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Full text of "Essai sur le gouvernement paternel et les mystères d'Autriche"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE-GENEVIEVE 

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ESSAI 



SLR LE GOUVERNEMENT PATEMEL 



ET 



LES MYSTÈRES D'AUTRICHE 



JUC5S& KirsBAsiBWïcz 



LICENCIE EN DROIT D'AUTRICHE 






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PARIS 

LIBRAIRIE SI-AVE 

impasse saixt-domixique-d'exfeb, 4. 

1846 



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II 



BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 



ESSAI 



SIR LE GOl'VERMMENT PATERNEL 



LES MYSTÈRES D'AUTRICHE. 



CHAPITRE PREMIER. 



DYNASTIE ET SA POLITIQUE EXTÉRIEURE. 



Sur vingl et une dynasties qui gouvernent et exploi- 
tent l'Europe monarchique, ou qui régnent et ne gou- 
vernent pas, il y en a dix-huit d'origine allemande; et, 
parmi celles-ci, la dynastie de Habshurg, dont procèdent 
les souverains d'Autriche, depuis le treizième siècle, 
occupe la place la plus éminente. Adolphe, comte de 
Habshurg, est son fondateur. Elle, compte, d'après l'al- 
înanacli généalogique de la Saxe, en tout quarante-cinq 
rejetons légitimes, dont vingt-sept princes et dix-huit 
princesses. 



— k _ 

Autrefois, on donnait aux souverains absolus le titre de 
tyran (1), de despote (2), et ensuite celui de kayser (3), 
Les deux premiers de ces titres devinrent une épithète 
détestable d'ignominie plutôt qu'un titre honorifique.à 
cause des abus que commettaient les majestés absolu- 
tistes. Le titre de kayser, au contraire, fut sanctionné 
par les évangiles allemand, fiançais, polonais, russe, 
etc. , etc. , qui ordonnent de rendre au kayser, césar, 
cesarz, czar ce qui est à kayser, et de rendre à Dieu ce 
qui est h Dieu. Aussi, les souverains d'Autriche prirent- 
ils et gardent-ils jusqu'à présent, ce dernier litre de kay- 
ser, et leurs épouses celui de kayscrine. Les princes et les 
princesses portent celui d'archiduc et d'archiduchesse. 

Je demande la permission de déroger à l'usage des 
Français, quant au titre qu'ils donnent aux souverains 
d'Autriche, et de le rapprocher de son étymologic et de 
sa signification; parce que les souverains autrichiens 
eux-mêmes se donnent ce titre de kayser; parce qu'on 
le leur donne dans toute l'Allemagne et en Autriche ; 
qu'ensuite, ce titre renferme des idées spéciales, qui 
se réveillent aussitôt qu'on le prononce, et qui ne sont 
pas attachées à celui d'empereur. Le kayser a le droit 



(i) Tyran vient du mot grec Tvpàwcc, et signifie roi, prince. 

(2) Despote vient du mot grec Seauorr,;, et signifie souve- 
rain, dominateur. 

(3) Kayser vient du mot grec Kaiuap, et se traduit en 
français par César, en polonais par Cesarz, en russe par Czar, 
en allemand par Kayser. 






— 5 — 

de vie et de fortune sur ses sujets : un empereur n'a que 
le commandement de l'armée. 

La dynastie de Ilabsburg n'étant nationale que pour 
une sixième partie de la population de l'empire, son 
gouvernement doit nécessairement être absolu; et toute 
autre forme de gouvernement monarchique ou démo- 
cratique est incompatible avec son intérêt et son exis- 
tence. Aussi, voit-on avec quelle intelligence et quelle 
adresse les kaysers se font regarder par les gouverne- 
ments temporels et les gouvernements spirituels, non- 
seulement comme le pivot de l'absolutisme religieux et 
politique, mais encore comme la base des monarchies 
en général. Tous les princes de l'Europe font leur pèle- 
rinage à Vienne pour être introduits dans le sanctuaire 
de leur salut, initiés aux mystères de leur gouvernement 
monarchique absolu, et pour signer un acte que les 
kaysers savent persuader comme utile et nécessaire à 
l'existence de tous les monarques; mais qui ne protège 
et ne garantit que le trône de Ilabsburg, en Hongrie, en 
Pologne, en Bohême et en Italie. 

Conformément à un statut organique de la famille de 
Habsburg, tous les archiducs sont obligés d'apprendre 
un métier. Lekayser François 1" était fabricant de cire 
à cacheter; le kayser actuel, Ferdinand I"', est tour- 
neur. Ce statut a pour but d'entretenir dans la famille, 
l'esprit positif et spéculatif Le kayser est le chef de 
la famille; il est obligé de fournir à la subsistance 
de tous les membres légitimes de la famile; mais 



— 6 — 

réciproquement ceux-ci ne peuvent pas contracter un 
mariage légitime sans le consentement du chef. Les 
alliances que contractent les archiducs ou les archidu- 
chesses, sansco consentement, s'appellent morganatiques; 
les enfants nés de ces unions portent le titre de barons 
ou baronnes. L'archiduc Jean se maria morganatique- 
ment avec la fille d'un maître de poste qui lui donna 
deux petits barons. 

Le kayser actuel, Ferdinand I", montrait, dit-on, 
jusqu'à l'âge de dix-huit à vingt ans, beaucoup d'esprit 
et d'indépendance de caractère, et laissait présager que, 
devenu souverain, il ne suivrait pas le système immua- 
ble de son père, François I er . Aussi, son père et M. Met- 
lemich ne l'aimaient pas, et ils désiraient faire succéder 
au trône François -Charles, le second fils, qui a 
toutes les qualités systématiques de son père. — Un 
jour l'archiduc Ferdinand, se trouvant à la chasse, en 
compagnie de son père, de M. Metternich et d'autres 
amateurs, manqua d'être tué par un coup de fusil 
tiré sur lui; mais on ne put découvrir l'assassin. Une au- 
tre fois , un officier autrichien tira sur lui un coup de 
pistolet à bout portant, mais il le manqua. On trouva 
que l'assassin avait alors un accès de folie. Différents 
bruits couraient en Gallicie sur les vrais auteurs de ces 
deux attentats, appelés accidents autrichiens; on dit 
même que l'impuissance conjugale de Ferdinand, l'épi- 
leptie qu l'attaque, et sou imbécillité, ne sont que des 
conséquences des accidents préparés. 



— 7 — 

La constance et la ténacité, dans la bonne comme 
dans la mauvaise fortune; la connaissance approfondie 
de l'homme, la conviction de ses faiblesses et de ses 
ruses; le bon sens dans l'appréciation de toutes les reli- 
gions, comme un des ressorts essentiels de la politique 
intérieure et extérieure; l'absence absolue de généro- 
sité, de nobles sentiments, de sympathie et d'attendris- 
sement, ou de pitié pour l'humanité, d'ardeur pour une 
vaine gloire; l'absence de tout esprit déréglé de ven- 
geance, qui excédât la mesure du plus prévoyant et du 
plus froid égoïsme, appelé politique; l'art de feindre la 
confiance sans réserve dans la fidélité de ses sujets, et 
dans son droit par la grâce de Dieu, de dissimuler la 
défiance générale et toujours éveillée qui résulte de la 
conviction intime qu'on ne gouverne que par le droit du 
plus fort : voilà les qualités héréditaires de la dynastie 
et du système gouvernemental des kaysers en général. 
La seule passion qu'ils éprouvent, et qui absorbe ou ré- 
sume toutes les autres passions, c'est l'amour, ou plutôt 
la soif insatiable et vorace de l'argent, qu'ils regardent 
comme leur dieu, et comme le seul et unique but de 
leur gouvernement et de leurs conquêtes; la parcimo- 
nie la plus mesquine, poussée jusqu'à l'avarice la plus 
sordide, n'est que la conséquence de celte passion. Les 
kaysers tiennent eux-mêmes la clef de leurs finances ; 
eux seuls savent le chiffre des milliards enfouis dans les 
souterrains. 

La lecteur verra, par le tableau fidèle que j'essaierai 



— 8 — 
de tracer de l'administration autrichienne, en Gallicie, 
administration qui ressemble presque entièrement à 
celle des autres provinces, excepté à celle de l'archidu- 
ché d'Autriche , combien la politique intérieure des 
kaysers est prévoyante et circonspecte, combien elle est 
favorable à la dynastie, et, en quelque sorte, à la pro- 
vince métropole germanique , mais accablante, oppres- 
sive et funeste pour les provinces non germaniques. 

L'administration de l'empire autrichien, situé au mi- 
lieu de l'Europe, est moins connue que celle des états 
séparés de l'Europe par deux mille lieues de mer. Quel- 
ques personnes pensent que les différents états, dont se 
composent l'empire autrichien, sont gouvernés de la 
même manière. Les étrangers, sans en excepter les am- 
bassadeurs, qui ne voient que Vienne, la province alle- 
mande et l'archiduché d'Autriche, croient que les habi- 
tants des autres provinces non germauiques jouissent 
des mêmes institutions, des mêmes droits; qu'ils ont le 
même degré de prospérité que la race allemande privi- 
légiée, base de tous les hauts grades, de toutes les di- 
gnités et fonctions militaires, civiles ou ecclésiastiques, 
le noyau de l'empire. A peine sait-on, en Europe, que 
six à sept millions d'Allemands Autrichiens, ayant le 
kayser à leur tête, traitent comme leurs esclaves à peu 
près trente-deux millions d'êtres humains, d'une autre 
race qu'eux. 

Les Colonies de l'Angleterre et des aulres états sont 
du moins protégées, en quelque sorte, par l'éloignement 



— 9 — 

de la mère patrie, et trouvent une certaine indépendance 
dans l'impossibilité où est la métropole de les gou- 
verner sans cesse. Les colonies autrichiennes : la Gal- 
licie, la Bohême, la Moravie, la Silésie, la Hongrie, la 
Transilvanie, la Dalmatie, la Croatie, l'Italie, n'ont pas 
cet avantage; elles sont à découvert et à portée de la 
rapacité de la \erniiue autrichienne qui les infecte et 
ronge lentement, mais sans interruption, sans relâche. 
L'oppression autrichienne, dans les provinces non ger- 
maniques, dépasse de beaucoup celle du sultan ou de 
l'imperator (czar), parce qu'elle s'acharne en même 
temps au corps et à l'esprit, avec une intelligence supé- 
rieure, une méthode étudiée, une persévérance iné- 
branlable. En Russie et en Turquie, l'oppression n'at- 
taque que le corps, la masse brute, sans intelligence, 
sans aucune règle, et souvent sans aucun but politique 
prémédité; parce que le gouvernement de ces pays n'é- 
tant pas élevé au niveau de la civilisation européenne, 
n'ayant aucune connaissance approfondie de la force in- 
tellectuelle, qui seule gouverne le monde physique, ne 
peut abaltre que la masse brute. 

Cependant, quelques géographes , quelques histo- 
riens, quelques auteurs de dictionnaires universels, n'hé- 
sitent pas à répéter, d'après les ouvrages allemands, que 
l'Autriche est gouvernée par un empereur qui exerce 
un pouvoir absolu, mais qu'il n'en use, généralement 
qu'avec une extrême douceur. Le gouvernement des 
kaysers passe, en Europe pour un gouvernement ab- 

1> 






— 10 — 

solu, modéré ; tant il est vrai que le despotisme froid, 
systématique, civilisé des kaysers, l'emporte, dans les 
esprits qui ne le connaissent pas à fond, sur le despo- 
tisme déréglé, souvent nuisible, et toujours impolitique, 
des autres souverains absolutistes. 

L'erreur que commettent les étrangers provient de 
ce qu'ils ne distinguent pas l'administration autrichienne, 
dans les provinces allemandes, d'avec l'administration 
pratiquée dans les provinces non germa«iques. D'ail- 
leurs, l'absolutisme des kaysers est pallié et même ap- 
puyé par la presse censurée germanique qui, en repous- 
sant la domination autrichienne de l'Allemagne, comme 
une domination tyrannique et impopulaire, croit devoir 
l'appeler paternelle pour les peuples étrangers. Le kay- 
ser, en germanisant la Bohème, la Moravie, la Silésie, 
la Pologne, la Hongrie, la Transilvanie, la Croatie, l'Ita- 
lie, etc., et en tenant sous le joug plus de trente mil- 
lions d'hommes étrangers a la défense et au service de 
l'intégrité de l'empire germanique et du despotisme de 
ses princes, étend son territoire, son langage, son esprit 
servile, et semble mériter la reconnaissance et l'aide de 
tous les Teutons. Les Allemands autrichiens sont fiers 
de ce que leurs maîtres sont en même temps les maîtres 
des autres peuples étrangers, sans réfléchir qu'ils ne 
sont que les premiers esclaves, et ne forment que la du- 
locratie abjecte ; que les étrangers servent à leurs maî- 
tres d'instruments pour les tenir eux-mêmes dans la 
servilité dégradante où ils se trouvent ; que la rançon et 



— Il — 

et le butin que ces maîtres arrachent aux malheureux 
étrangers ne servent qu'à augmenter les moyens du 
despotisme, 

L'empire autrichien exerce trop d'influence en Eu- 
rope, sous beaucoup de rapports, pour qu'on tâche d'ac- 
quérir la connaissance de sa politique intérieure. C'est 
en connaissant l'organisation intérieure d'un état qu'on 
peut, avec certitude, porter un jugement sur sa force et 
sa politique intérieures. Une nation, de même qu'un 
individu, ne peut connaître le degré de ses forces mo- 
rales ou physiques, qu'après les avoir comparées avec 
celles des autres nations. 

Les gouvernements absolutistes ont, entre autres, cet 
avantage, qu'ils peuvent étudier l'administration, la 
force ou la faiblesse des états constitutionnels, le carac- 
tère et les passions de leurs habitants, et même la situa- 
tion et les rapports de la cour, du cabinet et des partis, 
en lisant leurs journaux etleurs écrits, ou en assistant aux 
débats des chambres ; tandis que les états constitution- 
nels sont, ou complètement privés de ces notions, ou 
forcés de les puiser dans des écrits censurés, qui sont 
toujours ou faux ou inexacts. Les mystères dont sont en- 
tourés les ressorts de la politique des kaysers, fait une 
grande partie de leur puissance; ils se sont élevés et ils 
se maintiennent par leur conduite habile dans les af- 
faires. Toutes les conquêtes qu'ont faites d'autres peu- 
ples et d'autres sou\erains, ils les doivent à la bravoure 
de leurs armées, ils les achetaient de leur sang et de 



— 12 — 
leurs trésors. Les kaysers ne doivent leurs nombreuses 
acquisitions qu'aux mariages, aux traités, et pour la plu- 
part, à la perfidie ; ils étaient rarement heureux dans 
leurs expéditions, en combaltant avec la tactique et la 
stratégie militaires avouées ; ils ont rarement gagné des 
batailles; mais ils ont presque toujours réussi, en faisant 
jouer les ressorts de leur batterie mystérieuse, de leur 
stratégie souterraine; ils ont presque toujours terrassé 
leur ennemi et gagné la campagne; ils n'ont jamais 
désespéré de leur position. Plus d'une fois, dans les 
deux derniers siècles, leur monarchie faillit être brisée 
par suite de malheureuses batailles, et plus d'une fois, 
ils en sont sortis triomphants, par des voies politiques 
où l'astuce eut plus de part que la force. 

Il n'entre pas dans le cadre de cet opuscule de racon- 
ter les exploits militaires ou les seuls faits diplomatiques 
des kaysers; aussi, ne citerai-je que quelques faits his- 
toriques à l'appui de mon assertion, sur la nature et 
l'efficacité de leurs ressources et de leurs moyens poli- 
tiques. 

Henri IV, le roi de France, se prépare à la guerre 
contre l'Autriche, et, la veille de l'expédition, il fut 
assassiné par une main qu'une puissance cruelle avait 
armée. Un coup de poignard sauva l'Autriche ! Le peu- 
ple soupçonna le kayser et les jésuites. 

Après la révolution de juillet, et pendant les mouve- 
ments révolutionnaires en Italie, le kayser François I er 



— 13 — 

conçut des soupçons contre son petit fils, le duc de 
Reichstadt, fils de Napoléon, et ce petit-fils mourut aus- 
sitôt. Le bruit se répandit à Vienne qu'il fut empoisonné. 

La ligne protestante menace la ruine de la monar- 
chie autrichienne. Le célèbre général autrichien YVal- 
lenstein, duc de Fricdland, lève à ses frais une armée 
de cinquante mille hommes et sauve le trône, qui se 
montre ingrat et l'abuse, une fois débarrassé de l'enne- 
mi. Mais bientôt, Gustave-Adolphe, héros du dix-sep- 
tième siècle, chef de la ligue, recommence les hostili- 
tés. Le kayser Ferdinand engage de nouveau le géné- 
ral Wallcnstein à prendre le commandement de sou 
armée, et pour l'y décider il promet de lui faire don 
d'une province héréditaire, d'une autre province con- 
quise, et du duché de Meckleinbourg ; il lui accorde le 
titre de généralissime, avec des droits illimités sur son 
armée. Wallenstein, n'ajoutant pas foi aux promesses 
du kayser, combattait lentement, et songeait aux moyens 
de le forcer à tenir sa parole, en cas de victoire. Il se 
proposait même de conclure avec la Suède et les pro- 
vinces allemandes, une paix éternelle, et, si la cour de 
Vienne s'y opposait, de se joindre aux alliées, et, comme 
il s'exprima secrètement devant Arnheimer, de chasser 
le kayser au diable. (I)en kayser zum teufel jagen.) 

Le kayser en fut instruit, sa position était, en effet, 
des plus critiques. La défaite et la victoire de son armée 
étaient également dangereuses pour lui. Dans cette con- 
joncture, François-Albert, duc de Lauenhiirg, géuéral 



— m — 

autrichien, déserte l'armée kayserale, se rend dans le 
camp ennemi de Gustave-Adolphe, et y prend du ser- 
vice. Par son patelinage et son hypocrisie, si familière 
à la noblesse allemande, Lauenburg g;igue le cœur du 
héros et devient sou intime favori. A la bataille de Lut- 
zen, Gustave-Adolphe et son favori, le prince Lauen- 
burg, s'égarent et tombent entre les mains des Autrichiens 
embusqués, qui massacrèrent, à coups de sabres et de 
fusil, le roi, et laissèrent passer sain et sauf son com- 
pagnon, le prince Lauenburg, qui, après cette action, et 
sans perdre de temps, retourne à Vienne, et reçoit, en 
récompense, de son kayser, le commandement de l'ar- 
mée en Silésie. 

Mais, avec la mort de Gustave-Adolphe, le trône du 
kayser n'était pas à l'abri de tout danger. Wallenstein 
vivait encore dans son château et troublait le sommeil 
de Ferdinand... Un capitaine et six hallebardiers autri- 
chiens, sous le commandement de Buttler, colonel et 
serviteur fidèle de son kayser, s'introduisent à minuit 
dans la chambre à coucher de Wallenstein et le massa- 
crent, lui et ses compagnons, les généraux Kinski et 
ïerzki. Us étaient déjà hors du château, lorsque l'air 
retentit des cris, des pleurs et des gémissements que 
poussèrent les épouses, les enfants et les domestiques de 
ces victimes. 

Ferdinand, après avoir reçu cette nouvelle, versa 
d'abord des larmes, conformément aux préceptes de 



■ 



— 15 — 

Machiavel, pour prouVer son innocence; ensuite il fit 
dire, clans les églises de Vienne, trois mille messes pour 
le repos des âmes des trois victimes et récompenser le 
dévouement héroïque des sicaires, ses fidèles serviteurs, 
en leur distribuant des chaînes de grâce (gnadenkatten), 
des clefs rie chambellan, des diplômes, des dignités, des 
seigneuries (rittergiilter) (1). 

Un autre fait historique, non moins remarquable et 
caractéristique, est trop récent pour être ignoré de per- 
sonne. Mais ce qui mérite l'attention de tout le monde, 
et dont peu de gens se doutent et tiennent compte, c'est 
la liaison préméditée et prévue des événements qui se 
réalisèrent en I81h et 1815, comme conséquences né- 
cessaires, avec les faits accomplis en 1810, comme 
causes déterminantes. L'amitié des princes allemands 
était toujours beaucoup plus dangereuse et désastreuse 
pour la France et ses souverains, que leur inimitié. 

Après mille combats inutiles et perdus, le kayser, 
vaincu et humilié, changea de politique : du plus grand 
ennemi qu'il était, il devint toul-à-coup, en apparence, 
le plus grand ami, le plus proche parent de Napoléon. 
Parmi les bagages, comme on dit, de la capitale de 
Vienne, prise d'assaut, Napoléon trouva l'archiduchesse 
Louise, fille du kayser; il répudia Joséphine, son ange 
tutélaire, et épousa l'archiduchesse Louise, l'ange tuté- 
laire des Ilabsburg, l'instrument dévoué de leur poii- 



(I) Gescliiclile, des 30 jahrigen kriegs, par Schiller. 



— 16 — 

que, cause de sa perte et de l'humiliation de la France. 
C'est mal connaître la nature de l'homme, que de croire 
qu'un ennemi vaincu puisse devenir l'ami sincère du 
vainqueur ; c'était se tromper grossièrement que de sup- 
poser que les Habsburg ne cherchassent pas le moyen 
de venger leur humiliation, et qu'ils abandonnassent 
sincèrement l'alliance de l'Angleterre. 

On se réjouissait à Paris de ce mariage, que l'on 
regardait comme le dernier résultat consolidé des vic- 
toires remportées , comme la base inébranlable de la 
suprématie française. On se réjouissait aussi à Vienne 
de cette mésalliance, que l'on regardait comme un sa- 
crifice nécessaire, comme un embryon politique, qui 
n'était engendré que dans le but de miner la puissance 
de la France, d'amener sa chute, et de relever l'Autri- 
che, et, avec elle, le despotisme. 

Aussitôt après ce mariage, on entendit les Allemands 
prédire secrètement la chute de Napoléov., la décadence 
de lu France, tant ils étaient convaincus que ce mariage 
n'était, de la part de leur kayser, qu'un guet-apens. 
Ceux qui entouraient de plus près la personne de l'em- 
pereur Napoléon, et prenaient part aux affaires, depuis 
1810 jusqu'à 1813, conviendront que sans ce mariage, 
et sans les inspirations et les influences encourageantes, 
directes et indirectes des Allemands, l'aventure chevale- 
resque, que l'on appelle la campagne de Russie de 1812, 
n'eût jamais eu lieu. Bonaparte, comme simple citoyen 
français, représentant et chef de la généreuse nation 



1 



— 17 — 

française, était le premier capitaine du monde, le pre- 
mier citoyen fiançais, et en quelque sorle, le défenseur 
de tous les peuples opprimés. Dans ses entreprises, il ne 
consultait que son intelligence et le bonheur de la 
France, sa pairie; il se méfiait de toutes les tètes cou- 
ronnées par la grâce de Dieu ; il était toujours sur le 
qui vive. Comme gendre du kayser, anobli, métamor- 
phosé, reçu dans le giron de l'aristocratie allemande, il 
consultait les convenances aristocratiques; il s'occupait 
de son intérêt personnel et dynastique; il consentit à 
faire rentrer la France dans les anciennes limites de 
Louis XVT, pourvu qu'on le laissât sur son trône impé- 
rial: il devint le chevalier de sa femme, le dernier de 
tous les princes de naissance. Pour gagner leur con- 
fiance simulée, il fallait leur accorder sa confiance sin- 
cère; pour se rendre digne d'être leur égal ou même 
leur chef, il fallait devenir le champion des souverains, 
et se laisser entourer du clergé, compagnon fidèle et 
défenseur zélé de tous les despotes. Après ce mariage 
on ne voyait plus en lui le vainqueur de Jena, d'Âu- 
sterlitz, de Wagrani. Son intelligence, son génie, s'effa- 
cèrent, parce qu'il cessa depuis ce mariage, d'exister et 
de combattre dans l'élément démocratique qui consti- 
tue la force de la nation française. Il s'imaginait d'être 
le maître, ou du moins l'égal de ces trente-six souverains 
et souveraines germaniques régnants , qui , entourés 
d'une foule de princesses et de princes non-régnants, 
de princesses et princes bâtards ( nés des mariages ger- 



. ^- ■*■■■ - ■■ d 



— 18 — 

maniques morganatiques), de barons rusés accourus 
de tons les coins d'Allemagne, pour lui rendre à Dresde 
leurs hommages et leurs génuflexions, et pour l'engager 
par les protestations de leur fidélité , à l'entreprise 
aventureuse, tandis qu'il n'était que leur instrument, 
leur esclave. 11 répétait naïvement à sa femme impériale 
en dandy galant : « Nous, hommes, nous gouvernons le 
monde, et ce sont les femmes qui nous gouvernent.» 

Le plan de la campagne qu'arrêtèrent en 1812 les 
Slaves septentrionaux, appelés par les Grecs Saunâtes 
( iapy.a, balayure ), pour leur défense, était le même 
que suivirent leurs ancêtres, les Slaves méridionaux, 
surnommés par les Grecs les Scythes (2xu0y]ç, homme 
féroce), lorsqu'ils fuient envahis successivement par 
Cyrus, Darius et Alexandre le Grand. Ils s'enfoncèrent 
dans leur pays à mesure que la grande armée Napo- 
léonienne avançait, incendièrent leurs villes et villages, 
et laissèrent combattre les éléments : le froid, la di- 
sette, la famine. Le reste de la grande armée fut dé- 
truit par les Autrichiens, les Prussiens, et d'autres 
phalanges coalisées. Charles XI [ fut vaincu de la même 
manière en 1709. 

La monarchie autrichienne ayant été rétablie dans 
son ancienne splendeur, le rôle de l'archiduchesse 
Louise était terminé. Elle retourna à Vienne pour rece- 
voir de la Sainte Alliance le duché de l'arme, en ré- 
compense de son dévouement généreux. Et pour prou- 
ver combien son mariage avec Napoléon n'était qu'une 



— 19 



affaire diplomatique, elle lui envoie à l'île d'Elbe l'acte 
de divorce. Napoléon, anobli, n'avait pas assez de fierté 
d'âme, de courage de cœur ni d 'amour-propre, pour 
payer le mépris par le mépris. Il demanda hardiment le 
divorce de la vertueuse et chaste Joséphine, citoyenne 
française, qui l'aimait .à toute épreuve, et qui mourut 
accablée du chagrin des malheurs arrivés à son ex- 
mari, et il se refusa d'accepter celui de Louise, sujette 
autrichienne, qui le méprisait, et qui avait grande hâte 
d'offrir ses charmes à un autre. 

Alexandre-Ic-Grand périt victime de sa débauche. 
Charles XII périt victime de sa téméiité généreuse ; 
Napoléon périt victime de son orgueil insolent. 

Outre les milliards que la Fiance avait payés à la 
coalition à titre de contributions militaires, d'indemni- 
tés de tout genre, et dont l'Autriche eut sa part , le 
kayser François avait demandé en secret à Louis XVIII 
et au prince Tayllerand , et en avait reçu une somme 
de vingt-cinq millions. On a vu des princes trahir leurs 
parents, leurs enfants; mais on ne les a pas vus trahir 
en mercenaires pour recevoir une récompense. Aussi, 
faut-il supposer, pour l'honneur des princes et des kay- 
sers, que ces vingt-cinq millions demandés et payés 
aient eu un autre titre secret (1). 

En général, la politique autrichienne extérieure est 
expectante et exempte de toute passion déréglée. Elle 






(1) Histoire de trailrs de 18l">, par .1. Cretineau-Joly. 



— 20 — 
n'a à défendre ni l'humanité, ni l'amitié désintéressée, 
ni la dignité nationale, ni l'honneur. Les kaysers ne 
combattent que pour augmenter ou conserver leur tré- 
sor. Et même alors, ils agissent rarement seuls, osten- 
siblement et directement. Ils possèdent le don d'exciter 
d'autres peuples et d'autres souverains plus ardents ou 
plus vains par leurs insinuations, leur impuissance, et 
surtout leur manque d'argent simulés, à combattre dans 
leur intérêt. Ils n'interviennent publiquement que pour 
partager la proie, ou s'en emparer exclusivement. 

Pour s'emparer de la Pologne antique, les kaysers 
se servirent de leurs filles qu'ils donnaient pour épouses 
aux rois polonais, du pape et des jésuites dont ils dis- 
posent, et ensuite des Polonais et de leurs rois eux- 
mêmes. Les époques les plus funestes de l'histoire de 
la Pologne, sont celles où une archiduchesse autrichienne 
siégeait sur son trône. On excitait les malheureux Po- 
lonais, tour-à-tour, tantôt à la conquête de la Suède, 
tantôt à celle de la Russie ; tantôt à égorger leurs frères 
qui restèrent fidèles à la religion de leurs pères, et ne 
voulurent pas reconnaître la souverainlé du pape et des 
jésuites. Pour envahir la Pologne occidentale, les kay- 
sers inspirèrent aux Polonais le projet de s'identifier 
avec la Lilhuanie, de reculer leur capitale vers l'orient, 
de transporter leur siège à Varsovie, et d'abandonner 
la ville de Cracovie, qui est le berceau de la Pologne, 
le berceau de ses rois héréditaires, le berceau des 
sciences et des arts, le Panthéon polonais, plein de sou- 



— 21 — 
vcnirs historiques du passé, et des destinées mysté- 
rieuses de l'avenir. Schiller, le célèbre auteur de la 
Guerre de Trente Ans, dit que Sigismond III, roi de 
Tologne, gendre de Habsbtirg, en faisant la guerre à 
Gustave-Adolphe, et en secourant de ses vaisseaux de 
guerre le général autrichien Wallenslcin, pendant le 
siège de Stralsund, n'était que l'instrument du kayser 
pour opprimer la liberté d'Allemagne. 

Aussitôt que les Polonais se furent habitués à regar- 
der la Lithuanie comme partie principale et intégrante 
de la Pologne antique, les kaysers firent placer sur le 
trône de Russie, une princesse allemande, Anhalt-Zerbst, 
connue depuis sous le nom de Catherine II, et exci- 
tèrent les Tinsses à revendiquer la Lithuanie et les pro- 
vinces russiennes, et les Polonais à les défendre, en leur 
promettant des secours. On persuada à la France et a 
l'Angleterre que la Pologne, unie avec la Lithuanie, était 
trop prépondérante. Tandis que la milice polonaise 
szlachta, commandée par les jésuites, sortit de son pays 
pour disputer aux Russes la Russie, les Allemands 
firent irruption dans la Pologne antique elle-même, et 
occupèrent les deux capitales, Gracovie et Varsovie, au 
graud étonnement de la szlachta souveraine qui croyait 
que les Allemands arrivaient ù son secours , et qui les 
regardait toujours comme ses plus fidèles alliés. Ils 
persuadèrent à la szlachta que l'existence de la Pologne 
est absolument nécessaire à l'équilibre de l'Europe, et 
que c'est l'anarchie qui est le principe de sa vie. 






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— 22 — 

L'abbé Mably, dans l'article de ses ouvrages où il 
parle de la situation de la Pologne en 1776, dit aux 
Polonais avec beaucoup de sagacité et de justesse : «Le 
roi de Prusse et l'impératrice reine Marie-Thérèse ne 
vous dominent pas moins que la Russie, et ces deux 
puissances vous feraient sentir le poids de leur autorité, 
si la czarine ne s'était pas chargée de ce noble em- 
ploi elle n'est qu'un instrument de ses deux alliés, 

qui sont bien aises qu'un autre fasse pour eux les in- 
justices et les vexations qui leur sont utiles.» Bernardin 
de Saint-Pierre dit aussi que l'impératrice Catherine II 
n'était qu'un instrument des cours allemandes d'Au- 
triche et de Prusse. Cette souveraine ne se débarrassa 
de son mari russe, que pour pouvoir plus aisément 
livrer à ses compatriotes, aux frais de la Russie, la Po- 
logne antique tout entière. 

Quelques auteurs allemands rusés, et après eux 
quelques polonais, prétendent que c'était la Russie qui 
avait , la première , conçu le projet de partager la 
Pologne. Cette assertion est tout-à-fait fausse et ré- 
prouvée par l'histoire. Dans le dix-septième siècle (1658), 
les Suédois envahirent une partie de la Pologne. Le 
kayser, allié déclaré des Polonais, accourut aussitôt et 
envahit Cracovie, ancienne ville capitale, comme place 
de sûreté. Tandis que la szlachta souveraine se félici- 
tait de la fidélité autrichienne, et ne doutait que le 
kayser, son allié, n'entrât en Pologne que pour la sauver; 
le comte allemand Stippeubach, qui prit du service 



— 23 — 

auprès du roi de Suède, proposa, par des négociations 
secrètes, au kayscr, au roi de Suède et au duc de 
Prusse, plus connu sous le nom d'électeur de Brande- 
bourg, vassal infidèle de Pologne, de mettre fin à leurs 
querelles, de se partager les pays qui en étaient l'occasion 
et le théâtre, et de former une ligue pour se maintenir 
mutuellement dans leurs usurpations. On ne donnait aux 
Russes aucune part à ce démembrement. La Russie 
n'avait aucune connaissance de ce complot des Alle- 
mands contre la Pologne. Cette négociation découverte 
par le ministère de France, remplit d'effroi la cour 
républicaine de Varsovie, qui se pressa d'annoncer à la 
milice souveraine, que la licence de son gouvernement 
livrerait la Pologne en proie à leurs voisins, aussitôt 
que ceux-ci parviendront à s'accorder pour le partage 
d'une si riche dépouille. (1) 

Foufrède, dans son exposé des Institutions républi- 
caines dans la monarchie, page 306, dit aussi : « Ce fut 
Léopold, empereur d'Autriche, qui intrigua principale- 
ment pour empêcher que la couronne de Pologne de- 
vînt héréditaire, afin de maintenir cette vaillante nation 
dans le malheur et l'anarchie. Ainsi, l'absolutisme pro- 
tégea les institutions républicaines. » Et page 317,1e 
même auteur dit : « La Russie et la Prusse, suivant 
l'exemple de Léopold d'Autriche , protégeaient en Po- 
logne les institutions républicaines, pour achever d'ôter 
à cet infortuné pays tout moyen de résistance. » 

Uj Rulhière, Histoire de l'anarchie de Pologne. 






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— 24 - 
C'est donc un fait avéré et historique, que ce furent 
les kaysers qui, les premiers, avaient conçu le projet 
du meurtre politique de la Pologne, et ils seront les 
derniers à combattre sa résurrection; parce qu'ils sa- 
vaient, et ils savent bien, que l'existence de leur mo- 
narchie est incompatible avec l'existence de la Pologne 
indépendante. Plusieurs causes firent détourner et 
ajourner alors ce crime. La valeur indomptable de la 
milice szlachta, et son patriotisme qui se faisait jour 
même à travers son ignorance politique et diplomatique, 
étaient les principaux obstacles. Les Allemands com- 
prirent bien que, pour s'emparer de la Pologne, il fallait 
d'abord corrompre, énerver et démoraliser la szlachta, 
ces prétoriens, ces janissaires polonais. C'est ce qu'ils 
firent dans le cours du dix-huitième siècle, en plaçant 
successivement sur le trône polonais deux princes alle- 
mands de Saxe, sous les noms d'Auguste II et d'Au- 
guste III. On leur donna pour épouses et pour contrô- 
leurs, au premier, une allemande nommée Eberhard, 
marquise de Brandebourg, et à l'autre, une archiduchesse 
de Habsburg. C'est une affaire bien facile pour les sou- 
verains allemands, de corrompre les mœurs d'une autre 
nation. L'Allemagne, gouvernée par trente-six despotes, 
a trente-cinq fois plus de vils mercenaires, de barons ser- 
viles et rampants, sans aucune dignité ni religion, que 
toute autre monarchie. Pourécarterles soupçons et calmer 
les inquiétudes des Polonais, les Allemands leur persua- 
dèrent que l'indépendance de la Pologne est absolu- 



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— 25 — 

ment nécessaire au bonheur et a l'équilibre de tous les 
états européens, et que c'est l'anarchie qui constitue la 
vie et la puissance des gouvernements républicains. 

La libre élection des rois de Pologne était une des 
principales causes de son anarchie et de son impuis- 
sance; aussi, le traité d'alliance entre Catherine II et 
Frédéric-le-Gi and, contient entre autres l'article suivant: 
« Comme il est de l'intérêt de S. M. le roi de l'russe 
et de S. M. l'impératrice de toutes les Russies d'em- 
ployer tous leurs soins et tous leurs efforts pour que la 
république de la Pologne soit maintenue dans son 
état de libre élection, et qu'il ne soit permis à personne 
de rendre ledit royaume héréditaire dans sa famille, 
S. M. le roi de Prusse et S. M. I. ont promis et se sont 
engagées mutuellement, et de la manière la plus forte, 
par cet article secret, non-seulement h ne point per- 
mettre que qui que ce soit entreprenne de dépouiller la 
république de son droit de libre élection, de rendre le 
royaume héréditaire, dans tous les cas où cela pourrait 
arriver, mais encore à prévenir par tous les moyens 
possibles, et d'un commun accord, les vues et les desseins 
qui pourraient tendre à ce but, aussitôt qu'on les aura 
découverts, et à avoir même, en cas de besoin, récours 
à la force des armes, pour garantir la république du ren- 
versement de sa constitution et de ses lois fondamen- 
tales. » 

La constitution et l'esprit républicain de la souve- 
raine szlachta n'avaient donc rien d'effrayant pour les 

2 






— 26 — 
trônes, parce qu'une princesse et un prince allemands 
se chargèrent de les alimenter et de les maintenir. 

La Pologne ayant été affaiblie par la corruption et 
épuisée par ses guerres contre la Russie, la kayserine 
Marie-Thérèse chargea les savants de Vienne de com- 
pulser les livres et les diplômes, pour trouver des 
preuves de ses droits sur ce pays. En même temps 
des ingénieurs autrichiens arpentaient le territoire polo- 
nais autour de Novytarg et de Czorsztyn , tiraient des 
lignes et plantaient des poteaux aux armes kayserales. 
Ces opérations avaient alarmé le roi polonais Poniatow- 
ski, et le 20 octobre 1770, il avait écrit, à la kayserine 
Marie-Thérèse, en ces termes : « Madame ma sœur, les 
sentiments, que j'ai professés de tout temps pour la mai- 
son de votre Majesté impériale et royale, et (ce que 
j'ajoute bieu sincèrement) le respect personnel que ses 
vertus m'ont inspiré, sout trop connus pour être ignorés 
d'elle. Et comme j'ai toujours espéré de trouver une 
des meilleures amies de la Pologne dans celle dont le 
gouvernement si équitable, si ferme , et pourtant si 
doux, a fait constamment l'objet de mon admiration; 
c'est dans cette confiance que je m'adresse directement 
h votre Majesté impériale et royale, lorsque les droits de 
la couronne que je porte m'obligent à demander pourquoi 
des généraux etdes ingénieurs ont fait tirerdes lignes dans 
les environs de Novytarg et planter des poteaux aux armes 
de votre majesté, dans un terrain qui, de temps immémo- 
rial, appartient à la Pologne et ne lui a jamais été disputé. » 



- 27 - 
Marie-Thérèse répondit le 26 janvier 1771, qu'aussi- 
tôt après le rétablissement de la paix entre les Turcs 
et les Russes, et l'extinction totale des troubles inté- 
rieurs de la Pologne, elle se prêterait bien volontiers 
a traiter à l'amiable des limites de cette république et 
de son royaume de Hongrie ; qu'on déterminerait alors 
ces limites trop long-temps incertaines, et notoirement 
contestées; que néanmoins elle voulait bien déclarer 
dès ce moment sa résolution de revendiquer, en con- 
séquence de son bon droit et aux conditions stipulées 
dans le temps, le district de Zips avec toutes ses dé- 
pendances; et qu'au surplus, pour le maintien et la 
garantie de ses droits passés, présents ou futurs, on 
avait dû commencer, et l'on ne pouvait se dispenser de 
poursuivre les opérations mentionnées dans la lettre de 
sa majesté polonaise. 

Rulhière, dans son Histoire de l'anarchie de Pologne, 
dit que cette démarche d'une reine si consciencieuse, 
parut haritte h la czarine; et s'il faut en croire Fré- 
déric, ce fut ce qui achemina le plus le partage. 

On voit donc que c'est encore le kayser Habsburg 
qui, le premier, avait envahi la Pologne dans le but 
déclaré et réalisé de la morceler et de la dévorer. 

Frédéric de Prusse et Catherine II se hâtèrent 
d'imiter la kayserine Habsburg ; chacun s'empara 
d'une partie de la Pologne qui lui convenait. Voici la 
déclaration de trois souverains germaniques, signée 
par le baron allemand de Stackclberg, monument d'un 



V 



— 28 — 

attentai inouï dans l'histoire, et qui allait ébranler les 
fondements de la politique européenne : 

« Les puissances voisines de la Pologne ont été si 
souvent entraînées dans les troubles que les interrègnes 
ont excités dans ce royaume, que le souvenir du passé 
a dû les engager à s'occuper sérieusement des affaires de 
cet état, lors même que par la mort du roi Auguste HT, 
le trône était devenu vacant. Par celle considéra- 
tion, et pour prévenir les funestes effets des dissensions 
qui pouvaient s'élever h l'occasion de cette dernière 
vacance du trône, la cour de Pétersbourg s'est empres- 
sée à travailler à la réunion des esprits en faveur du 
candidat qui pouvait être le plus digne du trône et le 
plus convenable à ses concitoyens et à ses voisins : elle 
s'est employée en même temps à faire rectifier plusieurs 
abus dans la constitution de l'Etat. La cour de Berlin 
a secondé les démarches de son alliée, et la cour de 
Vienne, voulant concourir de son côté au succès de 
vues aussi louables, pour éviter le danger d'augmenter 
peut-être les embarras, en augmentant le nombre de 
ceux qui se mêleraient intérieurement de la Pologne, 
a jugé à propos de prendre le parti de la neutralité, 
non-seulement à cet égard, mais aussi à l'égard de la 
guerre qui s'est allumée par la suite entre la Russie et 
la porte Ottomane. De toutes ces mesures on a eu la 
satisfaction de voir résulter l'élection libre et légale du 
roi Stanislas- Auguste actuellement régnant, ainsi que 
plusieurs établissements utiles. Tout paraissait annoncer 






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— 29 - 

à la Pologne et à ses voisins une tranquillité des plus 
solides pour l'avenir. Mais malheureusement, lorsqu'on 
devait tout espérer de cet état de choses, l'esprit de 
discorde, en s'emparaul d'une partie de la nation, 
détruisit en un moment toutes ces espérances. Les 
citoyens s'armèrent les uns contre les autres. Des fac- 
tieux usurpèrent l'autorité légitime : ils en abusèrent 
au mépris des lois , du bon ordre et de la sûreté 
publique. Justice, police, commerce, jusqu'à la culture 

des terres, tout fut détruit Tant de raisons de la 

plus grande importance ne permettent pas à S. M. le roi 
de Prusse, à S. M l'impératrice reine de Hongrie et de 
Bohême et à S. M. I. de toutes les Russies, de différer plus 
long-temps à prendre un parti décisif dans une circons- 
tance aussi critique. Ces puissances ont arrêté entre elles 
de travailler, sans perdre de temps, et d'un commun 
accord, à ramener la tranquillité et le bon ordre en Po- 
logne et à y établir sur un fondement solide, l'ancienne 
constitution de cet état et les libertés de la nation. 

« Mais comme en empêchant dans ce moment la 
ruine et la décomposition arbitraire de ce royaume, par 
un heureux effet de l'amitié et de la bonne intelligence 
qui régnent actuellement entre elles, elles ne sont pas en 
droit de pouvoir compter sur un égal succès, elles ont 
des prétentions considérables sur plusieurs possessions 
de la république; elles ne peuvent pas se permettre 
de les abandonner au sort des événements; elles ont 
donc arrêté et déterminé entre elles de faire valoir en 









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■ 



— 



— 30 — 
même temps leurs anciens droits et leurs prétentions 
légitimes, que chacune d'elles sera prête à justifier en 
temps et lieu. 

En conséquence, sa majesté le roi de Prusse , sa 
majesté l'impératrice reine de Hongrie et de Bohême, 
et sa majesté l'impératrice de toutes les Russies s'étant 
communiqué réciproquement leurs droits et préten- 
tions, et s'en faisant raison eu commun, prendront un 
équivalent qui y soit proportionné, et se mettront en 
possession effective des parties de la Pologne les plus 
propres à établir dorénavant entre elles une limite plus 
naturelle et plus sûre; chacune de trois puissances se 
réservant de donner par la suite un état de part, au 
moyen de quoi leurs majestés renoncent à tous les 
droits, demandes et prétentions, répétitions de dom- 
mages et intérêts qu'elles peuvent avoir à former d'ail- 
leurs sur les possessions et sujets de la république. 
A Varsovie, le 2 Septembre 1772.— (signé) Stakelberg. 

Un mot qu'on prête à Catherine, explique bien l'his- 
toire du partage de la Pologne, et peint le caractère 
des cabinets Européens. Elle disait au prince prussien 
Henri: «J'épouvanterai la Turquie, je flatterai l'Angle- 
terre par l'espoir d'un traité de commerce avantageux , 
chargez-vous d'acheter l'Autriche, afin qu'elle en- 
dorme la France. » (Voy. Mémoires sur la Révolution 
de la Pologne trouvés à Berlin.— Paris, 1806.) 

En jetant un coup d'oeil sur la scène du démembre- 
ment de la Pologne , on dirait que les trois cours spo- 



— 31 — 

liatrices se défiaient des Russes d'origine et de nais- 
sance. Tous les principaux rôles sont joués par les 
Allemands seuls, qui rivalisèrent de fourberie et de ra- 
pacité. La Russie ne fournissait que des soldats pour 
battre, et de l'argent pour corrompre la souveraine 
szlachta. Voici les noms des principaux acteurs : les 
kayser Habsburg; les électeurs et les rois de Prusse, 
Rrandeburg; la princesse allemande A nhalt-Zerbst con- 
nue sous le Boni de Catherine II; le baron de Stackel- 
berg; le comte de Stippenbach; le comte de Kayser- 
ling; Igelstrom; les rois Saxons soi-disant Polonais, 
Auguste II et Auguste III; le comte de Bruhl, etc. , etc. 
Le but évident des Allemands était de livrer la Po- 
logne antique tout entière à l'Autriche et à la Prusse; 
aussi, le premier partage ne satisfit-il pas la cupidité du 
roi de Prusse, qui désirait devenir maître de l'embou- 
chure de la Vistule, et s'emparer de villes libérales et 
commerciales de Gdanisk surnommée Danzig, de Toruii 
surnommée Thorn, etc. A cet effet, il ( le roi prussien ) 
témoigna à la république outragée de Pologne son désir 
sincère de s'allier plus intimement que jamais avec elle. 
L'ambassadeur de Prusse, M. de Lucchesini désavouait 
hautement au nom de son maître, l'idée d'un nouveau 
partage ; il assurait que le dessin de Frédéric-Guil- 
laume était de rendre à la Pologne son éclat, sa gloire 
et sa liberté, et de garantir l'Europe de l'ambition 
des barbares du nord. Il insinuait que c'était le mo- 
ment de rejeter l'alliance de Catherine, de secouer son 



■ 



— 32 — 

joug pendant la guerre dont elle était occupée contre 
les Turcs, et celle dont elle était menacée par les Sué- 
dois. (Voy. le tableau politique, etc., par M. deSégur. ) 
Quelques Polonais et le roi Stanislas-Auguste Ponia- 
towski prirent la résolution de s'approcher de la Russie, 
et d'accepter l'alliance offensive et défensive qu'elle 
proposait au roi polonais. En abandonnant à la Russie 
la Lithuanie et les provinces russienncs, les Polonais 
pouvaient avec son secours arracher aux Allemands les 
provinces polonaises dont ils s'étaient emparés, et réta- 
blir la Pologne antique. Cette politique qui était bonne 
alors, ne cesse pas de l'être aujourd'hui. Les Polonais 
ne devaient et ne doivent attaquer et inquiéter préa'a- 
blement que les deux puissances germaniques, l'Autriche 
et la Prusse, qui ne lâcheront leur prise, et ne don- 
neront des secours à la Pologne, que quand elles y 
seront forcées; quand d'un côté elles auront reconnu 
l'impossibilité de garder et de rançonner en paix les 
provinces polonaises envahies; d'autre part, quand 
elles auront aperçu la possibilité de la fusion des Polo- 
nais et des Russes. Mais enflammés par la déclaration 
hypocrite du roi de Prusse , se fiant trop à la sincérité 
allemande (deulsche Biedcrkeit), ne consultant que 
leurs passions, les Polonais rejetèrent toutes les propo- 
sitions de la Russie; livrèrent la Pologne par la consti- 
tution du 3 mai 1791 à la dynastie allemande de Saxe; 
dépouillèrent les paysans polonais qui sont seuls la base 
de la nationalité pol naise, de la propriété de terre 



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— 33 — 

qu'ils cultivent et possèdent; adjugèrent cette propriété 
de terre à la szlachta, et s'élancèrent contre les Russes. 
L'impératrice Catherine II en guerre avec les Turcs 
et menacée par la Suède, était forcée, ou feignit de l'être, 
par les Polonais eux-mêmes, à consentir au nouveau 
démembrement de la Pologne, que les cours allemandes 
convoitaient. Je dis que Catherine feignit d'être forcée 
au nouveau démembrement, parce qu'il semble qu'elle 
s'était engagée secrètement à livrer la Pologne antique 
tout entière à ses deux compatriotes complices. Dès 
qu'elle annonça l'intention de diminuer le territoire de 
la Pologne, le roi de Prusse, qui naguère s'était engagé 
d'en maintenir l'intégrité, et qui félicitait les Polonais 
du choix de la dynastie de Saxe et du courage contre 
le joug russe, accourut pour avoir sa part à la dé- 
pouille, et annonça l'entrée de ses troupes dans la 
Grande Pologne par une déclaration du 25 mars 1793. 
Dans ce manifeste , Frédéric reproche aux Polonais 
leur résistance à ses conseils el aux vues bienfaisantes 
de l'impératrice Catherine; il plaignait le malheur 
d'un pays livré aux désordres de l'anarchie, et feignit 
d'éprouver de vives alarmes pour la sûreté de ses pro- 
pres états par l'expansion des principes français en 
Pologne. Ces motifs l'obligeaient à prendre des pré- 
cautions salutaires cl éi s'emparer provisoirement de 
Thoru, de Dantxick et d'une partie de la Grande Po- 
logne, pour assurer sa tranquillité et protéger les Po 
louais bien intentionnés. 






