(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Six semaines en Russie, sites, moeurs, beaux-arts, industrie, finances, exposition de Moscou"

! 



m 



, 



m 



/il 



iO!.i 






! 



il 




Six semaines 




ri- 



en Russie 




I BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 

■ 



I BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

I GENEVIEVE 








Al 



g 



/^*7f 



Six semaines en Russie 



i 



*» 




g?* 



1 BIBLIOTHEQUE 
ISAINTE | 
1 GENEVIEVE 






















t-ÀNCY, ÎMI'R. BEUatiU-LBVBAULT ET C" 






Si 



ix semaines 



en Russie 



SITES — MŒURS — BEAUX-ARTS — INDUSTRIE — FINANCES 
EXPOSITION DE MOSCOU 



JEAN REVEL 




BERGER-LEVRAULT ET C'% ÉDITEURS 



PARIS 

S, HUE DES BEAUX-ART» 

1893 

Tous droits réservés 



NANCY 



18, RUE DES GLACIS 



Armand SILVESTRE 



MON COMPAGNON DE VOYAGE 



Vous souvient-il, ami, des bureaux 
de change où nous passions à chaque 
frontière, pour transformer en mon- 
naie du pays nos billets et nos jaunets? 
— Vous voies rappelez ce que nous 

perdions Nous nous promettions 

naïvement d'éviter à l'avenir ces petites 
déconvenues; c'est pourtant à une opé- 
ration du même genre que je vous convie 
aujourd'hui, en vous priant d'accepter 
la dédicace de mon livre sur la Russie, 
en échange des mots aimables que vous 






VI 

avez inscrits à la première page de votre 
poétique relation. 

Je vous donnerai du billon pour de 
l'or. — Vous perdrez au change, mu in 
je vous sais très généreux, et vous ne 
verrez que mon intention. Non datur 
omnibus adiré Corinthum, ce qui voulait 
dire, même au vieux temps de la Grèce, 
que parfois il faut se faire pardonner 
de n'être pas poète. 

Si, comme financier, je trouve le 
compte mal balancé, laissez-moi croire 
que ce manque d'équilibre ne vous 
offensera pas. Par prudence, j'ajoute ce 
que nous ne trouvons pas aux frontières 
dans les doigts crochus de qui vous 

savez Je veux dire le trésor de notre 

amitié sans bornes. 



AVANT-PROPOS 



Des Français ayant organisé à Moscou 
une exposition, en vue de mieux faire 
connaître la France à la Russie et de 
multiplier les relations entre ce grand 
pays et le nôtre, nous avons voulu étu- 
dier de près cette grande manifestation, 
et nous nous sommes rendus à Moscou 
par Saint-Pétersbourg, sans négliger de 
visiter le grand-duché de Finlande, si 
intéressant et si pittoresque. Notre re- 
tour s'est effectué par Varsovie, l' Au- 
triche, la Hongrie et la Bavière. 

Au cours de ce voyage, nous avons 
pu recueillir des indications nombreuses 
sur la vie économique, les finances, les 
mœurs, les arts de la Russie. 



1 l 




II 



VIII 



AVANT- PROPOS. 



Le volume que nous publions aujour- 
d'hui renferme donc à la fois les im- 
pressions que nous avons ressenties et 
le résultat des recherches, des investi- 
gations d'un caractère plus particuliè- 
rement économique, auxquelles nous 
nous sommes livré pendant ce voyage. 



SIX SEMAINES EN RUSSIE 



PREMIÈRE PARTIE 
DE PARIS A SAINT-PÉTERSBOURG 



■ 



CHAPITRE I er 

LES BORDS DU RHIN 

Avant de visiter Cologne, nous avons 
voulu jeter un coup d'oeil sur Aix-la-Cha- 
pelle. L'ancienne résidence de Charlemagne 
{Aquis prima Galliœ. Sedes, comme le dit 
une inscription de l'hôtel de ville) présente 
l'aspect riant d'une station thermale, très 
fréquentée encore aujourd'hui par une po- 
pulation cosmopolite; toutefois elle est à 
peu près délaissée par l'ancienne colonie 
française qui, avant la guerre, y faisait de 

SIX SEMAINES EN RUSSIE. 1 



2 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

longs séjours. — La cathédrale, dont une 
partie romane de la fin du via' siècle sub- 
siste encore, a été réparée avec autant de 
mauvais goût et d'ignorance du style, qu'au- 
raient pu en montrer certains de nos archi- 
tectes de la période de 1830, avant l'avène- 
ment heureux de Viollet-le-Duc. — On 
admire à Aix-la-Chapelle une chaire 
rehaussée de sculptures sur ivoire et ornée 
de feuilles d'or battu incrustées de pierre- 
ries; les mosaïques de la coupole et le lustre 
du xii° siècle, présents de Frédéric Barbe- 
rousse, méritent aussi d'attirer l'attention. 
Mais le miroitement de cette brillante 
joaillerie qui avait illuminé nos yeux, était 
déjà bien près de s'éteindre et de dispa- 
raître de notre souvenir quand, le lende- 
main, nous avons admiré les splendeurs de 
la cathédrale de Cologne, où tous les détails 
d'architecture sont en parfaite harmonie 
avec le caractère grandiose de l'édifice. Ce 
n'est point comme le dôme de Milan, par 
exemple, le grandissement monstrueux de 



LES BORDS DU RHIN. 



3 



quelque œuvre de bijouterie, d'une châsse 
ou d'un reliquaire, mais l'expression d'un 
art élevé, où tout est en proportion et en 
équilibre. Hélas! que n'a-t-on pu con- 
server les vitraux de la partie droite, et 
quelle faute d'orthographe que ces ver- 
rières de brasserie aux tons hurlants et aux 
dessins minutieux, qui veulent être trop 
savants ! Les vitraux de gauche donnent la 
sensation d'un riche coloris, et les rayons 
de soleil, filtrés à travers ces images, vien- 
nent dessiner sur les dalles de somptueux 
tapis d'Orient. 

Le musée ne nous retient pas longtemps ; 
notons pourtant une Vierge de Rubens, un 
Savetier de David Ryckert, un Albert Diirer, 
de naïfs et intéressants Cranach, deux belles 
esquisses de Véronèse, un Tintoret, un Jor- 
daens, des portraits de Mignard et de 
Rigaud et une superbe toile de notre ami 
Roybet, notre Franz Hais, Parisien. 



i 



4 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Nous voici sur le Rhin, embarqués à 
bord d'un de ces charmants steamers où 
Ton passe dans un doux farniente des jour- 
nées pleines de rêveries. Le paysage change 
à tout instant et varie du gracieux au 
grandiose, depuis les collines chatoyantes 
de verdure jusqu'aux rochers surmontés de 
châteaux forts cpii dressent sur le ciel bleu 
leurs silhouettes chevelues et la masse im- 
posante de leurs ruines tapissées de plantes 
pariétaires. 

Voici le « Maus », ancien castel des arche- 
vêques de Trêves, dont les contours sont 
amortis par des végétations et les murailles 
violemment déchiquetées. La lumière du 
jour pénètre à travers les créneaux agran- 
dis et l'aspect de ces ruines semble rajeuni 
par le brillant soleil. La nature est en fête 
et se rit bien, dans son éternelle jeunesse, 
des débris attristés du passé; mais que le 
frisson du soir passe sur ces vieux murs, et 
que la lune tremblotante les éclaire de ses 
pâles rayons, alors vous entendrez, comme 



LES BORDS DU RHIN. 5 

dans les « Frères ennemis » de Schuman n, 
sonner au milieu des vents la trompette 
guerrière qui rappellera les combats san- 
glants où luttèrent d'une égale bravoure 
les chevaliers du Maus et les comtes de 
Katzenelnbogen '. 

En face, nous voyons les restes d'une 
construction militaire du xv c siècle, le Rhein- 
fels ; puis la traversée devient de plus en 
plus pittoresque, nous avons sous les yeux 
Bhnjen, le Niedcrwald, Rudesheim et nous 
arrivons à Mayence. 



* 

* * 



Nous avions, depuis l'avant-veille, fran- 
chi les principales étapes de notre armée de 
Sambre-et-Meuse; aussi, tout en donnant 
un pieux souvenir à Jourdan et à Kléber, 
avions-nous voulu, avec Armand Silvestre 



1. Katz veut dire chat, et c'est par dérision que 
lesseigneurs de Katzenelnbogen avaient appelé Maus, 
souris, le château de leurs ennemis. 



6 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



et Métivier, interrompre notre navigation 
et descendre à Coblmtz ' afin de visiter le 
mausolée où reposèrent les cendres de leur 
compagnon d'armes Marceau, ce héros si 
pur, tant épris du devoir et si plein de mo- 
destie et d'abnégation. Nous nous sommes 
donc rendus en pèlerinage à Bassenheim 
pour déposer des fleurs sur la tombe de ce 
général de -24 ans, mort à 27. Alors, comme 
dans une apparition, nous vîmes les pre- 
mières années de cet enfant prédestiné, son 
entrée au régiment d'Angoulême à l'Age de 
16 ans, la Bastille, le Rhin, l'armée du 
Nord; puis la Vendée, le Mans, Savenay, 



1. Coblentz fut, de 1798 à 18U, le chef-lieu du 
département fiançais de Rhin-et-Moselle. Sur la 
place de l'église Saint- Castor, on voit une fontaine 
sur laquelle se trouve gravée l'inscription suivante : 

«An 1812, mémorable par la campagne contre 
« les Russes, sous le préfectorat de Jules Dozan. » 

Et au-dessous : 

♦Vu et approuvé par nous, eomm.mdant russe 
« de la ville de Coblentz, le 1 er janvier 1814. 

« Général De Saint-Priest. » 



LES BORDS DU RHIN. 7 

Nantes, Thuin, Charleroi, Fleuras, Gem- 
bloux, Onoz ; nous voyons Clerf ayt battu, 
Maestricht assiégée, Aix-la-Chapelle enle- 
vée; la Roer, la résistance héroïque de 
Diïren contre toutes les forces réunies de 
l'armée autrichienne; Bonn et Coblentz, 
ce pays que nous foulons et où l'armée sans 
souliers et sans pain a tant souffert pen- 
dant l'hiver 171)4 ; et la première reprise 
de la lutte, le blocus d'Ehrenbreitstein, les 
combats dans le Ilundsriick, Sultzbach et 
Kirn, Trêves conquis à nos armes, et enfin 
cet armistice conclu sur la demande du tre- 
aérai Kray à la suite de négociations où 
Marceau sut se montrer diplomate aussi 
habile et aussi sûr qu'il avait été combat- 
tant valeureux. C'est là que ces deux 
grands chefs de guerre apprirent à se con- 
naître : notre pensée devance alors les ba- 
tailles heureuses de Birkenfeld et de Frej- 
lingen, qui signalèrent la fin de cette trêve, 
et nous voyons Marceau blessé à mort par 
le Tyrolien embusqué sur la route d'Alten- 












o SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

kirchen, après le passage de la forêt d'Hôch- 
stenbach ; nous le trouvons étendu sur un 
lit funèbre, et le général Kray baignant 
de ses larmes les restes inanimés de celui 
qu'il appelait son fils. Au moment où la 
lumière du jour fuyait ses yeux, n'a-t-il 
pas vu apparaître la douce image de sa 
fiancée Agathe de Château-Giron et peut- 
être Marie Maugars, l'amie d'enfance, et la 
belle Angélique des Melliers, la jeune Ven- 
déenne qu'il avait sauvée. . . ? 



Autour du mausolée tout plein de ces 
souvenirs, on a donné la sépulture à nos 
pauvres camarades de la mobile de 1870 
morts en captivité à Coblentz. Nous avons 
déposé sur leurs tombes comme un drapeau 
de la patrie, des roses du Bengale, des iris 
bleus et des branches de lilas blanc. 



CHAPITliE II 



FRANCFORT - B E KLIN 



& 



Après cette traversée du Rhin si poétique 
et où tant de souvenirs avaient revécu au- 
tour de nous, nous nous rendons à Franc- 
fort, cette cité des grands manieurs d'or, 
qui était autrement heureuse au temps de 
son indépendance, avant Sadowa. Peu de 
villes présentent un aspect aussi riant, aussi 
pittoresque. Nous n'avons rencontré nulle 
part de parcs d'un tracé plus élégant que le 
Palmen-Garten et le jardin zoologique; la 
variété des collections de fleurs en est tout 
à fait remarquable, et ces jardins sont en- 
tretenus avec un art qui se développe à 
souhait pour le plaisir des yeux. Point n'est 
besoin de dire que nous sommes allés visiter 
la Bourse qui est un des plus grands mar- 
chés de l'Europe, mais, ce qui nous a bien 






10 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



plus intéressés que cette foire de la hausse 
et de la baisse, c'est l'Opéra où, grâce à 
une distribution très ingénieuse d'air froid 
et d'air chaud, la température reste tou- 
jours la même. Nous espérons bien que 
dans le devis du nouvel Opéra-Comique de 
Paris, on n'oubliera pas d'imposer à l'ar- 
chitecte une amélioration aussi appré- 
ciable 1 . 

Nous visitons ensuite l'exposition inter- 
nationale d'électricité qui nous montre les 
appareils les plus variés que l'on invente 
chaque jour pour rendre plus confortable et 
plus élégant l'éclairage électrique, et nous 
assistons à un ballet tout à fait de circons- 
tance, « Prométhée » enchaîné pour avoir 
enlevé à l'Olympe la lumière. 

Le lendemain nous différons de quelques 
heures notre départ pour Berlin, afin d'as- 
sister à Tristan et Iscult, qui commence à 
six heures et demie, l'heure chère à Sarcey 



1. Voir Annexe A, k la fin de ce 



volume. 






Il 



FRANCFORT-BERLIN" . 



11 



Silvestre, qui préparait son Ysolde pour la 
Comédie-Française, nous avait fait de la 
légende une peinture d'un coloris celtique 
qui avait grisé nos imaginations. L'or- 
chestre est placé plus bas que le parquet 
et le son des cuivres ne déchire pas les 
oreilles. Cette, partition de grande allure 
est construite sur le mythe cher aux bardes 
bretons, aux ménestrels et aux troubadours, 
l'histoire du roi Marck et de Morold. La mu- 
sique est magistralement soutenue pendant 
toute la durée des trois actes, et M me Un- 
dricsen, dont la voix est très puissante, 
fait bien revivre, par son jeu dramatique, 
cette fable du pays de Cornouailles, cette 
action héroïque d'un art aussi élevé que 
les tragédies grecques. Le « Leitmotiv » 
qui annonce Tristan (Bandrowski) revient 
à chaque entrée du personnage principal. — 
Le rôle de Tristan est chaleureusement 
écrit, mais la voix du ténor nous a semblé 
un peu sèche. Toutefois la scène d'amour 
(second acte, le jardin), ce grand duo d'une 



12 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

passion infinie, a été merveilleusement 
nuancée, depuis les tendres appels du début 
jusqu'aux transports de la fin. <r florai- 
son montante d'amoureuse langueur... allé- 
gresse exultante ! Tristan ! Iseult ! affran- 
chie du monde, je l'ai gagnée ! » L'entr'acte 
du second au troisième acte nous fait en- 
tendre un long et douloureux solo d'un effet 
déchirant; c'est bien ainsi que les héros 
d Eschyle devaient exhaler leurs plaintes 
de géants. — La première partie du troi- 
sième acte, le duo entre Tristan blessé et 
son confident Kunvenall, est peut-être un 
peu longue, mais, enfin, Iseult paraît et la 
salle se remplit aussitôt des plus brillantes 
sonorités que puisse rendre la voix hu- 
maine, secondée par un orchestre d'une 
merveilleuse harmonie. 

La dernière scène, la mort d'Jseult, qui 
soutenue jusque-là par sa confidente Bran- 
gienne, retombe inanimée sur le corps de 
son amant, nous donne l'impression d'une 
amoureuse extase. Nos âmes étaient prépa- 



FRANCKORT-BERLIN. 



13 



rées par cette ample mélodie, réminiscence 
du duo d'amour sur laquelle Iseult chante 
en attachant son regard sur Tristan : « Quel 
sourire doux et suave ! son œil s'ouvre grand, 
limpide. Voyez amis, regardez ! » 






Nous n'avons pas voulu quitter Franc- 
fort, sans visiter la belle cathédrale où notre 
vaillant ami Charles Toché, le décorateur 
de Chenonceaux, admirerait en maître les 
murailles polychromées. Nous allons saluer 
un Albert Durer, d'un sentiment très émou- 
vant, que l'on montre à la sacristie. Que 
de beaux tableaux aussi au Musée Sttedel : 
trois brillantes esquisses de Rubens, un Al- 
bert Durer, un Saint Sébastien d'Antonello 
de Messine et des œuvres de Rembrandt, 
de Van Dyck, d'Holbein, de Clouet, de 
Troyon, de Kock, un Kobell et un fin por- 
trait du très aimable Schopenhauer par 
J. Lunleschutz. — Plus loin, des Breughel, 



i I li 




*4 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

des Bi-auwer, des Hobbema, des Wouver- 
™ns. A voir aussi Burger, Wagenhauer, 
Winke bon. Gérard Dow, Bvckaert, Van 
de Velde, Van Orlev, Quentin Matsvs, 
Hans Grimer, Memling, Stuerbout, Ste- 
phan, Van Eyck, Corrège, Bellini, Peragin 
Velasquez, Ribeira, Bronzino, Giorgio^ 

PieterdeHock 



* 
* * 



Mais il nous faut quitter cette ville où 
1 on a encore le droit d'être Français, et 
après avoir pris congé de notre vieil ami 
Kikoff, nous voici embarqués pour Berlin 
Ici le tableau va changer quelque peu 

Pour les amateurs d'harmonie nous pour- 
rons dire que nous avons été servis à sou- 
mit; en effet, pendant tout notre séjour à 
Berhn, la pluie n'a cessé de tomber et nous 
a iait voir la capitale de l'Empire germa- 
nique sous les dehors les plus sombres t A 



FRANCFORT-BERLIN. 



15 



chaque heure s'abattait une nouvelle averse 
dont le fouet cinglait les palais de plâtre 
peint qui ne tarderont pas à s'effriter, 
comme les murailles du dôme, dont les larges 
lambeaux pendent mélancoliquement sous 
les fenêtres du palais impérial. — La pro- 
menade d'Unter den Linden représente bien 
le Versailles d'un parvenu ; l'électeur de 
Brandebourg devenu l'arbitre du monde y 
est fort bien dans son cadre. L'Académie 
royale, l'Opéra, l'Université, nous montrent 
une application confuse et mal comprise des 
ornements grecs et romains superposés sans 
préoccupation d'échelle ni d'équilibre, et, 
sur les toits, des chevaux grêles et étriqués 
qui dessinent une silhouette de rossinantes 
et semblent de gigantesques hiéroglyphes. 
— Cette appréciation sévère, mais juste, 
une fois faite, et la distinction bien établie 
entre la vieille civilisation des villes du 
Rhin et les allures fort prétentieuses de 
messieurs les Berlinois, entrons dans le 
Musée royal, et nous ne tarderons pas à 









16 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



oublier les façades grotesques et le Thier- 
garten boueux. 

Admirons d'abord les hauts-reliefs rap- 
portés des fouilles de Pergame, toutes ces 
statues ailées d'une majesté divine et ce lion 
victorieux qui va broyer dans sa gueule la 
tête d'un géant dont le corps se roidit par 
la douleur. Tout en haut de cette rotonde, 
les murs sont couverts de reproductions en 
tapisserie, des Actes des Apôtres de Raphaël . 
dont les originaux sont au Vatican. La to- 
nalité générale est d'un bleu de Prusse qui 
fatigue les yeux. 

On passerait, nous en convenons volon- 
tiers, d'excellentes matinées à vivre au mi- 
lieu des tableaux des écoles française, ita- 
lienne, espagnole, allemande et flamande. 

Citons au hasard du souvenir les tableaux 
qui ont le plus attiré notre attention : Luca 
Signorelli, Boticelli, Pra Paolo Lippi, Anto- 
nello de Messine> Crivelli, Mantegna, dont 
les personnages ont de si douces figures et 
un ajustement d'une allure encore toute 



FRANCFORT-BERLIN. 



17 






gothique; Carpaccio, qui nous rappelle nos 
meilleures émotions à l'Académie de Ve- 
nise; un splendide André del Sarte, puis 
Gaudenzio Ferrari, Lorenzo Lotto, Sébas- 
tien del Piombo, Palma le Vieux, Corrège, 
de somptueux Velasquez d'un tour de brosse 
chaleureux, des Pompeo Batoni, des Titien, 
des Ribeira, et pour finir des Tiepolo, chers 
à notre Vénitien Charles Toché. Notons en- 
core Largillière, Joost Suterman, Domenico 
Feti, Greuze, Fr. de Troy, Antoine Wat- 
teau et Antonio Vivarini, où, par un pro- 
cédé que nous n'approuvons pas, certaines 
couleurs et divers ornements, les ors, par 
exemple, sont en relief; des Van Dyck, des 
Rubens éblouissants de couleur qui jettent 
la lumière dans toute la salle, des Thomas 
de Kaiser, Nicolas Elias, Albert Diirer, 
Rogier Van der Weyden, notre vieux maître 
flamand, de nombreux Rembrandt où le 
chaud coloris et les effets de lumière l'ont 
apparaître les formes humaines dans de 
vibrantes visions, un délicieux Pieter de 



BIX BKMA1SES ES RUSSIE. 



18 



SIX- SEMAINES EN RUSSIE. 



Ilock, Gérard ter Borg, une Sorcière et un 
Enfant de Franz Hais, un Paysage de Van 
der Neert, Adrien Van de Velde, Van Os- 
tade, etc., etc. 



* 
* * 



Nous avons voulu voir aussi le Pano- 
rama de Sedan, afin de nous rendre compte 
de la façon dont les vainqueurs ont repré- 
senté nos combattants dans cette lutte ter- 
rible. 

Le peintre avait-il fait taire sa haine et 
s'était-il inspiré des procédés de notre re- 
gretté ami Alphonse de Neuville qui, dans 
tous ses tableaux, donna toujours même 
crâne tournure aux Prussiens et à nos trou- 
piers? Nous devons convenir que, sans aller 
jusqu'à rendre le cri du cœur du vieil em- 
empereur Guillaume : «. Ah ! les braves 
gens ! », le peintre n'a pas voulu recher- 
cher, en avilissant l' attitude de nos soldats, 
une popularité malsaine parmi ses compa- 






FRANCFORT-BERLIX. 



19 






trio tes. — Le paysage ardennais, au milieu 
duquel nous avons vécu quatre années, est 
bien traduit, tout y est à point et le ton en 
est très juste, mais rien ne rend le souffle 
tragique de la bataille suprême; on as- 
siste seulement à des escarmouches isolées, 
on ne se sent pas étreint dans ce cercle de 
fer et de feu où sont venues sombrer nos 
vaillantes troupes de Sébastopol, de Solfé- 
rino et de Magenta. — Dans trois dioramas 
sont représentés : le général Reille, venant 
en parlementaire demander une audience à 
l'empereur Guillaume, l'entrevue des em- 
pereurs et Bismarck se rendant à cheval à 
la rencontre de Napoléon III. Ces pein- 
tures nous en disent moins que le souvenir 
de nos promenades au funèbre champ de la 
défaite, alors qu'un colonel de nos amis, 
aide de camp de l'Empereur en 1870, au- 
jourd'hui divisionnaire, nous retraçait son 
impression pendant la nuit qui avait pré- 
cédé la bataille et l'apparition tumultueuse 
et tragique qui le saisit à cette heure où 



1 



20 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tout reposait autour de lui, et où il vit nos 
soldats luttant désespérés, écrasés par le 
nombre et enveloppés de tous côtés. 

En sortant du panorama nous trouvons 
à l'étalage d'un libraire une petite plaquette 
signée de l'écrivain Hacklamder et intitulée : 
Ein Schloss in den Ardennen (Un château 
dans les Ardennes), dont la couverture était 
ornée de cavaliers et de fantassins alle- 
mands. N'était-ce point un récit fantaisiste, 
humouristique peut-être, rappelant la joie 
du conquérant et les tristesses des vaincus? 
Eh oui ! notre attente ne fut point trompée, 
l'auteur raconte d'abord la bataille de Se- 
dan, où notre armée prise comme dans une 
souricière « ne peut pas obéir à un sauve- 
qui-peut comme à Wœrth et à Wissem- 
bourg ». Quelle délicatesse dans ce coup 
de patte à la prussienne ! Malheureuse- 
ment pour le romancier, les récits militai- 
res de ces batailles publiés par l'état-major 
allemand lui-même, célèbrent le courage 
déployé par les soldats français dans ces 






■ 






FRANCFORT-BERLIN. 2J 

deux malheureuses journées. Mais Hack- 
lamder n'y regarde pas de si près; l'Empe- 
reur est prisonnier, il arrive dans un équi- 
page attelé à la Daumont et remet son epee 
à Guillaume qui le traite avec hauteur. 
Voici où commence le petit scénario : un 
jeune officier français blessé, accompagne 
d'un zouave, son ordonnance, est tombe 
sur le champ de bataille à côté d'un officier 
prussien blessé comme lui; l'officier fran- 
çais commande au zouave d'achever l'offi- 
cier prussien - voilà qui nous ressemble 
tout à fait et comme la scène est bien prise 
sur le vif! -le zouave s'y refuse, prodigue 
au contraire ses soins au blessé, quand sur- 
vient un capitaine de hulans à la tête 
d'une escouade qui donne l'ordre de con- 
duire au château voisin l'officier prussien 
et l'officier français. Comme par hasard, ce 
château appartenait au père de notre jeune 
compatriote, et savez-vous ce que ces braves 
gens faisaient pendant la bataille? Us 
jouaient au whist! Pourquoi, me direz- 



1 






■ 



22 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



vous, cette lutte leur était-elle indifférente? 
C'est bien simple, dit Hacklœnder, le mar- 
quis était légitimiste, le duc orléaniste, un 
troisième était bonapartiste, et le quatrième 
républicain ; cette bataille pouvait ouvrir à 
plusieurs d'entre eux des espérances!!... 
Cependant on annonce au château l'arrivée 
d'une escouade de Prussiens escortant des 
prisonniers; plus de cent Français se sont 
déjà réfugiés au château, ils tremblent à 
l'approche de cette poignée de soi-disant 
Prussiens qui ne sont autres que des Fran- 
çais affublés de casques prussiens. Remis de 
leur frayeur, ils veulent écharper les pri- 
sonniers prussiens, mais le duc s'y oppose. 
Surviennent alors deux femmes dans les- 
quelles on veut voir des espionnes, elles 
cherchent un jeune officier prussien, le 
fiancé delà demoiselle... Inutile de dire, 
n'est-ce pas? que ce jeune officier est bien 
celui qui est recueilli au château, il emmène 
sa fiancée, se marie, etc. ; pour finir, l'au- 
teur, pris d'un remords qui s'explique, re- 



FRANCFORT-BERLIN. 



23 



marque que le zouave à qui il a donné un 
si beau rôle n'est sans doute pas un véri- 
table Français. — Nous avons cru qu'il 
n'était pas inutile d'analyser cet échan- 
tillon de littérature qui en dit plus que 
certaines discussions du Reichstag 






Après les incidents si regrettables qui ont 
eu lieu à propos de l'invitation faite à 
nos compatriotes d'envoyer leurs œuvres à 
l'exposition internationale de Berlin, nous 
étions curieux de visiter cette exposition où 
sont représentés seulement quelques artistes 
français. Nous avons retrouvé parmi les 
artistes étrangers bon nombre de figures de 
connaissance qui exposent chaque année aux 
Salons de Paris. — Nous devons avouer que 
l'ancien royaume de Prusse est assez peu 
représenté parmi les exposants. 



* 
* * 






24 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Le soir de notre départ et avant de nous 
livrer au sleaping-car qui devait nous con- 
duire à Saint-Pétersbourg, nous avons as- 
sisté, à l'Opéra de Berlin, à une représen- 
tation de Carmen où M" Rothaufer a chanté 
et exécuté le rôle avec un talent des plus 
dramatiques et une voix chaude et pas- 
sionnée. Dès le premier acte, quand elle est 
amenée à la prison, c'est à moitié à l'oreille 
de José, partie à l'officier qu'elle chante 
l'Habanéro : « L'amour est enfant de Bo- 
hême. » Cette déclaration à double effet 
rend bien compte du caractère de la Bohé- 
mienne et nous prépare à la scène de la 
posada où chacun aura son tour des faveurs 
libéralement distribuées. Signalons encore 
quelques différences d'interprétation et de 
mise en scène ; la posada est à ciel ouvert, 
j'estime qu'il est plus logique de la repré- 
senter mieux close. Carmen, plus rangée, 
moins turbulente — Berlin n'est pas Sé- 
ville, — ne casse pas l'assiette pour essayer 
d'en faire des castagnettes. Au troisième 



KRANCFORT-BERLIX . 



25 



acte, Mercedes (De Jonghe) et Frasquita 
(Ropla) ont le tort de ne pas chanter, assises 
sur un ballot de contrebande, le duo des 
cartes. Le chœur du commencement du 
quatrième acte, « Pour deux cuartos... » 
est supprimé et remplacé par un gracieux 
ballet. Quant à la parade, où tous les com- 
parses arrivent armés d'épées, c'est peut- 
être un peu trop de caporalisme, et il nous 
semble qu'il y a là beaucoup de bouchers 
pour un seul taureau; en Espagne, on ne 
voit dans la corida qu'une seule épée, c'est 
celle du torero, d'où son nom de la Spada 
(épée). 

A Berlin, comme à Francfort, les dames 
qui assistent à la représentation à l'orches- 
tre doivent enlever leur chapeau. La salle 
est presque dans l'ombre quand le rideau 
se lève, seule la scène est éclairée ; pendant 
les entr'actes on se rend au foyer, où le buffet 
est assiégé : c'est à qui boira du Maitrank 
(vin du Rhin parfumé d'orange et de plan- 
tes aromatiques), de la bière ou des vins de 






26 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tous genres ; on y dévore aussi des gâteaux 
et de gigantesques sandwichs. — Les offi- 
ciers forment cercle au milieu du foyer. 

Mon récit du théâtre de Berlin ne serait 
pas complet si je ne vous racontais que mou 
voisin de droite m'éclatait de rire en pleine 
ligure chaque fois que j'aventurais dans 
l'oreille de mon compagnon de voyage une 
réflexion quelconque. C'était un bon Berli- 
nois, excellent musicien sans doute, comme 
la plupart de ses compatriotes, mais très 
préoccupé du sujet de Mérimée qu'il expli- 
quait avec force détails à son fils. Ce qui le 
frappait surtout dans Carmen, c'était que 
le militaire José était accablé de tous les 
maux parce qu'il avait «téserté». Ébloui 
par l'étonnante profondeur de ces considé- 
rations sur le Code militaire, j'aurais dû 
rester silencieux comme il convient à un 
vaincu et il m'aurait fallu, je le sens bien, 
demeurer hypnotisé par le savoir scienti- 
fique de mon riverain de fauteuil, mais 
chacun sait que les Français sont un peu 



FRAXCFORT-BERLIN. 



27 



bavards, aussi je taquinais à nouveau l'o- 
reille de mon voisin.... Nouvel et bruyant 

éclat de rire de mon savant Prussien, 

alors d'un ton timide je dis à mon joyeux 
et spirituel compagnon : « Docteur, que 

pensez-vous de ce rictus tudesque ? 

« C'est très grave, me dit- il, on en meurt. 
Ce mal est tout à fait particulier à Berlin. 
C'est en somme une hypertrophie du cer- 
veau compliquée de manie des grandeurs 
et de caporalisme aigu. » — Mon Germain 
rentra son gros rire, et l'orchestre aux 
notes ailées dessina amoureusement les jo- 
lies phrases que notre compatriote Bizet a 
placées dans l'entracte du second au troi- 
sième acte. 



il 









DEUXIÈME PARTIE 
EN RUSSIE 



CHAPITRE I er 

NOTRE-DAME DE KAZAN — LES ILES 
DE LA NEVA 

• La route de Berlin à Saint-Pétersbourg 
s'effectue en 40 heures ; grâce aux sleepings 
et à une forte dose de bonne humeur, ce 
trajet, d'une seule traite, ne nous a pas 
semblé trop long. A Vierzbolovo ou Vir- 
ballen, frontière russe, tous nos bagages 
sont descendus par les moujiks aux longs 
tabliers, pour la visite de la douane ; mais 
sur le vu de nos libres-parcours et de quel- 
ques lettres, nous sommes vite tenus quittes 
de cette longue et fastidieuse formalité. Le 







30 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



visa est apposé sur nos malles et nous en- 
trons dans le buffet, où chacun va choisir 
lui-même les mets à sa convenance; nous 
prenons d'excellentes gelinottes et du bitok 
(croquettes de bœuf haché) arrosé d'un thé 
très parfumé, aromatisé de citron. — Nous 
traversons la Lithuanie, où partout de mal- 
heureuses femmes couraient pieds nus sous 
la pluie. — Les arrêts principaux ont lieu 
aux buffets de Kovno, de Yilna, de Louga, 
et de Gutchina, résidence impériale où se 
trouve en ce moment le Tsar. Des senti- 
nelles sont échelonnées le long de la voie 
ferrée, d'autres soldats bivouaquent sous la 
tente. — Encore quelques charmants pay- 
sages au doux feuillage, quelques champs 
de seigle et d'avoine, une petite gare où 
le prêtre célèbre l'office divin, auquel as- 
sistent, avec recueillement, des paysans 
agenouillés, et nous entrons à Saint-Péters- 
bourg. 



* 
* * 



NOTRE-DAME DE KAZAN. 



31 



Nous voici en quelques instants sur la 
perspective Nevskii oii roulent les drojki ', 
voitures minuscules aux attelages légers, 
dont les petits chevaux, vifs et endiablés, 
sont habillés de harnais ornés de clous et 
de chaînettes de cuivre. Ces véhicules pitto- 
resques sont complétés par les silhouettes 
amusantes des cochers vêtus de longues 
houppelandes à lajupeplissée et casqués d'un 
chapeau haut de forme, évidé dans le milieu 
et garni d'un large ruban. Dans le tourbil- 
lonnement de ces voitures toujours lancées 
à fond de train brillent les uniformes mili- 
taires les plus variés : le Cosaque à la cas- 
quette rouge, les chasseurs au bonnet d'as- 
trakan orné d'un soleil d'argent, lesTartares 
dont la poitrine est agrémentée dans toute 
sa largeur, à la hauteur des pectoraux, d'une 

1. La transcription des mots russes en caractères 
latins présentant certaines difficultés', nous avons 
prié un de nos amis, M. le D r Lelong, breveté de 
l'Ecole des langues orientales et professeur de lan- 
gue russe au Cercle militaire, de vouloir bien s'ac- 
quitter de cette tâche. 



32 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



cartouchière formant un gracieux arrange- 
ment. Le soleil qui apparaît enfin fait vibrer 
les couleurs jaunes, rouges, vertes et orange 
des maisons, sur lesquelles nous déchiffrons 
à peu près, grâce à une petite leçon d'al- 
phabet prise en chemin de fer avec un ai- 
mable banquier de Pétersbourg, les ensei- 
gnes écrites dans ces lettres russes d*un 
caractère si ornemental et si décoratif. — 
Nous arrivons ainsi à l'hôtel d'Europe. 

A peine installés dans nos appartements, 
nous avons hâte de nous retrouver sur la 
perspective Nevskii, ce long boulevard qui 
va de l'amirauté à la gare de Moscou et au 
couvent de Nevskii '. Le premier riionument 
qui frappe nos regards est Vêglisc deKazan, 
bâtie par Paul I er , devant laquelle les 
fidèles, même les cochers sur leur siège, se 
signent par trois fois. Comme Saint-Pierre 
de Rome elle est entourée d'une colonnade 



1. Le périmètre de Saint-Pétersbourg est presque 
égal à celui de Paris , quoique la population n'at- 
teigne pas un million. 



NOTRE-DAME DE KAZAN. 



3:i 






devant laquelle se dressent les statues en 
bronze de Koutousov et de Barclay de Tolly; 
les portes de bronze sont rehaussées de 
belles sculptures qui rappellent celles du 
dôme de Pise ou du baptistaire de Florence. 
— La liturgie grecque célèbre aujourd'hui 
la fête de l'Ascension, aussi de nombreux 
fidèles sont-ils groupés au pied delà chaire, 
où un pope, le front ceint d'un bandeau 
noir, qui lui retombe sur les épaules, lit les 
livres saints. L'Iconostase, où sont réunies 
les images de la Vierge et des saints, ruis- 
selle de diamants et de pierres précieuses, 
sertis dans l'or des icônes; la lumière des 
cierges fait étinceler le métal et jette des 
feux dans ces pierreries aux mille facettes 
qui ont brillé dans les colliers et les dia- 
dèmes des princesses avant d'être consacrées 
à la Vierge vénérée des Russes. Dans les 
niches on aperçoit les statues du grand- 
duc Vladimir, d'Alexandre Nevskii, de 
saint Jean et de saint André, puis' des 
trophées, des étendards turcs et persans et 

SIX SEMAINES EN RUSSIE. <■ 



1 


Il 1 

! 4 




1 ' 


1 

I 

9 ! 





34 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



des drapeaux français surmontés de l'aigle 
impériale (nous y lisons les numéros de 
régiments: 140, 134, 28, 125, 44, 146); 
le bâton du maréchal Davout pris à Ham- 
bourg; des dépouilles des peuples du Cau- 
case et sur des cartouches, les clefs de 28 
citadelles conquises. — N'avait-on pas ra- 
conté en France, il y a trois ans, que nous 
nous proposions, sur l'initiative de la Russie, 
de nous restituer réciproquement les éten- 
dards pris sur les champs de bataille, afin 
de témoigner publiquement que nos armées, 
qui se sont battues en Crimée de façon si 
chevaleresque, étaient alliées aujourd'hui 
et qu'il ne restait plus rien des dissenti- 
ments d'autrefois? J'estime, pour mon 
compte, qu'une démonstration de ce genre 
serait d'un grand effet sur les deux peuples 
et sur l'Europe, mais je persiste à croire que 
ce projet était un petit roman créé par un 
écrivain à l'imagination vive. Nous savons 
à quoi nous en tenir au sujet des Russes, 
nous avons appris, depuis quelques années, 






NOTRE-DAME DE KAZAN. 35 

à les mieux connaître dans les œuvres de 
Tolstoï et de Dostoïevskii et dans les études 
si intéressantes de Vogué, sans oublier les 
travaux historiques si substantiels de notre 
ancien collègue Rambaud. Nous nous com- 
prenons sans effort, et si le mot d'alliance 
parait trop gros à des diplomates sceptiques, 
remplaçons le par le mot sympathies, peut- 
être ne seront -elles pas toujours plato- 
niques ' . 

Entre l'église de Kazan et le Gostinii 
Dvor, vaste bazar où sont mis en vente les 
objets de consommation et d'ameublement 
les plus variés, nous visitons la Douma, 
qui est le siège du conseil municipal élu par 
un corps électoral comprenant trois classes 
d'électeurs, basées sur le cens 2 . A la tête 



1 . Nous n'avons voulu rien changer aux termes 
de cette appréciation que nous avions déjà formulée 
dans le numéro du 25 juin 1891 de la Grande Revue 
de Paris et de Saint-Pétersbourg, parue quelques se- 
maines avant la grande manifestation de Cronstadt. 

2. La première classe comporte 400 citoyens, 
payant en commun 6 29,000 roubles de contribu- 









' 



36 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



de cette municipalité se trouve le maire, 
qui est choisi sur une liste de deux candi- 
dats présentés par le conseil au préfet de la 
ville. 

Pour finir la journée, nous sommes allés 
nous promener aux Iles, en traversant la 
Neva sur le pont de bateaux ; de ce point, 
qui nous rappelle la vue du grand canal à 
Venise (la Neva, qui est large comme cinq 
fois la Seine, représente en effet un vaste 
bassin), le dôme d'or de l'église Isaac nous 
apparaît illuminé des feux du soleil cou- 
chant; la Bourse, la Douane, l'église Saint- 
Pierre-et-Saint-Paul, où sont les tombeaux 
des Tsars, jettent des notes pittoresques 
dans ce paysage auquel les flots agités don- 
nent du mouvement. 

Nous arrivons à la pointe des îles et nous 

tions; la seconde est composée de 727 électeurs qui 
acquittent en commun une somme de 628,000 rou- 
bles ; font partie de la troisième classe 17,000 ci- 
toyens qui sont imposés individuellement à 628 rou- 
bles. — Les femmes sont électeurs, mais votent par 
rocuration. 



LES ILES DE LA NEVA. 



37 



assistons, à dix heures du soir, au coucher 
du soleil qui disparaît pendant trois heures 
à peine dans un manteau de pourpre frangé 
d'or qui longtemps encore fait resplendir 
l'horizon. Nous parcourons ensuite les pro- 
menades où se porte en été, chaque soir, 
la population pétershourgeoise : les massifs 
d'arbres les plus touffus, les routes coupées 
de ponts, sous lesquels fuient des eaux qui 
reflètent ce paysage enchanteur, et ça et là 
de rustiques villas très animées ; voilà le 
lieu de plaisance qui remplace ici l'allée des 
Acacias. Les voitures filent et se croisent 
sans jamais se heurter ; les petits drojki 
passent fièrement et au grand trot près des 
landaus des ambassadeurs où s'étale à côté 
du cocher un chasseur au chapeau bicorne 
rehaussé de plumes ; de belles dames agré- 
mentent aussi la promenade et chacun 
prend le frais dans un silence presque reli- 
gieux, sous le ciel qui reste toujours éclairé, 
bien que le soleil soit déjà loin de nous; 
— à dix heures et demie, on peut encore 



i 






38 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

lire son journal sans le secours d'un bec 
de gaz. 

Au cours de cette promenade nous sommes 
allés visiter le théâtre en plein air d'Arca- 
dia et ensuite le jardin zoologique, où l'on 
entend de la musique coupée de pantomime 
et d'exhibitions de chiens savants. 

A notre retour, un aimable Eusse à qui je 
montrais les moujiks, tristes mais résignés, 
qui prenaient l'air devant les portes des 
villas, me raconte l'anecdote suivante, qui 
eut lieu au temps où le prince de Bismarck 
représentait la Prusse à la cour de Russie. 
Un jour qu'il avait manqué le train pour 
se rendre à Gatchina, où chassait le Tsar, il 
avise un moujik : «Va vite, arrive à temps, 
et je te paierai bien. » Le cocher le mène à 
fond de train à travers champs, fossés et 
fondrières, si bien que le futur chancelier 
lui dit : « Prends garde, tu vas verser. » 
— « Ça ne fait rien (nitchego) ' », dit le 



1. Prononcez Nitckevo. 






LES ILES DE LX NEVA. 



39 



moujik. Un instant après la voiture était 
renversée et Bismarck roulait à terre; fu- 
rieux, il prit une barre «le fer de la voiture 
et battit le malheureux qui répondait tou- 
jours: « Nitchego ». En souvenir de quoi, 
Bismarck fit exécuter avec la barre de fer 
un anneau sur lequel il inscrivit : Nitchego 
devise qui, pour lui, représentait le peuplé 
russe, résigné dans le malheur et héroïque 
avec abnégation. 






* * 



Chaque soir, nous retournons aux « Iles », 
et tout ce que nous voyons excitant notre' 
curiosité, nous nous livrons aux conversa- 
tions les plus variées sur les mœurs de la 
Russie que notre aimable cicérone compare 
a celles de notre chère France qu'il connaît 
très bien. Que d'appréciations justes et 
fines nous sont restées dans l'esprit! Nous 
renonçons à les remettre en forme, bien as- 
suré qu'elles y perdraient de leur saveur. 



40 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Tout y passait, et au moment de nous 
quitter à l'hôtel, alors que le soleil prépa- 
rait son petit lever, notre ami nous faisait 
encore remarquer que le portier qui nous 
attendait veillant tandis que sommeille son 
collègue diurne qu'il remplace, jouait avec 
lui un rôle très important de surveillants 
et d'informateurs de la police. Les indica- 
tions données par eux sont soigneusement 
relevées sur des fiches individuelles tenues 
pour chaque habitant dans chacun des 45 
commissariats de la ville. Les commissaires 
et leurs adjoints sont le plus souvent des 
officiers. Ajoutons que pour la célérité des 
recherches à faire la fiche des suspects est 
de couleur rouge. 



CHAPITRE II 

LA CUISINE RUSSE — GALERIES DE L'ERMI- 
TAGE — PALAIS D'HIVER — L'ÉGLISE ISAAC 
— ÉGLISE DES APÔTRES SAINTS PIERRE ET 
PAUL 



Nous nous étions promis de faire un repas 
tout à fait à la russe afin de compléter 
notre instruction sur les méthodes culi- 
naires de la Eussie dont nous avions pu 
déjà prendre quelques notions dans les dif- 
férents buffets, chez Denon, aux hôtels d'Eu- 
rope et de France et chez Content ; aussi 
sommes-nous allés au restaurant de Malo- 
Jaroslavetz où l'on nous a servi d'abord 
des zakouski, c'est-à-dire une série de hors- 
d'œuvre que l'on mange avant le repas en 
les arrosant de kiimmel, d'amer anglais ou 
de sorbiew de négyn. La table s'est trouvée 
en un instant garnie de saumon fumé, 

tu" 






4*2 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

d'anchois marines et de divers autres pois- 
sons, de jambon cuit et cru, de cornichons, 
d'oignons coupés, de radis roses et blancs' 
de fromage de gruyère et de beurre. D'ha- 
bitude, les zakouski se mangent debout à un 
bar placé dans la salle à manger ou dans 
une salle voisine. Puis, nous avons com- 
mandé une oukha ou soupe de poisson à la 
lotte, et un sterlet du Volga, poisson très re- 
cherché en Russie, qu'on nous a montré 
d'abord dans une bassine vivant et frétil- 
lant; pour prendre patience, nous avons 
mangé d'abord les zakouski, puis savouré 
l' oukha tout en trouvant que la lotte était 
un poisson de haute marque, réservant 
d'ailleurs nos appétits pour le sterlet. Quelle 
ne fut pas notre surprise, quand après la 
pantomime la plus compliquée exécutée 
par notre ami Métivier, et faute de pouvoir 
nous exprimer en une langue commune, 
nous apprîmes que le poisson qui faisait 
merveille dans le potage n'était autre que le 
sterlet lui-même; nous avions donc man^é 



GALERIES DE L'ERMITAGE. 43 

du sterlet sans ] e savoir; aussi, nous som- 
mes-nous bien juré de commander une autre 
fois ce poisson à la maître d'hôtel ou à la 
russe, afin de mieux assurer notre juge- 
ment. 6 

Nous arrosons cette petite surprise de 
troursuff, Champagne russe clairet, assez 

agréable àboire, puis nous nous rendons à 
1 Ermitage où des appariteurs en robe rouge 
avec pèlerine galonnée de trois rangs de 
passementerie semée d'armes impériales 
S em Parent de nos manteaux et cannes qui 
sont pendus sans numéros au vestiaire. Rien 
n égale la dextérité des huissiers en Russie 
pour reconnaître les vêtements dont ils on! 
débarrassé les visiteurs. La Galerie de 
l Emutage, construite par l'empereur Ni- 
colas, en 1839, fut ainsi nommée du petit 
Palais^où la Grande Catherine aimait à se 

do la galerie Ro.anov un table.» euH^c^! 



I 



44 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






retirer, dans la compagnie de Grimm, Orlov, 
Diderot, Potemkin, Harris, Zavadovskii, 
le prince de Ligne, Bezdorodka, Ségur, 
Zoubov et Cobentzel. La magnifique col- 
lection des tableaux acquis par Cathe- 
rine II continua à s'enrichir sous le règne 
de ses successeurs, qui tous, à l'exception 
de Paul I", tinrent à honneur d'embellir 
cette galerie qui est aujourd'hui la plus 
belle de l'Europe. 

Nous nous bornons à visiter aujourd'hui 
la Galerie de Pierre-te-Grand , où l'on a 



rine avait fait inscrire les statuts des réunions fami- 
lières. Nous ne pouvons résister au plaisir de repro- 
duire ce règlement intérieur qui a servi de loi à tant 
de beaux esprits : 

1° Que celui qui entre ici dépose d'abord son rang, son 
chapeau et surtout son épée; 

2° Laissez à la porte vos droits de préséance , votre or- 
gueil et tout ce qui y ressemble; 

3" Soyez gais, mais ne gâtez rien ; ne cassez, ne dérangez 
quoi que ce soit ; 

4° Restez assis ou debout; promenez-vous à votre guise, 
sans égard pour personne; 

5° Parlez modérément et pas trop haut, pour ne pas assour- 
dir les oreilles, ni casser la tète aux autres; 

6° Discutez sans colère ni passion ; 

7° Ne soupirez, ne bâillez et n'ennuyez personne; 



GALERIES DE L'ERMITAGE. 45 

groupé tous les souvenirs qui rappellent le 
fondateur de la Eussie; nous admirons la 
statue en cire, grandeur nature, de ce géant 
qui est revêtu des insignes impériaux ; plus 
loin, son buste, des peintures qui le repré- 
sentent sur sou lit de mort, le moulage en 
bronze de sa tète, son cheval et ses chiens 
empaillés, les métiers dont il s'est servi, 
une pièce de fer forgée par lui, la reproduc- 
tion en miniature de la cabane où il a vécu 
dans les chantiers, suivant la légende qui a 
souvent servi à la littérature de l'époque, 

8° Dans tous les jeux innocente, mettez-vous toujours de 
la partie, quoi que l'on vous propose; 

9° Mangez du tout eu qui est doux, savoureux, mais bu- 
vez avec modération, en sorte que vous puissiez toujours 
retrouver vos jambes en quittant la salle; 

10° Que rien, surtout, ne transpire de 'tout ce qui se fait 
ici, que tout entre dans une oreille pour sorlir par l'autre 
avant de quitter la réunion. ' 

Nota. — a ) Tout transgresseur de ces régies, sans excep- 
ter les dames, sera, en présence de doux témoins, obligé 
pour chaque infraction, de boiro un verre d'eau froide et 
de lire à baule voix une page de la Télémaeliiade (c'était 
un poème de Trédiakovskii); 

b) Quiconque aura enfreint trois de ces règles dans une 
même soirée, apprendra par cœur, six lignes de la Télé- 
maeliiade ; 

C) Et celui qui oubliera une seconde fois la dixième règle 
sera exclu de nos conversations. 



i { 



w 



46 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

de magnifiques bahuts, des dressoirs, une 
pharmacie de voyage, des coffrets, de déli- 
cieuses bonbonnières et des tabatières d'or 
étincelantes de diamants et de pierreries 
Nous admirons encore une infinité de mi- 
niatures sur ivoire, représentant des por- 
traits ou des reproductions de tableaux, 
des plats somptueux en or martelé, le plat 
en argent la Tempérance, de Briot l'ar 
mûrier de Henri II, dont l'original existe 
en etain au musée de Clunj. Puis, dans 
d'autres vitrines, des vases d'or et d'argent 
de styles chinois, persan et français, des 
bijoux, des statuettes en ivoire (Junon le 
Sacrifice d'Abraham), des animaux et des 
allégories formés de perles réunies par des 
montures de métal; des coffrets sertis d'or, 
des coupes en cristal de roche rehaussées 
d'or et de pierreries ; des vases et des bi- 
joux, des glaces et des bibelots indous fili- 
granes d'argent, des éventails français et 
russes (l'un d'eux peint en grisaille signé 
Nicanov, Pétersbourg, 1752), des montres 



GALERIES DE L'ERMITAGE. 47 

avec leurs châtelaines, des pommeaux de 
cannes et des manches à couteaux, des 
pierreries non montées, et enfin des por- 
traits en mosaïque, qui semblent rapetisses 
bien qu'ils soient en réalité de grandeur 
nature; c'est que le grand art décoratif 
de la mosaïque ne se prête qu'à des motifs 
de large ornementation, s'en servir pour 
l'iconographie nous semble un simple et 
inutile tour de force comme la reproduc- 
tion, par la tapisserie, de portraits et de ta- 
bleaux. 

