(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Un paladin au XVIIIe siècle : le prince Charles de Nassau-Siegen, d'après sa correspondance originale inédite de 1784 à 1789"

P ARAGON 



J.K JRlNf.Iî 
C»l A RI ES 

DE! ,:.r.KM 

17B4- 1789 i 








•4 *V' 



' 4P* ,r -aï . 



£É&d£ $• 









tXf 












5»**nÂ, fc**- 





'^ *« ; 




» 


-O 


V? 


>*, 


^ . yf 


^ 


< - *z 


- 


*> 




' 











^> 



S» 



•*> 



■fci 








r 



fc 




j 



^ 



I 



IMS 

E 




BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 




D 910 593935 



■. 




BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 





U^ 



'S^ff 



M 



LE PRIISCE 



CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



ft« 3 



& 



3! 









: 



BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 





Hf 



■a 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction 
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la 
Suède et la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la 
librairie) en juillet 1893. 



PARIS. T1POCIUPIIIE DE E. PION, NOURRIT ET C'', HUE GARANC1ÈRE, 8. 







!>, 



s& *J 



UN PALADIN AU XVIIU SIÈCLE 



LE PRINCE 

CHARLES DE NASSAU-SIEGES 

d'après sa correspondance originale inédite 
de 1784 a 1789 

TA R 

Le Marquis d'ARAGON.. 




PARIS 



LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et C ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

I\UE CAIIAN CIEI\E, 10 

1893 

Tous droits réservés 



UN PALADIN AU XYIIF SIECLE 



LE PRINCE 



CHARLES DE NASSAU -SIEGEN 



Tout ce qui touche de près à la Révolution française 
a naturellement le don de nous intéresser. Aussi, de 
ceux qui ont participé, soit par l'impulsion qu'ils lui ont 
donnée, soit par leur résistance, à la profonde perturba- 
tion d'où est née la société moderne, n'en est-il guère 
d'oubliés. Même, beaucoup de noms médiocres, portés 
par le courant, ont surnagé. 

Quant aux événements qui s'accomplissaient hors 
de France, aux mêmes moments, peut-on dire qu'ils 
nous soient, généralement du moins, aussi familiers? 
N'aurions-nous pas encore quelques connaissances à 
faire — ou à approfondir — parmi les contemporains 
des acteurs de notre grand drame qui, pour avoir paru 
sur d'autres scènes, n'en sont pas moins, eux aussi, 



g UNTALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

des personnages nécessaires d'un fidèle tableau du 

temps ? 

Sans doute, prétendre que le prince Charles de Nas- 
sau-Siegen est une de ces figures dont l'absence laisse 
incomplète la reconstitution d'une époquo ; ce serait 
s'avancer beaucoup. 

Bien peu cependant, à son heure, jouirent d'une 
notoriété plus brillante et plus étendue ; bien peu sur- 
tout ont eu, à un plus haut degré, la passion de la 
gloire et le souci — nous dirions presque l'idée fixe — 
d'occuper honorablement la postérité. 

Mais, par malheur pour lui et pour son beau rêve, 
la plupart des. distributeurs de renommée qui ont ren- 
contré jusqu'ici, en passant, son souvenir plus ou 
moins confus, n'ont pu faire de lui, faute de docu- 
ments permettant de suivre sa trace, qu'une esquisse 
de fantaisie. 

Vu de plus près, et, en particulier, à ce moment cul- 
minant de son aventureuse carrière où, à la tète des 
escadres de Catherine, il donna vraiment sa mesure, 
peut-être jugera-t-on qu'il mérite mieux. 

Or, ce sont précisément ses deux campagnes glo- 
rieuses, au service de la Russie, et les importantes 
négociations auxquelles il se trouva mêlé à cette épo- 
que, que va nous raconter sa correspondance inédite. 
Grâce à ses propres lettres, non écrites pour le public, 
par conséquent bien autrement sincères que des mé- 



LE PRINCE CHAULES DE NASSAU-SIEGEN 



moires composés toujours après coup, on le verra tel 
qu'il était. Nous serions étonné si ces incontestables 
témoignages ne lui faisaient pas quelque honneur. 

Quoi qu'il en soit, du reste, nous n'entreprenons pas 
ici l'exhumation minutieuse d'un méconnu, encore 
moins une apologio faite de parti pris et dont le public 
n'a que faire. 

Ce qu'il lui faut aujourd'hui, où la profusion do 
renseignements qui l'accable l'oblige à faire un choix, 
c'est moins la connaissance, si exacte soit-elle, d'une 
personnalité secondaire de plus, que les détails carac- 
téristiques, le simple trait, d'où qu'ils viennent, à même 
d'éclairer d'un jour nouveau, mais vrai, les scènes 
de l'histoire dignes de le retenir ou les figures privilé- 
giées déjà en possession de son attention curieuse. 

Les seules lettres du prince de Nassau qui nous aient 
été conservées ne commencent malheureusement qu'en 
1784, au mois d'avril.— Ilaalors trente-neuf ans.— Elles 
deviennent dans la suite si clairsemées, si décousues, 
qu'on peut dire qu'elles s'arrêtent à la fin de 1 789. 

Mais, pendant ces cinq ans, où il écrit plusieurs fois 
par semaine et souvent chaque jour, il a vécu à Vienne, 
au milieu d'une des sociétés les plus aimables de l'Eu- 
rope, a pénétré dans l'intimité du prince de Kaunitz et 
a reçu de l'empereur Joseph II l'accueil parfois le plus 
confiant. A Varsovie, il s'est fait bénévolement Je 
champion de l'autorité méconnue du roi Stanislas-Au- 






M 



Wm 



4 UN PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 

guste, dont il est devenu l'ami. Passant de là auprès 
du prince Poternkin, nous le verrons se concilier si 
promptement et si complètement la sympathie du tout- 
puissant ministre de Catherine, qu'introduit par lui 
dans le cercle intime de l'Impératrice, il accompagnera 
cette princesse dans son fameux voyage en Tauride, 
recevra le commandement de deux de ses escadres, 
hattra pour elle les Turcs et les Suédois, et trouvera 
dans sa faveur le moyen d'aider puissamment les 
efforts de notre ambassadeur, le comte de Ségur, pour 
amener la conclusion d'une alliance entre la France 

et la Russie. 

Joseph II, Catherine II — Catherine surtout — 
Stanislas-Auguste et Gustave III, le prince de Kaunitz 
et le prince Poternkin, M. de Ségur, les princes de 
Ligne et d'Anhalt, tels ont donc été, pendant ces cinq 
années, les personnages considérables qu'il a pu voir de 
très près et qui revivent dans ses lettres pleines de leurs 

noms. 

Si celles-ci. comme nous le croyons, servent à faire 
un peu mieux connaître quelques-uns d'entre eux, 
on nous excusera sans doute de les avoir arrachées à 
leur poussière séculaire. 

Mais, avant de les présenter au lecteur, respectant 
avec scrupule jusqu'à leurs incorrections — sauf ce- 
pendant celles de l'orthographe — et nous bornant à 
supprimer les redites inutiles ou des détails trop per- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSA.U-SIEGEN 5 

sonnels et dénués d'intérêt, il est indispensable de dire 
un mot de leur auteur. 

Nous le ferons à larges traits, arrivant au plus vite au 
moment où nous n'aurons plus qu'à suivre son propre 
récit, empruntant d'ailleurs à des sourcos déjà connues 
presque tout ce qui concerne la première et la dernière 
partie de sa vie. Quelques renseignements ne sauraient 
être superflus quand il s'agit d'un chevalier-errant 
égaré à la fin du xvm" siècle, d'un Nassau catholique, 
prince allemand et sujet français, tour à tour ou tout à 
la fois, officier général en France et en Espagne, 
grand seigneur polonais et amiral russe (1). 

(i) Bien que la présente publication ne prétende tirer son intérêt que des 
lettres, jusqu'à ce jour inédites, du prince de Nassau, copiées sur les origi- 
naux qui sont en notre possession et n'ont jamais appartenu à aucun dépôt 
public, nous remplissons ici un très agréable devoir en remerciant tous 
ceux qui ont bien voulu nous aider à les présenter au public, à commen- 
cer par M. Albert Sorel, membre de l'Institut, dont l'œuvre magistrale sur 
la France et l'Europe pendant la Révolution, la savante étude sur la ques- 
tion d'Orient au xvm' siècle, et les affectueux conseils nous ont été d'un si 
puissant secours. 

Grâce à la libérale autorisation de M. le Directeur des arebives du mi- 
nistère des Affaires étrangères, M. Girard de Rialle, il nous a été permis 
de consulter les mémoires encore inédits de M. de Langeron, les dépêches 
confidentielles de M. de Ség-ur, celles de M. Gcnel, son successeur à 
Saint Pétersbourg. Ou'il veuille bien recevoir ici l'expression de notre 
gratitude, ainsi que M. le comte Sigismond Puslowski, dont l'obligeante 
érudition ne se borne pas aux choses de la Pologne, M. Ernest Daudet si 
autorisé pour tout ce qui touche à l'histoire de l'émigration, et M. le comte 
de Fumel, à qui nous devons de pouvoir publier ici pour la première fois 
une lettre adressée au ministre de Louis XVI, Dertrand de Molleville, par 
le duc de Brunswick, relative à sa fameuse retraite de i7yi. 

Parmi les ouvrages imprimés que nous avons consultés, nous indiquerons 
particulièrement : l'importante publication de la Société impériale d'histoire 
de Russie, celle des archives des princes Woronzoff et l'ouvrage sur 
Louis XVI et Marie-Antoinette, de M. Feuillet de Conches, où se trouvent 
plusieurs lettres du prince de Nassau reproduites d'après les originaux des 
archives de Moscou. Citons encore : les œuvres du prince de Ligne; les 
souvenirs et portraits du duc de Lévis ; les portraits et caractères de Sénac 



UN PALADIN AU XVIII e SIECLE 



de Mcilhan ; les mémoires de Sétrur, du duc des Cars, de M» Lebrun, de 
Bachaumont, de Lauzun, du comte de Vauban, — ces derniers, on le sait, 
sujets à caution pour avoir subi certaines corrections de la censure impé- 
riale, — les mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, etc. ; « Français 
en Russie et Russes en France » et « le Comte de Choiseul-Gouffier », par 
M. L. Pingaud, qui a eu communication des mémoires manuscrits du comte 
Roger de Damas; n Coblenlz, » par M. E. Daudet; « Beaumarchais et son 
temps, » de M. do Loménie ; « le Comte de Fersen et la cour de France, » 
par le baron Klinckowstron; Castera « histoire de Catherine II »; la cor- 
respondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette, la Cour et la 
Ville, publiée par M. de Lescure, celle de Marie-Thérèse et de Marie-Antoi- 
nette avec le comte de Merey, par MM. d'Arneth et Geffroy, celle du comte 
de Lussac par M. Thevenot, du baron de Staël-Holstein et du comte de 
Kagueneck,par M. Léouzon-lc-Duc, etc., etc. Nous indiquons du reste, au 
cours de l'ouvrage, le plus souvent, la source de nos informations. 



PREMIÈRE PARTIE 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

AVANT 1784 



Les Nassau-Siegen. — Naissance du prinre Charles. — Son voyage autour 
du monde. — Le royaume de Juida. — Entreprise sur Jersey. — Ma- 
riage du prince. — Siège de Gibraltar. — Arrivée du prince à Vienne en 
1784. 



Les deux branches de la Maison de Nassau existant de 
nos jours et représentées, l'aînée par S. A. le Grand-Duc 
actuel de Luxembourg', la seconde par S. M. la Reine de 
Hollande, sont séparées depuis le treizième siècle. A la 
première appartenait l'Empereur Adolphe. Les princes 
de Nassau-Siegen étaient un rameau de la seconde 
comme les princes de Nassau-Hadamar, de Nassau- 
Dietz et de Nassau-Dillembourg et commo aussi les 
Princes d'Orange, les plus illustres de tous, qui ont 
régné sur l'Angleterre et régnent aujourd'hui sur les 
Pays-Bas. Tous les Nassau adoptèrent la réforme et 
l'on sait avec quel éclat ils la servirent ; mais les deux 
branches d'Hadamar et de Siegen revinrent d'assez 
bonne heure au catholicisme. 

Celui des Nassau-Siegen qui abjura le protestantisme 
fut le prince Jean III, surnommé le Jeune, trisaïeul du 
prince Charles, qui nous occupe en ce moment. 



8 UN PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 

Cette rupture avec les idées que les autres membres 
de sa famille soutenaient si ardemment, en le brouil- 
lant avec eux, ne semble pas du reste avoir nui à sa 
fortune ni à celle de son fils, le prince Jean-François, 
né d'une princesse de Ligne ; car l'Espagne les dédom- 
magea largement l'un et l'autre en biens et en bon- 
neurs de ce qu'ils avaient pu perdre d'un autre côté. 
Il est vrai qu'ils firent preuve tous deux de réels 
mérites, notamment dans le gouvernement des Flan- 
dres. 

Le prince Jean-François se maria trois fois (1) et 
laissa neuf enfants dont quatre fils : Guillaume, Ferdi- 
nand, Hugues et Emmanuel. Ferdinand n'ayant pas eu 
d'enfants et Hugues étant mort chanoine de Cologne et 
archevêque de Trébizonde in partit/us, leurs biens, na- 
turellement, revinrent à l'aîné des frères survivants, le 
prince Guillaume, prince régnant de Siegen. Mais celui- 
ci, bien que marié deux fois, mourut lui aussi sans pos- 
térité en 1743. Le plus jeune des quatre frères, mort 
en 1735, avait seul laissé un héritier du nom: le prince 
Maximilien. 

Malheureusement pour ce dernier, les folles impru- 
dences de sa mère, uno Mailly de Nesle (2), ses déplora- 
bles procédés envers les parents de son mari, comme 



(i) i" à une comtesse de Kônigseck ; 1° à une princesse de Bade ; 3' à une 
Française : Isabelle-Claire-Eugénie de Puget de La Serre. 

(9.) Fille de Louis II de Mailly, marquis de Nesle, blessé mortellement au 
siège de Phillisbourg, et de Marie de Coligny. dernière de ce grand nom, 
dont le père, le comte Jean de Coligny, commandant en chef du contingent 
français, contribua si glorieusement à la victoire remportée sur les Turcs 
par Montecuculli à Saint-Gothard. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 9 

du reste envers Jos siens, et son antipathie déclarée 
pour tout ce qui touchait à l'Allemagne lui avaient si 
bien aliéné, ainsi qu'à son fils, les sentiments de ceux 
qui auraient dû être ses appuis naturels, que, lorsqu'à 
la mort de son oncle le jeune Maximilien réclama 
ses biens, comme étant désormais le chef do sa mai- 
son, une sœur de son père, chanoinesse de Mons> 
en haine de sa belle-sœur, ne craignit pas, pour les lui 
disputer, de contester la légitimité de sa naissance ; 
contestation qui devint surtout dangereuse pour le 
prince Maximilien quand, sa tante étant morte dès 
le début du procès, il se trouva en face du prince 
d'Orange qu'elle avait désigné pour son héritier, et 
qu'à la discussion de famille se substitua, dès lors, la 
question politique. 

On était au fort delà guerreentre Louis XVetMarie- 
Thérèse, au lendemain de Fontenoy, et le prince Maxi- 
milien, élevé en France et fils d'une Française, venait 
encore de resserrer les liens qui l'attachaient à la 
France en épousant, lui aussi, une Française, Mu e de 
MonchyM), sacousine. C'étaient là évidemment de mau- 
vaises recommandations auprès du conseil Aulique, 
saisi du procès, et peu soucieux d'attribuer une princi- 
pauté allemande à un prince si français. 

(1) Amicie de Monchy, fille de Nicolas de Moncliy, marquis de Sénarpont, 
et de Madeleine de Monchy, fille elle-même du marquis Charles de Monchy- 
Sénarpontet de Josèphe de Melun-Richebourg. Elle avait pour sœur la prin- 
cesse de Rache. Une Monchy avait porté dans la maison de Mailly le mar- 
quisat de Neslc, en épousant le père de Louis II de Mailly, bisaïeul du prince 
de Nassau. C'est à une autre branche des Monchy, éteinte depuis, qu'avait 
appartenu, au xvii" siècle, le maréchal d'IIocquincourt. 



■ 



I 






P1HBB 










10 UN PALADIN AU XVIII* SIECLE 




Le prince Maximilien mourut sur ces entrefaites, à 




vingt-six ans, laissant le lourd héritage de ses droits et 



de ses revendications à un enfant de deux ans : Char- 
les-Nicolas-Othon (1), objet de cette notice. 

A Versailles, comme auprès des cabinets alliés de la 
France et de l'Espagne, les droits du jeune Nassau n'é- 
taient pas en péril. Le jugement du parlement de Paris, 
saisi de l'affaire à la demande de son grand-père et tu- 
teur, le marquis de Monchy-Sénarpont, fut formel en 
sa faveur. Ni son rang à la cour de France, ni ses titres 
à la grandesse, ni la possession de ses biens français et 
flamands ne purent être contestés. Mais il rencontrait 
en Allemagne trop d'intérêts ligués contre lui pour en 
avoir si aisément raison. 

Revenir sur une première décision défavorable du 
conseil Aulique, de 1746, sera, quand il aura atteint 
l'âge d'homme, une de ses préoccupations les plus cons- 
tantes et les plus vives, jusqu'au jour où nous le ver- 
rons enfin y parvenir et obtenir la satisfaction qu'il 
poursuit. Mais le bouleversement de l'Europe, à la suite 



(i) La plupart des biographes du prince de Nassau se sont trompés sur 
la date et sur le lieu de sa naissance, ou les ont ignorés. Il naquit chez 
son grand-père maternel.au château de Sénarpont, en Picardie, le 9 janvier 
1745, ainsi que le constate l'extrait suivant des registres de la commune de 
Sénarpont (Somme) : 

« Le neuf janvier 1745, à environ onze heures du matin, a été ondoyé le 
prince Charles-Nicolas-Othon de Nassau-Siegen, né le même jour, vu la 
permission de Mg r l'évèque d'Amiens, obtenue par moi, prêtre curé de Sé- 
narpont. En présence de très haut et très puissant seigneur monseigneur 
messire Nicolas de Monchy, marquis de Sénarpont, et de très haute et très 
puissante dame M™ 1 Marie-Magdeleine de Monchy, marquise de Sénarpont. 
Ont signé : Monchy-Sénarpont, Monchy-Sénarpont, Monchy, princesse de 
Rache; Marie-Anne Couissard. » 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



11 



des guerres de la Révolution, aura alors fait bon mar- 
ché de la petite principauté rhénane. 

Si nous nous sommes étendu, un peu longuement 
peut-être, sur le détail de ces contestations , c'est qu'à 
les ignorer on ne comprendrait pas quelques-unes des 
lettres du prince de Nassau que nous aurons à citer, 
et aussi parce qu'elles curent sur la direction de sa vie 
une influence décisive, a Sans cette injustice, » a écrit 
le prince de Ligne, dans un portrait de son ami sur 
lequel nous aurons plus tard à revenir, « Nassau eût 
« dépensé sur des sangliers, peut-être sur des bracon- 
niers, son fougueux caractère, jusqu'au jour où son 
« goût pour le danger l'eût averti de ce qu'il pouvait 
« valoir à la guerre. » « Mais, ajoute un autre de ses 
a biographes, la nécessité de se créer un état, lorsqu'on 
« lui refusait celui auquel il avait droit, lui lit chercher 
« une gloire anticipée. » 



Au 

ÈàM 

I 

H 

I 

I 



Son début fut le tour du monde, qui ne se faisait pas 
encore en quatre-vingts jours. AucunFrançais, jusqu'a- 
lors, ne l'avait accompli. Quand M. de Bougainville con- 
sentit à l'admettre à son bord, sur la demande de M. de 
Maurepas, « si ami des Mailly qu'il se croyait un peu 
Mailly lui-même (1), » le prince de Nassau venait d'a- 



voir vingt ans. 



On pourrait dire cependant, à la rigueur, qu'il avait 
déjà fait ses premières armes, « brave et joli petit aide- 



(1) Duc des Cars, Mémoires. 



12 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

de-camp d'un général qui l'occupa beaucoup (1), » 
puisque le vainqueur de Clostercamp, le futur maré- 
chal de Castries, ami de ses parents, lui avait permis 
d'assister à ses côtés à la dernière campagne de la 
guerre de Sept ans. Il n'avait alors que quinze ans. 

Bougainville était chargé par le duc de Choiseul 
d'aller restituer à l'Espagne les îles Malouines; puis, 
poussant au delà ses explorations, de reconnaître les 
dangereux passages du détroit de Magellan, et de pro- 
mener, le premier, le pavillon français dans les para- 
ges à peu près inconnus de l'océan Pacifique. C'est dans 
ce double but qu'il mettait à la voile le 24 décembre 
1766 et qu'il sortait de Brest, avant sous son comman- 
dement deux vaisseaux de la marine royale : la fré- 
gate « la Boudeuse > et la flûte « l'Etoile ». Onze offi- 
ciers de choix composaient son état-major; il emme- 
nait de plus, outre l'astronome Coinmerçon et le 
naturaliste Verron, deux volontaires : le prince de 
Nassau et un de ses amis, le chevalier d'Oraison. 

Tous les recueils de voyages célèbres contiennent le 
récit do celui de « la Boudeuse», antérieur de deux ans 
à la première expédition du capitaineCook. Nous n'en- 
treprendrons pas de le refaire ici. On sait qu'il valut à 
la France l'honneur de la découverte d'un nombre con- 
sidérable d'îles de l'Océanie, parmi lesquelles les îles 
des Navigateurs et l'archipel dos nouvelles Cyclades, 
appelées depuis par les Anglais « Nouvelles Hébrides s- 



(i) Lettres du prince de Ligne. 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU- SIEGEN 13 

Quant aux périls de tout genre d'une pareille navi- 
gation, où l'on était souvent obligé de n'avancer que la 
sonde à la main à travers des mers inexplorées, en 
butte à l'agression de peuplades sauvages, aux tempê- 
tes et à la faim, on les devine. Au passage du détroit 
de Magellan, et surtout près des côtes orientales de 
l'Australie, la détresse fut telle que tout sembla perdu. 
C'était là, pour un débutant, une bonne école, Il est 
vrai que, si l'on en croit Bougainville , les délices 
de Taïti et les charmes de sa reine auraient dédom- 
magé le jeune Nassau de bien des épreuves. La partie 
du voyage de beaucoup la plus dangereuse, mais aussi 
la plus féconde en précieuses observations, fut celle de 
Taïti à Batavia. De Batavia à l'Ile-de-France et do 
cette île aux établissements hollandais du cap de Bonne- 
Espérance, comme du Cap à l'Ascension et aux Açores, 
la route était connue. 

C'est, croyons-nous, durant sa relâche au Cap, — à 
moins qu'il ne soit depuis revenu en Afrique, — que le 
prince de Nassau eut ce fameux combat, le plus connu 
de ses duels, que mentionnent souvent les mémoires 
du temps. Comme il s'était risqué assez avant dans les 
terres, en compagnie du chevalier d'Oraison, un tigre 
fondit sur lui et le terrassa. Bien qu'il n'eût, pour se 
défendre dans ce terrible corps à corps, que son épée, 
il s'était déjà dégagée! avait tué le tigre, avant que son 
compagnon n'eût pu accourir à son aide . Depuis, cet 
exploit devint, comme nous le verrons, le sujet d'un 
des meilleurs tableaux de Casanova. 



■ 






1 



14 UN PALADIN AU XVI11' SIÈCLE 

Le 16 mai 1769 « la Boudeuse » et « l'Étoile » ren- 
traient à Saint-Malo, après deux anset quatre mois de na- 
vigation, et M. de Bougainville avait la satisfaction de 
pouvoir constater qu'il n'avait perdu que sept hommes 
dans cette immense traversée. 






Le retour des explorateurs, après un pareil voyage, 
fut une sorte de triomphe dans les salons de Versailles 
et de Paris, à l'Académie des sciences comme à l'Opéra. 
Le prince de Nassau en eut sa large part. Tout le mon- 
de n'avait pas, comme lui. tué des tigres dans le désert 
ou fait tourner la tête d'une reine deTaïti. Il faut croire, 
d'ailleurs, quel'originalitédeson caractère n'attirait pas 
moins l'attention que celle de sa vie, quand on voit un 
des moins faciles à étonner de ses amis d'alors et de 
toujours, le comte de Ségur, l'appeler « un vrai phéno- 
mène dans un milieu où l'uniformité résultait d'unelon- 
gue civilisation(l) ». Personnalité, en effet, d'autant plus 
singulière qu'aussi ardent ta jouir de tous les plaisirs, 
qu'à poursuivre toute occasion de se signaler, même par 
une folie, l'imagination la plus aventureuse, le naturel 
le plus fougueux et le moins endurant se présentaient, 
chez lui, sous des dehors plus froids et plus réservés. 

M me Vigée-Lehrun, qui fit deux fois, paraît-il, son 
portrait, d'ahord à cette époque, et puis, en i789, du- 
rant les quelques jours qu'il passa à Paris en revenant 
de Madrid à Saint-Pétershourg, a relevé dans ses Mé- 



(i) Mémoires du Comle de Scq-ur. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



13 



moires ce piquant contraste, et son étonnemont, quand, 
s'attendant, sur la renommée de son modèle — ses 
amis s'amusaient à Je surnommer le dompteur de mons- 
tres — à se trouver en présence d'une physionomie 
farouche, elle vit devant elle au contraire : « un jeune 
homme grand et bien fait et aux traits réguliers, » 
mais d'une si fraîche carnation, d'un blond si doux et 
d'une expression habituelle de visage si timide, qu'elle 
eût pu croire avoir à peindre « une demoiselle sortant du 
couvent ». 

Plus tard, il est vrai, à en juger du moins par le 
beau portrait de Lampi, exécuté à Pétersbourg, en 
1790, après les victoires contre les Turcs et la pre- 
mière campagne sur la Baltique, cet air ingénu s'est 
changé en une expression sévère de hauteur et d'auto- 
rité; mais l'opposition n'en persiste pas moins, chez ce 
petit-neveu du Taciturne, entre l'aventureux héroïsme 
de ses hauts faits connus de tous et son lier dédain 
de toute jactance, sa dignité modeste, sa froideur si- 
lencieuse (1). Quant à cette roideur exagérée, qui fai- 
sait dire au duc de Lévis : « Il arrivait de quelques 
cinq cents lieues, revenant de se battre ou y allant ; on 
s'attendait à voir un chevalier de la Table Ronde ; il 
paraissait, adieu le roman ; sa présence désenchan- 
tait; point d'éclat, point de brillant; pas même de vi- 



■M 
■ 



1 

I 



■ 

B 



■ 



(i) Le chevalier de Bray, envoyé de l'ordre de Malte à Coblcntz, qui ne le 
connaîtra que dans cette seconde partie de sa vie, dira, alors, de lui : 
« C'était un homme posé, calme, d'un extérieur extrêmement noble et mo- 
deste et tout de feu dans ses résolutions. » Note empruntée à l'ouvrage de 
M. E. Daudet sur Coblenlz. 



» 



16 UN PALADIN AU XVI11» SIÈCLE 

vacité(l); » elle avait dû avec le temps s'assouplir 
quelque peu, sans quoi l'on aurait peine à s'expliquer 
l'incontestable séduction exercée, de prime abord, par le 
prince sur les caractères les plus divers et, notamment, 
sur des connaisseurs bien blasés en fait de manières 
et d'esprit de cour, tels que le prince de Kaunilz et le 
prince Potemkin. 

Des années de sa jeunesse, où son énergie native, son 
ambition déjà tenace et exaltée n'eurent guère à se dé- 
penser qu'en exploits de galanterie ou en prodigalités 
plus ou moins ruineuses, nous ne rappellerons ici que 
deux duels, donUe souvenir se rattache à des faits rap- 
portés dans la correspondance qui fait l'objet de cette 
publication. Le premier, avec le comte Esterhazy (2), 
mentionné dans les lettres de Marie-Antoinette, alors 
Dauplùne, fit perdre momentanément au prince de 
Nassau la bienveillance de cette princesse, qui l'avait 
admis, jusqu'alors, dans sa société intime ; nous le 
verrons, à Vienne, se réconcilier avec ce comte Este- 
rhazy. Pour le second, outre l'intérêt qu'il peut offrir 
comme peinture des mœurs d'un temps si loin de nous, 
quoique si près, il eut sur son avenir une influence 
trop marquée, pour que nous n'en empruntions pas le 
récit un peu détaillé à son adversaire lui-même, le 
comte de Ségur. 

Quelque temps auparavant, un autre duel — un duel 

(i) Duc de Lévis, Souvenirs et portraits. 

(a) Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette avec le 
comte de Mercy, par MM. d'Arneth et Geffroy. 



m 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 17 

du prince Frédéric de Salm, d'assez triste mémoire — 
avait donné lieu sur le compte de celui-ci à des propos 
fâcheux. Le prince de Nassau, autorité en ces matières, 
et qui lui avait servi de témoin, n'admettait pas cepen- 
dant qu'il y eût eu dans cette affaire la moindre incor- 
rection ; et, comme M. de Ségur se trouvait avoir 
assisté par hasard à la fin du combat, on eût voulu de 
lui une déclaration formelle et publique. Ségur, peu 
soucieux de se commettre en une discussion qui ne le 
regardait pas, avait préféré ne pas s'en mêler. 

A quelques jours de là, ils soupaientl'un et l'autre chez 
le prince Max des Deux-Ponts, le futur roi de Bavière. 

Le repas était assez avancé, quand un des invités, — 
c'était un très jeune homme, — entrant dans la salle à 
manger, ne trouva rien do mieux à dire pour s'excuser 
que d'alléguer une querelle avec un prince allemand 
qu'il avait été, disait-il, sur le point de jeter par la 
fenêtre. 

« Au lieu de rire de cette légèreté si singulière à la 
table d'un prince allemand et à coté d'un prince du 
même pays (1), » Nassau releva le propos, a Quand on 
s'exprime ainsi, » fit-il observer au nouveau venu, « il 
faut au moins nommer le prince dont on veut parler. » 
Celui-ci répliqua qu'il s'agissait du prince Frédéric de 
Salm ; c'était tomber de Charybde en Scylla. 

M. de Ségur crut le moment venu d'intervenir : 
« Vous avez tort, Monsieur, le prince Frédéric ne se 



1 
1 



B 



(i) Mémoires du comte de Sé^ur. 






Hf 






18 UN PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 

serait pas laissé malmener si facilement que vous 
croyez : je l'ai vu récemment soutenir un combat très 
vif aux Champs-Elysées. » Mais ces paroles, dites à 
bonne intention, n'eurent d'autre effet que de détourner 
sur celui qui les prononçait l'emportement du prince de 
Nassau, qui lui dit assez haut : « Vous n'avez pas voulu 
parler sur cette affaire quand on vous en priait ; aussi, 
à présent, vous feriez mieux de vous taire. » Les per- 
sonnes présentes étouffèrent les voix et changèrent le 
cours de la conversation. Le mot n'en était pas moins 

dit. 

Le lendemain matin, le prince de Nassau dormait 
encore, quand le vicomte de Noailles entra dans sa 
chambre avec M. de Ségur. Il les reçut à bras ouverts. 
Son courage était si connu, ses rencontres déjà si nom- 
breuses, qu'il n'aurait pas demandé mieux que d'oublier 
l'altercation de la veille. Mais Ségur, plus jeune que 
lui, qui ne s'était encore jamais battu, ne pouvait se 
montrer si accommodant. Mis en face d'un adversaire 
comme le prince de Nassau, si redoutable à toutes les 
armes qu'on l'avait vu, à ce qu'affirme le duc deLévis, 
tuer, dans le parc de Versailles, vingt pièces de gibier 
en deux heures, avec un pistolet à balle, l'occasion 
était de celles qu'on ne laisse pas échapper. 

Le duel eut donc lieu; il fut même des plus sérieux. 

« Le prince de Nassau, écrit M. de Ségur, ne se 

battait pas comme un autre. Il ne suivait aucune des 

règles de l'escrime; mais, comme il était singulièrement 

nerveux et agile, tantôt il s'élançait sur son ennemi, 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 19 

tantôt il sautait en arrière avec la mémo vélocité, de 
. sorte qu'il était également difficile de parer ses coups 
rapides ou de l'atteindre dans sa prompte retraite. » 
Ce fut lui cependant qui fut blessé. 
Le sang avait coulé, l'honneur était satisfait. Il ne 
restait plus aux combattants qu'à se tendre la main et à 
s'embrasser. Ils firent davantage, car, prenant M. do 
Noailles à témoin, ils se jurèrent pour la vie fraternité 
d'armes. 

Deux jours plus tard, les nouveaux frères d'armes se 
présentaient ensemble au bal de la Reine, et le prince 
de Nassau affectait de s'y montrer le bras en écharpe, 
pour mieux témoigner du succès de son jeune et heu- 
reux adversaire. Nous verrons, dans la suite, une con- 
séquence bien inattendue de ce cbevaleresquo dénoue- 
ment, quand M. de Ségur, alors ambassadeur auprès 
de Catherine, se souvenant de l'amitié jurée, obtiendra, 
non sans peine, pour son ami, le bienveillant accueil 
de l'Impératrice, lui fournissant ainsi indirectement 
l'occasion de ses plus beaux exploits. 

Mais le futur amiral russe n'en est encore qu'à s'esti- 
mer très satisfait, d'être nommé, malgré son jeune 
âge, colonel français. Et, de fait, les circonstances 
l'avaient bien servi, en faisant mourir, peu do temps 
après son retour en France, le prince de Holstein, colo- 
nel-propriétaire du régiment de cavalerie « le Royal- 
Allemand », et en lui permettant d'obtenir, presque aus- 
sitôt, une succession d'autant plus précieuse à ses 
yeux qu'un vieil usage voulait que le propriétaire 






■ 
■ 



y 



i 






m 



» 



20 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



du Royal- Allemand fût toujours uu prince allemand. 
Tout en profitant avec empressement d'une occasion si 
propice, le prince de Nassau avait tenu néanmoins à 
bien établir, puisque le continent ne paraissait pas des- 
tiné à être le théâtre des prochaines guerres, qu'il n'en- 
tendait point, pour cela, renoncer à la mer. 

« La mer— la mer que j'aime ! » écrira -t-il, plus tard, à 
une des heures les plus brillantes de sa vie — tel était, 
en effet, à ce moment, pour la jeunesse française guer- 
rière, le point de mire de tous les rêves, de toutes les 
ambitions. 

Quand le duc de Choiseul avait dû signer la paix de 
Paris — triste héritage de ses prédécesseurs — il n'avait 
pas été seul à comprendre que le sentiment national, 
humilié surtout devant l'Angleterre, exigerait bientôt 
une revanche et que c'est désormais sur mer que se 
porteraient les grands coups. Nous l'avons vu favoriser 
l'entreprise de Bougainville et du jeune Nassau. A 
défaut de la guerro, et puisque, pour le moment, une 
extrême réserve était de rigueur, rien ne pouvait 
mieux que de tels voyages former des marins expéri- 
mentés. 

Aussi, tandis que « la Boudeuse » faisait le tour 
du monde , d'autres expéditions tendaient-elles au 
même but avec des résultats divers ; si l'une de celles 
qui eurent, à cette époque, le plus de retentissement 
aboutit, en Guyane, à un cruel mécompte, on sait 
qu'une autre, mieux combinée, nous valait, presque au 



LE PRINCE CHARLES DE NAS8AU-SIEGEN 21 

même moment, la possession définitive de la Corse. 

L'inaction de l'Angleterre à la nouvelle de celte der- 
nière conquête fut pour la France une surprise et un en- 
cou rarement. On sentit qu'absorbés par leurs dissensions 
parlementaires les torys se désintéressaient des ques- 
tions extérieures et que la mer se rouvrait devant nous. 
Choiseul, — ou plutôt son cousin le duc de Praslin, — 
s'était d'ailleurs mis peu à peu en mesure de répondre 
aux observations qu'on eût pu être tenté de nous faire. 
Au jour de leur disgrâce, nos ports ne contenaient 
pas moins de soixante-quatre vaisseaux et de cinquante 
frégates ou corvettes. 

L'avènement de Louis XVI favorisa de nouveau puis- 
samment l'élan déjà donné. Si ce prince portait sur le 
trône toutes les hésitations en même temps que toutes 
les bonnes intentions, ses idées, d'accord avec le sen- 
timent public, n'étaient arrêtées que sur un seul point : 
l'importance de la marine. On est frappé, quand on 
remonte dans le passé d'une famille quelconque, même 
pour les provinces les moins rapprochées des côtes, du 
nombre de marins qu'on y rencontre à ce moment- 
là; mais ce fut surtout quand l'insurrection des colo- 
nies américaines prit de l'importance; quand il fut per- 
mis d'entrevoir pour elles un succès définitif, que les 
imaginations., en France, s'échauffèrent, qu'elles s'épri- 
rent de la mer. Le gouvernement, qui sentait la guerre 
imminente. avait tout intérêt à pousser l'industrie privée 
dans une voie qui la mettrait à même, au jour venu, de 
lui prêter un utile concours. Assurées de sa faveur et 



■ 



N 






2â UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 

stimulées par l'engouement général, les initiatives les 
plus hardies n'avaient donc qu'à se produire. On vit 
dès lors d'étranges fortunes, témoin l'ancien flétri du 
parlement Maupeou , Beaumarchais, d'abord agent 
secret du ministère chargé de faire passer des muni- 
tions aux « insurgents » américains, devenant prompte- 
rncnt, grâce aux profits de l'entremise, armateur pour 
son compte, et armateur si puissant que ses navires 
braveront le pavillon anglais, et que M. d'Estaing lui 
écrira, le soir de sa victoire de Grenade : « Votre € Fier 
Rodrigue » a contribué au succès des armées du Roi ! » 
Toute société qui se fonde en faisant miroiter les 
bénéfices merveilleux des colonisations lointaines est 
sûre de voiries actionnaires affluer. Les noms les plus 
illustres, les personnalités les plus graves donnent 
l'exemple. Les mécomptes les plusrécents sontoubliés; 
on se croirait revenu aux jours de labanque de Law. 
Lorsqu'on voit le comte de Provence, sur la foi d'un 
baron de Bessner, qui se fait fort de transporter cent 
mille Indiens dans les plaines de Cayenne et de les 
policer en leur enseignant la musique, songer sérieuse- 
ment à agrandir son apanage de ces déserts brûlants, 
peut-on s'étonner beaucoup qu'un esprit aussi aven- 
tureux que celui du prince de Nassau se laisse gagner, 
lui aussi, par l'enivrement universel , et qu'il ait pu 
rêver, — si tant est que jamais il en ait eu réellement la 
pensée, — de se conquérir un royaume sur la terro 
d'Afrique, là précisément où la France, en combattant 
contre le Dahomey, lutte, à cette heure, pour défendre 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN ?3 

des droits mis alors en avant, pour la première fois. 

Au commencement du siècle, un ancien résident hol- 
landais, Bosrnann, avait publié une description enthou- 
siaste de la Guinée, etle chevalier des Marchais était venu 
depuis confirmer cet optimisme. Tous deux exaltaient 
surtout les productions étonnantes d'un des petits 
royaumes de ces côtes, celui de Juïda ou de Juda, — 
le Whiddah d'aujourd'hui, — le plus peuplé de tous, 
et qui, à les en croire, devait son nom à une antique 
colonie juive venue jadis fort à propos dans ces parages 
pour infuser à la race nègre les deux qualités qui lui 
font le plus défaut: la beauté et l'aptitude à la civilisa- 
tion. Pour comble d'avantages aux yeux d'envahisseurs, 
ce peuple exceptionnel aurait été fort peu guerrier. 
Cinq mille hommes, affirmait Bosmann, suffiraient à 
le soumettre. 

Comme chef d'une entreprise de ce genre, le prince 
de Nassau était, il faut en convenir, assez bien choisi. 
Sans parler de son intrépidité connue, très bien en 
cour à ce moment, du cercle de la reine, traité en ami 
par le comte d'Artois, on le savait en outre particu- 
lièrement assuré, en tout temps, de la protection et de 
l'affection de M. de Maurepas, alors premier mi- 
nistre. Il était de plus étroitement lié avec le duc de 
Lauzun, fort influent dans les bureaux des colonies et 
spécialement pour tout ce qui touchait aux côtes 
d'Afrique qu'il étudiait avec ardeur, se préparant déjà 
en secret à sa future et glorieuse campagne du Sénégal. 
Que, cédant, sans doute, à des suggestions pressantes, 



m 

m 

1 



i 






2i ON PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 

il se soit donc Jaissé séduire par Je bizarre mirage 
d'une couronne exotique et, plus encore, à la pensée 
des périls et de l'éclat d'uno semblable aventure, on 
l'admettrait à la rigueur (1); niais où la surprise com- 
mence, c'est quand on voit le conseil des ministres 
encourager ces illusions par le concours le plus incon- 
testable. 

Non seulement, dans ses salons de l'hôtel Radziwil. 
sa résidence à cette époque, où affluent la cour et la 
ville : — princes du sanget grands seigneurs, financiers, 
gons de lettres, hommes à projet de toute sorte, — le 
prince de Nassau laisse parler sans sourire de sa future 
majesté, traite avec Beaumarchais qui lui fournira ses 
vaisseaux, discute avec l'abbé Beaudeau, l'économiste, 
nommé déjà son surintendant des finances, tout un 
plan de constitution pour i ses États »; mais, comme il 
n'entend pas sacrifier sous les tropiques son régiment 
de Royal-Allemand, il lui faut une armée ; et voilà que 
le ministère, àsapremière requête, l'autorise à lever des 
troupes; que son appel est entendu ; qu'on voit bien- 
tôt de petits corps s'échelonner le plus facilement du 
monde sur les côtes de Bretagne et de Normandie. La 
Légion de Nassau, — c'est ainsi qu'on l'appelle et 
qu'elle figurera régulièrement pendant plusieurs années 
dans les almanachs royaux, — devra se composer d'in- 



(i) N'avait-on pas déjà parlé de lui, pendant l'insurrection des Maïnotles 
qui aboutit, en 1777, à la reconnaissance par la Porte de leur autonomie 
comme d'un futur prince de Morée ou de Candie? Il aurait même été, pa- 
rait-il, sur le point de partir alors pour la Turquie avec Lauzun. (Léonce 
Pingaud, Choiscul-GuuJJier .) 



I 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 2S 

fanterie, de cavalerie et d'artillerie; le roi donne les 
-canons. C'est à qui obtiendra les brevets d'officier. Le 
chevalier de Langeac achète cent cinquante mille francs 
celui de colonel. On s'arrache ceux de capitaine à dix 
mille francs (1). Mais, ce qui est plus incroyable 
encore, un témoin oculaire, aux mémoires duquel nous 
empruntons ces derniers détails, le futur duc des Cars, a 
rencontré à Versailles, dans le salon d'Hercule, le prince 
de Nassau et lu de ses yeux, dans ses mains, des lettres 
patentes signées : « Louis, » reconnaissant le prince 
comme roi de Juida, à condition « qu'il contractera 
avec la France un traité d'alliance et de commerce » ! 
Tout cela, il est sûr, paraît bien singulier. Mais l'éton- 
nement diminue quand on se rappelle que la guerre 
avec l'Angleterre, depuis si longtemps prévue, est sur 
le point d'éclater chaque jour ; qu'il faudra, ce jour-là, 
être à même de porter les premiers coups et qu'on n'y 
saurait parvenir qu'en ayant tout prévu et préparé d'a- 
vance, sans trop éveiller l'attention. 

Qu'advient-il, effectivement, dès que l'insurrection 
d'Amérique a pris de telles proportions que la France 
n'hésite plus à signer avec elle un traité public, prélude 
certain de la guerre ? Le royaume de Juida est si bien 
oublié que c'est à se demander si l'on y a jamais 



1 

m 



\m 



(i) C'est dans la • légion de Nassau » que commença à percer le futur 
maréchal Moncey, duc de Conégliano. Apres s'èlre engagé inutilement trois 
fois, il désespérait d'arriver jamais, en surtant des rangs, au grade d'officier, 
quand le prince de Nassau, qui n'était pas obligé de tenir compte, dans ses 
choix, de toutes les exigences des règlements, le prit dans sa légion comme 
sous-lieutcuant. 









26 



UN PALADIN AD XVIII* SIÈCLE 



pensé. Seulement, que la flotte de Brest ait le bonheur 
de pouvoir balayer la Manche, elle trouvera dans les 
ports de Bretagne, grâce à la légion de Nassau, l'avant- 
garde toute prête d'un corps de débarquement. 



Se flatter que nos forces navales si récemment 
reconstituées parviendraient, d'emblée, à écarter de 
la Manche celles de l'Angleterre, c'était évidemment 
demander beaucoup. On put le croire cependant, un 
instant, quand, un mois à peine après la déclaration 
de guerre, M. d'Orvillers, rencontrant à sa sortie de 
Brest, en vue d'Ouessant, la flotte au moins égale à la 
sienne de l'amiral Keppel, non seulement tint la fortune 
indécise pendant douze heures de combat, mais encore 
força l'ennemi à se disperser pour chercher un refuge 
dans ses ports. Ce succès, à la vérité, était loin d'être 
décisif; mais le présage paraissait de si bon augure que 
l'enthousiasme de la France le salua comme une vic- 
toire. Malheureusement, si les vaisseaux anglais avaient 
beaucoup souffert, les avaries des nôtres étaient telles 
qu'ils devaient renoncer, eux aussi, à continuer la cam- 
pagne pour cette année, quittes à la reprendre au prin- 
temps suivant, avec d'autant plus de chances que, cette 
fois, les forces espagnoles seraient enfin prêtes à les 
seconder. 

Mais patienter toute une année, c'était trop exiger du 
prince de Nassau. Pourquoi, en attendant, puisque les 
côtes de l'Angleterre nous étaient encores interdites, 
ne tenterait-il pas, sur l'île de Jersey, un hardi coup de 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 27 

main dont il aurait seul tout l'honneur ? L'irrégularité 
qui avait présidé à la constitution de son corps l'en lais- 
sait encore maître à peu près absolu. Déjà une véritable 
armée de débarquement, ayant pour chef le maréchal 
de Vaux, commençait à se former en vue de la cam- 
pagne de l'année suivante. Une fois englobé dans une 
organisation générale, le respect de la hiérarchie ne le 
laisserait plus qu'à son rang et séparé des hommes dé- 
terminés qu'il sentait prêts maintenant à le suivre par- 
tout. Mais, pour réaliser son idée, le concours des vais- 
seaux de l'État lui est indispensable. Or.il va, cette fois 
encore, l'obtenir si facilement qu'on ne peut s'empêcher 
d'en conclure que le ministère auquel il s'adresse est 
peu surpris de sa proposition, et qu'en encourageant, 
ainsi qu'il l'avait fait, la conquête problématique du 
lointain royaume africain, c'était surtout à Jersey qu'il 
pensait déjà. Le fait est que deux frégates « la Pru- 
dence » et < la Danaé » reçoivent l'ordre de se mettre 
à la disposition du prince et que celui-ci sort de Saint- 
Malo, sous pavillon français, dans la nuit du 30 avril 
1779, emmenant avec lui seize cents hommes d'élite 
appartenant à sa légion. 

Pour le succès d'une tentative do ce genre, l'audace 
ne suffit pas. Il faut encore la promptitude et le secret 
qui dépendaient ici du caprice des vents. La mer fut si 
contraire, la flottille, à peine au large, eut affaire à une 
tempête si malencontreuse que, l'alarme donnée, une 
flotte imposante, sur laquelle on ne comptait pas, eut 
le temps d'accourir. C'était l'amiral Ashburnott qui, se 




Kl 






m 



mm 



28 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



rendant en Amérique et passant par hasard en vue de 
Jersey, changeait brusquement de route pour venir au 
secours de l'île menacée. Le coup était manqué. Devant 
des forces si disproportionnées la lutte eût été insensée. 
Les instructions qui l'interdisaient étaient d'ailleurs 
formelles. Une restait qu'à regagner le port, manœuvre 
encore difficile, mais qui, celle-là du moins, réussit 
sans accident. Car si, un mois plus tard, « la Prudence » 
et a la Danaé » se virent attaquées dans la baie de 
Cancale par une autre flotte anglaise qui parvint à en 
forcer l'entrée, et si elles durent succomber après une 
héroïque résistance, ce malheur ne saurait être attribué 
à l'expédition du prince de Nassau. Sa légion, à ce mo- 
ment, était déjà dispersée loin de Saint-Malo, et lui- 
même, à Versailles, où, en dépit des critiques qu'un échec 
soulève toujours dans le public, ceux qui savaient à quoi 
s'en tenir sur les qualités d'initiative et même de pru- 
dence dont il venait de faire preuve, s'empressaient de 
lui offrir les occasions les plus flatteuses de les montrer 
de nouveau. 

II s'agissait en effet de l'attacher par une faveur sans 
précédent à la flotte de Brest, en l'inscrivant d'emblée 
parmi les capitaines de vaisseau, à la date de son brevet 
de colonel, ce qui revenait à lui assurer, à bref délai, 
le commandement d'une escadre. La reine, le comte 
d'Artois, M. do Maurepas, le comte d'Estaing,Bougain- 
ville appuyaient vivement cette combinaison. Us durent 
reculer devant le mécontentement de la marine. M. de 
Rochamboau, commandant l'avant-garde de l'armée de 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



29 



débarquement, demande alors Nassau, pour lui confier 
l'avant-garde de sa division : la troupe qui, la première, 
mettra le pied sur le sol anglais. Le maréchal de Vaux, 
chargé de la responsabilité de l'expédition,intervient, 
lui-même, pour appuyer ce choix. M. de Montbarrey, 
ministre delà Guerre, est tout disposé à céder; — déjà 
parent du prince, il marie, à ce moment, sa fille à un 
Nassau-Saarbruck. — Mais, là encore, on se heurtait 
à des questions d'ancienneté et de droits acquis d'au- 
tant plus passionnantes que ce que l'on se dispute est 
un plus périlleux honneur, quand le succès négatif de la 
seconde campagne de l'amiral d'Orvillers vint enlever 
à ces nobles compétitions leur principal intérêt. Après 
avoir perdu un temps précieuxà attendre les Espagnols, 
et promené inutilement sur la Manche son pavillon, sans 
rencontrer l'ennemi, notre flotte avait dû rentrer à 
Brest presque aussi affaiblie par les intempéries et les 
épidémies que si elle eût été batlue. Le projet de des- 
cente était plus qu'ajourné. Une fois de plus, la France 
devait renoncer à l'idée d'une invasion qui, depuis 
Guillaume le Conquérant, ne lui a jamais rapporté que 
le coûteux regret de l'avoir conçue. 






i 



1 



m 






+^m 



Son rêve évanoui, le prince de Nassau ne se trou- 
vait plus, lui aussi, qu'en présence d'une difficile liqui- 
dation. Cité pour ses paris, son luxe, ses chevaux, en 
attendant qu'il pût faire parler de lui pour des succès 
d'un autre genre, ménager sa fortune avait été, de tout 
temps, le cadetdes soucis.— Afin de donner à des dames 



k 



30 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



le .spectacle d'un bombardement, nes'élait-il pas amusé, 
certain jour, à faire abattre, devant elles, par ses ca- 
nonniers deux grosses tours de son château de Sénar- 
ponl? — Pour équiper sa légion, pour lui faire faire 
figure si longtemps, sans négliger pour cela son régi- 
ment, pour indemniser ses officiers de leurs dépenses, 
il avait risqué, sans compter, tout ce qu'il possédait, y 
compris un héritage d'environ deux millions, venu fort 
à propos à ce moment-là. Il s'était même, à cette occa- 
sion, s'il faut en croire ses amis (1), — on n'est 
jamais trahi que par les siens, — prodigieusement en- 
detté. L'heure était maintenant venue de tout régler, 
et ce genre d'affaires n'était pas son.fait. Le Roi con- 
sentait bien à incorporer ses volontaires dans les trou- 
pes régulières (2) et à lui en payer le prix très large- 
ment. Il faisait plus, il rachetait à chers deniers l'artil- 
lerie qu'il avait lui-même donnée. Mais les brèches 
étaient si larges et celui qui les avait faites si peu 
apte à les combler! « Incapable qu'il fut toujours, » 
— comme le lui reproche plaisamment Beaumarchais, — 
« d'hésiter à envoyer un courrier de vingt louis pour 
« un objet également bien rempli par un port de lettres 
« de trente sols. » Car, détail piquant si bien mis en 

(i) Duc des Cars, Mémoires. 

(a) Une partie de la légion de Nassau conserva cependant quelque temps 
encore son organisation spéciale. Le prince de Nassau eut l'autorisation 
de la céder au chevalier de Montmorency -Luxembourg, a Eu succédant 
au prince de Nassau dans le commandement de la légion conquérante le 
chevalier de Luxembourg paraît avoir hérité de ses projets et de sa mau- 
vaise fortune. Il a fait aussi le beau rêve de la prise de Jersey... On a mis 
en mer ne doutant de rien. Il fallut bientôt revenir avec sa courte honte... » 
Lettres au baron Alstromer, publiées par Léouzon-lc-Duc. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



31 



relief par M. de Loménie (1), dans son amusante pein- 
ture de ces difficultés, c'est précisément Beaumarchais, 
Beaumarchais que nous avons vu offrant ses navires 
pour la conquête de Juida, que nous retrouvons ici, 
heureux banquier investi de la confiance du ministère, 
chargé par lui d'assister, ou plutôt de diriger le prince 
de Nassau, devenu bientôt son ami, dans ce dédale où 
celui-ci se perd et s'impatiente. 

Un arrangement, paraît-il, eût pu le mettre, à ce 
moment critique, très au-dessus de ses affaires. Nous 
l'avons vu en discussion, depuis sa naissance, comme 
son père l'avait été avant lui, au sujet de l'état de son 
grand-oncle, avec le prince d'Orange. Si celui-ci n'en- 
tendait pas se dessaisir de la petite principauté alle- 
mande tant qu'il trouverait un appui pour sa résistance 
dans la politique du conseil Aulique, il sentait, d'autre 
part, qu'il devait compter avec les éventualités de l'a- 
venir. Il aurait dont accepté volontiers une transaction 
si son cousin eût voulu se contenter d'une forte pen- 
sion, à condition que celle-ci ne dût pas durer indéfini- 
ment. Comptant sur ses embarras, il lui faisait donc 
suggérer de s'engager par des vœux dans l'ordre de 
Malte, faisant luire à ses yeux les beaux avantages pro- 
bables d'une pareille détermination pour un homme de 
son nom, de sa réputation, passionné pour la mer, et 
aussi soutenu par les cours qu'il pouvait se flatter de 
l'être. Ce pas franchi, rien n'eût été plus facile 

(i) Beaumarchais et son temps, par M. de Loménie. 



I 









32 



UN PALADIN' AU XVIII" SIÈCLE 



qu'un accommodement satisfaisant les deux parties. 

Le prince de Nassau se reposait, pour lors, à Spa, 
oubliant gaiement ses préoccupations dans ce rendez- 
vous à la mode de tout ce que l'Europe comptait de 
plus distingué et de plus élégant. Mais, à Spa, se trou- 
vait aussi, entourée des iiommages les plus empressés 
et se demandant avec hésitation si elle consentirait à 
répondre à une passion qu'elle ne partageait pas, en 
acceptant la main que lui offrait le prince d'Anhall, — 
nous le verrons plus tard lui rappeler ce souvenir, — la 
spirituelle et charmante princesse Sangusko, née Char- 
lotte Gordzka. 

Parut-il, tout d'abord, piquant au prince de Nassau 
de répondre à la singulière proposition du stathou- 
der en lui annonçant son mariage, ou vit-il, à écon- 
duire un rival de l'importance du prince d'Anhalt, une 
victoire à gagner ? Mieux vaut croire pour lui que, tou- 
ché de la sympathie très marquée qu'il inspira, dès leur 
première rencontre, à une femme aimable et excellente, 
il ne céda qu'au sentiment que sa correspondance va 
bientôt nous montrer devenu si vif dans son cœur. 
Quoi qu'il en soit, par ce mariage si peu prévu des 
autres et de lui, presque aussitôt conclu qu'imaginé, il se 
trouva, sans l'avoir peut-être absolument prévu, s'être 
assuré pour toute sa vie, pour ses longs jours d'adversité 
comme pour ses heures de gloire, l'affection, longtemps 
la plus passionnée, toujours la plus patiente et la plus 
dévouée. 

Tous ceux qui ont vécu avec la princesse de Nassau 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



33 



se sont plu à rendre justice aux qualités de son 
cœur (1) : bienveillance indulgente, abnégation com- 
plète d'elle-même, quand il s'agissait de ceux qui lui 
étaient chers, générosité poussée à l'excès. L'agréable 
et brillant laisser-aller de son esprit « s'élevait parfois 
jusqu'à l'éloquence », a écrit le duc de Lévis qui, l'écou- 
tant causer, dans son salon de Varsovie, croyait « en- 
tendre les sentiments d'une Spartiate dans la bouche 
d'une Athénienne ». 

Malheureusement, à tant de dons si rares, une fée 
jalouse — la fée du prosaïque terre à terre — avait 
refusé d'ajouter quelques-uns de ceux qui lui eussent 
été le plus nécessaires pour donner à son mari le goût 
et l'habitude d'un intérieur calme et ordonné, et aussi 
pour l'aider à bien conduire ses affaires. Il est du reste 
douteux que personne fût parvenu à fixer quelque part 
le moins sédentaire des hommes. Nous l'avons vu dé- 
buter par le tour du globe; ses intérêts désormais vont 

(i) M. de Langeron, qui ne l'aimait pas et qui, du reste, ne la connut que 
plus tard, à Saint-Pétersbourg, à l'époque où, comme on le verra, elle com- 
promit son mari et M. de Langeron lui-même par ses récriminations impru- 
dentes contre leurs détracteurs, a laissé d'elle, dans ses Mémoires inédits, 
un portrait moins flatteur où il parle surtout de son esprit. Ce qu'il dit des 
singuliers écarts de son imagination se trouve, d'ailleurs, confirmé par 
M. de Lévis et par tous ceux qui la connurent. « Si le jargon dont on con- 
tracte si souvent l'habitude en vivant dans le grand monde, si le droit 
usurpé de tout se permettre peuvent tenir lieu d'esprit, M» de Nassau en 
a beaucoup, et même elle en a beaucoup sans cela. Elle joint à une prodi- 
gieuse instruction l'imagination la plus ardente et la plus déréglée et l'art de 
régner toujours dans la société en quelque lieu qu'elle se trouve. Peu me- 
surée dans ses propos, romanesque dans ses expressions, exagérée dans ses 
opinions et continuellement occupée d'étonner ceux à qui elle parle, elle 
s'enivre elle-même de ses propres histoires et paraît croire souvent les 
contes les plus absurdes, mais les plus spirituels, dont elle fait les épisodes 
de ses conversations... » 



■H 
■ 









34 UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

l'appeler à tous propos au fond de la Pologne. Rien, 
jusqu'à ses derniers jours, ne lui paraîtra plus naturel 
et plus simple que de partir, à la moindre occasion, de 
Paris pour Constantinoplc, ou de Pétersbourg pour 
Madrid. 

Quelque considérable que pût être la fortuno de la 
princesse de Nassau, — elle était fille d'un riche voï- 
vode de Poldacliie qui se rattachait par les femmes au 
roi Jean Sobieski, — et quelque disposée qu'elle se 
montrât toujours aux plus larges sacrifices pour son 
mari, un tel mariage, on le devine, ne simplifiait donc 
qu'à demi la tâche de Beaumarchais, dont la caisse 
risquait de ne guère y gagner qu'une noble cliento 
de plus. 

Le prince, il est vrai, au retour de son premier 
voyage de Pologne, parlait avec enthousiasme des res- 
sources inexplorées de ce pays. Accueilli par le roi 
Stanislas-Auguste avec une distinction marquée, fêté 
par les magnats, honoré do l'indigénat, bien qu'il eût 
paru moins préoccupé de ses intérêts que de soutenir 
devant les dames de Varsovie la réputation des élé- 
gances de Versailles, il avait su trouver le temps d'étu- 
dier assez sérieusement le cours du Dniester et même 
d'en dresser lui-même une carte, supputant d'avance 
les bénéfices d'une navigation qui porterait à la mer 
Noire d'immenses richesses inutilisées jusqu'alors. Mais 
c'étaient là de beaux projets d'une réalisation bien 
lointaine, et la patience des créanciers, qu'ils devaient 
satisfaire, eût eu probablement encore à s'exercer long- 



LE PRINCE CHARLES I)E NASSAU-SIEGEN 



3S 



temps, si un bonheur inespéré ne fût venu à point ouvrir 
devant leur auteur une nouvelle perspective de fortune 
et d'honneurs, lui fournissant, pour se tirer d'affaire, un 
procédé vraiment dans ses goûts et dans ses moyens : 
la chance de payer ses dettes avec des coups do 
canon. 



SI 

&1 



Toute l'Europe, à ce moment, avait les yeux tournés 
vers Gibraltar. Depuis près de quatre ans, cette place 
réputée imprenable déliait en effet les efforts combinés 
de l'Espagne et de la France. Découragés, les alliés 
allaient se résigner à lever le siège, quand un ingénieur 
français, M. d'Arçon, le même qui contribua plus lard, 
après avoir été rebuté par l'émigration, à la défense de 
la France, dans les comités de la Révolution, eut l'idée 
de proposer au duc de Crillon, nommé généralissime 
après son succès de Mahon, de construire des batteries 
flottantes de son invention, à la fois insubmersibles et 
indestructibles par l'artillerie , et d'attaquer ainsi la 
place par son seul côté vulnérable. Cette nouveauté 
hardie réussirait-ellolàoù tout avait échoué? Acceptée, 
après un long examen, par les deux gouvernements et 
aussitôt préparée à grands frais, aurait-elle raison do la 
formidable forteresse à laquelle semblait attaché le sort 
de la guerre? Le duc de Crillon on doutait si peu, pour 
sa part, que saconlianco avait gagné son entourage ot 
bientôt passé à Madrid ot à Paris où, sur la fui do son 
étoile, on le voyait déjà dans Gibraltar. 

Le prince de Nassau, ne pouvant accepter la penséo 



I 



mu 



m 



3fi 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



que le haut fait le plus marquant de la guerre s'accom- 
plirait sans lui, s'était empressé d'accourir des premiers 
au camp de Saint-Roch, dès qu'il avait appris le grand 
coup qu'on allait tenter. Se souvenant fort à propos, en 
traversant Madrid, qu'il était Grand d'Espagne et rece- 
vant à ce titre l'accueil le plus encourageant de la part 
du Roi catholique et surtout du prince des Asturies, il 
était parvenu jusqu'au duc de Crillon au moment où 
celui-ci, convaincu d'avoir mis de son côté toutes les 
chances que donne la science, grâce à d'Arçon, n'hé- 
sitait plus que sur le choix de l'officier général qu'il 
chargerait de l'exécution de la partie de son plan la 
plus périlleuse, mais aussi la plus en vue. 

Cette arrivée inopinée d'un des hommes les plus con- 
nus pour leur audace fut-elle pour l'heureux vainqueur 
de Mahon un trait de lumière ? En retrouvant dans un 
autre lui-même ses propres qualités, espéra-t-il y ren- 
contrer aussi le même bonheur ? ou céda-t-il surtout 
aux recommandations pressantes du prince des Asturies 
et du comte d'Artois? Quoi qu'il en soit, le prince de 
Nassau gagnait, en quelques jours, si complètement sa 
confiance, et donnait à d'Arçon lui-même une si bonne 
opinion de sa capacité, qu'on le voit obtenir, presque 
avant d'avoir pu le demander, avec le grade de major- 
général de l'attaque par mer, le commandement des 
fameuses batteries. 

Composées de dix gros vaisseaux rasés et liés ensem- 
ble et présentant un front blindé impénétrable hérissé 
de cent cinquante pièces de canon, ces batteries, dans 



il 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 37 

le plan de d'Arçon, étaient destinées à fermer le seul 
point demeuré, jusqu'alors, toujours ouvert dans la 
longue ligne d'investissement. Tandis que les deux 
flottes, française et espagnole, fortes, à elles deux, de 
quarante-six vaisseaux de ligne, et les trente mille hom- 
mes de l'armée de terre opéreraient de leur côté, elles 
devaient aller s'embosser sous le feu de l'ennemi, frap- 
pant Gibraltar au seul endroit que la nature ait laissé 
accessible, jusqu'au moment où, certaines défenses 
détruites sur ce point, il serait possible à une flottille 
tenue en réserve de jeter sur la brèche un corps de 
débarquement. 

Nous n'entreprendrons pas ici, on le comprend, la 
description technique de cette attaque fameuse, pas 
plus que la discussion des causes d'un échec dont per- 
sonne naturellement n'accepta volontiers la responsa- 
bilité. Il est certain qu'au jour de l'action l'on dut se 
rendre compte que toutes les prescriptions des ingé- 
nieurs n'avaient pas été scrupuleusement respectées. 
Les blindages achevés, on avait négligé, du moins en 
partie, d'exécuter une des conceptions les plus origi- 
nales de d'Arçon, laissant plusieurs vaisseaux des bat- 
teries, notamment « la Talla Piedra », celle que voulut 
monter, précisément pour cela, le prince de Nassau, 
dépourvus des canaux alimentés constamment par des 
pompes qui, en arrosant sans relâche le toit dont était 
recouvert le pont du bâtiment et la couche de sable qui 
séparait partout la double cloison des blindages, devait 
les protéger contre l'action des boulets rouges. 



Ml 

■ 



■ 



w 



3S 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



I 



En donnant trop tôt le signal, — comme on l'en a 
accusé, — Crillon, sacrifiant les devoirs du général à 
ceux du courtisan, craignit-il d'abuser trop longtemps 
de la patience des augustes spectateurs du combat qu'il 
allait livrer, ou crut-il urgent de devancer à tout prix 
l'arrivée annoncée d'une flotte anglaise? Nous n'avons 
pas à répondre à ces questions. Exclusivement chargé 
de diriger le feu des batteries flottantes qu'il n'avait 
pas construites, le prince de Nassau n'avait qu'à obéir, 
et, s'il n'insista pas assez, au dernier moment, sur des 
précautions dontl'oubli allait le mettre en si grand péril, 
ce n'est pas du moins son courage qu'on en peutblâmer. 
La canonnade commença le 13 septembre 1782, vers 
dix heures du malin. — Nous verrons plus tard le prince 
se plaire à remarquer que cette date du 13 est celle de 
tous ses bonheurs. — Pour assister à ce spectacle 
héroïque, on était accouru, ainsi qu'à une fête, de Paris 
et de Versailles comme de Madrid. Le comte d'Artois, 
jaloux de faire là ses premières armes, mais qui n'eut 
en réalité, — c'est lui-môme qui le reconnaissait en s'en 
plaignant, — que l'occasion d'y faire apprécier aux 
états-majors alliés les feux de ses cuisines, y avait 
amené la plus brillante jeunesse de la cour, tandis que 
le duc de Bourbon y arrivait, de son côté, d'autant 
mieux accompagné qu'on pouvait compter dans sa suite, 
moins élégante peut-être, mais plus sérieuse que celle 
du frère du roi, de véritables connaisseurs. 

Le feu fut si effroyable et si soutenu qu'à l'entrée de 
la nuit, celui de Gibraltar parut éteint, et qu'on put se 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIECEN 



30 



flatter que l'héroïque général Elliot allait parlementer. 
Le duc de Crillon avait déjà envoyé au roi d'Espagne 
un courrier pour lui annoncer qu'il serait dans la place 
le lendemain, quand une grêle de boulets rouges écla- 
tant tout à coup, après un long silence, et dirigée pres- 
que exclusivement sur les batteries flottantes, montra 
combien l'on se trompait. 

Le marquis d'Avaray, — le futur duc d'Avaray, ami 
de Louis XVIII, — qui, jeune encore, assistait à ce 
fait d'armes, a raconté dans une lettre publiée par le 
comte de Provence lui-même, en note de son récit de 
sa première sortie de France, son admiration, quand, 
parvenu sous une pluie de feu à la batterie du prince 
de Nassau, où le désordre était à son comble, il trouva 
celui-ci, si bouillant d'ordinaire et bien qu'entouré de 
morts et de blessés et sur le point, à chaque instant, 
d'être foudroyé, tranquillement assis et écrivant un pe- 
tit billet qu'on sut depuis être un appel désespéré. 

Ce flegme avait pour but de contenir, s'il se pou- 
vait, les alarmes de l'équipage. Depuis deux heures, 
en effet, le feu était à bord, mispar les bouletsrouges, 
et, non seulement tout espoir de l'éteindre s'était éva- 
noui, mais, toutes les batteries se trouvant reliées en- 
semble, l'incendie de l'une d'elles était fatalement la 
perte imminente de toutes les autres. 

L'armée de terre, impuissante à les secourir et sentant 
la partie perdue, assistait de loin, dans la nuit, à ce for- 
midable duel de la placesauvée et de ces dix vaisseaux 
ne luttant plus que pour l'honneur. Le prince de Nas- 



V 
M 



ém 



I 



m 



40 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

sau n'abandonna le sien que le dernier, après avoir ré- 
pondu pendant douze heures à la canonnade la plus 
acharnée. II venait de se jeter à l'eau pour gagner la 
rive à la nage, à travers les ténèbres qu'éclairaient 
seulement, comme autant d'immenses brasiers, les dix- 
batteries enflammées, quand la « Talla Piedra » sauta. 
Ce fut là pour les alliés un cruel mécompte. Pour 
l'Angleterre un utile et glorieux triomphe, puisque Gi- 
braltar lui restait. Il faut croire que la valeur et la té- 
nacité du prince de Nassau contribuèrent à sauver, à 
leurs yeux, l'honneur des vaincus, car nous le voyons 
recevoir à Madrid, où le comte d'Artois a tenu à le ra- 
mener lui-même dans sa voiture, de telles preuves de 
la reconnaissance et de la munificence du roi d'Espa- 
gne qu'il ne tiendra qu'à lui, désormais, de rassurer 
complètement les inquiétudes de Beaumarchais. 

A en croire certains de ses biographes, les faveurs 
qu'il aurait reçues, à cette époque, de la cour espagnole 
ne se seraient pas traduites par moins de trois millions. 
Si cette assertion est exacte, ce qu'il serait sans doute 
malaisé d'établir, l'arrangement de ses affaires ne pou- 
vait plus présenter de bien grandes difficultés. Il est 
vrai que, pour qu'il fût à jamais délivré des soucis d'ar- 
gent, il eût fallu qu'il changeât de nature et qu'il admît 
que les nouveaux millions qui lui tombaient du ciel 
étaient, comme les précédents, de ceux qui s'épuisent. 

Et cependant, contraste curieux, à une incurable 
prodigalité, — assez fréquente du reste alors et dans son 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 41 

milieu, —s'unissaient chez lui, à un rare degré, de réelles 
aptitudes et un goût prononcé pour ces grandes entre- 
prises d'utilité générale qui font la fortune durable des 
particuliers comme des états, à la condition de n'être 
pas seulement lancées avec intelligence, mais encore 
d'être conduites avec prudence et esprit de suite; et, en 
cela aussi, n'était-il pas bien de son temps? Quand, au 
retour de Pologne, comme nous l'avons vu, il parlait à 
Beaumarchais des profits qu'on devait attendre de la 
navigation du Dniester, il émettait une idée aussi juste 
qu'elle eût pu être féconde pour un pays très vaste, 
embarrassé de ses richesses naturelles et systématique- 
ment gêné par la Prusse dans ses débouches vers le 
Nord. Ce projet, communiqué à Stanislas et à son habile 
ministre, le comte Tyssenhaus, cadrait parfaitement avec 
cet ensemble d'efforts patriotiques et intelligents qui, 
dans ces trop courtes années de répit laissées à la Polo- 
gne, contribuèrent puissamment à sa prospérité maté- 
rielle. 

Le prince de Nassau ne demandait d'ailleurs qu'à 
donner l'exemple, qu'à agir à ses risques et périls ; 
une fois ses bois et ses denrées parvenus à la mer 
Noire, de puissantes maisons d'armateurs de Mar- 
seille s'offraient avec empressement à les transporter 
dans les ports de la Méditerranée; l'essentiel était d'ob- 
tenir qu'elles y entrassent en franchise. Déjà la France 
y avait consenti à titre d'indemnité des avances du 
prince. Il obtiendra plus tard cette faveur de l'Autriche 
et de la Russie, et c'est celle que l'Espagru>¥tes4j:lelui 







M 



43 



IX PALADIN AU XVIII- SIKCLE 



concéder au lendemain de Gibraltar. S'il faut croire qu'il 
y gagna le rétablissement momentané do sa fortune, la 
marine espagnole n'était pas, de son côté, sans trouver 
son compte à voir l'Ukraine et la Galicie lui envoyer 
des bois indispensables à sa reconstitution et qu'elle 
cliercbait alors de tous côtés. 



Absorbé par cette nouvelle idée, le prince de Nassau, 
en revenant d'Espagne, ne s'arrêta guère à Paris. On 
peut même dire qu'il n'y fera plus dorénavant de séjours 
prolongés, malgré l'accueil flatteur qu'il a reçu du roi, 
la faveur plus marquée que jamais dont le comte d'Ar- 
tois le comble, et bien qu'il ait ebance d'y rencontrer 
alors, plus souvent que parle passé, le plus cher de ses 
amis, celui que nous allons voir, par sa correspondance, 
si intimement mêlé à sa vie, l'aimable prince do Ligne. 
Sauf le plaisir d'applaudir « le Mariage de Figaro », 
dont il s'est fait, on n'en est pas surpris, un des cham- 
pions les plus ardents, qu'il verra jouer à Gennevil- 
lers, chez le comte de Vaudreuil, devant le comte d'Ar- 
tois, la princesse de Lamballe et M m ° de Polignac, et 
qu'il fera représenter lui-même à Varsovie, comme 
le prince de Ligne l'a fait à Belœil, il semble que rien 
ne le retienne plus en France. La paix avec l'Angleterre, 
— cette belle revanche des humiliations de 1763 , qui 
eût suffi, en d'autres temps, à la gloire d'un règne, — 
y a coupé court pour longtemps aux rêves de ceux qui, 
comme lui, n'attendent l'avenir que de leur épée. Étran- 
ger aux préoccupations de réformes intérieures qui 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAtl-SIEGEN « 

passionnent les esprits, il sent, comme tout le monde, 
que si la tranquillité de l'Europe doit encore être trou- 
blée, l'ambition de la Russie rallumera seule l'incendie. 

Mais, au moment où nous allons le voir arriver à 
Vienne, et où ses lettres à sa femmo, restée à Paris , 
vont nous permettre de lui laisser enfin la parole, une 
préoccupation paraît le dominer surtout : celle d'obte- 
nir de l'Empire la justice qui lui est due, comme prince 
allemand, sur le point qui, plus que tout autre, lui 
tient à cœur. 

Bien que contrariées par son brusque mariage, les 
négociations avecle prince d'Orange pour la restitution 
des états de son grand-oncle n'ont jamais été entière- 
ment rompues ; mais elles traînent si mollement que 
rien ne fait prévoir une procliaino solution. Confiant 
dans la bonté de sa cause et irrité des lenteurs qu'il 
rencontre, il en est venu à se demander s'il ne vaudrait 
pas mieux pour lui, au lieu de se prêter plus longtemps 
à des compromis, et avant que la prescription ne 
puisse lui être opposée, demander hautement au con- 
seil Aulique la revision du procès de son père et la 
pleine reconnaissance de ce qu'il estime être son droit. 
Sans doute, le stathouder, beau-frère du roi de Prusse, 
est une redoutable partie ; mais, depuis 1740, un grand 
fait s'est produit : à la rivalité séculaire des maisons de 
France et d'Autriche a succédé une alliance politique 
devenue, depuis le mariage de Louis XVI, une alliance 
de famille. Il n'a donc plus à craindre le parti-pris lios- 




■ 



■j 






44 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



tile de Marie-Thérèse en guerre avec Louis XV. Les 
démêlés actuels de son successeur Joseph II avec le sta- 
thouder, — démêlés pouvant aboutir à une guerre de 
l'Autriche et de la Hollande, — mettraient plutôt, à ce 
moment, du côté de son adversaire les chances de cette 
défaveur dont son père et lui ont autrefois souffert. 



C'est dans ces sentiments qu'il s'arrête à Vienne, en 
venant de Paris, le 18 avril 1784. Ajoutons qu'un des 
buts de son voyage est Constantinople, où M. de Ver- 
gennes l'a chargé d'une mission pour notre ambassa- 
deur, M. de Choiseul-Gouffier. 



A r . — On pourrait s'étonner que toutes les lettres que nous allons 
reproduire soient écrites en français. Mais le prince de Nassau, si 
cosmopolite, ne connut jamais d'autre langue. Du reste, le français, 
à cette époque, était si généralement, si exclusivement adopté, en 
Europe, par les cours et la bonne compagnie qu'il ne paraît pas 
s'être jamais trouvé embarrassé de son ignorance, sauf une fois, 
au fond de la Crimée. 



DEUXIÈME PARTIE 

LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 
d'après sa correspondance 




Vienne 



(Avril 1784. — Janvier cl juillet 1780. — Murs 178G.) 

Le premier séjour du prince de Nassau à Vienne fut 
très court, puisque, arrivé le 18 avril, le 29 du même 
mois il est déjà en Pologne, à Zator. Mais ces quelques 
jours lui ont suffi pour se faire connaître et commen- 
cer à sonder le terrain. 

« J'ai été présenté ce matin à l'Archiduc, et le serai 
dimanche à l'Empereur, » écrit-il dès le 19. « L'Archi- 
duc m'a rappelé m'avoir vu etdansé avec moi au bal de 
la Reine et m'a dit que, depuis ce temps, j'avais fait 
beaucoup de choses. J'avais été présenté hier au prince 
Colloredo, vice-chancelier de l'Empire, et au prince de 
Kaunitz.qui m'a fort bien reçu, m'a toujours parlé, pen- 
dant une heure qu'a duré ma visite, et m'a dit les choses 
les plus honnêtes. M. l'ambassadeur — le comte de 
Noailles — lui ayant dit que je donnais peu de jours à 
Vienne, il répondit qu'il en était fâché, que cependant il 






K 



1 



46 



UN" PALADIN AU XVJ1I- SIECLE 



sentait qu'il ne fallait pas faire une connaissance parti- 
culière avec moi parce que les regrets de me quitter 
ensuite seraient trop vifs. En tout, il est impossible 
d'être plus content que je n'ai été de lui. Ligne vient 
de venir chez moi avec M. d'Esterhazy, celui avec qui 
j'avais eu anciennement une affaire. J'ai répondu à sa 
démarche avec reconnaissance; nous nous sommes 
embrassés, et, actuellement, je m'en vais chez lui, et, ce 
soir, je souperai avec lui chez l'ambassadeur et deux 
cents personnes. Je vous écrirai en rentrant, car cette 
lettre ne partira que demain. » 

« Je viens de chez le comte François Esterhazy, qui 
m'a mené tout de suite chez sa sœur; » ajoute-t-il quel- 
ques heures plus tard ; « j'ai vu aussi son frère et c'est 
une affaire finie. J'écrirai demain à notre Esterhazy, que 
j'aime bien, pour le lui mander. J'ai été ensuite chez 
le Nonce, qui était venu chez moi. Je ne le rencontre 
jamais qu'il ne me parle de vous avec un intérêt extrê- 
me. Mais l'on a servi ; je vais dîner et boire à la santé 
de la femme du monde la plus aimée. » 

Et enfin dernier post-criptum, à 2 heures du matin. 

« Pendant la comédie, j'ai été avec Ligne chez le 
prince de Kaunitz. II m'a reçu, comme hier, on ne peut 
mieux; n'a causé qu'aVec moi pendant une heure et 
demie queje suis resté, enfin, m'a traité avec une distinc- 
tion qui fait beaucoup parler ici. Je vous assure que la 
manière dont il a parlé de moi, après mon départ, et 
qui a été rendue, chez l'ambassadeur, par l'auditeur à la 
nonciature que vous avez connu à Varsovie, me flatte 



LE PRINCE CHARLES DE NASSA.U-SIEGEN 



47 



on ne peut davange, el me donnerait un peu d'amour- 
propre, si j'osais en avoir. Adieu, ma Princesse, je 
vous écrirai par la première poste. *:e dîne demain chez 
l'ambassadeur de France. 11 y avait de fort jolies femmes 
à souper. J'étais, à table, entre la princesse Licbtenstein 
et sa belle-fille qui est fort jolie avec dix-sept ans. 
Demain je soupe chez le prince Galitzin, ambassadeur 
de Russie; jeudi je dîne chez l'Espagne, vendredi chez 
le princo deKaunitz, dimanche chez le comte Esterhazy, 
lundi, souper chez le prince île Paar, et mardi j'irai 
à Zator, car c'est le seul bon chemin que je puisse 
prendre. » 

Comme on le voit, il est déjà enchanté de Vienne. 
Il a plu au prince de Kaunitz, qu'il rencontre tous les 
jours. « J'ai été hier à son manège où il m'avait permis 
d'aller le voir monter à cheval , ce qu'il fait étonnamment 
bien. Il a monté quatre chevaux, dont un arabe, le plus 
beau que j'aie vu, et il a eu la bonté de faire caracoler 
ses chevaux comme si cela était pour moi. Je n'ai réel- 
lement jamais vu personne de plus poli. J'ai été, de 
là, dîner chez lui. L'on s'est mis à table à près de sept 
heures et l'on en est sorti à près de neuf. Pendant le sou- 
per il m'a demandé ma boîte et a admiré longtemps votre 
portrait qu'il a trouvé charmant. Ligne et moi disions: 
« Elle est mieux que cela et elle est encore plus aimable 
qu'elle n'est belle. » Oh! ma Princesse, qu'il est char- 
mant pour moi de pouvoir exprimer tout haut combien 
je vous aime, et combien vous méritez d'être aimée. Il 
y avait de très jolies femmes à dîner. Ma boîte, après 




,. 



I 



■ 









■ 




i& 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



avoir faitle tour de la table, et bien examinée à la loupe, 
m'est revenue. » 

Toujours guidé par le prince de Ligne, il est allé 
chez les maréchaux de Loudon et de Lascy, a vu jouer 
la comédie, dans le faubourg, chez le prince d'Auersperg, 
et a reçu un accueil particulièrement empressé chez la 
comtesse Zichy, auprès do ce qu'on appelle, à Vienne, 
l'ancienne coterie du baron de Breteuil : « C'étaient 
M me d'Hoyos,sa sœur la comtesse Thérèse Gary, qui est 
hien belle, la fille de Ligne, la princesse de Stahrenberg 
bien jolie aussi et tout plein d'autres. Nous étions vingt- 
trois. Toutes ces femmes ont été gaies et bien aimables. 
Le baron est bien regretté de cette société. » 

Quant à lui, il n'a qu'à se louer de l'ambassadeur 
actuel. 11 charge même expressément la princesse d'en 
remercier de sa part le maréchal de Noailles. «... Dites- 
le bien aussi à Lafayette. L'on me donne ici les plus 
grandes espérances sur le Dniester. L'on me fait espérer 
de ne pas y trouver de cataractes. Le prince Adam 
(Czartorisky), qui sort de chez moi, m'assure que la 
chose est praticable. » 

N'oublions pas enfin le post-scriptum, bien que de 
peu d'importance. Les commissions les plus inat- 
tendues que le prince donne à sa femme vont revenir 
si souvent dans cette correspondance ; on le sent 
si pressé de voir réaliser son désir du moment, tou- 
jours prêta offrir, quitte àlaisser la princesse s'en tirer 
comme elle le pourra, qu'il y a là, ce nous semble, un 
trait de caractère assez plaisant à relever. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 49 

Il ne s'agit encore, cette fois, que d'œufs do perdrix 
et d'un cheval. 

« Avant de sortir, il fautquejc vous rappelle les œufs 
de perdrix pour le roi d'Espagne, qui seront, j'espère, 
partis quand vous recevrez ma lettre. Je vous les re- 
commande. Si mon cheval d'Espagne arrive, dès qu'il 
pourra partir, envoyez-le au duc des Deux-Ponts par 
un homme sûr monté sur un autre cheval. Je vous le 
recommande bien aussi, car il est précieux. » 

Mais c'est de l'accueil de l'Empereur que dépend 
surtout le succès de ce premier voyage. L'audience du 
prince est fixée au dimanche. Il n'a vu encore Joseph II 
qu'à la comédie, « où il va souvent. L'on dit qu'à 
ce moment il est toujours à travailler. Tant d'assiduité 
à s'occuper et à s'instruire de tout doit mener loin un 
souverain qui a une armée aussi respectable que la 
sienne ». 

Le dimanche arrivé, voici la lettre du prince écrite 
en sortant du palais. C'est la dernière qu'il adressera 
à sa femme avant de quitter Vienne. 

«Je suis chez le comte Galuppi, qui est occupé avec 
le Nonce, et je commence ma lettre, car les moments 
sontrares à Vienne. J'ai été présenté hier à l'Empereur. 
L'audience a duré plus d'une demi-heure, et S. M. m'a 
traité avec la plus grande bonté, m'a rappelé m'avoir 
vu à Paris, m'a beaucoup parlé Gibraltar, de mes voya- 
ges, de ceux que je vais faire et, enfin, je lui ai parlé 
de mes affaires qui étaient le but de mon voyage ici. 
S. M.., à qui j'ai dit que j'étais en arrangement avec le 




1 



I 



bO UN PALADIN AU XVllI- SIECLE 

prince d'Orange, m'a conseillé de m' arranger, si cela 
était possible, mais elle m'a fait la grâce de me dire 
que ma conduite dans le monde m'avait acquis un inté- 
rêt trop général pour que lui-même n'en prît point et 
que je pouvais y compter. Je lui dis que si l'arrange- 
ment dont il était question ne s'effectuait pas tout de 
suite, j'étais décidé à m'installer à Vienne et à solliciter 
un jugement. Alors S. M. m'a dit que je pouvais comp- 
ter que justice serait rendue, mais qu'il me conseillait 
toujours la voie de l'arrangement, si elle était possible. 
On ne peut mettre plus de grâce que n'en a mis l'Em- 
pereur dans toute l'audience. En un mot, je suis en- 
chanté. 

« Le soir j'ai été chez le prince de Kaunitz à qui j'ai 
parlé, pour la première fois, de mes affaires. Il m'a dit 
que cela ne le regardait pas, mais que, dès que je le 
croirais nécessaire, il me promettait de marquer tout 
l'intérêt qu'il prenait à moi, et qu'il ferait toutes les 
démarches qu'il serait nécessaire. 11 m'a répété plu- 
sieurs fois que je pouvais compter sur la vérité de ce 
qu'il me disait; qu'il me conseillait un arrangement, 
puisqu'il en était question, mais que, s'il n'avait pas 
lieu, je pouvais être certain que la justice serait ren- 
due sans aucune partialité pour la partie adverse. 11 
m'a dit vraiment des choses pleines d'intérêt et de bon- 
té. Je lui ai dit que j'étais pénétré de la manière dont 
il m'avait traité, que je lui avouais que je m'étais vanté 
des bontés qu'il m'avait marquées. Il m'a répondu des 
choses qui m'ont pénétré de la plus vive reconnais- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGES 



51 



sance. Je le verrai encore ce soir. Je viens de voir ses 
tableaux avec l'abbé Galuppi à qui j'ai montré tous 
mes papiers originaux. Il est l'ami du baron de Ilagen, 
président du conseil Aulique, que j'ai vu hier et qui est 
venu chez moi. Il s'est chargé do lui parler souvent de 
mon affaire. M. de Hagen est un excellent juge; j'ai été 
aussi très content de lui. Aujourd'hui, je parlerai de 
mon affaire au prince de Colloredo, et je partirai après 
avoir soupe chez le prince de Paar, laissant tout en bon 
train pour suivre sérieusement mon procès, si M. le 
stathouder veut m'amuser plus longtemps. J'ai fait 
hier un souper charmant chez la princesse Zichy, 
vraiment très aimable. La comédie chez le prince 
d'Aucrsperg n'a pas été mal jouée, surtout la dernière 
pièce « le Bon ménage i>. Actuellement, je vais dîner 
chez l'envoyé de Naples, de là me [faire écrire dans 
bien des endroits, ensuite à un opéra italien où il y 
aura beaucoup de monde, ensuite chez le prince Collo- 
redo, et je finirai, avant d'aller souper, par le prince 
de Kaunitz.Mon Dieu! que les jours son courts! Je se- 
rai dans trois jours à Zator. Je fais copier votre por- 
trait afin d'être bien reçu. Adieu, je vous embrasse. 
Mille choses au baron de Goltz. 