— 34 — 

Après le partage de la Pologne, la kayserine Marie- 
Thérèse eut soin de divulguer en Pologne qu'elle avait 
reconnu l'énormité du crime; qu'elle l'avait confessé 
à son aumônier; qu'elle s'était excusée d'avoir été 
entraînée par Catherine; qu'elle avait demandé pardon 
et pleuré à chaudes larmes. II y a pourtant quelque 
chose de chrétien dans cette dynastie de Habshurg, 
s'écrièrent quelques naïfs seigneurs polonais qui ont 
appris cette confession impériale et royale. 

Machiavel dit très bien : « Les hommes sont si sim- 
ples et si accoutumés a céder au temps, que celui qui 
trompe en trouve toujours qui se laisseront tromper. » 

Lors du congrès de Vienne en 1815, le kayscr Fran- 
çois, pour se ménager la confiance des Polonais, disait 
haut qu'il était prêt à restituer la province polonaise 
surnommée Galicie, pourvu que la Russie et la Prusse 
restituassent ce qu'elles avaient de la Pologne. Il le 
disait, parce qu'il savait d'avance que ces paroles reste- 
raient sans effet; mais il ne tenait pas ce langage, lors- 
que, en 1812, Napoléon lui demanda la restitution de 
la Galicie pour établir la Pologne, ni lorsque les Polo- 
nais la lui demandèrent sérieusement en 1830. 

La prise d'Andrinople par les Russes en 1828, ré- 
pandit la terreur en Autriche, et réveilla les sympathies 
hypocrites du kayser pour la Pologne. Il se forma aus- 
sitôt en Galicie une société secrète pour affranchir la 
Pologne du joug russe. M. Poninski président de celte 
société quasi -secrète, vint demander au gouverneur 



— 35 — 

autrichien prince de Lobkowicz, bohémien germanisé, 
si, en cas de l'insurrection contre la Russie, les Polonais 
pouvaient compter sur le secours actif de kayser. Le 
gouverneur feignant d'être surpris et embarrassé, répon- 
dit que dans une question aussi grave, il était néces- 
saire qu'il fît un rapport au kayser, et l'assigna à huit 
jours. Après ce délai, le gouverneur annonça à M.Ponin- 
ski que le gouvernement du kayser, malgré sa sympa- 
thie pour les Polonais, ne pouvait et ne voulait avoir 
aucune connaissance de cette société secrète, que même 
le gouvernement autrichien conseillait aux conspira- 
teurs de la dissoudre. Cette réponse négative confirma 
les Polonais dans leur confiance envers le kayser, par- 
ce qu'elle était annoncée de manière à faire com- 
prendre que les convenances et le langage diplomati- 
ques ne permettaient pas d'en donner de plus explicite. 
L'insurrection polonaise n'éclata en 1830 que pour 
venir en aide à la révolution française; elle n'était pas 
assez mûre pour secouer le joug étranger; cette insur- 
rection n'était qu'un sacrifice de plus en faveur de la 
France. L'Autriche vendit à l'insurrection, par l'entre- 
mise des juifs, quelques mille fusils à raison de 60 fr. 
la pièce, toléra l'émigration de tous les enthousiastes 
galliciens qui allaient aux secours de la Pologne russe, 
et porta sur ses frontères un corps d'observation de 
vingt à vingt-cinq mille hommes. A SU-Pêtersbourg 
l'Autriche fit dire que ce corps était destiné à faire 
respecter à l'insurrection polonaise le territoire autii-» 






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— 36 — 
chien et les principes monarchiques. Au gouvernement 
insurrectionel de Varsovie l'Autriche fit comprendre ou 
plutôt deviner, que ce corps était destiné à agir contre 
les Russes aussitôt que l'occasion se présenterait. Le but 
évident du cabinet autrichien était de forcer l'empereur 
russe à revenir au partage de la Pologne de 1795, avant 
]e traité de Tiizitt; c'est-à-dire, à céder aux souverains 
d'Autriche et de Prusse la Pologne antique tout en- 
tière sur la rive gauche de la Vistnle. 

Pour y parvenir les Allemands conseillèrent aux Po- 
lonais de transporter le champ de bataille en Russie 
et d'expédier l'armée polonaise en I.iihuanie. Le géné- 
ral Chlopicki s'opposa à ce plan insensé des Polonais 
influencés par les Allemands. Il prévit et déjoua le 
guet-apens prusso-autrichien. Il opposait à ses antago- 
nistes ce dilemme : ■< Que je sois vaincu par les Russes 
ou que je sois leur vainqueur , la Pologne sera détruite ; 
parce que si je suis vaincu, c'est la Russie qui anéantira 
la Pologne , si au contraire je suis vainqueur des Russes, 
alors la Pologne sera envahie et détruite par les cours 
allemandes de Vienne et de Berlin. » Le dictateur Chlo- 
picki demanda aux cabinets de Vienne et de Berlin une 
déclaration franche et explicite par rapport à la Pologne ; 
mais il n'en obtint que des réponses évasives. 

Il semble que toute intervention directe ou indirecte 
de la France, auprès de la cour de Saint-Pétersbourg, en 
faveur de la nationalité polonaise, est plutôt nuisible que 
avorable à la Pologne ; elle ne peut profiter [qu'aux 



— 37 — 

cours allemandes de Berlin et de Vienne qui maîtrisent 
celle de Russie. Tant que les Allemands continueront, 
en dépit du traité du Congrès de Vienne, à extirper, 
dans les provinces polonaises dont ils se sont emparés 
depuis 1771, la langue polonaise, à étouffer l'esprit 
slave., ils doivent être considérés comme un ennemi 
plus nuisible à la nationalité polonaise que la Russie. 
Depuis l'introduction du papisme dans la Pologne, les 
Allemands ont exercé et exercent encore une influence 
funeste à la prospérité et à la nationalité polonaises. 
D'une part, c'est la civilisation corrompue, l'intelligence 
positive et pratique, l'esprit spéculatif et mercantile, 
l'opulence indigente et avare, la franchise hypocrite, 
le sang froid discipliné, le protestantisme national des 
Allemands; d'autre part, c'est la confiance aveugle, fan- 
taisie frivole, esprit chevaleresque, passions ardentes, 
mais aveugles et déréglées, l'indigence prodigue, hypo- 
crisie naïve, le catholicisme étranger Italien, des 
Polonais et particulièrement des Polonais privilégiés. Si 
d'ailleurs la foi des Polonais dans les cours allemandes 
et dans celle du pape venait à se refroidir, l'Angleterre, 
alliée fidèle de l'Autriche est là pour la réchauffer. 

La presse allemande censurée exagère aujourd'hui 
les dangers qui menacent la liberté et l'indépendance de 
l'Europe du côté du colosse russe : elle tâche d'en ef- 
frayer l'Angleterre et surtout la France. L'Autriche et 
la Prusse emploieront tous les moyens diplomatiques pour 
exciter la France contre la Russie, ou la Russie contre 

3 






— 38 — 

la France. C'est par l'animosité de ces deux nations que 
les cours allemandes espèrent s'emparer, sans-coup 
férir, du reste de l'antique Pologne et de l'Italie. Files 
ne craignent pas la puissance de la Russie, où il y a un 
grand nombre de généraux et d'autres hauts fonction- 
naires, ou agents, Allemands de naissance ou du moins 
d'origine, où elles peuvent disposer des Polonais per- 
suadés de leur sympathie; mais elles craignent la puis- 
sance politique de la France, Elles ont assez de res- 
sources et d'influence, et le pied trop ferme clans la 
Russie et dans la Pologne, pour repousser toute agression, 
tout danger, qui les menaceraient réellement de cccôlé- 
là. C'est l'intelligence qui gouverne !e monde ; or, la 
puissance intellectuelle de la Russie est nulle. Ce 
qu'il faut craindre, en quelque sorte, c'est la facilité des 
princes allemands de se laisser corrompre pour de l'ar- 
gent ; ce qu'il y a à craindre, c'est la générosité cor- 
ruptrice de la cour russe. 

Les souverains germaniques liés entre eux dans un 
faisceau confédéral, unis par la parenté, se prêtent un 
secours mutuel toutes les fois qu'il s'agit d'envahir, 
de germaniser, d'exploiter ou d'opprimer un peuple 
étranger, d'occuper un trône. Ils ont enveloppé l'Eu- 
rope entière dans leur réseau dynastique-aristocratique. 
On les voit en Angleterre , en Portugal , eu Italie , en 
Grèce, en Pologne, en Russie, etc. Ils placent leurs 
princes et leurs princesses sur tous les trônes étrangers ; 
mais ils ne reçoivent pas des étrangers sur les trônes 



— 39 — 
germaniques. Ils se regardent comme la pépinière des 
royautés héréditaires absolues, dont la base est la cour 
de Vienne. La dynastie de Habsburg qui est anti- 
nationale pour cinq sixièmes de la population de l'em- 
pire, ne peut se maintenir sur le trône, et l'empire 
lui-même ne peut exister, qu'en maintenant un gouver- 
nement absolu despotique. Tout sentiment d'humanité, 
de patriotisme, de nationalité, de liberté, doit effrayer 
cette dynastie et son gouvernement paternel. Le gou- 
vernement autrichien est, en Europe, le seul, dont 
l'existence dépend du maintien du despotisme ; aussi 
est-il regardé par tous les princes comme le pivot de la 
royauté ; aussi voit-on avec quelle adresse et quelle per- 
sévérance il sait intéresser tous les légitimistes et tous 
les princes européens au maintien du despotisme pater- 
nel, qui n'est utile et nécessaire qu'à lui seul; aussi, 
voit-on tous les princes faire pèlerinage à Vienne pour 
s'initier et s'instruire dans les principes et les mystère» 
du gouvernement paternel, pour signer un acte de la 
sainte alliance, et prêter un serment de fidélité. Aussi, 
n'est-ce pas sans raison qu'on appelle Vienne spclunca 
laironum. 

Dans les congrès monarchiques, la confédération ger- 
manique est sûre d'avoir la prépondérance et une plus 
grande part au butin; parce que le nombre de têtes cou- 
ronnées germaniques y est en majorité. Les Allemands 
absorbèrent à eux seuls plu» de moitié de la rançon dont 
la France fut frappée par la coalition en 1814 et 1815 ; ils 












— 40 — 
se multiplièrent alors, ils se présentèrent au nombre de 
quarante états indépendants; et d'abord ils demandèrent 
une contribution de guerre, comme souverains d'Al- 
lemagne; ensuite une indemnité pour leurs sujets comme 
protecteurs et pères de leurs peuples; enfin ils deman- 
dèrent des cadeaux, et ils se présentèrent en qualité de 
traîtres. La lutte des Grecs et la bataille navale de Navarin, 
gagnée par les Français, les Anglais et les Russes, n'ont 
profité, jusqu'au aujourd'hui, qu'aux allemands Bava- 
rois seuls, qui exploitent et colonisent la Grèce. Tout 
l'argent que fournissaient «î la Grèce les trois puissances 
protectrices non-germaniques, ne servit qu'à augmenter 
la trésor royal et dynastique de Bavière. Si, en donnant 
à la Grèce pour roi un prince allemand, les trois cours 
protectrices avaient pour but de corrompre les mœurs 
des Grecs, de les appauvrir et d'étouffer leur patriotisme, 
elles ont agi avec conséquence, elles ne pouvaient mieux 
choisir ni mieux réussir. 

L'Allemagne est la seule puissance qui, sous son joug 
civilisé et sous ses ordres tient, en Europe, plus de 36 
millions de différents peuples étrangers, dont elle s'en- 
toure et qu'elle dénationalise et appauvrit. Les men- 
diants disciplines, accoutumés à souffrir la faim, la soif, 
le froid et la chaleur ; à supporter patiemment les fa- 
tigues et les coups de bâton ; endurcis au travail, de- 
viennent une armée terrible entre les mains d'une cour 
viche et intelligente. L'esprit éminemment mercantile des 
Souverains germaniques, et surtout des souverains d'Au- 



— 41 — 

triche et de Prusse, leur sang froid, leur avidité insa- 
tiable d'argent, leur connaissance approfondie de la 
politique religieuse, les font beaucoup plus dangereux 
pour la liberté et pour l'humanité que les souverains 
de Turquie ou de Russie. D'ailleurs, l'Allemagne est 
essentiellement commerçante, et les Allemands sont des 
esclaves et des instruments volontaires de leurs souve- 
rains., par l'effet de la civilisation corrompue, et par 
leur esprit servile ; tandis que les Russes et tous les 
Slaves sont essentiellement et presque exclusivement 
agricoles, et ne servent d'instruments à leurs souverains, 
que parce qu'ils y sont forcés et qu'ils manquent de ci- 
vilisation. Nous sommes pauvres, disent et persuadent à 
leurs sujets les Brandeburgset les TTabsburgs qui cachent 
des milliards. Nous sommes riches, nous avons 200 
millions dans la banque, nous ne craignons pas l'Eu- 
rope tout entière, s'écriait un homme d'état, un mi- 
nistre français en 1840. Prenez garde, Messieurs, ca- 
chez bien vos 200 millions, si vous les avez encore 
aujourd'hui. Les despotes d'Autriche, de Prusse, de 
Bavière, n'auront qu'à répéter vos paroles à leurs demi- 
barbares, affamés et bien disciplinés, composés des 
Italiens, des Hongrois, des lllyriens, des Dalmates, des 
Bohémiens, des Moraves, des Tyroliens, Silésiens, 
Croates, Polonais, Allemands, Autrichiens, Prussiens, 
Bavarois, itc, dont ils n'épargnent pas le sang, dont ils 
ne comptent pas le nombre. 
Ce ne sont pas les riches qni ont dévoré l'empire ro- 







— 41 — 

main, mais les Allemands déguenillés (Goths). Car- 
tilage ne fut attaquée et ne périt que parce qu'elle était 
riche : Soixante mille Grecs ou Macédoniens déguenil- 
lés vainquirent une armée dorée d'un million de Perses 
commandés par Darius. Ce sont les pauvres républi- 
cains français qui défendirent le sol de leur patrie ; qui 
repoussèrent l'invasion, ces armées innombrables des 
esclaves enrégimentés de l'Europe entière; qui Cirent 
trembler les despotes sur leurs trônes entourés des lé- 
gitimistes fidèles, trabans du despotisme ; qui élevèrent 
la France au plus haut degré de dignité et de prospé- 
rité ; qui firent retentir son nom et sa gloire dans l'u- 
nivers entier, et lui valurent l'estime et l'admiration de 
tous les peuples et même de tous les despotes. Ce sont 
les Français millionaires, les royalistes titrés qui aban- 
donnèrent, au moment du danger, le sol de leur patrie ; 
qui relevèrent et introduisirent en France les despotes 
étrangers en 1814 en 1815; qui trahirent, rabaissèrent 
et rétrécirent leur soi-disant patrie; qui firent reten- 
tir l'univers entier de leur lâcheté et de leur bassesse ; 
qui s'attirèrent le mépris de la France et de tous les 
peuples. 

Ceux qui prétendent que la paix est nécessaire à tous 
les peuples de l'iîurope ont raison, s'ils y comprennent 
la paix extérieure et intérieure ; ils ont tort s'ils n'en- 
tendent par la paix que l'absence de la guerre entre 
les puissances les unes contre les autres. La paix ex- 
térieure n'est utile et nécessaire qu'aux despotes, et 



mmm 



— /|3 — 
surtout aux despotes d'Autriche, de Prusse cldeBaviôre; 
elle est désastreuse pour les peuples subjugués; elle est 
même nuisible ans nations qui, comme la France, se 
gouvernent elles-mêmes. Parce que c'est pendant la paix 
extérieure que les despotes allemands se servent de 
leurs armées contre leurs sujets qu'ils rançonnent sans 
pitié, ainoncèlcnt des trésors, et entourent la France 
de mendiants déguenillés et serviles qui l'inondent et 
l'infectent. C'est pendant une guerre extérieure qu'ils 
leur accordent un peu de répit, et qu'ils touchent aux 
milliards économisés. 

Le système des souverains d'Autriche, de Prusse et 
de Bavière, est de tenir leurs sujets toujours plus 
pauvres que ceux des états voisins. Tar ce système ils 
empêchent l'importation de l'étranger, les contre- 
bandes, le luxe, l'envie de voyager à l'étranger; ils 
excitent leurs sujets à l'exportation à l'étranger, où 
tout se vend plus cher que chez eux. Taudis qu'eu 
France on tâche de relever la consommation intérieure , 
les souverains allemands ne tâchent que d'augmenter 
l'exportation à l'étranger, de diminuer la consomma- 
tion intérieure, parce qu'elle diminue le revenu net du 
trésor. 

D'ailleurs, les ressources de la France, sans tenir 
compte de sa dette énorme, sont plus éparpillées et 
plus apparentes que réelles; celles de la confédération 
germanique sont plus concentrées et plus réelles 
qu'apparentes. En Autriche c'est l'état, c'est-à-dire le 






rrr 



— 44 — 

kayser qui est riche, qui possède des milliards en or et 
en argent; ce sont les sujets qui sont pauvres qui ne 
possèdent que du papier-monnaie, dont la valeur dé- 
pend de la volonté du souverain. Les Allemands en gé- 
néral sont parcimonieux , calculateurs froids , égoïstes 
insensibles; ils savent mieux conserver qu'acquérir, ils 
aiment mieux être riches que de le paraître. Les 
Français, au contraire, sont prodigues, entreprenants, 
humains, pleins d'idées généreuses et de sentiments 
expansifs; ils sympathisent avec tout le monde et pour 
tout ce qui est beau, grandiose, humain, ou bizarre et 
chimérique; ils aiment à paraître riches, même quand 
ils sont pauvres. Cette différence de caractère, jointe 
à la confiance que les Français ont dans leur gouver- 
nement constitutionnel , ensuite l'équilibre entre le 
revenu et les dépenses de l'état, font que presque 
tout le numéraire se trouve, pour ainsi dire, sur la 
place publique, et que la même somme, en circulant 
en France avec une rapidité trois ou quatre fois plu s 
grande qu'en Allemagne, paraît trois ou quatre fois plus 
grande qu'elle n'est en réalité. 

L'argent n'est que le représentant de la valeur des 
choses nécessaires à la vie ou à la commodité. Plus 
l'argent est copieux, moins il représente de ma/chan- 
dises. Or, les souverains germaniques d'Autriche et de 
Prusse dont le revenu excède de beaucoup les dépenses, 
en ramassant, pendant la paix, des trésors, soustraien t 
le numéraire à la circulation et au commerce dii| 



— U5 - 
monde. Par cette soustraction du numéraire, ils font 
que presque toutes les marchandises sont moins chères 
dans leurs étals qu'en France ou en Angleterre; que 
leurs sujets appauvris auront toujours à offrir des mar- 
chandises à l'étranger, mais n'en achèteront jamais, 
parce qu'ils manquent d'argent : l'exportation dépassera 
donc de beaucoup l'importation. 

De cette manière, l'argent, qui est toujours et tout 
entier en circulation et, par conséquent, plus abondant 
en France ou en Angleterre, et qui comme un fluide 
tâche de se mettre au niveau, s'écoule lentement, 
mais sans cesse, dans les états autrichiens, prussiens, 
et ensuite dans les caisses des souverains qui thésau- 
risent. Les souverains d'Autriche sont les véritables 
Tantales, les Crésus modernes, quant à la richesse ; ce- 
pendant ils s'efforcent de prouver et d'accréditer à l'étran- 
ger et dans l'intérieur de leurs états, qu'ils sont 
pauvres; parce que d'abord la pauvreté volontaire re- 
hausse la noblesse du caractère et des sentiments ; et 
qu'ensuite ils peuvent impunément, sous le prétexte 
des besoins de l'état, rançonner et opprimer leurs 
sujets bien aimés, pallier leur avarice, et se dispenser 
de tout secours dû aux malheureux incendiés, inondés; 
qu'enfin il est dangereux d'amasser et d'enfouir des 
milliards, au milieu d'un peuple de mendiants et d'escla- 
ves enrégimentés. Tout serait perdu en Autriche si les 
landsknechts (militaires) qui ne sont payés qu'en pa- 
pier-monnaie apprenaient que leur kayser cache des 

3. 



■ 






— 46 — 
milliards en or et en argent. Le kayser François I", mort 
en 1835, doit avoir laissé à son fils et successeur au 
trône un trésor de la couronne de plus de 450 millions 
florins, mon. cour. (1,125,000,000 francs) en or et en 
argent, sans compter les portions héréditaires des autres 
enfants et successeurs. L'avant-dernier roi de Prusse 
doit avoir laissé à ses successeurs légitimes et illégitimes 
33 millions de thalers (132 millions de francs) sans 
compter le trésor de la couronne. 

Au lieu de proclamer t nous avons 200 millions dans 
|a banque, nous sommes riches » , il serait plus conforme 
à la vérité et plus politique que les Français dissent 
« nous sommes pauvres, parce que les despotes voisins, 
en écorchant leurs sujets, les rendent mendiants, avec 
lesquels nous ne pouvons que perdre. » 

Aujourd'hui les Allemands, agents du despotisme, 
écrivent beaucoup contre l'esprit conquérant de la 
France, et exaltent la douceur de l'absolutisme paternel 
germanique. Ils engagent les habitants de la rive gauche 
du Rhin et d'autres peuples à devenir ou à rester 
esclaves autrichiens, prussiens, bavarois. 

Il n'y a rien de surprenant ni d'étonnant dans ces 
manifestations. Les esclaves sont fiers de la richesse et 
de la possession d'un grand nombre d'esclaves de leurs 
maîtres, ils engagent donc tout le monde à s'unir à eux. 
Mais ce qui prouve la vénalité, la corruption de ces 
écrivains allemands, c'est leur mauvaise foi, c'est le 
manque de conscience. 



— 47 — 
Conquérir un pays ou une nation, c'est en faire sa 
propriété, pour l'exploiter, pour augmenter son revenu. 
L'Italie, la Hongrie, la Moravie, la Silésie, la Bohême, 

la Pologne, la Dalmatie sont des conquêtes des 

souverains allemands, qui considèrent ces provinces 
comme des fermes, et les peuples .subjugués comme 
un troupeau qu'ils administrent, exploitent et taxent 
pour leur profit exclusif et sans aucun contrôle. Mais la 
France libre, avec son gouvernement demi-démocra- 
tique, ne peut faire des conquêtes en Europe ; elle ne 
peut que se réunir avec les Belges, les Luxembourgois, 
les habitants de la rive gauche du Rhin et d'autres 
peuples, pour la sûreté et la défense commune des 
personnes et des fortunes. Les despotes germaniques y 
perdraient; mais le peuple allemand ne pourrait qu'y 
gagner. D'esclaves qu'ils sont, les Allemands, par leur 
réunion avec les Français, deviendraient citoyens libres. 
Les écrivains vénaux et mercenaires eux-mêmes, les ba- 
rons et les princes non-régnants allemands qui, comme 
nous allons le voir dans l'article de la justice pénale, 
sont en Autriche soumis aux coups de stock (bâton), 
seraient plus heureux réunis à la France, qu'ils ne sont 
soumis à leurs kayser et kœnig. D'ailleurs, les souve- 
rains allemands tiennent en Europe sous leur joug 
civilisé 36 millions de différents peuples étrangers non 
germaniques; la France n'en a pas un seul individu. 
Ce n'est donc pas aux souverains germaniques de crier 
contre l'esprit conquérant de la France. 






rr 



■I 









- 48 — 

La France n'enverra pas à Bruxelles, à Cologne, Ve- 
nise ou Milan, un satrape sous le nom de Landesgou- 
verneur, Landsvogt, Landsrath, Landsknecht. La liste 
civile du roi constitutionnel de France ne serait pas 
augmentée clandestinement de cinquante ou soixante 
millions par an, au préjudice des pays alliés. La France 
ne désire pas de conquêtes en Europe, et elle n'en a 
pas besoin ; mais elle désire et elle doit désirer réunir 
ses forces morales, politiques et physiques, avec celles 
des pays limitrophes, pour augmenter les moyens de 
défense contre l'avidité et la tyrannie des despotes. 

La position géographique, sociale et politique de la 
France est telle, qu'elle doit , ou subir l'influence de 
l'absolutisme et devenir tributaire des despotes germa- 
niques, comme est devenue la Slavie tout entière, sans 
excepter les Russes gouvernés et exploités au profit des 
Allemands ; ou elle doit forcer les souverains abso- 
lus à affranchir leurs peuples. La liberté et la prospérité 
de la France dépendent de la liberté et de la prospérité 
des autres nations. Voilà pourquoi tous les mouve- 
ments populaires de France trouvent tant de sympathie 
parmi les peuples subjugués, et tant de haine parmi 
les souverains absolus ; voilà pourquoi la royauté fran- 
çaise, exposée à l'influence pernicieuse et aux sugges- 
tions des despotes couronnés, et d'ailleurs assise sur 
une mauvaise base, comme nous le verrons plus tard, 
tente sans cesse à devenir absolue. 
La position de l'Angleterre est tout autre, La ré- 



■ 



- 49 - 
action du continent sur elle, le commerce excepté, est 
amortie par le canal de la Manche. Aussi, sa royauté 
absolue ou constitutionnelle intéresse-t-elle moins les 
souverains du continent? La liberté et la prospérité de 
la nation anglaise sont-elles plus indépendantes, plus 
isolées de celles du continent, moins solidaires, moins 
réciproques. La politique du gouvernement anglais, 
n'importe la forme démocratique, aristocratique ou 
monarchique, ne serait jamais, par rapport aux autres 
états, que celle des marchands. Et en cette qualité 
l'Angleterre sera forcée, tôt ou tard, à empêcher, dans 
l'intérêt de ses propriétaires fonciers, la culture de la 
terre par les esclaves blancs de l'Autriche ou de la 
Russie , comme elle s'oppose, dans l'intérêt de son 
commerce, à la fabrication du sucre par des esclaves 
noirs. 



~*»« 



IÉH 



CHAPITRE II. 



Législation et administration intérieure en général. 



Les lois morales, de même que les lois physiques ne 
se donnent pas, on ne les impose pas; mais elles éma- 
nent ou elles dérivent de l'individu, de la société ou de 
l'objet dont il s'agit. La mesure que prescrit un souve- 
rain absolu ou une compagnie, sans mon autorisation 
ou sans mon consentement, est la loi de ce souverain, 
de cette compagnie : mais elle n'est pas la mienne, 
parce qu'elle n'émane pas de moi. 

L'homme est un animal doué de la raison, c'est un 
état, un monde organisé. La raison, qui seule le dis- 
tingue des autres animaux, est son pouvoir législatif; 
la volonté son pouvoir exécutif, et les membres de son 
corps sontsessujets. L'homme comme état, comme monde 
organisé, peut être en rapport avec d'autres hommes 
ses semblables; mais il n'est pas destiné par la nature à 
être absorbé par eux ou à leur être assujetti. Tout as- 
sujettissement d'uu homme à un autre homme ou à 
ses lois, est contre la nature, et prouve ou une vio- 
lence ou le défaut de l'intelligence. 

En ne consultant que la pratique, on ne saurait don- 
ner une définition générale de la loi. En France et en An- 
gleterre, la loi est une règle prescrite par les électeurs, 
les chambres et le souverain : en Suisse ou dans les 



— 51 — 

États-Unis, c'est une décision du peuple tout entier : 
en Russie la loi, c'est un ukaz porté par le souverain. 
En Autriche, la loi est un befehl (ordonnance) du kay- 
ser dûment promulgué, et destiné à servir de règle à 
tous ses sujets, ou à ses agents seulement. 

Avant de promulguer un befehl, le kayser consulte 
ordinairement son conseil d'état ou sa commission in- 
stituée pour les affaires de la législation. Pour donner 
aux befehls une apparence de loi et de justice, on pour- 
voit d'avance à tous les cas possibles ; et il est ordonné 
aux tribunaux de justice, civile et pénale, de ne point 
dénier la décision, à cause du défaut ou de l'obscurité 
d'un befehl; mais de résoudre le cas douteux d'après 
l'analogie ou l'esprit des autres befehls. lin Autriche 
il n'y a pas d'aristocratie de naissance ni de fortune. 
Ceux qu'on appelle seigneurs ne forment qu'une mé- 
prisable dulocratie; ils ne sont que les premiers esclaves 
et agents titrés ou soldés du kayser. 

Il y a très peu d'écrivains qui , en comparant le 
gouvernement autrichien avec celui de la Turquie ou 
de la Russie, ne donnassent la préférence au premier, 
sous le rapport de l'humanité et de la liberté ; et c'est 
pourtant une erreur grossière. 

En Turquie, le gouvernement du sultan est arrêté 
dans son pouvoir par les corporations et par le régime 
libre des villes. La justice est indépendante. Le corps 
des juges a le pouvoir d'arrêter l'exécution des lois 
nouvelles, qu'il déclare contraires à la loi antique. Le 






— 52 — 

premier Muphli peut opposer son veto à un ordre du 
sultan. Mais en Autriche il n'y a aucune institution 
indépendante et subsistant par elle -môme; aucune 
force sociale érigée en pouvoir public ; personne n'a le 
droit ni le devoir de limiter ni de contrarier la volonté 
du kayser. La religion elle-même avec ses prêtres n'est 
qu'une branche de la haute police du gouvernement. 

L'absolutisme des souverains de Russie est bridé, 
quelquefois en bien et plus souvent en pire, par le sé- 
nat, et il est plutôt personnel que dynastique, plutôt 
arbitraire et déréglé que méthodique et systématique. 
Les czars , en intervenant personnellement dans les 
affaires et en faisant porter les décisions en leur nom, 
mettent à découvert leurs passions, leurs faiblesses, et 
compromettent le prestige de leur infaillibilité, de leur 
sainteté, s'ils sont quelquefois emportés ; mais quelque- 
fois aussi ils sont sensibles au malheur, et presque 
toujours généreux rémunérateurs d'exploits militaires 
et du dévouement pour eux. En Autriche au contraire, 
le despotisme est dynastique et légal; le nom de kayser 
n'est prononcé dans aucune décision; tout se fait au 
nom de la loi ; le kayser lui-même sa cache derrière 
son befehl ; les cruautés les plus atroces se commettent 
au nom de la loi ; le kayser n'est jamais clément, parce 
que ce n'est pas lui qui condamne, mais c'est la loi. 
Pereat mundus, fiât justùia, dit le kayser. Il n'est ja- 
mais généreux, parce qu'on lui doit tout, et qu'il ne doit 
rien à personne. En Russie on enseigne que le czar a 



■■ 



m 






— 53 — 
le droit de faire tout ce qu'il lui plaît ; en Autriche ou 
enseigne et persuade que le kayser ne peut faire que ce 
que la loi ordonne. 

L'absolutisme des kaysers est plus prudent et plus 
méthodique que celui des sultans ou des czars; aussi, 
les révoltes qui éclatent en Turquie et en Russie, sont 
toujours étouffées à temps en Autriche. Il n'y a pourtant 
dans aucune partie de la Pologne autant de misère et d'op- 
pression que dans la Pologne autrichienne; la nationalité- 
polonaise n'est nullS part si maltraitée qu'en Autriche. 
11 est vrai que le gouvernement autrichien a un avan- 
tage qui manque aux autres gouvernements ; c'est que 
dans toutes ses entreprises pour opprimer un pays 
étranger, il est puissamment secondé par la presse 
germanique , et par les Allemands qui sont disséminés 
dans tous les pays et dans toutes les conditions, et qui, 
sous différents masques, s'introduisent dans toutes les 
sociétés publiques et secrètes, pour les trahir en faveur 
de leurs despotes. La Hongrie, qui est un des pays les 
plus fertiles de l'Europe, et qui a une espèce de consti- 
tution, n'est pas plus heureuse sous le régime autri- 
chien que n'est la Gallicie ou la Bohème sans consti- 
tution. 

Le gouvernement russe laisse subsister l'organisation 
sociale démocratique des kozaks et de l'isle Rouno (1) 
près de Riga; il dote l'université allemande à Troppau, 

(1) Revue britannique, de juillet 18W. 



■■■ 



— 54 — 
et accorde des privilèges aux allemands en Courlande 
et en Livonie , où ils se sont introduits dans les dou- 
zièmes et treizièmes siècles, comme marchands déguisés 
en missionnaires chrétiens, et où ils se sont faits seigneurs 
et oppresseurs du peuple slave. En Autriche tout est 
organisé despotiquement à la manière servile germa- 
nique. Les seigneurs polonais Zaboklicki Vincent, Za- 
lewski Léon, et d'autres qui affranchirent leurs paysans 
de la corvée, furent regardés par le gouvernement autri- 
chien comme rebelles, condamnés ad carcerem duris- 
simum,et envoyés à Spielberg. Le gouvernement russe 
engage les seigneurs à affranchir les paysans. 

Pour être plus à l'abri de toute attaque et de lout soup- 
çon de l'absolutisme, les kaysers chargent du manie- 
ment de la mécanique gouvernementale, un ministre 
qui a toujours le titre de grand-chancelier, et qui est 
appelé en Pologne, grand-visir autrichien, à cause de 
l'analogie de ses fonctions et de son autorité, avec celles 
du grand-visir en Turquie. Les deux autres ministres 
de police et des finances , de même que tous les prési- 
dents de tribunaux et de chancelleries , ne sont que 
les commis du grand-chancelier. 

L'administration de toutes les affaires politiques et 
judiciaires est concentrée en Vienne. Les affaires poli- 
tiques, y compris le clergé et la religion, sont gérées 
ou décidées en dernier ressort par la chancellerie de 
la cour ( Hofkanzelei ) ; les affaires des finances sont 






— 55 — 
gérées par le kayser lui-même, et par la chambre des 
comptes (Hofkammer). 

L'empire autrichien se compose de différents peuples 
et de différentes provinces. A la tète de chaque pro- 
vince, excepté la Hongrie, il y a un gouverneur qui a 
son conseil, appelé gubernium. Les conseillers, les se- 
crétaires et les autres employés dont se compose le 
gubernium, sont nommés par le kayser ou par sa chan- 
cellerie. Le gouverneur a le droit de décider les affaires 
même contre l'avis unanime de son conseil ; il est le 
représentant politique ; et, en cas de nécessité ou de 
danger, il est le maître absolu de sa province. Les chefs 
de l'armée temporelle et de l'armée spirituelle, tous les 
généraux et officiers , tous les archevêques, évoques et 
prêtres, tous les employés et tous les sujets lui doivent 
une obéissance aveugle. A cause de ce pouvoir absolu, 
on l'appelle en Gallicie satrape kayserale. 

Quant à la gestion des affaires de l'administration 
politique , la Gallicie est divisée en dix-neuf cercles. Â 
la tête de chaque cercle il y a un agent qui a le titre 
de capitaine du cercle. Il a sous ses ordres quatre ou 
cinq commissaires, un médecin du cercle, un ingé- 
nieur, un secrétaire , un protocoliste , un comptable , 
deux ou trois cancellistes, cinq ou six landsdragons, 
et cinq ou six aspirants qui travaillent gratis pendant 
quatre ou six ans, pour obtenir un poste de cent ou 
deux cents florins par an. Au chef-lieu de chaque cercle, 
il y a une caisse du cercle, composée d'un caissier, d'un 



I 



— 56 — 

contrôleur, et de deux employés subalternes. Cette 
caisse perçoit toutes les contributions, exactions, amen- 
des, tributs, etc. 

Pour la gestion des affaires politiques, il y a dans 
chaque ville un bourgmestre nommé par le gubernium 
et payé par la ville ; dans les villages ce sont les sei- 
gneurs qui sont agents du gouvernement,, et qui pour 
récompense jouissent de la corvée dont ils partagent le 
revenu avec le kayser. 

L'administration de Gallicie, en général, est dirigée de 
manière que dans les villes on ne voit presque que les 
allemands et les juifs allemands. Presque toute la popu- 
lation polonaise est .enfermée à la campagne, et divisée 
en seigneurs-tyrans et paysans-esclaves. Il est défendu 
aux paysans polonais de s'établir clans des villes, sans le 
consentement de leurs seigneurs. Mais comme ce sont 
les paysans qui font toute la richesse des seigneurs, 
ceux-ci se gardent bien de leur accorder cette per- 
mission. 

Pour extirper la race polonaise et germaniser la Po- 
logne, on plante, de distance en distance, et surtout 
vers la frontière russe, des colonies allemandes. Tous 
ces colons sans exception sont de la religion protestante, 
et ils jouissent de grands privilèges; entre autres ils ne 
sont pas soumis à la conscription militaire. La popula- 
tion polonaise fournit seule les soldats au kayser. Ayant 
été membre du gouvernement autrichien, j'avais l'occa- 
sion de me convaincre par les documents authentiques 



— 57 — 
de 1775 appelés fassions, que la population aborigène 
delà campagne était beaucoup plus grande en 1772, l'an- 
née de l'invasion autrichienne, qu'elle n'était en 1829 
l'année de mon émigration de Gallicie. Le gouverne- 
ment choisit, moyennant la conscription, et enlève la 
plus belle et la plus robuste jeunesse polonaise pour le 
service militaire : il en laisse assommer par les seigneurs 
une grande partie, en fait mourir d'inanition et de 
misère le plus grand nombre, et ne laisse \ ivre à la 
campagne que ce qui est absolument nécessaire à la 
culture de la terre. Aussi , la presse allemande a-t-elle 
raison de féliciter les gouvernements autrichiens et 
prussiens de ce qu'ils étendirent les frontières d'Alle- 
magne; que l'élément germanique commence à pré- 
valoir dans la Pologne. La Gallicie , après 73 ans de 
l'administration paternelle autrichienne , se trouve 
aujourd'hui dans un état beaucop plus inférieur, sous 
le rapport de la richesse nationale, qu'elle n'était dans 
le dix-septième siècle, après les ravages des ïartares, 
des Turcs et des Suédois. Ces barbares respectèrent au 
moins les églises catholiques, tandis que les Autri- 
chiens les pillèrent. 

Le commerce qui est une source de richesses poul- 
ies nations libres, n'est pour la Pologne autrichienne 
que la cause de la misère. Le gouvernement favorise 
par tous les moyens possibles l'exportation à l'étranger, 
parce qu'il peut plus facilement s'emparer de l'argent. 

Aucun befehl ne défend l'établissement de fabriques 



— 58 — 

ou de manufactures eu Gallicie; au contraire, il est 
permis à tout sujet autrichien de les établir, mais 
avec la permission du gouvernement. Or, les conditions 
de cette permission sont si onéreuses et si nombreuses, 
la voie pour l'obtenir tellement longue, parce qu'il faut 
d'abord adresser une pétition au bourgmestre, ensuite 
au cercle, puis au gubernium, et enfin, après avoir 
acheté l'appui de tous ces offices, il faut acheter la per- 
mission à la chancellerie aulique à Vienne ; la contre 
bution dont le kayser exige le paiement avant l'ouver- 
ture de l'établissement est tellement forte et arbitraire , 
que depuis l'invasion autrichienne il ne s'établit en 
Gallicie aucune fabrique, aucune manufacture. La po- 
litique paternelle du kayser demande que la Pologne 
soit un pays agricole, et qu'elle soit dépendante des 
provinces germaniques, quant aux produits de fabriques 
et de manufactures. Dans toute la Pologne autrichienne 
il n'y a qu'une seule fabrique de gros draps à Mikulince. 
Le propriétaire de cette fabrique, M.Konopka, demanda 
au kayser François, lors de sa visite en Gallicie en 1821 
ou en 1822, un emprunt de 40,000 florins pour donner 
un peu plus d'étendue à sa fabrique. Le kayser promit 
l'emprunt demandé à 5 pour cent et sur première hypo- 
thèque, accepta le déjeuner que M. Konopka lui offrit, 
à lui et à sa suite composée d'un grand nombre de 
barons allemands, et engagea son hôte complaisant de 
lui adresser une pétition lorsqu'il serait de retour à 
Vienne. M. Konopka n'a pas manqué de se conformer 



— 59 — 
aux ordres de son bon kayser, et produisit à l'appui 
de sa pétition tous les titres et documents nécessaires 
pour prouver, que la valeur de ses seigneuries et 
de sa fabrique était plus que suffisante pour couvrir 
l'hypothèque de /il), 000 florins qu'il demandait à em- 
prunter ; et certain, d'après la parole du kayser de réussir 
dans sa demande, il commença les travaux d'agrandisse- 
ment et d'extension. iMais quel fut son étonnement 
lorsqu'il eut reçu une réponse négative. Il pensait 
encore dans sa simplicité, que le kayser avait oublié 
sa promesse, ou qu'il n'avait pas lu sa pétition; il 
s'adresse donc de nouveau à la personne du kayser, 
et un nouveau refus lui prouva que le système autri- 
chien est plus puissant que la parole du kayser. — 
Le kayser ne fait rien sans avoir consulté son conseil 
d'état; or, celui-ci lui exposa les dangers que courrait 
le trône, de l'agglomération des ouvriers dans un pays 
conquis, et l'industrie allemande, de l'établissement de 
fabrique en Pologne. M. Konopka en fut donc pour les 
frais d'un déjeuner impérial de plus de 2000 florins 
(5000 francs). — Le seigneur polonais Miaczyiiski, après 
beaucoup de dépenses, a obtenu la permission d'établir 
une fabrique de draps à Zalosce. 11 fait construire des ate- 
liers, des entrepôts, des magasins; fait venir de l'Angle- 
terre des instruments, des outils, des mécaniques; 
commande les ouvriers, et conformément au befehl 
prévient le gouvernement qu'il va ouvrir la fabrique. 
Le gouvernement prend note de cet avis et lui rappelle 



— 60 — 

• que d'après les lois en vigueur, il doit avant l'ouver- 
ture, sous peine d'une forte amende, payer au gouver- 
nement 10,000 florins (-.25,000) par an, à titre de 
patente. M. Miaczynski, effrayé de l'énormité de cet 
impôt, incertain quant au revenu de l'établissement, 
ajourne d'abord l'ouverture , et abandonne ensuite 
l'entreprise, n'ayant pu obtenir la diminution de la 
contribution. — Pour pouvoir établir une pharmacie, 
un magasin de marchandises en fer, de denrées colo- 
niales, etc. , il faut par degrés demander la permission à la 
chancellerie aulique à Vienne; et ces concessions sont 
presque exclusivement réservées aux Allemands. 

Comme ce sont les citoyens riches qui ont des capi- 
taux, et comme ce sont eux qui gouvernent en France 
et surtout eu Angleterre, au lieu d'augmenter le taux 
des contributions sur les riches, pour couvrir les dé- 
penses de l'Etat, on contracte des dettes pour placer 
avantageusement ses capitaux. Les citoyens législateurs 
sont riches, l'Etat est pauvre. C'est tout le contraire 
en Autriche. Pour augmenter le revenu net du trésor, 
on augmente le taux de l'impôt ; on ne contracte des 
dettes qu'en apparence et par spéculation. L'Etat, c'est- 
à-dire le kayser, est riche ; les sujets, il n'y a pas de 
citoyens, sont pauvres. La pauvreté du peuple rend 
inutiles les lois prohibitives pratiquées en Angleterre et 
en France. On ne voit pas des Autrichiens riches voyager 
pour plaisir, en pays étranger, ni acheter du vin de 
France; mais on voit beaucoup d'Allemands pauvres 



— 61 — 

et mendiants dans tous les pays riches. Dans les mo- 
narchies constitutionnelles, c'est le système de dettes 
qui est l'ame des finances; dans la monarchie absolue 
autrichienne, c'est l'économie. Il n'y a pas une seule 
ville en Gallicie qui eût des dettes; au contraire toutes 
ont des économies, et les prêtent aux seigneurs et aux 
bourgeois à 5 pour cent sur hypothèque légale. Comme 
c'est le kayser qui est le tuteur, le curateur et l'admi- 
nistrateur suprême des églises, des villes et de toutes 
les communautés , à mesure qu'une ville fait une éco- 
nomie considérable, le kayser la fait verser dans son 
trésor. C'est ainsi que le kayser François, ayant appris, 
lors de sa visite en Gallicie en 1817, que la ville de 
Léopol possédait une économie de £00,000 florins en 
ducats deHolIande (1,000,000 francs), fit aussitôt saisir 
cet or, et le fit transporter à Vienne , sous une bonne 
escorte militaire. Tout cela se fait dans le plus grand 
secret. Les employés qui en ont la connaissance et qui 
le trahiraient seraient destitués , ou condamnés à la 
potence, s'il était prouvé qu'ils ont trahi ce secret 
d'Etat, pour taxer d'avarice la personne sacrée du kay- 
ser, et diminuer ou ébranler l'amour et la confiance de 
ses fidèles sujets. 

L'argent étant le but suprême de toute la politique 
intérieure et extérieure des kaysers, ils ne dédaignent 
aucun moyen pour l'acquérir ou pour faire des écono- 
mies sordides. 

L'arrivée du kayser en Gallicie en 1817 fut an- 

U 












— 62 — 
noncée plusieurs mois d'avance ; et un mois d'avance, 
fut choisi et commandé l'hôtel à l'aigle noir à Jaroslau, 
où le kayser et sa suite devaient souper, coucher et 
déjeuner. Le gouverneur donna l'ordre au capitaine du 
cercle, celui-ci au bourgmestre, à M me Piçkna locataire 
de cet hôtel, veuve, chargée de cinq enfants en bas 
âge, d'embellir et de meubler son hôtel pour la récep- 
tion de sa majesté. Tous les bourgeois félicitèrent M me 
Piçkna de cette distinction. On disait même que sa 
majesté avait choisi cet hôtel de préférence aux autres, 
pour venir au secours de cette pauvre mère, dont la 
fortune se trouvait dans un mauvais état, et se ressentait 
de la mort de son mari, et qu'elle était généralement 
connue par sa piété et par ses exercices de la religion 
catholique. Quinze jours avant l'arrivée de sa majesté 
l'hôtel fut occupé et cerné par la police, la cavalerie et 
l'infanterie. On n'y laissa entrer personne. M"'" Piçkna 
ne recula devant aucune dépense, et fit exécuter tous les 
embellissements recommandés par le bourgmestre, l'in- 
génieur, le commissaire et le capitaine du cercle. Enfin 
le jour indiqué sa majesté, accompagnée de M. Metter- 
nich et d'une suite nombreuse de courtisans, arriva, 
soupa, coucha, déjeuna, paya 25 florins (75 francs) et 
partit pour Léopol. — M me Piçkna court chez le bourg- 
mestre et menace de l'assigner devant le juge, en paie- 
ment des dommages et des dépenses que le séjour du 
kayser lui a occasionnés. Le bourgmestre lui fait lire 
les ordres du cercle. Elle s'adresse au cercle, et celui- 



— 63 — 

ci lui prouve qu'il n'a agi que conformément aux or- 
donnances du gubernium. Elle s'adresse au gubernium 
et enfin au kayser lui-même, et on lui répond qu'il lui 
est loisible d'assigner le fisc kayseral, devant le tribunal 
composé des agens kayseraux. La pauvre veuve fut 
donc ruinée et réduite à la mendicité. 

Les kaysers, étant maîtres absolus de la fortune de 
leurs sujets, mettent beaucoup de soin et de zèle pour 
attirer les souverains élrangersà visiter Vienne, à prendre 
des bains à Karlsbad, à y faire des dépenses. Ils ont 
plus d'intérêt que les gouvernements constitutionnels, 
à faire des traités avantageux de commerce; ils sont 
moins portés à faire quelques concessions aux états con- 
stitutionnels : parce que tout en paraissant n'agir qu'en 
faveur de leurs sujets, ils n'agissent que pour leur propre 
compte. Tout argent que gagnent leurs sujets aux étran- 
gers, entre peu à peu dans leur trésor, et n'en sort que 
lorsque la plus grande nécessité l'exige. Aussi est-il 
défendu sévèrement de faire des souscriptions pour les 
étrangers victimes d'incendie, d'inondation ou de trem- 
blement de terre, sans la permission du gouvernement. 
Il est encore défendu de jouer à la loterie étrangère; 
mais il est permis aux sujets autrichiens d'exposer leurs 
seigneuries ou leurs châteaux à la loterie, et de vendre 
les billets à l'étranger ; parce que les exposants sont 
obligés à payer au kayser d'avance 10 pour cent du prix 
de l'estimation, qui dépasse ordinairement de beaucoup 
la valeur réelle de l'objet. 



— 64 — 

C'est par spéculation financière que tous les vivres 
et tous les loyers sont saus comparaison plus chers à 
Vienne, que dans toute autre ville de l'empire ; parce que 
c'est à Vienne que demeurent les ambassadeurs et 
d'autres étrangers. C'est le contraire de ce qui se pra- 
tique à Paris, où les vivres sont moins chers que dans 
la province. C'est encore par l'effet d'une spéculation 
financière, qu'on a attiré à Vienne le congrès de tous 
les souverains européens en 1815, chargés alors du bu- 
tin fait en France. 

Le système autrichien est trop avide et trop craintif 
pour souffrir un particulier riche en numéraire. Aussi 
n'y a-t-il presque pas de capitalistes en Gallicie. Mais 
il n'y a pas de règle sans exception. M r Alexandre 
Starzyiiski hérita de son père de plusieurs seigneuries 
et de 100,000 ducats de Hollande. Aussitôt que le kay- 
ser en eut acquis la connaissance, il accorda à M. Sta- 
rzyiiski le titre de comte, moyennant la taxe de 15,000 
francs, le fit son chambellan, et le manda à Vienne pour 
lui remettre la clef de sa nouvelle charge. Madame 
Starzyriska accouche d'un fils, et le kayser François 
s'offre à tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Le fa- 
vori fortuné ne s'aperçoit pas du guet-apens; il se laisse 
entraîner par les barons allemands, fait des dépenses 
princières, emprunte d'abord à 5 pour cent, ensuite à 
10 pour cent, 20, 30 et 40 pour cent, enfin il fait fail- 
lite, retourne en Gallicie, et médite en philosophe sur 
les vanités humaines. 



— 65 — 

Pour économiser les frais de l'ambassade et pour rui- 
ner M. le prince Esterhazy, on le fait ambassadeur au- 
trichien en Angleterre. M. Esterhazy est Hongrois, il 
est trop noble pour toucher un salaire de son kayser; 
il fait de sa propre cassette les frais de l'ambassade et 
de tous les voyages dans l'intérêt du trône. Mais, comme 
le système autrichien se défie de vrais patriotes Hon- 
grois, Italiens ou Polonais, il a soin de donner à M. 
l'ambassadeur un conseiller de la race pure germa- 
nique, pour surveiller la marche des affaires et en 
informer le système. 