Sur bon nombre de ces bijoux on voit 
briller l'écusson impérial, le double aigle 
russe dont les lignes héraldiques représen- 
tent un ornement des plus gracieux. Les 
caractères de l'alphabet russe se prêtent 
aussi très bien à la décoration. Quel art de 
bon aloi les Russes pourraient tirer, comme 
l'ont fait les Arabes, des dessins si variés 
des signes du langage ! 



* 
* « 



48 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



L'ambassade française nous ayantprocuré 
des cartes pour la visite du Palais d'hiver 
(Zimnii dvoretz) , nous coupons notre prome- 
nade à l'Ermitage et nous nous rendons sans 
retard dans ce palais impérial devant lequel 
se dresse la colonne élevée, en 1834, par la 
Russie reconnaissante à Alexandre P r . 

Dans la chapelle on nous montre les élé- 
gants reliquaires du chœur et dans le taber- 
nacle derrière l'autel, des livres saints aux 
belles reliures, des vases sacrés, le ciboire et 
la patène dans lesquels communient l'Em- 
pereur et l'Impératrice. 

Nous avons tout particulièrement remar- 
qué dans le Palais d'hiver la Salle des 
trophées , la Galerie militaire, avec des ta- 
bleaux rappelant le souvenir des guerres 
supportées par la Russie, la Salle Saint- 
Georges, aux colonnes de marbre surmontées 
de chapiteaux de bronze (c'est là que l'Em- 
pereur reçoit, le 24 novembre de chaque 
année, les chevaliers de Saint-Georges); la 
Salle du trône de Pierre le Grand et de 



■ 



GALERIES DE LERMITAGE. 49 

Catherine I", la Salle des Maréchaux, puis, 
les tableaux représentant Alexandre IL, 
restituant, en 1877, son épée au vaillant 
défenseur de Plevna, Osman - Pacha ; le 
Salon de l'empereur Nicolas, la Chambre à 
coucher de l'Impératrice, en damas bleu ; la 
salle de bains, de style mauresque. 



* 
* * 



Nous avons repris aujourd'hui notre visite 
à l'Ermitage et nous avons commencé par 
les antiquités du Bosphore Cimmérien, c'est- 
à-dire des portions de la Eussie méridionale 
qui furent autrefois des colonies grecques. 
La plupart des découvertes proviennent de 
Kertch (ancienne Panticapée) sur les bords 
du Pont-Euxin; de Kaffa (ancienne Théo- 
dosie); de Sennaïa (Phanagorie), de Tanaïs 
(Nedvigovka). 

Ces antiquités consistent en sarcophages, 
casques, vases, amphores. — Bagues, bra- 
celets, colliers, couronnes laurées et fu- 

SIX SEMAINES EN KUSSIE. , 



I 



II 



50 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



nérairés, agrafes, pendeloques, plaques, 
pendants d'oreilles en or, — pierreries 
(calcédoines, cornalines), tous ces objets 
témoignent d'une civilisation très avan- 
cée...; on se demande quels progrès ont 
été réalisés, depuis cette époque, dans les 
arts de la parure, et si plutôt, nos artistes 
n'ont pas marché à reculons. 

Il nous serait difficile de citer toutes les 
statues dont nous avons fait le tour, mais 
nous ne pouvons pourtant résister au plaisir 
de mentionner le bas-relief des Niobides, qui 
est enchâssé dans le revêtement en marbre 
rouge qui couvre la muraille. On prétend 
que ce chef-d'œuvre a été transporté du 
Péloponèse à Venise. Les draperies sont des 
plus élégantes, et les corps sont sculptés 
avec toute la grâce des chefs-d'œuvre de 
l'antiquité grecque. 

Nous n'insistons pas sur la galerie de 
86 tableaux peints sur cuivre, à la cire, par 
Ilillensperger, de Munich, en 1843, pour 
expliquer l'histoire de la peinture chez les 



GALERIES DE L'ERMITAGE. 51 

Grecs et chez les Romains. Ces œuvres n'ont 
en quelque sorte qu'un caractère d'ensei- 
gnement, mais à ce point de vue elles sont 
fort intéressantes. 

Quant aux tableaux des écoles flamande 
et hollandaise qui sont exposés à l'Ermitage, 
nous ne saurions dire quelle impression ils 
produisent sur notre esprit; bornons nous à 
citer quelques noms. 

L'Ermitage renferme 41 Rembrandt (vous 
avez bien lu 41 : il en existe 5 au Louvre 1 ) 
et parmi eux 3 portraits de sa mère et une 
œuvre des plus remarquables, portrait d'un 
Vieux juif; Danaé, qui, de même que la 
Sainte Famille, provient de la collection du 
financier Crozat 2 , dans laquelle on voulut 



1. Cassel possède 28 Rembrandt; Dresde, 19; 
Londres, 13; Munich, 10; Vienne, 10; Berlin, 8 ; 
Amsterdam, 6, et La Haye, 4. 

2. Voir Les Financiers amateurs d'art, par Victor 
de Swarte. — Le premier fonds de l'Ermitage fut 
formé par la collection de tableaux et dessins du 
comte Henri de Bruhl (1769); puis vint la galerie 
Crozat (1771); celle de lord Walpole (1779). D'im- 



I 



52 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



voir le portrait de la seconde femme de 
Rembrandt (Hendrickie Jaghers) ; de même 
que dans une Jeune fille juive on a cru 
reconnaître Saskia, sa première femme; 
le portrait d'homme (Etienne Batory ou 
Jean III Sobieski?); la Vue du Rhin; la 
Descente de croix; le Sacrifice d'Abraham; 
le Bénédicité, etc. ; 

63 Rubens (Abraham renvoyant Agar; Hé- 
lène Fourment en pied ; les Lions) ; 42 Té- 
mers,Gt-pa,rmieux\es Arquebusiers d'An vers; 

35 Van Dyck (Lord Wharton; Henri Dan- 
vers, comte deDaubi; Charles I" et Henriette 
de France). 

Ajoutez-y des Quentin Matsys, des Bols, 
des Cuyp, des Paul Potter; une merveilleuse 
collection de Snyders ; Diétrich ; Lingen- 
bach, Mireveld, Van der Helst, Miéris, Van 

portantes acquisitions furent faites à la vente du 
cabinet du duc de Choiseul (1772); de Randon de 
Boisset (1777); de Zalier d'Argenville; du comte 
Baudouin (1780); puis vinrent s'ajouter plus tard, en 
1815, 38 tableaux du musée de l'impératrice José- 
phine, à la Malmaison, etc., etc. 



GALERIES DE L'ERMITAGE. 



53 



derWerf, Pollenburg, deWitt, Gérard Dow, 
Steen, Ruysdaël, Hobbema, Van Loo. 

Dans l'école française, 22 Poussin, des 
François Lemoyne, Le Brun, Mignard, 
Xattier, Coypel, Boucher, Natoire, Clouet, 
Valentin, Antoine Watteau, Chardin, Lar- 
gillière et 17 Claude Vernet. 

Pour les anglais, 3 Reynolds, et 30 pein- 
tres de l'école russe. 

L'école italienne est représentée par 
12 Raphaël (pour la plupart connus par 
leurs surnoms : la Vierge au II ire; la Vierge 
de la maison d'Albe; Saint Georges; la Ma- 
done au voile ; la Madone du divin amour); 
18 Titien; 19 Véronèse ; 3 Michel -Ange; 
11 Salvator Rosa; 13 André del Sarte ; 
5 Léonard de Vinci; 5 Dorniniquin; 3 Cor, 
rège; 2 Bronzino; 6 Guerchino; 7 Pierre 
de Cortone; 13 Annibal Carrache ; 2 Ghir- 
landajo; 7 Carlo Dolci; 4 Luca Giordono ; 
5 Bernardino Luini; 13 Maratti; 4 Jules 
Romain; 6 Bassan; 14 Guido Reni ; I Bot- 
ticelli et la Judith de Giorgione. 






34 



SIX SEMAINES EN' RUSSIE. 



De l'école espagnole, 28 Murillo ; 9 Ri- 
beira; 9 Velasquez; 3 Zurbaran. 

L'espace nous fait défaut malheureuse- 
ment pour apprécier, comme il le mérite, le 
musée de la sculpture antique dont les col- 
lections remontent à Pierre le Grand, qui 
avait fait de nombreuses acquisitions à 
Rome, sous le pontificat 'de Clément IX, 
dont le portrait par Maratti figure à l'Er- 
mitage. C'est en 1718 que fut achetée la 
Vénus dite, Taurique '. 

De même, sommes-nous obligés de nous 
borner à mentionner les 1,786 vases peints 
provenant des collections Pizzati et Cam- 
pana, parmi lesquelles se trouvent le vase 
découvert à Cumes, près de Naples, en 1853, 
et qui passe pour l'œuvre la plus pure et le 
monument le plus intéressant que nous ait 
légué la céramique grecque. 

1. A peine acquise, cette statue avait été confis- 
quée par le gouverneur de Home , Falcouiéri , sur 
l'ordre du Vatican ; mais , grâce à l'intervention des 
cardinaux Libanie et Ottoboni, ce chef-d'œuvre fut en 
fin de compte offert par le Pape à Pierre le Grand. 



GALERIES DE L'ERMITAGE. Ôj 

Le musée de l'Ermitage renferme aussi 
une collection de dessins des plus grands 
maîtres dans laquelle on pourrait, comme 
à l'Académie de Venise, passer des heures 
délicieuses dans l'étude d'esquisses qui sou- 
vent mieux que les tableaux achevés nous 
rendent compte de l'inspiration et des tâ- 
tonnements de l'artiste. 

La bibliothèque de l'Ermitage renferme 
aussi de précieux documents, mais cette bi- 
bliothèque n'est pas comparable à la grande 

bibliothèque impérialeprovenantdescomtes- 
évêques Zaluski 1 qui représente un des plus 
riches dépôts de l'Europe. 

Devant ces trésors éblouissants, nous 
avons éprouvé les mêmes émotions qu'à 



1. Les plus riches collections furent rapportées 
de Varsovie en 1794, par Souvarof. Lors de l'insur- 
rection de Pologne de 1831, de nouveaux documents 
vinrent s'ajouter aux premiers. — Entre autres par- 
ticularités , on trouve dans cette bibliothèque des 
minutes de lettres des rois de France et de nos am- 
bassadeurs, qui ont été publiées l<jrs de la «évolu- 
tion, et achetées par Pierre Dubrowski. 



56 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



I 



Rome, à Florence et à Amsterdam, et nous 
nous disions : Que sera dans vingt ans notre 
musée du Louvre? Quel est aujourd'hui le 
rang que nous occupons au tableau d'hon- 
neur des grandes collections du monde en- 
tier? quelles améliorations pourraient être 
apportées dans le mode d'emploi des crédits 
destinés aux acquisitions d'oeuvres d'art? 
Pourquoi ne ferait-on pas une caisse' dans 
laquelle on accumulerait le reliquat des an- 

1. Nous avions déjà, à propos du musée de l'Er- 
mitage, exprimé cette opinion dans la Grande Revue 
de Paris et Saint-Pétersbourg (5 juillet 1891), lorsque 
nous avons eu le plaisir de lire, quelques semaines 
après, le remarquable rapport de M. Louis Gonse, 
directeur de la Gazette des Beaux-Arts, qui traite ex 
professo cette substantielle question. Déjà la com- 
mission de réorganisation des beaux-arts, dont j'ai 
eu l'honneur d'être le secrétaire, s'était préoccupée, 
en 1878, de cette grave question. Malheureusement, 
il n'est sorti de tous ces travaux, et notamment du 
beau rapport de M. Lambert-Sainte-Croix, qu'un 
adjectif qualificatif. Le directeur des beaux-arts fut, 
en effet, désigné pendant quelque temps, à partir de 
cette époque, sous le nom de directeur général. Es- 
pérons mieux pour le rapport de M. Louis Gonse, 
à qui nous adressons par avance nos félicitations. 






l'église I3AAC. 57 

nées où il ne se présente pas de ventes im- 
portantes, au lieu d'être amené à dépenser 
ces excédents en achats médiocres dans la 
crainte de voir les crédits de l'année sui- 
vante réduits dans la mesure du non-em- 
ploi? La question est grave, et j'appelle sur 
elle l'attention des hommes qui s'occupent 
de la gloire artistique de la France. 

Mentionnons encore la statue gigantesque 
de Pierre le Grand, par Falconet, installée 
en 1792 devant l'amirauté, avec cette ins- 
cription : Petro Primo Catlmrina secunda. 



Au sortir de l'Ermitage, nous avons été 
visiter l'église Isaac qui est, à coup sûr, le 
plus beau monument de Saint-Pétersbourg. 
Commencée sous le règne de Catherine, en 
1768, cette église fut achevée sous Alexan- 
dre II par l'architecte français Ricard de 
Montferrand, dont nous aurons occasion de 
reparler dans le chapitre que nous réservons 



■ î 



i 






58 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

à Moscou. Nous admirons la coupole dorée, 
les colonnes de l'extérieur en granit rouge de 
Finlande, avec les socles et les chapiteaux 
en cuivre doré, les sculptures du fronton et 
celles des portes dues au statuaire Vitali, 
les colonnes de l'intérieur en malachite et en 
lapis-lazuli. Les mosaïques qui décorent ce 
temple sont, à notre sens, d'autant plus dé- 
coratives qu'elles dépassent les dimensions 
du corps humain suivant la théorie que 
nous avons formulée plus haut. 

L'église des Saints- Pierre-et- Paul, bâtie 
dans la forteresse, renferme les tombeaux 
des Tsars depuis Pierre le Grand. Ces sar- 
cophages de marbre blanc, tous semblables, 
ont je ne sais quoi de grand dans leur sim- 
plicité et leur uniformité : une plaque re- 
late seulement le nom, l'année de la nais- 
sance et celle de la mort, une seule exception 
est faite en faveur de Pierre le Grand qui 
est qualifié sur son tombeau de « Père de 
la patrie ». 

C'est dans cette nécropole, à quelques pas 









ÉGLISE DES SAI.NTS-PIERRE-KT-PAUL. 59 

de la cabane de File aux Lapins ' où s'installa 
Pierre le Grand, alors qu'il ordonna la cons- 
truction de Saint-Pétersbourg, que fut in- 
humée, pour inaugurer ces tombeaux, la 
malheureuse comtesse Charlotte de Bruns- 
wick, belle-sœur de l'empereur d'Autriche, 
que devait suivre bientôt dans la tombe le 
Cesarévitch Alexis, son époux. On sait que 
ce prince mourut mystérieusement à la Ci- 
tadelle le 26 juin 1718, à l'issue du procès 
que Pierre le Grand lui suscita. L'incapa- 
cité d'Alexis troublait le grand empereur 
qui voulait, avec une énergie surhumaine, 
relever enfin la Russie mise en retard par 
les invasions continuelles, ce J'ai résolu de 
t' écrire ce dernier testament et d'attendre 
encore un peu que tu te réformes, lui avait 
dit le Tsar. Si tu t'y refuses, sois bien cer- 
tain que je te rejetterai comme un membre 



1. Cette maisonnette n'a qu'un étage, deux petites 
salles et une cuisine; l'une de ces pièces est devenue 
une chapelle où de nombreux fidèles se pressent à 
toute heure du jour. 






1 



fi 



>j 



60 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

gangrené ; ne te fie pas sur ce que tu es mon 
seul fils, ne crois pas que je veuille seule- 
ment t'effrayer; je ferai comme je dis; moi 
qui n'ai plaint ni mes peines ni ma vie 
pour le bien de mon pays, comment plain- 
drais-je un être inutile comme toi? Plutôt 
un étranger méritant qu'un fils indigne. » 



CHAPITRE III 

PALAIS DE TSARSKOÉ-SIELO ET DE PETERHOK 

Après avoir rempli nos yeux de la vue 
des chefs-d'œuvre de l'Ermitage, nous nous 
sommes rendus au palais impérial de 
Tsarskoé-Sielo, situé à quelcpies kilomètres 
de Saint-Pétersbourg. Dans le parc taillé à 
la française, les lilas commencent seulement, 
en cette tin de juin, à fleurir. Le soleil jette 
ses feux les plus brillants dans l'eau pure 
du lac. Partout se dressent des statues de 
bronze (de Hamburger, dans le genre de nos 
Keller de Versailles et du Palais Bourbon); 
ici, une allégorie, cela Cruche cassée», 
placée sur un rocher d'où jaillit une fon- 
taine; plus loin, sur la terrasse, toutes les 
divinités de la mythologie, et au milieu 
d'elles, une Léda, qui est composée sur un 
thème un peu différent des canons et tra- 



I 



G"2 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

ditions de l'antiquité. Au bout d'une ave- 
nue de grand aspect, s'élève un escalier gi- 
gantesque, dont la première marche est 
ornée de deux vases Médicis, fondus en 
Russie par Gastelou, en 1793; sur les autres 
marches sont déposés des brûle-parfums. 

La façade du château est peinte en teintes 
verte et blanche. Les fenêtres, fermées de 
petits carreaux, sont ornées d'énormes ro- 
cailles de plâtre bronzé. Les cariatides, les 
colonnes à chapiteaux, les macaroni, les 
lambrequins, les consoles représentent un 
agrandissement désordonné de tous les gra- 
cieux motifs d'ornement de xvm e siècle- 
dans cette mesure, la note mignarde, qui 
donne du charme aux panneaux sculptés et 
aux meubles de cette époque, disparaît 
absolument, les lignes se faussent et s'alour- 
dissent, l'architecture devient exagérément 
tourmentée et quelque peu incompréhen- 
sible. L'alignement de toutes les cariatides 
qui supportent le premier étage forme un 
dédale de bras d'un profil bizarre. 



PALAIS DE TSARSKOÉ-SIELO. 



63 



Dans la première salle du palais, on voit 
un plafond genre David, et sur le panneau 
principal, un tableau représentant la grande 
galerie du Louvre sous le premier Empire ; 
dans le salon voisin, de beaux portraits de 
Catherine II, d'Elisabeth Petrovna (signé 
Evigsen), d'Elisabeth, fille d'Alexis (ce der- 
nier tout à fait charmant), et de Paul Pe- 
trovitch ; sur les consoles, des candélabres 
style Empire et des vases pompéiens. Les 
fauteuils, qui ont les pieds cannelés comme 
les meubles Louis XVI, deviennent tout 
à fait russes par le haut du dossier, qui est 
cintré et sculpté à jour sur une hauteur de 
huit centimètres environ. 

Une douce lumière fait sourire de la façon 
la plus féminine la chambre de l'Impéra- 
trice Elisabeth, tendue de soie du Japon. 

Nous voyons en passant un tableau signé 
Adolphe Ch. Lehman (1867), représentant 
Catherine II chez Falconet, qui vient de 
terminer la statue de Pierre le Grand, et 
deux ravissantes tables de lapis -lazuli, 






64 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

reposant sur des pieds du plus élégant style 
néo-grec. 

La fameuse salle bleu et or, qui devrait, 
ce semble, former un ensemble tapageur et 
hurlant, se fond pourtant dans une certaine 
harmonie; à côté, la chapelle, dans la 
même gamme, avec les images des saints 
(l'iconostase) toutes ruisselantes d'or. 

Une autre chambre à coucher, avec des 
colonnes torses en faïence blanche, grou- 
pées par quatre, est d'une ornementation 
assez étrange, mais l'œil se fait à la longue 
à ce tarabiscotage de style rococo. 

Nous voici dans la salle à manger 
d'Alexandre I", dont la décoration est verte 
avec de petits camaïeux violets ; toute cette 
polychromie grecque et pompéienne est d'un 
effet original. 

Dans chacune de ces salles, deux angles 
sont remplis, du sol à la frise, par des poêles 
en faïence de Delft d'un appareil considé- 
rable, mais la masse en est coupée par de 
petits motifs d'ornement qui en atténuent 



PALAIS DE TSARSKOÉ-SIELO. 65 

la lourdeur; d'autre part, la couleur ne 
forme pas disparate avec le reste de la déco- 
ration. 

La chambre à coucher d'Alexandre I er 
renferme ses armes et ses vêtements, une 
suspension et une garniture de bureau de 
style empire et un vase de Sèvres, cadeau 
du roi Louis XVIII, représentant l'entrée 
des alliés à Paris sous la porte Saint-Mar- 
tin : singulier sujet qu'avait choisi le roi de 
France ! 

Dans un salon, un tableau rappelle l'en- 
trevue qui suivit la pacification du Cau- 
case. Un galerie de tableaux, enchâssés 
dans la muraille et juxtaposés, présente 
aux yeux une mosaïque où les différentes 
tonalités des peintures se nuisent et se con- 
tredisent. 

Une décoration bien particulière se re- 
marque dans la salle d'ambre, dont les 
murs sont revêtus de mosaïques d'ambre 
de l'effet le plus étrange, les uns brillants 
d'un or fauve, les autres formant des teintes 

SIX SEMAINES EN HUS8IE. ç 



n. 






66 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



plates veinées de petites raies aux tons 
variés. 

Nous admirons encore les portraits d'Eli- 
sabeth Pétrovna et de Catherine I", Ska- 
vronski, que Menchikov avait enlevée lors 
du siège de Manenbourg. Elle épousa Pierre 
le Grand après la répudiation de l'impéra- 
trice Eudoxie. Les portraits des deux Anna, 
un buste en marbre de Catherine II, le 
cabinet de Marie, femme de Paul I er , déco- 
rent la même salle. Donnons en sortant un 
regard à la galerie des Glaces, et retournons 
sous les longues allées du parc, où les mé- 
lèzes forment des voûtes par^où s'infiltrent 
les rayons taquins d'un soleil printanier. 
Nous passons près de la tour du grand-duc, 
nous admirons le parc chinois où une flotte 
en miniature représente tous les bateaux 
des genres les plus différents, et nous nous 
rendons à l'arsenal qui renferme une des 
plus belles collections d'armes qui se puisse 
voir. 

C'est en ce palais que fut fondé, en 18 1 1 , 



PALAIS DE PETERHOF. 



67 



par Alexandre 1 er , le premier lycée russe où 
furent élevés Pouchkine et Gortchakov. 
Ils eurent pour professeur de littérature le 
propre frère de Marat qui s'appelait M. de 
Baudry. On y menait joyeuse vie avec les 
hussards de la garde. 



* 
* * 



Le lendemain nous allons voir, sur le 
golfe de Finlande, le palais de Peterhof, 
auquel nous mène un bateau à vapeur. Ce 
palais a été construit par Pierre le Grand à 
son retour de France. C'est de bien loin que 
Peterhof rappelle Versailles; d'ailleurs, il 
faut le dire, des modifications successives, 
exécutées en ce palais depuis Catherine II, 
ont quelque peu dénaturé l'idée première 
de l'architecte. 

Au bout de longues allées droites on aper- 
çoit la mer qui met en quelque sorte en 
valeur tous les ornements du parc. Des cas- 
cades se précipitent du haut d'escaliers 



I. 






*_- 






68 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



gigantesques dont les intervalles des mar- 
ches, plaquées d'or et d'argent, jettent des 
feux éblouissants. Un groupe en bronze 
représentant la lutte de Samson contre un 
lion, dont la gueule lance un jet de près de 
•25 mètres de hauteur, forme le sujet prin- 
cipal de ces cascades. 

A l'intérieur du château, on nous montre 
la salle renfermant les portraits des jeunes 
femmes ou jeunes filles qui ont accompagné 
Catherine II pendant son grand voyage 
dans tout l'Empire de Russie, puis, la Salle 
des drapeaux en soie jaune, la Salle de récep- 
tion en soie rouge et le cabinet de Pierre le 
Grand où se trouve placé son portrait en 
mosaïque et une peinture représentant une 
revue de cavalerie au temps de Nicolas ; le 
salon qui communique avec ce cabinet est 
décoré d'une tapisserie des Gobelins repré- 
sentant une tempête sur le lac Ladoga ; la 
barque de l'Empereur est soulevée et me- 
nace de sombrer. 
La Salle des gardes est décorée de pein- 



PALAIS DE PETERHOF. 



69 



fcures représentant des combats maritimes; 
puis vient la Salle des marchands. 

En quittant Peterhof, nous avons visité 
la villa de Marly et celle de Monplaisir 
construites dans le goût hollandais ; nous 
nous sommes fait conduire aussi au camp 
deKrassnoïe-Siélooù, chaque année, à l'ar- 
rivée des recrues, le grand-duc Vladimir 
trace lui-même à la craie une croix sur la 
poitrine des soldats qu'il choisit pour faire 
partie de la garde. 



ïi 



' 



CHAPITRE IV 

EXCURSION EN FINLANDE 
(Terijoki, Viborg, Imatra. Wilmanstraud). 

De tous les côtés, sous l'ombrage des 
sapins, la route de Pétersbourg à Terijoki 
est semée de rustiques isbas ; des arbres tout 
entiers couchés et superposés, voilà les 
quatre murs ; aux portes et aux fenêtres, 
des chambranles peints en blanc appliqués 
sur le ton pitchpin du gros œuvre et tout 
autour une frise aux denticules aigus, puis 
quelques arabesques naïves aux fenêtres 
mansardées du toit, c'est là que les Péters- 
bourgeois, qui ne sont ni princes, ni excel- 
lences, pas même généraux — et ils sont 
nombreux pourtant, car nous avons, en 
Kussie, des généraux civils — viennent le 
soir se reposer des fatigues de la ville, à 
l'heure où les viveurs et les touristes atten- 






EXCURSION EN FINLANDE. 71 

dent en vain la nuit dans les mille lieux de 
plaisir des îles de la Neva. 

Nous admirons ces maisonnettes rusti- 
ques où les clématites forment de gracieux 
rinceaux en des jardins fleuris d'où s'exhale 
je ne sais quel parfum virgilien. 

Ces poétiques isbas, ces jardinets pleins 
d'ombre se développent de plus en plus et 
viennent chaque année prendre la place des 
tapis de bruyères, de mousses blanche et 
verte, tout émaillés de minuscules immor- 
telles neigeuses. C'est là, dans ce paysage 
bien en lumière, planté de sapins aux for- 
mes aiguës et égayé par le tendre feuillage 
des bouleaux, que les vaches ruminent de 
succulents herbages, et vont, le long des 
petits ruisseaux qui bordent la route, se 
rafraîchir le museau au milieu des joncs 
grêles et des herbes folles. 

De toute cette frondaison enfantine 
émerge de temps à autre une cabane aux 
planches rougies ou des hangars à bois, — 
car la richesse de la Finlande consiste à pro- 









I 



72 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






duire des planches, des traverses de chemins 
de fer et du bois de chauffage. De temps à 
autre apparaît une gare formée de petits 
toits pointus coupés à des étages différents ; 
c'est là que se précipitent les voyageurs 
pour se repaître de zakouskis disposés sur 
des dressoirs : caviar (ikra) [ce sont des 
œufs d'esturgeons salés servis frais ou pres- 
sés], harengs salés (seliotka), saumon cru et 
fumé (siomga), poissons blancs fumés (bie- 
loribitsa), esturgeons cuits (osétrina), bœuf 
fumé, jambons crus ou cuits, langues de 
bœuf, saucisson, sardines, salade de pommes 
de terre, raifort, fromages, anchois, con- 
combres parfumés (ogourtsi), le tout arrosé 
d'un verre de vodka ou eau-de-vie de grains, 
de kummel, d'allasch, de ribinovka (eau- 
de-vie de sorbier), ou de listofka (eau-de- 
vie parfumée), à moins que l'on ne préfère 
le xérès, le madère ou le porto. 
. Ce petit lunch terminé, il suffit, pour 
s'acquitter, de remettre 70 copecks au gar- 
çon et de rentrer digérer dans les wagon» 



I 



* 



EXCURSION EN FINLANDE. 



73 



où l'on se promène au lieu de se figer sur 
nn coussin. Le voyage s'effectue ainsi plus 
rapidement et l'on sa trouve sans lassitude 
amené à Viborg 1 , charmante petite ville 
bâtie en amphithéâtre sur lelacPoumenev- 
denpokkia. Nous admirons cette vieille for- 
teresse avec son donjon élevé de 80 mètres; 
c'est du parc de Sainte-Anne que nous lais- 
sons à notre gauche, que Pierre le Grand a 
dirigé le siège de Viborg. 

Le magistrat de cette ville, la seconde 
de la Finlande, a inventé une façon bien 
singulière d'attribuer les voitures de place 
aux voyageurs; après nous être adressés 
aux nombreux cochers, qui retiennent avec 



■ 



1. Viborg est la seconde ville de Finlande. Il existe 
daDS le grand-duché 36 villes ayant une chambre 
municipale qui est en même temps un tribunal admi- 
nistratif. Dans les communes de moins de 2,000 ha- 
bitants, il n'existe pas de conseil municipal; toutes 
les décisions sont prises par l'assemblée générale des 
habitants, y compris les femmes. Toutefois, si cette 
assemblée le désire, elle est autorisée à déléguer ses 
pouvoirs à un conseil municipal. 



I 



74 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



r 



peine leurs petits chevaux enragés, et après 
que les moujiks les plus hirsutes nous ont 
refusé l'accès de leurs véhicules, nous enten- 
dons au loin appeler les numéros qui sont 
tirés au sort et correspondent aux voitures 
mises, seulement après ce tirage, à la dispo- 
sition du public. C'est une loterie comme 
une autre, cela fait perdre du temps, exas- 
père légèrement les voyageurs et vous a un 
certain air équitable et méthodique ; en un 
mot, c'est administratif: nous connaissons 
cela, mais pourquoi les braves Finlandais 
cherchent-ils à nous imiter par nos méchants 
côtés ? 

Après un délicieux déjeuner chez Andréa, 
nous prenons place sur un petit steamer 
qui nous promène sur le lac dont les rives 
de granit sont surmontées de massifs d'arbres 
aux tons variés, aux mouvantes silhouettes. 
Nous traversons ainsi un archipel d'îlots 
chevelus où les bouleaux ont pris racine 
dans le rocher. Çà et là, sur les deux rives, 
entre les maisonnettes des paysans, des 



EXCURSION EN FINLANDE. 



75 



échappées sans fin se dessinent coupées de 
petits îlots et tout au fond la brume. Au 
premier plan, l'horizon s'élargit et montre, 
en se découvrant, de larges prairies aux 
herbes touffues ; d'énormes rochers à fleur 
d'eau colorent d'une note grave ce paysage 
gracieux, et dans toute cette nature faite de 
fraîcheur et de soleil, de profils de collines 
mourant dans l'atmosphère, et de granit 
massif, aux flancs rougeâtres, on se sent 
envahi par l'amour du repos dans une 
douce rêverie. 

De nombreux castels en bois agrémentés 
de tourelles et de balcons à claire-voie et 
surmontés de divers drapeaux apparaissent 
sous les massifs. C'est là que résident les 
philosophes chez qui le voisin ne vient pas 
■chaque matin vider le baquet à potins. 
L'esprit doit s'élever ici au lieu de s'avilir 
comme dans nos méchantes bourgades. 
Parmi ces demeures, l'une des plus belles 
est celle qu'on aperçoit des quatorze écluses 
deSarkjarwi, c'est là qu'habite M. de Giers, 



II. 



76 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



le ministre des affaires étrangères de -la 
Russie. Que de choses je lui demanderais 
volontiers, à cet ermite de haut rang! Ce 
sont précisément celles qu'il préférerait sans 
doute ne pas me dire, et je crois bien qu'a- 
près avoir payé notre tribut d'admiration à 
la nature poétique de ce paysage plein d'é- 
glogues, nous calculerions ensemble, à ma 
grande douleur, en quel point du monde et 
sous quels tarifs se rendent ces lourdes 
bélandres chargées de bois qui traversent 
le lac. 

Nous causerions bien plus de la Norwège 
et de la principauté de Monaco que du 
traité de Francfort. Ah ! ces diplomates; et 
puis, comme ils ont raison de se taire. 

Après un petit lunch très joyeux, pris à 
Rettijoerwi, nous embarquons dans une 
guimbarde dont la largeur était coupée de 
trois rangées de bancs avec un passage dans 
le milieu, ce qui fait six fauteuils très sor- 
tables dans ce pays rustique. Ce ne sont 
partout que forêts et champs bornés par des 






EXCURSION EN FINLANDE. 



77 



bâtons placés presque horizontalement et 
en étagère sur des pieux fichés en terre. 

Pas ou peu d'habitants au début ; puis, 
de temps en temps, à noter une scène cham- 
pêtre pour Jules Breton, quelque idylle 
d'une saveur primitive et rustique, et, à 
deux pas de la hutte champêtre, une pay- 
sanne au tablier rayé de vert et de rouge, à 
la tête coiffée d'un mouchoir blanc, trayant 
gaiement la vache, tandis que sa fille, une 
jolie blonde aux pieds nus, tire la chaîne 
du puits pour amener le seau d'eau fraîche. 

A peindre aussi toute cette marmaille qui 
assiège notre voiture en nous offrant des 
petits sabots faits en pelures de bouleaux, 
des violons sculptés au couteau, des cailloux 
polis, des cannes, des petites fleurs. 

Cependant, encore que le soleil, devenu 
tout à fait noctambule, ne consente pas à 
se coucher, les presse ouatent dans les loin- 
tains et les contours des bois s'estompent 
de brouillards. Tout ce flou est d'une grande 
douceur et fait songer aux pays enchantés 






I 



78 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



des ballades. La route est coupée de ravins, 
au fond desquels un pont est jeté sur le tor- 
rent; nos chevaux se précipitent et re- 
montent ensuite comme aux montagnes 
russes. Les arbres de la route brillent de 
petites gouttes de rosée qui se balancent 
sous les derniers rayons du soleil. Les pay- 
sans aux pantalons gris, à la veste rouge, 
rentrent chez eux d'un air mélancolique qui 
donne du charme à leurs grands yeux 
glauques. Leurs têtes ornées de longs che- 
veux blonds sont d'un aspect intéressant et 
leurs mentons ronds impriment au visage 
une douce énergie. Le peuple parle la lan- 
gue finnoise. Les plébéiens et le clergé re- 
présentent une opinion que nous qualifie- 
rions de conservatrice, alors que la noblesse 
et la bourgeoisie forment à eux deux le 
parti suédois avec une nuance libérale. 

Il est dix heures : nous voici à Imatra, 
dont nous entendions depuis longtemps mu- 
gir les cascades. Sous un jour limpide, où 
tous lesdétails du paysage se fondent dans 



EXCURSION EN FINLANDE. 



79 



une belle harmonie, les reflets du soleil illu- 
minent encore, en les tamisant d'une lumière 
d'or, les arbres qui décorent les rives. Sous 
ce soleil calme, dans cette nature paradisia- 
que, comme ces dragons de la mythologie 
qui avaient choisi les sites qui encadrent le 
mieux les légendes, un monstre se déchaîne 
et remplit l'air de ses hurlements sourds et 
du bruit sinistre de ses anneaux qui vien- 
nent, à tout instant, frapper la rive et s'en- 
trechoquer entre eux. De loin, on le voit 
agiter ses tentacules et faire blanchir les 
eaux de ce lac jusque-là transparent et 
limpide ; son corps se soulève, se ramasse, 
s'enroule et se heurte aux rochers qui l'em- 
prisonnent et qu'il frappe violemment. 
L'eau partout est éclaboussée et se précipite 
accélérant sa course folle sur la rampe très 
inclinée du torrent. 

Les tons bleus et blancs de l'écume font, 
sur les verdures des arbres de la rive, de 
chaudes oppositions que relèvent encore 
les teintes argentées des bouleaux. Le 







80 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



monstre reparait après avoir mugi dans le 
gouffre, son large dos se veine de teintes de 
marbre aux tons de jaspe, et la poussière 
d'eau qu'il jette dans l'air retombe bientôt 
dans l'écume rageuse qui borde le sillage 
où il s'engloutit furieux; son corps est 
meurtri et brisé, il se déclare, ses tronçons 
s'agitent dans la bave, se reforment, se 
nouent, et s'éparpillent dans les vagues 
qui fuient sous les rochers pour les mordre 
et les miner. 

A minuit, nous descendons à l'extrémité 
du parc; le jour est presque aussi clair qu'il 
y a deux heures, et pourtant la nuit est 
passée, car déjà sur la colline un toit s'illu- 
mine d'une pointe de feu, le torrent dégrin- 
gole en bouillonnantes cascades et les flots 
déferlent jusque sur nous, puis les eaux se 
répandent et l'on voit se tordre au loin, 
dans de dernières convulsions, les restes 
disséminés du géant sans cesse renaissant, 
toujours tumultueux et dont les mille débris 
flottent au milieu de la tempête. 



EXCURSION EN FINLANDE. 81 

Le lendemain matin le soleil dore et 
irise les Ilots, une pluie d'améthystes et de 
topazes se noie à tout instant dans la blan- 
cheur de l'écume et nous gagnons, en voi- 
ture, le lac Saïma (lac des mille îles), les 
yeux remplis du beau spectacle qui nous 
avait enivrés ; nous passons sur le lac une 
après-midi que nous nous rappellerons tou- 
jours dans la douceur de nos meilleurs sou- 
venirs. A chaque instant, nous côtoyons de 
grandes nacelles à trois voiles comme celles 
que Puvis de Chavannes peint dans ses fres- 
ques champêtres. 



* 
* * 



De Wilmanstrand, station de bains où 
nous voyons évoluer la cavalerie finlandaise 
qui y est cantonnée, nous revenons par Vi- 
borg, et là, comme l'heure du dîner avait 
sonné depuis longtemps, nous nous préci- 
pitons au buffet, sur les zakouskis, car le 
temps était mesuré à notre appétit féroce. 



SIX SEMAINES ES RUSSIE. 



■■Éj 



82 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Nous faisons donc une razzia à laquelle la 
buffetière assistait de loin avec mélancolie: 
les saucissons suivaient les langues de bœuf, 
et les harengs marines s'en allaient, au plus 
profond de nos estomacs, rejoindre des 
lambeaux d'esturgeon et de saumon fumés, 
quand tout à coup j'aperçus une faible 
femme, d'ailleurs très jolie, qui, de ses 
doigts fuselés, luttait gracieusement pour 
détourner de notre champ de manœuvres 
les petites assiettes qui allaient s'engouf- 
frer. Je n'eus que le temps de crier « halte » 
à mes compagnons, et de préparer, pour 
notre charmante collaboratrice, un menu 
formé de caviar, beurre frais, jambon et 
salade. Quand d'un regard complaisant elle 
eut embrassé — pardon, ce n'était pas moi 
— mais le plateau contenant ce frugal repas, 
nous nous remîmes avec ardeur à terminer 
notre carnage. Il était temps, les voyageurs 
étaient rappelés, et, dût notre récit paraître 
préparé pour démontrer que la vertu est 
toujours récompensée, je dois vous avouer 



EXCURSION EN FINLANDE. 



83 



que notre aimable Russe, qui connaissait 
beaucoup la France où elle avait, à maintes 
reprises, accompagné son mari, officier de 
vaisseau, prit place en notre compartiment. 
La conversation s'engagea gaîment et nous 
avons, je crois, parlé de tout, même des 
querelles qui unissent et désunissent au- 
jourd'hui l'Europe. Rassurez-vous, nous ne 
fûmes ni pédants, ni prud'hommes, et tout 
en remarquant sans trop d'indiscrétion que 
notre gracieux compagnon de route avait 
les dents du plus bel émail et le sourire le 
plus avenant, nous l'avons conduite à Pé- 
tersbourg jusqu'à sa voiture qui l'attendait 
à la gare et elle eut la bonté de nous dire : 
Nous n'aimons pas les Allemands, vous non 
plus, n'est-ce pas? Quand deux femmes en 
détestent une troisième elles ne sont pas 
loin de s'aimer. Pour moi, c'est autre chose, 
j'aime la France et Jes Français. 



- t 



1 



{ 



CHAPITRE V 



MOSCOU — LE KREMLIN 






Trois jours après nous faisions nos adieux 
à Saint-Pétersbourg et nous partions pour 
Moscou 1 ; deux arrêts aux buffets où les 
naïfs boivent du Château-Margaux, retour 
de Berlin, et où nous achetons, nous, des ba- 
bouches brodées et des passementeries de 
Torjok, puis quelques heures sur le bon lit 
du sleeping, plus large que certains lits 
d'hôtel et surtout que la couchette de Fin- 
lande, et nous voici à Moscou, sous le soleil 
brûlant de l'Orient. 



1. La superficie de Moscou, comme celle de Saint- 
Pétersbourg, est à peu près équivalente à la surface 
da Paris. La ville est partagée en deux par la Mos- 
kova ; elle est coupée de nombreux terrains vagues 
où l'on voit des vaches attachées aux piquets; au 
delà des boulevards extérieurs, les constructions sont 
généralement en bois. La population est de 950,000 
habitants. 



MOSCOU. 



LE KREMLIN. 



85 



C'est bien, en effet, l'impression d'un art 
tout à fait oriental qui vous saisit à votre 
entrée dans la ville sainte. Voici sur tous 
les points de l'horizon les tours aux formes 
bulbeuses qui nous montrent, en de chaudes 
couleurs, leurs contours précis. La rue tour- 
billonne dans le papillotement des cos- 
tumes bigarrés. 



* 
* * 



Après nous être installés à Slavianskii- 
Bazar, nous nous rendons au Kremlin 
(Krcml , enceinte), cette forteresse qui, 
avec ses temples et ses palais, représente le 
cœur de la ville, comme, à Rome, Saint- 
Pierre et le Vatican, comme le Temple à 
Jérusalem, l'Acropole à Athènes, le Forum 
au tenrps de la République latine, la Cité et 
ensuite le Louvre pour Paris, la Tour à 
Londres, l'Alhambra à Grenade. 

En voyant tous ces monuments d'aspect 
différent, les flèches qui s'élancent des bas- 



T 



86 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tions du mur d'enceinte de Jean III, les 
campaniles variés, les couvents à tourelles 
et à clochetons ou les coupoles d'or flan- 
quées de tours arrondies que surmontent 
des croix grecques hauban nées où scintille 
le croissant renversé, les toits, tantôt bleus 
étoiles d'argent ou constellés d'or, tantôt 
roses ou rouges, tantôt à facettes multico- 
lores, on repasse en raccourci toute l'histoire 
militaire et religieuse de ce peuple, ses 
luttes intérieures, son éternel combat con- 
tre les Tatares et les Mongols. L'architec- 
ture ne rappelle pas plus le style des basi- 
liques qu'elle ne ressemble à nos églises 
gothiques; c'est une œuvre qui reflète le 
goût des Byzantins et des Arméniens avec 
un je ne sais quoi de plus asiatique. 

C'est du Kremlin que Napoléon I er comp- 
tait dicter en maître des ordres au monde 
entier, mais l'incendie et la catastrophe qui 
devait clore l'épopée impériale ont perdu 
notre armée, qui s'en est allée en lambeaux, 
frappée par le froid et par la misère; les 



MOSCOU. 



LE KREMLIN. 



87 



canons qui avaient gagné tant de batailles 
sont aujourd'hui dans la cour du Kremlin 
disposés en trophée 1 . C'est d'ici qu'Alexan- 
dre I er est parti en guerre contre nous dans 
cette lutte fatale où, malgré la plus belle 
résistance, en dépit de la tactique la plus 
savante, au dire des connaisseurs, la France, 
battue, dut se résigner à reculer, de ville 
en ville, laissant enfin le Tsar s'installer à 
la place Vendôme au palais du gouverneur 
de Paris. 

Que de changements depuis ! Sous quelle 
forme plus cruelle encore la France a-t-elle 



1. Il y a 365 canons pris aux Français, 189 aux 
Autrichiens, 123 aux Prussiens, 70 aux Italiens, 
40 aux Napolitains; d'autres aux Bavarois, Saxons, 
Polonais et Espagnols. Tout près de ces trophées 
se trouvent des canons russes de fort calibre et ornés 
de belles ciselures, un mortier fondu par ordre du 
faux Dmitri, et un superbe canon qui date du tsar 
Alexis; mais le plus remarquable, celui qu'on 'ap- 
pelle « le roi des canons » (Tsar-pouchka), qui pèse 
à lui seul 12,000 pouds (le poud est de 16 kg ,38), a 
été fondu, comme l'indique l'effigie qu'il porte, en 
1586, sous le règne du tsar Féodor Ivanovitch. 









88 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

revu l'invasion? La guerre chevaleresque 
de Sébastopol avait été la contre-partie de 
la défaite du commencement de ce siècle. 
Celle de 1870 nous laisse une blessure que 
rien ne peut guérir. . . 



* 
* * 



Nous entrons au Kremlin par la porte 
Sainte {Spasskii ou du Sauveur) où , par 
ordre du tsar Alexis Mikhailovitch, chacun 
doit passer la tête découverte devant l'image 
du Sauveur (de Smolensk), en souvenir de 
la levée, en 1526, du siège de Moscou, bloqué 
par les Tatares du khan Makhmet-Chirei. 
Nous nous dirigeons aussitôt vers la cathé- 
drale de l'Assomption (Ouspcnskii Sobor) , 
où a lieu le couronnement des tsars. Les 
colonnes de ce temple sont revêtues de 
figures bizantines émergeant vigoureuse- 
ment sur un fond d'or qui semble de métal 
massif et les murailles disparaissent sous 
la décoration somptueuse peinte par Féodor 



MOSCOU. LE KREMLIN. 



89 



Edikov en 1515 où sont représentés les sept 
conciles de l'Église grecque, la vie et la 
mort de la Vierge et le jugement dernier. 
L'Iconostase ruisselle d'or et de pierreries, 
de nombreuses icônes semblent pavées de 
diamants aux scintillations de prisme, et 
les chambranles des trois portes du chœur 
sont revêtus d'élégants dessins et de gra- 
cieuses arabesques. Devant ces portes fer- 
mées, les fidèles debout ou agenouillés se 
signent par trois fois ou baisent les dalles. 
Un diacre vêtu d'une dalmatique d'ar- 
gent, j'allais dire d'une armure, aux cas- 
sures étincelantes, chante des hymnes d'une 
voix de tonnerre qui résonne et roule sous 
les voûtes; les fidèles répondent. Enfin, 
l'office divin est terminé, la porte du sanc- 
tuaire (porte royale) s'ouvre et le prêtre, 
recouvert d'une toque violette et vêtu d'une 
chappe d'argent aux reflets soyeux, apparaît 
comme dans une évocation; l'encens fume 
autour de l'autel, et le soleil, qui filtre à tra- 
vers l'une des rares fenêtres, jette des écla- 






90 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

boussures de lumière et des reflets de pour- 
pre sur les ors et les peintures. Prêtre et 
diacre pénètrent alors dans l'église et vien- 
nent lire les livres saints. Puis, la cérémo- 
nie terminée, commence le baisement des 
reliques par une foule empressée, où se 
trouvent confondues toutes les classes de la 
société; près des Russes de haut rang voici 
une pauvresse portant sur le dos un vieux 
sac militaire couvert de peau, une couver- 
ture boudinée en sautoir, un étui formé de 
deux cartons mal cousus où sont glissés ses 
papiers; elle est chaussée de larges bottes, 
à ses pieds sont déposés deux bâtons de 
voyage: des caravanes de moujiks et de 
mendiants, et, au milieu de tous ces malheu- 
reux aux belles et douces figures, quelques 
personnages aristocratiques qui viennent 
aussi boire l'eau bénite, à la coupe commune. 
Les murs extérieurs de cette église aux 
coupoles d'or sont teintés de blanc que l'on 
ne cesse de rechampir chaque année depuis 
sa fondation. 



m 



MOSCOU. 



LE KREMLIN. 



91 



Elle fut construite sous Ivan III, par 
l'architecte mécanicien de Bologne, Rodol- 
phy Fioraventi appelé aussi Alberty Aris- 
toteles ; des peintures avaient d'abord été 
exécutées, en 1514, sur l'ordre du prince 
Vasili Ivanovitch ; celles que nous voyons 
aujourd'hui datent de 1644, on y consa- 
cra 210,000 feuilles d'or. L'église renferme 
les tombeaux de sept métropolitains et de 
neuf patriarches. On y remarque le trône de 
Vladimir Monomaque, sur lequel s'asseyent 
les tsars pendant la cérémonie du couron- 
nement, et dans la sacristie, l'évangile de 
la tsarine Nathalie Kirilovna, imprimé en 
1689 (il est estimé 200,000 roubles), un 
tabernacle en vermeil offert -par Potemkin, 
l'évangile ancien en langue bulgare, et 
l'évangile manuscrit du métropolite Jonas. 

Dans cette cour du Kremlin, qu'on nomme 
encore cour des Cathédrales, se dresse la 
Cathédrale de l'Annonciation (Blagoviet- 
chenskii Sobor), fondée par le grand prince 
Vasili ; les peintures murales qui ornent 






92 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

cette église furent restaurées sous Pierre 
le Grand. On y voit aussi Véglise des 12 
Apôtres et la Sacristie des patriarches 
(Patriarskhaïa riznitsa), bâtie en 1656, par 
le patriarche Nikon ; nous y admirons des 
croix enrichies de pierreries, des crosses, des 
mitres, des ornements sacerdotaux de grand 
prix, des montres précieuses ayant appar- 
tenu aux patriarches Philarète et Nikon, 
des manuscrits grecs et slavons, un évan- 
gile du vm' siècle, un Nouveau Testament 
et les Psaumes de David ornés de 20 images 
du vn e siècle, le missel de saint Serge, le 
monocanon , et des lettres autographes' de 
Féodor Alexievitch et de Pierre I". 

La cathédrale de Y archange Michel (Ar- 

^a)Nj/ieIs/,i/Soôor),iiuicontienthstomheaus. 
des anciens tsars depuis 1333 jusqu'à 1696, 
renferme l'évangile deMstislaf (xn* siècle),' 
le psautier manuscrit de Boris Godounov, 
une croix en argent ornée d'une perle ma- 
gnifique et de pierres précieuses, donnée 
en 1560 par Ivan le Terrible, une croix en 



MOSCOU. — LE KREMLIN. 



93 



or décorée de pierreries, présent du Tsar 
Alexievitch. 

Un corps de garde placé dans cette cour 
nous a rappelé la loge située à Florence en 
face du palais des Uffizi (Loggia dei Lanzi). 

Sur le clocher d'Ivan Veliki, on a rétabli 
la croix d'or que Napoléon avait fait enle- 
ver ; elle avait été confiée au général Cla- 
parède qui dut l'abandonner au cours de la 
sinistre retraite de Moscou. 

Au pied de cette tour, on voit, gisant à 
terre, la reine des Cloches (Tsar Kolokol) qui 
est haute de 21 pieds et pèse plus de 12,000 
pouds ; elle fut placée d'abord dans une 
construction en bois où, pendant un incen- 
die, elle s'écroula et se brisa; elle fut refon- 
due en 1734, sous le règne de l'impératrice 
Anne, mais, dans un nouvel incendie en 
1737, elle s'effondra et s'enfonça si pro- 
fondément dans le sol à travers le pavé, 
qu'elle resta sur place jusqu'au règne de 
Nicolas I er ; c'est à cette époque que l'ar- 
chitecte Montferrand, qui, comme nous l'a- 









94 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



vons vu, construisait à ce moment l'église 
Isaac et des palais à Pétersbourg, nnit°par 
l'exhumer. On reconnut alors qu'un large 
morceau s'en était détaché. 

Le nouveau palais impérial est de style 
mauresque; il est surmonté d'une coupole 
dorée entourée d'une balustrade. Le vesti- 
bule dont les murs sont revêtus de stuc 
jaune, est orné de 12 pilastres. La voûte 
est supportée par quatre colonnes en marbre 
gris de Finlande avec balustrade en marbre 
de Kolomna. La salle de Saint -Georges, 
ornée de colonnes torses surmontées de vic- 
toires, est tapissée de plaques de marbre sur 
lesquelles sont inscrits les noms des géné- 
raux de l'armée russe et des chevaliers de 
Saint-Georges. La devise « pour le service 
et la bravoure » est inscrite au plafond. Les 
meubles sont revêtus de tentures aux cou- 
leurs du ruban de Saint-Georges. 

Les salles de Saint -Vladimir, la salle du 
Trône ou de Saint-André (ordre fondé en 
1697 par Pierre le Grand), de Sainte-Ca- 



MOSCOU. 



LE KREMLIN. 



