de vuc. 
Dans lc developpemcnt du systcme des chemins dc 
fcr en Russie, il y a eu unc autre cause de trouble dont le 
motif ne scrait probablemcnt pas devine par un esprit an- 
glais. En Angletcrre, les individus et les compagnies agis- 
sent d'accord avee lours interets particuliers et l'Etat se 
mele de leurs affaires le moins possible ; l'initiative privec 
agit comme il lui plait, a moins que les autorites puissent 
prouver que d'importantcs consequences mauvaiscs 
resultcraicnt necessairement de ses actcs. En Russie, lc 
onus probandi git dc l'autre cote; iln'cst point permisa 
l'initiative privee dc rien faire a moins qu'elle ne fournisse 
des garantics contre toutes les mauvaiscs consequences 
possibles. Quand quelque grande entreprise est projetee, 
la premiere question est : « Comment ce nouveau projet 



Voyages en Russie. 



affoctcra-t-il les intcrets dc 1'Etat? » Ainsi, quand 1c 
parcours d'un nouvcau chemin dc for doit etre determine, 
les autorites militaires sont toujours consultees, et lcur 
opinion a unc grandc influence sur la decision definitive. 
La consequence dc ccla est que la carte des chemins dc 
for russes presente a Tceil du taclicicn beaucoup dc 
choscs qui sont tout a faitinintclligibles pour un obser- 
vateur ordinaire : fait qui deviendra apparent pour les 
non-inities aussitot qu'unc guerre eclatcra dans l'Europe 
orientalc. La Russie n'est plus desormais ce qu'cllc etait 
aux jours dc la guerre do Crimee, quand les troupes ct 
les approvisionncments devaient etre convoyes pendant 
des ccntaincs dc kilometres par les moyens de trans- 
port les plus primitifs. En cc temps-la, clle possedait 
sculemcnt environ mille kilometres dc chemins dc fer; 
maintcnant clle en a plus dc seize mille; ct chaquc 
annec dc nouvclles ligncs sont conslruitcs. 

Les communications par cau ont egalcment, dans ccs 
dcrniercs annees, etc notablcmcnt amcliorccs. Sur tous 
les grands fleuves, il y a maintcnant d'assez bons stea- 
mers. Malhcureusemcnt le climat apportc d'assez serieux 
obstacles a la navigation. Pendant prcsquc la moitie 
de l'annec, les fleuves sont couvcrts dc glace; pendant 
une grandc partie dc la saison navigable, la navigation 
est difficile. Quand la glace ct la neige fondent, les 
fleuves inondent leurs rives ct couvrcnt d'eau unc 
grandc partie du bas pays, si Men que bcaucoup dc 
villages sont acccssiblcs sculemcnt en bateau; mais 
bientot les flots s'ecoulcnt ct l'cau baisse si rapidement, 
qu'a la mi-ete les steamers de taillc respectable eprou- 
vent une grandc difficulte a trouver lour chemin parmi 
les bancs de sable. La Neva sculc, — cc roi des fleuves du 
Nord, — a en tous temps une abondante provision d'eau. 

En outre dc la Neva, les fleuves lc plus souvent visites 
par les touristcs sont le Volga ct le Don, qui font partie 
de ce qui peut etre appelc le Grand Tour russe. Les Anglais 










La Russie. 



to*- 






qui desirent voir quclquc chose de plus que Samt-Pe- 
tcrsbourg ct Moscou vont generalemcnt par chemin de 
fcr a Nijni-Novgorod, oil ils visitent la grandc foire, 
puis montcnt a bord des steamers du Volga. 

Pour ccux qui se sout rendu compto de cc fait impor- 
tant : qu'il n'cxiste point de beaux sites, de beaux paysages 
en Russie, le voyage en descendant le fleuvc est assex 
Ugrcablc. La rive gauche est aussi plate que les bords du 
Rhin passe Cologne ; mais la rive droite est elevec, quel- 
quefois bicn boisee, et n'est point depourvuo d'un certain 
pittoresquc doux ct calme. De bonne hcurc le second 
jour, le steamer arrive a Kazan, jadis la capitale d'un 
khanat tartarc independant, ct contcnant encore unc 
nombreuse population tartarc. Plusieurs « mctchets » 
(les maisons de prierc mahometanes sont ainsi appclecs) 
rcconnaissablcs a leurs petits minarets, ct situes dans 
la parlio basse de la villc, montrent que l'islamisme 
survit encore, bien que le khanat ait ete annexe a la 
Moscovic il y a plus dc trois cents ans; mais la villc, 
dans son ensemble, a plutotun caracterc curopecn qu'a- 
siatiquc. Si quclqu'un la visite clans l'espoir d'y trouver 
un « apcrcu dc l'Orient » il sera crucllement desap- 
pointe, amoins qu'il no sc trouvcetreunde ccs touristes 
a imagination vivc qui decouvrcnt toujours cc qu'ils 
desirent voir, specialcmcnt quand ils peuvent en 1'aire 
le sujet d'un chapitrc a effet dans lours « Impressions 
de voyage ». Et pourtant il faut admcttrc que, de toutcs 
les villcs qu'on trouve sur la route, Kazan est la plus- 
intercssante ; cllc possedc un caracterc particulicr, bicn 
que non oriental, pendant que toutcs les autrcs : Sim- 
birsk, Samara, Saratof, sont aussi denuees d'interct 
que le sont communement les villcs dc proving en 
Russie. La vigucur, la solcnnile de cctte expression, 
scront demontrees par la suite. 

Probablcmcnt vers le lever du soleil, lc troisiemc jour 
du voyage, quelquc chose rcsscmblant a unc chaine do 



Voyages en. Russie 



montagncs apparaitra a l'horizon. II est bon do dire tout 
dc suite, pour prevenir le desappointement, qu'en realite 
ricu dc digne du nom de montagne nc se trouvc en cette 
partio do la contree. La ehaine dc montagnes la plus 
proclic dans cettc direction csl lc Caucasc, qui en est eloi- 
gne de plusieurs ccntaincs de kilometres, et nc peut, par 
consequent, etre aporcu du pout d'un steamer. Les eleva- 
tionscn question sont simplemcnt uno succession dc col- 
lines appolees les Zhigulinskiya Gori. En Europe occi- 
don tale, olios n'attireraient pasbeaucoupratlcntion;mais 
« dans le royaume des aveugles, — dit le proverhe 
franeais, — les borgnes sont rois », ct dans une region 
plate comme la Russie dc l'Est, ces collines forment un 
trait saillant. Bien qu'eUes n'aient ricn de la grandeur 
des Alpcs, leurs pontes Men boisees rcjoignant lc bord 
dc Feau, specialement quand clles se eolorentdes teintes 
dedicates des premiers jours du printemps ou des riches 
nuances jauncsct rouges dufeuillageaulomnal, laisscnta 
lamemoire unc impression qui no s'cifacc pas aisement. 
Sur 1'ensomble, avec toutc la deference due aux opi- 
nions dc mes amis russcs patriotes, jo dois dire que les 
aspects du Volga nc paiont pas lc temps, les ennuis, la 
depense, que neccssitcnt un voyage de Nijni;iTzarilzin. 
II y a ca ct la quelques gentils morceaux, mais iis sont 
rares ct fort eloignes l'un de l'autre. Un vcrre du vin le 
plus exquis, dilue dans cent litres d'eau, forme un breu- 
vage tres-insipidc. Le pont du steamer est gencralement 
bcaucoup plus interessant que les rives du lleuve. On 
rencontre la de curieux compagnons de voyage. En ma- 
jorite les passagers sont, d'habitude, des paysans russcs 
toujours prets a babiller abondamnient avec vous sans 
demander au prealable de vous etre prescntes, ct a 
raconteraunc nouvclle connaissance l'histoirc bien simple 
dc leur vie. J'ai souvent employe ainsi des heurcs en- 
nuycuses d'une facon a la fois plaisante ct profitable, ct 
j'ai toujours etc impressionnc par le bon sens dc ces 






La Russie. 



paysans , lcur amabilite attestant unc honnc nature , 
leur resignation dcmi-fatalisto , leur ardent desir d'ap- 
prendre quclquc chose sur les pays Strangers. Ccttc 
dcrniero particularitc fait qu'ils qucstionncnt aussi bien 
qu'ils racontent, ct leurs questions, bien que parfois 
enfantincs en apparence, ont generalcmont lcur raison 
d'etre. 

Parmi les passagcrs il sc trouvcra probablcmcnt 
quclqucs rcprescntants des divcrscs tribus finnoiscs 
habitant ccttc partic dc la contrec ; its pcuvent etrc intc- 
rcssants pour l'clhnologuo qui aimc a etudicr la phy- 
siognomonic, mais ils sont bicn moins sociables que les 
Russcs ; la nature scmblc les avoir crees silencieux, 
moroscs, ct les conditions de lcur vie les ont rendus 
reserves, mefiants, soupconneux. Lc Tartarc, que Ton 
rencontre a cote d'eux, est prcsquc toujours un gai ct 
amusant compagnon. Tres-probablement il est colpor- 
teur ou petit marchand. La balle sur laqucllc il s'appuic 
conticnt son fonds dc commerce, compose sans doutc dc 
cotonnades imprimees ct dc mouchoirs aux coulcurs bril- 
lantes. II est lui-memc cnvcloppe dans un ample khalat 
graisscux (sortc dc robe), ct portc un bonnet dc fourrure, 
bien que le tbermometre puissc marquer vingt-cinq dc- 
gres a l'ombrc. Lc clignotcment cspieglc de scs petits 
ycux percants contraste fortcment avec la sombre ct stu- 
pide expression dc ceux des paysans finnois assis pres dc 
lui. II a bcaucoup araconter sur Saint-Petersbourg, Mos- 
cou, ct pcut-etre Astrakan; mais, commc tout bon com- 
mcrcant, il est tres-discrct conccrnant les mystercs dc 
son commerce. Vers lc coucher du solcil, il se retire avec 
scs compagnons dans quclque coin tranquillc du ponl 
pour reciter les prieres du soir. La, tous les bons maho- 
metans qui sc trouvent a bord se rasscmblcnt ct tircnt 
leur barbc, s'agcnouillent sur leurs petits morccaux dc 
tapis ct sc prostcrnent, marquant la mesure, comme 
s'ils accomplissaicnt unc nouvellc sortc d'cxercicc sous 



Voyages en Russie. 



9 



l'ceil d'un scrgent instructeur frfts-strict. Si le voyage 
s'accomplit vers la fin dc scptcmLrc, quaad les mar- 
chands rctournont choz cux venant de la foiro do Nijni- 
Novgorod , l'cthnologuc aura unc occasion d'etude 
encore mcillcurc. II rencontrcra alors non-sculcmcnt 
des represcntants dos races finnoisc ct tarlarc, mais aussi 
dos Armenians, des Circassiens, des Perses, des Boka- 
riotes ct autrcs Oricntaux : cargaison bigarrcc ct pitto- 
rcsque. mais decidement « mal-odorante ». 

Si grandc que puissc etrc la variete cthnograpliiquc 
a bord. lc voyagcur trouvcra probablement que quatrc 
journecs passecs sur lc Volga sont Men assez pour satis- 
fairc tous les propos pratiques ct cstbetiqucs, ct, au lieu 
dc coutinucr jusqu'a Astrakan, il quittcra lc steamer a 
Tsaritzin. La, il trouvcra unc lignc ferree d'environ 
quinzc licucs, reunissant le Volga au Don. C'est a des- 
scin que je dis unc lignc ferree el non pas un train, car 
il y a sculcmcnt deux trains par semainc ; dc faron que, si 
vous en manqucz un, il vous faut atlendre a pea pros 
trois jours pour lc suivant. Les gens prudents ct nciveux 
prcfercnt voyager par la route ct ils font bien, car cettc 
lignc a, jc crois, l'honncur incontestable d'etre la 
plus infamc qui soit en Europe. Mais peut-ctre, aprcs 
tout, devons-nous appliqucr ici le principc : que toutcs 
choscs sontmoins terriblcs qu'clles nc le semblcnt au 
premier abord. Les cahots etranges, les bruits mystc- 
rieux que Ton cprouve et entend la-dedans pcuvent cvi- 
demment alarmcr 1'hommc d'un temperament excitable ; 
mais celui pourvu d'unc imprcssionnabilite ordinaire 
peut aisement conscrvcr son sang-froid, car la marebe du 
train est si lente qu'un deraillcmcnt scrait un episode 
amusant, et que memo unc collision pourrait difficile- 
ment amener dc sericuscs consequences. 

Quelquc temps apres l'arrivec du train bi-bebfloma- 
dairc a Kalatch, un steamer part pour Rostoff', qui est 
situe pres dc 1'cmbouchure du fleuve. La navigation du 



MH 



10 



La Ihissie. 



Don est bcaucoup plus difficile que cello du Volga. 
Le Don est extremement peu profond ct ses bancs 
de sable so deplacent continucllcmcnt, si bien que, 
plusicurs fois pendant la journec, lc steamer va « buter » 
contrc eux et s'arreto. Quelquefois il peut s'en tirer 
en renvcrsant simplcmcnt la vapour, mais il n'est pas 
rare qu'il y adhere si fortement que la machine a 
alors besoin qu'on l'aide. Geci s'executc d'unc fagon 
curieuse. Le capitaine donnc toujours lc passage gratuit 
a un certain nombrc dc vigourcux Cosaques, a la condi- 
tion qu'ils lui fourniront l'assistance dont il a besoin, et 
aussitot que le navire s'ensable et ne bouge plus, il leur 
ordonne de sauter par dessus bord, munis d'un cable 
solide, et de tirer le vaisscau de la en le remorquant ! 
Co coup de collier n'est point tachc aisee, speciale- 
ment par cette raison que les pauvres diables nc pou- 
vent pas, la choso faite, changer d'habits; mais ils 
obeissent toujours avec vivacite ct sans grommeler. 
Les Cosaques, a cc qu'il semble, n'ont point de rela- 
tions personnelles avec les affections des bronches ct les 
rhumalismes. 

Dans les manucls dc geographic les plus approuves, 
le Don figure commc l'un des principaux fleuves d'Eu- 
rope, et sa longueur et sa largcur lui donnent un droit a 
etrc considers eomme tel; mais sa profondeur, en beau- 
coup d'endroits, est buiicsquement hors de proportion 
avec sa longueur ct sa iargeur. Je me rappelle avoir vu 
un jour lc capitaine d'un grand steamer a fond plat 
ralentir sa marchc pour cvitcr dc passer sur un 
hommc a cheval qui tentait de traverser a gue le milieu 
du courant. Un autre jour, un incident non moins carac- 
teristiquc cut lieu : Unpassager cosaque desirait s'arreter 
a un endroit oil il n'y avait pas de debarcaderc et, appre- 
nant qu'on nc pouvait lc mcttrc a tcrre d'aucune facon, 
il sauta froidement par dessus bord et gagna a pied le 
rivagc. Ccttc methode simple de debarquer nc peut pas T 



Voyages en Russie. 



II 



bicn entendu, etrc recommandeo a ccux qui neposse- 
dent aucunc connaissanco specialc conccrnant la position 
exactc cles bancs dc sable ct des endroits oil lo ileuvc est 
profond. 

Cc sont do bons et serviables compagnons, ces Cosa- 
ques qui arrachent a force de bras le steamer bors des 
bancs de sable, et ils meritent bion un passage gratuit. 
Eux ct lours compagnons plus riches, qui peuvent payer 
leur billet, sont d'agreables, d'inlercssanls compagnons 
de voyage. Bcaucoup d'entre eux peuvent raconter, d'apres 
leur propre experience, en style simple, nalurel, d'emou- 
vants episodes de combats d'avant-poste; et quelques- 
uns des plus ages peuvent y ajouter de curieux inci- 
dents inedils de la guerre de Crimee. S'il arrive qu'ils 
soicnt d'bumeur tres-communicative, ils peuvent divul- 
gucr quclques secrets conccrnant leur simple et primitif 
systemc crintendance, duquel j'aurai occasion de par- 
lor par la suite. Qu'ils soicnt ou non en veine do con- 
fidences, le voyageur qui connait la langue emploiera 
son temps plus profitablemcnt ct plus agreablement en 
babillant avec eux, qu'en contemplant noncbalamment lo 
pays denue d'interet a travers lequel il passe. Mallieu- 
rcuscment ces steamers du Don transportent un grand 
nombrc de passagcrs gratuits d'une autre cspece, de la 
presence dcsquels on nc peut que se plaindre et qui no sc 
tienncnt pas seulement sur le pont, mais se frayent sans 
ceremonic un chemin dans la cabine ct empecbent les 
voyageurs a pcau mince de dormir. Je connais trop peu 
l'histoirc naturclle pour decider si ces parasites agiles et 
alteres de sang sont dc la memo cspece que ceux qui, en 
Angletcrre, aident d'une facon offlcieuse les commis- 
sions sanitaircs en punissant le dei'aut de proprete; 
mais jc puis dire que leur fonction dans le systeme des 
etrcs crees cstessentiellement la meme, ct qu'ils la rem- 
plissent avec un zelc et une energic au-dessus dc tout eloge. 
Possedant, pour ma part, une beureuse immunite qui 









12 



La Russie. 



m'epargna leurs attentions indelicates, ct etant parfaite- 
mcnt innocent do toutc curiosite entomologiste, j'cussc 
pn, si j'avais etc soul, no point remarquer leur existence ; 
mais lour presence m'etait constamment rappclec par des 
mortcls constitutes moins hcurcuscmcnt, ct les plaintcs 
des patients recurent unc curicuse confirmation offi- 
ciclle. 

En arrivant a la fin du voyage, jc demandai la permis- 
sion dc passer la nuit a bord, et jercmarquai que lc capi- 
taine acceda a ma rcquetc avee unc promptitude ct unc 
chalcur qui n'etaicnt pas tout a fait en rapport avee sa 
facon d'etre ordinaire. Le matin suivant lc fait me fut 
cxplique. Quand jc commencai de lui cxprimcr mes 
rcmercicments pour m'avoir autorise a passer la nuit 
dans unc cabinc confortablc, mon hotc m'interrompit avee 
un ricancment dc bonne humour, ct m'assura qu'au 
contrairo e'etait lui qui ctait mon oblige. « Voycz- 
vous, me dit-il, prcnant un air de faussc gravite, j'ai 
toujours a bord un nombreux corps dc cavalcric legerc, 
ct quand jc dors seul dans la cabinc, il sc groupc pour 
mo livrcr combat, tandis que, si quclqu'un partagc la 
cabine avee moi, il divisc toujours scs forces. Si bicn 
que, voyez-vous, vous avcz inconscicmmcnt accompli un 
acte heroi'quc ct je vous en sais unc grandc obligation. » 
Si cola etait, comme jc lc soupconnai un instant, pure- 
ment et simplcmcnt un moyen ingenieux dc dissimuler 
scs qualites hospitaliercs, il faut admcltrc quo e'etait ben 
trovato : un cxcmplc dc politcssc rafflnec qu'on ciit plutot 
attendu d'un hidalgo cspagnol que du capitaine d'un 
steamer du Don. 

Dans certains steamers sur la mcr d'Azof, la tranquil- 
lite des cabincs oil Ton dort est troublec par des intrus 
encore plus desagreablcs : jc vcux parlcr des rats. Pendant 
un court voyage que jc fis a bord du Kertch, ces desa- 
greablcs visitcurs devinrent si importuns dans les regions 
basses du navirc que les dames obtinrcnt la permission 



Voyages en Russie. 



13 



do dormir dans lc salon sitae surlopont. Apres que cct 
arrangement cut eu_lieu, nous autrcs, passagers males, 
recumes rattcntion redoublec de nos tourmentours. Re- 
veille dc bonne heure, un matin, par la sensation de 
quclquc chose qui trottait sur moi pendant que je gisais 
dans mon hamac, j'imaginai une facon do me venger. 11 
me sembla qu'il etait possible, au cas d'uno autre visite, 
de pouvoir, en saisissant le moment juste, lancer d'un 
coup de pied le rat au plafond avec assez de force pour 
produire une fracture du crane et une mort iiistan- 
tanec. Bicntot j'cus l'occasion de mettrc mon plan a exe- 
cution. Un mouvement significatif du petit rideau place 
au pied du hamac m'indiqua que Ton etait en train de s'en 
servir comme d'eehelle pour l'escalade. Je me tins par- 
faitement tranquille, tout aussi interesse dans le sport 
que si j'cusse attendu, carabine en main, une piece de 
gros gibior. Comme s'il cut eu connaissance de mon plan 
et qu'il flit anxieux de jouer convenablement son role 
dans rexperiencc, lc rat grimpa jusqu'a mon hamac et 
prit position sur mon pied. A l'instant il fut lance en l'air: 
on entendit d'abord un rude coup cogue au plafond, 
puis un « bourn » emousse sur le parquet. Je n'ai jamais 
decouvcrt l'etenduc precise du mal cause, car la victime 
avait eu assez de force et dc presence d'esprit pour pren- 
dre la fuitc, et le gentleman logo de l'autrc cole de la 
cabine, qui avait etc reveille par le bruit, protesta, 
craignant que je nc repetassc rexperiencc, par cette rai- 
son que, tout resigne qu'il piitetre a accepter soncompte 
des intrus, il s'opposait fortement k cc que les autrcs per- 
sonnes lancassent a coup de pied leurs rats dans son ha- 
mac. Dans de tcllcs occasions, il n'cstd'aucuncutilite de so 
plaindre aux autorites. Quand je rencontrai le capitaine 
sur le pont, je lui racontai ce qui etait arrive, et protcstat 
avec energie contre les desagrements dc cc genre aux- 
quels les passagers etaient exposes. Apres m'avoir ccoule 
patiemment, il me repondit d'un ton froid, sans tonir lc 



Ik 



La Russie. 



moindrc compte dc mcs observations: t Ah! j'ai fait 
micux que celace matin; j'ai laisse mon rat so glisscr 
sous la couvcrturc ot alors.... jc l'y ai etouffe ». 

Lcs chemins dc for ct les steamers, memo quand lour 
fonctionnement laisse hcaucoup a desircr, produiscnt 
toujours unc revolution salutairc dans lcs arrangements 
des hotels, mais ccttc revolution est necossaircment gra- 
ducllc. Des hoteliers etrangers doivent immigrcr ct 
donnor l'excmplc; des batisses appropriccs doivent tee 
construites ; des domestiqucs doivent tec convcnablc- 
ment dresses au service ; ct, par dessus tout, lcs voyagcurs 
nationaux doivent apprendre lcs usages dc la societe 
civilisec. En Russie, ccttc revolution est sculcmcnt en 
marchc, ct ccttc marchc, jusqu'ici, nest nullcmenl 
tcrminee. Lcs cites ou les etrangers affluent lc plus — 
Saint-Pctcrshourg, Moscou, Odessa, — possedent dejii 
des hotels qui supporteraicnt la comparaison avee ccux 
dc l'Europc occidcntalc et quclqucs-uncs des villcs dc 
province, lcs plus importantcs, pcuvent offrir des logc- 
ments tres-convcnablcs ; mais il y a encore bcaucoup a 
fairc avant que l'Europecn dc TOucst puisse visiter la 
Russie en s'y scntant a l'aisc, meme sur lcs principals 
routes. La proprcte, lc premier ct lc plus csscntiel clement 
dc comfort comme nous comprcnons lc mot, est chose rare, 
ct souvent on nc pcut sc la procurer a aucun prix. 

Memo dans les bons hotels, quand ils appartiennentau 
pur type russc, on rencontre ccrtaines particularites qui, 
bicn que nc soulcvant par clles-memcs aucunc objec- 
tion, frappent un voyagcur comme singulieres. Ainsi, 
quand vousdescondez dans un hotel semblablc,il vous faut 
examiner un nombre considerable dc chambres ct vous 
informer dc leur prix respectif. Quand vous aurcz jcte 
votrc devolu sur un appartcment convcnablc, vous fercz 
bicn, si vous desircz pratiqucr l'cconomie, de proposer 
au proprietairc bcaucoup moins qu'il nc vous de- 
mande; ct vous eprouvercz generalcmcnt, si vous avcz 



Voyages en Russie. 



lc talent dc marchander, quo les chambrcs pcuvent elre 
louecs pour un prix Lien infericur a la somme d'aljord 
stipulec. Vous devez aussi avoir grand soin de no 
laisscr aucune possibility dc doutc quant aux tcr- 
mes du con'rat. Pcut-etre pouvez-vous eroireque, dc 
memo qu'en prcnant un fiacre un clicval est toujour? 
1'ourni sans stipulation speciale, de memc, en louant une 
chambre a couchcr, lc marche comprend un lit ct sa 
garniture? Une telle pretention no sera pas toujours 
justifiec : lc proprietairc pourra pcut-etre vous fournir un 
bois dc lit sans vous faire payer davantagc; mais. s'il 
est rcslc pur dc notions etrangeres, il no vous four- 
nira ccrtaincment pas spontanemcnl des draps, des 
orcillers, des couverturcs ct des serviettes. Au contrairc, 
il sera persuade que vous porlcz tous ces objots-la avec 
vous, ct si vous no lc faites pas, vous devrez payer la 
location dc ccux que vous lui empruntcrez. 

Ccttc ancienne coutumc a produit parmi les Musses une 
■curicusc sortc de preciosite qui nous est elrangcrc. 
lis desapprouvent fortcment l'usage de draps, cou- 
verturcs ct serviettes qui sont, dans un certain sens, la 
propriety du public, tout juste coiume nous trouvons 
dc fortes objections a endosser des vetements qui out 
deja ete portes par d'autrcs pcrsonnes; ct cc sentiment 
pcut sc dcveloppcr chcz les gens qui no sont pas Russes 
dc naissancc. Pour ma part, j'avoue avoir etc conscicnl 
d'uncccrtainc impression desagreable en retournant, sous 
cc rapport, aux usages de l'Europc soi-disant civilisee. Evi- 
demment, la preciosite n'est pas une qualite innee, mais 
lc resultat des conditions auxquclles nous avons etc 
accoutumes, et commc telle, cllc pcut aisement prendre 
des formes tres-curieuscs. L'inconvenicnt dc porter avec 
soi les articles cssenticls a la garniture d'un lit n'est pas 
du tout si grand qu'on pourrait, au premier abord, le 
supposer. Les cbambrcs a couchcr, en Russie, sont tou- 
jours chaullecs pendant la saison froidc, si bicn qu'unc 






16 



La Russie. 



legere couvorture dc voyage est tout a fait sufflsantc r 
pendant que les draps, taics d'orciller et serviettes no 
tiennent que trcs-peu dc place dans un porte-manteau. 
L'objet le plus encombrant est l'oreiller (car les cous- 
sins a air, ayant toujours une odour desagreable, nc sont 
pas tres-appropries a cet usage) ; mais les Russes sont 
accoutumes a cet cmbarras. 

Au temps jadis, — commc au temps present dans les 
pays oil il n'y a encore ni chemins de for, ni routes macada- 
misces, — les gens voyageaient en cbarrettes ou en voitu- 
res non suspendues, et dans ces instruments de torture, 
une enormc pile do coussins et d'oreillers est necessairc 
pour eviter les contusions ct les dislocations. Sur les 
cbemins de fcr, — excepte pcut-etrc sur l'infame ligno 
qui reunit lc Volga au Don, — les cabots ct la trepida- 
tion ne sont pas assez torribles pour neccssiter un tel 
antidote; mais memo dans la non-conservatricc Russie, 
les coutumes survivcut aux conditions qui les ont creecs, 
et, a cbaquc station de cbemin de fer, vous pouvcz voir 
des hommes et des femmcs« trimballant » avee cux leurs 
orcillors, commc nous des couvcrtures et des cartons a 
cbapeau. Un marchand russc dc pure race, qui aimc 
scs aises et rcspectc fa tradition, pout voyager sans 
portc-mantcau; maisil considcrc son orcillcr comme un 
article dc voyage indispensable. 

Revenons a l'hotcl. Quand vous aurez complete les 
ncgociations avec le proprietairc, vous rcmarqucrez que, 
si vous n'avcz pas amene de domestique avec vous, le gar- 
coa se preparcra a remplir les fonctions de valet do 
cbambre. Nc soycz pas surpris de son c6te offlcicux, qui 
semble fonde sur la presomption que vous etes aux trois 
quarts paralyse. Autrefois, tout Russc bien ne etait tou- 
jours suivi d'un valet attendant ses ordrcs, et n'eut jamais 
songe a fairc lui-meine quoi que ce soit pouvant, d'unc 
facon ou d'unc autre, etre fait pour lui. Vous rcmarqucrez 
aussi qu'il n'y a aucune sonnetle dans la cbambre, aucun 



Voyages en Russie. 



17 



« -iu-il os. tie, p.us ai S e d-aever l/™ , m L ^S 

lc ton ™ UI lcmps , ccla scmMall ateolumcn ' ° r "*"» 
Bns S » hen no p„ ssSdait or< ,i lliliromonl „ J"'" '^ 

ssassssss 

ne comprond pas de servitcur iVn 7 P S °" nC 

doit on cons^eace^^rat^f g ° n ^ ,i0a 

no Pen osp ^ S n I :° c U n ; t .^ t ' encorc aujourd'hui, on 
condi ( ions shabino " g °, mmC 61cv6 dails d '™«>™ 

agir com mc vLff Peutl^ V0 ' rC Chamhl ' e poi,1> 
lo matin, ^r^^™*^ £« *«■ 

qued'aulrcs parlies dn vin„v ! ■ " P U a S reabl ° 
disparn. Vous P0uve7 . ^ ^ ° W paS Cncorc 

Pierre, un verr^d ca i f r ■ , "• / ' (Pctit Piei ™! pelit 
stcnto aui re Snera, n Pl ° in ° ^ d ' U " e TOi * d « 

Quand'les S^I oS "ZS^STT 
vous demandez du the - nn T , tera »necs etquc 

^ Russie, - on s'informo ° M ° t0UJ '° UrS du tho 

^ . on sinformcra si vous avez votre the et 

2 



18 



La Russie. 



^ nver vous Si vous files un voyagour expe- 
^EwSfrSk. amrmativcment, car 1c Don the 
r :S^ Slo&t to quelqucs magasinsmen 
pcut s achcte so ^ b(m dang les Mtcls . 

Sf5£ l\Z2o™e et ftimanto appelec un »o- 

Ttvmologie : qui bout par scn-m^ne, - vous sera 

W ' "T. Tvous fercz voire the suivant votre gout par- 

f PP ^ w L Tbe vol save* cola, doit vous servir de 

VemBlover pour vous cauteriser le bout des doigts. Bil 
1 employer po ^ goU dc mangcab i e 

rrbuvable d nT - P anier de voyage, vous n'avez 
^ dbesiter pour 1'cn sortir tout de suite, car 1c 

So g II "ut o« C q ue r.n consign, dans u^o 

paysuoi noo encore les rcn- 

archeology — '^— urs hotels de villes 

Peutlre appele le pays cis-ouralien, il y a encore de vas- 



Voyages en Russie. 



10 



tes contrees, — quclqucs-unes d'cutrc ellcsplus grandes 
que lc Royaume-Uni, — oil les anciennes solitudes n'ont 
jamais ete troublees par !c s? foment aigu do la loco- 
motive, oil les routes sont demeurees dans leur con- 
dition primitive. Memo dans la region centralc, on 
peut encore voyager pendant des centaincs de kilo- 
metres sans memo rencontrcr quoi que ce soit qui rap- 
pelle le nom de Mac Adam. 

S'il faut en croirc la rumour populaire, il y a quelque 
part dans lc pays montagncux d'Ecosse, a cote d'une 
barriere de peage, unc grande pierre portant l'inscription 
suivante en vers grotesques : 



Si yous aviez vu cette route avant qu'elle fut faite, 

Vous leveriez les mains au ciel et beniriez le general Wade. 

N'importc quel Anglais instruit, en lisant cettc etrangc 

assertion, vous fcra rcmarquer aussitot que 1'exprcssion : 

« Voir one route avant qu'elle soit faitc » est une 

contradiction logique d'originc probablcmcnt ecltique : 

mais j'ai souvent pense, pendant mes excursions en Rus- 

sic, que cctto facon de dire, Men que ne pouvant so jus- 

tifier logiquement, pourrait, pour l'usage ordinaire, etre 

legalisee par un Permissive Bill. La verite est que, comme 

dirait un Francais, « il y a routes et routes » : routes 

faites et routes non faites, routes arlificielles et routes 

naturelles. En Russie, les routes sont presque toutes de 

l'espece non faite, naturelle, et d'une nature si conserva- 

tricc qu'clles ont aujourd'hui precisement lc meme 

aspect qu'clles avaient il y a maints sieclcs. Ellcs ont 

ainsi, pour les csprits imaginatifs, cc qu'on appcllc : 

« lc charmc des associations historiques ». Lc soul chan- 

gement appreciable qui s'y soit produit pendant unc 

serie de generations, consiste en co que les omieres 

changent do place. Quand lesdites omieres deviennent 

si profondes que les roues de devant des charrcttcs ne 



20 



La Russie. 



peuvent plus s'y engager sans risquer d'y disparaitre, 
il devient neccssaire de commencer a en ouvrir unc 
nouvello pairc a droitc ou a gauche, ct, comme les 
routes sont generalement d'unc largeur gigantcsque, il 
n'y a aucune difficulte a trouverde la place pour l'opera- 
tion. Comment les ancicnncs ornieres se rcmplisscnt, je 
ne saurais l'expliquer ; mais comme jc n'ai jamais vu 
nullc part dans le pays aucun etre humain occupe a 
reparer les routes, j'affirme que la bienfaisante Nature 
doit accomplir cctte tache de facon ou d'autre sans le 
secours dcs hommcs, soit au moycn de depots d'alluvion, 
soit par quelque autre action cosmique connuc scule- 
ment dcs gcographes s'occupant dcs forces naturelles. 

Sur les routes on rencontre, a l'occasion, des ponts ; 
et la encore, j'ai decouvcrt en Russie une cle aux mys- 
tercs de la phraseologie celto-irlandaise. II y a quel- 
ques annees, un enfant de la verte Erin declara a la 
Chambre des Communes que l'Eglisc etablie etait « le 
pont qui separait les deux grandes fractions du pcuple 
irlandais ». Comme les ponts, d'babitude, reunissent au 
lieu de separcr, la metaphore fut accucillio par des 
eclats de rirc. Si les honorables membrcs qui scjoi- 
gnirent a cc joyeux applaudissement avaient beaucoup 
voyage en Russie, ils eussent modere leur gaite ; car, dans 
ce pays, il arrive que les ponts forment plutot barriere 
que cbainon, et Taction do passer unc riviere sur un 
pont est souvent cc que la pbrase populairc appclle 
« tenter la Providence ». Le conducteur prudent pre- 
ferera generalement prendre a travers la riviere, s'il 
existe un gue a une distance raisonnable, bicn que lui 
et son chargement humain puissent etre obliges, afin 
d'eviter de se mouiller les pieds, de prendre dcs pos- 
tures denuees de toute dignite et qui fourniraient d'ad- 
mirables motifs a un caricaturiste. Mais ce petit ennui, 
memo quand lo bagage serait « trempe » au cours du 
passago a gue, n'est rien compare au danger de traver- 



Voyages en Russie. 



21 



scr lc pout. Commc jc n'eprouve aucun desir do torturer 
sans necessite la sensibility du lectcur, jc m'absticndrai 
dc toutc description de vilains accidents finissant en 
mcurtrissurcs et Lris cle mcmbres, ct jc dirai simplc- 
mcnt en deux mots comment un passage couronne de 
succes s'effectue. 

Quand il est possible dc s'approcher du pout sans 
enfonccr jusqu'aux genoux dans la boue, il est prefe- 
rable d'evitcr tous risqucs en le travcrsant a pied, et 
d'attendrc lc vehiculc surl'autre rive; si ccla est impos- 
sible, une premiere exploration estncccssairc. A votrede- 
mandc: « Lcpontest-il sur?» votre yemstchik (postilion) 
repondra ccrtaincmcnt : nitchevo I mot qui, suivant les 
dictionnaires, signifie « rien », mais qui prend, dans la Lou- 
che des paysans russcs, une grande variete d'acccptions, 
commc jc lc montrcrai par la suite. Dans lc cas pre- 
sent, il pcut ctre grossiercment traduit par : « II n'y a 
aucun danger ». Nitchevo, Darin, proyddem. « II n'y a 
aucun risque, Monsieur, nous le passcrons », repctc-t-il. 
Vous pouvcz lui signaler l'apparence generalemcnt pour- 
rie dc la structure, ct en particulier de grands trous 
sufflsanls pour cngloutir la moitie d'un cheval dc poste. 
A^e bos ! DogpomoJiet (N'ayez crainte, Dicu nous aidcra) 
repond froidemen/ votre flcgmatique automedon. Vous 
pouvcz exprimer le doute que, dans cc sieclc irreligieux, 
la Providence interviennc specialement a votre benefice ; 
mais votre yemstchik, qui a plus de foi ou dc fatalisme,' 
vous laissc pcu dc temps pour resoudre le problemc.' 
Faisant a la hate lc signc de la croix, il rassemblc ses 
rencs, agite son petit fouct, ct, criant de toutes ses forces, 
excite son attelage. D'abord il y a une courtc descente; 
puis les chevaux plongcnt hardiment, avec une cnergic 
sauvagc, dans une zone de boue epaisse ; ensuite vicnt 
un affrcux cahot quand le vehicule arrive par saccades 
sur la premiere planchc ; alors cclles placees en travers, 
qui sont trcs-imparfaitement asscmblees et liennent peu 



■ 



22 



La liussie. 






en place, rcndent un son de crecelle, un grondcment de 
mauvais augure pendant que les experimcntes et sa- 
gaccs animaux cherchent lcur chcmin prudcmment et 
gentimcnt parmi les trous dangereux et les crevasses ; 
enfin, vous plongcz avec un horrible cahot dans une se- 
conde zone de boue, et fmalement vous regagnez la terre 
ferme, conscient de cettc agreablc sensation qu'eprouve 
un jeune ofiicier apres sa premiere charge de cavalcrie 
dans une vraie bataille. 

Bien entendu, ici comme ailleurs, l'habitude engendre 
rindifference. Quand vous avez traverse avec succes, 
sans accident serieux, quelques ccntaincs de ponts de 
cette espece, vous en arrivez a etre aussi froid et aussi 
fataliste que votre yemstchih. 

Le lecteur qui a ou'i parlor des gigantcsques reformes 
recemment effectuees en Russie, peut naturellemcnt 
etre etonn6 d'apprendrc que les routes y sont encore 
dans une si disgracieuse condition. Mais pour cela, comme 
pour toute autre chose en ce mondc, il y a une bonne et 
sumsante raison. La contrec est encore, comparative- 
ment parlant, maigrcment pcuplee, et en maintes re- 
gions il est difficile, ou memo pratiqucment impossible, 
de se procurer en sumsante quantite de la pierre d'au- 
cune espece et specialement la pierre dure convenable 
pour ferrer les routes. En outre, quand celles-ci sont 
faitcs, la rigueur du climat rend difficile leur bon en- 
trctien. 

Quand on entreprend un long voyage a travers une 
region dans laquelle il n'existe pas de chemins de fer, il 
y a plusieurs facons do l'effectuer. Jadis, quand lc temps 
avait moins de valeur qu'aujourd'hui, maints proprietai- 
res terriens voyageaient a l'aide de leurs propres chevaux 
et transportaient avec eux, dans un ou plusieurs vehi- 
cules ayant la capacite et l'aspect de voitures de deme- 
nagement, tout ce qui etait requis par le degre de civili- 
sation qu'ils avaient atteint, et lours besoins, sous ce 



Voyages en Russie. 



23 



rapport, etaicnt souvent considerables. Le grand sei- 
gneur, par cxcmplc, qui passait la majeure partie de 
son existence a la cour, au milieu du luxe de la societe 
raffinec, prcnait naturellement avec lui tous les ele- 
ments transportables dc cette civilisation. Son bagagc 
comprenait, en consequence, des lits et leur garniture, 
du lingc de table, dc la vaissclle plate, une batteric de 
cuisine ct un cuisinicr francais. Les piqucurs ct uno 
partie de l'intendance etaient toujours depeches en 
avant, de facon que Son Excellence trouvat, a cbaque 
balte, toutcs cboses preparecs pour son arrivec. Le 
pauvre proprietaire dc quelqucs douzaincs do serfs 
se passait, bicn entendu, du chapitre complique de 
l'intendance, et se contentait du mince bagage et des 
provisions modestes qui pouvaicnt etre loges dans les 
trous et rccoins d'une simple tarantasse. 

II est peut-etre bon d'expliquer ici, entre parentheses, 
cc que e'est qu'une tarantasse, car j'aurai souvent 
occasion d'cmployer ce mot. Elle pcut etre brievement 
deflnie : un phaeton sans ressorts. La fonction des 
ressorts est imparfaitcment remplie par deux barrcs de 
bois parallelcs, placees longitudinalement, et sur les- 
quellcs est fixe le corps du vehiculc. Elle est commu- 
nement attclee de trois chevaux : unvigoureux ctrapidc 
trotteur dans les brancards, flanque de chaquc cote 
d'un cheval plus legcr, attache dc moins pres, qui garde 
tout le temps le galop. Les extremiles des brancards 
sont reunies par la duga, qui ressemblc a un gigan- 
tesque fer a cheval mal forme s'elcvant au-dessus du 
collier du trotteur. Au sommet de la duga passe la rene 
principalc ct au-dessous pend une grosse clochctte, — 
dans les provinces du sud j'en ai trouve deux, quel- 
quefois meme trois, — qui peut souvent s'entendre dis- 
tinctcment a plus d'un kilometre. L'usage de la clo- 
chctte est explique de divcrses facons. Les uns discnl 
que e'est afin d'effrayer les loups, et d'autres quo e'est 



■ 



24 



La Russie. 



pour eviter les collisions dans les etroits senders des 
forets. Mais aucunc deccs explications n'est entierement 
satisfaisante. Les cloclicltes sont employees principale- 
ment en ete, quand il n'y a aucun danger d'etre attaque 
paries loups; et leur nombrc est plus grand dans le 
sud, ou il n'y a pas dc forets. Peut-ctre l'intention pre- 
miere fut-elle (j'avance cette suggestion au profit d'une 
certaine ecole d'archeologues) d'effrayer ct mcttre en 
1'uite les mauvais csprits ; et l'usage s'en est continue a 
la Ms par un sentiment conservateur irreflechi et pour 
diminuer les chances de collision. Comme les routes 
sont mollcs, qu'y passer nc produit aucun bruit, et que 
les conducteurs nc sont pas toujours vigilants, les dan- 
gers dc collision sont considerablemcnt diminuees par 
la perpetuclle sonnerie des clochctlcs. En somme, la 
tarantasse est tout a fait Men adaptec aux conditions 
dans lcsquelles elle s'cmploic. Par la curicuse facon 
dont les chevaux sont harnaches, elle rappellc le cba- 
riot dc guerre des anciens temps. Le cheval de brancard est 
contraint par la principalc rencde tcnir la tetc haute et 
dcregardcr droit devant lui, — Men que le mouvementde 
scs oreillcs demontrc clairement qu'il aimcraitbeaucoup 
mieux les placer quelque part a l'abri du battant de la 
clochette, — mais les chevaux de cole galopent fran- 
chement, tournant la tete en dehors a la maniere clas- 
sique. 

Jc crois que cette attitude n'est point determinee, chez 
ces animaux, par unc sympathie quclconque pour l'en- 
scignement de la haute-ecole et des cirques, mais plutot 
par le desir d'avoir toujours l'oeil sur leur conduc- 
teur. Chaque mouvement de sa main droite est atten- 
tivement epie par eux, et sitot qu'ils y decouvrent 
quelque symptomc indiquant l'intention d'employer le 
fouet, ils temoignent immediatement 1'envie dc prcsser 
le pas. 

Maintenant que le lecteur doit avoir acquis quelque 



Voyages en Russie. 



25 



idee dc cc qu'cst unc tarantasse, nous pouvons rcvcnir 
aux facons dc voyager a travcrs lcs regions qui ne sont 
pas encore pourvucs dc chcmins de for. 

Quelquc cndurants ct doues d'unc longue haleine que 
puisscnt etre lcs chevaux, il faut leur pcnnellrc qucl- 
qucfois, au cours d'unc longue Iraitc, dc manger ct 
de sc rcposcr. Voyager avec scs propres chevaux est 
done, neccssairement, unc operation lento, un procede 
deja suranne. Les gens qui evaluent leur temps pre- 
fercnt avoir recours a l'organisation des postcs impe- 
riales. Sur toutcs lcs principales Iignes dc communi- 
cation, il existe des stations de postc regulieres, cspacccs 
dc trois a six lieucs, oil un certain nomhre de chevaux 
ct de vchicules sont terms a la disposition des voyageurs 
Pour pouvoir jouir des privileges dc cet arrangement, 
on doit s'adresser aux autorites specialcs pour un Podo- 
rozhnaya, grande feuille dc papier limbrec de 1'aigle 
imperialc ct portant lc nom de eclui qui la recoil, la 
destination, ct lenombre dc chevaux qui doit eircfourni. 
En rctour de cettc piece, une petite sommc est cxigee 
pour d'imaginaires reparations des routes ; le reste est 
pave, au fur ct a mesure, aux stations rcspcctivcs. Arme 
de ce papier, vous allcz a la station dc postc ct vous 
demandcz lc nomhre de chevaux indique. Trois est lc 
chiffre ordinaire ; mais si vous avcz peu dc hagages ct 
que vous ne soycz pas soucicux des apparenccs, vous 
pouvez modestement vous contentcr d'unc pairc. Lc ve- 
liiculc est une sortc de tarantasse, mais non pas celle 
que jc viens dc vous decrirc. Lcs traits cssenticls dans 
les deux sont les memes, mais ccllcs que foumit le gou- 
verncment imperial resscmhlent a un enormc herceau 
monte sur roues plutot qu'a un phaeton. Unc poignee 
de foin repandue sur le fond de la caisse est supposee 
jouer le role de coussins. Vous devez vous asscoir sous 
la capote et etendre vos jambes dc facon a cc que les 
pieds gisent sous le siege du conductcur; mais vous 



26 



La Russie. 



ferez bien, a moins que la pluie ne vicmie a tomber par 
torrents, de baisser la capote ct de voyager sans en faire 
usage. Quand on s'en sort, elle restreint peniblement la 
petite libertc de mouvements dont vous jouissez, et si 
vous etcs lance en l'air par quelque obstruction sur la 
route, elle est susceptible d'arreter votro ascension en 
vous donnant un coup violent sur le sommet dc la tete. 
II faut esperer que vous n'etes aucuncment presse dc 
partir; autrcment votre patience pourrait etre cruelle- 
mcnt mise a l'epreuve. Les cbevaux, quand a la fin on les 
produit, peuvent vous sembler les plus miserables 
« posses » que votre mauvaise fortune vous ait jamais 
donne de contemplcr ; mais il vaut micux que vous rete- 
niez 1'cxpression de vos sentiments, car, si vous formulez 
un jugement violent et denue de flatterie, il peut arriver 
que vous vous rendiez coupable d'une vilaine calomnie. 
J'ai vu maints attelages composes d'animaux qu'un mar- 
cband des quatre saisons de Londrcs eut traites avee me. 
pris, et cbez lesqucls il etait a peine possible de retrou- 
A-er la forme cbevaline, faire leur devoir d'une facon 
excessivement honorable, courir au taux de quatre a 
quatre lieues et demie a l'heure, sans aucun autre excitant 
plus energique que la voix du yemstchih. En verite, les 
capacites de ces quadrupedes maigrcs, sc dandinant tete 
basse, l'air gauche ct maladroit, sont souvent etonnantes 
quand ils sont sous la direction d'un postilion russe qui 
sait comment les conduire. Bien que cet homme soit ordi- 
nairement muni d'un petit fouet inoffensif , il s'en sert rare- 
ment, excepte pour l'agiter borizontalement en l'air. Ses 
excitations sont tout orales. II parlc a ses betes comme 
a des'animaux de sa propre espece, tantot les encoura- 
gcant par de tendres et caressantes epithetes, tantot 
leur lancant des expressions de mepris indigne. A cer- 
tains moments, ce sont ses « petitcs colombes »; un 
instant apres, ils se transforment en « chiens maudits ». 
Jusqu'a quel point comprennent-ils, apprccient-ils ce 



Voyages en Russie. 



21 






curieux melange dc caressante cajolcric et d'injurcs 
meprisantes, il est difficile de lc dire ; mais il n'est nas 
douteux que tout cela exerce sur eux une Strange et puis- 
sante influence. 

Quiconquc enlreprend un pareil voyage doit possedcr 
une charpentc bien bade, musculeuse, ct dc bons ten- 
dons bicn solidcs, capables dc supporter une quantitc 
illimitee de cahots ct de sccousscs; en memo temps, il 
doit etre endurei a toutcs les tribulations ct manqucs dc 
comfort attaches a cc qui est vagucment appele roug- 
hing it. S'il desire dormir dans une station dc poste, 
il ne trouvera ricn de plus doux qu'un banc de bois, a 
moins qu'il ne puissc persuader au mailrc dc poste d'e- 
tendrc pour lui sur le planchcr une bottc de foin, cc qui 
est pcut-C'trc plus mollet, mais en definitive plus desa- 
greable que la planchc de sapin. Quclqucfois il n'aura 
pas meme le banc de bois. car, dans les stations de 
poste ordinaircs, il n'y a qu'unc piece pour les voya- 
geurs, ct les deux bancs qui la garnissent — il y en a 
rarement davantagc, — pcuvent etre dej'a occupes. Quand 
il parvient a obtcnir un banc ct reussit a s'endormir, il 
ne doit point etre etonne d'etre reveille une ou deux fois 
pendant la nuit par des gens qui usent de Fapparlement 
commc d'une salle d'attente pendant qu'on change les 
chevaux dc poste. Ccs passants peuvent meme sc fairc 
apporter un samovar, prendre lc the, babiller, rire, fumcr, 
se rendre desagreables de toutes les facons, sans nul- 
lemcnt se preoccupcr des gens qui dorment. Puis il y a 
lad'autres intrus, dont j'ai deja parle en decrivant les 
steamers sur le Don. Je dois m'excuser pres du lecteur 
pour revenir sur cc sujet desagreablc. Au point dc vue 
osthetiquc, e'est une maladressc; mais je n'ai point lc 
choix. Mon but est de decrirc un voyage en Russie tel 
qu'il est, et toute description qui ne donncrait pas une 
due preeminence a cc genre special d'ennui serait aussi 
incomplete qu'un recit d'ascension dans les Alpcs ne 






28 



La Russie. 



faisant aucune mention des glaciers. Je m'absticn- 
drai, neanmoins, de tout detail, ct mc borncrai a une 
simple suggestion dans l'interct des voyagcurs futurs. 
Comme vous aurez fort a fairc pour votrc legitime de- 
fense., apprencz a distinguer cntrc les bclligerants ct les 
ncutres, ct suivez ce principe simple de la loi Internatio- 
nale : que les neutres nc doivent point ctrc molestes. lis 
peuvent etre trcs-laids, ccs ncutres, mais la laidcur nc 
Justine pas l'assassinat. Si, par cxcmplc, il vous arrive, 
en vous eveillant, d'apercevoir quclqucs petitcs betes 
noires ou bruncs courant sur votrc oreiller, contcnez 
votrc main avide de carnage. En les tuant, vous com- 
mettricz un meurtrc inutile; car, bien qu'cllcs puissent 
venir folatrcr autour de vous, dies ne vous causcront 
aucun mal corporel. 

Les mcilleurs logis que Ton pout trouver dans qucl- 
qucs-uncs des petitcs villcs dc province sont bicn 
pircs que les stations dc poste ordinaircs. Decriro la 
salete ct 1c manque de comfort dc quclques chambrcs 
dans lcsqucllcs ii m'a fallu passer la nuit demandcrait 
une plume bicn plus puissante que la mienne; ct memo 
un ecrivain dc grand talent, en entrant dans cc sujet, in- 
voqucrait specialcment l'assis lance dc la muse dc l'ecole 
naturalistc. 

Une autre cbose necessairc pour un voyage dans les 
districts non frequcntes est la connaissance delalangue. 
On suppose ordinairement que, si Ton est familicr avee 
le francais ct lallemand, on peut voyager partout en 
Russie. Cela est vrai des grandes villcs et des lignes- 
principales de communication; mais, partout aillcurs, 
e'est uuc illusion. Les Russcs n'ont point, pas plus que 
les Europecns occidentaux, recu dc la nature lc don des 
langues. Gcux qui ont recu une bonne education parlent 
souvent couramment une ou deux langues ctrangercs; 
mais les paysans n'en connaisscnt aucune autre que la 
leur, ct e'est avee les paysans que Ton se trouvc en 



Voyages en Russie. 



29 



contact. Convcrscr franchement avcc les paysans cxigc 
unc familiarity tres-grande avcc la langue, bcaucoup 
plus qu'il n'cn faut pour sculcment lire un livrc. Bien 
qu'il n'y ait quo pcu do dialectcs ct quo touteslcs classes 
du pcuplo cmploient les memos mots, — execpte ccux 
d'origine elrangero qui sont usites seulcmcnt par les 
nobles, — le paysan parlo toujours d'une faeon plus 
laconique, plus idiomatique, que l'homme inslruit. 

Dans les mois d'hiver, voyager est, sous quclques 
rapports, chose plus agreable qu'en etc, car la neigc 
et la geleo sont do grands macadamiseurs. Si la neigc 
tombc en saison, on trouve en Russie, pendant quclquc 
temps, les routes les plus delicicuses qui puissent etro 
imaginecs. Point dc cahots, aucuno sccousse, mais 
une douce et glissante motion parcille a celle d'un 
bateau sur l'cau calme, ct les chevaux galopcnt commc 
s'ils etaient totalcment inconscients du trainuau qu'ils 
ont derrierc eux. Malheurcusemcnt cet agreable etat 
de choses no dure pas longtcmps. La route so coupe 
bien tot, ct de profonds sillons, des guerets transversaux 
■so forment. Comment cos guerets naissent et so deve- 
lopment, je n'ai pu me l'expliquer claircment, bien quo 
j'aie souvent entendu parlcr du phenomena par des gens 
qui s'imaginaient le comprondre. Quels que puissent 
etre leurs causes et leur mode de formation, il est 
certain que ces petitcs collincs et vallees sc forment, et lo 
traineau, quand il oscillc en passant au dessus d'ellcs, 
montc et descend, pareil a unc barque sur une mcr 
moutonneuse, avcc cette difference importante que la 
barque rctombe dans un liquide qui cede, tandis que 
le traineau rebondit sur une substance solide, denueo 
d'elasticite, incapable de coder. Les sccousses ct les 
cahots qui en resultcnt peuvent aisement s'imagincr. 

11 y a d'autres ennuis attaches a ces voyages d'hiver. 
Tant que l'air est parfaitement tranquille, le froid peut 
etre tres-intense sans etrc desagreable; mais si le vent 



La Russie. 



souffle fort ct debout, que le thcrmometrc se main- 
tienno a bcaucoup dc degres au-dessous de zero, con- 
duire uu tralneau ouvcrt est une corvee tres-desagreable, 
et les nez pcuvent etre gcles sans quo lours proprie- 
taires s'apcrcoivent du fait asscz a temps pour prendre 
des mesurcs preventives. Alors, direz-vous, pourquoi 
en de telles occasions no pas prendre des traincaux 
couvcrts? Par cettc simple raison qu'il est souvent 
impossible d'en trouver; ct, si Ton pouvait s'en procurer, 
il scrait bon d'eviter de s'en servir, car ils sont aptcs a 
produirc une sensation parcillo au mal de mcr. D'ail- 
tears, quand lc tralneau verse, il est plus agreablc d'etre 
lance sur la ncige propre et rafraichissantc que d'etre 
ignominieuscment enscveli sous un tas de bagages 

varies. 

La cbosc la plus neccssaire pour voyager en hiver dans 
ccs regions glacees est une abondante provision de 
cbaudes fourrures. Un Anglais est tres-disposc a etre 
imprudent sous ce rapport, a se fler trop a son pouvoir 
naturel dc resister au froid. Dans une certainc mesure, 
cette confiancc est justiftec, car il se sent souvent tout 
a fait a son aisc dans un pardessus ordinaire, quand 
scs amis russes considerent commc neccssaire de s'enve- 
lopper dans des fourrures de la plus cbaudc cspece ; 
mais ccla pout etre pousse trop loin, auqucl cas une 
severe punition suivra ccrtaincmcnt, comme jc l'appris 
une foispar experience. Je puis relater l'incident comme 
avis aux autres voyageurs. 

Un jour, dans l'hiver 1870-71, jc partis de Novgorod 
avec l'intention de visiter quclques amis dans une 
caserne de cavalcric situee a environ trois licues de la 
ville. Comme lc solcil brillait de tout son eclat ct que la 
distance a parcourir etait courtc, jc pensai qu'unc four- 
rure legerc ct un bashlyk (capuchon de drap qui protege 
les oreilles) seraient bicn sufflsants pour me preserver 
du froid, et jc dedaignai follement les avertissements 



Voyages en Russie. 



31 



d'un ami russc qui vint mo rendre visitc comme j'etais 
sur lc point dc partir. Notre route s'etendait le long de la 
riviere; un fort vent du nord nous souiflait en plcin dans 
la figure. Le vent du nord, l'liiver, est toujours ct par- 
tout un desagreablo ennemi a qui faire face ; que le lec- 
teur essaic d'imaginer ce que e'est quand lc thcrmometre 
Fahrenheit est a 30° au-dessous de zero, ou plutot qu'il 
s'abstienne d'une parcille tentative, car la sensation pro- 
duite no pcut etrc imaginec par ceux qui ne l'ont pas 
rcssentie. J'aurais du tourner lc dos au vent tout au 
moins des qu'une sensation dc langueur me prevint que la 
circulation etait sericusement arretec ; mais je ne voulus 
point confessor mon imprudence a l'ami qui m'accom- 
pagnait. Quand nous crimes parcouru en traincau envi- 
ron les trois quarts du chemin, nous croisames une 
paysanne qui gesticula vivement ct nous cria quelquo 
chose comme nous passions. Jc n'entendis point ce qu'ello 
disait; mais mon ami se tourna vers moi ct me dit 
d'un ton tres-alarme,— nous parlions allcmand, — Mein 
Gott! Ihre Nase ist abgefrohren! (Mon Dicu I votre nez est 
gele). Or lc mot ab-gefrohren, comme lc lectcur le com- 
prendra, scmblait indiquer que mon nez etait non-scule- 
ment gele, mais detache de mon visage, auqucl, alarme, 
je portai la main pour decouvrir si jc n'avais pas, par 
inadvertance, perdu tout ou partie du memhre auqucl 
on faisait allusion. Loin d'etre perdu ou d'avoir diminue 
de volume, il etait bcaucoup plus gros que d'habitudc, et 
en meme temps aussi dur, aussi insensible, qu'un mor- 
ceau de bois. 

— Vous pouvcz encore le sauvcr, dit mon compagnon, 
si vous saulez a tcrrc a rinstant et le frottcz vigourcu- 
sement avee dc la neige. 

Je sautai, mais j'etais trop faible pour fairc vigoureuse- 
ment quoi ^ue ce soit. Mon mantcau dc fourrurc s'ouvrit, 
le froid scmbla m'empoigner dans la region du coeur ct 
je tombai insensible. Gombien dc temps restai-je incon- 



i^ 



m 



32 



La Russie. 



scicnt, je l'ignorc. Quand jc rcvins a moi, j'ctais dans 
une chambro inconnuc, cntoure d'offlcicrs do dragons 
en unif'ormc, ct les premiers mots que j'entendis furent : 
« II est hors dc danger maintcnant, mais il aura une 
fievrc ». 

Cos paroles ctaicnt prononcces, comme je l'appris 
ensuitc, par un chirurgien tres-competcnt ; mais la pro- 
phetic no se realisa point. La lievrc promise no vint 
jamais. Les seulcs consequences mauvaiscs furent que, 
pendant quclqucs jours, ma main droitc resta roide et 
que, durant environ une quinzaine , j'cus a derober 
mon nez aux regards du public. 

Si ce petit incident m'autorisc a tirer une conclusion 
generalc, je puis dire que l'cxposition a un froid extreme 
est une forme dc mort a peu pros sans doulcur; mais 
que la facon dont on vous rcssuscitc est en verite tres- 
peniblc, — si penible que le patient peut etrc excuse s'il 
regret te que des gens officieux aient empeche que l'in- 
sensibilite temporaire devint « le somme qui ne connait 
point de re veil ». 

Entrc les regnes alternes dc l'hivcr et de l'ete, il y a 
toujours un court intcrregne pendant lcquel voyager 
sur les routes, en Russie, est chose a peu pres impos- 
sible. Malheur au mortel maudit du sort qui doit faire 
un long voyage sur ccs routes immediatcment apres que 
les neiges d'hiver ont fondu, ou, epreuve pire encore, au 
commencement de l'hivcr, quand la boue de l'automne 
a ete petrifiee par la gelee et n'a point encore ete nivclee 
par la ncige ! 

En toute saison, la monotonie d'un voyage sera cer- 
tainement rompue par dc petits episodes imprcvus, d'une 
nature plus ou moins desagreablc. Un cssieu se brise, 
une roue so detache, ou bien il est difficile de se pro- 
curer des chevaux. Comme exemple des episodes plus 
graves qui peuvent sc produire, je forai ici une citation 
de mon agenda. 



« De bonne heure, le matin, nous arrivames a Maikop, 
petite ville commandant l'cntree de Tune des vallees qui 
s'etendent vers la chaine principale du Caucase. En des- 
cendant a la station de poste, nous ordonnames de suite 
qu'on amenat des chevaux pour le prochain relais, ct 
nous recumes cette reponse laconique : II n'y a point de 
chevaux. 

— Et quand y en aura-t-il ? 

— Demain. 

« Nous primes cette derniere repliquc pour une exage- 
ration folatre, et nous demandames le livre sur lequel, 
d'apres la loi, le depart des chevaux est diiment inscrit,' 
moyennant quoi il est facile de so rendrc compte du 
moment oil le prochain attelage sera pret a partir. Un 
calcul rapide nous prouva que nous devious avoir des 
chevaux vers quatre heures de l'apres-midi; nous exhi- 
bames au maitrc de poste divers documents signes par 
le ministre de l'interieur ct autres personnages inilucnts, 
et lui conseillames d'eviter toute contravention aux 
regies de la poste. 

« Cos documents, qui prouvaient que nous jouissions 
de la protection speciale des autorites,nous avaient gene- 
ralement ete d'un grand service dans nos pourparlers 
avec les maitrcs de poste coquins; mais cclui-la n'etait 
point de i'espece ordinaire. G'etait un Cosaque de pro- 
portions hcrculeennes, avec une grosse tete en forme de 
boulet de canon, des cheveux herisses coupes court, 
des sourcils en broussailles,unc enorme moustache pen- 
dante, un air provocateur, et une expression particuliere 
dans la contenance qui indiquait clairement « une 
vilainc pratique ». Bicn qu'il fut encore de bonne heure, 
il avait deja absorbe, evidemment, une quantite consi- 
derable d'alcool, et l'ensemble de sa facon d'etre mon- 
trait clairement qu'il n'etait pas de ceux qui sont « plai- 
sants dans leur liqueur ». 
« Apres avoir jete un coup d'ceil arrogant sur les pieces, 
'• 3 



34 



La Bussie. 






commc pour donner a entendre qu'il pourrait les lire si 
bonli scmblait, il les jet. sur la table et, enfoncantscs 
ri^ntosqucs « pattcs , dans les larges poches de ses 
cl Is nons dit lentement et d'un ton decisif, p us 
grave qu'une voix de basse profonde : « Yous aurez des 
chevaux domain matin ». 

Tmou compagnon do voyage etait un gentilhomme 
russe d'un temperament nerveux, excitable, ot qui pouvait 
manier avec une grande dexterite eo vocabulaire de 
Spr mandes dans lequel sa langue natale est particulie- 
rement ricbe ; notro tourmentour etait un hommo qui 
enTpu eprouver cruellomont la patience d'un philosopho 
toicion. Jo laisso a Imagination du lectcur lo soin do 
e figuror la scene qui, naturolloment, s'ensuivi . Bicn 
quo mon compagnon so conduisit - cmployons I'lmage 
Lt so servent les postilions, - « commo un general . 
ses paroles n'euront aucun resultat pratique, et nous 
decidames a la fin do nous contcnter do faire une entree 
sur le livre dos plaintes, et de loner des chevaux 

"Tnous nous imaginions avoir on raison de tons 

les obstacles, et nous etions sur lo point de partir 

quand nous roncontramos des difflcultes nouvellos ot 

Vendues. Aussitot quo 1'hercule s'apercut quo nous 

avions obtenu des cbevaux sans son assistance, il nous 

offrit un de ses propres attelages et refusa de nous lais- 

sor partir, si nous no consontions a Differ la plainte 

que nous Avions entree centre lui sur son livre. Nous 

refnsames de co fairo, ot la guerre on paroles recom- 

menca avec une furio nouvollo. M'aperceyant qua un 

moment quelconquc les paroles pouvaient etre suivies 

de quolquo chose do plus serieux, jo pris mon ami a part 

et j'essavai de le convaincre que la prudence est lo plus 

bel attiibut do la valour. Je lui represent quuii 

revolver ne doit jamais etre employe si ce n est dans les 

moments les plus graves et que, dans le cas present, 



Voyages en Russie. 



35 



une scene dc boxe dcvait etrc a tout prix evitee. Notre 
adversaire, dis-je, n'cst evidemmcnt pas un pugilistc et 
ne sait rien de l'art de « frapper droit de l'epaule », — 
pour cette derniere expression je no pus trouver d'equi- 
valent en langue russe, ct il me fallut suppleer a cette 
insufflsancepar la pantomime, — de facon que, si c'etait 
un homme de proportions ordinaires, quelques tours 
de boxe fourniraient un agreable amusement; mais, 
dans les circonstances actuellcs, l'un ou l'autro 
de nous resscmble a David en face de Goliath. Dans 
une petite cbambre comme celle oil nous nous trou- 
vions, Goliath pouvait aisement prendre au collet son 
antagonists, et alors il so serait produit inevitablc- 
nient quelque chose qui cut donne lieu a une ins- 
truction judiciaire suivie d'un verdict de « deces instan- 
tane occasionne par une violente compression ». En 
outre, not re ennemi avait a sa disposition une legion 
de postilions et dc palcfreniers, et pouvait done nous 
accabler sous lc nombrc. Nous etions evidemmcnt lo 
parti le plus faible, et en consequence il fallait nous 
montrcr respectueux des institutions nationales et 
« amants » de la loi. D'accord avec ces considerations, 
nous determinames de nous adresser au chef de la 
police rurale, qui se trouvait en ce moment dans la 
ville. II fut convenu que mon ami montcrait la garde 
pres des bagages pendant que j'irais a la recherche de 
l'offlcicr de police. Gommo j'etais sur le point de partir, 
mon ami me demanda de lui laisser mon revolver.' 
J'objectai a ce faire, car jc craignais que, dans sa surexci- 
tation, il n'en fit un usage imprudent ; mais il m'assura 
qu'il eviterait toute qucrclle jusqu'a mon rctour et j'ac- 
cedai a sa rcquete. J'eus bientot raison de le regretter. 
En revenant dc ma course, je trouvai autour dc la station 
de postc une foule epaisse , cohue dont s'elevait un 
brouhaha indiquant trop clairement que Taction deci- 
sive avait lieu, ou avait eu lieu en mon absence. 



36 



La Russie. 



I ■ 







Craignant lc pis, je mc precipitai clans la chambre. La 
fumec ct l'odeur de la poudrc mc montrcrent quo l'ar- 
tillerie avait ete employee, mais il y regnait seulement 
un silence de movt. Quand mcs yeux sc furent accoutu- 
mes a l'obscurite fumeusc, j'apcrcus un amas confus de 
mobilier et de bagagcs sur le plancher; mais, heureuse- 
ment, il n'y avait aucune forme bumainc parmi ces 
debris. Dans un coin se tcnait Goliath avec deux com- 
pagnons a scs cotes, dans l'autrc mon ami, desarme. 
Evidemment, pour l'instant, il y avait un armistice.... 

« En quelques minutes toutes les autorites de l'endroit 
s'etaient assemblies. La table avait ete remise sur scs 
pieds, une chandelle allumee ; deux Cosaques armes se 
tenaicnt en scntinelle a la porte ct la premiere instruc- 
tion avait commence. Le cbef de la police etait assis a 
la table ct ecrivait rapidement sur une feuille de papicr- 
ministrc. L'investigation montra que deux coups de 
mon revolver avaient ete tires, ct deux balles furent 
trouvees profondement logees dans lc mur. Tous ceux 
qui avaient ete presents a la lutte, et bcaucoup d'autres 
qui n'en savaicnt rien excepte par ou'i dire, furent 
dument interroges ; une grandc quantite d'informes recri- 
minations mutuelles fut echangee. Plus d'une fois les 
mots de mauvais augure: « pokushenid na ubiistvo » 
(tentative de meurtre) furent prononces, et mon ami fut 
accuse d'avoir ete l'assaillant, malgre ses protestations 
du contraire. La situation semblait vraiment tres -som- 
bre. Nous avions la perspective d'etre detenus dans cette 
miserable bourgade pendant des jours, des semaines, 
jusqu'a cc que rinsatiablc demon des formalites offi- 
cielles nouseut ete pleinemcnt rendu propice. Et alors?... 
Je n'aimais pas a m'adresser cette question. 

« Les cboscs etant ainsi arrivees a leur plus sombre 
aspect, prirent soudain une tournure inattendue , et 
le « Deus ex mac/iina » apparut precisement au mo- 
ment opportun, juste comme si nous avions ete les 



Voyages en Russie. 



31 



marionnettcs d'une nouvelle a sensation. Un bruit do 
roues et le cliquetis de fers a cheval rctentircnt soudain, 
comme e'est d'usage, et, au bout de quelqucs minutes, 
un gentleman cntra qui so trouva C'tre l'invesligateur 
ordinaire des affaires criminelles : ce qu'on appelle en 
France un juge d'instruction. II passait par hasard dans 
le village ct s'y arretait pour changer de chevaux. Au 
lieu des quelqucs minutes do rcpos sur lesquelles il avait 
compte, il y trouva une laurde corvee. 

« Heureusemcnt pour nous, il fut a la hauteur de sa 
tachc. Gontre l'habitude delamajoritedes fonctionnaircs 
russes, il n'etait point ami des longues procedures et 
rint a bout, avec l'aide de quelqucs cigarettes, de tirer 
la chose absolument a clair en un temps tres-court. II 
n'y avait la, cxpliqua-t-il, aucunc tentative de meurtre, 
rien qui y resscmblat. Mon ami avait ete attaque par le 
maitre de poste ct ses deux domestiques, qui n'avaient 
aucun droit de se trouver dans la piece destinee aux 
voyagcurs, ct il avait fait feu de son revolver pour 
effraycr ses assaillants ct appeler du secours.... 

— Un Daniel ! oui, un Daniel ! me dis-je en moi-meme.— 
Ma surprise etait excitec non pas par le genie que deno- 
tait la decision,— rien de plus la quelc simple recit de ce 
qui s'etait passe,— mais par le fait qu'un homme a la fois 
legiste et fonctionnaire russe cut pu envisager le cas 
aussi simplcment, avec un tel boh sens ! 

« Avantminuit,nous fumes une fois de plus deshommes 
libres, conduisant rapidement notre attelage au clair de 
lune vers le prochain relais, sous l'escorte d'un Cosaque 
circassien arme de pied en cap ; mais l'idee que nous 
aurions pu etre detenus pendant des semaincs dans ce 
miserable endroit nous hanta longtemps comme un cau- 
chemar. » 



CHAPITRE II 



DANS LES FORETS DU NORD 



Coup d'ceil sur la Russie a vol d'oiseau. — Les forets du nord. — Objet 
de mon voyage. — N6gociations. — La route. — Un village. — 
Une maison de paysan. — Bains de vapeur. — Coutumes curieuses. 
— Arrivee. 



II y a plusieurs facons de decrire un pays qu'on a 
visite. La metbode la plus ordinaire et la plus simple 
est de dormer un recit chronologique du voyage ; et e'est 
peut-etre le meilleur moyen quand ledit voyage n'a pas 
dure plus de quelques semaines. Mais on ne peut pro- 
ceder ainsi s'il s'agit d'un sejour de plusieurs annees. 
En l'adoptant, j'eusse bientot lasse la patience du 
lecteur. Je l'aurais emmene dans un village isole, et 
nous aurions attendu la, ensemble, que j'eusse appris a 
bien parlor la languc. Puis il aurait eu a m'accompa- 
gner dans une ville de province, et a passer des mois 
dans un bureau d'administration publique, pendant que 
j'essayais de penetrer les mysteres du self-gouvernement 
local. Apres cela il lui aurait fallu rester presque deux 
ans avec moi dans une grande bibliotbeque, ou j'etu- 
diais l'histoire et la litteraturc du pays. Et ainsi de 
suite. Meme mes voyages lui eussent semble ennuyeux, 
comme ils me l'ont souvent paru a moi-meme, car il 
aurait eu a parcourir avec moi des ccntaines de fasti- 
dieux kilometres, oii meme le plus zele prencur de 



Dans les Forets du Nord. 



39 



notes trouverait pcu de choses a cnregistrer en dehors 
des noms des stations de poste. 

Je fcrai done bien d'eviter la methode strictement 
chronologique, ct de me bomer a la description et au 
recit des incidents et objets les plus frappants que j'ai 
remarques. Les connaissances que j'ai acquises dans les 
livrcs m'aidcront a faire suivre de commentaires rapides 
cc que j'ai vu et entendu. 

Au lieu de commcnccr, comme e'est d'usage,parSaint- 
Petersbourg, je prefere pour plusieurs raisons laisser de 
cote pour quelque temps la description de la capitale, ct 
penetrer de suite dans la grande region des forets du 
nord. 

S'il etait possible de jeter a vol d'oiseau un coup d'ceil 
sur la Russie d'Europe, le spectateur s'apercevrait que le 
pays est compose de deux moities dont les caractercs 
different enormement Tun de l'autrc. La moitie nord est 
un pays de forets etde marecages, abondamment pourvu 
d'eau sous forme de fleuves et de rivieres, de lacs et de 
marais, et parseme de nombreuscs pieces de terre cul- 
tivee. La moitie sud est, pour ainsi dire, l'autrc cote de 
la medaille, l'epreuve negative de la photographic : une 
immense etendue de richc terre arable, parsemec de 
bandes ou pieces de sable et de foret. La ligne ondulee 
imaginaire separant ces deux regions part de la frontierc 
ouest vers le 50 e degre de latitude et s'avance dans 
la direction du nord-cst jusqu'a ce qu'elle attcigne la 
chaine de l'Oural, a environ 56° de latitude nord. 

Je me souviens bien de ma premiere experience d'une 
excursion dans les regions du nord, et des semaines 
d'exil volontaire qui formaient le but de mon voyage. Ma 
raisonpourentrcprendre ce voyage etait celle-ci : quelques 
mois passes a Saint-Petersbourg m'avaicnt pleinement 
convaincu que la langue russe est une de ces choses qui 
pcuvent seulcmcnt etre acquises par la pratique, et que 
meme une pcrsonne de longevite antediluviennc pourrait 



w 



La Russie. 









passer toute savie dans cotte cite sans apprendre a s'ex- 
primer couramment dans le parler des habitants, spe- 
cialement s'il a la mauvaise fortune de savoir le francais 
et l'allcmand. Avec ses amis et les gens qu'ilfrequente, il 
parte anglais ou francais. L'allcmand sort de medium de 
communication avec les garcons d'hotel, de cafe ou de 
restaurant, et autres gens de cette classc. C'cst seulc- 
ment avec les Isvoshtchiki, — les conducteurs de ces petits 
droskys ouverts qui remplissent l'offlce de cabs, — qu'il 
est oblige d'employer la langue du pays, et avec eux un 
vocabulairc tres-limite suffit. Les nombres ordinaux et 
quatro expressions courtes, qui s'acquiercnt aisement : 
poshol (marchez !) na pravo (a droite) na lyevo (a gau- 
che) et stoi (arretez), sont tout ce qui est necessaire. 

Pendant que j'examinais comment je pourrais parvenir 
au dcla de la sphere des langues de l'Europc occidentale, 
un ami vint a mon aide et me suggera d'aller habiter 
son domaine, situe dans la province de Novgorod, ou jc 
trouverais un pretre de paroisse aimable et intelligent, 
tout a fait innocent de toute connaissance linguistique. 
J'acceptai de suite cette proposition ; et Ton eut pu me 
voir en consequence un matin, dans une petite station 
du chemin de fer de Moscou, m'efforcant d'expliquer a 
un paysan vetu de peaux de mouton que je desirais etre 
conduit a Ivanofka, le village ou mon futur professeur 
vivait. En ce temps-la, je parlais encore le russe d'une 
facon trbs-fragmentaire et tres-confuse ; a peu pres 
comme les vaches espagnoles sont supposees parler fran- 
cais. La premiere phrase que je prononcai, litteralement 
traduite, signiflait : « Ivanofka. Chevaux. Pouvcz-vous ? » 
Le point d'interrogation etait exprime par une elevation 
simultanee de la voix et des sourcils. 

— Ivanofka ? — fit le paysan d'un ton interrogatif. En 
Russie, comme partout ailleurs, les paysans, quand 
ils parlent a des etrangers, repetcnt volonticrs les ques- 
tions, sans doute dans le but de gagncr du temps. 



Dans les Forets du Nord. 



'il 



— Ivanofka, — repondis-je. 

— Maiutcnant? 

— Maiutcnant ! 

Apres quclquc reflexion, lc paysan fit un signe do 
tete et dit quclque chose que jc nc compris point, mais 
que jc supposai signifier qu'il etait dispose a examiner 
et poser lcs propositions quo jc lui forais pour me con- 
duire a ma destination. 

— Roubles. Combicn? 

A en juger par lc fronccment do scs sourcils et la facon 
dont il se gratta la tete, je dois dire que cette question lo 
plongea dans un calcul mathematique fort abstrait. 
•Graduellcment son expression d'attention conccntree fit 
place a Fair que prend un enfant quand il s'eiforce do 
fairc revenir un parent sur sa decision en lo calinant. 
Puis vint un flot do douces paroles qui furent pour moi 
tout a fait inintelligiblcs. 

— Gombicn? — repetai-je. 

— Dix ! — repondit lo paysan d'unc facon hositante ct 
comme s'il s'excusait, commc s'il elait lui-meme lion- 
teux de ce qu'il venait de dire. 

— Dix! — exclamai-je avec indignation. — Deux, assez ! 
— et agitant la main pour indiquor que jc ne subirais 
point unc paroille extorsion, jc rentrai dans la salle d'at- 
tente. Comme je passais la porte je l'cntcndis dire : — 
Maitre, maitrc! Huit ! — Maisjc ne m'occupai pas do sa 
proposition. 

Jc ne veux pas fatiguer lc lectcur du recit detaille des 
negociations qui suivircnt ct furent conduitcs avec 
une extreme prudence diplomatique des deux cotes, 
comme si le sujet dc la discussion cut etc unc cession do 
territoire ou lc payement d'unc contribution de guerre. 
Trois fois il donna a scs chevaux le signal du depart, 
s'eloigna; trois fois il revint. Chaque fois il abaissa scs 
pretentions, et a chacune j'elevai logorcment mon offre. 
A la fin, quand jc comnaeftt^ais^a craindro qu'il ne fdt 




42 



La Russie. 



parti pour de bon ct nc m'eiit laisse a mon malheureux 
sort, il rentra dans la piece et prit mon bagage, indi- 
quant par la qu'il acceptait ma derniere offre. 

La sommedont il s'agissait— quatrc roubles,— cut ete, 
dans des circonstances ordinaires, plus que suffisante- 
pour la distance, qui etait d'euviron vingt-cinq kilo- 
metres; mais avant d'etre arrive loin je decouvris que 
les circonstances n'etaicnt nullcment ordinaires, ct 
commencai a comprendre la pantomime, les gesticula- 
tions, qui m'avaient intrigue pendant qu'on negociait. 
Unc pluie abondante etait tombee depuis plusieurs 
jours, ct a l'boure presentc le sol sur lcqucl nous pas- 
sions nc pouvait guere, sans licence poetiquc, etre appele 
une route. Dans quclques-unes de scs parties il rcssem- 
blait a un cours d'eau, dans d'autres a une fondrierc, et 
pendant la moitie au moins du voyage j'cus constam- 
ment sous les yeux cet instant de la creation oil l'cau 
n'etait pas encore separee do la tcrre fcrmc. Durant les 
quelqucs moments ou le soin dc garder mon equilibre et 
de m'opposcr a la perte de mon bagage n'absorbaient 
pas toutc mon attention, je meditai sur la possibility de 
construirc un bateau-voiture traine par un hippopotame 
au pied legcr ou par quelquc autre animal qui se sent cbez 
lui aussi bien sur tcrre que dans l'eau. Dans son ensemble, 
le projet me paraissait aussi utile et aussi pratique que 
l'idee de Fourier de faire joucr aux balcines le role de 
bateaux-remorqucurs. 

Heureusement pour nous, nos deux petits chevaux 
maigrcs et nervcux ne virent point d'objection a etre 
employes comme animaux aquatiqucs. lis prirent l'eau 
bravement et plongercnt dans la boue d'uue vaillante 
facon. La telega dans laquelle nous etions assis — char- 
rette legere a quatrc roues, — ne so soumit pas aussi 
silencieuscment aux mauvais traitements. Elle nous cxpri- 
mait par ses craquements scs remontrances et ses 
prieres, et aux endroits les plus difflciles menacait de 



Dans les For its du Nord. 



45 



s'en allcr en pieces ; mais son proprietairc connais- 
sait son humenr et ses capacities, et ne faisait aucune 
attention a ses grincements de mauvais augurc. Unefois, 
en verite, une roue sc detacha, mais il la repecha Lien- 
tot dans la bouc, la replaca, et aucun autre accident 
nc se produisit. 

Les chevaux firent si bien leur devoir que, quand vers 
midi nous arrivames a un village, je ne pus refuser de 
les laisser prendre quelque nourriture et quelque repos, 
d'autant plus que mes propres pensees avaient com- 
mence de prendre une autre direction. 

Le village, comme tous les villages en general dans 
cettc partie de la contree, consistait en deux longues 
rangees de maisons de bois. La route, — si une couclie 
de bouc de plus d'un pied de profondcur pcut porter 
ce nom, — passait a travers. Toutes avaient le pignon 
tourne vers la route, et quclqucs-unes d'enlro elles 
affichaient des pretentions a la decoration architectu- 
rale sous forme de grossiercs deeoupures dans le bois 
faisant saillie. Entre les maisons, et sur la meme lignc 
qu'ellcs, sc trouvaient de grandes barrieres et de hautes 
clotures, le tout de bois, separant les cours des fermes 
de la route. Arrives a l'une de ccs cours, pres de la sor- 
tie du village, nos cbevaux tournerent d'eux-memes. 

Le conducteur secoua la tete et dit quelque cbose 
ou je distinguai le mot « ami ». Evidemmcnt il n'y 
avait aucune botellerie pour bommes et betes dans le 
village, et le conducteur employait pour cet objet la 
maison d'un ami. 

La cour etait flanquee d'un cote par un hangar ouvert, 
contenant de grossiers outils de labouragc qui pourraient 
jeter quelque lumiero sur l'agriculture des Aryens pri- 
mitifs, et de rautre par la maison d'babilation et l'etable. 
L'une et l'autrc etaient baties de buches d'une forme a 
peu pres cylindriquc, disposecs en rangees horizontales. 

Deux des plus puissants mobiles des actions hnmaines : 



44 



La Bussie. 



la faim ct la curiosite, me pousserent a entrer dc suite 
dans la maison. Sans attendre d'y etre invite, je montai 
jusqu'a la porte, — a demi protegee contre les neiges 
par un petit portique ouvert, — et je penetrai sans cere- 
monic. La premiere piece etait vide, mais je remarquai 
a gauche une porte basse, et, y passant, j'entrai dans 
la chambro principale. Comme la scene etait neuve pour 
moi, je notai les principaux objets. Le mur qui me faisait 
face etait perce de deux petites fcnetres carrees regar- 
dant la route, et dans le coin a droitc, plus pres du pla- 
fond que du plancher, se trouvait une petite tablette 
triangulaire, supportant une image religieuse. Devant 
l'image etait suspendue une curicuse lampe a huile. 
A gauche dc la porte s'elevait un poelc gigantesque, 
Mti de briques ct blanchi a la chaux. Du sommet du 
poe'le au mur sur la droite, s'etendait ce qu'on peut 
appelcr une enormc tablette, large de six ou huit pieds. 
Gela s'appelle le palati, comme je l'appris par la suite, et 
cela sort de lit a une partie de la famille. Le mobilier 
consistait en un long banc de bois attache au mur de 
droite, en une grande et lourde table de sapin, et 
quelques cscabelles. 

Pendant que j'examinais a loisir ces objets, j'entendis 
un bruit venant du sommet du poe'le, et, levant les 
yeux, j'apercus une face humaine, encadree de cheveux 
separcs au milieu et d'une barbe d'un blond jaunatre. 
Je fus tres-etonne de cette apparition, car l'air de la 
chambre etait etouff'ant, et j'avais quelque difllculte a 
croirc qu'une creature quelconque, — excepte peut-etre 
une salamandre ou un negre, — put exister dans une telle 
situation. Je rcgardai attentivement pour me convaincre 
que je n'etais pas le jouet d'une illusion. Comme je la 
contemplais, la tete fit lentement un signe et prononca 
un salut dans la forme ordinaire. 

Je lui retournai sa politesse, me demandant ce qui 
allaitvenir ensuite. 



Dans les Forets du Novel. 



— Maladc, tres-malade! — soupira la tote. 

— Je n'en suis point etonne, — me dis-je dans un 
« a part ». — Si j'etais ou vous ctes, je serais tres-malade 
aussi. 

— Chaud, tres-chaud? — interrogeai-jc. 

— Nitchevo, — e'est-a-dire « pas prccisement ». Cettc 
assertion me surprit d'autant plus quo je remarquai a 
ce moment-la memo que le corps auqucl la tote appar- 
tenait etait enveloppe dans une peau dc mouton! 

Apres avoir vecu quclque temps en Russie, je ne fus 
plus surpris de parcils incidents, car je decouvris bientot 
que lc paysan russe possede un mervcilleux pouvoir 
de supporter l'extreme chalcur aussi Lien que rextreme 
froid. Quand un cocher conduit son maitrc ou sa maf- 
tresse au theatre ou a une soiree, il nc songo jamais a 
retourner au logis pour revenir a rhcurc iixec. Pendant 
des hcures il reste placidemcnt assis sur son siege, ct 
bien que le froid soit d'une inlcnsitc telle que nous n'en 
avons pas d'exemples dans nos climats temperes, il pcut 
dormir la aussi tranquillomont que le lazzarone a midi 
dans Naples. Sous ce rapport, le paysan russe semble otrc 
le cousin-germain de Tours blanc; mais, a la difference 
des animaux des regions arctiques, il n'est point du touL 
incommode par une chalcur excessive. Au contraire, il 
l'aime beaucoup quand il pcut se la procurer, et ne 
manque jamais une occasion d'emmagasinor une reserve 
de calorique. II se plait meme aux rapides transitions 
d'un extreme a l'autre, commc le prouve amplement une 
ancienne coutumc qui merite d'etre rapporlee ici. 

Le lecteur doit savoir que dans la vie du paysan russe 
le bain de vapour hebdomadaire jouc un role tres- 
important. II a meme une certaine signification reli- 
gieusc, car aucun bon paysan orthodoxe n'oserait entrcr 
dans une eglise, apres s'etre souille de certaines especes 
de pollution, sans se purifier physiquement et morale- 
ment a l'aide du bain. Dans l'emploi de la semaine, il 




k6 



La Russie. 



forme l'occupation du samedi apres-midi, et Ton prend 
soin d'evitcr apres cela touto pollution jusqu'apres le 
service divin du matin, le dimanche. Beaucoup de vil- 
lages possedent un bain public ou communal do la con- 
struction la plus primitive, mais dans quclques parties 
de la contree, — j'ignorc si cctte pratique est tres- 
repanduc, — les paysans prennent leur bain de vapeur 
dans le four meme oil Ton cuit le pain de la maison ! 
Dans tous les cas, l'operation est poussee a l'extremo 
limite do cc que 1'hommc peut endurer, bien au-dela 
de ce que pourraient supporter ceux qui n'y ont pas ete 
accoutumes depuis leur enfancc. Pour ma part, j'en ai 
fait l'expericnce seulomcnt une fois ; et quand j'informai 
1'hommc qui me servait que ma vie etait en danger, que 
j'allais etre frappe de congestion cerebrale, il se mit a 
rire de toutcs ses forces, et me dit que l'operation ne 
faisait que commencer. Chose la plus etonnanto de 
toutcs, — et ceci m'amene a parlor du fait qui m'a con- 
duit a cettc digression, — les paysans, l'hivcr, sc rucnt 
souvent hors du bain et se roulent dans la ncigc ! Cela 
vient a propos pour expliquer un proverbe russe bien 
connu : « Ge qui est la sante pour le Russe est la mort 
pour l'Allcmand ». 

L'eau froide aussi bien que l'eau chaude est quelquc- 
fois employee comme moyen de purification. Dans les 
villages, la vieille habitude pa'ienne de se revetir d'ab- 
surdes deguisements en certaines saisons, — comme on 
le fait pendant le carnaval dans les pays catholiques 
romains, avec l'approbation, ou au moins la connivence 
de l'Eglisc,— survit encore, mais clle est regardee comme 
n'etant point sans peche. Celui qui so sert de tels degui- 
sements sc place dans une certaine mesure sous l'in- 
flucnce du mauvais esprit, mettant par la son ame en 
danger, et, pour s'en affranchir, il lui faut se purifier do 
la facon suivante. Quand la benediction des eaux a eu 
lieu en pratiquant dans la glace une ouverture et plon- 



Dans les Forets du Nord. 



kl 



gcant avec certaincs ceremonies religieuscs une croix 
dans l'eau, celui qui s'cst deguise doit so plongcr dans 
le trou aussitot que possible apres la ceremonie. Je me 
rappelle avoir vu a Yaroslaff, sur 1c Volga, deux jeuncs 
paysans accomplir cet exploit avec succes, — Lien que 
la police, dit-on, ait ordrc do l'cmpecher, — ct prendre 
leur course sans qu'il y cut chez eux apparence de mau- 
vaiscs consequences, Men que lc thcrmomelrc Fahren- 
heit flit au-dessous de zero. Jusqu'a quel point ccttc 
curieuse coutume a-t-clle reellement une purifiante 
influence? C'est une question qui doit etre laissce aux 
theologiens ; mais memo un mortel ordinaire peut avec 
juste raison aflirmer que, si clle est rcgardec comme 
une penitence, elle doit avoir un certain cflet preventif. 
L'homme ou la femme qui prevoient la neccssile do 
souffrir cettc penitence, doivent reflechir a deux fois avant 
d'endosser un deguisement. Au moins les choscs 
devaicnt-elles se passer ainsi au bon vieux temps ; mais 
en nos jours degeneres, — chez le paysan russe commo 
ailleurs, — la crainte du diable, qui etait autrefois sinon 
le commencement, du moins l'un des elements cssenticls 
de la sagesse, a grandement diminue. Maints jeunes 
paysans, aujourd'hui, se deguiseront insouciamment, et 
quand la consecration de l'eau s'accomplit, ils rcsteront 
immobiles a la contempler comme un spectateur ordi- 
naire I II semblerait que le diable, comme son ennemi 
le Papc, est destine a perdrc graducllement son pouvoir 
temporel. 

Mais, pendant .tout ce temps, je neglige ma nouvellc 
connaissance au sommct du poele. En realite je ne le 
negligeai point, mais, au contraire, j'ecoutai attentive- 
ment chaque mot de la longue histoire qu'il me raconta. 
De quoi s'agissait-il, je ne pouvais que vaguement le 
deviner, car je ne comprenais pas plus de cinq pour 
cent des mots dont il se scrvait, mais je deduisis de scs 
paroles et de ses gestes qu'il me relatait tous les incidents 



48 



La Russie. 



et symptomes do sa maladie. Et ce dcvait avoir ete uric 
cruelle maladie, car il faut un haut dcgre de souffrance 
physique pour faire gemir lc paysan russe. Avant qu'il 
n"eut flni son histoiro, unc femme cntra, apparemment 
la sicnnc. Je lui expliquai que j'eprouvais un violent 
desir de manger et de noire, et que je desirais savoir ce 
qu'elle pourrait me donner. Par une longue et laborieuse 
explication, elle me fit comprendre que je pouvais avoir 
des ceufs, dn pain noir et du heurrc ; et nous convinmes 
qu'il y aurait division du travail : mon hotesse prepare- 
rait le samovar pour faire bouillir l'eau, pendant que je 
fcrais frireles 03ufs conformement a mon gout personnel. 

Au bout do quelqucs minutes le repas fut pret, etbien 
que n'etant point trcs-delicat, se trouva parfaitement 
acceptable. Lc the et le sucre, je les avais, bien entendu, 
apportes avee moi, les ceufs n'avaient point d'odeur trop 
forte, et le pain noir fait de seigle pouvait etre avale a 
l'aide d'unc methodc particuliere de mastica'ion qui 
s'acquiert aisement, et dans laquelle les molaires d'en 
haut ne doivent jamais toucher celles do la machoire- 
inferieurc. De cctte facon, le grincement du sable entre 
les dents se trouve evite. Le heurre scul fut un insucces ; 
bien que fortement recommande par la bonne menagere, 
il ne put etre d'aucun usage pratique, par la simple rai- 
son qu'il etait impossible de se tenir dans la meme 
chambre que lui. Neanmoins, le lait qui me fut offert 
dans unc cruche de terre etait tres-buvable. 

OEufs, pain noir, lait et the, ccla a forme ma nourri- 
ture ordinaire pendant mes excursions dans la Russie du 
Nord. A l'occasion on pouvait se procurer des pommes 
de terre, ce qui donnait la possibilite de varier le menu. 
Les substances favorites employees dans la cu si; c locale 
: sont les choux aigrcs, les concombres et le kvass, sorte 
de tres-petitc biere faite de pain noir. Aucune d'elles ne 
peut etre recommandee au voyageur qui n'y est pas deja 
accoutume. 



Dans les Forets du Nord. 



k9 



Le rcste du voyage s'effectua a unc allure un peu 
plus rapide que la partio precedente, car la route etait 
decidement meilleure, bien qu'cllc fut traversee par de 
nombreuses ratines a demi entorrees, qui produisaient 
de violents cahots. J'appris par la conversation du con- 
ducteur que des loups, des ours et dcs elans, se trouvaient 
dans la foret a travers laquelle nous passions. 

Le solcil etait depuis longtemps coucbe quand nous 
attcignimes notrc destination, et il sc trouva, a mon grand 
decouragemcnt, que la maison du pretre etait close pour 
la nuit. Tirer le reverend personnage de son premier 
somme et essayer do lui cxpliquer, al'aide de mon voca- 
bulaire restraint, l'objct de ma visite : il n'y fallait pas 
songcr. D'autre part, il ncxistait aucune aubcrge, de 
quelque cspece que ce tut, dans le voisinagc. Quand je 
consultai le conducteur sur cc qu'il y avait a faire, il 
medita un peu, puis me monlra du doigt une grande 
maison a quelque distance, oil Ton apercevait encore de 
la lumierc. C'etait precisement la maison de campagne 
du geuiieman qui m'avait conscille d'enlrcprendre° le 
voyage, et la, apres unc courte explication, jc fus bosjii- 
talierement recu. 

J'avais eu 1'intention de vivrc et d'habitcr dans la 
maison du pretre ; mais une courte entrevue avec 
lui le jour suivant me convainquit que cette parlie 
de mon plan ne pouvait etre misc a execution. Les 
objections preliminaires : que je nc trouvcrais dans 
son bumble logis qu'une pauvre chere, et autres de 
la memo cspece, furent tout de suite ecarlees par 1'as- 
surance que je donnai que, voyageur d'babitudc, j'etais 
bien accoutume a une cberc simple, et pouvais toujours 
m'accommtjder aux babitudes dcs gens parmi lesquels 
c'etait mon lot d'etre jete. Maisil y avait une difficult 
plus serieuse. La famillc du pretre s'etait, comme e'est 
generalemcnt le cas , rapidement accrue pendant les 
dernieres annees, et sa maison n'avait point pousse avec 



50 



La Russie. 



une egale rapidite. La consequence naturclle de cea etait 
SS ne ponvait disposer ni d'une cbambre m d un lit 
La petite piece qu'il reservait autrefois pour les r*tol» 
etait nontenant occupee par sa Alio atnee, qui eta t de 
retour d'une « ecole pour les Giles du clcrge » ou elle 
avait passe les deux dcrnieres annees. Dans ces cir- 
constances, je fus contraint d'accepterFaimable propo- 
sition qui me fut faite par le rcpresentant de mon 
ami absent, d'habiter Tune des nombreuses pieces 
inoccimees du manoir. Cet arrangement, me fit-on 
Smarter, ne contrarierait nnllement les etudes que 
ie me proposals de faire, car le pretrc demeurait tout pres, 
et jepourrais passer avec lni autant de temps que Don 

me semblerait. 

Et maintcnant, qu'on me laisse presenter an lecteui 
mon reverend preccpteur et un ou deux autres person- 
nages dbnt je fis la connaissance pendant mon exil volon- 
taire. 



CHAPITRE III 

EXIL VOLONTAIRE 

Ivanofka. — Histoire du lieu. — L'intendant du domaine. — Natures 
slaves et teutoniques. — Opinion d'un Allemand sur Emancipation. 
— Juges de paix. — Nouvelle « ecole de morale ». — La langue 
russe. — Aptitude linguistique des Russes. — Mon precepteur. — 
Une « bonne dose » d'histoire contemporaine. 



Le village, nomme Ivanofka, dans lequel jc me propo- 
sals de passer quelques mois, etait un peu plus pittorcs- 
quc que no le sont ordinairement ceux situes dans 
les forets du nord. Lcs huttes des paysans, baties des 
deux cotes d'une route toute droite, etaient assez denuees 
de couleur, et la grande eglise, avee ses cinq coupoles 
en forme de poire s'elevant au-dessus du toit vert-clair, 
son vilain beffroi dans le style de la Renaissance' 
n'etaient certainement pas beaux par cux-memes; mais 
vu d'une petite distance, specialemcnt a la douce lueur 
du crepuscule, rcnsemble etit pu fournir le sujet d'un 
tres-agreable tableau. De l'endroit qu'un pcintre de 
paysages aurait logiquemcnt cboisi comme point de 
vue, le premier plan etait forme par une prairie, k tra- 
vcrs laquclle coulait parcsscuscment un cours d'eau 
sinueux. Sur une eminence a droite, et a demi cache par 
une masse de vicux pins d'une riche nuance, s'elevait le 
manoir : vaste batisse carrec, blancbie a la cbaux cxtc- 
rieurcment, avee une veranda en front donnant sur un 



Hi 



as 



La Russie. 



lopin de terre qui pouvait devenir quelgue jour un jar- 
din d'agrement. A gauche de ce premier plan se trou- 
vait le village : les maisons gentiment groupecs pros de 
la grandc eglise, ct un peu plus loin dans cette direction 
ily avaitune avenue de gracieux boulcaux. A l'extreme 
gauche, des champs bornes par une sombre bordure de 
sapins. Si le spectateur eut pu s'elevcr, en ballon par 
exemple, a quclques centaines de pieds du sol, il aurait 
vu qu'il existait d'autres champs au dela du village, et 
que cette oasis agricole etait entouree d'une foret atten- 
dant dans toutes les directions, a perte de vue. 

L'histoire du lieu peut etre contee en peu de mots. Au 
temps jadis le domaine, comprenant le village et tous 
ses habitants, avait appartenu a un monastere; mais 
en 1764, quand les terres de l'Eglise furent seculari- 
ses par Catherine II, il devint la propriete de l'Etat. 
Quclques anneos apres l'imperatrice en fit don, avec les 
serfs et tout cc qu'il se trouvait contenir, a un vieux ge- 
neral qui s'etait distingue dans les guerres contre la 
Turquie. Dcpuis cette epoque il etait reste la propriete de 
la famille K***. Entre 1820 et 1840, la grande eglise et le 
manoir avaient ete batis par le pere du possesseur actuel, 
qui aimait la vie champetre et consacrait une grande 
parlie de son temps et de son encrgie a Fadministration 
de ses domaines. Son flls, au contraire, preferait Saint- 
Petersbourg a la campagne, avait un emploi dans l'une 
des administrations publiqucs, aimait passionnement les 
pieces francaises et autres produits de la civilisation ur- 
baine, et laissait l'cntiere direction de la propriete a un 
intendant allemand connu dans le peuple sous le nom 
de Karl Karl'itch, et que je vais tout a l'heure presenter 

au lectcur. 

Les annales du village ne contiennent aucun evenement 
important en dehors des mauvaises recoltes, des epizoo- 
ties et incendics dont les habitants scmblent recevoir 
pcriodiqucment la visite dcpuis un temps immemorial. 



Exil volontaire. 



53 



S'il s'cst jamais produit de bonnes recoltes, cllcs doivent 
s'etre effacccs du souvenir populairc. Puis il y a la cer- 
taines traditions qui pourraicnt diminuer de volume et 
gagner en qualite si on les soumcttait a une sericuse criti- 
que historique. Plus d'unefois, par excmple, un Leshic, 
ou esprit des bois, avait ete vu dans le voisinage; ct 
dansplusieurs maisons du lieule Domovoi, sortc d'Ariel, 
avait joue aux habitants d'etrangos farces jusqu'a ce qu'ils 
se le fussent rendu propice. Et comme contrc-partie de 
ces manifestations des puissances mauvaises, il cxistait 
des recits Lien authcntiqucs sur une image miraculeuse 
qui etait myslerieusemcnt apparue sur la tranche d'un 
arbre, et d'autres sur de nombreuses guerisons effectuees 
a l'aide d'un pelerinage a des chasses saintcs. 

Mais il est temps de vous presenter les principaux per- 
sonnages de cette petite communaute. Parmi eux, le plus 
important de beaucoup — facile princeps, dirait un lati- 
niste, — etait Karl KaiTitch, l'intcndant, 

Peut-etre dois-je vous expliqucr d'abord comment Karl 
Schmidt, fils d'un bauer a son aisc du village prussien de 
Schcenhausen, etait devenu Karl Karl'itch, le principal 
personnage du village russe d'lvanofka. 

II y a vingt ans environ, un grand nombre de Russes 
proprietaires terriens en vinrent a sc rendre compte de 
la necessite d'ameliorer la methodc primitive et tradi- 
tionnelle d'agriculture, ct chercherent dans ce but des 
intendanfs allemands pour regir lcurs domaines. Parmi 
ces proprietaires sc trouva celui d'lvanofka. Par l'inter- 
mediairc d'un ami de Berlin, il reussit a engager pour 
un modeste salaire un jeune homme qui venait de ter- 
miner ses eludes a l'une des ecoles allemandes d'agri- 
culture, l'institut de Hohcnheim, si j'ai bonne memoire. 
Ce jeune homme etait arrive en Russie s'appelant sim- 
plement Karl Schmidt; mais son nom fut bientot trans- 
forme en celui de Karl Karl'itch, non qu'il y cut la rien 
de son fait, mais en conformite d'une curicuse coutume 



5i 



La Russie. 



russc. En Russie, on designe habitucllemcnt un homme 
non point par son nom de famille, mais par scs prenom 
ct nom patronymique : le dernier etant forme du pre- 
nom de son pere et d'unc desinence. Ainsi, si le prenom 
d'un homme est Nicolas, et que celui de son perc soit — 
ou ait ete, — Ivan, vous devez l'appelcr Nikolai Ivanovitch 
(prononccz Ivan'itch) ; et si cet homme a unc soeur dont 
le prenom soit, je suppose, Marie, vous devez l'appeler, 
meme si clle est mariee et mere de famille a son tour, 
Maria Ivanovna (prononccz Ivanua). 

Immediatcment aprcs son arrivee, le jeune Schmidt 
avait energiquement entrepris la reorganisation du 
domaine et Amelioration de la methode agricole. Quel- 
qucs charrues, herses, et autres ustensilcs d'agriculture 
qui avaicnt ete importes a une epoque precedente, furent 
lires de l'obscurite dans laquelle ils etaient rcstes gisants 
pendant plusieurs annees, et une tentative pour diriger les 
culturcsd'apresdesprincipcsscientinqucscutlicu.L'essai 
fut loin de reussir com pie lenient, car on ne put amener 
les serfs a travailler com me des laboureurs allemands 
libres ct Lien au courant de leur metier. En depit de 
toutes les reprimandes, menaces ct punitions, ils persis- 
terent a travailler lentement, insouciamment, sans regu- 
larite, et plus d'une fois briserent les nouveaux instru- 
ments, soit par defaut de soin ou par quelque motif plus 
coupable. Karl Karl'itch n'etait point de sa nature un 
homme au cceur de pierre, mais il etait tres-rigide dans 
ses notions de devoir, et pouvait devenir cruellemcnt 
severe si scs ordres n'etaient point executes avec un soin 
et une ponctualite qui semblaient a l'esprit rustique russe 
pure pedantcrie inutile. Les serfs nc lui iirent aucune 
opposition ouverte, et furent toujours obsequieusement 
respectueux dans leur attitude envers lui, mais ils firent 
invariablement echouer ses plans par leur negligence, 
leur insouciance, et leur resistance passive entetee. 
Gela provenait de ce conflit silencieux, de cette inimitie 



Exil volontaire. 



55 



mutuclle, tison brulant lentcment sous la ccndre, qui 
resulte prcsque toujours du contact des natures sla- 
ves et teutonigues. Les serfs regrettaient instinctive- 
ment le bon vieux temps oil ils vivaient sous la 
domination patriarcale et peu formalisto de leur maitre, 
assiste d'un burmister (commandcur, contre-maitre) issu 
de leur race, peut-etre meme ne dans le village. Le bur- 
mister n'etait pas toujours honnete dans scs rapports 
avee eux, et le maitre avait souvent, dans un acces do 
colore, ordonne qu'on leur infligcat de severcspunitions; 
mais le burmister n'essayait point, lui, de leur t'airc 
changer leurs vicilles habitudes, et fermait les ycux 
sur maints petits peches par omission ou commission, 
pendant que le maitre etait toujours pret a les assister 
dans leurs embarras, et les traitait habituellemcnt d'unc 
facon affable et familiere. Le vieux proverbe russedit: 
* Ou il y a de la colerc, il y a aussi de la bonte et du par- 
don ». Karl Karl'itch, au contraire, etait la personnifica- 
tion de la loi, sans compassion et sans pilie. Rago 
aveugle et bienveillance qui pardonne etaient toutcs deux 
etrangeres a son systeme de gouvcrnement. S'il etait 
animc pour les serfs d'un sentiment quelconquc, e'etait 
celui d'un mepris chronique. Le mot durah (tete do 
biiche, brute), se trouvait continucllemcnt sur scs levrcs, 
et, si quelque partie du travail etait Men faite, il prenait 
cela commc unc chose toute naturcllc et no songeait 
jamais a dire un mot d'approbation ou d'encouragement. 
Quand il devint evident, en 1859, que l'emancipation 
des serfs etait proche, Karl Karl'itch predit avec con- 
fiance que le pays allait marcher a sa ruinc. II savait 
par experience que les paysans etaient faineants, impre- 
voyants, meme quand ils vivaient sous la tutellc d'un 
maitre et avec la peur du baton devant les ycux. Que 
deviendraicnt-ils, prives de cette tutclle et dc cette peur 
salutaires? Cette perspective soulevait dc terriblcs presa- 
ges dans l'esprirdu digne intendant, qui avait les interets 




56 



La Russie. 



de son maitre vraimcnt a cceur; et scs inquietudes s'ac- 
crurent notablement, augmentercnt d'intensite, quand 
il appric que lcs paysans allaient rcccvoir, de par la loi, 
la terre qu'ils occupaient en scrvagc, et qui comprenait a 
peu pros la moitie de tout le sol arable du domaine. II 
declara que cet arrangement etait une infraction dange- 
reuse et que ricn ne pouvait justificr aux droits sacres 
de la propriety qui sentait fortcment le commuuisme et 
ne pouvait avoir qu'un seul resultat pratique : les paysans 
emancipes voudraient vivre de la culture des terres leur 
appartenant, et ne conscntiraient plus a travailler a aucun 
prix pour leur ancien maitre. Pendant lcs quelquesmois 
qui suivirent immediatement la publication de l'edit 
emancipateur, il signala beaucoup de clioses confirmant 
ses plus sombres apprehensions. Lcs paysans se mon- 
traient mecontents des privileges qui leur etaient confe- 
res, et cherchaient a se soustraire aux devoirs que leur 
imposait, en echange, la nouvclle loi. En vain s'efforca- 
t-il, par exhortations, promesses, menaces, de fairc exe- 
cuter lapartie la plus necessaire du travail des champs, et 
montra-t-il aux paysans l'article de la loi leur enjoignant 
d'obeir et de travailler comme jadis j usqu'a ce que quelque 
nouvel arrangement fut fait. A tous ses appels ils repon- 
dirent qu'ils n'etaient plus desormais obliges de travailler 
pour leur ancien maitre; et il fut force, a la fin, de 
s'adresser aux autorites. Gette demarche eut un certain 
effet, mais la besognc fut executee cette annee-la 
d'une facon pire encore que d'habitude, et la recoite en 
souffrit. 

Depuis ce temps les choses se sont graduellement 
ameliorees. Les paysans ont decouvert, se sont rendu 
compte, qu'ils ne pouvaient pas se sufQre et payer leurs 
taxes a meme le seul produit de la terre qui leur a ete 
concedee, et ils ont en raison de cela conscnti a cultiver les 
champs des proprietaires moyennant des gages moderes. 
« Ces deux dernieres annees, me dit Karl Karl'itch d'un 



Exil volontaire. 