«Ce lundi. » 



La mission dont M. de Vergennes l'avait chargé 
pour Gonstantinople était surtout une mission de paix. 
La France, préoccupée du désordre de ses finances et 



f 

m 



S2 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

toute à ses réformes intérieures, avait intérêt à préve- 
nir en Europe toute complication qui eût pu l'obliger 
à intervenir ou à trahir son impuissance momentanée. 
Elle sentait ce que son prestige avait perdu au premier 
partage de la Pologne et à la conquête de la Crimée, 
et redoutait d'autant plus de nouvelles surprises de la 
part de la Russie qu'elle croyait mieux connaître l'incu- 
rie de son vieil allié, le gouvernement ottoman. Mais, 
si le prince de Nassau avait à essayer, après tant d'au- 
tres, de secouer la torpeur et d'éveiller les trop justes 
défiances de la Porte, ce n'était point jusqu'à la 
pousser à l'offensive. D'énergiques mesures de défense, 
qu'il était chargé de lui suggérer, devaient devenir au 
contraire le meilleur gage de la paix . 

L'impression qu'il rapporta de Constantinople fut 
on ne peut plus défavorable pour les Turcs, et les 
alarmes de M. de Choiseul-Gouffier n'étaient point de 
nature à l'atténuer. Cette impression ne fit, d'ailleurs, 
que se confirmer quand, ayant voulu parcourir, avant 
de rentrer en Ukraine, le théâtre des opérations de la 
précédente campagne, il put comparer les deux peu- 
ples fatalement appelés à de nouvelles et prochaines 

luttes. 

Mais tandis qu'en sondant le Dniester il méditait sur 
ces observations qui vont devenir l'inspiration de toute 
sa politique, rêvant déjà de cette quadruple alliance de 
la France et de l'Espagne avec l'Autriche et la Russie, 
dont nous allons le voir se faire un des champions, — 
système qui, à ses yeux, pourrait seul contenir efûca- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 53 

cernent le secret mauvais vouloir de la Prusse et de 
l'Angleterre, garantir la Pologne contre de nouveaux 
malheurs, et même sauvegarder, par égard pour la 
France, les intérêts essentiels de la Turquie, — voilà 
que, tout à coup, des bruits de guerre arrivent jusqu'à 
lui, non point de l'Orient, mais de la France même, et 
que, pour la première fois de sa vie, c'est lui qui est 
contraint de faire des vœux pour la paix. 

Les démêlés de Joseph II et du stathouder qui, quel- 
ques mois auparavant, semblaient au prince de Nassau 
de si bon augure pour ses intérêts personnels, mena- 
çaient de mettre le feu à l'Europe. Le cabinet rie Ver- 
sailles, n'ayant pu admettre les prétentions excessives de 
la cour de Vienne, parlait de recourir aux armes contre 
l'Empereur, plutôt que de lui sacrifier l'indépendance de 
la Hollande, et déjà deux camps se formaient sur la 
frontière de Flandre. 

On comprend les perplexités du prince de Nassau 
mis ainsi entre ses devoirs, ses intérêts et ses ran- 
cunes. S'il n'eût écouté que celles-ci, son parti eût été 
bientôt pris. « Mon Dieu ! ma Princesse, » écrit-il, sur 
ces nouvelles, à sa femme qui, cette fois, recevra ses 
lettres à Varsovie, « pourquoi ne puis-je pas combattre 
contre les Hollandais une armée où le stathouder est 
pour quelque chose! Si tous les soldats de l'Empereur 
pouvaient être animés d'un esprit de vengeance pa- 
reil au mien, je lui conseillerais de faire la guerre. » 
Et néanmoins, rendons-lui cette justice, il n'hésite 
pas un instant. Il est trop attaché à la France pour quit- 







PU 



mm 



1 



54 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



■ 



ter son service. Il se battra pour elle, même contre 
celui auquel il demande justice, même pour le prince 
d'Orange. Il prend immédiatement ses précautions pour 
être prêt à temps. « Je vous prie de m'envoyer par 
"Vienne les chevaux que j'ai à Nestérowice, c'est-à-dire 
le cheval alezan, le cheval noir le plus joli et le cheval 
café-au-lait et d'écrire à Mouski pour faire prendre le 
cheval qu'il m'a donné, en le priant de m'acheter le 
cheval gris que j'ai vu chez lui, et quiétait alorsboiteux. 
Ces chevaux, prenant avec quelqu'un de sûr la route 
de Vienne, se trouveront à temps où j'en aurai besoin 
en cas de guerre. Qu'ils prennent donc tout doucement 
le chemin delà France. » 

Pour lui, malgré la rigueur de l'hiver, il accourt 
anxieux à Vienne où il arrive le 3 janvier 1785, ne s'é- 
tant pas couché depuis trois jours, et descend directe- 
ment à l'ambassade de France, chez M. de Noailles. 



« Il paraît que la guerre n'aura pas lieu, » écrit-il le 
soir même. « Il y aura un congrès. L'ambassadeur doit 
me montrer ce que la France a fait notifier ici. L'Angle- 
terre reste neutre faute de ressources. La France, la 
Hollande et le roi de Prusse, qui est toujours prêt à 
omber sur le côté faible, sont trop forts pour l'Empe- 
reur. La guerre ne se fera pas. » 

Ce qu'il voudrait, ne s'inspirant que de son inimitié 
personnelle, c'est que la France se désintéressât de la 
querelle et qu'il pût alors offrir son épée à Joseph II, 
où même à la Pologne, si celle-ci était assez habile pour 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SÎEGEN S5 

saisir cette occasion. « Les Russes, dit-on, se présentent 
actuellement à merveille. Pourquoi .votre roi n'a-L-il 
pas profité de ce moment ? Pourquoi, dans le commen- 
cement de cette affaire, n'a-t-il pas proposé à l'Empo- 
reur et à la Russie de s'unir à eux. Il aurait peut-être 
encore eu un moyen de fairo sortir son pays de l'avilis- 
sement où il est. Les tètes de vos moustaches se mon- 
teraient facilement, et la Pologne aura encore de gran- 
des ressources lorsque les deux empires permettront 
au roi de s'en servir. Je ne sais, ma Princesse, pour- 
quoi je vous dis tout cela, mais je suis fâché de voir 
l'Empereur faire la paix sans avoir corrigé ces Hollan- 
dais ! Vous allez dire que je hais hien, mais j'aime 
de même, et voilà pourquoi j'aime ma Princesse à la 

folie. » 

Rassuré de ce côté-là, — on sait que l'ascendant de la 
France fit, en effet, reculer Joseph II, — il peut re- 
commencer à s'occuper de son procès. Ses hommes 
d'affaires l'assurent qu'ils seront en état de l'engager 
pour le mois d'avril ou le mois de mai. 11 ne lui reste, 
avant de les lancer, qu'à obtenir l'approbation au 
moins tacite de l'Empereur. 

Le prince de Kaunitz a consenti à recevoir commu- 
nication du dossier et a promis très aimablement de 
l'examiner avec la plus grande attention. Il donnera 
ensuite son conseil au prince. Celui-ci, en attendant, 
n'a donc qu'à jouir de Vienne, où les fêtes du carnaval 
commencent précisément à ce moment. 

Les redoutes et les grands bals ne paraissent pas, 







1 



ofi 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



il est vrai, Je tenter beaucoup. « Comme ils sont plus 
nombreux que ceux de Varsovie, j'espère qu'ils seront 
moins ennuyeux. Avec cela, j'aimerais mieux un petit 
souper chez la palatine de Volhynie, tout mauvais qu'ils 
soient. » 11 trouve plus de plaisir au spectacle. <r J'arrive 
de l'opéra du a Roi Théodore » de Paësiello, que l'on a 
donné pour la dernière fois, ce qui me fâche fort, car 
cette belle musique a besoin d'être entendue plusieurs 
fois. Je trouve qu'elle est à la musique ce que le « Ma- 
riage de Figaro » est à la prose. Il y a tant de choses 
que cela remplit la tète au point de ne pouvoir plus 
suivre, et l'on perd la moitié des beautés. Je n'ai pas 
entendu d'accompagnement plus superbe et plus char- 
mant; il est vrai qu'il est exécuté dans la plus grande 
perfection; tous los acteurs sont parfaits. La première 
actrice qui a une voix charmante est prête d'accoucher, 
ce qui fâche fort tout le monde, car on aime ici « Théo- 
dore » comme il mérite d'être aimé, et la salle était 
pleine. Il y a eu hier redoute. Des dames, avec qui je 
soupais chez l'ambassadeur de Russie, m'avaient décidé 
à y aller, mais il fallait rentrer chez moi pour mettre 
un frac, et d'être chez soi vaut mieux qu'une redoute 
toute belle qu'elle soi). Aussi suis-je resté à lire les 
mémoires de M. de Tott sur la Turquie, qui paraissent, 
et qui sont bien mal écrits. Mon opéra m'a fait manquer 
l'heure d'aller chez M. le prince de Kaunitz. Il était 
neuf heures et demie lorsque je suis sorti, car je 
voulais tout entendre et j'ai été souper chez le prince 
de Paar, dont je sors. Il y avait beaucoup de jolies 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEUEN 



57 



femmes fort parées, et mes yeux se sont fort amusés. » 
C'est Je dimanche, 9 janvier, qu'il est reçu par 
l'Empereur, mais celui-ci n'a pu encore prendre con- 
naissance des pièces remises au prince de Kaunitz. 
<i J'ai fait ma cour ce matin à l'Empereur. Il y avait cercle 
chez S. M. et j'y ai été. L'Empereur m'a traité avec 
infiniment de bonté etm'a beaucoup parléde mon voyage. 
J'espère que le Dniester sera utile à la Galicie. Il ne 
concevait pas comment ce fleuve avait été aussi long- 
temps inconnu, puisqu'il peut être aussi utile à la Polo- 
gne. Je lui ai proposé de voir les cartes que j'ai fait 
dresser et il a accepté. J'ai parlé ensuite de mon voyage 
depuis Bender jusqu'à Constantinople, en suivant la 
marche des Russes en Turquie, mais l'Empereur, qui est 
instruit sur tout plus que personne que je connaisse, a 
pris la parole et a parléde cette guerre sûrement beau- 
coup mieux que je ne fais, quoique je vienne de dessus 
les lieux. » 

Cette compétence — si connue d'ailleurs — de Joseph II 
sur les sujets les plus divers le frappe extrêmement. 
Comme la grande facilité d'accès de ce prince lui per- 
met souvent de la constater, il y revient dans plusieurs 
de ses lettres. « Je ne connais personne qui s'exprime 
avec plus de facilité et qui mette plus à son aise que 
l'Empereur. Il n'a pas cette manière sèche du roi de Po- 
logne de questionner, mais il vous parle delà chose que 
vous devez savoir le mieux, et a l'air de vous dire : je 
vous permets de me faire quelques détails, car toujours 
l'on voit, sans qu'il cherche à le faire paraître, qu'il 
















I 



■ 



58 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



sait très bien ce dont vous lui parlez ou que, du moins, 
il est à même de recevoir les éclaircissements que vous 
lui donnez. >> 

Le petit billet très poli, — bien qu'évitant de formuler 
un conseil trop précis en une affaire destinée à être 
jugée, — dont le prince de Kaunitz accompagne les 
papiers qu'il avait reçus, achève de lever toutes les in- 
certitudes du prince de Nassau. « C'est tout ce que je 
voulais, » lit-on dans sa lettre du 11 janvier, « car, ne 
pouvant craindre que d'être arrêté par la politique, 
toutes les fois qu'un ministre des Affaires étrangères ne 
trouve pas d'inconvénient à co quol'on suive un procès 
que lui seul peut faire arrêter, je crois que l'on peut 
aller en avant. En conséquence, j'ai été chez lui, et lui 
ai dit que, puisqu'il n'y trouvait pas d'inconvénient,j'al- 
lais poursuivre ma demande en restitution. Il me dit 
que j'étais le maître, m'a fait des compliments et nous 
nous sommes quittés, j 

« Je pars de Vienne fort content de mon voyage, » 
ajoute-t-il le lendemain, « puisque je suis certain d'a- 
voir un premier jugement dans le courant d'avril ou 
mai. Le président du conseil Aulique m'a dit hier qu'il 
m'en donnait sa parole. Je venais de lui montrer les 
lettres originales de mon grand-père qui l'avaient fort 
étonné. Elles ont fait cet effet à tous ceux qui les ont 
vues. Le jugement ne peutm'ètre contraire. » 



Sur le conseil de M. de Noailles, c'est à Paris qu'il se 
rend. Il est bien aise d'y expliquer lui-même sa réso- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 59 

lution à ses amis et notamment à M. de Breteuil; mais 
au fond son parti est pris, c Ce ne sont plus des conseils, 
c'est un jugement qu'il me faut. Je suis décidé à suivre 
mon affaire, et, puisque l'Empereur no s'oppose pas à 
ce que l'on méjuge, je ne peux pas perdre, parce que 
j'ai le meilleur droit. » 

De Paris, où, pour mieux assurer sa liberté d'action, 
mais sans renoncer pour cela au service de France, il 
a demandé l'autorisation de vendre son régiment au 
prince de Lambesc, nous le voyons pousser une pointe 
à Madrid, uniquement, à ce qui paraîtrait du moins d'a- 
près ses lettres, pour s'y munir d'un certain tabac d'Es- 
pagne qu'il a vanté au prince de Kaunitz, mais, dès le 
11 mai, il est déjà rentré à Vienne plus décidé que 
jamais à activer les choses. Malheureusement, un ordre 
impérial est encore nécessaire avant que le conseil 
Auliquepuisse délibérer ; or, le lendemain mèmedujour 
de son arrivée, il apprend que S. M. a quitté Vienne, 
dans la nuit, pour se rendre à Mantoue. « L'Empereur 
s'était plu à cacher son voyage, et il en avait même 
annoncé un autre pour lequel il avait fait avertir les 
femmes et les hommes qui devaient l'y suivre, si bien 
que Vienne devait être désert. Jugez de l'étonnement que 
l'on a eu, ce matin, en apprenant qu'ilest parti n'ayant 
emmené avec lui que le comte Ernest de Kaunitz, qu'il 
a avisé hier matin avec ordre de n'en pas parler. Il sera 
une vingtaine de jours absent. » 

Joseph II ne rentra à Vienne que le 3 juillet. Le 












1: 



«0 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

prince de Nassau l'y avait précédé de quelques heures. 
Il avait eu le temps, durant ces deux semaines, d'aller 
inspecter, en courant, les chantiers où se construisaient 
ses barques de transport, et quelques-uns des chemins 
aboutissant au Dniester; car il ne perdait pas de vue 
son grand projet. Les encouragements et les renseigne- 
ments précis qu'il rapportait de Paris étaient, au con- 
traire, pour lui, un stimulant de plus. 

« Les Français,» lui avait-on dit, «achètent beaucoup 
de toiles à Cracovie, qui vont par terre à Lyon, paient 
des droits sur les chemins, et seize sols par aulne à Lyon, 
où elles sont obligées d'arriver, à moins qu'elles n'ail- 
lent à Rouen, où elles paient les seize mêmes sols. Et 
moi, je peux faire entrer dans tous les ports de la Mé- 
diterranée celles qui partent de mes terres, c'est-à-dire, 
qui y ont passé et ensuite descendu le Dniester, sans 
payer ces seize sols par aulne, ce qui est un objet im- 
mense si j'envoie les deux mille quintaux pesant qui 
me sont permis. » Le prince Czartorisky, appréciant les 
avantages que la Pologne peutretirer de cette initiative, 
esta enthousiasmé ». L'Empereur lui-même séduit est 
disposé à aplanir tous les obstacles en ce qui touche ses 
possessions de Galicie. Déjà autorisé par la France et 
par l'Espagne à se couvrir de leur pavillon, le Prince a 
demandé à Joseph II le même privilège pour celui de 
l'Autriche. « J'ai parlé à l'Empereur du pavillon ; il n'y 
a pas trouvé de difficultés, et, en conséquence, j'ai 
remis hier un mémoire à M. de Kollowrath. » 

Cependant tout cela est secondaire pour lui auprès 






61 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

de l'intérêt de son procès, qu'à son arrivée il a trouvé 
déjà engagé, même en l'absence de l'Empereur, puisque, 
la veille même, la lecture de son rapporteur avait été 
commencée devant le conseil Aulique. 

Une s'agissait encore, il est vrai, que de savoir si 
le bénéfice de la prescription, derrière lequel s'abritait 
le prince d'Orange, empêcherait ou non de discuter le 
jugement de 1746 ; mais, débouté sur ce point, le prince 
n'avait plus moyen de revenir sur le passé. Satisfait, 
au contraire, toutes les présomptions passaient de son 
côté, car il savait que sa cause était, selon son désir, 
examinée à fond, et que le jugement basé sur son dos- 
sier complet entraînerait probablement tous ceux qui 
suivraient. 

Le conseil Aulique ne consacra pas moins de neuf 
séances à cette affaire, et l'on devine l'anxiété du 
prince, quelque confiance qu'il eût dans son bon droit. 
Les juges étaient impénétrables ; aussi sa correspon- 
dance est-elle, à ce moment, plus remplie de la constata- 
tion de leur mutisme et de leur lenteur que de la des- 
cription des plaisirs de Vienne. Quelques indices, ce- 
pendant, viennent bientôt le rassurer. Un de ses rap- 
porteurs, qu'il voit à l'opéra, le comble de prévenances. 
« On n'a pas l'air qu'il avait quand on veut plus qu'as- 
sassiner quelqu'un. » 11 est enfin fixé : et voici ce qu'il 
peut écrire le 20 juillet : 

« Je suis parfaitement content, ma Princesse; le 
conseil Aulique m'a été très favorable dans le votum 
qu'il va présenter à l'Empereur. C'est Sa Majesté qui va 






17 



■■■"*& 



62 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



actuellement décider; ainsi je suis tranquille, puisque 
sa justice est si austère qu'il suit ordinairement l'avis 
de son conseil, qui, cette fois, a été unanime. Je sais 
tout cela par quelqu'un de très instruit, qui sait ce qui 
s'est passé au conseil, car mes juges sont encore plus 
boutonnés que jamais depuis qu'ils ont donné leur avis. 
Mon affaire a été examinée dans le plus grand détail, 
puisqu'elleatenuneuf séances, etilparaîtpar cequel'on 
m'a dit, qu'ils sont tous persuadés de mon bon droit. » 

Le votum du conseil est effectivement porté à l'Em- 
pereur, qui, généralement, fait attendre sa décision 
suprême de huit à dix jours. Par malheur, depuis son 
retour de Mantoue, Joseph II est malade, et_des inonda- 
tions, qui causent, à ce moment, de grands ravages, 
interrompent la régularité ordinaire de son travail. 

«Sa santé n'est pas bonne; il n'a point d'appétit et 
ne dort pas; et cependant il va toujours, car il ne se 
ménage pas. 11 n'en a pas le temps. Le débordement du 
Danube a emporté une partie du grand pont. Toutes les 
belles promenadesont été sous l'eau et ont souffert beau- 
coup. L'air infect qui y est resté cause des maladies. » 

Le prince, lui aussi, paie son tribut à l'épidémie 
et semble même avoir été plus souffrant qu'il ne veut 
bien le dire à sa femme ; car on voit Je cardinal-arche- 
vêque de Vienne se présenter chez lui, sur le bruit de 
sa maladie, o J'ai été un peu malade. J'ai gardé quatre 
jours le lit. Deux petites saignées m'ont guéri fort vite. 
G était le commencement de la fièvre putride. Je crois 
que les mauvais airs que les débordements du Danube 



LÉ PRINCE CHARLES DE NASSAU-StEGEN 



63 



ont apportés en ont été cause. Le prince de Kaunitz, 
qui a envoyé tous les jours savoir de mes nouvelles, 
et que j'ai vu hier, m'a fort grondé de ce que je ne me 
ménageais pas assez; mais je lui ai promis de voyager 
plus doucement, et nous nous sommes raccommodés. » 
Le 29 juillet, nouvelle inondation. « Il fait ici un 
temps affreux. Il y eut hier des orages si violents qu'à 
quatre heures la petite rivière de Vienne qui, à trois 
heures, était à sec, déborda à un tel point que plusieurs 
ponts ont été emportés. Le torrent était couvert de 
moissons et d'effets que l'eau emportait. Il y a péri 
plusieurs personnes et des enfants et beaucoup de bes- 
tiaux. Cela était vraiment un spectacle affreux. L'Em- 
pereur, malgré qu'il est malade, s'est porté partout. Il 
sortait de sa voiture, recevait une pluie à verse et 
donnait des ordres qui ont évité bien des accidents. J'ai 
eu vraiment plaisir à voir son activité. C'est si rare 

chez ces gensdù ! * 

L'inondation avait du, en effet, être effroyable, si l'on 
en juge par les détails que le prince ajoutait le lende- 
main. « A en croire le public, il aurait péri plus de 
deux cents personnes, mais je crois que cela est exagé- 
ré. Il y a des quartiers du faubourg qui font peine à 
voir par la quantité de misérables qui ont perdu tout ce 
qu'ils avaient. Toutes les maisons de campagne de 
l'Empereur ont été inondées et ont essuyé des domma- 
ges considérables. Le maréchal Laudon a sa maison de 
campagne dévastée. Ce brave vieillard s'est mis dans 
l'eau jusqu'aux épaules pour sauver deux enfants qui 



64 



UN l'ALADJN AU XVIII» SIÈCLE 



allaient être noyés. Le maréchal Lascy a eu aussi ses 
beaux jardins de Mesdorffabimés. Il a manqué d'avoir 
soixante chevaux de noyés, et ne les a sauvés qu'en 
faisant abattre le mur de l'écurie. Il y a des lieues de 
chaussée emportées. Enfin, jamais l'on n'a vu une inon- 
dation aussi prompte ; il est certain que, si elle était 
arrivée lanuit.il serait péri plus de six mille personnes.» 
Le 10 juillet, Joseph II rend enfin sa décision en 
tout conforme au votum du conseil et le prince ra- 
vi, après l'avoir remercié et avoir remercié ses juges, 
peut quitter Vienne, se réservant d'y revenir, au prin- 
temps suivant, pour y être jugé, cette fois, sur le fond 
même du procès. 



Nous l'y retrouvons, en effet, au mois de mars 1786, 
apprenant, au débotté, que le nouveau conclusum du 
conseil Auliquelui est aussi favorable que le premier. 
« Mon procès est gagné, » écrit-il le 8 mars, t Tout ce 
que je demande m'a été accordé, et cela unanimement. 
Je vous envoie, ma Princesse, l'arrêt du conseil. Le 
prince de Kaunitz préteud que cela lui fait autant de 
plaisir qu'à moi. » 

La ratification de Joseph II ne fait pas de doute, puis- 
que l'opinion des juges a été unanime. Le Prince a 
rencontré chez l'Empereur, le lendemain de son arrivée 
le président du Conseil : « il m'a dit que le Conseil a 
jugé d'une seule voix. Tout ce qui avait été fait contre 
mon père est annulé, si l'Empereur ne change rien à 
l'arrêt. Je n'aurai plus qu'un simple procès en reslitu- 



LE PBINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN C5 

tion qui ne peut pas être bien long; aussi, ou nous 
aurons un arrangement, ou, dans dix-huit mois au plus 
tard, tout sera fini. » 

Le prince de Ligne se trouve à Vienne à ce moment; 
les deux amis ne se quittent plus. Quant au prince de 
Kaunitz, il est plus accueillant que jamais. Il était en- 
core dans son lit quand le Prince est allé chez lui, en 
arrivant. Il a voulu absolument le faire entrer et l'a 
embrassé « comme un fils ». Il est vrai que, pour re- 
connaître les attentions si marquées et si soutenues du 
vieux chancelier, le prince de Nassau l'a pris par son 
faible, sa passion des chevaux. Ayant été assez heureux 
pour lui faire accepter un ravissant cheval exception- 
nellement bien dressé qu'on élève dans un de ses 
haras de l'Ukraine, n'a-t-il pas imaginé, pour pouvoir 
l'offrir en parfait état, et être certain d'éviter les 
risques d'un long voyage, de le faire arriver à Vienne 
en voiture. Il a fait fabriquer pour cela une sorte 
d'écurie roulante suspendue sur des ressorts, qui, 
traînée par la poste, traverse à petites journées les 
fondrières de la Pologne. Maison a tant parlé, à Var- 
sovie, de cette étrange invention que le bruit a fini par 
en parvenir jusqu'à Vienne; aussi, jusqu'à son arrivée, 
qui, par un heureux hasard, coïncidera précisément avec 
le jugement de l'Empereur, le cheval-en-voiture va-fc- 
il être pour le prince de Kaunitz une occasion intarissa- 
ble de remerciements anticipés et de compliments de 
tout genre. 

Le prince de Nassau, jouissant par avance de la 




66 



UN PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 



pleine satisfaction qui ne peut lui manquer, est d'ail- 
leurs, à ce moment, en veine d'attentions aimables et 
ingénieuses. Se trouvant chez Casanova, dont l'atelier l'a 
souvent attiré, à chacun de ses séjours à Vienne, et quia 
peint pour lui une grande toile représentant ce combat, 
en Afrique, pendant lequel, dans sa jeunesse, il tua un 
tigre à l'arme blanche, l'idée lui vient de lui commander 
un autre tableau qu'il destine au roi de Pologne. 

i J'étais hier chez Casanova,qui est toujours malade. 
L'on voit, de sa fenêtre, le clocher de l'église de Saint- 
Étieune ; il est remarquable. Je lui disais de me le 
faire copier. Cela nous lit parler du roi Jean (Sobieski) 
et de la délivrance de Vienne. Il me parla de la bataille 
comme en connaissant bien toutes les positions, et il 
me dépeignit si bien les Polonais descendant, à la suite 
du roi Jean, la montagne du Calemberg, que je n'ai pas 
pu m'empècher de lui en commander le tableau. L'on y 
verra le roi, descendant la montagne à la tète de sa ca- 
valerie, fondre sur les Turcs qui fuient leurs retranche- 
ments. Le fond du tableau sera Vienne, qui tire sur les 
fuyards. Toutes les positions seront exactement comme 
cela s'est passé, et je me fais une fête d'en faire hom- 
mage au roi avant la diète. Ce sera aussi un moyen de 
plaire à la Pologne. Mon marché est fait, et j'ai, sur-le- 
champ, payé les deux tiers d'avance. II doit avoir dix 
pieds sur huit de haut, c'est-à-dire la même grandeur 
que ma chasse au tigre. » 

Mais Casanova a besoin, pour ce travail, de bien des 
renseignements, et voilà l'obligeante activité de la prin- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 07 

cesse mise encore une fois à contribution. « 1] faut, ma 
Princesse, que vous me fassiez peindre la manière dont 
le Roi et les Polonais étaient habilles, et puis que vous 
fassiez copier un portrait du roi Jean., car je veux qu'il 
soitressemblant.il faut que, clans les costumes des Polo- 
nais que vous m'enverrez, ils soient armés comme ils 
l'étaient. Cela n'a pas besoin d'être bien peint; ce n'est 
que les formes que désire Casanova, et la couleur des 
habits et surtout de l'habit du Roi. Mettez-y dix pein- 
tres, s'il le faut, mais que le roi n'en sache rien. » 

La Princesse sera, du moins, récompensée de sa peine 
par les détails que sou mari va lui donner sur son pas- 
se-temps favori, la comédie de salon, très à la mode à 
Vienne. 11 pousse même la galanterie plus loin : « L'on 
parle ici d'une coiffure nouvolle à Paris ; on la dit fort 
belle. J'écris par un courrier qui part demain à M llie Ré- 
nier de vous envoyer une poupéo hien frisée, afin que 
vous l'ayez bien exacte, mais je recommande que De- 
lorme l'emballe, afin qu'elle n'arrive pas comme celle de 
la princesse des Asturics. » 

Il y avait, à ce moment, dans les salons de Vienne, 
« quatre troupes de société : celle d'Esterhazy qui est 
allemande, celle de M me de Rombecque, celle du jeune 
prince de Stahremberg, et celle..., mais j'ai oublié le 
nom. Je sais seulement que c'est pour les opéras sé- 
rieux italiens. » 

C'est la troupe de M ma de Rombecque qu'il a eu le 
plaisir d'entendre la veille de son audience de l'Empe- 
reur. 



| 






l 



118 



UN PALADIN AU XV1I1- S1ECLL' 



a J'ai vu, ma Princesse, S. M. chez qui j'ai été trois 
quarts d'heure. Nous avons parlé Dniester. Je lui ai dit 
mes remarques sur la Galicie que j'ai parcourue. Il 
m'aura trouvé franc, mais j'ai cru lui devoir ces dé- 
tails quoiqu'ils fussent peu satisfaisants. J'avais été, la 
veille, au spectacle de M me de Rombecque (1) qui ne 
vaut pas celui de Varsovie. 

« Cependant «Fanfanet Colas » a été joué très bien. 
La princesse de Ligne (2), dans le rôle de Colas, était 
charmante. Elle avait bien l'air de n'avoir que quatorze 
ans, et elle a un son de voix si enfantin et si touchant 
qu'il est impossible qu'elle joue mal un rôle comme ce- 
lui-là. M ra cde Puffendorf faisait le rôle de Fanfan, qu'elle 
a bien joué. La jeune princesse de Stahrenberg faisait 
la mère de Fanfan. M™ de Rombecque celle de Colas. 
Le prince de Stahrenberg, le jardinier ; il est bon ac- 
teur ; c'est le Maisonneuve de la troupe. La comtesse 
Clary, fille de Ligne, la femme de chambre ; son mari 
un valet, et un Français — car il s'en trouve partout— 
l'autre valet. C'est un M. de La Force qui a épousé la 
fille de Mme d'Ossun, que l'on a mise au couvent jusqu'à 
ce qu'elle ait l'âge d'être mariée, et lui voyage. Il est 
grand et laid, mais on lui dit de l'esprit. La première 
pièce était le « Mercure galant », où l'on avait retran- 
ché quelques scènes. Il y a eu plusieurs rôles assez bien 
joués, mais, en général, cela ne valait rien; aussi, en 

(i) M"' de Rombecque était sœur du comte de Cobentzl, que nous re- 
trouverons ambassadeur d'Autriche en Russie. 

(s) Née princesse Hélène Massalska, remariée depuis au comte Vincent 
Potocki. (Voir Histoire d'une grande dame, par L. Pcrey .) 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



fi9 



sortant, je disais: « Vive Varsovie pour les spectacles de 
société. »En revanche, celui du public est bien bon ici. 
J'ai vu hier l'« Antre de Trophime »,que I'abbédeGastia 
écrit et que Salieri a mis en musique. Aucun opéra ne m'a 
jamais fait plus de plaisir. La Cortinetti et la Stoutchi 
y ont joué; ce sont des actrices charmantes. J'ai aidé à 
leur faire recommencer jusqu'à trois fois lemème mor- 
ceau. Dès que la partition sera vendue, je vous l'enver- 
rai. Je l'aime bien plus que le « Roi Théodore» ; je trouve 
bien plus d'esprit dans la musique, mais je ne l'enten- 
drai plus ici... y> 

II n'attend que le jugementde l'Empereur pour rega- 
gner la Podolie, où ses affaires le réclament, et Varsovie, 
où il se fait précéder partout ce qu'il vient d'acheter à 
Vienne pour la Princesse, occupée, à ce moment, à y 
restaurer sa maison. 

« Je viens de faire un marché avec une voiture pour 
faire porter mes tableaux à Varsovie. Ma chambre a 
l'air d'une boutique. J'ai de fort beaux tableaux. Celui 
de Cavedone est trouvé superbe, ainsi que celui de 
Ricci. J'ai un beau tableau d'architecture et de pay- 
sage de ... j'ai oublié le nom, un paysage du Poussin, 
un autre de Corte, un charmant tableau de Schalken : 
c'est une jeune personne assise à côté d'une lampe; 
elle pleure en tenant une urne dans les bras; l'effet 
de la lumière est de la plus grande vérité. Le grand 
tableau do Casanova est superbe; je l'ai fait porter chez 
le prince de Kaunitz qui a trouvé, ainsi que tout le 
monde, qu'il était plus beau que tout ce qu'il avait 






70 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

fait à Vienne. J'ai aussi, de lui, dans une autre caisse, 
six esquisses de chevaux à différentes allures. » 

La décision de l'Empereur, conforme, cette fois 
encore, au votum du conseil Aulique, combla les vœux 
du prince de Nassau. Après l'examen le plus solennel et 
le plus approfondi, il ne restait plus rien du jugemont 
dont l'injustice avait pesé sur toute sa jeunesse. 

Dans sa satisfaction, il s'empresse d'écrire à ses amis 
de France : « J'ai tant écrit, au prince d'Hénin, aux 
comtesde Vergennes.de Castries, de Ségur, de Calonne, 
de Breteuil, Vaudreuil, Beaumarchais et l'abbé Saba- 
tier que j'en ai le poignet fatigué. J'oubliais Florida 
Blanca et Polignac. » 

Reste encore, il est vrai, un dernier procès à engager, 
celui-ci, contre le prince d'Orange, pour la restitution 
de l'héritage qu'il détient depuis près de quarante ans; 
mais le principe admis, l'issue en estcertaine. Ce n'est 
qu'une question de temps. Qui eût pu prévoir alors 
que, lorsqu'il s'achèvera enfin par une transaction à la 
satisfaction du prince, non seulement le stathouder 
sera dépossédé, lui aussi, de ses propres États, mais 
que le Saint-Empire lui-même se verra à la veille do 
ne plus exister? 

Sans alarmes de ce côté, le prince, en attendant, est 
tout à son succès, et c'est justement à cette heure que, 
trompée par une illusion, singulièrement opportune 
la Princesse vient mettre le comble à son bonheur en 
lui mandant a qu'elle lui promet un fils ». Il était 
en train de répondre à cette lettre pour exprimer sa 



LE PRINCE CHARLES DE NA.SSAU-SIEGEN 71 

joie et en était à cette phrase : « Je vais voir Ligne 
pour le lui dire. Il voudrait bien que sa belle-fille suive 
votre exemple, » quand le prince de Ligne, entrant 
dans sa chambre, et charmé de la communication qu'il 
reçoit, prend la plume de son ami pour intercaler dans 
sa lettre son compliment : a Y a-t-il jamais eu un être 
plus extraordinaire, un événement plus heureux en 
conséquences, belle Princesse , et n'était-il pas fait 
pour vous qui n'êtes pas faite non plus pour les choses 
ordinaires? Précisément, dans un moment que nos 
affaires d'Empire vont si bien, il faut que vous donniez 
un coup sur la lète du pauvre prince d'Orange. Vive 
vous! Vive mon cher Nassau! et vive moi, qui vous 
respecte de tout mon cœur, et qui vous aime tant tous 
les deux ! » 

Il y avait cependant une ombre à tout ce bonheur. 
Pas de nouvelles du cheval depuis plusieurs jours ! 
« Je l'attendais hier; j'ai envoyé Grégoire, pour savoir 
où il est. » Avoir tant occupé le public et reçu tant de 
compliments pour aboutir à un fiasco, le mécompte eût 
été cruel. « Car on ne parle que de cela. Il semblerait 
vraiment que j'en vaille mieux... » a Le prince do Lich- 
tenstein disait, hier, dans une assemblée : c'est un 
diable qui ne trouvera jamais de difficultés à rien et 
qui réussira toujours ! C'est Ligne qui est venu me le 
dire. J'ai soupe chez la comtesse Zichy; on n'a parlé 
que du cheval. » 

Mais il est trop en veine pour qu'un pareil affront ne 
lui soit pas épargnent il peutécrireàsafemmeje 1 1 mars 



■ 



■ 



72 



UN PALADIN AU XVII!- SIKCLE 



H? 

1 



en lui annonçant pour Je surlendemain son départ de 
Vienne, où rien ne le retiendra plus : « Mon cheval 
arrive ce soir ! Grégoire est revenu hier à onze heures 
du soir. Je venais de quitter le prince de Kaunitz qui 
était allé se coucher ; mais je suis retourné chez lui 
pour lui annoncer que son cheval se portaithien. Nocus 
me mande qu'il est gai et qu'il saute comme en partant.» 

Il aurait voulu qu'il vînt « à pied », depuis la dernière 
poste, pour ne pas traverser Vienne dans sa machine. 
Mais le prince de Kaunitz exige qu'il n'en sorte que 
chez lui, où il arrive enfin, à 7 heures du soir, «aussi 
gras, aussi gai que lorsqu'il est parti, et n'ayant pas 
perdu un poil ». 

Maisc'estlelendemainqu'on constatera, enl'essayant, 
si le long voyage qu'il vient de faire ne l'a réellement 
pas éprouvé, et que le prince écrira sa dernière lettre 
deVienne : 

« Je rentre pour vous dire que nous venons de voir 
monter le cheval, qui est comme s'il n'était pas sorti de 
Varsovie. Le prince en a été enchanté. Il y avait là la 
comtesse Clary, sa nièce et trois autres dames, le nonco 
du pape, deux des filles du prince, le prince de Ligne 
et heaucoup d'autre monde. Ma machine a été très 
applaudie. Quelqu'un disait qu'il est hien étonnant que 
l'on ne se fut pas servi plus tôt de cemoyen pour trans- 
porter des chevaux. Le princo de Kaunitz lui dit : Il 
n'y a qu'un prince de Nassau dans le monde. Je suis, 
àce qu'il paraît, un homme extraordinaire, mais, ce qui 
ne l'est pas, c'est que je vous aime à la folie. » 



II 



En Pologne 



UNE ÉLECTION A LA DIÉTINE DE P0D0L1E EN 178G 



Pendant son dernier séjour à Vienne, le prince de 
Nassau avait reçu d'Espagne une proposition qu'il n'ac- 
cepta pas ; il s'agissait du commandement des gardes 
Wallonnes, devenu vacant, et que le Gouvernement 
espagnol, désireux de se l'attacher autrement que par 
des titres honorifiques, aurait, paraît-il, songé à lui 
offrir, au lendemain de Gihraltar, si le Roi n'eût alors 
reculé devant l'idée de contrister los derniers jours du 
titulaire déjà malade à ce moment. « Les gardes Wal- 
lonnes, » écrivait le prince, de Vienne, « valent cin- 
quante mille livres et trente-six comme lieutenant-géné- 
ral employé, vingt-quatre comme memhre du Conseil de 
guerre, ce qui fait cent dix mille ; avec cela le plus heau 
corps de l'Europe, et sûrement une pension considé- 
rable. Mais de passer la moitié de sa vie en Espagne, 
cela est bien long, surtout depuis que je connais Var- 
sovie, s 

Assuré d'avance du gain de son procès, ce qu'il vou- 
lait, avant tout, désormais, c'était son indépendance 
« afin de pouvoir », comme il le dit, « à la première 






74 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



guerre, choisir le parti où je pourrai plus espérer pou- 
voir faire ». 

Loin de lui, d'ailleurs, pour cela, l'intention de 
rompre les liens qui l'attachent particulièrement à la 
France. La France sera toujours la patrie de son 
cœur, et peu de choses l'intéressent autant que les 
petites nouvelles de Versailles et de Paris. 

« Le prince de Guéméné est de retour à Paris où, au 
moins, il hahite une petite maison dans le faubourg 
Saint-Jacques. Ligne l'a vu. Les huit millions qu'il a 
eus du roi pour Lorient arrangent un peu ses affaires. 
L'on rejette actuellement une partie du désordre sur le 
malheureux cardinal. Au moins l'on dit qu'après la 
banqueroute, il a tout embrouillé au lieu d'arranger. 
Guéméné passe sa vie h souper chez Lauzun. Qui eût 
dit qu'il serait en 86 à Paris? Que M. de Bouillon 
meure, et il donnera encoredes soupers ! et l'on ira ! car 
c'est une drôle de chose que Paris; le bien et le mal, 
tout s'y oublie également. » 

En adoptant provisoirement Varsovie, d'où il sur- 
veillera plus aisément ses grandes entreprises, il n'en- 
tend donc pas renoncer à Paris. « Ayant à Varsovie 
une bonne maison , nous pourrons y passer agréable- 
ment dix-huit mois et en aller ensuite passer autant en 
France. » Mais, en France, à cette heure, les disposi- 
tions des esprits ne cadrent guère avec ses aspirations 
et l'équilibre des finances y préoccupe d'avantage que 
les coups d'épée. 

Dans ses fréquents voyages en Pologne, il avait tou- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 7» 

jours été comblé de prévenances par le roi Stanislas ; 
aussi s'était-il attaché à lui moins peut-être, il est vrai, 
par sympathie personnelle pour un prince dépourvu pré- 
cisément des qualités qu'il estimait le plus : la décision 
etla droiture, quepar ce sentiment qui le porta toujours 
d'instinct à être du parti des rois. Il suivait, du reste, 
en cela encore, la politique de la France qui, n'ayant su 
s'opposer ni à l'élection de Poniatowski ni au premier 
partage, n'aspirait, pour le moment, qu'à maintenir le 
statu qup, quelqu'attristant qu'il pût être. Malheureuse- 
ment, au milieu des plus grandes difficultés qu'un 
souverain ait jamais rencontrées, Stanislas, avec toutes 
les facultés de l'esprit quilesfont mesurer et mêmepré- 
voir, n'avait aucune de celles qui permettent d'en triom- 
pher. Nous avons entendu le Prince de Nassau, à 
Vienne, regretter de ne pas lui voir adopter une attitude 
hardie et nationale en face des complications de l'Europe. 
L'occasion manquée, il eût du moins compris, d'accord 
avec M. de Vergenncs, qu'également menacé par ses 
trois voisins le roi prît nettement le parti de choisir 
entr'eux, et de chercher, en s'appuyant sur la Russie 
et l'Autriche contre la Prusse, à retarder le moment où 
elles s'uniraient toutes trois contre lui. Mais ce qu'il 
regardait surtout comme une 'impérieuse et pressante 
nécessité, c'était de fortifier, à l'intérieur, le pouvoir 
royal, et de le faire respecter d'une opposition fac- 
tieuse, aussi oublieuse des humiliations récentes qu'in- 
souciante des dangers de l'avenir, et toujours prête à 
mêler l'étranger à ses perpétuelles agitations. 



H 



76 



UN PALADIN AU XVIII 1 SIÈCLE 



C'est à aider le roi contre cette opposition que nous 
allons le voir se dévouer avec sa vigueur ordinaire, 
Sa correspondance avec sa femme supposant celle-ci ins- 
truite de bien des faits inconnus de nous et, de plus, s'in- 
terrompant chaque fois qu'ils se retrouvent, ne saurait 
évidemment nous présenter un tableau précis et com- 
plet. Telle qu'elle est, cependant, et malgré ses lacunes, 
elle va nous permettre de reconstituer au moins une 
esquisse d'une de ces intrigues, alors si fréquemment 
renouvelées, où la Pologne consumait pour les plus 
mesquins intérêts une activité et un esprit qui, mieux em- 
ployés, eussent pu lui être si utiles. 

L'année précédente, Je comte de Ségur, nommé am- 
bassadeur de France à Saint-Pétersbourg, traversant 
Varsovie, où il s'arrêta quelques jours chez la princesse 
de Nassau, y avait déjà trouvé les esprits très agités par 
une affaire < trop petite, a-t-il écrit dans sesMémoires et 
trop fastidieuse pour en parler en détail ». 11 s'agissait, 
paraît-il, d'un double complot d'empoisonnement ourdi, 
d'après des accusations très confuses, par des amis du 
roi contre le prince Czartorisky, et par l'opposition contre 
le roi. Mais, grâce à l'indécision et à la faiblesse de 
Stanislas, qui, au lieu de couper court à ces inventions, 
avait préféré s'exposer aux inconvénients de procès 
retentissants et faciles à envenimer, l'affaire avait pris 
de grandes proportions, l'opposition ayant tout de suite 
saisi le parti qu'elle pouvait tirer de l'imprévoyance du 
roi. Les élections pour la diète approchaient, et elle se 
croyait sûre d'y gagner la majorité. Introduire dans les 



LE 1UUNCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



77 



discussions qui précèdent le vote la question de son 
honneur outragé et surtout de l'iionneur du prince Czar- 
lorisky, dont elle exploitait ainsi à son profit la grande 
popularité ; passionner sur ce sujet les diétines provin- 
ciales qui désignent les nonces (ou députés) à la diète 
générale; faire imposer aux élus des instructions leur 
prescrivant de porter la question devant la diète ; et 
préparer ainsi au roi l'affront d'un blâme solennel : le 
plan était tout tracé. Et l'on comprend le danger pour 
la couronne de pareilles manœuvres, quand on voit 
dansle complotle maréchal Potocki,le comte Rzewuski, 
le comte Branicki, neveu du prince Potemkin et peut- 
être poussé par lui, le prince Sapieha, en un mot, les 
plus grands seigneurs et les plusinlluents de la Pologne, 
comptant bien, cette fois, compromettre avec eux le 
prince Czartorisky déjà si en froid avec le roi, son cou- 
sin, qu'on le voyait éviter, depuis plusieurs mois, de pa- 
raître à sa cour. Or, entraîner le prince Czartorisky, 
c'était, dans l'opinion de tous, assurer à l'opposition l'ap- 
pui moral, peut-être l'intervention armée de Joseph II. 
Et tout cela pour les inventions, qu'on sut depuis ne 
reposer sur rien, d'une misérable aventurière! 

Tel est l'imbroglio que le prince de Nassau, à la de- 
mande du roi, va chercher à dénouer, prêt à le tran- 
cher, s'il le faut, comme le nœud Gordien. 

Grand propriétaire en Podolie, il a le droit d'assister 
à la diétine de cette province, celle où s'exerce dans sa 
plus grande puissance l'influence des Czartorisky. Il s'y 
rendra, suivi des partisans du roi, dont il se chargo de 



Wi 



E 



78 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



■ 



remonter le courage. Mais auparavant, « fidèle à son 
habitude de marcher droit à l'ennemi, » il se sera expli- 
qué franchement avec ses adversaires qui, politique à 
part, sont du reste ses amis. Pour cela l'occasion est 
propice; de grandes manœuvres qui se font, à ce mo- 
ment, au camp autrichien de Galicie, sous le général 
Scherrier, vont attirer à Léopol, capitale de cette pro- 
vince, tous les chefs de l'opposition. Il les trouvera donc 
tous là, et comme l'Empereur doit venir inspecter son 
camp, il cherchera tout d'abord à savoir à quoi s'en tenir 
sur les prétendus encouragements de ce prince, qu'on 
fait sonner si haut. 



Mais, avant de le suivre à Léopol et de le montrer 
engageant l'action, reproduisons une lettre de lui écrite, 
quelques mois plutôt, à la suite d'une visite chez la prin- 
cesse Czartoriska. En nous montrant ce qu'étaient, à ce 
moment, les dispositions du prince Czartorisky, que nous 
verrons s'être depuis sensiblementmodifiées, elle nous 
fera connaître, en passant, un des plus nobles inté- 
rieurs de la Pologne. 

« Je suis arrivé à deux heures à Pulawi, où j'ai trouvé 
toutle monde prêt à sortir de table, ce qui m'a fait faire 
un mauvais dîner, car, ne voulant pas y faire rester plus 
longtemps, je me suis dépêché et j'ai peu mangé. J'ai 
été très content des maîtres de la maison. La princesse 
(la célèbre princesse Isabelle Czartoriska, née comtesse 
Flemming) faisait les mêmes mines et était tout aussi 
en l'air que lorsque je l'ai vue il y a quatorze ou 



LE PRINCE CHARLES DG NASSAU-SIEGEN 



79 



quinze ans, et, quoique cela lui aille toujours très bien, 
cela ne m'a plus fait l'effet que cela me faisait alors. 
J'y ai trouvé deux Anglais, l'un lord et l'autre major, 
assez aimables. En sortant de table, on est passé dans 
le premier salon, où l'on est resté debout. La princesse 
m'a montré les différents points de vue du château et 
nous sommes rentrés. Le prince, les deux Anglais et 
moi, nous nous sommes assis, et la princesse a continué 
à se promener avec M lle Narbronte, la cadette, qui est 
fort jolie. Comme elle allait d'un bout des salons à l'au- 
tre, et qu'elle remue toujours les hanches et glisse sou 
pas, je crus d'abord qu'elle dansait une allemande, mais 
cela n'était que des grâces. Les dames se mirent à l'ou- 
vrage, c'est-à-dire la princesse, les deux Narbronto, la 
femme du maréchal qui doit être nonce de Podolie dont 
j'ai oublié le nom, et la sœurde la Potoeka, que je crois 
très malade ; elle a les reins pris et marche avec une 
disgrâce parfaite. A trois heures, on alla à la promenade 
avec les dames. La princesse me mena dans le jardin 
où les eaux jouaient, mais, quoique j'aie fait beaucoup 
de compliments, je ne crois pas les avoir remarquées. 
C'est vraiment un superbe lieu. De là, nous sommes 
passés par un va-et-vient dans l'île, où une lente turque 
était tendue et où nous trouvâmes des glaces, du calé, 
des pipes et du thé. Je fumai et je fus applaudi par 
la princesse, qui me croit tout aussi grand fumeur que 
le prince Ourzewouski. Ma pipe finie, je montai dans 
une calèche avec laprincesse,M' le Narbronte, la cadette, 
et les deux Anglais et nous allâmes à un village que la 









80 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



princesse fait arranger et où il y a la plus belle vue pos- 
sible. Nous montâmes une montagne trèsroide. Laprin- 
cessc grimpe comme une chèvre ; je crois qu'elle vou- 
lait nous faire oublierqu'elle venait de nous dire qu'elle 
était mariée depuis vingt-cinq ans. En revenant, elle 
me montra l'extérieur de son théâtre, et me dit que l'on 
allait y jouer un opéra : « la Mère Spartiate. » Elle 
joue le rôle de la mère. Le jour n'est pas décidé parce 
que l'on n'a pas encore le nombre des acteurs nécessaire 
pour les chœurs. Arrivés au palais, nous entrâmes 
dans le jardin, où le prince vint nous joindre, et la 
princesse se retira pour aller souper. Elle me dit qu'elle 
soupait de bonne heure pour se coucher lorsqu'on se 
met à table, parce qu'elle prend des bains. Après un tour 
assez long, nous rejoignîmes la princesse, qui soupait 
avec M rao Tarlo et M', e Narbronte, l'aînée : c'étaient de 
petites casserolles qui contenaient de petites entrées 
françaises qui avaient la meilleure mine possible. Je 
me préparais à bien souper, car je ne doutais pas que 
nous n'eussions aussi ces mêmes petites entrées. Après 
le souper de la princesse, l'on rentra dans le salon où 
la fureur de danser prit ; et cela était une sarabande, 
non! enfin, une danse allemande dont j'ai oublié lenom; 
mais il manquait de danseurs; l'on fut obligé d'avoir 
recours à moi; je pris donc ma place et j'allais sauter 
au son d'un clavecin que l'on n'entendait pas, quand l'on 
vint avertir que le souper était servi. Je voulus alors 
prendre congé de la princesse, mais elle me dit que, 
puisque je voulais partir la nuit, elle ferait un extraor- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGES 81 

dinairo et elle vint se mettre à table. Oh! ma Princesse, 
vous ne pouvez pas vous peindre ma peine lorsque j'en- 
trai dans la salle à manger! Au lieu d'y trouver ces 
petits plats, ces sauces appétissantes que l'on avait 
servis à la princesse, je vis la table chargée de grands 
plats où quelques morceaux de je nesaisquoi nageaient 
dans des sauces noires ou brunes couleur de médecine. 
Mon chagrin augmentait en raison de ce que je n'avais 
pas diué. Le souper fut très court et l'on rentra pour 
voir danser deux Cosaques de la Horde qui ont dû être 
fortjolis; mais comme ils ont une soixantaine d'années 
chacun, ou du moins la figure, leur danse n'intéressa 
je crois, que les Anglais. Après le bal, les daines joue- 
ront et chantèrent des cosaques. Ellesfurentgaiesettrès 
aimables. Je me récriai surle charme des dames polonai- 
ses, et la conversation que j'avais avec lo prince nous 
mena à parler de Varsovie, dont il me vantait les anciens 
plaisirs. Jelui parlai de ceux du moment, etjelui dis que 
je ne concevaispas comment il s'était décidé à vivre à la 
campagne, lorsqu'il avait tant d'avantages et tant de 
moyens d'être agréablement à Varsovie ; qu'il ne faisait 
mal qu'à lui et que, dansl'opinion des étrangers, il avait 
l'air d'être exilé ; que, moi, à sa place, si même je n'a- 
vais pas le bonheur d'être bien avec le roi, je resterais 
à Varsovie; que cela était même un moyen d'avoir occa- 
sion de se rapprocher. lime dit àcelaqu'il avait toujours 
étéattachéauroi; qu'ilétait audésespoir de cette atfaire 
dont il ne voulait plus entendre parler; qu'ilétait fâché 
que l'on crut qu'il voulait la faire revivre; que l'on avait 



tf» 



■a 

n 

4* .M 



H 









82 



UN PÀLADÎN AU XVllI" SIÈCLE 



prétondu qu'ils s'étaient rassemblés, à Selk,pourcabaler. 
Je l'assurai que cela n'avait fait aucun effet à Varsovie et 
que je ne croyais pas que le roi s'en fût occupé; que je 
croyais qu'il avait pris le parti de ne plus s'affecter de 
choses qui ne pouvaient pas nuire à sa personne et que, 
quant au mal que ces divisions intérieures pouvaient 
faire au pays, c'était au temps à montrer le mal qu'on 
faisait et à ceux qui les auraient causées à en être au 
désespoir. Il m'assura que personne de son parti ne 
dirait un mot de l'affaire à la diète, et que. comme il 
espérait qu'on se serait arrangé avant avec Branicki, il 
n'en serait plus du tout question. Je dis adieu au prince 
et montai en voiture. » 



Mais les malencontreux procès n'avaient pas encore 
eu, à cette époque, toutes leurs fâcheuses conséquences. 
Depuis ces déclarations peu inquiétantes, les esprits se 
sont aigris, et quand le prince de Nassau, quelques mois 
plus tard, arrive à Léopol pour y commencer sa campa- 
gne d'un nouveau genre, il apprend en même temps et 
que le prince Czartorisky, décidément d'accord avec 
l'opposition, l'y a déjà précédé, n'attendant que la fin 
d'une incommodité passagère pour aller parler à l'Em- 
pereur et chercher à l'influencer, et que Joseph II, de- 
vançant la date qu'il avait fixée, sera, le soir même, à son 
camp. Sur cette dernièrenouvelle, il remonte en voiture, 
emmenant avec lui un de ses amis de France qu'il vient 
de rencontrer, parvient au camp avant l'Empereur, 
s'y installe comme il peut, et quelle n'est pas son agréa- 



1 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



M 



ble surprise, le lendemain matin à son réveil, quand il 
trouve devant saporteun écuyer du prince Czartorisky 
lui menant les plus beaux chevaux de la part de 
son maître qui a prévu, lui fait-il dire, que, « dans sa 
précipitation, le prince de Nassau, n'ayant pas pris le 
temps d'attendre ses gens, se trouvera peut-être au 
dépourvu ». 

Gomme entrée de combat, le procédé, il faut en con- 
venir, ne pouvait être plus courtois! 

Quoique la longue lettre commencée ce soir-là — 
i"août 178G —parle de bien d'autres sujets que de l'in- 
trigue du moment, elle nous paraît trop importante pour 
ne pas être rapportéo, ici, in extenso. Elle contient 
notamment certaines paroles de l'Empereur, sur son in- 
térêt à ménager la Russie, qui impressionneront profon- 
dément le princa et qui, plus tard, lui reviendront sou- 
vent à la mémoire. 

« La manœuvre avait été ordonnée pour trois heures 
du matin, mais la pluie l'empêcha. A dix heures, j'allai 
chez le général Scherrier, pour savoir s'il serait visible, 
mais il avait reçu un courrier et était enfermé. A onze 
heures, le temps étant devenu beau, l'Empereur se 
rendit au camp où je lui fis ma cour. Les régiments ma- 
nœuvrèrent. L'Empereur, que je n'approchais pas de 
peur de le gêner, eut la bonté de venir à moi et de me 
parler des manœuvres que faisait le régiment. Ensuite 
un officier qui fait les fonctions de son chambellan 
parce que le général Browe, le seul qui l'a accompa- 



fin 

■I 

181 

mm 
1 



m 



■ 



84 m PALADIN AU XVIII e SIÈCLE 

gné, est tombé malade, vint me dire de la part de l'Em- 
pereur que S . M. me priait à dîner. Comme Jumilhac, — 
le Français que le prince venait de rencontrer à Léopol, 
— n'était pas prié, quoique l'Empereur admette à sa 
table des officiers de tout grade, cela lui fit de la peine. 
Je lui représentai que, quoiqu'il eût écrit à l'Empereur 
pour avoir la permission d'être du camp et qu'il l'eût 
eue, il n'avait pas été présenté et que, s'il le voulait, je 
ferais demander à l'Empereur s'il voulait permettre 
qu'il lui soit présenté. Cela l'a remis un peu, et nous 
nous séparâmes, lui pour aller chez le général Zaor 
et, moi. chez l'Empereur, qui me traita avec la plus 
grande bonté. Il me fit mettre à table à côté de lui et, 
pendant tout le dîner, qui était fort bon, il me parla 
français. Il m'apprit que M. d'Angevillers était en fa- 
veur auprès du roi de France, ce que, comme moi, il 
trouve fort extraordinaire; il ne conçoit pas comment 
il est arrivé. Moi je prétends que c'est par la garde- 
robe, c'est-à-dire, par Thierry, et il trouve que j'ai 
raison. M. d'Angevillers, pendant le voyage du roi, a 
passé son temps en petit comité, à la campagne, avec 
M. de Vergennes. Il croit que le ton doux de M. d'An- 
gevillers pourrait l'emporter sur le ton dur et tranchant 
du baron de Breteuil. Nous avons coulé à fond l'affaire 
du cardinal de Rohan, et vous imaginez que j'ai été très 
prudent. Il ne revient pas du jugement et de ce qu'on 
l'a puni après l'avoir fait juger et trouvé innocent. Il 
m'a dit que, quant à lui, s'il ne lui avait pas fait de bien, 
il ne lui avait pas fait de mal; qu'il ne voulait pas quela 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAO-SIRGEN 



85 



diète de l'Empire s'en mêle, et qu'illui laisserait tout ce 
qu'il a dans ses États, comme évêque de Strasbourg. II 
m'a parlé du voyage du Roi et de Cherbourg, de ses 
troupes, de celles de France. Il m'a dit qu'il savait que 
Varsovie était une ville fort agréable, qu'on lui avait dit 
que la société y était charmante. Je l'ai (ort assuré qu'on 
lui avaitdit vrai et que même on ne s'apercevait pas que 
plusieurs personnes s'en étaient exilées depuis un an. 
« Oh! oui, pour cette affaire du prince Czartorisky ; c'est 
une grande bêtise qu'ils devraient bien finir cl tâcher 
de faire oublier. » J'allais continuer, mais on apporta un 
paquet et, lorsqu'il eut fini de lire, il me parla tout de 
suite d'autre chose. Si j'en retrouve l'occasion, je le 
remettrai sur ce chapitre, et, comme il se lâche, j'aurai 
l'avantage. Adieu, je vais me coucher. Demain, je me 
lève à quatre heures pour aller à la manœuvre. » 

Mais sa lettre n'ayant pu partir ce soir-là, le prince 
y ajoute un long post-scriptum : 

« J'arrive du camp. L'Empereur, en y arrivant, est 
venu à moi et m'a dit quelques mots sur lo temps et sur 
la manœuvre qu'on allait exécuter. Lorsqu'elle fut com- 
mencée, l'officier qui suit l'Empereur vint me dire que je 
dînais chez Sa Majesté et que j'étais le maître de lui 
présenter tout de suite M. de Jumilhac. En conséquence, 
dans un intervalle des manœuvres, je le présentai. 
L'Empereur lui fit quelques questions sur son voyage et 
ensuite me parla du mouvement des troupes. Sur ce que 
je lui dis que le pays était un pays de chicanes, il me 
répondit que la partie des montagnes où les confédérés 





■ 



Sfl 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



se reliraient, pendant la guerre, était encore plus diffi- 
cile. Je dis : « Mais cette guerre-là... » Il ne me laissa pas 
achever — : « Vous avez raison, me dit-il, cela était une 
guerre aux bourses, » et ensuite il continua : « C'est 
à celte occasion que j'ai vu jusqu'où peut aller la dé- 
raison. Parmi les confédérés il y avait des gens d'esprit; 
M. Patec, entre autres, en a beaucoup et il était le plus 
ardent et le plus pénétré de la réussite de son projet. 
Ces gens-là s'étaient mis dans la tète qu'ils pourraient 
détrôner le roi. Il y avait ce M. Patec, l'évêque de Kami- 
nieck, des Lubomirsky, des Potocki, des Jewronski, 
des Radziwill et d'autres qui s'étaient retirés chez moi. 
Je leur parlai. Je leur représentai la nullité de leurs 
moyens; que d'ailleurs le roi avait été reconnu de toute 
l'Europe. Cela ne fit rien. Us avaient la tète tournée. 
Us allaient partout offrant la couronne. Us l'offrirent 
au landgrave de Hesse-Cassel et à tous les princes, et 
finirent enfin par signer l'interrègne. Lour extravagance 
ne les portait cependant pas à s'exposer; ils avaient 
des troupes qui volaient, pillaient, et eux se bornaient 
à aller, de temps en temps, afficher, la nuit, leurs pro- 
testations à la frontière, et se sauvaient contents comme 
s'ils avaient fait de belles prouesses. » — « Us en ont été 
bien punis, » dis-je — « Oui, me répondit l'Empereur, 
car, sans leur conduite ridicule, la Pologne n'eût pas été 
partagée, et jamais l'on ne comprendra comment des 
gens d'osprit ont pu se mettre de pareilles chimères 
dans la tète. > 

» Comme il y avait des Polonais qui entendaient cette 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU SIEGEN 87 

conversation et, entre autres, M. de Rzewuski, je dis à 
l'Empereur: L'on croirait qu'après un pareil exemple 
les Polonais seraient devenus plus sages, mais mal- 
heureusement il y a encore de mauvaises tètes qui 
s'opposeat à la tranquillité et au bien du pays. — Les 
troupes s'avançaient; l'empereur fit un mouvement- 
M. de Rzewuski s'approcha de moi et me dit avec 
humeur: cela est fort agréable; voilà une conversation 
bien extraordinaire. L'Empereur m'appela, et nous 
marchâmes sans que personne ne soit près de nous. 
« Quels sont ceux dont vous voulez parler? » me dit-il. 
— Ce sont ceux qui conseillent le prince Czartorisky. — 
« Mais que prétendent-ils et que peuvent-ils faire? » — 
Rien, répondis-je, mais tourmenter; par exemple, faire 
courir le bruit que VotrcMajesté veut quel'on vcngel'in- 
justice faite au prince Czartorisky. — «Moi? me dit-il, je 
n'ai jamais conçu comment il avait pu commencer cette 
affaire. Je ne le lui ai pas caché; mais coque je ne lui 
ai pas dit et ce que je vous dirai, c'est que je regarde 
comme une très grande faiblesse à lui d'avoir pu croire 
que l'on voulait l'empoisonner, car quel avantage en 
tirer? C'est sa sœur qui lui a tourné la tète. » — Et le 
maréchal Potocki, lui dis-je, chef du parti mécontent. 
Le prince Czartorisky part pour la Podolie, après le 
départ de V. M., pour se trouver aux diétines. Les Bra- 
nicki, les Potocki, tous ceux que le roi a comblés de 
bienfaits et qui se disent mécontents, se sont joints à lui. 
Je ne l'ai pas entendu do la bouche du prince Czartori- 
sky, mais ses affidés vont répandant partout que V. M. le 



■'Si! 



1 



■ 

H 



88 



UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 






protège, qu'Elle veut que l'on lui rende justice et que, 
si cela ne se fait pas naturellement, Elle y emploiera 
la force lorsqu'il en sera temps. Ces propos fermentent 
dans les têtes ; l'on voit les armées de V. M. ravager 
la Pologne. Quelques-uns implorent déjà la protection 
du prince que l'on croit disposer de V. M., et si, par 
ces moyens, à la diétine, il a les nonces qu'il désire, il 
tâchera de tourmenter le roi à la diète. — « Mais aussi 
pourquoi le roi se tourmente-t-il de cela? Ces gens-là 
ne peuvent lui faire aucun mal. Pour moi, je ne m'en 
mêlerai pas. Puisque la Russie a pris une certaine 
prépondérance en Pologne, il faut la lui laisser. Le roi 
de Prusse et moi travaillons, depuis longtemps, à qui 
sera le mieux avec elle: j'ai, je crois, un peu d'avan- 
tage sur lui. Aussi je n'irai pas le perdre pour un parti- 
culier dont je n'ai pas approuvé la conduite dans toute 
cette affaire. » — Mais le roi a toujours aimé le prin- 
ce ; s'il revient à lui, le roi lui pardonnerait tous ses 
torts. — « C'est tout ce qu'il peut faire de mieux, s — 
Au lieu de cela, ai-je continué, il veut que l'on mette 
dans les instructions du palatinat de Podolie que le 
vœu delà province est que l'on reparle à la diète de cette 
affaire. Comme je ne suis pas du même avis, je vais 
me joindre à ceux qui pensent comme moi pour m'op- 
poser à ses volontés. — « Il faudrait que le roi n'ait 
pas la bonté de se tourmenter de toutes ces vilenies, et 
tout cela finirait. » La charge commençait; l'empereur 
prit le galop et la conversation finit. Il me reparla 
encore, pendant la manœuvre, mais ce fut toujours de 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 8!) 

choses relatives aux troupes. Adieu, je vais m'habiller 
pour aller dîner. » 

Quelques heures, on le voit, avaient, suffi au prince de 
Nassau pour l'éclairer sur les sentiments de l'Empereur. 
C'était ce qu'il voulait. 

Rentré à Léopol où, malgré sa répugnance à loger 
sous le toit de quelqu'un qu'il s'apprête à contrecarrer, 
il n'a pu refuser l'hospitalité empressée du comte 
RzeAvuski, il est non moins promptement renseigné sur 
les intentions du prince Czartorisky, puisqu'il écrit le 
soir même à sa femme : — (2 août, onze heures du soir) : 
— « Le prince Czartorisky va décidément à la diéline. 
11 mène avec lui beaucoup de Galiciens, et la princesse 
tout ce qu'elle peut ramasser de femmes jolies. Elle va 
loger à Kaminieck, chez M me de Witle, qui est ici et qui 
me l'a dit dit. 

« Je suis logé chez le comte Rzewuski. Monter les 
chevaux du prince-général » — c'était le titre du 
prince Czartorisky — » loger chez Rzewuski et être 
au roi devrait paraître incompatible. Je ne leur cache 
cependant pas mes projets ; nous verrons si cela 
durera. » 

L'opposition continue en efïet à l'accabler de poli- 
tesses. Adevoir lutter contre un adversaire aussi gênant, 
mieux vaut encore l'avoir chez soi et savoir ce qu'il 
fait. « Grégoire est arrivé àmidi. M. Rzewuski, qui était 
à la fenêtre, est sorti sans riemlire et aélé audevant de 
lui. Un instant après, il est rentré, ni'apportant ma cas- 



■ 



90 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



sette. en me disant que le roi m'envoyait un homme 
avec cette cassette ; et ensuite il est sorti pour aller 
chez le prince-général où l'on fait sûrement de beaux 
commentaires là-dessus. Certainement il m'en embras- 
sera dix fois de plus par jour. » 

Le prince a, du reste, un moyen tout trouvé de recon- 
naître pour ce qu'elles valent les attentions de son hôte. 
Puisqu'il est désormais mieux fixé que personne sur les 
intentions de l'Empereur, et que son premier soin doit 
être naturellement de couper court aux illusions qui 
font, dans l'opinion, la principale force de l'opposition, 
c'est par lui qu'il commencera. 

« Rzewuski a été de très mauvaise humeur. Il a vu 
que ma conversation durait; il n'a pas pu l'entendre; 
cela l'a fort intrigué. Hier soir, il a reparlé de ce que 
l'Empereur avait dit des confédérés. Je lui ai fait remar- 
quer que cela ne devait pas être de grand encourage- 
mentpoursonparti.il a prétendu que les temps étaient 
bien changés et que le prince (car c'est le prince par 
excellence) était sûr de l'Empereur. — Il est donc sûrde 
la Russie, lui ai-je dit comme par indiscrétion, car S. M. 
m'a dit qu'elle ne se brouillerait pas, pour un particulier 
dont elle n'a même pas approuvé la conduite, avec une 
puissance dont il est de son intérêt de disputer l'amitié 
à la Prusse. — Il me dit : vous avez donc parlé de 
cette affaire à l'Empereur ! — C'est lui, qui m'en a 
parlé le premier; — et, ensuite, j'eus l'air d'être fâché 
de mon indiscrétion et je devins très boutonné. Je pris 
l'air ministériel. Cela a fait son effet. lia dépêché un 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



91 



courrier au camp au prince, que d'ailleurs l'Empereur 
n'a oas bien traité. » 

Montrer l'indifférence de l'Empereur en un pays qui 
venait cependant de si cruellement souffrir de l'inter- 
vention étrangère, c'était évidemment porter aux enne- 
mis du roi le coup le plus sensible. Si le prince do 
Nassau en eût pu douter encore, il allait en avoir, le soir 
même, une nouvelle preuve peu flatteuse pour les con- 
victions d'un de ses adversaires, paraît-il, des plus in- 
fluents. « S... a paru fort étonné lorsque je lui ai dit 
que j'allais en Podolie. Mais il m'a assuré que, puisque 
le prince-général y allait aussi lui-même, il y ferait tout 
ce qu'il voudrait et que, d'ailleurs, si cela était néces- 
saire, il ne prendrait pas tous ces biais pour réussir 
dans son affaire, puisqu'il était plus certain que jamais 
de la protection de l'Empereur. — Vous l'a-t-il dit? » 
lui dis-je. — Non, mais M. Vitoslowski. — Eh! bien, 
je vais vous prouver le contraire sous le secret, lui 
dis-je, je no vous attendais pas, et voici le compte que je 
rends d'une conversation que j'ai eue avec l'Empereur. 
— Je lui lus les articles les plus intéressants. Son visage 
s'allongea. lime demande grâce et me prie de lui per- 
mettre de m'écrire une lettre, comme si je l'avais reçue 
avant de le voir, dans laquelle il me dirait me rendre 
compte des projets du prince, chez qui il n'aurait été 
que pour le sonder! Et le nouveau converti d'offrir aussi- 
tôt ses services au parti du roi ; d'assurer qu'on pourra 
compter « sur deux ou trois mille gentilshommes de 
petite noblesse », et do fournir sur les électeurs des 









■ 



l 



I 



92 



UN PALADIN AU XVlIle SIÈCLE 



I 

I 



renseignements que le prince fait semblant d'accepter, 
mais qu'il ne manquera pas de faire contrôler. 

Hàtons-nous de dire que personnellement le prince 
Czartorisky entend planer au-dessus de ces intrigues. 
Dans les fréquentes entrevues que Je prince de Nassau 
a avec lui, il ne peut que s'en louer. « Je vois le prince 
dont je suis très content. Il m'a dit qu'il reconnaissait 
mon ancienne amitié dans la démarche franche que j'ai 
faito vis-à-vis de lui. La princesse est très polie avec moi, 
cela me fait croire que nous pourrons nous arranger. 
Qu'il m'accorde les instructions, je lui laisse ses nonces. » 
Les dispositions de l'Empereur qui commencent à 
être divulguées ont fait l'effet d'une douche salutaire, 
et la détente est évidente, quand l'arrivée du chef réel 
de l'opposition, le maréchal Potocki, vient rendre la 
confiance à son parti. 

« Le maréchal Potocki est arrivé ce matin. A midi, il 
est venu chez moi et m'a dit que peut-être il accompa- 
gnerait le prince-général enPodolie. Je lui ai répondu 
que, comme le roi m'avait demandé de donner mes voix 
aux nonces qu'il désirait, je craignais d'être dans le cas 
de lui être contraire. Il est venu du monde et notre 
conversation a fini. » Mais elle reprend bientôt, et, 
cette fois, les positions seront nettement prises. « Je 
lui ai dit que, s'il n'y avait pas moyen d'arrangement et 
que le prince-général et lui veuillent tout faire, je m'y 
opposerai, et je tâcherai que ce qui sera avec moi soit 
plus fort aux poignets, sinousne lesommes pas en voix. 
« Je crois bien que le roi me grondera, ai-je ajouté, 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



93 



mais je n'en aurai pas moins eu les nonces qu'il aura 
voulus. Quant aux instructions, je m'y oppose. Je ne 
veux pas souffrir qu'il y ait un mot Je mis qui ait trait à 
cette affaire, et, si même je n'avais que les gentilshommes 
de mes terres, je me ferais plutôt hacher avec eux que 
d'y consentir.— 11 voulut me persuader qu'il était de la 
dignité d'un grand-général que tous les Étatsdemandent 
que l'on ne laisse aucune tache qui puisse ternir son 
honneur. Je lui ai répondu que. puisque le grand-général 
avait tant à cœur que son nom fût rayé, il pourrait le 
faire demander par un nonce et qu'ainsi je ne m'oppo- 
sais pas à ce que la tache fût lavée, mais que je trouvais 
inutile que lepalatinat s'en mêlât; et que j'ouvrirais l'a- 
vis,s'ii en était question à la diétine, qu'il fallait, avant 
de prendre une décision, que le palatinat nomme des 
commissaires pour examiner l'affaire; que cela d'abord 
prendrait du temps et empêcherait qu'on puisse en par- 
ler à cette diète, et qu'enfin, si ce moyen ne suffisait pas, 
nous ferions voler les oreilles. - Il me dit qu'il était 
fâché, mais que je ne réussirais pas à l'empêcher. Adieu, 
je m'en vais au bal public où l'Empereur viendra. » 

Ces bals, où tout le monde se retrouve, où chaque 
mot de Joseph II va être relevé comme un indice de 
sa pensée, sont une grande affaire pour les deux partis ; 
et n'est-ce pas le cadre le mieux adapté à cette fronde 
en miniature, où l'on serait tenté de ne voir qu'un jeu, 
si toutes ces petites intrigues ne devaient, en somme, 
aboutir à une des catastrophes les plus lamentables de 
l'histoire? 



■ 



■H 




' J4 UN PALADIN AU XVIll- SIÈCLE 

« L'Empereur était au bal, lorsque j'y suis arrivé. Il 
m'a beaucoup parlé ; ;il m'a traité avec la plus grande 
bonté; il est revenu plusieurs fois à moi et a causé 
continuellement avec moi toutes les fois que je l'ai ren- 
contré. Je crois que c'est parce qu'il sait que je n'ai pas 
à lui parler des affaires de Galicie; sans cela, je me 
croirais fort en faveur. » 

La princesse Czartoriska n'a garde de manquer une 
aussi bonne occasion de réchauffer le zèle de ses parti- 
sans. * Jamais l'on ne s'est mis tant en frais de com- 
phments. Il suffit d'avoir un habit petit-vert pour que 
le prince-général fasse des protestations à perte de vue, 
et la princesse toutes les mines qu'elle faisait il y a 
vingt-cinq ans. Un des plus grands moyens que l'on 
ait imaginés est d'avoir habillé le petit prince à la po- 
lona 1S e ; mais cela a été trouvé bien ridicule et l'on rit 
beaucoup de voir le mari de la « mère Spartiate » en 
habit autrichien présenter son petit Polonais. » 

Depuis leur explication si nette, le prince de Nassau 
n'ava.t pas revu le maréchal Potocki; il le retrouve au 
bal. « Il m'a dit que la cour ne gagnerait rien à ce que 
l'affaire du grand-général ne soit pas mise dans les ins- 
tructions du palatinat de Podolie, parce que plusieurs 
autres palatinats la recommanderaient. Je lui ai dit que 
je ne le croyais pas. Il s'est fâché et je ne l'ai plus vu. , 
Il y rencontre aussi le monsieur S..., aux revirements 
s.souda.ns,et qui, fort gêné dans son double rôle, serait 
enchanté que tout s'arrangeât. «On m'a député S.. .pour 
tâcher de m'engager à ne point aller en Podolie sous 



LE PRINCE CHARLES DE NASSÀU-SlEGEN 



95 



prétexte que je me brouillerais avec tout le monde et 
que je ne ferais rien. Il était venu quatre fois dans la 
journée chez moi, pour me parler toujours de la même 
chose. Cela m'a ennuyé enfin, et je lui ai dit que j'irais, 
ne fût-ce que pour rendre compte au roi de ceux qui 
n'auraient pas été entièrement à lui, et pour pouvoir 
solliciter le roi de ne leur jamais faire aucune grâce. 
Il m'a fait les plus belles protestations .Nous verrons ce 
qu'elles valent. » 

Mais ce qui est plus plaisant, c'est de levoir, pendant 
qu'on danse, intéresser aussi les dames à la cause du 
roi. H n'est plus, cette fois, au bal public de la veille, 
mais chez la comtesse Mnizeck « à qui on a volé, il y a 
deux jours, pour dix mille ducats de diamants ». 

« Je reviens du bal pour écrire et je monte tout de 
suite en voiture. M mc de Witte (1), à qui j'ai demandé 
ses commissionspour son mari, médit qu'elle allait lui 
écrire un mot pour lui annoncer que la princesse-gé- 
nérale logerait chez eux pendant la diétine. Sur ce que 
je lui en marquais ma surprise, elle m'a dit l'avoir pro- 
posé parce qu'on avait mandé à son mari, de Varsovie, 
qu'il ne fallait pas être impolis avec eux. Je lui repré- 
sentai la différence entre n'être pas impoli et les loger. 
Là-dessus elle voulait renoncer à retourner à Kami 
niech ; mais j'ai pensé qu'au contraire elle pourrait m'y 
être utile, et voici comment : 

« Elle m'a dit que son mari était très changé, qu'il 

(i) Depuis comtesse Sophie Potocka. « C'était, a écrit d'elle M- Vigée Le- 
brun, une des plus jolies femmes que .j'aie peintes ; elle était auss. jo hc 
qu'on puisse l'être... Mariée alors au général-gouverneur de kamimccli, elle 



! 









aï*»*: 




'4 

m 



I 



96 UN PALADIN AU XV1IL SIÈCLE 

était devenu poli ; que bien du monde était revenu sur 
son compte ; qu'elle a toujours été fort aimée. . . J'ai ima- 
giné alors de tâcher de le faire être nonce à la place de 
M... et de M... sur l'esprit desquels elle a du crédit et 
qui, eux, certainement ne voteraient pas bien. Ce qu'il 
y a de certain c'est que S... (l'homme aux palinodies 
avec lequel nous avons déjà fait connaissance) fera 
tout ce qu'elle voudra , il en est très amoureux. Je 
ne le crois pas heureux, car c'est elle qui me l'a dit. Il 
faut donc que le mari se mette sur les rangs et que sa 
femme ordonne à S... de lui donner tous ses amis. Le 
prince-général, logeant chez elle, ne pourra pas lui être 
contraire si elle lui marque un grand désir d'aller à 
Varsovie, ce qu'elle ne pourrait faire si son mari n'est 
pas nonce. J'aurai ébranlé M... et sa complaisance pour 
M- de Witte fera le reste. Ainsi, dites au roi que l'in- 
tention de M-e de Witte était de ne pas retourner à 
Karainiech, mais que j'ai trouvé que, puisque la propo- 
Bition avait été faite, il fallait s'en servir comme d'un 
moyen, et je crois qu'il ne faut en négliger aucun. En 
conséquence, M- de Witte, au lieu d'aller encore à la 
campagne chez M- Mnizech, se rendra de suite en Po- 
dohe, où elle mettra toute la séduction dont elle est 
capable pour servir le roi. Voilà ce que j'ai arrangé au 
bal, où l'on ne doute sûrement pas que je ne lui aie fait 
ma cour. Mais, ce qui aura surpris, c'est que nous avions 
l'air d'être très d'accord. Que cette histoire n'aille qu'au 



LE l'RINGE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 97 

roi et à personne d'autre, car on croirait peut-être ce 
qui n'est pas. Adieu, il est minuit : je pars. » 

Il part en effet pour la Podolie afin d'y prendre, sur 
les lieux, les dernières dispositions. Il dut, sans doute, 
en rapporter une bonne impression, puisque nous le 
voyons rentrer à Léopol, quelques jours après, croyant 
n'avoir plus rien à faire. 

« Comme la diétine n'est que le 21 et que je ne sau- 
rais que faire d'ici là chez moi, je vais aller reconnaître 
des forêts dont je pourrai tirer des bois de construction 
pour les marines de France et d'Espagne et des mâts. 
Cela ne sera pas bien gai, mais je tuerai le temps. C'est 
de là que j'irai aux diétines, car je veux que l'on me 
tienne parole. Je crois que les «bleu-sur-bleus » auraient 
mieux aimé que je sois resté à Varsovie. » 

Que se passa-t-il le 21? S'est-on mis d'accord, 
comme une phrase de ce dernier billet le laisserait pen- 
ser, ou les oreilles ont-elles dû voler? Nous n'avons 
pas d'autres lettres du prince datées de Pologne. Mais 
la réponse à cette question se trouverait peut-être dans 
ces quelques mots de lui à Beaumarchais que nous em- 
pruntons à l'ouvrage de M. de Loménie : 

« Avant que l'on se fût reconnu, il y en a eu trois 
cent quatre de tués et plusieurs de blessés. Voilà à 
quoi nous passons notre temps, et ce que c'est que la 
liberté ! Chacun a son avis et le soutient. Cependant, 
vous voyez que partout les rois ont raison lorsqu'ils le 
veulent bien. » 

7 



■ 



H 




■ 



§ III 



Le prince Potemkin. — Premier voyage en 
Tauride 



Le comte de Ségur a raconté dans ses Mémoires 
l'origine des relations du prince deNassau avec le prince 
Potemkin. Le princo de Nassau, comme nous l'avons 
vu, avait obtenu le privilège do faire transporter les 
produits de ses terres, qui auraient descendu le Dniester, 
sous les pavillons de France, d'Espagne et d'Autriche. 
Pareille concession de la part de la Russie lui aurait 
été avantageuse ; mais il n'osait l'espérer, n'ayant au- 
cune raison de compter sur la bienveillance du gouver- 
nement russe. Il avait cependant profité de l'intérêt par- 
ticulier que lui portait M. de Ségur, notre ambassadeur 
à Saint-Pétersbourg, pour le charger de sa demande, 
au cas où se présenterait une bonne occasion de la pro- 
duire. Potemkin, à ce moment, cherchait à établir des 
relations commerciales entre les rives de la mer Noire 
récemment conquises et la Méditerranée, et même il 
n'hésitait pas pour ce grave intérêt à mécontenter 
l'Angleterre. L'initiative du prince de Nassau rentrait 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 99 

donc assez clans ses vues. II répondit néanmoins au 
comte de Ségur par un refus formel. Bien que le 
voyage du prince à Constantinople, dont nous avons 
parlé, ait eu surtout pour objet ses affaires privées; 
qu'il en fût revenu très défavorable aux Turcs, et que 
ses lettres à Paris n'aient cessé, depuis lors, de prôner 
les avantages d'un rapprochement de la France et de 
la Russie, cette démarche l'avait fait regarder par l'Im- 
pératrice comme un des généraux qu'on pourrait songer 
à lui opposer. La chaleur des instances de M. de Sé^ur 
après un premier refus étonna Potemkin et, comme il 
en manifestait sa surprise, «je lui racontai, dit M. do 
« Ségur dans ses Mémoires, notre singulier duel et le 
« serment de fraternité d'armes que nous nous étions 
« réciproquement fait après le combat. Il ne me répondit 
« rien; mais, peu de jours après, il m'apprit que l'Im- 
« pératrice, voulant me donner une nouvelle preuve de 
« sa bienveillance, m'autorisait à écrire au prince de 
« Nassau qu'elle lui faisait présent d'une terre (1) en Cri- 
ce mée et lui accordait le pavillon russe pour ses bàti- 
« ments. On jugera facilement de la surprise et de la 
« satisfaction de Nassau en recevant cette nouvelle si 
« imprévue ». 

Une telle faveur exigeait un remerciement; et c'est 
pour l'exprimer de vive voix que nous allons voir le 
prince arriver à Kioff, où il espère trouver le prince 

(i) Les souvenirs de M. de Ségur le trompent probablement sur ce pre- 
mier point, du reste sans importance. Ce n'est qu'un peu plus tard, comma 
nous allons le voir, que le prince de Nassau reçut des terres en Russie. Le 
seule faveur dont il allait remercier le prince Potemkin à Kiotf est celle du 
pavillon. 



•>*■ 



I 

* vu 



100 UN PALADIN AU XVI1I= SIÈCLE 

Potemkin, le 2 décembre 1786. Mais son voyage avait, 
de plus, un autre but. 

Pour Stanislas, cette rencontre du négociateur offi- 
cieux qui venait, quelques mois auparavant, de lui ren- 
dre un si grand service en le fixant si promptement sur 
les sentiments de l'Empereur, avec le tout-puissant mi- 
nistre de Catherine était une bonne fortune; aussi, dès 
qu'il avait été informé dos projets du prince de Nassau, 
s'était-il empressé de se mettre en mesure d'en profi- 
ter, en faisant de nouveau appel à son amitié. 

S'il avait eu effectivement « raison » aux diétines de 
Podolie, l'opposition n'en restait pas moins acharnée 
contre lui, et ses agissements d'autant plus redoutables 
qu'en intéressant à leurs querelles le comte Branicki . 
neveu par sa femme du prince Potemkin, les mécon- 
tents pouvaient se flatter de la protection de la Russie 
bien autrement prépondérante que l'Autriche dans les 
affaires de Pologne. Ils mettaient, en tous cas, le roi 
dans la situation la plus délicate, puisqu'ils l'obligeaient 
à disputer à sa famille, à son intimité, la confiance de 
celui qui se trouvait être, à cette heure, le véritable 
arbitre de sa destinée. 

Rivé par ses antécédents à la politique de la Russie, 
tenu en tutelle par ses ambassadeurs, menacé par ses 
armées dont un régiment occupait encore une de ses 
provinces, au grand scandale des patriotes, Stanislas 
souffrait de tous les inconvénients de cet écrasant pa- 
tronage. Si, comme compensation, il n'avait pas, en 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



101 



même temps, sinon l'appui réel, tout au moins les égards 
de sa redoutable voisine, sa position devenait intenable; 
or, tel était précisément le cas qui se présentait. Au 
cours du voyage qu'elle allait entreprendre pour visiter 
les provinces méridionales de son empire, Catherine 
devait longer les frontières de la Pologne. Le roi s'était 
empressé de lui annoncer son intention d'aller la saluer 
à son passage; sa lettre était restée sans réponse. Qu'en 
devait-il penser? Quel accueil lui serait-il fait? N'irait-il 
pas au-devant d'un affront? Questions capitales pourlui, 
et non moins palpitantes pour les principaux membres 
de l'opposition réunis à ce moment à Bielacerskieff, chez 
le comte Branicki, tout à portée de Kioff. 

Evidemment le prince de Nassau donna à Stanislas 
une grande marque de dévouement en acceptant de lui 
la mission de déjouer, s'il le pouvait, cette fois encore, 
les calculs de ses ennemis. Ce qu'il désirai! le plus au 
monde c'était un commandement à la guerre ; la 
Russie paraissait, seule, pouvoir le lui offrir, et il 
risquait, en s'aliénant Potemkin, de compromettre la 
réalisation de son plus cher vœu. Nous allons voir sa 
franche intervention réussir si complètement et si 
protnptement qu'on ne pourrait vraiment qu'applaudir 
à son habileté diplomatique, si l'on ne savait, aujour- 
d'hui, que c'était un peu enfoncer une porte ouverte que 
de prendre, à ce moment, la défense de Stanislas devant 
la Russie et l'Autriche trop récemment enrichies des pre- 
mières dépouilles de laPologne pour n'avoir pas intérêt 
ù bien établir, aux yeux de l'Europe, que, si elles avaient 



1 

I 



t* ! . 