95 






therine (ordre fondé en 1714 et qui n'est 
composé que de dames), sont décorées aussi 
des couleurs de chacun des cordons des di- 
gnitaires. Les salles d'Alexandre Nevskii 
(ordre fondé par Catherine en 1725), des 
Chevaliers-gardes, et la salle de réception 
sont d'une ornementation plus distinguée 
que celles des palais de Saint-Pétersbourg. 
De belles tapisseries des Gobelins (Aven- 
tures de Don Quichotte), et des tables, 
cadres de miroir, lustres et écrans, le tout 
en argent, décorent le salon de la Tsarevna 
ou chambre d'argent, dont le cabinet est 
décoré d'un plafond peint d'après les car- 
tons de Thorwaldsen. Dans la galerie de 
peinture, on remarque divers tableaux his- 
toriques de Bacciarelli, peintre de Stanislas 
Auguste, dernier roi de Pologne, représen- 
tant Jean Sobieski ; le traité de l'Hetman 
polonais avec les Turcs en présence du fils 
de Ladislas; l'union définitive de la Lithua- 
nie; Casimir Jagellon et la fondation de 
l'académie de Cracovie, en 1442, par La- 



I v r 




96 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



dislas Jagellon. Nous préférons ne rien dire 
des autres tableaux qui ne sont que des co- 
pies, c'est-à-dire de belles infidèles. 

Dans la cour du Palais se trouve la plus 
ancienne église de Moscou qui aurait été 
construite en 1330, sur l'emplacement d'un 
ancien temple en bois; l'édifice de pierre 
fut démoli en 1527 puis reconstruit. C'est 
là que reposent Hélène, épouse du prince 
Ivan Kalita, Marie, femme de Siméon le Su- 
perbe, et Ivan, fils de Dmitri Donskoï. 

Les appartements des anciens Romanov 
ont conservé un style tout particulier et 
représentent, à n'en point douter, les salles 
les plus intéressantes du palais au point de 
vue historique. C'est dans l'une d'elles que 
l'on voit le lit où couchait Napoléon, le soir 
de l'incendie du Kremlin. Signalons comme 
des objets d'art de haute valeur, la grille 
de la chapelle, les coffrets des Romanov et 
l'évangile du xiv e siècle. On nous montre 
aussi le balcon rouge où l'Empereur appa- 
raît à la foule après le couronnement. 



T 



MOSCOU. — LE KREMLIN. 97 

Le Kremlin renferme encore le monastère 
de l'Ascension (Voznessenskii), et celui des 
Miracles (Tclioiidov-Monastyr) , qui servit 
en 1812 de quartier général à l'état-major 
de Napoléon. C'est en ce couvent que le 
moine Grégoire Otrépiev, connu dans l'his- 
toire sous le nom de faux Drnitri, passa sa 
jeunesse; il avait tenté de se faire passer 
pour le fils de Jean IV; son successeur, le 
tsar Vassili Chouïskii, fut déposé en ce 
même couvent et contraint de prendre l'ha- 
bit monastique. Le patriarche Hermogène, 
qui avait conseillé aux Russes de chasser 
les Polonais, tomba entre les mains de ces 
derniers qui le laissèrent mourir de faim 
dans ce même monastère des Miracles. Le 
palais Nicolas (Malii-Nikolaevskii-Duoretz) 
et le.Palais de Justice sont aussi renfermés 
dans cette citadelle. 

Le Trésor du Kremlin mériterait à lui 
seul tout un chapitre, mais nous sortirions 
du cadre que nous nous sommes imposé, 
pour le tracé rapide de ces notes de voyage. 



i 



m 



SIX SEMAINES EN UUSSIE. 






98 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



On y voit des trônes en ivoire sculpté comme 
celui que l'empereur Thomas Paléologue 
avait envoyé à Ivan Vasiliévitch III, d'au- 
tres sont revêtus de joailleries ou encore 
filigranes d'or, ou agrémentés de ciselures, 
comme ceux de Boris Godounov ou de Mi- 
chel Féodorovitch et aussi le trône d'argent 
à colonnes torses des jeunes tsars Ivan et 
Pierre Alexiévitch dans le dossier duquel se 
trouve dissimulée derrière une draperie le 
trou du souffleur qui n'était autre que la 
sœur aînée, la tsarevna Sophie Alexievna, 
laquelle devait être plus tard cloîtrée par 
le jeune tsar dont elle fut d'abord le truche- 
ment et qui devait devenir Pierre le Grand; 
le jeune Pierre n'était en effet âgé que de 
12 ans quand il monta sur le trône. On y 
voit encore les bonnets des tsars (les souve- 
rains de la Russie n'ont porté de couronnes 
qu'après Pierre le Grand), les couronnes, 
les diadèmes, les manteaux et les robes de 
couronnement, des sceptres, des croix, des 
colliers, des chaînes, des bagues et toute 



MOSCOU. — LE KRKMLIN. 



9!) 



une collection de vases, d'aiguières, de ha- 
naps, de vidrecomes, de timbales, de fias- 
ques, d'amphores, de vaisselle d'or et d'ar- 
gent, des tapisseries, des émaux, et enfin des 
étendards et des armures de tous styles. 

De la tour d'Ivan Veliki on embrasse le 
panorama de Moscou avec ses sept collines 
et ses -trois cents églises disséminées sur 
une immense étendue, les clochers et les 
coupoles d'or, les toits de toutes couleurs, 
et au premier plan des bouquets de verdure 
au jardin Alexandre plantés dans les an- 
ciens fossés (Âkxandrovskii sud) qui bor- 
dent la Moskova, dont la bande argentée 
dessine les circuits les plus imprévus. 

Sous les remparts du Kremlin commence le 
quartier du Kitaï-Gorod (ou ville chinoise '), 

1. Outre le Kremlin et la ville chinoise entourée 
d une blanche enceinte crénelée, les autres quartiers 
de Moscou se nomment: la ville blanche, qui jadis 
ne sub.ssa.t po,nt d'impôt; la m ÏU de terre> ^ 
désignée en raison du rempart de terre qui la défen- 

Z ??, i Za "l 08kV0reM ' ie ' 0Ù 8e auvent installées 
au sud de la Moakowa les principales industries. 









100 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



ville du refuge, et tout d'abord la place 
Rotiffe'. C'est là que se trouve le monument 
de bronze élevé en 1808, sous le règne d'A- 
lexandre 1", au marchand boucher Minin 
et au prince Pojarski, qui, au xvn" siècle, 
affranchirent Moscou du joug des Polonais; 
Minin, debout, montre le Kremlin, le prince 
Pojarski est assis, et saisit de la main 
droite l'épée que lui présente le bourgeois. 
C'est en cet endroit que Rostopschine, le 
gouverneur de Moscou, avait réuni toute 
la population après notre victoire de Boro- 
dino, pour assister à la prière qu'adressait 
au ciel l'archevêque Platon, les yeux bai- 
gnés de larmes; c'est là que Rostopschine 
permit à la foule de s'emparer des armes de 
l'arsenal. Mais la confiance qu'il avait ins- 
pirée et qui l'animait sans doute, puisqu'il 
avait fait placarder qu'il répondait, « sur 
sa vie, que l'ennemi n'entrerait pas à Mos- 
cou », ne devait pas être de longue durée; 

1. En russe le mot Krassn/'i, qui signifie rouge, 
sert aussi à désigner l'idée de beau. 



MOSCOU. LE KREMLIN. 



101 



en effet, quelques jours après, il quittait la 
ville avec l'armée russe et emmenait avec 
lui les pompes en disant ces simples mots : 
« J'ai de bonnes raisons pour cela. » 






La cathédrale de Vassili-Blajennoi au 
pied de laquelle avait eu lieu cet appel aux 
armes, est le monument le plus étrange de 
Moscou. Elle fut bâtie en 1555 en mémoire 
de la prise de Kazan par Ivau le Terrible, 
cet homme d'État farouche, qui occupe une 
si grande place dans l'histoire de la Russie. 
N'est-ce point lui qui, de sa canne au dard 
aigu, clouait sur place, en le piquant au 
pied, certain ambassadeur ? 

La tour octogonale se dégage des voûtes 
et des dix coupoles de grandeurs irrégu- 
lières qui la flanquent. Elle reçoit des 
arcs encorbellés, sur lesquels reposent un 
deuxième étage en octogone, couronné par 
une pyramide, et un lanternon qui se ter- 



i 



■ 



I 

M 









102 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

mine par un toit bulbeux dont l'or brille 
sur les imbrications aux tons variés. Plu- 
sieurs tours sont formées en facettes et 
semblent des ananas gigantesques, d'au- 
tres se renflent, s'amincissent, se tordent 
et sont contournées de façon bizarre. L'inté- 
rieur de cette église, dédiée à la Vierge de 
Vassili, est formé de neuf chapelles tout 
à fait séparées, dont la décoration laisse 
beaucoup à désirer. C'est ainsi qu'on voit 
dans l'une d'elles des ornements qui sem- 
blent des jambons accolés par groupe de 
trois. 

Sur cette même place où existait jadis un 
Gostinnii Dvor (bazar), que l'on reconstruit 
en ce moment, s'étalent de nombreuses ba- 
raques où les marchands débitent les pro- 
duits les plus divers.- Plus loin, la chapelle 
de la Vierge d'Ibérie {Tchasovnia herskoi 
Bojïei Materi) , où repose une des images 
les plus vénérées de la Russie. Le Lobnoe 
Miesto où Ivan le Terrible promit au peuple 
justice et protection contre les bandes qui 



1 



MOSCOU. LE KREMLIN. 



103 



désolaient Moscou. C'est à cette tribune 
qu'étaient proclamés les ukazes; c'est la 
aussi qu'étaient exposées au bout des piques 
les têtes des ennemis ou des suppliciés, enlin 
c'est en cet endroit qu'eurent lieu les prières 
publiques en 1812 et en 1830, lors du cho- 
léra. 

Le musée historique, construit par Sémé- 
ûov, est conçu dans le style russe du xvr* 
siècle et a été exécuté de 1875 à 1883 sur 
les dessins de Shenvood. On y voit réunies 
des collections de l'âge de pierre, de l'âge 
de bronze, de l'âge de fer, des monuments 
des x e et xi" siècles (988-1054); dans la 
salle dite de Kiev, les monuments chré- 
tiens, et les souvenirs des colonies grecques 
des rives de la mer Noire, tout le passé de 
la Chersonèse et du Caucase. Le monastère 
Zaikonospaskii, la cathédrale de Notre-Dame 
de Kazan dans la rue Nikolskaïa, le mo- 
nastère grec de Saint - Nicolas et celui de 
VÉpiphanie (Bogoiavlenskii), le comptoir et 
l'imprimerie du Saint-Synode, et dans la 



■ 



m 



m 






104 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

rue Ilyinka la Bourse, qui mériterait une 
description que nous devons ajourner poul- 
ies motifs énoncés plus haut. 

Dans la rue Yarvarka, le palais des 
boyards Romanov, situé sur la pente d'une 
colline qui servit de demeure à Nikita Eo- 
manovitch, puis à Féodor Nikitich, son fils, 
plus tard patriarche sous le nom de Phi- 
larète et père de Michel Féodorovitch, pre- 
mier tsar de la dynastie régnante. Les' cinq 
chambres de ce palais, surtout la Krestovaïa 
Palata, sont des plus intéressantes. 



CHAPITRE VI 



M 



o s c o u ( suite ) 



Novo Dievitchii Monastyr. — Cathédrale du Sau- 
veur. — La montagne des Moineaux. — La ga- 
lerie de P. Tretiakov. — Jardin de l'Ermitage. 



Par une température torride nous nous 
rendons avec Silvestre, à travers une large 
plaine brutalement poussiéreuse et enso- 
leillée où l'on prétend que jadis, au temps 
de la domination tatare, se tenait un marché 
déjeunes filles (?), &u monastère des Vierges 
(Novo Dievitchii monastyr), où l'office était 
chanté par de jeunes novices, vêtues de noir 
et portant sur la tête un hennin d'un effet 
pittoresque. Ces chants féminins, exécutés 
sur un rythme inconnu pour nous, nous 
produisirent une impression très vive. C'est 
dans ce couvent, fondé, en 1514, par le 
grand prince Vasili Ivanovitch, que s'en 



106 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



vinrent prendre le voile Julie, la fiancée 
d'Ivan le Terrible, Eudoxie, la première 
femme de Pierre le Grand, et deux sœurs 
de cet empereur dont l'une, Sophie, prit en 
religion le nom de Suzanne. De belles sépul- 
tures modernes et d'antiques pierres tom- 
bales ornent le cimetière. N'oublions pas 
de rappeler qu'en 1812 le corps d'armée du 
maréchal Davoust' prit ses quartiers dans 
le couvent. 



1. Au sujet de l'occupation du Dievitchii mo- 
nwtyr par l'armée française, aucun récit n'est plus 
intéressant que celui de Kambaud, l'éminent histo- 
nen de la Kussie (Moscou et Sévastopol , Benrer- 

Levrault et C' e , p 50) w,.,,, v t „ ? 

... ' F- u / - «ous y trouvons résu- 

mées les impressions mêmes des témoins de cette 
terrible « année douze , que lui avait communiquées 
M Catherine de Novossiltsov (T. Tolytcheva), qui 
sont fidèlement reproduites par notre compatriote, 
auquel les choses de la Kussie sont si familières 

Nous y voyons qu'on inventait toutes sortes de 
stratagèmes pour dérober aux regards profanes les 
minois des jeunes novices. Le Français, malin, n'a- 
vait garde de s'y laisser prendre. Quelquefois on 
essayai de les dissimuler dans quelque coin. 

.Au commencement, raconte l'une d'elles, nous les 
fuyions. Les jeunes surtout se cachaient d'eux Nous 









MOSCOU. 



[1)7 



Ce monastère qui possède la plus ancienue 
copie de l'image de la vierge d'Ibérie ren- 
ferme encore six églises, celles del'Assomp- 



étaons une fois trois novices avec la trésorière Sara 
iVkolaevna, et comme nous regardions par la fenêtre, 
nous vîmes le capitaine qui demeurait chez nous se 
diriger de notre côté.... Ordinairement, quand il 
venait, nous, toutes les jeunes, nous nous cachions 
n'importe où ; mais cette fois, pas moyen de s'en- 
fuir.... Sara Nikolaevna enleva aussitôt une planche 
du plancher; il y ava it là un caveau. Elle nous 
ordonna de nous y blottir. J'y entrais la première' 
une autre trouva place à la rigueur, mais la troi- 
sième n'y put jamais entrer.... Sara Nikolaevna lui 
mit aussi sur la tête son bonnet noir et lui couvrit 
le visage du voile noir. Le capitaine, au moment de 
passer, se douta de quelque chose. Il alla tout droit 
à elle leva le voile, «fourit et dit qu'elle était fort 
jolie Par malheur, il y avait là un gamin de 12 ans, 
nls d un gardien, qui bêtement se mit à dire • « Il y 
en a deux autres là-dessous qui sont encore plus jo- 
lies. > Et il montrait le plancher! Sara Nikolaevna 
racontait plus tard qu'elle avait pensé mourir de 
peur; mais, grâce à Dieu, le Français ne comprit 
pas et passa son chemin. » 

Tous ces récits représentent de la façon la plus 
vivante 1 état des esprits pendant l'occupation de 
Moscou, et ils ont ce rare mérite d'avoir été puisés 
aux sources les plus authentiques. 









108 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tion, de la Transfiguration de la Vierge et 
de la Protection de la mère du Christ, ainsi 
que les églises de Saint-Ambroise, de Saint- 
Jacques et des Saints-Barlaam-et-Josaphat. 
Ce couvent a servi de théâtre à l'élection 
du tsar Boris Godounov, acclamé par le 
peuple. 

On y montre encore l'endroit où sous la 
fenêtre de la cellule de son ambitieuse sœur 
Suzanne, Pierre le Grand fit attacher les 
têtes de 300 Streltsi rebelles. Telles furent 
les représailles du vainqueur envers les re- 
belles ; mais là ne se borna point le souvenir 
que Pierre le Grand voulut laisser de cette 
lutte mémorable; il éleva, en effet, au co- 
lonel des Streltsi Soukharev, le seul qui lui 
était resté fidèle, une tour commémorative 
dont nous aurons l'occasion de parler plus 
loin. 



* 
* * 



En revenant nous passons par la cathé- 
drale du Sauveur qui fut construite en 



MOSCOU. 



109 



1839, sur les plans de l'architecte Thon, en 
souvenir de la délivrance de Moscou en 
1812. Cette église, décorée à l'extérieur par 
les statuaires Laganovski, Eamazanov et 
Klodt, est surmontée de cinq coupoles revê- 
tues de feuilles d'or. Les peintures de 
l'intérieur de l'église sont de Markov et 
Kochelev, qui ont décoré la coupole, et de 
Verestchgin et Soorkin, qui ont peint le 
chœur. 

Nous nous sommes rendus ensuite à la 
montagne des Moineaux (Vorobïevy Gory) 
où sont construites de gracieuses maisons 
de plaisance qu'entourent de fraîches col- 
lines. La vue dont on jouit de ce plateau, 
présente le panorama le plus saisissant que 
l'on puisse embrasser du regard. C'est de ce 
point que Napoléon entrevit pour la pre- 
mière fois la grande cité. Voici comment 
M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et 
de l'Empire, dépeint, sous un merveilleux 
coloris, ce grand souvenir de la campagne 
de Russie : « L'armée française s'avançait 












-mf 



a 



1 10 SIX SEMAINES EN. RUSSIE. 

d'un pas rapide vers les hauteurs d'où elle 
espérait enfin apercevoir la grande ville de 
Moscou... Dans ses rangs, il y avait une 
quantité de soldats et d'officiers qui avaient 
été aux Pyramides, aux bords du Jourdain 
a Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, et 
qui frémissaient d'émotion à l'idée qu'Us 
allaient aussi visiter Moscou, la plus puis- 
sante métropole de l'Orient. . . . Enfin arrivée 
au sommet d'un coteau, l'armée découvrit 
tout à coup au-dessous d'elle et à une dis- 
tance assez rapprochée une ville immense 
brillant de mille couleurs surmontée de 
dômes dorés resplendissants de lumière 
mélange singulier de bois, de lacs, de chau- 
mières, de palais, d'églises, de clochers, 
ville à la fois gothique et byzantine, réa- 
lisant tout ce que les contes orientaux 
racontent des merveilles de l'Asie. Tandis 
que des monastères flanqués de tours for- 
maient la ceinture de cette grande cité, au 
centre s'élevait sur une éminence, une forte 
citadelle, espèce de capitole où se voyaient 



.voscou. 



111 



à la fois les temples de la Divinité et les 
palais des Empereurs, où au-dessus des 
murailles crénelées surgissaient les dômes 
majestueux, portant l'emblème qui repré- 
sente toute l'histoire de la Russie et toutes 
ses ambitions, la croix sur le croissant ren- 
versé : cette citadelle c'était le Kremlin, 
ancien séjour des Tsars. 

« A cet aspect magique, l'imagination, le 
sentiment de la gloire, s'exaltant à la fois, 
les soldats s'écrièrent tous ensemble : Mos- 
cou ! Moscou ! Ceux qui étaient restés au 
pied de la colline se hâtèrent d'accourir; 
pour un moment tous les rangs furent con- 
fondus et tout le monde voulut contempler 
la grande capitale où nous avait conduits 
une marche si aventureuse. On ne pouvait 
se rassasier de ce spectacle éblouissant et 
fait pour éveiller tant de sentiments divers. 
Napoléon survint à son tour et saisi de ce 
qu'il voyait, lui qui avait, comme les plus 
vieux soldats de l'armée, visité successive- 
ment le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, 









112 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Vienne, Berlin, Madrid, il ne put se dé- 
fendre d'une profonde émotion... il éprouva 
une grande admiration... ses lieutenants 
émerveillés comme lui, ne se souvenant 
plus de leurs mécontentements fréquents 
dans cette campagne, retrouvèrent pour lui 
ces effusions de la victoire... » 

Cette brillante apparition de Moscou aux 
héros de la Grande- Armée dépeinte en style 
magistral par notre illustre historien, n'est- 
ce point la dernière évocation heureuse de 
l'épopée?... encore quelques mois et ces 
mêmes yeux grisés aujourd'hui par un at- 
trayant mirage, verront sur la neige et par 
les steppes s'échelonner en tristes groupes, 
au milieu des cadavres, les survivants famé- 
liques et décharnés, mais fiers encore dans 
le désastre, de ceux qui avaient vaincu l'Eu- 
rope. 

* 

* * 

Le lendemain nous visitons la galerie de 
P. Tretiakov où nous admirons de nom- 









MOSCOU. 



113 



breux tableaux de Yereschagin, représen- 
tant des vues de l'Inde et des scènes de la 
guerre turco-russe. La plupart de ces œuvres 
nous étaient déjà connues et il nous avait 
été donné de les voir à Paris à notre cercle 
artistique et littéraire de la rue Volney. 
(Jette galerie renferme une collection de 
beaux portraits par Egorov, Venestsia- 
nov, Borovikovskii , Levitskii, Janenko, 
Perov (les littérateurs Tourgueniev et Dos- 
toïevskii), Moller (Nicolas Gogol). Nous y 
voyons la célèbre Halte des prisonniers, de 
Jacobi, se rendant en Sibérie, qui émut le 
tsar Alexandre II au point, que frappé des 
malheurs des condamnés, il ordonna de mo- 
difier le mode de transportation : aujour- 
d'hui ce n'est plus à pied que s'effectue ce 
long et douloureux voyage. —Nous y avons 
vu aussi des marines de Soudkovskii : Men- 
chikov en exil et le Suppliée des Streltsi par 
Sourikov, etc., etc. 



i 



* 
* * 



SIX SKHAIXES EX KUSSIE. 



114 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Le Jardin de l'Ermitage renferme un 
théâtre où Gunsbourg, le directeur si habile 
et toujours si entreprenant que nous avons 
connu à Nice, a trouvé le moyen de donner 
en français, pour la première fois à Moscou, 
une représentation des Huguenots, où nous 
avons eu le plaisir d'entendre nos aimables 
compatriotes, M. et M rae Vaillant Coutu- 
rier. Ce jardin offre aussi une scène en 
plein air sur laquelle, après les ébats des 
gymnastes, un chœur de jeunes femmes 
russes vient chanter les airs populaires de 
la petite Russie. Les choristes sont vêtues 
du costume si attrayant que l'on porte en 
cette région les jours de fêtes : une jupe à 
grands ramages, et d'élégantes pèlerines de 
diverses couleurs; elles sont coiffées d'une 
espèce de mitre agrémentée d'un bandeau 
de perles, d'où s'échappent des gazes ou de 
larges rubans flottants. Les mélodies chan- 
tées par ce choral sont d'un coloris char- 
mant et très original; elles débutent sou- 
vent par une lente mélopée et se précipitent 



; 



MOSCOU. 



11! 



ensuite avec une rapidité vertigineuse. La 
population de Moscou reste à l'Ermitage 
jusqu'à 2 heures du matin; nous devons 
avouer que souvent nous n'avons pas rega- 
gné plus tôt le Slavianskiy Bazar où nous, 
logeons. C'était du reste le seul moyen de 
prendre un peu le frais après les journées 
de chaleur orientale qui nous accablait. Le 
jour se levait alors et le soleil illuminait les 
tours d'or de ses premiers rayons, doux 
comme des caresses ; il se jouait dans les 
croix grecques et miroitait dans les hau- 
bans ; les coupoles vertes, bleues, rouges 
apparaissaient en demi-teinte (comme une 
évocation fantastique), et toutes ces déchi- 
rures, ces arabesques bizarres formées dans 
le ciel par les toits aigus ou renflés présen- 
taient un aspect des plus pittoresques. Un 
de ces matins, dont nous garderons tou- 
jours le souvenir, après avoir vu toute une 
région du ciel ensanglantée des lueurs d'un 
de ces incendies si fréquents à Moscou s'é- 
teindre doucement dans la grisaille de la 



I 









116 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



nuit, alors qu'au sommet des églises les 
croix d'or seules étaient mollement fouettées 
par la lumière naissante, nous fûmes attirés 
au détour de la place Rouge par des constel- 
lations de points lumineux qui trouaient la 

brume nocturne une foule agenouillée 

priait devant la cathédrale de Notre-Dame 
de Kazan illuminée de cierges et de flam- 
beaux, et le prêtre, au milieu des fidèles qui 
chantaient des hymnes, se disposait à porter 
à un malade l'icône miraculeuse. 






Le lendemain, commec'était un dimanche, 
nous nous sommes rendus au marché qui se 
tient sur la place au pied de la tour de 
Soukharef. Cette tour, construite par Pierre 
le Grand dans des circonstances que nous 
avons relatées plus haut, servit d'abord de 
logement à une administration ; on y ins- 
talla plus tard une école navale qui ne tarda 
pas à faire place au premier observatoire 









MOSCOU. 



117 



de la Russie. Aujourd'hui la tour, après 
avoir servi de bureau à l'amirauté, est de- 
venu le château d'eau de la ville; c'est là, 
en effet, que l'aqueduc de Moscou déverse 
les eaux de Mytistchi; haute de 75 mètres 
et de forme octogonale elle se compose de 
quatre étages. 

Les échoppes de brocanteurs les plus 
variées s'étalent chaque dimanche sur cette 
place où, laissant de coté les oripeaux et 
les vieilleries, les malles défoncées et les 
bottes éculées qui nous brouilleraient pour 
trop longtemps avec l'odeur pénétrante du 
cuir de Russie, nous faisons des acquisi- 
tions de samovars et de marmites de formes 
tout à fait étranges en vieux cuivre et de 
gobelets et bibelots variés en argent re- 
poussé ou ciselé. Je crois bien que si j'ha- 
bitais Moscou, tous les dimanches matins 
me verraient au milieu de ce capharnaiim 
où je m'efforcerais de n'être pas trop ran- 
çonné par les juifs et les Arméniens qui 
vendent ces curieux bijoux, ces bronzes, 



<, 









J 












U8 SIX SEMAINES EX RUSSIE. 

ces statuettes, ces vaisselles, poteries ou 
faïences; il serait facile d'acquérir aussi 
quelques armes de Circassie et des ferrures 
d'un style original ainsi que des icônes, des 
livres, etc. 



* 
* * 



Nous rentrons déjeuner dans le grand 
hall qui sert de salle à manger à notre hôtel 
«le Slavianskiy Bazar et comme d'habitude 
nous mangeons divers plats exotiques, des 
l'n-ojki ou bouchées de poisson avec de la 
gelée de viande, un certain potage à la 
glace composé d'herbes vertes, le tout ar- 
rosé de kwas (boisson fermentéc) et de vin 
de Crimée et de Bessarabie. Le pain, qui 
est mélangé de fenouil et d'anis, ne nous 
fera pas oublier le pain Riche des Parisiens 






CHAPITRE VII 

TROÏTSA OU SERGUIEVO 
(Couvent de la Trinité de Saint-Serge) 

Le lendemain, nous mettons à exécution 
notre projet d'excursion à Troïtsa, où se 
trouve le plus remarquable couvent de toute 
la Russie, lequel fut fondé au xiv e siècle par 
un jeune ermite du nom de Barthélémy qui 
s'appela ensuite Serge. 

On se rend à Troïtsa par le chemin de 1er 
de Moscou-Iaroslavl, àtraversunedélicieuse 
campagne où nous respirons avec joie l'air 
pur des champs. Nous arrivons d'abord à 
Mytistchi où sont captées les sources qui ali- 
mentent Moscou. Dans ce village, ancienne 
propriété des souverains de la Russie, nous 
trouvons que comme dans les autres parties 
rurales qu'il nous a été donné de visiter, les 
moujiks aux yeux de myosotis n'ont plus du 






.«L 



120 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tout cet air résigné que nous leur avions 
trouvé dans les villes, mais un je ne sais 
quoi d'allègre et d'indépendant. Ces pay- 
sans joyeux et animés ne ressemblent plus 
aux moujiks des faubourgs, toujours ti- 
mides et un peu ahuris, qui ne sont en 
gaîté que les dimanches et fêtes, grâce à 
l'eau-de-vie largement absorbée dans les 
Traktirs. 

Le village de Pouchkino est un séjour 
d'été très choyé des Moscovites ; de char- 
mantes maisons de campagne leur offrent 
un refuge très désirable contre les ardeurs 
du soleil et la poussière qu'aucun orage ne 
vient jamais abattre. On trouve aussi à 
Pouchkino d'importants établissements in- 
dustriels, des fabriques d'indiennes. 

Khotkovo, situé à 10 verstes de Troïtsa, 
possède un monastère de religieuses cons- 
truit aussi au xiv« siècle dans un site des 
plus enchanteurs. De l'édifice bâti en 1309 
il ne reste plus trace, la destruction fut com- 
plète sous le faux Dmitri, mais depuis lors 



TROÏTSA OU SERGUIEVO. 



12 



quatre églises ont été édifiées ainsi qu'un 
unir d'enceinte qui date de la fin du xvm" 
siècle. Les tombeaux des parents de Saint- 
Serge sont conservés dans ce couvent. Nous 
voici arrivés à Serguievo où, dans un pay- 
sage bien vallonné et fait à souhait pour le 
plaisir des yeux comme on aurait dit jadis, 
se dressent les constructions du monastère 
de Saint-Serge. 

De l'ancien couvent dont Serge était 
rigumènc ou prieur, il ne reste qu'un 
puits. Les murailles que nous avons devant 
les yeux ont essuyé des sièges nombreux, 
d'abord contre les Tatars de Crimée en' 
1408, puis 200 ans après contre Dimitri 
et les Polonais; à cette époque l'investisse- 
ment dura 16 mois et ne prie fin que par 
l'arrivée du prince Pojarski. Il servit en 
1682 et en 1689 de refuge à Pierre le 
Grand pendant les révoltes des Streltsi. 
Comblé de présents royaux, le monastère 
ne tarda pas à devenir le plus riche de toute 
la Russie. 



: 



122 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Il est situé sur une colline élevée baignée 
par la Koutchoura; la muraille d'enceinte 
est flanquée de 9 tours. 

11 églises ou chapelles d'une ornemen- 
tation somptueuse et aussi la sacristie atti- 
rent l'attention du visiteur. Parmi ces 
églises, la cathédrale de l'Assomption, qui 
rappelle l'Assomption du Kremlin, est tout 
entière recouverte, murs et piliers, de pein- 
tures dans le genre byzantin. Le trésor 
renferme des émaux cloisonnés, des évan- 
giles imprimés sur parchemin, ainsi que le 
psautier d'Ivan le Terrible reliés dans des 
couvertures d'argent doré incrustées de 
pierres précieuses et de camées antiques, 
une agate à l'intérieur de laquelle des 
veines capricieuses représentent un moine 
en prières devant une croix; des mitres, des 
chasubles, des nappes d'autel brodées par 
des tsarines et des princesses ; des crosses, 
des ciboires; et des encensoirs d'or ; des 
triptyques, des images en mosaïque, des mé- 
dailles, des monnaies. Sur des tables dres- 









ÏROÏTSA OU SERGUIEVO. 123 

sées dans la cour du couvent s'étalent des 
plats de gruau que des nuées de mouches 
disputent aux malheureux qui s'en empa- 
rent avec avidité. La vue de cette misère au 
milieu de ces richesses forme un contraste 
saisissant. Sous les voûtes de la porte, les 
mendiants en grand nombre font entendre 
un long gémissement. 

La visite au tombeau de saint Serge 1 
qui est situé dans une crypte, se fait 
en quelque sorte processionnellement; des 
cierges sont remis aux visiteurs qui pénè- 
trent à travers de mystérieux couloirs jus- 
qu'à la châsse en vermeil où repose le saint 
sous un baldaquin d'argent massif. Après 
cette excursion, nous sortons des cata- 
combes non sans constater que la plupart 
des fidèles portaient sur les vêtements des 
stalactites de cire, ce qui, je dois le dire 
ne semblait guère les préoccuper. Cette 

^ 1. L'image miraculeuse de saint Serge, que l'ou 
vénère à Troïtsa, avait été envoyée par le monastère 
au siège de Sébastopol. 



H 



124 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

graisse fondra dans quelques jours et se 
mélangera dans une douce harmonie avec 
les innommables matières grasses dont sont 
imbibés d'une façon permanente les vête- 
ments des bons moujiks. 



* 
* * 



Le couvent de Troïtsa est la pépinière, 
le séminaire de la plupart des évêques de 
l'Empire russe. C'est là aussi, dans ce mo- 
nastère, en un atelier dont la visite est 
extrêmement intéressante, que sont peintes, 
suivant les canons de l'art byzantin des 
moines du mont Athos, les nombreuses 
icônes qui ne sont point seulement desti- 
nées à faire scintiller les iconostases des 
églises, mais que l'on rencontre encore dans 
les rues et les carrefours et à l'intérieur des 
demeures les plus riches comme dans les 
maisons les plus pauvres, disposées géné- 
ralement presque à hauteur du plafond 
sous la lumière vacillante d'une lampe 



TROÏTSA. OU SERGUIKVO. 



125 



qui ne cesse de brûler devant la sainte 



image. 



Le couvent fut épargné lors de l'inva- 
sion de l'année XII, — c'est sous ce chiffre 
qu'on désigne l'année 1812. — T. Toly- 
tcheva, dont nous avons déjà mentionné 
plus haut la relation écrite d'après le récit 
des témoins oculaires de cette lutte tra«ï- 
que, raconte trois légendes qui expliquent 
comment fut sauvé, à cette époque, le cou- 
vent de Troïza. 

D'après la première, Napoléon qui, de la 
tour d'Ivan le Grand, contemplait la route 
qui mène à Troïtsa et se promettait déjà 
un riche butin d'or, d'argent et de pierre- 
ries, vit tout à coup sortir du monastère un 
vieillard à cheveux blancs, en habit de re- 
ligieux, une croix dans la main. Derrière 
lui, marche une armée sans nombre. Pour 
elle la route est trop étroite, toutes les cam- 



"A 






126 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



pagnes voisines en sont couvertes. Et le 
vieillard s'avance à sa tête et tout à coup 
il lève les yeux et montre à Bonaparte sa 
croix d'or. Et Bonaparte fut tellement épou- 
vanté qu'il pensa tomber du haut de la tour 
d'Ivan. 

D'après une seconde tradition, Bonaparte 
aurait donné suite à son projet et aurait 
tenté plusieurs fois de se rendre au mo- 
nastère de Troïtsa, mais à deux reprises, 
arrivé sous les murailles du couvent, il vit 
se dresser devant lui une forêt touffue qui 
lui cachait les portes; saisie de terreur l'ar- 
mée s'était enfuie à Moscou. Une troisième 
fois enfin, persistant dans son projet, il tenta 
de se frayer un passage dans le dédale de 
cette forêt, mais pendant trois jours il erra 
et dut regagner Moscou. 

La troisième légende, de beaucoup la 
plus dramatique, nous représente Napoléon 
violant le cercueil de saint Alexis le Métro- 
polite pour arracher de sa chasuble et de sa 
mitre les pierres précieuses et les diamants. 



TROÏTSA OU SERGUIEVO. 



127 



« Si j'en vends seulement la moitié je pour- 
rai payer la solde de mon armée entière, 
l'autre moitié je l'emporterai en France 
pour en émerveiller le monde... » Mais le 
saint se levant du cercueil : « Comment, 
dit-il avec courroux, as-tu bien osé trou- 
bler le sommeil d'un vieillard? Pour ton 
attentat, Dieu te réserve un terrible châti- 
ment, c'est ta perte que tu es venu chercher 
dans Moscou aux coupoles dorées; tu as 
amené ici des centaines de mille hommes, 
tu sèmeras de leurs cadavres les campagnes 
russes. Toi-même tu mourras dans une île 
lointaine aux contins de la terre sur la mer 
Océan. » Alors il le souffleta, puis se recou- 
cha dans son cercueil et le couvercle de la 
bière se referma de lui-même. Bonaparte 
tomba privé de sentiments. Longtemps il 
resta couché comme un cadavre. Quand il 
revint à lui, il rassembla son armée et de- 
manda : « Combien êtes-vous ? » Ils répon- 
dirent : « Un million et demi d'hommes, 
les Russes ne font pas la cinquième partie 



1 1 



i ■ 






128 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



de notre nombre. » Et Bonaparte leur dit : 
« Les Russes ont une autre force contre 
laquelle nous ne pouvons prévaloir. Rien à 
• faire ici ! En route ! » Mais combien d'entre 
eux arrivèrent dans la patrie? Ils semèrent 
de leurs cadavres les campagnes russes, sui- 
vant la parole du saint, et Bonaparte mou- 
rut « dans une île lointaine, aux confins 
de la terre, dans la mer Océan » . 



CHAPITRE VIII 

li'EXPQSITION DE MOSCOU 






L'Exposition, toute pavoisée des drapeaux 
russes et français, est installée dans le palais 
de Khodinskoé où avait eu lieu déjà, en 
1882, une exposition nationale; elle est 
beaucoup plus fréquentée que le prétendent 
les bons ennemis que nous avons çà et là, 
un peu partout en Europe et même chez 
nous, mais surtout où vous savez. J'avoue 
même que je ne comprends pas que l'on 
puisse enregistrer 10,000 et 15,000 en- 
trées par jour dans une ville où il existe 
en nombre restreint, des fortunes considé- 
rables et, en revanche, une quantité illi- 
mitée de pauvres diables qui doivent comp- 
ter avec les 35 kopecks qu'ils aiment mieux 
d'habitude dépenser dans les traktirs en 
buvant du thé ou de l'eau-de-vie. 

SIX SEMAINES ES RUSSIE. n 



■l 



130 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



i 



L'arrangement général de l'Exposition, 
qui clans ses grandes lignes rappelle un peu 
le palais de l'Exposition de 1867, est des 
plus heureux. J'entends bien que les pelouses 
des jardins ne sont pas aussi verdoyantes 
que celles du Champ de Mars en 1889, mais 
le but pratique est rempli, et les Russes 
vont pouvoir, de première main, saisir nos 
articles français et les comparer aux arti- 
cles similaires des Allemands qui entrent 
en Russie par la même voie que les nôtres 
et souvent avec l'étiquette de Paris. Le coup 
pourra être sensible aux champagnes alle- 
mands, aux bordeaux du Rhin alcoolisés 
avec des trois-six de Hambourg, mais les 
riches produits de la Gironde et de la Bour- 
gogne gagneront à la comparaison. 

Nous ne citerons pas les noms de nos 
peintres, sculpteurs et graveurs en médailles 
qui ont envoyé leurs, plus belles œuvres à 
Moscou ; nous ne pourrons non plus, par le 
menu, détailler les magnifiques expositions 
de MM. Thiébaut, Barbedienne et Chris- 






1 



l'exposition DE MOSCOU. 131 

tofle, mais nous devons dire avec quelle 
joie nous avons vu la foule s'arrêter devant 
ces beaux envois de la France, qui, avec les 
œuvres marquantes de nos principaux édi- 
teurs de livres et relieurs de luxe, me sem- 
blent avoir recueilli le succès le plus me- 
nte. Les reliures du xv' siècle, cuir ciselé 
celles du xvr etdu xviïde Gruel Engelmann 
donnent une haute idée de l'habileté de nos 
nationaux. 

Mentionnons toutefois les peintures déco- 
ratives de H. Motte, un élève de Gérôme, qui 
ornentl'entréedelagalerie des Beaux-Arts, 
la Paix protégeant la Renommée et l'His- 
toire source des arts, de même l'Art présen- 
tant à la ville de Moscou la Peinture et la 
Sculpture françaises, par Léon Ruel, élève 
de Pils, et enfin les sculptures qui décorent 
les portes d'entrée, le Triomphe des arts 
par M. Cruchet. 

C'est avec une joie véritable que nous 
revoyons la peinture colossale de notre ami 
Boybet, représentant le massacre ordonné 






■ 



■ 



132 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



I.l J 



par Charles le Téméraire dans l'église de 
Nesle. Nous avions déjà admiré cette page 
dramatique où, sous de chaudes couleurs, les 
personnages ont les attitudes les plus mou- 
vantes. Toutes nos félicitations en passant à 
notre ami de Dramard, présidentde la Société 
française des amis des arts, qui a présidé 
avec un grand sens artistique à l'installation 
des œuvres d'art au palais de Khodinskoé. 
Le cortège du couronnement du tsar 
Alexandre III est représenté dans un pano- 
rama d'une heureuse tonalité, l'ensemble 
est maintenu dans la note grise pour le 
repos de l'œil et pour la mise en valeur des 
accents principaux qui sont le coloris riche 
et varié des étoffes et le flamboiement des 
armures. Signalons le délicieux paysage que 
forment les arbres des fossés du Kremlin, 
il est impossible de mieux rendre le plein 
air que ne l'a fait, en cette œuvre, notre 
ami, le peintre Poilpot. 



* 
* * 






l'expositiox DE MOSCOU. 



133 



En somme, on peut dire que l'Exposition 
de Moscou, prise en général, a dépassé pour 
son organisation tout ce que nous aurions 
pu espérer en raison des difficultés qui ont, 
pendant quelque temps, contrebalancé l'ac- 
tivité de nos compatriotes et les bons effets 
de l'hospitalité si ouverte et si enveloppante 
des Russes. Si l'on ne tombe point dans des 
comparaisons qui dépassent toutes mesures 
et nuisent plutôt à une œuvre qu'elles ne 
la servent et si au lieu de comparer l'expo- 
sition française! de Moscou à notre grande 
manifestation nationale de 1889 on la rap- 
proche des récentes expositions interna- 
tionales d'Anvers et d'Amsterdam, que nous 
avons été à même d'apprécier, nous pouvons 
affirmer que le palais de Khodinskoé pré- 
sente un aspect général bien plus agréable 
à l'œil que les palais similaires de la Bel- 
gique et des Pays-Bas. 

E'espace réservé à l'Exposition de Mos- 
cou était de 45,000 mètres ; les expositions 
d'Anvers, d'Amsterdam et de Barcelone ne 



■ 



134 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 






couvraient que de 12,000 à 20,000 mètres 
de superficie. Les objets exposés à Moscou 
étaient d'une valeur de près de 40,000,000 
de francs et ils étaient contenus dans plus 
de 15,000 caisses. 

C'est surtout pour les objets d'art, comme 
nous le disions plus haut, que les Russes ont 
pu reconnaître l'utilité de cette exposition ; 
les bronzes de Berlin et de Vienne n'ont pas 
dû gagner au parallèle; quant aux bijoux 
français et aux produits de nos établisse- 
ments de céramique, ils ont été appréciés à 
leur juste valeur, nos tissus et lingerie qui 
ont été, eux aussi, achetés à l'exposition, 
seront disséminés dans toutes les villes de 
la Russie comme des échantillons de notre 
industrie nationale et au grand profit de 
tous, nous avons la vanité de le penser. 



Et maintenant, adieu exposition fran- 
çaise, adieu Moscou, nous te reverrons, ville 






l'exposition DE MOSCOU. 



135 



du Kremlin, je l'espère, sous tcji manteau 
de neige, sans tes drowski où l'on ne pour- 
rait asseoir le bourgmestre de Zaardam; 
nous roulerons alors dans tes traîneaux et 
nos pieds ne seront plus meurtris au contact 
de tes petits pavés pointus. Ton soleil alors 
sera éteint, et nous t'admirerons en septen- 
trionaux. 

Dis-moi où se cachent, pendant l'hiver, 
les gentils pigeons que respecte, comme 
des oiseaux sacrés, le plus gourmand des 
moujiks; ils ne s'abattent pas sans doute 
sur la blanche neige et ce sont les noirs cor- 
beaux qui les remplacent. Nous y rever- 
rons sous leurs accoutrements divers et de 
chaudes touloupes, les bons moujiks aux 
barbes blondes, égrenant en toutes circons- 
tances leur fatal « nitchchego » , et nous 
contemplerons à nouveau sous leurs beaux 
costumes les soldats que nous aimons au- 
jourd'hui. Ces hommes durs à la fatigue que 
l'on envoie dans les coins les plus "retirés, 
ayant pour provision une petite boîte de thé 






136. SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

dont ils détrempent trois fois par jour le 
pain de munition ; nous retrouverons le fer 
à cheval cloué par les Moscovites supersti- 
tieux au seuil de leur demeure, et je suis 
bien sûr que les lits seront encore des ber- 
ceaux où vous trouvez moyen de vous repo- 
ser, géants de la Russie. 






CHAPITRE IX 

QUELQUES MOTS SUR LA SITUATION ÉCONO- 
MIQUE EN GÉNÉRAL — LE COMMERCE DE 
LA RUSSIE — LA FOIRE DE NIJNIJ -NOV- 
GOROD' . 



Pour ne pas interrompre le récit de notre 
voyage, et mêler aux appréciations d'art 
et à la description des monuments et des 
paysages des considérations sur les mœurs 
et des aperçus relatifs aux faits purement 
économiques, nous avons préféré tenir en 
réserve pour la fin de cette seconde partie 
la description du commerce, de l'agricul- 
ture et de l'industrie dans ce vaste Empire. 
Nous traiterons ensuite, d'après les rensei- 
gnements qui nous ont été fournis tant à 

1. Pour toutes les évaluations, nous prendrons tou- 
jours la valeur du rouble à 3 fr. Le lecteur pourra 
opérer sur nos chiffres toutes les réductions que né- 
ce S8lt e le cours variable de cette unité monétaire 



lit 



138 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Saint-Pétsrsbourg qu'à Moscou, les ques- 
tions concernant les voies de communica- 
tion, le crédit privé et public, et l'organi- 
sation financière. 



Il 



Sans avoir la prétention d'aborder toutes 
les questions relatives à l'agriculture, à l'in- 
dustrie et au commerce de ce colossal État 
qui représente à lui seul plus de la moitié 
du continent européen, c'est-à-dire dix fois 
la surface de la France, et qui possède de 
plus le tiers de l'Asie, il nous a paru bon 
de tracer une courte esquisse de la situation 
économique de ce pays. Au dire des spécia- 
listes que nous avons consultés, les quatre 
cinquièmes des terres qui ne sont pas encore 
mises en culture représentent un vaste do- 
maine d'un avenir aussi fécond que ces terres 
de l'Amérique dont la production est si 
luxuriante depuis que d'infatigables pion- 
niers ont déchiré le sol et l'ont forcé à pro- 
duire. Il nous paraîtrait désirable que la 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 139 

législation russe qui est inspirée aujourd'hui 
par des sentiments un peu trop exclusifs, 
facilitât aux étrangers l'acquisition de la 
propriété (voir plus loin notre chapitre XV). 
C'est à ce prix, nous n'en doutons pas, (pie 
seraient mises en action toutes les forces 
productives de ce pays qui justifierait ainsi 
de plus en plus le crédit qui lui est accordé 
sur nos marchés. La Russie puiserait au con- 
tact d'organisateurs laborieux d'immenses 
ressources qui permettraient de mener à 
bien l'exécution des chemins de fer et des 
routes appelés à relier aux centres de ravi- 
taillement des points aujourd'hui inaccessi- 
bles. On ne verrait plus alors, comme l'an- 
née dernière, sévir la famine à la suite d'un 
hiver trop sec et sans neige, où le cinquième 
de la récolte de seigle faisait défaut; l'éta- 
blissement des routes aurait permis aux 
gouvernements éloignés de recevoir à temps 
la compensation nécessaire. 

Dans le domaine de l'industrie et du 
commerce, des tendances nouvelles pour- 






i 






140 six: semaines en Russie. 
raient bien se produire et le chiffre des mar- 
chandises russes achetées en France' grossir 
considérablement au détriment des envois 
que la Russie effectue maintenant en Alle- 
magne et en Angleterre: Nous introduisons 
en Russie sensiblement autant de marchan- 
dises qu'elle nous en envoie, mais l'Angle- 
terre et surtout l'Allemagne nous dépassent 
de plus de moitié. 

Croirait-on que le port de Kronstadt n'a 
vu entrer, en 1889, que 1 1 navires portant 
le pavillon français, alors que ce même port 
recevait 668 navires anglais et 242 navires 

1. Exportation de la Kussie : 

France. . . . 42,893,235 roubles. 
Angleterre . . 274,377,376 — 
Allemagne . . 192,344,568 — 
Importation en Kussie : 

Allemagne . . 124,311,887 roubles. 
Angleterre . . 100,704,545 — 
i 11 n'est point téméraire de penser que le trafic 
s'effectuant pendant plusieurs mois de l'année uni- 
quement par voie ferrée , certaines marchandises 
françaises peuvent, pendant leur passage forcé en 
Allemagne, être dénationalisées. 






LE COMMERCE DE LA RUSSIE. 141 

allemands? Et pourtant depuis le commen- 
cement de ce siècle jusqu'en 1870, la France 
avait occupé le premier rang pour la vente 
en Russie des soieries et des meubles ; c'est 
un Français, Philippe de Girard, qui, sous 
Alexandre I er , avait organisé à Varsovie 
l'industrie textile; ce furent des Lyonnais 
et des Alsaciens qui installèrent plus tard 
les usines de soieries et d'étoffes imprimées. 
L'industrie russe n'a pas cessé de prospé- 
rer, surtout depuis six ans, et ses achats de 
tissus de soie et de laine à l'étranger 
ont diminué de plus de moitié alors que 
ses usines recevaient pour les transformer 
deux fois plus de coton et de soie bruts, cinq 
fois plus de laine 1 . 



î. Importation : 



Tissus de soie 
Tissus de laine. 
Coton brut. 
Laine brute . . 
Soie brute . 



En 1872. 



Kn 1881. 



Roubles. Roubles. 

6,507,000 2,250,000 

14,199,000 7,711,000 

37,000,000 84,419,000 

5,000,000 24,000,000 

6,000,000 10,000,000 



■142 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

A part quelques légères fluctuations, le 
commerce de la Russie n'a pas cessé, de- 
puis 30 ans, de suivre une marche ascen- 
dante. De 324,998,838 roubles représen- 
tant le total des négociations en 1859, l'en- 
semble du commerce s'est élevé, en 1890 à 
1,203,020,632. 

Nous n'étendrons pas plus loin ces rensei- 
gnements dont les développements sont re- 
produits dans de nombreuses statistiques 
officielles qui sont aujourd'hui dans toutes 
les mains. 



* 
* * 



La foire de Nijnij -Novgorod, qui s'ouvre 
chaque année le 25 juillet du calendrier 

russeetdurejusqu'au5septembre,estleren- 
dez-vous de l'Europe et de l'Asie; on y ren- 
contre des Persans, des Chinois, des Juifs, 
des vieux Tatares, des Arméniens. On y vend 
en moyenne annuellement pour 20,000,000 



LA FOIRE DE NIJNIJ- NOVGOROD. 



143 






de roubles de thé ; 30,000,000 de fers ; 
10,000,000 de peaux et fourrures; 
•30,000,000 de cotonnades; 15,000,000 de 
lainages, en y comprenant les matières pre- 
mières; 8,000,000 de cuivre; 10,000,000 
de verrerie et céramique ; 6,000,000 de 
poissons; 1*2,000 à 15,000 barriques de 
vins de Crimée, du Caucase, du Don et 
d'Astrakan, sans oublier les soies, les lins, 
les graisses, les huiles, le pétrole, le fro- 
mage et le beurre. Les affaires y sont en de 
certaines années, comme 1888, par exemple, 
dix fois plus importantes qu'elles ne l'étaient 
en 1827. Elles se sont chiffrées en cette 
année exceptionnelle que nous citons, par 
une somme de près de un milliard de francs; 
la moyenne est de 650,000,000 de francs ; 
l'année dernière les transactions ont été 
inférieures de 1 50,000,000 à cette moyenne. 
Les eaux de la Volga que les neiges n'a- 
vaient pas suffisamment grossies ont fait 
obstacle sur certains points à la naviga- 
tion : 2,000 barques et 20,000 marchands 



l i 



'I 



144 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

ont manqué à la population foraine qui est 
annuellement de 110,000 âmes. 

Encore bien que la plupart des affaires 
se traitent au comptant, il n'est pas rare 
de voir des crédits de trois mois, six mois, 
un an et même dix-huit mois. 



CHAPITRE X 

INDUSTRIE 



Au siècle dernier, les manufactures de 
toiles de la Russie pourvoyaient une grande 
partie de l'Orient et même de l'Amérique; 
aujourd'hui ces fabriques ont été remplacées 
par les métiers qui tissent le coton, et que 
l'on voit installés dans les environs de Mos- 
cou, de Saint-Pétersbourg, de Vladimir et de 
Kostroma. Cette industrie représente, à elle 
seule, le tiers de toute l'industrie russe '. 

Les filatures et fabriques de tissus de 
laine sont installées principalement dans la 
haute Volga et dans le bassin de l'Oka 2 . 

