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Full text of "Etude de l'homme moral fondées sur les rapports de ses facultés avec son organisation"

J. DESSAIG 



ETUDi 
DE L'HOM 



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BIBLIOTHEQUE SAINTE . GENEVIEVE 



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ÉTUDES 



DE 



L'HOMME MORAL 



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ETUDES 



DE 



L'HOMME MORAL 

FONDÉES 

SUR LES RAPPORTS DE SES FACULTÉS 

AVEC SON ORGANISATION 

PAR 

J. P. DESSAIGNES 

CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, . 
ANCIEN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE ET DE PHYS1Q 
AU COLLÈGE DE VENDOME, 
ANCIEN DIRECTEUR DU MEME COLLÈGE 




Dieu n'a pas dégradé l'âme en l'attachant i 
des organes qu'il a mis à sa disposition ; c'est la 
matière qu'il a ennoblie en l'associant a la 
pensée. 

Préface, pnge xxxv. 



TOME PREMIER. 



PARIS 
TYPOGRAPHIE DELALAIN FRÈRES 

I ET 3, RUE DE LA SORBONNE. 



Cet ouvrage a été déposé conformément à la loi. 



118811 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 



Qu'il nous soit permis, pour servir d'introduction à 
l'ouvrage posthume que nous publions, de donner ici 
quelques détails biographiques sur son auteur, et de 
faire connaître les circonstances dans lesquelles cet 
ouvrage a été composé. Notre père, Jean- Philibert 
DESSAIGNES, est né au Puy (Haute-Loire), le 27 dé- 
cembre 1762. Son père, fabricant de dentelles, jouissait 
d'une honnête aisance; mais la famille était nombreuse : 
elle se composait de cinq fils et de deux filles. 

Jean-Philibert n'était pas l'aîné, et, dans un pays où 
régnait le droit d'aînesse, il dut songer de bonne heure 
à se créer une position. Ayant fait de bonnes étu ies 
classiques, il se voua à l'instruction et entra dans la con- 
grégation de l'Oratoire. Comme membre de cette con- 
grégation, il professa la philosophie dans le collège 
qu'elle possédait à Vendôme, jusqu'à l'époque où les lois 
révolutionnaires abolirent les congrégations ensei- 
gnantes. Le collège oratorien de Vendôme, ainsi que 
d'autres établissements de même nature, devint l'école 
centrale du département. Jean-Philibert Dessaignes y 
demeura professeur. En cette qualité, il fut appelé à Paris 
comme élève de la grande École normale, où les jeunes 

Des*. Et. île l'Homme moral. ,, 



professeurs de toute la France reçurent pendant un an 
les leçons des Ikrthollct, des Mongc, des Lagrangc. Re- 
venu à Vendôme, il s')' maria et obtint, en [79,5, avec 
M. Mareschal, son beaulrere, comme lui jeune profes- 
seur oratorien, l'autorisation d'ouvrir un pensionnat 
privé dans les bâtiments de l'ancien collège de l'Oratoire, 
abandonnés de l'école centrale et inoccupés. Tous les deux 
dirigèrent pendant trente ans ce nouveau collège de Ven- 
dôme avec le plus grand succès. Parmi les élevés qui 
leur ont fait le plus d'honneur, il suffit de citer le duc 
Decazes, Balzac et Dufaure. 

Cependant Jean-Philibert Dessaignes ne se bornait 
pas à diriger le collège; il y enseignait tantôt la philoso- 
phie, tantôt les sciences physiques. I .'Institut ayant pro- 
posé pour sujet de grand prix ['étude de la phosphores- 
cence et de ses causes, Dessaignes en fit pendant deux ans 
le sujet de nombreuses expériences, et, le 5 avril 1809, 
sur le rapport de Berthollet, la classe des sciences ma- 
thémathiques et physiques de l'Institut, présidée par 
Cuvier, lui décerna, en séance publique, le grand prix 
île 3000 francs. A partir de cette époque, ses travaux 
eurent l'électricité pourobjet principal: on lui doit, entre 
autres, la découverte des phénomènes électriques qui ré- 
sultent ci 11 contact de deux métaux de nature identique 
et ne différant que par leur température. Devançant sou 
époque, il était dirigé dans toutes ses recherches expéri- 
mentales par cette idée, que tous les phénomènes attri- 
bués jusqu'alors à des lluides impondérables dillérents : 



— III — 
chaleur, lumière, électricité, magnétisme, ne sont que 
les manifestations diverses d'un même fluide éthéré, 
animé de mouvements différents. Ses travaux en phy- 
sique ont paru, de 1809 a 18 16, dans le journal deLamet- 
trie et dans les Annales de Chimie et de Physique. 

En 1818, il conçut le plan d'un ouvrage dans lequel 
serait exposé l'ensemble des phénomènes moraux de 
l'homme, sensations, instincts, sentiments, passions, 
opérations de l'entendement, en les rattachant aux modi- 
fications physiques du système nerveux qui les accom- 
pagnent, telles que l'état de la physiologie à cette époque 
permettait de les connaître. Il commença dès lors à l'exé- 
cuter, et c'est cet ouvrage, auquel il a travaillé pendant 
plus de dix ans, et qui n'a été terminé que peu de temps 
avant la mort de son auteur, survenue le 2 1 janvier 1 832 
que nous donnons au public. 

Des circonstances indépendantes de notre volonté ont 
fait qu'un temps bien long s'est écoulé entre l'exécution 
complète de l'ouvrage et sa publication. Néanmoins, cette 
œuvre aura sa place dans l'histoire de la philosophie 
moderne. Sans doute les progrès de l'anatomie micros- 
copique des tissus organiques et de la physiologie auront 
fait vieillir en quelques points les explications que donne 
l'auteur des opérations de l'esprit et des sentiments de 
l'âme, explications fondées sur l'organisation intime du 
système nerveux. Mais là n'est pas l'intérêt principal de 
l'ouvrage : cet intérêt réside dans une analyse complète, 
et en plusieurs points nouvelle, de toutes les opérations 









IV 



mentales, depuis les sensations les plus simples jusqu'à 
la formation des idées générales et abstraites. Une part 
plus grande y est faite dans l'évolution des idées à l'acti- 
vité volontaire, qu'il n'était habituel de le faire au com- 
mencement de ce siècle. 

Si l'ouvrage tend à démontrer que toute pensée, tout 
sentiment, s'accompagnent de phénomènes d'ordre phy- 
sique; s'il cherche à établir la dépendance où sont tous 
les phénomènes intellectuels et moraux des actes orga- 
niques du système nerveux, notre père reconnaît haute- 
ment dans son livre que le moi humain et son corps sont 
deux choses distinctes que l'on ne peut identifier. 



Octave DESSAIGNES, docteur médecin, 

Victor DESSAIGNES, docteur médecin, membre 
correspondant de l'Académie des Sciences. 

Philibert DESSAIGNES, ancien député. 

Vendôme, le 1" septembre 1881. 




6lS&c 



isieur le UJue UJecamiU, 



dbatr- de nTianee. 



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911 



ott&ieAJut, 



Lot4cj.u.<y, Daueo u,rj leui^àu aui esu^ Sle/n foi-ti 
De? u-oueu, je; vou-iu luitiaieu à ta p&ïiodop&ieJ, 
Déjà j e|s<x-uaiàj Oep ikyt/fctx, Oe^ Î'ox,uaÀw scoVctï- 
tlau-e;, erj cfaetcbau-u Oontio fej> ieu, De; î'ot^xvii- 
Aa-tiorj la coeu-Ae; Détetyiut-u-aw/te; <W> p&éu-ouièa-eéu 
tM/teUectu-eltt;, eu- votte; cyp^iu-, uatu-veffei-ueu-w 
pot-té vewo teéu coi/i-u<x-i-J6aw-ce<*j poAÏ-tlveéu, pï-euat-u- 
le? plu-io vi-j; i-u-tévew- à- fexpoai-tion D'u-ue; Doc- 
ïxaaaxj toutes îowdéej au-x^ fo(«etA>a/ti-ofi. 

Ceu- tu-téieeu- oae; itveiu x-ec&etclaeio p&i-Co- 
*opfoi-au-eiu ovu^ pu- voiuu lu^plt-ex», eu»- ceCu-i- 
aue? bou-eo le<Sj é£ève<io atu-Dieu-x m/om-w- ceLi Depu-ieu 
De; ut-e> téuioiyuœx, pou-x^ effecu, t-u-'ou-u- ja-i-u.. 
cow-cev<M/o fo> pt<vj-eu_ De; fétu flvve-o au Sa*at<) 
tW; < ju^euieu-ko Iki-uia Lu-do, eu- ja-iu- uattte; fe; 
ùéMHj, <kj ieàj pu/Étfiex; aoueo vo^ auApice<su. (Sfuoi- 
<ju- eiieto aoi-eu-u- <xujvu,xà'&u,i pfiuu vi/oifeù;, pfuéo 






VI 



iuOépeuOau/te<i> ou- au£te|oiiu, ei . wAAXAÀ&tu pa/t» 

aue) louai^e ouAetA'ation, puiA-ie eipéxexj ou eiie^u 
*etOM/i^ Oiaueto Oc t élève' Oeveivit/ léauviateuAj ei^, 
izouiAMœj Oetat: 

JlLaùo le tue tajduite : i opiuioo avau/ta- 
aeu^e aue vouûj avex- cou*etA>ée> Ou, ■otoî&LeuA, 
e-u_< Oe Aeiu lecou&j, leâj ei^outoacuveM/tiSj aue 
voiuo avez- Oonuéâj à- accu tta,vau,x, £ eutptejÀe- 
tueui~- aiw vouiu avez luuo à lui pe^utett^e? 
i^« vottc iww u ju/u^ attacbé, touw uve> pot/te 
à cwtu; aae voikx» teeo iuaex- Oiaueftj Oc vou<&> 
éfoe ojtex/t«j. 

en voutu OéOiaui^ cew ouviuxae, i'ai Oouc fa 
Ooadfc datujaction Oe fe uiettte aooaj £e patto- 
uaae un élève éiuiueuuueuu- Oi.Ati.uaue, ei^, Oe 
lui- en ottti-iL. i 60 



en o^ï,uo t feounuaae, poux* tépouOte» aa 
kevoi/n Oe tuon co&U/tj. 

Je aui<i> avec rcApect^., 

JlLouaieutj le (Doc, 

Votive tt^o &uamM<l> 
&t~, ïxàtu oBéiiÀau/i_ *et*>i/teu/fc>, 



Ojetoai 



uxvie<£j>. 



[°(Jen(Jo*ne, <#zaj 



PRÉFACE 




ncore, dira-t-on, un ouvrage de philosophie! 
Allez-vous aussi, cédant à une certaine impul- 
sion du moment, chercher à ébranler les fonde- 
ments delà doctrine des Locke, des Bonnet, des Con- 
dillac, etc., etc., pour élever sur de nouvelles bases la 
science de l'entendement humain ? 

Qu'on se rassure: je n'ai point cette prétention. Ce 
n'est pas un nouveau système de philosophie que je viens 
offrir au public, mais de simples études sur l'homme 
moral et sur le physique de l'homme moral, dans le but 
unique de raffermir, autant qu'il est en moi, la doctrine 
de ces grands maîtres, en la complétant, ou du moins en 
la rectifiant dans quelques points essentiels. 

Mais d'où vient donc cet éloignement qu'on manifeste, 
en général, pour les ouvrages de philosophie ? 

Serait-ce que les connaissances dont elle est l'objet 
auraient pour nous moins d'intérêt que celles des sciences 
positives? Cela n'est pas présumable : la connaissance 
de nous-mêmes n'est elle pas la première et la plus essen- 
tielle de nos connaissances? S'il estimportant pour nous 
de connaître les diverses productions de la nature, de 
calculer ses forces et de les tourner à notre avantage, il 
nous importe bien plus de connaître le jeu des facultés 
de notre être, au moyen desquelles nous rendons cette 



VIII 

nature tributaire de nos besoins et de nos jouissances. 
Avouons-le : la véritable cause de son discrédit est l'état 
déplorable dans lequel elle s'estprésentée, et les systèmes 
absurdes qu'elle a successivement enfantés, lorsque, 
s'étant persuadé que la pensée se produisait en nous 
sans l'intervention des organes, elle a voulu s'isoler des 
sciences physiques, et proclamer son indépendance sous 
le nom fastueux de métaphysique. En affranchissant la 
pensée des lois de l'organisation, et en se bornant au seul 
témoignage de la conscience, le plus souvent elle a pris 
les suggestions de l'imagination pour les inspirations du 
sentiment, et alors elle s'est fait de l'homme des idées 
fantastiques si contraires à sa nature et à l'observation 
que la raison n'a jamais cessé de réclamer contre elles 
malgré l'autorité qui les lui imposait. 

Tous les phénomènes instinctifs ou intellectuels qu'on 
observe en nous sont dus au jeu de l'appareil nerveux 
comme en étant la cause déterminante. Si l'on veut 
obtenir des connaissances positives sur l'homme moral, 
il faut donc en étudier les facultés dans l'organe qui en 
est la source, et c'est à la physiologie qu'il appartient de 
nous faire connaître les fonctions nerveuses dont ces fa- 
cultés dépendent, et à la pathologie les affections qui en 
suspendent ou en dérèglent l'action, ou qui en troublent 
l'harmonie. 

Pourrait-on douter du rapport intime qui lie l'entende- 
ment à l'organisation nerveuse, et les facultés de l'un aux 
divers modes d'action de l'autre? Que l'on considère ■ 
i° que les animaux dépourvus du système nerveux n'ont 
que des impressions non perçues et des mouvements in- 
volontaires : ils sont irritables; que chez ceux qui ont 
des nerfs avec un centre nerveux et des organes de sen- 



IX ■ — 

sations spéciales, mais un seul système nerveux pour les 
deux vies, végétative et animale, les impressions externes 
donnent lieu à des sensations, les internes à des instincts, 
et les mouvements sont déterminés par des volitions que 
l'instinct seul dirige; que chez les animaux vertébrés, où 
le système nerveux de la vie intérieure est distinct de 
celui de la vie de relation, on remarque que, indépen- 
damment des sensations, des instincts et des mouvements 
volontaires dont ils jouissent, ils ont des fonctions céré- 
brales qui simulent jusqu'à un certain point l'intelligence ; 
que dans cette dernière classe les animaux les plus intel- 
ligents sont ceux dont la masse cérébrale est plus consi- 
dérable, et que, sous ce rapport, l'homme leur est supé- 
rieur ; 2° que l'homme embryon est comme le polype 
sans nerfs ni sentiment; que, dans l'état de fœtus, les 
nerfs et leur centre sont à peine ébauchés, qu'il éprouve 
des sensations instinctives, et produit des mouvements 
volontaires; que, dans l'enfance, l'intelligence ne com- 
mence a poindre que lorsque le cerveau a acquis assez de 
consistance et d'activité pour conserver et reproduire les 
impressions des sens; qu'elle croit et se développe avec 
lui; qu'elle ne se montre dans sa plénitude que lorsqu'il 
est parvenu à son dernier degré de développement, et 
qu'elle décroît ensuite et s'obscurcit graduellement avec 
l'âge, à mesure que l'excitabilité du centre nerveux s'af- 
faiblit, et que son pouvoir innervant diminue; 3° que, 
dans le sommeil le plus profond, et lorsque le cerveau 
entre complètement dans son intermittence d'action, 
l'instinct, l'intelligence et tout mouvement volontaire 
disparaissent entièrement; il n'y a que la vie de nutrition 
qui continue, et que, dans le réveil, à proportion que le 
centre rentre progressivement en activité, on voit les 









phénomènes moraux renaître aussi, et dans le même 
ordre dans lequel ils se sont primitivement développés 
au début de la vie: d'abord quelques mouvements pure- 
ment instinctifs, puis des perceptions d'objets sensibles, 
incohérentes, fugitives, et enfin des idées et des mouve- 
ments réfléchis; 4 que dans les maladies où les fonctions 
innervantes du cerveau sont suspendues ou affaiblies, 
toute intelligence est pareillement abolie, ou elle rétro- 
grade au-dessous de celle de l'enfance, et que dans celles 
qui en exaltent ou dérèglent les mouvements propres, les 
facultés intellectuelles s'agrandissent ou se dépravent 
proportionnellement; 5° enfin, qu'il résulte des expé- 
riences qui ont été faites par les physiologistes, et der- 
nièrement par M. Flourens, sur les animaux vivants, 
qu'en enlevant les lobes cérébraux on abolit pour tou- 
jours dans l'animal ainsi mutilé, tout à la fois, sensation, 
instinct, perception et volonté; que lorsque l'ablation 
des lobes est incomplète, l'animal recouvre quelques 
jours après ses facultés, mais qu'il les recouvre d'autant 
plus imparfaitement qu'elle a été moins complète. 

Il est donc évident que rien d'instinctif ou d'intellec- 
tuel ne s'opère dans l'homme que par le système nerveux ; 
que tous les êtres animés participent plus ou moins à 
l'intelligence, suivant l'état plus ou moins parfait de leur 
appareil nerveux, et que l'homme ne doit cette haute 
prééminence dont il jouit à cet égard sur toutes les 
espèces animales, qu'à la supériorité de son organisa- 
tion. En convenant toutefois que les phénomènes sensi- 
tifs et intellectuels sont dans une entière dépendance 
des mouvements organiques de l'encéphale, on n'est pas 
moins obligé, je pense, de reconnaître qu'ils émanent 
d'un principe ou fonds commun autre que lamatière ner- 



XI 



veuse, ou que quelque impondérable qui la pénètre et 
l'agite. 

En effet, si la sensation et la pensée ne sont, au fond, 
que divers modes d'innervation du cerveau excité par 
l'action impressive des causes externes ou des organes 
internes ; comme l'innervation n'est autre chose que l'ac- 
tion impressive des sens externes ou internes, réfléchie 
par le centre dans tout le système, et spécialement dans 
le sens d'où vient l'impression; que c'est une véricable 
réaction en rapport avec l'impression, il s'ensuit que la 
sensation et la pensée ne peuvent être réellement que des 
mouvements déguisés, des transformations de mouve- 
ment. Or, que l'on confronte tant qu'on voudra la sen- 
sation et la perception avec leurs mouvements généra- 
teurs, quels qu'ils soient, on y verra bien un rapport de 
dépendance, une succession ou une substitution d'effets, 
mais jamais un rapport de nature, ou quelque analogie, 
encore moins une identité. Mais ne dois-je pas distin- 
guer et séparer ce que je ne puis confondre ? Je suis donc 
fondé à dire que les phénomènes sensitifs et intellectuels 
ne sont pas des effets purement organiques. 

Ce n'est pas tout: j'observe encore que ces phéno- 
mènes entraînent après eux le sentiment du principe 
dont ils découlent; qu'ils s'y rapportent tous, comme à 
leur sujet commun, et qu'ils s'y font sentir comme en 
étant les modifications : ce sentiment est celui du moi. 
Or, s'il est vrai que le cerveau soit le sujet sentant, le 
moi percevant, ainsi que le pensent ceux qui ne veulent 
pas reconnaître dans l'homme un principe immatériel ; 
comme il est constant aujourd'hui par les recherches 
expérimentales des physiologistes, et dernièrement par 
celles de M. Flourens, que la masse entière des lobes ce- 



XII ■ — 

rébraux concourt par tout son ensemble à la production 
des phénomènes intellectuels, il me semble que toutes les 
fibres de ces lobes, et même toutes leurs molécules ner- 
veuses devraient avoir chacune la conscience de ce con- 
cours; et le sentiment du moi, dont l'office serait alors de 
recueillir leur témoignage, devrait en être l'expression 
collective. Il n'en est rien pourtant: car il est certain que 
le moi dont nous avons conscience est simple, et non 
multiple, parfaitement un et indivisible, on le sent et on 
ne le définit pas; sans autre rapport avec l'organe céré- 
bral que celui de sa dépendance, il ne réfléchit que 
lui-même, et on n'y distingue que les modifications qu'il 
revêt. Disons donc avec assurance: Le système nerveux 
est la cause déterminante, le principe physique de la 
pensée ; il n'en est pas le sujet : c'est bien lui qui fait sen- 
tir et vouloir, mais ce n'est pas lui qui sent et qui veut. 

S'il faut reconnaître en nous, comme on vient de le 
voir, un principe pensant immatériel qui n'existe dans 
i'état présent des choses que par l'intervention de l'action 
nerveuse, et que tous ses effets intellectuels en dépendent, 
convenons aussi que, dans les actes délibérés, l'organe 
cérébral est, à son tour, dans la dépendance de la volonté 
pour exercer son influence motrice sur la puissance mus- 
culaire. Cette dernière subordination est incontestable 
et plus évidente que la première. C'est sans doute pour 
cela que des philosophes recommandables, trop préoc- 
cupés du pouvoir de la volonté sur la puissance motrice, 
et pas assez de l'influence cérébrale sur la pensée, ou peut- 
être poussés par un zèle peu prudent pour les intérêts 
religieux, ont cru devoir affranchir l'âme de toute dépen- 
dance organique, et n'ont voulu voir dans l'homme, sui- 
vant l'expression heureuse de M. de Bonald qu'une 



XIII 



intelligence servie par des organes. Cette idée est grande : 
elle élève l'homme, elle flatte son amour-propre; mais 
elle n'est pas conforme à la réalité. La vérité est que le 
principe sentant et le centre nerveux sont dans une 
dépendance mutuelle l'un de l'autre, en ce sens que c'est 
à l'innervation ou réaction sensitive du cerveau, excité 
par les impressions qui lui viennent du dehors ou inté- 
rieurement des viscères, et consécutivement aux mouve- 
ments propres de son activité, que le principe imma- 
tériel doit de sentir, d'observer, de percevoir, de juger 
et de vouloir; mais c'est la volonté qui détermine 
ensuite l'innervation motrice du cerveau, et qui, par le 
moyen du langage, dont elle dispose, donne à l'âme un 
pouvoir absolu sur ses idées, et la met par elle en pos- 
session de ses facultés. Si l'on veut définir l'homme, il 
est donc plus juste de dire que c'est une intelligence assu- 
jettie à des organes et servie par des organes. C'est 
aussi sous ce double point de vue que je me propose de 
l'étudier. 

En admettant le concours de deux principes aussi 
différents de nature dans la production de la pensée et 
leur intime relation entre eux, je confesse que j'ignore 
complètement comment ces deux principes peuvent être 
ainsi présents l'un à l'autre, et quel peut être le mode de 
leur influence réciproque. Mais on aurait tort de s'en 
prévaloir pour nier l'existence du principe immatériel. 
La mesure de notre intelligence n'est pas celle des réa- 
lités. N'est-il pas reconnu que tous les corps agissent l'un 
sur l'autre au contact et à distance ? Cependant ce dernier 
mode d'action n'est pas moins inconcevable que celui 
dont il s'agit. Pourquoi vouloir n'admettre d'autres 
manières d'agir que celles des causes physiques entre 






— XIV — 

elles ? S'il existe, comme on ne peut en douter, une cause 
première intelligente, suprême ordonnatrice de toutes 
choses, ne faut-il pas reconnaître en elle un mode de 
présence et d'action dans tout, conforme à sa nature? Eh 
bien, ce sont des rapports de cette nature que l'âme sou- 
tient avec son cerveau. D'ailleurs, est-on bien en droit de 
nous contester la coexistence l'un dans l'autre de deux 
principes distincts et de nature contraire, par cela seul que 
le nœud de leur association est inexplicable ? Conçoit- 
on mieux comment le sentiment et la pensée peuvent être 
les produits immédiats de mouvements organiques ? 
Encore, lapremière opinion a-t-elle sur celle-ci l'avantage 
d'être une induction rationnelle et légitime, tandis que 
la seconde n'est qu'une supposition gratuite et inadmis- 
sible, en ce qu'elle identifie deux choses qui n'ont aucun 
rapport de nature entre elles. 

Quoi qu'il en soit de ce comment, il est toujours un 
fait incontestable, c'est qu'un mouvement fait naître une 
idée, et l'idée un mouvement, et cela me suffit pour faire 
sentir combien il importe pour la science de l'homme 
moral de connaître les procédés de l'organisation sous 
ce rapport. Car dès qu'il est prouvé que nos idées sont 
dues aux impressions que l'encéphale reçoit ou se fait à 
lui-même, et nos facultés à ses mouvements de réaction 
ou à son activité spontanée, il s'ensuit que ce n'est que 
dans l'étude de la nature de ces impressions et de ces 
mouvements que nous pouvons espérer de trouver l'ori- 
gine de nos idées et de nos facultés, et dans celle de leur 
développement l'ordre de la génération des unes et des 
autres. Cette voie est la seule que l'on doit suivre dans 
des recherches de ce genre : c'est pour nous le fil 
d'Ariane, à la faveur duquel nous pouvons essayer de 



■ — XV 

pénétrer dans le labyrinthe inextricable de notre être, 
sans crainte de nous égarer. 

Attaché d'abord par état à l'enseignement de la philo- 
sophie, et naturellement porté à la recherche des con- 
naissances positives, j'ai de bonne heure reconnu que 
l'état ténébreux dans lequel la science de l'entendement 
humain est restée longtemps plongée, et l'obscurité dont 
plusieurs points de cette science sont encore enveloppés, 
venaient non seulement de ce que les philosophes, 
jusqu'à ces derniers temps, au lieu d'avoir recours à l'ex- 
périence et à l'observation, ont imaginé et fait des suppo- 
sitions ; ou que, s'ils ont consulté l'expérience, au lieu de 
n'être que les interprètes de la nature, ils lui ont prêté 
leurs idées ou forcé leurs inductions, et ils se sont figuré 
l'homme tel qu'ils désiraient qu'il fût, et non pas tel 
qu'il est. Mais, par-dessus tout, de ce que tous, à l'excep- 
tion d'un seul (Bonnet!, ont isolé dans l'homme le moral 
du physique, les métaphysiciens en ne considérant les 
idées que dans l'âme elle-même, et les idéologues que 
dans la sensation, abstraction faite de l'organe qui les 
fait naître, qui les conserve, les rappelle et les associe, 
dès ce moment, j'ai donc senti que si je voulais obtenir 
quelques nouveaux aperçus dans cette branche intéres- 
sante de nos connaissances, je devais en même temps 
étudier avec soin l'organisme du physique de notre être, 
les mouvements propres ou réfléchis des organes, leurs 
fonctions respectives et l'action modifiante des causes 
externes sur eux. Dès lors aussi, et dans cette vue, j'ai 
fait marcher de front, avec la philosophie, l'étude des 
sciences physiques, particulièrement celle des êtres 
organisés, telle que l'ont faite les recherches des Bichat, 
des Cabanis, des Cuvier, des Magendie, des Broussais, 






— XVIII — 

sion. Ces mouvements commencent donc où les autres 
finissent, et ils ont, en outre, cela de particulier, qu'ils sont 
toujours en rapport, non avec l'impression, comme les 
précédents, mais bien avec le résultat de l'impression, ou 
le besoin de l'organisation, dont le cerveau soutient tous 
les rapports comme centre. 

Or, dans les premiers, l'organe est véritablement pas- 
sif, puisqu'il ne se donne rien, et qu'il ne fait que rendre 
par répercussion ce qu'il a reçu, et ces réactions ne dé- 
terminent aussi que des facultés passives, telles que 
sensations, perceptions, souvenirs, imagination. Dans 
les seconds, au contraire, l'organe est tout actif, puisque 
tout vient de lui, et il produit dans son sein trois sortes 
de mouvements spontanés, qui déterminent dans l'âme 
autant d'actes correspondants qu'elle s'attribue comme 
siens, parce qu'elle sent qu'elle en a les facultés : i° il se 
tend, et il vient par les sens au-devant de l'objet de l'im- 
pression ; 2° il se concentre sur l'impression, il la répète 
et se la reflète en quelque sorte; 3° il prend, en consé- 
quence, deux déterminations, dont l'une, convergeant sur 
lui-même, arrête et fixe le résultat de l'impression, et 
l'autre, divergente, se dirige vers l'objet de l'impression. 
Corrélativement, l'âme est attentive, elle réfléchit, et la 
perception en acquiert progressivement de la netteté et 
du discernement, puis elle juge et elle veut. 

Si les philosophes, moins disposés à accorder toute in- 
dépendance à l'âme dans la production de la pensée, 
avaient pu soupçonner que tous les instincts ont leur 
principe générateur dans l'organisation, ils ne se seraient 
pas avisés non plus, les uns de regarder l'instinct comme 
un mot vague, vide de sens et de chercher au dehors 
l'origine des idées morales dans les conventions humaines 

b. 



XIX 

ou dans l'intérêt social; les autres, de considérer les 
suggestions de l'instinct comme autant d'inspirations de 
l'Auteur de la nature, ou comme autant de principes qu'il 
aurait gravés dans le cœur de l'homme, et Condillac, au 
lieu de ne nous montrer dans sa statue qu'une tête pen- 
sante et parlante, nous y aurait fait voir aussi un cœur 
sensible animant la pensée de son souffle vivifiant, et 
mêlant continuellement les produits du sentiment avec 
ceux de la pensée. 

Nous devons à Cabanis d'avoir, le premier, mis en évi- 
dence les rapports intimes des phénomènes intellectuels 
avec les procédés de l'organisation, assigné dans les 
viscères l'origine de nos goûts et de nos penchants, la 
cause impulsive de nos passions, et ouvert à l'idéologie 
une nouvelle source d'idées. M. Broussais a depuis con- 
firmé ces résultats et poussé beaucoup plus loin l'analyse 
des instincts et des passions. Mais l'un et l'autre veulent 
que les stimulations internes passent directement des 
viscères au centre de perception, et, réciproquement, que 
les impressions que celui-ci reçoit du dehors, ou qui se 
forment dans son sein, soient renvoyées de même dans 
les viscères pour en être réfléchies et donner lieu dans le 
cerveau à une sensation instinctive. 

On ne peut qu'applaudir aux travaux physiologiques 
de ces deux célèbres observateurs sur l'origine physique 
des instincts et des passions; mais leur opinion sur la 
détermination de leur siège ne me paraît pas admissible. 
On ne peut, en effet, se dispenser de reconnaître qu'il y 
a en nous deux systèmes nerveux très distincts, quoique 
unis entre eux, dont l'un a spécialement sous son domaine 
les organes de la vie de relation, et l'autre ceux de la vie 
intérieure et de conservation; qu'ils ont chacun un centre 










XX 






dans la plus intime correspondance l'un avec l'autre; 
que les tendances ou les affections des viscères qui ne 
sont pas assez fortes pour traverser les points de jonction 
qui unissent le grand sympathique aux nerfs spinaux de 
la vie de relation, et parvenir ainsi directement au centre 
de perception, restent inaperçues dans ces viscères; mais 
que toutes se rendent au centre nerveux de la vie inté- 
rieure, qui, après en avoir éprouvé l'action et réagi sur 
elles, les transmet au sensorium commun par l'intermé- 
diaire nerveux qui le met en communication avec celui-ci ; 
que c'est dans ce centre que viennent retentir également 
toutes les impressions externes, en même temps qu'elles 
frappent l'organe cérébral, et dans lui que sont réfléchies 
les impressions que le cerveau se fait à lui-même. Aussi 
est-ce dans la région épigastrique,lieu où réside ce centre, 
que se rapportent tous nos sentiments instinctifs, nos 
passions, nos inclinations et nos penchants. 

De même que le cerveau, ce centre a des mouvements 
de réaction et des mouvements spontanés. Par les pre- 
miers, il réagit passivement sur les impressions qu'il 
reçoit, et il nous fait ainsi sentir à la fois leur nouveauté 
ou leur retour, et leur rapport de convenance ou d'oppo- 
sition avec notre nature; il est donc, à cet égard, l'organe 
du sentiment. Par les seconds, et lorsque l'impression est 
modifiante, il agit spontanément sur lui-même et il exerce 
trois sortes d'action qui sont suivies dans l'âme d'autant 
d'actes correspondants : i° il s'émeut et il se tend; 2° il 
se modifie et s'affecte; 3° il prend, en conséquence, deux 
déterminations affectives, par l'une desquelles l'âme, sui- 
vant la nature de l'impression, est attirée vers son objet 
ou en est repoussée : c'est l'amour ou la haine; et par 
l'autre elle tend à le posséder ou le fuir : c'est le désir ou 






XXI 

l'aversion ; sous ce second rapport, ce centre est donc le 
principe générateur des passions et la cause déterminante 
de tous les mouvements affectifs de l'âme. 

Cette manière de voir n'est pas seulement plus con- 
forme au mode et aux phénomènes fonctionnels de notre 
organisation ; elle a de plus l'avantage d'être d'accord avec 
l'observation de tous les siècles, qui, sous les noms d'âme 
sensitwe et âme raisonnable, d'esprit et de cœur, ou sous 
celui de duplex homo, ont admis en nous deux principes 
d'action distincts : la raison et le sentiment, qui souvent 
concourent au même but, mais qui plus souvent encore 
se trouvent en opposition entre eux. 

On sera peut-être étonné que, dans un ouvrage où l'on 
se propose spécialement l'étude de l'homme moral, la 
plupart des recherches ne roulent que sur les phénomènes 
de la sensibilité, et que les sensations, les instincts et les 
passions y occupent une aussi grande place. Mais que l'on 
fasse attention que la faculté de sentir n'a pas été jusqu'ici 
suffisamment approfondie, que la statue de Condillac, en 
naissant progressivement à la vie et au sentiment, est loin 
de nous faire connaître les diverses formes de la sensi- 
bilité et le véritable procédé des sens dans la connaissance 
qu'ils nous donnent du monde matériel. D'ailleurs, s'il 
est constant, comme on n'en peut douter, que les organes 
ne doivent leur activité qu'à une excitation préalable, et 
que c'est dans la sensibilité que nos facultés actives 
trouvent, à la fois, et la cause déterminante de leur action 
et les matériaux sur lesquels s'exerce cette action, il est 
évident que ce n'est qu'en étudiant à fond nos divers 
modes de sentir dans les organes nerveux qui les font 
naître, que l'on peut espérer de parvenir à connaître tous 
les pouvoirs actifs de l'âme qui en dépendent, et les di- 






! 



— XXII — 

verses sources où elle puise ses connaissances. La science 
de l'homme moral est tout entière dans le sentiment, 
puisque tout en dérive. 

Après avoir soigneusement observé tous les phéno- 
mènes de sensibilité que nous devons à l'excitabilité ner- 
veuse, et jtout ce que l'activité propre des centres y ajoute 
par ses mouvements spontanés, j'ai dû porter mes regards 
sur l'habitude, comme étant le modificateur général de 
notre organisation, et le grand agent de toute éducation 
physique ou morale. Car tout ce que nous ne tenons point 
directement de la nature, nous le devons à l'habitude qui 
se transforme, même à la longue, en une seconde nature. 
C'est elle, en effet, qui émousse nos sensations et modifie 
notre sensibilité, mais qui développe notre activité et en 
perfectionne les mouvements ; elle qui nous fait acquérir 
de nouvelles déterminations, lesquelles donnent à l'organe 
cérébral le pouvoir de reproduire les impressions qu'il a 
reçues, au système musculaire de copier les mouvements 
dont les sens lui ont transmis les formes, et au centre épi- 
gastrique de nous faire sympathiser de sentiments et de 
goûts avec ceux avec qui nous vivons. C'est elle encore 
qui, par les associations qu'elle établit entre les impres- 
sions ou avec les mouvements organiques, donne nais- 
sance à la mémoire et à l'imagination , concourt à la 
formation de l'entendement et nous met en possession du 
langage. Puisque, en étudiant les effets de l'habitude, j'ai 
été conduit à reconnaître son influence sur la génération 
de ces facultés, j'ai cru que c'était le moment de m'occuper 
de leur nature, de leurs fonctions respectives et de leur 
mode de coopération dans la production de la pensée. On 
trouvera, j'espère, que j'ai donné à la solution de ces ques- 
tions tout le développement qu'exigeait leur importance. 



XXIII — 



Toutefois, je dois prévenir que, quoique en exposant 
la théorie toute française, puisqu'elle appartient à Con- 
dillac, de l'influence du langage sur la pensée, j'aie beau- 
coup modifié l'assertion de cet auteur, que l'on ne pense 
qu'avec des mots, je crains bien de ne l'avoir pas assez 
restreinte. L'homme doit à l'excellence de son organisa- 
tion nerveuse le pouvoir de réfléchir tout ce qu'il sent et 
ce qu'il fait. Ce n'est pas, ce me semble, parce qu'il parle 
qu'il réfléchit, mais bien parce qu'il réfléchit qu'il parle. 
L'animal est dépourvu de langage, parce qu'il est sans 
réflexion, et que, lorsqu'il sent, il ne sait pas qu'il sent. 
C'est la réflexion, en effet, qui donne à l'homme le 
discernement des choses, et qui lui en fait sentir les dé- 
tails. Or, ce discernement fait naître en lui le désir de 
conserver distinct ce qu'il a observé, et de pouvoir se 
le représenter à volonté pour son usage ou pour le com- 
muniquer aux autres, et c'est ce désir qui lui a fait sentir 
le besoin de rattacher ses observations à quelque chose 
qui fût à sa disposition. 

Malgré cette restriction, et tout en convenant que la 
réflexion naît indépendamment du langage et le précède, 
il n'en est pas moins constant que la parole est indispen- 
sable à son développement. Sans elle la réflexion, indé- 
pendante de la volonté, ne serait que passagère et du mo- 
ment, sans ordre et sans suite, et les idées ne germeraient 
que pour mourir l'instant d'après. Avec la parole, au 
contraire, les mots, étant en notre pouvoir, donnent aux 
idées réfléchies, auxquelles ils s'attachent, de la fixité et 
de la régularité dans leurs mouvements, de l'isolement et 
une entière indépendance de toute individualité; consé- 
quemment, à la réflexion, de la tenue, de la concentra- 
tion et de la suite dans ses actes. Ce n'est donc que sous 






XXIV 



' 



ce point de vue qu'on peut dire, avec vérité, que le lan- 
gage est nécessaire à la formation de la pensée. 

Ne dois-je pas me justifier ici d'avoir voulu remonter 
à la cause de l'action nerveuse productive des phénomènes 
intellectuels et me pardonnera-t-on de n'avoir pas imité 
la sage réserve des physiologistes modernes qui se sont 
bornés à étudier les fonctions des appareils organiques, 
abstraction faite de toute considération de l'agent qui les 
met en mouvement ? 

On me trouvera, j'espère, excusable, si l'on fait atten- 
tion que le procédé intellectuel suppose, dans le cerveau, 
des mouvements spontanés et de réaction, et dans les 
nerfs sensitifs ou moteurs un moyen de transmission 
d'une vitesse qui n'est comparable qu'à celle de la lu- 
mière; que l'état pulpeux de la fibre cérébrale et de la 
partie médullaire des nerfs s'oppose à ce qu'on assimile 
le système nerveux à un instrument à cordes tendues qui 
n'attendent que le coup d'archet pour résonner, ou à des 
canaux préparés pour servir de voie de transport à de 
prétendus esprits animaux, ministres officieux de la vo- 
lonté et des actions impressives du dehors. Le moment 
est venu où les sciences physiques, par les données posi- 
tives qu'elles nous offrent sur le principe des forces de la 
nature, nous faisant entrevoir plus clairement que jamais 
la cause véritable de l'action vitale, nous permettent d'être 
un peu moins réservés sur la détermination de cette cause. 
Depuis longtemps, en effet, les physiciens ont été 
frappés des analogies qu'ils ont observées, d'abord entre 
la lumière et le calorique, et de leur transformation mu- 
tuelle l'un dans l'autre ; puis entre ces deux impondérables 
et le fluide électrique, lumineux et calorifique par sa na- 
ture. Aujourd'hui les travaux importants de Malus et de 






m 



XXV 



Fresnel sur la lumière, la découverte d'un nouveau mode 
d'action du fluide électrique dans la pile de Volta, la con- 
sidération des effets étonnants qu'on en obtient, tout leur 
fait pressentir la nécessité de reconnaître qu'il n'y a dans 
la nature qu'un seul fluide impondérable, source de lu- 
mière et de chaleur, et principe des forces attractives et 
répulsives qui opèrent tous les mouvements de compo- 
sition et de décomposition que les corps éprouvent. J'ai 
été conduit moi-même inopinément à ce résultat par les 
recherches que j'ai faites il y a quelques années sur la 
phosphorescence, ouvrage couronné en 1809 par l'Insti- 
tut, et par celles que j'ai consignées quelque temps après 
dans le Journal de Physique sur l'origine et la génération 
du pouvoir électrique soit dans le frottement, soit dans 
le contact des métaux hétérogènes. 

La croyance fondée de l'existence d'un principe si puis- 
sant et si universel ne devait-elle pas faire soupçonner 
qu'il pourrait bien être aussi la cause productive de tous 
les phénomènes organiques de la végétation et le véritable 
agent de la vie dans les êtres animés ?Ce qui n'était qu'un 
soupçon vient d'être confirmé et mis, ce me semble, 
presque en évidence par M. Dutrochet, dans ses expé- 
riences pleines d'intérêt sur la cause du mouvement de la 
sève dans les végétaux. 

M. Dutrochet avait observé que ce sont les spongioles 
ou les extrémités des radicelles du chevelu des plantes 
qui attirent l'eau de l'intérieur de la terre et l'introduisent 
avec force dans leurs vésicules par les voies capillaires de 
leurs parois; qu'en vertu de cette absorption, elles sont 
pendanttout le temps de la végétation dans un état turgide 
continuel, et que c'est à cet état turgide qu'elles doivent 
cette force impulsive qui pousse la sève dans les tubes 









— XXVI — 

lymphatiques ; que c'est par le même procédé que les vé- 
sicules du tissu cellulaire qui environne les tubes lym- 
phatiques deviennent turgides en attirant et absorbant au 
passage une portion de la sève ascendante, et concourent, 
par cette action, à sa marche progressive jusqu'aux extré- 
mités des branches. Il avait, de plus, observé que cette ac- 
tion des vésicules organiques sur les liquides environnants 
ne se manifestait que tout autant qu'elles se trouvaient 
elles-mêmes pourvues d'un suc propre autre que la 
sève, et il en conclut qu'elle pourrait bien dépendre de 
l'influence des deux liquides hétérogènes l'un sur l'autre, 
à travers les cloisons membraneuses qui les séparent. 

Frappé de ce résultat de l'observation, il a voulu le vé- 
rifier par la voie de l'expérience. Il a pris, en consé- 
quence, un tube de verre, dont il a fermé l'un des orifices 
en y attachant un cœcum de poulet, et, après y avoir mis 
de l'eau légèrement gommée, il a plongé ce sac membra- 
neux dans un réservoir d'eau pure; au bout de quelque 
temps, il a vu le cœcum se gonfler, se distendre, et 
le liquide intérieur monter successivement dans le tube 
et s'écouler au dehors. Cette expérience, qu'il a fréquem- 
ment réitérée ensuite, en variant les liquides hétérogènes, 
leur position respective, et la cloison intermédiaire à leur 
contact, lui a démontré: i°que cette force de transmission 
qui fait passer l'eau pure dans la cavité de l'appareil, est 
proportionnelle à l'hétérogénéité des liquides; 2 que 
lorsqu'elle est à son maximum d'intensité, elle est capable 
de soulever une colonne de mercure de beaucoup supé- 
rieure au poids de l'atmosphère; 3° qu'en mettant le li- 
quide plus dense en dehors, et l'eau pure dans l'appareil, 
celui-ci se vide entièrement au lieu de s'emplir avec 
excès; 4 qu'il y a des liquides inactifs, quoique d'une 






XXVII 

densité ou d'une nature bien différente de celle de l'eau, 
et les cloisons de quelques substances minérales qui sont 
tout à fait inertes pour cet effet. En examinant de plus 
près les résultats de l'expérience, il a encore reconnu qu'en 
même temps que l'eau extérieure s'introduisait dans l'ap- 
pareil par les voies capillaires de la cloison une portion 
du liquide intérieur en sortait par les mêmes voies, mais 
en moindre quantité que celui du dehors, qui s'y intro- 
duit; et il a donné le nom d'endosmose à la première ac- 
tion, et celui d' exosmose à la seconde. 

L'analogie jdes conditions nécessaires à la production 
de ce phénomène avec celles qui déterminent l'action 
galvanique devait lui faire présumer que c'était le même 
agent qui opérait dans l'une et l'autre circonstance. Pour 
s'en assurer, il a placé, comme à l'ordinaire, dans un vase 
d'eau pure, son appareil dépourvu de tout liquide inté- 
rieur, et, après avoir constaté son inertie dans cet état, il 
a introduit le fil conducteur du pôle négatif de la pile de 
Volta dans le fond de l'appareil, et il a mis celui du pôle 
positif en communication avec l'eau du vase : à l'instant 
il a vu l'eau pénétrer dans l'appareil, monter progres- 
sivement dans le tube et s'épancher au dehors par son 
orifice. En mettant le fil négatif dans l'eau du vase, et le 
positif dans l'intérieur de l'appareil plein d'eau, il a 
obtenu l'effet contraire : l'eau de l'appareil a passé par 
les voies capillaires dans le réservoir extérieur. 

Avec des effets aussi identiques de part et d'autre, 
peut-on se dispenser de conclure l'identité de la cause? 
Je sais qu'on peut objecter, et l'auteur en convient, que 
jusqu'ici on n'a produit aucune électricité sensible par le 
contact de deux liquides de densité différente; que 
M. Becquerel n'en a obtenu que par le contact des li- 












XXVIII 

quides sur les solides, encore n'est-ce que tout autant 
qu'ils exercent l'un sur l'autre une action chimique. Mais 
personne n'ignore combien il a été difficile à Volta lui- 
même de mettre en évidence l'état électrique de deux 
métaux hétérogènes en contact. On sait, par les expé- 
riences faites sur la pile, que les substances humides 
transmettent plus ou moins imparfaitement le fluide élec- 
trique qui leur est communiqué, et que, quoiqu'elles 
puissent troubler respectivement l'équilibre de celui qui 
leur est propre par leur contact mutuel, lorsqu'elles sont 
de nature différente, elles doivent l'abandonner plus dif- 
ficilement que les métaux ou tout autre solide moins 
conducteur qui éprouve une action chimique. Ne serait-ce 
pas à une action électromotrice de cette nature et au pas- 
sage, qui en est lasuite,de l'eau dissoute dans l'atmosphère 
à l'état vésiculaire, que serait due l'électricité des nuages ? 
D'ailleurs, connaît-on bien toutes les formes sous les- 
quelles ce fluide peut manifester sa puissance? Lorsque 
deux liquides hétérogènes arrivent [au contact en vertu 
de l'action qu'ils exercent alors l'un sur l'autre, le fluide 
de chacun d'eux ne peut-il pas se constituer dans un état 
de tension différent, plus expansif dans l'un, plus con- 
densé dans l'autre, et se polariser ainsi respectivement 
sans qu'il en résulte dans eux une inégale répartition de 
leur fluide? J'ai fait voir dans mes recherches sur l'ori- 
gine du pouvoir électrique que si l'on met les nerfs d'une 
grenouille dans un vase plein d'eau, et ses cuisses dans un 
deuxième vase plein du même liquide, et que l'on touche 
l'eau des deux vases avec un arc métallique, dont l'une 
des extrémités soit chaude et l'autre froide, à l'instant 
l'animal entre en contraction et s'élance hors du vase, 
quoique le fil métallique présenté dans cet état à l'électro- 







XXIX 

mètre le plus sensible ne donne aucun signe d'électricité. 
On obtient le même effet en touchant l'eau des vases avec 
les deux index, pourvus chacun d'une température op- 
posée. Voilà bien certainement un phénomène électrique 
qui cependant n'est produit que par la seule rupture de 
l'équilibre de tension du fluide élastique dans les deux 
extrémités d'un corps conducteur, et sans qu'il y ait aucun 
déplacement de ce fluide , c'est-à-dire accumulation à 
l'un des bouts aux dépens de l'autre, déperdition et raré- 
faction dans celui-ci. J'ai fait voir, en outre, qu'un pre- 
mier degré de froid ou de chaleur, augmente également 
le ressort du fluide électrique de tous les corps, et qu'un 
degré plus élevé de l'un ou de l'autre le lui fait perdre. 
Ces deux effets ont pareillement lieu dans un air progres- 
sivement raréfié ou graduellement condensé. Il est bien 
remarquable que deux actions diamétralement opposées 
produisent des effets aussi correspondants. 

Ainsi, quoique l'agentde l'électricité ne se montre pas 
en action, dans la production du phénomène de l'en- 
dosmose et de l'exosmose par le seul contact de deux 
liquides hétérogènes, nous ne pouvons, je pense, nous 
refuser de l'en reconnaître l'auteur. Ne suffit-il pas, en 
effet, qu'il nous manifeste sa présence par les effets qui 
lui sont propres, et qui n'appartiennent qu'à lui, pour 
n'en avoir aucun doute ? 

Mais s'il est constant que le mouvement de la sève 
dans les végétaux soit l'effet de cette action électro- 
capillaire découverte par M. Dutrochet, et que tous les 
phénomènes de leur vie végétative en dépendent, ne doit- 
elle pas être également la cause de la progression des 
liquides dans les tubes capillaires des animaux, et pro- 
duire aussi les phénomènes de leur vie végétative ? Toutes 










— XXX — 

les conditions nécessaires à l'existence de l'endosmose se 
retrouvent chez eux comme dans les plantes. Les tissus 
des animaux ne sont composés que de vésicules agglo- 
mérées, dont les cavités sont remplies ici de fibrine ou de 
gélatine, là d'albumine ou de phosphate de chaux, par- 
tout d'une substance pâteuse plus dense que le sang. 
Entre ces vésicules rampent les vaisseaux sanguins et 
leurs ramifications capillaires, lesquelles sont appliquées 
sur les vésicules, sans toutefois que leurs cavités aient 
aucune communication avec celles des vésicules : en sorte 
que leurs liquides respectifs ne peuvent passer de l'une 
dans l'autre que par filtration. Le système sanguin tout 
entier n'est lui-même qu'une grande cavité tubulaire 
sans issue, où rien ne peut entrer, et d'où rien ne peut 
sortir que par voie de filtration. 

Il y a plus : l'existence de l'endosmose est manifeste 
dans le réseau capillaire du système vasculaire animal. 
C'est par elle, dit M. Dutrochet, que nous analysons, 
c'est par elle que le sang des artères est attiré dans leurs 
ramifications capillaires, la vacuité des artères après la 
mort, et lorsque l'impulsion du cœur a cessé, en est la 
preuve, et c'est dans les ramifications capillaires que le 
sang des veines reçoit une impulsion dont, jusqu'à ce 
jour, les physiologistes ont vainement cherché la cause. 
Elle est encore plus évidente dans l'inflammation, qui 
n'est que l'exagération de l'état normal, un hyper- 
endosmose. Dans cette circonstance, on voit l'organe en- 
flammé, attirant à lui les liquides environnants, devenir 
turgide, les artères qui s'y rendent, augmenter de calibre 
pour conduire le sang qui y afflue, et les veines qui y 
prennent naissance, se dilater sous l'impulsion du sang, 
que l'organe leur envoie avec plus d'abondance qu'à l'or- 




XXXI 



dinaire. L'organe enflammé, continue M. Dutrochet, est 
donc ici but d'adfluxion et origine d'impulsion pour le 
sang. 

Ainsi, chez les animaux, comme dans les végétaux, 
c'est à la présence de deux liquides hétérogènes et à l'état 
dans lequel leur fluide électrique respectif se constitue, 
qu'est dû le développement de cette force par laquelle ces 
liquides s'attirent l'un l'autre au contact à travers leur 
cloison; c'est à leur contact médiat qu'est due cette 
action électrique qui établit deux courants : l'un du sang 
dans la vésicule à travers les cloisons, l'autre du liquide 
organique de la vésicule dans le sang, et c'est à l'état 
turgide de la vésicule qui en résulte, ou plutôt à un 
changement de rapport survenu alors dans les tensions 
électriques des deux liquides, qu'est due la naissance, 
dans la vésicule, de cette force impulsive qui repousse 
le sang en contact pour agir ensuite de nouveau attracti- 
vement sur celui qui lui succède. 

L'endosmose n'est donc pas seulement la cause de la 
progression du sang dans les capillaires et dans les 
veines qui y prennent naissance, et de tous les phéno- 
mènes de composition et décomposition, de sécrétion, 
d'exhalation et d'absorption; elle fait encore passer, 
comme on voit, le fluide électrique des vésicules que le 
sang côtoie, alternativement de l'expansion au resserre- 
ment, et inversement, leurs parois de la contraction à 
la dilatation, et ce sont ces mouvements oscillatoires qui 
constituent l'action vitale des tissus organiques des 
animaux. Si les vésicules des végétaux ne paraissent pas 
jouir de cette motilité, ne serait-ce pas parce que leurs 
parois ne sont pas formées, comme celles des animaux, 
par l'agrégation de vésicules plus petites, et sont ainsi 



*•>! 












XXXII 

peu susceptibles de se prêter à un changement de di- 
mension. 

Puisque l'agent électrique est la cause immédiate des 
mouvements de la vie de nutrition dans les végétaux et 
chez les animaux, ne doit-il pas l'être aussi des mouve- 
ments de la vie de relation dans ces derniers ? Le système 
nerveux qui préside à cette vie jouit de l'endosmose 
comme toutes les autres parties de l'organisation. Toutes 
les conditions nécessaires à son existence s'y trouvent : 
structure vésiculaire, vésicules remplies d'une pulpe 
plus dense que le sang, et système capillaire côtoyant ces 
vésicules et les mettant en rapport avec le sang qui le 
parcourt. Nous savons que l'action nerveuse produit 
dans les organes un surcroît d'endosmose ou un hyper- 
endosmose érectile, et réciproquement, que l'inflamma- 
tion ou hyperendosmose morbide exalte l'action ner- 
veuse. Pourrait-elle être tour à tour cause et effet de 
l'endosmose, phénomène essentiellement électrique, si 
elle ne l'était elle-même? Nous savons encore que l'élec- 
tricité excite nos sensations en l'absence de leurs exci- 
tants naturels, et qu'elle supplée l'action nerveuse dans 
la production des contractions musculaires. On aurait 
tort de ne voir dans elle qu'un nouvel excitant de l'ac- 
tion nerveuse, aujourd'hui qu'il est bien reconnu que 
tous les excitants sont des électromoteurs et n'agissent 
que comme tels. Fondé sur ces analogies, je suis donc 
autorisé à reconnaître, avec M. Dutrochet, que l'agent 
nerveux est ou l'électricité elle-même, ou une manière 
d'être de ce fluide impondérable. 

Quoique l'agent électrique soit le principe commun 
du mouvement vital dans tous les organes, il y a cepen- 
dant dans l'appareil nerveux deux différences organiques, 









XXXIII 



lesquelles donnent au mode d'action de ce principe un 
caractère particulier qui mérite d'être observé : i° les 
vésicules constitutives de la pulpe médullaire des nerfs 
sont toutes arrangées en séries rectilignes dans toute la 
longueur de leurs canaux et parallèlement à leur axe, et 
la pâte albumineuse dont elles sont remplies est plus 
conductrice pour le fluide électrique que toutes les autres 
formes de la matière animale; 2° les nerfs tiennent tous 
à un réservoir commun d'où ils partent, et, par leur 
distribution dans les organes ainsi que sur toutes les 
surfaces externes ou internes du corps, ils correspondent 
à tous les points de l'organisation et soutiennent des 
rapports avec tous les milieux qui nous environnent. 