I 




102 



UN PALADIN ALI XVIII» SIKCLE 



obéi, dans le passé, à une regrettable nécessité, elles ne 
rêvaient nullement d'acbcver l'œuvre commencée. Elles 
tenaient d'ailleurs d'autant plus toutes deux à ménager 
les Polonais, tout en favorisant cbez eux ces germes de 
divisions qui leur seront si utiles plus tard, que, secrè- 
tement décidées à lancer à la première occasion favo- 
rable toutes leurs forces contre l'empire ottoman, elles 
n'entendaient pas s'exposer inutilement à avoir à com- 
battre un ennemi de plus. 

Quoi qu'il en soit, le prince de Nassau, en se rendant 
à Kioff, était assez peu rassuré. Son voyage du reste 
débutait mal. Sa voiture s'est cassée en route plusieurs 
fois, et il apprend, en arrivant, non seulement que 
Potemkin vient de partir pour la Crimée, mais encore 
qu'il a promis à son neveu d'aller, à son retour, passer 
quinze jours à Bielacerskieff où l'opposition triomphante 
se croit désormais si sûre de lui qu'on y a déjà bu 
publiquement « au roi Branicki »! Sa seule chance de 
joindre Potemkin est de l'atteindre à Krcmenschul, où 
celui-ci doit, paraît-il, s'arrêter. Il repart donc aussitôt, 
arrive heureusement à temps, et c'est lui-même qui va 
nous raconter l'accueil qui lui est fait. 



« 4/*6 décembre 1786. 

« Il est impossible de recevoir quelqu'un mieux que 
je ne l'ai été par le prince Potemkin. L'on n'est pas plus 
poli; l'on n'a pas plus d'attentions, et jamais je n'ai été 
aussi vite à mon aise avec quelqu'un que je ne connais- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



103 



sais pas. Nous (1) arrivâmes ici, le samedi à dix heures 
du soir, ayant eu beaucoup de peine à passerla Soula qui 
n'était gelée que depuis quelques heures et où l'imbé- 
cile Laurent enfonça jusqu'au genou, et un cheval plus 
bête encore jusqu'au col. Le temps était si froid qu'un 
major que l'on nous a donné pour nous accompagner 
eut les deux joues gelées, et ce n'est qu'en le frottant 
avec la neige que l'on les lui a dégelées. Nous ne trou- 
vâmes pas un seul logement; nous passâmes la nuit 
dans une mauvaise chambre dont nous délogeâmes des 
soldats. » 

Heureusement la réception qui l'attend va le dédom- 
mager de toutes ces misères. « Nous nous rendîmes chez 
le prince â midi. Il était à sa toilette quand le comte 
Romanzoff alla l'avertir, mais l'on vint nous dire qu'il 
était sorti et qu'on était allé l'avertir. Dix minutes 
après, il parut et me dit qu'il n'avait pas osé se flatter 
d'avoir le plaisir de me voir dans son gouvernement 
parce que M. de Ségur lui avait fait craindre que je 
n'en aie pas le temps. Il me dit plusieurs fois qu'il 
désirait depuis longtemps faire connaissance avec moi. 
Vous jugez que je ne fuspas en arrière de compliments ; 
enfin l'on se mit à tablo où il se trouva un fauteuil 
pour lui et un pour moi. J'entre dans ces détails minu- 
tieux à cause de tout ce que le maréchal Potocki nous 
avait dit de sa hauteur. Pendant le dîner, nous parlâmes 
guerre, turcs, batteries flottantes... » 

(i) Le prince de Nassau était accompagné depuis Varsovie du fils du 
prince de Ligne, chargé d'annoncer la prochaine arrivée de son père, invité 
par l'Impératrice à la suivre dans son voyage en Crimée, 



! 






M 

Il *• 



■ 

1 






104 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

Mais, le dîner fini, Potemkin ayant fait une allusion 
auxaffaires de Pologne, voilà le prince de Nassau qui, 
sans plus tarder et voulant, do prime abord, se bien 
donner pour ce qu'il est, attaque nettement les ques- 
tions les plus brûlantes, ne craignant pas de dire sa 
pensée sur le neveu même de son redoutable interlocu- 
teur. Le parti-pris était hardi et le ministre de l'Impé- 
ratrice n'avait probablement pas rencontré souvent 
cette rondeur. C'est pour cela peut-être qu'elle lui plut. 
Le soir même, le prince de Nassau en avait la preuve. 
« A 7 heures, le comte Romanzoff vint chez moi avec 
la voiture du prince pour me mener souper et au bal 
chez le gouverneur. Le prince arriva cinq minutes 
après nous ; il me proposa peu après de venir m'asscoir 
près d'une table pour causer et il commença par me dire : 
« Je suis bien fâché que mon neveu se soit mêlé de 
toutes ces choses ridicules; cela a été malgré moi. » 
Ainsi mis à son aise, le prince n'avait qu'à parler et il 
n'eutgarded'ymanquer. «Vous connaissez ma franchise, 
je m'y suis livré, » écrit-il, le soir, à sa femme en lui 
faisant le long compte-rendu de cette conversation plus 
intéressante pour elle qu'elle ne peut aujourd'hui ïètrc 
pour nous, « et j'ai vu avec plaisir qu'il était bien aise 
de savoir des choses vraies que personne sûrement 
n'aurait osé lui dire ». Potemkin, de son côté, a affecté 
de s'exprimer très nettement. On est même revenu sur 
le passé. « Il me parla du partage et combien il avait 
été fâcheux que le roi n'ait pas pris le commandement 
de l'armée lorsqu'on le lui a proposé. » 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



105 



En somme, pour le moment, Stanislas peut être Iran- 
quille. La plupart de ses sujets d'inquiétude ont été 
abordés'dans ce long tête-à-tête... 11 recevra bon accueil 
de l'Impératrice, et, quant à Potemkin, ses dispositions 
à son égard sont parfaitement rassurantes. «Leroicon- 
naîtra, » a-t il dit, « lorsque j'aurai l'honneur de le voir, 
que non seulement je ne lui suis pas contraire, mais 
que je sais que l'Impératrice ne peut pas ne pas le soute- 
nir. » Sur son neveu, il n'a pas été moins explicite : « Je 
lui dirai tout mon regret qu'il se soit mêlé de tout cela 
et mon désir qu'il tienne au roi. » Il essaie cependant un 
peu de l'excuser et cela nous vaut une anecdote dont le 
lecteur gaulois, lui-mémo, comprendra quenous tenions 
àlaisseràson auteur la responsabilité « ...Mais il médit 
que, dans le fond, Branicki aimait le roi, et alors il 
me conta que, dans le temps où il était à Pétersbour-, 
M.Gbernitcheff, le voyant mécontent, voulut en dire du 
mal. Mais Branicki avec vivacité lui reprit : « Monsieur, 
je peux dire du mal du roi, mais je ne souffrirai pas 
que qui que ce soit en dise. » Le ton de Branicki fit une 
telle peur à Cbernitcbeff qu'il lâcha un gros p..., ce qui 
rappelle le coup de pied que M. du Chàlelet lui avait 
donné en Angleterre et auquel il avait fait la mémo 
réponse (1). » 



g 

139 



(i) M. de Lançeron raconte dans ses Mémoires une autre ancrdocle sur 
ec comte de Chernitcheff, pendant son ambassade à Londres. « Dans un bal 
de cour, il arriva de bonne heure et prit la première place sur le banc des 
ministres étrangers. Le comte du Châtelet arriva ensuite et, voyant sa place 
prise, monta sur un gradin plus élevé et s'assit sur les épaules du comte 
Chernitcheff, la tète de celui-ci entre ses jambes, le jetta par terre et garda 
sa place. L'affaire n'eut pas d'autres suites. » 



10G 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 

Le négociateur était donc, on le voit, assez en droit 
de s'applaudir, mais son succès personnel avait encore 
été lo plus complet. Dès leur premier entretien, Je 
prince Potemkin, mal prévenu cependant, a ressenti 
pour lui une vive sympathie, — sympathie d'ailleurs ré- 
ciproque, — qui ne se démentira pas de longtemps, 
a Cet homme est vraiment adoré dans ce pays. J'ai de 
lui la mcilleuro opinion ; jamais il n'a fait de mal à 
personne, pas même à ceux qu'il sait être ses ennemis. 
Son caractère est connu pour être très franc. Depuis le 
moment de mon arrivée jusqu'à celui-ci, il a été le même 
avec moi. Il est impossible d'avoir plus d'attentions et 
de dire des choses plus honnêtes... Nous avions parlé 
du roi de Suède, de son pays, do sa révolution, de son 
style ; il me dit en avoir beaucoup de lettres; je lui 
parlai de celle qu'il m'avait écrite et fus amené à la 
lui montrer. Dès qu'il eut lu la première ligne où le 
roi me dit « vous nous rappelez en tout les temps de 
l'ancienne chevalerie... », il s'arrêta et me dit : je vois 
bien, mon prince, que l'on ne peut pas parler de vous 
d'une manière différente. Si je vous faisais traduire la 
lettre que j'écris à l'Impératrice ot où je lui mande que 
j'ai l'honneur do vous avoir ici, vous y verriez la même 
phrase. Cependant il y a une différence de vous à eux, 
c'est que vous faites des choses plus utiles qu'eux. — 
Une autre fois nous parlions Espagne. Il me demanda 
qui était colonel des gardes Wallonnes ; jo lui dis qu'il 
n'y en avait pas. Charles (1) prétendit que j'en étais 
(i) Le prince Charles de Liçnc. 



W9k 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



107 



cause, parce que je les avais refusées, pour ne pas m'as- 
sujettir à rester en Espagne. Le prince dit que j'avais 
raison et que je devais me conserver libre pour pou- 
voir aller chercher de la gloire dans les lieux où il y en 
aurait à acquérir, et où l'on serait fort aise de m'avoir. 
C'est cette manière d'être avec moi, qui continue depuis 
que je lui ai dit ce queje pense et ce que j'ai fait vis-à- 
vis de son neveu, qui me fait croire à la vérité de.ee 
qu'il m'a dit relativement au roi. » 

Mais ce qui surtout comble ses vœux, c'est qu'il est 
désormais certain d'être employé, s'il le veut, à la pro- 
chaine guerre. Potemkin le lui a promis. « Nous par- 
lions guerre au bal. Je disais à Ligne que le prince 
m'avait promis de me recevoir à son armée, s'il y avait 
guerre; il m'entendit et prit la parole : «et je vous y re- 
cevrai à bras ouverts! » et, ouvrant ses bras: « Je vous 
donnerai mon régiment de cuirassiers, mes chasseurs, 
mes cosaques, enfin tout ce que nous avons de meil- 
leur. » Il fut très gai toute la soirée et il nous ramena 
chez nous. Il est deux heures du matin : bonsoir, ma 
Princesse. » 

Aussi, dans son contentement, le prince de Nassau ne 
sait-il qu'inventer pour témoigner sa gratitude à son 
nouvel ami, et c'est encore la Princesse qui va être mise 
à contribution. «Hier, l'on parla beaucoup peinture à 
propos de mon grand tableau de Casanova. Le prince me 
dit en avoir beaucoup entendu parler et qu'il me deman- 
dait la permission de le faire copier pour le donner à 
l'Impératrice. Je lui dis que, puisque cela était pour l'Im- 



n 
■ 

Ml 

m 

m 



?£." 




108 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



pératrice, il fallait qu'elle eût l'original, et que je le 
priais de me donner la copie qu'il ferait faire à Péters- 
bourg. Il a accepté, et je vais mander à Casanova de 
l'envoyer vite à Kioff où il le donnera à l'Impératrice. 
Je sens que ma Princesse aura de l'humeur. Mais où 
mettre ce grand tableau? Nous en aurions été embar- 
rassés, et il figurera très bien dans la galerie de l'Impé- 
ratrice; et, puisqu'il voulait lui donner la copie, l'oriei- 
nal lui a fait plus de plaisir. 11 en aura encore en le 
voyant, car il est beau ; et moi j'en aurai encore plus 
de l'avoir donné. Ainsi, tout bien réfléchi, ma Princesse 
ne sera pas trop fâchée, et elle dira à M. Blanc d'écrire 
à son correspondant de Vienne de voir Casanova, à qui 
je l'annonce, et de voir avec lui à faire faire la caisse 
nécessaire pour qu'il arrive sûrement ; et, comme cela 
est très lourd, il faudra prendre un roulier exprès qui le 
portera droit à Kioff où il faut qu'il arrive vite, car le 
rotard, en ces sortes de choses, fait perdre la moitié du 
prix. Pardon, ma Princesse, et adieu ; je vous écrirai 
encore un mot, ce soir avant de partir. » 

Car il va partir, non pour rentrer à Varsovie, mais 
pour accompagner le prince Potemkin au fond de la 
Crimée ; et nous allons voir cette simple visite de cour- 
toisie qui, dans sa pensée, devait tout au plus durer 
une semaine, devenir un séjour en Russie de plusieurs 
mois, — on pourrait presque dire do plusieurs années, 
— et donner à sa vie un nouveau cours. 

Le prince Potemkin, on le sait, bien que la guerre 
fût toujours son arrière-pensée, était surtout absorbé, à 



109 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

ce moment-là, par l'organisation de son grand coup de 
théâtre. Il s'agissait défaire voir à l'Europe les vastes 
steppes, conquises d'hier sur laharbarie, se peuplanttout 
à coup et se civilisant comme par enchantement pour 
acclamer le passage triomphal de la Grande Catherine 
qui, ne doutant de rien sur la foi de son ministre, n'a 
pas hésité à convier son impérial allié, Joseph II, à ces 
fêtes invraisemblables. 

L'Impératrice devait quitter Czarkoé-Selo dans les 
premiers jours de janvier. Potemkin n'avait plus que le 
temps de jeter un dernier coup d'œil sur les immenses 
préparatifs nécessités par cet audacieux voyage; et c'est 
à cette tournée qu'il venait d'inviter le prince de Nas- 
sau que les témérités n'eflrayaient pas non plus, « ce 
que j'ai accepté, comme vous jugez, avec grand plaisir ». 
Les voilà donc partant tous deux dans le même traî- 
neau pour aller tracer d'avance et essayer le chemin 
que suivra, quelques mois plus tard, l'Impératrice. 



* 



H 



« i3/24 décembre 80. 

« Nous allons partir à l'instant. Je vais avec le prince 
qui a mis le comte Romanzolf et un autre dans une voi- 
ture séparée, pour me donner une place dans la sienne. 
Gomme nous parcourrons tous les endroits intéres- 
sants, nous serons quatre jours en route avant d'arriver 
à Kerson. Delà, il parcourra toute la Tauride, et nous 
revenons droit à Kioff trouver l'Impératrice, car le 
voyage de Tauride sera trop long, et le prince lui a 









110 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



mandé qu'il ne pourrait pas aller la recevoir dans ses 
terres de Russie blanche où elle passera. » 

La première lettre du prince de Nassau, durant 
co premier voyage, est datée de Kerson, 3 janvier 
1787. 

« Il faut, ma Princesse, que vous trouviez deux 
bons postillons qui donnent bien du cor, non pas à la 
manière des environs de Varsovie, mais qui sonnent 
des airs. Le prince Potemkin devait en trouver ici ; 
ils n'y sont pas; cela le fâche parce qu'il veut les avoir 
pour mener l'Impératrice, lorsqu'elle quittera Kremens- 
chul. Il m'a demandé si je ne pouvais pas lui en trou- 
ver ; je l'ai assuré qu'il en aurait et bien sonnants. 
Ainsi, ma Princesse, il faut que, le 15 février au plus 
lard, il y ait à Kremenschul deux postillons. Priez le 
roi, si cela est nécessaire, de donner des ordres, mais 
faites que les postillons y soient, car j'ai compté sur 
vous. Depuis trois jours que nous sommes ici, je n'ai 
même pas eu le temps de vous écrire. Nous avons été 
trois jours pour venir ici, bien que nous ayons passé 
une nuit ; mais, ayant passé partout où l'Impératrice 
dîneraet couchera, parce que l'on y a bâti des maisons, 
nous avons fait un très grand tour. 

« Les bords du Dnieper sont beaux et commencent à 
être assez peuplés. Kerson m'a étonné. Je ne croyais pas 
que l'on y eût tant travaillé. Tout est,ici.. dans la même 
activité que l'on voit en France, en été, dans les arse- 
naux. Quatre vaisseaux sont sur les chantiers; un de 66 
et un de 50 canons sont finis et n'attendent que le départ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



111 



des glaces pour être lancés à l'eau, et un de 80 et un de 
30, qui ne font que d'être commencés, seront en mer 
au commencement de l'été. Tous les vaisseaux armés 
sont à Sévastopol, où nous irons dans notre tournée. 
Je ne peux trop me louer du prince Potemkin; jamais 
je n'ai vu un homme aussi égal que lui depuis que je 
suis avec lui. Et ce n'est pas que je no le voie que des 
instants, car je suis avec lui depuis onze heures du 
matin jusqu'à une heure après minuit; nous ne nous 
quittons pas. Voici ma vie à Kerson : Je me lève à sept 
heures du matin; je vais, jusqu'à neuf, voir tout en 
détail; je m'habille ensuite. Vers dix heures et demie 
le prince me fait demander si je veux venir avec lui, 
mais, comme je suis à ma toilette, je n'y vais guère 
qu'à onze. C'est ordinairement pour me faire peindre; 
vous ne vous en seriez pas doutée; mais il a un hon 
peintro et il a voulu avoir mon portrait fait à Kerson. 
Nous sommes donc, depuis onze heures jusqu'à une 
et demie, moi sur mon fauteuil, couvert delà plus hcllc 
pelisse de zibeline que j'aie vue, et le prince Potemkin 
debout, derrière le peintre, dirigeant son pinceau. De 
là, nous allons dîner. Nous faisons une course, en sor- 
tant de table, dans les endroits où il y a quelque chose 
à voir, et, de là, nous rentrons. Le soir, on fait de la mu- 
sique qu'il aime autant que moi. A onze heures et demie 
l'on soupe et à une heure je m'esquive. 

«...Je n'avais pas compté faire grand'chose des terres 
que l'on me donne, mais, puisqu'on me les choisit avec 
soin, je vais m'en occuper, surtout parce que cela iera 



m 

HI 







■RM 






112 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

plaisir au prince. Il a joint aux terres qu'il m'a choisies 
une île qui est à une lieue d'ici, parce qu'il y a du bois 
et que c'est le lieu le plus propre à y établir des pêche- 
ries pour saler le poisson. Elle a d'ailleurs de bons pâ- 
turages. Je compte y avoir des troupeaux. Les moutons 
ne coûtent rien dans ce pays-ci et l'on compte que la 
laine, la peau et le fromage que l'on fait avec le lait des 
brebis font rapporter sur le pied de quarante sols par tète 
par année. Or, comme les moutons ne coûtent pas plus 
d'un rouble, lorsque Ion eu achète une grande quantité, 
c'est une bonne affaire que d'en avoir. Le prince m'a dit 
qu'un officier retiré avait treille mille brebis. Je ne crois 
pas que nous partions d'ici pour la Tauride, car il veut 
aller partout. De là, il reviendra ici, et nous repasserons 
par Kremenschul,d'oùj'irai droit à Kioff, où je n'atten- 
drai paslongtemps l'Impératrice qui doit toujours partir 
le 9 de ce mois, c'est-à-dire le 20 pour nous (1). Hier, 
nous parlions dos habitants du Caucase ; le prince Po- 
temkin me dit que, dès que j'aurais deux mois à ma dis- 
position, il fallait que je fasse ce voyage, et que j'aille 
jusqu'à Astrakan qui est le marché de l'Asie et où l'on 
trouve toutes les nations; que, dès que je voudrais faire 
ce voyage, je n'avais qu'à le lui mander pour qu'il me 
donnât un rendez-vous, voulant le faire avec moi. Je 
l'assurai que j'irais, à Saint-Pétersbourg, le voir, et que, 
lorsqu'il aurait le temps de faire ce voyage, je l'y ac- 



(i) Oq sait que le calendrier russe est eu retard sur le nôtre de onze jours 
C est ce qui explique la double date qu'emploie souvent le prince de Nassau 
quand il écrit de Kussie. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



113 



compagnerais avec grand plaisir. Puisque Ligne est 
actuellement avec vous, dites-lui mille choses pour moi 
ainsi qu'à la société que j'aime bien. Mettez-moi aux 
pieds du roi; dites mille choses à l'ambassadeur, au 
prince-primat, à M mfl de Cracôvie et à toutes les per- 
sonnes qui veulent bien penser à moi. » 

« J'ai été voir mon île, » ajoute-t-il en post-scriptum. 
« Le prince avait dû y venir, mais, ayant eu à écrire ce 
matin, il me lit accompagner par M. Corsakofï, qui est 
colonel d'un régiment qui est ici, et qui est chargé de la 
direction de tous les travaux. J'avais aussi avec moi 
un M. Fabre, homme intelligent en agriculture, qui a 
déjà établi une terre à la frontière, près du Bog, mais, 
y ayant été pillé par les Turcs, le prince lui donnera des 
terres en Tauride, voisines de celles qu'il me destine, et 
il l'a chargé de la direction de ses possessions dans ce 
pays. Je croyais que mon île était très peu de chose, 
mais j'ai vu qu'on pourrait en tirer le plus grand parti. 
Elle a dix verstes de long sur cinq de large; il y a dé- 
jà beaucoup de saules et, comme l'on les a laissé mon- 
ter, parce que le prince avait établi une garde dans cette 
île pour que l'on n'y coupe ni bois ni roseaux, j'aurai 
assez de grosses branches de saule pour planter presque 
toute l'île, et, comme les saules se tondent déjà au bout 
de trois ans qu'ils sont plantés, dans ce pays, je calcule 
que le bois seul de mon île me rapportera, dans trois 
ans, deux mille roubles. Les roseaux seraient un objet 
de grande valeur si j'avais des bras pour les couper et 
les porter ici, où l'on ne brûle que des roseaux. Eu at- 






»N 



i. 



11 







m 



114 ON PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

tendant, j'éLablis une brasserie où la bière sera cuite 
avec nos roseaux. Kcrson, où il y a dix mille âmes qui 
aiment la bière, n'a pas une seule brasserie. Je fais donc 
construire une brasserie et. au mois de mars prochain, 
on boira de ma bière à Kcrson. Je me suis adressé à 
la maison Zaiper, ici, pour que l'on fournisse les fonds 
qui seront nécessaires ; vous les ferez remettre à Varso- 
vie à mesure que l'on aura payé ici. Cela ne sera pas 
considérable. Adieu, je vais cnlondre de la musique, car 
l'on est venu déjà deux fois ino chercher. » 

Et enfin, dernier post-scriplum : « Ma brasserie dé- 
cidément ne sera pas sur mon île, parce que, tout à Heur 
d'eau, il ne pourrait y avoir les caves nécessaires. Le 
prince me donne donc un terrain dans la ville, et va 
donner des ordres pour que les soldats qui travaillent 
à la forteresse puissent travailler pour moi, qui les 
paierai ; ce qui me met à même de faire tout ce que je 
voudrai, s 

Potemkin, on le voit, avait trouvé un collaborateur 
zélé et fait pour lui plaire, auquel il ne manquait que 
la baguette magique pour réaliser, aussitôt qu'illes con- 
cevait, les beaux rêves de son imagination. 

Mais nous ne sommes qu'au début de ce fantastique 
voyage, et la facile munificence du ministre de Catherine 
n'est pasplusépuisée que l'enthousiasme complaisant du 
prince de Nassau qui, au fond, n'en pense pas moins pro- 
bablement sur les risques dispendieux et le peu de va- 
leur réelle de toutes ces improvisations. Il n'est d'ailleurs 
pas le seul à recevoir ces onéreux bienfaits. Les villa- 



LE ['RINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 115 

ges n'existent pas., ou viennent d'être saccagés, clans ces 
steppes immenses. De petits corps d'année placés un 
peu partout, levant leurs tentes à la hâte, le cortège 
impérial une fois passé, pour aller les dresser plus 
loin sur le passage do la Souveraine, pourront bien lui 
donner, pour peu qu'elle s'y prête, l'illusion qu'elle 
traverse un pays suffisamment habité. La vérité, c'est 
qu'une grande partie en est encore à peu près inculte, 
à peu près déserte. Potemkin peut donc donner, il donne 
en effet, sans compter, les plus vastes domaines à ceux 
qu'il croit capables d'en tirer immédiatement un parti 
quelconque; il eût concédé toute une province à qui 
lui eût promis d'y faire surgir, du soir au matin, des 
moissons et des moissonneurs. 

«Nous sommes arrivés ici, avant-hier soir, » écrit le 
prince de Nassau, quelques jours plus tard, d'un lieu qu'il 
ne nomme pas, — «n'ayant mis que vingt heures pour 
venir de Kerson, quoiqu'il y eût deux cent soixante vers- 
tes, tant les chemins sont bons et les chevaux lestes. Je 
ne puis vous dire combien il me paraissait extraordi- 
naire d'être en Crimée avec le prince Potemkin, escorté 
par des Tartares, et desTartares mis en troupes régu- 
lières. Cinquante escortaient toujours la voiture et tous 
les Tartares des environs de l'endroit où nous passions 
arrivaient de toutes parts, de sorte que la campagne 
était couverte d'hommes qui, courant do tous côtés, lui 
donnaient un air de guerre quim'a fort amusé. Ce pays- 
ci est superbe. La première chose que le prince a faite 
mer a été de me choisir une nouvelle terre. II m'a 






• 



1*9 



■ 



116 UN PALADIN AU XVlir SIÈCLE 

donné douze mille mesures, sur le bord du Dnieper, à 
l'endroit où passe le grand chemin des salines de Tau- 
ride en Pologne. Il m'en a donné deuxautresdans cette 
partie-ci, afin que j'en aie dans toutes les parties de l'île, 
et pour que je puisse faire travailler, en attendant que 
j'aie des ouvriers, il me fait donner des soldats. Mais 
il m'envoie chercher pour aller dîner à Batchi-Séraï. 
Il faut que je vous quitte, car la poste part aujourd'hui. 
Arrangez-vous pourque j'aie un crédit chez M. Taiper, 
car je veux lui prouver ma reconnaissance en concou- 
rant à ce qui lui fait plaisir. D'ailleurs, mon argentine 
rapportera cent pour cent. Cela est bien certain. 

« p. s. —Nous allons partir, les chevaux sont mis. 
J'ai parlé économie, pendant ma toilette, avec M. Fabre, 
qui est un Suisse, ou plutôt un Genevois, très entendu 
en agriculture, ce qui m'a empêché de vous écrire. Il 
faut que vous vous arrangiez pour me faire acheter, en 
Ukraine, cent paires de bœufs de la meilleure espèce et 
le plus tôt possible. Ils sont meilleur marché dans cette 
saison et cela ne doit pas coûter plus de cinq à six 
cents ducats. Donnez ordre qu'on abatte les mille chênes 
que je me suis réservés dans les bois de Nestérowice et 
qu'on fasse des douves avec ceux qui sont susceptibles. 
L'on n'a pas besoin de leur donner des dimensions 
telles que celles pour porter en France; elles sont pour 
faire des tonneaux et des cuves, des baquets, etc. Adieu 
ma Princesse, mettez-moi aux pieds du roi et rappelez- 
moi au souvenir de toute la charmante « société » de 
Varsovie que j'aime bien. » 




«B^Jfi. 



LE PRINCE CHARLES DE NA.SSAU-SIBGEN 



117 



« Batchi-Séraï, 31 décembro-lOjnnvicr. 

«C'est du palais que Cri m-Keraï habitait à Batclii-Séraï 
que je vous écris. Nous y couchons cette nuit et, de- 
main, nous serons pour dîner à Sévastopol. Je suis dans 
une très jolie chambre qu'occupait le klian, mais il y 
fait un froid diabolique. C'est une lanterne où l'airentre 
de tous côtés, et il est plus glacé que dans la rue, 
malgré un grand feu qui est dans ma petite cheminée. 
Mais la chambre du prince Potemkin, qui est à coté de 
la mienne, n'est pas plus chaude. Aussi il faut croire 
que messieurs les klians, qui ont habité ce palais, ne 
craignaient pas le froid. Pour moi, si j'avais été à leur 
place, j'aurais eu une maison plus chaude avec des mu- 
railles épaisses et de bons poêles, au lieu d'avoir une 
croquante à la turque, ce qui peut passer à Constanti- 
nople, où il ne fait pas froid, mais qui est fait pour en- 
rhumer un malheureux chrétien qui n'apasles aimables 
ressources de ces Messieurs pourle tenir chaud pendant 
la nuit. Le pays est d'ailleurs superbe et bien varié. De- 
puis longtemps, on n'y apas vu un hiver aussi froid, et 
cependant il y a tombé de la neige pour la première fois 
le jour de notre arrivée à Achmctchet, il y a trois jours, 
et, aujourd'hui, le soleil chaud qu'il a fait a tout fondu. 
Le palais est réparé à merveille. L'on n'avait encore 
rien changé à la distribution, mais l'on va arranger un 
appartement pour l'Impératrice en perçant seulement 
quelques portes et encore n'est-ce pas dans les pièces 
les plus intéressantes. Ainsi elle aura le plaisir d'occuper 



•:3WWt 



H 

*4 



wà 




118 



UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 



le palais tel que Crim-Kéraï la occupé; c'est le dernier 
khan qui y ait logé. Le palais est très grand; le harem 
est assez joli; le prince Potcmkin le prendra pour son 
logement; il a donné l'ordre de l'arranger pour lui. S'il 
n'était pas si froid, j'aimerais vraiment beaucoup ce 
palais; il est tout aussi barroque que les maisons de 
Constantinople et vous savez que j'aime un peu ce qui 
est extraordinaire. Mon voyage me plaît fort; le prince 
Potcmkin est toujours le même, il est impossible que je 
ne l'aime pas beaucoup. Mais voici des haut bois bien 
aigus avec de gros tambours qui se font entendre; la 
ville est illuminée. LesTartares ont l'air très contents, 
et comment ne le seraient-ils pas ? L'on les comble de 
biens. Leur religion est respectée et ils sont sûrs de 
conserver leurs tètes et leurs propriétés. Des Turcs 
vinrent se plaindre hierque des Autrichiens leur avaient 
pris pour deux mille roubles de marchandises et 
étaient partis sans acquitter leur billet, ce qui allait les 
ruiner. Le prince les fit payer de son trésor. Une paraît 
pas un malheureux qu'il n'aille à son secours; l'argent 
qu'il distribue est énorme. Avec ces manières, il est 
impossible que la Tauride, qui est un des plus 
beaux pays du monde, ne soit pas aussi des plus floris- 
sants avant qu'il s'écoule dix ans. Je vous prie, ma 
Princesse, de me chercher trois très bons protaros- 
tes. Je voudrais que vous les envoyiez à Kerson avec 
chacun une douzaine de domestiques qui commence- 
ront à m'établir mes fermes, en attendant que je recrute 
des familles moldaves. Je serai obligé d'en mettre 







vm 



11!) 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

trois cents. Il faudra avoir des agents intelligents qui 
travaillent en Moldavie: commencez, je vous prie, à 
vous en occuper, car j'ai fort à cœur de remplir mes 
engagements avant même que les autres aient com- 
mencé à y songer; j'y mets de l'amour-propre. Mais 
il fait trop froid, bonsoir, je vais me coucher. Demain, 
si j'ai le temps avant de partir, je vous écrirai. 



« Saint-Féropol, ce i4/a3 janvier 87. 

« Nous sommes de retour ici depuis hier soir. Nous y 
séjournerons aujourd'hui, et, demain, nous allons dans 
une terre du prince auprès de laquelle il m'en donne 
aussi. J'ai été bien étonné en voyant Sévastopol. C'est un 
des plus beaux ports que j'aie vus, et il est étonnant 
tout ce que l'on y a fait depuis deux ans que l'on a 
commencé à y travailler. Ce port est placé pour être le 
chef-lieu de la marine russe et ne doit pas peu contri- 
buer à la rendre formidable. Vous savez quelle a tou- 
jours été mon opinion sur la Crimée. Eh bien! je ne 
connaissais pas, à beaucoup près, sa valeur. Dans six 
ans seulement cela doit être une des provinces les plus 
florissantes du monde, et l'armée que Sévastopol con- 
tiendra doit doubler l'existence de la marine russe en 
Europe. L'on le sent bien, car l'on travaille à force. 
J'ai vu à Sévastopol trois vaisseaux de GG canons, deux 
frégates de 50, et douze de 40, avec d'autres petits 
bâtiments. Quatre autres frégates de 40 canons vont 
s'y rendre de la mer d'Azow où elles ont été construi- 



MBi 






91 



120 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

tes. Au printemps il y viendra fie Kerson un vaisseau 
de 66 et une frégate de 50. Dans le courant de l'été, il 
y aura un vaisseau de 80 canons, un de 66 et une fré- 
gate de 50 encore faits à Kerson, et à Sévastopol un 
vaisseau de 100 canons et une frégate de 50. Aussi, au 
mois de septembre prochain, le port de Sévastopol sera, 
selon moi, mieux garni que celui de Constantinople. 
Vous voyez que cela doit me plaire, car tout cela ne 
serait pas pour rien, et, si cela n'est pas pour cet été, 
on ne reculera que pour mieux sauter, et certainement 
je sauterai aussi, car, s'il y a quelque chose, ce sera le 
prince Potemkin qui commandera. J'ai reçu, hier, une 
lettre de Ségur; je vous l'envoie, car ce qu'il me dit du 
prince Potemkin est si vrai que cela vous en donnera 
une juste idée. Voici une note des ustensiles qu'on me 
demande et qui seraient très chers ici. Faites-les 
acheter en L'kraine et mener par les deux cents 
bœufa dont on n'attend que l'arrivée pour commencer 
la culture. Dites à Ligne que le prince a donné des 
ordres pour que l'on lève le plan de la terre de son 
père, il l'a marquée : c'est le cap Taurus, la pointe la 
plus sud de la Tauride. Dites-lui de se dépêcher de venir 
à Ivioff, que l'Impératrice y sera bientôt, car elle part 
décidément le 8 de ce mois. 

« Envoyez-m'y par la même occasion des bas et des 
chemises, car je suis parti très légèrement. Adieu, je 
vous embrasse. » 

Mais aucun des points de cette rapide excursion ne 
semble l'avoir séduit davantage que Soudak. Nous le 



121 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

verrons, quelques mois plus tard, quand il va y revenir 
en accompagnant l'Impératrice, exprimer dans son 
enthousiasme le vœu de reposer, un jour, après sa 
mort, dans ce délicieux pays. 

« Storekerim, ce 13/24 janvier. — Si jamais je veux 
fuir le monde, c'est à Soudak que je me retirerai. Je ne 
connais pas un plus beau ni meilleur pays. Ce canton 
ressemble singulièrement aux environs de Valence et, 
comme vous savez que le royaume de Valence est le 
plus beau pays des Espagnes, vous pouvez juger de la 
beauté de celui-ci. La vallée de Soudak est couverte 
par de hautes montagnes au nord, à l'est et à l'ouest; 
elle ne s'ouvre qu'au vent du midi, ce qui change tota- 
lement le climat de ce charmant endroit. Aussi laissâ- 
mes-nous la gelée à quinze verstes de Soudak, et il y 
faisait chaud au point de dîner sous une tente sans 
qu'aucun de nous ait gardé de pelisse ni redingote. La 
mer, les montagnes escarpées, des rochers, un vieux 
château, des bois, la richesse de la vallée pour laquelle 
tout a l'air d'avoir été placé, doit donner à tous ceux 
qui verront ce séjour enchanté le désir de s'y établir. 
J'ai choisi le meilleur emplacement ; je suis à côté du 
prince Potemkin, et, comme c'est la meilleure partie 
pour la culture de la vigne, des mûriers et des oliviers, 
je vais écrire à Constantinople pour que l'on m'envoie, 
cet automne, un vaisseau chargé d'oliviers et de ceps 
de vigne, et j'écrirai à M™° Rénier pour faire venir de 
Champagne un homme pour faire le vin, car il ne 
manque que la façon au vin de Tauride pour qu'il soit 



I 



H 



122 UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 

excellent. Nous sommes venus coucher ici. Nous allons 
partir pour aller dîner à Rafla... » 

« ... En revenant de Kafl'a, le prince a voulu me 
donner encore une terre qui est dans un canton que 
l'on dit plus beau encore que Soudak. Il paraît que, si 
je parviens à y avoir seulement trois cents familles 
moldaves, elle me rapportera plus de quinze mille rou- 
bles chaquo année, tant la position est avantageuse. 
La position de Rafla ressemble un peu à celle de Na- 
ples. L'on y voit encore les fortifications des Génois. 
D'ailleurs, la ville est ruinée ; l'on en chasse tous les 
Tartares pour n'y avoir que des chrétiens. Je crois que 
cela deviendra une ville intéressante en ce qu'elle sera 
une des plus commerçantes de la Russie. Ce que j'y ai 
vu de plus curieux est une maison de monnaie qu'on 
vient de rétablir dans le môme lieu qu'était celle du 
khan, et j'y ai vu frapper les premières pièces qui y ont 
été frappées. Je cacheterai ma lettre avec une pièce de 
vingt sols, la première qui a été faite en Tauride. II y 
a à Raffa une jolie mosquée et un bois qu'il est bien 
dommage que l'on ait ruiné. Nous partons demain pour 
retourner à Rarasbazar, d'où nous rejoindrons Rerson. 
Je vous écrirai de Rarasbazar. car ma lettre partira de là. 
« Le général Rosemborg vient de me donner un le- 
vrette charmante. Un Mirza m'a donné le meilleur lévrier 
que j'aie vu dans ce pays. Je dois en trouver un autre 
qui m'attend à Pérékop. Aussi, avec ces trois chiens, 
je compte donner des défis au prince Casimir et à l'am- 
bassadeur. C'est aujourd'hui vendredi, j'ai pense, pou- 



LE rniNCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



123 



dant que nous étions en route pour revenir ici, que 
vous étiez à jouer la comédie. J'aurais bien voulu y 
être; mais je ne fais pas souvent ce que je voudrais. 
J'ignore le moment où je vous verrai ; je crois cependant 
que, dès que j'aurai passé quelques jours à Kioff à faire 
ma cour à l'Impératrice, j'irai vous rejoindre, si tou- 
tefois je vois bien clair que l'on ne mette pas en usage 
la belle armée que l'on rassemble sur la frontière. Le 
prince fait partir aujourd'bui un courrier pour faire 
préparer les chevaux sur la route. Nous allons demain 
dîner chez un brigadier do Cosaques. 

«Ainsi je crois que dimanche oulundi nousnous ren- 
drons à Kerson, où nous serons en vingt-quatre heures. 
L'on y restera au moins deuxjours.il en faut deux pour 
aller à Kremenschul; l'on y restera un jour ou deux. 
Aussi, nous ne serons pas à Kioff avant le 27. L'Impé- 
ratrice a dû partir le o,à ce que m'a dit le prince Potem- 
kin. » 

Mais, arrivé à Kerson, Potemkin y apprend que le 
voyage de l'Impératrice a été plus rapide qu'il ne l'a- 
vait prévu. Il en repart donc aussitôt pour Kremenschul 
et de là, après une journée de repos seulement, pour 
Kioff. 

« Kremenschul. 



« Nous sommes arrivés ici un train de diable ; nous 
avions fait trois cent trois vcrsles en vingt et une 
heures. Nous avions laissé la grosse voiture à Kerson et 
nous étions chacun dans un petit traîneau. L'Impéra- 



1 






m 






124 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

trice sera, le 15 de ce mois, à KiofT. Ma brasserie de 
Kerson a manque brûler, mais, les secours ayant été 
prompts, je n'ai presque rien perdu. Il eût été fâcheux 
qu'elle eût brûlé avant qu'on y eût travaillé; l'on n'at- 
tend plus que le brasseur ; envoyez-le vite et, surtout, 
que ce soit un bon brasseur. 

« L'on dit que Dillon vient à Kioff ainsi que La- 
fayette ; s'ils passent à Varsovie, je vous les recom- 
mande. Ligne, j'espère, sera bientôt à Kiofl. Dès que 
j'y arriverai, je vous enverrai un courrier. Le prince 
partira demain ; je ne partirai que vingt-quatre heures 
après lui pour lui donner le temps de demander à l'Im- 
pératrice la permission de lui faire ma cour. Le prince 
m'a dit que M. de Lafayette et tous ceux qui viendront 
avaient fait demander la permission, qu'il fallait que je 
fisse de même, et qu'ainsi je ne devrais partir qu'après 
lui, pour qu'il eût vu l'Impératrice. J'en suis très aise, 
car il ne peut que m'ètre très avantageux d'être annoncé 
par lui. » 

Ce premier voyage, si bien commencé, finissait donc 
à soubait pour le prince de Nassau. Potemkin l'avait 
comblé et l'aimable cordialité de ses procédés ne s'était 
pas démentie un seul instant. Dans leurs longs tête-à- 
tête ils ont pu causer à loisir et couler à fond bien des 
sujets. Tout ce que désirait le roi de Pologne, le prince 
de Nassau peut lui écrire confidentiellement, en arri- 
vant à Kioff, qu'il l'a pleinement obtenu. Les meneurs 
de l'opposition réunis à Bielacerskieff et qui escomptent 




LE PRINCE CHARLES DE NASSAL'-SIEGEN 



125 



d'avance si bruyamment les résultats de la visite que 
Potemkin leur a promise, en seront pour leur vain es- 
poir. « Nous reçûmes, à Balchi-Séraï, un courrier qui 
avait passé par Bielacerskielï sans cependant y voir 
personne, car c'était la nuit; mais il avait appris que 
la palatine de Russie y était pour attendre le prince. 
Je profitai de ce moment pour reparler Pologne, sur 
l'efïet que son arrivée allait y faire; qu'il trouverait à 
Bialaserskieff les chefs du parti qui se disait être sous sa 
protection, et, comme il n'y aurait que des gens à ces 
messieurs, telle cliose que fît ou dît le prince, ils répan- 
draient en Pologne ce qui pourrait les servir disant : la 
politique oblige le prince Potemkin à ne pas paraître, 
mais il a voulu nous voir, a dicté notre conduite, et dans 
peu, quand les choses seront au point où il les veut, il 
se montrera. Il ne me fit d'autre réponse que : je leur 
montrerai qu'ils se trompent. Depuis ce moment, il s'est 
arrêté des trois ou quatre jours dans des endroits où il 
ne devait être qu'un, sans y avoir rien à faire ; et, en- 
fin, ce voyage de Bielacerskieff, qui était décidé, n'aura 

pas lieu. » 

Même succès pour le régiment russe, dont la présence 
en Pologne excite, à si juste titre, les susceptibilités 
du roi et de la nation ; il va repasser la frontière, et 
Potemkin a l'attention d'expédier ses ordres à cet égard 
avant d'arriver à Kioff, « pour que messieurs de l'op- 
position, qui y seront, ne puissent pas dire que c'est eux 
qui l'ont obtenu et non pas le roi ». 

Et cependant, quelle que soit sa sincère gratitude 










126 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



pour Potemkin, do touLes les satisfactions que le prince 
de Nassau éprouve au terme d'un si heureux voyage, 
une des plus vives - le croirait-on ? — est peut-èlre 
celle de l'avoir atteint. 

«... Je me suis souvent ennuyé à mourir, * avoue-t-il 
à sa femme, une fois qu'installé à. Kioff il est bien sûr 
que sa lettre confiée à un courrier à lui ne sera pas 
interceptée. « Imaginez-vous ma position au milieu de 
gens qui parlaient presque toujours russe. Si encore 
j'avais pu rester chez moi ; mais cela était impossible. 
Dès que j'étais cinq minutes dehors, le prince m'en- 
voyait chercher sous différents prétextes, et, depuis onze 
heures du matin jusqu'à une heure après minuit, j'étais 
réduit à l'état d'un sourd à qui l'on crie de temps en 
temps quelques mots. Au moins ici on trouve à parler 
français!... s 

« Et du meilleur, » eût-il pu ajouter, puisque le 
voilà pour longtemps en compagnie du comte de Ségur 
et du prince de Ligne. 



§rv 



L'Impératrice Catherine à Kioff 






Le long- arrêt à Kioff, — arrêt imposé, par la persis- 
tance des glaces du Dnieper et qui ne se prolongea pas 
moins de deux mois et demi, — l'ut la partie la moins 
intéressante du fameux voyage de Catherine. Seule, 
l'opposition polonaise se réjouit, tout d'abord, d'un 
retard lui donnant le temps de préparer à sa façon l'en- 
trevue que l'Impératrice devait avoir avec le roi, à la 
reprise du voyage. Pour la souveraine et pour sa 
cour, comme pour les ambassadeurs de France, d'An- 
gleterre et d'Autriche, qui l'avaient suivie depuis Czar- 
koé-Sélo ( — le comte de Ségur, lord Fitz-Herbert et le 
comte de Cobentzel, — on conçoit qu'ils aient moins 
goûté cette halte imprévue et interminable dans une 
ville de province. Telle est aussi l'impression du prince 
de Nassau, bien que rien n'ait manqué au bon accueil 
qu'il a tout de suite reçu de l'Impératrice, grâce au 
prince Potemkim. 

«Je suis ici depuis dimanche au matin, » écrit-il le 
9/20 février, « M. le prince Potemkin, qui m'avait de- 
vancé de vingt-quatre heures, avait envoyé au devant 
de moi pour me dire de venir descendre chez lui. Il 



Il 



■ 



ï$m 




lï8 



UN PALADIN AU XVIIM SIÈCLE 



m'y a donné un logement, ce qui, comme vous imagi- 
nez bien, m'a fait grand plaisir, puisque je serai près de 
lui que j'aime toujours de plus en plus. Arrivé à dix 
heures du matin, grâce à lui, j'ai été présenté à midi à 
Sa Majesté. Je voudrais que tous les peintres qui ont 
fait son portrait soient punis pour avoir fait des por- 
traits si peu ressemblants. Sa figure est très majestueuse 
au point d'embarrasser. Aussi, je crois que j'ai été fort 
gauche lorsque je lui baisai la main. Elle me dit que 
j'avais dû trouver de mauvais chemins, et passa... Mon 
embarras cessa aussi bien vite, car sa figure, avec cet 
air majestueux, a toute la douceur possible, des yeux 
charmants, la plus grande fraîcheur. Elle me parla de 
mes voyages, de celui de Bougainville, et, pendant le 
diner, le prince Potemkin m'interpella sur plusieurs 
circonstances de notre voyage qu'il lui contait. Le son 
de sa voix est agréable, et la manière douce dont elle 
regarde inspire confiance. J'ai trouvé ici plusieurs de 
mes connaissances de Paris, ce qui me fait grand plai- 
sir. Ségurest toujourslemème, c'est-à-dire fort aimable. 
Le prince Potemkin m'a dit que je devrais retourner 
avec lui en Tauride, ce qui est une occasion unique pour 
moi. Je ne crois pas qu'il y ait guerre cette année, mais 
j'espère que l'on l'aura ici avant de l'avoir dans le reste 
de l'Europe, et c'est ce qu'il me faut, car sûrement je 
la ferais ici. Adieu, ma Princesse, je soupe ce soir chez 
le comte Braniçki. Je crois que lui et son parti, sont 
fâchés de me voir comme je suis avec le prince ; ils ont 
grand tort, car je ne leur veux pas de mal. Je voudrais 






« 

H 



LE l'RINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



129 



souIemenL qu'ils no tourmentent plus le roi, cl je crois 
que sou voyage ici lui rendra le bonheur qu'il mérite. 
Rappelez-lui bien que je ne peux lui èlre plus dévoué 
que je ne le suis. » 

Si cette lettre, — peut-être une de celles qui cou- 
raient le risque d'être décachetées, — peut nous paraître 
un peu étudiée, elle n'en contient pas moins le vrai sen- 
timent du prince ; nous retrouvons, en effet, la même 
impression dans une autre lettre de lui écrite le même 
jour, — celle à laquelle nous avons déjà emprunté l'aveu 
de ses moments d'ennui pendant son voyage, — et qui 
arrivera à Varsovie par une occasion absolument sûre. 
«... Je suis parfaitement heureux, j'ai battu à plate cou- 
ture l'armée Branicki, et je suis, comme vous le verrez 
par ma lettre au roi, logé chez le prince Potemkin et 
maître du champ de bataille. Je sors de chez lui; nous 
avons ri pendant une heure du prince X..., qui est tou- 
jours ivre. Enfin, j'ai fait bien au delà que je n'aurais 
jamais pu espérer. Le jour de ma présentation, le prin- 
ce me lit dire de me mettre en uniforme espagnol, ce 
qui ne fit pas grand plaisir à Ségur, car ce fut le prince 
qui avait arrangé ma présentation. L'Impératrice a une 
petite société. Ségur demanda que j'y fusse admis, 
mais le prince voulut en parler lui-même à l'Impéra- 
trice. 11 entra chez elle, en sortant de table, et revint 
dire à Ségur que ce serait après la fin du carême. Il ne 
m'en a pas parlé. Comme il n'y a pas do raison pour 
que je sois dans son intimité, je n'ai rien demandé. 
rs, ayant le prince Potemkin , l'on est certain 



D'uill 



eu 



' *■■* 



130 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



d'être bien traité. Ce n'est que depuis que j'ai vu l'Im- 
pératrice que le prince m'a parlé de refaire avec lui le 
voyage de Tauride, cela prouve qu'il avait voulu lui en 
parler avant; mais il me l'a dit d'une manière si posi- 
tive que je ne peux paspouvoirnepas le faire. D'ailleurs 
je crois quo ce voyage pourra ne pas m'ètre inutile. 
« N'oubliez pas Vienne, et envoyez-moi bien vite tout 
ce qu'il faut pour mes établissements dans ce pays. Je 
crois que la chaleur que j'y ai mise est une des choses 
qui a plu le plus. Le prince Potemkin disait, hier, au 
comte Schouvaloff qui a des terres près des miennes : 
vous n'en faites rien; je vous les ferai acheter par 
le prince de Nassau qui en connaît la valeur, et qui fera 
plus en un an que vous en dix. — Mais c'est une terrible 
chose que l'argent. Pourquoi en ai-je tant mangé, lors- 
que j'étais jeune ! » 



Mais, en attendant le moment où il sera admis dans 
le cercle intime de l'Impératrice, le séjour de Kioff, où 
tout est vu à fond en quelques heures, ne laisse pas que 
de lui paraître un peu sévère, d'autant plus que, du 
moins dans les premiers jours, le prince de Ligne n'y est 
pas encore arrivé, et que M. de Ségur est assez souf- 
frant. « Je ne fais pas ma cour à l'Impératrice autant 
que je le voudrais. Elle ne reçoit, pendant le carême, 
les étrangers que le dimanche. Dimanche dernier, elle 
mo traita avec beaucoup de bonté. Elle me parla avant 
le dîner qui, quoique maigre, était fort bon, et, le soir 
à son jeu, elle eut aussi la bonté de me parler. Elle 









LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



131 



soupe chez M m * Branicka, j'y souperai aussi et lui ferai 
ma cour. Les journées sont, un peu longues à Kioff, 
n'allant pas à la cour; mais je lis beaucoup. 

a J'espère que l'entrevue du roi se passera bien ; au 
moins messieurs qui se disent patriotes ne pourront 
plus faire courir le bruit dans les provinces qu'ils sont 
soutenus par le prince Potemkin. Mais je ne sais pour- 
quoi je vous répète tout cela, c'est que je n'ai personne 
à qui en parler... » 

Du reste, la barrière dressée par l'étiquette ne tarda 
pas à s'abaisser, car, dès le 28 février, le prince écrit 
déjà à la Princesse. 

t L'Impératrice vient de me faire dire par M. Momo- 
noff que j'étais le maître devenir dîner avec elle toutes 
les fois que je voudrais et, sur-le-champ, le maréchal 
de la cour est venu me dire que S. M. m'admettait à 
l'Iionneur de dîner tous les jours à sa petite table. J'en 
suis très aise, parce que cela me mettra à même de 
bien connaître l'Impératrice, et puis que cela donnera 
encore plus d'humeur à ces messieurs. » 



Pour de l'humeur, ils ne pouvaient en avoir davan- 
tage : tous leurs plans étaient déjoués. 

« Messieurs de l'opposition font vraiment une triste 
figure. La manière dont on me traite, moi, qui me suis 
mis le plus en avant contre eux, leur prouve le crédit 
qu'ils ont. Branicki, lui-même, est maltraité par le prince 
Potemkin, dès que l'on parle Pologne. Il y eut avant-hier 
une scène terrible où le prince était véritablement en 



r ■' 



132 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

colère et où il dit des choses dures à Branicki sur toute 
sa conduite. Sa femme y était. Elle en fait la malade. 
Hier, de toute la journée, ils n'ont pas reparu ici. Je 
suis la bête noire; mais tout ceci pour vous seule... » 

« Tout ce qui tient aux Branicki me fait une figure 
épouvantable. La Branicka surtout ne peut se contenir 
vis-à-vis de moi. Aussi ne se gène-t-elle plus, ni moi non 
plus. Quant au mari, comme c'est lui que l'on bourre, 
il est très poli, tout en faisant la mine la plus ridicule. » 

Contraint de tenir compte de la faveur déclarée de 
son oncle pour le prince de Nassau, le comte Branicki 
affecte, en effet, de conserver à leurs relations de tous 
les instants au moins les bonnes apparences; et le 
prince, de son côté, n'est pas en reste, puisque nous les 
voyons ensemble aux petits cadeaux qui entretiennent 
l'amitié : 

« J'ai donné au Grand-Général,»— le comte Branicki 
portait, alors le titre de Grand-Général de Pologne, — 
« l'Arabe, celui à qui j'ai fait couper la queue et qui la 
porte mal. Il le vantait beaucoup; j'ai cru devoir le lui 
offrir et il l'a accepté. Si, par hasard, il était vendu, 
rachetez-le tout ce que l'on voudra. Il s'appelle l'Arabe. 
C'est celui que j'ai acheté le plus cher, à mon dernier 
voyage à Colcliim. Vous le ferez garder jusqu'à ce qu'il 
vienne quelqu'un de la part du Grand-Général avec un 
billet de moi. » 

Il ne tient pas non plus au prince de Nassau d'apaiser 
aussi par ses petits soins les rancunes de la seconde des 
nièces de Potemkin, la comtesse. Scawronska, et il y 



m 



LE TRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



133 



met d'autant plus d'empressement qu'il s'agit d'une 
« très jolie femme ». « Grâce à sa ravissante figure, à 
écrit d'elle, dans ses mémoires, M me Vigée-Lebrun qui 
s'y connaissait, et à sa douceur angélique,elle avait un 
charme invincible. » 

« C'est du rouge de M" e Martin qu'il me faut, ma 
Princesse, pour un ange ! C'est le nom que le prince 
Potemkin donne à sa nièce, M ras la comtesse Sca- 
wronska; et jamais rien n'a été aussi justement nom- 
mé. Elle est très jolie et a un caractère charmant. En 
revenant de dîner chez l'Impératrice, le prince alla la 
chercher et il fut question du rouge qu'elle voulait 
avoir. Je dis que j'allais vous envoyer un courrier pour 
en avoir. Elle est blonde, ainsi envoyez ce que vous 
avez de plus pâle. 

« Si vous y joignez un bouquet extrêmement beau et 
frais, car l'on a ici de belles fleurs, cela fera sûrement 
plaisir. » 

Mais ces habiles attentions ne faisaient sans doute 
qu'envenimer davantage le dépit d'une coterie se sen- 
tant irrémédiablement contrecarrée au moment même 
où elle s'était flattée de remporter un plus éclatant 
triomphe. On savait que Stanislas avait déjà quitté 
Varsovie, se rendant à Kanieff où devait avoir lieu la 
rencontre des deux souverains. A l'approche de cette 
entrevue, qu'elle aurait tant voulu empêcher, la pas- 
sion de l'opposition polonaise ne se contenait plus. 
«...Nous avons trouvé àKerson un Américain espagnol, 
— M. de Miranda, — homme extraordinaire, qui a beau- 



(Wjwl 



Wâ 



m 



UN PALADIN AU XVIII' SIECLE 



coup d'esprit et qui a plu au prince Potemkin. Il a 
fait tout le voyage avec nous. Il causait, il y a quel- 
ques jours, avec le maréchal Potocki, de Rome. Cha- 
cun disait ce qui lui avait fait le plus de plaisir à voir. 
Le maréchal prétendit que c'était d'avoir vu, au Ca- 
pitole, les statues des rois liés, parce que c'était dans 
cette posture qu'il aimait à les voir.» 

Aussi devine-t-on les sentiments des ennemis do 
Stanislas quand ils apprennent tout à coup que, sans 
même attendre l'arrivée du roi de Pologne à Kanieff, 
le prince Potemkin, accompagné du prince de Nassau 
et du malheureux Branicki, vient de partir pour aller 
au devant de lui afin de se trouver sur sa route et de le 
saluer le premier, à son passage. « C'est de Kloastoff que 
je vous écris, » mande avec bonheur à sa femme le 
prince de Nassau, aussi surpris lui-même que charmé. 
« Jugez du plaisir que j'ai, puisque je suis auprès du roi, 
avecle prince Potemkin. Voici comment il y est venu : 

t Ce fut lundi, à midi, qu'on m'apporta la lettre du 
roi. J'avais une forte attaque de pituite. Je ne sortis de 
chez moi que pour aller au bal que donnait l'ambassa- 
deur de l'Empereur et où l'Impératrice dovait venir. A 
peine y étais-je arrivé que le prince Potemkin y vint. 

» Je lui dis les remerciements que le roi me chargeait 
de lui faire, et je lui en fis pour moi do m'avoir mis dans 
le cas de recevoir une lettre charmante du roi. Je finis 
en lui demandant ses commissions, voulant aller, le len- 
demain, avec M. de Stackelberg, à la rencontre du roi. 
11 me dit : non, je ne crois pas que vous y alliez comme 




LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



13S 



cela; il m'amena dans un coin, et me dit qu'il voulait 
aller aussi à Kloastoff : qu'il fallait bien s'informer si le 
roi y serait, et qu'il demanderait à l'Impératrice la per- 
mission d'aller au devant du roi ; mais qu'il me priait 
de ne dire son désir à personne, et qu'il voulait mener 
avec lui Stakelberg, Branicki et moi; qu'il ne voulait 
pas que le roi passe si près sans le voir. L'Impératrice 
arriva. L'onsoupa. Pendant le souperle prince, qui était 
à côté d'elle, lui demanda la permission, et, alors, il 
annonça le voyage. 

«Vous ne pouvez pas vous figurer les mines allongées 
que cela donna à vos chers compatriotes. L'on mit les 
nièces en mouvement. L'on chuchota, mais l'on n'obtint 
rien. Le prince nous dit que nous partirions le lende- 
main à 8 heures du matin. J'écrivis quatre lignes au roi 
pour lui annoncer notre arrivée et le prince Stanislas 
se chargea de faire passer mon billet. 

« Dès que j'arrivai chez le prince, le lendemain do 
bonne heure, il me parla de la soirée de la veille et des 
pourparlers de ces Messieurs. L'ambassadeur arriva. 11 
prétendit que le voyage que nous allions faire allait les 
achever ainsi que tout le parti. Le prince répondit qu'il 
lo faisait exprès et qu'il voulait leur montrer qu'il 
n'était pas homme à se laisser mener. Ce propos me fit 
juger que tout ce que je lui avais dit avait germé et que 
je l'avais pris par son faible, en lui persuadant que leur 
projet était de le conduire. Nous montâmes enfin en voi- 
ture pour aller prendre le Grand-Général que l'on envoya 
avertir. Il vint demander si le prince ne descendraitpas 



i 






13° US PALADIN AD XYIIP SIÈCLE 

chez sa nièce. Celui-ci dit que non. Elle fut donc obli- 
gée devenir à la fenêtre lui dire adieu, etnous partîmes. 
« Je crois que l'on avait espéré faire un dernier effort 
pour empêcher le voyage, car, à peine avions-nous fait 
une verste, que Branicki dit qu'il croyait que nous ne 
trouverions pas le roi ; qu'il venait d'arriver chez lui 
deux Polonais qui disaient que le roi ne serait que dans 
trois jours àKloastoff. Gela nous inquiéta un peu, moi 
surtout, d'avoir fait faire une course inutile. Mais le 
prince dit qu'il voulait toujours aller, et nous rencon- 
trâmes le prince Joseph qui nous assura que nous trou- 
verions le roi. 

K P--S. — LeprincePotemkin est enchanté du roi. J'ai 
couché dans sa chambre, et il me l'a dit, lorsque nous 
avons été seuls. J'espère que le roi sera content de lui. 
Ligne va arriver et nous allons partir. Adieu, je vous 
embrasse de tout mon co-ur. Mille choses tendres à 
M me de Oacovie et au prince-primat : j'espère qu'ils 
seront contents. 

« Ce mercredi. » 

Stanislas n'avait plus rien à craindre, du moins poul- 
ie moment. Dès qu'il est arrivé à Kanieff, ses envoyés 
vont saluer l'Impératrice et l'accueil qui leur est fait 
présage celui qui l'attend lui-même. 

« M m0 Mnizech a été très bien traitée. Elle a dîné chez 
l'Impératrice, ainsi que son mari, le jour de sa présenta- 
tion, ce qui a donné encore plus d'humeur à l'opposi- 
tion renversée. Elle a reçu dimanche le cordon de sainte 







LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



137 



Catherine ainsi que M™ Branicka, pour qui le prince 
Polemkin le demandait depuis longtemps. Le prince 
Stanislas et le comte Mnizech, qui avaient été envoyés 
par le roi, ont reçu des boîtes superbes avec leportrait 
de l'Impératrice, et l'évèquc une bague et une pension 
de cinq cents ducats. Tout ce qui vient de la part du roi 
est traité à merveille. » 

A Kanieff, on le comprend, l'accueil fait par le roi aux 
envoyés de Catherine est encore plus empressé. « Le 
comte RomanzofF, qui avait été envoyé pour compli- 
menter le roi, en est revenu enchanté. L'Impératrice a 
envoyé le comte SchouvalolF porter une lettre au roi, 
comme il avait envoyé le maréchal Mnizech. Le minis- 
tre Betzborodko y est allé avec l'ambassadeur, suivi par 
tous les autres seigneurs qui sont ici. Moi, j'irai passer 
la semaine sainte à Kanieff; je partirai demain. J'es- 
père que le roi s'en retournera heureux après avoir vu 
l'Impératrice, car il dépend d'elle qu'il le soit, et il est 
impossible qu'elle ne le désire pas. Pour moi, je suis 
très heureux ici, depuis que je suis admis à lui faire 
ma cour. Je n'y manque pas un jour depuis six heures 
jusqu'à neuf, et je dîne avec elle quatre ou cinq fois par 
semaine, et j'irais tous les jours si je ne craignais pas de 
devenir importun. Il est certain que plus on la voit et 
plus l'on s'y attache, car il est impossible d'être plus 
aimable. Il n'y a pas de jour qu'elle ne me parle 
beaucoup. Les petits jours, lorsque je ne joue pas, elle 
me fait asseoir à côté de sa partie. Elle parle beaucoup, 
bien et est d'une grande gaieté, même rieuse. » 



138 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



Le jour où l'Impératrice l'a admis dans sa société 
intime, il a dû se faire présenter de nouveau. 11 l'a 
fait, cette fois, dans son costume de Tauride, uniforme 
adopté par tous ceux qui ont reçu de S. M. des terres 
dans sa conquête. 

a J'ai dîné hier et aujourd'hui; jamais je n'ai été à 
un dîner plus gai que celui d'hier. Jugez combien je 
me trouve heureux d'être admis à cette petite table 
ronde où il n'y a jamais plus de dix ou douze per- 
sonnes, qu'elle met à son aise, moi, qui avais tant 
envie delà connaître et, elle, qui, je le sais, était pré- 
venue contre moi, je ne sais par qui, mais c'est un fait. 
Grâce au prince Potemkin, je suis traité comme il n'y 
a jamais eu que Ligne qui le soit parmi les étrangers, 
car je ne regarde pas comme des étrangers ceux qui 
ont l'ordre de Saint-André. Je vois souvent le général 
Momonoff, le favori. C'est le prince Potemkin à qui 
il doit sa fortune, et il en est reconnaissant. II a une 
figure qui séduit, très poli, a de l'esprit et est très aimé 
de l'Impératrice. J'ai hier soupe chez lui; l'Impératrice, 
qui le savait, eut la bonté de le charger de m'apporter 
des oranges. Le whist est un peu cher : deux cents 
roubles le robre. » 

Et quelques jours plus tard : « J'ai tous les jours 
plus à me. louer du prince Potemkin que je crois 
vraiment être mon ami. Hier, l'Impératrice me dit, 
lorsque j'arrivais chez elle pour dîner : J'ai entendu 
avec plaisir la conversation que vous avez eue hier 
avec le prince Potemkin. J'aime beaucoup les person- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



no 



nés qui, comme, vous, réunissent beaucoup de mérite à 
une grande valeur. Cette conversation avait rapport à 
la guerre que je l'assurais que je ferais avec lui dès 
qu'elle aurait lieu. Le prince avait apparemment été 
la lui rendre tout de suite. Ne parlez de ceci à person- 
ne. Ségur, à qui j'en ai parlé, dit que ma position en 
Pologne, et actuellement en Russie, me forait obtenir 
l'autorisation de la France. Quant à l'Espagne, ma 
conscience m'oblige à combattre les infidèles. » 



De même qu'il s'est félicité, malgré quelques heures 
d'ennui, de son voyage en Crimée, il peut donc êlro sa- 
tisfait de ce séjour forcé à Kioff, et il a bien le droit 
d'écrire à la Princesse : « Les affaires du roi vont bien. 
J'ai dans le prince Potemkin un ami vrai. Si je n'avais 
pas fait sa connaissance, si je ne lui avais pas donné 
une juste appréciation de tout le parti de l'opposition 
et même des préventions contre, le roi, je crois, aurait 
joué un triste rôle. L'Impératrice aime vraiment Bra- 
nicki et sa femme. Jugez si, avec cela, il avait eu l'on- 
cle dans sa manche, comme il se flattait de l'avoir! Ju- 
gez s'il avait été s'établir quinze jours à Bielacerskiefï, 
entouré des adhérents, n'aimant pas l'ambassadeur, et 
le roi étant venu sans son consentement ! Jugez com- 
me l'on l'aurait arrangé! Je vous jure que, pour mes 
propres affaires, je n'aurais pas fait ce que j'ai fait. Le 
hasard peut-être fera que cela me serautile. » 

Mais, malgré son succès, comme en Crimée, il a 
trouvé parfois le temps long. lien a déjà fait l'aveu. 




UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

Homme d'action, nous ne le verrons qu'une fois dans 
sa vie pleinement satisfait : en ses heures de combats 
et de victoires. Hors de là, ni l'intrigue ni la faveur ne 
le préserveront jamais complètement de l'ennui qui, 
pour lui, s'attache au repos de la paix et dont l'accueil 
de Catherine n'a pas pu le guérir. 

« Rarement dans ma vie, » — écrit-il de Kiofï, — «je me 
suis autant ennuyé qu'ici. Mais j'y suis si bien traité 
que je suis obligé de cacher ce que je pense. » Aussi 
est-ce avec bonheur qu'il pourra ajoutor quand le 
Dnieper est enfin dégelé : « Nous partons décidément le 
22 (vieux style), lendemain de la fête de l'Impératrice. 
J'ai fait partir aujourd'hui mes gens, ne gardant qu'un 
valet de chambre; car je vais sur la galère du prince 
Potemkinoù nous serons très serrés. Nous aurons avec 
nous Branicki et safemme, avec Scawronski et la sienne. 
Mais jaime mieux être moins bien avec le prince qui 
m'aime vraiment, malgré mes compagnons de galère 
qui me détestent bien ». Et le lendemain:» Nous par- 
tons décidément le 3 mai (nouveau style) ; nous serons, 
je crois, le cinq, à Kaniefï. Il n'est pas encore déci- 
dé le temps que l'on y sera; je ne crois pas que cela 
soit bien long. L'Impératrice est très embarrassée de 
l'entrevue, mais les affaires iront bien. » 



Voyage en Grimée de l'Impératrice 
Catherine 

« Ce ai/a mai 17S7. 

« Nous parlons demain, ma Princesse. Je n'ai que le 
temps de vous écrire quatre mots, parce que c'est 
aujourd'hui la fête de l'Impératrice et qu'il faut prendre 
congé du maréchal Romanzofi et de tout ce qui reste 
ici. Adieu, je vous embrasse et vous aime de tout mon 
cœur. » 

« Kioff, 3 mai. A midi l'Impératrice sera sur sa ga- 
lère. L'on ne regrette pas Kioff. Moi., je regrette la 
table ronde qui m'a mis à même de connaître l'Impéra- 
trice comme je n'aurais jamais pu le faire partout 
ailleurs, et, en vérité, je l'admire tous les jours de plus 
en plus, car l'on ne peut se faire uneidée de la simpli- 
cité qu'elle met daus toutes ses formes. Sa conversation 
est charmante, et lorsque l'on parlede choses sérieuses, 
alors, sans le vouloir, elle laisse échapper des traits 
qui caractérisent toujours l'étendue de son esprit et sa 
justesse. Cela serait un des particuliers les plus aima- 
bles qu'il y eût eu. 

« Le prince Potemkin nous quittera à Kanieff pour 
aller attendre l'Empereur à Kremenschul; mais c'est 



1 

I 



di2 UN PALADIN AU XVIII. SIECLE 

l'heure d'aller à la cour pourle départ. Adieu, ma Prin- 
cesse, je vous; écrirai de Kanieff où je verrai le roi 
sûrement très content, car son entrevue doit lui assurer 
un règne plus heureux que par le passé. Tout est Lien 
disposé pour lui; je n'en puis pas douter. » 

« Il est 8 heures du matin. — 4 mai. — Je viens de 
me lever pour vous écrire, pendant que tout le monde 
est occupé : le prince à dormir, Branickiet Scawronski 
à en faire sans doute autant, et Stackelberg à réfléchir 
sur la bizarrerie des choses de ce monde. 

« II est vrai que notre réunion dans cette galère est 
une des choses les plus singulières. Nous y sommes 
très bien, mais si ensemble qu'il faut beaucoup d'inti- 
mité pour ne pas se gêner. Voici la distribution de 
nos appartements avec le dessin. Vous verrez que tout 
le monde doit passer par la ebambre du prince et la 
mienne, et que Branicki et sa femme sont obligés de 
passer par chez moi pour communiquer. Aussi, sommes- 
nous, pour le moment, les meilleurs amis du monde. 
Le Prince A; moi, B ; Branicki C ; Stackelberg D; la 




B 



Brauicka E ; la Scawronska et son mari F. Notre 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 143 

galère, qui est la plus grande et la plus ornée, est celle 

que devait monter l'Impératrice qui a choisi celle qui 

était destinée à l'Empereur. 

« Nous nous embarquâmes, hier, à midi, après avoir 

visité trois églises. Nous arrivâmes à la salle à manger 
où nous trouvâmes une table de cinquante couverts et 

un très bon dîner avec une musique â vent excellente 
que l'Impératrice a fait venir de Pétcrsbourg. Le canon 
de la place, les cris du peuple qui était sur le rivage, 
des femmes, des musiques dans des bateaux, le plus 
beau temps du monde, tout se réunit pour nous donner 
un superbe spectacle. A trois heures, l'on leva l'ancre, 
et nous nous arrêtâmes à six heures. Nous nous rendî- 
mes à la galère de l'Impératrice où nous restâmes avec 
elle jusqu'à neuf, qu'elle alla se coucher, et nous à la 
salle à manger où nous trouvâmes un souper égal au 
dîner. De là, nous revînmes chez nous causer et nous 
coucher. Je vous manderai demain matin les détails de 
la journée. Le prince est éveillé, je vais rentrer chez 
lui avant qu'il n'y ait personne. C'est le moment où 
nous causons et c'est toujours intéressant. » 



« L'on s'était mis en marche à quatre heures du 
matin, tandis que nous dormions, et, comme il y avait 
quelques bâtiments en arrière, l'on mouilla à 9 heures, 
étant à 23 verstes de Kioff. J'entrai chez le prince à 
dix heures. A peine y étais-jo qu'il y eut signal de chez 
l'Impératrice qui nous demandait. Le prince poussa sa 
toilette pendant laquelle il parla Pologne et du roi dans 







144 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



les termes que nous pouvons désirer. Stackelberg y 
était. Nous arrivâmes chez l'Impératrice qui était fort 
gaie. A midi, nous montâmes en canot pour aller dîner. 
Apres, l'Impératrice rentra chez elle, et j'allai avec 
Ligne et Ségur à leur galère, où Ligne nous lut sa con- 
versation avec le feu roi de Prusse. Nous lûmes aussi 
« le dialogue de Jupiter et du Cynique », de Lucien. 
L'on nous fit, à six heures, le signal d'aller chez l'Im- 
pératrice; mais, les cuisines étant restées en arrière, 
l'on avait envoyé tous les bateaux pour les remorquer, 
et nous restâmes aux arrêts jusqu'à huit heures, que 
nous pûmes arriver chez l'Impératrice qui avait un peu 
d'humeur de ce que, les cuisines étant restées en arrière, 
l'on se passerait de souper. 

« A neuf heures, elle se retira. Tout le monde se rendit 
chez le prince Poternkin, excepté Branicki, Cobentzel 
et moi, à qui Momonoff proposa de rester pour faire 
un whist et le mauvais souper qu'il se procurerait. A 
peine étions-nous à jouer dans le petit salon de l'Impé- 
ratrice qu'elle entra déshabillée, décoilléc et prête à 
mettre son bonnet de nuit. Elle nous demanda si elle 
ne nous gênerait pas. Elle s'assit près de nous, fut très 
gaie et d'une amabilité charmante. Elle nous fit des ex- 
cuses sur son déshabillé qui était cependant des plus 
galants : il était de tafletas abricot avec des rubans 
bleus. De n'avoir rien sur la tète lui donnait l'air plus 
jeune. Elle était très fraîche. Je lui dis que je n'avais vu 
aucun habit lui aller si bien. L'on vint avertir que la 
chaloupe portait le dîner de M. Momonoff; elle en fut 



LE l'RINCE CHARLES DE NASSAU SIEG EN 



145 



enchantée. Elle resta avec nous jusqu'à dix heures et 
demie que nous nous mîmes à table où nous eûmes 
un très bon souper. Je suis rentré chez moi à une heure 
et demie ; il en est neuf. Je vais me lever, car l'on 
commence à se remuer. Je veux voir le prince seul, 
car nous arriverons ce soir à Kanieff, et j'ai mandé au 
roi que j'arriverais avant les autres pour pouvoir lui dire 
ce que je ne lui aurai pas écrit, quoiqu'il ait eu bien des 
lettres de moi qui, toutes, étaient telles qu'il pouvait 
les désirer, car ju n'ai eu que des résultats heureux à 
lui annoncer. Il fera tout ce qu'il voudra. Adieu, ma 
Princesse, à demain. » 



«Il est cinq heures du matin. Je m'habille pour aller à 
Kanieff dans un petit bateau qui me fera arriver trois 
heures avant les galères. Ligne y vient avec moi. Je 
fais des vœux pour que l'Impératrice ne puisse pas y 
arriver pour dîner, car elle y passerait alors la journée 
de demain. Le prince Potemkin me le disait hier soir 
et faisait les mêmes vœux que moi. Mais l'ambassadeur 
de l'Empereur est, toute la journée, à dire que son 
maître part aujourd'hui de Léopol, et cela fait presser 
l'Impératrice qui l'a déjà fait attendre longtemps, et, 
comme elle veut aller par eau jusqu'à Kerson et passer 
les cataractes, elle sera plus longtemps en chemin 
qu'elle n'avait compté. A sa place, j'en ferais bien au- 
tant, car je n'ai rien vu de plus charmant que cette ma- 
nière de voyager. C'est vraiment une fête continuelle 

et des plus superbes. Une société charmante, car Ligne 

10 




m 



146 



UN PALADIN AU XVIII« SIÈCLE 



et Ségur y font grand bien, voyager sans s'en aperce- 
voir que par les changements de tableaux, bonne 
chère, l'Impératrice plus aimable que jamais, passant 
avec elle depuis onze heures jusqu'après le dîner et 
depuis six jusqu'à neuf... 

«Hier, je n'allai pas chez Momonoff parce que je vou- 
lais causer avec le prince relativement au roi que je 
vais voir. Il sera reçu avec le plus grand cérémonial; 
les galères seront en bataille et le salueront du canon. 
Tous les canots iront le chercher avec les grands offi- 
ciers de l'Impératrice. L'on a fait préparer des tables 
pour toute sa suite. Tous les seigneurs qui sont avec 
lui dîneront avec l'Impératrice. L'on a mis, pour cela, 
la suite de l'Impératrice à une autre table, et, malgré 
l'ambassadeur de l'Empereur, je ne désespère pas que, 
si même l'on arrive aujourd'hui à dîner, l'on ne reste 
demain. Cola dépend de l'aise où le roi la mettra. D'ail- 
leurs il fera pour ses affaires à peu près ce qu'il voudra. 
Je vous écrirai après l'entrevue. Adieu, me voilà coiffé ; 
je vais vite partir. » 



« Quoique l'Impératrice ait vu le roi avec grand plai- 
sir, elle n'en a pas moins été embarrassée. Le cérémo- 
nial la fatigue, et la séparation s'est faite aujourd'hui 
même; mais les affaires du roi iront bien. Il a dans le 
prince Potemkin un ami, et n'en doute pas. Il est deux 
heures du matin, nous venons deKanieff où nous avions 
été souper. Le prince Potemkin est déjà parti pour 
Krémcnscliul, et, nous, nous partirons à quatreheures 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN m 

du matin ; mais moi, alors, je dormirai, car je n'en 
puis plus de fatigue. Bonsoir, il est temps de dormir, 
je n'en puis plus. Je n'ai plus que la force de vous 
embrasser. 

« P. S. —L'Impératrice a envoyé l'ordre de Saint- 
André au roi, comme elle l'a donné au roi de Suède 
lorsqu'il a été à Saint-Pétersbourg-. » 




Les lettres si détaillées du prince de Nassau s'inter- 
rompent ici brusquement, pour ne recommencer qu'au 
moment où Gatberine entre en Crimée. 

Plus rien sur l'entrevue de Kanieff, cette entrevue 
préparée avec tant de zèle et où, en somme, Stanislas, 
comme le remarque le prince de Ligne qui lui rend 
au moins le service de recueillir pour la postérité ses 
jolis mots, a dépensé trois mois et trois millions pour 
voir l'Impératrice pendant trois beures. 

En atteignant Krémenscbul, on quittait le gouver- 
nement du maréchal Romanzoff, pour entrer dans 
celui du prince Polemkin. Rien sur les féeries qui, dans 
la pensée de l'organisateur de cet étrange voyage, de- 
vaient surtout dater de là. 

Rien, non plus, sur l'arrivée inopinée de Joseph II; 
— ou plutôt du comte de Falkenstein, — et, ici, le 
silence du prince de Nassau est d'autant plus regretta- 
ble qu'il eût pu nous donner à ce sujet des détails 
piquants. 

N'ayant pas trouvé Catherine à Kerson, Joseph II 
part presque seul à travers la steppe, comptant la 






M 



m 



148 UN PALADIN AU XVlll» SIÈCLE 

surprendre à Kaydac, mais, avertie à temps, l'Impéra- 
trice a quitté sa flottille et, montant précipitamment 
dans une voiture où elle n'emmène avec elle que le 
prince Potemkin, le comte Branicki et le prince de Nas- 
sau, elle accourt au devant de lui. C'est près de la ca- 
bane isolée d'un Cosaque, en plein désert, que se ren- 
contrent les deux grands Souverains ; puis, revenus à 
Kaydac, ils auraient dû, — dit M. de Ségur, — se 
passer de souper, grâce à uu accident qui empêcha 
leur escorte de les y rejoindre avant le lendemain matin, 
« si Potemkin, Branicki et Nassau ne leur avaient fait, 
comme ils le purent, un repas qui fut très gai, mais 
aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles 
cuisiniers »- 

Du reste, à vouloir se faire une idée complète des 
incidents de ce fameux voyage ou même seulement 
des impressions du prince de Nassau, on devrait 
demander aux mémoires de M. de Ségur ou à la cor- 
respondance du prince de Ligne decombler bien d'autres 
lacunes. C'est ainsi que, préoccupé surtout d'envoyer 
à sa femme des détails faits pour l'amuser, le prince 
évite systématiquement d'appuyer sur la politique. 11 
est bien probable cependant que ses graves questions 
devaient revenir plus souvent que labeauté des paysages 
de Tauride dans les conversations intimes des trois 
amis. 



Quand M. de Ségur avait quitté Czarkoe-Selo avec 
l'Impératrice, il venait de signer un traité de com- 



■■ *fc\ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 149 

merce entre la Franco et la Russie: succès inespéré, et 
qui n'était, dans sa pensée, que le prélude d'un traité 
d'alliance entre les deux nations. Sans doute, c'était 
lancer notre politique dans une voie nouvelle. Mais, 
puisqu'on était décidé, à Versailles, à ne point se mêler 
à la guerre considérée comme inévitable entre laRussie 
et laTurquie, et puisque la victoire des Russes ne parais- 
sait pas douteuse, cette alliance, d'ailleurs avantageuse 
à bien d'autres égards, en nous assurantle droitde faire 
entendre à Pétersbourg, au lendemain d'une campagne 
beureuse, des conseils de modération, n'était-elle pas un 
des seuls moyens à notre portée de sauvegarder au moins 
les intérêts essentiels de l'Empire Ottoman? Joseph II, 
quelque désireux qu'il fût de s'étendre un peu, lui aussi, 
aux dépens des Turcs, se disait prêt à nous seconder le 
jour où, sans nous être opposés à priori à voir la Russie 
ajouter quelque complément, Oczakoff par exemple, à 
ses récentes et définitives conquêtes de Crimée, nous 
prétendrions l'empêcher d'approcher trop près de Con- 
stantinople. Malheureusement, le cabinet de Versailles, 
tout à ses difficultés intérieures, et bien qu'il encoura- 
geât M. de Ségur, n'était guère en situation, pour le 
moment, de s'arrêter résolument à un parti quelconque, 
si ce n'est à celui de laisser les événements aller à 
l'aventure. — Et de là des hésitations, d'apparentes 
contradictions, rendant parfois bien difficile le rôle d'un 
ambassadeur qui n'a point, comme aujourd'hui, do fil 
télégraphique pour le tenir au courant des variations 
de son gouvernement. 




•M ON PALADIN AU XVIII« SIÈCLE 

M. de Ségur en fit cruellement l'expérience à Ker- 
son. On y était depuis quelques jours et l'Impératrice 
avait déjà annoncé tout haut son projet de pousser 
jusqu'à Kimhurn, en traversant le golfe du Liman, 
pour aller se montrer en face même d'Oczakoff. C'eût 
été, en quelque sorte, opérer une reconnaissance du 
territoire turc en compagnie de l'Empereur et de l'am- 
bassadeur de France qui ne s'y refusait pas. Mais voilà 
que tout à coup on apprend que, probablement sur le 
conseil d'un autre ambassadeur de France, M. de 
Choiseul-Gouffier, une escadre ottomane, assez juste- 
ment mécontente, il faut en convenir, est venue, dans 
la nuit, mouiller dans Je golfe, barrant ainsi le passage 
à Catherine. 

Laissons le prince de Ligne, témoin de ce contre- 
temps qui eût pu tourner au tragique, nous le dépein- 
dre à sa manière : « L'Impératrice nous a permis , 
«■ au prince de Nassau et à moi, comme amateurs et 
« peut-être connaisseurs, d'aller reconnaître Oczakoff 
« et dix vaisseaux turcs qu'on estvenu placer trèsmal- 
« honnêtement au bout du Borystène, comme pour 
« arrêter notre navigation, en cas que Leurs Majestés 
« Impériales voulussent aller par eau jusqu'à Kim- 
« burn. Quand l'Impératrice eut vu la position de 
« cette flotte sur la petite carte qu'on lui présenta, 
« Nassau lui offrit ses services pour l'en débarrasser. 
« L'Impératrice donna une chiquenaude au papier, et se 
« mit à sourire. Je regarde cela comme un joli avant- 
ci coureur d'unejolie guerre que nous aurons bientôt, 






LE PRIXCE CHAULES DE NASSA.U-SIEGEN 151 

« j'espère. Jo crus bien, l'autre jour, que c'était pour 
« cela qu'on faisait entrer dans le cabinet do l'Impéra- 
« trice, oùl'Empereur venait d'arriver, un officier d'ar- 
« lillcrie, un officier du génie et le prince Potemkin. 
« Vous savez, dit l'Impératrice, que votre France, 
« sans savoir pourquoi, protège toujours les musul- 
« mans? — Ségur pâlit, Nassau rougit, Fitz-Herbort 
« bâilla, Cobentzell s'agita, et je ris... Quand je parle de 
« nies espérances à ce sujet à Ségur, il me dit : nous 
« perdrions les échelles du Levant, et je lui réponds : 
« il faut tirer l'échelle après la sottise ministérielleque 
« vous venez de faire par votre confession générale de 
« pauvreté à l'assemblée ridicule des notables... » 

Mais, puisque la correspondance du prince de Nassau 
ne reprend qu'à son entrée en Grimée, — ou plutôt en 
Tauride, comme on disait alors pour plaire à Catherine, 
de même que le Dnieper était redevenu autour d'elle le 
Borystène ; le prince de Ligne allait même jusqu'à chan- 
ger Kioff en Kiovie, — arrivons tout de suite à ce mo- 
ment-là. 



« Comme le gouvernement de Tauride est la partie 
de notre voyage la plus intéressante, je vais en faire le 
journal, afin, ma Princesse, que vous sachiez ce que nous 
faisons dans ce beau pays . 

« Nous avons déjeuné avec l'Impératrice, et je suis 
parti avec le prince Potemkin. Après avoir passé le 
Borystène, nous trouvâmes les enfants des principaux 



132 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 






Tarlares qui venaient pour complimenter Sa Majesté. 
Nous leur parlâmes; puis nous continuâmes jusqu'à 
trente verstes du pont de pierre, où nous devions cou- 
cher. Trois mille Cosaques du Don, avec leur Ataman, 
nous attendaient là. Nous passâmes d'abord devant 
leur front qui est fort long, leur ordre de bataille étant 
sur un seul rang. Dès que nous les eûmes dépassés, ces 
trois mille hommes partirent à toute course, passèrent 
notre voiture en poussant leurs cris à leur manière. La 
plaine se trouva couverte en un instant et forma le spec- 
tacle le plus militaire et le plus susceptible d'animer 
que j'aie vu. Us nous conduisirent jusqu 'au relais, c'est- 
à-dire, une douzaine de verstes, et ils s'y mirent en 
bataille. Dans le nombre il y avait un poulque de Kal- 
mouks ressemblant exactement à des Chinois. Arrivés 
au pont de pierre, nous y trouvâmes une jolio maison 
bâtie dans un petit fortin fait en terre, situé au bout du 
pont bâti par les Grecs, et trente tentes plus belles les 
unes que les autres pour nous loger. L'Impératrice ar- 
riva escortée, comme nous l'avions été, par les Cosaques. 
Comme nous la voyons venir de six verstes, cette plaine 
couverte de cette fourmilière d'hommes qui couraient à 
toute course, en conservantdans leur désordre leur ma- 
nière d'attaquer etdc se soutenir, formait ce que j'ai vu 
qui ressemble le plus aune bataille. L'Impératrice, qui 
ne s'attendait pas à les voir, dit au prince : i Voilà un 
de vos tours. » Il voulut leur donner une représentation 
de ce que nous avions vu. Les Cosaques, qui avaient 
déjà fait trente verstes à toute course, reprirent encore 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



153 



la petite guerre devant l'Impératrice et l'Empereur qui 
vinrent sur le rempart pour les voir. Il ne fut question 
toute la soirée que des Cosaques. L'Empereur fit beau- 
coup de questions au Ataman qui lui dit, entre autres 
choses, qu'ils faisaient ordinairement soixante verstes 
par jour en voyageant, ce qui fait quinze lieues de 
France. Il n'y a pas d'autre cavalerie en Europe qui 

puisse le faire. 