1. Elle représente aujourd'hui un rendement de 
290,909,000 roubles, alors qu'elle se chiffrait en 
1867 par 72,577,000 roubles. 

2. Leur rendement, qui était en 1867 de 15,172,000 
roubles, a atteint ces dernières années 70,819 000 
roubles. ' 

SIX SEMAINES EN RUSSIE. t|j 









f| 



146 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






Les établissements de soieries, les draps 
fins et les étoffes de laine grossière exportées 
dans l'Asie centrale sont très florissants à 
Moscou; les matières premières de la soierie 
viennent du Caucase et de la Géorgie, la 
Russie en importe aussi de la Chine et du 
Japon , de Lyon ou de Londres ; les patrons 
sont presque tous des Lyonnais arrivés pau- 
vres à Moscou et dont plusieurs occupent 
aujourd'hui 1,000 à 2,000 ouvriers. Les 
bons tissus sont fabriqués en Pologne et 
dans les gouvernements de Grodno et de 
Tchernigov; les étoffes communes sont fa- 
briquées dans la petite Russie et dans les 
bassins de la moyenne Volga. 

Les cuirs russes auxquels le tan, formé 
d'écorces de bouleaux, donne une odeur 
particulière et agréable lorsque l'air n'en 
est pas trop saturé, produisent actuelle- 
ment pour plus de 40,000,000 de roubles 
(14,764,000 r. en 1867). 

Les alcools, les sucres, représentent aussi 
des chiffres considérables; le produit du 



mi 



INDUSTRIE. (47 

pétrole, qui n'était, en 1867, que de 999,000 
pouds, dépasse aujourd'hui 200,000,000 de 
pouds ; le naphte a produit, en' 1891, 
288,500,000 pouds, soit 48,000,000 de 
plus qu'en 1890'; les séries mettent en 
œuvre pour environ 22,000,000 de roubles 
de bois (9,909,000 r. en 1874); il se fa- 
brique pour 54,220,000 roubles de ma- 
chines (14,044,000 r. en 1867); les mines 
produisent 8,118,000 pouds de cuivre 

(5 976 000 en 1873); la fonte représente 
40,/15,000 pouds (17,553,000 en 1867) - 

le fer 22,256,000 pouds (11,840,000 en 

18b /) ; la progression de la houille est bien 

plus extraordinaire : elle se chiffre par 

316,592,000 pouds (26,696,000 en 1867) 

En somme, l'industrie russe, qui ne pro- 

dwsait^en 1867, que pour 146,033,000 rou- 

1. Malheureusement il y a surproduction et une 
ba.sse de prix qui ne permet plus de couvrir les frais 

1 90 à 4 et T k Pa l P ° Ud ' deSCendait ' à ,afi " de 
«»u, a 4 et 5 kopecks, pour tomber enfin en 1891 

au prix de 2 ■/, kopecks. 891 






148 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






blés, fabrique aujourd'hui pour545,768,000 
roubles. 

La production de l'or, <[ui était, en 1872, 
de 2,330 pouds 30 livres, soit 38,178 k «,GI7 
au prix de 13 1, 122, 169 fr. (à 3,434 fr. 44 c. 
le kilogramme), a produit 148,668,884 l'r. 
en 1880, et seulement 127,933,748 fr. en 
1889. 

Signalons encore comme une industrie 
des plus importantes les fabriques de meu- 
bles dont plusieurs restaurent le style na- 
tional russe, l'industrie de la bijouterie et 
de l'orfèvrerie qui reproduit les bijoux élé- 
gants du musée Cimmérien ; la carrosserie, 
les manufactures d'icônes. 

Nous ne nous étendrons pas sur les con- 
ditions du travail en Russie, l'enquête si re- 
marquable qui a été faite au début de 1891 
par le ministère des affaires étrangères pour 
tous les pays de l'Europe et des Etats-Unis 
d'Amérique, reproduit pour la Russie quatre 
rapports particulièrement intéressants. 

Pour l'empire russe en général, l'auteur 



INDUSTRIE. 



149 



du rapport est M. Pingaud, consul de France 
chargé de la chancellerie de l'ambassade. 

Nous y avons lu, exposée en un ordre 
parfait, une monographie des associations 
populaires de la Russie, les corporations 
des artisans et les artèl ' dont le mécanisme 
nous avait été expliqué par un de nos amis, 
banquier à Saint-Pétersbourg. Nous avons 
parcouru avec grand profit les relevés sta- 
tistiques publiés par les départements du 
commerce et des manufactures, sur le prix 
du salaire dans les différentes régions et 
pour chaque nature d'industrie. Tous les 
chiffres que nous avons recueillis nous- 
mêmes cadrent assez exactement avec ceux 
que relate cette étude, si on les considère 
comme une moyenne. 

Le second rapport relatif à la circons- 
cription du consulat général de France à 



' f 



1. Nous avons adopté cette orthographe où le 
pluriel u est pas indiqué par la lettre .. Elle nous 
a ete donnée connue la meilleure figuration de l'or- 
thographe russe. 



150 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






Moscou, a pour auteur M. Th. Meyer, titu- 
laire de ce consulat général. 

Le rapport relatif à la Pologne émane 
de M. Boyard, consul général de France à 
Varsovie, qui a traité avec une haute com- 
pétence la question des caisses de secours 
et dressé par industrie le salaire mensuel 
payé en Pologne comparé à celui de la Rus- 
sie, d'où il ressort, comme nous l'a fait re- 
marquer notre savant ami, M. Vrotnoski, 
bâtonnier de l'ordre des avocats de Varso- 
vie, que le salaire mensuel moyen est en 
Pologne de 17 roubles pour les hommes, 
10 pour les femmes, alors qu'il n'est en 
Russie que de 14,2 pour les hommes et de 
8,2 pour les femmes. 

Le rapport de M. de Bouteiller, chargé du 
vice-consulat de France à Helsingfors, rend 
justice aux qualités d'ordre et de frugalité 
des Finlandais qui seules les mettent à l'abri 
de l'extrême misère dans ce pays où le tra- 
vail est encore à l'état rudimentaire. 

Nous aurions volontiers insisté en quel- 



INDUSTRIE.» 151 

ques lignes sur le niveau relativement élevé 
de l'instruction, comme nous avons pu le 
constater chez les paysans de Viborg, 
d'Imatra et des bords du lac Saïma. Sous 
une apparente résignation on sent en eux 
des natures énergiques, un peu moins fata- 
listes, peut-être, que celles des moujiks 
russes. L'ouvrier russe n'est ni un impa- 
tient, ni un indocile, il est intelligent et 
d'une grande habileté de main pour repro- 
duire les modèles qui lui sont soumis ; nous 
l'avons trouvé partout très ressemblant au 
type décrit par les Gogol, les Tourguenev 
et les Tolstoï ; on ne lit pas dans ses yeux 
ces airs de désespérance que nous dépeint, 
sous un coloris si chaud et si attachant, 
Dostoievskiy ; il paraît très honnête et on 
peut le qualifier de sobre, à condition de dé- 
falquer un jour par semaine qu'il consacre 
pieusement à l'eau-de-vie de grains. 



r 






CHAPITRE XI 



AGRICULTURE 



Avant d'exposer la situation générale de 
la culture en Russie, il ne nous paraît pas 
superflu d'anticiper quelque peu sur l'ex- 
posé de la situation administrative dans les 
campagnes et de dire quelques mots du par- 
tage des terres tel qu'il s'exécute tous les 
six ans entre les paysans qui habitent le 
voisinage de Moscou, par exemple. Ce pays 
est le pays du mir, ou commune rurale sla- 
vonne. Le lot de chaque habitant dans la 
volosth du général Bogdanovitch ' comporte 
uns déciatine (un hectare un are); le lot 
dans la volosth voisine qui appartient au 
comte Tolstoï est de 3 déciatines. 

Il n'y a pas lieu de s'étonner de la diffé- 

1. Le général Bogdanovitch attribue à ses paysans 
7 roubles pour le travail agricole d'un hectare, et pour 
les prairies il leur abandonne un tiers de la récolte. 






AGRICULTURE. 



153 



ronce qui existe entre l'importance des lots 
dans deux territoires si voisins; en effet, 
lors de l'affranchissement des serfs, sous 
Alexandre II, la plupart des moujiks en- 
trèrent en possession de la terre cultivée par 
eux ' ; l'étendue des lots dépend donc à la 
fois de la superficie totale réservée à l'en- 
semble de la famille rurale ou volosth et 
du nombre d'enfants de chaque ménage de 
moujiks. 

Dans un pâturage qui reste en commun, 



1 . Un grand personnage de la Russie avec lequel 
nous avons eu l'occasion de nous entretenir du par- 
tage des terres en 1862, nous a raconté que, posses- 
seur de propriétés d'une superficie équivalente à 
60,000 hectares dans les provinces de Samara et de 
Saratov, il avait donné à chacun de ses 20,000 serfs 
un hectare. Il s'occupe aujourd'hui, en raison de 
l'extension des familles, de favoriser l'émigration de 
ses anciens serfs dans la région centrale de la Russie. 
Le même dignitaire me fit remarquer que, lors de 
l'émancipation, ce ne furent que les nobles les plus 
riches qui se dessaisirent de leurs propriétés à titre 
définitif; les autres munirent leurs anciens serfs 
d'instruments aratoires et leur souscrivirent des 
baux présentant de nombreux avantages. 






154 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



les enfants conduisent chaque matin les 
troupeaux de vaches et de moutons, et le 
soir les mères traient et partagent le lait 
entre tous les habitants. 

La volosth est une agglomération d'une 
douzaine de villages, au chef-lieu duquel 
réside le maire ou starcMna, qui est aidé 
pour chacun des villages par un selskli sta- 
rosta ou ancien, etpour toute la volosth, par 
un percepteur des contributions et par un 
gardien du grenier communal. 

Chaque réunion de cinq feux nomme un 
membre du conseil communal dont les attri- 
butions consistent à désigner le chef et ses 
adjoints et de plus à procéder au partage 
des lots, à répartir les impôts et à contrôler 
la comptabilité. 

Cette organisation, qu'on avait appelée 
aussi « le socialisme russe », avait fait dire 
à un ancien ambassadeur de France en 
Eussie, M. le duc de Morny, « qu'il n'y a 
pas un pays en Europe plus démocrate que 
la Russie » ■. 






AGRICULTURE. 155 

Cet examen de l'état social de l'empire 
des Tsars mériterait une étude approfondie 
et nous ne doutons pas qu'on arriverait à 
constater qu'il existe dans les campagnes 
une autonomie relative, « beaucoup d'auto- 
« rite au sommet de la pyramide; beaucoup 
« de liberté à la base » , comme disait 
M. Louis Léger dans une remarquable 
lettre. Mais abandonnons à d'autres cette 
étude philosophique et examinons la situa- 
tion actuelle de l'agriculture dans ce terri- 
toire immense. 



* 
* * 



La Russie a occupé longtemps le premier 
rang pour les cultures de céréales, qui 
atteignent dans les années moyennes de 
600,000,000 à 700,000,000 d'hectolitres ; 
elle n'est distancée que par les États-Unis 
qui dépassent 800,000,000. Si cette culture 
était faite d'après les nouvelles méthodes, 
la production de la Russie serait 8 fois plus 



156 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



importante. Le lin des gouvernements de 
Pokov, de Smolensk, de Viatka et de quel- 
ques provinces du Sud, représente plus de 
la moitié de la culture de l'Europe'. Les 
betteraves sont cultivées en Russie (surtout 
dans la province de Kiev). Le chanvre, la 
pomme de terre, le tabac, le vin, principa- 
lement dans la Bessarabie et la Crimée, 
représentent aussi des richesses considé- 
rables auxquelles il faut joindre une pro- 
duction de bétail qui classe ce pays au pre- 
mier rang des nations de l'Europe. 



1. L'empire russe a produit en 1890 une récolte 
totale de 8,474,000'pouds de lin et de chanvre, soit 
2,279,000 pouds de plus qu'en 1885. D'après un 
rapport récent de M. le comte de Montebello, ambas- 
sadeur de France, nous voyons que le lin provenant 
des gouvernements de Viatka et de Vologda, vendu 
à Arkangel, est plus recherché que tout autre, en 
raison du système de rebut obligatoire qui fait rejeter 
tout lin mal préparé. 



* 
* * 



AGRICULTURE. 157 

Les régions productives de la Russie 
peuvent être classées, suivant la nature de 
leurs produits, en quatre groupes, aussi 
nous avons voulu, pour faire ressortir les 
différences de productions sous les diverses 
latitudes, établir rénumération des pro- 
duits de chacune des quatre régions du 
nord au sud. 

Les écarts de température du nord au 
midi, varient de 70 à 70° centigrades (les 
3/4 de l'étape de la glace à l'eau bouillante) ; 
ces échelles de température, si on les com- 
pare aux latitudes correspondantes des au- 
tres pays, donnent des résultats absolument 
surprenants. C'est ainsi que pendant l'ex- 
pédition de Khiva en 1840, Tchikhatcheff 
constata à Akboulak, qui est situé sous le 
paralèlle deNevers, un froid de 47°7' Réau- 
mur; et chaque année on voit geler l'Oxus, 
qui est situé plus bas que le parallèle dé 
Florence. 







Mli 



158 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Du 63° au 51° de latitude. 

Cette région, qui comprend à la fois Saint-Péters- 
bourg, Moscou, Novgorod, les provinces baltiques, 
la Lithuanie, la Pologne, c'est-à-dire une région fer- 
tile et bien arrosée, ressemblant assez à l'Allemagne 
septentrionale, comporte aussi les provinces de Perm 
et d'Orembourg qui sont moins favorables à la cul- 
ture ; c'est la Russie moyenne et une partie de la 
Russie méridionale, soit 3,000,000 de kilomètres 
carrés, c'est-à-dire une surface six fois aussi grande 
que la France. Ou y cultive le seigle et le lin, l'orge 
et le froment d'hiver (ledianka) qui n'est pas frileux. 

On y voit dans le nord le pin et le bouleau, et en 
descendant vers le sud, on trouve des aulnes, des 
trembles, puis le chêne qui ne dépassent pas vers le 
nord la ligne des ouvalli ; et enfin, toujours en des- 
cendant, l'orme et le tilleul. 



Du 51° au 48° de latitude. 

Cette zone comprend : Volynie, Podolie, Kief, 
Tchernigov, Poltava, Karkov et Varonège, en tout 
une superficie de 330,000 kilomètres carrés; c'est la 
région par excellence du froment et des arbres frui- 
tiers, les pommiers et les poiriers, les merisiers et les 
cormiers ; on n'y rencontre plus les conifères ni les bou- 
leaux. On y cultive l'avoine, l'orge, le millet, le blé 
sarrasin, le chanvre et le tabac. 



AGRICULTURE. 



Du 48° au 38° de latitude. 



159 



C'est la région du maïs et de la vigne. Elle com- 
prend Iekaterinoslav, Kherson, la Tauride, la Bes- 
sarabie, le pays de» Cosaques du Don, ceux de la 
mer Noire, Saratov et Astrakan. On y rencontre 
V olivier, le câprier, et en Crimée, le laurier, le 
figuier et le noyer. 

En dessous du 38° de latitude. 

La Transcaucasie et l'Arménie produisent l'olivier, 

le mûrier et la canne à sucre; aux confins de la Perse 
on trouve le coton et le riz, le sésame, qui fournit 
une huile excellente, la garance, le safran, le gre- 
nadier, le houblon et Varbouse ou melon d'eau. 

Comme ou le voit par l'énumération ci- 
dessus, ce sont les céréales qui occupent la 
place la plus importante dans les produits 
du sol de la Russie. Aussi, si l'on en excepte 
des années aussi désastreuses que l'avant- 
dernière campagne, l'exportation joue-t-elle 
un rôle considérable dans le commerce des 
céréales. Pour nous rendre compte de cette 
exportation en général et de la quantité im- 
portée en France en particulier, nous sommes 






160 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



heureux de reproduire des chiffres qui nous 
ont été spécialement fournis par le minis- 
tère des finances, à Saint-Pétersbourg. 
L'exportation totale a été : 

En 1887. En 1888. En 1889. 

393,007,069 548,232,048 466,691,858 
et pour la France seulement : 

En 1887. En 1888. En 1889. 

28,402,124 45,405,398 30,105,314 

La spécification de l'exportation pour 
chaque nature de produits donne les résul- 
tats contenus dans le tableau que nous re- 
produisons à la fin du volume '. 



* 
* * 



Au point de vue de l'aménagement des 
cultures et des diverses sources de dépenses 
et de produits, disons que dans certaines 



1 . Voir annexe B. 



AGRICULTURE. (g[ 

provinces où il existe de belles exploita- 
tions, les chevaux de culture coûtent en- 

vn-on 45 roubles par tête, la paire de bœufs 
120 roubles, les bêtes à laine adultes 
coûtent environ 4 roubles et les jeunes 
i roubles, elles sont tondues en mai et re- 
présentent par tête de bétail une toison de 
à -,o00 a 4 kilogr., les laines sont vendues 
en suint à un prix qui atteint souvent 
9 roubles 40 kopecks parpoud de 16 ki W 
Bien n'est moins rare que de constater 
comme rendement un produit de 70 à 75 
roubles par déciatine et il n'est pas témé- 
raire d'espérer pouvoir atteindre le prix de 
100 roubles. Toutefois, il faut tenir compte 

Pour ces récoltes, 4 ui s'effectuent souvent 
du 10 au 20 juillet, de l'aléa résultant de 

la grande variabilité de la température et 
surtout de la quantité de pluie; c'est ai'nsi 

quu^terre qui avait produit à l'hectare, 
« 1887, 15- 20; en 1888, 13- 86; ne pro^ 
ta* en 1889 que 3 qu.ntaux de froment 
d hiver; le froment d'été donne un ren- 

SIX SKM.UXESI «■ „ 






S 'X S KM .USES E.N RUSSIC. 



11 



16*2 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



dément un peu inférieur, le seigle peut 
fournir une moyenne de 1 2^,76 à l'hec- 
tare ; l'avoine blanche de Russie qui est très 
répandue dans l'Est de la France et que l'on 
sème au printemps à raison de 7 pouds ou 
U4 kB ,66 à la déciatine, donne un produit 
moyen de 9 à 10 quintaux l'hectare, et 
cette. avoine pèse de 45 à 50 kilogr. l'hec- 
tolitre; l'orge de brasserie, semée dans les 
mêmes conditions, produit environ 70 pouds 
à la déciatine. Il y aurait lieu, nous n'en 
doutons pas, de développer en Russie cette 
culture et de multiplier le nombre des bras- 
series ; la bière remplacerait très avanta- 
geusement le kwas. Si l'on procédait au 
système de la fermentation haute, comme 
dans nos départements du nord de la France 
et à Lyon, on obtiendrait, avec une instal- 
lation industrielle peu compliquée, une bois- 
son très économique qui serait consommée 
sur place ; d'autre part, si on voulait adop- 
ter le système à fermentation basse, il serait 
facile d'organiser des usines importantes et 



AGRICULTURE. J 53 

l'alimentation des glacières si coûteuse en 
d'autres régions, serait facilitée dans ce 
pays où l'hiver est très rigoureux. 

La betterave cultivée en Russie provient 
généralement de graines de la variété de 
Vilmorin ; la récolte a lieu depuis le com- 
mencement de septembre jusqu'au 8 ou 
1" octobre, et le rendement moyen peut 
être évalué à environ 12,000 kilogr. par 
deciatine; on atteindrait des rendements 
plus importants avec une graine de végéta- 
taon plus vigoureuse et en modifiant les pro- 
cédés de fumure. 

Dans bien des régions, la difficulté est 
de rencontrer des ouvriers que l'on puisse 
engager pour toute une saison, car, ainsi 
que nous l'avons constaté plus haut, beau- 
coup de paysans sont propriétaires. Le prix 
moyen de la journée, hors moisson, est, 
défalcation faite delà nourriture, de 35 ko- 
pecks par homme, et de 25 à 35 kopecks 
par femme; pendant la période de la mois- 
«on, les prix s'élèvent de 50 à 80 kopecks 



T 



161 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



par homme et de 45 à 65 kopecks par 
femme; ces salaires sont, du reste, pro- 
portionnels au résultat de la récolte. Nous 
donnons ci-dessous, d'après les renseigne- 
ments qui nous ont été fournis par un haut 
fonctionnaire des plus compétents, des in- 
dications sur les rations mensuelles des 
ouvriers : 

2 pouds (33 kg ,760) de farine de seigle; 
30 livres (12 kilogr.) de gruau, de sarrasin ou 
de millet ; 
4 livres (l"«,600) de lard; 

— (l k s, 600) de viande; 

— (l k s,600) d'huile de chanvre; 

— (l k *,600) de sel. 

Quelquefois on distribue du poisson sec 
pour les nombreux jours déjeune. 

A cette ration , il convient d'ajouter : 
en été, des légumes verts; en hiver, de la 
choucroute et des betteraves salées à dis- 
crétion. 

Nous reproduisons ci - après la valeur 
moyenne des denrées : 






AGRICULTURE. 



105 



Le poud de farine de seigle, 60 kopecks ; 

— de gruau, 90 kopecks; 
de lard, 5 roubles ; 

— de sel, 15 kopecks; 

— d'huile de chanvre, 4 r. 5 kop. à 5 roubles ; 

— de viande salée, 1 rouble à 1 r. 30 kop. ; 

— de viande fraîche, 2 roubles. 



Nous ne voudrions pas clore cette étude 
sur l'organisation et les produits de la cul- 
ture russe, sans consacrer quelques lignes à 
la production des vignes qui, en Crimée 
en Bessarabie, dans la région du Don, dans 
celle d'Astrakan-Oural, au Caucase et dans 
le Turkestan, représente une des sources 
de revenu les plus considérables. 

La Crimée, tout particulièrement, pro- 
duisait déjà, au temps des Grecs, des cul- 
tures de vigne, comme l'atteste un passage 
de Strabon, faisant remarquer qu'à l'entrée 
des Palus-Méotides, on enfouissait la vigne 
en hiver. D'ailleurs, le beau musée des an- 
tiquités du Bosphore Cimmérien, que nous 



f 



U î 



166 



SIX SEMAINES KN RUSSIE. 



avons admiré au rez-de-chaussée de l'Er- 
mitage à Saint-Pétersbourg, nous montre, 
au milieu des bagues, des bracelets et des 
couronnes de lauriers en or, des vases où 
l'on voit suspendues des têtes humaines 
barbues ou à cornes de taureau (Dionysos 
ou Acheloiis) [Catalogue n° 164], des am- 
phores dépeignant des scènes bachiques 
(n 0! 17-19; 15-2; 1118, 22, 24, 25), et des 
figurines de Scythes tenant des coupes à la 
main ou buvant dans la même coupe, en 
signe d'alliance, comme nous l'apprend 
Hérodote, du vin auquel ils avaient mêlé 
quelques gouttes de leur sang. Nous n'avons 
la prétention ni de rechercher l'époque pré- 
cise de l'origine non plus que l'évolution de 
la production du vin dans la Crimée ; nous 
bornerons notre esquisse à l'étude de l'é- 
poque moderne. C'est au prince Voronzov 
en 1826, et de nos jours au prince Léon 
Galitzin que l'on doit rendre hommage pour 
le développement et l'amélioration de ces 
brillantes cultures ; les cosaques avaient 






AGRICULTURE. 



167 



appris depuis longtemps, des Français, l'art 
des vins blancs mousseux qui, au dire 
d'Hoummerk, fournissait il y a 50 ans un 
million de bouteilles par an, sans compter 
la quantité «incroyable» qui se buvait clans 
leur pays, principalement aux foires, où 
« aucun marché ne saurait se conclure sans 
une caisse de vin du Don ». 

Nous avons pu admirer à notre exposition 
de 1889, l'élégant Tholus, de style vieux 
russe, tout enguirlandé de pampres et garni 
de bouteilles casquées d'or, avec cette devise 
du prince Léon Galitzin : Vir est vis. 

Les vins de Crimée qui se vendaient en 
1711, :2 centimes la bouteille; en 1762, 13, 
lo, 2-2, 82 et 38 centimes, s'élevèrent en 
1793, en raison de la guerre contre la Tur- 
quie, à 65 centimes ; ils se vendent aujour- 
d'hui un prix relativement élevé; dans les 
grands hôtels de Saint-Pétersbourg et de 
Moscou où l'on n'est pas toujours disposé à 
payer de 25 à 30 fr. une bouteille de Cham- 
pagne où à enrichir, pour un empoisonne- 



■ 
■ 



168 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



ment lent, mais sûr, les fabricants de vins 
fortement alcoolisés de l'Allemagne, on boit 
fréquemment des vins mousseux de Crimée 
qui coûtent 2 ou 3 roubles. 

Les frais d'établissement d'une vigne, 
tels qu'ils m'ont été donnés par mon savant 
ami François Ruyssen, représentent environ 
5,537 r. 50 k. par déciatine que je réduis 
en francs par hectare, à 16,612 fr. 50 c. en 
prenant, pour ce calcul, comme pour tous 
les autres contenus dans ce travail, le rouble 
à 3 francs; les frais annuels représentent 
706 r. 88 k., soit 2,120 fr. 64 c. ; le vin de 
propriétaire s'est vendu successivement, de 
1884 à 1888, le vedro de 12', 29 : 4 r. 9 k. 
(12 fr. 27 c); 4 r. 40 k. (13 fr. 20 c); 
5r. 87 k. (17 fr. 61 c.) ; 5 r. 76 k. (17 fr. 
28 c); 5 r. 57 k. (16 fr. 71 c); soit une 
moyenne de 5 r. 18 k. (15 fr. 54 c). 

Pendant une période de 1879 à 1888, 
les vins des districts du Dnieper et de Ber- 
diansk, représentant 562 hectares environ, 
ont produit 995,854 kg ,86 qui se sont vendus 







AGRICULTURE. 



169 



pour le Dnieper de 1 1 à 49 fr. le quintal 
et de 49 à 66 fr. l'hectolitre, et pour le 
Berdiansk 25 à 30 fr. le quintal et 33 à 
50 fr. l'hectolitre. 

Sans aligner le rendement complet des 
vins de Crimée, il faudrait ajouter les 19 hec- 
tares de Mélitopol qui ont produit 76,249 ki- 
logr. de raisin (de 24 fr. 42 c. à 54 fr. 71 c 
le quintal et à 48 fr. 98 c. l'hectolitre), et 
les 2,742,830^,60 de raisin des villages de 
Kamenka, Inamanka, Terpenievsk e°t des 
colonies allemandes des mêmes districts, 
mais ces raisins qui représentent une valeur 
de 1 2 fr. à 25 fr. le quintal sont expédiés dans 
les gouvernements de Kherson et d'Iekate- 
rinoslav, à Simphéropol et jusqu'à Moscou. 
Quoi de plus intéressant que la manière 
dont les Russes se sont rendus maîtres du 
phylloxéra qui incubait depuis 18 ans à 
Téseli, chez M. Broieskiy, où le découvrait en 
1880 M. Danilewskiv, directeur du jardin 
impérial de Nikita ; nos compatriotes, les 
paysans de la Champagne, rebelles au 









170 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



remède, apprendront avec stupeur qu'un 
corps d'armée tout entier, sous la conduite 
de l'aide de camp général Korv, était mo- 
bilisé et se mettait en campagne avec am- 
bulances et baraquements pour détruire en 
trois mois 6 1 hectares, dans une région où, 
depuis dix ans, l'ennemi n'a plus reparu, 
pas plus d'ailleurs qu'en aucun point de la 
Crimée. A ceux qui trouveraient le remède 
quelque peu exagéré dans sa mise en scène 
guerrière, nous nous permettrons de faire re- 
marquer que le phylloxéra nous a coûté 4 et 
5 fois plus cher que notre rançon de 1870. 
La Bessarabie produit dans ses districts : 



Kichinev 
Benderî 
Bieltsî . 
Kohtine 
Orgiev 
Itoroki. 
Akerman 
Ismaïl . 
Soit 



)éciatines. 


Velros, 


15,952 


3,190,400 


8,000 


1,600,000 


1,763 


352,600 


100 


15,000 


4,400 


1.100,000 


615 


92,250 


20,000 


3,000,000 


9,500 


1,900,000 



60,330 11,250,000 



AGRICULTURE. 



171 



Le vin de 3 à 5 ans se vend de 6 à 8 et 
même 10 roubles. 

La région du Don ne vendange que 60 à 
75 p. 100 de sa récolte, elle produit environ 
20,000 vedrospar an, soit24,000 hectolitres. 
Le raisin non vendangé s'exporte comme 
raisin de table, à Moscou, à Voronèje et à 
Rostov. Les vignobles du Don, au nombre 
de 8,150 comprennent 2,440 déciatines. 
Il existe dans le 



1 er arrondissement du Don 


6,123 vignobles 


Z 


— . . . 


1,609 _ 


Arrondissent 


. d'Oust-Medvieditsa. 


159 — 


— 


de Khoper 


100 — 


— 


de Donetz 


74 — 


— 


de Tchervatok. 


49 — 


— 


de Mioutsk . . 


7 — 



Dans la région d'Astrakan-Oural, la quan- 
tité de vin produite en 1870 était de 1,500 
vedros. Les chiffres du rendement manquent 
pour 1880, mais on peut les évaluer à au 
moins 10,000 vedros, si l'on tient compte 
que la récolte s'est vendue 30,000 roubles. 



172 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Dans la. région du Caucase : 



Vedros. 



La province du Kouban . . 


produit 


25,000 


Le gouvernement de Stavropol 


— 


400,000 


La province de Terek. . 


— 


2,000,000 


— de Daghestan . . 


— 


250,000 


Le gouvernement de Koutaïs . 


— 


4,900,000 


— de Tiflis . . 


— 


4,200,000 


d'Erivan. . 


— 


1,000,000 


— d'Elisabetpol 


— 


500,000 


— de Bakou . 


— 


500,000 






La région du Turkestan, dont la part 
la plus productive est Taschkent, produit 
20,000 vedros. 

L'étendue totale des vignobles de la Rus- 
sie est de 168,790 déciatines qui donnent 
un produit annuel d'environ 27,680,000 ve- 
dros ; l'exportation qui s'effectue surtout 
par les ports de la mer Noire et par la fron- 
tière finlandaise a produit : 

En 1885 71,538 roubles. 

En 188(5 142,763 — 

Eu 1887 196,267 — 

En 1888 185,532 — 



AGRICULTURE. 



73 



Jusqu'où s'étendra cette exportation 
quand la Russie aura planté en vignes les 
95 p. 100 et même 97 p. 100 des terrains 
propres à cette culture et dont seulement 
3 à 5 p. 100 y sont appropriés? 

Mentionnons encore sous cette rubrique 
de l'agriculture en Russie la possibilité de 
donner un grand développement à l'indus- 
trie laitière, en fondant des laiteries, des 
beurreries et des fromageries. Il serait fa- 
cile, en effet, dans ce pays de créer des 
« fruiteries » à l'instar de celles que nous 
avons vues fonctionner pendant notre séjour 
dans le Jura où, chaque cultivateur apporte 
le soir le lait de sa ferme dont il est crédité 
de manière à partager ensuite au marc le 
franc le prix de vente des fromages, déduc- 
tion faite des frais de manutention. N'ou- 
blions pas que l'industrie laitière représente 
pour un grand pays comme la France un 
chiffre minimum d'un milliard et demi. 



' 



CHAPITRE XII 



VOIES DE TRANSPORT 

(Les mers. — Les fleuves. — Les chemins de fer 
et les routes.) 



Au premier rang des communications de 
la Russie il faut placer la mer Baltique qui 
l'ait à elle seule un trafic double de celui 
de la mer Noire et de la mer d'Azov réunies. 
Viennent ensuite, mais pour une très faible 
part, la mer Blanche et la mer Caspienne. 

Les canaux sont ainsi répartis : 



Bassin de la mer Blanche . 


4,990 kilomètr 


— — Caspienne 


14,271 — 


— — d'Azov . 


3,324 — 


— — Noire . . 


6,111 — 


— — Baltique . 


8,089 — 


Canaux proprement dits. . 


632 — 



De grandes voies de communication sont 
créées par le cours de la Volga, du Don, de 
la Dvina, du Dnieper, du Dniester, de la 



VOIES DE TRANSPORT. 



175 






Mologa, de la Cheksna, du Volkhor et des 
voies d'eau qui existent dans le bassin du 
Ladoga, mais la rigueur du climat est cause 
d'une interruption annuelle de six mois 
dans les régions du Nord et de deux mois 
dans celles du Sud. 

Les chemins de fer qui ne présentaient en 
1863 qu'un réseau de 3/268 verstes (l kra ,67) 
représentent aujourd'hui 27,028 verstes. 
^ Il existe 53 lignes dont 10 appartiennent 
àT Etat et forment iin réseau de5, 147 verstes. 
Les quarante trois autres lignes sont des 
chemins de fer privés. 

Le revenu net des chemins de fer de 
l'Etat a été en 1888 de 8,519,003 r. 10 k., 
soit 1,768 r. 53 k. par kilomètre. Le revenu 
net des chemins de fer privés a été pour la 
même période de 1 14,806,065 r. 17 k soit 
5,550 r. 32 k. 1 

La recette pour le premier semestre de 
1892 se chiffre pour les chemins de fer de 



1. Nous croyons qu'il est bon de citer ici la situa- 



L76 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 









l'État par 38 millions de roubles, soit 5.6 
p. 100 de plus qu'en 1891. Les lignes pri- 
vées ont reçu pendant le même laps de 
temps 126 millions, soit 3.3 p. 100 de 
moins qu'en 1891 '. 



tion actuelle de la dette des chemins de fer, telle 
qu'elle résulte des récentes conversions : 



Capital 
nominal. 

«illeR. P. 

Bu 1889 1,221,713 

En 1891 1,272,00a 

Différence pr 1891. 



50,295 



Mille R. P. 
50,067 
51,276 

» 
1,791 



Amortis- 
sement. 

Millelt. P. 
2,691 
2,805 

111 



Annuité 
totale. 

Mille R. P. 
58,758 
51,081 



4,677 



Mais de plus, il a été émis en 1881 un emprunt 
intérieur 4 '/» (dit Emprunt consolidé des chemins de 
fer), qu'il y a lieu d'ajouter : 



Emprunt consolidé j 
4 ! /â en roubl.-pap. j 

Soit au total .... 

Différence en 1891 
en mille E. P. . . 



71,975 
125,270 



3,374 



1,417 



10) 
214 



3,474 



1,1 



1. Nous donnons ci-dessous le produit de tous les 
chemins de fer russes pendant les cinq dernières an- 
nées : 





Recette brute. 


Dépenses 
d'exploitation. 


Produit net. 


Par 
\erste 




Roubles. 


Roubles. 


Roubles. 


Roubles 


1887. . 


252,986,699 


144,264,141 


108,722,558 


4,387 


1883. . 


283,382,751 


160,057,685 


123,325,068 


4,822 


1889. . 


282,690,784 


168,832,542 


113,858,242 


4,327 


1890. . 


284,530,638 


171,774,282 


112,750,356 


4,226 


1891. . 


293,832,936 


174,799,276 


119,033,660 


4,369 



VOIES DE TRANSPORT. J 77 

A ces lignes il importe d'ajouter la ligne 
Transcaspienne, d'une longueur de 1 343 
verstes, et les chemins du grand-duché de 
rinlande, d'une longueur de 1,450 yerstes 
Le matériel roulant, notamment les wa- 
gons destinés aux voyageurs, présentent 
des conditions de confortable absolument 

inconnues chez nous; il n'existe sur aucun 
de nos réseaux des compartiments de 
1 Q classe comparables à ceux de 2* classe 
des chemins de fer de Finlande, par exem- 
ple. Dans ces voitures, en effet, non seu- 
lement les sièges sont disposés de façon à 
pouvoir se développer pour permettre aux 
voyageurs de s'y étendre et d'y dormir si 
toutes les places ne sont pas occupées, mais 
encore on trouve dans chaque comparti- 
ment des cabinets de toilette, et accrochés 
dans 1 intérieur du wagon une carafe d'eau 
et un certain nombre de verres et de ser- 
viettes. De plus, les glaces sont serrées dans 
leurs cadres sur une bande de caoutchouc 
et ces cadres eux-mêmes sont comprimés 

S'X SEMAINES KM »ir o,~ 



SIX SEMAINES EN BUSSIE. 



12 



178 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



dans le chambranle des fenêtres par une 
autre bande de caoutchouc, en sorte que 
le froid n'y peut pas pénétrer. Inutile d'a- 
jouter que les voyageurs frileux peuvent 
prendre place autour d'un calorifère. Nous 
sommes bien en retard, comme on le voit, 
avec notre mode de chauffage par trop pri- 
mitif qui n'empêche pas nos compartiments 
d'être en hiver de véritables glacières. Ce 
serait, toutefois, se méprendre que de nous 
supposer l'intention d'adresser une critique 
trop acerbe à nos compagnies françaises, nous 
nous proposons tout au plus de stimuler en 
elles le sentiment de l'émulation et nous ca- 
ressons l'espérance de voir le vieux et véné- 
rable matériel appelé prochainement à faire 
valoir ses droits à la retraite ; il sera rem- 
placé alors — pourquoi en douterions-nous? 
— par des voitures plus en rapport encore, 
s'il est possible, que celles de la Finlande, 
avec les progrès du confortable moderne. 

Nous reproduisons ci-dessous les noms des 
diverses compagnies de chemins de fer : 



VOIES DE TRANSPORT. 

I. — Chemins de fer de l'État. 

1. Baakounstchak. 

2. Catherine. 

3. Livny (voie étroite). 

4. Mourom. 

5. Polessié. 

6. Kiajsk-Morschansk. 

7. Samara-Oufa. 

8. Tambov-Saratov : 

a) Tambov-Saratov ; 

b) Embranchement de Belov. 

9. Oural. 

10. Kharkov-Nicolaïev. 

II. — Chemins de fer privés. 

11. Baltique. 

12. Borovitkch. 

13. Varsovie-Brornberg. 

14. Varsovie-Vienne. 

15. Varsovie-Terespol : 

a) Varsovie-Brest ; 

b) Brest- Khôl m ; 

c) (Sde/Zefc-Malkine. 

16. Vladikavkas. 

Grande Société des chemins de fer russes. 

17. Nicolas: 

a) Saint-Pétersbourg-Moscou ; 

b) Embranchement du Port. 

18. Saint-Pétersbourg-Varsovie. 



179 










180 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



19. 


Moscou-Nijni. 


20. 


Griaze-Tsaritsiue : 




a) Griaze-Borissoglebsk ; 




b) Borissoglebsk-Tsaritzine ; 




c) Volga-Don. 


21. 


Dina-Vitebsk. 


22. 


Donetz. 


23. 


Transcavkcas. 


24. 


Ivangorod-Dombrova. 


25. 


Koslov-Voronèj-Rostov. 


26. 


Koursk-Kiev. 


27. 


Koursk-Kharkov-Azov. 


28. 


Libava-Romnî : 




a) Libava-Romnî-lùdkounî ; 




b) Embranchement, de Koroukof 


29. 


Lodzi. 


30. 


Lozov-Sévastopol. 


31. 


Mitava (Mitau). 


32. 


Moruhansk-Sîzi-an. 


33. 


Moscou-Brest. 


34. 


Moscou-Koursk. 


35. 


Mosoou-Kiazan. 


36. 


Moseou-Yaroslav-Vologda : 




a) Moscou-Yaroslav ; 




b) Yaroslav-Vologda. 


37. 


Novgorod. 


38. 


Novotorjok : 




a) Ostachkov-Rjev 




h) lîev-Viazma. 



VOIES DE TRANSPORT. 



181 



39 


. Oboiansk. 


40 


. Orenbourg. 


41 


Orel-Vitebsk. 


42 


Orel-Griazi. 


43 


Vistule. 


44. 


Kiga-Dunabourg : 




a) Riga-Dunaboury ; 




b) Riga-Bolderaa. 


45. 


Eiga-Toukkoum. 


46. 


Rybiusk-Bologoé. 


47. 


Riajsk-Viazma. 


48. 


Riazan-Kozlov. 


49. 


Tambov-Kozlov. 


50. 


Fastovo. 


51. 


Tsarskoë-Sélo. 


52. 


Chouïa Ivanovo. 


53. 


Sud-Ouest. 






A ces lignes, il y aura lieu bientôt d'en 
ajouter 3 : 

1° Moscou-Kazan ; 
2° Koursk-Voronèj ; 
3° Petrovsk , 

dont la construction est autorisée et a été 
confiée aux compagnies les plus florissantes, 
Moscou -Riazan, Koursk-Kiev, et Rostov- 
Vladikavkas. 






18-2 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Nous pourrons ajouter bientôt à cette 
énumération deux nouvelles lignes qui se- 
ront construites à Kamîchin et à Ouralck 
par la compagnie Eiazan-Kozlov. 

Les lignes de chemins de fer russes ont une 
section plus large que celles des autres che- 
mins de fer européens, ce qui nécessite des 
transbordements onéreux de marchandises. 

On peut reprocher à la marche des trains 
leur lenteur, sauf sur certaines grandes li- 
gnes où le trajet est assez lestement exé- 
cuté, en dépit de la distance, comme entre 
Moscou et Pétersbourg '. 

Ajoutons encore que les correspondances 
des diverses compagnies entre elles pour- 
raient être mieux ménagées dans l'intérêt 
des voyageurs; nous faisons toujours excep- 



l. Cette ligne est absolument droite. — On sait 
que lorsque les ingénieurs présentèrent l'avant-projet 
et le plan proposé à l'empereur Nicolas, en lui sou- 
mettant toutes les difficultés de construction, celui-ci 
prit une règle et traça lui-même de sa main la ligne 
droite qui joignait Pétersbourg à Moscou. — Le 
projet impérial fut scrupuleusement exécuté. 



VOIES DE TRANSPORT. 



183 



tion pour la grande compagnie des chemins 
de 1er russes, administrée par le très habile 
et très aimable M. Perle. 

En même temps que la Russie suivra son 
évolution en complétant ses lignes de che- 
mins de fer, nous ne doutons pas que son 
gouvernement ne donne aussi une impulsion 
à l'organisation des routes ordinaires des- 
tinées à relier entre eux d'importants villages 
qui restent encore aujourd'hui isolés et en 
quelque sorte déshérités. 

Quand la Russie aura accompli cette œuvre 
qui demande encore quelques années, quand 
toute l'activité de ce grand peuple pourra 
s'exercer d'une façon efficace, la richesse du 
pays n'aura pas de limite. 



CHAPITRE XIII 



LE CRÉDIT 



(Banque foncière de la noblesse. — Banque foncière 
des paysans. — Les Caisses d'épargne. — Les 
Lombards ou Monts-de-Piété. — Les Banques 
populaires. — Les Artèl.) 



I. — La Banque foncière de la noblesse 
et la Banque foncière des paysans. 

L'émancipation des serfs avait créé à la 
noblesse la nécessité de se constituer des res- 
sources qu'elle réalisait par voie d'emprunts 
hypothécaires. Dès 1873, l'administration 
avait enregistré des prêts hypothécaires pour 
une somme de 150,00U,000 de roubles qui 
alla sans cesseens'augmentantdansdelarges 
proportions. — Pour assurer ces prêts, des 
banques se fondèrent, la première en titre 
fut la Banque provinciale de Kkers, pour lg 
sud de la Russie, puis vinrent successive- 



LE CRÉDIT. 



185 



ment celles des Provinces Baltiques, la Ban- 
que hypothécaire de Finlande, la Société de 
Crédit, mutuel de Pologne et enfin le Crédit 
foncier mutuel, subventionné, par le Gou- 
vernement, d'un subside de 5,000,000 de 
roubles. 

D'autre part, les paysans cherchaient à 
acquérir des terres, de gré à gré, aussi le 
ministre Bunge, sur l'es idées de Vojeikovv et 
Ignatiew, créa-t-il en 1882, au capital de 
500,000 roubles, une Banque d'État dite 
foncière des paysans, dont les résultats ne 
répondirent' pas malheureusement; au pro- 
gramme qu'on s'était proposé. La Banque se 
vit obligé, en effet, de conserver une trop 
grande quantité d'immeubles invendus, 
et l'on se rendra compte de l'importance de 
cette déconvenue en songeant que ces im- 
meubles représentaient, l'année dernière, 
12.50 p. 100 des prêts effectués au profit 
des paysans. 

Il y a lieu de craindre que cette Banque 



ne se trouve obligée de faire gérer un tr 



rop 






.le 



186 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



grand nombre d'immeubles qui faute d'ache- 
teurs resteraient sa propriété. 

Il existe de cette Banque 38 succursales 
ou sections. 

La Banque foncière de la noblesse futcréée 
en 1 885, pour fournir des capitaux à des taux 
moins élevés que ceux exigés par la Banque 
de crédit mutuel foncier. — Elle effectue des 
prêts dans 30 sections. Les résultats des opé- 
rations de ces établissements ne sont pas 
consolants, etl'on peut àbondroits'inquiéter 
du grand nombre de paiements à terme qui 
ne sont pas servis à l'échéance par les em- 
prunteurs. 



II. — Les Caisses d'épargne. 

L'origine des caisses d'épargne remonte 
à 1842. — Les statuts originaires ont été 
modifiés en 1864. L'intérêt qui était d'abord 
de 3, fut élevé dès cette époque à 4, ce qui 
augmenta considérablement les dépôts. 

Les caisses d'épargne qui dépendaient des 






LK CRÉDIT. 



187 



anciens établissements de crédit ont été 
absorbées par la Banque de Russie laquelle 
est autorisée à en créer de nouvelles dans 
ses succursales ; les frais de la gestion de ces 
annexes ne dépassent guère 1,500 roubles. 
Les Caisses d'épargne existant dans les 
principales villes et même, depuis peu de 
temps, dans des centres peu importants, dé- 
pendent tontes de la caisse d'épargne cen- 
trale de Saint-Pétersbourg. Les versements 
à opérer dans les villes qui n'ontpas décaisse 
d'épargne sont effectués par des transferts 
à la caisse la plus proche ; les retraits à 
opérer dans ces mêmes conditions deman- 
dent parfois 15 jours pour être accomplis. 
En 1884, les dépôts des caisses d'épargne 
ne représentaient que 14,467,769 roubles, 
et en 1889 ils s'élevaient déjà à 92,970,660 
roubles; au 1» janvier 1891, il existait 
dans toutes les caisses d'épargne de la Rus- 
sie 795,327 livrets représentant un capital 
de 142,426,292 roubles, soit, en joignant à 
ce capital environ i millions et demi de 



■ 



188 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



roubles d'intérêts échus au taux de 4 p. 100, 
une somme de 146,000,000; nous avons 
été assez heureux pour nous procurer un 
état représentant pendant toute l'année 1 890 
et jusques et y compris le mois de janvier 
1891, l'augmentation considérable des ver- 
sements. 



Année 1890. 




Quantité 
de livrets. 


Total 

des sommes 

versées. 




Roubles. 


Janvier 2,719 


82,706 


Février . . 






3,448 


133,969 


Mars. . . 






4,013 


136,198 


Avril . . 






4,308 


246,044 


Mai . . . 






4,617 


297,435 


Juin . . . 






0,148 


362,106 


Juillet . . 






7,457 


451,059 


Août. . . 






11,369 


611,002 


Septembre 






16,868 


804,985 


Octobre . 






22,869 


1,066,390 


Novembre 






30,059 


1,436,234 


Décembre 






37,459 


1,803,421 


Janvier 189. 


L 




46,943 


2,302,801 



Le versement minimum est fixé à 20 ko- 
pecks, et le versement maximum à 50 roubles. 
Le total de chaque livret ne peut dépasser 



LE CRÉDIT. 189 

1,000 roubles. Les sommes versées, sont 
remboursables à vue. On peut constater la 
progression des livrets qui dépassera peut- 
être un jour ou l'autre les facultés de rem- 
boursement immédiat par l'État, et l'on 
verra alors se dresser les questions qui ont 
été agitées en France, tant au sujet du taux 
de l'intérêt qu'en ce qui concerne la conso- 
lidation du fonds d'épargne lequel ne peut 
être considéré comme une ressource habi- 
tuelle de la Dette flottante. Nous n'avons 
pas fait état dans nos statistiques de l'en- 
semble des dépôts des caisses d'épargne pos- 
tales, de création récente, qui à elles seules 
représentent en ce moment un million de 
roubles par mois. 



in. 



Les Lombards ou Monts-de-Piété. 



C'est la Banque de Russie qui fournit les 
fonds nécessaires au service des prêts sur 
gages des monts-de-piété de Saint-Péters- 
bourg et de Moscou. Un compte courant 



190 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






productif d'intérêts existe entre ces deux 
établissements. 

Le Lombard de Saint-Pétersbourg pos- 
sède un capital (y compris la réserve) de 
1,961,629 roubles, divisé en 12,400 actions 
émises à 125 roubles et cotées à peu près à 
198 roubles. 

Le dernier dividende distribué était de 
14 r. 1 k. par action, le chiffre des sommes 
prêtées sur 729,834 opérations était de 
7,475,187 roubles. Le Lombard n'eut à 
rembourser pour cet exercice que 719,375 
roubles, les prêts s'élevant à la somme de 
7,447,769 roubles. 

Il existe de plus deux Lombards privés. 
Le premier a été fondé à l'aide de 10,000 
actions de 100 roubles, qui représentent 
aujourd'hui (en y comprenant la réserve) 
un capital de 1,214,206 r. 5 k. Ces actions 
sont cotées aujourd'hui 196 roubles. Au 
dernier inventaire, le bénéfice brut s'éle- 
vant à 361,589 roubles et le bénéfice net à 
116,267 roubles. 






LK CRÉDIT. 



191 



Un autre établissement du même genre, 
le Lombard privé de Saint-Pétersbourg 
(Martinson), a été fondé au capital de 
3,000 actions de 500 roubles, 

Soit 1,500,000 roubles. 

Réserve 6,066 — 

Le dernier dividende distribué a été de 
35 roubles. 

Ce Lombard a effectué, en 1889, 81,149 
prêts s'élevant à la somme de 1,119,405 
roubles, et en 1890, 2 1 6, 672 prêts s'élevant 
à la somme de 2,599,07 1 roubles. 



IV. - Les Banques populaires. - Les artèl. 

Antérieurement à 1870, il n'existait pas, 
en Russie, de banques populaires au sens 
propre du mot, si l'on en excepte les caisses 
des bailliages dans les domaines impériaux 
et les caisses de secours et d'épargne qui 
présentaient plutôt le caractère d'oeuvres de 
bienfaisance. Exceptons encore les avances 



192 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



faites par les zemstvos pour l'achat de se- 
mence. 

Ce n'est en réalité, à part les deux essais 
mentionnés ci-dessus, qu'à partir de 1872 
que nous voyons s'organiser d'une façon 
permanente, en ce pays, des banques popu- 
laires qui furent fondées dans leurs prin- 
cipes généraux sur les bases des banques de 
Schultze-Delitzch 1 , lesquelles depuis 1832 
ont donné de si beaux résultats. Mais la 
ressemblance n'est pas complète entre les 
banques populaires allemandes et celles de 
Eussie, lesquelles peuvent être ramenées à 
deux types principaux. 

Le premier type a été adopté à la suite 
d'un arrêté du ministre des finances ; il 
comporte un crédit proportionnel à la coti- 
sation de chaque membre. 



1. C'est M. Sviastoslov Longuinine qui était allé 
étudier ces banques en Allemagne , et revint en 
fonder une en Russie à Eagestvenskoe, en 1865. — 
Une autre fut fondée, en 1869, à l'aide de fonds 
avancés par le zemstvo de Novgorod. 



LE CRÉDIT. 



193 






Le second, qui procède d'un comité de 
propagande fondé à Saint-Pétersbourg en 
1872, sous la présidence du prince Vasilt- 
chiko, se borne à fixer, pour les membres 
de l'association, un maximum de crédit 
égal pour tous les membres. Nous avons 
constaté que 53 p. 100 des banques exis- 
tantes dérivent de la formule du comité de 
Saint-Pétersbourg; 31 p. 100 de l'arrêté 
du ministère; les autres présentent une 
situation mixte entre ces deux types. 