La conviction, la crainte de la peine, l'amour et la 
religion, sont les quatre mobiles de toutes nos actions. 
Comme il est presque impossible d'établir une conviction 
générale et identique, le gouvernement, dans l'exercice 
de ses fonctions, se sert de la crainte par la sanction 
sévère des lois, et de la religion par les prêtres. Les 
professeurs, les tribunaux, les soldats, les prêtres, tout 
contribue à ce que la personne sacrée du kayser et ses 
befehls soient aimés et respectés; et que l'exécution de 
ses ordres soit prompte et efficace. On doit une obéis- 
sance aveugle aux ordonances des agents publics, quand 
même elles seraient diamétralement opposées aux be- 
fehls, parce que ce sont les agents seuls qui ont le droit 
d'interpréter et d'appliquer efficacement les lois. 

Nous ne conservons des objets, que parce que nous 
les aimons ; l'amour est la cause et l'âme de la conserva- 
tion. Le kayser aime ses sujets et le territoire de son 

h. 






— 66 — 
empire, parce qu'ils sont utiles ou nécessaires à la con- 
servation ou à l'augmentation de son trésor. Pour qu'un 
état républicain ou même monarchique constitutionnel 
se conserve, il faut que les citoyens législateurs aiment 
leur patrie mieux que toute autre chose. Les citoyens 
qui préfèrent la conservation du chef du gouvernement 
à la conservation de leur patrie, sont indignes du nom 
de citoyen: ils sont esclaves de ce chef royal, plutôt que 
législateurs de leur patrie; ils n'hésiteront pas à se 
mettre à la tête ou dans les rangs de la soldatesque 
étrangère et mercenaire, pour combattre contre leur 
patrie, et en faveur de leur idole. 

Un grand homme d'Etat, un ministre de France, un 
grand écrivain, M. Guizot a dit à la tribune de la chambre 
des députés en 1845: « Nous ne sommes pas dans une 
situation vraie et simple, nous ne sommes pas dans les 
conditions véritables du gouvernement représentatif. » 
Oui, les conditions véritables, la base du gouvernement 
représentatif, manquent à la France. La nation héroïque 
et généreuse aura beau renverser le trône absolu, et 
proclamer un gouvernement libre, tant que la hiérar- 
chie du clergé catholique, dont l'organisation est émi- 
nemment despotique, subsistera etqu'ellesera comman- 
dée par un despote étranger de Home; tant que les 
prêtres se regarderont comme ministres ou plutôt grands 
visirs de Dieu et maîtres absolus de leurs ouailles qu'ils 
appellent, par ironie, enfants de Dieu ; tant que la moi- 
tié des électeurs et des élus sera composée des soi-di- 



— 67 — 

sant citoyens français qui semblent être prêts à sacrifier 
la France au bonheur de leur roi nomade , la France 
ne pourra jouir long-temps de la liberté. Le clergé ca- 
tholique ne peut et ne pourra prêter un appui spirituel 
qu'à un gouvernement absolu ; parce que ce n'est qu'un 
gouvernement absolu qui peut faire respecter l'autorité 
exorbitante et le pouvoir surnaturel, que la révélation 
avait accordés au clergé quant à la transsubstantiation 
miraculeuse, la rémission arbitraire et définitive des 
péchés, etc. 

Plus un état est libre, et plus la sanction et l'exécu- 
tion des lois doivent être sévères et irrémissibles , parce 
que les citoyens auteurs de lois, se croient autorisés à 
les enfreindre toutes les fois que la vertu leur manque 
et que la loi les gêne, ou qu'elle a été votée contre leur 
opinion. En Autriche, la législation est, comme nous 
allons le voir, inhumaine, la sanction barbare, l'exécu- 
tion impitoyable. En France, la législation en général 
est équitable ; la sanction est douce; mais l'exécution 
des lois est paralysée soit par l'influence pernicieuse des 
électeurs et des élus , soit par l'opposition, dépourvue 
quelquefois de principes et des connaissances politiques 
absolument nécessaires à un journaliste ou à un membre 
de la législation ; quelquefois guidée par des sentiments 
aveugles ou par l'égoïsme et les passions sordides; et 
composée en grand nombre d'un parti qui ne recon- 
naîtra qu'un gouvernement monarchique absolu. 

Si jamais l'Allemagne protestante devient constitution- 







f 



— 68 — 

nelle, son gouvernement sera plus solide que celui de la 
France ; parce que son culte évangéliquc est national 
et plus démocratique que le culte catholique; que ses 
prêtres sont citoyens et pères de famille, et qu'ils 
obéissent au souverain temporel national, File s'effor- 
cera d'éclipser la France, dont le gouvernement manque 
de base spirituelle, et de devenir le centre de la civili- 
sation européenne. 

La censure autrichienne est sans comparaison plus 
sévère et plus systématique que celle des autres états 
absolus. L'introduction et la lecture des journaux et 
des livres polonais imprimés dans la Pologne russe 
étaient, jusqu'à l'insurrection de la Pologne en 1830, 
défendues plus sévèrement que celles des livres et des 
journaux français. Pour forcer et engager indirecte- 
ment les Polonais à apprendre la langue allemande, le 
gouvernement laisse un peu plus de liberté aux écri- 
vains allemands qu'aux écrivains polonais. Tout ce qui 
est destiné à être imprimé, tous les dessins, gravures, 
peintures, doivent passer par la censure et en être ap- 
prouvés. Il est défendu aux sujets autrichiens de faire 
imprimer leurs écrits à l'étranger, ou d'en recevoir des 
livres ou des journaux sans la permission de la chan- 
cellerie aulique à Vienne. M p Constantin Slotwiiiski, 
ancien officier de l'empire français, chevalier de la Lé- 
gion-d'honneur, ancien commissaire kayseral du cercle, 
bibliothécaire de la bibliothèque polonaise à Léopol, 
écrivain jurisconsulte et publicisle distingué, avait reçu 



— 69 — 

un petil livre de prières imprimé à Paris, qu'un ami ou 
un agent autrichien lui avait envoyé en secret. La po- 
lice le soupçonnait depuis longtemps de patriotisme et 
d'amour pour la nationalité polonaise. A minuit sa 
maison fut cernée par les dragons, et il fut enlevé de 
son lit. Sa femme, qui était en couches et qui embrassa 
son mari, ne voulant passe séparer de lui, fut assommée 
à coups de crosse et de sabres, et expira sur le coup. 
M. Slotvviiiski fut condamné à vingt ans de travaux for- 
cés (ad carecrem durissimum ), par la commission 
kayserale déléguée de Vienne et composée de trois 
fidèles agents allemands, qui seuls ont le droit exclusif 
de juger les délits politiques. M. Slotvviiiski, s'il n'est 
pas encore empoisonné, comme cela se pratique en Au- 
triche, à l'égard des condamnés intelligents et par consé- 
quent dangereux, expie son crime de patriotisme dans 
les souterrains de Spielberg. 

Dans toute la Pologne autrichienne, il n'y a que cinq 
imprimeries : trois à Léopol, une à Tarhow et une à 
Przemysl. Cette dernière appartient à un Polonais et 
n'imprime que des chansons ecclésiastiques ; les quatre 
autres appartiennent à des Allemands, auxquels on ac- 
corde presque exclusivement ce privilège. Dans toute la 
Pologne autrichienne, il n'y a qu'un journal en allemand 
et en polonais ; ce dernier est composé de quatre pages 
in-quarto, et ne peut imprimer que quelques nouvelles 
non politiques , contenues dans le journal autrichien 
l'Observateur (Beobachter) , rédigé à Vienne par le secré- 



I 






— 70 — 

taire privé de monseigneur le grand-chancelier. Les 
rédacteurs de journaux sont en même temps fonction- 
naires ou agents salariés du kayser. 

Il n'est pas permis a un sujet autrichien d'émigrer 
sans la permission du gouvernement ; et cette permis- 
sion ne se donne que moyennant une forte rançon par 
tête, payée au kayser. La rançon est graduée d'après la 
qualité du sujet. La frontière autrichienne est gardée 
par des chasseurs (jà'gers) qui sont munis d'un petit 
fusil double chargé jour et nuit, et autorisés à tuer sur 
le champ tout individu qui voudrait émigrer ou seule- 
ment passer la frontière sans avoir payé la rançon au 
kayser. 

Les tailleurs, les cordonniers, les menuisiers, etc., 
personne n'a le droit d'établir des ateliers ou de travail- 
ler secrètement ou publiquement pour les autres, sans 
avoir obtenu la permission et payé la taxe arbitraire au 
kayser. Les ouvriers Iransgresseursdecebefehlsontpunis 
de la confiscation des outils et des coups de stock. Tous les 
soldats de police, tous les landsdragons sont, à cet effet, 
munis de stock (canne), qu'ils portent toujours et par- 
tout. Les domestiques des deux sexes , les ouvriers et 
les ouvrières, et en général toutes les personnes qui 
n'ont point de propriété immeuble, ou d'établissement 
ou d'atelier, taxés et imposés par le gouvernement, sont 
soumis, pour les transgressions de règlement de l'admi- 
nistration et de la police, à des peines corporelles : les 
hommes aux coups de stock, les femmes aux coups de 



— 71 — 

verges sur les fesses nues. Les bourgmestres, les agents 
de police, ceux du cercle, et tous les seigneurs ou leurs 
agents ont le droit de leur faire administrer cette puni- 
lion sans aucune enquête, sans aucune décision écrite. 

Les kaysers ne vont jamais droit à leur but, mais ils 
l'atteignent par des voies détournées et cachées. 

Pour savoir quels sujets et combien d'or et d'argent 
fabriqués ils possèdent, et pour pouvoir s'en emparer, 
le kayscr ordonna, par un bcfehl de 1802 ou 1803, ce 
qui suit : « Sa majesté ayant appris avec horreur qu'on 
vend pour or ou pour argent, des objets qui ne le sont 
pas du tout, ou qui contiennent beaucoup d'alliage; 
pour prévenir cette fraude publique, Sa Majesté, dans 
sa sollicitude paternelle pour ses sujets bien aimés, or- 
donne : 1° Toutes les personnes, toutes les églises et 
communautés, qui ont, dans leur possession, adminis- 
tration, ou en dépôt, des objets quelconques d'or ou 
d'argent, sont obligés, sous peine de confiscalion de 
l'objet et d'une amende ou d'un emprisonnement, de 
les présenter, dans le délai de deux mois, à l'office du 
cercle, qui fera imprimer la marque du titre du métal: 
2° les propriétaires de ces objets paieront au gouverne- 
ment, à titre de rétribution, en or ou en argent, et non 
pas en papier monnaie, un kreutzer pour une once d'ar- 
gent et un kreutzer pour une drachme d'or. » Les agents 
du cercle ont reçu l'ordre particulier de tenir des regis- 
tres de cette opération, et d'y mettre en évidence l'objet, 
le métal, le poids, et le nom du propriétaire et sa de- 






— 72 — 
meure, et d'en envoyer le double à la chambre des 
finances. — Tout le monde reconnut la solliciludc pater- 
nelle du kayser, et tous les propriétaires, dépositaires, 
administrateurs d'or et d'argent fabriqués, se pressèrent 
de les faire marquer et de payer la rétribution insigni- 
fiante. Mais quelques mois après cette opération, il parut 
un autre befehl qui ordonna, sous les mêmes peines de 
confiscation, d'amende et d'emprisonnement, de faire 
timbrer (punzirung) tous les objets d'or et d'argent, et 
de payer au gouvernement, vingt kreutzers par once 
d'argent et autant pour une drachme d'or. Les personnes 
qui n'avaient pas d'or ou d'argent monnayés pour 
payer la taxe du timbre, avaient la faculté de livrer au 
gouvernement, en paiement, les objets, et le gouverne- 
ment s'était chargé de payer l'excédant en papier mon- 
naie, d'après le cours du jour du paiement. Comme le 
kayser est le tuteur, le curateur et l'administrateur 
suprême des églises, il leur ordonna de lui livrer tous les 
objets d'or et d'argent, et d'en payer la valeur en papier 
monnaie, dont nous parlerons dans l'article des finances. 
Un befehl du 30 décembre 1814 dit : « Pour donner 
à la noblesse de Gallicie des preuves de notre affection 
paternelle, et pour maintenir les prérogatives qu'elle 
possédait dans les temps anciens, nous ordonnons qu'à 
l'avenir aucun roturier ne pourra acheter, ni hériter, ni 
acquérir d'aucune manière, les biens terrestres qui 
sont en la possession des nobles ; les nobles seuls peuvent 
les acquérir et posséder. » La noblesse de Pologne flat- 



— 73 — 

tée et enorgueillie de cette distinction, remercia sa ma- 
jesté de sa sollicitude toute paternelle. — En 1818, il 
parut un autre bcfehl annonçant que les biens terrestres, 
les villes et les villages de l'État seront vendus à l'en- 
chère, et que tous les habitants, sans distinction, chré- 
tiens ou juifs, nobles ou roturiers, auront le droit de 
les acheter. — Le but véritable du premier befehl de 
1814 était donc d'augmenter le nombre d'acheteurs et 
la valeur des biens de l'Etat, c'est-à-dire du kayser. 

Malgré ces supercheries, la noblesse polono-autri- 
chienne e.'t assez attachée à la maison d'Habsburg; 
parce que d'abord les kaysers accordent assez facile- 
ment le titre de comte, moyennant une taxe de 6000 
florins (15,000 fi\), et ensuite, qu'ils maintiennent la 
corvée des paysans polonais avec plus de sévérité que 
les autres monarques absolus. Aussi les comtes polono- 
autrichiens ont-ils donné des marques particulières de 
leur respect et de leur soumission au kayser François, 
lors de son voyage en Gallicie, en 1817. On sait que le 
kayser François, comme presque tous les premiers de 
la rac ' de Habsburg, avait la lèvre inférieure pendante, 
la bouche béante, la tète baissée et penchée sur sa 
poitrine, les joues et les yeux enfoncés. — Les disci- 
ples de Platon, ponr imiter leur chef et maître, affec- 
tèrent de tenir les épaules liantes et arrondies; et en 
Ethiopie, lorsque le souverain avait quelque défaut de 
conformation, les courtisans prenaient le parti de s'estro- 
pier pour lui ressembler. Quelques Polonais, comtes au- 

5 












— 1k — 

trichiens, ne voulant pas paraître moins civilisés que les 
Éthiopiens, portèrent, comme des imbéciles, en 1817 et 
depuis, la lèvre pendante, la bouche béante, et la tête 
penchée; mais leur zèle et leur dévouement n'allaient 
pas jusqu'à se faire enfoncer les yeux et les joues. 

Sur toutes les routes de l'empire autrichien, excepté 
la Hongrie, il y a des barrières de deux en deux lieues, 
où on fait payer deux kreutzers par bête attelée, et un 
kreutzer pour tous les autres animaux. Trois aqueducs 
à travers la route, dans la distance de deux lieues, don- 
nent au kayser le droit d'augmenter le péage d'un kreut- 
zer par tête ; s'il y a un pont, on paie encore une taxe 
à part. Les barrières sont affermées enG'allicie; les fer- 
miers sont obligés de réparer les routes; de manière que 
le kayser perçoit un revenu net. Ce péage permet au 
kayser d'adopter, par rapport à l'étranger, une poli- 
tique libérale et désintéressée en apparence, de deman- 
der et accorder un transit libre pour les marchandises 
étrangères, surtout par rapporta la France, où ce péage 
n'existe pas, et où par conséquent le transit de marchan- 
dises autrichiennes n'apporte rien au gouvernement 
français. 

A mesure qu'on s'éloigne de Vienne, ville capitale 
d'Autriche, le numéraire est plus rare, la misère est 
plus grande, et elle est la plus grande sur les extrêmes 
frontières. En Gallicie on ne connaît, en fait d'argeut, 
que du papier-monnaie, du cuivre et des pièces d'ar- 
gent de vingt kreutzers (seize sous). Sur dix mille per- 






— 75 — 

sonnes, il y en a à peine une qui connaît les pièces d'ar- 
gent de deux florins (cinq francs) ou les ducats autri- 
chiens. Mais tout le monde connaît les roubles russes et 
les ducats russes ou hollandais, que le. kaysor échange 
peu à peu pour son trésor ; c'est ce qui prouve que 
l'exportation pour la Russie et la Pologne russe, est 
plus grande que l'importation ; que les Polonais russes 
sont plus riches que les polonais autrichiens. La Saxe, 
voisine de la Bohême appauvrie, se défend inutilement 
par les lois prohibitives contre les Bohémiens mendiants. 
En Gallicie, la misère des bourgeois, des juifs, et sur- 
tout des paysans polonais, dépasse tout ce qu'on peut 
s'imaginer. Les paysans polonais ne mangent du pain 
bis que pendant trois ou quatre mois ; pendant cinq ou 
six mois, ils ne vivent que de pommes de terre, et pen- 
dant trois ou quatre mois du printemps, ils ne mangent 
que des herbes. La faim fait que ces malheureux devien- 
nent jaunes, leur corps enfle, et la fièvre en emporte 
des milliers chaque année, surtout les enfants et les per- 
sonnes âgées ; aussi, sur cent enfants nés, il en meurt 
au moins soixante avant l'âge de six ans; il est rare de 
voir, en Gallicie, un paysan âgé de soixante-dix ans. La 
Gallicie produit trois fois plus de blé qu'il ne faut pour 
nourrir convenablement sa population, qui est de quatre 
millions ; mais les contributions sont si élevées et le nu- 
méraire tellement rare, que bien souvent la récolte 
tout entière ne suffit pas pour payer au kayser la con- 
tribution directe. L'Allemand rusé a pris pour base de 






— 76 — 
la contribution, les prix du blé en 1792, parce qu'alors 
il y avait beaucoup plus de numéraire qu'à présent, et 
que le prix du blé était plus élevé à cause de la guerre. 
De cette manière, les paysans et les seigneurs eux- 
mêmes paient la contribution directe à raison de dix 
francs l'hectolitre, par exemple, et quand le gouverne- 
ment saisit le blé en paiement de contribution, il le vend 
à un franc l'hectolitre, quelquefois même à cinquante 
centimes. Pour assouvir Pa\arice des kaysers, il peut 
exporter et chercher de l'argent à l'étranger. Une année 
fertile, une bonne récolte ne soulage pas la misère du 
peuple ; parce qu'alors, ou le prix du blé diminue, ou 
le kayser élève le taux de la contribution. Un seigneur 
polonais qui n'a qu'un seul village, composé de qua- 
rante ou cinquante chaumières de paysans, avec trois ou 
quatre mille journaux de terre, moulins, étangs, au- 
berges, n'est pas souvent à même de payer la pension 
de ses deux fils à l'école. Sur cent seigneurs il y en a 
quatre-vingt-dix dont les biens sont saisis, séquestrés et 
exploités en paiement de contributions. — La plupart 
des seigneurs déclarèrent, par écrit, qu'ils livraient 
leurs biens au kayser, pourvu qu'il daignât leur accor- 
der des aliments; mais le kayser n'a pas accepté ces 
offres ; il a même ordonné au gouvernement de ne pas 
lui envoyer à Vienne de pareilles déclarations, et qu'il 
voulait les ignorer tout-à-fait. Jusqu'en 1815, le kayser 
prenait pour prétexte de ses rapines, les guerres contre 
la France. Après la guerre, c'est-à-dire en 1817, lacon- 



— 77 - 

iribulion directe fut doublée et même triplée , et le be- 
fehl qui motive celte augmentation porte entre autres : 
« que c'est pendant la guerre que l'on reçoit des bles- 
sures, et que c'est pendant la paix qu'il faut les guérir. » 
Il n'y a pas d'aristocratie proprement dite en Galli- 
cie ni en Autriche ; le kayser est le maître absolu, ses 
agents ne sont que les premiers esclaves, ils ne forment 
pas même une espèce de bureaucratie, parce qu'ils n'ont 
de pouvoir que celui d'exécuter la volonté de leur maî- 
tre. La diète de Gallicie, introduite depuis 1817, est 
convoquée chaque année au mois d'octobre; elle se 
compose de quatre états, 1° l'état ecclésiastique, 2° l'état 
de magnats, 3° l'état de Szlachta, 4° l'état de bourgeois. 
Le premier état est représenté par tous les archevêques, 
évêques, et par deux délégués de chaque chapitre; le 
second état comprend tous les princes, les comtes, et les 
barons; le troisième état comprend tous les szlakcis, ou 
les anciens miliciens polonais, que le kayser avait assi- 
milés aux chevaliers germaniques (Ritter). — Pour qu'un 
szlakcis puisse paraître à la diète, et porter le titre de 
nonce, il faut qu'il soit reconnu comme chevalier par 
le kayser, et qu'il paie au kayser 75 florins (188 francs) 
par an à titre de contribution dominicale, c'est-à-dire 
pour le droit de corvée sur les paysans polonais. Les 
paysans allemands ne sont pas soumis à la corvée, ils 
sont libres. Le quatrième état comprend deux députés 
de la ville capitale de Léopol, dont un est toujours le 
bourgmestre de Léopol, et l'autre un bourgeois de 









— 78 — 
Léopol choisi par le bourgmestre. Le bourgmestre de 
Léopol est toujours un allemand pur-sang et étranger 
non seulement à la ville, mais aussi à la Gallicie; il est 
toujours le conseiller secret du kayser (geheimrath). — 
La diète, ainsi composée, se réunit et se disperse les 
jours fixés par son kayser. Le président de celte dièle 
est toujours le gouverneur de Gallicie, auquel elle paie 
par an, en récompense de ses peines, 10,000 fr. d'a- 
près le befehl du kayser. Il est expressément défendu à 
la diète de s'immiscer dans les affaires de l'administration 
publique; elle n'a qu'à s'occuper des moyens d'aug- 
menter la production du pays; le droit de pétition lui 
est accordé à la condition que la pétition soit signée par 
le gouverneur. — L'ouverture de cette farce se fait avec 
la solennité la plus sérieuse ; la garnison tout entière 
forme la haie et présente les armes devant ces législa- 
teurs, qui se rendent en voiture à la dièle. L'archevê- 
que catholique, primas regni , s'y rend en carrosse 
doré, entouré de douze laquais ou chasseurs, attelé de 
six chevaux, précédés d'un chanoine monté sur un che- 
val blanc, et tenant des deux mains un crucifix de trois 
mètres de hauteur à peu près. Pour rehausser sa majesté, 
l'archevêque, qui se dit le plus humble serviteur de 
Dieu, fait précéder ses chevaux, ses cochers, ses chas- 
seurs et ses laquais, par notre Seigneur et Dieu, Jésus- 
Christ crucifié, qui ouvre le cortège de son serviteur 
archevêque. Les pontifes païens portaient eux-mêmes les 
emblèmes de leur divinité ; les prêtres orgueilleux au- 



— 79 — 

trichions en font précéder leurs domestiques et leurs 

chevaux. 

Les distinctions et les récompenses gouvernementales 
sont : les décorations des ordres, et les titres de no- 
blesse. Les décorations des ordres sont très rares et pour 
cela très estimées. Le titre de baron ne s'accorde en 
Pologne qu'aux israélites et aux néophytes. Les Alle- 
mands eux-mêmes prétendent que l'étymologie et l'o- 
rigine de ce titre sont judaïques. Les Polonais n'ambi- 
tionnent et n'achètent que le titre de comte. 

Toute souscription pour les inondés ou les incendiés 
étrangers ou indigènes, sans la permission du cercle du 
gubernium ou de la chancellerie aulique, est sévèrement 
défendue sous peine de confiscation et de prison. 

Les arts et les métiers sont réunis, chacun en par- 
ticulier, en tribu ou corps (zunft). Chaque tribu ou 
corps de métier a son maître, son sous-maître et un 
garçon. La durée de l'apprentissage est fixée de trois à 
sept ans, suivant les métiers ; après ce terme légal les 
apprentis obtiennent un cerlificat d'affranchissement et 
deviennent compagnons. Après trois ou quatre ans de 
compagnonage, le compagnon a le droit de se présenter 
à l'examen, et il reçoit le diplôme de maître, après 
avoir payé les taxes et les timbres légaux. Pour qu'un 
maître puisse exercer le métier pour son propre compte, 
il faut acheter au kayser une patente. 

La somme que peut placer un individu, en une seule 
ou en plusieurs fois, à la caisse d'épargne, n'est pas 



— 80 — 

déterminée ni limitée. Le remboursement se fait, huit, 
quinze ou trente jours après la demande. 

Les feux d'artifice et les illuminations des maisons 
sont défendus, sans la permission du gouvernement. 
A l'occasion de l'arrivée du kayser François à Léopol, 
la police avait ordonné aux habitants d'illuminer leurs 
maisons pendant trois nuits consécutives. Le bon kayser 
ayant appris cela le lendemain de la première illumina- 
tion, la défendit pour les deux autres nuits, en disant à 
son gouverneur, M. le baron Daucr : « Il vaut mieux 
que mes sujets exportent et vendent à l'étranger le 
suif qu'ils veulent inutilement brûler, et qu'ils gagnent 
de l'argent. » 

Dans toute la Gallicie il n'y a qu'un ou deux petits 
hôpitaux gratuits pour les malades; pour y être reçu il 
faut de la protection, et la permission du gouvernement. 
A Léopol, c'est un conseiller gubernial qui accorde 
ou vend ces permissions d'entrée. Les frais de ces hô- 
pitaux sont couverts du revenu de la corvée des paysans 
polonais. II va sans dire que les Allemands ont préfé- 
rence pour y être reçus. Le grand hôpital appelé géné- 
ral, ne reçoit de malades que moyennant une rétribu- 
tion; c'est une spéculation commerciale de la ville et 
du kayser. La mendicité est défendue ; mais il n'existe 
aucune institution pour les pauvres et les vieillards. Il 
n'y a pas pourtant de règle sans exception ; la mendi- 
cité est permise à la famille du kayser. La femme du 
kayser a le droit de demander aux Polonais un cadeau 



— 81 — 
pour ses épingles. Le kayser François avait quatre 
femmes. La dernière princesse bavaroise, actuellement 
kayserine mère, veuve, vint en Gallicie avec sou mari 
en 1822, pour demander aux Polonais ses épingles. 
Ayant appris que les seigneurs polonais voulaient lui 
offrir 75,000 florins en papier-monnaie, la kayserine 
exprima gracieusement son désir, qu'elle préférerait le 
cadeau en ducats de Hollande, et qu'il serait convena- 
ble de lui présenter ces ducats dans une boite d"or. Les 
Polonais, généreux, lui offrirent 15,000 ducats de 
Hollande (180,000 francs) enfermés dans une boite 
d'or. Le kayser et sa famille n'ont pas l'habitude de 
laisser quelques florins pour les pauvres; les Allemands 
disent : le kayser prend, mais il ne donne pas. La kay- 
serine remercia les Polonais (hab' dank) et partit. 

En Hongrie, les reines ont la coutume de demander 
un cadeau pour les souliers. Un noble hongrois qui 
n'aimait pas les Allemands, en payant sa quote-part de 
cadeau, dit, à celte occasion , au baron quêteur : « Votre 
kayserine pourrait bien marcher nu-pieds; il fait chaud 
à présent. » C'était au mois de juillet. 

On dit que les banqueroutes que font les banquiers 
de Vienne, ne sont que des spéculations commerciales 
concertées. Ce ne sont que les étrangers : les Turcs, les 
Français, les Russes, qui perdent des millions. L'empire, 
c'est-à-dire le kayser y gagne toujours. La kayserine et 
les membres de la famille kayserale placent leurs épar- 
gnes avantageusement chez les banquiers viennois dont 






- «2 - 

ils veulent relever le crédit, et ne retirent leurs capitaux 
que quelques jours avant la faillite ou la banqueroute. 
Les Allemands autrichiens détellent les chevaux de la 
voiture d'un artiste célèbre et la traînent eux-mêmes, 
mais ils ne vont pas aux concerts payés. M. le prince de 
Ylclternich possède le don d'attirer dans la capitale des 
étrangers riches et de leur faire beaucoup dépenser. 
Quant à lui, il sait faire beaucoup de bruit et très peu 
de dépenses ; il invite les artistes, et surtout les artistes 
étrangers, à jouer ou à chanter dans ses salons, et il les 
récompense avec six ou douze bouteilles de vin de Joha- 
nisberg. La lésinerie de Habsburg et de Metternich est pro- 
verbiale en Gallicie. Ils ne voyagent jamais en étranger, 
pour ne pas faire de dépenses; ils ne sont jamais géné- 
reux quant aux secours ou récompenses en argent. Ils 
veulent concentrer à Vienne tous les trésors du monde. 
— Les auberges et les hôtels sont extrêmement rares dans 
les grandes villes et aux bains thermaux fréquentés par 
les étrangers. Pour élever ces établissements, il faut de- 
mander la permission au gubernium ; et on ne l'accorde 
qu'à quelques privilégiés qui s'engagent à payer au 
kayser à titre d'impôt une certaine somme. Le gouver- 
nement s'engage de sa part à ne permettre à personne, 
pendant un temps déterminé, d'établir des hôtels ou des 
auberges. De cette manière le kayser et les privilégiés 
ont le monopole et en partagent le profit. — Le même 
procédé est pratiqué par rapport à toutes les fabriques, 
les manufactures, les imprimeries, etc. , etc. — Les royau- 



— 85 — 
tés nomades qui emportent des millions, les riches étran- 
gers, sont traités avec les plus grands égards et ménage- 
ments, et ou les attire de toutes les manières possibles ; 
les pauvres au contraire ne sont pas admis. La presse 
libre et indépendante de France protège cinquante 
mille malheureux mendiants Prussiens et Autrichiens à 
Paris, et persifïle souvent les riches étrangers. C'est bien 
sous le rapport de l'humanité, mais c'est contraire à la 
politique du pays. 

En considérant de plus près l'administration intérieure 
de l'empire autrichien, il n'est pas difficile de voir que 
M. Ochsenhausen von Metternich gouverne les états au- 
trichiens dans l'intérêt de l'Allemagne plutôt que dans 
l'intérêt de Habsburg. L'avenir nous apprendra si c'est 
la dynastie de Habsburg ou celle de Braudeburg , qui 
sera chassée de l'Allemagne. 

On se rappelle le coup de fusil ou de pistolet tiré sur 
le czar Nicolas dans les états prussiens h Posen en 1839 
ou 48iO. Les écrivains allemands publièrent partout que 
l'assassin était un Polonais. La commission déléguée 
pour découvrir l'auteur de cet attentat, ne découvit 
rien. Or, des personnes haut placées , en Autriche et 
en Prusse, disent sous main que ce coup était tiré sur 
Nicolas par un Allemand, agent secret des cabinets de 
Vienne et de Berlin et de leur police; qu'il avait pour 
but de rendre les Polonais odieux au czar , et de le 
forcer à leur abandonner la rive gauche de la Vistule. 






CHAPITRE III. 



Paysans. — Milice nationale szlachta. — Seigneurs. — 
Nobles. — Bourgeois. — Allemands. 

Pour mieux comprendre et apprécier les befehls qui 
régissent actuellement les paysans et les seigneurs , il 
faut connaître les rapports qui existaient entre eux avant 
l'envahissement , que les Autrichiens appellent reven- 
dication des Royaumes de Gallicie et de Lodomerie. 

Pour faire perdre aux Polonais et à l'Europe les traces 
de la Pologne , les Allemands ne donnent le nom de Po- 
logne qu'à la partie occupée par la Russie. Pendant 
qu'ils étaient maîtres de toute la Pologne antique et de 
ses deux capitales Cracovie et Varsovie , c'est-à-dire 
depuis 1795 jusqu'au traité de Tilsitt conclu en 1807 , 
ils lui donnaient le nom de Gallicie orientale; et la Po- 
logne fut effacée de la carte géographique. 

Dans les temps anciens , les habitants de la Pologne 
ne différaient entre eux que par l'état de leurs occupa- 
tions. Ceux qui cultivaient la terre s'appelaient labou- 
reurs ; ceux qui la défendaient contre l'invasion étran- 
gère , s'appelaient d'abord woiak ctleurschefs woïewodes, 
et ensuite ils s'appelaient szlachcic du mot allemand 
schlacht , qui signifie bataille. Le petit nombre de bour- 
geois cultivaient les arts et métiers. 
E'histoire de la Pologne ne connaît aucune espèce de 



— 85 — 
noblesse de comtes , de vicomtes , de marquis , de barons . 
Jusqu'à la fin du dixième siècle et même après , la Po- 
logne était démocratique ; les provinces russiennes l'é- 
taient jusqu'à la fin du quinzième siècle. Il n'y a pas 
dans la Pologne ni dans les provinces russiennes, des 
châteaux ni des noms antiques. Tous les noms terminés 
en ski sont des adjectifs formés des noms des communes , 
des animaux , des plantes , de l'imagination; et ces noms 
ne datent que depuis le seizième siècle. Les noms po- 
lonais terminés en wiez viennent de familles et sont 
d'origine plus reculée. Le trône étant électif , le roi ne 
pouvait pas créer une noblesse héréditaire , et n'en avait 
pas même le droit. Tous les titres, excepté ceux de 
prince et de duc ( woïewode ) , sont de la création ger- 
manique ou russe , et par conséquent exotiques et anti- 
polonais. Les Polonais qui portent ces titres acquis au 
prix de l'indépendance de la Pologne , sont des comles 
ou barons autrichiens , prussiens ou russes. Il y a des 
Polonais comtes russes ou autrichiens , mais il n'y a pas 
de comtes ou barons polonais. 

La szlachta forme aujourd'hui ce qu'on appelle la 
petite noblesse. Elle est essentiellement polonaise ; et 
malgré son ignorance et ses vices , elle est attachée à la 
Pologne et à sou avenir ; elle se rappelle encore que sa 
destination primitive était de défendre sa patrie , son 
indépendance et sa nationalité , d'ëlre son bouclier. 
C'est de là que vient la noble fierté et la bravoure in- 
trépide d'un bon szlachcic polonais. Le kayser le voit . 






et e'est pour cela qu'il transforme peu à peu la szlachta 
en nobles autrichiens. Les comtes, les vicomtes, les 
barons , les marquis et d'autres créations , souvenirs et 
illustrations des ténèbres du despotisme et de l'esclavage , 
forment la cour etle cortège ignoble de Habsburgoud'un 
tel ou tel souverain, d'une telle ou telle dynastie ; ce sont 
des champions, des esclaves, c'est la livrée armoiriéed'une 
dynastie plutôt que le bouclier de la patrie. Ces illustra- 
tions n'ont pas hésité et ils n'hésiteront jamais de com- 
bat! re , dans les rangs de la soldatesque étrangère, 
contre leur patrie et en faveur d'une dynastie; La szlachta 
polonaise ne s'expatrie que pour combattre pour la pa- 
trie ; les comtes , les marquis , ne s'expatrient que pour 
combattre contre la patrie. Il y a donc une grande dilfé- 
renre entre un noble polonais szlachcic et la noblesse 
monarchique d'autres pays. Tout Polonais qui combat- 
tait pour sa pairie était son garde national, son szlachcic. 
Parmi les princes de Pologne , les princes Czartoryski 
brillent par leurs efforts patriotiques, pour la langue et 
la nationalité polonaises. Le président du gouvernement 
de l'insurrection polonaise de 1830 , le prince Adam 
Czartoryski élève , par son patriotisme , son mérite et 
ses sacrifices, autant sa tête au dessus de tous les autres 
princes, nobles ou roturiers polonais, que le cyprès 
surpasse les viornes. Quantum lenta soient inter vibur- 
na cupressi. Virgile. 

La propriété de toutes les terres de la Pologne appar- 
tenait à la république. Le gouvernement n'avait pas le 



— 87 — 
droit d'aliéner la propriété d'un seul pouce de terre. 
Quant à l'usufruit les terres de chaque commune étaient 
divisées en trois classes : 1" les terres de la cour appelées 
dworskie, dont le produit formait le revenu du gouver- 
nement ; 2°. les terres libres dont le revenu appartenait 
à la milice nationale szlachta , en récompense de son 
service militaire en temps de guerre, et 3° les terres im- 
posées. Les paysans possesseurs de ces terres étaient obli- 
gés, à la place des contributions pécuniaires; de cultiver 
gratis les terres de la cour; les bourgeois possesseurs 
de ces terres payaient leurs contributions en argent. 
Ce qu'étaient les szlachcic dans la Pologne septentrio- 
nale , les kozaks l'étaient dans la Pologne méridionale. 
Ce sont ces mêmes kozaks appelés Scythes qui repous- 
sèrent les invasions de Cyrus. de Darius , d'Alexandre- 
le-Grand ; qui gagnèrent la fameuse bataille contre les 
Amazones dont parle Hérodote dans son Histoire, livre 
IV, chapitres 110 — 116. On parle beaucoup des kozaks 
sans les connaître. Jusqu'à l'époque où la tyrannie civile, 
politique et religieuse de szlachcic polonais conduits par 
les jésuites , força les nobles kozaks à se détacher de- 
là Pologne et à chercher la protection de la Russie , ils 
avaient une organisation tout-à-fait démocratique , au- 
jourd'hui même ils sont tons égaux entre eux ; ils sont 
très vertueux, très hospitaliers ; ils sont libres de toute 
contribution on redevance; mais ils sont obligés de four- 
nir par feu, au gouvernement hisse', un cavalier équipé 
et monté. 






I 



— 88 — 

Peu à peu la milice polonaise szlachla s'empara du 
gouvernement , disposa de la royauté , qu'elle vendait 
comme les prétoriens romains, et dégénéra en tyran 
envers les laboureurs ses frères. 

Le gouvernement polonais n'avait pas le droit d'aliéner 
la propriété des terres ; mais il pouvait accorder à vie 
aux citoyens le revenu national tout entier ou seulement 
une partie d'une ou de plusieurs communes. Le gou- 
vernement se servit largement de ce droit pour récom- 
penser ses partisans et ses favoris; et les usufruitiers à vie 
trouvèrent moyen , surtout pendant l'époque de la libre 
élection des rois , et pendant les interrègnes, de trans- 
mettre cet usufruit à leurs héritiers , et même de se 
faire propriétaires et seigneurs de communes. Comme 
tous les usufruitiers ou propriétaires étaient militaires 
et législateurs à la fois , ils maltraitèrent , accablèrent 
de charges, et assommèrent «î plaisir, par le droit du plus 
fort , les laboureurs qui n'avaient aucune part au gou- 
vernement. L'obligation de cultiver le domaine national 
dworskie , à la place des contributions et du service mi- 
litaire , fut changée en corvée seigneuriale. Tout était 
précaire , rien n'était réglé dans ce gouvernement de 
sabre. Aucune loi polonaise ne dégrade les laboureurs 
polonais h l'état de l'esclavage ; ils n'étaient maltraités 
par les seigneurs méchants , que parce qu'ils étaient plus 
faibles; et ils étaient plus faibles, parce qu'ils manquaient 
d'armes , et qu'ils vivaient et vivent toujours et partout 
dispersés dans les campagnes. Là où les seigneurs étaient 



— 89 — 

bons, ou tués à la guerre ou mort sans postérité , les 
laboureurs étaient libres et heureux, et jouissaient même 
pendant quelque temps du revenu de l'état anarchique. 

L'histoire nous dit que les Autrichiens s'emparèrent 
de la plus fertile partie de la Pologne , sans coup férir 
et sous le masque de l'amitié. Les Polonais , sous le 
commandement de leur roi Sobieski , n'allèrent en Au- 
triche que pour la délivrer de l'esclavage turc. En por- 
tant ce secours , les Polonais n'étaient mus que par l'hu- 
manité , par le sentiment religieux , par le malheur des 
Allemands. Les Polonais généreux ne demandèrent même 
pas le remboursement des frais de cette expédition. En 
revanche les Allemands ne vinrent en Pologne que pour 
y arracher toute racine de liberté et de prospérité, pour 
rendre esclaves les seigneurs, les laboureurs et les bour- 
geois polonais. 

Si la politique autrichienne, pour s'emparer de la 
Pologne, était jésuitique, celle qu'on employait pour 
s'y maintenir , n'était pas moins infernale. D'abord pour 
dénationaliser, corrompre, captiver et récompenser la 
toute puissante milice szlachla, qui lui avait livré la 
Pologne sans coup férir , la kayserine Marie-Thérèse la 
compara à la petite noblesse germanique, et accorda à 
ces prétoriens polonais et à tous leurs descendants légi- 
times , le titre héréditaire de chevalier ( Hitler ) , avec 
la perspective de devenir comte autrichien, moyennant 
la taxe de 15,000 francs. Cette concession avait tourné 
la tête aux républicains polonais, qui ne s'attendaient 






— 90 — 

pas à tant de générosité allemande , et qui regardaient 
et regardent encore aujourd'hui le titre de comte comme 
le comble des honneurs et de la félicité humaine. En- 
suite Marie-Thérèse exempta les szlachcic du service 
militaire, non pas pour les ménager, mais parce qu'on 
craignait leur esprit turbulent, leur amour de l'indé- 
pendance. Enfin l'Autriche maintint le statu quo de 
propriétés foncières sans s'enquérir trop du titre; elle 
maintint la corvée seigneuriale , et en môme temps elle 
soumit les laboureurs au service militaire et au paie- 
ment de contributions directes et indirectes , dont ils 
furent exempts du temps de la république polonaise, 
Le joug autrichien s'appesantit donc principalement sur 
les paysans et les bourgeois. 

Voici le befehl patent de 1786 qui règle jusqu'aujour- 
d'hui les rapports des seigneurs et des laboureurs ap- 
pelés paysans. 1° Les paysans doivent travailler pour 
leur seigneur gratis, à titre de corvée, trois jours au 
plus par semaine. Lorsque le paysan a une charrue, un 
chariot et un attelage , ces trois jours par semaine doivent 
être fournis avec l'attelage et avec deux hommes. Les 
paysans qui n'ont ni chaumière ni terre , qui ne de- 
meurent à la campagne que comme des locataires , tra- 
vaillent seulement 12 jours par an. Le befehl ordonne 
de travailler depuis le lever du soleil jusqu'au coucher. 
Les corvéables travaillent donc en été plus de 17 heures 
par jour ; ils n'ont qu'une heure de repos , et comme 
ils sont obligés de se présenter le soir à l'homme d'af- 



— 91 — 

faires appelé ekonom pour obtenir la marque , et de se 
lever le matin bien avant le lever du soleil , surtout 
quand les terres seigneuriales sont éloignées de leurs 
chaumières , ils ne peuvent dormir que trois ou quatre 
heures au plus. Chaque année les seigneurs polonais en 
corps adressent une pétition au kayser et lui demandent 
la concession de quatre jours de corvée par semaine du- 
rant la moisson et la récolte des blés. Le kayser accorde 
toujours le quatrième jour par semaine et il le fait payer 
6 kreutzers par manœuvre et 12 kreutzers ( 10 sous ) 
par attelage avec les hommes. Le kayser est intéressé 
au maintien de la corvée ordinaire et extraordinaire, 
parce qu'il en partage le profit avec les seigneurs, ou 
plutôt il l'absorbe tout entier; les seigneurs ne sont que 
les geôliers kayseraux et n'ont que le droit d'assommer 
impunément les laboureurs polonais. Ils sont obligés de 
payer d'abord au kayser a titre de contribution domi- 
nicale jusqu'à 30 pour cent du revenu brut de la corvée 
et ensuite d'entretenir à leurs frais deux fonctionnaires, 
un justicier et un mandataire , que, sans la corvée , le 
kayser seul serait obligé de payer sur le revenu de l'E- 
tat. 

2° Les seigneurs qui battent et maltraitent leurs pay- 
sans paient au kayser à titre d'amende un franc pour 
chaque coup frappé. On voit que cette amende est une 
espèce de contribution. Pour ôter aux seigneurs l'envie 
de maltraiter les laboureurs , on conseilla au kayser 
d'accorder aux paysans la liberté de se défendre, ou d J é- 






— 92 — 

lever l'amende à 10 florins par coup. « Mais alors les 
seigneurs ne maltraiteront pas du tout les paysans , et 
ma caisse ne gagnera rien , » répondit le bon kayser. 
D'ailleurs la concession de frapper les paysans moyen- 
nant un franc , a l'air d'une prohibition , mais d'une 
prohibition jésuitique , et très-propre à fomenter la 
haine des paysans contre les seigneurs et à tenir les la- 
boureurs , qui seuls conservent encore et constituent la 
nationalité polonaise , dans l'état de mépris et d'abaisse- 
ment. La cruauté des seigneurs contre les paysans po- 
lonais dépasse tout ce qu'rn peut s'imaginer. Le kanezuk 
polonais est beaucoup plus meurtrier que le knout russe 
ou le stock allemand. Les seigneurs et leurs agents leur 
arrachent les oreilles , crèvent les yeux , leur rasent la 
tète avec les faucilles , leur cassent les reins , les bras , 
les dents , les maltraitent à coup de poings , de stock , 
de kanezuk. Les seigneurs polonais André Nowakowski, 
.lan Szeptycki et d'autres dépassent en cruauté les bri- 
gands les plus cruels. 11 faut cependant ajouter que de- 
puis quelque temps il commence à s'opérer un rappro- 
chement notable entre les seigneurs et les paysans; 
l'humanité commence à se faire jour même dans la 
Pologne autrichienne. 

3° Les paysans polonais paient au kayser la contribu- 
tion directe des terres qu'ils possèdent, et cultivent pour 
leur propre compte , sans aucun égard à la corvée et à 
la dîme ; ils sont regardés et taxés comme propriétaires 
libres. Mais par rapport à la corvée , ce sont les sei- 



— 93 — 
gueurs qui sont regardés connue propriétaires de ces 
terres , les paysans ne sont que des serfs. En 1820 ou 
1821 le gubernium demanda à la chancellerie aulique, 
à qui appartenait la propriété des terres possédées par 
les paysans. Le kayser ne donna qu'une réponse évasive, 
et on devait s'attendre à cela, parce que s'il était décidé 
que la propriété de ces terres appartînt aux paysans , 
alors il faudrait abolir la corvée , et le kayser perdrait 
plus de six millions de francs de contribution dominicale 
directe et indirecte. Si la propriété était adjugée aux 
seigneurs, alors encore on ne pourrait, à bon droit, les 
forcer qu'à payer la contribution foncière directe , que 
les paysans paient aujourd'hui ; et le kayser perdrait 
encore la contribution dominicale de six millions par an. 
Cette contribution inique n'existe pas dans la Pologne 
prussienne ni dans la Pologne russe. 

Les seigneurs n'ont le droit de déposséder et de 
chasser les paysans que lorsque ils négligent la corvée , 
ou qu'ils ne peuvent plus travailler. Les paysans n'ont 
pas le droit d'abandonner à volonté leur chaumière et 
leurs terres ; mais ils sont obligés de présenter et de faire 
agréer au seigneur un autre paysan propre à la corvée. 
Les paysans polonais en Autriche sont donc des serfs 
attachés à la glèbe; ils ne le sont pas dans la Pologne 
russe ni dans la Pologne prussienne. 

W Chaque propriété conéable constitue un majorai 
indivisible. Le père n'a pas le droit de partager son bien 
corvéable parmi ses enfants ; niais il est obligé par le 



-94 - 
befehl , de le laisser eii entier et sans aucune diminution, 
à son (ils aîné, ou à défant d'un fds à sa fdle. Lorsque 
le possesseur actuel veut céder son bien à un tiers, il 
ne peut le céderqu'en entier et sans division à une seule 
personne. Ce befehl a pour but de réprimer l'accrois- 
sement de la population polonaise , d'empêcher la con- 
sommation pernicieuse au système de thésauriser , et 
d'assurer le paiement des contributions. 

5° Les paysans doivent aux seigneurs une obéissance 
entière ; ils doivent exécuter leurs ordres même les plus 
injustes , les plus iniques ; et ce n'est qu'après les avoir 
exécutés , qu'ils ont le droit de porter leur plainte de- 
vant eux et attendre leur décision. Sans celte décision 
préalable du seigneur , le paysan n'a pas le droit d'aller 
se plaindre au cercle ni au gubernium. Cette loi ac- 
coutume les seigneurs à l'esclavage envers le kayser et 
ses agents. Les seigneurs disent : les paysans nous doivent 
une obéissance aveugle ; par conséquent nous la devons 
au kayser , qui est notre seigneur. — Les seigneurs 
polonais imitent les souverains : ils appellent les paysans, 
leurs sujets; leur maison, qui souvent n'est que chau- 
mière , s'appelle cour ( dwôr ) ; et , excepté les paysans 
on donne en Pologne le titre de Sa Majesté (Jego Mosc) 
à tous les seigneurs , à tous les bourgeois , à tous les 
prêtres, a tous les szlachcic. C'est qu'anciennement 
tout szlachcic avait le droit d'être élu roi de Pologne. 
La milice républicaine a donc pris Je titre de Sa Ma- 
jesté par anticipation. 






— 95 - 

Les paysans qui opposent la moindre résistance aux 
volontés arbitraires de leurs seigneurs, se rendent cou- 
pables , et ne trouvent plus de justice ni de pitié. Les 
paysans de Podkamieiî dans le cercle de Zîoczôw refu- 
sèrent de travailler plus de jours qu'ils ne devaient d'a- 
près le bcfehl. Le seigneur M r Cctner, comte autrichien , 
lit venir M r Charles Sacher, commissaire de cercle, avec 
un escadron de dragons. M r Sacher fit comparaître les 
députés, qui sont toujours les plus anciens des paysans, 
et les engagea à obéir sans aucune observation à leur 
seigneur , et à exécuter ses ordres sans hésiter. Les 
paysans firent observer que la demande du seigneur 
était injuste et contraire au befehl de Sa Majesté. Vous 
avez le droit de vous plaindre au seigneur, dit le com- 
missaire. Nous nous plaignons depuis .'iO ans et on est 
sourd à nos plaintes ; nous supplions de nous accorder 
la permission de quitter le village avec nos familles , et 
de chercher un autre seigneur, répliquèrent les députés 
paysans. — Sans perdre de temps, M* le commissaire fit 
étendre les députés , les uns après les autres, et l'exé- 
cution de coups de stock par deux caporaux commença. 
Malgré l'âge avancé des députés, dont le plus jeune 
avait 70 ans, ils souffrirent patiemment et avec résigna- 
tion le premier tour de six stock chacun. Durant l'exé- 
cution les paysans, le livre à la main, récitèrent les 
litanies. Mais ils ne pouvaient plus supporter le second 
tour de vingt stock par deux caporaux; ils se déclarèrent 
coupables , et se soumirent aux volontés arbitraires du 






— 96 — 

seigneur. On eut la cruauté de leur dire en se inoquanl : 
Il faut espérer qu'à l'avenir vous ne compterez pas sur 
le secours de vos saints, de vos saintes et de vos vierges- 
mères. Sur cent mille ou cent millions d'exemples , 
j'en ai cité un seul, parce qu'il se passait sous mes yeux. 