Or, il résulte de ces dispositions : i° que les vésicules 
de la pulpe médullaire des nerfs doivent être plus exci- 
tables, et que leur fluide électrique, lorsqu'il est excité, 
doit y être plus expansif, plus mobile; 2 que ces vési- 
cules sont soumises à une double excitation : celle du 
sang par les capillaires qui côtoient leurs parois, et celle 
des agents du dehors et des organes internes, mais prin- 
cipalement des premiers, qui agissent impulsivement 
sur le fluide électrique des extrémités nerveuses et 
donnent ainsi naissance dans toute l'étendue de l'appa- 
reil nerveux à un accroissement de tension électrique 
nécessaire à l'exercice des fonctions de ce système; 
3° que, par ce surcroît d'excitation et au moyen de l'ar- 
rangement indiqué des vésicules entre elles, leurs atmo- 
sphères électriques doivent se polariser respectivement, 
se presser l'une l'autre dans une direction rectiligne, et 
constituer ainsi la pulpe médullaire de chaque nerf en 
un conducteur continu, dont le fluide électrique soit 
partout dans un équilibre de tension tel qu'il ne puisse 



I 



■ 









— XXXIV — 

plus survenir à l'une de ses extrémités un changement 
d'état, ou s'y produire un simple ébranlement, qu'à 
l'instant même, et simultanément, l'autre extrémité 
n'éprouve aussi le même changement ou ne participe 
à l'ébranlement. 

On voit que dans cette hypothèse il n'est pas néces- 
saire, pour expliquer la transmission instantanée des 
impressions du dehors au centre cérébral ou de l'in- 
fluence excitatrice de celui-ci aux extrémités nerveuses, 
de supposer une émission de prétendus esprits ou de 
quelque impondérable. Tout se fait ici par ondulations 
ou ruptures d'équilibre. 

Ainsi c'est essentiellement à l'action stimulante des 
agents de la nature sur la matière nerveuse des surfaces 
en rapport avec eux, que le système nerveux doit cette 
supériorité vitale ou hyperendosmose érectile dont il 
jouit dans l'état de veille, et c'est par son innervation 
consécutive qu'il est lui-même cause de surexcitation 
dans tout le système animal. L'état de veille est donc 
pour le système nerveux un état d'efforts et de surcroît 
de tension qui cesse et revient périodiquement par 
l'absence et le retour successifs de ses causes productives, 
et qui sans cette intermittence finirait par s'affaiblir par 
une tension trop prolongée, et laisserait le système ner- 
veux dépourvu de tout autre pouvoir innervant que 
celui de sa vie végétative. Car le sommeil est pour le 
système nerveux un état de détente relative où l'agent 
électrique, soustrait à toute action étrangère du dehors 
autre que celle de l'air sur l'organe respiratoire, reprend 
progressivement le ressort qu'il avait perdu par la ten- 
sion prolongée de la veille. 

On trouvera peut-être bien étrange que je suppose 






XXXV 



l'agent électrique attaché à chaque corps, susceptible d'y 
perdre son ressort par une trop longue ou trop forte 
tension. Je le trouve aussi pareillement; mais il est 
incontestable que tous les corps élastiques cèdent à la 
longue et se détendent sous une tension trop forte ou 
trop prolongée. Mais n'ai-je pas prouvé que le pouvoir 
électrique des corps augmente d'intensité par un certain 
degré de froid ou de chaleur, ou dans un air plus rare 
ou plus condensé que celui de l'atmosphère, et que ce 
pouvoir disparaît entièrement lorsque ces forces ten- 
dantes agissent sur lui avec plus d'énergie? 

Tels sont les motifs qui me portent à croire à l'exis- 
tence, dans l'organisation, d'un agent matériel et invi- 
sible, source première de toute action vitale, principe 
intermédiaire de tous les phénomènes sensitifs et intel- 
lectuels, et telle est l'idée fondée que je me forme de sa 
nature et de son mode d'action. 

Qu'il me soit permis, en finissant, de m'élever contre 
l'opinion d'une certaine classe d'hommes, estimables 
d'ailleurs, qui, mus par un zèle peu éclairé, pensent que 
c'est dégrader l'homme et le confondre avec la matière 
que de mettre l'âme dans la dépendance des organes 
pour la production de sa pensée. Pour dégrader un 
objet, il faut le ravaler au-dessous de sa condition, et 
certes on ne saurait nier que la dépendance où est l'âme 
du jeu de l'organisation ne soit la condition physique 
de son existence présente : c'est un fait incontestable. 
Rien de ce qui émane de l'Auteur suprême de toutes 
choses ne peut être avilissant. En attachant l'âme à des 
organes qu'il a mis à sa disposition, il ne l'a pas dé- 
gradée; c'est la matière qu'il a ennoblie en l'associant 
à la pensée. Pourquoi craindre, en convenant de cette 



*?S' 






XXXVI 



dépendance, qu'on ne soit entraîné à considérer l'âme 
comme un attribut matériel ? Le sentiment peut-il être 
attribué à l'organisation comme en étant l'effet immé- 
diat? Jamais on ne confondra leurs produits respectifs; 
la sensation n'est pas un mouvement ni rien qui lui 
ressemble. Au reste, quelles que soient les appréhen- 
sions ou les répugnances mal fondées de ces personnes 
pour ce genre de recherches, je crois devoir prévenir le 
public que cet ouvrage est écrit dans un esprit inoffensif 
pour les croyances religieuses. Sans trahir la vérité, je 
respecte tout ce qui est généralement respecté par les 
hommes, et j'ose assurer qu'on n'y trouvera rien qui 
puisse porter atteinte à ces principes sacrés qui sont le 
fondement des religions et l'appui de la morale. 





LIVRE PREMIER 



DES SENSATIONS 




CHAPITRE I er . 

Des sensations en général. 

entir, c'est éprouver une action et en avoir 
conscience. La sensibilité est donc cette pro- 
priété inconcevable en vertu de laquelle aucune 
cause ne peut agir sur nous que sa présence ne nous 
soit attestée, et aucun changement notable ne peut se 
faire spontanément en nous que nous n'en soyons aver- 
tis. Cette faculté suppose, comme on voit, deux choses : 
un effet matériel produit sur nos organes et un effet 
moral consécutif dans l'âme. Le premier est connu sous 
le nom d'impression, et le second sous celui de sensa- 
tion. Considérée en elle-même, la sensation est quelque 
chose de si simple qu'on ne saurait la définir. Seule de 
sa nature, elle n'est semblable qu'à elle-même; il est 
impossible d'en donner une idée sans la faire éprouver 
ou sans rappeler les circonstances où on a dû l'éprou- 
ver, et rien n'est plus aisé que de savoir ce qu'elle est, 
alors qu'on en a fait l'expérience. 

Dess. Et. de l'Homme moral. 1 















■1 












, 



2 






La propriété de sentir paraît exclusivement attachée 
à la matière nerveuse. Les animaux qui sont dépourvus 
de nerfs et qui n'offrent dans leur organisation qu'une 
masse gélatineuse, comme les polypes à bras, ne sont 
qu'irritables et ne sentent pas. Chez eux les impres- 
sions sont immédiatement suivies de mouvements, leur 
vie est purement végétative, car s'ils paraissent palper 
la lumière et la chaleur, cette propriété leur est commune 
avec les plantes. Pour sentir, il ne suffit même pas 
d'avoir des nerfs; il faut encore que ces nerfs aient un 
centre commun de réaction, terme final des impressions 
et point de départ de la sensation. Les animaux qui 
n'ont pas de cerveau, quoique avec des nerfs (les Rayon- 
nés) ne diffèrent pas des polypes sous le rapport de la 
sensibilité ; seulement leur irritabilité est plus déve- 
loppée par l'influence de l'action nerveuse. Observons 
toutefois que si ce centre était sans rapport avec les 
milieux environnants, il n'y aurait dans l'animal qu'un 
sentiment vague et confus et des mouvements instinc- 
tifs indéterminés. Pour entrer pleinement en exercice, 
il a besoin d'avoir des organes sensitifs externes qui 
stimulent et spécialisent son action ; mais dès qu'il en 
est pourvu, alors les impressions des sens donnent lieu 
à des sensations et des volitions, et les mouvements 
internes à des instincts plus explicites. Cet état est celui 
des mollusques et particulièrement des insectes. 

L'homme, pendant l'époque de sa formation dans 
le sein maternel, passe successivement par ces divers 
états que je viens d'observer dans l'organisation ner- 
veuse des dernières classes animales. Comme embryon, 
il est sans nerfs, ou leur centre n'existe pas encore; 
aussi ne fait-il que végéter, et ses tissus à mesure 
1. 







««V 



— 3 — 

qu'ils se forment deviennent de plus en plus irri- 
tables. Comme fœtus, dès le moment que les nerfs 
ont un centre, il commence à sentir, mais confusément, 
comme un homme assoupi; il s'émeut, il trépigne, mais 
instinctivement et sans but. Comme enfant naissant, 
ses sens ne sont pas plus tôt en rapport avec les divers 
agents de la nature qu'aussitôt il a des sensations, des 
volitions et quelques instincts déterminés. 

Dans les mollusques et les insectes, les fonctions de 
la vie de relation et de la vie de nutrition s'opèrent 
par un seul système nerveux. Dans les animaux verté- 
brés et dans l'homme , il y a deux systèmes nerveux 
distincts, quoique en rapport entre eux et formant unité 
de système. L'un est pour les sensations et les mou- 
vements volontaires, l'autre pour l'entretien du mou- 
vement vital et pour les impulsions instinctives néces- 
saires à leur conservation ou à celle de leur espèce. 
Les nerfs du premier système ont tous leur origine par 
paires dans la moelle rachidienne, et de là ils se dis- 
tribuent dans les muscles de la vie de relation, dans les 
organes des sens et sur toute la surface de la peau ; si 
ce n'est pourtant la huitième paire, qui va presque tout 
entière se perdre dans les viscères en s'associant avec le 
système nerveux de la vie de nutrition. Ces nerfs, quel 
que soit le point de leur origine dans la moelle rachi- 
dienne, correspondent tous par des filets de commu- 
nication avec le sommet de cette moelle, là où ses deux 
faisceaux médullaires se croisent, et c'est là aussi que 
prennent naissance les deux paires de faisceaux, de filets 
médullaires dont le développement constitue le cerveau 
et le cervelet; de manière que ce sommet est le rendez- 
vous commun de toutes les impressions que reçoivent 






— 4 — 
les sens , et le point intermédiaire par lequel l'encé- 
phale participe à toute l'action impressive des nerfs et 
exerce ensuite lui-même sur eux une influence excita- 
trice. Cette portion supérieure de la moelle de l'épine 
est connue sous le nom de moelle allongée. 

Le système nerveux de la vie de nutrition est le ré- 
sultat d'un nerf nommé grand sympathique, qui s'unit 
directement avec la huitième paire et s'enlace diver- 
sement et d'une manière inextricable avec elle, média- 
tement et en autant de branches avec tous les nerfs spi- 
naux, et avec la cinquième et la sixième paire de la 
moelle allongée par des nœuds ou points de jonction 
connus sous le nom de ganglions, qui l'établissent dans 
un état mixte d'isolement et de dépendance avec ces 
nerfs, et en font ainsi un système à part, qui puise 
néanmoins toute sa force dans ses connexions médiates 
avec la moelle rachidienne. Le nerf grand sympathique 
se distribue ensuite et va se perdre dans les viscères 
pour y exercer son action innervante. Je ne m'occupe- 
rai dans ce chapitre que des phénomènes sensitifs du 
premier système, me réservant de parler ailleurs des 
phénomènes instinctifs du second. 

Tous les nerfs sensibles qui appartiennent au pro- 
longement rachidien du cerveau se divisent en cinq 
espèces, auxquelles on a donné le nom de sens. L'une 
d'elles est universellement répandue sur toutes les sur- 
faces externes et internes du corps, quoique plus spé- 
cialement attachée à la main, et les quatre autres sont 
circonscrites et reléguées chacune dans un lieu déter- 
miné de la tête; mais toutes, sauf peut-être la pre- 
mière pour le tact général, toutes sont remarquables 
par un mécanisme de structure parfaitement approprié 






au genre d'action de l'agent dont ils doivent recevoir 
l'impression. Cette variété de structure donne aux êtres 
animés qui sont pourvus de ces sens le pouvoir d'être à 
la fois sensibles au contact des corps et à leurs diffé- 
rentes températures, aux irradiations de la lumière, aux 
vibrations de l'air, aux émanations odorantes, aux prin- 
cipes sapides, et de connaître ainsi non seulement tout 
ce qui les environne, mais encore toutes les qualités des 
objets qui intéressent leur existence. 

L'impression, pour être sentie, doit s'opérer sur l'ex- 
trémité des nerfs, et pour ainsi dire immédiatement sur 
la partie médullaire de leur substance. Toute autre ac- 
tion serait infructueuse et sans effet sensible. Elle doit en 
outre être transmise par les nerfs au cerveau, car la 
sensation ne paraît pas attachée précisément aux ébran- 
lements qui s'opèrent dans les nerfs ; mais bien à ceux 
qu'ils déterminent dans leur centre commun, témoin les 
ligatures faites aux nerfs, leurs compressions ou leurs 
rescisions, qui, en interceptant toute communication avec 
le centre, empêchent la sensation d'avoir lieu. La nature 
a pourvu à la première condition en dépouillant les som- 
mités nerveuses de leurs enveloppes grossières et en 
mettant à nu leur moelle, ou en ne la couvrant que d'un 
léger voile muqueux suffisant pour s'opposer à son des- 
sèchement, mais incapable d'affaiblir l'action impressive. 
Elle a satisfait à la [seconde en donnant à chaque filet 
nerveux une communication directe avec le centre, et 
en ne lui permettant pas de s'aboucher avec les autres 
dans son trajet : aussi n'en est-il aucun qui ne lui trans- 
mette isolément les impressions qu'il reçoit, et c'est en 
raison de cela que toutes nos sensations sont indivi- 
duelles et correspondent chacune à une partie distincte 









du corps, quoiqu'elles se rapportent toutes à un même 



moi. 



Pour exercer le pouvoir de transmission, il ne suffit pas 
aux nerfs d'être en continuité d'organe avec le cerveau, 
il faut encore qu'ils soient en état de veille et participants 
à l'érection vitale du centre. Car si les nerfs et le cerveau 
ne jouissent pas tous ensemble de ce degré de tension 
qui' leur est naturel et nécessaire pour exercer leurs 
fonctions, l'impression se fait et ne se transmet pas. 
N'est-ce pas là, en effet, ce qu'on observe pendant le 
sommeil et dans la paralysie, où il y a perte de sentiment? 
La transmission une fois opérée, le cerveau, en vertu de 
l'érection vitale dont il jouit, répercute l'impression vers 
son point de départ, et un ébranlement oscillatoire succède 
quelques instants à la répercussion. C'est à ces deux mou- 
vements réacteurs que la propriété de sentir, et de sentir 
que l'on sent, paraît avoir été attachée. 

Indépendamment de ce degré de tension vitale néces- 
saire aux organes des sens pour produire la sensation, il 
en est un autre plus intense dont ils sont susceptibles, et 
qui rend la sensation plus vive et plus distincte, mais 
qui n'est que consécutif à la sensation. Celui-ci est l'effet 
de l'activité spontanée du cerveau se portant sur l'im- 
pression. Ce n'est plus ici cette réaction passive, et pour 
ainsi dire de ressort, par laquelle il répercute d'abord 
l'impression, mais bien une détermination propre de son 
activité au moyen de laquelle, en s'érigeant lui-même 
sur l'impression, non seulement il donne aux sens un 
plus haut degré de tension, il les tourne encore vers 
l'objet impressif, comme pour aller au-devant de lui, et 
c'est en s'y fixant qu'ils prolongent l'impression et la 
rendent plus sensible, plus appréciable. C'est donc à 




_ 7 _ 

l'activité propre du centre que nous devons le complé- 
ment de la sensation. 

En admettant, comme nous venons de le faire, divers 
degrés de tension vitale dans les nerfs, nous sommes loin 
de vouloir les considérer comme des cordes de violon 
plus ou moins tendues et susceptibles de vibrer sous les 
coups de l'archet: la nature mollasse et pulpeuse de leur 
substance médullaire s'y oppose. Mais nous sommes 
autorisés (et l'étatdessciencesphysiques le permet aujour- 
d'hui) à y reconnaître la présence d'un fluide subtil et 
éminemment élastique. Ce fluide n'a rien de commun 
avec les esprits animaux que l'on représentait parcourant 
les canaux avec une vitesse égale à celle de la lumière 
malgré les obstacles qu'il devait rencontrer dans sa 
marche. Inhérent par sa nature à la matière palpable, il 
forme autour de chaque molécule, et conséquemment 
autour de chaque vésicule organique de la pulpe nerveuse, 
une atmosphère susceptible de divers degrés de force 
expansive suivant le degré d'intensité de l'action excita- 
trice qui l'appelle au dehors. Or, comme toutes les vési- 
cules de la moelle nerveuse se touchent et sont disposées, 
comme on l'a observé, en séries rectilignes dans leurs 
canaux névrilématiques , on conçoit que leurs atmo- 
sphères ne peuvent pas éprouver un surcroît de force 
expansive sans se presser mutuellement, se mettre par ce 
moyen en équilibre de tension dans toute l'étendue des 
tubes nerveux, et se trouver ainsi en état de transmettre 
rapidement au centre et par voie d'ondulation tous les 
ébranlements que peuvent éprouver les extrémités ner- 
veuses. Ce fluide est le principe des phénomènes élec- 
triques que manifestent les corps lorsqu'on parvient à en 
ravir une faible portion à l'attraction de l'un d'eux pour 



- 



— 8 — 

l'ajouter surabondamment à un autre. C'est lui qui sans 
se déplacer dans les corps, et par ses différents mouve- 
ments d'expansion ou de resserrement, ou, si l'on veut, 
par les divers états dans lesquels il s'y constitue, paraît 
être la cause de tous leurs phénomènes lumineux ou 
calorifiques; lui qui opère toutes les décompositions et 
les combinaisons moléculaires de la matière, comme les 
effets chimiques de la pile de Volta doivent nous le faire 
présumer ; lui enfin que nous entrevoyons déjà devoir 
être la source de tous les phénomènes de la vie dans les 
êtres organisés, depuis surtout la belle expérience de 
M. Dutrochet. 

Mais, dira-t-on, pourquoi les nerfs sont-ils les seules 
parties de notre corps capables de transmettre les impres- 
sions qu'ils reçoivent et d'être ainsi les organes de la 
sensation? Tous les tissus organiques n'ont-ils pas aussi 
leur fluide impondérable comme les nerfs ? Comme eux, 
ne reçoivent-ils pas du sang leur excitation vitale ? Cepen- 
dant ils ne sont pas organes de sensations, car il est de 
fait que dans le corps humain les membranes séreuses, 
les ligaments, les cartilages, ne sont pas sensibles, et 
généralement tout ce qui est dépourvu de nerfs. 

Il me semble que c'est à juste titre que les nerfs jouissent 
de cette prérogative: i° parce qu'ils ont seuls un centre 
général, terme commun de leurs impressions et principe 
de réaction pour tous; 2 que la pulpe nerveuse qui 
remplit les vésicules des filets médullaires est d'une nature 
plus conductrice, et que le fluide impondérable de cha- 
cune d'elles doit être plus excitable par l'impression du 
sang, plus expansif et plus mobile; 3° que la propriété 
cohibente de leur névrilème et la disposition des vési- 
cules médullaires dans l'intérieur des nerfs en séries 






— 9 — 
rectilignes favorisent singulièrement leur pouvoir de 
transmission en donnant au mouvement transmis une 
direction parallèle à l'axe de leurs canaux -,4° que les nerfs 
sont seuls soumis d'une part à l'influence vitale de tous 
les organes avec lesquels ils sont en rapport, d'autre 
part, par les sens, à celle des causes externes qui agissent 
comme force tendante; ce qui donne au fluide impondé- 
rable de leur pulpe un plus haut degré de développement 
et de tension. Dans les autres organes, au contraire, qui 
ne jouissent pas de ces avantages, l'impression reçue 
reste circonscrite dans leur sein et n'en dépasse pas les 
limites parce que leur fluide n'a ni assez d'intensité ni 
assez de liberté pour rendre fidèlement les mouvements 
qui lui sont imprimés et les faire passer ainsi de proche 
en proche au centre commun. Ce qui le prouve, c'est 
que tous les tissus animaux dont les stimulations ordi- 
naires restent inaperçues, acquièrent un haut degré de 
sensibilité lorsqu'ils viennent à s'enflammer. N'est-il pas 
évident que dans ce cas la transmission des impressions 
au centre nerveux n'est due qu'à un accroissement de 
force expansive et de tension que le travail inflamma- 
toire procure au fluide de l'organe affecté ? 

Quoique les organes autres que les nerfs n'aient pas 
dans leur état normal le pouvoir de transmettre hors 
d'eux-mêmes ce qui se passe dans leur intérieur, consé- 
quemment de nous le faire sentir, tous néanmoins sont 
irritables, c'est-à-dire capables d'être excités par un 
certain genre d'actions et de réagir immédiatement sur 
elle. Je nommerai, avec Halle, susceptibilité ce mode 
d'excitation propre à chaque organe, pour éviter de 
confondre comme on a fait cette propriété organique 
avec celle de sentir qui n'appartient qu'au moi intelli- 






— 10 — 

gent. Bichat l'a nommée sensibilité organique pour la 
distinguer de la sensibilité dont nous avons conscience. 
Mais cette désignation a encore l'inconvénient de laisser 
penser que c'est l'organe seul qui sent alors réellement, 
sans que le centre y participe, et que le moi en ait con- 
science; tandis qu'on ne devrait concevoir en lui cette 
propriété que comme une disposition vitale à se laisser 
impressionner par certains corps, de manière à y inté- 
resser son activité. On remarque en effet que les 
organes dont la vie est soustraite à la conscience et à la 
direction du moi, ont chacun leurs stimulants particu- 
liers auxquels ils répondent, et ils sont constamment 
sourds à l'action de ceux qui ne sont pas en rapport 
avec eux. La considération de ces propriétés vitales des 
organes non sentants ne doit pas être négligée dans 
l'étude de l'homme, car elles concourent singulièrement 
au développement de la sensibilité et de tout l'être moral. 
Les nerfs des sens sont passibles de deux sortes de 
modifications de la part des agents externes. Les unes ne 
sont que des ébranlements que l'organe reçoit sans qu'il 
y soit essentiellement intéressé, mais qu'il ne laisse pas 
passer sans y mettre du sien: car à mesure que ces 
impressions lui arrivent, le sens les groupe; il les 
coordonne entre elles dans l'ordre naturel de leurs causes 
productives, et il les présente ensuite au centre sensitif 
comme l'expression des formes ou des diverses activités 
de ces causes et les témoins de leur présence. Dans les 
autres, au contraire, l'organe change d'état, l'impression 
le modifie réellement, il en est plus ou moins affecté, et 
alors le sens agité préoccupe exclusivement le centre et 
ne l'entretient que du rapport présent de sa situation. Or 
les premières donnent lieu à des sensations qui ne se 






1 1 



rapportent directement qu'à leurs causes productives, et 
les secondes à des sentiments qui ne se rapportent direc- 
tement qu'aux organes modifiés, et qui sont de nature 
à nous intéresser vivement à la conservation de notre 
existence. Ces sentiments sont tous affectifs, et on en 
distingue deux sortes, connues l'une sous le nom de 
plaisir, et l'autre sous celui de douleur. Le plaisir est 
attaché aux impressions favorables à l'organisation, et la 
douleur à celles qui l'offensent. 

Tous les corps peuvent agir sur nous. Ils ont donc des 
qualités actives en vertu desquelles ils agissent. Ces 
qualités sont de différente nature : les unes opèrent à 
distance par des intermédiaires, et les autres au contact. 
La propriété de réfléchir la lumière, celle de produire 
des vibrations sonores ou d'exhaler des particules odo- 
rantes, sont de la première classe; les qualités tactiles et 
les sapides sont de la seconde. Chaque organe des sens 
est tellement approprié à l'une de ces diverses actions, 
qu'il ne peut recevoir d'impression que de celle avec 
laquelle il est en rapport. Il faut pourtant en excepter la 
langue, organe principal du goût, qui jouit obscurément 
d'une espèce de toucher. Toutes les activités que les 
agents externes exercent sur les sens se réduisent à deux 
modes d'action : ils agissent sur eux impulsivement, par 
pression, par choc, par oscillations; ou comme électro- 
moteurs en donnant à l'agent électrique des sens plus ou 
moins de force expansive. L'excitation produite par le 
contact des corps est évidemment une pression, celle delà 
lumière sur la rétine une percussion, et celle qui s'exerce 
sur l'organe acoustique par les corps sonores, un mou- 
vement de vibration. L'excitation de la température sur 
toute la surface de la peau, celle des corps sapides ou 









— 12 



odorants sur leurs organes respectifs sont des mouvements 
d'expansion ou de resserrement produits sur le fluide 
impondérable des nerfs qu'ils impressionnent. Que ce 
soit par de pareils mouvements que les sensations s'opè- 
rent, certaines expériences galvaniques semblent venir à 
l'appui de cette assertion. 

En effet, personne n'ignore aujourd'hui qu'on peut 
faire naître des sensations sapides sur la langue en appli- 
quant convenablement sur les nerfs de cet organe deux 
métaux hétérogènes en permanence de contact, ou en les 
faisant communiquer aux pôles de la pile de Volta. En 
opérant de la même manière sur chacun des autres sens, 
Cavallo a eu l'odorat frappé d'une odeur putride, Ritter a 
éprouvé des sensations de chaleur sur le toucher, Volta, 
des bourdonnements ou des bruits sourds dans l'oreille; 
et ne sait-on pas qu'on peut produire de même une 
espèce d'éclair dans l'œil à chaque fois que les deux 
métaux arrivent au contact? Il est bien remarquable que 
cet effet ne se produise qu'au moment du choc, et jamais 
lorsque les métaux restent en contact; ce qui prouve 
que ce sens n'est excitable que par des percussions. 

L'examen comparatif de l'action alternative des deux 
pôles de la pile sur chacun de nos sens et des diverses 
dispositions dans lesquelles ils les constituent, peuvent 
encore nous fournir quelques lumières sur la nature des 
mouvements que les agents externes y excitent. 

Le célèbre Ritter, professeur à Iéna, a observé que 
l'effet constant du pôle positif sur le corps animal est de 
donner du gonflement à la partie sur laquelle on l'applique 
pendant quelque temps, et celui du pôle négatif, au con- 
traire, de la déprimer. Le pôle positif, par exemple, appli- 
qué quelques minutes sur un point de la langue, y produit 






i3 



une légère élévation, et le pôle négatif un petit enfon- 
cement. 

Le même auteur a observé que si l'on touche les deux 
pôles avec les deux mains mouillées, le pouls de la main 
qui touche au pôle positif augmente d'intensité, et celui 
de la main qui est au pôle négatif s'affaiblit sensiblement, 
quoique le nombre des pulsations soit le même de part et 
d'autre. Il est à remarquer que, dans cette expérience, 
l'application du pôle positif a toujours été suivie d'une 
sensation de chaleur et celle du pôle négatif, d'une impres- 
sion de froid. Ritter a aussi trouvé qu'en mettant l'œil en 
communication avec le pôle positif on voit tous les objets 
rouges, plus grands et plus distincts qu'à l'ordinaire; 
tandis qu'avec le pôle négatif on les voit bleus, plus petits 
et plus confus. Avec le premier pôle, la langue éprouve 
un goût acide, avec le second un goût alcalin. Enfin une 
même vibration sonore produit dans l'oreille un son plus 
grave que dans l'état naturel lorsque ce sens est en contact 
avec le pôle positif, et un son plus aigu avec le pôle néga- 
tif. Généralement donc, les deux pôles de la pile pro- 
duisent dans nos organes des effets opposés. 

Quelle peut être la cause de si singuliers effets ? Elle ne 
peut être autre que l'action des pôles de la pile, dont l'effet, 
comme on sait, est de constituer le fluide des corps qu'ils 
touchent dans deux états entièrement opposés l'un à 
l'autre, l'un d'expansion, l'autre de resserrement. 

Quoi qu'il en soit de la nature des mouvements géné- 
rateurs des sensations, on remarque qu'ils sont tous 
variables dans leur intensité en raison de l'énergie des 
causes qui les excitent, et c'est à leurs divers degrés d'ac- 
tion que nos sensations doivent d'être purement repré- 
sentatives ou affectives. C'est ainsi qu'un temps calme et 



ï 






— i 4 — 
couvert nous laisse dans l'indifférence pour lui, tandis 
qu'un beau jour nous flatte, et qu'une lumière trop vive 
nous blesse et nous éblouit. Les acides nous piquent 
agréablement le palais lorsqu'ils sont étendus d'eau, et ils 
le brûlent et le désorganisent lorsqu'ils sont concentrés. 
Il est cependant des circonstances où un même degré 
d'action de la part d'un agent de la nature peut produire 
sur nous une sensation tantôt indifférente et tantôt pénible 
ou agréable; mais cela dépend alors du degré de tension 
dans lequel se trouvent les forces sensitives des sens au 
moment où une même impression se réitère, car il est 
bien connu que cette tension estsusceptible de s'accroître 
plus ou moins par une forte attention provoquée elle- 
même par un besoin ou une vive émotion, ou par 
un état d'irritation supernormal survenu dans quelque 
viscère : chez les femmes vaporeuses on observe que dans 
leur accès nerveux, la lumière la plus ordinaire les 
offusque, le moindre bruit les importune, et les odeurs 
les plus suaves les affectent le plus désagréablement. Que 
conclure de là? Que la force et la vivacité des sensations 
sont en raison composée de l'intensité de l'impression et 
du degré de tension de l'organe qui la reçoit. 

Le degré de tension des forces sensitives et celui de 
l'intensité d'actions des agents externes ne contribuent 
pas seulement à rendre affectives nos sensations repré- 
sentatives; ils concourent encore, lorsqu'ils ne sont pas 
exagérés, à perfectionner celles-ci, en leur donnant toute 
la précision et toute la netteté requises pour qu'elles 
soient plus conformes à la réalité. Car il est pour les 
sens un certain degré de tension, et pour les corps qui 
agissent sur eux, une certaine mesure d'action en deçà 
ou au delà de laquelle les sensations ne sont plus l'exprès- 



— i5 — 
sion juste des objets qu'elles représentent. Mais il n'est pas 
présumable que tous les hommes jouissent également et 
au même point de l'une et l'autre condition: ils vivent 
sous des climats divers, et ils diffèrent singulièrement 
entre eux par leur organisation. Il faut donc reconnaître 
que les impressions qu'ils reçoivent des mêmes objets ne 
doivent pas produire en eux les mêmes sensations, car 
la dégradation de chacune d'elles doit offrir mille nuances 
différentes. Il y a plus : la tension des forces sensitives 
est encore variable dans le même individu en raison de 
l'âge, de l'état sain ou morbide dans lequel il se trouve, 
ou des passions dont il est affecté. Il est donc vra-i de dire 
qu'il n'est pas un seul homme, qui dans le cours de sa 
vie éprouve les mêmes sensations de la part des mêmes 
objets. Qui ne sait qu'au jugement du vieillard la nature 
est sans couleur, les parfums sans odeur, et les fruits 
sans saveur; tandis que dans la jeunesse tout est suave 
et ravissant, tout brille de lumière et de fraîcheur. 

Jusqu'ici j'ai particulièrement examiné le mode d'ac- 
tion des agents impressifs et l'influence des nerfs dans le 
procédé de la sensation. Voyons à présent la part qu'y 
prend le cerveau. 

Le cerveau est le moteur des sens, l'instrument immé- 
diat de la faculté de sentir. C'est lui qui est le terme où 
les impressions transmises par les nerfs viennent aboutir, 
et le foyer où elles se répercutent et deviennent ainsi 
causes de sensation. Que telle soit la prérogative de cet 
organe, l'expérience et l'observation paraissent le con- 
firmer. Si l'on met à découvert une partie du cerveau 
par un large trépan, et qu'on excerce sur elle une com- 
pression graduée, on remarque que la vue s'obscurcit, 
que l'ouïe s'assourdit, que successivement tous les sens 






— 16 — 
s'assoupissent et les muscles se relâchent, et cette aboli- 
tion de toute faculté de sentir et de se mouvoir persévère 
tant que la compression subsiste. Dans les paralysies, où 
une partie du cerveau perd son érection vitale, on observe 
que les sens et les organes moteurs qui en dépendent se 
trouvent souvent dépourvus de sentiment et de motilité. 
Dans le sommeil parfait, qui n'est pour le cerveau qu'une 
intermittence d'action ou une détente périodique, on 
remarque de même dans tous les systèmes de la vie de 
relation une insensibilité et une immobilité complètes. 
Enfin dans l'état de veille, lorsque le cerveau est forte- 
ment tendu vers une impression par l'effet d'une violente 
passion et l'effort soutenu de l'attention, ne remarque- 
t-on pas aussi qu'il est alors inaccessible à toute autre 
impression qui lui survient, et qu'aucune d'elles n'est 
sentie parce qu'elle est comme non avenue pour le 
centre ? 

Ces faits attentivement considérés démontrent évidem- 
ment que pour sentir, il faut que l'organe cérébral soit 
monté à un ton de vitalité en rapport avec l'énergie des 
causes externes; que la sensation est attachée à la réper- 
cussion vitale de cet organe, et que toute l'activité des 
sens comme organes des sensations est une propriété 
d'emprunt qui leur vient des agents externes et princi- 
palement du cerveau, car l'excitation du sang ne produit 
sur eux qu'une tension vitale obscure et isolée. C'est 
aussi pour cela qu'on les voit suivre en tout les mouve- 
ments du centre, baisser de ton ou s'exalter, s'assoupir 
ou s'éveiller avec lui. Le cerveau, au contraire, est actif 
par lui-même, le principe de son action est dans son 
organisation. On remarque en effet, qu'indépendamment 
de ce qu'il doit à l'action des causes externes et de tous 






— '7 — 
les autres organes qui agissent sur lui comme force ten- 
dante, il jouit par lui-même d'un haut degré de tension 
et d'un grand pouvoir de réaction : i° parce que les vési- 
cules qui composent son tissu, sont remplies d'une pulpe 
dont le fluide impondérable est éminemment excitable; 
2° que lui seul dans l'homme possède beaucoup plus de 
substance nerveuse que tous les nerfs ensemble, et que 
l'excitation collective de toute la masse cérébrale est d'au- 
tant plus énergique qu'il y a plus de points organiques 
qui concourent à cet effet commun ; 3° qu'il n'est pas un 
organe qui, relativement à son volume, reçoive un aussi 
grand nombre de vaisseaux artériels et une aussi grande 
quantité de sang rouge que le cerveau; 4° que le sang 
qu'il reçoit est le plus riche en oxygène et le plus vivi- 
fiant;qu'ily arrive par le plus court trajet, etque lorsqu'il 
est retardé dans sa marche, comme dans les animaux à 
long cou, c'est au détriment des forces sensitivesde l'or- 
gane; 5° enfin que le cerveau est dans la dépendance la 
plus immédiate de l'action du cœur sur lui pour l'entre- 
tien de ses fonctions et même pour celui de sa vie propre. 
Quelle peut être la raison de cette dépendance ? si ce 
n'est que le cœur est l'agent d'impulsion pour le sang 
artériel dont la première fonction est d'être l'excitant de 
la vie dans tous les organes, et que le cerveau ne saurait 
se passer un instant de son influence excitatrice. Ce qui 
le prouve, c'est que si on intercepte le cours du sang 
dans le cerveau en liant à la fois les carotides et les verté- 
brales, l'animal tombe sur-le-champ et meurt au bout de 
quelques secondes. Si l'on remplace immédiatement le 
sang artériel par des injections de sang noir, on peut 
prolonger la vie quelques instants de plus, mais la mort 
est inévitable. 

Dess. Et. de V Homme moral. 9 



— 18 — 
Le sang artériel peut circuler dans le cerveau en plus 
ou moins grande quantité, suivant que les impulsions du 
cœur, qui l'envoie, sont fortes ou faibles, accélérées ou 
retardées; il peut y séjourner plus ou moins de temps 
suivant que les expirations des poumons sont prolongées 
ou courtes; il peut être plus ou moins oxygéné suivant 
que l'organe chargé de fixer sur ce liquide une portion de 
l'air pur de l'atmosphère, l'imprègne plus ou moins de 
ce principe vivifiant. Son pouvoir excitant doit donc être 
variable dans les hommes en raison de leur organisation 
propre ou des climats dans lesquels ils vivent, et variable 
dans chaque individu en raison de l'âge, de la santé, ou 
de la passion régnante. 

Le sang est donc une des causes principales des divers 
modes de sensibilité que l'on observe parmi les hommes. 
Le cerveau, quoique simple en apparence, est réelle- 
ment un composé de deux organes de même nature et 
en opposition l'un à l'autre. Ce sont pour ainsi dire deux 
cerveaux très distincts qui ont chacun leur prolongement, 
leurs nerfs et des appareils organiques semblables à 
gouverner, mais si complètement unis ensemble que 
tous leur points contigus sont [parfaitement homologues 
et symétriques. Chaque moitié du cerveau est en effet 
un organe à part, un système indépendant du système 
opposé, qui, quoique semblable à l'autre en tout dans sa 
structure et ses fonctions et dans une parfaite correspon- 
dance avec lui, a néanmoins ses forces propres et sa vie 
particulière. Quel peut être le motif de ce mode d'orga- 
nisation si régulièrement observé dans toutes les espèces 
animales voisines de la nôtre? Serait-ce sans raison que 
la nature aurait établi dans l'économie animale un anta- 
gonisme aussi général? Je serais assez porté à croire que 
2. 




— i9 — 
cette opposition d'organes et de forces a été jugée néces- 
saire dans la locomotion pour que les forces de part et 
d'autre pussent s'offrir dans leur exercice un mutuel 
soutien et favoriser ainsi leur développement; et dans le 
procédé de la sensation pour accroître dans le cerveau 
l'effet impressif des sens, donner un appui à la réaction 
de cet organe et aux impressions homologues de chaque 
paire de nerfs sensibles, un terme où elles viennent se 
confondre et briser leurs efforts. On conçoit en effet que 
si l'on suppose tous les filets nerveux d'une moitié céré- 
brale contigus à ceux de l'autre, lorsque les nerfs homo- 
logues des deux côtés reçoivent une même impression, 
ce point de contiguïté doit être celui où les deux impres- 
sions viendront concourir, se choquer et se détruire, et le 
foyer d'où partira la réaction. Dans l'hémiplégie, où 
l'une des moitiés reçoit seule l'impression, l'autre moitié 
qui lui est contigué' n'en est pas moins pour l'impression 
un point de résistance et le terme de son effort; seule- 
ment la collision n'est pas aussi forte, et la sensation 
qui en résulte a moins d'intensité. 

S'il est vrai que la sensation n'est pas attachée à l'im- 
pression, mais bien à sa répercussion, on peut donc dire 
avec fondement que là où finit l'impression commence 
la sensation; que le même choc qui détruit celle-là fait 
jaillir celle-ci, et que ce qui est le terme de l'une est l'ori- 
gine de l'autre. 

Mais si les sensations se forment au point de concours 
où les deux organes de chaque sens viennent confondre 
leurs impressions, ne faudrait-il pas reconnaître qu'il y 
a dans le cerveau autant de centres partiels de sensations 
que nous avons d'espèces de sens? Les somnambules 
chez lesquels on voit souvent les sens du toucher et de 






— 20 — 

l'ouïe éveillés, quelquefois même celui du goût, tandis 
que les autres dorment profondément, semblent confirmer 
cette induction. Ne pourrait-on pas même en conclure 
rigoureusement qu'il y a autant de centres d'impression 
dans chaque foyer des sens, et généralement dans tout le 
cerveau, qu'il y a dans chaque moitié de cet organe de 
points correspondants en opposition, susceptibles d'être 
impressionnés? Notre expérience journalière paraît du 
moins autoriser cette assertion. Quel est celui d'entre 
nous qui, lorsqu'il sent sa tête fatiguée par une longue 
méditation sur un même sujet, n'a pas éprouvé qu'il 
donnait de nouvelles forces à son esprit en variant ses 
études et changeant d'objet? N'est-il pas évident que 
dans cette circonstance, ce sont de nouvelles fibres ner- 
veuses qu'on met en activité? 

Quoique les sens aient chacun dans l'encéphale un 
centre partiel, puisqu'il y a en nous unité de sentiment, 
il faut qu'il y ait dans cet organe un centre général qui 
est le réceptacle de tous les foyers partiels, et où ceux-ci 
concourent tous. Mais ce sensorium commune, où peut-il 
être? Les expériences suivantes paraissent le déterminer 
d'une manière satisfaisante. 

Il était déjà connu, et M. Flourens l'a confirmé dans 
ses beaux mémoires lus à l'Institut, sur les propriétés et 
les fonctions du système nerveux, que si l'on pique dans 
un animal une portion quelconque de la moelle épinière 
mise hors de communication avec l'encéphale par une 
ligature, il n'y a que les muscles qui prennent leurs nerfs 
dans cette portion de moelle interceptée, qui se contrac- 
tent, et on n'obtient de l'animal aucun signe de douleur. 
Si on la pique au contraire au-dessus de la ligature, 
l'animal crie, il s'agite et il fait des efforts pour échapper 







21 



à la douleur; mais les muscles dépendant des nerfs qui 
sont sous la ligature ne se contractent plus. En répétant 
cette expérience sur tous les points de la moelle épinière, 
à partir de l'extrémité caudale jusqu'à la naissance de la 
moelle allongée, on trouve même insensibilité dans tout 
ce qui n'est plus en communication libre avec l'encé- 
phale, et mêmes contractions des muscles qui tiennent 
aux nerfs placés sous la ligature ; seulement le nombre 
des muscles qui se contractent devient plus considérable 
à mesure que la portion de moelle interceptée a dans sa 
dépendance un plus grand nombre de nerfs. Arrivé à la 
moelle allongée, si l'on irrite celle-ci, ce ne sont plus des 
contractions partielles comme auparavant, mais bien un 
tremblement général, des convulsions et des douleurs 
qui vont en augmentant jusqu'à la protubérance annu- 
laire. En allant plus loin, jusqu'aux tubercules quadri- 
jumeaux inclusivement, les convulsions et les douleurs 
s'affaiblissent; au delà de ce point, l'irritation est sans 
effet, il n'y a plus ni contraction ni douleur. 

Frappé de ce dernier phénomène, M. Flourens, à qui 
le fait appartient, a voulu voir si en prenant l'encéphale 
par sa partie opposée il obtiendrait les mêmes résultats. 
Il a donc attaqué d'abord les hémisphères du cerveau en 
les enlevant par couches, puis successivement et de la 
même manière le cervelet, les corps cannelés et les 
couches optiques ; pendant toutes ces mutilations l'animal 
est resté insensible, et il n'y a eu aucune apparence de 
contraction ; mais lorsqu'il a piqué les tubercules quadri- 
jumeaux, le tremblement général et les convulsions ont 
reparu en même temps que la douleur, et les uns et les 
autres se sont ensuite accrus à mesure qu'il pénétrait 
plus avant dans la moelle allongée. 






8 



— 22 — 

Il paraîtrait bien naturel de conclure de ces faits que 
la moelle allongée est la seule portion de la moelle 
rachidienne qui excite des contractions générales, et que 
c'est dans sa partie supérieure que réside éminemment 
ce pouvoir; que c'est là aussi que doivent se rendre les 
impressions pour se transformer en sensations, et que le 
cerveau et le cervelet restent l'un et l'autre entièrement 
étrangers au sentiment ainsi qu'au pouvoir d'exciter des 
contractions. Cependant M. Flourens est loin d'admettre 
ces conséquences. Il affirme, au contraire, que c'est dans 
les lobes du cerveau que se forment les sensations, et de 
là que partent les volitions excitatrices des mouvements 
volontaires, fondé sur ce fait important et bien constaté 
par lui, qu'un animal privé de ses lobes cérébraux perd 
en même temps la vue, l'audition et avec elles la mémoire, 
le jugement et la volonté. Les lobes cérébraux seraient 
donc suivant lui le lieu où résident les facultés de sentir, 
de percevoir et de vouloir. 

On ne peut disconvenir d'après ce fait, qui paraît bien 
établi, que le concours des lobes cérébraux ne soit indis- 
pensable à la formation complète de la sensation; mais 
on se persuadera difficilement qu'ils en soient l'organe 
unique. De l'aveu de M. Flourens, l'animal sans lobes 
cérébraux reste immobile et comme assoupi, il n'a plus 
de volonté par lui-même et il ne se livre à aucun mou- 
vement spontané ; mais quand on le pique ou qu'on le 
pince, il se remue et s'agite, et il marche quoique sans 
but et sans direction : il ne sait plus fuir. Quand on le 
met sur le dos, il se relève et se dresse sur ses pattes; si 
c'est une grenouille, elle saute quand on la touche; si 
c'est un oiseau, il vole quand on le jette en l'air, il se 
débat quand on le gêne, et si on lui met de l'eau dans le 




— 23 — 

bec, il l'avale. Toutes ces actions prouvent-elles que le 
sentiment soit éteint en lui? Ne sont-elles pas évident 
ment des mouvements instinctifs déterminés par un tact 
provocateur? Si l'on veut s'en tenir à la conséquence 
rigoureuse des faits, il faut donc se borner à dire que 
c'est dans ce nœud médullaire qui est le terme de la 
moelle rachidienne et le point de départ des masses céré- 
brales, que toutes les impressions des sens doivent se 
rendre pour se transformer en sensations, et c'est dans 
les lobes cérébraux que les impressions doivent se pro- 
pager pour que la sensation se transforme en perception 
et laisse des traces durables de son passage. Quant aux 
mouvements volontaires, c'est dans les lobes cérébraux 
que naît la volonté qui les détermine, et c'est du haut 
de la moelle allongée que part l'irritation qui les 
excite. 

Il résulte en effet des expériences de M. Flourens que 
toute irritation d'un nerf dont la communication avec le 
foyer sensitif est interceptée, excite des contractions dans 
les muscles où il se rend; que de même toute irritation 
de la moelle épinière fait contracter tous les muscles des 
nerfs de cette moelle qui se trouvent au-dessous de l'en- 
droit irrité, et donne lieu à des mouvements d'ensemble; 
mais que ces contractions sont toutes plus ou moins 
partielles; que la moelle allongée est la seule portion de 
la moelle rachidienne dont l'irritation excite des contrac- 
tions générales, parce que c'est dans elle que toutes les 
extrémités cérébrales des nerfs viennent aboutir ; qu'il 
n'y a qu'elle qui corresponde avec eux tous, et qu'elle est 
ainsi la seule susceptible de se prêter à l'excitation de 
toutes les combinaisons possibles de mouvements déter- 
minés; tandis qu'on peut impunément piquer ou lacérer 









— 24 — 
les lobes du cerveau sans exciter la plus faible contrac- 
tion, mais que leur soustraction entraîne inévitablement 
l'abolition de la faculté de vouloir. 

Après avoir déterminé la coopération du cerveau dans 
la production des mouvements musculaires, M. Flourens 
a voulu voir si le cervelet n'y contribuait pas en quelque 
chose. A cet effet, il a attaqué séparément cet organe en 
laissant intact le cerveau, et il a trouvé que, de même que 
celui-ci, il était insensible à toutes ses mutilations et qu'il 
n'excitait aucune contraction musculaire; mais il a 
observé que la soustraction graduelle de sa substance a 
apporté un tel trouble et un tel désaccord dans les mou- 
vements musculaires, que l'animal ne pouvait plus les 
coordonner en saut, en marche ni en station. « Placé sur 
« le dos, il s'épuisait en vains efforts pour se relever, sans 
« pouvoir y parvenir. Voulait-il éviter le coup qui le 
« menaçait, il faisait mille contorsions pour l'éviter, et 
« ne l'évitait pas. Il voulait et se mouvait, mais il ne se 
« mouvait jamais comme il voulait. » Cette expérience, 
réitérée plusieurs foiscomme les précédentes sur diverses 
classes d'animaux, ayant donné constamment le même 
résultat, a conduit M. Flourens à conclure que le cervelet 
est le régulateur des mouvements voulus. 

Ainsi trois centres nerveux concourent dans l'encé- 
phale à la production des mouvements locomoteurs ou 
vocaux : le cerveau, qui les commande, puisque les voli- 
tions qui les déterminent partent de lui et se forment dans 
son sein; le cervelet, qui en est le dispensateur et en dé- 
termine l'ordre et le mode; et la moelle allongée, comme 
étant le centre vital de l'appareil nerveux, qui les effectue 
en transmettant, partout où besoin est, l'influence excita- 
trice des deux premiers centres, pourvu toutefois qu'il 



— 25 — 

n'y ait pas d'obstacle qui s'oppose à cette transmission 
dans les conduits nerveux. 

Nous devons à M. Ch. Bell et à M. Magendie d'avoir 
constaté que tous les nerfs spinaux fournissent aux 
muscles du tronc et des membres des nerfs pour le mou- 
vement distincts de ceux du sentiment. Il en est de même 
pour les nerfs de la face, dont les uns sont affectés au sens 
du tact et les autres à des mouvements volontaires ou 
instinctifs. Cette disposition organique se trouve confir- 
mée par ce qui se passe dans les paralysies où l'on voit 
souvent les membres qui en sont atteints perdre le mou- 
vement et conserver le sentiment, et réciproquement pri- 
vés de sentiment sans perdre le mouvement. Les nerfs 
moteurs, de quelque part qu'ils naissent dans la moelle 
rachidienne, ont, ainsi que les nerfs sensitifs deux termi- 
naisons : l'une dans les muscles, dont ils excitent les con- 
tractions, et l'autre par leurs extrémités cérébrales dans 
le sensorium commun, foyer des impressions sensitives 
et lieu de départ aussi de l'influence excitatrice de l'encé- 
phale. Mais ils diffèrent des nerfs sensitifs dans leur faculté 
conductrice en ce que dans eux l'action excitatrice descend 
en divergeant et s'irradie du centre à la circonférence; 
tandis que dans les nerfs des sens l'action impressive 
remonte et va convergeant de la circonférence au centre. 
Il est encore à remarquer que le mouvement se trans- 
met plus difficilement dans les nerfs moteurs lorsqu'il se 
dirige de la circonférence au centre, et moins bien au 
contraire dans les nerfs sensitifs lorsqu'il va du centre à 
la circonférence. Ce qui le prouve, c'est qu'il est d'expé- 
rience pour le premier cas que les grenouilles sont bien 
moins excitables lorsque l'action électrique produite par 
le contact de deux métaux hétérogènes passe des muscles 






2(5 — 

dans les nerfs, que lorsqu'elle agit inversement; et il est 
d'observation pour le second que la sensation se produit 
plus aisément par un mouvement venant du dehors, que 
par une action propre du centre sur les sens : car les vi- 
sions du délire supposent dans le cerveau, et consécuti- 
vement dans les sens, une agitation excessive et supé- 
rieure à l'action impressive des causes externes. Si l'on 
voulait se rendre compte de ce phénomène, ne pourrait- 
on pas supposer que les filets médullaires sont composés 
de vésicules pulpeuses disposées en séries progressive- 
ment décroissantes du centre à la circonférence pour les 
nerfs moteurs, et de la circonférence au centre pour les 
nerfs sensitifsPOn sait que, si dans une série de billes 
d'ivoire, contiguès et d'une grosseur progressivement 
décroissante, on choque la première, ce choc parvenu à 
la dernière bille de la série lui imprime un mouvement 
bien supérieur à celui dont la première était animée; 
tandis que si l'on choque à son tour la petite bille, le 
mouvement que la plus grosse en reçoit à travers les 
billes intermédiaires est presque sans effet sur elle. 

Il résulte des recherches réunies de M. Ch. Bell et de 
M. Flourens sur les fonctions motrices du système ner- 
veux de la vie de relation: i° qu'indépendamment des 
nerfs destinés aux sensations spéciales et au tact de la 
peau, ce système fournit à chaque muscle deux nerfs, 
l'un pour conduire et faire sentir aux centres cérébraux 
les stimulations propres de l'organe, et l'autre pour trans- 
mettre à celui-ci l'influence excitatrice des centres et le 
faire agir conformément à leur impulsion; 2° que les ra- 
cines antérieures des nerfs spinaux donnent naissance 
aux nerfs moteurs, et les postérieures, aux nerfs senso- 
riaux; 3° que chaque moitié de la moelle rachidienne est 



— 2 7 — 
divisée en trois cordons ou colonnes; que les filets mé- 
dullaires de la colonne antérieure président aux mouve- 
ments de locomotion et de préhension, ceux de la posté- 
rieure aux sensations générales, et ceux de la colonne 
intermédiaire aux deux précédentes, aux mouvements 
de l'appareil respiratoire; 4 que ces trois cordons vien- 
nent concourir et se croiser avec ceux de l'autre moitié 
au haut de la moelle allongée, qui devient ainsi centre 
sensitif pour les nerfs du sentiment et des sensations 
spéciales, et foyer de réaction pour les nerfs du mouve- 
ment; 5° que néanmoins les cordons antérieurs et posté- 
rieurs se trouvent dans une telle dépendance des masses 
cérébrales que le nœud médullaire de la moelle allongée 
ne saurait effectuer aucune sensation, ni produire aucune 
excitation de mouvements volontaires sans leur interven- 
tion; tandis que les cordons intermédiaires sont sous 
l'influence et la direction spéciales de la moelle allongée, 
qui peut ainsi, stimulée par la seule impression de l'air sur 
la membrane muqueuse de la trachée et des bronches, pro- 
duire par elle-même sur les muscles de la respiration l'ex- 
citation nécessaire à l'entretien des mouvements de cet or- 
gane. La moelle allongée serait donc l'agent immédiat des 
mouvements involontaires ou de conservation et le mo- 
teur subordonné de tous ceux que la volonté détermine. 
Après avoir examiné d'une manière générale la faculté 
de sentir, il convient d'en étudier en détail les divers 
phénomènes, en se circonscrivant toujours dans les sen- 
sations proprement dites. Je vais donc développer suc- 
cessivement les produits de chaque sens pour faire con- 
naître ensuite ce qu'ils ont de représentatif ou d'affectif, 
et comment ils deviennent pour l'entendement une 
source inépuisable de connaissances. 



— 28 — 



CHAPITRE II. 



Du sens de l'odorat. 



; 




c commencerai l'étude des sens par celle de 
l'odorat, du goût et du toucher, parce que ce 
sont eux qui dans toutes les espèces animales 
voisines de la nôtre entrent les premiers en fonction; et 
je mettrai en première ligne l'odorat, parce qu'il est le 
plus simple et celui dont les produits sont les plus faciles 
à analyser. Le goût doit venir immédiatement après lui, 
parce qu'il est sous la tutelle de l'odorat, qui en est 
comme la sentinelle avancée, chargée de le prévenir de 
ce qu'il doit faire ou rechercher. On jugera d'ailleurs 
que ces trois sens méritent d'être traités à la suite l'un 
de l'autre, si l'on considère que les deux premiers ne 
sont au fond que des touchers plus subtils, destinés à 
percevoir les actions moléculaires des corps au discer- 
nement desquelles le toucher proprement dit eût été 
inhabile. 

Trois choses sont à considérer dans l'odorat : la ma- 
tière qui produit l'impression, l'organe qui la reçoit, et 
la sensation qui en est le résultat. 

Les chimistes ont longtemps cru qu'il se dégageait 
des corps odorifères, particulièrement des substances 
végétales et animales, un principe subtil et élastique qui 
avait seul la propriété de faire impression sur l'organe 
olfactif, et ils l'ont nommé esprit recteur ou arôme. 
Cette opinion n'est pas fondée, car il est constant que la 
plupart des substances même les plus fixes, telles que les 



— 2g — 
pierres et les métaux, peuvent devenir odorantes lors- 
qu'elles sont très atténuées parle frottement, la collision, 
réchauffement ou tout autre moyen capable d'en volati- 
liser quelques particules et de les disséminer dans l'air. 