Au point de vue de l'organisation inté- 
rieure, le capital est formé par les cotisa- 
tions annuelles de chaque membre, soit 
3 roubles. De plus, tout membre doit possé- 
der une action de 50 roubles qu'il peut ac- 
quérir par des versements échelonnés, mais 
il n'en peut posséder qu'une qu'il lui est in- 
terdit de négocier, et même d'engager. 

Chaque société se constitue aussi un ca- 
pital de réserve qui est formé par un pré- 
lèvement de 10 p. 100 sur les bénéfices de 
l'association, par les fractions de kopecks 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



13 



194 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



retenus dans les partages des bénéfices, et 
par les amendes et cotisations ; cette ré- 
serve s'augmente aussi des intérêts produits 
par son propre capital. 

Pour se créer un roulement de fonds, 
chaque banque, dès son origine, con- 
tracte un emprunt de fondation auprès des 
Zemstvos contre la remise d'un certain 
nombre de ses propres actions. Au fur et 
à mesure de l'extension des prêts qu'elle 
effectue, elle opère, auprès de la Banque 
de l'État, d'autres emprunts sous la même 
forme. 

Son roulement de fonds est encore accru 
par des dépôts qu'elle accepte; ces verse- 
ments volontaires sont consignés sur un li- 
vret remis à chaque déposant. 

Les sommes provenant de ces obligations 
qui sont garanties par les bénéfices, par la 
réserve, par les actions et même par les 
biens des actionnaires et sous leur caution 
solidaire, représentent dix fois la valeur 
des actions et du capital de réserve. 






LE CRÉDIT. 195 

Dans la pratique, pour les banques du 
comité, le crédit personnel, égal pour tous, 
s'élève à la valeur de 3 actions, soit 150 rou- 
bles; pour les banques du type ministériel, 
il est proportionnel, comme nous l'avons vu 
plus haut, et il atteint souvent 10 fois la 
valeur de l'action. 

Ces banques sont administrées par un 
comité de direction et un conseil de sur- 
veillance et contrôlées par des tuteurs nom- 
més par les Zemstvos. 

Jusqu'en 1877, le développement de ces 
caisses a été progressif; depuis lors il s'est 
arrêté et, sur 1,459 banques populaires 
autorisées, 836 seulement fonctionnent, 
407 sont fermées et 193 ne sont pas cons- 
tituées. Ces sociétés, auxquelles les caisses 
d'épargne firent une large concurrence, ne 
semblent point avoir répondu à leur pro- 
gramme et on leur reproche d'ouvrir un 
crédit trop restreint à ceux qui en ont le 
plus besoin. Faut-il nous en étonner beau- 
coup, alors que des sociétés de cette nature 



ii : 



196 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

sont en France d'une acclimatation si diffi- 
cile (il n'en existe que 20 dans notre pays !) 
et n'ont réussi d'une façon complète, sous la 
forme de banques populaires, qu'en Alle- 
magne; ou de société de consommation, 
comme en Angleterre ; ou encore de ban- 
ques de prêts, effectués à l'aide de dépôts 
de caisses d'épargne, comme en Italie? 

Au point de vue de la statistique, on 
constate que pour 120 sociétés (197,447 
membres) disposant d'un capital global de 
16,824,908 roubles, et d'un capital de ré- 
serve de 1,181,682 r. 44 k., ces sociétés 
ayant reçu 5,474,667 r. 60 k. de dépôts, 
et emprunté, plus de 4,619,280 r. 83 k., 
n'ont effectué pour cette somme que 15 mil- 
lions 941,963 r. 56 k. de prêts, comme l'é- 
tablit la situation du 1" janvier 1888, alors 
que le roulement de fonds avait été de 
80,3 1 1,588 r. 70 k. 

Ce chiffre d'affaires réelles répondant au 
but de la fondation paraît faible si l'on 
envisage en un seul total le compte capi- 



LE CREDIT. 



11)7 



tal, ceux des dépôts et emprunts, et le fou-' 
leineut de fonds, soit: 1)7,(549,700 r. Oi k. 

Les bénéfices ressortentà iS3,5"25 r. -20 k. 

Il serait très intéressant d'étudier dans 
leur organisation intime les artèl ou associa- 
tions mutuelles des travailleurs, dans les- 
quelles chacun verse un capital identique, 
1,01)0 roubles, par exemple, pour la prin- 
cipale de ces associations qui compte 500 
membres (la Krcslanskuia Bcrjaia de Mos- 
cou). Cette étude nous entraînerait dans un 
champ d'investigation très curieux, que 
nous espérons bien explorer un jour, mais 
no us forcerait à une assez longue digression '. 



1. Ou ne se représente pas comment pourrait vivre, 
sans l'existence en commun que procure les artèl, 
la plupart des artisans de la Russie dont le salaire 
est seulement de 50 à 60 kopecks par jour. Les ou- 
vriers consacrent en réalité 15 kopecks seulement par 
jour à leur nourriture, G à leur logement. Ils doivent 
trouver sur le reste le nécessaire pour l'alimentation 
de leur famille, qui consiste en pain de sarrasin , 
poissons frais, salés ou fumés, gruau, choux, cham- 
pignons frais ou conservés, sans oublier le thé et 
l'eau-dc-vie ou vodka. 



198 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Bornons-nous à signaler que les associés 
fournissent leur travail et le capital à la 
société, c'est ainsi que l'artèl de Chestov 
a procédé à toute l'organisation de l'expo- 
sition de Moscou et que c'est lui aussi qui 
se charge de la manutention des marchan- 
dises en douane dans seize villes frontières 
et du service des messageries, des recettes 
entre les compagnies de chemin de fer et 
les particuliers. Chaque artèl est administré 
par un starosta ou patron aidé d'un sous- 
starosta et d'un conseil. A l'artèl de Chestov, 
le dividende mensuel est de 72 roubles, 
plus un dividende trimestriel d'action no- 
minale de 1,000 roubles, lesquelles actions 
valent maintenant 5,300. Il existe trente 
autres artèl. 



CHAPITRE XIV 

LE CRÉDIT {Suite) 
(La circulation monétaire et fiduciaire.) 

I. — Monnaies : Historique et généralités. 
Variations du cours du rouble. 

La Russie ne fut dotée de monnaie, au 
sens propre du mot, que bien longtemps 
après les autres nations de l'Europe. 

Les monnaies étrangères qui avaient 
cours, surtout les tangos latars, ne circu- 
laient pas en quantité suffisante; aussi, 
dans le centre de la Russie, longtemps les 
échanges se tirent -ils à l'aide de peaux 
d'écureuils (vekcha), de pattes de martres 
{/iouna), de fronts d'écureuils (lobld) et de 
museaux de martres (mo?-d/ii). Plus tard, 
vint la grima dont le cours était variable 
et représentait une livre effective d'or ou 
d'argent de ( J onces un quart pour la prin- 
cipauté de Kiev, et de 13 onces pour celle 



! 



200 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



de Novgorod. La grivna était divisée en 
zolotniks ou parcelles d'or. 

Cette situation dura jusque vers le com- 
mencement du xV siècle, époque à laquelle 
Novgorod et Moscou frappèrent des roubles 1 . 
Le rouble était une coupure pesant environ 
22 zolotniks (l once égale 6 zolotniks) que 
l'on coupait dans une barre d'argent du 
poids de la grivna. 

Le mot «coupe» (en russe Roubith) fit 
donner aux coupures le nom de roub (au 
pluriel roubli). 

Depuis 163 't, le rouble est la base du 
système monétaire. 

11 est subdivisé en kopeiki, dont l'éty- 
mologie se rapporte au mot Kopié (lance), 
en souvenir de la lance que portait saint 
Georges sur les monnaies frappées au temps 
d'Ivan le Terrible. 



1. Des historiens prétendent, mais nous ignorons 
à quelle source sûre ils se réfèrent, que les premiers 
roubles furent frappés, en 1409, sous le règne de 
Vassili II Dimitriewitch. 



I 



LE CRÉDIT. 



201 



D'abord en argent, le kopeck fut plus 
tard frappé en cuivre en vue de parer à 
l'insuffisance des ressources du Trésor au 
temps d'Alexis Mikhaïlovitch, père de Pierre 
le Grand. 

Ce n'est qu'en 1810 qu'Alexandre I er fixa 
la valeur intrinsèque du rouble d'argent de 
10(1 kopecks à 83 zolotniks; 100 roubles 
pèsent ô livres et G zolotniks. La livre d'ar- 
gent fin est dans la proportion de 10 à 7 et 
demi, par rapport à la livre monnayée. 

Au sujet de la monnaie d'or 1 , à part les 
ducats de la grande princesse Sophie, on ne 
la voit en circulation qu'à partir de Pierre 
le Grand. C'est sous le règne de Cathe- 
rine II que l'on a frappé les impériales (de 
2*2 karats, soit 10 roubles en argent), et des 
demi-impériales de 5 roubles 2 . 



1. L'hôtel des monnaies de Saint-Pétersbourg a 
frappé, depuis le commencement du siècle jusqu'en 
1878, 1,242,330,852 roubles 82 copecks. 

2. L'oukase du 24 août 1828 avait institué une 
monnaie de platine, sous la forme d'un ducat de 
3 roubles argent, qui ne fut qu'un essai. 




•20"2 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Le papier -monnaie fit son apparition 
sons le règne d'Anna Ivanovna; il en fut 
émis à cette époque pour une dizaine de 
millions. Elisabeth Petrovna étendit cette 
émission jusqu'à 50,000,000. Mais sous 
Catherine II, qui n'eut pas la main heu- 
reuse en cette affaire, le papier-monnaie 
devint une institution durable, il en fut créé, 
en effet, à Saint-Pétersbourg et à Mos- 
cou dans des banques d'assignations 1 dotées 
par la grande Impératrice d'un capital de 
1 ,000,000 de roubles en argent et en or. Pour 
en favoriser la circulation, les contribua- 
bles furent obligés d'acquitter 20 p. 100 de 
leurs impôts en assignats. Une émission de 



1. Il serait intéressant de rapprocher de ces émis- 
sions en Russie, les mises en circulation de bons de 
monnaie qui avaient eu lieu, en France, dès le com- 
mencement du xvm e siècle et qui servirent sans 
doute de modèles. (Voir un Banquier du Trésor royal 
au XVIII e siècle, Samuel Bernard, par Victor de Swarte. 
Berger-Levrault et C'°, 1893.) 

A rapprocher aussi la crise des assignations de 
celle des assignats, à l'époque de la Révolution. 



LE CREDIT. 



203 



26,000,000 (chiffre approximatif) fut faite 
en vue de la guerre de Turquie. Constatons 
que ces assignations furent d'abord recher- 
chées en raison de la commodité même de 
cette monnaie, et firent prime de 5 p. 100; 
mais au 20 juin 1786; la somme de papier- 
monnaie fut élevée à 100,000,000, et, dès 
lors, le rouble descendait dans une propor- 
tion inquiétante. 

Il fallait en effet en : 

1787. . 103 kopecks papier pour un rouble argent. 

1790. . 115 — — 

1793. . 135 — — 

1796. . 147 — — 



A cette date de 1796, année de la mort 
de la grande Catherine, il y avait pour 
150,703,000 roubles d'assignations. Sous 
PaulT r , ce chiffre atteignit 212,000,000 
et la dépréciation fut de 65 p. 100; la 
baisse s'accentua encore, puis un léger re- 
lèvement s'ensuivit en 1803, et l'on con- 
sidéra comme un cours relativement avan- 






m 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tageux une perte de 80 p. 100. Le rouble 
s'abaissa à nouveau, subissant le contre- 
coup de la guerre qui précéda le traité de 
Tilsitt. 

La circulation atteignait, en 1810, la 
somme de 577,000,000. En ces difficiles 
conjonctures, l'Empereur eut recours à son 
illustre conseiller, Michel Speranski. 

Cet avilissement de la monnaie eut sa 
répercussion sur les prix de tous les articles 
d'alimentation et de commerce en général. 
Dès 1794, la relation entre le numéraire et 
les objets de consommation avait subi un 
tel changement qu'on avait dû augmenter 
le prêt des soldats; d'autre part, au point 
de vue des impôts basés sur l'ancienne 
monnaie, le rendement était devenu insuf- 
fisant. 

Toutefois, en dépit de modifications im- 
portantes qui se sont produites à des époques 
de crises aiguës, ce serait une erreur d'af- 
firmer d'une façon absolue, que le prix des 
denrées se trouve subordonné en quelque 






LE CREDIT. 



205 



sorte au jour le jour aux incessantes fluc- 
tuations du cours du rouble. 

Lorsque le rouble est maintenu en baisse 
pendant un certain temps, le prix des 
denrées renchérit, mais en fin de compte, 
ces prix artificiels ne peuvent se maintenir, 
parce que la demande s'en trouve res- 
treinte, et les offres trop nombreuses. 

Cette situation de la monnaie russe 
avait, au début de son ministère, vivement 
préoccupé M. de Vichnégradski, qui aurait 
voulu rétablir la circulation monétaire mé- 
tallique telle qu'elle existait en Russie de 
1812 à 1837. Ce projet ne fut pas accueilli 
plus favorablement que ne l'avaient été 
ceux du comte Reutern en 1877 et de 
M. Bunge en 1883. Il est intéressant de 
lire à ce sujet le rapport du savant éco- 
nomiste M. Nebolsin qui combattit le projet 
de M. Bunge. 

Pour résoudre des questions de cette im- 
portance, il faut tenir compte des habitudes 
prises actuellement en Russie au point de 









206 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



vue de la situation monétaire, de la réper- 
cussion que la mise en circulation d'une 
monnaie métallique produirait infaillible- 
ment sur le cours du rouble-papier, sur les 
fonds publics, les actions, obligations et 
toutes les autres valeurs, dont le taux 
d'émission et les cours journaliers sont ba- 
sés sur le rouble-papier. 

De plus, il ne faudrait pas négliger 
dans l'étalon monétaire, de bien se repré- 
senter l'état de l'Europe dans les luttes 
récentes du mono et du bimétallisme. La 
situation faite à la France et aux autres 
puissances signataires de la convention 
dite de l'Union latine, devrait ausà être 
envisagée , ne serait - ce qu'au point de 
vue des formidables encaisses d'écus de 
5 fr. qui remplissent aujourd'hui les caves 
de la Banque de France. Enfin, si l'u- 
tilité d'une monnaie métallique était bien 
démontrée pour la Russie, les conséquen- 
ces du Silver-bill américain seraient ap- 
pelées , nous n'en doutons pas , à jouer 



LE CRÉDIT. 



207 



un rôle dans les décisions de cette puis- 
sance 1 . 

Quant à nous, nous n'oserons point nous 
permettre de formuler des décisions en cette 
capitale mais très délicate matière; toute- 
fois, nous estimons que les moyens radi- 
caux (d'ailleurs inexécutables en pratique), 
qui consisteraient dans le retrait absolu de 
tout' le papier-monnaie, ne nous semblent 
pas devoir être pris en sérieuse considéra- 
tion ; pour nous tenir à une solution plus 
modérée, nous nous demandons si un rem- 
boursement partiel du papier, même clans 
une mesure relativement faible, soit à l'aide 
de l'or ou de l'argent, ne serait pas d'un 
effet heureux pour paralyser les spécula- 
tions qui tendent sans cesse à l'étranger à 

1. Voir à ce sujet les délibérations de la Confé- 
rence de Bruxelles (nov.-déc. 1892) et les nouvelles 
dispositions prises, dans l'Empire des Indes, vis-à-vis 
de l'abondance exagérée du métal argent. Les dispo- 
sitions législatives que préparent, en ce moment 
même, les Etats-Unis sont aussi un facteur à envi- 
sager. 






208 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



presser sur la valeur du rouble ; mais, à 
notre avis, dans des questions de cet ordre, 
il faut se méfier, avant tout, des théories 
toutes faites, et il serait préférable, peut- 
être, si on voulait étudier la circulation 
monétaire en France, de demander, par 
exemple, avix caissiers de tous les grands 
établissements de crédit de Paris et de la 
province, en quelle monnaie, à défaut de 
compensation, et dans quelle mesure entre 
le papier fiduciaire, le chèque et les effets 
de commerce et le métal, les parties pre- 
nantes préfèrent aux 1 er et 15 de chaque 
mois, être servies, ou encore comment sont 
composés les versements effectués. 

La Caisse centrale du Trésor et les Tré- 
soreries générales pourraient aussi, comme 
ces grands établissements, montrer que le 
papier de la Banque (tant les billets que 
les bons de virement) est extrêmement 
recherché, et constitue la part, de beaucoup 
la plus grande, des opérations; l'or vient 
ensuite, mais il est rarement sollicité, tant 



LE CRÉDIT. 209 

est grande la confiance en notre circulation 
fiduciaire ; quant à l'argent, il est assimilé 
de plus en plus, dans les opérations et en 
dépit de la loi organique, à une monnaie 
d'appoint, comme la monnaie de billon; le 
gros sac d'écus d'une mobilisation si compli- 
quée, jouit de plus en plus de longs repos 
dans les cryptes de la rue Neuve-des-Petits- 
Chanqjs. Cette monnaie Spartiate pourrait 
bien, au début du siècle prochain, ne plus 
présenter qu'un intérêt de numismatique et 
d'archéologie. En serait-il de même de la 
Russie qui trafique pour de larges sommes 
avec les nations monométallistes argent de 
l'Asie? Voici ce qui est à étudier, en se ren- 
dant compte des transformations qui com- 
mencent à se produire dans ces régions 
asiatiques. 

La nature de la monnaie à mettre en cir- 
culation dépend des divers facteurs que nous 
venons d'indiquer; on trouverait aussi dans 
la homme des mouvements de caisses et de 
portefeuilles des grands laboratoires ce m- 



i< 



SIX SEMAINES B» KUS6IK, 



14 









-210 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



merciaux que nous avons énumérés, de pré- 
cieuses indications sur la quantité de mon- 
naie nécessaire à un pays. 



* 

* * 



La législation actuellement en vigueur sur 
rémission des billets de crédit en Russie est 
tout entière contenue dans le manifeste 
du l" r juin 1843 qui leur confère le cours 
égal, les assimile à une dette de l'Etat, et 
les rend échangeables à tout instant contre 
de la monnaie d'argent. La guerre de Crimée 
vint grossir de 400,000,000 le total des bil- 
lets qui s'éleva en 1857 à 733,000,000 et 
dont le remboursement cessa en 1878; cette 
situation devint, de fait, le cours forcé. 

Depuis la formation de la Banque, le pas- 
sif de 705,000,000 de roubles de billets en 
circulation incomba à cet établissement au- 
quel l'État remit en contre-partie la somme 
de ( .)-2, 500,000 roubles, provenant du fonds 
d'échange. Cette somme déduite de la pre- 



LE CRÉDIT. 



211 






mière, soit à l'origine 612,500,000 roubles 
es portée dans les bilans de la Banque" 
sous la rubrique Découvert du Trésor 

Diminuer l'importance du découvert et 
augmenter son fonds d'échange, tel f ut , 
^ 1861 a 1876, le but du ministre de 
finance^ mais ce programme fut entravé 
?" l ^^^on des avances fournies au 
Trésor par la Banque, à l'occasion de la 
guerre d'Orient. 

^. 1 "^ût 1878, les avances (circulation 
Prieure et circulation ordinaire) s'éle- 
vaient à: ' e 



Circulation extérieure . 
Circulation ordinaire 



Soit 



544,000,000 
724,000,000 

1,268,000,000 



L'encaisse n'étant que de 180,000,000 
-t M p 100 seulement de la circulai™ 
lagm s éleva à 160 p. 100. Peu après IV 

^tre «Opérations commerciales,, et àl'ac- 



-212 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tif on porta une somme égale en contre- 
valeur au chapitre « Datte du Trésor » . 

Dès le 1 er janvier 1881, cette dette était 
réduite à 420,000,000 et par les oukases 
des 1 er janvier 1881 et 8 juin 1884, réduite 
encore de 20,000,000 qu'on se proposait 
d'amortir annuellement de 00,000,01)0. 

L'État russe fit face à la l re échéance 
par une émission dite de billets de banque 
(1" émission en septembre 1881, au taux 
de 92 r. 25 k. amortissable en 37 ans). 

L'encaisse du Trésor assura la 2 e échéance 
(décembre 1882). 

La 3 e échéance (décembre 1883) fut 
payée par la remise à la Banque partie de 
la rente-papier 5 p. 100 et partie de la rente 
or 6 p. 100, que la Banque a vendue à la 
maison Bleichreider et qui ne peut être con- 
vertie que cette année. 

La 4 e échéance (décembre 1884) fut exé- 
cutée par une remise à la Banque de 
20,000,000 de titres de rente eu or 5 p. 
100, et 25,000,000, 5 p. 100 papier. 



LE CRÉDIT. 2)3 

Les échéances suivantes furent soldées 
au moyen de la remise d'un titre de 
36,000,000 de rente or 5 p. 100. 

Mais l'amortissement annuel, qui devait 
être de 50,000,000, n'eut pas lieu dans 
cette même mesure, et l'on invoqua la né- 
cessité d'éviter des «retraits excessifs de bil- 
lets de crédit, de troubler le marché finan- 
cier et de gêner le commerce et l'industrie ». 
On n'a donc incinéré : 



En 1883 et 188-4 que 
Et en 1885 que. . 
Soit au total 



60,000,000 
27,000,000 
87,000,000 



D'où restaient, au 1" juillet 1887 
330,000,000 qui auraient dû être réduits 
à 100,000,000. 

Le bilan du 1" juillet 1887 présentait les 
chiffres suivants : 

Actif. 

1° Fonds d'échange des billets de crédit. 

Encaisse . 

t-w " • ■ • ■ 171,000,000 

Découvert du Trésor. 545,000,000 



■ 



If 

I 



"214 SIX SEMAINES EN" RUSSIE. 

2° Opérations commerciales. 

Dette du Trésor 100,000,000 

Dette totale du Trésor 645,000,000 

Valeurs publiques appartenant à la 

Banque 203,000,000 

Passif. 

1" Fonds d'échange des billets de crédit. 

Billets en circulation 716,000,000 

2° Opérations commerciales. 
Circulation extérieure 330,000,000 

Circulation totale 1,016,000,000 



En vue d'atténuer cette disproportion, 
un oukase du 10 juillet 1887 ordonna d'em- 
ployer la quantité de roubles- papier qui se- 
rait nécessaire pour se procurer 40,000,001) 
de roubles-or, l'opération exigea 63,756,000 
roubles-papier. 

Par un simple virement dans les écri- 
tures de la Banque, les 40,000,000 or 
furent transportés à l'encaisse du fonds 
d'échange en même temps qu'on ajoutait 
au chiffre de la circulation ordinaire les 



LE CRÉDIT. 215 

63,756,000 roubles-papier correspondants 
et qu'on les retirait de la circulation tem- 
poraire. Depuis cette époque, le bilan se 
présente ainsi : 

Actif. 

^ CaiSSe 211,000,000 

Découvert du Trésor 569,000,000 

Passif. 
Billets en circulation 780,000,000 

Les retraits de papier résultant de ces 
opérations avaient réduit la circulation à 
l'heure où l'abondance de la récolte de 1888 
exigeait, paraît-il, une quantité plus im- 
portante de roubles-papier. Aussi un oukase 
du 8 juillet 1888 ordonna-t-il le dépôt, par 
le Trésor, de 15,000,000 de roubles-or 
a la. Banque, qui émit en contre- valeur, 
pour créer des disponibilités temporaires' 
15,000,000 de roubles -papier; pareille 
émission fut renouvelée, pour k même 
somme, à la fin de septembre 1888. 






[> 



216 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Le bilan du 1 er octobre se présentait ainsi : 

Actif. 

Encaisse 211,000,000 j ?8 

Découvert du Trésor. 509,000,000 ) 
Or servant de garantie à l'émission 

temporaire des billets de crédit 

(oukase du 9 juillet 1888) . . 30,000,000 

Passif. 

Circulation 780,000,000 

Circulation temporaire 30,000,000 

Un arrêté ministériel du 28 novembre 
1888 prescrivit le retrait des 15,000,000 
de roubles -billets et leur destruction. Un 
prélèvement sur le fonds d'échange fut la 
contre-partie de cette opération. 

Le retrait des 15 autres millions et le 
retour au Trésor de pareille somme d'or 
eurent lieu à la suite d'une décision du 
11/23 décembre 1888. A cette époque, le 
bilan se présentait ainsi : 

Actif. 

EncaiBse 211,000,000 

Découvert du Trésor 569,000,000 

Circulation """ .... 780,000,000 






LE CRÉDIT. 217 

Enfin intervint un oukase du 28 juillet 
18!) 1 qui ordonna de procéder à des émis- 
sions temporaires de billets de crédit sur 
la garantie de dépôt de matière d'or, ap- 
partenant soit au Trésor impérial, pour 
25,000,000, le 1 1 août, soit à la Banque de 
l'Etat, pour la même somme, le 28 août, 
d'où ressort la description suivante au 
bilan : 

Actif. 

Encaisse I Or au prix nominal . . jfl i 37.1 350 / 

métallique: / Argent IjUSMi j M1 i»Sf0M 

Découvert du Trésor pour les billets de crédit . '. . jigg 527 m 
Or, au prix nominal, servant Je garantie à l'émis- 
sion temporaire des billots de crédit (oukase du 

28 juillet 18:il) 

' 50,000,000 

830,032, 2:18 
Passif. 

Billets Je cré lit en circulation m ^ g 

Billets de crédit émis temporairement 50,000,000 

830,032,2.18 

T aviations du cours du rouble. Nous 

reproduisons à la fin de ce volume un ta- 
bleau qui rend compte des variations du 
cours du rouble depuis 1871 jusqu'à 1891 
(annexe C). 



' 



218 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



i 



II. — Le Trésor. 






Toute l'organisation du Trésor est inti- 
mement liée au fonctionnement de la 
Banque de Russie dont nous étudions plus 
loin l'organisation. 

La Banque de Russie est, en effet, une 
Banque d'État; c'est elle, par conséquent, 
qui pourvoit, au moyen de Trésoreries, à la 
somme nécessaire pour assurer le service 
quotidien du budget. 

Nous verrons plus loin que c'est le Sénat 
dirigeant qui désigne le gouverneur et les 
sous-gouverneurs, et le ministre des finances 
qui pourvoit à la nomination des directeurs 
des succursales et des membres du conseil 
d'administration. 

Le bilan de la Banque comprend quatre 
comptes de Trésorerie : le compte courant 
du Trésor proprement dit; celui du Trésor 
de Saint-Pétersbourg (revenus de l'État); 
diverses sommes du ministère des finances; 



LE CRÉDIT. 



219 



et un compte courant des antres adminis- 
trations et des particuliers. 

A l'actif de la Banque, nous voyons 
encore jouer le compte du Trésor pour 
parfaire la différence entre les billets en 
circulation et l'encaisse réelle, sous la ru- 
brique « Découverts du Trésor pour les bil- 
lets de crédit » ; cette différence est ajoutée 
à l'encaisse. 

Le Trésor verse à la Banque et à ses suc- 
cursales ses excédents de caisse, ce qui 
donne lieu aux comptes suivants : 

1" Banque centrale. 

a) Compte courant au département du Trésor; 

b) Compte courant de la Trésorerie de Saint-Péters- 

bourg (revenus de l'État) ; 

c) Sommes spéciales du Trésor) ; 

d) Compte courant des autres administrations. 

2° Succursales. 

a) Revenus de l'État versés par les Trésoreries en 

compte courant ; 

b) Dépôts des Trésoreries ; 

c) Dépôts des autres administrations. 



r 




220 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Tous ces comptas sont productifs d'inté- 
rêt ; seul le compte « sommes du ministère 
des finances, douanes et autres », est consi- 
déré comme dépôt en garde. 

La Banque s'est même substituée au 
Trésor pendant plusieurs années pour l'ac- 
complissement des obligations de celui-ci. 
La liquidation des découverts résultant de 
ce chef a été réglée par l'oukase du 1 er jan- 
vier 1881. 

Enfin c'est à la Banque que sont payés 
tous les coupons de la Dette, et escomptés 
les effets émanant du Gouvernamcnt et des 
différentes administrations publiques; les 
obligations de banque 5 p. 100; les billets 
de la Commission de l'amortissement de la 
dette; c'est aussi ce grand établissement 
qui rembourse les obligations sorties au 
tirage, effectuant, en un mot, une des bran- 
dies les plus importantes du service des 
Trésoreries. 



LE CRÉDIT. 



221 



ni. 



La Banque de Russie. 



Fondé par oukase du 3 1 uiai 1860', elle a 
seule, le droit d'émettre des billets de cir- 
culation. Son capital initial de 15,000,000 



1. Il n'existait à cette époque en Russie que la 
Banque d'emprunt, fondée en 1786 à l'aide d'une do- 
tation de 15,000,000 de roubles, et la Banque de 
commerce, fondée en 1818, aveu une dotation de 
30,000,000 de roubles. Ces établissements recevaient 
les dépôts des particuliers et des administrations, 
et étaient gérés par les soins de l'État. 

Les déposants recevaient des billets nominatifs 
ou au porteur, équivalant à l'importance de leurs 
dépôts ; ces billets produisaient un intérêt annuel de 
4 p. 100 et étaient remboursables à présentation. 

Tantôt le Trésor utilisait les ressources provenant 
de ces deux banques, tantôt les fonds en étaient 
placés en prêts sur immeubles à échéance de 26 à 
33 ans, avec intérêts de i p. 100 et amortissement 
annuel. Comme les dépôts étaient remboursables à 
vue, on conçoit quelle gêne devaient créer souvent, 
pour le Trésor, les demandes de remboursements; 
aussi ne faut-il point s'étonner des dispositions de 
l'oukase du 10 avril 1859 qui interdit aux institu- 
tions de crédit de consentir aucun prêt nouveau ni 
aucun renouvellement de prêt ancien aux proprié- 
taires fonciers. C'est cette même année (oukase du 



222 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



de roubles s'élève, depuis 1878, au chiffre 
de 25,000,000 de roubles; sa réserve est, 
depuis cette époque, de 3,000,000 de 
roubles. 

Elle a à sa tête un gouverneur, nommé 
par le Sénat, et deux sous-gouverneurs, dé- 



20 août 1859) qu'eurent lieu la consolidation forcée 
des dépôts et la fusion des caisses d'épargne, des 
banques provinciales, etc. Puis fut organisée la 
Banque d'Etat. 

En vue de faciliter la liquidation de la Banque 
d'emprunt, de la Banque du commerce, des caisses 
d'épargne et des banques provinciales, que la nou- 
velle Banque de l'Etat venait d'absorber, on créa «le 
billet de banque » au porteur ou nominatif et trans- 
férable par voie d'endossement, qui offrait aux dépo- 
sants un placement de 5 p. 100, remboursable en 
37 ans par voie de tirages, à partir de l'année 1861. 
A ceux d'entre les déposants qui refusaient ce billet, 
il n'était plus alloué qu'un intérêt de 2 p. 100. Les 
émissions de billets de banque de cette nature, véri- 
table dette consolidée, se renouvelèrent à plusieurs 
reprises. A l'une de ces émissions, qui eut lieu à la 
date du 16 décembre 1860, on mit en circulation 
des obligations 4 p. 100 qui prirent le nom de métal- 
liques, parce que le paiement des intérêts et le rem- 
boursement de ces titres devaient s'effectuer en mon- 
naie d'or. 









LE CRÉDIT. 



223 



signés par le ministre des finances, qui 
nomme aussi six directeurs qui constituent 
avec le gouverneur et les sous-gouverneurs 
le Conseil d'administration. 

La Banque est placée sous l'autorité du 
ministre des finances et sous la surveil- 
lance du Conseil des établissements de 
crédit. 

Un comité de censure de trois membres 
chargé de la surveillance de la comptabilité 
et des caisses, fonctionne aussi à la Banque; 
il se compose de deux délégués du Conseil 
des établissements de crédit, choisis l'un 
dans la noblesse, l'autre dans le commerce 
de Saint-Pétersbourg; le Gouvernement est 
représenté par un troisième délégué désigné 
par le président du conseil des établisse- 
ments de crédit, d'accord avec le contrôleur 
de l'Empire. Les fonctions de ce comité ont 
une durée de 3 ans. 

La Banque adresse au ministre des 
finances un rapport hebdomadaire, un bilan 
mensuel et un compte rendu annuel. 



224 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Le comité des prêts et escomptes se com- 
pose de huit membres élus pour deux ans, 
quatre par les représentants du commerce 
intérieur et quatre par le comité de la Bourse 
de Saint-Pétersbourg parmi les négociants à 
l'exportation. Le renouvellement de ce co- 
mité se fait chaque année par moitié, les 
élections doivent être soumises à l'agrément 
du ministre des finances. — Quatre des 
membres élus doivent assister le gouver- 
neur, les sous-gouverneurs et deux direc- 
teurs dans l'examen des effets présentés à 
l'escompte. 

Les succursales ont à leur tête un direc- 
teur nommé par l'Empereur sur la proposi- 
tion du ministre des finances. Le conseil 
d'administration se compose de deux ou 
quatre membres nommés par l'administra- 
tion de la Banque de Saint-Pétersbourg 
avec l'agrément du ministre des finances. 
Le comité des prêts et escomptes des suc- 
cursales se compose de commerçants (moitié 
pour, le commerce intérieur, moitié pour le 



LE CRÉDIT. 



225 



commerce extérieur), désignés par le Con- 
seil d'administration avec l'assentiment du 
ministre des finances. A Kiev et à Odessa, 
et en général dans les villes où les juifs 
sont nombreux et influents, il est adjoint 
deux membres de cette religion au comité 
des prêts et escomptes; la culture bettera- 
vière et l'industrie sucrière doivent aussi 
être représentées dans les centres de pro- 
duction et de fabrication. Le nombre des 
succursales est en ce moment de 81. Il 
existe aussi dans certaines villes, des comp- 
toirs permanents ou temporaires installés, le 
plus souvent, dans les locaux des chambres 
de finances et dirigés par les présidents de 
ces chambres ou par un directeur désigné 
parle ministre assisté d'un contrôleur, d'un 
caissier, d'un sous -contrôleur, de deux à 
quatre contrôleurs adjoints, de payeurs et 
de commis. 

Les billets mis en circulation par la 
Banque sont dits billets de crédit, il en 
existait au I er juin 1891, au moment de 



SIX SEMAINES EN KU8SIB. 



LS 



226 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



notre passage à Saint-Pétersbourg, pour une 
somme de 780,032,238 roubles en circu- 
lation contre une encaisse métallique de 
210,379,3 59 r. 95 d'or, et 1,123,682 r. 14 
d'argent, soit au total 211,505,032 r. 09. 
La compensation entre cette somme et l'im- 
portance de la circulation est portée sur le 
bilan, pour la somme de 568,527,205 r. 
91k., sous la rubrique « Découvert du Tré- 
sor pour les billets de crédit » . 

Les coupures sont de 1, 3, 5, 10, 25, 
50 roubles. 

La Banque doit échanger les vieux billets 
contre des neufs, les grosses coupures contre 
des petites et vice versa. 

Les valeurs métalliques destinées au 
remboursement des billets de crédit sont 
comprises sous le nom de fonds d'échange. 

L'encaisse comprend de plus les espèces 
provenant de ses recettes et opérations. — 
On ne comprend pas comme de raison dans 
l'encaisse métallique, les fonds destinés au 
remboursement des quittances, — ru- 



LE CRÉDIT. 997 

brique 50. - Remarquons aussi la rubri- 
que 19 qui comprend les ce sommes à l'étran- 
ger », destinées au paiement des coupons 
de la rente russe. 

Les opérations de la Banque consistent 
dans l'escompte des lettres de chance et 
effets émanant du Gouvernement, des admi- 
nistrations publiques ou des particuliers 
le commerce des matières d'or et d'argent' 
l'encaissement à l'échéance des effets de 
commerce, la réception de dépôts (en garde 
en compte courant, sans intérêts ou avec 
intérêts), l'ouverture de crédits sur garan- 
ties, l'achat ou la vente de valeurs de 
Bourse pour le compte de tiers ou pour son 
propre compte, et l'émission de billets à 
ordre et de mandats à échéance détermi- 
née. En même temps que la Banque fait 
1 escompte des lettres de change et effets de 
commerce ou des valeurs de l'État, elle fa- 
cilite considérablement les opérations du 
fresor en escomptant les obligations de 
banque 5 p. 100, les billets de la commis- 






228 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

sion de l'amortissement de la dette, les obli- 
gations sorties au tirage, etc. 

Les conditions générales de l'escompte 
commercial des prêts sur métaux et sur 
titres ressemblent à celles qui sont en vi- 
gueur dans la plupart des établissements 
similaires. Toutefois elle escompte, par dé- 
rogation à la règle générale de ses statuts, 
au profit de ses propriétaires fonciers, des 
effets n'ayant pas une cause commerciale. 
Ces effets ne portent qu'une seule signature, 
mais ils sont garantis par une hypothèque 
d'égale valeur. La Banque jouit de plus, en 
cas de poursuite, d'un privilège qui n'est 
primé que par celui du Trésor. 

Des propriétaires, au nombre de 2 à 8, 
désignés par les maréchaux de la noblesse 
et les présidents des Tribunaux et agréés 
aussi par le ministre des finances, sont ad- 
joints, dans chaque succursale ou comptoir, 
au comité des prêts et escomptes. La Banque 
accepte des dépôts à vue et à 5 ou 10 ans 
de terme, mais pour les dépôts à vue de 



LE CRÉDIT. 



229 



25,000 à 100,000 roubles, 3 jours lui sont 
accordés pour le remboursement, 7 jours 
pour les sommes supérieures à 10lJ,000 et 
inférieures à 300,000 ; au delà d'e cette 
somme, un délai de 15 jours lui est ac- 
cordé. Dans les succursales et comptoirs, 
les délais pour les remboursements sont les 
suivants : 



3 jours pour les sommes de 20,000 à 50.000- 
de 50,000 à 100,000; 
15 jours au delà de cette somme. 

Les récépissés des dépôts à long terme 
sont transmissibles par voie d'endosse- 
ment et acceptés en garantie par l'État. 

La Banque effectue aussi des prêts sur 
marchandises déposées aux docks de Saint- 
Pétersbourg, et sous ses scellés aux entre- 
pôts de la douane et dans les magasins et 
hangars privés. Elle use très rarement de 
la faculté que lui accordent ses statuts de 
faire aux propriétaires ruraux des prêts 
pour achat de machines agricoles. Enfin, des 



230 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



crédits en compte courant sont ouverts contre 
dépôts d'effets de commerce et de valeurs 
de premier ordre. La succursale d'Arkhangel 
fait des avances aux pisciculteurs, et depuis 
1885, les succursales prêtent aussi sur war- 
rants de sucre aux raffineries. 

La Banque de Pologne est supprimée de- 
puis le ministère de M. N. C. Bunge, et ses 
Comptoirs sont remplacés par des succur- 
sales de la Banque de Russie. 

Avant de terminer cet aperçu sur la 
Banque de Russie, mentionnons que, par un 
oukase du 16 décembre 1860, la Banque de 
l'État avait été autorisée à émettre pour 
60,000,000 de roubles de billets métal- 
liques 4 p. 100, à l'effet d'augmenter ses 
ressources qui avaient été diminuées par 
suite du retrait des dépôts des anciens 
établissements de crédit de l'Empire. 

Ces billets 4 p. 100 de 300 roubles cha- 
cun, rapportent 12 roubles qui sont dé- 
comptés dans les paiements effectués. 

L'amortissement de ces 60,000,000 de 






LE CRÉDIT. 



231 



roubles devra être effectué complètement à 
la date de 1901; il n'en reste plus aujour- 
d'hui à amortir que 30,712,800 roubles. 

Notons encore que les 21, 23, 24 juillet 
1869, la Banque de l'État a émis, à Saint- 
Pétersbourg, des billets de banque 5 p. 100, 
1869, pour la somme de 15,000,000 de 
roubles, pour lesquels la commission impé- 
riale d'amortissement paye chaque année à 
la Banque 5 p. 100 d'intérêt et 1 p. 100 
d'amortissement. 

Cette émission a permis le retrait d'une 
somme de 12,000,000 de billets-crédit. L'a- 
mortissement des billets de banque 5 p. 100, 
1869, sera terminé en 1906, il en reste encore 
en circulation pour 10,650,000 roubles. 

Une autre émission de billets de banque 
5 p. 100 a eu lieu en 1876 pour une somme 
de 100,000,000 de roubles. L'amortisse- 
ment qui a déjà porté sur une somme de 
1 7,700,000, doit être complètement terminé 
en 1913. 



CHAPITRE XV 

l'organisation financière 

(Administration. — Budget. — Impôts. 
Dette publique.) 



I. 



Administration centrale des finances ' 



Le ministre des finances est secondé par 
nn adjoint qui n'a pas, à proprement par- 
ler, d'attributions spéciales comme le sous- 
secrétaire d'État parlementaire en Angle- 
terre, ou comme certains de nos anciens 
sous-secrétaires d'Etat en France de 1877 à 
1885, mais collabore avec le ministre à tous 



1. Tous les fonctionnaires de la Russie sont divi- 
sés en 14 classes qui concordent dans la hiérarchie 
civile avec les divers grades de la hiérarchie mili- 
taire, depuis celui d'enseigne jusqu'à la dignité de 
feld-maréchal. C'est ce qu'on appelle le tchine. 

L'étudiant qui débute est investi du 14 e grade, le 
portier de la Faculté aussi, mais alors que ce dernier 
finira ses jours décoré de ce 14° rang, l'étudiant 



l'organisation financière. 233 

les travaux du département des finances, 
et est délégué par lui dans de nombreuses 
fonctions. 

Le ministre réunit aussi, aux dates qu'il 
juge utile de fixer, le conseil du ministère 
qui est composé de 6 membres choisis parmi 
les fonctionnaires les plus importants. Le 
ministère est divisé en huit directions qui 
sont : 1° la chancellerie du ministre, la- 
quelle comprend le cabinet et le personnel; 
2° la chancellerie du crédit, à laquelle res- 
sortissent toutes les opérations relatives à 
la Dette publique, à la Banque d'État, aux 
Dettes des chemins de fer et à toutes les 
sociétés de crédit; 3° le département du 
Trésor, qui s'occupe de la comptabilité, de 

aura monté l'échelle du tohme au fur et à mesure de 
l'obtention de ses grades universitaires et dans les 
emplois publics. Cet avancement se produira soit par 
la nomination à des fonctions plus élevées, soit pu- 
rement et simplement par l'effet de la bonne grâce 
de l'Empereur. La noblesse héréditaire appartient 
ans 8 premières classes, les tehinowniks (c'est ainsi 
qu'on appelle les membres de cette caste du tchine) 
des 4 premières classes sont qualifiés Excellence 



1, 



234 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



la centralisation des recettes, de l'emploi 
das crédits, en un mot des mouvements de 
fonds et du service des caisses. C'est dans 
les bureaux de ce département que sont 
examinées les prévisions de dépenses pré- 
sentées au Conseil de l'empire par les divers 
ministères; 4° l'administration des contri- 
butions directes, qui assure le service des 
impôts directs, sauf celui des patentes. No- 
tons qu'on lui a adjoint, depuis 1884, celui 
des successions et propriétés transmises à 
titre gratuit, qui incombait auparavant à 
l'administration de l'enregistrement et du 
timbre ; 5° le département des accises, qui 
s'occupe de la perception des droits sur les 
alcools, bières, tabac, pétrole, allumettes, 
fabrication et raffinerie de sucre, enregis- 
trement et timbre des actes publics, tim- 
bres des quittances, monopole des cartes à 
jouer 1 . 



1. L'impôt du sel a été aboli en 1881 et, d'autre 
part, les questions relatives aux mines ont été ratta- 
chées au ministère des domaines ou biens de l'Etat. 



l'organisation financière. 235 

6° Département du commerce et des ma- 
nufactures. 

Les patentes et différents impôts du com- 
merce, les chambres de commerce et l'ins- 
pection des fabriques assortissent à cette 
direction. 

1" Les douanes. 

8" Département des tarifs de chemins de 
fer institués depuis 1889. 

Le ministre des finances s'occupe aussi 
de recueillir des documents statistiques qui 
sont publiés chaque année, d'abord dans le 
Viestnik (ou messager officiel des finances, 
du commerce et de l'industrie), et qui font 
ensuite l'objet d'une belle publication an- 
nuelle sous le titre à' Annuaire des finances 
russes, publié en russe et, à maintes re- 
prises, en français. L'exemplaire pour 1889 
comporte 3 volumes in-4°. 

A la tête de cette direction se trouvait le 
secrétaire du comité scientifique des finan- 
ces, M. Vesselovski, avec qui nous avions 
fraternisé au congrès du 25" anniversaire de 









•236 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



la Société de statistique de Paris en 1885, 
et qui est mort le jour même de notre arri- 
vée à Saint-Pétersbourg. Il a pour succes- 
seur M. Fédorov, dont le savoir en matière 
financière marche de pair avec une obli- 
geance à toute épreuve. 11 nous a témoigné, 
de la façon la plus complète, cette affabi- 
lité qui crée en quelques instants un lien 
aimable entre un Russe et un Français. 

II. — Administration provinciale des finances. 



Chacune des provinces de l'empire a à sa 
tête un gouverneur et un vice-gouverneur, 
dont les pouvoirs sont considérables. Il 
existe de plus, dans chaque province, des 
États provinciaux ou Zemstvos et des co- 
mités de finances et de contrôle des impo- 
sitions, des voies de communication, des 
prisons, de bienfaisance et de l'enseigne- 
ment. 

Chaque province est partagée en 8 à 15 
districts qui sont administrés par un simple 



i/ORGANISATION FINANCIÈRE. 237 

officier de police (Ispravnik). Ces districts 
ont aussi leurs zemstvos dont les membres 
sont divisés en 3 catégories, les élus des 
villes, ceux des paysans, ceux des proprié- 
taires fonciers. 

Les zemstvos de province ou de district 
ont des commissions de permanence nom- 
mées pour trois ans. 

Il serait très intéressant pour un écono- 
miste d'étudier le rôle de ces assemblées 
provinciales et d'apprécier leur initiative 
au point de vue de la gestion des deniers 
communaux, du droit de contracter des 
dettes, etc. Il se rendrait compte des diffi- 
cultés qu'elles rencontrent, notamment pour 
le recouvrement des impôts. 

Lorsque le Gouvernement est en désac- 
cord avec l'assemblée provinciale au sujet 
d'une question fiscale importante, il en ré- 
fère au ministre de l'intérieur, qui trans- 
met son rapport à son collègue des finances, 
pour trancher la difficulté. La centralisa- 
tion des recettes dans les provinces s'effec- 






238 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tue dans les principales villes ou tout au 
moins dans chaque chef-lieu de district par 
les soins d'un trésorier qui est chargé, de 
plus, d'envoyer aux contribuables les aver- 
tissements concernant les contributions à 
payer d'après les rôles expédiés par l'admi- 
nistration centrale. Le service des dépenses 
est aussi effectué par les soins de ces tréso- 
riers, sur le vu des rescriptions envoyées 
par le ministre des finances. 

Le plus souvent, le trésorier n'adresse 
pas directement aux contribuables les aver- 
tissements individuels, il se borne à trans- 
mettre pour an groupe de communes cons- 
tituées en canton (le mir), à un chef élu, les 
rôles de contributions que celui-ci se charge 
de mettre en recouvrement sauf à déverser 
ensuite ses encaisses au bureau du tréso- 
rier. 

Des inspecteurs des contributions directes 
ou inspecteurs fiscaux (nojuTHoft hciietokpï.) 
[podalnoi inspecter] ont été créés par dé- 
cision du 30 avril 1885, sur l'avis favo- 



L'ORGANISATION FINANCIÈRE. 539 

rable du Conseil de l'empire à qui cette 
organisation nouvelle avait été proposée en 
1883. Ils existent dans les provinces au 
nombre de 378 et remplacent dans tout 
l'empire, à l'exception de la Sibérie et du 
Caucase, les fonctionnaires de la police qui 
avaient été chargés jusque-là de là sur- 
veillance fiscale. 

En même temps qu'ils se rendent compte 
des biens susceptibles d'imposition et de 
l'assiette de l'impôt foncier, ils sont chargés 
de présider les chambres des finances, et de 
s'enquérir des opérations commerciales et 
industrielles. Ces divers points de service 
font l'objet de simples procès- verbaux quo- 
tidiens transmis à la chambre provinciale. 



III. - Le budget et le contrôle des finances, 
a) Le budget. 

Le projet de budget de la Russie est sou- 
mis chaque année, en septembre, au dépar- 
tement d'économie du Conseil de l'empire. 



210 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Chaque ministre établit son budget par- 
tiel et le transmet directement au Conseil 
de l'empire en même temps qu'au ministre 
des finances. Le budget russe diffère de 
tous les autres budgets de l'Europe en ce 
sens qu'il est tout à fait administratif. 
Toutefois, il est bon de remarquer qu'au 
point de vue de la spécialité des crédits, il 
ressemble beaucoup aux autres budgets, de 
plus, les virements n'y sont permis que 
d'article à article du même chapitre et à 
la condition d'en aviser le contrôleur de 
l'empire. 

Après une étude détaillée de ces divers 
projets de budget et un échange d'observa- 
tions critiques entre les différents ministres, 
le ministre des finances et le contrôleur 
général de l'empire, la section d'économie 
examine ces divers projets. 

Les observations de cette section, rédi- 
gées sous forme de procès-verbaux, ainsi 
que les modifications apportées par le mi- 
nistre des finances et le contrôleur de l'em- 






INORGANISATION FINANCIÈRE. 241 

pire, sont imprimées avec le projet de bud- 
get et distribuées à tous les membres du 
Conseil de l'empire. Lorsque l'accord s'est 
établi entre la section d'économie, le con- 
trôleur général et le ministre des finances, 
ce dernier rédige le budget de l'État qui 
est discuté en une assemblée générale du 
Conseil de l'empire qui a lieu vers le 15 dé- 
cembre; c'est à cette même séance que le 
contrôleur général présente son rapport sur 
l'exercice antérieur ainsi que l'étatde caisse 
et du disponible du Trésor. Ce projet voté 
est ensuite sanctionné et promulgué par 
l'Empereur sur la présentation du ministre 
des finances. 

On voit combien peu de temps s'écoule 
entre le moment où sont alignées les prévi- 
sions et celui de la mise à exécution du 
budget, et, de plus, quel court délai sépare 
la fin de l'exercice du jugement définitif 
des comptes. 



six SEMAINES EN 



16 






242 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



b) Le contrôle des finances. 

Le Conseil de l'empire remplit donc tout 
a la fois le rôle d'un parlement et celui d'une 
chambre des comptes qui juge sur les docu- 
ments fournis par le contrôle de l'empire'. 



1 Le Viestnik Finansov du 28 juin (10 juillet) 1892 
renferme un oukase du 28 avril 1892 relatif à la réor- 
ganisation du contrôle de l'empire. 

Le Conseil de l'empire, après avoir examiné la 
proposition du contrôleur de l'empire, relative à la 
réorganisation du contrôle de l'empire, et modifiant 
les articles 1669 à 1904 (tome 1", 2" partie) du 
Recueil de» loi» civiles de 1857, a décidé : 

I. Un projet de réorganisation du contrôle de 
l'empire sera soumis à la sanction de Sa Majesté 
l'Empereur ; 

II. Pour compléter les articles du règlement relatif 
au service du contrôle, le Gouvernement décrétera : 

1° L'interdiction aux personnes occupant des fonc- 
tions au service du contrôle de l'empire, de parti- 
ciper à des entreprises commerciales ou autres, dont 
la comptabilité doit être soumise à l'examen du con- 
trôle de l'empire; 

2° L'interdiction à ces personnes d'occuper des 
fonctions dans d'autres administrations, dont les dé- 
cisions et opérations doivent être soumises à l'exa- 
men du contrôle de l'empire. 



l'organisation financière. 343 

Cette brandie de l'administration ou, pour 
mieux dire, ce ministère (car le contrôleur 
de l'empire est un véritable ministre) cen- 
tralise les documents financiers envoyés par 
les différents ministres et ceux qui provien- 
nent des chambres de contrôle instituées 
dans chacune des provinces ou Gouberniù. 
En dépit de cette organisation du con- 
trôle, ni le contrôleur général, ni le mi- 
nistre des finances n'apportent au cours de 
l'exercice aucune entrave au maniement 
des crédits dans chaque ministère; au sujet 
de l'emploi des crédits, il n'existe, en effet, 
qu'un seul cas où l'autorisation préalable 
du contrôleur de l'empire soit nécessaire, 
c'est celui des dépenses extraordinaires à 
effectuer par le ministre des voies de com- 
munication, soit 34 millions pour les che- 
mins de fer et les ports (budget de 1890). 
Signalons en passant que pour mettre un 
terme à l'exagération des dépenses, l'Empe- 
reur a, par une décision récente, limité à 
la somme de 6,000,000 de roubles, l'im- 



244 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






portauce annuelle des crédits supplémen- 
taires pour toute l'étendue de l'empire 1 . 