6° Il est sévèrement défendu aux seigneurs d'affran- 
chir de la corvée les paysans polonais en masse; je dis 
les paysans polonais pour les distinguer des paysans al- 
lemands qui ne sont pas soumis à la corvée ni à la 
conscription militaire. Il est pourtant permis d'affran- 
chir un paysan en particulier; mais alors il faut obtenir 
le consentement du cercle , du gubernium et du tribunal 
de justice (for noble); il faut payer des taxes énormes, 
des timbres , des ports de poste , les frais de voyage 
de commissaires , etc. ; de sorte que depuis la revendi- 
cation de la Pologne par les Autrichiens en 1772, jusqu'à 
ce jour, il ne s'est pas présenté peut-être un seul cas 
d'affranchissement. 

Les villes , bourgs et villages qui à l'époque de l'in- 
vasion autrichienne étaient libres , c'est-à-dire qui n'a- 
vaient pas de seigneurs , échurent en butin au kayser , 
qui les déclara comme sa propriété et ses domaines. Le 
I ayser vendait peu à peu à des particulier? ces villes , 
bourgs et villages, la terre et les habitants y compris. — 
En 1826 ou 1827 il arriva un cas extraordinaire, pour 
la première fois depuis l'existence du gouvernement 
autrichien en Pologne : Un village tout entier , dont je 
n e me rappelle pas le nom , taxé et exposé à l'enchère 



— 97 — 
par le kayser , lui offrit le prix de son estimation et 
demanda la permission de pouvoir se racheter. Le prince 
Lobkowïcz , gouverneur de la Gallicie , soumit ce cas 
extraordinaire à la décision du kayser François, qui ré- 
pondit qu'on ne peut accorder à aucune commune la 
permission de se racheter. Le village fut donc mis à 
l'enchère comme tant d'autres , et vendu à un particu- 
lier qui devint son seigneur. 

Les seigneurs polonais Zaboklicki Vincent , Zalewski 
Léon et d'autres , qui en 1834 ou 1835 émancipèrent 
de leur gré les paysans leurs compatriotes , furent 
arrêtés et condamnés ad carçerem dtaissùnwn comme 
coupables de rébellion. Ils expient leur crime à la for- 
teresse de Spielberg. Le gouvernement russe avait 
depuis 1803 ordonné l'émancipation des paysans et 
invité les seigneurs à les doter de propriétés terrestres; 
mais il trouva des obstacles de la part des seigneurs 
russes , polonais et allemands. 

Outre la corvée de 150 jours illégaux par an, au 
profit du kayser , outre la dime au profit des prêtres 
catholiques romains, les paysans sont encore obligés 
de travailler gratis cinq jours par an à la réparation ou 
construction des routes appelées kayserstrasse , dont le 
revenu appartient au kayser. Cette corvée s'appelle 
scharwerk. Aussi pendant les mois d'avril, mai, juin 
et juillet presque tous les paysans polonais sans excep- 
tion ne se nourrissent-ils que de racines et d'herbes. Ce 
ne sont que les paysans appelés riches qui mangent du 









— 98 — 

pain noir de sarrasin , d'avoine , d'orge et quelquefois 
de seigle, pendant huit mois de l'année; les plus pauvres 
ne se nourrissent que de quelques pommes de terres, 
sans aucune graisse. 

La Gallicie exporte chaque année plus de deux mil- 
lions d'hectolitres de froment, mais elle ne connaît pas 
de pain de froment. Les seigneurs eux-mêmes , sans 
exception , ne mangent que du pain de seigle. Les gâ- 
teaux et les petits pains de froment , qu'on fait dans les 
villes plus considérables, sont regardés comme objets 
de luxe, fortement imposés et non soumis au règlement 
du tarif. Au contraire l'exportation, dont l'excédant sur 
l'importation constitue le revenu net du kayser , est fa- 
cilitée et permise même pendant les famines. La disette 
est l'état normal de Gallicie. 

Les habitations des paysans polonais qui jouissent , 
depuis 1772, du gouvernement paternel autrichien, 
sont des cabanes couvertes de paille , construites 
quelquefois en planches de bois scié , quelquefois en 
tronçons d'arbres posés l'un sur l'autre, et liés aux angles 
avec de l'osier, et quelquefois en haie dont l'intérieur et 
le dehors sont couverts et bouchés d'argile. Le jour 
entre dans cette cabane par un trou garni de verre vert, 
de dix à vingt centimètres de diamètre. En général il 
n'y a pas de cheminées ; mais au milieu de la chambre 
il y a un four ou un foyer où l'on allume le feu,, pour 
chauffer la chambre en hiver , et pour faire la cuisine 
toute l'année. La fumée sort par la porte. La serrure de 



— 99 — 
la cabane, de lagrangeetde tout bâtiment rustique, est en 
bois. Le fer est extrêmement cher et ne se vend que par 
les Allemands de confiance. La permission de vendre des 
ferrailles, d'établir un magasin ou une boutique d'outils 
et d'instruments en fer en général, doit être demandée, 
dans l'ordre hiérarchique, a la chancellerie aulique à 
Vienne. Par précaution , on ne permet ces établissements 
que dans les chefs-lieux de cercles cl dans les villes où 
il y a toujours une garnison et une police bien organisée. 

En hiver, les cochons, les veaux, les poules, les hom- 
mes et tous les animaux logent ensemble et couchent 
par terre pêle-mêle. Les paysans, et en général tous les 
domestiques, même ceux des seigneurs, et tous les ou- 
vriers ne connaissent pas de lits, de couvertures ni d'o- 
reillers; ils se couvrent la nuit des vêtements qu'ils por- 
tent le jour; un peu de paille leur sert de matelas. La 
Pologne autrichienne ne manque pas de laine, de toile, 
de cuir; mais le gouvernement paternel force les habi- 
tants à travailler pour l'exportation et jamais pour leur 
cQniuiddilô ou nécessité. 

Les vêtements d'un paysan polonais se composent, 
en été, d'une chemise, d'un pantalon en toile grosse 
écrue, et d'un chapeau de sa façon, en paille de seigle 
ou de froment. Ln hiver les paysans mettent par dessus 
la chemise un feutre brun de laine, de la forme d'un 
paletot sans doublure et sans couture; un bonnet de 
peau de mouton, et des bottes en escarpin avec la se- 
melle en peau de vache. Les plus riches portent en hiver 






— 100 — 

(les fourrures de mouton. La batterie de cuisine et la 
vaisselle se composent de deux ou trois pots et d'un tré- 
pied en terre cuite; d'une ou de deux terrines et de 
quelques cuillères en bois commun. 

Voilà l'état de trois millions cinq cent mille paysans 
polonais autrichiens, qui sont sans contredit plus mal- 
heureux que les paysans prussiens ou russes, plus mal- 
heureux que les esclaves noirs élevés ou achetés en 
Afrique. Et pourtant il existe à Paris une association de 
Français généreux pour l'émancipation des esclaves 
noirs; et il n'y en a pas pour émanciper les paysans po- 
lonais, esclaves blancs, de la protection paternelle de 
l'Autriche. Ces esclaves blancs polonais qui ne se nour- 
rissent que de racines et d'herbes, donnent pourtant au 
kayser un revenu net de 15 à 20 millions de francs par 
an. J'appelle un revenu net ce qui reste au kayser 
après toutes les dépenses faites en Gallicie. 

La diète autrichienne polonaise de 18ii, sur la mo- 
tion de M. Alfrède Potocki duc (woïewode) polonais, 
comte autrichien, adressa au kayser une pétition tendant 
à affranchir les paysans polonais de la corvée, et à leur 
accorder la propriété des terres qu'ils labourent pour 
leur propre compte, depuis des siècles. C'est un coup 
d'état, une rébellion ! Avant la révolution de 1830, 
M. Potocki aurait expié ses sentiments d'humanité dans 
les souterrains de Spielberg; aujourd'hui l'Allemand a 
été forcé de dissimuler le danger qui menace son des- 
potisme et son trône. L'abolition de la corvée aurait 



— 101 — 

d'abord pour conséquence immédiate la diminution de 
cinq millions de revenu net, que le kayser se fait payer 
par les seigneurs, à titre de la contribution dominicale ; 
ensuite cette abolition rapprocherait les paysans et les 
seigneurs polonais qui se haïssent aujourd'hui. Les 
finances et la politique machiavélique, divide et impera, 
s'opposent donc à l'abolition de la corvée. Le kayser 
connaît la force de l'opinion publique; il tâche de don- 
ner h tout acte de son gouvernement un vernis de jus- 
tice. Il a ordonné une commission qui doit chercher 
une source pour indemniser le kayser de la perte de 
5,000,000 de francs par an, pour sa part de la corvée, 
pour indemniser les seigneurs de la même perte de 5 
ou 6,000,000 de francs pour leur part de la corvée; 
pour indemniser les prêtres catholiques des dîmes qui 
s'élèvent à 2,000,000 à peu près, etc., etc. Le moyen 
le plus facile pour résoudre les questions de la part du 
kayser serait de ne demander à la Pologne, à titre 
d'impôts, de contributions, de droits, que la somme 
nécessaire pour couvrir les dépenses , c'est-à-dire le 
revenu net du kayser de 15 ou 20,000,000 par an; 
et ensuite d'indemniser les seigneurs polonais moyen- 
nant les sommes qui proviennent de la vente des biens 
nationaux, qui se montent à plus 100,000,000 de francs, 
et qui sont accumulés dans les caves kayserales, à titre 
d'économies. 

La diète n'osera pas dire à son kayser qu'il vole de 
15 à 20,000,000 par an; et tout autre moyen restera 

6. 






— 102 — 

sans résultat, parce que les paysans et les seigneurs sont 
épuisés et endettés. 

On peut diviser en trois classes les Allemands chré- 
tiens qui sont dans la Pologne autrichienne, prussienne 
ou russe-. 1° Les Allemands qui n'y viennent que pour 
l'exploiter, 1 espionner et l'asservir., en marchands, 
laquais ou agents civils, militaires ou spirituels du gou- 
vernement. C'est ce rebut de la population germanique 
et de la noblesse vagabonde et affamée, qu'on appelle 
en Pologne et en Russie la vermine allemande ; c'est 
ce nom que lui donne le czar Nicolas lui-même. Rien 
n'est plus servile, plus abject et dépourvu de toute 
dignité et de tout sentiment humain, qu'un Allemand 
en Pologne ou en Russie, au service du kayser ou du 
Czar. Par malheur, tous les enfants d'un baron ou 
d'un comte allemand naissent barons ou comtes. Aussi, 
la Pologne et la Russie sont-elles infectées de ce fléau 
ignoble. 2° Les Allemands qui s'occupent des arts et 
des métiers, soit comme maîtres, soit comme ouvriers. 
Cette classe d'Allemands est fort utile et honnête ; la 
plupart deviennent Polonais et patriotes polonais. Les 
Allemands et les Israélites qui deviennent seigneurs , 
c'est-à-dire propriétaires de villes ou villages, sont en 
général plus doux et plus humains envers les paysans 
polonais, que ne le sont les seigneurs polonais d'origine 
et de naissance. 3° A la troisième classe appartiennent 
les paysans allemands, vulgairement appelés colons, dont 
les établissements dans la Pologne autrichienne forment 



— 103 — 

des points stratégiques, et sont situés surtout vers la fron- 
tière russe. Ces établissements prennent la dénomina- 
tion allemande, au cœur même de la Pologne. Tous les 
colons, sans exception, sont du culte évangélique. Cha- 
que établissement a son pasteur et son école allemande. 
Pour engager les paysans allemands à s'établir en Galli- 
cie, le Gouvernement leur donne, gratis, un chariot, 
deux chevaux, tous les instruments d'agriculture, une 
maison en bois, une grange, et de trente à quarante ar- 
pents (morgen) de terre. Les colons sont exempts de 
toute contribution pendant vingt ans, et eux et leurs 
descendants sont exempts de la conscription, c'est-à- 
dire du service militaire. Ces colons en général sont à 
leur aise ; ils ne se lient pas avec les paysans polonais 
catholiques et corvéables qu'ils méprisent. En appa- 
rence, la religion catholique est régnante : tous les hon- 
neurs extérieurs et politiques lui sont dus; mais en réa- 
lité, c'est la religion évangélique, c'est tous les sujets 
évangéliques qui jouissent de tous les avantages et des 
émoluments matériels et moraux. Le culte évangélique 
tient à la nationalité allemande. M. Ochsenhausen von 
Mellernich et le kayser Habsburg, en bons Allemands 
qu'ils sont, ne peuvent pas agir autrement. Pour con- 
soler les catholiques, les Allemands évangéliques leur 
disent:» Vous autres catholiques, vous êtes chargés 
ici bas de dîmes, de la corvée, de contributions, du ser- 
vice militaire, etc., etc. ; nous autres évangéliques nous 
en sommes exempts ; mais aussi après la mort vous en 






— 104 — 

serez exempts pour toujours, et nous eu serons Chargés 
et accablés pour toute l'éternité! Qu'est-ce que la mi- 
sère pendant la vie terrestre, en comparaison des jouis- 
sances célestes pendant l'éternité ? « 



CHAPITRE IV. 



Israélites. 



L'établissement des Israélites dans la Pologne date 
depuis le quatorzième siècle. Les persécutions qu'ils 
.éprouvèrent en Allemagne, et les privilèges que leur 
accordait le gouvernement de Pologne, les attirèrent 
dans ce dernier pays. Aussi tous les Israélites ne par- 
lent-ils que la langue allemande, plus ou moins cor- 
rompue; et tous, comme les Allemands, se livrent au 
commerce et a quelques métiers. Ils exercent préfé- 
rablement la profession de marchand, tailleur, bijoutier, 
orfèvre, changeur de monnaies, fripier, débitant de 
boissons spirilueuses, voilurier, horloger, usurier. Il est 
raie de voir parmi eux des cordonniers, maçons, for- 
gerons, serruriers, laboureurs. Leur nombre monte en 
Gallicie à 3&0,000 âmes. Presque tous les hommes 
savent lire et écrire en hébreu. Ils sont tous actifs, 
labourieux, religieux et intelligents. Malgré l'esclavage 
politique et civil, malgré la plus grande misère, dont 
on n'a pas d'idée dans le reste de l'Europe, ils ont un 
sentiment d'humanité et de liberté. Je n'ai jamais vu 
un allemand autrichien catholique ou évangélique , 
donner une aumône ou quelque autre secours à un 
pauvre Polonais. Au contraire on voit souvent les Israé- 
lites secourir et héberger des malheureux Polonais. 






— 106 — 

Leur amour pour la liberté est tel, qu'ils préfèrent 
mourir de faim , que de labourer la terre et de se 
soumettre aux coups de kanezuk de seigneurs polonais, 
et à la dégradante corvée qui émousse tous les senti- 
ments humains et abrutit les seigneurs même plus 
encore que les paysans. Mais la misère extrême dans 
laquelle ils se trouvent, fait qu'ils devienent fourbes, 
se laissent facilement corrompre par les gouvernements 
oppresseurs, et leur servent quelquefois de mouchards, 
comme le sont tous les Allemands autrichiens en Gal- 
licie. 

Il leur est défendu de posséder en propriété ou 
seulement d'affermer des moulins, des étangs, des bras- 
series ou des distilleries, de débiter des boissons spiri- 
tueuses, excepté le vin. 11 ne leur est permis de de- 
meurer à la campagne que comme laboureurs. Ils ont 
des quartiers désignés dans les villes. Brody, situé à cent 
mètres de la frontière de Russie, est la seule ville 
d'Europe dont tous les habitants sont Israélites. Il n'y a 
que les fonctionnaires autrichiens qui soient chrétiens. 
C'est la ville la plus commerçante de la Gallicie. Elle a le 
droit d'importer librement toutes les marchandises 
étrangères ou indigènes et de les exporter en Russie par 
des voies légales ou par contrebande. Quant aux états 
autrichiens, elle est rçgardéc comme ville étrangère et 
entourée de douanes et de sbires. 

Les Israélites sont soumis au service militaire ; mais 
ils peuvent se racheter, comme tous les autres sujets, 






— 107 — 

en payant au kayser 300 florins (750 francs). Il est 
défendu aux Israélites de prendre les chrétiens à leur 
service. Ils ne peuvent pas se marier sans la permission 
des cercles qui ne la donnent qu'aux hommes et aux 
femmes Israélites qui, après avoir été examinés par le 
capitaine et le secrétaire du cercle, donnent des preuves 
qu'ils savent lire, écrire et compter en allemand. Les 
mariages contractés sans cette permission sont regardés 
comme illégaux. L'extrême pauvreté de la plus grande 
partie des Israélites, ne leur permet ni d'apprendre 
à lire et h écrire en allemand, ni d'acheter la permission 
et de payer les taxes et les timbres. Aussi sur cent 
mariages il y en a 99 illégaux. Le gouvernement autri- 
chien sévit avec une cruauté barbare et sans exemple 
en Europe , contre ces malheureux êtres humains 
mariés sans la permission du cercle. On fait admini- 
strer des coups de stock (canne) aux hommes, et des 
coups de verges aux femmes ; ensuite on les sépare 
en les renvoyant chacun dans la commune de sa 
naissance. Les enfants de ces mariages sont considérés 
comme illégitimes, et étant abandonnés meurent de faim 
et de misère. 

Les Israélites qui, contre le bcfelil du kayser, sont 
surpris ù la campagne, comme propriétaires ou fermiers 
d'auberges, de moulins, d'étangs, sont condamnés par 
le cerle à une forte amande pécuniaire et aux coups de 
stock. 

La religion mosaïque est tolérée; et le gouvernement 






— 108 — 

accorde aux Israélites, moyennant une taxe, la permis- 
sion de bâtir des synagogues. Mais il est défendu aux 
catholiques, sous peine de mort, d'embrasser la religion 
mosaïque; parce que les prêtres hébreux sont tous 
«égaux entre eux, et leur culte ne reconnaissant pas la 
Hiérarchie du clergé catholique, est moins favorable 
aux exigences de l'absolutisme que le culte romain. 
Le clergé hébreu est payé par les communes israélites. 
La religion mosaïque ne reconnaît qu'un seul Dieu; 
Moïse est son prophète. Elle reconnaît la vie éternelle; 
mais elle ne recommande pas l'amour du prochain, 
d'une religion différente; elle n'admet pas de saints ni 
de saintes. — Celte religion, qui est la base et la source 
de la religion chrétienne, dont le fondateur est le com- 
patriote de notre Seigneur Jésus-Christ, et qui, malgré 
les persécutions de la part des monarques et des peuples 
hétérocroyants, se maintient depuis quatre mille ans, 
mérite dans ce siècle scrutateur, l'attention et l'examen 
approfondi des philosophes et des hommes d'étal. Le 
clergé qui n'est pas réuni en une masse compacte, 
qui n'obéit pas en aveugle à un chef, mais qui raisonne, 
et qui ne renie pas son individualité en faveur de la 
secte, est moins dangereux pour le gouvernement libre 
et pour la liberté individuelle. La religion ou le culte 
dont la force intellectuelle et morale est nulle, tâche 
d'écraser ou d'effrayer la raison par le nombre et la 
masse compacte de ses prêtres abrutis et soumis. 
Il est permis aux Israélites des autres provinces autri- 



— 109 — 

chiennes de transférer leur domicile en Gallicie; mais 
u contraire on ne donne la permission de s'établir à 
Vienne ou dans les provinces germaniques, qu'à ces 
Israélites polonais qui ont prouvé la possession, en 
argent comptant, de dix mille florins. 

Outre les contributions, les impôts et les droits ordi- 
naires de toute espèce, que les Israélites paient comme 
tous les autres sujets autrichiens, ils paient encore, en 
leur qualité d'Israélites, pour la tolérance de leur culte, 
un million de florins (2,500,000 francs) par an, sans 
compter les frais d'exaction qui se montent à plus d'un 
million de francs. Cet impôt se perçoit sur la viande 
de toute espèce, et sur les chandelles que les Israélites 
brûlent ou doivent brûler le jour du sabbat. Il est 
connu en Gallicie sous la dénomination de Koscher- 
fleisch-aufschlag und Lichterzundungs-aufschlag. La 
répartition et l'exaction de cet impôt se fait de la 
manière suivante : Le gubernium répartit chaque année 
la somme demandée par le kayser sur les 19 cercles, 
et la quote-part de chaque cercle est affermée, par la 
voie de l'enchère, au plus offrant. Le cercle et le fer- 
mier font ensuite la répartition de la quote-part sur les 
communes israélites du cercle; les bourgmestres et les 
fermiers ou les sousfermiers la répartissent sur les indi- 
vidus, et on procède à l'exaction. Si après la première 
répartition et exaction il se trouve des imposés qui ne 
peuvent payer tout ou une partie de la rançon, on répartit 
de nouveau la part des individus insolvables sur les 

1 






— 110 — 

plus riches. On procède ainsi à la troisième, quatrième, 
dixième répartition sur les plus riches, jusqu'à ce que la 
somme demandée par le kayser et ensuite les frais de 
la régie soient payés. Quand les individus imposés ne 
paient pas à terme, le fermier soumet au cercle la liste 
desretardaires et demande son secours. Le cercle envoie 
d'abord des soldais que les retardataires sont obligés 
de loger, nourrir et payer. On appelle cela une exécu- 
tion militaire. Quinze jours après, le cercle envoie un 
commissaire qui se rend au domicile de chaque retar- 
dataire, enlève tout ce qu'il trouve dans son logement, 
et vend à l'enchère les effets saisis. La commune 
paie alors au commissaire quatre florins (10 francs) 
par jour et les frais de voyage à raison d'une voiture 
particulière et de quatre chevaux; ce qui fait à peu 
près trois francs par lieue. Quand une commune toute 
entière devient insolvable, le déficit est réparti sur une 
autre commune plus riche. Que la justice se fasse, dût 
le monde périr, disent les Allemands; le kayser ne. 
peut pas perdre. 

Le jour de ces exactions on n'entend que des pleurs 
et des gémissements. On voit courir après le commis- 
saire chargé des effets saisis, des femmes, des enfans, 
des hommes presque nus, au milieu de l'hiver de 20 
ou de 25 degrés de froid. En vain ces malheureuses 
victimes de la rapacité autrichienne, dépouillées de leur 
linge et de leur vêtement le plus nécessaire, implorent- 
elles à genou là pitié de l'Allemand froid et insensible. 



— 111 — 

Mon kayser lie peut pas perdre, répète-t-il à chaque 
moment. — Et qu'on ne pense pas que le commissaire 
saisisse des objets de luxe. L'Israélite polono-autrichien 
n'en connaît pas. Le commissaire Ouvre les armoires, 
les commodes, les malles; fouille les chambres et les 
poches; saisit les couvertures, oreillers, draps, lits, 
vêtements, casseroles, chaises, bancs, etc. etc. , et vend 
un franc ce qui en vaut dix ou vingt. — Un quart de 
livre de pain et un ou deux ognons avec un peu de sel, 
voilà la nourriture quotidienne des dix-neuf vingtièmes 
des Israélites polono-autrichiens. Dans la Pologne russe 
il y a des Israélites millionaircs , et tous les Israélites 
en général sont à leur aise. Dans la Pologne autri- 
chienne au contraire, on ne trouve pas un seul Israélite 
qui puisse disposer de cent mille francs. Et pourtant, 
les -Israélites de Francfort et MM. de Rothschild 
eux-mêmes intercèdent auprès de l'autocrate de Russie 
en faveur de leurs coreligionaires opprimés dans la 
Pologne russe: et ils laissent les opprimés par l'auto- 
crate allemand dans la Pologne autrichienne. 

Le kayser Joseph II ordonna aux Israélites polonais 
de raser la barbe et de porter le costume des Autri- 
chiens chrétiens; il leur accorda un délai de trois ans 
pour cette métamorphose. Elle n'eut pas cependant lieu; 
d'abord parce que les Israélites rachetèrent aux gou- 
vernants la liberté de leur costume de prédilection; et 
qu'ensuite le gouvernement s'aperçut que cette méta- 
morphose confondrait les Israélites avec les Allemands, 






— 112 — 
qui tous deux parlent la même langue allemande, ont 
les mêmes habitudes et les mêmes occupations de com- 
merce, et ne diffèrent les uns des autres que par la 
forme extérieure du costume. Or le gouvernement 
autrichien a des raisons puissantes de ne pas confondre 
ces deux classes homogènes, et d'entretenir aux yeux 
des Polonais une distinction extérieure. 

Les Israélites sont exclus de toutes les fonctions 
publiques. 



CHAPITRE Y. 



Instruction publique. 



De même que l'homme ne vient pas au monde par 
sa 'propre volonté , de même il n'y vient ni Polonais, 
ni Turc, ni Chrétien, ni Musulman. 11 le devient par la 
volonté et l'action des autres; par l'éducation, l'in- 
struction, la loi ou le befehl. Tel individu qui est au- 
jourd'hui bon prêtre ou agent autrichien , et qui en 
bénit le ciel, serait aujourd'hui même un bon mufti ou 
un mandarin, et en bénirait le ciel, si le hasard l'avait 
fait naître et élever en Turquie ou en Chine. Aucun 
gouvernement ne comprend mieux que le gouvernement 
autrichien, l'art de dénationaliser un peuple et de l'as- 
servir par la force du stock et de l'instruction. 

Les écoles autrichiennes sont divisées en trois bran- 
ches: 1" Les écoles allemandes, subdivisées en triviales 
et normales ; 2" écoles des humanités appelées gymnases, 
et 3° les universités. 

Les écoles allemandes triviales se trouvent établies 
dans presque toutes les villes de Gallicie, et elles sont 
gratuites; les élèves ne paient aucune rétribution. Autre- 
fois les parents étaient forcés, par de fortes amendes 
pécuniaires, à envoyer leurs fils à l'école allemande; 
mais depuis quelque temps le gouvernement est moins 









— 114 — 

sévère. Le cours des écoles allemandes triviales est di- 
visé en quatre ans. On y enseigne principalement la 
langue allemande , l'écriture , l'arithmétique et le caté- 
chisme. Dans les écoles allemandes normales, établies 
seulement dans les villes plus considérables, on enseigne 
encore la géographie et le dessin linéaire. En 1844, le 
gouvernement a promis à la diète de faire enseigner 
aussi la grammaire polonaise. Tous les professeurs de 
toutes les trois branches d'écoles sont laïques, excepté 
le professeur du catéchisme , qui est toujours le curé 
de la localité ou sou vicaire. Ils sont nommés et payés 
parle gouvernement, à raison de 100j 200 et 300 flo- 
rins par an. Tous les prêtres et tous les professeurs de 
l'instruction publique sont obligés d'enseigner dans les 
chaires, les confessionnaux et les écoles, que c'est le de- 
voir le plus sacré, la vertu catholique la plus sublime 
d'obéir au kayser, à ses befehls et à ses agents; de dé- 
noncer, soit aux prêtres, soit aux professeurs, soit aux 
magistrats, les individus mal intentionnés, leurs projets 
et leurs actions contraires aux lois, et enfin de se taire. 
La mesure de l'instruction est le befehl du kayser Fran- 
çois qui dit : « .le ne veux pas des sujets ni des fonc- 
tionnaires savants ni bavards, mais soumis, obéissants à 
mes befehls et taciturnes quant aux affaires publiques. » 
Aussi, aucun gouvernement européen n'élève-t-il des 
fonctionnaires et des mouchards spirituels et temporels, 
si obéissants, si prompts à dénoncer, et si taciturnes, 
que le gouvernement autrichien. Il est défendu aux su- 



— 115 — 

jets autrichiens d'envoyer leurs enfants étudier à l'é- 
tranger. Pour pouvoir envoyer les enfants à Cracovie, il 
faut payer au kayser à titre d'amende cent ducats par 
an, et par enfant. 

Le cours des gymnases est divisé en six ans. On y 
enseigne les langues latine, grecque et allemande., l'a- 
rithmétique, les élémens de géométrie et un peu d'al- 
gèbre, la géographie, l'histoire d'Autriche et la religion. 
Il y a en Gallicie onze gymna ses, dont deux à Léopol. 
Tous les élèves sont externes. Le supérieur du gymnase 
porte le titre de préfet, et jouit d'un traitement de 800 
florins par an. Les professeurs du gymnase sont payés à 
raison de 400 et 500 florins par an. Les élèves paient 
une rétribution scholaire ; mais ceux qui produisent un 
certificat de pauvreté, signé par le bourgmestre et lo 
curé, en sont exemptés. Tous les livres classiques des 
écoles allemandes et des gymnases sont imprimés a 
Vienne dans l'imprimerie du kayser qui en a le mono- 
pole exclusif. 

Le cours^ de philosophie est séparé des gymnases et 
divisé en deux ans. La première année, on enseigne la 
psychologie, la logique, l'arithmétique, la géométrie, 
l'algèbre, l'histoire universelle, la religion et la langue 
grecque. La deuxième année on enseigne la physique, 
la méchanique et la chimie avec les expériences, l'hi- 
stoire universelle et la religion. Quelquefois quand le 
gouvernement n'a pas besoin de fonctionnaires, et que le 
nombre d'étudiants est trop fort, on ajoute encore à la 



— 116 — 

philosophie une troisième année, où l'on enseigne la 
métaphysique, la littérature et la religion. 

Personne n'est admis au gymnase sans un certificat 
de succès de l'école allemande; et à la philosophie, sans 
un certificat de succès du gymnase. 

Excepté l'histoire et les mathématiques, qu'on expose 
en langue allemande , toutes les autres parties sont en- 
seignés en langue latine. Jusqu'en 1830 on exposait 
aussi les mathématiques en latin. 

Le professeur de psychologie et de logique, appelé 
professeur de philosophie, en parlant de Dieu et de notre 
âme, expose les motifs pour et contre; mais il a l'ordre 
exprès de conclure toujours et avec assurance , que 
l'âme est immortelle, que Dieu gouverne l'univers et 
les hommes en particulier, qu'il récompense les bons et 
punit les méchants après la mort. Parmi les motifs, le 
professeur fait valoir , que sans l'espoir de récompense 
après la mort, les malheureux et les paysans ne vou- 
draient pas labourer la terre par corvée et souffrir la 
misère; qu'ils se révolteraient pour jouir eux-mêmes 
ici bas du fruit de leur travail. D'ailleurs le professeur 
de philosophie annonce et répète souvent, que l'élève 
qui révélerait aux autres son opinion, contraire à la 
conclusion légale , serait traduit devant la police, et dé- 
claré inhabile à la gestion des fonctions et des affaires 
publiques. 

Cette méthode d'enseigner la philosophie, en expo- 
sant les motifs pour et contre, est bonne ; parce qu'elle 



— 117 — 
exerce le jugement des auditeurs qui pèsent les motifs 
pour et contre, et qu'elle laisse à la conscience le choix 
libre et réfléchi, Le professeur de philosophie ne doit 
pas enseigner, comme un prêtre, une telle ou telle reli- 
gion ; mais il doit fournir aux élèves les moyens de se 
former une opinion indépendante. Les élèves les plus 
indolents ou les plus paresseux d'esprit, adoptent l'opi- 
nion légale du professeur sans examen ; les plus intel- 
ligents et les plus actifs l'examinent, et se forment une 
opinion indépendante, qu'ils gardent pour eux confor- 
mément au befehl. — Mais la défense de révéler une 
opinion contraire à la conclusion légale , a l'inconvé- 
nient de faire, parmi les professeurs et parmi les élèves, 
des hypocrites prudents ou des incrédules imprudents; 
parce que la défense semble confirmer, que l'opinion, 
contraire à la conclusion légale est conforme à la. rai- 
son et à la vérité, et que la conclusion ordonnée par le 
gouvernement n'est conforme qu'à la politique. 

Les conférences philosophiques en pleine classe étaient 
permises jusqu'en 1810. Mais depuis on les a inter- 
dites. Voici la cause de celte défense. 

Un étudiant en philosophie aspirant à la prêtrise , 
soutenait la Providence et l'immortalité de l'âme. Son 

opposant Casimir Z soutenait le contraire, avec tant 

de logique et de sophisme, que le plus grand nombre 
du jeune auditoire, composé de plus de 250 étudiants, 
l'applaudit et embrassa son opinion. — Le gouvernement 
qui en prit connaissance, défendit depuis les confé- 

8 






— 118 - 
rences, et délégua M. Lawrowski, chanoine savant, pour 
ramener à la bonne voie le jeune étourdi, et pour lui 
signifier qu'il serait chassé de l'école et traduit à la po- 
lice, s'il ne se tenait pas pour convaincu. 

Pour montrer jusqu'où peut aller l'inconsidération 
et l'audace de la jeunesse, je vais résumer ici ces argu- 
ments, et les lecteurs en pourront apprécier la valeur. 
« Dieu est un être qui n'a ni commencement ni fin. 
Or l'homme n'a jamais compris et ne comprendra jamais 
une existence sans origine et sans fin. De là viennent 
la diversité et la différence d'opinions des philosophes 
sur la nature de Dieu. Platon, Kant et mille autres 
prétendent que Dieu, c'est l'univers tout entier, phy- 
sique et métaphysique ou intellectuel. Si Dieu n'est 
qu'une idée comme le prétendent Hegel et les prêlrcs, 
alors l'homme ne comprend et ne comprendra jamais 
comment une pure idée put produire un monde maté- 
riel. —Le Panthéisme n'est que le Monothéisme bien 
compris, ou la doctrine de l'unité de Dieu. Le théisme 
qui avoue ne rien comprendre à la divinité, n'est qu'un 
athéisme et pire que le panthéisme. —Le panthéisme, 
sans pouvoir comprendre l'origine et la fin, saisit et voit 
au moins l'existence et la grandeur de son Dieu. Le 
théisme ne saisit ni l'origine, ni la fin, ni même l'exi- 
stence actuelle de son Dieu; parce qu'il ne conçoit pas 
comment une intelligence peut exister et se révéler 
sans corps. Les idéologues sont des sceptiques , des 
athéistes dissimulés. Ils ne comprennent pas leur Dieu, 



— H9 — 
par conséquent ils ne peuvent pas l'aimer ; car il e«t 
impossible d'aimer ce qu'on ne connaît pas. D'ailleurs, 
vous messieurs les prêtres, vous enseignez, d'après la 
sainte écriture, que Dieu a créé l'homme à son image 
et à sa ressemblance. Or, l'homme image est composé 
d'un corps et d'une âme; donc Dieu doit aussi êlre 
composé d'un corps et d'une âme; parce qu'autrement, 
l'homme ne serait pas son image, son enfant; et que 
rien ne peut se trouver clans l'effet qui ne soit dans la 
cause Si l'homme n'était pas sorti des entrailles de 
Dieu ; s'il n'était pas de la même substance que Dieu; 
alors il ne serait pas son image, son enfant, mais il se- 
rait son instrument , sa créature, son ouvrage ; comme 
une montre est l'ouvrage d'un horloger. Dieu ne serait 
pas notre père, mais notre fabricant ou notre créateur. 
Donc, en enseignant que l'homme est l'image de Dieu, 
vous enseignez le panthéisme, vous êtes des panthéistes, 
messieurs les prêtres. » 

« Le corps, l'âme et la conscience de soi-même cons- 
tituent une trinité divine aussi bien qu'une trinité hu- 
maine. Dieu est une trinilé; l'homme l'est aussi. Dieu, 
dites-vous, a créé l'homme; mais réciproquement, 
l'homme a créé Dieu à son image, et sans lui on ne 
connaîtrait pas Dieu. L'âme est le principe de la vie. Ce 
principe, répandu dans toute la nature, donne la vie à 
tous les êtres organisés qui, d'après la diversité de leurs 
organes, produisent les différents phénomènes de leur 
vie. Cette âme générale, commune a tout l'univers, à 



— 120 — 
tous les animaux, est immortelle ; elle est la partie essen- 
tielle de Dieu lui-même. — La matière, l'intelligence, 
sont répandues dans l'univers. De même que les yeux 
ont le don de voir, les oreilles celui d'entendre ; de même 
le cerveau a le don incompréhensible de penser, de sai- 
sir des idées, déjuger. De même que la pile galvanique 
produit ou attire le fluide électrique, de même notre 
cerveau produit ou attire à lui les idées répandues dans 
l'univers. Le cerveau de l'homme est plus développé que 
celui de tous les autres animaux connus. Le cerveau est 
le siège de l'intelligence. » 

« Tout ce qui a eu un commencement doit avoir une 
fin; tout ce qui naît doit aussi mourir. Ou l'âme indi- 
viduelle d'un homme naît avec lui, et a le commence- 
ment de son existeuce, ou l'âme individuelle n'a pas de 
commencement et existait avant lui. Dans le premier cas, 
l'âme individuelle doit subir la règle générale, et doit 
cesser de vivre avec la mort de l'homme. Dans le der- 
nier cas, les âmes individuelles étant éternelles et immor- 
telles, seraient les êtres les plus parfaits ; elles n'auraient 
ni origine ni fin ; elles seraient des dieux elles-mêmes. 
Il y aurait donc autant de dieux qu'il y a eu, qu'il y a, 
qu'il y aura d'âmes individuelles des humains. Les récom- 
penses et les châtiments après la mort seraient donc 
impossibles, parce que toutes ces divinités seraient égales 
entre elles... » 

« Les religions sont ou de l'institution humaine ou 
divine. Si les religions ou les cultes sont de l'institution 



— 121 — 

humaine, alors les hommes peuvent et doivent les refor- 
mer, les modifier, les abolir, comme on change toute 
institution politique. Si les religions sont de l'institution 
divine, alors on ne saurait quel nom donner a un Dieu 
qui n'institue la religion que pour se faire adorer, flat- 
ter, encenser; qui s'entoure, comme un homme lâche 
et faible, de millions de défenseurs et serviteurs appelés 
prêtres; et qui les fait tous bien payer, bien nourrir, 
bien engraisser aux frais de ses enfants ; qui se fait éle- 
ver des palais, des églises, des mosquées, des temples 
dorés, et qui ne prend aucun soin des peuples qu'il se 
plaît à appeler, par dérision, ses enfants. Ce Dieu, ce 
père qui fait vivre et travailler ses enfants dans la plus 
grande misère, pour loger dans son palais et engraisser 
dans le plus grand luxe, ses serviteurs paresseux, ce 
Dieu, ce père est un monstre. » 

« Ou Dieu gouverne le monde et les actions des hom- 
mes, ou il ne les gouverne pas. Si Dieu gouverne le 
monde, il est auteur de toutes les calamités, de tons les 
maux ; s'il peut détruire les méchants et les tyrans, pour- 
quoi ne les détruit-il pas? pourquoi laisse-t-il avec sang- 
froid martyriser ses enfants, opprimer la vertu par des 
scélérats? — Mais si Dieu a donné au monde intellec- 
tuel et au monde physique des lois immuables de toute 
éternité ; si Dieu ne vit que d'un repos éternel, s'il ne 
gouverne pas le monde, s'il ne se mêle pas de nos ac- 
tions, s'il ne peut pas changer la nuit en jour, l'hiver en 
printemps, de l'eau de la Vistule en vin de Bordeaux ou 



— 122 — 

de Tokay ; si la peste, la famine, les inondations, attei- 
gnent aussi bien les pauvres et les vertueux que les 
riches et les scélérats, aussi bien les pays catholiques 
que les pays raahométans ou chinois ; si les terres catho- 
liques ne sont pas plus fertiles que les terres turques ; 
si toutes les langues, latine ou chinoise, sont indifférentes 
pour lui, pourquoi le prier ou le remercier? pourquoi 
payer les piètres, ses serviteurs?... » 

« En philosophie, il faut distinguer la religion diviîie 
d'avec la religion humaine ou politique. La religion 
qui a pour but de rendre l'homme le plus vertueux et le 
plus heureux possible ici bas et dans l'autre monde, est 
de l'institution de Dieu. La religion qui a pour but de 
faire travailler et souffrir-ici bas le pauvre peuple , 
moyennant la promesse du bonheur après la mort, est 
de l'institution politique ou humaine. Les prêtres qui 
jouissent de dîmes, de richesses et de toutes sortes de 
félicités, et qui engagent et exhortent le peuple, exté- 
nué de faim et de fatigue, à travailler et à souffrir ici- 
bas, pour jouir mieux et avec plus de sûreté après la 
mort; ces prêtres-là ne sont pas les serviteurs de Dieu, 
mais les serviteurs de la politique; ils sont les esca- 
moteurs les plus effrontés, les scélérats les plus in- 
fâmes. » 

Ici éclatèrent les huées des uns et les applaudissements 
des autres. Le professeur de philosophie, M. Vaygt, ne 
pouvait plus dominer l'auditoire, il se sauva. — Tous les 
étudiants en philosophie avaient alors la permission d'en- 



— 123 — 

trer dans la salle avec des cannes. Depuis cette impé- 
tueuse dissertation, les conférences et les cannes ont été 
prohibées, et le sont encore. 

Les cours de théologie et de droit sont divisés chacun 
en quatre ans. Il n'y a pas de cours de médecine en Gal- 
licie. Pour être admis à trois cours il faut nécessaire- 
ment avoir fait sa philosophie et être muni d'un certifi- 
cat de succès. A la première année du cours de droit 
on enseigne le droit naturel, le droit dos gens, le code 
pénal et la statistique des états européens. A la deuxième 
année, on enseigne le droit romain ; le premier et le 
second semestre, le droit icclésiasliquc ou canonique. 

Le professeur du droit ecclésiastique est toujours laï- 
que ; et à ses leçons, assistent non-seulement les étu- 
diants de la deuxième année de droit, mais encore les 
étudiants de la deuxième année de théologie. Le droit 
canonique ou ecclésiastique est exposé, d'après Recht- 
berger ou Doliver jus ecclesiasticum. C'est ici qu'on 
enseigne que l'Eglise ne peut pas former un état dans 
l'état; que le clergé doit une obéissance absolue au 
kayser ; quel'évêque de Home, appelé pape, n'a aucune 
suprématie sur les autres évoques; que tous les évûques 
sont égaux, et que la déférence et la priorité qu'on ac- 
corde à l'évèque de Rome, ne sont établies que par l'u- 
sage; qu'il est sévèrement prohibé de correspondre 
immédiatement avec le pape de Rome, ou d'en rece- 
voir de réponse sans un placiium reqiitm... 

Les villages polonais n'ont aucune espèce d'école. 



— m — 

Kn 1817, le gouvernement autrichien invita les sei- 
gneurs d'établir dans chaque village une école triviale, 
de ramasser des fonds à cet effet, et d'en prévenir le 
gouvernement. Trois ans après, il vint un autre befeld, 
ordonnant de s'assurer des fonds ramassés, et de les faire 
déposer dans les caisses des cercles. Aussitôt que ce 
dépôt fut effectué, il vint un autre befehl secret afin 
d'empêcher sous-main l'établissement des écoles ru- 
rales, et de retenir les fonds ramassés pour solde des 
contributions arriérées. Et comme en Gallicie il ne se 
trouve pas un seul village qui n'ait d'arriéré, parce que 
la contribution absorbe plus des (rois quarts du revenu 
net, tous les fonds ramassés échurent au gouvernement. 
La plupart des seigneurs polonais ou allemands en étaient 
fort contents, parce qu'ils prétendent que le paysan po- 
lonais, après avoir appris à lire et à écrire, ne voudrait 
pas travailler par corvée. 

Il est défendu aux professeurs laïques et aux prêtres 
de discuter sur la transsubstantiation, c'est-à-dire sur 
l'autorité et le pouvoir des prêtres de transformer du 
pain et du vin en Dieu vivant; sur la bulle in cœna 
Domini, sur le péché originel, sur la nécessité et l'effi- 
cacité delà confession auriculaire, sur l'immaculée con- 
ception de la sainte Vierge, etc. , etc.. Le professeur 
du droit ecclésiastique, après avoir lu ce befehl du kayser 
Joseph, ajoute avec un sérieux autrichien, que ces 
choses- là sont trop claires et trop vraies pour avoir be- 
soin de discussion. 



— 125 — 
A la troisième année du cours du droit on expose le 
code civil, et à la quatrième année, on expose l'éco- 
nomie politique et la procédure civile. 

Un befehl ne permet aux professeurs des gymnases 
et des écoles allemandes, de châtier les élèves paresseux 
ou désobéisanls, qu'en présence de leurs parents; mais 
les professeurs ne se gênent pas, et les punissent arbi- 
trairement avec une verge sur les fesses nues. Les 
prêtres catéchistes sévissent surtout contre les enfants 
qui ne peuvent pas comprendre la trinité, et d'autres 
doctrines transcendantes, qui sont au dessus de leur âge 
et de leur capacité. Les enfants une fois punis et inti- 
midés , répondent ensuite toujours affirmativement 
qu'ils comprennent, et deviennent des esclaves religieux 
et instruits, mais sans conviction et par conséquent 
sans conscience. Dans les temps anciens, on n'intro- 
duisait dans les mystères de la religion que les hommes 
adultes et intelligents; aujourd'hui, ce ne sont que les 
enfants de huit ou dix ans , qui raisonnent comme 
des perroquets sur les dogmes les plus transcendants, 
sur les mystères les plus sublimes ! Aussi, autrefois, la 
religion était-elle révérée, elle produisait la vertu et le 
patriotisme. Aujourd'hui elle est dédaignée, et elle ne 
produit que l'hypocrisie et l'égoïsme. 

L'esprit servile autrichien ne se dément pas même 
parmi les professeurs de droit. M. Rohrer, professeur 
de l'économie politique à la faculté de droit, toutes les 
fois qu'il rencontre, dans la rue, un conseiller gâter- 



— 126 — 
niai, et surtout M. le baron Krieg, conseiller aulique, 
s'arrête, se découvre, se dresse comme un soldat russe 
ou un factionnaire devant un officier, el-attend dans 
cette attitude immobile le passage du conseiller. Les 
Autrichiens appellent cela la civilisation allemande. Le 
caractère dislinctif des Autrichiens est qu'ils sont ser- 
vies envers les plus forts, et insolents envers les plus 
faibles. 

Les professeurs et les prêtres, dans les écoles et dans 
les confessionaux , interdisent sévèrement aux élèves 
de rien révéler, à qui que ce soit, même aux parents, 
de ce qui se fait ou se dit à l'école ou au confessional. 
Ou enseigne et on cultive avec le plus grand soin la 
taciturnité et la délation secrète soit aux professeurs, 
soit aux autres autorités civiles ou spirituelles. Aussi 
l'espionnage est si bien organisé en Autriche, que les 
parents dénoncent leurs enfants, les enfants leurs pa- 
rents. L'archevêque catholique romain M. le comte An- 
kwicz a dénoncé secrètement au général commandant 
de la Gallicie, M. le comte Fresnel, un capitaine qui 
avait le malheur de perdre aux cartes la solde de sa 
compagnie. L'archevêque catholique romain et le bourg- 
mestre de Léopol sont toujours conseillers secrets 
fgeheimrath) des kaysers. Je dis conseiller secret, et 
non pas intime , pour conserver à ce titre la significa- 
tion que lui donne le titre allemand geheimrath, et 
que lui donnent ses fonctions d'espionnage. Les conseillers 
secrets ont le droit d'adresser leurs dénonciations im- 



— 127 — 
médiatement au kayser; tous les autres fonctionnaires 
les adressent à leurs supérieurs. 

Il est défendu d'enseigner la langue française dans 
les écoles publiques. En général, les Allemands autri- 
chiens n'aiment pas la langue française, et haïssent la 
France. Les prêtres et les royalistes émigrés fiançais 
de la révolution de 1789, contribuèrent beaucoup à 
cette haine, en représentant le peuple français comme 
impie et anthropophage. 

Il est sévèrement défendu aux professeurs et aux 
prêtres de faire de nouveaux miracles ou d'en parler. 
Le gouvernement. autrichien, qui est antiiuitional pour 
cinq sixièmes de la population, craint autant la lumière 
de la raison que tout ce qui exagère et débauche 
l'imagination et produit un fanatisme stupide. Au 
contraire il est ordonné de répéter souvent le passage 
de l'évangile qui dit : rendez au kayser ce qui est au 
kayser; or, tout argent vient du kayser; donc il faut 
le lui remettre. Le livre qui porte le titre Conmenius 
et qui est enseigné dans les classes allemandes, pré- 
sente le kayser comme chef de tous les souverains de 
l'Europe. C'est pour cela, disent les professeurs, que le 
czar et tous les rois viennent présenter leurs hommages 
à notre kayser à Vienne, et qu'il ne leur rend pas leurs 
visites. 



CHAPITRE Vf. 

Religion. — Culte. — Gouvernement ecclésiastique. — 
Politique. — Sainte religion autrichienne. — Jé- 
suites. 



La religion est le respect et la crainte de Dieu : elle a 
son siège dans le cœnr de l'homme, et elle est indé- 
pendante de tout gouvernement laïque ou ecclésiastique 
et de tout culte. 

Le culte est la manière d'exprimer en actions ce 
respect et cette crainte, et il dépend des coutumes et 
des habitudes d'un peuple et de la politique du gou- 
vernement laïque ou ecclésiastique. On peut avoir de 
la religion sans avoir du culte, et ricc-versa on peut 
avoir du culte sans avoir de la religion. 

Les principes de la vraie religion sont l'existence 
d'un seul Dieu et la vie éternelle. Le but de la vraie 
religion est la perfection de l'homme: c'est-à-dire de 
rendre l'homme le plus heureux et le plus vertueux 
possible. Toute religion qui n'a pas pour base ces 
principe:-; ni ce but, est fausse ou faussée. 

La religion autrichienne a pour but exclusif le 
respect et la crainte du kayser et l'obéissance à ses 
bcfehls. La vraie religion, le culte et les prêtres ne 
sont que les instruments de la religion autrichienne. 



— 129 — 

Les personnes qui professent la même religion et le 
même culte, forment une société appelée Eglise. Les 
églises ont leur gouvernement ou leur corps législatif et 
exéculif. Ces gouvernements ecclésiastiques sont démo- 
cratiques , oligarchiques, ou monarchiques; ils sont 
plus ou moins dépendants du gouvernement laïque. 
En Autriche le gouvernement ecclésiastique des prêtres 
dépend, en tout, du gouvernement laïque du kayser. 

Chaque gouvernement et chaque culte a son but qui 
n'est pas toujours celui de la vraie religion. Les lois qui 
sont portées, les cérémonies qui sont introduites, pour 
obtenir ce but, constituent la politique ecclésiastique 
connue dans les hautes régions de la bureaucratie 
autrichienne sous le nom de la politique sainte. 