« A neuf heures l'Impératrice etl'Empereur se retirè- 
rent otnous allâmes souper. L'Empereur était enchanté 
et disait du prince Potemkin tout ce qu'il mérite qu'on 
on dise. Mais j'aurais trop à écrire si je vous le rendais. 
Il est trop tard, et vous savez ce que j'en pense. Le 
prince Potemkin est venu un moment dans la tente 
où Ligne et moi logions, et, de là, nous avons été 
causer une heure dans la sienne. 



« Ce matin, je me suis levé à six heures, et, à sept, 
nous nous sommes rendus dans le salon do l'Impératrice 
où les officiers de Cosaques étaient déjà. La femme du 
Ataman arriva un moment après avec sa belle-sœur et 
sa fille, qui est fort jolie. Elles étaient habillées de bro- 
card d'or et d'argent. L'habit est très long et comme 
une soutane de nos prêtres qui se croiserait au lieu de 
se boutonner. Le bonnet est de martre zibeline, le fond 
couvert de perles. Trois doigts de perles sur le front et 
une bande large de quatre doigts, qui pend sur les joues 
jusqu'à la hauteur de la bouche, forment une coiffure 
des plus extraordinaires que j'aie vues. Elles avaient 



1 



loi 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



encore un grand collier de perles qui pendait jusqu'à 
la ceinture et attaché par-dessus l'habit qui couvre le 
col, et encore des bracelets. Elles furent présentées par 
M- Branicka. Les officiers et deux cents vétérans des 
Cosaques, à barbe blanche, baisèrent ensuite la main 
de l'Impératrice, et nous partîmes. Nous trouvâmes les 
Cosaques en bataille sur le chemin, et, avec le prince, 
nous prîmes les devants. 

«Nousnousarrètâmes à Pérékop, dans la maison du 
commissaire du sel, où il y avait un bon déjeuner prêt. 
L'Empereur y arriva. Il était parti à trois heures du 
matin pour visiter les lignes. II les suivit depuis la 
mer Noire jusqu'à la partie de la mer d'Azosv appelée 
mer Pourrie. II y reconnut le lieu où le maréchal de 
Lascy y avait fait passer sa cavalerie lorsqu'il était 
entré en Crimée, en 37. Il revint très content de son 
voyage et nous entretint avec sa facilité ordinaire jus- 
qu'au moment où l'Impératrice arriva. On lui fit voir 
toutes les espèces de sel, dont une sent la framboise. 
De là, nous remontâmes en voiture pour aller à la 
dînéo où l'on avait établi des tentes charmantes; 
après quoi nous repartîmes tout de suite pour nous 
rendre à la couchée, où il y avait des tentes à la tar- 
tare, mais très jolies. L'Impératrice avait une maison 
en tente dont elle a été enchantée. Nous avions tous 
chacun la nôtre ; cependant j'ai logé dans la même avec 
Ligne, avec qui j'aime à causer. Nous y soupâmos avec 



Ségur. Mon cuisin 
prince Potemkin, 



1er nous fit quelques petits plats. Le 
ne nous ayant pas vus à souper, vint 









LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



155 



nous y trouver. Nous allâmes encore causer un peu 
chez lui et, de là, nous coucher. 

« D'où nous sommes l'on voit déjà les montagnes et 
demain nous allons entrer dans le beau pays. » 



« Le 30, Batchi-Séraï. 

« Je sortis de ma tente à six heures et demie. L'Em- 
pereur, qui se promenait depuis quatre, était avec le prince 
Potemkin. 11 passa des chameaux attelés à des char- 
rettes qui portaient des Tartares. Je me promenai une 
heureavec l'Empereurà voir etàparlcr auxTartares qui 
étaient venus pour voir l'Impératrice. A huit heures et 
demie, nous partîmes, c'est-à-dire le prince Potemkin 
et Branicki. Il y avait, à la dinée, des tentes situées 
dans un lieu charmant; nous y déjeunâmes. Au mo- 
ment où nous allions partir, l'Impératrice arriva; nous 
restâmes un quart d'heure avec elle et nous repartîmes 
par un chemin qui, de pas en pas, devenait plus agréa- 
ble. Nous trouvâmes une troupe tartare destinée à 
escorter l'Impératrice et àla garder. Je n'ai rien vu de 
mieux monté. Elle était suivie d'un régiment tartare 
fort beau aussi. Et voilà ces mêmes Tartares qui se ré- 
voltaient contre Zinguerraï, parce qu'il voulait les enré- 
gimenter et les discipliner. Les voilà au point que l'on 
leur confie la garde do l'Impératrice, et qu'elle est au 
milieu de mille Tartares prêts à la défendre ! Le palais 
m'a paru bien plus agréable que lorsque j'y gelais de 
froid. Les fleurs, la verdure, tout le rend bien plus ex- 



■ 






13fi UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

traordinaire et plus charmant. L'Impératrice arriva deux 
heures après nous. Elle était enchantée de toutce qu'elle 
avait vu, et elle le fut aussi de son palais. Nous parcou- 
rûmes tout le sérail où elle habite. De là, l'Empereur 
voulut voirie harem, oùje loge avec. le prince Potemkin 
et Ligne. Comme je connais tous les détours de ce pa- 
lais je l'y conduisis, puis je l'accompagnai chez lui. II 
occupe la maison d'un frère d'un Khan où il est bien 
logé. Jenepusm'empêcher de faire remarquer combien 
il était singulier que je me trouve mener l'Empereur 
des Romains dans le harem du Khan des Tartares. C'est 
en effet bien extraordinaire. Après un peu de toilette, 
nous allâmes voir les hurleurs qui s'étaient rassemblés 
à la mosquée. L'Impératrice était trop fatiguée, mais 
l'Empereur y vint; tout cela nous parutbien fou. Nous 
revînmes ensuite chez l'Impératrice qui fut très gaie. 

« Elle était dans une grande salle très richement ornée, 
avec une devise en lettres d'or qui en fait tout le tour et 
qui dit en arabe : « Les jaloux et les envieux auront 
beau dire, ni àlspahan.ni à Damas, ni à Stamboul, on ne 
trouvera la pareille. » Dans cette salle sont des fleurs 
et dos fruits en cire que fit M. de Tott, pendant son 
séjour en Crimée, auprès de Crim-Kéraï. Il en parle 
dans son livre. L'Impératrice à qui je les montrais dit 
à l'Empereur : « C'est assez extraordinaire que tout ce 
qu'a fait M. de Tott soit destiné à me revenir. Il avait 
fait doux cents canons à Constantinople, je les ai tous; 
il a orné ce palais de fleurs, je les ai ; il est des desti- 
nées singulières. » Ségur entra, elle se tut, rit beaucoup 



<*1 



LE PRINCE CHAULES DE NASSA.U-S1EGEN 



157 



et, se tournant vers moi, nie dit : «J'étais sur mon beau 

dire. » 

« L'Empereur parla beaucoup du caractère qu'il y 
avait à s'être mis au milieu de mille Tartares, et combien 
ceci devait contribuera avancer l'entière civilisation de 
ce pays. Il est certain qu'il est fort beau de s'être l'ait 
escorter par des gens qui, autrefois, battaient l'armée 
russe et qui viennent à peine d'être vaincus. 

« La nuit étant venue, toutes les montagnes qui entou- 
rent la ville furent illuminées de plusieurs cordons de 
lumières ainsi que les maisons qui sont en amphithéâtre, 
ce qui lit un très beau spectacle. Nous soupàmes, et, 
me trouvant à côté du gouverneur, je lui parlai de l'ac- 
cident qui avait manqué d'arriver à l'Impératrice et que 
l'Empereur m'avait conté. On avait oublié d'enrayer 
la voiture; les chevaux, ne pouvant plus retenir, em- 
portèrent le cocher qui fut au moment d'être culbuté. 
Comme c'était une calèche où l'on était huit, au train 
où l'on allait, tout aurait été tué ou estropié. Le gou- 
verneur me dit que de sa vieil n'avait eu si peur. Les 
Tartares, qui croyaient la perte delà voiture inévitable, 
criaient : * Que Dieu la sauve! Que Dieu, la sauve! » 
Quant l'Impératrice saura cela, cela la dédommagera de 
l'inquiétude qu'elleadù avoir, quoique l'on dise qu'il n'y 
parut pas sur son visage. Nous séjournons demain, jour 
du prince Constantin. Je vais me coucher dans une 
des plus jolies chambres du harem, que j'occupe avec 
Ligne. Je crois que nous parlerons un peu de celles 
qui ont dû habiter cette chambre avant nous. » 



*mt* 



m 



158 



UN l'ALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



MÊ 



« Mon réveil a élé charmant ! Le plus beau temps 
possible, des arbres bien verts, des buissons de rosiers 
prêts à fleurir, des quantités de muguets donnant sous 
ma fenêtre une odeur charmante, rendaient le divan 
sur lequel était mon lit délicieux! Cependant je me suis 
Jevé de bonne heure. J'ai été voirie prince Potemkin, 
et, de là, chez l'Impératrice que j'ai suivie à la messe.' 
Après quoi, nous avons baisé sa main avec les'mirzas, 
les mufftis, et les officiers lartares. L'on a dîné. De là, 
j'ai conduit Ligne, Ségur et autres voir les bois, un 
café et tout ce qu'il y a d'intéressant. Nous sommes 
revenus chez le prince, qui a fait venir des danseuses 
arabes qui ont dansé des danses bien dégoûtantes, se- 
lon moi. Nous avons été ensuite chez l'Impératrice et 
quand elle s'est retirée, l'Empereur s'étant approché 
de l'endroitoù Ségur, Ligne et moi étions à causer, nous 
avons eu une conversation politique bien intéressante. 
« H y a, en ce moment, une illumination superbe tout 
autour de la ville; et, demain avant neuf heures, l'on 
monte en voiture pour aller dîner à Inkerman et cou- 
cher à Sévastopol. Aussi la journée sera sûrement 
intéressante. » 

Ce l"... 



« Partis à neuf heures du matin, nous sommes arrivés 
à midi à Inkerman, où nous trouvâmes une jolie mai- 
son qui avait en face la rade de Sévastopol où l'armée 
navale était en bataille. L'Empereur fut frappé, en ar- 
rivant, de voir un régiment tartare en bataille, et. der- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



159 



rière. une belle armée navale, créés tous deux d'une 
manière presque magique. L'on dîna. L'escadre arbora 
le pavillon impérial que l'Impératrice a donné au prince 
Potemkin. 11 est le troisième particulier qui l'ait eu. 
A l'instant où l'escadre tira, l'Impératrice se leva et 
but à la santé de l'Empereur en disant : « Il faut que 
je boive à mon meilleur ami. » Elle était aussi heu- 
reuse qu'elle devait l'être en voyant sa puissance dans 
ces mers. L'on sortit de table: j'embrassai le prince 
Potemkin de tout mon cœur. Ses succès nie font autant 
de plaisir que si c'était moi qui les aie. Quand l'Impéra- 
trice sortit, j'étais près d'elle. Je lui dis que, si j'osais, 
je lui baiserais la main, tant j'étais ému de tout ce que 
je voyais . « C'est le prince Potemkin à quije dois tout, 
me dit-elle, qu'il faut embrasser.» Pendant le dîner elle 
avait dit à Stackelberg, devant qui j'étais, de me de- 
mander si je ne croyais pasque les vaisseaux que nous 
voyions fussent les mômes que ceux que j'avais vus 
devant Oczakoff. Je lui avais répondu que, bien loin 
d'être les mêmes, je croyais que ceux-ci mettraient les 
autres en poche, si elle l'ordonnait, et qu'ils y auraient 
d'autant moins de peine que, comme par la position 
qu'ils avaient prise ils s'étaient empochés, l'Impératrice 
n'aurait qu'à ordonner à son escadre de sortir pour les 
y renfermer. Elle avait ri. Après dîner, elle m'en repar- 
la et me dit : «Vous croyez donc que ce ne sont pas ces 
vaisseaux turcs que vous êtes allé voir ?» — « Ce sont 
ceux, lui dis-je, qui n'attendent que vos ordres pour 
aller chercher ceux d'Oczakofl'. » — Elle rit encore 




160 UN PALADIN AU XVIII* SIECLE 

et dit à Ligne : « Croyez-vous que j'oserais? Oh ! non, 
ce sont des gens bien redoutables. » L'Empereur riait; 
mais tout cela ne me fait pas encore croire à la guerre 
pour le moment, quoique je croie que l'on en a bien 
envie ici. 

« L'on monta en chaloupe. Nous passâmes devant 
l'escadre qui est composée de trois vaisseaux de G6 
canons, trois frégates de 50, et dix de 40. Ils saluèrent 
l'Impératrice de trois salves, ce qui était superbe, et 
nous arrivâmes à l'entrée du port. Vous ne pouvez pas 
vous peindre l'étonnement où l'on était de sa beauté 
et de tout ce que l'on y avait fait. J'étais dans la 
' seconde chaloupe avecM mc Scawronska,M" e Protasoff, 
le grand chambellan, Ligne, Ségur. Notre premier mou- 
vement fut d'applaudir. 

« Un superbe escalier en pierres de taille se trouve au 
débarquement. De là, l'on arrive par une superbe ter- 
rasse à la maison de l'Impératrice, où nous arrivâmes 
avec elle. Elle ne cessait pas de dire qu'elle devait tout 
cela au prince Potemkin. Elle disait : « L'on ne dira 
plus, j'espère, qu'il est paresseux. » 

« Après être restée une demi-heure avec nous, elle 
entra chez elle avec l'Empereur, avec qui elle fut seule 
pour la première fois depuisson arrivée. Un demi-quart 
d'heure après, l'on fit appeler le prince Potemkin. Ils 
furent tous trois un quart d'heure ; après, l'officier du 
génie chargé de fortifier la place étant venu avec des 
plans qu'il avait été chercher, l'Impératrice, le prince et 
l'Empereur rentrèrent chez elle avec l'officier du génie, 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 161 

et ils y restèrent une demi-heure. Puis ils assortirent 
et chacun alla ôter sa poussière. 

« Ligne et moi revenions chez l'Impératrice, lorsque 
nous fûmes passés par l'Empereur qui y allait aussi. 
Il fit arrêter sa voiture, descendit et, étant venu à nous, 
nous dit : allons faire un tour. Nous allâmes du côté du 
port marchand, qui est à l'entrée de la rade. Nouspar- 
lâmes beaucoup de la beautéde la position, de l'escadre, 
du prince Potemkin qu'il regarde comme un homme 
extraordinaire par son génie actif. Il me faisait beaucoup 
de questions et me disait souvent: vous, qui êtes dans 
le secret; je riais et je lui répondais. Il ne revenait pas 
de voir seize vaisseaux armés. Il me disait : « Je crois 
bien qu'ils ne seraient pas prêts à faire une longue cam- 
pagne; peut-être n'ont-ils pas leurs vivres et tous leurs 
équipages. » Je l'assurai qu'ils étaient prêts à tout 
entreprendre et qu'ils étaient entièrement armés. Il 
disait : a En vérité, il faut être venu ici pour croire ce 
que je vois. C'est en trois ans que tout ceci s'est fait ! 
C'est incroyable! Si l'on m'avait bandé les yeux, et que 
l'on m'eût amené ici de Vienne, sans voir l'Impératrice 
et rien autre que ceci, je trouverais que cela aurait valu 
la peine de faire ce voyage, tant je suis enchanté de ce 
que je vois. » Moi, dis-je, je suis bien aise que M. le 
comte voie que je n'ai pas exagéré lorsque je lui ai 
parlé de Sévastopol. 

« Enfin, notre promonade fut intéressante. Un vaisseau 
triestin, ayant reconnu le comte, tira du canon, ce qui 
lui déplut fort et lui fit ressouvenir d'aller joindre 




11 



,HI 



m 



1G2 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



I 



l'Impératrice. Mais, comme elle n'était pas sortie, le 
prince Potemkin nous donna une chaloupe avec le com- 
mandant delà marine, pour aller à bord des vaisseaux. 
Ségur y vint aussi, ainsi que le comte Kinsky qui ac- 
compagne l'Empereur. Nous trouvâmes les vaisseaux 
beaux et bien armés ; et, par les questions que je fis au 
commandant, je fis répéter au comte Kinsky les mêmes 
choses que j'avais dites à l'Empereur. Nous revînmes 
et nous trouvâmes l'Impératrice ; elle était très aimable 
et cependant elle avait l'air bien occupée. Dieu veuille 
qu'il en résulte quelque chose qui me donne occasion 
de faire. Je disais à l'Empereur que si je voyais sortir 
l'escadre pour aller chercher les vaisseaux qui sont devant 
Oczakoff, je mettrais un habit gris et j'irais, en en- 
voyant en même temps un courrier à Versailles et à 
Madrid pour en demander permission. Il me disait : je 
conçois cela; d'ailleurs vous avez votre habit tartare. 
L'Impératrice retirée, l'on se promena sur laterrasse qui 
ressemble à celle de Versailles où l'on se promène l'été. 
Une grande tente illuminée où nous devions souper, 
de la musique, tout donnait l'air d'une superbe fête ; 
mais, après avoir soupe, nous nous sommes retirés, les 
uns pour dormir, et moi pour vous écrire. Ligne, avec 
qui je loge toujours, ronfle bien fort/Il me disait tout à 
l'heure : je ne conçois pas pourquoi et à qui tu as tant 
à écrire. Mais, bonsoir, ma Princesse, il est une heure 
et j'ai bien envie de dormir. » 

Mais voilà que, le lendemain, une occasion imprévue 



■I 



LE PRINCE CHARLES DE NASS.YU-SIEGEX m:; 

s oflre au prince Je Nassau de faire parvenir son cour- 
rier à sa femme par une voie tout à fait sûre. C'est un 
Polonais de leurs amis qui, venu en Crimée pour ses 
affaires, se voit obligé de repartir, le jour même, pour 
Varsovie. Le prince n'a que le temps de lui confier, tel 
qu'il est, lo journal que nous venons de lire, et qu'il a 
commencé en entrant en Crimée. « J'apprends queX... 
va partir. Je n'ai pas le temps de vous écrire. Mais il 
vous portera ce que j'écrivais tous les soirs à moitié 
endormi. Je partirai toujours de Pultawa, et je serai à 
vos pieds dans les premiers jours de juillet. Tâchez que 
je puisse vite partir pour où vous savez; mais je crois 
qu'il faudra que je passe par Paris pour causer avec 
Montmorin et voirie nouveau ministre des Finances, 
l'archevêque do Toulouse, que vous connaissez. Adieu, 
je vous aime et vous embrasse de tout cœur. 

« Ce 3 juin (nouveau style). » 

Pultawa, où le Prince, à ce qu'il écrit à sa femme, 
prendra congé de l'Impératrice, devait être la dernière 
étape de la partie du voyage de Catherine spécialement 
réglée par le prince Potemkin. 

Comme couronnement à la longue ovation qui, depuis 
Krémenscbul, saluait le passage de la souveraine à 
travers ses conquêtes si récentes, lui ménager la revue 
d'une véritable armée, où vainqueurs et vaincus con- 
fondraient surson nomleurs acclamations, et, cela, sur 
le champ de bataille, cher à la Russie, où Charles XII 
avait été arrêté par Pierre le Grand ; l'imagination de 



■ 



I 







164 UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

l'organisateur de ce féerique triomphe n'aurait pu vrai- 
ment trouver mieux ! 

Mais où le prince de Nassau désirait-il aller,après être 
passé par Varsovie? Que veut dire cet « où vous savez » 
que la faveur dont il jouit ne lui fait pas oublier? 

Quelques mots pris çàetlàdans certaines deses lettres 
de Kioif, trop insignifiantes pour que nouslesayonsrepro- 
duites, nous permettraient peut-être de le deviner (1). 

Depuis plusieurs mois, de graves événements qui se 
préparaient en Hollande attiraient l'anxieuse attention 
de l'Europe. Nous avons vu la France prête à inter- 
venir, même contre l'Empereur, pour défendre l'inté- 
grité de cette république qu'elle semblait alors tenir 
essentiellement à rattacher à son système d'alliances. 
Mais l'Angleterre, d'autre part, ayant aussi la préten- 
tion d'y assurer son influence, un conflit n'avait pas 
tardé à éclater entre le parti national, celui des 
Etats généraux, voulant s'appuyer sur la France, et 
l'intérêt particulier dustathouder, qui le portait surtout 
à se rapprocher de la Prusse et de l'Angleterre. M. de 

(i) L'on pourrait croire, en rapprochant les dates, que le fameux procès 
Kornman, qui se plaidait précisément alors, fut peut-être pour quelque chose 
dans le désir du prince de se rendre à Paris. Mais ce procès dut le préoc- 
cuper bien peu, car pas un mot de sa correspondance n'y fait la moindre al- 
lusion. L'avocat Bcrgasse, à propos des puissantes influences qui s'étaient 
employées en faveur de sa cliente, s'était permis, dans un premier mémoire, 
certaines insinuations qui auraient pu prêter, contre la princesse de Nassau, 
à des interprétations blessantes; ce qui lui valut une condamnation, maigre 
tous ses efforts, dans ses mémoires subséquents, pour atténuer la portée 
de ses paroles et leur ôter tout ce qu'elles pouvaient avoir d'offensant. Ce ne 
fut là, du reste, qu'un incident très secondaire dans une affaire qui dut 
surtout son retentissement à son côté politique et aux personnalités alors 
très en vue, d'un intendant de police, de Bergasse et plus encore de Beau- 
marchais. 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGKN 



it\b 



Rayneval, envoyé de Versailles pour ménager un 
accommodement entre les deux partis, contrecarré par 
l'envoyé anglais, n'avait pu aboutir. La guerre civile 
paraissait imminente ; des deux côtés, on s'y préparait 
ouvertement. Mais n'entraînerait-elle pas, avec l'inter- 
vention de l'étranger, une conflagration peut-être 
générale ? On parlait, en France, d'un camp d'observa- 
tion à établir à Givet ; et le roi de Prusse, frère de la 
princessed'Orange, avait déjàordonné au duc do Bruns- 
wick de masser une armée sur sa frontière. 

Quel rôle le prince de Nassau se flatta-t-il, un instant, 
déjouer dans ces dissensions ? Fut-il réellement ques- 
tion de le mettre à la tête d'un corps français qu'orga- 
nisaient les États généraux, ou de lui donner le com- 
mandement suprême de toutes leurs forcos, commande- 
ment si mal placé depuis entre les mains du Rhingrave 
de Salm? Très lié avec M. do Monlmorin , successeur, 
au ministère des Affaires étrangères, de M. deVergcnnes, 
ayant également pour lui les maréchaux de Castries et 
de Ségur, qui, sentant l'intérêt de la France engagé, 
poussaient à l'énergie, nous le voyons aussi, à ce 
moment, on relations avec M. de Rayneval. « Je vous 
envoie, ma Princesse, » écrivait-il de Kioff, presque à 
la veille d'en partir avec l'Impératrice, « les divers 
mémoires que je reçois. Vous y verrez la position des 
affaires en Hollande. Ce que je sais d'ailleurs ici s'y 
rapporte entièrement. Vous m'avez toujours vu froid 
tant que je n'ai pas vu jour à jouer un rôle sérieux en 
Hollande, mais l'on aurait raison de s'étonner si l'on 






ï 



WÊÊM 






I 







fr,r > UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 

voyait que j'en puisse jouer, sans le tenter. » Il a mémo 
parlé de ses mystérieux projets au prince de Ligne qui 
l'approuve. « Ce pout être le moment de ma vie le plus 
intéressant. Ligne est persuadé que cela plairait à 
l'Empereur. Le prince Potemkin prendra son moment 
pour en parler à l'Impératrice. » 

Mais, quelque décisifs que puissent être les rensei- 
gnements qu'il a hâte de trouver à Varsovie, il ne croit 
pas possible de quitter Catherine avant Pultawa; et, le 
soir même du jour où il s'est dessaisi de la première 
partie de son journal, nous le voyons s'empresser d'en 
commencer une autre. 

« Lajournée de Sévastopol n'eut rien d'intéressant. 
L'on suivit l'Impératrice abord de l'escadre. Elle visita 
le port et, le soir, on bombarda un petit fort construit 
exprès, et auquel on mit le feu à la sixième bombe; 
il était plein d'artifices et fit un bel effet. L'Empereur 
parla à l'Impératrice dos nouvelles qu'il avait reçues de 
Flandre (1). Il désapprouve fort la conduite de sa sœur 
et de son beau-frère. Son projet est de faire marcher 
six régiments. Il y a six jours que je le savais, mais il 
n'en a parlé à l'Impératrice qu'aujourd'hui, qu'il lui est 
arrivé un courrier avec des détails. Cela doit lui don. 
ner beaucoup d'humeur, mais il ne la fait pas paraître. 
Cela nous assure la paix pour le moment, et, en consé- 

(i) Pendant que les Pays-Bas hollandais étaient en effervescence, comme 
nous venons dele voir, les Pays-Bas autrichien.?, pour de tout autres motifs, 
commençaient, eux aussi, à s'agiter. Ils se soulevaient contre les réformes 
arbitraires de Joseph II et le mauvais gouvernement de l'archiduchesse 
Marie-Christine, sœurdel'Empereur.et de son mari, le duc de Saxc-Teschen. 



IM 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAD-SIEGEN 



107 






quence, il est parli aujourd'hui un courrier pour Paris, 
et les points d'arrangement que l'on propose aux Turcs 
sont si justes, qu'il faudrait qu'ils soient bien turcs pour 
s'y refuser. Mais cela n'est reculer que pour mieux 
sauter. 

« Aujourd'hui, nous avons été dîner à une terre du 
prince Potemkin, dans les montagnes. Elle est si bien 
placée qu'il appelle cette vallées Tempe »; mais la journée 
était si forte que, quoique l'Impératrice soit montée en 
voiture à 7 heures du matin, nous ne sommes arrivés à 
Batchi-Séraï, où nous couchons, qu'à minuit. Aussi est- 
elle si fatiguée que l'on séjournera ici demain ; mais, 
le prince de Ligne et moi / nous partirons pour aller voir 
nos terres qui sont sur le bord de la mer, de l'autre côté 
des montagnes. C'est un voyage qu'il faut faire ache- 
vai, car il n'y a pas de chemins; et nous rejoindrons 
l'Impératrice dans deux jours, au Vieux-Crimée. Adieu, 
il est deux heures du matin. 




« Partis, à midi, de Batchi-Séraï, où l'Impératrice devait 
séjourner à cause de la fatiguo de la veille, nous nous 
acheminâmes vers les montagnes, le prince de Ligne et 
moi. Nous avions pour conducteur un jeune Italien, 
major de chasseurs, qui avait levé le plan de toutes 
ces montagnes. Nous avions pour escorte douze Cosa- 
ques et douze Tartares du régiment, et mon valet de 
chambre pour tout domestique. 

« Apres avoir marché par des précipices, nous nous 
trouvâmes, à la nuit, au haut de la plus haute mon- 



Mi 



ir.8 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



tagne appelée « la Chéterda » et, comme les chemins 
ne sont pas encore faits dans cette partie, nous ne 
suivions que des sentiers plus ou moins fréquentés. Les 
bois y sont superbes. Aussi la nuit, qui était naturelle- 
ment très obscure, le devint-elle au point de ne plus 
reconnaître le sentier, et nous nous perdîmes. Plusieurs 
fois nous fûmes au moment de nous précipiter dans 
des abîmes que nous ne reconnaissions qu'au bruit que 
l'eau faisait en tombant. Ligne avait mis pied à terre. 
Pour moi, je restais sur mon cheval accoutumé aux 
montagnes et qui avait plus d'instinct que moi pour 
éviter de se précipiter. Nous fîmes douze verstes ainsi, 
et nous trouvâmes heureusement un village tartare où 
le cuisinier de M. Ribas nous prépara un très bon sou- 
per. Les Tartares nous reçurent avec la plus grande 
hospitalité. L'on trouve, chez tous, des divans avec des 
tapis et des coussins très propres. Après avoir dormi 
tout habillés, nous nous mimes en route, à quatre 
heures du matin. Pendant que l'on préparait les che- 
vaux, j'allai, de maison en maison, pour tâcher de voir 
quelques femmes; mais, dès que j'approchais, sur-le- 
champ la maison se fermait. J'en surpris cependant une 
qui était à faire de la toile. Sa figure, qu'elle cacha vite, 
me parut assez jolie. Elle avait les cheveux frisés et 
peints comme ceux des femmes turques. 

« Nous avions passé les hautes montagnes, et nous 
entrions dans un très beau pays. Après avoir passé 
plusieurs belles vallées, nous arrivâmes au cap Parthc- 
nitza, qui est à Ligne. Il était trop fatigué pour aller 




LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 169 

plus loin. Je lo laissai avec des Albanais, qui gardent 
la côte et dont un lui servit d'interprète, et, avec M. de 
Ribas, je continuai ma route jusqu'au Massoudre, qui 
m'avait été donné. Le pays s'embellit à chaque pas que 
l'on fait depuis Parthénitza et, si jamais Iphigénie des- 
servit le temple qui était au cap, elle allait sûrement 
souvent au Massoudre, qui est le plus beau lieu des 
environs. 

« Les jardins de Massoudre sont baignés par la mer 
et s'élèvent en amphithéâtre jusqu'à deux cents toises 
au-dessus de son niveau, que se trouve le village au- 
trefois considérable, mais dont toutes les maisons sont 
abandonnées. Les jardins, ou plutôt les vergers, con- 
tinuent encore, en s'élevant à cent toises perpendicu- 
laires, toujours en pente, jusqu'au tiers delà montagne, 
que l'on trouve des terres labourables, des prés et, plus 
haut, des arbres de toute espèce entremêlés de rochers 
qui couronnent la montagne de la manière la plus pit- 
toresque et majestueuse. Les plus belles eaux en sor- 
tent de toute part, et vont donner à toutes les maisons 
de quoi arroser les beaux vergers qui les entourent. 
L'arbre le plus commun est le noyer. Ils sont, la plu- 
part, assez gros pour que quatre hommes ne puissent 
les embrasser; jamais je n'en ai vu autant ni de si 
gros; les cerises, les prunes, poires et pommes y abon- 
dent. L'on y trouve des figuiers, des mûriers, des oli- 
viers, des grenadiers. Je n'ai vu, dans aucun pays, la 
nature plus vivace. Les vergers de ce pays doivent 
donner une idée des jardins d'Éden. La nature y est 







•■<■>.§ 



■H 



170 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



I 



superbe. J'y ai choisi un lieu charmant, où je vais faire 
bâtir un kiosque. C'est là, où, lorsque j'aurai cessé 
d'être, je désire être porté. J'y serai à jamais — près 
de la mer que j'aime ! — dans un lieu bien délicieux. 
« Après avoir pris toutes mes dispositions pour tirer 
parti de ce charmant séjour, je me suis embarqué sur 
un petit bâtiment grec qui s'y trouvait, et je suis re- 
venu à Parthénilza pour reprendre le prince de Ligne 
qui s'était impatienté, et était allé m'attendre où nous 
devions couclier. Je le trouvai faisant des vers pour 
mettre sur les monuments qu'il veut faire élever pour 
l'Impératrice et le prince Potemkin. Il était enchanté 
de ses Tartares qui cependant veulent tous quitter Par- 
thénilza. Pour moi, qui, grâce à Dieu, n'en ai que dix 
familles trop riches pour avoir suivi l'exemple do ceux 
qui ont abandonné leurs maisons, je ne peux trop me 
louer de leur réception. Amonarrivée,l'on tua l'agneau 
le plus gras, l'on me servit des noix, seul fruit du 
moment, de la crème bien douco, du lait aigre de vache 
et de jument, enfin tout ce que les Tartares aiment le 
plus. Aussi ne fis-je pas grand honneur au souper que 
Ligne avait fait préparer. Le vent était favorable pour 
aller à Soudak, où j'ai des vignes, ot où il était incer- 
tain si l'Impératrice ne viendrait pas dîner, le len- 
demain. Je proposai à Ligne de partir sur-le-champ, 
mais il voulait se coucher. Je consentis à l'atten- 
dre jusqu'à trois heures du matin, que nous nous 
rendîmes au bord de la mer. Il pleuvait à verse ; 
la mer n'était pas très belle. Ligne prétendit alors que 












LE PRINCE CIIABLF.S DE NASSAU-S1EGEN 171 

nous courrions risque de ne pas arriver. J'eus beau 
lui dire que, de lieue en lieue, l'on trouvait des villages 
sur le bord de la mer, où nous aurions des chevaux, 
en cas de vent contraire ; que nous irions à la rame 
comme à la voile ; comme il n'est pas du tout marin, 
je ne pus pas le convaincre. Il renonça à voir Soudak 
et il reprit le même chemin qu'il avait suivi en venant. 
M. de Ribas alla avec lui. Je ne gardai que mon valet 
de chambre et un interprète avec deux Tartares. 

« Je suivis la côte jusqu'au cap Loup qui n'est éloi- 
gné de Soudak que de quinze verstes. Les Tartares me 
donnèrent de bon lait et des chevaux excellents. Celui 
que je montai était si bon que je voulus l'acheter. 
Jamais chevaine m'a fait autant de peur. A peine fus-je 
dessus, qu'il partit à toute course pour rejoindre le Tar- 
tare qui me servait de guide et qui avait pris les devants, 
pendant que l'on arrangeait ma selle. Nous avions une 
grande descente près d'un précipice. Il partit à toute 
course. Le Tartare, qui me vit venir, se mit au galop, 
de sorte que, le chemin étant trop étroit pour arrêter 
mon cheval qui voulait aller, et qui, en se renversant, 
aurait pu me précipiter, je pris le parti de le laisser 
faire. Je volais ; jamais je n'ai rien monté de plus léger 
et d'aussi sûr. Aussi achetai-je ce bon petit cheval tout 
ce que l'on voulut : c'est-à-dire, cent francs; et je l'ai 
laissé à l'homme qui dirige mes vignes jusqu'à ce 
que j'aie une occasion de le faire venir. Sur le chemin, 
je fus arrêté par une noce tartare. La femme, qui était 
seule dans une petite charrette couverte et bien fermée, 



1 



172 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



était précédée par une cinquantaine de Tartares, tous 
bien mis et bien montés. Dix-huit femmes bien mises, 
mais couvertes de manière à ne laisser voir que Je bout 
du nez, suivaient le char qui menait la mariée dans le 
harem de son mari. Elles étaient montées sur de jolis 
chevaux, et la marche était fermée par une cavalcade 
de Tartares plus âgés. Je trouvai à Soudak M. Fabre, 
qui dirige les jardins de la Couronne et les miens. Je 
visitai mes vignes, où il compte que, cette année, j'au- 
rait dix-huit mille bouteilles de vin. Il fera commencer 
mes plantations cet automne. Je soupai à Soudak, et j'y 
dormis jusqu'à trois heures du matin, que je me mis en 
marche pour visiter toutes les vignes. Comme le prince 
Potemkin n'avait pas pu venir, et qu'il s'y intéresse 
beaucoup, j'étais bien aise de pouvoir lui en rendre 
compte. A neuf heures, j'arrivai au Vieux-Crimée et 
j'en repartis à dix heures, avec l'Impératrice, pour 
Caffa. 

« Je parlai beaucoup, pendant la route, des belles 
positions que j'avais vues. Ligne était enthousiasmé de 
Parthénitza, et moi j'assurais que Massoudre valait 
beaucoup mieux. Le prince était de mon avis. Nous 
trouvâmes à Caffa — qui s'appelle actuellement Théo- 
dosie -■ l'Empereur qui y avait été, de grand matin, 
pour tout voir. C'est le seul endroit de la Tauride où l'on 
voie des monuments conservés. A la monnoic, l'on avait 
frappé une médaille que le prince Potemkin présenta 
à l'Impératrice, et tout était préparé pour en frapper 
d'autres, mais l'Impératrice passa sans s'arrêter, et la 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



173 



donna au général Momonoff pour qu'il la mît dans sa 
poche. Je la vis le soir : il y avait, d'un côté, l'Impéra- 
trice et, de l'autre, qu'elle avait bien voulu venir à la 
monnoie i accompagnée du Comte de Falkenstein ». 
Nous revînmes coucher au Vieux-Crimée. 



i 
•fil 



«Nous partîmes, le lendemain, pourvcnir dîner à Ka- 
rasbazar, où l'Impératrice avait déjà passé, pendant que 
j'étais dans les montagnes. Le palais y est joli, les jar- 
dins charmants ; et le prince y avait l'ait tirer un feu 
d'artifice d'une très grande beauté. J'ai entendu dire à 
l'Empereurque jamais il n'avait rien vu de si beau. Il y 
avait dans le bouquet vingt mille grosses fusées. L'Em- 
pereur fit venir l'artificier pour lui demander ce qu'il 
y avait de fusées, afin, disait-il, desavoir que comman- 
der, s'il était dans le cas de faire tirer un beau feu d'ar- 
tifice. Je vis répéter l'illumination qu'il y avait eu le 
jour du feu d'artifice. Elle était composée de cinquan- 
te-cinq mille terrines qui couronnaient toutes les monta- 
gnes des chiffres de l'Impératrice. Les jardins étaient 
aussi illuminés. Je n'ai rien vu de plus superbe. L'on 
vint coucher à moitié chemin du pont de pierre. Le 
lendemain, l'on repassa les lignes de Pérékop, où nous 
dînâmes, et nous couchâmes au pont de pierre. Nous 
trouvâmes près de là les mêmes Cosaques que nous y 
avions vus en passant. Je partis, à trois heures du ma- 
tin, pour aller voir les terres que j'ai sur le bord du 
Dnieper. Ce sont les meilleurs pâturages qu'on puisse 
voir. J'y ai trouvé quarante-six familles et un établis- 



ilHI 



174 



UN PALADIN AU XVIII' SIECLE 



i 



sèment de six cents chevaux d'artillerie, qui vont quit- 
ter l'endroit. J'y ai décidé l'établissement de quelques 
villages, et j'y aurai de grands troupeaux. J'ai rejoint 
l'Impératrice et, le lendemain, sa séparation s'est faite 
avec l'Empereur, qui passa une heure dans son cabinet, 
et, au moment où elle allait monter dans sa voiture, il 
voulut lui baiser la main. Elle s'en défendit, et ils s'em- 
brassèrent. Il marcha ensuite, devant elle, jusqu'au 
carrosse où il voulut encore lui baiser la main, ils s'em- 
brassèrent très affectueusement ; puis l'Empereur me 
demanda si je savais où logeait le prince Potemkin, 
qu'il voulait aller voir. J'allais l'y conduire; mais nous 
le vîmes arriver. L'Empereur redescendit de voiture et 
alla à celle du prince qui descendit. L'Empereur lui fit 
ses adieux et son compliment sur tout ce qu'il avait fait 
voir à l'Impératrice, et puis l'embrassa et remonta en 
voiture. Nous rejoignîmes l'Impératrice, et, après 
dîner, nous prîmes les devants pour venir droit ici, où 
l'Impératrice n'arrivera que demain soir. En chemin, 
nous avons vu un camp de six mille hommes de cava- 
lerie commandé par le général Souvaroff, et, ici, nous 
avons eu, toute la journée, de la musique. » 



Ici s'arrête de nouveau, mais cette fois définitive- 
ment, le journal du prince de Nassau pendant son 
voyage. Poussa-t-il jusqu'à Pultawa, comme il se l'é- 
tait proposé, ou bien, pressé de regagner Varsovie, 
prit-il plus tôt congé de Catherine ? Aucune lettre de lui 
e nous renseigne à cet égard. La première en date 







LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIGGEN 175 

que nous allons rencontrer sera bien, il est vrai, par 
une curieuse coïncidence, écrite à Pultawa; niais, à 
Pultawa, cinq mois plus tard, le 3 novembre. Or, que 
d'événements dans ces cinq mois ! 

Pour lui, il aura eu le temps d'aller à Varsovie, à 
Paris, peut-être à Madrid, et de revenir auprès de Po- 
temkin, au bord du Dnieper, d'où, par Pultawa et Mos- 
cou, il a hâte de gagner Saint-Pétersbourg ; car ce qu'il 
va y solliciter de l'Impératrice, assuré de l'assentiment 
delà France, ce n'est plus seulement une lointaine es- 
pérance, mais bien l'honneur immédiat d'un comman- 
dement devant l'ennemi. 

La guerre est en effet déclarée et même commencée ; 
mais — par un renversement de rôles bien inattendu 
qui prend la Russie au dépourvu et jette la perturba- 
tion dans notre politique — déclarée et commencée... 
par la Turquie. 



ff 



I 



VI 



Négociations en vue d'une quadruple allian- 
cedela France, de l'Espagne, de l'Autriche 
et de la Russie. - Catherine à Saint-Pé- 
tersbourg. 

Quand le prince de Nassau arriva à Paris, après s'être 
arrêté sans doute quelques jours à Varsovie, c'était avec 
la mission de M. de Ségurde rassurer, pour Jemoment 
du moins, M. de Monlmorin. Les nouvelles que nous 
avons vu Joseph II recevoir des Pays-Bas avaient fort 
refroidi ce prince ; dans l'agitation de ses sujets des 
Flandres il sentait la main de la Prusse et de l'Angle- 
terre, et no se souciait pas d'aventurer ses forces contre 
les Turcs avant de s'être prémuni contre une attaque 
par derrière. Catherine, elle-même, malgré ses provo- 
cations et son orgueilleuse satisfaction à la vue des 
progrès accomplis en si peu de temps par Potemkin, 
savait, mieux que personne, ce que ses préparatifs 
avaient encore d'incomplet. M. de Ségur était donc 
parvenu, plus aisément qu'il ne l'eût d'abord espéré, à 
faire accepter ses conseils de modération, et c'est plein 
de confiance qu'il avait pu charger le prince de iNassau, 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 17 

moins satisfait que lui d'un pareil résultat, d'aller dire 
à Versailles que l'ambassadeur russe à Constantinople, 
M. de Bulgakoff, venu ù Sébastopol pour saluer sa 
Souveraine, en était reparti avec des propositions d'ac- 
commodement si inattendues, si conciliantes, que leur 
acceptation par la Porte ne pouvait être douteuse. C'était 
donc la guerre momentanément ajournée. Mais c'était 
aussi un succès complet peur la diplomatie française 
désireuse, avant tout, de maintenir la paix, et attei- 
gnant ici son butde manière à consolider par le service 
rendu son antique iniluence sur l'Empire ottoman, sans 
s'aliéner pour cela les cours impériales. 

Qu'on juge donc de l'étonnement profond du prince 
de Nassau et de la déception du ministère, quand, au 
lendemain même de ces belles assurances, on apprend 
que cette guerre si beureusement conjurée vient tout à 
coup d'éclater; que, sans même avoir pu faire enten- 
dre ses propositions si mesurées, M. do Bulgakoff a 
été reçu à Constantinople par un ultimatum sommant 
l'Impératrice d'évacuer immédiatement la Crimée ; qu'il 
est enfermé aux Sept tours; et que, malgré M. de 
Cboiseul-Gouiïier et sur les suggestions de la Prusse et 
de l'Angleterre se révélant toutes puissantes sur les 
conseils du Divan, des vaisseaux turcs ont ouvert les 
hostilités sur la mer Noire. 

Presque au même moment, notre prestige subissait, 
en Hollande, un écbec non moins sensible. 

Depuis le jour où nous avons vu le prince de Nassau, 
à Kioff, prendre un si vif intérètaux troublesdece pays, 



4NB1 



■ 






178 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



les événements s'y étaient précipités avec une telle 
rapidité que, s'il accourait à Paris avec l' arrière-pensée 
d'influer sur leur direction, il arrivait trop tard. Au 
début de la guerre civile, le parti des États ou parti 
français s'était montré le plus fort. Si, entendant alors 
l'appel de ce parti, la France eût fait en sa faveur une 
démonstration quelconque; si ce camp de Givet, dont 
les maréchaux de Castries et de Ségur proposaient 
depuis si longtemps l'organisation, au lieu d'être seule- 
ment sur le papier, eût fait voir aux Prussiens quel- 
ques tentes, ceux-ci probablement, — le duc deBrunswick 
l'a souvent déclaré depuis, — ne se fussent pas exposés 
à compromettre dans une trop dangereuse aventure les 
débuts d'un règne, — le grand Frédéric était mort l'an- 
née précédente, — et l'arbitrage de la France eût été 
imposé au stathouder. Mais l'archevêque de Toulouse, 
plus habile aux intrigues qui font arriver au pouvoir 
qu'aux résolutions nécessaires pour l'exercer dignement, 
laissa passer l'occasion. Enhardie par cette inaction 
dont les motils n'apparaissaient que trop depuis les 
révélations de Necker, la Prusse n'hésita plus. Une 
campagne de vingt jours suffit au duc deBrunswick pour 
soumettre toute la Hollande. 

Dépouillée presque en même temps de son influence 
à La Haye et à Constantinople, la France tombait brus- 
quement du rang si haut où l'avait replacée son traité 
de paix avec l'Angleterre. « La France, écrivait M. de 
Hertzberg, ministre du Roi de Prusse, a perdu l'alliance 
de la Hollande et le reste de son prestige en Europe. » 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



179 



a La France vientde tomber, disaitde son côté Joseph II, 
et je doute qu'elle se relève. » 



C'en était trop, même pour la résignation du déplo- 
rable ministre qui, tout entier à ses luttes avec le 
Parlement de Paris, aurait voulu se persuader que l'Eu- 
rope n'existait pas. Bien d'autres esprits, il est vrai, et 
des meilleurs, absorbés parla préoccupation des grandes 
réformes dont ils entrevoyaient la possibilité, n'étaient 
que trop portés, à ce moment, à se désintéresser des 
complications du dehors. 

Le sentiment de la dignité nationale si offensé ne 
devait pas néanmoins se contenir tout à fait. Du jour où 
la Turquie, oubliant les obligations d'une alliance plus 
que séculaire, servait contre nos intérêts les intrigues 
prussiennes, la Russie, son ennemie, ne pouvait qu'hé- 
riter de notre sympathie déçue. La jeunesse guerrière 
éclata la première. C'est l'heure où l'on vit, aux applau- 
dissements de l'opinion, le duc de Richelieu, le comte 
de Damas, le comte de Boinbelles, — pour ne citer ici que 
quelques-uns des plus connus, — solliciter et obtenir la 
permission d'aller mettre leur épée au service de Cathe- 
rine, suivant en cela l'exemple du prince de Nassau 
autorisé, le premier, à aller combattre les Turcs, sans 
perdre son grade et son rang dans l'armée française. 

Et ce ne fut pas seulement à la cour qu'on envia ces 
heureux volontaires. Tandis que le duc de Lauzun 
écrivait directement à l'Impératrice pour la supplier 
de daigner l'appeler, un jeune capitaine d'artillerie, à 



I 



I 

wm 






180 UN PALADIN AU XVltl» SIÈCLE 

l'extrémité du royaume, adressait plus modestement au 
général russe Tamara, chargé d'organiser une flottille 
dans la Méditerranée, une lettre que le comte Rostop- 
chine a affirmé depuis avoir eue souvent entre sesmains. 
A quoi tiennent pourtant les destinées des empires? 
Qu'on eût consenti à le recevoir avec le grade équiva- 
lent à celui qu'il avait alors dans la gardo nationale 
Corse, et c'est du sein d'une armée russe, du fond de 
la Crimée, que l'Europe eût entendu retentir pour la 
première fois le nom de Bonaparte (1). 

Mais ces manifestations individuelles n'ôtaient rien à 
la honte ni au péril de l'affront infligé à notre politique. 
Vu l'état des belligérants, la saison avancée, et la sou- 
daineté de la résolution qui avait faitdéclarer laguerre, 
on devait calculer que les hostilités sérieuses ne com- 
menceraient guère qu'au printemps. Quelles surprises 
nous ménageraient, d'ici là, les puissances dont la mal- 
veillance venait de se trahir par des coups si inatten- 
dus ? Quel parti devait prendre notre diplomatie pour 
relever notre prestige et garantir l'avenir ? 

Les dépêches de M. de Ségur répondaient hardiment 
à cette dernière question. 

A l'alliance imminente et peut-être déjà secrètement 
conclue de la Prusse, de l'Angleterre et désormais 
aussi de la Hollande, il proposait d'opposer une qua- 
druple alliance, possible selon lui, de la France, de 
l'Espagne, de l'Autriche et de la Russie. Si une guerre 
générale devait être la conséquence de ces deux grou- 

(i) Rostopchine, la Vérité sur l'incendie de Muscou. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEUEN 



181 



pements des puissances, qui peut dire que les meil- 
leures chances n'eussent pas été de notre côté? Et la 
diversion, qui, dès lors, eût détourné contre l'étranger 
l'ardeur de ces factions qui rendaient si difficiles des 
réformes sur lesquelles tous les sages esprits étaient 
d'accord, n'aurait-elle pas compensé cette nouvelle 
cause de désordre momentané pour nos finances? Mais 
plus probablement cette combinaison eût imposé la 
paix. « Elle aurait sauvé la Pologne, a écrit depuis 
M. de Ségur, pacifié et rassuré la Turquie, contenu la 
Suède, amené l'Angleterre et la Prusse à faire, en 
Hollande, un arrangement qui aurait concilié tous les 
partis. On aurait épargné le sang d'un million d'hommes 
et la cour de France, conservant une juste considéra- 
tion au dehors et au dedans, aurait peut-être évité tous 
les déchirements qu'amenèrent les fautes trop multi- 
pliées du premier ministre. » 

Si nous insistons sur ce point, c'est que l'idée du 
comte de Ségur était aussi, nous l'avons déjà vu, le 
désir réfléchi et passionné du prince de Nassau. 

C'est cette idée qu'il cherchait, de toutes ses forces, 
à faire prévaloir à Versailles, et qu'il crut un moment 
avoir contribué à faire accepler, non seulement par le 
Roi et par M. de Montmorin facilement gagnés à la con- 
ception de M. de Ségur, mais par Loménie do Brienne 
lui-même; — ce dernier, il est vrai, secrètement résolu à 
annuler, par la lenteur qu'il y apporterait, l'effet des 
négociations dont il acceptait le principe. 

Et c'est enfin celle même idée dont il est chargé de 



n 







n 



■ 



182 UN PALADIN AU XVM" SIÈCLE 

préparer, auprès de Potemkin, la réalisation, — tandis 
que M. de Ségur, à Saint-Pétersbourg, achèvera d'y 
amener l'esprit de l'Impératrice, — lorsque nous le 
voyons repartir précipitamment de Paris, dans les der- 
niers jours d'octobre, retraverser l'Europe en toute 
bute et arriver à Élisabethgorod, quartier général des 
Russes en face des Turcs. Le prince de Ligne s'y 
trouve déjà, occupé à combiner, d'accord avec le 
prince Potemkin, les opérations des armées russes et 
autrichiennes, et c'est lui qui, mieux que personne, va 
nous dire la grande part qui revient à son ami dans la 
nouvelle orientation du cabinet de Versailles : « Il nous 
est arrivé de Paris un prince de Nassau, » écrit-il, à ce 
moment, à M. de Ségur, a qui vous a détartarisés en en- 
gageant M. de Montmorin à changer le système delà 
France en faveur des Turcs. Sa ténacité en négocia- 
tions comme aux coups de fusil lui vaudra toujours du 
succès 1 Sa réputation, sa considération et la logique 
qu'il sait, sans avoir eu le temps de l'étudier, ont bien 
servi vos désirs dans cette occasion importante. » 

Mais à peine est-il arrivé au camp de Potemkin, où il 
a reçu le meilleur accueil, — « Je suis bien, bien con- 
tent du prince Potemkin, » écrit-il dès le premier jour, 
— que le voilà déjà en route pour Saint-Pétersbourg, 
et écrivant de Pultawa, le 3 novembre, la lettre que 
nous annoncions, après avoir rapporté son journal du 
voyage en Crimée de l'Impératrice. 

« Je ne puis pas choisir une plus mauvaise saison, 






183 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 
mande-t-ilà la Princesse, à Varsovie ; les chemins sont 
affreux et j'ai la fièvre que la diette et force esprit de 
nître chasseront, je l'espère, et surtout le voyage. Mais 
le prince a voulu que j'aille demander à l'Impératrice 
elle-même la permission de servir dans son armée. Je 
ne peux pas trop me louer de lui, car celui-là est bien 
mon ami. Il n'est pas complimenteur, lui, mais il sait 
qu'il faut de la réciprocité en tout. » 

Que signifie cette allusion à une amitié plus égoïste 
et moins sûre que celle de Potemkin ? Le motif de ce 
brusque voyage, en plein hiver, est-il vraiment d'aller 
solliciter de Catherine une autorisation assurée ? D'autres 
lettres du prince vont nous renseigner là dessus. 

Une des conditions indispensables au succès de la né- 
gociation entreprise était, on le comprend, le secret le 
plus absolu vis-à-vis de la Prusse et de l'Angleterre. 
Le projet éventé, — comme il le fut en effet, quelques 
semaines plus tard, mais en dehors du prince et par un 
subalterne auquel le comte Osterman avait donné à 
copier certaines communications confidentielles de M. de 
Ségur, — la Prusse et l'Angleterre useraient de tous 
leurs moyens pour le faire échouer, ou peut-être même 
n'hésiteraientplus, sedisant provoquées, à rendre public 
et ouvertement agressif l'accord secret qu'on savait les 
lier. Aussi, quelle ne fut pas l'inquiétude du prince de 
Nassau, à peine arrivé à Élisabethgorod, quand une 
lettre de Pétersbourg vint lui apprendre qu'on y par- 
lait dans les cercles diplomatiques d'une mission secrète 
importante dont il serait chargé auprès du prince Potem- 




m 



m 



184 UN PALADIN AU XVIII* S1LCLL: 

kin, et son indignation quand il sut que ce bruit était 
mis en circulation par l'ambassadeur du roi de Po- 
logne, auquel son maître lui-même en aurait écrit! 

En quittant Paris pour se rendre à Elisabeth, le prince 

de Nassau avait traversé Varsovie. Se confiant à l'a- 
mitié de Stanislas, auquel il venait de rendre de si émi- 
ments services, lui avait il laissé deviner quelque chose 
de son secret? Il ne le croyait pas; et sa réserve habi- 
tuelle semble avoir dû le mettre à l'abri d'une indiscré- 
tion. Stanislas avait plutôt écrit sur une supposition. 
Ce qui était certain, c'est que le bruit fâcheux venait du 
roi, et, comme le prince de Nassau avait constaté chez 
lui avec regret une tendance toute nouvelle à se laisser 
gagner, lui aussi, aux séductions delà Prusse, il en ve- 
naitàse demander si, dans cetteimprudence qui risquait 
de lui faire un si grand tort, il ue devait pas reconnaî- 
tre un perfide calcul, une vraie trahison de l'amitié. 

« Je suis en vérité en doute, . —écrit-il à ce moment, 
— « si ce n'est pas une méchanceté; car, si j'avais vrai- 
ment été chargé d'une commission, comme l'ambassa- 
deurl'adit, le secret était nécessaire pour la réussite, et, 
si fêlais l'ennemi du roi, je pourrais facilement croire' 
qu'il n'a divulgué ma mission que pour en donner l'éveil 
au roi de Prusse que Ion croit déjà qu'il ménage plus 
qu'il ne devrait. Mais je ne suis pas si méchant, et ce n'est 
pas méchanceté de sa part, mais cette faiblesse qui 
lui fait sacrifier sesamis à un petitinlérêt mal calculé. » 
« Votre roi m'a bien corrigé, »— ajoute-t-il quelques 



LE l'IUNCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



185 



jours plus tard; — « j'ignore jusqu'à quel point il m'a 
l'ait du mal, mais il ne peut être que fort grand, et je ne 
l'oublierai jamais. Je vois actuellement que le maréchal 
Potocki me l'avait bien dépeint et que j'aurais mieux 
fait de le croire. Mais, soyez tranquille, je ne ferai pas 
comme les autres; je ne changerai pas. Dites-lui seule- 
ment que je le prie de ne plus parler de moi à son mi- 
nistre Déboli, qui est un bavard, pas même de son indis- 
crétion, car ce Déboli est si bête qu'en voulant raccom- 
moder sa sottise il donnerait de l'importance à un bruit 
que je désire qui tombe. » 

Le bruit tomba en effet ; et il ne paraît pas qu'il ait 
eu de conséquences fâcheuses; il ne servit, au contraire, 
par les loyales explications qu'il provoqua, qu'à rendre 
plus étroite encore l'amitié déjà si cordiale du prince 
de Nassau et du comte de Ségur. 

Celui-ci naturellement avait élé plus alarmé que 
personne de rumeurs dont il était seul en mesure 
de comprendre la portée. Il en avait été d'autant 
plus ému qu'on s'obstinait, de Versailles, à ne faire 
à ses pressantes dépèches que les réponses les 
moins précises. Brouillé avec le maréchal de Ségur, 
Loménie de Drienne n'avait pu se résigner, en 
acceptant l'idée de la quadruple alliance, à en laisser 
l'honneur autils de son ennemi. Il se contentait donc de 
faire arriver à l'ambassadeur à Saint-Pétersbourg des 
instructions si incomplètes qu'ellesle mettaient dans la 
plus fausse position, tandis qu'en laissant ignorer au 
prince de Nassau ce misérabe calcul de sa rancune, il se 



WM 



WÊ' 



1S6 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



serait servi de lui pour s'expliquer plus clairement, à 
l'autre extrémité de la Russie, avec le premier ministre 
de l'Impératrice, préparant ainsi un affront au seul 
représentant officiel du roi, au moment même de son 
Iriomplie et, cela, parole fait d'un de ses meilleurs amis. 

Mais un mot de M. de Ségur suffit au prince de Nas- 
sau pour lui ouvrir les yeux sur cette intrigue ; et, s'il 
est si pressé d'accourir à Saint-Pétersbourg, c'est en 
grande partie pour rassurer son « frère d'armes » par 
des explications si franches que leur amitié n'en sera 
désormais que plus solide. 

t Je le reconnus et je l'embrassai, » telle est, dans les 
mémoires de M. de Ségur, la conclusion du récit de ce 
malentendu. 

Nous allons voir, en effet, les deux amis plus unis 
que jamais, à en juger par la correspondance du prince 
pendant le séjour de deux mois qu'il va faire à Saint- 
Pétersbourg. Ses lettres, il est vrai, condamnées à la 
plus extrême réserve, ne nous apprendront pas grand' 
chose sur les négociations d'ailleurs si bien connues par 
les mémoires de M. de Ségur. Mais la personnalité de 
l'Impératrice Catherine est assez considérable pour suf- 
fire par elle-même adonner de l'intérêt aux impressions 
et aux observations de ceux quil'ont approchée. 

« Saint-Pétersbourg, 18 novembre 1787. 

a Je suis arrivé, maPrincesse, hier, à onze heures du 
soir. J'ai trouvé Ségur incommodé. Cependant, nous 
sommes restés à causer jusqu'à plus d'une heure. J'étais 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 187 

bien fatigué. Les chemins sont si mauvais que j'ai été 
quatorze jours sans sortir de ma voiture, et la fièvre que 
j'ai eue avec cela m'avait exténué. Je viens d'écrire au 
général Momonoff, que je ne pourrai voir que ce soir, et 
ne pourrai être présenté à Sa Majesté que dimanche ou 
jeudi. Le visage me brûle et me fait grand mal. Hier, 
en arrivant, j'avais baissé mes glaces pour voir la ville, 
et le froid m'agercéle visage. Elle est vraiment superbe. 
Je ne m'en étais pas fait l'idée que j'en ai prise, quoi- 
que je ne l'aie encore vue qu'au clair de lune. Ségur 
m'a logé dans un appartement fort chaud et fort com- 
mode. Sa maison est belle et d'une très grande élégance. 
Elle m'a surpris en arrivant. Je m'y trouve fort bien, 
et vous jugerez combien il est agréable pour moi de 
m'y trouver avec un des hommes que j'aime le plus. 
Mais adieu, ma Princesse, il faut que je vous quitte. » 
Mais, au lieu d'être reçu par l'Impératrice seulement 
le dimanche ou le jeudi suivants, c'est le soir même 
qu'il aura cet honneur. 

* J'ai été bien plus heureux que je ne l'espérais, » 
— ajoute-t-il en post-scriptum. — « Après avoir dîné 
chez Ségur, j'allai chez le Vice-Chancelier pour lui de- 
mander à être présenté à S. M. Je m'attendais qu'il me 
remettrait à jeudi, mais, au lieu de cela, il médit que 
l'Impératrice lui avait donné l'ordre de m'amener le 
soir même à l'Ermitage, où je serais présenté sans cé- 
rémonie. A six heures, je me rendis donc chez le Vice- 
Chancelier, et nous allâmes à l'Ermitage que je savais 
être un beau palais. Je ne puis cependant vous expri- 



Mi 



1S8 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



I 



mer ma surprise lorsque, après avoir traversé une 
quantité énorme de pièces superbes et ornées de beaux 
tableaux, j'appris que j'étais encore dans ce que l'on 
appelle l'Ermitage. En vérité il est digne de l'Ermite. 
Je trouve même qu'un autre qu'elle nepourrait donner 
le nom d'Ermitage à un aussi grand palais. Je lui fus 
présenté lorsqu'elle parut pour aller à la comédie. Elle 
me reçut avec une bonté extrême, et me marqua qu'elle 
était très aise de me voir. Je suivis S. M. à la Comédie 
où, dans une des plus belles salles que je connaisse, 
nous n'étions que treize personnes. S. M. eut la bonté 
de me dire de m'asseoir sur la banquette qui était au- 
dessous d'elle. Elle écouta peu la Comédie, quoiqu'elle 
soil bonne, mais elle parla beaucoup et fut, ce qu'elle 
est toujours, le plus aimable possible. Après la Comé- 
die, elle joua au billard avec le général Momonolf qui 
me dit que S. M. nie permettait de lui faire ma cour 
tous les jours à l'Ermitage. Je fus, de là, voir un mo- 
ment Ségur, et puis souper cbez le général Momonofi. 
Adieu, ma Princesse, voici du monde, à demain. i> 

Le lendemain et la plupart des jours suivants, à peu 
près la même vie : longues causeries avec M. de 
Ségur; dîner à la cour, cbez les ministres ou les prin- 
cipaux membres du corps diplomatique; à six beures 
et demie, comédie à l'Ermitage, en petit comité d'une 
quinzaine de personnes; même partie de billard de 
l'Impératrice et du général Momonofi, suivie du souper. 
A certains jours de la semaine, cependant, les beaux 
salons du palais de l'Ermitage s'ouvrent à une cour 



LE PRINCE CltARLES DE NASSAU-SIEGEN ISO 

plus nombreuse; mais ces magnificences ne valent pas 
pour le prince de Nassau l'intimité des « petits jours » 
et les causeries à voix basse de l'Impératrice, pendant 
que ses comédiens s'évertuent à jouer, sans qu'on les 
écoute, dans une salle à peu près vide. 

« J'ai été présenté bier au Grand-Duc et à la Grande- 
Duchesse et ils ont été, ainsi que tous les ministres 
étrangers et toute la cour, à l'Ermitage. Ona donné le 
« Tambour nocturne », et un ballet de Picque où il a 
dansé ainsi que la Rossi à morveille. J'étais à ma place 
des petits jours près de S. M., mais j'aime mieux les 
petits jours. L'Impératrice y cause davantage et l'on 
voit qu'elle y est plus à son aise. A sa place, je serais 
bien de même. Le Grand-Duc m'a dit qu'il comptait 
aller à l'armée du prince Potemkin, que Madame la 
Grande-Ducbesse veut y aller aussi ; mais je ne peux 
pas croire que l'on lui permette. Adieu, ma Princesse. 
Ségur me fait dire que l'on va dîner et il faut que j'a- 
chève de m'habiller,... » et, ici, plusieurs lignes de cbif- 
fres : 90, G, 22o, 191. u 106. 108. m..., etc., parlant sans 
doute de choses particulièrement confidentielles que le 
prince a intérêt à no pas livrer à la poste. 



Car les négociations marchent toujours, — nous le sa- 
vons par les dépèches de M. de Ségur, — et, bien 
que les lettres à la Princesse soient forcément peu expli- 
cites sur ce sujet, à lire entre les lignes, celle du 27 
novembre par exemple contient, à cet égard, des 
indices assez précis. « J'ai été introduit hier dans le ca- 



I 



I 

1 







190 



UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 



binet de l'Impératrice où j'ai eu une conversation de 
cinq quarts d'heure, seul avec elle (toute celte phrase 
est soulignée); ceci est pour vous seule, comme vous 
l'imaginez. Peut-être, à l'arrivée du courrier de Paris, 
irai-je y faire une course; mais cela est incertain, ainsi 
n'en parlez pas. » 

Les négociations marchent même si vite; l'Impéra- 
trice, qui saitcequ'elle veut et agitpar elle-même, passe 
si aisément par-dessus les lenteurs ordinaires àce genre 
d'affaires, que, peu de jours après avoir été autorisé par 
son gouvernement à commencer ses ouvertures, M. de 
Ségurpeut écrire à sa cour que son succès est certain. 
Mais au lieu des compliments sur lesquels il devait 
compter après un si prompt résultat, voilà que le cour- 
rier de France lui apporte presque des reproches. Sa 
diplomatie a été trop heureuse; il a trop bien réussi, 
sinon au gré de tout le cabinet de Versailles, du moins 
à celui du premier ministre, contrarié dans ses secrètes 
intentions. Et, bien qu'aucunes précisions n'annulent 
les instructions précédemment reçues, M. de Ségur est 
trop avisé pour ne pas comprendre que ce qu'il a de 
mieux à faire, en attendant d'y voir plus clair, c'est de 
gagner du temps, sansrien compromettre, si c'est possi- 
ble. Le difficile est d'éviter de froisser Catherine plus 
qu'étonnéede ces tergiversations; et l'aimable ambassa- 
deur n'a pas trop, pour y parvenir, de tout son esprit, 
heureux du moins de pouvoir confier ses impatiences, 
quand il se retrouve chez lui, à un ami tout à fait sûr et 
non moins perplexe que lui. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



191 



Il ne paraît pas du reste que l'Impératrice ait trop 
laissé voir sou humeur aux malheureux négociateurs 
dont le sentiment personnel lui était connu, ot le prince 
de Nassau, en attendant l'arrivée de nouveaux cour- 
riers, peut continuer à décrire à sa femme les plaisirs 
do l'Ermitage, où il rencontre toujours la même faveur. 

« J'ai vu hier (10 décembre) le dîner de l'Impératrice 
avec les chevaliers de Saint-Georges. Sa Majesté eut la 
bonté de me dire, en se mettant à table, que j'allais 
voir un dîner héroïque, et, après qu'elle fut à table, 
elle envoya un chambellan me demander comment je 
trouvais ce dîner. Je lui fis dire que je sentais qu'il était 
fait pour exalter et pour donner le plus grand désir d'en 
être. Lînmoment après, elle melitsigncde venir lui parler. 
Je m'approchai d'elle du côté où était l'amiral Greig, 
qui était à sa droite. L'Impératrice médit qu'elle voulait 
me répéter la conversation qu'elle venait d'avoir avec 
M. l'amiral Greig, qui lui rappelait un moment bien 
cher : celui où elle avait été voir àCroustadt son escadre 
qui revenait couverte de gloire. Elle eut la bonté de 
me dire tous les détails de cette célèbre journée. Cela 
m'amena à parler de la campagne do l'Archipel. L'Im- 
pératrice fit plusieurs questions àM. l'amiral, une entre 
autres sur la journée de Tcbesmée. L'amiral répon- 
dait toujours avec cette modestie qui sied à ceux qui 
ont fait de grandes choses, et toujours il disait : nous 
avons fait; mais l'Impératrice lui dit : Monsieur l'ami- 
ral, vous dites toujours: nous; lorsque vous pourriez 
direavecraison : jai fait. On est bien heureuxd'entendre 



I 



M 







,P2 DN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

la souveraine que l'on sert reconnaître ainsi les services 
que l'on lui a rendus, et l'Impératrice, qui sent bien, 
ne perd jamais une occasion de dire des choses obli- 
geantes. En tout, je ne crois pas qu'il soit possible 
d'être en tiers à une conversation plus intéressante et 
plus agréable. Aussi, quoiqu'il y fît très froid, j'ai trouvé 
le dîner trop court. Il y a eu, le soir, bal paré, après 
lequel j'ai été chez l'Impératrice dans ses petits appar- 
tements qui sont charmants. 

« Le jour de la Sainte-Catherine il y avait eu un bal 
paré le plus brillant et très nombreux et qui avait eu 
pour moi un grand mérite: de ne pas être long. S. M., 
aprèsy avoir été une demi-heure, me permit de lui faire 
ma cour dans son intérieur où, n'y ayant que huit ou 
dix personnes, elle est plus à son aise, ordonne qu'on 
s'y mette et est vraiment aussi aimable qu'il soit possible 
d'être.» 

Mais après l'Impératrice guerrière enflammant le zèle 
de ceux qui la servent par les honneurs qu'elle leur 
rend ou leur fait espérer, la voici, auteur dramatique, 
faisant représenter sur son théâtre un opéra de sa com- 
position. Le contraste est assez piquant pour que nous 
empruntions encore la description de cette fête au prince 
de Nassau devenu reporter à cette occasion. 

Absorbé par la lecture d'une lettre indéchiffrable 
qu'il vient de recevoir, il a failli manquer la représen- 
tation, ce dont il eût été d'autant plus désolé que, par 
une faveur marquée de l'Impératrice, elle est précisé- 
ment donnée à son intention. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



193 



«... Quand j'arrivai, l'Impératrice était déjà à la 
salle de spectacle. C'était jeudi, jour que le corps 
diplomatique y est admis ainsi que toute la cour. 
Il était un peu embarrassant d'entrer. Cependant l'on 
allait donner un opéra dont les paroles sont de l'Im- 
pératrice, et qu'elle avait eu la bonté de demander 
pour que je le voie. J'entrai donc; je fus aperçu, 
et Sa Majesté eut la bonté de permettre que je traverse 
la salle et que je vienne prendre ma place auprès d'elle. 
Je ne connais pas d'opéra qui ait autant de spectacles. 
Il est tiré d'un conte russe. Il y a dix changements 
de décoration qui, toutes, sont jolies. Les ballets sont 
cliannants, les habits beaux, et la musique, dont les 
thèmes sont russes, est vraiment agréable. Le général 
Momonoff m'expliquait les paroles et l'Impératrice même 
avait cette bonté, ce qui fait que je puis vous en dire le 
sujet. Ivan Sévéritch est fils d'un czar. Un génie a en- 
levé ses deux sœurs, au premier acte, au milieu d'une 
fête nationale. Comme il est très valeureux, il propose 
à son père d'aller chereber ses sœurs et de les délivrer. 
Il part. En chemin, il trouve deux satyres qui se dis- 
putent un ebapeau qui rend invisible, des bottes de 
sept lieues et une nappe qui, lorsque l'on l'étend, se 
trouve à l'instant servie. Il leur demande le sujet de 
leur dispute. Les satyres lui disent la propriété du 
trésor qu'ils se disputent, en l'informant que cela était 
destiné pour le fils d'un czar nommé Ivan Sévéritch 
Lui leur propose alors de courir quatre verstes et de 
donner le trésor à celui qui arrivera le premier, et 

13 









104 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



I 



qu'il se charge de le garder pendant leur course. Les 
satyres partent, et Ivan Sévéritch emporte ce qui lui 
était destiné. Il rencontre ensuite une sorcière qui lui 
indique ce qu'il doit faire. Il trouve enfin une de ses 
sœurs; de là, il va chercher l'autre. Mais il ne peut les 
délivrer qu'il n'ait combattu un dragon à sept tètes. II 
va dans des forges se faire forger un sabre. Il combat 
le dragon et épouse une reine qui lui fait arriver par 
les airs son père, sa mère et ses sœurs. Vous voyez 
quo voilà de quoi faire un opéra, car, avec sa nappe, 
il donne des soupers superbes qui sont toujours accom- 
pagnés de fêtes, la nappe donnant toujours, avec le 
repas, tout ce que l'on peut désirer pour le rendre 
agréable. Adieu, ma Princesse, j'ai bien de l'humeur 
contre vous qui avez laissé partir plusieurs courriers 
sans m'écrire, mais je vous aime bien. Occupez-vous, 
je vous prie, de m'avoir des chevaux et des charriots 
avec tout ce qu'il me faut pour loger et avoir à dîner, 
la tente de Sobieski et la belle tente que vous avez faite 
pour moi. Je crois que l'on me donnera un corps à 
commander séparé du reste de l'armée. Mais, comme 
cela ne m'a pas été dit positivement par le prince Potem- 
kin, n'en parlez pas. t> 

Quand il écrit cette lettre, il n'a plus qu'une pensée : 
aller rejoindre l'armée. Les dépêches de Paris sont ar- 
rivées et M. de Ségur ne peut plus se faire illusion. Le 
cardinal de Brienne, si vaguejusqu'alors, n'hésite pas à 
dire cette fois que ses idées se sont modifiées. Ce qu'il 
lui faut à tout prix, même au prix du prestige momen- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 195 

tané de la France, ce sont des économies et, par con- 
séquent, le désarmement. Au lieu de chercher dans l'al- 
liance de la Russie un puissant appui contre l'Angleterre, 
c'est de cette dernière qu'il prétend essayer de se rap- 
procher. M. de Ségur s'efforcera, comme il le pourra, 
auprès de Catherine justement offensée du mépris fait 
de ses avances, de sauvegarder l'avenir. 

Pour le prince de Nassau, fort del'autorisation qu'il a 
reçue de servir l'Impératrice, et assuré depuis longtemps 
de voir ses offres acceptées, il n'a plus qu'à presser do 
loin son équipement, en attendant de connaître quel 
commandement lui sera donné. 

« Sa Majesté m'a permis de servir dans son armée, » 
— écrivait-il déjàle 20 novembre.— « Elle a mis à m'ac- 
corder cette grâce la bonté qui lui est ordinaire, et les 
choses flatteuses qu'elle a daigné me dire m'obligeront 
à faire bien des choses pour les mériter. Ligne restera 
à l'armée où il est employé par l'Empereur pour y être 
chargé de sa correspondance. Jugez du plaisir que j'au- 
rai à me trouver à la même armée que lui. » — Et, quel- 
ques jours plus tard: — « Je compte avoir un corps de 
quinze ou dix-huit mille hommes à commander en chef. 
Mais n'en parlez pas ; car cela ne doit être arrangé 
qu'à mon arrivée à Elisabeth. » 

Aussi, a-t-ilbesoin, puisqu'il est obligé de rester encore 
a Saint-Pétersbourg, où il ronge son frein,que la Prin- 

cesseprépared'avance.pourlui,toutcequ'ildevratrouver 
prêt à son prochain et court passage à Varsovie. Dans sa 



I 



•f J 



196 



UN PALADIN AU XVIlIo SIECLE 



crainte qu'en son absence quelque chosene soit oublié. il 
entre dans les détails les plus minutieux. « Comme j'aurai 
besoin d'une cuisine, je vous prie de me faire faire un 
petit cbarriot couvert, avec des compartiments qui con- 
tiennent tout ce qui peut être nécessaire pour donner 
à dîner à quinze personnes. 11 faut que les plats et les 
assiettes soient en étain d'Angleterre, et les casseroles 
en fer battu. Je désire que ce cbarriot soit le plus léger 
possible et contienne tout ce que l'on peut désirer pour 
servir un dîner très propre; que sur l'avant deux cui- 
siniers puissent aller à couvert et y soient commodé- 
ment. Je vous prie aussi de me faire ebereber des che- 
vaux pour moi monter. La figure ne me fait rien, mais 
je les veux légers, bien libres des épaules et surtout 
bien sûrs sur leurs jambes et n'ayant peur de rien. 11 
est bien intéressant pour moi d'être bien monté. Aussi, 
j'espère que vous faites chereber de tous côtés. Je ne 
me soucie pas de chevaux turcs; j'aime mieux des che- 
vaux polonais ou anglais. » 

Il n'attend plus pour quitter Pélersbourg qu'un der- 
nier courrier de France; car il ne saura qu'alors s'il est 
obligé, oui ou non, d'aller pousser une pointe à Paris 
avant de se rendre au camp. Mais ce courrier arrive 
enfin, et il peut écrire à sa femme le 2 janvier 1788: 
« Je partirai enfin le 4 ou le G (vieux style). Je serai dix 
jours en chemin, car on les dit bien mauvais, et avec une 
grosse voiture on ne va pas vite. Je passerai à Varsovie 
quatre ou six jours. A bientôt donc, ma Princesse. J'es- 
père trouver de vosnouvelles àGrodnoetà Bialistock.» 



§ VII 

Guerre contre les Turcs. — Du quartier 
général d'Élisabethgorod, avant l'entrée 
en campagne. 

Les négociations, si heureusomcntentamées, avaient 
donc échoué, du moins pour le moment. Mais quoique 
ce mécompte n'altérât pas la bienveillance de Catherine 
pour M. de Ségur et pour le prince de Nassau et que ce 
dernier pût écrire en quittant Pétersboug : « Je suis 
toujours traité ici avec la même distinction et la même 
bonté, » le mécontentement de l'Impératrice était au 
fond d'autant plus vif que sa situation pouvait lui 
paraître plus alarmante. 

La guerre avait mal débuté pour elle comme pour 
l'Empereur, son unique allié. 

Depuis que l'empire Ottoman est censé être 
mort, on s'émerveille, chaque l'ois qu'on l'oblige 
à se secouer, de sa fière résistance. Potemkin, sur- 
pris par une attaque qui déconcertait ses calculs, 
avait, tout d'abord, perdu la tête. 11 avait fallu, 
pour le remettre, le sang-froid viril de l'Impératrice. — 
Au prince de Ligne, chargé de lui communiquer le plan 
de l'Empereur en lui demandant le sien, il se contentait 




■■ 



198 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



I 



HT] 

I 



de répondre, après trois jours de réflexion : a Avec la 
grâce de Dieu, j'attaquerai tout ce qui sera entre leBo«- 
et le Danube f » — Souvaroff, il est vrai, avait bien pu 
empêcber, dans les derniers jours de septembre, un dé- 
barquement des Turcs à la pointe de Kimburn ; mais, 
nulle part, depuis la provocation de l'ennemi, les 
Russes n'avaient été en mesure de prendre l'offensive- 
et si leur flotte était une fois sortie de Sévastopol, cela 
n'avait été que pour essuyer une tempête presque aussi 
préjudiciable pour elle qu'une défaite. Joseph II, de 
son côté, échouait complètement devant Belgrade, con- 
tribuant à donner à l'Europe cette impression inatten- 
due que, des trois belligérants, les deux puissants alliés 
n'étaient pas les moins heureux d'avoir vu arriver le 
répit forcé de l'hiver. 

Quant au prince de Nassau, dès qu'il se retrouve à 
Varsovie, il se rend compto du tort que lui a fait, — il 
l'avait bien prévu,— son séjour inutilement prolongé 
à Saint-Pétersbourg. Malgré le zèle de la Princesse 
à préparer de son mieux l'entrée en campagne de 
son mari, rien n'est prêt, ou rien n'est conforme 
à ce qu'il eût voulu. Ses chevaux favoris, envoyés à 
Paris l'année précédente en vue d'une guerre en Hol- 
lande, son chirurgien français, ses meilleurs serviteurs 
dont il al'habitude, s'ils ont déjà quitté la France, en sont 
encore à traverser l'Allemagne pourle rejoindre on ne 
saitoù.Aulieudulégeréquipage siminutieusementcom- 
mandé, il n'aura que de lourds charriots déjà partis 
en avant, mais pouraller s'embourber dans les boues de 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 199 

laPologneîIl faut cependant qu'il aille rejoindre le camp. 
Mais, dès les premiers relais, nous le voyons pester con- 
tre les difficultés qu'il rencontre et celles qu'il prévoit : 
« Il y a trente-cinq lieures que je suis en route pour 
faire dix-sept meils; il me faudra au moins six jours 
pour arrivera Sainte-Elisabeth,» — écrit-il le 18 février. 
— » Je suis, jusqu'à présent, content de ma voiture 
(rien encore n'a cassé), mais bien peu des gens qui 
n'entendent rien aux voyages et ne comprennent pas ce 
que je leur dis. Le plus intelligent est le marmiton, 
c'est celui qui m'entend le mieux. Celui que Lefebvre 
appelle l'interprète ne comprend pas quatre mots de fran- 
çais. Lorsque je lui dis quelque chose, il va chercher 
le valet de chambre pour lui expliquer ce que lui-même 
n'a pas compris. Il faut être d'une belle patience pour ne 
pas se donner au diable. Au moins que le boulanger sache 
mieux faire le pain que l'interprète ne parle français ! » 
Ce n'est pas en effet dans les pays qu'il traverse 
qu'il trouverait des ressources quelconques; les popula- 
tions affolées voient des ennemis partout. « Ils attendent 
atout moment les Tartares qui, je crois, ne viendront pas, 
premièrement, parce qu'ils s'annoncent. Ordinairement, 
lorsqu'on va faire une incursion dans un pays, on ne l'an- 
nonce pas. D'ailleursles Russes approchent delà frontiè- 
re. Je les trouve partout ici, oùjepasse, depuis Filstine.» 
Mais, grâce au comte Potocki, qui a envoyé un 
courrier de Humann pour lui assurer des che- 
vaux sur sa route, le voilà enfin à Elisabeth, où, au 
milieu du désarroi inévitable d'une organisation im- 



■M 



■K 

WÈM 

m 



200 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



menso et précipitée, il va attendre, pendant cinq longues 
semâmes d'impatiences, d'ennui et de maladie, d'être 
fixé sur sa destination. 

« Me voici à Elisabeth, ma Princesse, fortaise d'avoir 
rejoint le prince Potemkin, c,ui m'a très bien reçu Je 
n a. plus à désirer que de voir promptement commencer 
la campagne et d'avoir quelque chose à faire qui me 
va,lle un peu de gloire. Je suis chez Ligne, où je fais 
ma toilette, car, n'y ayant pas encore de logement à la 
ctadelle, ] e prince p otemkin> pour ^ ^ ^ ^ . 

la ville, m'adonne un lit dans sa chambre, et lui est dans 
son cabinet; mais, comme nous avons veillé jusqu'à cinq 
heures du matin, et qu'ensuite il s'est fait encore lire 
jusqu'à sept, pour ne pas lui faire du bruit, je suis venu 
dans la petite maison de Ligne où il est avec Roger de 
Damas (1), dans une chambre sale qui peut avoir dix 
P'eds sur huit. De sorte qu'à peine avons-nous de la 
place pour nous habiller. Mais cela est plus gai. Adieu 
je vous écrirai bientôt. » Et le surlendemain : « Je né 
vous a. pas écrit, hier soir, parce que j'avais trop de 
sommeil. J'ai quitté le prince Potemkin à trois heures, 
qui n'a cessé de travailler qu'à près de huit. Il passe 
toutes les nuits et se tue vraiment. Il fait un grand 
froid dans sa chambre. Je me suis si enrhumé que je 

plii L d7 p Tce^TNas e sa D u am r> d0n ,' e ""î ™ —--vent sous ,a 
solliciter lWisatlondS , ^ Tl Fraa î ais <^ nous avons vus 
sa sortie de F^nce 'Tson n 7 p"'' % aU Service de C ^erine. Snr 

détails emlumés à es " J° 3 ' aSe ^ * E,isabeth ?<"-°d,Iire les curieux 

dans son <£vr⣠..TesvTZ^ "T" V*®? P3r M " Lé ° nCe Pin &« u « 1 - 
%ra,e „ | es Français en R„ SS1 e et les Russes en France ». 



LE PRINCE CHARLES DE NASSàU-SIEGEN 201 

me suis mis en troisième dans relie de Ligne. Roger 
de Damas est très bon enfant. Il n'a pas du tout l'air 
suffisant et fat qu'ont ordinairement les Français qui, 
comme lui, ont été un peu gâtés. Il est fort honnête et 
a une de ces figures qui préviennent et qui font que 
l'on s'attache avant même de connaître beaucoup. Il a 
bien de l'ardeur et cherche bien les occasions de se 
distinguer. Il m'a prié de demander au prince Polem- 
kin de le prendre avec moi, si l'on m'emploie. Je le 
ferai ; car je serais bien aise de l'avoir. Mais le voici 
qui revient pour me tenir compagnie; adieu, à demain, 
car la poste ne part que samedi, et c'est aujourd'hui 
dimanche. s 

S'il n'écrit pas les jours suivants, c'est qu'à peine 
arrivé il est tombé malade. Tous ses gens d'ailleurs 
en ont fait autant. L'état sanitaire du camp est déplo- 
rable. Heureusement qu'il est déjà un peu mieux ins- 
tallé que dans les premiers moments : « J'ai été trois 
jours sans vous écrire parce que mon rhume m'avait 
donné la fièvre assez fort avec de la courbature, mais 
de grandes sueurs m'ont guéri. Je suis maintenant dans 
mon logement qui est assez bon; j'ai un salon, un ca- 
binet où est mon lit et plusieurs pièces pour mes gens 
(mais ils sont tous malades, le cuisinier, mon valet de 
chambre, Joseph...;, tout celameublé de jolispapiers. 
Le prince y a fait mettre des tapis et je me trouve à 
merveille. Le prince Potemkin ne se porte pas bien 
non plus. Il est cependant venu me voir hier, mais au- 
jourd'hui il m'a fait dire qu'il ne revenait pas, parce qu'il 



1 

:.-■ 



■ 



£02 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



avait de l'humeur et qu'il grondait tout le monde. De- 
main j'irai le voir. » 

Mais à peine est-il rétabli, du moins à ce qu'il écrit, 
et grâce aune médecine énergique qu'il s'est appliquée 
sur sa propre ordonnance, c'est au tour du prince de 
Ligne de payer son tribut. « Il lui a pris hier un très 
grand mal de gorge en sortant à deux heures du matin 
de chez le prince. J'ai été le voir et je suis resté avec 
lui jusqu'à trois heures. Je viens d'envoyer chercher de 
ses nouvelles. Nous avons beaucoup de malades, mais 
tout cela se passera dès que nous ferons quelque chose. 
D'être à ne rien faire est ce qui fait mal. 11 fait beau 
et, si le temps continue, nous aurons des herbes dans 
un mois, et nous marcherons. Mais Lefebvre qui n'ar- 
rive pas, et mes gens qui sont tous malades et n'ont 
pas de secours! ils sont gauches et ne savent pas s'ai- 
der. Je ne serai bien que lorsque ceux qui me viennent 
de Paris seront arrivés. Mais Ligne me fait dire qu'il 
souffre plus qu'hier. Je vais chez lui. » 

Lefebvre qui n'arrive pas ! La crainte de recevoir 
l'ordre de se mettre en campagne avant d'avoir ses 
chevaux, ses tentes, ses bagages, voilà surtout ce qui 
rend malade le prince de Nassau. 4 Vous me mandez 
que Lefebvre est parti le 16. C'est aujourd'hui le 9, et 
quoiqu'il soiten chemin depuis vingt-deux jours, je n'ai 
pas de ses nouvelles. Il est vrai que les chemins sont 
bien mauvais et les rivières deviennent bien difficiles à 
passer. Les chevaux qui me viennent de Podolie sont 
enfin arrivés, mais il m'en faut au moins quarante-cinq. 