Cette sage mesure coupe court à des ha- 
bitudes financières qui ne tendaient à rien 
moins qu'à constituer annuellement une 
moyenne de 32,000,000 de roubles de cré- 
dits additionnels, ou même, comme en 1 880: 
56,20 1 ,790, et comme en 188 1 : 45,6 1 8,276 . 



IV. — Dette publique. 

Après avoir étudié la situation générale 
de la Dette publique de l'empire à la fin de 
1889, telle qu'elle ressort de Y Annuaire de 
statistique de 1890, nous avons estimé que 
les chiffres les pins intéressants à rappro- 
cher en ce moment étaient ceux qui résul- 
taient des conversions successives opérées 
par M. de Vichnegradski. Il nous a été 
ainsi permis de constater que, grâce à 



1. Toutefois une réserve de 4,000,000 était en 
1890 constituée pour des dépenses imprévues au mi- 
nistère de la guerre. 



l'organisation financière. 245 

l'heureuse politique financière et grâce au 
concours de la France, l'économie annuelle 
résultant pour le budget de l'État russe des 
conversions effectuées s'élève en francs au 
chiffre considérable de 67,876,000. 

Voici, par ordre de dates, les émissions 
•pérées par M. de Vichnegradski, en exécu- 
tion de l'oukase de Gatchina du 8/20 no- 
vembre 1888, prescrivant la conversion des 
différents emprunts : 

1° Emprunt russe de 125,000,000 de 
roubles (emprunt russe 4 p. 100, 1889, émis 
à 492 fr. 25 c, remboursable à 500). — Il 
servit à rembourser le 5 p. 100, 1887, et 
le dernier paiement de 50,000,000 de rou- 
bles dus à la Banque de l'État (service de 
l'amortissement des billets de crédit de la 
guerre de 1877-1878). Il fut souscrit chez 
Humbro et fils, Baring frères et G 1 ' de 
Londres, et chez MM. Hope et C ie d'Ams- 
terdam. 

2° Le 29 mars 1889. — Émission de 
700,000,000 de roubles, obligations 4 p. 100 






246 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

(Rothschild de Paris), pour le rembourse- 
ment des obligations consolidées des che- 
mins de fer ô p. 100, 2 e série, 187 1. 

3° 24 mai 1889. -- Émission de 4 p. 100 
pour la somme de 1, 241,99*2,000 fr. pour 
effectuer le remboursement des obligations 
consolidées des chemins de fer 5 p. 100, 
1 870 (l re série); 1872 (3 e série); 1873 (4 e sé- 
rie) ; 1884 (7 e série). 

4" En 1890, nouvel emprunt (4 p. 100 
or, 2 e émission, 1890) de 360,000,000 de 
roubles pour la conversion des emprunts 
anglo-hollandais 5 p. 1864 et 1860 et du 
6 e emprunt 5 p. 100, dit emprunt Stieglitz 
de 1855. Cette émission fut faite par les 
soins des grands établissements de Paris et 
de MM. Humbro et (ils, Baring frères, et 
Hope. 

5» I er juillet 1890. — Emprunt 4 p. 100 
or, 3 e émission 1890, de 300,000,000 de 
francs auquel on ajouta 3,900,000 livres st. : 
reliquat de l'emprunt de 1862 pour servir à 
rembourser le susdit emprunt. 






l'organisation financière. 247 

(5° Emprunt or 4 p. 100 (4 e émission), de 
10,441,000 roubles, pour la conversion des 
obligations 5 p. 100 du chemin de fer de 
Kharkov-Krementchouff. 

7° 30 décembre 1890. — Emprunt 
4 p. 100 or, de 3-20,000,000 de francs pour 
le remboursement de 14,591,600 livres st. 
d'obligations consolidées des chemins de 
fer, 4 '/, 1875, non encore sorties au tirage. 
8° et 9" 1891. — Deux emprunts de 
conversion (1" et 2 e emprunts intérieurs 
i p. 100). Le premier pour rembourser 
pour 65, 174,900 roubles -crédit de. certifi- 
cats de rachat de la Banque de Russie. Le 
second pour rembourser 70,000,000 de 
roubles-crédit. 

10° Troisième emprunt intérieur 4 p. 100 
de 194,000,000 de roubles dont se chargea 
la Banque de l'Etat, pour le remboursement 
des billets de la 3 e émission (1869), de la 
4 e émission (1876); de la 5 e (1881) et de 
la l re émission (1860). 

1 1° Quatrième emprunt intérieur 4 p. 1 OU 






f 






248 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



pour 190,000,000 de roubles-crédit à l'effet 
de convertir le premier emprunt d'Orient 
5 p. 100, 1877, emprunt de guerre qui s'é- 
tait élevé à 200,000,000 de roubles -crédit 
et avait été réduit, à la suite d'amortisse- 
ment, à 180,401,550 roubles. 

Le ministre des finances avait, à l'aide 
de ces ressources, trouvé moyen, de plus, 
d'amortir le solde du 1" emprunt 1815 
(Hope et C i0 d'Amsterdam), du 1" emprunt 
métallique 4 t j i 1850, et du second emprunt 
4 '/ 2 1860, et effectué aussi pour une cer- 
taine part les remboursements relatifs au 
remboursement des billets de crédit émis 
pendant la guerre d'Orient, et enfin le rem- 
boursement de 18,000,000 de roubles-crédit 
de bons du Trésor dont il ne reste plus que 
222,000,000 de roubles. 

Les coupons de rente de tous ces em- 
prunts sont payés en or dans les principales 
banques de l'Europe et notamment en 
France. La durée de la prescription étant 
en Russie de dix ans pour le service des in- 



l'organisation financière. 249 

térêts, au lieu de 5 ans comme en France, 
les coupons en retard ne peuvent être pé- 
rimés qu'après l'expiration de cette pé- 
riode. 

Nous croyons utile de résumer en un 
petit tableau synoptique la situation de la 
Dette publique russe. 

Xos calculs sont faits en mille roubles 
papier. 



Tableau 



■^■1 



Situation de la Dette publique russe. 



CAPITAL 

nominal 
en circulation. 



Mille R. P. 



INTERETS. 



Mille R. P. 



AMORTISSE- 
MENT. 



I. — Avant le l" janvier 1889. 



i à terme 

( perpétuelle . . . 

i à terme 

( perpétuelle . . . 
Dette de l'ancien royaume de Pologne . 

Bette des chemins de fer 

Totaux 



Dette extérieure 



Dette intérieure 



355,435 
34,2,383 

1,849,295 

617,131 

63,404 

1,221,713 



4,449,361 



15,431 
16,553 

91,169 

30,532 

2,487 

56,067 



212,239 



Mille R. P. 



6,626 

2,470' 

33,818 

2,8.'3 lots. 

50 

1,040 

2,691 



ANNUITE 

totale. 



49,518 



22,057 
19,02,1 

127,810 

30,582 
3,527 

58,758 



261,757 



II. — Au l" septembre 1891. 



Dette extérieure . 
Dette Intérieure . 



à terme 

perpétuelle . . . 

à terme 

perpétuelle . . . 
Dette de l'ancien royaume de Pologne . 

Dette des chemins de fer 

Totaux 



444,701 
110,009 

1,823,242 

606,424 

57,001 

1,346,982 



4,388,359 



17,901 
5,017 

87,819 

29,929 
2,344 

54,650 



197,560 



1,219 
4,596 
28,692 
815 
2,883 
2,905 



41,110 



19,120 

9,613 

116,511 

30,744 
5,127 

57,555 



238,670 



Diminution en faveur de 1891 

Soit eu francs au change de 1 lt. P. (2 fr. 91c.) 



61,002 
179,346,000 



11,679 
43,156,000 



8,408 
24,720,000 



23,087 
67,876,000 
Économie produite. 



i. Ce mol perpétuel ne doit pas être cateudu dans le même sens qu'en France puisque, comme nous l'avons vu plus 
haut, un service d'amortissement s'ellectue eu Russie par le rachat annuel de rentes sur le marché. 



es» 
O 



en 

en 

H 

t— i 
S! 

ts 
en 

a 

'M 

W 






l'organisation financière. 251 



La Russie a émis aussi un emprunt do 
300,000,000 de francs en 3 p. 100 (oukase 
du 17/29 septembre 1891, émission à la 
date du 1 5 octobre) . 

Les fonds réalisés par cet emprunt ont 
servi à rembourser des avances effectuées 
pour des constructions de chemins de fer et 
ont permis aussi l'entreprise de nouvelles 



lignes. 



V. — Les impôts. 



Les revenus ordinaires de l'État consis- 
tent en : 

1° Impôts directs (impôt personnel et 
foncier, patentes (guildes), autres droits 
sur le commerce et l'industrie; droits sur 
les revenus de capitaux); 

2° Impôts indirects (boissons, douanes, 
tabacs, sucres, pétroles, allumettes et droits 
divers) ; 

3° Droits régaliens (poste, télégraphe, 
redevances des mines, monnaies); 

4° Domaines de l'État (chemins de fer de 






I' 






252 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



l'État, forêts, terres, usines et mines de 
l'Etat, ventes d'immeubles et propriétés de 
l'État) ; 

5° Paiement de rachat (1rs- terres des pay- 
sans ; 

6° Divers. 

Le Bulletin de statistique et de législation 
comparée du ministère des finances français 
fournit chaque année , grâce aux études si 
précises de notre savant collègue, M. de 
Foville, les renseignements les plus inté- 
ressants sur l'assiette et le recouvrement 
des impôts russes, aussi nous n'avons pas 
voulu faire double emploi en reproduisant 
des statistiques déjà connues de nos lec- 
teurs ; nous avons préféré nous borner à ne 
mentionner que les résultats qui n'ont pas 
trouvé place dans ce bulletin. 

Impôts directs; impôt sur le commerce 
et l'industrie. 

Il existe de ce chef, eu Russie, 3 sortes 
d'impôts : 

1° L'impôt de guildes ou patentes auquel 



l'organisation financière. 253 

on a soumis, dès 1883, le commerce des 
foires. 

2° Le droit de 3 p. 10(3 sur le revenu des 
sociétés par actions. Ce droit est payé sur le 
brut du compte profits et pertes, y compris 
la réserve, tandis qu'en France il est compté 
seulement sur le dividende distribué. 

3° Un impôt de répartition dont l'impor- 
tance globale et le quantum à fournir par 
chaque province sont déterminés par le 
budget annuel. 

Dans toutes les provinces, fonctionne une 
commission des contributions directes qui 
répartit la somme à fournir par chacun des 
différents commerces et industries. 

Cette commission, qui a à sa tête le pré- 
sident du conseil des finances provincial, 
se compose d'un fonctionnaire délégué par 
le conseil d'accise et de l'inspecteur des 
contributions directes (no/UTHoft hotektopi, ) 
[podatnoi inspecter], auxquels sont adjoints 
des représentants des diverses branches de 
l'industrie et du commerce. 



«■,T<-: 



I 



•254 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 




Chaque groupe spécial d'industrie et de 
commerce fixe ensuite la quotité afférente à 
chaque industriel. 

Ces différents impôts qui frappent le 
commerce, produisent d'année en année 
des résultats croissants : de 28,861,750 
roubles (produit de 1887), ils se sont élevés 
en 1888 à 31, 782,597 roubles, et en 1889 
à la somme de 32,856,711 roubles; signa- 
lons que sur ce chiffre, la patente repré- 
sente près des 4 cinquièmes. C'est l'impôt 
de répartition dont la progression est le 
plus sensible puisque de 2,617,074 (chiffre 
de 1887), il s'élevait dès 1888 à la somme 
de 4,025,438 ; l'impôt des successions s'est 
élevé de 3,752,166 roubles (exercice 1887), 
et de 4,305,474 en 1888, à la somme de 
4,085,854 en 1889. 

Au sujet des contributions indirectes, à 
part les modifications successives des droits 
d'accise, nous n'avons à signaler que trois 
particularités : 1° relativement aux mines 
qui sont exploitées par le propriétaire du 



l'organisation financière. 255 
sol, à charge par lui de céder le produit 
de ses fruits à l'État suivant un tarif 
établi. 

2° Au sujet de l'impôt des transports par 
chemins de fer qui est compris dans le prix 
du billet délivré au voyageur et assure à 
l'Etat un produit annuel de 8,000,000 de 
roubles. 

3° Enfin au sujet d'un droit de magasi- 
nage dans les entrepots de l'État dont par- 
lent certains auteurs et qui n'existe pas; 
nous avons pu nous en assurer. 

Les droits de douanes sont acquittés en 
or 1 , comme nous le verrons plus loin. 

1. Un oukase impérial du 1G août 1890 éleva de 
20 p. 100 les droits de douanes à payer, à l'entrée en 
Kussie, sur toutes les marchandises, et de 40 p 100 
sur la houille. L'ancien tarif était maintenu pour le 
the, le café et le cacao. 

D'habitude, pour des décrets de cette importance 
une dehbération est prise par le Conseil de l'empire' 
Il a été, en cette circonstance, passé outre, « vu l'ur- 
gence » . à cette délibération, et la décision a été 
prise directement par l'Empereur, sur la simple pro- 
position du ministre des finances. 



!' 



"256 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Pour la garantie du paiement de tous ces 
impôts, comme du reste pour les avances à 
faire en vertu de contrats de fournitures et 
de travaux passés avec l'État, les titres de 
rentes sont admis pour une valeur que fixe 
chaque semestre le ministre des finances, 
valeur qui ne peut être inférieure à 
65 p. 100 de la valeur nominale des titres. 



* 
* * 



En Rusàe, la comédie et le roman ont 
longtemps pris pour thème de leurs satires 
les fonctionnaires et les rouages adminis- 
tratifs, comme en France on a daubé sur 
les avocats et sur les médecins. Nicolas 
Gogol, surtout, qui avait été petit employé 
au ministère des apanages, a dépeint, dans 
sa pièce le Reviseur, l'effroi que l'arrivée 
de l'inspecteur produisait au chef-lieu d'une 
province; l'intrigue de cette pièce nous re- 
présente des usages surannés; il n'en est 
pas moins intéressant de lire ce que le 



l'organisation financière. -257 

grand littérateur russe écrivait il y a quel- 
que 50 ans, sur les mœurs administratives 
sur la vie des bureaux. Le Manteau est une 
étude d'un attrait particulier où nous assis- 
tons aux misères d'un pauvre petit ce con- 
seiller titulaire h Akaki Akakiévitch, dont 
1 assiduité sur son rond de cuir n'était pas 
recompensée par une belle décoration, mais 

ne lui valait que des hémorroïdes 

Les aides du chef de bureau se -ar- 
daient bien de lui dire, quand ils lui jetaient 
au nez une montagne de papier: 

— Ayez la bonté de copier ceci. 
Ou bien : 

- Voici quelque chose d'intéressant un 
joli petit travail. 



Akaki prenait les actes sans se deman- 
der si on avait tort ou raison de les lui 
apporter; il ] es prenait et se mettait ans- 
sitôt à les copier. 

L T n jour, un directeur lui donna un tra- 
vail plus important (qui consistait à rédiger 



tlX SEMAINES EN RUSSIE. 



17 






. 1 ■■ 



258 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

un rapport adressé à un magistrat, à modi- 
fier les entêtes de divers actes et a rem- 
placer au cours du texte le pronom de 
la première personne par celui de la troi- 
sième. 

\kaki s'acquitta de cette tache, mais 

elle le mit si bien hors de lui, elle lui 

coûta tant d'efforts que la sueur ruissela 

de son front, et qu'il finit par s'écrier : 

« Non, donnez-moi plutôt quelque chose 

à copier. » 

Nous recommandons aussi la lecture des 
imes mortes du même auteur, où nous 
pénétrons, grâce au Gogol, dans tous les 
milieux administratifs d'une province ou 
l'ambitieux Paul Ivanovitch Tchitchikov, 
oui s'intitule conseiller de cour, voyageant 
pour affaires personnelles, se promène pour 
demander à tous les contribuables de lui 
céder leurs paysans morts depuis le dernier 
recensement, la liste de leurs âmes comme 
on dirait alors; il compte ainsi, après avoir 
fait enregistrer le contrat, mettre en gage 



^ORGANISATION FINANCIÈRE. -^<) 

«ou» ses serf8 fictifs dlms 

Que de peintures vives snv ]» • , 
^„ w °ur la vip doc 

fonctionnaires, de fflPrPm .; oI S 

at , , ' c mer curiales amusante* 

agistrats. Un Français doit Jes saisir 
-*l.ouiII„ nt(llIcteunpeii f " " 

pVrrjjtrr^ n ' av °" s - nous 

otochant I, P^P'-nme en ,e- 

'««ntdans les œuvres cl„ S pi rftue , ëcr| . 

«uenev et des Tolstoï. '" Tour - 



CHAPITRE XVI 



L'ÉVOLUTION FINANCIÈRE DE LA RUSSIE DE- 
PUIS LE COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE 






Pour comprendre le rôle si important ac- 
compli depuis le L" janvier 1887 par M. J. 
A. de Vichnegradsky, ministre des finances, 
et par l'honorable adjoint de ce ministère, 
M. T. T. Tœrner, il nous a semblé utile de 
tracer une esquisse rapide de l'évolution 
financière de la Russie depuis le règne 
d'Alexandre I er , en nous inspirant des belles 
et solides études de M. Skalkovsky. Dans 
cette description sommaire, nous pourrons 
mettre en évidence les facteurs principaux 
de cette lutte intéressante en analysant les 
actes des Speransky, des Kancrine et des 
Reutern. Nous constaterons que M. de Vich- 
negradsky, tout en tirant parti de l'œuvre 



Dévolution- financière. 



261 



de ses devanciers, s'était tracé un pro- 
gramme qu'il a virilement exécuté jusqu'au 
jour où l'état de sa santé l'a contraint à se 
retirer. 

L'allégement du service annuel des inté- 
rêts de la dette à l'aide des conversions 
restera la caractéristique du ministère du 
["janvier 1887 qui s'était proposé aussi, on 
n'en saurait douter, de faire d'importantes 
modifications au système monétaire, et de 
favoriser la mise en action de toutes les 
forces productives de la Russie. 



* 
* * 






Sous les trois premiers ministres (180:?- 
18-23), le comte A. J. Yassiliev, F. A. Go- 
loubtsov, et le comte D. A. Gouriev, le 
cours du papier monnaie qui subit des dé- 
préciations de 150 p. 100 à 300 p. 100, 
comme il advint en 1810, continue à trou- 
bler les administrateurs de la Russie. 

En vue de parer aux difficultés budgé- 



j 1 



1! 



232 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



taires qui résultaient de cette situation 
pleine de périls, Spéranski, le grand réfor- 
mateur qui dominait tous les ministres, ré- 
digea, le 2 février 1810, un programme 
financier que le ministre Gouriev avait la 
lourde charge d'exécuter. 

C'est à Spéranski qui, au dire de M. E. 
M. de Vogue, « est le Eusse qui, depuis 
Pierre le Grand, a montré le plus de gé- 
nie », que l'empire des tsars est redevable 
de la législation budgétaire qui est encore 
en honneur aujourd'hui ; grâce à lui les 
assignats émis dans le passé furent recon- 
nus dette publique, l'émission en fut inter- 
rompue et les ressources du budget furent 
grossies par de nouveaux impôts. Mais la 
guerre de 1812 ne tarda pas à mettre obs- 
tacle à l'exécution du programme de Spé- 
ranski. Les nécessités devinrent impé- 
rieuses, et le comte Gouriev n'y pouvait 
suffire en dépit ou à cause de son opti- 
misme. Les situations du Trésor étaient 
fictives, et il n'existait pas, comme on l'a- 



l'évolution financière. 



•263 



vait prétendu, de reliquats disponibles; 
enfin le système d'amortissement était dé- 
fectueux. 

La période de 21 ans (1823 à 1844) qui 
suivit la chute de Gouriev fut tout entière 
remplie par l'administration financière du 
co:nte G. F. Kancrine qui donna un bel 
exemple de stabilité ministérielle, ("est lui 
qui liquida — dans des conditions oné- 
reuses, il en faut convenir — la situation 
monétaire, et organisa l'impôt d'une façon 
méthodique. C'est à partir de son adminis- 
tration que le rouble - papier tendit à 
atteindre le pair du rouble-argent. Mais, 
malgré ces améliorations d'un bon augure 
pour l'avenir, le présent restait pénible" les 
déficits ne diminuaient point. L'arriéré, 
qui était en 1831 de 38 millions de roubles,' 
s'élevait en 1844 à 71 millions, c'est-à-dire 
près de la moitié des recettes du budget 
ordinaire. D'autre part, la comptabilité des 
recettes et des dépenses n'était pas établie 
d'une façon régulière et les capitaux prove- 



il 



264 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 




nant des économies réalisées , s'étaient 
accumulés dans les caisses de chaque mi- 
nistère, au lieu d'être centralisés au minis- 
tère des finances, en sorte que le ministre 
des finances, alors qu'il aurait pu faire 
emploi de ressources réelles, se voyait con- 
traint, pour assurer le service quotidien, 
d'emprunter, dans les diverses banques de 
l'État, les sommes provenant de dépôts. Ce 
mode de prélèvement ne faisait que retarder 
de quelques jours, sans aucun avantage 
réel, la nécessité d'émettre du papier-mon- 
naie : il fallait bien, en effet, s'y résoudre, 
lorsque les particuliers faisaient des retraits 
importants. C'est ainsi que Kancrine em- 
prunta pour le compte de l'État jusqu'à 200 
millions de roubles, dont 144 millions furent 
engloutis dans les dépenses du ministère de 
la guerre et les travaux d'embellissement 
de Saint-Pétersbourg. On comprend facile- 
ment qu'avec de pareils moyens de tréso- 
rerie, ce ministre se soit montré l'ennemi 
des sociétés par actions, et qu'il ait pré- 



l'évolution financière. 265 

tendu soumettre les banques privées à l'au- 
torité de l'État. 

Il n'était pa^ non plus partisan de la pu- 
blicité donnée au budget. 

Kancrine simula en 1839 une faillite, en 
supprimant de la dette publique 427 mil- 
lions de roubles, qu'il remplaça par des bil- 
lets à cours forcé; on remit aux porteurs un 
rouble-crédit contre 3 roubles et demi d'as- 
signats. (Le rouble crédit était déprécié dès 
1843 de 3 p. 100 et en 1848 de 10 p. 100). 
Pour mener à bien cette conversion, il 
fallut émettre pour 30 millions de roubles 
de certificats de dépôts et opérer des prélè- 
vements sur des fonds destinés à l'amortis- 
sement. Des bons du Trésor furent mis 
aussi en circulation à cette époque ; ils 
étaient destinés dès le principe à assurer le 
service du Trésor en attendant la rentrée 
des impôts, mais ils ne tardèrent pas à se 
transformer en un véritable papier-monnaie 
productif d'intérêts. Kancrine eut recours 
aussi à quatre emprunts extérieurs, et effec- 



I 



là 

L 



; 



^F 






266 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tua, de plus, deux emprunts de 4 p. 100 
pour la construction du chemin de fer Ni- 
colas. 

Le ministère du comte T. P. Vrontcbenko 
(1844-1852) fut signalé par la guerre de 
Hongrie, et ce fut celui de P. F. Brock 
(1852-1858) qui eut la mission fort diffi- 
cile de créer des ressources pendant la 
guerre de Crimée. Sous cet administrateur, 
les ministères continuèrent d'accumuler les 
économies qu'ils pouvaient réaliser et d'en 
faire des caisses noires qui ne tardèrent pas 
à receler la somma peu négligeable de 
200 millions, alors que la comptabilité des 
caisses de l'État n'accusait qu'une réalité 
de 75 millions. Le déficit qui était en 
1852 de 32 millions, en 1854 de 123 mil- 
lions, en 1855 de 262 millions, ne cessa 
de s'accroître, en sorte qu'en 1857 on pou- 
vait relever un total de manquants de 
773 millions, soit 3 fois et demie l'impor- 
tance du budget russe à cette époque. Brock 
effectua le cinquième et le sixième emprunt 






l'évolution financière. 267 
extérieur en 5 p. 100, pour la somme de 
92 millions par l'entremise du baron 
Stieglitz. Il puisa 230 millions dans les 
banques de l'État, émit pour 36 millions 
de bons du Trésor et fit imprimer 40 i mil- 
lions de billets de crédit. 

Le papier-monnaie dont la circulation 
avait doublé en cinq ans atteignait après 
la guerre de Crimée 735 millions. La situa- 
tion se compliquait de 32 1 millions puisés 
à tous les établissements de crédit et d'é- 
pargne de l'État. 

Le change du papier- monnaie était à 
10 p. 100 et la réserve de numéraire à la 
banque avait été diminuée de 16 p. 100. 
C'est dans ces conditions que Brock, cédant 
à de maladroites inspirations, abaissa en 
1857 de 4 p. 100 à 3 p. 100 le taux de 
l'intérêt que servaient aux déposants les 
banques de l'État. Il en résulta un retrait 
de 150 millions de dépôts métalliques qui 
trouvèrent leur emploi dans le jeu de la 
bourse en achats de fonds russes. Le 6 p. 100 



a 



268 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



monta de 1 19 fr. à 136 fr. 50 c, le 5 p. 100 

gagna treize points et s'éleva de 102 à 115, 
les étrangers réalisèrent à ces cours avan- 
tageux et furent payés en numéraire au 
grand détriment du Trésor qui, de son côté, 
se mit à vendre aussi, espérant peser sur 
les cours. Il n'en fut pas moins obligé, pour 
faire face à ces réalisations, d'emprunter 
aux institutions de crédit de l'Etat, d'abord 
47 millions en 1857 et ensuite 40 millions 
en 1859. 

A l'avènement de A. M. Kniajevitch 
(1858-1862), le comité de finances avait 
refusé d'augmenter la capitation et d'élever 
les impôts indirects, il repoussait aussi tout 
emprunt extérieur et toute émission de 
bons du Trésor. Mais la nécessité parlait 
plus haut que ces considérations plato- 
niques, et un premier emprunt de 3 p. 100 
fut annoncé pour le mois de mars 1859 ; 
il fut, il est vrai, remis à l'automne, à 
cause de la guerre d'Italie et ne produisit 
qu'une somme insignifiante qui fut tout 






l'évolution financière. 260 

entière absorbée dans les efforts destinés à 
soutenir le cours du change. Autre emprunt 
en 1860, en type 4 p. 100 cette fois, pour 
un capital de 60 millions, dit emprunt mé- 
tallique, et la même année, emprunt exté- 
rieur en 4 et demi qui ne fut réalisé qu'en 
1863. C'est alors que MM. de Rothschild et 
Pereire avaient dit au comte Kisselev, am- 
bassadeur à Paris : « Rétablissez d'abord 
votre crédit en adoptant un système finan- 
cier plus rationnel et alors vous trouverez 
de l'argent ; autrement vous n'aboutirez 
qu'à un emprunt insignifiant comme chiffre 
et usuraire comme conditions ! » 

En 1857, un emprunt en 4 p. 100 fut 
offert sans succès au public qui fit meilleur 
accueil à une émission dp billets de banque 
rapportant 5 p. 100 d'intérêt. Une nou- 
velle opération malheureuse fut le retrait 
des billets de crédit qui devaient être 
amortis avec les capitaux dits « économi- 
ques », amassés dans les diverses adminis- 
trations; le Trésor dut en effet, pour y 






270 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

faire face, émettre aussitôt 88 millions et 
demi de roubles-papier, c'est-à-dire une 
somme supérieure à l'importance des billets 
incinérés. 

L T n grand événement signala ce minis- 
tère; ce fut, en effet, le 31 mai 1860, que 
fut créée la banque de Russie (voir cha- 
pitre XVI), qui.était appelée à remplacer les 
banques de prêts, la banque du commerce 
et les caisses provinciales d'assistance pu- 
blique, et à liquider toutes les affaires de 
ces banques avec les dépositaires. 

11 n'y a pas lieu de nous étendre ici sur 
les suites fâcheuses qui résultèrent, pour la 
noblesse, de la suppression des banques de 
prêts sur biens fonciers qui existaient de- 
puis Elisabeth (1754): dix mille familles 
nobles se virent dans l'impossibilité d'ha- 
biter leurs terres et forcées d'emprunter aux 
usuriers. 

Indépendamment de la création de la 
banque de Russie, Kniajevitch avait ins- 
titué le 10 juillet 1859 un comité de réor- 



l'évolution financière. 271 

ganisation des impôts, lequel fonctionna 
jusqu'après 1880. La câpitation, l'impôt 
foncier, l'impôt du timbre, furent élevés 
de 18 p. 100. En dépit de ces difficultés, 
l'esprit russe qui, pas plus que l'esprit fran- 
çais, ne perd jamais ses droits, faisait dire 
au prince Viazemski en parlant de Grote, 
directeur du département des impôts indi- 
rects : ce Pour améliorer nos finances, une 
grotte seule ne suffit pas, il faudrait encore 
découvrir une Égérie. » Tchevkine, à qui 
on proposa d'être cette Égérie, répondit : 
« Il n'y a qu'un fou ou un magicien qui 
puisse accepter le poste de ministre des 
finances, or, je ne suis ni l'un ni l'autre. » 
Les successeurs de Kniajevitch n'étaient non 
plus ni l'un ni l'autre, et ils réussirent pour- 
tant dans une honorable mesure. Il n'en 
est pas moins vrai, comme le dit Kotorev 
dans les Éboulemcnts économiques, que la 
propagation de l'ivrognerie par la sup- 
pression des petites distilleries et les em- 
prunts extérieurs « ont fait plus de mal à 









I 



■ 



•272 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 




la Russie que les guerres de 1812 et de 
Crimée, que le choléra et toutes les autres 
calamités qu'elle eut à supporter ». 

Le comte M. C. Reutern (4862-1878), 
qui succéda à Kniajevitch, introduisit de 
grandes réformes dans la comptabilité et 
le contrôle des finances. Il unifia la caisse 
de l'État, et pour la première fois, en 1862, 
livra le budget à la publicité. Les questions 
financières qui se rattachent au rachat des 
terrains attribués aux paysans et à la cons- 
truction des chemins de fer, l'accroissement 
du crédit national par la création de 
banques privées, trouvèrent en lui un puis- 
sant initiateur qui, le premier aussi, sem- 
ble avoir compris toute l'importance qui 
réside, pour un pays, dans le développement 
de ses forces productives. 

Le comte Reutern négocia à la maison 
Rothschild, le 14 avril 1862, un emprunt de 
15 millions de livres sterling en 5 p. 100, 
au cours de 94, moyennant une commission 
de 2 et demi p. 100. 



l'évolution financière. 273 
Mais le succès ne couronna pas toujours 
dune façon aussi complète ses conceptions 
1 ™*' en effet > décidé le remboursement 

yr 60 k. pour demi-impériale, et cette 
opération, qui commença le 1» août 186 , 
|evaitprendrefinlele rjanvierl86 - 

le Trésor subit, malgré ses efforts pour 
soutenir artificiellement les cours, un véri- 
able desastre à la Bourse du- 29 octobre • 
es fonds 5 p. 100 qui étaient cotés en 1862 

sn «o T! ent descendus en nov ™*™ 
1W3.W 3/4, le rouble-crédit ne valait 

Plus que /Tkopecks métalliques. L'échange 
S ^^ iJ était ^mps : l'opération avait 

-ute 100 millions de roubles" Pour eflW 
cet échec, il s'agissait de créer des ressources • 
les accises sur l'alcool,' sur la bière, sur le 
sucre e n firent les frais principaux ! La pa- 
tente fut aussi augmentée, et l'impôt foncier 

fut crée dans les villes pour remplacer la 
capitation payée autrefois par les corps de 
bourgeois. C'est à cette époque que l'on éleva 

SIX SEMU.VES EN un.... 



^ 



SIX SEMU.VES EN RUSSTE. 



18 



•21 'i SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

de25p. lOOlacapitation des paysans (1862) 
qui fut surélevée encore en 1867 de 50 ko- 
pecks. Un impôt de 10 p. 100 sur le revenu 
net frappa les biens de la noblesse. Les co- 
lonies de l'Amérique duNord furent vendues. 
Le comte lteutern avait donné sa démis- 
sion en 1866, mais Alexandre II ne l'ac- 
cepta pas et désira le maintien au pouvoir 
de ce grand ministre. 

Reutern fit exécuter 15,000 verstes de 
chemins de fer, et nous savons qu'il n'en 
existait <]ue 3,000 dans tout l'empire lors 
de sa prise de possession du ministère des 

finances. 

En 1864 fut inaugurée la 1" banque 
d'escompte à Saint-Pétersbourg et successi- 
vement dans toute la Russie 33 banques 

privées. 

Nous ne nous étendrons pas sur l'organi- 
sation de la société du crédit foncier mutuel 
de Saint-Pétersbourg, encore que la ma- 
tière fournirait une étude très instructive; 
nous négligerons aussi, bien qu'il en soit 






I-. ÉVOLUTION FINANCIÈRE. 9 



iO 



résulté de grands déboires pour le crédit pu- 
blic, d'expliquer la fondation de la banque 
centrale du crédit foncier russe par le ban- 
quier Israélite Rosenthal. Cette banque, qui 
avait eu la prétention d'unifier en une seule 
dette métallique les diverses valeurs hypo- 
thécaires des autres banques, ne fut pas 
heureuse, non plus que les caisses de crédit 
populaire, de sociétés d'assurances, de so- 
ciétés de construction, etc. 

Toutes ces créations développèrent le 
goût de la spéculation que la banque de 
Russie elle-même favorisa en escomptant 
le portefeuille peu solide des banques pri- 
vées en quête de capitaux destinés au jeu 
de la Bourse. 

Berlin tenait le marché et toutes les so- 
ciétés se confondaient en une seule, aussi 
bien la banque de Volga-Kama qui deve- 
nait succursale de la banque d'État que la 
société de crédit mutuel de Saint-Péters- 
bourg qui avait ses bureaux dans le même 
immeuble que la banque de Russie. 



v 






•276 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

Eeutern autorisa la fondation de la so- 
ciété pour le développement du commerce 
et de l'industrie russes. 

11 abaissa l'impôt des mines, supprima, 
en 1872, le fermage des pétroles du Cau- 
case comme il avait déjà, en 1863, effacé 
la plupart des droits de douane à l'expor- 
tation. 

11 vendit aussi une partie des usines qui 
appartenaient à la couronne. On lui a 
reproché — et peut-être à bon droit — 
d'avoir fait subir à la Russie une perte 
d'un demi-milliard de roubles, en prenant 
à l'étranger, pendant la période de vingt 
ans (de 1860 à 1870), les métaux néces- 
saires à la construction des chemins de fer 

russes. 

Passons sur cette accusation et consta- 
tons seulement que, malgré tous les effort* 
de Reutern, une nouvelle crise sévit en 
1875. Les excédents de recettes étaient, 
parait -il, fictifs, et la nécessité s'imposa 
d'émettre des billets de crédit sans couver- 



l'évolution financière. 



277 



tare. L 
sait 



'escompte s'élevait, le 
Reuter 



rouble bais- 



vendre l'or du fonds de 



n entrevit qu'un remède 



réserve.... « Le 



boni ne devait-il pas être supérieur au prix 
d achat de cet or par la banque?, L'opé- 
ration commença avec 73 millions de rou- 
bles qui lurent consacrés au rachat de bil- 
lets de crédit et de lettres de change tirées 
Par la banque. Tout ce papier fut brûlé 
mais un, syndicat étranger avait malheu- 
reusement flairé une spéculation dans ce 
maintien artificiel des cours. Ce syndicat 
avait commencé par engager ses fonds à la 
banque d'Etat qui lui remettait en échange 

des billets de crédit à l'aide desquels il ra- 
dotait des lettres de change de la banque 

^ur les marchés européens et se chargeait 
de les réaliser en bonnes espèces sonnantes 
et trébuchantes. Munis de ce précieux mé- 
tal les agioteurs faisaient des avances - à 
que taux? - V0lIS ]e devinez __ sur Ieg 

tonds publics russes, et ces titres une fois 
entre leurs mains, ils les engageaient de 

















•278 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



nouveau à la banque de Russie et ainsi 

de suite Ritournelle funeste au Trésor 

russe. 

Le Trésor eut encore d'autres assauts à 
subir. En effet, dès avril 1876, la guerre 
était dans l'air et les obligations consolidées 
5 p. 100 qui, depuis trois ans, se tenaient 
à 98, étaient descendues à 85. 

L'émission de 1876 de 100 millions de 
billets de banque 5 p. 100 ne %t placée 
que petit à petit, et il fallut émettre de nou- 
veaux billets de crédit et faciliter les 
avances sur titres. 

Nous avons vu (chapitre XV) quels sont 
les emprunts auxquels a présidé le comte 
Reutern. Signalons encore à l'actif de cet 
homme d'État de haute marque, la très ha- 
bile décision qu'il a prise, sur le conseil de 
A. A. Abaza, en réclamant le paiement des 
droits de douane en or ou en coupons de 
rente. Le bénéfice pour la Russie en est 
chiffrable, il équivaut à une majoration de 
droits de 31 p. 100. Le successeur du comte 



l'évolution financière. -279 
Reutern, 8; A. Greig -(1878-1880), était le 
petit-fils de Samuel Greig, amiral au temps 
de Catherine II et fils de l'amiral Alexis 
G est lui qui effectua le 3" emprunt d'Orient 
(soit 300 millions de roubles), en 1879 et 
qui émit en 1880 les obligations consolidées 
t P- 100 (6 e émission). 
Malgré les remboursements à la banque de 

',10d,.80,luoroubles-crédit(l a guerreavait 
vu émettre 479,370,000 roubles-papier) 
Greig en lança encore pour 9(3 millions il 
établit une augmentation de 20 millions sur 
les impôts indirects (eau-de-vie, bière, et 
aussi le tabac sur lequel il avait eu l'idée 
d établir un monopole); l'impôt sur les 
assurances d'immeubles dans les villes fut 
eleve de 5 à 75 kopecks pour 100 roubles. 
Les droits sur le timbre et sur le papier 
pour les actes civils et commerciaux furent 
eleres et étendus à la Pologne. Un impôt 
tut crée sur les voyageurs et les transports 
a grande vitesse. En continuant dans cette 



!■ 



280 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



voie, Greig avait projeté un droit de 5 p. 100 
sur la petite vitesse, il y renonça comme 
à celui qu'il avait édicté sur les voyageurs 
par voie fluviale, lequel ne fut jamais 
appliqué; un impôt fut établi aussi sur le 
coton brut. 

A la suite de la mauvaise récolte de 
1880, les revenus de l'État diminuèrent et 
avec eux les recettes des chemins de fer et 
la production des fabriques. Greig quitta 
alors son poste. 

Il eut pour successeur A. A. Abaza ( 1880- 
1881), fils d'un ancien fermier des eaux- 
de-vie, qui était peut-être d'origine per- 
sane; de hussard de la garde, il devint 
chambellan, puis attaché en 1860 à la per- 
sonne de la très artiste et très littéraire 
grande-duchesse Hélène Pavlovna. Abaza 
prit, dès 1857, une part active aux affaires 
de chemins de fer, en 1868, à l'emprunt 
hypothéqué sur le chemin de fer Nicolas, 
et enfin, à l'élaboration du tarif douanier 
protégeant l'industrie russe. Il possédait une 






l'évolution financière. 281 

grande raffinerie dans le gouvernement de 
Kiev. Il avait succédé, en 1872, à Tata- 
rinov, contrôleur général de l'empire, puis 
en 1874, à ïchevkine, président du dépar- 
tement de l'économie. On lui avait proposé, 
en 1876, de remplacer Beutern , mais il 
avait décliné cette offre tout en consentant 
à aider la ministre de ses conseils. Abaza 
ne négligea pas les finances provinciales et 
communales, il supprima l'impôt du sel de 
concert avec le comte Loris Melikov, prési- 
dent de la commission supérieure. Cet im- 
pôt fut remplacé, avec un avantage de 
2 millions de roubles, par l'augmentation 
des patentes communales et l'élévation de 
10 p. 100 des droits de douane. Il subs- 
titua à l'accise des sucres basée sur le rende- 
ment normal de la betterave, l'impôt sur le 
sucre lui-même, il en résulta un double- 
ment du produit fiscal. Il projeta le réta- 
blissement de l'impôt sur l'or brut supprimé 
en 1876, à la grande joie des propriétaires 
de mines dont les produits s'étaient trouvés 



I 

■ 



m 



-28-2 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 




élevés de 25 p. 100. Il imposa aussi les 
produits du jute et réduisit les dépenses de 
chaque ministère. 

La lutte du papier monnaie qui est la 
caractéristique des finances russes reprit 
alors de plus belle : le rouble n'était avant 
la guerre que de 12 à 15 p. 100 au-dessous 
du pair et voilà qu'il dégringolait jusqu'à 

une dépréciation de 37 et 40 p. 100 

Que faire? Un oukase du 1 er janvier 1881 
prescrivit les nouvelles émissions de billets 
et ordonna l'amortissement de 417 millions 
de roubles, à l'aide d'un versement de 
50 millions fait annuellement à la banque 
de Russie, sur les ressources ordinaires du 
Trésor. Abaza procéda aussi, en mai 1880, 
à l'emprunt des chemins de fer, qui pro- 
duisit 100 millions, somme insuffisante 
pour combler les dépenses faites depuis 
3 ans. Il se retira avec Loris Melikov, le 
6 mai 1881, mais redevint, en 1882, prési- 
dent du département d'économie, en rem- 
placement du comte E. T. Baranov. 



L EVOLUTION FINANCIERE. 



•283 



Il eut pour successeur N: C. Bauge (1881- 
1886), fils d'un médecin, professeur et 
administrateur de banques locales , qui 
avait été d'abord adjoint au ministère des 
finances. Bunge avait écrit de nombreux 
ouvrages d'économie politique. Tout ne fut 
pas rose pour lui quand il voulut élever 
l'impôt sur les immeubles des villes et im- 
poser de 3 p. 100 les capitaux servant aux 
transactions commerciales. Il appliqua le 
système du protectionnisme à l'industrie 
nationale. Il changea le système monétaire 
et identifia la demi-impériale avec la pièce 
de 20 fr., supprima le transit transcauca- 
sien et les capitations, il abaissa le taux 
des paiements du rachat des terres des 
paysans dans les provinces pauvres, s'ef- 
força de simplifier la comptabilité de l'É- 
tat dont il publia le premier les résultats 
mensuels. Il éleva d'un kopeck par degré 
l'accise sur l'alcool, augmenta les droits 
d'entrée sur le ciment et quelques autres 
produits, et émit pour 60 millions de roubles 






284 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



à courte échéance, et pour 100 millions de 
roubles de billets de banque 5 p. 100. Il 
modifia aussi le système des patentes, en 
établissant un impôt supplémentaire au droit 
de guilde. Le droit de timbre et l'impôt sur 
les transmissions de biens gratuites fut 
étendu au royaume de Pologne. L'accise sur 
le sucre s'éleva jusqu'à un rouble par poud 
(16 kg ,240). Bunge augmenta aussi les droits 
d'entrée sur la fonte dans toute l'étendue de 
l'Empire et sur le charbon de terre pour le 
royaume de Pologne ; des droits sur ces 
produits furent aussi établis dans la mer 
Baltique, la mer Noire et la mer d'Azov 
et aussi à toute la frontière occidentale. 

Cette même année 1884 vit une émis- 
sion de 15 millions de livres sterling d'o- 
bligations consolidées des chemins de fer 

5 p. 100. 

Pour faire face à un déficit de 42 millions, 
on créa, en 1885, l'impôt sur les dividendes, 
les coupons et intérêts payés sur les comptes 
courants. Les droits de douane sur le thé, 






L, ÉVOLUTION FINANCIERE. 



•285 



le vin, la soie, furent élevés, les machines 
agricoles furent imposées et les droits sur 
l'importation furent majorés de 10 à iO 
p. 100. 

L'année 1886 ne fut pas heureuse, tout 
d'abord, elle fut signalée par un déficit de 
3 1 millions et une diminution des exporta- 
tions de 61 millions. Bunge supprima la 
banque de Pologne et ses comptoirs pour les 
remplacer par des succursales de la banque 
de Eussie. C'est aussi sous ce ministère que 
la banque de Russie fut libérée de la liqui- 
dation des anciennes institutions de crédit 
de l'Etat. La dette qui résultait de ce chef 
fut inscrite au grand -livre, et le bénéfice 
pour le Trésor qui en fut la conséquence prit 
rang aux ressources ordinaires de l'Etat. 

Après deux budgets qui s'étaient soldés 
en déficit, l'un de 40 millions, l'autre de 
50 millions, M. de Vlchnegradsky entra 
au ministère le 1 er janvier 1887. La pre- 
mière année de son administration laissa 
un excédent de dépenses de 3 millions et 



286 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



demi de roubles, mais le projet de budget 
de 1888 fut préparé en équilibre. Résolu à 
ne faire aucun sacrifice à la vaine popula- 
rité, le nouveau ministre des finances sut 
relever le crédit de son pays ; il fit preuve 
d'un grand savoir technique et montra un 
caractère de forte trempe. 

Les majorations d'impôt firent les frais 
de l'équilibre budgétaire, il n'existait aucun 
autre moyen d'en sortir. Tous les procédés 
ordinaires de trésorerie auraient à ce mo- 
ment amené de désastreuses spéculations, 
sans atteindre le but. 

L'alcool paya un demi-kopeck de plus 
par degré, l'impôt des tabacs fut augmenté 
d'un tiers, et le droit de timbre et d'enre- 
gistrement fut élevé de 25 à 50 p. 100; au 
doublement des patentes commerciales suc- 
céda l'augmentation de l'impôt foncier. 

Le droit sur les passeports à l'étranger 
fut porté de 5 à 10 roubles. De plus, un 
impôt nouveau frappa le pétrole et toutes 
les autres huiles minérales, et enfin, les 






I, EVOLUTION FINANCIERE. 



587 



comptes courants en banque eurent à servir 
un impôt au fisc. 

Le coton brut et le thé de Kiachta, les 
navires, le houblon, la fonte, le fer, l'acier, 
les machines diverses, les engins métal- 
liques, le charbon de terre et le coke furent 
frappés de droits nouveaux. Mais, pour des 
motifs multiples, le rouble continuait à 
baisser : d'abord les banquiers de Berlin 
vendaient à Saint-Pétersbourg, à des prix 
très élevés, de grands stocks de valeurs 
russes, puis des bruits de guerre circulaient 
avec la Triple- Alliance, enfin, la réserve 
d'or de la banque de Russie était drainée 
de 40 millions, tant pour l'échange de bil- 
lets de crédit que pour l'alimentation des 
caisses de douanes. 

C'est alors que commencèrent les conver- 
sions de toute nature. Nous avons vu les 
billets de la banque à 5 p. 100 se transfor- 
mer en une dette amortissable dans une 
période de 37 annuités, d'où résulte une 
première économie appréciable. 



~*t 






288 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



En même temps qu'il régularisait les 
rapports de l'État envers la banque cen- 
trale du crédit foncier russe , M. de Vich- 
negradsky convertissait les obligations de 
cet établissement (lettres de gage à 5 p. 100) 
en obligations 4 et demi, garanties par le 
gouvernement. Cette opération tint lieu 
de la fusion du crédit mutuel foncier avec 
la banque foncière de la noblesse {projet 
Bangc). 

Ajoutons au bilan de cette première 
année prospère, la vente directe de l'eau - 
de-vie par la couronne, sans monopole, 
dans la province de Perm, l'achat, par 
l'État, de 2 lignes de chemins de fer : celle 
de l'Oural qui fusionna avec celle d'Eka- 
terinbourg -Tioumen ; la ligne de Riajsk- 
Morschansk, et l'acquisition de la majeure 
partie des actions du chemin de fer trans- 
caucasien. 

Au début de 1888, le rouble était de 
50 kopecks métalliques, et à la fin de l'an- 
née, il s'élevait à 66 kopecks. Les fonds 









l'évolution financière. 



289 



publics gagnèrent 7 p. 100 sur la cote de 
1887, grâce à une récolte sans précédent. 

Un ministre moins avisé aurait pu faire 
état d'un pareil succès sans songer qu'il 
n'est pas périodique, ce n'est point ainsi 
que voulut agir M. de Vichnegradsky, il 
augmenta encore les ressources par l'impôt 
sur l'or des mines, le relèvement de l'accise 
sur les tabacs du Turkestan et de Seinipa- 
latinsk et certains droits d'enregistrement 
et de timbre, et, de plus, il étendit à la 
Courlande les droits de mutation sur les 
propriétés et imposa à la Pologne des rede- 
vances des mines sur le zinc et la fonte; 
c'est lui, enfin, qui créa un impôt sur les 
allumettes. 

Dès lors, l'équilibre du budget était as- 
suré; le vaillant ministre qui avait eu la 
virilité, dans l'intérêt du crédit de son pays, 
d'augmenter les ressources annuelles, c'est- 
à-dire de prendre, vis-à-vis des finances 
russes, la seule position sûre qui, dans ce 
pays, s'imposait à son patriotisme, était ar- 



SIX SEMAINES ES RUSSIE. 



19 



290 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 





rivé au but de son programme : il avait 
mérité la reconnaissance profonde de ceux 
qui s'aperçoivent, après coup, que ce n'est 
point en vain qu'ils ont vu accroître leurs 
contributions. Depuis lors, en effet, depuis 
cette fin d'année de 1888, le joug des grandes 
banques de Berlin a été secoué, et dès le 
1(J décembre, l'emprunt de conversion du 
5 p. 100 de la guerre d'Orient de 1877, 
qualifié de 4 p. 100 or de 1889, a été bril- 
lamment enlevé le 10 décembre sur la place 
de Paris. 

Des émissions de billets de crédit a courte 
échéance furent faites cette même année, le 
ministre obéissait en ceci à une exigence 
inéluctable. Le Trésor encaissa 15 millions 
de roubles payés par la grande société des 
chemins de fer russes (chemin de fer Ni- 
colas), pour une nouvelle concession de 
10 ans. La banque de Eussie, grâce à l'em- 
prunt de 5 p. 100 à lots de la banque foncière 
de la noblesse qui suivit de près la conver- 
sion des obligations consolidées des chemins 



L EVOLUTION FINANCIERE. 



291 



de fer des 1 er , 3 e , 4 e et 7 e emprunts, fut en 
mesure d'amortir 36 millions de roubles de 
rentes en or. De même aussi, fut amorti le 
5 e emprunt 4 p. 100. 

Cette série d'opérations heureuses permit 
à la banque de la noblesse d'abaisser d'un 
demi p. 100 le taux de ses prêts. 

Le rendement des revenus de l'État, qui 
était en 1887 de 830 millions de roubles, 
et en 1888, de 898 millions de roubles 
atteignit en 1889, 927 millions et en 1890, 
947,869,239. 

En comparant ces revenus aux dépenses 
afférentes à chacun des exercices, on cons- 
tate que le déficit de 6 millions de 1887 
s'est changé, en 1888, en une plus-value de 
60 millions dont 26 millions furent em- 
ployés aux dépenses extraordinaires et 
34 millions restèrent disponibles. 

Le budget ordinaire de 1889 s'est soldé 
par un excédent de 56 millions qui, joint 
au reliquat des exercices clos, formait la 
somme de 89 millions de roubles et pour- 



292 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



I 



tant, on avait amorti en cette année 18 mil- 
lions de la dette flottante et achevé le 
remboursement des 400 millions prêtés en 
1877 par la banque de Eussie à l'occasion 
de la guerre d'Orient. 