Le code des lois divines est ouvert pour tout le 
monde. Ce code, c'est l'univers, Dieu n'a jamais dicté 
ses lois à aucun mortel. Aussi toutes les lois écrites, 
toutes les traditions ne sont que des lois humaines, ne 
sont que des copies de la loi divine plus ou moins 
fausses, plus ou moins fidèles. Le critérium de la con- 
formité d'une loi copié avec son original divin, l'uui- 
vers, c'est son émanation populaire. La loi qui est 
déchiffrée et interprétée par le peuple lui-même, est la 
plus authentique et elle est presque divine, parce que la 
voix du peuple est la voix de Dieu. Le catéchisme 
autrichien et toutes les lois eccésiastiques d'Autriche 
sont rédigés par le gouvernement du kayser. Il est 
défendu aux évêques comme à tous les autres sujets, 






— 130 — 

de publier quoi que ce soit par écrit ou par la presse, 
sans approbation de la censure. 

De même que les individus, de même les sociétés, 
les peuples, les nations ont, dans toutes leurs actions, 
pour but principal, leur propre conservation. Le senti- 
ment de la conservation de notre existence nous est 
commun avec tous les autres animaux, il est instinctif, 
et par conséquent plus fort que tous les autres senti- 
ments. Le but principal de tout gouvernement est donc 
sa propre conservation. Or un gouvernement démocra- 
tique émané du peuple aura pour but la conservation 
du peuple; le gouvernement oligarchique sacerdotal 
aura pour but pricipal la conservation de la hiérarchie 
sacerdotale, dont il est l'ogane; et le gouvernement 
monarchique absolu aura pour but principal et exclusif 
la conservation de son trône. L'autel et le trône absolus 
ne regarderont le peuple et Dieu lui-môme que comme 
des instruments utiles et nécessaires à leur propre con- 
servation. 

Les Etats , où le gouvernement eccliasiastique est 
absolu, indépendant des sujets fidèles, et le gouverne- 
ment civil constitutionnel émané du peuple et soumis 
à son contrôle, se trouvent dans la situation la plus 
anomale. Le gouvernement ecclésiastique absolu ne 
prêtera jamais son secours spirituel au gouvernement 
civil constitutionnel, qui ne peut ou ne veut pas réci- 
proquement abolir la liberté de la presse et éteindre la 
lumière, cet épouvantail de tous les abus, de toute 



— 131 — 

usurpation et de tous les despotes temporels ou spiri- 
tuels. Les Français qui en 1830 ont renversé le trône 
absolu, et laissj subsister l'autel absolu, semblent s'être 
rendus coupables d'une inconséquence, qui ne pourrait 
trouver d'excuse que dans des obstacles insurmontables. 
La religion catholique est la vraie religion, mais la hié- 
rarchie catholique et son culte sont incompatibles avec 
la liberté. 

De même que le monde physique, de même le monde 
intellectuel et les sociétés civiles, politiques, ou ecclé- 
siastiques, ne subsistent et ne se manifestent que par 
l'équilibre des forces physiques intellectuelles, civiles, 
politiques ou ecclésiastiques. Tout ce qui n'est pas la 
force, est l'instrument d'une force. Dans les Etats et 
dans les sociétés, la force s'exerce et se manifeste par le 
pouvoir de porter, d'interpréter et de faire exécuter les 
lois. Et comme en Autriche Je kayser seul a le droit 
de porter, d'interpréter et de faire exécuter les lois 
civiles et ecclésiastiques, il s'ensuit que les fidèles 
et les prêtres autrichiens ne sont que des instruments 
religieux du trône. 

C'est un blasphème de confondre la religion avec 
le gouvernement religieux, le Dieu avec le prêtre, la 
loi divine écrite dans l'univers avec la politique sainte 
écrite dans un catéchisme ou un befehl. 11 n'y a que 
les hommes vertueux, laborieux et éclairés de la lumière 
de la raison pure, qui pénètrent dans le sanctuaire 



— 132 — 

de la législation divine. Les gens, qui, comme les 
hiboux, ne voient clairement que dans les ténèbres 
que la clarté de la lumière divine obscurcit et l'obscurité 
éclaire, ces gens n'ont jamais pénétré et ne pénétreront 
jamais dans les profondeurs du code divin. 

Les paresseux, qui étendus mollement sur leur lit, 
attendent, en dormant, que Dieu descende du ciel dans 
leur boudoir, et leur révèle ses lois, ses ordres, et qui 
disent en avoir reçu des révélations, ne sont que des 
fourbes effrontés, des blasphémateurs. Dieu est juste, 
il tient son code ouvert pour tout le monde, et il serait 
injuste et partial, s'il ne révélait que dans le plus grand 
secret, et seulement à un Moïse ou à un pape, les 
préceptes, dont la connaissance et l'observation sont 
nécessaires au salut de tout le monde. 

Les principes et le but de la vraie religion ne peuvent 
et ne doivent pas changer ; mais les lois et les dogmes 
de la politique sainte, comme moyens pour enseigner 
ces principes et pour obtenir le but suprême, peuvent 
et doivent nécessairement changer et être adaptés au 
degré de la civilisation du siècle et du peuple. Aussi le 
culte, c'est-à-dire l'expression de nos sentiments envers 
Dieu, peut différer, varier et être modifié et perfec- 
tionné. 

Le célèbre philosophe Kant définit ainsi la religion : 
« La religion n'est autre chose que la législation de la 
raison, pour donner à la morale, moyennant l'idée de 






— 133 — 

Dieu produite par elle-même, l'influence sur la volonté 
humaine pour remplir tous ses devoirs. (1) » 

La religion est un des quatre mobiles dont le gou- 
vernement temporel a besoin pour bien gouverner le 
peuple. Il est impossible de bien gouverner sans le 
secours de la religion, qui doit former notre cœur et 
nous rendre vertueux. Plus l'administration d'un pays 
est libre, plus la vertu des citoyens est indispensable. 
La France a donc un plus grand besoin de la vraie 
religion que le gouvernement absolu autrichien, qui 
peut la remplacer par le befehl et le stock. 

La religion chrétienne en général, et la religion 
catholique en particulier , est la vraie religion , parce 
qu'elle a pour base l'existence d'un seul Dieu et la vie 
éternelle, et pour but de rendre l'homme vertueux. 
Mais les gouvernements ecclésiastiques catholiques et 
acatholiques et leur politique sont funestes à la liberté, 
et par conséquent à la vertu du peuple; parce que ces 
gouvernements oligarchiques ou papaux étant absolus 
et n'émanant pas du peuple, regardent et traitent comme 
leur vil instrument le Dieu qui ne peut révéler sa 
volonté et ses préceptes que par la voix du peuple. 
Vox populi vox Dei. 

Les journaux amis des autels et des trônes absolus, et 

U) Die Heligion isl nichls anderes, als gesetzgebuDg der 
Vernunft, uni der Moral durch die aus dieser selbst erzeugle 
Idée von Gott auf den menschlichen Willen zur Erfûllung 
aller seiner Pflichten EinOuss zu geben. 

8 






— 134 — 

les prêtres eux-mêmes, qui se plaignent de ce que les 
mœurs s'affaiblissent et se corrompent, et que la reli- 
gion se relâche, avouent et constatent leur impuissance, 
leur ineptie et l'influence nuisible de leur politique 
sainte, et de leur culte qui n'est plus au niveau de la 
civilisation du siècle. Il y a dans les pays catholiques 
des milliers de prêtres, de chaires, de confessionnaux, 
qui coûtent des millions aux peuples; et ces prêtres 
bien logés, bien nourris, bien rétribués, proclament à la 
face du monde que les mœurs se corrompent, qu'il n'y 
a pas de religion. C'est donc à présent au gouverne- 
ment temporel, aux corps législatifs, composés de pères 
de famille, et par conséquent plus intéressés que les 
prêtres célibataires au bonheur, à la vertu de la posté- 
rité légitime, et à la vie éternelle de leur patrie, a déli- 
bérer, à discuter et a décider, au nom du peuple, c'est- 
à-dire de Dieu, non pas sur la' religion ou sur la néces- 
sité de rendre un culte à Dieu, mais sur la manière 
de rendre ce culte : sur la nécessité, le nombre et le 
mariage ou le célibat des prêtres; sur la forme du 
gouvernement ecclésiastique; sur l'autorité et le pou- 
voir des prêtres d'opérer des miracles, de condamner 
ou d'absoudre souverainement les péchés; sur la néces- 
sité ou l'utilité de la confession auriculaire instituée 
dans le quatorzième siècle; sur l'analogie et la con- 
nexité entre la religion, et son but suprême la moral» 
d'une part, et l'autorité des prêtres accordé par la 
révélation secrète et désapprouvée par la révélation 









— 135 — 

publique de Dieu, d'autre part. En Autriche, tous les 
cultes et toutes les attributions des piètres dépendent 
du bon plaisir du kayser. 

Jl n'y a que le mensonge et le crime qui se cachent 
et tremblent quand la raison parle ; la religion chré- 
tienne ne craint pas la lumière ni la liberté de la 
presse; elle les cherche. La vraie religion, comme force 
intellectuelle , dédaigne l'appui d'un gouvernement 
temporel despotique ; elle n'oppose pas les baïonnettes, 
le stock, le knout, la bulle, à des raisonnements 
d'esprit; elle n'a pas besoin de révélations secrètes, de 
miracles, pour rendre l'homme vertueux et pour lui ap- 
prendre de faire aux autres ce qu'il voudrait qu'ils lui 
fissent. C'est notre foi aveugle et notre ignorance, ce 
sont nos génuflexions devant les prêtres, qui donnèrent 
naissance à leur orgueil et à leur audace démesurés, 
et qui sont la source de tontes les calamités humaines. 
Les piètres Autrichiens sont, comme tous les autres 
employés, inhumains et hautains par rapport au peuple, 
et rampants et serviles pas rapport au kayser et à son 
gouvernement, auquel ils dénoncent tous les hommes 
généreux et vertueux. Ils prêchent tous les dimanches, 
et prouvent par leur conduite, que la soumission ser- 
vile au despote et à ses befehls est la première de 
toutes les vertus catholiques. 

Un savant Allemand m'a fait observer que dans les 
pays catholiques, les femmes, confessées par les prêtres 
célibataires , ont plus de dignité personnelle et sociale 



— 136 — 

que les femmes acatholiques (1) anglaises, allemandes, 
russes; mais qu'en même temps elles se mêlent plus 
de la politique et des intrigues. Elles ont plus d'empire 
sur leurs maris, que ne l'ont les femmes acatholiques 
confessées par les prêtres mariés, sévères et pères de 
famille. En Angleterre, en Autriche, enAllemagne, en 
Russie, ce sont les hommes froids et politiques sévères, 
laïques ou ecclésiastiques mariés, qui donnent la reli- 
gion et dictent le culte national aux femmes; au con- 
traire les Italiens, les'Espagnols, et vous autres Polonais 
catholiques, dit-il, vous recevez la religion romaine de 
vos femmes dirigées par leurs confesseurs célibataires. 
Aussi, dit-il, dans le culte catholique il n'y a rien pour 
l'esprit, tout est sensualisme, matérialisme, luxe, etc. 
etc. ; parce que tout cela plaît aux femmes qui mènent 
leurs maris au confessionnal. 

M. le marquis de C. , membre catholique de la 
chambre des députés, auteur de plusieurs pamphlets, 
semble confirmer cette opinion du savant acatholique. 
Il dit dans son pamphlet intitulé, Feu, Feu! : t Les 
femmes ont retenu cette virilité de l'âme que les 
hommes ont perdue dans les débauches du doute et de 
la matière. Les femmes ont pris sur leurs maris cette 
sorte d'empire, que les esprits fermes prennent tou- 
jours sur les esprits faibles. » Le marquis, sous le faux 



(1) La particule a vient du grec et sigm'Ge non. Le moi 
acatholique est usité en Autriche. 






— 137 — 

nom de Timon, dit encore : que les évêques français 
sont puissants, parce qu'ils sont -pauvres et parce qu'ils 
ne vont pas à la cour des rois constitutionnels, mais 
bien à la cour des despotes. Mais le marquis ne dit 
pas, s'il ne serait pas mieux que les marquises, les 
comtesses, les vicomtesses, allassent siéger dans les 
chambres législatives à la place de leurs maris marquis, 
comtes, vicomtes et d'autres illustrations du despotisme 
et d'excentricités législatives, qui ne doutent de rien ! 

Il faut distinguer le peuple d'avec l'aristocratie laïque 
et ecclésiastique. Si les reproches que font à la France 
les marquis et les jésuites, s'adressent au peuple fran- 
çais, ils sont autant de calomnies les plus révoltantes ; 
mais au contraire s'ils s'adressent aux richards, à la 
hiérarchie ecclésiastique et à la noblesse royale soi- 
disant française, alors ces reproches peuvent être justes 
et mérités. Autant le peuple français est, quant à la 
vertu, à la morale et à l'amour de la patrie, au dessus 
de tous les autres peuples de l'Europe; autant la 
noblesse royale et antinationale et les jésuites français 
sont au dessous des nobles et des prêtres des autres 
pays. Jamais les nobles de Pologne, ni de Russie, ni 
d'Allemagne, ni d'Angleterre, ne s'étaient mis à la tête 
des mercenaires et des laudskuechts étrangers, pour 
combattre contre leur patrie. La véritable noblesse 
nationale française depuis 1789 , c'est le peuple 
français. 

Tandis que le clergé catholique d'autres pays, poussé 

8, 










— 138 — 

par les courtisans de la cour nomade, par le souverain 
absolu de Rome, et par les jésuites créatures et agents 
autrichiens, ne veut pas se soumettre à un gouverne- 
ment constitutionnel ou démocratique, et tâche de 
former un état dans l'état, un gouvernement dans le 
gouvernement, le clergé autrichien, les jésuites y com- 
pris, se soumettent de leur gré au gouvernement des- 
potique temporel, aux befehls du kayser, qui protège 
tous les abus et toutes les institutions inhumaines et 
liberlicides. 

Le kayser est la tète visible de toutes les religions et 
des cultes exercés dans son empire. Pour habituer son 
clergé et tous les sujets à le regarder, à l'adorer comme 
pape, il exerce les fonctions de pape. Entre autres, i) 
lave lui-même, tous les jeudis saints, les pieds à ses 
douze apôtres; et par une innovation heureuse inspirée 
par la révélation et approuvée par les jésuites et d'autres 
prêtres galants, sa femme la kayscrine lave les pieds à 
douze apôtres féminins. Les auteurs de cette innovation 
sont le kayser François I er , et son visir Metternich. 

La religion chrétienne est professée en Gallicie par 
trois différents cultes : 1) Le culte catholique ; 2) Le 
culte grec appelé orthodoxe; 3) Le culte protestant 
appelé évangélique. 

Le culte catholique est subdivisé en trois branches : 
1° le culte catholique romain ou latin; 2° le culte ca- 
tholique grec-uni ; 3° le culte catholique arménien. 
Tous ces cultes s'appellent catholiques, pareequ'ils re 



— 1S9 — 

connaissent, pour la forme du moins, la primauté du 
pape romain ; ce qui est essentiel pour mériter le nom 
de catholique ou universel. Le mot grec KaÔoXi/.oç si- 
gnifie universel. 

.Mais il y entre ces cultes une différence remarquable. 
Le culte catholique romain ressemble presque en 
tout à celui des catholiques français. Les prêtres autri- 
chiens portent des soutanes noires mais sans queue, les 
chapeaux ronds à la mode, comme les laïques. Hors le 
service ils portent des babils et des redingotes de cou- 
leur foncée. M. le comte Ankwicz, archevêque et primas 
regni, ne porte jamais hors de l'église, et ne sort à la 
promenade qu'en habit à la mode, une culotte courte, 
des bas en soie, des souliers à la marquis, et le visage 
fardé de rouge. Le prélat se fait accompagner d'un cha- 
noine, et est suivi d'un ou de deux laquais ou chasseurs. 
Tout le monde se découvre à sa rencontre et le salue. 
Aussi les prêtres catholiques d'autres pays ont-ils leurs 
raisons de dire, que la religion catholique est respectée 
en Autriche. 

Le culte grec ou orthodoxe est subdivisé en deux 
branches : 1° le culte grec-uni on catholique , et 2° le 
culte grec non uni appelé schismatique. 

Les prêtres du culte orthodoxe uni ou catholique ne 
diffèrent des prêtres du culte orthodoxe non uni qu'en 
ce qu'ils reconnaissent la primauté du pape romain ; 
tsndis que les prêtres orthodoxes non unis ne la recon- 
naissent pas. Les uns et les autres out le droit fondé sur 



— UO — 
l'évangile de contracter mariage; mais seulement une 
fois, et avec une demoiselle , pas avec une veuve. Les 
uns et les autres disent la messe en langue slave, et 
communient avec du vin et du pain haché en petits 
cubes. Ils ont le pouvoir de transsubstantiation. 

Les prêtres catholiques arméniens sont tous céliba- 
taires et disent la messe en langue arménienne. Pour le 
reste, leur culte ressemble au culte romain. 

Chacun de ces trois cultes catholiques a son arche- 
vêque à Léopol ; de sorte qu'il y a dans la même ville, 
trois archevêques catholiques. Il n'y a pas d'autre pa- 
reil exemple dans le monde catholique. L'archevêque 
catholique grec-uni porte le titre de Métropolitain. 
L'archevêque romain a le titre de primas regni. 

Un befehl du kayser déclare la religion catholique 
romaine dominante (herrschende). Les ennemis du ca- 
tholicisme tirent de là la conséquence, que le culte ca- 
tholique convient le mieux au despotisme. Ce sont aussi 
les prêtres catholiques romains seuls qui jouissent des 
dîmes et des corvées sur les Polonais catholiques ou 
acatholiques. Les Allemands n'y sont pas soumis. Le 
catéchisme catholique autrichien ordonne, par le cin- 
quième commandement de l'église, la dîme en faveur 
des prêtres catholiques romains. Autrefois la religion 
chrétienne était persécutée par les rois; aujourd'hui 
ils la protègent; elle n'est donc pas la même. 

La religion évangélique ou protestante est professée 
par les Allemands que le gouvernement établit et pro- 



— 141 — 
lége en Pologne. Elle a ses ministres qui sont tous égaux 
entre eux et mariés; mais ils n'ont pas le pouvoir de 
transsubstantiation. Tous les ministres évangéliques de 
l'empire autrichien dépendent du consistoire évangéli- 
que qui siège à Vienne. Les portes de leurs temples ne 
peinent pas donner sur une rue publique. Tous les fi- 
dèles protestants savent lire, écrire et compter. Leurs 
écoles sont dirigées et surveillées par les pasteurs eux- 
mêmes. La religion évangélique exige que chaque croyant 
sache lire et interpréter l'évangile par lui-même. 

.l'ai travaillé pendant deux ans, au bureau des affaires 
ecclésiastiques, près du gubemium , et nous n'avons 
reçu aucune plainte, aucune dénonciation de la part 
des ministres contre leurs ouailles, par rapport à la 
religion. Au contraire, M. Zieglcr, ex-jésuite, évêque 
catholique romain de Tarnow, et M. l'atoczki, évêque 
catholique romain de Przemysl, nous surchargeaient de 
dénonciations de toute sorte contre leurs ouailles, et 
même contre les prêtres leurs subordonnés. Les ouailles 
et les prêtres usèrent de représailles. Un prêtre qui a 
été poursuivi et dénoncé par son évêque, pour vivre 
maritalement avec une Pompadour appelée ménagère, 
comme cela se pratique presque généralement en Au- 
triche, dénonça, en revanche, au gubernium dans une 
de ses plaintes, que monseigneur Pâtoczki était membre 
de la famille d'une horde nomade et vagabonde, que 
l'on appelle en polonais cygan et en allemand zigenner, 
dont la plupart sont voleurs, Par malheur le monsei- 



— 142 — 
gneur auquel cette plainte fut communiquée, ne sa- 
vait pas donner au gubernium des explications suffi- 
santes ; et d'ailleurs sa physionomie , son jargon bo- 
he'mien, son maintien et son caractère donnaient raison 
au prêtre accusateur. Pour éviter le scandale, mon- 
seigneur fut rappelé à Vienne, par la chancellerie 
aulique. — M. Ziegler, confesseur de l'impératrice 
mère, qui dénonçait en masse tous les Polonais probes 
et patriotes, eut le même sort. — J'ai dit déjà que tous 
les archevêques et la plupart des évêques sont conseillers 
secrets (intimes) du kayser et de son gouvernement. En 
cette qualité ils sont obligés de dénoncer au kayser lui- 
même ou à son gouvernement tout ce qui leur semble 
être pernicieux ou dangereux à leur politique tempo- 
relle ou spirituelle. Les évoques autrichiens ne prêchent 
jamais, ils sont des instruments adroits de la politique 
et de la police temporelles plutôt que de bons pasteurs. 
Et c'est pour cela qu'on choisit les évêques parmi les 
prêtres qui ont fait les quatre ans de la théologie, ou 
plutôt de la hiérologie à Vienne, où on enseigne à ap- 
précier les religions à leur juste- valeur, comme on s'ex- 
prime dans les hautes régions autrichiennes. 

Les orthodoxes acatholiques ont un évêque à Czer- 
niowa et quelques églises dans le cercle de ce nom. 

Les Israélites dont le nombre se monte à 300,000 en 
Gallicie, ont leurs synagogues et leurs prêtres appelés 
rabins, rétribués par les communes. Lors de son voyage 
en Gallicie, en- 1817, le kayser François visita successi- 



— U3 — 



vement toutes les églises catholiques et acatholiques. En 
entrant dans la synagogue des Israélites, le knyser se 
découvrit; mais on lui lit observer que les Israélites 
prient la tête couverte. Alors le César se couvrit, s'age- 
nouilla sur un prie-dieu préparé pour lui, et assista au 
culte hébraïque plus de trois quarts d'heure. La plu- 
part exaltaient cette conduite de leur souverain, et di- 
saient que tous les rois du monde devraient imiter cet 
exemple ; que tous les cultes, hébraïque, allemand, an- 
glican, romain ou grec, peuvent être également bons; 
que Dieu comprend toutes les langues. Mais les chré- 
tiens plus fervents en furent choqués, et le bruit se ré- 
pandit que les Habsburgs sont d'origine juive; qu'ils 
émigrèreut de l'Afrique dans le neuvième ou dixième 
siècle, et s'établirent comme marchands en Suisse; qu'ils 
devinrent riches et gagnèrent les faveurs de rois germa- 
niques qui les firent comtes... 

Quand une cure est vacante, le seigneur patron a le 
droit de présenter à l'évêque un candidat; mais aussi il 
est obligé de fournir les matériaux pour la construction 
ou la réparation de l'église et de l'habitation du curé. 
Les paroissiens fournissent l'ouvrage. Le gouvernement 
n'y contribue en rien. Depuis l'invasion autrichienne, 
beaucoup d'églises et de couvents sont supprimés et 
changés en magasins à foins ou à grains, ou en casernes. 

Tous les prêtres chrétiens sont salariés par le gou- 
vernement. Les archevêques ont 15,000 francs par an, 
es évêques 10,000 francs, les chanoines 2,500 francs, 






■ 



— iUU — 

les curés de 750 à 1,000 francs, et les vicaires de 350 
à 500 francs par an. Les sacristains et les organistes 
sont payés par les paroissien?. Tous les évêques calholi- 
ques romains et la plupart des chanoines et des curés 
jouissent de dîmes, et possèdent des villes et des villages 
qui travaillent par corvée. L'archevêque catholique ro- 
main de Léopol jouit d'un revenu net de 200,000 francs 
par an. 

Le gouvernement ne paie aux prêtres que ce qui leur 
manque à la portion congrue ci-dessus fixée. Aussi la 
dîme, la corvée, les donations et les offrandes volontaires 
des paroissiens, comme par exemple, du pain, du miel, 
le casuel pour les messes, pour les mariages et pour les 
enterrements, etc., etc. sont mesquinement calculés par 
les cercles, évalués toujours plus cher qu'ils ne valent, 
et retranchés des appointements. Quand le revenu ex- 
cède la portion congrue , alors le prêtre est obligé de 
payer au kayser toutes les contributions directes et in- 
directes. Le revenu d'une cure ou d'un siège vacants 
revient au kayser a titre de fonds de religion ou de fonds 
intercalaire. Aussi l'archevêché de Léopol ne fut-il 
donné à M. Ankwicz que plusieurs années après la 
mort de son prédécesseur. Le kayser y a gagné près 
d'un million. Tous les biens des couvents et des églises 
supprimés appartiennent au kayser comme tuteur su- 
prême des religions et des cultes. 

Les curés tiennent les registres des naissances, des 
mariages et des décès. Ils sont regardés comme fonc- 



— 145 — 
tionuaires publics. Aussi les évêques ont-ils le droit d'in- 
terdire à un curé les fonctions du culte ; mais c'est le 
gubernium qui décide quand il s'agit de la suspension 
du revenu ou des appointements. 

Dans toutes les églises catholiques et acatholiques , 
il y a des bancs. On ne marchande pas, on ne loue pas 
des chaises pendant la messe, comme dans d'autres pays 
catholiques. 

En général, le clergé autrichien est sans aucune com- 
paraison mieux instruit que le clergé catholique d'au- 
tres pays abandonné corps et âme aux évêques, qui 
s'en font des instruments les plus dociles, les plus igno- 
rants, les plus superstitieux et les plus fanatiques. Le 
prêtre catholique d'autre pays, pour toute réponse à des 
objections philosophiques ou politiques, fait le signe de 
la croix, vous tourne le dos, et se met à étudier dans 
son catéchisme ou daus son livre de prières, qu'il porte, 
comme les Pharisiens, toujours et partout. Le prêtre 
autrichien, au contraire, qui a étudié les mathémati- 
ques, la physique, l'histoire universelle, la philosophie, 
la rhétorique sous les professeurs laïques, et en com- 
pagnie des élèves laïques, tient plus au monde qu'à la 
secte des prêtres ; il est plus indépendant de l'évêque 
que le prêtre d'autre pays. Il ne cherche pas, mais s'il 
rencontre, il aborde et attaque hardiment les difficultés 
etlesécueils de la religion; il dispose ses arguments et ses 
sophismes d'après les règles de la logique ; les encadre 
dans la forme du syllogisme ; déroule ensuite d'un ton 

9 



— 146 — 
didactique ses sorites, et enveloppe adroitement l'op- 
posant ou l'interlocuteur dans sa terminologie et ses 
dilemmes, comme une araignée enveloppe une mouche 
dans ses fdets, et remporte toujours la victoire contre 
celui qui est moins adroit que lui. Le prêtre non autri- 
chien, au lieu de raisonner, trouve plus commode de 
vous anathématiser, ou d'ameuter et lâcher sur vous les 
femmes et d'autres imbéciles qu'ils ont fanatisés. L'a- 
veuglement et l'égarement des prêtres catholiques non 
autrichiens viennent de ce que leur religion a pour but 
exclusif la conservation de leur propre hiérarchie ; tan- 
dis que la religion autrichienne a pour but principal la 
conservation du trône despotique. Aussi les prêtres au- 
trichiens, qui parlent et agissent dans l'intérêt d'au- 
trui, se montrent-ils plus calmes, plus désintéressés, et 
trouvent par cela même plus de crédit auprès des 
fidèles. 

On remarque en Gallicie que les prêtres catholiques 
grecs-unis se distinguent par leur profonde érudition, 
et qu'ils tiennent plus à la liberté et au bonheur du peu- 
ple qu'à la légitimité du despotisme; parce qu'ils sont 
mariés et ont des enfants légitimes, dont le bonheur les 
intéresse plus que le trône. Ils prétendent même et 
prouvent, par expérience, que les célibataires assermen- 
tés sont des ennemis jurés des mariages et des enfants 
légitimes; et ils en tirent la conséquence qu'on doive 
exclure du professorat et de la législation tous les prê- 
tres célibataires assermentés. Aussi le gouvernement 



— U7 — 
autrichien se sert il des jésuites pour les convertir au 
catholicisme latin romain. Le gouvernement autrichien 
a surtout à cœur d'abolir dans l'église grecque la langue 
nationale slave, et d'y substituer la langue latine, pour 
pouvoir ensuite remplacer les prêtres slaves par les 
prêtres allemands, comme on le pratique depuis long- 
temps dans l'église romaine. Les Polonais, au lieu de 
seconder cette tendance germanique et jésuitique, de- 
vraient plutôt demander au pape le mariage des prêtres 
catholiques romains, et l'introduction de la langue 
polonaise dans la liturgie à la place de la langue latine, 
qui rend cette religion aristocratique et sépare le peu- 
ple qui ne comprend pas la langue latine d'avec les 
prêtres et les seigneurs. Pour faire des prosélytes, les jé- 
suites et les catholiques romains ne manquent pas de prê- 
cher que la religion grecque-unie n'est que la religion 
de la populace et de la canaille, tandis que la religion 
romaine est professée par tant de princes, tant de rois, 
par le kayser et sa cour. Presque tous les Polonais du 
rite grec-uni, devenus fashionables, embrassent la reli- 
gion à la mode de la cour autrichienne et quittent celle 
de leurs ancêtres. En effet, l'expérience prouve qu'il y 
a plus d'aristocratie dans les mœurs de la France cons- 
titutionnelle, qu'il n'y en a dans l'Allemagne protestante 
absolue ; il y a et il y avait plus d'aristocratie et de 
tyrannie envers le peuple dans la Pologne catholique, 
qu'il n'y en a dans la Russie ecclésiastique. 

On prétend généralement que la destination des 



— U8 — 
jésuites est de raamteuir dans sa pureté la religion ca- 
tholique ou de la rétablir; et ensuite de maintenir la 
suprématie et l'infaillibilité du pape. 

Ces assertions, ces conjectures, sont réprouvées par 
les faits et par la logique. Le jésuitisme est de l'inven- 
tion autrichienne, et les jésuites ne sont que des agents 
des kaysers de Habsburg et du despotisme en général. 
C'est sous le règne des princes autrichiens que l'inqui- 
sition alluma en Espagne ses bûchers ; c'est encore sous 
le règne de Charles-Quint de Habsburg, kayser d'Al- 
lemagne, roi d'Espagne, qu'Ignace Loyola fonda, en 
153/i, un nouvel institut. Après quelques difficultés, 
aplanies par le kayser, le pape Paul III l'approuva en 
1540, sous le nom de clercs de la compagnie de Jésus. 
— Or, dans ce temps du despotisme autrichien, en Es- 
pagne, Loyola n'aurait osé ni pu établir cet institut 
sans l'inspiration et le consentement de son souverain. 
Ensuite, dans le temps où cet institut fut fondé, la reli- 
gion, c'est-à-dire la puissance des papes et des prêtres 
fut à son apogée ; l'inquisition, le saint-office, la suprême, 
furent en pleine vigueur. La religion, comme l'enten- 
dent les prêtres, n'avait donc pas besoin du secours de 
cet institut. Il avait donc un autre but purement tem- 
porel et politique. 

En effet, pour abaisser la France catholique, les jé- 
suites ont ouvert la voie en Orient à l'Angleterre schis- 
matique, alliée naturelle de l'Autriche. Pour livrer à 
l'Autriche et aux Allemands les Polonais généreux, mais 



— 149 



imprudents défenseurs du catholicisme, les jésuites allu- 
mèrent la guerre civile; ils fanatisèrent les Polonais ca- 
tholiques, et les excitèrent contre les Polonais protes- 
tants et orthodoxes. — Mais ce qui prouve que les 
jésuites n'avaient pas pour but la propagation de la reli- 
gion catholique, c'est qu'au même temps où ils excitè- 
rent les Polonais contre les Polonais, ils tolérèrent et 
favorisèrent les juifs allemands en Pologne. Ils n'étaient 
que l'instrument servile des kaysers dont la politique, 
par rapport à la Pologne, demande l'établissement des 
juifs allemands, et l'extirpation des Polonais du culte 
grec. 

Nous remonterons à l'origine du catholicisme en Po- 
logne, pour que les lecteurs puissent juger par eux- 
mêmes de l'influence pernicieuse des kaysers, des papes 
et des jésuites dans les affaires politiques et religieuses 
de ce pays. 

Le catholicisme, c'est-à-dire la suprématie des papes 
romains, fut introduit et reconnu en Pologne en 96"> 
par le woïewode (duc) polonais Mieczyslas qui, en ré- 
compense, reçut du pape et du souverain germanique 
le titre de roi. Avant l'introduction du catholicisme, et 
même avant la naissance du Christ, les Slaves polonais, 
compris par les historiens grecs et romains sous la dé- 
nomination des Scythes ou hommes sauvages, profes- 
saient et pratiquaient les préceptes chrétiens; mais ils 
n'avaient pas de prêtres, parce qu'il leur semblait plus 
convenable et plus digne de prier Dieu et de lui ren- 







— 150 — 

dre le culte en leur personne ; ils croyaient que l'affaire 
la plus importante, celle du salut de l'âme, ne devait 
pas se faire par des prêtres mercenaires, par des hom- 
mes loués, mais en personne; ils n'avaient pas de tem- 
ples, parce que, dans leur simplicité, ils regardaient 
l'univers tout entier comme templedeDieu, ils croyaient 
que Dieu est partout et qu'il voit tout; ils étaient hos- 
pitaliers et vertueux. Hérodote, Justin, Horace, Plu- 
tarque, Lucien, Strabon et d'autres leur rendent cette 
justice sous le nom de Scythes. 

Les habitants slaves du Volga demandèrent des évê- 
ques chrétiens à l'empereur Michel-le-Bègue, qui leur 
envoya, en 858, Constantin de ïhessalonique, connu 
sous le nom de Cyrille. Le prince slave Ralislaw ou 
Rastiz, souverain de Moravie, fit venir de Constantino- 
ple les évoques Methodius et Cyrille en 863, et chassa 
les évèques catholiques allemands qui ne prêchaient la 
religion catholique parmi les slaves que pour les rendre 
tributaires. Louis-le-Germanique fit arracher les yeux 
au prince slave Ratislaw, qui tâchait de secouer le joug 
allemand; et son trésor fut pillé et transporté en Bavière 
(870). Sous le règne d'Arnulfe, l'armée allemande par- 
courut la Moravie, renversant, brûlant ou arrachant 
tout ce qui se présentait sur ses pas (893). En voulant 
augmenter l'influence des évêques latins par la richesse, 
Otton les avait rendus odieux aux peuples slaves, dont 
les sueurs faisaient les frais de cette opulence; et le 
catholicisme qui les rendait tributaires des prêtres, leur 



— 151 — 
inspira la même haine que la domination germanique, 
qui prenait cette religion sous son patronage et sa direc- 
tion, « car les Saxons avaient plus à cœur de percevoir 
des tributs que de gagner des âmes au salut, et, quoi- 
que nés d'aïeux chrétiens ils furent trouvés vains et 
stériles dans l'œuvre du Seigneur. » Helmodi Chroni. 
cap. 12 et 22. 

L'introductiou du catholicisme dans les pays slaves se 
confond avec l'établissement de l'oppression allemande, 
à laquelle le catholicisme n'a servi et ne sert que de 
prétexte et d'instrument. A mesure que les provinces 
slaves: la Moravie, la Bohème, la Silésie, la Pannonie, 
la Hongrie, la Croatie, la Poméranie, la Prusse, le du- 
ché de Posen, la Masovie, la Russie rouge, la Pologne, 
etc. , etc. embrassèrent le catholicisme, elles tombèrent 
comme de droit sous les griffes des Allemands. 

La puissance de la Pologne n'était jamais prépondé- 
rante,, jamais dangereuse pour la liberté ou l'indépen- 
dance des autres états; mais il était dans l'intérêt des 
kaysers de la faire passer comme trop puissante auprès 
des cours de France et d'Angleterre, pour les rendre, 
par le danger commun, plus indifférentes au sort de la 
Pologne, ou même plus favorables au projet du démem- 
brement médité. 

Les kaysers furent, dans leur dessein, puissamment 
secondés par les papes romains, qui excitèrent les Polo- 
nais à des guerres contre les Turcs et les Russes, et par 
les jésuites, qui organisèrent la guerre civile. Ils fon- 



H 





— 152 — 
dèrent l'institut des jésuites en 1540, et le firent intro- 
duire en Pologne en 1578 par l'intermédiaire d'un nom- 
mé Hozius, italien ou allemand d'origine, et cardinal 
soi-disant Polonais. 

Les jésuites prirent d'abord racine en Pologne en 
s'emparant de l'éducation de la jeunesse, et eu se faisant 
donner et léguer des biens terrestres, des seigneuries et 
des capitaux, toujours pour le salut des âmes; et ensuite 
ils commencèrent leur ouvrage. Après l'union avec la 
Lithuanie, la Pologne comptait plus des trois quarts de 
ses habitants professant le culte orthodoxe. Ce sont ces 
Polonais orthodoxes, appelés Russiens, que les jésuites, 
d'après l'ordre reçu, allaient forcer à reconnaître la su- 
prématie d'un souverain étranger, d'un despote, du 
pape romain. 

La milice szlachta et la noblesse gouvernèrent alors, 
du moins en apparence, la Pologne ; mais ces gouver- 
nants furent gouvernés eux-mêmes par leurs femmes, 
par les jésuites, et les jésuites recevaient leurs ordres 
du pape; et le pape fut gouverné alors comme il l'est 
aujourd'hui, quant à la Pologne, par le kayser. En 
même temps, le trône de la Pologne fut occupé par un 
prince suédois, Sigismond et une archiduchesse autri- 
chienne, son épouse. 

Quel complot ourdi par les kaysers pour accabler la 
malheureuse Pologne. Les jésuites sans patrie, vaga- 
bonds, amassés de tous les pays : un Hozius allemand 
ou italien, soi-disant cardinal polonais; un prince sué- 



— 153 — 

dois, soi-disant roi polonais; une archiduchesse alle- 
mande, soi-disant reine polonaise. 

Les persécutions les plus barbares, les martyres les 
plus cruels commencèrent alors contre les Russiens or- 
thodoxes, chrétiens les plus vertueux, les plus religieux 
parmi les peuples slaves. Pour engager les Russiens or- 
thodoxes à l'apostasie, les jésuites, comme nous avons 
déjà dit, firent appeler celte religion chrétienne, par 
mépris, la religion de la canaille ; parce que son office 
se fait en langue slave, que tout le monde comprend, et 
que ses prêtres se marient comme tous les hommes de 
la populace, ne pouvant pas entretenir de Pompadours. 
Les évoques et les prêtres orthodoxes qui ne voulaient 
pas abandonner la religion de leurs ancêtres, qui dési- 
raient obéir à la République de Pologne , et non pas 
à un souverain despote de Rome , furent destitués et 
persécutés. Les hetmans des Kozaks, Kosinski Fedor, 
Nalewayko et Pawluk, le colonel Loboda, et d'autres 
officiers et députés des Kozaks, invités et attirés à Var- 
sovie par un guet-apens, sous le prétexte de s'entendre 
sur les affaires religieuses et de les arranger, furent 
traîtreusement saisis et murés tout vifs, ou assassinés. 
Au hetman Pawluk et autres officiers Kozaks, on fit 
d'abord arracher la peau, et ce n'est qu'après cette 
opération qu'on leur fit trancher la tête. Pour la plus 
grande gloire de Dieu, on envoya ces têtes dans les 
provinces russiennes, où elles furent empalées et expo- 
sées dans plusieurs villes, 

9, 






■ 



■ 





— 154 — 

Les Kozaks et tous les Russiens de Lithuanie, de 
Voliuie, de Podolie et d'Ukraine, qui avant l'union avec 
la Pologne étaient libres, et ne connaissaient pas les 
dîmes ni la corvée, furent soumis, par les Polonais jé- 
suitisés, à cette humiliante servitude qui, jusqu'alors, 
ne dégradait que des paysans polonais catholiques seuls. 

Les jésuites se servirent même des juifs pour oppri- 
mer les chrétiens. Les églises chrétiennes orthodoxes 
furent affermées aux juifs, qui avaient le droit de les 
fermer et de ne les ouvrir qu'au moyen d'une taxe 
forte, qu'ils se firent payer par ces chrétiens, qui dési- 
raient faire lire la messe, célébrer le culte et prier le 
Dieu chrétien dans leur langue natale et nationale. On 
défendit aux Polonais orthodoxes l'entrée de toutes les 
villes. Pour distinguer les Polonais orthodoxes, qui ne 
voulaient ni abjurer le culte de leurs ancêtres, ni re- 
connaître la suprématie du pape romain, de ceux qui 
reconnurent la souveraineté du pape ou plutôt celle des 
kaysers, sans pourtant changer de culte, on fit à ces 
derniers porter des marques en fer blanc, suspendues 
au cou. — Les Polonais évangéliques, fuyant la persé- 
cution, quittèrent leur patrie, et cherchèrent la protec- 
tion du roi évangélique de Suède. 

On a réussi par des promesses de dîmes, de privi- 
lèges, de pensions, de corrompre une partie du clergé 
orthodoxe, qui, de gré ou de force, signa en 1595, la 
soumission à l'autorité du pape, ou plutôt à la souve- 
raineté du kayser. Mais le résultat définitif de ces per- 



— 155 — 

sécutious barbares, était le mépris mérité de la répu- 
blique polonaise de la part de tous les gens de bien de 
l'Europe ; la haine et la défection des Uussiens et des 
Kozaks, qui préférèrent de se mettre sous la protection 
équivoque de la Russie; l'influence de cours étran- 
gères dans les affaires intérieures de la Pologne; enfin 
l'anarchie et le démembrement de la Pologne antique, 
au profit exclusif des Allemands. Voilà où nous ont 
menés les jésuites; voilà les conséquences de notre cré- 
dulité, de notre légèreté dans les affaires religieuses, de 
notre fanatisme qui nous a aveuglés. En quo discordia 
cives perduxit miseros. (Virgile). — C'est une leçon 
instructive pour le peuple, dont le clergé jésuitisé se 
soumet volontairement au monarque absolu, romain, 
étranger et anlinational ; et qui se déclare indépendant 
du gouvernement constitutionnel indigène national. 

Enfin pour finir avec les jésuites et porter la dernière 
preuve de leur dépendance de Habsbourg, j'ajouterai 
qu'ils étaient hostiles aux papes, aux rois libéraux qu'ils 
appellent tyrans, mais qu'ils n'étaient jamais sérieuse- 
ment hostiles aux kaysers, qu'aujourd'hui même les 
jésuites laissent en paix les catholiques allemands non 
romains, en Pologne et en Allemagne, et attaquent la 
Suisse et la Fiance, au profit de leur maître caché, le 
kayser. 

Tous les ans, le gouvernement autrichien choisit les 
plus dociles et les plus obéissants, parmi les élèves de 
la deuxième année de philosophie, qui aspirent à J'état 













— 156 — 

ecclésiastique , et les envoie à Vienne, pour y étudier 
la hiérologie appelée théologie. C'est là qu'on les fa- 
çonne et métamorphose en bons serviteurs autrichiens, 
et qu'on leur fait entrevoir la vraie base et la vraie 
source des révélations et des religions. C'est parmi ces 
ecclésiastiques que l'Autriche choisit exclusivement ses 
professeurs de religion, de gymnases et de facultés, ses 
missionnaires, ses chanoines et surtout ses évêques et ses 
archevêques. Grâce à cette méthode ; les prélats et les 
prêtres autrichiens en général savent que toute leur 
autorité spirituelle s'appuie sur l'autorité absolue tem- 
porelle du kayser. 

Après l'envahissement de la Pologne par les Autri- 
chiens, les prêtres polonais voulaient rester indépen- 
dants, comme du temps de la république polonaise. — 
Vous ne voulez pas de protection du gouvernement 
temporel dans vos fonctions spirituelles ? leur deman- 
dèrent les agents du kayser Joseph II le philosophe. 
Non, répondirent hardiment les prêtres. Les Allemands 
se mirent alors à enseigner et à prouver au peuple, que 
le péché originel, les confessions auriculaires, les ab- 
solutions, les transsubstantiations., les bénédictions, les 
messes, les miracles, les révélations, etc., etc., ne sont 
que des jongleries pour tromper le peuple et vivre à ses 
dépens; et que les prêtres ne sont que des fourbes et 
des hypocrites. A Vienne les Allemands ne se décou- 
vrirent même pas a l'entrée solennelle du Saint Père, 
dans cette capitale du monde aristocratique. Us répon- 



— 157 



dirent aux femmes, qui les iuvitaient à se découvrir et 
recevoir la bénédiction que le pape distribuait à gauche 
et à droite: 

Ist des papstes segen gut , 

So dringt er auch durch den but. 

Traduction littérale. Si la bénédiction du pape est 
bonne, elle pénétrera le chapeau. 

Bref les Allemands firent tant et si bien, que la foi 
dans les prêtres et la vénération de leur caractère saint, 
commencèrent a s'ébranler; et les prêtres se virent for- 
cés à se soumettre sans condition au pouvoir temporel, 
afin , comme ils disaient, d'épargner les calomnies à 
Dieu. — Le roi de Prusse, qui veut forcer les Polonais 
à devenir évangéîiques ou catholiques allemands, joue 
actuellement à Posen le même rôle qu'a joué le kayser 
Joseph. 

Si les prêtres polonais désirent sauver la nationalité 
polonaise, il faut que leur religion soit une force intel- 
lectuelle ; et elle le sera, quand elle aura pour base les 
principes philosophiques. Autrement l'Humanité et la 
Pologne sont indifférentes aux rives des prêtres catho- 
liques romains avec les prêtres catholiques allemands. 

La liberté de la presse a son bon côté, mais elle a 
aussi ses inconvénients, ses abus, et les prêtres ne sont 
pas les derniers à en abuser. Le Guide dit jeune com- 
muniant, ouvrage imprimé en 1840, composé par l'abbé 
Bataille, chanoine de Bordeaux, dédié au cardinal de 
Cheverus, approuvé par ce cardinal et par les arche- 






— 158 — 
vêques de Bordeaux et de Tours, contient entre autres, 
pour l'instruction de la jeunesse, les histoires suivantes , 
page 154 : 

Grand miracle au sujet de l'Eucharistie. « Un Juif, 
nommé Jonathas, demeurant à Paris, rue des Billcttes, 
retenait en gage quelques habits d'une pauvre femme. Le 
jour de Pâques il lui offrit de les lui rendre, afin qu'elle 
parût plus décemment à l'église, à condition qu'elle lui 
remettrait l'hostie qu'elle allait recevoir à la commu- 
nion. Elle l'apporta en effet au juif, qui se mit aussitôt 
à exercer toute sa rage contre l'hostie sainte. Il la perce 
à coups de canif; le sang ruisselle et ranime sa fureur. 
Il la perce d'un clou avec un marteau, le sang coule 
de rechef. Il la jette au feu ; elle en sort tout entière et 
semble vouloir éviter ses poursuites. Il veut la tailler 
en pièces, et il ne peut en venir à bout. 11 l'attache à un 
lieu infect; il la frappe d'une lance, comme pour renou- 
veler, autant qu'il est possible, le crime de ses pères ; 
un ruisseau de sang jaillit de nouveau. Enfin le Juif 
plonge l'hostie dans une chaudière d'eau bouillante, à 
l'instant l'eau paraît ensanglantée, et l'hostie s'élevant 
prend la forme d'un crucifix. Cette dernière merveille 
étonne enfin le malheureux Juif, qui se relire confus. » 

« Cependant son fils étant sorti dit à des enfants qu'il 
voyait aller à l'église, que vainement ils allaient adorer 
leur Dieu, que son père venait de le tuer. Une femme 
qui passait entend la naïveté de l'enfant ; elle, entre dans 
la maison ; elle voit lés vestiges horribles de la brûla- 



— 159 — 
talité du juif, et l'hostie sainte qui vient d'elle-même se 
placer dans un petit vaisseau qu'elle avait en main. La 
femme chrétienne la porte à l'église de Saint-,Jean-en- 
Grève, et la remet au curé. L'évoque de Paris, instruit 
de ce qui s'était passé, fait saisir le coupable, qui con- 
fesse lui-même son crime, et qui, ayant refusé de se 
convertir, est livré au bras séculier, condamné au feu, 
et exécuté. La femme et les enfants du juif se converti- 
rent et reçurent le baplême. » 

Une autre histoire, page 190. 

« Un jeune homme , qui vivait dans des habitudes 
criminelles, cacha une partie de ses péchés en confes- 
sion et eut l'audace de se présenter à la sainte table, et 
de recevoir le corps adorable de Jésus-Christ. A peine 
eût-il communié qu'il fut possédé du démon, qui ne 
cessait de l'agiter tous les jours d'une manière horrible. 
L'évêque s'étant bien assuré de la réalité de la posses- 
sion , chargea un missionnaire d'exorciser cet énergu- 
mène. Le missionnaire, voulant faire voir aux assistants 
que cet homme était véritablement possédé, commande 
au démon de l'élever et de le tenir suspendu près de la 
voûte; il lui commanda ensuite de lui rendre ce corps; 
le démon obéit et le jeta à terre sans le blesser. Réponds- 
moi, lui dit le missionnaire : pourquoi t'es- tu mis en 
possession du corps de ce chrétien ? Le démon répondit : 
j'avais sur lui des droits; il doit être à moi, il a fait une 
mauvaise communion. Ce jeune homme fut délivré par 
les prières que fit le missionnaire, etc. , etc. » 



■ 



♦jf-i 




















































— 160 — 
La censure autrichienne ne permettrait jamais l'im- 
pression de pareilles histoires saintes ; à moins qu'on ne 
les présentât comme un exemple de la superstition du 
peuple et de la corruption des prêtres, qui s'efforcent 
par ces miracles gascons de prouver au peuple stupide 
et aux enfants innocents, qu'ils ont réellement le pou- 
voir de changer du pain en Dieu vivant , et de com- 
mander les diables. — Excepté les miracles, dont parle 
l'évangile et les saints pères de l'église , et qu'on croit 
révélés et nécessaires à l'existence de la religion, tous 
les autres miracles postérieurs sont sévèrement défen- 
dus en Autriche. Les auteurs, les éditeurs, les impri- 
meurs et les propagateurs de miracles, qui ont pour 
but d'exciter la haine des catholiques contre les Israé- 
lites, ou de débaucher l'imagination et l'intelligence 
des enfants, ou profit des prêtres, sont punis en Au- 
triche comme crime par un carcer durits ou duris- 
simvs. 