Quoiqu'il y ait réellement peu de substances qui ne 
puissent devenir odorantes lorsqu'elles sont suffisam- 
ment atténuées et flottantes ou dissoutes dans l'air, on 
ne doit néanmoins regarder comme matière odorante 
que les corps qui peuvent se volatiliser spontanément ou 
se dissoudre d'eux-mêmes dans l'air, et qui sont suscep- 
tibles d'agir avec une certaine énergie sur les nerfs olfac- 
tifs. Les huiles essentielles, l'éther, l'alcool, l'ammo- 
niaque et quelques gaz irrespirables sont de ce nombre; 
et il est présumable que tous les effluves odorants des 
substances végétales ou animales ne sont dûs qu'à des 
exhalaisons de quelques-uns de ces fluides. 

Quoique tous les principes odorants aient chacun une 
manière propre de frapper l'odorat, il est certain que si 
l'on confronte leurs sensations, on trouve que plusieurs 
d'entre elles ont une certaine ressemblance, un fonds 
commun par lequel elles se rapprochent, et qu'en sui- 
vant ces analogies on peut les diviser en plusieurs 
genres. Lorry les comprend toutes sous cinq chefs diffé- 
rents qu'il désigne par les noms d'odeur camphrée, 
odeur vireuse, odeur éthérée, odeur acide et odeur alca- 
line. 

La première classe a éminemment son type dans le 
camphre. On retrouve cette odeur dans les plantes la- 
biées, dans la famille des lauriers, des myrtes, des té- 
rébinthes. Quoique très volatile, elle s'attache fortement 
aux corps huileux ou résineux et aux substances ani- 
males. La seconde comprend essentiellement les pavots, 












— 3o — 

les solanées, les bourraches, les ombellifères, les cucur- 
bitacées et les substances putrides; elle a par elle-même 
quelque chose de fade, de puant et nauséabond, qui 
provoque le vomissement et soulève l'estomac. Dans les 
lys, les roses, le jasmin, la tubéreuse et la violette on la 
trouve mêlée avec l'odeur éthérée, et c'est pour cela que 
ces fleurs portent à la tête lorsqu'elles sont réunies en 
trop grande quantité dans un appartement. L'odeur 
éthérée est très fugace et incoercible : tous les fruits vi- 
neux, tels que les pommes, les poires, les melons, les 
fraises, les framboises, l'exhalent abondamment lorsqu'ils 
sont à leur point précis de maturité; c'est elle encore qui 
se fait rechercher dans le jasmin, la rose, l'œillet, etc. 
L'odeur acide se fait sentir dans les groseilles, l'épine- 
vinette, les citrons, les oranges, la bergamotte, et spécia- 
lement dans l'acide acétique concentré : les alcalis et les 
odeurs putrides la détruisent promptement: aussi est- 
elle la plus altérable de toutes les odeurs. L'odeur alca- 
line est très remarquable dans l'ammoniaque, les cruci- 
fères, le sinapi, le cochléaria, l'ail, l'oignon, et toutes les 
plantes dont l'odeur picotte les yeux et provoque les 
larmes. Cette odeur combinée avec le principe vireux 
produit la fétidité : l'assa fœtida et l'hydrosulfure en of- 
frent un exemple. 

Les principes odorants n'exercent pas seulement une 
action locale sur les nerfs olfactifs par suite de l'ébranle- 
ment qu'ils y produisent; ils agissent encore sur tout le 
système nerveux et ils en modifient la puissance. Mais 
cette action générale n'est pas la même pour tous, car les 
uns paraissent énerver les forces de ce système en en af- 
faiblissant le ton, tandis que les autres semblent les exal- 
ter en le rehaussant. Les odeurs vireuses, camphrées et 



— 3i — 
éthérées jouissent à différents degrés du premier pou- 
voir; les odeurs acides ou purement alcalines possèdent 
plus ou moins le second, suivant le degré d'intensité de 
leur action impressive. 

L'organe de l'odorat est placé dans les cavités nasales 
et réside dans cette portion de la membrane muqueuse 
qui en tapisse les parois supérieures ainsi que les sur- 
faces des lames osseuses qui en divisent l'espace. Cette 
membrane, de nature spongieuse, est remarquable par la 
quantité des vaisseaux, des sommités nerveuses et des 
follicules muqueux dont elle est pourvue, et par le léger 
voile épidermoïde qui la recouvre. 

Les follicules lubrifient sa surface en y versant conti- 
nuellement une humeur visqueuse propre à retenir les 
molécules odorantes à leur passage et à conserver les 
sommités nerveuses dans cet état de souplesse qui con- 
vient à leurs fonctions. L'humeur lacrymale, qui coule 
dans le nez par le canal de ce nom, concourt encore au 
même office. 

Le nerf qui s'y distribue et qui forme essentiellement 
le sens de l'odorat est la première paire des nerfs encé- 
phaliques. Elle sort du crâne par les trous de l'os ethmoïde 
en se divisant en une foule de filets pulpeux, qui après 
s'êtreplongésdanslamembraneviennent se terminer àsa 
surface et s'y épanouir. Indépendamment du nerfs olfactif 
la membrane pituitaire reçoit encore des nerf nombreux 
du ganglion sphéno-palatin et un rameau de la branche 
ophthalmique de la cinquième paire, et c'est en vertu du 
rapport que ce dernier nerf établit entre l'œil et l'odorat 
qu'une vive lumière nous fait éternuer, et qu'une odeur 
forte nous fait pleurer. 

Un pareil organe, pour bien remplir ses fonctions, 











— 32 — 

devait être garanti de toute autre impression que celle 
des principes volatils ou aériformes, et en même temps 
être exposé largement à l'action immédiate de ces mêmes 
corps. C'est aussi pour cela qu'il se trouve établi dans 
l'intérieur d'un canal osseux qui le protège extérieu- 
rement, en même temps qu'il sert de conduit à l'air que 
l'on respire, lequel dépose en passant sur la membrane 
les principes odorants dont il est imprégné. C'est encore 
pour cela qu'il s'y développe et s'y déploie sans réserve 
sur tous les points, quelle que soit l'étendue des surfaces 
à couvrir que lui présente ce canal. Car plus l'air aura 
sur son passage de surfaces à toucher, et la membrane 
muqueuse plus de points olfactifs à offrir, plus il y aura 
d'ébranlement produit, et plus l'impression sera forte. 
N'observe-t-onpas, en effet, que l'odorat est d'une finesse 
extrême dans tous les animaux chez lesquels la nature 
a singulièrement amplifié les surfaces olfactives? Les 
chiens de chasse nous en offrent un exemple frappant. 

A présent que la structure de l'organe et la nature de 
la matière qui agit sur lui sont connues, le mécanisme 
de la sensation est facile à concevoir. L'air se charge de 
toutes les particules odorantes que les corps exhalent 
autour de nous; attiré dans les poumons par l'acte de la 
respiration, il dépose en passant dans les fosses nasales 
ces particules sur la membrane pituitaire; celle-ci, au 
moyen du mucus qui enduit ses surfaces, les retient et les 
met en contact avec les sommités nerveuses qui en 
reçoivent une impression, et l'impression transmise au 
cerveau détermine la sensation d'odeur. 

Dans cette première opération tout est passif de notre 
part, et l'organe qui reçoit l'impression, et le centre qui la 
répercute, et l'âme qui en est modifiée. La sensation ne 



— 33 — 
fait que nous avertir de sa présence; elle est trop fugitive 
et inattendue pour être bien saisie. Mais elle n'est pas 
plutôt produite que toute notre activité se déploie, celle 
du centre en s'érigeant sur l'impression et concentrant 
ainsi l'attention sur son produit moral, et celle de l'âme 
en activant par la volonté les mouvements inspiratoires 
pour accroître et prolonger l'impression. Or tout cela ne 
saurait avoir lieu sans rendre la sensation plus vive, plus 
profonde et plus nette. Il est donc vrai de dire que si la 
nature seule nous fait sentir, c'est à notre activité que 
nous devons de flairer et de bien sentir. 

Toutes les sensations d'odeurs pures sont parfaitement 
simples et indécomposables, quoique variables dans leur 
degré d'intensité : ce sont des impressions primordiales 
de l'esprit qu'on ne peut définir; pour les connaître il 
faut les éprouver et lors même qu'on les a éprouvées on 
ne peut assigner leurs différences quoiqu'on les discerne 
très bien les unes des autres. Elles produisent toutes 
deux effets sur nous, l'un intellectuel et l'autre affectif. 
Par le premier elles provoquent l'intelligence et elles 
offrent des matériaux à la perception; par le second elles 
provoquent l'instinct et elles nous intéressent à leur objet. 
Considérons successivement l'une et l'autre influence. 

Condillac a prétendu qu'un homme qui serait borné 
au sens de l'odorat n'aurait d'autre connaissance que 
celle des odeurs; que ces sensations ne le conduiraient 
pas elles-mêmes à aucune idée des choses qui existent 
hors de lui et hors d'elles; qu'à la première odeur qu'il 
éprouverait il se sentirait odeur et ne sentirait que cela; 
qu'il ne pourrait avoir une idée de son moi qu'après 
avoir comparé son état présent avec son état passé. Je 
ne saurais être de son avis. Je pense au contraire qu'iln'est 

Dess. Et. de l'Homme moral. 3 






-3 4 - 
pas une seule sensation externe quelque simple qu'elle 
soit qui ne nous fasse sentir à la fois, elle-même, son 
sujet et son objet, et voici comment. 

Si l'on se donne la peine d'analyser les impressions 
qui nous viennent du dehors, on doit y distinguer trois 
choses : une action étrangère à l'organe sur lequel elle 
s'excerce, une résistance de l'organe contre cette action 
et un changement produit dans l'organe malgré cette 
résistance. Mais dans une impression sensible tout ce 
qui s'y passe doit se faire sentir, et l'action avec son rap- 
port d'extranéité et l'effet produit par elle et ce qui résiste 
à l'un et éprouve l'autre. A chaque sensation qui nous 
vient du dehors nous devons donc sentir à la fois et la 
sensation et le sujet sentant et quelque chose autre que 
nous qui nous fait sentir. On aurait tort de penser que 
tout cela doit se confondre dans un sentiment unique. 
On peut bien ne pas y porter également l'attention, comme 
cela a lieu effectivement, mais ces trois choses n'en sont 
pas moins distinctes pour le sentiment. On ne distingue 
en effet les objets que par leur opposition. Or ici tout 
est en opposition; c'est un sujet qui lutte contre une 
action qui n'est pas de lui et qui ne cède à un changement 
d'état qu'en résistant. Je puis donc établir qu'il n'est pas 
de sensation externe qui ne nous apporte avec elle le 
sentiment de nous-même et celui de quelque chose de 
modifiant qui n'est pas nous. 

Ces trois notions fondamentales que nous donne la 
sensation ne sont pas de simples perceptions livrées à 
notre spéculation, elles sont encore inséparablement 
accompagnées d'un sentiment qui nous préoccupe de 
leur réalité présente et nous force à y donner notre assen- 
timent. Or cette attestation de réalité est un rapport 

3. 



— 35 — 
donné par la nature, ce rapport est un fait puisqu'il con- 
cerne l'existence des choses et ce fait devient un jugement 
par l'adhésion que nous y donnons par entraînement. 
Comme il y a trois choses senties dans une sensation, il 
se forme donc en nous trois rapports, trois faits et trois 
jugements qui sont tout entiers l'ouvrage de la.nature 
ou plutôt le résultat du procédé organique de la sen- 
sation. 

Observons en outre que la modification sensation a 
deux rapports, l'un à sa cause et l'autre au sujet sentant; 
que ce sont deux rapports de dépendance, mais le pre- 
mier d'une dépendance organique fondée sur cette loi de 
la réaction nerveuse qui réfléchit toujours les impres- 
sions au même point d'où elles sont parties, et le second 
d'une dépendance intrinsèque et nécessaire; que par le 
premier, la sensation se rapporte à son objet avec une 
telle force que nous la confondons avec lui sous une même 
dénomination sans songer même au second rapport qui 
nous échappe sans cesse parce que nous sommes entraî- 
nés par le premier. Voilà donc encore deux nouveaux 
jugements naturels qui se produisent en nous et malgré 
nous lors de la sensation, et dont le but pour le premier 
est de nous répandre hors de nous pour nous mettre en 
rapport avec la nature. 

Tels sont les notions et les jugements qui naissent 
spontanément de la sensation, considérée dans la réalité 
des objets qu'elle nous fait sentir et dans son rapport 
avec sa cause. Ce sont des notions et des jugements pri- 
mitifs ou naturels parce qu'ils sont le produit du méca- 
nisme de l'organisation nerveuse. 

Ce que nous venons de dire de la sensation odeur, est 
applicable à toutes les sensations, si ce n'est pourtant 






— 36 — 
les internes qui ne sont dues qu'aux mouvements propres 
de la vie. Celles-ci nous donnent bien aussi le sentiment 
du moi avec celui d'une modification; mais elles ont cela 
de particulier, que rien d'étranger à ce moi ne s'y fait 
sentir comme cause productrice de la sensation. La 
raison en est que dans ces impressions internes, c'est le 
système vivant qui agit sur lui-même et que l'organi- 
sation étant alors tout à la fois la cause et le sujet de 
l'action, il ne peut y avoir que deux choses senties, un 
effet et un sujet qui le produit et l'éprouve. 

Lessensationsd'odeursontsusceptibles d'être rappelées 
et de devenir un objet de réminiscence. On sait qu'une 
odeur qu'on a déjà éprouvée et qui vient de nouveau 
frapper l'odorat, excite presque toujours le souvenir de 
la même sensation passée, et qu'on la reconnaît aussitôt 
pour l'avoir déjà eue. Mais dans cette circonstance, ce 
n'est pas la sensation qui se reproduit faiblement, il n'y 
a que la perception de rappelée, car il est constant que 
lorsqu'on ne fait que penser à une odeur, on ne la sent 
pas actuellement, on n'en est pas affecté; alors le sens 
reste impassible, et le centre, siège de la perception, est 
seul ébranlé. Il n'y a donc point d'imagination pour l'o- 
dorat puisqu'il n'a pas le pouvoir de reproduire, même 
faiblement, ses sensations en l'absence de leurs causes 
productrices. 

On voit que si on ne considère dans le sens de l'odorat 
que ce qu'il a d'intellectuel, les notions qu'il nous donne 
d'un moi sensible et de ce quelque chose d'odorant qui 
nous fait sentir, ne sont encore que des renseignements 
bien bornés et fort obscurs. Mais s'il est peu instructif 
pour l'entendement, en revanche il parle clairement à 
l'instinct et son influence sur lui est très étendue, si l'on 






-3 7 - 
en juge du moins par les nombreuses sympathies qu'il 
excerce. 

L'organe de l'odorat n'est pas seulement olfactif; au 
moyen de la membrane muqueuse sur laquelle ce sens 
s'épanouit, il est encore susceptible d'être stimulé par 
l'impression de l'air, et de déterminer par l'influence 
sympathique de cette membrane sur la muqueuse des 
bronches l'action musculaire de l'appareil respiratoire. 
C'est à cette stimulation que l'enfant naissant doit le 
premier acte de la respiration, et c'est elle qui par suite 
en entretient le jeu dans tout le cours de la vie. 

Comme organe olfactif, l'odorat sympathise avec trois 
de nos instincts les plus remarquables, ceux de conser- 
vation, de nutrition et de reproduction. C'est lui qui 
nous prévient des qualités nuisibles ou salutaires du 
fluide que nous respirons et qui est nécessaire à l'entre- 
tien de la vie, lui qui fait pressentir aux animaux dont 
ce sens est en général bien plus délicatque dans l'homme 
quelles sont les substances qui doivent leur servir de 
nourriture par la manière dont la plupart d'entre elles 
les affectent, lui qui fait sentir aux individus de chaque 
espèce animale leurs rapports sexuels et qui par l'attrait 
irrésistible des odeurs que les femelles exhalent au mo- 
ment de leur rut, rapproche les deux sexes et en pro- 
voque l'accouplement. Que ces mouvements soient ins- 
tinctifs et déterminés par les impressions affectives de 
l'odorat, on en a la preuve dans les petits chiens ou les 
petits chats qui, à peine sortis du ventre de leur mère, 
cherchent en flairant la mamelle qui doit les nourrir. 

L'odorat sympathise encore avec les glandes lacry- 
males et salivaires dont il provoque les sécrétions par 
l'effet de certaines odeurs. II sympathise avec le cœur en 



— 38 — 

accélérant ou en retardant ses mouvements suivant la 
nature de l'impression odorante; avec l'appareil respira- 
toire en le surexcitant lorsqu'il est fortement stimulé par 
des matières acres et volatiles ; avec l'estomac en le sou- 
levant lorsqu'il est vivement assailli par des odeurs in- 
fectes. Mais, réciproquement il est aussi lui-même dans 
la dépendance des organes de la vie de nutrition, dépen- 
dance manifeste surtout dans les gastrites où les malades 
ne supportent qu'avec la plus grande répugnance l'odeur 
des aliments. 

Ces sympathies de l'organe olfactif avec ceux de la vie 
intérieure sont le résultat de la connexion des nerfs de 
ce sens avec le grand sympathique. Car nul organe sen- 
sorial, dit Tiedemann, ne reçoit du grand sympathique, 
notamment du ganglion sphéno-palatin des rameaux 
aussi considérables que les siens, et ceux-ci ne sont nulle 
part plus immédiatement soumis à l'action des objets 
extérieurs. 

L'odorat n'excite pas seulement nos instincts conser- 
vateurs, il émeut l'homme tout entier en élevant le ton 
du système nerveux et il ouvre ainsi les sens à la vo- 
lupté, échauffe l'imagination, donne de l'élan aux affec- 
tions morales et dispose aux sentiments religieux. Aussi 
est-ce pour cela que de tout temps on a fait brûler les 
parfums les plus suaves dans les temples consacrés à la 
divinité et au moment le plus auguste des cérémonies 
du culte ; dans ces mêmes vues les anciens en faisaient 
encore usage dans les funérailles et sur les tombeaux. 








3 9 



CHAPITRE III. 




Du sens du goût. 

rois sortes de substances agissent sur le goût, 
les médicamenteuses qui le repoussent, les nu- 
tritives qui le flattent et les condimentaires qui 
l'excitent. Parmi ces substances, les unes agissent par 
elles-mêmes, et les autres en vertu d'un principe qui leur 
est entièrement uni. Les farineux et les muqueux sont 
dans le premier cas; toutes leurs molécules ne doivent 
qu'à elles-mêmes la sapidité qui leur est propre. Tous 
les fruits doux sont au contraire dans le second cas; leur 
douceur tient à une matière sucrée qu'ils renferment. 

Si l'on envisage dans les substances sapides la nature 
de leur impression, on peut, d'après Linnée, les ranger 
toutes en dix classes. Car quelque incalculable qu'en soit 
le nombre, on voit par leurs résultats comparés qu'elles 
se rapportent toutes plus ou moins à un certain nombre 
de saveurs principales autour desquelles elles viennent 
se grouper. Ces dix classes de principes sapides sont : 
les aqueux, les doux, les fades, les gras, les acres, les 
stiptiques, les amers, les acides, les salés et les spiri- 
tueux. 

Les aqueux ont une faible saveur que discerne très 
bien un palais délicat; celle de l'eau en est le modèle; on 
comprend dans cette classe les sèves des arbres et toutes 
les substances purement herbacées. Les doux renferment 
toutes les matières alimentaires et spécialement les su- 
crées. Les fades dont la saveur est un peu révoltante pour 



— 4o — 
l'estomac comprennent les gommes et les plantes muci- 
lagineuses, telles que les mauves, les guimauves, etc. 
Les gras tiennent tous à un principe huileux. Les acres 
produisent une sensation profonde et corrosive avec 
chaleur ; les alcalis caustiques, les sels terreux déliques- 
cents, la menthe, le pied de veau, le raifort, le tytimale, 
l'euphorbe et les cantharides appartiennent à cette classe. 
Les stiptiques ont pour effet de produire une sensation 
âpre et constrictive; elle est remarquable dans les sels 
alumineux, les sulfates de fer et de zinc, l'écorce de chêne, 
le myrte, le sumac, les nèfles, le coing et les prunelles. 
Les amers se font distinguer par une impression plus ou 
moins austère et désagréable que l'on reconnaît dans les 
préparations sulfureuses ou bitumineuses, dans les corps 
résineux, dans les sulfates de magnésie et de soude, dans 
la rhubarbe, le quinquina, les écorces d'orange et de ci- 
tron, l'absinthe, le houblon, la coloquinte, l'aloès, la 
myrrhe et le fiel de bœuf. Les acides, dont la saveur est 
piquante, sont suffisamment connus; quelques-uns d'eux 
se trouvent en état de liberté dans la pulpe de certains 
fruits, tels que l'épine-vinette, la groseille, l'orange et le 
citron. Les salés ont une saveur picotante bien distincte 
néanmoins de celle des acides; elle réside dans toute sa 
pureté dans le sel marin ou hydrochlorate de soude dont 
les hommes font généralement usage pour assaisonner 
les aliments. Enfin les spiritueux, qui se signalent par 
une impression plus ou moins ardente, comprennent 
toutes les liqueurs fermentées et les produits de leur dis- 
tillation que nous associons avec plaisir à nos besoins et 
dont nous faisons si souvent abus. 

Il est presque honteux aujourd'hui de rappeler que du 
temps de Descartes on a pensé que les substances qui 




— 4i - 

ont du goût ne devaient cette propriété qu'à une matière 
saline qu'elles contiennent, et que la diversité des goûts 
qu'elles nous font éprouver vient de la différente confi- 
guration des particules salines. Ainsi on supposait que 
les molécules sucrées étaient sphériques, les acides ai- 
guës, les stiptiques crochues, les amères fourchues et les 
salées cubiques. 

Il est constant d'abord que beaucoup de matières ont 
de la saveur quoiqu'elles ne contiennent aucun principe 
salin : tels sont l'eau, les gommes, les corps gras et hui- 
leux. Tous les principes sapides qu'on peut considérer 
comme des matières salines, n'agissent sur l'organe du 
goût que lorsqu'ils sont dissous dans le suc salivaire qui 
sert tout à la fois de dissolvant à leurs molécules et de 
véhicule à leur action. Or, dans cet état de fusion, les 
molécules salines ne conservent plus toutes ces formes 
polyédriques sous lesquelles elles se présentent à nous 
lorsqu'elles se solidifient; toutes au contraire revêtent 
la forme sphérique, seule convenable à la liquidité. 
D'ailleurs la sensation de saveur qu'on produit sur la 
langue par l'action galvanique de deux métaux hétéro- 
gènes ne repousse-t-elle pas toute idée d'une intervention 
mécanique de la part des principes sapides dans la for- 
mation de leurs impressions? 

L'organe du goût paraît résider dans la bouche et le 
pharynx et s'étendre même jusque dans l'œsophage et 
l'estomac; car lorsqu'on broie un aliment, on observe 
que la saveur qu'on éprouve dans la bouche se propage, 
lors de la déglutition, dans ces derniers organes et s'y 
continue en quelque sorte. Toutefois son siège principal 
est dans la cavité de la bouche particulièrement sur la 
langue, parce que c'est là que la sensation est plus vive et 



— 42 — 
plus distincte, et là qu'on découvre sur toutes les sur- 
faces une plus grande quantité de sommités nerveuses. 

La langue est un faisceau de fibres charnues diverse- 
ment entrelacées, susceptible de s'allonger, de se rac- 
courcir et de se porter en tout sens dans la cavité de la 
bouche au moyen de ses muscles intrinsèques et de plu- 
sieurs muscles auxiliaires auxquels elle est attachée et 
qui lui font exécuter tous ces mouvements. Cet organe 
est recouvert comme toutes les parois de la cavité d'une 
portion de membrane muqueuse dont la surface externe 
se trouve parsemée d'un grand nombre de mamelons 
nerveux particulièrement à sa pointe. 

Tous les nerfs qui vont à la langue et qui se distribuent 
dans la bouche sont fournis par la cinquième, la huitième 
et la neuvième paires encéphaliques. Il est hors de doute 
que les uns sont destinés à la production des mouve- 
ments musculaires et les autres à recevoir les impres- 
sions sensibles. Mais quels sont ceux qui président aux 
sensations du tact et du goût? On a hésité longtemps 
à le dire. Cependant on convient assez généralement 
aujourd'hui que ce privilège doit être accordé à la 
cinquième paire, depuis surtout les expériences de 
Ch. Bell sur les nerfs de la face et de l'intérieur de la 
bouche. 

Quoi qu'il en soit, il est certain que les nerfs y rem- 
plissent trois fonctions qui sont : de présider aux mouve- 
ments musculaires, de faire naître les sensations sapides 
et de recueillir les impressions tactiles. Car il est de fait 
que la langue, indépendamment de la propriété qu'elle 
a de se mouvoir et de goûter, jouit encore de celle du tact 
et qu'elle est pour la bouche comme une espèce de main 
chargée de discerner les qualités tangibles des corps qui 



lui sont offerts, tandis que les lèvres discernent plus 
particulièrement leur degré de température. 

Pour compléter l'idée de la structure de ce sens, ajou- 
tons qu'il est muni de plusieurs glandes, que les parois 
de la bouche sont munies d'un nombre considérable de 
follicules muqueux dont la fonction est de verser dans 
la cavité buccale une grande quantité de mucus, tandis 
que les glandes y font couler de la salive destinée à 
servir de véhicule aux principes sapides et de dissolvant 
à la matière alimentaire dans l'acte de la digestion. 
Observons en outre que ces organes sécréteurs sont 
entièrement sous l'empire de la vie de nutrition, que les 
muscles de la bouche et de la langue sont dans la dépen- 
dance du cerveau et aux ordres de la volonté, tant que 
l'instinct de nutrition trop fortement stimulé ne vient 
pas les soustraire à leur influence et que les mouvements 
du voile du palais et du pharynx dans la déglutition 
paraissent habituellement involontaires ; aussi leurs 
muscles reçoivent-ils des nerfs du grand sympathique. 

D'après ce qui vient d'être dit, on conçoit d'avance le 
mécanisme de la sensation sapide. Si l'on porte à la 
bouche une substance alimentaire, aussitôt que les lèvres 
la pressent ou que les dents l'écrasent, les principes 
sapides se dégagent de toutes parts et se mêlent à la salive; 
celle-ci les dissout et s'en pénètre; elle les répand sur 
toutes les surfaces et elle les met en contact avec les 
papilles nerveuses qui en reçoivent une impression. Or 
cette impression est transmise au centre, et il en résulte 
une sensation perçue d'autant plus vive que l'impression 
est plus énergique et plus ou moins voluptueuse, que 
l'aliment est plus ou moins en rapport avec l'état présent 
des viscères. Car on remarque que les hommes varient 







— 44 — 
singulièrement dans leurs goûts pour les mêmes aliments 
ou les mêmes assaisonnements, et il n'est personne qui 
dans le cours de sa vie n'ait été surpris de trouver parfois 
insipides les aliments qui flattent ordinairement le plus 
son goût. 

La salive ne doit pas être ici considérée seulement 
comme le véhicule des principes sapides; elle paraît 
encore concourir avec eux à la formation des sensations. 
L'expérience prouve, en effet, qu'elle dénature la 
saveur des aliments au point qu'aucun d'eux ne repro- 
duit la sienne, lorsqu'elle ne jouit pas de ce tempé- 
rament qui lui est propre, qu'elle est douceâtre, amère 
ou trop salée, en unmot, lorsqu'elle est viciée par quelque 
état morbide. Il en est de même lorsqu'en changeant 
d'aliments, la salive se trouve imprégnée, par le premier 
qu'on a mangé, de principes sapides dont la saveur est 
incompatible avec celle du second. Personne n'ignore 
que le meilleur vin paraît d'une âpreté insupportable 
lorsqu'on en boit après avoir mangé un fruit doux, 
tandis qu'on le trouve délicieux après le fromage ou la 
noix. La saveur austère du vin ne s'associe pas avec la 
douceur. 

Dans les impressions du goût, de même que dans celles 
de l'odorat, tout est d'abord passif en nous, l'organe en 
les recevant, le centre en les réfléchissant mécanique- 
ment, et l'âme en en éprouvant la sensation. Mais immé- 
diatement après, tout devient actif par l'activité propre 
du cerveau en ce que celui-ci, en s'érigeant sur l'im- 
pression, élève le ton de l'organe du sens, et l'âme devient 
attentive; qu'il détermine lui-même dans l'appareil du 
goût les mouvements musculaires propres à rendre les 
impressions plus vives, plus explicites, et que la volonté, 




excitée par la sensation appréciée et jugée agréable, agit 
ensuite sur le centre pour lui faire continuer ces mêmes 
mouvements. Alors ce qu'on n'avait fait que goûter, on 
le savoure et on en prend une entière connaissance. 

Les sensations sapides, de même que celles de l'odorat, 
produisent deux effets sur nous, l'un représentatif et 
l'autre affectif; par le premier elles s'adressent à l'enten- 
dement et par le second au sentiment. 

Pour connaître ce qu'il y a d'intellectuel dans ces 
sensations, il faut supposer l'organe du goût privé du 
toucher et le considérer isolément. Sous ce point de vue 
si je suis forcé de reconnaître que dans toute impression 
il y a une action étrangère, une résistance et un effet 
produit malgré cette résistance, et que dans une impres- 
sion sensible tout doit être senti: ne dois-je pas conclure 
que trois choses doivent se faire sentir dans les sensations 
du goût comme dans celles de l'odorat, une cause active 
autre que nous, un sujet et un effet ? Observez également 
que ces trois choses senties sont suivies d'un sentiment 
de réalité qui nous entraîne, et que la réaction nerveuse 
rapporte la sensation hors de nous et vers sa cause. Tou- 
tefois, il faut convenir que cette notion de cause est bien 
vague et bien obscure, car jusque-là elle n'est connue 
de nous que par son genre d'activité, c'est-à-dire, par la 
sensation que nous en éprouvons et que nous lui rappor- 
tons. Mais quelque obscure qu'elle soit, c'est déjà beau- 
coup que d'être averti qu'il y a quelque chose de sapide 
qui est hors de nous. Voilà donc encore de nouvelles 
connaissances, de nouveaux jugements et de nouveaux 
faits. 

Les sensations du goût, de même que celles de l'odorat, 
ne se reproduisent pas en l'absence de leurs causes ; il n'y 






— 46 — 
a que leurs perceptions qui se rappellent à la vue de 
l'objet qui les a produites, ou lorsqu'on entend pro- 
noncer son nom. Quand l'idée du sucre se présente à 
mon esprit, il est certain que celle de sa saveur s'y réveille 
en même temps; j'y pense alors, j'en ai le souvenir et 
peut-être même l'envie de m'en procurer la jouissance, 
mais je n'en sens pas pour cela la douceur, le sens se tait 
et rien ne s'y répète même faiblement : c'est du moins le 
témoignage que me rend ma propre expérience. 

Si le sens du goût fournit peu de matériaux à l'enten- 
dement, en revanche, il est très instructif pour l'instinct. 
C'est lui qui nous dispense de recherches pénibles et sou- 
vent infructueuses sur les qualités alimentaires des corps, 
en nous faisant discerner, par la voie la plus courte et la 
plus sûre, celle du plaisir ou de la douleur, les substances 
alibiles qui conviennent le mieux à notre organisation. 
C'est par lui que l'instinct de nutrition excité érige tous 
les organes de l'appareil digesteur, soit pour les faire 
venir pour ainsi dire au-devant de la matière alimentaire, 
ou pour sécréter plus activement leurs sucs dissolvants. 
C'est par lui encore qu'il entraîne sympathiquement l'en- 
céphale à produire, sans le concours de la volonté et sou- 
vent même contre son gré, tous les mouvements muscu- 
laires de la bouche, de la mâchoire et de l'œsophage, 
qu'il convient de faire pour triturer ou sucer et engloutir 
dans l'estomac la substance que le goût approuve, ou 
pour repousser celle qui lui répugne. Voyez l'enfant nou- 
veau-né; ses lèvres n'ont pas plutôt touché le mamelon 
nourricier, qu'aussitôt elles le pressent, en même temps 
sa bouche exécute tous les mouvements de la succion, 
son œsophage ceux de la déglutition, et tout cela se fait 
sans efforts et même sans que l'enfant s'en doute. Lors- 







•RI 



— 47 — 
qu'on s'obstine à vouloir ingérer un aliment que le goût 
réprouve, ne sait-on pas qu'alors la gorge se resserre, 
que le voile du palais s'oppose à son passage et que si 
l'on parvient à lui faire franchir cet obstacle, l'aliment 
est rejeté avec effort en dépit de la volonté? 

Ainsi c'est le goût qui gouverne et maîtrise l'instinct de 
nutrition, et c'est par cet instinct qu'il exerce dans l'éco- 
nomie animale deux sortes de sympathies, les unes qu'on 
peut nommer organiques, parce qu'elles ont lieu dans 
des organes du ressort de la vie intérieure et sur les- 
quels la volonté n'a aucun pouvoir, et les autres qu'on 
doit appeler sympathies animales, parce qu'elles déter- 
minent le centre de la vie animale à mettre en jeu, sans 
le concours de la volonté, des organes soumis à son 
influence. 

Tout en reconnaissant que le goût commande à l'ins- 
tinct de nutrition, n'oublions cependant pas d'observer, 
qu'il est lui-même à son tour dans la dépendance de cet 
instinct. N'est-il pas d'expérience que le même aliment 
qui nous paraît délicieux, lorsqu'il est assaisonné par 
l'appétit nous devient indifférent, on pourrait même dire 
répugnant, lorsque l'estomac est dans la satiété? On 
observe le même dégoût dans les maladies où l'instinct 
de nutrition reste suspendu, et nous laisse dans l'inap- 
pétence pour toutes sortes d'aliments. Dans la grossesse 
et dans la chlorose souvent même le goût se déprave 
complètement. 

Ces sympathies organiques, par lesquelles les impres- 
sions sapides modifient l'action vitale des organes, qui 
concourent à former l'appareil sensorial du goût, ou qui 
sont en relation de fonctions avec lui, et réciproquement 
par lesquelles ceux-ci modifient l'action sensitive du sens 






-48- 

du goût, ces sympathies, dis-je, ont pour cause, suivant 
Tiedemann, la connexion du nerf lingual avec le grand 
sympathique par le moyen de la corde du tympan, filet 
nerveux qui provient du ganglion spheno-palatin. 

Que conclure de cette intime et mutuelle correspon- 
dance? Que le sens du goût est spécialement attaché au 
premier de nos besoins, celui de la nutrition, et qu'il en 
est tour à tour l'instrument et le promoteur. 




49 — 



CHAPITRE IV. 




Du sens du loucher. 

e toucher est le seul de nos sens, qui nous mette 
en communication directe avec les corps, et 
pour ainsi dire en contact avec eux; les autres 
ne reçoivent leur action que par des intermédiaires. Il 
est le plus instructif de tous sans en excepter même la 
vue qui nous donne bien une idée de l'étendue et de la 
forme des corps, mais qui sans les leçons du toucher ne 
nous en offrirait que des apparences souvent peu con- 
formes à la réalité. Par l'odorat, le goût et l'ouïe, je con- 
nais que quelque chose d'odorant, de sapide ou de sonore 
existe hors de moi, mais je ne sais quelle elle est; je sens 
seulement une cause et j'ignore sa nature. Par eux je 
sens encore un sujet qui sent et perçoit; mais ils ne me 
donnent aucune notion sur son mode d'existence. Le 
toucher au contraire me fait connaître l'une et l'autre, 
car lui seul me montre les corps tels qu'ils sont, en me 
manifestant leurs propriétés constitutives, et il me met 
dans un rapport intime avec l'un d'eux en y attachant et 
y circonscrivant mon moi. Nous pourrions encore dire 
que c'est lui, dont le rapport est le plus sûr en ce qu'il 
se vérifie lui-même, par le mutuel témoignage que se 
rendent les diverses sensations qu'il fait naître en nous à 
chaque fois qu'il est affecté par la présence d'un corps; 
et c'est en raison de cela qu'à lui seul appartient le pri- 
vilège de ratifier le témoignage des autres sens, d'en 
rectifier les erreurs et d'en compléter les rapports, parti- 
culièrement ceux de la vue. 

Desa. El. de l'Homme moral. 4 



— 5o — 

Toutes les substances sont susceptibles défaire impres- 
sion sur le toucher, tandis que pour les autres sens il n'y 
en a qu'une avec laquelle ils soient en rapport. L'odorat 
et le goût, abstraction faite de ce qui appartient en eux 
au toucher, ne se laissent ébranler chacun que par une 
matière spéciale : l'œil ne reçoit que les impressions de 
la lumière, l'ouïe que les vibrations sonores de l'air. Il 
n'en est pas ainsi du toucher : tout agit sur lui, tout est 
de son ressort, solides, liquides et fluides, même ceux qui 
sont éminemment élastiques, sauf pourtant la lumière. 
L'action des solides est multiple : ils agissent par leur 
résistance, leur poids, leur inertie et leur mouvement-, 
par leur étendue, leur volume et leur figure; par le poli 
ou la rugosité de leurs surfaces et par leur degré de tem- 
pérature. Les liquides et les gaz ne se font bien remar- 
quer que par leur mode de résistance et leur fluidité. Le 
calorique se rend sensible par ses mouvements, soit qu'il 
entre dans nos corps, soit qu'il en sorte. Le fluide élec- 
trique le devient par ses chocs et ses secousses. 

Le toucher est un sens universel ; il s'étend à toutes les 
parties du corps, il est répandu sur toutes ses surfaces, 
il enveloppe tous les autres sens, ou plutôt ceux-ci ne 
sont que des modifications diverses du toucher : car voir, 
entendre, odorer, goûter, c'est sentir. Ce sens est le pre- 
mier à naître et le plus simple dans sa structure; car 
pour sentir le contact d'un corps, il ne faut que la réunion 
de quelques filets nerveux, communiquant avec le centre 
cérébral. Pour les autres sens au contraire, il faut un 
appareil organique et une coordination d'une foule de 
filets solidaires et concourant à la même fonction. Tou- 
tefois, cette simplicité de structure du toucher n'a lieu 
que sur les surfaces intérieures du corps, car sur la peau 

4. 



— 5i — 
les extrémités nerveuses paraissent être disposées en 
forme de pinceau et de manière à recueillir l'impression 
dans tous ses détails. 

La peau, organe principal du tact, est cette enveloppe 
générale qui recouvre extérieurement tout l'être vivant. 
Elle varie d'épaisseur et de densité : elle est lâche et 
spongieuse au col et au ventre, très dense au dos et très- 
fine aux paupières, aux joues et à quelques autres points 
de sa surface. On y distingue plusieurs parties, le derme 
ou la peau proprement dite, le corps papillaire, le corps 
réticulaire ou muqueux et l'épiderme. 

Le derme est un tissu d'un entrecroisement de fibres 
semblable à celui d'un feutre et de nature gélatineuse; 
mais les fibres sont peu serrées et laissent entre elles des 
intervalles ou aréoles pour le passage des vaisseaux et des 
nerfs. Les vaisseaux et les nerfs qui traversent ce feutre, 
forment à sa surface extérieure un tissu réticulaire ou 
muqueux très serré, du milieu duquel s'élèvent des som- 
mités connues sous le nom de papilles, manifestes dans 
les régions de la peau où le toucher est le plus délicat, et 
admises ensuite par analogie sur toutes les surfaces 
cutanées. Le tissu muqueux est plus vasculaire que 
nerveux, et plus abondant en sang blanc qu'en sang rouge ; 
c'est par le lacis de ces vaisseaux et à travers leurs parois 
perméables que s'exécutent les fonctions de l'inhalation 
et de la transpiration, en vertu de cette double action 
reconnue et désignée par M. Dutrochet, sous les noms 
d'endosmose et d'exosmose. Les papilles sont plus ner- 
veuses que vasculaires, quoiqu'on n'y découvre point de 
névrilème, mais beaucoup de capillaires artériels. Ce qui 
le prouve, c'est qu'il arrive une plus grande quantité de 
nerfs là où les papilles sont plus nombreuses. Ce sont donc 




— 52 — 

ces papilles qui constituent essentiellement le sens du tou- 
cher; les capillaires qui en recouvrent les filets médul- 
laires sont sans doute destinés à les entretenir, par une 
douce température, dans cet état érectile qui leur est 
nécessaire pour recevoir l'impression. La peau considérée 
dans son ensemble est susceptible de s'épanouir ou se 
resserrer, de rougir ou pâlir, et d'accélérer ou ralentir 
ses fonctions transpiratoires, suivant la nature des impres- 
sions. Elle est immédiatement recouverte par l'épiderme, 
membrane inorganique qui lui est adhérente et destinée 
à la garantir des injures de l'air et à tempérer l'action 
impressive des corps. Son degré de finesse contribue 
beaucoup à la délicatesse du tact. 

Cette distribution générale des nerfs, plus ou moins 
abondamment répartis sur toute l'étendue de la peau et 
plus ou moins exposés à l'action immédiate des agents 
externes, serait suffisante si nous n'avions à connaître 
des corps que leur résistance, leur mouvement, leur tem- 
pérature et vaguement leur étendue; mais nous avons 
encore besoin de discerner leur forme, leur volume et 
l'état de leurs surfaces, et il fallait pour cela que le tou- 
cher devint actif et capable d'agir de manière à en par- 
courir toutes les faces, en apprécier les inégalités et en 
discerner les parties les plus déliées. La nature y a 
pourvu en attachant plus particulièrement le sens du 
toucher à une main terminée par cinq doigts indépen- 
dants, flexibles, mobiles et susceptibles par leur position 
respective de saisir les objets et d'en embrasser les con- 
tours; et en fixant cette main à l'extrémité d'un bras 
capable de faire toutes sortes de mouvements et de porter 
la main où la volonté l'ordonne. 

Après avoir considéré le sens du toucher dans ses 



— 53 — 
fonctions, dans les agents impressifs auxquels il est sou- 
mis et dans sa structure, examinons le jeu de cet organe 
et cherchons à en connaître les divers résultats. 

Toutes les actions qui affectent le toucher peuvent se 
réduire, en définitive, à différents modes de pression. 
Car quoique un corps nous choque ou ne fasse que nous 
toucher, c'est une pression plus ou moins forte qui 
s'opère; s'il résiste ou qu'il cède, c'est à une pression; 
si le calorique pénètre notre corps ou qu'il s'en échappe, 
c'est encore en vertu d'unepressionou d'une diminution 
de pression qu'il le fait. Mais une pression quelconque 
ne peut pas s'exercer sur l'extrémité d'un nerf, sans y 
produire un ébranlement et déterminer une sensation, 
si toutefois l'ébranlement est transmis au centre de per- 
ception. 

Jusque-là cependant, le sentiment de la sensation n'est 
encore que vague et confus, parce que tout est passif en 
nous dans cette première opération, et le sens qui reçoit 
l'impression et le cerveau qui en supporte réactivement 
le choc. Mais le centre n'est pas plutôt excité qu'à l'ins- 
tant même, entrant en activité et rendant ainsi l'âme 
attentive, il s'érige sur l'impression et il dirige spécia- 
lement son innervation sur les organes moteurs du sens. 
Alors la main se porte instinctivement sur l'objet pour 
le palper, son action impressiveest distinctement perçue 
et jugée, et si elle est de nature à nous intéresser, la 
volonté continue le mouvement explorateur de la main 
pour prolonger l'impression. 

Tel est le mécanisme des sensations tactiles : poursui- 
vons-en le développement. De même que l'odorat et l'ouïe, 
le toucher produit sur nous deux effets, l'un instructif et 
l'autre affectif. Par le premier, il parle à l'entendement, et 







— 54 — 
par le second à l'instinct. Voyons d'abord ce qu'il peut 
avoir d'intellectuel. 

Plusieurs mouvements spontanés s'opèrent en nous 
dans l'état vivant. La poitrine s'élève et s'abaisse, l'air 
entre dans nos poumons et nous respirons; le cœur par 
ses pulsations pousse le sang dans ses canaux artériels, 
et ce sang qui parvient à tous les points des tissus inté- 
rieurs du corps, excite un ébranlement dans tous les filets 
nerveux. Lorsque nous nous écoutons vivre, nous devons 
donc sentir notre existence. Sous ce rapport le sens du 
tact est donc proprement celui de l'existence, puisqu'il 
nous fait sentir notre moi et nous avertit de sa présence. 
Mais ce tact interne ne nous préoccupe que de nous- 
mêmes, tant que le tact externe n'est pas exercé, et il nous 
laisse encore ignorer ce que nous sommes, tant qu'il n'est 
pas éclairé par les leçons du toucher; car alors il n'est 
suivi d'aucun discernement des parties ébranlées, il n'ap- 
porte avec lui aucune notion d'étendue, de figure et de 
solidité des organes, et il est de plus uniforme et ne 
répondant à aucun point déterminé. La raison en est que 
ce sentiment est dû aux mouvements propres de notre 
organisation, c'est-à-dire des mouvements dont la cause 
n'est point étrangère à nous, et que dans l'intérieur du 
corps, chaque nerf est un filet élémentaire dont l'extré- 
mité aboutit isolément à un point; au lieu qu'à la peau 
et aux doigts surtout, il paraît que chaque nerf est un 
faisceau dont tous les filets s'épanouissent ensemble, 
mais d'inégale longueur et en forme de pyramide, ce qui 
est bien favorable au discernement des parties. 

Indépendamment des mouvements vitaux il en est 
beaucoup d'autres, que la volonté détermine dans nos 
membres. Or lorsque les mouvements s'exécutent sans 






— 55 — 

éprouver de résistance du dehors, en même temps qu'on 
en a le sentiment, on sent plus vivement son moi; on 
sent qu'il en est la cause et le sujet, puisque c'est lui qui 
les détermine et les éprouve, mais on ne sent encore rien 
d'étranger à ce moi, on ne sait pas ce que c'est qu'un 
mouvement, parce qu'on n'a encore aucune idée de corps 
et d'espace, et on ne sent pas non plus le mode d'exis- 
tence du moi. 

Supposons à présent que nous venions à recevoir une 
contusion ou à éprouver une impression de froid, une 
colique ou un mal de tête, de manière que le toucher 
n'ait rien à palper. Dans ces circonstances il y aura ici, 
comme dans les sens précédents, trois choses dans l'im- 
pression, une action étrangère à nos organes, une résis- 
tance de la part de ces organes et un effet produit malgré 
cette résistance. Il doit donc aussi y avoir trois choses 
senties, une modification, un sujet modifié et une cause 
hors de ce sujet qui le modifie, lesquelles seront accom- 
pagnées du sentiment de leur réalité; et il doit se faire 
également un rapport de la sensation modifiante à la 
cause étrangère qui la produit. Mais si nous sentons alors 
qu'il y a quelque chose hors de nous qui nous modifie, il 
est certain que nous ne savons pas quelle elle est, puisque 
nous n'avons encore touché aucun corps; nous ne la con- 
naissons que par son effet, et c'est pour cela que dans le 
langage, nous la confondons avec lui sous une même 
dénomination. Il est certain aussi que le sentiment du 
moi que nous éprouvons en même temps, ne va pas non 
plus au delà de l'attestation de son existence, car rien 
ne nous fait connaître encore, qu'il est attaché à un 
corps. 

Nous n'aurions donc jusque-là que la conviction de 









— 56 — 

notre existence sans savoir ce que nous sommes; nous 
saurions que quelque chose existe autre que nous, mais 
nous ignorerions que ce sont des corps. Cela ne peut 
être autrement tant que les corps n'agissent sur nous 
que par leur activité et que le sens reste passif. Il n'en 
est plus de même lorsque les objets nous touchent par 
ce qu'ils ont de constitutif et de tangible, et surtout, 
lorsque nous joignons à l'action du contact, celle du 
palper. 

Supposons en effet que la main, cédant à une impul- 
sion instinctive, vienne à s'agiter au hasard et se porter 
sur quelque partie de notre corps; supposons encore 
qu'avertie par ce premier contact, la main s'appuie sur 
l'objet touché et en palpe les parties, alors un nouvel 
ordre de sensations se développe en nous; non seulement 
nous sentons que nous touchons et que nous touchons 
quelque chose, mais encore nous sentons que ce qui 
touche et ce qui est touché, sont quelque chose d'étendu 
et de solide; nous sentons qu'ils se résistent mutuelle- 
ment et se font opposition; nous sentons leurs formes, 
leurs limites et leurs surfaces; et nous sentons en outre 
que c'est notre moi qui touche, et que ce qui est touché, 
est encore ce même moi qui est tout à la fois le sujet et 
l'objet de la sensation. Dans cet acte du toucher, il y a 
donc trois choses qui se font sentir à la fois: i°un senti- 
ment de l'étendue et de la figure de la main qui touche et 
un pareil sentiment du membre touché; 2° un sentiment 
de résistance par lequel les deux membres qui se touchent 
s'excluent, se distinguent et se limitent mutuellement; 
3° un entraînement du moi dans les deux membres et 
dans tous les points sentis de chacun d'eux. 

Ainsi, le toucher a cela de particulier, qu'il caractérise 



-5 7 - 
le sujet et l'objet delà sensation, en nous les faisant sentir 
étendus et solides et en répandant le moi dans tous les 
points tangibles de notre corps; tandis que les autres 
sens ne font que nous en donner le sentiment. Ceux-ci 
nous révèlent l'existence des corps, et celui-là, leur mode 
d'existence. 

La sensation de l'étendue que nous donne le toucher 
paraît dépendre de la nature de l'action tactile; comme 
elle s'exerce sur une infinité de points contigus, que les 
impressions qui en résultent se rapportent à ces mêmes 
points, et les unes hors des autres et comme tout dans 
une impression doit se sentir, il est incontestable qu'on 
doit sentir à la fois et distinctement tous les points tou- 
chés et tous les points qui touchent, d'autant plus que le 
sentiment de résistance s'interpose entre eux et les met 
en opposition. 

La sensation de résistance tient à la pression plus ou 
moins grande qu'éprouve le toucher; c'est elle qui sépare 
l'objet palpé de celui qui palpe, par le double rapport 
qu'elle a à l'un et à l'autre, et c'est elle qui, par ses diffé- 
rents degrés d'intensité, nous fait discerner leur forme, 
leur dureté ou leur mollesse et le poli ou la rugosité de 
leurs surfaces. 

L'effusion du moi dans toutes les parties de notre corps 
par le toucher est un effet de la loi organique de réaction, 
qui fait que celle-ci se reporte du centre nerveux à tous 
les points d'où sont parties les impressions. Le moi 
qui en est l'expression morale, ne doit donc se faire 
sentir que là où aboutit cette réaction. C'est en vertu de 
ce rapport que nous savons que nous avons un corps, et 
que nous parvenons à le connaître, parce que le moi 
s'identifie avec toutes les parties dans lesquelles il se sent. 






— 58 — 

La main, après avoir reconnu notre propre corps, peut 
varier ses mouvements et se porter vers un corps étranger 
à nous, qu'elle palpera à son tour. Dans cette circons- 
tance les choses se passeront comme ci-dessus, à l'excep- 
tion que le moi ne se fera pas sentir dans l'objet touché; 
il ne trouvera plus sa réplique dans lui; il sentira que ce 
qui agit sur lui est quelque chose d'étendu, de figuré, de 
solide comme lui, mais autre chose que lui. Après avoir 
appris qu'il existe corporellement, il connaîtra donc que 
ce sont des corps qui existent hors de lui. 

On voit que le toucher est le sens instructif par excel- 
lence, puisque c'est lui seul qui détermine le mode 
d'existence du sujet sentant et des causes extérieures qui 
le modifient, en nous les faisant connaître par les qua- 
lités qui constituent leur nature, l'étendue et la solidité. 
Ces deux qualités y sont inséparables et leur concours 
est nécessaire pour la formation de nos idées sensibles. 
Sans la perception de l'étendue, celle de la solidité ne 
serait qu'un heurt, une résistance, une sensation confuse 
où rien ne se démêlerait, parce qu'il n'y aurait plus pour 
elle divers points de rapports, et sans la perception de 
solidité, celle de l'étendue serait uniforme, sans distinc- 
tion de parties et sans figure. Voyez une toile entre les 
mains d'un peintre, ou une feuille de papier entre celles 
d'un dessinateur : avant que l'artiste y ait tracé des traits, 
ce n'est qu'une surface unie, un fonds uniforme; mais 
laissez-lui le temps de crayonner sur ce fonds le dessin 
qu'il a dans la tête, vous verrez bientôt paraître diverses 
figures qui, quoique collées sur la toile, prendront du 
relief, se détacheront les -unes les autres et formeront un 
vrai paysage. Qu'est-ce qui opère toutes ces merveilles? 
Le pouvoir du trait. Eh bien, tel est l'effet magique de la 



-5 9 - 

perception de résistance sur celle de l'étendue : lune est 
le pinceau ou le crayon qui donne les formes, l'autre la 
toile qui les reçoit. 

Non seulement le toucher nous fait connaître les corps 
dans leurs propriétés fondamentales, il les limite encore, 
il les circonscrit et les individualise. C'est en renfermant 
le moi dans notre corps, qu'il nous individualise et nous 
sépare de ce qui n'est pas nous; c'est en interposant le 
sentiment de résistance entre les deux perceptions d'é- 
tendue, qui se manifestent dans l'acte du toucher, qu'il 
exclut l'une de l'autre et nous fait distinguer ce qui 
touche de ce qui est touché; et c'est par l'interruption 
ou les variations de ce sentiment, qu'il nous fait discerner 
les corps les uns des autres et juger le passage de l'un à 
l'autre. 

Voilà donc les deux premières connaissances les plus 
nécessaires acquises par le toucher, nous-mêmes et les 
corps étrangers à nous. Que reste-t-il à connaître à pré- 
sent, pour se faire une idée du monde matériel et percep- 
tible par ce sens ? Quatre choses : la situation des parties 
de chaque objet et celle des corps entre eux, le mouve- 
ment, la distance et l'espace. Mais rien n'est plus facile 
que l'acquisition de ces idées; elles découlent naturelle- 
ment de l'exercice du toucher. L'idée de la situation 
respective des parties d'un corps nous vient évidemment 
du sentiment de direction que chaque sensation partielle 
nous fait éprouver, lorsqu'elle se rapporte au point de 
l'impression qui l'a fait naître; et c'est de la même 
manière que nous sentons la situation des corps les uns 
à l'égard des autres. Nous prenons également connais- 
sance du mouvement parle changement de rapport d'une 
même sensation; un insecte qui se promène sur notre 









— 6o — 
main peut nous en donner la perception. Quant à celui 
de notre corps, nous en sommes doublement avertis par 
la sensation vive qu'il produit en nous et par le change- 
ment d'objets qu'éprouve le toucher dans la progression. 
L'idée de distance suppose un mouvement de la main ou 
du corps, et n'est pour nous que la succession d'étendues 
qu'il faut parcourir pour ressaisir un objet qu'on a déjà 
touché. Celle de l'espace est une étendue que la main par- 
court et trouve sans résistance; elle suppose la connais- 
sance acquise de l'étendue solide et l'habitude d'en 
mesurer les dimensions, par les mouvements successifs 
de la main. 

Telles sont les connaissances que nous procure le sens 
du toucher ou plutôt que nous acquérons en l'exerçant. 
Car il esta remarquer qu'il n'est véritablement instructif 
que lorsqu'il devient actif et que nous le dirigeons nous- 
mêmes sur les objets pour les lui faire apprécier. Aussi 
est-ce pour cela qu'il est de tous nos sens celui qui a été 
mis le plusànotre disposition, en l'attachant plus spécia- 
lement aux mains. Il y a donc deux choses à distinguer 
en lui : le tact et le toucher proprement dit. Dans le 
premier, le sens est passif, il ne fait que recevoir des 
impressions qu'il transmet au centre de perception; 
dans le second, il est actif, il vient au-devant des impres- 
sions et il les explore. Le tact ne donne qu'un sentiment 
vague des qualités palpables des corps, le toucher les 
détermine et les particularise; mais c'est le tact qui 
toujours le précède et lui donne l'impulsion. 