L'excédent du budget ordinaire de 1890 
s'est élevé à 65,960,000 roubles, et, d'autre 
part, les ressources non prévues par le 
budget, et qui ont été recouvrées au cours 
de cette même année, se sont élevées à 
46,560,000, soit un excédent réel de 
1 12,146,000. Sur cette somme, 51,761,000 
ont servi à des amortissements anticipés de 
la dette ' et d'autre part, toutes les dépenses 
extraordinaires du budget se sont trouvées 
couvertes par les plus-values. Le projet de 
budget qui fut présenté le 15 décembre sui- 
vant, au Conseil de l'empire, pour l'année 



1. Savoir: 6,000,000 de roubles de bous du Trésor 
et 45,760,000 roubles d'obligations du 7 e emprunt 
5 p. 100, d'obligations consolidées des chemins de 
fer et d'obligations 5 p. 100 de la Société Kharkov- 
Krémentchoug, du chemin de fer Kharkov-Nico- 
laïev. 



L EVOLUTION FINANCIERE. 



293 



1892, réalisa 24, 100,000 roubles d'économie 

ainsi répartis : les dépenses de l'intérieur 
furent diminuées de 1,500,000 roubles, les 
domaines et la justice de chacun 1,000,000 
de roubles, les finances de 200,000 rouilles, 
les voies de communications de 9,300,000 
roubles, l'instruction publique de 500,000 
roubles, la guerre de 5,000,000 roubles, la 
marine de 5 millions de roubles. 

Toujours soucieux des intérêts écono- 
miques de la Russie, le ministre des finances 
a élevé certains droits de douane et pris 
certaines mesures en faveur de la distillerie 
agricole. 

Nous ne doutons pas que, fort des ré- 
sultats acquis par M. de Vichnegradsky, 
son successeur, M. de Witt, ne continue 
son œuvre par d'utiles mesures relatives à 
la circulation monétaire et par l'organisa- 
tion agricole, commerciale et industrielle 
de l'empire russe. A ce prix, les budgets 
des prochains exercices auront vite repris 
leur élasticité. 



CHAPITRE XVII 

SITUATION LÉGALE DES ÉTRANGERS 1 
EN RUSSIE. 



Nous avons cru qu'il était intéressant 
d'étudier la situation légale faite aux étran- 
gers dans l'empire de Kussie, aussi avons- 
nous voulu tracer un croquis rapide des 
diverses prohibitions qui frappent pour cer- 
taines provinces les résidents qui ne sont 
pas naturalisés sujets russes. 

L'oukase de S. M. l'Empereur au Sénat 
dirigeant, du 14 mars 1887, établit, à titre 
provisoire, des règles spéciales pour l'ac- 
quisition d'immeubles par les étrangers. 
Nous donnons ci-dessous une courte analyse 
de ce document législatif. 



1. D'après les documents officiels, il existerait eu 
ce moment, en Russie : 6,100,000 Allemands et 
Autrichiens ; 255,000 Persans ; 123,000 Français et 
12,000 étrangers de race slave appartenant à di- 
verses nationalités. 






SITUATION LÉGALE DES ÉTRANGERS. 295 

Article I". — Interdiction aux étrangers 
d'acquérir désormais aucun droit de pro- 
priété ou de jouissance, ou de possession 
résultant d'un affermage par n'importe quel 
mode et en vertu de n'importe quelle stipu- 
lation : 

1° Dans la province de l'ancien royaume 
de Pologne et dans les provinces de Bessa- 
rabie, Vilna, Vitebsk, Volhynie, Grodno, 
Kiev, Kovno, Courlande, Livonie, Minsk 
et Fodolie, à l'exception toutefois des ports 
et des villes ; 

2° Dans les provinces polonaises, inter- 
diction aux étrangers de gérer les immeubles 
ruraux en qualité de fondés de pouvoirs. 

Article II. — Cet article reconnaît, il 
est vrai, aux étrangers le droit d'assurer le 
paiement de créances à eux dues, en accep- 
tant des immeubles à titre de gage, mais, 
en cas d'exécution du gage, ils ne peuvent 
acquérir la propriété de l'immeuble en- 



Article III. — Cet article apporte deux 







296 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



restrictions très importantes aux droits de 
succession des étrangers sur les immeubles. 

1° La succession en ligne directe descen- 
dante et entre époux est admise si l'héritier 
a établi sa résidence en Russie, préalable- 
ment à la promulgation du présent oukase. 

2° Dans tous les autres cas de successions 
ab Intestat ou dans les successions testa- 
mentaires, le ressortissant étranger est tenu 
de vendre les biens à un sujet russe dans 
l'espace de 3 ans. 

En cas de non-exécution de ces disposi- 
tions, le bien recueilli de la succession est 
mis en tutelle, par ordre de l'autorité pro- 
vinciale, et vendu aux enchères publiques. 
Le produit de la vente, sauf déduction des 
frais de tutelle, est remis à l'héritier. 

Signalons aussi quelle situation spéciale 
l'oukase du 24 décembre 1888 a créée aux 
étrangers relativement à l'obtention et à 
l'exploitation des concessions minières. 

La législation générale sur l'exploitation 
des mines dans les dix provinces du royaume 









SITUATION LÉGALE DES ÉTRANGERS. "297 

de Pologne est contenue dans l'oukase du 
14 mars 1887 qui stipule que nul ne peut 
exploiter une mine, même dans sa propriété, 
sans avoir obtenu un acte de concession dé- 
livré par le département des mines. 

Dans cette législation, la concession d'une 
mine par le gouvernement a pour effet d'en 
séparer la propriété de celle de la surface 
et d'en former un nouvel immeuble distinct 
du surplus du fonds; le titre de concession 
est inscrit au moment de la constitution de 
cette nouvelle propriété immobilière sur un 
registre spécialement créé à cet effet. P ai- 
dérogation à ces dispositions, l'oukase du 
24 décembre 1888 stipule : 

a) Que les étrangers ne pourront do- 
rénavant obtenir des concessions minières 
que dans les limites de leurs propres ter- 
rains; 

b) Qu'aucune concession ne pourra leur 
être accordée dans des terrains appartenant 
à & autres personnes, quand même celles-ci 
auraient donné leur consentement à l'ex- 



298 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

propriation nécessitée par la concession de 
la mine. 

Pour terminer l'exposé sommaire de cette 
législation d'exception, ajoutons qu'aucune 
société étrangère ne peut effectuer en Russie 
ses opérations sans y avoir été autorisée par 
décret impérial rendu à sa requête. 

Les décrets rendus dans cette circonstance 
et qui sont applicables dans toutes les 
provinces de l'empire, contiennent tous la 
clause suivante : 

« La Société ne pourra acquérir ou louer 
des immeubles en Russie qu'en se confor- 
mant aux lois russes, et seulement en vue 
de l'entreprise sociale et pour ses besoins 
réels qui devront être constatés par l'auto- 
rité provinciale compétente. » 

Il est bien entendu que les dispositions 
des oukases des 14 mars 1887 et 24 dé- 
cembre 1888 leur sont applicables. 

Toutes ces dispositions sont antérieures 
aux mesures spéciales qui ont été prises 
contre les Israélites. 



CHAPITRE XVIII 



LA POLOGNE 



Avant de quitter Moscou, nous avons 
tenu à visiter une des régions les plus im- 
portantes de la Russie, l'ancien royaume 
de Pologne, qui se trouvait sur notre 'che- 
min de retour. 

La route de Moscou à Varsovie (30 heures) 
offre un aspect bien différent de cette Russie 
orientale aux couleurs si vivantes, aux pro- 
fils d'un pittoresque si étrange. Le paysage 
présente une harmonie plus douce : des 
arbres, de larges prés, des cours d'eau 
d'où émergent pêle-mêle les larges nénu- 
phars, les prêles aigus et les iris jaunes et 
violets. Nous croyons retrouver la nature 
flamande, et pour rendre complète l'illu- 
sion, voici un village agrémenté de moulins 
à vent aux ailes fantastiques. 

Le soleil descend à l'horizon et ses rayons 



y* 



300 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



s'éparpillent dans toute la profondeur du 
ciel, que coupent de larges bandes bleues 
frangées d'or; le feu ronge peu à peu les 
contours ; les nuages se changent en rouges 
tisons dont l'éclat s'éteint lentement et se 
dissipe en une gaze sombre. Les vapeurs de 
la nuit s'accentuent; les brumes du cou- 
chant ne sont plus illuminées que de points 
minuscules d'un or mat. 

La forêt défile devant ce décor où la pous- 
sière lumineuse se meurt dans les chevelures 
des bouleaux et s'éparpille aux arêtes des 
lugubres sapins, en jetant sur nous le voile 
épais de la nuit. 

Nos esprits sont frappés de tristes souve- 
nirs ; dans quelques heures, après Smolensk 
et Minsk, nous passerons la Bérézina, où la 
Grande-Armée a râlé de son souille de 
géant, après les feux sinistres du Kremlin, 
crépuscule affreux où pourtant «. quelque 
chose de grand et d'altier surnageait ». 

Le lendemain , après avoir traversé des 
campagnes toutes remplies de cimetières, 



LA POLOGNE. 



301 



aux croix hautes comme de funèbres gibets, 
nous entrons à Varsovie par le jiont colos- 
sal jeté sur la Vistule. Un ami de notre 
excellent camarade, le statuaire Godebski, 
l'avocat Vrotnowski , un Polonais élevé en 
France, qui est autant artiste qu'orateur- 
polyglotte, nous fait les honneurs de la ville 
dont nous avions déjà admiré le beau jardin 
de Saxe, tout rempli de bébés et de joyeux 
groupes et égayé par la vue déjeunes fem- 
mes, dont le type est très gracieux et d'un 
beau caractère. 

Nous nous rendons avec notre aimable 
et très érudit cicérone à la Maison blanche 
ou Lazienki, demeure champêtre du dernier 
roi de Pologne, Stanislas-Auguste Ponia- 
towski, l'ami de la Grande Catherine. 
C'est là que Stanislas avait réuni tout ce 
qu'un homme de goût peut rassembler 
d'objets élégants dans un cadre décoré à 
souhait, sans ce caractère de pompe hau- 
taine qui siguale trop souvent les rési- 
dences royales, mais avec un je ne sais quoi 









30-2 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



d'humain, d'une distinction de poète et de 
lettré qui aime que sa demeure soit faite à 
son image, et qu'il puisse la remplir de sa 
vie et de ses tendresses. Un théâtre formé de 
colonnes grecques s'élève dans le parc en 
plein air. Entre les gradins qui s'étagent 
devant ce théâtre et la scène coule un ruis- 
seau, sur lequel des barques ornées d'attri- 
buts mythologiques amènent les danseuses. 
Tout le parc est taillé à la française avec 
de profondes allées pleines d'ombre et de 
mystère. 

La décoration intérieure présente des orne- 
ments du plus pur style Louis XVI, sans une 
redite banale, avec une variété délicieuse. 

Les appliques de bronze avec leurs légères 
cocardes et leurs fins pendentifs sont d'une 
merveilleuse ciselure. 

Eisen et Moreau le jeune sont chez eux, 
en ce ravissant palais, dans des cadres bien 
choisis. 

Au moment où nous quittons le parc, des 
chants militaires retentissent, coupés par 



LA POLOGNE. 



303 



les pas saccadés des chevaux ; nous accou- 
rons et nous v oyons dénier devant nous une 
brigade de lanciers, où la musique alterne 
avec les chants mêlés de sifflets joyeux. 

Les chevaux de race sont montés par 
des cavaliers alertes, et les différents pelo- 
tons sont précédés d'un porte-étendard qui 
tient en ses mains, comme un trophée, une 
figurine de petite Russienne juchée au som- 
met d'une hampe où une crinière pend au- 
dessous d'un croissant. 

Tous les régiments de la cavalerie russe, 
très disciplinée par le général Gourko, sont 
casernes en Pologne, si l'on en excepte les 
Cosaques qui font le service sur toute l'é- 
tendue du territoire et certaines troupes de 
la garde qui résident à Saint-Pétersbourg. 

De Lazienki, nous nous rendons an palais 
de Villaêjfbva où résidait Jean Sobieski ; à 
l'entrée d'une charmille on lit cette poéti- 
que sentence : 



Ducite solicitai hic jxœunda oblivia vitœ. 



30 i 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Le palais est orné de belles tapisseries et 
de dressoirs rutilants d'émaux et de pré- 
cieux objets d'art ciselés, en cristal de 
roche; on admire des porcelaines et des 
tableaux , parmi lesquels un très beau por- 
trait de Van Dyck et deux Greuze. 

Notons encore un joli cabinet donné par 
le pape au vaillant roi de Pologne. Le ca- 
ractère de cette demeure est bien différent 
du château de Poniatowski. — Que de rap- 
prochements historiques se présenteraient 
à l'esprit si on voulait comparer ces deux 
époques ! 






TROISIÈME PARTIE 
RETOUR EN FRANCE 



CHAPITRE I" 

VIENNE — LE DANUBE — BUDA-PEST 

Vienne : Le Ring. _ Le Prater. - La statue de 
Marie- Thérèse. - L'église Saint -Etienne. - 
L'église des Augustin*. — Le Burg. — Schœn- 
brunn. — L'Exposition permanente. — La galerie 
Liechtenstein. 
Le Danube : Aspern. — Essling et Wagram. _ 

Hambourg. — Presbourg. 
Pest : Vue générale. — La place François-Joseph 
— ■ Le cours Andrassy. _ L'allée Stéphanie. — 
L'Académie. 

Bude : Palais du comte Sandor. — L'arsenal — 
Le palais Teleki. — La terrasse du château. ' 

Nous avions laissé à Varsovie notre ami 
Silvestre qui avait jeté la poudre d'or de 
sa poésie sur les monuments de Moscou et 



• 



» 



I. 

u 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



20 



306 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



qui de temps en temps, après avoir charmé 
les longs trajets par des anecdotes pleines 
d'humour et du meilleur esprit gaulois, se 
retirait, méditait, semblait dormir et me 
demandait ensuite de lui transcrire quel- 
ques-uns de ces beaux sonnets qui brillent 
comme des pierreries étincelantes dans le 
récit de son voyage et qu'il avait composés 
d'une seule coulée sans suivre les préceptes 
du divin Boileau. Ce n'est plus qu'à Paris 
que nous nous retrouverons. Il nous dira 
la fin de ce voyage entrepris si gaiement, 
nous lui raconterons nos impressions de 
Vienne, nos souvenirs du Danube et de 
Buda-Pest et les émotions artistiques de la 
Pinacothèque de Munich. 



* 
* * 



Nous voici prêts à partir, avec Métivier, 
l'explorateur agile, le trésor des touristes 
qui n'aiment pas trop à se mettre en peine 
des mille soins du voyage. Il en a vu bien 



' 



VIENNE. 3Q7 

d'autres au temps où il était quelque peu 
cacique aux sources de l'Orénoque. Tout 
est arrangé avec lui d'un air allègre et dis- 
pos et il supplée par une pantomime ani- 
mée, dont il se faisait comprendre des nègres 
ses sujets, à l'ignorance de la langue. En 
quelques instants nous nous trouvons, grâce 
à lui, tout installés, lançant à nos amis de 
Varsovie un dernier adieu et nous disposant 
à passer vingt et une heures en chemin de 
fer pour gagner Vienne. 



* 
* * 



Nous arrivons dans l'après-midi du len- 
demain, brûlant Cracovie que nous verrons 
plus tard, dans cette ville riante assise au 
pied des collines du Wienerwald, qui est, 
à coup sûr, dans le genre des villes modernes 
la plus belle que l'on puisse imaginer. Toute 
la population se presse dans les rues et sur 
le Ring, boulevard circulaire tout bordé 
d'édifices d'un grand aspect. Là se mêlent, 












308 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



dans le tohu-bohu des tramways agiles, les 
costumes militaires les plus divers, le fan- 
tassin hongrois au maillot bleu, décoré sur 
chaque cuisse de la passementerie tradition- 
nelle que nous voyons à l'Opéra-Comique les 
soirs où on joue le Chalet, sans oublier le 
grand shako à larges brides et les casques à 
la romaine... Voici les dragons au panta- 
lon rouge, à la vareuse de même, au casque 
noir, celui que portaient nos soldats à Val- 
my; plus loin des chasseurs à pied, vêtus 
de vestes grises et coiffés du chapeau à plu- 
mes des bersaglieri, les artilleurs bleu et 
rouge, les fantassins du génie aux couleurs 
noires et bleues, et les nourrices avec des 
bottes à la hussarde, abritant sous un para- 
pluie rouge leurs frais poupons. Le soleil, 
le même que celui de Moscou, aussi brû- 
lant et aussi taquin, fait vibrer à souhait 
toutes ces couleurs, et dans ce poudroiement 
de lumière, nous arrivons au Grand Hôtel 
où nous retrouvons enfin des lits, oui, de 
vrais et larges lits très invitants, non plus 






VIENNE. 309 

ces tiroirs de la Finlande et ces berceaux de 
Moscou qui sont moins désirables que les 
couchettes des sleepings, mais les larges lits 
des peuples qui ont fait de la chambre à 
coucher un salon, où les jeux de l'esprit et 
de l'amour ont exercé leurs charmantes pré- 
rogatives au temps des petits levers ; mais 
laissons là les ruelles d'antan et puisqu'on 
somme, c'est la rue qui doit nous attirer, 
reprenons notre promenade et jetons-nous 
dans cette cohue de fête. Ah ! bons Berli- 
nois, quelles sont vos pensées quand vous 
venez visiter vos alliés du Prater? Vous 
devez rencontrer chez eux peu de signes de 
votre race, cherchez bien et vous ne trou- 
verez nulle part, ni dans la bourgeoisie, ni 

dans ce peuple méridional, ce dédain insolent 
et provocateur, ce qu'on nomme chez vous 
le schnodderig , qui tient lieu pour vous 
d'hospitalité et de politesse. Que de fois vous 
devez leur reprocher, à ces Autrichiens que 
vous avez battus, de ressembler à vos enne- 
mis les Français ; maia»enfin vous les tenez, 






310 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



tenez-les bien surtout, s'ils allaient quelque 
jour vous échapper? on en a vu bien d'au- 
tres ! Mais laissons là ces pensées et n'em- 
poisonnons pas au souvenir des ricanements 
berlinois, le frais sourire des Autrichiennes 
et le ton gracieux et fier de la politesse des 
Viennois, qui n'est pas tout en sucre comme 
chez les Italiens et n'en vaut que mieux à 
notre sens. 



* 
* * 



Sur le Ring, après la Bourse de style Re- 
naissance, nous sommes arrêtés par les vastes 
palais en pierres vermiculées d'un appareil 
gigantesque construits en face du Burg ou 
palais impérial. C'est là qu'on installe, en 
ce moment, les plus belles collections de 
peinture de la capitale de l'Autriche. Le 
monument colossal de Marie-Thérèse est 
situé au milieu de cette cour d'honneur. Il 
est flanqué des statues de Kaunitz (qui laissa 
en France, au cours.de son ambassade, des 









VIENNE. 3 [ i 

souvenirs si bien racontés dans les mémoires 
de Cheverny), de Liechtenstein, de Van 
Swieten et de Haugwitz. 

Tous les styles se mêlent à plaisir sur cette 
promenade cosmopolite ; à côté du Palais 
de Justice, qui rappelle la Renaissance, 
l'on voit s'élever les colonnes grecques du 
Parlement et le nouvel hôtel de ville go- 
thique. 

L'Opéra n'est pas en dessous des éloges 
qu'on lui décerne. Nous voyons aussi le 
monument de Schiller de Schilling et celui 
de Beethoven d'après Zumbusch. 

Après ce court aperçu des monuments 
qui décorent ce riche boulevard, nous avons 
hâte de voir le Prater, ce jardin élégant où 
toutes les classes se trouvent en quelque 
sorte confondues. La grande avenue de la 
« Nobelallée » ruisselle des équipages les 
plus brillants, attelés avec une élégance 
du meilleur goût et une variété qui se re- 
trouve chez nous à Longchamps aux jours 
de Grand Prix. Pendant que tout ce rlot roule 



w 



312 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



dans l'aristocratique avenue, les bourgeois, 
les enfants et le peuple s'ébaudissent aux 
Volksprater, dans les manèges, les théâtres, 
sur les escarpolettes ou encore auprès des 
femmes géantes au son des musiques les 
plus bruyantes et des orgues de Barbarie les 
plus enragées. 

11 est bon d'attendre la venue du soir sous 
les ombrages du Prater et de passer la soi- 
rée dans quelques-unes des brasseries ins- 
tallées sous les arbres et toutes remplies 
d'une musique moins heurtée et moins dé- 
chirante que celle des saltimbanques des 
Volksprater. Le spectacle de ces brasseries- 
concerts où la bière coule à flots n'est pas, 
il s'en faut, semblable aux cafés-concerts 
des Champs-Elysées, où les spectateurs ser- 
rés, se trouvent alignés comme en un théâ- 
tre. Ce ne sont pas non plus les jardins- 
spectacle des îles à Saint-Pétersbourg, ni 
l'Ermitage de Moscou. Ici se trouvent réu- 
nies toutes les classes de la société : de 
grandes tables où une famille au grand 



VIENNE. 



313 



complet soupe de mets excellents arrosés de 
Champagne, et à côté le pauvre hère qui a 
vidé son verre de bière et boit philosophi- 
quemenfcle grand verre d'eau qu'il est allé se 
verser lui-même à la fontaine du jardin. Ne 
croyez pas qu'il soit à plaindre de s'adminis- 
trer une boisson si peu alcoolique, les eaux 
de Vienne sont les meilleures qu'il m'ait été 
donné de boire; elles ont l'aspect du plus 
pur cristal et leur saveur est exquise. Dans 
nombre de brasseries on vous apporte tou- 
jours un verre d'eau en même temps que le 
bock de bière. Nos illustres savants, qui ont 
raconté sur les microbes des choses si épou- 
vantables, feraient bien, pour souder la pra- 
tique à la théorie, d'engager les pouvoirs 
publics à venir se griser de l'eau cristalline 
de Vienne et des villes voisines, car je me 
suis abreuvé d'eau avec joie, depuis Cra- 
covie où à toutes les stations les femmes qui 
apportaient de la bière étaient supplantées 
par celles qui annonçaient frisch' Wasser! 
frisch' Wasser! Revenons à notre buveur 



314 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



I 



d'eau du Prater, qui est en train de com- 
poser son repas sans jeter un œil d'envie sur 
les belles volailles qui ornent la table de ses 
voisins ; il vient d'acheter un morceau de 
pain à un de ces nombreux petits gamins 
qui crient à pleins poumons : Hausbrot! 
Hambrot ! un autre industriel ambulant 
lui a vendu une saucisse qu'il s'apprête à 
manger en l'agrémentant de raifort et qu'on 
appelle des Frankfurter. A côté, se voit un 
morceau de fromage suisse dans le genre 
des gruyères d'Emmenthal qui terminera ce 
repas d'après le principe de Brillât-Savarin, 
pour ce que le fromage est le complément 
d'un bon repas et le supplément d'un mau- 
vais. Cet accessoire onctueux permettra 
d'ailleurs de finir le pain, à moins qu'il ne 
faille acheter un autre pain pour finir le 
fromage; car nous sommes toujours en des 
pays où l'on n'a pas perdu la bonne habi- 
tude de manger à belles dents et de grand 
appétit. Et pendant ce temps-là, l'orchestre 
du maître de chapelle Bernhardt s'escrime 



VIENNE. 315 

en des valses et morceaux scintillants dont 
les rythmes joyeux sont soulignés par l'en- 
train du nombreux auditoire. 



* 
* * 



Dès le lendemain matin, nous nous ren- 
dions à l'église Saint- Etienne, qui a été 
commencée au xiv c siècle et terminée dans 
les premières années du xvi e . 

La grande tour aux fines dentelures a été 
réédifiée de 1860 à 1864, elle a une hau- 
teur de 136 mètres. Ce merveilleux édifice 
avait déjà, depuis la veille, suscité toute 
notre admiration. Nous ne savons que louer 
le plus de l'ordonnance générale de l'édifice 
qui est d'une grande légèreté, avec ses co- 
lonnes surmontées de statues, ou bien de 
l'élégance des stalles, de la richesse des 
vitraux ou des teintes harmonieuses des 
tapisseries à bandes larges et élégantes 
qui ornementent les murs. Une chaire go- 
thique d'un élégant travail et une remar- 



316 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



quable porte en fer forgé sont aussi d'un 
très beau style. 

L'église des Augustins sert de chapelle à 
la Cour, on y remarque le tombeau de l'ar- 
chiduchesse Marie-Christine, sœur de Marie- 
Antoinette, par Canova qui ne s'est pas mis 
fort en peine d'imagination, car ce tom- 
beau nous rappelle la plupart des monu- 
ments funèbres du grand maitre italien, à 
savoir une pyramide et des allégories va- 
riées. Mentionnons encore le tombeau de 
Léopold II, par Zauner, et le monument 
qu'éleva Marie-Thérèse au feld-maréclial 
Daun. Dans la chapelle de Notre-I)ame-de- 
Lorette, qui se trouve à côté de l'église des 
Augustins, sont placés, dans des urnes funé- 
raires, les cœurs des empereurs et des impé- 
ratrices d'Autriche depuis Mathias. 

Au sortir de cette église nous nous ren- 
dons dans la Cour du Burg ou Palais impé- 
rial : il est midi. Une foule nombreuse fait 
cercle autour de la musique qui s'est instal- 
lée comme chaque jour, pour la garde mon- 






VIENNE. 



317 






tante, sous les fenêtres de l'empereur. Le 
poste est sorti en armes, et l'officier de la 
garde descendante va communiquer les con- 
signes à son collègue du piquet de service 
(lui le relève. Mais cette garde nouvelle n'a 
pas de porte-drapeau, tandis que l'autre 
troupe arbore un bel étendard. C'est que le 
régiment a perdu son drapeau à Sadowa; il 
est à Berlin avec les dépouilles prises sur 
les Autrichiens, et pour que le régiment 
reçoive une nouvelle bannière, il faut qu'il 
se distingue dans une guerre prochaine et 
parvienne à arracher un drapeau à l'en- 
nemi. Quel sera cet ennemi? Quelle sibylle 
pourrait le dire? et comme il serait impru- 
dent pour le pronostiquer de s'en lier aux 
alliances d'aujourd'hui! Telles sont les pen- 
sées qui nous obsèdent pendant que la foule 
s'écoule après les derniers accents de la mu- 
sique et que roule pour Schœnbrunn le 
carrosse qui mène l'empereur sous les char- 
milles de son palais d'été. 

De notre côté nous prenons le tramway 



— 



— - 



1/ 



318 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



de Penzing pour nous rendre à cet ancien 
pavillon de chasse métamorphosé en château 
par les soins de l'empereur Mathias et ter- 
miné en 1775 sous le règne de Marie-Thé- 
rèse, tout plein encore du souvenir de Na- 
poléon I er , de Marie-Louise et de leur fils, le 
duc de Reichstadt, qui y mourut en 1832. 
On y voit comma à Versailles, dans le parc 
qui rappelle notre style français du xvin e siè- 
cle, un grand bassin où Neptune, avec ses 
chevaux marins et son cortège de tritons, 
ne semble attendre qu'un ordre pour re- 
présenter la cérémonie des grandes eaux. 
Çà et là de beaux parterres ornés de sta- 
tues en marbre de Beyer, une ruine romaine 
et un obélisque forment une gracieuse dé- 
coration à ce jardin rempli de plantes exo- 
tiques. 



# 
* * 



VIENNE. 319 

Le lendemain nous allons visiter l'ancien 
palais de l'exposition de Vienne qui aujour- 
d'hui est affecté à une exposition permanente, 
surtout remarquable au point de vue ethno- 
graphique. On y voit, en effet, une figuration 
très bien rendue, d'un village africain avec 
ses huttes et ses palissades. Métivier joyeux 
se croit revenu au milieu des sauvages ; son 
âme d'explorateur exulte, c'est en triom- 
phateur qu'il nous explique la vie des peu- 
plades nègres et celle de leurs fidèles com- 
pagnons, les singes, et nous fait admirer 
toutes les richesses botaniques desséchées et 
classées dans des herbiers. L'imagination 
entraînée par ces souvenirs pleins de saveur 
pour lui, il n'hésite pas à nous faire grim- 
per, en dépit de la chaleur qui nous accable, 
au plus haut de la tour. A dire le vrai, 
nous devons avouer que nous ne lui gar- 
dâmes pas rancune longtemps, car nous 
nous trouvions placés sur le terre-plein du 
panorama le plus pittoresque, où par delà 
le Danube bleu s'étendaient les champs de 



'> 



320 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



bataille de Wagram et d'Essling, et au delà 
les contreforts des Karpathes et les Alpes de 
Styrie, alors qu'au premier plan se déve- 
loppaient les verdoyantes frondaisons du 
Prater d'où s'échappaient des musiques de 
tziganes qui poussaient à la danse l'impi- 
toyable valseur Métivier. 



* 
* * 



Une grosse déception nous était réservée 
pour l'après-midi. Nous comptions en effet 
faire notre première visite aux belles collec- 
tions du Belvédère, mais malheureusement 
le musée était tout démonté, en attendant 
son installation définitive dans les palais 
qui se trouvent en face du Burg, de chaque 
côté du gigantesque monument de Marie- 
Thérèse. 

Nous dûmes borner notre excursion ar- 
tistique à la visite de la Galerie Liechten- 
stein où brillent, à côté du tableau de Van 
Dyck de grande et fière allure, les six 



VIENNE. 321 

tableaux de Rubens, représentant Y Histoire 
deDeciusMus; Y Assomption; Sainte Anne et 
la Vierge; les Filles de Cécrops, avec Erich- 
thonius; Jupiter; Tibère et Agrippine ; Ajax 
cl Cassandre; le Portrait du peintre, celui de 
ses deux fils et l'un des nombreux portraits 
de sa seconde femme, Hélène Four ment, re- 
présentée devant une glace. 

Dans cette même galerie, l'on voit une 
Vierge de Pérugin; la Vénus de l'Albane; 
une esquisse du Titien, la Mort d'Abel de 
Garbiéri; une Sainte famille du Poussin; 
la Betsabée de Maratté; une Madeleine et 
Y Adoration des Bergers, Saint Jean-Bap- 
tiste, et Jupiter et Anliope de Guido Reni, 
et pour finir Diane et Embjmion de Rem- 
brandt; un portrait du peintre et celui de 
sa femme, ainsi que des Bernard van Orley, 
des Tiépolo et YEnlèvement des Salines de 
A. Ricci. 

Nous comptons bien revenir, n 3 serait-ce 
que pour voir dans tous leurs détails les 
collections du Belvédère, et nous éviterons 

SIX 8BMAISSS EX KUSSIE. ., , 



{ 

''1 



I 



mi m i ' . , m 



— < 






« 



322 



SIX SEMAINES EN RUSSIE 



bien de choisir pour ce voyage des jours de 
fête comme ceux que nous venons de passer 
à Vienne, où l'on célébrait pendant trois 
journées consécutives, dont un dimanche, les 
apôtres saint Pierre et saint Paul. Les ma- 
gasins, en effet, sont à peine ouverts pendant 
quelques heures au cours de cette période; 
les portiers des hôtels eux-mêmes qui sont, 
comme chacun sait, d'heureux capitalistes, 
partent dès dix heures du matin à leur mai- 
son de campagne. La veille de notre départ, 
un seul magasin était ouvert sur le Ring; 
c'était le bureau de la Compagnie interna- 
tionale des wagons-lits; nous entrons de 
confiance pour y demander quelques ren- 
seignements, mais on nous fait sortir, avec 
la politesse la plus gracieuse du reste, en 
nous disant que la maison est fermée et que 
si elle paraît ouverte, c'est uniquement pour 
faire prendre l'air au magasin. Nous som- 
mes bien forcés de nous réfugier dans les 
cafés et brasseries. Ah ! là par exemple, les 
établissements sont ouverts et si bien rem- 



LE DANUBE. 



323 



plis que l'on comprend pourquoi tout le reste 
est fermé. 



Nous avons eu la très bonne pensée de 
nous rendre à Buda-Pest par le Danube ; 
c'était le meilleur moyen d'éviter une brû- 
lante traversée en chemin de fer et de 
retrouver enfin qaelque fraîcheur pour nous 
remettre de la température tout orientale 
que nous avions subie à Vienne. L'idée nous 
est même venue ce jour de tracer un joli 
programme de voyage fluvial en Europe, et 
nous ne désespérons pas d'accomplir ce pro- 
jet et de faire plus ample connaissance avec 
les steamers qui présentent un confortable 
suffisant et vous offrent l'avantage très ap- 
préciable de vous montrer, non seulement 
les villes, leurs monuments et leurs riches 
collections, mais aussi de riantes vallées de 
gracieux villages plantés à mi-cote, et sur 
les sommets, des châteaux forts. 



I 

t 



324 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Laissant de côté au fond, sur la rive 
gauche les villages d'Aspern, d'Essling et 
de Wagram, ainsi que l'île Lobau, nous 
voyons, à notre droite, le château de Petro- 
nall. Nous nous laissons aller au doux far- 
niente, doucement bercis parle mouvement 
du bateau au milieu das sites les plus en- 
chanteurs. Nous voici arrivés à Hambourg, 
aux vieux remparts flanqués de tours; plus 
loin, les larges ruines du château deRotten- 
stein avec ses murailles à jour encore gar- 
nies de deux tourelles. Plus loin encore, 
des massifs de verdure, émerge un campa- 
nile modirne aux formes gracieuses ; puis, 
peu à peu, toute la rive droite se couvre 
de rochers, et l'on aperçoit sur la rive 
gauche la forteresse de Tlieben (en hon- 
grois: Deveny), dont les remparts dessinent 
un profil grandiose ; c'est ici que se jette 
la March (Morava), et pour que nous ne 
puissions en ignorer, le capitaine de notre 
bateau fait hisser le pavillon hongrois ; 
nous sommes en effet arrivés à l'ancienne 



LE DANUBE. 



3* 



frontière qui séparait l'Autriche de la Hon- 
grie. 

Un quart d'heure après, nous nous arrê- 
tons à Presbourg, l'ancienne capitale où 
avait lieu le couronnement des rois de Hon- 
grie. Nous admirons en passant le jardin 
public, Y Au, situé sur la rive droite et relié 
à Presbourg par un pont de bateaux. 

A partir de ce moment, et peu de temps 
après avoir laissé sur la gauche Presbourg, 
les rives s'abaissent subitement et les loin- 
tains se fondent dans la brume. Des îles 
nombreuses et des îlots de sable à Heur d'eau 
se dessinent çà et là dans le fleuve. De 
nombreuses compagnies d'oies sauvages s'é- 
lancent de tous cotés.... Hélas! mon fusil 
est à Paris. 

Cette trêve du pittoresque nous rappelle 
que nos estomacs sont très affamés et nous 
nous attablons en très gracieuse et fort aima- 
ble société, entremêlant les mets que nous 
absorbons avec une conviction féroce, de 
grandes lampées de vin de Sashégyi et de 



326 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



propos joyeux avec une famille de Lisbonne 
qui nous a fait goûter la justesse du couplet 
des Nouveautés : 

Les Portugais sont toujours gais, 
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, 
Les Portugais sont toujours gais. 

Fendant qne nous prenions notre pâture, 
de nouveaux touristes étaient embarqués au 
village de Gœni/œ-, et je crois, per Bacco! que 
nous serions encore à table, si la vue de 
la vieille ville de Comorn n'avait attiré sur 
la gauche nos regards, avec son pont sur 
pilotis qui mène de la ville à l'île Elisabeth, 
et un pont de bateaux qui conduit de cette 
île à Neu-Szœny. Partout au pied du châ- 
teau à'AU-Szœny, les coteaux sont couverts 
de vignes que le soleil réchauffe de ses rayons 
bienfaisants. Nous passons notre après-midi 
sous la tente dressée sur le pont. Nous 
voyons successivement défiler à droite la 
ville de Gran (le Strigonium des Romains 
etVEsztergam des Hongrois), et plus loin 



pest. 327 

les restes du château de Viser/rai où rési- 
dèrent, aux abords de l'an mille, et pendant 
de longues années, les rois de Hongrie. Sur 
la gauche, encore une ville importante, 
Waitzen. Un peu avant d'arriver à Buda- 
Pest, plusieurs plans de collines inégales 
ferment la rive droite. Le premier plan est 
déjà dans l'ombre et le second reste éclairé 
par l'astre qui se couche dans un brouillard 
strié de rayons d'or. Ces feux du crépus- 
cule éclairent l'autre rive en faisant briller, 
comme des pierreries enchâssées dans la 
verdure, les maisonnettes d'un frais vallon. 
Une silhouette gigantesque, le Bkcksberg, 
se dresse à notre droite; puis, pour complé- 
ter ce paysage, la forteresse de Bude et le 
Château royal; à gauche, la ville de Pest 
avec son parc plein de fraîcheur et ses quais 
bordés de beaux hôtels. C'est là le centre 
naturel des échanges avec la Serbie, la 
Roumanie, la Bulgarie, la Turquie et l'Eu- 
rope occidentale. Les ouvriers du port dé- 
chargent les bateaux; les uns portent de 




















328 SIX SEMAINES EN RUSSIE. 

larges culottes rayées de blanc et de rouge, 
d'autres des pantalons bouffants, tout ceci 
pour ne pas ressembler sans doute aux Au- 
trichiens qui ont le pantalon collant, aux 
débardeurs de Naples qui n'ont qu'une che- 
mise, aux Turcs qui aiment mieux les 
jupes, ou aux sauvages sans préjugés qui 
se passent de toute cette draperie superflue. 
Vous verrez que cinq ans tout au plus après 
la mort de M. le sénateur Bérenger, — il y 
aura prescription alors — un savant dis- 
tinguera les races à leurs diverses façons de 
porter la culotte et même — j'en frémis ! 
— à la mode continuée dans certaines peu- 
plades de ne porter ni jupes, ni braies, ni 
pantalons. 

Nous voici au grand hôtel Hungaria, et 
comme bien l'on pense, nous avons réservé 
pour le lendemain l'occasion de faire la con- 
naissance de la table d'hôte de l'hôtel, nous 
promettant de passer cette première soirée 
dans un des nombreux restaurants-concerts 
en plein air où la musique endiablée des 



PEST. 



329 



I 



tziganes vous remplit l'Ame de belle humeur 
et d'entrain. Nous fûmes servis à souhait 
en jetant notre dévolu sur Bellevuc où nous 
avons soupe sous les catalpas fleuris, en 
rendant hommage à la beauté caractéris- 
tique des Hongroises, à la verve des musi- 
ciens, à la grâce des mélodies madgyares 
et à la sémillance du vin de Bude. 

A notre retour à l'hôtel, tout du long du 
cours Andrassy, les airs de danse s'échap- 
pent en tourbillonnant de tous les lieux pu- 
blics, et nous allons nous coucher enlacés 
et poursuivis de valses vertigineuses et bien 
persuadés que la déesse régnante de Pest 
n'est pas la « Mélancolie ». 

Dès l'aube, nous étions debout en con- 
templation devant le pittoresque paysage 
du « blond Danube », sur lequel est jeté le 
pont suspendu le pins monumental de toute 
l'Europe, que surmontent les monuments de 
la vieille ville de Buda plantés sur le haut 
d'un amphithéâtre coupé de gracieuses vil- 
las et de jardins. A côté du château royal, 









330 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



d'un aspect imposant, l'enceinte de mu- 
railles et de bastions qui régnent sur tout le 
pourtour donne à cette colline un caractère 
grandiose. 

Avant que s'ouvre le musée de peinture 
qui est disposé dans les galeries de l'Acadé- 
mie, sur la place François-Joseph, dont 
l'aspect est si riant, nous nous mettons à 
parcourir dans tous les sens la ville toute 
moderne de Pest qui, pareille aux cités du 
Nouveau Monde, s'est formée en un temps 
très rapide, grâce à l'existence d'un corps 
de citoyens compétents dans l'art des cons- 
tructions, nommés « Fovârôsi épiteszéti ta- 
nâcs», que le Gouvernement désignait en 
leur adjoignant des ingénieurs et des archi- 
tectes. Depuis de longues années 1 la moitié 
des produits du budget communal, c'est-à- 

1. On sait que le 15 mars 1838, à 9 heures du 
soir, le Danube rompit tout à coup ses digues, et que 
les eaux s'élevèrent dans toutes les rues de Pest à la 
hauteur de 12 pieds. 151 personnes périrent en cette 
journée. Sur 4,251 maisons 2,281 s'écroulèrent dans 
les flots, et 827 subirent de profondes détériorations. 






PEST. 



331 



dire une somme atteignant près de 4 mil- 
lions de florins (à 2 fr. 10 c. le florin), était 
consacrée aux édifices publics et à l'embel- 
lissement de la cLté. C'est ainsi que furent 
construits les élégants monuments qui or- 
nent la ville de Pest. 

Ce n'est point ici le lieu de faire une 
énumération et une description des monu- 
ments; les guides — et il en est d'excel- 
lents dans toutes les langues — pourvoient à 
ce soin ; notre but consiste seulement à pro- 
mener nos lecteurs dans une ville qui n'a pas 
été conçue sur le plan banal de bien des 
cités modernes. Quel boulevard plein de 
fraîcheur et de grâce que ce cours Andrassy, 
où les habitations, au lieu de représenter un 
alignement de cubes gigantesques, se dé- 
coupent en silhouettes variées et à des étages 
différents ! L'infinie variété de ces demeures 
agrémentées de clochetons, le front ceint de 
métopes sculptés, aux loggias soutenues par 
de gracieuses colonnes ou par des cariatides, 
aux balcons à balustres, semble élargir 



î 



i 1 






332 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



l'esprit, rendre l'air plus respirable et vous 
inviter à sonner à chacune de ces grilles 
pour traverser le jardin d'entrée, tout fleuri 
et ombreux, et à pénétrer dans ces villas 
gracieuses. De là nous nous rendons au bois 
où nous parcourons l'allée Stéphanie, non 
sans admirer un étang encadré dans une 
luxuriante verdure. 

Signalons encore un édifice très impor- 
tant destiné aux bals et fêtes et n'oublions 
pas de mentionner le gigantesque divan du 
café Rentier qui est construit dans le style 
gothique et n'a pas son pareil pour le luxe 
de l'aménagement. 

Nous voici à l'Académie où notre surprise 
est grande de rencontrer trois Rembrandt, 
un portrait d'homme et deux de femme, deux 
tableaux de Van Dyck, portrait d'un reli- 
gieux et un Ecce homo bien esquissé; sans 
oublier un autre portrait d'homme et de 
femme; un Mucius Scœvola, les Damnés; le 
portrait de l'archiduc Ferdinand, gouver- 
neur des Pays-Bas, et un autre portrait 



il 



BUDE. 



333 



d'homme de Rubens ; le Crucifiement de 
Memling, Mêléagre et Atalan'e de Jordaens, 
ainsi que des chevaux dont toujours un che- 
val blanc de Wouwerman ; deux paysages 
de Ruisdael; un Pourbus; un Paul Potter; 
deux Cuyp ; un Steen ; un Van der Helst. 

Lecole italienne est aussi représentée 
dans cette galerie par Raphaël, le Titien, 
Léonard de Vinci, le Parmesan, Bernardino 
Luini, André del Sarte, Palma le vieux, 
Pinturicchio , Ghirlandajo, Padovanino , 
etc., etc. 

Nous consacrons notre après-midi à la 
visite de Bude où nous nous rendons par 
le pont suspendu. Laissant à notre droite 
le tunnel dont l'entrée représente un por- 
tique dorique à colonnas accouplées, nous 
prenons le chemin de fer funiculaire qui 
nous conduit à la place Saint-Georges. 
Devant nous, un monument en fonte rap- 
pelle le souvenir des 418 soldats autrichiens 
morts à côté de Hentzi, lors de l'assaut de 
Bude en 1849, et tout autour des monu- 



I 



1 



334 



SIX SEMAINES EX RUSSIE. 



ments désaffectés; l'ancien palais du comte 
Sandor héberge le président du Conseil; 
l'arsenal est devenu bureau télégraphique; 
le commandant en chef des Honvéds réside 
au palais Téléki, à deux pas de l'édifice 
moderne qui est consacré au ministère des 
Honvéds. Mais laissons de côté ces respec- 
tables édifices administratifs et rendons- 
nous aux jardins et à la terrasse du château 
d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur le 
Danube. Ne quittons pas Bude sans don- 
ner un coup dœil à l'amphithéâtre que des 
fouilles entreprises en 1880 a mis à décou- 
vert. L'arène avait une surface de 5, 1 29 mè- 
tres et pouvait contenir plus de 2,500 per- 
sonnes. 









CHAPITRE II 



MUNICH 



Munich : La Pinacothèque. — Les principaux mo- 
numents. -, La Maximilianstrasse. — Lœwen- 
brâu. — Strasbourg. — Kancy. 



Après de nombreux champs tout couverts 
de pavots aux teintes variées qui agrémen- 
tent la route de Buda-Pest à Vienne, nous 
sentons — est-ce l'effet de ces belles fleurs? 
— nos yeux s'appesantir et nous prenons 
un repos qui était vraiment bien mérité. 

Arrivés à Vienne, le temps de changer 
de gare et nous étions installés dans un 
bon sleeping. A quatre heures du matin, les 
douaniers bavarois venaient nous réveiller 
à seule fin sans doute de nous faire contem- 
pler le lever du jour dans une vallée tout 
humide encore de l'orage dont on entendait 
les derniers grondements se répercutant sur 
les pics et sur une haute montagne dont la 






336 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






cime était couverte de neige, le croissant 
de la lune complétait ce tableau. Je suis 
resté dans l'admiration de cette vallée poé- 
tique jusqu'au moment où notre train s'est 
arrêté en gare à Munich, où nous avons 
voulu faire escale pour visiter la Pinaco- 
thèque. 

L'ancienne Pinacothèque ressemble à un 
palais romain dans le style de la Renais- 
sance, elle a été construite de 18*26 à 1836 
par Klenze. 

L'origine des belles collections qui se 
trouvent dans cette galerie, un a des plus 
belles de l'Europe, remonte aux acquisitions 
faites aux xvi e et xvu e siècles par les princes 
de Bavière, elle s'est accrue pendant la 
guerre de 1805 des tableaux de la galerie 
de Diisseldorf, enfin la collection Boisserée 
y fut ajoutée en 1827, et depuis lors, le roi 
Louis I er vint encore l'enrichir. 

Notons tout de suite que la Pinacothèque 
renferme 76 tableaux de Rubans. Jamais, 
ni à Anvers, ni même à l'Ermitage je n'ai 






MUNICH. 337 

éprouvé un sentiment si profond d'admira- 
tion et d'enthousiasme pour le grand maître 
anversois, qui occupe là une salle tout en- 
tière, la plus belle sans contredit du musée 
et où se trouvent rassemblés, dans une gra- 
cieuse diversité, des œuvres de tous les 
genres abordés par ce grand maître. La 
puissance de création et la grandeur de l'in- 
terprétation qui nous frappent dans le Christ 
séparant les élus des damnés nous montrent 
1 un des côtés du genre de Eubens. Nous 
préférons à cette toile gigantesque la 
richesse des couleurs et l'harmonie de la 
Guerre et la Paix et le tableau des Sabine* 
Admirons l'arrangement savant et si dis- 
tingué de Y Enlèvement de Phœbé et d'E- 
laire: quel morceau de peinture pourrait 
être supérieur à ces deux femmes aux che- 
veux blonds, dont les chairs savoureuses 
brillent sur les draperies roses et jaunes, et 
dans le même genre, quelle exécution d'une 
habileté étourdissante que le tableau où 
Hélène Fourment est représentée en nymphe 

SIX SEMAINES ES RUSSIE. ' 



338 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



et Rubens en satyre. Quelle maestria dans 
la Chasse au lion ! La Lutte des Amazones 
figure aussi en cette riche collection. On 
connaît la légende : « Les amazones habi- 
taient la Scythie, c'étaient des femmes belli- 
queuses qui, ayant perdu la plupart de leurs 
maris à la guerre d'Asie, proche le fleuve 
Thermodon, résolurent de tuer ceux qui 
leur restaient et de faire elles-mêmes la 
guerre. La fortune favorisa leur valeur, 
elles s'emparèrent d'une partie de l'Asie et 
delà Thrace; elles ravagèrent la Grèce et 
entrèrent en Europe. Elles furent enfin dé- 
faites par les Grecs sur le pont de Troie. Le 
combat fut très opiniâtre, et bien que la 
plus grande partie de leur armée eût été 
taillée en pièces, elles restèrent maîtresses 
du champ de bataille. » La scène représentée 
par Rubens est ce dernier combat sur le 
pont de Troie, où toute une troupe grecque 
que l'on sent drue et compacte se précipite 
le javelot à la main, enseignes et étendards 
déployés, culbutant chevaux et amazones 



MUNICH. 



339 



dans le fleuve. Le Simoïs, sous les reflets 
sinistres d'une ville en feu, roule dans ses 
flots agités tous ces beaux corps aux poi- 
trines gonflées, dont les têtes mourantes 
vont à la dérive dans le sillage sinistre 
des longues chevelures qui caressent l'onde 
écumante , - telle avait dû apparaître 
vaincue dans la lutte, à son meurtrier 
Achille saisi d'admiration, la vaillante Pen- 
thésilée! — En aucune œuvre, à notre sens, 
Kubens n'a montré une telle furia et tout à 
la fois une puissance si grande dans les rac- 
courcis, et un tel diable-au-corps dans toutes 
ces attitudes mouvantes. La grande admi- 
ration que nous professons pour cette œuvre 
nous a amené à l'analyser avec certains dé- 
veloppements. Tous ceux qui aiment avec 
nous Rubens, ceux qui se plaisent à se pro- 
mener dans l'aile droite du nouveau musée 
d'Anvers où se trouve rassemblée l'œuvre 
tout entière de ce grand coloriste, nous par- 
donneront, nous n'en doutons pas. 

Ce superbe tableau décoratif ne nous 












340 



SIX SEMAINES EN RUSSIE, 



empêche pas d'admirer l'interprétation si 
belle de Méléagre apportant à Atalante la 
hure du sans;lier calédonien. Mais il fau- 
drait tout mentionner : Diane endormie, le 
Repos après la chasse , le Martyre de saint 
Laurent, le Philosophe Senèque, V Apoca- 
lypse, le Christ en croix, le Christ accom- 
pagné de Pierre et Jean , les Apôtres Pierre 
et Paul , Esaii et Jacob , le Dieu Mars , 
Saint Christofle ; admirons aussi le mouve- 
ment et le coloris vibrant de ces grandes 
scènes tragiques, le Massacre des Innocents 
et Y Extermination de l'armée de Senna- 
chêrib. 

Quel régal de voir à Munich les esquisses 
de la galerie Médicis de Eubens dont nous 
possédons à Paris l'exécution définitive. Ces 
esquisses peintes par le maître ont sans douta 
servi de modèles aux élèves de Eubens pour 
l'exécution du Luxembourg? Sans vouloir 
préjuger de la part qui revient au maître ou 
à son atelier dans la peinture de cette gale- 
rie, il est très intéressant de constater quel- 



MUNICH. 



34 



ques différences entre les esquisses et l'œuvre 
que nous possédons aujourd'hui au musée 
du Louvre. Ces dix-huit esquisses avaient 
été données par Rubens à l'abbé de Saint- 
Ambroise, Claude Maugis, trésorier de Marie 
de Médicis. L'un des croquis, d'une saveur 
extraordinaire, représentant la Reine relé- 
guée au château de Blois , n'a pas été exé- 
cuté '. 

Signalons encore de Rubens le portrait de 
Y Infant Ferdinand, frère de Philippe IV, et 
un portrait de jeune homme dont l'exécu- 
tion ne répond pas seulement à une donnée 
décorative, mais où nous retrouvons bien 
la physionomie du personnage traitée avec 
largeur et sans rien de fignolé. L'expression 
de la tête, l'arrangement des mains et les 
tons blancs de la colerette auxquels le vête- 
ment noir forme repoussoir sont tout à fait 
dans k manière des portraits si saisissants 

1. (Victor de Swarte), Les Financiers amateurs 

Pir;S vie,XVIieetxvmesiècleB ' p ^ 6 - p ^ 



I 









342 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






des Plantin et des Moretus à Anvers ; et pour 
finir quatre beaux portraits d'Hélène Four- 
ment. Dans celui où la seconde femme de 
Rubens est représentée tenant sur ses genoux 
son enfant, on aperçoit adroite une colonne 
de marbre entourée de draperies, puis une 
échappée sur lejardin, et l'on remarque dans 
cette étude de paysage que la silhouette des 
arbres est peinte largement, comme le font 
nos paysagistes d'aujourd'hui en bons dis- 
ciples de Corot. Cette remarque et une ob- 
servation du même genre que nous faisons 
devant une toile du vieux maître Titien 
(n° 11 13) me rappellent qu'un jour je mon- 
trais dans la salle Duchatel au musée du 
Louvre, à mon tant regretté ami le grand 
paysagiste Pelouse, les fresques de Bernar- 
dino Luini représentant pour Y Adoration 
des bergers, des lointains avec des arbres à 
peine esquissés dont la silhouette apparais- 
sait dans le bleu de l'horizon. Pelouse, d'un 
ton très modeste et avec son bon sourire, se 
borna à me dire : « Tu le vois bien, il n'y a 



MUNICH. 