Les prêtres , dont le culte est basé sur des menson- 
ges, s'alarment les premiers, et crient au martyre, toutes 
les fois qu'on parle de la liberté de la presse pour tout 
le monde, ou du culte en général, ou de l'instruction 
de la jeunesse par les professeurs probes, savants, pères 
de famille, amis de la propagation légitime du genre 
humain, ennemis du commerce illégitime et des jouis- 
sances solitaires, qui hébêtcnt l'intelligence, fanatisent 
l'esprit, et abrutissent le cœur. On ne viole pas impu- 
nément les lois sacrées de la nature ; on n'étouffe pas, 



— 161 — 

par un vœu ou un serment criminel , la voix haute et 
sonore de Dieu ; on ne méprise pas la raison , cette 
source céleste des cultes et de la religion, sans se dé- 
grader et se réduire à l'état des brutes. Il y en a qui 
prétendent que les papes, les kaysers et les rois n'ont 
ordonné dans le quatorzième siècle le célibat des pi êtres 
que pour les hébèter, fanatiser et abrutir par les jouis- 
sances solitaires; que l'usage du vin dans le sacrifice de 
la messe n'est introduit que pour faciliter l'exportation 
du vin dans les pays septentrionaux, faire prospérer le 
commerce et bannir la sobriété. 



■ 






CHAPITRE VII. 



Administration judiciaire. 



1° Justice civile. Sous le .rapport de la justice civile, 
les sujets autrichiens sont divisés en trois classes dis- 
tinctes : en nobles, bourgeois et paysans. Chacune de 
ces trois classes a son tribunal particulier en première 
instance. 

Quand le défendeur est noble , l'affaire doit être 
portée devant le tribunal de première instance appelé 
forum nobilium (for de nobles). Il y a en Gallicie trois 
fors de nobles, à Léopol, à Tarnow et à Stanislaw, dis- 
tants l'un de l'autre de 50 à 60 lieues à peu près. Ils sont 
composés chacun d'un président, d'un vice-président, de 
cinq à onze juges et d'un nombre nécessaire d'employés 
subalternes pour copier et expédier les affaires et conser- 
ver les actes. Cesjuges ont le titre de conseiller royal et 
kayseral, et sont payés, ainsi que tous les employés subal- 
ternes, par le kayser. Ce sont ces mêmes fors de nobles 
qui jugent aussi les causes du fisc, des prêtres et des 
communes. Les affaires du fisc ne peuvent être jugées 
qu'en présence d'un conseiller gubernial, qui a le droit 
d'influencer les juges, et d'arrêter le jugement s'il était 
préjudiciable au fisc. 

Pour le jugement des affaires de bourgeois il y a 






— 163 — 

dans chaque ville un office appelé magistrat. Le magis- 
trat de Léopol est composé d'un bourgmestre comme 
président, d'un vice-bourgmestre, de neuf à treize juges 
appelés conseillers du magistrat, et d'un nombre d'em- 
ployés subalternes. Tous les autres magistrats des villes 
de Gallicie ne sont composés que d'un seul bourgmestre, 
qui juge en première instance les causes de bourgeois. 
Dans quelques villes plus riches et plus grandes il y a 
encore, pour la distribution de la justice, outre le bourg- 
mestre, un syndic et un ou plusieurs adjoints. Les ma- 
gistrats sont en même temps chargés de L'administration 
politique de la ville, et de la perception des contributions 
de toutes espèces. Tous les employés citadins (sladtische) 
sont payés par la ville; mais la ville n'a pas le droit 
d'élire ses employés ; ce sont les offices de cercles et le 
gubernjum qui leur donnent des diplômes d'aptitude 
et qui les nomment ; la ville n'a qu'à payer. 

Les causes de paysans sont jugées par les juridictions 
dominicales, c'est-à-dire par le seigneur lui-même ou 
par ses employés appelés justiciers ou mandataires. Ces 
employés dominicaux sont loués et payés par les sei- 
gneurs; mais c'est encore le gubernium qui leur fait 
subir un examen, et qui leur octroie des certificats d'ap- 
titude. 

Le recours ou l'appel des jugements de ces trois 
tribunaux de première instance, va au tribunal d'appel, 
qui siège à Léopol, et qui statue sur les affaires de 
toutes les classes de sujets de la province polonaise. 







— 164 — 

Lorsque les jugements de deux instances ne sont pas 
conformes, il est permis de recourir au tribunal su- 
prême qui siège à Vienne, et qui juge en dernier res- 
sort. Le fisc seul a le droit de recourir au tribunal 
suprême à Vienne, quand même les jugements de pre- 
mière instance et du tribunal d'appel seraient confor- 
mes. Il n'y a qu'un seul tribunal d'appel par province, 
et il n'y a qu'un seul tribunal suprême pour toutes les 
provinces héréditaires. 

Il n'y a pas en Autriche de juges de paix. Toute 
plainte, demande ou défense, portée devant le for noble, 
doit être remise par écrit en latin ou en allemand et 
signée par un avocat. La langue polonaise est expressé- 
ment prohibée. 

Le premier acte que le demandeur signifie s'appelle 
Aciio. Dans cet acte le demandeur doit exposer sa de- 
mande et alléguer des preuves. Le juge ayant reçu 
cette action, la communique au défendeur par l'entre- 
mise d'un valet du tribunal (gerichtsdiener) avec une 
injonction endossée, de donner au tribunal là-dessus sa 
réponse dans quatorze ou trente jours. Cette réponse , 
qu'on appelle Erceptio, est communiquée au deman- 
deur, pour donner sa réplique, qui est communiquée 
au défendeur, pour présenter sa duplique (duplica) ; 
toujours dans le délai de quatorze jours. Il est permis 
aux parties de demander des délais de deux, quatre, six 
mois et quelquefois de deux, trois, quatre ans; de 
manière qu'un procès d'un simple prêt d'argent , par 



— 165 — 

exemple, avant qu'il fût jugé définitivement, dure au 
moins deux ans, et quelquefois, quand il s'agit d'une 
somme considérable , et que le débiteur veut donner 
au juge un cadeau convenable, et que le demandeur ne 
veut lui donner rien ou davantage , alors l'affaire dure 
souvent cinq, dix et quinze ans, et même plus long- 
temps, lorsque le créancier est pauvre et le débiteur 
riche. Après l'exhibition de la duplique, le juge la com- 
munique au demandeur et invite les deux parties de se 
présenter devant le tribunal le jour fixé. Les deux avo- 
cats paraissent alors, font en commun le catalogue des 
actes et des documents allégués, le signent et le remet- 
tent au tribunal. Le président du tribunal ayant pris 
connaissance de l'affaire, la confie à un juge, pour en 
faire un rapport en session judiciaire. La session qui 
juge une cause se compose d'au moins trois juges, le 
rapporteur et le président y compris. Le jugement est 
écrit, et on en donne des copies, sur papier timbré, 
au demandeur et au défendeur. La partie qui croit faire 
un appel du jugement de première instance,, doit re- 
mettre son appellation au tribunal de première instance, 
qui la communique à l'adversaire pour y répondre. En- 
suite le tribunal de première instance envoie tous les 
actes avec son rapport au tribunal d'appel. La même 
procédure est suivie quant à l'appel au tribunal suprême. 
Le jugement appelé sentence est rendu en latin ou en 
allemand, et ne contient que la condamnation ou l'abso- 
lution du défendeur. Les motifs ou les considérants n'y 



— 166 — 

sont jamais contenus; mais il est permis aux parties d'en 
demander l'extradition au tribunal. — Il n'y a pas d'au- 
diences ni de séances publiques. Les parties ne doivent 
pas connaître officiellement et légalement le nom du 
juge rapporteur; mais ils le savent toujours; parce que 
chaque juge a son juif appelé facteur, qui se rend chez 
les parties ou chez leurs avocats , et les prévient se- 
crètement , que leur cause se trouve entre les mains 
d'un tel. Alors les parties avisent aux moyens de ga- 
gner leur procès. Comme il est prohibé aux parties 
sous peine de crime, de corrompre les juges, ceux-ci 
se font payer par les deux parties, et sont sûrs de ne 
pas être trahis ; parce que d'abord la partie corruptrice 
qui objecterait la corruption serait la première con- 
damnée ad carcerem durum ou dwissimum, et qu'en- 
suite la déposition d'un juif contre un juge catholique 
ne prouve rien en justice autrichienne. 

La même procédure a eu lieu dans les tribunaux mu- 
nicipaux ou magistraux, et dans les juridictions domini- 
cales, à l'exception près, qu'il est permis aux parties 
de se présenter personnellement devant le juge, et de 
lui remettre, ou de dicter sa plainte ou sa défense. Aussi 
il n'y a d'avocats que dans les trois villes où siègent les 
fors de nobles. 

Tous les avocats sans exception sont docteurs en 
droit ; mais ils ne forment aucun corps. Il n'y a pas 
d'avoués. 

Le code civil de 1811, obligatoire pour tous les états 



— 167 — 

héréditaires, excepté la Hongrie, est calqué sur le Gode- 
Napoléon. Il y a des articles qui sont copiés mot pour 
mot. Cependant la méthode suivie dans le Code autri- 
chien est plus logique, plus lucide que celle du code 
français. Le code autrichien est divisé en trois parties. 
La première expose les droits de personnes , jura per- 
tsonarum ; la deuxième partie expose les droits personnels, 
jura rcrum personalia ; la troisième expose les droits 
réels, jura rerum rcalia . 

La majorité est fixée à 24 ans révolus. Le contrat de 
mariage, pour être valide, doit être conclu devant le 
curé de sa paroisse, en présence de deux témoins. La 
loi ne demande pas que ce contrat se fasse à l'église. 
Les personnes qui laissent un ou plusieurs enfants, ne 
peuvent disposer par testament que de la moitié de leurs 
biens; l'autre moitié doit être laissée libre aux enfants 
à litre de légitime. Les femmes majeures peuvent dis- 
poser de leur fortune comme les hommes, soit entre- 
vifs, soit à cause de mort. Les époux ont récipro- 
quement le droit de succession à un quart de l'usufruit 
lorsque le défunt laisse trois enfans ou moins, et aune 
part égale à celle des enfants lorsqu'ils sont k ou plus. 

Le divorce n'est pas permis, lorsque les époux, ou 
l'un d'eux seulement, professent la religion catholique ; 
mais il est permis aux protestants et aux israélites. En cas 
de différence de culte entre deux époux, les garçons 
suivent le culte du père, les filles celui de la mère. Les 
mariages entre les catholiques et les israélites ou maho- 



. 



I I 

: m 












— 168 — 

métans sont défendus sous peine de crime. Le contrai 
de mariage excepté, tous les autres contrats et stipula- 
tions se font sans l'intercession de l'autorité publique. 
Il n'y a pas de notaires en Autriche. 

Pour les inscriptions des titres de propriété et des 
hypothèques sur les villages, bourgs et villes, appar- 
tenaient à des particuliers, il n'y a qu'un seul office ou 
bureau en Gallicie. Cet office, qui s'appelle tabula pro- 
vincialis, est établi à Léopol, capitale de Gallicie, et est 
subordonné au for de nobles de Léopol, dont il exécute 
les décisions. L'inscription du titre de propriété ou 
d'hypothèque, s'appelle intabulatio ; la radiation d'hy- 
pothèque s'appelle extabulatio. 

Pour inscrire les titres de propriété ou d'hypothèque 
sur les maisons de grandes villes, il y a dans chaque 
ville un bureau, appelé tabula civica, qui ne fait des 
inscriptions que d'après la décision du magistrat. Les 
petites villes, les bourgs et les villages n'ont point de 
livres de propriété et d'hypothèque. 

Justice pénale. Le code pénal de 1803 obligatoire 
pour tous les états autrichiens , excepté la Hongrie, est 
divisé en deux parties. La première partie traite des 
crimes, la seconde traite des transgressions graves de 
police. (Schwere polizei-Uebertretungen.) 

La peine de mort est admise pour plusieurs crimes, 
et s'exécute par la potence. La peine d'emprisonnement 
est divisée en trois degrés, savoir : carcer, carcer du- 
rits, carcer durissimus. Les personnes condamnées au 



169 



troisième degré sont soumises au châtiment corporel, 
qui s'exécute avec une canne appelée stock pour les 
hommes, et avec une verge pour les femmes. Ce châ- 
timent est administré une ou deux fois par semaine sur 
les fesses nues,, pendant tout le temps de prison ou 
jusqu'à la mort. Ordinairement les personnes condam- 
nées à ce genre de peine sont assommées après quelques 
mois de souffrances. Les personnes condamnées pour 
les délits politiques sont envoyées à Spielberg ou à Kuf- 
stein, où elles sont soumises à des travaux forcés dans 
les souterrains. Les victimes qui gémissent dans les 
souterrains de Spielberg et de Kufslein sont plus à 
plaindre que les exilés en Sibérie. 

Quant aux délits politiques contre la sûreté de l'état, 
c'est-à-dire du kayser, toutes les personnes qui en ont 
connaissance sont obligées, sous peine d'être accusées 
de complicité, de les dénoncer au gouvernement. Les 
mères et les pères par rapport à leurs enfants, les en- 
fants par rapport à leurs père et mère, sont soumis à 
cette loi. 

La procédure pénale d'Autriche est très expéditive. Le 
procès d'instruction s'appelle inquisition. L'enquête se 
fait par un copiste et un juge qui dicte au premier des 
interrogations et les réponses de l'accusé. L'inquisiteur 
exerce ici les fonctions de l'accusateur, du défenseur et 
du juge de l'accusé. Après l'inquisition et l'instruction 
complète du procès, le juge inquisiteur fait son rapport 
en session composée de trois , cinq, ou sept juges; et 

10 






I 

I 



I 



■ 



— 170 — 

l'accusé est ou condamné, ou absous, ou renvoyé à 
cause du défaut de preuves légitimes. Le jugement est 
aussitôt lu à l'accusé et exécuté, s'il déclare en être 
content, ou envoyé à l'approbation du tribunal d'appel, 
s'il le désire. Toute intervention d'un tiers, toute com- 
munication avec un avocat, le père, la mère ou l'enfant 
de l'accusé , est sévèrement interdite. Excepté l'accusé 
et les juges, personne ne peut et ne doit savoir ni les 
réponses de l'accusé, ni la déposition des témoins, ni 
les motifs du jugement; tout se fait dans le plus grand 
secret. 

Quant à l'inquisition et au jugement de délits poli- 
tiques en Gallicie , le kayser nomme et envoie a Léopol 
une commission composée de trois fidèles Allemands, 
pur sang de Vienne. Cette commission procède et juge 
d'après l'instruction et les ordres secrets qu'elle reçoit 
et d'après le code pénal. 

La torture est abolie; mais le juge est autorisé de 
faire administrer à l'accusé pendant l'inquisition des 
coups de stock, toutes les fois que l'accusé ne veut pas 
répondre, ou qu'il ne répond pas clairement et direc- 
tement à la question, ou qu'il nie d'avoir commis le 
crime, sans pouvoir détruire les soupçons ou la demi- 
preuve que le juge inquisiteur croit avoir contre lui. 
On ne peut administrer à la fuis que vingt-cinq coups 
de stock. Ce moyen d'extorquer l'aveu sincère ou faux 
de l'accusé , est appliqué dans l'inquisition de tous les 
crimes et des toutes les transgressions graves de police. 



— 171 — 
et contre toutes les personnes, sans distinction de nais- 
sance, ni d'état, ni d'âge, ni de stxe. Toute la noblesse 
autrichienne, MM. Metternich et Rothschild y compris; 
tous les é\êqucs et prêtres; tous les généraux et offi- 
ciers militaires, tous les ambassadeurs autrichiens, 
M r le comte Appony comme Hongrois excepté , sont 
soumis , eux et leurs enfants et leurs femmes, à la loi 
de stock ou de verge sur les fesses. Tous les sujets au- 
trichieus sont égaux devant la loi de stock. C'est cette 
loi, c'est la conscience d'être soumis à la peine de stock 
ou de verge, qui Ole aux Autrichiens le sentiment de 
dignité personnelle d'homme, qui les rend rampants et 
serviles envers les puissants, et insolents et cruels en- 
vers les pauvres et les faibles. 

En 1835 ou 1836, quelques prêtres catholiques po- 
lonais furent soupçonnés de conspirer en faveur de la 
nationalité polonaise et d'exciter leurs paroissiens à l'a- 
mour de la patrie. M. Mierzwinski, prêtre et chanoine 
catholiq'te romain, et conseiller gubernial pour les 
affaires ecclésiastiques, cita ces prêtres patriotes devant 
son tribunal, et pour leur extorquer l'aveu qu'il dési- 
rait obtenir, et qui devait le rendre digne de la con- 
fiance de son kayser, il leur fit administrer des coups de 
stock. 

La police autrichienne se sert souvent des Polonais 
eux-mêmes pour espionner les Polonais. Alors on met 
les mouchards dans les secrets de la police pour les 
mettre sur les traces du crime de l'amour de la patrie ou 



— 172 — 

de l'humanité. Mais la police autrichienne est défiante et 
prudente ; aussi remarque t-on que les individus honorés 
de la confiance de la police, après avoir rempli leur ser- 
vice, meurent ordinairement subitement d'un accident 
que l'on appelle en Gallicie, accident autrichien. Le traî- 
tre Mierzwinski fut trouvé mort dans sa chambre quel- 
ques mois après cette exécution barbare ; la police fit 
courir le bruit qu'il s'était empoisonné lui-même; le 
public disait, au contraire, qu'il se repentit de son ac- 
tion ; que le gouvernement autrichien conçut de sinis- 
tres soupçons sur les suites de son repenlir, et craignit 
qu'il ne trahît les secrets de la police, dont il était dépo- 
sitaire ; qu'il fut empoisonné. Ce misérable chanoine 
a été mon chef pendant deux mois en 1829, dans le 
bureau des affaires ecclésiastiques. Le gouvernement 
autrichien aime les traîtres polonais, italiens, bohé- 
miens, hongrois ; mais il ne se fie qu'aux Allemands 
autrichiens pur-sang. 

Beaucoup de personnes, que la police soupçonne de 
patriotisme ou d'humanité, sans en avoir les preuves, 
meurent subitement soit dans leur domicile, soit en 
prison, pendant l'inquisition. Le professeur Hiitner, al- 
lemand non autrichien, savant distingué, ami de l'hu- 
manité et de la Pologne opprimée, fut soupçonné de 
libéralisme. M. le baron Krieg, actuellement vice-pré- 
sident du gubernium, fit une descente dans son logis, 
saisit tous ses papiers, et... quelques heures après, on 
trouva M. Hiitner mort empoisonné. 



— 173 — 



On a remarqué que toutes les personnes arrêtées, qui 
pendant l'inquisition montrent de la fermeté de caractère, 
et font preuve de principes, ne sont plus jamais rendues 
à la liberté ; elles meurent toujours victimes d'un acci- 
dent autrichien, soit pendant l'inquisition, soit après la 
condamnation; mais elles meurent presque toujours 
avant la fin de la peine à laquelle elles ont été condam- 
nées. Ces personnes sont très dangereuses pour le sys- 
tème autrichien. — Il y a auprès de chaque cercle un 
commissaire de cercle spécialement chargé de la police 
secrète; et il correspond, quant à cette charge, immé- 
diatement avec le gouverneur ou avec le directeur de la 
police. 

Les cercles, les magistrats de la police, ont le droit de 
faire administrer des coups de stock à tous les domesti- 
ques, à tous les ouvriers et à tous les bourgeois ou 
paysans qui n'ont point de propriété immobilière, sans 
aucune enquête écrite, sans aucun jugement. Tous les 
soldats de police et de magistrats, tous les landsdragons 
de cercles portent à cet effet des cannes suspendues h une 
pièce de buffleterie. Il n'y a pas de gendarmes en Au- 
triche, mais il y a des landsdragons. 

On remarque encore qu'en Autriche et dans tous les 
gouvernements absolus, il y a moins de suicides qu'en 
France, en Angleterre et clans tout autre état libre. La 
raison en est qu'on aime et estime une chose d'autant 
plus qu'il faut plus de peine et de précautions pour 
l'acquérir ou pour la conserver. Les esclaves croient 

10. 



1 



I 







— 17/i — 

que la vie doit être un don bien précieux, puisqu'il faut 
tant de peine, tant de précaution pour le dérober à la 
police et le conserver, et puisque leurs maîtres regar- 
dent le droit de leur ravir la vie et de les assommer 
comme le comble de leur puissance souveraine et ab- 
solue, et ne s'en dessaisiraient pas à aucun prix. 



CHAPITRE VIII. 

Fonctionnaires ■publics. 

On divise en trois classes très distinctes les fonction- 
naires ou plutôt les agents publies : 1° Ceux qui sont 
payés par les caisses du kayser ; ils tiennent le premier 
rang et ont' droit à ajouter à leur grade l'épithète : 
Kayserale royal (commissaire kayseral royal). 2° Les 
fonctionnaires urbains, qui sont payés par la caisse de 
la ville, et 3° Les fonctionnaires dominicaux qui sont 
loués et payés par les seigneurs. 

Les fonctionnaires kayseraux sont nommés ou par le 
kayser lui-même ou par l'administration kayserale et 
royale. Les fonctionnaires urbains sont nommés par l'ad- 
ministration kayserale royale; les uns et les autres ont 
des appointements fixes et des pensions de retraite. Les 
fonctionnaires dominicaux sont examinés et munis de 
certificats de capacité par le gubernium ou le tribunal 
d'appel; mais ils n'ont pas de salaires fixes ni de pen- 
sions de retraite. 

En Russie, on accorde les fonctions et les grades 
préférablement aux Allemands étrangers. Pour obtenir 
une fonction ou devenir officier dans l'armée, un Russe 
de naissance et d'origine doit prouver sa noblesse. Les 
Allemands en sont dispensés. C'est le contraire en Autri- 




— 176 — 

che. Pour obtenir une place de fonctionnaire public, 
il faut prouver, par des certificats, qu'on est sujet au- 
trichien de naissance; qu'on a fréquenté toutes les 
classes des écoles publiques en Autriche; et il faut prêter 
le serment qu'on n'appartient à aucune société secrète, 
et qu'on dénoncera au gouvernement tout ce qu'on croit 
lui être pernicieux ou dangereux. Les personnes qui 
ont fait leurs classes allemandes et leurs études dans la 
maison de leurs parents ou dans une pension avec des 
professeurs privés, ne sont pas admises aux emplois 
publics. 

En général, les Allemands ont la préférence, et c'est 
à eux qu'on accorde exclusivement les fonctions de pré- 
sident, de directeur, de chef d'autres hauts emplois 
rétribués. 

Excepté les copistes appelés cancellistes, les archi- 
vistes et les fonctionnaires de caisses et de comptes, tous 
les autres emplois de tribunaux de justice civile et pé- 
nale, de cercles, de gubernium et de magistratures ur- 
baines, ne peuvent être accordés qu'à des individus qui 
ont fait leur droit à l'une des universités germaniques 
d'Autriche. 

Tous les fonctionnaires nouvellement nommés sont 
obligés de travailler gratuitement pendant trois, quatre 
ou six ans. Ce n'est qu'après ce 'service gratuit, qu'on 
leur accorde des salaires de 200 ou 300 florins par an. 
Malgré ces exigences , malgré les entraves de toutes 
sortes qu'on éprouve à l'université, il y a un grand 



— 177 — 
nombre de jurisconsultes qui travaillent gratuitement 
pendant quatre ou six ans pour gagner un salaire de 300 
florins par an. La raison en est que les arts, les métiers 
et l'industrie en général sont méprisés ; que les ouvriers, 
les laboureurs et tous ceux qui s'occupent d'un travail 
manuel sont soumis aux coups de bâton pour la moindre 
déviation; et qu'il n'y a dans la Pologne autrichienne 
ni fabriques, ni manufactures, ni négociants en gros. 

Les fonctions et les grades sont accordés dans l'ar- 
mée civile, militaire et spirituelle, sans aucun égard à 
la naissance noble ou roturière, ni à la fortune. On ne 
consulte que les qualités personnelles du candidat. La 
plupart des hauts fonctionnaires sont de la roture ou de 
la plus pauvre et de la plus basse noblesse germanique. 

Les employés publics prêtent encore le serment de ne 
révéler à personne rien de ce qu'ils savent en vertu de 
leur emploi. Cette taciturnité est tellement rigoureuse 
et universelle, qu'un copiste, un archiviste, un secrétaire 
ou un conseiller, ne peut rien dire de ce qu'il a copié, 
lu ou écrit, à son collègue ou collaborateur dans le même 
bureau. 

Voici les salaires des fonctionnaires : 

Le gouverneur de Gallicie a par an 16,000 florins de 
la part du kayser, et 4,000 florins par an de la part de 
la diète, ensemble 20,000 florins. 

Les trois présidons de fors nobles et celui du tribu- 
nal d'appel, chacun par an 6,000 fl. 

es 16 conseillers de gubernium, les 19 capitaines de 






I I 



— 178 — 
cercles (préfets) et les 9 conseillers du tribunal d'appel 
chacun 3,000 fl. 

Les conseillers de trois fors nobles chacun 2,000 fl. 

Le conseiller aulique près le gubernium 4,000 florins. 
Quelquefois il y a deux conseillers auliques en Gallicie. 

Les secrétaires du gubernium, de fors nobles et du 
tribunal d'appel, et les conseillers de tribunaux crimi- 
nels, chacun par an 1,200 florins. 

Les commissaires des cercles, les caissiers et les offi- 
ciers du bureau de comptabilité (Buchhaltung), chacun 
de 800 florins à 1,000 florins. 

Les copistes, les archivistes, les concipistcs (rédac- 
teurs), les bourgmestres, ont par an de 200 à 600 flo- 
rins. Un florin vaut 2 francs 50 c. 

Les fonctionnaires kayseraux et urbains, qui ont 
droit à la pension de retraite, sont obligés de servir 
sans interruption aussi longtemps que leur santé le 
comporte. Si après dix ans de service non interrompu 
ils sont incapables, à cause de leur santé, de continuer 
le service, ils ont droit à un tiers de leur dernier 
salaire : après 25 ans de service ils ont droit à la 
moitié, et après liO ans accomplis, à la totalité du 
salaire. S'ils deviennent incapables dans le courant de la 
Zt0 me année de leur service on leur accorde trois quarts 
de leur salaire. 

Deux fonctions salariées sont incompatibles. Le fonc- 
tionnaire qui serait appelé à en remplacer un autre, 
ne touche que le salaire de la place la plus rétribuée. 



— 179 — : 

Après la mort d'un fonctionnaire, sa veuve, après 
avoir prouvé qu'elle ne possède aucune fortune, a le 
droit à un quart, et les enfans légitimes sans distinction 
de nombre, à \jh du dernier salaire de leur père. Les 
enfants n'acquièrent et ne gardent ce droit que jusqu'à 
l'âge de \h ans pour les filles et 16 ans pour les garçons. 
La veuve garde ce droit tant qu'elle est veuve, et qu'elle 
réside en Autriche. L'obligation de résider en Autriche 
s'étend à tous les pensionnaires en retraite. 

La concession de pensions pour les veuves et les 
enfans ne s'applique qu'aux fonctionnaires, dont le 
salaire n'excède pas 2,000 florins par an. 

Il est défendu aux fonctionnaires kayseraux et 
urbains et à leurs femmes d'exercer une industrie ou 
un métier lucratif. Cette défense a été modifiée der- 
nièrement quant aux femmes. 

La vénalité et la corruption parmi les fonctionnaires 
kayseraux et urbains sont au plus haut degré. M. Met- 
ternich lui-même était à la solde du czar Alexnnder, 
qui lui payait, dit-on, un million de roubles par an. 
Cette solde a cessé avec la vie d'Alexander en 1825. 
Il est défendu aux fonctionnaires publics de recevoir 
de l'argent et des cadeaux, pour exercer et remplir 
leurs fonctions. Mais cette loi est illusoire ; parce qu'il 
est défendu aux particuliers, sous peine de crime et 
curcere duro, de corrompre les fonctionaires. Or, la 
personne qui accuserait le fonctionnaire de lui avoir 
escamoté de l'argent, serait la première condamnée à 













— 180 — 

10 ans de carcere duro, et le fonctionnaire , s'il était 
assez niais pour avouer le crime , serait , au plus, 
déposé de ses fonctions. Malheur au particulier qui 
accuserait un fonctionnaire et qui n'aurait pas de 
preuves suffisantes à l'appui de son accusation. Il serait 
assommé, confisqué et ruiné, et toute sa famille. 

On doit une obéissance aveugle aux ordres d'un 
fonctionnaire public ; et ce n'est qu'après avoir exécuté 
ses ordres qu'on a le droit de se plaindre à son supé- 
rieur. On ne peut jamais accuser un fonctionnaire 
devant un tribunal de justice pénale ou civile, à cause 
de ses fonctions; mais on se plaint à son supérieur. 
Aussi voit-on les conseillers et les barons qui n'ont que 
leur salaire, ou les bourgmestres qui n'ont que 400 ou 
600 florins par an, et qui sont entrés en fonction en 
lambeaux et pieds nus, ou qui sont venus en Pologne 
du fond de l'Allemagne à pied, et trainant leurs enfants, 
leurs bagages et leur provision de pommes de terre 
dans une brouette, devenir riches au bout de dix ou 
quinze ans de leurs fonctions, avoir des laquais, acheter 
des équipages et des villages. 

Les fonctionnaires autrichiens se laissent corrompre 
avec une plus grande facilité encore que les fonction- 
naires russes. Mais il y a cette différence, que le fonc- 
tionnaire russe se laisse corrompre aussi au détriment 
de son czar, et qu'après avoir reçu un pot-de-vin, il 
tient sa promesse; parce qu'il craint l'accusation; 
tandis que le fonctionnaire autrichien prend tout et 



— 181 — 

de tout le moude, engage les parties intéressées à le 
corrompre, marchande avec elles, et ne tient pas sa 
parole; il fait toujours ce qu'exige l'intérêt de son 
kayser; il ne contrevient au befehl qu'au détriment 
des particuliers. La raison en est que les fonctionnaires 
autrichiens sont protégés par la loi dans toutes leurs 
fourberies contre les particuliers, et qu'ils sont sévère- 
ment punis pour la moindre faute au détriment du 
kayser. L'administration, la comptabilité et le contrôle 
du revenu kayseral sont si bien organisés , qu'il est 
impossible de tromper le kayser d'un seul centime, 
sans être surpris. Cependant pour pallier son avarice, 
le kayser fait divulguer que les fonctionnaires comptent 
les centimes et volent des millions. 

En général, on choisit les fonctionnaires parmi les 
classes pauvres, parce que ceux-ci étant tirés du néant, 
élevés à la dignité de fonctionnaires salariés, gardent 
plus de reconnaissance, sont plus soumis et moins indé- 
pendants que les riches. Us tiennent d'autant plus à 
l'existence de ce gouvernement, que leur propre exi- 
stence en dépend. Presque tous les présidents, tous les 
conseillers auliques, guberniales, etc., etc. , sont de la 
plus basse classe, de la roture ou de la noblesse, et ne 
vivent que de leur salaire. Ces fonctionnaires haïssent 
les riches et méprisent les pauvres, et n'ont pitié ni 
des uns, ni des autres. C'est ce qu'il faut dans un gou- 
vernement de rapine et de pillage. C'est par ce motif 
qu'il est défendu aux fonctionnaires autrichiens d'exer- 

II 



1 



— 182 — 
cer aucune industrie , aucun métier lucratif. l\ n'y a 
pas en Autriche d'aristocratie proprement dite. Au- 
jourd'hui ce sont Metternich, Schwarzenberg, Lichten- 
stein et quelques autres qui sont les principaux instru- 
ments du kayser. Mais après leur mort, leurs fils ne 
seront plus rien , et ils seront appauvris. Les kaysers 
n'accordent jamais aux indigènes puissants les postes 
élevés; ils craignent toujours un autre Wallenstein. 
Le grand visir de l'empire est toujours tiré d'une famille 
allemande pauvre et obscure. Le grand chancelier 
actuel est un Allemand de Westphalie, il s'appelait 
Ochsenhausen. Le kayser François en a fait le prince de 
Metternich, et les écrivains mercenaires d'Allemagne 
publient partout que Metternich est une famille ancienne 
princière. Tous les gouverneurs des provinces sont 
ordinairement de nobles pauvres, ne possédant aucune 
fortune immobilière et imposée en Autriche. Les barons 
allemands tirés de l'état de mendicité se pfêteutjfacile- 
ment, et même avec quelque satisfaction , aux rapines 
gouvernementales contre les classes aisées; ils ne peuvent 
pas souffrir qu'un bourgeois ou un simple gentilhomme 
polonais soit mieux logé, habillé et équipé, et qu'il vive 
mieux qu'eux. M. le baron de Krieg, ci-devant conseiller 
aulique, actuellement vice-gouverneur deGallicie, aper- 
çut, en se promenant dans le faubourg de LéopoL, au 
milieu d'un beau jardin, une belle maison de campagne 
sans étage, dont les croisées ouvertes laissaient voir les 
jolis meubles. Il en demanda le propriétaire, et apprit 



— *183 — 

à son grand étonnemeiit que c'était un boulanger de 
Léopol. « Comment, s'écria-t-il un jour à la session 
guberniale à laquelle j'ai assisté, comment on se plaint 
de l'énonnité des contributions, et j'ai vu un boulanger 
qui est logé mieux que moi baron d'empire germanique, 
conseiller aulique kay serai royal. » On fit doubler et 
tripler l'impôt de la patente du boulanger coupable, et 
il fut ruiné au bout de quelque temps. 

La rareté de l'argent et la misère générale du peuple 
font qu'un fonctionnaire, qui a nuit cents francs de 
solde, loge et vit mieux qu'un seigneur qui a un village 
avec cinq ou six mille arpents de terre, et cinquante ou 
soixante familles paysannes corvéables. Tour ue pas 
réveiller la jalousie et la haine des seigneurs et des bour- 
geois contre le gouvernement paternel, il est recom- 
mandé aux fonctionnaires, par un befehl écrit et connu 
seulement d'eux, de ne pas faire de luxe et surtout 
de ne pas tenir de chevaux ni de voitures. Mais il ne 
faut pas croire que les étrangers qui logent et vivent 
dans les hôtels, puissent vivre à bon marché. Au con- 
traire, tout y est plus cher qu'en France ou en Angle- 
terre ; parce que les maîtres d'hôtels paient au kayser 
à titre de contributions, de la patente, de droit, etc., 
etc., plus de soixante-cinq pour cent. Les logeurs 
sont obligés de passer avec chaque locataire un contrat 
par écrit sur un papier timbré, et d'aller présenter ce 
contrat au bourgmestre. 

Le befehl qui défend le luxe aux fonctionnaires, ne 









— 18ù — 
s'applique pas au gouverneur appelé communément Sa- 
trape. Celui-ci fait au contraire beaucoup de luxe pour 
séduire, entraîner et ruiner les seigneurs polonais. Le 
prince Lobkowicz ne sortait jamais qu'en voiture pré- 
cédée de deux grands et gros Allemands coureurs, mu- 
nis de gros bâtons, pour avertir les passants de se 
découvrir, et frapper ceux qui ne prendraient pas une 
attitude respectueuse. 



CHAPITRE IX. 



Militaire. 



Recrutement. — Peines militaires. 



L'armée autrichienne se recrute par la conscription. 
La Pologne autrichienne est divisée, à cet effet, en 
douze arrondissements militaires. Le 2 janvier de cha- 
que année une commission militaire, composée de deux 
officiers subalternes et de trois ou quatre caporaux 
ou soldats comme copistes , se rend au lieu même de 
chaque ville, bourg ou village de son arrondissement, 
et après avoir invité à son secours le curé de la pa- 
roisse et le bourgmestre ou le représentant dominical, 
elle procède à la conscription. Le curé est obligé de porter 
avec lui les registres de l'état civil, c'est-à-dire les livres 
des naissances, des mariages et des décès. Tous les in- 
dividus mâles depuis l'âge de 17 ans et au-dessus, sont 
obligés de se présenter en personne devant la commis- 
sion. Le père de famille y comparaît pour déclarer les 
changements survenus dans sa famille, depuis l'année 
passée ; le propriétaire de maison pour donner des ren- 
seignements sur ses locataires. Tous les individus pro- 
pres au service militaire, sont désignés dans une colonne 
des livres de conscription. Cette commission militaire 
met aussi en évidence, dans ces livres, le nombre des 
chevaux, des bœufs, des vaches, des brebis, des cochons 
que possède chaque habitant. 









— 186 — 

L'office de l'arrondissement militaire envoie au cercle 
une copie de ce recensement, et fait un rapport au gé- 
néral commandant, qui siège à Léopol ; les cercles le font 
au gubernium, et celui-ci fait la répartition des recrues 
par cercles, leur ordonne la levée et en fixe la nuit qui 
est la même pour la province entière. Les cercles font 
la répartition des recrues par villes et villages, et ordon- 
nent aux bourgmestres et aux juridictions dominicales 
de commencer la levée la nuit fixée par le gubernium. 
Tous ces ordres se transmettent dans le plus grand se- 
cret. Le soir de la nuit fixée , les bourgmestres et les 
seigneurs mandent auprès d'eux tous les sbires , les 
mouchards, les employés, les soldats de police, et sou- 
vent aussi les soldats de l'armée ; et vers minuit, où tout 
le monde dort, les recruteurs divisés en plusieurs ban- 
des, se dispersent, cernent les maisons, enfoncent les 
portes , si l'on n'ouvre pas tout de suite , enlèvent 
l'homme qu'ils cherchent, le garotte avec des cordes et 
le conduisent en prison. Les recruteurs sont munis de 
haches et de marteaux pour enfoncer les maisons, et de 
gros bâtons pour en frapper la proie si elle voulait ré- 
sister ou se défendre. D'après le befehl de 1828, il n'y 
a que les hommes depuis l'âge de 18 ans jusqu'à l'âge 
de 30 ans, qui sont soumis au service militaire en temps 
de paix ; en temps de guerre , on enlève les hommes 
jusqu'à l'âge de 50 ans. Les victimes enlevées sont con- 
duites k l'office du cercle, où une commission mixte 
composée d'un commissaire du cercle, de deux officiers 



— 187 — 

militaires et d'un médecin du régiment, les mesure, 
visite et ne choisit que les plus beaux, les plus robustes, 
et les plus jeunes. 

Malgré le nombre fixé dos recrues, les bourgmestres 
et les seigneurs sont obligés d'enlever et de présenter de- 
vant la commission tous les hommes mariés ou non ma- 
riés jusqu'à l'âge de 30 ans; parce que la commission a 
le droit de choisir, et qu'ensuite on ne peut pas savoir 
d'avance combien se rachèteront du service. Car il est 
permis, en temps de paix, dépaver 300 florins (750fr.) 
au kayser, qui seul a le droit de se charger des rempla- 
cements, en faisant enlever d'autres jeunes gens qui ne 
puivent pas payer la rançon. 

La nuit de l'enlèvement des recrues, c'est véritable- 
ment la nuit de la Saint-Barthélemi. Pendant plusieurs 
jours qui suivent celte nuit, on n'entend dans les mai- 
sons, dans les rues et sur les routes, que des pleurs et 
des gémissements des mères, des pères, des épouses, des 
enfants, qui suivent en caravane, jusqu'au cercle, les 
sbires kayseraux qui conduisent leurs enfants , leurs 
époux, leurs pères. Et qu'on ne s'étonne pas de ces la- 
mentations. Les conscrits sont aussitôt conduits dans un 
pays étranger, en Allemagne, en Italie ou en Hongrie; 
ils sont soumis à une discipline barbare , et maltraités 
par les officiers et les caporaux allemands dont ils ne 
comprennent pas la langue. C'est la langue allemande 
qui est la langue du commandement militaire , pour 
toute l'armée composée do plus des onze douzièmes de 









^■■■1 



— 188 — 

Polonais, Hongrois, Italiens, Bohèmes, etc., etc., et 
d'un douzième d'Allemands. 

C'est à l'occasion de la levée des recrues que les fonc- 
tionnaires autrichiens font les marchés et écorchent, 
pour leur compte, les habitants qui ne peuvent pas 
payer au kayser la rançon de 300 florins à la fois. Ces 
malheureux sont enlevés chaque année, depuis l'âge de 
18 ans jusqu'à 30 ans, et chaque fois les fonctionnaires 
leur font payer une certaine somme; de sorte, qu'à l'âge 
de 29 ans, ils ont payé à différentes époques plus de 
deux ou trois fois 300 florins, qu'ils se sont ruinés, et 
ne pouvant plus payer à l'âge de 29 ans, ils sont enlevés 
et livrés au service militaire. C'est encore à l'occasion 
de la levée des recrues que les cercles, les bourgmestres 
et les seigneurs exercent leurs actes d'intimidation ou 
de vengeance contre les bourgeois ou les paysans. 

Les seigneurs et les bourgmestres qui ne peuvent pas 
attraper et fournir leur contingent, sont punis par de 
fortes amendes pécuniaires. 

La noblesse et les colons allemands sont exempts du 
service militaire forcé, par des motifs politiques. 

La conscription est le moyen le plus efficace pour 
détruire insensiblement le peuple polonais et le sup- 
planter par les Allemands. La Pologne autrichienne 
fournit cinq fois plus de soldats que les provinces au- 
trichiennes allemandes. D'après la gazette d'Augsbourg 
du mois de mai 1845, la Pologne autrichienne fournit 
13,956 recrues, en l'an 1845; tandis que les provinces 



—[ 



— 189 — 

allemandes n'en fournirent que 5,898 hommes. Or, les 
provinces allemandes ont une population de plus de sept 
millions; et la population aborigène de la Pologne au- 
trichienne, qui seule fournit les soldats, ne se monte 
pas h plus de trois millions et demi; parce que les nom- 
breux colons allemands sont exempts du service mili- 
taire et les 300,000 Allemands mosaïques se rachètent 
ou se soustraient au service en s'estropiant volontaire- 
ment. Les Israélites se font arracher ou s'arrachent eux- 
mêmes les dents de devant, ils se coupent les doigts ou 
s'estropient aux pieds. Souvent les mères estropient 
leurs fils aussitôt après la naissance, en leur tordant un 
bras ou un pied. 

La durée du service militaire était autrefois à vie poul- 
ies régiments hongrois et de quinze ans pour les Po- 
lonais et les autres. Depuis 1845, la durée est restreinte 
à huit ou dix ans. Mais comme les soldats autrichiens 
appelés landsknecht n'en ont aucune connaissance, qu'ils 
n'ont pas le droit de se plaindre contre les gouver- 
nants, et qu'il n'y a pas de journaux indépendants, le 
gouvernement ne donne le congé qu'aux landsknecht 
rendus impropres au service, et fait servir les autres 
aussi long-temps qu'il lui plaît; parce qu'en Autriche 
la loi, c'est la volonté du kayser, et les officiers ou les 
fonctionnaires sont les seuls interprètes légaux. 

Les peines militaires sont : 1° les coups de stock sur 
les fesses; 2" les coups de baguette sur le dos nu, et 
3" la mort. 

11. 






— 190 — 

Le lieutenant a le droit de faire administrer aux sol- 
dats landsknecht, pour la moindre insubordination et 
sans aucun jugement, vingt-cinq coups de stock, frap- 
pés par un seul caporal. Le capitaine a le droit de faire 
administrer trente coups de stock par deux caporaux, 
et en présence de la compagnie. La punition s'exécute 
au milieu d'une place publique, pendant le marché ou 
la foire et avec une cérémonie prescrite. D'abord le 
coupable porte lui-même le banc, le place devant la 
compagnie, et se couche sur ce banc , au commande- 
ment de l'officier. Ensuite deux caporaux commandés 
sortent de leur rang et se postent l'un à gauche, l'autre 
à droite du landsknecht couché. Ils visitent les fesses 
si elles ne sont pas couvertes d'autre chose que d'un 
caleçon et pn procède à l'exécution. Au mot de com- 
mande, le caporal à gauche du coupable frappa le pre- 
mier coup, et une ou deux minutes après, le caporal de 
droite, et ainsi de suite alternativement. Après chaque 
coup on attend au moins une ou deux minutes pour 
que le coupable ait le temps de sentir et de souffrir, et 
pour que les fesses puissent enfler et saigner. Les offi- 
ciers de la compagnie surveillent l'exécution et crient : 
frappe bien (kau zu). L'exécution dure à peu près trois 
quarts d'heure. Après le vingtième coup on voit souvent 
tomber des morceaux de caleçon et des fesses. Autre- 
fois on frappait sur le pantalon en drap que les soldats 
portent ; mais le kayser François , appelé par les Alle- 
mands le père du pays (Landesvater) , ordonna de frap- 






— 191 — 

per sur le caleçon, pour économiser le pantalon, et pour 
faire mieux sentir les coups. La pudeur publique ne 
permet pas de frapper sur les fesses nues. — Les mal- 
heureux mettent ordinairement uu morceau de linge 
dans la bouche ; parce qu'autrement les mouvements 
convulsifs des mâchoires, et le grincement des dents, 
font qu'ils se mondent la langue et se cassent les dents. 
La peine une fois prononcée ne se pardonne jamais ; 
les Allemands sont froids et inexorables. Si quelquefois 
le coupable expire avant le dernier coup, on continue 
de frapper sur le cadavre jusqu'à ce que le nombre 
prononcé de coups soit accompli. Le système autrichien 
demande cette sévérité. — Après l'exécution, le puni se 
lève, se traîne vers l'officier commandant, s'incline jus- 
qu'à terre en le remerciant de la punition, par ces 
mots : habc dan!;. Ensuite il charge le banc sur ses 
épaules et le reporte. Toutes les punitions se font publi- 
quement pour intimider le peuple. Les Polonais et les 
Israélites ne peuvent pas supporter ces cruautés germa- 
niques ; ils se sauvent cl évitent cet aspect hideux et 
douloureux; les Allemands et les Allemandes seuls s'ar- 
rêtent et se disent : c'est un cochon polonais qu'on fus- 
tige (polnischcs schwein). 

Du temps de la République polonaise il n'y avait que 
deux genres de punition , savoir la prison et la mort. 
La bastonnade était regardée comme infâme et déshono- 
rant les défenseurs de la patrie. Le kayser, au contraire, 
regarde et traite les militaires défenseurs de son trésor 






— 192 — 
et de son trône comme des sbires mercenaires, comme 
des brigands. — Aussi au commencement de l'invasion 
autrichienne, les conscrits polonais auxquels on a voulu 
administrer la bastonnade , se révoltaient et menaçaient 
de tourner leurs baïonnettes contre les envahisseurs. 
Pour les calmer et habituer à ce genre de punition dé- 
gradante, et pour les engager, par un exemple, à s'y 
soumettre, on commença par administrer les coups de 
stock aux soldats allemands d'origine et de naissance. 
Au commandement de l'officier, le landsknecht allemand 
se charge du banc, se couche, présente les fesses, souffre, 
se lève, s'incline, remercie, habe dank, et s'en va. — 
Voilà, disaient les Allemands aux Polonais, en leur mon- 
trant le grand et gros landsknecht fustigé, voilà la haute 
civilisation autrichienne qui consiste à savoir obéir aux 
befehls et à ses supérieurs. 

La bastonnade plut dans la suite beaucoup aux sei- 
gneurs polonais ; et depuis ils s'en servent contre leurs 
paysans , ils les civilisent à la manière autrichienne. 

La désertion et d'autres délits graves sont punis' par 
les baguettes. Le militaire condamné par le conseil du 
régiment à cette peine , est dénué de tout vêtement et 
de chemise jusqu'aux hanches, et passe et repasse dix, 
quinze, vingt ou trente fois au milieu d'un ou de plu- 
sieurs bataillons d'infanterie , disposés en haie de deux 
rangs tournés face à face l'un contre l'autre. La haie a 
trois ou quatre pas de largeur. Chacun des soldats est 
muni d'une baguette d'osier et en frappe le passant, de 



— 193 — 



loute sa force, sur le dos nu. Par précaution les soldats 
sont munis de plusieurs baguettes pour les changer en 
cas de rupture. Si le malheureux condamné tombe en 
défaillance et ne peut plus marcher, alors on le couche 
sur un banc, et les soldats en haie, en marchant et en 
revenant au pas ordinaire, le frappe. S'il expire sous les 
coups, et cela arrive souvent, et je l'ai vu moi-même en 
1808 et 1809, on frappe sur le cadavre, jusqu'à ce que 
le nombre de tours déterminé soit accompli. Après quel- 
ques tours, le long d'un bataillon composé de huit, cents 
à mille hommes, la peau du dos tombe en morceaux, 
et bien souvent on voit les entrailles à travers les côtes 
décharnées. Durant l'exécution , le colonel et le major, 
tous deux à cheval, marchent des deux côtés de la haie, 
toujours à la hauteur du supplicié , et crient à haute 
voix : frappe bien (hau zu). Les soldats qui manquent 
le coup ou qui ne frappent pas de tontes leurs forces 
reçoivent la bastonnade. 

Cette punition par les baguettes, appelée en allemand 
spitzruthen, est surtout douloureuse et dangereuse à la 
santé et à la vie, en hiver, par dix, quinze ou vingt de- 
grés au-dessous de la glace; parce qu'alors le sang, dont 
les baguettes après le coup sont trempées, se glace sur 
les baguettes qui de\ iennent dures et tranchantes comme 
du verre. 

Le gouvernement autrichien croit devoir appliquer 
cette peine cruelle et barbare particulièrement sur les 
Hongrois et les Polonais, parce que leurs désertions 






I 



■ 



m^M 




— 194 — 
sont plus fréquentes. Beaucoup de ces malheureux sont 
mariés et pères de plusieurs enfants, sans fortune, sans 
ressources. Les aumôniers des régiments et les prêtres 
catholiques et acatholiques en général, instruisent le 
peuple et les soldais, dans le confessional et dans la 
chaire, que le dévouement pour le kayser est le premier 
et le plus sacré de tous les devoirs, qu'il faut aimer le 
kayser plus que ses parents et que sa patrie. Voyez, di- 
sent les prêtres, voyez les nobles Français qui n'hésitent 
pas de combattre dans nos rangs ou à la tête de nos 
landsknecht, contre leur patrie et leurs compatriotes , 
pour rétablir le trône de leur roi. [Mais malgré les exhor- 
tations, malgré l'exemple séduisant des royalistes fran- 
çais, malgré la promesse du paradis après la mort , le 
peuple ni les soldats ne peuvent concevoir, dans leur 
simplicité vertueuse mais anti-autrichienne et anti-ca- 
tholique, qu'on doive abandonner à la misère ou exposer 
à la mort, sa femme, ses enfants débiles, sans fortune, 
sans ressource, et courir à la défense du trône et du tré- 
sor dont la ruiné ne menace ni l'humanité, ni leur patrie, 
ni même la vie de leur kayser chéri. Il y en a même 
parmi les Polonais et les Hongrois, qui prétendent que 
ce trône et ce trésor, que la religion les engage à dé- 
fendre, sont la cause et la source de toutes les calamités 
humaines. 