Le toucher, de même que les sens précédemment 
observés, conserve le souvenir des corps qu'il nous a fait 
connaître et en rappelle la perception. Il fait plus, il nous 
en retrace l'image en leur absence et nous en fait la 






■■ 



— 6i — 
représentation. L'aveugle de naissance n'a pas seulement 
des souvenirs, il songe encore le jour à ce qu'il a touché 
la veille, il se le figure, il croit encore le palper: l'aveugle 
Saunderson n'aurait jamais pu donner des leçons de 
géométrie, s'il ne s'en était représenté tactilement les 
figures. Ce sens a donc sur l'odorat et le goût l'avantage 
de réunir aux phénomènes de la mémoire ceux de l'ima- 
gination. 

D'où peut venir cette différence ? Le voici, je pense. Les 
sensations de l'odorat et du goût modifiantes pour le 
sujet sentant ne sont qu'indicatives de leur objet et n'ont 
rien de représentatif pour lui; quand elles se réveillent, 
comme elles se dépouillent de ce qu'elles ont de modi- 
fiant, il ne peut y avoir que leur perception et celle de 
leur cause qui se réhabilite , mais une cause non qualifiée 
et inconnue. La raison en est que le centre de perception 
qui seul est alors ébranlé, en réfléchissant les mouve- 
ments qu'il a reçus, n'a rien de déterminé à retracer dans 
le sens auquel ils se rapportent, et il n'agit pas assez 
fortement sur lui pour 3' exciter un ébranlement repro- 
ducteur des sensations. Il n'en est pas de même des sen- 
sations du toucher'; celles-ci sont au contraire essentiel- 
lement représentatives de leur objet, et c'est sous ce 
rapport qu'elles ont le pouvoir de se reproduire en 
quelque sorte. Car quoique le cerveau, en réagissant sur 
le sens, n'ait pas la force dans son état normal d'y repro- 
duire ce que les sensations ont d'impressif, il ne peut 
pas néanmoins, quelque faible que soit son action, ne 
pas y retracer la forme de leur objet, et en faire renaître 
ainsi, en quelque sorte, l'image tactile. 

Le toucher est encore remarquable par ses influences 
sympathiques. En effet, les sensations du toucher, de 









■■MH 




— 62 — 

même que celles de l'odorat et du goût, sont susceptibles 
d'être modifiantes et affectives, en ce sens que souvent le 
plaisir ou la douleur les accompagne, suivant que les 
impressions produites sur l'organe cutané peuvent 
intéresser ou compromettre l'existence. Une chaleur 
modérée dans les temps froids ou une douce fraîcheur 
dans les temps chauds nous flatte infiniment; un degré 
élevé de chaleur ou de froid nous offense. Le toucher des 
corps moelleux et polis nous est agréable, la griffe du 
chat nous blesse, la dent de l'animal féroce qui nous 
déchire nous fait éprouver une douleur atroce. Le pas- 
sage léger d'un corps sur les parties les plus sensibles de 
la peau nous chatouille et nous constitue dans un état 
mixte de plaisir et de douleur la plupart du temps insup- 
portable. 

Or, lorsque ces impressions affectives ont lieu, le 
foyer sensitif qui les reçoit, les réfléchit dans le système 
nerveux de la vie intérieure où elles déterminent dans 
les appareils de cette vie des mouvements propres à 
fomenter l'impression lorsqu'elle est agréable, ou à neu- 
traliser son effet lorsqu'il est de nature à l'être, comme 
par une sueur abondante pour la chaleur ou par une 
plus grande affluence du sang vers les surfaces cutanées 
pour le froid. Mais s'il y a du danger pour l'existence, 
et qu'il soit urgent de s'y soustraire, ces impressions 
excitent alors fortement l'instinct de conservation, lequel 
fait naître dans l'appareil musculaire des mouvements 
conservateurs auxquels le cerveau n'a aucune part et 
que la volonté ne peut ni suspendre ni modifier. 

Si le toucher agit ainsi sympathiquement sur les 
organes de la vie végétative, et par eux sur la vie de 
relation, ces organes, à leur tour, exercent aussi sur le 




— (53 — 

toucher une influence sympathique, manifeste dans cer- 
tains états morbides. On sait à quel degré de délicatesse 
ce sens peut s'élever dans les affections hystériques ou 
toute autre irritation viscérale capable d'exalter l'action 
nerveuse du grand sympathique. 

Le toucher sympathise encore avec l'instinct de repro- 
duction. Personne n'ignore quels effets produisent sur 
nous les attouchements du corps de l'un de nos sem- 
blables de sexe différent et dans toute la fraîcheur de la 
jeunesse. Aussitôt une vive émotion saisit l'épigastre et 
porte le trouble dans l'âme; le cœur s'enflamme, il brûle 
de désir et les sens s'ouvrent à la volupté; la respiration 
s'accélère, le sang parcourt plus rapidement ses canaux, 
les humeurs se portent vivement du centre à la circonfé- 
rence, la vie s'irradie plus fortement dans les organes, et 
donne à tous une espèce d'intumescence, un gonflement 
particulier; une chaleur douce et vaporeuse se répand 
dans toutes les parties extérieures de notre être, les 
muscles frémissent, la peau frissonne et la parole 
expire sur les lèvres; mais les yeux y suppléent parla 
force de leur expression : tel est le pouvoir d'un simple 
attouchement. 

Le toucher est donc proprement le sens de la volupté, 
puisque c'est lui, comme on voit, qui excite le plus puis- 
samment l'instinct de reproduction, et que lui seul, 
comme on sait, en est le terme par la jouissance. 








■T"'' : 



64 



CHAPITRE V. 



Du sens de Vouïe. 




'ouïe est, après la vue, le sens qui étend le 
plus nos relations avec les objets extérieurs. Le 
_J toucher et le goût ne nous avertissent que de 
ce qui est en contact avec nous, l'odorat de ce qui est 
dans le voisinage; l'ouïe, au contraire, nous prévient de 
l'existence de ce qui est loin de nous, avant même que 
la vue ait pu le saisir, et souvent elle supplée à celle-ci 
en nous manifestant ce qui se dérobe à ses regards. 

Que de bienfaits ne devons-nous pas à l'ouïe ! Sans les 
sons qu'elle nous transmet, la nature nous paraîtrait 
morte et inanimée, le monde ne serait plus pour nous 
qu'une vaine représentation de figures changeantes, une 
vaste solitude où régnerait un éternel silence. C'est par eux 
que les individus de la plupart des espèces animales qui 
se sont perdus de vue s'appellent et se reconnaissent, et 
par eux qu'ils expriment leurs besoins. Ce sont eux qui 
par leurs qualités sonores nous inquiètent ou nous ras- 
surent sur les causes qui les émettent, et veillent ainsi à 
notre conservation en nous faisant prévoir ce que nous 
en avons à craindre ou à espérer. C'est par leurs accords 
qu'ils nous flattent et par leurs accents qu'ils nous émeu- 
vent et nous forcent de prêter à la nature les sentiments 
qu'ils nous inspirent. Ce sont eux qui nous intéressent 
à nos semblables et nous associent à leurs besoins, en 
nous faisant partager leurs affections et participer à leurs 
peines comme à leurs plaisirs; eux enfin qui ont le 









— 65 — 
double avantage de concourir comme instrument à la 
formation de la pensée, et de nous fournir les moyens de 
nous communiquer réciproquement nos idées. Quoique 
l'ouïe ne soit pas, comme nous le verrons, celui de nos 
sens qui par lui-même est le plus riche en produits 
intellectuels, il est donc au moins le plus puissant pro- 
moteur du sentiment et le plus grand auxiliaire de l'in- 
telligence. 

Le son est une sensation qui se produit en nous, 
lorsqu'un corps élastique que l'on frappe entre en vibra- 
tions, et que le mouvement vibratoire est transmis à 
notre oreille par l'air qui nous environne. L'oreille en 
reçoit un ébranlement, et c'est elle qui nous fait entendre. 
^ Que la sensation soit due primitivement aux vibra- 
tions du corps sonore, on peut s'en assurer en passant 
rapidement l'excitateur du diapason entre les branches 
de cet instrument, et en approchant ensuite l'une de 
ces branches d'un corps solide, on entendra alors une 
suite de coups qui frapperont ce corps en se succédant 
rapidement. Si l'on emplit d'eau à moitié un vase de verre 
conique, et qu'en passant l'extrémité d'un doigt mouillé 
sur ses bords on le fasse résonner, l'eau contenue dans le 
vase éprouvera des ondulations, et sa surface se ridera. 
On n'a encore qu'à pincer une corde à boyau bien tendue, 
et l'on verra manifestement cette corde faire un ventre 
dont la figure ressemble assez à deux pyramides opposées 
base à base. 

On distingue trois choses dans les vibrations sonores : 
le mode de vibratilité de chaque corps sonore, en raison 
de son aptitude à se prêter aux mouvements vibratoires, 
l'amplitude des vibrations et leur vitesse. La première 
dépend de la constitution intime des corps, de la nature 

Dess. Et. de l'Homme moral. r 






m 






— 66 — 
de leurs éléments, de leur degré d'affinité, de la cohésion 
et de l'arrangement de leurs parties intégrantes. Comme 
chaque corps a une combinaison élémentaire qui lui est 
propre, il doit y avoir autant de sortes de vibrations 
qu'il y a de différences dans la constitution des mixtes. 
Or, la qualité que ces divers modes de vibrations donnent 
au son est connue sous le nom de timbre : chaque corps 
sonore à le sien. L'amplitude des vibrations consiste 
dans leur écart plus ou moins grand hors de la ligne de 
repos, et dépend de l'intensité de la percussion qui fait 
vibrer le corps sonore, et de l'élasticité de celui-ci. Son 
résultat est de donner de la force au son et de le faire 
varier du fort au faible, suivant le plus ou moins d'am- 
plitude de la vibration. La vitesse est relative à la promp- 
titude avec laquelle le corps sonore exécute ses vibrations, 
et à la quantité qu'il peut en faire dans un temps donné: 
un corps qui vibre cent fois dans une seconde a une 
fois moins de vitesse dans ses vibrations que celui qui 
vibre deux cents fois dans le même temps ; cette diffé- 
rence fait varier le son du grave à l'aigu. 

On connaît parfaitement en physique les lois de la 
vitesse des vibrations et les causes qui les déterminent. 
Dans les cordes sonores, la vitesse est en raison inverse 
de leur longueur ou de leur grosseur et en raison directe 
de la racine de leur tension. Suivant Euler,le son le plus 
grave que l'oreille puisse percevoir est celui d'une corde 
qui fait trente vibrations dans une seconde, et le son le 
plus aigu qu'elle puisse saisir est celui d'une corde qui 
en fait sept mille cinq cent cinquante-deux dans le 
même temps. 

Les corps sonores offrent encore d'autres phénomènes 
de vibration, non moins remarquables que les précédents. 

5. 



- 6 7 - 
Si l'on fait résonner une corde, celle d'une basse par 
exemple, indépendamment du son principal, une oreille 
exercée entend son octave, sa tierce, sa quinte et même 
la septième et la neuvième. On verra de plus frémir et 
on entendra résonner toutes les cordes montées à l'unis- 
son de ces sons-là. Ce fait prouve que la corde vibre alors, 
non seulement dans sa totalité, mais qu'elle fait vibrer 
encore quelques-unes de ses parties aliquotes, en ce 
qu'elle se coupe en deux, en trois, en quatre, etc. Quoique 
l'oreille ne discerne pas dans le son principal d'autres 
sons harmoniques, il n'est pas présumable que la corde 
se borne à ces divisions; on est au contraire fondé à sup- 
poser qu'elle se fractionne dans toutes ses aliquotes pos- 
sibles. Mais comme les vibrations sont d'autant plus 
faibles que la corde se divise en plus petites parties, il 
est naturel de penser que le son qui en résulte étant trop 
faible pour être senti, va se fondre dans le son principal. 
Ces sons ainsi accompagnés de sons accessoires en 
harmonie entre eux et avec le son principal sont les sons 
proprement dits, objet de la musique, qu'il ne faut pas 
confondre avec le bruit. Le bruit, dit Rousseau, est la 
résultante d'une multitude confuse de sons divers, qui se 
font entendre à la fois, qui se contrarient dans leurs 
ondulations. Dans le bruit, le corps sonore se divise dans 
toutes ses parties aliquotes et la violence des vibrations 
rend sensible la résonance d'un si grand nombre d'elles 
que leur ensemble n'est plus que du bruit. Le bruit est 
du son, car tout bruit fait résonner les cordes d'un cla- 
vecin, non quelques-unes commefait un son, mais toutes 
ensemble, parce qu'il n'y en apas une qui n'ytrouve son 
unisson ou ses harmoniques, et le son est du bruit à son 
tour; car si l'on touche à la fois toutes les cordes d'un 







— 68 — 
clavecin, l'on n'entend que du bruit, et l'on sait qu'un 
son trop fort se transforme en un véritable bruit. 

Si l'on passe un archet sur les cordes d'un violon près 
du chevalet, et qu'on pose légèrement le doigt sur cer- 
taines divisions de la corde, on entend des sons aigus, 
mais flûtes et très doux, que l'on nomme, pour cela, sons 
harmoniques. Ils diffèrent des sons pleins, qu'on eût tirés 
en appuyant fortement le doigtsur la corde, par le timbre 
et le ton. La raison de ce phénomène est qu'en agissant 
ainsi, on étouffe les vibrations de la corde entière et des 
grandes parties aliquotes, et qu'il n'y a que les petites 
parties commensurables entre elles et avec la corde qui 
entrent alors en vibration. 

Quand on frappe trop fortement le corps sonore de 
manière à mettre en danger la cohésion des parties, au 
lieu d'en tirer des sons harmonieux, on n'en obtient plus 
que des sons dissonants qui offensent l'oreille. Dans cette 
circonstance, le corps sonore se divise en une infinité de 
petites parties incommensurables entre elles, et les vibra- 
tions irrégulières qui en résultent, ne produisent plus 
que des son déchirants. Tel est celui d'un métal aigu qui 
passe rapidement sur un corps dur et poli, ou de la griffe 
d'un chat qui gratte fortement un carreau de verre. 

Il y a trois sortes de corps sonores, dont les hommes 
ont fait usage pour en former des instruments capables 
de rendre et de varier les sons. Les premiers sont les 
cordes métalliques ou à boyau qui, tendues sur une 
voûte retentissante pour en amplifier les vibrations, ont 
donné lieu aux instruments à cordes; les seconds, l'air 
mis en vibration par une lame élastique ou par le souffle 
de la bouche dans des tuyaux munis de différents trous 
et susceptibles de covibrer avec lui : ce sont les instru- 









-6 9 - 
ments à vent; les troisièmes, certains corps élastiques, 
tels que l'airain et le verre, auxquels on donne la forme 
cTun cône creux ou toute autre capable de favoriser leurs 
vibrations. 

Les instruments à cordes sont susceptibles de toutes 
sortes de variations dans leurs sons; car on peut modifier 
à volonté la longueur, la grosseur et la tension des cordes. 
Il n'en est pas de même des instruments de percussion; 
la plupart d'entre eux sont très bornés dans leurs sons' 
parce qu'il n'est pas dans notre pouvoir d'en modifier la' 
constitution. On peut cependant, dans les cloches, passer 
du grave à l'aigu, en frappant alternativement un grand 
et un petit cercle de sa périphérie, et même obtenir tous 
les sons de l'échelle diatonique, en formant une série de 
timbres qui aient chacun le ton de la note qu'ils repré- 
sentent. Quant aux instruments à vent, comme c'est le 
cylindre d'air contenu dans le tuyau qui fait les fonctions 
de corps sonore, il est aisé devoir que pour varier le son 
il suffit de raccourcir ou d'allonger le cylindre aérien, ce 
qui se pratique en débouchant ou en fermant successi- 
vement les trous de l'instrument. Toutefois on peut faire 
octavier un instrument à vent dont tous les trous sont 
fermés, en poussant l'air avec force dans son embou- 
chure; on le peut encore en serrant les lèvres et rétré- 
cissant par ce moyen l'embouchure. Dans le premier 
cas, la corde aérienne se coupe en deux dans sa longueur, 
pour obéir à la force vibratile; et dans le second, il n'y a 
que l'axe de la corde aérienne qui soit mis en vibration, 
conséquemment le corps sonore à moins de grosseur. 

Il existe encore un autre instrument supérieur à tous 
ceux dont nous venons de parler; c'est l'instrument vocal 
qui est tout à la fois instrument à vent par les poumons 






— 7 o — 
et le larynx, instrument à cordes par les lèvres de la glotte, 
et instrument à touches par les modifications que l'air 
sonore éprouve dans la bouche à son passage. Cet ins- 
trument réunit à l'avantage d'imiter tous les bruits, tous 
les cris et tous les chants, celui de former des sons arti- 
culés au moyen desquels nous pouvons fixer nos idées et 
exprimer notre pensée. Mais nous nous réservons d'en 
parler avec détail lorsque nous traiterons de l'origine et 
de la génération des signes du langage. 

Il ne suffit pas, pour produire des sons, qu'un corps 
sonore soit mis en vibrations, il faut encore que ces 
vibrations soient transmises à l'organe auditif, et c'est 
par l'air intermédiaire entre l'organe et le corps vibrant, 
que cette transmission s'opère. Ce qui le prouve c'est que 
si l'on fait sonner un timbre dans le vide, le son paraît 
anéanti, tandis qu'il renaît aussitôt qu'on y fait rentrer 
l'air. Cette propriété de l'air est due à son élasticité.Tout 
autre corps élastique qui serait pris pour intermédiaire 
ferait le même office : les poissons entendent dans l'eau 
aussi bien que nous dans l'air. Cette transmission n'est 
pas l'effet d'un mouvement de translation de la part de 
l'air; c'est un simple frémissement de ses plus petites 
particules, qui, partant du corps sonore comme centre, 
va rayonner dans tous les sens et vient heurter l'oreille 
qui se trouve dans l'un des points de sa sphère vibrante. 

Les vibrations sonores ne se transmettent pas instan- 
tanément dans l'air d'un lieu à un autre; l'expérience a 
prouvé qu'il leur faut un certain temps pour y parvenir. 
Les physiciens ont reconnu que le son met, en France, 
une seconde à parcourir cent soixante-douze pieds, et que 
dans le même temps, il ne parcourt au Pérou, que cent 
quarante-quatre p ieds . Ce résultat prouve que la densité de 






— 7i — 
l'air, ou ce qui est le même, que l'augmentation de son 
ressort est favorable à la propagation du son. Le vent 
accélère ou ralentit sa marche suivant qu'il souffle dans 
sa direction ou dans un sens opposé. Néanmoins, à pro- 
portion qu'il s'étend, il va toujours en s'affaiblissant, 
mais sans que sa vitesse en soit altérée, et cet affaiblis- 
sement suit la raison du carré de la distance. 

Voilà bien des vibrations sonores de toutes sortes éta- 
blies et un véhicule propre à les rendre fidèlement; mais 
il fallait encore un organe chargé de les recevoir et cons- 
truit de manière à pouvoir les apprécier. C'est aussi à 
quoi l'auteur des choses paraît avoir admirablement 
pourvu. 

L'oreille est composée de trois parties distinctes : 
oreille externe, oreille moyenne et oreille interne. 

L'oreille externe n'est autre chose que ce conduit 
auditif qui se développe extérieurement sur la région 
temporale en forme de pavillon plus ou moins saillant, 
et qui par son évasement et sa nature cartilagino-mem- 
braneuse annonce assez qu'il est destiné à ramasser beau- 
coup de rayons sonores. Il est en outre muni de muscles 
chargés de le redresser et de le diriger de la manière la 
plus convenable pour saisir les rayons sonores. Cette 
fonction est manifeste dans les quadrupèdes; chez 
l'homme, leur mouvement est trop obscur pour être 
sensible. Ce pavillon, à proportion qu'il s'avance dans 
l'os temporal, se contourne en se rétrécissant, et il se ter- 
mine en un conduit qui est en partie osseux et en partie 
cartilagineux. Celui-ci est recouvert d'une membrane 
mince, laquelle est parsemée de glandes dont la fonction 
est de filtrer une humeur cérumineuse et lubrifiante, et 
il vient aboutir à une cloison membraneuse qui le sépare 



— 72 — 
du tympan. Cette marche oblique et tortueuse du canal 
auditif est sans doute pour que les rayons sonores ne 
tombent pas directement sur la membrane du tympan 
et que néanmoins un grand nombre d'entre eux y 
arrivent perpendiculairement, condition essentielle sui- 
vant M. Savart, pour que la membrane entre en vibra- 
tion. 

L'oreille moyenne ou tympan est une cavité osseuse 
intermédiaire entre le labyrinthe ou l'oreille interne et le 
conduit auditif externe, dont elle n'est séparée que par la 
membrane du tympan. Dans cette cavité et derrière la 
cloison on remarque quatre petits osselets, le marteau, 
l'enclume, l'orbiculaire et l'étrier, ainsi nommés à cause 
de leur ressemblance apparente avec chacun de ces objets. 
Ces os sont tous articulés ensemble et tiennent d'un côté 
à la cloison, par le marteau, et de l'autre, à la fenêtre 
ovale du labyrinthe par l'étrier. Ils sont mis en mouve- 
ment par de petits muscles dont la fonction est de tendre 
ou de relâcher la membrane du tympan, et de fermer 
plus ou moins la fenêtre ovale suivant les besoins de 
l'organe. 

On observe sur les parois de la caisse du tambour 
quatre ouvertures dont l'une est l'orifice d'une trompe 
dite d'Eustache, laquelle vient aboutir au pharynx, der- 
rière le voile du palais et paraît être faite pour saisir les 
sons qui peuvent se produire dans l'intérieur du corps et 
servir d'auxiliaire à l'oreille externe; car on remarque 
que l'on entend mieux, lorsque la bouche est ouverte. La 
deuxième ouverture fait communiquer le tympan avec 
les cellules de l'apophyse mastoïde, qui deviennent ainsi 
pour les vibrations sonores comme autant de voûtes 
retentissantes. Les deux autres ouvertures sont celles 









-73 - 
que l'on nomme fenêtre ovale et fenêtre ronde; l'une et 
l'autre sont fermées par une membrane, et c'est par elle 
que le labyrinthe est en correspondance avec le tympan. 
Cette cavité, du reste, esttapissée d'une légère membrane 
et fermée de toutes parts, excepté du côté de la trompe 
d'Eustache qui lui fournit l'air dont elle est remplie. 

Le labyrinthe est l'organe essentiel de l'ouïe. Il se 
trouve établi dans l'épaisseur du rocher de l'os temporal 
et on y distingue trois parties : le vestibule, les canaux 
semi-circulaires et le limaçon. 

Le vestibule est une cavité irrégulièrement arrondie 
et qui est intermédiaire entre les canaux semi-circulaires 
et le limaçon avec lesquels il communique. On y observe 
sept ouvertures indépendamment de plusieurs petits trous 
qui donnent passage aux vaisseaux et aux nerfs. De ces 
sept, il y en a cinq qui répondent aux trois canaux semi- 
circulaires, la sixième répond à la fenêtre ovale et la 
septième est l'orifice de la rampe externe du limaçon, qui 
aboutit seul au vestibule, celui de la rampe interne 
s'abouchant à la fenêtre ronde. 

On distingue les canaux semi-circulaires en supérieur, 
moyen et inférieur. Le supérieur et l'inférieur se joignent 
ensemble par l'une de leurs extrémités et ne forment à 
eux deux, en se confondant ainsi, que trois orifices qui 
aboutissenten commun au vestibule avec ceux du moyen. 
Il résulte de cette structure que lorsque les vibrations 
sonores se propagent dans le vestibule et montent par 
ces cinq ouvertures dans les canaux, comme elles ont des 
directions opposées, elle doivent se rencontrer au milieu 
de leur trajet et s'éteindre par leur conflit mutuel. Sans 
cela les vibrations ne pourraient s'anéantir que par gra- 
duations, et chaque son serait suivi après sa production 









' Hi^HHH 



— 74 — 
d'un bourdonnement qui jetterait de la confusion dans 
les sensations suivantes. 

Le limaçon est formé par la révolution d'un conduit 
osseux qui fait deux tours et demi en forme de spirale. 
La cavité de ce conduit va toujours en diminuant, et se 
trouve partagée dans toute sa révolution en deux parties, 
que l'on nomme rampes, dont l'une est interne et l'autre 
externe; cette séparation est produite par le moyen 
d'une lame spirale en partie osseuse et en partie mem- 
braneuse. Les deux rampes prennent leur origine dans 
le vestibule, mais avec cette différence que l'une d'elles, 
l'externe, s'ouvre dans le vestibule, tandis que l'interne 
répond à la fenêtre ronde. Toutefois elles communiquent 
entre elles au sommet du limaçon. Ce mécanisme ne 
paraît pas avoir été fait dans d'autre vue que celle 
d'éteindre les vibrations par leurs collisions réciproques 
comme dans les canaux semi-circulaires. 

Toutes les cavités du labyrinthe sont revêtues d'une 
membrane très fine et remplie dans l'état vivant d'un 
fluide gélatineux dans lequel flottent tous les filets ner- 
veux du nerf acoustique, spécialement dans le limaçon 
et les canaux semi-circulaires. 

Si l'on en croit quelques auteurs, il serait assez présu- 
mable que les canaux semi-circulaires sont l'organe du 
bruit, et le limaçon, celui des sons harmonieux. La forme 
spirale de celui-ci est bien propre, en effet, à fournir 
leurs homologues à toutes les vibrations dont l'air est 
susceptible. Mais quelque ingénieuse que soit cette 
conjecture, elle n'est pas assez fondée pour pouvoir nous 
y arrêter, et nous sommes forcés de reconnaître que 
nous ignorons encore quelle est la fonction spéciale du 
limaçon. 




-75- 

A présent que le mode d'action des corps sonores, et 
la structure de l'organe sont connus, il est facile de 
concevoir le mécanisme de l'audition. 

L'air agité par les vibrations des corps sonores envoie 
ses irradiations à l'oreille : le pavillon de celle-ci les 
recueille et les réfléchit dans le conduit auditif et sur la 
membrane du tambour; cette membrane communique 
l'ébranlement qu'elle en reçoit à l'air de la caisse et pro- 
voque en même temps les muscles des osselets à mettre 
l'oreille moyenne en rapport avec l'impression en ten- 
dant ou relâchant à propos la membrane du tam- 
bour, et en rendant la fenêtre ovale plus ou moins acces- 
sible aux vibrations; celle-ci les transmet au labyrinthe, 
le labyrinthe, aux filets du nerf acoustique, le nerf, au 
centre cérébral, et le centre ébranlé détermine le phéno- 
mène de l'audition. 

Ici l'organe de l'audition est actif dans l'impression, 
en ce qu'il la modifie en la proportionnant à la sensi- 
bilité du nerf acoustique, et le cerveau qui est toujours, 
comme dans les autres sens, passif en la recevant, ne fait 
naître qu'une sensation confuse. Mais il est à peine 
excité, qu'à l'instant même il s'érige sur l'impression, 
par le sens de l'ouïe il vient au-devant de l'action impres- 
sive, et il dirige le pavillon de l'oreille externe vers 
l'objet d'où vient l'impression ; cela est remarquable dans 
les animaux à longues oreilles. Alors la sensation est 
nettement perçue et jugée, et, si elle est de nature à nous 
intéresser, la volonté soutient l'action érectile de l'organe 
auditif et détermine dans les muscles locomoteurs des 
mouvements propres à nous approcher de l'objet sonore. 
On nomme attention l'effet moral de cette activité céré- 
brale qui se dirige ainsi sur le sens de l'ouïe, et l'effort 









- 7 6- 
que fait celle-ci pour mieux saisir l'impression est désigné 
moralement par le mot écouter. 

Il y a donc trois sortes de mouvements qui concourent 
à compléter l'audition : mouvements organiques du 
sens, mouvements spontanés du centre et mouvements 
volontaires. Les premiers sont dus à l'irritabilité des 
muscles du tympan provoqués par les vibrations sonores, 
les seconds suivent immédiatement la sensation et sont 
le produit de l'innervation cérébrale sans l'intervention 
de la volonté ; quant aux troisièmes, c'est la volonté qui 
les ordonne, et c'est un jugement qui les détermine. 

Toutes les impressions de l'ouïe, de même que celles 
des autres sens, renferment trois choses : une action 
étrangère à l'organe, une résistance de la part de l'organe 
et un effet produit malgré cette résistance. Elles doivent 
donc aussi nous faire connaître trois choses : un moi ou 
sujet sentant, une sensation et quelque chose qui n'est 
pas nous qui nous fait sentir. Or, c'est effectivement ce 
qui a lieu, car il est constant qu'à chaque son qui se 
produit en nous, non seulement nous éprouvons une 
sensation sonore, nous sentons encore qu'elle a pour 
principe quelque chose qui n'est pas nous et que c'est 
nous qui l'éprouvons. Toutefois, les notions que les sen- 
sations de l'ouïe nous donnent du sujet sentant, et de 
leurs causes productives, ne sont pas plus instructives 
que celles de l'odorat et du goût; comme celles-ci, elles 
nous informent bien de leur existence et elles nous 
avertissent de leur présence; mais elle se taisent sur leur 
mode d'existence et nous laissent ignorer leur nature, 
parce qu'elles n'ont rien de représentatif en elles-mêmes. 
Il n'y a que le toucher qui jusqu'ici ait le privilège de 
nous faire connaître le sujet sentant avec son mode 



— 77 — 
d'existence et les causes extérieures avec leurs propriétés 
constitutives. 

Quoique les sensations de l'ouïe ne fassent que nous 
suggérer leurs causes sans nous les faire connaître, toutes 
cependant ont un rapport d'extranéité qui les fait se 
détacher de notre moi et les répand hors de nous; mais 
cette effusion est vague et sans but déterminé tant que le 
toucher ne leur a pas montré leur objet; et leur direction, 
ainsi que la distance de leur rapport restent incertaines 
tant que l'expérience ne nous a pas appris à les déter- 
miner. Si les sons ont aujourd'hui le pouvoir de nous 
désigner ou rappeler leur objet, de nous le faire discerner 
par sa qualité sonore, et de nous assigner le lieu qu'il 
occupe et la distance à laquelle il est de nous, nous le 
devons donc moins au rapport qui s'en fait hors de nous 
qu'aux leçons de l'expérience. 

Il y a plusieurs sortes de sensations sonores qui sont 
l'objet de notre audition, le bruit, le son, la voix, la 
parole et le chant; et chacune d'elles varie encore par le 
timbre, la force et le ton. Le bruit est un son insonore, 
l'expression sensible de la collision ou de la rupture 
violente des corps. Le son est un bruit résonnant et ap- 
préciable, une sensation multiple dont tous les éléments 
sonores sont d'accord entre eux, et dont la nature est de 
plaire à l'oreille. La voix est un bruit soutenu et en 
quelque sorte animé, produit par l'organe respiratoire 
des animaux, et modifiable par l'ouverture plus ou 
moins grande de la bouche. Chaque espèce animale a sa 
voix propre, et c'est par elle que les individus se font 
connaître avant qu'on ait pu les apercevoir ; mais aucune 
d'elles n'est comparable à celle de l'homme par son 
étendue et ses variétés. 









- 7 8- 
La voix peut être différemment frappée par les divers 
obstacles que la bouche peut lui opposer à son passage, 
et revêtir ainsi de nouvelles formes en conservant le 
caractère de ces diverses percussions. On donne le nom 
de voix articulée à ces sons mixtes parce qu'ils sont le 
résultat d'une certaine émission de voix modifiée par une 
des touches buccales : on les désigne encore sous celui 
de parole, parce qu'ils ont été choisis par l'homme pour 
servir d'expression à ses idées. Pouvait-on, en effet, 
faire un meilleur choix? Puisqu'ils n'ont rien de repré- 
sentatif par eux-mêmes, ils conviennent parfaitement à 
être signes d'idées. 

Le chant est de tous les sons harmonieux celui qui a le 
plus d'effet sur nous. Cela n'est pas étonnant : l'instru- 
ment qui le produit est aussi celui qui a le plus de con- 
formité avec notre organisation. C'est en vain que les 
instruments inanimés essayeraient de l'imiter : lui seul 
va directement au cœur. 

Ces diverses sortes de sons peuvent, ai-je dit, varier 
encore par le timbre, la force et le ton. Par la première 
qualité, ils peuvent être aigres ou doux, sourds ou écla- 
tants et secs ou moelleux; par la seconde, intenses ou 
rémisses; et par la troisième, graves ou aigus. Encore 
ces derniers peuvent-ils varier par différents degrés de 
grave et d'aigu. Ce qui donne une infinité de nuances 
de sons plus ou moins appréciables par l'oreille, et qui 
sont devenus pour le musicien un fonds inépuisable de 
combinaisons. 

Les sons, quelle que soit leur qualité, peuvent se 
succéder les uns aux autres, et former des suites plus ou 
moins étendues; ils peuvent être aussi plus ou moins 
continus dans leur émission. Or, cette succession fait 




— 79 — 

naître dans l'esprit une idée de mouvement, lequel peut 

être vif ou lent, suivant la rapidité de la succession; et la 

continuité de chaque son donne une idée de durée, 

laquelle peut être plus ou moins longue suivant le degré 

de continuité. Mais ces diverses durées, l'oreille les 

apprécie, elle en saisit les rapports, et c'est ce rapport 

senti qui constitue le rythme ou la mesure, objet si 

important pour une oreille bien organisée, qu'il devient 

un besoin pour elle, et si essentiel pour la mélodie, que 

sans lui elle n'est rien et que par lui-même il est quelque 

chose, comme on le sent par l'effet du tambour. 

Tels sont les différents matériaux que le sens de l'ouïe 
fournit à l'entendement; il nous prévient de l'existence 
des choses, et il donne des formes à la pensée. Mais les 
sons ne modifient pas seulement l'entendement; ils ont 
encore des rapports avec le jeu de nos organes, et ils 
exercent sur eux diverses sympathies; ils nous plaisent 
par eux-mêmes, ils nous intéressent à leur objet et ils 
nous émeuvent. Voyons donc à présent ce qu'ils ont de 
sympathique et d'affectif. 

L'ouïe a cela de bien remarquable qu'elle est dans la 
plus étroite liaison avec l'organe vocal, en ce sens que- 
toutes les impressions sonores qu'elle éprouve se réflé- 
chissent et se retracent dans lui, qu'elles y excitent et mo- 
difient son activité, que par leur fréquente répétition elles 
le disposent à les reproduire, et finissent par lui en faire 
prendre les déterminations. Pourrait-on douter de cette 
influence? Ce qu'on observe dans les sourds de nais- 
sance en est une preuve frappante : tous sont muets par 
cela seul qu'ils sont sourds. Aucune voix modulée, aucun 
son articulé ne sort de leur bouche; s'il leur échappe 
quelques cris, ce sont des cris informes que le besoin, la 







— 8o — 

douleur ou quelque autre affection leur arrache. N'est-ce 
pas sans nous en douter et à force d'avoir eu les oreilles 
rebattues de certaines inflexions de voix ou de certaines 
expressions, que nous prenons l'accent du pays que nous 
habitons et que nous répétons les locutions vicieuses 
qui sont le plus en usage? Ainsi c'est l'oreille qui donne 
à l'organe vocal la forme de tous les modes sonores qui 
existent dans la nature ; c'est elle qui lui apprend à les 
proférer et qui en règle l'exercice, et l'organe doit ensuite 
à son extrême souplesse le pouvoir de les imiter tous. 

Mais si l'ouïe exerce sur l'organe vocal une si grande 
influence, elle en est elle-même à son tour dans la plus 
étroite dépendance, car tous les modes vocaux qu'il a ap- 
pris à former et dont il est dépositaire, il les reproduit 
spontanément dans l'ouïe en vertu de ses propres ten- 
dances, ou les lui répète dans le même ordre dans lequel 
ils lui ont été transmis, tantôt d'une manière sonore avec 
éclat et en frappant extérieurement l'oreille, tantôt d'une 
manière insonore et pour ainsi dire mentalement en ne 
redonnant que la forme des sons. L'organe vocal tient 
donc lieu d'imagination et de mémoire à l'ouïe, puisque 
c'est lui seul qui lui conserve, lui reproduit et lui rap- 
pelle tous les modes vocaux qu'elle a perçus. Sans lui 
l'ouïe, comme l'odorat et le goût, n'aurait que des rémi- 
niscences produites par le retour des mêmes sensations, 
et rien ne les lui redirait en l'absence des objets qui les 
produisent. Remarquons que l'organe vocal est entière- 
ment à la disposition de la volonté et que l'homme ayant 
senti qu'il avait par lui la faculté de se représenter tout 
ce qu'il ne peut reproduire dans ce sens, il n'est pas 
étonnant qu'il ait eu recours aux sensations sonores pour 
en faire des signes d'idées. 



m 






i 


m 






1 



L'ouïe réfléchit par le cerveau ses impressions ryth- 
miques dans tous les organes de la locomotion et de la 
voix et donne ainsi de l'isochronisme à leurs mouve- 
ments. C'est elle qui règle les pas du danseur et qui le 
fait se lever et tomber en cadence, elle qui procure aux 
mouvements militaires du soldat cette précision, et aux 
évolutions d'une armée cet ensemble et cette simulta- 
néité d'action si nécessaires au succès de leurs opéra- 
tions. C'est elle qui, guidant les bras du forgeron ou les 
doigts du musicien, enchaîne leurs mouvements dans 
des temps égaux, elle enfin qui donne du nombre à la 
parole et de la mesure au chant. Pour prouver que telle 
est son influence, il suffit d'observer que les personnes 
qui n'ont pas l'oreille métrique marchent, dansent et 
chantent sans mesure et sans s'apercevoir de leurs 
écarts. Nous pouvons donc considérer sous ce rapport 
l'ouïe comme le vrai régulateur ou le chronomètre de 
toute la mécanique animale. 

Les sensations sonores exercent sur deux de nos ins- 
tincts une grande influence excitatrice. Les bruits, par 
exemple, tiennent en éveil et avertissent notre instinct 
de conservation; les cris nous font sentir les besoins de 
l'être qui les produit et nous intéressent plus ou moins 
vivement à lui. 

Les bruits peuvent en effet varier par la force, par le 
timbre, par le ton et le rythme. Or, il n'est aucune de- 
ces qualités sonores qui n'apporte à l'instinct de con- 
servation son document propre et qui ne lui inspire un 
un sentiment analogue. Un bruit fort nous donne le sen- 
timent d'un objet près de nous; un bruitfaible celui d'un 
objet éloigné; le premier nous tient sur nos gardes, le 
second nous tranquillise. Un bruit doux nous inspire du 

Dess. Et. de l'Homme moral. (i 









— 82 — 

calme, de la sécurité; un bruit rude et aigre nous donne 
de sinistres présages, un pressentiment fâcheux sur 
notre existence, de l'appréhension, de la crainte, de la 
peur ou de l'effroi, selon l'intensité du son et la sensibi- 
lité de l'individu. Un bruit sourd excite en nous du 
trouble, de l'agitation, de l'inquiétude, du chagrin et de 
la tristesse; un bruit éclatant nous donne de la confiance, 
de la hardiesse et du courage. Un bruit grave nous inti- 
mide et nous inspire du sérieux, de l'imposant et même 
de la consternation et de l'abattement, lorsqu'il est en 
même temps sourd et aigre. Un bruit qui s'accélère pro- 
duit en nous le redoublement du sentiment imprimé par 
la nature du son; celui qui se ralentit a un effet con- 
traire. Enfin tout bruit qui survient inopinément à nos 
organes excite en nous un sentiment de surprise, un sai- 
sissement désagréable et une commotion soudaine ou 
ressaut qui met toute l'économie animale en surveil- 
lance. Ce que je viens de dire du bruit est commun aux 
diverses espèces de voix. Généralement donc l'effet mo- 
ral du bruit est de réveiller des sentiments qui n'ont rap- 
port qu'à la conservation de l'individu, en ce qu'ils le 
concentrent en lui-même et ne l'intéressent qu'à sa per- 
sonne. 

Il n'en est pas ainsi des cris ou de ces voix fortement 
accentuées et hors de leur diapason que font entendre 
dans leurs besoins les animaux et particulièrement 
l'homme. Tous sont compris dès leur émission par les 
individus de l'espèce, à laquelle chacun d'eux appartient, 
parce qu'ils font partager à ceux qui les entendent la 
même affection que celui qui les profère, éprouve; mais 
ils ont cela de particulier que tous les mouvements d'in- 
térêt qu'ils inspirent consécutivement sont au profit de 

6. 







SFSjlV I 



— 83 — 
l'être qui les réclame. Qu'un cri plaintif vienne à se faire 
entendre, aussitôt la tristesse s'empare de nous et bien- 
tôt la pitié qui lui succède nous fait perdre de vue notre 
propre situation pour ne songer qu'au malheur de notre 
semblable et au moyen de le secourir. Si les plaintes se 
changent en cris de détresse, ce n'est plus ce tendre inté- 
retde la pitié qui nous anime,mais unevive compassion 
qui nous agite, nous transporte et nous fait voler au se- 
cours de celui qui a sonné l'alarme, au mépris de notre 
propre sûreté. Au lieu des cris de la douleur, les accents 
de la joie viennent-ils frapper notre oreille? A l'instant 
même un doux épanouissement dilate notre âme et nous 
fait oublier nos peines; le plaisir dont nos semblables 
jouissent alors, nous le savourons avec eux, leur joie 
nous pénètre et leur bonheur devient le nôtre. 

Le chant, avons-nous dit, a le double avantage de 
nous plaire par ses accords et de nous affecter par ses 
accents. 

Il est constant d'abord que les sons constitutifs du 
chant ont par eux-mêmes quelque chose de mélodieux 
qui nous flatte et nous intéresse à leur audition, lors 
même qu'ils n'ont rien qui émeuve l'âme. C'est une sen- 
sation affective attachée aux impressions sonores qui 
sont en harmonie et dont le but et de nous faire sentir et 
goûter leurs rapports entre elles. Elle suppose dans le 
sens auditif une délicatesse d'organisation qui le rend 
sensible à toutes les vibrations isochrones successives ou 
simultanées et qui les lui fait accueillir, tandis que celles 
qui se heurtent et se contrarient l'offensent et le blessent. 
L'insensibilité que manifestent quelques personnes pour 
le chant tient donc à un vice d'organisation dans l'appa- 
reil acoustique; c'est une véritable surdité musicale. Ce 









-8 4 - 
croût des accords est donc le plaisir des sens, mais un 
plaisir qui est tout entier pour l'esprit puisqu'il n'offre 
aucun appât à nos appétits physiques. 

Quoique ce soit réellement le goût qui donne à l'es- 
prit le sentiment des accords et qui les lui fasse approu- 
ver par la voie du plaisir, comme néanmoins c'est l'es- 
prit qui les juge et les accueille, il ne faut pas s'étonner 
que plusieurs savants du premier ordre aient cru devoir 
tout attribuer à l'entendement et envisager le plaisir qui 
accompagne les accords, plutôt comme le produit de la 
réflexion que celui du sentiment. Euler prétend que l'es- 
prit perçoit l'isochronisme des vibrations sonores et 
qu'il se complaît dans cette coïncidence. Descartes et Di- 
derot pensent que le plaisir que procurent les sons har- 
monieux vient de la simplicité de leurs rapports perçus; 
suivant eux le plaisir diminue à mesure que ces rapports 
deviennent plus composés, et quand l'esprit ne les saisit 
plus, il y a dissonance. 

On voit que dans ces deux opinions c'est une opéra- 
tion de l'esprit que l'on prend pour le principe du senti- 
ment de l'harmonie. Mais ce qui prouve que ce n'est pas 
en vertu d'un jugement de notre part que les accords 
nous plaisent, mais bien par le plaisir qu'ils nous pro- 
curent, c'est que ceux qui n'ont pas le sens musical n'a- 
perçoivent dans le chant ni dissonance ni accord, et que 
ceux dont l'oreille est le plus vivement affectée par la 
musique ignorent le plus souvent en quoi consistent les 
rapports harmoniques des sons. Cependant si le plaisir 
que produisent les accords était l'effet d'un jugement, il 
y aurait une perception préalable de rapports. 

Si le pouvoir des accords sur l'esprit est incontestable, 
celui des accents sur le cœur ne l'est pas moins. Chaque 



— 85 — 
ton, chaque mode a son énergie sentimentale et son 
genre d'émotion. Il en estqui nous portent à la tendresse 
et aux doux épanchements : ce sont les accents de l'a- 
mour; d'autres nous portent à la hardiesse, à la colère, 
à la fureur et au carnage : ils constituent les chants guer- 
riers. II en est qui nous donnent de la gaieté et sont 
propres aux chants bachiques; d'autres nous plongent 
dans la mélancolie ou la tristesse et nous arrachent des 
pleurs : ils forment les chants funèbres. Il en est qui nous 
inspirent de la confiance, de la fierté, de l'indépendance: 
ce sont les accents de la liberté. D'autres, par ce qu'ils 
ont d'imposant, de majestueux, élèvent l'âme jusqu'à la 
source de son être et lui inspirent des sentiments reli- 
gieux, de respect et de vénération; ce sont aussi les ac- 
cents dont nos temples retentissent. 

De tout temps on a reconnu un pareil pouvoir à la 
musique. Tous les peuples de l'antiquité lui ont attribué 
à l'envi les effets les plus surprenants, l'on pourrait 
même dire plus que merveilleux. On sait quelle est la 
puissance que l'on a supposée à la lyre d'Orphée ;Timo- 
thée, dit-on, excitait les fureurs d'Alexandre par le mode 
phrygien et les calmait par le mode lydien. Les anciens 
législateurs étaient tellement persuadés de l'influence de 
la musique sur les mœurs qu'ils en avaient fait une par- 
tie essentielle de l'éducation. 

Mais d'où vient ce pouvoir affectif des accents, cette 
force magique qu'ils exercent sur nos affections? De la 
nature, ou plutôt de cette triple correspondance que l'au- 
teur de la nature a établie par la médiation du cerveau 
entre l'organe du sentiment, celui de la voix et le sens 
de l'ouïe, en vertu de laquelle toute affection qui s'élève 
dans le cœur fait naître dans l'organe vocal un mouve- 







— 86 — 

ment sonore analogue qu'elle offre à l'ouïe comme son 
expression; et réciproquement toute voix accentuée qui 
frappe l'ouïe, réveille dans l'épigastre l'affection qui est 
en rapport avec elle et dispose l'organe vocal à en deve- 
nir l'écho. 

Parlerons-nous enfin des sympathies organiques de 
l'ouïe? Qu'il nous suffise de remarquer que la musique 
est un remède efficace pour les personnes affectées de 
tarentisme, que les sons ont une double action sur les 
mouvements de la vie, suivant leur nature ou leur 
rythme, celle de les accélérer ou de les ralentir. Les sons 
«■ bruyants et variés nous agitent et nous tiennent éveillés; 
un bruit doux et monotone nous calme et nous endort. 




-8 7 - 



Wk»iV£ 




CHAPITRE VI. 

Du sens de la vue. 

n a dû remarquer que tous les sens dont nous 
avons parlé jusqu'ici, ont pour fonction com- 
mune de nous faire connaître les diverses ac- 
tivités des corps. L'odorat et le goût nous font pressentir 
les rapports chimiques de quelques-uns d'eux avec le 
nôtre propre; l'ouïe nous donne le sentiment des vibra- 
tions sonores et le toucher celui des mouvements calori- 
fiques de certains autres; mais ce dernier a de plus le 
privilège de nous montrer leurs propriétés constitutives 
et de nous dévoiler ainsi leur nature. Il en est de même 
de la vue ; elle a, comme le toucher, le double avantage 
de nous rendre sensibles aux impressions de la lumière 
et de nous donner en même temps la forme apparente 
des choses par la diversité des couleurs dont elle revêt 
leur image, par les divers degrés de lumière dont elle en 
éclaire les parties et par les différents rapports qu'elle en 
fait hors de nous. 

Quoique le toucher et la vue aient seuls la prérogative 
de nous faire connaître le mode d'existence des causes 
extérieures, l'un et l'autre cependant n'y concourent pas 
de la même manière et chacun d'eux a sa fonction dis- 
tincte; toutefois ils se prêtent un mutuel secours et ils 
sont tellement indispensables l'un à l'autre que sans le 
toucher, l'exercice de la vue ne serait qu'une continuelle 
méprise, et sans la vue, le toucher ne serait plus qu'un 
perpétuel tâtonnement. 



I 




— 88 — 
En effet, le sens de la vue nous montre une étendue 
superficielle et colorée, et le toucher, une étendue solide 
et résistante. Le premier nous indique les limites ou les 
faces terminales des corps par l'opposition des couleurs 
et le second nous en donne le sentiment par le change- 
ment de direction des points de résistance. Celui-là nous 
fait voir les objets en perspective, celui-ci nous en fait 
sentir le relief. L'un nous en présente les apparences et 
l'autre le fond. L'un suppose, l'autre vérifie; la vue a 
donc besoin du toucher. Mais d'un autre côté le toucher 
est très circonscrit, il n'aperçoit que ce qui nous tombe 
sous la main ou nous heurte comme obstacle dans nos 
mouvements; tandis que la vue atteint de ses regards les 
objets les plus éloignés. Le procédé du toucher est suc- 
cessif, il ne nous fait connaître les objets qu'un à un et 
par parties; celui de la vue est simultané, elle nous les 
montre tous à la fois et dans leur ordre naturel. Le tou- 
cher ne sent que les détails dans un objet un peu étendu 
et il n'en saisit pas du premier coup l'ensemble; la vue 
au contraire nous fait voir chaque objet tout entier et ne 
nous préoccupe directement que de sa totalité. Le tou- 
cher est donc un instrument d'analyse et la vue un ins- 
trument de synthèse, et si le premier est nécessaire pour 
assurer la réalité des choses, le second ne l'est pas moins 
pour nous en donner promptement l'aperçu et nous en 
montrer les rapports. 

La vue ne se borne pas à produire hors de nous des 
images des corps et à nous faire connaître les rapports 
de leur existence, elle exerce encore sur nous diverses 
influence très importantes. C'est elle qui dirige et règle 
par le cerveau tous les mouvements locomoteurs; elle 
qui par ses sympathies avec l'organe du sentiment fait 



- 8 9 - 

naître en nous le goût du beau dans les choses visibles 
en nous faisant admirer en elles l'élégance des formes' 
le gracieux des mouvements, le charme du coloris eJ 
harmonie des parties; elle qui nous fait découvrir dans 
es regards et dans les traits du visage de nos semblables 
leur caractère, leurs passions, leurs affections, et pénétrer 
en quelque sorte leurs desseins; c'est enfin par son mi- 
mstere que la lumière stimule le centre nerveux et de- 
vient ainsi un puissant excitant de la vie. 

Ce premier coup d'oeil sur le sens de la vue est bien 
propre à nous faire entrevoir son excellence et sa dignité 
et il doit naturellement nous inspirer le désir d'en con- 
naître plus particulièrement les fonctions. Pour atteindre 
ce but je vais donc examiner la nature de l'agent qui le 

modifie, les rapports de structure de l'organe avec cet agent 
et les phénomènes de vision qui résultent de son action 
( La lumière est un fluide subtil, qui, suivant Newton 
s échappe du soleil comme de son foyer par émission « 
qui de là se répand dans l'espace et sur tous les corps pla- 
nétaires qui tournent autour de son centre. Cette émis- 
sion serait à peu près semblable à l'émanation de ces 
particules qu'exhalent les corps odorants. Suivant Des- 
cartes et Euler, c'est un fluide qui, répandu partout, rem- 
plit l'espace et pénètre tous les corps, qui ne brille que 
la ou il est mis en vibration par une cause quelconque 
et qui transmet ensuite autour de lui dans le fluide envi- 
ronnant cette agitation et de proche en proche à des dis- 
tances incommensurables, de la même manière dont les 
vibrations des corps sonores se propagent dans l'air. Le 
soleil ne serait donc plus dans ce système une source 
inépuisable de lumière, mais un corps dont le fluide 
propre est sans cesse dans une vive agitation qu'il corn- 






— 90 — 
munique aux régions éthérées dans toute l'étendue de sa 
sphère d'activité. 

Cette dernière opinion paraît devoir obtenir de jour 
en jour plus de crédit, car toutes les expériences mo- 
dernes semblent faire converger les esprits vers l'idée 
qu'il n'existe dans la nature qu'un seul fluide éminem- 
ment élastique et impondérable qui est tout à la fois lu- 
mineux, calorifique et principe des forces physiques et 
de l'action moléculaire des corps suivant la nature des 
mouvements qui s'opèrent dans son sein. Seulement 
pour écarter toutes les difficultés qui naissent du système 
de Descartes, il ne faut pas l'envisager hypothétique- 
ment comme lui, mais tel qu'il nous apparaît dans les 
phénomènes dont il est la cause, et reconnaître alors que 
c'est un fluide discret dont les molécules se fuient et se 
repoussent entre elles, mais qui sont étroitement unies 
et inhérentes à la matière palpable en vertu de leur at- 
traction pour elle; que chaque corps en est plus ou 
moins pourvu proportionnellement à la force attractive 
qui l'y appelle ; que dans tous, ce fluide y est dans un 
état de repos forcé tant que l'équilibre des deux forces 
qui l'animent n'est pas rompu. Au moyen de ces deux 
forces, on peut concevoir entre autres choses que les mo- 
lécules de ce fluide doivent se ranger symétriquement 
autour de chaque point de la matière pondérable pour y 
former une atmosphère partout en équilibre de tension, 
quoique d'une densité croissante de la circonférence au 
centre et susceptible ainsi de recevoir en tous sens le 
mouvement lumineux et de le transmettre de même par 
ses oscillations. 

Dans cette hypothèse, il reste encore à expliquer 
quelle est la cause qui fait naître et entretient dans le 






— gi — 
soleil cette vive agitation à laquelle son fluide propre est 
soumis. Il ne faudrait pas pour cela recourir comme 
Euler au phénomène de la combustion et supposer le 
soleil dans un état constant de déflagration, ce qui nous 
ferait retomber dans les mêmes difficultés qu'on a oppo- 
sées au système de Newton. Ne pourrait-on pas suppo- 
ser que les molécules du fluide propre du soleil sont si 
rapprochées les unes des autres parla force attractive de 
sa matière pondérable qu'elles se choquent mutuelle- 
ment en voulant s'éviter et se constituent ainsi dans un 
état lumineux. Cette supposition n'est pas gratuite : l'at- 
traction est proportionnelle à la masse et le soleil a près 
de 400000 fois plus de masse que la terre. D'ailleurs ne 
sait-on pas que dans les corps durs, tels que les cailloux, 
où le fluide subtil est assez fortement comprimé, il suffit 
d'y produire une collision pour le rendre instantané- 
ment lumineux. 

Quoiqu'il en soit de l'origine et de la nature de la 
lumière, ses propriétés n'en sont pas moins constantes et 
bien reconnues. 

Et i°sa marche estd'une rapidité effrayante puisqu'elle 
ne met que huit minutes à venir du soleil jusqu'à nous. 
Elle parcourt donc soixante-douze à quatre-vingt mille 
lieues par seconde, et sa vitesse est neuf cent mille fois 
plus grande que celle du son. D'après cette prodigieuse 
vitesse de la lumière, qui oserait sonder l'étendue de 
l'univers, lorsqu'on songe avec Euler que les rayons 
de l'étoile fixe la plus proche de notre terre mettent six 
ans à venir jusqu'à nous. 