343 



rien de nouveau ! » Nous ne connaissions 
(le paysages de Rubens que celui qui existe 
au musée de Louvre et qui avait dès long- 
temps attiré notre attention. Nous avons été 
heureux de pouvoir étudier à Munich avec 
plus de points de comparaison la poétique du 
maître dans l'interprétation de quatre autres 
paysages dont deux décrivent des scènes 
pastorales toutes virgiliennes et un autre 
nous montre le portrait de la famille Ru- 
bens dans un site un peu de convention. 

Après cette petite étude préliminaire con- 
sacrée à Rubens, nous nous promenons dans 
les nombreuses salles de la Pinacothèque 
dont les murs scintillent d'éblouissantes ri- 
chesses. Voici desBartholomé; l'un repré- 
sentes^ Barlholomé, son patron, entouré 
de sainte Agnès et de sainte Cécile, peintes 
dans cette grâce naïve des primitifs, avec 
des figures de belle expression et des dra-. 
peries élégantes aux plis harmonieux. Le 
Saint Luc peignant la Vierge, deRogier Van 
der Weyden, d'une composition charmante, 



i 



344 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






brille par la richesse de son coloris; c'est 
un des plus beaux du maître qui est re- 
présenté ici par trois autres toiles; dans 
l'une, la Présentation au Temple, un estropié 
loqueteux attire longtemps le regard et 
vous poursuit. Plus loin , les tableaux de 
Jan Van Heinessen et la Sainte Véronique 
si jeune- et si expressive de Guillaume de 
Cologne; la Présentation au Temple et la 
Visite de Marie à Elisabeth, du maître 
Lvversberg, ainsi que les tableaux de Vic- 
tor et Henri Dunwegge. Nous admirons 
«les Quantin Mirsys où l'illustre forgeron 
d'Anvers a peint dans une piet a, avec une 
grande vigueur, le Corps du Christ que re- 
couvre en partie une robe bleue d'une 
grande intensité de ton. Admirons encore 
Y Annonciation de Martin Schaffner; le por- 
trait de Martin Schongauer, ainsi que le 
portrait de Jean Carondelet de IlansBurgk- 
mair; la Naissance du Christ de Martin 
Schongauer; trois tableaux de Bartholome 
Zeitbloin ; un portrait très énergique de 



MUNICH. 345 

Hans Van Melem; une toile d'une facture 
très intéressante, notamment pour l'exécu- 
tion des mains, représentant un Argentier 
pesant des écus et une jeune fille, par Mari- 
nus Van Eoymerswale; une Vierge et F En- 
fant Jésus, d'une expression remarquable et 
ane Annonciation où un petit génie ailé et 
malicieux accompagne l'archange Gabriel 
de Lucas de Leyde; une délicieuse Danaé dé 
Jean Gossaert; le Petit David rapportant la 
tête du géant Goliath, de Bernhard Strigél- 
dix -huit tableaux de Ilolbein le vieux' 
et parmi eux une sainte Barbe et surtout 
une sainte Elisabeth de Hongrie de Holbein 
le jeune, qui a dû bien admirer, en son 
temps, les portraits de Hans Van Melem 
comme ceux de Quantin Matsvs; un mer- 
veilleux portrait de sire Bryan Tuke, le 
Schatzmeister du roi Henri VIII d'Angle- 
terre, et une moyenâgeuse Descente de croix 
du peintre de Nuremberg, Michel Wol- 
gemut. Du grand maître de Nuremberg 
Albert Durer, la Pinacothèque ne possédé 






346 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



pas moins de quinze tableaux des plus re- 
marquables , parmi lesquels nous distin- 
guons le fin portrait d'Osivalt Krell et une 
tête d'homme jeune d'une extraordinaire 
énergie, la Naissance du Christ et le portrait 
de Michel Wolgemut, qui nous montre une 
figure d'un très grand caractère, ainsi que 
YÉvangélisle saint Jean et Y Apôtre saint 
Paul. De cet illustre maître nous voyons une 
Lucrèce nue qui se perce le flanc et dont la 
figure exprime à la fois l'énergie et la souf- 
france; nous rapprochons ce tableau du 
même sujet traité 'par Lucas Cranach, où 
l'arrangement général est conçu avec pré- 
ciosité ; la figure de l'héroïne romaine n'ex- 
prime aucune douleur et la bouche est im- 
mobile. 

V AmiralHarpertzoon, Y>emta\Qcungra,nd 
brio, est attribué à Van der Helst comme 
l'on attribue à Franz Hais un portrait de 
famille; quoi qu'il en soit de l'incertitude 
de ces attributions, nous avons admiré dans 
le portrait de l'amiral, l'exécution de la tête 



MUMCH. 



347 



et des mains et l'art avec lequel l'artiste a 
ménagé ses blancs pour réserver une grande 
valeur de ton à l'argent du baudrier et à la 
garde de l'épée. Le tableau attribué à 
Franz Halz est d'un riche coloris, les verts 
et les bleus du ciel et de la charmille sont 
très lumineux, quant aux huit personnages, 
la disposition en est excellente et les poses 
très naturelles. 

Parmi les œuvres remarquables, il faut 
encore citer V Invention de la vraie Croix 
par sainte Hélèn, de Barthel Bréham ; cinq 
tableaux de Mathias Grunewald, un por- 
trait d'une figure douce et mélancolique par 
Hans Dalning, le Christ mort entouré de 
Marie, de Madeleine et de saint Jean par 
Albert Altdorfer. 

Nous voici arrivés à la salle contenant 
les dix Rembrandt: le portrait de Kunstlers 
est d'une grande crânerie, les effets de lu- 
mière sont admirablement concentrés sur la 
figure et distribués ensuite- graduellement 
dans le reste du tableau ; le Sacrifice d'Abra- 



i 



348 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



ham où le corps d'Isaac brille d'un vif éclat ; 
la Sainte Famille, d'un réalisme très empoi- 
gnant, nous rendent ces prestigieux effets 
de lumière qui nous ont fait passer de si 
bonnes heures à l'Ermitage et à Amster- 
dam. Bien de plus gracieux que le Sommeil 
de l'enfant dont la main droite repose dans 
un mouvement très naturel. La Vierge, un 
portrait sans doute, retient dans sa main 
les petits pieds de Jésus ; le Christ portant 
sa croix est aussi une des belles œuvres 
du grand peintre hollandais. Les cinq ta- 
bleaux de Ferdinand Bol mériteraient pres- 
que d'être signés de la signature de son 
maître Rembrandt. 

Le Portrait d'un jeune homme par Carel 
Fabritius est une œuvre peinte aussi cha- 
leureusement, en vive lumière. Quel régal 
pour la vue que de pouvoir s'arrêter long- 
temps devant les Adrien van Ostade, les 
Gérard Terburg et devant le Michel Sweerts 
(chevalier Swartz ou S w arts ou encore Mi- 
chèle Suars, comme on l'appelait à Rome) ; 



MUNICH. 349 

quelle vérité d'expression dans les 4 têtes 
de son charmant tableau ! Voyons encore 
Franz van Miens; les Gérard Don; les Jan 
Meen et surtout le délicieux Intérieur hol- 
landais de Pieter de Hooch avec ses effets 
de lumière venant du fond du tableau, 
comme nous l'avons déjà constaté à propos 
du pet.t tableau de ce maître que nous pos- 
sédons au musée du Louvre et de ses œuvres 
nombreuses qui proviennent de la galerie du 
financier Van der Hopp et se trouvent au- 
jourd bm disposées dans le merveilleux mu- 
sée d'Amsterdam. Nous avons noté sur notre 
calepin que la Pinacothèque renfermait 
dix-neuf Philippe AVouverman, deux Paul 
Potter qui, avec les deux Karel Dujardin 
dans une donnée et une coloration toutes dif- 
férentes, feraient de belles illustrations aux 
Uorgiques; ajoutez-y trois Salomon Ruys- 
daél et huit Jacob Ruysdaël d'une superbe 
facture et d'un aspect très romantique ainsi 
qu un paysage d'un charme très pénétrant 
d Hobbema. Pour ne point quitter ces belles 



350 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



campagnes de Hollande, admirons les Jan 
Van Goyen, les Adrien et les Guillaume 
Van de Welde, les Nicolas Berchem ainsi 
que les Van der Meer, tous ces maîtres qui 
s'entendent si bien à nous rendre, avec un 
fini d'exécution qui n'est jamais puéril, ces 
paysages profonds aux horizons très loin- 
tains, dans une atmosphère humide et sous 
la blonde lumière de ce doux et savoureux 
pays de Hollande. 

N'ayons garde d'oublierles quatre natures 
mortes de Jean David de Heem et les trois de 
son fils Cornelis, non plus que les deux na- 
tures mortesd' Abraham Van Beyeren, toutes 
colorées de fruits aux tons variés et bril- 
lantes de cristaux et d'argent. Douze autres 
natures mortes de Jean Weenix et sept au- 
tres de Franz Snyders complètent aussi 
cette série. 

Indépendamment des artistes flamands 
que nous avons déjà nommés, arrêtons-nous 
devant un beau Portrait d'homme de Jost 
Van Cleef qui semble dans une parfaite 



MUNICH. 



351 



sérénité d'esprit nous faire des yeux et du 
geste une démonstration; François Pourbus 
le jeune, Paul Bril- J an Brueghel avec 
ses paysages remplis d'une foule animée et 
d une basse-cour picorante, ou encore ses 
beaux jardins fleuris où Rubens qui ne dé- 
daignait pas d'être son collaborateur pei- 
gnait dans le ciel des amours ailés soute- 
nant des guirlandes et jetant des fleurs à 
la déesse Flore et à ses nymphes. Plus loin 
voici Cornelis de Vos avec ses groupes de 
portraits très expressifs, Théodore Rom- 
bouts, Gaspard de Crayer, les dix -huit 
Adrien Brouwer avec des scènes de caba- 
rets, deux tableaux du vieux Téniers 
vmgt-huit toiles de Téniers le jeune, où 
es fumeurs au nez trognognant fêtent les 
kermesses; un paysage de Lodewiok de 
Vadder, un autre représentant une bergère 
endormie près de ses vaches et de ses mou- 
tons, de Jan Siberechts. Pour finir cette 
brillante école flamande par le maître si 
puissant, si distinguée, si personnel, à qui 



352 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






l'influence même de Rubens dont il dirigea 
si longtemps à Anvers l'atelier où travail- 
laient 105 élèves, n'a pu enlever l'origina- 
lité, étudions les 42 tableaux d'Antoine Van 
Dyck. Parmi les plus beaux à citer, n'hési- 
tons pas à nommer la Vierge, V Enfant Jésus 
et saint Jean-Baptiste; le Christ en croix; la 
Fuite en Egypte ; quatre Mort du Christ; le 
Supplice de saint Sébastien; Suzanne au 
bain ; le Portrait du jeune marquis de Mira- 
bella; celui de Spinola; celui à! Alexandre 
deCroy; deJande Wael ; de Marie de Mé- 
dias ; de Thomas de Carignan ; de Margue- 
rite de Lorraine; de Gustave Adolphe de 
Suède ; d'Albert de Wallenstein ; du général 
Tilly; de Jean de Nassau; de Jean Brueghel, 
etc., etc. Chacun de ces portraits a bien sa 
physionomie propre, il arrête les yeux et 
saisit la pensée, on y trouve le caractère du 
personnage rendu par les procédés artisti- 
ques les plus parfaits et une connaissance 
philosophique de l'homme qui nous fait re- 
vivre les personnages mieux que les rensei- 



MUNICH. 



353 



gnements souvent infimes que recueillent 
ies erudits. 

La Pinacothèque ne renferme que 64 ta- 
bleaux peints par desmaîtresfrançais. Nous 
débutons avec Clouet, ce maître portraitiste 
de la Renaissance, et Valentin, de Coulom- 
miers, dont je prépare la biographie en ce 
moment, et qui eut la bonne fortune, dans 
sa courte existence de 34 ans, de recevoir 
les encouragements du pape Urbain VIII 
Barberini et de laisser une œuvre considé- 
rable p W d'action et d un chaud coloris 
Nous admirons ensuite à Munich deux Si- 
mon Vouet, quatre Nicolas Poussin dont 
™ e ^™ tombeau de grand style; quatre 

Claude Lorrain des plus poétiques; deux 
Le Sueur et un Sébastien Bourdon ; deux 
Bourguignon, la Madeleine et VÉvangéliste 
MU Jean, de Charles Le Brun; le portrait 
de Turenne, par Philippe de Champagne- 
le-S^ s de Dôle , Tournai, Oudenarde e't 
Lille, de ,Van derMeulen; un portrait très 
expresse de Fénelon, par Joseph Vivien • un 

SIX SEMAINES EN RUSSIE. ' 



/ 



354 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



1 



François Lemoine ; un Nicolas Largillière ; 
7 tableaux de Claude Joseph Vernet; un 
Chardin et une délicieuse tête de jeune fille, 
de Jean-Baptiste Greuze. 

Les écoles italiennes sont représentées par 
le Christ en croix, de Giotto ; le Supplice des 
saints Cosme et Damien, de Fra Giovani cla 
Fiesole ; une délicieuse Vierge avec l'enfant 
Jésus, de Fra Filippo Lippi ; une Mise au tom- 
beau très dramatique, de Boticelli ; une Des- 
cente de croix, de Marco Basaeti ; la Vierge 
adorant l'Enfant Jésus, dans un délicieux 
paysage tout émaillé de rieurs, de Francesco 
Robolini (Francia); de Bernardino Luini, 
une Sainte famille; une Vierge tenant dans 
ses bras l'enfant Jésus et un portait déjeune 
homme, de Baphaël, un André del Sarte, 
trois Garofalo ; le Mariage mystique de sainte 
Catherine avec l'Enfant Jésus, de Lorenzo 
Lotto; un portrait de Palma le vieux; un 
portrait de Charles-Quint et la Flagellation 
du Christ, par Titien ; un portrait très chaud 
de coloris d'André Vésale, par le Tintoret; 



MUNICH. os-r 

5 tableaux de Vérone; un s(lilll Urm 
a. l(a aco m „daP„ 1 , te) . dOTxG 

des fleurs, trop gracia et { „„ t . f 

-«, * c„ Io Dolci . , mo Fm ■ 

"ntomoCanale, et trois Eép„l„ ' 

L Espagne n'est représentée que par 36 
aleaux,par mi le so „e Is t|ii ,J 
Masques, dont nn po rtra it très énerg 

««ta i°YInfant e Marie-Tkêr^Zg 

PW.ppelyetfe.nmedeLonisXIV.ne • 

'«f<7«. conçu dans le même sentime 

*» **— . que l'en voi TpVrr'""' 
San Fernando Je Madrid 1 de T™ 
Tonne, ,!> <■ aa " a > et M nombreux 

coupes d enfants aux tên.« , n „e ■ 

"-Ces malicieuse* 

.■xvetementsdépeiiainés^sebaudissaneu' 
«"quant des v.e.uailles, dans une faeture 



356 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



qui rappelle celle du pouilleux du même 
auteur, qui se trouve au musée du Louvre. 

Pour être complet, mentionnons en ter- 
minant, 5 tableaux d'Adam Elsheimer, et 
parmi eux l' Incendie de Troie, la Fuite en 
Egypte, et une grande peinture décorative 
et allégorique représentant un Sacrifice aux 
dieux ; 5 Gaspar Netscher des plus gracieux 
et deux portraits de Balthazar Dennerdont 
la physionomie à la fois fine et énergique 
vous saisit et dont on peut suivre à la loupe 
toutes les stries, les rides et les scories de la 
peau. 

En sortant de cette belle galerie, nous 
allons donner un salut d'adieu au portrait 
d'Angclica Kaufmann peint par elle-même. 
C'est elle, la blonde artiste aux yeux noirs, 
à la bouche fine et spirituelle qui fut à Kome 
la Muse de l'illustre critique d'art, conti- 
nuateur de Winkelmann, le fermier géné- 
ral Seroux d'Agencourt qui avait quitté 
Paris plusieurs années avant la Révolution 
et fut inhumé à Rome le 24 septembre 18H, 



MUNICH. 



357 



avec le cérémonial diplomatique, à Saint- 
Louis-des-Français '.La douce Angelica l'a- 
vait devancée dans la tombe. 

Après ces développements qu'il nousa été 
agréable de donner en souvenir des heures 
marquées d'une pierre blanche, que nous 
avons avons passées en cette richissime ga- 

W, nous ne nous étendrons pas sur les 
monuments de Munich, ni sur ] a vieilUrèd- 

^ce f ni sur la résidence actuelle oupaIaig 
royal Nous ne décrirons pas le FesUaalbau 
de style Renaissance, avec ses peintures, ses 
cariatides et ses bas-reliefs. U nous serait 
bien agréable aussi - mais l'espace nous 
manque - de rendre compte des 19 fres- 
ques de «a Schnorr, complétées par de pe- 
tites peintures dans les voussures et repré- 
«ntant la légende des Mèelungen oui 8om 

Placées dans le vestibule, la salle des noces, 
^ -lie de la trahison, celle de la vengeanc 



Ai^,^:^-^^^--- 



358 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



! 



et celle des lamentations. Nous sommes en- 
trés, depuis peu d'années, dans la familia- 
rité de ces vieux mythes, grâce à l'intéres- 
sante bibliographie Wagnérienne qui a été 
publiée à propos des représentations de Bay- 
reuth et de l'Opéra et sur laquelle Catulle 
Mendès a fait de si poétiques conférences. 

Ce n'est point ici le lieu non plus de dé- 
crire le Théâtre de la cour qui est une des 
plus grandes salles de l'Allemagne, puis- 
qu'elle peut contenir 2,500 spectateurs, non 
plus que le Ho f g arien ou jardin de la cour, 
ni X église Saint-Louis et celle des Thèatins. 
Notre but principal est rempli par la visite 
détaillée que nous avons faite aux œuvres 
d'art, et après avoir admiré la Maximilians- 
strasse et les conducteurs de tramways aux 
grandes redingotes bleu de roi et aux mains 
gantées de blanc, nous allons prendre le 
frais au Jardin botanique, où les lucioles 
étoilent de vives lumières les massifs d'ar- 
bres, volant de l'un à l'autre- et éblouissant 
nos yeux, et de là nous allons dîner et 



MUNICH. 



359 



passer la soirée dans l'immense salle de la 
brasserie de Lœw'mbrm (ou brasserie du 
Lion) dont nous avions visité déjà l'usine 
gigantesque. 

Ce n'est pas notre faute cette fois, nous 
devons l'avouer, si les tristes souvenirs de 
la guerre de 1870-1871 nous sont remontés 
a 1 esprit avec l'apparition sanglante de 
Bazeilles effondré sous la canonnade et le 
feu des Bavarois. 

Ce sera pour nous une soirée inoubliable 
que celle que nous avons passée dans cette 
salle de Lœivenbrâu où au milieu des éclats 
du tonnerre qui s'était mis tout à coup delà 
partie et des éclairs qui n'ont cessé de bril- 
ler pendant trois heures, nous avons en- 
tendu la musique du 32' régiment de Mei- 
mngen jouer l'ouverture du Tannhàiiser 
des motifs deLokengrin et enfin une grande 
machne musicale intitulée sur le pro- 
gramme : Deutschlands Ennnerungen von 
1870-1871. Ce grand morceau débutait par 
une phrase large qui était interrompue tout 



I / 1 

f 



4' 



360 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






à coup par le motif de la Dame blanche que 
jouait un flageolet : Ah! quel plaisir d'être 
soldat! Avec la subtilité d'esprit qui carac- 
térise nos amis de l'Allemagne, cette rémi- 
niscence voulait dire sans doute que nous 
sommes des soldats d'opéra-comique.... Sou- 
dain, on entend les sonneries françaises aux- 
quelles répondent les fifres et les tambours de 
l'armée allemande..., peu à peu nos sonne- 
ries sont étouffées et meurent..., les fifres et 
les tambours dominent sous une canonnade 
et un crépitement d'armes à feu que ren- 
dent les timbales. Après un instant de repos 
et sous les applaudissements de 9,000 audi- 
teurs frénétiques, — un chien seul aboyait, 
il n'y avait décidément que lui et nous de 
Français, — la seconde partie du belliqueux 
morceau recommence par la même grande 
phrase du début interrompue cette fois par 
l'air de : Parlant pour la Syrie, jouée avec 
une lenteur béquillarde : ceci doit nous re- 
présenter la voiture de Napoléon III traînée 
au milieu de tous les chaos du champ de bar 






MUNICH. 



361 



taille. Il n'est pas possible de traduire au- 
trement les intentions délicates de nos 
vainqueurs. Aux alternances des mêmes 
sonneries française et allemande succède un 
tonitruant bombardement suivi de l'hymne 
national prussien enlevé par tous les instru- 
ments de l'orchestre sous les acclamations 
de la salle frémissante qui se calme après 
tout ce tapage et se gargarise de bocks 
géants et nombreux. C'est ainsi que tout se 
termine en Allemagne. Le chien n'aboyait 
plus et nous restions songeurs en pensant 
que si les musiques de tous nos régiments 
avaient voulu, au début de ce siècle, chan- 
ter toutes nos victoires et représenter avec 
notre air national l'entrée de nos grenadiers 
dans les diverses capitales de l'Europe le 
nombre des sonneries étrangères écrasées 
sous les fanfares de nos trompettes et de 
nos clairons eût fait un charivari plus gran- 
diose.... C'est ainsi que nous nous sommes 
consolés. 



* 
* * 



362 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 






> 




Le soir nous prenions l'Orient- Express et 
nous arrivions le lendemain matin dans 
notre chère ville de Strasbourg que nous 
quittons le jour même pour arriver à Nancy, 
où nous attendaient de bons amis à qui nous 
fîmes le premier récit des principales émo- 
tions de ce voyage. 

Quelques jours après, je déjeunais dans 
un ravissant petit palais Louis XVI situé à 
Versailles à l'extrémité de la Grande ave- 
nue de Paris avec un des hommes politiques 
dont le goût artistique est des plus affinés et 
qui occupait à ce moment l'une des plus 
hautes dignités de l'Etat. Il avait, en homme 
éternellement jeune, malgré ses 76 ans, que 
nous célébrions ce jour, utilisé ses vacances 
parlementaires à parcourir des pays de 
vieille civilisation et comme on lui deman- 
dait : « A quoi bon vous fatiguer ainsi ? » Il 
répondait, comme l'aurait pu faire un de 
ces grands philosophes d'Athènes qui s'en 
allaient pendant des années courir le monde 
et s'instruire des mœurs, des arts et de la 



STRASBOURG-NANCY. 363 

littérature des étrangers : <r A mon âge, le 
sommeil est bien capricieux, et les "vieil- 
lards s'attristent en songeant; souvent ils 
attendent tristement le matin, et la nuit 
d'insomnie jette du noir sur leurs pensées 
Pour moi je rumine mes voyages, je les re- 
fais en imagination, il m'arrive parfois de 
Rendormir ainsi dans un paysage enchan- 
teur que j'ai parcouru quelques années au- 
paravant, ou bien si le sommeil s'obstine à 
me fuir, j'ai du moins réussi à chasser la 
mélancolie. » 

Et nous aussi, nous comptons bien que 
les réminiscences de nos voyages pourront 
enchanter nos insomnies, peut-être môme 
le récit que je viens de terminer pourra-t-il 
endormir notre lecteur. Je m'en félicite par 
avance, car s'il me lit à petites doses, mon 
livre restera plus longtemps à son chevet 



PREMIER APPENDICE 



Du chauffage et de la ventilation 
au théâtre de Francfort. 

C'est l'Opéra de Vienne qui a servi de mo- 
dèle au théâtre de Francfort, modèle qui a en- 
core été dépassé en ce sens que la vapeur est 
la seule source de chaleur dans tout l'édifice 
JJans les parties du bâtiment où se trouve l'ad- 
ministration, dans les chambres où l'on s'ha- 
bille et les salles de répétition, en un mot, dans 
toutes les pièces servant au personnel du théâ- 
tre, et aussi sur la scène, sont posés les tuyaux 
pour la vapeur qui servent au chauffage, pla- 
ces dans les pièces mêmes et généralement en 
forme de serpents dans les niches des fenêtres, 
de telle façon que l'air qui entre de dehors 
au-dessous des fenêtres pour la ventilation se 
trouve déjà chauffé en hiver avant de pénétrer 
dans la chambre. C'est au moyen d'une poi- 
gnée tournante placée au dormant de la fenêtre 
que 1 on manipule le système qui permet, selon 



i 



M 



366 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 









I 



les besoins, d'intercepter l'air extérieur et de 
réduire l'effet du serpent sur l'air de la cham- 
bre ou de le fermer complètement. En face 
des fenêtres, l'air a l'occasion de s'échapper en 
hiver; il sort au-dessus du plancher en été. 

Le chauffage des pièces destinées au public 
se fait un peu différemment en ce sens que 
l'air qui a été déjà chauffé dans le souterrain 
est conduit dans les différentes pièces comme 
dans les systèmes ordinaires de chauffage à air, 
avec la différence qu'ici toutes les parties ont 
des dimensions très grandes. 11 est attribué 
pour chacun des 2,000 spectateurs 40 mètres 
cubes d'air frais par heure, qui sont puisés 
dans un réservoir situé au-dessous du vesti- 
bule. Ce collecteur est en communication avec 
l'air extérieur par deux grands canaux sou- 
terrains et des puits d'air grillés des deux 
côtés du théâtre, masqués dans des bosquets. 

En hiver, le chauffage peut commencer déjà 
dans ce réservoir au moyen de grands ser- 
pents à vapeur, tandis qu'en été il s'opère un 
refroidissement parce que l'air doit traverser 
un triple voile d'eau avant d'entrer dans le 
ventilateur. Celui-ci, d'un diamètre de 3 mè- 
tres environ et faisant 90 à 120 tours à la mi- 
nute, est actionné par une machine à vapeur 






PREMIER APPENDICE. 



36: 



de 15 chevaux et aspire la quantité nécessaire 
de 80,000 mètres cubes d'air, minimum par 
heure, pour le distribuer au moyen de grands 
canaux dans la cave la plus basse, dite réser- 
voirs d'air froid, c'est-à-dire dans ses diffé- 
rents compartiments. La régularisation se fait 
au moyen des soupapes à air froid. 

Ces réservoirs d'air froid sont en communi- 
cation directe avec les deux étages supérieurs 
du souterrain partagé en trois (chaque étage 
ayant à peu près 2 mètres de hauteur) au 
moyen d'appareils dits mélangeurs, de grands 
cylindres en tôle suspendus perpendiculaire- 
ment avec des anneaux et des couvercles fer- 
mant bien. De cette façon, l'air peut pénétrer 
du réservoir d'air froid par une ouverture cir- 
culaire autour du cylindre dans les chambres 
a chauffage, traversées par de minces tuyaux 
a vapeur pour entrer une fois chauffé par une 
ouverture circulaire dans le plafond de ces 
pièces dans des chambres dites chambres de 
mélange ; pendant qu'en même temps l'air ar- 
rive directement par le cylindre du réservoir à 
air froid dans cet étage supérieur et se mélange 
•ci complètement en passant sous un large cou- 
vercle au-dessus du bord du cylindre avec l'air 
montant d'en bas qui a déjà été chauffé. 



; 



368 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



Ce système aussi bien que toute l'installa- 
tion centralisée pour laquelle les soupapes des 
nombreuses conduites de vapeur, les appareils 
de condensation, les chaudières à vapeur sont 
placés chacun dans une pièce à part (dans la 
cour du magasin à décorations), a pour but de 
diminuer, sans aucune perte de temps, la tem- 
pérature de l'air dans les limites nécessaires et 
de suffire avec succès aux exigences qui se 
présentent pour quelques heures seulement. 

Des chambres à mélange qui sont distribuées 
suivant les différents groupes de pièces au- 
dessous de celles-ci, l'air chauffé entre au 
degré voulu par des conduits aussi verticaux 
que possible dans les pièces correspondantes 
et cela immédiatement au-dessus du plancher. 
Seulement, dans les loges l'air pénètre partout 
dans tous les rangs, directement par le plan- 
cher, au moyen de grilles en fer ou par les 
fentes laissées entre les barreaux des terrasses 
dans les pièces, de façon qu'il est conduit pour 
ainsi dire à chaque fauteuil. 

De même que des conduits amènent l'air du 
dehors, d'autres conduits le chassent à l'exté- 
rieur en le faisant remonter jusqu'à la chemi- 
née du lustre, d'où il s'échappe à travers la 
coupole à jalousies. 






PREMIER APPENDICE. 



369 



Comme de son côté le ventilateur dans le 
souterrain exerce une pression sur tout le 
rnouvenaent de l'air dans l'édifice, aussi bien 
lair chaud produit par les becs « soleil , au 
Plafond de la salle doit servir pour obtenir un 
plus grand effet d'expiration. Cet air chaud 
qui est d'abord reçu et conduit par un ^ 
terne de tuyaux entre seulement à Le certaine 
haute Ur librement dans la cheminée du lustre. 
S, en été, 1 égalité des températures extérieure 
mt neure demande encore une impulsion 

TaÎ cetT UD , m ° UVemeDt — "ne! à 
a,r, cette impulsion est donnée par un ex- 

Wseur placé tout à fait en haufà la base 

de la coupole; il a environ 3 mètres de dT 

-ré et est actionné par la machine du ven- 
fal» eur au moyen d'une corde en acier, il f ait 

:srr otour6parmiDutede rius;ueT: 

Pour le maniement facile des nombreuses 
portes ou soupapes dont quelques-unes on 
Plusieurs mètres carrés et qui, comme " e 
d t, règlent non seulement l'aspiration de 1W 
au souterrain, mais aussi l'expiration dan i 
chemi nee de la coupole, leui, aiguilleront 
toutes réunies dans une pièce spéciale T 
chambre de contrôle. spéciale, la 



SIX 6EMUSES Ex RUSSIE. 



24 









370 



SIX SEMAINES EN RUSSIE. 



C'est ici que l'ingénieur de service observe 
pendant la représentation la température des 
différentes pièces qui lui est indiquée électri- 
quement et qu'il manie ensuite tout l'appareil 
en ouvrant ou fermant les portes, les soupapes 
à vapeur, en assurant la marche du ventila- 
teur, etc. 






SECOND APPENDICE 









1887. 


1888. 


1889. 




135,249,584 
15,859,041 


214,723,936 
24,359,290 


190,545,698 
18,396,491 






j En général 


78,2l:i,146 
633,882 


107, 270, .186 
1,4'.M,205 


81,237,902 
1,106,843 














59,129,738 
2,141,122 


80,030,890 
3,090,902 


61,817,641 
1,555,864 




Avoine 




61,170,518 
6,619,5:10 


88,071,7111 
10,934,827 


70,112,206 
4,557,802 








2,611,605 
8,210 


2,060,178 
6,105 


1,516,092 




Millet 




207, 294 


706,184 

33,293 


279,728 
10,596 








34,067,630 
2,853,875 


22,109,260 
2,877,246 


86,900,823 

4,142,011 














1 , 22 1 ,923 
84,694 


6,473,742 
115,238 


4,135,560 
85,590 




Fèves 




964,006 

153,562 


1,193,682 
106,922 


918,257 
45,121 




Gruau 




1,490,770 
10,071 


2,354,348 
59,604 


1,651,274 




Farine de froment. . . 




3,915,241 
7,372 


4,165,785 
41,763 


3,782,636 
16,418 






1 En Franco 


3,875,099 
27,472 


4,636,723 
280,522 


3,172,781 
167,405 



«2 
O 

o 
z 

d 

> 

•s 






VARIATIONS DU COURS DU ROUBLE PENDANT LA PÉRIODE DE 1871 A 1891 

(Paris sur Saint-Pétersbourg) 

COURS DU ROUBLE-PAPIER A PARIS — PAPIER COURT 

(Taux uniforme et constant à Paris, 4 °/ n ) 



ANNEES. 



1871. 
1872. 

1873. 

1875. 



! 1880. . 
1881. . 

1884. . 

1887. . 

1888. . 

1889. . 

1890. . 



JANVIER. 



Plus haut. 



345 

MO 
7'/, o/o 

338 



343 



'/ 



324 '/, 

6 »;« 
308 7, 

5 » .. 

5 ./. 
246 



l'ius bas. 



338 7, 



300 



235 



r janvier, 6 °,o 



204 

262.50 
260 
246 

242 7, 
262 
247 
235 7 2 



218 

267 



258 
256 
251 
242 
239 
257 
243 
229 
215 
257 



FÉVRIER. 



Plus haut. 



287 7, 



344 



Plus bas. 



342 



8 février, 6°iu 



322 



248 



264 
254 
250 
244 
263 
245 



o* 1 !, 



217 
269 

272 7 S 
293 



263 

233 

200 
260 
257 
243 
239 
258 
242 
223 
203 
263 
268 
286 



MARS. 



Plus haut, 



Plus bas. 



8 "/o 

32S 

341 340 

1 mars. 6 ' , - ., 



340 338 

24 mars, 5 o/o 

344 



324 



307 



269 
263 
253 
252 
255 
262 
250 
227 
208 
269 
273 
296 



241 7„ 

259 7 S 

25S 

247 

246 

242 

252 

243 

219 

198 

262 

2S0 



AVRIL. 



Plus haut. 



Plus bas. 



341 333 7 2 

16 avril, 5 o/o 



340 



«V, 



334 



341 



21 avril, 6 '/» 
323 

305 

230 



204 
2SS 
254 
248 
258 
257 
248 
221 

203 
277 
300 



259 
253 
249 
245 
252 
236 
243 
218 
206 
264 
269 
293 



MAI. 



Plus haut. 



340 335 J 

7 mai, 5 '/, o/„ 



Plus bas. 



341 



3S7 



12 mai, 4 '/ s "/" 



342 7 2 



242 7-, 

263 

257.50 

254 

249 

255 

253 

246 

223 

210 

26S 

290 

300 



23(1 

2.1.3 

259 
2.30 
250 
245 
251 
237 
242 
2IS 
206 
261 
275 
291 



JUIN. 



Plus haut. 



■« V, 



Plus bas 



N7 7 S 



248 
253 
253 
243 
228 
233 
263 
289 
299 



322 



242 7 3 

26(1 

252 

248 

243 

24s 

2311 

240 

222 7, 

2(18 

252 7a 

282 

•34 



JUILLET. 



Plus haut. 



341 
340 

21 juillet, 6 o/„ 



Plus bas. 



263 
2.31 
246 
250 
230 

223 7, 

239 
257 
298 



2.33 



259 
252 
246 
241 
248 
246 
242 
217 
234 

286 'j., 



AOUT. 


— 


f. — 


Plus haut. 


Plus bas. 


334 


328 


342 


337 


342 


332 


346 


344 


344 


341 


323 


323 


266 


260 


26.3 


237 


262 


258 


209 


202 


2 19 


217 


246 


244 


232 


248 


249 


243 7, 
240 


224 
23a 


2.7 7, 
235 


20O 


254 


304 


295 




249 



SEPTEMBRE. 



Plus haut 



Plus bas 



340 338 

3u septembre, 7 • 



OCTOBRE. 



Plus haut. 



Plus bas 



349 S37 

H octobre, 6 '/;°/" 

31 5 338 

2o octobre, 7 '/, "/«, 



3.0 344 340 342 

i; septembre, 5 °/o is octobre, 5 '|, •(• 



«■ 7, 



323 



4 septembre, 5 °/o 
J"0 



262 7, 



270 
249 
247 
234 
249 
243 
224 
272 
260 
3 '5 



25J _ 

254 
265 
247 
245 
250 
243 7, 



238 
222 
249 
257 
304 



260 'j. 



257 
270 
250 
246 
254 
247 
239 
224 
273 
239 
320 



244 



260 



248 
204 
246 
241 
252 
243 
236 
220 
263 
336 
301 



NOVEMBRE. 



Plus haut. 



Plus bas. 



349 344 

22 novembre, 8 "/o 

343 



332 



7, 



7* 



255 

267 

248 

243 

259 

247 

238 

233 

264 

264 7, 

307 / 3 



3S8 



25« 



248 

262 

243 

239 

253 7, 

242 

236 

217 7 a 

260 

255 

287 



DÉCEMBRE. 


R 


Plus haut. 


Plus bas. 


Plus haut. 


345 


344 


349 


339 '/, 


» 7, 


843 


334 


331 


342 


343 


342 


346 


327 


322 7j 


» 7, 


305 


291 


328 


257 


248 


308 7j 


« 7, 


236 7, 


275 


201 


257 


266 7., 
269 


« 7, 


253 


264 


258 


270 


246 


240 


260 


242 '/, 


2M 7, 


252 


261 


257 


261 


245 


242 


263 


237 


230 


250 


223 


216 


235 7j 


258 


250 


273 


269 


259 


269 


292 7j 


283 


325 



RÉSUME. 



Plus bas. 



334 7, 



248 

250 

240 

239 

239 

236 

230 

216 

198 

252 7a 

267 7, 



COURS 

MOYEN 

tel qu'il 
( si donné 
sur la cote. 



2511 44 

259.09 

260.740 

250.45 

244.95 

250.70 

249.50 

241.7 

222. 77 

232 

261 

289.52 



ANNEES, 



1871. . 

1872. . 

1873. . 
1871. . 

1875. . 

1876. . 

1877. . 

1878. . 

1879. . 



1880. 
1881. 
1882. 
1883. 
1884. 
1885. 
1886. 
1887. 
1888. 
1889. 
1890. 
1891. 



COURS 

MOYEN 

de 
l'escompte 

à 
l'étranger. 



7.80 "/, 
••«•/. 

3.40 °/ 
0.07 °/„ 
5.07 °/° 



COURS 

MOYEN 

du papier 
à vue. 



338 . 66 



Î44.96 



27S.54 



262.29 
263.34 
252.95 
247.39 
253.20 
252.49 
244.11 
224.99 
234.32 
263.61 
292.41 



IX SmiAINICS MN RUSSIE. 



MODÈLE D'UN BILAN HEBDOMADAIRE DE LA BANQUE DE RUSSIE 



ACTIF 



t 



PASSIF 



I. — Compte du fonds d'échange et des billets de crédit. 

1° Encaisse métallique : 

Or au prix nominal 210,379,349 95 I 

Argent. . I . M25 ,682 14 ( 211,505,032 09 

2° Découvert du Trésor pour les billets de crédit ; 568,527,205 91 



780,032,23b » 



1° Billets de crédit en circulation. 



II. — Compte des opérations commerciales. 



1° Caisse : 

a) Billets de crédit 

o) Or et argent 

c) Menue monnaie 

Totaux . . 

2° Effets escomptés 

3° Avances en comptes spéciaux, garanties par des effets . . 

4° — — — par des fonds publics. 

5° — — par des marchandises 

6° Avances sur marchandises ' 

7° — sur fonds publics ' 

8° — sur actions et obligations 

9° Avances aux propriétaires de biens ruraux (Loi du 24 jan- 
vier 1884) 

10° Obligations en souffrance 

11° Sommes remises au Lombard de Saint-Pétersbourg pour prêts 

sur gages 

12° Sommes remises au Lombard de Moscou pour prêts sur gages. 

13" Effets en souffrance , 

14° Valeurs publiques appartenant à la Banque 

15° Valeurs publiques achetées pour compte des commettants . 
16° Dépenses d'administration de la Banque, des succursales et 

autres 

17" Divers 

18" Comptes des succursales avec la Banque 

19° Sommes à l'étranger 

20° Fonds métallique servant de remboursement des quittances 
de la Banque 



Totaux 



A LA BASQUE. 



58,786,103 » 

92,985,117 73 

772,749 » 



152,543,969 73 

17,778,026 33 
12,901,449 05 
19,797,160 24 '/, 

1,904,225 54 
6,120 » 

6,910,034 12 '/, 
10,956,077 » 

71,970 .> 
29,579 18 

4,575,000 » 

2,079,000 » 

590 » 

215,316,862 48 

539,586 32 

590,436 77 I 
26,252,141 47 i 

135,893,481 01 

193,894 39 



A SES COMPTOIRS 

et succursales. 



59,089,000 
2.082,000 
5.297,000 



66,468,000 

65,537,000 
1,949,000 
5,726,000 

6,651,000 

18,840,000 
2,250,000 

8,553,000 



608,339.603 67 



466,000 
1.765,000 



4,848,000 
161,367,000 



344,420,000 



De plus, dépôts en garde : 
a) Appartenant à des particuliers et à des institutions privées : 

Or et argent, d'après l'évaluation des déposants 

Titres et documents . \ 

dont 84,858 dépôts de 2, 054, 879 titrespour une somme de 875, 896, 567 r. 18 k. de titres 
non métalliques; 6, 652 dépôts de 1,011, 032 titres pour unesommede 158, 151, 368 r.65k. 
métalliques. 

6) Or et argent appartenant au Trésor au prix nominal 

c) Valeurs publiques au prix nominal en commission . . . I 

Dépôts aux comptoirs st succursales au 1 er mai 1891 : 

a) Or et argent .... 

b) Ponds publics et documents 



TOTAL. 



117.875,108 

95.067,117 73 
6,069 749 » 



219,011,969 73 

83,316,05(6 38 

14,859,149 05 
25,523,160 24 
1,904,225 54 
6.657,120 » 
25,750,034 12 
13,206,077 » 

8,621,970 

29,579 18 

6.654.000 > 

466,590 » 

217,081,862 4s 

539,586 32 

31,690,578 21 

161,367.000 » 
135,893.481 04 

193.894 89 



952,759,603 67 



SIX SEMAI ES EN HCSSIE. 



li 



8° 
9° 

0° 
1° 
2' 
13" 
14° 
15° 
16" 



18° 



Capital de fondation , 

Capital de réserve 

Capital destiné à la construction des bâtiments des succur- 
sales de la Banque 

Dépôts à intérêts à terme à 3 '/, °/o et ^ Va "U 

A vue à 2 % 

( 'ouiptes courants : 

a) Des particuliers et des institutions privées 

6) Département du Trésor 

c) Trésor de Saint-Pétersbourg (revenus de l'Etat) . . . 

d) Diverses sommes du ministère des finances 

e) Des autres administrations et particuliers . . . . . 

Intérêts dus aux déposants de la Banque 

Sommes transitoires 

Divers . . . 

Bille's à ordre et télégrammes 

Coinp te de la Banque de Pologne en liquidation 

Compte de la Banque avec des succursales .... 

Intérêts perçus en 1890 sur les opérations de l'année 1891 . 

Profits nets de l'année 1889 

Profits et pertes de l'année 1890 , 

Billets de crédit émis provisoirement (oukase du 1 er janvier 

1881) 

Sommes destinées au remboursement des billets de la Banque 

de l'Etat 5 "/„ première émission, sortis au tirage, ainsi 

qu'au paiement des coupons échus avant le 1 er janvier 

1887 , 

Quittances métalliques en circulation .... 

Totaux ... 



780,032,238 



5,800.682 r 
,084,047,935 r. 


41 k. 
83 k. 




40,635,861 r. 
350,529 r. 


06 k. 

40 k. 




720,036,100 r. 
1,656,680 r. 







1. Les obligations un souffrance dans les comptoirs et dans les succur- 
sales sont comprises dans les chiffres généraux des avances sur fonds pu- 
blics, actions et obligations. 



780,032,238 » 



A LA BASQ1 E. 


A ses eoMPTonts 
et succursales. 


TOTAL. 


11.950,000 » 


13,050,000 


25,000,000 » 


3,000,000 » 


» 


3,000,000 » 


767,539 91 


» 


767,539 91 


2,600,978 15 


36,913,000 


39,513,978 15 


20,711,104 40 


101,121,000 


124,835,104 40 


61,765,509 63 


61,401,000 


123,166,509 63 


45,056,462 82 


» 


45,056,462 82 


803,197 67 


10,734,000 


11,537,197 67 


28,940,224 35 


» 


28,940,224 35 


7,497,972 39 '/, 


61,468,000 


68,965,972 39 '/, 


982,967 68 






24,106.672 47 


5,781,000 


30,870,640 15 


36,529,897 45 


39,121,000 


75,659,897 45 


,, 


7,343,000 


7,343,000 » 


83,511,067 54 


» 


83,511,067 54 


1.424,917 61 


4.488,000 


5.912,917 61 


4,939,595 93 




4,939,595 93 


5,704,709 77 '/, 


» 


5,704,709 77 '/i 


266,263,146 » 


» 


26,6263,146 » 


1,586,745 50 




1,586,745 50 


193,894 39 


» 


193,894 39 


608,339,603 67 


344,420.000 


952,759,003 67 



Le Gouverneur de la Banque de Iiussie, 

J. JOUKOVSKY. 



TABLE DES MATIÈRES 



AvANT-PBOPOS . Pages. 
Vil 

PREMIERE PARTIE 

DE PARIS A SAINT-PÉTERSBOURG 

Chap. I« __ Le8 bordg du Rh . n 

— II Francfort-Berlin ....,' 

DEUXIEME PARTIE 

EN RUSSIE 

^'^Ir N ° t,e - Damed eKa Z an. _ Le . île. 
de la Neva. 

• • • • • • . . . , . _ 29 

C * X vv l \~ La CU!8iDe n,sse - - Galer ie. de 
JE"nit.ge.-Palai. d'hiver. -L'église 
isaac. _ Eglise des apôtres saints Pierre 
et Paul .... 

fi 1 

Chap.1V.- Excursion en Finlande. . . .' ' 70 

V. — Moscou. — Le Kremlin ... 8 4 







\f I 



374 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

Chap. VI. — Moscou (suite). — Novo IUevit- 
chii-Monastyr. — Cathédrale du Sauveur. 
— ha montagne des Moineaux. — La ga- 
lerie de P. Tretiakow. — Jardin de l'Er- 
mitage 105 

Chap. VII. — Troïtsa ou Serguievo (couvent 

de la Trinité de Saint-Serge) 119 

Chap. VIII. — L'exposition de Moscou . . . 129 

Chap. IX. — Quelques mots sur la situation 
économique en général. — Le commerce 
de la Russie. — La foire de Nijnij-Nov- 
gorod 137 

Chap. X. — Industrie 145 

— XI. — Agriculture 152 

— XII. — Voies de transport 174 

Chap. XIII. — Le crédit. (Banque foncière de 
la noblesse. — Banque foncière des pay- 
sans. — Les caisses d'épargne. — Les 
Lombards ou Monts-de-piété. — Les Ban- 
ques populaires. — Les artel.) 184 

Chap. XIV. — Le crédit (fuite). La circula- 
tion monétaire et fiduciaire 199 

1. Monnaies : historique et généra- 
lités. Variations du cours du rouble. 199 

II. Le Trésor. 218 

III. La Banque de Russie 221 



TABLE DES MATIÈRES. 375 

Chap. XV. — ^'organisation financière . . . ^^ 

I. Administration centrale des finances. 232 
II. Administration provinciale des finan- 

C6S 236 

III. Le budget etle contrôle des finances. 239 

a) Le budget 2 39 

*) Le contrôle des finances. . . 242 

IV. Dette publique 244 

V. Les impôts .... oci 

Chap. XVI. — L'évolution financière de la 
Russie depuis le commencement de ce 
siècle . 

• ■ ' . 260 

Chap. XVII. _ Situation légale des étrangers 

e » Russie 294 

Chap. XVIII. _ La Pologne .' " 299 

TROISIÈME PARTIE 

RETOUR EN FRANCE 

Chap. I" _ Vienne. — Le Danube. —Buda - 
Pest . 

• • • • 305 

Vienne : Le Ring. _ Le Prater - La 
statue de Marie-Thérèse. - L'église Saint- 
Etienne. - L'église des Augustins. - Le 
Bu'-g. — Schrenbrunn. — L'Exposition 
permanente. - La galerie Liechtenstein. 305 



■ 



i, 



^B 



• 






376 TAULE DES MATIÈRES. 

Le Danube: Aspern. — Essling et Wa- ***'"' 
gram. — Hambourg. — Presbourg . . 323 

Pest : Vue générale. — La place Fran- 
çois- Joseph. _ Le cours Andrassy. — 
L'allée Stéphanie. — L'Académie. ... 307 

Bude : Palais du comte Sandor — L'ar- 
senal. _ Le palais Teleki. _ La terrasse 
du château . 

333 

Chap. II. _ Munich. . 

000 

Munich : La Pinacothèque. — Les prin- 
cipaux monuments. _ La Maximilians- 
strasse. — Lœwenbrau. — Strasbourg. — 
Nancy . 

" 335 

Premier appendice. 

060 

Deuxième appendice . 

0/ 1 




Nancy, l m pr. Berger-Leyrault et 0». 



BERGER-LEVRAULT ET O, LIBRAIRES -ÉDITEURS 

Paris, 5, rue des Beaux-Arts. — 18, rue des Glacis, Nancy. 

Français et Russes. Moscou et Sivastopol (1S12-18JJ), par 
Alfred Rambaud, professeur à la Faculté des lettres de Paris. 
5 e édition. 1892. Un volume in-12, broché, avec couverture 
illustrée 3 fr. 50 c. 

Souvenirs de la guerre de Crimée (1854-1856), par le général 
Fay, ancien aide de camp du maréchal Bosquet. 2 e édition 
1S89. (Mention honorable de l'Académie française). Volume 
in-8° avec une planche et 3 cartes, broché 6 fr. 

Les Vertus guerrières. Livre du soldat, par le général 
Thoumas. 1891. Volume in-12, broché 3 fr. 

Les Héros de la défaite. (Livre d'or des vaincus.) Récits de 
la guerre de 1870-1871, par Joseph Turquan. 1888. Un vo- 
lume in-12 de 406 pages, broché 3 fr. 50 c. 

Les Femmes de France pendant l'invasion, 1870 1871, par 
Joseph Turquan. 1893. Vol. in-12 de 449 p., br. 3 fr. 50 c. 

L'Escadre de l'amiral Courbet. Notes et souvenirs, par Mau- 
rice Loir, lieutenant de vaisseau à bord de la Triomphante. 
1885. Vol. in-12, avec portrait et 10 cartes, br. 3 fr. 50 c. 

L'Empereur Guillaume, par Louis Schneider. Souvenirs in- 
times, revus et annotés par l'Empereur sur le manuscrit ori- 
ginal. Traduit par Ch. Rabany. 1888. 3 beaux volumes gr. 
in-8° avec fac-similé, broché 24 fr. 

Voyage en France, par Ardouin-Dumazet. J rc série: Morvan, 
Nivernais, Sologne, Beauce, Gàtinais, Orléanais, Maine, 
Perche, Touraine. 1893. Volume in-12, broché. 3 fr. 50 c. 

Les Conditions du travail en Russie. Rapports des représen- 
tants de la République française en Russie, adressés au Mi- 
nistère des affaires étrangères par l'ambassadeur de France 
à Saint-Pétersbourg. 1891. Vol gr. in-8°, br. ... 3 fr. 

La Serbie économique et commerciale, par René Millet, 
ancien ministre de France en Serbie. Avec le concours du 
marquis H. de Torcy. Un volume gr. in-8° de 3 50 pages 
avec cartes 5 fr. 

La Hongrie économique, par Guillaume Vautier. 1893. Vol. 
in-8° de 490 pages avec une carte, broché 10 fr. 

Smyrne. Situation commerciale et économique des pays com- 
pris dans la circonscription du consulat général de France 
(Vilayets d'Aïdin, de Konieh, des Iles), par F. Rougom, 
consul général de France à Smvrne. Un volume in-8° de 
700 pages avec une carte en couleurs 12 fr. 



Nancy, iropr. Berger-Lcvrault e. O 



" 



■ 




^^ 



kjl 











Ktjw\ 

mrjÊm 




^a^H Hp ^f^H