La peine de mort s'exécute avec la corde au gibet 
pour les crimes civils ; et avec le plomb pour les crimes 
militaires. Trois soldats tirent à la fois à bout portant 






— 195 — 

sur la poitrine ci sur la tète. La désertion réitérée, même 
pendant la paix, est punie de mort. On n'enterre pas 
tout de suite le cadavre après l'exécution, mais on le 
laisse pendu à la potence ou étendu à terre jusqu'au 
coucher du soleil, pour que le public le puisse visiter et 
s'édifier; on laisse seulement un soldat en sentinelle. 

J'ai vu, en 1808 ou 1809, une Hongroise qui accou- 
rut du fond de la Hongrie, avec ses trois enfants, dont 
l'aîné pouvait avoir six ou sept ans, et le plus jeune, 
encore à la mamelle, quatre ou cinq mois. Cette mal- 
heureuse espérait pouvoir, par sa présence, fléchir la 
cruauté autrichienne, exciter la pitié et obtenir la grâce 
pour son mari déserteur, mais elle s'étail trompée ; il a 
été fusillé. Elle se précipita sur le cadavre encore chaud 
de son époux, poussa des gémissements, l'appela par 
son nom, » Paul, mon cher Paul! « secoua le cadavre 
et lui ouvrit la bouche, croyant pouvoir le réveiller et 
le rappeler à la vie. Deux ou trois heures après elle ex- 
pira la bouche collée ou plutôt glacée sur la bouche de 
son mari; l'enfant à la mamelle suivit le sort de sa 
mère. Ce jour là la neige tombait avec une telle abon- 
dance que les trois cadavres en furent tout à fait cou- 
verts vers deux heures après midi. Personne n'osa por- 
ter secours à l'épouse ni aux enfants du criminel fusillé ; 
on craignit de s'attirer la colère du gouvernement pa- 
ternel. Que la justice se fasse, dût le monde en périr! 
disent les Autrichiens. 

La population allemande de l'empire autrichien est 



,1 






— 196 — 
au reste de la population comme un à six ; et le nombre 
d'officiers allemands est au nombre d'officiers slaves, 
hongrois, ou italiens, comme six à deux. Presque tous 
les colonels et tous les généraux sont allemands. Les 
Hongrois, les Italiens et les Polonais germanisés dépas- 
sent de beaucoup tous les Allemands, en bassesses et en 
cruauté. D'après le sytème autrichien, les provinces 
allemandes fournissent des caporaux et des officiers, les 
autres provinces fournissent des soldats. Les régiments 
hongrois sont cantonnés en Pologne et en Italie ; les 
régiments polonais en Hongrie et en Italie; les régi- 
ments italiens en Hongrie et en Pologne; et les officiers 
et les caporaux allemands sont partout. 

Le kayser ne se sert pas de la force militaire seule- 
ment pour défendre son trône, son trésor, ses passions, 
ou pour conquérir de nouveaux pays ; mais il en fait le 
commerce, il loue son armée à des puissances étran- 
gères. C'est ainsi que le kayser Maximilien avait loué 
une armée à l'Angleterre, en 1513, moyennant cinq 
cents écus par jour. Le kayser François louait aussi ses 
troupes à l'Angleterre, depuis 1793 jusqu'à 1815, con- 
tre la France, moyennant des millions desterlings; mais 
le bail fut passé sous la forme de l'alliance, et les troupes 
mercenaires d'Autriche combattaient sous la dénomina- 
tion d'auxiliaires ou d'alliées. En louant leurs troupes 
les kaysers retirent un double profit : d'abord ils rem- 
plissent leurs caves d'or, qu'ils se font payer par les loca- 
taires, et qu'ils ne dépensent pas parce qu'ils paient 



— 197 — 
leurs troupes avec du papier-monnie qu'ils réduisent 
de temps en temps à volonté ; et qu'ensuite ils se dé- 
barrassent du surcroît de la population hongroise, ita- 
lienne et slave. 

Il n'y a dans la Pologne autrichienne que quelques 
casernes. A Léopol il s'en trouve une seulement, dont 
le généreux kayser a doté la ville en transformant un 
ancien couvent en caserne, pouvant contenir à peu près 
mille hommes d'infanterie ; à Wadowice on en a nou- 
vellement bâti une pour quelques escadrons de cavale- 
rie. Aussi, les soldais et les chevaux sont logés chez les 
habitants, qui sont obligés de donner aux soldats un 
lit, du sel et du feu. Ils ne sont pas obligés par un be- 
fehl de les nourrir; mais ils les nourrissent pour les 
rendre bienveillants et moins cruels. Les soldats autri- 
chiens, sans distinction de la nationalité à laquelle ils 
appartiennent, se disent enfants du kayser; ils sont fiers, 
regardent les Polonais comme des esclaves conquis, les 
maltraitent et les volent impunément. D'après les be- 
fehls existants on doit porter la plainte devant le caporal 
contre un simple soldat ; devant le sergent major (feld- 
vebel) contre un caporal; devant le sous lieutenant con- 
tre un sergent major, et ainsi de suite. Mais comme 
l'armée forme un corps privilégié, les plaignants n'ob- 
tiennent aucune justice, et s'exposent toujours à la co- 
lère de la soldatesque. 

Un befehl ordonne de payer aux logeurs un kreutzer 
(quatre centimes) par jour pour un militaire; mais cette 






■■■■ 



— 198 — 
rétribution appelée schlaf-kreutzer n'est presque jamais 
payée ; le capitaine de la compagnie, le bourgmestre et 
d'autres employés la partagent entre eux. 

Le soldat d'infanterie touche, en Gallicie, k kreutzers 
par jour ; le caporal 8 kr. ; le sous-lieutenant touche 
par an 200 florins (500 fr.) ; le lieutenant 300 fl. ; le 
capitaine 800 fl. ; Je colonel 3,000 fl. ; les généraux ont 
4, 5 et 6,000 fl. 

Les honneurs militaires ne se rendent en Autriche 
qu'aux personnes militaires. Le comte Ankwicz, rené- 
gat polonais germanisé, archevêque catholique romain 
de Gallicie, primas regni, demanda à l'autorité mili- 
taire un poste d'honneur. On le lui refusa, et le géné- 
ral commandant lui fit plaisamment remarquer qu'il 
serait plus convenable de mettre devant le palais archi- 
épiscopal un prêtre avec une croix qu'un soldat avec 
un fusil. L'armée française est plus catholique. Je vois 
avec plaisir un soldat en faction devant le palais archi- 
épiscopal de Bordeaux. 

En général, les Allemands n'aiment pas les Polonais, 
mais ils les craignent à cause de leur intrépidité et de 
leur bravoure. Un exemple appuiera cette assertion : 
En 1840, un Polonais provoqua en duel, pour une 
offense, M. de Gerstner, lieutenant dans le régiment de 
lanciers de Coburg. Comme les duels sont prohibés en 
Autriche, M. de Gerstner dénonça la provocation à l'au- 
torité militaire à Saatz en Bohème. Le Polonais fut aus- 
sitôt saisi, chargé de fers aux pieds et aux mains, et 



^^g** 



— 199 — 

amené devant le conseil de guerre. Dès que M. deGerst- 
ner fut entré dans la salle du tribunal, et qu'il eut 
aperçu le Polonais enchaîné, il dégaina son sabre, lui 
coupa d'abord les bras, par précaution, et ensuite lui 
hacha la figure en présence du conseil militaire, et après 
ce duel il s'en alla. La Gazette allemande d'Augsbourg 
du 17 juin 1840, n° 169, qui annonça ce fait, ajoutait 
que M. de Gerstner prit la fuite. — Connaissant la légis- 
lation autrichienne, je peux affirmer que le Polonais mu- 
tilé, s'il a survécu à ce combat, a été condamné aux tra- 
vaux dans une forteresse , et qu'on lui avait laissé le 
droit de poursuivre juridiquement M. Gerstner, qui 
aura été secrètement transféré dans un autre régiment 
en garnison en Hongrie ou en Italie. — La censure au- 
trichienne supprime les numéros des journaux étran- 
gers qui annoncent de pareils faits. Aussi les habitants 
d'Autriche n'ont aucune connaissance de cet exploit mi- 
litaire de M. le baron Gerstner. 

Pour compenser la perte de la bataille du pont d'Ar- 
cole, l'Autriche fit piller et assassiner les ministres plé- 
nipotentiaires français au congrès de Rasladt, le 28 
avril 1799. La cavalerie autrichienne, commandée par 
un colonel, surprit, à quelques pas de Rastadt, les voi- 
tures où se trouvaient les trois ministres plénipoten- 
tiaires français avec leurs femmes et leurs enfants, et 
leur livra la bataille. MM. Bonnier et Roberjeot furent 
égorgés, M. Jean Debry fut blessé. La France perdit 
cette bataille, d'abord parce que les trois Français, leurs 




— 200 — 
enfants, leurs femmes, étaient surpris en voiture; et 
qu'enfin le nombre des hussards autrichiens était au 
centuple. 

Autrefois on appelait les soldats allemands lands- 
knecht, mot allemand qui signifie en français valets du 
pays. Mais depuis quelque temps les gouvernements 
les font appeler soldaten, dénomination empruntée à la 
langue française, et transportée toute vive dans le voca- 
bulaire allemand. Au singulier, le soldat s'appelle en 
allemand soldat. 

La personne du soldat en faction est sacrée et invio- 
lable. Les passants sont obligés de se découvrir devant 
le factionnaire, et d'obéir sans hésiter à ses ordres, sous 
peine d'être fusillé ou tué à coups de baïonnette. Le 
factionnaire est votre souverain absolu, il est votre juge 
et votre bourreau, sans appel. Malheur à vous si vous 
passez seul devant un factionnaire qui vous en veut; il 
vous tue et il dit après que vous lui avez manqué de 
respect. De pareilles exécutions à mort arrivent sou- 
vent en Gallicie ; mais il est défendu d'en parler ou de les 
annoncer dans les journaux; elles arrivent aussi quelque- 
fois à Vienne même. D'après la Gazette universelle 
d'Augsbourg du 16 février dernier, n° Ul, les faction- 
naires autrichiens ont tué à coups de fusil, en très peu 
de temps, cinq personnes qui fumaient des cigares en 
passant devant eux. 

Chaque régiment a son aumônier, et tous les soldats 
assistent tous les dimanches à la messe ; après laquelle 






T 



■ 



— 201 — 
on les exhorte à être fidèle à leur sarment. Mais les 
soldats ne sont rien moins que dévots ; ils vont à la 
messe quand on l'ordonne, et ils n'y vont pas quand on 
ne l'ordonne pas. Le kayser craint autant le fanatisme 
que la lumière de la raison. Les Autrichiens disent qu'un 
soldat qui est dévot et qui a plus de foi dans la croix 
que daus son fusil ou son sabre, est lâche et indigne du 
nom de soldat autrichien. 









CHAPITRE X. 



Finances. — Impôts. 

Les principes de l'administration autrichienne, sous 
les rapports des finances, sont ceux de tous les posses- 
seurs illégitimes d'un bien ou d'une industrie; à savoir 
de tirer le revenu le plus fort possible, avec les dépenses 
les moindres possibles. Les kaysers ne diffèrent des ex- 
ploiteurs de carrefours qu'en ce qu'après avoir pillé 
leurs sujets, ils leur laissent la vie; parce qu'ils ne 
craignent pas, comme les filous communs, d'être saisis 
et jugés par les tribunaux, et que cette vie leur est utile 
et nécessaire, pour garder et augmenter leur trésor. Ils 
ne reconnaissent que le tribunal suprême de Dieu, au- 
quel se soumettent volontairement et exclusivement 
tous les despotes par la grâce de Dieu. 

Sous le rapport de trésors, le kayser mérite bien le 
titre de Grésus moderne. C'est le plus riche, mais aussi 
le plus avare de tous les banquiers, de tous les souve- 
rains connus du monde. Il tient lui-même la clef de ses 
finances, il connaît mieux que tout autre banquier, la 
tenue des livres en partie double. Moyennant Je papier- 
monnaie et les rapines, le kayser a échangé et amassé 
dans ses caves tout l'or, tout l'argent des particuliers, des 
églises et des communes de son empire. Le kayser est 
le premier banquier; l'empire est sa propriété, il est le 



***** 



— 203 — 

maître absolu et exclusif de la vie et de la fortune de 
ses sujets. Les souverains d'Autriche se font donner en 
Allemagne le titre de kayser, parce que dans l'évangile 
allemand il est dit : « Rendez au kayser ce qui est au 
kayser, gebi dem kayser iras des kaysers ist. » En Po- 
logne ils se font donner le titre de cesarz, parce que 
dans l'évangile polonais il est dit : « rendez à césar ce 
qui esta césar, oddajcie cesarzowi co jest cesarskiego. » 
Tous les prêtres de l'empire ont l'ordre de rappeler au 
peuple, au moins une fois par mois, de rendre au kay- 
ser ou césar tout argent, parce que tout argent est au 
kayser par l'ordre de Dieu. 

Tout ce que les sujets payent, on doivent payer, ils 
sont censés le payer ou le devoir au gouvernement, à 
l'Etal. Ce n'est pas à moi que vous payez, dit le kayser h 
ses sujets, c'est au gouvernement. Au contraire tout ce 
que le gouvernement doit payer aux soldats, aux prê- 
tres, aux fonctionnaires, etc. , etc. , c'est le kayser qui 
paie de sa bourse. C'est au kayser que vous devez l'o- 
béissance et la fidélité, parce que c'est lui qui paie, ré- 
pète-t on, aux agents de toute espèce. 

Les subsides et les secours que la France donne aux 
malheureux inondés, grêlés ou incendiés, sont inconnus 
en Autriche, On doit tout au kayser et à son gouverne- 
ment, mais le gouvernement ne doit rien à personne. 
C'est tout au plus que, dans une calamité considérable, 
où les milliers sont réduits à la mendicité, le kayser 
ouvre sa bourse, et donne cent ou deux cents florins en 









— 204 — 
papier-mounaie. Il est sévèrement défendu, et c'est uu 
crime prévu par le code pénal, de souscrire, sans la 
permission du kayser, pour les malheurs arrivés dans 
les pays étrangers. Pour l'incendie de Hambourg le kay- 
ser a permis la quête dans tout son empire, qui a pro- 
duit ensemble, le don kayseral y compris, neuf ou dix 
mille florins. Les Autrichiens ne sont pas généreux 
même pour leurs compatriotes. La France, étrangère, a 
souscrit pour plus de 400,000 francs. II est défendu 
sous peine de crime et de la confiscation, de- mettre à la 
loterie étrangère ; au contraire il est permis d'exposer 
à la loterie des seigneuries ou des maisons, de les faire 
estimer deux ou trois fois la valeur réelle et de vendre 
les billets en étranger, et surtout en France où l'on 
aime à jouer ; parce que outre l'argent qui entre de 
l'étranger pour la vente des billets, les propriétaires des 
objets exposés à la loterie sont obligés de payer au 
kayser, d'avance, dix pour cent du prix d'estimation, à 
titre de regalia. 

Les kaysers et les princes autrichiens ne voyagent 
jamais à l'étranger ; ou, si la politique les force de faire 
un voyage à l'étranger, alors ils le font incognito sous 
le nom d'un pauvre baron, pour ne pas faire des dé- 
penses. Dans l'intérieur de leur empire même, ils ne 
donnent jamais rien pour les pauvres, pour l'église. 
Pour récompenser leurs serviteurs fidèles, ils leur ac- 
cordent des titres honorifiques, des décorations ; mais 
jamais de biens, d'argent, de tabatières en or. Et ces 






— 205 — 



litres lionorilh|ues de noblesse, de chambellan , ces 
décorations, ne se donnent souvent que pour gagner de 
l'argent, pour faire payer les taxes et le timbre. On 
mande à Vienne les riches particuliers Hongrois, Ita- 
liens ou Polonais pour leur faire dépenser et les faire 
ronger par les barons affamés. 

On ne donne pas aux seigneurs autrichiens la per- 
mission de voyager à l'étranger, pour ne pas exporter 
de l'argent; au contraire on donne la permission aux 
mendiants, aux pauvres ouvriers d'aller à l'étranger, 
chercher de l'argent, et de le porter en Autriche. 
A Paris seul il y a cinquante mille pauvres Allemands; 
et il n'y a pas cinquante mille pauvres Français dans 
tout l'empire autrichien. Et tandis que les Allemands à 
Paris sont à la charge de la nation et du gouvernement 
français, on compte que le duc de Bordeaux et sa cour 
et MM. les légitimistes français donnent à l'Autriche 
un revenu de plusieurs millions par an. Voilà, les réfu- 
giés que les kaysers aiment et recherchent. Après la 
chute du dernier soulèvement de Pologne, de 1830, le 
kayser reçut dans son empire les Polonais réfugiés. Il 
lit payer aux officiers subalternes 40 kreutzers (32 sous) 
par jour. Mais en même temps il les fit loger dans les 
casernes à Brun, par quinze et vingt hommes dans une 
chambre, coucher sur les lits des simples soldats, et fit 
retenir pour ce logement 15 kreutzers (12 sous) par 
jour et par tête; de manière que les officiers étaient 
^censés recevoir 40 kreutzers, et ne recevaient réel- 

12 









■ ' 






— 206 — 

lement que 25 kreutzers par jour. On nous a refusé la 
permission d'aller loger en ville. 

Les sources du revenu du gouvernement autrichien 
sont de cinq différentes espèces. 1° Les contributions 
directes , 2° Les contributions indirectes, 3" Les droits 
royaux appelés regalia, k° Les domaines, 5° Les mono- 
poles. 

Contributions directes. On entend en Autriche par 
la contribution directe ; a, la contribution foncière des 
terres et des maisons, et b, la contribution dominicale ou 
seigneuriale. 

Depuis 1818, la contribution foncière est établie sui- 
vant les cadastres faits sous le règne de Joseph II en 
1787 et vérifié en 1817. Ces cadastres ont été confec- 
tionnés et vérifiés par les communes elles-mêmes. Dans 
chaque commune on a assermenté à cet effet, six pay- 
sans ou bourgeois, le curé et le bourgmestre ou le 
seigneur de la commune, et deux personnes comme té- 
moins tirées de communes attenantes. Toutes les per- 
sonnes travaillaient, écrivaient, arpentaient pour le bien 
public, et par conséquent gratis. Les cadastres ne 
coûtent donc rien au kayser ; mais ils sont très inexacts 
et au grand détriment des contribuables. En Autriche, 
tonte inexactitude de fonctionnaires au préjudice du 
kayser est un crime, et est puni de peines sévères et de 
la destitution ; tandis que toute inexactitude au préju- 
dice des sujets et en faveur du kayser, est regardée 



— 207 — 

comme une preuve du zèle et de la fidélité. Aussi les 
ingénieurs et les commissaires de cercles, qui surveil- 
laient, vérifiaient et rectifiaient les opérations du ca- 
dastre, pour ne pas se tromper au préjudice du kayser, 
augmentaient arbitrairement le résultat trouvé par les 
arpenteurs, quant à la quantité et la qualité du sol. 

Le produit du sol fut taxé, non pas d'après les prix 
de 1818, mais d'après les prix de 1795, parce qu'alors 
le blé était le plus cher : d'abord à cause de la guerre 
contre la République française; ensuite il y avait alors 
plus de numéraire en Autriche et eu Gallicie, qu'il n'y 
en avait en 18 1S, et qu'il n'y en a à présent. Avant la 
révolution française on ne connaissait pas de papier- 
monnaie ; les églises, les couvents, les communes et les 
particuliers n'étaient pas encore tout-à-fait pillés. 
Comme Verres en Sicile, le kayser en Pologne, pour 
fixer l'impôt , fait taxer l'hectolitre du blé trois ou 
quatre et même dix fois au-dessus du cours auquel les 
contribuables imposés le vendent. Les Polonais soumis 
à l'Autriche, passent, comme autrefois les Siciliens, leurs 
tristes jours sous une variété de concussions, de rapines 
et des iniquités détestables. Les evacteurs kayseraux 
vendent ordinairement les objets saisis , comme du blé 
et du bétail, au dixième et même au vingtième du prix 
courant ou du prix du cadastre. Pendant mon emploi 
à ZIoczow on vendait à un florin les vaches saisies, qui 
se vendaient ordinairement au marché de 12 à 15 flo- 
rins; et on vendait à 20 kreutzers un hectolitre du blé 






■ - ■ ■ 



— 208 — 

saisi qui est taxé dans le cadastre à cinq florins. ( Un flo- 
rin a 60 kreutzers. ) 

La contribution dominicale est assise sur le recen- 
sement et les déclarations appelées fassions de seigneurs, 
de 1775 et 1776. Le gouvernement autrichien en de- 
mandant ces déclarations, prévint les seigneurs qu'il ne 
maintiendrait que la corvée qui sera consignée dans la 
déclaration. Aussi ces déclarations sont-elles faites au 
préjudice criant des paysans qui sont écrasés par la 
corvée. 

Le taux de la contribution foncière est de 8 à 12 pour 
cent. Les terres libres et les terres corvéables ou sou- 
mises à la dîme et aux dations à l'église , paient égale- 
ment celte coniribution, sans aucun égard ni déduction 
dans l'évaluation du produit net. 

Le taux de la contribution dominicale sous différents 
noms varie entre 30 et 40 pour cent ; sans compter les 
frais de la juridiction dominicale, qui se montent à plus 
de 70 pour cent ; de manière que les seigneurs, soi- 
disant Polonais, n'ont que l'honneur d'être bourreaux 
de malheureux paysans polonais et delà Pologne; parce 
que toute la force physique, morale et politique de la 
Pologne est dans les paysans. Les kaysers absorbent 
sous différents titres plus que le revenu de la corvée ; 
quand les seigneuries sont affermées, alors le fermier 
est obligé de payer au kayser, à part, de 2 % à 40 pour 
cent du revenu net de la ferme. 

Contributions indirectes. Sous ce nom on comprend 



"*•*,■■ 






— 209 — 

en Autriche, 1* Les douanes qui sont établies du côté 
de la Russie, de la Pologne russe et de la Hongrie. La 
Hongrie est regardée, par rapport aux autres provinces, 
comme un pays étranger ; mais elle est moins ménagée 
que les états étrangers, parce qu'elle ne peut pas se 
servir du droit de réciprocité, ni de celui de représailles 
envers les autres provinces autrichiennes; ce droit ap- 
partient à son roi le kayser. 2° La capitation (kopfs- 
teuer). Toute personne depuis l'Age de 15 ans jusqu'à 
75 ans paie, par an, 30 kreutzers. 3" L'impôt de con- 
sommation se paie de tout ce qu'on mange, boit ou 
brûle. k° L'impôt judaïque (judensteuer), auquel sont 
soumis les Israélites seuls, se perçoit sur la viande et 
les chandelles allumées le jour du sabat. Je me rappelle 
qu'une oie qui se vend en Gallicie 1 5 kreutzers , paie à 
titre de l'impôt judaïque, 10 kreutzers. 5° L'impôt de 
classes (klassenteuer). A cet impôt sont soumis tous les 
propriétaires de métiers, de moulins, de manufactures, 
de fabriques ou de l'industrie quelconque ; tous les 
maîtres, professeurs, artistes, fermiers, ouvriers, qui 
gagnent par an 120 florins (300 francs). On paie par an 
de deux et demi jusqu'à liQ pour cent. Par exemple la 
personne qui gagne 120 florins, paie deux et demi pour 
cent ; celle qui gagne Zi00 florins, paie cinq pour cent ; 
et ainsi de suite jusqu'à 16,000 florins par an, qui 
paient fiO pour cent. 6" L'impôt de maisons, qui se 
paie dans les villages à 40 kreutzers par chaumière, et 
dans les villes en proportion du loyer. A cet effel, 

12. 






— 210 — 

chaque propriétaire est obligé de passer avec son loca- 
taire un contrat par écrit, sur un papier timbré, et de 
le présenter au bourgmestre pour l'enregistrer. Le lo- 
gement du propriétaire est taxé comme s'il était loca- 
taire. Toute contravention est punie d'une amende de 
vingt fois le loyer annuel. 7° Péage des routes, des 
aqueducs et des ponts. De deux en deux lieues, il y a à 
travers la route, une barrière en bois et une cabane du 
fermier. Dans les villes toutes les avenues et toutes les 
issues sont garnies de barrières, et il faut payer en en- 
trant et en sortant. A Léopol, une promenade hors de 
la barrière, en voiture attelée de deux chevaux, coûte 
20 kreutzers; et il n'y a pas de pont ni d'aqueduc à pas- 
ser. La France, qui ne connaît pas de péage de route, 
devrait soumettre tous les sujets autrichiens et toutes 
les marchandises autrichiennes, à leur entrée en France, 
au paiement d'une indemnité de route, par le droit de 
réciprocité. Le péage et la réparation des routes sont 
affermés à des Juifs ou Allemands, qui maltraitent et 
écorchent les voyageurs de toutes sortes possibles. Il 
faut quelquefois, et surtout de nuit en hiver, attendre 
deux ou quatre heures avant qu'ils ouvrent la barrière. 
Chaque voyageur est obligé de présenter au fermier la 
quittance du péage de la barrière précédente, ou de payer 
une amende de 20 fois le péage. 8° Impôt du logement 
militaire (mililaerquartier-geld) est perçu sur toutes les 
chaumières et toutes les maisons. 

Les droits royaux (regalia). Dans cette {catégorie 



— 211 — 

entrent 1" le timbre. Tous les documents qui prouvent 
une obligation contractée ou acquittée, toutes les péti- 
tions aux tribunaux, aux offices, aux magistrats, aux 
fonctionnaires ou au kayser, doivent être écrits sur un 
papier timbré. Le timbre pour les documents est de 
trois kreutzers jusqu'à cent florins, selon la valeur, de 
deux florins jusqu'à cent mille florins et au-dessus. 
2° La poste aux lettres. Le transport des lettres ne coûte 
rien au gouvernement ; les maîtres des postes aux che- 
vaux s'en sont chargés gratis, pour le privilège exclusif 
qu'ils ont de transporter les voyageurs, et de se faire 
payer d'après le tarif privilégié. Les maîtres de postes 
ne peuvent pourtant louer que les chevaux sans voi- 
tures. 3° La distribution de la noblesse, des titres, des 
dignités et des ordres. Le titre de chevalier paie cinq 
mille florins; celui de comte quinze mille florins ; celui 
de prince vingt-cinq mille florins de taxe, sans compter 
le timbre. U° La loterie. 5° Les amendes pour les coups 
de stock et d'autres. 

Les domaines. Tous les villages, villes et bourgs qui, 
à l'époque de l'envahissement autrichien en 1772 étaient 
libres , c'est-à-dire qui n'avaient pas de seigneurs , 
échurent au kayser en propriété, et forment ses do- 
maines. Les habitants polonais de ces domaines sont 
sujets à la corvée et à toutes les contributions, dations 
et aux dîmes, comme les serfs des seigneurs particuliers. 
La plupart de ces domaines sont vendus à des particu- 
liers. Nous avons déjà dit qu'il n'est pas permis aux 












— 212 — 
Polonais corvéables de se racheter. Les biens confisqués 
échoient aussi au kayser comme domaine. 

Monopoles. Sous ce titre sont compris 1° Le sel, 
2° Le tabac, 3° La poudre à fusil, k° Les diligences, 
5° L'imprimerie el la vente de livres classiques, 6° La 
fabrication des armes militaires. Il y a en Gallicie trois 
principales salines. Celles de "Wieliczka, au pied des 
monts Karpalh, sont les plus fécondes et les plus cé- 
lèbres sur la terre. Le sel de ces salines n'a besoin d'au- 
cun apprêt pour être consommé. C'est une mer glacée; 
Je sel en est presque aussi transparent et clair que de 
l'eau glacée. Le revenu brut des salines de Wieliczka se 
monte à plus de douze millions de francs par an ; les 
frais d'exploitation se montent à peine à deux cent mille 
francs. Il est défendu aux particuliers , sous peine de 
crime, de se servir du sel ou des sources salées qu'ils 
pourraient découvrir sur leurs terres. 

Il est défendu aux particuliers d'entretenir des dili- 
gences et des chevaux de relais sur la route appelée 
kayserale (kayserstrasse). La peine de la transgression 
de ce befehl, est la confiscation des chevaux et une 
amende arbitraire. Les voituriers et les particuliers qui 
voyagent avec leurs chevaux, sont obligés, avant leur 
départ, de se munir d'un certificat du gouvernement, 
qui contient le nombre et le signalement des chevaux, 
et de payer au kayser une indemnité appelée kopyt- 
howe. Aussi les prix des diligences sont-ils plus élevés 
en Gallicie, où un hectolitre d'avoine ne coûte que 20 



mntttu mmi 



— 21:'. — 
ou 2U sons, qu'en France où l'avoine est beaucoup 
plus chère. Une place dans l'intérieur de la diligence 
kayserale, et il n'y en a pas d'autres, de Léopol à 
Vienne, c'est-à-dire pour une distance de cent deux 
lieues autrichiennes, coûte quarante huit florins ou cent 
\ingt francs. 

Le revenu brut que la Gailicie donne au kayser s'élève 
de 12 à lu, 000,000 de florins, et les dépenses faites en 
Gailicie se montent de k à 6,000,000 de florins. Le 
revenu net du kayser est donc de 8,000,000 de florins 
(20,000,000 fr.) par an. Ce revenu net, qui chaque 
année vient augmenter le trésor kayscral, s'explique 
par l'excédant de la production sur la consommation, et 
de l'exportation sur l'importation. Les paysans polonais 
produisent dix fois plus qu'ils ne consomment. La vie 
des esclaves noirs coûte beaucoup plus à leurs proprié- 
taires que la vie des esclaves polono-autrichiens. 

Les dépenses pour les travaux publics se montent de 
l\ à 0,000 florins par an. Il faut une permission expresse 
du kayser pour toute construction nouvelle, quelque 
polît que soit le chiffre des frais, et pour toute répara- 
tion dont les frais dépassent 200 florins. Les villes ont 
besoin de la permission du cercle pour toutes les dé- 
penses ordinaires qui excèdent la somme de 5 florins. 

Le kayser est le seul banquier de son empire ; les par- 
ticuliers ne sont presque que ses commis, destinés à 
attirer de l'argent de la Russie, de la Turquie, de la 






— 214 — 

France, de l'Angleterre, moyennant les banqueroutes 
frauduleuses appelées faillites. 

L'argent autrichien contient treize seizièmes de fin et 
trois seizièmes d'alliage. On ne voit en Gallicie que de 
la monnaie de cuivre, du papier-monnaie et des pièces 
d'argent de 20 kreutzers. Les pièces d'argent de 2 fl. 
sont extrêmement rares. L'or que le kayser tire des 
mines de la Hongrie n'est destiné qu'à augmenter son 
trésor. Les ducats et les roubles de Russie sont en 
pleine circulation et connus de tout le monde en Gal- 
licie. Cela prouve encore que l'exportation de la Galli- 
cien en Russie dépasse de beaucoup l'importation. De- 
puis la chute de l'insurrection polonaise de 1830, l'Au- 
triche donne asile à tous les riches polonais de la 
Russie. 

L'avant dernier kayser François fut instruit par ses 
agents, que les roubles russes, frappés sous le règne de 
Catherine II, excédaient de beaucoup leur valeur nomi- 
nale et celle des autres roubles ; il en fit acheter en Rus- 
sie par ses agents secrets 7,000,000 de roubles, les fit 
refondre, et gagna sur cette opération 1,000,000 de 
roubles ou 4,000,000 de francs. Les Allemands con- 
naissent mieux les finances de la Russie que les Russes 
eux-mêmes. 

Le papier-monnaie que la République française avait 
émis par nécessité, et qui a disparu avec la crise finan- 
cière, n'a été introduit en Autriche, et n'y subsiste 
usqu'a 'présent que par spéculation et par la cupidité 






— "215 — 

Insatiable des kaysers, de s'enrichir aux dépens de leurs 
sujets et de l'étranger. Un befehl sanctionne la peine de 
mort contre celui qui se refuserait de le recevoir. Pendant 
les deux premières années après son émission primi- 
tive, le papier- monnaie était au pair avec le cours du 
numéraire ; la facilité du transport et la nouveauté le 
firent même rechercher. 

Le kayser François profita de la naïveté de son peu- 
ple. Il ordonna à tous ses caissiers de cercle et à tous 
ses agents publics, de ne faire des paiements qu'en 
papier-monnaie, et d'échanger ou d'acheter avec du 
papier tout l'or ou tout l'argent qu'ils pourraient. Ses 
agents secrets se répandirent, dans le même but, dans 
toutes les provinces et dans l'étranger. 11 ordonna, sous 
peine de confiscation et de prison, à toutes les églises, à 
toutes les villes, communes et communautés, de lui 
livrer tous les objets en or et en argent, tout le numé- 
raire, et les (il payer en papier-monnaie, d'après le 
cours, comme l'exige la justice autrichienne. Par suite 
de ces dispositions financières, l'or se rendait à grands 
flots dans les coffres kayseraux. 

Mais bientôt, malgré les centaines de millions qu'im- 
portaient les infatigables champions du despotisme, les 
émigrés français, l'or et l'argent devinrent rares, et le 
cours du papier-monnaie commença à fléchir depuis 
1795; et en 1809 il fut de sept pour huit. En 1811 
parut un befehl patent qui réduisit la valeur nominale 
du papier à vingt pour cent; et en 1816 parut un autre 



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— 216 — 

befehl qui le réduisit à huit pour cent. Ces huit pour 
cent furent payés en papier- monnaie appelé notes de 
banque, qui sont en circulation jusqu'à présent, qui 
constituent la dette fictive de la monarchie autrichienne, 
et attendent la réduction ultérieure. Ces réductions 
amenèrent des faillites et des banqueroutes en masse 
dans tout l'empire. Les étrangers s'en ressentirent; le 
kayser seul y gagna. — Le kayser pourrait se débar- 
rasser de cette dette par un befehl, mais il préfère 
maintenir le papier-monnaie, et en voici les raisons : 
D'abord le papier-monnaie le rend maître de toute la 
fortune de ses sujets; car la valeur du papier dépend de 
sa bonne volonté. Ensuite, il gagne chaque année des 
millions que perdent les possesseurs de papier par la 
combustion, destruction et autres accidents. Je connais 
nu avocat h Léopol à qui les rats ont mangé 27,000 flo- 
rins de papier-monnaie. Le kayser en a gagné autant, 
parce que toute destruction et môme toute détérioration 
de papier est pour le compte du possesseur ; le kayser ne 
reçoit même pas le papier-monnaie dont il manque le 
moindre morceau. Puis le papier-monnaie sert au kay- 
ser de prétexte pour rançonner ses fidèles sujets ; car il est 
censé avoir des dettes et en payer l'intérêt; à cet effet 
on fait imprimer le chiffre de la dette et de l'intérêt dans 
tous les almanachs, dans tous les livres d'histoire et 
de géographie, dans tous les journaux ; et on le fait sa- 
voir par les professeurs à tous les écoliers, et par les 
prêtres à tous les paroissiens. Enfin, en abolissant la 



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— 217 — 

dette et en ne payant rien, le kayser paraîtrait de mau- 
vaise foi, ne pourrait tromper à l'avenir et gagerait 
moins ; tandis qu'en la réduisant successivement et jus- 
qu'à l'infini, il paraîtra de bonne foi, et pourra tou- 
jours tromper ses créanciers, non pas seulement de 
quatre-vingt-douze pour cent, comme il l'a fait, mais 
de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour mille, et ainsi 
de suite. 

L'exaction des contributions se fait de la manière 
suivante : il y a, comme nous avons déjà dit, à chaque 
chef- lieu du cercle, une caisse du cercle (kreiskassc), 
'composée d'un percepteur, d'un contrôleur et de deux 
écrivains. Les contribuables sont obligés de payer leurs 
contributions par semestre, entre les mains du caissier 
du cercle. Après le laps de temps fixé pour le paie- 
ment, la caisse envoie une liste nominale des retardataires 
au cercle. Celui-ci requiert la force militaire, et fait loger 
chez les retardataires paysans et bourgeois, un, deux ou 
plusieurs soldats de l'iufauterie, et chez les seigneurs, 
des soldats et des officiers de cavalerie. Les retardataires 
sont obligés de loger et de nourrir les soldats et les 
chevaux, et de payer à chaque soldat, les premiers 
huit jours, 6 kreutzers par jour, la huitaine suivante, 
12 kreutzers par jour, et ainsi de suite. Cette ma- 
nière d'exaction s'appelle en Autriche exécution mili- 
taire. Quand il n'y a pas assez de militaires, et cela 
arrive toujours , alors un seul soldat a trente , qua- 
rante ou soixante foyers à exécuter; il visite tous les 

13 






— 218 — 
jours tous les retardataires, et se fait payer l'amende 
légale. Les militaires exécuteurs ne touchent pas la 
solde pendant leur emploi; elle est retenue au profit 
du kayser. Si après deux mois d'exécution et de vexa- 
tions militaires, le contribuable ne paie pas sa contri- 
bution échue, alors le commissaire du cercle se rend à 
son domicile, saisit les fruits, le bétail et les meubles,, 
et les vend à l'enchère. Dans ce cas, le retardataire est 
obligé de payer, en sus de sa contribution, tous les frais 
du voyage du commissaire, qui a droit à compter les frais 
d'une voiture attelée de quatre chevaux pour aller et 
revenir, et 10 francs par jour, à titre d'indemnité ap- 
pelée diéten. 

D'après le système autrichien les contributions dépas- 
sent de beaucoup les forces financières des contribuables. 
L'avidité du kayser ne connaît point de bornes. On ex- 
torque ce qu'on peut. Ceux qui peuvent payer paient 
pour ceux qui ne le peuvent pas. On ne laisse que ce 
qui est absolument nécessaire pour vivre misérablement, 
et seulement à ces contribuables qui sont nécessaires et 
utiles à la production ou à l'oppression. Le reste de la 
population polonaise, on le fait périr d'inanition et de 
misère. INous avons déjà dit que la population aborigène 
de la Gallicie et Lodoraérie, au lieu d'augmenter, avait 
de beaucoup diminué depuis soixante-treize ans du gou- 
vernement paternel. Auprès de chaque cercle il y a un 
médecin appelé physicien du cercle (kreisphysik) payé 
par le gouvernement à raison de 800 florins par an. 



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— 219 — 

Son devoir avoué est de donner gratuitement des soins 
de médecine aux paysans malades. Or, les paysans qui 
au printemps ne se nourrissent que des racines et des 
herbes, sont attaqués d'une lièvre. Au lieu de leur don- 
ner du pain, ou plutôt de ne pas le leur ravir, le physi- 
cien qui reçoit ses instructions secrètes du gubernium, 
ordonne une décoction d'herbes qui ravit les malades 
en masse. Dans chaque chef-lieu du cercle il y a aussi 
une pharmacie privilégiée , qui porte le titre de phar- 
macie kayserale royale. Tous les physiciens et tous les 
pharmaciens de cercles sont allemands d'origine et pour 
la plupart aussi de naissance ; ils prêtent au gouverne- 
ment le serment de fidélité et de taciturnilé. Le système 
autrichien est le maître de toute espèce de poison , et 
aucun peuple ne se prête avec plus de sang-froid , de 
dévouement et de fidélité à de pareils forfaits que l'Al- 
lemand autrichien. 

La demande du kayser à titre d'impôt est à peu près 
de 16 à 18 millions par an; elle varie d'après les facultés 
des contribuables. La recette, comme nous avons dit se 
monte de 12 à 14 millions. La différence entre la re- 
cette et la demande , c'est-à-dire k millions de florins, 
qu'on ne peut plus extorquer d'aucune manière, s'ap- 
pelle arriéré. On tient en évidence cet arriéré; et les 
commissaires en demandent le paiement aux retarda- 
taires, pendant cinq ans après le terme. Après cinq ans 
de vexations, le kayser remet à ses sujets cet arriéré. Ce 
sont de pareilles remises que le kayser, voulant donner 






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— 220 — 

des preuves de sa générosité et de sa magnanimité iné- 
puisable, fait de temps en temps, et dont les journaux 
allemands retentissent avec tant d'emphase et tant de 
perfidie. 

Un befehl du kayser permet aux sujets de faire leur 
paiement en pièces d'or ou d'argent de l'étranger, et les 
caisses sont obligées de les recevoir d'après le tarif fixé ; 
mais au contraire il est ordonné aux caissiers sous peine 
de destitution et de prison de ne payer aux sujets, soit 
fonctionnaires, soit particuliers, qu'en papier-monnaie, 
ou eu pièces d'argent d'Autriche. Le motif déclaré de 
ce befehl est pour préserver les sujets des fraudes et des 
vexations des caissiers. Le vrai motif secret du kayser 
est de s'emparer de tout l'or et de tout l'argent qui vient 
de l'étranger. Aussi, les caissiers sont-ils obligés d'indi- 
quer dans leur journal en détail les pièces et l'espèce de 
la monnaie payée. Toutes les pièces d'or d'Autriche ou 
de l'étranger, et tout argent de l'étranger est envoyé au 
trésor du kayser a Vienne , le premier jour de chaque 
mois. Toute monnaie étrangère qui tombe dans les 
caisses publiques urbaines ou kayserales, n'en sort que 
pour être transportée à Vienne. 

Il n'y a, pour toute la Gallicie , qu'un seul comptoir 
de change à Léopol , pour changer le papier-monnaie 
contre les pièces en argent à 20 krentzers (16 sous). Il 
n'y a dans ce comptoir qu'un seul agent kayseral qui 
opère cet échange, et seulement pendant cinq jours de 
la semaine, depuis 9 heures du matin jusqu'à midi. Or- 



— 221 — 

dinairement on n'échange à un individu que 5 ou 10 flo- 
rins. — Les billets de papier-monnaie sont tirés à 1,2, 
5, 10, 50, 100, 500 et 1,000 florins. 

L'administration des finances est impitoyable dans 
l'exaction de l'impôt, et mesquine dans les dépenses. 
La Pologne autrichienne ne connaît pas de canaux , ni 
de chemins de fer, ni de travaux publics. Il n'y a qu'une 
seule grande route ; c'est celle qui conduit de Vienne à 
Brody , et elle est entravée de barrières de péage à toutes 
les deux lieues. Le commerce qui enrichit d'autres peu- 
ples, appauvrit la Pologne autrichienne, et n'enrichit 
que le trésor du kayser. 

Il y a dans l'empire autrichien des villes libres, dont 
on ne connaît pas la signification dans le reste de l'Eu- 
rope. Dans la Pologne autrichienne il y a deux villes 
libres, Brody et Podgorze; toutes les deux à l'extrémité 
de la frontière de la Pologne russe. Les villes libres au- 
trichiennes ont le droit d'introduire librement toutes les 
marchandises indigènes et étrangères sans aucun droit 
de douanes. Mais quant à l'exportation, les villes libres 
sont regardées comme un étranger. Elles sont entourées 
et cernées des sbires et des agents de la douane, du côté 
russe; l'exportation de marchandises pour la Russie est 
facilitée de la part du gouvernement autrichien par tous 
moyens légaux et illégaux, par les voies publiques et 
secrètes. En un mot les villes libres autrichiennes Brody 
et Podgorze sont des repaires de contrebandes, organisées 
par le kayser lui-même contre la Puissie. Les villes libres 



■ 



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— 222 — 

sont d'ailleurs administrées comme toutes les autres 
villes ; elles paient des contributions énormes , et sont 
destinées à attirer de l'argent de la Russie et de la Po- 
logne russe. 

L'office de la comptabilité appelé Buchhaltung, établi 
à Léopol, tient le compte du revenu et de la dépense 
de la Pologne autrichienne , contrôle et censure les 
comptes de toutes les autorités administratives et judi- 
diciaires. Cet office est sous la dépendance de la cham- 
bre auliquedes finances à Vienne (hofkammer). La comp- 
tabilité autrichienne est si exacte et tellement sévère, 
qu'il est impossible de tromper le kayser d'un seul cen« 
time sans être découvert. Mais pour pallier son avarice 
et faire accroire au peuple naïf que l'énormité des impôts 
vient aussi de ce que les fonctionnaires le volent, le 
kayser, en visitant le Buchhaltung lors de sa présence 
à Léopol, a dit : « C'est donc ici qu'on compte des cen- 
times, et qu'on vole des millions. » Ces paroles dont les 
Allemands seuls connaissent le but et la portée, sont 
répétées et portées à la connaissance de tous les Polo- 
nais. Tout serait perdu dans l'empire autrichien, si 
l'avarice et l'opulence du kayser étaient connues de ses 
sujets non germaniques. 



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CHAPITRE XI. 

Récapitulation. — Causes de V Insurrection de Cracovie 
et de la Gallicie. — Massacre ordonné du clergé 
catholique et des ■propriétaires fonciers. 

Les dix chapitres précédents de cet opuscule ont été 
écrits et livrés à l'impression bien avant l'insurrection 
polonaise de Cracovie et de la Gallicie au mois de fé- 
vrier 1846. Le chapitre présent est écrit après cet évé- 
nement, et n'a pour but que de faire la récapitulation 
des dix chapitres premiers , et de mettre en relief les 
causes et les acteurs de l'insurrection qui a éclaté, et 
qui ne doit surprendre personne, parce qu'elle est la 
conséquence nécessaire des rapines , de l'oppression et 
de la rapacité du gouvernement paternel. Cette insur- 
rection devait partir du clergé catholique et des sei- 
gneurs, parce que ce sont ces deux classes que le 
gouvernement force à pressurer les paysans à sou pro- 
fit exclusif. 

Nous avons vu que le principe monarchique : « divide 
et irnpera» est pratiqué en Gallicie sur la plus grande 
échelle. Les paysans, les nobles, les bourgeois, les prê- 
tres, les soldats, les ouvriers, les maîtres, les domesti- 
ques, les hommes et les femmes quant à la fessée ; les 
Polonais, les Allemands, les Israélites, les fonctionnaires 
kayseraux, urbains et dominicaux, chacune de ses classes 



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— 224 - 

a ses charges, ses devoirs, ses privilèges, ses tribunaux 
particuliers. Nous avons vu que le trône de l'Autriche 
n'est qu'un comptoir; c'est pour cette raison que les 
Allemands libéraux et les Polonais appellent juifs le kay- 
ser, son grand-visir Metternich et tous ses commis, soi- 
disant fonctionnaires. Nous avons vu que le gouverne- 
ment autrichien n'est ni aristocratique, parce que la 
noblesse n'y prend aucune part; ni démocratique, parce 
le peuple en est tout-à-fait exclu; ni même bureaucra- 
tique, parce que les fonctionnaires ne sont que des exé- 
cuteurs serviles. Les fonctionnaires et les officiers civils 
et militaires, en jurant la fidélité au kayser, abjurent 
leur patrie et leur nationalité ; ils cessent d'être enfants 
et défenseurs de leur patrie, et deviennent vils merce- 
naires du kayser. Le sentiment et la conviction qu'ils 
ont eux-mêmes de leur avilissement font qu'ils n'ont au- 
cune dignité personnelle ni nationale; qu'ils sont four- 
bes, perfides, lâches envers les plus forts et les vain- 
queurs, et cruels envers les plus faibles et les vaincus. 
Ils sont tirés, presque tous sans exception, de la plus 
indigente et de la plus basse extraction nobiliaire ou ro- 
turière; ils sont sans religion, sans mœurs, sans patrie. 
Le kayser , qui est censé les soudoyer , est leur dieu ; 
il est la source et le chef visible et invisible de leur reli- 
gion. Ils ne sont ni Polonais, ni Allemands, ni Hongrois,, 
ni Bohèmes, ni Italiens ; ils sont Autrichiens. Les Alle- 
mands autrichiens eux-mêmes disent que M. le chance- 
lier Metternich n'est qu'un parvenu westphalien nommé 



— 225 — 
Ochsenhausen. Le vice-gouverneur nominal et gouver- 
neur réel et tout puissant de la Gallicie, M. le baron 
Krieg est un parvenu hessois ; il vint en Gallicie à pied 
et couvert de haillons, il y a quarante -cinq ans, obtint 
un emploi de 300 florins par an, et parvint à épouser la 
fille d'un honnête tailleur de Eéopol, qui lui apporta 
600 florins de dot et lui donna deux garçons. Aussitôt 
qu'il devint conseiller aulique, M. Kricg eut honte de 
sa femme et la dégrada à l'état de cuisinière. M. Krieg 
est d'nne cruauté froide ; dépourvu, comme presque tous 
les fonctionnaires et officiers autrichiens, de tout senti- 
ment de dignité, de liberté, d'humanité ou de généro- 
sité; serviteur fidèle et dévoué de son kayser auquel il 
doit toute son existence ; exécuteur inhumain et sangui- 
naire de ses ordres. M. le généal Wrbna, commandant 
la ville de Cracovie, est un renégat bohème ; M. le gé- 
néral Castiglioni, commandant la Gallicie, est un rené- 
gat italien, etc. etc. Le kayser Habsburg lui-même esl 
un parvenu suisse. Voilà les gens qui gouvernent la 
malheureuse Pologne, qui ordonnent les massacres du 
clergé catholique et des notables patriotes polonais. 