57 






air satisfait dc lui-meme, j'aipu, toutes depcnses payees, 
transmettrc de petites sommcs aujcune maitrc, a Saint- 
Petersbourg. Ce n'etait certainement pas bcaucoup, mais 
cela montrc que les choscs sont meilleurcs qu'ellcs 
n'etaient. Pourtant c'cst encore une dure et peniblc 
tachc. Les paysans n'ont point ete ameliores par la 
liberie, lis travaillent maintcnant moins et boivent plus 
qu'ils ne le faisaient au temps du servage, et, si vous lcur 
ditesun mot,ilss'envont, ctnc vculcnt plus travailler pour 
vous du tout, b Ici KarlKaiTitch s'indemnisade son empire 
sur lui-meme en presence de ses ouvriers, en employant 
une seric des epithetes les plus fortes quo les langagcs 
combines de sa terre natale et de son pays d'adoption 
purent lui fournir. « Mais la faineantisc et l'ivrogneric 
ne sont pas leurs seuls defauts. lis laisscnt lcur betail 
vagabonder dans nos champs, et ne pcrdent jamais une 
occasion de derober dubois de chauffage dans la foret. » 

— Mais vous avez maintcnant, pour dc tels cas, les 
juges dc paix ruraux ? — me risquai-jc a suggercr. 

— Les juges de paix !... — Ici Karl Kaii'itch fit usage 
d'unc expression peu elegante montrant clairement 
qu'il n'etait pas admirateur benevolo des nouvelles insti- 
tutions judiciaires. — Quelle est 1'utilite de s'adrcsser a 
un juge depaix?Le plus proche habite a deux licucs 
d'ici, et quand je vais devant lui il chcrcho evidemment 
a me faire perdre le plus de temps possible. Jc suis sur 
de depenser presqu'un jour cnticr, et, en fin dc comptc, 
je n'obtiens rien du tout pour ma peine. Gcs juges 
essaient toujours de trouvcr quclque excuse pour le 
paysan, et quand ils le condamncnt, par exception, l'af- 
fairc ne fmit pas la. II y a constamment une quantitc 
d' « hommes dc loi » chicancurs rodant autour du pre- 
toirc, — pour la plupart des clcrcs coquins qui ont ete 
renvoyes des bureaux publics pour avoir grapille et 
extorque trop ouvcrtement, — et ils sont toujours prets a 
chuchotcr a roreillc du paysan « qu'il devrait en appc- 



58 



La Russie. 




ler ». Le paysan sait que la decision est juste, mais il so 
laisse persuader aiscment qu'cn appelant dcvant les ses- 
sions mcnsucllcs il tirera un nouvcau numero a la 
loteric, et qui sait ? amenera peut-etro un gros lot. II 
laisse done le coquin de scribe redigcr un appel 
pour lui, et je rccois une invitation de me presenter 
a la session des juges, qui sctient dans la villc-district 
un certain jour. II y a douze bonnes licues d'ici la, vous 
savez, mais je me leve de bon matin et j'y arrive a onze 
heurcs, l'keuro indiquee dans la note officielle. Une 
foule de paysans Mne pres de l'entree de la cour, mais 
le seul fonctionnaire present est le porlier. Je m'in- 
forme pres de lui du moment ou mon affaire doit pro- 
bablement venir, et rccois cette reponse laconique : 
« Comment le saurais-je ? » Au bout d'une demi-heurc 
le greffler arrive. Je repete ma question et rccois la 
memo replique. Une autre demi-heure so passe, et l'un 
des juges arrive en tarantassc. Cc sera probablement un 
gentilhommc a la langue doree, qui m'assure que Fau- 
dience va commencer de suite : Sei tchas ! sei tchas ! Ne 
croyez pas que le pretre ou le dictionnaire rous appren- 
dront le sens de cette expression. Le dictionnaire vous 
dira qu'ellc signilie « immediatcment », mais e'est une 
plaisanterie. Dans la bouchc d'un Russe ellc signilie 
« dans une heure » ou « la semainc procliainc >ou« dans 
un an ou deux » ou « jamais » : le plus ordinairement, 
« jamais ». Pareil a beaucoup d'autres mots russcs, 
sei tchas peut etrc compris sculement apres une longue 
experience. 

Un second juge arrive en voiture, puis un troisieme. 
La loi n'en exige pas davantage; mais ces messieurs 
jugent qu'il leur faut fumer plusieurs cigarettes et dis- 
cuter toutcs les nouvelles locales avant de commencer 
leur besogne. A la fin, ils prennent place a une table 
rccouverte de drap vert, installee sur une plate-forme 
qui se trouve a un bout de la salle, et l'audienco 



Exil volontaire. 



59 



commence. II est sur que mon cas sc trouvera parmi 
les derniers de la liste, — lc greflier prend, jo crois, 
un malicieux plaisir a epier mou impatience, — et, 
•avant qu'il soit appcle , les juges sc retirent au 
moins une fois pour prendre des rafraiebissements cl 
fumer des cigarettes. Je dois, pour me distraire, ecoutcr 
les aulres causes, et quelques-uncs d'entre cllcs, je puis 
vous l'assurer, sont asscz amusantcs. Les murs de la 
salic doivent etre, a 1'hcure presente, Lien satures dc 
parjures, et beaucoup des temoins gagnent de suile la 
contagion. Pcut-etre vous conterai-je un jour quelques- 
uns des incidents amusanls que j'ai vus et entendus la. 
A lafln, ma cause est appclee. Elle est aussi claire que lc 
jour. Mais le chicaneur coquin est la avec un plaidoycr 
longuemcnt prepare. II tient a la main un pclit volume 
contenant les lois codifiees, et cite des articles qui n'ont 
aucun rapport ausujet. Pcut-etre la decision du premier 
juge sera-t-ellc confirmee ; pcut-etre scra-t-clle annulec; 
dans les deux cas j'aurai perdu une dcuxieme journec 
et epuise plus de patience qu'il n'est raisonnable d'en 
pcrdre. Memo quelquc cbose de pis peut arriver, 
comme je lc sais par experience. Une fois, au cours du 
jugement de Tunc de mes affaires, il sc produisit un 
petit vice de forme : quelqu'un ouvrit par inadverlancc 
la porlc de la cbambre du Conscil au moment oil la de- 
cision etait entierement ecrite, ou quclqu'autre petit in- 
cident dc cette sorte cut lieu, et lc coquin de chicaneur 
porta plainte a la Cour supreme de revision, qui fait par- 
tic du Senat. II ne s'agissait, dans la cause, que de qucl- 
ques roubles, mais die fut discutee a Saint-Petcrsbourg, 
etapres cela jugee de nouveau par une autre Cour. Main- 
tenant, j'ai paye mon lehrgeld (apprentissagc) et ne vais 
plus au tribunal. 

— Alors vous devcz etre expose a des cxtorsions dc 
toutc espece ? 

— Pas autant que vous pouvez lc croire. J'ai ma facou 



60 



La Russie. 



a moi de me passer des juges. Quand j'attrape le cheval 
ou la vache d'un paysan dans nos champs, jc l'enferme 
sous clef et fais payer unc rancon au possesseur. 

— N'est-il pas dangercux, — demandai-je, — de vous 
fairc ainsi justice vous-meme ? J'ai entendu dire que les 
juges russes sont extremement severes pour quiconquc 
a rccours ace que vos juristes allemands appellent Selbs- 
thillfe ? 

— S'ils le sont ! Aussi longtemps que vous habitcrcz la 
Russie, il vaut mieux vous laisser tranquillement voler 
que d'user d'aucune violence contre le volcur. Cela cause 
moins de tracas, et e'est en definitive meilleur marche. 
Si vous n'agissez pas ainsi, vous pouvez, sans vous y at- 
tendre, vous reveiller quelque beau matin en prison ! 
Vous devez savoir que beaucoup de nos jeunes juges 
appartiennent a la nouvelle ecole de morale ? 

— Qu'est-ce que cela? Je n'ai ouii parler d'aucune 
nouvelle decouverte faitc dans la sphere de la morale 
pure ou appliquee. 

— Eh bien ! pour vous dire la verite, je ne suis point 
l'un des inities, et puis seulement vous narrer ce que 
j'ai entendu. Autant que j'ai pu m'en rendre compte, les 
representants de la nouvelle doctrine parlent beaucoup 
de Gumannost, et de Tchelovetcheskoe dostoinstvo. Vous 
savez ce que ces mots signifient ? 

— Humanite, ou plutot humanitarisme, et dignite 
humaine, — repondis-je, — n'etant point fache de don- 
ner un echantillon de mon savoir, de prouver que j'avan- 
cais dans mes etudes. 

— La encore, vous etes mal renseigne par votre dic- 
tionnaire et votre pretre. Ces termes, quand ils sont em- 
ployes par un Russe, indiquent bien plus de choses 
que vous n'en comprenez en les entendant dire, et ceux 
qui en font usage tres-frequemment ont, d'habitude, une 
tendresse speciale pour toute cspece de malfaiteurs. Dans 
les siecles d'ignorance qui ne font que finir a l'heure 



Exil volontaire. 



61 



qu'il est, on croyait generalemont que les malfaitcurs 
etaient gens mauvais et dangorcux; mais on a decouvert 
tout recemment que e'etait une erreur. Un jcune proprie- 
tairc qui demcure non loin d'ici m'a assure que ces 
gens-La sont les vrais Protestants et les plus puissants re- 
formateurssociaux! lis «protestent» pratiquement contre 
les imperfections de l'organisation sociale dont ils sont 
les victimesinvolontaires. L'homme faible et sans carac- 
terc se soumet docilcment a ses chaines ; riiommo fort, 
genercux, hardi, brise ses fers et aide les autres a fairc 
de memo. Un tres-ingenieux plaidoyer en favour de 
toutcs especes de coquineries, n'est-cc pas ? 

— Eh ! e'est une theorie qui pourrait ccrtaincment 
ctre poussee trop loin, et conduire aisement a des con- 
clusions tres-incommodes ; mais je ne suis pas sur que, 
theoriquonient parlant, elle ne contiennc pas un certain 
element de verite. Elle doit au moins aider au deve- 
loppcmcnt de cette charite qu'il nous est enjoint de pra- 
tiquer envers tous les hommes. Mais peut-etre « tous 
les hommes » ne comprennent-ils pas les publicains ct 
les pechcurs ? 

En cntendant ces mots, Karl Karl'itch se tourna vers 
moi, ct chaque trait de sa face allemande cxprima l'eton- 
nement le moins deguise. — Etes-vous aussi un Nihi- 
liste?— me demanda-t-il aussitot qu'il cut partiellement 
repris halcine. 

— Je ne sais recllement pas ce que e'est qu'un Nihi- 
listc, mais je puis vous assurer que je ne suis point un 
isfe d'aucune sorte. Qu'est-ce qu'un Nihiliste ? 

— Si vous habitez longtemps la Russie, vous appren- 
drez cela sans que je vous Texpliquc. Gomme je vous le 
disais, je ne suis point du tout effraye d'etre cite par les 
paysans devant la justice. Ils savent a quoi s'en tenir. 
S'ils me donnaient trop de tracas, je pourrais affamcr 
leurs bestiaux. 

— Oui, quand vous les attrapez dans vos champs, — 






62 



La Russle. 



remarquai-je sans tcnir compto du tour abrupt que l'in- 
tendant vcnait dc donner a la conversation. 

— Je puis le faire sans cela. Vous dcvez savoir que, 
par la loi d'emancipation, les paysans ont recu de la 
terre arable, mais ils n'ont recu aucun paturage. J'ai la 
une cravache pour les en cingler ! 

Les rcmarqucs dc Karl Karl'itcb sur les bommes et les- 
choscsetaientpourmoi toujours interessantes, car c'etait 
un fin obscrvateur, et il deployait, a l'occasion, une hu- 
mour plaisante bien que seche. Mais je decouvris bientot 
que ses opinions ne dcvaient point etre acccptecs sans re- 
serve. Sa vigourcuse et inflexible nature teutonique l'em- 
pechait souvent de juger impartialement. II n'avait au- 
cune sympathie pour les bommes et les institutions qui 
l'entouraient, et, en consequence, il etait incapable de 
voir le cote intime des cboscs. Les taches et les defauts 
a la surface, il les apcrcevait assez nettement ; mais il 
n'avait aucune connaissance des causes secretes et pro- 
fondement enracinees par qui ces tacbes et ces defauts 
sont produits. Le simple fait qu'un bomme etait Russe 
fournissait une raison satisfaisante, a son avis, de 
quelque sorte que ce fut de difformite morale; et ses 
connaissances se trouvercnt etre beaucoup moins eten- 
ducs que je ne l'avais suppose d'abord. Bien qu'il habitat 
le pays depuis environ quinze ans, il savait tres-peu dc 
chose de la vie du paysan au-dela dc ce qui, — et cela 
n'allait pas loin, — concernait ses proprcs interets et ceux 
de son patron. De l'organisation communale, de la vie 
domestique, des croyances religieuses, des pratiques ce- 
remoniales des paysans, des occupations de ceux d'entre 
eux qui partaicnt tous les ans du village en quete de tra- 
vail : sur tout cela et les sujets analogues il connaissait 
pcu de chose, et le peu qu'il se trouvait savoir etait en 
grande partie faux. Pour arriver a quelque connaissance 
dc ces matieres, je m'apercus qu'il vaudrait mieux con- 
sul tor le pretre ou, mieux encore., les paysans eux- 



Exil volontaire. 



03 






memos. Mais, pour cc faire, il ciit ete neccssairc dc com- 
prendro aisemcnt et dc parlor courammont lo langagc 
dialogue, et j'etais encore tres-loin d'avoir acquis la 
science et la facilite neccssaircs. 

Memo pour quelqu'un possedantune aptitude naturelle 
a apprendre les langues etrangeres, l'etude du russc n'est 
point du tout tache aisec. Bien quccc soit esscnticllement, 
comme la notrc, unc langue aryenne, et qu'elle no con- 
tiennc qu'une legere mixture de mots tarlarcs, tels que 
bashlyk (capuchon) kalpak (bonnet de nuit) arbuz (melon 
d'eau), etc., on y rencontre certains sons inconnus aux 
orcilles dc l'Europe occidentale, difficilcs a oxprimcr a 
l'aide d'une bouche europeo-occidentale, et ses racines, 
Men que derivces du memetronc linguistique que celles 
des langues greco-latines et teutoniques, no sont, en ge- 
neral, pas du tout rcconnaissables. Comme excmplc dc 
ceci, prenons 1c mot russc otets. Cela pout paraitre a pre- 
miere vue etrangc, mais ce mot est purcment et simple- 
ment une autre forme de notre mot father, de l'allemand 
vater, et du francais pttre. La syllabe ets est la terminal- 
son ordinaire russe indiquant un agent, correspondant a 
la terminaison anglaise et allemande er, comme nous 1c 
voyons dans ccs mots : kupets (un achetcur), plovets (un 
nagcur), et beaucoup d'autres. La racinc ot est une forme 
tronquee de vot, comme nous lc voyons dans lo mot 
otchina (heritage paterncl) qui est froquemment ecrit 
votchina. Or, vot est, evidemment, la meme racino que 
l'allemand vat ct que l'anglais fath. Quod erat demons- 
trandum. Tout cela est assez simple, et tend a prouvcr 
l'identitc fondamentalc, ou plutut la communaute d'ori- 
gine, des langues slaves ct teutoniques; mais on com- 
prendra aisement que des analogies etymologiques si 
soigneuscment deguisces soient dc peu d'usage pratique 
pour nous aider a acquerir unc langue ctrangorc. Do 
plus, les formes grammaticalcs ct les constructions de 
phrase, en russc, sont tres-particuliercs, et prcsentent un 




64 



La Russie. 



grand nombre d'irregularites etranges. Comme exemple, 
nous pouvons citer lc temps du futur. Le vcrbe russe a 
habituellemcnt un futur simple ct un futur compose. Le 
dernier est toujours regulieremcnt forme au moyen d'uu 
auxiliaire et de l'infinitif, comme en anglais ; mais le 
premier est construit d'une foule dc manieres pour les- 
quelles aucune regie ne pcut etre donnee, si Men que le 
futur simple de chaque verbe doit etre appris par un pur 
effort de memoire. Pour beaucoup d'entre eux on le forme 
au moyen d'une preposition, mais il est impossible de 
determiner par unc regie cclle qui doit etre employee. 
Ainsi idu (je vais) devient poidu, pishu (j'ecris) devient 
napishu, pyu (je bois) devient vuipyu , et ainsi des 

autres. 

Alliee de tres-prcs aux difflcultes de la prononciation, 
sc trouve cellc de placer l'accent sur la syllabe qu'il faut. 
Sous ce rapport, le russe est semblable au grec ; vous ne 
pouvcz jamais dire a priori sur quelle syllabe l'accent 
porte. Mais c'est plus embarrassant encore que le grec 
pour deux raisons : d'abord, on n'a point l'babitude d'im- 
primcr le russe avec des accents ; ct ensuite, personne 
n'a jusqu'ici ete capable de formuler des regies precises 
pour la transposition de l'accent dans lcs inflexions va- 
riees du memo mot. Un exemple de cette derniere parti- 
cularite sufflra. Le mot ruka (main) a l'accent sur la der- 
niere syllabe, mais a l'accusatif : ruku, l'accent sc porte 
sur la premiere. II ne faudrait pas dire, cependant, que 
dans tous les mots dc ce type une semblable transposi- 
tion a lieu. Le mot beda (malbeur), par exemple, ainsi 
que beaucoup d'autres, conserve toujours l'accent sur la 
derniere syllabe. 

Ces difflcultes, et beaucoup d'autres semblables qui 
n'ont pas besoin d'etre enumerees ici, peuvent seule- 
ment etre surmontecs par une longuc familiarite avec le 
langage. Serieuses comme elles le sont, elles ne doivent 
point eflrayer quiconque est habitue a l'etude des idio- 



Exil volontaire. 



65 



mes etrangers. L'oreillc et la langue se familiarisent 
graduellement avcc lcs particularity d'inflexion ct 
d'accentuation, et la pratique remplit la fonction de regies 
abstraites. L'etranger, il est vrai, si aisement, si cou- 
ramment qu'il puisse s'exprimer, no pourra jamais 6tre 
pris pourunRusse. S'il parte pendant quclque temps, 
il est siir de se trahir. Mais il n'y a la rien qui doive 
etonner. La memo remarque peut s'appliquer au Russe 
s'exprimant en anglais. J'ai converse avec dcs douzaines 
de Russes qui le parlaient admirablement ; mais je n'en 
ai jamais rencontre un seul qui le parlat precisement 
commc les Anglais, execpte ceux qui ravaicnt appris 
dans leur enfance. 

On suppose communement que les Russes ont ete 
doues par la nature d'une aptitude linguistique speciale. 
Leur propre langagc, dit-on, est si difficile, qu'ils ne 
trouveut plus de difficulte a acquerir les autres. Cettc 
croyance tres-repandue demande, il me semblc, quelque 
explication. Que lcs Russes eduquis soicnt meillcurs 
linguistes que les classes correspondantes de l'Europe 
occidentale, il ne peut y avoir a cet egard aucun doute, 
carils parlent toujours le francais, ct tres-souvent l'an- 
glais ct l'allemand aussi. La question est, neanmoins, 
si ccci est lc resultat d'une particularitc psychologiquc 
oude toute autre cause. Or, sans m'aventurer a nicr 
1'existencc d'une particularity psychologiquc, je dois 
dire que les autres causes ont du moins excrce une 
puissante influence. Tout Russe qui veut etrc regarde 
comme « civilise » doit possedcr au moins une langue 
etrangere ; et, en raison de cela, les enfants dcs hautes 
classes apprennent toujours, des leur enfance, a parier 
francais. Dans beaucoup de maisons riches on trouve 
une nourrice allemande, un preceptcur francais, une 
gouvernante anglaise ; ct lcs enfants s'accoutument 
amsi des leurs plus jeunes annees a l'usage des trois 
langues. De plus, la langue russe est phonetiquement 

5 




66 



La Russie. 




tres-riche, ct contient prcsquc tous lcs sons que Ton 
trouve dans les langues dc l'Europo occidcntalc. Mais 
il y a quelques nuances delicatcs qui lui manquent, et 
ces nuances, il est rare que les Russcs les acquierent 
parfaitement. Comme exemple de ccci, jc citcrai lc son 
bref dc la voyelle dans lc mot but (prononccz bcutt) ct 
lc son long de la voyelle dans lc mot all (prononccz aull). 
Dans la prononciation de tcls mots, memo lcs Russcs 
qui parlent notre langue avec une correction parfaite 
introduisent prcsquc toujours le son plus ou moins mo- 
dine de la voyelle o, qui sonne desagreablemcnt a une 
orcille anglaise precieusc. 

Comme exemple dc difficulte grammaticale, je men- 
tionncrai ce fait : pou de Russcs arrivcnt a sc rendre 
bien compte de la distinction delicate entrc eta.it et a 

6t6. 

Peut-etre, en resume, scrait-il bon d'appliqucr ici la 
tbeoriedarwinienne, ct dc supposer que chez la noblesse 
russc, obligee pendant plusieurs generations dc s'appli- 
quer a acquerir la connaissance des langues etrangeres, 
une aptitude speciale, un talent polygloltc hereditaire 
s'est developpe. 

Dans mon exil volontairc, plusieurs circonstanccs vin- 
rent en aide a mes efforts pour arriver a acquerir une 
connaissance du langagc qui mc mit ameme de converser 
aisSment, francbement, avec lcs paysans. D'abord mon 
reverend precepteur etait un hommc agreable, bien- 
vcillant, causeur, qui prcnait grand plaisir a conter 
d'interminables histoircs, plaisir independant de la satis- 
faction qu'il pouvait eprouver a lcs voir comprises et 
appreciees. Meme quand il se promenait seul, il mur- 
murait toujours quelque chose a un ecouteur imaginairc. 
Un etranger le rencontrant en de telles occasions eut pu 
supposer qu'il conversait avec des esprits invisibles, 
bien que ses formes largcs, musculeuses, sa face rubi- 
conde, militasscnt fortement contre cettc supposition; 






Exll volojitaire. 



61 



mais aucunhomme, aucune femme, aucun enfant, habi- 
tant dans un rayon de trois lieues, ne scraient jamais 
tombes dans une telle crrcur. Ghacun dans le voisinagc 
savait que Batushha (Papa), commc on l'appclait fami- 
lierement, etait unhommetrop prosaique, trop pratique, 
pour apercevoir des choscs etherecs, que c'etait un incor- 
rigible bavard, ct que, s'il n'avait point d'auditcur sous 
la main, il s'cn creait un de sa propro imagination. Cette 
manie qu'il avait me rcndit grand service. Bien que 
pendant quelque temps jc comprisse tres-pcu de chose a 
ce qu'il disait, ct que jo me trompasse tres-souvent dans 
l'emploi dcs monosyllabes positifs et negatifs que je 
hasardais de temps a autre pour lui donner la replique 
ct l'encouragcr, il causait abondamment tout de memo. 
Comme tous les gens babillards, il se repetait cons- 
tamment; mais jc ne m'en plaignais point, car cette 
habitude, si blamable qu'ellc puisse ctre dans une 
societe ordinaire, m'etait d'un grand benefice; quand 
j'entendais une histoirc pour la deuxieme ou troisiemc 
fois, il m'etait bien plus aise de placer au bon moment 
1'expression requise. 

Une autre circonstance heureuse fut que dans Iva- 
nofka il n'y avait aucunes distractions, si bien que la 
journee tout entiere et une partie de la nuit pouvaicnt 
etre consacrees a Tetude. Mon principal amusement 
etait, a l'occasion, une promenade dans les champs avec 
Karl Karl'itch ; et meme cette innocente debauche ne 
pouvaitpastoujours avoir lieu, car shot que lapluie torn- 
bait il etait difficile d'aller au-dela de la veranda, la boue 
empechant toute course cxterieure. Ce qui ressemblait 
le plus a une partie de plaisir etait d'aller ramasser dcs 
champignons ; et, dans cette circonstance, mon incapacite 
a distingucr les bons des mauvais, ceux qui se mangent 
de ceux qui empoisonnent, rendait ma bonne volonte 
inutile. Nous vivions si loin de « la foule dont le bruit 
affollc » que le brouhaha qui s'cn eleve parvenait a 



MH 



■M 



68 



La Russie. 




peine a nos oreilles. Une semaine ou meme dix jours 
pouvaicnt s'ecouler sans qu'il nous arrivat aucune nou- 
velle du mondc exterieur. Le bureau de poste le plus 
proche se trouvait a la station du chemin de fer, et nous 
n'avions aucun systeme regulier de communication avec 
ce lieu eloigne. Lettres ct journaux y restaicnt jusqu'a 
ce qu'on les reclamat et nous etaicnt apportes d'une 
facon intermittent^, quand ii arrivait que l'un de nos 
voisins passat par la. L'histoire contemporaine nous 
etait ainsi administree a grosses doses. 

Je me rappelle bien, entr'autres, une dose vraiment 
enorme. Pendant plus longtemps que d'usage aucun 
facteur volontaire n'avait paru, et ce retard etait plus 
irritant que d'habitude , parce que Ton savait que la 
guerre avait eclate entre la France et l'Allcmagne. Enfin 
un gros paquet de journaux me fut apporte. Impatient 
d'apprendre si quelque grande bataille avait etc livree, 
je commencai par le dernier en date, et tombai tout de 
suite sur un article intitule : « Dernieres nouvelles, l'cm- 
pereur a Wilbelmsbcebe ! I! » La grosseur du caractere 
dans lequel ce titre etait imprime montrait clairement 
que l'article etait tres-important. Je commencai de lire 
avidemenl, mais je fus absolument mystifle. Quel empe- 

rcur ce pouvait-il etre? Probablemcnt le Czar ou l'em- 

pereur d'Autricbc, car il n'y avait point d'empereur 

d'Allemagne en ce temps-la Mais non ! G'etait 

evidemment l'empereur des Francais Mais comment 

Napoleon etait-il arrive a Wilbclmshoebe ? Les Fran- 
cais devaient avoir perce les lignes de defense du Rbin, 
passe au travers, et s'etre avances fort loin en Alle- 

magne Mais non ! Gomme je poursuivais ma lecture, 

cette tbeorie me parut egalement insoutenable. II se 
trouva enfin que l'empereur etait environne dAlle- 
mands ct... prisonnier ! Afin de penetrer ce mystere, il 
me fallut avoir recours aux precedents numeros du 
journal, ct j'appris, dans cette seance, les victoires alle- 



Exil volontaire. 



69 



mandos, 1'affaire de Sedan ct les autrcs grands evenc- 
ments de cette epoquc mouvcmentee. Coux qui ont tou- 
jours absorbe l'histoirc contcmporainc aux doses homceo- 
patbiques administrees par les editions successivcs des 
joumaux quotidicns, peuvent difflcilement se fairo idee 
de 1'impression produilc par la rasade que je venais 
d'en avaler. 

Grace a Futile loquacile do raon preceptcur ct la possi- 
bility de consacrer tout mon temps a mcs etudes lin- 
guistiques, je fis des progres tellemcnt rapidcs dans 
^acquisition du langage, que jepus au bout de quelques 
semaines comprendre une grandc partie de cc qu'on me 
disait, et m'cxprimer d'une facon vague ct detournee. 
Dans cette demierc operation, j'etais tres-aide par une 
faculte particuliere de divination que les Russcs posse- 
dent a un haut degre. Si un etranger parvient a cxprimer 
environ le quart d'une idee, lepaysan russepeut genera- 
lement supplecr aux trois quarts manquants grace a 
l'intuition qui lui est propre. 

A mesurc que mon pouvoir de comprehension s'ac- 
croissait, mcs longues conversations avec le pretrc 
devinrcnt de plus en plus intercssantcs. Au debut, ses 
remarques et ses histoires avaient seulcmcnt pour moi 
uninteretphilologique, mais graduellement je m'apcrcus 
que son bavardage contenait une grande quantite'do 
Bolides et interessants renseignements concernant lui- 
meme et la classe a laqucile il appartcnait : sortc d'in- 
formation qu'on ne trouve pas babituellemcnt dans les 
livrcs d'exercices grammaticaux. Je me propose d'en 
communiquer ci-aprcs quelqucs-uns au lectcur. 







CHAPITRE IV 



LE PRETRE DE VILLAGE 



Noms des pretres. — Manages clericaux. — Le clerge blanc et le 
clerge noir. — Pourquoi le peuple ne respecte pas les pretres de 
paroisse. — Histoire du clerge blanc. — Le pretre de paroisse russe 
et le pasteur protestant. — En quel sens le peuple russe est reli- 
gieux. — Icons. — Le clerge et l'education populaire. — Reforme 
ecclfeiastique. 



Dans les presentations formelles, il est d'usage de pro- 
noncer d'une voix plus ou moins inintelligiblc les noms 
des deux personnes presentees. Les circonstances me 
forcent, dans le cas present, de m'ecarter de la coutume 
recue. La verite est que je ne connais pas les noms des 
deux personnes que je desire presenter l'une a l'autrc ! 
Le lecteur, qui connait le sien propre, me pardonnera 
volontiers une moitie de mon ignorance; mais il peut 
naturellcment supposer que jc dois savoir cclui d'un 
homme dont je dis avoir fait la connaissance et avec qui 
j'ai eu de longues conversations pendant une duree de 
plusieurs mois. La chose peut semblcr etrange, mais 
elle ne l'est point, Pendant tout le temps de mon sejour 
a Ivanofka, je ne l'ai jamais entendu appeler, je n'ai 
jamais entendu parler de lui , que sous le nom de 
Batushka. Or, Batushka n'est pas du tout un nom; c'est 
simplcment le diminutif d'un vieux mot, maintenant 
tombe en desuetude, signiliant c Pere », et qui s'applique 



Le Pretre de village. 



11 



habituellement a tous les pretres de village. Le ushka 
est une terminaison diminutive tres-commune, et la ra- 
tine Bat est evidemment la memo qui so trouve dans 
le mot latin Pater. 

Bicn que le hasard no m'ait pas appris le nom de 
famillc de Batushha, jc puis signaler deux faits curieux 
s'y rapportant : il ne le possedait pas depuis son enfancc, 
et ce n'etait point cclui de son pere. 

Le lecteur dont la puissance intuitive a ete prematu- 
remcnt aiguisec par une longue familiarite avcc les 
romans a sensation, sautcra probablcmcnt a cette con- 
clusion que Batushha etait un individu myslerieux, 
tres-different de ce qu'il semblait etre : le tils illegi- 
time de quelque grand personnagc, ou un hommc 
de haute naissance qui avait commis quelque grand 
peche et chcrchait maintcnant l'oubli et l'expiation 
dans les bumbles devoirs d'un pretre de paroisse. 
Qu'on me laissc dissipcr immediatement toute illusion 
a cet egard. Batushha etait reellemcnt aussi bicn 
que legalement le fils legitime d'un pretre de pa- 
roisse ordinaire qui vivait encore a environ six lieues 
de la, et pendant maintcs generations, tous scs ancotrcs 
paternels et matcrnels, males et femclles, avaient appar- 
tenu a la caste des pretres. C'etait done un levitc de l'eau 
la plus pure et completcment levitiquo de caracterc, 
d'essence et de temperament. Lien qu'il conniit par 
experience quelque chose concernant les faiblcsses do 
la chair, il n'avait jamais commis aucun peche de 
l'espece heroiquc et n'avait aucuno raison do cacher 
son origine. Les faits curieux rapportes ci-dessus etaient 
simpicment le resultat d'uno coutumc particulierc 
existant parmi le clerge russe. D'apres cette coutume, 
quand un jeunc garcon entrc au seminairc, il recoit 
do Tevequc un nouveau nom de famillc; ce nom 
peut etre Bogoslafski, d'un mot signifiant « theologic », 
Bogolubof « l'amour de Dieu », ou quelque autre 






S5 



12 



La Russie. 



semblablc; il pout encore deliver du nom du village 
natal du jeune levite ou de quelque autre mot que 
l'evequc juge a propos de choisir. Je sais un cas ou 
un eveque choisit deux mots francais. II avait l'inten- 
tion d'appeler le jeune seminariste Velikoselski d'apres 
son lieu de naissance, Velikoe Selo, qui signifie « gros 
village » ; mais apprcnant qu'il y avait deja dans le semi- 
naire un Velikoselski, et etant d'humeur facetieuse t 
il appela le nouveau venu Grandvillageski, mot quipeut- 
gtre intriguera cruellement quelquc philologue de 
l'avenir. 

Mon reverend precepteur etait un homme musculeux, 
de haute taille, age d'environ 40 ans, portant toute sa 
barbe chatain fonce , et de longs cheveux maigres 
retombant sur ses epaulcs. Les parties visibles de son 
vetement consistaient en trois articles : Une robe d'un 
brun sombre, d'etoffe commune, boutonnee jusqu'au cou 
et descendant jusqu'a terre, un chapeau a larges bords, 
une paire de lourdes bottes ; quant aux parties intimes, 
je m'abstins de pousser de ce cote mes investiga- 
tions. 

La vie de ce pretre avait ete tres-denuecd'evenements ; 
de bonne heurc, il avait ete envoye au seminaire dans 
la ville principale de la province et y avait acquis la 
reputation d'etre un eievc a classer dans la bonne 
moyenne. Le seminaire de ce temps-la, me disait-il, par- 
lantde cette epoque de sa vie, n'etait pas ce qu'il est main- 
tenant. Aujourd'bui, les professeurs parlent beaucoup 
humanitarisme, et les eleves croiraient qu'un crime a 
ete commis contre la dignite buTnaine si l'un d'eux etait 
fouette; mais ils ne considerent pas que la dignite 
humaine soit du tout offensee par leur ivrognerie et par 
la frequentation d'endroits que... que je n'ai jamais fre- 
quentes. J'ai ete fouette assez souvent, je ne pense pas 
en etre devenu pire ; et bien que je n'aie jamais entendu 
professor cette science pedagogique dont ils parlent tant 



Le Pretre de village. 



73 



maintcnant, jo lirais encore une page de latin avee le 
plus fort d'entre eux.... 

— Mes etudes fmies,reprit Batushka continuant le sim- 
ple recit de sa vie, l'eveque me trouva une femme dont 
le pere etait un vieillard auqucl je suceedai. De cette 
facon je devins le pretre d'lvanofka, ct j'y suis toujours 
reste depuis. G'est une existence pcniblc, car la paroisse 
est grande et mon coin de tcrro n'est pas tres-fertile ; 
mais, Dieu en soit louel je suis Men portant ct vigou- 
reux, et les choscs se passent assez bien. 

— Vous dites que l'eveque vous a trouve une' femme, 
— remarquai-jo , — cela semble indiquer qu'il vous 
aimait beaucoup... 

— Point du tout. L'eveque fait la memo chose pour 
tous les seminaristes qui desircnt etre ordonnes : e'est 
une part importante de ses devoirs pastoraux. 

— Envcrite !— m'ecriai-je etonne,— e'est certainement 
pousser le systeme du gouvcrnement patcrnel un peu 
trop loin. Pourquoi Sa Reverence se mele-t-elle de choses 
qui ne la regardent pas? 

— Mais ccs matieres le regardent. II est le protecteur 
naturel des veuves et des orphelins, specialcment parmi 
le clerge do son diocese. Quand un pretre de paroisse 
meurt, que deviendraient sa femme ct ses filles? 

Ne saisissant pas nettement la signification cxacte 
de cette derniere remarque, je m'aventurai a suggerer 
que les pretres devaicnt economise!- en vue des evene- 
ments futurs. 

— C'est aise a dire, — repondit Batushka. — « Une 
histoire est bientot contee, dit le vicux proverbe, mais 
une chose n'est pas bientot faite ». Comment pourrions- 
nous economiscr? Loin de pouvoir mcttre de c6te 
quelquc chose, nous avons la plus grande difficulte ^ 
joindre les deux bouts. 

— Mais la veuve et ses filles pourraicnt travailler et 
gagner leur vie. 



74 



La Russie. 






— Travailler, a quoi? jc vous prie, — dcmanda Ba- 
tushka, — et il attendit unc rcponsc. Voyant que jo 
n'en avais aucuno a lui offrir, il continua : — Meme la 
maison et le terrain ne lour apparticnnent pas, ils appar- 
tienncnt au nouveau pretre. 

— Si cette situation so prescntait dans un roman, — 
dis-je, — je pourrais presager ce qui arrivcrait : l'au- 
teur rendrait lc nouveau pretre amourcux de l'une des 
fillcs , la lui fcrait epouser , et alors la famille tout 
entierc, y compris la belle-mere, vivrait en joic par la 
suite. 

— C'est cxactcmcnt ainsi que l'cvequo arrange les 
choses ; cc que le romancier fait avec les marionnettes 
sans vie issues de son imagination, l'eveque le fait avec 
des etres reels de chair et d'os. En sa qualite de creature 
douee de raison, neanmoius, il ne peut laisser les choses 
au hasard. II doit done les regler avant que le jeune 
homme prenne les ordrcs; car, d'apres les regies de 
l'Eglise, le mariage ne peut avoir lieu apres la cere- 
monie de l'ordination. Quand 1'affairc est arrangee 
avant que la charge devienne vacante, le vieux pretre 
peut mourir avec la consolante certitude quo sa famille 
est pourvue pour l'avenir. 

— Eh I Batushka, vous prescntcz la question d'une 
facon tres-plausibic, mais il me semble qu'il y a deux 
defauts dans votre analogic. Lc romancier peut faire quo 
deux jeunes gens tombent amourcux Tun de l'autre et 
qu'ils vivent heureux par la suite avec la belle-mere ; 
mais cela — en depit du respect du a Sa Reverence, — 
est au-dessus du pouvoir d'un eveque. 

— Je ne sais pas, — dit Batushka evitant le sujet de 
robjection, — si les mariages d'amour sont toujours 
les plus heureux; et quant a la belle-mere, il y en a (ou 
du moins il y en avait, jusqu'a l'emancipation des serfs) 
toujours unc et plusieurs belles-fllles dans a peu pres 
chaque menage de paysans. 



Le Prelre de village. 



75 



— Et l'harmonic regne-t-clle generalcment dans ccs 
menages? 

— Cela depend du chcfde lamaison. Si c'cst un hommo 
de la « bonne sorte », il peut tenir en ordrc les feramcs. 
Cette remarque fut faitc d'un ton energique, avec l'in- 
tcntion evidente de me prouver que mon interlocutcur 
etait lui-memc un homme de la « bonne sorte ». Mais jo 
n'y attacbai pas beaucoup d'importancc, car j'ai souvent 
remarque que les maris poxtle-mouillee parlcnt ordi- 
nairement de cette facon quand leurs cpouses ne peu- 
vent les entendre; jene mc trouvai nullcment convaincu 
que le systeme de pourvoir aux besoins des veuves et 
orpbclins du clerge au moyen de mariages de conve- 
nance etait bon, mais jo resolus de suspendre mon jugc- 
ment jusqu'a ce que j'eusso oblcnu d'autres renscigne- 
ments. 

Un lemoignage additionnel me vint precisement une 
scmaine ou deux plus tard. Un matin, en entrant dans 
la maison du pretre, jc trouvai avec lui un confrere, 
le pretre d'un village situe a quatrc licucs de la. Avant 
d'avoir epuise les rcmarques habitucllcs sur l'etat du 
temps et des recoltes, un paysan arriva en charrctte, 
porteur d'un message annoncant qu'un vieillard so mou- 
rait dans un village voisin et soubaitait rccevoir les 
dernieres consolations de la religion. 

Batushka fut done oblige de nous qiiittcr, et son ami et 
moi convinmes d'aller flaner dans la direction du village 
oii Batushka se rendait, de facon a le rencontrcr a son 
retour. La moisson etait deja finie, si bien que notro 
route, a la sortie du village, passait a travcrs des champs 
herisses de chaume. Plus loin nous entrames dans la 
foret de pins, et, au moment on nous l'attoignlmes, je 
reussis a amener la conversation sur lc sujet des ma- 
nages clericaux. 

— J'ai deja songe a cette question, — dis-je, — et 
j'aimerais savoir votre opinion sur cc systeme. 




m 




16 



La Russie. 



Ma nouvclle connaissance etait un honime do haute 
taille, maigre, aux chevcux noirs, d'un temperament 
bilieux et d'un aspect vinaigre : evidemment l'un de ces 
mortcls infortunes que la nature a doues d'une disposition 
a voir le mauvais cote dc toute chose, et a signaler de- 
preference a leurs compagnons les ennuis de la vie 
humainc. Je ne fus done nullement surpris quand il 
repondit d'un ton grave et decide: —Mauvais! tres-mau- 
vais... absolumcnt mauvais! 

L'energie avee laquelle ces paroles etaient prononcees 
no laissait aucun doute sur l'opinion intime de I'ora- 
teur ; mais j'etais desireux dc savoir sur quoi cette 
opinion etait fondec, d'autant plus qu'il me semblait 
decouvrir dans le ton une note de griefs personnels. Je 
construisis ma phrase en consequence. 

— Je me doutais de cela ; mais dans les discussions 
que j'ai eues avec Batushka, je me trouvais toujours 
place dans unc condition desavantagcuse, ne pouvant 
citer aucun fait precis a l'appui de mon opinion. 

— Vous pouvcz vous applaudir de n'en point trouver 
dans votre proprc experience ; une belle-mere vivant dans, 
la maison n'apporte pas l'harmonie dans le menage. Je 
ne sais pas ce qu'il en est dans votre pays, mais e'est 
ainsi chez nous. 

Je me hatai de lui assurer que ceci n'etait point une 
particularite specialc a la Russie. 

— Je ne connais cela que trop Men, continua-t-il. Ma 
belle-mere a habite avec moi pendant quelques annees,. 
et j'ai ete oblige a latin d'insister pour qu'elle allat vivre 
chez un autre de ses gendres. 

— Une conduite un peu egoi'ste envers votre beau- 
frere,— me dis-je en aparte, et j'ajoutai d'une voix plus 
haute : — J'espere que vous avez ainsi resolu la difficulte 
d'une facon satisfaisante. 

— Point du tout. Les choses sont pires maintenant 
qu'elles n'etaient. Je suis convenu de lui payer trois 



Le Pretre de village. 



77 



roubles par mois, ot j'ai regulieremcnt tenu ma pro- 
messe; mais derniercment elle apense que cen'etaitpas 
assez, ct elle s'est plainte al'evgque. La semaiue derniere, 
je suis allele Irouver pour me justificr; mais comme je 
n'avais pas assez d'argent pour en distribucr a tous les 
fonctionnaires du Gonsistoire, jc n'ai pu obtcnir justice. 
Ma belle-mere a porte contre moi toutcs sortes d'accu- 
sations absurdes, et, en consequence, j'ai ete mis en 
interdiction pour six semainesl 

— Et quel est l'effet d'une interdiction ? 

— L'effet est que je ne puis plus accomplir les rites 
ordinaircs de notre religion ; e'est recllement tres-injuste, 
— ajouta-t-il d'un ton indigne, — ct tres-ennuyeux, 
Songcz a toutes les tribulations, a tous les inconvenicnts 
que cela entraine. 

Comme j'etais en train de songer aux tribulations et 
inconvenicnts auxquels les paroissiens pcuvent se trou- 
ver exposes par la conduite inconsiderec d'une vieille 
belle-mere, je ne pus que sympathiser avccl'indignation 
de ma nouvellc connaissance. Ma sympathie so refroidit 
ccpendant quelquc peu quand je m'apercus que j'etais 
sur une fausse piste et que lc pretre considerait la matiere 
d'un point dc vuc entierement different. 

— Voyez-vous, — dit-il, — e'est la plus mauvaisc epo- 
que de l'annee pour etre interdit. Lcspaysans ont fait la 
moisson, ils peuvent donner quelque chose a meme 
leurs recoltes; il y a des rejouissances et des mariages, 
en dehors des baptemes et des deces qui vont toujours 
leur train. Je vais certainement perdrc par ccttc inter- 
diction plus de cent roubles. 

J'avoue que je fus un peu choque d'entendre le pretre 
parler ainsi de ses fonctions sacrecs comme d'une den- 
ree qui se vend au marche, et de l'intcrdiction comme 
xm undertaker (entrepreneur depompesfunebrcs)desircux 
de « pousser » son negoce, pourrait parlor d'ameliora- 
tions sanitaires. Ma surprise fut causec, non point par lc 




78 



La Russie. 



fait qu'il regardait la chose d'un point de vue pecuniaire 
(car j'etais asscz experiments pour savoir que la nature 
liumainc clericale n'est point absolumcnt insensible a 
ces considerations) , mais par ccttc circonstance qu'il 
pouvait ainsi cxprimcr sans deguisement ses opinions 
a un Stranger, sans soupconner lc moins dumondc qu'il 
y eiit quoi que ce soit dc messeant dans sa facon d'agir. 
L'ineidcnt me parut tres-caracteristique, mais je m'abs- 
tins de tout commentaire a haute voix, dc pcur de 
contraricr a l'improvistc sa tendance communicative. 
Dans le but de l'y encourager, je protestai etre tres- 
interesse (commc je l'etais reellcment) par ce qu'il 
m'avait dit, et lui demandai comment, dans son opinion, 
il serait possible de rcmedicr a l'etat de cboses si peu 
satisfaisant d'a present. 

— II n'ya qu'un rcmedc, — dit-il avecune spontaneite 
qui montrait que lc theme lui etait familicr et qu'il l'avait 
traite deja, — e'est la libcrte et la publicite. Nous autres, 
hommes adultcs, sommes traites commc des enfants et 
surveilles commc des conspiratcurs. Si nous voulons 
precher un sermon, il nous faut le montrer d'abord au 
Blagotchinny, et 

— Je vous demande pardon, qu'est-cc que le Blagot- 
chinny? 

— Le Blagotchinny est un pretre de paroisse qui est 
en relation directc avec le Consistoirc de la province, et 
qui est suppose excrcer une influence stricte sur tous le& 
autres pretres de paroisse de son district. II agit comme 
l'espion du Consistoire, qui est rempli dc fonctionnaircs 
voraces et effrontes, sourds a quiconque ne vient pas la 
pourvu d'une poignec de roubles. L'evuquc peut etre un 
homme bon, bicn intcntionne, mais il voit et agit tou- 
jours par ces vils subordonnes. D'autrc part, les evequcs 
ct les prieurs de monastercs, qui monopolisent les plus- 
hautes places dansl'administrationecclesiastique,appar- 
tienncnt tous au « clcrge noir », e'est-a-dire qu'ils sont 



Le Pretre de village. 



19 



tous moines; ils sont incapablcs, par consequent, de so 
rendrc compte de nos besoins. Comment pourraient-ils 
cux auxqucls le celibat est impose par les regies de 
l'Eglise, comprondre la situation d'un pretre de paroissc 
qui a uno famille a elever, et doit hitter contre des 
ennuis domestiqucs de toulc cspecc? Gc qu'ils font est 
do prendre toutcs les places confortables pour cux-memes 
ct de nous laisscr tout le dur travail. Les monasters 
sont pourtant asscz riches, ct vous voycz commc nous 
sommes pauvres. Peut-etre avez-vous entendu dire quo 
les pretres de paroissc cxtorquentdcl'argcnt aux paysans 
en refusant de celebrer les rites du baptSme ou de la 
sepulture a moins qu'une somme considerable leur soil 
payee? Ge n'est que trop vrai,mais qui est a blamcr? II 
faut que le pretre vive et Sieve sa famille, ct vous no 
saunez vous figurer les humiliations auxquclles il lui 
faut se soumettre pour gagncr unc maigrc pitance Je 
sais cela par experience. Quand je fais la tournee perio- 
dique pour colligcr la dime, je puis voir les paysans 
regarder partir avec envie etjrcgrct cliaque poignee de 
seigle, chaque ceuf qu'ils me donncnt. Je puis entendre 
leurs ncancments quand je in'cloigne, ct je sais qu'ils out 
maints dictons commc eclui-ci : ., Le pretre prend des 
vivants ct des morts ». Beaucoup vcrrouillent leurs 
portcs quand ils me voient venir, afin que je les croie 
hors de cbcz cux, et no prenncnt pas memo la pre- 
caution de garder le silence jusqu'a cc que je sois arrive 
hors de la portee de leurs voix. 

- Vous m'etonncz, - lui dis-jc, repondant a la dcr- 
mere partie de cctte longue tirade, - j'ai toujours 
entendu dire que les Russes etaicnt un pcuplc trcs-rcli- 
gieux, au moins les basses classes. 

- lis le sont en effet, mais les paysans sont pauvres et 
lourdement taxes. lis attacbent uno grande importance 
aux sacrements, et observent rigoureusement les jeiincs 
qui comprennent presque la moitie de l'annee mais ils 



80 



La Russie. 



montrent tres-peu de respect pour leurs pretres, qui sont 
a peu pres aussi pauvres qu'eux-memes. 

— Mais je no vois pas clairement cc que vous proposez 
pour remedier a cet etat de choses. 

— La liberte et la publicity comme jevousl'aidejadit. 
(Le digue homme semblait avoir appris cette formule par 
cceur.) D'abord et avant tout, nos besoins doivent etre 
connus de tous. Dans quelques provinces il y a eu des 
tentatives d'arriver a cela au moyen d'Assemblees du 
clerge, mais ces efforts ont toujours ete obstinement con- 
traries par les Gonsistoires, dont les membres redoutent 
la publicite par dessus toute cbose. Mais pour obtenir la 
publicity nous devons jouir de plus de liberte. 

Ici prit place un long discours sur la liberte et la pu- 
blicite, qui mo sembla tres-confus. Autant que je pus le 
comprendre, ce me parut etre, comme raisonnement, un 
cercle vicieux. La liberte etait necessaire afm d'obtenir 
la publicite, la publicite etait necessaire afm d'obtenir 
la liberte; et comme resultat pratique, le clerge toucne- 
rait un plus gros salaire et serait rcspecte davantage par 
le peuple . Nous etions seulement arrives a ce point de 
l'examen de la cause, quand notre entretien fut inter- 
rompu par le grondement d'une cbarrette de paysan. 
Au bout de quelques secondes notre ami parut, et la 
conversation prit un tour different. 

Depuis cette epoque j'ai frequemment parle de ce 
sujet aux autorites competentcs, et presque toutes ont 
admis que la condition presente du clerge est tres-peu 
satisfaisante, que le pretre de village jouit rarement 
de l'estime et du respect de ses paroissiens. Dans un 
rapport semi - officiel sur lequel je suis tombe par 
hasard en cbcrchant des materiaux d'une toute autre 
nature, les faits sont etablis dans le langage clair qui 
suit : « Le peuple — je cberche a traduire aussi litte- 
ralement que possible, — ne rcspecte point le clerge, 
mais le persecute de ses moqueries et de ses reproches, et 



Le Pretre de village. 



81 



sent que c'ost pour luiun fardeau. Dans la plupart des 
recits comiques populaires, le pretre, sa femmc, ou son 
valet de ferme, sont toumes en ridicule, et dans tous les 
proverbes ou dictons rustiques ou le clerge est men- 
tionne, c'est toujours avec derision. Le peuplo evite le 
clerge, n'a recours a lui qu'en cas de necessite, non 
point par impulsion intime de la conscience... Et pour- 
quoi le pcuplc ne respectc-t-il pas le clerge ? Parce qu'il 
forme une classe a part ; parce qu'ayant rccu uno edu- 
cation fausse et mauvaise, il n'introduit pas dans la 
viedupeuple les enseignements du Saint-Esprit, mais se 
conlcnte de la pure forme morte du ceremonial exte- 
rieur, meprisaut en meme temps cctte forme jusqu'a en 
blasphemer; parce que le clerge lui-meme offre conti- 
nucllement des exemplesde manque de respect pour la 
religion, et transforme le service de Dicu en un com- 
merce profitable. Le pcuplc peut-il respecter le clerge 
quand il entend raconter qu'un pretre a derobe de Tar- 
gent sous l'oreiller d'unbomme mourant au moment de 
la confession, qu'un autre a ete publiquemcnt cntraine 
bors d'une maison de debaucbe, qu'un troisieme a 
baptise un cbien, qu'un quatrieme, pendant qu'il officiait 
aux fetes de Piques, a ete pris aux cbeveux par le diacre 
et arracbe de l'autel? Est-il possible que le pcuplc 
respecte des pretres qui passent leur temps au cabaret, 
qui ecrivent des petitions frauduleuses, se chamaillent 
avec la croix dans les mains, et s'accablent recipro- 
quement d'injures a l'autel? On pourrait remplir maintes 
pages avec des exemples de cette sortc, - designaut 
dans cbaque cas l'epoque et le lieu, - sans depasser les 
limites de la province de Nijni-Novgorod. 

« Est-il possible que lepeuple respecte le clerge quand 
il voit partout cbez lui simonie, insouciance en accom- 
phssant les rites religieux, et desordre en administrant 
les sacrements? Est-il possible que le peuple respecte le 
clerge quand la verite et la justice en out disparu, quand 



■■■ 



82 



La Russie. 






lcs consistoires, guides dans lours decisions non point 
par des regies, mais par la camaraderie ct lcs pots de 
vin, detruisent en lui lcs dernicrs vestiges d'bonnetcte ? 
Si nous ajoutons a tout cela les faux certificats que le 
clerge donnc a ceux qui ne vculent pas participcr au 
sacrcment de l'eucbaristie, les sommes illegalcment exi- 
gecs des Vieux-Ritualistes, la conversion de l'autcl en 
une source de rcvenu, lcs egliscs donnecs aux fillcs des 
pretres comme unc dot, ct de scmblablcs excmplcs, 
la question : Le peuple peut-il respecter le clergd? ne 
demande point de reponse. » 

Comme ces paroles ont ete ecrites par un Russe 
orthodoxe (1) celebre pour sa connaissance intime fort 
etenduc de la vie provinciale russe, ct ont ete adrcssees 
par lui dans une piece ayant, nous l'avons dit, le carac- 
tere semi-offlcicl, a un membre de la famille imperiale, 
nous pouvons en toutc securite tenir pour acquis 
qu'ellcs contienncnt une quantite considerable de vrai. 
Lc lecteur ne doit pas, ncanmoins, s'imaginer que tous 
les pretres russes appartiennent a l'espece mentionnee 
plus baut. Bcaucoup dc ces pretres sont des bommes 
bonnetes, respectables, bien intcntionnes, qui rcmplis- 
sent consciencicusement leurs bumbles devoirs, ct font 
dc grands efforts pour procurer unc bonne education a 
leurs enfants. S'ils possedent moins destruction, de 
culture et de raffinement que le clerge catboliquo 
romain, ils font preuve en memo temps dc bcaucoup 
moins de fanatisme, de moins dc morgue spirituelle, 
dc moins d'intolerance envcrs les adbercnts des autres 

croyances. 

Les bonnes et mauvaiscs qualites des pretres russes 
de l'epoquc actuclle pcuvent toutcs deux s'expliqucr 



1. M. Melnikoff, dans un rapport « secret » au grand due Constan- 
ts . 



Le Pretre de village. 



83 



aisement par son histoiro passee, ct par certaincs par- 
ticularites du caractere national. 

Le « clerge Mane »» en Russie, - e'est-a-dire les pretres 
dc paroisse, qu'on nomme ainsi pour les distinguer des 
moines, qui sont appeles le « clcrge noir », — a line 
curieuse histoire. Dans les temps primitifs i'l etait tire 
do toutes les classes de la population, ct elu librement 
par les paroissicns. Quand un homme etait choisi par le 
vote populaire, on le prescntait a l'evequc, et si celui-ci 
le jugcait etre une personne convenablc et propre a 
remplu- l'offlce, il etait tout de suite ordonne. Mais Men- 
tot cctle coutume tomba en desuetude, Les eveques 
trouvant que beaucoup des candidats presented etaient 
des paysans illcttres, s'attribuercnt graducllemcnt le 
droit de nommcr les pretres avee ou sans le conscnte- 
ment de leurs paroissicns ; et leur choix tomba genera- 
lement sur les ills du clerge commc etant les hommes 
les plus aptes a reccvoir les ordres. La creation des 
ecolcs episcopalcs, nominees ensuite seminaires dans 
lesquclles les tils du clerge furcnt instruits, conduisit 
logiqucment, par la suite, a l'exclusion totale des autrcs 
classes. En memo temps, la politique du gouvernement 
civil mena au meme resultat. Pierre le Grand etaMit le 
pnncipe que chaque sujot devrait d'une facon qucl- 
conque servir l'Etat : les noMes comme offlciers dans 
larmee ou la marine, ou comme fonctionnaires clans 
le service civil ; le clcrge comme ministre dc la reli- 
gion ; et les gens du peuple commc soldats, marins ou 
contnLuaMes. Dc ces trois classes, le clerge avait de 
neaucoup le plus leger fardcau a supporter, et nombre 
de nobles et de paysans seraicnt done volonliers cntres 
dans ses rangs. Mais le gouvernement ne pouvait tole- 
rer cette espece de desertion, et, en consequence la 
pretnse fut entouree d'une barriere legale, empecbanl 
que tout outsider s'y introduisit. C'est ainsi que par 
les efforts combines des administrations ecclesiastique 



^ 



La Russie. 



et civile, le clerge devint une classe ou caste isolec, 
legalement et reellcment incapable dc se meler aux 
autres classes de la population. 

Ce simple fait que le clerge devint une caste exclusive, 
ayant un caractere particulier, des habitudes et des idecs 
specialcs, eut eu par lui-meme une influence prejudi- 
ciable sur les pretres ; mais ce ne fut pas tout. La caste 
s'accrut en nombre par une reproduction naturelle four- 
nissant bien plus de sujets qu'il n'y avait de places a 
remplir, de facon que la production en pretres et en 
diacres depassa bient6t de beaucoup les besoins ; et 
l'ecart entre l'offre et la demande devint cbaque annee 

plus grand. 

Ainsi se forma un proletariat clerical toujours crois- 
sant qui, comme e'est toujours le cas avec un proleta- 
riat quel qu'il puisse etre, gravita vers les villcs. En 
vain le gouvemement rendit des ukases defendant aux 
pretres de quitter le lieu de leur domicile, et traita 
comme vagabonds et fuyards ceux qui mepriserent la 
prohibition ; en vain plusieurs souverains, l'un apres 
l'autre, s'eflbrcerent de diminuer le nombre de ces sur- 
numeraires en les incorporant de force et par bandes 
dans l'armee. A Moscou, Saint-Petersbourg, et toutes les 
grandes villes, le cri existe encore : « Us arrivent ! » 
Chaque matin, dans le kremlin de Moscou, ils s'assem- 
blaient en grandes troupes dans le but de se louer pour 
officier dans les chapelles privees des nobles riches, et 
les debats d'un repugnant marchandage avaient lieu 
entre eux et les laquais envoyes pour les louer : debats 
conduits dans le meme esprit et presque sous la meme 
forme que ceux qui se produisent au bazar voisin entre 
detaillants qui surfont leurs denrees et menageres eco- 
nomes. « Ecoutez-moi, - disait un pretrc comme ultima- 
tum a un laquais qui essayait de rabattre quelquc chose 
sur son prix, — si vous ne me donnez pas soixante- 
quinze kopecks sans plus de bruit, je vais mordre une 



Le Pretre de village 



85 






bouchec dc ce pain, ct ce sera flni! » Et cela cut ete, 
en effet, la fin des debats, car, d'apres les regies de 
1'Eglise, un pretre ne pcut offlcier apres avoir rompu son 
jcunc. Cct ultimatum, neanmoins, pouvait sculcment 
etre employe avec succes pres des valets campagnards 
recemment arrives en villc. Un laquais ruse, cxperi- 
mente dans celte sorte dc diplomatic, erU sculcment ri 
de la menace ct repondu froidement : « Mordez-y, 
Batusbka; je puis trouvcr quantite de gens dc votre 
sortc ! » J'ai entendu decriro d'amusantcs scenes de cette 
especc par des vicillards qui afflrmaient en avoir ete les 
temoins. 

La condition despretrcs qui restaient dans les villages 
n'etait pas bcaucoup meilleure. Ccux asscz hcurcux pour 
trouvcr des places sc trouvaient ne plus craindrc un 
denument absolu ; mais leur position n'etait nullement 
enviable. lis ctaient peu considered et respecles par les 
paysans, encore moins par les nobles. Quand l'eglise 
n'etait point situec sur les tcrres dc l'Etat, mais sur un 
domainc particulicr, ils se trouvaient en realite sous la 
puissance du seigneur local, — a peu pres aussi comple- 
tement que scs serfs, — ct quelquefois ce pouvoir etait 
excrce dc la plus bumiliantc et bontcusc facon. 

J'ai entendu parlor, par exemple, d'un pretre qui i'ut 
plonge dc force (ducked) dans l'etang par unc froide 
journce d'biver, pour l'amuscment du proprietairc ct dc 
ses botes, — csprits d'elite d'un temperament jovial ct 
brutal, — et d'un autre qui, ayant neglige d'oter son 
cbapcau comme il passait devant la maison du seigneur, 
fut mis dans un tonneau et roule, commc Regulus, du 
naut de la colline jusqu'a la riviere qui coulait au pied ! 
En citant ces incidents, je n'ai point du tout l'inten- 
tion d'en conclurc qu'ils represcntent la moyenne des 
relations qui existaient d'babitude entrc seigneurs et 
prelrcs de village, car je sais parfaitement qu'une 
cruautc folatre n'etait point le vice ordinaire des Russes 



86 



La Russie. 






proprietaries do serfs. Mon but, en les mcntionnant, 
est de montrer comment un seigneur brutal, — et il 
faut admettre"qu'il s'en trouvait quelques-uns parmi 
cette classe, — pouvait traiter un pretre sans bcaucoup 
risqucr qu'on lui demandat compte de sa conduite. 
Bicn eatendu, une telle facon d'agir etait coupable aux 
yeux de la loi; mais la loi criminclle de ce temps-la 
avait la vuc trcs-courte, et etait tres-disposee a former 
completement les yeux quand le coupable etait un sei- 
gneur influent, ct la victime un simple pretre de village. 
Si ccs incidents etaient arrives aux orcillcs du Czar 
Nicolas, il cut probablement ordonne que le coupable 
fut sommairement et severement puni; mais, comme 
dit le proverbe russe : « Le ciel est baut, et le Czar est 
loin ». Un pretre de village traite de cette facon barbare 
n'avait que peu d'cspoir d'obtenir justice, ct si c'etait un 
hommc prudent, il ne faisait aucunc demarche ou ten- 
tative en ce sens; car quelque ennui qu'il put causer 
au seigneur en portant plainte aux autorites ecclesiasti- 
qucs, il etait sur que cela lui serait rembourse avee 
interet de facon ou d'autre. 

Les fils du clerge qui ne reussissaient pas a trou- 
ver un cmploi sacerdotal regulicr etaient places dans 
une position pire encore. Bcaucoup servaient comme 
scribes ou commis subalternes dans les bureaux publics, 
ou ils augmentaient ordinairement lour salaire mes- 
quin en extorquant et grapillant effrontement. Ceux qui 
ne reussissaient meme pas a obtenirun modeste emploi 
de cette sorte devaient cbercber a se preserver de 
Tinanition par des moyens encore moins legitimes, qui 
les menaicnt assez frequemment en prison ou en 
Siberie. 

En jugcantles pretres russcs du temps present, il nous 
faut avoir presente a l'esprit cette severe ecole par 
laquelle la classe a passe, et nous devons aussi prendre 
en consideration l'esprit qui a predomine pendant des 



Le Pretre de village. 



87 



sieclos dans l'Eglise grccquc: je voux parlor do cctto forte 

tendance, cxistant a la fois chez le clerge ct chez les 

iai'qucs, a attribucr une importance demesurec a l'ele- 

ment ceremonial religieux. L'humanite primitive est 

partout ct toujours disposee a rcgarder la religion 

fflmme sc composant simplemcnt d'unc masse de rites 

mysterieux qui ont un pouvoir secret et magiquc pour 

detourner, ecarter le mal dans cc mondc-ci et assurer 

la felicite dans l'autre. Ceci expliquc que des incidents 

parcils aux suivants soicnt encore possibles. Uu ecumcur 

de grandes routes assassine ct devalisc un voyageur; 

mais il sc rctient de manger un morceau de viande 

cuite qu'il trouvc dans la charrette, parce que la chose 

se passe un jour de jcunc ! Un paysan se prepare a allcr 

commcttre un vol chez un jcune attache de l'amhassade 

autrichienne a Saint-Petersbourg, ct dans Faction il 

tucra le jeunc hommc; mais, avant de penetrcr dans la 

maison, le malfaiteur entre dans une eglisc ct rceom- 

mandc son cntrcprise a la protection des saints. Un 

voleur avee effraction, en train de depouillcr une eglisc, 

eprouve de la difficulte a arracher les joyaux qui cntou- 

rent un Icon, ct fait le vceu, si certain bienhcureux 

1'assiste dans ccttc operation, de brulcr pour un rouble 

de cierges devant sa chasse ! !... 

Tous ccs cas-la sont, bien entendu, excessifs, mais ils 
cxpliquent une predisposition qui, dans scs manifes- 
tations plus douccs, n'est que trop generalc chez lc 
peuple russe : tendance a regarder la religion comme 
un ensemble de ceremonies ayant une signification plu- 
tot magiquc que religieuse. La pauvre femmc qui s'age- 
nouille devant une procession afin que Ylcon puissc lui 
passer sur la tete, ct lc riche marchand qui invite les 
prctrcs a apporter clans sa maison quelque Icon fameux, 
en fournisscnt des cxemples plus inoffensifs. 

D'apres un dicton populairc : « Tel est lc pretre, 
telle est la paroissc », et si l'on intcrvcrtit les termes 



T 



88 



La Russie. 



de la proposition, clle rcste vraie. La grandc majo- 
rize des pretres, semblablc a la grandc majorite des 
hommes on general, se contente simplemcnt de s'cfforcer 
d'accomplir ce que Ton attend d'elle, et son caractere est 
done jusqu'a un certain point determine par les idecs 
et les notions de ses paroissiens. Ceci deviendra plus 
apparent si nous comparons le pretre russe au pastcur 
protestant. 

D'apres les idecs protcstantes, lc pasteur de village 
doit etre un hommc a Fattitudc grave, a la conduite 
cxcmplairc, et possedant uncertain degre d'education et 
de culture. II doit cxpliquer chaque semaine a son trou- 
peau, en paroles simples et qui laisscnt une impression, 
les grandes verites du christianismc, et exhorter ses 
auditcurs a marcher dans le sentier du bicn. En outre, 
il doit consoler les affliges, assister ceux dans le besoin, 
conseillcr ceux quo le doutc tourmente, et reprimander 
ceux qui s'ecartent ouvertcment du droit chemin. Tel 
est leur type dans l'esprit du peuplc, et prcsque tous 
les pastcurs cberchent a le realiser, sinon en fait, 
du moins en apparence. Le pretre russe, au contraire, 
n'a point un tel ideal place devant lui par ses parois- 
siens. On lui demande seulement de se conformer acer- 
taines observances et d'accomplir ponctucllement les 
rites et ceremonies presents par l'Eglisc. S'il fait cela 
sans pratiquer d'extorsions, ses paroissiens sont absolu- 
ment satisfaits. Raromcnt il preebe ou cxhorte, et n'a 
pas ni ne cbercbe a avoir, une influence morale sur 
son troupeau. J'ai, a l'occasion, entendu parlor de pretres 
russes qui approchent de ce que j'ai appele l'ideal pro- 
testant, mais je dois avouer que je n'en ai jamais ren- 
contre un seul, et je me basarde a afflrmer que leur 
nombrc doit etre assez rcstreint. 

Dans la comparaison ci-dessus, j'ai sans le vouloir 
omis un trait de grande importance. Lc clerge protes- 
tant a en tous pays rendu des services precieux a la 



Le Pretre de village. 



89 



cause do l'education populairc. La raison do ccla n'cst 
pas difficile a trouver. Pour etrc uu bon protestant il est 
necessaire de « scruter l'Ecriture », et pour cc faire, ou 
doit pouvoir au moins la lire. Pour etrc un Lou 
membre de l'Eglisc grecque, au coutrairc, d'apres la 
conception populairc, l'etudc de l'Ecriturc-Sainte n'est 
point necessaire, et, en consequence, l'education pri- 
maire n'a pas aux ycux d'un pretre grec ortbodoxc la 
memo importance qu'a ceux du pastcur protestant. 

II doit etrc admis que le peuple russe est dans un cer- 
tain sens un peuple rcligieux. II sc rend reguliercment 
a l'eglisc les dimancb.es et jours de fete, se signe devo- 
tement et a plusieurs reprises en passant devant one 
eglise ou devant un Icon, communic aux epoqucs fixees, 
s'abstient rigoureuscment de tout « aliment gras », cela 
non-seulemcnt les mcrcredis et vendredis, mais aussi 
durant le caremc et les autrcs longs jeunes, fait a l'occa- 
siondcspelerinagcs : en un mot, se conformc ponctuclle- 
ment a tout le ceremonial des observances qu'il suppose 
necessaircs a son salut. Mais la flnit sa religion. 11 est 
en general profondement ignorant de la doctrine reli- 
gieusc, et no connait que peu ou point la Sainte-Ecriturc. 
Un pretre, dit-on, demanda un jour a un paysan s'il pou- 
vait nommcr les trois personncs de la Trinite, et celui-ci 
repondit sans un moment d'besitation : « Comment pour- 
rais-je no point savoir cela, Batushka ? Co sont, bien 
entendu : le Sauvcur, la Mere de Dicu, et saint Nicolas 
le faiseur de miracles 1 » Gette reponse donne asscz bien 
la moyenne des connaissances theologiques d'une tres- 
grande partie de la population paysanne. L'anecdote est 
si repandue, si souvent repetee, que e'est probablemcnt 
une invention, mais ce n'cst point une calomnic. 

De la tbeologie et de ce que les protestants nomment la 
vie rcligieuse intericure (inner religious life) le paysan 
russe n'a aucune idee. Pour lui la partie cirimoniale 
de la religion suffit, et il a la plus illimitee, la plus en- 



90 



La Russie. 



fantine confiancc dans l'cflicacite, pour son salut, dcs 
rites qu'il pratique. S'il a ete baptise dans son enfance, 
s'il a regulierement observe les jeiines, s'il a communie 
tous les ans, s'il vient de se confesser et de recevoir 
l'Extremc-Onction, il sent la mort approcber avec la 
plus parfaite tranquillite. II n'est tourmente d'aucun 
doute quant a l'efficacite de sa foi et des observances 
qu'il a remplics pour lui obeir, et n'a aucune frayeur que 
sa vie passee puisse pcut-etre l'avoir rendu indigne de 
la felicite eternelle. Pareil a unbomme, sur un vaisscau 
qui sombre, qui a boucle autour de ses reins sa ceinture 
de sauvetage, il sc sent parfaitement en surete. Sans 
aucune crainte du futur et avec peu de regret du pre- 
sent, il attend avec calme l'instant fatal, et meurt avec 
une resignation qu'un philosophc stoicien pourrait 
envier. 

Dans le paragraphe ci-dcssus, j'ai employe le mot 
Icon, et peut-etre le lecteur ne se rcnd-il pas ncttcmcnt 
compte de sa signification. Qu'on me laisse done expli- 
quer brievement ce que e'est qu'un Icon, car les Icons 
jouent un grand role dans les observances religieuses du 
pcuple russe. 

Les Icons sont des images a mi-corps rcpresentant le 
Sauveur, la Madone, ou un saint, executees en un style 
byzantin arcbaiquc sur fond jaune ou fond d'or, et va- 
riant de taille d'un pouce a plusieurs pieds carres. Tres- 
souvent l'image tout entiere, a l'exccption du visage et 
des mains, est recouverte d'une plaque de metal, repous- 
see de facon a flgurer les formes et les draperies. Quand 
cette plaque n'est point employee, la couronne et le cos- 
tume sont souvent ornes de perlcs et de pierrcs pre- 
cieuses, quelquefois d'un grand prix. 

Un examen attentif d'Icons remontant a des epoques 
diverscs m'a amene a la conclusion que e'etait autrefois 
de simples images, et que la plaque metallique est une 
innovation moderne. On parait s'etre ecarte d'abord de 



Le Pretre de village. 



91 



la simplicity primitive en prenant l'habitude dc placer 
sur la tete de la forme pcintc unc piece d'orfevrerio 
representant un nimbe ou unc couronnc, parfois in- 
•crustee de pierres precieuses. Gettc etrango — et, a nos 
yeux, barbare, — mcthodc de combiner la peinturc et le 
haut relief, si ce terme peut etre applique a cettc sorle 
particuliere de decoration, s'etcndit graduellemcnt en- 
suite aux divcrses parties du costume jusqu'ii cc que la 
face et lcs mains rcslassent seules visiblcs, quand on 
jugea a propos de reunir ccs ornements varies au fond 
d'or dans une seulc plaque rcpoussee. 

Par rapport a lcur signification religieuse, les Icons 
sont de deux especes : simples, et miraculoux ou faiseurs 
de miracles (tchudotvorny). Lcs premiers sont manufac- 
tures en quantites enormcs, — principalemcnt dans la 
province de Vladimir, ou des villages cntiers s'occupent 
de leur fabrication, — et se retrouvent dans chaque mai- 
son russe, dcpuis la hutte du paysan jusqu'au palais do 
l'Empereur. lis sont generalemcnt places a une certaine 
hauteur dans un coin regardant la porte, et lcs bons 
Chretiens orthodoxes, en entrant, s'inclinont dans cctte 
direction, faisant en memo temps le signc de la croix. 
Avant et apres les repas, le memo ceremonial s'executo 
toujours. La veille des jours dc fete, une petite lampe 
est entrctenue allumeo devant au moins l'un des Icons 
•se trouvant dans la maison. 

Les Icons qui font des miracles sont comparativemcnt 
pcu nombreux, et toujours soigneusement conserves 
dans unc eglise ou une chapellc. On croit commune- 
ment qu'ils ne sont point le produit du travail des mains 
(not made with hands), et qu'ils sont apparus d'une 
facon mysterieuse. Un moinc, ou peut-etre un mortel 
ordinaire, a une vision dans laquellc il apprend qu'il 
peut trouver un Icon miraculoux a tel endroit, et en se 
rcndant a la place indiquec il le trouve, quelqucfois 
onfoui dans le sol, quelqucfois pendant a un arbre. Le 



92 



La Russie. 



tresor sacre est alors transports dans unc eglisc, ct la 
nouvclle s'etend comme le feu gregeois dans le district. 
Dcs milliers de gens vicnnent par troupes se prostcmcr 
devant l'imagc envoyee par le cicl , et quelques-uns 
d'entrc eux sont gueris de leurs maladies : fait qui 
indique clairement une puissance miraculeuse. L'cn- 
semblc de 1'alfairc est alors olTiciellement resume en un 
rapport au Tres-Saint Synode, — la plus haute auto- 
rite ccclesiastiquc en Russie apres l'Empcreur, — afin 
que l'existence de la puissance miraculeuse soit plci- 
nement et reguliercment prouvee. La reconnaissance 
offlciclle du fait n'est point du tout unc pure affaire de 
forme, car le Saint Synode sait parfaitement que les 
Icons mcrveillcux sont toujours unc riche source de 
rcvenu pour les monasteres oil on les conserve, ct que 
de zeles prieurs sont par consequent aptcs a pencher da 
cote de la credulite plutot que de celui d'unc critique 
trop severe. Une investigation reguliere a done lieu, ct 
la reconnaissance formelle n'est point accordee avant 
que le temoignage de Yinventeur (1) soit examine de 
fond en comblo et les miracles allegues dument rcconnus 
authentiqucs. Si la reconnaissance est accordee, l'lcon 
est traite avec la plus grandc veneration, et sera a coup 
silr visite par des pelcrins venant de loin et de pros. 

Quelques-uns dcs Icons les plus celcbrcs — comme,. 
par exemple, la Madone de Kazan, — ont un jour de fete 
annuclle instituee en leur honneur; ou, pour parler 
plus correctement, l'anniversaire de leur mysterieuse 
apparition est observe et chome religieusement. Plu- 
sieurs d'entre eux ont un titre additionnel au respect et 
a la veneration populaire : celui d'etre intimement asso- 
cies avec de grands evenements de l'histoire nationale. 



i 



1. C'est le mot propre. L'Eglise catholique l'emploie et dit : L 'inven- 
tion de la Sainte-Croix, pour signifler sa decouverte. N. D. T. 



Le Pretre de village. 



93 



La Madonc de Vladimir, par cxemplc, sauva une fois 
Moscou dcs Tartares; la Madonc de Smolensk accom- 
pagna 1'armee dans la glorieuse campagnc contre Napo- 
leon en 1812; et quand, cette annec-la, on sut que lcs 
Francais avancaient vers la cite, lcs habitants dc Moscou 
dcmandcrent que le Metropolitain prit la Madonc ibe- 
riennc, que Ton peutvoir encore prcs dc Tunc dcs portcs 
du kremlin, et les menat, armes de hachcttcs, contre 
l'ennemi. 

Si les pretres russes ont peu fait pour l'avancemcnt de 
l'education populaire, ils ne s'y sont au moins jamais 
opposes intentionncllcment. A la difference de leurs 
confreres catholiqucs, ils ne croient pas « qu'un peu 
d'instruction est chose dangercuse » , et ne craigncnt point 
que la foi soit raise en danger par la science. En vcrite, 
e'est un fait rcmarquable, mais l'Eglise russc rcgarde 
avec une profondc apathie ccs mouvements intcllcctuels 
varies qui causent actuellement dc scricuses alarmes a 
tant de Chretiens penseurs en Europe occidcntale. Pour- 
quoi en cst-il ainsi ? J'essaierai peut-etre de l'expliqucr 
par la suite. G'est un sujet difficile a traiter, qui ne pcut 
pas l'etre en quclqucs mots. 

Bicn que la condition peu satisfaisante du clerge dc 
paroisse soit generalement reconnue par lcs classes 
instruitcs, tres-pcu de gens prenncnt la peine d'exa- 
miner comment elle pourrait etre amclioree. Pendant 
l'cnthousiasme de reforme qui fit rage au commence- 
ment du present regno, les affaires ccclesiastiques n'at- 
tirerent a peu prcs aucune attention ; ct a present que 
l'orage a passe, que l'atonie prevaut, cllcs en attirent 
«ncore moins. La verite est que les Russes instruits, 
regie generale, ne prenncnt aucun interet aux matiercs 
clericalcs, ct que heaucoup 'd'entre eux sont tcllcment 
« avances », qu'ils rcgardent la religion sous toutes ses 
formes comme une superstition du vicux monde, que 
Ton doit laisser s'eteindre aussi tranquillement que 



^a 



94 



La Russie. 



possible. Le Gouvernemcnt a, neanmoins, fait quclque 
chose pour ameliorer la condition des pretrcs do paroisse. 
Beaucoup des barrieres qui tendaicnt a faire du clcrge- 
une caste ont ete rcnversecs, et des centaines de fils de 
pretrcs font maintcnant lcur cbemin dans le service 
civil, dans l'admims (ration judiciaire, comme profcs- 
scurs dans lcs universites, et dans diverses entreprises 
industriclles. En addition a ccla une tentative est faite a 
l'heure qu'il est pour diminucr le nombre des paroisses, 
et ameliorer par la la condition des titulaires. Ces chan- 
gcmcnts produiront, je le crois, des resultats avanta- 
geux par la suite ; mais de longues annees doivent encore 
s'ecouler avant que l'esprit dont la classe est animee 
puisse subir une modification radicale. 



CHAPITRE V 

UNE CONSULTATION MEDICALE 

Indisposition inattendue. — Un docteur de village. — Peste siberienne. 

— Mes Etudes. — Historiens russes. - Un Russe imitateur de 
Dickens. — Un ci-devant serf domestique. — Medecine et sorcellerie. 

— Un reste de paganisme. — Credulity des paysans. — Absurdes 
rumeurs. — Une visite mysteneuse de Sainte Barbara. — Cholera a 
bord d'un steamer. — Hopitaux. — Maisons de fous. — Parmi les 
raaniaques. 



En enumerant lcs choscs necessairos pour voyager 
dans les parties les moins frequcntecs de la Russic, j'ai 
omis de mentionner une condition tres-importante : le 
voyageur doit prendre la resolution d'etre toujours en 
bonne sante, et, en cas de maladie, do so passer de tous 
soins medicaux. J'ai appris cela par experience pendant 
mon sejour a Ivanofka. 

Un homme accoutume a toujours sc bicn porter et qui 
a lieu, par consequent, de sc croire exempt des indispo- 
sitions ordinaires auxquelles la chair humaine est 
sujette , eprouve naturellcmcnt un grand chagrin, — 
commc si quelqu'un lui infligeaitun chatiment imme- 
rite, — quand il so sent soudain maladc. D'abord il 
refuse de croire lc fait, et, autant quo possible, no tient 
aucun compte des indices desagreables. 

Telle etaitma disposition d'esprit quand je fus reveille 
de bonne heure un matin par des symptomes particuliers 



96 



La Russie. 



que je n'avais jusqu'alors jamais rcssentis. Repugnant a 
admettrc la possibilite d'une indisposition Je me levai 
et essayai de m'habillcr comme d'usagc; mais jo m'aper- 
cus bicntot que je nc pouvais me tenir debout. II etait 
impossible de nier le fait : non-sculement j'etais malade, 
mais la maladie, quelle qu'clle put etre, surpassait mon 
pouvoir de diagnostic, et lcs symptomes s'etant regulie- 
rement accrus tout le jour et pendant la nuit suivante, 
je fus contraint de prendre l'humiliante resolution de 
demander conseil a un medecin. A ma demande s'il y 
avait un docteur dans le voisinage, le vieux domestique 
repondit : « II n'y a pas exactement un docteur, mais il 
y a un feldscher dans le village ». 

— Etqu'est-ce qu' « un » feldscher? 

— Un feldscher?... e'est un feldscher. 

— J'en suis absolument convaincu, mais j'aimcrais 
savoir ce que vous entendez par ce mot. Qu'est-ce que 
« cc » feldscher ? 

— Cost un vieux soldat qui panse lcs blessures, lcs 
plaies, et donne des remedes. 

La definition nc me disposa pas en faveur du myste- 
rieux personnage ; mais commc il n'y avait rien de mieux 
a se procurer, j'ordonnai qu'on l'envoyal cbcrcber, 
malgre l'ardente opposition du vieux domestique, qui ne 
croyait evidemment pas aux feldschers. 

Au bout d'une demi-beure environ, un homme grand, 
a larges epaules, cntra et se tint immobile, droit comme 
un I, au milieu de la piece, dans l'attitude qui est indi- 
quee en langage militaire par le mot : « Attention ! » 
Son menton rase de pres, ses cbevcux coupes court, 
confirmaient une partie de la definition du vieux domes- 
tique ; e'etait, a ne pas s'y meprendre, un vieux soldat. 

— Vous etes un feldscher? — dis-je, faisant usage 
du mot que j'avais recemment ajoute a mon vocabu- 
laire. 

— Exactement, votrc Noblesse! — Cos mots, qui son 



Une Consultation medicate. 



97 



la forme ordinaire d'affirmation usitee par les soldats 
vis-a-vis de leurs officiers, furent articules d'un ton 
eleve, metallique, monotone, comme si le parlour eut etc 
un automate conversant avec un autre automate eloigne 
de lui de vingt metres. Aussitot que les mots furent 
prononces, la bouchc de la machine sc forma d'une 
facon automatique, et la tefce, qui s'etait momenta- 
nement tournee vers moi, rctourna a sa premiere posi- 
tion avec une saccade, comme si elle cut recu l'ordre : 
« Fixe ! » 

— Alors veuillez vous asseoir ici, et jc vais vous dire 
de quoi il s'agit. — La-dessus, le personnage fit trois pas 
en avant, tourna tout d'une piece, et s'assit sur l'extremc 
bord de la chaise, conservant l'attitudc d' « Attention! » 
autant que la posture assise lo lui permettait. Quand les 
sympt6mes lui curent ete soigncuscment decrits, il fronca 
le sourcil et apres quclque reflexion dit : « Je puis 
vous donner une dose de...., » ici vint un mot tres-long 
que je ne compris pas. 

— Je ne desire pas que vous me donniez une dose do 
quoi quo cc soit avant de savoir quelle est mon indispo- 
sition. Bicn que jc sois moi-mome un peu medecin, je 
n'ai aucunc idee do ce que e'est, et, pardonncz-moi, je 
crois que vous etes dans la memo situation. — Remar- 
quant sur son visage une expression do dignito profos- 
sionnelle froissoe, j'ajoutai comme calmant : « G'est cvi- 
demment quelque chose de tros-particulier, et si le 
plus grand docteur du pays etait present, il scrait pro- 
bablement aussi intrigue que nous lc sommes nous- 
memes.... 

Lc calmant produisit evidemment l'effet desire. « Eh ! 
Monsieur, a vous dire vrai, — rcpondit le feldscher, — jc 
ne me rends pas nettement comptc de ce que e'est, 

— Je le vois bicn, et en consequence je crois qu'il vaut 
mieux que nous laissions la nature opercr la cure, sans 
risquer de contrarier son mode dc traitement. 

i 7 



98 



La Russie. 



— Peut-etre ccla vaudrait-ilmicux? 

— Sans aucun doute. Et maintenant, puisque jc dois 
rester ici couche sur lc dos, comme jc me sens un peu 
seul, j'aimcrais causer avec vous. Vous n'etes pas presse r 

j'espere ? 

— Point du tout. Mon aide sait ou jc suis, et m'enverra 
cherchcr si Ton a besoin de moi. 

— Vous avcz done un aide ? 

— Oh! oui ; un jounc homme tres-intelligent, qui est 
reste deux ans a l'Ecolo des feldschers ct est venu ici 
ponr m'aidcr et s'instruire par la pratique. C'est une 
nouvelle facon dc proceder. Jc ne suis jamais alle moi- 
memc a une Ecole de cette sorte, il m'a fallu ramasser 
ce que j'ai pu quand j'etais garcon d'hopital. II n'y avait 
dc mon temps aucune Ecole scmblablc. Ccllc ou mon 
aide a etudie a ete ouvcrtc par le Zemstvo. 

— Le Zemstvo est la nouvelle administration locale, 

n'est-ce pas? 

— Exactcment. Et jc ne pourrais pas suffire sans mon 
a id Ci _ continua ma nouvelle connaissance, perdant gra- 
duellement sa rigidite et se montrant ce qu'il etait reel- 
lement, un homme affiiblc ct havard. — II me faut sou- 
vent aller dans d'autrcs villages, ct a pcu pres tous les 
jours hcaucoup de paysans viennent ici. Au dehut, j'avais 
tres-pcu dc chose a faire, car les gens pensaient que 
j'etais fonctionnaire et que je leur fcrais payer cher 
ce que je pourrais leur donner; mais maintenant ils 
saventquc je n'exigc pas depayement, ct ils viennent en 
grand nombre. Et tout ce que je leur donne, — Men que 
parfois je ne me rende pas nettement compte de quoi il 
s'agit, — scmblc leur faire du bicn. Je crois que la foi 
agit autant que les remedes. 

— Dans mon pays,— remarquai-je, — ilyauncscctede 
docteurs qui appliqucnt ce principc. Ils donncnt a leurs 
malades deux ou trois petitcs pilules pas plus grosses 
qu'une tetc d'epinglc, quelques gouttes d'un liquide 



Une Consultation medicate. 



99 



insipide, et ils operant parfois^des cures mcrveilleuses. 

— Ce systeme-la ne nous conviendrait pas. Lomoughik 

(paysan) russe n'aurait pas la foi si on lui faisait avaler 

sculemcnt des remedcs de cette espece. II ne croit gu'cn 

quelque chose ayant un tres-mauvais gout, et il faut lui 

en donner beaucoup. C'est la son idee d'une medecine 

la meillcure chance qu'il a de guerir. Quand jc veux 

donner plusieurs doses a un paysan, je le fais venir les 

chcrchcr l'une apres l'autre, car je sais que, si je n'en 

agissais pas ainsi, il avalerait probablement le tout sitot 

qu'il serait hors de vue. Mais il n'y a pas beaucoup de 

maladies serieuses ici, pas comme j'etais habitue a en 

voir sur le Sheksna. Vous etes alle sur le Sheksna? 

— Pas encore, mais j'ai l'intention d'y alter. (Le 
Sheksna est une riviere qui se jette dans le Volga, et fait 
partic du grand rescau de communications par eau reu- 
nissant le Volga a la Neva.) 

— Quand vous irez la, vous verrez un tas de maladies. 
S'll y a un ete chaud et une quantite de barques qui pas- 
sent, il est sur que quclque chose se declarera : typhus 
petite verole noire, peste siberienne, ouautres affections 
de cette espece. Gette peste siberienne est chose curieusc. 
Si elle vicnt reellement de Siberie, Dieu seul le sait. Aus- 
sitot qu'elle eclate, les chevaux mcurent par douzaines, 
et quelqucfois des hommes et des femmes en sont atta- 
ques, bien que ce ne soit pas, a proprement parler, une 
maladie humaine. On dit que les mouches transmettent 
le poison des chevaux morts aux gens. Son signe est une 
pustule, avec une marge de couleur foncee. Si on creve 
cela a temps, la personne peut guerir, sinon, elle mcurt. 
11 y a le cholera aussi, parfois. 

— Quel delicieux pays, — me dis-je en moi-memc, — 
pour un jeune docteur qui desire faire des decouvertos 
dans la science des maladies I - Le catalogue des affec- 
tions habitant cette region favorisee n'etait pas encore 
en apparency complet, mais il fut interromnu pour le 



100 



La Russie. 



moment par l'arrivee de l'aide, qui annonca qu'on avait 
besoin dc son superieur. 

Ma premiere cntrcvue avee lc feldsher etait, dans son 
ensemble, satisfaisante. II ne m' avait rendu, il cstvrai, 
aucun service medical, mais m'avait aide a passer agrea- 
blemcnt une heure et donne quelques renseignoments 
de l'cspece que je desirais. Mes entrevues subsequentes 
avec lui furcnt egalcmcnt agreables. C'etait de sa nature 
un bomme intelligent, obscrvateur, qui avait beaucoup 
vu le monde russe, et pouvait decrire graphiqucment ce 
qu'il avait vu. Malhcureusemcnt, la position horizontale 
a laquclle j'etais condamne m'empecha de prendre note 
sur l'beure des choses interessantes qu'il me raconta. 
Ses visites, aussi Men que cellcs de Karl KaiTitcb et du 
pretrc, qui me consacrait benevolement une grande 
parlic de son temps, m'aiderent a passer bicn des beures 
qui sans cola m'eussent paru longucs. 

Pendant les intervallcs on j'etais scul, je me consa- 
crais a la lecture, quelqucfois de l'bistoire russe, quel- 
quefois d'eeuvres de fiction. L'bistoire etait celle de 
Karamzin, qui peut etre appcle le Titc-Live russe. Elle 
m'interessait beaucoup par les faits qu'elle contenait, 
mais ne m'irritait pas pour un pcu par le style de rhe- 
teur dans lequel elle est ecrite. Plus tard, quand j'eus 
barbote a travcrs les dix-huit volumes du gigantesque 
ouvrage de Solovyoff, — ou Solovicf, commc son nom est 
quelqucfois ecrit en depit dc l'cuphonic, — qui est sim- 
plcmcnt une vaste collection de materiaux precieux mais 
indigestes, je fus moins severe pour les descriptions 
pittoresques et le style ornemente de son illustrc prede- 
ccsseur. La premiere oeuvro de fiction que je lus fut un 
recueil de nouvelles par Grigorovitcb, qui m'avait ete 
donne par l'auteur lors de mon depart de Saint-Peters- 
bourg. Ges nouvelles, decrivant la vie rurale en Russie, 
ont ete ecrites, comme l'auteur me l'avoua depuis, sous 
l'influcnce de Dickens. Je n'cus aucune difflculte a 



Une Consultation medicate. 



101 



reconnaitre, sous leur vetement russe, boaucoup ties 
pctitos ficelles et choscs affectees qui deviennent peni- 
blcment obstrusives dans les dernicrs ouvrages do 
Dickens. En depit do ccla, jo trouvai lc livrc d'unc tres- 
amusantc lecture, ct j'y acquis quolques notions nou- 
vellcs — quo je me proposal de verifier ensuite, Lien 
entendu, — concernant la vie du paysan russe. 

Une de ces esquisses fit sur moi une profonde impres- 
sion, et aujourd'liui, apres plus de six arts, je puis m'en 
rappcler aisement les incidents principaux. L'histoire 
commence par la description d'un village a la fin de l'au- 
tomne. II a plu abondamment pendant quelque temps, 
et la route s'est couverte d'une couclie epaisse de bouc 
noire. 

Une vieille dame — une petite proprietaire, — est as- 
sise chez elle avec une amie, prenant le the et cssayant 
dc lire dans l'avenir au moyen des cartes. Gette occupa- 
tion est soudain interrompue par l'entree d'une servante 
qui annoncc qu'elle a decouvert un vieillard, en appa- 
rence tres-malade , gisant sous l'un des hangars. La 
vieille dame sort pour voir son bote inattendu, et, etant 
d'une nature bienveillante, sc prepare a le faire trans- 
porter dans un endroit plus confortable ct a le faire soi- 
gner convcnablement ; mais son amie lui cbucbote a 
l'oreille que ce doit etre un vagabond, et la genercuse 
impulsion est par la contrariee. Quand il se decouvre 
que le soupcon n'est que trop fonde, que l'bomme n'a 
point de passeport, la vieille dame devient completcment 
alarmee. Son imagination lui depeint les tcrribles con- 
sequences qui suivraicnt si la police decouvrait qu'elle a 
beberge un vagabond. Toute sa petite fortune pourrait 
lui etre extorquee, et, s'il arrivait que le vieillard mourut 
dans sa maison ou dans la cour de sa ferme, les conse- 
quences, en ce cas, seraient trop horribles pour qu'on y 
songc. Non-seulement elle pourrait perdre tout ce qu'elle 
possedc, mais elle pourrait meme etre trainee en prison. 






102 



La Russie. 



A la vue de ces dangers, la vieillo dame oublic son pre- 
mier mouvement de bonte et devient inexorable. II faut 
que le vieillard, bien qu'il soit mourant, s'enaillc tout de 
suite. Sacbant bien qu'il ne trouvcra nulle part un refuge, 
il part se trainant dans la nuit froide, obscure, orageuse, 
et le matin suivant un cadavrc est trouve a peu de dis- 
tance du village. 

Pourquoi cettc histoire qui, comme merite artistiquc, 
n'etait point frappanto, m'impressionna-t-elle si profon- 
dement, je ne pourrais pas l'expliquer. Pcut-etre ce fut 
parce que j'etais moi-meme malade a cette epoque, et me 
figurais combien ce serait terrible d'etre jete dehors sur 
la route couvcrte de boue, par une nuit d'octobre froide 
et pluvieuse. En outre, ellc m'intercssa comme exemple 
de la terreur que la police inspirait pendant le regne de 
Nicolas. Les moyens ingenieux qu'elle employait pour 
extorquer de l'argent ont fait le sujet de maintcs csquisses 
satiriques, ecritcs a peu pros a la memo epoque que 
l'bistoire mentionnec ci-dessus. L'une d'elles, que je lus 
peu de temps apres, m'est egaloment restee en memoire. 
Autant que je m'en rappclle, les principaux faits y rela- 
tes sont les suivants. Un offlcior de la police rurale, pas- 
sant en voiture sur une route, trouve un cadavrc gisant 
le long d'un fosse. Se felicitant de cette bonne chance, il 
poussc jusqu'au village le plus prochc, et informe les ha- 
bitants que toutes sortes de procedures legales auront 
lieu contre eux jusqu'a ce que le meurtrier suppose soit 
decouvert. Les paysans sont, bien entendu, effrayes, et 
lui donnent une somme d'argent considerable afin qu'il 
garde le silence sur l'affaire. Un ofFicier de police ordi- 
naire cut ete tres-satisfait de cette rancon ; mais celui-la 
n'est pas un homme ordinaire et a grand besoin d'ar- 
gent; en consequence, il concoit l'idec brillante de repe- 
ter Texperience. Relevant le cadavre, il le prend dans sa 
tarantasse, et quelques heures apres declare aux habi- 
tants d'un autre village, eloigne du premier de plusieurs 



Une Consultation medicale. 






103 



kilometres, que quclqu'un parmi eux s'est rendu cou- 
pable de meurtre et qu'il a, lui, offlcicr dc police, l'in- 
tention de scruter la matiere a fond. Bien entendu, les 
paysans paient liberalement afin d'echapper a l'onquete, 
et le fonctionnaire coquin, enhardi par le succes, repete 
la fourbcrie dans differents villages jusqu'a ce qu'il ait 
ramasse une grosse somme. 

Beaucoup de contes et d'esquisses de cctte espece fu- 
rent publics pendant lcs premieres annecs du present 
regne, quand l'indignation longtemps contcnue contre lc 
severe regime repressif de l'empercur Nicolas et les 
incroyables abus administratifs qu'il avait engendres, 
trouva pendant quelque temps une libre expression. Le 
public, neanmoins, s'est depuis lors fatigue de cctte 
sorte de litterature, et les auteurs chercbent a present 
d'autres sujets pour y exercer leur verve satiriquc. 

Quand je no me sentais pas dispose a lire et n'avais 
pres de moi aucun de mes visitcurs reguliers, je passais 
quelqucfois une beure ou deux a converser avec le vieux 
domestiquc qui mc scrvait. Anton etait decidement un 
vieillard, mais je n'ai jamais pu decouvrir quel etait 
precisement son age : soit qu'il nc le siit pas lui-meme, 
ou que pour une raison quelconquc il desirat ne pas me 
le dire. En apparence il semblait age d'environ soixante 
ans; mais je conclus de certaines rcmarques qu'il faisait 
qu'il dcvait approcber de soixante-dix, bien qu'il cut a 
peine un chcveu gris sur la tete. De son perc il semblait, 
parcil a la fameusc Topsy de la Case de I'Oncle Tom, 
n'avoir aucune idee bien nctte ; mais il avait un avan- 
tagc sur Topsy par rapport a son ancetre materncl. Sa 
mere avait ete une serve qui, apres avoir rempli pendant 
quelque temps les fonctions de fille de cbambrc, avait 
ete promue dans la maison oil elle servait, apres le deces 
de sa maitressc, a une situation qui ne pouvait sc definir 
d'une facon tres-claire. Cette promotion avait eu lieu 
vers la fin du precedent ou le commencement du present 



404 



La Russie. 



siecle. Anton, aussi, avait ete promudans son temps. Sa 
premiere fonction dans la maisonavait ete cello d'aidedela 
personne qui prcnait soin des pipes, ct, de ect humble 
ofllcc, il s'etait graduellement clcve a une position 
qui peut etre detinie, en gros, par 1'epithete de som- 
melier. Tout ce temps-la, il etait reste, bien entendu, 
un serf, comme sa mere avant lui, mais de sa nature 
hommo a rintclligencc paresscuso, il no s'etait jamais 
Men rendu compte du fait, ct n'avait ecrtainement jamais 
concu l'idec qu'il lui hit possible d'etre autre chose que 
Ce qu'il etait. Son maitrc etait le maitre, ct lui etait An- 
ton, oblige d'obeir a son maitre, ou au moins de cacher 
ses desobeissanccs. Ceci fut longtcmps lc fait principal 
dans 1 'idee generalc qu'il concevait de l'univers, ct commc 
le font generalcmcnt les philosophes par rapport aux faits 
fondamentaux ct aux axiomes, il avait accepte celui-ci 
sans examen. Le prcnant commc base, il avait mene une 
vie tranquille, que ne troublait aucun doute, jusqu'a 
l'annoc 1861, quand la soi-disant libcrte fut apportee a 
Ivanofka. II n'etait point alle iui-memc a l'eglise entendre 
Batushka lire le manifesto du Czar ; mais son maitre, en 
revenant do la ceremonic, l'avait appele ct lui avait dit : 
« Anton, vous Ctcs libre maintcnant, maislc Czarajoute 
que vous devez servir commc vous l'avcz fait precedem- 
ment pendant deux annees encore ». 

A cctle nouvclle emouvante, Anton avait repondu avec 
sang-froid: SZus/ia(/i«s,c'est-a-dire «oui, Monsieur »,et sans 
autre commentaire etait alle cherchcr a la cuisine le de- 
jeuner de son maitre ; mais ce qu'il vit et entendit pendant 
les quelqucs semaines qui suivircnt derangea bcaucoup 
son ancienne conception de la societe humainc ct de l'a- 
gencement des choses. De ce temps-la datait, jc suppose, 
l'expression de trouble mental que sa face portait habi- 
tucllement. 

La premiere chose qui souleva son indignation fut la 
conduite de ses camarades, les autres domestiques. 



Une Consultation medicate. 



105 



Presque tous ceux qui etaiont celibataires scmblerent 
attaques d'une manie matrimoniale. La raison dc cela 
etait que la nouvelle loi permettait expressement aux 
serfs emancipes de se marier comme bon leur semblerait 
sans le consentement de leurs maftres, et presque tous 
les adultes qui ne l'etaient point se InUerent de proflter 
de ce privilege nouvellement acquis, Men que beau- 
coup d'entre eux eprouvassent une grande difficulte a 
reunir la somme necessaire pour payer le pretre. Puis 
vinrent les desordres parmi les paysans, la mod du 
vieux maitre, et le depart de la famille d'abord pour 
Saint-Petersbourg et ensuite pour l'Allemagne. L'intel- 
ligence d' Anton n'avait jamais etc d'un ordre tres-releve, 
et ces grands evenements avaient exeree sur olio une 
influence deletere. Quand Karl KaiTitcb, a l'expiration 
des deux ans, l'avait informe qu'il pouvait maintenant 
aller oil bon lui semblerait, il repondit avec im regard 
ahuri qui n'etait point feint: « Oil puis-je aller ?» II n'a- 
vait jamais concu la possibility degagner son pain d'une 
autre maniere, et supplia Karl KaiTitcb de le laisser 
rester ou il etait, Cette demande lui fut de suite accor- 
dee, car Anton etait un bonnetc et fidele servileur sin- 
cerement attache a la famille; il fut done convenu 
qu'il recevrait un petit salaire mensuel, et occupcrait 
dans la maison une position intermediaire entre celle de 
majordome et de cbien de garde en chef. 

Si Anton avait etc transforme en un cbien dc garde 
reel, il aurait a peine dormi plus qu'il ne le faisait, Sa 
capacite a cet egard, et sa somnolence quand il s'imagi- 
nait etre eveille, etaient caract6ristiqu.es. En considera- 
tion de son age et de son amour pour le repos , je le 
derangeais aussi peu que possible ; mais memo la petite 
quantite de service que je lui demandais, il venait a 
bout de l'ecourter d'une ingenieuse facon. Le temps et 
l'effort necessaires pour traverser l'espace separant sa 
chambre de lamicnne pouvait etre, croyait-il, plus profi- 



10G 



La Russie. 



tablement employe ; et, en consequence, il avait impro- 
vise un lit dans une petite antichambre, pres de ma porle, 
et pris la son domicile permanent. Si un ronflement 
sonore est une preuve sufflsante que celui qui le module 
est endormi, alors je m'aventure a afflrmer qu'Anton con- 
sacrait environ les trois quarts de son temps au som- 
meil, et une grand e partie du dernier quart a bailler, a 
s'etirer, et a emettre des «haaaaa...haaaa&... » prolonged 
et gutturaux. D'abord ce petit arrangement et ce pli pris 
m'ennuyerent beaucoup, mais je les supportai patiem- 
ment et recus ensuite ma recompense, car pendant ma 
maladie je trouvai tres-commode d' avoir un domestique 
a portee de mon appel. Et je dois rendre a Anton cette 
justice qu'il me servait bien, en depit de sa somnolence. 
II semblait avoir la faculte d'entendre en dormant, et 
apparaissait generalement dans ma cbambre avant d'a- 
voir reussi a ouvrir completement les yeux. 

Anton n'avait jamais trouve le temps, durant sa lon- 
gue existence, de se former beaucoup d'opinions, mais il 
avait absorbe ou aspire un petit nombre de convictions, 
presque toutes d'une nuance decidement conservatrice, 
et l'une d'elles etait que les feldshers etaient gens inu- 
tiles et dangereux. A diverses reprises il m'avait con- 
seille de n'avoir point affaire a celui qui me visitait, et 
plus d'une fois m'avait recommande une vieille femme 
du nom de Masba, qui habitait un village situe a 
quelques milles de la. Masba etait ce que Ton nomme 
en Russie une Znakharha, c'est-a-dire une femme qui 
est a moitie sorciere, a moitio praticienne : le tout im- 
pregne d'un fort levain de fourberie. D'apres Anton, elle 
pouvait effectuer au moyen d'berbes et de charmes tou- 
tes les cures possibles, sauf celle qui eut ressuscite un 
mort, et meme, concernant cette derniere, il s'abstenait 
d'exprimer une opinion. 

L'idee d'etre soumis a un traitement compose d'berbes 
et de charmes, applique par une vieille femme qui pro- 



Une Consultation medicate. 



107 



bablement savait tres-peu de chose des proprietes des 
unes et des autres, ne me sembla pas engageante, et 
plus d'une fois je refusal nettement d'avoir recours a de 
si profanes moyens. En y reflechissant, neanmoins, je 
pensai qu'une entrevue professionnelle avec la vieillo 
sorciere serait amusante, et alors une idee brillante me 
Vint a l'esprit, celle de mettrc en face le feldsher et la 
Znahharka, qui sans doute se hai'ssaient l'un l'autre 
comme chien et chat, et de les laisser se prendre aux 
cheveux devant moi dans l'interet de la science et pour 
mon propre delice. Les tendances mauvaises qui jadis 
■ont produit et developpe les combats de taureaux , de 
coqs, et les exhibitions de boxeurs, ne sont pas encore, je 
le crains, extirpees de la nature humainc. 

Plus je songeais a mon projct, plus je me felicitais 
■d'avoir concu une si brillante idee , mais helas ! dans ce 
monde imparfaitement organise qui est le not re, les 
idees brillantes se realisent rarcmcnt, et, en cc cas, j'etais 
destine a etre desappointe. La magic noire do la vicillc 
femme l'avertit-elle du danger qu'elle courait, ou fut-elle 
simplement guidee par un sentiment de jalousie profes- 
skmnelle et des considerations d'etiquette? A cctte ques- 
tion, jenepuis fournir aucune reponse positive, toujours 
■est-il qu'on ne put la decider a me rendre visile, et que je 
fusainsi frustre de ramusement que je m'en promettais. 
Je reussis cependant a apprendre indirectement quelque 
chose concernant la vieillc sorciere. Elle jouissait parmi 
ses voisins de cette sorte de respect solide et durable qui 
•est fonde sur une fraycur vague, 11011 definie, et Ton 
croyait qu'elle avait effectue bcaucoup de cures. Elleetait 
supposee avoir surtout du succes dans le traitement dos 
maladies syphilitiques, qui sont horribloment communes 
parmi les paysans russes, et je ne doute nullement, 
d'apres les vagues descriptions qu'on m'en a fait, que le 
c/iarme qu'elle cmployait en cos cas-la ne fut d'unc 
cspece mercurielle. Quclquc temps apres je vis une do 



108 



La Russie. 



ses victimes. Si lc traitcment avait reussi a detruire le 
virus, je n'en sais rien; mais il avait au moins reussi a 
fairc tomber toutcs les dents du malade. Je ne puis m'ex- 
pliquer comment des femmes de cctte sorte se procurent 
le mcreure, et comment olios out decouvertsos proprietes 
medicinales. Jc me demande aussi comment elles en sont 
venues a connattre les proprietes speciales de l'ergot de 
seiglc, qu'elles emploient frequemment pour des propos 
illicites bicn connus de ceux qui ont etudie la medecine 
legale. 

La Znakharka etle FeMs/ierrepresentent deux periodes 
tres-differentes de l'histoire de la science medicale en 
Russie: lamagique ct la scientifique. Les paysans russcs- 
conservent encore bcaucoup de conceptions appartenant 
a la premiere. La grande majorite d'entre eux consent 
deja volontiers, dans les circonstances ordinaires, a user 
des moyons scientifiques de guerir ; mais aussitot qu'une 
violente epidemic eclate, et que les moyens scientifiques 
se trouvent inferieurs a l'evenement, ranciennc foi res- 
suscite et Ton a recours a des rites magiqucs et a des 
incantations. Parmi ces rites, beaucoup sont tres-curieux. 
En voici, par cxemple, un qui fut accompli dans un 
village pros duquel je me trouvais habiter pendant l'ete 
de 1871. Le cholera avait fait rage dansle district pendant 
quclque temps. Dans le village en question, aucun casne 
s'etait encore prodnit, mais les habitants craignaient que 
le visiteur redoute ne vint bientot, et 1'artifi.ce ingenious 
qui suit fut adopte pour ecarter le danger. A minuit, 
quand la population male fut supposee etre endormie, 
toutes les jeunes filles se reunirent en costume do nuit, 
conformement a un plan preconcu, aux confins du 
village, et formercnt une procession. En tete marchait 
l'une d'cllcs portant un Icon. Puis venaicnt ses compa- 
gnes trainant une soft/ta, — la charrue primitive en usage 
habituel chez les paysans, — au moyen d'une longue 
corde. Dans cet ordre, la procession fit le tour du village 



Une Consultation medicate. 



100 



tout entier, ct Ton etait persuade, on sc disait en con- 
fiance, que lc cholera ne sorait pas capable d'enjambcr 
le ccrcle magique ainsi decrit. Beaucoup des habitants 
males savaient, ou au moins soupeonnaient, ce qui 
s'accomplissait, mais ils restercnt prudcmmcnt couches, 
sachant bien que, si on les attrapait jelant un coup 
d'ocil indiscret sur la ceremonie mystique, ils scraient 
battus sans mcrci par cclles qui y prenaient part. 

Gette coutume est sans doute un reste d'ancicnnes su- 
perstitions pai'ennes. L'adjonction de l'lcon est une 
innovation modernc, qui fournit excmple de co curieux 
melange de paganisme ct de christianismc quo Ton ren- 
contre souvent en Russie, et dont j'aurai a parler plus 
en detail par la suite. 

Quclquefois, quand une epidemic eclate, la panique 
qui se produit prend une forme plus dangcrcuso. Lc 
peuple soupconnera qu'elle est l'oeuvre des docteurs, ou 
que quclques pcrsonnes mal intentionnecs ont cmpoi- 
sonne les puits, et ne croira point quo son mepris habi- 
tucl pour les plus simples precautions sanitaires fournit 
amplement la raison du phenomenc. Je sais un cas oil 
un photographe ambulant fut crucllement maltraite en 
consequence de tela soupcons ; et une fois, dans Saint- 
Petersbourg, pendant lc regno de Nicolas, une emeute 
serieuse cut lieu. La populace excitee avait deja, dit-on, 
precipite plusieurs docteurs par les fenetres de l'hopita], 
quand l'Empereur arrivaal'improviste envoituredecou- 
vertc et dompta l'emeutc, calma le tumulte par sa scule 
presence, aidee de savoix dc stcntor. 