BHHH 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



203 



Et mes équipages qui n'arrivent pas, et qui sait s'ils ar- 
riveront ! Comment, connaissant les chemins de Polo- 
gne, a-t-on pu faire partir de telles voitures. Encore si 
j'avais Grégoire, le seul qui pourrait m'être utile ici. Je 
n'en finirais pas si je vous disais tous les sujets d'hu- 
meur que j'ai. » 

Aussi, comment guérir avec de tels ennuis? « Jemets 
tous les matins deux heures les pieds dans l'eau, mais 
mon mal de tète continue de même. Il me prend tous 
les jours, entre trois et quatre heures, et augmente 
toute la soirée. Le matin, après avoir un peu dormi, il 
est très diminué et, vers les midi, il est tout dissipé ; 
mais à trois heures il reprend. Je crois que l'ennui de 
ne rien faire y contribue beaucoup. Mon Dieu! quand 
commencerons-nous? Je suis vraiment bien heureux 
d'avoir ici Ligne et Damas. Nous passons les après-midi 
ordinairement nous trois, c'est-à-dire depuis six heures 
jusqu'à huit ou neuf. De là, nous revenons chez le 
prince où l'on soupe à minuit et, depuis que Ligne est 
malade, j'y reste seul jusqu'à trois ou quatre heures 
que le prince se couche, bien qu'il reste ensuite à parler 
affaires jusqu'à sept ou huit. » 

« Ligne va beaucoup mieux, » — écrit-il quelques jours 
plus tard. — « Il est sorti hier, mais, sa gorge s'étant 
un peu renfiammée, il a été obligé de rester chez lui 
aujourd'hui. Il m'a lu une lettrequ'il écrite la princesse 
Charles; elle mérite que vous la lui demandiez. L'Em- 
pereur voit avec bien de l'inquiétude le projet qu'il 
croit au roi de Prusse de prendre Dantzick et un mor- 



I 

1 



■ 






204 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



ï 



ceau de la Pologne. Ligne a été chargé de parler ici, et 
d'annoncer qu'il est décidé à ne pas souffrir que le roi 
de Prusse prenne la moindre chose. Je ne doute pas que, 
de son côté, la Russie ne pense de même et que l'on 
ne prenne des mesures pour mettre les Polonais en état 
de défense. Que ce moment serait heureux pour eux ! 
Je voudrais voir le roi à cheval défendant son pays à la 
tête de sa nation. Qu'il regagne la confiance de l'Impé- 
ratrice et qu'il lui prouve le grand avantage que la 
Russie pourra tirer de la Pologne lorsqu'elle ne sera 
pas dans l'état déplorable où elle est. Je crois que ja- 
mais le roi n'a eu un aussi bon moment. Mettez-moi à 
ses pieds. » Et cependant, tout en s exprimant ainsi, le 
princo de Nassau est loin d'avoir oublié son grief contre 
Stanislas, comme on le voit par la lettre suivante : 
« Nous avons dîné chez le prince Repnin ; ensuite Ligne 
et Damas sont venus chez moi passer la soirée jusqu'à 
une heure du matin. Après avoir parlé guerre, la con- 
versation a passé à mon affaire avec le roi. Ligne n'en 
revient pas, et, ce qui l'a bien étonné, c'est la façon 
dont il me voit m'occuper de lui et de ses intérêts. Je 
lui ai répondu que, ayant commencé, j'avais voulu 
achever, et qu'il était d'ailleurs dans mon caractère d'ai- 
mer que l'on me doive. Je finis par être fâché d'avoir 
parlé, tant l'impression que cela leur a faite a été grande 
et désagréable pour lui. Cela avait ramené la conversa- 
tion sur tout son règne où l'on l'a reconnu partout, et 
il m'a fallu encore le défendre. » 







LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



SOc 



Enfin , après trois semaines d'incertitudes et de con- 
trariétés, l'horizon s'éclaircit un peu. 

«Le prince Potemkin nous a quittés avant-hier soir. » 
écrit le prince le 18 mars, « pour aller passer vingt- 
quatre heures à Krémenschul. 11 est allé dans mon 
vis-à-vis, toutes ses voitures étant trop lourdes et les 
chemins trop mauvais. Il compte être de retour dans deux 
jours. Il est allé voir des chaloupes canonnières qu'il y 
fait construire et qui doiventservir à l'attaque d'Oczakoff, 
qui se fera du côté de la mer. L'on dépèche, à Kerson, 
l'armement des frégates, des galères, des batteries flot- 
tantes, des bombardes, et de tous les petits bâtiments 
qui sont destinés à cette attaque et à défendre le Liman. 
Tout cela sera prêt à.lafin du mois et c'est là qu'on com- 
mencera la danse, si les Turcs veulent envoyer des se- 
cours à Oczakofl. Pour nous, à terre, je ne crois pas que 
nous tirions un coup de canon de six semaines, et cela 
me fâche fort, car je m'ennuie beaucoup. » 






Mais cet ennui va cesser; car, d'abord, voici l'é- 
quipage tant désiré qui arrive, en partie du moins, 
et puis, Potemkin de retour, le prince commence à 
comprendre quelle situation lui est destinée. 

De peur d'alarmer la Princesse il n'ose pas lui dire 
tout de suite la promesse qu'il a reçue. Il ne s'exprime 
encore qu'à demi mots. « Je crois que nous commence- 
rons bientôt à nous mettre en mouvement, et l'amitié 
que le prince a pour moi m'assure que je serai employé 
d'une manière distinguée. J'espère vous mander dans ma 






I 




£06 UN PALADIN AU XVIIC SIÈCLE 

première lettre quelle est ma destination. Tout ce que 
je puis vous dire, c'est que je suis bien content du 
prince Potemkin ; mais surtout n'ayez aucune inquié- 
tude. Premièrement, nous ne ferons encore rien, et, 
quandnous ferons quelque chose, une guerre contre 
les Turcs n'étant pas comparable à nos guerres d'Europe, 
le danger ne s'y rencontre presque pas. Et quant à ceux 
de la peste, avez-vous jamais entendu dire qu'un officier 
en chef en soit mort? Nous allons avoir le printemps, 
jo sens que je me porterai alors tout à fait bien. » 

Le lendemain il est un peu plus explicite : « Je suis à 
la veille de partir pour une commission charmante que 
me donne le prince Potemkin. Je ne vous le dirai que 
lorsque je partirai, quoique cela soit déjà public ici, et 
que cela ait donné de l'humeur à bien des gens. Je 
prends Roger avec moi. Si vous écrivez à M"'= de 
Boufflers, mandez-lui que j'en aurai grand soin et que je 
le lui rendrai tout entier, c'est-à-dire qu'il ne sera pas 
plus boiteux qu'il n'est. Il est fort drôle qu'à Paris je 
ne me sois jamais douté qu'il est boiteux, ni Ligne non 
plus. Il est vrai qu'il marche bien artistement. Cela ne 
l'empêche pas d'être très bon enfant et, commeM™ de 
Boufflers aime M- de Simiane, » — M"" de Simiane 
était la sœur de M. de Damas, - « elle sera bien aise 
que vous la mettiez dans le cas de lui en parler. Je ne 
peux trop vous dire combien j'aime le prince Potemkin. 
Le commandement qu'il medonne vamemettre à même 
défaire un peu parler de moi; mais, en vérité, quoique 
j'espère y acquérir un peu de gloire, je compte courir 




■w 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



207 



bien peu de dangers. Ligne vous écrira lorsque je 
partirai; il me charge de vous le dire. » 

Mais, le 24 mars, il ose enfin écrire son bonheur, se 
flattant que ses assurances, —sur lesquelles, du reste, il 
reviendra à chaque instant, — ont eu le don de calmer 
complètement les inquiétudes de sa femme. La mission 
qui lui est confiée ne serait vraiment, à l'en croire, 
qu'un simple jeu. 

« Je suis bien heureux, ma Princesse. M. le prince 
Potemkin me donne le commandement des forces 
navales destinées à l'attaque d'Oczakoff. Je serai 
marin pendant le siège, ce qui fait qu'une attaque intéres- 
sante sera commandée par moi, ce que je n'aurais pu 
avoir à terre; et j'aurai à bon marché l'occasion de faire 
parler de moi; et, comme l'on ne peut faire le métier que 
je fais que pour cela, vous voyez que je dois être très 
content. Soyezde aussi, je vous en prie, et soyez bien 
certaine qu'il n'y a presque pas de danger. Ma seule 
crainte est que les bâtiments turcs n'approchent pas de 
l'endroit où je serai. Je vais partir pour Kerson où 
s'arment une partie des bâtiments qui me sont confiés, 
et jeme rendrai tout de suite sous Kimburmoù je rece- 
vrai les ordres du général Souvarofï dontje dois protéger 
la défense, s'il était attaquéavantquele siège commence. 
Vous voyez par la position de Kimburn qu'il me sera 
impossible de vous donner souvent de mes nouvelles. 
Il n'y a pas de poste. Je ne pourrai vous écrire que par 
les courriers que j'enverrai au prince. De grâce, aimez 
beaucoup le prince Potemkin, et sachez-lui gré de me 



pi 







208 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

mettre dans le cas de me rendre digne de ma 
Princesse, sans cependant courir de grands dan- 
gers. » 

Quelques difficultés ont-elles surgi au dernier 
moment, ou le prince a-t-il craint d'être indiscret 
en parlant trop tôt? Le fait est que sa lettre reste 
huit jours sur son bureau, puisqu'il la continue le 2 
avril : 

« Les généraux russes sont furieux de voir qu'un 
volontaire va prendre un commandement aussi impor- 
tant. Le prince Repnin, tout en me faisant beaucoup 
de compliments, n'a pas pu s'empêcher de me dire qu'il 
désirerait que l'on me fasse lieutenant-général au ser- 
vice de Russie, et qu'alors il serait le premier à ap- 
prouver le choix que l'on ferait de moi ; mais qu'il lui 
paraissait singulier de voir un officier étranger comman- 
der, et que cela me ferait éprouver bien des difficultés. 
Je l'ai assuré que je saurais faire exécuter Jes ordres 
que je donnerais, et que je ne doutais pas, d'ailleurs, 
que le prince Potemkin n'ait tout prévu. Les autres 
généraux chuchottaient et quelques-uns me font la mi- 
ne. Voua sentez qu'il ne faut pas rendre cela public. Le 
Grand-Général Branicki est le plus fâché. Le prince 
Potemkin me disait, l'autre jour : il est au moins plus 
franc que les autres; il en est fâché et jaloux de bonne 
foi. Cependant, de vous voir sur mer le console un peu; 
il avoue que vous avez des connaissances, beaucoup de 
valeur et qu'il n'auraifpu y aller ; et, l'autre jour, lors- 
que je vous ai dit de vous apprêter à partir, ne sachant 






(1) Sœur du roi de Pologne. 



14 



LE l'RINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



20!) 



pas la commission que je vous donnais, j'ai remarqué 
qu'il est devenu tout noir de colère, et, quand j'ai parlé 
de votre embarquement, son visage s'est remis. Le 
prince Potemkin n'ignore pas la jalousie que cause ce 
qu'il me donne; et, quant à ce que le prince Repnin 
voulait me faire craindre de difficultés que je trouve- 
rais de la part de mes subordonnés, le prince m'a dit 
qu'il annoncerait que si j'avais à me plaindre d'un of- 
ficier il serait fait soldat. Vous voyez encore que ceci ne 
doit pas être public. C'est vraiment une fête que le prince 
Potemkin me meta même de me donner, car j'aurai, 
je crois, l'avantage de faire tirer le premier coup de 
canon qui sera tiré olfensivement par les Russes de 
cette guerre, puisque l'on est resté jusqu'à ce moment 
sur la défense. Je vous prie de dire à M m e de Cra- 
covie (1) que j'espère y mériter l'écharpe qu'elle veut 
bien me donner et aux dames qui ont daigné travailler 
à ma tente et permettre que leurs noms y soient inscrits 
que je tâcherai de m'en rendre digne, quoique je sente 
que l'honneur qu'elles ont bien voulu me faire me 
vaudra plus de réputation que je n'en pourrai mériter 
jamais. Mais, quoique mon expédition ne soit 
pas du tout dangereuse, elle sera cependant bril- 
lante, car je ferai tant de tapage que le bruit en 
retentira. » 

Tout se trouve enfin réglé, le 7 avril, et c'est au mo- 
ment de monter en voiture pour quitter Elisabeth qu'il 




■i 



■I 



210 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



écrit ce dernier mot : « Je pars décidément aujourd'hui 
pour Kerson où je resterai quelques jours pour armer 
mon escadre ; de là, je descendrai à Gloubock pour 
l'exercer un peu et ensuite j'irai à Kimburn. Le prince 
Potemkinmedonne une autorité absolue et me mettra à 
l'abri des difficultés que le prince Repnin m'annonçait. Je 
ne prends que des officiers de bonne volonté, et j'ai la 
permission de prendre tous ceux que je veux. En tout 
le prince me donne tous les moyens qui dépendent de 
lui et vous savez qu'il en a beaucoup. Ma santé est la 
même : bonne, au mal de tête continuel près. Je me 
suis fait saigner hier ; cela n'a pas encore fait d'effet. 
Mais je compte sur le mouvement que je vais être obligé 
de me donner. Le prince vient de me donner la lettre 
dont je vous envoie la copie. Je vous prie de ne pas la 
faire courir, car je ne veux pas qu'elle paraisse dans 
les gazettes. Vous voyez combien est honnête la forme 
que le prince Potemkin met à l'ordre qu'il m'adonne. Il 
m'a fait dire qu'étant obligé d'avoir une table nombreuse 
et l'Impératrice assignant pour les généraux en chef em- 
ployés cinq cents roubles par mois, il espérait que je 
ne ferais pas difficulté de les recevoir. J'ai dit que je n'a- 
vais pas compté là-dessus, mais, dans le fond, j'en suis 
bien aise, car j'aurai d'obligation au moins quarante per- 
sonnes à dîner tous les jours pendant tout le temps des 
exercices, qui durera plus d'un mois. Je vous embrasse 
de toutmon cœur. » 

Et, dans sa lettre, la copie annoncée de celle du 
prince Potemkin : 



LE PRINCE CHAULES DE NASSÀ U-SIEGEN 211 

Lettre du prince Potemkin au prince de Nassau : 



« Le 2fi mars 



(vieux style) 



« Le zèle duquel Votre Altesse est animé pour le ser- 
vice de S. M. Impériale, mon Augusto Souveraine, 
Lui a fait naître le désir d'être employé à l'armée qui 
est sous mes ordres. J'applaudis à cet empressement 
digne d'éloges, et. comme vous y joignez, mon Prince, 
une grande expérience et une intrépidité généralement 
reconnues, je ne puis que déférer à tant de grandes 
qualités réunies en votre personne. 

«A cet effet, je confierai à Votre Altessele comman- 
dement de tous les bâtiments à rames destinés pour le 
Liman qui sont actuellement prêts, et auxquels j'en 
ajouterai encore d'autres. Les bâtiments sont fournis 
de tout ce qui est nécessaire pour cette expédition. J'en 
ai préalablement informé M. lo contre-amiral Dumon- 
drinoff, et je ne tarderai pas à donner des ordres ulté- 
rieurs relativement à cet objet. 

«Je vous souhaite, monPrince, des succès analogues 
à vos talents et à votre courage, et j'ai l'honneur 
d'être, 

« Avec la considération la plus distinguée, etc., etc. 
«Lo prince Potejikiis. » 






■■V 



§ VIII 

Suite de la guerre contre les Turcs. — Cam- 
pagne du prince de Nassau sur le Liman. 
— Ses quatre victoires. 

Voilà donc le prince de Nassau avec un commande- 
ment, et un commandement d'une nature si exception- 
nelle qu'on peut le considérer comme un commande- 
ment en chef. C'est lui qui portera les premiers coups. 
Il ne lui manque plus qu'une victoire pour que tous ses 
vœux soient comblés. 



Polemkin a enfin un plan. Tandis que le prince de 
Ligne raillait l'incohérence de ses projets, il était par- 
venu à organiser trois armées surune ligne immense et 
àtraversdcs déserts où tout était à créer, mettant, il est 
vrai, à contribution toutesles ressources de l'empire, au 
point de dégarnir presque entièrement de troupes les 
-provinces septentrionales, sans en excepter la capitale. 

S'appuyant maintenant, au nord, sur le marécbal 
Romanzoff qui, de l'Ukraine, menace la Moldavie, et, au 
sud, sur Souvaroff mis en état de protéger la Criméo, 
objectif probable des Turcs, il s'agit, pour lui-même, 
tout d'abord, de s'emparer d'Oczakoff. Ses forces et 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



213 



celles de SouvarofF, combinant leur action avec celles 
de Romanzoff, pourront, ensuite, chercher à se rappro- 
cher du Danube, peut-être même à le franchir. Mais 
si, comme les dispositions des cabinets de l'Europe 
obligent aie prévoir, l'intervention de la Prusse et de 
l'Angleterre devait ne pas tarder à imposer la paix, 
Oczakolfpris, les sacrifices faits par laRussieauraientdu 
moins la chance de trouver là une utile compensation. 

Brusquement attaqué l'année précédente, Oczakoff, 
à en croire les ingénieurs français, qui avaient, en 
d'autres temps, contribué à le fortifier, n'eût pu offrir 
une résistance bien sérieuse. Mais les Turcs, eux aussi, 
avaient mis l'hiver à profit. En communication avec 
Constantinople par la mer Noire, la place ravitaillée 
avait désormais pour appui toutes les forces navales du 
Grand Seigneur. On ne pouvait donc plus songer à 
l'aborder avec succès du côté de la terre qu'autant 
qu'une heureuse attaque sur mer aurait chassé du 
Liman la Hotte ottomane. — Le Liman, on le sait, 
est le vaste estuaire du Dnieper : large golfe com- 
mençant à s'ouvrir un peu au-dessous de Kerson et se 
rétrécissant brusquement, à son autre extrémité, pour 
ne communiquer avec la mer Noire que par l'étroit 
canal séparant Kimburn d'Oczakoff. 

Pour lutter sur mer contre des forces très supérieures, 
Potemkin disposait do cette brillante escadre qui , 
l'année précédente, saluait Catherine dans la rade de 
Sévastopol ; aussi s'était-il hâté de la faire entrer dans 
le Liman où, mouillée à Gloubock et protégeant ainsi 



■ 



I 



1 



■H 



■É/T 



I 



214 



UN PALADIN AU XVIII, SIÈCLE 



I 



Kcrson, elle attend.pour la commander, à défaut d'un 
amiral russe dont l'expérience n'a pu s'improviser, le 
célèbre corsaire américain Paul Jones. Mais entre 
ces quelques vaisseaux : cinq vaisseaux de ligne et six 
frégates, — les autres avaient dû rester à Sévastopol, 
— et les forces de l'ennemi, la disproportion était par 
trop marquée. Prévoyant d'ailleurs que la lutte sous 
Oczakoff obligerait souvent à opérer dans des parages 
inabordables pour des bâtiments de fort tonnage, 
Potemkin avait donc songé à se créer une seconde 
flotte, mais celle-ci à rames et composée de vaisseaux 
plats, faisant appel pour cela à l'audacieuse imagina- 
tion de l'ingénieur anglais Bentham, et commençant 
par convertir en galères de guerre ces élégants bateaux 
que nous avons vus descendre si pompeusement le 
Borystène, quand ils portaient l'Impératrice et son cor- 
tège. Un laver avait suffi pour tirer de tels éléments 
soixante-cinq bâtiments légers, galères, batteries flot- 
tantes, cbaloupes canonnières, etc., auxquels étaient 
venus se joindre quatre-vingts bateaux de TarlaresZa- 
porogues armés chacun d'un canon et montés par trois 
mille Cosaques. Cette seconde flotte devait porter en 
tout quatre cents canons (i). 

Telle est l'armée singulière que nous allons voir, d'a- 
bord disciplinée et exercée pendant deux mois, et puis 

(i) Un ramassis informe, dit M. de Langcron, d'une quantité de détes- 
tables bâtiments de toutes formes, de toutes grandeurs, montés par daa 
hommes qui n'étaient ni marins, ni soldats, ni officiers, mais russes ou du 
moins servant les Russes et braves ». Mémoires inédits conservés aux Ar- 
chives des affaires étrangères. 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



215 



conduite à la victoire par l'heureux prince de Nassau. 
C'est parce qu'elle le sait « plus qu'intrépide » qu'elle 
l'a choisi pour ce poste d'honneur, va lui faire dire 
l'Impératrice, le dédommageant d'avance par ce seul- 
mot de toutes les épreuves qu'il peut avoir à affronter. 

« Me voici à Kerson, » —dit sa lettre, ou plutôt son 
billet du 10 avril. — « Mon mal de tète est bien dimi- 
nué; j'ai une partie des forces que j'aurai et je suis très 
content. Je compte rester encore quelques jours ici. » 
Mais nous voyons par le billet suivant, écritle 14, qu'il 
s'est déjà porté ailleurs. « Vousne recevrez plus den.es 
lettres d'ici ; je vais dans un lieu plus commode exercer 
ma flottille, mais nous n'approcherons pas encore de 
l'ennemi qui, j'espère, ne vous donnera guère d'in- 

quiétude. » 

« Je me porte à merveille, » — écrit-il le 21, 
« parce que je fais beaucoup d'exercice. Je suis, depuis 
cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir, oc- 
cupé; cela me fait bien dormir et, lorsque j'ai encore mal 

àlatête, je n'ai pas le temps d'y penser. Je suis très con- 
tent ici, mais pas du tout de ce que vous me mandez. » 
Ce que la Princesse lui mande, on le devine, c'est 
son anxiété, l'inquiétude que lui inspirent cette flotte 
improvisée, ces équipages barbares, et aussi ce chirur- 
gien qui, parti de Paris depuis si longtemps, n'est 
pas encore arrivé, à cause peut-être des instructions 
incomplètes qu'elle a elle-même données. Pour la 
tranquilliser, le prince devra trouver le temps de lui 



^ÊÊi 






2IG 



! 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 
écrire, non plus quelques mots en courant, mais une 
vraie lettre. « Non, ma Princesse, je n'ai jamais cru 
que vous puissiez être cause de tous ces retards. Mes 
gens arriveront ou n'arriveront pas, cela me faitmoins 
de peine que de. penser que vous croiriez un instant que 
j'aie l'injustice de m'en prendre à vous, qui ne cessez de 
me donner des preuves de l'abandon entier que vous 
faites de tout, pour aller au devant de mes moindres 
désirs. Croyez que je Je sens bien vivement et que la 
manière dont je vous marquerai ma reconnaissance 
sera, après cette guerre, de ne plus mener cette vie 
errante qui m'a si souvent séparé de vous, car je sens 
que le vrai bonheur pour moi sera de vivre près de 
vous. » Mais ces protestations sont loin do rassurer la 
Princesse ; aussi lui écrira-t-il de nouveau quelques 
jours plus tard (26) une lettre bien intime peut-être 
pour devoir trouver place ici, mais qui, datée d'un tel 
moment, est trop caractéristique pour que nous ne 
la citions pas. 

» Il y a bien longtemps, ma Princesse, que je n'ai été 
aussiheureux que cette nuit. A deux heures du matin, j'ai 
été éveillé par l'arrivée d'un courrier. C'était ce même 
M. Bouve qui vous a remis ma lettre, en allant à Paris, 
et qui m'a rapporté votre portrait peint par Sicardi 
d'après celui de Kougorski. Il est charmant; il vous 
ressemble plus que celui que j'ai noyé. M. Bouve me 
portait en même temps deux lettres d'Elisabeth, de 
sorte que la lecture de vos lettres et la vue de vôtre 
portrait m'ont tellement éveillé que je n'ai plus dormi. 






LE PRINCF. CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



217 



Mais je no m'en plains pas; cela m'a rendu bien heu- 
reux. J'ai reçu des lettres de Paris qui ne m'ont pas 
fait plaisir; Beaumarchais a fait toucher soixante mille 
francs à Vassallo et il n'en a pas pins de nouvelles que 
moi. D'un autre côté, j'ai perdu à Douai un procès con- 
tre les habitants de Villiers; le domaine veut me voler 
quarante mille francs, puisque c'est à condition de la 
remise de ces droits que j'ai vendu cette terre. Enfin, 
j'ai eu besoin de vos lettres et de votre portrait pour 
ne pas avoir de l'humeur ; et puis, j'ai réfléchi qu'après 
cette guerre, en cessant ma vie errante pour en passer 
une plus heureuse auprès de ma Princesse, nous pour- 
rions encore être très heureux et je ne me suis rempli 
l'idée que du plaisir de vous regarder. Il est sept heu- 
res du soir, et dans le moment même où j'avais des 
officiers je n'ai pas pu me passer d'avoir votre portrait 
à la main. Il est sur ma table à côté de moi. Vous avez 
l'air de me dire quelque chose et d'être heureuse. De 
grâce, ma Princesse, soyez-le, car ma seule peine en 
ce moment me pourrait venir de la crainte de vous sa- 
voir inquiète; et vous voyez que vous auriez bien tort, 
car nous sommes bien tranquilles. Ce que vous nie 
mandez du Capitan-Pacha n'existe pas, et ne peut pas 
exister. Premièrement, il n'a pas cent vaisseaux, et s'il 
les avait et qu'il vienne dans le Liman, je l'en chasse- 
rais sans coup férir avec les seuls brûlots que je lui pré- 
pare et ces boulets rouges dont on m'a appris à me 
servir à Gibraltar. C'est, en vérité, tout ce que je dési- 
rerais le plus que de l'y voir venir. Je pourrais me 



I 






218 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



reposer après, et ce serait à bien bon marebé que j'au- 
rais acquis de Ja gloire ; mais je ne serai pas assez 
heureux pour cela. Adieu, ma Princesse, écrivez-moi de 
longues lettres, parce que cela me fait plaisir et du bien, 
et n'ayez nulle inquiétude parce que vous voyez bien 
que celles que vous avez eues, jusqu'à cette heure, ont 
été pour rien. » Quant à sa santé, il a trouvé le meil- 
leur des remèdes dans la vie active qu'il est obligé de 
mener : < ... Je suis revenu à Kerson où je me porte mieux 
à cause du grand exercice que je prends. J'ai remarqué 
cependant aujourd'hui, en me faisant la barbe, ce que 
je ne fais que tous les cinq ou six jours, depuis que je 
suis ici, car je n'en ai pas le temps, que mes yeux sont 
renfoncés plus que jamais dans ma tête. Ce sont mes 
maux de tète qui en sont cause. Cela m'a bien vieilli, 
et j'avouerai à ma Princesse que cela m'a fort fâché. Je 
suis d'ailleurs très content; mais je ne vous dis rien de 
ce que je fais ni de ce que je ferai parce que je me suis 
promis de n'écrire que pour donner de mes nouvelles. 
Adieu, ma Princesse, aimez-moi comme je vous aime 
et pensez à moi aussi souvent que je pense à vous. 
Dites mille choses à l'ambassadeur et à tout le monde, 
c'est-à-dire à peu de monde. De longues lettres et sou- 
vent, je vous en prie. » 

Sa lettre du 6 mai, la dixième qu'il soit parvenu à 
écrire dans les vingt-six jours qui se sont écoulés de- 
puis son arrivée à Kerson, est la première où nous trou- 
vions quelques détails sur ses opérations. « Je meurs 
do sommeil, ma Princesse, mais je veux vous écrire 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



219 



toutes les fois que je le puis. Nous avons eu, deuxjours, 
des temps affreux et j'étais très inquiet, quoique je ne 
courusse aucun risque, puisque j'étais à terre dans une 
très bonne maison. Je n'ai point fermé l'œil. Heureuse- 
ment la tempête a cessé sans me causer le moindre ac- 
cident, quoique j'aie actuellement plus de quarante bâti- 
ments que je commande bien commodément .car je suis 
à terre avec les troupes que j'ai, et, pendant toute cette 
campagne de mer, je compte toujours coucher à terre, 
ne sortant pas du Liman. Le prince Potemkin est ar- 
rivé hier; il a soupe chez moi ; et, à six heures du 
matin, il est reparti, et moi aussi pour changer déposi- 
tion. Je suis plus commodément que j'étais. Le prince 
a été, comme à son ordinaire, fort aimable. 11 m'a dit 
qu'il fallait que j'écrive à l'Impératrice pour la remer- 
cier de ce qu'elle lui a mandé de flatteur pour moi lors- 
qu'il l'a informée qu'il m'avait donné le commandement 
des bâtiments destinés à l'attaque d'Oczakoff. Je vous 
enverrai, la première fois que je vous écrirai, la phrase 
en russe. Le prince Potemkin m'a dit que cela ne pou- 
vait pas se traduire en français ; qu'elle disait qu'elle 
était charmée que j'aie ce commandement parce que jo 
suis « plus qu'intrépide » . Adieu, ma Princesse ; soyez 
bien certaine qu'il ne faut pas l'être pour combattre les 
Turcs d'aujourd'hui. Je vous embrasse de tout mon 
cœur ». 



« Du Liman. 

« Je suis établi dans une très jolie maison,» ajouLc-t-il, 



220 



UN PALADIN AU XVI11- SIÈCLE 



le lendemain. « Mon escadre est mouillée très près de 
de terre et je la vois de mon lit. J'ai tons mes soldats à 
terre, et nous sommes aussi tranquilles que si nous 
étions en paix. J'ai bien peur que les Turcs n'envoyent 
pas leur flotte au secours d'Oczakoff. J'aimerais bien ce- 
pendant à avoir à les combattre avantd'attaquer Oczakoff 
où mon escadre jouera le plus grand rôle. Je voudrais 
que vous soyez à Kimburn, lorsque commencera mon 
attaque. Ce sera un des plus beaux spectacles qu'on puis- 
se voir. Avec les moyens que j'ai, si tout le monde fait 
son devoir, nous n'aurons presque pas de risques à cou- 
rir. Ainsi donc, ma Princesse, n'ayez aucune inquiétude. 
J'attends demain le prince Potemkin qui repasse par ici 
en allant à Elisabeth, où il ne restera plus longtemps, 
les herbes ayant enfin permis de mettre son armée en 
mouvement. Depuis deux jours, mon mal de tète m'a 
quitté. J'espère qu'il ne reviendra plus. J'ai toujours 
avec moi M. de Damas. Je compte l'employer avec des 
Zaporogues dont j'ai deux mille qui vont me joindre. 
J'ai vu les chefs .avec qui je suis très bien; ce sont ces 
mêmes Cosaques qui ont dévasté l'Ukraine. Je croisque, 
s'ils le pouvaient, ils en feraient encore autant. Ce sont 
de braves gens qui aiment à piller et qui ne sont pas 
très faciles à conduire. Si M. de Damas peut se faire 
aimer d'eux, je lui en donnerai. M. le prince Potem- 
kin, à qui je disais mon intention, m'a dit qu'à la der- 
nière guerre les Zaporogues étaient à ses ordres ; qu'il 
avait voulu leur donner un officier pour les comman- 
der et qu'ils l'avaient mis à la rame, comme eux, sur 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



221 



leurs bateaux. Je ne désespère pas de voir l'élégant 
Roger ramant ; mais c'est le seul moyen que j'aie de 
lui donner quelques hommes à commander, et, avec 
de l'eau-de-vie et des caresses, peut-être pourra-t-il se 
racheter de la rame et faire avec eux des entreprises 

brillantes. 

«Je vous quitte pour écrire à l'Impératrice. Je repren- 
drai ma lettre quand le prince Potemkin sera ici, car 
elle partira avec lui. » 

« Ce 8 mai. — Le prince Potemkin vient de partir. Il 
n'a passé qu'une heure et est retourné à Kerson, d'où 
il partira demain pour Elisabeth. Comme les Turcs ne 
paraissent pas avec leur escadre, je vais rester ici 
(à Gloubock) où je suis très bien. Adieu, maPrincesse, 
je vous quitte pour écrire; c'est la seule chose que je 
voudrais pouvoir faire faire par d'autres, et que je suis 
toujours obligé de faire beaucoup. . » Et le 11 mai, tou- 
jours de Gloubock : «Je suis toujours dans la même 
position, faisant des vœux pour que les Turcs viennent 
ausecours d'Oczakofl. J'y avais envoyé un ofticier pour 
qu'il me dessine le profil de la place du côté de la mer; 
il s'en est rapproché tout près. Les Turcs ont tiré plus 
de cinquante coups de canon sur lui, sans pouvoir ap- 
procher même son bateau. Comme l'on m'a rendu 
compte qu'un vaisseau marchand était à Oczakoff, ïai 
envoyé un de mes bâtiments pour le chercher. J'espère 
qu'on me le ramènera ce soir. M. de Damas, dans 
l'espérance d'entendre siffler quelques boulets, m'a 
demandé à y aller, et il est parti. Je voudrais que l'on 






■ 



■^ 



I 





222 



UN PALADIN AU XVIII- SIECLE 



me 1 amène pour avoir des nouvelles du Capitan-Pacha 
que je voudrais bien voir ici. Il fait ]e pl us beau temps 
poMiblô J'ai passé ma matinée à faire apprêter des 
bru ots de quoi détruire toutes les flottes de l'Europe, 
s. e les voulaient venir dans le Liman. M. le prince Po- 
temk.n me donne tout ce qui m'est nécessaire. Aussi 

remphrons-nous^-el'espèrctoutcequ'ilvoudradenous» 
« Mes forces augmentent chaque jour, » - ajoute-t-il 
le iS; -« mais nul Turcne se présente; en attendant, 
nous manœuvrons beaucoup, et je suis toujours à Glou- 
bock bien tranquille. J'ai avec moi des officiers pleins 
de volonté, les soldats les meilleurs du monde et des 

canonsetdesmortiersdequoiinonderdeferetdefeuOc- 
zakoff etles environs. Aussi parlons-nous très peu; 
nous n'avons pas besoin de nous monter la tête. Rien 
ne nous manque que l'ordre d'attaquer. Tous mes 
soldats sont à terre; jamais il n'y en a eu d'aus- 
si b ie n nourris qu'ils le sont. Outre la ration de la 
manne, qui est énorme, le prince m'a fait donner de la 
viande et de l'eau-de-vie que je leur fais donner à ma 
volonté. Je vous fais ces détails pour que vous n'ayez 
aucune inquiétude sur la volonté de ce qui sera à mes 
ordres. Par la * Gazette du Bas-Rhin „ que Ion m'envoie 
de chez le prince, il me paraîtquel'Empcreur reçoit de 
petits échecs. Nous, nous n'en recevrons pas, parce que 
Ion ne cherchera pas à donner des coups d'épingle. 
Quand nous ferons, ce sera avec de telles forces que 
nous ne courrons pas de risques. Le prince Potemkin 
veut porter de grands coups et certains. , 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



223 



Cependant cet optimisme voulu ne peut pas toujours 
l'empêcher de trahir quelque chose des difficultés qu'il 
doit surmonter. Sur les défauts de ses navires et de 
leurs équipages il saura rester muet, mais non contre 
ces coups de vent qui viennent, à plusieurs reprises, 
mettre sa flottille en danger. Celui du 23 mai l'obligea 
rentrer à Gloubock et à cesser, pour quelques jours, ses 
manœuvres au large. Mais ce dont il se plaint surtout 
c'est la privation presque absolue de nouvelles dudehors. 
Depuis que le quartier général a bougé, il ne reçoit môme 
plus cette « Gazette du Bas-Rhin », son unique source 
d'informations. 

«Il y a huit grands jours, ma Princesse (23 mai), 
que je n'ai plus de nouvelles de vous. J'attribue ce 
retard au mouvement de l'armée, car l'on dit ici qu'elle 
est en marche. Je crois que bientôt je vous prierai de 
me donner de sos nouvelles, car, où je suis, l'on ignore 
ce qui se passe dans le reste de l'univers. J'ai bien de 
l'humeur aujourd'hui, aussi je gronde l'un, je mets l'au- 
tre aux arrêts; tout le monde s'en sent. Cependant, je 
ne suis pas injuste, mais bien sévère. Je m'étais mis à 
mon écritoire pour vous dire que je me porte bien, 
que je vous aime bien. Je vous le dis, et je m'en vais 
pour voir si l'on arrange des bombes comme je veux. » 
Mais ces nuages passagers se dissipent promptement, 
car voici deux grandes nouvelles : d'abord la prise 
d'assaut, par les Autrichiens, de Sabacks, où le fils du 
prince de Ligne est entré le premier, sous les yeux de 
l'Empereur. « Je viens d'écrire à Ligne pour lui faire 



ï 



i^p 




224 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

mon compliment sur la brillante conduite de son fils 
qui me fait le plus grand plaisir. Dites à M- de 
Ligne que je crois que j'aime encore plus son mari 
qu avant qu'il ne fût chevalier de Marie-Thérèse. «Mais 
c'est surtout 1 arrivée tant désirée et imminente du 
Upilan-Pacha qui ; sorti enfin de Constantinople, amène 
au secours d'Oczakoff toute la flotte ottomane : dix- 
huit vaisseaux de ligne et quatorze frégates, en tout cent 
neuf bâtiments. 

Bien que le gros de ces forces si imposantes soit en- 
core loin du Liman, les premières escarmouches ont 
commencé déjà, et l'on peut dire qu'à la période d'or- 
ganisation va succéder celle des combats. Soit qu'il 
cherche à donner le change sur les dangers qu'il va 
courir, soit qu'à cetteheure décisive ilse sente vraiment 
dansson élément, jamais leprince de Nassau n'a été plus 
serein; et nous allons le voir, non sans étonnement 
entretenir sa femme, en un pareil moment, d'un sujet 
bien inattendu; comme si, à la veille de risquer sa vie 
il voulait lui avoir adressé d'avance, par cette voie 
détournée, un suprême vœu de bonheur. 

« Gloublock, ce 3i mai 1788. 

«Il y a deux jours, ma Princesse, que je ne vous ai 
écrit; je n'en ai pas eu le temps. Je n'en ai pas beau- 
coup plus aujourd'hui. Nous sommes toujours bien 
tranquilles apprêtant tout ce qu'il faut pour griller le 
Capitan-Pacha s'il voulait faire la folie d'entrer dans 
le Liman. Quelques petits bâtiments turcs sont arrivés, 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 225 

mais cela ne me fera pas bouger. II faut attendre qu'ils 
soient assez pour que le désordre puisso leur faire au- 
tant de mal que nos machines. Le comte de Damas, que 
j'avais détaché avec deux petits bâtiments très légers, 
est revenu après avoireule plaisir de se faire tirer bien 
des coups de canon de la place, pendant quinze jours 
qu'il y a été. C'est un grand plaisir, à son âge. Pour 
moi, je n'ai pas encore vu brûler une amorce turque. Il 
est impossible de plus mal tirer qu'ils ne font. Je fais 
souvent manœuvrer mon escadre, et, pendant les 
manœuvres, j'ai un livre dans ma poche que je lis de 
temps en temps. Je viens de lire « la princessede Clèves ». 
Je trouve M. de Clèves bien malheureux; maisje suis 
fâché que, mourant, il engage sa femme à ne pas 
épouser M. de Nemours. Je pense bien différemment. Je 
sens qu'en aimant sa femme comme il l'aimait, j'aurais 
voulu qu'elle soit heureuse afin que si, après la mort, 
on a connaissance de ce qui se passe sur la terre, je 
puisse encorejouirdeson bonheur. Adieu, maPrincesse, 
je vous embrasse, n 



Depuis le moment où la flotte turque a été signalée 
jusqu'au premier combat, dix-huit jours encore vont 
s'écouler. Ayant à combiner ses mouvements avec ceux 
de l'armée de terre que Potemkin fait avancer contre 
Oczakoff, le prince de Nassau ne doit se rapprocher de 
la place que lentement, se contentant de surveiller les 
vaisseaux ennemis et de prendre avec Souvaroff, qui 
le soutient de Kimburn, toutes les mesures nécessaires 

îs 



226 



UN PALADIN AU XVllI» SIÈCLE 



pour se trouver prêt quand il le faudra. D'ailleurs, la 
flotte russe à voile, qui doit avoir aussi son rôle dans 
l'action générale, toujours mouillée à Gloubock, n'a pas 
encore son chef. Comme nous allons le voir, ce n'est 
que le 4 juin que Paul Jones la rejoint, et le 8 seulement 
qu'il en prend le commandement. 



« 4 juin, sur le Liman, à Stanislaw. 

« Paul Jones vient d'arriver. Il commande l'escadre 
des vaisseaux qui est dans le Liman et qui combattra 
conjointement avec moi. J'ai là un bon compagnon, et 
nous avons de quoi faire danser le Capitan-Pacha qui 
est arrivé avec son escadre, mais qui n'ose pas entrer 
dans le Liman avec ses gros vaisseaux. Faites-moi vo- 
tre compliment. Nous avons de bien mauvais vents, 
mais j'espère qu'ils vont changer. Je me porte à mer- 
veille et n'ai plus /le maux de tète; l'arrivée des Turcs 
m'a guéri. » 



|« 6 juiu. 

« Après l'orage, ma Princesse, on voit venir le beau 
temps. Hier, une tempête du diable, aujourd'hui temps 
superbe! J'en avais besoin; car mes équipages avaient 
été bien fatigués. Paul Jones, qui n'a pas encore pris 
son commandement, avait couché à mon yacht, et a 
passé tout le mauvais temps avoc moi. Il est allé à Kim- 
burn pour voir la position des Turcs. J'avais fait la 
même chose, il y a deux jours, et, comme j'ai été sur 






LÉ PMNCE CHARLES ÛE NASSAU-SIEGEN 22T 

des chevaux de Cosaques et que je n'avais que leurs 
selles, je me suis écorehé de la plus rude manière et 
mon mal de tête est passé. J'avais envoyé à Kimburn 
un petit bâtiment et, lorsque j'ai vu les Turcs arriver, je 
l'ai fait revenir, ainsi que le comte de Damas qui y avait 
deux bateaux. M. de Damas est parti la nuit et est arri- 
vé; mais M. de Sacken, capitaine de second rang-, étant 
parti à 2 heures après midi, a été poursuivi par trente- 
deux bâtiments turcs, où était le Capitan-Pacha. Il fut 
joint et, ayant eu son mât emporté par un boulet, il m'a 
renvoyé sa chaloupe avec huit hommes, et, après avoir 
combattu une demi-heure, il s'est fait sauter en l'air 
pour ne pas être pris. Je crois qu'il a fait grand mal 
aux Turcs, car ils n'ont pas fait de réjouissances, et il 
est impossible qu'un bâtiment saute au milieu detrente- 
deux sans leur causer beaucoup de dommage. Tout ce 
qui est sous mes ordres a bien de la bonne volonté; j'en 
suis très content etnous ferons, j'espère, de bonne be- 
sogne entre l'escadre de Paul Jones et la mienne qui 
doivent s'aider l'une l'autre. Vous croyez bien qu'il m'ai- 
dera bien. » 



« S juin. 

«Paul Jones a pris, ce malin, le commandement de 
son escadre. Nous venons de mettre à la voile pour nous 
rapprocher un peu. Il fait leplus beau temps possible. La 
conduite de mon escadre est très jolie. Paul Jones me 
joindra demain avec la sienne, si le temps le permet, 
et, nos forces réunies, nous pourrons faire beaucoup' 



w 



m 



228 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



J'ai l'avantage d'avoir des bâtiments qui doivent agir à 
cause de leur peu de tirant d'eau, et, comme ils portent 
de très gros canons, je compte qu'ils agiront avec suc- 
cès. Adieu, ma Princesse, soyez certaine que je cour- 
rai bien peu de danger. Je m'amuse fort de la poltron- 
nerie de mon valet de chambre qui jure de ne jamais 
servir d'homme. Je trouve qu'il a bien raison ; il est 
plus agréable d'être à la toilette d'une jolie femme que 
sur le Liman, où nous avons sans cesse des coups de 
vent qui nous fatiguent etnous empêchent deprierM. le 
Capitan-Pacha de se retirer. Je n'attends plus que Paul 
Jones pour lui faire ma visite. Il a une belle galère dorée 
que je voudrais bien avoir. Quand nous approcherons, 
ce sera encore plus beau que la bataille que ma Prin- 
cesse aimait, je ne sais plus dans quel opéra. Je suis 
fâché que Grégoire n'arrive pas; il est à Elisabeth; je 
voudrais l'avoir parce qu'il vaut mieux que tout ce que 
j'ai embarqué : Nocus, Lefebvre, le petit Grand, mon 
valet de chambre, malgré lui et uniquement pour m'a- 
muser de sa peur, un Cosaque, et deux domestiques 
russes. J'ai laissé les autres à terre. » 



« Ce g, sur le Liman. 

« Je me porte si bien que j'ai cru qu'il fallait me faire 
faire une autre écorchure, puisque la première m'avait 
ôté mon mal de tête. Je me suis fait mettro un vésica- 
toire au bras pour éviter les maladies que je n'ai pas, 
mais que je crains plus dans ce moment que jamais ; 
car de tomber malade dans un moment comme celui-ci 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 229 

serait affreux! Hier, le comte Apraxine, qui me sert 
d'interprète et qui m'est bien utile, est tombé bien ma- 
lade. Cela m'a fait une telle peur que, ne pouvant pren- 
dre médecine, je me fais souffrir avec mon vésicatoire. 
Mais, avec cela, jene crains plusd'ètre malade. Je me 
suis amusé, ce matin, à faire chasser deux bâtiments 
turcs qui étaient venus me voir de trop près. » 



« io juin. 

«Le comte de Damas couciie dans ma chambre et dort 
très tranquillement, tandis que je veille jusqu'à ce que 
le jour soit venu. Je suis cependant tout habillé sur 
mon lit... Au jour, tout étant tranquille, je me suis cou- 
ché; j'ai bien dormi, et me porte à merveille. Je n'ai 
pas eu aujourd'hui de visite de bâtiment turc. J'ai 
bien peur qu'à notre arrivée ils ne décampent hors du 
Liman; j'en serais bien fâché, car j'aimerais bien à me 
mesurer avec le Capitan-Pacha. » Vœu d'autant plus 
ardent que le grand amiral des flottes ottomanes est le 
fameux Gazi-Hassan, le vainqueur de l'Egypte et le 
restaurateur de la marine turque, un des hommes de 
son temps les plus connus pour leur audace et leur 
intrépidité. 

Du lendemain, 11 juin, quelques lignes seulement: 
« H fait une chaleur extrême, et je n'ai pas le temps 
d'être tranquille. Je ne vous écris que pour vous prou- 
ver que je vous écris quelques fois; » mais, au bas de 
la page, cette indication significative : a A la vue d'Ocza- 
koff et de l'escadre du Capitan-Pacha ! » 



I 



I 



y 



230 UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 

Même mention: « A la vue d'Oczakoff, » entête de la 
lettre écrite, quatre jours plus tard, le 15 juin: « Il fait 
le plus beau temps actuellement. Cependant nous avons 
eu encore du mauvais temps, depuis vingt-quatre heu- 
res, qui nous a beaucoup fatigués. Nous sommes en 
vue du Capitan-Pacha. Son escadre a encore fort bon 
air. Lorsque l'armée approchera, nous le prierons de 
se retirer pour nous laisser la place de faire notre at- 
taque, et, s'il n'y consent pas, nous tâcherons de l'y 
forcer. Tous mes officiers ont la meilleure volonté, 
mais ce ne sera pas encore de quelquos jours, i 



« 16 juin. 

« Il fait le plus beau temps possihle.Les Turcs en on 
profité pour s'arranger. J'ai été les voir d'assez près. 
Leurs vaisseaux sont bien dorés, ce serait dommage 
de les brûler ; j'aimerais bien mieux que nous pussions 
en prendre. Cela ne peut être long. D'ici à huit ou dix 
jours, nous les aurons priés bien poliment, avec des 
boulets, des bombes, des brancoules et des brûlots, 
de se retirer. Cela sera si beau que je voudrais que ma 
Princesse soit à Kimburn. Cela vaudrait bien un bal de 
Varsovie et je suis persuadé que nous y aurons pres- 
que autant de grâce que le prince Sapieha lorsqu'il 
danse l'Allemande. Mais, ne pouvant être de celui-ci, 
je supplie ma Princesse d'aller aux fêtes de Varsovie. 
Qu'elle se dissipe; qu'elle n'ait pas d'inquiétudes; qu'elle 
soit certaine que je ne courrai pas de dangers inu- 






M 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 231 

tiles et que, dans le plus brillant do ma contredanse, 
je penserai à elle. » 

Quandleprincede Nassau, pourtranquilliser safemme, 
lui écrivait qu'on ne se battrait pas de buit ou dix jours, 
il savait mieux que personne à quoi s'en tenir. Les deux 
armées ennemies se trouvant en présence, un enga- 
gement était imminent; et, pas plus que lui,leCapitan- 
Pacha n'était bommo à ne pas saisirl'occasion. « Avec 
quatre tètes comme celles de Nassau, de Paul Jones, 
de Souvaroff et d'Hassan P-acba, disait à Pétersbourg 
au comte de Ségur le comte Betzborodko, il serait diffi- 
cile qu'on ne reçût pas bientôt do grandes nouvelles. » 

Ce n'était point, à la vérité, toute la flotte turque qui 
avait pénétré dans le Liman. Ayant divisé ses forces 
navales en deux parts, le Capitan-Pacha, laissant le 
reste au large, à six mille des terres, avait seulement 
sous Oczakoff dix vaisseaux de ligne, six frégates, 
quatre bombardes, six chibecks, quinze chaloupes 
canonnières, dix-neuf kirlangitschs et neuf felouques. 
Quant aux Russes, ils s'avançaient : la flotte à voiles 
de Paul Joncs en ordre de bataille formant la seconde 
ligne, et celle du prince de Nassau en avant. 

Voici la lettre du prince du 17 juin, veille du combat, 
et celle du lendemain, 18, après la victoire. 



« Je voulais reconnaître, » écrit-il le 17, à onze heu- 
res du soir, « s'il n'y avait pas de batteries sur une 



V 



232 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

côte où les Turcs ont leurs chaloupes canonnières, car, 
comme nos escadres devaient marcher, il fallait les en 
chasser. J'y ai été avec mes bâtiments les plus légers- 
ceux des Turcs se sont retirés jusqu'à leur armée, et, là,' 
ils m'ont salué de tous leurs canons ; ils m'ont tiré 
près d'une heure. Tous leurs coups passaient par-dessus 
mes bâtiments ; mais pas un n'en a été touché. Pour 
moi, je n'ai pas fait tirer sur eux et, ayant vu tout ce 
que je voulais, je suis revenu à mon escadre qui est 
mouillée à cinq verstes de celle du Capi tau -Pacha et à 
sept d'Oczakoff. Jamais l'on n'a vu deux armées navales 
mouillées si près. Pourquoi ma Princesse n'est-elle pas 
a Kimburn, pour jouir de ce beau spectacle ! Enfin, si 
vous ne le voyez pas, votre portrait en est témoin ; et 
dans le moment le plus vif de leur canonnade, je l'ai 
regardé avec bien du plaisir. Le comte de Damas a 
regardé alors celui de sa sœur, et un officier prétendait 
que jamais, dans aucun combat de mer, l'on n'avait re- 
gardé deux aussi jolis portraits. Mais, ma Princesse 
écrase bien M- de Simiane, qui n'a que l'air d'une 
gnsette à côté d'elle. Adieu, je vais faire partir mon 
courrier et faire ma ronde pour voir si tout le monde 
veille, et, au jour, je me coucherai. » 
Et le lendemain soir : 

« Je me porte bien, ma Princesse. Laflottille qui m'est 
confiée a battu celle des Turcs que le Capitan-Pacha 
commandait. J'ai regardé votre portrait pendant le 
combat; cela m'a porté bonheur. Nous avons fait sau- 
ter deux bâtiments à l'ennemi. Je les ai vus, - l'on 



?■ 



o- ^fv«- 



<>^C: 



4tV? 



Av 



etsrz*^- 



é^- £h&&?&~ w~c- 



/ 



£. 



£^/v~- 



#j: ^&jc ~^l a, ^~ ^^^ 



i^5vv_ 



fl*^t/*~*~ C*r*~*+*-r*3ic:s .7^ S^Vif^Q* tri/ft^7t^#*^^^*~Jh u ^. 



^- Ctn+*sk*/r~' £-^&*- 



^t^f^ 



f> 




/PZSU. À^*~t/ 



n*fv7 &*&&>* 



^^^ t&U'Lji 



>*-*^<^5" 



^ 



<£^> ^ 



^ 7 - 



&-r Si*~~ 



^/^ ^~ ^_ 



<f$ 



ï^->7 . ,^"- 



*7< 



4 



m~? — ^w^b- 



/• 




-r* 



j£* 



*>y~> 



r-^c*r>S*4'. 



S 



c* 



C*Oa 



*^£1j*'+-' 



^Z^yy, -C^V" 



^>S^ 



>**- ^*w, 



£kJ$-7c+^ ?t*^ fîm'^&Tte^ 



t^*? ^^ 



* >t:: ~5^ ^-^C^w 



ri****. 




- fUn { 



re-eSu^^ 



*yt**y<^ 



Fac-similé de la lettre autographe du prince Charles de Nassau-Siegen, annonçant sa première > 






■■ 



MÊ? 






I 



LE PEUXCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



233 



prétend que deux ont sauté à la fois, ce qui ferait trois, 
— et je les ai reconduits jusque dans leur grande 
escadre, où ils se sont retirés. Adieu, nia Princesse, 
soyez heureuse. Ce sera ma plus chère récompense. 

« A la fin r!u combat, ce 18 juin i788, i une heure 
d'après midi, après cinq heures bien belles. » 




m 



Le lendemain, 19, il peut donner quelques détails de 
plus : 

« Après avoir combattu depuis sept heures de matin 
jusqu'à midi, et avoir remporté une victoire complète, 
je ne puis vous exprimer, ma Princesse, le plaisir que 
j'ai eu, après avoir fait cesser la poursuite de l'ennemi, 
en passant devant tous les bâtiments de mon escadre. 
Les acclamations, les hurrahs de toute part me secouè- 
rent l'âme au point que les larmes étaient prêtes à cou- 
ler. Il n'y a pas de plus grand plaisir que d'aider à 
gagner une bataille! Mais c'est un plaisir que j'aurai 
souvent avec des Russes. Les officiers que j'avais sous 
mes ordres, les soldats, les matelots, tons se sont con- 
duits comme des héros. Il n'yarien de plus brave qu'un 
Russe ! Mais ce qu'il y a de charmant, après une victoire, 
c'est de n'avoir perdu presque personne. Le Capitan- 
Pacha avait cinquante-sept bâtiments contre moi, bien 
construits, bien équipés, chargés de gros canons et 
d'hommes. Le feu a été le plus vif possible, et cependant 
je n'ai perdu que deux officiers blessés, quatre soldats 
tués et treize blessés. Mais, en revanche, sur les trois 
bâtiments qu'ils ont perdus, il a dû périr au moins trois 



B 



^p 






I 






234 UN I'ALADIN AU XVIII. SIÈCLE 

cents hommes, et nous avons dû leur tuer beaucoup 
de monde, car nos coups portaient bien. D'après ceJa 
j'espère que ma Princesse n'aura plus d'inquiétude. Le 
Capitan-Pacha a ôté son pavillon tout de suite après le 
combat, et, ce matin, nous avons chanté le « Te Deum » 
au bruit du canon, et le général Souvaroff, qui avait 
été témoin de notre victoire, de Kimburn, en a fait de 
mémo. Je vous enverrai le détail de la journée du 
7 juin (vieux style), qui est une des plus belles de ma 
vie, et vous embrasse de tout mon cœur. Je vous avais 
écrit avant d'aller au combat, mais ma lettre ne par- 
tira pas. » 

Du 20 juin deux lignes seulement : « Je vous envoie 
une lettre de Paul Jones. Je viens d'écrire au prince 
des Asturies, au comte d'Artois, à MM. d'Estaing 
Montmorin, Breteuil, et au ministre de la Guerre, et 
cela sans compter les lettres que je suis obligé d'écrire. 
De sorte que cela m'a fort ennuyé et fatigué. Adieu, je 
vais me coucher. » 



Que contenait cette lettre de Paul Jones que le Prince 
est si pressé d'envoyer à Varsovie? Étaient-ce seule- 
ment des félicitations? Les lettres qui vont suivre répon- 
dront à celte question, nous laissant voir, en même 
temps, que la résistance des Turcs n'avait pas été l'uni- 
que obstacle dont la décision du prince de Nassau ait 
dû triompher. Évidemment, Paul Jones, en possession 
de son commandement depuis si peu dejours, naviguant 
sur des eaux qu'il ne connaissait pas encore et re.lou- 






23Ï 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 

tant pour ses gros vaisseaux les bancs de sable nom- 
breux clans ces parages, avait vu avec peine les avant- 
gardes s'attaquer. Ses objections, il est vrai, se trou- 
vaient confondues par le succès de son heureux collè- 
gue, mais son amour-propre humilié n'était pas fait 
pour rendre désormais leurs rapports plus faciles et il 
était à craindre que Potemkin, si hésitant lui-même, ne 
se laissât impressionner par des conseils de prudence 
exagérée. Il ne paraît pas cependant qu'il ait eu tout 
d'abord d'autre sentiment que celui d'une joie trèsvive 
en voyant ce premier bonheur de ses armes, si l'on 
en juge du moins par la lettre suivante, datée du 

23 juin : 

« Je vous envoie, ma Princesse, la traduction de la 
lettre que j'ai reçue du prince Potemkin. J'espère que 
vous en serez contente. Je lui ai une bien grande obli- 
gation de m'avoir mis à même de recevoir une pareille 
lettre. Les Turcs, depuis notre combat, se sont tout à 
fait retirés sous Oczakoff. Ils ont beaucoup de bâtiments 
près de terre, ne pouvant les réparer, et travaillent, aux 
autres, car ils ont beaucoup souffert. Je crois qu'au 
premier combat ils tiendront encore moins qu'ils n'ont 
tenu; mais il nous faut du bon vent pour aller les 
chercher. Il vient de m'arriver un beau marin que 
m'envoie Bougainvillc ; son arrivée m'a fait grand 
plaisir. Grégoire aussi est enfin arrivé, mais tout ce 
qu'il m'a apporté est gâté, et il me dit que la tente de 
Sobieski a été si longtemps mouillée qu'elle en est 
pourrie. » 



. 



I 



j^^B 



I 



23 6 ri™ ™ 

UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 

^ a« laqufe L„ ; ;:; r m que , nousne ies 

^ fortune lui a o(é J ""j *" "'.' °" eS «" bi *° ">« n gé. 
avait. Si ie n'étai. \ ntre P ,d " e 9"» l'on dit qu'il 

«* de j :„„ ,':: f do combiner ,es — 
— „ iral , u„„ t ;;::;;;; rr meni de - 

P" la mienne je craie, h' , pr0lé 6 ée 

victoire nui s i " V " ""*»" l ""> """»* 

4 U1 serait comnlpfp ci i'o,,„- 

loo Paul J„„e s dom £%. S ' J aVa,s "" m «™ homme 
100 c'est eue Je. , ■ mécontent. Voilà ce 

me bal, ™ < " IartS deS r cpn!ati„„ s . Si ie ne 

mu ai " "™ *« *"«. JW bien ue „" 

wv j or 1 :r d r aniageactaeiiemM ' - >- » 
-a J o;::;r;2:: teelte r:- Rhin "" 43 '» 

vant pins suffire . , ~ ' gUe ' M TurCS ' l,e P°- 

ae sou dTct P ° r ' *" ' êl ° S •'-Autrichiens, 

«ssem , UT b If S adr °" ° UC ,aS °™«" 'o^oos 

voos r é p„:s L r;rc: s ; r : ,e : auirich,onne5 - >° 

~ Nous atte„ d „;; Ta'rr; é ri »T "" 
Potemuin p„„ r les émht de j£* «' '« a™» 

ors M Pinl t. J es P ere qua- 

avec V ; a a " on ,al — PavoiUluieti'uu peu, uire „e iui 



LE l'RINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 237 

« Paul Jones corsaire était très fameux, mais, à la tête 
d'une escadre, je crains bien qu'il ne soit déplacé. Enfin, 
nous verrons; et je peux sanslui, encas de besoin, battre 
le Capitan-Pacha. Mais tout cela est pour vous seule, 
comme bien vous jugez. Adieu, ma Princesse, je pense 
à vous sans cesse, même en combattant. Cependant, je 
n'ai regardé votre portrait qu'au moment où j'ai eu la 
première certitude de battre. Mon Dieu ! que j'aurais 
voulu que vous ayez été à Kimburn ! Vous auriez vu 
un beau spectacle. Je n'ai vraiment jamais rien vu de si 
beau ! » 



| 



Ce spectacle si beau, il va le revoir deux jours de 
suite, le lendemainet le surlendemain; car, avant même 
l'arrivée du prince Potemkin, et en dépit de Paul Jones, 
dont il saura se passer, il aura livré deux nouveaux 
combats, remporté deux nouvelles victoires. 

« Le vaisseau du Capitan-Pacha est pris, avec le 
pavillon amiral, ainsi qu'un autre vaisseau à deux ponts ! » 
— écrit-il le 28, « sous le canon d'Oczakoff » ; — 
« notre victoire est complète, et c'est la flottille queje 
commande qui a tout fait. J'envoie le comte de Damas 
porter au prince, à qui je dois deux victoires, le pavil- 
lon amiral. J'ai souvent pensé à vous et le désir de 
mériter l'approbation de ma Princesse m'a porté bon- 
heur. Je n'ai perdu que très peu de monde. » 

Et le lendemain 29 : 

« Je me porte bien, ma Princesse. Nous avons eu 



.4P - 






I 




UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 
aujourd'hui un troisième combat, où nous avons achevé 
le Capitan-Pacha. Ma flottille a combattu seule. Nous 
avons fart sauter six vaisseaux, dont tous les équipages 

lait huit de lajournée. 

« Maître du Li man , ce 29 j uin I788 _ 

« P. S. — Le Capitan-Pacha a disparu. » 

«Les détails de deux combats plus fatiguants à écrire 
qu a gagner, » - ajoute-t-il le 30, - « m'empêchent de 
vous dire beaucoup de choses. Je suis enfin content de 
«no, ! Trois combats dans lesquels j'ai pris ou détruit à 
coups de canon quatre vaisseaux de 64, cinq grosses 
frégates de 40 à 36 canons, un cbibeck de 30 canons un 
bnganhn de 14 et trois petits bâtiments/le tout conduit 
par le Capitan-Pacba qui avait trois fois plus de forces 
que mm; cela fait, ma Princesse, vraiment plaisir! Il 
fallait que j'aie de grands succès ; j'ai toujours agi 
contre lavis du commandant de l'escadre à voiles oui 
nanen fait. P au l Jones nous a prouvé qu'il est bien 
enflèrent de commander un corsaire ou une escadre 
Cependant la réputation qu'il a usurpée m'aurait écrasé 
^ je n avais pas réussi. Mais j'ai senti l'importance de 
ce queje pourrais faire et j'ai consenti à me sacrifier 
pour arriver à la réputation à laquelle j'aspirais. Adieu, 
j espère que vous m'approuverez. , 

Si ses perplexités ont pu être un moment poignantes 
ces nouvelles victoires les font bien oublier: 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



239 



« Je ne puis m'empêcher de vous dire, » — 1" juillet, 
— « que je suis content de moi! Gagner trois combats, 
détruire à coups de canons quatorze vaisseaux ennemis 
et conserver deux de ses frégates, ce n'est pas être 
malheureux, surtout lorsque, pendant que l'on combat, 
l'on est encore obligé de garder les vaisseaux de l'es- 
cadre d'un autre, qui vous rend toujours responsable 
de tous les malheurs qui peuvent lui arriver. Oh! le 
pauvre homme que Paul Jones ! Il a eu bien tort de 
venir se mettre, ici, à un aussi grand jour. Je suis maître 
du Liman. Le Capitan-Pacha a fui avec tout ce qu'il a 
pu amener, et le siège d'Oczakoff va commencer sous 
d'heureux auspices. Cela ne sera pas long. J'ai bien fait 
d'avoir des succès aussi extraordinaires ; je sais qu'on 
désapprouvait mes démêlés avec Paul Jones. Je viens 
d'écrire au prince Potemkin pour m'en plaindre. Je lui 
mande que les fatigues ont altéré ma santé et que je 
compte me retirer après le siège. Je ne veux plus m'ex- 
poser à compromettre ma réputation, comme l'on m'a 
misdansle cas de le faire pour parvenir à une des choses 
qui sera à jamais des plus utiles à la Russie. Adieu, je 
vous envoie le billet que m'écrit le prince d' Anhalt après 
mon second combat. Voilà la récompense que je désirais.» 

Mais avant de pouvoir, comme il dit le souhaiter, se 
retirer sous ses lauriers, le prince de Nassau a encore 
à livrer un dernier combat. 

Il s'est trompé en croyant que le Capitan-Pacha, 
trois fois vaincu, a déserte la lutte. Si Hassan a pris 



m 



^m 



240 




UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

le largo, c'est pour aller chercher en m er la partie de 
- «o«e qu il y avrit laissée. Le voilà qoi reparaît, le 
12ju.Het, p 0ur donner à son adversaire l'occasion d'une 
quatrième et décisive victoire. 

« H n'existe plus de bâtiments de guerre turcs snr le 
Hman ! » pourra écrire, celte fois, le prince de Nassau 
« Ceux que j'ai attaqués, en présence de l'armée, sous 
ies murs de la place, m'ont occasionné encore un beau 
combat. J'ai, en même temps, brûlé une partie de la 
ville que nous achèverons dès que l'artillerie de siège 
sera arrivée. Pendant le combat, M. le prince Potem- 
kin pour faire diversion, avait fait avancer des troupes 
et du canon près des retranchements. Ligne ne revient 
pas de la manière dont cette artillerie, placée en rase 
campagne., sous le feu de la place, se conduisit. Ils maî- 
trisèrent le feu des Turcs qui cependant se présentèrent 
avec valeur et tirèrent bien. M. le prince Potemkin ne 
quitta pas la batterie et eut un homme tué à côté de 
lui. L.gne m'a dit que c'était bien brillant et bien gai 
« 11 est impossible de mieux me recevoir lorsqu'après 
le combat je suis venu chez le prince. Il m'a dit, entre 
autres choses, qu'il n'avait pas d'expressions assez 
vives pour m'exprimer sa reconnaissance, et, moi, je 
croîs lui en devoir bien plus qu'il ne m'en doit 

« J'ai la belle galère du Capitan-Pacha, mais je suis 
bien fâché de n'avoir pu conserver que le pavillon de 
son vaisseau; j'aurais aimé à lui voir porter celui du 
pnnco Potemkin, dont les succès vont bien fâcher vos 



■■■ 



LE PRINCE CHAULES DE NASSAU-S1EGEN 



241 



sots qui font courir le bruit dont vous me parlez. 
Assurez-les que je n'ai jamais eu qu'à me louer des 
marques d'amitié qu'il ne cesse de me donner; que les 
succès que nous avons eus ne sont dus qu'aux sages 
précautions qu'il avait prises pour former l'escadre dont 
il m'avait donné le commandement, et qu'actuellement 
notre amitié est resserrée par une reconnaissance mu- 
tuelle que nous aimons à nous avoir. J'entre dans ces 
détails pour qu'en les lisant à MM. les nouvellistes et à 
ceux qui les croient vous voyiez leur visage s'allonger. 
Pour moi, je ne peux pas m'empècher de trouver fort 
beau de faire chanter le quatrième « Te Deum » lorsque 
surtout les victoires sont aussi décisives pour le succès 
d'une guerre que l'ont été les quatre que nous avons 
eues en vingt-trois jours. Adieu, ma Princesse, j'aime 
à vous en faire hommage ; car vous êtes tout pour moi. 
Je vous quitte pour faire mettre mon escadre en bataille 
pour les réjouissances. 

« Ce 2/1 3 juillet 1788. » 







Pour cette fois, c'est bien fini; et il peut désormais 
s'abandonner sans crainte à sa juste satisfaction. 

« Je viens d'écrire beaucoup; à Ségur, à M. le comte 
d'Artois, à M. de Montmorin, etc. Mon Dieu ! que cela 
est ennuyeux; mais je ne pouvais pas faire autrement, 
et demain j'en écrirai encore d'autres. 

« Enfin, ma Princesse, je suis content! J'ai fait dans 
ma vie une grande chose. Je suis arrivé où je voulais 
arriver; mon nom passera à la postérité. Actuellement 



16 













I 




11' 



I 



242 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



nous pouvons penser à mener une vie plus tranquille 
et à vivre pour nous. J'ai mandé àSégur que j'espérais 
que l'Impératrice trouverait mes victoires dignes d'elle 
puisqu'elles étaient complètes, et que je me trouvais 
Lien heureux de pouvoir mettre à ses pieds l'étendard 
du Capitan-Pacha qui manquait à sa belle collection. 
Le prince Potemkin, qui est venu hier ici, disait que nos 
victoires étaient plus brillantes que la fameuse journée 
de Tchesmé, où c'étaient des brûlots qui avaient fait tout 
le mal, au lieu que c'était à force de combats que nous 
étions parvenus à écraser le Capitan-Pacha. Le résultat 
sera la prise d'Oczakoff, qui eût été imprenable si j'avais 
été battu, au lieu qu'il va tomber. Je l'ai déjà fait som- 
mer de se rendre. Je l'ai fait dans le style asiatique : 
« Moi, prince Potemkin , qui ai ordonné de détruire 
l'escadre du Capitan-Pacha, je promets, etc., etc. » J'ai 
l'air d'avoir reçu un ordre du prince pour faire sommer 
la place; je le transmets et je promets de le faire exé- 
cuter. Par là, je somme, au nom du prince, et j'y suis 
pour quelque chose. Il est assez beau d'avoir amoné les 
choses à ce point-là. L'armée et notre canon feront le 
reste, et cela ne sera pas long (1). » 

(i) Comme confirmation des assertions du prince, nous citerons ici le 
résumé que M. de Langeron fait de cette campagne, dans ses Mémoires 
inédits. Après avoir signalé tous les défauts de la flotte confiée au prince de 
Nassau : o Personne que lui, .. continue-t-il, « n'eût osé s'en servir. II l'osa; 
et, aidé de son courage et de son audace, il attaqua et détruisit en quatre 
combats, qui tiennent du prodige, la flotte et la flottille du Capitan-Pacha, 
lit plus de prisonniers qu'il n'avait de soldats, brûla neuf gros vaisseaux 
de ligne, enleva le grand pavillon amiral et força le reste de la grande 
flotte à sç sauver à Constantinople et le reste de la flottille à s'enfermer dans 
le port d'Oczakoff, bloqua ce port, et proposa au prince Potemkin de l'atta- 
quer lui-même par mer, tandis qu'il ferait donner l'assaut par terre. On 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



243 



était au mois de juin, et l'assaut pouvait se donner avec autant de facilité 
qu'il s'est donné au mois de décembre. On eût gagné huit mois, mais Po- 
temkin s'y refusa... » 

Citons encore un témoignage russe : la dépêche suivante adressée, de 
Varsovie, à M. de Simoline, ministre de Russie à Paris, par le comte de 
Stackelberg : « Les vaisseaux amiral et vice-amiral ont été brûlés, quatre 
autres ont eu le même sort. Deux ont été pris. Le pavillon du Capitan- 
Pacha est entre nos rnains et nous avons l'ait entre trois et quatre mille pri- 
sonniers. Ces grands avantages ont été précédés, le 21, par un combat 
entre les chaloupes canonnières et les bateaux plats des deux flottes qui de 
même a été entièrement à notre avantage. M. le prince Potemkin me mande, 
en même temps, qu'il marche sur Oczakoff. » (Archives des affaires étran" 
gères, t. 12Û, Russie.) 







i ix 

Suite de la campagne. Siège d Oczakoff . 



D'après le prince de Ligne, si, au lendemain de la 
quatrième victoire du prince de Nassau, Oczakoff eût 
été attaqué du côté de la terre aussi vigoureusement que 
du côté de la mer, vingt-quatre heures eussent suffi 
pour qu'on s'en rendît maître. Mais il eût fallu pour 
cela que le généralissime eût un peu de la promptitude 
et de la décision de son lieutenant. « A la nouvelle de 
la première victoire du prince de Nassau, » celle du 
18 juin, — écrit à ce moment à l'Empereur Joseph II 
le prince do Ligne — « le prince Potemkin me fait 
chercher, m'embrasse, me dit : je me mets en marche 
tout de suite, venez-vous avec moi ? En doutez-vous, 
lui dis-je ; et nous voilà partis. Au lieu d'aller droit à 
Oczakoff, où je complais me rendre dans deux jours 
avec toute la cavalerie, nous enpassâmes trois sur l'eau; 
nousnous arrêtâmes partout pour prendre et manger du 
poisson, et nous allâmes visiter la flottille victorieuse. . . » 
Le Capitan-Pacha jugeait si bien, à ce moment, une 
revanche impossible et la place perdue, qu'il ne songeait 
qu'à soustraire au vainqueur, par une prompte retraite, 
tout ce qui, des déhris de sa flotte, pouvait encore te- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 243 

nir la mer. «Le Capitan-Pacha est décampé hier à midi, 
ma Princesse; le reste de son escadre met à la voile 
pour ne pas avoirle chagrin de voir prendre Oczakoff, 
où il laisse cinq galères et beaucoup de petits bâtiments 
que j'ai bloqués et qui ne pourront pas sortir. J'en ferai, 
selon toute apparence, un feu do joie. » 

Sous l'impression de ses succès, le prince de Nassau 
n'a pas encore envisagé la crainte de voir les fautes des 
autres en compromettre les fruits, et rien ne l'empêche, 
à cette heure la plus heureuse de sa vie, de savourer 
son triomphe. 

« J'ai été hier au camp du prince Potemkin, qui m'a 
parfaitement bien reçu. Il est, comme de raison, très 
content. L'Impératrice a dû avoir hier toutes les nou- 
velles; le prince me disait qu'elle en aurait pleuré de 
joie. Jugez le plaisir que cela me fait. J'attends avec 
bien de l'impatience le retour du courrier que l'on vous 
a envoyé. J'aurais bien voulu vous voir recevant les 
nouvelles des belles journées que nous avons eues. Ce 
pauvre Capitan-Pacha, après la journée du 17, pleurait 
amèrement. Il eût mieux fait de se faire sauter sur son 
vaisseau avec son pavillon qui ne serait pas en ce mo- 
ment à Saint-Pétersbourg. C'est le comte Apraxine 
qui l'a porté. C'est le neveu de celui que vous con- 
naissez. C'était un de mes interprètes, un bon et brave 
homme. J'espère que cette commission fera sa fortune. 
Il était àGrodno avec le prince Dolgorouki. Enfin, ma 
Princesse, voici les dangers passés, et, en vérité, ils 
n'ont pas été à beaucoup près ce qu'ils auraient dû être. 



I 



I 



m 



2iC ' UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

J'ai eu affaire à quatre-vingt-dix-sept voiles et à quatre 
fois plus de canons que moi. Mais nous en avions de 
bien gros et dont nous savions bien nous servir, et j'a- 
vais de bien braves gens. » 

Cependant tout le monde, autour de Potemkin, n'ap- 
plaudit pas également au bonheur de cet étranger qui 
est venu ravir aux Russes l'honneur de conduire leur 
drapeau à la victoire. « Le prince Repnin, à ce que 
1 on m'a dit, en a pleuré de chagrin. Ligne me disait 
qu'il ne pouvait pas cacher l'humeur qu'il en avait à 
chaque nouvelle de mes victoires. Il m'a fait un compli- 
ment bien froid qu'il cherchait à bien tourner. » Mais 
ces nobles jalousies et Je dépitmoins chevaleresque de 
Paul Jones sont largement compensés pour le prince 
de Nassau par la sympathie chaleureuse de ses deux 
amis, le prince d'Anhalt et le prince de Ligne. Le pre- 
mier, cousin de l'Impératrice et, à ce titre, investi d'un 
commandement dans l'année de Potemkin, estcemême 
prince d'Anhalt que nous avons vu, sollicitant, à Spa, la 
main de la princesse Sangusko, au moment où celle-ci 
préféra devenir princesse de Nassau. Ce souvenir eût 

pumettrequelqu'embarrasentrelesdeuxanciensrivaux. 
Il ne fut pour eux, au contraire, qu'un lien de plus. Quant 
au prince de Ligne, il ne se contentait pas de jouir de 
tout son cœur des succès de son ami et de se montrer, 
à toute heure, son plus ardent défenseur ; il se faisait 
de plus le héraut de sa gloire, dans ces lettres destinées 
a devenir si célèbres et que l'on s'arrachait dans toutes 
Jes cours. Nous avons déjà cité, à propos des débuts du 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



217 



prince de Nassau, quelques mots de lui écrits précisé- 
ment à ce moment-ci. « Nassau-Siegen par la nais- 
sance, » ajoute-t-il dans ce portrait adressé au comte de 
Ségur et à l'Impératrice, « est devenu Nassau-Sieger 
« par ses exploits. — Vous savez que siéger, en alle- 
€ mand, signifie vainqueur. — Quelle est donc sa sor- 
ti cellerie? Son épée est sa baguette de sorcier; son 
a exemple est son grimoire; et puis son épée est encore 
« son interprète, car il s'en sert pour indiquer la ligne 
« la plus courte, quand il s'agit d'attaquer. Des yeux 
« quelquefois aussi terribles pour les amis que pour les 
« ennemis achèvent l'explication. Sa manœuvre est 
« dans son coup d'œil; son talent dans une expérience 
« que son ardeur lui a fait chercher ; sa science dans 
« des ordres courts, concis et clairs, qu'il donne un jour 
« de bataille et qui sont toujours faciles à traduire et 
« à comprendre ; son mérite dans la justesse de ses 
« idées; ses ressources dans un grand caractère bien 
« prononcé qu'on lit sur sa ligure; ses succès dans un 
« courage sans égal de corps et d'esprit. » 

A peine a-t-il reçu les compliments de Potemkin, que 
le prince de Nassau s'est empressé d'aller se reposer 
sous la tente de Ligue. Comme il s'y est installé pour 
écrire, accourt le prince d'Anhalt, qui, lui demandant 
sa plume, veut adresser lui-même son complimenta la 
Princesse, compliment aussi senti mais moins acadé- 
miqueque celui del'aimable correspondantde JosephlI. 
«C'estchez Ligne que nous écrivons, « ajoute le prince 
de Nassau. — « Si je n'avais pas été certain de sonami- 



I H 



^v 







UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

^depuis bien longtemps, j'en serais bien sûr actuel- 
lement. Ils n ont cessé, tous deux, de me faire valoir au 
moment ou tout le monde était contre moi. Mais ceux 
qui a mes premiers succès, avaient paru en être jaloux 
et même fâchés se sont ravisés maintenant à la suite 
de mes victoires. Tous disent actuellement,™ j'ai rendu 
- grand service à la Russie, et tous me traitent à 
mervclle. Je n'ai pas encore eu de nouvelles dePéfers- 
*ourg où, j'espère, Ton aura aussi été content. » 

Catherine pleura-t-elle en apprenant ces premiers 
succès de ses armes, comme l'annonçait quelque peu 
emphatiquement le prince Potemkin ? Ses sentiments 
eu gênerai ne se montraient pas si expansifs. ïi est vrai 
que, pour comprendre la satisfaction qu'elle dut éprou- 
ver û faut se rappeler dans quel instant critique sa col- 
lection s'enrichissait de l'étendard du Capitan-Pacha 

Pour frapper contre la Turquie ces grands coups 
oujours annoncés, mais attendus en vain depuis si 
longtemps, elle avait consenti/comme nous l'avons vu 
à laisser concentrer dans Iemidi de son empire presque 
toutes ses forces, s'endormant audacieusement dans 
une sécurité que les agissements de la Prusse et de 
Angleterre ne parvenaient pas àtroubler. Toutauplus 
surveulaU-elle en Pologne d'un œil attentif les sourdes 
menées prussiennes. Quant à la Suède, elle comptait 
s' peu sur l'éventualité d'une agression de sa part 
que les intempérie? l'avaient seules empêchée de' 
f*re partir pour l'archipel sa flotte de Cronstadt, son 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-STEGEN 



549 



unique ressource pour la protection de Saint-Péters- 
bourg. Et c'est à ce moment que l'ultimatum de Gus- 
tave III était venu tout à coup la surprendre. N'ayant 
que quelques régiments à opposer, tout d'abord, à un 
ennemi qui, de ses positions de Finlande, pouvait en 
quelques jours menacer sa capitale, et, de son palais, 
entendant déjà son canon, elle en était venue un mo- 
ment à se demander si elle ne serait pas obligée de 
reculer elle-même jusqu'à Moscou. 

« Les contrariétés de cette Princesse, ditM.de Ségur 
dans ses Mémoires, furent contrebalancées par l'ar- 
rivée d'un courrier qui lui apportait la nouvelle d'une 
victoire que le prince de Nassau et Paul Jones venaient 
de remporter sur les Turcs dans le Liman. On n'en 
donnait point les détails. On disait seulement que la 
flotte ottomane avait perdu trois vaisseaux. » 

C'était, — il faut le reconnaître, — arriver à propos. 
Mais bientôt de nouveaux courriers succèdent au pre- 
mier, et l'Impératrice, fixée sur les services de bon 
augure qui viennent de lui être rendus, a hâte de les 
récompenser magnifiquement, taudis qu'elle fait chanter 
à l'église de la forteresse, en face de la statue de Pierre 
leGrand, un Te De u m solennel. Félicitations ilatteuses, 
patente de vice-amiral, terres dans la Russie Blanche, 
collier de Saint-Georges, épées de diamants vont pleu- 
voir sur l'heureux vainqueur, non sans exciter l'envie 
qui s'était tue un instant et à laquelle, cette fois, le 
prince Potemkin lui-même ne sait pas se soustraire 
entièrement. 



m 

■ 



■^ 



230 



UN PALADIN AU XVIIIe SIÈCLE 




« Sous Oczakoff, ce 19 juillet. 

« L'Impératrice, ma Princesse, me traite avec sa magni- 
ficence ordinaire. Je vous envoie les quatre mots que le 
prince Potemkin m'écrit pourme l'annonceretlapatente 
de Sa Majesté qui me flatte plus que toutes les grâces 
En recevant les marques de l'ordre militaire qui m'é- 
taient dévolues par les statuts de l'ordre, j'ai été chez le 
pnncc pour les recevoir de lui. C'était bien juste • car 
c'est à lui que je dois d'avoir été amené à les mériter 
H vient de m'envoyer chercher pour me dire qu'il fal- 
lait que j'envoie tout de suite dans la Russie Blanche 
pour prendre possession des belles terres que l'Impé- 
ratrice me donne. L'on dit que ce sont des terres superbes 
de quatre à cinq mille paysans. J'aime à les devoir à 
l'amitié du prince et à mon épée, ma Princesse, pour 
vous en faire hommage. » 

Mais si le chef est ainsi comblé, les officiers qui se 
sont distingués sous ses ordres ne sont pas non plus 
oubliés. « Je viens d'avoir un plaisir extrême. Je viens 
de distribuer les grâces que le prince Potemkin m'a 
envoyées pour les officiers de la flottille. Tous ont été 
avancés d'un grade, et tous ceux qui étaient à la pre- 
ndre classe, c'est-à-dire ceux qui, à tous les combats, 
se sont le plus fait remarquer, ont ou la croix de Saint- 
Georges de la quatrième classe. Quatorze l'ont eue et 
le comte de Damas est du nombre. Je vais remercier 
le prince Potemkin, qui m'a fait avoir des moments si 
doux. Jamais il n'y a eu un avancement aussi général, 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 251 

et cependant tous ne sont pas contents: cela me donne 
de l'humeur. Si pareille chose avait été en France, il 
y aurait eu quelques croix de Saint-Louis et quelques 
avancements. Mais, ici, c'est tout le monde qui estrécom- 
pensé. Il n'y pas de souverain qui récompense au- 
tant que l'Impératrice. Le prince Potemkin a reçu l'état 
de grand-amiral de la mer Noire, ce qui est une nou- 
velle prérogative superbe. La Russie lui a vraiment de 
grandes obligations pour tous les préparatifs qu'il avait 
faits et à quoi l'on doit d'avoir pu chasser le Capitan- 
Pacha. » 

Les épées de diamant n'arrivent que plus tard et quand 
l'Impératrice estdéjàrassurée, pourlemomentdu moins, 
du côté des Suédois. « Il est arrivé, hier soir, un courrier 
de Saint-Pétersbourg qui nous a apporté des épées que 
l'Impératrice nous donne. La mienne est garnie de dia- 
mants comme celles que le prince Repnin et le général 
Soltikoff eurent à l'affaire de Kagoule ; celles des offi- 
ciers de mon escadre sont d'or ; le comte de Damas en 
aune. J'ai donné la liste de vingt officiers au prince 
Potemkin. J'espère que tous en auront, carje vois qu'il 
en est arrivé vingt et une. Il y a écrit dessus celle des 
officiers : « pour la valeur, sur les eaux d'Oczakoff. » 
Ce sont les premières qu'elle donne à des officiers par- 
ticuliers. A la mienne il n'y a rien d'écrit. Le prince 
Potemkin en a reçu une qui est garnie de très gros 
diamants et la plus belle chose possible. Elle lui est 
envoyée sur un plat d'or en forme de bouclier autour 
duquel il y a écrit ; « Au maréchal prince Potemkin, 



i 



I 



■ 



Wm 




UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 
Tauricien, commandant de l'armée de terre et de mer 
victorieuse sur le Liman, et créateur de la flotte » 
Jama» on n'a donné autant de récompenses. J'avoue 
que ces épées me font un grand plaisir.... » « Les nou- 
velles de Suède sont très bonnes. Le roi, dit-on, parle 
'1 abdiquer la couronne, de changer de religion et de se 
retirer à Rome. La déclaration du Danemark le dé- 
range un peu. Cette puissance fait marcher soixante 
mille hommes et arme douze vaisseaux. Or, l e roi peu 
prévoyant, ayant fait marcher toutes ses troupes contre 
Ja Russie, se trouve sans un homme à opposer aux 
Danois. J'a, vu la copie de la lettre que l'Empereur 
écrit a l'Impératrice sur la proposition que le roi de 
Suède lui a fait faire de lui procurer, par le moyen de 
son étroite liaison avec la Porte, une paix séparée avec 
celte puissance. La manière dont l'Empereur parle du 
rôle od,eux que le roi de Suède voulait lui faire jouer 
prouve qu'il l'a bien senti. Le roi de Suède, après avoir 
retranché son année, l'a quittée et l' a laissée à com- 
mander à son frère, qui a fait demander à avoir une 
entrevue avec le grand-duc, ce qui lui a été refusé, L'on 
dit que ce frère voudrait bien régner, et que c'était là 
le sujet de cette entrevue. Je crains bien pour M™ de 
Boufflersque son roi favori ne l'embarrasse fort à sou- 
tenir. Sa folie ne sera ni longue, ni brillante. , 

^ Mais c'est le 24 septembre que Je prince de Nassau 
s exprimait ainsi, deux mois et demi après ses vic- 
toires! Catherine avait su, dans cet intervalle, grâce il 






^^^^1 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 253 

est vrai, à sa diplomatie plus qu'à ses armes,trouver le 
temps de conjurer le danger qui l'avait menacée au 
nord de son Empire. Au midi, au contraire, malgré les 
forces immenses dont disposait Potemkin, pas un pro- 
grès d'accompli ! 

Distrait, tout d'abord, par ses nouvelles fonctions de 
vice-amiral, le prince de Nassau avait à peu près pris 

patience. 

« J'arrive de la Crimée, » (28 juillet) « où j'ai été 
joindre l'escadre commandée par le général Woïno- 
witsch. » — Ce sont les quelques vaisseaux laissés, 
comme nous l'avons vu, à Sévastopol, tandis que le 
reste de la Hotte à voile avait reçu, dès le commence- 
ment de la guerre, l'ordre d'entrer dans le Liman. Le 
bruit avait couru que le Capitan-Pacha, dans sa retraite, 
aurait rencontré cette escadre et l'aurait battue. — 
« Comme il(Woïnowitsch) était revenu mouiller devant 
Sévastopol suivi par le Capitan-Pacha, on avait cru qu'il 
avait eu un échec, et, sur ce que j'avais proposé au 
prince Potemkin d'aller voir ce qui se passait, il me fit 
partir à l'instant. J'ai fait huit cents et tant de verstes 
pour aller et venir en quatre jours. J'ai vu notre es- 
cadre. Le Capitan-Pacha n'y était plus. M. de Woïno- 
witsch avait bien eu avec lui un combat, peu de jours 
avant, mais un de ces combats dont parlait M. de Mau- 
repas : « Pif, paf, chacun se retire et la mer reste tou- 
jours salée.» Il n'en est rien de plus. M. de Woïnowitsch, 
voyant, après ce combat, que le Capitan-Pacha mar- 



îm 




254 




UN PALADIN AUXVI1I» SIÈCLE 

chait vers la Crimée, l'y suivit, et lui avait présenté trois 
fo.s le combat inutilement, le général turc ayant l'a- 
vantagedu vent. Enfin,M. Woïnowitsch, ayantàréparer 
quatre frégates un peu endommagées, était venu 
mouiller devant Sévastopoloù le Capitan-Pacha l'avait 
suivi. 11 resta en présence vingt-quatre heures et se re- 
tira ensuite. C'est dans cet instant que je suis arrivé, n'y 
ayant plus donnerais. Après avoir eu ces détailsdu gé- 
néral russe, et lui avoir dit ceux de mes combats et ce 
quej ai remarqué surla manière de lés combattre, je suis 
revenu. Si M. de Woïnowitsch avait su que le Capitan- 
Pacha avait pris sur cette escadre plus de deux mille 
Turcsde ses plus braves pour mettre sur cellequenous 
avons détruite, il eût été plus ardent et nous aurions 
eu de plus grands succès. Mais il a ramené tous ses 
vaisseaux qui sont tous en état de recommencer, et moi 
je suis bien fatigué, car, pour aller vite, j'ai été obligé 
daller et venir en kibik. » 

H était en effet tellement fatigué par cette course si 
rapide que nous voyons, par la lettre suivante, qu'il 
avait tout simplement failli en mourir. 