Nous avons vu que la langue polonaise, base essen- 
tielle de la nationalité, est interdite dans les écoles, dans 
les tribunaux, dans l'administration, dans l'armée et dans 
le culte; que les possessions foncières seigneuriales et 
paysannes sont individuelles ; que les seigneurs ne peuvent 
pas affranchir leurs paysans de la corvée; que le revenu 
tout entier de la corvée, et même plus que ce revenu, ne 



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— 2Î6 — 
profite qu'au trésor impérial. Nous avons vu que beau- 
coup de seigneurs sont cruels et maltraitent les paysans, 
mais ils ne les maltraitent que parce que le gouverne- 
ment les y engage ; parce que le gouvernement prive 
les paysans du droit naturel de se défendre contre le 
seigneur ou ses officiers agresseurs, et qu'il ne punit 
que d'une amende illusoire de 2k kreutzers, uu coup de 
stock. M. Metternich dit, dans sa note diplomatique du 
7 mars 18&6, qu'il a fait parvenir à ses agents, près les 
cours allemandes : « que le gauvernement autrichien 
avait amélioré le sort des paysans polonais qui haïssent 
le polonisme (polenthum), parce qu'il leur rappelle leur 
misère; que les insurgés de Cracovie et de Gallicie n'ont 
pas voulu faire une révolution, mais une anti-révolu- 
tion. » — C'est un mauvais augure pour l'empire au- 
trichien, quand son grand visir, M. Metternich, est for- 
cé de se défendre par de pareils mensonges, de débiter 
de pareilles effronteries diplomatiques. Non, dans au- 
cune époque du gouvernement polonais, jamais le sort 
des paysans n'était légalement et systématiquement, pen- 
dant la paix, plus malheureux que sous le gouverne- 
ment paternel d'Autriche. Les paysans polonais d'Au- 
triche sont beaucoup plus malheureux que les paysans 
russes, et sans comparaison plus malheureux que les 
paysans polonais prussiens. Les dames, les officiers su- 
balternes et généraux, les fonctionnaires et les soldats 
russes ont beaucoup plus de sentiment de liberté et de 
sympathie pour l'humanité que les Allemands autri- 



■ 



— '227 — 
chiens, que les sujets autrichiénisés, qui en sont tout-à- 
fait dépourvus. 

Nous avons vu que les paysans sont pressurés par lei 
seigneurs et le clergé, et que le clergé et les seigneurs 
sont pressurés par le gouvernement. Les seigneurs ont 
droit à la corvée ; mais à cause de cette corvée, ils paient 
au kayser, à titre d'impôts directs et indirects, plus de 
120 pour 100. Ils sont obligés d'entretenir un justicier, 
un mandataire, de lever les conscrits et les contributions 
des paysans. Les seigneurs pourraient bien renoncer de 
fait à la corvée,«mais ils ne peuvent pas s'affranchir des 
charges qui pèsent sur la corvée et qui l'absorbe au 
proût du kayser. Nous avons dit qu'il y a des paysans 
dont le kayser est en même temps seigneur; ces paysans 
forment les domaines et s'appellent cammcrales. C'est 
de ces paysans que le gouvernement paternel se servit 
pour massacrer les prêtres et les nobles polonais. Ce ne 
sont pas les paysans des nobles qui ont assassiné leurs 
seigneurs; non, ce sont les paysans du kayser, com 
mandés par le colonel Benedik, et des soldats déguisé» 
en paysans, qui allaient de château en château et assas- 
sinaient les nobles polonais, hommes, femmes et enfants, 
sans les avoir jamais vus ; et remettaient les cadavres 
aux cercles, moyennant un prix de 10 florins par tête. 
M. Metternich ne nie pas dans sa note la prime promise 
de 10 florins. Le gouvernement régulier monarchique 
se vante et fait imprimer dans des journaux que les 
paysans lui apportent tous les jours des cadavres nobles. 



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— 228 — 
Au lieu d'arrêter les sicaires, comme le ferait tout au- 
tre gouvernement régulier, le gouvernement paternel 
les paie et les engage à de nouveaux exploits. 

Le gouvernement paternel connaissait depuis long- 
temps le mécontentement général que devait nécessaire- 
ment produire sa rapacité, et il s'attendait à une insur- 
rection; aussi ménageait-il depuis quelque temps les 
paysans de la couronne pour les lancer avec plus de 
succès contre leurs nobles et leurs paysans. L'insur- 
rection polonaise devait éclater le 22 ou le 28 février ; 
le gouvernement paternel le savait; -il pouvait faire 
arrêter et juger les conspirateurs ; mais le procédé judi- 
ciaire est long et coûteux, et les preuves difGciles. Il 
faudrait absoudre , faute de preuves, des personnes 
dangereuses pour le gouvernement anti-national; il 
faudrait donner une amnistie pour ne pas passer, aux 
yeux de l'Europe, pour un gouvernement barbare et 
cruel. Et d'ailleurs, comment arrêter ies juges et em- 
prisonner cent ou deux cent mille conspirateurs. Le 
czar, dont la cruauté est plus franche, fait saisir, juger 
et pendre les conspirateurs. Autant le czar s'affiche, au- 
tant le kayser se dissimule. Le gouvernement paternel 
prévient la conspiration; il envoie des sicaires et fait 
massacrer, dix jours avant la conspiration, les prêtres 
et les nobles patriotes, les plus dangereux pour le des- 
potisme. Après avoir fait assassiner de cette manière 
toutes les personnes qu'il soupçonne de libéralisme et 
de nationalisme; et après avoir confisqué leur fortune, 



— 229 — 
le kayser interviendra en faveur des prêtres et des no- 
bles, déplorera la catastrophe, versera des larmes, don- 
nera une amnistie générale, après avoir fait assassiner 
trois ou quatre raille patriotes, et la presse allemande 
asservie, chantera la clémence et la générosité du bon 
kayser Landesrater. Pour donner des preuves de sa 
bienveillance et de sa justice, le kayser maintiendra la 
corvée, ou il la changera peut-être en redevances, parce 
que cela est nécessaire au système pour que les sei- 
gneurs soient toujours l'objet de la haine et de l'exécra- 
tion des paysans, qui ne voient pas le vrai auteur de 
leur misère. 






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CHAPITRE XII. 



Conclusion. — Contraste et incompatibilité entre l'es- 
prit national de la Pologne et le système du gouverne- 
ment paternel d'Autriche (1). 

Nous ne pouvons mieux terminer cet opuscule qu'en 
reproduisant ici quelques pièces qui jettent de la lumière 
sur les événements en Pologne et notamment en Gallicie, 
et qui font ressortir jusqu'à l'évidence tout le contraste et 
toute l'incompatibilité entre le gouvernement monarchi- 
que par excellence, et l'esprit national de la Pologne qui 
est celui de solidarité et de fraternité. 

Les proclamations des insurgés polonais et la conduite 
du gouvernement provisoire de Cracovie , comparée à 
celle du gouvernement d'Autriche en Gallicie, répondent 
le mieux à tous les mensonges et à toutes les calomnies 
que la presse absolutiste d'Allemagne et les complices de 
Metternich en France cherchent à accréditer. 

La presse indépendante et les membres indépendants 
des deux Chambres législatives de la France ont fait déjà 
j ustice de cette barbarie atroce avec laquelle la monarchie 
traite la Pologne et lui impose sa domination. Il devient 

(1) Ce chapitre est ajouté à l'insu de l'auteur résidant à 
Bordeaux, par un de ses amis résidant à Paris. 



— 231 — 

de plus en plus évident que les massacres de Gallicie fu- 
rent ordonnés, préparés, organisés, dirigés et stipendiés 
par le gouvernement d'Autriche. Excepté certains confi- 
dents, certains amis et certains complices du gouverne- 
ment paternel d'Autriche, cela ne devrait étonner per- 
sonne en France : car tout despotisme ne peut vivre ni se 
maintenir autrement que par la violence , la corruption 
et le mensonge. Tous les despotisraes suivent le même 
système ; ils s'établissent et se soutiennent par les mêmes 
moyens, mais ils les appliquent différemment, selon les 
circonstances, dans la mesure de leur danger et de leur 
pouvoir : plus ils sont menacés dans leur existence et 
plus ils deviennent barbares et cruels. Les événements 
de la Gallicie prouvent seulement que le despotisme au- 
trichien , tout paternel qu'il est pour ses valets dociles, 
soumis et dégradés, est en exécration à tous les patriotes 
polonais , et que, réduit aux abois , il croit ne pouvoir 
trouver d'autre moyen pour se maintenir que de tromper 
et corrompre les ignorants plongés dans la plus affreuse 
misère , et d'exterminer en masse la classe éclairée et 
aisée. Il a un moment flatté, trompé et soldé les malheu- 
reux paysans entrailles par des promesses, par de l'eau- 
de-vie et par de faux-frères travestis et enrégimentés ; 
car sans le secours des paysans ce serait déjà fait de lui ; 
mais, une fois hors de danger, il les traitera comme il a 
déjà traité les paysans également trompés de la Hongrie 
dont il se servit en 1831 pour massacrer les nobles hon- 
grois. 



— 232 — 

Ce n'est pas du tout un nouveau système ni un chan- 
gement de système. Ce qui se pratiquait toujours en Au- 
triche^ sans bruit, avec approbation et même avec admi- 
ration de tous les princes, sur des patriotes isolés ou en 
petit nombre, cela se pratique aujourd'hui sur un grand 
pied, pour la plus grande gloire et pour le plus grand 
salut de la monarchie. 

Plus tôt ou plus tard, et peut-être même très prochai- 
nement, les événements ne manqueront pas de prouver 
jusqu'à l'évidence que malgré ce qui vient de se passer 
en Gallicie, le peuple de cette contrée est un des plus 
doux, des plus honnêtes et des plus patriotes en Europe, 
mais à cause de sa bonhomie , facile à tromper et à en- 
chaîner, comme jadis le peuple Juif qui criait crucifiez ! 
crucifiez ! 

De tous ceux qui se sont faits dernièrement l'instru- 
ment, les défenseurs ou les apologistes du gouvernemeut 
paternel d'Autriche, ce ne sont point du tout les Paysans 
polonais qui sont le plus coupables, ni le plus cruels, ni 
le plus barbares, ni le plus malheureux à plaindre. Car 
qui est-ce qui est plus dépravé et plus dégradé, est-ce 
un malheureux ignorant plongé dans la plus affreuse mi- 
sère, trompé et entraîné par l'exemple des autres et par 
une récompense de 25 fr. , ou un savant, un ministre 
d'état, ou un publiciste, riche et nageant dans le luxe, 
qui soutient le même système, en toute connaissance de 
cause et contre toute l'opinion publique, pour une ré- 
compense ou un traitement de 100,000 francs? 



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— 233 — 

I. 

MANIFESTE DU GOUVERNEMENT NATIONAL DE LA 
RÉPUBLIQUE DE POLOGNE. 

Polonais ! 
L'heure de l'Insurrection a sonné. Toute la Pologne 
démembrée s'élève et grandit. Déjà nos frères du grand- 
duché de Posen, de la Pologne russe et de la Lithuanie 
se sont levés et combattent en Russie contre l'ennemi; 
ils combattent pour leur droit le plus sacré, que la force 
et la ruse leur ont enlevé; vous savez bien ce qui s'est 
passé et ce qui se passe encore. La fleur de notre Jeu- 
nesse languit dans les cachots. Nos pères, dont les conseils 
nous soutenaient, sont livrés au mépris. Notre clergé est 
vilipendé ; quiconque a voulu vivre ou mourir pour la 
Pologne est anéanti, ou languit dans un cachot, ou est 
exposé à y être jeté à chaque instant. Les gémissements 
de millions de nos Frères qui périssaient sous le knout 
dans des cachots souterrains et renvoyés au fond du pays 
de leurs oppresseurs, en subissant toutes les souffrances 
que l'homme peut endurer, ont retenti dans nos cœurs, 
qui s'en sont profondément émus. On nous a enlevé notre 
gloire, défendu notre langue, interdit de professer la foi 
de nos pères. Ils opposent des barrières insurmontables 
à l'amélioration de notre état social, arment le frère 
contre le frère, et sèment la calomnie contre les plus ho- 
norables enfants de la Patrie. Frères, encore un pas, et 
c'en était fait de la Pologne. Nos petits-fils maudiront 



. 



— 234 — 
notre mémoire de n'avoir laissé dans un des plus beaux 
pays de la terre que des déserts et des décombres, d'avoir 
laissé dans les fers notre peuple guerrier, et de les avoir 
forcés de professer un culte étranger, parler une langue 
étrangère et réduits à être des esclaves de nos oppres- 
seurs. La cendre de nos pères, martyrs des droits de la 
Nation, nous crie du tombeau de les venger ; les enfants 
à la mamelle nous demandent de leur conserver la Patrie 
que Dieu nous a confiée. Les Nations libres du monde 
entier nous invitent à ne pas laisser détruire notre natiol 
nalité; Dieu même nous y invite , lui qui un jour nous 
en demandera compte. Nous sommes 20 millions : le- 
vons-nous comme un seul homme, et aucune force ne 
pourra écraser notre puissance. 

Nous aurons une liberté comme on n'en a jamais vu 
sur la Terre. Tâchons de conquérir le foyer d'une liberté, 
d'une communauté où chacun jouira des biens de là 
terre d'après son mérite et sa capacité; qu'il n'y ait plus 
de privilège sous aucune forme, que chaque Polonais 
trouve pleine garantie pour lui, sa femme et ses enfants, 
et que celui qui sera inférieur par l'esprit ou par le 
corps trouve sans humiliation l'assistance infaillible de 
toute la Nation, qui aura la propriété absolue de la terre, 
qui n'est aujourd'hui possédée que par quelques-uns.' 
Les intérêts cessent ainsi que les corvées et autres droits 
semblables, et ceux qui se seront sacrifiés les armes à la 
main pour la cause nationale obtiendront une indemnité 
en fonds de terre de biens nationaux. Polonais, dès ce 



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— 235 — 

moment nous ne reconnaissons plus aucune différence 
entre nous, soyons désormais fils d'une seule mère, de 
la Patrie , d'un seul père, de Dieu dans le ciel. Invo- 
quons son appui, il béuira nos armes et nous donnera la 
victoire ; mais pour qu'il exauce nos vœux, ne nous souil- 
lons pas par le vice d'ivrognerie ni par aucune action 
infâme; ne traitons pas despoliquement ceux qui nous 
sont confiés, n'égorgeons pas ceux qui sont désarmés, 
ceux qui ne pensent pas comme nous, les étrangers, car 
nous ne luttons pas contre les Peuples, mais contre nos 
oppresseurs. En signe d'amitié mettons la cocarde na- 
tionale, et prêtons le serment suivant : 

« Je jure de servir la Pologne, ma Patrie, de conseils, 

« de paroles et d'action; je jure de lui sacrifier toutes 

« mes opinions, ma vie et ma fortune; je jure une 

« obéissance absolue au gouvernement national qui a 

« été érigé dans Cracovie, le 22 de ce mois, à huit heures 

« du soir, dans la maison de Krystofory, et à toutes les 

« autorités instituées par ce gouvernement , aussi vrai 

» que Dieu me soit en aide. » 

Ce Manifeste sera inséré dans les journaux du gouver- 
nement en feuilles supplémentaires, envoyées dans toute 
la Pologne, et notifié dans toutes les églises du haut de 
la chaire, et dans toutes les communes, par des affiches 
dans les lieux publics. 

Signe, Louis GORZKOWSKI. 
Cracovie, 22 février 1846. 



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— 236 — 

II. 

MANIFESTE 0E LA POLOGNE, LUTTANT POUR SA LIBERTÉ, 
A LA NATION ALLEMANDE. 

Le gouvernement -provisoire du royaume de Pologne, 
luttant -pour la liberté. 

Libre et noble Nation allemande ! L'Insurrection de 
nos frères du grand-duché de Posen a donné lieu à une 
perte d'hommes commune. Nos Frères ne peuvent en ce 
moment ni expliquer ni excuser la cause de cette lutte : 
Nous allons les remplacer, afin que la cause de cette lutte 
ne soit pas mal comprise, et que dès le commencement 
elle ne donne pas lieu à la malveillance. Inférieurs en 
force aux vicissitudes de la guerre, nous ne pouvons nous 
adresser à un gouvernement; mais nous pouvons nous 
adresser au Peuple, car chaque noble cœur et chaque 
oreille de l'Allemand libre est en état de nous entendre 
et de nous comprendre. 

Nos Frères de Posen , en attaquant le gouvernement 
et l'armée, se proposaient de se réunir en armes à nous 
et de nous aider énergiquement dans notre lutte contre 
notre oppresseur barbare. Ainsi le motif de l'attaque 
n'était ni la haine contre vous ni un amour-propre aveu- 
gle. Si Dieu bénit nos efforts, notre gouvernement s'en- 
tendra avec le vôtre. 

Nous vous jurons, dès à présent, amitié et concorde. 
Entre Peuples généreux et libres, il ne peut y avoir 
qu'amitié et concorde ! Ni vous ni nous, nous ne pon- 



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— 237 — 
vons oublier comment l' Allemagne accueillit nos Frères 
après la lutte sanglante de 1831. Dieu a gravé ce trait 
dans les cœurs de tous les honnêtes gens. 

Nous sommes convaincus que lorsque nos Frères, ap- 
prenant notre nouvelle lutte, accourront à notre secours, 
vous ne leur refuserez pas votre assistance; car, pourriez- 
vous souffrir que l'on chargeât de chaînes dans votre 
propre pays, les bras d'un ancien hôte? 

Généreux Allemands ! vous comprenez notre lutte, car 
vous en avez soutenu une qui était analogue. Vous avez 
vaincu dans les combats gigantesques de 1813 et 1816 ; 
nous, au contraire, nous avons succombé! 

Peut-être Dieu bénira-t-il notre entreprise actuelle, 
pour la gloire et la liberté de l'Humanité entière formant 
des peuples libres et indépendants. 

Donné près de Kielce, le 22 février 1866. 

Signe : Wegierski, Razmowski. 

m. 

PROGRAMME ADRESSÉ AUX CONFÉDÉRÉS POLONAIS. 

Léopol, 18 mars. — Voici le programme adressé 
aux confédérés par les chefs des conspirateurs , et qui a 
été trouvé sur une personne arrêtée. 

Organisation générale de la révolte. — Explosion et 
organisation en masse. 

1" Tout confédéré est tenu , aussitôt qu'il aura reçu 
la nouvelle de l'insurrection de se rendre , aux jour et 
heure fixés , avec armes et bagages, à l'endroit désigné ; 
2" les agents nommés à cette fui sont tenus d'instruire 






— 238 — 

les confédérés de l'époque de l'exposion et de la con- 
duite a suivre ; ils fixeront aussi le lieu où les confédérés 
et les forces gagnées par la Révolution devront se rendre. 
Chaque agent disposera , suivant les circonstances les 
préparatifs de ce rendez-vous ; 3° Chaque confédéré , 
avant de se rendre à l'endroit indiqué , notamment s'il 
est en rapport direct avec le peuple , devra rassembler 
la Commune et lui annoncer la Révolution de la manière 
suivante : 

« Frères polonais, je vous ai réunis pour vous annon- 
cer au nom du nouveau gouvernement de la Républi- 
que de Pologne, la liberté, l'égalité et l'indépendance 
de notre patrie , ainsi que la fraternité de tous les Polo- 
nais Dès aujourd'hui le gouvernement polonais déclare 
abolies toutes les corvées , tous les intérêts , toutes les 
redevances en nature ou autres, ainsi que les douanes, 
le monopole du tabac et toutes les autres charges. Tous 
les Paysans possédant un bien grevé d'une de ces char- 
ges ou qui paient quelques redevances, sont dès aujour- 
d hui propriétaires libres et absolus de ce fonds , sans 
indemniser le propriétaire actuel , ne restant assujettis 
qu aux charges de rigueur nécessaires pour le besoin 
du pays. Tous ceux qui ne possèdent pas des proprié- 
tés foncières , recevront , lorsqu'ils prendront les ar- 
mes , cinq journaux de terre (morgen) aussitôt que les 
Allemands seront chassés du pays. Chacun reçoit, sans 
rétribution aucune, le sel qui lui est nécessaire, Dieu 
nous l'ayant donné dans notre terre. 

« De ce moment , tout servage cesse ; les titres de 
noblesse , de prince , de baron , de comte , sont abolis. 
Tous les habitants du pays , y compris les Israélites , 
jouiront des mêmes droits. Nous sommes tous, à l'avenir, 
des citoyens polonais avec des droits égaux sous le même* 
gouvernement. 

« Frères ! au moment où je vous parle , le même 
droit est proclamé partout , dans toute l'étendue de la 
Pologne. Partout le peuple prend les armes et combat 






— 239 — 

ses ennemis , les Allemands et les Russes. De l'expulsion 
de l'ennemi dépendre bonheur de votre patrie et votre 
propre bonheur. Ainsi , en avant , au nom des libertés 
que je vous annonce , au nom de votre bonheur et celui 
de vos enfants ! au nom de la Pologne que Dieu vous a 
donnée et qu'il vous ordonne de défendre! du pays 
occupé en ce moment par les Allemands et les Russes 
qui vous oppriment ! 

Je vous invoque au nom de Dieu même! Prenez 
des faux , des fourches et des fléaux , levez-vous pour 
marcher contre l'ennemi avec moi ; le jour est enfin 
venu , où , après les grands maux de la patrie et de 
nombreux dissentimens, les Polonais se tendent la main 
pour attaquer ensemble l'ennemi . les Allemands et les 
Russes. A bas les tyrans, à bas les oppresseurs, vive la 
liberté et l'égalité , l'indépendance et la fraternité , 
vive le peuple polonais ! Frères , aujourd'hui le peuple 
rentre dans ses droits , aujourd'hui il n'y a plus de sei- 
gneurs , aujourd'hui nous sommes tous égaux , tous 
animés du même vœu , du vœu de nous débarrasser de 
l'ennemi. Polonais, aux armes. Dieu nous bénit! » 

Instruction. — Dans les lieux où il y aura un prêtre, 
il devra proclamer le présent acte , drapeaux déployés , 
avec la croix dans la main , et se rendre avec le peuple 
dans le lieu désigné. On le conduira dans le village voi- 
sin ; il devra , en tout cas , bénir l'entreprise et les 
armes. 

. Dans les lieux où il n'y a pas de prêtre confédéré , le 
patriote devra sommer le prêtre entre quatre yeux , et 
lui ordonner de haranguer le Peuple. 

Quand le peuple aura reçu l'invitation de se joindre 
au mouvement, le patriote devra le conduire au lieu dé- 
signé. Il faudra que partout, sur son passage, il proclame 
la Révolution, et ceux qui résisteront ou voudront empê- 
cher le mouvement de se propager , devront être mis à 
mort sur le champ. 

Les confédérés devront arriver à l'heure convenue 



. 



— 240 — 

au lieu désigné. C'est pourquoi ils ne pourront rester 
dans les autres lieux pour y proclamer la Révolution 
qu'autant que le temps le leur permettra. Ainsi, chacun 
commencera le mouvement révolutionnaire plus tôt ou 
plus tard-, suivant l'éloignement du lieu où il devra se 
rendre. Aussitôt le signal donné, chacun des confédérés 
devra préparer des armes pour le Peuple ; ceux qui ont 
un cheval devront l'amener pour que l'on puisse former 
immédiatement une division de cavalerie. Dès que la 
Révolution aura été proclamée, et que le Peuple se sera 
mis en marche , on devra arrêter tous ceux qui se ren- 
draient au lieu vers lequel se dirigera la Révolution , et 
ils ne pourront être mis en liberté qu'après l'attaque. 
Chacun devra agir d'après les instructions reçues et 
obéir , sous peine de mort, aux ordres du chef. Cette 
organisation a force de loi. 

[Correspondant de Nuremberg.) 

IV. 

ADRESSE DES EMIGRES POLONAIS AUX CHAMBRES 
LÉGISLATIVES. 

Messieurs les Pairs et messieurs les Députés, 

Vous avez eu sous les yeux pendant quinze ans le ta- 
bleau des cruautés et des mesures sanguinaires mises 
en œuvre pour le renversement de tout ordre moral et 
social en Pologne, sous la domination du tzar; exemple 
en partie suivi, quoique avec des apparences de modé- 
ration, par les deux autres puissances spoliatrices, mais 
dont les tendances n'étaient ni moins iniques ni moins 
subversives. 

Et, à cet effet, ainsi que pour faciliter à l'autocrate, 
insatiable du sang polonais, les moyens du plus prompt 
accomplissement de celte œuvre de destruction inouïe 
dans les fastes du monde, ces puissances se sont liées 
depuis la Révolution de Pologne en 1830, par de nou- 



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— 241 — 

veaux traités, pour l'extradition des victimes qui cher- 
cheraient à échapper à la vengeance du tyran. Aucuu 
engagement envers les puissances, aucune considéra- 
tion envers les Peuples et l'Humanité, aucun des cris 
qui appelaient Nicolas au ban de l'opinion publique, ne 
les arrêtait dans cette voie d'iniquité. 

Mais la Nation, qui n'a pas perdu sa dignité avec son 
bonheur, est toujours prèle à ressaisir ses droits, au 
risque de tomber sous le glaive exterminateur de l'en- 
nemi, plutôt que de se voir plongée avec toute sa géné- 
ration dans la dégradation et l'esclavage. 

Telle est, Messieurs, en ce moment, la situation de 
l'antique royaume de Pologne. Ce n'est pas l'exemple 
ou le cri du soulèvement sorti de quelque coin de terre, 
ce n'est pas l'espérance d'un secours quelconque au 
milieu d'une paix profonde ; c'est l'amour de la Reli- 
gion, de la Patrie, de la Liberté ; c'est le bon droit d'un 
côté; de l'autre, la tyrannie la plus atroce, la plus raf- 
finée, la plus spoliatrice, qui ont provoqué cette nou- 
velle lutte si inégale et si désespérée. Déjà le sang coule 
à grands flots sur ce sol qui fut pendant des siècles le 
gardien de la Chrétienté, des libertés et de la civilisa- 
tion européenne ! et nos Frères n'ont plus, cette fois, 
que la poitrine nue à opposer à toute la puissance ar- 
mée de trois ennemis acharnés à leur destruction. Les 
hommes de tous les états, de toutes les classes, com- 
battent dans les mêmes rangs ; les femmes saisissent de 
leurs faibles bras les armes pour venger leurs outrages ; 
et si encore quelque indice de désunion s'est manifesté 
dans leurs rangs, si encore quelques égoistes, insensi- 
bles aux maux de leur Patrie, sont restés spectateurs 
indifférents de la lutte sanglante qui vient de s'engager, 
il faut tenir compte des moyens de démoralisation et de 
dépravation que l'ennemi tient dans ses mains depuis 
trois quarts de siècle. i\ous avons confiance que la Pro- 
vidence divine qui dirige les destinées des Nations, ins- 
pirera les enfants de la même Patrie, versera dans leurs 

14 



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— '2V2 — 

cœurs l'amour et Ja concorde, et les unira dans un 
faisceau par le lien des intérêts communs, pour le 
triomphe de notre sainte cause. 

Malgré toutes les luttes que la Pologne a provoquées 
et soutenues jusqu'à ce jour pour ressaisir ses droits, 
pour redevenir une Nation indivisible et indépendante, 
aucune ne peut entrer en comparaison avec les événe- 
ments présents, dont l'histoire du monde connu n'offre 
pas d'exemple. 

JNous savons, messieurs, que cet aspect si imposant 
que présente en ce moment la malheureuse Pologne, re- 
mue tous les esprits généreux d'une Nation grande et 
héroïque, qu'il fait battre tous les cœurs de crainte et 
d'espérance, qu'il fait revivre toutes (es sympathies, tous 
les souvenirs ineffaçables sur vos monuments de gloire, 
comme impérissables parmi les ossements de vos pères. 
Mais il y a quelque chose de plus grand , un intérêt 
plus puissant, qui parle en faveur de notre cause. C'est 
d'abord l'intérêt de l'Humanité outragée dans tous ses 
droits; c'est la dignité des Nations et celle des souverains 
blessée à la vue du carnage d'un Peuple entier, sans 
distinction d'âge, de sexe ou d'état , commandé par un 
souverain apostolique dont la capitale fut sauvée par les 
ancêtres de cette même race qui tombe dans ce moment 
victime de sa colère : massacre épouvantable ! organisé 
et exécute par des suppôts, ensuite, c'est l'intérêt même 
de cette prospérité qui se manifeste dans la belle Europe, 
par les progrès rapides de sa civilisation, de son industrie 
et des améliorations journalières que les arts et les sciences 
font naître sous les auspices des gouvernements sages et 
modérés. Car tant qu'il ij aura une partie de la Pologne 
asservie, l' Europe sera toujours assise sur un volcan; 
car tous les efforts d'une politique rallinée ne sauraient 
détruire la sympathie des Peuples, qui nous est acquise 
et assurée pour toujours. 

La main divine qui dirige notre grand droit social ré- 
serve peut-être à une génération plus heureuse la fin de 



— 2Ù3 — 

cette lutte. Mais si le jour de la justice n'est pas encore 
venu, si nous succombons dans cette lutte effroyable, 
serait-il dans la nature des choses de résister encore 
long-temps à un combat aussi terrible, que le féroce 
Nicolas poursuit avec ses alliés, pour l'extirpation de 
notre nationalité, pour l'extermination des races entiè- 
res ! Alors, messieurs, viendra peut-être ce jour redou- 
table prévu par cet ami de l'Humanité et de la Pologne, 
qui, dominé par l'idée du relâchement du lien social dans 
tous les États de l'Europe, tournait ses regards attristés 
vers le septentrion pour en voir sortir de belliqueux 
Barbares, seuls capables, dans leur austère ignorance, 
de réduire en poudre l'odieuse décrépitude des Nations 
occidentales vainement chargées de luxe et de savoir. 
Alors seulement, on se souviendra que la Pologne seule 
préserva l'Europe des vingt-quatre invasions consécu- 
tives des ïartares qui, depuis Gengiskhan, venaient se 
briser contre le rempart des poitrines de nos pères. 

La première iniquité exercée sur la Pologne, de même 
que le premier crime de l'homme sur la terre, attira tous 
les bouleversements qui ont affligé l'Europe pendant un 
quart de siècle. (X'tte vérité a été reconnue par les pre- 
mières capacités politiques, qu'on ne peut pas suspecter 
d'excès de libéralisme ni de partialité en notre faveur; 
et les troubles incessants qui se sont succédé depuis que 
les grands juges du congrès croyaient avoir établi l'ordre 
en Europe, en sont une nouvelle preuve incontestable, 
et appellent la plus prompte expiation de ce crime poli- 
tique. 

C'est en présence d'événements aussi graves, dans 
l'émotion de nos cœurs qui battent pour nos frères, et 
dans l'impossibilité momentanée de leur porter le secours 
de nos bras, que l'Émigration polonaise se trouve réduite 
à élever sa voix vers vous, persuadée de trouver dans 
votre organe un appui que la dignité d'une grande na- 
tion lui impose, que l'Humanité appelle , que l'intérêt 
général des Peuples commande. Mais, messieurs, faire 






— 2/i4 — 

cesser le carnage, sa?is faire prévaloir les droits de l'an- 
tique Pologne, c'est le nourrir et le faire revivre avec 
fins de force et de cruauté. Et ce n'est pas un simulacre 
du royaume, tel que fut celui du congrès, qui peut 
amener le calme des passions et l'oubli des outrages! 

Gloire à la Nation qui, la première, pèsera de toute 
sa puissance sur les futures destinées de la Pologne et 
la pacification de l'Europe ! 

(Suivent de nombreuses signatures.) 

V. 



CHAMBRE DES PAIRS. 

Séance du 19 Mars. 

M. de montalembert. Si j'étais tenté d'applaudir à 
l'insurrection, s'est surtout parce qu'elle interrompt la 
prescription et parce qu'elle prouve que la pensée qui 
a présidé au crime du partage de la Pologne est du 
nombre de ces idées stériles qui n'aboutissent point. Si 
daus toutes les nations civilisées on a placé au dessus du 
parricide l'attentat contre un roi, parce qu'un roi re- 
présente et personnifie toutes les forces, toute la puis- 
sance de la Patrie, que sera-ce donc que l'attentat 
contre les nations elles-mêmes! C'est là un crime dont 
ne parle aucun code, parce qu'on ne l'avait même pas 
prévu. Quand on l'a immolée, la Pologne était-elle une 
Nation dégénérée? Non, c'était une Nation héroïque 
qui avait donné au monde entier, sous les drapeaux de 
la France, l'exemple d'une valeur et d'un génie mili- 
taire que la France a certainement égalés, mais qu'elle 
n'a pas surpassés. Est-ce nous qui pouvons être insen- 
sibles au malheur d'une Nation ainsi partagée, dépecée, 
privée de ses droits et de sa langue ? Mais nous aussi 
nous avons été menacés de ce malheur, et les sympa- 
thies que nous aurions réclamées en 1815 si notre droit 
avait été si audacieusement méconnu, accordons-les à 



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— 245 — 

la Pologne. Au dessus de ce crime, il n'y en a pas. 
Mais si monstrueux qu'il ait été, ce crime, en effaçant 
la Pologne de la carte, n'a pu la tuer , et ceux qui s'en 
sont rendus coupables se sont créé une source perma- 
nente de difficultés qui ne sont pas près de disparaître. 
Voyez la Grèce, voyez l'Irlande si complètement ou- 
bliée : ne les avez-vous pas vues renaître, et cette der- 
nière, sous la voix d'un grand orateur, n'est-elle pas 
devenue pour nos voisins un immense embarras? Et 
vous croyez qu'en présence de ces grands exemples, la 
Pologne pourra jamais renoncer à sa nationalité ! Non, 
messieurs, on n'enchaîne pas les consciences et il y a 
une réaction éternelle. 

Soyez-en sûrs, messieurs, la nationalité polonaise ne 
périra pas; les nobles efforts qu'elle a faits déjà se re- 
nouvelleront, et j'espère qu'un jour une voix, peut-être 
la voix éloquente de M. le ministre des affaires étran- 
gères, viendra apporter à cette tribune la nouvelle de 
leur succès. 

M. VICTOU HUGO. La Pologne, messieurs les pairs, 
est grande encore parmi vous; elle est grande dans les 
sympathies de la France ; elle est grande dans les res 
pects de l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servit 
communauté européenne ; c'est qu'à certains jours, eU 
a rendu à l'Europe entière de ces services qui ne s'ou- 
blient pas. 

Séance du ÎO mars. 



M. le duc d'harcourt. Messieurs , je viens aussi 
prendre ma part des protestations contre cet arrêt , ce 
manifeste qui a été lancé dans les enceintes législatives 
par M. le ministre des affaires étragères contre nos amis 
les Polonais , arrêt qui , je l'espère bien , n'est pas sans 
appel , et qui ne sera pas, je crois, ratifié par la France; 
car je ne pourrai jamais croire que cette France, que 
nous avons connue naguère si chevaleresque , si gêné- 

1*. 



I 



— 246 — 



reuse , si compatissante , puisse être tout à coup deve- 
nue , à la voix de M. le ministre des affaires étrangères, 
aussi égoïste et aussi dénaturée. (Réclamations au banc 
des ministres.) 

M. Le ministre vous disait hier : One me demandez- 
vous? Oseriez-vous réclamer mon intervention dans les 
affaires de la Pologne ? Messieurs , si cette question 
nous avait été faite de bonne foi , nous saurions y ré- 
pondre. (Vive interruption , réclamations. M. le prési- 
dent adresse quelque observations h l'orateur.) 

Cette question, répond M. d'Harcourt, est de bonne 
foi , si vous voulez, mais je crois que nous n'avons rien 
à attendre de ce côté. Nous ne vous demandons rien 
pour la Pologne ; nous le savons , 6on sort est fixé , son 
arrêt de mort est prononcé par un aréopage chrétien , 
par ces idoles sanguinaires , qui se disent les représen- 
tants de Dieu sur la terre et qui foulent aux pieds les 
préceptes les plus sacrés de son Evangile. (Murmures.) 

m. le président engage une seconde fois M. d'Har- 
court à mettre plus de modération dans son langage. 

M. d'harcourt. Je prends la liberté de dire à M. le 
chancelier que ce sont ceux qui consomment les cri- 
mes qui doivent en rougir , et non pas ceux qui les dé- 
nonce à la justice divine à défaut de la justice humaine. 

Je disais donc que je me plaignais de ces hommes 
qui, après avoir dépouillé honteusement, traîtreusement 
la Pologne , viennent encore en assassiner les derniers 
restes , parce que la Pologne a l'audace de réclamer sa 
liberté et son indépendance. 

Si les gouvernements de l'Europe avaient pu être 
mus par quelques sentiments de générosité, il y a long- 
temps qu'ils auraient profité de leur supériorité pour 
faire la conquête pacifique du monde , pour en être les 
bienfaiteurs ; et , au lieu de cela , ils leur donnent 
l'exemple de toutes les spoliations et de tous les crimes. 

En Gallicie, ils mettent - des têtes à prix; ils pro- 
voquent des massacres dans le Liban ; daïis l'Algérie , 






— 2U1 — 

ce n'est qu'une longue suite d'égorgeraents ; partout 
ils maintiennent le vieil esclavage. Ce sont l'a les exem- 
ples qu'ils donnent à leurs peuples pour les encourager, 
apparemment, au respect et à la soumission. 

Un jour, messieurs, Injustice divine aura son cours; 
la tourmente , le tourbillon populaire finira par faire 
justice de toutes ces iniquités ! ! ! 

VI. 

mission de la pologne et de la france dans 
l'humanité. 

(Extrait de la DEMOCRATIE PACIFIQUE du 23 Mars.) 

Un trait caractéristique de la forme politique du gou- 
vernement polonais, et qui prouve combien ces vaillants 
guerriers chérissaient la liberté, c'est la forme du ser- 
ment que prononçaient les rois, et par lequel ils déliaient 
leurs sujets de toute obéissance s'ils venaient à violer 
quelques-unes des lois du pays. Voici cette formule : Et 
si in aliquibus, juramentum meum violavero, nullam 
mihi incolœ regni obedientiam prœstare debebunt : imo, 
ipso facto, eos ab omni fuie, obedientiâ régi débita, 
liberos facio. 

Aussi la rébellion prit en Pologne un caractère légal. 
Dès que le roi avait manqué à son engagement, la no- 
blesse montait à cheval, s'associait publiquement, se 
confédéraù et se rendait justice. 

Cet esprit d'indépendance politique, qui est aussi un 
des caractères de notre Nation, se trouve également en 
Pologne comme chez nous, lorsqu'il s'agit de la liberté 
de la pensée et de la liberté de conscience. Nous avons 
rapptlé plus haut ce mot caractéristique d'Erasme que 
dans la seule Pologne on osait être savant. C'est qu'en 
effet avant le règne du fanatique Sigismond "Wasa et l'in- 
troduction des Jésuites (1622), la Pologne se distingua 
par la tolérance et par son amour pour la liberté de la 






— 2/|8 — 

Pensée. Au seizième siècle, Socin, J'illustre hérésiarque 
de Sienne, ne put trouver un asile que dans ce géné- 
reux pays. A l'époque des croisades, les Juifs, pourchas- 
ses de partout, y reçurent l'hospitalité. 

Oui, soyons fiers de nous dire les frères de la Polo- 
gne. Cet héroïque pays, ce gardien du Christianisme et 
de la civilisation à l'orient de l'Europe, a laissé dans 
histoire des traces éclatantes, ineffaçables, de son 
brillant génie et de son ardeur pour le progrès humain. 

Sans rappeler tous les noms illustres de cette nation 
dans les sciences et les lettres, noms malheureusement 
trop peu connus en France, qu'il nous suffise de citer 
celui de Kopernik ; Kopernik ce grand et glorieux en- 
fant de la Pologne ! 

Laissons les petits esprits dont la vue ne peut saisir 
qu'un point de l'histoire des Peuples répéter que la 
Pologne était gouvernée par la confusion (Polonia con- 
fusione regitur). Les institutions politiques de celte Na- 
tion, même en les acceptant telles que les avait faites le 
pays légal, représentés par les électeurs (les chevaliers, 
les nobles), portaient le cachet du vif esprit d'indépen- 
dance qui caractérise les races destinées à conduire l'Hu- 
manité clans les voies imprescriptibles de la liberté. 
Toujours en armes, la noblesse polonaise était toujours 
prête à se lever contre des ennemis barbares. 

La noblesse de Pologne qui sentait son origine démo- 
cratique, se garda bien d'adopter cette absurde balance 
des trois pouvoirs constitutionnels qui nous est venue 
d'Angleterre. Elle sentait qu'elle composait le corps de 
la Nation, elle garda le pouvoir. Le sénat en Pologne 
n'avait qu'une autorité consultative, administrative et 
judiciaire, le roi était élu. Le mot si souvent répété, 
« Le roi règne et ne gouverne pas » date de Sigis- 
mond III, c'est h ce roi que le chancellier Zamoyski dit 
<■ régna sed non impera. » 

Ces institutions étaient certainement imparfaites; 
mais nous le répétons, et c'est ce que nous voulons cons 



— 249 — 

tater, elles témoignent de l'esprit d'indépendance de 
cette nation. Ajoutons que la Pologne possédait, dès le 
quatorzième siècle un code de lois : les débats judiciaires 
étaient publics. Dès le seizième siècle elle eut l'honneur 
d'instituer la première un ministère de l'instruction pu- 
blique. A la même époque la Pologne était le pays qui 
possédait le plus d'imprimeries. Cracovie en comptait 
quarante huit. Le savant réformateur Schwartz-Erde 
(Mélaachthon), après avoir fait ressortir que la Pologne 
garantissait l'Allemagne et la Pannonie (Hongrie), des 
hordes sauvages de l'Asie, lui rendit hommage par ces 
mots : « Puissent les arts et les sciences fleurir et se dé- 
« velopper longtemps chez cette Nation magnanime. » 

Le brillant avenir réservé à la race slave, dont la Po- 
logne est la plus vive manifestation, s'est vu arrêter par 
le démembrement de ce pays. L'Europe perdit ainsi son 
flambeau de l'Orient, la France sa sœur bien aimée. 
Napoléon parut un jour comprendre les hautes destinées 
de ce Peuple, mais il n'accomplit pas son dessein. Il 
sacrifia la Pologne et une partie de l'Italie à la vaniteuse 
alliance des Césars , à cette famille d'Autriche, que 
Henri IV, avec le profond sens politique qui le distin- 
guait, voulait réduire à un rôle très secondaire. 

Les traités de 1815 témoignent d'un dernier reste de 
pudeur de la part de l'Europe envers la Pologne. Mais 
ces traités ne furent point exécutés. En 1830, la France 
se soulève contre les prétentions de ses rois. La Pologne 
fait trembler l'aigle tartare. Le même courant électrique 
de liberté parcourt les membres des deux Nations, Po- 
logne et France! Mais, hélas! la force brutale comprima 
les nobles élans de la Pologne ; la France vit pâlir son 
auréole émancipatrice sous la pression d'un gouverne- 
ment corrupteur et d'une bourgeoisie qui, oubliant les 
grandes traditions de 89, use son activité à la curée des 
places, du budget et des scandaleux bénéfices de l'a- 
giotage. 

La France et la Pologne paraissaient sommeiller 






— 250 — 

Au bruit de l'insurrection de Cracovie, la France se 
réveille, toutes ses sympathies sont pour la cause polo- 
naise. 

Rois de la terre, vous pouvez méconnaître la loipro- 
mdentielle qui agite ces deux nobles peuples ; mais l'ère 
du salut commun n'en approche pas moins rapidement. 
Ne luttez pas contre l'œuvre de Dieu, si vous voulez 
que la vengeance ne retombe pas sur les castes princières. 
Méditez cette profonde pensée qui sert de devise à la 
nouvelle révolution de Pologne; la race slave vient de 
proclamer qu'elle voulait donner aux peuples une liberté 
comme le monde n'en a pas encore vu sur la te?re. 

Oui, le monde n'a point encore vu tous les membres 
d'une Nation participer aux droits et aux devoirs 
d'une société basée sur la justice. C'est LI RÈGNE DE 
Dieu qu'annoncent nos frères de l'Orient, ils l'ont pro- 
clamé du haut des Karpalhes! Agissons pour que ces 
nouveaux Sinaï ne se change pas en Colgotha; agissons 
pour que si ce malheur arrive, la résurrection ne se 
fasse pas attendre, pour que la pierre tumulaire des mar- 
tyrs se brise bientôt en mille éclats et laisse apparaître 
la noble et grande figure de la race slave régénérée ! — 
Agissons pour que la voix de la France réveille les échos 
lointains de la chrétienté; — Agissons pour que les 
voûtes du Vatican et de Saint-Pierre de Rome, là où 
brille, après avoir été porté en triomphe dans toute 
l'Europe, l'élendart pris par Sobieski sur les infidèles, 
retentissent d'un Te Dcnm pour le rétablissement de la 
Pologne ! Innocent XI, à la nouvelle de la victoire de 
ce héros, tomba aux pieds du crucifix en versant des lar- 
mes de joie; — Agissons pour que ce saint enthousiasme 
réchauffe encore les prêtres de nos jours : leur puissance 
est grande, leur reconnaissance pour la libératrice de la 
chrétienté doit être infinie; — Agissons pour que la 
mission providentielle de la France et de la Pologne 
s'accomplisse : — L'Humajaité le demande, la France le 
proclame, Dieu le vçtrÇTT ,-, "\ 







— 251 — 
VII. 

LE PRINCE DES HOMMES D'ÉTAT ! 

M. de Metternich (Hait loin de supposer que l'Europe 
saurait découvrir tout ce qu'a d'horrible et d'avilissant 
le rôle qu'il s'est donné en organisant les massacres de 
Gallicie; il était loin de supposer qu'à travers les men- 
songes et les calomnies officielles, l'Europe connaîtrait 
la vérité sur ces drames sanglants! Il croyait sans doute 
aussi qu'une fois la noblesse gallicienne abattue ou dis- 
persée, les paysans rentreraient dans l'ordre et se cour- 
beraient comme par le passé sous le joug paternel de 
S. M. l'empereur très catholique. Ses prévisions ont 
été trompées. L'Europe a flétri de toute son indignation 
les actes du cabinet autrichien. Elle a frémi d'horreur. 
Un sentiment de dégoût et de mépris pour ce gouverne- 
ment aussi lâche que barbare s'est emparé de tous les 
cœurs. L'Autriche a perdu aux yeux de l'Europe le peu 
de considération qui pouvait lui rester encore. 

iNous croyons devoir revenir encore sur un fait que 
nous avons déjà signalé et qui peut-être n'a pas encore 
été suffisamment compris; nous vouions parler du rôle 
des paysans dans les massacres qui viennent d'ensan- 
glanter la Gallicie. Les hommes qui ont pris part à ces 
scènes d'horreur ne sont pas les paysans proprement 
dits; ils appartiennent à lu landwehr, et se sont tous 
plus ou moins avilis et démoralisés dans les rangs de 
l'armée autrichienne. Au premier appel de l'administra- 
tion, ces hommes, ou plutôt ces bandits, se sont ameutés 
contre la noblesse; mais ils ont été, sur plusieurs points 
repoussés par les véritables paysans ; en général , ces 
derniers se sont armés pour la défense des seigneurs 
mais ils ont eu soin de stipuler l'abolition de la corvée' 
Ce sont des paysans qui défendent le château de la prin- 
cesse Oijinska et la progégent contre les misérables 
soldés par le gouvernement autrichien. (Déni. Pacif.) 










TABLE DES MATIERES. 



Chapitre I. Dynastie et sa politique extérieure. . , 3 
Ghap. II. Législation et Administration inté- 
rieure en général 50 

Chap. III. Paysans. — Milice nationale Szlachta. 
— Seigneurs. — Nobles. — Bour- 
geois. — Allemands 84 

Chap. IV. Israélites 105 

Chap. V. Instruction publique 113 

Chap. VI. Religion. — Culte. — Gouvernement 
ecclésiastique. — Politique sainte. 
Religion autrichienne. — Jésuites.. 128 

Chap. VII. Administration judiciaire 162 

Chap. VIII. Fonctionnaires publics 175 

Chap. IX. Militaires. — Recrutement. — Peines 

militaires 185 

Chap. X. Finances 202 

Chap. XL Récapitulation. — Cause de l'Insur- 
rection de Cracovie et de la Galli- 
cie. — Massacre ordonné du clergé 
catholique et des propriétaires fon- 
ciers 223 

Bhap. XII. Conclusion. — Contraste et incompa- 
tibité entre l'esprit national de la 
Pologne et le système du gouver- 
nement paternel d'Autriche. . . . 230 



FAUTES GRAVES A CORRIGER. 



Pages 


Lig 


nés. 




3 


6 


Adolphe Usez 


6 


26 


l'épileptie qu 
seuls faits 


— 


12 


16 





12 


23 


cruelle 


— 


15 


5 


gnadenkallen. 


— 


31 


17 


villes libérales 


_ 


3* 


21 


élablir 


— 


52 


16 


saintelë, s'ils sont 
quelquefois em- 
portés ; 


— 








57 


12 


Les gouvernements 
autrichiens et 
prussiens 




6g 


'• 


Bourgmestre , à 
Mme 


— 


«9 


35 


et en polonais 


— 


73 


20 


premiers de la race 


— 


75 


1 


qui connaît 
il peut 


— 


76 


9 


— 


80 


10 


Dauer 


— 


95 


24 


six 


— 


97 


19 


150 jours illégaux 


— 


103 


18 


c'est tous les 





106 


20 


qui soient 
dans son palais 


— 


121 


14 


— 


122 


26 


M- Vagyt 


— 


123 


6 


admis à trois 


— 


123 


11 


romain; le premier 


— 


123 


18 


Doliver 


— 


132 


2 


ténèbres. 


— 


142 


23 


Czerniowa 


— 


147 


27 


ecclésiastique 


— 


152 


18 


femmes, par 




(54 


6 


des paysans 


— 


168 


6 


appartenaient 


— 


169 


24 


interrogations 


— 


176 


14 


de chef d'autres 


— 


180 


6 


ruine, et 


- 


196 


15 


ses passions 


— 


215 


26 


de sept pour huit 


— 


221 


22 et 23 dé là douane, du 








côté russe ; 




225 


26 


individuelles 


_ 


228 


9 


contre leurs nobles 


— 


228 


(8 


arrêter les juges 


— 



Rodolphe 
l'épilepsie qui 
hauts faits 
occulte 
gnadenkelten 
villes littorales 
rétablir 

sainteté ; ils s'emportent sou- 
vent, mais 

Le gouvernement autrichien et 
le prussien 

bourgmestre, et le bourgmestre 

à Mme 
et un autre en polonais 
princes de la race 
qui connaisse 
il faut exporter 
Hauer 
dix 
150 jours légaux et au moin< 

150 jours illégaux, 
ce sont les 
qui sont chrétiens 
dans des palais 
M. Voygt 

admis à un de ces rois 
romain le premier semestre; 
Doliner 
ténèbres, 
Czerniowce 
Russie acatholique 
femmes, et les femmes par les 
les paysans 
appartenant 
interrogatoires 
de chef et d'autres 
ruine, lui et sa 
ses possessions 
de sept pour cent 
de la douane du côté de l'Au- 
triche, et elles ne sont ou- 
vertes que du coté russe; 
indivisibles 
contre les nobles 
arrêter, juger et 

.V. B. Le manuscrit de cet ouvrage a été imprimé et livré au 
commerce sans aucune correction ni revue préalable de l'Auteur 



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