Je pourrais relator maints excmplcs curieux de l'igno- 
rante credulite du paysan russe. Les plus absurdes 
rumours produisent quclquefois la consternation dans 
un district tout entier. L'un des bruits de cette sorte les 
plus communs est qu'une conscription de femmes va 
avoir lieu. Au moment du mariagc du due d'Edimbourg 
{avecla fillc ainec du Czar), il courait tres-frequemment. 



110 



La Russie. 



Un grand nombre dejounes filles devaientetrc envoyecs, 
disait-on, en Anglcterre sur un vaisseau rouge. Je ne 
suis jamais parvenu a decouvrir pourquoi le vaisseau 
serait rouge, et ce qu'on devait faire des jeuncs pucelles 
russes quand ellcs arriveraient a lcur destination. Peut- 
etre le pcuple confondait-il la rcine Victoria avee lc roi 
de Dabomcy, et s'imaginait que nous etions sur le point 
d'adopter l'organisation militaire de ce potcntat ; ou 
peut-etrc etait-cc, comme un paysan l'expliquait, parce 
qu'il y avait tres-pcu de femmes en Anglcterre. Cette idee 
faussc cut pu etrc corrigee par un proprietaire terrien 
que je rencontrai unjour, et de qui j'appris qu'un tiers 
environ de la population de Grande-Bretagnc se compo- 
sait de filles infortunees, condamnees au celibat par le- 
petit nombre de la fraction masculine. 

L'excmplc lc plus amusant de credulite que je me rap- 
pelle est le suivant, qui m'a ete relate par une paysanne 
habitant le village en question. Un jour d'biver, vers lo 
coucher du solcil, une famille de paysans tressaillit en 
voyant entrcr un etrange visiteur, une forme feminine 
vetue comme sainte Barbara est ordinairement repre- 
sentee dans les peintures religieuscs. Tous les mem- 
bres presents furcnt tres-etonnes de cette apparition; 
mais la forme leur dit, d'une voix basse et douce, de se 
rassurer, car elle etait sainte Barbara, et venait les bono- 
rer d'une visitc en recompense de leur piete. Le paysan 
ainsi favorise n'etait point rcmarquable sous ce rap- 
port, mais il ne jugea pas necessairc de rectifier la me- 
prise de sa sainte visi'teusc, et l'invita a s'asseoir. Elle 
acccpta l'invitation avec une bonne volonte parfaite, 
et commenca tout de suite de discourir d'une facon edi- 
fiante. Pendant ce temps, la nouvellc de cette mysterieusc 
apparition s'etendit comme un feu gregcois, et tous les 
habitants du village, ainsi que ceux d'un village voisin 
distant d'une demi-lieue, se reunirent dans ct autour de 
la maison de la famille favorisee. Gelle qui me rensei- 



Une Consultation medicate. 



Ill 



gnait ne savait pas si le pretro vint aussi. Bcaucoup, 
parmi ceux gui accoururent, ne purent approcher assez 
pres pour entendre, mais ceux qui se trouvaient places 
aux derniers rangs do la foule esperaicnt que « les saints » 
pourraicnt venir avant leur depart. Lcur cspoir fut sur 
le point d'etre cxauce. Vers minuit, la visiteuse myste- 
rieuse annonca qu'elle partait chercher et qu'ellc rame- 
nerait avec elle saint Nicolas le faiscur de miracles, et 
demanda que tous restassent parfaitoment tranquilles 
pendant son absence. La foule lui fit respcctueusement 
place, et, ayant passe au travcrs, elle disparut dans l'obs- 
curile. Retcnant leur haleinc, tous attcndircnt l'arrivee de 
saint Nicolas, qui est le saint favori du paysan russe; 
mais les heures s'ecoulerent, et il ne parut point. A la fin, 
vers le couchcr du soleil, quelques-uns dcs moins zeles 
spectateurs commencerent a rentrer chcz eux, et ceux qui 
etaient vcnus du village voisin decouvrircnt avec liorreur 
que pendant leur absence on lcur avait vole leurs che- 
vaux 1 Tout de suite la clamour s'en repandit, les victimes 
explorerent, fouillerent le pays dans toutcs les directions 
a la recherche de la soi-clisant sainte Barbara et de ses 
complices; mais ils ne recouvrerent jamais ce qui leur 
avait ete vole. « Et e'est bicn fait pour eux, les teLes de 
buche ! » ajouta cclle qui me faisait ce recit, et qui elle- 
meme devait de n'avoir point tombe dans le piege a son 
absence du village ce jour-la. 

II n'est que loyal d'ajouter que le paysan russe, bien 
que sous certains rapports extremement credulc , et, 
comme tout le monde , sujet a des paniques fortuitcs, 
n'est point du tout epouvantc par les dangers reels. Ceux 
qui font vu sous le feu confirmcront volontiers cetto 
assertion. Pour ma part, je n'ai eu l'occasion de l'obser- 
ver que dans des dangers d'une cspece non militaire, et 
j'ai souvent admire le sang-froid parfait deploye. Memo 
une epidemic ne les alarme que si elle attcint un certain 
degre d'intensite. 



112 



La Russie. 



J'ai cu par exemple unc bonne occasion d' observer ceta 
a bord d'un grand steamer sur le Volga. C'etait par unc 
journec trcs-chaude du commencement de l'automne 
de 1872. Commc on savait qu'il y avait bcaucoup de 
cas de cholera asiatique dans le pays, les gens prudents 
s'abstcnaient de manger beaucoup do fruits verts; maisle 
paysan russe n'est pas, en general, un hommc prudent, 
et jo remarquai que ceux qui se trouvaient a bord consom- 
maient d'enormes quantites de concombres et de melons 
d'eau. Ccltc imprudence fut bicntotsuivic desa punition 
naturcllc. Jc m'abstiens do decrire la scene qui en resulta, 
mais je puis dire que ceux qui furcnt malades rccurent 
des aulres toutc rassistancc possible. Si nul accident 
imprevu ne se fut produit, nous serions arrives a Kazan 
le matin suivant et Ton cut pu envoyer les malades a 
l'hopital de cette ville; mais comme il y avait tres-peu 
d'eau dans le fleuve, on jeta l'ancre pour la nuit, et le 
matin nous allam.es donncr sur un banc dc sable et y res- 
tames fixes. II nous fallut roster la patiemment jusqu'a ce 
qu'un steamer plus petit vint nous cherchcr. Tout ce 
temps-la, il nc se produisit pas le plus legcr symptome 
de paniquc, et quand le petit bateau a vapour vint se 
ranger le long du notre, il n'y cut aucun clan frenetique 
pour so sauvcr du vaisscau infecte, bien qu'il fut tout-a- 
fait evident que seulemcnt un petit nombre des passagers 
pouvait m outer sur l'autre. Ceux qui so trouvaient pros 
de la planch o etroitc servant au transbordement defile- 
rcnt tranquillcmcnt a bord du pelit steamer, et ceux 
moins fortunes rcsteront la patiemment jusqu'a co qu'un 
autre steamer vint a passer. 

La vieillc idee qu'on se faisait des maladies : quelque 
chose qui pcut <5tre traite* avee succes par des charmes 
et moyens scmblablcs, disparait rapidement, Le Zemstvu 
— e'est-a-dire, le nouvcau self-government local, — a 
beaucoup fait pour arriver a ce but en mcttant le peuple 
a memo de se procurer des soins medicaux meilleurs. 



Une Consultation medicale. 



113 



Dans toutes ou presque toutes les villes il y a des hopi- 
taux publics qui sont — ou du moins semblent a celui 
qui n'est pas du metier etre — dans une condition tres- 
satisfaisante. Dans beaucoup de ces hopitaux le docteur- 
resident est chaquejour assiege par une foule de paysans, 
qui viennent de loin et de pres demander avis et cher- 
cber des remedes. En outre, dans quclques provinces, 
des feldshers sont planes dans lcs principaux villages, et 
le docteur execute de frequentcs tournees d'inspection. 
Les docteurs sont gcneralement des hommes instruits, 
et font beaucoup de besogne pour une remuneration qui 
n'est pas tres-considerable. 

Je ne puis parler aussi favorablemcnt des asilcs d'alie- 
nes qui sont en general attaches aux grands bopitaux. 
Quelques-uns, tel que le grand Asile central pres de 
Kazan, sont tout ce que Ton peut desirer de micux; mais 
d'autres sont mal construits et horriblement encombres. 
Un ou deux de ceux que j'ai visites m'ont paru etre 
diriges d'apres des principes trcs-patriarcaux, commc 
rincidcnt suivant peut le faire apprecier. 

Jevenaisde visiter un grand bopital, etj'y etais reste 
si longtemps qu'il faisait deja sombre quand j'arrivai a 
l'asile d'alienes adjacent. Ne voyant aucune lumiere aux 
fenetres, je proposal a mon compagnon, qui etait l'un des 
inspectcurs, de remettre notre visite au matin suivant ; 
maisil m'assuraque, d'apres les reglcments, lcslumicres 
ne devaient pas etre eteintes avant une beurc beaucoup 
plus avancee, et qu'il n'y avait, en consequence, aucun 
empecbement a ce que nous entrassions tout de suite. 
S'il n'y avait aucun empecbement legal , il existait au 
moins un obstacle physique sous forme d'une grande 
porte plcine , et tous nos efforts pour attircr l'attcn- 
tion du portier ou do quclque autre personne logee la 
furent longtemps inutilcs. A la fin,apres avoir beaucoup 
sonne, frappe, et appele, une voix de l'interieur nous 
dcmanda qui nous etions et ce que nous voulions. Une 

*• 8 



Ilk 



La Russie. 



breve reponsc de mon compagnon, formulec en termes 
qui n'etaient ni tres-polis, ni tres-convenables, fit que 
les verroux gronderent et que la portcs'ouvrit avecuno 
rapidite surprenante, et nous nous trouvames face a face 
avec un vieillard a longs cheveux epars, qui, autant 
que son apparencc semblait l'indiquer, devait etre l'un 
des pcnsionnaires de l'asile ct nous faisait la reve- 
rence en marmottant des excuses. Apres avoir cherche a 
tatons notre cbemin le long d'un corridor obscur, nous 
entramcs dans unc piece encore plus sombre, dont la 
porte fut fermee dcrriere nous. Comme la clef toumait 
dans la scrrure rouilleo, un cri sauvage, percant, s'eleva 
dans les tenebres ! Puis ce fut un hurlement, puis un 
aboiement, et des sons varies que la pauvrete de la 
langue anglaise m'cmpcche de designer : le tout se con- 
fondant en un bideux vacarme qui eut ete a sa place 
dans l'une des pires regions de l'cnfer du Dante. 
Quelle etait la cause de tout cela ? Je ne pouvais meme 
pas former une conjecture. Graduellement mes yeux 
s'accoutumerent a l'obscurite et j'apercus confusement 
des formes blanches allant et venant rapidement a 
travers et autour de la cbambre. Puis je devins cons- 
cient de quelque cbose qui sc tenait debout pres de moi, 
et vis tout pres de mon epaule une paire d'yeux et de 
longs cheveux flottants. De l'autre cdte, egalement tout 
pres de moi, se trouvait autre chose tres-semblablc a 
un bonnet de nuit de femme. Bien que n'etant point du 
tout d'un temperament nerveux, je me sentis mal a 
l'aise. 

Se sentir enferme dans une chambre avec un nom- 
bre indefini de maniaques dans leur acces, n'est point 
une position confor table. Gombien mon emprisonnement 
dura-t-il?Je n'en sais ricn, probablement pas plus de 
deux ou trois minutes, mais le temps me sembla long. 
A la fin, une lampe fut apportee et toute l'affaire s'ex- 
pliqua. Les gardiens, n'attendant pas si tard la visite 



Une Consultation medicate. 



115 



d'un inspecteur, avaient eteint lcs lumieres ct etaient 
alles se coucher plus tot que d'usage. Le bruit do la 
porte en s'ouvrant avait reveille l'une des infortunees 
pensionnaires logees dans la piece ou nous nous trou- 
vions, et ses cris hysteriqucs avaient terrifie lcs autres. 
Par Tinfluence des asiles d'alienes, des hopitaux et 
d'institutions semblables, les vieilles idecs concernant 
les maladies sedissipent rapidement, mais la Znakharka 
trouve encore une clientele. Lc fait que la Znakharka et 
le feldscher se rencontrent a cote l'un de l'autre esttres- 
caracteristique dela civilisation russe, qui est une Strange 
agglomeration de produits appartenant a des epoques 
tres-differentes. L'observateur qui en entreprend l'etude 
sera quelquefois a peine moins surpris que le naturaliste 
qui tomberait a l'improviste sur an megatherium ante- 
diluvien paissant tranquillement dans la meme prairie 
que des moutons ou des boeufs primes au dernier cornice 
agricole. II rencontrera les institutions les plus primi- 
tives cote a cote avec les produits les plus recents du 
doctrinarisrne francais, et les superstitions les plus 
enfantines dans le voisinage immediat de la libre-pensee 
la plus avancee. A un moment il setrouvera ausein d'un 
passe tres-eloigne de nous, et l'instant d'apres il peut arri- 
ver inopinement sur un fragment de route commencee 
qui semble devoir conduire a un avenir inconnu. 



CHAPITRE VI 



UNE FAMILLE DE PAYSANS DU VIEUX TYPE 



Ivan Petroff. — Sa vie passSe. — Associations cooperatives. — Consti- 
tution d'une maisonnee de paysans. — Predominance des idees eco- 
nomiques sur les relations de parents. — Manages de paysans. — 
A vantages de la vie en grands menages. — Ses defauts. — Querelles 
de faraille et leurs consequences. 






Mon indisposition eut au moins un bon resultat, clle 
me mit en contact avec le feldsher, et par son entremise, 
apres mon retablissement, je fis la connaissance de plu- 
sieurs paysans habitant le village. Parmi eux, le plus 
interessant de beaucoup etait un vicillard nomme Ivan 
Petroff. 

Ivan pouvait avoir environ soixante ans; mais il etait 
encore robuste et fort, et possedait la reputation de pou- 
voir faucher plus de foin en un temps donne qu'aucun 
autre paysan du village. 

Sa tete eut fourni un bon sujet d'etude a un portrai- 
tiste. Comme les paysans russes en general, il portait 
les cheveux partages au milieu du front : coutume qui, 
peut-etre, doit son origine aux peintures religieuses. II y 
avait un contraste frappant entre l'apparcncc venerable 
que donnait a sa face sa longue barbe blonde legere- 
ment parscmee de fils gris, et l'expression de ses yeux, 
qui avaient une etrange facon de clignoter : humour ou 
espieglerie, il etait difficile de dire quoi. 



Une Famille du vieux type. Ill 



Dans toute circonstance, — soit dans son legcr costume 
d'ete, soit dans sa chaude pcau de mouton ou dans la 
longue capote lustree d'un bleu fonce, a deux rangs de 
boutons, qu'il endossait les dimanclies et fetes, — il 
avait toujours l'air d'un hommo Lien nourri, respec- 
table, et a son aise; tandis que son attitude imperturba- 
ble et l'absence complete d'obsequiosite ou de fanfaron- 
nade dans ses manieres indiquaient clairement qu'il 
possedait a bonne dose un respect de soi-meme calme 
et profondement enracine. 

Un etranger, en le voyant, se fut aisement imagine que 
ce devait etre Y elder du village; mais en realite e'etait un 
simple membre de la Commune, comme son voisin le 
pauvrc Zakbar Leshkof, qui ne laissait jamais echappcr 
une occasion de s'enivrer, etait toujours en dettcs et en 
difflcultes, et, comme ensemble, possedait une reputation 
plus que douteusc. Ivan, il est vrai, avait ete Y elder du vil- 
lage quelques annees auparavant. Quand il fut elu contrc 
son gre par l'Assemblee villageoisc, il dit douccment : 
« Tres-bion, enfants ! je servirai mes trois ans ». Et a la 
fin de cette periode, quand l'Assembleo lui exprima le 
desir de le reelire, il repondit d'un ton ferme : « Non, 
enfants, j'ai fait mon temps ; e'est maintenant le tour de 
quelque autre plus jeune et qui a du temps a lui. Voici 
Peter Aleksoyef, un bon et honnete garcon, vous pouvez 
le cboisir ». Et l'assemblee choisit le paysan indique ; 
car Ivan, bien que simple membre de la Commune, avait 
plus d'influence dans les affaires communales qu'une 
demi-douzaine d'autres membres pris ensemble. Au- 
cune question grave ne se decidait sans qu'il fut con- 
suite, et une fois au moins, l'Assemblee du village avait 
renvoye ses deliberations a la semaine suivante, parce 
qu'Ivan se trouvait absent pour un voyage a Saint- 
Petcrsbourg. 

Nul etranger, rencontrantlvan par hasard, n'eut jamais 
soupconne un scul instant que ce gros bomme d'un 



118 



La Russie. 



aspect calme, a l'air imperatif, avait ete pendant la plus 
grandc partie de sa vie un serf. Et pourtant il avait ete, 
depuis sa naissance jusqu'a environ quarante ans , non 
pas meme un serf de l'Etat, mais le serf d'un proprietaire 
qui vivait ordinairement sur son domaine. Pendant qua- 
rante ans de sa vie il avait dependu de la volonte arbi- 
traire d'un maitre qui avait le pouvoir legal de le fouetter 
aussi souvent qu'il le jugeait convenable. En realite, 
neanmoins, il n'avait jamais ete soumis a un cnatiment 
corporel, car le proprietaire auquel il avait appartenu 
etait, Men que severe sous quelques rapports, un maitre 
intelligent et juste. 

La mine eveillee et intelligente d'lvan avait de bonne 
heure attire l'attention du maitre; et il fut en conse- 
quence decide qu'il apprendrait un metier. Dans ce but, 
il fut envoye a Moscou comme apprenti chez un cbarpen- 
tier. Apres quatre ans d'apprentissage il fut capable, 
non-seulement de gagner son pain, mais d'aider sa fa- 
mille a l'acquittement des taxes, et de payer annuelle- 
ment a son maitre une somme fixee d'abord a dix, puis 
a vingt, puis a trente, et a la fin, pendant quelques 
annees precedant immediatement l'emancipation de 1861, 
a soixante-dix roubles : e'est-a-dire soixante-dix des an- 
ciens roubles-papier, ou environ vingt « roubles argent », 
comme les nouveaux roubles-papier sont communement 
appeles. En retour de cette somme annuelle, il fut libre 
de travailler et d'aller et venir comme bon lui semblait, 
et pendant quelques annees il avait fait un ample usage 
de cette libcrte conditionnelle. Je ne suis jamais parvenu 
a tirer de lui un recit chronologique de ses voyages ; mais 
j'ai pu glaner dans ses remarques incidentes qu'il avait 
vagabonde a travers une grande partie de la Russie 
d'Europe. Evidemment il avait ete dans sa jeunesse ce 
que Ton nomme familierement « un cbercbeur d'aven- 
tures » (a roving blade), et ne s'etait nullement borne au 
metier qu'il avait mis quatre ans a apprendre. Tant6t il 






Une Famille du vieux tyjie. 



119 



avait aide a flotter un train de bois de Votluga a Astrakan, 
localites eloigners Tunc do l'autre d' environ sept cents 
lieues. Unc autre Ms, il etait alle a Arkangel ct Onega, 
sur les bords de la mer Blanche. Saint-Petersbourg et 
Moscou lui etaient tous deux bien connus ; et une fois au 
moins il avait visite Odessa. Je ne pourrais pas dire au 
juste la nature precise de scs occupations durant ses va- 
gabondages ; car, avec ses manieres ouvertes, il etait ex- 
tremement reserve sur ses affaires commerciales. A 
toutes mes questions a ce sujet il repondait vaguement : 
Lesnoe dyelo, c'est-a-dire « une affaire de bois », et de 
cela je conclus que sa priiicipale occupation avait ete le 
commerce du bois de construction. En effet, quand je fis sa 
connaissance, bien que ce ne frit plus desormais un com- 
mercant d'babitude, il etait bien connu comme dispose a 
toujours acheter la coupe de n'importe quel petit coin de 
foret qui pouvait se trouver, dans le voisinage, a vendre 
pour un prix raisonnable. La reserve concernant ses 
affaires commerciales, il 1'avait probablement apprise 
des marchands de profession, qui sont toujours tres-peu 
enclins a communiquer quoi que ce soit ayant rapport 
a leurs affaires mercantile s. 

Pendant toute cctte periode nomade do son existence, 
Ivan n'avait jamais entierement cesse ses rapports avec 
son home et avec la vie agricole. A l'age d'environ vingt 
ans, il etait venu passer plusieurs mois cbez lui, pre- 
nant part aux travaux des champs, et avait epouse une 
jeune et forte femme bien portante choisie pour lui 
par sa mere, qui la lui avait recommandee en considera- 
tion de sa bonne renommee et de sa vigueur physique. 
Dans 1'opinion de la mere d'lvan, la boaute etait chose 
de luxe que seulement les nobles et les riches marchands 
pouvaient s'offrir; et un visage agreable une considera- 
tion tres-secondaire, si secondaire qu'il fallait la laisser 
presque entierement de c6te. C'etait egalement 1'opinion 
de la femme d'lvan. Elle n'avait jamais ete ni belle ni 



120 



La Russie. 



gracieuse, — avait-elle l'habitude de dire, — mais elle 
avait ete bonne femme pour son mari ; il nc s'etait jamais 
plaint de son manque de cbarmes et n' avait jamais couru 
apres celles qui etaient reputecs en avoir. En exprimant 
cette opinion, elle ebaucnait toujours d'abord une reve- 
rence, puis se redressait comme un soldat au port d'ar- 
mes et flnalement donnait des petits coups de tete de cote 
comme pour river son assertion. Alors l'ceil vif d'lvan 
clignotait plus vivement que d'habitude, et il lui deman- 
dait comment elle savait cela, lui rappelant ainsi qu'il 
n'etait pas toujours reste a la maison. C'etait safacon ste- 
reotypee de taquiner sa femme, et cbaque fois qu'il l'em- 
ployait, elle l'appelait «vicux corbeau» ou quelque chose 
d'analogue. 

Pcut-ctre cependant la remarque espiegle d'lvan 
contenait-elle plus de signification que sa femme ne 
lui en attribuait, car pendant les premieres annees de 
leur mariagc ils s'etaient tres-peu vus; quelqucs jours 
apres la ceremonie, au moment oil, d'apres nos idees, 
la lune de miel aurait du etre dans son plein, Ivan 
etait parti a Moscou pour plusieurs mois, laissant sa 
jeune epouse aux soins de ses pere et mere. La jeune 
femme ne considera pas cela comme unc tribulation 
extraordinaire, car beaucoup de ses compagnes avaient 
ete traitees de la meme facon, ct dans l'opinion publique 
de cette partie de la contree il n'y avait rien d'anormal 
dans ce procede. En effet, on peut dire en general qu'il 
y a tres-peu de roman et de sentimcntalite dans les 
manages entre paysans russes. La femme est prise plu- 
tot comme aide, ou, en langage clair, comme servante, 
que comme compagne, et la belle-mere lui laisse fort 
peu de temps pour se plonger en d'inutiles regrets et en 
des reveries steriles. 

A mesure que les annees s'ecoulaicnt et que son pere 
devenait de jour en jour plus age et plus faible, les 
visites d'lvan a son village natal furent plus longues 



Une Famille du vieux type. 121 



et plus frequentcs, ct quand lo vieillard dcvint a la fin 
incapable d'aucun travail, Ivan s'y fixa d'une facon 
permancntc ct prit la direction de la maison. Pendant 
ce temps-la, ses enfants avaient grandi. Quand je 
connus la famille clle comprcnait — en outre de 
deux fillcs qui, mariees de bonne hcurc, s'en etaient 
allees vivre avec les parents de leurs epoux, — Ivan et 
sa femme, deux fils, trois bras ct un nombre indefini, 
variant frequemment, dc petits enfants. Lc fait qu'il y 
avait trois bras ct seulcmcnt deux fils ctait le resultat 
de la conscription, qui avait pris le plus jcunc peu de 
temps apres son mariagc. Les deux qui restaient pas- 
saient seulement quclqucs mois a la maison. L'un etait 
charpentier, l'autrc macon, ct tous deux parcouraicnt lc 
pays a la reebcrche de travail, comme le pere avait fait 
dans scs jeunes annees. II y avait neanmoins unc diffe- 
rence. Le pore avait toujours manifesto une tendance 
pour les transactions commerciales plutot que pour la 
simple pratique dc son metier, ct en consequence il avait 
babituellcment vecu et travaille scul. Les fils, au con- 
traire, sc bornaicnt a l'exercice de leur profession, ct, 
pendant la saison du travail, etaient toujours membres 
A'Artels. 

L 1 Artel, dans scs formes diverses, est unc curicusc ins- 
titution. Ceux auxquols les fils d'lvan appartenaient 
etaient simplemcnt des associations ambulantes ct tcm- 
poraires d'ouvriers qui pendant l'ete logent ensemble, 
mangent ensemble, travaillent ensemble, et, a la tcrmi- 
naison dc chaque cntrcprise de travail, divisent cntre 
cux les profits. Ceci est la forme primitive de l'institu- 
tion; aujourd'hui on ne la rencontre plus tres-souvent. 
Ici commc ailleurs, lc capital a fait sentir son influence 
ct detrait cette egalite qui existe entrc les membrcs d'un 
artel dans lc sens primitif du mot. Au lieu de sc grouper 
en une association temporairc, les ouvriers font mainte- 
nant, en general, marcbe avec un entrepreneur qui pos- 



122 



La Russie. 



sede un petit capital, ct rccoivent de lui dcs gages men- 
suels fixes. Par cet arrangement, le risque est moindrc 
et les gages aussi ; un profit cxceptionnel resulte-t-il du 
travail execute, il est empoche par l'entrcpreneur en 
compensation des pertes exceptionnelles qu'il peut avoir a 
supporter. 

La seule association qui existe en ce cas est pour l'a- 
chat et la preparation dcs aliments, et meme cela est 
souvent laisse a 1'entrepreneur. 

Dans quelques-unes des grandes viiles, il y a des ar- 
tels d'une espece plus complexe : associations perma- 
nontes, possedant un gros capital, ct pecuniairement res- 
ponsables dcs actes dc chacun de leurs membrcs. Parmi 
elles, la plus celcbre de bcaucoup est cello des garcons 
de banque ; ces hommes ont des occasions pcrpetuelles 
de voter et sont souvent charges de la garde et du trans- 
port de sommes enormes ; mais le banquier n'a aucune 
cause d'anxiete, parce qu'il sait que, si quelque defalca- 
tion se produit, elle lui sera remboursee par 1' artel. De 
tels accidents, neanmoins, se produisent tres-rarement, 
sinon jamais, et le fait n'est point aussi extraordi- - 
naire que beaucoup de gens le supposent. L'artel etant 
responsable dcs individus dont il est compose, est tres- 
circonspect pour leur admission, et un bomme, une fois 
admis, est observe de pres, non-seulemcnt par les sur- 
veillants regulierement nommes, mais aussi par tous ses 
camaradcs qui ont occasion de le faire. S'il commence a 
depenser trop d'argcnt ou a negliger ses devoirs, bien 
que son patron puisse ne rien savoir du fait, dcs soup- 
cons s'elevent tout de suite parmi ses camarades et 
une cnquete s'ensuit, se terminant par une expulsion som- 
maire si les suspicions se trouvent fondecs. Responsabi- 
lite mutuclle, en somme, qui cree naturellcment un sys- 
teme tres-effectif de surveillance mutuelle. Nos manufac- 
turiers et chefs de grandes maisons dc commerce, qui 
se plaignent bien haut de l'insouciance et de la mal- 



Une Famille du vieux type. 123 



honnetete de leurs employes, no pourraient-ils point 
mettre en pratique ce principc ? 

Des deux flls d'lvan, l'un, celui qui etait charpentier 
de son metier, visitait sa famille seulcment a l'occasion 
«t a des intervalles irrcguliers; l'autre, au contraire, 
comme le travail du macon est impossible en Russie 
pendant la saison froide, passait la plus grande partie 
de l'hiver a la maison. Tous deux versaient unc grande 
partie de leurs gains dans le tresor de la famille, sur le- 
quel le pere exercait une autorite sans controle. S'il desi- 
rait faire quelque depense considerable, il consultait 
toujours ses flls a ce sujet; mais comme c'etait un 
homme prudent, intelligent, jouissant du respect et de 
la confiance de la famille, il ne rencontrait jamais chez 
eux une opposition absolue. Tout le travail des champs 
etait accompli par lui avec l'assistance de ses brus ; au 
temps de la moisson seulement, il louait un ou deux 
faucheurs pour l'aider. 

Le menage divan etait un bon specimen de la famille 
paysanne russe du vieux type. Avant Emancipation de 
1861, il existait beaucoup de maisonnees de cette espece, 
renfermant les representants de trois generations. Tous les 
membres, jeunes et vieux, vivaient ensemble d'une facon 
patriarcale sous la direction et l'autorite du chef de la 
maison, appeleordinairementleK:fto2am,c'est-a-dire l'ad- 
ministrateur ; ou, dans quelques districts, leBolshak, qui 
signifie litteralement le Gros. Generalement cette impor- 
tante situation etait occupee par le grand-pere, ou, s'il 
6tait mort, par le frere aine ; mais cette regie n'etait pas 
tres-strictement observee. Si, par exemple, le grand-pere 
devenait infirme, si le frere aine devenait incapable 
de diriger la maison eu egard a des habitudes de desor- 
dre ou autres causes, l'autorite revcnait a quelque autre 
membre — ce pouvait etre a une femme — qui etait bon 
administrateuret possedaitla plus grande influence mo- 
rale. Les relations entre le chef de la maisonnee et les 



424 



La Russie. 



autrcs mcmbres dcpcndaicnt de la coutume et du carac- 
tero personnel, et variaient done grandement d'une fa- 
mine a l'autre. Si le Gros etait un homme intelligent, 
d'un caractere decide, energique, commc mon ami Ivan, 
unc discipline parfaite regnait dans la maison, excepte- 
pcut-etrc en ce qui concerne les langues des femmes, 
qui ne sc soumettent pas aisement a l'autorite memo de 
leur proprietaire ; mais tres-souvent il arrivait que le- 
Gros n'etait pas a la hauteur de son poste, et, en ce cas, 
des qucrelles sans fin, des escarmouches, se produi- 
saient inevitablement. Ces qucrelles etaient en general 
suscitecs et fomentees par les membres feminins du me- 
nage : fait qui nc semblora point etrange si nous essayons 
de nous flgurer combien il devait etre difficile a plusieurs 
bclles-sceurs de vivre ensemble, avec leurs enfants et 
une belle-mere, dans les etroites limites d'une maison de 
paysan. Les plaintes de la jeune mariee, qui trouve que 
sa belle-mere fait retomber tout le dur travail sur scs 
epaulcs, fournissent un motif fa vori a la poesiepopulaire. 
La maison avec ses dependances, le betail, les instru- 
ments agricoles, le grain et autres produits, l'argent re- 
sultant de leurs ventes : en un mot, la maison et presque 
tout ce qu'elle contenait, etaient lapropriete indivise dela 
famille. Rien n'etait done achete ou vendu par aucun 
membre — pas meme par le Gros, a moins qu'il ne pos- 
sedat une autorite inaccoutumee, — sans le consente- 
ment cxpres ou tacite des autres males adultes, et tout 
l'argent gagne etait mis dans la bourse commune. 
Quand l'un des fils quittait la maison pour travail- 
ler ailleurs, il devait y rapporter ou y envoyer tous 
scs gains, excepte ce qu'il lui fallait pour sa nourriture, 
son logement et autres depenses indispensables, et s'il 
comprenait le mot indispensable dans un sens trop 
large, il etait l'objet de reprocbes tres-amers quand il 
rcvenait. Pendant son absence, qui pouvait durer une 
ou plusieurs annees, sa femme et ses enfants rcstaient 



Une Famille du vieux type. 



125 



dans la maison comrao auparavant, ct l'argent qu'il ga- 
gnait etait d'habitude employe au paycment des taxes 
de la famille. 

Le menage paysan de ce vieux type est done une asso- 
ciation de travail primitive ou les membrcs ont toutes 
cboses en commun, et il est rcmarquable quo le paysan 
concoive l'association de cette facon plutot que sous la 
forme d'une simple famille. Ceci est demontre par la 
terminologieliabituelle etparla loi des heritages. Le cbef 
de la maison n'est pas appcle d'un nom corrcspondant a 
paterfamilias, mais est nomme,commejel'aidit, Khoza'in, 
e'est-a-dire administrateur, mot qui s'applique egale- 
ment a un fermier, un boutiquier, au cbef d'une entrc- 
prise industrielle, et n'eveille pas du tout l'idee d'une 
parente. 

La loi d'heritage est egalement basee sur cette con- 
ception. Quand un menage se dissout,le degre de parente 
n'est pas pris en consideration pour la distribution de la 
propriete. Tous les membres males adultes partagent 
egalement. Les fils illegitimes ou adoptes, s'ils ont fourni 
leur part de labour, ont les meraes droits que les fils nes 
en legitime mariage. La fille mariee, au contraire, etant 
regardee comme appartenant a la famille de son mari, et 
le fils qui s'est precedemment separe du menage, sont 
exclus de la succession. Strictement parlant, il n'y a 
aucune succession ou heritage quelconquc, execpte en 
ce qui regarde la garde-robe et autres petits effets per- 
sonnels d'une espece analogue. La maison et tout ce 
qu'elle contient n'appartiennent pas au Khoza'in, mais a la 
petite communaute ; et, en consequence, quand le Khoza'in 
mcurt, quand la communaute sc rompt, les membres 
n'heritcnt pas, mais partagent seulcment entre eux ce 
qu'ils avaicnt jusque la possede collcctivcment. II n'y a 
■ainsi, a proprement parler, ni heritage, ni succession, 
mais simplement liquidation et distribution de la pro- 
priete entre les membrcs. La loi ecrite de l'beritagc, 



126 



La Riissie. 



fondee sur la conception de la propriete individuelle, est 
tout a fait inconnuc du paysan russe et tout a fait inap- 
plicable a son genre de vie. Par la, un titre du code tres- 
important rcste lettre morte pour a peu pres les quatre 
cinquiemes de la population! Cettc predominance de 
considerations economiques pratiques trouve aussi uu 
exemple dans la facon dont les manages sont arranges- 
dans ccs nombreuscs families. 

Sous tous les rapports, le paysan russe, considere 
commc une classe, est extremement pratique et posi- 
tif en scs conceptions et ses habitudes, et n'est point 
du tout enclin aux sentiments sublimes ou etheres 
d'aucune espece. II a peu ou point de ce qui peut bruta- 
lcment etre appele 1' element « Hermann et Doiothee », 
et, en consequence, il est fort etranger aux idees senti- 
mentalcs et romanesqucs que nous associons d'habitude 
aux premiers pas vers le manage. Ce fait est si patent 
pour qui a etudie le paysan' russe, que meme ceux qui 
se sont offerees d'idealiser le tableau de sa vie se sont 
rarement aventures a faire tourner leur recit sur une 
sentimentale affaire d'amour. J'insere ici entre paren- 
theses ccs remarques genei'ales, afin que le lecteur puisse 
comprendre plus clairement ce que j'ai a dire concer- 
nant les manages paysans. 

Dans le systeme primitif d'agriculture habituellement 
pratique en Russie, le labeur-uni naturel (si on peut em- 
ployer une telle expression) se compose d'un homme, 
d'une femme et d'un chcval. Aussitot done qu'un garcon 
devient asscz vigoureux pour faire un bon laboureur, il 
doit etre pourvu des deux accessoircs necessaires a la 
constitution du labeur-uni. Lui procurer un cheval, soit 
en l'achetant ou en elevan i un poulain, est le devoir du 
chef de la maison. Lui procurer une femme est le 
■ir de la Grosse (Bolshukha), et la principale consi- 
cle-r.iMon qui determine le choix est dans les deux cas la 
mem s. De prudents administrateurs domestiques ne se 



Une Famille du vieux type. 121 

laisscnt pas tenter par dcs chovaux dc luxe ou dc belles 
fiancees; ce qu'ils reckerchent n'est pas la beaute, mais 
la vigueur pbysique et l'aptitude au travail. Quand le 
jeune bomme atteint l'agc dc dix-buit ans, on l'informe 
qu'il doit so marier tout de suite; et aussitot qu'il a 
donne son consentement, dcs negociations sont ouvcrtcs 
avec les parents de quelque jeune iillc susceptible d'etre 
cboisie. 

Dans les grands villages, ccs negociations sont qucl- 
quefois facilities par certaincs vicilles femmes appc- 
lees Svakhi, qui s'occupent specialcment de ccs sortes de 
mediations; mais tres-souvcntl'affairc est arrangee direc- 
tcment ou par l'intcrmcdiairc dc quelque ami commun 
aux deux families. On doit prendre garde qu'il nc so 
trouve aucun obstacle legal au mariage, et ccs obstacles 
ne sont pas toujours aisemont evites dans un petit village 
dont les babitants ont depuis longtemps l'babitudc dc 
s'allicr cntre eux. D'apres la loi ccclesiastique russc, 
non-seulement l'union entre cousins germains est ille- 
gale, mais l'affinite est reputee equivalence a la consan- 
guinite, e'est-a-dire qu'une belle -mere et une belle- 
sceur sont regardecs commc une mere et une soeur, et 
memo la parente Active creee par l'acte dc se presenter 
aux fonds baptismaux commc parrain et marrainc est 
legalement reconnue. Si toutes les negociations prelimi- 
naires sont couronnees de succes, le mariage a lieu, ct 
l'epoux amene son epouse dans la maisonnee dont il est 
membre. Elle n'apporte rien avec ello comme dot, execpte 
son trousseau , mais seulemcnt une paire dc bons bras 
vigoureux, et enricbit par la sa famille adoptive. Bien 
entendu, il arrive a l'occasion — car la nature bumaine 
est partout essentiellement ila meme, — qu'un jeune 
paysan tombe amoureux de l'une de ses ancienncs cama- 
rades d'enfance et terminc a l'autel son petit roman; 
mais de tels cas sont tres-rares, et comme regie on peut 
dire que les manages dcs paysans russes sont arranges 




128 



La Russie. 




sous l'influence de considerations economiques plutot 
que sentimentales. 

La coutume de vivre en grandes families a maints 
avantages economiques. Nous connaissons tous la fable 
edifiante ou l'homme mourant demontre a ses fils, au 
moyen d'une botte d'osier, les avantages de vivre 
ensemble et de s'aidcr mutucllement. En temps ordi- 
naire, les depenscs neccssaires d'une grande maisonnee 
de dix personnes sont considerablement moindres que 
celies reunies dc deux menages comprenant cbacun 
cinq membres, et quand vient un Black day (jour 
noir) une grande famille peut supporter quelque temps 
l'adversite plus aisement qu'uno petite. Ge sont la des 
principes applicables dans le monde entier, et dans la 
vie du campagnard russe ils ont une force particuliere. 
Cbaque paysan adulte possede, comme je l'expliquerai 
plus loin, une part des terrains communaux; mais cette 
part n'est pas suffisante pour employer tout son temps 
ct toute sa force. Un couple peut aisement cultiver au 
moins deux parts dans toutes les provinces oil les ter- 
rains ne sont pas abondants. Si une famille est composee 
de deux couples, l'un des hommes peut s'en aller aillcurs 
gagner de l'argent, pendant que l'autre avec sa femme 
et sa belle-so3ur peut cultiver a la fois les deux parts de 
terre. Si au contraire une famille se compose seulement 
d'un couple et de ses enfants, l'bomme doit, ou rester a 
la maison, auquel cas il lui sera peut-etre difficile de 
trouver du travail pour l'emploi de tout son temps, ou 
il lui faut quitter la maison et conner la culture de sa 
part de terre a sa femme, dont le temps doit etre en 
grande partic consacre aux affaires domestiques. 

Au temps du servage, les proprietaires s'etaient claire- 
ment rendu compte de cela et d'autres avantages, et 
avaient contraint leurs serfs a vivre en grandes mai- 
sonnees. Aucune famille ne pouvait se diviser sans le 
consentement du proprietaire, et ce consentement n'etait 



Une Famille du vieux type. 129 



pas aisement obtenu a moins qu'elle eut attcint dcs 
proportions tout a fait anormales, ot ne fut troubleo 
d'une facon pcrmanente par dcs dissensions domes- 
tiques. Dans les affaires matrimoniales des serfs aussi, 
la majorite des proprietaries exorcait systematiquemcnt 
une certaine surveillance qui ne procedait pas necessai- 
rement d'un esprit mesquin et tatillon, mais parce que 
leurs interets materiels s'en ressentaicnt. Un seigneur 
n'aurait pas, par exemple, permis a la fille de l'un de 
ses serfs d'epouser un serf appartenant a un autre pro- 
prietaire — il cut perdu par la un travailleur femelle, 
— sans que quelquc compensation lui futofferte. Ce pou- 
vait etre une somme d'argent, ou bien Taffaire pouvait 
etre arrangee sur le principe de reciprocite : le maitrc 
du fiance autorisant l'une de ses serves aepouser un serf 
appartenant au maitre de la fiancee. 

Quelque avantageuse que puisse paraitre, au point de 
vuo economiquc, la coutume de vivre en grandes 
maisonnees, elle a de tres-serieux inconvenients a lafois 
theoriques et pratiques. 

Que des families unies l'une a 1'autre par des liens de 
parente et de mariage puissent vivre aisement ensemble 
en bonne harmonic, e'est la un de ces axiomes sociaux 
qui sont universellement acceptes et auxqucls pcrsonne 
n'ajoute foi. Nous savons tous, par notre propre expe- 
rience ou par cello des autres, que les relations amicalcs 
de deux families semblables sont grandement mises en 
danger par la proximite de leurs habitations. Demeurer 
dans la memo rue n'est pas chose a conseillcr; occupcr 
dcs maisons qui se touchent est positivement dangercux; 
vivre sous le meme toit est cortainement fatal a une 
amitie durable. Les meilleures intentions peuvent exister 
des deux cotes, l'arrangement pout etre inaugure par les 
plus ruisselantes expressions d'une affection eternello et 
par la decouverte d'innombrables afflnites secretes; mais 
m les afflnites, ni raffection, ni les bonnes intentions, ne 

9 ' 



130 



La Russie. 



peuvcnt resister au frottement continuel et aux saccades 
fortuitcs qui se produisent inevitablement. Geci dit, le 
lecteur doit s'efforcer de tonir compte que les paysans 
russes, meme vetus de peaux de mouton, sont, comme 
nous, des creatures humaines. Bien qu'on les rcpresente 
souvent comme des entites abstraitcs, comme des chiffres 
dans un tableau statistique ou des points dans une 
figure de geometrie, ils ont en realite « des organcs, des 
dimensions, des sens, des affections, des passions ». 
S'ils ne sont pas exactement « nourris des memes ali- 
ments » que nous, ils sont au moins « blesses des memes 
armes, sujets aux memes maladies, gueris paries memos 
moyens et susceptibles de s'irriter des memes tour- 
men ts ». Et ceux qui vivent en grandes maisonnees sont 
soumis a une sorte particuliere d'epreuve que beaucoup 
d'entre nous n'ont jamais essaye de se figurcr. Lesmena- 
ges comprenant de nombreux couples non-seulement 
vivent ensemble, mais ont a peu pres toutes choses en 
commun. Gbaque membre ne travaille pas pour lui, 
mais pour la maisonnee, et tout ce qu'il gagne doit etre 
verse dans le tresor du menage. Cet arrangement con- 
duit presque inevitablement a deux resultats : ou bien il 
se produit de contumelies dissensions, ou bien l'ordre est 
maintenu par une vigoureuse tyrannie domes tique infi- 
niment pire que le servage. 

II etait done tout a fait naturel, quand l'autorite des 
proprietaires terriens fut abolie en 1861, que les grandes 
maisonnees de paysans se divisassent. La domination 
arbitraire du hhozain etait basee sur et maintenue 
par la domination arbitraire du proprietaire, et toutes 
deux, naturellement, tomberent ensemble. Les menages 
semb'lables a celui de mon ami Ivan ne se sont conser- 
ves que dans des cas exceptionnels, ou le chef de la mai- 
son se trouve posseder une somme rare d'influence 
morale sur les autres membres. 

Ce changement a eu, sans contredit, une influence pre- 



Une Famille du vieux type. 131 






judiciable sur le bien-etre materiel des paysans ; raais il 
doit avoir considerablement accru leur comfort domesti- 
que, et ne peut produire dans l'avenir que de bons resul- 
ta(s au point de vuc moral. Pour le present, neanmoins, 
les consequences mauvaises sont de beaucoup les plus 
saillantes. Gbaque paysan marie s'efforce d'avoir sa 
maison a lui, et beaucoup d'entre eux, afm de faire face 
aux depenses necessaires, ont ete obliges de contracter 
des dettes. Ceci est une question tres-serieuse. Mume si 
le paysan pouvait obtenir de l'argent a cinq ou six pour 
cent, laposition du debiteur serait assez mauvaise, mais 
elle est en realite bien pire, car les usuriers de village 
considerent vingt ou vingt-cinq pour cent comme un 
taux d'interet point du tout exorbitant. Le paysan endette 
a done fort a faire pour payer les arrerages en temps 
ordinaire, et si quelque mauvaise fortune l'atteint, — 
si, par exemple, la recolte est mauvaise, si on lui vole 
son cbeval, — il tombera probablement dans une situa- 
tion pecuniaire embarrassee, sans espoir de s'en tircr 
jamais. J'ai vu des paysans qui n'etaient point particu- 
lierement adonnes a 1'ivrognerie ou a d'autres babi- 
tudes ruineuses, tomber dans un etat d'insolvabiiite aliso- 
lue. Heureusement pour ces debiteurs insolvables, la loi 
les traite avec une extreme indulgence. Leur cabane, 
leur part de terre communale, leurs outils agricoles,' 
leur cbeval : en un mot, tout ce qui est necessaire a leur 
subsistance, est insaisissable. La Commune peut, nean- 
moins, les soumettrc a une punition corporelle s'ils ne 
paient pas leurs taxes, et, sous beaucoup d'autres rap- 
ports encore, la situation d'un paysan qui est garantipar 
la loi contre un demiment absolu est bien loin d'etre 
enviable. 



CHAPITRE VII 

LES PAYSANS DU NORD 

Terres communales. — Systeme d'agriculture. — Fetes de paroisse. — 
Jeunes. — Occupations diverses. — Migrations annuelles. — Indus- 
tries s'exercant a la maison. — Influence du capital et des grandes 
entreprises. — Les paysans de l'Etat. — Serfs domestiques et serfs 
ordhiaires. — Redevances des serfs. — « Histoire de la civilisation » 
de Buckle. — Villageois qui « font des farces ». — L'extreme nord. 



Ivanofka peut etre pris comme un bon specimen des 
villages de la moitie nord de la Russie ; une breve des- 
cription de ses habitants donnera done une idee assez 
correcte des paysans du nord en general. 

Presque la totalite de la population feminine et envi- 
ron une moitie des habitants males s'occupent d'habi- 
tude a cultiver la terrc communale, qui comprend envi- 
ron deux mille acres d'un sol sablonneux et leger. La 
partie arable de ce sol est divisee en trois vastes champs, 
chacun desquels estpartage en de longues bandes etroi- 
tcs. Lc premier est reserve pour le grain d'hiver, e'est- 
a-dire le seigle, qui constitue, sous forme de pain noir, 
le principal aliment des paysans. Dans le second, on 
seme de l'avoine pour les chevaux et du sarrasin, dont on 
use bcaucoup comme aliment. Le troisieme reste en fri- 
che et sert en ete de paturage au betail. 

Tous les villageois, dans cette partie de la contree, di- 
visent la terre arable de cette facon, afin que cela cor- 



Les Paysans du Nord. 



133 



respondc a la rotation triennale dcs recoltcs. Ce sys- 
teme d'assolement est extremcment simple. Le champ qui 
est consacr6 cette annee au grain d'hivor servira, l'annee 
prochaine, au grain d'ete, et l'annee suivante restera en 
friche. Avant d'etre ensemence de grain d'hivcr, il doit 
reccvoir une certaine quantite d'engrais. Chaque famillc 
possede, dans chacun des deux champs en culture, une 
ou plusieurs des longues handes etroitcs (belts) en les- 
quelles ils sont partages. 

Toute l'annee, la vie des paysans est cclle do simples 
labourcurs habitant un pays oil l'hiver est long ct rigou- 
reux. La saison agricole commence en avril avec la fonte 
des neiges. La nature a dormi pendant quelques mois ; 
s'eveillant maintenant de son long sommcil et se depouil- 
lant de son hlanc manteau, elle s'efforce de reparcr le 
temps perdu. La neige n'a pas plus tot disparu que la 
jeune herbo nouvelle ne tardc guere a percer, et bicntot 
apres, les buissons et les arbrcs commencent a bour- 
geonner. Larapiditede cette transition do l'hiver auprin- 
temps etonne les habitants de climats plus temperes. 

Le jour de saint Georges (23 avril) (1), le betail est sorti 
pour la premiere fois et aspcrge d'eau benite par le 
pretrc. Les bestiaux des paysans russcs ne sont jamais 
tres-gras; mais, a cette epoquc de l'annee, leur aspect est 
vraiment lamentable. Pendant tout l'hiver, ils out ete 
renfermes dans de pctites etables non vcntilees ct nourris 
presque cxclusivemcnt de paille. Quand on leur donne 
« la clef des champs », ils ont l'air de l'ombre d'eux- 
memes. Tous sont maigres, chetifs, bcaucoup boitent, 
quelques-uns ne peuvent se tenir sur lcurs jambes sans 
assistance. 




1. En ce qui regarde les jours des fetes des saints, j'en donne partout 
la date d'apres le vieux style; pour trouver cette date dans notre calen- 
drier, il faut ajouter donze jours. 



434 



La Russie. 




A ce moment, les paysans sont impatients dc commen- 
cer les travaux agricoles. Un vieux proverbe qu'ils con- 
naissent tous dit : « Ensemencez dans la boue, vous 
serez un prince », et ils agisscnt toujours d'accord avec 
ce preccpte de sagesse traditionnelle. Aussitot qu'il est 
possible de labourer, ils commeneent a preparer la terro 
pour le grain d'ete, ce travail les occupe ordinairement 
jusqu'a la fin mai. Puis vient le transport des fumicrs et 
la preparation du champ en i'riche pour le grain d'hi- 
ver, corvee qui dure d'habitudc jusqu'au jour de saint 
Pierre, 29 juin, epoque ou d'ordinaire la fenaison com- 
mence. Apres la fenaison vient la moisson, de beau coup 
le temps le plus occupe de l'annee. Dcpuis la mi-juillet 
— specialcment depuis la saint Elijah (20 juillet), ou, 
d'ordinaire, Ton entend le saint error en grondant a tra- 
vers les cieux sur son char de feu (1), — jusqu'a la fin 
d'aout, le paysan travaille jour et nuit et trouve cepen- 
dant qu'il n'a qu'a peine le temps d'achever toute sa 
besognc. En un peu plus d'un mois, il lui faut rccolter 
et mettre en meule son grain : seigle, avoine, ou tout 
autre qu'il peut avoir seme soit au printemps ou a l'au- 
tomne precedent, et semcr celui d'hivcr pour l'annee 
suivante. Pour ajouter a son embarras, il arrive parfois 
que le seigle et les avoines murisscnt a peu pres simul- 
tanement, et sa position est alors encore plus difficile 
que d'usage. 

Que les saisons le favorisent ou non, le paysan, a ce 
moment, a une lourde tache, car il peut rarement se per- 
mettre de louer le nombre necessaire de moissonneurs, 
et n'est aide, en general, que par sa femme et sa famille; 
mais il peut alors travailler a haute pression pour un 
temps tres-court, car il a la perspective de bientot obte- 



1. C'est ainsi que les paysans expliquent le tonnerre, qui sefait sou- 
vent entendre dans cette saison. 



Les Paysans du Nord. 



135 






nir un rcpos salutairc et une abondance de nourrituro. 
Vers la fin de septembre, le travail des champs est ter- 
mine, ct le l er octobre la fete do la moisson commence : 
joyeuse epoquc a laquelle les fetes de paroisse sont 
habitucllement celebrees. 

Pour celebrer une fete de paroisse a la vraie maniero 
orthodoxe, il est necessaire de preparer auparavant 
une grande quantite de braga — espece de petite biero 
brassee a la maison — et de cuire au four une abon- 
dante provision de piroghi ( sorte de tourtcs). II faut 
aussi se procurer de l'huile et du vodka (eau-de-vie de 
seigle) en suffisante quantite. En memo temps, la grande 
chambre de Vizba, comme on nomme la maison du 
paysan, doit etre nettoyee, le plancher lave, les tables et 
les bancs grattes. La veille au soir, pendant que les 
piroghi cuisent au four, une petite lampe brule devant 
Ylcon place dans un coin do la chambre, et quelquefois 
un ou deux invites venant de loin arrivent afin d'avoir, 
le lendemain, une plcino journee do divertissement. 

Le matin, la fete commence par un long service a 
I'eglise auqucl tous les habitants assistent dans leurs 
plus beaux habits, excepte les matrones et les jeunes 
femmes , qui rcstent a la maison pour preparer le 
diner. Vers midi, le repas est servi dans chaque izba 
a la famille ct ses invites. En general, la nourriture 
du paysan russc est des plus simples et comprend rare- 
ment de la viandc d'aucune sorte, non pas a cause de 
tendances vdgMariennes, mais seulement parce que le 
bceuf, le mouton ou le pore content trop chcr; mais 
un jour tel que celui de la fete de la paroisse, il y a 
toujours sur la table, a diner, une variete considerable 
de plats. Dans la maison d'un paysan a son aise, ce 
sera non-seulement la soupe aux choux et a la graisse 
et le kasha, — plat de farinc do sarrasin, — mais aussi 
du pore, du mouton et peut-etro memo du bceuf. La 
braga sera vcrsee en quantites illimitees, et plus d'unc 



136 



La Russie. 



fois lc vodka sera passe de main en main. Quand le repas 
est fini tous se levent ensemble, et se tournant vers 
Ylcon place dans le coin de la piece, s'inclinent et se 
signent a plusieurs reprises. Les invites disent alors a 
leur note : « Spasibo za kleb za sol » c'est-a-dire « merci 
pour votre hospitalite » ou plus litteralement : « merci 
pour le pain et le sel » , et l'hdte repond : « Ne soyez 
point mecontents, et asseyez-vous de nouveau pour la 
bonne chance », ou peut-etre exprimera-t-il la derniere 
partie de sa requete sous la forme d'un dicton rime ainsi 
concu : « Asseyez-vous ; que les poules puissent pondre, 
et les poulets, les abeilles, multiplier ! » Tous obeisscnt, 
et Ton fait alors circuler une autre tournee de vodka. 

Apres diner, les uns sortent se promener en babil- 
lant avec lcurs amis, ou vont dormir dans quelque coin 
a l'ombrc, pendant que ceux qui veulent se rejouir se 
rendcnt a l'endroit ou la jeunesse du pays cbante, joue et 
s'amuse de diverscs facons. Quand le soleil descend a 
1'horizon, les invites les plus graves, les plus poses, retour- 
nent cbez eux ; mais beaucoup restent pour souper, et, a 
mesure que la soiree s'avance, les effets du vodka devien- 
nent de plus en plus apparents. Des bruits de rejouis- 
sance tumultueuse s'entendent dans toutes les maisons, 
une grandc partie des habitants et des invites apparais- 
sent sur la route, a divers degres d'ivresse. Quelcrues-uns 
jurent a leurs amis une eternelle affection, ou, avec des 
gestes flasques, haranguent d'un ton incoherent d'invi- 
sibles auditoires ; d'autres s'en vont chancelant ca et la, 
sans but, avec une expression de contentcment abruti, 
jusqu'a ce qu'ils se laissent choir, ayant perdu toute 
conscience d'eux-memes. lis resteront gisant a terre jus- 
qu'a ce qu'un ami moins ivre les ramasse, ou plus pro- 
bablement jusqu'a ce qu'ils se reveillent d'eux-memes le 
lendemain matin. 

Comme ensemble, une fete de village en Russie est l'un 
des spectacles les plus attristants dont j'aic jamais ete 



Les Paysans du Nord. 



131 



temoin. Elle fournit uncnouvelleprcuvc — helas ! aucune 
preuve nouvelle n'etait necessaire ! — que nous autres, 
peuplcs du Nord, qui savons si bien travaillcr, sommes 
absolument incapables de nous amuser. En France ou 
en Italie, un jour do fete populairc est cbosc agreable a 
voir, et qui peut nous faire regrettcr que la vie contienne 
si peu de jours de fete. Non-sculement le matin mais 
aussi le soir, apres une longue journee, il y a une bril- 
lante et joyeuse expression sur chaque visage; un bour- 
donnement de gaiete naturclle s'eleve continuellement 
de la foule. Dans les pays du Nord, au contrairc, les 
peuples ne savent pas se rejouir d'unc facon saine, ra- 
tionnelle, et cberchent un refuge dans l'ivresse, si bien 
que la vue d'une fete populairc peut nous faire regrettcr 
qu'il y ait dans la vie des jours de fete. 

Si la nourriturc du paysan russe etait toujours aussi 
bonne et aussi abondante qu'en cettc saison de l'annee, 
il n'aurait guere lieu de se plaindrc ; mais cc n'cst point 
du tout le cas. Graducllemein, a mesure que lo temps de 
la moisson s'eloigne, cette nourriture pcrd dc sa qualite 
et quelquefois meme sa quantite diminuc ; en outre, pen- 
dant une grande partie de l'annee, le paysan est empeche 
de faire usage de ce qu'il possede par les reglements de 
l'Eglise. 

Dans les climats meridionaux oil ces regies furent 
d'abord elaborees et pratiquees, les jeunes presents peu- 
vent etre utiles a un point de vue non-seulement reli- 
gieux, mais aussi sanitaire. Ayant abondance de fruits 
et de legumes, les habitants font bien, peut-etre, de 
s'abstenir a l'occasion de cbair, d'eeufs et dc lait. Mais, 
dans les pays comme la Russie du nord et du centre, 
l'influence de ces regies est tres-difFerente. Le paysan 
russe ne peut obtenir autant de nourriture animale qu'il 
lui en faudrait, tandis que les choux aigres et les con- 
combres sont a peu pres les seuls legumes qu'il puisse 
se procurer, et le fruit, de quelque espece qu'il soit, est 



i38 



La Russie. 




pour lui un luxe auqucl il ne peut atteindre. Dans ces 
conditions, l'abstinence d'osufs et de lait sous toutes leurs 
formes, pendant plusieurs mois de l'annee, semble a un 
esprit seculier un ascetisme superflu. Si l'Eglise dii-i- 
geait sa sollicitude maternelle vers la nature et la quan- 
tity de la boisson du paysan, en le laissant manger ce que 
bon lui semblerait, elle pourrait ainsi exercer une in- 
fluence bienfaisante sur son bien-etre materiel et moral. 
Malbeureusement l'immobilite lui est trop inberente 
pour qu'elle puisse faire quoi que ce soit dans ce sens, 
et il n'y a aucune probabilite logique qu'elle arrive a 
concevoir cette verite pourtant simple, a l'appui de la- 
quelle existent de tres-hautes autorites : que les regies 
et ordonnances ont ete faites pour l'bomme, et non 
point l'homme pour les regies et ordonnances. En atten- 
dant, le paysan russe doit jeuner pendant les sept se- 
maines du careme, pendant deux ou trois semaines en 
juin, du commencement de novembre a Noel, et tous 
les mercredis et vendredis durant le reste de l'annee. 

Depuis le temps des fetes jusqu'au printemps suivant, 
il n'y a nulle possibility d'executer aucun travail agricole, 
car le sol est dur comme pierre et couvert d'une couche 
epaisse de neige. Les paysans qui restent au village ont 
done tres-peu de chose a faire, et peuvent passer la 
plus grande partie de leur temps paresseusement coucbes 
sur le poele, a moins qu'ils n'aient appris quelque me- 
tier pouvant s'exercer a la maison. Autrefois, beaucoup 
etaient employes a transporter le grain jusqu'a la ville 
oil se tient le marche, qui peut etre eloignee de quelques 
centaines de milles ; mais maintenant cette sorte d'occu- 
pation a ete tres-diminuee par l'extension des chemins 
de fer. Une autre occupation d'hiver pratiquee jadis, et 
qui est maintenant a peu pres tombee en desuetude, 
etait celle de voler du bois dans la forct. Cela, d'apres 
la morale du paysan, n'etait point un pecbe, ou n'en 
etait tout au plus qu'un tres-veniel, car Dieu a plante 



Les Pay sans du Nord. 



139 



et arrose les arbres, et, par consequent, les forets n'ap- 
partiennent en propre a personne. Ainsi pensait le 
paysan; mais les proprietaries fonciers et l'administra- 
tion des domaines ont une theorie differente de la pro- 
priety ; des precautions devaient done etre prises pour 
eviter les espions. Afin d'assurer le succes, il etait ne- 
cessaire de choisir une nuit oil il faisait un violent 
ouragan de neige qui effacait immediatement toutes les 
traces de l'expedition ; et, quand une telle nuit arrivait, 
i'operation s'executait d'habitude avec succes. Pendant 
les heurcs d'obscurite, un arbre etait abattu, ebranche, 
traine au village, debite en buches et fagots, et, au lever 
du soleil, les acteurs de cette expedition dormaient tran- 
quillement sur le poele, comme s'ils eussent passe la 
nuit a la maison. 

Dans ccs dernicrcs annecs, les juges do paix ont beau- 
coup fait pour reprimcr cette pratique, et pour extirper 
les idees relachees sur la propriete dont clle derive. 

Pour la partie feminine de la population, l'bivcr est 
une saison tres-occupee, car c'ost pendant ces quatre ou 
cinq mois que le filage et le tissagc doivent etre 
executes. 

Dans beaucoup des villages du nord, l'ennui des lon- 
gucs soirees d'hiver est dissipe par les Besyedy, mot qui 
signific litteralcment conversazioni. Une besyedn, nean- 
moins, n'est pas exactement une conversazione comme 
nous comprenons le terme, mais rcsscmblc plutot a ce 
que certaines dames anglaises appellcnt un Dorcas mee- 
ting, avee cette diflerence essenticlle que ccux qui y 
assistcnt travaillcnt pour leur compte et non pouraucun 
motif bienfaisant. Dans quelques villages il arrive que 
jusqu'a trois besyedy s'asscmblent regulieremcnt vers 
le coucber du soleil : un pour les enfants, le second pour 
les jeunes gens, le troisieme pour les matrones. Gbacun 
des trois a son caractere particulicr. Dans le premier, 
les enfants travaillcnt et s'amusent sous la surveillance- 



IkO 



La Russie. 



d'unc vioillc fcmme qui c emondc » la torche dc resine 
et s'efforce dc maintenir l'ordre. Les petites lilies fllcnt 
du lin d'une facon primitive, sans l'aide d'un Jenny 
(metier a broches), et les petits garcons, qui sont en ge- 
neral beaucoup moins industrieux, font des lapty, — 
chaussures grossieres d'ecorce tressee, — ou de la van- 
nerie commune. Ces occupations n'empechent pas un 
bourdonncment de voix a pcu pros perpetucl, de fre- 
quentes tentatives de cbo3urs discordants et des que- 
rclles fortuites necessitant l'intervention energique de 
la vieille femme assise pres de la torcbe. Pour amuser 
ce troupeau d'enfants turbulents, elle leur raconte, sou- 
vent pour la centieme fois, une de ces anciennes his- 
toires merveilleuses qui ne perdent rien a etre repetees, 
et tous l'ecoutent attcntivement, comme s'ils ne l'avaient 
jamais cntendue raconter auparavant. La seconde Be- 
syeda est tenue dans une autre maison, et se compose 
des jcuncs gens d'un age plus avance. Ici les travailleurs 
sont naturellement plus poses, moins sujets a se que- 
reller, chantcnt plus en mesure, et n'ont besoin de 
personne pour les surveiller. Quelques moralistcs, nean- 
moins, penscnt qu'un cbaperon ou inspecteur quel- 
conque ne serait point du tout superflu, car la flirtation 
se developpe la tout a l'aise, et s'il faut ajouter foi aux 
cancans de village, les strictes convenances en pensees, 
paroles et actions ne sont pas toujours observees. Je ne 
puis dire jusqu'a quel point ces bruits sont fondes, car 
la presence d'un etranger agit toujours sur la compa- 
gnie comme ferait cello d'un inspecteur severe. Dans la 
troisieme besyeda, il existe toujours, du moins, un deco- 
rum parfait. La, les femmes mariees travaillent ensemble 
et parlcnt de leurs affaires domestiques, egayant a l'oc- 
casion l'entreticn du recit de petits scandales de village. 
Telle est la vie ordinaire des paysans agriculteurs ; mais 
beaucoup de campagnards babitent, momentanement ou 
d'une facon permanente, les villes. Dans la partie de la 



Les Paysans du Nord. 



mi 



Russie dont nous parlons, presquc tous les paysans ont, 
a une epoque quelconquc dc lcur existence, gagne lcur 
vie dans quelque autre partio du pays ; bcaucoup dc ces 
non-residents passont regulieremcnt unc partie de l'an- 
nee a la maison, tandis que d'autres visitent lcur famille 
seulement par hasard et quclquefois a dc longs inter- 
vallcs. En aucun cas, cependant, ils ne rompcnt les liens 
qui les unissent a leur village natal. L'artisan qui va tra- 
vailler dans une ville eloignec no prend jamais avcc lui 
sa fcmme ct sa famille, et memo l'homme qui dcvient 
un richc marchand de Saint-Petersbourg ou de Moscou, 
restera probablement membrc de la Commune villa- 
geoise et payera sa part des taxes, Men qu'il ne jouisse 
d'aucun des privileges qui y correspondent. Je me sou- 
viens d'avoir demande un jour a un hommc richc dc cette 
sorte, proprietaire, a Saint-Petersbourg, dc plusicurs 
vastes maisonsd'un grand prix, pourquoi il ne s'affranchis- 
sait pas de toute connexion avcc sa commune natalc, 
puisqu'il n'avait plus desormais avec ellc aucun rapport 
d'interet. Sa reponsefut : « G'est fort beau d'etre litre, et je 
ne demande rien a la Commune a l'heure qu'il est ; mais 
mon vicux pere y vit, ma mere y est enterree, ct j'aime 
a y retourner quelquefois; en outre, j'ai des enfants et 
nos affaires sont commercialcs (nashe dyelo torgovoe), 
qui sait si mes enfants ne se'ront pas, quelque jour, bien 
•aises dc posseder une part dc la terre communalc? » 

Par rapport aux occupations non agricoles, cbaque 
district a sa specialite. La province de Yaroslaff, par 
exemple, fournit aux grandes villes dcsgairons dc Trak- 
tirs ou restaurants de bas etage, tandis que ccux des 
meilleurs hotels de Saint-Petersbourg sont des Tartares 
de Kasimof, renommes pour leur honnetete et leur so- 
briete. Une partie de la province de Kostroma a la re- 
putation specialc de produirc des charpenliers et des 
constructeurs de poelcs, tandis qu'unc autre partie, 
comme je l'ai decouvert un jour a ma grandc surprise, 



442 



La Russie. 



envoie chaque annee en Siberic — non pas comme con- 
damnes, mais commo travailleurs libres, — une grande 
quantite de tailleurs et d'ouvriers en feutre ! En ques- 
tionnant quelques jcunes gens qui accompagnaient 
comme apprcntis l'une de ces bandes, j'appris de l'un 
d'eux, adolescent a l'ceil vif, age d'environ seize ans r 
qu'il avait deja fait deux fois le voyage, et qu'il avait 
l'intention de le rcfaire cbaque biver. « Et vons rapportez 
toujours a la maison une grosse somme d'argent? deman- 
dai-je. » — tNitchevol » repondh\ le jcune gaillard, gaic- 
ment, avec mi air de fierte et de confiance en soi, « l'annee 
dcrniere j'ai rapporte a la maison seulement trois rou- 
bles. » Cette reponse ne fut point dutout, ace moment, la 
bien venue, car je venais prccisement de discuter avee un 
compagnon de voyage russc cette question : « Le paysan 
peut-il vraiment etre dit industrieux », et la reponse du 
jeune gareon permit a mon antagoniste de me pousser 
une pointc. « Vous entendez cela ! — dit-il d'un air 
triomphant, — un paysan russe va en Siberie et en 
revient pour trois roubles; pourriez-vous decider un 
Anglais a travailler a ce taux-la ? » Peut-etre bien que 
non, lui repondis-je d'une facon evasive, pensant en 
memo temps que si un blanc-bec etait envoye plusicurs 
fois de Land's End a John O'Groat's House, et oblige de 
faire la plus grande partie de la route en charrette ou a 
pied, il s'attendrait probablement a rapporter, comme 
payement de son temps et de sa peine, plus de sept 
shillings et six pence! (9 fr. 40.) 

Tres-souvent les paysans trouvent une occupation in- 
dustrielle sans sortir de chez cux, car diverses industries 
qui ne demandent pas un outillage mecaniquc tres-com- 
plique sont pratiquees dans les villages par les paysans 
et leurs families. Tissus, vases en bois, fer ceuvre, pote- 
ries, cuirs, paillassons et beaucoup d'autres articles, 
sont ainsi produits en enormes quantites. A l'occasion 
nous trouvcrons, non seulement un village, mais un dis- 



Les Paysans du Nord. 



Ii3 



trict enticr, s'occupant a pcu prcs cxclusivemcnt d'unc 
sorte quelconquc d'industrie manucllc. Dans la province 
de Vladimir, par cxemple, un vastc groupe do villages 
s'emploie a peindre des Icons ct en vit; dans nnc localite 
voisine de Nijni, dix-ncuf autrcs sont occupes a la fa- 
brication des cognees; autour de Pavlovo, dans la memo 
province, quatrc-vingts villages ne produisent a peu pres 
rien autre chose que de la coutelleric ; ct dans une loca- 
lite appelee Ouloma, dans le voisinagc de Novgorod ct 
de Tver, non moins de deux cents vivent de la fabrication 
des clous. 

Ces industries domestiqucs existent depuis longtcmps, 
et out ete jusqu'ici une source abondantc de revenus 
compensant jusqu'aun certain point la pauvrete du sol. 
Mais a l'beure qu'il est clles se trouvent dans une posi- 
tion tres-critiquc. Elles appartienncnt a la periode primi- 
tive du developpement economique, ct cctte periode, en 
Bussie, tire rapidement a sa fin. Jadis le chef de mai- 
sonnee achctait les matieres brutes, ct vendait avee un 
profit raisonnable les articles manufactures dans les 
< bazars », ou foires locales, ou peut-etre a la grando 
Yarmarka (1) de Nijni-Novgorod. Cc systeme primitif est 
en train de tombcr en desuetude. 

Les grandes manufactures montecs sur le modele 
fourni par l'Europc occidentale se multiplient rapide- 
ment, et il est difficile au travail manuel, sans l'aido des 
machines, dc soutcnir leur concurrence. De plus, les 
« bazars » periodiques et Yarmarhi, oil les acbetours ct 
les vendeurs traitaicnt dircctement leurs affaires, sont 
graduellemcnt rcmplaces par des magasins permanents 
et diverses classes d'intermediaircs, qui facilitent les re- 
lations cntre producteurs et consommateurs. En un mot, 




1. Ce mot est une corruption de 1'alleman] juhrmarkt (foire 
annuel le). 



444 



La Russie. 




le capital et les grandes cntreprises ont surgi, et sont 
en train de revolutionner les anciennes methodes de 
production et de commerce. Beaucoup de gens qui jadis 
travaillaient chez eux a leur propre compte sont main- 
tenant forces d'entrer dans les grandes manufactures et 
d'y travailler pour des gages fixes hebdomadaires ou 
mensuels; et presque tous ceux qui travaillent encore 
a la maison maintenant recoivent la matiere brute a 
credit, et livrent les articles manufactures au marcband 
en gros pour im prix stipule. 

Get important cbangement doit causer une grande sa- 
tisfaction a l'economiste orthodoxe. D'apres ses theories, 
c'est un pas gigantesque fait sur le droit chemin, pas 
qui doit necessairement profiter a toutes les parties que 
le sujet concerne. Le producteur recoit aujourd'bui un 
approvisionnement regulier de matieres brutes et se 
defait reguliercment des articles manufactures ; le temps 
que lui prenaient jadis ses tournees a la recberche des 
clients ou ses voyages aux foires, — sans parler des en- 
nuis et des dangers, — il peut maintenant l'employer 
plus profitablement a un travail productif. La creation 
d'une classc intermediaire entre les producteurs et les 
consommateurs est un pas important vers cette division 
et specialisation du travail sans laquelle les grandes 
entreprises industrielles et commerciales sont impos- 
sibles. Le consommateur n'a plus besoin desormais de se 
rendre, certains jours, dans un endroit eloigne dans l'es- 
poir d'y trouver ce dont il a besoin, mais peut tou- 
jours acbeter ce que bon lui semble dans les magasins 
permanents. Par dessus tout, le chiffre de la production 
s'accroit enormement, et le prix des objets manufactures 
s'abaisse en proportion. 

Tout ccla semble assez clair en theorie, et quiconque 
prise sa tranquillite d'esprit se sentira dispose a accepter 
cette facon d'envisager la question sans en verifier 
l'cxactitude ; mais le malbeureux voyageur qui est oblige 



Les Pai/sans du Nord. 



U5 



dc se scrvir do ses yeux aussi bien que dc sa logique 
trouvera probablement quclque petite difficulty a faire 
rentrer les faits objectifs dans la formulc a priori. Loin 
de moi l'idec do mettrc en doutc la sagessc des econo- 
mistes, mais jc ne puis m'empecher de faire la rcmarquc 
que sur les trois classes intercssecs, — productcurs. 
intermediaires, consommatcurs, — deux au moins n'ar- 
rivent point a apprecicr 1c benefice dont on les a gra- 
tifies. Les productcurs sc plaignent dc ce qu'avec le nou- 
veau systeme ils travaillentplus et gagncnt moins ; ct les 
consommatcurs se plaignent de ce que les articles manu- 
factures sont trcs-inferieurs en qualite. Les interme- 
diaires, qui sont supposes, dans le peuple, s'attribuer la 
part du lion sur les profits, semblent souls satisfaits de 
cc nouvel ordre de cboscs. Quoi qu'il en puisse otre, unc 
cbose est certaine: les grandes manufactures n'ont point, 
jusqu'ici, contribue au bien-etre materiel ou moral des 
populations chez lesqucllcs elles ont etc etablics. Nulle 
part il n'y a autant de maladies, d'ivrognerie, dc demo- 
ralisation et dc miserc, que dans les districts manufactu- 
riers. 

Que le lecteuv ne croie pas qu'en constatant ces faits 
je desire, en aucune facon, calomnicr l'esprit d'entrcprisc 
moderne, ou me faire l'avocat d'un retour a l'etat bar- 
bare primitif. Tous les grands cbangements produisent 
un melange de bien ct de mal, et au premier abord il est 
a peu pres certain que le mal occuperala position la plus 
en vue. En ce moment la Russie se trouve dans un etat 
de transition, et la nouvelle condition des cboscs n'est 
point encore convenablcment organiseo. En general, il 
n'existedanslevoisinagc desfabriqucs aucuns logements 
appropries a l'usage des.ouvricrs, ot dans les ateliers de 
moindre importance aucune attention n'est apportec aux 
considerations sanitaires. Ainsi, par exemple, dans la 
province de Novgorod, il y avait en 1870 une manufacture 
d'allumettes chimiques dans laquclle tous les ouvriers 
J - 10 



U6 



La Russie. 



travaillaient habitucllement dans une atmosphere im- 
pregnee dc vapeurs dc phosphore ; et la consequence 
naturelle etait qu'un grand nombre d'entre eux souffrait 
de caries de la machoire et d'autres affections. Dc sem- 
Mablcs imperfections se voicnt dans le mondc commer- 
cial. Comme bcaucoup dc branches d'industrie et de 
commerce sont encore dans l'enfance, il arrive souvent 
que quelquc negotiant entreprenant se cree un mono- 
pole et abuse de son influence sans se soucier de CO 
qui en resulte. Bcaucoup de villages industriels sont 
ainsi tombes au pouvoir des houlahi (litteralement les 
poings) commc on appclle ccs monopolcurs. En faisant 
des avances d'argent, le houlak peut arriver a acquerir 
sur un groupe de villages un pouvoir a peu pres aussi 
illimite que eclui du proprietaire au temps du servage. 

Frequcmment des tentatives sont faites pour briser le 
pouvoir des koulaki au moyen d'associations. La forme 
favorite est cclle recommandee par Schulze-Dclitsch, et 
qui a cu tant de succes en Allemagne. II scrait teme- 
raire de predire ce que sera le resultat deflnitif de ce 
mouvement ; mais je puis dire que deja quelques-unes 
de ccs associations fonctionnent remarquablement bien. 
Durant toutes mes peregrinations en Russie, l'un des 
objets que je n'ai jamais perdu de vue a ete de recueillir 
les materiaux d'unc histoire de l'emancipation des serfs: 
grande reforme qui m'a toujours semble l'un des evene- 
ments les plus interessants de l'histoire moderne. 11 
etait done naturel que je rassemblasse, dans cette region 
du nord, autant de renseigncments que possible concer- 
nant la vie des paysans et lours relations avec les pro- 
prietaires terriens au temps du servage, et je pense que 
le resume de mes recherches no sera pas mal accueilli 
du lecteur. 

Dans le pays ou je me trouvais, comme dans d'autres 
provinces russes, une tres-grande par tie de la terre, peut- 
ctre la moitie, appartcnait a l'Etat. Les paysans vivant 



Les Payscms du Nord. 



447 



sur cctte terre n'avaiont point dc maitres et etaient eou- 
vernes par une branche speciale dc l'admimstration 
impenale. Dans un certain sens ils etaient serfs caril 
ne leur etait point permis de changer leur domicile offl- 
ciel, mais en pratique ils jouissaicnt d'une tres-grande 
somme do liberte. En payant fort pen de chose pour un 
passeport ils pouvaient quitter leur village pendant un 
temps mdefini, et aussi longtemps qu'ils acquitment 
reguhercment leurs taxes, ils couraient pcu de risques 
detre molestes. Beaucoup d'entrc eux, hien qu'offirielle- 
ment mscrits dans leur village natal, vivaicnt dune facon 
permanente dans les villes, et un trcs-grand nombrc 
amvait a amasser de grosses fortunes. 

Quant au reste de la terre, une partie considerable 
appartenait a de riches nobles qui visitaicnt rarement 
ou jamais leurs domaines et en laissaicnt l'adminis- 
tration aux serfs cux-memes ou a un intendant qui agis- 
sait dapres des instructions ecrites. Sur ccs propriety 
la position des serfs ctait tres-semblablc a celle des 
paysansdel-EtaMlsavaient leurs terres communales, 
guils distribuaient entre eux commc ils lc juaeaien 
convenablc, et jouissaicnt du reste de la terre arable en 
payant une rcdevance annuelle fixe. 

Quelques proprieties, neaumoins, vivaicnt sur leurs 
domames et les cultivaient par eux-memes pour leur 

peu differcntc. Un grand nombrc, peut-etre dix pour 
cent, n etaient, a proprement parler, point serfs du tout 
mais plutot esclavcs-domestiques, et remplissaient les 
Amotions do cochers, grooms, jardiniers, gardes-fores 
iers, cmsimers, laquais, etc Leurs femmes et leurs 
Mies etaient employees comme nourrices, servantes 

aU n nn t S^ ^^ Si * ^tre organt 

sait un theatre prive ou un orchestre, les acteurs et les 
musiciens etaient tires de cette classe. Ces serfs • 
vmient dans le chateau ou dans son voisinage imme- 



lift 



La Russie. 



diat ne possedaient aucunc terrc, exccpte pcut-etre un 
lopin servant de potagcr, et etaient noums ct habilles 

par le maitre. 

Leur nombro etait generalement hors de toute propor- 
tion avec la somme de travail qu'ils devaient accomphr, 
ct en consequence, ils etaient toujours imbus d'un esprit 
d'indolence hereditairc, cxecutaient nonchalamment, 
avec insouciance, ce qu'ils avaieut a faire. D'autre part, 
ils etaient souvent sincerement attaches a la famille, 
et prouvaient al'occasion, par des actcs, leur Melite et 
lour attachment. En voici un exemplc, parmi les nom- 
breux cas que je pourrais titer : 

Une vieille nourricc dont la maitrcsse etait dangereu- 
sement malade fit lc vceu que, si celle-ci recouvrait la 
sante ello fcrait un pelerinage, d'abord a Kief, la cite 
sainte sur le Dnieper, et ensuitc a Solovctsk, monastere 
t res-revere situe dans une ile de la mcr Blanche. La 
malade se retablit, et la vieille nourricc fit a pied, pour 
aceomplir son vceu, plus de sept cents lieues ! 

J'ai appele cette classe de serfs csclavcs-domestiqucs, 
faute de pouvoir trouvcr aucun termc plus juste, mais 
jc dois avertir le lecteur qu'il no devrait pas em- 
ployer cette expression en presence d'un Russe. Sur ce 
point les Russes sont extrcmement susccptibles. Le 
servage, disent-ils avec indignation, differait absolument 
de l'esclavage, et l'esclavagc n'a jamais existe en Russie! 
Cette assertion, que j'ai entendu cxprimcr des cen- 
taines de fois par des Russes bicn eleves, nepcut etre 
acceptee sans reserve. Sa premiere partie est parfaite- 
mentvraie; la seconde parfaitement faussc. Danslan- 
cicn temps, l'esclavage etait une institution reconnuc 
en Russie comme dans les autrcs pays. II est a peu pres 
impossible de lire quelques pages des vieilles chromques 
russes sans tomber sur un passage ayant trait aux 
esclaves, et jc me rappelle tres-bien, quoique je ne puisse 
en ce moment donner le chapitrc ct titer I'almea, « quU 



Les Par/sans du Nord. 



no 



y avail un prince russe si vaillant, si beureux a la guerre, 
que, pendant son regne, un esclave pouvait etre achete 
pour quelques pieces de cuivre ». Comment la distinc- 
tion entre serfs et esclaves disparut-clle graduclloment et 
comment le dernier terme tomba-t-il en desuetude, il est 
inutile de le relater ici ; mais je dois affirmer, dans l'inte- 
ret de la verite, que les serfs mention nes ci-dessus, Lien 
qu'ils fussent officiellemcnt et babituellemcnt appeles 
clvorovuiye lyudi, e'est-k-dire gens des communs, etaient, 
sous tous rapports, des esclaves domestiqucs. Jusqu'au 
commencement de ce siecle, les journaux russes contc- 
naient des annonccs de celte sorte (je prends ces exem- 
ples, a peu pres au hasard, dans la Gazette de Moscou 
de 1801) : « A. vendre trois cocliers bien dresses et d'une 
belle corpulence, et deux filles, l'une de dix-buit et l'autrc 
de quinze ans, toutes deux de bonne apparence et babiles 
a divers travaux manuels. Dans la memo maison, il y a a 
vendre deux coiffeurs ; l'un, age de vingt et un ans, sait 
lire, ccrire, jouer d'un instrument de musique et peut 
faire office de piqueur ; l'autre peut appreter les cbeveux 
des dames et des gentilsbommes. Dans la meme mai- 
son, on vend des pianos et des orgucs ». Un peu plus 
loin, un commis tres-babile, un ecuycr trancbant, un 
laquais, sont off'crts, et la raison donnec de leur mise en 
ventc est la surabondance des articles en question (za. 
izlishestvom). Dans quelques cas, comme le suivant, il 
semblerait que les serfs et le betail etaient places avec 
intention dans la meme categorie : « Dans cettc maison, 
on peut aebcter un cocber et une vachc bollandaise sur 
le point de mettre bas ». Le style de ces annonce3 et le 
retour frequent de la meme adresse montrcnt clairement 
qu'il existait en ce temps-la des marcbands et un com- 
merce d'esclaves regulier. 

Alexandre I", bomme humain, defendit les annonccs 
publiques de cette espece, mais il nc put abolir la cou- 
tume dont elles procedaient; et son succcsseur Nicolas 



150 



La Russie. 



I 



ne prit aucune mcsure active pour sa repression. En 
consequence, jusqu'au commencement du present regne, 
— e'est-a-dire jusqu'en 1855, — la pratique s'en continua 
sous une forme plus ou moins deguisee. Los gens d'age 
moyen m'ont souvent dit avoir, dans leur jeunesse, 
connu des proprietaries qui souvent faisaient apprendre 
des metiers a de jeuncs domestiques, afin de les vendre 
ou de les louer ensuite pour un certain prix. C'etait de 
ces proprietaries que les theatres obtenaient une grande 
quantite de leurs meilleurs acteurs. 

La position des serfs proprement dits etait tres-diffe- 
rente. lis vivaient dans les villages, possedaientdes mai- 
sons et des jardins, cultivaient a leur propre benefice, 
jouissaient d'unc certainc sommc de self-gouvcrnement 
dont je vais parler tout a l'heurc, et etaient rarement 
vendus, excepte comme faisant partie du domaine. lis 
pouvaient, il est vrai, etre cedes a un autre proprietaire ter- 
rien et transferees sur son domaine ; mais de tclles tran- 
sactions avaicnt rarement lieu. Les relations ordinaires 
qui existaient entre les serfs et le proprietaire scront 
mieux expliquees par un ou deux exemples. Prenons 
d'abord celui d'lvanofka. 

Bien que la maison du proprietaire fut situee, comme 
je l'ai dit, tout pres du village, les terres dependant 
du manoir et cellos communalcs avaient toujours ete 
tenues nettement separees, et pouvaient a pcu pres etre 
dites former deux domaines independants. Le proprie- 
taire qui regnait dans Ivanofka pendant les dcrnieres 
annees du servage etait tres-soigneux de ses interets, 
« fort pros de ses pieces », comme dit le paysan francais, 
toujours desireux d'accroitre son revenu; mais c'etait, 
en meme temps, un homme juste et intelligent, qui ne 
s'y rendit jamais coupablc d'aucune extorsion ou cruaute. 
Bien qu'il eiit le bien-etre de ses serfs reellement a cceur, 
il intervenait rarement dans leurs affaires domestiques 
ou communalcs. parce qu'il croyait que les hommes en 



Lcs Paysans du Nord. 



151 



general, et lcs paysans russes en particulier, sont les 
meilleurs administrateurs quand il s'agit dc leurs pro- 
pres interets. II ne poussait pas toujours, en verite, ce 
principe jusqu'a ses consequences logiques, car il n 'etait 
pas du tout doctrinaire convaincu et penetre de sa doc- 
trine. Ainsi, par excmple, il insistait pour etre eonsulte 
quand un elder de village dcvait etre elu, ou unc ques- 
tion importantc decidee; et quand les circonstances sem- 
blaient reclamer son intervention, il montrait habitueUe- 
ment aux paysans qu'il pourrait etre dictatcur si lion lui 
semblait. C'etait la, neanmoins, des incidents exccplion- 
nels. Dans le cours ordinaire des affaires, il traitait la 
Commune a pcu pres commc un fcrmier rcspccte ou un 
intendant dans lequcl on a confianee. En retour de la tcrre 
qu'il lui cedait, et qu'clle etait libre de distribuer entre ses 
membres commc clle le jugcait convcnable, il dcmandait 
one certainc somme de travail et d'argenl ; mais ne 
stipulait jamais quels ouvriers en particulier lui seraicnt 
envoyes, ou de quelle facon les dus seraicnt leves, percus. 
Le montant des diis payables en travail elait determine 
de cette facon. Le ty&glo, ou labcur-uni, etait compose 
d'un bomme, d'une femme et d'un cbeval, et cbaque 
tyaglo devait au proprietaire trois jours de travail cba- 
que scmaine. Si un menage contenait deux tyagla, l'un 
devait travaiiler pour le proprietaire six jours dans la 
semaine, et par la libercr 1'autre dc l'obligation. De cette 
maniere, unc moitie d'une grande maisonnee pouvait 
travaiiler constamment pour le menage, tandis que 1'au- 
tre moitie remplissait toutes les obligations vis-a-vis du 
proprietaire. Les autres dus consistaient en agncaux, 
poulets, oeufs et loilc filee a la maison, plus une certaine 
somme d'argcnt, fournie par ceux des paysans qui etaient 
autorises a quitter le village ct a aller travaiiler dans 
les villes. 

A une courtc distance d'lvanofka se trouvait un 
domaine qui etait administre, au temps du scrvage, dans 



452 



La Russie. 



des conditions cnticremont differentes. Le proprietaire 
etait un homme qui avait egalemcnt le bien-etre dc ses 
serfs a cceur, parce qu'il savait que de leur bien-etre 
dependaient ses proprcs revenus ; mais ii ne croyait pas 
au principe leur pcrmettant d'administrcr eux-niemes 
leurs propres affaires. Le paysan russe, avait-il l'habi- 
tude de dire, est un enfant, un enfant fantasque, impru- 
dent, indolent, qui court inevitablcment a sa mine quand 
il n'est pas convcnablcmcnt surveille. En consequence 
de cette donnec, ce proprietaire chcrchait a reglcr non- 
sculcment les affaires communales , mais encore les 
affaires domestiques de ses serfs. Non-seulement il nom- 
mait toujours lui-meme l'elder du village et decidait 
toutes les questions se rapportant au bien-etre communal, 
mais en meme temps il arrangeait les manages, decidait 
quel etait le paysan qui devrait aller cbercber du travail 
a la ville ct celui qui devrait restcr a la maison, faisait 
de frequentes visitcs d'inspection aux habitations des 
paysans, defendait aux chefs de famille dc vendre le 
grain sans sa permission, et exercait dc diverses autres 
manieres une surveillance minutieuse a leur egard. 

En retour de cette sollicitude paternelle , il arrivait a 
extraire de son domaine un revenu considerable, bien que 
ses champs ne fusscnt nullement plus fertilcs ou mieux 
cultives que ccux de ses voisins. Le revenu additionnel 
derivaitnon de la terre, mais des serfs. Gonnaissant inti- 
mement les affaires personnelles do chaque famille, il 
pouvait leur faire supporter les plus lourdes charges 
sans y ajouter ce dernier fetu qui, dit-on, sufflt a briser 
les reins du chameau surcharge. Et beaucoup des expe- 
dients qu'il employait prouvaient davantage en favour 
dc son esprit ingenieux que de la moralite dc son 
caracterc. Ainsi, par cxcmple, s'il decouvrait qu'une 
famille avait cpargue un peu d'argent, il proposait que 
l'une des fllles epousat un individu que le pere, il le savait, 
ne se souciait pas d'avoir pour gendre, ou bien il cxpri- 



Les Paysans du Nord. 



153 



mait 1'intention d'envoyer a la ville l'un dcs fils comme 
recrue. Dans l'un ou l'autre cas, une sommc respectable 
lui etait payee par ces gens ann d'eloigner le danger. 

Tous les proprietaires qui vivaient sur leurs domaines 
se rapprochaient plus ou moins de l'un de ces deux types. 
Mais ici, dans les regions du nord, le dernier nc sc ron- 
contraitpassouvent.Euegard surtout a l'abscnteisme qui 
prevaut parmi les proprietaires, et ensuitc a l'habilude 
etablie depuis longtemps parmi les paysans deperegri- 
ncr a travers le pays et de sc rendre dans les villcs a la 
recherche de travail, les paysans du nord sont plus encr- 
giques, plus intelligents, plus independants, et par con- 
sequent moins docilcs, moins facilcs aconduire que ceux 
des provinces centrales, si fertiles. lis out aussi plus 
d'education. Beaucoup savent lire et ecrire, et, a l'oc- 
casion, on rencontre parmi cux dcs gens amines d'un 
desir ardent de s'instruire. Plusieurs fois j'ai rencontre 
dans cettc region dcs paysans qui avaient une polite col- 
lection de livrcs, et a deux reprises j'ai trouve dans de 
telles bibliotheques, a mon grand etonnement, une tra- 
duction russede YHistoire de la Civilisation, par Buckle ! 

Comment, peut-on se demandcr, un ouvragc de cettc 
sorte a-t-il trouve le chemin d'un endroit semblable? 
Si le lecteur veut me pardonner une courlc digression, je 
vais lui expliquer le fait. 

Au commencement du present regno, il se produisitun 
curieux mouvement intellectuel, — dont j'aurai a parlcr 
plus en detail ci-apres, —parmi les classes instruitcs de 
la Russie. Le mouvement prit des formes varices, dont 
les deux plus saillantes furent une soif de connaissan- 
ces encyclopediques, et une tentative pour reduire touto 
connaissance a une forme scientifique. Pour dcs hom- 
mes dans cettc situation d'esprit, le grand ouvrage de 
Buckle avait naturcllement un attraitpuissant. II semblait 
a premiere vue reduire les faits varies ct qui sc combattent 
l'un l'autre dansrhistoirchumainc, a quelqucs principes 



I 



La Russie. 






simples, ctfairesortiiTordredu seindu chaos. Son succes 
fut done tres-grand. [Bans le cours de peu d'annees non 
moins de quatre traductions — au moins ceci m'a-t-il 
ete affirm e par une bonne autorite, — furent publiees 
et vendues. Chacun lisait ou du moins se targuait 
d'avoir lu le livre merveilleux, et beaucoup croyaient que 
son auteur etait le plus grand genie de la presente gene- 
ration. Pendant la premiere annce de mon sejour en 
Russie, je pris rarement part a une conversation serieuse 
sans entendre mentionner le nom de Buckle, et mes in- 
terlocuteurs afflrmaient presque toujours qu'il avait 
reussi a crecr une science historique veritable et de bon 
aloi basee sur la metbode d'induction. En vain je leur 
signalais, leur faisais remarquer, que Buckle avait scule- 
ment suggere, donne a entendre dans sa preface com- 
ment une telle science devrait etre cdiflee, construite, et 
qu'il n'avait lui-meme fait aucune tentative serieuse de 
se servir de la metbode qu'il recommandait. Mes objec- 
tions avaient peu ou point d'effet ; la croyance etait trop 
profondement enracinee pour pouvoir etre aisement ex- 
tirpee. Dans les livres, les recueils periodiques, les jour- 
naux, dans les lecons des professeurs, le nom de Buckle 
etait constamment cite, — souvent violemment amene, 
traln<>. sur le tapis sans le moindre pretexte, — et les 
traductions bon marcbe de son livre se vendaient en 
enormes quantites. II n'est done pas si etonnant, apres 
tout, que le livre ait pu penetrer dans deux villages de 
la province de Yaroslaff. 

L'esprit entreprenant, confiant en lui, independant, que 
Ton trouve frequemment chez ces paysans du Nord, se ma- 
nifeste a l'occasion cbez la generation nouvelle. Souvent, 
dans cette partie du pays, j'ai rencontre de jeunes gar- 
cons ayant l'air de petits Americains plutot que de petits 
Russcs. Je me rappelle bien l'un de ces jouvenceaux 
plcins d'esperances. J'attendais a une station de postc 
qu'on eiit change les chevaux, quand il apparut devant 



Les Paysans du Nord. 



15 



moi en bonnet de peau dc mouton et bottos gigantosques 
a double semelle : objets d'une dimension adaptee plutot 
a ses besoms futurs qu'a ceux presents. II pouvait avoir, 
tout botte, trois pieds huit pouces anglais (1 moire 15 
environ), et ne devait guere otre age dc plus dc douze 
ans ; mais il avait deja appris a rcgarder la vie commc 
unc affaire serieuse, prenait un air de commandement, 
et froncait ses innocents petits sourcils comme si les 
soins d'un empire cussent pese sur ses chetives epaules. 
Bien qu'il futlapour agir comme Yemstchik, il devait 
laisscr l'attelage des chevaux a des specimens de l'cspeeo 
humaine plus developpes que lui, mais il observait avec 
soin si tout se faisait en bon ordrc. L'une de ses grosses 
bottes un peu portee en avant, et se rcdressant pour 
ne pas perdre un pouce de sa taille exigue, il suivait 
atlentivement l'operation, comme si la petitesse de sa 
stature n'avait eu ricn a fairc avec son inactivite. Quand 
tout fut pret, il grimpa sur son siege, et a un signal da 
maitre de poste, qui surveillait avec un orgueil patcrnel 
tous les mouvements du petit prodige, nous detalames 
avec une rapidite qu'atteigneut rarement les chevaux de 
poste. Le jeune postilion avait la faculte d'emeltre un son 
particulier — quelque chose tenant lc milieu entre un 
sifflement et le bruit que fait la perdrix en s'envolant, — 
qui paraissait avoir sur l'attelage un effet magiquc, et 
toutes les deux ou trois minutes il employait ce stimu- 
lant. La route etait raboteuse, et a chaque caliot il etait 
lance en l'air, mais il retombait toujours dans la posi- 
tion qui convient, et no perdit jamais un seul instant 
sa possession de soi et son equilibrc. En arrivant au 
relais suivant, jc calculai que nous avions fait quatorze 
milles (prcsquc dix-neuf kilometres) a l'heure. 

Malheureusement cet esprit energiquc, entreprenanl, 
prend quelquefois une direction illegitime. Non-seulc- 
ment des villages, mais memo des districts tout entiers, 
out acquis de la sorte une reputation detestable comme 



156 



La Russie. 



pepinieres dc voleurs de grandes routes, de faux-mon- 
naycurs et autres specialistes en luttc avcc la loi crimi- 
nello. En langago populairc, ces localites sont dites con- 
tenir des « gens qui font des farces » fnarod shalit). Je 
dois cependant dire que, si j'en puis juger d'apres ma 
propre experience, ces tendances soi-disant « folatres » 
sont grandement exagerees. Bien que j'aie parcouru des 
centaines de milles la nuit, sur des routes solitaires, je 
n'ai jamais ete vole oumoleste d'aucune facon. Une fois, 
il est vrai, voyagcant la nuit en tarantasse, j'apercus en 
me reveillant mon conducteur penche sur moi et intro- 
duisant sa main dans l'une de mes poches, mais l'inci- 
dent se termina sans consequences serieuses. Quand je 
saisis la main coupable et demandai a son proprietaire 
une explication, il repondit d'un ton calin et d'excuse : 
que la nuit etait froide et qu'il avait voulu se rechauffer 
les doigts; et quand je lui conscillai d'employer a cet 
usage ses propres poches plutot que les miennes, il 
promit de se conformcr desormais a mon avis. J'avoue 
qu'il m'arriva assez frequemment de croire etre en 
danger d'etre attaque, mais dans chaque occasion mes 
craintes se trouverent mal fondecs, et quclquefois le 
denouement fut burlesque plutot que tragique. 

Que le cas suivant serve d'exemple. 

Je traversais, en compagnie d'un ami russe, la con- 
tree qui se trouve a Test de la riviere Vetluga : pays de 
forets et de marecages, avec ca et la quelques pieces de 
terre en culture. La majorite de la population est 
Tcheremiss, — tribu finnoise, — mais pres du Lord de 
la riviere il y a des villages peuples de pay sans russes 
qui out la reputation de « jouer des farces ». Quand nous 
f limes sur le point de partir de Kozmodemiansk, villa 
situee sur la rive droite du Volga, nous reciimes la visite 
d'un oflicier de la police rurale, qui nous peignit sous 
des couleurs tres-sombres les habitudes et la renommee 
morale — ou pour mieux dire, immorale, — des gens 






Les Pay sans du Nord. 



157 



<dont nous etions sur le point de faire la connaissancc. II 
nous relata avec dcs gestes nervcux ct melodramatiques 
ses rencontres soudaines, ses luttes implacablcs oil sa 
vie n'avait tenu qu'a un cheveu, dans les villages a tra- 
vers lesquels il nous fallait passer, et tormina l'entrevue 
■en nous recommandant fortement de ne point voyager 
la nuit, et de tenir tout le temps nos yeux ouverts ct 
notre revolver pret. L'effet dc sa narration, pareil a 
celui de maintes histoires imprimees, fut considerable- 
Blent diminue par la morale dont il la fit suivre : « Qu'il 
n'avait jamais existe, soit en Russie ou dans tout autre 
pays, un omcicr dc police qui eut montre autant de zele, 
d.energie ct de courage, que lc dignc homme qui se trou- 
vait devant nous ». Nous jugeames, cependant, qu'il 
etait bon de tenir compte du conscil de garder nos yeux 
Men ouverts. 

En depit dc notre intention d'etre tres-prudents, il fai- 
sait deja sombre quand nous arrivames au village ou. 
nous devions faire haltc pour la nuit, et nous crumes 
d'abord que nous serions obliges dc passer la nuit en 
plein air. Les habitants etaient deja couches, et refu- 
serent d'ouvrir leurs portes a des voyageurs inconnus. 
A la fin une femme, plus hospitaliere que ses voisins, 
consentit a nous laisser passer la nuit dans un appar- 
tement exterieur (seni) et cette permission fut acceptee 
avec plaisir. Mon ami, qui n'avait pas oublie les descrip- 
tions graphiques de l'ofiicier de police de Kozmo- 
demiansk, se livra a unc serieuse inspection du lieu, 
et declara que la diamine, bicn qu'ahondamment peu- 
plee, ne contcnait point d'autres bipedes que nous- 
memes. Pourtant, commc il existait dans lc toit une sin- 
guliere ouverture qui donnait a reflechir, il pensa que 
nous devions monter la garde alternativemcnt pendant 
la nuit, ct proposa de prendre la premiere faction. Ceci 
fut de suite convenu. Quand nous edmes clos et barre 
avec soin les fenetres a l'aide d'expedients improvises et 



158 



La Russie. 



ingenieux, jo lui tendis mon revolver pour se defendre 
ou donncr 1 'alarm e, suivant ce que les cir Constances 
pourraient dieter, et me couchai par terre pour essayer 
de dormir. Nos precautions n'avaient point ete super- 
flues. D'abord il y eut une tentative dc crochctcr la 
porte cxterieure ; puis une autre pour forcer celle de la 
piece ou nous nous trouvions ; enfln, une troisieme 
pour ouvrir la fenetrc. Toutes furent en pure perte et 
a la fin je m'endormis ; mais peu apres je fus reveille 
soudain par quclqu'un qui me saisissait vigoureusc- 
ment par lo bras. Comme la lumiere etait eteinte, je 
ne pouvais rien voir ; mais instinctivement je fis un 
bond, et m'efforcai de prendre au collet mon assaillant 
invisible. Ce fut en vain ! II esquiva adroitement mon 
etreinte, et je trobucbai sur mon porte-manteau, qui 
gisait a mes pieds ; mais ma prompte action revela 
la nature de l'intrus, car elle determina un faroucbe 
battement d'ailes et un caquetage frenetique. Le voleur 
nocturne suppose, l'assassin possible, etait simplement 
une paisible poule qui etait venue s'etablir sur mon bras, 
et, trouvant sa position instable, avait enfonce ses ergots 
dans ce qu'elle prenait pour un percboir ! 

Bien que n'ayant point encore visite l'extreme nord dc 
la Russie, peut-etre dois-je inserer ici des renseigne- 
ments que j'ai recueillis a diverses sources, et qui per- 
mettront au lecteur de se fairc une idee assez nette de 
la vie que menent les paysans dans cette region. 

Si nous tracons une ligne ondulee dans la direction 
de Test d'un point un peu au nord de Saint-Petersbourg, 
nous aurons entre cette ligne et l'Ocean polaire ce qui 
peut etre regarde comme une region distincte, par- 
ticuliere, differant sous beaucoup de rapports du reste de 
la Russie. Partout le climat y est tres-rigoureux. Pendant 
environ la moitie dc l'annec le sol y reste couvcrt d'uno 
neige epaisse, les rivieres y gelent completement, s'y so- 
lidifient. La plus grande partie est occupee par des 



Les Pay sans du Nord. 



159 



forets de pins, do sapins, dc melezos. do bouleaux, ou 
par de vastes ct insondables marais. La tcrrc arable et 
le paturagepris ensemble forment sculcment un et demi 
pour cent de sa supcrficie. La population y est rare, — 
un peu plus d'un habitant par millc carre anglais, — ct 
s'etablit principalcment au bord des rivieres. Les 
paysans vivent de peche, dc cbassc, en abattant ct flot- 
tant du bois, proparant du goudron, du charbon, ele- 
vant du betail, ct, dans l'cxtremo nord, des rennes. 
Ce sont la leurs principalcs occupations, mais ils ne 
negligent pas entierement l'agriculture. Leur etc est 
court, mais ils en tiront lc mcilleur parti a l'aidc d'un 
mode de culture special ct ingenieux qui, quoiquc pou- 
vant scmbler etrange, pour no pas dire absurde, a un 
fcrmier anglais, est bicn adapte aux conditions locales. 
Le paysan nc sait ricn, n'est-cc pas, en chimie agri- 
cole; mais, ainsi que ses ancetres, il a remarque que, 
si Ton brule du bois sur un champ et qu'on en mole les 
cendres au sol, le resultat probable sera une bonne 
moisson. C'est sur ce principo simple que son systeme do 
culture est base. Quand lc printenrps arrive, que les 
feuilles commenccnt a paraitro sur les arbres, une 
bande de paysans amies de leurs fcacb.es sc rend dans 
les bois a quelque endroit determine d'avance. La, ils 
commenccnt a pratiquer une eclaircie. Ce n'est point 
chose aisee, car l'abatagc des arbres est un travail peni- 
ble et ennuyeux; mais l'operation ne prend point autant 
de temps qu'on pourrait le croirc, car les travaillc- rs 
sont habitues au metier et maniont lours cognees avec 
unedexteritemcrvcillcusc. En outre, ils viennent about, 
dit-on, dc sc faire de rincendie un auxiliaire. Quand ils 
ont abattu tous les arbres, grands ct petits, ils rctour- 
uent chez eux et ne s'occupent plus de leur eclaircic jus- 
qu'a l'automnc, epoque a laquelle ils y rctourncnt afin 
de depouiller de leurs branches les arbres gisant a 
terre, de ramasser et emportor ceux ct celles dont ils ont 



160 



La Russie. 




besoin pour construire leurs huttes ou les chauffer, et 
d'empiler 1c reste en tas. Les pieces de bois proprcs a la 
Mtisse ou au chauffagc sont trainees a l'aide de chevaux 
jusqu'au village aussitot que la premiere tombee de neige 
a produit une bonne route bicn glissante, mais les piles 
restcnt la jusqu'au printemps suivant. Alors on les epar- 
pille a l'aide de longues perches et on y met le feu. Les 
flammes apparaissent d'abord sur divers points, puis, 
aidees par la combustion rapide des herbes seches et des 
copeaux detaches par la hache, s'etendent rapidement 
dans toutes les directions, jusqu'a ce qu'ellcs se rejoignent 
et forment un gigantesque feu de joie comme on n'en 
voit jamais dans des pays pcuples d'une facon plus 
dense. Si l'incendie s'opore dans les conditions voulues, 
1'espace incendie reste recouvert tout entier d'une cou- 
che de cendres ; et quand ccs dernieres ont ete un peu 
melangecs au sol a l'aide d'une charruc legere, le grain 
est seme. 

Dans le champ prepare de cette facon originale on seme 
do l'orge, du seigle ou du lin, et les recoltes, prcsque 
toujours bonnes, cotoient parfois le merveilleux. On 
peut s'attendre a ce que l'orge ou le seigle produisent 
environ six pour un dans les annees ordinaires, et ils 
peuvent donner jusqu'a trentc fois la semence dans des 
circonstances particulierement favorables. Cette fertilite, 
neanmoins, a la vie courte. Si le sol est pauvre et pier- 
reux, on ne pout compter que sur deux recoltes; mais 
s'il est d'une mcilleure qualite, il peut donner des mois- 
sons passables pendant six ou sept ans. Dans beaucoup 
de pays ce serait la une manierc absurdement couteuse 
de fumer le sol, car le bois est une marchandise de trop 
de valeur pour elre employe a cet usage; mais dans 
cette region septentrionale les forets sont sans bornes, et 
dans les districts ou il n'existc aucune riviere ou cours 
d'eausur lcsqucls les troncs d'arbres puissent etre flolt&s, 
ccux qu'on n'utilisc pas de cette facon pourrissent par 



Les Paysans du Nord. 



161 



extreme vicillesse. Dans ccs circonstances le systeme 
est raisonnable, mais on doit admettre qu'il ne fournit 
pas un tres-large retour pour la somme de labour de- 
pense, ct dans les mauvaises annees il ne donne pres- 
que point de retour du tout. 

Les autres sources de rcvenu sont a peine moins prc- 

caires. Avec son fusil et un petit paquet de provisions 

lepaysan parcourt les forets depourvues de routes ou de 

sentiers et rentre souvent apres plusieurs jours avec un 

carmer Men leger ; ou bien il part en automne pour quel- 

que lac eloigne ct souvent rcvient apres cinq ou six semai- 

nes avec ricn de meilleur que de la percbe et du brochet 

Quelquefois il essaic sa chance a la peche marine en cau 

profonde. En ce cas il partira en fevrier, le plus souvent 

a pied, pour Kem, sur les bords de la mer Blanche, ou 

peut-etre pour Kola, lieu plus distant encore, situe'sur 

une petite riviere qui se jelte dans l'Ocean arctique. La, 

en compagnie de trois ou quatre camarades, il s'embar- 

que pour une croisiere de peche lc long de la cote de 

Murman, ou peut-etre le long de la partie navigable de 

celle du Spitzberg. 

Ses benefices dependront de ce que Ton prendra, le 
risque de gain ou perte est couru en association; mais 
en aucun cas il ne peut ctre bien grand, car les trois 
quarts du poisson ramene au port appartiennent au pro- 
pnetaire de rembarcation ct des engins de peche. De la 
somme realisee il ne rapportera chez lui qu'une faible 
partie, car il eprouve une forte tentation d'acheler du 
rhum, du the, et autres friandises qui sont tres-cheres 
dans ces latitudes septentrionales. Si la peche est bonne 
et s'll resiste a la tentation, il peut epargner jusqu'a cent 
roubles (environ 400 fr.), et par la vivrc confortablement 
tout l'hiver; mais si la saison est mauvaise, il peut 
arnver a la fin avec non-seulement les poches vides, 
mais endette vis-a-vis du proprietairc du bateau. Gette 
dette, il doit la payer, s'il possede un cheval, on transpor- 

tt 






162 



La Russie. 



taut le poisson seche a Kargopol, Saint-Petersbourg, ou 
quelque autre marche. _ . 