« Après mon retour de Crimée, j'avais été tellement 
latigue que ma santé s'en est un peu ressentie. J'ai eu 
une colique, avec des maux de nerfs, qui m'a duré neuf 
heures. L.gne et le prince d'Anhalt étaient chez moi 
lorsque les douleurs commencèrent. Ligne allait et 
venait, mais le prince d'Anhalt ne me quitta pas et eut 
un tel som de moi que des chirurgiens, qui ne le con- 
na.ssaient pas, le prirent pour leur confrère. Le lende- 






LE PRINCE CHARLES DE NASS.UJ-SÎEGEN 



2i5 



main il ne me restait qu'une grande faiblesse ; le sur- 
lendemain j'ai pris médecine. Avant-hier, je me suis 
encore reposé; hier j'ai repris médecine, et aujourd'hui 
je me porte à merveille. Voilà pourquoi, ma Princesse, 
je puis vous parler de ma maladie qui a été courte, mais 
violente. Cette colique s'appelle dwléra-movbus. Je 
ne crois pas qu'il y ait rien de plus douloureux. Le 
prince d'Anhalt m'a bien prouvé combien l'on est heu- 
reux d'avoir un ami comme lui. Ma tente était infecte 
et il ne m'a pas quitté. Ligne avait le même intérêt, 
mais il ne pouvait pas prendre assez sur lui. Je soutirais, 
et il ne pouvait pas soutenir mes plaintes. Il eût été 
bien piquant de mourir après avoir été si heureux. Mais 
je me porte à merveille; mon tribut est payé et j'aurai 
tellement soin de moi que je revoirai ma Princesse. » 

Échappé à ce danger, il ne lui reste plus qu'à voir 
Oczakofl pris pour pouvoir enfin aller la rejoindre. 
« Lorsque nous commencerons, » écrit-il le 7 août, — 
« nous n'en aurons pas pour longtemps. Pour ma flot- 
tille elle est ici comme si nous étions on paix; plus un 
coup de canon pour nous. Le prince Potemkin monta 
hier à cheval pour voir un corps de chasseurs qui de- 
vait se rendre maître de jardins, tandis qu'il faisait 
construire une batterie. Les Turcs se défendirent quel- 
que temps; cela fut assez vif. Le prince Potemkin fut 
au milieu du feu avec la meilleure grâce. Je n'ai vu 
personne y avoir meilleur air que lui. Pour moi, qui 
étais là pour rien, j'aurais fort désiré qu'il y fût moins 



m 






266 



UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 



toute ' ^ ^ même qU>l1 f6rait *»* Pl-ir 
a toute son armée s'il s'exposait mo ins. Mais mes re- 
présentâtes n'ont rien fait; nous sommes restés jus- 

II tirtT y° UP - ""^ q- les Turcs 'ont 
«ai tire D officiers de marque il n'y a eu que J e gou . 
verneur du gouvernement d'Ekaterinoslaw qui a eu la 

= e cassée d'un coup de canon, derrij le pri nce 
Potemlun qui a été effleuré par uu boulet. Nos opéra- 
bons de la mer ne seront pas périlleuses, et, dès que 
«ous commencerons, je ne crois pas que la place tienne 
longtemps. » 

Mais les jours se succèdent et l'on ne commence ja- 
m-i. Le prince de Nassau, qui voit peu à peu annuler 
effets des coups qu'il vient déporter par ceslenteurs 
« xphcab es, ne contient pl us l'expression de son im- 
patience II est d'autant plus mécontent que Potemkin 
-Huence par son entourage, ou peut-être ayant eu 
vent de certaines critiques qu'il ne mérite que trop, a 
tout a coup changé d'attitude à son égard 

' J ' 6Spère ^ndant qu'on se décidera bientôt à 
prendre Oc-koff, . -dit la lettre du il. - ."r J 
ete le jour de mon bombardement, si Pou Pavait voulu 
Jamais 1 on n'a fait la guerre comme nous la faisons' 
** prince que j'aime est le plus anti-militaire qu il y ait 
au monde et a Pamour-propre de ne vouloir consulter 
personne. Aussi, ai-je été bien heureux d'être loin de 
iu. et d avoir assez de force pour agir con tre sa volonté 
et ce sieur Jones, qui, voyant que toute la gloire serait 
pour moi, a pris le parti de proposer d'être surladéfen- 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAO'-SlEGEN 237 

sive. Il a fallu tout mon nerf pour forcer à faire ce que 
je voulais. J'ai éleclrisé mes officiers, j'ai forcé à tenir 
des conseils de guerre, les deux flottilles réunies; mon 
avisa toujours été suivi. Paul Jones, qui n'a rien de la 
candeur de Tom, — comme l'écrivait Ligne, en parlant 
de lui à Ségur qui l'avait fort recommandé, — a en- 
ragé, ne m'a pas aidé, et, depuis, cherche à déprécier 
ce que l'on a fait. » 

« Oui, ma Princesse, » — vient ajouter ici la petite 
écriture du prince de Ligne, qui, cette fois encore, em- 
prunte la plume de son ami, — v jo partage le senli- 
« ment du Seigneur du Liman sur tout ce qu'il dit et 
« sur ce qu'il voit et non pas malheureusement ses ac- 
« tions héroïques. Mais sa tète vaut son hras, son bras 
« vaut son cœur. Tout cela va à merveille ensemble. 
« Oczakoff était à lui; on veut le manquer. 

« Ne manquez pas, belle et adorable Dame du Liman, 
« de vous souvenir souvent du plus zélé et tendre nas- 
« sauviste. » 

Sept jours plus lard, le 18 août, les chosesen sont en- 
core au même point: « 11 est impossible qu'enfin ce siège 
ne commence pas; il n'y a pas même déraison politique 
qui puisse le faire tarder plus longtemps. 11 est temps 
que je me sépare du prince Potemkin, avec qui je ne 
veux pas me brouiller. Je lui dois la gloire que j'ai ac- 
quise, et ma reconnaissance ne diminuera jamais. » 

... « Je n'eu puis plus d'ennui, » ajoutc-t-il le 22 ; — 
« le siège de cette bicoque s'allonge encore. L'on va 
actuellement le commencer, comme si l'on allait atla- 

17 






ï 



i^^^^^B 



2i8 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

quer Metz ou Strasbourg. Ils perdront plus de monde 
par les maladies qui font de grands ravages parmi les 
soldats. Voyant que rien ne finissait, et l'air du Liman 
étant très malsain, je suis venu m'établir à terre où je 
fais le malade, pour pouvoir rester chez moi et partir le 
jour de la fin du siège où je n'aurai sûrement à faire 
qu'un jour, car la ville se rendra avant que nous ayons 
bombardé vingt-quatre heures. Ma reconnaissance pour 
le commandement que le prince m'a donné ne chan- 
gera jamais, mais il marque indécemment la jalousie 
qu'il a de mes succès. Nous serons fort bien ailleurs 
qu'à la guerre ; mais il est temps que nous nous sépa- 
rions. D'ailleurs, nous avons une manière devoir si dif- 
férente, en fait de guerre, qu'il faut que l'un de nous 
deux n'y entende rien du tout. Ainsi, une place 
que j'avais donnée, qui devait durer quatre jours 
au plus, si l'on l'eût attaquée, et qui se fût rendue 
le jour de mon bombardement, si l'on eût fait par 
terre comme je l'avais proposé, cette place est en- 
core à attaquer et durera peut-être quinze jours, d'après 
la manière dont on s'y prend et le train que l'on y met. 
Si l'on avait pris Oczakofflorsque l'on devait le prendre, 
nous aurions pu être actuellement au Danube, ayant 

BenderelAckerman.La flottille aurait pu ravager toutes 
les côtes jusqu'à Constantinople, et l'on aurait fait une 
belle paix. Au lieu de cela, on sera bien heureux de la 
faire comme l'on pourra, et la Pologne perdra Dantzick, 
parce qu'il faut qu'elle soit aussi de quelque chose dans 
les affaires... Mon Dieu! que je suis heureux d'avoir été 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN iS9 

éloigne de l'armée. Sans cela je n'aurais rien pu faire. 
.Mais je m'aperçois que je vous parle toujours de la 
même chose, et je veux cesser. Mes seuls moments 
agréables sont ceux que je passe avec Ligne et le prince 
d'Anlialt, qui est bien, bien aimable et qui a bien de 
l'amitié pour moi. » 

Cependant, Je 30 août, certaines batteries qui préoc- 
cupaient particulièrement le prince Potemkin ayantfini 
par être placées, on peut croire que l'attaque va enfin 
commencer. Le prince de Nassau a rejoint sa flottille 
depuis quelques jours : 

« Je suis l'établi à mon yacht, attendant toujours le 
moment de voir attaquer vigoureusement la ville. Je 
n'aurai pas grand'chosc à faire, mais je m'en console 
par ce que j'ai fait. Je partirai tout de suite après le 
siège. J'ai fait partir hier la tente du roi Jean avec quel- 
ques effets, que je veux renvoyer à Varsovie, par deux 
charriots, l'un traîné par huit bœufs et l'autre par six 
chevaux. Je ferai vendrele reste, qui sont à moitié morts; 
six le sont déjà. Je suis fâché d'avoir à me plaindre du 
prince Potemkin. J'aurais aimé à ne lui avoir que delà 
reconnaissance ; mais, quoi qu'il fasse, je me rap- 
pellerai toujours les obligations que je lui ai eues. Cela 
ne m'empêche pas de désirer que tout ceci finisse, car 
il faut toute ma patience et mon mépris pour bien des 
gens pour y tenir. Pour quelqu'un qui a été élevé 
en France, dans la classe où je suis, la manière basse 
dont ces gens-là abordent le prince Potemkin ot lui font 
la cour fait mal à voir. C'est une vilaine chose que de 



JE 

i 



h 



m 



I 



260 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

vieillir. Cela donne des connaissances des hommes bien 
désagréables à avoir. » 

Heureusement que cette mésintelligence entrePotem- 
kin et le prince, si sensible à celui-ci, dont elle con- 
trarie la sincère gratitude, ne persistera paslongtcmps. 
Le lendemain même du jour où il se laissait aller à ces 
amères réflexions, tous ces nuages se dissipent hono- 
rablement pour l'un et pour l'autre. Si les succès deson 
lieutenant ont porté un instant ombragea Potemkin, — 
mélange singulier des qualités et des défauts les plus 
contraires, mais, au fond, cœur noble et loyal, — nous 
allons le voir lui rendre toute sa faveur en remercie- 
ment d'un nouveau succès. Et quant au prince de Nas- 
sau, il aura le double plaisir de se venger par un ser- 
vice des rigueurs momentanées de son général, et de 
sauver d'un danger pressant son ami si fidèle: le prince 
d'Anhalt. 

Le prince de Ligne a longuement décrit, dans une de 
ses lettres à l'Empereur, cette affaire du 30 août, sous 
Oczakoff, impatiemment attendue par les Russes, mais 
où une sortie vigoureuse des assiégés aurait été bien 
près de compromettre le peu de travaux offensifs exé- 
cutés jusque-là, et, en particulier, les batteries défen- 
dues par le corps du prince d'Anhalt, si le prince de 
Nassau n'eût pris sur lui d'intervenir au bon moment 
et d'obliger les Turcs à la retraite. Voici le modeste 
récit que ce dernier en fait lui-même deux jours plus 
lard : 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 261 

« Ce 2 septembre. Le prince d'Anhalt vient, ma 
Princesse, de m'envoyer une lettre pour vous ; il fait 
valoir beaucoup un petit service que je lui ai rendu. Les 
ennemis avaient fait une sortie, à la droite, où le prince 
d'Anlialt commandait. Démon yacht, je voyais l'affaire. 
Huit ou neuf cents Turcs se tiraillaient avec nos chas- 
seurs qui couvraient une de nos batteries. Le général 
Kutuzoff, qui les commandait, ayant été blessé griève- 
ment à la tète, ces chasseurs avaient pris de l'ardeur. 
Le prince d'Anhalt y était arrivé avec des renforts ; mais 
les Turcs, après un combat assez long, faisaient filer 
beaucoup de monde; et je vis que, parles ravins qui 
sont le long de la mer, ils pourraient tourner la batte- 
rie. Leur nombre était déjà à plus de trois mille. Je me 
décidai à faire avancer quelques bâtiments, quoique je 
n'en eusse pas l'ordre, cette affaire étant imprévue. 
A mes premiers coups de canon, qui furent beureuse- 
mont bien ajustés, les Turcs prirent la fuite, et l'affaire 
cessa faute de Turcs. Ils ont perdu beaucoup de monde, 
et, sans y courir de dangers, j'ai joui d'un spcctale in- 
téressant. Roger de Damas y a été blessé légèrement 
d'une balle qui avait emporté le drap de la manche du 
prince d'Anlialt. Elle lui a emporté la chair au-dessus 
de l'épaule contre la clavicule. Cela le fait un peu souf- 
frir; mais, quoiqu'il ne soit pas guéri de quinze jours, il 
sortira dans deux pour aller où il y aura quelque chose 
à faire. Il est charmant d'être aussi joliment blessé par 
une balle qui a louché comme cela le prince d'Anhalt, 
qui est vraiment un modèle en tout. S'il n'avait pas 









2G2 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 




mené cette affaire comme il l'a fait, nous aurions nu per- 
dre beaucoup de monde, les Turcs ayant tout l'avan- 
tage do terrain et une ardeur enragée. Vous voyez, ma 
Princesse, que le siège est commencé par terre. Lors- 
que l'on sera assez avancé de faire les ouvrages pour 
que nous nous en mêlions, je crois que cela le fera 
unir. » _ Et en post-scriptum : « J e suis cnchantô de 
m être raccommodé avecleprince Potemkin. Jol'ai em- 
brassé avec un très grand plaisir. J'ai dîné avec lui et 
je suis revenu à mon yacht, où je vais me coucher'en 
pensant à vous. » 

« Je crois qu'il y a bien des gens à l'armée qui en- 
ragent, » continue-t-il le même soir, mais de son yacht 
« La brouillerie qui existait entre le p ri nce et moi 
n existe plus; nous nous sommes vus, et nous sommes 
redevenus comme nous étions. Faites-m'en votre corn 
phment, car j'étais très fâché de croire avoir à me plain- 
dre d'un homme à qui je dois tant. Mais tout est oublié 
et j'espère que nous serons mieux que jamais enserâ' 
nie. » 

Ils sont si bien ensemble que, quelques jours plus 
tard, -le 21,- le prince de Nassau peut un instant se 
flatter d avoir amené le prince Potemkin à frapper enfin 
le coup décisif. 

« Je viens, ma Princesse, d'avoir un moment d'espé- 
rance. J'ai cru qu'enfin nous allions en finir, mais cela 
est encore remis. 

« Le coup de vent que j'annonçais est arrivé. J'ai 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



263 



passé vingt-quatre heures bien fatiguantes et bien 
inquiétantes; mais je m'en suis tiré sans perdre de bâti- 
ments, que quelques bateaux, et, ce matin, après avoir 
placé toute mon escadre sous Kimburn, où elle est plus 
en sûreté, je suis venu à terre où je resterai jusqu'à la 
fin du siège. Dès que nous devrons faire quoique chose, 
je donnerai mes ordres et je m'embarquerai dans ma 
chaloupe de combat. J'en ai prévenu le prince. Je veux 
bien me battre, mais non pas me noyer sur des bâti- 
ments qui ne sont pas faits pour recevoir des coups de 
vent, et qui d'ailleurs sont aussi fatigués que nous et 
par les combats et par le temps que nous avons sur ce 
Liman qui m'ennuie bien, après m'avoir fait passer de 
bien beaux moments. 

« Pour en revenir à mes cspérancesd'aujourd'bui, au 
moment où nous sortions de table, les Turcs commen- 
cèrent une canonnade. J'étais rentré chez moi. Je cours 
vite proposer au prince Potemkin de commencer mon 
attaque. Il était dans un bon moment, et il me dit que 
je pouvais faire ce que je voudrais. Vous jugez bien 
que je volai. J'envoyai mes ordres de tous côtés. J'allai 
moi-même à ceux qui devaient marcher les premiers. 
J'étais au comble de la joie. (Juatre bâtiments étaient 
déjà en marche. Celui sur lequel j'étais venait de lever 
l'ancre et se mettait en mouvement, quand je vois le 
brigadier de jour arriver avec le contre-ordre le plus 
poli que l'on ait jamais donne. Le prince Potemkin me 
faisait dire que M. Miller, le général d'artillerie, était 
venu lo prier de retarder l'attaque pour donner le 






I 



JÊÊÊk 



264 



UN PALADIN AU XVIU« SIÈCLE 



temps à une batterie projetée d'être faite ; qu'il me le 
*ai.a.t d.re, en me laissant cependant le maître de faire 
ce q- je voudrais. Vous jugez bien que je contrem J 
rfa. tout .; et Je suis revenu bien triste dire au prince que 
mabrècheaurait été plus tôtfaite que ne sera cette batte- 
ne qu, ne prendra pas Oczakoff. U me dit que ce n'était 
pas lu,, mais le général Miller. Le vrai est que, toutes 
«0» qu -I trouve une raison de retarder l'attaque, il la 
«M«t et, cela, parce qu'il n'est pas militaire et qu'il ne 
s-, pas se décider. Hier, pendant le coup de vent, l'on 
^ et U m a dit lui-même, qu'il était d'une inquiétude 
mortelle. Je le conçois; mais il est de même pour un 
seul petit bateau, pour un coup de canon tiré; toul l'in- 
quiéta et le chagrine. Aujourd'hui, il est au comble du 

bonheur! Un bateau turc a péri dans le coup de vent, 
^t lequ.page s'est noyé, excepté un Grec qui s'est 
sauve. Cet homme a dit que le Capitan-Pacha avait fait 
couper la tète à six capitaines de bateaux qui sont ve- 
nus, ,1 y a quelques jours, nous canonner et que nous 
avons chassés tout de suite. Pour y être venus sans 
ordres, Qu'ont perdu que la tète. Le Grec a dit qu'ils 
souvent heaucou P> et que le Capitan-Pacha avait 
eu des reproches très vifs de Constantinople. etc. Cela 
a persuadé le prince que le Capitan-Pacha voulait 
-Icserter. Il le croit ! Ilest vraiment fou, ce prince! mais 
Par ; ez mes réflexions pour vous. Le prince d'Anhalt 
eta. de tranchée ; il a été bien canonné, mais je sais 
«M se porte bien, quoique je ne l'aie pas encore vu. 
Nous n avons pas de nouvelles de Pétersbourg; les 



tM 



m 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 285 

couriers sont très rares. Je crois que l'on y est mécon- 
tent de ce que ce siège ne finit pas. » 

Enhardis par une telle inaction, les Turcs naturelle- 
ment ont repris confiance. « L'escadre Turque s'aug- 
mente tous les jours, » — écritle Prince à la tin de sep- 
tembre. — « tandis que nous sommes toujours dans la 
même situation. Leurs bâtiments, qui, après mes com- 
bats, avaient ou besoin de réparations reviennent, et le 
Capitan-Pacha a actuellement quatre-vingt-sept bâti- 
ments gros et petits. Il yaquinzejours, iln'en avait que 
cinquante; et nous avons été un mois avant qu'il soit 
revenu. Oczakofi alors eût été plus facile à prendre. 
Cependant il l'est encore, et, si l'on voulait, l'on le 
prendrait très promplement. Le retour du Capitan- 
Pacha ne fait rien. Nous pouvons et attaquer la place et 
nous opposer à ce qu'il vienne donner de grands se- 
cours, s'il avait la folie de vouloir le faire. Mais nous 
ne faisons rien. Le prince Potemkin n'en dit pas la 
raison. De temps en temps, on fait à terre quelqu'ou- 
vrage pour n'avoir pas l'air de renoncer. Il nous dit 
qu'il n'attend que l'arrivée de frégates où il a fait 
charger de l'artillerie, pour commencer; mais, comme 
elles sont inutiles au siège, l'on voit bien que c'est du 
temps qu'il veut gagner. Je le répète : il y a des raisons 
qui sont sûrement bonnes, mais je ne peux rien y 
comprendre et je meurs d'impatience et d'ennui. Le 
prince de Ligne, voyant qu'il n'est d'aucune utilité ici 
pour l'Empereur, va à l'armée du maréchal Romanzofï. 
Le camp reprend tout à fait une tournure de paix qui 



r 



i 




UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 

ne me plaît pas du tout. Les nièces du prince viennent 
aujourdhu.lo voir. Elles sont fort aimables. ma is ici 
J aimerai, mieux entendre nos pièces de 36 et nos mor! 
•ers de deux cents livres de balles que leur conversa- 
tion, toute charmante qu'elle soit. » 

« Les Turcs sontbien galants! , ajoute-t-il le soir - 
L arr, vee de ces dames, aperçue de la place, avait été, 
on effet, 1 occas.on d'une bruyante canonnade à laquelle 
' ° taientvenues P^dre partaussi quelques chaloupes ca- 
nonnières détachées de l'escadre du Capitan-Pacha 
« Je voudra, bien que cette impertinence décide le 
prince a finir ce siège. » 

Mais, dès le lendemain, tout est rentré dans l'ordre 
accoutume « Les Turcs ont repris leurs places et l'on 
ne pense plus à attaquer Oczakoff. Le prince Potemkin 
est avec ses nièces, et moi et toute l'armée se donne au 
diable. Pour peu qu'il tarde et que les mauvais temps 
viennent, ,1 pourrait bien finir par manquer cette mau- 
dite bicoque. Mon Dieu -quel homme pour faire la 
guerre! R.en au monde ne me ferait servir davantage 
sous lu,, quoique nous soyons à merveille et qu'il m ° e 
caresse beaucoup, surtout depuis quelque temps. Je n'ai 
vraiment qu'à me louer de lui, mais sa manière défaire 
a guerre est terrible. J'espère qu il s'en dégoûtera. Je 
lesouhaue pour lui et pour l'Impératrice. Mais j'ai be- 
soin de me tenir à quatre pour ne pas le quitter! „ 

Dans son désœuvrement forcé il pense à ses affaires. 
*>a flottille de transports sur le Dniester, enfermée à 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 267 

Clioczin depuis le commencement de la guerre, vient 
d'être incendiée par les Autrichiens, à la prise de cette 
ville: de ce côte-là, tout est donc à recommencer. Les 
entreprises de tout genre se trouvent d'ailleurs forcé- 
ment suspendues jusqu'à la paix. Quant à ses revendica- 
tions contre le prince d'Orange, vu l'état de l'Europe et 
celui de l'Empire, rien à faire non plus pour le moment. 
Pleinement satisfait du jugement du conseil Aulique, 
il choisira l'heure propice pour pousser les choses plus 
loin. L'essentiel, en attendant, c'est de tirer parti, si 
c'est possihle, des belles terres que l'Impératrice vient 
de lui donner. « J'espère que vous avez envoyé en 
Russie Blanche pour prendre possession des terres que 
l'on dit superbes et qu'il y a beaucoup plus d'hommes 
que les trois mille vingt énoncés dans la donation. Les 
bois y sont aussi très beaux et, comme ils sont rares 
dans cette province, il paraît qu'il faut y veiller. Mais 
vous savez tout cela aussi bien que moi. Tous les Russes 
les estiment de vingt à vingt-cinq mille roubles. Si elles 
en rapportent quinze mille bien nets, je serai très con- 
tent. J'ai aussi quelque espérance sur l'affaire de Ma- 
lines. Si elle finissait de manière à payer tontes nos 
dettes, alors, rien qu'avec ce que nous avons en Pologne, 
enRussicBlanche, avec Sénarpont et mes pensions, nous 
serions encore fort à notre aise, même à Paris, où il faut 
toujours finir. C'est le pays des vieux et nous le serons. 
Adieu, ma Princesse, vous, vous avez bien du temps 
d'ici là. » 

Mais dans ce Paris, où il faut toujours finir, ne l'a-t-on 



m 



,jÊm 






■i 



i 

wÊÊ 

m 



268 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

pas tout à fait oublié ? « J'ai écrit cinq fois à M. le comte 
d'Artois et il ne m'a pas répondu une seule fois. Enfin 
MM. d Estaing et Bougainville, qui sont des gens si 
exacts, ne me répondent pas. Cela est bien extraordi- 
n ai re. J'ai écrit trois fois au duc d'Orléans, à Lauzun 
pas plus de réponse. Enfin, je ne sais que par la lettre' 
que vous me dites avoir reçue de M™ de Boufflers et 
celle que vous m'avez envoyée de M*' de Simiane que 
je ne suis pas tout à fait oublié en France. J'avoue que 
cela me cboque beaucoup. J'ai écrit aussi à Lafayette, 
mais cela était en lui répondant. » 

LaFrance -peut-on s'en étonnerbeaucoup? -prêtait 
à ce moment peu d'attention aux choses d'Orient Le 
prince de Nassau cependant ne tarde pas à voir cesser 
le silence dont il se plaint et à en connaître les causes 
Nous hsons cette phrase dans une de ses lettres sui- 
vantes : « A propos, voilà doncM. Nocker revenu Vous 
souvenez-vous, ma Princesse, de ses larmes lorsque 
nous le vîmes l'instant après qu'il eut donné sa démis- 
sion; il va être bien puissant. » 

Du reste, auprès dePotemkin,onn'en est pas à devoir 
se contenter de quelques numéros de la Gazette du Bas- 
Bhin; on est même à la source de bien grandes nou- 
velles : « L'Empereur est prêt à avoir une bataille à ce 
qu'il mande à Ligne (8 octobre). Je fais bien sincère- 
ment des vœux pour qu'il y soit heureux; il en a bien 
besoin. Tout ce qu'il a mandé à Ligne sur mon compte 
m'attache à lui plus que jamais. ,. Le prince de Nassau 
serait même tenté de se plaindre parfois d'en savoir 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



269 



trop. H paraît qu'à Varsovie, certains de ses admirateurs 
trop zélés se servent de son nom pour l'opposer à ce- 
lui de Stanislas-Auguste, pendant que d'autres, à Vienne, 
le mettent en parallèle avec celui du commandant mal- 
heureux des armées autrichiennes, le maréchal de 
Lascy. « Je voudrais bien que les papiers publics ces- 
sent de parler de moi; ces sortes d'écrits font plus de 
mal que de bien. Comment ce coquin de Linguet peut- 
il, en parlant de moi, écrire de manière à faire de la 
peine au roi. J'ai vu aussi, dans une gazette Allemande, 
des vers sur le maréchal de Lascy et moi, où on fait al- 
lusion au nom de Nassau-Siegen, qui veut dire victoire 
et mouillé. L'on dit que je porte bien mon nom et que 
je suis accoutumé à vaincre sur l'eau, tandis que Lascy 
ne sait que s'enterrer. M. de Lascy est très renommé 
surtout pour la guerre défensive ; personne no se re- 
tranche mieux, et, comme apparemment l'écrivain n'est 
pas content qu'il emploie ses talents dans cette guerre, 
l'on a fait cette mauvaise plaisanterie où je suis fâché 
d'èLre de quelque chose. » 

Il y a même, dans le camp, des peintres et des poètes. 
« Je vous envoie, ma Princesse, des vers du baron de 
Stat. Il y fait des portraits. Je pense que vous serez 
contente de celui qu'il a fait de moi: 

...» Et pour lui sa pairie est aux champs de l'honneur ! » 

Mais ce n'est pas pour écouter des vers qu'on passe, 
deux saisons sous les murs d'Oczakofl. 

Un jour, — on est déjà au 19 octobre ! — l'armée 



^^H 






270 



UN PALADIN AU XYHI" SIÈCLE 





espère un moment cnton(|re enfin uno 

C« -Me jour do la Saint-Grégoire, fête du prin X 

emk,u. Ma,s celui-ci se contente d'essayer do fai c 

enlever à l'abordage un bâtiment turc, p r donne 

os meces ce spectacle, tentative qui du reste ne Tuli 

pas. Encore une occasion qui passe! L'attaque est 
encore ajournée ! -«aquo est 

Nassau, « ,,„ ,1 eut „ MCZ (|e M 
sonp atronàuHlfa , bà|ir(|cs . c ,r. 

ett'C T a,la ' )UCr 0CMliO " C ' faire -«» — 

: n "' t»"»" p«™«°. v„ usm - avouo . 

™z ao i samt le Iui (loU ^ ^ 

™jJra,sa o npalron . mo . M . nt ^_ a 

«va d ,c. Je m eurs de peine et de chagrin. Si eeh 
—a, , e8l . wjre ^ e » drai S. CU 

ItLZ ma . sa " tc prcs Ilc vous - Ceiic ■"--« 

Pas et mon sens , ocapabIe Tou( 

aussi ennuyé nue mni r '«r 1 

d'Oczalolï « "■ paSS °' et h P ri >° 

dOczakoff, un, eût „ allé au mo| . s do P 

P'-r «ne par ,a fin de nos ennuis/, E, nneW 

S"?" : .* J ° ' aSSe - ™ ^ -n iit «fi r 
b, cfi.ud ;j e v ,e„s de prendre du lait, nue je pJds 

P T je ; , mo couc,,c a " uit hcures " !• »— K 

,' ë l! ■ "' P US ?" * "» *" «fc» «>» santé et à 
"£™. s, celaes, possibie ;j"e„ ai u„ peubesoin. 
V ne trouvera, bien vieilli , mais ^^ ^ 
ven.v et j en su, s b.eu fiché. Le boubeur du prince J-„. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSA.U-SIEGEN 271 

tcmkin est vraiment constant; nous avons toujours les 
plus beaux temps, quoique terriblement froids mainte- 
nant. Si mallicureusement l'année avait été pluvieuse, 
nous aurions vu périr une bien plus grande partie de 
l'armée. Dieu et saint Grégoire veuillent que cela dure 
jusqu'à ce qu'il plaise au prince de finir le siège... en 
le commençant ! » 

On le commença bien, ce malbeureux siège, et même 
onlc finit;maiscefutseulemont le 17 décembre, presque 
six mois, jour pour jour, depuis la première victoire 
du prince de Nassau; et encore fallut-il que l'armée, à 
bout de patience, imposât l'assaut à son général. Si 
un calcul d'humanité avait inspiré les lenteurs du prince 
Potemkin, ses prévisions reçurent de l'événement un 
bien cruel démenti. Sans parler des nombreuses vic- 
times de ces longs mois d'hésitations, la fureur des 
Russes, si longtemps contenue, etla résistance acharnée 
d'un ennemi qu'on s'était chargé d'aguerrir rendirent 
si sanglante la prise d'Oczakoff que le prince d'Anhalt, 
héros de cette journée, mais héros toujours magna- 
nime, ne pouvait en parler qu'avec horreur. 



Mais le prince de Nassau n'était plus là, depuis plu- 
sieurs semaines, A quel moment précis s'était-il retiré, 
et à quelle occasion? Sa correspondance ne nous l'ap- 
prend pas. La dernière de ses lettres écrites sous Ocza- 
koff est du 24 novembre. Une attaque combinée par terre 
et par mer avait eu lieu la veille. Assez bien commen- 



I 










I 





UN PALADIN AU XVHl. SIÈCLE 

f " 7 aVait dÙ ï'^terrompre à cause d'un brusque 
- U p de vent. Une bombe turque étant, tombée su, 
-te à poudre d'une galère qu'elle avait fait saut er L 
nnce^t eu le regret de perdre par cet accide 
M. deKhnglm, « mou meilleur officier » 

« L'on vient, ma Pmicesse> (h ffle „ _ , 

Je lendemain do cette nffi..«. E ' 

cette ailaire manquée, — « nu'il va 
parl.r un courrier pour Varsovie • J a ■ [ 
, « UUI y ar&0 ™ , je voudrais bien être 

''a.t que je voyais M , lre(| , liUo . M(mnie 
. ro «•-«««. muis voic] . , cs mauva . s P 

:: oi ' i "' i --**'w«,rE„; 

™r. Je no conc.ns rie,, à la manière dont il fait la 
guerre a„.v Turcs. ,„ .„,-. facW ,„. ( « 

cl.ose. MoilI „e u:( , ucjclllesm . s P 

Fra„ee.»a, s ,„r 5 ,„ cl . „„, c ar)cr 

e, |ue s, chaeen avait fait eo^e^.nesU-, 

tons „ aura.cn. pas été exagérées, j'avais voles Turcs 

t les Husses, e, j'avais jugé ce ,,,,'ils pouvaient faire 

a. re C u anjoard'hoi une lettre d»M. ,1e Breleuil et une 

de M. ..Monta»™ ,.. Sognr m 'a fait p „ Mei , Jo TOM 

q»m» ; « Pnncessc, earjo nreurs de froid a„ s dnigts. 

Ce,te dern.ere leUrc du ,„,nis.re des Affaires étran- 
gères de franco, trans.nise par l'ambassadeur, ful-ello 
P»ur ,„„!,„» C |, 0se ,, ails |e b 

poor Sa.m-Pétorsnonrg, où nous allons le voir arrive 






LE l'RINGE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



S73 



en toute hâte, après s'être arrêté quelques jours seule- 
ment à Varsovie? Nous sommes d'autant plus en droit 
de le supposer que cet éloignement si soudain d'un de 
ses principaux lieutenants, avant la fin de la campagne, 
ne semble pas avoir blessé le prince Potemkin et que 
nous allons voir, d'un autre côté, l'Impératrice 
montrer, à ce moment, à M. de Ségur un désir inarqué 
de reprendre avec la France la négociation enrayée, 
l'année précédente, par le mauvais vouloir du cardinal 
de Brienne tombé maintenant du pouvoir. 



18 






m* 

r 







IX 



Reprise des négociations en vue de la qua- 
druple Alliance. Saint-Pétersbourg 

Quand le prince de Nassau apprit qu'Oczakoff avait 
enfin succombé, il était en route pour Saint-Péters- 
bourg, venant de quitter Varsovie. Sa lettre qui nous 
l'indique est datée du 24 décembre 1788, probablement 
de Mobilofï. 

« J'avais bien besoin, ma Princesse, d'être dédom- 
magé par la bonne nouvelle qui j'ai apprise, à la fron- 
tière, de la prise d'Oczakoff et par celle de l'arrivée du 
princePotemkin, quel'onattend tousles jours. Les che- 
vaux sont commandés et tout est en l'air pour le rece- 
voir. Monvoyageavaitétébienpénible etennuyeux. Deux 
grands troupeaux avaient manqué renverser ma voiture 
en sortant de Praga, et bientôt les mauvais chemins 
commencèrent à m'impatienter. La neige, qui ne cessa 
pas, couvrait les chemins et les rendait difficiles à 
trouver. M. Laurent, qui joint à toutes ses bonnes 
qualités celle de bon fils, me demanda de courir en 
avant, en place do Grégoire, pour avoir le temps d'em- 
brasser sa mère qui habite sur le chemin, à six milles 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 275 

avant Bialistok. Il était impossible do s'y refuser. Je 
lui recommandai de ne pas me faire attendre, et nous 
nous séparâmes. Arrivé à la première poste, je no le 
trouve pas, ainsi que je l'avais prévu. Après l'avoir 
attendu quelque temps, je partis, comptant qu'il me 
joindrait facilement. J'arrivai à Bialistok, où je trouvai 
Bourre avec du pain et des perdrix parfaites. Remerciez- 
en M me de Cracovie, car j'avais besoin de cette distrac- 
tion. Je repartis sans Laurent et j'allai, sans l'attendre, 
jusqu'à la poste avant Grodno, où, ayant demandé des 
nouvelles de mes perruques et ayant su qu'il les avait, 
je me décidai à l'attendre. Après être resté six heures 
à mo geler dans mon traîneau, j'allais me décider à par- 
tir, bien fâché de me voir de nouveau exposé à ravoir 
ma tête encoro une fois gelée, lorsqu'enfin il arriva. La 
joie "de ravoir ma perruque et l'homme pour l'arranger 
me fit oublier de gronder. Mes chevaux furent mis, 
et je partis. Mais bientôt les neiges de laLitbuanio me 
tourmentèrent. Dix chevaux sur ma voiture no me 
menaient qu'au pas, et, toutes les nuits, nous perdions 
le chemin deux ou trois fois. Enfin, co n'est que le 
samedi soir que je suis arrivé ici, après avoir été 
cinq jours et demi sans sortir de mon traîneau. Mais 
je m'aperçois, ma Princesse, que je ne vous parle que 
de mon voyage. Vous voyez que j'avais besoin d'une 
aussi bonne nouvelle que l'arrivée du prince Potemkin 
pour me remettre. Je vais dîner chezle général Passek. 
Je vous manderai les détails do la prise d'Oczakoff. 
« P. S. — Je ne vous faispaslcs détails de la prise d'Oc- 



■ 



w 







I 





276 UN PALADIN AU XVII1= SIÈCLE 

zakoff, puisque j'apprends que le lieutenant-colonel 
Golenski a été envoyé à Varsovie pour en porter la nou- 
velle ; mais vous ne doutez pas du plaisir que j'ai eu en 
apprenant la part brillante que le prince d'Anhalt y a 
eue, et que le comte de Damas y a été toujours à son 
ordinaire. 

« J'ai écrit tout de suite au prince Potemkin que je 
l'attendrais à Saint-Pétersbourg, mais je ne m'engage 
guère ; car il est attendu à tous les instants, et. peut- 
être y sera-t-il encore avant moi; car il est un peu mieux 
servi. Je vous quitte pour écrire à Anhalt et à Damas. 
Dans trois jours, je vous écrirai de Saint-Pétersbourg.» 

L'accueil qu'il reçut à Saint-Pétersbourg fut bien ce- 
lui que ses services lui permettaient d'espérer, malgré 
une hésitation d'un moment de la part de l'Impératrice. 
Insuffisamment fixée, tout d'abord, sur les termes dans 
lesquels le prince de Nassau s. 'était séparé du prince 
Potemkin, elle n'aurait pas voulu que son empressement 
pour le premier pût être interprété comme un blâme 
indirect de son ministre. Mais la prise d'Oczakoff ar- 
rangea tout. 

« Je ne puis vous exprimer , » écrit le prince de Nas- 
sau, dès le 2 janvier, « ce que j'ai éprouvé lorsque, 
dimanche, j'ai été présenté à Sa Majesté. Elle était 
dans la salle de la Couronne. J'y fus introduit par le 
Grand Chambellan qui se retira. Les choses obligeantes 
qu'elle me dit, la grâce qu'elle mit à exagérer les 
louanges qu'elle disait que j'ai méritées ne peuvent s'ex- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 277 

primer. En vérité, les paroles de l'Impératrice m'ont fait 
plus d'effet que toutes les grâces qu'elle m'avait accor- 
dées, etj'aibien envie de les mériter encore. Nous avons 
ici des froids bien piquants. Hier, premier jour de l'an, 
nous avions vingt-six degrés de froid. Cela est un peu 
trop. Il est heureusement diminué à seize aujourd'hui, 
et, en conséquence, il y aura bal chez le Grand-Duc. 
« Heureuse » est bien nommée; » — c'était une petite 
chienne que la princesse de Nassau avait chargé son 
mari d'offrir de sa part à l'Impératrice:— « Sa Majesté 
l'a trouvée charmante. Je lui ai offert alors « Fortuné » 
qu'elle a bien voulu accepter, .le voulais le faire venir 
par le premier courrier de l'Ambassadeur; elle n'a pas 
voulu de peur que le froid et le peu de soin que l'on 
aurait ne lui nuisent. L'Impératrice m'a dit de l'en- 
voyer au printemps par la première bonne occasion 
qu'il y aurait. Lorsque je lui ai dit que vous lui aviez 
destiné « Heureuse » à sa naissance, elle, m'a chargé de 
vous en remercier. » 

Telle est la lettre confiée à la poste qui pourrait bien 
n'en pas respecter le secret. Mais le prince, ayant eu, 
le jour même, une occasion sûre, voici quelques détails 
de plus sur sa réception. Ils confirment du reste, — à 
peu de choses près, — ce que nous venons de lire. 

« Whitworth, » — le nouvel envoyé d'Angleterre, 
successeur de lord Fitz-Herbert, — « m'a fait dire à 
l'instant qu'il part, dans une heure, un Anglais qui va à 
Varsovie et qui vous remettra cette lettre où je peux 
vous dire toute la vérité. Les deux premiers jours, je 



m 






278 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 




crois qu'il y a eu de l'embarras pour se décider com- 
ment l'on me recevrait, à cause de mon dissentiment 
avec le prince . L'on l'attent tous les jours ; l'on lui pré- 
pare des fêtes. Il revient avec plus de crédit que jamais. 
Mais j'ai fini par être traité à merveille, et cela est au 
point qu'il est impossible que je ne fasse pas la campa- 
gne prochaine. C'est dimanche matin que je fus intro- 
duit chez l'Impératrice avec qui je fus une demi-heure 
seul. 11 est impossible de dire des choses plus flatteuse 
et plus faites pour exalter. Après mon audience, j'ai dîné 
chez l'Impératrice à une petite table de huit couverts, et, 
le soir, elle m'a reçu dans sa chambre à coucher d'où 
ellen'estpas sortie: de sorte que j'ai repris l'ancien train 
dévie. L'on a bien de l'humeur contre les Polonais. Le 
Grand Chancelier très piqué disait: rira bien qui rira le 
dernier. « Heureuse » a été reçue comme ellele méritait. 
L'Impératrice m'a dit qu'elle était arrivée en sautant 
chez elle, que tout de suite elle s'était établie sur ses ge- 
noux et l'avait caressée, et qu'enfin il n'y avait que son 
espritcomparable à sa beauté. Elle n'était cependant pas 
chez l'Impératrice parce que, l'ayant fait baigner, le 
matin, avant de l'envoyer au général Momonoff qui 
devait la remettre, elle s'était trouvée un peu incom- 
modée; mais cela n'était pas dangereux, et elle devait 
revenir le matin de chez son médecin. Voilà, raaPrin- 
cesso, les événements les plus intéressants du moment. 
Le prince Potemkin arrivera très incessamment, et je 
crois que nous serons bien ensemble. L'Impératrice m'a 
cité des articles do ses lettres à elle où il parle do mon 



^^^B 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 279 

« héroïsme ». Je vois qu'il m'a beaucoup fait valoir. 
Dans mon audience, toutes les fois qu'elle trouvait la 
place du mot« héros » elle s'en servait, au point que, si 
je n'avais pas été exalté par la tournure agréable qu'elle 
donnait à ces louanges, je crois que j'aurais mordu 
mes lèvres. Mais cependant cette demi-heure m'a fait 
plus de bien que tout ce qu'elle avait fait. Que les sou- 
verains auraient d'avantages sur nous, s'ils voulaient! 
Mais je suis frisé, et il faut que je m'habille pour aller 
à la cour. J'ai eu toute la matinée du monde qui m'a 
empêché d'écrire. » 

De toutes les distinctions dont il se voit l'objet à ce 
moment, une surtout paraît l'avoir particulièrement 
flatté; c'est l'honneur do présider un chapitre de l'or- 
dre de Saint-Georges. « Qui m'eût dit, il y a deux ans, 
que je présiderais aujourd'hui à un chapitre de Saint- 
Georges? Je suis vraiment né pour des événements 
extraordinaires, et je vois avec plaisir que tout s'ar- 
range do manière à me mettre à même de faire naître 
encore des occasions de m'en procurer. » Il faut (pie 
ces occasions soient mémo bien pressantes, car, à 
peine arrivé, et si péniblement, à Saint-Pétersbourg, 
ne le voilà-t-il pas qui parle déjà d'en repartir en toute 
hâte, chargé évidemment de quelque grave mission? 

« Je ne sais si j'aurai le temps, » —écrit-il, en effet, 
leO janvier, — «d'attendre le prince Potemkin. Je suis 
très pressé de partir pour Paris, et je ne resterai que 
vingt-quatre heures avec vous. Faites préparer ma voi- 
ture pour que rien ne m'arrête à Varsovie, et, si cela 



I 



280 UN l'ALADIN AU XVIII. SIÈCLE 

est nécessaire, faites-la mettre sur i,n traîneau. , 
Mais, avant de le laisser entrer dans plus de détails 
sur le but et les motifs de ce nouveau voyage si ino- 
piné, il est indispensable de demander aux souvenirs 
du comte de Ségur, si bien placé pour le savoir, où en 
était à ce moment ce grand projet de quadruple alliance 
si cher aux deux amis. 

Potemkin, rebuté par les tergiversations des cabinets 
de Versailles et Madrid, avait cessé, depuis longtemps 
de cro.re à ce beau rêve. Il n'était pas loin de lui pré- 
férer, comme plus pratique et plus sûr, un rapproche- 
ment de la Russie avec la Prusse, au détriment des 
Polona.s. « On devient bien Prussien ici, » écrivait le 
prince de Nassau du camp d'Oczakoff, deux mois aupa- 
ravant, au moment même de ses difficultés avec le 
prince, difficultés causées peut-être en partie par la 
divergence de leur manière de voir en un sujet si im- 
portant. « Je crains bien que la Russie ne finisse par 
«arranger. Ce serait l'Empereur qui serait la dupe- 
après la Pologne toutefois, quiy est accoutumée. » Mais 
le ferme esprit de l'Impératrice ne renonçait pas si aisé- 
ment à une idée qu'elle avait acceptée. Il faut recon- 
naître d'ailleurs que, si cette combinaison lui avait paru 
favorable à ses intérêts au commencement de d788 
elle ne pouvait qu'en souhaiter le succès plus vivemeni 
encore après les événements survenus depuis 

Bien que s'achevant sur une victoire, la campagne 
que les deux empires avaient dû soutenir, à eux seuls, 




LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 281 

contre les Turcs et les Suédois, était loin en effet 
d'avoir été décisive. Les mêmes ennemis peu sensible- 
ment affaiblis, la même malveillance de la Prusse et de 
l'Angleterre, allaicntse retrouver devant eux, an prin- 
temps prochain et, de plus, à cette double préoccupa- 
tion s'ajoutaient, pour l'Impératrice, les plus sérieuses 
inquiétudes du côté de la Pologne. 

La Pologne, depuis quelques mois, venait d'entrer 
dans sa crise suprême. L'épreuve du premier partage 
y avait convaincu bien des esprits de la nécessité de 
profondes réformes. Dès l'ouverture de la diète de 
1788, ce sentiment s'imposa tellement que, d'enthou- 
siasme, la diète se déclara confédération, c'est-à-dire 
en permanence jusqu'à l'accomplissement de la tâche 
qu'elle entendait mener à bonne fin. Sans doute, réfor- 
mé selon les vues de certains de ses patriotes qui com- 
prenaient les vices si criants de sa constitution, ce 
noble et malheureux pays eût pu être sauvé. Mais il 
ne suffit pas à de pareils projets d'être justes et grands; 
encore faut-il qu'ils soient applicables. De telles dif- 
ficultés allaient se dresser devant eux, au dedans et au 
dehors, que les plus clairvoyants se demandaient si 
l'heure était propice à une tentative de régénération, 
et si la résignation, au moins momentanée, au triste 
état présent n'était pas, vu l'état de l'Europe, la seule 
ressource de la République sans armée, et ouverte à tou- 
tes les invasions, depuis le dernier partage dont le traité 
reconnaissait à ses redoutables voisins le droit d'inter- 
vention. Ceux-ci accepteraient-ils de lui voir modifier 



IV 






282 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

l'ancien état de choses, et ne profiteraient-ils pas de 
changements accomplis malgré eux pour y trouver 
prétexte à un nouveau démembrement? Le sentiment 
de Catherine à cet égard était connu et le mauvais état 
de ses affaires ne l'empêchait pas de l'exprimer très 
haut. Mais, encouragés et trompés par les promesses 
intéressées de la Prusse, les Polonais, dans leur exal- 
tation, n'hésitaient pas à le braver. 

«Je crains, » écrit à sa femme le prince de Nassau à 
peine à Saint-Pétersbourg, « que la Pologne ne s'attire 
un nouvel orage ; et, si cela arrive, vos chers compa- 
triotes verront que j'avais raison de leur dire que le roi 
de Prusse était la seule puissance intéressée à établir le 
trouble chez eux pour faire un nouveau partage. Qu'ils 
se rappellent les paroles de l'Empereur lorsque, me 
parlant de la Pologne, il me disait « mon métier et celui 
du roi de Prusse est de travailler à qui sera le mieux 
avec la Russie ». Les choses étant ainsi, il est donc de 
l'intérêt de la Pologne d'être unie à la Russie; son al- 
liance lui assure celle d'un de ses deux autres voisins ; 
étant trois, ils feront toujours la loi à celui qui vou- 
drait démembrer ou persécuter la Pologne; au lieu que 
la Pologne unie au roi de Prusse aura contre elle la 
Russie et l'Empereur (1). » 

(i) Dépèche chiffrée de M. de Ségur à son gouvernement du 2 G décembre 
1788 (affa.res étrangères) : ,, Ils (les Polonais) devraient avoir formé 
leur armée avant de faire parade de leur indépendance, et ména-er leurs 
trois voisins jusqu'au moment où cette armée formée pourrait ïeur tenir 
tête b ils persistent à servir d'instrument aux vues prussiennes et à de- 
mander 1 évacuation des troupes impériales, ils attireront dans leur pays 
les troupes des trois puissances, et la Pologne, redevenant le théâtre d'une 
nouvelle guerre, en paiera encore les frais. Il serait bien 'à désirer que 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 283 

Mais, bien que la Russie n'eût pas tiré plus de profit 
du premier partage que l'Autriche ou la Prusse, comme 
elle avait été spécialement chargée de surveiller l'exé- 
cution du funeste traité, telle était, à cette heure, l'exé- 
cration des Polonais contre son joug, qu'ils étaient 
hors d'état d'entendre les conseils de la prudence; 
s 'aveuglant au point de ne pas voir, dans les avances de 
la Prusse, les égoïstes calculs de sa politique. Pour la 
Prusse, en effet, faire provoquer témérairement la Rus- 
sie parla Pologne c'était s'assurer à elle-même, à brève 
échéance, le paiement usuraire d'un indispensable 
secours. 

Et cependant, Catherine offrait formellement alors 
à M. de Ségur de signer avec la France, l'Espagne et 
l'Autriche la garantie la plus explicite de l'intégrité du 
malheureux pays qui préférait se précipiter, de lui- 
même, dans sa ruine! Si, faisant taire de trop justes 
griefs, la Pologne eût consenti à se rapprocher d'elle,' 
à ce moment exceptionnel, peut-être eût-elle pu pro- 
céder en paix à quelques-unes de ses plus urgentes 
réformes, en attendant des temps meilleurs. Elle aima 
mieux, on le sait, ne s'inspirer que dans son ressenti- 
ment. 

Que pouvait faire l'Impératrice ainsi bravée à ses 

portes et recevant tout à coup l'injonction presque me- 
naçante d'avoir à retirer ses troupes de Pologne? 

« L'Impératrice irritée, dit M. de Ségur, voulait d'abord 

dans cet instant, nous eussions à Varsovie un ambassadeur éloquent qui 
ouvrit les veux des Polonais sur leurs vrais intérêts. « 



m 



■^ 



284 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



I 



employer la force pour soutenir une constitution impo- 
sée par elle. Ce fut avec peine que M. de Cobentzel, 
M. de Nassau et moi parvînmes à calmer ce premier 
mouvement. » 

Mais envahir la Pologne à ce moment, c'eût été, pour 
Catherine, s'attirer un ennemi déclaré de plus et donner 
un prétexte à la Prusse et à l'Angleterre d'unir leurs for- 
ces à celles des Suédois, des Turcs et des Polonais, alors 
que Joseph II pliait sous le poids de la guerre où elle 
l'avait entraîné ; que les jours de ce prince étaient 
comptés, — il mourut quelques moisplustard, — et que 
les intérêts de sa dynastie ébranlée pourraient bien 
imposer à son successeur une politique nouvelle. La 
quadruple alliance nettement déclarée, tout, au con- 
traire, eût immédiatement changé de face. Plus de 
doutes, dès lors, sur la fidélité du futur empereur. In- 
quiète du côté de la France, la Prusse eût évité de mé- 
contenter laRussie. La Pologne eût repris confiance en 
voyant quatre puissances s'offrant sincèrement à garan- 
tir son indépendance et notre ascendant à Stockolm et 
à Constantinoplo eût fait aboutir notre médiation à 
une paix acceptable. On comprend qu'entre ces deux 
alternatives Catherine n'hésitât pas. 

La retraite de l'archevêque de Sens, l'arrivée au pou- 
voir de M. Necker qu'elle supposait plus disposé que 
son prédécesseur à laisser diriger sa politique exté- 
rieure par M. de Montmorin dont les tendances lui 
étaient connues, étaient d'ailleurs autant d'indices qui 
soutenaient sa confiance dans le succès d'une corn- 









28 a 



LE PRINCE CHARLES DE NA.SSA.U-S1EGEN 

binaison à laquelle elle n'avait jamais entièrement 
renoncé. Comme toute l'Europe, elle ne voyait encore 
qu'un trouble passager dans ce qui va devenir la ré- 
volution française. L'adliésion de la France et de 1 Es- 
pagne au système qu'elle persistait à préférer a tout 
autre dépendait donc, à ses yeux, uniquement, de 
l'étendue des concessions qu'il lui plairait de faire ; or, 
le moment lui paraissait venu de les pousser aussi loin 
que possible, et elle laissait entendre à M. de Segur 
qu'elle était prête à accorder bien au delà de ce qu il 
eût pu se flatter d'obtenir quelques mois auparavant (1). 
Elle consentait, en efiet, maintenant, à nous pro- 
mettre un concours effectif même au cas où nous ferions 
la guerre à l'Angleterre, ce qu'elle avait refusé jus- 
qu'alors: et. en déclarant garantir avec nous L'intégrité 
du territoire actuel de la Pologne, elle ne prétendait 
plus, comme par le passé, que cette déclaration dut 
impliquer, de notre part, la moindre approbation des 
faits accomplis, c'est-à-dire, du premier partage. 

On devine la satisfaction de M. de Ségur autorise a 
transmettre à sa cour des propositions aussi satisfai- 
santes. « Songez-y bien, je vous en conjure, » écrivait- 
il à M de Montmorin. « La conséquence de nos relus 
sera probablement notre isolement complet en Europe 

. k nf ri .%ar écrivait à Versailles dans une dépêche 
(x) Dès le i, °^ bre : " ÏEwS" le moment c'est que jamais les 
chiffrée: « Ce que je puas £«"*£££ n - 0Ilt été si décidées, si amicales, 
dispositions personnelles de l lm P er ^"^ . , )arti possible. . »La réponse 
etqL ce serait n^^j££ïff%*££S$> au prince de 
à cette dépêche pourrait b.en avo r etc. ce ne q , cnl le camp de 

Nassau, comme nous l'avons vu, 1 amena a quitter uiu H 
Potemkin pour Saint-Pétersbourg. 



RI 

1 



I 



^ 






286 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



et un rapprochement de Ja Russie avec l'Angleterre et 
la Prusse, dont un nouveau partage de la Pologne sera 
le gage. La paix se fera sans notre entremise. L'An- 
gleterre restera maîtresse de la Hollande. Enfin, nous 
perdrons àConstantinople et en Suède toute considéra- 
tion et toute influence. » 

C'est sur ces entrefaites que le prince de Nassau 
était arrivé à Saint-Pétersbourg, appelé très probable- 
ment, par M. de Ségur pour venir lui prêter main- 
forte en des conjonctures devenues tout à coup si 
favorables à leurs vues. 

Mais, presque en même temps, y parvenait aussi une 
grave nouvelle qui, en confirmant les alarmes de l'Im- 
pératrice, redoublait son impatience de connaître la 
réponse faite à ses ouvertures par la France et l'Es- 
pagne. 

C'était l'avis précis des démarches secrètes déjà ten- 
tées à Varsovie par le ministre de Prusse, M. de Lu- 
chesini, d'accord avec l'Angleterre, pour obtenir de la 
diète, épouvantée des conséquences possibles de sa 
nouvelle attitude, le prix que Frédéric-Guillaume en- 
tendait mettre à son appui. Or, ce prix n'était autre que 
la cession par la Pologne des importantes places de 
Thornet de Dantzick qui, séparant en deux tronçons les 
possessions de la Prusse, étaient depuis longtemps 
l'objet de ses convoitises. 

Une pareille prétention, qui ne tendait à rien moins 
qu'à un nouveau morcellement de la Pologne, fait, cette 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



287 



fois, au seul profit do la Prusse, ne pouvait, dans la 
pensée de Catherine, que faire naître à Versailles et à 
Madrid les sentiments d'inquiétude et d'indignation 
qu'elle en éprouvait elle-même, et y déterminer enfin 
l'accord déclaré des quatre puissances, seul capable de 
l'arrêter. Mais pour cela il fallait sans retard, — le pé- 
ril imminent ne permettait aucun délai, — en fournis- 
sant aux deux cours hésitantes la preuve positive d'une 
aussi dangereuse intrigue, leur en faire sentir toute la 
gravité. Et telle est l'importante mission confidentielle 
dont va être chargé le prince de Nassau. 
• A ceux qui pourraient s'étonner de le voir repartir 
ainsi de Saint-Pétersbourg presque au lendemain de son 
arrivée, une réponse sera facile à faire. On vientpréci- 
sément d'apprendre à ce moment la mort du roi d'Es- 
pagne, Charles III, auquel va succéder le prince des 
Asturies. Les habitudes et les goûts du prince do Nas- 
sau sont assez connus pour que personne ne trouve 
extraordinaire de lui voir traverser deux fois de suite 
l'Europe, au cœur de l'hiver, uniquement pour être des 
premiers à saluer de son nouveau titre do roi un prince 
qu'on sait l'honorer de son amitié. 

Mais c'est lui-même qui, — malheureusement sans 
nouslivrer tout son secret, — va nous raconter l'occa- 
sion de ce brusque départ, départ qu'il annonçait déjà, 
nous l'avons vu, dans sa dernière lettre du 9 janvier, 
mais qu'il a dû différer de quelques jours pour attendre 
l'arrivée à Saint-Pétersbourg du prince Potemkin. 



1 



I 



^^ 







288 UN l'ALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

« Pétersbourg, ce a3 janvier -3 février i 7 8g. 

« Je pense qu'il va partir un courrier, et je vais vous 
mander, ma Princesse, ce que je ne pouvais pas vous 
dire par la poste. Je vais faire une course jusqu'à Ma- 
drid (1). La manière dont j'ai été avec le roi actuel me 
mettant à même d'être utile aux deux empires, vous 
savez trop le désir que j'ai de servir les deux souverains 
pour que je n'y fasse pas tout ce qui dépendra de moi. 
Ceci est pour vous seule. Je crois que je serai obligé 
de revenir ici très promptement. 

« Aujourd'hui, à dîner chez l'Impératrice, on parla 
du roi de Suède. Je contai ce que vous m'aviez dit delà 
manière dont il s'était costumé pour sa dernière cam- 
pagne, et que vous m'aviez rappelé le tournoi qu'il vous 
avait promis, et la lance qu'il m'avait dit qu'il me ferait 
l'honneur de rompre avec moi. Cela fit beaucoup rire 
l'Impératrice et la mit de très bonne humeur. Avant 
cette conversation, il avait été question de proverbes. 
L'Impératrice a fait imprimer « Goriolan » et toutes les 
petites pièces faites par elle, l'ambassadeur, Ségur, 

(i) Dépêche chiffrée de M. de Ségur du ao janvier.. . « M. de Nassau de- 
vant partir d'ici dans quelques jours pour Paris, je ne vous écris aujourd'hui 
que pour vous annoncer son départ, je le chargerai d'une dépêche plus dé- 
taillée. Sa conversation suppléera à ce que je n'aurais pas le temps de vous 
mander. Comme le nouveau roi d'Espagne, étant prince des A sturies, l'avait 
admis dans son intimité, il a jugé à propos de partir pour le féliciter sur 
son avènement au trône; mais ce qui accélérera son voyage, c'est que l'Im- 
pératrice, le jugeant propre à combattre l'effet des intrigues anglaises et 
prussiennes à Madrid, l'a chargé d'une comm 1S sion particulière et très 
secrète auprès du nouveau roi et lui a donné une instruction de sa main 
très courte, mais en même temps très précise à cet égard. Ce qu'il vous dira 
et montrera ne laissera rien à désirer à la juste curiosité du roi et à la 
votre sur cet objet. » 



LE PRINCE CHAULES DE NASSAU-SIEGEN 



289 



Ligne, etc., qui ont été jouées à l'Ermitage, et elle a 
annoncé qu'elle ne donnerait ce recueil qu'à ceux qui 
travailleraient pour le tliéàtre de l'Ermitage; mais, par 
une bonté particulière, l'on m'a permis d'emprunter la 
plume de Ségur qui a fait, en conséquence, une pièce 
fort gaie et j'ai reçu le premier volume. 

« Je disais donc que Sa Majesté serait contente de ma 
pièce, et elle me dit qu'elle savait que j'étais un très 
bon auteur; que je lui avais donné, cet été, plusieurs 
scènes tragiques dont elle me remercierait toujours. 
Vous sentez que je lui avais dit que j'étais prêt à re- 
commencer dans ce genre. Enfin, cela a amené qu'en 
sortant de table l'Impératrice m'a appelé et m'a dit : Sa- 
vez- vous bien que j'ai envie de vous prendre au mot? 
— Je lui dis qu'elle n'avait qu'à ordonner. — « Mais 
aurez-vous le temps d'être de retour ?» Je l'assurai que 
oui, si elle médisait, avant mon départ, où elle voulait 
m'employer. Je crois que l'on me donnera le comman- 
dement des galères qui doivent avoir un corps de dix 
mille hommes avec qui je pourrai faire de grandes cho- 
ses. Vous voyez, ma Princesse, que je ne suis pas en- 
core destiné à la vie tranquille ; mais il faut profiter des 
circonstances qui me servent bien. Je vais remplir mes 
engagements vis-à-vis du nouveau roi, être peut-être à 
même de servir ce pays-ci, et revenir y acquérir plus de 
gloire. Adieu, l'on est bien mécontent ici des Polonais. 
Je partirai dès que le prince Potemkin sera arrivé. » 



Mais, quatre jours plus tard, nous voyons qu'il n'est 

19 



I 



ifll^p 



290 



UN PALADIN AU XVIlI» SIÈCLE 



pas encore parti puisqu'il écrit, le 27, dans une dernière 
lettre : 

« Le prince Potemkin n'arrive toujours pas; pour 
moi, je suis prêt à partir dès que je l'aurai vu. Il est 
arrivé hier un courrier de Varsovie, celui qui y a porté 
la nouvelle de la prise d'Oczakoff. mais il ne m'a pas 
apporté de lettre de ma Princesse. Vous savez la grande 
révolution qui se fait en France, et vous avez dû lire le 
beau discours de M. Necker. Voilà donc la France qui 
rapproche son gouvernement de celui de l'Angleterre. 
Les Etats généraux permanents, où les communes au- 
ront la moitié des voix, nous donne la valeur du parle- 
ment. Cela va donner aux Français une grande énergie 
et au roi le règne le plus brillant qui ait existé. J'aurai 
un bien grand plaisir à voir la France dans ce moment. 
Il est vrai que cela sera pour bien peu de jours si l'Im- 
pératrice m'emploie contre les Suédois; il faudrait que 
je sois ici à la fin d'avril. Mais, en ce cas, je propose- 
rais à ma Princesse de passer l'été à Saint-Pétersbourg. 
Je serais bien près d'elle, et elle aurait de mes nou- 
velles et moi des siennes. Adieu, je m'en vais aux 
noces d'une demoiselle de quarante-cinq ans qui se font 
chez l'ambassadeur (1). » 



I 



(i) « Dépêche chiffrée de M. de Ségur du 3i janvier : « ... Le prince de 
Nassau avait différé de quelques jours son départ pour attendre le prince 
Potemkin. Mais, comme il n'arrive pas et qu'on n'en reçoit aucunes nou- 
velles, il s'est décidé à partir avec d'autant plus de raison qu'il lui reste 
très peu de temps pour s'acquitter de la commission de l'Impératrice en Es- 
pagne et pour être de retour avant l'ouverture de la campagne. Le retard 
inouï du prince Potemkin est très préjudiciable aux intérêts de sa souveraine. 
Ses affaires principales sont suspendues, et l'on ne peut s'occuper d'une 



LE PRINCE CHAULES DE NASSAU-SIEGEN 



291 



On lit dans le « Journal politique de Bruxelles » sous 
la rubrique de Paris, 11 mars (1) : « M. de Nassau- 
Siegen est arrivé, ces jours-ci, de Saint-Pétersbourg à 
Paris, après avoirvisité, ennioins d" un mois, les cours de 
Berlin, de Varsovie, de Dresde et de Vienne, et est re- 
parti d'ici pour Madrid, d'où il doit être de retour à 
Saint-Pétersbourg avant le 10 mai prochain. » 



Si le succès des négociations dont il était chargé dé- 
pendait del'aclivitédu négociateur, co succès, on le voit, 
eût été complet. Malheureusement, à Madrid, — bien 

nouvelle répartition des troupes que les circonstances critiques où l'on se 
trouve devrait faire accélérer. .. 

« ... Le prince de Nassau pourra vous confirmer ce que j'ose avancer. Si, 
d'ici à deux mois, cette union n'est pas formée, nous ajoutons la perte de 
la Russie à celle de la Hollande et de la Suède, et nous verrons ou une guerre 
qui nous entraînera ou un nouveau partage de la Pologne qui nous humiliera 
et qui augmentera la puissance de l'allié de l'Angleterre. C'est a .Madrid que 
se décide cette grande question à laquelle est peut-être attaché le sort de 
l'influence de la maison de Bourbon eu Europe. J'espère que Charles IV en 
sentira l'importance et qu'il ne se laissera pas endormir par le langage arti- 
ficieux des Prussiens, qui caressent ceux qu'ils veulent blesser. » 

(i) Le secret de la mission dont le prince de Nassau était chargé com- 
mençait à transpirer. Voici en effet un extrait d'une dépêche du baron de 
Staël, gendre deNecker, et ambassadeur de Suède à Paris : «On parle d'un 
projet de quadruple alliance entre l'Impératrice Catherine, l'Empereur, la 
France et l'Espagne. Il paraîtrait que le voyage du prince de Nassau au- 
rait ce but. Je crois que le cabinet de Versailles ne serait pas fort éloigné 
de cette alliance. Du reste rien n'est encore décidé; » et, autre dépèche du 
même du 12 mars : « Le prince de Nassau est arrivé ici depuis quelques 
jours. Il partira pour Madrid afin d'animer cette Cour contre la Porte ou du 
moins d'affaiblir, s'il se peut, son intérêt pour elle. .. (Léouzori-le-Duc, Cor- 
resp. dipl. du baron de Staél-Holstein.) 

Tout le monde, il est vrai, n'était pas si bien informé que le baron de 
Staël. Une correspondance datée de Madrid, 17 mars, s'exprime ainsi dans 
le n° du 29 avril de la Gazette de Varsovie : « le prince de Nassau a passé 
avant-hier par Paris venant de Pétersbourg. 11 a été présenté à Leurs Ma- 
jestés. On croit que l'Impératrice l'a chargé d'une mission pour notre roi, 
car l'Espagne est la seule monarchie dont la Russie n'ait pas rejeté la 
médiation. On prétend que le prince de Nassau veut être de retour à Pé- 
tersbourg le 8 mai. On raconte qu'avant son départ de Madrid il sera fait 
général-lieutenant espagnol et chevalier de la Toison d'or. » 



V 



292 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 






qu'on s'y préoccupât avant tout d'agir d'accord avec la 
France, — on préférait de beaucoup une politique expec- 
tante à toute décision pouvant avoir la guerre pour con- 
séquence; et quant à Paris, dont l'Espagne acceptait d'a- 
vance, en tout cas, la manière de voir, le moment était 
mal choisi, il faut en convenir, à la veille de l'ouverture 
des États généraux, pour y proposera M. Necker de 
prendre un de ces grands partis dont l'effet immédiat 
eût été un accroissement du déficit de ses finances. 

Six jours après le retour à Paris du prince de Nassau 
revenant d'Espagne, M. de Montmorin se décidait enfin 
à adresser à M. de Ségur des instructions définitives. 
Elles ne devaient plus lui laisser aucune illusion. Tout 
en reconnaissant que le Conseil du Roi avait été una- 
nime à reconnaître l'utilité de l'alliance désirée par 
l'Impératrice, le ministre ajoutait que « S. M. le roi de 
France ne pouvait pas contracter de nouveaux engage- 
ments avant d'avoir acquis la certitude de remplir ceux 
qu'Elle avait déjà acceptés; il fallait donc laisser d'abord 
les Etats généraux accomplir leur œuvre et la paix se 
rétablir entre la Porte et les deux empires, etc., etc. ». 
Un tel ajournement équivalait à un refus poli; c'était 
aussi, hélas! un fâcheux aveu d'impuissance. Ce que 
concédait aujourd'hui Catherine isolée, irritée et mena- 
cée sur ses frontières, comment pouvait-on espérer 
l'obtenir d'elle, plus tard, quand, victorieuse ou rap- 
prochée de la Prusse et de l'Angleterre, elle n'aurait 
plus besoin de nous ? 

Pour M. de Ségur, ce suprême mécompte mettait 



M 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



20:1 



fin à sa mission. Encore quelques mois, cL il s'éloignera 
tristement de Saint-Pétersbourg emportant du moins la 
satisfaction relative d'avoir su empêcher le juste dépit 
de l'Impératrice de se changer contre nous en mauvais 
vouloir trop marqué. Tl suffit de lire ses Mémoires pour 
voir combien le seconda dans cette tâche ingrate le 
dévouement à la France du prince de Nassau. 

Non moins déçu, mais plus heureux que son ami, 
celui-ci pourra, cette fois encore, se consoler, les armes 
à la main, des amertumes de la diplomatie, et c'est à 
Cronstadt que nous allons le retrouver, le 1 er juin, 
commençant sa campagne contro les Suédois. 



I 



w 






XI 



Guerre contre la Suède. — Première 
campagne sur la Baltique en 1789. 



Catherine, on le sait, avait pu. l'été précédent, arrê- 
ter par sa politique les progrès des Suédois. Trahi par 
ses états-majors, abandonné par ses soldats pendant 
que les Danois envahissaient la Suède, Gustave III s'é- 
tait vu contraint de s'arrêter en pleine veine de succès 
et d'aller, en quelque sorte, reconquérir son propre 
royaume sur ses ennemis et sur ses sujets. Il repa- 
raissait maintenant et reprenait l'offensive, singuliè- 
rement fortifié dans son autorité, garanti par la Prusse 
et l'Angleterre contre une nouvelle agression du Da- 
nemarck, et ayant montré à l'Europe qu'il n'avait 
pas autant perdu qu'on se plaisait à le dire dans les 
salons de l'Ermitage de cette habileté et de cette 
popularité qu'il avait bien fallu lui reconnaître en 
d'autres temps. 

Bienquela disproportion fût manifeste entre ses forces 
et celles de la Russie, la possession de la pLus grande 



LE PRINCI4 CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



295 



partie de la Finlande lui donnait contre celle-ci un sé- 
rieux avantage, quelques marches seulement séparant 
sa frontière de Saint-Pétersbourg. Catherine, éclairée 
par le souvenir de ses anxiétés de l'année précédente, 
le sentait bien. 

Aussi, tandis que Potemkin, plus en faveur que ja- 
mais, recevait de nouveau le commandement suprême 
de toutes les armées destinées, au midi, contre les Turcs, 
c'est à elle seule qu'elle réservera la haute direction 
des opérations militaires voisines de sa capitale ; com- 
prenant mieux que personne ce que vaut, en un péril 
pressant, la prompte décision d'une volonté unique et 
souveraine qui veut et qui sait s'exercer. 

Trois éléments devaient se concerter contre les Sué- 
dois, pour ainsi dire, sous son regard : une armée de 
terre, commandée par le général en chef comte Moussin- 
Pouschkin, chargée de s'opposer à celle de Gustave et de 
protéger la frontière ; les escadres combinées des vice- 
amiraux Krusé et Tchitchakoff destinées à fermer 
le golfe de Finlande aux gros vaisseaux suédois, et, 
enfin, une flottille à rames organisée à la hâte sur le 
modèle de celle qui venait de rendre tant de services sur 
le Lirnan. C'est cette dernière flotte, seule à même de 
naviguer à travers les nombreux îlots dont sont bordées 
les côtes de la Finlande suédoise, que l'Impératrice 
confiait au prince de Nassau, lui demandant de la con- 
duire à l'ennemi, sans avoir même quinze jours pour 
la discipliner et l'exercer. 

Ce commandement, on le voit, ressemblait, à bien des 



1 



m 






■V 



20R 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 
égards, à celui dont le prince avait pu, quelques mois 
auparavant, tirer un si grand parti. Mais, s'il va être 
cette fois bien plus frappé encore qu'au début de la 
dern.ère campagne des défectuosités de ses navires et 
de l'inexpérience de leurs équipages, il n'a plus à crain- 
dre du moins, - et c'est là à ses yeux une large com- 
pensation, - d'être arrêté, comme sur Je Liman, par 
ces hésitations perpétuelles dont il a tant souffert. Bien 
qu'hiérarchiquement placé sous les ordres du général 
Moussin-Pouschkin, l'Impératrice l'autorise às'adresser 
directement à elle autant qu'il le voudra; et c'est elle- 
même que nous allons voir, en réponse au premier rap- 
port qu'il lui soumet, dès son arrivée à Cronstadt, l'en- 
courager de ses vœux, tout en le mettant au courantde 
la situation telle qu'elle est au moment où sa respon- 
sabilité va commencer à s'engager: 

« Monsieur le vice-amiral, prince de Nassau-Siegen (1). 
J'ai reçu hier votre lettre en date de la rade de Cronstadt, 
du 3 juin, par laquelle vous me faites part de l'examen 
que vous avez fait des bâtiments à vos ordres et des 
changements que vous avez trouvés nécessaires parmi 
les commandants des galères; de l'ordre que vous 
établissez dans l'escadre et des soins que vous vous 
donnez pour hâter l'armement complet des divers bâti- 
ments. Tout ceci sort à me donner beaucoup de satis- 

chSitr?efdIn? e i dC , nm P ératrice > et celles que nous ci,ons dans ce 
tan? e C , lpi h , ^ SUiVaDt ' "t déjà été publiées dans l'impor- 

tant recued de documeats russes dû à la Société Impériale [d'histoire de 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 297 

faction. Je vois avec, plaisir que Je vice-amiral Pous- 
chkin, — le gouverneur de Cronstadt, — vous seconde 
de tout ce qui dépend de lui. Je lui en ai marqué 
mon contentement. Je souhaite que le vent et toutes 
sortes de bonheur secondent le zèle dont vous me 
donnez de nouveau des preuves aussi convaincantes. 

i J'ai reçu ce matin du général comte Moussin-Pous- 
chkin que le lieutenant-général Michelson est entré par 
Véhéra dans la Finlande suédoise, et qu'il a trouvé à 
Kirs un poste suédois retranché d'un millier d'hommes. 
Ce poste a été forcé. Le petit Bibikoff a été le premier 
dans le retranchement et a pris un des deux canons 
qu'on a pris. Deux majors, six officiers, cinquante sol- 
dats suédois ont été faits prisonniers; trois cents sont 
restés sur la place. Le reste a voulu se sauver après 
avoir fait une vigoureuse défense; mais les Baschkirs 
— que les Suédois, N. B. prennent pour des ogres, — 
et les Kosaks en ont fait un grand carnage dans l'eau 
et dans le bois. Michelson s'est avancé jusqu'à Christine 
d'où il est allé vers Saint-Michel où se trouvent des 
magasins. Mes nouvelles ne vont que jusque-là; elles 
sont du 31 mai, 1 er et 2 juin. Nous voilà donc, à ce 
qu'il paraît, établis dans la Finlande suédoise, et le 
corps suédois de Savolax paraît être coupé ; le géné- 
ral-major Schultz doit l'attaquer ces jours-ci. 

« Adieu, bon voyage et bonne fortune. J'oubliais de 
vous dire que nous avons encore des nouvelles qui 
paraissent assez sûres que la grande flotte suédoise est 
dans un si mauvais état qu'un homme du métier, 



H^^V 



258 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



fort entendu doit avoir dit qu'il faudrait être fou pour 
la mener à l'ennemi. 



« Catherine. 



« A Czarkoe-Sélo le 4 juin 1789. » 






Mais, avant de nous engager dans le récit détaillé de 
la campagne qui commence, et pour n'avoir point, plus 
tard, à le couper, nous placerons, ici, une autre lettre 
écrite au prince de Nassau par une main royale, mais 
qui ne laissa pas, celle-ci, que de l'embarrasser un peu. 
Elle est, il est vrai, postérieureàlapréccdente de quelques 
semaines, puisque le prince lareçutau moment où, les 
deux flottes enfin en présence, la bataille était immi- 
nente. Aussi, est-ce l'instant que Gustave III choisissait, 
toujours fidèle aux traditions de Ja chevalerie, pour 
saluer noblement, avant de le combattre, le seul de ses 
adversaires qu'il affectât de regarder comme digne de 
cet honneur. Il est malheureux que le prétexte de cette 
singulière correspondance ait obligé le prince de Nassau 
à répondre sur un ton qui ne permettait pas à ces cour- 
tois échanges de conserver longtemps le même carac- 
tère. — La lettre de S. M. était accompagnée, en effet, 
d'un rapport d'un de ses aides-de-camp offensant pour 
un des collègues du prince, général comme lui d'une 
armée russe, accusé d'avoir manqué gravement aux 
égards dus aux parlementaires. 

Le billet du roi de Suède est écrit tout entier do 
sa propre main : 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



209 



« Je m'adresse à un chevalier français qui va cher- 
« cher la gloire partout où se trouvent la guerre et les 
« dangers pour le prier d'engager mes ennemis de 
« respecter les lois de la guerre. Tâchons, autant qu'il 
« est en nous, d'en adoucir les calamités. 

« Lorsque j'eus le plaisir de vous voir, à Spa, et que 
« vous me promîtes de venir me voir un jour, je ne 
« croyais pas que vous viendriez si bien accompagné. 
« Mais j'espère que nous nous efforcerons de vous 
« recevoir convenablement, et je vous prie d'être per- 
« suadé que je vous conserverai les sentiments que 
« vous me connaissez. 

« Gustave. » 



On ne trouve point la réponse du prince dans ses pa- 
piers (1) ; mais, à en juger par la lettre suivante, écrite 
parlai, quelques jours plus tard, à sa femme, -- qui 
cette fois n'estplus à Varsovie, séjourdevenu trop péni- 
blement agité pour elle, mais bien à Saint-Pétersbourg 

M Voici quels en auraient été les termes d'après une correspondance de 
Stockholm insérée dans le n« du 10 août x 7 8 9 du « Journal politique de 
«ruxeUe » :.« Sire, j'ai dû passera M. le comte dePouschun la ettre que 
V tre Majesté a donné ordre de m'adresser. J'envoie à M. le baron de KbngS- 
norr ^ la réponse de ce général. Les bontés, Sire, dont Votre Majesté ma 
comblé m'ont fait envisager avec une peine extrême le part, qu elle a pns 
d^ttaL? les états de Sa Majesté l'Impératrice dans un moment ou ce le 
13 souveraine, comptant sur la solidité de ses traités avec Votre Ma- 
Dté avait totalement dégarni les frontières pour porter ses forces con e 
de! barbares qui lui faisaient une guerre injuste. Ayant eu le bonheur de ■■■ 
admis à son service, je sentis dès lors que je sera,s dans le cas de porter les 
arm s contre Votre' Majesté ; mais mon devoir et mon dévoue* lent entie- 
nour Sa Maieslé l'Impératrice m'y obligent, et je tacherai, Sire, de m conr 
Zrede m^ière à mériter l'opJon et l'estime que Votre Majesté a daigne 
m'accorder. J'ai l'honneur d'être, avec le plus prolond respect, etc. » 



^p 



H 



300 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



ou elle reçoit sa part des honneurs et des plaisirs que 
vaut a son mari la faveur de l'Impératrice, -on serait 
porte a admettre qu'en fait de grâce chevaleresque ce 
ne lut pas lui qui dut l'emporter. 

« Je suis bien fâché, ma Princesse, de ne pas être de 
votre avis relèvement à la lettre que je devais répon- 
dre au ro, de Suède. Je suis forcé, dans la position où 
je me trouve, commandant une partie des forces de 
I Imperatnce qui doiventagir contre lui, à lui faire une 
réponse froide; les compliments qu'il me fait n'étant 
enparfe que pour faire ressortir le piquant des leçons 
qu < veut que je donne. D'un autre côté, je ne pouvais 
pas lu, d,re que j'étais fâché d'avoir à combattre contre 
lui, puisqu'il ne tenait qu'à moi de ne pas être dans ce 
ças-la. Que l'on se mette à ma place, et l'on verra que 
la réponse était au moins embarrassante à faire » 

Plus tard, du reste, comme nous le verrons, le 
dépit, suitetropnaturelle d'un échec, fera sortir Gustave 
lui-même de sa belle modération, et la réponse sévère 
qu il s'attirera alors ne lui laissera pas le dernier mot. 

Mais nous n'en sommes encore qu'au {"juin, au mo- 
ment où le prince de Nassau, à peine arrivé â Cronstadt 
fait connaître à l'Impératrice ses premières impressions' 
bien différentes de celles qu'il manifestait si hautement 
en 1788, à la vue des prodiges accomplis à Kerson par 
a toute-puissante et minutieuse prévoyance de Potem- 
km. Les organisateurs de la flotte delà Baltique sont 
loin d'obtenir de lui les mêmes éloges et, spécialement, 



' 



'■ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



301 



le comte Chernitchefï, président du Conseil de l'ami- 
rauté, qui, mécontent sans doute de la faveur faite à un 
étranger, ne s'est prêté que de la plus mauvaise grâce 
et au dernier moment à le mettre au courant des forces 
qu'il va commander. 

Heureusement, Catherine est là, jugeant de haut la 
portée de toutes les plaintes et prompte à réparer les 
fautes qu'on lui signale. 

« Je suis parfaitement arrivé à Cronstadt, » écrit le 
prince à sa femme le 1 er juin, « et j'ai trouvé autant de 
bonne volonté et d'activité à me donner tout ce dont 
j'ai besoin chez M. le vice-amiral gouverneur de Crons- 
tadt que de protestations chez M. de Chernitcheff. Aussi, 
suis-je très content; mais comme M. de Chernitcheff m'a 
empêché d'être au fait de tout ce qui est sous mes ordres, 
cela me donne un travail diabolique. Je n'ai pas pour le 
moment une minute à moi, mais je m'en tirerai dans 
les trois ou quatre jours que je passerai ici. » 
Et le lendemain : 

« J'ai fait partir un courrier pour demander au géné- 
ral Kutusoff, » — commandant de l'école des cadets, — 
«deux officiers pour remplacer deux Anglais qui ne peu- 
vent se faire comprendre. Tout s'arrange, toutira bien ; 
mais M. de Chernitcheff est bien coupable. J'ai heureuse- 
ment avec moi M. deTourtchaninoff (1), qui voit tout et 
quifait et feratout réparer. Je compte partir demain avec 
des gens qui ont une telle volonté que je ne doute pas 



(1) Un des aides de camp généraux de l'Impératrice. 



^^ 



302 



UN PALADIN AU XVItl* SIÈCLE 



que nous n'ayons des succès, si les Suédois veulent 
nous attendre. Dites à Ségur que je n'ai pas le temps 
de lui écrire ; je n'ai pas une minute à moi. » 

Quelqu'impatience qu'il ait d'aller joindre, avec les 
bâtiments qu'il a trouvés à Cronstadt, le reste de ses 
forces mouillées près de l'île de Vogel, il faut compter 
avec les vents. 

« 6 juin, sous voile. — Un vent contraire m'a em- 
pêché de partir hier, et aujourd'hui il est trop violent. 
S'il vient à se calmer je pars à l'instant ; l'Impératrice 
le désire. Le 6 juin est l'anniversaire du jour où, l'an 
passé, je reçus le feu de toute l'armée turque sans y 
répondre, et, le 17, j'y répondis. Vous voyez que le 6 
est un beau jour. Si je joignais l'ennemi le 17, j'aurais 
une confiance extrême, car il y a des jours que l'on 
aime comme, par exemple le 12 septembre. » — Le 
jour de son mariage. — « C'est celui que j'aime le 
mieux ! 

« Adieu, je pars heureux ; ménagez- vous pour moi, 
et n'ayez aucune inquiétude. » 

Mais le vent ne s'est point calmé, puisque deux jours 
plus tard, le 8, c'est encore de la rade de Cronstadt qu'il 
écrit: « Je suis prêt à partir dès que le temps le permettra. 
Hier, il était extrêmement mauvais; aujourd'hui, pres- 
que calme. S'il nous vient un vent favorable, je pars à 
l'instant; car il n'y a plus de temps à perdre. De grâce, 
ma Princesse, n'ayez nulle inquiétude; je ne suis pas 
aussi mal armé que je l'aurais été si je ne m'étais pas 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 303 

arrêté ici, et je me suis adressé à l'Impératrice pour 
avoir de nouveaux secours. Soyez certaine que tout ira 
bien, mais vous n'avez pas idée de tout ce que j'ai à 
faire pour établir de l'ordre (1), et pour réparer l'em- 
brouillamini que Cliernitcheiï a mis partout. Je ne 
l'ai pas laissé ignorer à l'Impératrice. » 

« Enfin, je pars ! » ajoute-t-il, le soir, « et je pars 
très content parce que j'espère faire une belle campagne. 
Si le vent continue à être beau je rejoindrai demain le 
reste de mon armée. 

« De Cronstadt, sous voile, le S. » 

Mais, à peine à sept verstes de Cronstadt, halte 
forcée et nouveaux retards. Pendant près de huit jours 
la marche de l'escadre est arrêtée. Atout dire, son chef 
ne paraît pas en être très fâché. Sans doute il aimerait 
à pouvoir se prêter aux impatients désirs de l'Impéra- 
trice, mais comme M. de Tourtchaninoff, convaincu 
par l'évidence des résultats de l'incurie du comte Cher- 
nitcheff, s'est chargé d'aller, lui-même, les faire con- 
naître en détail à S. M., ces quelques jours de répit, en 
permettant au prince d'apprécier plus sciemment les 
forces dont il dispose, laisseront le temps d'arriver aux 
renforts indispensables que Catherine ne manquera pas 
de lui envoyer. 

« La lettre de M. de Tourtchaninoff me donne 



! 