2 Un point lumineux, quelque petit qu'il soit, peut 
être vu de tous les points de l'espace. Il est donc un centre 
d'où part une infinité de rayons qui forment autour de 



r/v 






— 92 — 
lui une sphère plus ou moins étendue suivant l'intensité 
de la lumière. Ces rayons sont donc divergents. Si l'on 
fait entrer dans une chambre obscure quelques rayons 
lumineux, par un petit trou pratiqué sur l'un des volets 
de la croisée, quelque part qu'on les intercepte par un 
plan, on aura un cône de lumière dont la base sera sur le 
plan et le sommet au point lumineux; plus on s'éloigne 
du sommet, plus la base s'agrandit et plus la lumière se 
dilate et s'affaiblit; les bases des cônes sont alors entre 
elles comme le carré des distances. L'intensité de la 
lumière est donc en raison inverse du carré de la dis- 
tance. Tous les rayons qui partent d'un point lumineux 
suivent leur direction en ligne droite, et sans dévier, tant 
que le milieu qu'ils traversent est homogène, et s'ils ren- 
contrent dans leur chemin un corps opaque, la portion 
de lumière qu'il intercepte laisse derrière lui un espace 
non éclairé, que l'on nomme ombre. Il résulte encore de 
cette propagation de la lumière en ligne droite et diver- 
gente, que si l'on fait passer par un même trou, dans une 
chambre obscure des rayons de deux points lumineux 
différemment situés dans l'espace, l'un à gauche ou en 
haut, l'autre à droite ou en bas, ces deux faisceaux se 
croiseront en entrant et feront un échange de position. 

3° Lorsque le mouvement lumineux se transmet per- 
pendiculairement de l'air dans un milieu plus dense dont 
les surfaces sont planes, sa direction n'en éprouve aucune 
déviation, soit en entrant, soit en sortant; lorsqu'il le 
frappe obliquement, il éprouve une double inflexion, 
l'une à son point d'incidence et l'autreàson pointd'émer- 
sion : par la première, il s'approche de la perpendiculaire 
du milieu, et par la seconde, il s'en éloigne. Ces divers 
changements de direction de la lumière sont connus sous 






-93 - 
le nom de réfraction. Plus le milieu perméable à la 
lumière est dense, plus la réfraction est considérable- si 
toutefois on en excepte d'après Newton les corps com- 
bustibles qui, à densité égale, jouissent d'un plus grand 
pouvoir réfringent que les corps non combustibles C'est 
par suite de cette observation , que Newton a osé annoncer 
longtemps avant l'expérience, la combustibilité du dia- 
mant et prédire que l'eau renfermait un principe inflam- 
mable. Pour accorder ce phénomène avec le système 
d'Euler sur la nature de la lumière, ne pourrait-on pas 
dire que la réfraction est en raison composée de la den 
site de la matière palpable et de celle du fluide impon 
derable des corps transparents? Ne sait-on pas en effet 
que de tous les corps gazeux, c'est l'hydrogène qui à poids 
égal a le plus de calorique spécifique, ou, ce qui est le 
même, de fluide subtil ? 

4° Si l'on fait passer un faisceau de rayons solaires à 
travers l'angle d'un prisme triangulaire, il y a , comme à 
1 ordinaire, réfraction; mais on remarque en outre que 
les rayons émergents font un angle avec les rayons inci- 
dents, qu'ils se dilatent considérablement en longueur et 
qu'au heu d'offrir surleplanquiles intercepte un cylindre 
de lumière blanche, ils ne présentent plus qu'une bande 
de sept couleurs dans l'ordre qui suit, de bas en haut ■ le 
rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le 
violet, de manière que ce sont les rayons rouges q & ui sont 
le moins réfractés et les violets qui le sont davantage La 
lumière serait donc composée de sept rayons distincts, et 
ce serait à sa décomposition que les corps devraient 
toutes ces diverses couleurs, sous lesquelles ils se pré- 
sentent à nos yeux. 

Quoiqu'il paraisse démontré que les rayons solaires se 



— 94 — 
subdivisent en sept espèces de rayons, je crois devoir 
mettre en regard de ce fait un autre fait qui n'est pas 
moins constant et qui semble établir que la lumière réflé- 
chie par les corps blancs ne renferme que trois sortes de 
rayons colorés, rouges, jaunes et bleus, et que les autres 
n'en sont que des composés. 

Voici le fait : si l'on regarde attentivement et pendant 
un certain temps une fleur ou un disque de couleur 
rouge et qu'on porte ensuite son regard sur une feuille 
de papier blanc, on y aperçoit un cercle de couleur verte 
de la même dimension que le disque rouge, et cette appa- 
rence persévère jusqu'à ce que l'œil ait acquis le même 
degré de sensibilité pour toutes les couleurs qui consti- 
tuent la blancheur. Un disque bleu, regardé de même, 
fait naître sur le papier blanc une image semblable 
de couleur orangée, et un disque jaune en donne une toute 
violette. Si l'on essaye de la même manière les couleurs 
mixtes, on trouve qu'un disque vert fait apparaître sur 
le papier blanc un spectre rouge, l'oranger, un bleu et le 
violet, un jaune. On voit que dans ces expériences l'œil, 
fatigué par la vue prolongée d'une couleur simple ou 
mixte, ne l'aperçoit plus d'abord, dans la couleur blanche 
du papier, quoiqu'elle en fasse partie, et qu'il n'y voit que 
les autres couleurs qui la composent. On voit aussi que 
de quelque manière qu'on procède à la décomposition de 
la couleur blanche, celle-ci ne recèle que trois couleurs 
primitives et que les autres n'en sont que des mélanges. 
5° Lorsque les rayons rencontrent dans l'air un milieu 
plus dense et dont les surfaces sont convexes, ceux qui 
passent par l'axe des courbures n'éprouvent aucune ré- 
fraction ; mais tous les autres sont infléchis et viennent 
se réunir en sortant du milieu sur un même point de 









- g5 - 
l'axe pour se croiser et continuer ensuite leur route en 
ligne droite et en divergeant. Ce point de réunion, on le 
nomme foyer; et avec raison, puisque les rayons du so- 
leil y forment un vrai foyer de chaleur et que les rayons 
émanes des corps y produisent leur image. Ce foyer va- 
ne de distance suivant le plus ou moins de convexité des 
surfaces du milieu et l'éloignement de l'objet d'où partent 
les rayons. Lorsque l'objet est à une distance comme in- 
finie du milieu réfringent, les rayons incidents arrivent 
alors parallèlement et le foyer se trouve au centre de la 
courbure, si toutefois les deux surfaces convexes sont 
des portions d'une même sphère. Si le milieu est con- 
vexe d'une face et plan de l'autre, la distance du foyer 
est égale au diamètre de la courbure. Réciproquement 
donc, si l'objet est à la distance focale du milieu, le foyer 
se trouvera à une distance comme infinie. Il suit de là 
que plus l'objet approche du milieu, plus le foyer recule 
et plus ,1 s'éloigne, plus le foyer approche. Quant aux 
images des objets, puisque les rayons se croisent au 
foyer, il est évident qu'elles doivent s'y peindre renver- 
sées et que plus le foyer est près, plus les images sont 
petites et inversement lorsqu'il s'éloigne. 

Les rayons peuvent encore avoir à traverser un milieu 
réfringent à surfaces concaves. Dans ce cas ils en sortent 
divergents et leur point de concours est au foyer de la 
courbure en deçà du milieu, entre celui-ci et l'objet d'où 
partent les rayons. Quoique ce concours ne soit qu'ima- 
ginaire, l'œil qui regarde l'objet à travers ce milieu, n'en 
n est pas moins affecté que si les rayons venaient s'y 
peindre réellement; mais l'image n'est plus vue renver- 
sée comme dans les verres convexes et toujours elle est 
plus petite que lui. 




, 





-96- 
6° Quoique nous ayons dit que les rayons qui passent 
à travers un milieu réfringent et à surfaces convexes 
viennent se réunir à un foyer commun, cela n'est pas ri- 
goureusement vrai; car il est d'expérience que les rayons 
qui tombent sur les bords de la courbure forment leur 
image plus près du verre que ceux qui passent par le mi- 
lieu de cette courbure, ce qui donne lieu à une série 
d'images comprises entre ces deux extrêmes qui jettent 
de la confusion dans la peinture des objets. On nomme 
aberration de sphéricité cette diffusion d'images. Pour 
remédier à ce défaut, on est dans l'usage d'intercepter 
par un diaphragme percé d'un trou au centre, tous les 
rayons qui tombent sur les bords de la courbure; mais 
alors on n'obtient la netteté des images qu'aux dépens de 
la clarté. Indépendamment de ce défaut attaché aux sur- 
faces convexes réfringentes, il en est un autre qui ne 
nuit pas moins à la netteté des images; il consiste en ce 
que les rayons qui passent par ce même milieu, se dé- 
composent comme dans le prisme et que les plus réfran- 
gibles ont leur foyer plus près que ceux qui le sont 
moins. Cette dispersion des rayons qui est connue sous 
le nom d'aberration de réfrangibilité jette de la confusion 
dans les images et eût à jamais été un obstacle désespé- 
rant pour le perfectionnement des lunettes, si l'on ne fût 
parvenu de nos jours à le franchir en formant des objec- 
tifs composés de substances de différentes densités et de 
courbures différentes, combinées de manière à détruire 
l'aberration sans altérer la réfraction. 

7° Lorsque les rayons tombent sur un corps imper- 
méable à la lumière, ils sont réfléchis par lui, et si sa sur- 
face est régulièrement plane, le rayon réfléchi fait avec 
la perpendiculaire menée sur le plan, un angle égal à 



— 97 — 
celui du rayon incident avec cette même perpendiculaire. 
Mais, comme dans la vision nous rapportons la sensa- 
tion au point d'où partent les rayons, et dans la même 
direction, il suit de cette loi de la réaction organique que 
dans un miroir, l'image de l'objet qui le frappe de ses 
rayons doit être vue derrière le miroir dans la direction 
des rayons réfléchis et à une distance du miroir égale à 
celle où se trouve l'objet devant le miroir. Il suit encore 
que cette image doit être égale en grandeur avec l'objet 
sauf que ce qui est à gauche sur l'objet paraît à droite 
dans l'image et réciproquement. Si la surface réfléchis- 
sante est concave, les rayons qui viennent d'un objet 
éloigné iront, après avoir été réfléchis, se réunir devant 
le miroir à une distance de la moitié du rayon de la cour- 
bure et y formeront une image renversée et plus petite 
que l'objet, laquelle étant reçue par l'œil, sera rapportée 
derrière le miroir dans la direction des rayons réfléchis 
Amesureque l'objet approche, l'image recule et s'agran- 
dit. Est-il au centre de la courbure? L'image et l'objet 
coïncident au même point. Est-il au foyer des rayons 
parallèles? l'image sera à une distance comme infinie; 
et s'il dépasse ce point en s'approchant davantage du mi- 
roir, l'image tomberaderrière le miroir; mais elle paraî- 
tra droite et plus grande que l'objet. Quant aux surfaces 
convexes, les rayons réfléchis par elles vont toujours con- 
verger derrière le miroir à une distance égale à la moitié 
du rayon de la courbure pour les rayons parallèles, et 
toujours l'image est plus petite que l'objet, dans une po- 
sition droite, et l'œil qui la reçoit la rapporte derrière le 
miroir dans la direction des rayons réfléchis. Il est aisé 
de voir d'après cela que si l'objet approche, le foyer se 
rapprochera aussi et l'image décroîtra. 

Dess. Et. de l'Homme moral. 7 










- 9 8- 
8° Tous les corps opaques dont les surfaces ne sont 
pas polies comme celles des miroirs, réfléchissent de 
même les rayons solaires qui les frappent, et ils les font 
rejaillir sur les corps voisins; mais ils ont cela de parti- 
culier qu'ils les dispersent irrégulièrement et qu'indé- 
pendamment de cet effet ils se rendent visibles eux- 
mêmes par des rayons propres et diversement colorés 
qu'ils envoient dans nos yeux. 

L'explication de ce phénomène occupe encore de nos 
jours les physiciens. Les uns pensent avec Newton que 
la coloration des corps est due à une décomposition de 
lumière opérée par la propriété qu'ont les surfaces des 
corps qu'elle frappe, de réfléchir une ou deux sortes de 
rayons et d'absorber les autres. La blancheur serait donc 
alors l'effet de la réflexion de tous les rayons et la cou- 
leur noire celui de leur absorption. Ce système, quelque 
ingénieux qu'il soit, est loin de résoudre les difficultés. 
Observons d'abord avec Euler que si nous voyons 
réellement les corps par les rayons solaires qu'ils nous 
réfléchissent, les corps seraient pour nous comme autant 
de miroirs. Mais le miroir, en réfléchissant les rayons 
qu'il reçoit, que représente-t-il? Ce n'est pas le miroir, 
mais bien les objets éclairés d'où sont partis originaire- 
ment les rayons. Or, en regardant un corps opaque illu- 
miné par le soleil, nous n'y voyons pas l'image de cet 
astre, nous ne voyons que la surface des corps et toutes 
les variations qui s'y trouvent. Il y a donc une différence 
essentielle entre les rayons réfléchis par un miroir et 
ceux par lesquels nous voyons les corps opaques. 

Si les corps opaques n'étaient visibles que par les 
rayons solaires qu'ils réfléchissent, comme les rayons 
incidents ne leur viendraient que de la région où se 

7. 






— 99 — 
trouve le soleil, on ne les verrait que dans une seule 
direction, celle des rayons réfléchis. Cependant il est de 
fait que, dès lors qu'ils sont éclairés, de quelque part que 
vienne leur illumination, ils sont visibles de tous les 
points de l'espace qui les environne. Ils envoient des 
rayons en tous sens, et ces rayons leur sont propres, 
puisqu'ils sont parfaitement distincts des rayons réflé- 
chis. 

Mais conçoit-on bien cette disparition de certains 
rayons dans les corps colorés, et cette absorption totale 
de la lumière par les corps noirs, sans qu'on en trouve 
ensuite aucun vestige dans leur substance ? Les corps 
noirs devraient regorger de lumière pendant la nuit, et 
ce sont eux, au contraire, qui, comme je l'ai observé, se 
refusent à toute phosphorescence. 

Dirons-nous donc avec Euler que les couleurs dont 
brillent à nos yeux les corps sont le résultat d'une agi- 
tation propre que leur illumination excite dans leurs 
particules, ou plutôt dans les molécules de leur fluide 
impondérable ? Ce fluide est par lui-même en repos tant 
que l'attraction qui le retient dans les corps est en équi- 
libre avec sa force expansive. Il n'entre en mouvement 
que lorsqu'une force étrangère vient à troubler cet équi- 
libre, et, dans le cas présent, lorsque des rayons de 
lumière le frappent, et il cesse de s'agiter aussitôt que 
la cause excitante cesse d'agir. Ce mouvement vibra- 
toire, du reste, est semblable à celui des corps lumineux, 
au degré de vibratilité près ; comme lui, il rayonne dans 
tous les sens et il se transmet avec une égale rapidité 
dans l'espace. Tous les corps cependant ne répondent 
pas également à cette excitation, car suivant le degré 
d'expansion et de ressort du fluide propre à chacun 



— IOO — 

d'eux, les uns sont susceptibles d'un plus grand nombre 
de vibrations dans un temps donné, les autres d'une plus 
grande amplitude d'oscillations, et quelques autres ont 
si peu de ressort qu'ils paraissent insensibles à l'action 
lumineuse. Ce serait donc à la nature des vibrations 
produites dans un même temps par le fluide propre de 
chacun, que les corps seraient redevables de la propriété 
qu'ils ont de faire naître telle ou telle sensation de cou- 
leur de la même manière que les cordes sonores pour la 
formation des sons; et ce serait au défaut de vibrations 
que certains corps devraient de produire en nous la 
sensation du noir. 

Cette opinion me paraît préférable à la précédente, 
parce qu'elle est plus d'accord avec les phénomènes et 
d'une analogie parfaite avec ce qui se passe dans le son. 

Les propriétés de la lumière que je viens de rappeler 
sommairement sont admirables sans doute et dignes de 
toute notre attention; mais l'organe qui est chargé d'en 
éprouver les effets, d'en recueillir les résultats et de nous 
en procurer la perception ne l'est pas moins, surtout si 
on le considère dans les rapports de sa structure avec les 
fonctions qu'il remplit. 

L'œil est placé comme une sentinelle à la partie la plus 
éminente de la face, pour embrasser d'un seul regard un 
plus grand nombre d'objets, et logé dans une cavité 
osseuse qui lui sert d'abri. Deux paupières, qui ne sont 
que la continuation de la peau, l'y recouvrent et s'ouvrent 
ou se ferment à volonté, soit pour donner accès à la 
lumière, ou le soustraire à ses impressions. Les bords 
libres de ces paupières sont garnis d'une rangée de poils 
qu'on nomme cils et munis d'un léger cartilage dans 
l'épaisseur duquel se trouvent plusieurs petites glandes 






— 101 — 

qui filtrent extérieurement une humeur huileuse. Les 
deux points de l'orbite où les bords des paupières s'at- 
tachent, sont connus sous le nom d'angles de l'œil, dont 
un externe et l'autre interne. La paupière supérieure est 
relevée par un muscle propre dont le point fixe est au 
fond de l'orbite et le point mobile à tout le bord libre de 
cette paupière. Les deux paupières sont fermées par un 
muscle orbiculaire commun à l'une et à l'autre, lequel 
prend son attache fixe aux bords de l'orbite et son attache 
mobile aux bords libres des paupières. La peau des pau- 
pières, en se repliant sur leurs bords et changeant de 
nature, forme une membrane mince qui va recouvrant 
toute la face interne des paupières, puis s'attache aux 
bords de l'orbite et se réfléchit ensuite sur la partie anté- 
rieure du globe de l'œil qu'elle recouvre jusqu'à la cornée 
ou cette portion transparente qui laisse passer la lumière 
dans l'œil : on la nomme conjonctive parce qu'elle unit 
les paupières avec l'œil. La sérosité qui en suinte con- 
court, avec les larmes, à humecter la face antérieure de 
l'œil. 

Les larmes sont le produit d'un corps glanduleux 
qui est placé au-dessus du globe de l'œil et dans une 
petite cavité pratiquée dans l'angle externe de l'orbite. 
Ses canaux excréteurs, au nombre de sept ou huit, ram- 
pent dans l'épaisseur de la paupière supérieure et vien- 
nent s'ouvrir sur différents points de sa surfare interne 
pour y verser l'humeur lacrymale que la paupière étend 
ensuite par ses clignotements sur la surface antérieure 
du globe et en accumule l'excédent vers l'angle interne de 
l'œil, où deux petites ouvertures, nommées points lacry- 
maux, la charrient dans un petit réservoir ou sac lacrymal 
qui la verse dans les fosses nasales. Cette humeur a pour 









— 102 — 

effet principal d'entretenir la transparence de la cornée 
et d'empêcher son dessèchement par l'air. 

Jusqu'ici les parties que nous venons de décrire ne 
sont que les accessoires de l'organe de la vision, qui 
servent à sa défense ou à son entretien. L'œil propre- 
ment dit est composé de deux parties très distinctes. 
L'une, qui comprend presque tout le globe, est un véri- 
table instrument d'optique chargé de discerner le degré 
de divergence des rayons incidents et d'en modifier la 
direction d'une manière convenable à la vision. L'autre 
est l'expansion médullaire du nerf optique, organe propre 
de la sensation : c'est elle seule qui est chargée de recueillir 
les impressions modifiées des rayons émanés des objets 
visibles, et de les transmettre distinctement au cerveau 
par le nerf optique, pour y faire naître leur expression 
morale. 

Le globe de l'œil est un corps à peu près sphérique 
dont le diamètre est de dix à onze lignes. Son enveloppe 
extérieure est une membrane blanchâtre opaque et ferme 
qui ne le recouvre que jusqu'à sa partie antérieure, où 
elle laisse une ouverture circulaire aux bords de laquelle 
vient s'unir une autre membrane transparente et convexe 
qui la ferme en faisant saillie sur cette partie antérieure, 
parce qu'elle est le segment d'une sphère plus petite que 
celle de l'œil. On donne à cette enveloppe le nom de 
sclérotique, et celui de cornée à la portion transparente. 
Au-dessous de la sclérotique est une seconde membrane 
nommée choroïde, qui revêt intérieurement toutes les 
parois de la sclérotique jusqu'à l'ouverture circulaire, où 
elle s'unit plus intimement à ses bords par un ligament 
dit ciliaire. A la face opposée de ce ligament, et tout 
autour du bord antérieur de la choroïde, la lame interne 




— io3 — 
de celle-ci forme des plis très fins et disposés en rayons 
dont l'ensemble se nomme corps ciliaire. Les lames sail- 
lantes de ces plis s'avancent vers l'axe de l'œil en s'écar- 
tant de la cornée et forment un espace circulaire où le 
cristallin est placé, et à la circonférence'duquel les bords 
aigus de la capsule du cristallin paraissent attachés; ces 
lames saillantes sont connues sous le nom de procès ci- 
liaires. A la choroïde succède, derrière la cornée, une 
membrane fibro-vasculo- nerveuse, nommée iris, qui 
semble en faire le prolongement, quoique d'une nature 
bien différente. Celle-ci est percée d'un petit trou (la 
pupille), susceptible de se rétrécir ou de s'élargir, suivant 
la clarté ou l'obscurité du lieu, et suivant l'approche ou 
l'éloignement des objets. Ces mouvements sont dus à la 
contractilité des fibres de l'iris, que l'on peut considérer 
ici comme un diaphragme de lunette, mais un diaphragme 
sensible qui se modifie lui-même, selon le besoin de l'or- 
gane de la vision. Enfin il est à remarquer que la face 
postérieure de l'iris, les procès ciliaires et toute la sur- 
face interne de la choroïde sont tapissés d'une mucosité 
noirâtre pour s'opposer au passage de toute autre lumière 
que celle qui entre par la pupille, et pour empêcher que 
les rayons qui viennent frapper la rétine ne soient réflé- 
chis par les parois internes de l'œil, après avoir fait leurs 
fonctions, et ne troublent ainsi la vision. L'œil est donc 
sous ce rapport une vraie chambre obscure. 

Il résulte de ce qui vient d'être dit, que la capacité de 
l'œil est divisée en trois espaces, l'un antérieur, un 
moyen et un postérieur. L'antérieur, qui est circonscrit 
par la cornée, les procès ciliaires et le cristallin, se trouve 
partagé en deux chambres qui communiquent entre elles 
par la pupille, et dont l'une est antérieure et l'autre pos- 









— 104 — 
térieure. La première a une ligne de profondeur et la 
seconde une demi-ligne; l'une et l'autre sont remplies 
d'une humeur aqueuse dont la densité ne diffère presque 
pas de celle de l'eau distillée. L'espace moyen, qui est 
un peu plus grand que l'antérieur, est occupé par un 
corps lenticulaire assez consistant, déjà indiqué sous le 
nom de cristallin : c'est une espèce d'objectif convexo- 
convexe de deux lignes d'épaisseur, quatre lignes d'ou- 
verture, d'une transparence parfaite et d'une densité 
croissante de la surface à son noyau. Ce cristallin est 
enveloppé d'une capsule de même transparence et dont 
les bords sont attachés au procès ciliaire. Le dernier 
espace, qui à lui seul comprend les deux tiers du globe, 
est occupé par une humeur dite vitrée, mais qui a moins 
de consistance que celle du cristallin ; sa substance est con- 
tenue dans une membrane très fine à laquelle adhère la 
capsule du cristallin. Comme elle occupe le fond de l'œil 
et qu'elle enchâsse entièrement le cristallin, on conçoit 
qu'elle est concave par devant et convexe par derrière. 

Ces trois humeurs ne sont pas seulement de différentes 
densités, comme je viens de l'observer, elles sont encore 
circonscrites par des courbures de différents foyers. Une 
pareille combinaison de substances et de sphéricités 
devrait nous paraître bien extraordinaire, si nous ne 
savions pas aujourd'hui qu'elle a été établie pour détruire 
l'aberration de réfrangibilité et procurer à l'oeil un achro- 
matisme parfait. Je serais assez porté à croire que la 
structure du cristallin, par couches concentriques et 
d'une densité qui va en décroissant du centre vers les 
bords, n'a été ainsi établie que pour détruire l'aberration 
de sphéricité; car il me semble qu'il est possible de 
rendre le pouvoir réfringent égal sur tous les points de 




*■ 




— io5 — 
ce corps lenticulaire, en compensant l'excès de courbure 
par une diminution de densité proportionnelle 

Indépendamment des humeurs qui remplissent la capa- 
cité de l'œil, on trouve derrière le corps vitré une mem- 
brane blanchâtre demi -transparente, d'une mollesse 
approchant de la fluidité et se déchirant par son propre 
poids, laquelle s'étend sur toute la surface interne de la 
choroïde jusqu'au bord de l'iris, et recouvre ainsi toute 
la convexité de la matière vitrée : cette membrane est la 
rétine; c'est elle qui est l'organe immédiat de la sensa- 
tion La rétine ne paraît être autre chose que l'expansion 
médullaire du nerf optique qui, après avoir percé la sclé- 
rotique et la choroïde, et s'être dépouillée de ses enve- 
loppes, laisse ses filaments médullaires s'épanouir libre- 
ment sur toute la concavité de la choroïde et s'exposer 
sans réserve à l'action immédiate de la lumière Le nerf 
optique qui donne naissance à la rétine est un gros cor- 
don blanchâtre qui a son origine, suivant M. Flourens 
dans les tubercules quadrijumeaux, et qui, après avoir 
fait quelque chemin sous les hémisphères, se croise 
le droit avec le gauche, et sort du crâne par les trous 
optiques des orbites, pour venir s'implanter et s'épa- 
nouir dans le globe de l'œil. 

Pour compléter la description de l'organe de la vue 
ajoutons que l'œil est pourvu de plusieurs muscles pro- 
pres non pas à l'avancer ou à le tirer en arrière, comme 
on l'a prétendu, mais bien à le mouvoir dans son orbite 
de manière à l'élever, à l'abaisser, ou le tourner à droite 
ou à gauche, et pouvoir ainsi diriger son axe sur chaque 
objet particulier qu'on veut voir distinctement. 

Remarquons en outre que l'œil a deux sortes de nerfs, 
des nerfs ganglionnaires qui président à la nutrition et à 



— io6 — 

l'entretien de l'appareil sensoriel, et des nerfs cérébraux 
producteurs des mouvements nécessaires à ses fonctions 
visuelles. Observons enfin que trois sortes de mouve- 
ments s'exécutent en lui dans l'acte de la vision : des 
mouvements organiques tels que la sécrétion de l'humeur 
lacrymale et les contractions de l'iris, que l'impression 
seule de la lumière excite sans l'intervention du centre: 
des mouvements instinctifs, tels que ceux des paupières 
et des yeux, qui suivent immédiatement l'impression 
sentie, et que le centre détermine en prévenant la volonté 
et souvent contre son gré ; et des mouvements volontaires 
des yeux et des paupières, que la volonté seule déter- 
mine consécutivement à la sensation perçue et jugée, 
mais qui s'effectuent toujours par l'influence excitatrice 
du cerveau. Les muscles oculaires et palpébraux sont 
donc, comme ceux de la respiration, sous la double 
influence de l'instinct et de la volonté. 

Certes, à la vue d'une pareille structure, on ne peut 
douter que l'œil n'ait été fait pour la lumière et qu'une 
intelligence suprême n'y ait présidé. Mais poursuivons, 
et maintenant que nous connaissons les propriétés de la 
lumière et les rapports de l'organe avec elle, voyons 
comment s'opère le phénomène de la vision. 

Un objet s'offre-t-il à la vue ? A l'instant chaque point 
visible envoie un cône de lumière plus ou moins intense 
dont la base vient frapper la cornée. L'iris, à sa pré- 
sence, se contracte, et la pupille se proportionne à l'inten- 
sité de la lumière; les rayons de chaque cône qu'elle 
laisse passer se réfractent en traversant les différentes 
humeurs transparentes de l'œil et vont converger au 
fond du globe sur un point distinct de la rétine, de 
manière que chaque point visible vient y faire son 



^^H 



9 



— 107 — 

impression dans le même ordre que dans l'objet, quoique 
dans une situation renversée. Ces impressions, le nerf 
optique les transmet au centre, et il en résulte une sensa- 
tion visuelle. Cette sensation est d'abord confuse et ne 
fait qu'avertir de sa présence parce que le centre est 
passif en recevant l'impression; mais celle-ci n'est pas 
plus tôt produite que le centre s'érige sur elle, et tournant 
toute son activité vers le sens, il dirige et fixe le regard 
de l'œil sur l'objet qui a fait naître l'impression. Alors 
1 ame est attentive, la sensation est nettement perçue et 
jugée, et si elle est de nature à nous intéresser, la volonté 
continue l'acte du regard et nous fait approcher de l'objet 
pour le considérer de plus près. 

La sensation visuelle produit deux effets sur nous • elle 
est représentative et affective ; par le premier elle s'adresse 
a l'entendement et par le second à l'instinct. Considé- 
rons d'abord ce qui est relatif à l'entendement. 

Pour mieux en saisir les détails, supposons d'abord 
que le sens de la vue soit dépourvu de l'appareil oculaire 
et que la lumière vienne de toutes parts frapper direc- 
tement la rétine sans aucune modification préalable 
Dans cet état de choses, comme il n'est pas un objet et 
même un seul de ses points visibles qui n'envoie des 
rayons en tous sens, chacun d'eux frapperait indistinc- 
tement tous les points de la rétine, et l'on conçoit que 
tous les filets médullaires, ébranlés par les mêmes* agents 
ne transmettraient au cerveau que la même impression,' 
et il n'en résulterait qu'un sentiment uniforme de 
lumière qui n'aurait rien de représentatif que la sensa- 
tion elle-même. Mais ce sentiment est-il le seul qu'on 
éprouve à la suite de cette impression ? Celle-ci, quand 
même on la considérerait comme simple en raison de 






— io8 — 
son uniformité, ne renferme-t-elle pas trois choses dis- 
tinctes comme celles des autres sens, lesquelles doivent 
être également senties, une action étrangère à l'organe, 
une résistance de la part de l'organe et un effet produit 
sur lui malgré sa résistance ? On doit donc sentir à la fois 
une sensation de clarté, un sujet qui l'éprouve et quelque 
chose autre que nous qui le produit, et éprouver en 
même temps le sentiment de leur présence, ou, ce qui 
est le même, de leur réalité. 

La sensation de lumière n'entraîne pas seulement 
après elle le sentiment de ce qui l'éprouve et celui de ce 
qui le fait éprouver ; elle a encore un double rapport qui 
la rattache à l'un et à l'autre, au premier comme à son 
sujet et au second comme à sa cause. Or, c'est en vertu 
de ce second rapport que la sensation de lumière se 
répand hors de nous vers ce qui la produit, et elle s'iden- 
tifie tellement avec lui, qu'en voyant l'effet on ne songe 
qu'à la cause. Mais cette cause ne se montre alors que 
comme une chose qui a la propriété de nous éclairer, et 
nous ne connaissons pas encore sa nature ni les diverses 
formes qu'elle peut revêtir et sous lesquelles elle peut se 
faire voir en nous éclairant. Si le sens de la vue n'avait 
aucun pouvoir modifiant sur les rayons lumineux qui 
émanent des corps, nous saurions donc tout au plus par 
lui qu'il existe hors de nous diverses causes lumineuses, 
mais nous ignorerions toujours que ce sont des corps 
différemment configurés. 

Ce premier effet de la vue ainsi déterminé, supposons 
à présent que ce sens soit armé de son appareil dioptrique 
et qu'il ne reçoive aucun rayon qu'après avoir été modifié 
par l'œil, et voyons quel sera le résultat. 

Dans cette hypothèse, comme les cônes lumineux qui 




— 109 — 
partent de tous les points visibles ont une direction 
propre, puisqu'ils viennent différemment situés et qu'ils 
ne peuvent pénétrer dans l'œil que par une même ouver- 
ture étroite, celle de la pupille, ils doivent alors se croiser 
en y entrant pour suivre ensuite leur direction respec- 
tive, et leurs rayons divergents doivent se rapprocher de 
leur axe en traversant les humeurs de l'œil pour con- 
verger et frapper en commun un même point de la rétine 
et y peindre ainsi celui d'où ils viennent, de la couleur 
qui lui est propre. 

Car les rayons qui émanent de tous les points d'un 
même objet n'étant pas de la même couleur ou de la 
même intensité, de même que ceux des objets qui les 
avoisinent, on conçoit que c'est par cette différence de 
couleur ou d'intensité que chaque objet doit se faire 
voir, se circonscrire et se limiter; et il doit en résulter 
au fond de l'œil un tableau en miniature, où tout ce qui 
s'offre à son regard se trouve parfaitement représenté, 
quoique dans une situation renversée, en raison du croi- 
sement des axes. Que cela soit ainsi, on peut s'en assurer 
en présentant un œil de bœuf à un trou fait au volet 
d'une chambre obscure, de manière que la cornée en 
bouche l'orifice; si l'on a eu soin de le dépouiller par 
derrière de la sclérotique, on verra sur le fond de cet œil 
les images distinctes des objets du dehors. 

Une fois qu'il est reconnu que tout objet qui se pré- 
sente à l'œil se trouve peint au fond de cet organe, il 
semble que le phénomène de la vision soit tout expliqué 
et qu'il suffise d'ajouter, pour en avoir une idée com- 
plète, que l'impression de ce tableau oculaire est ensuite 
transmise par le nerf optique au cerveau, qui en déter- 
mine la sensation dans l'âme. Mais si on y fait attention. 






I IO — 

ce qui se passe dans l'œil est bien loin de rendre raison 
de ce que l'âme éprouve à son occasion. L'image sen- 
sible ne répond pas à l'image oculaire, l'une n'est pas la 
copie de l'autre. Tous les objets se peignent dans l'œil 
dans une situation renversée, et nous les voyons droits. 
L'œil ne présente que des figures et des projections de 
corps, la vue nous en fait sentir les reliefs et la forme. 
L'œil m'offre des images d'une petitesse extrême, il 
réduit la vaste peinture d'une campagne en un tableau 
de six lignes carrées; la vue nous la montre telle qu'elle 
est, et chaque objet dans sa grandeur naturelle. Les 
images que les objets tracent dans l'œil sont sur un même 
plan, un même fond sans enfoncement ni distances; les 
images sensibles, au contraire, sont détachées les unes 
des autres, elles ont de l'éloignement et de la distance. 
D'où viennent donc ces différences, et comment arrive- 
t-il que la sensation soit tant d'accord avec la réalité des 
choses et si peu conforme au rapport qui en est fait par 
l'œil? Cela tient à deux causes qui n'ont pas été égale- 
ment appréciées, mais qui ne concourent pas moins l'une 
que l'autre à la formation des images sensibles comme 
elles nous apparaissent. 

Pour concevoir la première, qui est la moins connue, 
il faut établir en principe que la sensation n'est point 
seulement le résultat de l'action impressive des rayons 
dans l'œil, mais encore celui de la réaction de l'organe 
sur eux. Dans un organe vivant, toute impression reçue 
qui vient du dehors est réfléchie et rapportée virtuel- 
lement à son point de départ ; conséquemment la sensa- 
tion doit exprimer à la fois et l'impression et son rapport. 
Donc, dans la vision, la sensation doit s'opérer confor- 
mément à la marche que suivraient les rayons incidents 



— III — 
hors de l'œil, s'ils en étaient renvoyés après avoir frappé 
la rétine comme si elle était le résultat de leur réflexion 
vers leur point de départ, et non pas seulement suivant 
leur impression au fond de l'œil. Cela posé, il suit de ce 
principe : 

i° Que la direction des rayons réfléchis ne devant 
s'estimer et s'exercer que suivant les lois de la méca- 
nique, comme le fond de l'œil est une portion de sphère 
au centre de laquelle les axes des cônes lumineux se 
croisent avant que de continuer leur route, et que dans 
leur trajet ces axes suivent la perpendiculaire menée sur 
chaque point sensible de la rétine, il suit, dis-je, que 
dans leur réflexion ils doivent revenir par les mêmes 
perpendiculaires pour se croiser de nouveau et reprendre 
leur première direction. Or, d'après cette loi de rapport, 
il est clair que les images doivent se redresser, et que' 
pour voir les objets droits il faut qu'ils soient peints 
renversés. 

Il est vrai qu'on peut dire avec d'Alembert que tous 
les axes qui entrent obliquement dans l'œil éprouvent 
une réfraction qui les détourne de leur route et qui fait 
que le rayon rompu n'est plus en ligne droite avec le 
rayon incident. Mais il faut observer que tous les axes 
qui concernent la vision distincte tombent autour de 
l'axe optique, que cette déviation est nulle ou presque 
nulle pour eux, et que le rayon rompu est sensiblement 
en ligne droite avec le rayon incident. Quant aux rayons 
qui viennent assaillir latéralement la pupille et qui, par 
leur introduction oblique dans l'œil, concourent à la for- 
mation de la vision confuse dans la bordure du tableau 
oculaire, leur déviation qui est très réelle peut bien 
affecter leurs points de rapport dans l'espace, mais 










— 112 — 

elle ne saurait empêcher le redressement de leurs 
images. 

2° Il y a dans la vision deux choses à considérer, la 
vision distincte et la vision confuse. Le champ de la pre- 
mière est très circonscrit; il ne s'étend pas au delà de 
douze à quinze pieds pour les petits objets, ni en deçà 
de sept à huit pouces de distance de l'œil. Mais il a cela 
de particulier que tous les objets qui se trouvent compris 
dans cet espace sont seuls nettement vus sous leur plus 
grande dimension, et qu'un même objet apparaît de la 
même grandeur à quelque point de cet intervalle qu'il 
soit placé. On appelle grandeur réelle la dimension sous 
laquelle les objets se montrent à nous dans la vision 
distincte, parce que ce n'est que dans ces limites que 
leur grandeur est constante et la plus considérable que 
l'œil puisse naturellement représenter. Car il est hors 
de doute que nous ne voyons pas toute l'étendue des 
corps; la vue ne peut nous montrer que leur grandeur 
relative ou l'espace que leurs images occupent respecti- 
vement au fond de l'œil. 

Or, il est remarquable que l'image oculaire n'est pas 
en rapport de grandeur avec l'image sensible : l'une 
peint son objet en miniature, l'autre de grandeur natu- 
relle. D'où cela vient-il? La raison en est que si le rap- 
port de la sensation de chaque point visible doit se faire, 
comme je le suppose, conformément à la direction des 
rayons qui viennent de ces points à l'œil, il s'ensuit 
que chaque point visible doit être rapporté au sommet 
du cône lumineux qu'il nous envoie, et vu à l'endroit où 
ses rayons aboutissent. Mais comme les sommets des 
cônes sont à la même distance de l'œil que les points 
d'où ils partent, il en résulte que l'image d'un objet 




■ 



— n3 — 

n'apparaissant que là où commencent ses cônes lumi- 
neux sa grandeur ne doit pas être seulement propor- 

nonne le a l'angle visuel que les rayons de cet ob'et font 
d n S 1 œil en s - y croisanti ma . s encore ^ J 

des cotes ou, ce q U1 revient au même, à la distance de 
objet. Ainsi, „ cet objet est vu à douze pieds de dis- 
tance, premier point de la vision distincte pour les objets 
éloignes comme l'angle que ses rayons font en entrant 
dans 1 œil est égal à l'angle interne qui a lieu après leur 
croisement, son image sensible et son image oculaire, ou 
les soutenantes des angles, seront entre elles comme leur 
distance du sommet des angles. Donc, dans le cas pré- 
sent, en supposant que le croisement se fasse dans l'œil 
à huit lignes en avant de la rétine, l'image sensible serait 
à 1 image ocula.re comme douze pieds est à huit li<mes 
ou deux cent seize fois plus grande qu'elle. Lorsque 
limage oculaire occupe dans l'œil l'espace d'une ligne 
1 "nage sensible doit donc nous apparaître de dix-hun 
pouces de grandeur. Si le même objet paraît ensuite de 
a même grandeur à toute distance comprise dans les 
imites de la vision distincte, quoique son angle visuel 
augmente à mesure qu'il s'approche de l'œil jusqu'à la 
distance de sept à huit pouces, cela tient à ce que le pro- 
longement des côtés de l'angle externe, qui est ici distinc- 
tement sent,, diminue dans le même rapport que l'angle 
visuel augmente, et que, par cette compensation, la gran- 
deur reste invariable. 

On demandera peut-être pourquoi la vision n'est-elle 
distincte, et la grandeur des corps bien jugée, que dans 
tous les points de distance ci-dessus indiqués. Je répon- 
drai : Parce que ce n'est que dans cet intervalle que la 
sensibilité organique de l'iris se trouve partout dans un 

Dess. Et. de l'Homme moral. 






— im- 
parfait rapport avec l'impression lumineuse des corps, 
qu'il peut ainsi discerner distinctement les divers degrés 
de divergence des rayons qu'ils lui réfléchissent, consé- 
quemment le point de leur convergence ou leurs distances, 
et proportionner constamment l'ouverture de la pupille 
à l'exigence de l'organe pour la netteté de la vision. Au 
delà de douze à quinze pieds, l'iris, au contraire, n'étant 
pas suffisamment stimulé par les rayons lumineux, qui 
deviennent de plus en plus rares, proportionne moins 
exactement l'ouverture de la pupille à la demande des 
rayons incidents. La vision devient alors de plus en plus 
confuse ; de plus en plus la divergence des rayons est 
moins bien sentie de même que leur point de conver- 
gence, et si une autre cause n'intervenait pour suppléer 
à ce défaut graduel du sentiment, bientôt on ne discer- 
nerait plus la forme réelle des corps ni leur véritable 
grandeur, parce qu'elle ne serait plus estimée que d'après 
la diminution progressive de leur angle visuel, réunie à 
un sentiment vague et uniforme de distance pour tous. 
Quant aux objets qui sont à une distance de l'œil au- 
dessous de sept à huit pouces, il est certain que la vision 
confuse qui a lieu dans cette circonstance ne vient pas 
d'un défaut de sensibilité de la part de l'iris, mais bien 
de ce que sa contractilité n'est pas assez étendue pour 
écarter les rayons trop divergents, et que ceux-ci, allant 
alors converger au delà de la rétine, s'opposent à la net- 
teté de l'image. Ici la grandeur de l'image ne varie pas, 
quoique la vision en soit plus ou moins confuse, parce 
que, à mesure que l'objet approche, la distance du point 
d'où les rayons partent, et où l'œil rapporte leur impres- 
sion sensible, diminue dans le même rapport que l'angle 
visuel augmente. Nous devons donc à l'irritabilité de 

8. 







— n5 — 
l'iris et la netteté de la vision dans certaines limites, et le 
sentiment des points de convergence des rayons qui 
émanent des corps placés dans l'intervalle de ces limites. 
Quoique je regarde comme incontestable que le pou- 
voir qu'a la vue de nous faire connaître la véritable gran- 
deur des corps à une certaine distance de nous, est prin- 
cipalement l'effet de cette loi de la réaction organique 
qui rapporte nos impressions du dehors à leur point de 
départ, il est cependant une autre cause qui me paraît 
aussi y concourir pour beaucoup : c'est le degré de sensi- 
bilité de la rétine, et voici comment : 

Tous les points qui composent la surface d'un corps 
ne sont pas sur le même plan. Il y en a qui sont moins 
proéminents que les autres, et sur lesquels l'irradiation 
lumineuse a moins de prise, en raison de leur dépres- 
sion. Puisqu'ils sont moins exposés à l'action de la 
lumière, ils doivent rayonner plus faiblement dans l'œil, 
et n'être plus ou moins perceptibles à la rétine que tout 
autant qu'elle jouira d une sensibilité plus ou moins 
exquise. Or, il est clair que plus il y aura dans les objets 
de ces sortes de rayons que la sensibilité de l'organe 
mettra en évidence, plus l'espace occupé par les images 
des corps offrira de points visibles, et plus aussi les 
images paraîtront avoir de l'étendue, quoique dans le 
même espace. Cet effet est bien manifeste dans le micro- 
scope, qui n'a pas seulement la propriété d'augmenter la 
dimension des parties connues de l'objet qu'on examine, 
mais encore celle de nous faire voir dans chacune d'elles 
beaucoup de choses que l'œil n'aperçoit pas. Cheselden 
n'a-t-il pas remarqué que l'homme à qui il avait abaissé 
la cataracte, vit dans les premiers temps les objets beau- 
coup plus grands qu'ils ne lui parurent par suite? S'il en 






— n6 — 
est ainsi, comme l'organe de la vision n'a pas le même 
degré de sensibilité chez tous les hommes, on est autorisé 
à penser que tous ne voient pas les objets de la même 
grandeur, quoiqu'ils soient tous d'accord sur leur gran- 
deur relative. N'est-ce pas aussi pour cette raison que les 
mêmes objets que nous avons vus dans notre enfance, et 
que nous revoyons dans l'âge viril, nous paraissent moins 
grands qu'autrefois ? 

3° S'il est vrai que les objets nous apparaissent aux 
points de l'espace où les rayons qu'ils nous envoient 
iraient converger hors de nous s'ils étaient réfléchis; 
comme dans la vision distincte, la détermination du 
point de convergence des rayons des cônes lumineux est 
sentie et rapportée aux objets d'où ils viennent, que l'in- 
tensité de la lumière varie suivant la position de son 
point de départ par rapport à l'œil, comme tous les 
objets qui sont près de nous et dans les limites de la 
vision distincte nous donnent le sentiment de leur gran- 
deur réelle, il est évident que ces trois choses doivent 
concourir à former pour chaque objet, et même pour 
chaque point d'objet, un sentiment de rapport différent. 
Or, c'est en vertu de ce sentiment que les images du 
tableau sensible qui est l'objet de notre perception pren- 
nent du relief et de la profondeur, et cessent d'être de 
simples figures projetées pour revêtir la forme de leur 
objet. C'est par lui qu'elles se détachent du fond du 
tableau, qu'elles s'éloignent graduellement, en fuyant 
l'une derrière l'autre, pour se placer au rang qui leur 
convient; par lui que l'œil détermine la distance relative 
des objets environnants, à la vue des grandeurs intermé- 
diaires qu'il aperçoit entre eux et lui ; je dis que l'œil 
détermine pour indiquer que ce n'est pas un jugement 



— u 7 — 
de l'esprit, mais un sentiment de rapport. C'est par lui, 
enfin, que ces images produisent par leur ensemble cette' 
même illusion qui nous saisit lorsque nous regardons 
dans un miroir la représentation des objets qui s'y réflé- 
chissent. 

4° Au delà de la limite de la vision distincte, les rayons 
deviennent moins divergents et plus rares; la pupille se 
resserre moins, et laisse tomber sur le cristallin une base 
plus large des cônes lumineux ; peu à peu les rayons, plus 
réfractés, viennent converger en deçà de la rétine, l'image 
devient, déplus en plus, moins nette, mal terminée; la 
détermination des points de convergence des rayons qui 
viennent des objets est incertaine ; la grandeur des images 
n'est bientôt plus que proportionnelle à l'ouverture des 
angles, et l'œil ne les rapporte plus à la distance réelle 
des objets; seulement, il juge du plus ou moins d'éloi- 
gnement de chacun d'eux par la confusion et la grandeur 
apparente des images, par la dégradation de la lumière et 
le nombre des objets interposés, et il les distribue ensuite 
sur différents plans qui vont en se dégradant jusqu'à un 
dernier, où les images des objets les plus éloignés vien- 
nent toutes se ranger, quelle que soit leur distance. C'est 
ainsi que le soleil, la lune, les planètes et les étoiles 
paraissent dans le ciel à la même distance et comme fixés 
sur une même surface concave. 

Hors de la limite de la vision distincte, nous devrions 
donc voir les objets d'autant plus petits qu'ils sont plus 
éloignés, et dans des lointains plus ou moins vagues et 
indéterminés. Il y a plus : nous devrions même ne voir 
que leur face antérieure, à peu près comme nous voyons 
la lune et le soleil, qui ne paraissent à nos yeux que des 
disques lumineux. Il est de fait cependant que dans la 









— n8 — 

vision des objets éloignés, telle qu'elle s'opère actuel- 
lement, nous sentons la forme entière des corps, quoique 
nous n'en voyions que la moitié ; nous en sentons même 
la solidité, quoique l'objet immédiat de la perception ne 
soit qu'un épure image. Il est de fait encore que, quel que 
soit l'angle visuel sous lequel un objet est vu par nous, 
nous le voyons toujours sous sa grandeur naturelle lors- 
qu'il n'est pas isolé de l'ensemble du tableau visuel, et 
nous sentons sa distance lorsque tous les objets intermé- 
diaires qui le séparent de nous se manifestent à la vue. 
D'où viennent donc à la vision toutes ces perceptions de 
réalités ? Des leçons du toucher et de l'expérience du sens 
de la vision; et c'est ici la seconde cause principale dont 
j'ai à faire connaître l'influence sur les sensations de la 

vue. 

Tous les animaux ne voient pas en naissant. Il en est 
qui n'ouvrent leurs yeux qu'au bout de quelques jours, 
et parmi ceux qui les ouvrent dès leur naissance, le plus 
grand nombre n'entrent en possession de ce sens qu'après 
un certain temps, et lorsque leurs yeux, familiarisés avec 
la lumière, peuvent en soutenir l'impression et coor- 
donner instinctivement vers elle leurs mouvements : l'en- 
fant nouveau-né est dans ce dernier cas. Chez lui l'action 
de la lumière est toute affective et n'a rien de représen- 
tatif; il est sans regard, parce qu'il ne voit encore rien, 
et il ne voit rien, parce que tout l'offusque et l'éblouit. 
Mais il n x est pas plus tôt accoutumé aux impressions de la 
lumière, que le mondevisible se dessine à ses yeux, etles 
choses lui apparaissent telles que nous l'avons indiqué. 
Or, dès qu'il voit, à chaque objet qui se présente à lui, la 
curiosité le détermine à y porter la main, et l'œil la con- 
duit jusqu'à l'objet, en vertu du pouvoir directeur qu'il 




— H9 — 
exerce par le cerveau sur les mouvements de préhension 
et de locomotion. Alors il sent qu'il touche ce qu'il voit, 
et il le sent dans la situation où il le voit. S'il vient 
ensuite à le palper, et qu'il en réitère l'acte, il doit y atta- 
cher successivement toutes les notions du toucher et les 
associer tellement avec l'objet de la vision, qu'il ne puisse 
plus désormais le voir sans le sentir tel que le toucher le 
lui a fait connaître. Si telle est l'association du toucher 
avec le sens de la vue, voyons ce qu'il peut ajouter à la 
vision. 

i° La main, d'après ce que nous avons dit, ne peut pas 
se porter vers une image et s'appliquer sur elle sans en 
éprouver de la résistance et sans nous faire sentir l'image 
comme quelque chose de solide. Ce qui n'était d'abord 
pour la vue qu'une apparence, une simple représenta- 
tion, devient donc par le toucher une simple réalité. Car, 
une fois que le sentiment de résistance s'est associé avec 
la représentation d'un objet, la vue seule de l'image suffit 
pour le faire renaître et nous préoccuper de la solidité 
de la chose représentée. 

2° La vue ne nous fait voir que des figures en relief et 
ne nous montre que les faces antérieures des corps. La 
main, en parcourant l'objet que l'œil aperçoit, en saisit 
toutes les faces et en prononce la véritable forme. Mais 
cette perception ne doit-elle pas se lier avec l'impression 
visuelle ? Il n'en faut pas d'avantage pour sentir par suite 
le corps en voyant son image. 

3° Après avoir palpé les objets qui sont sous notre 
main, et avoir vu sous leur véritable grandeur ceux qui 
sont près de nous, aussitôt que nous pouvons mar- 
cher, nous nous approchons des objets plus éloignés ; nous 
tournons autour d'eux pour en saisir le contour, quand 









— 120 — 

ils sont d'une grande dimension, et successivement nous 
prenons connaissance de leur grandeur réelle. Or, ces 
grandeurs une fois connues, l'œil les compare entre elles 
et avec les diverses grandeurs apparentes des objets dans 
les différents points de l'espace, et ensuite, par l'habitude, 
il les associe tellement à ces rapports, que les mêmes 
objets ne peuvent plus reparaître, quelle que soit leur 
position respective, que toujours la grandeur jugée ne se 
substitue à la grandeur apparente, et les objets sont vus 
de loin sous leur véritable dimension. Quant à ceux qui 
sont trop éloignés, et dont la grandeur réelle ne nous est 
pas connue par expérience, ou dont les images sont trop 
confuses pour être discernées, on les juge par analogie et 
d'après le rapport de leur angle visuel avec celui des 
corps intermédiaires qui se trouvent entre eux et nous, 
on leur suppose une grandeur réelle proportionnelle. 
Que ce soit le sentiment du rapport des grandeurs appa- 
rentes des objets comparés entre eux qui détermine dans 
la vision lointaine l'idée de leurs grandeurs réelles res- 
pectives, l'observation paraît le confirmer. 

Nous voyons un homme de sa grandeur naturelle, 
quoique loin de nous, lorsque les objets qui nous en 
séparent frappent simultanément notre vue de leur pré- 
sence. Est-il au sommet d'une montagne ou à la pointe 
d'un clocher, il nous paraît plus petit que nature. Un 
buisson assez près de nous, mais que nous voyons à tra- 
vers un brouillard qui nous dérobe la vue du sol, nous 
paraît au bout de l'horizon, et nous le prenons pour un 
arbre en raison de la grandeur de son angle visuel ; le sol 
vient-il à se découvrir, à l'instant l'illusion cesse, et le 
buisson revêt à nos yeux sa grandeur véritable. Qu'une 
mouche passe devant nos yeux avant que nous ayons pu 






121 

déterminer le point de l'espace qu'elle a traversé, nous la 
rapportons loin de nous, et nous la prenons pour un 
oiseau. N'est-ce pas aussi pour cela que la lune paraît 
plus grande à son lever que lorsqu'elle est au-dessus de 
l'horizon? Ce qui le prouve, c'est que si, lorsqu'elle se 
lève, on la regarde à travers un tube qui intercepte tous 
les objets intermédiaires, on trouve qu'elle a perdu cette 
apparence de grandeur extraordinaire. 

4° Mais dès que par l'exercice du sens de la vision 
nous sommes parvenus à sentir à la première vue des 
objets leur véritable étendue, on conçoit qu'il est facile 
de juger de même au premier coup d'œil la distance 
réelle des objets : il suffit pour cela de sommer par une 
espèce d'addition les objets interposés entre eux et nous. 
Si les objets interposés se dérobent à la vue, il ne se fait 
en nous aucun jugement de distance : on sait que deux 
montagnes très éloignées l'une de l'autre paraissent con- 
tiguës lorsque l'œil n'aperçoit pas l'intervalle qui les sé- 
pare. Toutefois, quand je parle de sommer et de juger, il 
ne faudrait pas croire qu'il s'agit ici d'une opération de 
l'esprit. Tout se fait, au contraire, mécaniquement et en 
vertu des lois de l'organisation qui, à la présence de plu- 
sieurs impressions simultanées, rappelle celles qui leur 
sont associées et nous en donne le sentiment. C'est un 
jugement si l'on veut, mais un jugement par association, 
dans lequel tout se fait sans nous, quoique tout soit senti 
par nous, ou plutôt dans lequel, si nous sommes actifs 
dans le regard, nous sommes passifs dans son produit. 

Ainsi, si l'on veut se rendre compte de la vision, telle 
qu'elle a lieu aujourd'hui, il y a trois choses à considé- 
rer dans ce phénomène, lesquelles concourent toutes et 
l'une par l'autre à sa production : l'image oculaire, 







$ ':■■; 






— 122 — 

l'image sensible et l'image jugée. L'image oculaire est le 
résultat des rayons modifiés par l'œil et reçus par la ré- 
tine ; l'image sentie est l'effet moral que le sens déter- 
mine en nous sur l'indication des impressions oculaires, 
et l'image jugée est le produit de l'expérience sur l'image 
sentie. 