Pcut-etre le meilleur moyen de donner idee dcla vie 
d'un paysan de cette region est-il de copier le budget dune 
famille, piece que je me trouve avoir sous la mam. Cette 
famille se composait decinq membres: dcuxadultcs, un 
ieurie garcon, et deux femmes. L'annee, dans son ensem- 
ble etait bonne; car, bien que la pecbe n'eut point ete 
aus'si heureuse qu'elle cut pu l'etre,la moisson etait plus 
abondante que d'usagc et fournissait a la famille de la 
nourriture pour cinq ou six mois. Le tableau suivant mon- 
tre l'actif et le passif en monnaie francaise : 

Avoir 

Vcndu 100 paires de gelinottes et autre 

gibicr, a 0,60 la paire JjO 

200 livrcs de caviar, a 0,30 la livre. . . 60 

32 »» 
Poisson sec 

Harengs et autres poissons de mcr. . 100 
Recettes d'autres sources (probablement 

pourboisabattu) 

Total. . . . • • 306 fr. ». 



Defenses 

Farine de seigle (pour supplecr au defi- 
cit de la moisson) { f \ 

m bl ii 

laXeS „^ rri 

Vetements et bottes ° 

Ustensiles de pecbe, poudre et plomb. . U m 

Total 306 fr. . 

Le budget ci-dessus ne doit etre regarde que comme 
unc possibility rien de plus-,mais il pourra pcut-etrc 



Les Paysans du Nord. 



163 



aider lc lecteur qui desire acqucrir une vague notion dc 
la vie du paysan dans une grande partic de la Russie do 
l'extreme nord. 

C'cst la que l'anciennc litterature populaire : chants, 
cont.es et fragments dc poesio epiquc, se sont le mieux 
conserves; mais c'cst un champ dans lcquel jenc vcux 
point entrer, car le lecteur pcut aisement trouver tout cc 
qu'il peut desirer connaitre sur cc sujet dans lc hrillant 
ouvragc de M. Eambaud, ct les oeuvres interessantes ct 
tros-consciencicuses de M. Ralston (1), qui en Russie 
jouissent d'une grande reputation. 



(J) Rambaud, la Russie epique, Paris, 1876; Ralston, les Chants du 
Peuplerusse, Londres, 1872, et Conies populaires russes, Londres* 
1873. 



CHAPITRE VIII 

LE MIR, OU LA COMMUNE VILLAGEOISE 

Importance sociale et politique du Mir. — Comparaison dii Mir et de la 
famille. — Theorie du systeme communal. — Modifications apportees, 
dans la pratique, a la theorie. — Le Mir est un bon specimen de 
gouvernement constitutionnel d'un type ultra-democratique. — L'As- 
semblee de village. — Membres feminins. — Les elections. — Distri- 
bution de la terre communale. 



Quand j'eus acquis une notion claire de la famille 
paysanne et reuni un ensemble de renseignements 
sur les habitudes et occupations de ses membres, je 
tournai mon attention vers la constitution du village. 
C'etait un sujet qui m'interessait particulierement, car 
je savais deja que le Mir est la plus speciale des institu- 
tions russes. Bien avant de visiter la Russie, j'avais lu le 
celebre ouvrage de Haxthausen, par lequel les particula- 
rites du systeme d'apres lequel le village russe est orga- 
nise furent d'abord revelees a l'Europe, et pendant mon 
sejour a Saint-Petersbourg, j'avais souvent entendu dire 
a des Russes intelligents et instruits que la Commune 
rurale, chez eux, presentait une solution pratique de 
beaucoup de problemes sociaux difflciles, avec lesquels 
les philosophes et les hommes d'Etat de l'Occident avaient 
longtemps lutte en vain. « Les nations occidentals, — 
disait-on en substance dans les innombrables disco nrs 
que j'avais entendus, — marcbent, a l'beure qu'ilest, sur 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 161 



la grande route qui mene a l'auarchie politique et 
sociale, et l'Angleterre a l'honneur peu enviable de tcnir 
la tete de cette course au elocher. L' accroisscment natu- 
rel de la population, joint a Impropriation des petitspro- 
prietaires foncierspar les grands, a cree' chez elle un pro- 
letariat dangereux et qui va toujours croissant : grande 
masse desorganisee d'etres humains sans domicile per- 
manent, sans home, sans propriete d'aucune espece, 
sans aucun enjeu dans les institutions existantes. Une 
partie de ces gens gagnent une maigre pitance comme 
travailleurs agricoles, et vivent dans une condition infi- 
niment pire que le servage. Les autres ont ete a jamais 
deracines du sol, et se sont reunis dans les grandes villes 
ou ils gagnent une subsistance precaire dans des occu- 
pations industrielles, ou grossissent les rangs des classes 
criminelles. En Angleterre, vous n'avez plus desormais 
de paysans dans le sens propre du mot, et, a moins que 
des mesures radicales soient bientot adoptees, vous ne 
pourrez plus jamais creer une telle classe, car leshommes 
qui sont restes longtemps exposes a la maligne influence 
de la vie des grandes villes, deviennent pbysiquement et 
moralement incapables de se refaire agriculteurs. Jus- 
qu'ici, 1'Angleterre a joui, grace a sa position geogra- 
pbique, a sa liberte politique et a ses grandes richesses 
en fer et bouille, d'une position tout a fait exccption- 
nelle dans le monde de l'industrie. Ne rcdoutant aucune 
concurrence, elle a proclaim^ lc principe du libre- 
ecbange et inonde le globe de ses produits manufac- 
tures, se servant sans scrupule de sa puissante marine 
et de toutes les autres forces auxquclles elle commande 
pour renverser toute barriere tendant a faire echec 
au Hot envoye par Manchester et Birmingham. De 
cette facon, son proletariat aflame a ete nourri. Mais la 
suprematie industrielle de l'Angleterre tire a sa fin. 
Les nations ont decouvert la faussete perfide du principe du 
libre-echange, et apprennent, a l'heure qu'il est, a manu- 



166 



La Russle. 



facturerelles-memes ce qui est necessairc a leurs besoms, 
au lieu de payer a l'Angleterrc des sommes enormes 
pour le faire fabriquer par elle. Bientot les mar- 
chandises anglaises ne trouveront plus desormais de 
marches a l'etranger, et alors, comment le proletariat 
affame sera-t-il nourri? Deja la production de l'Anglo- 
terre en grain est loin de suffire aux besoins de sa popu- 
lation, si bien que, meme quand la moisson est excep- 
tionnellement abondante, d'enormesquantitesdefroment 
y sont importees de toutes les parties du globe. Jusqu'ici, 
ce grain a ete paye par les objets manufactures exportes, 
mais comment se le procurera-t-on quand ces marchan- 
dises ne seront plus desormais demandees par les 
consommateurs etrangers? Et que fera alors le proleta- 
riat affame? » 

Gette sombre peinture de l'avenir de l'Angleterre m'a 
souvent ete presentee, et presque cbaque fois on m'a 
assure que la Russle avait ete preservee de ces terriblcs 
maux par l'existence de la Commune rurale : institution 
que, en depit de sa simplicity et de son utilite incalcu- 
lable, les Europeens de l'Ouest semblent absolument 
incapables de comprcndre et d'apprecier. 

Le lecteur comprendra malntenant aisement avec 
quel interet j'entreprls l'etude de cette chose merveil- 
leuse, et avec quelle energie je poursuivis mes rc- 
cherches. Une institution qui pretend resoudre d'une 
facon satisfaisante les problemes sociaux les plus ardus 
de l'avenir ne se rencontre pas tous les jours meme 
en Russie, pays pourtant specialement riche en mate- 
riaux d'etude pour celui qui s'occupe de la science so- 
ciale. 

A mon arrivee a Ivanofka, ma connaissauce de la Com i 
mune rurale elait de cette espece vague et superflcielle 
que Ton acquiert d'habitude pres de gens qui sont plus 
amateurs de rapides generalisations et de declamations 
de rheteur que de la serieuse et patiente etude d'un phe- 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 107 



nomene. Je savais que le principal personnage d'un 
village russe est le selski starosta ou elder du village, 
ct que toutes les affaires communales importantes sont 
reglecs par le selski skhod, ou Asscmblee villageoise. 
De plus je savais que le sol, aux alentours du village, 
appartient a la Commune, et est distribue periodique- 
ment parmi ses membrcs de facon que chaque paysan 
en etat de travailler possede une part sufflsante, ou a 
peu pres sufflsante, pour le faire vivre. En dehors do ces 
renscignements elementaires, je no savais que pcu de 
chose ou ricn. 

Ma premiere tentative pour etendre mes connaissances 
ne fut pas tres-heureuse. Esperant que mon ami Ivan 
pourrait m'etrc utile, et sachant que le nom populaire de 
la Commune est Mir, qui signifie aussi « le Monde », jo 
lui posai cette question simple et dirccte : « Qu'cst-co 
que le Mir ? » 

Ivan ne se deconcertait point aisement, mais cette fois-la 
il parut stupefait ct me regarda fixement d'un ceil atone. 
Quand jem'cfforcai dc lui expliquer ma question, il se con- 
tenta de froncer le sourcil et de se grattcr la tete. Cc der- 
ziier mouvement est la methode employee par lc paysan 
russe pour stimulcr Taction cerebralc ; mais dans lc cas 
present, il n'eut aucun resultat pratique. En depit do 
ses efforts, Ivan ne put guere en extrairc que l'intor- 
rogation : Kak vam skazat ? (Comment pourrais-jc vous 
le dire ?) 

II n'etait pas difficile de s'apcrcevoir quej'avaisadoptc 
une methode d'investigation absolument mauvaise, et 
un instant de reflexion sufflt a me demontrer 1'absurdite 
de ma question. Je demandais a un hommc sans educa- 
tion une definition philosophique, au lieu d'extraire de 
lui les materiaux concrets de cette definition sous forme 
de faits, et de la construire ensuite moi-meme. Ces ma- 
teriaux concrets, ces faits,Iva.n etait a la fois capable de 
et dispose a me les fournir; ct aussitot que j'adoptai une 



168 



La Russie. 



marche rationnelle pour le questionnor, jc recus de lui, 
en abondance, les plus intercssants renscigncments. Ce 
sont ces renseigncments , augmentes du resultat de 
nombreusos conversations ct lectures subsequentcs , 
que je me propose de placer ici sous les yeux du lcctcur. 

La familie paysanne du vieux type est, nous venons 
de le voir a l'instant, une sorte d'association primitive 
dans laquelle les membres ont presque toutes choses en 
commun. Le village peut etre defini, en gros : une 
association primitive sur une plus large echelle. 

Entre ces deux unites sociales il existe beaucoup d'ana- 
logies. Dans l'une et dans l'autre il est des interets com- 
muns et des responsabilites communes. Dans l'une et 
dans l'autre se trouve un personnage principal qui en est 
dans un certain sens le gouverneur au dedans et le repre- 
sentant au dehors : appele ici khozain, ou chef de menage, 
la starosta, ou elder de village. Dans les deux cas l'auto- 
rite du gouverneur estlimitee; dans 1'iin, par l'interven- 
tion des membres adultes de la familie ; dans l'autre, 
par celle des autres chefs de menage. Dans les deux cas 
aussi il existe une certaine somme de propriete commune ; 
dans l'un, la maison et a peu pres tout cc qu'elle contient, 
dans l'autre, la terre arable et les paturages. Dans les 
deux cas encore, il y a une certaine quantite de respon- 
sabilite commune; dans l'un, celle de toutes les dettes, 
dans l'autre, celle de toutes les taxes et obligations com- 
munales. Et ces deux communautes sont protegees l'une 
et l'autre, jusqu'a un certain point, contre les consequen- 
ces legales ordinaires de l'insolvabilite ; car la familie 
ne peut etre privee de sa maison ou des outils agricolcs 
necessaires, la Commune ne peut etre privee de sa terre v 
par des creanciers importuns. 

D'autre part, il y a beaucoup de points de dissemblance. 
La Commune est, bien entendu, beaucoup pi us nombreuse 
que la familie, ct les relations de ses membres ne sont 
point du tout aussi repetees, aussi frequentes. Les mem- 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 169 



ires d'une maisonnee cultivent leur tcrrc tous ensemble, 
ou bien ceux d'entrc eux qui tirent do l'argcnt d'autres 
sources doivent en verser le produit net dans la bourse 
commune ; tandis que les menages composant une 
Commune cultivent leurs terrcs d'une facon indepen- 
dante, et versent dans le tresor communal seulcment 
une certaine somme fixee. 

Dc ce qui precede le lccteur doit des a present deduire 
ce fait incontestable : qu'un village russc est quelque 
chose de tres-different d'un village dans le sens que nous 
attachons a ce mot, et que les villageois sont unis l'un a 
l'autre par des liens tout a fait inconnus de la population 
rurale anglaise. Une famille vivant dans un village an- 
glais n'a que peu de raisons de s'intercsser aux affaires 
de ses voisins. L'isolement de la famille individuelle 
peut n'etre point absolu, car Thomme, etant un animal 
sociable, prend, ou devrait prendre, un certain interet aux 
affaires de ceux qui l'entourcnt, et ce devoir social est 
quclqucfois rempli par le sexe faible avee plus de zele 
qu'il n'est absolumcnt indispensable au bien-etre public ; 
mais des families pcuvent vivre pendant des annees dans 
le memo village sans jamais avoir d'interets communs. 
Tant que les membres de la famille Jones ne commcttront 
aucunactc troublant lapaix publique, comme de barrer la 
route ou de mettre babituetlement le feu a leur maison, 
leur voisin Brown ne prendra probablcment aucun interet 
a leurs affaires, n'aura aucune raison de s'y ingercr, ni de 
contrarier en quoi que ce soit leur complete liberte 
d'action. Jones peut etre ivrogne et absolumcnt insol- 
vable, il peut un beau jour decamper clandestinement 
avec toute sa famille sans qu'on entende jamais, a l'ave- 
nir, parlor de lui : toutes ccs choses n'affectcnt pas les 
interets de Brown, a moms qu'il n'ait ete assez impru- 
dent pourentretenir avec le delinquant plus que dc sim- 
ples relations de voisinage. Entre les families compo- 
sant un village russe, un tel isolement est impossible. 



no 



La Russie. 






Les chefs de menage doivent souvent so reunir et deli- 
berer dans l'Assemblec de village, et leurs occupations 
journaliercs peuventetre influencees paries decisions de 
la Commune. lis ne peuvent commencer a faucher le 
foin ou a labourer le champ en friche avant que 1' Assem- 
bled de village ait pris une resolution a ce sujet. Si un 
paysan devient ivrognc, ou s'engage de quelque autre 
1'acon dans la voie de l'insolvabilite, chaque famille dans 
le village a le droit de s'en plaindrc, non-seulement dans 
l'interet de la moralite publique, mais pour un motif 
ego'iste, parcequetoutcsles families sont collcctivemcnt 
rcsponsablos du payement des taxes de celui qui ne 
peut les acquitter. Pour la memo raison, aucun paysan 
ne peut s'absenter du village d'une facon permancnte 
sans le consentement de la Commune, et ce consentc- 
ment ne sera point accorde avant que celui qui le 
sollicite ait fourni caution satisfaisante et lapreuve qu'il 
pourra remplir tous ses engagements actuels et a 
venir. Si un paysan desire quitter le village pendant 
quelque temps seulement afln d'aller travailler aillcurs, 
il doit obtenir une permission ecrite qui lui sert de pas- 
seport pendant son absence, et peut etre rappele a 
quelque moment que ce soit par une decision de la Com- 
mune. D'habitudc, il est rarement rappele tant qu'il envoie 
regulierementa la maison le montant cntier de ses taxes, — 
y compris le cout du passcport temporaire, — mais quel- 
quefois la Commune use de son pouvoir de le rappcler 
pour extorquer de l'argent a un membre absent. Si Ton 
apprend, par exemple, qu'il touche un bon salaire dans 
une grande ville, il peut un jour recevoir l'ordre for- 
mel de retourner sur l'heure a son village natal, et etre 
informe en meme temps, d'une maniere non offlcielle, 
que Ton se passerait de sa presence s'il envoyait a la 
Commune une certaine somme d'argent. L'argent ainsi 
obtcnu sert generalement a banqueter. Je ne puis affir- 
mcr que cette methode d'extorsion soit frequemment 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 11 L 



usitee par les Communes, mais jc soupconno qu'elle 
n'est point du tout rare, car un ou deux cas m'en 
sont venus aux oreilles, et je sais que la police do Saint- 
Petersbourg a recu recemment l'ordrc dc ne renvoyer 
<iucun paysan dans son village natal avant que prcuve 
ait ete fournic que lc motif du rappcl n'est point un pur 
pretextc. 

Pour Lien comprendre le systeme du village russc, lc 
lecteur doit avoir presents a l'csprit ces deux faits im- 
portants : la terre arable ct lcpaturage n'appartiennent 
point aux families individuellemcnt, mais a la Commune ; 
et tous les menages sont collectivcmcnt et individuelle- 
mcnt responsablcs dc la somme cntiere que celle-ci doit 
payer annuellcment au Tresor imperial. 

En tous pays, la theorie du gouvernement et dc Fad- 
ministration different considerablement dc la pratique 
usuellc. Nullc part ccttc difference n'est plus grande 
qu'cnRussie, et dans aucunc institution russc elle no Test 
plus que dans la Commune villageoise. II est done neces- 
sairc de connaitre a la fois la theorie ct la pratique, et 
bon de commencer par la premiere, qui est la plus 
simple des deux. Quand nous connaitrons bien a fond 
la theorie, il nous sera aise dc comprendre les devia- 
tions qu'on lui fait subir pour qu'elle puissc s'adapter 
aux conditions locales particulieres. 

D'apres la theorie, tous les paysans males do l'cmpire 
sont inscrits sur les listes de recenscment, qui forment la 
base dc la taxation directc. Ces listes sont revisecs a des 
intervalles irreguliers, ct tous les males ayant vie au mo- 
ment de la revision, depuis le nouvcau-ne jusqu'au ccn- 
tenaire, y sont dument inscrits. Chaquc Commune fait 
l'objet d'une liste de cette espece, ct paie au gouvernement 
une somme annuelle proporlionnee au nombrc des noms 
qu'elle contient, ou, en langage populaire, au nombrc 
des « ames revisees ». Pendant les intervalles entrc les 
revisions, les autorites financiercs ne prennent aucune 



472 



La Russie. 



note dcs naissanccs ct dcs deccs. Une Commune qui a 
cent mcmbrcs males au moment de la revision peut 
en avoir apres quelques annees bcaucoup plus ou beau- 
coup moins; mais elle doit payer tout de memo les 
taxes pour cent membres jusqu'a co qu'une nouvclle 
revision ait lieu dans l'cmpire tout cntier. 

Or, en Russie, au moins en ce qui regarde la population 
rurale, lc pavement dcs taxes est inseparablementuni a 
la possession de la tcrrc. Chaque paysan qui paie les 
taxes est suppose jouir d'une part do la terre arable et en 
paturage appartenant a la Commune. Si les listes de revi- 
sion contiennent, pour la Commune, cent noms, la terre 
communale devrait etre divisee en cent parts egales, et 
chaque « amc revisee » devrait jouir de la sienne, puis- 
qu'ellc en paicra la taxe. 

Lc lecteur qui a suivi avec quel que soin mes explica- 
tions jusqu'ici peut naturellemcnt en conclure que les- 
taxes payees par les paysans sont en realite une espece 
de rente pour la terre dont ils jouissent. Ccla semble etre 
ainsi, et e'est quelquefois presente de la sortc, mais en 
realite ce n'est point. Quand un homme prend a loyer 
une piece de terre, il agit d'apres l'impulsion de son 
propre jugement et fait avec le bailleur un contrat 
volontaire ; mais lc paysan russe est oblige de payer ses 
taxes, qu'il desire jouir de la terre ou non. Done, la 
theoric que les taxes sont simplemcnt la rente de la 
terre nc supporte meme pas un examen superficicl. La 
thcorie qu'clles sont une espece d'impot foncier est ega- 
lcment insoutenable. Dans n'importe quel systeme ra- 
tionnel d'impositions foncieres, la somme annuelle a 
payer est de facon ou d'autre en proportion quelconque 
avec la quantite et la qualite de la terre dont jouit rim- 
pose ; mais en Russie il peut se trouver que les mem- 
bres d'une Commune possedent six acres, les membres 
de la Commune voisine sept, et cependant les taxes, dans 
les deux cas, sont les memos. La verite est que les 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 113 



taxes sont personnellos , calculees d'apres le nombra 
<d' « ames » males, et le gouvcrncment ne prend pas la 
peine de s'enquerir comment la terre communale est 
divisec. La Commune doit payer au Tresor imperial uno 
somme annuellc fixce d'apres le nombre de ses « ames 
revisees » et distribuc la terre entrc ses membrcs comme 
clle le juge convenablc. 

Comment, alors, la Commune distribuc-t-elle la terre? A 
cette question il est impossible de faire une reponse gene- 
ralectdefinie, parcequc cbaqucCommune precede comme 
bon lui semblc. Quclques-uncs agisscnt strictement d'a- 
pres la tbeorie. Elles divisent leur terre au moment de la 
revision en un nombre de portions ou parts corrcspon- 
dant a celui des « ames revisees », et donnent a cbaquc 
maisonnee un nombre dc parts egal a celui des ames 
revisees qu'elle contient. Au point de vuu administratif 
ceci est de beaucoup le systcme le plus simple. Laliste de 
recensement determine la quantite de terre dont cbaquc 
famille doit jouir, et les possessions existantes sont trou- 
blees sculement par les revisions, qui ont lieu a des intcr- 
vallcs irreguliers. Depuis 1719, dix seulement ont ete 
faites, si bicn qu'en moyenne la duree des intervalles a 
ete d'environ quinze ans : tcrme qui peut etre considere 
comme un assez long bail. 

Mais, d'autre part, ce systcme a dc sericux defauts. La 
listc de revision rcprescntc sculement la force nume- 
rique des families, et cette force numerique n'est souvent 
point du tout en proportion avee le pouvoir travailleur. 
Supposons-en, par exemplc, deux, cbacunc con tenant 
au moment de la revision cinq membrcs males. 
D'apres le recensement, ces deux families sont egales, 
ct doivent recevoir d'egalcs parts de terre; mais, en rea- 
lite, il peut arriver que Tunc comprenne un pcre dans la 
force de l'age ct quatre garcons capables de travail, tan- 
dis que l'autre sera composee d'une veuve ct de cinq pctits 
garcons en bas age. Les besoins et le pouvoir travailleur 



474 



La Russie. 



dc ces deux families sont, bion entendu, tres-differents ; 
et si le systemc dc distribution ci-dessus etait applique, 
l'liomme aux quatre grands garcons et bon nombre 
de petits enfants jugerait probablemcnt qu'il a trop 
pcu de tcrrc, tandis que la veuve aux cinq marmots trou- 
verait difficile dc cultiver les cinq parts qui lui seraient 
allouees, et completement impossible de payer les taxes 
corrcspondantes : car dans tous les cas, comme on doit 
so lc rappelcr, les charges communales sont distributes 
dans la meme proportion que la tcrrc. 

Mais pourquoi, dira-t-on, la veuve n'accepterait-elle 
pas provisoirement les cinq parts et ne louerait-ello 
point celles qu'elle ne peut cultiver clle-memo? La ba- 
lance du loyer apres paiement des taxes pourrait l'aider 
a elever sa jeune famille. 

Cela scmble ainsi a quelqu'un habitue seulcment a 
l'economie rurale d'Anglcterre, pays ou le sol est rare 
et donne toujours un revenu plus que suffisant a payer 
les taxes. Mais en Russie, la possession d'une part de 
tcrre communalc est souvent, non point un privilege, 
mais une charge. Dans quclques communes russes, la 
tcrre est si pauvre et si abondante qu'elle ne peut etre 
louee a aucun prix. Cost lc cas, par excmple, de maints 
villages dans la province dc Smolensk, ou le voyageur 
peut apercevoir de nombreuscs parcellcs non cultivecs 
dans les champs communaux. Dans d'autres, le sol paie 
sa culture; mais un loyer equitable ne suffirait pas pour 
acquitter les taxes et les dus. 

Aim d'obvier aux inconvenients resultant de ce systeme 
trop simple, quclques communes out adopte l'expe- 
dient d' « alloter » la tcrre non point d'apres le nombre 
d'amesrevisees,mais d'apres le « pouvoir travailleur » des 
menages. Ainsi, dans le cas suppose ci-dessus, la veuve 
rccevrait peut-etre deux parts, et la grande maisonnee, 
contenant cinq travailleurs, en recevrait probablement 
sept ou huit. Depuis la dispersion des grandes families 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 175 



une inegalite telle que je l'ai supposeo est, bien entendu, 
rare; mais d'autres, moins outrecs, so produisent encore 
et justiflent le fait de se departir du systeme d'allote- 
ment base sur les listes de revision. 

Meme si rallotemcnt etait loyal ct equitable au mo- 
ment de la revision, il peut bicntot etrc rendu injuste ct 
onercux par les fluctuations naturelles de la population. 
Les naissances ct les deces peuvent, au cours de 
quclques annees, modifier entiercment le pouvoir tra- 
vailleur des diverses families. Les fils de la veuve peu- 
vent arriver a l'age d'homme, tandis que deux ou trois 
des membres adultcs de 1'autre famille peuvent etrc 
moissonnes par une epidemic. 

Done, longtcmpsavant qu'une nouvcllc revision ait lieu, 
la distribution dc la terrc peut ne plus sc trouver du tout 
en rapport avec les besoins et les capacites des diverses 
maisonnees composant la Commune. Pour corriger ceci, 
divers expedients sont employes. Quclques Communes 
transfercnt les lots d'une famille a 1'autre, suivant que 
les circonstanccs l'exigcnt ; d'autres font de temps en 
temps, pendant les intervalles entrc les revisions, une 
redistribution complete, un reallotement dc la tcrre. 

Le systeme de repartition adopte depend entiercment 
de la volonte propre de chaquc Commune en particu- 
lier. Sous ce rapport, cllcs jouisscnt de la plus com- 
plete autonomic, et aucun paysan ne songe jamais a ap- 
pcler de l'un dc leurs decrets. Les autorites plus hautes 
non-seulement s'abstiennent de toute intervention dans 
l'allotement des terrcs communales, mais restent dans 
une profondc ignorance du systeme que les Com- 
munes adoptcnt d'babitudc. Bien que l'administra- 
tion imperiale ait un appetit t.ves-voracc pour des tables 
statistiques symetriquement construites, — beaucoup 
sont formecs principalemcnt dc materiaux fournis 
par la mystericuse faculte de divination des employes 
inferieurs, — aucune tentative n'a encore ete faitc 



116 



La Russie. 



pour rccueillir dcs donnees statistiques certaines qui 
puissent jeter de la lumiere sur cet important sujet. En 
depit des ettbrts systematiques et persistants de la 
bureaucratie centralisee pour regler minutieusement 
tout ce dont se compose la vie nationale, les Communes 
villageoises, qui comprennent a peupres les cinqsixiemes 
de la population, restent sous beaucoup de rapports entie- 
rement au-dela de son influence et meme en dehors de 
sa sphere visuelle ! Mais que le lecteur ne s'etonne point 
outre mesure de ccla. II s'apercevra par la suite que la 
Russie est la terre des paradoxes ; et, en attendant, il est sur 
le point de recevoir un renseignement encore plus suscep- 
tible de le faire tressaillir : fait indeniable qui devrait 
etre proclame par un heraut apres une fanfare de trom- 
pettes. Dans « la grande forteresse du despotisme cesa- 
rien et de la bureaucratie centralisee », ces Communes 
villageoises, contenant environ les cinq sixiemes de la 
population, sont d'excellents specimens d'un gouverne- 
ment constitutionnel et representatif du type democrati- 
que lc plus extreme ! 

Quand je dis que la Commune rurale est un bon speci- 
men de gouvernement constitutionnel, j'emploie l'expres- 
sion dans le sens anglais et non dans le sens continen- 
tal. Dans le langage des peuples du continent, un gou- 
vernement constitutionnel signifle celui qui possede un 
document long et formaliste, compose de beaucoup de pa- 
ragraphes successifs dans lesquels le fonctionnement des 
diverses institutions, les pouvoirs des diverses autorites, 
toutes les methodes possibles de procedure, sont soi- 
gneusement definis. On n'entendit jamais parler d'un tel 
document dans les Communes villageoises russes. Leur 
constitution apparlient au type anglais, e'est un ensemble 
d'idees traditionnelles, non ecrites, quise sontdeveloppees 
et modiflees sous rinfluence de necessites pratiques et 
changcant constamment. Si les fonctions et relations 
mutuelles de l'elder et de l'Assemblee du village ont ja- 



Le Mir, ou la Commune villageoise. Ill 



mais ete specifiees, ni les elders ni les membres de l'As- 
semblee ne connaissent quoi que ce soit de ces definitions ; 
et pourtant chaque paysan sait, comme par instinct, ce 
que chacune de ces autorites a ou non le droit de faire. 
La Commune est, en fa{,t, une institution vivante, a 
laquellc sa vitalite spontanee pcrmet de se passer de 
l'aide et de la direction de la loi ecrite. 

Quant a son caractere complctemcnt democratique, 
aucun doute n'est possible. L'elder represente seule- 
ment le pouvoir executif. Toute l'autorite reelle reside 
dans l'Asscmblee, dont tousles chefs de menage sout 
membres. 

La procedure simple, ou plutot l'absencc de toute pro- 
cedure formalistc dans ces Assemblies, fournit un exem- 
ple admirable du caractere essentiellement pratique 
de rinstitution. Leurs reunions se tiennent en plcin air, 
parce que dans le village il n'exisle aucun batimcnt — 
excepte l'eglise, qui ne peut etre employee qu'aux 
usages religieux, — assez vaste pour contenir tous les 
membres ; et elles ont presque toujours lieu les diman- 
ches ou jours de fetes, quand les paysans ont abondance 
de loisir. N'importe quel espace ouvert ou il y a assez de 
place et peu de boue sert de Forum. Les discussions 
sont a l'occasion tres-animees, mais il se produit rarc- 
ment aucune tentative de discours.. Si quclque jeune 
membre montrait une disposition a reloquence, il 
serait sur d'etre interrompu -sans ceremonie par quel- 
qu'un des plus ages, qui n'ont jamais aucune sympathie 
pour le beau langage. L'aspect general de la reunion 
est celui d'une foule de gens venus la accidentellemcnt, 
et qui discutcnt en petits groupcs des sujets d'intcret 
local. Graducllcment l'un des groupes, contenant deux 
ou trois paysans qui possedent plus d'influence morale 
sur leurs camarades, exerce une attraction sur les autrcs, 
et la discussion dcvient generale. Deux paysans peuvent 
parler a la fois et se « couper la parole » en toute 
i. 12 



118 



La Russie. 



liberte, — sc servant d'un langagc franc, simple, na- 
turel, point du tout parlementaire, - et la discussion 
peut dcvenir pendant quelqucs instants un bruit confus 
et inintelligible, « un tintamarre a faive fuir un mons- 
tre > ■ mais au moment oule spectateur s'imagine qu'elle 
va se transformer en une melee, le tumulte s'apaise 
spontanement, ou peut-etre un eclat de rire general 
annoncera que quelqu'un a ete atteint au bon endroit par 
un vigoureux argument ad hominem ou une remarque 
personnels mordante. En aucun cas il n'y a de danger 
que les controversistes en viennent aux coups. Nulle 
classe d'bommes, dans lc monde enticr, n'est plus paci- 
flque et ne possedc une meilleurc nature que les paysans 
russes. A jeuivils ne se gourment jamais, et meme sous 
1'influence del'alcool, ilssontplus enclins a etre violem- 
ment affectueux que desagreablement querelleurs. Si 
deux villageois se mettent a boire ensemble, la proba- 
bilite est qu'au bout de quelques minutes, bien qu'ils 
puissent ne s'etre jamais vus auparavant, ils vont s'ex- 
primer en termes impetueux, encrgiqucs, leur mutuelle 
cstime et affection, confirmant lours paroles par dc fre- 
quentes etreintes et embrassements amicaux. 

Theoriquement parlant, le parlement villageois a un 
president (Speaker) dans la personnc de Velder de vil- 
lage. Le mot Speaker (parleur) est etymologiquement 
plus juste que celui de president, car lc personnage en 
question ne s'assied jamais et ne « preside » pas, mais 
reste mele a la foule comme les membres ordinaires. On 
peut objecter que l'eldcr parle beaucoup moins que la 
plupart des autres membres, mais la meme chose pourrait 
etre dite du Speaker de notre Chambre des Communes. 
Quel que soit le nom qu'on lui donnc, l'elder est offi- 
ciellement le principal personnage dans la foule et porte 
l'insigne de son office sous forme d'une petite medaille 
suspendue h son cou par une mince chalnette de laiton. 
Ses devoirs, neanmoins, ne sont ni lourds ni comph- 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 179 



ques. Rappcler a l'ordre ceux qui intorrompcnt la dis- 
cussion no rontre nullemcnt dans scs fonctions. S'il 
appelleun honorable membre Durak (tote de buchc), ou 
interrompt un bavard par un laconique : Moltchi! (tenoz 
votre languc), il n'agit ainsi en vertu d'aucune preroga- 
tive speciale, mais simplement en conformite d'un pri- 
vilege qui s'est etabli avec le temps, dont jouissent ega- 
lement tous ceux qui sont la, ct qui peut etre employe 
avec impunite contre lui-meme. En effet, on peut dire 
en general que la phraseologie et la procedure ne sont 
soumiscs a aucunes regies strictcs. L'elder ne prend le 
role preponderant que s'il est necessaire do resumer le 
sens du meeting. Dans ces occasions, il se reculcra a 
deux ou trois pas de la foule et dira : « Eh bien, Ortho- 
doxes, avez-vous decide ainsi? » ct la foule s'ecricra 
probablement : Ladno ! ladno! e'est-a-dire eD'accord! 
d'accord ! » 

Les decisions communalcs sont generalcment votecs 
de cette maniere, par acclamation ; mais il arrive parfois 
qu'il se produit unc telle diversite d'opinions obstinees, 
qu'il est difficile de dire ou se trouvc la majorite. En cc 
cas, l'elder ordonnc que l'un des partis se place a droitc 
et l'autre a gauche. On compte alors les deux groupes ct 
la minorite se soumet, car personnc ne songe jamais a 
resister ouvertement a la volonte du Mir. 

II y a pres d'un demi-siecle, une tentative fut faite 
pour regulariser par une loi ecritc la procedure des 
Assemblies villageoises chcz les paysans des domaincs 
de l'Etat, ct parmi d'autres reformes le vote par ballot 
(boule blanche ou noire) fut introduit; mais il ne prit 
jamais racinc. Les paysans ne regarderent point avec 
favour la nouvellc methode et pcrsislerent a 1'appcler 
dedaigncuscment : « jouer aux billcs ». Ici encore nous 
trouvons un de ces faits etonnants et anormaux en 
apparence que rencontre frequemment eclui qui etu- 
die les affaires russes : Fempcrcur Nicolas, l'incarna- 



180 



La Russie. 



tion do l'autocratie ct lc champion du parti reaction- 
naire curopeen, imposa le vote par ballot, cetlc ingenieuse 
invention des radicaux anglais extremes, a soixante-dix 
millions dc scs sujets! 

Mele a la foule on pcut d'habitude voir, speciale- 
ment dans les provinces du nord oil une portion consi- 
derable de la population masculine est toujours absente 
du village, un certain nombre dc paysanncs. Ce sont des 
femmes qui, cu egard a l'absence ou a la mort dc leur 
mari se trouvent etre pour le moment chefs de maison- 
nee. Commc telles, elles ont lc droit d'etre presentee, et 
celui de prendre part aux deliberations ne leur est jamais 
conteste. Dans la discussion des questions intercssant le 
bicn-etre general dc la Commune, elles parlent rare- 
ment, et si elles s'aventurcnt a enonccr une opinion en 
de telles occasions, elles ont peu dc chance d'etre ecou- 
tees car les paysans russes restent jusqu'ici rebclles aux 
doctrines moderncsdc l'egalitede la femme, et expriment 
leur opinion de l'intelligenee feminine par ce grossier 
dicton : « Les cheveux sont longs, mais l'esprit est court ». 
D'apres un provcrbe, sept femmes n'ont ensemble qu'une 
ame etun autre, encore moins galant, dit: «Lcs femmes 
n'ont point d'ame du tout, mais sculemcnt une fumee ». 
Done la femme, comme femme, ne meritc pas beaucoup 
consideration, mais une femme en particulier, comme 
chef d'un menage, a le droit dc parler sur toutes les 
questions interessant directcment la maisonnee « sous sa 
gouvemo i. Si, par cxemple, on propose d'accroitre ou 
de diminucr la part de terre et les charges dudit menage, 
elle a le droit de discutcr en toute liberte le sujet et 
memo de s'abandonner a quelques invectives person- 
nellcs contre scs opposants masculins. 

Ellc s'exposc elle-memc par la, il est vrai, a des remar- 
nues qui ne sont point du tout des compliments; mais 
s'il arrive qu'clle en recoivc, elle les remboursera proba- 
blement avee intercts, faisant pout-etre allusion, avec 






Le Mir, ou la Commune villageoise. 181 



une virulence qui nc manque pas d'a-propos, aux affaires 
domestiques dc ccux qui l'atfaqucnt. Et quand les argu- 
ments et les invectives echoucnt, il est a pcu pros cer- 
tain qu'elle essaicra l'cffot d'un appel pathetique accom- 
pagne de larmcs abondantcs, methodc de persuasion a 
laquclle le paysau russc est singulierement insen- 
sible. 

Gomme l'Assemblee villageoise est recllemcnt une 
institution representative dans le sens complet du tcrnic, 
ellc rcflctc fidfelement les Ijoiis et mauvais instincts 
de la population ruralc. Ses decisions sont, en conse- 
quence et d'habitude, caracterisees par un bon sens 
simple, pratique, mais qui est sujet, par occasions, a 
des aberrations faebcuses sous l'empire dc pernicieuses 
influences, le plus souvent alcooliques. Un cxcmplc s'en 
produisit pendant mon sejour a Ivanofka. La question a 
decider etait cellc-ci : un hnbak, ou debit d'eau-dc-vic, 
serait-il etabli dans le village ? Un marchand de la ville- 
district desirait en etablir un, et oflrait de payer a la 
Commune une somme annuellc pour la permission 
neccssaire. Les membres de la Commune les jilus indus- 
trieux, les plus respectables, a jpuyes par toute la popu- 
lation feminine de la localite, etaicnt fortement opposes 
au projet, sachant trcs-bien qu'un kabak conduirait cer- 
tainementala ruine de plus d'un menage; mais le mar- 
cband entrcprcnant possedait de puissants arguments 
pour seduire un grand nombre des membres, et reussit 
a obtcnir une decision en sa favour. 

L'Assemblee discutc toutcs questions interessant lc 
bicn-etre de la Commune, et comme ces matiercs n'ont 
jamais ete legalement definics, comme il n'cxiste aucun 
moyen d'appeler de ses decisions, sa competence admiso 
est tres-etenduc. Ellc fixe l'epoque de la fenaison et le 
jour oil devra commenccr lc labour du champ en friche ; 
ellc decrete qucllcs mesures seront prises contre ccux 
qui ne paicnt pas ponctuellement leurs taxes ; clle decide 



182 



La Russie. 



si un nouveau membre sera admis dans la Commune el 
s'il sera permis a tcl ancien membre de changer de do- 
micile ; elle donne ou retire la permission de construire 
de nouveaux bailments sur la terre communale; elle pre- 
pare et signe tous les contrats que la Commune fait avec 
l'un de ses membres ou avec un etranger; elle intervient, 
chaque fois qu'elle le juge necessaire, dans les affaires 
domestiquesde ses membres; elle elit 1' elder — ainsi que 
le collecteur des taxes communales ct le vcilleur de nuit 
la oil ces charges existent, — et le berger du village ; elle 
divisc et allote la terre communale cntre ses membres 
comme elle le juge convcnable. 

De tous ces agissements divers, le lccteur anglais doit 
naturellcmcnt etrc convaincu que les elections sont les 
plus bruyants, les plus emouvants. En realite c'est la 
une erreur. Les elections produisent tres-pcu d'emotion, 
par la simple raison que, regie generate, personne ne 
desire etre elu. Une fois, dit-on, un paysan qui s'etait 
rendu coupable de quclque mefait fut informe par un 
arbitrc de paix — offlcier special dont j'aurai a parler 
bientot, — qu'il no serait plus desormais capable de rem- 
plir aucun office communal, et, au lieu de regrctter cette 
diminution de ses droits civils, fit une grande reverence 
et exprima ses remcrcicments pour le privilege nouveau 
qu'il venait d'acquerir. Cette anecdote peut n'etre point 
vraie, mais elle fournit un exemple de ce fait, qui n'est 
mis en doute par personne : le paysan russe regarde une 
dignite plutot comme un fardeau, comme une charge 
dans le sens litteral du mot, que comme un honncur. II 
n'existe aucunc ambition civique dans ces pctites repu- 
bliques rurales, et le privilege de porter une medaillc de 
bronze qui ne commando pas le respect, la reception de 
quelques roubles comme salaire, n'offrent pas une 
compensation sufflsante des tracas, des ennuis, de la 
rcsponsabilite qu'un elder de village doit supporter. Les 
elections sont, en consequence et generalcment, tres 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 183 



calmcs ct pcu interessantcs. La description suivantc pout 
en donner une idee. 

G'cst par un dimanche aprcs-midi. Lcs paysans el. 
paysannes sont sortis en habits dc fete, et lcs costumes 
eclatants des femmes aident le soleil a jeter un peu de 
couleur sur le paysage, qui, en temps ordinaire, est gris 
et monotone. Lentement la foule se rassemble dans un 
espace ouvert, a cote de l'eglise. Toutes les classes de la 
societe sont representees. A l'cxtreme limite so trouve 
une bande dc joycux enfants aux chevcux blonds, les 
uns debout ou couches sur l'herbc, regardant attenti- 
vement ce qui se passe, les autrcs courant ca ct la el 
jouant au ferret, Pres d'eux nous voyons un groupe de 
jcutics filles, convulsees par des eclats dc rirc qu'clles 
essaicnt de dissimuler. L'artisan dc leur gaicte est un 
garcon d'environ dix-scpt ans, evidemment le farceur du 
village, qui se tient devant ellcs un accordeon a la main, 
et leur raconte a demi-voix comme quoi il est sur le 
point d'etre elu elder, et quels tours insenses il joucra 
sitdt nomine. Quand Tunc des jcunes filles rit trop baut, 
lcs matrones qui se trouvent tout pres se retournenl 
d'un air refrogne, ct Tunc d'ellcs, faisant quclques pas 
en avant, ordonne a la coupablc, d'un ton d'autoritc, dc 
s'en retourncr tout de suite a la maison, puisqu'cllc ne 
sait pas se bien conduire. Toute honteuse, la criminellc 
se retire ct le garcon qui a cause les eclats de rirc fait 
dc l'incident le sujet d'unc nouvcllc plaisanterie. Pen- 
dant cc temps les deliberations ont commence. La majo- 
rite des membrcs babillc ensemble ou rcgardc un petit 
groupe compose de trois paysans ct d'unc femme, groupe 
qui se tient un peu a part des autres. La sculcmcnt la 
question du jour est serieuscment discutec. La femme 
expliquc, les larmes aux yeux ct avee une grande quan- 
tite de repetitions inutilcs, que son « vicil hommc », qui 
est prescntement elder, est tres-maladc ct ne peut rem- 
plir ses devoirs. 



484 



La Russie. 



— Mais il n'a pas encore sorvi son annee, ct il pent se 
retablir, — fait remarquer un paysan, evidemment le plus 
jeune de ce petit groupe. 

— Qui sait ? — repond la femme en sanglotant. — 
C'est la volonte de Dieu, mais je ne croispas qu'il re- 
mettc jamais les pieds a terre de nouveau. Le feldsher 
est venu quatre fois le voir, le doctcur lui-meme une : il 
a dit qu'il fallait le porter a l'hopital. 

— Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait '? 

— Comment pouvait-on? Qui l'y aurait porte ? Croyez- 
vous que c'est un bene? L'hopital est a trcnte verstes. 
Si vous le mettez dans une charrette il mourra avaut 
d'etre arrive a uiie verste d'ici. Et puis, qui sait ce qu'ils 
font aux gens dans les hopitaux? Gette derniere ques- 
tion contient probableinent la raison de sa desobeis- 
sance aux ordres du doctcur. 

— Tres-bien! c'est assez ; tenez votre langue! — dit la 
barbe grise du petit gioupe a la femme, ct se tournant 
alors vers les autres paysans, le vicillard emct cettc ob- 
servation : — II n'y a pas d'autre marche a suivre. Le Sta- 
novo i (offlcier de police rurale), viendraici run de ces 
jours et fera encore du tapage si nous n'elisons pas un 
nouvel elder. Qui allons-nous cboisir ? 

Aussitot que cette question est posee, plusieurs 
paysans gardent les yeux fixes a terre ou essaient de 
quelqu'autre maniere d'eviter d'attirer l'attention, de 
peur que leurs noms soient mis en avant. Quand le 
silence a dure une minute ou deux, la barbe grise dit : 
« Voila Alexei Ivanof, il n'a pas servi encore ! 

— Oui, oui, Alexei Ivanof! — Client une demi-dou- 
zaine de voix, appartenant probablement aux paysans 
qui craignent eux-memes d'etre elus. 

Alexei proteste dans les termes les plus energiques. II 
ne peut pas dire qu'il est malade, car sa grosse face 
rougeaude lui donnerait le dementi le plus formel, mais 
il trouve cinq ou six autres raisons pour n'etre point 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 185 



choisi, et par consequent dcraande qu'on l'excuse. Mais 
ses protestations ne sont point ecoutees, et l'operation se 
termine. Un nouvel elder du village a ete diiment elu. 

Bien plus importante que les elections est la redistri- 
bution de la terre communale. II peut ne pas importer 
beaucoup au chef d'une maisonnee comment vont les 
elections, pourvu qu'il ne soit pas lui-meme choisi. II 
peut accepter avec une parfaite tranquillite d'esprit 
Alexei, Ivan, ou Nicolai, parce que les gens en fonctions 
n'ont qu'une tres-pelite influence sur les affaires com- 
munales. Mais il ne peut rester spectateur passif et 
indifferent quand la division et 1'allotement de la terre 
se discutent, car le bien-etre materiel de chaque me- 
nage depend en grande partie de la quantite de terre et 
do charges qu'il recevra. 

Dans les provinces du sud, oil le sol est fertile, oil 
les taxes n'excedent pas la rente nonnale, le procede de 
division et d'allotement est comparativcment simple. La, 
chaque paysan desire obtenir autant de terre que pos- 
sible; chaque menage demande done toute celle a la- 
quelle il a droit : e'est-a-dire, un nombre de parts cgal 
a celui de ses membres inscrits sur la derniere liste de 
revision. L'Assemblee n'a done aucune question difficile 
a resoudre. Le tableau dc recensement communal deter- 
mine le nombre des parts en lesquelles la terre devra 
etre divisee, et celui devant etre alloue a chaque famille. 
La seule difficulty susceptible d'etre soulevee git dans 
la determination de la part specialc que telle ou telle 
famille recevra, et elle est habit uellement resolue par la 
coutume de tirer les lots. II peut se produire, il est vrai, 
quelque divergence sur la question de savoir quand une 
redistribution sera faite, mais cela est aisement decide 
par un simple vote de l'Assemblee. 

Le procede de division et d'allotement dans les pro- 
vinces du nord est bien different. La, le sol est souvent 
tres-infertile et les taxes excedent la rente normale ; il 






186 



La Russie. 






peut done arriver que les paysans s'cttbrcent de n'avoir 
qu'aussi peu de terre que possible. Dans ce cas-la, des 
scenes comme la suivante peuvent se produire. 

On demande a Ivan combicn de parts de la terre com- 
munale il prendra, il repond d'un ton lent et contem- 
platif : « J'ai deux ills, et puis il y a moi, je prendrai 
done trois parts, ou un peu moins si e'est votre plaisir i. 

— Moins ! — s'ecrie un paysan d'age moyen qui n'est 
pas 1' elder du village, seulement un membre influent, 
mais qui prend le role important dans la discussion. — 
Yous dites des niaiseries. Vos deux flls sont deja assez 
ages pour vous aider, vous les marierez bientot, et cela 
vous amenera deux nouveaux travailleurs feminins. 

— Mon fils aine — explique Ivan — travaille toujours 
a Moscou, et l'autre me quitte souvent en ete. 

— Mais ils envoient tous deux ou rapportent de l'ar- 
gent a la maison, et quand ils seront maries, leurs 
i'emmes resteront avec vous. 

— Dieu seulsait ce qui arrivera, — repond Ivan, pas- 
sant sous silence la premiere partie de l'observation de 
son adversaire, — qui sait s'ils se marieront ? 

— Vous pouvez facilement arranger la cbose ! 

— Cela, je ne peux pas le faire. Les temps sont changes 
maintenant. Les jeunes gens font ce qui leur plait, et 
quand ils se marient, ils veulent avoir une maison a 
eux. Trois parts seront assez lourdes pour moi ! 

— Non, non. S'ils desirent se separer de vous, vous 
leur « repasserez » de la terre. Vous devez en prendre 
au moins quatre. Les vieilles femmes qui ont de petits 
enfants ne peuvent pas prendre des parts en raison du 
nombre d'ames. 

— C'est un ricbe Moughik (paysan), — ditune voix dans 
la foule. — Donnons-lui ciuq ames (e'est-a-dire cinq parts 
de la terre et des charges). 

— Cinq ames ! je ne peux pas. Grand Dieu ! je ne 
peux pas. 



Le Mir, ou la Commune villa geoise. 187 



— Tres-bien, vous en aurcz quatre, — dit l'csprit diri- 
gcant a Ivan ; ct alors, se tournant vers la loule, il de- 
mande : « En sera-t-il ainsi ? » 

— Quatre ! quatre ! — s'ecrie-t-elle, et la question est 
reglee. 

Vient ensuite unc des vieilles femmcs dont on parlait 
tout a l'hcure. Son mari est valetudinaire, ct elle a 
trois petits garcons, dont un sculement est assez age 
pour travailler aux champs. Si la liste de revision etait 
strictement prise comme base de la repartition, clle rcce- 
wait quatre parts ; mais elle ne pourrait jamais payer 
quatre parts des charges communales. Elle doit done 
recevoir moins que ce total. Quand on lui demande com- 
bien elle en prendra, elle repond, les yeux baisses : 
« Comme le Mir decidera, qu'il en soit ainsi ! » 

— Alors vous devez en prendre trois. 

— Qu'est-ce que vous ditcs, petit ptre?— crie lafemme, 
sc departant soudain de son air d'obeissanco passive. 
— Entendez-vous cela, Orthodoxes ! lis veulent me char- 
ger de trois ames ! A-t-on jamais entendu pareille chose? 
Dcpuis le jour de saint Pierre, mon mari est alitc : on 
lui a jete un sort, je crois, car rien ne lui fait de bien. II 
ne peut pas mettre un pied a terre, tout comme s'il etait 
mort, seulemcnt, il mange du pain ! 

— Vous contez des niaiseries, — dit un voisin, — il 
etait au kabah (cabaret) la semaine derniere. 

— Et vous ! — repliqne la femme, s'ecartant du sujet 
en discussion, — qu'avez-uous fait le jour de la derniere 
fete paroissiale? N'est-ce pas vous qui vous etes soule et 
avez battu votre femme jusqu'a ce qu'elle eiit reveille 
tout le village par ses cris ? Et n'allons pas plus loin que 
dimanche dernier, h done ! 

— Ecoutez ! — dit severement le vieillard, coupant court 
au torrent d'invectives. —Vous devez prendre au moins 
deux parts et demie. Si vous ne pouvez pas les cultiver 
vous-meme, vous trouverez quelqu'un pour vous aider. 



188 



La Russie, 



— Et comment cela pourrait-il se faire ? Comment 
pourrais-je trouver l'argent pour payer un ouvrier? — 
demandc la femme avec beaucoup do gemissements 
et un dot de larmes. — Ayez pitie, Orthodoxes, des pau- 
vres orphelins! Dieu vous recompensera!... etc., etc. 

Je n'ai pas besoin dc fatiguer le lecteur d'une des- 
cription plus detaillee de ces scenes, qui sont toujours 
tres-longues et quclquefois violentes. Tous les gens pre- 
sents s'y interessent tres-fort, car rallotement de la 
terre etant dc beaucoup l'evencment le plus important 
dans la vie du paysan russe, cela ne peut se faire sans 
babillagcs et discussions sans fin. Apres que le nombre 
de parts pour chaque famille a ete decide, la distribution 
des lots soulove de nouvelles difficulles. Les families qui 
ont fume abondamment leur terre s'efforcent de ravoir 
leurs anciens lots, et la Commune respecte leurs droits 
acquis autant qu'ils pcuvent s'accordcr avec le nouvel 
ordre de cboses ; mais souvent il est impossible de 
concilier les droits prives et les interets communaux, 
et en de telles occasions les premiers sont sacrifies 
avec un sans-facon qui ne scrait pas tolere par des bom- 
mes de race anglo-saxonne. Cela ne conduit, neanmoins, 
a aucunes consequences serieuses. Je sais beaucoup dc 
cas oii les paysan s ont mis au defi l'autorite de la police, 
du gouverneur de la province et du gouvernemcnt cen- 
tral lui-meme, mais je n'ai jamais ou'i parler d'aucun 
oii la volonte du Mir ait ete mise en question par l'un 
de ses membres. 

Dans les pages qui precedent, j'ai parle a plusieurs 
reprises de « parts de la terre communale ». Pour pre- 
venir toute erreur d'appreciation, je dois expliquer soi- 
gneuscment ce que cette expression signifie.Une part ne 
veut pas dire simplement un morceau ou lopin de terre; 
au contraire, elle contient toujours au moins quatre, et 
quelquefois un plus grand nombre de parcclles dis- 
tinctes. 



Le Mir, ou la Commune villageoise. 189 



Nous avons ici un nouveau point do difference cntre 
le village russc et ceux de l'Europo occidentale. 

La terre communale en Russie est de trois sortes : 
cellc sur laquclle est bati le village, la terre arable, et 
la prairie. Sur la premiere, cliaque famille possede une 
maison et un jardin qui sont sa propriele hereditairc, et 
ne sont jamais atteints par lcs redistributions periodi- 
qucs. Lcs deux autres sont chacunc soumises a l'allo- 
temcnt, mais dans des conditions quclquc peu differentes. 

L'ensemble de la terre arable communale est avant 
tout partage en trois champs qui correspondent a l'as- 
solcmcnt triennal deja decrit, et chaquc champ est ensuite 
divise en longues bandes etroites — correspondant au 
nombre des membres masculinsde la Commune,— aussi 
egales que possible Tune a l'autre en surface et qualite. 
Quelquefois il est necessaire de diviser d'abord le champ 
en plusieurs portions d'apres la qualite du sol, et de sub- 
diviscr alors cbacune de ces portions en autant de par- 
cellcs qu'il est necessaire. Chaque menage possede done 
toujours au moins une parcellc dans cliaque champ ; et 
dans les cas ou la subdivision est necessaire, une dans 
cbacune des .portions en lcsquelles le champ est subdi- 
vise. Ce procede complique de division et de subdivisior 
est applique par les paysans eux-memes, a l'aide de sim- 
ples regies a mesurcr, et la justesse du resultat est verita- 
blement merveilleuse. 

La prairie, qui est reservee pour la production du foin, 
est divisee en un nombre de parts egal a cclles do la 
terre arable. Ici, neanmoins, la division et la distribu- 
tion out lieu, non pas a des intervallcs irreguliers, mais 
annuellement. Cliaque annee, un certain jour fixe par 
1'Assemblee, les villageois sc rendent en corps sur cette 
partie do leur propriety et la divisent en autant de parts 
qu'il est necessaire. Les lots sont alors tires au sort, et 
chaque famille fauche aussitot la parcellc qui lui a ete 
ainsi allouee. Dans quelqucs communes, la prairie est 



190 



La Russie. 



fauchee par tous les paysans en commun ct le foin 
distribue ensuite, par voic de tirage au sort, cntre les 
families ; mais ce systeme n'est pas aussi frequemment 
mis en usage que le premier. 

Comme rcnsemblc de la terre communale ressemble 
ainsi dans une certaine mesurc a une grosse ferme, il est 
necessairc d'adopter certaines regies pour sa culture. Un 
menage peut scmer ce que bon lui semble sur la terre 
qui lui est attribute, mais toutes les families doivent 
au moins se conformer au systeme de rotation accepte. 
Par la meme raison, un menage ne peut commencer les 
labours d'automne avant le temps fixe, parce qu'il em- 
pieterait par la sur les droits des autres families, qui 
usent du champ en fricbe comme paturagc. 

II est assez etrange que ce systeme primitif de posses- 
sion de la terre puisse avoir reussi a durer jusqu'au dix- 
neuvieme siecle, et encore plus remarquable que l'orga- 
nisation dont il constitue une partie essentielle soit 
regardee par beaucoup de personnes intelligentes comme 
l'une des grandes institutions de l'avenir, et a peu pres 
comme une panacee contrc tous les maux politiqucs ct 
sociaux. L'explication de ces faits forme un interessant 
chapitre de l'histoire sociale de la Russie (1). 



1. J'ai d6ja publie une partie du chapitre ci-dessus dans un article 
sur les « Communautes villageoises en Russie » paru dans le Macmil- 
lan's Magazine de juin 1876. 



CHAPITRE IX 

COMMENT LA COMMUNE S'EST CONSERVES 
ET CE QU'ELLE DOIT PRODOIRE DANS L'AVENIR 



R6formes radicales au commencement du present regne. — Protesta- 
tion contre Ie principe du Laissez-faire . — Frayeur que cause le 
proletariat. — Comparaison des methodes legislatives anglaise et 
russe. — Grandes esperances concues. — Consequences mauvaisesdu 
systeme communal. — La Commune de l'avenir. — Proletariat des 
villes. — Le present etat de choses est seulement temporaire. 






Le lectern- sait probablcment que, il y a de cola qucl- 
ques annees, la Russie fut soumise a unc scrie de refor- 
mes radicales, comprenant Emancipation des serfs et la 
creation d'un nouveau systeme de self-gouvcrncmcnt 
local, et il peut naturellcment s'etonner qu'une institu- 
tion primitive et curieuse, telle que la Commune, ait 
reussi a resister a la tempete burcaucratiquc. Je vais 
donner ici l'cxplication de cct etrange pbenomi'ne, 
d'abord parce que le sujet est en lui-meme interessant, 
et ensuitc parce que j'cspere jeter, cc faisant, quclquc 
lumiere sur la condition intellcctuelle speciale des 
classes instruites en Russie au temps oil nous vivons. 

Quand il devint evident, en 1857, que les serfs allaient 
etre emancipes, beaucoup de gens afflrmercnt que la 
Commune rurale allait etre abolie, ou au moins modi flee 
d'unc facon radicale. En ce temps-la, beaucoup de 
Russes etaient d'entbousiastes admiratcurs des institu- 



192 



La Russie. 



tions anglaises, qu'ils n'avaient point etudiees, ct 
croyaicnt, d'accord avec l'ecole orthodoxe d'economie 
politique, que l'Angleterre avait acquis sa superiorite 
commerciale et industrielle en adoptant le principc de 
liberte individuelle et de concurrence illimitee, ou, 
commc les ccrivains francais le nomment : le laissez- 
faire, laissez-passer. Ce principe est evidemment' incom- 
patible avec la Commune rurale, qui contraint les paysans 
a posseder de la tcrrc, empeche un villageois ambitieux 
d'acquerir cellc de ses voisins moins entreprenants, 
et apporte des restrictions considerables a la liberte 
d'action de ses membres individucls. On affirma done que 
la Commune villageoisc, etant inconciliable avec l'esprit 
du progres modcrne, ne trouverait point sa place dans le 
nouveau regime de liberte sur le point d'etre inaugure. 
Ces idees n'eurent pas plutot ete emiscs dans la 
presse qu'elles soulevercnt de couragcuses protesta- 
tions. La foulc des « protestants » se divisa en deux 
groupes bien definis. D'un cote, il y eut les soi-disant 
Slavophiles : petite bande de Moscovites patriotes tres- 
instruits, tres-fortement disposes a admirer tout ce qui 
etait speciflquement russe, et qui refusaient habituclle- 
ment de s'incliner devant la sagessedc l'Europc occiden- 
tale. Ces messieurs, dans un organc special qu'ils avaicnt 
fonde recemment, signalerent a leurs compatriotes que 
la Commune etait une institution venerable, particuliere 
a la Russie, qui avait adouci dans le passe l'influence 
destructive du servagc, et produirait ccrtainement dans 
l'avcnir d'inestimables avantages pour les paysans eman- 

cipes. 

L'autre groupe etait anime d'un esprit tres-different. II 
n'avait aucune sympathie pour les particularity natio- 
nales, et aucune veneration pour les antiquailles moisics 
Que la Commune fut speciflquement russe, slave, ou 
un reste des temps primi tit's, cela ne pouvait nullement 
etre aux ycux des membres de ce groupe une recom- 



La Commune dans le passe, etc. 193 



mandation en sa faveur. Cosmopolites dans leurs ten- 
dances, et resolument affranchis de tonte sentimentalite 
archeologique, ils consideraient l'institution au point de 
vue purement utilitaire. Ils s'accordaient neanmoins 
avec les Slavophiles pour croire que sa conservation 
aurait une influence avantageuse sur le bien-etre mate- 
riel et moral des paysans. 

II me parait necessaire, pour la clarte du recit, de desi- 
gner ce dernier groupe par un nom precis, mais j'avoue 
eprouver quelque difficulty a faire un choix. Je ne veux 
point appeler ces messieurs : « socialistes », parce que 
beaucoup de gens attachent a ce mot, habitucllement et 
involontairement, une idee mauvaise, et croient que 
tous ceux a qui ce termc est applique doivent etre 
cousins germains des pdtroleuses. Pour eviter les malen- 
tendus de cette espece, il vaut mieux les designer 
simplement par le nom du journal qui publiait et deve- 
loppait avec le plus de talent leurs vues, et les appeler : 
« les adherents du Contemporain ». 

Les Slavophiles et les adherents du Contemporain, Lien 
que differant grandement d'opinion sous heaucoup de 
rapports, avaient le meme objet immediat en vue, et, en 
consequence, agirent ensemble. Ils affirmerent et sou- 
tinrent, avec une conviction profonde, que le systeme 
communal de possession des terres avait de tres-grands 
avan tages, et occasionnait Men moins d'inconvenients 
que les gens, en general, ne le supposaient, Mais ils ne 
s'en tinrent pas a Tenonce de ces avantages immediats 
et pratiques, qui auraient pour le public anglais un 
tres-mince interet. L'importance de la Commune rurale, 
expliquerent-ils, ne gisait point dans le present, mais 
dans l'avenir. En la possedant, la Russie possedait un 
remede preventif sur contre le plus grand des maux de 
l'organisation sociale en Europe occidentale : le prole- 
tariat. Ici, les Slavophiles pouvaient entonner de nouveau 
leur refrain favori sur la condition sociale corrompuc, 

!• 13 



m 



La Russie. 



pourrie, de ladite Europe occidentale; et leurs allies 
temporaries, bien qu'ils n'ajoutassent pas foi a leurs 
lugubres predictions, n'avaient aucune raison, pour 
l'instant, de les contredire. Bientot le proletariat devint, 
pour les classes instruites, une sorte de loup-garou, de 
cauchemar, et le public lecteur en arriva a la conviction 
que les institutions communales devaient etre conser- 
ves comme un moyen d'exclure le monstre de la Russie. 

Gette frayeur de ce qui est designe par le terme vague 
de proletariat se rencontre encore frequemment en 
Russie, et j'ai souvent cbercbe a decouvrir ce que Ton 
entendait precisement par ce mot. Je ne puis, neanmoins, 
dire que mes efforts ont ete couronnes d'un grand succes. 
Le monstre parait etre aussi vague, ses contours semblent 
aussi indecis, que ceux des formes indeterminees, mais 
imposantes, terribles, que Milton a placees a l'entree des 
regions infernales. Au premier abord, ce semble etre 
simplement notre vieil ennemi le Pauperisme; mais, si 
nous nous en approcbons d'un peu plus pres, nous trou- 
vons qu'il prend des dimensions colossales, jusqu'a 
comprendre tous les gens qui ne possedent point de pro- 
priete fonciere inalienable. En resume, il se trouve etre, 
si on essaye de l'etudier, aussi vague et indefmissablc 
qu'un vrai caucbemar doit l'etre; et ce cote vague n'a 
probablement pas contribue pour un peu a son succes. 

L'influence que l'idee et la crainte du proletariat excr- 
cerent sur Tesprit public et la legislation russes au temps 
de l'emancipation est un fait tres-notable et bien digne 
d'attention, parce qu'il aide a expliquer un point par 
lequel les Russes different des Anglais. 

Les Anglais sont, regie generale, trop occupes des 
affaires nombreuses et diverses du present pour regar- 
der beaucoup du cote de l'avenir eloigne. Nouspreten- 
dons, cependant, regarder avec horreur la maxime : 
« Apres nous le deluge! », et nous accablerions pro- 
bablement de notre vertueuse indignation quiconquo 



La Commune dans le passe, etc. 195 



oserait effrontement en professer le principe. Et pour- 
tant nous agissons souvcnt comme si nous etions 
reellement partisans de cette lache et egoiste devise. 
Quand nous sommes appeles a reflechir et a tenir compte 
des interets des generations futures, nous declarons que 
« a chaque jour suffit sa peine », et nous stigmatisons 
comme reveurs et visionnaires tous ceux qui cherchent 
a eloigner notre attention du present immediat. Un hardi 
prophete qui nous predit, comme s'il en etait sur, l'epui- 
sement prochain de nos mines de houille, ou nous 
decrit graphiquement un desastre national ecrasant qui 
peut bientot nous atteindrc, excitera pendant quelque 
temps l'attention publique ; mais quand nous apprenons 
que le malheur ne doit point arriver de nos jours, nous 
faisons remarqucr placidemcnt que lcs generations 
futures auront a prendre soin d'elles-memes, et qu'on 
ne peut raisonnablement s'attendre a nous voir nous 
charger de leurs fardeaux. Quand nous sommes obliges 
de legiferer, nous procedons d'une facon prudente et par 
essais, nous nous contentons des expedients simples 
et de menage qu'un bon sens vulgaire et rcxperience 
pcuvent suggerer, sans prendre la peine de nous enque- 
rir si le remede adopte se trouve d'accord avec les theo- 
ries scientifiques. En resume, il y a une certaine verite 
dans ces « fameuses peintures prophetiqucs » dont parle 
Stillingfieet, « qui representcnt 1'Angleterre sous la 
forme d'une taupe, creature aveugle et affairee, fouil- 
lant sans relache le sol ». 

En Russie nous trouvons l'autre extreme. La, les refor- 
mateurs ont ete dresses, entraines, non point dans l'arene 
de la politique pratique, mais dans l'ecole speculative. 
Aussitot done qu'ils commencent a examiner un sujet, si 
simple qu'il puisse etre, avec le desir de legiferer, cc 
sujet devient tout de suite pour eux une « question », et 
prend son essor dans les regions de la science politique 
et sociale. Tandis que nous sommes rcstes pendant des 



196 



La Russie. 



siecles tatonnant le long d'un sender inexplore, les 
Russcs ont, — au moms depuis le commencement de ce 
siecle, — constamment relcve le plan, la topographie, 
dresse avec le secours de l'experience etrangere la carte 
detaillee du pays qu'ils avaicnt sous les yeux, et avance 
a pas de geant, d'accord avec les theories politiques 
les plus nouvelles. Des hommes dressis de cette facon ne 
peuvent se trouver satisfaits d'expedients du jour le jour: 
remedes de bonne femme qui ne font qu'adoucir et 
soulager les maux du present. lis veulent « arracher 
jusqu'aux racines du mal i et legiferer pour les genera- 
tions futures aussi bien que pour la leur. 

Cette tendance fut particulierement energique au com- 
mencement du present regne. Les classes instruites 
etaient profondement convaincues que le systeme de 
Nicolas avait ete une bevue, et qu'une ere nouvelle et 
plus brillante allait se lever sur le pays. Toutes 
cboses devaient etre reformees. L'ensemble de l'ediflce 
politique et social devait etre reconstruit sur des prin- 
cipes cntierement nouveaux. 

Qu'on se figure la situation d'un bomme qui, n'ayant 
aucunc connaissance pratique de l'art de batir, se trouve 
appele soudain a construire une vaste maison et a la 
pourvoir de toutes les convenances les plus nouvelles 
tendant au bien-etre, au comfort. Que fera-t-il d'abord ? 
Probablcment il commencera tout de suite a consulter, 
etudier les autorites les plus recentes en architecture et 
constructions, et, quand il sera maitre des premiers prin- 
cipes, il descendra graduellement aux details. G'est pre- 
cisement ce que flrent les Russes quand ils se trouverent 
appeles a reconstruire leur edifice politique et social. Ils 
consulterent avidement les ecrits anglais, francais et 
allemands les plus reccnts sur la science sociale, et e'est 
la qu'ils flrent la connaissance du proletariat. 

Les gens qui lisent des recits de voyage sans jamais 
quitter leur propre pays, sont tres-enclins a acquerir des 



La Commune dans le passe, etc. 191 



notions exagerees concornant les tribulations ct lcs dan- 
gers de la vie non civilisee. Ce qu'ils lisent paiie de tri- 
bus sauvages, d'audacieux brigands, de betes feroces, de 
serpents venimeux, de fievres mortclles, etc. etc. ; et ils 
ne peuvent que s'emerveillcr de ce fait : qu'une creature 
humaine puissc exister pendant buit jours au milieu de 
tels dangers. Mais s'il leur arrive ensuite de visiter eux- 
memes le pays decrit, ils s'apercoivent a leur grande 
surprise, bien que les descriptions puisscnt n'avoir point 
ete exagerees, que la vie dans ces conditions est beau- 
coup plus aisee qu'ils ne le supposaient. Or, lcs Russes 
qui lisaient les ouvrages ou il etait question du proleta- 
riat etaient tres-semblablcs aux gens qui rcstent a la 
maison et devorent les livres de voyages. Ils acquirent 
des notions exagerees ct apprircnt a rcdouter le 
monstre bien plus que nous le faisons, nous qui vivons 
habituellement au milieu de lui. II est, bien cntendu, 
tres-possible que leur point de vue soit beaucoup plus 
vrai que le notre, et que nous puissions quel que jour, 
pareils aux gens qui vivent tranquillement sur le ver- 
sant d'un volcan, etre brutalemcnt reveilles au scin de 
notre trompeuse securite. Mais e'est la une question 
enticrement differente. Je n'essaic pas, quant a present, 
•dejustifler notre insensibilite, notre ca/Zos?'f<5 d'esprithabi- 
tuclle par rapport aux dangers sociaux; mais jc chcrche 
simplement a expliquer pourquoi lcs Russes, qui ont 
peu ou pas du tout de rapports avec le paupeiismc, peu- 
vent avoir pris, ilabore,, de telles precautions contre lui. 

Mais comment la conservation des institutions com- 
munales peut-elle mener a cettc « fin que Ton doit devo- 
tement desirer », ct jusqu'a quel point lcs precautions 
prises sont-elles susceptibles de reussir ? 

Geux qui ont etudie lcs mystercs de la science social e 
sont generalement arrives a cette conclusion : que le 
proletariat a ete cree principaloment par l'cxpropriation 
des paysans ou petits proprietaires foncicrs, ct que' sa 



198 



La Russie. 



formation peut etre prevenue, ou au moins retardee, 
par n'importe quel systeme de legislation qui assurerait 
la possession de la terre aux paysans, et les empecherait 
d'etre diracin&s du sol comme une plante que le vent ou 
le passant en arrachent. Or, jo me risque a afflrmer 
qu'aucune institution dans le monde ne remplit plus- 
efficacement cette fonction que le systeme communal 
russe. A l'heure presente, une moitie environ de la terre 
arablc existant dans tout l'Empire est, grace a ce systeme, 
reservee aux paysans, aucun empietement des grands 
proprietaires et des capitalistes n'est possible, et chaque 
villageois, par le simple fait de sa naissance, acquiert 
un droit a peu pres inalienable a une part de la terre. 
Quand j'ai dit que la classe rurale compose a peu pres 
les cinq sixiemes de la population, et qu'il est extreme- 
ment difficile, — dans des circonstances ordinaires a peu 
pres impossible, — a un paysan de rompre les liens qui 
le rattacbent a la Commune villageoise, le lecteur a du 
apprecier de suite que, si les theories des pbilosopbes 
sociaux sont correctes, la formation d'un proletariat en 
Russie doit etre a peu pres une impossibility Si les. 
grandes esperances entretcnues a l'heure qu'il est sont 
destinees a etre confirmees par l'experience, alors il faut 
admettre que les Russes peuvent a bon droit ressentir, a 
un haut degre, une joie patriotique, etpretendre a juste 
titre avoir reussi a resoudre l'un des problemes sociaux 
les plus importants, les plus difficiles. 

Mais y a-t-il aucune chance raisonnable que ces 
grandes esperances se realisent? 

C'est la, sans doute, une question tres-arduo, mais elle 
n'est pas completement insoluble. Bien qu'il soit toujours 
hasardeux de faire des predictions, cependant le present 
contient souvent des faits qui fournissent au moins des 
indications suggerant ce que pourra etre l'avenir. Si le 
projet etait_ reste dans le cerveau d'un philosophe isole, 
ou dans l'Evangile de quclque ecole philosophique, les 



La Commune dans le jmsse, etc. 199 



gens « raisonnablcs » pourraient 1'appeler dedaigneu- 
sement « l'invcntion ingenieuse d'un revcur utopistc » ; 
mais nous ne pouvons traiter avec co sans-facon uno 
idee qui a deja pris forme legislative. Si sceptiqucs que 
nous puissions etre par rapport aux panacees de toutc 
sorte, nous devons certainement etudicr avec attention 
cctte gigantcsque experience dc science sociale, du suc- 
ces de laquelle depend, dans une grandc mcsurc, le 
bien-etre materiel et moral de quarante millions d'etrcs 
humains ! 

Si la Russie se contcntait de rester une contree purc- 
ment agricole, la Commune rurale pourrait, je crois, 
prevenir la formation d'un proletariat dans l'avcnir, 
comme il l'a deja empechee pendant des siecles dans le 
passe. Les redistributions periodiques de la terre com- 
munale assureraient a chaque bomme une portion du 
sol, et si la population devenait trop dense, les maux 
resultant de l'extreme subdivision de la terre pourraient 
etre evites par un systeme regulier d'emigration vers les 
provinces lointaines,maigrement peuplees. II me semble, 
neanmoins, qu'une partie de la legislation recente, ela- 
boree en vue de conserver la Commune, a, en realite. porte 
serieusement atteinte au principe fondamental de l'insti- 
tution. Par la loi de 1861, la Commune est mise a memo 
de racbetcr les diis et de devenir proprietaire absolue du 
sol. Ceci s'effectue par une serie de payemcnts annuels 
s'etcndant a presque la moitie d'un siecle , et cbaquc 
famille y contribue en raison de la somme de terre dont 
elle jouit. Or la question est : Ces paysans, qui auront 
paye pour une certainc quantite definie de terre, se sou- 
mettront-ils volontiers a une redistribution par laquelle 
ils en recevront moins ? Jc crois que non. Le racbat des 
diis — ou en d'autres termes l'achat de la terre, — a 
deja considerablement modifie les idees des paysans 
concernant la propriete communale, et Ton peut remar- 
quer que dans les villages qui Tout entrepris, les redis- 



200 



La Russie. 



tributions sont devenues rares ou ont entierement dis- 
paru. Ce fait important semblo etre jusqu'ici reste 
entierement inapercu. 

Beaucoup de gens croient que le danger principal 
auquel la Commune est exposee git dans une direction 
toute differente. Les paysans, dit-on, arriveront bientot 
a s'apercevoir que les consequences mauvaises imme- 
diates du systeme communal font plus que contreba- 
lancer ses avantages en perspective. La premiere condi- 
tion de tout progres agricole est un mode quelconque de 
possession de la terre grace auquel le cultivateur peut 
etre sur qu'il ne sera pas sommairement expulse et jouira 
paisiblement du fruit des ameliorations, de quelque 
sorte qu'elles soient, qu'il pcut faire ; la seconde est qu'il 
soit libre de cultiver comme bon lui semble sans etre 
cntrave par aucunes restrictions, excepte celles qui sont 
necessaires a prevenir l'epuisement deraisonnable, non 
motive, du sol. Aucune de ces conditions n'est remplie 
par le systeme communal. Une redistribution de la terre 
peut etre faite a n'importe quelle epoque par decret de la 
Commune, et chaque paysan est oblige d'adopter un 
systeme de culture en rapport avec les arrangements 
communaux. 

En outre, le paysan ne recoit pas une vaste piece de 
terre, mais un certain nombre de bandes dans des champs 
differents. Or, d'apres nos notions d'agriculture, ceci 
doit etre un tres-mauvais systeme de possession du sol. 
Nous pouvons imaginer l'epouvante d'un cultivateur 
anglais s'aperccvant qu'il a, par inadvertance, pris une 
ferme composee de petits lopins de terre situes a des 
distances considerables l'un de l'autre et des batiments 
d'exploitation ; qu'il peut etre sommairement expulse par 
la volonte capricieuse du proprietaire; qu'il doit se con- 
former a une certaine rotation de recoltes et ne jamais 
commencer de faucher son foin ou de labourer le champ 
en friche sans, d'abord, en recevoir la permission de tous 



La Commune dans le passe, etc. 201 



ses voisins ! Mais il ne s'ensuit pas necessairemcnt que le 
systeme soit radicalement mauvais dans une contree ou 
les conditions socialcs ct economiqucs different entiere- 
ment de celles que nous connaissons par la pratique. 

Jusqu'a quel point le systeme communal prescnte-t-il 
des obstacles aux progres agricoles ? Ainsi se pose, en Rus- 
sie, Tune des questions les plus ardcmment controversies 
du temps present. Je m'abstiens d'entrer dans la discus- 
sion, parce qu'il me faudrait y introduirc une grande 
quantite de details techniques qui lasseraient bientot la 
patience de la majorite des lectcurs. II suffit de constater 
brievement que les obstacles existent, maisqu'ils ne sont 
point aussi grands qu'on le suppose communement. On 
peut dire que la Commune empeche le paysan d'adopter 
un systeme do culture perfectionne ; mais, alors, on peut 
ajouter que l'absence d'Universites dans les grandcs 
prairies americaines empdche les Pcaux-Rouges de se 
distinguer dans le domaine de la philologie classique. 
La verite est que les paysans n'en sont point encore arri- 
ves a songer a quoi que ce soit approchant de la culture 
avancee ou perfectionnec, et ceux d'entrc eux qui pos- 
sedent de la terre leur appartenant en proprc, au-dela 
des limites de celle commune, n'introduiscnt jamais 
la aucunc amelioration. Les adherents de l'institu- 
tion declarcnt que tous les obstacles qui existent reelle- 
ment pourraient etre aisement eloignes par un peu 
de legislation simple, et que toutes les objections pos- 
sibles au systeme pourraient etre prcvenucs en trans- 
formant la Commune en une association agricole dans 
laquelle tous travailleraient en commun, ct dont les 
produits — non point la terre — scraient divises. Quel- 
ques pcrsonnes douees de prescience s'aventurent a pre- 
dire que cette transformation se produira certainement, 
et decrivent, en la poignant de couleurs eclatantes, la 
Commune de l'avenir. Voici un specimen de ces descrip- 
tions prophetiques : « Les paysans sont devenus maitres 



202 



La Russie. 



en la science agricole, et si eclaires, quils sont toujours- 
prets a entreprendre en commun les ameliorations neccs- 
saires. lis n'epuisent plus desormais le sol en traflquant 
du grain, mais vendent seulement certains produits spe- 
ciaux ne contenant pas dc substances miuerales. Dans ce 
but, les Communes posse-dent des distilleries, des ami- 
donncries, etc., etc., et, par la, le sol conserve sa fertility 
primitive. La rarete des subsistances produite par l'ac- 
croissement naturel de la population est contrariee par 
les methodes perfectionnees de culture. Si les Chinois, 
qui ne savent rien des decouvertcs nouvellcs, ont reussi, 
par des methodes purement empiriques, a perfectionner 
l'agriculture a un tel point qu'une famille entiere peut 
se suffire sur quelques metres carres de terrain, que ne 
pourront pas faire les Europeans a l'aide de la chimie, 
de la physiologie vegetale et des autres sciences natu- 
relles? » 

Cette derniere pbrase, qui doit etre familiere a tous 
ceux qui ont lu les ecrits de l'ecole communiste, nous 
rcmet en memoire que nous nous sommes, par inadver- 
tance, egares dans un avenir tres-eloigne. Revenons au 
present. Meme s'il etait admis que la Commune put 
effectivement prevenir la formation du proletariat agri- 
cole, la question ne serait par la qu'a moitie resolue. La 
Russie aspire a devenir un grand pays industriel et com- 
mercial, et en consequence sa population urbaine s'ac- 
croit rapidement. Nous avons done encore a considerer 
comment la Commune influe sur le proletariat des villes. 
D'apres les statistiques pour la Russie proprement dite, 
les habitants des cites constituent moins de huit pour 
cent de la population totale, tandis que les gens qui y 
logent habituellement montent a dix pour cent; en d'au- 
tres termes, a peu pres un million deux cent cinquante 
mille paysans vivent habituellement dans les villes. 
Ainsi parlent les tableaux statistiques officiels, mais le 
chiffre constate est sans doute tres-inferieur au veri- 



La Commune dans le passe, etc. 203 



table. Bcaucoup d'autrcs paysans, Men gu'inscrits dans 
les Communes rurales, passent ordinairement dans les 
cites une grande partie de l'annee. 

Ces paysans qui vivent d'habitude dans les villes for- 
ment une classe speciale dont nous no pouvons guerc 
nous faire idee en Angleterre. Dans l'Europe oceiden- 
tale, les grands centres industrials ont deracine du sol et 
groupe dans les villes une grande partie de la popula- 
tion rurale. Ccux qui cederent a cette influence attractive 
rompirent tous les liens les rattachant a leur village 
natal, devinrent impropres au travail des champs, ct se 
transformerent rapidement en artisans ouen ouvriers de 
fabrique. En Russic, cette transformation ne doit pas 
aisement sc produire. Le paysan peut travailler pendant 
la plus grande partie de son existence dans les villes, 
mais il ne rompt pas par la les liens qui le rattachcnt a 
son village natal. II reste, qu'il le desire ou non, mcmbre 
de la Commune, possedant une part de la terrc, et res- 
ponsable d'une part des charges communales. Pendant 
sa residence en ville, sa femme ct sa famille rcstent a 
la maison, ou il retourne lui-meme tot ou tard. De cette 
facon une classe d'hybrides demi-paysans, demi-arti- 
sans, a pris naissance, ct la formation d'un proletariat 
dans les villes a ete grandement retardee. 

L'exis"tence de cette classe hybride est habituellement 
citee comme un resultat avantageux des institutions 
communales. Les artisans et ouvriers de fabrique, dit- 
on, ont toujours ainsi un home oirils peuvent sc retirer 
quand le travail vient a manquer ou que l'age arrive, 
et leurs enfants sont eleves a la campagne, au lieu de 
l'etre parmi les influences debilitantes de cites surpeu- 
plees. Chaque simple ouvrier possede, en resume, grace 
a cet ingenieux systeme, un petit capital et une habita- 
tion de campagne. 

Dans l'etat actuel et transitoirc de la societe russe, cet 
arrangement special est a la fois naturel et convena- 



204 



La Russie. 



ble, mais a cote de ses avantages il y a maints defauts 
serieux. La separation anti-naturelle de l'artisan de sa 
femme et de sa famille conduit a des resultats tres-peu 
desirables qui ne peuvent etre decrits ici, mais qui sont 
bien connus de toutes lcs personnes familieres avec les 
details de la vie du paysan des provinces du Nord. Et 
quoi que ses avantages et ses defauts puissent etre, on 
ne pourra conserver cela d'une maniere permanentc. En 
ce moment, l'industrie nationale est encore dans l'en- 
fance. Protegees par les tarifs contre la concurrence 
etrangere, et trop peu nombreuses encore pour qu'une 
competition s'etablisse entre elles, les manufactures exis- 
tantes peuvent donner a leurs proprietaries un gros 
revenu sans effort et sans zele. Les manufacturiers peu- 
vent done s'accorder quelques petites libertes qui seraient 
tout a fait inadmissibles si le prix des objets manufactu- 
res etait abaisse par une concurrence acharnee. Demandez 
a un manufacturier du Lancasbire s'il pourrait permettre 
a une grande par tie de ses ouvriers d'aller annuellement 
dans le comte de Cornouailles ou de Caithness faucber 
une prairie ou moissonner quelques acres de ble? Et si 
la Russie est appelee a faire de grands progres indus- 
triels, les usiniers d'lvanovo et Shui seront quelque 
jour aussi presses, accables de besogne, que le sont 
aujourd'bui ceux de Bradford ou de Manchester. Deja 
quelques-uns des grands manufacturiers russes donnent 
des gages plus eleves a ceux des ouvriers qui consen- 
tent a ne pas quitter l'usine dans le courant de l'annee, 
et le cri s'eleve deja que les petits fabricants, qui, 
il y a quelques annees, realisaient des benefices respec- 
tables , se trouvent mines par les grandes usines qui 
peuvent produire les marcbandises a un prix inferieur. 
Le mouvement a done commence et ne pourra etre arrete 
par aucune theorie abstraite. Bientot un changement 
semblable se produira parmi les artisans. La tendance 
invariable de l'industrie moderne, le secret de ses pro- 



La Commune dans le passe, etc. 205 



gres, est la division du travail, qui s'accroit sans cesse, 
et comment ce principe pourrait-il etre applique si les 
artisans insistent pour rester agriculteurs ! 

La theorie que les ouvriers de fabriquc et les artisans 
resteront longtemps cultivateurs et conservcront leur 
caracterc demi-pays'an , est done en disaccord avec le 
sens commun et 1' experience; mais ne peuvent-ils pas 
au moins rester membres dc la Commune ruralc et jouir 
ainsi, tout comme leurs riches employeurs, des avan- 
tages d'une habitation a la campagne? Gette idee pos- 
sede un charme qui seduit ceux qui se contentcnt de 
conceptions vagues, mais elle nc supportc pas un examen 
serieux. Qu'il soit tres-desirablc pour chaquc ouvrier 
d'avoir une maison lui appartenant, cela n'est point 
contestable; mais cctte maison peut difflcilement etre 
appelee un home, un chez soi, quand elle est situee a 
des centaines de kilometres de l'endroit oil l'ouvrier est 
oblige de vivre. Dans ce cas, il a toutes les charges de 
la vie de famille sans en avoir les avantages. Les inte- 
rets agricoles aussi sont "en opposition avec cet arran- 
gement. On ne peut s'attendre a ce que l'agriculture 
fasse des progres, soit mume passablement produc- 
tive, si elle est laissee dans une grandc mesure aux 
femmes et aux enfants. Pour Men des raisons, il n'est 
pas desirable que le chainon qui unit l'ouvrier de fabri- 
que ou Partisan au village soit rompu tout de suite. Dans 
levoisinage des grandes usines, il n'existc aucune instal- 
lation convenable pour les families des ouvriers, et 
l'agriculture, comme on la pratique a present, peut etre 
conduite avec succes bien que le chef du menage se 
trouve etre absent. Mais le systemc doit etre rcgarde 
comme simplement temporaire, et l'eparpillcmcnt des 
grandes families, — phenomene que j'ai deja signale, — 
rend son application de plus en plus difficile. 

Bien qu'on puisse en toute conflancc affirmer que la 
Commune subira t6t ou tard dc profondes modifications, 



206 



La Russie. 



il n'est point aise de predire quelle forme elle prendra a 
la fin. Peut-etre tous ses caracteres particuliers dispa- 
raitront-ils, et elle deviendra simplement une forme de 
self-government local; mais, d'un autre c6te, peut-etre 
se modifiera-t-elle dans le sens des besoins nouveaux, 
sans abolir le caractere fondamental qu'elle possede 
aujourd'hui, et reussira a realiser en partie les grandes 
esperances que fondent sur elle ses admirateurs. La 
facilite avec laquelle elle s'est jusqu'ici adaptee aux 
circonstances, la vitalite vigoureuse qu'elle deploie en 
toutes clioses, tendent a justifier ces esperances; mais il 
est encore trop tot pour parler avec assurance. Le temps 
seul peut resoudre le probleme. 






CHAPITRE X 



VILLAGES FINNOIS ET TARTARES 



Une tribu flnnoise. — Villages flnnois. — Degree differents de russifica- 
tion. — Femmes finnoises. — Religions flnnoises. — M6thode pour 
« contenir » les spectres. — Curieux melange de christianisme et de 
paganisme. — Conversion des Finnois. — Un village tartare. — Idee 
qu'un paysan russe se fait du mahom^tisme. — Id6e qu'un mahom6- 
tan se fait du christianisme. — Propagande. — Le colon russe. — 
Migrations de peuples aux temps pr6historiques. 



Gausant un jour avec un proprietaire foncior habitant 
pres d'lvanofka, jc decouvris accidcntellemcnt qu'il y 
avait dans les environs certains villages dont les habi- 
tants ne pouvaient ni parler ni comprendre la languc 
russe et faisaient habituellement usage d'un idiome qui 
leur etait special. 

Avec une hate illogique digne d'un ethnologue de 
profession, j'afflrmai aussitot que ces gens-la devaient etre 
le reste de quelque race aborigene. — Des aborigines, — 
m'ecriai-jc, ne pouvant me rappeler l'equivalcnt russe de 
cemot, etsachantque monami compronaitle francais; — 
sans doute le reste de quelque ancienne race qui autre- 
fois occupait la contree et maintenant disparait rapi- 
dement. Avez-vous quelque « societe de protection des 
aborigencs » en cctte partie du monde? 

Mon ami cut evidemment un grande difflculte a se fi- 
gurcr cc que pouvait etre une societe de protection des 



208 



La Russie. 



aborigenes, et s'aventura a m'assurer qu'il n'existait rien 
de semblable en Russie. Comme je lui dis qu'une telle 
societe pouvait rendre des services precieux en protegeant 
la race la plus faible contre la plus forte et en reunissant 
d'importants materiaux pour la science nouvelle : « l'em- 
bryologie sociale, » il parut completement mystifle. 

Quant a la nouvelle science, il n'en avait jamais en- 
tendu parlor, et quant a la protection, il pensait que les 
habitants des villages en question etaient parfaitement 
capables de se proteger eux-memes. • Je pourrais inventor, 
— ajouta-t-il avec un malicieux sourire, — une societe 
pour la protection de tous les paysans; mais je ne suis 
pas bien sur que les autorites me le permettraient. » 

Ma curiosite ethnologique etait completement cxcitee, 
et je m'efforcai d'eveiller un sentiment semblable chez 
mon hote en lui suggerant que nous avions la sous la 
main un champ a explorer promettant beaucoup de 
decouvertes qui pourraient immortaliser les fortunes 
explorateurs ; mais mes efforts furent vains. Mon ami 
etait un homme replet, indolent, d'un temperament 
flegmatique, qui songeait plus a son bien-etre pre- 
sent qu'a l'immortalite dans le sens terrestre du mot. A 
ma proposition de partir tout de suite pour une campa- 
gne d'exploration, il repondit avec calme que la distance 
etait considerable, que les routes etaient boueuses, et 
qu'il n'y avait la rien a etudier. II etait deja l'heure de 
prendre notre zakuska, c'est-a-dire un verre de vodka 
avec du caviar, du hareng sale cru, des champignons 
conflts ou quelques mets semblables en guise d'aperitif 
avant diner. Pourquoi sacrifierions-nous un repas con- 
fortable et la sieste qui doit le suivre a une telle expedition? 
Les villages dont il s'agit ressemblent aux autres villages, 
et leurs habitants vivent sous tous leurs rapports de la 
meme maniere que leurs voisins russes. S'ils ont quel- 
ques particularites secretes, ils ne les divulgueront cer- 
tainement pas a un etranger, car ils sont notoirement 



Villages finnois et tartares. 



209 



silencieux, sombrcs, moroses ct peu communicatifs. Tout 
ce que Ton sait les conccrnant, ajouta mon ami, pouvait 
se resumcr en quelques mots. lis appartenaient a une 
tribu finnoise du nom de Corelli, et avaient ete transpor- 
ts a l'endroit qu'ils habitaient a une epoque relative- 
ment recente. En reponse a mes questions comment, 
quand et par qui ils avaient ete transported la, mon 
interlocuteur repondit que c'avait ete l'ceuvre d'lvan le 
Terrible. 

Bien que je no connusse que fort peu, a cette epoque, 
l'bistoire russc, j'avais de fortes raisons de soupconner que 
la dernierc assertion etait inventee sous l'epcron du mo- 
ment afin de satisfaire ma curiosite importune et, en conse- 
quence, je resolus de ne point l'accepter sans verification. 
Le resultat me montra combien le voyageur doit etrc cir- 
conspect dans racccptation du temoignage des indigenes 
8 intelligents et bien informes». En poussant plus loin 
mes investigations, je decouvris non-seulement que l'bis- 
toire a propos d'lvan le Terrible etait une pure inven- 
tion, — soit de mon ami ou de 1'imagination populaire, 
qui se scrt toujours de noms beroiques comme de 
pateres oil pendre les traditions , — mais aussi que 
ma premiere tbeorie etait correcte. Ces paysans fin- 
nois se trouverent etre un rcste des aborigenes, ou au 
moins des plus anciens habitants connus du district. Les 
paysans russcs qui composent maintenant la grande 
masse de la population sont les intrus. 

J'avais depuis longtemps pris un profond interet a ce 
que les Allcmands instruits appellent la Vcelherwandc- 
rung, e'est-a-dire l'emigration des peuples pendant la dis- 
solution graduellc de l'empire romain, et il m'etait 
souvent arrive de constatcr que les autorites les moins 
contestees, qui ont depense une somme enorme de 
science sur cc sujet, n'ont que rarement ou jamais pris 
la peine do porter leurs investigations sur la marchc de 
la migration. 

i. li 



210 



La Riissie. 



Ce n'est point assez dc savoir qu'une race ou une tribu 
etendit son domaine ou ,changea sa position geogra- 
phique. Nous devons en mSme temps nous enquerir si elle 
expulsa, extermina ou absorba les premiers habitants, 
et comment l'expulsion, l'extermination ou l'absorption 
furent effectuees. Or, des trois precedes, l'absorption fut, 
de toute probabilite, le plus frequent, et il me sembla 
que, dans la Russie du Nord, il pouvait etre plus aise- 
ment etudie. II y a mille ans, toute la Russie du Nord 
etait peuplee de tribus finnoises, et aujourd'hui la plus 
grande partie est occupee par des paysans qui parlent la 
langue de Moscou, pratiquent la foi orthodoxe, nc pre- 
sentent dans leur physionomic aucune particularity 
frappante, et semblent a l'observateur supcrficiel des 
Russes de race pure. Et nous n'avons aucune raison de 
supposer que les premiers habitants furent expulses ou 
extermines, ou qu'ils se fondircnt au contact de la civili- 
sation et des vices d'une race superieure. L'histoirc n'en- 
registrc aucune migration en masse comme cellc des 
Kalmouks , et aucune guerre d'extormination ; et les 
statistiques prouvent que, parmi les restcs de ces races 
primitives, la population s'accroit aussi rapidement que 
parmi les paysans russes (1). De ces faits jo conclus que 
les aborigenes finnois avaient etc simplcment absorbes 
par les intrus slaves. 

Gettc conclusion a, depuis lors, etc amplement confir- 
mee par l'observation. Pendant mes peregrinations 
dans ces provinces, j'ai trouve des villages a tous les 
degres de russification. Dans l'un, tout semblait com- 
pletement finnois, les habitants avaient la peau rouge 
olive, les pommettes tres-saillantes, les yeux ol.)liques 



1. Cette dernifere assertion est produite sous l'autorite de Popoff 
(Zyryanie i zyryanski krai Moscou, 1874) et de Ttcheremshanski 
(Opisanie Orenburgskoi Gubernii, Ufa, 1859). 



Villages finnois et tartares. 



211 



ct un costume particulior ; aucunc femme n'entendait le 
russe, tres-peu d'hommes pouvaient le comprendro, ct 
tout Russe qui visitait le lieu etait regarde comme un 
etrangcr. Dans un second, il y avait deja quelques habi- 
tants russes ; les autrcs avaient perdu quelque chose de 
leur type finnois, bcaucoup des hommes avaient quitte le 
vieux costume et parlaicnt russe couramment, ct un visi- 
teur russe n'etait plus desormais evite. Dans un troi- 
sieme, le type finnois s'etait aflaibli encore davantage. 
Tous les hommes parlaient russe et presque toutcs les 
femmes le comprenaient ; l'ancien costume masculin 
avait cntierement disparu, l'ancien costume feminin 
le suivait de pros ; ct des alliances avee la popula- 
tion russe n'etaient point rares. Dans un quatrieme, les 
alliances avaient fait a pcu pres completcmcnt leur 
ceuvrc, ct l'ancien element finnois pouvait ctre decou- 
vert seulement dans ccrtaines particularity de physio- 
nomie ct d'acccnt. 

La marchc de la russiflcation peut cgalcmcnt s'obscr- 
ver dans la maniere de construire les maisons ct dans 
les methodes de culture, qui montrent clairement que 
les races finnoises n'ont point acquis des Slaves la civili- 
sation rudimentaire. D'oii leur cst-cllc done venue ? 
L'ont-ils acquise de quelque autre race ou hien cst-elle 
indigene ? Ce sont la des questions sur lesqucllcs je ne 
m'aventure memo point a hasarder actuellcment une 
conjecture ; je ne desesperc pas neanmoins de pouvoir, 
par des voyages et investigations ulterieurs, jcter quelque 
lumiere sur ce sujet. 

Un poete positivisto — ou, s'il y a une contradiction 
dans ces tcrmes, disons : un positiviste qui ecrit des vers, 
— composa un jour un appel au beau sexe commencant, 
si ma memoire ne m'abuse, par ces mots : 

« Pourquoi, 6 femmes, restez-vous en arriere? » 

La question pourrait avoir ete adrossee aux femmes 



212 



La Russie. 



de ccs villages finnois; pareilles a lcurs sceurs de France, 
ellcs sont beaucoup pi as consorvatriccs que les hommes 
ct opposent a l'influencc russc unc resistance beaucoup 
plus obstinee. D'autre part, semblables aux femmes en 
general, quand ellcs commencent a changer, elleslefont 
plus rapidement. 

On voit cela surtout dans la question dc costume, qui 
a plus d'importanco que de savants ethnologues n'ont 
l'habitudc de lc supposer. Les hommes adoptent le cos- 
tume russe graduellement, les femmes tout de suite. Aus- 
sitot qu'une seulc femme sc procure un costume russe 
aux couleurs voyantes, toutcs les autres, dans le village, 
en sont envieuses et se sen tent impatientes de s'en procu- 
rer un semblable. Je me rappelle avoir une fois visite 
un village oil ce degre critique avait ete atteint, et un 
incident tres-caracteristiquc se produisit. Dans les 
villages que j'avais traverses precedemment , j'avais 
en vain essaye d'acheter un costume feminin, et j'en 
fis la dc nouveau la tentative. Gettc fois le resultat 
fut tres-differcnt. Quelqucs minutes apres que j'eus 
exprime mon desir, la maison dans laquelle j'etais assis 
fut assiogee par une grande foule dc femmes tenant 
a la main des articles de costume feminin. Afin de faire 
un choix, je me melai a cette foulc ; mais le desir de 
trouvcr un achcteur etait si general, si ardent que je 
fus littcralcment houspille. Les femmes criant : « Kupi! 
hupi ! » (achetez ! achctez !) et luttant entre elles pour s'ap- 
prochcr de moi, etaient aussi importunes qu'une bande 
de mendiants italiens; il mo fallut a la fin me refu- 
gicr dans la maison pour empechcr que mon propre 
vetement ne fut mis en lambeaux. Mais, meme la, je ne 
fus pas en siirete, car les femmes sc precipiterent sur 
mes talons, ct une somme considerable de violence 
bienveillante dut etre employee pour cxpulser les in- 
truses. 
II est specialcment interessant d'obscrvcr cette trans- 



Villages finnois et tartares. 



213 



formation do nationality dans la sphere des conceptions 
religieuses. Les Finnois rcsterent parens longtemps 
apres que les Russcs furent devenus Chretiens; mais, a 
l'epoque actuelle toute la population, depuis les limites 
orientalcs de la Finlande qui s'avancent vers le nord, — 
d'un point voisin dc Saint-Petersbourg a l'ocean polaire, 
— jusqu'aux monts Ourals, est offlciellement decritc 
comme appartenant a l'Eglise grecque orthodoxe. La 
manierc dont ce changement do religion s'effectua est 
Men digne d'attcntion. 

L'ancienne religion des tribus fmnoises, si nous en pou- 
vons juger par les fragments qui restent encore, avail, 
comme les gens eux-memes, un caractcro completement 
pratique ct prosaique. Leur theologic ne consistait pas 
en dogmes abstraits, mais seulement en simples pres- 
criptions ayant pour but d'assurer le bien-etre materiel. 
Meme a l'hcure qu'il est, dans les districts incomplete- 
ment russifies, les prieres sont dc simples requetes, sans 
le moindre orncment, pour 1'obtention d'unc bonne mois- 
■son, de beaucoup de Detail, etc., etsont exprimecs sur un 
ton de familiarite enfantinc qui sonne d'une facon etrange 
A nos oreilles. Ceux qui les adrcssent n'essaient nulle- 
ment de voilcr leurs desirs sous une solennite mys- 
tique, mais demandent d'une facon simple et franche 
que Dicu fasse murir l'orgo ct vuler avee succes la 
vache, qu'il empeche leurs chevaux d'etre voles ct qu'il 
les aide a gagner de l'argent pour payer leurs taxes. 
Leurs ceremonies religieuses n'ont, autant que j'ai pu 
m'en rendrc compte, aucunc signification secrete ou 
mystique, ct sont le plus souvent des rites magiques 
pour detourner l'influence des malins esprits, ou pour 
s'affranchir des visiles importunes de leurs parents 
morts. Dans ce but, beaucoup de Finnois, meme parmi 
ceux qui sont offlciellement Chretiens, se rendent a 
certaincs saisons dans les cimetieres, et placent une 
abondante provision d'aliments prepares sur les tombes 



21b 



La Russie. 






de leurs parents morts recemment, les requerant d'ac- 
cepter ce rcpas et de ne pas retourner a leur ancien 
domicile, ou leur presence n'est plus desormais 
souhaitee. Bicn que ce soicnt plutot les chiens du village 
que les esprits aflames qui se rcpaissent, dans les tene- 
bres, do ces aliments, on est persuade que cette coutume 
a une puissante influence pour empecher les morts de 
vagabonder la nuit ct d'effrayer les vivants. S'il est 
vrai, commc je suis enclin a le croire, que les pierrcs 
tumulaircs furent originairement employees pour rctenir 
les morts dans leurs tombeaux, les empecbor d'en sortir, 
alors il faut admettre que dans leur facon de contenir 
(to lay) les spectres, les Finnois se sont montres beau- 
coup plus humains que les autrcs races. On peut cepen- 
dant insinuer que dans le home originairc des Finnois, 
lc berceau de la race, comme discnt les ethnologues 
francais, on ne pouvait peut-etrc pas se procurer aisement 
des pierrcs, et que la coutume do nourrir les morts fut 
adoptee comme un pis-aller. Le soin de decider la 
question doit etre laisse a ceux qui savent avec certitude 
ou se trouvait le veritable berceau de la race finnoise. 

Les paysans russes, bien que nominalement Chretiens, 
n'ont jamais grandement diflere des Finnois paiens sous 
le rapport des conceptions religieuscs. Eux aussi n'ont 
que peu ou point do tbeologie commc nous entendons le 
terme, et placent une confiance implicite dans des rites 
et ceremonies. J'ai deja parle de cela dans un precedent 
cbapitrc. 

Le contact amical de ces deux races a logiquement 
conduit a un curieux melange des deux religions. Les 
Russes ont adopte beaucoup de coutumes des Finnois, 
et ceux-ci en ont adopte encore davantage des Russes. 
Quand Yumala et les autres deites flnnoises n'agissent 
point commc on le leur demande , leurs adoratcurs 
s'adrcsscnt tout naturcllement, pour protection et assis- 
tance, a la Madone et au « Dieu russc >. Si leurs propres 



Villages fmnois et tartares. 



rites magiques traditionnels no suffiscnt point a eloigner 
les influences mauvaises, ils essaycnt de bonne foi l'eflet 
du signe de la croix, qu ils voicnt employer par les Russcs 
dans les moments de danger. Tout cela peut nous scm- 
bler etrange a nous auxquels on a enseigne, depuis nos 
plus jeunos annees, quo la religion est quclquc chose 
d'absolument different des sorts, char ines et incantations, 
et que parmi cellos existant dans lo mondo, unc seule 
est vraio, tandis que toutcs les autres sont fausscs. 
Mais nous devons nous rappelcr que les Finnois ont. 
rccu une education tres-differcntc. Ils ne distinguent 
pas la religion des rites magiques, ct on ne lour a 
jamais enseigne que les autres religions sont moins 
« vraies » que la leur. Pour cux la mcilleuro est colic 
qui contient les charmes les plus puissants; mais ils no 
voient aucune raison pourquoi des religions moins 
efficaces n'y scraicnt pas melees. Lours deites ne sont 
point des dieux jaloux, ellcs n'insistent pas pour posseder 
un monopolc de devotion; ct, dans aucun cas, elles ne 
pcuvent fairc beaucoup do mal a ccux qui so sont places 
sous la protection d'une divinite plus puissantc. 

Cet eclcctismc chez cos csprits simples produit sou- 
vent un singulier melange de christiamsme ct de paga" 
nismc. Ainsi, parcxemple, aux fetes do la moisson, les 
paysans Tchouvasques ont l'habitudc d'invoqucr d'abord 
lours propres dieux, puis saint Nicolas le faiscur de mi- 
racles, qui est le saint favori du paysan russc. Ccttc dua- 
lite de culte est meme quclqucfois rccommandec par les 
Yomzi — personnages qui correspondent aux medecins- 
magiciens cbez les Peaux-Rougcs — et les prieres, dans 
ces occasions, so formulcnt dans les termos les plus fa" 
miliers. En voici un specimen donne par un Russe qui a 
specialemcnt etudie le langage et les coutumes de ce 
peuple intercssant (1): « Dis done, Nicolas Dieu ! pcut- 



l. M. Zolomtski, Tchuvosko-russki slovor, p. 167. 



216 



La Russie. 



etrc mon voisin le petit Michel t'a-t-il dit du mal de moi, 
ou peut-etre t'en dira-t-il. S'il s'en avise, ne le crois pas. 
Je ne lui ai fait aucun mal et ne lui en souhaite aucun. 
G'est un vil fanfaron etjin bavard. II ne te revise reelle- 
mentpas et joue seulemcntrhypocrite.Moi, je t'honoredu 
fond de mon cceur, et vois ! je te fais brulcr un cierge. » 
Quelquefois des incidents se produisent qui montrent 
un melange encore plus curieux des deux religions. 
Ainsi un Tcheremiss, a l'occasion d'une maladie grave, 
sacrifiait un jeune poulain a Notre-Dame de Kazan! 

Bien que les croyances finnoises s'etendissent jus- 
qu"a un certain point au paysan russe, la foi russe a la 
fin prevalut. Geci peut s'expliquer sans qu'on prenne en 
consideration la superiorite inhcrcnte du christianisme 
sur toute forme de paganisme. Les Finnois n'avaient au- 
cun cierge organise, et n'offrirent jamais, en raison 
de ccla,une opposition systematique a la foi nouvelle : les 
Russcs, au contraire,possedaient une hierarchic clericale 
reguliere,allice depres a l'administration civile. Dans les 
principaux villages, des eglises chretiennes furcnt baties, 
et quelqucs-uns des officicrs de police rivaliserent avec les 
fonctionnaires ccclesiastiques dans l'oeuvrc des conver- 
sions. En outre, il y eut d'autres influences tendant au 
memo resultat. Si un Russe pratiquait des superstitions 
finnoises , il s'exposait a de desagreables consequences 
d'une espece temporelle ; si, au contraire, un Finnois 
adoptait la religion chretienne, les consequences tempo- 
rclles qui pouvaicnt en resultcr etaient toutes a son 
avantage. Un grand nombre de Finnois devinrent 
graduellement Chretiens a peu pres inconsciemment. 
Les autorites ecclesiastiques etaient extremement mo- 
derees dans leurs demandes ; elles n'insistaient sur 
aucune connaissance religieuse, et exigaient seulement 
que les convertis fussent baptises. Comme ces dcrniers 
ne se rendaient nullement compte de la signification spi- 
rituelle de la ceremonie, ils n'opposaient d'ordinaire 



Villages finnois el lartares. 



217 



aucune resistance, tant que l'immersion etait pratiquec 
en ete. Memo ils eprouvaicnt pour le sacrcment si peu 
de repugnance que, dans certaines occasions, quand 
une petite recompense etait accordee a ccux qui con- 
sen taient a le recevoir, plusicurs dcs nouveaux convcrtis 
demanderent que la ceremonie fut repetec plusieurs 
fois. La principale objection a adopter la religion 
ehretienne gisait dans les jeuncs longs ct severes 
imposes par l'Eglise grecque orthodoxe; mais cctte 
difficulte se trouvait surmontec par l'assurance qu'on 
leur donnait qu'il n'etait pas besoin de les observer 
strictement. Au premier abord, dans quelques districts, 
le pcuple crut que les Icons renseignaicnt les pretrcs 
russes sur le compte des gens qui ne jeunaient pas 
suivant les presciptions de l'Eglise; peuapeuj'experience 
cut graduellement raison de cette croyancc. Mais au 
debut, quelques-uns des convcrtis les plus prudents, 
pour prevenir tout commerage, prcnaient la precaution 
de tourner la face de l'lcon du cote du mur quand des 
mets prohibes allaicnt etre scrvis. 