H 



(i) Dépèche chiffrée du comte de Ségur, du h juin. « Les matelote sont 
des recrues: on manque de pilotes ; les boulets de ,4 sont encore a Olonetz 
et le prince de Nassau manquant de tout aura tout a créer et a dresser. >, 



^^ 



304 UN PALADIN Air XVIII" SIÈCLE 

grande espérance, » —écrit-il le li juin, — « car j'ai un 
vrai besoin de tout ce que je demande. L'Impératrice, 
sachant l'état déplorable dans lequel M. de Chernitcheff 
m'a remis son armée, ne sera pas étonnée de la lenteur 
que je mettrai dans mes opérations; et j'aurai le temps 
d'exercer mon escadre et de lui rendre la force qui lui 
manque. Je me suis conduit de manière à engager per- 
sonnellement M. de Tourtchaninofï à me donner tout 
ce qu'il me faut, en faisant connaître le mal qu'a fait 
Chernitcheff. C'est à lui que l'on aura l'obligation de 
l'avoir réparé. Cette nation est vraiment étonnante. Le 
peu d'exercice que j'ai encore fait faire a déjà produit 
un grand effet. Ségur a bien raison de me dire que 
les vents contraires sont une preuve de mon bonheur. 
Je le vois bien comme cela. Je ne lui écris pas parce 
que vous lui lirez ma lettre, et que je n'ai pas le temps 
d'en écrire deux. Je suis bieu aise de n'avoir pas affaire 
à Curtis.Les Suédois auront peut-être des officiers plus 
instruits que ceux que j'ai, ce n'est pas difficile ; mais 
je m'arrangerai de manière que la valeur fasse tout. 
Mon champ de bataille sera dans des îles, je les ferme- 
rai de façon à ce qu'il y ait peu de manœuvres à faire. 
Quant à l'activité et à l'opiniâtreté, les gens que j'ai à 
commanderont tout ce qu'il faut pour me seconder. Dès 
que le vent le permettra, je me rendrai à l'île de Vogel 
tout en manœuvrant ; j'y trouverai un bon renfort, puis- 
que les dix bâtiments qui m'y joindront ont déjà fait la 
dernière campagne. Je voudrais bien que vous sachiez 
par Witforth, — c'est, on le sait, l'ambassadeur 



w 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



303 



d'Angleterre, — quel est le nombre des bâtiments que 
les Suédois ont dans leur escadre légère. Puisqu'il 
vous a dit que le ministre de Prusse savait le nom des 
commandants, il doit savoir aussi le nombre et l'espèce 
des bâtiments. 11 serait intéressant pour moi de le 
savoir. — Je n'ai pas répondu à la lettre que m'avait 
apportée votre dernier courrier parce quejele reçus au 
moment que nous étions en marche, et que j'étais resté 
en arrière à un bâtiment qui me donnait bien de l'hu- 
meur. Il était encore tel que M. de Chernitcheff l'avait 
fait armer; c'est tout dire. » 

Etentin, ce post-scriptum faisant allusion à de mau- 
vaises nouvelles qui viennent de lui parvenir : 

« Je suis bien fâché de l'écbec de Micbelson; mais il 
sera utile. Il montrera qu'il faut prendre des précautions 
et ne pas toujours compter sur son bonheur. Toutes 
les fois que vous saurez des nouvelles, donnez-moi-les, 
car nous en sommes avides. Celle de Micbelson, je n'en 
ai parlé qu'à Tourtcbaninoff. Adieu, ménagez-vous; je 
charge a mon frère » de vous gronder bien fort si vous 
vous inquiétez. Je suis très content de Varage ; je suis 
bien heureux de l'avoir; il me charge de le mettre â vos 
pieds; adieu, je vous embrasse mille fois.» 

« Le temps est favorable,» — ajoute-t-ille lendemain. 
— « Je vous prie, ma Princesse, de me faire acheter 
cent pelisses de mouton, de celles dont se servent les 
paysans. C'est pour mes cent Turcs qui ont froid la 
nuit; et, comme ils me sont bien utiles, il faut que j'en 
aie soin. Faites-les acheter au meilleur marché possi- 

20 



1 



ï 



306 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



ble, car c'est pour le compte del'Impératrice, et envoyez- 
les à Viborg par la première occasion. Adieu, je crois 
que je vais partir pour Vogel. » 

Cet espoir dut être déçu, car ce n'est que le 16 qu'il 
peut écrire : « Enfin ! me voici à Vogel, mais plus oc- 
cupé que jamais. J'ai reçu hier le courrier de M. de 
Tourtchaninoff que je n'ai pu encore expédier, tant j'ai 
à faire. Aussi, je me porte à merveille. Je voudrais 
bien pouvoir vous donner un peu de ma santé et de 
mon calme d'esprit!» Etle lendemain, 17 : « M. de Tourt- 
chaninoff est arrivé cette nuit. J'expédie un courrier à 
l'Impératrice et j'en profite pour souhaiter le bonjour 
àma Princesse. Toutce qui est autour de moi a le mal de 
mer. Il vente beaucoup. La mer est fort grosse, et j'ai 
un bâtiment qui est un grand cahrioleur. Pour moi, je 
me porte à merveille. Lorsque l'on est bien occupé, 
l'on n'a pas le temps de sentir le mal. Adieu, je viens 
d'écrire à l'Impératrice une longue lettre, et il est im- 
possible d'écrire plus longtemps lorsque l'on est secoué 
comme sur une escarpolette. » 

Ce qui contribue à ce moment à le rendre si bien 
portant et si heureux, c'est qu'en dépit des intrigues 
ourdies contre lui l'Impératrice a fait à ses réclama- 
tions l'accueil sur lequel il comptait. Quel que fût le 
crédit de M. de Chernitchetf, il s'est trouvé impuissant 
auprès de Catherine qui, voulant la victoire, n'entend 
pas marchander à ceux qu'elle emploie les moyens de 
l'obtenir. 

«Je vous prie de ne plus voir M. de Chcrnilcheif, » 



»■ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



307 



— écrit le prince à sa femme après qu'il a causé avec 
M. de Tourtchaninoff. — «J'ai parlé delui à l'Impératrice 
et j'ai écrit à lui-même de manière à ce qu'il devrait 
trouver extraordinaire que vous alliez encore chez lui. 
Cet homme a fait plus de mal à la Russie que ne nous 
en fera le roi de Suède que nous hattrons malgré 
cela (1). » 

Grâce à des ordres suprêmes aussi prompts que précis, 
il recevra à temps tous les secours qu'il réclame. Il a 
pu désigner lui-même, puisque son désir a suffi, les 
trois officiers généraux qui doivent le seconder. Ce 
sont M. de Winter, un marin hollandais de haute va- 
leur qui a fait ses preuves, l'été précédent, conlro les 
Turcs, le comte Silisoff, et le comte Litta-Visconti, un 
Milanais, alors bailli de Malte et qui, plus tard, relevé 
de ses vœux, épousera la belle comtesse Scawronska, 
l'une des nièces de Potemkin. Son chef d'état-major 
ost M. de Varage, lui aussi do l'ordre de Malte, Fran- 
çais d'un mérite éminent, et qu'il a déjà eu sous ses 
ordres et pu apprécier sur le Liman. M. de ïourtcha- 
ninoffpeut repartir pour Pétersbourg et dire à l'Impé- 
ratrice qu'ainsi soutenue et comblée son escadre légère 
ne demande plus qu'un peu de beau temps pour lui 
prouver sa gratitude et son enthousiasme. 

Mais ce beau temps tarde bien à venir. « Des vents 
toujours contraires,» — dit la lettre du 2o, — « m'em- 



M 



(i) Dépèche chiffrée do M. Je Séyur du 10 juillet : « ... Aussi, l'Impéra- 
trice, furieuse contre le comte Ivau Czernilclieff, ministre de la marine, a 
quitté, en paroles seulement, sa modération ordinaire et a dit à ce ministre 
que sous Pierre 1 er il aurait perdu la tète. » 



i 



w 



308 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



pèchent d'aller aussi vite que je voudrais. Cela me 
donne une humeur extrême. Vous aurez vu M. deTourt- 
chaninoff. Je suis fâché qu'il m'ait quitté,, car je suis 
dans une position à désirer avoir un témoin. Je suis 
très content de mes trois chefs :Litta, Winter ctSilisoff. 
Grâce à leurs soins j'espère que nous ferons de bonne 
besogne. Mais ce diable de vent toujours contraire m'é- 
tonne , car j'étais accoutumé à les avoir favorables. 
Mon Dieu ! ma Princesse, que la mer est un vilain élé- 
ment lorsque l'on a envie de faire, et que tout vous 
arrête. Il vient de m'arriver de bons canonniers que 
m'a envoyés Melissino, — le général président du 
comité d'artillerie; — c'est une bonne chose. J'en ai 
quatre cents qui me viennent de lui. Dites-lui bien que 
je l'en remercie et de la promptitude qu'il a mise à me 
les envoyer. Priez Ségur de m'envoyer tout ce qu'il 
saura de la France. Je suis bien inquiet de l'issue des 
États généraux qui prennent mauvaise tournure. 

« Sous la pointe Coacerat, ce 20 juin . » 



Mais voilà qu'au moment où, plein de confiance, il 
atteint enfin l'ennemi, l'ordre le plus inattendu, le plus 
malencontreux, du généralissime auquel il est tenu d'o- 
béir vient tout à coup non seulement l'arrêter, mais, 
en lui enlevant une partie notable de ses forces, annuler 
tout ce qu'il a fait et le réduire à l'impuissance. 

« Je débarque six mille hommes, » — écrit-il dans un 
désespoir qu'il essaye en vain de dissimuler par respect 
pour la discipline. — «Picpus, 26 juin. — Je les envoie 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 309 

à M. le Général Moussin-Pouschkin. Pour cela, il faut 
que je désarme vingt-deux galères ; mais j'ai choisi une 
position où je ne crains pas la flotte suédoise, s'ils 
veulent venir m'attaquer. J'enrage de me trouver sur 
la défensive le jour où j'ai vu leurs premiers bâtiments, 
ce matin, à 2 heures. J'en ai vu sept qui se sont retirés. 
Tout ceci pour vous seule. Adieu, j'ai bien sommeil, 
mais j'ai trop à faire. » 

Les motifs du général en chef, il suflit pour les devi- 
ner dese rappeler la nouvelle transmise par laPrincesse, 
quelques jours auparavant, de l'échec de Michelson. 

S'étant trop avancé, et rendu téméraire par son pre- 
mier succès, ce général s'était laissé surprendre et battre 
par les Suédois, qui, commandés par Gustave en per- 
sonne, avaient, après leur victoire, franchi la frontière 
au nombre de dix mille hommes. Aux yeux du prince 
de Nassau, le plus sûr moyen d'arrêter l'ennemi et de 
le contraindre à rétrograder, c'était de jeter derrière 
lui un corps de débarquement qui menaçât de couper 
sa retraite. Il s'était empressé d'écrire à l'Impératrice 
pour lui exposer ce projet et pour s'offrir, si elle l'ap- 
prouvait, à l'exécuter avec sa flotte. Quant au comte 
Moussin-Pouschkin, so repliant déjà avec toutes ses 
forces, commepour aller couvrir Pétersbourg,il semble 
s'être surtout préoccupé, au premier moment, de com- 
bler le plus tôt possible et n'importe à quel prix les 
vides faits dans son armée par le malheur de son lieu- 
tenant; et, de là, l'ordre étrange donné par lui au 
prince de Nassau ; ordre suivi, il est vrai, dans les 






fc 



1 



m 



I 



3,0 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

vingt-quatre heures, d'un contre-ordre tout différent, 
puisque nous voyons le prince écrire dès le 27 : 

« Après avoir débarqué six mille hommes pour me 
conformer aux instructions extraordinaires de M. le 
comte Pouschkin, il mêles renvoie. Mais, comme je ne 
laisse rien ignorer à l'Impératrice, elle voit ceux qui 
font des fautes, et, pour quelle n'en ignore pas, je lui 
viens d'envoyer copie de toutes mes correspondances. 
Cela est nécessaire lorsque l'on a affaire à des gens qui 
agissent aussi peu militairement. Adieu, il me faudra 
quatre ou cinq jours pour réparer les sottises des autres. 
De là, je continuerai ma marche. J'avais compté célé- 
brer le 17: mais ils m'en ont empêché. Dites à Ségur 
que je n'ai que le temps de lui dire que je l'aime bien. 

« Le 27, Piccopussc. » 

Que s'est-il donc passé pour expliquer un revirement 
si soudain de la part du comte Pouschkin? A-t-il re- 
connu lui-même la faute qu'il commettait ? A voir la 
confiance et la satisfaction du prince de Nassau au len- 
demain d'un contre-temps qui l'a, d'abord, tant irrité, 
lo doute n'est guère possible. C'est l'Impératrice elle- 
même qui s'est hâtée d'intervenir. L'idée du prince est 
adoptée par elle, et sa volonté souveraine va savoir, non 
sans peine, l'imposer à ses généraux. 

Pour que ce plan puisse avoir son effet, une condi- 
tion est indispensable : la promptitude dans son exé- 
cution. Or, il comprend d'abord, comme prélude néces- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGES 311 

sairedu débarquement en terre ennemie, une victoire 
surlaflotte suédoise qu'il s'agit, avant tout, de détruire 
ou du moins d'éloigner. Si le prince de Nassau se sent 
de force à la remporter à lui seul, rien ne l'empêchera, 
dès lors, d'avoir, à lui seul aussi, l'Iionneur du coup 
décisif de la guerre, et peut-être même celui de prendre 
le roi. « Mon Dieu ! qu'il serait charmant de vous l'en- 
voyer à Saint-Pétersbourg! Je lui ai donné ma parole 
de rompre une lance avec lui. Comme l'Impératrice le 
recevrait bien ! » Mais si la flotte suédoise est trop im- 
portante pour que la flotte à rames puisse l'attaquer 
sans se faire appuyer, les autres forces russes devront 
alors combiner leur action avec la sienne, d'où des 
retards possibles et peut-être un échec dont le prince 
porterait seul la responsabilité. 

C'est seulement sous Frédériksham qu'il pourra se 
rendre compte de la situation réelle et des ressources 
des Suédois, et l'on devine son impatience devant les 
obstacles de tout genre qui ne lui permettent d'y arri- 
ver que le G juillet, sept joursaprès la fausse manœuvre 
qui est venue l'arrêter si inopinément. 

Pendant ces sept jours, deux lettres seulement : la 
première du 28 juin : « Mes troupes sont revenues cette 
nuit. Tout est déjà réembarqué avec l'artillerie. Si le 
vent est bon, je continuerai ma route. Comme je don- 
nerai souvent des nouvelles à l'Impératrice, ma Prin- 
cesse en recevra souvent de moi ; je ne lui écris que 
quatre mots parce que je suis dans un canot allant d'un 
bâtiment à l'autre pour remettre tout en ordre. » 



312 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

La seconde du 1* juillet : «Vous ne serez pas étonnée 
que mes lettres soient courtes, lorsque vous saurez 
qu'outre les soins que me donnent quatre-vingt-deux 
bâtiments, j'écris au moins tous les deux jours à l'Impé- 
ratrice et tous les jours à M. Pouschkin. L'Impératrice 
me fait donner tout ce que j'ai demandé. Elle a envoyé 
le général Balay pour exécuter tout ce que j'exigerai 
pour son service, et elle augmente mon escadre de 
deux chibecks qui portent vingt-deux canons de 24 et 
douze de 8, et de quatre demi-chibecks. Cela me joindra 
promptement et j'espère que cela me mettra à même de 
réparer le temps précieux que l'on a perdu. Le vent 
toujours contraire m'empêche d'aller à l'ennemi ; cela 
m'impatiente. Mais, pendant ce temps, les chibecks 
s'arment et me joindront. Ainsi, tout est peut-être pour 
le mieux. Ce qui est bien certain, c'est que je ferai tout 
ce qui dépendra de moi pour mériter la confiance que 
me marque l'Impératrice. De grâce, ma Princesse, 
n'ayez pas l'inquiétude que vous me marquez avoir. 
Comptez sur ma sagesse et sur mon bonheur. 

« Sous Picpusse. » 

Mais le voilà à Frédériksham. 

« Enfin ! je suis devant Frédériksham ! Je n'ai trouvé 
sur mon chemin que trois petits bâtiments suédois qui 
ont fui à notre approche, ainsi que ce qui était devant 
Frédériksham. Il est bien maladroit aux Suédois de 
n'avoir pas fait de batteries sur les îles entre lesquel- 
les j'ai été obligé de passer; y étant depuis si longtemps 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



313 



ils eussent pu s'y établir de manière à bien m'embarras- 
ser. Enfin, voici nos côtes libres jusqu'à Frédériksharn, 
et cette place en sûreté. Je vois quelques bâtiments 
mouillés à dix ou douze verstes de moi ; je vais les 
reconnaître et, ensuite, je prendrai les mesures conve- 
nables pour les faire attaquer vigoureusement. Adieu, 
ma Princesse, écrivez-moi par les courriers que j'envoie 
à l'Impératrice et qui ont ordre, à leur retour, de 
prendre vos paquets. Je ne puis trop me louer de l'Impé- 
ratrice. Tout ce que je demande m'est fourni sur-le- 
cliamp. Elle entre elle-même dans tous les détails et 
me répond à la minute. Elle vient de me mander que si 
j'étais dans le cas de débarquer un corps considérable, 
je pourrais le commander, en laissant des ordres à l'es- 
cadre. Cela me mettra à même, je l'espère, de rompre 
cette fameuse lance. Mais, pour cela, il faut battre sur 
mer, et il faut être secondé pour y réussir. Envoyez- 
moi Nocus avec trois chevaux, en cas que j'aie à mon- 
ter à cheval. Il pourra venir à Frédériksharn avec un 

courrier. » 

A peine en vue des Suédois, il ne perd pas, on le 
devine, un instant pour aller se rendre compte de leurs 
forces. Malheureusement, son impression est telle, au 
retour de cette inspection, que la prudence s'impose 
absolument à ses résolutions ; et ce n'est point sans 
un certain étonnement, du reste à sa louange, que nous 
voyons cet audacieux justifier par sa sagesse le mot qu'il 
écrivait à sa femme, vers ce même moment, dans un 
billet non daté : « De grâce, soyez sans inquiétude. 



î 

| 

I 







I 



3ii UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

Vous voyez bien que ma conduite vis-à-vis des Sué- 
dois n'est pas la même que j'ai eue devant les Turcs. » 
La lettre suivante est, comme la précédente, du 
6 juillet: « J'ai passé ma journée à reconnaître l'enne- 
mi en allant d'île en île dans des pirogues de pêcheurs, 
et j'ai passé la nuit à écrire au comte Pouschkin et à 
l'Impératrice, à qui j'envoio copie de ce que j'écris au 
général. Les Suédois ont pris une telle position que je 
les crois inattaquables. Toutceci pour vous seule; adieu, 
je n'en puis plus; j'ai besoin de quelques heures do 
sommeil, d 



Aussitôt son parti est pris; et, puisqu'il a le regret 
de constater qu'il lui est indispensable d'avoir recours 
à d'autres forces russes, il adresse sans retard un plan 
à ce sujet à l'Impératrice. Les délais que ce nouveau 
plan va nécessairement lui imposer lui permettront, si 
on le veut encore, d'envoyer pour quelques jours au 
comte Pouschkin ces six mille hommes dont celui-ci 
croyait avoir un si pressant besoin quelques jours au- 
paravant. 

« 7 juillet. Je viens d'envoyer par M. Kourkof à l'Im- 
pératrice un plan d'attaque combinée avec les autres os- 
cadres qui nous mettrait à même d'avoir toute l'esca- 
dre à rames des Suédois, et, en attendant que le mou- 
vement général se fasse, je propose de débarquer avec 
six mille hommes pour me joindre au général Pousch- 
kin. Toujours pour vous et Ségur seuls. Avec le reste 
de mon escadre, que je placerai en différents endroits, 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 315 

je répondrais de la sûreté des côtes d'ici à Cronstadt. » 
Mais pour le succès de sa combinaison il faut que le 
vice-amiral Krusé, qui commande la grande escadre 
russe, se rapproche sans retard de Frédériksham. Quant 
à l'armée de terre du comte Moussin-Pouschkin, son 
rôle consistera à tromper l'ennemi, de façon à l'empê- 
cher de contrarier le débarquement qui devra suivre 
immédiatement la victoire navale. 

A peine soumis à Catherine, ce plan est agréé; et M. de 
Tourtchaninoff est envoyé aussitôt de Saint-Pétersbourg 
pour en régler tous les détails. Si le prince est destiné, 
cette fois comme toujours, à se heurter à bien des 
mauvais vouloirs, ce n'est point, en tous cas, du côté de 
l'Impératrice que lui viendront les obstacles et les re- 
tards. 

t M. do Tourtchaninofl est arrivé aujourd'hui, i — 
lisons-nous dans un billet de ce moment, malheureuse- 
ment sans date. — « Hier, j'ai reçu tous les ordres que 
je désirais. Le plan que j'avais envoyé à l'Impératrice 
par M. Kourkof a été accepté en entier. J'espère que 
nous ferons une belle campagne; mais il faut que j'at- 
tende que l'amiral Krusé soit en mesure de me secon- 
der. Grégoire m'a rapporté les paquets que vous lui 
aviez remis. J'écris au prince Potemkin assez souvent. 
Dites à Ségur que je le remercie de la lettre qu'il m'a 
écrite. Quant au thé, envoyezdu vert au comteRzewuski 
et à M me de Coislin. Mandez-leur que c'est de l'an- 
cien thé que m'a donné l'Impératrice. Envoyez-leur la 
grande boîte, nous en aurons d'autre. Mais il faut qu'il 



Jsfm 



Va 

m 



13 



I 



w 



316 UN PALADIN AU XVIII. SIÈCLE 

voyage par terre et non par mer. Priez l'ambassadeur 
de Je faire arriver jusqu'à Paris par un des courriers 
qu'on envoie à M. de Mercy. » 

Et maintenant tout un mois va s'écoulor; mois de 
fièvre et d'angoisse pour le prince de Nassau. 

Ce n'est plus seulement aux vents contraires qu'il 
aura affaire. Obligé de compter avec des égaux, des 
rivaux, humiliés de se plier aux vues d'un étranger, il 
sent tout le poids de la responsabilité qu'il assume,'— 
responsabilité qu'il mesure à la confiance dont l'Impé- 
ratrice l'honore. Elle seule le soutiendra par sa justice 
toujours présente, sa clairvoyance, sa fermeté. 

Tout d'abord, il n'est qu'à la satisfaction de voir ses 
idées accueillies : « 15 juillet. -Nous n'attaquerons 
pas encore de quelque temps, à cause de tout ce qu'il 
y a à faire pour agir d'accord. Mon plan a été accepté 
en plein, et j'espère que, si les Suédois nous attendent, 
j'aurai encore une belle journée ; » et le surlendemain,' 
17 : « J'attends des nouvelles de l'amiral Krusé qui 
agira de concert avec moi. Mon plan est bon ; il faut 
seulement que les Suédois nous attendent. Je l'espère, 
parce que le poste qu'ils occupent couvre le flanc dû 
roi. L'Impératrice m'écrit dans toutes ses lettres qu'elle 
approuve ma conduite. Dans celle que j'en ai reçue 
aujourd'hui, elle me mande : « C'est avec une reconnais- 
sance particulière que nous envisageons les mesures que 
vous prenez. » Si je suis secondé, comme je dois l'être, 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



317 



elle m'en devraréellement; car nous pouvons lui détruire 
toute l'escadre suédoise. Adieu, n'ayez nulle inquiétude, 
premièrement, parce que le temps de combattre n'est 
pas encore venu, et puis, parce que je ne suis pas là 
pour combattre, mais pour faire combattre les autres. 
Aussi, vous devez bien penser que les risques que j'ai 
à courir ne sont pas grands. Dites mille choses à Ségur 
et à l'ambassadeur à qui je dois une réponse, mais je 
voudrais avoir à lui annoncer une nouvelle qui en 
vaille la peine. Voilà pourquoi je retarde. » 

« Le vent est toujours contraire, » — écrit-il quel- 
ques jours plus tard, — « et trop fort pour exercer, ce 
qui me fâche; car nous perdons un temps précieux. J'ai 
fait, ce matin, des changements dans la répartition de 
mes équipages qui me seront utiles. Mon Dieu! que 
de choses à faire qui eussent été faites, si ce maudit 
Chernitcheff n'avaitpas voulu tout embrouiller, au lieu 
d'arranger mon armée comme l'Impératrice l'avait or- 
donné ! » 

Mais bientôt les lenteurs de l'amiral Krusé viennent 
troubler sa confiance; carie temps passe; et, si l'on ne 
se hâte, les Suédois mis en éveil auront opéré leur 
retraite. « Je suis d'une humeur diabolique! M. Krusé 
n'arrive pas. M. Pouschkin n'a pas fait, dans le temps, 
ce que j'aurais voulu, et veut actuellement que je con- 
trarie mes projets. Cela m'a fait tenir ce matin un con- 
seil qui me procure au moins l'occasion de vous écrire. 
J'imagine que ma lettre donnera de l'humeur à l'Impé- 
ratrice; mais ce ne sera pas contre moi. Si elle aime 



il 






Ki 



JBL 

m 






I 




318 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

la vérité, je me suis fait une loi de la lui dire toujours 
et j y serai fidèle. Adieu, ma Princesse. » 

On est déjà au 23 juillet et cependant la grande es- 
cadre n'a pas encore donné signe de vie. 

« Point encore de nouvelles du vice-amiral Krusé 
(23 juillet), mais les bâtiments qui devaient me venir 
de Gronstadt sont arrivés. Mettez-vous à ma place, et 
jugez, ma Princesse, de l'impatience que j'ai de voir 
ce vice- amiral au poste qui lui est destiné, pour être 
certain d'une victoire complète. Nous devons donner à 
la Russie unedesbellesjournéesqu'elleauraeues, etcela 
souslesyeuxdeGustave.Ilfautqu'iln'aitpasle sens com- 
mun, s',1 nous attend. Si cet amiral s'était avancé tout 
de suite, lorsqu'il en a reçu l'ordre, l'affaire serait faite; 
car ,1 a fait des vents qui n'auraient pas permis aux 
Suédois de se retirer. Ces retards m'ont donné tant 
à humeur, que j'ai été obligé de prendre médecine. Ac- 
tuellement, je suis plus calme, et je me porterai à 
merveille lorsque nous en serons à exécuter mon pro- 
jet. Tout ce qui est sous mes ordres me marque la 
meilleure volonté et de la confiance. Avec cela, tout 
doit bien aller. Je suis fort aise d'avoir ici le général 
Balay; j'avais absolument besoin do quelqu'un qui pût 
me seconder et qui eût l'habitude du commandement. 

« Sous Frédériksham. » 

Huit jours plus tard, toujours la même incertitude 
relativement à l'escadre de l'amiral Krusé. Mais le 
prince, en revanche, a reçu, par l'entremise de M. de 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 31!) 

Ségur, des nouvelles de France, peu faites pour aider 
à le rasséréner. 

« Les nouvelles de Paris, » — écrit-il le 1 er août, — 
« în'ontfait une peine extrême. J'aime le roi et beaucoup 
le comte d'Artois. Vous jugez combien je souflrc de 
les voir dans la situation où ils sont. M. Necker a bien 
jouéleroi et le ministère tremblant qui aperdu la France; 
car je crains bien que ce malheureux pays ne tombo 
dans l'anarchie la plus complète. Sije croyais avoir pu 
y être utile au roi, j'aurais voulu y être; mais comme 
je sens que je n'aurais fait que me brouiller avec une 
nation qui m'a toujours bien traité, je suis fort aise de 
ne pas m'y être trouvé. Outre la peine que me font 
éprouver ces nouvelles de France, j'en ai aussi de bien 
vives, ici. Je n'ai point encore de nouvelles de Krusé ; 
je ne sais où il est, ni ce qu'il fait ; et je suis obligé de 
rester dans l'inaction au lieu de remporter une victoire 
certaine si mon plan était exécuté. Cela me désespère. 
De grâce, envoyez-moi tout ce que vous pourrez ras- 
sembler de clioses sur la France, et, lorsqu'il n'y a pas 
de courrier, envoyez-le moi par la poste à Frédénks- 
ham. Je vous renverrai par le premier courrier la let- 
tre de Mirabeau et tout ce que Ségur m'enverra. Je le 
plains bien, car je sais, parce que je souffre, ce qu'il doit 
souffrir. » 






9» 

mi 



IIeureusement,les Suédois,nullement alarmés par des 
préparatifs dont l'intention leur éebappe, et confiants 
dans la supériorité de leurs forces, sont loin de songer 



$■ 



I 



^p 







3 -° UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 

à se retirer. Les voici, au contraire, qui, pour fêter la 
présence de leur roi venu sur son escadre pour l'inspec- 
ter, attaquent les premiers, procurant ainsi au prince de 
Nassau, en même temps qu'une occasion d'essayer ses 
forces contre eux, la meilleure diversion à ses chagrins. 
Complètement vainqueur dans cette première ren- 
contre, il peut écrire à sa femme : « le 4 août, 11 heures 
du matin, despositions de l'ennemi.Enlin.'ma Princesse, 
j'ai eu une assez] olie matinée. J'ai été réveillé un peu 
avant 4 heures par des coups de canon que mes postes 
avancés tiraient sur des bâtiments suédois qui s'étaient 
avancés en assez grand nombre. J'en ai fait. avancer 
pour soutenir les miens, et, le combat commencé, j'ai 
voulu avoir l'avantage. Les Suédois avaient avancé 
quatre voiles carrées, quatre galères et une vingtaine 
de chaloupes canonnières. Je les ai attaqués avec trente- 
deux chaloupes canonnières et trois cutters-bombardiers. 
Mes galères me soutenaient; mais n'ont pas tiré. Je suis 
en avant des îles Korquesari, à une portée et demie du 
canon des vaisseaux suédois. M. de Novossilsoff, qui va 
porter ma petite nouvelle, vous donnera des détails ; car 
il ne m'a pas quitté. Dites mille choses à Ségur. Mon 
Dieu! si Krusé étaitarrivé, ou du moins arrivait, quelle 
belle victoire nous aurions! » 

^ « Je suis établi dans ma nouvelle position, » — 
ajoute-t-il le lendemain, Saoût, de Korquesari. — , Elle 
est bien bonne et bien forte. Aussi, je ne crois pas que 
les Suédois osent m'attaqucr de nouveau, quoique nous 
soyons à portée de nous connaître avec nos lunettes. 






LE PRINCE CHARLES DÉ NASSAU-SIEGEN 321 

L'affaire d'hier aguerrira nos recrues, nous fera grand 
tien. Avant-hier, je crois que le roi était venu à son 
escadre. L'on avait fait, à 2 heures, deux décharges 
générales de toute l'artillerie et l'on en fît une troisiè- 
me, au soleil couché. Si c'est lui qui a fait avancer 
les bâtiments qui s'étaient approchés de moi trop inso- 
lemment, il doit être bien content do lui; car cela lui a 
valu une jolie journée pour ses armes. Je crois qu'il 
pesleun peu contre moi, et, moi, qui suis bon, je ne 
m'en fâche pas, quoique j'aie été bien fatigué. Je n'en 
pouvais plus le soir. Aujourd'hui, je me porte à mer- 
veille ; mais j'ai tant à écrire que cela mo désespère. 
Cependant, je n'écris ni en France, ni en Espagne, ni 
en Pologne. Chargez-vous en; car je n'ai pas le temps; 
et puis, en France, l'on pense à autre chose qu'àmoi. » 
Et deux jours après : « Les Suédois sont les plus 
honnêtes gens du monde. J'ai fait sonder les deux 
dernières nuits jusques très près de leurs bâtiments, 
sans qu'ils aient pensé à m'en empêcher. Mon Dieu! 
Que je voudrais qu'un bon vent m'amène ce M. Krusé, 
pour pouvoir vous annoncer que je n'ai plus d'ennemis 
devant moi. Je suis prêt et en état d'exécuter ce que 
j'ai annoncé... s'ils m'attendent. Je ne pourrai jamais 
avoir une plus belle occasion. » 

Le jour même où le Prince écrivait ce dernier billet, 
le 7 août, l'amiral Krusé arrivait enfin; mais les pre- 
miers rapports qu'ils ont ensemble font voir au prince, 
à tort ou à raison, un mauvais vouloir si marqué, et 

si 






Un 
il 



1 



9 



Mb 



m 



^^ 



322 



UN PALADIN AU XVIIÎ' SIÈCLE 



■ 
■ 



excitent en lui un mécontentement si vif, qu'il n'hésite 
pas à adresser sur-le-champ ses plaintes motivées à 
l'Impératrice. « Je n'ai que le temps de vous dire, » — 
écrit-il le jour même, — « que je me porte bien et quo 
j'envoie un courrier pour me plaindre de M. Krusé qui 
fait tout ce qu'il peut pour faire manquer mon plan. 
C'est le diable! J'envoie à l'Impératrice ce qu'il m'écrit 
et ce que je lui réponds. Elle trouvera mon style posi- 
tif. Adieu. » 

Et deux jours plus tard : 

« Je suis toujours dans l'attento du moment où mon 
plan pourra s'exécuter. Mais je crains que cela no 
puisse être avant sept ou huit jours. Heureusement que 
l'Impératrice voit et est bien convaincue que tout co 
qui a dépendu do moi a été fait. Si tout le monde la 
servait avec la même ardeur, nous ferions de bonne be- 
sogne. j> 

Mise au courant des obstacles que rencontro l'exécu- 
tion d'un projet que son autorité a sanctionné, Cathe- 
rine avisera. 

La mésintelligence entre les deux chefs est, en atten- 
dant, à l'état aigu, ù en juger par les lettres du prince 
du 9 et du 11 août. 

« Encore un courrier relatif à Krusé. Oh ! ma Prin- 
cesse, que l'on a de peine à faire de bonnes choses : et 
qu'il est cruel d'avoir affaire à des gens de mauvaise 
foi ! Mais l'Impératrice est instruite de tout. Je lui en- 
voie les lettres que je reçois et celles que j'écris ; et 
elle verra la différence de ma manière de la servir à 



LE PRINCE CflARLES DE NASSAU-SIEGEN 3S3 

celles des autres. Adieu, j'ai des affaires par-dessus Ja 
tèle. J'aimerais mieux me battre quatre fois que d'avoir 
affaire à de pareilles gens. Mille choses à Ségur. Jo 
vous remercie pour les nouvelles et le pâté que M. de 
Novossilsoff m'a apportés. Je suis bien fâché de la pen- 
daison de ce pauvre Foulon que j'aimais. » Et le 11 : 
« Ce diable de Krusé me fait perdre la tête. Il fait tout 
ce qu'il peut pour faire manquer mon projet; mais il 
n'y réussira pas; car, avec la précaution que j'ai de tout 
faire connaître à l'Impératrice, j'espère qu'où bien on 
lui ôtera ce commandement, ou elle donnera des ordres 
si terribles que l'on les exécutera,, et que nous n'aurons 
à regretter que la perte de temps. Voyant que je le pres- 
sais et que j'avais toute raison, il a fini par m'écrireunc 
lettre impertinente que j'ai envoyée dans le dernier 
courrier àl'Impératrice. Actuellement, ilvient depcrdre 
une frégate dans une mauvaise manœuvre qu'il a faite 
et que j'ai annoncée telle à S. 31. Elle verra au moins 
que je vois juste. Tout ceci est pour vous ; n'en parlez 
pas dans le public. Dites mille choses à Ségur, et qu'ou- 
treles peines que j'ai icije partage bien scsjustes inquié- 
tudes. Je n'écrisà personne en France; carjene sais que 
dire dans dépareilles circonstances, ne pouvantm'yreu- 
dre pour aider mes amis et le roi, qui, d'ailleurs, n'a plus 
besoindes services quej'auraispu lui rendre. Il est terrible 
d'être forcé de plier; et, si on m'offrait sa couronne avec 
l'obligation de tenir la conduite qu'il a eue, je la refu- 
serais. Mais mon courrier m'attend . N'ayez nulle in- 
quiétude pour moi. L'on a exagéré mes dangers. Ce- 



f 



l^v 



324 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



m 




pendant, voulant faire connaissance avec ce que j'ai à 
mes ordres, j'ai été obligé de faire plus que je ne ferai 
à l'avenir; soyez-en certaine. Vous voyez d'ailleurs que 
je ne m'en porte pas plus mal. » 

Mais c'est surtout quelques heures plus tard qu'il se 
portera bien, quand vont arriver la réponse et la déci- 
sion de l'Impératrice. En s'adressant à elle il ne s'est 
pas trompé. Aussi, plein d'enthousiasme, écrira-t-il le 
soir même : 

« Oh ! mon Dieu ! ma Princesse, qu'il est agréable 
de servir l'Impératrice, lorsque l'on veut faire son de- 
voir. Sur ma première lettre, Krusé est rappelé à Pé- 
tersbourg(l), et son commandement est donné à M. Ba- 
lay que je proposais. Je lui ai donné ses instructions; et 






(i) Malgré ce désaccord avec le prince de Nassau, l'amiral Krusé n'en 
était pas moins un des officiers généraux les plus distingués de la marine 
russe. L'année suivante, il eut de nouveau un commandement important. Il 
en dut le succès, en grande partie, au prince de Nassau dont l'abnégation et 
le dévouement à l'Impératrice furent plus forts que les rancunes. Le fait est 
trop honorable pour tous les deux pour que nous ne l'empruntions pas aux 
mémoires de Langeron, témoin oculaire. 

L'Amiral Krusé, qui avait un commandement distinct de celui du prince de 
Nassau, dut, au début de la campagne de 1790, arrêter la flotte du duc de 
Sudermanie s'avançant vers Saint-Pétersbourg. « ... M. de Nassau, raconte 
M. de Langeron, toujours plus occupé du bien général que de ses propres 
intérêts, proposa à l'Impératrice de joindre ses huit frégates à la flotte de 
Krusé. Elles lui furent fort utiles surtout dans son troisième combat où elles 
luiservirent à prolonger sa ligne, dans un momentoù il craignit d'être tourné, 
et où ellesrepoussèrent aussi les chaloupes du roi. Ce dévouement de M. de 
Nassau ne fut senti que par l'Impératrice, et l'on n'en parla pas à Saint- 
Pétersbourg; mais Krusé lui fit témoigner publiquement sa reconnaissance, 
quoi qu'ils fussent brouillés, comme on la vu... » M. de Langeron ajoute 
un peu plus loin: «... Le lendemain, au point du jour, nous apprîmes l'in- 
décision du troisième combat; nous en entendîmes un quatrième et nous per- 
dîmes la flotte de vue. Le prince de Nassau, sachant que l'amiral Krusé 
manquait de poudre, fit pour lui ce qu'assurément aucun général n'eût alors 
fait pour lui : il lui envoya toutes ses chaloupes canonnières, deux schoons 
et un cutter lui porter des munitions . » 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIKGEN 



H25 



• 



il est parti. Je suis certain actuellement que je ne trou- 
verai plus de mauvaise volonté, mais, au contraire, je 
commande à un homme qui me doit de la reconnais- 
sance. M. Krusé a bien mérité ce qui lui arrive. C'est à 
ma première lettre, où était sa première, qu'il a son 
rappel ; j'en ai envoyé trois depuis. Vous jugez que je 
suis et dois être bien content d'être aussi certain qu'il 
est possible de l'être d'avoir une journée bien glorieuse 
à partager avec les deux escadres que je dirige. Je vous 
embrasse tendrement. » 



Satisfait sur tous les points, il ne lui reste plus qu'à 
justifier par un beau succès la confiance de Catherine. 
Deux jours ne s'écouleront pas qu'il n'ait ce bonheur 
complet, puisqu'il pourra écrire, le 14 août, au lende- 
main du combat le plus acharné : 

« C'est une grande victoire que nous venons de rem- 
porter. Je me porte bien quoique le combat ait duré 
quatorze heures dont dix les plus chaudes possible. Je ne 
crois pas qu'il puisse y avoir un combat plus opiniâtre. 

a A 8 heures 1/2 du soir, leur premier bâtiment a 
amené. J'étais assez près pour recevoir une douzaine 
d'officiers qui étaient dessus. Les autres prirent chasse; 
je les suivis, et j'en ai pris quatre autres dont l'un est le 
vaisseau amiral qu'il avait quitté à 7 heures du soir pour 
retourner auprès du roi. A une heure du matin, une 
chaloupe canonnière portant des gardes a sauté d'une 
volée que le vaisseau tira au moment où, la première, 
elle voulait l'aborder. Deux galères portant des gardes 



I 



^^ 



326 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

avaient sauté aussi dans le commencement du combat. 
Mais je ne sais pas pourquoi je vous fais tous ces dé- 
tails, lorsque je meurs de fatigue. Il y a vingt-neuf heu- 
res que je suis sur pied dans mon bateau où je me suis 
donné un peu de mouvement. Adieu, ma Princesse, je 
vous aime bien tendrement. 

«De la position qu'avaient les Suédois,près de l'île de 
Rochensalm, ce 14 août 1789. Voici encore un jour, 13, 
bien heureux pour moi (1) ! » 

(i) Pour compléter cette relation un peu sommaire, citons ici une autre 
lettre que le même courrier porta à la princesse de Nassau. Elle est du chef 
d'état-major du prince, du chevalier de Varage, destiné, comme nous 
allons le voir, à mourir si tragiquement quelques jours plus tard : 
i< Madame, 

« La santé du prince répond à sa satisfaction. Après cette vérité, per- 
« mettez-moi d'avoir l'honneur de témoigner à Votre Altesse celle que 
« j'éprouve de lui faire mon compliment sur la victoire qu'il vient de rem- 
« porter, après un combat le plus suivi et le plus opiniâtre qui se soit 
« jamais donné et qui a duré quatorze heures et un quart. Le prince a 
« défait la flotte suédoise et s'est emparé du vaisseau amiral de 4o canons, 
« de quatre autres de même force, d'une des plus belles frégates qu'il y ait 
« d'un cutter et d'une galère. Le reste de cette flotte aurait subi le même 
« sort si l'obscurité de la nuit et l'excessive fatigue des équipages avait 
« permis de continuer la chasse que l'armée lui donnait. Le feu a cessé 
« cette nuit à une heure et demie. 

« Le prince a perdu deux galères qui ont sauté en l'air par un défaut 
« d'aménagement qui avait été prévu avant son départ, mais auquel on 
« n'avait pas porté assez d'attention. Une chaloupe canonnière a également 
« sauté en l'air au moment où elle abordait le vaisseau amiral qui a fait 
« une résistance peu ordinaire ; son opiniâtreté a causé la mort du capi- 
« taine de pavillon de l'amiral, au colonel de l'armée et à deux autres 
« officiers de ce vaisseau. L'amiral suédois s'était sauvé à sept heures du 
« soir avec son yacht dans lequel il a emporté son pavillon, laissant à son 
« capitaine celui de son rang. Nous estimons la perte de l'armée du prince 
« à près de huit cents personnes, tuées ou blessées. Comme il m'a flatté 
« que j'aurais à me rendre à Pétersbourg sous peu de jours, je réserve les 
« détails plus étendus de cette affaire pour les moments que Votre Altesse 
« me permettra d'avoir l'honneur de lui faire ma cour. 

« Je suis avec un très profond respect, Madame, de Votre Altesse, etc. 

« Le Cu"' de Va.iace. » 

(A bord du yacht mouillé aux îles Picossarilelto, 
ce i4 août 1 78y, midi et demi.) 









LE PRINCE CHAULES DE NASSAU-SIEGEN 3i7 

Huit vaisseaux pris, et.parmi eux, le vaisseau amiral 
avec son pavillon (1), plusieurs autres coulés ou incen- 
diés, le reste de la flotte dispersé et hors d'état do re- 
prendre la mer pour cette année; la victoire était donc 
complète, bien que chèrement achetée, puisque, parmi 
les nombreuses victimes de cette journée, le prince do 
Nassau perdait un do ses meilleurs lieutenants, le 
contre-amiral de Winter, frappé par le même boulet qui 
tuait, à côté de lui, le comte Apraxine et un rameur. 

Pour Catherine, depuis si longtemps impatiente de 
voir enfin la fortune lui revenir, ce succès annoncé, 
quijustifiait si complètement sa confiance et dontl'hon- 
neur lui appartenait pour une si large part, était de 
plus un présage heureux. Ne pouvait-elle pas, en effet, 
se flatter que, réalisé jusqu'ici, le plan qu'elle avait ap- 
prouvé et si énergiquement soutenu allait avoir bien- 
tôt, par une nouvelle défaite de Gustave et peut-être 
par sa capture, son couronnement décisif"? 

Aussi, dans sa satisfaction, s'empresse-t-elle d'a- 
dresser au vainqueur, avec ses félicitations les plus 
flatteuses, le plus puissant des stimulants à ne pas 
s'arrêter en si beau chemin : 



a M. le vice-amiral, prince de Nassau-Siegen,» — lui 
écrit-elle, dès le 16 août, — « par ces lignes, je me pro- 
pose de vous féliciter de la gloire dont vous vous êtes 

(,) Dépêche de M. de Ségur... « ... Le prince de Nassau a le bonheur et 
la gloire peu commune de gagner deux batailles sur la mer Noire et la mer 
du Nord et de prendre, dans le cours de la même année, le vaisseau amiral 
turc et le vaisseau amiral suédois... 11 a reçu l'ordre de Saint-André. » 



I 



k^l 



328 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

couvert par la victoire signalée que vous venez de nou- 
veau de remporter sur la flotte suédoise, le 13 de ce 
mois. 

«Ayant battu mes ennemis et ceux de laRussie,auSud 
et au Nord, j'espère que vous ne cloutez nullement de 
mon estime, de ma reconnaissance et des sentiments 
que m'inspire votre courage vraiment héroïque. 

«Je me réjouis de vous savoir en bonne santé. 

« Vous avez rempli la ville d'une grande allégresse. 

« Adieu, portez- vous bien. 

« Catherine. » 

« Ce 16 août 1789. » 

Ce n'était pas, du reste, faute de zèle et d'activité que 
le prince de Nassau risquait de ne pas répondre au 
vœu de l'Impératrice. Le lendemain même de sa vic- 
toire, et avant d'avoir pu recevoir la lettre si encoura- 
geante que nous venons de rapporter, nous le voyons 
en effet écrire à sa femme : 

« Je vais au « Te Deum » que je fais chanter. La dé- 
charge du canon doit être le signal de la descente. Ceci 
pour vous seule. Ce 15 août. » 



Malheureusement pour lui et pour Catherine, il n'en 
a pas fini avec les résistances dont il a pu jusqu'ici 
conjurer les fâcheux effets, mais qu'il ne saurait ren- 
contrermaintenant sans voir s'évanouir ses espérances. 
Il s'agit pour lui de barrer au roi de Suède le chemin 
de ses États ; tel est le principal objet de ses combi- 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



329 



naisons, le coup d'éclat qui termirora la guerre. Au 
lendemainde sa victoire surMichelson, Gustave afran- 
chi le Kymène, fleuve qui marquait sa frontière; il oc- 
cupe, depuis, le territoire ennemi. Si les Russes arrivent 
les premiers aux seuls points par où il pourrait repasser 
le Kymène, leur but est atteint et le roi est pris. Mais 
qu'alarmé parle désastre de sa flotto, ou devinant la ma- 
nœuvre de son adversaire, il prenne brusquement le parti 
de la retraite, —pour peu qu'on lui laisse la possibilité 
de retarder la marche do son ennemi grâce à certaines 
défenses qu'il lui est facile d'établir à des défilés par 
où les Russes doivent forcément passer, — son salut 
personnel, sinon l'honneur de ses armes, peut encore 

être assuré. 

Aussi, s'explique-t-on l'exaspération du prince do Nas- 
sau, quand, au moment d'exécuter son débarquement, 
il se heurte à des refus de concours le condamnant à 
perdre un temps si précieux. 

« C'est le diable qui s'en mêle! Encore une contra- 
riété! J'ai plus de peine pour arriver à mettre tout en 
train que pour battre les ennemis qui cependant se bat- 
tent bien. Un général, à qui je ne demandais que de 
faire un mouvement qui pût faire croire àl'ennemi qu'il 
voulait l'attaquer, pour que celui-ci ne puisse pas se por- 
ter en entier sur moi pendant mon débarquement, me 
mande qu'il ne peut être que spectateur. De sorte qu'il 
fautque j'attende un ordre du général Pouschkin de qui 
je n'ai pas un mot depuis dix jours ! J'onvoie à l'Impé- 
ratrice la leltre du général, et je lui exprime bien tous 



1 

H 



f 

I 



H 



■ 



■ 



330 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



mes regrets de me voir continuellement contrarié. 
Adieu. J'ai chez moi, en ce moment, une cinquantaine 
d'officiers suédois à qui j'ai donné à dîner. Il y a un 
chevalier Rosenstein, qui a la croix du mérite, qui paraît 
aimable. Il m'a dit que leur défaite ferait un grand 
effet en Suède et dans l'armée, et qu'il croyait que le 
roi aurait bien delà peine à continuer la guerre. Il 
avait quitté le roi au commencement du combat; le roi 
en a été témoin ; il était encore venu à son armée na- 
vale la veille. Son camp est encore enfumé par tous 
leurs bâtiments qui brûlent. Nous en avons vu plus de 
vingt en feu, et j'espère que nous en trouverons dans 
les îles. Tous mes soldats qui se mettaient en marche, 
après avoir remercié Dieu de notre victoire, sont tout 
aussi fâchés que moi. Qu'il est cruel de ne pas profiter 
d'un premier moment comme celui-là! Adieu. Je vais 
retrouver mes Suédois; carje veux qu'ils soient contents 
de moi de toute manière. » 

« J'ai une humeur du diable, » — ajoute-t-ille lende- 
main, déjà à terre et au moment de partir. — « Actuel- 
lement que j'ai vaincu le Krusé et puis ensuite les Sué- 
dois, M. Pouscbkin fait le Krusé ! Il me mande qu'il 
approuve mon projet, que je peux l'exécuter, qu'il fait 
passer des troupes pour me seconder. Je suis prêta mar- 
cher; et, tout à coup, je reçois une autre lettre où il me 
mande qu'il ne peut pas m'aider et que, malgré cela, si 
je veux encore exécuter mon attaque, j'en suis le maî- 
tre. L'on voit un homme qui veut mettre tout sur mon 
compte; et moi, je neveux pas, et je demande un ordre 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



331 



positif. Mon Dieu! que l'on a de peine à se battre. 
C'est cependant si bon de gagner une grande ba- 
taille ! » 

Impatienté par ces refus qui proviennent peut-être 
d'un malentendu, il se décide à se rendre de sapersonne 
à Frédériksbam auprès du général Pouscbkin, et bien lui 
en prend; car, à peine a-t-il pu causer quelques instants 
avec son chef, qu'il écrit, delà, à sa femme, ce petit 
mot : « Je suis venu à Frédériksbam voir M. le comte 
Pouscbkin, etj'en pars très content. Cel8août. » et que, 
rentré à son camp, il peut ajouter, le soir même, à sa 
lettre du matin, sous l'impression d'une confiance bien 
près, les jours précédents, de lui échapper: « Jereviens 
de Frédériksham, où j'ai vu le comte Pouscbkin qui 
adopte mon plan d'attaque. Je vais bientôt faire ma 
descente. Il serait assez joli de gagner une bataille sur 
terre et de vous mener le roi. Cela est encore possible, 
mais... s'il attend. Mais tout le monde n'est pas encore 
prêt, et, en attendant, j'ai bien peur qu'il ne finisse par 
s'apercevoir qu'il fait une sottise d'être où il est. J'ai 
écrit à l'Impératrice pour la remercier des bontés qu'elle 
vous a marquées. Elle m'a écrit une lettre charmante 
bien faite pour exalter une tète qui le serait moins que 
la mienne. Je vous en envoie la copie, mais pour vous 
seule. Je vous envoie aussi ma relation. Je n'ai pas suivi 
les conseils de Souvaroff, car elle est vraie en tout. 
Adieu, je vais me coucher, car je n'en puis plus. » 

Voilà donc Pouscbkin convaincu. Mais il faut encore 
que ses ordres parviennent à ses lieutenants; et cepen- 



i. 

1 

rai 






HP 



w^ 



332 • UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

dant Je temps s'écoule et Gustave, averti, lève déjà son 
camp. 

« Je vous écris un mot pour Ségur, et de quoi vous 
donner une idée de ma situation, » écrit le prince, le 21, 
en roule pour devancer le roi ou, tout au moins, pour 
le rejoindre. « Je suis à attendre un maudit général 
qui n'a pas autant d'envie que moi de battre les Suédois. 
Il sait que. c'est mon plan qu'il faut exécuter, et je ne 
crois pas qu'il en ait envie. Je lui ai envoyé Tourtcha- 
ninoff qui le mettra au pied du mur. Ou il viendra, ou 
il faudra qu'il m'envoie ses forces, et j'en aurai assez. » 
Mais,— conséquence fatale de toutes ceslenteurs, — 
quand Tourtchaninoff s'interpose, il n'est déjà plus 
temps. L'occasion est manquée; Gustave est déjà sauvé. 
Sans doute, c'est bien quelque chose que d'avoir battu 
son escadre et de l'avoir contraint lui-même à évacuer 
précipitamment le territoire russe envahi. Mais, pour le 
prince de Nassau, le résultat qu'il obtient, en atteignant 
seulement l'arrière-garde suédoise à laquelle il prend 
cinq cents hommes, une partie de ses munitions et les 
bagages du roi, est si différent de ce qu'il avait espéré 
et de ce qu'il eût accompli, — il en est convaincu, — 
sans les fautes de ses collègues, qu'on ne peut s'éton- 
ner si le récit de ce dernier succès n'a guère le ton 
d'un bulletin de victoire. 

« 22 août. Je viens de reconduire le roi jusques chez 
lui, et je meurs de fatigue. Aussi, pour n'avoir pas la 
peine de vous faire le détail, je vous envoie la copie de 
celui que je fais à l'Impératrice. Quel malheur que mon 









— _ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



333 



projet n'ait pas été exécute le lendemain de la bataille, 
comme je te voulais ! Je crois qu'il aurait eu bien de la 
peine à se sauver ; car les batteries qu'il a faites lors- 
qu'il a appris quelle devait être ma marche n'existant 
pas.jemetrouvaisderrière lui avant qu'il s'en fût doute.» 
Et ce qui contribue encore à attrister pour lu, ce de- 
mi-succès dont il est si peu satisfait, c'est le prix dont 
la fortune le lui a fait payer. Dans son combat du 13, 
il avait vu tomber l'amiral de Winter, mais c'était en 
pleine victoire. C'est aujourd'hui le plus cher, le meil- 
leur de ses officiers généraux, qui meurt victime du de- 
sordre et de l'indiscipline de ces auxiliaires qui l'ont si 
mal secondé. « Jugez, ma Princesse, de la peine que 
réprouve. Le malheureux Varage a été assassiné par 
ces vilains Baskirs. Je l'avais envoyé pour faire avan- 
cer de l'artillerie. Ils lui avaient vu faire des paiements 
et tirer beaucoup de papiers de son portefeuille; > s 
l'ont percé de vingt coups de lance. Bibikoff, frère de 
M- de Ribeaupierre ; qui vous remettra ma lettre, vous 
dira les détails de ce malheureux événement qui trou- 
ble bien le bonheur que j'aurais sans cela. L'Impéra- 
trice m'avait envoyé pour lui la croix de Saint-Georges, 
une épée d'or, et elle devait lui donner une boîte avec 
deux mille ducats, qui l'eussent rendu bien heureux. 

« Je vais me remettre à la mer, mais, dans qu.nzo 
jours au plus tard, je rentrerai ; n'en dites rien encore. 
Je ne peux pas exposer les braves gens que j ai avec 
moi aux rigueurs de la saison. Mes arrangements sont 
pris avecM. Pouschkin pour lui donner des troupes lors- 






I 



334 UN PALADIN AU XVIIP SIÈCLE 

que je ne pourrai plus tenir la mer. Je vais, en atten- 
dant, faire quelque simulacre de descente que je n'exé- 
cuterai pas. » 

Plus de vaisseaux suédois osant se montrer, et le 
roi rentrant à Stockholm pour y combiner les moyens 
de reprendre la guerre, l'été suivant; la campagne, 
en effet, est bien finie pour celte année, et voici de 
plus l'équinoxe et, avec lui, les mauvais temps qui 
commencent : 

« Nous avons dans ce moment un coup de vent, » — 
écrit le prince le 28, à l'abri désormais de toute préoc- 
cupation du côté de l'ennemi, — « et je profite de 
l'inaction où il me laisse pour vous écrire malgré les 
sauts diaboliques que fait mon yacht. Si ces temps con- 
tinuent, vous me verrez bientôt. Je compte désarmer 
mon escadre, partie à Frédéricksham, et laplus grande 
partie à Viborg. Je voudrais que vous y veniez me voir 
et nous repartirions ensemble pour Saint-Pétersbourg. 
«J'espère que ma dernière expédition aura fait plaisir 
à l'Impératrice, quoiqu'elle n'ait pas été aussi complète 
qu'elle l'eût été si j'avais commandé en chef. Huit 
jours de retard ont bien changé les choses de face ; et 
elle juge sûrement la différence qu'il y aurait eu si 
j'avais attaqué et si j'avais été secondé tout de suite. 
Je suis bien heureux qu'elle ait donné des ordres posi- 
tifs d'exécuter mon plan; car l'on ne voulait pas croire 
à la réussite qui cependant n'était pas douteuse, et je 
l'ai prouvé. 

«C'est une terrible chose que d'être obligé d'agir avec 









LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 335 

des gens ignorants ou qui ont bien de la mauvaise 
volonté. Mais me voici enfin à la fin de mes travaux 
pour celte campagne, dans laquelle j'ai donné àl'Impé- 
ratrice plus de preuves de zèle par la vérité avec 
laquelle je lui ai parlé que par les victoires que nous 
avons remportées, et qui ne sont dues qu'au bonheur 
que j'ai eu de pouvoir traiter directement avec elle. Je 
conçois votre juste crainte, lorsque vous m'avez vu faire 
renvoyer Krusé et prendre sur moi autant que j'ai 
pris ; mais je n'avais pas d'autre parti à prendre. Il y 
avait une mauvaise volonté trop marquée, et j'étais 
trop certain de la victoire lorsque je serais chargé de 
tout, pour rien ménager. Je connaissais les difficultés 
qu'il fallait que je surmonte, et qu'il était essentiel que 
l'escadre de Krusé agisse. Winter et ce pauvre Varage 
avaient bien fait tout ce qu'Us avaient pu pour me 
détourner d'attaquer les ennemis dans leur position. 
Les marins ont pour les bâtiments embossés une crainte 
extrême, et ils ne calculaient pas le parti que je de- 
vais tirer des différentes espèces de bâtiments que j'ai. 
Ce pauvre Yarage me manque beaucoup pour toutes mes 
écritures, dont il était chargé, et je fais une vraie perte 
en lui, car il m'était bien attaché. Il sentait l'acc.dent 
qui lui est arrivé ; car il était au désespoir de ce que je 
ne le faisais pas partir avec Tourtchaninoff, et de ce que 
je retardais son voyage. J'avais voulu arranger, avant, 
ce qu'il aurait, et de vouloir son plus grand bien a 
causé sa mort. Je ferai partir cette lettre dès que 
j'aurai un courrier de l'Impératrice par Novoss.lsoff qui 



m 



■ 



336 



UN l'ALADIN AU XVIIJ« SIÈCLE 

portera les pavillons que devait porter Varage. C'est 
celui de tout ce qui est près de moi qui m'a été le plus 
utile. 

« L'Impératrice ayant dit à Tourtchaninoff qu'elle 
voulait m'envoyer les grâces pour que je les distribue 
comme je le voudrais, il a eu le bon esprit de lui repré- 
senter combien cela me ferait d'ennemis. Elle préten- 
dait qu'elle voulait m'accorder une distinction qu'elle 
n'avait donnée qu'au prince Potemkin. Je suis bien 
heureux qu'elle se soit rendue à ses représentations, car 
il y a bien des mécontents et il y en aurait encore da- 
vantage. L'on ne fait point d'heureux sans qu'il y ait 
bien des jaloux, et ceux à qui l'on accorde des grâces 
n'en ontpas la reconnaissance proportionnée à la haine 
que l'on inspire à ceux qui avaient des prétentions qui 
ne sont pas satisfaites. Il n'est pas de pays où l'on donne 
autant et il n'en est pas où il y ait tant de mécontents. 
Adieu, je vais me reposer, car nous roulons trop et la 
tête finit pas tourner. 

« P. -S. J'ai demandé à l'Impératrice que le chevalier 
Rosenstein, qui commandaiten troisième les Suédois, et 
M. Mac-Donnel, volontaire espagnol, restent à Saint- 
Pétersbourg. Elle y a consenti à condition que l'Espa- 
gnol serait logé chez moi. Logez-le donc, et traitez-le 
comme doit l'être un prisonnier. Sa mère, que je connais 
beaucoup, est dame d'honneur do l'infante Dona Maria. 
Je vous recommande aussi Rosenstein, que j'aime 
fort. Envoyez au devant de l'Espagnol en lui mandant 
que l'Impératrice a ordonné qu'il loge chez vous et en- 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 337 

voyez à Ligne la lettre que je lui écris et les détails ». 
Cependant, après la tempête, lebeau temps est revenu, 
et le prince, qui est parvenu à préserver sa flotte d'a- 
varies sérieuses, serait d'autant plus tenté d'en profiter 
pour essayer encore quelque chose qu'il aimerait à pou- 
voir remercier ainsi l'Impératrice d'une nouvelle marque 
de sa faveur. Ce n'est guère qu'à Pétersbourg, à son 
retour, qu'il recevra les distinctions et les honneurs, 
récompense de ses services; ce quo lui envoie aujour- 
d'hui Catherine, — et cela par une attention délicate 
au moment même où il se retrouve sur le champ de 
bataille de Rochensalm, témoin de sa victoire dix-huit 
jours auparavant, — c'est simplement une fourrure, 
mais une fourrure accompagnée de la lettre la plus 
aimable : 



$ 
M 



« M. le vice-amiral, prince de Nassau-Siegen. Les 
petites précautions contribuent quelquefois à préserver 
la sauté. Je souhaite de tout mon cœur que la vôtre 
ne souffre pas du temps rigoureux de l'équinoxe. C'est 
pourquoi je vous envoie deux robes de chambre sem- 
blables à celles que j'ai fait passer, l'année dernière, 
au maréchal prince Potemkin devant Oczakoif et qui 
lui ont fait grand bien, à ce qu'il m'a dit lui-même. 

« Portez-vous bien. 
« Catherine. 

a A Sainl-Pétersbourg, le 2 septembre 1789. » 



Profitant d'une éclaircie entre deux coups de vent, il 



H 



338 UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

s'avance bien, un instant, dans les eaux suédoises, mon- 
trant son pavillon vainqueur devant les murs de Louisa, 
dont le port abrite les restes de l'escadre de Gustave 
impuissants à répondre à ses provocations. Mais une 
nouvelle tempête ne tarde pas à l'obliger à chereberun 
refuge à Frédériksbam. 

« Je suis à Frédériksbam, » — écrit-il le G septem- 
bre, — « et j'y fais débarquer mes troupes. Une tempête 
a mis la plupart de mes bâtiments dans le plus grand 
danger. Nous nous en sommes heureusement tirés ; pas 
un n'a péri, mais tous ont soufiert. Je viens de sou- 
mettre mes dispositions pour la sûreté des côtes à l'Im- 
pératrice. Dès que j'aurai sa réponse, je me rendrai à 
Viborg,où je m'arrêterai le temps d'y préparer l'arrivée 
de l'escadre et, de là, je volerai auprès de maPrincesse. 

« Le petit Kutusoff, qui part pour être demain à la 
fête de son père, vous remettra ma lettre. J'espère que 
c'cstla dernièreque je vous écrirai avant de vousvoir.» 

Ce fut en effet la dernière qu'il écrivit alors ; c'est du 
moins la dernière que nous possédons. 

Mais avant d'on finir avec le récit, — peut-être déjà 
trop long, — de cette campagne, qu'il nous soit permis 
de reproduire un dernier document, que nous emprun- 
tons, cette fois, aux mémoires de M. de Ségur. Il sera 
en même temps, et le meilleur résumé et la confirmation 
publique la plus authentique des impressions confiden- 
tielles que nous venons de faire connaître : c'est la lettre 
suivante écrite, quelques jours après sa rentrée à Saint- 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



330 



Pétersbourg, au roi de Suède, par le prince de Nassau, 
en réponse à un rapport des états-majors suédois rendu 
public et contredisant, sur certains points, la relation 
officielle adressée par lui à l'Impératrice. 



EaS 



« Pétersbourg, le 20 septembre 1789. 

« Sire, 

«Lorsque Votre Majesté me fit dernièrement l'hon- 
neur de m'écrire, Elle me dit qu'Elle s'adressait à un 
chevalier qui cherchait partout la gloire et l'honneur. 
Je chercherai certainement, Sire, toutema vie, à justifier 
l'opinion de Votre Majesté ; mais lorsqu'on cherche 
l'honneur, on ne souffre rien de ce qui peut faire 
soupçonner la loyauté et l'on n'avance rien qui ne soit 
vrai et qui ne puisse se soutenir et se prouver à la face 
de l'univers. 

« C'estce sentimentqui m'afait lire avec indignation, 
dans la Gazette d'Hambourg, une prétendue relation du 
combat que j'ai eu l'honneur de soutenir contre la Hotte 
des galères de Votre Majesté. 

« Cette relation, Sire, paraît démentir la mienne; elle 
est, en plusieurs points, absolument contraire à la vé- 
rité; et j'ai été surpris qu'on ait eu l'audace do mettre 
un nom aussi respectable que celui de Votre Majesté 
au bas d'un écrit rempli d'erreurs et de faussotés. 

« J'espèroqueVotreMajesté en auraélé irritée comme 
moi, et qu'Elle ne me refusera pas de la faire suppri- 
mer et de rendre hommage à la vérité. Si, contre toute 
vraisemblance, Votre Majesté avait autorisé la publi- 



m 



JSh 



H 



■ 



340 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

cation d'une relation si inexacte, je croirais qu'elle a 
été criminellement trompée par les rapports qu'EUe a 
reçus, et sa loyauté, la première vertu des rois, l'enga- 
gerait sans doute à désavouer et à punir les officiers 
qui lui auraient rendu ce compte infidèle. 

« Je joins à cette lettre laréfutation de cette inconce- 
vable relation dont j'ai relevé toutes les erreurs (I). 
Mon honneur estgarant de lavéritéde ce que j'avance. 
J'ai pour témoins les prisonniers que nous avons faits, 
les vaisseaux dont nous nous sommes emparés, la 
flotte queje commandais, et, qui, loin d'être maltraitée, 
a tenu tout entière la mer dix-huit jours après le com- 
bat, a croisé sans obstacles à douze verstes de Louisa, 
et ne s'est retirée qu'après avoir essuyé le coup de 
vent du 12 septembre. Une partie de cette escadre est 
encore en mer et serait prête à livrer do nouveaux 
combats; mais elle ne rencontre plus de combat- 
tants. 

« Jesuis persuadé que VotreMajesté connaît trop bien 
les lois de l'honneur pour ne pas approuver la chaleur 
avec laquelle je défends le mien, queje croirais blessé, 
si l'on pouvait douter un instant de l'exactitude des 
relations que j'ai faites et que S. M. l'Impératrice a 
permis de publier. 

«Les mêmes motifs qui m'ont dicté cette lettre me 
font un devoir de la rendre publique ; et la réponse que 
j'espère m'autorisera, sans doute, à répéter aussi pu- 

(D Cette réfutation, article par article, se trouve aux archives des affai- 
res étrangères. Russie : vol. i3o. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIKGF.N 341 

bliquement les assurances du très profond respect que 
j'ai voué à Votre Majesté et avec Lequel j'ai l'honneur 
d'être, 

« Sire, 

« De Votre Majesté, le, etc., etc. 
« Le prince CI», de Nassau-Siegen. » 



1 

■ 



L'hiver de 178!) à L790 inarque pour le prince de 
Nassau l'apogée do la gloire et de la faveur. 

« Il a reçu de Catherine II, écrivait à sou gouverne- 
ment le comte de Ségur, le 21] septembre, l'accueil le 
plus distingué. Elle l'a embrassé, comblé d'éloges et 
elle paraît lui accorder la plus entière confiance. » 

Malheureusement pour lui, M. de Ségur, désormais, 
ne sera plus là pour se réjouir avec lui de ses succès et 
pour les célébrer. Depuis qu'il avait dû constater l'im- 
puissance de ses longs efforts, il avait demandé à être 
rappolé en France où l'attiraient, d'ailleurs, les graves 
événements qui s'y accomplissaient. Il quitta Saint-Pé- 
tersbourg dans les premiers jours d'octobre, laissant la 
direction des affaires de l'ambassade à son premier 
secrétaire, M. Genct. 

« La confiance que M. le prince de Nassau inspire à 
l'Impératrice, écrit M. Genêt, dans sa dépêche chiffrée 
du 13 octobre, est sans bornes. FJlc l'a chargé seul du 
département des galères et ou lui fournit sans examen 
tout ce qu'il juge nécessaire. Il vient do recevoir un 
nouveau témoignage de la satisfaction que Catherine II 






If 



342 



DN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



a de ses services. Elle lui a fait expédier, à son insu, 
le brevet de la pension de 3.000 roubles que Pierre le 
Grand a institué pour tous les princes issus de maisons 
souveraines qui servent la Russie. » 



TROISIÈME PiRTIE 

Le prince Charles de Nassau-Siegen 
depuis 1790. 



Seconde campagne sur la Baltique. - Le prince de Nassau agent de l'Im- 
pératrice auprès des princes français émigrés. - Insurrection de Kos- 
ciusko. —Le prince à Venise, en Ukraine, à Paris. 
Tynna. — Sa mort. 



Son retour a 



CTS 



Après la première campagne du prince de Nassau sur 
la Baltique, en 1789, la correspondance presque quoti- 
dienne qui nous a permis de le suivre pendant plus de 
cinq ans s'arrête brusquement, soit qu'un accident 
quelconque en ait fait perdre la suite, soit que le prince 
ait lui-même détruit ce qu'il a pu écrire depuis cette 
époque ; et que, repassant, dans ses derniers jours, les 
souvenirs de sa carrière si agitée, il lui ait plu, par un 
sentiment qu'on comprend, en ne laissant après lui que 
la trace de ses années heureuses, de faire en quelque 
sorte finir sa vie avec son bonheur. 

Si nous ne croyons pas pouvoir, nous aussi, céder à 
la tentation d'arrêter ici un récit dont trop peu de do- 
cuments nouveaux viendront désormais soutenir l'in- 
térêt, nous le continuerons du moins d'autant plus suc- 
cinctement qu'après avoir d'abord à revenir, à propos 
des rapports du prince avec l'émigration, sur des faits 
aujourd'hui si connus qu'on se trouve en présence 









344 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



d'une matière épuisée, quelques pages suffiront lar- 
gement pour peindre le déclin obscur et vide d'événe- 
ments d'une existence qu'on a vue, pendant quelques 
années, si mouvementée et si remplie. 

A la reprise des hostilités entre les Russes elles Sué- 
dois, au printemps de 1790, le prince de Nassau se re- 
trouva en face de Gustave III. Il commandait, cette 
fois, en chef. Très brillante au début, cette campagne 
se termina pour lui par un véritable désastre, près de 
Swenksund, désastre d'autant plus cruel qu'il venait 
d'infliger, le 2 juillet, à la flotte ennemie commandée 
par le roi en personne un échec qu'on avait pu croire 
un moment irréparable et décisif, quand un retour 
désespéré de Gustave, favorisé par les vents, changea, 
sept jours plus tard, la défaite des Suédois en une vic- 
toire complète. 

M. de Langeron (1), qui combattait sur l'escadre du 
prince de Nassau, a laissé, dans ses mémoires, le récit 
détaillé de cette journée. Gustave se crut si bien irré- 
médiablementvaincu qu'il avait déjà composélediscours 



(i) Le comte de Langeron, dont nous avons cité et citerons souvent en- 
core les mémoires inédits conservés au dépôt des affaires étrangères, avait 
été au moment de se laisser emmener en Russie par le prince de Nassau, 
quand ce dernier traversa Paris, au printemps de 1789. 11 venait d'être élu 
député aux Etats généraux; c'est là sans doute ce qui le retint, et l'empêcha 
d'être de la première campagne sur la Baltique. Ayant rejoint le prince à 
Pétersbourg, l'hiver suivant, il obtint, grâce à lui, de l'Impératrice, un 
commandement sur l'escadre qui combattit à Swenksund. Il y montra le 
courage le plus brillant. On sait les éminents services qu'il eut, depuis, l'oc- 
casion de rendre à la Russie, mais on regrette de ne pouvoir oublier que 
c'est en portant les armes contre son pays qu'il eut le malheur d'acquérir une 
part de sa renommée. 









LR PRINCR GHARLF.S DR NASSAU-SIRGRN 



345 



à la Plutarque qu'il adresserait au prince de Nassau en 
lui remettant son épée (1). Selon M. de Langeron, les 
principales causes du désastre des Russes furent un 
soudain et violent changement do vent absolument inat- 
tendu dans ces parages, et aussi la mauvaise tenue de 
certaines chaloupes canonnières qui se laissèrent enle- 
ver une position importante. Tel est aussi le sentiment 
de Catherine. « Ce n'est point le roi de Suède ou bien 
sa flottille, écrit-elle au baron Grimm.'qui ont défait le 
prince de Nassau, c'est le grand vent et ses gens qui, par 
trop d'ardeur, se sont crus invincibles. » « Quant aux 
frégates et en général tous les gros bâtiments russes, 
ils se battirent, dit Langeron, qui s'y connaissait, en 
désespérés. MM. de Nassau, de Lifta etle général Palhen 
montrèrent une bravoure, uno activité et une constance 
surnaturelles. » 

(i) « ... Gustave III, se voyant, à Swenksund, sur le poinl d'être fait pri- 
sonnier par les Russes, ordonne aux officiers qui étaient auprès île lui sur 
le gaillard de son vaisseau de le laisser seul... Ils obéissent..., enfin rappelés, 
le Roi leur avoue qu'il composait le discours qu'il adresserait au prince- de 
Nassau s'il tombait entre ses mains. » Sénac de Meillian, « Portraits et ca- 
ractères : De l'héroïsme!... » 

Puisque nous citons ici Scnac de Meillian, empruntons-lui aussi le portrait 
qu'il consacre dans le même ouvrage au prince de Nassau. Ce portrait 
emphatique n'apprendra pas du reste grand'chose au lecteur : « Il est un 
homme, dans ce siècle, fameux par ses grandes entreprises et ses brillants 
revers, qui s'annonça, dés sa jeunesse par un courage et un désir de se 
signaler extraordinaires. Le prince de Nassau, à 18 ans, entreprend un 
voyage autour du monde et ensuite différentes expéditions où il montre une 
valeur à toute épreuve. Sa magnificence, ses ressources pour y suffire, des 
voyages dans diverses contrées où il se fait toujours remarquer par son 
courage, des liaisons particulières avec presque tous les souverains de l'Eu- 
rope, la confiance de Catherine II, qui lui donne le commandement d'une 
flotte où il fait, en chef, l'apprentissage d'homme de mer, enfin un dévoue- 
ment sans bornes à ses amis heureux ou malheureux, tout cela forme un 
caractère peu commun, offre une générosité, une force de volonté, un cou- 
rage dont la réunion rappelle ces hommes pour qui l'antiquité avait créé le 
nom de héros. » 



ï 



>MÊt 






346 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



Le prince de Nassau fit tout ce qu'il put pour ne pas 
survivre à sa défaite. 

« MM. de Nassau, Palhen. les adjudants, les volon- 
taires, » continue M. de Langeron. « se promenaient au 
milieu de cet horrible feu, allant d'un bâtiment à l'autre, 
faisant de vains efforts pour les sauver; et, à mesure 
que, les grands bâtiments disparaissant, notre ligne de 
défense, qu'on pouvait appeler un cercle de mort et de 
destruction, se rétrécissait, les Suédois avançaient, et 
nous nous trouvions écrasés, de tout côté, par la mi- 
traille de trois cents canons. Nous restâmes plus de cinq 
heures dans cette horrible position. Lorsqu'on ajoutera 
à cela le désespoir qui accompagne toujours une défaite 
et l'horreur du spectacle qui nous environnait, je serai 
cru sans peine lorsque j'affirmerai qu'il est impossi- 
ble de passer une journée plus affreuse. 

« Enfin, vers les onze heures du soir, M. de Nassau, 
qui, malgré son habit blanc, son cordon bleu mis sur 
l'habit, ses dix-huit rameurs habillés de blanc avec des 
ceintures et des plumets orange et sa chaloupe blanche 
peinte en vert et or, n'avait pu réussir à se faire tuer, 
cessa de braver la fortune, et, ayant monté à bord d'un 
schoon qui s'était relevé, suivit, dans leur fuite, par 
delà l'île Kerskouma, les chaloupes canonnières et la 
cinquième ligne composée de bâtiments qui n'avaient 
pas combattu. » 






Catherine jugea-t-elle habile, en montrant peu de 
regrets de ce mécompte, d'en diminuer Pefïet, ou sa 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



347 



jusLice se refusa-t- elle à en attribuer la responsabilité 
au prince de Nassau, si heureux jusqu'alors, et qui dans 
son désespoir lui offrait sa démission? Quoiqu'il en 
soit, dès qu'il reparut à Saint-Pétersbourg il put se 
rendre compte qu'il n'avait rien perdu de la reconnais- 
sance et de la bienveillance de l'Impératrice. Elle sem- 
bla ne se souvenir que de ses victoires. 

Voici du reste la lettre remarquable qu'elle lui écri- 
vait le 9 juillet, deux jours après sa défaite : 

« Saint-Pétersbourg, 9 juillet 1790. 

« M. le V.-A. prince de Nassau-Siegen. Je viens de 
recevoir votre lettre du 7 juillet. Elle contient le témoi- 
gnage que vous donnez aux comtes Rodriguez et de 
Langeron, au lieutenant de Fersenet au major Zoucato. 
Au reste, j'espère que vous me connaissez assez pour 
être persuadée que les commérages de la ville, qui ap- 
paremment vous sont parvenus, ne sauraient faire 
aucun effet sur mon esprit. Je connais parfaitement 
votre zèle; je lui rends justice. J'ai partagé très sin- 
cèrement votre chagrin ; je suis bien fâchée de voir 
qu'il va jusqu'à déranger votre santé. Je souhaiterais 
que vous ne vous laissiez pas aller jusqu'à un abatte- 
ment nuisible autant à mon service qu'à votre propre 

réputation. 

« Hé ! mon Dieu ! qui est ce qui n'a pas eu de grands 
revers dans sa vie? Les plus grands capitaines n'ont-ils 
pas eu des journées malheureuses ? Le feu roi de 
Prusse n'était véritablement grand qu'après un grand 



«1 

m 



M 



I 

I 



9 



ftfi 



: 



MT+ 






348 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

revers'; c'est alors qu'il revenait sur la scène plus 
rayonnant de gloire que jamais. Tout le monde croyait 
tout perdu, et, dans ce moment-là, il battait derechef 
son ennemi. Pierre I er , après avoir été battu neuf ans 
de suite, gagne la bataille de Pultawa. Souvenez-vous, 
monprince,devos succès au Sud et au Nord; planez sur 
les événements, et allez derechef à l'ennemi au lieu 
de me demander de donner un autre commandant à la 
flotte. Je ne le puis, dans ce moment, sans donner prise 
sur vous à vos ennemis. Je fais trop de cas des services 
que vous m'avez rendus pour ne pas vous soutenir, 
dans un temps surtout où vous souffrez, — à ce que 
vous me dites, — de corps et d'esprit. Quand tout sera 
réparé, et que vous vous porterez mieux vous serez alors 
le maître de faire ce qu'il vous plaira ; et mon intention, 
assurément, ne saurait être de vous retenir contre votre 
intention. Mais je vous prie et vous conseille surtout 
de vous élever bien au-dessus des commérages de la 
capitale. Toute capitale par fondation n'a pas le sens 
commun. Dans très peu de temps, vous recevrez ma 
décision sur le plan que vous m'avez envoyé, et j'es- 
père que vous en serez content et que tout ira à sou- 
hait... Adieu, reprenez vos forces et soyez assuré de 
ma reconnaissance (1). 

« Catherine. » 



Malheureuscmcntpour le prince de Nassau, l'occasion 

(i) Document: publiés par la Société impériale de Russie, tome I. On 
trouvera dans ce, important recueil les lettres de l'Impératrice au prince 
de Nassau et au baron Grimrn, que nous citons ici. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



340 



de réparer soo malheur ne devait passe présenter, puis- 
que, moins d'un mois plus tard, l'Impératrice et le roi 
de Suède signaient la paix à Véréla, l'un et l'autre 
n'étant pas faciles de profiter d'un moment où l'honneur 
était sauf des deux côtés, pour reprendre leur liberté 
d'action en présence des graves événements qui s'ac- 
complissaient en France. 

Trompé de ce côté dans son espoir d'une revanche, il 
crut un instant que l'Espagne allait la lui offrir. Volon- 
taire en Russie, il était toujours demeuré officier-gé- 
néral au service du roi Catholique; or, dans les premiers 
mois de 1790, un conflit paraissait imminent entre 
l'Espagne et l'Angleterre. 11 ne fallut rien moins pour 
le dénouer que la capitulation complète de l'Espagne. 
Quand, par les fameux décrets du 22 mai, l'Assemblée 
nationale, inspirée par Robespierre et contre l'avis de 
Mirabeau, eut proclamé l'abandon par la France du 
pacte de famille, l'Espagne, ont le sait, n'eutplus d'autre 
parti à prendre que de se rapprocher de l'Angleterre, 

en lui cédant toul. 

Comment, d'ailleurs, le prince do Nassau,— quelque 
sincère qu'ait été son découragement momentané, et 
malgréles bonnes raisonsqu'ilpouvaitavoir de renoncer, 
pour quelque temps, à la politique, afin de reporter son 
attention sur ses affaires singulièrement négligées de- 
puisdeux ans, -eût-il pu se séparer de Catherine, après 
avoir reçu d'elle la lettre, trop caractéristique pour que 
nous ne la reproduisions pas malgré son étendue (1), 



I 



i 



lx) M- 



■ ^m 



350 



UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 



par laquelle, en lui annonçant la paix de Véréla, elle 
lui refusait de le faire juger par un Conseil de guerre ? 
« Il nous lut cette lettre, ditM. de Langeron, les larmes 
aux yeux, et il ajouta: quel est l'homme qui ne sacri- 
fierait pas tout à une telle femme?» 

« M. le vice-amiral prince de Nassau-Siegen. 
« La part que vous témoignez prendre au rétablisse- 
ment de la paix m'est une nouvelle preuve de l'attache- 
ment sincère que je vous ai reconnu pour moi et mon 
service. Soyez assuré de la justice que je rends à tous 
vos procédés; ils vous ont attiré à juste titre ma con- 
fiance et mon estime. Vos peines et les obstacles que 
vous avez éprouvés des vents contraires ne m'ont pas 
échappé. Vous avez agi d'après un plan approuvé par 
moi et d'après mes ordres, et comme, émanés d'auto- 
rité suprême, ils ne sauraient être soumis à aucun 
examen, parce que, aussi longtemps que je vivrai, je 
ne souffrirai jamais que ce que j'ai ordonné et trouvé 
bon en fait de service soit soumis à la revision d'âme 
qui vive, aussi personne, chez nous, ne s'en chargerait. 
Vous avez raison, et vous devez avoir raison parce que 
je trouve, moi, que vous avez raison. 

« C'est un raisonnement aristocratique sans doute; 
mais il ne saurait être autre sans mettre tout sens des- 
sus dessous. 

«Présentement je viens au second point de votre let- 
tre par lequel vous me demandez congé, parce que, di- 
tes-vous, vous ne pouvez plus être utile à mon service. 






LE PRINCE CHAULES DE NASSA.O-SIEGEN 



331 



« D'abord, pour répondre à ceci, je vous dirai et ré- 
péterai ce que je vous ai déjà écrit, qui est: que je suis 
très éloignée de vouloir vous retenir contre votre gré 
à mon service ; je reconnais n'y avoir aucun droit. Mais 
je ne saurais reconnaître que vous ne sauriez plus être 
utile à mon service, comme vous me le marquez. Au 
contraire; et voici mes raisons, à moi, sur lesquelles 
vous avez tout, le temps de faire vos réflexions. La 
partie de mes forces que vous avez commandée dans la 
Baltique, qui, sous vos ordres, a procuré à la Russie 
des avantages aussi essentiels, - (c'est bien le terme 
le plus modéré qu'on peut employer), - celle partie-là 
était-elle, avant que vous en prîtes le commandement, 
telle qu'elle est? Je vous le demande. Est-elle encore 
ce qu'elle peut devenir ? Qui la connaît mieux, chez 
nous, que vous ? Convaincu de ces vérités, vous ne 
sauriez trouver à redire si les vues pour le bien démon 
service me faisaient désirer qu'au moins avant que vous 
vous déterminiez à partir, vous donniez une tournure 
stable à ce que vous avez commencé et qu'assurément 
personne ne saurait mieux connaître que vous, parce 
que l'expérience que vous en avez vous en a plus ap- 
pris qu'à personne, si même les facultés étaient égales, 
chose qu'il serait peut-être difficile à me prouver. 

«Pour ce que vous me dites du dérangement de vos 
affaires, mon prince, il serait bien cruel pour moi de 
ne pas pouvoir y remédier. J'ai aimé, toute ma vie, a 
me mêler des affaires de ceux qui ont failles miennes. 
Pour le service de l'Espagne il y atoute vraisemblance 






r 



m 



mm 



352 UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 

qu'il n'y aura point de lauriers à cueillir parce qu'il n'y 
aura pas de guerre autre que celle de quelques coups 
déplume entre Fitz-Herbert et le comte de Florida- 
Blanca. Nous aurons tout le temps de parler de tout 
ceci quand vous serez revenu. Aujourd'hui les rati- 
fications seront échangées à Véréla, et, dès que celles 
du roi seront arrivées, Igelstrom viendra ici ; et j'es- 
père que, la semaine qui va suivre, je serai en état 
d'envoyer les ordres nécessaires pour régler ce qu'il 
y aura à faire. 

«Adieu, portez-vous bien, et soyez assuré de ma très 
sincère estime et reconnaissance. 

« Catherine. 
« A Czarkoe-Selo, le 9 août 1790. » 



Ainsi traité par l'Impératrice, au lendemain d'un 
échec, il resta donc à son service, profondément recon- 
naissant vis-à-vis d'elle, digne et plus lier que jamais 
en face de tout autre. Ses succès éclatants et la faveur 
qui les avait récompensés n'avaient pu que lui créer 
autant d'ennemis que d'envieux, contenus longtemps, 
il est vrai, mais exaspérés par ses victoires. A la 
nouvelle de sa défaite, leur joie, plus forte que leur 
patriotisme, éclata. Elle fut si vive et si indécente au 
camp de Potemkin (1), qu'il fallut pour la faire taire 
tout l'esprit du comte de Damas : « Eh bien! Messieurs, 

OuandÏT^/ 11 ""T' T ^ aV ° ir élé au " de ^^ de ces petitesses, 
^uand M. de Langeron lui fut présenté : « 11 me prit la main et me de 
manda, raconte celai -ci, où j'avais reçu la croix de Saint-GeôLs Je lu", 
dis que c'cta.t en Finlande avec M. le%rince de Nassau. - Nafsaul N L 
^au, s ecna-t-,1, c'est mon ami, et il me sauta au cou. „ 



m 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



353 



s'écria-t-il, vous êtes Russes, l'Impératrice de Russie 
a perdu une bataille décisive ; huit mille Russes ont 
été tués : c'est trop heureux! je vous en fais mon com- 
pliment; j'en suis aussi enchanté que vous! » 

« M. de Nassau revint à Pétersbourg le 20 aoùt- 
1 er septembre, » écrit M. de Langeron. « Sa conduite y 
fut parfaite. Autant il s'était montré réservé et modeste 
après ses succès, autant, après ses malheurs, il parut 
froid et fier. La première fois qu'il parut cliez l'Impé- 
ratrice, celle nouvelle manière en imposa tellement que 
personne ne s'avisa de lui faire une mécbanceLô ni une 
question déplacée. » 

Un de ses détracteurs les plus passionnés, le comte 
Rostopcbin, est obligé de lui rendre le même témoi- 
gnage : « J'assistai à toutes les affaires et dernière- 
ment à celle où le roi de Suède, privé de tout espoir 
de régner, devint vainqueur sans savoir comment. Le 
prince de Nassau, qui oublie ses revers aussi facilement 
que le mauvais temps, revint lier quoique battu et eut 
sujet d'en être contont. Il fut comblé de récompenses et 
redevint héros et amiral plus que jamais. » 

C'est ce moment, en effet, que Catlierine choisit pour 
l'élever au grade suprême d'amiral (1). 11 put donc 

(i) II est curieux de rapprocher de ces appréciations d'un ami et 'd'un 
ennemi sur la fermeté du prince de Nassau, la lettre suivante, écrite par 
l'Impératrice au moment où elle le comble des marques de sa faveur et où 
elle vient de lui adresser les lettres qu'on a lues. « ... Je suis bien tachée de 
dire, écrit-elle au baron Grimm, le 14 septembre, que Nassau, par cette 
campagne a perdu dans L'opinion publique. Ce ne serait pas le malheur de 
Swekshuud qu'on lui aurait mis à charge ; mais c'est le désespoir qu'il a 
marqué après, qui lui a fait perdre la confiance de son monde. Nassau est 
bon et il a le défaut d'avoir autour de lui trop d'aventuriers auxquels il 
donne confiance trop légèrement. Il n'y a que moi qui l'aie soutenu et en- 

23 



M 



I 



354 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



achever, conformément au désir de l'Impératrice, d'or- 
ganiser d'une façon permanente les forces qu'il avait 
eues sous son commandement, s'aidant, pour l'accom- 
plissement de cette tâche, de l'expérience et de l'habi- 
leté du marquis de Traversey. M. de Traversey 
rendit depuis, principalement sur la mer Noire, des ser- 
vices immenses à son pays d'adoption. Comme M. de 
Langeron, c'est au prince de Nassau que Catherine 






courage. Les anciens mettaient la plus grande valeur à supporter, à réparer 
les malheurs. C'est là qu'ils déployaient la vraie grandeur de leur âme et la 
trempe vigoureuse de leur esprit et de leur courage. Les héros modernes de- 
vraient les imiter. Ils devraient se nourrir l'âme à la lecture des anciens. 
Cela les fortifierait et soutiendrait les qualités nécessaires pour faire les 
grandes choses. Voulez-vous savoir ce que le général Zuhoff, » — c'était, on 
le sait, le successeur du général Momonnoff, dans l'intime faveur de Ca- 
therine — a etmoi, nous faisions, cet été, au bruit du canon, à Czarkoe-Selo, 
dans les heures de loisir? Eh 1 bien, voici notre secret livré; nous tradui- 
sions un tome de Plutarque en Russe. Cela nous a rendus heureux et 
tranquilles au milieu du brouhaha. Il lisait encore, outre cela, Polybe... » 

Heureusement pour la Russie l'Impératrice, aux heures critiques, ne se 
contentait pas de traduire les anciens. Quant à opposer à l'opiniâtre 
désespoir d'un prince de Nassau le sang-froid par trop facile d'un général 
Zouboff, c'était, au moins, sévère. 