La vue est de tous les sens celui dont les impressions 
se conservent le plus fidèlement, se rappellent le plus 
promptement et s'associent le plus aisément. Elles ont 
encore par excellence le pouvoir de se reproduire spon- 
tanément en l'absence des objets. Elle est donc la source 
principale de nos souvenirs, le principe le plus fécond 
de la mémoire et le fonds dont l'imagination tire ses plus 
riches matériaux. 

Jusqu'ici je n'ai considéré l'organe de la vue que dans 
ses rapports avec le centre de perception et dans ses pro- 
duits intellectuels. Jetons à présent un coupd'œil sur les 
sympathies dont il peut être la source. 

Le sens de la vue exerce deux sympathies, l'une sur 
l'appareil locomoteur, et l'autre sur l'organe du sentiment. 

i° Il agit sympathiquement sur l'appareil locomoteur, 
en ce sens que, par sa propre influence et sans l'interven- 
tion de la volonté, il tourne toute l'activité du cerveau 
sur les organes du mouvement soit de préhension, soit 
de translation, et qu'il en règle ensuite l'exercice. Il agit 
donc médiatement sur ces organes, et c'est à lui qu'il 
appartient de les disposer au mouvement et d'en diriger 
l'exécution. N'observe-t-on pas, en effet, que, lorsqu'il 
s'agit de surmonter un obstacle, de franchir, par exemple, 
un fossé, il suffit d'en mesurer de l'œil l'étendue, pour 
sentir aussitôt si c'est en notre pouvoir ou au-dessus de 
nos forces, et notre expérience ne nous a-t-elle pas appris 






— 123 — 

qu'il est impossible d'aller droit à un but avec les yeux 
fermes ? Car, si les aveugles se conduisent bien dans les 
lieux fréquentés par eux, c'est qu'alors le tâtonnement et 
1 imagination les guident, au défaut de la vue. 

2° La vue agit sympathiquement sur l'organe du sen- 
timent, en ce sens que, par l'intermédiaire du centre céré- 
bral, elle y réfléchit ses impressions, et que, suivant que 
celles-ci sont conformes ou contraires aux tendances na- 
turelles de notre organisation, elle y détermine deux 
sortes de sentiments, dont l'un nous révèle toutes les 
beautés physiques des êtres et nous y attache par l'attrait 
du plaisir, et l'autre nous fait sentir toutes leurs diffor- 
mités et nous en éloigne par une répugnance souvent in- 
surmontable. La première nous fait admirer dans les ob 
jets l'accord et la symétrie des parties, la correction et le 
choix des formes, le moelleux et l'enchaînement des con- 
tours, la convenance des couleurs et l'harmonieuse suc- 
cession des mouvements. La seconde nous fait sentir et 
repousser le désordre et la disproportion des parties l'ir- 
régularité des formes, la rudesse des contours, le défaut 
de ton et d'harmonie des couleurs et la rigidité des mou- 
vements. Sous ce rapport, la vue est donc le sens du goût 
puisqu'elle nous donne le sentiment des beautés ou des 
défauts des productions de la nature et de celle des arts 
Nous pourrions ajouter que ce sentiment du beau parle 
fortement à l'instinct de reproduction, lorsque l'objet qui 
l'inspire se trouve pourvu de tous les attraits dévolus à 
son sexe ; mais ce serait anticiper sur ce que nous avons 
à dire sur cet instinct. 

La vue n'est pas seulement la source principale du sen- 
timent du beau ; elle est encore, avec le sens de l'ouïe, le 
moteur des instincts de la conservation individuelle et'de 









— 124 — 

celle de l'espèce. C'est, en effet, par les sentiments que la 
vue des objets excite en nous qu'elle nous prémunit contre 
les dangers que nous pouvons courir, et c'est elle qui, à 
l'aspect de nos semblables, fait naître dans notre âme ces 
tendances sympathiques qui nous intéressent à leur exis- 
tence. On sait quelle est la puissance de leur regard sur 
nous. 

Si l'œil sympathise avec le centre affectif, ce centre, à 
son tour, est dans la plus intime correspondance avec lui : 
car ils exercent l'un sur l'autre une influence réciproque. 
C'est dans l'œil que toutes les affections et tous les mou- 
vements de l'âme viennent se réfléchir, comme dans un 
miroir fidèle ; c'est dans lui que tous les états physiolo- 
giques trouvent leur expression. Il pétille dans le désir, 
et il s'amortit dans la crainte. Dans l'état de santé il brille 
d'un vif éclat, et dans le malaise il s'obscurcit : il est donc 
tout à la fois l'interprète du sentiment et de la vitalité. 







125 — 




CHAPITRE VII. 

Du rapport des sensations hors de nous. 

'ai fait voir dans les chapitres précédents 
que toutes nos sensations externes, indépen- 
damment du sentiment qu'elles nous donnent 
d'elles-mêmes, nous font sentir que c'est nous qui les 
éprouvons, et qu'il y a quelque chose d'étranger à nous 
qui nous les fait éprouver; que toutes se rapportent hors 
de nous vers ce qui les fait naître, et que c'est en vertu 
de ce rapport qu'elles nous font connaître la nature de 
leurs causes productives, après nous en avoir fait sentir 
l'existence; avec cette différence néanmoins que l'odorat, 
le goût et l'ouïe ne nous en montrent que certaines acti- 
vités, tandis que le toucher et la vue nous les manifestent 
par leurs propriétés constitutives, tout en nous décou- 
vrant en elles de nouvelles activités. Il s'agit à présent 
de savoir comment se fait ce rapport, et s'il a réellement 
son principe dans l'organisation. 

Condillac, et,aprèslui,la plupart des philosophes, sont 
loin de convenir que les sensations aient un rapport 
naturel avec leurs causes extérieures. Us pensent, au 
contraire, que toutes les sensations de la vue, de l'ouïe, 
du goût, de l'odorat, et même celles de la chaleur et du 
froid, qui appartiennent au toucher, ne jugent pas par 
elles-mêmes des objets extérieurs ; que tant qu'elles n'ont 
pas été liées à une sensation particulière du toucher, 
elles restent concentrées dans notre âme, et nous sen- 
tons qu'elles ne sont que des modifications de notre être: 






— I2Ô — 

de sorte que nous nous croyons tour à tour odeur, cou- 
leur, saveur, son, chaud ou froid, et nous ne saurions 
nous croire autre chose tant que le toucher n'a pas été 
exercé. En un mot, avec ces sensations, l'esprit ne pour- 
rait se faire aucune idée de rien qui soit hors de lui ou 
hors de ses sensations. 

De toutes nos sensations, dit Condillac, celle de soli- 
dité ou de résistance, qui provient du toucher, est la 
seule qui nous force de sortir hors de nous. C'est elle 
qui répand le moi dans tout le corps et lui fait sentir en 
même temps quelque chose hors de lui. La sensation 
de résistance a deux rapports, l'un à nous et l'autre à 
quelque chose d'extérieur à nous : elle est comme un 
pont jeté entre notre âme et les objets, à la faveur duquel 
les autres sensations passent hors de nous pour se cir- 
conscrire dans des limites ou des espaces déterminés par 
elle, et devenir ainsi des qualités des corps, de modifica- 
tions de l'âme qu'elles étaient. 

Destutt de Tracy pense, au contraire, que le toucher 
n'est pas plus instructif que les autres sens ; qu'avant 
l'expérience toutes nos sensations ne sont que des ma- 
nières d'être à nous, qui ne jugent point des objets exté- 
rieurs; que nous ne les rapportons hors de nous qu'après 
avoir appris qu'il y a quelque chose autre que nous d'où 
elles nous viennent, mais que cette connaissance ne 
s'offre à nous, que lorsque nos mouvements volontaires 
éprouvent de la résistance, parce qu'alors nous jugeons 
que ce qui s'oppose à nos efforts est étranger à nous et 
n'est pas nous. D'accord néanmoins avec Condillac, il 
croit, comme lui, que, sans le secours du toucher, il nous 
eût été impossible de rapporter aux corps les impres- 
sions qu'ils font sur nos autres sens. Seulement, il veut 





&Zl* 



— 127 — 

que ce rapport soit un jugement, une induction de notre 
part, tandis que Condillac le considère comme un entraî- 
nement des sensations par le toucher. 

Cette opinion ne me paraît pas fondée, et, malgré l'au- 
torité imposante de ces deux philosophes, je ne puis 
penser avec eux que nos sensations ne se rapportent 
hors de nous que par l'intervention passive ou active du 
toucher. 

i° Il n'est pas vrai d'abord que les sensations non tac- 
tiles n'aient par elles-mêmes aucun rapport d'extranéité, 
qu'avant l'expérience du toucher, nous nous sentions 
dans elles, et nous nous croyions tour à tour odeur, 
saveur, son et couleur. S'il était de leur nature de faire 
sentir le moi dans elles, nous l'y sentirions encore; 
jamais elles ne s'en seraient détachées, et, en se répan- 
dant au dehors, elles l'eussent entraîné avec elles dans 
■leurs rapports; car le toucher, en nous montrant d'où 
viennent les sensations, ne peut que nous faire juger la 
nécessité de les rapporter à leurs causes, et un jugement 
ne change pas la sensation, il la laisse subsister telle 
qu'elle est : je vois toujours le soleil tourner autour de 
la terre, quoique depuis très longtemps je sois convaincu 
que c'est la terre qui tourne. Or, il est de fait que toutes 
nos sensations, si l'on en excepte celle du toucher, qui 
concerne notre corps, ne se rapportent point à nous, 
mais bien à quelque chose hors de nous. Il est défait 
que nous ne nous sentons point dans elles, que nous les 
regardons comme étrangères à nous, et non comme des 
modifications de notre être. Nous ignorons qu'elles nous 
appartiennent, et nous les prenons pour des qualités 
inhérentes à la matière. 

La croyance du vulgaire à ce sujet en est une preuve 












— 128 — 

irréfragable. On sait quel est son étonnement lorsqu'on 
lui affirme que les couleurs, les sons et les odeurs ne 
sont point dans les objets, que ce sont des manières 
d'être à nous, et dont nous nous dépouillons pour en 
revêtir les corps. Comme il repousse avec assurance 
cette idée, bien persuadé qu'on veut abuser de sa cré- 
dulité ! D'ailleurs, comment sommes-nous parvenus à 
distinguer nos sensations des propriétés des corps ? 
Est-ce par la voie du sentiment? Non, mais par celle 
du raisonnement, en les confrontant avec les différentes 
manières d'agir des corps, et en inférant que, puisqu'il 
n'y a aucun rapport assignable entre une sensation et 
un mouvement ou toute autre propriété de la matière, 
elles doivent appartenir à l'être sentant. Certes, si nos 
sensations se rapportaient naturellement à nous, nous 
n'aurions pas besoin d'avoir ainsi recours à des voies 
obliques pour le démontrer. 

2° N'est-ce pas gratuitement qu'on suppose aux sen- 
sations tactiles le privilège de jeter hors de nous les 
autres sensations et de les circonscrire dans des espaces 
déterminés, fondé sur l'opinion qu'elles ont seules un 
double rapport, l'un à nous et l'autre aux causes exté- 
rieures, et qu'elles seules ont le pouvoir de s'exclure mu- 
tuellement? 

Il me semble qu'on n'a pas fait attention qu'il y a dans 
chaque acte du toucher deux sensations distinctes, l'une 
qui nous montre la forme de l'organe touché, l'autre 
celle du corps étranger qui touche, et que la première 
n'a rapport qu'à nous, tandis que la seconde se rapporte 
hors de nous. Les sensations tactiles n'ont donc pas un 
double rapport, et il n'en est aucune qui se fasse sentir 
à la fois dans nous et hors de nous. Or, si nous nous 



— 129 — 
sentions odeur, couleur, saveur, etc., avant l'expérience 
du toucher, comment concevoir que les sensations tac- 
tiles aient le pouvoir de jeter les autres sensations hors 
de nous, puisqu'elles ne l'ont pas pour elles-mêmes? 
Car celles qui se rapportent au moi n'en sortent pas; 
elles l'entraînent plutôt après elles dans toutes les parties 
du corps auxquelles elles ont rapport; et si les autres 
se rapportent aux causes extérieures, c'est précisément 
parce que le moi ne se fait pas sentir dans elles. 

Il me semble encore que la propriété qu'ont les sen- 
sations tactiles de s'exclure et de se repousser mutuelle- 
ment n'emporte pas avec elle la prérogative de circon- 
scrire celles des autres sens dans des espaces déterminés. 
Les sensations de résistance ont, à la vérité, le privilège 
de donner plus de corps, plus de réalité aux idées sen- 
sibles, et de nous faire sentir l'opposition des objets à 
leur coexistence dans un même lieu; mais elles partagent 
en commun avec celles des autres sens, particulièrement 
de la vue, la propriété de se répartir et de se limiter dans 
l'espace. Que faut-il en effet pour cela? Que toutes les 
sensations qui nous viennent simultanément d'un même 
sens aient chacune une direction propre, de manière 
qu'elles se rapportent dans l'espace aux points d'où 
partent les impressions, et qu'elles ressortent les unes 
hors des autres par des oppositions de nature ou d'inten- 
sité. Or, la vue jouit éminemment de ce double pouvoir : 
car c'est par le rapport des images dans la direction des 
rayons qu'elle assigne le lieu de chaque objet, et c'est 
par la différence des couleurs qu'elle en fait connaître 
les limites. On observe la même chose dans les sensa- 
tions des autres sens; mais leurs rapports sont vagues, 
moins déterminés, et leurs différences moins tran- 

Dess. Et. de l'Homme moral. q 



— i3o — 
chantes. Convenons donc, si l'on veut, que le toucher, 
par le sentiment de résistance qu'il ajoute au produit 
des autres sens, donne plus de poids, plus de précision 
à leurs rapports; mais avouons que ce n'est pas lui qui 
les leur suggère. 

3° Ce rapport n'est pas non plus un jugement de 
l'esprit inféré de la connaissance acquise par l'expé- 
rience, qu'il existe quelque chose hors de nous d'où nous 
viennent les sensations. Dans le jugement, nous compa- 
rons deux choses entre elles, et nous percevons un rap- 
port; ici nous sentons la coexistence de la sensation avec 
son objet, et c'est la nature qui en fait le rapprochement. 
L'un est une vue de l'esprit à laquelle nous adhérons; 
l'autre, un sentiment qui nous entraîne. Dans le juge- 
ment, rien ne se fait que par nous ; ici tout se fait sans 
nous et même malgré nous. Dans le jugement, les objets 
perçus ont une filiation et une connexion intrinsèques ; 
ici les objets sentis ont une dépendance de fait; enfin, l'un 
est une conception de l'entendement, et l'autre un résultat 
du sentiment. 

Puisque ce rapport n'est pas notre ouvrage, et que le 
toucher ne peut s'en arroger le privilège, il doit avoir 
son principe dans l'organisation : car tout ce qui s'opère 
dans notre moral sans nous ne se fait que par les causes 
occasionnelles organiques. Quel est donc ce principe? Le 
voici: 

Toutes nos sensations externes sont effusives et se 
répandent au dehors, parce que tout organe vivant qui 
reçoit une impression la réfléchit en réagissant sur elle, 
et que, comme tout ce qui s'y passe doit être senti, la 
sensation qui en résulte est plutôt l'expression morale 
de l'impression réfléchie que de l'impression directe. 







— i3i — 
Ce pouvoir d'émission est si fort, que, dans les sensa- 
tions du toucher où le moi se fait sentir et en est insépa- 
rable, celles-ci l'entraînent avec elles et le répandent 
dans toutes les parties de notre corps auxquelles elles se 
rapportent. Et il n'y a pas de doute qu'il en serait de 
même des autres sensations, si, comme le veut Condillac, 
nous nous sentions dans elles; mais alors tout se con- 
fondrait dans le moi, et nous ne connaîtrions plus que 
notre existence. Alors notre moi serait partout, et l'uni- 
vers serait dans nous. 

Les sensations ne se jettent pas seulement hors de 
nous; elles se rapportent encore aux objets qui les font 
naître : cela tient à ce que les impressions réfléchies par 
les organes sont renvoyées à leur point de départ dans 
la même direction par laquelle elles nous arrivent natu- 
rellement, celles du toucher et du goût à l'extrémité des 
nerfs, et celles des autres sens vers leurs causes produc- 
tives. Ce qui le prouve, c'est que si vous croisez le doigt 
médius sur l'index, et que vous touchiez par l'extrémité 
de ces deux doigts un corps rond, vous sentirez deux 
corps, mais celui que sent le doigt médius se fera sentir 
à droite, quoique la position de ce doigt soit alors à 
gauche par l'effet du croisement, et celui de l'index se 
fera sentir à gauche, quoi qu'il soit tourné du côté 
droit. Lorsque les militaires qui ont une jambe de 
bois éprouvent de la douleur dans les nerfs du membre 
amputé, ils en rapportent le sentiment dans la jambe de 
bois, et ils y portent la main comme pour alléger la 
douleur : quoique les nerfs soient coupés, le sentiment 
se rapporte donc aux points où ils se terminaient lors- 
qu'ils étaient dans leur intégrité. Enfin, ne sait-on pas 
aussi que, lorsque les rayons qui émanent d'un corps 






A- 



— 132 — 

éclairé tombent obliquement sur un miroir et en sont 
réfléchis dans nos yeux, nous rapportons son image 
derrière le miroir, dans la direction des rayons réfléchis, 
et nous voyons l'objet où il n'est pas. 

Il est donc constant que le rapport de nos sensations, 
hors de nous et vers leurs causes extérieures, est l'effet 
moral de la réaction de nos organes et de la loi que suit 
cette réaction. 







CHAPITRE VIII 



De la liaison des sensations entre elles. 

usqu'ici j'ai fait connaître séparément les di- 
vers produits des sens ; je vais à présent les 
considérer dans leur association, et faire voir 
comment ils concourent par leur réunion à la formation 
des idées sensibles. 

Toutes les sensations, avons-nous dit, nous apportent 
avec elles le sentiment de deux choses : un sujet sentant, 
et un objet qui se fait sentir; et chaque sensation se rap- 
porte à cet objet comme à son principe; mais il y a cette 
différence entre elles que les odeurs, les sons, les saveurs, 
la chaleur et le froid ne nous apprennent rien sur la 
manière d'être de l'objet senti, sinon que c'est quelque 
chose d'odorant, de sonore, etc. ; tandis que celles de la 
vue et du toucher nous en décèlent la nature et nous le 
montrent sous ses propriétés constitutives : celles-là 
comme une étendue colorée et circonscrite, celles-ci 
comme une étendue solide et limitée. La raison de cela 
est que les premières sensations sont uniformes, qu'on 
n'y distingue aucunes parties, et que leur rapport est 
vague, parce que chaque point de l'organe frappé ne 
rapporte point sa sensation à un point déterminé et 
distinct de l'espace; au lieu que pour les dernières, on 
les sent multiples, et chaque point est distinct et circon- 
scrit, parce qu'ils ont tous une direction déterminée. 

Si les sens ne se rendaient pas un mutuel témoignage 
en s'instruisant l'un l'autre, nous saurions donc par l'o- 



■ 







— î$4 — 

dorât qu'il existe hors de nous quelque chose d'odorant, 
par l'ouïe quelque chose de sonore, par le goût quelque 
chose de sapide, par la vue, qu'il y a des objets qui nous 
apparaissent sous une étendue colorée et circonscrite, et 
par le toucher, qu'il en [existe sous une étendue résis- 
tante et limitée ; mais nous aurions toujours ignoré que 
ce que l'œil nous peint est le même que ce qui résiste 
sous la main, et que c'est encore lui qui peut être odo- 
rant ou sapide, sonore, chaud ou froid suivant sa nature. 
Voyons donc comment ils parviennent à réunir leurs 
rapports et à nous donner une idée complète des corps. 

Je me suppose à la première épreuve des sens et com- 
mençant par la vue. Un objet vient-il à frapper mes re- 
gards, aussitôt j'ai l'apparence d'une chose étendue sous 
une certaine couleur et une certaine figure, et mon esprit, 
préoccupé de ce qu'il voit, ne songe pas à la sensation, 
mais à l'objet désigné par elle. Flatté de cette vue, je 
m'approche de l'objet et j'y porte la main. Quel est mon 
étonnement! Je touche une étendue qui me résiste, et je 
sens que cette étendue solide est la même que l'étendue 
colorée, objet de mon regard ; j'ai beau réitérer l'expé- 
rience, j'obtiens le même résultat. Dès ce moment, ces 
deux sortes d'étendue vont donc s'identifier entre elles 
dans mon esprit et se confondre dans un même objet, et 
P impression tactile va tellement s'associer à celle de la vue, 
que désormais il suffira que je revoie l'objet sous son appa- 
rence visible pour en sentir en même temps la solidité. 

Le même objet, à chaque fois que je le vois, ne s'offre 
pas toujours sous le même aspect. Son apparence varie 
au contraire fréquemment, selon qu'il se présente deface 
ou de côté. Surpris de ce changement de figure, j'ai re- 
cours au toucher pour m'assurer de son véritable état, et 



îs f 



— i35 — 
le toucher m'atteste à chaque épreuve que l'objet ne cesse 
de lui faire sentir la même forme sous laquelle il s'est 
d'abord produit à lui. Mais si cette expérience se réitère 
souvent, ne doit-il pas se faire une association de cette 
forme constante donnée par le toucher avec ces diffé- 
rentes apparences produites par le sens de la vue? Et ne 
dois-je pas voir toujours par suite cet objet sous sa véri- 
table forme, quelle que soit l'apparence sous laquelle il 
s'offre à ma vue. 

En continuant ainsi à toucher ce que l'on aperçoit, il est 
aisé de voir qu'on se fera des corps une idée de quelque 
chose qui est tout à la fois étendu, coloré, résistant et 
limité. Seulement, ils différeront entre eux dans leur 
forme, leurs dimensions, leur consistance ou leur cou- 
leur; mais ce sera précisément par ces différences que je 
les distinguerai les uns des autres. Ces premières qualités 
sont fondamentales : sans elles nous ne connaîtrions pas 
les corps; nous saurions qu'il y a hors de nous quelque 
chose qui nous touche ou agit sur nous, mais nous 
ignorerions son mode d'existence. Voyez aussi le soin que 
l'Auteur de la nature a pris de nous les faire connaître en 
y faisant concourir le témoignage de deux sens. On a dû 
voir que la vue et le toucher ont en commun la fonction 
de nous donner l'idée d'une étendue limitée, chacun par 
la voie qui lui est propre, et que, tandis que l'œil en dé- 
ploie les surfaces et en fait ressortir les contours par la 
magie des couleurs, la main en détaille les parties et en 
fait sentir la profondeur. 

L'on dira sans doute que je ne dois pas considérer la cou- 
leur comme une qualité fondamentale des corps puisque 
avec le toucher, je puis les concevoir sans elle. Cela 
est vrai; mais il faut faire attention que s'il est constant, 



I 






— i36 — 
comme je le pense, que la vue nous donne l'idée d'une 
étendue figurée concurremment avec le toucher, il est 
indispensable de lui attribuer une couleur, ne fût-ce que 
la noire : car c'est avec le sentiment de couleur que la 
vue nous représente l'étendue des corps et nous en trace 
les limites, de même que c'est avec celui de la résistance 
que le toucher nous fait sentir les mêmes choses. 

Déjà il existe donc pour moi des objets que je connais 
par leurs propriétés constitutives; mais j'ignore s'ils ont 
sur moi d'autre pouvoir que celui de se manifester par 
mes sens. Je sais seulement qu'il y a hors de moi cer- 
taines choses qui sont chaudes, d'autres qui sont froides, 
qu'il y en a de sonores, d'odorantes ou de sapides, mais 
je ne connais pas encore quelles elles sont. 

Je suppose que jusqu'à présent je n'aie éprouvé des 
impressions de chaleur ou de froid que de la part de 
l'air, parce que les corps que j'ai touchés se sont trouvés 
d'une température à peu près égale à celle de ma main, 
et que par l'habitude que j'ai de la porter sur tout ce que 
je vois, je la mette sur un corps chaud : quelle ne sera 
pas ma surprise de reconnaître que c'est ce même corps 
que je touche et que je vois qui produit dans ma main 
une impression de chaleur ! Elle ne sera pas moins 
grande quand, dans une autre circonstance, je trouverai 
que c'est encore lui qui me produit au contraire une im- 
pression de froid. En réitérant cette expérience sur d'au- 
tres corps, dès ce moment je constate que tous sont plus 
ou moins chauds ou froids ettantôtchauds,tantôtfroids. 
Or, ces deux impressions ne peuvent pas coïncider ainsi 
constamment avec les objets que je touche, et je vois 
qu'elles ne s'associent étroitement qu'avec celles de la 
vue et du toucher réunis. Je ne pourrai donc pluséprou- 



- i3 7 - 
ver par suite Tune ou l'autre sans songer à la présence 
d un corps qui en soit la cause avant que de l'avoir vu 
ou touche. 

Tandis que je vais palpant tout ce que je vois, j'en- 
tends parfois du bruit ou du son, et d'autres fois je sens 
une odeur. Dans le premier cas, j'écoute et je me dirige 
du cote d ou me paraît venir le son. A mesure que j'ap- 
proche, il devient plus vif, plus éclatant, et je découvre 
enfin que c est un corps qui le produit ; dans le second 
,e marche en flairant au-devant de l'odeur, et plus 
J avance, plus l'impression augmente ; bientôt la vue 
d une rose me frappe, j'y porte la main, je l'approche et 
1 éloigne alternativement de mon nez, et je m'assure alors 
que c est d elle que me vient cette odeur. Par cette double 
opération souvent renouvelée, j'apprends donc que parmi 
les objets que je connais comme quelque chose qui est 
étendu, solide et figuré, il en est qui sont encore sonores 
ou odorants, et les impressions de ces deux sens se lient 
si fortement avec celles des objets qui les produisent, que 
des lors , e ne puis plus entendre un son sans songera un 
corps sonore, ou sentir une odeur sans penser à un corps 
odorant et réciproquement. 

Si la curiosité me fait explorer tout ce que je sens le 
besoin à son tour me fait porter à la bouche tout ce qui 
me tombe sous la main, et que je puis saisir. Ce nouvel 
essai me donne à connaître que certains corps ont de la 
sapidité; que les uns sont d'un goût agréable, etles autres 
d une saveur plus ou moins repoussante. Or, ces deux 
sortes d'impressions, lorsqu'elles ont lieu, se lient avec 
la vue de leur objet d'autant plus facilement que les unes 
nous plaisent, et que les autres nous répugnent Elles 
doivent donc se mettre avec lui dans une mutuelle dé- 









— i38 — 

pendance et telle que l'impression ne puisse plus se 
réitérer par suite sans rappeler son objet, ou l'objet re- 
paraître sans exciter le souvenir de l'impression. 

Ainsi, l'on voit que si les sens pris isolément nous ont 
appris qu'il existe hors de nous des choses dont les unes 
ont des qualités visibles et les autres des qualités tan- 
gibles ; dont les unes sont sonores, chaudes ou froides, et 
les autres odorantes ou sapides, l'expérience nous apprend 
que c'est une même chose qui se reproduit à nous sous 
différentes qualités ; que toutes ces qualités se rapportent 
à un même sujet et tiennent à un fonds commun, qui leur 
tient lieu de support et de soutien; et c'est ce fonds com- 
mun, que nous appelons substance, qui fait la base de 
toutes nos idées complexes des corps. Nous devons donc 
aux sens et à l'expérience réunis trois sortes de connais- 
sances : l'existence ou la réalité des êtres physiques, leur 
nature ou leurs qualités constitutives et leur activité ou 
leurs propriétés actives. Tous nos sens conspirent à nous 
donner la première et nous y ramènent à chaque instant, 
parce qu'elle est la plus importante et le terme commun 
de leurs fonctions. La seconde nous est fournie concur- 
remment par la vue et le toucher : ce double témoignage 
était nécessaire pour donner plus de crédit à leur révé- 
lation, et rendre les qualités fondamentales des corps 
qu'ils révèlent plus sensibles et plus présentes à l'esprit. 
Quant aux qualités secondaires qui concernent la troi- 
sième connaissance, chaque sens en a une particulière à 
manifester, et aucun d'eux ne se mêle du rapport des 
autres. La raison en est que leurs sensations sont toutes 
plus ou moins affectives, et qu'elles nous intéressent trop 
vivement pour ne pas nous en rapporter à un simple té- 
moignage. 



■ 







— ï3 9 — 



CHAPITRE IX. 

Examen comparatif des différentes opinions des hommes 
sur la manière dont nous parvenons par les sens à la 
connaissance du inonde matériel. 

lestconstant'que nous sommes tous préoccupés 
de l'idée qu'il y a des corps, et convaincus de la 
réalité de leur existence. Cette connaissance et 
cette conviction ne sont pas particulières à l'homme- les 
animaux, même les moins intelligents, y participent 
comme nous, et l'une et l'autre ont une telle autorité sur 
notre esprit, qu'il nous est bien difficile de revenir de 
notre surprise, lorsque pour la première fois on nous 
eleve des doutes sur ce point important, et de ne pas re- 
pousser avec dédain ce qu'on y oppose, comme un ou- 
trage fait à la raison. A quelque époque de notre exis- 
tence que nous remontions, nous ne trouvons en nous 
aucun souvenir de les avoir acquises : on dirait qu'elles 
sont nées avec nous. Il est constant encore que c'est par 
es sens que cette connaissance nous est venue, puisque 
la privation d'un seul nuit à son intégrité, et telle est 
notre conviction sur son origine, que ce n'est que sur le 
témoignage de nos sens que nous agissons, et que nous 
nous mettons en rapport avec les corps qui nous envi- 
ronnent. 

Cependant ces faits, quelque incontestables et incon- 
testes qu'ils soient, n'en sont pas moins difficiles à expli- 
quer. Voit-on bien clairement, en effet, comment nos 
sensations nous donnent l'idée des corps et de l'étendue et 









— 140 — 
comment elles nous font conclure de la perception à la 
réalité ? Comment ce qui est simple nous fait sentir un 
multiple, et comment de l'idéal nous passons à l'effectif? 
Est-ce la nature qui nous fait franchir ce passage, ou est- 
ce une induction de notre part, et sur quoi est-elle ap- 
puyée ? De tout temps les philosophes se sont proposé 
ces questions, et ils ont pris à tâche de les résoudre, bien 
persuadés que leur solution répandrait un grand jour sur 
tous les autres phénomènes de l'entendement humain, et 
fournirait les moyens de pousser plus loin leurs re- 
cherches. Ont-ils réussi dans leur entreprise ? L'exposé 
des opinions qu'ils ont successivement émises sur ce su- 
jet va nous le faire juger. Mais avant tout, il convient de 
disculper la philosophie du reproche qu'on lui fait vul- 
gairement, de ne traiter en cette circonstance que des 
questions ridicules ou tout au moins oiseuses, fondé 
sur la persuasion grossière où l'on est, que ce sont les 
corps eux-mêmes que nous voyons par les sens en faisant 
voir combien cette croyance est erronée et l'effet d'une 
véritable illusion des sens. 

Si les corps se manifestaient directement à nous, ils 
seraient eux-mêmes l'objet immédiat de notre perception, 
et ils ne pourraient l'être que tout autant qu'ils agiraient 
immédiatement sur nous et sans intermédiaire. Or il est 
certain qu'ils n'agissent sur le centre de perception que 
par l'entremise des nerfs ; encore n'exercent-ils leur action 
sur les nerfs de plusieurs sens qu'à l'aide d'un milieu 
qui la leur transmet : telle est celle qu'ils dirigent sur la 
vue, sur l'ouïe et sur l'odorat. Cette médiation des nerfs 
est un fait incontestable; personne n'ignore que dans la 
paralysie les membres qui en sont atteints n'ont plus 
aucun sentiment des corps qui les touchent; et il est éga- 



— 141 — 
lement connu que l'on peut produire le même effet sur 
un membre sain, en faisant la ligature des nerfs qui y 
aboutissent. Mais s'il est vrai que les corps n'agissent 
pas directement sur le centre de perception, et que la 
sensation ne soit attachée qu'au mouvement organique 
intermédiaire, et ne soit consécutive qu'à lui, il s'ensuit 
que, lorsque je vois ou que je touche un corps, ce que 
je sens n'est pas le corps, mais bien son image et sa repré- 
sentation. 

Si les corps étaient directement visibles et palpables 
on ne devrait les voir et les sentir que lorsqu'ils sont 
présents à nos sens, qu'ils nous font impression, et jamais 
sous une forme multiple, puisqu'ils n'ont tous qu'une 
existence unique. Il est de fait cependant que les mili- 
taires à qui on a amputé une jambe ont longtemps après 
le sentiment de cette jambe, et que souvent ils se sur- 
prennent à gratter leur jambe de bois comme si c'était la 
véritable. Lorsqu'on croise le doigt médius sur l'index, 
et que l'on touche un corps rond du bout de ces deux 
doigts, on sent très distinctement deux corps parfaite- 
ment semblables, mais dans deux directions différentes 
quoiqu'il n'y en ait réellement qu'un. Si je regarde dans 
un miroir, j'y vois des objets qui ne sont pas sous mes 
sens, puisqu'ils n'existent pas derrière le miroir, et mon 
illusion est si complète que je prendrais sûrement ces 
images pour des réalités, si, en me retournant, je ne voyais 
pas évidemment que le miroir ne fait que me répéter ce 
qui est derrière moi. Dans les songes ou les délires, ne 
voyons-nous pas des hommes et des choses qui n'existent 
pas hors de nous, et ne sommes-nous pas alors tellement 
persuadés de leur réalité que nous persisterions toujours 
dans cette croyance, si nous n'étions pas continuellement 









— 142 — 
détrompés par l'incohérence de ces visions avec l'état de 
veille ou de santé ? Quand je regarde fixement un objet, 
et que je dévie l'axe de l'un de mes yeux, en le pressant 
avec le doigt, je vois deux objets, quoiqu'il n'en existe 
qu'un; si je le regarde à travers un verre à facettes, je 
le verrai reproduit sous la même forme. Pourrait- on 
me dire laquelle de ces images doit être réputée l'objet? 

Il est donc démontré que ce ne sont pas les corps que 
nous voyons et nous touchons, mais bien nos sensations; 
en serait-il autrement pour leurs propriétés ? S'il en était 
ainsi, comme ces propriétés sont inhérentes aux corps, 
elles devraient, ce me semble, être invariables tant que 
les corps n'éprouvent aucun changement : car un corps 
ne peut pas changer de mode d'action sans changer de 
mode d'existence. Or, l'expérience de tous les jours 
prouve le contraire, et il n'est aucune propriété des 
corps perçue par les sens qui n'en fournisse un exemple. 

Ayez une main froide et une main chaude, et plongez- 
les successivement dans un vase plein d'eau tiède : la 
main froide la trouvera chaude, et la main chaude la 
trouvera froide. Entrez dans une cave dans la saison la 
plus rigoureuse de l'hiver et dans le temps le plus chaud 
de l'été : dans la première circonstance, vous recevrez une 
impression de chaleur, et dans la seconde une impression 
de froid, quoique la température de la cave n'ait pas 
varié dans l'un et l'autre cas. Un même corps ou un 
même lieu ne peut être à la fois chaud et froid sous une 
même température. La chaleur et le froid ne sont donc 
point des qualités réelles des corps, mais deux modifica- 
tions de l'être sensible correspondant à l'état des deux 
organes modifiés par l'impression d'un même milieu. 

Les personnes qui sont affectées de la jaunisse ne 



— 143 — 
voient pas les objets sous leur véritable couleur; tous 
leur paraissent jaunes. L'œil armé du prisme les voit 
parés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. L'oreille que 
l'on soumet à l'action de la pile galvanique, et qu'on 
applique alternativement au pôle positif et au pôle néga- 
tif, trouve le son d'une cloche plus aigu dans le premier 
cas, et plus grave dans le second, qu'il ne l'est naturelle- 
ment, et qu'elle ne le juge hors de cette influence. Dans 
l'aliénation mentale, le malade entend quelquefois une 
voix importune dont la cause n'est point extérieure, 
quoiqu'il la rapporte hors de lui. N'arrive-t-il pas tous 
les jours que nous trouvons les mêmes aliments tantôt 
exquis et tantôt insipides ou nauséabonds, suivant que 
nous sommes en bonne santé ou malades, ou suivant 
l'état d'appétence ou de satiété de notre estomac? Au 
jugement de l'Indien, l'assa-fcetida est un manger des 
dieux; à celui de l'Européen, c'est un mets exécrable. 
Quant aux odeurs, n'est-il pas reconnu que celles qui 
nous plaisent aujourd'hui nous répugnent le lendemain, 
quoique d'autres personnes qui les sentent en même 
temps que nous les trouvent toujours d'une égale sua- 
vité? 

D'après ces considérations, on ne peut se refuser, je 
pense, à reconnaître que les choses que nous apercevons 
ne sont pas des êtres réels, et l'on doit regarder l'opinion 
vulgaire, qui croit que ce sont les corps que nous voyons 
immédiatement, comme un préjugé des sens, qui, nous 
faisant passer à notre insu de la copie à son archétype, 
nous préoccupent de la réalité de celui-ci et nous en 
donnent la conviction. Mais s'il en est ainsi, ne doit-on 
pas être curieux de savoir comment se forment ces images, 
et par quel artifice elles nous font passer de l'idéal à la 



— 144 — 
réalité; et faut-il être étonné que les philosophes qui ont 
toujours regardé l'éclaircissement de ces deux points 
comme le premier pas à faire dans leurs recherches sur 
l'entendement humain, aient, comme on va le voir, fait 
tous leurs efforts pour en trouver la solution ? 

La plus commune, et je pourrais dire la plus grossière 
opinion qui ait été émise à ce sujet, est celle des péripa- 
téticiens, qui par suite a été adoptée et commentée par 
les scolastiques. Elle suppose que les corps qui sont par 
eux-mêmes inaccessibles aux sens, leur envoient des es- 
pèces ou images parfaitement semblables à eux, mais 
qui n'ont des corps que la forme sans la matière, à peu 
près comme le cachet qui ne laisse sur la cire que son 
empreinte. Ces images, une fois reçues par les sens ex- 
ternes, et, pour ainsi dire, gravées dans leur substance, 
sont élaborées par un intellect-agent, qui, après en avoir 
exprimé une forme plus subtile, les transmet à l'intellect 
patient qui les perçoit. 

Cette émission continuelle de spectres de la part des 
objets extérieurs est une pure chimère. La plupart des 
corps ont un état de fixité qui s'oppose à une pareille 
émanation; et dans ceux qui s'évaporent, il ne se fait 
aucune exhalation sans une déperdition de substance. 
S'il en était ainsi, depuis longtemps tous les corps se- 
raient anéantis, et il n'y aurait plus que des fantômes vol- 
tigeant dans l'espace, à en juger par la quantité d'images 
qu'ils devraient à chaque instant lancer sur tous les 
points. D'ailleurs, ces images fussent-elles réelles, elles 
ne pourraient pas plus être l'objet immédiat de la percep- 
tion que les corps eux-mêmes. Car elles sont impulsives 
et résistantes, puisqu'elles font impression sur les sens, 
et elles ne peuvent agir sur l'esprit que par une espèce 



— 145 — 
d'attouchement ou de pression. Mais un esprit ne saurait 
offrir aucun point d'appui à leur action. Elles sont de 
plus étendues et figurées, puisqu'elles représentent les 
corps; mais ce qui est étendu ne peut se circonscrire 
dans ce qui est simple, ni celui-ci en recevoir la forme 
Cette opinion a longtemps prévalu dans les écoles- 
elle a même été accueillie de nos jours par des écrivains' 
de premier ordre, tels que les Newton, Locke, Clarke, 
Hume, Buflon, etc.; non pas toutefois comme les péri- 
pateticiens l'ont établie, mais modifiée et présentée d'une 
manière plus spécieuse, en supposant que l'esprit est 
présent ou intimement uni à cette partie du cerveau où 
viennent aboutir les impressions des sens, et qu'il ne 
peut ne pas percevoir tout ce qui se passe là où il est 
présent. Mais il est de fait que tous les mouvements de 
ce centre nous sont cachés, que tout ce qui s'y opère est 
lettre close pour nous, et puis cette présence ou cette 
union intime que l'on suppose ici, et telle qu'il la faut 
pour que rien n'échappe à la perception, peut-elle être 
autre chose qu'une espèce d'attouchement? Or, peut-on 
concevoir un point de contact entre l'esprit et la ma- 
tiere ? 

Cette manière de voir, quelque spécieuse qu'elle 
soit, ne pouvait être généralement admise, parce qu'elle 
est contraire à l'expérience et inconciliable avec la sim- 
plicité du principe sentant. On a donc eu recours à une 
autre hypothèse, qui consiste à regarder la relation qui 
existe entre l'esprit et le corps comme l'effet d'une dépen- 
dance mutuelle établie par l'Auteur de la nature, en vertu 
de laquelle toutes les impressions que les objets exté- 
rieurs produisent sur nos sens, et que ceux-ci transmet- 
tent a un centre commun, sont suivies dans l'âme de 

Dess. Et. de VHomme moral. 






— 146 — 
sensations correspondantes, et réciproquement toutes les 
déterminations de l'âme sont l'occasion, dans le centre, 
de mouvements par lesquels elle réagit sur les objets 
extérieurs et sur ses propres modifications. Puisque les 
sensations correspondent aux impressions qui les déter- 
minent, et que celles-ci ne sont, pour ainsi dire, que les 
empreintes des corps, on conçoit qu'elles doivent être 
représentatives des objets extérieurs et parfaitement 
semblables à eux comme une copie ressemble à son ori- 
ginal. 

Suivant cette opinion, ce ne sont plus, il est vrai, des 
images corporelles que l'on offre pour objet immédiat 
de la perception; ce sont des images sensibles, des modi- 
fications propres du sujet sentant. Mais ces images peu- 
vent-elles être semblables aux corps qu'elles représentent, 
sans avoir de l'étendue et tenir à un sujet étendu? Nos 
sensations sont simples, indivisibles, on ne saurait les 
définir. Tous les corps sont impénétrables, ils ne peu- 
vent coexister deux à la fois dans un même lieu, tandis 
que nos sensations se pénètrent mutuellement et vont se 
réunir en un même point de concours, en se confondant 
dans un même sujet. Or, des choses qui coexistent dans 
un sujet commun peuvent -elles représenter par elles- 
mêmes des existences isolées ? 

L'expérience vient à l'appui du raisonnement pour 
prouver que les sensations ne sont pas, par leur nature, 
représentatives des qualités des corps. Puis-je dire, 
par exemple, que les sons ressemblent aux vibrations 
aériennes ou à la cause qui les fait naître en nous? Dans 
ce cas, je peux dire d'elles qu'elles sont graves, aiguës, 
douces ou rudes. Quand j'entends un son, je n'entends 
pas la cause de ce son; quand je sens de la chaleur, je ne 
10. 






— i 4 7 — 
sens pas la cause de la chaleur. Si les sensations étaient 
représentatives de leurs véritables causes, le commun des 
hommes serait-il encore à ignorer quelles sont les qua- 
lités des corps auxquelles il faut les attribuer ? 

Peut-être dira-t-on que si elles ne nous font pas con- 
naître les qualités secondaires des corps, du moins elles 
nous instruisent de leurs qualités constitutives. Il est 
certain que nous ne savons que par elles que les corps 
sont étendus, solides et figurés; mais il ne l'est pas moins 
quelles ne sont, par leur nature, représentatives que 
d elles-mêmes. N'est-il pas évident, par exemple, que si 
la sensation du'toucher était, par sa nature, représentative 
des objets extérieurs, elle ne pourrait jamais avoir lieu 
sans qu'elle nous fit sentir une étendue figurée et solide. 
Cependant l'expérience du contraire arrive. N'éprou- 
vons-nous pas tous les jours un toucher interne dans 
toutes les parties de notre corps ? Puisque le toucher est 
partout, nous devrions sentir l'étendue, la solidité et la 
figure de chaque organe. Il n'en est pourtant pas ainsi, 
car nous n'en obtenons qu'une sensation uniforme, sans 
aucun discernement des parties. Si du toucher interne 
nous passons à celui des organes extérieurs, n'observe- 
t-on pas plusieurs circonstances où le toucher s'exerce 
sans aucun discernement du corps qui lui fait impres- 
s.on; Que l'on donne brusquement un coup à la main 
ou a quelque autre partie du corps, on aura une sensation 
du toucher grave, mais elle n'apportera avec elle aucune 
notion des qualités du corps qui a frappé. Nous ne dis- 
cernons point les qualités tangibles du corps qui nous 
pique ou nous brûle : il en est de même de celui qui nous 
chatouille. La chaleur et le froid sont deux sensations 
du toucher produites par l'action d'une matière subtile 









— 148 — 

sur l'organe cutané; l'une et l'autre cependant ne nous 
instruisent ni du mode d'existence de ce fluide ni de son 
mode d'action. 

Mais si nos sensations ne sont pas représentatives par 
elles-mêmes des qualités constitutives des corps, com- 
ment le deviennent-elles ? Car il est constant que ce sont 
elles qui nous les font connaître. La réponse à cette ques- 
tion serait ici déplacée. Il nous suffira de dire pour le 
moment que cela tient à la manière dont les sensations 
se rapportent hors de nous et aux conditions organiques 
qui déterminent leurs rapports. 

Dans la persuasion que les sensations ne sont et ne 
peuvent être représentatives que d'elles-mêmes, plusieurs 
philosophes, particulièrement les scolastiques, ont sup- 
posé que l'âme ne voyait les objets que par quelque chose 
qui lui est intimement unie, et qui les lui fait percevoir. 
Cette chose est une idée, une espèce d'image, mais une 
image intellectuelle et de même nature que l'esprit. Sui- 
vant eux, les sensations n'en sont que les causes exci- 
tantes; ce sont elles qui déterminent la présence des 
idées, de même que ce sont les impressions des objets 
sur les sens qui déterminent les sensations. Tous sont 
d'accord sur l'existence de pareilles idées et sur la cause 
de leur apparition; mais ils diffèrent singulièrement 
entre eux sur leur origine. 

Les uns les regardent comme une espèce d'êtres, des 
entités qui ont le pouvoir d'éclairer l'âme, et que celle-ci 
se crée à elle-même à l'occasion des sensations qu'elle 
éprouve. D'autres prétendent qu'elles sont innées, et 
toutes formées dans l'âme avant que les sens les évo- 
quent. Il en est qui, répugnant à admettre toutes ces 
superfétations spirituelles, ont soutenu que les idées 



— 149 — 

d'êtrïTr cW que des modaiités ° u maniè - 

detre de lame représentatives des choses corporelles- 
que, sous ce rapport, l'âme est comme un miroir où tout 
ce qui est hors d'elle vient se réfléchir. Mallebranche, 
enfin, persuade que l'Etre suprême est le lieu des esprits 
comme 1 espace est celui des corps, que lui seul P J agir' 
sur les esprits et les éclairer, qu'il renferme en lui-même 
toutes ie s ldées ou archétypes des ^ 

Mallebranche, dis-je, a supposé que nous voyons tout en 
Dieu, en ce sens qu'il nous manifeste dans sa substance 
ce qm est relatif aux créatures et qui les représente. Ainsi 
pour y voir les corps, il suffit qu'il nous montre en lui 
cette étendue intelligible où il a puisé toutes leurs formes 
en les créant, et que les sensations, en s'y rapportant, en 
fassent ressortir les traits, de même que le peintre avec 
son pinceau fait paraître sur la toile toutes les figures 
qu il lui plaît d'imaginer. 

Toutes ces opinions ont cela de commun qu'elles sup- 
posent que lorsqu'un corps est présent à nos sens, l'objet 
immédiat de notre perception est une certaine étendue spi- 
rituelle qui s'unit à l'impression sensible. Mais quelque 
spirituelle que soit cette idée, c'est toujours quelque 
chose qui participe en quelque sorte de l'étendue maté- 
rielle puisqu'elle la représente, et le sujet qui la perçoit 
peut-il être d'une autre nature ? Elles ont donc toutes le 
grave inconvénient de donner aux idées sensibles une 
nature que le sentiment repousse. Seraient-elles plus 
heureuses à nous assigner leur origine? Je ne le pense 
pas. r 

Et d'abord, le pouvoir de créer ses idées que la pre- 
mière opinion accorde à l'esprit, est un pouvoir chimé- 
rique. L esprit ne crée rien, il ne fait que combiner les 



— i5o — 
impressions qu'il a reçues, et que la mémoire tient en 
dépôt. Ce pouvoir, d'ailleurs, serait illusoire dans la cir- 
constance dont il s'agit, car, pour en faire usage d'une 
manière utile pour la vision des objets extérieurs, il me 
semble qu'il faudrait connaître d'avance ce que l'on veut 
se représenter; et si l'on en a déjà une idée, il est super- 
flu de s'en former une nouvelle. 

2° Peut-on bien concevoir un esprit venant au monde 
tout gorgé d'une infinité d'idées de toute espèce, et conte- 
nant dans son sein tous les archétypes de ce qui existe 
hors de lui ? Ou, conçoit-on mieux un esprit avec des 
perceptions représentatives des corps, c'est-à-dire des 
perceptions sans objet immédiat, et qui par elles-mêmes 
représentent autre chose que le sujet qui perçoit? Si 
l'une ou l'autre opinion était fondée, il me semble que 
toutes nos connaissances seraient infuses, et que notre 
âme n'aurait besoin que de se replier sur elle-même pour 
s'assurer que c'est un fonds qui lui est propre et inhé- 
rent à sa nature; car elle-même ne peut pas se percevoir 
sans apercevoir ce qui est en elle. Cependant il est de fait 
que nous n'avons aucune idée des choses que l'expérience 
ne nous a pas apprises, et que tout ce que nous nous 
trouvons savoir est le fruit de l'expérience. L'enfant ne 
connaît que ce qu'il a vu, et tout ce qu'il voit pour la pre- 
mière fois l'étonné et captive son attention. Il n'en avait 
donc auparavant aucune idée. 

3° Il est absurde de supposer qu'à chaque impression 
que les corps font sur nous, Dieu crée en nous des idées 
qui les représentent, ou qu'il nous les fait voir dans sa 
substance, en nous modifiant de l'idée que lui-même en 
a. Il serait donc continuellement occupé dans chacun de 
nous à créer, anéantir et recréer des idées à notre gré, ou 







— i5i — 
à faire luire dans notre esprit ce qu'il y a en lui de repré- 
sentatif pour les corps qu'il a créés ? Une pareille fonc- 
tion est indigne de l'Être suprême; car il serait alors aux 
ordres de notre volonté et assujetti aux mouvements de 
la matière. Elle est de plus avilissante pour son pouvoir, 
puisqu'elle l'oblige d'intervenir directement pour mettre 
l'esprit en rapport avec la matière ; tandis que nous sen- 
tons qu'il suffit à la souveraine puissance d'établir le 
corps et l'esprit dans une mutuelle dépendance pour que 
les mouvements de l'un soient constamment suivis de 
modifications correspondantes dans l'autre. 

D'après toutes ces observations, il me semble qu'il est 
bien prouvé que nous ne voyons point les corps par des 
sensations ou des idées dont la nature soit représentative 
de leur mode d'existence. Mais lors même que l'on 
admettrait l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, il me 
semble que ces images ne suffiraient pas pour nous faire 
arriver à la connaissance des corps et reconnaître l'exis- 
tence d'un monde matériel. Car comme elles ne pré- 
jugent rien par elles-mêmes sur l'existence des choses, si 
nous y parvenions par elles, ce ne serait qu'à l'aide du 
raisonnement, en considérant que nos sensations sont 
des effets dont nous ne sommes pas la cause, et en con- 
cluant qu'il y a quelque chose hors de nous qui les 
produit. Or, le raisonnement ne trouve dans la sensa- 
tion aucun moyen de conclure qu'elle est un effet. Car 
qu'est-ce qu'un effet? un phénomène, un fait qui dépend 
d'un autre fait ou qui le suit constamment. La notion 
d'effet suppose donc deux idées, celle d'un fait et celle 
d'un rapport à un autre fait préalable dont il dépend. 
Ainsi, pour se faire l'idée d'un effet, il faut connaître le 
rapport de cette chose à une autre, et pour connaître ce 



— l52 — 

rapport, il faut avoir l'idée des deux choses, afin de les 
comparer ensemble pour en apercevoir la relation. Mais 
ici l'un des corrélatifs nous manque pour juger, car il 
n'y a que la sensation qui soit sentie, le corps, quoique 
présent, ne l'est pas. On ne peut donc pas, par le raison- 
nement, conclure de la sensation, qu'elle a hors de nous 
une réalité existante. 

Mais admettons que, par quelque effort d'esprit, nous 
puissions parvenir à ce résultat, ne faudrait- il pas 
encore, pour connaître les causes extérieures de nos sen- 
sations, s'assurer que celles-ci en sont les images et la 
représentation? Et comment le pourrions-nous? Pour 
juger qu'un tableau est un portrait, il faut avoir sous les 
yeux la personne représentée, car on ne peut juger la 
ressemblance de deux choses qu'en les comparant entre 
elles. Or, nous ne voyons pas les corps par eux-mêmes, 
comme l'on sait; il n'y a que les sensations qui soient 
perçues. On peut dire, il est vrai, que quand je vois le 
portrait d'un parent ou d'un ami, je n'ai pas besoin de 
voir actuellement la personne pour juger que c'est son 
portrait. Mais c'est qu'alors elle est déjà connue de moi 
avant que d'avoir vu son portrait, et que je juge de la 
ressemblance par le souvenir, en ce que la vue du 
tableau me rappelle l'idée de la personne que je connais, 
et que j'en confronte les traits avec ceux du tableau. Or, 
il ne peut y avoir dans la mémoire aucun souvenir de 
corps que l'on n'a jamais vus. Il est donc constant que 
les sensations ou les idées n'ont rien en elles-mêmes qui 
puisse nous faire juger qu'elles ont hors de nous une 
réalité et qu'elles lui sont semblables. 

Frappé de l'insuffisance de ces systèmes pour expli- 
quer le procédé des sens dans leur information de l'exis- 



— i53 — 
tence des corps, et indigné de voir l'abus qu'on peut 
faire, d après Berkeley, du monde idéal qu'ils supposent 
tous, pour ébranler en nous la certitude du monde maté- 
riel, Thomas Reid, auteur anglais, s'est efforcé de battre 
en ruine l'existence des idées ou images représentatives, 
et il a cherché à établir une manière de voir les corps 
indépendante d'elles et plus en rapport avec l'opinion 
que le vulgaire en a. Selon lui, avoir une idée, dans le 
langage populaire, n'est autre chose que concevoir et 
comprendre. L'idée d'une chose est la pensée même 
quon en a, et non l'objet de la pensée. La perception 
n est point une espèce de toucher intermédiaire entre le 
corps et l'esprit, produit par la présence d'un objet en 
contact avec l'être percevant, et qui agisse immédiate- 
ment sur celui-ci ; c'est un acte qui a pour principe l'en- 
tendement, mais qui le plus souvent nous fait penser à 
quelque chose distinct de nous. L'esprit, dit-il, a donc 
en lui une certaine faculté d'inspiration ou de suggestion 
qui a échappé à la pénétration de presque tous les phi- 
losophes, et à laquelle nous sommes redevables d'une 
infinité de notions simples qui ne sont ni des impres- 
sions ni des idées, mais des principes de persuasion 
intime, en un mot, une espèce de suggestion naturelle. 
Cela pose, voici comment il suppose que nous arrivons 
par nos sens à la connaissance des choses matérielles. 