Cette conversion graduellc dcs tribus fmnoises, offec- 
tuee sans aucune revolution dans les esprits dcs con- 
vcrtis, cut de tres-importantcs consequences temporelles. 
La communaute de foi conduisit aux alliances , et 
celles-ci amenerent rapidement le melange des deux 
races. Si nous comparons un village finnois, en quelque 
etat de russiflcation qu'il soit, avec un village tartare 
dont les habitants sont mahometans, nous ne pouvons 
manquer d'etre frappes du contraste. Dans lo dernier, 
bien qu'il puisse se trouver Ijeaucoup de Russes, il 
n'existe, au contraire, aucun melange de races. La reli- 
gion a eleve entre elles une barriere infranchissable. 

II y a beaucoup de villages dans les provinces est el 
nord-cst de la Russie d'Europe qui sont, depuis bien dcs 
generations, moitie tartares et moitie russes, et l'amal- 
game des deux nationalites n'a pas encore commence. 






218 



La Russie. 



A Tunc des extremites s'elevo l'eglise chreticnnc et 
a l'autro lc petit Mctchct, ou maison de prieres maho- 
metanc. Le village enticr forme une Commune, avec 
unc Asscmblee et un elder de village ; mais, socialemcnt 
parlant, il est compose de deux groupes distincts, posse- 
dant chacun scs coutumes propres et son mode do- 
vie special. Le Tartare peut apprcndro la langue russe, 
mais cela no le russifie point. II ne faut cependant pas- 
supposer que lcs deux races soient animecs d'une haine- 
fanatique Tunc contre l'autre. Au contrairc, cllcs vivent 
en parfaitc harmonic , eliscnt comme elder du village 
tantot un Russe ct tantot un Tartare, et discutcnt lcs- 
affaircs communalcs dans lAssemblee villagcoise sans 
aucunc allusion aux matieres religicuscs. Jc connais- 
un village oii la bonne harmonic alia memo plus loin : 
les Chretiens prirent la determination dc reparer leur 
eglisc, et lcs mahometans lcs aide-rent a transporter le 
bois ncccssairc ! Tout cela tend a montrer que sous un 
gouvernement passable, qui ne favorise pas unc race 
aux depens de l'autre, Tartares mahometans et Slaves- 
chretiens peuvent vivre paisiblemcnt ensemble. 

L'absenco dc fanatisme, de ce zele a faire des proselytes 
qui est une des sources les plus prolifiques de haincs- 
religicuscs, s'cxpliquc par lcs idees particulieres de ces- 
paysans. Dans leurs esprits, la religion et la nationalitc 
sont alliecs dc si pres qu'elles sont presque identi- 
qucs. 

Lc Russe est de sa nature Chretien, le Tartare maho- 
mctan, et il n'arrivc jamais que pcrsonne, dans ces 
villages, trouble l'ordrc regulicr des choscs. J'eus une 
fois a cc sujet une interessante conversation avec un 
paysan russe qui avait vecu pendant quelque temps 
parmi lcs Tartares. En reponse a ma question : Quelle 
sorte de gens sont ces Tartares ? il repondit laconique- 
ment : Nitchevo, e'est-a-dire « rien en particulicr » ; et 
comme je le pressais de m'exprimer plus clairement son 






Villages finnois et tartares. 219 

opinion, il admit que e'etait vraiment do tres-bonnes 
gens. 

— Et quelle espece de foi ont-ils? — continuai-je. 

— Une assez bonne foi, — repondit-il. 

— Est-elle meilleure que celle des Molokani ? (Les 
Molokani sont des sectaires russes ressemblant beaucoup 
aux presbyteriens ecossais, et dont j'aurai plus a dire par 
la suite.) 

— Ob ! bien entendu, elle est meilleure que la foi molo- 
kane. 

— Vraiment ! — m'ecriai-je, m'efforcant de dissimuler 
ma surprise en entendant formuler ccjugement etrange. 
— Les Molokani sont alors de tres-mauvaises gens? 

— Pas du tout; les Molokani sont bons ethonnetes. 

— Pourquoi done pensez-vous que leur foi est pire que 
celle des mahometans ? 

— Comment vous le dirais-je? — Ici, le paysan fit 
une pause comme pour se recueillir, et ensuite continua 
lentement : — Les paysans tartares, voyez-vous, ont recu 
leur foi de Dieu, comme ils en ont recu la couleur de 
leur peau ; mais les Molokani sont des Russes qui en ont 
invente une. 

Gette singuliere reponse demande a peine un commen- 
taire. Comme il serait absurde d'essayer defairc changer 
aux Tartares la couleur de leur peau, de meme il serait 
absurde de tenter de leur faire changer leur religion. En 
outre, une telle tentative serait contrarier d'une facon 
injustifiable les desseins de la Providence ; car, dans l'opi- 
nion du paysan, Dieu a donne le mahometisme aux 
Tartares tout comme il a donne la foi orthodoxe aux 
Russes. 

Les autorites ecclesiastiques n'adoptent pas formellc- 
ment cette etrange theorie, mais clles agissent, en gene- 
ral, d'accord avec elle. II y a peu de propagande officielle 
parmi les sujets mahometans du Czar, et il est bien qu'il 
ensoitainsi; car une propagande energique conduirait 



220 



La Russie. 



settlement a soulever les hostilites latentes qui peuvent 
exister dans la nature des deux races, et elle ne ferait 
aucun adepte de bonne foi. Les Tartares ne peuvent s'as- 
similer inconsciemment le christianisme comme ont fait 
les Finnois. Leur religion n'est pas un simple ct grossier 
paganisme sans theologie dans le sens scholatisque du 
mot, mais un monotheisme aussi exclusif que le christia- 
nisme lui-meme. Entrcz en conversation avec un homme 
intelligent qui n'a aucune croyance religicuse plus rele- 
vee qu'une sortc d'idolatrie, et vous pouvez si vous 
le connaissez bicn, si vous faites un judicieux usage 
de votre science, l'interesser aisement a la touchante 
histoire de la vie du Christ et de ses enseignements. 
Et chez ces natures nai'ves, il n'y a qu'un pas de 
l'interet et de la sympathie a la conversion. Essayez le 
meme systeme avec un musulman, et vous vous aperce- 
vrez bientot que tous vos efforts sont infructueux. II a 
deja sa theologie et son prophete, et ne voit aucune rai- 
son de les echanger contre ceux que vous avez a lui 
offrir. Peut-etre vous montrera-t-il plus ou moins ouver- 
tcment qu'il a pitie de votre ignorance, et s'etonnera-t-il 
que vous n'ayez encore pu vous avancer du christianisme 
jusqu'au mahometisme. Dans son opinion, — je suppose 
que e'est un homme instruit, — Moi'se et le Christ furent 
de grands prophetes dans leur temps, et, en consequence, 
il est accoutume a respecter leur memoire ; mais il reste 
profondement convaincu que, si appropries qu'ils fussent 
a leur epoque, ils ont ete entierement effaces par Maho- 
met, precisement comme nous croyons, nous, que le 
judai'sme a ete annihile par le christianisme. Fier de sa 
science superieure, il vous regarde comme un poly- 
theiste reste dans la penombre, et vous dira peut-etre que 
les Chretiens orthodoxes avec lcsquels il s'est trouve en 
contact ont trois dieux et une bande de dcites inferieu- 
res appelees saints, qu'ils invoquent des idoles appelees 
Icons, et qu'ils observent leurs fetes religieuses en se 



Villages finnois et tartares. 221 



soiilant. En vain vous vous efforccz dc lui expliqucr que 
les saints et les Icons nefont point partie esscntielle du 
christianisme et que les habitudes d'ivrognerie n'ont 
aucune signification rcligicuse. Sur ces points, il pcut 
vous fairc des concessions, mais la doctrine do la Trinite 
reste pour lui une pierre d'achoppement fatalc. « Vous 
autres Chretiens, vous avcz eu un grand prophetc, dira- 
t-il, mais vous l'aviez deifie, et maintenant vous declarez 
qu'il est l'egal d'Allah. Loin de nous un tel blaspheme! 
II n'y a qu'un Dicu, et Mahomet est son prophetc. » 

La politique de non-intervention rcligicuse n'a pas 
toujours ete pratiquee par le Gouverncmcnt. Peu aprcs la 
conquetc du khanat de Kazan au seizieme sieclc, les Czars 
deMoscovie essay ercnt de convertir leurs nouveaux sujets 
du mahometismeau christianisme. Lesmoyens employes 
etaicnt en partie spirituels et en partie administratifs, 
mais les offlciers de police semblcnt y avoir joue un role 
plus important que le clerge. Dc cettc facon, un certain 
nombre de Tartares furcnt baptises ; mais les autorites 
durent reconnaitre que les nouveaux convertis « conser- 
vaicnt impudemment beaucoup d'horriblcs coutumes 
tartares , et ne gardaicnt ni no connaissaicnt la foi 
chretienne ». Quand les exhortations spirituellcs echou- 
aient, le Gouvcrnement ordonnait a scs fonctionnaires 
de « pacifier, emprisonner, mcttrc aux fors, et eloigner 
ainsi de la foi tartare, par la fraycur, ccux qui , bien que 
baptises, n'obeisscnt pas aux admonitions du Metropoli- 
tani b. Ces mesurcs encrgiqu'es furent aussi peu efficaces 
que les exhortations spirituellcs ; ct Catherine II adopta 
unc nouvelle methode qui caracterise bien son system e 
d'administration. Les nouveaux convertis — qui, il faut 
se le rappelcr, etaient incapablcs dc lire ou d'ecrire, 
— recurcnt l'ordre, par ukase imperial, de signer une 
promesse ecrite de « completemcnt oublier leurs 
erreurs, et, evitant toutc relation avec les incredules, 
gardcr fermement, sans hesitation, la foi chretienne et 



222 



La Russie. 



scs dogmcs (1) » dcsquels, pouvons-nous ajouter, ils 
n'avaient pas la moindrc connaissanco. La foi cnfantine 
dans l'efficacite magique du papier timbre, ici deployec, 
nc sc justifia pas. Les Tartares soi-disant baptises sont, 
a l'licure presente, aussi loin du christianisme qu'ils 
l'etaient au seizibme siecle. Ils nc pcuvcnt pas pratiqucr 
ouvertement le mahometisme, parcc que des bommes 
qui ont ete une fois formellemcnt admis dans l'eglisc 
nationalc nc peuvent la quitter sans s'exposer aux pena- 
lites sevcres du code criminel, mais ils resistcnt encrgi- 
qucment a l'influence du cbristianismc. A ce sujet, j'ai 
trouve un rcmarquable aveu dans un article scmi-offi- 
ciel publie tout recemmcnt, en 1872 (2). 

« Cost un fait digue d'attention, dit le publicists 
qu'unc longue seric d'apostasies evidontcs coincide 
toujours avec les premieres mcsurcs prises pour con- 
lirmcr les convertis dans la foi chreticnnc. II doit exister 
quelquc cause collaterale produisant ccs cas d'apostasie 
precisement au moment ou Ton pourrait s'attendrc au 
contraire. » II y a unc na'ivcte delicieuse dans cettefacon 
d'etablir le fait. La cause mysterieusc vagucment indi- 
quec n'est pas difficile a trouvcr. Aussi longtcmps que 
lc gouvcrnement demandait seulcment que les convertis 
supposes fusscnt inscrits comme Chretiens sur les rcgis- 
tres publics, ilne se produisaitpoint officiellemcnt d'apos- 
tasies ; mais aussitot que d'actives mcsurcs commen- 
caicnt a etrc prises pour « confirmcr les convertis dans 
la foi cbretienne », un esprit d'bostilite ct dc fanatisme 
apparaissait chcz la population musulmanc, ct faisait 
que les Tartares inscrits comme Chretiens resistaicnt a la 
propagandc. 

On peut dire en toutc surcte que les Chretiens sont 



t. Ukaz Kazanskoi dukhovnoi Konsislorii. Anno 1778. 

2. Zhunial Ministerstva Narodnago Prosveshtenice. Join 1872. 



Villages flnnois et tartares. 223 



inaccessibles a l'islamisme ct les musulmans de bonne 
race au christianisme ; mais, cntre les deux, il cxiste cer- 
tain es tribus ou fractions do tribus qui offrent un champ 
fertile aux entrepriscs des missionnaires. Sur cc terrain, 
les Tartares montrent plus do zele que les Russcs ct pos- 
sedent certains avantages sur leurs rivaux. Les tribus 
de la Russie du nord apprennent le tartare plus aisement 
que le russe, et lour position geographique, leur maniere 
de vivre, les mcttent beaucoup moins en contact avec les 
Russes qu'avcc les Tartares. La consequence en est que 
des villages cntiers de Tcheremiss et do Votiaks, offi- 
ciellcment inscrits comme appartenant al'Eglise grecque 
orthodoxc, sc sont ouvcrtement declares mahometans, et 
quelques-unes des conversions les plus remarquables 
ont ete commemorees dans des poesies populaires que 
vieux et jeuncs chantcnt. En face de cette propagande, les 
autorites ecclesiastiques orthodoxes font peu ou rien. 
Bien que le code criminel contienne de severes ordon- 
nances contre ceux qui s'eloignent de l'Eglisc orthodoxe, 
et encore plus contre ceux qui apostasicnt (1), ces ordon- 
nances sont rarement miscs en vigueur. A la fois Je 
clerge et les lai'ques, dans l'Eglisc russe, sont, regie 
generale, tres-tolerants quand aucune question politique 
n'est en jeu. Le pretrc de paroisse porte son attention 
vers l'apostasie seulemcnt quand elle diminue sonrevenu 
annuel, et tout risque peut etre aisement evite par les 
apostats en lui payant une petite rente. Si cette precau- 
tion est prise, des villages entiers peuvenl etre converlis 
a l'islamisme sans que les hautcs autorites ecclesiasti- 
ques en sacbent quoi que ce soit. 
La barriere qui separe les Chretiens ct les musulmans 



1 ■ Une personne convaincue d'avoir converti un Chretien a l'isla- 
misme est condamnee, par le code criminel, a la perte de tous ses 
droits civils et aux travaux forces pour un terme variant de huit a dix 
ans. {Ulozhenie o Nakazaniakh. § 184.) 



I 



224 



La Russie. 



en Russie, comme ailleurs, sera-t-elle jamais rcnversee 
par l'education? Je ne m'aventurerai pas a le predire; 
mais je puis constater en passant que jusqu'ici, l'cxten- 
sion de 1'ins traction chez les Tartarcs a tendu plutot a 
enflammcr leur fanatisme. Si nous nous rappelons que 
les etudes theologiques produisent toujours l'intolerance, 
et que l'education tartare est a peu pres exclusivement 
theologique, nous ne scrons pas surpris de trouvcr que 
le fanatisme religieux d'un Tartare est generalemcnt en 
raison directe de la somme dc culture intellectuelle qu'il 
possede. Le Tartare illettre, non corrompu par un savoir 
ainsi nomme a tort, et connaissant seulement assez 
de sa religion pour accomplir les observances journa- 
liercs prescrites par le prophete, est paisiLle. affable et 
hospitalier envers tous les bommes; mais le Tartare 
erudit, auquel on a enscigne que le Chretien est un 
7via/ir(infidele)et un Mushrik (polytheiste) odicux a Allah 
et deja condamne a des peines etcrnelles, est aussi into- 
lerant, aussi outre dans son zele, que le catholique ou le 
calviniste les plus bigots. De tcls fanatiques se rencon- 
trent a l'occasion dans les provinces de Test, mais ils 
sont peu nombreux et n'ont guere d'influence sur les 
masses. Par ma propre experience je puis attester que, 
durant mes longues peregrinations en Russie, je n'ai 
nulle partrecu une hospitalite plus cordiale que chez les 
Bashkirs musulmans illettres. Memo la, neanmoins, l'is- 
lamisme oppose une puissante barriere alarussiflcation. 
Bien qu'aucune barriere semblable n'existc chez les 
tribus fmnoises pa'iennes, le travail de russification 
parmi elles est encore, comme je l'ai deja constate, loin 
d'etre complet. Non-seulement des villages entiers, mais 
meme beaucoup de districts, sont encore tres-peu attcints 
par rinfluence russe. Ccla doit s'expliquer en partic par 
des considerations geographiques. Dans les regions dont 
le sol est pauvre et qui ne sont traversers d'aucune 
riviere navigable, il existc peu ou point du tout de colons 



Villages finnois et tartar es. 225 



russes, ct, en consequence, les Finnois y ont conserve 
intacts leur langage et lours coutumes ; tandis que dans 
les districts qui prescntent plus d'attrait aux colons, la 
population russe cstplusnombreuse et les Finnois moins 
conservatcurs. II faut, ccpendant, admettre que les con- 
ditions geographiques n'expliqucnt pas completement 
le fait. Les diverses tribus, memo placecs dans des 
conditions identiques, ne sont pas egalement accessibles a 
rinfluence etrangere. Les Mordva, par exemple, sont 
inurnment moins conservatcurs que les Tcbouvasqucs. 
J'ai souvent remarque cela, et mon impression a ete 
confirmee par des gens qui avaient eu plus d'occasions de 
l'observer. Nous devons attribuer, quant a present, cctte 
difference a quelque particularite cthnologiquc, mais do 
futures investigations peuvent fournir quelque jour une 
explication plus satisfaisante. J'ai deja rccueilli plusieurs 
faits qui me paraisscnt jeter quelque lumiere sur le 
sujet. Les Tcbouvasqucs possedent ccrtaincs coutumes 
semblant indiquer qu'ils ont ete jadis, sinon des mu- 
sulmans avoues, au moins sous rinfluence dc l'islamisme, 
tandis que nous n'avons aucune raison de supposer que 
les Mordva aient jamais passe par cette ecolc. 

L'absence de fanatisme rcligieux facilite grandement 
la colonisation russe dans les regions du Nord, et la dis- 
position essentiellement pacifique du paysan russe con- 
tribue au memo resultat. Le paysan russe est admirable- 
ment adapte aux travaux d'unc colonisation agricole 
paisiblc. Aumilicu de tribus non civilisees il fait preuve 
d'unc bonne nature, il est patient dans ses rapports avec 
elles, conciliant, et doue d'une predisposition mervcil- 
leuse a s'adapter aux circonstances. Cette conscience bau- 
taine de sa superiorite personnclle et nationale, cette 
soif irresistible de domination, qui souvent transfor- 
ment les Anglo-Saxons amants de la libcrte et respectant 
laloi en de cruels tyrans quand ils se trouvent en contact 
avec une race plus faible, sont absolument etrangeres an 
i. 15 



226 



La Russie. 



caractere russe. Le paysan russe dcvenu colon n'eprouvo 
aucundesirde dominer,etne souhaite pas transformer les 
naturels en fendeurs de bois et porteurs d'ean. Tout ce 
qu'il chcrchc,ce sont quclques acres de terre qu'il puisse 
cultiver lui-meme; et aussi longtcmps qu'on le laissera 
en jouir paisiblement, il ne songera nullcment a moles- 
ter ses voisins. Si les colons do la contree finnoise avaient 
ete gens de race anglo-saxonne, ils eussent, d'apres 
toutcs les probabilites, pris possession de la terre et 
reduit les natifs a la condition de manoeuvres agricoles. 
Les colons russes se sont contentes d'un mode plus 
humble, moins agrcssif : ils se sont fixes paisiblement 
au milieu de la population indigene et se sont moles 
rapidement a elle par des alliances. Dans beaucoup de 
districts, les habitants dits de race russe ont pout-etre 
plus de sang fimiois que de sang russe dans les vcines. 
Mais quel rapport a tout ccla, peut-on me demander, 
avee le Volkerwanderung ci-dessus mentionne, avec la 
migration des peuples aux siecles prehistoriques ? II est 
plus grand que cela ne semble a premiere vue. Quel- 
ques-unes des soi-disant migrations ne furent point du 
tout, je crois, des migrations dans le sens ordinaire du 
terme,mais plut6t des changemenls graduels semblables 
a ccux qui se sont produits, se produisent encore a 
l'heure qu'il est, dans la Russie du Nord.il y a mille ans, 
le pays maintenant appele la province de Yaroslaff etait 
habite par des Finnois, et est aujourd'hui occupe par des 
hommes qui sont habituellement rcgardes commeetantde 
pure race slave. Mais ce serait se meprendre absolumeut 
que de supposer que les Finnois de ce district ont emi- 
gre vers les regions plus eloignees ou Ton peut mainte- 
nan* les rencontrer. La realite est qu'ils occupaient jadis 
la Russie du Nord tout entiere, et que, dans la province 
de Yaroslaff, ils ont ete absorbes par la race slave plus 
avancee. Dans l'Ouest, on peut dire que, dans un certain 
sens, les Slaves ont recule, car jadis ils occupaient toute 



Villages finnois et tartares. 



221 



1'Allemagne du Nord jusqu'a l'Elbc. Mais que signifie 
dans cc cas le mot « rcculcr » ? ^implement que les 
Slaves furent graduellement teutonisGs, puis absorbes par 
la race teutonique. Quclques tribus, il est vrai, parcou- 
rurent une p'artie de l'Europc dans des conditions abso- 
lument nomades, et essayerent peut-etre d'cxpulscr ou 
d'extcrminer les posscsseurs actucls du sol. Gettc sortc 
de migration pcut egalemcnt etre ctudiec en Russie. 
Mais je dois laisser de cote ce sujet jusqu'a ce que jc 
vienne a parler des provinces meridionales. 



CHAPITRE XI 

LES VILLES ET LES CLASSES MARCHANDES 

Novgorod. — Caractere general des villes russes. — Rarete des villes 
en Russie. — Pourquoi dans la population 1' element urbain est si 
faible. — Histoire des institutions municipales russes. — Efforts 
infructeux pour creer un tiers-etat. — Marchands, francs-bourgeois 
et artisans. - Conseil de ville. — Un riche marchand. — Sa mai- 
son. — Son amour de l'ostentation. — Idee qu'il se fait de l'aristo- 
cratie. — Decorations officielles. — Ignorance et improbite des 
classes mercantiles. — Symptomes de changement. 



La vie champetre, en Russie, est assez agreable en 
etc et en hiver ; mais il y a, entre ces deux saisons, une 
periode intermediaire de plusieurs semaines od la pluie 
et la bouo transforment une maison de campagne en 
quelque chose de tres-analogue a une prison. Pour 
echapper a cette detention, je me determinai, au com- 
mencement d'octobre, a quitter Ivanofka et a prendre 
cornrne residence, pendant quelques mois, la ville de 
Novgorod. 

J'avais pour ce choix plusieurs raisons. Je ne desirais 
pas aller a Saint-Petersbourg ou Moscou, parce que je 
prevoyais que, dans l'une ou l'autre de ces cites, mes etu- 
des seraient ccrtainement interrompues. Dans une ville 
de province, je devais avoir beaucoup plus de chances 
de me trouver en contact avec des gens ne pouvant parlor 
couramment aucune des langues occidentals, et de bien 



Villus et Classes marchandes. 



229 



meillcures occasions d'etudier l'administration des pro- 
vinces. De toutcs les villcs principales, Novgorod (1) etait 
la plus proche, ct sous beaucoup dc rapports, la plus 
interessante. Ellc a une curicuse histoire, — histoirc re- 
montant Men plus haut que celle de Saint-Petersbourg 
ou meme de Moscou, — ct possede encore beaucoup de 
monuments bistoriques venerablcs. Bien que mainte- 
nant ville de troisiemc ordre sculement, — l'ombrc de 
ce qu'clle fut jadis, — elle contient encore a pcu pros 
18,000 habitants ct est lc centre administratif de la pro- 
vince dans laquclle elle est situec. 

A environ 110 kilometres de Saint-Petersbourg, lc chc- 
min de for dc Moscou traverse lc Volkhof, riviere aux 
eaux boucuscs ct rapides qui fait communiqucr lc lac 
Ilmen avec le lac Ladoga. Au point d'intcrscction, jc pris 
passage a bord d'un petit steamer ct remontai la riviere 
pendant environ 70 kilometres. Le voyage fut ennuyeux, 
car le pays est plat, monotone, et le steamer ne fait 
pas plus de ncuf noeuds a l'heure. Vers le couchcr du 
soleil, Novgorod apparut a l'borizon. Vue ainsi dans la 
douce lumiore du crcpuscule, la ville apparait decide- 
ment pittoresquc. Sur la rive occidental de la riviere 
s'eleve le kremlin , bati sur un tertre entoure de 
hautes muraillcs de briques, au-dessus desqucllcs appa- 
raisscnt les coupolcs pointues de la cathedralc. Sur la 
rive opposee s'etend la plus grande partie de la ville ; 
1'horizon cstagreablement accidenteparles toits verts et 
les coupolcs pyriformes de nombrcuses eglises. Ca ct Id, 
une tachc de verdure indique l'cxistcnce de jardins. Sur 
la riviere, entre le kremlin et la ville, se trouve un long 
pont de picrre a demi cache par un haut pont de bois, 
construction temporaire qui suppleait lc premier, du 



1. Cette ville ne doit pas Stre confondue avec Nijui Novgorod, e'est- 
i-dire Novgorod-le-Bas, sur le Volga, ou se lient la grande foire 
annuelle. 



230 



La Russie. 



moins a l'epoque ou je passai la. Bcaucoup dc gens afflr- 
maicnt que cette construction provisoirc etait destinee a 
devcnir permanentc, parce qu'elle donnait un gros revenu 
aux fonctionnaires dont le devoir etait de la tenir en bon 
etat, mais je ne sais si cette prediction peu charitable 
s'cst realisee. 

Geux qui desirent jouir des illusions que produisent 
l'aspect de la scene et des decors d'un theatre ne de- 
vraient jamais aller dans des coulisses. De meme, eelui 
qui desire conserver la croyance illusoire que les villes 
russcs sont pittoresques ne devrait jamais y entrer, 
mais se contcnter deles regarder d'une certaine distance. 
Une course a travers les rues dissipera inevitablement 
l'illusion ctprouveraperemptoirementque l'irregularite, 
meme quand elle est combiuee avec l'ordure, n'est pas 
necessairement pittorcsque. 

Quelquc imposantes que les villes russes puissent pa- 
raitre quand on les voit d'un peu loin, on trouvera 
toujours, apres une inspection passee de plus pres, 
qu'clles ne sont guere que des villages deguises. Si elles 
n'ont pas positivement une apparence rustique, elles 
en ont au moins une suburbaine. Les rues sont droites 
et larges, miserablement pavees ou pas du tout. On n'y 
considere pas les trottoirs comme indispensables. Les 
maisons sont baties de bois ou de pierre, d'habitude 
elevees d'un seul etage et separees Tune de l'autre 
par des cours spacieuses. Beaucoup d'entre elles ne 
daignent pas tourner leur facade sur la rue. L'impres- 
sion generale produite est que la majorile des bourgeois 
sont venus de la campagne et ont apporte leurs anciennes 
habitations avec eux. II y a peu ou point de boutiques 
garnies de marchandiscs arrangees avec gout dans la 
montre pour tenter le passant. Si vous desircz faire des 
achats, ilvous faut aller au Gostinny Dvor (1) ou bazar, 

1. Ces mots siguiflent litt^ralement « cour des hotes». Les Gosti — 



Villes et Classes marchandes. 



231 



qui consistc en de longues rangees symetriques do ma- 
gasins bas de toit, ou le jour penetre peu, avec une 
colonnade en front. G'est l'endroit ou les marchands se 
reunisscnt le plus, mais il ne presente rien de ce tumulte 
et de cette activite que nous avons coutume d'associer 
avec la vie commerciale. Les boutiquiers se tiennent sur 
lcur porte ou fldncnt alentour, dans le voisinage imme- 
diat, attendant les clients. De la rarcte do ces dernicrs, 
je conclus que quand une vente s'effcctue le produit doit 
en etre enorme. Dans les autres parties de la ville, l'air 
de solitude et de langueur est encore plus apparent. Sur 
la grande place ou sur les cotes de la promenade,— si la 
ville est assez fortunee pour en posseder une, — des vach.es 
et des chevaux paissent tranquillement sans paraitre du 
tout conscients de l'incongruite de leur situation. Et, en 
effet, il serait etrange qu'ils eussent cette conscience, car 
ellen'existedans respritnide la police ni des habitants. La 
nuit, les rues ne sont point du tout eclairees, ou seulemcnt 
par quelques reverberes qui ne font guere que rendre les 
tenebres visibles, si Men que les citoyens prudcnts, re- 
tournant tard chez eux, s'arment souvent de lanternes. 
II y a quelques annees, un honorable conseiller de la 
ville de Moscou combattit un projet pour eclairer la cite 
au gaz, et maintintque ceux qui voulaient sortir la nuit 
devaicnt porter leurs lampes avec eux. L'objection fut 
ecartee et Moscou dote de bees de gaz ; mais tres-peu 
de villes de province out jusqu'ici suivi l'exemple de Tan- 
cienne capitale. 

Cette description ne s'applique pas a Saint-Petersbourg 
et a Odessa; mais ces cites peuvent, quant a present, etre 
laissecs de cote, car elles ont un caractere etranger spe- 
cial. Les villes du pur type r usse — et Moscou pcut encore 



mdt qui est, 6tymologiquement, le m£me que notre hdte ou invito, — 
6taieut originairement les marchandsqui comraercaient avec d'autres 
■villes et d'autres pays. 



232 



La Russie. 



etre compris dans lc nombrc, — out un air semi-rustiquc, 
ou au moins l'aspect de ces faubourgs « retires » d'une 
grande cite qui sont encore en dehors de la juridiction 
des autorites municipales. 

La rarete des villes en Russie est non moins remar- 
quable que lcur aspect rustique. J'emploie le mot 
dans le sens populaire et non dans le sens officiel. En 
langage officiel, une ville veut dire une reunion de mai- 
sons contenant certains fonctionnaires,etenraisondecela 
le terme est quelquefois applique a de petits villages. 
Laissons done de cote la liste offlcielle des villes et jctons 
un coup d'ceil sur les statistiques de la population. II 
laut admettre, je suppose, qu'aucune ville n'esl digne de 
ce nom a moins qu'elle ne contienne au moins 10.000 ha- 
bitants. Or, si nous adoptons cctte pierre detoucbe, nous 
trouvons que dans 1' ensemble de la Russie d'Europe , prise 
dans le sens le plus etroit du mot, — sans y comprendre 
la Finlande, les provinces Baltiques, la Litbuanie, la Po- 
logne et le Gaucase, qui font politiquemcnt, mais non 
socialement, partie de la Russie, — il y a seulement cent 
vingt-sept villes. Sur ce nombre, vingt-cinq seulement 
contiennent plus de 25.000 habitants, et onze seulement 
plus de 50.000 (1). 

Ges faits indiquent clairement qu'en Russie, comparee 
a l'Europe occidentale, l'elemcnt urbain de la popula- 
tion est relativcmentfaible, et cettc conclusion est con- 
firmee par les documents statistiques. En Russie, l'ele- 
ment urbain compose seulement la dixicme partie de 
toute la population, tandis qu'en Grande-Bretagne, 
plus de la moitie des habitants est logee dans les villes. 
Une tentative serieuse pour decouvrir les causes de cettc 



1. Cesont : Saint-Petersbourg, 668.000; Moscou, 602.000 ; Odessa, 
■121.000; Kichinef, 104.000; Saratof, 93.000; Kazan, 79.000; Kief, 
71.000; Nikolaef, 68.000; Kharkof, 60.000; Tula, 58.000; Berdit- 
chef, 52.000. 



Villes el Classes marchandes. 



233 



difference devoilcrait certainement des particularites 
frappantcs dans l'histoire passec ct la condition presentc 
dc 1 'Empire russe. J'ai moi-meme fait cette tentative, etje 
me propose maintenant de communiquer au lecteur 
quelques resultats do mon investigation. 

La cause principalc git dans cc fait : la population de la 
Russie est beaucoup moins dense que celledes nations dc 
l'Europe occidentale. Du cote dc l'Orient, cllc n'a jamais 
eu de frontieres naturellcs, mais sculcment unc immense 
etendue de terres fcrtiles non cultivecs offrant a l'emi- 
gration un champ tentant, ct les paysans sc sont 
toujours montres prets a profitcr de leur position topo- 
grapbique. Au lieu d'ameliorer leur systemc primitif d'a- 
griculture,qui exigeune enorme surface ct epuisc rapide- 
ment lc sol, ils ont toujours trouve plus aise ct plus pro- 
fitable d'emigrer et prendre possession des terres vicrges 
de l'Est. Le tcrritoire s'est ainsi, — quelquefois avccl'aidc 
et quelquefois en depit du gouvcrncment, — constam- 
ment etendu, ct a deja atteint lc detroit dc Bcbring ct lo 
versant nord de l'Himalaya. Lc petit district avoisinant 
les sources du Dnieper s'est dcvcloppc en un grand em- 
pire quarantc fois aussi vastc que la France, ct sur ccttc 
enorme superficic, il y a environ quatre-vingts millions 
d'habitants. Quelque prolifiquc que soit la race russe, 
son pouvoir de reproduction ne pouvait marcher dc pair 
avec sa puissance d'expansion tcrritorialc, ct, en con- 
sequence, la contree est encore maigrcment pcuplce. 
Si nous prenons l'enscmble de la Russie d'Europc, nous 
trouvons que la population y est sculcment d'environ 
14 habitants par verste carree (a pcu de chose prcs 
un kilometre), tandis qu'en Grande -Brctagne, pour la 
meme surface, la densite moyenne est d'environ 114. 
Memo la region la plus peuplee, — la partie nord de la 
zone de la Terre-Noirc, — a sculcment a pcu pres 40 ha- 
bitants par verste carree. Un pcuple qui possede une 
telle abondance dc terres et peut se suffire par l'agricul- 



La Russie. 



turc, n'cst pas dispose a sc consacrcr a l'industric ni a. 
s'agglomerer dans lcs villcs. 

La secondc cause qui empecha la formation des villcs 
fut le servage. Lc scrvage, et lc systeme administratif 
dont il formait une partie, limitaient les mouvemcnts 
naturels de la population. Les nobles vivaient habituellc- 
ment sur leurs domaincs et apprenaient a certains de 
lours serfs a les approvisionner de prcsque tout ce qu'il 
leur fallait ; et les paysans qui pouvaient avoir le desir 
de se fixer comme artisans dans les villes n'etaient point 
libres de le faire parce qu'ils etaient attaches au sol. 
Ccla produisit ccs curieuses industries de village dont 
j'ai deja pavle. L'insignifiance des villes russes s'explique 
en partie par ces deux causes. L'abondance de la terrc 
tendait a prevenir le developpcment de la grande Indus- 
trie ; et les petites qui existaient f urent empecbees par le 
scrvage de se grouper dans les villes. Mais cette explication 
est evidemment incomplete. Les memos causes se pro- 
duisirent pendant le moyen age dans FEuropc centrale, 
et pourtant, en depit d'elles, de florissantes cites so devc- 
lopperent et jouercnt un role important dans l'bistoire 
socialc et politique de l'Allemagne. Dans ccs cites se 
groupaient lcs marcbands et les artisans, formant une 
classe sociale particuliere, se distinguant des nobles d'un 
cote et des paysans de l'autre par des occupations spe- 
ciales, des tendances speciales, un tour d'esprit special, 
un code de morale special. Or, pourquoi ces villcs im- 
portantcs et cette classe de francs-bourgeois ne naqui- 
rent-elles pas en Russie, en depit des deux causes pre- 
ventives ci-dessus mentionnecs? 

Pour discutcr a fond cette question, il serait necessaire 
d'aborder certains points non resolus de Tbistoire du 
moyen age. Tout ce que je puis faire ici est d'indiquer ce 
qui me scmble etre la vraie explication. 

Dans l'Europe centrale, pendant tout le moyen age, 
une luttc perpetuelle cut lieu cntre les divers elements 



Villes et Classes marchandes. 



235 



politiqacs dont la societe se composait alors, et les 
cites importantcs furcnt, dans un certain sens, le pro- 
duit de cette lutte. Dc quelque facon que lcs villes puis- 
sent avoir ete originairement fondees, il est certain que 
leur existence fut preservee et protegee par la rivalite 
mutuelle du souverain, de la noblesse feodale et de 
l'Eglise ; et les gens qui desiraient vivre dc travail ou 
d'industrie etaient obliges de se fixer dans rune d'clles, 
afin dejouir de la protection et dcs immunites qu'elles 
garantissaient. En Russie, il n'y cut jamais anemic lutte 
politique de cette especc. Aussitot que lcs Grands Princes 
deMoscou, an seizieme siccle, secoucrent le joug des Tar- 
tares et se proclamerent Czars dc toute la Russie, leur 
pouvoir fut irresistible et inconteste. Maitres absolus 
de la situation, ils organiserent leur pays conime bon 
leur sembla. Au debut, leur politique fut favorable au dc- 
veloppemcnt des villes. S'aperccvant que les classes mar- 
chandes et industrielles pouvaicnt devenir unc riebe 
source dc revenus, ils lcs scparercnt dc la classe rurale, 
leur donnerent le droit cxclusif de commcicer, empe- 
cberent les autrcs classes de leur fairc concurrence, et 
les affranchirent de l'autorite des proprietaircs fonciers. 
S'ils avaient suivi cette politique d'unemamere prudente 
et rationnelle, ils eussont pu creer unc riebe classe de 
francs-bourgeois ; mais ils agirent avee unc vraie myo- 
pic orientale ct marcbercnt a rencontre du but qu'ils se 
proposaient. Perdant de vue, dans leur desir d'en tirer 
profit, le bien-etre de ceux qu'ils gouvernaient, ils impose- 
rent irregulieremcnt de lourdes taxes et traiterent la 
population urbaine commelcurs serfs. Les marchands les 
plus riches furent forces de scrvir conime offlciers 
de douane, — souvent a une grande distance de leur do- 
micile (1), — et les artisans, chaque annee, contraints 



1. Des marchands de Yaroslaff, par exemple, etaient envoy6s a 
Astrakan pour colliger les droits de douanes. 



236 



La Iiussie. 



de se rcndre a Moscou et d'y travaillcr sans remu- 
neration pour les Czars. En outre, le systeme de taxa- 
tion etait radicalement defectucux, et les mcmbres de 
l'adminislratioii locale, qui ne rcccvaient aucune paye et 
se trouvaient pratiquement affranchis de tout controlc, 
etaicnt impitoyables dans lours exactions. En un mot, les 
Czars usaicnt dc leur pouvoir si maladroitcment et d'une 
facon si insouciante que la population industrielle ct 
commcrcante, au lieu d'affluer dans les villes pour y 
chercher asile, les fuyait pour echapper a l'opprcs- 
sion. A la fin, cctte emigration hors dcs villes prit do 
telles proportions que Ton jugea necessaire de la preve- 
nir par dcs mesures administrative* et legislatives; la 
population urbaine fut legalcment fixoe dans les villes, 
comme la population rurale etait flxec au sol. Ccux qui 
s'enfuyaient etaicnt ramones comme descrteurs, ct s'ils 
tentaient une scconde evasion ils etaicnt fouettes et 
transportes en Siberic (1). 

Le commencement du sieclo dernier fut celui d'une 
ere nouvclle dans l'histoire des villes ct dc la population 
urbaine. Pierre le Grand observa, dans ses voyages en 
Europe occidentale, que la ricbesse et la prosperite d'une 
nation repose principalemcnt sur les classes moyenncs 
etinstruitcs, et attribua la pauvrete desonpropre paysd 
Tabsence decet element franc-bourgeois. Une telle classe 
ne pouvait-elle pas etre creee en Russie ? Pierre, sans 
hesitation, decida que oui, et se consacra tout de suite 
ct franchement a cette ceuvre. Des artisans etrangers 
furcnt importes dans ses Etats ct des marcbands etran- 
gers engages a y venir commerccr ; de jeunes Russes 
furent envoyes chcz les autrcs nations pour y apprendre 
les arts utiles ; des efforts furent faits pour propager 
pratiquement la science par la traduction de livrcs 



t. Voir les Ulozhenie, e'est-a-dire les lois d'Alexis, pere de Pierre le 
Grand, chap. XIX, § 13. 



Villes et Classes marchandes. 



237 



etrangers et la fondation d'ecolcs ; toutes sortes do pro- 
fessions furcnt cncouragecs et divcrses cntrepriscs indus- 
triellcs fondees. En memo temps, l'adminis (ration des 
villes fut reorganisee dc fond en comble d'apres le 
modele des ancicnnes villes libres d'Allemagne. A la 
place dc l'ancicnne organisation, qui etait une forme 
legercmcnt modiflee dc la Commune rurale, ellcs 
rccurent des institutions municipalcs allemandes avcc 
bourgmestrc, conscil dc villc, cours dc justice, guilds 
pour les marchands, corporations dc metiers (Tsehhi) 
pour les artisans, ct une listc sans fin d'instructions con- 
cernant le devcloppement du commerce ct dc 1'industric, 
la construction d'hopitaux, les precautions sanitaircs, la 
fondation d'ecoles, l'organisation de la justice, dc la 
police et autres questions analogues. 

Catherine II marcha sur ces traces. Si clle fit moins 
pour developper le commerce et 1'industric, clle s'occupa 
davantage de legifercr et de rediger des manifestes pom- 
peux, emphatiques. Au cours dc scs etudes historiques, 
ellc avait appris, comme clle le proclame dans l'un de 
ccs manifestes, que « depuis l'antiquite la plus rcculee 
nous trouvons partout la memoire des fondateurs dc 
villes elcvee au meme niveau que celle des legislatcurs, 
et nous voyons que les heros fameux par leurs victoircs 
esperaient, en Ijatissant des villes, assurer l'immortalite 
de leur nom ». Comme assurer rimmortalite du sicn 
fut le hut principal de sa vie, ellc agit d'accord avcc 
les precedents historiques et crea 216 villes dans le court 
cspacc de vingt-trois ans. Cela semble une grande ceuvre, 
pom-taut elle ne satisfit point son ambition. Catherine 
n'etudiait pas sculement l'histoire, e'etait en meme temps 
une ardentc admiratrice de la philosophic, si a la mode 
en son temps. Cette philosophic s'occupait beaucoup du 
tiers-etat, qui etait en train d'acquerir en France une 
grande importance politique, et Catherine pensa que, 
puisqu'clle avait cree une noblesse sur le modele Iran- 



238 



La liussie. 



cais, ellc pouvait aussi creer une bourgeoisie. Dans ce 
but, elle modifla l'administration municipale organisee 
par son grand predecessour, et accorda a toutcs les villes 
unc charte imperiale. Cette charte est rcstee sans modi- 
fications essentielles jusqu'au commencement du pre- 
sent regne. 

Cos ciforts pour creer un tiers-etat riche et intelligent 
n'ont pas ete couronnes de beaucoup de succos ; leur in- 
fluence a toujoursete plus apparente dans les documents 
oflicicls que dans la vie reellc. La grande masse de la 
population resta serve, fixee au sol, pendant que les no- 
bles — e'est-a-dire tous ceux qui possedaient un peu 
d'education — furent requis pour le service militaire et 
civil. Ceux onvoyes a l'etranger pour y etudier les arts 
utiles apprirent peu de chose et ne firent guere usage des 
connaissances qu'ils avaient acquiscs. A leur retour dans 
leur pays natal, ils devinrent bientot victimes de l'in- 
fluence soporiflque de l'atmosphere sociale qui les entou- 
rait. Les « fondations de villes » eurent aussi peu de 
resultats pratiques. II fut aise de creer n'importe quel 
nombre de villes dans le sens officiel du terme. Pour 
transformer un village en villc, il etait seulement 
neccssaire de preparer une izba, ou maison construite de 
troncs d'arbrcs, pour la cour du district, une autre pour 
le bureau de police, une troisieme pour la prison et 
ainsi de suite. A un jour donne, un fonctionnaire du 
Gouvernement arrivait de la capitale de la province, 
reunissait les employes destines a faire le service dans 
les cabancs nouvellement construites ou appropriees a 
cet usage, ordonnait au pretre de celebrer une cerc- 
monie religieuse tre?-simple, faisait rediger un acto 
officiel, et alors declarait la ville « ouverte ». Tout cela 
demandait tres-peu d'effort createur, mais il n'etait point 
aussi aise de creer cbez la population un esprit d'entre- 
prise commerciale et industrielle. Cela ne pouvait s'ef- 
fectuer par ukase imperial. 



Villes et Classes marchandes. 



239 



Donncr la vie aux institutions municipales nou- 
vcllcment importers, qui n'avaicnt aucune racine dans 
les traditions et les habitudes du peuple, etait tacho 
d'egale difflculte. Dans l'Occident , ccs institutions 
s'etaient constitutes pcu a peu au cours des sieclos, pour 
repondrc a des besoins reels, pratiques et vivement res- 
sentis. En Russie, elles etaient adoptees dans lc but de 
creer ccs besoins, que Ton ne scntait pas encore. Que le 
lecteur imagine notre Board of Trade octroyant aux mai- 
tres dc barques de peches des chartcs tres-detaillecs, 
leur fournissant des traites do navigation et des instruc- 
tions minutieuses sur la ventilation des cabines de 
navire, ct il aura quclque idee de Feffet que la legislation 
de Pierre cut sur les villes. Les officiors municipaux, 
elus contrc leur volonte, s'embrouillercnt dans la pro- 
cedure compliquee sans espoir d'en sortir, et furent 
incapables de comprendre les nombreux ukases leur 
prescrivant des devoirs varies, et les menacant des chati- 
ments les plus impitoyables s'ils pechaient par omission 
ou commission. Bientot cependant on decouvrit que les 
menaces n'etaient pas si tcrribles qu'elles le semblaient, 
eten consequence les autorites municipales, qui devaient 
protegcr et eclairer les francs-bourgeois, « perdircnt la 
crainte de Uieu et du Czar, » et se livrercnt a des extor- 
sions si effrontees que Ton trouva necessairc de les pla- 
cer sous le controle des fonctionnaires du Gouvcrno- 
ment. 

Le principal resultat pratique des efforts de Pierre 
ct de Catherine pour creer une bourgeoisie fut qu'on 
classa les habitants des villes en categories plus systo- 
matiques pour le recouvrement des taxes, et que celles-ci 
furent accrues. Tous les rouages de la nouvelle admi- 
nistration qui n'avaient pas de relation directe avec les 
interets fiscaux du Gouvernement n'eurent point de vie 
propre ct d'activite spontanee. La verite est que le systeme 
tout cntier avait ete arbitrairement impose au peuple ct 



240 



La Russie. 



ne possedait nulle puissance motrice si ce n'est la volonte 
imperiale. Si cctte force motrice s'etait retiree et qu'on 
eiit laisse les francs-bourgeois regler eux-memes leurs 
affaires municipales, lc systeme se fut immediatement 
ecroule. Rathhaus, bourgmestre, guilds, aldermen, et 
toutes les autres ombres sans vie que l'ukase imperial 
avait fait surgir, sc seraient instantanement evanouies. 
Nous avons, dans ce fait, l'un des traits caracteristiques 
du developpemcnt bistorique russe compare a celui de 
l'Europe occidentalc. A l'Occident, la monarcbie eut a 
lutter contre les institutions urbaines pour les empe- 
cher de devenir trop puissantes ; en Russie, il lui fallut 
les empecher de sc suicidcr ou de mourir d'inanition. 

JD'apres la legislation de Catherine, qui est restee en 
plcine vigucur jusqu'au present regne et existe encore 
dans ses lignes principales, les villes sont de trois 
especes : 1° « Villes de Gouvernement » (gubernskiegoro- 
da) — c'ost-a-dire les chefs-lieux de province ou « gouver- 
nement » (gubernii) — dans lesquelles sont concentres 
les divers organcs de l'administration provincialc; 2" 
« Villes de district » (uyezdnie goroda) ou reside l'ad- 
ministration des districts (uyezdi) en lesquels les 
provinces sont divisees; et 3° « Villes surnumeraires » 
{zashtatnie goroda) qui n'ont aucunc signification parti- 
cuiiere au point de vue de l'administration territoriale. 

Dans toutes ccs villes l'organisation municipale est 
la memo. Laissant de cote les personnes a qui il arrive 
d'y resider, mais qui, en realite, appartiennent a la 
noblesse, le clerge, ct les employes inferieurs d'admi- 
nistration, on peut dire que la population des villes 
se compose de trois groupes : les marchands (kuptsi), 
les bourgeois dans le sens le plus etroit dn terme 
(meshtchanye), et les artisans (Isekhoviye). 

Ges categories ne sont point des castes hereditaires 
comme la noblesse, le clerge ct lespaysans. Un noblepeut 
devenir un marcband ; un bomme peut etre une annee 



Villes et Classes marchandes. 2il 



bourgeois, l'annee suivante artisan, la troisieme mar- 
chand, s'll change d'occupation et paye le droit exige 
Mais les categories forment, en definitive, des corpora- 
tions distinctes, possedant chacune une organisation 
particuhere ct des obligations et privileges speciaux 
De ccs trois groupes, le plus eleve sur l'echelle de 
digmte est celui des marchands. II sc recrute principa- 
lement parmi les bourgeois et les paysans. Quiconquc 
desire devenir commercant s'inscrit dans l'une des trois 
guilds d'apres le montant de son capital et la nature des 
operations dans lesquellea il veut s'embarquer, et aussi- 
tot qu'il a paye le droit requis, il devient offiYiellcmcnt 
un marcband. Des qu'il cesso d'acquitter ce droit il 
cesse d'etre marchand dans le sens legal du termc' et 
rentre dans la classe a laquelle il appartenait aupara- 
vant. II existc quclques families dont les membres ont 
appartcnu a la classe marchande pendant plusieurs gene- 
rations, et la loi parle dun certain livre relie de velours 
(barkhatnaya kniga) dans lequel lenrs noms devraient 
etre mscnts, mais, en realite, elies ne forment point une 
categoric distincte, ct pcrdent de suite leur position 
pnvilegiee sitot qu'elles ccssent de payer les droits 
annuels de guild. 

Les artisans forment le cbainon qui reunit la popu- 
lation des villes et les paysans; car ces derniers s'en- 
rolcnt souvent dans les corporations de metiers ou 
Tsekhi, sans rompre leurs attaches avec la Commune 
ruralc a laquelle ils appartiennent. Chaque metier 
ou corps d'etat constitue un Tsehh, a la tete duquel se 
trouve un elder et deux adjoints elus par tons les mem- 
bres; ct tous les Tsekhi ensemble forment une corpora- 
tion sous l'autorite d'un chef elu (Remeslenny Golova) 
assiste d'un conseil compose des elders des divers Tsekhi 
Le devoir de ce conseil et dc son president est de reglcr 
toutes les questions ayant rapport aux Tsekhi et de 
veiller a ce que les nombrcux reglements concernant les 
i. 

10 






242 



La "Russie. 



maitres, les ouvriers ct les apprentis, soient dument 

observes. 

La classe non deflnie composee de ceux qui sont ms- 
crits comme habitants permanents des villes, mais 
n'appartiennent a aucun guild ou Tsekh, constitue ce 
que Ton nomme les bourgeois, dans le sens leplus etroit 
du mot. Comme les deux autres, elle forme une corpo- 
ration distincte avec elder et bureau administratis 

Onpeut se faire une idee de l'importance relative 
de ces trois categories par les chiffres suivants : dans la 
Russie d'Europe la classe marchande (femmes etenfants 
compris), compte environ 466.000 ; les bourgeois, environ 
4.033.000 ; et les artisans, a peu pres 260.000. 

Le lien qui reunit ces trois categories est le conseil de 
ville (Gorodshaya Duma), organe central et le plus eleve 
de F administration municipale, avec son president le 
maire (Gorodshoi Golova). II y a quelques annees, ce corps 
fut entiercment reorganise d'apres les plus recentes 
theories d'administration municipale; et maintenant 
tousles proprietaires demaisons,a quelque classe qu'ils 
appartiennent, peuvent prendre part a ses deliberations 
et arriver aux honneurs qu'il confere. La consequence 
a ete que beaucoup de villes ont maintenant un noble 
comme maire, mais on ne peut pas dire que i'esprit de 
l'institution ait radicalement change. Tres-peu de gens 
se portent candidate, et ceux qui sont elus deploient peu 
de zele dans l'accomplissement de leurs devoirs. II n'y a 
pas longtemps on proposa, dans le conseil de ville do 
Saint-Petcrsbourg, d'assurer la presence d'un nombre 
sufflsant de membres en frappant dune amende ceux 
qui ne s'y rendraient pas! Ce fait en dit plus que des 
volumes sur le peu de vitalite de cctte institution. Quand 
un tel incident se produit dans la capitale, nous pouvons 
aisement imaginer ce que e'est dans les villes de pro- 
vince. 
Le developpement du commerce et de l'industnc a, 



Villes et Classes marchandes. 24.- 



bien cntendu, enrichi les classes marchandes, mais sans 
modifier profondement lour maniere do vivre. Au sein 
de conditions nouvelles elles res tent routiniercs sous 
beaucoup de rapports. Quand un marchand russe devicnl 
riche, il se batit une belle maison, ou Men acheto cl 
repare de fond en comble cello de quelquo noble ruine. 
et deponse beaucoup d'argent en parquets de marquetc- 
rie, miroirs gigantesques, tables de malac!"'" - 
pianos des meinour* f^w ,,a autres articles d'ameu- 
blemont raits des matieres les plus couteuses. A l'occa- 
sion — specialcmcnt cclle d'un mariage ou d'un deces 
dans la famille, — il donnera de magnifiques banquets 
ct depensera des sommes enormes en sterlets colos- 
saux, csturgeons de choix, fruits etrangcrs, champa- 
gne, et toutes sortcs de mcts delicats couteux. Mais cette 
depense prodigue et d'ostentation ne modifie point le 
courant ordinaire de sa vie do tous les jours. 

Quand vous cntrcz dans ccs pieces fa stueusement meu- 
blees, vous apercevez d'un coup d'ceil qu'elles ne sonl 
pas d'un usage quotidicn. Vousy remarquez une syme- 
tric rigide , une nudite indescriptible qui suggore 
ridce que les dispositions premieres du tapissier n'onl 
jamais ete modifiees ou augmentees. La verite es) 
que la plus grande partie de la maison sert seuleincnl 
dans les grandes circonstances. L'hole et sa famille 
vivent au rez-de-chaussee clans de pctitcs pieces sales, 
meublees d'unc facon tres-differente, mais oil ils se 
trouvent plus a l'aise. Dans les temps ordinaires les 
belles pieces sont closes, et les beaux meubles soigneu- 
sement recouverts de housses. Si vous faites une visite 
de politesse apres une fete a laquelle vous avez assiste. 
vous eprouverez probablement quelque difflculte a en- 
trer par la grande portc. Quand vous aurez frappe ou 
sonne plusiours fois, quelqu'un surgira des regions 
basses en faisant le tour de la maison, et vous demandera 
ce que vous voulcz. II y aura alors une longue pause, el, 



244 



La Russie. 



a la fin, des bruits de pas so feront entendre a l'inte- 
rieur. Les verrous seront tires, la porte s'ouvrira, et Ton 
vous conduira au premier etage, dans un salon spacieux. 
Lc long du mur oppose a la fenetre, il so trouvera cer- 
tainement un sofa, et devant, une table ovale. A chaque 
bout de la table et a angle droit du sofa, vous apercevrcz 
une rangeedc trois fauteuils, les chaises seront symetri- 
~.^nnt arrangecs autour du salon. Au bout de quelques 
minutes, lliote apparent „, „«^ ion sue robe a deux rangs 
dc boutons et hautes bottes bien cirees et luisantcs. Ses 
chevcux sont partages au milieu, et sa barbe ne montre 
aucunc trace dc ciseaux ou de rasoir. Apres l'echange 
des salutations d'usage, des tasses de the avec des 
tranches de citron et des conserves, ou peut-etre une 
bouteille de champagne, seront apportees comme rafrai- 
chissement. Vous ne devez pas vous attendre a voir les 
membres feminins de la famille, a moins que vous ne 
soyez un ami in time, car les marchands conservent en- 
core quelque chose de cette tendance a tenir les femmes 
recluses qui etait en vogue chez les hautes classes 
avant Pierre le Grand. L'hote lui-meme sera probable- 
ment un homme intelligent, mais tout a fait denue 
d'education et decidement taciturne. II peut parler assez 
couramment du temps qu'il fait, de l'etat des recoltes, 
mais ne montrera pas beaucoup d'inclination a sortir 
de ces sujets. Vous pouvez peut-etre desirer converser 
avec lui sur le sujet qu'il connait le micux : le com- 
merce dans lequel il est lui-meme engage ; mais, si vous 
en faites la tentative, vous n'obtiendrez certainement pas 
de lui beaucoup dc renseignements, et il peut meme se 
produire un incident qui arriva un jour a mon compa- 
gnon de voyage, gentleman russe qui avait ete charge 
par deux societes savantes de rasscmbler des renseigne- 
ments sur le commerce des grains. Quand il se pre- 
senta chez un marchand qui avait promis de Faider 
dans ses recherches, on le recut bien, mais des quil 



Vilies et Classes marchandes. 



m 



commenca de parlor du commerce des grains dans le 
district, le marchand 1'intcrrompit soudain et lui pro- 
posa dc lui conter unc Mstoire. Cette histoire etait la 
suivante : 

« II etait unc fois un richc seigneur qui avait un 
fils, enfant tout-a-fait gate, et un jour le petit gar- 
con dit a son perc qu'il voulait que tous lcs jeunes 
serfs vinsscnt chanter dcvant la porto de la maison. 
Apres qu'on cut tente de Ten dissuader, on lui accorda 
ce qu'il demandait et les jeunes gens s'assemblerent; 
mais des qu'ils commencerent a chanter, 1'cnfant so 
precipita dehors et lcs chassa... » 

Quand le marchand eut longuemcnt conte cette his- 
toire sans interet apparent, sans piquant, avcc beaucoup 
de details circonstancies, il s'arreta un instant, versa du 
the dans sa soucoupc, le but et alors demanda : — 
Quelle etait la raison, croyez-vous, de cette etrange con- 
duite ? 

Mon ami repondit que 1'enigme etait au-dessus de ses 
moyens. 

— Eh Men, — dit le marchand, le regardant bicn en 
face, avcc unc grimace pretentiouse, — il n'y avait 
aucune raison, et tout ce que le jcune garcon put dire 
fut : « Allez-vous-en, allez-vous-cn, j'ai change d'idee, 
j'ai change d'idee! (poshli von; otkhotyel) ». 

II n'y avait plus aucune possibilite de se meprendrc 
sur la pointe de l'histoire. Mon ami se le tint pour dit et 
partit. 

L'amour du marchand russe pour l'ostentation est 
d'une cspece particuliere : quelque chose entierement 
different de la snobbery anglaise et du shoddyism ame- 
ricain. II pcut se delecter ati milieu de salles de recep- 
tion fastueuscs, de magnifiqucs diners, etre flatte de la 
possession de trotteurs rapides, dc couteuscs fourrurcs ; 
faire parade de ses richesses par des donations prin- 
cieres aux eglises, aux monasteres ou aux institu- 



246 



La Bussie. 



tions de bienfaisance ; mais, dans tout cela, il n'affecto 
jamais d'etre autre que ce qu'il est reellement. II porte 
habituellement un costume qui indique clairemcnt sa 
position sociale, no tente nullement d'adopter de belles 
manieres ou des gouts elegants, et no cherche jamais a 
obtenir d'etre admis dans cc qui est appele en Russie la 
socteti. N'ayant aucun desir de paraitre ce qu'il n'est 
point, il a des manieres simples, sans affectation, ct 
quelquefois une certaine dignite calmc qui contraste- 
favorablomcnt avec les manieres precieuses de ces petits 
nobles qui pretendent avoir recu une education de pre- 
mier ordre, et s'cfforcent d'adopter les formes exterioures 
de la politcsse francaise. Lc marchand, il est vrai, aime 
voir a ses grands diners, parmi ses invites, autant de 
« generaux » — c'est-a-dire de personnages officicls, — 
que possible, et specialcment ccux qui se trouvent avoir 
un grand cordon ; mais il no songe jamais a etablir par 
la une intimite entrc lui ct ces personnages, ou a etrc 
invite par eux en retour. II est parfaitement sous-cntendu 
entrc les deux parties que rien de somblablc ne doit 
avoir lieu. L'invitation est donnee ct acceptee pour des 
motifs tout-a-fait differents. Lc marchand a la satisfac- 
tion do voir a sa table des hommes d'un rang officicl 
eleve, et sent quo la consideration dont il jouit parmi les 
gens de sa classe s'en trouve augmentee. S'il reussit 
a obtenir la presence ctiez lui de trois generaux, il 
remporte une victoire sur un rival qui n'a pu en avoir 
que deux. Le general, de son c6te, fait un diner de pre- 
mier ordre et acquiert, en retour de l'honneur qu'il a 
confer6, un certain droit indefini a requerir des soucrip- 
tions pour des travaux publics ou des institutions de 
bienfaisance. 

Bien entendu, ce droit indefini n'est, d'habitude, rien de 
plus qu'un simple accord tacite ; mais, dans certains cas, 
le sujet est expressement mentionne. Jo connais un cas 
dans lequel un veritable marche fut debattu et conclu. 






Villes et Classes marchandes. 



247 



Un dignitaire de Moscou fut invite par un marchand a 
un diner, et consentit a y venir en grand uniforme, avec 
toutes ses decorations, a la condition que le marchand 
souscrirait une certaine somme pour une institution de 
bienfaisance a laquelle le dignitaire s'interessait parti- 
culieremcnt. On se chuchote a l'oreiile que de telles 
affaires se concluent parfois, non point au benefice 
d'oeuvres de bienfaisance, mais simplement a celui 
du monsieur qui accepte 1'invitation. Je ne puis croire 
qu'il y ait beaucoup do personnagcs officicls qui con- 
sentent a se louer comme decoration de table ; mais 
ccla peut arrivcr, ainsi que le prouve l'incident sui- 
vant, qui est venu accidontellement a ma connaissance. 

TJn riche marchand de la ville de T demanda 

une fois au Gouverneur de la province d'honorer de sa 
presence une fete de famille, ajoutant qu'il considererail 
comme une faveur speciale que la « Gouvemeresse » 
vouliit bien y paraitre. A cette derniere requete Sou 
Excellence fit beaucoup d'objections, et a la fin laissa 
entendre au marchand que son epouse ne pouvait 
reellement pas y assister, parce qu'elle n'avait point de 
robe de velours qui put etre comparee a celles de plu- 
sieurs femmes de marchands qui y seraient presentes. 
Deux jours apres cette entrcvue, une piece du plus fin 
velours que Ton pouvait se procurer a Moscou 1'ut 
apportee chez le Gouverneur de la part d'un donatairc 
inconnu, et sa femme se trouva ainsi en mesure d'as- 
sister a la fete, a la complete satisfaction de toutes les 
parties interessees. 

Fait digne de remarque, les marchands ne recon- 
naisscnt aucune autre aristocratio que celle consta- 
tee par un rang offlciel. Beaucoup d'cntre eux don- 
neraient volontiers cinq cents francs pour la presence 
a leur fete d'un « Conseillcr d'Etat en exercice » qui, 
peut-etre, n'a jamais entendu parler de son grand-pere, 
mais peut montrer un grand-cordon, tandis qu'ils ne 



2i8 



La Russie. 



donnoraicnt pas cinq centimes pour celle d'un prince 
non decore qui n'a point de rang offlciel, pourrait-il 
faire remonter sa genealogie jusqu'au semi-fabuleux 
Rurik. lis diraient probablenient du dernier : Kto ikh 
znaet? (Qui sait quelle sorte d'homme e'est?) Lc premier, 
au contraire , quoi qu'aient pu etre ses pere et grand- 
pere, posscde des marques incontestables de la faveur du 
Czar, ce qui, dans l'opinion du marchand, est infiniment 
plus important que n'importe quels droits ou preten- 
tions bases sur des titres hereditaires, sur une longue 
genealogie. 

Ges marques de la faveur imperiale, les marchands 
s'efforccnt de les obtenir pour eux-memes. lis ne revent 
pas grands cordons, — cela est trop au-dessus de leurs 
esperances les plus folles, — mais ils font tout ce qui 
est en leurpouvoir pour obtenir les decorations moins en 
vue, celles que Ton accorcle a la classe marchandc. Pour 
y arriver, Inexpedient le plus usite est de souscrire libe- 
ralemcnt a quelque oeuvre de nienfaisance, et par- 
fois un veritable marche se conclut. Je connais au 
moins un cas oil l'espece de decoration fut stipulec. 
L'aifairc explique si bien le caractere commercial de ces 
transactions, que jc me hasarde a raconter les faits tcls 
qu'ils m'ont ete relates par le fonctionnaire qui y joua le 
role principal. Un marchand souscrivit a une societe 
qui jouissait du patronage de la Grande-Duchesse une 
somme d'argent considerable, a la condition expresse 
qu'il recevrait en retour la croix de Saint- Vladimir. 
Au lieu de la decoration souhaitee, qui fut consideree 
comme valant plus que la somme souscrite, une croix de 
Saint-Stanislas fut accordee; mais le donateur n'en fut 
point satisfait et demanda que son argent lui fut rendu. 
II fallut faire droit a sa reclamation, et comme un don 
imperial ne peut pas se reprendrc, le marchand cut la 
croix de Saint-Stanislas pour rien. 

Ce traflc en decorations a produit son resultat naturel. 



Villes et Classes marchandes. 



249 



Comme le papicr-monnaic emis en trop grande quan- 
tite, les decorations ont perdu de leur valour. Les me- 
■daillcs d'or quietaient autrefois tres-convoitees et portees 
avee orgueil, — suspenducs par un ruban autour du cou, 
— ne sont aujourd'hui que tres-peu desirees. De meme, 
le respect exagere pour les personnages ofliciels a consi- 
derablement diminue. II y a vingt ans, les marchands do 
province rivalisaient dans leur desir de feter n'importe 
•quel grand dignitaire qui honorait leur ville d'une 
visite; mais maintenant lis chcrchont plutut a eviter 
cct honneur coiitcux et sterile. Quand, neanmoins, ils 
l'acceptent, ilsrcmplissentles devoirs del'hospitalitedans 
un esprit tres-liberal. Me trouvant dans la inaison d'un 
marchand en compagnie d'un pcrsonnage offlciel, j'ai 
souvjnt trouve difficile d'obtenir quclque chose de plus 
modeste que du sterlet, de l'esturgeon et du champagne. 
Les deux grands defauts du marchand russe, consi- 
derc comme classe, sont, d'apres l'opinion generale, 
son ignorance et son improbite. Quant au premier, il 
n'est pas possible qu'il y ait aucune difference d'opi- 
nion. La grande majorite des marchands ne possede 
meme pas les rudiments de 1'instruction. Beaucoup 
ne saventni lire, ni ecrirc, et sont forces de tenir leurs 
comptes de memoire, ou au moyen de hieroglyphcs ing6- 
nieux, intclligibles seulement pour l'inventeur. D'autres 
peuvent epcler le calendricr et les Vies des Saints, signer 
avee assez de facilite leurs noms et faire les calculs 
arithmetiqucs les plus simples a l'aide d'un petit instru- 
ment ad hoc nomme stchety, qui ressemblc a 1' « abaca » 
des anciens Romains et est universellement employe ou 
Russie. G'est seulement la minorite qui est en etat de 
comprendre les mystercs d'une comptabilite reguliere, 
et tres-peu de ceux qui en font partie peuvent se targucr 
d'une pretention quelconque a la qualite d'hommes bien 
eleves. Deja, cependant, des symptomes d'amclioration 
sous ce rapport sc remarquent. Quelques-uns des mar- 



250 



La Russie. 



chands riches font donncr a leurs enfants la mcillcure 
education qu'ils puissent lour procurer, et Ton ren- 
contre deja quelqucs jeunes marchands pouvant parlor 
une ou deux langues etrangeres et etrc vraiment appe- 
les des hommes instruits. Malhcurcusemcnt, la plupart 
abandonncnt Foccupation dc lours grands parents et 
chcrchent la distinction ailleurs. De cette facon la classe 
marchandc perd constamment une partie considerable 
de ce precicux levain, qui pourrait a la fin (aire lever la 
pate tout cntiere. 

Quant a l'improbite que Ton dit si commune parmi 
les classes commcrcantes en Russie, il est difficile de- 
porter la-dessus un jugement exact. Qu'unc enormc 
quantite de transactions peu honnetes se concluent, il ne 
pcut y avoir a ce sujot aucun doute, mais il faut admet- 
tre que sur cette question l'etranger est enclin a etre indii- 
ment severe. Nous avons une tendance a appliquer sans 
hesitation notrepropre etalon de moralite commerciale, 
et a oublier que le commerce, en Russie, emerge seule- 
ment de cet etat primitif dans lequel lc prix-hxe et les 
profits modercs sont tout-a-fait inconnus. Et quand il 
nous arrive de nous apercevoir d'une improbite positive, 
clle nous semblc particulierement odieuse, parce que la 
tricherie pratiquee est plus primitive, plus maladroite 
que celles auxquellcs nous sommes accoutumes. La 
fraude en pesant et mesurant, par exemple, qui n'est 
point du tout rare en Russie, est susceptible de nous 
indigncr davantage que cos ingenieuses methodes de fal- 
sification qui sont pratiquees chez nous et regardecs par 
heaucoup de gens comme a peu pres legitimes. En 
outre, les etrangcrs qui vont en Russie et s'y embarquent 
dans des speculations sans posseder une connaissance 
suffisante du temperament, des coutumes et du lan- 
gagc du peuple, pousscnt positivement a ce qu'on les 
spolie, et devraient blamer eux-memes plutot que les 
gens qui profitcnt dc leur naivete et de lour inexpe- 



Villes et Classes marchandes. 251 



rience. Tout cela, et Men d'autrcs raisons de la memo 
especc, peut certainement etreinvoque en adoucissement 
desjugemenls severes que les negociants Strangers por- 
tent d'habitude sur la moralite commcrcialc russe, mais 
ces jugements ne peuvent etre annules par une telle 
argumentation. L'improbile et la coquineric qui exis- 
tent chez les marchands sont rcconnues par les Musses 
eux-memes. Dans toutcs les questions de moralilc, 
les basses classes en Russic sont tres-indulgentes 
dans leurs jugements et tres-disposees , comma les 
Americains, a admirer ce que laphraseologic transatlan- 
tique appelle un smart man, bicn que sa finesse puisse 
contenir une forte dose d'improbite ; et pour tan t la vox 
populi en Russie declare avec emphase que les mar- 
cbands, regie generale, sont gens sans scrupulcs et pcu 
honnetcs. II y a une piece populaire, brutale dans son 
franc-parler, dans laquellc le Diable, personnage princi- 
pal, reussit a tromper, mettre dedans, des gens de toute 
sorte et de toute condition, mais est a la fin dupe a son 
tour par un marcband russe de pure race. Quand cctte 
piece est jouee au Theatre du Carnaval, a Saint-Peters- 
bourg, l'auditoire approuveinvariablemcnt la morale qui 
en decoule. 

Si cette piece etait representee dans les villes meridiona- 
lcs situecs pres des cotes de la mer Noire, il scrait ncces- 
saire de la modifier considerablement, car la, dans la 
compagnic des Juifs, des Grccs et des Armenicns, les 
marchands russes semblcnt honnetcs par comparaison. 
Quant aux Grecs et aux Armenicns, je ne sais pas la- 
quellc des deux nationalites merite la palme, mais il 
semblcquc l'une et l'autro soicnt surpassecs paries fils 
d'Israe'l. « Comment ces Juifs font leurs affaires, — 
« s'ecriait devant moi un marchand russe de cctte region, 
« — je ne puis le comprendre. Us achetent du ble dans les 
« villages a onzc roubles par tchevert, le transportcnt 
« jusqu'a la cote a leurs frais, et le vendent aux expor- 



252 



La Hvssie. 



« tatcurs a raison de dix roubles! Et pourfant on assure 
« qu'ils realisent a cola un benefice ! On ditque le mar- 
« chand russe est ruse, mais la noire frerc (e'est-a-dire 
« le Russo) no pcut ricn fairc. » J'ai eu do nombreuses 
occasions de verifier l'cxactitude dc cette assertion. 

S'il me fallait exprimer une opinion generale concer- 
nant la moralite commerciale russe, je dirais que lc 
commerce de toutc sorte, en Russic, s'effectue a peu pros 
sur les memes principes que le maquignonnagc des 
chevaux en Angleterrc. Un homme qui vcut acbeter ou 
vendro ne doit se fler qu'a sa propre connaissance et a 
sa subtilite, et s'il fait unc mauvaise affaire ou se laissc 
duper, lui seul est a blamer. Les commercants anglais 
arrivant en Russie se rendent rarement compte de cela, 
et quand ils lc savent_par theorie, ils sont trop souvent 
incapables, eu egard a leur ignorance de la languc, des 
lois et des coutumes du peuple, de tirer parti dc lours 
connaissances theoriques. En consequence, ils se livrcnt 
d'abord a des recriminations interminables contre l'im- 
probite qui prevaut ; mais graduellemcnt, quand ils ont 
paye ce que les Allemands appellent le Lehrgeld (leur 
apprentissago) ils s'accommodent aux circonstances, pre- 
levent de gros benefices pour contrebalancer les mau- 
vaiscs creances, et arrivent generalement, — s'ils ont 
suffisamment d'energie, de bon sens naturcl ct de 
capital, — a se creer un tres-beau revenu. La vieille race 
des negociants anglais, neanmoins, s'eteint rapidement, 
et je crains beaucoup que la generation qui vient n'ait 
point les memes succes que rancienne. Les temps ont 
change ! II n'est plus desormais possible d'amasscr dc 
grandes fortunes en suivant la marche aisee d'autrefois. 
Cbaque annee les conditions se modifient, la concur- 
rence s'accroit. Afin de pouvoir prevoir, comprendrc et 
faire tourner a son avantage les changements, le nego- 
ciant doit posseder une connaissance plus complete du 
pays que les gens de l'ancienne ecole, et il me semble 



Villes et Classes marchandes. 



253 



que lajcune generation possede cette connaissance a un 
degre encore moindre que ses predecesseurs. A moins 
que quelque modification seproduise sous cc rapport, les 
marchands allcmands, qui ont en general rccu unc edu- 
cation commcrciale Men meilleure et connaisscnt beau- 
coup mieux lcur pays adoptif, expulseront a la fin, je 
crois, leurs rivaux britanniques. Deja, dit-on, plusieurs 
branches de commerce, autrefois aux mains des Anglais, 
ont passe dans les leurs. 

On ne doit pas supposcr que l'organisation si peu sa- 
tisfaisante du monde commercial est le resullat d'aucune 
particularite radicalc du caractere russc. Tous les pays 
neufs out passe par un semblable etat do choscs, et en 
Russie il y a deja les symptomes premonitoires d'une 
amelioration. Pour le present, il est vrai, la construction 
de plus en plus developpce dos chemins de fer, le ra- 
pide developpement des banques, des compagnies a 
responsabilite limitee, ont ouvert un nouveau et large 
champ a toutcs especcs d'escroquerics commerciales; 
mais, d'un autre cote, il existe maintenant dans chaque 
grande ville un certain nombre de marchands qui con- 
duisent leurs affaires a la manierc europeenne, et ont 
appris par experience que l'honnetete est la meilleure po- 
litique. Le succes que bcaucoup d'cntre eux ont obtenu 
sera sans doutc la cause qui fera suivre leur cxemplc. 
Le vieil esprit de caste et de routine qui a longtcmps 
amine la classe marchande disparait rapidemcnt, el 
beaucoup de nobles abandonnent la vie de campagne 
et le service de l'Etat pour so consacrer a des entrcprises 
commerciales et industriellcs. Ainsi sc forme le noyau 
de cette bourgeoisie riche et eclairee que Catherine 
s'efforca de creer par sa legislation, mais bien des 
annees doivent s'ecouler encore avant que cette classe 
acquiere une signification politique et sociale sufflsante 
pour meriter le nom de tiers-etat. 



CHAPITRE XII 



SEIGNEUR NOVGOROD LE GRAND 



La moiti6 est de la ville. — Le Kremlin. — Une vieille Wgende- — 
Les hommes armfe de Rus. — Les Normands. — Libert^ populaire 
dans Novgorod. — Le Prince et l'Assemblee populaire. — Dissensions 
civiles et luttes des factions. — La Rfipublique commerciale con- 
quise par les Czars moscovites. — Ivan le Terrible. — Condition 
pre'sente de la ville. — Society provinciale. — Parties de cartes. — 
Publications periodiques. — « Calme titernel. » 



La partie de Novgorod situee sur la rive est de la ri- 
viere ne contient rien qui soit digno d'une attention spe- 
ciale. Comme e'est le cas de beaucoup do villes russcs, les 
rues sont droites, larges, mal pavees, et s'etendent pa- 
rallelement ou a angle droit. Au bout du pont se trouve 
une place du Marche spacieusc, flanquee d'un cote par la 
Maison de ville. De l'autrc s'elevent colles du Gouverncur 
et des principalcs autorites militaires du district. Les 
seules autres batisses a noter sont les eglises ; la plupart 
sont petites et n'offrent rien qui soit susceptible d'inte- 
resser un eleve arcbitecte. Toute cette partie de la ville 
est entierement denuee de pitloresque et d'interet. L'ar- 
cheologuc erudit peut y decouvrir quelques traces d'un 
passe eloigne, mais le voyagcur ordinaire y trouvcra peu 
de chose pour fixer son attention. 

St maiotenant nous traversons le pont et passons do 
l'autrc cote de la riviere, nous nous trouvons tout de 



Seigneur Novgorod le Grand. 255 



suite en presence de co que tres-pcu de villes russes 
possedent : un Kremlin, ou citadello. Cost unvaste ter- 
tre peu elcve, entoure de grands murs de briques, et 
en partie par les restes d'un fosse. Avant l'ere de la 
grosse artillerie, ces murs doivent avoir presente une 
formidable barriere a n'importc quelle force assiegcante, 
mais ils ont depuis longtcmps cesse d'avoir aucune si- 
gnification militaire, et ne sont raainlcnant rien de plus 
qu'un monument bistorique. Passant par l'cntree qui 
fait face au pont, nous nous trouvons dans un large 
espacc ouvert. A droite s'elevent : la catbedrale, petite 
eglise tres-veneree qui ne peut elever aucune preten- 
tion a la beaute architectural, et un groupe irregulier 
de batiments contenant le consistoire et la residence de 
l'archeveque. A gaucbe so trouvc une longue ran gee sy- 
metrique de batisses contenant les bureaux du Gouver- 
nement et les cours de justice. Entre ces batisses et la 
cathedrale, au milieu de l'espace ouvert, s'eleve un mo- 
nument colossal compose d'un piedestal circulaire et 
massif en pierre, surmonte d'un enorme globe, sur et 
autour dcsquels sont groupecs une quantite de figures 
emblematiqucs et bistoriques. Ce curieux monument, 
qui aau moins lemerite d'etre original dans son dessin, 
fut erige en 1862 en commemoration du millieme anni- 
versairc de la naissance de la Russie, et est cense repre- 
senter l'histoire de Russie en general et de Novgorod en 
particulier pendant les dix derniers siecles. II fut place 
la parcc que Novgorod est la plus ancienne des villes 
russes, et aussi parce que quelque part dans la contree se 
produisit l'incident qui est communement acceptecomme 
la fondation de l'empire russe. L'incident en question est 
ainsi raconte dans la plus ancienne cbronique : 

« En ce temps-la, comme les Slaves du Sud payaicnt 
tribut aux Kozars, de memo les Slaves de Novgorod souf- 
fraicut des attaques des Variags. Pendant quelque temps 
les Variags cxigerent un tribut des Slaves de Novgorod 



256 



La Russie. 



et des Finnois, lours voisins; puis lcs tribus conquises, 
eu unissant lcurs forces, chassercnt lcs etrangers. Mais 
parmi les Slaves s'eleverent de fortes dissensions in- 
testines; les clans sc levercnt l'un contre l'autre. Alors, 
pour la creation de l'ordre et de la securite, ils resolu- 
rent d'appcler des princes d'uneterre etrangere. En l'an- 
nee 862 des delegues slaves s'en allerent au-dela des mers 
vers la tribu Variag appeleeRus, et dirent : « Notre terrc 
t est vastc et fertile, mais il n'y a aucun ordre en elle; 
« vencz, regncz et gouvernez-nous. » Trois frercs accepte- 
rcnt cette invitation et vinrcnt avec lcurs compagnons 
d'armes. Le premier d'entre eux, Rurik, se fixa dans Nov- 
gorod; le second, Sineus, a Byelo-Ozero, et le troisieme, 
Truvor, en Isbork. D'eux, notre terre est appclee Rus. 
Apres deux ans, les frercs de Rurik moururent. II com- 
menca de regner seul sur le district de Novgorod, et 
confia a scs hommes l'administration des principales 
villes. » 

Cette simple legende a donne naissance a une grande 
quantite de controverses erudites, et des investigateurs 
historiquosontcombattu vaillamment l'un contre l'autre 
sur cette importante question : Quels etaient ces 
hommes armes de Rus? Pendant longtemps, 1' opinion 
communement accueillie fut que e'etait des Normands 
de Scandinavie. Les Slavophiles accepterent la legende 
litteralemcnt en ce sens et construisirent sur elle une 
ingenieuse theorie de l'histoire russe. Les nations de 
l'Oiiest, disaient-ils, furent conquises par des envahis- 
seurs qui se saisircnt de la contree et y creerent le sys- 
teme feodal pour leur benefice propre; d'oii suit que 
l'histoire de l'Europe occidentale est un long recit de 
luttcs sanglantes entre conquerants et conquis, et qu'au 
jour present la vieille inimitie se perpetue encore dans 
la rivalite politique des diverses classes sociales. Les Slaves 
russes, au contraire, ne furent pas conquis, mais invite- 
rent volontairement un prince etranger a venir et a les 



Seigneur Novgorod le Grand. 257 



gouvemer;d'ou suit que rentier devcloppoment politique 
et social de la Russie a etc essenticllement paisible, ct 
que le pcuplc russe n'a ricn connu des classes socialcs ou 
feodales. Bien que cette thcoric fournisse quelque ali- 
ment au contcntcment de soi patriotique, elle deplut 
aux patriotes extremes, mccontents de cette idee : que 
l'ordre avait ete d'abord etabli dans leur pays par des 
hommes derace teutonique. Ceux-la preferercnt adopter 
la donnee que Rurik et ses compagnons etaient des Sla- 
ves des rivages de la Baltique. A l'houre qu'il est, la 
tendance generale semble etre de regardcr le red I 
comme unc invention enfantine des cbroniqueurs mo- 
nastiques. 

Bien que j'aie rnoi-memc consaere a l'etude de cetto 
question plus de temps ct de labcur que peut-elre lc 
sujetn'cn merite, je n'ai nullcmcnt 1'intention d'invitcr 
lc lectcur a me suivre a travcrs cette ennuycusc conlro- 
vcrse. Qu'il me suffise dc dire qu'apres cxamen soi- 
gncux, et avec toute la deference due aux historiens 
reccntsj'inclinc a adopter la vieille theorie, ct a regar- 
dcr les Normands de Scandinavie comme etant dans 
un certain sens les fondatcurs de 1'empire russe. Nous 
savons d'autres sources qu'au ncuvieme siecle il y eul un 
grand exodus venant de Scandinavie. Avidcs de butin ct 
enflammes de l'esprit d'avcnlurc, les Northmen, dans 
leurs barques legcrcs non pontecs, ravagercnt les' cotes 
d'Allcmagne, dc France, d'Espagne, de Greco et dAsie- 
Mmeure, pillant les villes ct villages situes prcs dc la 
mer, et penetrant au cceur du pays par la voie des ilcu- 
ves. D'abord ils furent seulcment maraudcurs et mon- 
trerent partout une ferocite ct cruaute tcllcs, qu'ils en 
arrivcrcntaetre rcgardes comme quelque chose allie dc 
pres aux pestes et aux famines, ct les fideles ajoutercnt unc 
nouvelledcmandcarune des pricres dc la Litanie : « Du 
courroux etde la malice des Normands, 6 Seigneur, deli- 
vrez-nous ! » Mais vers lc milieu du siecle (le ncuvieme), le 

17 



258 



La Russie. 



rnouvement changea de caractere. Les raids (razzias) 
devinrent des invasions militaires, et les envahisseurs 
chercherent a conquerir les terres qu'ils avaient jadis 
pillees : « ut acquirant sibi spolianda,regna quibus pos- 
sent vivere pace perpetua ». Les chefs embrasserent le 
christianisme , epouserent les filles ou les sceurs des 
princes regnants, et obtinrent les territoires conquis 
comme concessions feodales. Ainsi s'elcverent des prin- 
cipautes normandes dans les Pays-Bas, en France, en 
Italie et en Sicile; et les Northmen, se melangeant rapi- 
dement avcc la population indigene, firentbientotpreuvc 
d'autant de talent politique qu'ils avaient precedemment 
montre de valeur insouciante et destructrice. 

II eut ete vraiment etrange que ces aventuriers, qui 
reussirent a atteindre l'Asie-Mineure et les cotes de 
l'Ameriquc du Nord, eussent neglige la Russie, qui se 
trouvait, si Ton peut dire ainsi, a leur porte. Le Volkhof, 
qui coule a travers Novgorod, fait partie d'un grand 
reseau fluvial qui offre unc communication par rivieres 
a peu pres ininterrompue entre la Baltique et la mcr 
Noire, et nous savons que, peu apres, les Scandinaves 
userent de cette route pour lcurs voyages a Constantinople. 
Les modifications que le rnouvement scandinave subit 
ailleurs sont clairement indiquees dans les chroniques 
rasses ; d'abord les Variags arrivent comme collectcursde 
tributs, et soulevent tant d'opposition populaire qu'ils 
sont expulses, puis reviennent comme dominateurs, et 
se fixent dans le pays. Qu'ils vinssent reellement cette 
deuxieme fois su rinvitation, cela peut etre mis en doute; 
mais le fait qu'ils adoptcrent le langage, la religion, les 
coutumes de leur nouvelle patrie, ne milite pas contre 
1'assertion qu'ils etaient Normands. Au contraire, nous 
avons plut6t ici une confirmation additionnelle, car ail- 
leurs les Normands firent de meme. Dans le nord de la 
France, ils adopterent presque tout de suite la langue 
et la religion francaises, et Ton reprochait au flls et sue- 






Seigneur Novgo?*od le Grand. 259 

•cesseur de Rollon d'etre plus Francais que Normand (1). 

Bieu qu'il soit difficile de decider jusqu'a quel point 
la legende est litteralement vrcie, il ne peut y avoir 
aucundoute possible sur ce point : que l'evenement qu'elle 
decrit avec plus ou moms d'exactitude eut une grande 
influence sur l'histoire russe. De ce temps-la date la 
r-apide expansion des Slaves russes, mouvement qui dure 
encore aujourd'hui. Au nord, a Test et au sud, des prin- 
cipautes nouvelles furent fbndees et gouvernees par des 
hommes qui pretendaient tous descendre de Rurik, et 
jusqu'a la fin du seizieme siecle, aucun pretendant n'ap- 
partenant point a cette grande famille ne tenta jamais 
d'etablir une souverainete independante en Russie. 

Pendant six siecles apres la soi-disant invitation adres- 
see a Rurik, la cite sur le Volkhof eut une histoire 
etrange et marquetee. Rapidement elle s'annexa les tri- 
bus finnoises voisines, et se developpa en un puissant 
Etat independant, sur un territoii'e s'etendaot jusqu'au 
golfe de Finlande et a la mer Blanche. En miime temps, 
son importance commerciale s'accrut, et elle devint un 
poste avance de la ligue Hanseatique. Dans cette ceuvre. 
les descendants de Rurik jourrent un role important, 
mais ils furent toujours tenus en stricte subordination a 
la volonle populaire. La liberie politique marcha do 
pair avec la prosperite commerciale. Quels moyens 
Rurik employa-t-il pour etablir et maintenir rordre? 
Nous l'ignorons, mais nous savons que ses successeurs 
possederent dans Novgorod seulement l'autorite qui 
leur fut librement concedee par le peuple. Le pouvoir 
supreme residait, non dans le prince, mais dans l'Assem- 
blee des citoyens, que le son de la grosse cloche invitait 
a se reunir sur la Place du Marche. Cette Assemblee fai- 
sait des lois pour le prince aussi bien que pour le peuple. 



1. Stmk.mioi.m Die Vikingerzuge, Hambourg, 1839, I, p. 135. 



260 



La Russie. 



concluait les alliances avec les pouvoirs etrangers, decla- 
rait la guerre et concluait la paix, imposait des taxes, 
levait des troupes, et non-seulement elisait les magis- 
trats, mais aussi les jugeait et les dcposait quand 
elle croyait devoir le faire. Le prince n'etait guere 
plus que le commandant salarie des troupes et le pre- 
sident de ^administration judiciaire. Quand il entrait 
en fonctions, il devait preter le serment solennel d'ob- 
s^rver fidelement les anciennes lois et les anciens 
usages, et s'il manquait a sa promesse, il etait siir 
d'etre sommairement destitue et expulse. Le peuple 
avait un vieux dicton rime : Koli hhud hnyaz, tak v 
gryazl (Si le prince est mauvais, qu'on le jette dans la 
boue!) et ils agissaient d'habitude d'apres ce conseil. 
La tache de gouverner ces francs-bourgeois brutaux, 
obstines, inaptes a se courbcr sous un joug, etait en 
verite si desagreable que quelques princes refuse-rent de 
l'entreprendre ; et d'autres, l'ayant essayee pendant quel- 
que temps, se demirent volontairement de leur autorite 
et partirent. Mais ces frequentes depositions et abdica- 
tions, — il s'en produisit jusqu'a trente dans le cours 
d'un soul siecle, — ne troublercnt pas d'une facon per- 
manentc l'ordre do choses cxistant. Les descendants de 
Rurik furent nombreux, et il y eut toujours abondance 
de candidats pour la place vacante. La republique muni- 
cipalc continua de croitre en force et en richesses, et 
pendant les trcizieme et quatorziemu siecles ellc s'inti- 
tula ficrcment « Seigneur Novgorod le Grand » (Gospo- 
din Veliki Novgorod). 

« Puis vint un changement, car toutes cboses humaines 
changent. » A Test s'eleva la principaute de Moscou; 
non pas une ancienne et ricbe republique municipale, 
mais un Etat jcune et vigoureux, gouverne par une dy- 
nastie de princes ruses, energiques, ambitieux et sans 
scrupule, qui affranchissaient alors la contree du joug 
tartare et annexaient graduellement, par des moyens 






Seigneur Novgorod le Grand. 261 



loyaux ou iniques, les principautes voisines a leurs 
propres domaines. En meme temps, etde la racme facon, 
les princes lithuaniens, du cote de l'ouest, reunissaient 
diverges petites principautes, et formaient un vigoureux 
Etat independant. Novgorod se trouva ainsi placec entre 
deux voisins robustcs et agressifs. Sous un gouverne- 
ment fort, elle eut pu tenir son rang parmi ces rivaux, 
maintenir avec succes son independance; mais sa force 
etait deja mineepar des dissensions intestines. La liberie 
politique avait conduit a ranarchie. Bien des fois, sur ce 
grand espacc ouvertou s'eleve maintenant le monument 
national et sur la Place du Marche, dc l'autre cote de 1 1 
riviere, des scenes de desordre eurent lieu, le sang ful 
verse; plus d'une fois. sur le pout, les factions rivales se 
livrerent bataille. Parfois e'etait une lutte entre families 
ennemies, parfois un combat entre raristocralie muni- 
cipale, qui cherchait a monopoliser le pouvoir politique, 
et les plebeiens, les gens du peuple, qui voulaient avoir 
une large part dans radministration. Un Etat ainsi 
divisc contre lui-meme ne pouvait longtemps resister 
aux tendances agressives de ses puissants voisins. Une 
diplomatic artificieuse ne pouvait que differer le jour 
fatal, et il ne fallait pas etre grand prophete pour predire 
que tot ou tard Novgorod devait devenir lithuanienne on 
moscovite. Les grandes families inclinaient vers la 
Lithuanie, mais le parti populaire et le clerge se tour- 
nerent vers Moscou, implorant son aide, et les Grands 
Princes de Moscovie gagncrent a la fin le prix. 

La facon barbare dont ces Grands Princes effectuerent 
l'annexion montre combien ils s'etaient intimement 
penetres de l'esprit politique tartare. Des milliers de 
families furent transporters a Moscou, et des families 
moscovites installees a leur place; et quand, en depit de 
cela, le vieil esprit reparut, Ivan le Terrible se deter- 
mina a appliquer la methode d'extermination qu'il 
avait trouvee si « efftcace » pour briser le pouvoir de ses 



262 



La Russie. 



nobles. S'avancant avec une grosse armee qui ne ren- 
contra aucune resistance, il mit la contree a feu et a 
sang, et pendant un sejour de cinq semaines dans la 
ville,il en mit a mort les habitants avec une ferocite im- 
pitoyable qui n'a peut-etre jamais ete surpassee, meme 
par les despotes orientaux. Si ces vieux murs pouvaient 
parler, ils auraient plus d'une horrible histoire a dire. 
II s'en est conserve assez dans les chroniques pour nous 
doniler une idee de ce temps terrible. Les moines et les 
pretres furent soumis au chatiment tartare appele 
pravezh, qui consistait a lier la victime a un poteau et a 
la fouetter jusqu'a ce qu'une certaine somme d'argent 
flit payee pour sa delivrance. Les marchands et les fonc- 
tionnaires de la ville furent tortures a l'aide du feu, puis 
jetes dans la riviere duhaut du pont avec leurs femmes 
et leurs enfants. De peur qu'aucun d'eux ne put 
s'echapper en nageant, des soldats montes dans des 
Ijarques achevaient ceux qui ne s'etaient pas tues dans 
la chute. II existe aujourd'hui un curieux bouillon- 
nement immediatement au-dessous du pont, qui empeche 
l'eau de la riviere de geler l'hiver, et, d'apres la croyance 
populaire, il est produit par les fantomes des gens qui 
perirent a cette epoque. On n'a aucune donnee sur le 
nombre de ceux qui furent massacres dans les villages; 
mais rien que dans la ville, plus de 60.000 creatures 
humaines furent, dit-on, egorgces : terrible hecatombe 
sur l'autel de l'unite nationale et du pouvoir autocra- 
tiquc (1)! 

Cette scene tragique, qui arriva en 1570, clot Fhistoire 
de Novgorod comine Etat autonome. Son independance 
reelle avait depuis longtemps cesse d'exister, et des- 



1. Ceux qui se soucieraient d'en apprendre davantage sur Ivan le 
Terrible et ses pr6d6cesseurs peuvent consulter 1'admirable petit 
ouvrage d M. Ralston : Early Russian History, London, 1874. 



Seigneur Novgorod le Grand. 263 



lors la derniere etincelle du vieil esprit se trouva eteinte. 
Les Czars ne pouvaient souffrir que meme l'ombre d'une 
independance politique existat dans leurs possessions. 
L'orgueilleuse republique municipale tomba au niveau 
des autres villes de province, et depuis ce temps elle n'a 
jamais montre aucun symptome indiquant le retour de 
son ancienne prosperity. 

Aux jours d'autrefois, quand beaucoup de marchands 
hanseatiques visitaient chaque annee la cite, quand la 
place du Marche, le pout et le kremlin, etaient souvenl 
la scene de luttes politiques violentes, Novgorod devail 
etre un endroit interessant ahabiter; mais maintenanf 
sa gloire s'en est allee, et au point de vue des ressources 
sociales, ce n'est pas meme une cite provinciale de 
premier ordre. Kief, Kazan, et autres villes situees 
a une grande distance de la capitale, dans des dis- 
tricts assez fertiles pour engager les nobles a cultiver 
leurs propres terres, sont presque de petits centres de 
civilisation semi-independants. Elles contiennent un 
theatre, une bibliotheque, deux ou trois cercles, et beau- 
coup de vastes habitations appartenant a de riches pro- 
prietaries terriens qui passent l'ete dans leurs domaines 
et les mois d'hiver a la ville. Ces proprietaires forment, 
avec les fonctionnaires residents, une societe nombreuse, 
et pendant l'hiver les grands diners, les bals et autres 
reunions d'apparat ne sont pas rares. A Novgorod, la 
societe est beaucoup plus limitee. Gette ville ne possede 
pas, comme Kazan, Kief et Karkhof, une universite, 
et ne contient aucune habitation appartenant a des 
nobles riches. Les quelques proprietaires de la province 
qui vivent sur leurs domaines et sont assez riches pour 
passer une partie de l'annee en ville, pr6ferent Saint- 
Petersbourg comme residence d'hiver. La societe est done 
exclusivement composeede fonctionnaires et des olnciers 
qui se trouvent en garnison dans la cite ou son voisi- 
nage immediat. Parmi toutes les personnes dont je lis la 



26b 



La Russie. 



eonnaissance, je m'en rappelle seulement deux qui n'oc- 
cupaient pas quelque position officiellc, civile ou mili- 
taire. L'un d'eux etait un docteur n'exercant plus, es- 
sayant de cultiver sur des principes scientifiques, et qui, 
je crois, renonca peu apres a sa tentative et emigra ail- 
leurs. L'autre etait un eveque polonais qui avait ete com- 
prorais dans l'insurrection de 1863, et etait condamne a 
vivre la sous la surveillance de la police. Ce dernier 
pouvait etre a peine dit appartenir a la societe du lieu; 
bien qu'il pariit quelquefois dans les petites receptions 
heMomadaires sans ceremonie donnees parte gouverneur, 
et flit invariablement traite avec le plus grand respect 
par toutes les personnes presentes, il ne pouvait se dis- 
simuler qu'il se trouvait dans une fausse position, et on 
ne le voyait jamais, ou fort raroment, dans d'autres mai- 
sons. 

La « societe » d'une ville comme Novgorod conliendra 
rartainement bon nombre de personnes d'une certaine 
('•ducation et de manieres agreables ; mais, certainement 
aussi,ellene seranibrillante, ni interessante. Bien qu'elle 
se renouvelle sans cesse, grace au systeme adople 
de transferer frequemment les fonctionnaires d'une ville 
;i l'autre, elle conserve toujours, en depit du sang nou- 
veau qu'elle s'infuse ainsi, son caractere essenticllement 
languissant. Quand un nouveau fonctionnaire arrive, il 
echange des visites avec tous les notables, et produit 
pendant quelques jours une veritable sensation dans la 
petite communaute. S'il parait dans les reunions, on lui 
parle beaucoup, et s'il n'y parait pas, on y parle beau- 
coup de lui. L'histoire de sa carriere et de sa vie passce 
est narree a diverses reprises, et ses merites et defauts 
assidiiment discutes. S'il est marie et a amene sa femmc 
avec lui, le cbamp des commentaires et de la discussion 
se trouve elargi de beaucoup. La premiere fois que 
Madame parait dans la societe, elle est « l'etoile polaire 
sur laquelle se fixent tous los regards ». Sa demarche, 



Seigneur Novgorod le Grand, 



ses traits, sa complexion, sa chevelure, son vetement ot 
ses bijoux, sont soigneusement notes et critiques. Peut- 
■etre a-t-elle apporte avec elle, de la capitale ou de l'etran- 
ger, quelques robes ou autres objets de toilette femi- 
nine tailles a la dcrniere mode. Aussitot que ceci so 
■decouvre, elle devient immediatement un objct de 
curiosite speciale pour toutes les dames, et de ja- 
lousie envicuse pour celles qui regardent commo 
un grief personnel la presence d'une toilette plus 
jolie ou plus a la mode que la lour. Sa conduite, sa 
fa:on d'etre, sont aussi tres-soigncusement observces. Si 
fllle est aimable, affable dans ses manic-res, elle est pro- 
tegee; si elle est reservee, peu communicative, elle est 
condamnee comme Here et pretentieuse. Dans Tun ou 
l'autre cas, il est a peu pres certain qu'elle se liera inti- 
memcut avec une autre femme de fonetionnairc, et 
pendant quelques semaines les deux dames seront 
inseparables, jusqu'a ce que quelque parole ou acte 
irreflcchis viennent troubler l'amitie nouvelle-nee , et les 
amies devouees devienncnt 1'une pour l'autre de cruelles 
«nnemies. Volontairement ou non, les epoux se trou- 
vent meles a la querellc. D'horribles defauts sont decou- 
verts dans le caractere de toutes les parties en jeu, et 
forment le sujet de commentaires qui n'ont ricn d'a- 
mical. Puis l'animosite se dissipe, et quelque autre 
vient occuper l'attention publique. M mG A*** s'etonne 
que ses amis, M. et M me B***, puissent se permettre 
de perdre aux cartes , chaque soir , des sommes 
considerables, et les soupconne de faire des dettes ou de 
se laisser mourir de faim, eux et leurs enfauts; dans son 
humble opinion, ils foraient mieux do donner moins de, 
soupers, et de s'abstenir d'empoisonner leurs convives. 
L'amie intime a laquellc cela est dit le rapporte directe- 
ment ou indirectement a M me B***, qui, naturellement, 
prend sa revanche. Voila une nouvelle querelle, qui 
pendant quelque temps fournit un aliment a la con- 



266 



La Russie. 



vcrsation. S'il n'eu existe aucune, il y a certainement 
a l'ordrc du jour un brin de scandale. Bien que la 
societe russe, en province, ne soit point du tout prude, 
qu'elle penchc plutut du c6te de l'extreme indulgence, 
elle ne peut negliger entierement les convenances. 
M m8 G*** a toujours un grand nombre d'admirateurs, et a 
cela il n'y a aucune objection raisonnable aussi long- 
temps que son mari ne s'en plaint pas; mais reellement 
elle afflcbe, dans les bals et les soirees, un peu trop visi- 
blement sa preference pour M. X***. Puis il y a M mc D**% 
avec ses gros yeux reveurs. Comment peut-elle rester 
dans la ville apres que son mari a ete tue en duel par un 
autre offlcier? Le motif de la qucrelle fut ostensiblement 
un incident insignifiant survenu a la table de jeu, mais 
chacun sait qu'en realite e'etait elle la cause veritable de 
cettc rencontre fatalc. Et ainsi de suite. En l'absence 
d'interets plus graves, la societe accorde naturellement 
une attention disproportionnce aux affaires privees de ses 
membrcs ; et les querelles, les calomnies, la propagation 
des scandales, aident ces gens indolents a tuer le temps, 
qui si lourdement leur peso. 

Si affilees, si puissantes que soient ces armes, elles ne 
suffisent pas a tuer toutes les heures de loisir. Dans 
l'apres-midi, les messieurs sont retenus par leurs occu- 
pations officicllcs, pendant que les dames vont shopping 
(courir les magasins) ou faire des visites, consacrant 
le temps qui peut leur rester aux soins de leur menage 
et de leurs enfants; mais la besogne journaliere finit a 
quatre heures environ, et la longue soiree reste a rem- 
plir. La sicste apres diner peut employer une heure et 
demie, mais vers sept heures il faut trouver une autre 
occupation. Gommc il est impossible de consacrer la 
soiree tout entiere a la discussion des nouvelles ordi- 
naires de la journee, on a recours presque invariable- 
ment aux jeux de cartes, auxquels on se livre avec une 
ardeur et dans des proportions dont nous n'avons au- 



Seigneur Novgo7'od le Grand. 267 



cune idee en Europe occidentale. Pendant des heures con- 
secutives, les Russes des deux sexes resteront assis clans 
unc piece oil Ton etouffe, remplie qu'elle est d'un nuage 
constamment rcnouvele de fumee de tabac a la produc- 
tion duquel quelques-uncs des dames prennenl peut-etre 
part, et joueront silcncieusement a la « preference » ou au 
Yaroslash. Ccux qui, pour une raison quelconque, sont 
forces de rester seuls peuvent s'amuser a la « pa- 
tience », jeu ingenieux pour lequel aucun partenaire 
n'est necessaire. Dans les deux premiers les enjeux 
sont d'habitude tres-minimes, mais les seances sont 
souvent continuees si longtemps qu'un joueur peut 
gagner ou perdre deux ou trois livres sterling (50 ou 
73 fr.) Go n'est point chose rare pour les messieurs do 
jouer huit ou neuf heures de suite. Aux diners hebdo- 
madaires des cercles, av.int que le cafe ait ete servi, 
presque tous les membres presents sc precipitent, 
impatients, dans la salle de jeu, ct restent assis la tran- 
quillement depuis cinq heures de l'apres-midi jusqu'a 
une ou deux heures du matin ! Quand jc demandais a 
mes amis pourquoi ils consacraient tant de temps a cette 
occupation si pcu profitable, ils me faisaient toujours a 
peu pres la meme reponsc : « Qu'avons-nous a faire ? 
Nous avons lu ou ecritdes pieces officiclles toute la jour- 
nee, et le soir nous sommes bicn aises de nous distrairc 
un peu. Quand nous nous trouvons ensemble nous avons 
tres-pcu de sujets de conversation, car nous avons tous 
lu les journaux quotidiens ct rien de plus. La mcilleure 
chose que nous puissions faire est de nous asseoir a la 
table de jeu, ou nous pouvons passer notre temps agrea- 
blement sans avoir besoin de parler. » 

En plus des journaux quotidiens, quelques personnes 
lisent les rccueils periodiques monsucls, epais volumes 
contenant plusieurs articles serieux sur des sujets histo- 
riques ou sociaux, des fragments d'un ou deux romans, 
des esquisses satiriques, et un risumi fort long de la 



?68 



La Russie. 



politique nationale et etrangcre, redige sur le modelc du 
eeux qui paraissent regulierement daus la Revue des 
Deux-Mondes, 

Plusieurs de ces recueils periodiques sont tres-babile- 
uicnt diriges et offrent a leurs lecteurs uue grande quan- 
tite de renseignements precieux ; mais j'ai souvent remar- 
que que les feuillets de la partie la plus serieuse restenl 
souvent non coupes. La traduction d'un roman d'Emile 
Zola ou de Wilkie Collins trouve beaucoup plus de lecteurs 
([ue l'article d'un historien oud'un economiste. Quant aux 
livres, ils semblent etre tres-peu lus, car, pendant toutc 
la durec de mon sejoura Novgorod, je n'ai jamais decou- 
vert une boutique de libraire, et quand j'avais besoin d'un 
ouvrage, il fallait que je me le fisse envoyer de Saint-Pe- 
tersbourg. L'administration locale, il est vrai, a concu 
jadis le projet de fonder un museum et un cabinet de 
lecture, mais je ne suis pas sur que cela se soit jamais 
realise. De tous les magniflques projets qui sont for- 
mes en Russie, une tres-faible proportion se realise, 
et ils ont trop souvent la vie courte. Les Russcs ont ap- 
pris theoriquement quels sont les besoins de la civilisa- 
tion la plus avancee et sont toujours prets a s'engoucr de 
grands plans que leurs connaissances tbeoriques leur 
suggerent; mais tres-peu d'entre eux rcssentent reelle- 
ment, d'une facon permanente, ces besoins ; et, en conse- 
quence, les institutions artificiellement creees pour les 
satisfaire languissent bientot et meurent. Dans les villes 
de province, les boutiques pour la vente des articles gas- 
tronomiques de cboix surgissent et prosperent, tandis 
quccelles pour la vente des aliments intellectuels se ren- 
contrcnt rarement. La conclusion a tirer de ces faits 
est evidente. 

Vers le commencement de decembre, la monotonie 
ordinaire de la vie a Novgorod est un peu rompue par 
l'Assemblee provinciale annuclle, qui y siege cbaque 
annee pendant deux ou trois semaines et discute les 



Seigneur Novgorod le Grand. %6'J 



bcsoins economiques de la province. Pendant co temps, 
bon nombre de proprietaircs terriens vivant habitucllc- 
ment sur lcurs domaines ou ;i Saint-Petcrsbourg se reu- 
nissent dans la ville ct egaicnt un peu la societe ordi- 
naire. Mais quand Noel approche, les deputes se dis- 
persent, ct la ville se trouve ensevelie do nouveau dans 
CO « calmc eternel » (vetchnaya tishinaj qu'un poetc in- 
digene a declare etre le trait caracteristiquc cssentiel do 
la vie de province en Russie. 



CHAPITRE XIII 

^ADMINISTRATION IMPERIALE ET LES FONCTIONNAIRES 

l.es fonctionnaires de Novgorod, a l'exception du vice-gouverneur, 
ra'aident dans mes etudes. — [/administration impSriale moderne 
crfiee par Pierre le Grand et developpSe par ses successeurs. — 
Idee que se fait de l'administration un Slavophile. — L'administra- 
tion decrite brievement. — Les Tchinovniks ou fonctionnaires. — 
Tilres des fonctionnaires et leur signification r6elle. — Ce que 
l'administration a fait pour la Russie dans le passed — Son caractere, 
determine par les relations speciales entre le gouvernement et 
peuple. — Ses vices radicaux. — Remedes bureaucratiques. — 
Procedure formalist* et compliquee. — La gendarmerie; mes rela- 
tions personnelles avec cette branche de l'administration; mou 
arrestation et ma mise en liberte. — Uue opinion publique vigou- 
reuse et saine est le seul remede efficace contre une mauvaise admi- 
nistration ; exemple recent de ce principe en Russie. 

L'une de mes raisons, comme je l'ai dit deja, pour 
prendre mes quartiers d'hiver a Novgorod etait que la je 
pourrais etudier l'administration provinciale; et aussitot 
qu'une occasion convenable se presenta, je communi- 
quai mon intention au gouverneur et au vice-gouver- 
neur. Ces deux messieurs, aussi Men que plusieurs au- 
tres fonctionnaires, me promirent immediatement de me 
fournir toute l'assistance en leur pouvoir, et par con- 
sequent je me felicitai du choix que j'avais fait; mais 
ma premiere tentative pour prendre avantage des pro- 
messes ainsi donnees diminua considerablement mes 




L' Administration imperiale, etc. 211 



grandes esperances. Quand je me rendis un soir chez 
le vice-gouverneur et lui rappelai ses offres amicales, 
je trouvai qu'il avait depuis lors, comiuc le marchand 
dontj'ai parle dans un chapitre precedent, « change 
d'idee ». Au lieu de repondre a ma premiere et simple 
question, il me regarda fixement comme pour decou- 
vrir chez moi quelque dessein malveillant et cache, 
puis, prenant un air de dignite officielle, m'informa 
que, comme je n'avais point ete autorise par le ministre 
a faire ces recherches, il ne pouvait metre utile, et ne 
me permettrait certainement pas d'examiner les ar- 
chives. 