Nous préférons la grande Catherine disant, quelques jours plus tard, au 
comte de Cobentzell : t II fallait un échec à M. de Nassau pour qu'il joignît 
la prudence à ses autres qualités militaires. La victoire avait toujours suivi 
ses pas, et la fortune l'avait rendu trop téméraire. Il est parfait à présent, 
mais la leçon est un peu chère pour moi. » (Langeron.) 

Si plus tard cette bienveillance de l'Impératrice s'atténua, l'attitude de 
la princesse de Nassau n'y fut peut-être pas étrangère. Nous avons vu 
que son mari ne lui laissait pas ignorer les difficultés de tout genre, les 
mauvais vouloirs qu'il rencontrait. Quand ces sentiments crurent pouvoir 
se manifester sans retenue après la défaite du prince, elle-même ne se 
contint plus dans son indignation passionnée... « On la craignit, écrit M. de 
Langeron, et l'on fit tout pour lui nuire. Elle le vit, s'aigrit, et cette haine 
particulière de société se joignant, chez elle, à la haine nationale des 
Polonais contre les Russes, elle augmenta l'aversion qu'on portait déjà à 
M. de Nassau et lui fit beaucoup de tort. M»» de Nassau, en allant en Russie, 
s'était flattée de subjuguer l'esprit de l'Impératrice. Mais Catherine, sans la 
craindre, l'éloigna constamment d'elle. M"» 'de Nassau en fut piquée et se 
permettait quelquefois de faire paraître son humeur. Elle donna lieu à ce 
mot charmant de l'Impératrice : M'" 6 de Nassau est extraordinaire ; partout 
où elle va elle porte sa république avec elle. » 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



355 



dut de le connaître et de pouvoir se l'attacher, et ce 
ne devrait pas être un des moindres titres du prince à 
la reconnaissance de la Russie. Sur la recommandation 
du maréchal de Castries, il so rendit lui-même en 
Suisse pour y chercher M. de Traversey et pour l'en- 
gager au service de l'Impératrice (1). 

Mais ce n'est plus sur la Baltique que nous allons le 
retrouver, ce sera à Cohlentz, où on le voit arriver, à la 
lin de l'été de 1791, chargé de représenter l'Impératrice, 
— quoique sans caractère bien nettement défini, — 
auprès des princes émigrés, frères de Louis XVI (2). 

(i) Tout le monde, il est vrai, ne lui en sut pas gré, du moins tout d'abord. 
« J'ai appris par M. de Kotchoubey, écrit d'Angleterre le comte Rostopcliin, 
que le prince de Nassau a engagé à notre service un amiral français nommé 
le marquis de Traversey. J'ensuis bien fâché. Notre service depuis le cheva- 
lier Knolles, et surtout par les soins del'amiral Greigh, était sur le pied an- 
glais. Voilà que ce cher Français va innover et gâter les choses... » (Archi- 
ves Woronzoff.) 

(3) Avant de le suivre sur un nouveau théâtre, nous reproduirons ici, 
dans ses traits principaux, le portrait qu'a tracé de lui, dans ses Mémoires, 
plus tard, mais sur des souvenirs datant de celte époque, M. de Langeron. 
Après ceux que nous avons déjà empruntés au duc de Lévis, au prince de 
Ligne, à Sénac de Meilhan, ce portrait achève de nous faire connaître l'opi- 
nion des contemporains. Quand M. de Langeron rédigea ses Mémoires, il 
était en froid, depuis des années, avec le prince de Nassau, leurs caractères 
également difficiles n'ayant pu s'accorder, longtemps. Quelques froissements 
éprouvés de la part de son ancien chef ne semblent pas du reste avoir influé 
sur le jugement de M. de Langeron. Le lecteur ne pourra s'empêcher cepen- 
dant de relever dans ses appréciations tout au moins une inexactitude assez 
piquante; quand on vient de lire la correspondance si suivie et si étendue du 
prince de Nassau, on a quelque peine à admettre qu' « il détestât d'écrire ». 

« Prononcer le nom de M. de Nassau, c'est annoncer tout ce que la valeur 
a de plus brillant et tout ce que la chevalerie a de plus loyal. Né avec une 
force de corps prodigieuse, un génie ardent et une âme de feu, il développa 
de bonne heure son goût pour les aventures et sa passion pour la gloire. 
11 a vingt actions dont une seule illustrerait un seul homme : sou voyage 
autour du monde, son combat avec un tigre, celui de Gibraltar, ceux du 
Liman, etc.. son mariage romanesque, ses prétentions en Pologne, son in- 
timité avec Catherine II, sa liaison avec tous les rois de l'Europe dont il est, 
pour ainsi dire, le chevalier, sa générosité folle, ses dépenses excessives, ses 
ressources arrivées toujours à poiut nommé, lui ont acquis une célébrité qui, 



■ 



*m 



|M 



3S6 



UN PALADIN AU XVIII- SIECLE 



Depuis deux ans, les événements dont laFrance était 
le théâtre fixaient l'attention de l'Europe. Nous avons 
vu la correspondance du prince y faire souvent allu- 
sion, et l'intérêt passionné qu'il prenait aux nouvelles 
que lui communiquait M. de Ségur. 

Ce sentiment de sympathie sincère était-il celui des 
puissances? Il faudrait, pour le croire, attribuer à la 
politique des mobiles qui l'ont rarementinspirée. Seuls 
probablement, à cette heure, parmi les souverains, et 
pour des raisons très différentes, Gustave et Catherine 
souhaitaient devoir Louis XVI surmonter ses difficultés; 
le premier, chevaleresque exception, mu par une haute 

s'il faut l'avouer, tient plus à celle d'un aventurier illustre qu'à celle d'un 
grand seigneur, mais qui a jeté beaucoup de brillant sur une partie de sa 
vie... M. de Nassau, en général, n'a pas un esprit bien profond ni brillant, 
mais cependant il a eu souvent celui qui convenait au moment. Il écrit avec 
peine et déteste d'écrire ; quelquefois il ne trouve qu'avec difficulté le mot 
qu'il veut exprimer et cependant il écrit et conte à merveille. Il a été chargé 
presque toujours et avec succès des affaires les plus importantes... Né avec 
le coupd'œil d'un général, il a peu de théorie, mais son génie supplée à son 
peu d'instruction. 11 peut former un plan de campagne, un projet d'attaque 
et même de défense, mais tout détail lui est étranger. M. de Nassau, avec 
des subalternes intelligents et dévoués, peut avoir des succès, mais il doit au 
contraire être malheureux s'il n'est pas secondé. Personne ne porte aussi 
loin que lui cette confiante témérité à qui l'on doit tant de succès à la guerre, 
il ne pense jamais à la retraite. S'il est vainqueur, sa victoire est complète; 
s'il est vaincu, il est détruit. Mais M. de Nassau a le défaut de s'entourer 
d'aventuriers et de gens en sous-ordre; il eu a été souvent la victime et 
n'est pas corrigé. Il porte dans la société un tel esprit de faiblesse qu'il est 
subjugué par le premier venu avec la plus affligeante facilité et, d'ailleurs, 
la violence de son caractère, d'autant plus dangereuse qu'elle est cachée sous 
un air froid, lui permettant rarement de mesurer ses expressions, un homme 
de naissance et de cœur ne peut que difficilement s'attacher longtemps à lui 
sans courir le danger d'un moment désagréable et même d'une querelle vive, 
en rendant, cependant, hommage à la bonté de son cœur et à la loyauté de 
son caractère... J'éprouvai beaucoup de peine à me séparer de M. de Nas- 
sau La connaissance que j'avais de la bonté de son cœur qui fait supporter 
tous ses inconvénients, l'habitude de sa confiance, le partage de sa victoire, 
celui de sa défaite, la fortune, le malheur, tout, enfin, m'avait égalementat- 
laché à lui, et j'étais loin de prévoir à l'armée du prince Potemkin un sort 
aussi doux... » 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 357 

notion de la solidarité des couronnes, Catherine, tout 
simplement, par son intérêt. 

Le refus opposé, par deux fois, au projet d'alliance 
dont le prince de Nassau avait été chargé par elle de 
faire valoir les avantages à Paris et à Madrid l'avait 
mécontentée. Il venait de contribuer à lui faire accepter 
une paix médiocre avec la Suède, en attendant l'occa- 
sion qui se présentera bientôt d'en faire "autant avec la 
Turquie. Néanmoins, elle regrettait toujours son idée 
méconnue et ses calculs sans résultat, et, comme elle 
en attribuait la cause à l'éclipsé momentanée de la 
France, elle n'eût pas demandé mieux que de voir 
celle-ci se relever. Elle était donc en principe assez 
disposée à accueillir les démarches des frères du roi 
et à favoriser l'initiative des émigrés, puisque c'était la 
seule qu'elle vît se produire dans le sens de la résis- 
tance; flattée, au fond, elle, souveraine d'un empire nou- 
veau, de ce rôle inattendu de protectrice de la Maison 
de Bourbon. Elle sentait, d'ailleurs, qu'amener laPrusse 
et l'Autriche à s'aventurer avec elle dans un concert 
qui pouvait aboutir à une intervention en France, c'était 
d'abord les détourner delà Pologne, et, en outre, offrir 
à leurs convoitises, — si la puissance do la France de- 
vait sortir delà diminuée, — la perspective de bien des 
combinaisons capables de les rendre plus tard plus cou- 
lantes avec elle. 

Seulement, pour le succès de cette politique à la- 
quelle le prince de Nassau va se dévouer, sans l'a- 
voir peut-être comprise sous tous ses aspects, il eût 



I 



wm 



358 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

fallu, chez les émigrés, une force réelle et des chances 
sérieuses sur lesquelles on pût s'appuyer. Or, on le 
sait aujourd'hui, le patriotisme de Louis XVI et de la 
reine n'envisagea jamaisqu'avec la dernière répugnance 
le recours à l'étranger, et, loin d3 voir l'émigration 
d'un œil favorable, de la soutenir de leur approbation 
ou de leur connivence, ils la condamnèrent, avec rai- 
son, comme un de leurs dangers les plus funestes. Il 
suffit de relire les lettres de Marie-Antoinette pour 
voir à quel point le roi et elle sont inquiets du défaut 
de prudence de Monsieur et du comte d'Artois, de leur 
méconnaissance de la situation et peut-être aussi des 
visées cachées dont ils les jugent capables. Les instruc- 
tions données à M. de Breteuil, agent secret de 
Louis XVI, seul accrédité par lui auprès des souverains, 
lui enjoignaient non seulement de ne rien faire pour 
seconder les Princes et les émigrés, mais même de les 
contrecarrer en toutes choses autant que possible. M. de 
Breteuil était du reste bien choisi pour cette mission, 
et son animosité contre M. de Calonne, inspirateur 
tout-puissant du comte d'Artois, était le plus sûr 
garant de son zèle. 

Désavouée, tiraillée par les rivalités de ses chefs les 
plus en vue, compromise chaque jour par leur légèreté, 
que pouvait devenir l'émigration ? Quel secours pou- 
vait-elle apporter à la royauté expirante? 

Sans doute, parmi ceux qui la composaient, la plu- 
part étaient ces mêmes patriotes qui, si récemment en- 
core, dansj les assemblées provinciales ou lors de la 



» ■ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 359 

discussion des cahiers de 89, venaient de s'honorer 
par la sincère manifestation des plus généreux senti- 
ments. Mais, contraints, depuis qu'ils se trouvaient 
rassemblés surle sol allemand, à selaisscr imposer pour 
interprète l'insuffisance téméraire de quelques courti- 
sans.pouvaient-ils espérer convaincre le pays. — dont 
l'intolérance venait de les réduire à cette extrémité : 
s'exiler ou périr, — que sauver la monarchie, ce n'était 
pas, dans leur esprit, restaurer tout un régime dont ils 
avaient, les premiers, condamné les abus. 

Or, il ne leur suffisait pas, pour être en droit de 
compter sur les sympathies du dedans, indispensables 
à leur succès, qu'on n'y pût méconnaître leurs intentions ; 
il eût fallu de plus, — et ce point essentiel ne dépen- 
dait pas d'eux, — que, par des déclarations loyales et 
prudentes, les gouvernements qui les accueillaient ne 
laissassent, eux aussi, subsister aucun doute sur leur 
désintéressement. 

Catherine, si éloignée de nous, n'hésitait pas, à la vé- 
rité, à protester hautement contre toute arrière-pensée. 
Mais comment se flatter que la Prusse et l'Autriche re- 
nonceraient d'avance aussi facilement aux éventualités 
d'un avenir si bienfait pour satisfaire leurs rancunes et 
leurs ambitions? Elles y renonçaient si peu que, ne 
prévoyant pas alors ce que va devenir pour la France et 
pour elles cette révolution qui leur semble, pour le 
moment, si opportune, leur politique n'a qu'un but : 
envenimer nos discordes. L'émigration les sert à sou- 
hait ; et elles sauront en user, soit en la contrariant au 



>JB 






360 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 






point de la paralyser, soit en la favorisant juste assez 
pour la compromettre. Situation affreuse pour tant de 
loyaux Français qui, trompés sur la vraie volonté du 
roi, personnification, àleurs yeux, de la patrie, ontcrude 
bonne foi, avec les idées de leur temps, — les seules 
dont l'histoire ait droit de leur demander compte, — 
obéir à la consigne du dévouement et de l'honneur. 

Après cent ans passés sur ces douloureuses épreuves, 
la part a été faite des intentions, de la contrainte, des 
responsabilités et des fatalités. Mais si les émigrés, 
dans leur malheur, doivent être jugés avec respect et 
pitié d'après les préjugés et l'état d'esprit de l'époque à 
laquelleils appartenaient, reconnaissons en même temps 
avec M. Sorel, dont les études magistrales ont projeté 
une si pénétrante lumière sur ces temps troublés, que 
c'est précisémentcetteRévolution dont ils n'apercevaient 
alors que les excès, qui a rendu ces préjugés et cet état 
d'esprit désormais incompréhensibles pour un Français. 

Quant au prince de Nassau, en particulier, son rôle 
dans les conseils de l'émigration est si connu qu'après 
les nombreux travaux édités dans ces derniers temps 
et notamment l'ouvrage de M. Daudet sur Coblenlz, il 
nous serait difficile d'en rien dire de nouveau. 

Très français de cœur, mais en somme étranger, il 
lui était permis d'envisager les choses à un point de 
vue spécial. Les aspirations des peuples, en France 
comme en Pologne, pesaient peu dans sa balance. 

La France, pour lui, c'était surtout le roi, ou, le roi 
s'effaçant, les princes qu'il aimait, auprès desquels il 



m 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 361 

avait grandi, qui lui rappelaient le surnom dont il était 
fier de « Chevalier des Rois » , et qui, tirant eux-mêmes 
l'épée, lui demandaient, — ce qu'il n'avait jamais refu- 
sé à personne, — le secours de la sienne. 

On ne saurait donc s'étonner de le voir empressé 
d'accourir à Coblentz; et il y sera d'autant mieux accueilli 

qu'avec lui semble y arriver l'appui très désiré de Ca- 
therine. 

M. Feuillet de Conches a publié in-extenso les let- 
tres écrites, à cette époque, par l'Impératrice au prince 
de Nassau et par celui-ci à l'Impératrice, copiées par 
lui, à Moscou, sur les originaux. Si ces lettres sont la 
preuve irrécusable du dévouement illimité du prince 
aux frères deLouisXVI, elles montrenten même temps 
qu'il ne s'aveuglait pas entièrement sur les difficultés 
de leur entreprise, soit que ces difficultés vinssent 
d'eux-mêmes, soit qu'elles fussent le fait de l'égoïste 
malveillance qu'ils rencontraient. « Le prince de Nassau 
m'a paru le plus raisonnable de tous, » disait l'Empe- 
reur Léopold, au lendemain de l'entrevue de Pilnitz, 
où le comte d'Artois, si mal inspiré, avait cru faire un 
coup de maître en s'imposant sans être invité, et où le 
prince de Nassau avait dû se prêter à l'accompagner. Il 
lui aurait d'ailleurs suffi, pour n'avoir pas à craindre 
de se faire d'illusions, de bien lire les instructions dans 
lesquelles Catherine appréciait pour lui la situation avec 
le plus perspicace sang-froid. Mais les obstacles, loin 
d'éteindre son zèle, ne servaient au contraire qu'à l'exal- 
ter davantage. 




: 



r 



'4^BP 



362 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

Quel beau rôle pour lui I Quelle suprême faveur de 
la fortune qui jusqu'alors, — sauf une fois, — l'avait 
si bien servi, s'il allait lui être donné, grâce à l'influence, 
à l'autorité qu'il ne devait qu'à lui-même et à sa répu- 
tation, de contribuer avec éclat, par ses conseils et par 
ses armes, à restaurer, en France, le pouvoir royal ! 
Quelle jolie page il aurait dans l'histoire future de ce 
qu'il ne regardait que comme une nouvelle fronde ! 
Quel retour à Paris, et quel brillant avenir après un 
tel triomphe ! 

Tout entier à ce rêve, il se flatte un moment, grâce 
aux intelligences qu'il a conservées à Paris avec d'an- 
ciens officiers de sa légion ou de ses régiments, de faire 
réussir une évasion de Louis XVI. Mais quand l'arres- 
tation de ce prince à Varennes, funeste suite d'une 
décision, dont, pas plus que les chefs de l'émigration, 
il n'a connu le secret, est venue rendre vaines toutes ses 
combinaisons, il court de Galonné à Breteuil, du duc 
de Brunswick, au maréchal de Castries ; on le voit à Ber- 
lin, à Vienne, àPétersbourg, usant avec son activité et 
sa ténacité ordinaires de l'ascendant que lui donne la 
faveur de l'Impératrice pour amener un peu d'accord 
autour des Princes et attirer à leur cause, s'il est pos- 
sible, les sympathies effectives des souverains. 

Quand il se trouve àCoblentz, où sa femme est, pour 
ainsi dire, établie à demeure, exerçant la plus noble 
hospitalité, tous les conseils lui sont ouverts. Son ar- 
rivée y ramène la confiance parce qu'on le sent systé- 
matiquement étranger aux coteries et préoccupé seule- 



^ 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 363 

ment du but à atteindre. « Je ne veux entrer dans aucu- 
ne intrigue, écrit-il à Catherine, je veuxservir le roi et 
la reine de tous les moyens. Je me suis réuni aux Prin- 
ces, leurs frères, parce que jeleur crois de bonnes vues. » 
Sa présence est pour les impatients près de se découra- 
ger le gage leplus sûr d'une action prochaine. 

« Que Votre Majesté nous laisse le prince de Nas- 
sau, » écrivent à l'Impératrice Monsieur et le comte 
d'Artois ; « il est connu par toute l'Europe pour 
a aimer la gloire. S'il nous quittait en ce moment, on ne 
<r manquerait pas de dire que nous n'agirons pas. » Et, 
quelques jours plus tard, les mêmes Princes écriront 
encore à Catherine : « En nous laissant le prince de 
« Nassau, V.M. nous a fait un prêt inestimable. Il nous 
« sert comme il vous sert, c'est tout dire. Il aura déjà 
« eu l'honneur, quand Votre Majesté recevra cette let- 
« tre, de lui rendre compte de ses négociations à 
« Vienne et Berlin, et joui du bonheur de la voir. 
« C'est un bonheur dont nous sommes jaloux ; mais 
« nous espérons queV. M., qui n'est jamais généreuse 
«à demi, ne l'en laissera pas jouir trop longtemps et 
« nous le renverra bientôt pour achever ensemble notre 
« grand ouvrage (1). » 

(i) M. de Bombelles, envoyé de Louis XVI à Saint-Pétersbourg et par 
conséquent dévoué à la politique si mal b vue à Coblentz de M. de Breteuil, 
écrit a celui-ci le 8 mars 179-! : « Le prince de Nassau s'est conduit comme 
il se conduira toujours : j'ose vous assurer que je connais bien peu d'hom- 
mes qui portent dans toute espèce d'affaires un caractère aussi loyal; » et 
quelques jours plus tard : « Le prince de Nassau ne se borne pas à être de 
l'avis dos gens censés trop précautionneux. Il dit ce qu'il faut dire. Il vient 
d'écrire aux Princes ce qu'il était convenable de leur mander et ce que je doute 
fort que leur agent ici leur articule aussi nettement... Ce prince, dont l'âme 



m 

EH 

I 



i 



364 



UN PALADIN AU XVIII' SIÈCLE 



Maispour l'accomplissement de ce« grand ouvrage », 
ce n'était pas seulement le concours de la France et 
les alliés désintéressés qui manquaient, c'était aussi l'ar- 
gent. La plaie d'argent fut de bonne heure une des plus 
sensibles épreuves de l'émigration. 11 ne suffisait pas 
d'avoir convoqué bruyamment la noblesse, fait arriver 
des régiments entiers; il fallait les faire vivre. On n'avait 
pas compté, les premiers mois. N'était-il pas, alors, seu- 
lementquestiond'un voyage, d'une manœuvre militaire? 
Comment d'ailleurs eût-on pu reprocher à M. de Ca- 
lonne ses prodigalités, quand, pour commencer, il jetait 
à pleines mains sa propre fortune. 

Cependant les dernières ressources allaient être épui- 
sées, lorsque Catherine envoya deux millions, d'autant 
mieux reçus qu'elle laissait espérer qu'ils ne seraient 
pas les derniers. « L'argent manque absolument, » lui 
écrit de Coblentz le prince de Nassau, le 16 septembre 
1791, et il ajoule confidentiellement : « J'assure Votre 
Majesté Impériale seule que c'est celui que tous mes 
moyens m'ont permis de me procurer qui fait aller jus- 
qu'à la réception de celui qu'on a promis. » 

Comme on le voit, il ne paie pas en effet seulement 
de sa personne; mais ce sera bien autre chose encore 
quand les opérations seront commencées; quand l'As- 



est aussi bien bâtie que sa (aille, a eu. ici, la conduite qui pouvait le plus 
maintenir sa réputation. Elle ne diminuera pas; mais la jalousie de toute 
une nation envers un étranger qui a beaucoup de rivaux et point d'émulés 
est un obstacle que M. de Nassau rencontrera toujours lorsque les grands 
maux n'existeront pas et que les besognes pourront être réparties à des ou- 
vriers ordinaires. {Le Comte de Fersen et la Cour de France, par le baron de 
Klinckowstrom.) 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 305 

semblée législative, cédant à l'instinct d'une force in- 
connue, aura pris audacieusement elle-même l'initiative 
de la guerre et forcé ainsi l'Autriche et la Prusse de sor- 
tir enfin, malgré elles, de la politique expectante dont 
elles attendaient tant de fruits. 

La pénurie des Princes devint alors si pressante que 
c'est tout ce qu'il possède que le prince de Nassau 
n'hésite pas à mettre à leur disposition; et ce généreux 
abandon est, à certains moments, leur plus claire res- 
source. « J'ai rendu compte à Votre Majesté Impériale, 
écrit-il le 3 septembre 1792, du prêt de huit cent mille 
livres que le roi de Prusse m'a fait pour mettre les 
Princes en état de faire marcher toute la noblesse ômi- 
grée. L'armée se mit en marche en conséquence ; mais 
à peine fut-on arrivé à Trêves, que les embarras re- 
commencèrent. M. de Calonne annonça ne plus avoir 
de moyens pour faire subsister l'armée faute de four- 
rages et de vivres... Toute espèce de ressources étaient 
épuisées. Ma vaisselle, mes diamants, les épées même 
que Votre Majesté Impériale avait daigné me donner 
avaient été remis à M. de Calonne, qui les avait déposés 
pour avoir l'argent qui manquait, » 

Plus confiant que Catherine, soutenu, à l'exemple des 
émigrés, par l'illusion que la grande majorité de la 
nation allait les accueillir comme des libérateurs, il se 
croyait, il est vrai, à ce moment, à la veille du succès, 
ne calculant encore ni avec la patriotique résistance 
de la France envahie et son enthousiaste énergie, ni 
avec les arrière-pensées des coalisés; car il ajoute 



îm 



366 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



■ 



dans cette lettre : s Ayant donné aux Princes tout ce 
que j'avais, il ne me reste que l'absolu nécessaire pour 
arriver à Paris, où je compte que nous serons bientôt. » 

Au lieu d'être à Paris, c'est à Valmy qu'il était quel- 
ques jours plus tard. 

Si l'on a peine, encore aujourd'hui, à démêler toutes 
les causes de l'échec décisif qui attendait là les coalisés, 
on sait du moins quels en furent les résultats : d'une 
part l'invasion s'achevant brusquement en retraite pré- 
cipitée; de l'autre la France sauvée, passant à son tour 
la frontière et se lançant glorieusement dans cette lon- 
gue offensive où elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait chan- 
gé la face de l'Europe. 

Le prince de Nassau a écrit, sous l'impression de son 
mécompte, une relation extrêmement intéressante de 
cette singulière affaire de Valmy qu'il avait pu suivre de 
près dans ses étranges péripéties, et des mystérieuses 
négociations qui la précédèrent et la rendirent pos- 
sible. Ayant, depuis, communiqué son mémoire au 
prince de Talleyrand, qui le copia de sa main, ce docu- 
ment a été reproduit d'après ce texte par M. Feuillet 
de Conches (1). 

Nous ne discuterons pas ici les appréciations sévères 
produites là, pour la première fois peut-être, contre le 
duc de Brunswick (2). Contrainte ou achetée, cette fa- 

(i) Feuillet de Conches, Louis XVI et Marie- Antoinette, t. VI, page 338. 
(2) A la Copie falle par lui de la relation du prince de Nassau, Talleyrand 



w 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



367 



mcuse retraite, si peu honorable, en tout' cas, pour les 
armées prussiennes, n'en fut pas moins pour l'émigra- 
tion une crise suprême. Humiliés de leur insuccès, 

a ajouté la note suivante : «Je tiens d'unVieillard respectable, M. Pfeffel, an- 
cien publiciste des affaires étrangères, que, peu de temps après la retraite 
de Champagne, le duc de Brunswick paya les dettes considérables dont il 
était obéré depuis long-temps. » 

L'accusation portée par le prince de Nassau est loin d'être aussi formelle. 
Il se contente, sur ce point, de signaler, sans y contredire, un bruit qui, 
parait-il, courait publiquement dans l'armée. Mais ce qu'il n'admet point, ce 
sont les explications embarrassées que le duc de Brunswick essayait de lui 
donner quelques semaines plus tard, quand il alléguait devant lui, comme le 
vrai motif d'abord de son inaction et puis de sa retraite, le manque de 
munitions. Le prince de Nassau ayant vu de ses yeux, pendant la retraite, 
à la halte de Consenvoye, les Prussiens enterrer, pour les empêcher de tom- 
ber au pouvoir des Français, cinquante charges par pièces de canon, on com- 
prend que cette justification n'ait pas suffi à le convaincre. 

Quoi qu'd en soif, et puisque nous avons été amené à nous faire l'écho de 
l'accusation, profitons d'un heureux hasard qui nous permet de reproduire, à 
coté de l'attaque, la défense la plus autorisée sinon la plus impartiale. Voici, 
en effet, sur ce sujet brûlant pour lui. une lettre inédite, en fièrement autogra- 
phe, de l'accusé lui-même, du duc de Brunswick. Nous la devons à l'obligeance 
de M. le comte de Fumel, arrière-petit-fils et héritier du courageux et fidèle 
ministre de Louis XVI, Bertrand de Molleville, à qui clic fut adressée à Lon- 
dres en 1801. 

Quelque suspect que soit toujours un plaidoyer « pro domo suà », on ne 
peut s'empêcher de constater que les explications du duc de Brunswick sont 
assez d'accord avec les conclusions actuelles de l'histoire, témoin la savante 
dissertation consacrée tout récemment encore à cette question par M. Sorcl, 
dans le 3° volume de son ouvrage sur l'Europe et la Révolution. 
« Monsieur, 
« Vous venés de m'obliger beaucoup, en me procurant l'avantage de lire le 
chapitre 30 de la nouvelle édition de l'ouvrage instructif que vous êtes occupé 
à donner au public. La postérité ne concevra qu'avec peine comment un 
homme sans vertus, sans talents, et sans moyens, tel que Robespierre, a pu, 
par l'atrocité seule de son caractère, renverser le premier tronc de l'Europe, 
et comment les puissances coalisées pour le rétablissement du Gouverne- 
ment légitime en France ont pu emploïer des moïens si peu analogues à la 
grandeur de l'entreprise, ce qui seul devait la faire échouer quand même 
d'autres circonstances ne s'y seraient pas jointes. C'est principalement sur 
cet objet que je prends la liberté de m'en rapporter aux notes que M. le 
comte de Gallatin aura l'honneur de vous faire parvenir. Il a en main de 
quoi prouver par les listes originales que l'armée des puissances coalisées 
qui, en 1792, entra en France, loin d'être supérieure aux armées républi- 
caines, leur était très inférieure ; que c'est à cette infériorité qu'il faut attri- 
buer l'impossibilité d'assurer suffisamment les communications et à plus forte 
raison celle de les prolonger davantage. La prise de Maïence par l'armée 



I 



jBÊa 



■ 



368 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

effrayés de ses suites, épouvantés de la faveur conta, 
gieuse qui, parmi leurs propres sujets, accueille les ar- 
mées républicaines, les coalisés vont bien chercher 
à combiner de nouvelles attaques, mais ce sera désor- 
mais sans plus se donner la peine de dissimuler leurs 
vues intéressées. 

Seule, Catherine persiste à protester de son dévoue- 
ment sans arrière-pensées. — On sait que c'est ailleurs 
qu'elle aura ses compensations, surtout si la continua- 
tion de la guerre retient toujours ses alliés loin de la 
Pologne. — Aussi, dans leur détresse, est-ce vers elle 
seule que se tourne l'espoir du comte de Provence et 
du comte d'Artois. « Nous avons reçu de Vienne, lui 
écrivent-ils indignés, l'avis que le projet de l'Empereur 
est de faire acheter le retour à l'ancienne monarchie par 
le démembrement de la France. » Leur patriotisme, 



deCustine en fut une conséquence, et les cabinets aïant établi leurs mesures 
sur les bonnes dispositions dans l'intérieur de la France qui, au mois de fé- 
vrier 179^, lorsque l'entreprise fut décidée, étaient très favorables au main- 
tien du trône, ne se trouvèrent plus en état d'augmenter leurs moïens, lors- 
que le 10 août acheva de changer l'esprit des armées françaises qui se pro- 
noncèrent d'une manière tout opposée à l'espoir que les cours en avaient 
conçu. Les ministres crurent, malgré les représentations des gens de guerre, 
apuïer par l'arrivée de leurs armées des mouvements favorables dans celles 
des républicains, leur présenter un noïau auquel elles s'uniraient pour sau- 
ver le Hoi. Ils comptaient soutenir des armées et des généraux tidèles à 
leur souverain, et furent très surpris quand ils virent la nécessité de faire 
une guerre sérieuse à laquelle ils n'étaient nullement préparés, et le voile 
des illusions tomba enfin lorsqu'il n'était plus temps, et lorsque l'expérience 
vint prouver que ce qui aurait été possible au mois de juin et de juillet ne 
l'était plus après le 10 août. 

« J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée. 
« Monsieur, 

« Voire très humble et très obéissant serviteur. 
« à Bronsvic, ce 17 octobre, 

« 1801. « Charles D. de Brohsvic. » 

« A Monsieur Bertrand de Molleville. » 



à 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIÉGEN 369 

quelque aveuglé qu'il ait pu être, n'avait jamais admis 
une pareille extrémité. 

Mais, pour la conjurer, s'ils veulent persistera sou- 
tenir leur cause, il ne leur reste qu'un moyen: que ce- 
lui d'entre eux dont les devoirs spéciaux et les infirmi- 
tés ne gênent pas le courage se jette hardiment sur le 
sol français, et, l'épée à la main, sans étrangers, prenne 
la direction des dévouements qui l'appellent de plusieurs 
points du pays, et notamment de la Vendée. 

Quand, sur le conseil pressant du prince de Nassau, 
le comte d'Artois se décide, au printemps de 1793, à se 
rendre lui-même à Saint-Pétersbourg, l'Impératrice ne lui 
dissimule pas quelle est la seule voie ouverte devant lui. 

« Vous êtes, lui disait-elle, un des plus grands 
« princes de l'Europe. Mais il faut l'oublier quelque 
« temps, et être un bon et valeureux partisan. Par ce 
i moyen vous redeviendrez ce que vous êtes fait pour 
« être. Songez qu'à la tin de l'année ou vous ne devez 
« plus vivre, ou vous devez vivre glorieusement pour 
« votre patrie et le rétablissement de votre maison. » 
Et, quelques semaines plus tard, à leur dernier entre- 
tien, en lui remettant solennellement une épée. au mi- 
lieu de toute sa cour : a Je ne vous la donnerais pas si 
je n'étais persuadée que vous périrez plutôt que de dif- 
férer à vous en servir. » 

Le comled'Artois avait alors répondu: « Je prie Votre 
Majesté Impériale de n'en pas douter (1). » 

(l) Voir : Mémoires du comte de Vaubun et /lusses en France et Français 
en Russie de M. Léonce Pingaud. 

24 



m 

«mu 



370 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



Ne sut-il pas, ou ne put-il pas suivre les fiers con- 
seils de l'Impératrice? En se résignant à l'inaction de 
l'exil, céda-t-il seulement à l'égoïste résistance du gou- 
vernement britannique? Ce sont là des questions main- 
tes fois débattues et qui importent peu à notre sujet. 
Il nous suffit de constater ici, avec l'histoire, que l'épée 
donnée par Catherine ne sortit jamais du fourreau; et 
quant à ceux dont le dévouement se sentait prêt à tou- 
tes les témérités comme à tous les sacrifices, on conçoit 
qu'ils aient vu tomber, en même temps que leur der- 
nière illusion à cet égard, toute leur sympathie. 

Malheureusement pour le prince de Nassau, il n'était 
pas au bout de ses mécomptes, et après l'avoir vu se 
dévouer en vain pour une cause réduite à s'abandonner 
elle-même, il nous reste à le montrer ne retirant de 
nouveaux efforts, sur une autre scène, que le regret 
de leur succès, cette fois, trop complet. 



Retenu par Catherine auprès des Princes français ou 
absorbé par leurs affaires, il n'avait pu être mêlé direc- 
tement aux événements qui aboutirent au second par- 
tage delà Pologne. 

La Pologne, nous l'avons vu, exaltée par son droit 
et par sa bonne volonté, mais surtout stimulée par les 
encouragements perfides et les promesses formelles de 
la Prusse, n'avait pas craint de profiter des embarras 
momentanés de Catherine pour la bravor. L'heure de 
la vengeance venue, la Prusse fit plus qu'oublier ses 
engagements solennels, elle s'unit à la Russie. Envahie 






^i 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



371 



et mutilée pour la deuxième fois, une Pologne cepen- 
dant existait encore, bien réduite à la vérité, mais peut- 
être encore à même de profiler, en cas d'un retour de 
fortune, des chances de l'avenir. Quelque déconsidéré 
et diminué qu'il pût être, Stanislas conservait une ap- 
parence de couronne, et la diète de Grodno, malgré 
son peu d'autorité , avait fini par donner aux faits ac- 
complis un semblantde sanction; quand tout à coup, et 
quelques mois à peine après cette acceptation et le 
traité qui la suivit, l'héroïque insurrection qui devait 
immortaliser le nom de Kosciusko vint tout remettre 
en question. 

Rien ne ressemblait moins aux idées subversives des 
Jacobins de France que les aspirations des patriotes 
polonais. Au fond, c'était même tout le contraire. Mais 
la politique des cours avait trop intérêt à s'y tromper 
pour ne pas exploiter l'apparence identique qu'ont par- 
toutla révolte etles coups de la force, quels qu'en soient 
la cause et le but. 

En ne refusant point de l'Impératrice la mission de 
figurer dans les conseils de guerre où se discutaient les 
moyens de comprimer l'insurrection, le prince de Nassau 
put donc croire à larigueur servir toujours ce qu'il appe- 
lait: la croisade des rois; — l'action qui se combinait à 
Berlin étant censée, tout d'abord, n'avoir d'autre objet 
que la protection, contre des menées soi-disant révolu- 
tionnaires, d'un état de choses accepté. 

Peut-être même se flatta-t-il, depuis, d'avoir été utile 
à une nation dont il avait fait profession d'être l'ami, 



î'9{ 



JM 



375 



UN PALADIN AU XVI1I« SIÈCLE 



quand ce fut Jui qui empêcha par ses objections Fré- 
déric-Guillaume d'enlever de force Varsovie ? Il est 
vrai que, deux mois plus tard, ce que le roi de Prusse 
n'avait pas fait, Souvaroff n'hésitera pas à l'accomplir, 
achevant dans le sang l'asservissement et la ruine de 
ce malheureux pays. 

Mais ce tragique dénouement n'aura pas du moins 
pour témoin le prince de Nassau. Etc'estpeut-ètre parce 
qu'il l'a prévu, que nous le voyons choisir précisément 
ce moment- là, — quelque profondément attaché qu'il 
demeure à l'Impératrice à qui il doit tant, — pour lui 
donner sa démission de tous ses emplois, dût-il, en 
quittant son service, briser son épée à jamais (1). 

Voici, en effet, la lettre significative qu'il écrit de Ber- 
lin à sa femme, deux jours après l'assaut de Praga, et 
que la princesse recevraàVenise où elle est allée s'ins- 
taller en s 'éloignant des bords du Rhin. Très Polonaise 
de cœur, elle ne pouvait évidemment qu'applaudir à 
une détermination qu'elle eût été la première à con- 
seiller à son mari, tout en comprenant combien un 
pareil sacrifice devait lui coûter. 

« Je m'empresse, madame laPrincesse.de vousfaire 

(i) Bien que l'Impératrice, en acceptant la démission du prince de Nassau, 
ait tenu à ce qu'il conservât, quand même, certains privilèges et notam- 
ment les pensions qu'elle lui avait accordées en de meilleurs jours, com- 
me récompense de ses victoires, elle ne le vit pas sans mécontentement 
abandonner son service, en un tel moment. Dans une de ses lettres au ba- 
ron Grimm, elle a l'air d'attribuer ce parti pris par le prince à son dépit de 
n'avoir pas eu le commandement donné au comte de Fersen : «... Or, le 
prince de Nassau a perdu la confiance des troupes et des officiers lorsqu'il a 
perdu une partie de sa flotte à rames. On n'aime pas, chez nous, les battus, 
et pour être considéré il faut battre. Il avait battu trois fois, mais cela ne le 
mit pas à l'abri et tout le monde lui a vu prendre son congé avec satisfac- 
tion » (u avril 1700). 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



373 



part que je viens de recevoir de Sa Majesté l'Impéra- 
trice l'acceptation de ma démission de mes emplois à 
son service. Je compte partir d'ici sous peu de jours. 
J'irai d'abord à Cracovie pour y voir M rae votre tante; 
de là je serai peut-être obligé dépasser par Anspach 
pour y prendre des papiers, et puis je me rendrai à 
Venise auprès de vous. Dites mille choses à d'Aragon 
et à ma fille (I) ; je ne leur écris pas parce qu'ils sau- 
ront par vous ma marche. 

« J'attendrai à Venise les événements qui décideront 
si je serai encore de quelque chose dans ce monde. 

« Berlin, ce décembre 1 794- " 



( i 



Son séjour à Venise coupé, il est vrai, par des cour- 
ses à Vienne, en Espagne et en Italie, fut d'environ 
deux ans. Les Etats Vénitiens se partageaient alors 
avec l'Angleterre la plupart des personnalités mar- 
quantes de l'émigration ne faisant point partie de l'ar- 
mée de Condé : les unes groupées à Londres auprès du 
comte d'Artois, les autres autour de Vérone, où Monsieur 
s'efforçait, grâce à l'autorité que pouvait lui donner 
son litre de Régent, d'imprimer un peu d'unité à ce qui 
survivait encore d'une action monarchique. Quand il 
apprit la mort de son infortuné neveu, ne s'iaspirant 



(i) Elle venait d'épouser, à Anspach. le 4 juin 1794. le marquis d'Aragon 
alors aide-de-camp du maréchal de Castries et, depuis, pair de France sous 
la Restauration. Elle suivit son père à Venise et à Tynna, mais elle le 
quitta en 1801 pour accompagner son mari, dès que celui-ci put rentrer en 
France. C'est elle qui a recueilli et conservé, entr'aulres papiers du prince, 
la correspondance qui l'ait l'objet de la présente publication et qui appar- 
tient encore à sa famille . 



..VI 







374 UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

que de son droit, il avait tout d'abord notifié solennel- 
lement à la France et à l'Europe qu'il était désormais 
le roi. La France, terrorisée ou enivrée de sa gloire, 
n'écoutait pas la voix des émigrés, et, quant aux cours 
de l'Europe, — l'Angleterre à Toulon l'avait bien prouvé, 
— elles n'entendaient plus désormais travailler que 
pour elles-mêmes. Le nouveau roi dut donc bientôt se 
rendre compte de l'inutilité immédiate de ses revendi- 
cations, et l'on peut dire que son avènement, loin d'a- 
voir donné à l'émigration un nouveau stimulant, la 
réduisit à n'être plus qu'une protestation passive. Son 
premier effet le plus visible, — et pour les émigrés 
voisins de Vérone ce ne fut pas sans doute le moins 
important, — consista dans les changements accomplis 
par le prince dans le petit ministère qui l'aidait de ses 
conseils et conservait à sa majesté méconnue quelques- 
uns des dehors de la royauté, ou parmi ses représen- 
tants auprès des souverains soi-disant amis. 

Du reste, les préoccupations qui pouvaient agiter la 
petite cour de Vérone et avoir leur contre-coup parmi 
les nombreux Français réfugiés à Venise n'intéressaient 
plus que bien peu le prince de Nassau. Il était amèrement 
revenu à cet égard de toutes ses espérances ; et si, l'hi- 
ver, au palais Mocenigo, l'été, sur la Brenta, dans sa 
villa do Fiesso, la Princesse continuait, comme elle l'a- 
vait fait à Coblentz, d'ouvrir largement sa maison aux 
amis d'autrefois (1), heureux de pouvoir essayer de se 

(i) Essayer de reconstituer la société de la princesse de Nassau à Coblentz 
et à Anspach.c'eùtété rappeler la plupart des noms connus de l'émigration. 
Bornons-nous à indiquer ici quelques-uns de ceux qui reviennent le plus 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-STEGEN 



375 



consoler ensemble, l'esprit, la grâce et aussi la légèreté 
française aidant; pour lui, arrêté tout à coup dans une 
carrière qu'il avait rêvée si brillante, et souffrant im- 
patiemment l'obscure inaction à laquelle il était réduit, 
on comprend que les distractions de l'exil ne devaient 
guère lui suffire. 

Et l'on devine où étaient sa pensée, ses regrets, son 
ardento envie, quand chaque jour lui apportait quelque 
nouvel écho des exploits inouïs de ces armées françaises 
dont la fatalité le séparait: aujourd'hui Jourdan à Fleu- 
rusou KléberàMayence, demain les hussards de Piche- 
gru enlevant sur les glaces la flotte hollandaise, la 
flotte du stathouder! Hauts faits sans précédents, dé- 
notant une manière de faire la guerre toute nouvelle, 
celle précisément qui lui eût si bien convenu. 

Mais déjà un nom s'élevait dont l'éclat allait faire pâ- 
lir tous les autres: le nom du grand homme prédestiné 
que Catherine pressentait quand, dès le mois de février 
1794, interrogeant de sang-froid l'avenir do la France 
et frappée de ce contraste: la terreur au dedans et tant 

fréquemment, sinon dans les lettres du prince de Nassau lui-même, du 
moins dans celles de son entourage immédiat et qui semblent presque tous 
se rattacher à ce séjour de Venise et de Fiesso : le vicomte d'Agoult, la 
duchesse de Villeroi, le bailli de Crussol et la marquise de Grollier, « le Ra- 
phaël des fleurs, » comme l'a appelée M-" de Genlis à cause de son beau 
talent de peintre qui lui permit de soulager tant d'infortunés, le marquis 
de Saint-Blancard , M'»" de Vaudreuil. la comtesse Lucie Mocenigo, 
MM. de Castellanne, de Durfort, de Badens, la marquise de Vérac, l'évèque 
deChàlons : M«' de Clermont-Tonnerre, l'archevêque de Bourges : Mb' de 
Puységur et sa sœur, la M''' de Rességuier, l'abbé de la Feuillée, les ducs 
de Duras et d'Esclignac, Mm» de Chérizey, le chevalier de Cologne, le mar- 
quis de Bohnay. le comte d'Albignac, depuis lieutenant général et major des 
gardes du corps, et le commandeur de Buffévent, ces deux derniers aides 
de camp du prince, et faisant partie de sa maison au moins jusqu'en 1S01 , 
etc., etc. 



I 



370 



UN PALADIN AU XVIII* SIÈCLE 



de gloire au dehors, elle annonçait d'avance, dans une 
de ses lettres à Grimm, ce qu'elle appelait l'effet néces- 
saire du reflux des armées à l'intérieur: l'apparition et 
la domination « d'un homme supérieur, habile, coura- 
geux, au-dessus de ses contemporains et peut-être du 
siècle même » . 

Lorsque le général Bonaparte, inconnu la veille, arriva 
tout à coup, pour la première fois, sous les murs de 
Vérone, poussant l'épée dans les reins les armées autri- 
chiennes, le gouvernement vénitien crut qu'un succès 
si prodigieux ne pouvait être qu'éphémère. Vivant 
dans le passé, il se rappelait Charles VIII pénétrant 
en une campagne jusqu'au fond de l'Italie et trouvant, 
au retour, le chemin barré. 

L'idée de se préparer à rompre, en faveur de l'Autri- 
che dont la revanche ne lui paraissait pas douteuse, sa 
neutralité, au moment où les Français, trop éloignés 
de leur centre d'opérations, commenceraient à reculer 
devant Wurmser qui s'avançait sur eux avec des troupes 
fraîches et pleines de confiance, sembla d'abord préva- 
loir dans le Sénat. Tandis que les places de terre ferme 
s'ouvraient prudemment devant les Français, les Escla- 
vons, enrégimentés àla hâte, affluaient à Venise; le vieil 
arsenal se vidait pour équiper Jes vaisseaux rappelés 
de toute part, et les lagunes se hérissaient de canons. 
Il ne manquait qu'un général, lequel, selon les lois de 
la République, ne pouvait être qu'un étranger. 

D'après M. Daru, dansson histoire de Venise, leprinco 
Je Nassau faillit être ce général. Depuis deux ans hôte 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



377 



de Venise où l'avait d'ailleurs = précédé la renommée de 
ses exploits, il est assez naturel qu'on ait pensé à lui. 
Refusa-t-il, pour la première fois de sa vie, l'occasion 
de se battre, plutôt que de tirer l'épée, lui ancien officier 
général au service de France, contre des Français, alors 
qu'il n'avait plus l'excuse dont il s'était prévalu en 
d'autres temps ? ou le Sénat, en mettant son nom en 
avant, aurait-il porté ombrage au cabinet de Vienne, 
et dut-il s'incliner, comme le croit M. Daru, devant 
le veto formel de M. de Tbugut...? Vous ne saurions 
le dire. Un proebain avenir allait d'ailleurs montrer 
à l'antique République, condamnée d'avance moins en- 
core par Bonaparte que par les convoitises de l'Au- 
triche elle-même, l'erreur profonde de ses prévisions 
et l'inanité d'une résistance qui n'eût pu, il est vrai, 
la perdre plus complètement que ne le lit la politique 
contraire à laquelle elle se résigna. 



^ 



Quoi qu'il en soit, quand elle succombera, le prince 
de Nassau s'en sera déjà éloigné depuis longtemps, 
emmenant avec lui, au fond de l'Ukraine, dans un nou- 
vel exil, toute une triste caravane de ses bûtes do 
Ficsso qui, revenus, euxaussi, pour la plupart, de beau- 
coup de leurs illusions et aspirant par-dessus tout à re- 
trouver leur patrie, étaient condamnés parla plus dou- 
loureuse fatalité à voir partout, pourainsidire,la France 
se rapproeber d'eux, mais pourles repousser plus loin. 

Tynna, où s'écoulera désormais la plus grande partie 
des jours qui lui restent à vivre et où il mourra, était 



M 



■ 



I 



378 UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 

une assez vaste terre en Podolie, non loin de Némiroff, 
venue, depuis peu, en sa possession, à la suite d'arran- 
gements avec le frère de sa femme. Il y arrivait àpeine 
qu'il y apprenait la mort de Catherine, survenue le 17 
novembre 179G. Parti aussitôt pour Saint-Pétersbourg 
afin d'y apporter un dernier hommage à celle dont le 
souvenir restait inséparable, dans sa reconnaissance, 
des plus beaux de sa vie, et aussi, sans doute, pour s'y 
rendre compte des chances que lui réservait le nouveau 
règne, il ne tardait pas à rentrer à Tynna, ayant pu 
mesurer en quelques jours l'étendue de sa perte et de 
celle de la Russie. On sait la stupeur qui accueillit dans 
toutl'empire les débutsdePaulP r ;ledegrédefaveurdont 
on avait joui auprès de la mère donnait la meilleure 
mesure de la disgrâce promise auprès du fils. 

Trahi par toutes les causes auxquelles il s'était suc- 
cessivement dévoué, ayant vu se briser dans ses mains 
tous ses instruments de fortune et de gloire et devant 
renoncer, au moins pourleprésent, à l'espoir d'obtenir de 
nouvelles occasions do se signaler, qu'allait devenir le 
prince deNassau, alors quesa dévorante activité exigeait 
cependant atout prix un aliment? 11 crut, tout d'abord, le 
trouver dans la reconstitution de sa fortune déjà si souvent 
compromise et toujours relevée, mais singulièrement 
ébranlée, cette fois, entre autres choses, par les sacri- 
fices que nous lui avons vu faire si généreusement en 
faveur des Princes français. De toutes ses avances il lui 
restait bien, à la vérité, quelques billets payables en 
des jours meilleurs ; mais la date d'une restauration 






m 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU- SIEGÉN 379 

devait sembler, à cette époque, fort problématique. 

Elle le paraissait sans doute bien davantage encore 
quelques années plus tard, l'année de sa mort, lorsque, 
jouant au whist avec son aumônier dans sa solitude de 
Tynna, il s'amusait à mettre ces reçus dans la tabatière 
de son partner en échange du tabac qu'elle contenait 
et qu'il vidait dans la sienne, convaincu, disait-il, de 
faire un excellent marché. 

Bien que favorablement jugé à Vienne, sous Joseph II, 
comme nous l'avons dit. son grand procès avec les 
autres Nassau, héritiers de sa tante, n'avait pu encore 
aboutir, vu l'état de l'Europe, àdes arrangements défini- 
tifs et palpables. Chassé de Hollande et dépouillé de tou- 
tes ses possessions, le prince d'Orange avait bien pu 
accepter en principe l'idée d'un accord et se réconci- 
lier avec son cousin ; la perturbation de l'Allemagne 
ne lui eût pas permis, l'eût-il voulu, de céder un état 
qu'il ne possédait plus. Une pension de l'Espagne, sou- 
venir de Gibraltar, une pension de la Russie (Catherine, 
en acceptant sa démission, n'avait pas voulu, on le sait, 
consentir à ce qu'il ne conservât pas quelquos-uns des 
avantages pécuniaires attachés à la dignité d'amiral), 
les biens de sa femme en Galicie et en Ukraine et ses 
terres de Russie Blanche et de Crimée, telles étaient 
à ce moment, — puisque tout ce qui lui restait en 
France, avant la Révolution, avait dû être confisqué, — 
ses plus claires ressources; ressources considérables 
pour tout autre que pour lui, mais, à la vérité, sensible- 
ment à réduire probablement, si l'on eût tenu compte 



380 



UN PALADIN AU XVIII» SIECLE 



des dettes énormes qui, faute de payements d'intérêts, 
allaient sans cesse grossissant jusqu'au jour où, selon 
l'usage polonais, une terre abandonnée aux créanciers 
leur faisait prendre patienco pour quelque temps. 

A d'autres époques, nous l'avons vu. il avait rêvé 
d'immenses profits de la navigation du Dniester et de la 
transformation de ses vastes et nombreuses propriétés 
où tout était à créer. Mais, aussitôt commencées que 
conçues et bientôt livrées à des subalternes moins 
soucieux de ses intérêts que des leurs, les grandes entre- 
prises qu'aima toujours son imagination se traduisaient 
en général pour lui par de larges avances rarement 
suivies de compensations. 

La guerre sur la mer Noire, aussi utile à sa gloire que 
funeste à ses intérêts, avait d'ailleurs compromis, si- 
non anéanti, la plupart de celles qu'il avait tentées, et, 
depuis, de la Baltique ou de Coblentz, il s'était peu 
préoccupé d'essayer de les relever. 

Disgracié et condamné à vivre obscurément dans la 
retraite, les loisirs désormais ne lui manquaient pas. 
Mais s'il se flatta, au début, en s'engageant dans de 
nouveaux basards, de trouverdans cetemploide sonin- 
telligence et de son énergie une distraction et un inté- 
rêt, et s'il persista même jusqu'à la fin à y chercher un 
dérivatif nécessaire à son infatigable activité physique, 
telles étaient les difficultés exceptionnelles de ces temps 
si peu propices qu'il dut finalement s'estimer heureux 
de n'avoir pas eu à payer ses tentatives persistantes de 
la perte totale de sa fortune. 



I 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-S1EGEN 



381 



Du moins, dans les premiers temps de cet exil de 
Tynna, aux déceptions et aux chagrins ne se joignaient 
pas encore les tristesses de la solitude et de l'aban- 
don (1). S'il semble difficile d'appeler heureuses pour 
la Pologne des années suivant ses malheurs de si 
près, on ne peut cependant s'empêcher de constater, 
quelqu'étonnement qu'on en ait, — à s'en rapporter à 
bien ries correspondances privées de cette époque, — que 
la partie du moins de ce pays soumise à la Russie de- 
puis les deux premiers partages connut rarement de 
périodes plus brillantes que les années 1797 et 1798. 
Dans son livre charmant: Histoire d'une grande dame: 
la comtesse Hélène Polocka, M. Lucien Perey a déjà 
fait cette remarque à propos précisément des plus 
proches voisins et des plus intimes amis des hôtes de 
Tynna. 

D'un côté, à ce moment, c'était toute uno armée se 
concentrant en Ukraine pour aller de là au triomphe de 
Novi et aux désastres do Zurich et du Saint-Gothard et 
Souvarofï, généralissime, surveillant ces grands apprêts 
du château de Tulcyn où il avait installé son fastueux état- 
major; de l'autre, la plus grande partie de l'émigration 



(i) Parmi les Français que nous avons cités, comme réfugiés à Venise, beau- 
coup ne tardèrent pas à se retrouver en Ukraine, soit chez le prince de Nas- 
sau, soit dans les nombreuses demeures, si ouvertes aux émigrés, des Po- 
toski, des Mokranowski, des Lubomirski, etc., soit dans les petites colonies 
françaises groupées autour du comte de Choiseul-Gouffier, l'ancien ambas- 
sadeur de Louis XVI, et surtout des Polignac et du duc de Guiche. C'est en- 
core en Ukraine que résident à cette époque, ou que viennent souvent, le 
comte d'Auticbamp, le marquis de Rivières, M""' de Boufflers et de 
Rochechouart, le duc de Richelieu, l'abbé -Nicole, M. de Langeron, elc. 
etc. 



î 



382 UN PALADIN AU XVIII" SIÈCLE 

française , toute l'armée de Condé , cantonnée en 
Wolynhie ; causes inouïes d'animation pour ces nom- 
breux châteaux si hospitaliers de l'aristocratie polo- 
naise où de colossales fortunes, permettant à ceux qui 
les possédaient de s'entourer de tout ce que peut don- 
ner l'opulence et le goût, leur laissaient si souvent, en 
tout autre temps, l'incurable regret de l'isolement. 

Mais les deux armées parties, au printemps de 1799, 
l'épreuve sans compensation retomba lourdement sur 
ceux qui restaient. Pour le prince de Nassau, dont l'ar- 
deur impatiente s'irritait tant autrefois de ce que la paix 
de l'Europe ne lui fournissait pas un champ de bataille 
quelconque, voir aujourd'hui le monde en feu, se sentir 
encore dans toute sa vigueur, et être, pour ainsi dire, 
le seul enchaîné au repos, condamné à ne s'occuper 
que de ses haras et de ses bois pendant que tant d'au- 
tres plus heureux combattaient ou mouraient à Abou- 
kir, aux Pyramides, à Marengo, le supplice dut être 
affreux ! , 

Et, si l'on serait étonné qu'il eût pu toujours suppor- 
ter avec un stoïcisme peu conforme à son caractère sa 
disgrâce et surtout son désœuvrement, on comprend 
d'autant mieux que, la paix à peine signée entre la 
France et la Russie, — résultat presque immédiat de la 
mort tragique de Paul I er , — Paris n'ait pas tardé à le 
voir accourir, impatient, comme tant d'autres, de s'y 
retrouver enfin, et de connaître de ses yeux l'homme 
extraordinaire dont l'Europe tout entière, séduite ou 
vaincue, saluait à ce moment la prodigieuse fortune. 



LE PRINCE CHARLES DE NASSAU-SIEGEN 



3S3 



Dans ce nouveau Paris de Bonaparte, si différent du 
Paris de sa jeunesse, — de 1784 à 1789 il n'y avait fait, 
on l'a vu, que de rares apparitions, — il retrouvait bien 
peu de ceux qu'il y avait connus. Morts ou bannis, mais 
également oubliés, la plupart avaient disparu dans la 
tourmente ; et si quelques-uns survivaient, c'est que la 
société transformée de fond en comble à laquelle ils 
s'accommodaient n'avait pas plus profondément changé 
qu'eux-mêmes. Quelle distance en effet, — pour n'en 
citer que deux parmi ceux qui vont faire à l'ami d'au- 
trefois l'accueil le plus empressé, — du ïalieyrand de 
jadis au Tallcyrand ministre du Premier Consul, ou de 
l'ancien ambassadeur de Louis XVI auprès de Cathe- 
rine au conseiller d'État Ségur, grand-maître des céré- 
monies de l'Empereur! 

Présenté à Napoléon par l'ambassadeur de Russie, le 
prince de Nassau eut, paraît-il, à cette époque, plusieurs 
entretiens avec lui, et notamment sur un sujet particu- 
lièrement intéressant pour tous deux : une attaque par 
la Russie alliée de la France des possessions anglaises 
de l'Inde. Il est regrettable qu'aucune de ses lettres ne 
nous en donne le détail. 

Ce vaste projet, en d'autres temps, avait souvent occu- 
pé sa pensée, et, quand, en 1786, le prince Potemkin 
lui proposait d'aller visiter avec lui les conquêtes ré- 
centes de la Russie au Caucase, peut-être rêvaient-ils 
ensemble de celte réponse audacieuse aux provoca- 
tions des Anglais. Ce fut cependant Potemkin, quelques 
années plus tard, en 1791, qui empêcha cette idée d'être 






î 



wm 



384 



UN PALADIN AU XVIII» SIÈCLE 



reprise avec plus de précision, bien qu'elle eût un côté 
grandiose et aventureux fait pour le séduire et que 
l'Impératrice ait paru assez disposée à ne pas la rejeter. 
Un émigré français, M. de Saint-Geniès, ancien agent 
de M. de Vergennes, avait déjà préparé pour le prince 
de Nassau, qui l'adressa à Catherine, tout un plan d'in- 
vasion du Bengale par Boukaraet Cachemyr avec carte 
et itinéraire. Mais la Pologne, à ce moment-là, offrait à 
la Russie des avantages plus faciles et plus immédiats. 
En développant devant Napoléon un projet que le 
maître de l'Egypte, en relations avecTippoo-Saïb, avait 
bien des fois étudié lui-même, le prince deNassau se flat- 
tait-il de travailler encore à cette alliance de la France 
et de la Russie contre l'Angleterre, qu'il avait autrefois 
si ardemment désirée? Contrecarrée par des compli- 
cations si extraordinaires, lui serait-il donné de la voir 
reparaître et d'y contribuer dans des conditions si nou- 
velles? S'il eut cette illusion, un prochain avenir 
allait bientôt la lui enlever. Avant que Napoléon 
et Alexandre puissent reprendre ensemble ces grands 
rêves, bien du sang doit encore couler. Pour attein- 
dre Tilsitt, il faut passer par Austerlitz et par Fried- 
land. 

La guerre recommençant entre la Russie et la France, 
le prince de Nassau ne pouvait plus demeurer à Paris. 
Vieilli, dépaysé dans un monde nouveau, les jeunes ar- 
mées qui s'élançaient à la victoire n'avaient pas de 
place pour lui; d'ailleurs, ancien amiral russe, il se 
sentait lié à la Russie par ses plus chers souvenirs. 






LE PRINCE CHARLES DE NASSAtJ-SiEGEN 385 

Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de rentrer triste- 
ment dans sa solitude de Tynna et d'achever do s'y 
faire oublier. En s'éloignant pour jamais de Paris, il 
en emportait du moins une satisfaction qui, venue 
quinze ans plus tôt, eût été pour lui sans mélange. Sa 
longue contestation avec ses cousins fie Hollande était 
enfin réglée. 

Par un accord passé, le 30 novembre 1802, entre son 
plénipotentiaire, M. de Rayneval, et M. de Luccbesini, 
chargé des pleins pouvoirs du prince d'Orange, tous ses 
droits étaient reconnus. Cet accord, il est vrai, ne pou- 
vait avoir pour effet de lui restituer l'apanage de son 
grand-oncle dont le traité de Lunéville venait de dispo- 
ser. Une forteindemnité, en l'en dédommageant, allait 
du moins lui permettre de mettre ordre à ses affaires et 
de finir en paix ses jours. 

C'est le 19 avril 1808 qu'il mourut à Tynna, à l'âge 
de soixante-trois ans, d'une fluxion de poitrine due à 
l'excès de fatigue que lui avait causé un retour trop pré- 
cipité d'une de ses terres de Crimée. Quelques mois 
auparavant, les épreuves imprudemment bravées, mal- 
gré l'hiver, d'un pareil voyage avaient déjà coûté la 
vie à la princesse, morte aussi à Tynna; et ce malheur, 
en le privantd'un dévouement fidèle, l'avait laissé plus 
isolé que jamais, en proie aux amertumes de toutes ses 
déceptions. 

Plus que bien d'autres, en effet, n'avait-il pas quelque 
droit de se plaindre de sa destinée ? 

Sans doute, à la poursuite acharnée de la célébrité, 

25 



ï 



M£ 



w 



386 



UN PALADIN AU XVIII- SIÈCLE 



— cette passion de sa vie, — il n'avait pas su toujours 
distinguer assez la vraie gloire, celle qu'on peut espé- 
rer, qu'on obtient quelquefois d'un dévouement héroï- 
que à une grande idée servie pour elle-même, de la 
satisfaction égoïste du bruit fait autour de son nom. 

Mais, s'il expiait durement son erreur, n'était-il pas 
aussi victime de bien des fatalités qu'il n'eût pas dé- 
pendu de lui de conjurer? Né plutôt ou plus tard, avec 
les mêmes qualités et les mêmes défauts, mais poussé 
par d'autres hasards dans le sens de son siècle, au lieu 
d'être amené à lutter contre son courant: jeté sur un 
de ces théâtres où se joueut les grands intérêts du 
monde, et non mêlé presque exclusivement à des actions 
sans lendemain ; moins exceptionnellement indépen- 
dant de tous ces liens qui, en nous rattachant à une 
patrie unique, souvent à une seule cause, fixent d'a- 
vance la direction de nos aspirations et de nos efforts, 
combien différente n'eût pas été probablement l'issue 
de sa vie? 

Paladin au moyen âge, condottiere au xvi me siècle, 
compagnon des Pizzare et des Fernand-Cortez ou l'un 
de ces volontaires de la Révolution conquérant leur 
bcàton de maréchal de France sur des champs de ba- 
taille à jamais fameux, ce n'est ni l'énergie, ni l'hé- 
roïsme, ni même les talents qui lui eussent manqué 
pour arriver, lui aussi, à une renommée durable. 

Et cependant, il mourait obscurément, déjà oublié, 
étranger aux grands événements qui bouleversaient le 
monde, s'intéressant lui-même à peine aux causes pour 




LE PRINCE CHARLES DE NASSÀU-SIEGEN 387 

lesquelles il avait combattu, et si bien revenu de tous 
ses rêves de gloire qu'il ne comptera plus, à ses der- 
niers moments, pour la protection de son souvenir, que 
sur la reconnaissance de quelques pauvres paysannes 
auxquelles il aura fait du bien. 

Le testament, écrit la veille de sa mort, unit par la 
clause suivante : 



« Je désire d'être enterré sans aucune pompe par le 
seul prêtre de Tynna sur un terrain de cinquante pieds 
carrés où, à l'avenir, personne ne pourra être enterré. 
" Je fonde deux dots de trois cents florins chacune 
pour deux jeunes filles qui seront mariées, chaque an- 
née, à Tynna, à lu charge que les filles de Tynna culti- 
veront des Heurs sur le terrain où je serai enterré. Ce 
seront les douze paysannes de Tynna les plus consi- 
dérables qui feront le choix des deux jeunes filles à 
marier le jour anniversaire de ma mort. 

«Leur sagesse et leurs soins à cultiver les fleurs de 
ma tombe décideront du choix en-W^-fayeur » 

fi "' ' '"'' 




■ 

I 



I 




TABLE DES NOMS 



CITES DANS L OUVRAGE 



Agoult (vicomte d'), 37b. 
Albignac (comte d), 37J. 

An'GEVILLERS (M. d), 84. 

Anhalt (prince d'), 4, 3a, 23g, 24O, 

247, 254, 255, 25g, 2G1, 271, 27G. 
Apraxine (comte), 245,327, 229. 
Aragon (marquis et marquise), 373. 
Arçon (d'|, 35, 30, 37 . 
Archevèo/UE de Vienne (1'), G2. 
Archiduc Léopold, 45 ■ 
Asturies (prince des), 8G, 234, 287, 

288. 
Asturies (princesse des), O7. 
Artois (comte d'), 23, 28, 36, 38, 4°, 

42,234,241, 268, 3ig, 358, 3Ci,303, 

368, 36g, 3 7 3. 
Ashburnot (amiral), 27. 
Auersperu (prince d'), 48, 5i. 
Autichamp (marquis d'), 38 1. 
Avaray (marquis d'), 3g. 

Bade (princesse de Nassau-Siegen, née 

princesse de), 8. 
Badens (marquis et marquise de), 370. 
Balay (général), 3i2, 324. 
Beaudeau (abbé), 24. 
Beaumarchais, 22, 24, 3i, 34, 4 1 . 7°> 

g7, i04, 217, 3o. 
Bentham (ingénieur), 214. 
Berçasse, avocat, 164. 
Bertrand-Molleville (de), 5, 367. 
Bessner (baron de), 22. 



Betzborodko (comte), 137, 23 1. 
Bibikoff (comte), 297, 333. 
Bombelles (comte de), 17g, 363. 
Bonaparte, capitaine de la garde na- 
tionale Corse, 180. 
Bonnay (marquis de), 37U. 

BOSSMAN, 23. 

Boufflers (Mme de), 206, 252, 268, 

38i. 
Bourbon (duc de), 38. 
Boure (M.), 27.5. 
Bouillon (duc de), 74. 
Bouve (M.), 216. 
Branicki (comte), 77, 101, 102, 100, 

128, 12g, i3i, i32, i33, i34, i35, 

140, 142, 144, 148, 208. 
Branicka (comtesse), i3a, i36, 137,. 

142, i54- 

BOUGAINVILLE, II, 12, 1.3, l4, 21, 28, 

128, 235, 268. 
Breteuil (baron de), 48, 5g, 70, 84, 

234, 358, 36s, 363. 
Browe (général), 83. 
Brunswick (duc de), 5, 178, 360, 367, 

368. 
Buffevent (commandeur de), 376. 
Bulgakoff (M. de), 17. 
Bray (chevalier de) i5. 

Calonne (M. de), 70, 358, 362, 364, 

365. 
Capitan-Pacha (le) Gazi-Hassan, 217, 



ï 



•4Hk 






3P0 



TABLE DES NOMS 



334, 236, 337, 22g, 23o, s3i, :ï32, 
333, 234, 236, 237, 238, 33g, 240, 
242, 343, 244, 345, 348, 333, 254, 
260. 

Cars (vicomte, depuis duc des), 11, 25. 

Casanova, i3, 66. 67, 69, 107, 108. 

Castei.lanne (marquis de), 376. 

Castries (maréchal de), 12, 70, i65, 
178, 363, 3 7 3. 

Cavedone, 69. 

Charles III, roi d'Espagne, 36, 3g, 
4g, 73, 287. 

Charles IV, roi d'Espagne, 287, 291. 

Catherine II, 4, 100, 101, 106, 10g» 
126, i3o et suiv. jusqu'à 175, 176, 
i83, 186 et suiv. jusqu'à 196, 2i5, 
245, 249, 25o, 201, 252, 273, 276 et 
suiv. jusqu'à 373, 378. 

Chatelet (marquis du), io5. 

Chérizey (M™ de), 375. 

Chernitcheff (comte), io3, 3oi, 3o3, 
3o5, 3o6, 307. 

Choiseul (duc de), 20, si. 

Choiseul-Praslin (duc de), si. 

Choiseul-Gouffier (marquis de), 44, 
53, i5o, 177, 38i . 

Clary (comtesse Thérèse), 48. 

Clermont-Tonnerre (évéque de Châ- 
Ions, de), 375. 

Clary, née princesse de Ligne (com- 
tesse de), 68, 72 . 

Clèves (la princesse), 225. 

Cobentzel (comte de), 68, 127, i5i, 
i44. 

Coislin (M"«de), 3i5. 

Coligny, marquise de Mailly 'Marie 
de), 8. 

Coligny, comtede SALiGNY(Jean de), 8. 

Colloredo (prince), 45, 5i. 

Cologne (chevalier de), 375. 

Cook (le capitaine), 12. 

Commerson, 12. 

Corsakokf (colonel), n 3. 

Corte, 69. 

CORTINELLI, 6g. 



Cracovie, sœur du roi Stanislas 

(M™« de), n3, 20g, 275. 
Crillon de Mahon (duc de), 35, 36, 

38, 39. 
Crussol (bailli de), 37.5. 
Curtis, amiral, 3o4. 
Czartoriska, née Fleming (princesse). 

78, 79, 80, 8g, 94. 
Czartorisky (prince), 48, Co, 76, 77, 

78,81, 82, 85, 87,8g. 

Damas (comte Roger de), 17g, 200, 
201, 203, 206, 330, 221, 227, 22g, 
23s, 25i, 261, 276, 352. 

Déboli, i85. 

Deux-Ponts (duc Max des), 17, 4g. 

Dillon (comte de), 124. 

Dolgorouki (prince), 245. 

Donna Maria (infante), 336. 

Duras (duc de), 375. 

Durfort (comte de), 375. 

Esclignac (duc d'), 375. 

Elliot (amiral), 3g. 

Estaing (comte d'), 22, 28, 234, 2G8. 

Esterhazy (comte), 16, 40, G7. 

Esterhazy (comte François), 46, 47. 

Esterhazy, 46. 

Fabre, ii3, 116. 

Falkenstein (le comte de), 147. 161, 

i 7 3. 
Fersen (comte de), 372. 
Feuillée (l'abbé de la), 375. 
Florida-Blanca (comte de), 70, 35s. 
FiTZ-HERBERT(lord), 126, i5i, 277,352. 
Foulon, 32,3. 

Force (duc de Caumont-la). 68. 
Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, 

365, 372. 
Frédéric II, 144, 178. 

Galitzin (prince), 47. 
Gallatin (comte de), 367. 
Gallupi (comte), 4g, 5i. 



TABLE DES NOMS 



391 



Gasti (abbé), 6g. 

Gazi-Hassan. Voyez Capitan-Pacha. 

Genêt (M.), 5, 34i. 

Golewski (colonel), 276. 

Grand-Duc Paul de Russie, 189, 378, 

277. 
Grande-Duchesse, 189. 



Grégoire, 



72, 203, 



274, 3i: 



Greigh (amiral), jgi, 355. 

Gbimm (baron), 353, 372, 376. 

Grollier (marquise de , 375. 

Guéméné (prince de Rohan), 74. 

Guiche (duc de), 38i. 

Gustave III, roi de Suède, 4, 106, 249, 
2Û2, 288, 294, 298, 299, 3oo, 3i8, 
325, 329. 332, 339, 344, 345, 349, 
356. 

Hagen (baron de*, 5i, 58. 
Hennis (prince d'), 70. 
IIesse-Cassel (Landgrave de), 80. 
Hocquincourt (marécbal de Monchy 

d'j, 9- 
Holstein (prince de), 19. 
HoYos(M"'de), 48. 

Jewronski, 86. 

Jones (Paul), 214, 226, 227, 228, 23i, 
2.34, 2.36, 2.37, 2,38, 2.39, 246, 256, 
257. 

Joseph II, 4, 44i 45. 4t), 53, 5-j, 5g, 60, 
62, 64, 6g, 77, 82 à 89, 91, 93, 100, 
109, i45, i47, i48, i4i), i5o, i5i, 
i53, 1 54 à 162, 164, 166, 172, 173, 
174, 175, 179, 198, 203, 260, 268, 
280, 282, 284. 

Jumii.iiac(M. de), 84, 85. 

Kaunitz (prince de), 4. 45, 4", 47? 5o, 

5i, 55 à 5g, 64, 65, 72. 
Kaunitz (comte Ernest de), 5g. 
Kinski (comte), 162. 
Klinglin (chevalier de), 272. 
Knoli.es (chevalier), 355. 
Kollowrath (M. de), 60. 



Kônigseck (princesse de Nassau-Sie- 

gen, née comtesse de), 8. 
Kornman (M'"*), 164. 
Kouhkoff (M.), 3i4, 3i5. 
Kotchoubey (princel, 355. 
Krusé (vice-amiral), ag5, 3i5 à 324, 

33o, 335. 
Kutusoff (général), 3oi, 338. 
Kougorski, 216. 

La Fayette, 48, 124. 268. 
Lambali.e (princesse de), ^1. 
Lambesc (prince de), 5g. 
Langeac (comte de). 25. 
Làngeron (comte de), 33, 344, 345, 

346, 347, 35o, 352 à 357. 
Lampi, i5. 
Lascy (Feld -maréchal de), 48, 64, i54. 

269. 
Lauzun (duc de), 23, 24, 74, '79, 2 68. 
Léopold (l'empereur), 45i 36i. 
LÉvis (duc de), 5, i5, 18, 33, 355. 
Lichtenstein (princesse de), 47- 
Lichtenstein (prince de), 71. 
Ligne (prince de), 4, », 12. 4 a , 4^', 
'47, 48, 65, 72, 74, io3, 126, i36, 

i44, 146, i/(7, i5o, i53, i54, i56, 

157, i58, 1O0, 161, 162, 166 à 170, 

172, 182, ig5, 200 à 204, 206, 207, 

.223, 244. ^46, 247, 254, 255, 257, 

259, 260, 265, 268, 337. 
Ligne (prince Charles de), io,3, 106, 

2 2 3 . 
Ligne (Hélène Massalska,prmcessede), 

68, 20.3, 224. 
Ligne (princess de Nassau-Siegen , 

née princesse de), 8. 
Linguet, 26g. 
Litta-Visconti-Ahese (contre-amiral. 

bailli), 307, 3o8, 345. 
Loménie de Hrienne (cardinal), i63, 

178, 179, 181, 1 85, igo, 273, 284. 
Loudon (Feld-maréchal de), 48, 63. 
Louis XVI, 21, 25, 3o, 42, 356, 358, 

36i, 302. 



À 



I 



92 



TABLE DES NOMS 






LUBOMIRSKI, 80, 38 1. 

Lucchesini (comte de), 286, 385. 
Luxembourg (chevalier de Montmoren- 
cy), 3o. 

Mac-Donnel, 336. 

Mailly (princesse de Nassau-Siegen, 

née), 8. 
Mailly, marquis de Nesle (Louis II), 8, 
Maisonneuve (M. de), 68. 
Marchais (chevalier des), 23. 
Marie-Antoinette, 16, 19, 23, 28, 4 5 , 

358. 
Maurepas (M'de), 11, 23,28,253. 
Melun-Richebourg (marquis de), 9. 
Mercy (comte de), 16, 3i6. 
Miller (général d'artillerie), a63, 264 
Michelson (général), 295, 3o5, 3og. 
Mirabeau, 3ig, 349- 
Miranda (de), i33. 

MoCKRANOWSKI, 38l. 

Mnizeck (comtesse), g5, 96, i36. 
Mocenigo (comtesse Lucie), 375. 
Mommonoff (général), i38, i44. '46, 

173, 187, ig3, 278. 
Moncey (maréchal), 25. 
Monchy, princesse de Nassau-Siegen 

(Amicie de), g, 10. 
MoNCHY-SÉNARPONT(marquisde), 9, 10. 
Montbarey (prince de), 2g. 
Montmorin (comte de), i63, 164, 176. 

181, 182,234,241,272, 284, 285, 3g2. 
Moussin-Pouschkin (général), 290, 2g6, 

2 97> 2 99i 3°9i 3io, 3i2, 3i4, 3i5, 

317, 33o, 33i, 333. 
Melissino (général), 3o8. 

Napoléon, 376, 383, 384. 
Narbonte (Mlle), 7g, 80. 
Nassau (maison de), 7. 
Nassau-Dietz (prince de), 7. 
Nassau-Hadamar (prince de), 7. 
Nassau-Orange (prince de), 7, g, 3i, 

43, 5o, 70, 267, 37g, 384. 
Nassau-Siegen (prince de) 7, 8. 



Nassau-Saarbruck (prince de), ag. 
Necker, 268, 284, 290, 3ig. 
Nemours (M. de), 225. 
Noailles (maréchal de), 48. 
Noailles (vicomte de), 18, ig, 55, 58. 
Novossilsoff (comte), 320, 323, 335. 
Nicole (abbé), 38i. 

Oraison (chevalier d'), 12, i3. 
Orange (princesse d'), i65. 
Orléans (duc d'), 268. 
Orvillers (amiral d'), 26, 2g. 
Ostermann (comte), i83. 
Ossun (marquise d'), 68. 
O'Taiti (la reine d'), i3, 14. 

OURZEWUSKI, 79. 

Paar (prince de), 47- 

Paesiello, 56. 

Palhen (général), 345, 346. 

Passek (général), 275. 

Pateck (M.), 86. 

Picque, 189. 

Polignac (duc de), 70, 38i. 

Polignac (duchesse de), 4 3 . 

Poniatowski (prince Joseph), i36. 

Potocki (maréchal), 77, 86, 87, 92, 94, 

i34, i85, ig9. 
Potocka (comtesse Vincent), 68, 481. 
Pouschkin (comte Moussin). VoirMous- 

SIN. 

Pouschkin (vice- amiral), 297, 3oi . 
Potemkin (prince), 4. 99 à 174, 182, 

200 à 211, 212, 2i3, 219 à 222, 235 

à 276, 27g, 280, 2go, 3i5, 352. 
Poussin (le), 6g. 
Protasoff (M' 1 "), 160. 
Provence (le comte de), 22, 3g, 363, 

368, 373. 
Puységur, archevêque de Bourges (de), 

375. 

Rache (princesse de), née Monchy, 10. 
Rayneval(M. de), i65, 385. 
Régnier (M""), 67, 121. 






TAfiLK bliS NOMS 



393 



Repnin (comte), 204, 208, 20g, 24O, 25i. 
Rességuier (marquise de), 37a. 
RiBAs(M.de), 1O8, 169, 171. 
Ribeaupiehre (Mme de), 333. 
Ricci, 69. 

Richelieu (duc de), 179, 38i. 
Rivière (marquis de), 38i. 
Robespierre, 333. 
Rochambeau [(maréchal de), 28. 
Rochechouart (Mme de'i, 38i . 
Rodriguez (comte), 347. 
Rouan (cardinal de), 74, 84. 
Romanzoff (maréclial), io3, io4, 109, 

i4i, 147. 212. 
Rombecqde (Mme de), 08. 
Rosenberg (général), 122. 
Rosenstein (comte), 33o, 330. 
Rostopciiine (comte), 180, 353,355. 
Rzewuski (comte), 77, 8g. 90. 

Sabatier (l'abbé), 70. 
Saint-Geniés (M. de), 384. 
Saint-Blancam) (marquis de\ 376. 
Salm (prince Frédéric de), 17. 
Salm (Rhingravc de), iOo. 
Sangusko (princesse), 32. 
Sapieha (prince), 77, 23o. 
Sacken (M. de), 227. 
Scawronski (comte), 142. 
Scawronska (comtesse), 1 33, 142, 2GG, 
307. 

SCHALKEN, Gg. 

Sciierrier (général), 78. 83. 

Schouwaloff (comte), i3o, 137. 

Schultz (général major), 29."). 

Ségur (comte de), 4, 'G à ig, 76. gg, 
12G à i3o, 1 44, i48, i5o, i56, i58, 
1G0, 17G, 180, 181, 182, i85 à 190, 
197, a3i, 247, 257, 272, 280, 283, 
285 à 290, 292, 3o2, 3o3, 3o4, 307, 
3o8, 3io, 317,319,327, 34i, 383. 

SÉNAC DE MeILHAN, 345. 

Serre (princesse de Nassau-Siegen née 

du Puget de la), 8. 
Silissoff (comte), 307, 3o8. 



Simiane (M 1 " de), 206, 202, 268. 

Simoliné (M. de), 243. 

Sobieski (le roi Jean), 34, 00, 194, 235, 

a5g. 
Roltikoff (général), 25 1 . 
Souwaroff (général), 174, ig8, 207, 

2i3, 225, 23i, 234, 33i, 352, 372, 

38i. 
Stad (baron de), 2Gg. 
Staël-Holstein (baron de), 291 . 
Stackelberg (comte de), i34, i35, 

142, i5g, 243. 
Stanislas-Auguste (roi de Pologne), 

4, 34, 75, 76, 88, 96, 100, 101, io5. 

124, 1 34, i3G, 184, 204, 371. 
Staiiremberg (princesse de), 48, 08. 
Statiiouder. (Voir Prince d'Orange.) 
Stoutchi (la), Gg. 
Sudermanie (duc de), 324. 

Taïi'Er (banquier), 1 1 4, n6. 

Tarlo (M»'), 80. 

Talleyrand (prince de), 300, 383. 

Tciiitciiakoff (amiral), 2g5. 

Thierry, 84, 

Thugut (baron de), 377. 

Tippoo-Saïb, 384. 

Tott (baron de), 50, i5G. 

Tourtciianinoff (général), 3oi, 3o3 à 

307, 33.2. 
Traversey (marquis de), 354, 355. 
Tysseniiaus (comte), 4'- 

Varage (chevalier de), 3o5, 307, 32O, 

333, 335, 330. 
Vaudreuil (comte de), 42. 
Vaudreuil (Mmcs de), 375. 
Vaux (maréchal de), 2g. 
Vékac (marquise de), 375. 
Vekgennes (comte de), 44, 5t, 84, 

i65, 384. 
Verron (le naturaliste), 12. 
Vigée-Lebrun (Mme), 14, g5, i33. 
Vitoslowski, gi . 
Villeroy (duchesse de), 375. 



I 



394 



Wikteh 4 major de), 3o 7 , 3o8, 3»7 

333, 335. 
Witte (général de), g6. 
Witte (M"" de), 8g, (j~>, 9 G. 
WiTiiwojvni (lord), 377, 3o4 



TABLE DES NOMS 

Woï.nowitsch (contre-amiral), p.h?,. 




Zaor (général), 84. 
Ziciiy (comtesse), 48, 71. 
.Zlboff (général), 354. 






TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 
Le prince de Nassau-Siegen jusqu'en 1784 

Les Nassau-Siegen. — Naissance du prince Charles. — Son 
voyage autour du monde. — Le royaume de Juida. — 
Tentative sur Jersey. — Mariage du prince. — Siège d e 
Gibraltar. Arrivée du prince à Vienne en 1784 



DEUXIÈME PARTIE 

Le prince de Nassau-Siegen d'après sa correspondance 
de 1784 à 1789. 



1 Vienne de 1 78/1 à 178O 

2 Pologne : une élection à ... an >ne de P olie 

3 Le prince Potemkin 

4 L'Impératrice Catherine à Kioff 

5 Voyage de l'Impératrice Catherine en Tauride 

Négociations en vue d'une quadruple alliance delà France, 

de l'Espagne, de l'Autriche et de la Russie. Catherine à 
Saint-Pétersbourg 

7 Guerre entre la Russie et la Turquie : le quartier gé- 

néral d'Elisabethgorod 

8 Suite de la guerre contre les Turcs. Campagne sur le 
Liman. Les quatre victoires du prince de Nassau 

g Suite de la guerre contre les Turcs. Siège d'Oczakoff. 
10 Reprise de la négociation en vue de la quadruple al- 
liance 



45 , 
7^ 

98 
127 
.4. 



i 7 

".17 

210 
244 

274 



ï 



â96 



TABLE DES MAT1ÈUES 



ii Guerre contre les Suédois. Première campagne sur la 
Baltique en 1 789 

TROISIÈME PARTIE 

Le prince de Nassau-Siegen depuis 1790 

Seconde campagne sur la Baltique. — Le prince de Nassau 
agent de Catherine II auprès des Princes français émigrés. 
— Insurrection de Kosciusko. — Le prince de Nassau à 
Venise, en Ukraine, à Paris. — Son retour à Tynna. — 
Sa mort 



Table alphabétique des noms_xUés dans l'ouvrage 






294 




343 
388 



H* 




k.Jr 




î 



■hm^b 



M 




j^L >^ iLlT^ al ~^&T 


& 




iflkSKXâMËHff^BHBiiHPH * 


w^* 




"Wi V' J» ** ^liV«jH 


p 






p!^fl 










■ i i * - _^ * •^Éf'' *» '^' v '-'^W- S tL-4 SH 







IW 



% 



W* 



■g) 



I 





m 

■■I 



w 





SA *H 



■ 






<**c 






> A & 



* _. 



>;-■ w 



- y- 






v* Y J> 






fr-V ,tï 



A *-■ 



; #\ 









A •■ 



J*>* 



3 yt* 'i.-> ; 









■ v - \ , V 



^ / 



f