L'âme est d'une telle nature, que certaines impressions 
laites sur les organes de nos sens par les objets exté- 
rieurs sont immédiatement suivies dans elle de sensa- 
tions qui leur correspondent. Ces sensations ne ressem- 
blent en rien aux qualités des corps qui les excitent, pas 
plus que les mots ne ressemblent aux choses qu'ils dési- 
gnent; mais elles sont suivies de la perception de l'exis- 






■ 



— 154 — 
tence et des qualités des corps qui ont fait impression 
sur les organes. Comme il n'y a aucun rapport intrin- 
sèque entre la sensation et la perception, de même 
qu'entre l'impression et la sensation; la liaison qui existe 
entre ces trois choses est une liaison de dépendance éta- 
blie par la nature, et l'on conçoit que, puisque la sensa- 
tion n'est que l'occasion de la perception, celle-ci pour- 
rait avoir lieu sans que l'autre la précédât. Il suit de 
cette manière de voir que la perception doit être consi- 
dérée comme une véritable inspiration que l'Auteur de 
la nature a fait dépendre de la sensation, et qui a pour 
objet les corps eux-mêmes et non pas leurs espèces ou 
images. 

Cette opinion, quelque ingénieuse qu'elle soit, ne me 
paraît pas plus satisfaisante que les autres. J'avoue que 
le mot idée est vulgairement pris pour la perception 
elle-même ou la pensée; mais on s'en sert vulgairement 
aussi pour désigner l'objet de la perception, ce à quoi 
l'on pense. Quand nous songeons à une personne chérie 
dont l'absence nous afflige, n'est-ce pas de l'objet pré- 
sent à l'esprit que nous disons : Cette idée me poursuit 
partout? Il n'y a rien de si commun dans le langage, que 
de voir le même mot exprimer à la fois et la cause et 
l'effet. Ceux de chaleur, de lumière et d'odeur ne sont-ils 
pas pris indifféremment pour indiquer une sensation 
et la cause matérielle qui la produit? Il n'est donc pas 
vrai que le mot idée ait été détourné par les philosophes 
de son acception populaire. 

2° Est-il bien constant que la perception et l'idée ne 
soient qu'une seule et même chose, et l'idée d'un objet 
n'est-elle que la pensée même qu'on en a? Dans ce cas, 
l'on peut dire aussi que la vision n'est pas distincte de 



— i55 — 
ce qui est vu par elle, et l'on doit confondre l'objet de la 
vue avec la vue de l'objet. Est-il croyable que l'on puisse 
avoir la perception immédiate d'un objet qui n'est pas 
immédiatement présent à l'esprit? Et peut-on affirmer 
que, dans le procédé des sens, c'est des objets extérieurs 
eux-mêmes, et non de leurs espèces ou images, que l'on 
a la perception? On peut donc aussi percevoir une sen- 
sation comme présente, quoiqu'on ne l'éprouve pas. Les 
objets extérieurs peuvent bien être le terme de la pensée, 
mais non pas son objet immédiat. Nous ne connaissons 
rien que par nos sensations : ce sont elles qui nous font 
percevoir immédiatement notre existence, nos manières 
d'être, nos inclinations, nos besoins et nos facultés, et 
médiatement tout ce qui leur correspond hors de nous. 
Or, la perception n'est que le sentiment ou la con- 
science de nos modifications et de ce à quoi elles se rap- 
portent. Dans tout acte de la pensée, l'objet immédiat de 
l'esprit est donc une sensation présente ou rappelée, et 
c'est à cet objet présent que nous donnons le nom d'idée. 
Cette manière d'envisager la perception semble, il est 
vrai, contradictoire à ce que nous avons dit précédem- 
ment ; car elle suppose la sensation représentative des 
corps, et nous avons prouvé qu'elles ne le sont pas. 
Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Nous ver- 
rons par suite que, quoique nos sensations ne soient pas 
représentatives par elles-mêmes, elles peuvent le devenir 
par leur ensemble. D'ailleurs, quand même elles ne le 
seraient d'aucune manière, on ne peut nier au moins 
qu'elles ne soient représentatives d'elles-mêmes. Or, cela 
suffit pour être fondé à dire que dans toutes les percep- 
tions qui concernent notre être, c'est une sensation qui 
est l'objet immédiat de notre pensée; et nous sommes 






— i56 — 

autorisés à conclure que l'idée est autre chose que la per- 
ception qu'on en a. 

3° D'après ce système, les sensations ne sont que les 
causes excitantes de la perception, et elles ne contribuent 
en rien à sa formation. Quoique celle-ci ne nous vienne 
qu'à leur occasion, c'est elle seule qui nous suggère la 
pensée de l'existence et des qualités des corps actuelle- 
ment présents à nos sens. Alors nos sensations ne se rap- 
porteraient qu'à nous comme sujet modifié, tandis que 
notre pensée se porterait tout entière vers des objets 
étrangers à nous, et elle nous en préoccuperait tellement 
que nous ne songerions plus à la sensation qui en est le 
véhicule. Il en serait à peu près comme dans le langage 
où le signe évoque dans l'esprit la présence d'un objet 
tout autre que lui. Or, il est de fait que nos sensations se 
rapportent hors de nous à quelque chose d'étranger à 
notre être, à laquelle elles sont inséparablementunies, et 
ce n'est pas seulement par elles, mais dans elles, que 
nous sentons l'existence et les qualités de cette chose. 
Car, lorsque nous voyons un corps, nous faisons plus que 
le concevoir ou penser à la présence d'une certaine éten- 
due figurée; il nous semble, au contraire, que c'est cette 
étendue elle-même qui nous touche en quelque sorte et 
nous modifie. Ce système n'est donc point d'accord avec 
l'expérience. 

4° En nous faisant considérer les perceptions que 
nous avons des choses matérielles, comme le résultat 
d'une véritable inspiration de la nature que la sensation 
détermine, mais qui pourrait avoir lieu sans elle, ce sys- 
tème s'écarte de la méthode que l'on doit suivre dans les 
recherches philosophiques, en ce qu'il va à l'inconnu 
par une chose plus inconnue encore, et qu'il explique 






ni 






- i5 7 - 
un phénomène très positif par une supposition toute 
gratuite : car il est constant que les sens nous in- 
struisent de l'existence des choses matérielles; mais rien 
ne prouve que cela se fasse par une inspiration inté- 
rieure étrangère à la sensation. Dans l'ordre naturel 
rien ne se fait dans l'âme qui n'ait sa cause dans l'orga- 
nisation. On ne saurait trop se pénétrer de ce prineipe 
dans l'étude de l'homme : c'est le fil d'Ariane qu'il faut 
toujours tenir si l'on ne veut pas s'égarer. 

H résulte de ces observations que Thomas Reid est 
bien loin d'avoir répandu un nouveau jour sur la ques- 
tion dont il s'agit, puisque tous ses efforts n'ont abouti 
qu a expliquer une chose obscure par une autre plus 
obscure. Il eût mieux valu, sans doute, faire l'aveu de 
son ignorance à cet égard que d'avoir recours à une 
cause occulte. 

Condillac, frappé de l'idée que nos sensations, n'étant 
que nos manières d'être, ne pouvaient nous faire voir 
que notre âme modifiée différemment; convaincu néan- 
moins que toutes les connaissances que nous avons des 
corps dérivent immédiatement de la sensation, et ne sont 
pas l'effet d'un mystérieux instinct, Condillac s'est efforcé 
d'assurer à nos idées corporelles une origine sensible, en 
faisant voir dans un traité spécial des sensations, com- 
ment ces idées peuvent naître de la sensation, et quel 
peut être leur mode de génération. Son système paraît 
encore assez généralement adopté des philosophes fran- 
çais, et l'ouvrage où il l'a développé doit être considéré 
comme la plus belle analyse des idées sensibles qui ait 
été faite jusqu'ici. Mais est-ce bien là le procédé que suit 
la nature dans la formation de ces idées ? Je ne le pense 
pas, et je crois que l'on en jugera demême si mes obser- 






— i58 — 

vations sont fondées. Mais, avant tout, faisons connaître 
les bases de ce système. 

Il y a deux choses à connaître dans les corps : leur exis- 
tence et leurs qualités. 

Pour la première, Condillac établit que toutes nos 
sensations, excepté celle du toucher, ne jugent point par 
elles-mêmes des objets extérieurs : ce ne sont que de 
simples modifications de notre être qui ne nous mon- 
trent rien au dehors, et au moyen desquelles nous nous 
croyons tour à tour odeur, saveur, couleur, son, chaud 
ou froid, et nous ne saurions nous croire autre chose, 
tant que le toucher n'a pas été exercé, parce qu'elles se 
bornent à nous instruire de nos divers modes d'exis- 
tence. Il n'en est pas de même de la sensation de résis- 
tance qui appartient au toucher; celle-ci, au contraire, 
juge par elle-même des objets extérieurs, en ce qu'elle a 
un double rapport, l'un à nous, et l'autre à quelque 
chose qui n'est pas nous, et qui nous résiste. Or, c'est en 
vertu de ce second rapport que le sentiment de résistance 
a la propriété de répandre hors de nous les autres sen- 
sations et de les entraîner vers les objets extérieurs à 
mesure que l'expérience les associe avec lui. Il est pour 
elles comme un pont jeté entre l'âme et les objets, à la 
faveur duquel les sensations passent et se portent au 
dehors. Selon Condillac, c'est donc au toucher seul que 
nous devons de savoir qu'il existe quelque chose hors de 
nous, et par le toucher que toutes nos autres sensations 
s'y rapportent. 

Quant à la manière dont nous acquérons la notion des 
qualités des corps, ce philosophe convient que toutes 
nos sensations, autres que celles du toucher, n'ont rien 
de représentatif que d'elles-mêmes, et qu'étant toutes 



— i5g — 
simples, elles ne peuvent porter avec elles aucune idée 
d'étendue. Mais il soutient que la sensation de résis- 
tance que nous procure l'exercice de la main a le privi- 
lège de nous faire sentir une étendue limitée, de la revê- 
tir de couleurs et d'y circonscrire les autres sensations, 
fondé sur la persuasion qu'elle est seule multiple de sa 
nature ou composée d'éléments homogènes, lesquels se 
repoussent ou s'excluent mutuellement et sont par là 
même capables de nous donner l'idée de parties coexis- 
tantes et les unes hors des autres, il soutient qu'elle 
seule a le pouvoir de rattacher à ce fonds commun toutes 
les autres sensations, puisqu'il n'y a qu'elle qui les jette 
hors de nous. Ainsi, selon lui, c'est à la sensation de 
solidité que commencent à notre égard les corps et l'es- 
pace, et c'est le toucher qui nous apprend à voir, à en- 
tendre, à goûter et à sentir. 

Telle est, si je ne me trompe, l'opinion de Condillac. 
J'avouerai que le crédit dont elle jouit m'impose, et que 
je n'ose trop me fier à mon jugement. Cependant, plus 
j'y réfléchis, plus je trouve qu'elle est contraire à l'obser- 
vation et à l'expérience. 

Il me semble, en effet, que j'ai déjà suffisamment 
prouvé que la sensation du toucher n'a pas un double 
rapport; c'est une sensation double, dont l'une tient au 
moi, et l'autre à quelque chose hors du moi. J'ai égale- 
ment prouvé que toutes nos sensations externes ont par 
elles-mêmes un rapport d'extranéité, et qu'elles portent 
avec elles le sentiment de quelque chose autre que nous, 
dont elles dépendent, et à laquelle elles se rapportent' 
Elles jugent donc par elles-mêmes des objets extérieurs, 
et le toucher, à cet égard, n'a sur nos autres sens aucune 
prérogative. 



— i6o — 
Si l'on excepte les sensations que le toucher nous donne 
de notre corps, il est constant que le moi ne se fait sentir 
dans aucune autre. Toutes, hormis les premières, se 
présentent à nous, non comme une forme ou un mode 
de notre être, mais comme un effet ou une action étran- 
gère dont nous sommes le sujet. Si nous savons aujour- 
d'hui qu'elles nous appartiennent, c'est par induction 
que nous y sommes parvenus. Si jamais nous nous 
étions sentis odeur, saveur, son, couleur, chaud ou froid, 
nous le sentirions encore; ces sensations, en se répan- 
dant au dehors, auraient entraîné après elles le moi. Or, 
il est de fait qu'à présent, nous ne nous sentons point 
dans elles, et que de première vue nous les regardons 
comme quelque chose d'étranger à nous qui nous touche 
et nous affecte. Serait-ce le toucher qui les aurait ainsi 
détachées du moi ? Il exercerait donc sur elles un pou- 
voir qu'il n'a pas sur lui-même; car le toucher nous 
fait sentir deux étendues solides, dont l'une se rapporte 
au moi, et l'autre à quelque chose hors du moi. Or, la 
première est inséparable du sujet sentant, puisque, quelle 
que soit la partie de notre corps qu'elle représente, et à 
laquelle elle se rapporte, le moi la suit partout et s'y fait 
sentir avec elle. Condillac n'est donc pas fondé à sup- 
poser que c'est au toucher que nos sensations doivent 
de juger des objets extérieurs et de s'y rapporter. 

2° Il est vrai que les sensations d'odeur, de saveur, de 
son, etc., ne sont que des modifications simples qui ne 
portent pas avec elles l'idée de l'étendue; mais il ne l'est 
pas que les couleurs soient dans le même cas, et que, 
si elles peignent des grandeurs à nos yeux, ce n'est 
qu'après que le toucher nous a appris à les rapporter au 
dehors et à les étendre sur des surfaces. Les sensations 



— i6i — 
de la vue ont par elles-mêmes, et en commun avec celles 
du toucher, le pouvoir de nous représenter des étendues 
limitées. Que faut-il en effet pour cela? Rien autre chose 
quune sensation multiple dont tous les éléments per- 
ceptibles se fassent distinguer et sentir |les uns hors des 
autres. Or, les sensations de couleur que nous donne la 
vue ont ce double avantage. Car, au lieu d'être uni- 
formes comme les autres sensations qui n'appartiennent 
pas au toucher, les éléments qui les composent se font 
distinguer par la variété de leurs nuances; chacun d'eux 
se rapporte au dehors à un point particulier de l'espace 
et c'est en vertu de cette différence de rapports qu'ils 
nous paraissent les uns hors des autres. Pourquoi la sen- 
sation de résistance aurait-elle seule ces deux avantages? 
Elle n est pas plus différemment modifiable que celle 
de couleur, et si elle nous représente les choses comme 
étendues ou comme étant dans des lieux différents ce 
n'est pas, ainsi que le veut Condillac, parce qu'elle nous 
fait sentir leur solidité ou la répulsion que la main 
éprouve en les pressant, mais bien parce qu'elle rap- 
porte chaque point senti à un point distinct de l'espace 
L'idée d'étendue suppose une contiguïté de parties et 
non pas une opposition, une résistance, car l'espace est 
étendu et ne résiste pas. 

3° En accordant à la vue le pouvoir de nous montrer 
toutes sortes d'étendues limitées, je suis loin de penser 
que l'œil n'ait pas eu besoin du toucher pour nous 
faire voir les objets tels que nous les voyons aujour- 
d'hui. Je crois, au contraire, que par elle-même elle ne 
nous montre que des surfaces ou tout au plus des reliefs, 
et que le toucher, en confirmant son témoignage, nous 
fait sentir de plus la profondeur des corps. La vue nous 

Dess. Et. de V Homme moral. i . 






— IÔ2 — 

offre les apparences des choses, le toucher nous en fait 
sentir la réalité. Mais je ne saurais convenir que nous 
ayons appris à voir, dans ce sens qu'avant l'exercice du 
toucher notre vue ne voit que des couleurs inétendues, 
informes et concentrées dans nous; qu'elle les voit dou- 
bles, renversées, et que ce soit le toucher, aidé de la 
réflexion, qui nous les ait fait projeter au dehors ainsi 
que nos autres sensations; lui seul qui les ait redressées 
et simplifiées, qui les ait étendues sur des surfaces et cir- 
conscrites dans des espacées déterminés; lui seul enfin 
qui nous fasse juger de la grandeur de la situation et de 
la distance des objets. 

J'ai déjà fait voir dans le chapitre de la vision que les 
faisceaux lumineux qui frappent le fond de l'œil ne doi- 
vent pas affecter l'organe suivant leur propre direction, 
mais que leur action doit s'exercer et s'estimer confor- 
mément aux lois de la mécanique; que la représentation 
des objets que nous offre la vue est le résultat de la ma- 
nière dont les rayons se comporteraient hors de l'organe 
s'ils étaient réfléchis par lui, et que pour voir les objets 
droits, il faut que leurs images soient peintes renversées 
sur la rétine. J'ajouterai qu'il est de fait que dans chaque 
acte de vision il y a deux images produites, puisqu'il y a 
deux impressions, mais que ces images se superposent 
et se résolvent en une seule, parce que les deux yeux, 
dont les mouvements se coordonnent mutuellement avec 
l'action de la lumière, dirigent leur axe sur un même 
point de l'objet. La vue n'a donc pas besoin du toucher 
pour voir les objets droits et simples. 

Si l'on en croit Condillac, il est certain que dans les 
premiers temps de notre enfance, nous ne voyons que 
des couleurs et non des corps. Mais il est certain aussi 
il. 



— i63 — 
qu'aujourd'hui nous voyons les choses autrement. Je 
dis, nous voyons, nous sentons, et non pas nous jugeons, 
nous estimons; car juger et sentir ne sont pas une même 
chose, quoique l'une suppose l'autre. Aussi Condillac 
observe-t-il que par l'habitude que la statue se fait de 
juger et de rectifier ses sensations primitives, elle finit 
par voir comme elle juge, et par sentir comme elle s'est 
dit si souvent qu'elle devait sentir. Je conçois bien com- 
ment nous pouvons, par la réflexion et l'expérience du 
toucher, rectifier une sensation, c'est-à-dire juger et pro- 
noncer que les choses se passent autrement que nous le 
voyons; mais je ne conçois pas comment un jugement 
peut changer ma sensation, comment il peut me faire 
voir dans cette sensation ce qui ne s'y trouve pas. Si la 
sensation est toujours le résultat de l'action matérielle 
des corps sur mes organes, il est évident que cette action 
étant constante, la sensation doit être invariablement la 
même. Je sais par ma propre expérience que lorsque je 
traverse une rivière dans un bateau, ce n'est pas le rivage 
qui s'enfuit, mais moi qui m'en éloigne; je ne doute 
plus que c'est une erreur de ma vue, mille fois j'ai rec- 
tifié ma sensation à ce sujet. Toutes les fois cependant 
que je vais sur un bateau, je vois le rivage reculer. Un 
bâton plongé à moitié dans l'eau me paraît toujours 
brisé, quoique le toucher n'ait cessé de me convaincre 
du contraire. Il est donc constant que notre jugement, 
quelque prompt, quelque habituel, quelque sur qu'il 
soit, ne peut que rectifier et non pas changer nos sen- 
sations. 

Si nous avons appris à voir, à la manière de Condil- 
lac, si la vision, telle qu'elle s'opère à présent, est entiè- 
rement le résultat des leçons du toucher, tous les êtres 









— 164 — 
doués de la faculté de sentir et de se mouvoir ont dû 
faire, comme nous, un cours expérimental de palpa- 
tions. Je ne vois pas ce qui nous autoriserait à les en 
dispenser; leur structure physique, comme êtres sen- 
tants, étant semblable à la nôtre, me porte à croire qu'ils 
ont dû voir et sentir primitivement comme nous. Or, 
combien d'animaux chez qui le toucher est presque nul 
ou informe ! Les hérissons de mer, par exemple, n'ont- 
ils pas le tact très émoussé? Et les pieds des solipèdes 
sont-ils bien disposés pour saisir la forme des corps 
qu'ils foulent? Que dirons-nous des poussins et des petits 
de la perdrix ou de la caille, qui, à peine sortis de l'œuf, 
se mettent à courir dans les champs couverts d'épis, dis- 
cernent tous les objets, jugent de leur position et voient 
enfin sans avoir appris à voir? Certainement ce n'est pas 
dans leur coque qu'ils ont fait leur cours de toucher. Je 
pourrais encore citer les papillons et les oiseaux qui au 
sortir, les uns de leurs chrysalides, les autres de leur nid, 
voltigent de fleur en fleur, d'arbre en arbre, sans essai, 
sans expérience préalable. Si nous paraissons, nous, 
tâtonner dans notre enfance et pour ainsi dire expéri- 
menter sur les corps, cela vient de ce que l'organe de la 
vue est plus longtemps chez nous à s'accoutumer à l'ac- 
tion de la lumière et à correspondre à ses impressions. 

On cite l'aveugle-né de Cheselden, comme venant à 
l'appui de cette opinion ; il voyait, dit-on, les objets collés 
à ses yeux, mais il n'est point dit qu'il les vît doubles et 
renversés; seulement il voyait confusément des couleurs 
et des figures informes. Je crois que ce phénomène de la 
vision dans les aveugles-nés, à qui on a abaissé la cata- 
racte, peut s'expliquer d'une manière satisfaisante. On 
sait que, par le procédé d'abattre la cataracte, on extrait 






— i65 — 
ou l'on abaisse le cristallin, devenu imperméable à la 
lurmere. Cette opération une fois faite, on laisse à la 
nature le soin de remplir d'une humeur aqueuse l'espace 
qu occupait le cristallin. Mais cette humeur n'ayant pas 
autant de force réfringente que le corps diaphane qu'elle 
remplace, ne doit faire converger les rayons qu'au delà 
de la rétine. Les objets doivent donc s'y dessiner confu- 
sément, et la sensation qui est toujours proportionnelle 
à sa cause, doit être confuse. Observons, d'ailleurs, qu'un 
œil qui n'a pas encore éprouvé l'action lumineuse est 
très sensible à ses premières impressions; que cette sen- 
sibihté de l'organe est exaltée dans l'aveiigle-né opéré 
parce qu'elle est provoquée par l'incision de la cornée' 
transparente. Or, toutes les fois que la lumière blesse 
l'organe de la vision, soit par sa trop grande affluence 
soit par un excès de sensibilité de la rétine, il est de fait 
qu'elle y réveille le sentiment du moi, et c'est une loi de 
l'économie animale, que toute sensation qui devient 
douloureuse et où le moi se fait sentir, reste attachée à 
l'organe qui l'occasionne, et elle ne cesse de s'y rapporter 
que lorsque la douleur est calmée et ne réveille plus le 
moi dans la sensation. En voici un exemple : regardons- 
nous le soleil pendant quelque temps? Aussitôt l'organe 
de la vue est blessé, nous sommes éblouis, et l'image 
solaire paraît collée à nos yeux. Si nous détournons 
alors la vue de l'astre radieux, l'image solaire paraît 
bien encore attachée à l'organe, mais à mesure que l'ir- 
ritation s'affaiblit, petit à petit l'image s'éloigne de l'œil, 
sa couleur change de nuance, bientôt nous la rapportons 
sur tous les objets que nous regardons successivement 
et elle disparaît enfin lorsque l'irritation est amortie' 
Voilà, ce me semble, ce qui se passe dans l'œil opéré 



— i66 — 
d'un aveugle-né. Il faut qu'il s'accoutume et se familia- 
rise avec le nouvel agent qui traite avec lui pour la pre- 
mière fois. La même chose a lieu dans l'enfant nouveau- 
né; il ne commence à voir que lorsque ses yeux se sont 
faits à l'action lumineuse et peuvent en suivre les impres- 
sions. 

Avouons donc que le toucher a bien le privilège de 
confirmer les rapports de la vue, de rectifier ses erreurs 
et de compléter la vision en joignant ses produits aux 
siens. Avouons encore que l'exercice et l'habitude de 
voir favorisent le développement de ce sens et donnent à 
la vision plus d'étendue, plus de justesse et de précision. 
Mais convenons que ce n'est pas le toucher qui nous fait 
voir, que ce n'est pas lui qui esquisse à la vue les images 
des corps et qui lui apprend à les colorier. Nous appre- 
nons à regarder comme nous apprenons à palper; mais 
nous n'apprenons ni à voir ni à toucher : la nature en 
fait tous les frais; elle n'a pas voulu nous livrer au 
tâtonnement des recherches dans tout ce qui est indis- 
pensable à notre conservation. Tel aliment est-il conve- 
nable à notre constitution, est-il assorti à nos besoins? 
Aussitôt le goût vient à notre secours et nous tire d'em- 
barras par la sensation du plaisir ou de la douleur. 
N'était-ce pas assez de nous charger du soin de construire 
notre entendement, de former notre langage et de déve- 
lopper notre industrie, sans nous imposer la tâche dan- 
gereuse d'organiser nos sensations et de déterminer par 
elles la nature des causes extérieures et les rapports 
intimes des corps avec le nôtre ? 

Quelque contraire qu'elle soit à l'observation et à 
l'expérience, la théorie de Condillac jouit encore d'un 
assez haut crédit en France. Toutefois, elle n'a pas été 



— 167 — 
unanimement admise par les philosophes français, par- 
ticulièrement par M. Destutt-Tracy, qui a cru devoir la 
modifier de la manière suivante. 

D'accord avec Condillac, il convient que ce sont les 
sensations du toucher qui nous donnent des connais 
sances vraies de l'existence des corps, et que ce sont elles 
qui nous apprennent à rapporter à ces mêmes corps les 
impressions qu'ils font sur nos autres sens. Mais il sou- 
tient que par elles-mêmes, et tant que le toucher reste 
passif, elles n'ont pas plus que celles des autres sens le 
pouvoir de juger des choses extérieures et de nous faire 
croire à leur existence. Suivant lui, sentir une sensation 
c'est sentir notre existence de telle ou telle manière, et 
rien autre chose; et sentir d'où nous vient cette sensa- 
tion, c'est sentir un rapport, c'est juger. Or un jugement 
est un acte de l'esprit qui suppose la présence de deux 
choses que nous puissions comparer entre elles pour en 
apercevoir le rapport. Dans cette circonstance, que 
faut-il donc pour que le toucher devienne instructif et 
nous fasse juger qu'il existe quelque chose hors de 
nous ? Qu'indépendamment de la résistance que nous en 
éprouvons, nous ayons senti que nous avons la faculté 
de nous mouvoir à notre gré, et que notre volonté se 
trouve en opposition avec le toucher. Il est aisé de voir, 
dit-il, qu'alors je dois inévitablement sentir que ce qui 
me résiste n'est pas moi, et juger qu'il existe au dehors 
quelque chose distinct de moi. 

Ainsi Destutt-Tracy ne diffère de Condillac que dans 
un point, en ce qu'il croit qu'aucune sensation, pas 
même^ celle du toucher, n'a la propriété de nous faire 
connaître les causes qui la produisent, et qu'il suppose 
que cette connaissance est une induction de l'esprit, une 



— 168 — 

conséquence qu'il tire toutes les fois qu'il sent qu'une 
résistance s'oppose à sa volonté motrice. 

Destutt-Tracy a raison de penser que les sensations 
n'ont rien en elles-mêmes qui nous révèle leurs causes, 
et il est fondé à croire, contre l'avis de Condillac, que, 
sous ce rapport, le toucher n'a aucun privilège qui le 
distingue des autres sens. Mais il a tort d'affirmer que 
l'action de sentir se borne à nous faire connaître notre 
existence et nos manières d'être. Dans toute sensation 
externe, il y a trois choses qui se font sentir, une sensa- 
tion, un sujet sentant et un objet senti, parce que dans 
toute impression il y a une action étrangère produite sur 
un organe, une résistance de l'organe à cette action, et 
un effet produit sur lui, malgré cette résistance; et que 
tout ce qui se fait dans une impression doit se faire 
sentir dans la sensation, puisque celle-ci en est l'expres- 
sion morale. Ces trois choses sont inséparables, et l'une 
ne saurait avoir lieu sans les deux autres, parce qu'elles 
ont pour causes physiques les conditions intégrantes 
de l'impression, et que celles-ci se supposent l'une 
l'autre. 

Il est vrai que sentir d'où nous vient une sensation, 
c'est sentir un rapport, c'est juger. Conséquemment 
toute sensation que nous rapportons à une cause quel- 
conque n'est plus une sensation, c'est un jugement. Mais 
ce jugement n'est point le produit de l'esprit sur la sen- 
sation, comme le veut M. Destutt-Tracy; c'est un acte 
du sens par lequel, en même temps que la sensation 
paraît, il nous en fait sentir la cause et son rapport à 
elle. C'est un jugement qui se fait en nous, sans nous, 
et dont la nature s'est chargée toute seule, en nous fai- 
sant voir à la fois et les deux corrélatifs et la relation. 



— '69 — 
Si nos sensations ne portaient pas avec elles le témoi- 
gnage de leurs causes, comme il n'y a, dit d'Alembert, 
aucun rapport intrinsèque entre chaque sensation et 
l'objet qui l'occasionne, ou du moins auquel nous le rap- 
portons, il ne paraît pas qu'on pût trouver, par le raison- 
nement, de passage possible de l'une à l'autre- et le 
moyen que propose Destutt-Tracy ne me semble pas 
pouvoir atteindre ce but. En effet, suivant cet auteur 
pour passer de la sensation à son objet, il faut savoir 
que je me meus, que je me meus à volonté, et sentir une 
résistance à ce mouvement volontaire, pour en conclure 
que ce qui résiste est autre chose que moi. Mais qu'est-ce 
qu'un mouvement, sinon le passage successif d'un corps 
d'un heu dans un autre, ou le changement de son rap- 
port avec l'espace? L'idée du mouvement n'est donc 
qu'une idée relative qui suppose préalablement en nous 
la connaissance acquise des corps et de l'espace. Or, si 
l'idée du mouvement ne peut s'obtenir que par l'inter- 
médiaire des deux idées de corps et d'espace, comment 
pourrait-elle nous conduire à connaître qu'il y a des 
corps? Nous le savons avant qu'elle nous l'apprenne. 
Cette connaissance nous vient donc par une autre voie. 

L'on dira peut-être que le mouvement n'est d'abord 
pour nous qu'une pure sensation, une manière d'être. Je 
me meus, je le sens et voilà tout. Mais s'il n'est primiti- 
vement pour nous qu'une sensation, ce n'est donc point 
encore un mouvement. Car comment puis-je dire : je me 
meus, je le sens, lorsque je ne fais que sentir une sensa- 
tion? Que faut-il donc pour que la sensation devienne 
pour moi un mouvement? Deux choses : savoir que j'ai 
un corps coexistant avec d'autres dans l'espace et suscep- 
tible de se transporter d'un lieu à un autre, et observer 



— 170 — 
que, quand il change de place, j'éprouve une sensation 
qui correspond à cette action. Sans ces préalables néces- 
saires, je ne vois pas que le mouvement puisse être autre 
chose qu'une sensation. 

La conviction où nous sommes qu'il y a des corps est 
une croyance et non pas l'effet d'une démonstration; 
nous avons cru à leur existence longtemps avant de 
savoir que nous avions raison d'y croire. Il n'est pas 
présumable que ce soit par une induction de l'esprit 
que nous passions de la sensation à sa cause. Tous les 
hommes, dit d'Alembert, franchissent ce passage im- 
mense; tous le franchissent rapidement et de la même 
manière. Il y a plus, tous les animaux, de quelque classe 
qu'ils soient, parviennent aussi sûrement que nous au 
même résultat. En serait-il ainsi, si l'auteur de la nature 
avait abandonné cette première connaissance à nos pro- 
pres recherches ? Concluons donc que la voie par laquelle 
Destutt-Tracy se persuade que nos sensations parvien- 
nent à être instructives de ce qui est hors de nous, peut 
être excellente pour nous rassurer sur la réalité des 
choses et justifier à la raison notre croyance; mais elle 
est inadmissible comme moyen d'arriver à la connais- 
sance des causes extérieures, parce qu'elle suppose connu 
ce qui est en question, l'existence des corps, et que la 
connaissance que nous aurions par elle des corps serait 
une induction et non pas un sentiment, ce qui est con- 
traire à l'observation. 

Si tous les systèmes que les philosophes ont proposés 
jusqu'à ce jour pour expliquer comment les sens nous 
informent de l'existence et de la nature des corps, sont 
également inadmissibles en raison de leur peu d'accord 
avec l'expérience et l'observation, ce problème serait-il 



— I 7 I — 

donc insoluble ? Et ne peut-on pas trouver une manière 
d'expliquer la chose plus conforme au procédé de la na- 
ture? Je suis loin de le penser; j'en ai déjà indiqué une 
dans les chapitres précédents, qui me paraît offrir cet 
avantage. Mais pour que l'on soit plus en état d'en juger, 
je vais l'exposer ici sommairement. 

i° Puisque nos sensations externes sont les résultats 
moraux des impressions des causes extérieures, on ne 
peut se refuser à reconnaître que tout ce qui se passe 
dans ces impressions doit être senti. Or, il y a trois 
choses, avons-nous dit, dans une impression, une action 
étrangère produite sur un organe, une résistance de la 
part de l'organe et un effet produit malgré cette résis- 
tance. Il doit donc y avoir aussi trois choses senties dans 
la sensation, une sensation, un sujet sentant et un objet 
senti. Ainsi, telle est la nature des sensations externes 
que chacune d'elles nous apporte avec elle trois sortes de 
connaissances, celles de notre être, de la sensation et de 
quelque chose d'étranger à nous comme cause de sensa- 
tion. C'est donc la nature qui nous fait passer elle-même 
de la sensation à son objet, en nous faisant sentir simul- 
tanément l'une et l'autre, et en associant deux choses qui 
n ont entre elles aucun rapport intrinsèque et qui eussent 
toujours été séparées par un intervalle immense que la 
raison n'aurait jamais pu franchir. 

Cette propriété n'est pas un privilège exclusivement 
réservé à un seul sens, comme le veut Condillac; tous y 
participent également et nous rendent le même témoi- 
gnage. Toutefois, ce témoignage se borne à nous attester 
l'existence des choses extérieures sans rien préjuger sur 
leur nature; ce ne sont pour nous que des causes dont 
nos sens nous font sentir la présence. La vue et le tou- 



— 172 — 
cher ne tiennent pas un autre langage pendant un certain 
temps, car tant qu'ils ne sont pas actifs et qu'ils ne vien- 
nent pas au-devant de l'impression, ils ne sont pas plus 
instructifs que les autres. Tel paraît être l'état de l'enfant 
dans les premiers jours de sa naissance. 

2 Toutes nos sensations externes ont un double rapport, 
l'un à nous comme à leur sujet, et l'autre à quelque chose 
hors de nous, comme à leur cause productive. Mais il y 
a cette différence entre les deux rapports, que dans le pre- 
mier toutes, si on en excepte pourtant celles qui concernent 
le physique de notre être, toutes se rapportent au moi 
sentant, sans s'y faire sentir; au lieu que dans le second, 
non seulement elles se rapportent au dehors, mais elles 
s'y jettent, elles s'y répandent et s'y font sentir. Ce der- 
nier rapport n'est donc point un simple jugement natu- 
rel, un jugement d'association ; c'est un entraînement des 
sensations vers les causes qui les font naître, lequel a 
pour principe la réaction des organes, et pour cause 
déterminante la réflexion des impressions vers leur point 
de départ. Cette force qui les appelle au dehors, pour 
les rattacher à leur objet, est telle que l'on ne saurait s'y 
soustraire; elle est si puissante que si le moi se faisait 
sentir dans elles, elles l'entraîneraient avec elles et le 
répandraient dans toute la nature. 

3° Le sens du toucher a cela de particulier que lors- 
qu'il éprouve une impression étrangère, on sent à la fois 
l'objet qui touche et l'organe touché, et il est remar- 
quable que le second sentiment se rapporte aux points 
de l'organe qui reçoivent l'impression et qu'il y entraîne 
le moi avec lui. Si l'on n'observe pas la même chose 
dans les autres sens, la raison en est que les impressions 
des causes extérieures qui agissent sur eux n'y réveillent 



— 173 — 
point le [sentiment de l'organe, et qu'alors le moi reste 
concentré dans le centre de perception. Le toucher a 
donc lui seul le privilège de nous donner le sentiment 
de notre corps et de nous le faire distinguer de tout ce 
qui n'est pas lui en y répandant le moi partout et en l'y 
circonscrivant. Car il est d'observation que notre moi 
est double lorsqu'une partie de notre corps en touche 
une autre, et il est simple et sans réplique quand nous 
touchons un corps étranger. 

^ 4° Il est donc constant que tous les sens concourent 
également à nous faire connaître l'existence des choses 
extérieures à nous, que le toucher y ajoute celle de nos 
organes, et que tous rapportent leurs sensations à ces 
objets comme à leurs causes, et nous les y font sentir. 
Mais ces connaissances, quelque importantes qu'elles 
soient, ne nous donnent point encore l'idée des corps. 
Avec elles, nous saurions seulement qu'il existe hors de 
nous des choses odorantes ou sapides, sonores ou lui- 
santes, et des choses qui nous choquent et que nous 
heurtons; en un mot, nous ne connaîtrions les causes 
extérieures que par leur activité, et nous ignorerions 
toujours leur mode d'existence si nos sens bornaient là 
leurs fonctions. Heureusement il n'en est pas ainsi, car 
la vue et le toucher ont en outre en commun la faculté 
de nous montrer les corps sous leurs propriétés consti- 
tutives, le premier en nous les représentant comme une 
étendue colorée et circonscrite, et le second en nous les 
faisant sentir comme une étendue solide et limitée. Mais 
il s'élève ici une difficulté, celle de savoir comment des 
sensations simples peuvent nous donner la notion de 
l'étendue et pourquoi les produits des autres sens ne 
jouissent pas du même avantage. Ce singulier pouvoir 




— '74 — 
me paraît tenir à l'organisation spéciale de ces deux 
sens et à la loi de rapport de leurs sensations ; et voici 
comment : 

Telle est la structure de l'organe du toucher, qu'il se 
trouve répandu sur tous les points des surfaces de notre 
corps, et que lorsqu'un corps étranger nous touche 
quelque part au dehors, chaque point de sa surface a 
sur l'organe touché son point correspondant sur lequel 
il agit exclusivement. Or, si chaque point fait son im- 
pression à part, chacun d'eux doit se faire sentir séparé- 
ment; et comme tous les points des corps qui sont en 
contact avec l'organe agissent simultanément, il doit en 
résulter une sensation multiple de résistance dont tous 
les éléments soient distincts. Sans doute une pareille 
sensation ne suffit pas pour nous donner l'idée de 
l'étendue, encore moins d'une étendue figurée, puis- 
qu'elle ne nous fait connaître que la coexistence de plu- 
sieurs points, et qu'il faut encore, pour l'étendue, sentir 
ces points les uns hors des autres et chacun dans un 
point déterminé de l'espace, quoique coexistants dans 
un même lieu. Mais il faut faire attention qu'il est de la 
nature des sensations externes de se rapporter au dehors 
et de se faire sentir à l'endroit d'où nous vient l'impres- 
sion, et que dans cette circonstance, où le corps qui est 
en contact avec nous nous presse sur autant de points 
distincts qu'il y en a sur sa surface, chaque point de 
celle-ci ne doit pas seulement se faire sentir distincte- 
ment, il doit encore avoir hors de nous un rapport spé- 
cial, et se circonscrire dans un point déterminé de l'es- 
pace. Gela étant, il est aisé de voir qu'en vertu de ce 
rapport spécial, tous les points sentis doivent aussi se 
ranger entre eux dans le même ordre que ceux du corps 






— 175 — 
touché et donner à l'étendue solide qu'ils représentent 
une configuration conforme à celle de l'objet 

Il est donc prouvé que le toucher ne do'it qu'à son 
organisation et à la loi du rapport des sensations le pou- 
voir de nous faire sentir les corps tels qu'ils sont. Mais 
si la vue peut se prévaloir des mêmes avantages, on ne 
saurait lui refuser un pareil pouvoir, du moins celui de 
nous faire voir l'étendue superficielle des corps et leurs 
contours. L'œil n'est-il pas admirablement construit 
pour détruire la divergence des rayons qui lui viennent 
de chaque point visible de la nature, et faire que chacun 
d eux ne frappe qu'un point distinct de la rétine? Et les 
sensations de la vue ne se rapportent-elles pas, comme 
celles des autres sens, au point de départ de leurs im- 
pressions ? Ce n'est donc pas le toucher, comme le pense 
Condillac, qui nous fait voir des objets colorés, en éten- 
dant les sensations de la vue sur des surfaces ; ce sont les 
couleurs elles-mêmes qui, en s'étendant et se limitant 
respectivement dans l'espace par suite de leurs rapports 
nous expriment pour chaque objet la situation de ses 
points visibles, et nous représentent ainsi des étendues 
diversement configurées. 

Il n'en est pas de même des sensations de l'ouïe de 
1 odorat et du goût; aucune ne porte avec elle l'idée de 
1 étendue. Mais il est à remarquer que leur inaptitude à 
cet égard vient de ce que l'organisation de ces trois sens 
ne se prête point à ce genre d'information. Dans l'organe 
acoustique, toutes les vibrations qui partent d'un corps 
sonore frappent en commun tous les points de la pulpe 
auditive ; pareille chose a lieu pour les effluves odorants 
dans 1 organe olfactif et dans celui du goût pour les prin- 
cipes sapides. Dans eux on ne voit nulle part une dispo- 













— 176 — 

sition organique propre à isoler les impressions et à 
rendre l'action de chaque rayon sonore ou de chaque 
principe odorant ou sapide individuelle et moléculaire. 
Il doit donc en résulter des sensations uniformes où rien 
de multiple ne se fait sentir et dont les éléments se con- 
fondent au dehors dans un rapport commun. 

5° L'on voit, d'après ce qui précède, que les sens 
externes ont réellement la faculté de nous faire connaître 
les objets extérieurs; mais on a dû remarquer que chacun 
d'eux ne nous les montre que sous le rapport qui l'affecte, 
de manière que si leur témoignage restait isolé, nous 
saurions qu'il existe hors de nous des choses qui nous 
apparaissent sous une étendue colorée, d'autres qui se 
font sentir sous une étendue solide; nous saurions qu'il 
y en a de sonores, d'odorantes ou de sapides, mais nous 
ignorerions que ces qualités peuvent appartenir à un 
même sujet. Or, cette dernière connaissance qui nous 
manque encore, c'est l'expérience qui la donne; car c'est 
elle qui, en réunissant les différentes dépositions des 
sens, nous apprend qu'une même chose peut se montrer 
à nous sous divers rapports et être la source commune 
de tout ce que nous éprouvons en sa présence. 

Il résulte donc de cet exposé les propositions sui- 
vantes : i° Toutes nos sensations externes portent avec 
elles l'idée de leurs causes productives, et les sensations 
tactiles y ajoutent celle du physique de notre être. Ces 
notions ne sont donc point l'effet d'une inspiration de la 
nature, ni d'une induction de l'esprit, ni d'une suggestion 
propre au toucher, mais bien celui d'un sentiment qui 
a sa cause déterminante dans la nature de l'impression. 
2° Toutes se rapportent au dehors et se rattachent à ces 
causes extérieures comme à un principe d'où elles éma- 



ZLu PP ° n CSt dÛ " UnC l0i de ^^nisation par 
laquelle toute impression reçue est réfléchie vers son 
point de départ. 3» Toutes, en vertu de ce rapport, n us 
représentent leurs causes productives comme douée 
dune qualité active spéciale; elles sont sonores odo 

sToï d aP ; dCS ' 1UminCUSeS ° U réSi — Ma» I n- 
«ations de la vue et du toucher ont cela de particulier, 

que„e S n ous représentent leurs causes comme quelqu 

chose d étendu et de configuré. Cette propriété, ai-je dit 

ient aorganisationpropredecesdeuxsensetaùmodedu 
rapport de leurs sensations, qui en est la suite. 4° Telle est 
la force du rapport des sensations à leurs causes, que sans 
cesse nous les confondons avec celles-ci, sans nou's douter 
qu elles n en sont que les images; et telle est la force du 
sentiment de ces causes, que nous ne pouvons nous dé- 

eeons I "h " ' ' eUr réalké ' Ct qUC t0 ^° urs nous na- 
geons à la chose représentée et ja mais à la sensation qui 

a représente. 5« Enfin, nous devons à l'expérience de 
compléter 1 instruction de nos sens en faisant concourir 
leur témoignage. 

Si ces faits se trouvent suffisamment établis, comme je 
le crois, il me semble qu'il est à présent facile de conce- 
voir comment nos sensations parviennent à nous élever 
a la connaissance de choses parfaitement étrangères à 
elles, et même incompatibles avec leur nature 




Dess. El. de VHomme moral. 



12 



— 178 — 



CHAPITRE X. 



Des sensations affectives. 




ans les chapitres précédents, je ne me suis 
occupé que des sensations chargées de nous 
manifester le matériel de notre existence, et de 
nous mettre en rapport avec tout ce qui est hors de nous. 
Je vais parler à présent de celles qui nous font connaître 
les conditions de cette existence et juger les actions de la 
nature qui peuvent la seconder ou la contrarier. 

Les corps, en agissant sur nos organes, ne se bornent 
pas à y faire naître divers ébranlements conformes à la 
nature de leur action; ils peuvent encore y produire un 
changement nuisible ou favorable, suivant le mode ou le 
plus ou moins d'intensité de cette action. Or, la nature 
nous instruit de cette double influence par deux nou- 
velles sensations, qui réunissent à l'avantage de nous 
avertir promptement celui de nous intéresser vivement 
à leur objet. Ces deux sensations sont le plaisir et la dou- 
leur. Le plaisir est une manière d'être agréable, que l'on 
voudrait pouvoir retenir, et la douleur un état pénible, 
auquel on désire se soustraire. 

Il y a deux sortes de plaisir et de douleur : l'une ab- 
solue et l'autre relative. La première est commune à tous 
les êtres animés et à tous les individus de chaque espèce; 
la seconde est variable dans les espèces et dans les indi- 
vidus, et dépend du mode d'organisation de chacun 
d'eux. La première ne s'occupe que de la conservation 
de l'individu et de sa reproduction; la seconde est spé- 

12. 






— <79 — 
fâi't^tjt ^ 5M ?**««** LW nous 

piewentir ce qui peut es remnl.V r ». 
Physique, veille au bien être S Vv n ■ '' . enHèreme « 
essentiellement toora ™| , "' ' ° rga "' sa,ro " ! ''«««, 
notre être « „o u ™ £. ' ^ rtei °™ de 
nous les perfections d" ! ^ ^ h °- d < 
première sou, voluptueuses TZ££7%££ 
remeu, attachées à l'exercice du touche d' S 
du goût; celles de 1- .» j «mener, de 1 odorat et 
sives e ,c „, son. attrayantes ou répul- 

sives, et ce sont les impress fons de la vue e, rl«. r>„ ■■ ■ 
■es font naître. La douleur e, le a" h"" 
autant de foyers distincts au' il v T *> h W^ °nt 
dans notre corps ■ car ounfo , "^"^ XnsMK 

«iste dans nn^o'mZn ^IT^^ 
-«tt U dans les organes qu , en ^T^T 

l'âme s ,n<! l'rSfr. • ^sterne . elles modifient 

. Sans ' émouvoir, tandis que les seront 

p.u S o„ L»Tz d z:î m : z™: r émo,ion 

pure », ;ffe tiVM , et les au ; r t" —7;-;-- 

s.ves. Je ne m occuperai pour le maman, que des pré 






— 180 — 

La douleur et le plaisir paraissent être deux modifica- 
tions particulières de la sensation du toucher ou de cette 
sensibilité générale qui appartient à tous nos organes, si 
l'on en excepte pourtant les os et les ligaments ; encore 
ces derniers deviennent-ils sensibles lorsqu'on leur fait 
éprouver une forte distension. Les sens de la vue, de 
l'ouïe, de l'odorat et du goût n'en sont pas exempts, 
puisque, indépendamment de la faculté de sentir qui leur 
est propre, ils ont en commun celle du toucher. Il y a 
plus : les mêmes agents qui mettent en jeu leur manière 
de sentir particulière peuvent encore faire naître en eux 
le sentiment du plaisir ou celui de la douleur par l'inten- 
sité seule de leur action, ou par la disposition présente 
des organes. Ne sait-on pas qu'une lumière trop vive 
blesse la vue, qu'une lumière plus douce la flatte, et que 
ce dernier degré même l'offense quand l'œil est affecté 
d'une ophtalmie ? Il en est de même des sons et des 
odeurs pour l'ouïe et l'organe olfactif : un acide étendu 
d'eau est agréable au goût, il est corrosif quand il est 
concentré. Tous les aliments paraissent amers quand on 
est malade, tous au contraire font plaisir lorsqu'on entre 
en convalescence. Un léger degré de froid ou de chaleur 
est agréable ; un degré intense de l'un ou de l'autre nous 
fait souffrir. Le froissement, la contusion, la piqûre, la 
solution de continuité et l'érosion produisent de la dou- 
leur; un simple attouchement, un frottement léger, nous 
procurent, au contraire, un plaisir plus ou moins vif. Ces 
mêmes actions, ainsi qu'un léger degré de froid ou de 
chaleur, sont insupportables lorsque l'organe cutané est 
enflammé. 

Quoique nous ne sentions pas les impressions que nos 
organes internes reçoivent continuellement du sang qui 



.'.,-y-v!; 






— 181 — 
les parcourt, et que les actions qu'elles y excitent ne 
soient pas non plus aperçues, par la raison sans doute 
que les unes et les autres sont trop faibles pour être 
transmises par les nerfs au cerveau, il est constant néan- 
moins qu'il n'y a pas une seule partie interne de notre 
corps qui, dans certaines circonstances, ne nous fasse 
sentir à sa manière au moins l'aiguillon de la douleur. 
En effet, nos organes peuvent être lésés dans leur struc- 
ture ou troublés dans leurs fonctions par des impressions 
venant du dehors, ou par les aberrations mêmes des forces 
vitales. Or, quand cela arrive, il survient dans l'organe 
affecté une inflammation et une douleur plus ou moins 
aiguë, qui fait place ordinairement à une sensation 
agréable lorsque l'inflammation se calme, et que la réso- 
lution s'opère. Souvent l'harmonie générale des fonc- 
tions est troublée, et le système entier est menacé; alors 
une irritation de même nature fait naître partout un 
sentiment plus ou moins douloureux; tout s'affecte et 
souffre à la fois; on existe péniblement. Mais lorsque le 
mal vient à se dissiper, le plaisir succède bientôt à la 
douleur, et l'on sent alors le plaisir d'exister, d'autant 
plus vivement que la souffrance a été plus longue et plus 
aiguë. 

Nos organes peuvent encore éprouver de la douleur 
ou du plaisir par une autre cause que celle de leur lésion 
ou du désordre de leurs fonctions. Ils ont tous besoin 
d'action et de repos : car le défaut d'exercice leur donne- 
rait une surabondance de force sans emploi, et l'absence 
de tout repos les plongerait dans l'épuisement. Or, ce 
besoin alternatif d'action et de repos se manifeste à nous 
par une sensation pénible, qui s'accroît d'autant plus 
qu'on est plus longtemps à le satisfaire; et lorsqu'on l'a 






' 



— l82 — 

satisfait, elle est remplacée par un sentiment de plaisir, 
dont la vivacité est toujours proportionnelle à l'intensité 
du besoin qui l'a précédé. 

Ainsi, si l'on n'a égard qu'aux impressions diverses 
que nos organes peuvent éprouver, la douleur serait pro- 
duite par trois causes : la lésion des organes, les fonc- 
tions troublées et les besoins; et le plaisir serait l'effet 
des actions opposées à ces impressions. 

Il n'est pas rare de voir le plaisir paraître seul, et sans 
être précédé ou suivi d'aucun sentiment pénible. La 
douleur, au contraire, est quelquefois précédée par le 
plaisir, mais presque toujours elle se termine par celui-ci 
quand la mort ne lui succède pas. Dans les lésions, ou 
lorsque les fonctions sont troublées, ne sent-on pas aus- 
sitôt que la cicatrice se forme, ou que l'inflammation se 
résout, un certain chatouillement agréable dans la partie 
offensée, qui annonce que le désordre se répare? Ne 
respire-t-on pas avec plus de plaisir un air frais, après 
avoir été exposé à l'ardeur du soleil ? Une chaleur mo- 
dérée ne paraît-elle pas plus douce lorsqu'on a souffert 
du froid ? Existe-t-il un seul besoin dont la satisfaction 
n'entraîne pas après elle un vif contentement? L'on aurait 
tort de penser que ce sentiment de plaisir qui succède 
ainsi à la douleur n'est qu'une simple vue de l'esprit, 
par laquelle il s'applaudit de ne plus souffrir : c'est une 
véritable sensation opposée à la première, qui l'avertit 
d'un changement favorable survenu dans l'organe malade, 
et qui le dédommage par sa douceur de la souffrance qu'il 
a endurée. 

Puisque le plaisir et la douleur sont deux sensations 
opposées, il semble que les mouvements organiques aux- 
quels la nature les a attachées devraient l'être aussi. 



— i83 — 

Quelle est donc leur nature, et en quoi diffèrent-ils l'un 
de l'autre ? 

Il me semble qu'on peut assigner physiquement les 
limites respectives du plaisir et de la douleur de la ma- 
nière suivante. Lorsqu'une impression , de quelque nature 
qu'elle soit, est assez faible pour ne produire dans les 
organes aucun changement d'état, l'ébranlement qu'elle 
y fait naître est la cause d'une sensation ; mais celle-ci 
n'est suivie d'aucune affection agréable ou pénible. 

Elle est indifférente, parce que l'état naturel des or- 
ganes n'a pas changé, et que le rythme de leurs mouve- 
ments est le même. Il n'en est pas ainsi lorsque l'impres- 
sion est capable de leur procurer un surcroît d'action 
vitale. Dans cette circonstance, si cet accroissement des 
propriétés vitales ne dépasse pas le rythme nécessaire au 
mode de l'organisation; si, loin de troubler les fonctions, 
il ne fait que leur donner un plus grand développement; 
alors l'ébranlement produit par l'impression devient la 
cause d'une sensation plus ou moins agréable, suivant le 
degré du mouvement, laquelle ne cesse de se faire sentir 
tant que l'action vitale n'est pas revenue à son rythme 
naturel. Si l'impression donne, au contraire, aux forces 
vitales des organes une activité excessive et telle que les 
fonctions en soient troublées, alors, au lieu du plaisir, on 
n'éprouve plus que de la douleur, laquelle persévère dans 
son intensité tant que le degré d'exaltation subsiste. 
Lorsqu'il vient à s'affaiblir, on remarque que la douleur 
s'assoupit graduellement, et que bientôt le plaisir lui suc- 
cède, pour disparaître ensuite lui-même, lorsque l'organe 
affecté est rentré dans son état normal. 

En admettant que le plaisir et la douleur dépendent 
d'un certain changement d'état survenu dans les forces 



■ 









— 184 — 
vitales des organes, et que ces deux sentiments ont tou- 
jours leur siège dans la partie immédiatement affectée, 
n'oublions pas d'observer qu'ils ne sauraient avoir lieu 
si les impressions locales n'étaient transmises par les 
nerfs au centre de perception. Personne n'ignore que, 
lorsqu'un membre souffre, on peut émousser ou sus- 
pendre la douleur, soit en émoussant la sensibilité de ce 
centre par l'opium ou quelque autre substance narco- 
tique, soit en interceptant la communication du membre 
souffrant avec le centre, par la ligature ou la compres- 
sion du nerf qui s'y distribue. Quand les nerfs cutanés 
sont frappés de paralysie, la peau devient insensible ; on 
a beau la piquer ou la brûler, elle ne ressent plus rien. 
Il faut donc reconnaître que l'existence des sensations 
affectives est attachée, de même que celle des autres 
modes de la sensibilité, à deux conditions physiques 
indispensables, impression dans un organe et transmis- 
sion de cette impression au centre de perception. 