Ce debut n'etait pas encourageant, mais il ne m'empfi- 
cha point de m'adresser au gouverneur ainsi qu'aux au- 
tres fonctionnaires, et je trouvai, a ma grandejoie, qu'ils 
n'eprouvaient, eux, aucun scrupule a m'aider dans mes 
recherches. Le gouverneur m'expliqua volontiers le 
mecanisme de l'administration provinciate, m'indiqua 
les ouvrages dans lesquels je pourrais trouver les rcn- 
seignements theoriques et historiques qui m'etaient 
necessaires; et les fonctionnaires mferieurs in'initierent 
•aux mysteres de leurs departements respectifs. Enfin, le 
vice-gouverneur lui-meme suivit l'exemple de ses collo- 
gues, mais je declinai poliment ses services. J'eus ensuite 
de nomhreuses occasions de completer, parl'ohservation 
et l'etude, les connaissances elementaires ainsi acquises, 
et je me propose a l'heure qu'il est de communiquer au 
lecteur quelques-mis des resultats les plus geueraux que 
j'ai obtenus. 

La gigantesque machine administrative qui maintient 
unies les diverses parties du vasle Empire russe, et leur 
assure a toutes une certaine somme d'ordre public et 
de tranquillite, a ete graduellement creee par des gene- 
rations successives; mais nous pouvons dire, tout de 
suite, qu'elle fut d'abord dessinee et construite par 
Pierre le Grand. Avant lui, le pays elait gouverne d'une 






272 



La Russie. 



fagon brutale et primitive. Les Grands Princes de Mos- 
cou, en subjuguant leurs rivaux ct annexant les princi- 
pautes environnantes, deblayerent seulement le terrain 
pour un grand Etat honiogene, et ne flrent aucune tenta- 
tive pour construire, elever un edifice regulier. Politiques 
rases et pratiques plutot qu'hommes d'Etat du type doc- 
trinaire, ils ne songerent jamais a etablir l'unite et la 
symetrie dans l'administration. lis menagerent et deve- 
lopperent les anciennes institutions autant qu'elles 
etaient utiles a la population et conciliables avec l'exer- 
cice du pouvoir autocratiquc, et opererent seulement les 
modifications que la necessite pratique demandait. Et ces 
modifications necessaires furent plus souvent locales que 
generates. Les decisions speciales, les instructions a des 
fonctionnaires speciaux, les chartes accordees a des com- 
munes particulieres ou des proprietaires isoles, furent 
beaucoup plus ordinaires que les veritables mesures 
legislatives. En un mot, les vieux Czars moscovites pra- 
tiquaient une politique d'essais, de la main a la bouche, 
detruisant impitoyablement tout ce qui pouvait leur 
causer des ennuis temporaires, et faisant peu de cas, se 
souciant peu, de ce qui ne s'imposait point a leur atten- 
tion. II s'ensuivit que, sous leur gouvernement, l'admi- 
nistration prescnta non-sculement des particularites ter- 
ritoriales, mais aussi une combinaison mal assortie de 
differents systemes clans le meme district : agglomera- 
tion destitutions appartcnant a differentes epoques et 
scmblable a une flotte composee de triremes, de vais- 
scaux a trois ponts et de monitors cuirasses. 

Ce systeme irregulicr, ou plutot cette absence de sys- 
teme, fut loin de satisfaire l'esprit logique de Pierre le 
Grand, qui fut toute sa vie un doctrinaire de pied en 
cap. II concut le grand dessein de balaycr cela et de 
mcttre a la place une machine burcaucratiquc symetri- 
qucment construite d'apres les donnees les plus reccntes 
do la science politique. II est a peine necessaire do dire 



I 






V Administration imperiale, etc. 273 



que cc magniflque projet, si etranger aux idecs tradi- 
tionnclles ct aux coutumcs du peuple, ne se realisa pas 
Basement. Imaginoz un homme qui, sans connaissancos 
techniques, sans ouvriers habiles, sans outils appropries 
sans autres materiaux qu'un sable onctueuxet mouvant' 
s'efforcerait de construire un palais sur un marecage ! 
L'entroprise semblerait tout a fait absurde aux esprits 
raisonnables, et pourtant il faut admettre que lc projet 
de Pierre n'etait guerc plus realisable. II ne possedait ni 
les connaissances techniques, ni lcs materiaux necessaircs 
m un terrain solidc pour y batir. Avec son toergie 
titanesque habituelle, il demolit la vieille structure 
mais ses tentatives pour construire ne furent guerc 
qu'une serie d'echecs. Dans ses nombreux ukases il 
nous a laisse une description graphique de ses efforts 
t il est a la fois instructif et attristant de suivre des 
yeux le grand ouvrier travaillant sans relache a la tache 
qu'il s'etait imposee. Ses outils se briscnt constamment 
dans sa mam. Les fondations de la batissc s'effon- 
drent sans cesse, et le rez-de-chaussee s'ecroulc sous le 
poids des etages superieurs. Une aile tout entiere ne 
saccorde pas avec 1'enscmble : elle est impitoyablemcnl 
abattne, a moms qu'elle ne tombe d'elle-meme Et cepen- 
dant le macon travaille toujours avec une perseverance 
et une energie qui commandent l'admiration, avouant 
francbement ses bevues, ses echoes, cherchant patiom- 
ment les moyens d'y remedier, nelaissant jamais l'ex- 
pression du decouragement monter jusqu'a ses levres 
ne desesperant jamais du succes final. Et a la fin vient 
a mort, et le puissant architecte est arrache soudain a son 
labour macheve, leguant k ses successeurs la tache de 
contmuer la grande oeuvre! 

Aucun de ces successeurs ne posseda le genie et l'e- 

nergie de Pierre, mais ils furent tous contraints, par la 

force des choses, d'adopter ses plans. Un retour vers 

lancicnne domination a la fois patriarcale et brutale des 

i. 

18 




274 



La Russie. 



vo'ivodes etait impossible. Lo pouvoir autocratique 
dcvenant de plus en plus imbu des idees occidentales, 
sentit de plus en plus le besoin d'un excellent instru- 
ment pour la realisation de sa politique, et s'efforca, en 
consequence, de systematiser et de centraliscr 1'adminis- 
tration. 

Nous pouvons apercevoir, dans ce changement, une cer- 
taine analogie avec l'histoire de l'administrationfrancaise 
du temps de Philippe le Bel a celui de Louis XIV. Dans lea 
deux pays, nous voyons le pouvoir central attirer a lui 
graduellement les organes administratifs locaux pour 
les placer sous son controle, jusqu'a ce qu'a la fin il ar- 
rive a creer une organisation bureaucratique complete- 
ment centralisee. Mais sous cctte ressemblance gisent 
des differences profondes. Les rois de France avaient a 
lutter contre des souverainetes provinciales et des droits 
feodaux, et quand ils eurent annibile cette opposition, 
lis trouverent aisement les materiaux pour construire 
i'edifice bureaucratique. Les souverains russes, au con- 
traire, ne rencontrerent point de resistance semblable, 
mais eprouverent une grande difficult a trouver le mate- 
riel bureaucratique parmi leurs sujets ignorants et indis- 
ciplines. Pendant bien des generations, des ecolcs et des 
colleges furent fondes et subventionnes en Russie 
uniquement dans le but de preparer des hommes pour 
les services publics. 

L'administration approcha de la sorte beaucoup plus 
presderidealeuropeen;mais quelques personnes doutent 
fort qu'elle s'adaptat ainsi aux besoins pratiques du peu- 
ple pour lequel elle etait creee. A ce sujet, un Slavophile 
bien connu me fournit quelques remarques qui sont 
dignes d'etre enregistrees. • Vous avez observe, me dit- 
il, que jusqu'a cesldcmieres annecs il y avait en Rus- 
sie, chez les fonctionnaires, une grande tendance au 
peculat, a l'cxtorsion et aux irregularites de toute 
espece; que les cours de justice etaient des repau-es d'ini- 



U Administration imp4riale 3 etc. 215 



quite; que les gens so parjuraicnt souvent, etc., etc. ; ct 
il faut admettre que tout ccla n'a pas encore entiercment 
disparu. Mais qu'cst-ce que ccla prouve? Que le peu- 
ple russc est moralcmcnt inferieur au pcuple allc- 
mand? Point du tout. Simplcmcnt que le system e 
d'administration allcmand, qui lui fut impose de force, 
etait completement mal approprie a sa nature. Si un 
jeune garcon en pleinc croissance etait contraint a 
porter des chaussurcs tres-etroites, il lesferait probablo- 
ment eclater, ct les vilaines dechirures produiraiont sans 
doute unc impression pcu favorable sur les passanls; 
mais il vaut ecrtainement micux que les bottcs crevent 
que les pieds de l'cnfant ne sc deforment. Or, le peuple 
russe non-seulement fut contraint de chausscr des 
bottes tres-etroites, mais aussi d'endosser unc jaquette 
trop serree, ct comme il etait jeune et vigoureux, il les 
fit eclater. Les Allemands pedants, a l'esprit elroit, ne 
peuvent ni comprendre les besoins de la large et puis- 
sante nature slave, ni y pourvoir. > 

Dans sa forme actucllc, l'administration russe semblc a 
premiere vue un edifice tres-imposant. Au sommct do la 
pyramide sc ticnt rEmpcreur, « le monarque autocra- 
tique, comme Pierre le Grand le decrivait, qui n'a a 
rendre compte de ses actcs a personne sur tcrre, mais a 
1'autorite ct le pouvoir de gouverner ses etats ct domaines 
en souverain Chretien suivant son propre jugement et sa 
propre volonte. » Immediatement au-dessousde l'Empe- 
reur nous apercevons le Gonseil d'Etat, le Comite des mi- 
mstres et le Senat, qui represented respectivement les 
pouvoirs legislatif, administratif e t j udiciaire. Un A n glais, 
parcourant le premier volume du code russe, peut s'ima- 
giner que le Gonseil d'Etat est une cspece de parlement, 
et le Comite des ministrcs un ministei-e dans notre sens 
du tcrmc; mais, en realite, ces deux institutions sont 
simplement des incarnations du pouvoir autocratique. 
Bien que le Conseil soit charge par la loi de beaucoup do 



276 



La Russia. 






fonctions importantos, commc d'examiner et do critique* 
le budget annuel, dc declarer la guerre, de con dure la 
paix, et d'accomplir d'autrcs devoirs importants, il a 
seulcment un caractcre consul tatif, et l'Empereur n'cst en 
aucuncfaconlieparscsdecisions.DememeleGomiten'est 
point du tout un minis tore comme nous comprenons le 
mot. Lcs ministres sonttous dircctemcnt et individuelle- 
ment responsables envcrs 1'Empereur, par consequent, 
le Comite n'a aucune responsabilite commune ou autre 
force de cohesion. Quant au Senat, il est descendu de son 
haut domaine. II etait, a l'origine, investi du pouvoir 
supreme pendant l'absence ou la minorite du monarque, 
et devait cxerccr un controle souvcrain sur toutes les 
branches dc l'administration, mais maintenant son acti- 
vite est restreintc aux matieres judiciaires, et ce n'cst 
plus guere qu'une cour d'appcl supreme. 

Immediatement au-dessous de ces trois institutions sc 
trouvent lcs ministeres(l), au nombre do dix. Ce sont les 
points centraux vers lesqucls convergent les differentes 
branches de 1'administration territoriale, et d'oii rayonne, 
sur tout l'ompire, la volonte imperialc. 

Pour l'administration territoriale, la Russie propre- 
ment ditc, e'est-a-dire la Russie d'Europe non compris 
la Pologne, les provinces Baltiques, la Finlandc et lc 
Caucase, qui ont chacun une administration speciale (2), 
est divisec en quaranto-six provinces ou gouvcrne- 
monts (Gubernii), ct chaquc gouvcrnement en districts 
(Uyezcli). La supcrficie moyennc d'unc province est a peu 
pres celle du Portugal; mais il en est d'aussi petites que 



1. Les dix sections de l'administration sont : 1° llnteneur; V les 
Travaux publics; 3» Domaines de l'Etat; 4» Finances; 5» Justice; 
6 o Instruction publique; 7° Guerre; 8° Marine; 9» Affaires etran- 
eeres; 10" la Cour imperiale. 

2. Le caractere particulariste de Vadministration en Pologne d. s pa- 

rait rapidement. 



L' Administration impwnale, etc. 277 



la Bclgiquc, pendant que Tune au moins est vingt-cinq 
fois aussi grande. La population, neanmoins, ne corres- 
pond pas a l'etendue du territoire. Dans la plus vaste 
province, cclle d'Arkangcl, il y a moins dc 300.000 
habitants, tandis que dans quclques-unes des plus 
petites il y en a plus de 2 millions. Lcs districts varient 
egalemcnt en surface. Quclqucs-uns sont plus petits quo 
les comtes d'Oxford ou de Buckingham, et d'autres sont 
beaucoup plus grands que le Royaumc-Uni tout entier. 
A la tele de chaquc province est place uo gouvcr- 
neur, assiste d'un vice-gouverneur ct d'un petit conseil. 
D'apres la legislation de Catherine II, qui existc encore 
dans le Code et n'a etc qu'en partic abrogee , lc 
gouverneur est appele « l'intendant dc la province » 
et est charge dc functions si nombreuses et si dedicates, 
qu'afin d'obtenir des hommes capables d'occuper ce 
poste, il serait necessaire de realiscr le dessein dc la 
grande Imperatricc ct dc creer, par l'educalioii, « unc 
nouvclle race d'hommes ». Jusqu'a une epoque tres- 
reccnlc, les gouvcrncurs comprirent le tcrmc « inten- 
dant » dans un sens tres-lilleral, ct gouvernerent d'une 
facon fort arbitrairo ct fort imperieuse, excrcant sou- 
vent unc grande influence sur les tribunaux civils et 
criminels. Ce pouvoir tres-etendu et vaguement defini 
est maintcnant tres-rcstrcint, en partic par la legislation 
positive, et en partic par le developpcmcnt dc la publi- 
city et l'amelioration des voies dc communication. 
Toutes lcs matiercs judiciaircs ont etc placecs completc- 
ment en dehors du controlc du gouverneur, et Ijeaucoup 
de ses functions d'autrcfois sont maintcnant rcmplics 
par le Zemstvo, lc nouvel organe de Self-government 
local, dont jc parlerai plus longuement tout a l'hcure. 
En outre, toutes lcs affaires courantcs ordinaircs sont 
reglecs par un recueil d'instructions deja gros et qui va 
toujours croissant, compose d'ordrcs imperiaux et de cir- 
culaircs ministeriellcs, el aussitot qu'un cas quelconque 



278 



La Russie. 



non prevu vient a sc produire, le ministre est consult 
par la poste ou par le telegraphe. Meme dans la sphere de 
leur autorite legale, les gouverneurs out un certain res- 
pect pour l'opinion publique, et, a l'occasion, une frayeur 
enorme des correspondants de journaux qui se trouvent 
passer par la. Les hommes qui etaient decrits autre- 
fois par les satiristes commc de « petits satrapes »- 
sont ainsi tombes au niveau de fonctionnaires su- 
haltemes. Je puis assurer que beaucoup d'entre cux (la 
majorite, je crois) sont des hommes honnetes, integres, 
qui nc sont peut-etre doues d'aucune capacite adminis- 
trative extraordinaire, mais qui rcmplissent leur devoir 
consciencieusement, suivant leurs lumieres. Cortaine- 
ment M. Lerche, qui etait gouverneur de Novgo- 
rod pendant monsej our, etait unhomme tres-honorable, 
consciencieux, intelligent, qui avait acquis l'estime de 
toutes les classes du peuple. Si quelques continuateurs 
des anciens satrapes existent encore, il faut les allcr 
chercher dans les provinces asialiqucs eloignees. 

II existe en plus, independants du gouverneur, repre- 
sentant local du ministere de l'intericur, un certain 
nombre de fonctionnaires residents qui representent 
les autrcs ministeres, et chacun d'eux a un bureau, 
peuple du nombre voulu d'employes, de secretaires, de 
scribes. 

Pour mettre en branle et maintenir en activite cette 
machine bureaucratique vaste et complexc, il est neces- 
saire d'avoir une graiide armee de fonctionnaires bien 
dresses et disciplines. lis sont tires principalemcnt des 
rangs de la noblesse et du clerge, et forment une classe 
socialc distincte appelee Tchinovniks ou men with 
€ Tchins » (hommes pourvus de grades). Comme leTchin 
joue un role important en Kussie, non-seulement dans 
le mondc officiel mais encore, jusqu'a un certain 
point, dans la vie sociale, il est bon d'expliquer ici sa 
signification. 



L' Administration imperiale, etc. 219 



Tous lcs officiers civils et militaires sont, d'apres un 
plan invente par Pierre le Grand, divises en quatorze 
classes ou rangs, a chacun desquels un nom particulier 
est attache. Comme l'avancement est suppose etre 
donne d'apres le merite personnel, un hommc qui 
entrc dans le service public doit, quelle que soit sa posi- 
tion sociale, commenccr dans les rangs infericurs ct faire 
son chemin. Dcs certificats d'education pcuvent l'exemp- 
ter dc la necessite de passer par les degres infimcs, et la 
volonte imperiale pcut mepriser les restrictions prcs- 
crites par la loi; mais, regie generale, il doit com- 
menccr au pied de l'echelle administrative , ou tout 
pres , et roster sur chaque echelon un certain temps 
specific. L'echelon sur lequel il sc trouve pour le mo- 
ment, ou, en d'autres termes, le rang officiel ou Tchin 
qu'il possedc, determine quels emplois il est aptc a obte- 
nir. Ainsi le rang ou Tchin est la condition necessaire 
pour rccevoir une nomination, mais nc designe aucun 
emploi actuel, ct les noms des divers rangs sont extre- 
memcnt susceptibles d'egarer le jugement d'un etrangcr. 

Nous devons toujours avoir ceci present a l'esprit 
quand nous rcncontrons ces titrcs imposants que les 
touristes russcs mettent quelquefois sur lours cartes de 
visite, comme Conseiller de Cour, Consciller d'Etat, Con- 
seiller prive de Sa Majeste TEmpcreur de toutes lcs Rus- 
sies, etc. II no serait pas charitable dc supposer que ces 
titres sont employes dans rintention d'egarer le lecteur ; 
mais il ne peut y avoir le moindre doute que cela n'ait 
lieu quelquefois. Jc n'oublierai jamais l'expression de 
degoiit intense que je vis un jour sur le visage d'un 
Americain qui avait invite a diner un Conseiller de Cour, 
croyant qu'il aurait pour convive un grand dignitaire, et 
qui decouvrit par hasard que le personnagc en question 
etait simplement employe insignifiant d'une adminis- 
tration puhlique. Sans aucun doute, d'autres personncs 
ont experimente des faits semblables. L'etranger inconsi- 



280 



La Russie. 



dere qui a entendu dire qu'il existe en Russie une ins- 
titution tres-importante appclee le Conscil d'Etat, sup- 
pose naturcllement qu'un Conseiller d'Etat est membre 
de ce corps dignc de veneration ; ct, s'il rencontre < Son 
Excellence le Conseiller prive », il est a pcu pres certain 
qu'il croira, — specialement si le mot « actuel » est 
ajoute, — avoir devant lui un membre reel et actif du 
Conseil prive russe. Quand il y a a la suite du titre : « de 
Sa Majeste l'Empereur de toutes les Russics » un cbamp 
illimile s'ouvre a toutes les imaginations non russes. En 
realite, ces titres ne sont pas du tout aussi importants 
qu'ils le semblent. Le soi-disant « Conseiller de Cour » 
n'a probablement rien a faire avec la Cour. Le Conseiller 
d'Etat est si loin d'etre membre du Conscil d'Etat, 
qu'il ne pourrait reguliercment le devenir, a moins de 
reccvoir un Tchin superieur (1). Quant au Conseiller 
prive, il suffit de dire que le Conseil prive, qui avait une 
reputation odieuse dans son temps, est mort il y a plus 
d'un siecle et n'a pas ressuscite depuis. L'explication de 
ces anomalies se trouve dans cc fait que les Tchiris 
russes, pareils aux titres bonorifiqucs allemands — 
Hofrath, Staatsrath, Geheimrath, — dont ils sont la tra- 
duction litterale, n'indiquent pas l'cmploi actuel, mais 
simplement le rang officicl. Autrefois, la nomination a 
un emploi dependait generalemcnt du Tchin; mainte- 
nant, il y a une tendance a renverser l'ancicn ordre de 
choses ct a faire que le Tchin depende de l'emploi. 

Lelecteur a l'esprit pratique, qui al'babitude de consi- 
dercr les resultats plutot que les apparences et les forma- 
lites , ne desire probablement pas une description plus 
detaillee de la bureaucratic russe , mais simplement 
savoir comment elle fonctionne. Qu'a-t-elle fait pour la 
Russie dans le passe et que fait-elle dans le present ? 



1. En Russe les deux mots sont tout a fait differents; le Conseil est 
appele « Gosudarstvenny » Sovdt, et le titre « Statski » Sovttnik. 



U Administration imperiale, etc. 281 



Aujourd'hui que la foi dans les civilisateurs despotes 
et lc gouvcrnement paternal a ete rudement ebranlee, 
que les avantages d'un developpemcnt national libre 
et spontane sont pleinemcnt rcconnus, les bureaucralics 
centralisecs sont tonibees partout en mauvaise odeur. En 
Russie, la repulsion qu'elles inspirent est particulierc- 
ment forte, parce qu'clle a la quelque chose de plus 
qu'une base purement tbeorique. Le souvenir du regno 
dc Nicolas, avec son regime militaire inflexible et son 
formalism© minuticux et pedant, fait que beaucoup de 
Russcs condamnent en termes violents radministration 
sous laquellc ils vivent, et beaucoup d' Anglais sc senti- 
ront cnclins aconfirmer cc jugement. Neanmoins, avant 
de prononcer Tarret, il nous faut savoir que le systeme 
a du moins une raison bistorique, et nous nc devons 
pas permcttre a notre amour pour la liberie conslilulion- 
nclle et le self-government local de nous aveugler sur 
la distinction entre les possibilites historiqucs cl cellos 
theoriqucs. Ce qui semble aux pbilosophes, au point 
de vue abstrait, etre le mcilleur gouvcrnement pos- 
sible, peut etre absolument inapplicable dans certains 
cas concrets. II n'est point necessaire que nous tentions 
de decider s'il vaut mieux pour l'humanite que la Russie 
existc comme nation ; mais nous pouvons hardiment 
affirmcr que, sans une administration vigourcusemeat 
ccntralisee, cctte nation nc scrait jamais devenue Tunc 
des grandes puissances curopeennes. Jusqu'aune epoque 
rclativement rccente, la partie du globe connuc sous le 
nom d'Empire russe etait une agglomeration d'unites 
politiqucs independantes ou semi-independautes ani- 
mecs d'unc force centrifuge aussibien que cenlripete; et, 
meme aujourd'hui, cct Empire est loindc former un Etat 
homogene et compact. Sous beaucoup dc rapports, il 
resscmble de plus pres a notre Empire indicn qu'a un 
Etat europeen, et nous savons tous cc que l'lnde clcvien- 
drait si la puissance cohesive de l'administralion s'en 



282 



La Russie. 









retirait. Gc fut le pouvoir autocratique, avec l'adminis- 
tration centralisee comme complement necessaire, qui 
d'abord creerent la Russie, puis la sauvcrent du demem- 
brement et de l'annihilation politique, et enfln lui assu- 
rerent une place parmi les nations europeennes, en y 
introduisant la civilisation occidentale. Theoriqucment, 
il cut ete preferable que les diverses unites se fussent 
reunies spontanement et que la civilisation europeenne 
eut ete adoptee volontairement par toutes les classes de 
la population ; mais, historiquement, un tel pbenomenc 
etait impossible. 

Bicn que nous nous rendions clairement compte que 
rautocratie et une administration fortement centralisee 
furcnt necessaircs, d'abord pour la creation et ensuite 
pour le maintien de l'indepcndance nationale, nous ne 
devons pas former les yeux aux consequences mau- 
vaises qui resulterent de cette facbeuse necessite. II etait 
done dans la nature des cboses que le gouvernement, 
visantala realisation de plans qui n'inspiraient a sessujets 
aucune sympatbie, que meme ils ne comprenaicnt pas 
ncttement, se separat graduellement de la nation, et la 
bate inconsiderec , la violence avec laquelle il tenta 
d'executer ces plans souleva, dans les masses, un esprit 
d'opposition qui produisit ses effcts. Une partie conside- 
rable du pcuple regarda longtcmps les Czars reforma- 
teurs comme l'incarnation de l'esprit du mal, etles Czars, 
de lour cote, ne virent dans le pcuple qu'un instrument 
passif pour l'execution de leurs projets politiques. Cctte 
situation respective du gouvernement et de la nation a 
donne le ton au system e administratif tout entier. Le 
gouvernement a toujours traite la nation comme un mi- 
neur absolument incapable de comprendre ses desseins 
politiques, et competent seulement en matiere d'affaires 
locales. Les fonctionnaires ont naturellement agi dans 
le meme esprit. Attendant la direction et l'approbation 
seulement de leurs superieurs, ils ont systematiquement 



U Administration imperiale , etc. 283 



traite le peuple qu'ils etaient charges d'administrer 
commo une race inferieure ou conquise. L'Etat en est 
arrive ainsi a etre regarde comme une enlite abstraite, 
avec des interets entiercment differents dc ccux des 
etres humains qui le composent ; et dans toutcs les 
affaires ou les interets de l'Etat sont supposes etre en jcu, 
les droits des individus sont impitoyablcmcnt sacrifies. 

Si nous nous rappelons que les difficulty dc l'admi- 
nistration centralisec sont toujours en proportion directe 
de l'etendue ctdclavariete territorialc du pays agouvcr- 
ner, nous pouvons des a present comprendre combien, 
fatalement, la machine administrative fonctionne aveclen- 
teur et d'une faconimparfaite en Russie. L' ensemble de la 
vaste region s'etendant de l'Ocean polaire a la mer Cas- 
picnne, et des bords de la Baltiquc aux confins dc l'cmpire 
chinois, est administre de Saint-Pelersbourg. Le bureau- 
crate de pure race a une frayeur enormc dc la rcsponsabi- 
lite formellc, cssayc generalement de 1'eviter en faisant 
preparer toutesbesogncs parses subordonnesetlespassan 
ensuite a ses superieurs. Aussitot done que les affaires 
sont engrenees dans la machine administrative , ellcs 
commencent a monter, monter, ct arrivcront probable- 
ment un jour dans le cabinet du ministre. Les minis- 
teres sont ainsi inondes de papiers. Bcaucoup, venus de 
toutcs les parties de l'cmpire, n'ont pas la moindrc im- 
portance; et les hauls fonclionnaircs, memo s'ils avaient 
les yeux d'un Argus ct les mains d'un Briaree, ne pour- 
raient vraiment pas rcmplir consciencieusement les 
devoirs qui lcur incombent. Or, en realite, les adminis- 
rateurs russes des plus hauts rangs ne rappcllcnt ni 
Argus, ni Briaree. lis no montrcnt point d'habitude une 
connaissance ni etenduc, ni approfondie, dc la contree 
qu'ils sont supposes gouverner, et semblent toujours 
avoir beaucoup de temps de reste a lcur disposition. 

A c&te des maux inevitables d'une centralisation exces- 
sive, la Russie a eu bcaucoup a souffrir du gout pour les- 



284 



La Russie. 



pots-de-vin, de la venalite ct des extorsions des fonction- 
naires. Quand Pierre le Grand, un jour, se prepara 
■a pendre tout hommc qui volerait de quoi acheter 
une corde, son procureur general repondit francheraent 
■que, si Sa Majestc mettait a execution son projct, il ne 
resterait plus de fonctionnaires. « Nous volons tous, dit 
le digne magistrat, la seule difference est que quelques- 
uns d'entre nous volent de plus grosses sommes et plus 
ouvcrtement que les autres. » Depuis que ces paroles 
furent prononcees, plus d'un siecle et dcmi s'cst ecoulc, 
et, pendant tout ce temps, la Russie a progresse sans 
interruption sous beaucoup de rapports; maisjusqu'au 
commencement du present regne, peu de changemcnts 
se sont produits dans le cote moral de l'administration. 
Parmi la generation actuelle d'employes une moitie au 
moins, la plus agee, peut se rappeler encore le temps oii 
clle pouvait repeter , sans beaucoup d'exageration, l'aveu 
du procureur general de Pierre le Grand. 

Pour Men apprecicr ce vilain phenomcne, nous devons 
distinguer deux especes de venalite. D'un cote, l'habitude 
d'exiger co que i'on appelle vulgairement tips (gratifi- 
cations) pour services rcndus; et, d'autre part, les 
diverses sortes d'improbite reelle. Bien qu'il ne soit 
pas toujours aise de tirer une ligne bien nette entre ces 
deux categories, la distinction etait plcinement reconnue 
dans la morale du temps, ct plus d'un fonctionnafre 
qui recevait regulieremcnt des revenus « sans peche » 
(bezgreshniye dohhodij, comme les gratifications etaient 
quelquefois nominees, eiit ete tres-indigne si on l'avait 
stigmatise comme bomme malbonnete. La pratique, 
en fait, etait univcrselle, et pouvait jusqu'a un cer- 
tain point se justifier par la modicite du salairc des 
employes. Dans quelques departements il cxistait un tarif 
reconnu. Les « fermiers des eaux-de-vie », par exemple, 
payaient regulierement une somme fixe a cbaque fonc- 
lionnaire, depuis le gouverneur jusqu'a l'agent de policei 



L' Administration imperiale, etc. 285- 



calculec d'apres son rang. Jc sais un cas oil un fonction- 
nairc conscicncicux,rcccvant unc sommc plus elcvee que 
dc coutume, rcndit la difference. Lcs autres delils plus 
graves etaient loin d'etre aussi communs,mais ils etaient 
encore tcrriblement frequents. Beaucoup de hauts fonc- 
tionnaircs et de dignitaires eleves rccevaicnt, on lo sa- 
vait, de gros revenus auxquels le tcrme « sans peche » 
ne pouvait nullcmcnt s'appliqucr, ct pourtant ils con- 
servaient leurs situations et etaient recus dans la societe 
avee unc rcspcctucuse deference. Ce fait indeniablc en 
dit autant quo des volumes sur l'atmosphere du monde 
officiel dc cc temps-la. 

Lcs souverains so rendirent toujours parfaitement 
compte de l'existcnce de ces abus, et tous s'efforcerent plus 
ou moins de lcs deraciner ; mais le succes qui couronna 
leurs efforts nc nous donne pas unc tres-haute idee de 
l'omnipotence pratique do l'autocratie. Dans une admi- 
nistration Mrcaucratiquc centralisec oil chaque em- 
ploye est, dans une certaine mesure, responsable dos 
fautcs de scs subordonnes , il est toujours cxtreme- 
ment difficile d'amencr devant la justice un fonctionnairc 
coupable , car il est sur d'etre protege par scs supe- 
ricurs ; ct quand lcs superieurs sc rendent eux-memes, 
liabituellcmcnt , coupablcs dc mefaits scmblables , le 
delinquant est garanti contre tout risque de punition. Le 
Czar, il est vrai, pourrait faire beaucoup pour demas- 
qucr et punir ces delinquants s'il s'aventurait a appcler 
fopinion publique a son aide ; mais, en rcalite, il est 
tres-apte a devenir l'un des principaux membrcs de la 
conspiration du silence par rapport aux delits adminis- 
tratifs. II est lui-memc lc premier fonctionnairc del'Em- 
pire, et sait que l'abus depouvoir par un subordonne a 
une tendance a produire 1'hostilite contre la source de 
tout pouvoir officiel. De frequentes punitions dc fonc- 
tionnaircs pourraient, pense-t-il, diminucr lc respect du 
peuplc pour le gouvernement, et miner cette discipline 



286 



[La Russie. 






sociale qui est neccssaire a la tranquillite publique. II juge 
done a propos dc donner aux fautes administrativos aussi 
peu de publicite que possible. En outre, bicn que cela 
puisse scmblcr etrange, un gouvernement qui repose 
sur la volonte arbitraire d'un seul est, d'habitude et non- 
obstant des explosions accidentclles de severite, beau- 
coup moins systematiquement ct invariablement severe 
qu'une autorite fondee sur la libre opinion publique. 
Quand des delits se commettent en haut lieu, il est a peu 
pres sur que le Czar montrera une indulgence appro- 
chant de la tendresse. S'il est neccssaire de fairc une 
concession a la justice, le sacrifice s'accomplira proba- 
blement avec le moins de souffrance possible pour la 
victime, ct d'illustres boucs emissaires ne seront point 
envoyes mourir d'inanition dans le desert : ce desert 
etant generalement Paris ou Baden-Baden. Ce fait peut 
paraitre etrange a ceux qui sont habitues a associer l'au- 
tocratie avec les cachots napolitains et les mines de 
Siberie ; mais cela n'est pas difficile a expliquer. Aucun 
individu, scrait-il memo 1'autocrato de toutes les Rus- 
sies, ne peut tellement s'envelopper dans sa dignite 
qu'il soit completement a l'abri des influences per- 
sonaclles. La severite des autocrates est reservee pour 
les crimincls politiques, contre lcsqucls ils nourrissent 
naturcllcment des sentiments hostiles. II est bicn plus 
aiso pour nous d'etre indulgents ctcharitables envers un 
homme qui peche contre la moralite publique, qu'envers 
celui qui peche contre nos interets propres ! 

Pour rendre justice aux reformateurs administratifs 
en Russie, il faut dire qu'ils ont prefere le traitement 
preventif a la cure. S'abstenant de toute legislation dra- 
coniennc, ils oat place leur foi dans un systemc d'obsta- 
clcs, de freins ingenieux et d'instructions strictcs. Quand 
nous cxaminons les formalites compliquecs et la proce- 
dure, veritable labyrinthe, par lesquellcs l'administra- 
tion est controlec, notre premiere impression est que les 



U Administration imperiale, etc. 287 



abus administratifs doivent etre a peupres impossibles. 
Tous les actes possibles d'un fonctionnaire scmblent 
avoir ete prevus, et chaque petit sentier s'ecartant de la 
voie etroite de l'honnetete semblc avoir ete soigneuse- 
ment mure. Comme le lecteur anglais n'a probablcment 
aucune idee de la procedure formalistcdans unc bureau- 
cratic fortement centralist, qu'il me laisse lui en don- 
ner un exemple. 

Dans la residence d'un gouverncur general, l'un des 
poeles etait en reparation. Un mortcl ordinaire pourrait 
croire qu'un bomme ayant le rang do gouverncur 
general peut etre suppose capable de depenser quclques 
francs consciencieusement, et qu'cn consequence Son 
Excellence allait ordonncr de faire tout de suite les repa- 
rations, et en imputer le pavement sur les frais gene- 
raux. Mais a un esprit bureaucratique, le cas apparalt 
sous un jour tres-different. Tous les cas fortuits doivent 
«tre soigneusement prevus. Comme il serait possible 
qu'un gouverncur general fut possede de la manic de 
faire executor des modifications inutilcs, la neccssite 
des reparations doit etre verifieo ; et comme la sagesse et 
l'honnetete sont censees residcr plutot dans une assem- 
blee que chcz un individu, il est bon de confier la veri- 
fication a un conseil. En consequence, ledit conseil, 
compose de trois ou quatre membres, ccrtific que les 
reparations sont necessaires. Gela constitue une autorite 
assez peremptoire, mais ce n'est point asscz. Les conseils 
sont composes de creatures bumaincs susceptiblcs de 
se tromper, sujettes a l'erreur et pouvant etre inti- 
midecs par le gouverncur general. II est done prudent 
d'exiger que la decision du conseil soit confirmee par 
le procureur, qui est le subordonne direct du minis Ire 
de la justice. Quand cette double confirmation a ete 
obtenue, un architecte examine le poele et fait un devis. 
Mais il serait dangereux de donner carte blanche a un 
architecte, et par consequent, le devis doit etre approuve, 






288 



La Russie. 



d'abord par le con soil , ensuite par le procureur. 
Quail d toutes ces formalites — qui demandcnt seize 
jours ct dix feuillcs dc papier, — ont ete diimcnt obser- 
vers, Son Excellence est informec que les reparations en 
question couteront deux roubles et quarantc kopeks, 
environ 6 fr. 25 de notre monnaie. Meme ici les forma- 
lites ne s'arretent pas, car le gouvcrnement doit etre sur 
que l'architccte qui a fait le devis et surveille les repa- 
rations ne s'est pas rendu coupable de negligence. Un 
second architecte est done commis pour examiner le 
travail, et son rapport, comme le devis, a besoin d'etre 
confirmc par le conseil et le procureur. La correspon- 
dancc tout entiere dure trente jours et ne demande 
pas moms de trente feuillcs de papier. Si la personne 
qui desirait que les reparations fussent faitcs n'avait 
pas ete un gouverncur general, mais un simple mortel, 
il est impossible de dire combien de temps la proce- 
dure eiit pu durer. 

On doit naturcllcment supposer que cette metbode 
embrouillee, compliquee, avec ses rcgistres, ses grands 
livres et ses minuties, doit au moins prevenir ou empe- 
cber le grappillage; mais cette conclusion & priori se 
trouve absolument dementie par l'experionce. Chaque 
nouvel expedient ingenieux a seulement pour effet de 
produire des moyens encore plus ingenieux de l'csquiver. 
Le systeme n'arrote pas ceux qui veulent grappiller, ct il a 
un effet deletere sur les fonctionnaires honnetes, en leur 
faisant scntir que le gouvernement n'a aucune conflance 
en eux. De plus, il developpe cbez tous les employes, 
bonnetesouimprobes, l'habitudo d'une falsification syste- 
matique. Comme il sorait impossible, meme aux bommes 
les plus pedants, — et la pedanterie est cbose rare cbez 
les Russes, — de remplir consciencieusement toutes les 
formalites prescrites, l'babitude s'est etablie de les obser- 
ver seulement sur le papier. Des fonctionnaires certi- 
fient des faits qu'ils n'ont meme jamais songe a veri- 



L' Administration imperiale, etc. 289 



fler, et des secretaires redigent gravement les proces- 
verbaux de reunions qui ne se sont jamais tenues! Ainsi, 
dans le cas que nous vcnons de citer, les reparations 
commcnceront ct se termineront longtemps avant que 
rarchitecte soit officiellement autorise a commencer le 
travail. Neanmoins la comedie est jouee serieuscment 
jusqu'a la fin, si Men que quiconque reviserait ensuite 
les documents trouverait que chaque chose a ete faite en 
ordre parfait. 

Peut-etre les moyens les plus ingenieux pour preve- 
nt les abus administratifs furent-ils imagines par l'em- 
pereur Nicolas. Se sachant regulierement et systemati- 
quement trompe par la majorite des fonctionnaires il 
crea, sous le nom de gendarmerie, un corps d'officiers 
bien payes qui furent dissemines dans le pays, avec 
1'ordre de fairc a Sa Majeste des rapports sur tout ce qui 
leur semblerait digne d'attention. Les esprits bureaucra- 
tiques considerercnt ccla comme un expedient admi- 
rable ; et le Czar fut persuade qu'au moyen de ccs 
mspectcurs officiels qui n'avaient aucun interet a dissi- 
muler la verite, il pourrait connaitre toute chose et cor- 
nger tous abus officiels. En realite, l'institution produisit 
peu de bonsresultats etcut, a certains points de vue une 
tres-permcieuse influence. Bien que ce fussent des hom- 
mes choxsis et bien salaries, ces officiers etaient plus ou 
moms penetres de l'esprit qui prevalait. lis no pouvaient 
sempecher de sentir qu'on les regardait comme des 
espions et des denonciateurs, - conviction humiliante 
peu calculee pour developper ce respect de soi-meme qui 
est la base principal de Fintegrite, - et que tous leurs 
eilorts ne pouvaient aboutir qu'a peu de chose. lis se 
trouvaient, en realite, a peu pres dans la meme position 
que le procureur-general de Pierre le Grand, et avec 
cette bonhomie qui est le trait saillant du caractere russe 
il leur repugnait de perdre des hommes qui n'eiaientpas 
pires, en definitive, que la majorite de leurs collegues 

19 



290 



La Russie. 



En outre, d'apres le Code reconnu de moralite o fficielle, 
^subordination etaitunpecheplus odieuxque 1'imprO- 
bufet les offenses politique etaient regardees comme 
Sins noires de toutes. La gendarmerie erma done le 
Jux sur les anus qui prevalent et que 'on ■<***** 
incurables et dirigea son attention vers les debts pol ti- 
a nes 6 is ou imaginaires. Oppression et 1'extorsion 
Srent inapercues, tandis qu'une parole imprudent* 
on 2 plaiinterie ridicule aux depens du gouver- 
nemenl Lent trop souvent grossies et representees 
comme un acte de haute trabison. 
Tet e institution subsiste encore, et a an moms un 
rep Mutant dans chaque ville importante Elle forme k 
Teupres le complement de la police ordinaire, et e 
I aeralement employe dans toutes les ^Uons on 
\n,^ M t reams Malheureusement, elle n est pas nee 
Z S restrS's legales qui protegent le public centre 
TvolonS arbitraire des autres autorites. El e a a m* 
ir^uement definie, elastique, de surveiller et da - 
Xr toutes personnesqui lui semblent, en quoi que ce 

merles agitations politiques et, en general, executer les 

^SXent'uelquepeu particular*, Apres moa 
entewe avec le vicc-gouvcrneur de Novgorod, em 
entrevue a a u-dcssus du soupcon, ct ma- 



U Administration imperiale, etc. 291 



Ma demandc me fut accordee et Ton me fournit les pie- 
ces necessaires; mais je decouvrisbientot qu'en cberchant 
a eviter Scylla, j'etais tombe dans Charybdo. En ecartant 
la suspicion offlciellc, j'e'n soulevai, par mon inadver- 
tancc, d'une autre espece. Les documents prouvant que 
je jouissais do la protection du gouvernement flrent sup- 
poser a beaucoup de gens que j'etais un emissaire de la 
gendarmerie, et contrarierent grandement mes efforts 
pour obtenir des renseignements de sources privees. 
Commc ccs renseignements prives etaient pour moiplus 
importants que ceux ofliciels, je m'abstins de demander 
le rcnouvellement de cette permission, et parcourus le 
pays commc un voyageur ordinaire non pro lege. Pen- 
dant quclque temps, je n'eus point lieu de regretter 
cette resolution. J'avais lieu de croire que j'etais sur- 
veille de tres-pres et que mes lettrcs etaient souvent 
ouvertes a la postc ; mais je n'etais soumis a aucun incon- 
venient plus grave. A la fin, cependant, quand j'eus a 
peu pres oublie Scylla ct Gharybde, mon esquif toucba, 
une nuit, sur le premier ecucil sans que je m'y atten- 
disse, et, a mon grand etonnement, je me trouvaiformel- 
icment arrete! L'incident arriva de cette facon. 

Dans l'ete de 1872, j'eus occasion de visiter l'Autricbe 
et la Serbic, et, apres une courte absencojeretournaien 
Russie par la Moldavie. En arrivant au Prutb, qui la 
forme la frontiere, je trouvai un officier de gendarmerie 
dont le devoir etait d'examiner les passe-ports de tous les 
voyageurs. Bien que le mien fut absolument en regie, 
ayant ete dument vise par les consuls russe ct anglais 
a Galatz, ce gendarme mo fit subir un interrogatoirc 
rigoureux sur ma vie passee, mon occupalion actuelle 
ct mes intentions pour l'avcnir. En apprenant que j'avais, 
pendant plus de deux ans, voyage en Russie a mes frais 
dans le simple but de reunir des renseignements varies, 
il parut un peu incredule ct sembla eprouver quclques 
doutes sur ma qualile de sujet britannique ; mais 



292 



La Russie. 



quand mes assertions furent confirmees par mon com- 
pagnon de voyage : un ami russe qui portait des lettres 
de creance faites pour inspirer le respect, il signa mon 
passe-port et nous permit de partir. La visite de notre 
bagage par les employes de la douanc fut bientot faite, 
et montant dans la voiture qui devait nous mener au 
village voisin, ou il nous fallait passer la nuit, nous nous 
felicitions d'avoir echappe pour quclque temps a tout 
contact avec le monde officiel. En cela nous comptions 
« sans notrc bote ». Comme l'borloge sonnait minuit, 
je fus reveille par un coup frappe brutalement a ma 
porte, et apres de longs pourparlers pendant lesquels 
quclqu'un proposa d'entrcr chez moi de force, je tirai 
le vcrrou. L'offlcier qui avait signe mon passe-port entra 
et dit d'un ton roide et officiel : « Je vous ordonne de 
rester ici pendant vingt-quatre beures «. Tres-etonnc 
de ces paroles, je m'aventurai a lui demaodcr la raison 
de cet ordre etrange. 

— Cela, e'est mon affaire, — fut la reponse laconique. 

— Peut-etrc, en effet; pourtant vous devez, en y refle- 
cbissant davantage, admettre que j'ai aussi quclque inte- 
rest dans la question. A mon extreme regret, je ne puis 
acceder a votre requete ; il me faut m'en aller au point 
du jour. 

— Vous ne partirez pas. Donnez-moi votre passe-port. 

— A moins d'etre retenu par la force, je partirai a 
quatre beures du matin; et comme je desire dormir un 
peu en attendant, je vous requiers de vous retirer imme- 
diatement. Vous avez le droit de m'arreter a la frontiere , 
mais vous n'avez nullement celui de venir me trou- 
bler de cettc facon, et je ferai bien certaincment un rap- 
port contrevous. Quant a mon passe-port, jc ne le donne- 
rai a personne, si ce n'est a unofficier de police regulier. 

Vint ensuite une longue discussion sur ies droits, pri- 
vileges et le caractere general de la gendarmerie, pendant 
laquelle mon adversaire mit graduellement de cote son 



U Administration imp&riale, etc. 293 



ton dictatorial et s'efforca dc mo convaincre que l'hono- 
rable corps auquel il appartenait etait seulement une 
branch o ordinaire de l'administration. Bien qu'evidem- 
ment irrite, il ne depassa jamais, je dois le dire, les bor- 
nes de la politcsse, et semblait seulement a demi con- 
vaincu de son droit de contrarier mes mouvements. 
Quand il vit qu'il ne pouvait me persuader de lui donner 
mon passe-port, il se rctira et je me recouchai; mais au 
bout d'environ une demi-heure je fus de nouveau 
derange. Gette fois, un offlcier de la police regulierc 
entra et me demanda mes papiors. L'ayant interroge sur 
la cause dc tout cc tracas, il me repondit d'une facon 
tres-polic et commc en s'excusant, qu'il n'en savait rien, 
mais qu'il avait rccu l'ordre de m'arreter etdevait obeir. 
Je lui tendis mon passe-port, a la condition qu'il m'en 
donnerait un rccu ecrit et qu'il me serait permis dc tele- 
graphier a l'ambassadeur anglais a Saint-Petersbourg. 

Do bonne heure, le lendemain matin, j'envoyai une 
depeche a l'ambassade et attendis impatiemment la re- 
ponse toutc la journee. On me permit de mc promener 
dans le village et aux alcntours, mais je ne fls guere 
usage de la permission. La population du village etait 
cntiercment juive, et les juifs dans ce coin du monde 
possedent une aptitude mcrvoillcuse pour repandre les 
nouvclles. Des le matin, il n'y avait probablement pas 
un homme, femme ou enfant dans l'cndroit qui n'eut 
entendu parler de mon arrestation, et beaucoup d'entre 
eux ressentaient une curiosite toute naturelle de voir le 
malfaitcur qui avait ete pris par la police. 

Etro « devisage » comme malfaitcur n'est pas tres- 
agreable; je preferai done rester dans ma chambre od, 
avec mon ami, qui me tint obligeammont compagnie et mc 
plaisanta sur laliberte dont se targuent les sujots britan- 
niques, je passai le temps assez agreablement. Le cote 
le plus desagreable de Taffaire etait l'incertitude sur les 
jours, scmaines ou mois pendant lesquels jepouvaisetre 



294 



La Russie. 



detenu, et sur ce point l'officier de police ne voulait 
meme pas hasarder une conjecture. 

Ma detention se terminaplutot que je nem'y attcndais. 
Le lendemain, c'est-a-dire environ trente-six hcures 
apres la visite nocturne, l'offlcier de police m'apporta mon 
passe-port, ct en meme temps un telegramme de l'ambas- 
sadc m'informa que les autorites centrales avaient or- 
donne ma misc en libcrte. A mes demandes obstinees pour 
1' explication du traitement sans ceremonie auqucl j'avais. 
ete soumis, le ministre des affaires etrangeres re- 
pondit que les autorites s'attendaient a cc qu'une per- 
sonnc portant mon noin passat la frontierc a peu pres- 
ace moment avec une quantite de faux billets de banque, 
et que j'avais ete arrete par meprise. Jc dois avoucr que 
cette explication, Men qu'offlcielle, me sembla plus inge- 
nieuse que satisfaisante ; mais jc fus oblige de l'accep- 
ter, et n'eus jamais par la suite aucune cause sem- 
blable de plainte. 

Par tout ce que j'ai vu ct cntendu de la gendarmerie, je 
suis dispose a croire que les offlciers sont pour la plupart 
des hommes polis, instruits et bien eleves, qui cbcrcbent 
a s'acquitter de leurs desagreables fonctions d'une facon 
aussi inoffensive que possible. II faut admcttre, nean- 
moins, qu'ils sont gcneralement regardes avec suspicion 
et repugnance, memo par les gens timides qui rcdoutent 
les folles tentatives d'une propagande revolutionnaire 
que la gendarmerie est specialcmcnt chargee de decou- 
vrir et de supprimer. Cela ne doit pas non plus nous sur- 
prendre. Quoiquc bcaucoup de gens croicnt a la neces- 
site de la peine capitale, il en est bien peu qui ne 
ressentent pas une aversion decidee pour le bourreau. 

Tcrminons la cette digression et revenons a notre sujet. 
Ni la gendarmerie, ni l'ingenicusc procedure formaliste, 
ne diminuerent serieusement la venalite, l'improbite ct les 

autres vices des fonctionnaircs. La tentative faite de re- 
medier a ces maux au moyen de la decentralisation et 



L' Administration imperiale, etc. 295 

d'elections populaires fut egalement infructucusc. Dc- 
puis le temps do Catherine II jusgu'au commencement 
du present regno, la police ruralc et les jugcs de cliaque 
province ct district furcnt elus par les habitants dcs lo- 
calites, et l'histoire de ces institutions qui etaient, si la 
chose est possible, pircs que l'administration imperiale, 
forme un vilain et desagreable episode pour ccux qui 
croienta l'efficacite magique du self-government local en 
toutes circonstanccs. 

Le seul rcmede efflcacc aux abus administratifs con- 
sistc a placer l'administration sous le controle du public. 
Gcci a etc surabondamment prouve en Russie. Tous 
les efforts dcs Czars, pendant maintes generations, pour 
reprimer le mal a l'aide d'ingenicux expedients bu- 
rcaucratiques , se sont trouves absolument sterilcs. 
Memo la volonte de fer et la gigantesque energie de 
Nicolas furentinsuffisantcspour cettetachc. Mais quand, 
apres la guerre de Crimee, il se produisit un grand 
reveil moral et que le Czar appela lo peuplo a son aide, 
les maux opiniatres, profondement enracines, disparurent 
immediatement. Pendant un certain temps la venalite et 
l'extorsion furent inconnucs, et dtspuis cettc epoque clles 
n'ont jamais pu rccouvrer leur anciennc force. 

Au moment actuel, on ne pcut dire que l'administra- 
tion soit immaculee, mais clle est incomparablcment 
plus pure qu'a aucune periode precedente de son his- 
toire (1). Bien que l'opinion publiquc ne soit plus desor- 
mais aussi puissante qu'elle l'etait ily a quelques annees,. 
elle reste encore asscz forte pour reprimer maintes mal- 
versations qui, du temps de Nicolas et de ses predeces- 
seurs, etaient trop frequentes pour attirer l'attention. 
Je m'etendrai davantage sur ce sujet dans le cours do 
ce livro. 



1. Les seuls fonctionnaires qui jouissent encore d'une reputation 
dteidement mauvaise sont les ingfenieurs et les gardes forestiers. 






CHAPITRE XIV 



LE NOUVEAU SELF-GOUVERNEMENT LOCAL 



Occasion favorable d'fitudier le Zenistvo. — Les Russes se critiquant 
eux-mfirnes. — Forme parlementaire du Zemstvo. — Une assem- 
ble de district. — Nobles et ci-devant serfs. — Due assemblee pro- 
vinciate. — Les membres qui menent 1'asserabtee. — Caractere des 
differents Zemstvos. — Origine et but de ['institution. — Legislation 
bureaucratique. — Espe>ances de>£gl£es. — Ce qu'a fait le Zemstvo. 
— Son manque de vitality expliqu6. — Methodes russe et britan- 
nique pour cr6er des institutions. — Un incident caractenslique. — 
Avenir du Zemstvo. 



Peu apres mon arrivee a Novgorod, je fis la connais- 
sance d'un gentleman qui me fut presente commc « le 
president du bureau du Zemstvo de la province », et le 
trouvant aimable et communicatif, j'eus l'idee de luide- 
mander de me fournir quclqucs renseignements concer- 
nant l'institution dont il etait le principal represcntant. 
Avec la plus grande bonne volonte, il se prepara a etre 
mon Mentor par rapport au Zemstvo, mepresentade suite 
ses collegucs, et m'invita a venir le voir a son bureau 
aussi souvent que cela me plairait. Je fls un frequent 
usage de cette invitation. D'abord mes visites furent dis- 
cretes, rarcs et courtes ; mais quand je m'apercus que 
mon ami ct ses collaborators desiraicnt recllcmcnt 
m'instruire dans tous les details du Zemstvo et m'avaient 
prepare, dans le bureau, une table speciale, je devins un 



Nouveau Self-Goavernement local. 297 



visiteur regulier ct y passai chague jour plusicurs hcurcs, 
etudiant lcs affaires courantcs ct prcnant note des inte- 
rcssants rcnscigncmcnts , statistiques ct autrcs, qui 
venaicnt a la connaissance des membrcs, coramc si 
j'avais ete l'un d'eux. Quand ils allaient inspecter l'liopi- 
tal, l'asile des alienes, l'ecole normale primaire ou 
quclquc autre institution du Zcmstvo, ils m'invitaient 
invariablcment a les accompagner, et ne chcrchaient 
nullcment a me dissimuler les taches qu'il lcur arrivail 
de decouvrir. 

Jc mentionnc ces faits parce qu'ils fournisscnt un 
excmplc dc la bonne volonle que mcttcnt les Russes a 
fournir toute facilite possible a un etrangcr qui desire 
etudicr serieuscment leur pays. Ils croicnt avoir ete 
longtemps mal compris et calomnies par les etrangcrs, 
et sont cxtremement desircux que tous lcs prejuges 
conccrnant leur patrie disparaisscnt. II faut dire, a lcur 
honncur, qu'ils out peu ou pas du tout de ce faux palrio- 
tisme qui chercbe a dissimuler les defauts nationaux; ct, 
en se jugeant eux-memes ou leurs institutions, ils sont 
enclins a etre trop severes plutot que trop indulgcnts. 
Du temps de Nicolas, ccux qui desiraient sc tcnir bien 
avec le Gouvcrnement proclamaicnt hautement qu'ils 
vivaient dans le pays lc plus heureux et le mieux gou- 
verne du mondc ; mais cet optimisme officicl ct crcux a 
depuis longtemps cesse d'etre de mode. Pendant les six 
annecs que j'ai passecs en Russie, j'ai trouve partout la 
plus grande bonne volonte a m'aider dans mes investi- 
gations, ct tres-rarement note cettc habitude dc « jctcr 
de la poudrc aux ycux des etrangers », dont quclqucs 
ecrivains ont tant parlc. 

Lc Zcmstvo est une especc d'administration locale qui 
supplee a 1'action des Communes ruralcs ct prend con- 
naissance des besoins publics d'un ordre plus eleve, que 
ces Communes ne pcuvent individucllcment pas satis- 
fairc. Scs principales fonctions sont de tcnir lcs routes 



298 



La Russie. 



ct los ponts en bon etat de reparation, dc fournir des 
moyens de transport a la police ruralo et aux autrcs fonc- 
tionnaircs, d'elirc lcs jugcs de paix, dc surveillcr l'edu- 
cation et les affaires sanitaircs, de verifier l'etat des 
recoltes et de prendre des mesures pour prevcnir les 
famines : en un mot, d'entrcprendre, dans certaincs lirni- 
tes clairement definies, tout ce qui semble susceptible 
d'accroitrc le bicn-etre materiel et moral de la popula- 
tion. Dans sa forme, rinstitution est parlementaire ;. 
e'est-a-dire ellc consiste en une Assemblee de deputes- 
se reunissant au moins une fois Pan, et un bureau 
executif permanent elu par 1' Assemblee parmi ses mem- 
bres. Si 1'Assemblec est regardee commc un parlemcnt 
local, lc bureau correspond au minis tere. D'aprcs cettc 
analogic, mon ami le president etait quelqucfois appele, 
en plaisantant, le premier ministrc. Tous les trois ans r 
les deputes sont elus, dans certaincs proportions fixees, 
par les proprietaires fonciers, les Communes rurales ct 
lcs corporations municipals. Cbaque province (guber- 
niya), et chaque district (uyezdi), en lesquels la province 
est subdivisee, out cbacun une Assemblee et un bureau 
semblables. 

Peu dc temps apres mon arrivee a Novgorod, j'eus l'oc- 
casion d'assister a une Assemblee de district. Dans la 
salle de bal du « Gercle de la Noblesse, » je trouvai 
trente ou quarante personnes assises autour d'une lon- 
gue table recouverte d'un drap vert. Dcvant cbaque 
membre, des fcuillcs de papier pour prendre des notes, 
et dcvant le president — le marecbal de la noblesse du 
district, — une petite sonnctte qu'il agitait vigoureuse- 
ment au commencement de la seance et dans lcs occa- 
sions oii il voulait obtenir le silence. A sa droite et a sa 
gaucbe etaicnt assis les membrcs du bureau executif 
(uprava), ayant devant eux des piles de documents ecrits 
ou imprimes dont ils lisaient a baute voix de longs 
et ennuyeux extraits, jusqu'a cc que la majorite de l'au- 






Nouveau Sclf-Gouvernement local. 299 



ditoire commcncat a bailler et qu'un ou deux membrcs 
s'endormissent positivement. A la fin de la lecture de 
chacun de ccs rapports, le president agitait sa sonnctte, 
— sans doute dans le but de reveiller les dormeurs, — 
et deinandait si quelqu'un avait des observations a faire 
sur ce que Ton venait de lire ; generalement quelqu'un 
avait des observations a faire et asscz souvent une dis- 
cussion s'ensnivait. Quand une difference d'opinion no- 
table se produisait, un vote avait lieu en faisant circuler 
autour de la table une feuille de papier sur laquelle 
cbaque membre inscrivait son avis, ou par la methode 
plus simple de demander aux Oui de sc lever et aux Non 
de restcr assis. 

Cc qui me surprit le plus dans cette AssemMec fnt 
qu'elle etait composee en partie de nobles et en partie de 
paysans, — ces derniers en formaient decidement la 
majorite, — et qu'aucune trace d'antagonisme ne sem- 
blait cxister cntre les deux classes. Les proprietaires 
terriens ct leurs ci-devant serfs etaicnt evidemment reu- 
nis pour le moment sur un pied d'egalite. Les discus- 
sions etaient toujours soulevees par les nobles, mais plus 
d'une fois des membres paysans se leverent pour parler, 
et leurs observations, toujours claires, pratiques, et en 
situation, etaicnt invariablement ecoutees avee une res- 
pectueuse attention par tous ceux presents. Au lieu de ce 
violent antagonisme auquel on eut pu s'attendre eu 
egard a la composition do TAsscmblee, il y avait plutot 
trop d'unanimite : fait indiquant clairement que la 
majorite des membres ne prenait pas un grand interet 
aux questions qui lui etaient soumises. 

Cette Assemblee se tenait dans le mois de septcmbre. 
Au commencement de decembre l'Asscmblee pour la 
province so reunissait, et pendant a peu pros trois 
semaines, j'assistai chaque jour a ses deliberations. Par 
son caracterc general et sa facon de proceder, elle res- 
semblait beaucoup a l'Assemblee de district. Ses princi- 



300 



La Russie. 



pales particularity gisaient en ce que ses membrcs etaient 
■choisis, non pas par des electeurs primaires, mais par 
les Assemblees des dix districts qui composcnt la pro- 
vince, et qu'ils prenaient connaissance seulement des 
questions intercssant plus d'un district. En outre, les 
deputes paysans y etaient tres-peu nombreux, fait qui 
me surprit un peu, car je savais que, d'apres la loi, les 
membres paysans des Assemblees de district etaient 
•eligibles aussi bien que ceux des autres classes. 

L'cxplication est que les Assemblees de district choi- 
sissent leurs membres les plus actifs pour les repre- 
senter a l'Assemblee provincial, et qu'en consequence 
leur choix se porte generalemcnt sur les proprietaries 
terriens. 

A cet arrangement les paysans ne font aucune objec- 
tion, car l'assistance aux Assemblees provinciales 
demande un debourse pecuniaire considerable, et le 
paiement des deputes est expressement probibe par la 
loi. 

Pour donner au lecteurune idee des elements compo- 
sant cette Assemblee, qu'il me laisse lui presenter quel- 
ques-uns de ses membres. Un nombrc considerable 
peut etre decrit en une seule pbrase. Ge sont des gens 
tout a fait ordinaires, qui ont passe une partie de leur 
jeunesse dans le service public commc officiers de 
l'armee ou fonctionnaires de l'administration civile, et se 
sont depuis retires sur leurs domaines, oil ils se creent 
un modeste revenu en les faisant valoir. Quelques- 
uns ajoutent auxressources que leur fournit l'agriculture 
le salaire du juge de paix. D'autres peuvent etre decrits 
avec plus de details. 

Vous apercevez la, par exemple, ce vieux general de 
belle apparence, en uniforme, avec la croix de Saint- 
Georges : ordre donne seulement pour des actes de 
bravoure sur le champ de bataille, a la boutonniere. 
<C'est le prince S , petit-fils de l'un des plus grands 



Nouveau Self-Gouvemement local. 301 



hommes de la Russia. II a rempli des postes cloves dans- 
l'administration sans jamais lernir son nom par uno 
action deshonnetc ou peu honorable, et a passe une 
grande partie de sa vie a la Gour sans cesser d'etre franc, 
genercux, et sincere. Bicn qu'il nepossedo aucune connais- 
sance intime des affaires courantes et soit sujet a s'as- 
soupir quclquefois, ses sympathies dans les questions dis- 
cutees se portent toujours du bon cote, et, quand il se 
leve, il parlc toujours d'unefacon nette, militaire. 

L'hommc grand, tres-maigre, deja age, assis un peu a 
droitc, est lc prince W.... Lui aussi porte un nom histo- 
rique, mais il aime par-dessus toutes choscs son inde- 
pcndancepcrsonnclle, ets'est, en raison de cela, toujours 
tenu a l'ecart de l'administration et de la Gour. Le loisir 
qu'il a ainsi acquis a ete consacre a l'etudc, ct il a pro- 
duit plusieurs ouvrages tres-precieux sur la science 
politique ct sociale. Abolitionniste cnthousiaste mais en 
meme temps de sang-froid, au temps de l'emancipalion, 
il a depuis constamment travaille a l'amelioration de la 
condition des paysans en so faisant l'avocat du devolop- 
pement de l'instruclion primaire, dcl'etablisscnient dis- 
sociations rurales de credit dans les villages, de la conser- 
vation des institutions communalcs, et de nombreuscs 
et importantes reformes dans le systeme financier. Cos 
deux gentilshommes, dit-on, ont genereuscment donne 
a leurs paysans plus de terrc qu'ils n'y etaicnt obliges 
par la loi emancipatricc. Dans l'assemblee, le prince 
W.... parle frequemment et commande toujours l'atlen- 
tion; dans tous les comites importants il est le memljre 
qui dirige les debats. Bien que cbaud defenseur des ins- 
titutions du Zemstvo, il pense que leur action devrait 
etre limitee a un champ comparativement etroil, et il 
differe par la de quelques-uns de ses collegues, toujours 
prets a s'embarquer dans des projets hasardeux, pour ne 
pas dire fantastiques, ayant pour but de developper les 
ressources naturelles de la province. Son voisin, M. P... est 



l'un des membres les plus capables et les plus energi- 
ques de l'Assemblee. II est president du bureau executif 
de l'un des districts, ou il a fonde maintes ecoles primai- 
res, et cree diverses associations de credit rural sur le 
modele de celles qui, en Allemagne, portent le nom de 
Shultze Delitsch. M. S...., assis a c&te de lui, a ete pen- 
dant quelques annees arbitre entre les proprietaires et 
les serfs emancipes, puis membre du bureau provincial 
executif, et est maintenant directeur d'une banque a 
Saint-Petersbourg. 

A la droite et a la gauche du president, — qui est 
marechal de la noblesse pour la province, — sont assis 
les membres du bureau. Le gentleman qui lit les longs 
rapports est mon ami le « premier ministre », entre 
dans la vie publique comme offlcier de cavalerie et qui, 
apres quelques annees de service militaire, s'est retire 
sur son domaine ; c'est un administrateur intelligent et 
capable, et un bomme d'une culture litteraire considera- 
ble. Son collegue, qui l'aide dans la lecture des rapports, 
est marcband et directeur de la banque municipale. Son 
voisin est aussi un marcband, et sous quelques rapports 
l'homme le plus remarquable parmi les assistants. Bien 
que ne serf il est deja, a un age peu avance, un impor- 
tant personnage dans le monde commercial russe. La 
rumeur publique dit qu'il jeta les fondations de sa for- 
tune en acbetant un jour un chaudron de cuivre dans 
un village a travers lequel il passait, se rendant a Saint- 
Petersbourg ou il espcrait gagncr un peu d'argent par 
la vente de quelques veaux. Dans le cours de peu d'an- 
nees il a amasse une fortune enorme; mais les gens 
prudents croient qu'il aime trop les speculations hasar- 
deuses, et prophetisent qu'il finira sa vie aussi pauvre 
qu'il l'a commencee. 

Tous ces personnages appartiennent a ce qu'on peut 
appeler le parti du progres, qui appuie avec ardeur tou- 
tes les propositions reconnues comme « liberates », et 



Nouveau Self-Gouvernement local. 303 

specialement toutes mesurcs susceptibles d'amcliorer 
la situalion des paysans. Leur principal adversaire est co 
petit homme a la tete en boulet de canon, tondue de pros, 
aux petits yeux percants, qui peut etre appele le leader 
(chef) de l'opposition. Ce gentleman combat beaucoup des 
plans proposes sous le pretexte que la province est deja 
surtaxee, et que la depense doit, par consequent, etre re- 
duiteau chiffre leplus bas possible. Dansl'Assembleo de 
district il preche ccttc doctrine avec un succes conside- 
rable, car la les paysans forment la majorite, et il sait se 
servir de ce langage net, bonhomme, larde de prover- 
bes, qui a beaucoup plus d'influence sur l'esprit rusti- 
que que les principes scientifiqucs et les raisonnements 
logiques; mais ici, dans l'Assemblec provincialc, ses 
adherents forment seulement unc minoritc respectable, 
et il se borne a une politique consistant a « mettre des 
batons dans les roues ». 

Le Zcmstvo de Novgorod a, — ou du moins avait a cctte 
-epoque, — la reputation d'etre l'un des plus eclaires etdes 
plus encrgiques, etje dois dire que, dans l'Assemblec de 
1870, les debats furent conduits d'unc facon pratique et sa- 
tisfaisante. Les rapports furent soigncusement examines, 
et chaque article du budget annuel fut soumis a une minu- 
ticuse critique. Dans plusieurs des provinces que je visitai 
par la suite, je trouvai les affaires menees d'une facon 
tres-differente : le quorum (nombre de membres neces- 
saire pour que les deliberations soient valables) se form ait 
avec une extreme dimculte, et les debats, quand ils 
avaicnt enfin lieu, etaient traites comme de pures forma- 
litcs et depoches aussi a la hate que possible. Le caractere 
de ces Assemblees depend, bien entendu, de la somme 
d'interet qu'elles prenncnt aux affaires publiques. Dans 
quolques districts cet interet est considerable ; dans 
d'autrcs, il est tres-voisin de zero. 

Le lecteur s'imagine peut-etre que le Zcmstvo s'est, 
comme la Commune rurale, developpe lentement dans le 



■ 



La Russie. 



cours des siecles et n'cst, sous sa forme presente, qu'un 
resto des anciennes libertes qui a resiste avec succes. Ea 
realite, cc u'cst rien de cettc sorte, mais une institution 
modcrne, creec par le pouvoir autocratique il y a 
dix ans environ, et rcpresentant la tentative la plus re- 
cente pour diminucr la besogne et corrigcr les abus de 
l'administration imperiale au moyen du self-gouvernc- 
ment. 

Comment se fait-il alors, pcut-on demander, que le pou- 
voir autocratique, que Ton croit avoir une peur supersti- 
tieusc des institutions parlementaires, ait volontairemcnt 
cree dans chaque district et dans chaque province une 
organisation qui est non-seulemcnt, a ne pas s'y tromper, 
parlementaire, mais aussi extremement democratique? 
Dans le but d'expliquer cette curieuse anomalie, je dois 
m'efforcer d'initier le lecteur aux mysteres de la regie- 
mentation bureaucratique russe. 

Quand un ministre estime que quelque institution 
appartenant a sa brancbe de service a besoin d'etre re- 
formee, il presente a l'empereur un rapport formaliste et 
detaille surle sujet. Si Sa Majeste adopte la suggestion, 
elle ordonnc qu'une commission sera nominee dans le but 
d'examiner la question et de rediger un projet defmitif. 
La commission se reunit et se met au travail dans des 
conditions qui semblent,au premier coup d'aeil, excellcn- 
tes. Elle etudie d'abord l'histoire de l'institution en Russie 
depuis les temps les plus recules jusqu'a nos jours, — ou 
plutot elle ecoute la lecture d'un essay (long article do 
revue) resumant le sujet, et specialement prepare pour 
cette occasion par quelque fonctionnaire ayant le gout 
des etudes historiques, et pouvant ecrire en style agrea- 
ble. II s'agit ensuite, — pour employer une phrase qui 
revient souvent dans les proces-verbaux de seances des 
commissions en question, — de « repandre la lumierc de 
la science sur la question » (prolif na. dyelo svet nauki). 
Cette importante operation consiste a preparer un me- 



Nouveau Self-Gouvernement local. 305 



moire contcnant Thistoire d'institutions semblables dans 
les pays elrangers, et unc exposition devcloppoc dcs nom- 
brcuses theories professees a lcur sujet par les juristes 
francais ct allcmands. Dans ees memoires, il est souvent 
juge necessairc d'inclure chaquc pays d'Europe, excepte 
la Turquie, et parfois les petits Etats d'AUemagne, les 
principaux cantons suisses, sont traites separement. 

Pour expliquer le caractere de ces etonnantes produc- 
tions, qu'on me laisse en clonner un exemple. Dans la 
pile d'imprimes semblables que j'ai devant moi, j'en 
prcnds un a peu pros au hasard. C'est un memoire rela- 
tif a unc rel'orme proposee des institutions dc bienfai- 
sance. J'y trouvc d'abord une dissertation philosophiquo 
sur la bienfaisancc en general; cnsuile, quelques remar- 
ques sur le Talmud et le Koran; puis, une note sur la 
facon de traiter les pauvres a Athenes apres la guerre da 
Peloponese, et a Rome sous les empereurs ; puis encore, 
quelques ragues observations sur le moyen-age, avec 
une citation qui a eridemment l'inlention d'etre latino ; 
enfin, vient un recit ou defilent les lois des pauvres aux 
temps modcrnes, et dans lequel je rencontre « la do- 
mination Anglo-Saxonnc », le roi Egbert, le roi Etbel- 
red, « un livre rcmarquable de lois lslandaises, appele 
Hragas, » la Suede et la Norvege, la France, la Hollande, 
la Belgiquc, la Prussc, et prcsque tous les petits Etats 
d'AUemagne. La chose la plus etonnante est que touto 
cette masse dc renscigncmonts historiques, s'etendant 
depuis le Talmud jusqu'a la legislation, plus recente, de 
Hesse-Darmstadt, est comprimee, tasste, en seulcment 
vingt et une pages in octavo! La partie theorique du 
memoire est non moins riche. Bcaucoup dc noms cele- 
bres dans les litteratures allcmandc, francaise ct an- 
glaisc sont amenes de force, sans qu'on sache pourquoi, 
et la conclusion generale tiree dc cette masse de mate- 
riaux crus, non digeres, est donnee comme « le dernier 
mot de la science ». 







306 



La Russie. 



Le lecteur soupconne peut-etre que j'ai choisi la un 
cas tout a fait exceptionnel ! S'il en est ainsi, prenons 
dans la pile l'imprime qui vient ensuite. II a rapport a 
un projet de loi sur remprisonnement pour dettes. A la 
premiere page jo trouve un renvoi aux lois saliques du 
cinquieme siecle ct aux Assises de Jerusalem, A. D. 1099. 
Gela, je crois, suffira. Un ami experimente qui me 
regarde ecrire m'assure que le specimen que j'ai choisi 
est tres-caracteristique. Arrivons done au « pas » sui- 

vant. 

Quand la quintessence de la sagesse et do l'expe- 
rience humaincs a ete ainsi extraite, la commission 
examine comment le precieux produit qui en resulte 
peut etrc applique a la Russie de faeon a s'harmoniser 
avec les conditions generates existantes ct les particula- 
rites locales. Pour un homme d'esprit pratique, e'est la, 
bien entendu, la partie la plus interessante et la plus 
importante de la chose; mais ellc attire comparative- 
ment peu l'attention des legislateurs russes. Tres-sou- 
vent je me suis adresse a cc chapitre des imprimes offi- 
ciels pour obtenir des renscignements sur l'etat actuel 
du pays, et chaquc fois j'ai ete crucllement desappointe. 
Des phrases generalemcnt vagues, fondees sur un rai- 
sonnement a priori plutot que sur l'observation, et quel- 
ques tables statistiques que l'invcstigateur prudent doit 
evitcr cornme si e'etait une embuscade, sont trop sou- 
vent tout ce que Ton y trouve. i travers le mince voile 
de fausse erudition, les faits i.^els apparaissent assez 
clairs. Ces legislateurs philosophcs, qui ont passe toute 
leurvie dans l'atmosphere officielle de Saint-Petersbourg, 
connaissent aussi peu la Russ,i,qflue le cockney (badaud) 
pur-sang connait l'Empire bjf. annique ; et pour cette 
partie de leur travail, les livres allemands erudits, qui 
i'ournissent une quantite illimitee de faits historiques et 
d'hypotheses philosophiques, ne peuvent leur etre d'au- 
cun secours. s- 



Nouveau Self-Gouvernement local. 307 



De la commission le projet passe au Conscil d'Etat, oil il 
est examine, critique, ct peut-etre modifie; mais il n'est 
pas probable qu'il soit par la beaucoup ameliore, car les 
membres du Conscil sonteux-memes d'anciens membres 
de commissions, endurcis par quelqucs annces de plus 
de routine officielle. Lc Conseil est, en fait, une assem- 
bled de fonctionnaircs qui connaissent tres-pcu les 
besoins pratiques ct do tous les jours des classes non 
offlciclles. Aucun marchand, manufacturier on cultiva- 
tcur ne penetre jamais dans son enceinte saerce, si bien 
que sa serenitc bureaucralique n'est jamais troublee par 
des objections basecs sur des fails. 

La commission nominee en 1859 dans le but de « don- 
ner plus d'unite ct d'accordcr plus d'independance a 
radministration economique locale », proceda d'une 
facon moins exlravagante que les deux dont je viens de 
parlor. Bien que quelques remarques y fussent fuiles 
sur la premiere periode de l'histoire russe, il n'y out 
point de renvois au Talmud et au Koran, ct aucune ten- 
tative pour deflnir radministration locale d'Atbenes 
apres la guerre du Peloponese. Memo il fut permis aux 
Leges Barbarorum et aux « Assises de Jerusalem » de 
dormir en paix. Mais Fesprit qui regnait dans la com- 
mission etait cssentiellcment bureaucratiijue , et la 
metbode de procedure fut celle que j'ai decrite. Ceci 
explique beaucoup de p .rticularites des nouvelles insti- 
tutions. ' 

La loi que la commission elabora fut publico en Janvier 
1864 et causa des csperances desordonnecs. En ce temps- 
la, la majorite des Russes appartenant aux classes ins- 
truites avait un crit- ium simple et commode pour 
jugcr les institutions de toute sorte. Elle acceptail 
comme axiome que l'excellcnce d'une institution devait 
toujours etre en raison de son caiactere « liberal » 
et democratique. La question de savoir jusqu'a quel 
point elle pouvait etre appropriee aux conditions cxis- 



.308 



La Russic. 



tantes ct au temperament du peuple, et si cllc no scrait 
point, bicn qu' admirable en clle-meme, trop couteuso 
eu egard a la besogne qu'elle accomplirait : on s'en 
preoccupail fort pcu. N'importe quelle organisation qui 
rcposait sur le « principe elcctif » ct fournissait uno 
arcne a la discussion publique litre, clait sure d'etre 
bien rceue, et cos conditions se trouverent remplics par 
lc Zemstvo. 

Lea esperanccs soulevees etaient de divcrses cspeccs. 
Les gens qui s'inleressaicnt davantage au progres poli- 
tique qu'au progres economique virent dans les nou- 
velles institutions la base d'unc liberte populairc sans 
bornes. Si le self-gouvernement local avaiten Angletcrre, 
en depit de son earaelere aristocratique, cree et conserve 
la libcrte politique, comme cola avail etc pro live par quol- 
ques Allomands erudits, que ne pouvait-on pas altcndrc 
d'institutions encore bien plus liberates ct democra- 
tiques? En Angletcrre, il n'y avait jamais cu dc parlc- 
mcnls de comic, et 1'administration locale etait toujours 
resteo auxmainsdes grands proprietai res i'oncicrs; tandis 
qu'en Russic chaquo district aurait son Assemblee elec- 
tive, dans laquelle le paysan se Irouverait place sur lo 
memo niveau que le plus riebe proprietaire terrien. Les 
gens qui etaient accoutumes a penscr plulotaux progres 
sociaux qu'au progres politique s'atlendaienl a ce que lc 
Zemstvo allailbienlut pourvoirle pays de bonnes routes, 
de pouts sur lesquels on pourrait passer en siircte, de 
nombreuscs ecoles dc village, d'bopitaux bien installcs, 
et dc toutes lesautrcs neccssitcs dela civilisation. L'agn- 
culture et la situation du paysan seraient ameliorecs, le 
commerce et l'industrie developpes. La nonclialantc apa- 
tbie de la vie provincialc et l'indifferencc bereditaire 
pour les affaires publiqucs locales etaient sur le point, 
pensait-on, de se dissipcr; et en prevision dc cc clian- 
gement, des meres patriolcs conduisircnt leurs enfants 
dans les Assembles afin de les accoutumer, des leurs 



Noiiveau Self-Gouvemement local. 309 



plus jeuncs annces, a s'interesser aux affaires el aubien- 
etre publics. 

II est a peine neccssaire de dire que ccs csperanccs 
desordonnees ne se sont point realisees. Le Gouvernc- 
ment n'avait nullemcnt l'intention de donncr aux nou- 
vclles institutions une signification politique quelconque, 
otmontrabicntot qu'il ne pcrmettrait pas aux Assemblies 
d'exerccr memo une pression morale au moyen de peti- 
tions et d'agitations poliliqucs. Aussilot que le Zemstvo 
de Saint-Petersbourg manifesta le desir de jouer un 
role politique, cette Asscmblee fut immediatcment dis- 
soute par ordre imperial, et plusicurs des membres in- 
fluents furcnt bannis, pendant quelque temps, de la capi- 
tale. 

Meme dans sa splierc propre, comme ellc est definic 
par la loi, le Zemstvo n'a pas accompli ce que Ton attcn- 
dait de lui. Le pays n'a pas ete couvert d'un rcscau de 
routes macadamisees et les ponls ne sont point du tout 
aussi stirs qu'on pourrait le desirer; il n'y a encore que 
lieu d'ecoles do village, et les hopilaux se rencontrent 
rarcment. Peu ou rien n'a ete fait pour le developpe- 
ment du commerce et des manufactures; ct les villages 
sont rcstes a peu de chose pres, ce qu'ils etaient sous 
l'anciennc administration. En meme temps les taxes 
locales onl monle avec une alarmante rapidite; et beau- 
coup de gens tirent de tout ceci la conclusion que le 
Zemstvo est une institution sans valeur qui a accru les 
impotssans fournir aupays aucun benefice en ecbange (1). 

Si nous prcnons comme criterium, pour juger insti- 
tution, les csperanccs cxagerecs que Ton fonda sur ellc 
au premier abord, nous pourrons nous sentir disposes a 
accepter cette conclusion; mais cela equivaut simple- 



1. Le montant total des taxes pour trente provinces s"est clove, 
ms le cours de trois ans, de 5,180,302 roubles a 14,569,567. 



310 



La Russie. 



ment a dire que le Zcmstvo n'a accompli aucun miracle. 
La Russie est heaucoup plus pauvrc, sa population est 
heaucoup plus clairsemee que ccllc des nations qu'elle 
prend pour modele. Supposcr qu'elle pourrait tout de 
suite se crecr, au moyen d'une reforme administrative, 
tous les avantages dont .jouissent les nations plus avan- 
cees, etait aussi absurde qu'il le scrait d'imaginer qu'un 
pauvrc diablc pcut immediatement sc construirc un ma- 
gnifiquo palais parcc qu'il a reeu d'un richc voisin les 
plans architecturaux nccessaircs. Non-seulcment des 
annees, mais des generations doivent passer avant que 
la Russie puissc presenter l'aspcct de l'Allemagnc, dc la 
France ou dc l'Angletcrre. La metamorphose peut etrc 
accelerec ou retardee par un gouvcrncment bon ou 
mauvais, mais non point s'efl'ectucr immediatement, 
memo si la sagesse reunie dc tous les philosophcs et de 
tous les hommes d'Etat dc l'Europc etait employee a 
legifercr dans ce but. 

Le Zcmstvo a, neanmoins, fait l)eaucoup plus que la 
majorite de ses critiques ne le supposent. En premier lieu, 
il rcmplit assez Men ses fonctions ordinaircs dc chaque 
jour, ct est tres-pcu cntache de peculat et de gout pour 
les pots-dc-vin. En second lieu, il a grandement ame- 
liore la condition des hopitaux, asiles d'alicnes ct autrcs 
institutions de bienfaisance confiecs a sa surveillance, ct 
il a fait bcaucoup, prenant en considerations les moyens 
limites dont il dispose, pour la diffusion dc rinstructioii 
dans le pcuplc en fondant des ecolcs dc village ct qucl- 
ques ecolcs normalcs primaires. J'ai eu frequemment 
l'occasion de visiter et d'eludier cclle situec pies dc Nov- 
gorod, et jc puis parler d'ellc ct dc son dircctcur, le 
baron Kosinski, avec les plus grands eloges. En troisieme 
lieu, lc Zcmstvo a cree un nouvcau mode, plus equi- 
table, de repartition dc taxes, par lcquel les proprietaires 
dc domaines et de maisons supportcnt leur part dans 
les charges publiques. Enfin, ct cc n'est pas son ceuvre 



Nouveau Self-Gouvernement local. 311 



la moindre, il a cree un systeme d'assurances muluelles 
contre 1'incendie pour les villageois : institution tres- 
precieuse dans un pays comme la Russic, ou la grande 
majorite des paysans kabitc dcs maisons construitcs en 
hois, et oii lcs incendios sont cxlrumement frequents (1). 
Malgre ccs resultats importants, il faut avouer que lu 
Zemstvo est a present dans un etat tjuelque pcu critique. 
II nc jouit plus desormais de la conliance publiquc, et 
montre deja des symptomes evidcnls d'epuiscment. Le 
fait est reconnu par tout le monde, et lcs meilleures 
autoriles sont a pcu pres d'accord sur la cause du phe- 
nomene. Le gouvernement, disent-clles, concut dans un 
moment d'enthousiasme le projet de confier au peuple 
son self-gouvernement local; mais ensuite il s'en effraya 
et ehargea de lourdes chaincs les jeunes institutions. 



I. En 1868, les revenus combine's des Zemstvos de trenta provinces, 
embrassaut une region six fois plus vaste que la Grande-Bretagne 
et rirlande, s'eleverent seulement a deux millions de livres sterling 
(50,000,00ii fr.). Otte somme fut depensee comme suit : 

Roubles. Pont luo. 
I" Maisons pour la police et autres mem- 

bres de 1' administration imperiale. . . . 669.719 S.6 

2° Lngemeots de troupes 118.080 0.8 

3° Moyens de transport pour la police et 

autres fonctionnaires 2.488.973 I7.n 

i° Administration speciale des affaires des 

paysans 8.160.258 14.9 

3° Tribunaux de paix et leur personnel . . 1.925.388 13.2 

6» Routeset pouts 1.906.777 13.1 

7" Affaires sanitaires ( medecins , hopi- 

taux, etc.) 1.204.162 

R° Education populaire 738.859 5.1 

9° Payement de dettes et divers 562.991 3.8 

10° DepensesdePadministraliondu Zemstvo. 2.797.360 19.2 

14.569.567 100 .0 



312 



La Russie. 



I 



Les Assemblecs furcnt obligees d'accepter comme presi- 
dents les marecbaux de la noblesse. Une limite fut pla- 
cee a la repartition des taxes commorciales et indus- 
trielles, et par consequent la classe marchande cessa 
completemont de s'interesser aux debats. La publicity 
qui fut d'abord garantie aux Assemblies fut ensuite 
restreinte en donnant aux gouverneurs de province le 
droit d'empecber la publication des proces-verbaux et 
autrcs documents. Cos restrictions, dit-on, ont rendu 
impossible toute action libre, vigourcuse. 

Nous avons ici une explication qui est tout a fait d'ac- 
cord avec les idees et la facon de penser russes. Quand 
quoi que ce soit va mal en Russie, il y a toujours une 
tendance a afllrmer que le gouverncment est a blamer, 
ct on s'attend a cc que Saint-Petersbourg fournira le 
remedc. Comme le gouvcrnement cssaie do controler 
toutes choses, cette tendance est parfaitement naturclle, 
mais l'explication a laquello elle donne naissance n'est 
pas entierement satisfaisante par rapport au Zemstvo. S'il 
n'est pas niable que de nombreuses restrictions ont ete 
apportees a sa liberie d'action, il n'est pas niable non 
plus qu'une institution qui succombe si aisement a tres 
peu do veritable vitalite en elle. A mon avis, la cause de 
cet epuisement, de cette langueurque le Zemstvo montre 
a present, git beaucoup plus avant, et il faut la cbercber 
dans l'une des particularites essentielles de la vie natio- 
nale russc. Geci peut s'cxpliquer micux en comparant 
brievement les metbodes anglaise et russe pour creer de 
nouvelles institutions. 

G'est un trait frappant de notre vie politique que nos 
institutions ont toutes surgi, se sont toutes developpees, 
sous 1'influence de besoins reels et pratiques, vivement 
ressentis par une grande partie de la population. Prudcnts 
et conservateurs en tout ce qui conccrne le bicn-etre 
public, nous regardons le changement comme un mal 
necessaire, etreculons le jour fatal aussi longtemps que 



Nouveau Self-Gouvernement local. 313 



possible, meme quand nous sommos convaincus qu'il 
doit inevitablement arriver. Nos bcsoins administratifs 
sont ainsi toujours en avancc des moyens do les satis- 
faire, ct nous usons toujours vigoureusomcnt do ces 
moyens aussitot qu'ils nous sont fournis. Notre melhode 
de fournir les moyens, aussi, est particulierc. Au lieu 
de i'aire table rase ct de commencer par les fondations, 
nous utilisons jusqu'a l'extreme tout ee que nous nous 
trouvons possedcr, en y ajoutant seulement ce qui est 
absolument indispensable. Parlant par metaphores, nous 
reparons ct agrandissons notrc edifice politique eu 
egavd aux necossites changeantes de noire l'acon de 
vivre, sans doaner beaucoup d'attention aux principes 
abstraitset aux eventualites de l'avcnir eloigne. L'ediflce 
peut etre une monstruosite cslhetiquc n'appartcnant a 
aucun style reconnu d'arcbitccture, balie en depit des 
piincipes formules par les critiques d'art el les profes- 
seurs ; mais il est bien adapte a nos bcsoins, et cliaque 
trou, chaquc recoin, est siir d'etre utilise. 

Tres-diiferente a ete l'histoire politicpie de la Russie 
pendant les deux derniers siecles. Elle peut elre Iirievc- 
ment decritc comme une serie de revolulions cirecluecs 
paisiblemcnt par le pouvoir aulocratique. Cbaque sou- 
vcrain jeunc et encrgique a tente d'inaugurer une nou- 
velle epoque en reraaniant ct modelant a nouveau 
l'administration d'apres les donnees fournics par la 
philosophic elrangerc la plus en vogue de son temps. 
II n'a pas ete pcrmis aux inslitulions de naitre spontane- 
ment des aspirations populaires, clles ont ete invi 'ii tees par 
des bureaucrates Iheoriciens pour satisfairc des bcsoins 
dont le peuplc elait encore inconscicnt. La machine 
administrative n'a done que peu ou point lire sa force 
motricc du peuplc, ct a toujours ete mise en mouvemcnl 
par l'encrgie, que ricn n'aidait, du gouvcrncment. Dans 
■ces circonstanccs il n'est pas surprenant que les tcu- 
tatives repetecs de ce dernier pour soulagcr 1'adininis- 



3i4 



La Russie. 






tration centralc en creant des organcs dc sclf-gouvcr- 
ncmont local aicnt etc eminemment infructucuses. 

Lc Zcmstvo, il est vrai, offrait dc mcilleures chances 
de succes qu'aucun des cssais qui l'avaicnt precede. Unc 
grandc partie des nobles s'etait rendu comptc dc la ne- 
cessitc d'ameliorer 1'administration, ct l'interetporte par 
le peuplc aux affaires publiqucs etait beaucoup plus 
grand qu'a aucune autre epoquc precedentc. En raison 
dc ccla il y cut d'abord unc periode d'enthousiasmc pen- 
dant laquclle de grandes preparations furcnt faitcs pour 
unc activite future, ct Men des choscs effectuecs. L'insti- 
tution avait alors tout lc charmc dc la nouvcaute, ct les 
membrcs sentaicnt que les ycux du public etaient fixes 
sur cux. Pendant quclque temps tout alia bicn, ct le 
Zcmstvo etait si satisfait dc sa proprc activite que les 
journaux satiriques le comparaient a Narcissc admirant 
son image refletec dans l'cau. Mais quand le cbarme 
dc la nouvcaute se fat evanoui, que le public porta son 
attention vers d'autrcs questions, l'energic spasmodique 
sc dissipa, et beaucoup des membrcs les plus actifs chcr- 
cherent ailleurs un cmploi plus lucratif. Dc tcls cmplois 
se trouverent aisement, car en ce temps-la il y avait une 
demande extraordinaire d'hommes capablcs, encrgiques, 
instruits. Plusicurs branches du service civil etaient eu 
voic dc reorganisation, ct les chemins dc fcr, les banques, 
les societes par actions, se multipliaient rapidement. Le 
Zcmstvo cut unc grandc difficulte a leur faire concur- 
rence. II ne pouvait pas, comme lc service imperial, 
offrir des pensions, des decorations, des perspectives de 
promotion, ni, comme les cntrepriscs industriclles ct 
commercialcs, de gros salaires. La consequence dc tout 
ccla fut que la qualite des bureaux cxecutifs sc dcteriora 
en meme temps que l'interct qu'avait temoigne lc public 
a rinstitution diminuait. 

II est juste de signaler cc fait, parce qu'il a cu quelque 
influence sur le developpement de cctte langucur dont 



Nouveau Self-Gouvernement local. 



U5 



le Zemstvo souffrc a l'heure qu'il est. Ce n'en est point, 
neanmoins, la cause principale. La langucur est apparuc 
chcz les deputes ct lc public tout autant que dans les 
comites executifs. La cause principale git dans ce fait : 
tres-peu de gens sentent vivement le besoin de ces 
choses que le Zemstvo, d'apres le plan sur lequul it a ete 
cree, devrait leur fournir. Prcnons, par exemple, un 
objet de premiere necessity. Que de bonnes routes soul 
necessaires audevcloppement des rcssourccs nationales, 
c'cstla un principc bien connu de tout Russe qui a la 
pretention d'avoir rocu de l'instruction, mais tres-peu 
des deputes eclaires qui a l'occasion enonccnt lc prin- 
cipe, sentent la neccssite d'avoir de bonnes routes dans 
leur district avee la memo acuile qu'ils sentent cello 
d'avoir des occasions do joucr aux carles. L'une est un 
besoin theoriquc, l'aulre un besoin pratique. Quand les 
proprictaires terriens auront appris a tenir exactement 
leurs livres dc complcs, ct qu'ils s'apercevront qu'une 
cerlainc sommc d'argent depensec pour les routes serail 
plus que compensec par la diminution du coiit des trans- 
ports, alors sculemont, ct non pas avant, les comites 
pour les routes deviendront des institutions vigoureuses. 
La meme remarquc, mutatis mutandis, peut s'appliquer 
atoutes les autres branches du sclf-gouverncment local. 
Pour demontrcr par un exemple le caracterc essen- 
ticllemcnt pcu pratique dc l'institution, je nc puis mioux 
faire que de decrire brievement un incident dont je fus 
un jour temoin dans unc Assemblee dc district. Quand 
le sujet des ecolcs primaires vint devant la reunion, un 
mombre influent sc leva precipitamment, et proposa 
qu'un systemc d'instruction obligatoire flit immediate- 
ment mis en vigueur dans lc district tout entier. Chose 
ctrange a dire, la motion fut sur le point d'etre votee. 
bien qu'aucun des membrcs presents n'ignorat — ou au 
moins n'eut du ignorcr s'il avait pris la peine dc s'en 
enquerir, — que le nombre actucl des ecoles eiit ete par 



■316 



La Russie. 



la vingtuple, et que les taxes locales etaient deja tres- 
lourdes. Pour conserver sa reputation de liberalisme, 
l'bonorable membre proposa en plus, bien que lc systeme 
dut etre obligatoire, qu'aucune amende, punition ou 
autres moyens de contrainte ne seraient employes. Com- 
ment un systeme pourrait-il etre obligatoire sans em- 
ployer quelques moyens coercitifs, il ne prit pas la peine 
de l'expliqucr. Pour sortir de cette difficulte, l'un de ses 
partisans proposa que les paysans qui n'enverraient pas 
leurs enfants a l'ecole seraient prives du droit de servir 
comme elders ou delegues dans les communes ; mais 
cette proposition souleva seulcmcnt un rire general, car 
beaucoup do deputes savaient que les paysans regarde- 
raient cette pretendue punition comme un precieux pri- 
vilege. Et tandis que cette discussion sur la necessite 
d'introduirc un systeme ideal d'instruction obligatoire 
avait lieu, la rue devant les fenetres de la sallo etait 
recouverte d'unc coucbe de boue de pres de deux pieds 
d'epaisseur! Les autres rues etaient dans une condition 
scmblable ; et un grand nombre des membres arrivaicnt 
toujours en retard, parce qu'il etait impossible de venir 
a pied et qu'il n'existait dans la villc qu'une seule voi- 
ture de louage. Beaucoup de membres possedaient, beu- 
reusement, leurs propres voitures,mais meme avec leur 
aide la locomotion n'etait point du tout aisec. Un jour, 
dans la principalc voie, la tarantasse d'un membre 
versa, et il fut lance dans la boue ! 

Je pourrais decrire beaucoup d'autres defauts moin- 
dres que prescnte lc Zcmstvo dans sa condition actuclle, 
mais je crois qu'il serait injuste de critiquer severement 
une jeune institution animee de bonnes intentions, 
et qui se trompe seulement par inexperience. Avec 
tous ses defauts et crreurs, elle est inurnment meilleure 
que celles qu'elle a remplacees. Si nous la comparons 
aux precedentes tentatives pour creer un self-gouverne- 
ment local, il nous faut admettre que la Russie a fait dc 



Nouveau Self-Gouvernement local. 311 



grands progres clans son education politique. Cc quo peut 
etrc son futur, je ne m'aventurerai pas a le predire. Je 
suis enclin a croirc qu'elle survivra a son etat present 
dc lethargic ct acqucrra graduellemcnt unc nouvcllc et 
saine vitalite, a mesure que le peuple arrivcra a sentir 
dc plus en plus le besoin de ces choses qu'elle a etc creee 
pour lui fournir. Mais, d'autre part, elle pout d'ici la 
mourir d'inanition, ouctre balayee parquclquc nouvelle 
explosion d'enthousiasme reformat cur avant d'avoir 
eu le temps dc pousser de profondes racincs. Quclqu'un 
a dit avec raisonquc « lc temps respecte pcu cc qui s'est 
fait sans lui » ; ct nulle part cet apophthegmc ne sc veriflo 
plus frequemment qu'en Russie, ou les institutions sur- 
gisscnt commc la gourde de Jonas, ct perisscnt aussi 
rapidement, sans laisser de trace derriere clles. 



CHAPITRE XV 



VltOPRIKTAIRES TERRIENS DE L'ANCIENNE ECOLE 



Hospitalite russe. — Une maison de campagne. — Portrait de son 
proprietaire. — Sa vie pass6e et pr£sente. — Soirees d'hiver. — 
Livres. — Relations avec le monde exterieur. — La guerre de 
Crimee et Emancipation.— On proprietaire ivrogneet debauchi.— 
Un vieux g£ne>al et sa femme. — Jour de la fete de l'hote. — Un 
monstre legendaire. — Un juge retraite\ — Dn scribe malin. — 
Indulgence sociale. — Causes de demoralisation. 



Dc tous les pays etrangers danslesquels j'ai voyage, la 
Russie me rite certainemcnt, sous tous les rapports, la 
palmc de l'hospitalite. Chaquc printemps, je recevais un 
grand nombre d'invitations dc proprietaires tcrriens 
habitant diflerentes parties de la contree, — beaucoup 
plus que jc ne pouvais cu accepter, — et une grande 
partie de 1'ete sc passait, generalement, en allees et 
venues d'une maison de campagne a l'autre. Je n'ai 
nullement rintention dc demander au lecteur dc m'ac- 
compagner dans ces expeditions, — car, bien qu'agrea- 
bles en fait, racontees, clles pourraient ennuyor; — mais, 
desirant lui donner quelque idee des proprietaires ter- 
riens russes, je choisirai done et lui decrirai quelqucs 
specimens typiques de cette classc. 

Parmi ces proprietaires fonciers on rencontre des 
hommes d'a peu pres tous les rangs et toutes les condi- 
tions, depuis le riche dignitaire entoure de tout le luxe 



Proprietaires terriens, etc. 



319 






raffine de la civilisation europeenne, jusqu'au pauvre, 
mal vetu et ignorant possesseur de quclques acres de 
terre, qui lui fournissent a peine les necessitcs de la vie. 
Prenons d'abord quelques specimens de la moyenne. 

Dans l'une des provinces du centre, sur les bords d'un 
cours d'eau qui serpente paresseusement, s'eleve un 
groupe irregulier dc constructions en hois : vieillcs, non 
peintes, noircies par lc temps et surmontees dc toits en 
pente rapide formes de planches couvertes de mousse. 
Le principal corps de batiment est une longue maison 
d'habitation elevee seulemcnt d'un etage, formant angle 
droit avec la route; en front de la maison se trouve une 
cour spacicusc, mal tenue; derriere, un jardin egalemcnt 
spacieux, ombrcux, dans lequel l'art cssaye encore fai- 
blement de lutter contre la nature envahissante. Dc 
1'autre cote de la cour, faisant face a la porle princi- 
pale, — ou plutot aux portes principales, car il y en a 
deux, — on apercoit les etables, les grenicrs a foin et a 
ble, et, pros de l'extremite de la maison opposee a la 
route, deux batiments plus petits dont l'un est la cuisine 
et 1'autre le Lyitdskaya , oil logent les domesliques. Au 
dela on peut distinguer a travers une simple rangoe de 
tillculs un autre groupe de constructions en hois noirci 
par le temps, encore plus delabrees : e'est la fcrmc. 

II n'existe certainement pas beaucoup dc symetrie 
dans la disposition de ces batiments, mais il y a cepen- 
dant un certain ordrc et une raison d'etre dans ce chaos 
apparent. Tous ccux qui no demandent pas de poe'le sont 
elcves a une distance considerable de la maison d'habi- 
tation et de la cuisine, plus sujettcs aux incendies; et la 
cuisine est isolee parcc que l'odeur de l'huile employee 
a la preparation des aliments n'est nullement agreable, 
memo pour ceux dont les nerfs olfactifs no sont pas tres- 
susccptibles. Le plan de la maison n'est point depourvu 
non plus d'une certaine signification : la separation 
rigoureuse des sexes qui formait un trait caracteristiquc 



520 



La Russie. 



de la vicille societe russe a depuis longtcmps disparu, 
mais on pcut encore retrouver la trace do son. influence- 
dans les maisons Mties sur le vicux modele. Gellc dont 
il s'agit en est unc, ct, par consequent, ellc est divisee 
entrois parties : a l'une desailes, les appartcments mas- 
culins; a l'autre, les feminins; et au milieu, le territoire 
ncutre, comprenant la salle a manger et le salon. Get 
arrangement a ses avantages ct expliquc pourquoi la 
maison presente deux portes d' en tree en front. Dcrriere 
se trouvc une troisieme porte qui s'ouvre, du territoire 
neutrc, sur une spacieuse veranda regardant le jardin. 

Ici vit et a vecu pendant bien des annees Ivan Ivano- 
vitch K..., gcnlilhomme do la vieille ecolc et tres-digne 
specimen de sa race. Si nous l'examinons assis dans un 
fautcuil confortable, drape dans son ample robe do 
cbambrc flottante, sa longue pipe turquc a la main, 
nous pourrons lire d'un coup d'ceil quclque cbose de son 
caracterc. La nature l'a doue de gros os et de larges 
epaulcs; ct ellc avait evidemment 1'intention d'en faire 
un homme d'une grande force physique ; mais il a con- 
tribue a frustrer cctte intention bienveillantc et so 
trouve etre maintenant plus gras que musculeux. Sa 
tete, tondue de pros, est ronde comme un boulet de 
canon, les ligncs en sont massives et lourdes, mais cette 
lourdcur est relevee par une expression de contentcment 
calme et de bonne bumeur imperturbable qui, a l'occa- 
sion, s'epanouit en un vaste sourire bonasse. Sa face est 
l'une de cellos qui, memo appartenant a un actcur de 
grand talent, no pourraicnt prendre une expression de 
souci ct d'anxiete et Ton ne saurait Ten blamcr, car unc 
telle expression ne lui a jamais ete demandee. Pareil aux 
autrcs mortcls, son proprietaire eprouve quelquefois de 
petits ennuis et, en de telles occasions, ses pctits yeux 
gris etincellent, son visage s'enflamme d'une lucur 
pourpre qui fait penscr a l'apoplcxie ; mais la mauvaisc 
fortune n'a jamais pu l'empoigner d'une main assez 



Proprietaires terriens, etc. 32i 



forme pour lui faire comprcndre la signification dee 
mots souci, anxiete. Des luttcs, des desappointements, 
des csperances et de tous les autres sentiments qui don- 
nent a la vie humaine un interet dramatiquc, il ne sail 
que fort peu de chose par oui-dire et rien par experience. 
En fait, il a toujours vecu en dehors de cette struggle 
(lutte) for existence que les philosophes modcrnes decla- 
rant etre la loi de nature. 

11 y a environ soixante ans, Ivan Ivan'itch naquit clans 
la maison qu'il habile encore. II rccut scs premieres 
lecons du prut re de la paroisse, et plus tard d'un fils de 
diacre ayant eludie au seminaire avec si peu de succes 
qu'il avail etc incapable de passer rexamcn final. II fill 
traite par ces deux precepteurs avec une indulgence 
extreme, ils lui pcrmircnt do n'apprcndre que ce que bon 
lui semblait. Son pere desirait le voir assidu a l'etudc; 
mais sa mere avait peur que cela ne nuisit a sa sanle, et 
lui accordait en consequence plusieurs jours de conge 
par semaine. Dans ces circonstanccs, ses progres natu- 
rellemcnt ne i'urent pas tres-rapides, et il n'avait encore 
fait que tres-superfieiellement connaissance avec les 
regies elementaircs de Tarithmetique, quand son pere 
declara un jour qu'il avail dejadix-huit ansct qu'il devait 
immediatement entrcr dans le service. Mais quelle sorte 
de service ? Ivan n'avait nulle inclination naturelle pour 
aucune especc d'activite. Le projet de le faire cntrer 
comme Junker dans un regiment de cavalerie dont le 
colonel etait un vieil ami de son pere, ne lui plut pas du 
tout. II n'avait en aucune facon l'amour du service mili- 
taire, et la perspective d'un cxamen lui repuguait positi- 
vement. Done, pendant qu'il semblait s'incliner devant 
Tautorite paternelle, il poussa sa mere a s'opposer an 
projet. 

Lc dilemme en presence duquel se trouvait Ivan etait 
celui-ci: Par deference pour son pere, il eutvoulu entrer 
au service et gagner ce rang offlciel que tout noble russe 



322 



La Russie. 









desire posseder ; en memo temps, par deference pou' 
sa mere et ses propres gouts, il voulait rester a la Hug- 
son ct y continuer sa vie indolentc. Le marecbal de la 
noblesse, qui par basard vint un jour chez son peie y 
rcndre, t une visite, letir>, de cette difflculte en lui of- 
frant de l'inscrirc en qualite de secretaire dans le Dvo- 
ryanskaya Opeha, institution qui agit comme curateur 
dcs biens appartenant a des mineurs. Toutc la besogne 
reelle de cct cmploi pourrait etre faite par un secretaire 
salarie, et le titulaire serait promu periodiquement, 
comme s'il etait un fonctionnairo actif. C'elait precise- 
mcnt ce qu'Ivan souhaitait. II accepta avec ardeur la pro- 
position ct obtint, au cours de sept annees, sans aucun 
effort de sa part, le rang de « secretaire de college », 
correspondant au capitaine en second de la hierarcbie 
militairc. Pour monter plus baut, il lui aurait fallu 
chercber quelque place dont les devoirs n'eussent pu 
etre remplis par procuration ; il resolut done de se re- 
poser sur ses lauriers aisement gagnes et donna sa de- 
mission. 

Immediatement apres la cloture de sa vie ofncielle, 
commenca sa vie d'bomme marie. Avant meme que sa 
demission cut ete acceptee, il se trouya soudain, un 
beau matin, sur le cbemin du mariage. Ici encore, il 
n'y eut de sa part aucun effort. L'amour vrai, ce fleuve 
qui, dit-on, ne coule jamais doucement pour les mor- 
tels ordinaires, coula doucement pour lui. II n'eut meme 
pas la peine de se proposer. L'affaire fut tout entiere 
arrangee par ses parents, qui lui cboisirent comme 
fiancee la fille unique de lei^r plus procbe voisin. La 
jeune pcrsonne n'avait que seize ans, n'etaitremarquable 
ni par sa beaute, ni par ses talents ou aucune autre parti- 
cularity, mais elle possedait un merite tres-important, 
elle etait la fille d'un bomme dont le domaine etait con- 
tigu au leur ct qui pouvait lu; ■ donner en dot un certain 
lopin de terre qu'ils avaient ^ngtemps desire ajouter a 



Proprietaires terriens. etc. 



323 



leur propriete. Lcs negotiations, ctant d'unc nature de- 
cate, furent confiees a unc vieillc dame qui avait une 
grandc reputation diplomatique en ccs matieres, ct ello 
accomplit sa mission avec un tel suices, qu'au cours de 
quelques semaines les prelimi 'aires furent arranges et 
le jour fixe pour la noce. Ivan Ivan'itch gagna tionc sa 
fiancee aussi facilement qu'il avait gagne son tchin 
(grade) de « secretaire de college ». 

Bicn que l'epoux cut plutot rccu que pris lui memo une 
femme et nc se flit jamais imagine un moment etre 
amoureux, il n'eut aucunc raison de regretter le choix 
qu'on avait fait pour lui. Maria Petrovna, par son ca- 
ractere et son education, etait absolument la femme qui 
convenait a Ivan Ivan'itch. Elle avait grandi dans la mai- 
son paternclle au milieu de nourrices et de servantes et 
n'avait jamais appris autre chose que ce que pouvaient 
enseigner le pretre do paroisso et « mam'zelle », person- 
nage occupant unc situation intermediaire cntre cellos 
d'une femme de chambre et d'une gouvernante. Les pre- 
miers evenements de la vie de Maria Petrovna furent la 
nouvelle qu'elle allait etre mariee, et les preparatifs de la 
noce. Toute sa vie elle se rappela lcs deliccs que re- 
quisition de son trousseau lui causa, et garda memoire 
du catalogue entier des objets achetes. Lcs premieres 
annees de son mariagc nc furent pas tres-heureuses, car 
elle fut traitee par sa belle-mere comme une enfant in- 
supportable qui a besoin d'etre frequemment repri- 
mandee ct sermonnec; mais elle supporta cctte discipline 
avec une patience exempiaire ct au bout d'un certain 
temps devint sa propre maitresse : dominatricc auto- 
cratiquc de toutcs les affaires domestiques. Depuis ce- 
temps ello a vecu d'uiu vie active et denuee d 'emotions. 
Entre elle et son mari il existe autant d'attachement mu- 
tuel qu'on pcut raisonnablement en attendre de natures 
flegmatiques apres trentc ans de mariage. Elle consacre 
toute son encrgic a la s<? .faction de pes besoins mate- 



:M 



La Russie. 







riels, d'ailleurs fort simples,— quant a des besoins intel- 
lectuals, ellc n'en a aucun, - ot a assurer son bien-etre 
de toutcs les facons possibles. Sous les soins assidus 
de sa femmo, Ivan Ivan'itcb s'est, comme il a l'habitude 
de le dire, * effemine » (obabilsy a). Son amour de la cbasse 
s'est dissipe, il se soucie de moins en moins de visiter 
ses voisins, et chaque annee il passe de plus en plus de 
temps dans son confortablc fauteuil. 

Le train de vie quotidien de ce digne couple est singu- 
liercmcnt regulier et monotone, variant seulemcnt avec 
les divcrscs saisons. En ete, Ivan Ivan'itcb se leve vers sept 
beures, ctendosse avec l'assistance de son valet de cham- 
bre un costume simple consistant principalement enune 
robedecbambrepassee decouleuret couverte detaches. 
N'ayantrien de particulicr a faire, il s'assied a lafenetre 
ouvcrtc et regarde dans la cour. Quand les domestiques 
passcnt, il leur crie de s'arreter et les questionne, puis 
lour donne des ordres ou les gronde, suivant les circons- 
tances Vers neuf hcures lethe est annonce,il se rcndalors 
dans la salle a manger, piece longue et etroite dont le 
plancber est nu et qui ne contient d'autre mobihcr qu'une 
table et des cbaiscs, le tout dans une condition plus ou 
moins rachitique. La il trouvfl sa femme avec le samovar 
devant ellc. Au bout de quclqucs minutes, les plus jcuncs 
enfants cntrcnt, baisent la main de leur papa et prennent 
place a table. Comme ce repas matinal consiste seule- 
mcnt en pain et the, il ne dure pas longtemps, et tous se 
rendent ensuito a leurs diverscs occupations. Le chef de 
la maison commence le labour de la journee en so ras- 
scvant a la fenetre ouvertc; sa pipe turque est bourree 
et allumec par un petit garcon dont la fonction speciale 
est de tcnir en bon etat les pipes de son maitrc. Quand 
Ivan Ivan'itcb en a fume deux ou trois et s'est aban- 
dons pendant un temps proportions a une contem- 
plation silencieusc , il sort avec Tintcntion de visi- 
ter les etables et laferme; mais generalement, avant 



Proprietaires terriens, etc. 32C 



quil n'ait traverse la cour, il trouve la chalcur insup- 
portable et rctournc a sa premiere position pros cle la 
fenetre ouvertc. La il restc assis trauquillemcnt jusqu'a 
ce que 1c solcil ait tourne autour de la maison de facon 
a ce que la veranda soit completement a l'ombre; il y 
fait alors transporter son fauteuil et s'y installe jusqu'a 
l'heure du diner. 

Maria Petrovna passe sa matinee d'unc facon plus 
active. Aussitot que la table du dejeuner a etc desservic, 
die se rend au garde-manger, examine les provisions, 
arrete le menu du jour, et donne a la cuisinicre les 
materiaux necessaires, avec des instructionsdetailleessur 
la facon de les preparer. Le rcste de la matinee, elle 1c con- 
sacre a ses autres devoirs de menagere. Vers une heurc, 
le diner est annonce, et Ivan Ivan'itch s'excite l'appetit 
en avalant d'un trait un vcrredc vermuth prepare a la mai- 
son. Le diner est le grand evenement dujour. La nour- 
riture est abondante et de bonne qualite, mais les cham- 
pignons, les oignons, la graisse, joucnt un role un peu 
trop important dans 1c repas, et le tout est prepare avec 
tres-peu de souci des principes rcconnus de l'liygienc 
culinairc. Bcaucoup des plats, certes, fcraient sauter d'ef- 
froi un Anglais a l'estomac delicat; mais ils nc scm- 
blcnt produirc aucun mauvais effet sur ces organismes 
russes qui n'ont jamais ete affaiblis par la vie des villes, 
les excitations nerveuses et les efforts intellectucls. 

Le dernier plat n'apas plutot ete desservi qu'un calme 
de mort s'etend sur la maison ; e'est le moment de la 
sicstc d'apres diner. Les enfants vont dans le jardin, et 
tous les autres membrcs de la maison s'abandonnent a 
la somnolence naturellement cngendrec par un copieux 
repas, un jour d'ete brulant. Ivan Ivan'itch se retire 
dans sa proprc chambre, d'ou les mouches out ete soi- 
gneusement cxpulsees par son porteur de pipes. Maria 
Petrovna s'assoupit dans un fauteuil du parloir , la 
figure recouverte d'un mouchoir de poche. Les domes- 



326 



La Russie. 



tiques ronflcnt dans les corridors, les mansardes ou le- 
grenicr a foin ; el. meme le vicux chien do garde, dans 
un coin de la cour, s'etend de toute sa longueur du cote 
ombrage de sa loge. 

Au bout de deux heures environ, la maison se reveille 
graduellement. Lcs portes commencent a crier, les noms 
des divers valets ou scrvantes son t brailles sur tous les tons, 
depuis la basse jusqu'au lausset, et des bruits do pas re- 
tentissent dans la cour. Bientot un domestique male sort 
de la cuisine portant un cnorme samovar qui lance des 
bouffees de vapcur comme une petite locomotive. La 
famille s'asscmble pour le the. En Russie comme ail- 
leurs, le sommeil apres le repas produit la soif, si bien 
que le the et autres breuvages sont bien accueillis. En 
memo temps quclques friandises sont scrvies, tellcs que 
fruits cultives ou sauvages, concombres avee du miel, ou 
quelque autre chose de la mcme cspece, et la famille se 
disperse de nouveau. Ivan Ivan'itch fait un tour dans les 
champs sur son begovuiya droshki, vehicule extreme- 
men t leger compose de deux paires de roues reunies 
par une barre de bois sur laquello le conducteur est 
assis ; et Maria Pctrovna recoit probablement une visit© 
de la Popadya (fomme du pretre), qui est la plus mau- 
vaise langue du voisinage. II no se produit pas beaucoup 
de scandalcs dans le district, mais le pcu qu'il y en a, 
la popadya le recueille soigneusomentet le repand parmi 
ses connaissances avec une generosite prodiguc. 

Dans la soiree, il arrive souvent qu'un petit groupe de 
paysans entre dans la cour et demande a voir « le 
maitre ». Celui-ci vient a la porte, et il se trouvc genera* 
lemcnt qu'ils ont quelque faveur a reclamor de lui. En 
reponse a sa question : « Eh bien! enfants, qu'est-ce que 
vous voulez ? » ils content leur histoire d'une facon con- 
fuse et cntortillec, plusieurs d'entrc eux parlant a la fois, 
et il lui faut lcs questionner et requcstionner avant d'ar- 
rivcr a comprendre ce qu'ils desirent. S'il leur dit qu'il 



Propt'ietaires terriens, etc. 



327 



ne peut pas lc leur accordcr, ils nc sc contcnteront pro- 
bablcmcnt pas du premier rcfus,mais s'efforccront, en le 
suppliant, de le faire revcnir sur sa decision. Se rcculant 
d'un pas ct faisant une grande reverence, un membre 
du groupe commence d'un ton calin, demi-rcspcctueux, 
demi-familicr : « Petit pere, Ivan Ivan'itch, soyez gra- 
cicux, vous etes notre pere, nous sommcs vos cnfants », 
et ainsi dc suite. Ivan Ivan'itch ecoutc avec bienvcillance 
et cxplique de nouveau qu'il ne peut leur accordcr ce 
qu'ils demandent, mais ils conservcnt encore l'cspoir de 
gagncr leur cause par des supplications, etles continucnt 
jusqu'a ce qu'a la fin sa patience se trouvant epuisee, il 
leur dit d'un ton patcrnel : « Maintcnant, assez ! assez ! 
vous etes des tetes de biiche, tous des tetes de buche, 
inutile dc continuer, cela ne peut pas sc faire » ; ct, disant 
ces mots, il rentre dans la maison pour prevenir loutc 
discussion ulterieurc. 

Une partic reguliere des occupations de la soiree est 
rentrovue avec l'intendant. Lc travail qui vicnt d'etre 
fait, le programme pour le lendemain, sont toujours 
tres-longuement discutes; et bcaucoup de temps est de- 
pense a speculer sur le temps qu'il fcra les jours sui- 
vants. Sur ce dernier point, le calendrier est toujours 
soigneusement consulte ct une grande confiance est pla- 
cee en scs predictions, bicn que rc.xpericnce ait souvent 
montre qu'on n'y doit accordcr qu'unc foi restrcintc. 
La conversation se traine sur ce sujet jusqu'a cc que le 
souper soit annonce, et immediatement aprcs ce rcpas. 
qui est une repetition abregee du diner, tous sc retirent 
pour la nuit. 

Ainsi s'ecoulent les jours, les semaines et les mois dans 
la maison d'lvan Ivan'itch, et e'est bien rarement qu'une 
deviation au programme ordinaire se produit. La tempe- 
rature necessite, bien entendu, quelques legeres modifi- 
cations. Quand elle est froide, les portes et les fenctres doi- 
vent etre tenues fermees, et apres les pluies abondantes, 



328 



La Riissic. 



ceux qui n'aiment pas barboter dans la boue doivent 
rester dans la maison ou le jardin. Pendant les longues 
soirees d'hiver, la famille s'assemble dans le parloir et 
tous scs membres tuent le temps du mieux qu'ils peuvent. 
Ivan Ivan'itch fume sa longue pipe et medite, ou ecoute 
l'orgue a cylindre dont joue l'un de ses enfants. Maria 
Petrovna tricote un bas. La vieille tante, qui d'babitude 
passe l'hiver avec eux, joue a la « patience » et quel- 
quefois tire du jeu des conclusions pour l'avenir. Ses 
predictions favorites sont qu'un etranger va arriver ou 
qu'uu mariage aura lieu, et elle peut determiner le sexe 
de l'etranger, la couleur des cheveux de la fiancee, mais 
son art ne va pas au-dela, elle ne peut satisfaire les jeunes 
demoiselles quant aux autres details. 

On apercoit rarement dans le parloir des livres ou des 
journaux, mais pour ceux qui desireraient lire^ il existe 
une petite bibliothequeremplie de productions litteraires 
variees, qui donne quelque idee des gouts litteraires de 
la famille pendant plusieurs generations. Les volumes 
les plus anciens furent achetes par le grand-pere d'lvan 
Ivan'itch, personnage qui , d'apres les traditions de fa- 
mille, jouissait de la confiance de la grande Catherine. 
Bienque completement oublie par les historiens recents, 
c'etait un homme ayant evidemtnent quelques preten- 
tions a la culture intellectuelle. II avait fait peindre son 
portrait par un artiste etranger de beaucoup de talent (ce 
portrait est encore accroche dans le parloir) et achete un 
certain nombre de porcelaines de Sevres, dont les dernieres 
se trouvent sur une commode placee dans le coin et con- 
trastent etrangement avec le mobilier grossier de la mai- 
son et l'aspect sale de l'appartement. Parmi les livres 
qui portent son nom, nous trouvous les tragedies de 
Sumarokof, qui s'imaginait etre le « Voltaire russe », les 
amusantcs comedies de von Wisin, dont quelques-unes 
se jouent encore aujourd'hui, les odes pindariques du 
courtisan Derzhavin, deux ou trois volumes con tenant la 



Proprietaires terriens, eic. 



329 



science mystique de la franc-macouncrie interprelee par 
Schwarz et Novikoff, lcs traductions russes de Pamela, 
Sir Charles Grandison et Clarissa Haiiowc de Richardson, 
la Nouvelle Hiloise do Rousseau (traduction russe), el 
trois ouquatre volumes de Voltaire dans l'original. Parmi 
lesouvrages reunis a une epoque un peu plus recente il 
y a les traductions d'Anne Radcliffe, lcs premiers romans 
de Walter Scott et ceux de Ducray-Duminil, dont lcs his- 
toircs : « Lolotte et Fanfan » et « Victor, ou l'enfant de 
la foret », jouissaient jadis d'une grande reputation. A 
partir de cette epoque, les gouts artistiques de la famille 
paraissent s'etre eteints, car la literature qui suit 
est representee exclusivement par lcs fables de Kryloff, 
un Manuel du cultivateur, un petit livre de medecine 
usuelle, et une serie de calcndriers. II y a neanmoins 
quelques signes d'une renaissance, car sur le rayon infe- 
rieur se trouvent de recentes editions de Pouchkine, Ler- 
montof, Gogol et quelques ouvrages d'auteurs vivants. 

Quclquefois la monotonie de l'hiver est egayecpardes 
visites qu'on fait aux voisins et d'autres qu'on recoit 
d'eux, ou d'une facon plus saillante encore par un 
voyage de quelques jours a la capitale de la province. 
Dans ce dernier cas, Maria Petrovna passe prcsque tout 
son temps a courir les boutiques, et rapportc a la mai- 
son une vaste collection d'articles varies. L'inspection 
de ces objets par la famille assemblee forme un impor- 
tant evenement domestique qui rclegue completemcnt a 
1'ombre lcs visites des colporteurs et porte-ballc. Puis il 
y a les fetes de Noel, de Paqucs, et, a l'occasion, de petits 
incidents d'une especc moins agreable. Cc peut etre, par 
exemple, une abondante tombec de ncigc telle qu'il est 
necessaire d'y couper des routes pour sc rendre a la cui- 
sine et aux etables; ou bien les loups cntrcnt dans la 
cour la nuit ct luttent avec les chions de garde ; ou bien 
on apporte la nouvelle qu'un paysan qui avait bu dans 
un village voisin a ete trouve gele sur la route. 






330 



La Russie. 




Sous tous lcs rapports la famillc mene une existence 
tres-isolee, mais clle a un lien qui la rattache au monde 
extericur. Deux des Ills sont offlcicrs dans Tarmee, et 
ils ecrivent de temps en temps a leur mere et a leurs 
sceurs. G'est a ces deux jeunes gens qu'est consacree 
toute la petite provision de sentimentalite que Maria 
Petrovna possede. Elle peut parlor d'eux pendant des 
heures a quiconque voudra l'ecouter, et elle a raconte 
une ccntaine de fois a la popadya tous les petits incidents 
insignifiants de leur vie. Bien qu'ils no lui aient jamais 
donne beaucoup de causes d'anxiete, elle vit dans une 
frayeur constante que quelque mal puisse leur arriver. 
Go qu'elle redoutc do plus, e'est qu'ils soient envoyes en 
campagne ou qu'ils tombent amoureux d'actrices. La 
guerre et les actrices sont, en fait, les deux caucbemars 
de son existence , et cbaque fois qu'elle a un reve inquietant, 
ellecbarge lepretre d'offrir un moleben pour la surete de 
sescbers absents. Quelquefois elle so hasarde aexprimer 
ses craintes a son mari et lui recommande do leur ecrire, 
mais il considere qu'ecrire une lettre est un dur labeur, 
et repond toujours evasivement : « Oui, oui, nous y pen- 
scrons ». 

Pendant la guerre de Grimee, — bien que lcs deux fils 
ne fussent pas encore a l'armee, — Ivan Ivan'itcb se 
reveilla a demi de sa lethargie habituelle et lut a l'occa- 
sion les maigres rapports ofiicicls publies par le gouver- 
nement. II etait un peu surpris qu'on n'y parlat d'aucune 
grande victoire et que l'armee ne s'avancat pas imme- 
diatement sur Constantinople. Quant aux causes, il ne 
s'en preoccupa jamais. Quelques-uns de ses voisins lui 
dirent que l'armee etait desorganisee, que le systeme tout 
enticr de Nicolas s'etait trouve absolumcnt sans valour. 
Tout cela pouvait etre tres-exact, mais Ivan ne comprc- 
nait pas les questions militaircs et politiques. Sans doute, 
apres tout, cela finirait bien. Tout se termina bien a un 
certain point de vue, et il cessa de nouveau de lire les 



Proprietaires terriens, etc. 331 



journaux; mais, au bout do pcu do temps, il fut remue 
par des recits beaucoup plus alarmants qu'aucun bruit 
de guerre. Les gens commencaient a parler dc la ques- 
tion des paysans et a dire ouvertemont que les serfs 
allaient bientot etre emancipes. Cette sculc fois dans sa 
vie, Ivan Ivan'itcb demanda des explications. Rencon- 
trant un de ses voisins qui avait toujours ete un homme 
respectable, dc bon sens, severe sur la discipline, et 
l'entendant parler en ce sens, il le prit a part et lui 
demanda ce que ccla signifiait. Lo voisin lui expliqua 
que le vieil ordrc de choses avait fait banqueroulc, 
etait juge, qu'une nouvelle epoque s'ouvrait, que tout 
devait etre reforme et que l'Empercur, en conformite 
d'une clause secrete du traite avee les Allies, etait sur 
le point d'accorderunc constitution ! Ivan Ivan'itch ecouta 
quelque temps en silence, puis, avee un geste d'impa- 
tience, interrompit l'orateur : « Polno dumtchitsya ! assez 
de badinage et de niaiscries. Vassili Petrovitcb, dites- 
moi serieuscment ce que vous voulcz me dire. » 

Quand Vassili Petrovitch jura qu'il parlait avee tout 
son serieux, son ami le considera fixemeut d'un air de 
compassion intense, et grommela en s'eloignant: « Ainsi, 
lui aussi, il a perdu la teto ! » 

Les paroles dc Vassili Petrovitch, que son ami letbar- 
gique a l'csprit sobre regardait comme indiquant une 
insanite temporaire chez celui qui les prononcait, pei- 
gnaient bien la condition mentale d'un grand nombre de 
nobles a cette epoque et n'etaient pas denuees d'un certain 
fondement. L'idee d'une clause secrete dans le traite de 
Paris etait purement imaginaire; mais il etait tres-vrai 
que le pays entrait dans une periode dc grandes refor- 
mes, parmi lesquelles la question de l'emancipation occu- 
pait le premier rang. De tout cela memo le sceptique 
Ivan Ivan'itch fut bientot convaincu. L'cmpereur declara 
formellement a la noblesse de la province de Moscou que 
l'etat actuel des choses ne pouvait toujours durcr, et 



532 



La Russie. 



«ngagea les proprietaries tcrriens a examiner par quels 
moyens la condition de leurs serfs pourrait etre ame- 
lioree. Dcs comites provinciaux furent formes dans le but 
de preparer dcs projets definis, et graducllement il devint 
evident que l'emancipation dcs serfs etait reellcment 
proche. 

Ivan Ivan'itch fut quelquc peu alarme de la perspec- 
tive dc perdre son autorite sur ses serfs. Bien qu'il n'eut 
jamais ete un maitre cruel, il n'avait pas epargne la 
baguette de boulcau quand il la jugeait utile, et la 
croyait un instrument necessairc dans le systeme 
russe d'agriculturc. Pendant quelquc temps, il se 
consola en songeant que les paysans n'etaicnt pas dcs 
oiscaux, qu'il leur fallait en toutes circonstances de 
la nourriture et de quoi se vetir, qu'il les trouverait 
toujours prets a le scrvir comme ouvriers agricoles; 
mais quand il apprit qu'ils allaicnt rccevoir une grande 
partie du domaine pour leur propre usage, ses esperan- 
ces tomberent et il craignit fort d'etre inevitablement 
ruine. 

Ces sombres previsions ne se sont nullemcnt reali- 
sees. Les serfs d'lvan Ivan'itch, emancipes, ont recu 
environ la moitie du domaine ; mais, en rctour de la 
tcrrc cedee, ils lui payent annuellement une somme 
considerable et sont toujours disposes a cultiver ses 
champs moyennant une honnele remuneration. La 
depensc annuellc est maintcnant beaucoup plus grande; 
mais le prix du grain a hausse, et cela compense com- 
pletement 1'augnientation de la depense. L'administra- 
tion du domaine est beaucoup moins patriarcalc; bien 
des choses jadis laissees a la coutumc et a l'accord 
tacite sont maintenant reglees par des conventions 
expresses, basees sur des principes purement commer- 
ciaux ; une bien plus grossc somme d'argent est payee ct 
une bien plus grosse recue ; l'autorite du maitre est 
beaucoup moindre, et sa responsabilite a proportionncl- 






Proprietaires terriens, etc. 



■i o o. 

■JJJ 



lement diminue. Mais, on depit do tous ces change* 
merits, Ivan Ivan'itch eprouverait une grande difficultea 
decider s'il est plus riche ou plus pauvre. II a moins de 
chevaux et moins dc serviteurs, mais il en a encore plus 
qu'il ne lui en faut, et sa maniere de vivre n'a subi 
aucune modification sensible. Maria Petrovna se plaint 
que les paysans ne la fournissent plus desormais d'eeufs. 
de poulcts, de Huge file a la maison, et que tout est 
trois foisplus cher qu' autrefois ; mais, quoi qu'il en soit, 
le garde-manger est toujours plein et, comme jadis, 
l'abondance regno dans la maison. 

Ivan Ivan'itch ne possede certaincment pas des qua- 
lites transcendantes d'aucune sorte. II serait impossi- 
ble de faire dc lui un heros, fut-ce memo son proprc fils 
qui ecrivit sa biograpbic. Les gens bien muscles peu- 
vent avec raison le dedaignor et les homines actifs et 
energiques le condamner de bonne foi pour son indo- 
lence ct son apathie. Mais, d'un autre cote, il n'a pas de 
grands defauts. Ses vices sont de l'espece passive, nega- 
tive. Cost un membre de la societe respectable, sinon 
distingue, ct il parait un tres-digne homme quand on le 
compare a beaucoup de ses voisins qui ont ete eleves 
dans de semblables conditions. Prenons, par cxemple. 
son frere cadet Uimitri, qui habite a une courle dis- 
tance. 

Dimitri Ivanovitch, comme son frere Ivan, a ete doue 
par la nature d'une repugnance tres-acccntuec pour tout 
travail intcllectuel prolonge; mais comme e'etait un 
homme arintelligence facile, il n'eut pas peur d'un exa- 
men de « junker » , surtout parce qu'il pouvait compter sur 
la protection du colonel, et, l'ayant passe, entra dans 
l'armee. Dans son regiment se trouvait un grand nombre 
de jcunes officiers d'humeur joviale, toujours prets a 
rompre la monotonie de la vie degarnison par quclques 
folies dc jeunessc, et parmi eux il acquit aisement la 
reputation d'un bon vivant. Le verre a la main il pou- 



33k 



La Russie. 






vait tenir tete au plus solide d'entre eux, et dans toutes 
los farces insensees il jouait invariablement le role 
principal. Par ce moyen il se fit aimer de ses camarades, 
et pendant un certain temps tout alia Men. Le colonel, 
ayant lui-meme seme a pleines mains dc « la folle 
avoinc » dans sa jeunesse, etait tout a fait dispose a 
former, autant que possible, les yeux sur les peccadilles 
bacchavaliennes de ses subordonnes. 

Mais au bout dc quelques annees, le regiment changea 
soudain de caractere. Gertaines rumours etant par- 
venues a l'etat-major, l'empcreur Nicolas nomma un 
colonel allemand d'origine, severe, inflexible sur la dis- 
cipline, qui visait a faire du regiment une espece de 
macbinc qui fonctionnerait avec la regularite d'un chro- 
nometre. Ge changement ne s'accorda point du tout avec 
les gouts et les habitudes dc Dimitri Ivan'itch. II s'irrita 
sous les restrictions du nouveau regime et, aussitot qu'il 
eut gagne le rang dc lieutenant, se retira du service 
pour jouir de la liberte de la vie de campagne. Peu apres 
son pere mourut, et il devint par la proprietaire d'un 
domaine et de deux cents serfs. II ne se maria pas 
comme son frere aine, ne s'effemina point, mais il fit 
pis. Dans son petit royaume independant, — car tel etait 
recllemcnt un domaine russe dans le bon vieux temps 
qui a recemment pris fin, — il fiit seigneur de tout ce 
qu'il renfermait, et donna libre carriere a son tempe- 
rament fougueux, a sa passion pour le sport et a son 
gout pour la boisson et la debauchc. Beaucoup dtes farces 
folles auxquelles il se livra resteront longtemps dans la 
memoire des gens du pays, mais elles ne peuvent etre 
racontees ici. 

Dimitri Ivan'itch est maintenant un homme qui a 
passe l'age moyen et continue encore sa vie dissolue. Sa 
maison rcssemble a un cabaret mal tenu et de reputa- 
tion suspecte. Le plancher en est malpropre, le mobi- 
licr dechiquete et disloque, les domestiques indolents, 



Proprietaires terriens, etc. 



331 



o-> 



sales, en haillons. Des chicns de touto race et de toute 
taille rodent dans les cbambres et lcs corridors. Le 
maitre, quand il n'est pas endormi, est toujours dans un 
etat plus ou moins complet d'ivresse. Generalement il 
a chez lui un ou deux invites, — des gaillards qui lui 
ressemblent, — et les jours, les nuits, se passent a boire 
et a jouer aux cartes. Quand il ne peut avoir ses « bons 
compagnons » d'habitude, il envoic chercher un ou deux 
petits proprietaires qui habitent tout pres, hommes qui 
sont legalcment nobles, mais si pauvres qu'ils different 
peu des paysans. Lorsque ces ressourccs ordinaires lui 
font defaut, il a recours, a l'occasion, au violent expe- 
dient d'ordonner a ses domcstiques d'arreterles premiers 
voyageurs qui passcront, quels qu'ils puissent etre, et de 
les ramencr de gre ou de force, suivant les circons- 
tances. Ces voyageurs peuvent etre tres-presses oueprou- 
ver la plus grande repugnance a accepter une bospi- 
talite aussi brutale et qu'ils ne desiraicnt pas; mais 
toutes leurs excuses, protestations et remontranccs seront 
en vain. On cnlevera une roue de leur tarantasse, ou 
Men quelque partie indispensable du barnais sera 
cachee, et ils peuvent s'applaudir do leur bonne cbance 
s'ils parviennent a s'echappcr le lendemain matin (1). 

Au temps du servage, ses serfs domestiques avaient a 
supporter bcaucoupde leur seigneur violent et capricieux. 
Ils vivaient dans une atmosphere d'injures, et etaient 
soumis assez souvcnt a des corrections corporelles. Pis 
que cola, leur maitre les menacait constamment de « rascr 
leur front » c'est-a-dire de les donner comme recrues, 
et parfois, il mettait sa menace a execution en depit 



1. Cette coutume est heureusement devenue tres-rare aujourd'hui; 
elle estcependant encore pratiquee, a l'occasion, dans les districts eloi- 
gnes. Un incident de cette espece arriva a un de mes amis en 1871. 
11 fut detenu contre sa -volonte, pendant deux jours entiers, par un 
homme qu'il n'avait jamais vu auparavant, et n'effectua a la fin sou 
Evasion qu'en corrompant les domestiques de son hote-tyran. 



336 



La Russie. 



des gemissements et des supplications du coupablc et de 
scs parents. Et pourtant, chose etrange, presquc tous 
ccs serfs-la restercnt avcc Dimitri Ivan'itch comme 
domestiqucs librcs apres l'emancipation, et y resteront 
probablcment jusqu'a ce qu'il soit expulse de son domainc 
parses creancicrs ou emporte par uneattaquc d'apoplcxie. 
Que deviendront-ils alors? il est difficile de le dire, car 
ils ont contracts des habitudes quilcs rendent impropres 
a tout autre genre de vie. 

Pour rendre justice aux proprietaircs terriens russes.je 
dois dire que la classe representee par Dimitri Ivan'itch 
est maintenant tres-peu nombreuse et s'eclaircit de 
jour en jour. Gette classe etait le resultat naturel du 
servage et de la stagnation sociale, d'un etat de societe 
dans lcquel il existait peu dc restrictions legales ou 
morales et dc motifs pouvant devclopper une activile 
honorable. 

Parmi les autres proprietaircs terriens du district, 
l'un des plus connus est Nicolai Petrovitch B..., vicux 
militaire ayant rang de general. Comme Ivan Ivan'itch, 
il appartient a l'ancienne ecole; mais on peut etablir 
entrc les deux hommes un contraste plutot qu'une com- 
paraison. La difference entre leur passe, leur facon de 
vivre et leurs caracteres, se reflete dans leur apparence 
extericurc. Ivan Ivan'itch, nous le savons, est tres-gros 
etlourd dans tous ses mouvements; il aimc a s'etendre 
nonchalammcnt dans son fauteuil ou a faineanter el 
flaner dans sa maison envcloppe dans son ample robe 
de chambre, parcil a un enorme pain de sucrc. Le 
general, au contraire, est maigre, nerveux, musculeux, 
porte habituellcment une tunique militaire boutonnec 
jusqu'au cou; son visage a toujours une expression 
severe, a laquelle conlribue surtout une moustache 
herissee, en brossc. Quand il va et vient dans la cham- 
bre, froncant les sourcils et tenant les yeux fixes sur 
le plancher, on dirait qu'il combine des projets gran- 



Proprietaires terriens, etc. 



331 



dioses; mais ceux qui le eonnaissent bien savcnt par- 
faitement que c'est la unc illusion d'optique dont il est 
lui-meme, jusqu'a un certain point, la victime. Nicolar 
Petrovitch B... est tout a fait innocent de pensees pro- 
fondes et de puissants efforts intellcctuels. Bien qu'il 
fronce le sourcil si imperieuscment, son temperament 
n'est nullcment feroce. S'il avait passe toute sa vie a 
la campagne, il cut ete probaMement aussi bonasse 
et aussi flegmatique qu'Ivan Ivan'itch ; mais, Men 
different de cet adorateur de sa tranquillite, il a as- 
pire a s'elcver dans le service, et il a adopte le main- 
tien strict et formaliste que l'empereur Nicolas consi- 
derait comme indispensable chez un offlcier. Cet air, 
qu'il avait d'abord « endosse » comme une piece de son 
uniforme, devint, par la force de l'babitude, prcsque une 
partie de lui-meme, et, a l'age de trcnte ans, cc fut un 
offlcier au gout de 1' « Empereur de fer » : severe sur la 
discipline, formaliste inflexible, portant exclusivement 
son attention sur l'exercice et autres devoirs militaires. 
Dans ces conditions, il s'eleva graduellement par son 
propre meritc et atteignit le but de son ambition juve- 
nile : le rang de general. Aussitot ce but attcint, il 
prit la resolution de quitter le service et de se retirer sur 
son domaine. Bien des considerations l'y engagcaicnt. II 
avait deja soixantc ans et peu de chances d'avancement 
supcrieur. II jouissait du titrc d'Excollence qu'il avait 
longtcmps convoite, et quand il endossait son grand uni- 
forme, sa poitrine etait pailletee de mcdaillcs et de deco- 
rations. Depuis la mort de son pere, les revenus de son 
domaine avaient decru graduellement, et on lui rappor- 
tait que les plus beaux arbres de sa foret disparaissaicnt 
de jour en jour. Sa femme n'avait aucun amour pour la 
campagne et eut prefere se fixer a Moscou ou Saint- 
Petersbourg; mais iis calculerent qu'avcc leur petit 
rcvenu iis ne pourraient, dans une grandc ville, tenir 



leur rang. 



22 



338 



La Russie. 



Le general prit la determination d'introduirc l'ordre 
dans son domaine et de le cultiver lui-meme ; ryais un 
peu d'experience le convainquit que ces nouvelles fonc- 
tions etaient beaucoup plus difficiles que le commande- 
ment d'un regiment. II a depuis longtemps abandonne 
l'administration de ce domaine a un intendant, autre- 
fois l'un de ses serfs, et se contente d'exercer ce qu'il 
imagine etre un controle efficace. Bien qu'il ait le 
desir d'agir beaucoup, il trouve peu d'aliments pour son 
activite et passe ses joumeesapeupres de la meme facon 
qu'Ivan Ivan'itch, avcc cctte difference qu'il joue aux 
cartes toutes les fois qu'il en trouve l'occasion et lit regu- 
lierement le Russki Invalid, le journal militaire officiel. 
Aussitot qu'il en recoit un numero, il s'assied et le 
lit consciencieusement du commencement a la fin. 
La partie qui l'interosse specialemcnt est la liste des 
promotions, des miscs a la retraite et des recompenses 
imperiales pour le merite et l'anciennete. Quand il voit 
annonce que quelque ancien camarade a ete nomme offl- 
cier de la suite de SaMajcste ou a recu un grand cordon, il 
fronce le sourcil un peu plus que d'habitude et est tente 
de regretter de s'etre retire du service. S'il avait attendu 
patiemment, peut-etre un lot semblable aurait-il pu 
lui ecboir ? Gette idee s'empare de lui, et pendant le 
reste de la journec il est plus taciturne que de coutume. 
Sa femme le remarque, en sait la raison ; mais elle a trop 
de bon sens et de tact pour faire aiicune allusion a ce 
sujet. o 

Anna Alexandrovna, c'est le nom d- la bonne dame, 
est une personne enjouee d' environ cii,,juanteans, quine 
ressemble en rien a la femme d'lvan Ivan'itcb. Elle est 
accoutumee depuis longtemps a la societe militaire, aux 
grands diners, aux bals, aux promenades, aux soirees de 
jeu, et a tous les autres amusements de la vie de garni- 
son. Elle ne possede nullement le gout des occupations 
domestiques. Ses connaissances en matiere culinairesont 



PropriStaires terriens, etc. 



339 



extremement vagues et cllc n'a aucunc idee de la facon 
dont on fait des conserves, des nalivka. et autrcs friandi- 
sesde famille, bien quo Maria Pctrovna,quiest univcrsel- 
lemcnt acceptee comme une autorite en ces matiercs, lui 
ait plus dc cent fois propose quelques rcceltes de choix. 
En resume, les soins domestiqucs sont un fardeau pour 
elle, et elle s'en decharge autant que possible sur la i scr- 
vante en cbcf ». Ses deux cnfants, aussi, sont pour elle 
quelque peu encombrants et, en consequence, cllc les 
confic aux soins de la nourrice et de la gouvernante. 
C'est de tout cceur qu'clle detcste la vie a la campagnc ; 
mais, possedant ce temperament placide, philosopbe, 
qui scmble avoir quelque rapport avee la corpulence, 
elle so soumct sans murmurer et essaye d'en rompre un 
peu l'inevitable monotonic en faisant et rcccvant des 
visites. Les voisins, dans un rayon de vingt milles, sont, 
a peu d'exceptions pros, plus ou moins du type d' Ivan 
Ivan'itch ctde Maria Petrovna, d6cidementrustiquosdans 
lours manieres et lours idecs ; mais leur compagnie vaut 
mieux qu'une solitude absoluc, et ils ont au moins cette 
bonne qualite d'etre toujours disposes a joucr aux cartes 
pendant n'importe quel nombre d'heures. En outre, Anna 
Alexandrovna a la satisfaction de savoir qu'clle est, parmi 
eux, prcsque un grand personnage et, sans conteste, 
une autorite pour toutes les questions de gout et de 
modes ; elle se sent specialcment bien disposec envors 
ceux ou celles qu., dans la conversation, l'appcllent 
frequemment « V tre Excellence ». 

Les principales rejouissances ont lieu lors de la fete 
du general etde^on epouse, e'est-a-dire les jours consa- 
crcs a saint Nicolas et asaintc Anne. Dans ces occasions, 
tous les voisins viennent offrir leurs compliments, ct, bien 
entcndu,restenta diner. Le repas acbeve, lcsvisiteursles 
plus ages s'asscyent a la table de jcu, ct les plus jeunes 
improviscnt un bal. La fete estsurtoutbrillante quand le 
fils aine vient y prendre part ctameneavec lui un ou deux: 



3W 



La Russie. 



de ses camaradcs. II est dans l'armee deja dcpuis long- 
temps et suit la route pour dcvcnir general comme son 
pere (1). On s'attend a ce que l'un des camarades offrc 
bientot sa main a Olga Nikola'vna, la seconde fllle, jeune 
demoiselle blonde, pale, qui est toujours dans un etat 
de langueur frisant l'evanouissement. Elle et sa soeur 
aineo, jeune personne dumeme temperament, ont ete ele- 
vees dans l'un des grands « Instituts », gigantesque pen- 
sionnat fonde et subventionne par le Gouvernement pour 
les fllles do ccux qui sont supposes avoir bien merite de 
leur pays. Maintenant que leur education est finie, elles 
vivent a la maison, deplorant l'abscnce d'une societe 
« civilisee », et tuant lc temps d'une facon inoffensive ct 
elegante au moyen de la musique, des travaux d'aiguille 
et de la litterature frivole. 

A ces reunions du jour de la fete on est sur de rencon- 
trer plusieurs specimens interessants de la vieille ecole. 
L'un des plus remarquables est un vieillard de haute 
taille, corpulent, vetu d'une longue redingote rapee 
qui se fronce autour de sa taille. Ses sourcils buisson- 
neux couvrent presque ses petits ycux ternes ; son epaisse 
moustache cache en partie une large bouche qui indiquc 
clairement des tendances sensuelles; ses cheveux sont 
coupes si court, qu'il est difficile de savoir quelle scrait 
leur couleur s'il leur etait permis de croitrc. II arrive 
toujours dans sa tarantassc juste a temps pour le 
( zakuska. », appetissante collation servie un peu avant 
le diner, grogne quelques compliments a l'hote et a l'ho- 
tesse, saluc ses connaissances d'un monosyllabe, fait 
un copieux repas,et, immediatement apres, prend place a 
une table de jeu ou il reste assis, silencieux, aussi long- 



1. Les g^n^raux sont beaucoup plus communs en Russie que dans 
les autres pays. II y a quelques annees existait a Moscou une vieille 
dame qui avait dix flls : tous etaient generaux ! Ce rang peut s'obtenir 
aussi bien dans le service civil que dans le service militaire. 



Proprietaires terriens, etc. 



341 



temps qu'il peut trouvcr quelqu'un pour joucr avee lui. 
On n'aime point, cependant, faire la partic d'Andrei 
Vassilitch, car sa societe n'est pas agreable, et il reussit 
toujours a s'en retourncr chez lui la bourse Lien rem- 
plie. 

Andrei Vassilitch est un homme note dans 1c voisi- 
nage. II est le heros de toute une collection de legendes, 
et son nom, dit-on, est souvont employe avec succes par 
les nourrices pour effrayer les enfants mechants. Ainsi, 
quiconquc prendra la peine de visiter le district de X... 
pourra encore voir un monstre legcndaire en chair et en 
os. Jusqu'a quel point les nombrcuses histoircs qui cou- 
rent sur lui sont vraies, je ne saurais le dire ; mais clles 
ne sont ccrtainement pas sans fondement. Dans sa jcu- 
nesse, il scrvit quelque temps dansl'armee et futcelebre, 
memo a une epoque ou les officiers inflexiblcs sur la dis- 
cipline avaient toujours de grandes chances d'avance- 
ment, pour sa brutalite envers ses subordonnes. Sa 
carriere s'arreta court, neanmoins, alors qu'il avait seule- 
ment le rang de capitaine. S'etant compromis de facon ou 
d'autre, il jugea a propos de donner sa demission et de se 
retirer sur son domaine. 

La, il organisa sa maison sur des principes mahomc- 
tans plutot que Chretiens, et mena ses domestiqucs 
et ses paysans comme il avait l'habitude de mener 
ses soldats, usant sans merci des peincs corporclles. 
Sa femme ne sc hasardait pas a protester contre les 
arrangements mahometans, et tout paysan qui etait 
un obstacle aleur realisation etait immediatcment donne 
comme recruc ou transporte en Siberie sur la demande 
de son maitre (1). A la fin, sa tyrannic et ses cxtorsions 
poussercnt les serfs a la revolte. Une nuit sa maison fut 



1. Quand un proprietaire consid^rait certains de ses serfs comme 
intraitables il pouvait, d'apres la lui, les faire transporter en Siberie 
sans jugement, a la condition de payer le transport. Arrives a leur des- 



342 



La Russie. 



entouree et on y mit le feu ; mais il reussit a echapper au 
sort qu'on lui avait prepare et fit punir sans merci tous 
ceux qui avaicnt pris part a la revoltc. C'etait la une se- 
vere lecon, mais elle n'eut sur lui aucun effet. Proliant 
des precautions contre une semblable surprise, il continua • 
de tyranniseret d'extorquer comme auparavant jusqu'en 
1861, epoque oil les serfs furcnt emancipes et ou. son 
autorite prit fin. 

A une espece Men differente appartient Pavel Tro- 
Dhim'itch, qui lui aussi vient regulierement offrir scs 
respects, presenter ses compliments au general et a la 
• gheneralsha » (feminin du mot general). II est agreable 
1c se detourner des traits durs, rides et moroses du 
monstrc legendaire et de fixer scs regards sur la face 
douce, lisse et joviale de cet hommc qui a toujours re- 
garde lc cote brillant des choscs, si bien que son visage 
a pris quelquc chose de leur eclat. « Quelle bonne, joviale 
ethonnete figure! » vousecriez-vousinvolontaircmonten 
le regardant. En effet; mais il faut prendre garde de tirer 
de cela des conclusions prematurees quant au caractere 
du possesseur. Jovial, il Test ccrtainement, car peu 
d'hommes sont plus capablcs de rire ou de fairc rire. 
On pout aussi egalement le dire bon si lc mot est pris 
dans lc sens dc bonne nature , car il no s'offense 
jamais et sera toujours pret a vous complaire si cela ne 
lui coute aucune peine. Mais quant a son bonnetete, cela 
dcmande quelqucs explications. Sa reputation ne peut cer- 
tainemcnt pas etre absolument sans tache, car il a ete 
bien des annees juge a la cour du district, et celle-ci ne 
valait pas mieux que les autres. 

Pour etre juge dans ccs cours-la, — qui furcnt abolies il 



tination, ils recevaient de la terre et viYaient la comme colons libres,. 
avec cetie simple restriction qu'il ne leur etait pas permis de quitter 
la locality ou ils 6taient fixes. 



Proprietaires terriens, etc. 



343 



y a environ dix ans, — ct en memo temps un honnete 
homme, il fallait une dose dc vcrtu plus qu'ordinaire. 
Pavel Trophim'itch n'etait pas un Caton, et par conse- 
quent il succomba. II n'avait jamais etudie le droit et 
n'elevait aucune pretention a dcs connaissancos etendues 
en loi. A tous ceux qui voulaicnt bien l'ecouler, il 
declarait franchement qu'il connaissait beaucoup mieux 
les cbiens courants et d'arret que les formalites legales. 
Mais son domaine etait tres-pctit ct il ne pouvait pas so 
pcrmcttre de donner sa demission. Bien que lc salaire 
nominal flit extremement modeste, lc revenu etait alors 
considerable, car, a ccttc epoque, aucun homme de bon - 
sens nc tentait de suivre un proces sans « graisscr la 
patte » aux fonctionnaircs. Les deux parties payaient 
le greffier dont la fonction etait dc preparer l'affaire et 
de la presenter aux juges, ct eclui-ci donnait unc part 
de ce gain a scs superieurs. Pavel Trophim'itch n'etait 
pas du tout un juge de la pire cspeco. On savait qu'il 
avait protege des veuves ct des orphclins contrc ceux qui 
voulaicnt les depouillcr, ct nulle somme d'argent dc 
l'autre partic ne lui cut fait rend re une decision injuste 
contre un ami qui lui aurait cxplique en particulier son 
cas; mais quand il ne connaissait ni l'affaire ni les plai- 
deurs, il signait volontiers lc jugement prepare par le gref- 
fier et empochait tranquillement « leS epices », sans res- 
sentir aucun remords de conscience. Tous les juges, il lc 
savait, faisaient de meme, et il n'avait aucune pretention 
d'etre meilleur que ses collcgues. 

On peut voir a la memo table que lui, quand Pavel 
Trophim'itch joue aux cartes chez lc general ou aillcurs, 
un petit homme a l'air gauche, rase de pres, avec des yeux 
tres-noirs ct Failure tartare. Cost Alexei PetrovitchT... 
S'il a recllcment du sang tartare dans les vcincs, il est 
impossible de le dire ; mais il est certain que ses ancetrcs. 
pendant une ou deux generations, furent tous de bons 
Chretiens orthodoxes. Son pere etait un pauvre chirur- 




344 



La Ritssie. 



gien militaire dans un regiment de marche, et Alexei. 
Pclrovitch lui-meme devint de bonne heure scribe dans 
l'uii des bureaux de la villc-district. II etait alors tres- 
pauvre et eprouvait de grandes difflcultes a vivre de son 
miserable salaire ; mais e'etait un jeune homme pene- 
trant et babile qui decouvrit bientot que meme un 
scribe avait beaucoup d'occasions d'extorquer de l'argent 
a un public ignorant, il usa de ccs occasions avec 
une grande habilete, et fut connu pour un des plus par- 
faits empocheurs de pots de vin (vzyatotchniki) du district. 
Sa position, neanmoins, etait si subalterne qu'il ne fut 
jamais devenu riebe s'il ne s'etait aviso d'un expedient 
tres-ingenieux qui lui reussit completement. Apprenant 
qu'un petit proprietaire, qui avait une fille unique, etait 
venu babitcr la villc pour quelques semaines, il prit 
une chambre dans l'auberge oil etaient descendus les 
nouveaux venus, et quand il eut fait leur connaissance, 
il tomba dangercuscment malade. Sentant sa dcrniere 
heure approcber, il envoya chcrcher un pretrc, lui 
confia qu'il avait amasse une grande fortune et demanda 
qu'on ecrivit son testament sous sa dictee. Dans ce testa- 
ment, il leguait de grosses sommes a tous scs parents, 
et une considerable a l'eglise de la paroisse. Toute l*af- 
faire devait etre tenue secrete jusqu'apres son deces; 
mais son voisin, le vieux monsieur a la fille unique, fut 
appoie et signa Facte comme temoin. Quand tout fut ter- 
mine, Alexei Petrovitch ne mourut point, mais se reta- 
blit rapidement et persuada au vieux monsieur, a qui il 
avait confie son secret, de lui donncr la main de sa 
fille. Cellc-ci ne vit aucun inconvenient a epouser un 
homme possesseur de tclles richesses, et le mariage fut 
dument celebre. Peu apres le pere mourut, sans decou- 
vrir, il faut l'espercr, la mystification qui avait ete perpe- 
trec, et Alexei Petrovitch devint proprietaire d'un petit 
domaine tres-confortable. Dcpuis ce changement dans sa 
fortune il a completement change ses principes, ou du 



Proprietaires terriens, etc. 



345 



moins sa pratique. Sous tous les rapports, maintcnant, il 
est strictcment honnete. II prctc do l'argcnt, il est vrai, a 
10 ou 15 pour 100 d'interet, mais cela n'cst pas consi- 
dere dans le pays comme un taux tres-exorbitant , et 
tous adracttent qu'il n'cst jamais, sans necessity dur 
pour scs creanciers. Dans l'administration locale elue, il 
joue un role considerable. Bien qu'il parle rarcment 
dans l'Assemblee du Zemstvo, c'est un hommc tres- 
utile dans les comites.. et il se distingue toujours par son 
grand bon sons et ses connaissanccs pratiques etenducs. 
II peut scmbler etrange qu'une personne honorable 
comme le general puisse recevoir chcz lui une societe 
aussi bigarrec, comprcnant des personnages d'unc re- 
putation decidement tcrnie; mais, sous ce rapport, il ne 
fait pas exception. On rencontre constamment, dans la so- 
eiete russe, des gens que Ton sait s'etre rendues cou- 
pables d'improbite flagrante et Ton en voit, qui sont 
assez honorables, cntrctenir avec eux des relations 
amicalcs. Ccttc indulgence sociale, ce rclachement moral 
ou de quelque nom qu'on veuille l'appeler, est le resul- 
tat de causes variees. Plusieurs influences ont concouru 
a abaisscr le niveau moral de la noblesse. Jadis, quand 
le noble vivait sur son domainc, il pouvait jouer impu- 
nement le petit tyran, s'abandonncr en toute libcrte 
a scs caprices legitimes et illegitimcs, sans aucunc res- 
triction legale ou morale. Je ne veux nullemcnt afflrmcr 
que tous les proprietaires abusaient de leur autorite ; 
mais jc m'aventure a dire que nullc classc d'hommes no 
peut longtemps possedcr un pouvoir arbitrairo aussi 
enorme sur ceux qui l'entourent sans ctre, par cela 
meme, plus ou moins demoralisec. Quand le noble 
entrait au service, il ne jouissaitplus des memes imma- 
nites, — au contraire, sa position ressemblait plutot a 
celle du serf,— mais il respirait une atmosphere de pecu- 
lat et de pots de vin pcu faite pour cngendrer la purete 
morale et la droiture. Si un fonctionnaire avait refuse 



3i6 



La Russie. 



de s'associer a ceux qui etaient souilles par les vices 
qui prevalaicnt, il se serait trouve completement isole et 
aurail ete ridiculise comme un modcrne Don Quichotte. 
Ajoutez a cela que toutes les classes du peuple russe ont 
un certain temperament bon, affable et apathique, qui 
les rend tres-charitables envers leurs voisins, et qu'elles 
ne distinguent pas toujours entre l'oubli d'unc injure 
privee et l'excuse de crimes publics. Si nous avons tout 
cela present a l'esprit, nous pouvons aisement com- 
prendre qu'au temps du servage et de la mauvaise admi- 
nistration, un homme pouvait se rendre coupable de 
pratiques reprehensibles sans encourir l'excommuni- 
cation sociale. 

An commencement du present regno, quand le ser- 
vage fut aboli et que radministration subit des reformes 
radicales, une opinion publique vigoureuse et saine sur- 
git soudain. Pendant quelque temps, il y cut dans la 
societe une veritable debaucbe d'indignation contre les 
abus existants, et Ton cloua au pilori les delinquants les 
plus en vuc. L'effet de cette explosion se fait encore sen- 
tir, car beaucoup de choses qui auraicnt passe inaper- 
cues il y a trente ans seraicnt aujourd'bui notees d'in- 
famic; mais l'intensite du sentiment moral a baisse, et 
il y a maintenant des symptomes evidents qu'unc partie 
au moins de Tancienne apatbie reprend graduellement 
le dessus. Gcla cut pu etre predit par quiconque con- 
naissait Men le caractere et l'histoire du peuple russe. 
La Russie avance sur la route du progres non pas de 
cette facon douce, graduelle, prosaique, a laquclle nous 
sommes accoutumes, mais par une serie d'efforls fre- 
netiques sans lien entre eux, et cbacun est naturelle- 
ment suivi d'une periode d'epuisement temporaire. 



CHAPITRE XVI 



PROPRIETAIRES DE L'ECOLE MODERNE 



Un petit-maitre russe. — Sa maison et les environs. — Tentatives 
avortEes pour ameliorer l'agriculture et la condition des serfs. — Une 
comparaison. — Un Tchinovnik « liberal)). — Son idee du progres. 
— Un juge de paix. — Son opinion de la litterature russe, des Tchi- 
novniks et des petits-maitres. — Son caractere suppose et r£el. — 
Un radical extreme. — Desordres dans les university. — Procedure 
administrative. — Capacite de la Russie pour accomplir des Evolu- 
tions politiques et sociales. — Undignitaire de Cour et sa maison de 
campagne. 



Dans le district qu'habito Nicolas Petrovitch, les pro- 
prietaircs terriens residants sont pour la plupart, commc 
je l'ai dit, hommes de la vieillc ecole, decidement rusti- 
ques dans leurs manieres et dans leurs idees. Mais il 
existe quclques exceptions, et parmi les plus rcmar- 
quablcs se trouve Victor Alcxandr'itchL.... Commenous 
approchions de son habitation, nous pumes tout de suite 
voir que le maitre differe de la majorite de scs voi- 
sins. La grille en est peinte et se meut aisement sur scs 
gonds, la cloture est en bon etat de reparation, la courte 
avenue conduisant a la porte d'entree est bien tcnuc, et 
dans le jardin nous pouvons constater d'un coup d'ceil que 
Ton y donne plus d'attention aux flcurs qu'aux legu- 
mes. La maison est en bois et n'est pas grande, mais elle 
a quclques pretentions architecturalcs accusecs par un 



348 



La Russie. 




grand portique pscudo-dorique qui couvre les trois quarts 
■de la facade. Dans l'intericur, nous remarquons partout 
l'influence de la civilisation occidentale. Victor Alexan- 
dr'itch n'est hullcmcnt plus richc qu'Ivan Ivan'itch, 
mais les pieces de son habitation sont plus luxueuse- 
ment meublees. 

Le moLilicr est d'un modele plus leger, plus confor- 
table, ct en meilleur etat de conservation. Au lieu du 
parloir nu, mcsquinement raeuble, avec l'orgue a cylin- 
drc a la vieille mode quijouait seulement six airs, nous 
trouvons un salon elegant, avec un piano par un dcs plus 
celebrcs facteurs, et de nombreux articles de manufac- 
ture etrangerc comprcnant une petite table de Boule 
et deux pieces de veritable ancienne potcrie de Wed- 
gewood. Les domcstiqucs sont propres, vetus de cos- 
tumes europecns. Lc maitre, aussi, est tres-differcnt d'as- 
pect. II apporte une grande attention a sa toilette, porte 
une robe de chambre seulement le matin de bonne heure, 
et une redingote longue a la mode pendant le reste de la 
journec. II abhorre les pipes turques que son grand-pere 
aimait, ct fume habituellement des cigarettes. Avec sa 
fcmme et scs fillcs il parle toujours francais, et les 
appelle par des noms francais et anglais. Mais la partic 
de la maison qui fournit un example plus frappant de la 
difference entrc l'ancien et le nouvcau style est le « cabi- 
net de Monsieur ». Dans celui d'lvau Ivan'itch le mo- 
bilier se compose d'un vaste sofa qui sert de lit, de quel- 
qucs chaises de bois de sapin, d'unc longue rangee de 
pipes et d'une lourde et grossicrc tabic aussi de bois de 
sapin, sur laquellc sc trouvent generalement un paquet 
de papiers graisseux, une vieille boutcille a encre depe- 
naillee, une plume et un calcndrier. Tie cabinet de Vic- 
tor Alexandr'itch a un aspect tout different. II est petit, 
mais a la fois confortable et elegant. Les principaux 
objets qu'il contient sont un bureau avec encrier, pres- 
se-papier, couteaux a papier et autres objets analogues, 



Propjnetaires de I'ecole moderns. 3i9 



et en face unc grandc bibliotheque. La collection de livrcs 
est rcmarquable, non point par le nombre des volumes 
ou la presence de rares editions, mais par la varicte des 
sujets. L'histoire, 1'art, la fiction, le drame, l'economie 
politique et l'agrieulture y sont represcntes en propor- 
tions a peu pres egales. Plusieurs de ces ouvrages sont 
en russe, d'autrcs en allemand, une grande quantlte en 
francais, quclques-uns en italien. Lcur reunion expli- 
que la vie passee et les occupations presentcs du pos- 
sesseur. 

Le pere de Victor Alexandr'itch etait un proprietaire 
terricn qui avait fait son cbemin dans le service civil et 
desirait que son fils suivit la memo profession. Dans ce 
but, Victor recut d'abord a lamaison une bonne instruc- 
tion puis fut envoye a l'universite de Moscou, ou il 
passa quatre ans comme ctudiant en droit. De l'univer- 
site il passa au ministers de Tlnterieur a Saiat-Petcrs- 
bourg, mais la routine monotone de la vie officiclle ne 
fut point du tout de son gout, etil donna bicntotsa demis- 
sion. La mort de son pere l'avait fait proprietaire d'un 
domaine, il s'y retira, esperant trouver la, en abondance, 
des occupations plus a son gout que la redaction de 
papiers officiels. 

A l'universite de Moscou il avait suivi les cours du 
fameux Granofski et avait beaucoup lu, mais d'unc facon 
decousue, sans suite. Le principal resultat de scs etudes 
fut l'acquisition de beaucoup de principes generaux mal 
digeres et de certaines aspirations vagues, genereuses, 
humanitaires. Muni de ce capital intellectucl il csperait 
mener a la campagne unc vie utile. Quand il eut repare 
et mcuble la maison, il se consacra a ramelioration du 
domaine. Au cours de scs lectures confuses, il etait tombe 
sur quclques descriptions des cultures anglaise et toscane 
et y avait appris que des merveillcs pcuvent etrc efi'ec- 
tuees par un systeme rationnel d'agriculture. Pourquoi 
la Russie ne suivrait-elle pasrexemplederAngleterrect 



350 



La Bussie. 



de la Toscane?Par un drainage approprie, une fu- 
mure abondante, de bonnes charrues, des prairies artifi- 
cielles, la production pouvait etre decuplee ; et par l'intro- 
duction de machines agricoles, le labeur pouvait etre 
diminue de beaucoup. Tout cela semblait simple et clair 
comme un total arithmetique, et Victor Alexandr'itcb, 
« more scholarium rei familiaris ignarus *, depensa sans 
un moment d'hesitation son argent comptanta fairevenir 
d'Angleterre une machine a battre, des charrues, des 
herses et autres ustensiles agricoles du modele le plus 
recent. 

L'arrivee de ces objets fut un evenement dont on se 
sodviendra longtemps. Les paysans lcs examinerent avec 
une attention qui n'etait pas sans melange d'etonnement, 
mais ne dirent rien. Quand le maitre leur oxpliqua lcs 
avantages des nouveaux instruments, ils demcurerent 
encore silencieux. Seul, un vieillard qui contemplait la 
machine a battre dit en aparte, assez haut pour qu'on 
l'entendit : « Des gens adroits, ces Allemands (1) » ! Quand 
on leur demanda leur opinion, ils repondircnt vague- 
ment : « Comment saurions-nous ? Cela doit etre comme 
vous le dites ». 

Mais quand leur maitre se fut retire pour aller expli- 
quer a sa fcmme et a la gouvernante francaise que le 
principal obstacle au progres, en Russie, etaitl'indolence 
•apathique et l'esprit routinier des paysans, ceux-ci 
s'exprimerent plus franchement. « Cela peut etre tres- 
bon pour les Allemands, mais ne convient pas pour 
nous. Comment nos petits chevaux pourront-ils tirer 



1. Le paysan russe comprend tous les habitants de l'Europe occiden- 
tale sous le terme Nyemlsi, qui, dans le langage des Russes instruits, 
•designe seulement les Allemands. Le reste de l'humanite se compose 
de Pravoslavniye (Grecs orth'odoxes), Busurmanye (Mahometans), et 
Poliacki (Polonais). 



Proprietaires de Vecole moderne. 351 



•ces grosses charrues et ccs enormes herses? Et guant 
a ccla (la machine a battre), cela ne peut etre d'au- 
-cun usage. » L'cxamen prolongs" et la reflexion confirme- 
rent l'impression premiere, et il fut decide a l'unanimite 
que nul Men ne pouvait resulter des nouvelles inven- 
tions a rotation et a grifFes. 

Ces craintes ne se trouverent que trop fondees. Les 
charrues et les horses etaicnt heaucoup trop lourdes 
pour les petits chevauxdes paysans,et la machine a hattre 
se brisa la premiere fois qu'on voulut s'en servir. II ne 
restait plus d'argent comptantpour acheter des ustensiles 
plus legers ou des chevaux plus vigoureux, et quant a 
reparcr la machine a battre, il n'existait pas un seul 
mecanicien dans un rayon de cinquante lieues. Inexpe- 
rience fut, en resume, un echec complet, et les achats 
recents furent mis au rancart, hors de vue. 

Pendant quelques semaines apres cet incident, Victor 
Alexandritch se sentit tres-decourage, et parla plus que 
d'habitudc de l'apathie et de la stupidite des paysans. Sa 
foi dans l'infaillibilite de la science en fut quelque peu 
ebranlee, et ses bienveillantes aspirations quelque temps 
laissees de cote. Mais cette eclipse de foi ne fut pas de 
longue duree. Graduellement il revint a son etat normal 
et recommenca a former de nouveaux projets. En etu- 
diant certains ouvrages d'economic politique, il apprit 
que le systeme de propriete communale etait ruineux 
pour la fertilite du sol, et que le travail libre etait toujours 
plus productif que le servage. A la lumiere de ces prin- 
cipes, il decouvrit pourquoi les paysans, en Russie, sont 
si pauvres, et par quels moyens leur condition pourrait 
etre amelioree. Latcrre communale scrait divisee en lots 
de famille, et les serfs, au lieu d'etre forces de travailler 
pour le proprietaire, lui paieraient une sommc annuelle 
comme rente. Les avantages de cette modification, il les 
a.percevait clairement,— aussi clairement qu'il avaitpre- 
cedemment apercu ceux des ustensiles agricoles anglais, 



352 



La Russie. 



— ot il decida d'en faire l'experience sur son propre 
domaine. 

Son premier pas dans cctte voie fut de reunir les plus 
intelligents ct les plus influents de ses serfs et dc leur 
expliquer son projet, mais ses efforts dans ce but furent 
absolumcnt steriles. Meme quand il s'agissait d'affaires 
courantes ordinairos, il ne savait pas s'exprimer dans 
ce Ian gage simple, bonhomme, le scul familier aux 
paysans, ct quand il parla de sujets abstraits, il devint 
naturellement tout a fait inintclligible pour son auditoire 
denue d'instruction. Les serfs l'ecoutercnt attentivement, 
mais ne comprirent rien du tout. II aurait aussi bicn pu 
discourir devant eux, comme il le faisait parfois dans 
une societe differente, sur l'cxcellence comparec des mu- 
siques italienne et allcmande. Lors d'une seconde ten- 
tative, il eut un pcu plus de succes. Les paysans en arri- 
vercnt a comprendrc que ce qu'il voulait etait de dissou- 
dre, d'abohr le Mir, ou Commune rurale, et de les mettre 
tous « en Obrok » : e'est-a-diro de les faire lui payer 
une sommc annuelle au lieu de lui fournir uae certaine 
quantite dc travail agricole. A son grand etonnement, 
son plan ne rencontra aucunc sympathic. Quant a etre 
mis « en Obrok », les serfs n'y voyaient aucun inconve- 
nient, bicn qu'ils preferassent roster comme ils etaient ; 
mais la proposition de leur maitre pour la dissolution, 
l'abolition du Mir, les etonna, les stupefla sincerement. 
Ils l'ecouterent comme un capitaine ferait de celle d'un 
sot frotte de science qui lui proposerait de pratiquer, a 
coups de marteau, un trou dans le fond du navire afm 
de rendrc sa marche plus rapide. Bien qu'ils n'eussent 
pas dit grand'ebose, il etait asscz intelligent pour voir el 
comprendrc qu'ils lui feraicnt une opposition zelec bien 
que passive, et comme il ne voulait pas agir tyranni- 
qucment, il laissa la chose tombcr dans l'oubli. Ainsi 
naufragoa un second projet bienveillant. Beaucoup d'au- 
tres eurent le meme sort, et Victor Alexandr'itcb com- 



Proprietaires de I'ecole moderne. 353 



mcnca a s'apercevoir qu'il etait tres-difficile de faire du 
bien en ce monde, surtout quand les personnes aux- 
quelles ll devait profiler etaient des paysans russcs. 

En realite, la faute en etait moins aux serfs qu'a 
leur maitre. Victor Alexandr'itch n'etait nullement un 
Iiomme stupide; au contraire, comme intelligence, il 
depassait la moyenno. Pcu d'hommes etaient plus eapa- 
bles que lui de saisir unc idee nouvclle et de tracer un 
plan pour sa realisation; pcu d'hommes pouvaient jon- 
gler avec plus de dexterite a l'aide de principes abstraits. 
Ce qui lui manquait etait de savoir se debrouiller au 
milieu de choses concretes, de faits. Les notions qu'il 
avait acquises aux cours de l'Universite et dans scs 
lectures a batons rompus etaient bien trop vagucs, 
trop abstraites pour un usage pratique. II avait etudie' 
la science pure sans acquerir aucune connaissance 
technique des details, et, par consequent, quand il se 
trouvait face a face avec la vie reelle, il etait comme un 
ecolier qui, apres avoir appris la mecanique dans les 
traites speciaux, se trouverait place soudain dans un 
atelier et charge de construire une machine. Seulement, 
il y avait une difference : Victor Alexandr'itch n'avait 
point ete charge de faire quoi que ce soit, Volontaire- 
ment, sans aucune necessite apparcnte, il s'etait mis a 
l'ceuvre avec des outils qu'il ne savait pas manier. Cost 
cela surtout qui embrouillait, stupefiait les paysans. 
Pourquoi se donnait-il taut de tracas pour ces plans nou- 
veaux quand il lui etait possible de vivre confortable- 
ment a ne rien faire ? lis pouvaient bien discerner dans 
quelques-uns de ses projets le desir d'accroitre son 
revenu, mais dans d'autres, ils ne pouvaient decouvrir 
aucun motif semblable. Dans ce dernier cas, ils attri- 
buerent sa facon d'agir a un pur caprice, et la placerent 
dans la meme categorie que ces farces insensees que 
les seigneurs d'humeur joviale se plaisaient quelquefois 
a jouer. 

*■ 23 



354 



La Russie. 



Pendant les dernieres annees dn servage, il y cut bon 
nombre dc proprietaries terriens commc Victor Alexan- 
dr'itch : gens qui desiraient faire le Men, et ne savaient 
pas comment le faire. Quand le servage fut aboli, la 
majorite prit une part active a la grande 03uvre ct rendit 
de precieux services au pays. Victor Alcxandr'itch, lui, 
agit autrement. D'abofd il sympathisa chaudement avee 
Emancipation proposec ct ecrivit plusieurs articles 
sur les avantages du travail librc; mais quand le Gou- 
vernement prit la chose en main, il declara que les 
fouctionnaires avaient decu, dedaigne la noblesse, et sc 
joignit a l'opposition. Avant que l'edit imperial fut signe, 
il partit pour l'etrangcr et voyagca, pendant trois ans, 
en Allcmagne, en France ct en Italic. Pou apres son 
retour, il epousa une jcunc et jolic pcrsonne dc maniercs 
et d'education distiuguecs, fillc d'un fonctionnairc emi- 
nent dc Saint-Petersbourg, et, depuis cc temps, il a vecu 
dans sa maison de campagne. 

Bien qu'il soit hommc d'education ct dc culture, Victor 
Alexandr'itch passe son temps d'une facon presque 
aussi indolente que coux de la vieillc ecole. II sc leve 
asscz tard et, au lieu dc s'asseoir pros dc la feuetre 
ouvertc, de rcgarder dans la cour, il tourno les pages 
d'un livre ou d'un.recueil periodiquc. Au lieu dc diner 
a midi et de souper a neuf bcurcs, il dejeunc a midi ct 
dine a cinq heurcs'. II passe moins de temps assis sous 
la veranda et a se promener de long en large les mains 
derriere le dos, car il pcut, pour aider a tucr lc temps, 
ecrire a l'occasion une lettre ou se tenir debout pres de 
sa femme pendant qu'elle joue un morceau cboisi de 
Mozart ou de Beethoven; mais ces particularites sont 
seulcment des questions de detail. S'il y a quelque 
difference e'.Venti.Ale entre les existences dc Victor 
Alexandr'itch et of Ivan Ivan'itch, elle git dans ce fait : 
le premier ne va j -.mais dans les champs voir comment 
le travail s' execute et ne sepreoccupe jamais de l'etat du 



PropriStaires de I'ecole moderne, 355 

temps, de la condition des recoltes ou do sujets analo- 
gues. II laisse entierement l'administration de son 
domaine a son intendant, et renvoie a cc pcrsonnagc 
tons les paysans qui vienncnt lui soumettrc des plaintes 
on des petitions. Bien qu'il porte au paysan ui, profond 
interest comme entite impersonrclle, abstraite, et aimc 
a contcmplcr des exemples concrets du genre dans les 
ouvrages de certains auteurs populates, il ne so soucie 
pas d'avoir aucune relation pcrsonnellc avec des paysans 
do chair et d'os. S'il a besom do lour parlor, il se sent tou- 
jours gauche, et ne pcut souffrir l'odeur de leurs v&e- 
ments de peau de mouton. Ivan Ivan'itch, lui, est toujours 
dispose a parler avec les paysans, a leur dormer des avis 
utiles, pratiques, ou de severes admonitions; et dans le 
hon vieux temps il etait apte, dans ses moments d'irri- 
tation, a ponctuer ces admonitions par un libre usage de 
sespoings. Victor Alexandr'itch, au contraire, no pourrait 
jamais dormer d'autre avis qu'une banalito vague et 
quant a user de son poing il s'en garderait bien, n'on- 
seulement par respect pour ses principes humanitaires 
mais aussipardes motifs qui dement de sa sensibility 
estbetiquc. 

Cettc difference cntre les deux homines a une influence 
importantc sur leurs affaires pecuniaires. Leurs inten- 
dants les volcnt l'un et 1'autre, mais ^elui d'lvan Ivan'itch 
le fait avec difficulte et dans une mesure tres limitee 
tandis que celui de Victor Alexandr'itch vole reguliere- 
ment et methodiquemont, comptu ses gains non par 
kopeks, mais par roubles. Bien que les deux domaines 
soient a pcu pros de memo dimension et valeur, ils 
donnent un rcvenu tres-different. L'hommc grossic'r et 
pratique se fait un plus gros revenu que ^on voisin ele- 
gant et bien eleve, et, en memo temp* , depense heaucoup 
moms. Les consequences de cela, si elles ne sont pas vi- 
sibles a present, deviendront bientr 'apparentes etpeni- 
bles. Ivan Ivan'itch laissera sans aucun doute a ses 




356 



La Russie. 




enfants un domaine franc de charges ct unc certaine 
somme en capital. Les enfants de Victor Alexandr'itch 
out une perspective bien differente. II a deja commence 
a hypothequcr sa propriete, a couper scs bois, et trouve 
toujours un deficit a la fin de l'annee. Ce que devien- 
dront sa femme et ses enfants quand le domaine en arri- 
vera a etre vendu pour lo paiemont des hypotheques, ll 
est difficile de le predire. II songe tres-peu a cettc even- 
tualite et quand ses pensees viennent a s'egarer dans 
cette direction, il se console en se disant qu'avant que la 
catastrophe arrive il aura herite de la fortune d'un onclc 
riche qui n'a point d'enfants. II sait tres-bicn - ou au 
moins pourrait savoir s'il prenait la peine de reflechir, 
- que ce calcul est base sur de simples probabilites. 
L'oncle peut encore se marier et devenir perc, il peut 
choisir pour heritier un autre^neveu, ou simplcmcnt 
vivre et jouir de sa fortune pendant trente ans 
encore Les chances d'heritage sont done tres-mcci- 
taines, mais Victor Alexandr'itch, pareil a d'autres gens 
imprevoyants, aime a penscr qu'il doit y avoir quelque 
part derrierc la scene un bienveillant Deus ex machina, 
qui apparaitra sans aucun doute au moment convenable 
et le delivrera des consequences logiqucs do sa folic 

Les proprietaires de la vieille ecole menent avec tres- 
peu de variantes la memo vie uniforme et monotone 
tant que les annecs se succedent pour cux. Victor 
Alexandr'itch, au contrairc, eprouve le besom de se 
retremper periodiquement dans la « societe civihsee i ct, 
en consequence, passe chaque hiver quelqucs semames 
a Saint-Petersbourg. Pendant les mois d'ete il a la societe 
de son frere : un homme tout a fait civilise, qui possede 
un domaine a quclques kilometres de la. 

Ce frere Vladimir Alexandr'itch, a fait scs etudes a 
l'ecole de droit de Saint-Petersbourg et s'est rapidemcnt 
eleve depuis dans le service. II occupe mamtenant une 
position importante dans Tun des ministeres, et possede 



Proprietaires de Vecole moderne. 357 



le titre honorifique do « chambellan de Sa Majeste ». 
G'est un homme de marque dans les hauts cercles de 
radministration, et quelque jour, pense-t-on, il devien- 
dra ministre. Bicn que ce soit un adherent des vues 
progrcssistcs et un « liberal » avouo, il reussit a se 
maintenir en tres-bons termes avec ccux qui s'imaginent 
etre « conservateurs ». II est aide on cola par ses manieres 
moelleuscs, onctueuses. Si vous lui cxprimez une opi- 
nion, il commencera toujours par declarer que vous avez 
parfaitement raison ; et s'il termine en vous demontrant 
que vous etcs completemcnt dans l'erreur, il n'omettra 
pas de vous dire et de vous prouvcr que cette errcur est 
non-sculement excusable, mais prouvo beaucoup, a un 
certain point de vue, en favour de votrc acuite d'intcllect 
ou de la bonte de votrc coeur. En depit do son libera- 
lisme, e'est un monarchiste fermc, et il considere que le 
temps n'est pas encore venu pour l'Emporcur d'accorder 
une constitution. II rcconnait que le present ordre de 
choses a ses defauts, mais pense que, comme ensemble, 
il fonctionne tres-bicn et fonctionnerait mieux encore 
si certains hauts fonctionnaircs etaient eloigncs, et des 
hommes plus energiques mis a leur place. Comme tous 
les Tchinovnihs (fonctionnaircs) petersbourgcois de pure 
race, il a une grande foi dans le pouvoir miraculeux des 
ukases imperiaux et des circulaires ministeriullos, et 
croit que le progres national consiste a multiplier ces 
documents et a centraliscr radministration pour leur 
donner plus d'effet. Comme moyen supplemcntaire de 
progres, il approuvc hautement la « culture csthetique », 
et pcut parlor avec quelque eloquence de rinfluence 
civilisatrice des beaux-arts. Pour sa part il commit bien 
les classiques francais et anglais, et admire particulie- 
rement Macaulay, qu'il declare avoir ete non-seulement 
un grand ecrivain, mais aussi un grand homme d'Etat. 
Parmi les romanciers il donne la palme a George Eliot, 
et parle de ceux de son pays et, en verite, de la litterature 



358 



La Russie. 



russe dans son ensemble, d'une facon presgue mepri- 
sante. 

Un jugement Men different est porte sur ladite litte- 
rature par Alexander Ivan'itch N.., autrefois arbitrc des 
affaires des paysans et maintenant juge do paix. Des 
discussions a ce sujet ont souvent lieu cntre eux. L'ad- 
mirateur de Macaulay declare que la Russie nc possede, 
a proprcment parler, aucune litterature qui lui soit 
proprc, ct que les ouvrages porlant les noms d'autcurs 
russes ne sont rien autre cbose qu'un faible echo dc cclle 
dc l'Europc occidentale. « Des imitateurs, — a-t-il cou- 
tume dc dire, — d'adroits imitateurs, nous en avons 
produit en abondancc. Mais ou est l'bomme d'un genie 
original? Qu'cst-co que votre famcux poetc Zbukofski? 
Un traducteur. Qu'est-ce que Pouclikine ? Un eleve 
habile de l'ecole romantique. Qu'cst-ce que Lermontof ? 
Un faible imitateur de Byron. Qu'est-ce que Gogol?... » 

A ce moment Alexander Ivan'itch intcrvicnt invaria- 
blement. II est prct a sacrifier toute la pocsie pscudo-clas- 
sique et romantique, ct, en fait, toute la litterature russe 
anterieure a l'annee 1840; mais il ne permcttra pas qu'on 
disc quoi que ce soit d'irrespectucux sur Gogol, qui, vers 
ccttc epoque, fonda l'ecole realiste russe. « Gogol, — 
mainticnt-il, — fut un genie grand et original. Gogol 
crea non-seulement une nouvelle espece de litterature, 
mais en memo temps transforma le public lectcur, ct 
inaugura une nouvelle ere dans le developpement intel- 
lcctuel de la nation. Par ses esquisses satiriques, bumo- 
ristiqucs, il balaya les reveries metapbysiques et I'afFec- 
tation romantique niaise alors a la mode, et apprit aux 
Russes a voir leur pays comme il etait, dans toute sa 
hidcuse laideur. Grace a lui, la jeune generation s'apcr- 
cut de la pourriture de l'administration ct de la bassesse 
dc sentiments, de la stupidite, de l'improbite, du pcu de 
valeur, des proprietaires tcrriens, qu'il prit specialement 
pour but de ses railleries. La constatation des defauts 



Proprietaires de I'ecole moderne. 359 



produisit un desir de reforme. Commencant par rirc aux 
depens des proprietaires, il n'y avait plus qu'un pas a 
faire pour les mepriser, et quand nous apprimcs a 
mepriser les proprietaires, nous en vinmes naturelle- 
ment a sympathiser avec les serfs. I/emancipation fat 
ainsi preparee par la litterature ; et quand la grande 
question dut etre resolue, ce fut la litterature qui decou- 
vrit une solution satisfaisantc. i 

Gcci est un sujet sur lequcl Alexander Ivan'itch s'etend 
volontiers, et dont il parle toujours avec chalcur. II sait 
heaucoup de choscs conccrnant le mouvement intcllcc- 
tuel qui commenca vers 1840 et arriva a son apogee 
dans les grandcs reformes du present regne, parce qu'il 
a vecu au milieu de lui et y a pris une certaine part 
active. II peut se rappcler confusemcnt la sensation que 
causa, quand elle parut, la famcuse description par 
Gogol de la vie russe en province. II se souvicnt que, 
peu d'annecs apres, il cntra a 1'Univcrsite de Moscou et 
suivit le hrillant cours d'histoire de Granofski. A cette 
epoque, la societe litteraire de Moscou etait divisec en 
deux camps ennemis : les Slavophiles et les Occiden- 
tals. Les premiers desiraient devcloppcr une culture 
intcllectuellc nationale independante, hasee sur les con- 
ceptions populaires et l'orthodoxie grecquc, tandis que 
les autres s'efforcaient de faire adopter, tachaient qu'on 
s'assimilat, les tresors intellectuels de l'Europc occiden- 
tale. Les sympathies d'Alexander Ivan'itch etaicnt pour 
ce dernier parti, et il regardait son chef, Bclinski, 
comme le plus grand homme de l'epoque. II se preoccupa 
tres-peu des travaux de l'Ecole et des ouvrages serieux, 
academiqucs ; mais il lut avec un interet intense les 
principaux recueils periodiques, et arriva graduellement 
a la conviction que l'art ne devait point etre cultive pour 
lui-meme, mais etre suhordonne au progres social. Cette 
croyance fut confirmee par la lecture de quclques-uns 
des premiers romans de George Sand, qui furent pour 



I 







360 



La Russie. 




lui une sorte de revelation. Les questions sociales s'em- 
parerent de ses pensees, et tous les autres sujets lui 
semblercnt cbetifs en comparaison. 

Alors se produisirent, en 1848, les troubles politiques 
en Europe occidentale : epoquo d'esperances effrenees et 
d'aspirations sans bornes, suivie d'une periode de reac- 
tion violente pendant laquelle toute allusion aux ques- 
tions politiques et sociales fut rigourcusement prohibee 
par la censure de la presse. Alexander Ivan'itcb passa 
ce temps a la campagne, administrant son domainc et 
attendant patiemment la venue d'un jour mcilleur. Et 
quand l'aurore de ce jour parut, apres la guerre de 
Criraec, il se jeta avee cnthousiasmc dans lc nouveau 
mouvement et se fit dans plusieurs recueils periodiques 
l'avocat de l'abolition du servage. Lc manifeste d'eman- 
cipation fat signe en 1861, et peu apres il fut nomme Fun 
des « Arbitres de paix » dans le district ou il vivait. 
Le devoir de ces arbitres etait de mettre a execution la 
loi emancipatrice, et d'agir comme mediateurs cntre les 
proprietaries terriens et leurs serfs. 

Gette besogne lui convenait a merveille, et il l'executa 
avee tant d'impartialite et de jugement que, dans tous 
les domaincs sur lcsquels il excrca comme arbitre, il ne 
se produisit aucune qucrellc, aucun malentendu se- 
rieux. En 1867, il fut elu juge de paix par l'asscmblee 
du Zemstvo, et remplit ses nouveaux devoirs avee une 
cgale habilete. II est en meme temps depute a TAssem- 
blee, et prend un vif interet a toutcs les affaires locales. 

Bien qu'il visite a l'occasion le haut fonctionnaire 
petersbourgeois quand ce personnage honore le district 
de sa presence, il ne pretend point eprouver pour lui 
aucun sentiment de respect ou d'amitie. Au contraire, il 
voit en lui une incarnation vivante de la burcaucratie, 
ct declare celle-ci etre la ruine de la Russie. « Ges 
Tcbinovniks — a-t-il coutume de dire dans ses moments 
d'excitation, — qui babitent Saint-Petcsbourg et de la, 



Proprietaires de I'ecole moderne. 361 



gouvernent le pays, ne connaissant pas mieux la Russie 
que la Chine. lis vivent dans un monde dc documents 
officiels, et ne savent rien des besoms reels et des 
interets du peuple. Aussi longtemps^jue les formalites 
requises sont diiment observees, ils sont parfaitement 
satlsfaits. Le peuple pourrait mourir d'inanition sans 
qu'ils s'en doutassent, si rien ne transpirait de cc fait 
dans les papiers officiels. Impuissants a fairc aucun 
bien eux -memos, ils sont assez puissanls pour empecher 
les autres d'en faire, et extremement jaloux de toutc ini- 
tiative privee. Comment ont-ils agi, par excmple, envers 
le Zemstvo? Le Zemstvo est reellement une bonne ins- 
titution, et eiit pu faire de grandes choses si on l'avait 
laisse tranquillc; mais aussitot qu'il commenca a mon- 
trer un peu d'energie independante, les fonctionnairos 
lui rognerent tont de suite les ailcs, puis l'etranglerent. 
Envers la presse ils ont agi de la memo facon. Ils out 
peur de la presse parcc qu'ils redoutcnt par dessus 
tout une opinion publique saine, que la presse soule 
peut creer. Tout ce qui pout deranger leur routine habi- 
tuello les alarme. La Russie ne pourra faire aucun 
progres reel aussi longtcmps qu'elle sera gouvernee par 
ces maudits Tchinovniks I » 

L'aimable frere du haut fonctionnaire n'est pas mieux 
traite par le juge de paix « liberal ». Cc n'est pas un 
Tchinovnik, mais quelque chose d'a peu pres aussi mau- 
vais, un baritch, e'est-a-dire un enfant capricieux, dor- 
lote, gate, qui depense sa vie en indolences elegantes et 
en beau langage. En depit de ses genereuses aspirations, 
il ne reussit jamais a faixe quoi que ce soit d'utile a lui- 
meme ou aux autres. Quand la question des paysans fut 
soulevee et qu'il y avait du travail a faire, il s'en alia a 
l'etranger : parler liberalisme a Paris ou a Baden-Baden. 
Bicn qu'il lise, ou du moins pretende lire, des ouvrages 
d'agriculture, et soit toujours pret a discourir sur les 
meilleurs moyens de prevenir repuisement du sol, il 






362 



La Russie. 



connait moins bien l'agriculture qu'un petit paysan de 
douze ans, et quand il passe dans les champs, il peut a 
peine distinguer le seigle de l'avoine. Au lieu de babiller 
sur la musiquc aliemande et italicnne, il ferait bien 
mieux d'apprcndre un peu la culture pratique, et de sur- 
veiller son domaine. 

Pendant que le juge de paix censure ainsi, d'abon- 
dance, scs voisins, il n'est pas lui-meme sans detrac- 
tcurs. Quelqucs vieux proprietaires, gens poses et graves, 
le regardent comme un homme dangereux, ot peuvcnt 
citer ccrtaines de ses expressions qui semblcnt indiquer 
que scs notions sur la propriete sont quelque peu rela- 
chees. Bcaucoup de gens estiment que son liberalisme 
est d'une cspece tres-violente, et qu'il a de fortes ten- 
dances republicaines. Dans scs decisions comme juge, il 
penche souvent, dit-on, du cote des paysans contre les 
proprietaires. Puis il cssaic toujours de persuader aux 
premiers de fonder des ecoles, et il a des idees extraor- 
dinaires concernant la meilleure maniere d'instruire les 
enfants. Tout cela et d'autres faits semblablcs amenent 
beaucoup de gens a croirc qu'il a des opinions tres- 
avancees, et un vieux monsieur l'appclle d'babitude, — 
moitie en plaisantant et moitie serieuscment, — « notre 
ami le communard ». Aux prochaines elections pour les 
juges de paix, il est fort probable qu'il sera black -boule. 
Certainement il y aura une tentative pour empecber sa 
reelection. 

En realite, Alexander Ivan'itch n'a en lui rien du 
« communard ». Bien qu'il denonce bautement l'esprit 
tchinovnikte, — ou, comme nous dirions en Angleterre, 
le red-tapeism (fil rouge dont on lie les dossiers), la pape- 
rassericet la routine bureaucratique sous toutcs ses formes, 
— et soit un ardent partisan du self-gouvernement local, 
e'est un des derniers bommes au monde qui prendrait 
part a un mouvement revolutionnaire. II aimerait voir le 
gouvernement central eclaire et controle par l'opinion 






Proprietaires de I'ecole moderne. 363 



publique et par une representation nationale ; mais il 
croit que cela pout sculement s'cffectuer par dcs conces- 
sions volontaires de la part du pouvoir autocralique. 
II a pcut-etre une ccrtainc tcndrcsse sentimcntale pour 
la classe paysanne ct est toujours pret a sc faire l'avocat 
de ses interets ; mais il s'cst trouve trop souvent en con- 
tact avec le paysan-individu pour accepter ces descrip- 
tions idealisees auxquclles se plaiscnt certains ecrivains 
populaires ; ct Ton pcut affirmcr en toutc securite que 
l'accusation portee contre lui, de favoriser volontairemcnt 
les paysans aux depens des proprietaires, est tout a fait 
sans fondement. Alexander Ivan'itch est, en fait, un 
homme calme et de bon sens, capable d'un genereux 
enthousiasme et point du tout satisfait de l'etat de cboses 
existant; mais ce n'est nullement un revcur et un revo- 
lutionnaire, comme l'affirment quelques-uns de ses 
voisins. 

Jc crains de ne pouvoir en dire autant de son frerc 
cadet Nicolai', qui babite avee lui. Nicolai Ivan'itch est 
un homme mince ct long, ayant un peu depasse la tren- 
taine, avec un visage emacio, une complexion bilieuse 
et de longs cheveux noirs : evidemment une pcrsonne de 
temperament nerveux et excitable. Quand il parte, il 
articule rapidement ct gesticule plus qu'il n'est d'usage 
cbez ses compatriotes. Son sujet favori de conversation, 
ou plutot de discours, car il preche plus frequemment 
qu'il ne converse, est l'etat lamentable du pays et l'inca- 
pacite du gouverncment. Contre ce dernier il possede 
un grand nombre do griefs : un ou deux tout personnels. 
En 1861 il etait etudiant a l'Universite de Saint-Petcrs- 
bourg. A ce moment-la, il se produisit une grandc agita- 
tion dans toute la Russie, specialement dans la capitale. 
Les serfs venaient d'etre emancipes, d'autres reformes 
importantes avaient ete entreprises. La conviction gene- 
rale existait cbez la jeune generation, — et il faut ajou- 
ter : cbez beaucoup d'hommes plus ages , — - que le 



564 



La Russie. 



systeme de gouvernement autocratique et paternol avait 
pris fin, et que la Russie etait sur le point d'etre 
reorganisec d'apres les principes les plus avances de la 
science politique et sociale. Les etudiants, partageant 
cette conviction, voulurent s'affranchir de toute autorite 
scolaire et organiser une sorte de self-gouvernement 
academique. 

lis desiraient specialement avoir le droit de tenir des 
reunions publiques pour la discussion de leurs affaires 
communes. Les autorites ne voulurent point le per- 
mettre, publierent une serie de reglemcnts probibant les 
asscmblees, eleverent le prix des inscriptions de facon a 
exclure par la beaucoup des etudiants les plus pauvres. 
Ceci parut etre une insulte faite de gaite de cceura l'es- 
prit de la nouvelle ere. En depit de la prohibilion, les 
reunions indiquees se tinrent d'abord dans les salles de 
classc et ensuite dans la cour de l'Universite, et des dis- 
. cours fougueux y furent prononces par des oratcurs 
des deux sexes. Un jour, une longue procession defila 
a travers les principales rues de la villc, se dirigeant vers 
la maison du curateur. Pareil spectacle ne s'etait jamais 
vu auparavant dans Saint-Petersbourg ; les gens timides 
craignircnt que ce ne fat le commencement d'une in- 
surrection, reverent barricades. A la fin, les autorites 
prirent d'energiques mesures; environ trois cents etu- 
diants furent arretes, et trente-deux expulses de l'Uni- 
versite. 

Parmi ces derniers se trouvait Nicola'i Ivan'itcb. Tou- 
tes les esperances qu'il avait concues de devenir pro- 
fesscur se trouverent par la aneanties, et il lui fallut 
cbercher un autre metier. Une carriere litteraire lui 
sembla etre la plus avantageuse et certainement la plus 
appropriee a ses gouts. Cela lui permettrait de satisfaire 
son ambition d'etre un bomme public, et lui donnerait 
l'occasion d'attaquer, d'ennuyer ses persecuteurs. II avait 
deja ecrit a l'occasion dans l'un des principaux recueils 



Propi'ietaires de I'ecole moder?ie. 365 



periodiqucs, et devint alors l'un de scs redactcurs 
reguliers. Son stock de connaissances positives n'etait 
pas tres-grand, mais il avait la faculte d'ecrire dans un 
style coulant ct de faire croirc a ses lecteurs qu'il posse- 
dait une provision illimitec de sagesse politique que la 
censure de la presso l'cmpcchait de mettre en lumiere. 
En outre, il avait lc talent de dire des clioscs acerees, 
satiriqucs, sur les gens au pouvoir, d'unc facon telle 
quo memo les censeurs no pouvaient pas aisement 
soulcver d'objections. Les articles ecrits dans co style 
fitaicnt srirs, en ce temps-la, d'avoir un grand succes, et 
les siens en eurcnt un tres-grand. II devint un liomme 
connu dans les cercles litteraires, et pour un temps, 
tout alia Lien. Mais graduellcmcnt il devint moins pru- 
dent, ct les autorites devinrent plus vigilantes. Quelejues 
exemplaircs d'unc proclamation violcnte, seditieuse, 
tomberent entre les mains de la police, ct Ton supposa 
generalement que ce document emanait du groupc 
auquel il appartenait. A partir de cc moment on le snr- 
veilla de pros, jusqu'a ce qu'une nuit il fut, a l'impro- 
vistc, reveille en sursaut par un gendarme et conduit 
a la forteresse. 

Quand un hommc est arrete de cette facon pour un 
crime politique reel ou suppose, il y a deux manieres de 
proceder vis-a-vis de lui. II pcut etro juge par un tribunal 
regulier, ou Lien on peut lui appliqucr une « procedure 
administrative » (administrativnym poryadhom). Dans 
le premier cas il est condamne, s'il est juge coupable, a 
un emprisonnement pour un certain tcrme ; si le 
crime est d'unc nature plus grave, il peut etre transports 
en Siberie soit pour un temps fixe, soit pour la vie. Par 
la procedure administrative, il est simplcment conduit 
sans jugement dans quelque ville eloignec, ct contraint 
de vivre la sous la surveillance de la police taut qu'il 
plaira a Sa Majeste. Nicolaii Ivan'itch fut traite « admi- 
nistrativement », parce que les autorites, bicn que con- 












366 



La Russie. 



vaincues que c'etait un personnagc dangercux, ne purent 
trouvcr sufllsamment de temoignagcs pour assurer 
sa condamnation devant uue cour do justice. Depuis 
cinq ans il etait interne, sous la surveillance de la police, 
dans une petite ville pres de la mcr Blanche, quand un 
jour on rinforma, sans aucune explication, qu'il etait libre 
de partir et d'aller vivre oil bon lui semblcrait, excepte 
a Saint-Petcrsbourg et Moscou. 

Depuis ce temps-la il habite cbez son frere, et passe 
son temps a couver ses griefs, a se lamenter sur ses 
illusions brisees. II n'a rien perdu de cette fluidite de 
style qui lui a valu jadis une reputation litteraire cphe- 
merc, et peut parler pendant des heures sur des ques- 
tions politiques et sociales si quclqu'un vcut l'ecouter. 
II est cxtremement difficile, neanmoins, de le suivre 
dans ses discours , et absolument impossible de les 
garder en memoire. lis appartiennent a ce qui peut etre 
appcle la metaphysique politique, car, Men qu'il pre- 
tcndc abhorrer cette science, il est lui-meme, de fond 
en comble, metaphysicien dans sa maniere de penser. 
II vit, en verite, dans un monde de conceptions abs- 
traitcs duqucl il peut a peine apercevoir les realites con- 
cretes, et ses raisonnemcnts et arguments font toujours 
penser a un habile jongleur qui emploierait, au lieu de 
boules, dcstermes equivoques et conventionncls comme 
aristocratie, bourgeoisie, monarchic, etc. II arrive aux 
choses concretes non pas par robscrvation, mais en les 
deduisant de principes generaux, si bicn que ses faits 
ne peuvent jamais, par aucune possibilite, contredire ses 
theories. Puis il a certains axiomcs qu'il acccpte tacite- 
ment, cite sans explication, et sur lesquels tous ses argu- 
ments sont bases : comme, par exemple, « que quoi que 
ce soit auquel l'adjcctif « liberal » peut etre applique, doit 
necessairement etre bon en tout temps et toutes condi- 
tions ». 

Au milieu d'une masse de conceptions vagues qu'il 



Proprietaires de I'ecole moderne. 367 



est impossible do reduire a aucime forme nettemcnt defi- 
nic, il possede quelques idecs qui ne sont peut-etre pas 
strictement vraies, mais qui sont du moins intelligiblcs. 
Telle est sa conviction que la Russie avait recemmcnt 
une occasion magnifique de distanccr TEurope entiere sur 
la route du progres, ct qu'elle l'a volontairement jetee 
do cote. Elle pouvait, pcnse-t-il, au moment de Eman- 
cipation, accepter hardiment tous les principcs les plus 
avances de science politique et sociale, ct reorganiscr 
ainsi, en la mettant d'accord avec eux, sa structure tout 
entiere. Les autrcs nations nc pourraient fairc un tcl pas, 
parce qu'clles sont vicilles, decrepites, remplies deprcju- 
ges opiniatres, hereditaircs, parce qu'elles sont au pou- 
voir d'aristocraties ct de bourgeoisies maudites; mais la 
Russie est jcunc, ne connait ricn des castes sociales,et n'a 
point a lutter contre des prejuges profonclement enra- 
cines. Sa population est scmblable a l'argile du potior, 
on peut lui fairc prendre telle forme que la science 
pourra recommandor. L'empercur a commence une 
magnifiquc experience sociologique, mais s'est arrete 
a moitie chemin. Peut-etre son successcur pourra-t-il 
etrc amcne a fairc une tentative plus liardio. 

Dans cette idee il y a une certaino somme de verite. 
La Russie est capable d'accomplir des evolutions politi- 
ques ctsocialesqui seraient fatales a des Etatsplus delica- 
tement organises. Elle a deja plus d'une fois execute de 
telles evolutions avec succes, sans aucuu trouble se- 
rieux, et elle peut en paracbever d'autros dans l'avenir, 
pourvu que le pouvoir autocralique soit conservi , et que 
le peuple reste politiquemenl passif. Nicolai Ivan'itcli 
omet de tenir compte de cette condition tres-importante. 
C'est un « liberal », et comme lei, un adberent zele des 
institutions parlemcntaires. Pour lui une constitution 
est une espece de fetiche omnipotent. Vous pouvez 
essayer de lui expliquer qu'un regime parlcmentaire, 
quels que puissent etre ses avantages, produit neces- 



368 



La Russie. 



sairement des partis, des conflits politiques, et n'est 
point, par consequent, aussi approprie aux grandes 
experiences sociologiques qu'un bon despotismc pater- 
ncl. Vous pouvez essaycr de lui demontrer que, bien qu'il 
puissc etre difficile de convertir un autocrate, il est infi- 
niment plus malaise de convertir un parlcment. Mais 
tous vos efforts seront en vain. II vous assurera qu'un 
parlcment russe serait .quelque chose differant totale- 
mcnt de ce que sont d'habitude les parlements. II ne 
contiendrait point de partis, car la Russie n'a pas de 
castes sociales, ct serait entiercment guide par des consi- 
derations scicntifiqucs : aussi affrancbi de prejuges et 
d'influences personnelles qu'un philosopbe speculant sur 
la nature de l'ififbai. En resume il s'imagine, evidcm- 
ment, qu'un parlement national serait compose de lui- 
mcme et de ses amis, et que la nation se soumeltrait 
avec autant de calme a ses ukases qu'elle s'est jusqu'ici 
soumise a ccux du Czar. 

En attendant l'avenement de ce millenium politique, 
ou la science, qui n'a point de passions, doit regner en 
maitrcssc, Nicola'i Ivan'itch s'accorde le luxe de s'aban- 
donner a quelques animosites politiques tres-decidees, et 
il bait comme seulement un fanatique peut hair. D'a- 
bord et surtout, il hait ce qu'il appclle la. bourgeoisie, — 
il est oblige d'employer le mot francais, parce que sa 
langue natale ne contient pas de terme equivalent, — et 
specialcment les capitalistes de toute forme et dimen- 
sion. Ensuite, il hait l'aristocratie, specialcment une 
forme d'aristocratie nommee feodalisme. A ces termes 
abstraits il n'attachc pas une signification tres-precise, 
mais il hait les entites qu'ils sont supposes representer 
aussi ardemment que si e'etait des ennemis personnels. 
Parmi les choses qu'il hait dans son propre pays, le 
pouvoir autocratique occupe la premiere place. Ensuite, 
comme emanation dudit pouvoir, arrivent les Tchi- 
novniks, et specialcment les gendarmes. Puis viennent 






Proprietaires de I'ecole modeme. 369 



les proprietaires terriens. Men que lui-meme soit — ou 
du moins sera apres la mort de sa mere, — Tun de cos 
proprietaires, il rcgarde la classe comme encombrant le 
sol et pense que toutes ses terrcs dcvraient etre confls- 
quees et distributes aux paysans. 

Tous les proprietaires ont la malechance d'etre com- 
pris dans ses denonciations et son coup de balai, parce 
que leur existence est incompatible avec son ideal d'un 
empire paysan ; mais il recommit cbez cux differents de- 
gree de depravation. Quclqucs-uns sont simplcment en- 
combrants, tiennentde la place, tandis que d'autres por- 
tent activement prejudice au bien-etro public, Parmi ces 
dernicrs, 1'oJbjet special de son aversion est le prince 
S..., parce que non-seulemcnt il possede de tres-vastes 
domaines, mais a en meme temps des pretentions aris- 
tocratiqucs et se dit conservatcur. 

Le prince S... est de beaucoup l'homme le plus impor- 
tant du district. Sa famille est l'une des plus anciennes 
du pays, — descendant d'un grand personnage, de ce 
Rurik qui, a ce qu'on suppose, fonda l'empire russe il y 
a un millicrd'annecs,— maisil ne doit pas son influence 
a sa genealogic, car la genealogic pure et simple ne 
compte pas pour beaucoup en Russie. II est influent e! 
respecte parce qu'il occupe unc haute position offlcielle, 
et ticnt par sa naissance a ce groupe de families qui for- 
ment le noyau permanent de la sociote de Cour, toujours 
cbangcante. Son pcrc et son grand-pere ont ele d'impor- 
tants pcrsonnagcs dans 1'aclministration et a la Cour, el 
ses ills et pctits-fils marcboront probablcmcnt, sous' ce 
rapport, sur les traces de leurs ancetres. Bicn qu'aux 
yeux de la loi tous les nobles soient egaux et (jue. theo- 
riquement parlant, l'avancemcnt se gagne cxclusivcment 
par merite personnel, pourtant, en realite, ceux qui ont 
des amis a la Cour s'elevent plus aisement et plus vite. 
Le prince a eu une existence prospere, mais pas tres- 
fertile en evenements. II fit son education, d'abord a la 

24 ' 



370 



La Russie. 






maison paternelle sous un precepteur anglais, ensuite 
dans le « corps des pages s.En quittant cette institution, 
il entra dans un regiment de gardes, et s'est depuis 
lors eleve a un haut grade militaire. Son activite, 
neanmoins, s'est deployee surtout dans l'admmis- 
tration civile, et il siege maintenant au Gonseil d'Etat. 
Bicn qu'il ait toujours pris un certain interet aux 
affaires publiques, il n'a pas joue de role important 
dans aucune des grandes reformes du present regne. 
Quand la question des paysans fut soulevee, il sympa- 
thisa avec l'idee d'emancipation, mais pas du tout avec 
cello de distribuer de la terre aux serfs emancipes et de 
conserver les institutions communales. Ce qu'il desirait 
etait que les proprietaires liberassent leurs serfs sans 
aucune indemnite pecuniaire, et qu'on lour donnat en 
compensation une certaine part du pouvoir politique. Son 
plan ne fut pas adopte, mais il n'a pas renonce a l'cspe- 
rance de voir les grands proprietaires fonciers obtenir de 
facon ou d'autre une situation politique et sociale sem- 
blablc a cello des grands landowners en Anglcterre ; et 
il croit que cela pourrait s'accomplir jusqu'a un certain 
point en placant entre leurs mains l'administration des 
affaires rurales. II ne voudrait pas, neanmoins, que ces 
grands proprietaires supportassent en retour une large 
part des taxes locales, et ne tient pas compte de ce fait : 
qu'il leur faudrait changer de temperament et apprendre 
a preferer l'influence qu'ils se creeraient dans les loca- 
lites a de hautes positions administratives ou militaires 
et a la favour imperiale. 

Ses devoirs offlciels et scs relations sociales obligent 
le prince a passer une grande partie de l'annee dans la 
capitale. II sejourne seulement quelques semaines tous 
les ans sur son domaino : parfois seulement quelques 
jours. L'babitation est vaste et disposee dans le style 
anglais, dans le but de combiner l'elegance et le comfort. 
Elle contient plusieurs grands appartements, une belle 



Proprietaires de Vecole moderns . 371 



bibliotheque et une salle de billard. II y a un superbe 
pare peuple d'une vingtainc de ccrfs et biches, un 
immense jardin avec serres cbaudes, de nombreux che- 
vaux et voitures, uue legion de domestiques et de 
servantes. Quand la famille arrive, elle amene avec elle 
pour les enfants deux gouvernantes, Tunc francaise, 
l'autre anglaise, et un precepteur anglais. On recoit 
regulierement les livres nouveaux francais et anglais, 
des feuilles hebdomadaires et autrcs, les recueils perio- 
diques et le Journal de Saint-Petersbourg , qui donne 
les nouvelles du jour. Si quelqu'un desirait des livres 
etdes journaux russes, il lui suffirait de les demander. 
En resume, la famille a la toutes les aises, tout le com- 
fort que l'argent et les raffinements de la civilisation 
peuvent procurer ; mais on ne peut pas dire qu'elle jouit 
beaucoup du temps passe a la campagne. La princcsse 
ne voit pas grande objection a ce sejour. Elle se consacrc 
a ses enfants, est passionnee pour la lecture et la corrcs- 
pondance, s'amuse d'une ecole et d'un hopital pour les 
paysans qu'elle a fondes, et a l'occasion fait atteler et va 
rendre visite a son amie la comtesse N..., qui habito a 
environ cinq lieues de la. Mais le prince trouve la vie 
de campagne excessivement triste et ennuyeuse. II ne se 
soucie pas beaucoup de monter a cheval ou de cbasser, 
et ne trouve pas autre chose a faire. II ne connait 
rien a l'administration de son domaine et consulte son 
intendant seulement pour la forme : ce domaine et les 
autres qu'il possede dans differentes provinces etant 
gouvernes par un intendant en chef qui reside a Saint- 
Petersbourg, et en lequel il a la plus cntiere confiance. 
Dans le voisinage,il n'y a personne qu'il lui soit agreable 
de frequenter intimement. De sa nature ce n'est pas 
un homme sociable, et il a acquis ces manieres roides, 
formalistes, reservees, qui sont communes en Anglc- 
terre, mais que Ton rencontre rarement en Russie. Cettc 
facon d'etre eloigne de lui les proprietaires voisins : fait 



372 



La Russie. 



qu'il ne regrette pas du tout, car ils n'appartienncnt pas 
a son « monde », ct il y a dans leurs m mieres ct leurs 
habitudes une rusticite sans gene qui lui est positive- 
ment desagreablc. Scs relations avec eux se boment 
done a des visitcs formalistes. II depense la plus grande 
partie de ses journees a faineanter nonchalamment, 
baillant bcaucoup, regrettant l'agrcable routine de 
la vie de Saint-Petcrsbourg : les babillages avec scs 
collegues, l'opera, le ballet, le theatre francais ct la tran- 
quille partie de whist au « Club anglais ■>. La bonne 
humeur lui revient a mesure que le jour du depart 
approche, et quand il part en voituro pour la station il 
a l'air gai et radieux. S'il consultait seulement ses 
propres tendances, il nc visiterait jamais ses domaines et 
passerait ses conges d'ete en Allemagne, en France ou 
en Suisse, comme il le faisait avant d'etre marie ; mais il 
est maintenant pere de famille, et croit devoir sacrifier 
scs gouts personnels aux devoirs de sa position. 

Le prince appartient au plus haut rang de la noblesse 
russe. Si nous voulions nous faire une idee de celui le 
plus bas, il nous sufflrait de nous rendre au vil- 
lage voisin. La, nous trouverions nombre de pauvres 
gens sans instruction ni education, qui habitcnt des 
maisons petitcs, malpropres, ct qu'on nc distingue pas 
aisement des paysans. Ce sont des nobles commc le 
prince; mais ils n'ont, eux, ni rang officicl ni grande 
fortune, et leur propricte fonciere consiste en quelques 
acres de tcrre peu fertile, qui leur fournit a peine les 
premieres necessites de la vie. Si nous allions dans 
d'autrcs parties du pays, nous trouverions des hommes 
dans cette condition portant le titrc de prince ! Gela est 
le resultat naturel de la loi russe sur les successions, 
qui ne recommit pas le droit d'ainesse par rapport aux 
litres ct aux domaines. Tous les fils d'un prince sont 
princes, et a son deces ses biens, mobiliers et immobi- 
licrs, sont partages egalement entre tous. 



CHAPITRE XVII 



LA NOBLESSE 



les nobles aux temps primitifs. — La domination tartare. — I.e 
Czarat de Moscovie. — Dignity de famille. — Reformes de Pierre 
le Grand. — La noblesse adopte les conceptions occidentals. — 
Abolition du service obligatoire.— Influence de Catherine II. — La 
dvoryanstvo russe comparee a la noblesse francaise et a l'aristo- 
cratie anglaise. — Titres russes. — Avenir probable de la noblesse 
russe. 



Maintenant que le lecteur a fait la connaissance de 
<melqucs nobles russes, peut-etre desire-t-il savoir A. 
quoi s'en tenir sur la noblesse (1) considereo comme 
classc, jctcr un coup d'ceil sur son passe et sa condition 
presente. 

Dans le vieux temps, quand la Russie etaitformee seu- 
lement de principautes independantes, chaquc prince 
regnant etait cntoure d'un groupo d'bommes d'armes, 
compose en parlie de boyards, ou grands proprietaires 
terriens, et en partic de chevaliers ou soldats de for- 
tune. Ces guerriers, qui formaient la noblesse du temps, 



l. J'emploie ici le mot francais de presence a l'anglais nobility, 
parce qu'il cr£erait une idee absolument faussc. Etymologitjuement, 
le mot russe dvoryanin signifie un courtisan (de dvor, Cour); mais 
ce terme est e'galement discutable, parce que la grande majority de 
Ja dvoryanstvo n'a rien a faire avec la Cour. 




374 



La Russie. 



etaient bicn, dans unc certaine mesurc, sous l'auto- 
rite du prince ; mais nullemcnt de simples executeurs 
obeissants et silcncioux de sa volonte. Les boyards 
pouvaient refuser de prendre part a ses expeditions mili- 
taircs, et les cbevaliers, les free lances, pouvaient quit- 
ter son service et cberchcr fortune ailleurs. Si le prince 
voulait partir en guerre sans leur consentement, ils 
pouvaient lui dire, comme ils lc flrent en une occasion : 
« Soul vous avez projete, prepare tout cela, prince; nous 
n'irons done point avec vous, car nous n'en avons aucune 
connaissance ». Et cette resistance a la volonte du prince 
n'etait pas toujours purement passive. Une fois, dans la 
principaute de Galitch, les hommes d'armes se saisirent 
dcleur prince, massacrerent ses favoris,brulerentsamai- 
tressc, et lui flrent jurcr do vivrc a Favcnir avec sa com- 
pagne legitime. A son succcsscur, qui avait epouse la 
femme d'un pretre, ils parlcrcnt ainsi : « Nous ne nous 
sommes pas leves contre vous, prince, mais nous ne de- 
vons pas le respect a une femme de pretre : nous allons la 
mettre a mort, et vous pourrez alors epouser qui vous 
plaira ». Memo l'energique Bogolubski, l'un des plus 
remarquables parmi les anciens princes, ne parvint pas 
a imposer sa volonte. Quand il tenta de contraindrc 
les boyards, il rencontra une opposition opiniatrc et fut 
a la fin assassine. Par ces excmples, que Ton pourrait 
multiplier indefiniment en feuillctant les vicilles chro- 
niques, nous voyons que, dans la periode primitive de 
l'histoire russe, les boyards et les cbevaliers formaienl 
tin corps libre possedant unc somme considerable de 
pouvoir politique. 

Sous la domination tartare, cct equilibre fut detruit. 
Quand la contree cut ete conquise, les princes devinreut 
les vassaux servilcs du Khan et les tyrans de leurs pro- 
pres sujets. L 'importance politique des nobles fut par 
la bcaucoup diminuee. Neanmoins, elle ne se trouva pas 
completcment annibilee. Bien que le prince ne depen- 



La Noblesse. 



375 



dit plus entieremcnt d'cux desormais, il avait interet a 
conservcr leurs services pour protcger son tcrritoire en 
cas d'attaque soudainc, ou pour accroitre ses posses- 
sions aux depens de ses voisins quand une occasion favo- 
rable se presentait. Theoriquement, dc tclles conquetes 
etaient impossibles, car tout deplacement des anciennes 
bornes-frontiercs ne pouvait avoir lieu sans une deci- 
sion du Khan; mais, en realite, celui-ci apportait peu 
d'attcntion aux affaires dc ses vassaux aussi longtemps 
que quclqu'un payait lc tribut, ct bien des choses se 
firent en Russic sans sa permission. Nous trouvons 
done, dans quelqucs-uncs des principautes, les ancien- 
nes relations entre princes ct homines d'armes subsis- 
tant encore sous la domination tartare. Le fameux 
Dmitri du Don, par cxemple, a son lit de mort, parle 
ainsi a ses boyards : « Vous connaissezmes habitudes et 
mon caractere ; jo suis ne parmi vous, j'ai grandi parmi 
vous, j'ai gouvcrne avec vous, combaliant a vos coles. 
vous temoignant de l'honneur, de l'affection, vous pla- 
oant a la tete des villcs, des districts. J'aimais vos en- 
fants, ct ne lis dc mal a aucun d'eux. Je me rcjouissais 
avec vous dans votre joie, je m'afiligeais avec vous 
dans vos chagrins, et je vous appelais les princes dc ma 
tcrre ». Puis, se tournant vers ses enfants, il ajoute, 
comme dernier conseil avant dc se separcr : « Aimez vos 
boyards, mes enfants, temoignez-leur l'honneur que 
leurs services meritent, ct n'entrcprenez rien sans leur 
consentcment ». 

Quand les Grands Princes dc Moscou soumircnt les 
autres principautes a leur pouvoir et formercnt ainsi le 
Czarat de Moscovie, les nobles descendirent encore 1111 
degre de l'echelle politique. Tant qu'il y avait eu loeau- 
coup de principautes, ils pouvaient quitter lc service 
d'un prince sitot qu'il leur donnait sujet d'etre mecon- 
tents, sachant qu'ils seraicnt bien recus par un de ses 
rivaux; mais ils n'avaicnt plus desormais aucun choix. 




576 



La Russie. 



La seulc rivale de Moscou etait la Lithuanic, et des pre- 
cautions furent prises pour empecher les mecontonts de 
passer la frontiere lithuanienne. Les nobles n'etaient 
plus desormais les partisans volontaires d'un prince, 
mais les sujets d'un Czar, et les Czars n'etaient point 
cc que les ancicns princes avaient ete. 

Par une violente fiction legale, ils se figurerent etre 
les successeurs des empereurs byzantins et creercnt un 
nouveau ceremonial de cour, emprunte en partie a Cons- 
tantinople et en partie a la Horde tartare. Ils ne vecurent 
plus familiercmentavec les boyards,ne lour demandercnt 
plus leur avis, mais les traiterent plutot en valets. Quand 
les nobles se prescntaient devant leur auguste maitre, 
ils se prostcrnaicnt a la facon orientale, — a l'occasion 
jusqu'a trente fois de suite, — et quand ils s'attiraient sa 
colere, ils etaient sommairement foucttes ou executes 
suivant son bon plaisir. En succedant aux Kbans, les 
Czars avaient adopte, on le voit, une grande partie du 
systeme de gouvernemcnt tartare. 

II peut scmbler etrange qu'une classe d'hommcs qui 
avait autrefois montre un esprit alticr et indepcndant, 
se soit soumise paisiblcment a de tclles humiliations ct 
oppressions sans faire d'cfibrts serieux pour mettre un 
frcin au nouveau pouvoir, qui n'avait point de hordes 
lartarcs dcrriere lui pour reprimer les revoltes. Mais 
nous devons nous rappelcr que les nobles, aussi bien que 
les princes, avaient passe pendant ce temps-la par l'ecole 
tartare. Dans le cours de deux siecles, ils s'etaient gra- 
duellement accoutumes a la domination despotique dans 
le sens oriental. S'ils se rendaient compte de leur situa- 
tion facheuse et humiliante, ils devaient sentir aussi 
combien il etait difficile de Fameliorer. Leur seule res- 
source eut ete de se reunir contre l'agrcsscur commun ; 
et nous n'avons qu'a jeter un coup d'ceil sur le groupe 
desorganise, bigarre, qui environnait le Czar, pour nous 
apercevoir que cette combinaison etait impossible. 



La Noblesse. 



377 



Nous pouvons distinguer la les princes annexes, nour- 
rissant encore l'cspoir de rccouvrer lcur independancc ; 
les boyards de Moscou, jaloux de l'honneur de lcur 
famille et fiers de la sUprematie moscovitc ; les Tartares 
Murzi, qui se sont soumis au baptemc et ont rccu dcs 
terres comme les autrcs nobles ; le magnat de Novgo- 
rod, qui ne peut oublicr Fancienne gloire de sa cite 
nalale ; les nobles lithuanicns, qui trouvcnt plus avanta- 
geux de sorvir le Czar que leur proprc souverain ; de 
petits chefs qui ont fui l'oppression de l'ordre teuto- 
nique ; et bcaucoup de soldats de fortune venus de tous 
les coins de la Russie. Des facteurs politiqucs vigourcux 
et pcrmancnts ne se torment point aisemcnt de mate- 
ria ux aussi heterogenics. 

A la fin dusciziemesiecle, la vicillc dynastic s'6teignit,ct, 
apres une courte periodc d'anarchie politique, habituel- 
lemcnt appelee les « temps troubles » (smutnoe vremya), 
la famille dcs Romanof futelevee au trone par la volonte 
du pcuple, ou du moins de ceux qui etaicnt censes etre 
ses represcntants. Par ce changement, la noblesse se 
trouva dans une position quelque pcu meillcure. Ello 
ne fut plus desormais exposee a une tyrannic capri- 
cieusc et a une cruaute barbare comme cellcs dont ellc 
avait fait l'experience sous Ivan le Terrible; mais ellc 
n'acquit, comme classe, aucune influence politique. II y 
.avait encore dcs families et dcs factions rivales ; mais il 
n'existait aucun parti politique dans le sens proprc du 
lerme, et la plus haute visce de ccs families, dc ccs fac- 
tions, etait de gagncr la favour du Czar. 

Les frequentes querellcs au sujet de la preseance qui 
curent lieu a cctte epoque cntre les families rivales, for- 
ment l'un dcs episodes les plus curicux de l'histoire de 
la Russie. La vieillc conception patriarcalc de la famille 
comme unite indivisible etait encore si forte parmi ccs 
hommes que l'elevation ou la degradation d'un membra 
leur paraissait atteindre profondement l'honneur de tous 



578 



La Russie. 



les autres. Chaque famille noble avait sa place sur une- 
echelle de dignite rcconnue d'aprcs le rang qu'ellc occu- 
pait ou avait precedcmmont occupe au service du Czar ; 
et elle se serait tout entiere tenue pour deshonoree si 
l'un de ses membrcs eut accepte un poste inferieur a 
celui auquel il avait droit. Gbaquc fois qu'une place 
vacante dans lc service etait remplie, les subordonnes 
du candidat nomine examinaient les archives publiques 
et les arbrcs genealogiques de leurs families, afln de 
decouvrir si quclque ancetre de lour nouveau superieur 
n'avait pas servi sous l'un des leurs. Si lc subor- 
donne trouvait un tcl cas, il s'en plaignait au Czar, car il 
n'etait pas convenable pour lui de servir sous un 
bomme qui possedait moins de quartiers de noblesse. Les 
plaintes de cctte espece, quand elles n'etaicnt point fon- 
decs, amenaient souvent remprisonnement ou les puni- 
tions corporclles; mais en depit de ces mesures severcs, 
les qucrclles de preseance etaient tres-frequentes. Au 
commencement d'une campagnc, il etait sur que beau- 
coup de qucrellcs de cc genre s'eleveraient, et la decision 
du Czar n'etait pas toujours acceptee par lc parti qui se 
considerait comme offense. J'ai rencontre au moins une 
foisl'exemple d'un grand dignitaire se mutilant volontai- 
rement la main, afln d'echappcr a la necessite de servir 
sous un hommc qu'il considerait comme son inferieur 
en dignite de famille. Meme a la table du Czar, ces rivalites 
produisaient parfois d'incroyables incidents, car il etait 
a peu pres impossible d'arranger les places de facon a 
satisfaire tous les convives. Dans un cas dont on a garde 
memoire, un noble en ayant recu une plus basse que 
celle a laquelle il croyait avoir droit, declara ouvcr- 
tcment au Czar qu'il aimait micux etre condamne 
a mort que de se soumettre a une pareille indignitc. 
Dans une autre occasion analogue, l'invite refractaire 
fut assis de force sur sa chaise, mais il sauva l'honneur 
de sa famille en sc laissant glisser sous la table! 



La Noblesse. 



379 



La transformation ultcrioure do la noblesse fut effec- 
tuee par Pierre le Grand. Pierre etait par nature et 
par situation un autocratc, ct nc pouvait endurer au- 
eune opposition. Poursuivant un grand but, il cherchait 
partout des instruments obcissants, intelligents, encr- 
giques, pour executor scs desscins. Lui-meme servait 
l'Etat avec zele commc simple artisan quand il le ju- 
geait neccssaire, et il insistait pour que ses sujets fis- 
sent de meme, sous peine de punition impitoyable. A la 
naissancc noble et aux longues genealogies, il temoi- 
gnait habituellcment une indifference tres-democratiquo 
ou plutot autocratiquc. Desircux d'obtenir les services 
d'hommes vivants, il n'avait aucunc consideration pour 
les droits d'ancetres morts, et accordait a scs scrviteurs la 
payc et les honncurs que leurs services meritaient, sans 
egard a la naissancc ou a la position sociale. C'est 
pourquoi beaucoup de scs principaux coadjuteurs nc 
tenaicnt par aucunlien de parente aux ancionncs families 
russes. Le comtc Yaguzbinski, qui occupa longlemps 
l'un des postes les plus importants de l'Etat, etait le 
fils d'un pauvre sacristain; lc comtc Devier etait Portu- 
gais de naissancc ct avait etc mousse; le baron Shafi- 
rof etait Juif ; Hannibal, qui mourut avec le rang do 
general en cbcf, etait un negrc aebcte a Constantinople; 
et Son Altesse Serenissime le prince Menschikof avait 
commence, dit-on, par etre apprcnti boulanger. Dans l'a- 
venir, une naissancc noble nc devait plus compter pour 
rien. Le service de l'Etat s'ouvrait aux hommes de tout 
rang, et le merits personnel devait etre lc scul titre a 
l'avanccmcnt. 

Ccci doit avoir scmble aux conscrvateurs de l'epoque 
un procede tres-revolutionnaire et reprehensible; mais 
il nc satisfit point les tendances reformatrices du grand 
autocratc. II fit un pas de plus et changca enticrcment 
le status de la noblesse. Jusqu'a lui, les nobles etaicnt 
librcs de servir ou non suivant que bon leur semblait, 




380 



La Russie. 



et ceux qui voulaient bien le faire jouissaient do terrcs 
■a titro de ce que nous pouvons appeler : tenure feo- 
dale. Quelques-uns scrvaient d'une facon permanente 
dans l'administration civile ou militaire ; mais le plus 
grand nombre vivait sur ses domaines et entrait au 
service actif seulement quand la milice etait appelee 
en cas de guerre. Ce systeme fut completement modifie 
quand Pierre crea une grande armee permanente et 
une grande bureaucratic centralisee. Par un de ccs 
bonds qui se produisent periodiqucment dans l'bistoire 
de la Russie, il changea la possession feodale en 
franc-alleu , et cdicta le principc que tout noble, quelle 
quo put etre l'etendue de ses terres, devait servir l'Etat 
dans l'armee, la flotte ou l'administraiion civile, depuis 
son adolescence jusqu'a sa vicillesse. En conformite de 
ce principe, celui qui rcfusait do servir etait non-seu- 
lement prive de son domaine comme dans le vicux 
temps, mais de plus declare traitre, et pouvait etre con- 
damne a la peine capitale. 

Les nobles furent ainsi transformers en servitours de 
l'Etat, ct l'Etat, au temps de Pierre, etait un maitre dur 
a servir. lis se plaignirent amerement, et avec raison, 
d'avoir ete prives de leurs anciens droits et d'etre con- 
tracts d'accepter tranquillement, sans se plaindre et sans 
pouvoir reclamer contre, les charges qu'il plaisait a leur 
maitre de leur imposer. « Bien que notrc pays, disaient- 
ils, ne coure aucun danger d'invasion, la paix n'cst pas 
plutot conclue que des plans sont dresses pour une nou- 
vclle guerre qui n'a generalement d'autre raison que 
l'ambition du souvcrain, ou peut-etre seulement celle 
d'un de ses ministres. Pour lui plaire, nos paysans sont 
absolumcnt epuises, et nous sommes nous-memes forces 
de quitter nos foyers et nos families, non pas comme 
jadis pour une simple campagne, mais pour de longues 
annecs. Nous sommes obliges de contracter des dettes. et 
de confier nos domaines a des regisseurs fripous qui les 






La Noblesse. 



381 



reduisent habitucllemcnt a une telle condition que, lors- 
qu'il nous est permis dc nous retirer du service par vieil- 
lessc ou maladie, nous ne pouvons, jusqu'a la fin de nos 
jours, retablir notre fortune. En un mot, nous sommes 
si epuises et ruines par le mainticn d'unc armcc perma- 
nente et par les consequences qui en decoulcnt, que le 
plus cruel ennemi, quand il devastcrait 1'Empire tout 
entier, ne pourrait nous causer la moitie du tort qui en 
resulte(l). 

Ce regime spartiate, qui sacrifiait sans pitie les in- 
terets prives a la raison d'Etat , ne pouvait durer 
longtemps dans sa severite primitive. 11 minait ses 
propres fondations en cxigeant trop. Les lois dra- 
coniennes menacant dc confiscation ct dc peine capi- 
tale furent peu appliquees. Les nobles se firent moines et 
s'inscrivirent comme marchands, s'engagercnt memo 
comme domestiques, afin d'echapper a leurs obligations, 
(i Quelqucs-uns, dit un contemporain, vicillissent dans 
la desobeissance, et n'ont jamais, unc scule fois, paru 
dans le service actif... II y a, par cxcmplc, Theodore 
Mokeyef... En depit des ordres stricts envoyes a son 
egard, pcrsonnc n'a jamais pu le prendre. II a rosse plu- 
sieurs de ceux qu'on a envoyes pour le saisir, et quand 
il ne pouvait pas les batlre, il pretendait etre dange- 
rcusement maladc ou simulait l'idiotie, et, courant 
jusqu'a l'etang, sc plongeait dans l'eau jusqu'au con; 
mais, des que les messagcrs etaicnt hors dc vue, il 
retournait cbez lui et rugissait comme un lion (2). » 

Apres la mort de Pierre le Grand, le systeme se rela- 
cba graduellement, mais la noblesse ne pouvait etre 
satisfaite par des concessions partiellcs. La Russic s'etait, 
pendant ce temps , avancee pour ainsi dire d'Asie en 



1. Ces plaintes nous ont 6te conserves par Vockerodt, agent diplo- 
matique prussien de ce temps-la. 

2. Pososhkof, « skudosti i bogatstvS. » 



3S2 



La Russie. 






Europe, ct etait devenue l'une des grandes puissances 
europeennes. Les hautcs classes avaient appris graduel- 
lcment quelque chose des usages, de la litterature, des 
institutions et des idees morales de l'Europe occidentalc, 
et, naturellement, les nobles comparaient la classe a 
laquelle ils appartenaient aux aristocraties d'Allemagne 
et de France. Pour ceux influences par les idees nou- 
velles etrangeres, la comparaison etait humiliante. Dans 
1'Occidcnt, la noblesse constituait une classe libre 
et privilegiee, fiere de sa liberte, de ses droits et de 
sa culture intellectuelle ; tandis qu'en Russie les nobles 
etaicnt servileursde l'Etat, sans privileges, sans dignites, 
soumis aux chatiments corporels et accables de devoirs 
onereux auxquels ils ne pouvaient echapper. Ainsi se 
produisit, dans cette partie de la noblesse qui avait quel- 
que teinture de la civilisation occidentale, un sentiment 
de degout de sa situation actuelle et le desir d'arriver a 
une position sociale semblable a celle des nobles de France 
et d'Allemagne. Cos aspirations furent en partie reali- 
ses par Pierre III qui, en 1762, abolit le principe du 
service obligatoire. Sa femme, Catherine II, alia beau- 
coup plus loin dans la meme direction, et inaugura une 
nouvelle epoque dans rhistoiredelaDuoryanstuo,periode 
au cours de laquelle ses devoirs et ses obligations furent 
relegues au second plan et ses droits et privileges se 
placerent au premier. 

Catherine avait de bonnes raisons pour favoriser la 
noblesse. Etrangere et usurpatrice, elevee au trone par 
une conspiration de palais, elle ne pouvait eveiller chez 
les masses cette veneration semi-religieuse dont avaient 
toujours joui les Czars legitimes, il lui fallait done re- 
chercher l'appui des hautes classes, moins rigides, moins 
irreconciliables dans leurs idees de legitimite. Elle con- 
firma done l'ukase abolissant le service obligatoire des 
nobles et chercha a l'obtenir de bonne volonte par des 
honneurs et des recompenses. Dans ses manifestes elle 



La Noblesse. 



383 



parlait toujours d'eux en termcs lcs plus flattcurs, et 
cssayait de les convaincre que le bien-Stre du pays depen- 
dait de leur loyaute et de leur devouement. Bien qu'elle 
n'eilt aucune intention do rien ceder de son pouvoir, elle 
groupa les nobles de chaque province en une corpora- 
tion, avec assemblees periodiques qui etaient ccnsees 
rcssembler aux parlemcnts de province en France, et 
confia a chacune de ces corporations une large part do 
Fadministration locale. 

Par ces moyens et d'autres semblables, aidee par son 
energie masculine et son tact feminin, elle se rendit tres- 
populaire et changea completement lcs vieillcs idecs sur 
le service public. Autrefois ce service etait regards 
comme un fardeau ; on en vint a le considerer comme 
un privilege. Dcs millicrs de gens qui s'etaicnt retires 
sur lours domaines apres la publication de l'cdit lcs 
en liberant rcvinrcnt alors en foule, rcchcrcherent dcs 
nominations, et cette tendance fut grandement accrue 
par lcs brillantes campagncs contrc lcs Turcs, qui exci- 
terent le sentiment patriotique ct donnerent lieu a do 
nombreuses promotions. « Non-sculement les proprie- 
taircs terriens, — est-il dit dans une comedie de l'e- 
poque (1), — mais tous les hommes, memo les bouti- 
quicrs ct les saveticrs, visent a devenir fonctionnaires, 
ct celui qui a passe toutesa vie sans rang ofliciel semblo 
n'etre point une creature humaine ». 

Et Catherine fit plus que cela. Elle parlagca l'idee, — ge- 
neralcment acceptee par toute l'Europe dopuis le regno 
de Louis XIV, — qu'une noblesse de cour rafflnee, aimant 
l'apparat, cherchant le plaisir, etait non-seulemcnt le 
meilleur boulevard d'une monarchic, mais aussi l'or- 
nement necessaire do tout Etat arrive a un haut degre de 
civilisation; et comme elle desirait ardemmont quo son 



1. Knyaz'.uiina, « Khvastun. » 



584 



La Russie. 






pays eiltla reputation d'etre parvenu a ce dcgre, clle s'ef- 
forcadecreer cetornement national. Le gout de la civili- 
sation francaise, qui deja existait cliez ses sujets formant 
les hautes classes, vint ici a son aide, et ses efforts dans 
cette direction furent remarquablement fructueux. La 
cour de Saint-Petcrsbourg devint presque aussi brillante, 
aussi galante, aussi frivole, que celle de Versailles. 
Tous ceux qui visaicnt aux honneurs adoptercnl les ma- 
nicres franchises, parlerent la langue francaise, feigni- 
rent une admiration sans bornes pour la litterature 
francaise classique. Les courtisans se piquerent de « point 
d'honneur », discuterent la question de savoir ce qui 
etait conforme a la dignite d'un noble, chercherent a 
deployer « cet esprit chcvalercsquc qui est l'orgueil et 
T ornemcnt de la France » , et ne se souvinrent plus qu'avec 
horreur de la situation bumiliee de leurs peres etgrands- 
percs. « Pierre le Grand, — ecrit l'un d'eux, — battait tous 
ceux qui l'entouraicnt, sans distinction de famille ou 
de rang; mais maintenant beaucoup d'entrenous prefe- 
reraient certainement la peine capitalc a la vie apres 
avoir ete battus et foucttes, meme quand le cbatiment 
scrait applique par les mains sacrees de l'oint du Seigneur 
lui-meme. » 

Le ton qui regnait a la cour dc Saint-Petersbourg s'e- 
tendit graduellcment jusqu'aux rangs les plus infimes de 
la Dvoryanstvo, et il sembla aux observateurs supcrficicls 
qu'une tres-bonnc imitation de la noblesse francaise 
avait ete produite; mais en realite la copie rcssemblait 
fort peu au modele. Le Dvoryanin russe s'appropriait ai- 
semcnt le langage et les maniercs du gentilhomme fran- 
cais, et reussissait a changer son exterieur physique et 
iatellcctuel; mais tous ces « plis » plus profonds et plus 
delicats de la nature humainc, qui sont formes par l'expe- 
rience accumulee de plusieurs generations, nepouvaient 
se modifier aussi aisement. 

Le gentilhomme francais etait le descendant direct du 



■ I 



La Noblesse. 



baron feodal, et les idecs fondamentales que lui avaienl 
transmisos ses ancetres se trouvaient profondemont 
incrustees dans sa nature. II n'avait plus, il est vrai 
l'allure hautaine de jadis vis-a-vis du souverain, et soji 
langage etait teinte de la philosophic democratiquc a la 
mode en ce temps-la ; mais il possedait un vaste heritage 
intellectuel et moral lui venant directement des jours glo- 
neux, pour sa race, de la feodalite : heritage que meme 
la grandc Revolution, qui se preparait alors, ne devait 
point annihiler. Le nohle russc, au contraire, avait recu 
de ses ancStres des traditions entierement differentes. 
Son pere et ses aieux avaient experimente les charges 
plutot que les privileges de la classe a laquelle ils appar- 
tenaient, Ils n'avaient point considers commc une honte 
de recevoir des chatiments corporels, et s'etaient montres 
jaloux de leur honneur non comme gentilshommcs on 
descendants de boyards, mais comme generaux, asses- 
suurs de college ou conseillers prives. Leur dignite avait 
repose non sur la grace de Dieu, mais sur la volonte du 
Czar. Dans ces circonstances, meme le dignitaire le plus 
alticr de la cour de Catherine, Men qu'il put parlor fran- 
cais plus couramment que sa langue maternelle ne 
pouvait etro tres-profondement penetre des conceptions 
touchant la. noblesse de sang, son caracterc sacre et des 
nombreuscs idees feodales enchevetrees parmi ces con- 
ceptions. Et en adoptant les formes exterieures d'une 
civilisation etrangcre, les nobles n'y gagnerent, a ce 
qu'il semble, pas beaucoup en vraie dignite. « Le vieil 
orgueil des nobles est tombe ! » s'ecrie Tun d'eux, qui 
possedait plus de sentiment aristocratique de bon aloi que 
ses camarades (1). « II n'y a plus desormais de families 
honorables, mais seulement le rang officiel et le merite 
personnel. Tous recherchent les grades, et comme tous 



1 . Le prince Shtcherbatof. 



25 



386 



La Russie. 



ne peuvent pas rendre de services directs, beaucoup 
tachent d'obtonir les distinctions par tous les moyens 
possibles • en flattant le monarque ou flagornant les 
principaux personnages. » II y avait beaucoup de vrai 
dans cette plainte, mais la voix de cet aristocrate isole 
retentit dans le desert. L'ensemble des classes mstrmtos 
- descendants de vicilles families et parvenus suivant 
la meme voie, - etait, sauf u.i petit nombre d'excep- 
tions, trop preoccupe de la cbasse aux places pour preter 
l'oreille a ce gemissement sentimental. 

Si la noblesse russe ne constituait ainsi, sous sa nou- 
velle forme , qu'une imitation tres-imparfaite de son 
modcle francais, elle ressemblait encore moms a 1 aris- 
tocratic anglaise. Malgre les phrases liberates que Cathe- 
rine se plaisait d'habitude a debiter, elle n'eut jamais la 
moindre intention de ceder quoi que ce fat, pas meme 
un iota, de son pouvoir autocratique, ct la noblesse, 
comme classe, n'obtint jamais d'elle meme l'ombre 
d'une influence politique. II n'existait aucune indepen- 
dance reelle sous les nouveaux airs de digmte et de 
hauteur. Dans tous leurs actes, dans leurs opinions 
ouvertement exprimees, les courtisans etaient guides par- 
ies desirs reels ou supposes de la souverame, et beau- 
coup de leur sagacite politique etait employee a set- 
forcer de decouvrir ce quipourrait lui plaire. « Les gens 
ne parlent jamais politique dans les salons, - dit un 
temoin de ces faits (I), - pas meme pour louer le gou- 
vernement. La crainte a produit des habitudes de pru- 
dence, et les frondeurs de la capitale n'expriment leurs 
critiques que dans la confidence d'une amitie tres- 
intime ou d'une parents tres-etroite. Geux qui ne peuvent 
supporter cette contrainte se retirent a Moscou, ville 
qui ne pent pas etre appelee le centre de 1 opposition, 



1. S<§gur, longtemps ambassadeur a la cour de Catherine. 



La Noblesse. 



387 



car il n'existe rien qui ressemble a cela dans un pays 
dont le gouvernement est autocratique, mais qui est la 
capitale des mecon tents. » Et meme la, le mecontente- 
ment ne s'aventurait point a se manifestcr en presence 
de l'imperatrice. « A Moscou, — dit un autre temoin 
habitue a l'obsequiosite de Versailles, — vous pourriez 
vous croire au milieu de republicans qui viennent de 
secouer le joug d'un tyran, mais aussitot que la cour 
y arrive, vous ne voyez plus que des esclaves abjects (1). > 

Bien qu'ainsi privee de toute influence directc dans les 
affaires politiques, la noblesse eut pu cependant acquerir 
une certaine influence dans l'Etat au moycn des Assem- 
bles provincial es et par la part qu'elle prenait a I'admi- 
nistration locale ; mais en realite clle ne possedait ni 
l'experience politique requise, ni la patience necessairc, 
ni meme le desir de poursuivre une politique semblable. 
La majorite des proprielaires preferait les chances de 
promotion dans le service imperial a la vie tranquille 
d'un gentilhomme campagnard ; et ceux qui residaient 
habituellemcnt sur lours domaines montraient de 1'indif- 
ferencc ou une anlipathie positive pour toute chose se 
rattachant a l'administration locale. Cc qui etait ofll- 
ciellement decrit commc « un privilege confere aux 
nobles en recompense de lour fidelite et du genereux 
sacrifice de leur existence a la cause de leur pays », etait 
regard^ par ceux qui en jouissaient commc une nouvello 
espece de service obligatoiro : l'obligation de fournir des 
juges et des ofliciers de police ruralo. 

Si nous avions besoin d'unc prcuve additionnelle que 
les nobles, au milieu de tous ces changements, etaienl 
encore aussi dependants quo jamais de la volonte arbi- 
traire ou du caprice du monarque, il nous sufflrait de 



1. Sabathier de Castres, Catherine II et la cour de Ritssie en. 
1772. 



388 



La Ruisie. 






jeter un coup d'ceil sur leur situation au temps de 
Paul I", le capricieux, excentrique et violent fils et suc- 
cesseur de Catherine. Lcs memoires autobiograpbiques 
du temps depeignent sousde vivos coulours la position 
humiliee de memo les principaux pcrsonnages de l'Etat, 
craignant constamment d'exciter par un acte, un mot, un 
regard, le courroux du souverain. 

Quand nous lisons ces pages ecrites sous l'impression 
du moment, nous croybns avoir sous les yeux une pein- 
ture de l'ancienne Rome sous le plus capricieux et le 
plus despotiquc de ses Empereurs. Irrite et aigri avant 
son avenement au trone par la conduite et Failure hau- 
taines des favoris et favorites de sa more, Paul ne laissa 
echapper aucune occasion de montrer son mepris pour 
les pretentions aristocratiques, et d'humilier ceux qu'il 
soupconnait d'cn posseder. « Apprenez, monsieur », — 
dit-il* avec colore un jour a Dumouriez, qui avait acci- 
dentcllement fait allusion a l'un des pcrsonnages « con- 
siderables » de la cour, - « apprenez, monsieur, qu'il 
n'y a de considerable, ici, que la personne a laquelle 
je parle, et pendant le temps que jc lui parle! (1) > 

Du temps de Catherine au commencement du present 
regne, aucune modification ne fut apportee au status 
legal de la tioblesse ; mais un changement graduel de- 
termine par le flux continuel des idees.et do la culture 
intellectuelle occiden talcs se produisit dans son carac- 
tere social. La civilisation exclusivement francaise en 
vogue a la Cour de Catherine prit une couleur plus cos- 
mopolite et penetra les nobles, lcs impregna de fond en 
comble, jusqu'a ce que tous ceux ayant quelques pre- 
tentions a paraitre civilises en vinssent a parler fran- 
cais avec une suffisante facilite et a posseder au moins 



1 . Ces paroles sont souvent attribuees, faussement, a Nicolas. 
L'a lecdote est relatee par Segur. 



La Noblesse. 



389 



une connaissance superficicllc dcs littcratures de l*Eu- 
rope occidcntalc. Ce qui les distinguait surtout, aux 
yeux de la loi, dcs autrcs classes, etait le privilege de 
posscder des « domaincs habites », c'est-a-dirc pcuples 
■de serfs. Ce privilege considerable fut aboli par Eman- 
cipation en 1861, et la moitie environ des tcrrcs appartc- 
nant aux nobles passa aux mains dcs paysans. Par les 
reformes administrative^ qui ont cu lieu dcpuis lors, 
toute importance, si petite fut-ellc, que les corporations 
provinciales peuvcnt avoir possedec jadis a disparu. 
Done, a l'epoquc actucllc, la noblesse est placee sur lo 
meme niveau quo les autres classes par rapport au droit 
de possedcr la propriete foncicre ct d'administrcr les 
affaires locales. 

Dans cctte csquisse rapide, le lectcur apercevra aise- 
ment que la noblesse russe a cu un developpement his- 
torique particulier. En Allemagne, en France, en Angle- 
terre, les nobles furent formes de bonne hcure, par les 
conditions politiqucs dans lcsquellcs ils se trouvcrcnt 
places, en un corps homogene, organise. Ils eurent a 
repousser les tendances envahissantes de la monarchic 
d'un cote, dc la bourgeoisie de l'autre; el dans cette lon- 
gue lutte contre de puissants rivaux, ils se groupcrcnt 
instinctivement, il se dcveloppa chcz cux un vigoureux 
esprit de corps. De nouveaux membres penetrerent, il 
est vrai, dans leurs rangs; mais le nombre de ccsintrus 
fut si faiblc qu'ils se trouvcrcnt rapidement assimiles 
sans modifier le caractere general, l'ideal rcconnu de la 
classe, et sans troubler rudement la fiction de purete du 
sang. 

La classe prit de plus en plus le caractere d'une 
caste possedant une culture intellectuelle et morale par- 
ticuliere, et defendit resolument sa position et ses privi- 
leges jusqu'a ce que le pouvoir toujours croissant dcs 
classes moyenncs minat son influence. Son sort en 
diverses contrees a ete different. En Allemagne, ellc 



390 



La Russie. 



s'est cramponnee a scs traditions feodales, et conserve 
encore maintenant son esprit d'cxclusivismc social. En 
France, elle fut depouillee par la monarchie de son 
influence politique et ecrasec par la Revolution. En 
Angleterre, elle a modere ses pretentions, s'est alliee 
aux classes moyennes , a cree sous un deguisement 
monarchistc-constitutionnel une republiquc aristocrati- 
que, et concede pouce par pouce, quand la necessite 
l'cxigeait, une part dc son influence politique a l'alliee 
qui l'avait aidee a mettre un frein a la puissance royale. 
Le baron allemand, le gcntilhomme francais, le noble- 
man anglais, represcntcnt done trois types distincts, 
bien marques ; mais en depit de toutes leurs diversites, 
ils ont beaucoup de traits communs. Tous ont conserve, 
dans une proportion plus ou moins grande, une cons- 
cience hautaine de superiorite intime et inextinguible 
sur les classes inferieurcs, avec une repugnance plus ou 
moins soigneusement deguisee pour cellc qui a ete, qui 
est encore, leur rivale agressive. 

La noblesse russe ne presentc aucun de ces traits 
caracteristiques. Elle se forma do materiaux plus nom- 
breux, plus heterogenes, qui ne sc combinerent point 
spontanement pour former un ensemble organise, mais 
furent broyes en une masse chaotique sous le poids du 
pouvoir autocrate. Elle ne devint jamais dans l'Etat un 
facteur semi-independant. Les droits et privileges qu'elle 
posseda, elle les recutdela monarchic, etpar consequent 
n'eprouve aucune jalousie profonde, enracinee, aucune 
haine pour la prerogative imperiale.D'autre part, elle n'a 
jamais cu a lutter contre les autres classes sociales, et, 
par cette raison, ne ressent a leur egard aucuns senti- 
ments de rivalite ou d'bostilite. 

Si nous entendons un noble russe parler avec indigna- 
tion dc l'autocratie ou acrimonieuscment de la bour- 
geoisie, nous pouvons etre siirs que ces sentiments ont 
leur source, non point dans des idecs du moyen-age tra- 



La Noblesse. 



301 



ditionnellcs, mais dans des principes appris aux ecoles 
modernes de philosophic politique et sociale. La classe 
a laquclle il appartient a subi tant de transformations 
qu'cllc ne possede pas de traditions moisies ou de pre- 
juges profondement enracines, et s'adapte toujours vo- 
lontiers aux conditions existantes. On peut vraiment 
dire, en general, qu'elle regarde plus vers le 1'utur que 
dans le passe, et est toujours prete a accepter toute idee 
nouvelle quiporte la marque du progres. N'ayantni tra- 
ditions ni prejuges, cela la rend singulierement suscep- 
tinle de genereux enthousiasme et capable d'unc vigou- 
reuse action spasmodique; mais le courage moral calme, 
la tcnacite dans la poursuite du but, nefont point partie 
de scs attributs saillants. En un mot, nous ne trouvons 
Chez elle ni les vices particuliers, ni les vertus speciales, 
qui sont engendres par et se developpcnt dans une atmos- 
phere de liberte politique. 

. De quelque facon que Ton puisse expliquer ce fait, il 
est certain que la noblesse russe a peu ou point de ce 
que nous appclons sentiments aristocratiques, peu ou 
point de cet esprit hautain, dominateur, exclusif, que 
nous sommes habitues a associer avec le mot aristo- 
cratic. Nous trouverons quantite de Russcs qui sont 
fiers de leurs richesses, de leur culture intellcctuelle, de 
leur position dans le Gouvernement ; mais nous n'en 
trouvons prcsque jamais un seul qui soit fier de sa nais- 
sance, ou s'imagine que le fait de posseder une longuc 
genealogie lui cree aucun droit a des privileges politi- 
qucs ou a la consideration sociale. De telles idecs sem- 
blent absurdes et ridicules a un noble russe ordinaire. 
II y a done une certaine verite dans le dicton souvent 
repete : qu'il n'y a point en realite d'aristocratie en 
Russie. 

Gertainement la noblesse dans son ensemble ne peut 
etre appelee une aristocratic. Si le terme devait etre 
employe, il faudrait l'appliquer seulement a un groupo 



302 



La Russie. 



de families qui s'agglomere autour de la Courct forme 
les plus hauts degres de la noblesse. Cette aristocratic 
sociale contient beaucoup d'anciennes families ; mais ses 
bases reelles sont le rang occupe, la culture intellec- 
tuelle et le raffinement des matieres, plutot que la genea- 
logie et le sang. Les conceptions feodales de naissance 
noble, de bonne famille, etc., ont ete adoptees par quel- 
ques-uns de ses membres, mais ne forment pas l'un de 
ses traits saillants. Bien que pratiquant habitucllement 
un certain exclusivisme, elle ne possede aucun des carac- 
teres que nous trouvons chez 1'^deZ (noblesse) allemande, 
et est tout a fait incapable de comprendre des nuances 
comme le Tafelfahigkeit (capacite de prendre place 
a table), par laquelle un bomme qui ne possede pas 
une genealogie de longueur suffisante est considere 
indigne de s'asseoir a une table royale. Elle se modeie 
plutot sur l'aristocratie anglaise, et nourrit le secret 
espoir d'obtcnirunjour une situation politique et sociale 
semblable a celle dela nobility et de la gentry d'Angle- 
terre. Bien qu'elle n'ait aucuns privileges legaux parti- 
culiers, la position qu'elle occupe actuellement dans l'ad- 
ministration et a la Gour donne a ses membres de gran- 
des facilites d'avancement dans le service public. D'un 
autre cote, son caractere semi-bureaucratique, joint a la 
loi et la coutume de diviser la propriete fonciere egale- 
ment entre tous les heriticrs apres le deces de leurs 
parents, la prive dc stabilite. 

Des hommes nouveaux penetrent dans ses rangs par 
la voie des distinctions offlcielles, tandis que beaucoup 
des anciennes families sont contraintes par leur etat de 
pauvrete de s'en retirer. Le fils d'un petit proprietaire 
ou meme d'un pretre de paroisse peut s'elever aux plus 
hautes fonctions et dignites de l'Etat, tandis que les des- 
cendants de Rurik, ce personnage semi-mythique, peu- 
vent descendre au rang de paysans. On dit que, il n'y a 
pas longtemps, un certain prince Krapotkin gagnait sa 



La Noblesse. 



303 



vie comme cocher de voiture do place a Saint-Peters- 
bourg ! 

II est done evident que cette aristocratie sociale nc doit 
pas etre confondue avec les families titrecs. Les titrcs 
ne possedent pas la memo valour en Russie qu'en Eu- 
rope occidentale. lis y sont tres-coramuns — parce 
que les families titrees sont nombreuscs et quo tous les 
enfants portent les titres do lours parents, memo pendant 
que ceux-ci vivent encore, — sans etre nullement asso- 
cies au rang offlciel, a la richessc, a une position 
sociale, a une distinction d'aucune sortc. II existe des 
centaines de princes et do princesses qui n'ont pas le 
droit de paraitre a la Cour, et qui ne seraient point 
admis dans ce qu'on appclle a Saint-Petersbourg « la 
societe », ni vraiment dans la societe rafflnee d'aucun 
pays. 

Le seul titre russe indigene est Knyaz, que Ton tra- 
duit babituellement par « prince ». II est porte par les 
descendants de Rurik, du prince lithuanien Ghedimin, 
des Kbans et Murzi tartares officiellement reconnns par 
les Czars. En outre, il existe quatorze families qui l'ont 
adopte par ordre imperial pendant les deux derniers 
siecles. Les titres do comte et de baron sont des impor- 
tations modernes qui ont commence du temps de Pierre 
le Grand. Soixante-sept families recurent de Pierre et de 
ses successeurs le titre de comte, et dix celui de baron. 
Les dernieres sont toutes, avec deux exceptions, d'ori- 
gine etrangere, et descendent pour la plupart do ban- 
quiers de Cour (I). 

Une idee tres-repandue est celle que les nobles russcs 
sont, regie generale,enormement ricbes. C'est une orreur. 
Pour la plupart ils sont pauvres. Au temps de l'eman- 



1. Ea sus, il y a, bien entendu, les comtes et barons allemands des 
provinces Baltiqnes, qui sont sujets russes. 



394 



La Russie. 



cipation, en 1861, il y avait 100.247 proprietaires terriens, 
et, sur cc nombre, plus de 41.000 etaient posscsseurs de 
moins de vingt et un serfs males, c'est-a-dire se trouvaient 
dans un etat de veritable pauvrete. Un seigneur qui pos- 
sedait 500 serfs n'etait point du tout considere comme 
tres-ricbe, et pourtant il existait seulement 3.803 pro- 
prietaires appartcnant a cette categoric. On en comptait 
quelques-uns , il est vrai , dont les ricbesses etaient 
enormes. Lc comtc Sberemetief, par exemple, possedait 
plus de 150.000 serfs males, ou, en d'autrcs termes, plus 
de trois cent mille Ames; et a l'heure qu'il est le comte 
Orloff-Davydof est proprietaire de bcaucoup plus d'un 
million d'acrcs de terre. La famille Demidoff tire d'enor- 
mes revenus de ses mines, et les Strogonof ont des 
domaines qui, reunis ensemble, formeraient en Europe 
occidentale un Etat independant do dimension res- 
pectable. Neanmoins, les families tres-ricb.es ne sont 
point nombreuses. Les depenses exagerees auxquelles 
les nobles russes se livrent souvent indiquent d'habitude 
non point une grandc fortune, mais simplement une 
ostentation niaise et une imprevoyance absolue. J'aurai 
plus de details a donner touchant la situation econo- 
mique presente des proprietaires quand j'en viendrai 
a parler de l'emancipation des serfs et de ses conse- 
quences. 

Apres en avoir tant dit sur le passe de la noblesse, 
peut-etre devrais-je essayer de tirer son boroscope, ou 
au moins de prevoir dans une certaine mesure son avc- 
nir probable. Bien que les predictions soient toujours 
basardeuses, il est quelquefois possible, connaissant et 
ayant caique les grandes lignes de l'bistoire dans le passe, 
de les suivre jusqu'a une certaine distance dans le 
futur. S'il m'etait permis d'appliquer cette metbode de 
prevision au sujet qui nous occupe, je dirais que la 
Dvoryanstvo russe s'assimilera aux autres classes plutdt 
que d'en former une exclusive. Les aristocraties bere- 



La Noblesse. 



395 



ditaires peuvent etre conservees — ou au moins leur 
decomposition peut etre retardee, — la ou clles sc trou- 
vent existcr ; mais il nous semble qu'ellcs nc peuvent 
plus desormais etre creees. En Europe occidentale, il y 
a une grande somme de sentiment aristocratique a la 
fois chez les nobles et dans le pcuple, mais il existe en 
depit, plut6t gu'en consequence, des conditions sociales 
actuelles. Ce n'est point un produit de la societe moderne, 
mais un meuble de famille qui nous est venu par heri- 
tage des temps feodaux, quand le pouvoir, la richesse et 
la culture intellectuclle etaient le privilege d'un petit 
nombrc. S'il y cut jamais en Russie une epoque corrcs- 
pondant aux temps feodaux en Europe occidentale, elle 
est depuis longtemps oublice. Tres-pcu de sentiment 
aristocratique existe soit chez les nobles, soit chez le 
pcuple, et il est difficile d'imaginer aucunc source d'ou 
il pourrait maintenant derivcr. De plus, les nobles ne 
desirent pas faire une telle acquisition. Si tant est qu'ils 
aient quelques aspirations politiques, ils visent a assu- 
rer la liberte du pcuple pris dans son ensemble, et non 
a acquerir des droits cxclusifs et des privileges pour 
leur proprc classe. 

Dans cettc fraction de la noblesse que j'ai appelee une 
aristocratie sociale, il existe quelques individus qui 
desirent assurer a la classe a laquelle ils appartiennent 
une influence politique exclusive, mais ils ont tres-peu 
de chances de succes. Si , par hasard , leurs desirs so 
realisaient jamais, nous aurions sans doute une repeti- 
tion de la scene qui se produisit en 1730. Quand, cette 
annec-la, quelques-unes des grandes families placerent 
la duchesse de Gourlandc sur le trfine a la condition 
qu'elle cederait une part de son pouvoir a un Conseil 
supreme, les rangs inferieurs de la noblesse la contrai- 
gnirent a dechirer la Constitution qu'elle avait signee! 
Geux des nobles qui detestent le pouvoir autocratique 
detestent infiniment plus encore l'idec d'une aristocratie 



wo 



La Russie. 



oligarchique. Les nobles, aussi bicn que le peuplc, sem- 
blent partager instinctivemcnt la croyance du pbilosopbc 
francais : Qu'il vaut mieux etre gouverne par un lion de 
boniie famille que par une containe de rats de sa proprc 
espece. 



CHAPITRE XVIII 

CLASSES SOCIALES 

I.es classes sociales ou castes existent-elles en Russie? — Types sociaux 
bien marques. — Classes reconnues par la legislation et les statis- 
tiques officielles. — Origine et formation graduelle de ces classes. — 
Particularity dans le d^veloppement historique en Russie. — Vie 
politique et partis. 



Dans les pages qui precedent, j'ai frequemment fait 
usage de l'expression « classes sociales » et plus d'une 
fois, probablemcnt, le lecteur se sera sonti dispose a me 
demander : « Qu'est-ce que les classes sociales dans le 
sens russe de ce terme? » II est bon, par consequent, 
avant d'aller plus loin,de repondre a cctte question. 

Si elle etait posee a un Russe, il est tres-probable 
qu'il y repondrait apeupres de cette facon : « En Russie, 
il n'existe point de classes sociales, et il n'y en a 
jamais eu aucunes. Ce fait constitue Tune des particula- 
rites les plus frappantes de son developpement histo- 
rique, l'une des plus solides fondations de sa grandeur 
future. Nous ne connaissons rien, et n'avons jamais rien 
connu, de ces distinctions de classes et de ces inimities 
entre elles qui, en Europe occidentale, ont souvent 
ebranle rudement la societe dans les temps passes, et 
mettent son existence en peril dans l'avenir. > 

Cette assertion ne sera pas acceptee comme argent 
comptant par le voyageur qui visite la Russie sans idees 



398 



La Russie. 



preconcues et forme ses opinions d'apres ce qu'il y 
observe. A celui-la, en effet, il semble que les nuances 
en question forment au contraire l'un des traits les plus 
saillants de la societe russe. Enpeu de jours il apprend a 
distinguer les diverses classes par leur apparence exte- 
rieure. II reconnait aisement le noble parlant francais, 
vetu du costume europeen occidental; le marcband replet, 
barbu, en chapeau de drap noir et tunique luisante 
a deux rangs de boutons; le pretre aux cbeveux non 
coupes, a la robe flottante; le paysan a la barbe entiere, 
couleur de lin, et vetu d'une peau de mouton graisseuse 
d'un fumet peu agreable. Rencontrant partout ces types 
bicn marques, il en conclut naturellement que la societe 
russe est composee de castes exclusives; etcette premiere 
impression sera pleinement confirmee par un coup d'ceil 
jete sur le Code. Sur les quinze volumes qui forment la 
legislation codifiee, il trouve que l'un d'eux tout entier 
— etce n'est pas, loin s'en faut, le plus mince,— est con- 
sacre aux droits et obligations des diverses classes. II 
conclut de tout cela que les classes ont une existence 
legale aussi bien que reelle. Pour s'en assurer double- 
ment, il consulte les statistiques officielles et y trouve 
le tableau suivant : 

Noblesse hereditairc 652.887 

Noblesse personnelle 374.367 

Classe clericale 695.905 

Classe urbaine "'.196.005 

Glasse rurale 'f «40.291 

Classe militaire ' 4.767.703 

Etrangers 153.135 

77.680.293 (I) 



1. Livkon : Statistitcheskoe Obozrenie Rossiiskoi Impemi, Saint- 
P6tersbourg, 1875. Les chiffres ci-dessus comprennent l'empire tout 
entier. 



Classes societies. 



399 



Arme dc ces documents, le voyagcur retourne vers ses 
amis russcs qui lui ont affirme que leur pays ne connais- 
sait rien des distinctions de classes. II croit pouvoir les 
convaincre qu'ils se font d'etranges illusions, mais il 
sera desappointe. lis lui dirontque ces lois et statistiques 
ne prouvent rien, et que les categories qu'elles mention- 
nent sont de purcs fictions administratives. 

fiette contradiction apparentc s'explique par la signi- 
fication equivoque des mots russes sosloviya etsostoya- 
niya, que Ton traduit d'habitudc par « classes sociales ». 
Si par ces mots on entend « castes » dans le sens orien- 
tal , alors on peut en toutc conflance afflrmcr qu'il 
n'existe rien de tel en Russie. Entre les nobles, le clerge, 
les bourgeois, les paysans, il n'y a aucune distinction de 
race, aucune barriere infranchissable. Le paysan devient 
souvont un marchand, et il y a bien des exemples de 
paysans et de fils de pretres de paroisse devenus nobles. 
Jusqu'a ces derniers temps, le clerge de paroisse com- 
posait, comme nous l'avons vu, unc classe speciale et 
exclusive avec beaucoup des caracleres d'une caste; 
mais cela a ete modifie, et Ton peut maintenant dire 
qu'en Russie il n'existe aucune caste dans le sens 
oriental du terme. 

Si lemot soslovid est pris comme signifiant unc unite 
organisee, avec esprit de corps et but politique clairc- 
ment deflni, on peut admettre egalement qu'il n'en 
existe aucune en Russie. Comme il n'y a cu, pendant 
des siecles, ?ucunc vie politique cbez les sujets du czar, 
on n'y trt-uv j point non plus dc partis politiqucs. 

D'un autre cote, neanmoins, dire que les classes sociales 
n'ont jamais existe en Russie, et que les categories dont 
il est parte dans la legislation et les statistiques offlcielles 
sont de pures fictions administratives, e'est la une grosse 
exageration. 

Des le commencement memo de l'bistoire russc nous 
pouvons decouvrir, sans chance d'erreur possible, l'exis- 



400 



La Russie. 



tencc de classes socialos tellcs que celle des princes, 
cello des Boyards, compagnons d'armes des princes, 
celle des paysans, celle des esclaves, et plusieurs autres 
encore ; et l'un des plus anciens documents legaux que 
nous possedions : le « Droit russe » {Russkaya Pravda) du 
grand prince Yaroslaff (1019-1054), contient la prcuve 
irrefragable, dans les penalites edictees pour divers 
crimes, que ces classes etaient formellcment rcconnues 
par la legislation. Depuis cette epoque elles ont fre- 
quemment change de caractere, mais elles n'ont jamais, 
a aucune epoque, cesse d'exister. 

Dans l'ancien temps, quand il y avait tres peu de regle- 
ments administratifs, les classes n'avaient peut-etre 
aucunes limites clairement definies, et les particularites 
qui les distinguaient l'une de l'autre etaient reelles 
plutot que legales, so trouvaient dans la maniere de 
vivrc et la situation sociale plutot que dans des obliga- 
tions ou privileges speciaux. Mais quand le pouvoir auto- 
cratique se devcloppa et s'efforca de transformer la nation 
en un Etat avec administration puissammentcentralisee, 
l'element legal dans les distinctions sociales devint de 
plus en plus saillant. Au point de vue financier et a d'au- 
trcs encore, la population dut etre divisee en diver- 
ses categories. Les distinctions sociales qui existaient 
alors furent, bien entendu, prises pour base de la clas- 
sification legale, mais celle-ci eut plus qu'une signi- 
fication purement formaliste. La necessite de definir 
clairement les divers groupes amena celle d'elever et 
de consolider les barrieres qui existaient deja entre 
cux, et la difficulte de passer de l'un dans l'autre s'en 
accrut. Pour prendre comme cxcmple un cas concret : 
aussi longtcmps qu'il n'y eut point de surveillance et 
de reglementation administrative stricte, un paysan pou- 
vait aisement entrer dans la suite armee du prince, ou un 
compagnon d'armes de celui-ci devenir un simple paysan ; 
mais quand la reglementation administrative s'accrut, 



Classes societies. 



40i 



- specialement quand il devint habituel de iaxer les 
pcrsonncs au lieu de la propriety, -alors passer d'une 
classe dans une autre ne fut plus permis sans restriction 
car ccla pouvait diminucr les obligations que l'indi- 
vidu avait a remplir. Memo quand il n'en resultait pas 
diminution, mais modification des charges, ce ne pou- 
vait pas toujours etrc permis, parce que le mouvement 
cut pu prendre de sericuscs proportions ct par la 
deranger fequilibre entrc les diverses classes. Du moins 
les Czars pcnsaient ainsi, ct en consequence ils en arri- 
verent a adopter ce principc general : que personne ne 
pourrait quitter la classe oil il etait ne. Nous avons deia 
exphque tout ccla en parlant du clerge de paroisse 

Dans ce travail de classification, Pierre le Grand se 
distagua specialement. Mil par sa passion insatiable de 
reglementation, il eleva de formidables barrieres entrc les 
diverses categories, et definitles obligations decbacune 
avecune minutie microscopique. Apres sa mort, l'amvre 
fut continue dans lememe esprit, et la tendance atteignit 
son summum pendant le regne de Nicolas, quand le 
nombrc des etudiants que les universites devaient recc- 
voir fut fixe par ukase imperial. 

II peut semblcr etrange a des Anglaisque des souvcrains 
prenncnt volontairement sur cux et qu'ils entreprennem 
a tache bcrculecnnc de regler la force numeri. ue rela- 
tive des differentes classes sociales, quand cettc force se 
trouverait bien micux regularise par le principe de 
loffre et de la demande, sans intervention legislative- 
's il faut se rappeler que le gouvernement russla 
toujours eu plus de conflance dans la sagesse bureau- 
cratic que dans les instincts et le bon sens de son 

Sous le regne de Catherine, on nouvel element fut intro- 
dm dans la conception offlcielle des classes social 
Jusqu a son epoque, le gouvernement s'etait seul mem 
occupe des obligations des classes; sous finfluencedes 

26 



402 



La Russie. 



idecs occidentals elle y ajouta la notion de leurs droits. 
Elle desirait, comme nous l'avons vu, avoir dans son 
empire une noblesse et un tiers-6tat pareils a ceux qui 
existaient en France, et dans ce but elle accorda, d'abord 
a la Dvoryanstvo (noblesse), ensuite aux villes , une 
charte imperiale ou liste de droits. Les souverains qui 
lui succederent agirent dans le memo esprit, et ie code 
maintenant confere a chaque classe de nombreux privi- 
leges aussi bien que de nombreuscs obligations. 

Ainsi, comme on le voit, l'assertion souvent repetee 
que les classes sociales russes sont simplement des cate- 
gories artificielles creees par la legislation, est jusqu'a 
un certain point vraie, mais elle n'est point du tout cxacte. 
Les groupes sociaux, tels que les paysans, les proprietai- 
res terriens, et autres semblables, naquirent en Russie, 
comme dans les autres pays, de la simple force des 
circonstances. La legislation ne fit que reconnaitre et 
developper les distinctions sociales qui existaient deja. 
L'etat legal, les obligations, les droits de cbaque groupe, 
furent minutieusement definis, reglementes, et des bar- 
rieres legates furent ajoutees a celles creees par l'opinion, 
qui deja separaient les groupes Fun de l'autre. 

Ce qui est particulie*r, special, dans le developpement 
historique do la Russie est ceci : jusqu'a ces derniers 
temps elle est restee un empire exclusivement agricole, 
avec une abondance de terres inoccupees. Son bistoire 
presente, par consequent, peu de ces conflits qui resultent 
de la variete des com itions sociales et d'unc struggle 
(luttc) for existence intense. Certains groupes sociaux se 
lormeront, il est vrai, pendant la suite des temps; mais 
il ne leur fut jamais permis de livrer leurs propres ba- 
tailles. L'irresistible pouvoir autocratique les tinttoujours 
en 6cbec et les faconna a la forme qu'il jugea convenable, 
definissant soigneusement et minutieusement leurs obli- 
gations, leurs droits, leurs relations mutuelles, leur 
situation respective dans l'organisation politique. C'est 



Classes societies. 



W3 



pourquoi nous nc trouvons dans l'histoire do Russie a 
peu pres aucune trace de ces haines entrc classes qui 
apparaissent si visibles dans l'histoire de l'Europe occi- 
dental (1). 

La consequence pratique de tout cela est que dans la 
Russie d'aujourd'hui il existe tres-peu d'esprit ou de pre- 
juges de caste. Nous avons deja vu comment les nobles el 
les paysans recemment emancipes siegent ct deliberent 
ensemble, amicalement, dans le Zemstvo, ct beaucoup de 
faits semblablcs, tres-curieux, se rencontrent dans l'his- 
toire de Emancipation. L'anticipation confiante qui fait 
dire a beaucoup de Russes que leur pays vivra un jour 
de Ja vie politique sans qu'il y ait en lui de partis est, 
sinon une phrase impliquant contradiction de tcrmes, du 
moins une absurdite utopiquc ; mais nous pouvons etre 
surs que, quand des partis politiqucs se formeront dans 
ce pays, ils seront tres-differents de ceux qui existent en 
Allemagnc, en France, en Anglcterrc. 



I. C'estla, jecrois, la veritable explication d'un fait important que 
les Slavophiles s'efforcent d'expliquer par une lSgende peu authenti- 
<|ue. (Voir ci-dessus, page 256). 






CHAPITRE XIX 

PARMI LES HERETIQUES 

Le Volga. - Samara. - Les Molokani. - Ma methode ^investiga- 
tion. - Alexandrof-Hai. - Une discussion theologique inattendue. 
_ Doctrine et organisation ecclesiastique des Molokani. - Surveil- 
lance morale et assistance mutuelle. - Histoire de la secte. - Un 
faux prophete. - Christianisme utilitaire. - Classification des sec- 
tes fantastiques. - Les Khlysti. - Politique du Gouvernement vis- 

• a-vis de la tendance sectaire. - Deux especes d'heresie. - Avemr 
probable des sectes heretiques. -Disaffection politique. 



Le Volga, je l'ai deja clit, n'est point dans son ensemble 
un fleuve dont le pittoresque saute aux ycux. Le pays sur 
la rive gauche est plat et marecageux, et la rive droite, 
Men qu'elcvec et a l'occasion escarpee, est insigmflante 
en profil et monotone en couleur. Sur les deux rives ll y 
a abondance d'arbres, mais ils ne so groupcnt pas comme 
un pcintre paysagiste le desirerait, et n'cmpechent point 
1'imprcssion de nudite do prevaloir. Si Ton vous a dumcnt 
averti de ne pas vous attcndre a grand'cbose en fait de 
points de vuc vous pouvez pcnser pendant la premiere 
heurc passee a bord du steamer, que le panorama, bien 
que peu remarquable, est gentil, agreable; mais quand 
vous l'avez contemple pendant un jour entier, vous en 
arrivez a le rcgarder comme absolument monotone, et 
vous vous refugiez dans la lecture, les jeux de cartes, ou 
quelque autre amusement. 



Par mi les heretiques. 



405 



II se trouve neanmoins sur lc Volga quolqucs points 
de vue assez interessants pour vous faire deposer votre 
livrc et vos cartes, ct, parmi cux, la premiere place doit 
fitre donnee aux collincs Zhiguli, situecs cntre Kazan et 
Saratof, a peu pres a moitic chemin. Elles ont une repu- 
tation locale considerable, et j'ai entendu un Francais les 
decrire avee enthousiasme commc « magnifiques ». Je 
ne pense pas qu'un Anglais s'aventurerait a leur appli- 
quer un mot plus energique que « gcntil » ; mais pour 
gentilles, elles le sont sans aucun doute. Quoiqu'elles ne 
soicnt pas assez hautes pour obtenir une place sur les 
cartes ordinaires, lours formes sont elegantes et la rive 
gauche s'eleve pour leur faire honneur, si bicn que pen- 
dant quclque temps nous avons la sensation de passer a 
travers une contree montagneusc. Puis elles s'eloigncnt 
graducllement du flcuve, ct nous voyons devant nous, sur 
la rive gauche, une longue villc eparpillee qui se dis- 
tingue par un trait bicn marque : une enorme eglise 
carree a toitvertbrillant, surmonte descoupolcs ordinai- 
res en forme do poire. C'est Samara, chef-lieu de la pro- 
vince ou « gouvernement » do ce nom. 

Samara est une villc neuvc, une enfant du present 
sicclc, ct rappellc par son apparencc inachevee les villes 
neuves d'Amcriquc. On y voit beaucoup de maisons 
construitcs en hois. Les rues sont encore dans une con- 
dition tellemcnt primitive qu'apres une pluic il est a 
peu pres impossible d'y passer a cause de la boue, et en 
temps sec et orageux, elles donnent naissance a d'epais 
nuages de poussiei'C aveuglante, sufTocantc. Une fois, 
pendant mon sejour la, je fus temoin d'une tempete de 
cette nature pendant laquelle il etait impossible, a cer- 
tains moments, d'apcrccvoir de la fenetre de 1'hOtcl les 
maisons de l'autre cote do la rue ! 

Au sein d'un entourage si primitif, l'eglise neuve et 
colossale semljlc un peu hors de place, et Ton pense 
involontairement, en la contemplant, qu'une partie de 



l'argent employe a sa construction cut pu etre employe 
plus utilemcnt. Mais les Russcs ont sur la conve- 
nancc des choses des idees qui leur sont proprcs. lis 
sont, en tout ce qui regarde l'exterieur, extremement rcli- 
gieux, et souscrivent libcralement pour les choses eccle- 
siastiques. En outre, lc gouvernement estime que chaque 
villa chef-lieu dc province doit posseder unc cathedralc. 
Dans son jeunc age, Samara etait l'un des avant-postcs 
de la civilisation russc, ct a souvent du prendre des pre- 
cautions contre les raids (razzias) des tribus nomades 
vivant dans son voisinage ; mais la frontiere agricole a 
ete depuis poussee bicn en avant a Test, au sud, et la 
province est maintenant Tunc des plus productives do 
l'empire. La villc est le marche principal de cctte region, 
et la git sou importance. Le grain est apporte de fort loin 
par les paysans et emmagasine dans de vastes grcniers 
par les negotiants, qui l'envoicnt ensuite a Moscou 
ou a Saint - Petcrsbourg par eau ou chemin de fer. 
Jadis e'etait la unc trcs-ennuyeuse operation. Les ba- 
teaux contenant lc grain etaient « hales » par des che- 
vaux ou de vigoureux paysans, qui leur faisaient ainsi 
remonter lc fleuve pendant des ccntaines de kilometres. 
Puis vint la periode des « cabestans », lourdes machines 
mises en mouvement a l'aide d'un trcuil ct d'ancrcs. 
Aujourd'huile transport s'effectue d'une facon beaucoup 
plus expeditive. Le grain est charge a bord de bateaux 
plats, « chalands » gigantesques, qui sont remorques en 
amont du fleuve par de puissants steamers jusqu'au 
point rclie au grand rescau des chemins de fer. 

Quand le voyagcur a visite la cathedrale et les grc- 
niers, il a vu toutcs les curiosites, tous les « lions » — 
lions tres-peu formidables, en verite, — de l'endroit. 

II peut alors visiter les deux houmiss, etablissements 
agreablement situes pros do la ville. II trouvera la un 
nombre considerable de phthisiques et autres maladcs, 
qui boivent d'enormes quantites dc lait de jument fer- 



Parmi les heretiques. 



407 



mente (koumiss), et declarcnt tircr grand avantago de 
co nouvcau specifiquc. Quand j'cus fait tout cela, jcjugeai 
avoir completoment rempli les devoirs d'un touriste et 
me consacrai a mon labour regulier, qui consistait a 
colliger dcs rcnseigncments sur la condition economique 
de la province, et spccialcment cello des paysans eman- 
cipes. 

Pendant que j'etais occupe a cela, j'cntcndis bcaucoup 
parlor d'unc socto roligieuse particuliere , appclec les 
Molokani, et m'interessai a cos sectaires, parce que 
leur croyance roligieuse, quelle qu'ellc flit, semblait 
avoir une influence avantagcuse sur leur bien-etre mate- 
riel. De memo race et places dans les memos condi- 
tions que les paysans ortbodoxes qui los cntouraient, ils 
etaient incontestablemcnt mieux loges, mieux votus, 
plus ponctuels dans le paiement de lcurs taxes : en un 
mot, plus prospercs. Toutes les personnes qui me par- 
lerent d'eux s'accorderent a les representer commo des 
gens calmcs, decents, sobres ; mais par rapport a leur 
doctrine roligieuse, les renseignements furcnt vagues et 
contradictoires. Lesuns les disaiont protestants ou luthe- 
riens, tandis que d'autrcs croyaicnt que e'etait le resto 
d'une curicuse sccte heretiquc qui cxistait aux premiers 
temps de l'Eglise cbrotienne. Un gentleman s'aventura 
a m'assurer que leur doctrine etait une forme modifiee 
du manicbeismc, mais je ne placai pas bcaucoup de con- 
fiance dans son opinion, car, en le qucstionnant, je m'a- 
percus qu'il ne connaissait rien autre cbosc du mani- 
cheisme que le nom. 

Desireux d'obtenir des notions claires sur cc sujet, je 
pris la resolution d'examiner la chose moi-meme. Au 
premier abord, je m'apercus que cc n'etait point tache 
aisee. J'eus peu de difficulty a faire la connaissance d'un 
ricbe Molokan qui habitait la ville, et je gagnai tene- 
ment sa confiancc qu'il me promit quelque chose devant. 
me servir de leltrc d'introduction pres des membrcs 






408 



La Russie. 



principalis de la sectc dans les villages que j'avais l'in- 
tention de visiter; mais sur reflexion il changea d'avis, 
ne tint point sa promesse. Partout oil je passai je trou- 
vai de nombreux membres de la secte, mais ils montre- 
rent tous une repugnance decidee a parler de leur 
croyance religieuse. Longtemps accoutumes de la part 
de radministration aus estorsions et aux persecutions, 
et me soupconnant d'etre un agent secret du Gouvernc- 
ment, ils eviterent soigneusement de m'entretenir d'au- 
tres sujets que du temps qu'il faisait, de l'etat de la 
recolte, et repondirent a mes questions sur d'autres 
matieres comme s'ils s'etaicnt trouves devant un Grand 
Inquisiteur. 

Quelques tentatives infructueuses me convainquirent 
qu'il serait impossible de tirer d'eux, par des interroga- 
tions directes, un resume de leurs croyanccs religieu- 
ses. J'adoptai done une ligne politique difterente. Dans 
les maigres reponses deja recucs j'avais decouvert que 
leur doctrine offrait au moins une resscmblance super- 
ficielle avec le prcsbyterianisme, et je savais, par des 
experiences precedentes , que la curiosite des paysans 
russcs intelligents est aisement excitee par les descrip- 
tions de pays etrangers. Je pris ces deux faits pour base 
de ma strategic Quand je rencontrais un Molokan, ou 
quelqu'un que je soupconnais 1'etre, je lui parlais d'a- 
bord de l'etat du temps et des recoltes comme si je' 
n'avais eu aucun autre objet en vue. Ayant pleincment 
discute la matiere, je menais graduellement la conversa- 
tion du temps et des recoltes en Russie au temps et aux 
recoltes en Ecosse, et passais alors lentement de l'agri- 
culturc ecossaise a l'Eglise ecossaise presbyterienne. 
Presque cbaque fois cette politique me reussit. Quand lc 
paysan m'entendait dire qu'il existe un pays ou les gens 
interpretent l'Ecriture par eux-memes, n'ont point d'eve- 
ques, considerent comme une idolatrie le culte des 
Icons, il m'ecoutait invariablemcnt avec une profonde 






* Parmi les heretiques. 



'M 



attention; ct quand il apprenait do plus quo, dans cc 
mcrveillcux pays, les paroisscs envoyaicnt chaque annec 
des deputes a unc Assembler oil toutes les questions 
interessant l'Eglise sont librcmcntet publiquemcntdiscu- 
tees, il exprimait presque toujours, avec franchise, son 
ctonnemcnt, et j'avais a repondrc a unc veritable voice 
de questions : « Oil est cc pays-la ? Est-cc a Test, ou a 
l'ouest? Est-cc tres-loin d'ici? Si notrc presbyter (pretrc) 
pouvait sculcment entendre tout cela! » 

Cette derniere phrase etait precisemenl cc que j'atten- 
dais, parcc qu'cllc me donnait l'occasion dc fairc la 
connaissancc du presbyter ou pastcur sans paraitre lc 
desirer; ct je savais qu'unc conversation avec cc pcrson- 
nage, qui est toujours un paysan sans instruction comme 
les autres, mais en general plus intelligent et mieux 
familiarise avec la doctrine religieuse, me serait ccrtai- 
nement utile. En plus d'une occasion je passai la plus 
grancle partic de la soiree a causer avec un presbyter, et 
appris par la beaucoup conccrnant les croyanccs rcli- 
gieuses et les pratiques dc la secte. Aprfes cos entrcvues, 
j'etais sur d'etre traite avec confiance et respect par tous 
les Molokans du village, et d'etre rccommande aux fre- 
rcs de la foi dans les villages voisins a travers lesquels 
j'avais rintention de passer. Plusieurs des paysans les 
plus intelligcnts avec qui je m'enlrctins m'engagercnt 
fortement a visiter Alcxandrof-Hai, locality situee sur la 
lirnite de la steppe des Kirghis. 

« Nous sommes ici des gens dans les tenebrcs (e'est-a- 
dire, ignorants), — avaicnt-ils l'liabitude dc dire, — ct nc 
savons quoi que cc soit; mais a Alexandrof-IIa'i vous 
trouverez ceux qui connaissent la foi, et ils discutcront 
avec vous. » Cette prediction se realisa d'une facon quel- 
•que peu inattendue. 

Rcvenanl quelques semaines plus tard d'une visitc 
aux Kirghis de la Horde inlericure, j'arrivai un soil* 
dans ce centre de la foi molokane, et fus reeu hospitalie- 



440 



La Russie. 



rement par l'un des frercs. En conversant accidentellc- 
ment avec mon hotc sur des sujets religieux, je lui 
exprimai le desir dc trouver quelqu'un ayant etudie 
l'Ecriture et bien « ferre » sur la foi, et il me promit de 
faire ce qu'il pourrait pour moi dans ce but. 

Lc lcndemain matin, il tint sa promesse plus serieu- 
sement que je ne m'y attendais. Immediatement apres 
que le samovar cut ete enleve, la porte de la cbambre 
s'ouvrit, ct douze paysans firent leur entree I Apres 
que lcs salutations d'usage eurent ete echangees, mon 
bote m'informa, a mon grand etonnement, que ses amis 
etaient vcnus pour avoir avec moi unc conversation par 
rapport a la foi ; ct sans plus dc ceremonie, il placa 
devantmoiune Bible in-folio enlangue slave, afinqucje 
pusse y lire des passages a l'appui de mes arguments. 
Gomme je n'etais point du tout prepare a ouvrir une dis- 
cussion tbeologiquc formclle, je ne me sentis pas embar- 
rasse pour un pcu par cette facond'agir, etpus m'aperce- 
voir que mes compagnons dc voyage, deux amis russes 
qui ne se souciaicnt nullement de ces choses, jouissaicnt 
de tout leur cceur de ma deconfiture. II n'y avait, nean- 
moins, aucune possibility dc reculer. J'avais demande 
qu'on me fit avoir unc conversation avec quelqucs-uns 
des freres, ct me trouvais maintenant engage dans une 
voie que je n'avais pas prevue. Mes amis se retirerent, 
— « m'abandonnant k mon sort », comme ils dirent 
a demi-voix, — ct la « conversation » commenca. 

Mon sort n'etait nullement aussi terrible que mes 
compagnons de voyage se l'etaient imagine; mais, au 
premier abord, la situation fut un peu gauche, un peu 
genec. Aucun des deux partis n'avait une idee nettc de 
ce que desirait l'autre, et mes visiteurs pensaient que 
j'allais commencer le feu. Leur attente etait absolument 
naturclle et logique, car e'etait moi qui les avais, par 
inadvertance, fait inviter a venir me trouver; mais je ne 
pouvais leur faire un speech pour la meilleurc de toutes- 



Parmi les heretlques. 



Ul 



les raisons : jc nc savais quoi lour dire. Si je lour cxpli- 
quais mon but reel, lours soupcons s'eveilleraient sans 
doutc. Mon stratageme d'habitude, le temps et les recol- 
tes, etait tout a fait impraticable. Un moment, je songeai 
a proposer qu'on chantat un psaumc (1) afm do rompre la 
glace, mais je reflechis que cela donnerait a la reunion 
unc solennite que jo desirais eviter. Tout bicn considere, 
il valait mieux commencor tout do suite la discussion. En 
consequence, je dis a ces gens que m'etant cntretenu 
avec beaucoup do lours freres dans divers villages, j'avais 
trouve chez cux des croyanccs que je considerais comme 
de graves crrcurs de doctrine. Je no pouvais pas, par 
exemple, admeltrc avec eux qu'il fut contro la loi de 
manger la cbair du pore. C'etait peut-etre uno facon 
abrupte d'entrcr en matierc, mais cela me fournissait 
au moins un locus standi, — quclque chose sur quoi 
parlor, — ct une discussion animee s'ensuivit immedia- 
temont. Mcs adversaircs s'effbrcercnt d'abord d'appuyer 
leur these de l'autorite du Nouveau Testament, et quand 
l'argumentation se brisa dans lours mains, ils eurent 
recours au Pentatcuque. D'un article special de la loi du 
ceremonial rcligicux, nous passames a cctte question 
plus vaste : Jusqu'a quel point ladite loi cst-elle encore 
obligatoire?Et, de la, a d'autrcs points egalcment impor- 
tants. 

Si la logiquc des paysans n'etait pas toujours inatta- 
quable, lour connaissance de l'Ecriturc ne laissait rien 
a desircr. A l'appui de lours opinions, ils citaicnt do 
memoire de longs passages, ct chaque fois que j'indi- 
quais vaguement quelquc textc que ce fut, ils me le 
fournissaient immediatement de vivc voix, si bien quo 
la grosse Bible in-folio ne sorvit que comme ornement 



1. C'est ainsi que d(5butent les assemblies presbyteriennes. 

[N. D. T.) 



4*2 



La Bussie. 



Trois ou quatre d'entre eux semblaient connaitre le 
Nouveau Testament tout entier par coeur. II est inutile 
de donner ici notre discussion formaliste ; qu'il me suf- 
flse de dire qu'apres quatre hcures de conversation non 
interrompuo nous reconnumes que nous differions sur 
des points de detail, et que nous nous separames sans la 
moindre trace de cette rancune que les discussions reli- 
gieuses engendrent d'ordinaire. Je n'ai jamais rencontre 
d'hommes plus honnetes et plus courtois dans un debat, 
plus ardents et plus serieux dans la recherche de la 
verite, plus insouciants du triomphe dialectique, que 
ces paysans simples et sans instruction. Si au cours du 
debat, sur un ou deux points en litige, un peu de 
chalcur indue se produisit, je dois rendre a mes adver- 
saries cette justice qu'ils ne furent pas le parti cou- 
pable. 

Cette longue discussion, aussibien que d'autres, nom- 
breuses, que j'avais cues auparavant el que j'cus depuis 
avec des presbyters ou de simples membres dans divers 
endroits de la contree, connrmerent ma premiere im- 
pression : que la doctrine des Molokani a beaucoup de 
resscmblance avec le presbyterianisme. Hya, nean- 
moins, une difference importante. Le presbyterianisme 
possede une organisation ecclesiastique, une profession 
de foi ecrite, et scs doctrines ont ete depuis longtemps 
clairement defmies a l'aidc de la discussion publique, 
de la polemique litteraire et des Assemblees generalcs. 
Les Molokani, au contraire, n'ont eu aucuns moyens de 
developper leurs principes fondamentaux, de resumer 
leurs vagues croyances religieuscs en un systeme logi- 
que nettement formule. Leur theologie est, par conse- 
quent, encore a l'etat semi-fluide, si bien qu'il est impos- 
sible de predirc quelle forme elle prendra a la fin. « Nous 
n'avons pas encore reflechi a cela, — me disaient-ils 
souvent quand je les interrogeais sur quelque doctrine 
abstruse, — nous pouvons en parler dans la reunion de 






Parmi les heretiques. 



U3 



dimanchcprochain. Quelle est votrc opinion? » En outre, 
leurs principes fondaraentaux accordant une grandc lati- 
tude aux differences d'opinion individuclles ct locales. lis 
maintiennent quo l'Ecriturc doit etre la scule regie dc la 
foi ct de la conduite, mais quelle doit etre intcrpretee 
dans un sens spiritucl ct non pas littoral. Comme il 
n'existe aucune autorite tcrrestrc a laquellc les points 
douteux puissent etre soumis, chaque individu est libre 
d'adoptcr l'intcrpretation qui so recommande a son proprc 
jugement. Gela menera sans doutc a la fin a la formation 
d'unc quantite dc scctcs, ct deja il se produit une diver- 
site considerable d'opinions cntre les communautes ; 
mais cettc diversite n'a pas encore etc constatec, et je 
puis dire que nullc part je n'ai trouve cct esprit fana- 
tique, dogmalique, crgoteur, qui est l'ame de 1'esprit de 
secte. 

Pour leur organisation ccclesiastiquc, les Molokani 
prennent pour modele l'Eglisc apostolique primitive 
comme elle est depcinte clans le Nouveau Testament, et 
rcjettent aLsolumcnt les autorites plus recentcs. D'ac- 
cord avee cc modele, ils n'ont aucune hierarchic, nul 
clerge salarie, mais choisissent parmi cux un presbyter 
et deux assistants — hommes hicn connus des frferes 
pour leur vie exemplairc ct lour connaissance de l'Ecri- 
ture, — dont le devoir est dc s'occuper du bien-elre 
religicux ct moral du troupeau. Le dimanche, ils tien- 
ncnt des reunions dans des maisons privees, — it ne 
leur est point permis de hatir des eglises, — ct passent 
deux ou trois heures a chanter des psaumes, a prier, a 
lire l'Ecriture et a convcrser amicalcment sur des sujets 
religicux. Si quelqu'un apcrcoit dans la doctrine une 
ohscurite qu'il desire eclaircir, il en informc la congre- 
gation , ct d'autres memhres donnent leur avis, appuye 
du tcxte sur lcqucl il est fonde. Si la question semble 
clairement resolue par les textes, cllc est decidee; sinon, 
elle est laissec en suspens. 



klk 



La Russie. 



Comme dans beaucoup de jeunes sectes, il existe chez 
les Molokani un systeme do surveillance morale. Si un 
membre s'est rendu coupable d'ivrognerie ou de tout 
autre acte malseant a un Chretien, il est d'abord admo- 
neste par le presbyter en particulier ou devant la con- 
gregation; et si cela ne produit pas l'effet desire, il est 
exclu pour une plus ou moins longue periode des 
reunions, et les autres membres n'ont plus avec lui 
aucuns rapports. Dans les cas extremes on a recours a 
1' expulsion. D'un autre c6t6, si quclqu'un des membres 
se trouve etre, sans qu'il y ait de sa faute, dans une 
situation pecuniaire difficile, les autres 1'assisteront. Ce 
systeme de controle mutuel et de mutuelle assistance 
contribue sans doute a ce fait : que les Molokani se 
distinguent toujours de la population qui les entourepar 
leur sobriete, leur droitare et leur prosperite materielle. 

On sait fort peu de chose concernant l'histoire et l'im- 
portance actuelle de la secte molokane. Quelques per- 
sonnes croient qu'elle fut fondee au seizieme siecle par 
des protestants d'originc etrangere, mais elles ne peu- 
vent produire a l'appui de leur opinion rien de meilleur 
que de vagues traditions. Lc plus ancien document cons- 
tatant son existence est, que je sache, une piece offlcielle 
du temps de Catherine II. Quant a son importance ac- 
tuelle, il est difficile de former meme une conjecture. 
Elle a bien ccrtainement des milliers do membres, pro- 
bablement plusieurs centaines de mille. Autrefois, le 
gouvernement les transportait des provinces centrales 
dans les districts lointains et peu peuples, ou ils avaient 
moins d'occasions de « contaminer » des voisins ortho- 
doxcs ; et, en consequence, nous les trouvons dans les 
districts sud-est de la province de Samara, sur la cote 
nord de la mer d'Azof, en Crimee, dans le Gaucase, et 
en Siberie. II y en a encore, neanmoins, un grand nom- 
bre dans la region centrale, specialement dans la pro- 
vince de Tambof. 



Parmi les herUiques. 



4i5 



La promptitude avec laquelle les Molokani modiflcnt 
leurs opinions et leurs croyances conformerncnt a ce qui 
leur semblc etre une lumierc nouvelle, les sauve de la 
bigoterie et du fanatisme ; mais en meme temps les 
expose a des maux d'une autre espece, dont pourraient 
les preserver quelques prejuges solidement enracincs. 
« De faux prophetes surgisscnt parmi nous, — me dit dans 
une occasion un vieux Molokan a l'esprit calnie, — et en 
entrainent un grand nombrc hors do la foi. » Parmi ces 
faux prophetes, le plus remarquable dans ces derniers 
temps a ete un homme qui se faisait appeler Ivan Gri- 
gorief, mysterieux personnage qui montrait tant6t un 
passc-port turc, tantot un passe-port americain, mais 
semblaitsous tous autrcs rapports un Russe de pure race. 
II y a quelques annees, il vint a l'improviste a Alexandrof- 
Hai. Bicn qu'il affirmat etre un bon Molokan et qu'on 
le recut comme tel, il enonca aux reunions hcbdomadai- 
res beaucoup d'idecs nouvellcs et faites pour cffrayer. 
D'abord il engagea simplement scs auditeurs a vivre 
comme les premiers Chretiens, ayant toutcs choses en 
commun. Gela sembla une sainc doctrine aux Molokani, 
qui professent prendre pour modele les Chretiens primi- 
tifs,ct quelques-uns d'entre eux songerenta abolir tout do 
suite la propriete personnelle ; mais quand le precepteur 
donna assez clairement a entendre que ce communisme 
irait jusqu'a l'amour libre, une opposition decidee se 
produisit, et on lui objecta que l'Eglise primitive ne 
recommandait pas l'adultere en masse et Finccste. Gcci 
etait une objection formidable, mais le « prophete » ne 
s'en laissa pas deconcertcr. II rappela a scs amis que, 
d'apres lour propre doctrine, l'Ecriture doit etre comprise, 
non dans sa lettre, mais dans son esprit, que le christia- 
nisme avaitfaitles hommes librcs, et que tout vrai Chre- 
tien dcvait user de sa liberte. « Toute chose est legitime, 
mais toute chose n'cst pas a propos », c'est-a-dire : nous 
devons 8tre guides dans nos actes seulement par l'a-pro- 



4f<5 



La Russie. 



pos, et toutes les objections a un projet baseessurce qu'il 
est illegitime tombent d'elles-memes. Celui qui se sou- 
met a des restrictions legates n'est point un vrai Chre- 
tien. 

Cet abrege de la nouvclle doctrine me fut fourni dc 
vive voix par un intelligent Molokan qui avait ete autre- 
fois paysan ct faisait maintenant du commerce, un soir 
que je me trouvais chcz lui, a Novo - Uscnsk , chef- 
lieu du district dans lequel Alexandrof-Hai est situe. II 
me sembla que l'auteur de cette in genieuse tentative 
pour concilier le christianisme avec un utilitarisme exa- 
gere devait etre un homme instruit qui se deguisait. Je 
communiquai cette conviction a mon bote, mais il ne la 
partagca point. 

— « Non, je nelepensepas, — repondit-il, — en fait, je 
suis siir que c'est un paysan, et je le soupconne forte- 
ment d'avoir ete quelque temps soldat. II n'a pas beau- 
coup destruction, mais il a une facilite de parole mer- 
veilleusc. Je n'ai jamais entendu personne paiier comme 
lui. II aurait harangue le village entier, si nous n'avions 
eu un vieillard qui pouvait aisement lui tenir tete. Puis 
il alia a Orloff-Hai, et la il endoctrina le peuple. » 

Je n'ai jamais pu clairement m'assurer de ce qu'il fit 
dans cc dernier village. On rapporte qu'il y fonda une 
association communiste dont il etait lui-meme le presi- 
dent et le tresorier, et qu'il convertit les Molokani a une 
theorie extraordinaire de posterite par les propbetes, 
inventec apparemment pour la gratification de ses gouts 
sensuels. Pour plus de details mon bote me conseilla de 
m'adresser soit au propbete lui-meme, qui etait en ce 
moment emprisonne sous l'inculpation de s'etre servi 
d'un faux passe-port, soit a l'un de ses amis, un certain 

M. J , qui babitait la ville. Comme il etait assez 

difficile d'etre admis dans la prison et que j'avais peu 
de temps disponible, j'adoptai la derniere alternative. 

M. J... etait lui-meme un assez curieux personnage. II 



Parmi les heretiques. 



kll 



avait etc etudiant a Moscou, ct a la suite de quelques 
frasques juveniles pendant les troubles universitaires 
dorit j'ai deja parle, il avait ete exile dans ce lointain 
village. Apres avoir attendu en vain sa grace pendant 
quelques annees, il renonca a l'idee d'exercer Tunc des 
professions savantes, epousa une fille de paysan, loua 
une piece de tcrre, acheta une paire de chameaux et 
s'etablit petit fermier (1). Il avait bcaucoup a dire con- 
ccrnant le prophete. 

Ivan Grigoricf, a ce qu'il semble, n'etait reellement 
qu'un simple paysan russe, mais depuis sa jeunesse 
c'avait toujours ete un de ces individus remuants qui ne 
peuvent pas supporter longtemps un harnais. Quel etait 
son lieu de naissance et pourquoi l'avait-il quitte? II ne 
le disait jamais, sans doute pour des raisons person- 
nelles. II avait beaucoup voyage en obscrvateur atten- 
tif. II etait douteux qu'il fiit alle en Ameriquc, mais 
il etait certainement alle en Turquie, et avait frater- 
nise avec divers sectaircs russes que 1'on rencontre en 
grand nombre pres du Danube. La, probablemcnt, il 
avait acquis beaucoup de ses idees religieuses particu- 
lieres, et concu son grand projet de fonder une nouvelle 
religion, de rivaliseravec le fondaleur du Christianisme. 
II ne visait a rien moins que cela, comme il l'avoua dans 
une occasion, et il nc voyait pas pourquoi il ne reussirait 
point. H croyait que le fondatcur du Cbristianisme avait 
ete simplement un homme comme lui, comprcnanl 
mieux que d'autres le pcuple qui l'entourait et le temps 
oii il vivait, et il etait convaincu que lui-meme possedail 
ces avantages. Pour devenir propbete une qualite lui 
manquait cependant : il n'existaitchez lui aucun enthou- 



1 . C'est la que pour la premiere fois je vis des chame^ ux employs 
k l'agricullure. Alleles a uue pelile cliarretle a quatre roues les 
« vaisseaux du desert » ne semblent decidement point a leur place. 

'• 27 



kl8 



La Russie. 



siasme religieux de bon aloi, rien de l'csprit qui cree les 
martyrs II ne croyait pas lui-meme a beaucoup de scs 
preches, et semblait avoir un certain mepris pour ceux 
qui en acceptaient naivement les conclusions. Non seule- 
ment il etait ruse, mais il savait qu'il l'etait et qu'il jouait 
un role Et pourtant, peut-etre serait-il mjuste de dire 
que c'etait seulement un imposteur exclusivement pre- 
occupe de son avantage personnel. Bien que ce fut de sa 
nature un homme aux gouts sensuels, qui ne pouvait 
resister a la tentation de les satisfaire quand une occa- 
sion s'en presentait, il semblait croire que ses plans 
communistes pourraient etre, s'ils se realisaient avan- 
tageux non-seulement pour lui, mais aussi pour le peu- 
me Melange tout a fait curieux de prophete, de refor- 
mateur social et d'imposteur ruse I S'il pourra encore 
recommencer le metier de propbete est cbose impos- 
sible a dire; mais certainement il n'a aucune chance de 
reussirde nouveau chez les Molokani de la province de 

& EToutre des Molokani, il existe en Russie beaucoup 
d'autres sectes heretiques. Quelques-unes sont simple- 
ment des protestants evangeliques comme les Stundisti, 
qui ont adopte les idees rcligieuses de leurs voisms les 
colons allemands, tandis que d'autres sont composees 
d'enthousiastes faroucbes qui lachent la bride a leur ima- 
gination surexcitee et se vautrent dans ce que les Alle- 
mands appellent avec raison der hohere Blodsinn (la plus 
haute imbecillite). Jenetenteraipasici de donner meme 
une idee generate de ces sectes fantastiques et de leurs 
absurdites doctrinales et ceremoniales, mais je puis en 
offrir la classification suivante a ceux qui desireraient 

etudierlesujet: , 

1» Sectes qui prennent l'Ecnture pour base de leur 
croyance, mais interpretent et completent les doctrines 
qu'elle contient an moyen de l'inspiration occasionnelle 
on des lumieres intimes de leurs membres influents. 



Parmi les heretiques. 



U9 



2° Sectes qui s'occupcnt peu ou point de l'Ecriture, 
ct dont la doctrine procede do l'inspiration supposec dc 
leurs precepteurs vivants. 

3° Sectes qui croicnt a la reincarnation du Christ. 

4» Sectes qui confondent la religion avcc I'excitation 
nerveuse, et ont un caractere plus ou moins erolique. 

La surexcitation necessairc pour prophetiscr est ordi- 
uairement produite par Taction dc danscr, sautcr, ou se 
fustiger soi-meme ; ct les absurdites articulees dans ces 
moments-la sont regardees comme l'exprcssion directe 
de la sagesse divine. Les exerciccs rcligieux ressemblent 
plus ou moins a ceux des « Dcrvichcs toumeurs », qui 
sont connus de toute pcrsonne ayant visite Constanti- 
nople. II y a, neanmoins, une difference importante ; les 
Dorviches praliquent leurs exerciccs religieux en public. 
et observent en consequence un certain decorum; tandis 
que ces sectes russes s'assemblent en secret et donnent 
libre carriere a leur excitation, si bicn que les plus 
degoutantes orgies se produisent quelquefois dans leurs 
reunions. Chez Tune des mieux connues dc ces sectes, 
les Skoptsi, ou Eunuqucs, le fanatisme a conduit a la 
mutilation physique. 

Pour donner idee du caractere general de celles ap- 
partenant a cette derniere categoric, je puis citer ici un 
court extrait d'une description des Khlysti par une pcr- 
sonne qui fut initiee a leurs mysteres ; « Chez cux les 
homines etles femmes indislinctemcnt assument lerdlc 
de precepteurs et de prophetes, ct en cette qualite me- 
nent une existence strictement ascetique, se privent des 
plaisirs les plus ordinaires, les plus innocents, s'epui- 
sent par de longs jeunes et des exerciccs desordonnes, 
extatiques, abhorrent le mariago. Sous 1'influence de la 
surexcitation causee par leur saintete et inspiration sup- 
posee, lis se designent non-seulemcnt par les noms de 
precepteurs et prophetes, mais aussi de Sauveurs 
Redempteurs, Christs, Meres de Dieu. En general ils 



420 



La Russie. 



s'appcllcnt simplemcnt dieux, et s'adrcssent des prieres 
l'un a 1' autre comme a des dieux veritables et a des christs 
ou madones vivantes. Quand plusieurs de ces enthou- 
siastes viennent ensemble a une reunion, ils discu- 
tent d'une facon fanfaronne, vaniteusc, la question de 
savoir lequel d'entre eux possede le plus de grace et de 
puissance. Dans cette dispute, ils se donnent quelquefois 
de vigourcux soufflets, et celui qui les supporte le plus 
patiemment, prescntant l'autre joue a rassaillant, 
acquiert la reputation d'avoir le plus de saintcte .. 

Une autre secte appartcnant a cette categorie est celle 
des Sauteurs, chcz laquelle l'element erotique predo- 
mine desagreablemcnt. Void une description de leurs 
assembles religicuses, qui se tiennent l'ete dans la foret, 
Phiver dans quelque maison ou hangar isoles : Apres 
due preparation, des prieres sont lues par le principal 
pedagogue , vetu d'une robe blanche et se tenant de- 
bout au milieu de la congregation. Au debut il lit d'un 
ton de voix ordinaire, puis passe graduellement a un 
chant joyeux. Quand il remarque que le chant a suffi- 
samment agi sur son auditoire, il commence a sauter. 
Les auditeurs, chantant egalement, suivent son exemple. 
Leur surexcitation toujours croissante s'exprime par les 
sauts les plus eleves possible. Ils continuent cela aussi 
longtemps qu'ils pcuvent : hommeset femmes ponssan 
des hurlements de sauvage enrage. Quand tons sont 
absolument epuises, le chef declare qu'il « entend chan- 
ter les anges », et alors commence une scene que je ne 
puis decrire ici. Vraiment, on peut remarquer en general 
que chez beaucoup de sectes, l'element erotique joue un 
role si saillant qu'il est impossible de decrire leurs cere- 
monies dans un ouvrage destine au grand public 

II n'est que loyal d'ajouter que nous savons tres-peu 
de chose de ces sectes particulieres, et que ce pen nous 
est fourni par des ennemis avoues. II est done tres-pos- 
sible que nombre d'entre elles ne soient pas du tout 






■ 



Parmi les heretiques. 



m 



aussi absurdos qu'on les represente ordinairement , et 
que beaucoup dcs histoires que Ton raconto soient de 
pures ealomnies. Certaines, par cxcmple, sont accusees 
de tuer dcs enfants et de se servir de leur sang pour les 
ceremonies du culte; mais cela n'a jamais ete prouve 
d'une manicre satisfaisante,et nous savons que la meme 
accusation fut portee par les ecrivains pa'iens contre les 
premiers Chretiens. Les efforts que j'ai faits pour porter 
de ce cote une investigation personnelle ont ete, je dois 
1'avoucr, entierement infructueux. 

Le gouvornement est trcs-hostile aux sectes et, a l'oc- 
casion, s'efforce de les supprimcr. Cela est assez naturel 
par rapport a colics fantastiqucs, mais il semblc etrange 
que les paisibles, industrieux et honnetcs Molokani et 
Stundisti soient egalement mis au ban de l'opinion et 
persecutes. Pourquoi un paysan russe scrait-il puni pour 
le fait de croire a dcs doctrines qui sont ouvertement 
professees, avec la sanction dcs autorites, par scs voisins 
les colons allcmands ? 

Pour comprendre cela, le lecteur doit d'abord savoir 
que, d'apres les idecs russes, il existo deux sortes d'heresic 
ilistinctes, sc distinguant l'une de l'autre non par la doc- 
trine, mais par la nationalitc de radberent. II scmble a 
un Russe que, dans l'ordre naturel dcs choses, les Tar- 
tares doivent etremabometans, les Polonais catholiques 
romains et les Allemands protestants; et le fait pur et 
simple de devenir sujet russe n'est point suppose mettre 
le Tartare, le Polonais ou rAllemand dans l'obligation 
■de cbanger sa foi. En consequence, la plus complete 
liberie est accordee a ccs nationalites pour l'exercice de 
leurs religions, aussi longtemps qu'cllcs s'abstiennent 
de troubler par la propagancle l'ordre de choses etabli 
par la divinite. Ceci est la theoric rccue, et nous devons 
I'endre aux Russes la justice de reconnaitrc qu'ils agis- 
sent habituellcment on accord avec clle. Si le Gou- 
vernement a quclquefois tente de convcrtir dcs races 



422 



La Russie. 



etrangercs, son motif a toujours ete politique, et ses 
efforts n'ont jamais eveille beaucoup dc sympathie parmi 
e peuple en general ou memo chez lc clerge. De meme, 
les societes de missions qui ont parfois ete formees 
pour imiter les nations de l'Ouest n'ont jamais trouve 
beaucoup do sympathie ni d'appui chez le peuple. Done, 
par rapport aux etrangcrs, cettc theorie particuliero a 
conduit a unc tolerance religieuse tres-largc. Les Tar- 
tares, les Polonais, les Allemands, sont dans un certain 
sens des heretiques ; mais leur heresic est naturelle et 
justifiee. Par rapport aux Russes de race, la tbeorie a eu 
un effet tres-different. S'il est dans la nature des choses 
quo le Tartare soit mahometan, le Polonais catbolique 
romain et l'Allemand protcstant, il est egalement dans 
cctte memo nature des cboses que le Russe soit membrc 
de l'Eglisc orthodoxe. Sur ce point, la loi ecrite et l'opi- 
nion publique sont en parfait accord. Si un Russe ortho- 
doxe devient catholiquc romain ou protcstant, son bere- 
sie n'est point de la meme cspoco quo celle du Polonais 
ou de rAllemand. Quclquc purs et eleves que puissent 
etre ses motifs, son cbangement dc religion no peut so 
justificr; au contrairo, il en est rcsponsablc d'apres la 
loi criminelle, et sera en memo temps condamne par 
l'opinion publique commc un apostat, presque un traitre. 
Quant a l'avenir des scctes heretiques, il est impos- 
sible d'en parlor avee confiance. Les plus grossieres, les 
plus fantastiqucs , disparaitront probablement quand 
l'education se repandra parmi lc peuple ; mais cclles qui 
ont un caractere protestant semblcnt posseder beaucoup 
plus de vitalite. Pour lc moment, du moins, elles s'etcn- 
dent rapidement. J'ai vu dc grands villages ou, d'apres 
le temoignago des habitants, il n'cxistait pas mi seul 
horetique il y a quinzc ans, et dont maintenant la moitie 
do la population est molokane; et cc changement s'est 
produit sans aucunc organisation propagandistc. Les 
autorites civiles ct ecclesiastiqucs savent parfaitcment a 



Parmi les heretiques. 



423 



quoi s'en tcnir sur lc mouvemcnt; mais elles sont im- 
puissantes a lc prevenir ou a l'empechcr. Les quelques 
efforts qu'ellcs ont tcntes ont ete sans effet, ou pires 
qu'inutiles. 

Chez les Stundisti, les punitions corporcllcs ont ete cs- 
sayees commc antidote, — sans raveu,ilfautl'esperer,des 
autorites centrales, — et un savant moine fut envoye aux 
Molokani de la province de Samara dans l'espoir dc les 
faire revenir de lcurs crreurs par le raisonncment et 
l'eloqucncc. Jc n'ai pu verifier quel effet les verges de 
boulcau ont eu sur les convictions religieuscs des Stun- 
disti; mais on peut supposer qu'elles ne furent pas tres- 
efficaccs, car, d'apres les derniers recite, lc nombrc des 
mcmbres de la sccle va toujours croissant. J'ai eu occa- 
sion d'en apprendre davantagc sur la mission dans la 
province de Samara, et puis affirmer d'apres le temoi- 
gnage de beaucoup de paysans, — quelques-uns ortho- 
doxes, — que le seul effet immediat fut de faire naitre ct 
devclopper le fanatismercligicux, ct d'induire un certain 
nombrc d'orthodoxcs a passer dans le camp heretique. 
Dans les discussions, les controversistes ne pouvaient 
trouver nul terrain commun sur lcqucl argucr, par la 
simple raison que lcurs conceptions fondamcntales 
etaient differcntes. Le moine parlait dc 1'Eglise commc 
representant lc Christ sur la tcrre ct possedant scule la 
verite, tandis que ses adversaircs ne connaissaient ricn 
dc 1'Eglise en cc sens, et maintenaicnt simplcmcnt que 
tous les hommes doivent vivre conformement aux pre- 
ceptes de l'Ecriturc. Unc fois, lc moine consentit a argu- 
menter avec eux sur leur propre terrain; mais dans ccttc 
occasion il fut battu a plate couture, car il ne put pro- 
duire un seul passage recommandant l'adoration des 
Icons : pratique que les paysans russcs considerent 
commc une part essentiellc de l'orthodoxig. Do plus, il 
insista toujours sur l'autorite des premiers conciles 
cecumeniques et des Peres de 1'Eglise : autorites que ses 



La Ritssie. 



antagonistcs ne reconnaisscnt pas. La mission fut, en 
resume, mi echec complet, et toutes les parties regret- 
terent qu'elle eut ete entreprise. « Ce fut une grande 
bevue, — me fit remarqucr confidcntiellement un paysan 
orthodoxe, — une tres-grande bevue ! Les Molokani sont 
des gens habiles et ruses. Le moine n'etait pas de leur 
force ; ils connaissaient l'Ecriture Men mieux que lui. 
L'Eglise ne doit pas condescendre a discuter avec les 
heretiqucs. » 

On dit souvent que ces sectcs sont, au point de vue 
politique, mecontentes, desaffectionnees, et Ton pense 
que les Molokani sont specialement dangereux sous ce 
rapport. Peut-elre cette opinion a-t-elle un certain fon- 
dement, car les liommcs sont naturellement disposes a 
douter de la legitimite d'un pouvoir qui les persecute 
d'une facon systematique ; mais on peut affirmer en toute 
confiance que tout fanatisme de cette sorte qui peut avoir 
exisle jadis s'est eteint maintenant que la persecution 
active n'est plus desormais en usage. En ce qui touche 
les Molokani, je crois que l'accusation est une pure 
calomnie. Les idecs politiques semblent completement 
etrangercs a leur maniere de penser. Pendant mes rela- 
tions avec eux je les ai souvent entendus parlor de la 
police comme de « loups qu'il faut nourrir », mais jamais 
de 1'Empereur autrement qu'en termes d'affection filiale 
ct avec veneration. 



~* 



FIN DU PREMIER VOLUME 




TABLE DES MATIERES 



CONTEKl'ES DANS C E PREMIER VOLUME 



P RE FACE. 



Pases. 



i 



CHAPITRE PREMIER 
Voyages en Russie. 

Chemins de fer. — Intervention de l'Etat. — Communications 
par les fleuves. — Grand tour a travers la Russie. — Le Volga. 

— Kazan. — Zhigulinskiya Gori. — Finnois et Tartares. — Le 
Don. — Difficult^ de navigation. — G£ne et ennuis eprouvds. 

— Rats. — Hotels. — Coutumes sp£eiales. — Routes. — Phra- 
seologie celto-irlandaise expliquee. — Ponts. — Voyage en 
poste. — line tarantasse. — Choses nfeessaires au voyageur. 

— Gel<5 vif. — Desagrtables Episodes. — Scene a une station de 
postf 



CHAPITRE II 
Dans les rurets du \oril 



>_>up d'ceil sur la Russie a vol d'oiseau. — Les forets du nord. — 
Objet de mon voyage. — Negotiations. — La route. — Un vil- 
lage. — Une maison de paysan. — Rains de vapeur. — Coutumes 
curieuses. — Arrived :ss 



m 



La Russie. 



Pases. 



CHAPITRE III 
Exil rolontaire. 

Ivanofka. — Histoire du lieu. — L'intendant du domaine. — 
Natures slaves et teutoniques. — Opinion d'un Allemand sur 
l'emancipation. — Juges de paix. — Nouvelle « ecole de 
morale ». — La langae russe. — Aptitude linguistique des Rus- 
ses . _ \ion precepteur. — Une « bonne dose » d'histoire con- 
temporaine 



5* 



CHAPITRE IV 
IjO Pretrc de Tillage. 

Noms des pretres. — Manages clericaux. — Le clerge blanc et 
le clerge noir. — Pourquoi le peuple ne respecte pas les pretres 
de paroisse. — Histoire du clerge blanc. — Le pretre de paroisse 
russe et le pasteur protestant. — En quel sens le peuple russe 
est religieux. — Icons. — Le clerge et l'education populaire. — 
Reforme ecclesiastique ~* 

CHAPITRE V 
Une consultation medicate. 

Indisposition inattendue. — Un docteur de village. — Peste sibe- 
rienne. — Mes eludes. — Historiens russes. — Un Russe imi- 
tateur de Dickens. — Un ci-devant serf domestique.— Medecine 
et sorcellerie. — Un reste de paganisme. — Credulite des 
paysans. — Absurdes rumeurs. — Une visite mysterieuse de 
sainte Barbara. — Cholera a bord d'un steamer. — Hopitaux. 
— Maisonsde fous. — Parmi les maniaques 93- 



CHAPITRE VI 
Une famine de paysans du vieux type. 

Ivan PStroff. — Sa vie passee. — Associations cooperatives. — 
Constitution d'une maisonnee de paysans. — Predominance 



Table des matieres. 



i27 



Pages. 
des id£es £conomiques sur les relations de parents. — Manages 
de paysans. — Avantages de la vie en grands manages. — Ses 
deTauts. — Querelles de famille et leurs consequences Ilii 



CHAPITRE VII 
I-es Pnyian-i da lord. 

Terres communales. — Systeme d'agriculture. — F&tes deparoisse. 
— Jeunes. — Occupations diverses. — Migrations annuelles. 
Industries s'exercant a la maison. — Influence du capital et des 
grandes entreprises. — Les paysans de l'Etat. — Serfs domes- 
tiques et serfs ordinaires. — Redevances des serfs. — « Histoire 
de la civilisation » de Buckle. — Villageois qui « font des 
farces ». — L'extreme nord 13d 



CHAPITRE VIII 
I/O Mir. on la Commune villageoise. 



Importance sociale et politique du Mir. — Comparaison du Mir 
et de la famille. — Theorie du systeme communal. — Modifica- 
tions apportees, dans la pratique, a la theorie. — Le Mir est un 
bon specimen de gouveruement constitutionnel d'un type ultra- 
dtimocratique. — L'Assemblee de village. — Membres ftiminins. 
— Les elections. — Distribution de la terre communale. . . . 



Hil 



CHAPITRE IX 

Comment la Commune s'est conserveo et cc quelle doit 
produirc dans I'nvcnir. 



Reformes radicales au commencement du present regne. — Pro- 
testation contre le principe du laissez-faire. — Frayeur que 
cause le proletariat. — Comparaison des methodes legislatives 
anglaise et russe. — Grandes espe>ances conc,ues. — Conse- 
quences mauvaises du systeme communal. — La Commune de 
l'avenir. — Proletariat des villes. — Le present etat de choses 
est seulement temporaire 1 ;| 1 



428 



La Russie. 



Pages. 

CHAPITRE X 
Villages flnnois et tartarcs. 

One tribn finnoise. — Villages finnois. — Degres differents de 
russiflcation. — Femraes finnoises. — Religions flnnoises. — 
MeHhode pour « contenir» les spectres. — Curieux melange de 
christianisme et de paganisme. — Conversion des Finnois. — 
Un village tartare. — Idee qu'un paysan russe se fait du maho- 
metisme. — Idee qu'un mahometan se fait du christianisme. 
— Propagande. — Le colon russe. — Migrations de peuples 
aux temps prehistoriques 207 



CHAPITRE XI 
E,es villes et les classes mnrchnndes. 



Novgorod. — Caractere gdneral des -villes russes. — Raret6 des 
villes en Russie. — Pourquoi dans la population l'element 
urbain est si faible. — Histoire des institutions municipales 
russes. — Efforts infructueux pour creer un tiers-etat. — Mar- 
chands, francs-bourgeois et artisans. — Conseil de ville. — Un 
riche marchand. — Sa maison. — Son amour de l'ostentation. 

— Idee qu'il se fait de l'aristocratie. — Decorations officielles. 

— Ignorance et improbite des classes mercantiles. — Symp- 
tomes de changement 



2-28 



CHAPITRE XII 
Seigneur Novgorod le Grand. 

La moiti§ est de la ville. — Le Kremlin. — Uue vieille legende. 
— Les hommes armes de Rus. — Les Normands. — Liberty 
populaire dans Novgorod. — Le Prince et l'Assemblfie popu- 
late. — Dissensions civiles et luttes des factions. — La Repu- 
blique commerciale conquise par les Czars moscovites. — Ivan 
le Terrible. —Condition presente de la ville. — Society provin- 
ciale. — Parties de cartes. — Publications periodiques. — 
« Calme eternel » - : >'' 



Table des malieres. 



m 



Pages 



CHAPITRE XIII 
L'AdiiiiniHl ral ion impcrialc et les Fonctionnaires. 

Les fonctionnaires de Novgorod, a l'exception du vice-gouver- 
neur, m'aidentdans mes Etudes.— L'administration imperiale 
moderne cr6ee par Pierre le Grand et developpie par ses suc- 
cesseurs. — Id6e que se faitde l'administration un Slavophile. 
— L'administration d£crite brievement. — Les Tchinovniks 
ou fonctionnaires. — Titres des fonctionnaires et leur signifi- 
cation rfelle. — Ce que l'administration a fait pour la Russie 
dans le passe\ — Son caractere, d£termin6 par les relations 
speaales entre le Gouvernement et le peuple. — Ses vices 
radicaux. — Remedes bureaucratiques. — Procedure forma- 
liste et compliqu6e. — La gendarmerie; mes relations person- 
nelles avec cette branche de l'administration; mon arresta- 
tion et ma mise en liberte. — Une opinion publicrae vigou- 
reuse et saine est le seul reniede efficace contre une mauvaise 
administration ; exemple recent de ce principe en Russie. . . 



270 



CHAPITRE XIV 
l.e nouvenu Scir-Gouverncment locul. 

Occasion favorable d'£tiidier le Zemstvo.— L»s Russes se criti- 
quant eux-memes. — Furme parlementaire du Zemstvo. — Une 
Assemblee de district. — Nobles et ci-devant serfs. — Une 
Assemblee provinciale. — Les membres qui menent l'Assem- 
blee. — Caracteres des differents Zemstvos. — Origine et but 
de 1'institution. — Legislation bnreaucratique. — Esperances 
der^glees. — Ce qu'a fait le Zemstvo. — Son manque de vita- 
lity expliquc. — Methodes russe et britannique de creer des 
institutions. — Un incident caracteristique. — Avenir du 
Zemstvo 296 



CHAPITRE XV 
Pi'Oprietaires terrlcns dc I'anclenne ecole. 

Hospitality russe. — Une maison de campagne. — Portrait de 
son proprietaire. — Sa vie passfie etpresente. — Soirees d'hiver. 



• 



430 



La Russie. 



Pages. 

— Livres. — Relations avec le monde exte>ieur. — La guerre 
de Crimee et l'emancipation. — Dn proprietaire ivrogne et 
debauche. — Un vieux general et sa femme. — Jour de la 
fftte de l'h6te. — Un monstre legendaire. — Un juge retrain. 

— Un scribe malin. — Indulgence soclale. — Causes de demo- 
ralisation 318 



CHAPITRE XVI 
Propri6taircs de l'ecole moderne. 

Un petit-mailre russe. — Sa maison et les environs. — Tenta- 
tives avortees pour ameliorer 1'agriculture et la condition des 
serfs. — Une comparaison. — Un Tchinovnik « liberal ». — 
Son idfe du progres. — Un juge de paix. — Son opinion de la 
litterature russe, des Tchinovniks et des petits-maitres. — Son 
caractere suppose et reel. — Un radical extreme.— Desordres 
dans les university. — Procedure administrative. — Capacite 
de la Russie pour accomplir des evolutions politiques et 
sociales. — Un dignitaire de Cour et sa maison de campagne. 



3'i7 



CHAPITRE XVII 
La Noblesse. 

Les nobles aux temps primitifs. — La domination tartare. — Le 
Czarat de Moscovie. — Dignit6 de famille. — Reformes de 
Pierre le Grand. — La noblesse adopte les conceptions occi- 
dentales. — Abolition du service obligatoire. — Influence 
de Catherine II. — La Dvoryanstvo russe comparee a la 
noblesse francaise et a l'aristocratie anglaise. — Titres russes. 
— Avenir probable de la noblesse russe 373 



CHAPITRE XVIII 
Classes sociales. 



Les classes sociales. ou castes existent-elles en Russie?— Types 
sociaux bien marques. — Classes reconnues par la legislation 
et les statistiques oflicielles. — Origine et formation graduelle 



Table des matieres 



43/ 



Pages 



tic ces classes. - Particularity dans le developpemeut histo- 
rique en Russie. — Vic politique et partis 



397 



CHAPITRE XIX 

1'iiniii Ics B6r6UqucH. 

I e v ] ga . _ Samara. - Les Molokani. - Ma methode d'inves- 
ticalion. - Alexandrof-Hai. - One discussion theologiqna 
inaitendue. - Doctrine et organisation ecclesiastique des 
Molokani — Surveillance morale et assistance mutuelle. — 
Histoire de la secte. - Un faux prophete. - Christianisme 
utilitaire. — Classification des sectes fantastiques. — Les 
Khlysti — Politique du Gouvernement vis-a-vis de la tendance 
«wtaire. - Deux especes d'hir&sie. - Avenir probable des 
sectes heretiques. — Disaffection politique 



tot 



FIN DE LA TABLE DO PREMIKB VOLUME 




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