Je sens que l'on peut opposer à cette conclusion le témoi- 
gnage des militaires mutilés, qui, longtemps après l'am- 
putation d'un de leurs membres, ressentent de la douleur 
dans ce membre qui n'est plus, ou plutôt dans la jambe 
de bois qui en tient lieu. Certainement, dira-t-on, il n'y 
a point ici d'impression préalable à la sensation, puisque 
la jambe qui devrait en être le sujet n'existe plus. Mais 
si l'on y fait attention, ce fait, tout singulier qu'il est, et 
malgré son apparente contradiction avec le principe éta- 
bli ci-dessus, se concilie néanmoins très bien avec lui. Il 
faut observer que cette douleur ne se fait sentir que dans 
les changements de temps, qui rendent les cicatrices sen- 
sibles et réveillent les affections rhumatismales. Or, 
quoique dans le fait cité la jambe n'existe plus, les troncs 



— i85 — 
des nerfs qui s'y distribuaient se trouvent encore dans le 
moignon : ils peuvent donc recevoir des impressions 
douloureuses et les transmettre au cerveau. Il est vrai 
que la sensation se rapporte au delà de l'extrémité pré- 
sente des troncs nerveux, et qu'on ne l'éprouve pas au 
point ou se fait l'impression; mais elle établit son siège 
a 1 endroit où devraient se terminer les nerfs s'ils 
étaient dans leur intégrité, et au point d'où l'impression 
devrait partir si les nerfs n'étaient pas coupés. Elle suit 
en cela la loi générale du rapport des sensations, en vertu 
de laquelle toute sensation qui est produite par le contact 
immédiat des corps sur nos organes se rend constamment 
au point touché; tandis que celles qui s'opèrent par une 
action des corps transmise à nos organes par un fluide in- 
termédiaire, viennent toujours aboutir au point d'où est 
partie l'action. 

Tous nos organes sont susceptibles d'éprouver du 
plaisir ou de la douleur; mais tous ne jouissent pas de 
ces propriétés au même degré. Les nerfs doivent être 
placés au premier rang sous ce rapport, non seulement 
a cause de 1 influence qu'ils exercent sur le pouvoir de 
sentir des autres organes, mais encore en raison de la 
sensibilité qui leur est propre. Dans ce système, le plai- 
sir est la volupté, et la douleur un supplice. La sensibi- 
lité est très obscure dans les os, les ligaments et les 
tendons; il ne faut rien moins que la fracture dans les 
premiers pour la réveiller, et une entorse ou une forte 
distension dans les autres. Cependant ces systèmes de- 
viennent le siège de violentes douleurs lorsque l'inflam- 
mation s'y développe; cela prouve que leur défaut de 
sensibilité apparent n'est dû qu'à la forte résistance qu'ils 
opposent aux impressions ordinaires. 



— 186 — 

Le plaisir et la douleur ne paraissent pas attachés dans 
tous les hommes au même degré d'excitation. Telle im- 
pression qui affecte agréablement les uns, est indiffé- 
rente aux autres, et lorsque cette impression, devenue 
plus forte, procure du plaisir aux derniers, souvent elle 
est douloureuse pour les premiers. Le coup dont un fort 
de la halle frappe de la main l'épaule de son camarade 
en signe d'amitié, ne produit sur lui qu'une sensation 
agréable de surprise, tandis qu'il serait capable d'of- 
fenser les membres d'une femme délicate qui le recevrait. 
Dans la femme et l'enfant, le plaisir est vif, et la douleur 
aiguë, et l'un et l'autre se succèdent brusquement; mais 
en revanche ils passent rapidement. Chez l'homme ro- 
buste, particulièrement dans l'âge viril, la sensibilité est 
plus difficile à émouvoir; le plaisir est moins vif, mais 
plus calme, la douleur moins aiguë, mais plus profonde, 
et l'un et l'autre sont moins fréquents, mais plus du- 
rables. 

Ces différences de sensibilité ont leur principe dans le 
tempérament des organes. J'entends par tempérament 
cette aptitude plus ou moins grande de la fibre animale à 
céder ou à résister à une impression; ce qui suppose des 
forces sensitives plus ou moins développées autour d'elle 
et proportionnelles à sa densité et à sa grosseur. Elles 
doivent donc être rares dans une fibre délicate, et denses 
dans celles qui sont plus grosses et plus compactes. 

D'après cela, il est aisé de concevoir que, dans le pre- 
mier cas, la fibre sera plus susceptible d'être modifiée 
par les impressions, et en même temps plus disposée à 
revenir à son état naturel; tandis que dans le second elle 
résistera plus longtemps à l'impression, et lorsqu'elle 
viendra à céder, elle reprendra plus difficilement son 



— 187 — 

premier état. En un mot, il y aura plus de mutabilité 
dans l'une et plus de constance dans l'autre. 

La sensibilité peut encore être modifiée dans un même 
individu par l'influence de l'imagination et des passions, 
ou par l'effet des boissons spiritueuses. Telle est l'in- 
fluence de ces causes, que les personnes qui y sont sou- 
mises peuvent supporter sans souffrir les coups les plus 
violents et les tourments les plus cruels, et, ce qui est 
bien extraordinaire, quelquefois même elles y trouvent 
du plaisir. Les faquirs, dans l'Inde, se frappent et se dé- 
chirent les membres dans leurs convulsions extatiques 
sans en ressentir de la douleur. Les convulsionnâmes, en 
France, au milieu de leurs transports religieux, sollici- 
taient des assistants la faveur de recevoir des coups de 
bûche sur la poitrine, et ils avouaient après ce traite- 
ment n'en avoir reçu que du plaisir et un soulagement 
qu'ils dés lg naient sous le nom de secours. Ne sait-on pas 
que les fous, dans leurs accès, sont insensibles au froid 
et à toutes les intempéries de l'air? que les hommes 
transportés par la passion de l'amour, ou par une vio- 
lente colère, sont inaccessibles à la douleur? Vanhel- 
mont rapporte avoir vu un criminel qui resta insensible 
aux tourments de la question, tant qu'il put boire de 
l'eau-de-vie et manger de l'ail; mais qui, dès qu'il fut 
privé de ce secours, ne tarda pas à céder à la douleur et 
à faire l'aveu de son crime. Je pourrais encore citer le 
fait connu de ce jeune homme de Paris qui, après s'être 
fortement garotté les membres avec des cordes, et en 
avoir souffert pendant quelques instants, éprouvait en- 
suite des sensations délicieuses, qu'il lui était impossible 
d'exprimer. Les premiers effets paraissent avoir pour 
cause une concentration intérieure des forces sensitives; 



I 






— 188 — 
et le dernier, un abaissement de ton survenu dans les 
organes par la continuité de l'impression. 

Enfin, le plaisir et la douleur s'engourdissent avec 
l'âge, et l'habitude les émousse. Dans les premiers jours 
de notre naissance, nous n'existons que pour la douleur. 
A proportion que l'organisation s'affermit, nos sens 
s'ouvrent au plaisir, et nous tombons ensuite dans l'indif- 
férence par la dégradation successive de notre être. Per- 
sonne n'ignore aussi que le plaisir s'affadit par la jouis- 
sance, et qu'il n'est pas de douleurs éternelles. Je suis 
loin de penser, avec Bichat, que les divers sentiments de 
peine, de plaisir et d'indifférence que nous éprouvons 
successivement de la part des mêmes objets dans le cours 
de la vie, ou par la fréquente réitération de leur impres- 
sion, ne sont pour l'âme qui les perçoit que le résultat 
d'une comparaison qui se fait involontairement en nous, 
entre la sensation présente de ces objets et leur sensation 
passée. Le plaisir et la peine ne sont point ici de simples 
perceptions de rapport et des vues de l'esprit sur nos 
sensations, mais bien de vraies sensations indépendantes 
de toute perception antérieure. L'un et l'autre sont l'ex- 
pression morale d'un changement d'état en bien ou en 
mal, survenu dans un organe à la suite d'une impres- 
sion. Si celle-ci se réitère souvent, n'est-il pas naturel 
que la sensation s'affaiblisse à mesure que l'organe se 
fait à l'impression, et qu'elle cesse même de se faire sentir 
lorsque les forces de l'organe se sont mises en rapport 
avec l'action impressive? 







- i8g - 




CHAPITRE XI. 

Du sentiment de la sensation ou de la perception. 

n développant dans les chapitres précédents 
les divers fonctions des sens, j'ai fait voir com- 
ment ils concourent à nous révéler notre exis- 
tence et celle des choses matérielles; mais je n'ai princi- 
palement considéré leurs sensations que comme les 
dépositaires de documents instructifs, et je n'ai fait qu'in- 
diquer de quelle manière ces documents se rendent 
présents à l'esprit et viennent à notre connaissance. C'est 
ce qu'il me reste à examiner. 

Il est incontestable qu'éprouver une sensation et sentir 
qu'on l'éprouve sont deux choses très distinctes, quoi- 
que inséparables l'une de l'autre. La première est une 
modification de l'esprit, la seconde en est le sentiment; 
l'une est une impression, et l'autre en est la réaction. Le 
sentiment est une espèce d'écho intérieur, qui redit pour 
ainsi dire la sensation : c'est par lui qu'elle est réfléchie 
et qu'elle retentit dans l'àme. La sensation est l'objet qui 
frappe l'entendement, le sentiment est l'éclair qui en 
rejaillit et la lumière qui l'éclairé. Si la sensation est une 
représentation de ce qui se passe hors de nous, le sen- 
timent en est l'interprète. C'est le sentiment qui nous 
fait apercevoir que nous sentons, et ce que nous sentons ; 
c'est lui qui nous atteste la présence de la sensation et 
nous en fait démêler tout ce qu'elle renferme. Sous le 
premier rapport, il est connu sous le nom de conscience, 
et sous le second, sous celui de perception et de discer- 



1 






— 190 — 
nement. Si la sensation est pour l'esprit, ce que l'objet 
visible est pour l'oeil, le sentiment en est la vision, et 
l'attention, le regard. En un mot, le sentiment estle prin- 
cipe de l'intelligence, et la perception en est le résultat. 

Il s'est élevé une grande discussion parmi les philo- 
sophes au sujet de la perception. Descartes, Malebranche 
et Leibnitz pensent que nous avons des perceptions dont 
nous ne prenons pas connaissance, et que nous ne con- 
naissons réellement que ce que l'attention nous a fait 
remarquer. Locke affirme, au contraire, qu'on ne saurait 
avoir une perception sans l'apercevoir ; que connaître un 
objet et le percevoir sont une même chose. Condillac 
veut que l'on distingue dans la perception l'impression 
sensible faite dans l'âme, et la conscience ou le sentiment 
de cette impression par lequel seul elle en prend connais- 
sance. Il soutient qu'il ne peut y avoir dans l'âme d'im- 
pression qui ne soit suivie de quelque conscience; mais 
que cette conscience en est quelquefois si légère que nous 
n'en avons aucun souvenir un instant après. 

Condillac a bien vu le point de la difficulté qui divise 
les deux écoles ; mais il s'est trompé lui-même en ne 
faisant dépendre la perception distincte des objets que de 
la nature et du rapport de l'impression avec notre tem- 
pérament ou nos goûts et nos passions, et non de l'atten- 
tion qu'il confond avec son produit. Il n'a pas vu que la 
perception nette et détaillée d'un objet suppose trois 
choses: i°Une impression reçue et répercutée par le centre, 
et une sensation confusément perçue dans l'âme. 2 Mou- 
vement spontané du centre par lequel il vient par les sens 
au-devant de l'objet de l'impression, et attention dans l'âme 
et perception distincte de l'objet. 3° Permanence de l'im- 
pression en l'absence de l'objet, concentration du centre 





— 191 — 

sur elle et attention réfléchie de l'âme et perception 
détaillée de l'objet, On voit que la sensation ne se con- 
vertit en une véritable connaissance que tout autant que 
le centre réagit spontanément sur l'impression et fixe de 
plus en plus exclusivement l'attention sur son produit 
moral. La perception distincte et réfléchie n'est donc 
pas l'effet d'un état passif du centre et du sujet sen- 
tant, mais bien le résultat de leur activité propre. 

Pour concilier toutes les opinions, nous dirons donc 
que, lorsqu'une sensation modifie notre esprit, cette 
impression ne peut pas avoir lieu qu'elle ne retentisse en 
quelque manière dans l'âme et ne la prévienne de ce qui 
se passe dans elle. A la vérité, ce premier sentiment est 
bien peu instructif, puisqu'il ne fait que nous avertir de 
la présence de la sensation ; mais il a l'avantage de provo- 
quer l'attention à se diriger sur elle, et c'est à la suite de 
cet acte d'attention que la perception devient successi- 
vement plus distincte et plus ou moins détaillée suivant 
le degré de l'attention et celui du discernement dont la 
faculté de percevoir est naturellement pourvue. On con- 
çoit, d'après cela, comment il peuty avoir beaucoup d'im- 
pressions dans notre âme dont nous ne prenons pas 
connaissance. La source de toutes les erreurs dans cette 
question vient donc de ce que les cartésiens ont entendu 
par perception les impressions que les objets font dans 
notre âme, et ils en ont conclu que toutes n'apportent pas 
avec elles la connaissance d'elles-mêmes; tandis que 
Locke entendait par perception, non l'impression, mais 
la connaissance que nous en prenons par la conscience, 
ou le sentiment qu'en fait naître l'attention. Et, dans ce 
sens, il avait raison de dire qu'il n'y a pas de perception 
qui ne soit perçue. 









— 192 — 
Quoique inséparable de la sensation, la perception est 
indépendante, dans son développement, de la finesse ou 
de la culture des sens externes. Les animaux ont, en 
général, les sens plus parfaits que nous : les uns ont, la vue 
plus perçante ou l'ouïe plus fine, les autres l'odorat plus 
subtil ou le goût plus sûr; cependant leur intelligence 
est au dessous de la nôtre. Le singe lui-même, qui, comme 
l'homme, joint aux sens précédents le libre et entier 
exercice du toucher, quel avantage en retire-t-il sous le 
rapport de l'intelligence? Malgré cette prérogative, que 
l'on a cru si favorable au développement de l'esprit 
humain, il ne s'élève pas au delà du stérile talent de l'imi- 
tation. L'enfant nouveau-né éprouve des sensations et ne 
paraît pas en prendre connaissance. Il est vrai qu'à ce 
début de la vie elles sont toutes affectives, et que l'enfant, 
absorbé par la douleur, est incapable de porter son atten- 
tion sur ce qu'elles ont d'instructif; mais les sens ne 
tardent pas à s'accoutumer aux impressions de la nature, 
et le flambeau de l'intelligence devrait luire pour lui 
aussitôt que ses sens n'ont plus rien d'affectif. Cependant 
ce n'est qu'au bout de deux mois environ que la première 
lueur de connaissance commence à poindre chez lui; il y 
a plus, longtemps après que les sens ont acquis leur der- 
nier degré de perfection, et lorsqu'ils sont stationnaires, 
le sens intérieur continue à se développer proportionnel- 
lement aux progrès de l'organisation intérieure, et jus- 
qu'au moment où celle-ci s'arrête. Lorsque la vie vient à 
rétrograder, on le voit ensuite peu à peu s'émousser, et 
quelquefois disparaître entièrement, avant que les sens 
aient cessé leurs fonctions. Les enfants rachitiques ne se 
font-ils pas remarquer par une précocité de conception 
et un discernement qui ne sont pas de leur âge ? Il n'est 



— 193 — 
pas rare de voir des jeunes gens dont le développement 
intérieur a été tardif éprouver tout à coup, au moment où 
la nature prend son essor, une explosion d'intelligence 
qui étonne ceux qui les connaissent. Dans les maladies 
inflammatoires ou nerveuses, souvent des hommes qui 
n ont dans leur état naturel que du bon sens, acquièrent 
par l'exaltation excessive de la sensibilité, une profondeur 
d idées une pénétration et une sagacité qui paraissent 
tenir de l'inspiration. Dans les fièvres adynamiques, 
ainsi que dans les paralysies quelquefois, au contraire, 
1 homme de génie descend brusquement du sommet de 
1 intelligence au dernier degré de l'instinct animal, quoi- 
que dans cet état de dégradation il ne cesse de jouir de 
ses sens. Enfin, l'idiot voit, entend, goûte, odore et palpe 
comme nous, et cependant la faculté de percevoir est 
tellement abolie chez lui que Ion serait tenté de croire 
qu'il ne sent pas, si l'on n'était assuré du contraire par 
ses cris et son rire insensé. 

Non seulement le sentiment générateur de la pensée 
dans son développement ne dépend point des sens, quoi- 
qu'ils en soient les excitants; il se déploie encore dans 
ses actes d'une manière inverse à leur évolution. 

Dans une sensation il y a deux choses à distinguer, et 
que l'on confond ordinairement : l'impression qu'elle 
produit sur l'esprit, et l'objet qu'elle représente. Lorsque 
a sensation est forte, le sentiment de l'impression qui 
lui est proportionnel domine celui de l'objet et en étouffe 
pour ainsi dire, la résonance; alors l'esprit, tout entier à 
l'impression, n'aperçoit plus ce qu'elle a d'instructif II 
n'en est pas de même lorsque, la sensation n'existant 
plus, l'imagination vient à en reproduire l'idée. Dans 
cette circonstance, on ne sent plus, on perçoit, parce que 

Dess. Et. de l'Homme moral. -, o 






' 



— i 9 4 — 
le sentiment de l'objet domine celui de l'impression, 
c'est-à-dire que l'un est tout quand l'autre se tait; c'est 
aussi le moment le plus favorable à l'intelligence et à la 
réflexion. L'expérience de tous les jours confirme ce 
résultat. Supposez -vous dans un cercle nombreux et 
brillant, ou dans une de ces réunions publiques où toute 
la population d'une ville accourt : mille sensations di- 
verses viennent vous assaillir et se présenter en foule à 
votre esprit; entraîné par elles, et pour ainsi dire ébloui 
par leur ensemble, vous avez tout vu, mais vous n'avez 
rien remarqué. Cherchez à vous soustraire à ce brillant 
spectacle : aussitôt votre imagination vous retrace un à 
un les différents objets que vous avez vus, et rien alors 
n'échappe à votre observation. De tout temps, les philo- 
sophes ont recherché la solitude pour pouvoir, en quelque 
sorte, digérer leurs sensations loin du tumulte des sens. 
Enfin, dans l'âge viril on devient réfléchi, méditatif et 
comme tout intérieur; tandis que dans la jeunesse on est 
hors de soi, on vit dans la nature, ou plutôt dans ses sen- 
sations. Cette différence ne vient-elle pas de ce que dans 
l'âge mûr les sensations sont moins impressives, et con- 
séquemment plus instructives ? 

Indépendamment de l'impression sensible qui, quand 
elle est trop vive, offusque la vue de l'esprit et trouble sa 
perception, nos sensations sont toujours suivies, lors- . 
qu'elles sont nouvelles, d'une certaine affection de peine 
ou de plaisir. Or, les sentiment affectifs nuisent encore 
plus à la perception que les impressions sensibles : tant 
qu'ils agitent l'âme, le sens instructif ne saurait se faire 
entendre, et cela ne peut être autrement. Le sens in- 
structif se rapporte à l'objet présent à l'esprit; il se dirige 
sur lui et nous fait connaître ce qu'il est en lui-même ; le 

13. 



r 



— r 9 5 — 
sens affectif, au contraire, se rapporte tout à nous et ne 
nous préoccupe que de la conformité ou de la non-con- 
formité de l'action de l'objet à l'état présent de nos or- 
ganes. D'ailleurs, les affections sont bien plus profondes 
et plus attachantes que de pures sensations : elles doivent 
donc l'emporter sur celles-ci. Heureusement que l'habi- 
tude amortit nos affections, et qu'à la longue elles de- 
viennent indifférentes, et qu'alors le sens instructif re- 
prend tout son empire : c'est ce qui a fait dire que 
l'habitude émousse le sentiment et perfectionne le juge- 
ment. 

Il est donc constant que les impressions sensibles et 
les affections qui les accompagnent ordinairement nui- 
sent à la perception et s'opposent à son développement. 
Pour avoir de l'intelligence, il ne suffit donc pas d'avoir 
des sensations. Mais d'où vient cette faculté de percevoir, 
puisqu'elle ne tient point aux sens? Serait-elle le résultat 
de l'attention plus ou moins forte que nous portons aux 
objets de nos sensations et des heureuses habitudes de 
l'éducation? Ou dériverait- elle de l'organisation inté- 
rieure du cerveau ? 

On ne peut disconvenir que l'attention n'influe puis- 
samment sur la faculté de percevoir, en rendant le senti- 
ment plus vif. On ne peut nier non plus le pouvoir de 
l'éducation sur toutes les opérations de l'esprit. Si un 
exercice constant donne des forces et de l'agilité aux or- 
ganes musculaires, il n'est pas douteux qu'un semblable 
exercice doit augmenter l'activité du cerveau et en faci- 
liter le jeu. Mais est-il bien vrai que ce soit là les seules 
causes de ces divers degrés d'intelligence que l'on re- 
marque si fréquemment parmi les hommes également 
bien organisés sous le rapport des sens externes, et que 









— 196 — 

la constitution primitive du cerveau n'y soit pour rien 
comme l'a prétendu Helvétius ? 

Si cela était ainsi, les enfants d'une même famille, les 
élèves d'une même école publique devraient, à égalité 
de travail, acquérir un égal degré d'instruction et de 
développement intellectuel, puisqu'ils reçoivent la même 
éducation, et que les moyens d'instruction, les méthodes 
d'enseignement, sont les mêmes pour tous. Cependant on 
en voit dont l'esprit reste brut et sans reflet, tandis qu'il 
en est d'autres qui, sous la main du lapidaire, ne tardent 
pas à jeter un vif éclat. Les femmes ont en général l'es- 
prit plus délié, plus pénétrant et plus prompt que les 
hommes : en société, elles sont admirables par leur pré- 
sence d'esprit, leurs à-propos et leurs réparties; toutefois 
elles ne sont pas capables de soutenir leur attention pen- 
dant quelque temps sur un même objet, et l'on observe 
même que la réflexion n'ajoute rien au premier jet de 
leur pensée. On rapporte qu'un jeune religieux avait été 
trouvé si stupide par ses supérieurs, qu'on n'avait pu lui 
confier d'autre emploi dans son cloître que celui de 
sonner les cloches. Un jour qu'il s'en acquittait de son 
mieux, il fit une chute dont les suites furent très avanta- 
geuses pour lui :car, dès ce moment, il eut de l'intelli- 
gence, et il devint, par suite, un des savants les plus dis- 
tingués de son siècle. Où est ici l'influence de l'attention 
et le pouvoir de l'éducation ? Je n'y vois qu'une heureuse 
secousse, qui a changé l'état du cerveau en élevant ses 
fibres médullaires à un plus haut degré de tonicité. Il 
est reconnu que le café et les spiritueux modérément 
pris donnent de l'esprit, tandis que l'excès du vin obs- 
curcit l'intelligence et affaiblit le mouvement des idées. 
N'est-il pas évident que le premier effet est dû à un 



— 197 — 
accroissement de tension dans le cerveau, et le second à 
un affaiblissement de ton ? Les diverses actions des exci- 
tants sur les nerfs sont exactement semblables à celles de 
la main de l'artiste, qui tend ou relâche à volonté les 
cordes de son instrument. L'attention peut bien amé- 
liorer les résultats de l'organisation intérieure; mais, 
quels que soient ces avantages, elle ne pourra jamais les 
changer. Si la faculté de percevoir est l'œil de l'âme, et 
que l'attention en soit le regard, ne sait-on pas que, 
quoique celui-ci donne à la vision plus de clarté et de 
netteté, cette amélioration est toujours proportionnelle à 
la nature de la vue? L'œil du myope ne cessera pas pour 
cela d'être microscopique, et celui du presbyte conti- 
nuera de voir mieux de loin que de près. 

D'après ces considérations et plusieurs autres que je 
pourrais accumuler, il est, ce me semble, démontré que 
la faculté de percevoir est parfaitement distincte de celle 
de sentir, quoiqu'elle lui soit subordonnée; que l'atten- 
tion la fortifie, mais ne la fait pas naître; que l'éducation 
la développe, mais n'en change pas la nature; qu'enfin 
elle paraît attachée à une propriété spéciale du cerveau, 
qui en est le principe physique. 

Tout me porte à croire que cette propriété n'est autre 
chose que la vibratilité propre du fluide impondérable 
que je suppose inhérent à la pulpe cérébrale, comme il 
l'est à tous les organes et à toute la matière palpable, et 
qui, dans les organes vivants, est continuellement appelé 
par l'excitation du sang hors de sa sphère d'attraction, et 
sans cesse retenu par la force attractive. Cette supposition 
n'est pas gratuite : car, si l'on considère la transmission 
instantanée des impressions par les nerfs, l'influence pour 
ainsi dire électrique du cerveau sur la contraction mus- 



1 



I 

I 









— 198 — 

culaire et les mouvements internes de ce centre qui font 

jaillir la pensée comme l'éclair, on ne peut se dispenser de 

reconnaître dans le système nerveux la présence d'un 

fluide éminemment élastique et actif, agent immédiat de 

l'action vitale et cause déterminante des phénomènes 

intellectuels. C'est en vertu de ces deux forces, dont l'une 

appelle au dehors le fluide impondérable, et l'autre en 

réprime l'essor, que ce fluide se trouve dans tous nos 

organes, spécialement dans le cerveau, dans un état de 

tension plus ou moins considérable suivant le degré de 

densité et de consistance des filets médullaires et de 

l'énergie de l'excitation. Il est donc susceptible de réagir 

et de vibrer quand il éprouve un choc. 

Mais s'il est vrai que l'intelligence dépende des mouve- 
ments oscillatoires de ce fluide, ces mouvements n'au- 
raient-ils pas quelque analogie avec ceux des cordes 
sonores, et ne pourrait-on pas, en les assimilant à ceux-ci, 
concevoir approximativement ce qui se passe dans le' 
cerveau lors de la perception, et trouver ainsi, dans les 
divers phénomènes des cordes vibrantes, la raison phy- 
sique des différentes trempes d'esprit qu'on observe 
parmi les hommes? C'est ce que je me propose d'exa- 
miner. 

En attendant, on peut regarder comme constant que 
le principe physique de nos connaissances n'est pas dans 
l'impressionabilité des fibres du cerveau, comme le pré- 
tend Helvétius, mais bien dans leur réactibilité, et que 
leur principe moral n'estpas dans la sensation, mais bien 
dans le sentiment de la sensation. L'intelligence n'est 
donc pas une acquisition, c'est un don, une disposition 
organique, dont l'Auteur de la nature nous à favorisés, 
mais qui ne se développe que par la culture. 






— 199 — 

Puisque nous voilà fixés sur le principe de l'intelli- 
gence, c'est ici le lieu de faire connaître ce que c'est que 
l'esprit, d'en caractériser les diverses espèces et de faire 
voir les différents modes de vibratilités qu'elles sup- 
posent dans les fibres cérébrales. 

Avant tout, je crois devoir avertir une fois pour toutes 
que les vibrations que je parais attribuer, pour la briè- 
veté du langage, à la matière cérébrale, n'appartiennent 
réellement qu'à son fluide impondérable et doivent lui 
être rapportées. 

Le sens du mot esprit dans son acception générale est 
de la plus vaste étendue : il comprend toutes les opéra- 
tions intellectuelles, particulièrement celles du génie et 
du savoir, avec lesquelles on le confond le plus ordinai- 
rement. Pour bien déterminer le sens propre qui lui 
convient, voyons en quoi il diffère de ces deux dernières 
opérations. 

Je remarque d'abord que, pour avoir du génie, il faut 
être doué d'une grande activité d'âme, et d'une extrême 
facilité à reproduire et combiner ses idées; tandis que 
le savoir exige un grand pouvoir pour les associer, et l'es- 
prit une grande compréhension pour les former. Le 
génie tient donc à l'imagination, le savoir à la mémoire, 
et l'esprit à l'entendement. Le génie a pour objet la com- 
binaison des idées, le savoir la coordination des sou- 
venirs, et l'esprit le discernement des perceptions. 
L'homme de génie crée, le savoir connaît, et l'esprit con- 
çoit. Le génie est fécond, le savoir étendu, et l'esprit péné- 
trant. Le génie voit ce qui peut être, le savoir ce qui fut, 
et l'esprit ce qui est. L'homme d'esprit est un lapidaire 
habile à distinguer les pierres précieuses et à leur faire 
jeter l'éclat qui leur convient ; le savant est un riche finan- 



— 200 — 

cier dont les coffres sont pleins de pièces d'or et d'argent, 
mais dont aucune ne porte son type ; l'homme de génie 
est un souverain qui bat monnaie : tout ce qu'il possède 
d'espèces métalliques est frappé à son coin. Le savoir 
suppose un enchaînement extraordinaire dans les idées 
et une grande force de rappel, conséquement, une grande 
aptitude à la liaison des impressions et une grande ten- 
dance à effectuer les déterminations acquises. Le génie 
suppose dans l'âme un grand mouvement d'idées, et dans 
le cerveau une grande disposition à seconder les élans 
du sentiment. L'esprit suppose une grande sagacité de 
perception et une grande vibratilité dans les fibres céré- 
brales. Ainsi, comme l'on voit, l'esprit à pour terme 
la perception, mais une perception pleine de discerne- 
ment. 

Quoiqu'il soit constant que l'esprit ne consiste essen- 
tiellement que dans le discernement des choses, toutefois 
ce discernement n'est pas le même dans tous les 
hommes. On remarque, au contraire, qu'ils ne portent 
pas sur l'objet de leur perception le même coup d'ceil,et 
qu'ils ne le voient pas sous le même aspect. Les uns, en 
effet, nous frappent par leur clarté ou leur justesse, les 
autres par leur étendue ou leur finesse, et d'autres par 
eur profondeur ou leur agrément. Ces différences ont 
leur principe dans l'organisation et donnent lieu à six 
espèces de trempe d'esprit, que je vais faire connaître 
successivement : on les désigne sous les noms d'esprit 
lumineux, esprit juste, esprit étendu, esprit fin, esprit 
profond et bel esprit. 

i° L'esprit lumineux est remarquable par une percep- 
tion clairvoyante. Tout ce qu'il voit, il le voit clairement 
et il le transmet de même, parce que tout ce qui s'offre à 




son regard se montre avec l'éclat du grand jour, et que 
cette lumière qui l'éclairé, il la réfléchit sur tout ce qu'il 
dit. Puisque tous les phénomènes intellectuels ont leur 
principe physique dans les réactions du cerveau, l'esprit 
lumineux doit dépendre de la manière dont l'organe fré- 
mit sous l'impression, et ce mode de frémissement ne 
peut consister que dans l'amplitude des vibrations : car 
l'on sait que dans les cordes sonores les sons forts et 
vigoureux sont le produit de grandes oscillations. Une 
pareille aptitude suppose dans les fibres cérébrales un 
assez haut degré de tonicité et une grande flexibilité. 
Cette trempe d'esprit est donc propre au tempérament 
sanguin, puisque les conditions organiques qu'elle exige 
appartiennent à ce tempérament. 

L'esprit lumineux joint à la lucidité des idées une 
conception nette et prompte ; mais elle a peu d'étendue 
et de profondeur. Il produit facilement et sans effort; 
mais le travail de l'attention le fatigue : aussi n'est-il pas 
susceptible de s'occuper longtemps d'un même objet, et 
ses pensées ne font ordinairement qu'effleurer la matière 
qu'il traite. Naturellement disert, sa diction est pure et 
élégante, son style est coulant et ne sent pas le travail ; 
mais il est lâche et sans vigueur: il écrit comme il parle. 
Jamais on ne l'a vu faire faire un nouveau pas aux 
sciences et reculer les limites des connaissances humaines; 
mais il a le privilège exclusif de rendre accessible au 
commun des hommes les vérités les plus abstraites, de 
faire ressortir l'importance des découvertes, d'accréditer 
les nouvelles doctrines, de faire valoir, en un mot, les 
idées des autres et d'en être la trompette, et, pour ainsi 
dire, le metteur en œuvre : c'est l'esprit propre à l'ensei- 
gnement. Toutefois, il est sujet à s'éblouir par excès de 










— 202 — 

lumière et à prendre les divers reflets d'un même objet 
pour autant de faces nouvelles qui se présentent à lui. 
Trompé par cette apparence de fécondité, alors il se livre 
sans réserve au développement de ses idées, il veut dire 
tout ce qu'il voit, bien persuadé qu'il creuse son sujet; 
mais il n'abonde qu'en circonlocutions; il ne fait que 
délayer, lorsqu'il croit approfondir, et l'esprit clair 
devient diffus. 

L'esprit obscur est l'opposé de l'esprit lumineux. Il 
est le produit moral d'une faible vibratilité dans le cer- 
veau, laquelle suppose dans celui-ci des fibres lâches et 
peu tendues : une corde sonore qui n'est pas à son point 
de tension n'a que des vibrations traînantes, et une 
sourde résonance. Cette sorte d'esprit se signale par 
une perception confuse : tout ce qu'il aperçoit, il le voit 
comme dans un lointain, et ses expressions, toujours 
vagues, ne portent jamais avec elles un sens bien déter- 
miné. Aussi est-il fréquemment exposé à commettre des 
bévues et des méprises, et trouve-t-on sa conversation 
très pénible à suivre par la difficulté de le comprendre. * 

2° L'esprit juste se fait distinguer par une grande net- 
teté de perception. Ce qu'il voit, il le voit bien, et sous son 
véritable jour. Dans tout ce qu'il examine, il va droit à 
la réalité, sans s'arrêter aux apparences, et son coup d'œil 
est infaillible. Cette sorte d'esprit paraît attachée dans 
le cerveau à des réactions parfaitement correspondantes 
aux impressions et constamment uniformes. Sous ce rap- 
port, l'organe cérébral serait semblable à un système de 
cordes sonores dont les vibrations sont complètement 
isochrones et proportionnelles au coup d'archet: c'est un 
instrument qui rend avec une grande pureté les sons 
qu'on lui fait produire. Une pareille propriété suppose 






— 203 — 

dans les fibres du cerveau une grande régularité et un 
degré moyen de tension réuni à une extrême flexibilité, 
conséquement une prédominance du sang blanc sur le 
sang rouge dans leur tissu. L'esprit juste est donc 
propre au tempérament lymphatique considéré dans son 
type le plus parfait. On ne saurait en douter, si l'on fait 
attention que les enfants rachitiques se font remarquer 
par un grand degré d'intelligence, bien supérieur à leur 
âge. 

L'esprit juste joint à une grande netteté d'idées une con- 
ception prompte et fine, quelquefois même subtile ; mais, 
le plus ordinairement, il ne va pas au fond des choses; 
il s'arrête à saisir leur forme naturelle, et il se contente 
de bien voir leur ensemble. (On sait que dans la réso- 
nance des cordes sonores minces, il n'y a de sensible que 
le son principal, les accessoires ne s'y faisant pas distin- 
guer.) Ses idées sont claires sans être éclatantes, et il ne 
brille ni par l'étendue ni par la profondeur; mais, en 
revanche, il n'est pas sujet à s'éblouir, et il n'est ni systé- 
matique ni visionnaire : c'est l'esprit judicieux. Sa dic- 
tion est facile, son style correct et particulièrement 
remarquable par une propriété d'expressions unique; 
mais quelquefois il est bas et obscène par une espèce 
de cynisme assez ordinaire au tempérament lympha- 
tique. 

Cette sorte d'esprit peut aussi pécher par excès comme 
la précédente, et alors elle dégénère en esprit critique. 
On ne saurait être trop juste, dit-on; cela est vrai pour 
les actions morales, mais non pas pour les actes de l'en- 
tendement. Une excessive justesse rend sensible aux 
plus petites dissonances dans l'examen comparatif des 
choses et donne au jugement une sévérité outrée. Au 






— 204 — 
moyen de cette extrêmt susceptibilité, l'esprit ne voit 
plus dès lors que ce qui le choque; partout il rencontre 
des difficultés, qui le jettent dans l'incertitude, et, dans 
chaque question qu'il envisage, le pour et le contre lui 
paraissent également probables. Bientôt, oubliant que 
les vérités ne sont pour nous que des rapports approxi- 
matifs, il fronde toutes les opinions humaines, il rend 
problématiques les principes les plus respectables, et 
l'esprit juste devient sceptique. Telle a été, ce me semble, 
la trempe d'esprit de Montaigne, de Bayle et de Voltaire. 

L'opposé de l'esprit juste est l'esprit faux. On le 
reconnaît en ce que chez lui le sentiment de la sensation 
n'est pas en rapport avec celle-ci, et que la perception 
est toujours plus ou moins erronée. Ce vice intellectuel 
en suppose un dans le cerveau, et paraît tenir à des 
vibrations qui ne répondent pas fidèlement aux impres- 
sions, parce que les fibres de cet organe, trop ou trop 
peu tendues, ou d'une tension irrégulière, donnent des 
oscillations qui ne sont ni isochrones ni proportionnelles 
à la cause qui les détermine. C'est un instrument mal 
construit ou désaccordé, dont la résonance n'est pas 
juste, ou dont les sons n'ont plus entre eux de propor- 
tion harmonique. L'esprit faux voit ce qui est, mais il ne 
le voit pas tel qu'il est, et il juge de travers. L'esprit faux 
diffère essentiellement de la folie, en ce qu'il n'est con- 
traire qu'à la justesse, et que la folie l'est à la vérité. 
Dans l'un, la perception est fondée, elle a de la réalité, 
mais elle n'est pas conforme à l'impression sensible; 
tandis que dans l'autre, elle est sans fondement dans son 
objet et tout à fait étrangère à lui. 

3° L'esprit étendu est remarquable par une percep- 
tion large et une grande perspicacité, qui lui donnent la 






205 

faculté de voir à la fois dans un objet pris individuelle- 
ment et son ensemble et ses principales parties, ce qu'il 
a de fondamental et d'accessoire; et dans l'examen com- 
paratif des choses, de distinguer instantanément ce 
qu'elles ont de commun entre elles d'avec ce qui leur est 
propre et particulier. Son regard est en même temps 
vaste et perçant : c'est le coup d'œil de l'aigle. Cette dis- 
position intellectuelle suppose, dans le cerveau, des 
fibres douées de la propriété qu'ont les grosses cordes 
sonores de faire entendre distinctement, lorsqu'on les 
met en vibrations par un fort coup d'archet, indépen- 
damment du son de la corde entière, celui de l'octave de 
sa quinte et celui de la double octave de sa tierce, et de 
faire frémir en même temps et résonner dans leur voisi- 
nage toutes les cordes montées à l'unisson de ces sons-là. 
Les cordes minces ne jouissent pas de cet avantage, parce 
que leur son principal est trop aigu pour que les acces- 
soires puissent se faire entendre. Ce sont donc ici des 
fibres fortes, bien tendues, telles qu'on les trouve dans 
le tempérament bilieux. L'esprit étendu est donc propre 
à ce tempérament. 

Cet esprit ne le cède en rien aux précédents pour la 
justesse et la clarté; mais il a cela de particulier, que ses 
conceptions sont grandes et élevées. Dans tout ce qu'il 
envisage, il va au fond des choses, sans s'arrêter aux dé- 
tails qu'il dédaigne, et il sent si vivement leurs rapports 
dès qu'elles se présentent à lui, que, le plus souvent, leurs 
différences lui échappent. C'est aussi pour cela qu'il vise 
aux abstractions et aux idées générales; partout il voit 
l'espèce dans l'individu et la cause dans l'effet : c'est 
l'esprit synthétique. Son élocution est difficile et peu 
correcte dans le premier jet; mais toujours noble, majes- 















— 206 — 

tueuse, et dans le travail du cabinet elle devient pure et 
coulante. Son style est laconique et serré, mais abondant 
en expressions mâles et pleines de sens : on dirait que 
chaque parole est une pensée entière. 

Cette tendance de l'esprit aux idées sommaires et gé- 
nérales n'est cependant pas sans danger lorsqu'elle est 
exclusive. En négligeant trop les détails ou ce qu'il y a 
de distinctif dans chaque objet, on ne prend aucune con- 
naissance particulière des choses ; on ne voit que des 
êtres partout où la nature ne montre que des individus, 
et l'on devient abstrait. En n'ayant pas assez d'égard aux 
différences qui existent entre les objets, en franchissant 
trop librement les intervalles qui les séparent, et en dé- 
daignant l'épreuve de l'expérience dans la recherche des 
faits, on prend pour des rapports de nature de simples 
analogies, on se livre à des classifications arbitraires, on 
croit deviner la nature et n'être que son interprète, lors- 
qu'on ne fait que lui prêter ses vues : et l'esprit étendu 
devient systématique. 

La qualité contraire de l'esprit étendu est l'esprit 
borné. Celui-ci se signale par une perception étroite et 
un champ de vision rétréci. Tout entier aux idées sen- 
sibles, il ne démêle rien dans leur objet que l'objet lui- 
même, parce que rien ne se détache à ses regards et ne 
se fait sentir séparément. Une attention soutenue donne 
bien à sa perception plus de netteté, mais elle n'en aug- 
mente pas le discernement, parce que, quels que soient 
ses efforts, elle ne saurait en changer la nature. Tout ce 
qui est abstrait est au-dessus de sa conception : hors 
d'état de généraliser, partout il voit des individus, où il 
ne faudrait voir que des espèces, et il songe aux effets 
sans remonter aux causes. Cette sorte d'esprit suppose 






— 207 — 
dans le cerveau des fibres épaisses, d'un tissu lâche, in- 
capables d'une forte tension, et dans lesquelles les vibra- 
tions totales dominent tellement les vibrations partielles, 
qu'elles en étouffent la résonance. 

4° L'esprit fin est celui qui réunit à une perception 
vive une grande sagacité, qui voit du premier coup d'oeil 
ce qu'il y a de plus caché dans les objets, et qui en dis- 
cerne jusqu'aux derniers linéaments. Cet esprit est essen- 
tiellement l'esprit d'observation, parce qu'il s'attache 
aux détails, et qu'aucun d'eux ne lui échappe. Mais s'il 
aperçoit les choses les plus déliées, en revanche il manque 
d'étendue et de profondeur, en ce que chez lui le senti- 
ment des détails est trop vif, et celui des masses trop 
faible, pour que sa perception n'en soit pas absorbée, et 
qu'il conserve le pouvoir de porter également son atten- 
tion sur l'ensemble et les principaux traits de chaque 
objet. Une pareille disposition suppose dans le cerveau 
des fibres minces très flexibles, d'un haut degré de ten- 
sion, et susceptibles par là même de reproduire dans 
leurs vibrations ce phénomène des cordes sonores minces 
qui, lorsqu'elles sont soumises à une excessive tension 
ou à une trop vive impulsion, ne font plus entendre que 
des sons harmoniques, parce qu'alors les vibrations de 
la corde entière et des grandes parties aliquotes sont 
étouffées par celles des plus petites parties. L'esprit fin 
est donc propre au tempérament nerveux, et sous ce rap- 
port il doit être aussi celui des femmes. 

Cet esprit est admirable en société par ses à-propos, 
ses reparties et la finesse de ses observations; mais il est 
minutieux et circonscrit dans un cercle étroit de petits 
objets. Sa vue microscopique lui découvre, à la vérité, ce 
qu'il y a de moins perceptible dans les choses ; mais elle 






I 



— 208 — 

exagère ce qu'elle lui fait voir, et le plus souvent il prend 
l'accessoire pour le principal. Encore, s'il se bornait à 
bien voir les détails, même aux dépens de l'ensemble; 
mais, trop confiant dans son discernement, dans chaque 
objet qu'il envisage, il va toujours raffinant de plus en 
plus, et il finit par démêler des choses si déliées, 
qu'elles paraissent sans consistance : on les dirait 
supposées plutôt qu'observées. Dans l'examen compa- 
ratif des objets, au lieu d'y voir des rapports, il n'y voit 
que des différences; à force de distinguer, il sépare ce 
que la nature avait uni, il écarte ce qui doit être rap- 
proché, il isole ce qui est dans la dépendance, et l'esprit 
fin devient subtil et sophistique. 

L'esprit lourd et obtus paraît être l'opposé de l'esprit 
fin. On le reconnaît en ce qu'il réunit à une perception 
lente un sens émoussé, et que, dans tout, sa compréhen- 
sion est tardive et laborieuse. Il n'y a que les choses les 
plus simples qui soient à sa portée; encore ne les saisit-il 
qu'avec effort : on dirait qu'il ne perçoit que ce qu'il peut 
toucher. Cet esprit suppose dans le cerveau des fibres 
épaisses et rigides, dont les vibrations répondent diffici- 
lement aux impressions : c'est un instrument ingrat, 
dur à jouer, et qui rend mal les sons que l'on veut en 
tirer. 

5° L'esprit profond est pénétrant, mais il doit tout à 
la méditation; tout ce qu'il aperçoit, il le voit nettement; 
mais sa compréhension est tardive. Il sent fortement, 
mais partiellement; il ne voit que peu de choses à la' 
fois. Dans tout il sonde le fond des choses, il en scrute la 
nature, mais c'est en allant pas à pas. Sa perception est 
lente, mais réfléchie; elle a peu d'étendue, mais elle est 
progressive et méthodique. S'il ne peut pas saisir prom- 






w® 



— 209 — 

ptement ce qu'il envisage, par compensation il a le pou- 
voir de le fixer sous son regard et de le contempler à son 
gré. S'il ne lui est pas permis d'en embrasser l'ensemble 
d'une première vue, il en est bien dédommagé par la 
faculté qu'il a d'en voir distinctement les parties une à 
une, de les parcourir successivement toutes, et de ne 
quitter son sujet qu'après l'avoir épuisé. Cet esprit est 
l'esprit d'analyse. Il paraît avoir pour principe physique 
dans le cerveau des fibres sèches et bien tendues, suscep- 
tibles de longues vibrations, et une forte concentration 
de tout l'organe vers l'impression. Une pareille dispo- 
sition doit donner lieu à des idées permanentes, à une 
attention soutenue et un sentiment profond des choses. 
Cette trempe d'esprit est propre au tempérament mé- 
lancolique. Les hommes qui en sont doués ne brillent 
point ordinairement dans la société où il faut un esprit 
flexible et prompt. Presque toujours on les juge mal à la 
première entrevue : on les trouve lourds, pesants et sans 
à-propos; on les croirait sans esprit et ne jouissant que 
d'une réputation usurpée. Il n'y a qu'une longue fré- 
quentation de leur personne qui nous mette à même de 
bien les juger; car lorsqu'ils se trouvent avec les hommes 
qu'ils voient habituellement, s'il arrive que la conversa- 
tion se dirige sur des objets qu'ils ont médités dans le 
silence du cabinet, alors ils nous frappent par la justesse 
de leurs réflexions, ils nous étonnent par la profondeur 
de leurs analyses, et ils nous intéressent par la nouveauté 
de leurs aperçus. 

_ Quelque importante que soit cette tendance analy- 
tique, il est toutefois un terme où il faut s'arrêter; car il 
serait dangereux de s'y livrer sans réserve. Pour bien 
voir les choses, il ne faut pas trop les approfondir : à 

Dess. Et. de l'Homme moral, 14 






— 210 — 

force de les creuser, on court risque de les dénaturer; 
en cherchant à les tourner sous toutes les faces, on finit 
par les voir de travers et l'esprit profond devient para- 
doxal. 

^ L'opposé de l'esprit profond est l'esprit superficiel et 
léger. Celui-ci se signale par une perfection fugitive, 
une attention sans fixité et une grande mobilité d'idées.' 
Cette sorte d'esprit est admirable par la promptitude de' 
sa conception. Semblable au feu du briquet, au premier 
choc il étincelle de toutes parts; mais ces étincelles ne 
sont que des bluettes. Ce serait l'esprit fin si sa percep- 
tion était plus permanente et son attention moins vo- 
lage ; il en est donc une modification. Il a de la sagacité, 
mais il est superficiel, parce que les fibres cérébrales qui 

frémissent promptement sous l'impression, n'ont que des 
vibrations d'une très courte durée. Il est vif et pétillant, 
mais inconstant et léger, parce que le cerveau est dans' 
une agitation continuelle par la marche rapide du sang, 
et que les impressions reçues se réveillent et se suc- 
cèdent avec une telle promptitude, qu'il passe instanta- 
nément de l'une à l'autre sans pouvoir se fixer à aucune. 
6° Le bel esprit a cela de commun avec les trempes 
d'esprit précédentes, qu'il participe plus ou moins aux 
qualités intellectuelles dont elles jouissent. Il a une con- 
ception prompte, de la finesse, de la netteté dans les 
idées, une certaine pénétration, de la clarté, quelquefois 
même de l'étendue. Mais ce qui le caractérise et le dis- 
tingue des autres, c'est qu'il est sous l'empire du senti- 
ment et particulièrement maîtrisé par le goût du beau en 
tout genre. Sous le rapport de l'organisation, le cerveau 
est donc chez lui dans une dépendance spéciale du sys- 
tème nerveux sympathique. Or, il résulte de cette dispo- 

14. 



21 [ 



sition que l'entendement, se trouvant exclusivement 
tourné vers ce qui flatte le goût qui le domine, n'envi- 
sage que le côté agréable des choses et n'aperçoit dans 
elles que les rapports d'agrément. Quel que soit l'objet 
dont il s'occupe, ce n'est ni sa nature ni son utilité qu'il 
cherche à connaître; sa beauté seule l'intéresse, et il ne 
voit que ce qui le charme. Dans toutes ses études il vise 
plus à orner son esprit qu'à l'instruire; aussi fait-il peu 
de cas des ouvrages qui ne donnent que des lumières. 
Dans le commerce des hommes, sans cesse il court après 
l'effet, et dans tout il cherche plus à plaire qu'à éclairer, 
bien sûr d'intéresser plus vivement s'il atteint son but : 
c'est par excellence l'esprit de société. Rien de ce qui est 
simple et naturel ne lui convient; il lui faut du rare, du 
recherché. Son langage est pur, élégant, et ses expres- 
sions choisies; jamais aucun mot commun ou trivial 
n'est sorti de sa bouche. Toutefois cette manière de 
penser et de parler ne doit pas être poussée trop loin, 
car elle peut dégénérer en afféterie, et le bel esprit court 
risque de n'être plus qu'un précieux ridicule. 

L'esprit grossier est l'opposé du bel esprit. De même 
que celui-ci, il peut être pourvu de plus ou moins de 
moyens intellectuels, et se faire même remarquer par 
une sagacité et un discernement plus qu'ordinaires; mais 
il se signale spécialement par une dépravation de goût 
qui lui ôte le sentiment de tout ce qui est grand, noble 
ou délicat, et ne lui donne qu'une forte propension vers 
tout ce qui est bas, ignoble ou impoli. Cette dépravation 
est le plus souvent l'effet d'un vice organique dans le 
sens moral, et parfois celui d'une mauvaise éducation. 
Chez lui on ne voit aucune élévation dans les idées ; toutes 
ses pensées n'ont rien que de commun ou de bas. Son 




— 212 — 

style est sans grâce, ses phrases sans tournures et ses 
expressions grossières ou triviales. Dans ses rapports 
avec les hommes, tout porte l'empreinte de sa rudesse ■ 
il est incivil dans ses manières, sans égard dans ses pro^ 
cèdes, libre dans ses propos, injurieux dans ses observa- 
tions et dégoûtant dans ses éloges. Un pareil esprit ne 
peut paraître en société sans l'offenser 

Le bon sens est-il de l'esprit? On pourrait en douter, 
si 1 on en ,uge par le peu de prix que les hommes atta- 
chent à sa possession. On n'ose se flatter d'avoir de l'es- 
prit mais tout le monde prétend au bon sens parce qu'il 
est honteux d'en manquer, et qu'il y a si peu de mérite à 
en avoir, qu'on croirait se faire injure si l'on ne s'en 
attribuait pas. Le bon sens ne serait-il donc que la pre- 
mière lueur de l'esprit et la ligne de démarcation qui le 
sépare de la bêtise? Je ne puis le penser, car s'il est 
constant qu il y a des hommes de bon sens sans esprit 
proprement dit, il est certain aussi qu'il y a des gens de 
beaucoup d esprit qui n'ont pas de bon sens. Avoir du 
sens, c est avoir de l'esprit. Le bon sens ne doit donc 
être autre chose que le bon esprit, auquel on peut parti- 
ciper plus ou moins, de même qu'on peut avoir plus ou 
moins de sens. Car s'il est des hommes d'un grand sens, 
et s il en est qui n'ont que le sens commun, il en est aussi 
qui sont pourvus d'un grand bon sens, tandis qu'il en est 
d autres qui n'ont qu'un gros bon sens. En quoi consiste 
donc ce bon esprit jugé nécessaire à tous, que tout le 
monde s arroge et dont personne toutefois ne peut se 
prévaloir? Je crois, si je ne me trompe, que c'est dans 
une certaine disposition de l'esprit à ne voir que le côté 
utile des choses. 

En effet, tous les objets nous offrent trois rapports 



— 2l3 — 

sous lesquels nous pouvons les considérer : rapports de 
nature, rapports d'agrément et rapports d'utilité. Les 
premiers nous font connaître leur constitution, leur es- 
sence, ce qu'ils sont en eux-mêmes; les seconds nous 
montrent leur beauté, la perfection de leur être, et les 
troisièmes, leur bonté ou le bien qu'ils peuvent nous 
faire. Les premiers parlent à l'esprit, les seconds à l'ima- 
gination active et les troisièmes à l'instinct. Tous néan- 
moins frappent l'entendement, mais ils ne sont pas éga- 
lement aperçus par les hommes, parce qu'ils ne sont 
attentifs qu'à ce qui les intéresse, et que le plus souvent 
ils ont pour l'une de ces trois sortes de rapports un goût 
dominant qui les captive et ne leur permet pas de porter 
ailleurs leur attention. Or l'homme de bon sens est 
celui dont l'entendement, exclusivement ou spécialement 
tourné vers les rapports d'utilité, ne voit dans les choses 
ou n'y envisage par préférence que ce qu'elles ont d'avan- 
tageux pour lui ou pour la société. Tout entier aux soins 
du bien-être humain, tout ce qui n'est que spéculatif l'in- 
téresse peu. Toujours il s'arrête aux effets sans remonter 
aux causes. Lui parle-t-on d'une nouvelle découverte, il 
ne songe qu'à son application. Un pareil homme a par 
excellence l'esprit de conduite; il est propre aux arts in- 
dustriels, et d'un bon conseil dans les affaires ordinaires 
de la vie. 

On voit que le bon sens considéré de cette manière 
n'exclut aucun degré de l'esprit, puisqu'il suppose seule- 
ment une tendance irrésistible à ne voir dans tout que ce 
qui se rapporte à nous, ou au moins une sorte de prédilec- 
tion pour ces sortes de rapports. On peut donc avoir beau- 
coup d'esprit et un grand bon sens. Mais, dira-t-on, pour- 
quoi donc fait-on si peu de cas de l'homme qui n'a que 




— 214 — 
du bon sens ? La raison en est, ce me semble, que de 
tous les rapports que l'entendement peut saisir, ce sont 
ceux qui concernent nos besoins qui sont le plus percep- 
tibles et qui exigent le moins d'effort d'esprit. Ajoutons 
à cela que le simple bon sens suppose un esprit médiocre 
d'un goût décidé pour les choses solides, mais peu ca- 
pable de s'élever à des conceptions abstraites. Comment 
attacher un haut prix à un degré d'intelligence si corn- 
mun ? Les hommes n'estiment guère que ce qui est rare 
et extraordinaire. 

Après avoir déterminé les diverses modifications dont 
la faculté de percevoir est susceptible, il convient, je 
pense, de jeter un coup d'oeil sur ses différentes dégra- 
dations. Car, pour bien connaître une faculté, il faut 
l'avoir observée dans tous ses états. 

Indépendamment des diverses formes qu'il revêt, l'es- 
prit a plusieurs degrés d'intelligence qu'il est impossible 
de caractériser, parce que le passage de l'un à l'autre est 
imperceptible; quoique de l'esprit le plus sublime à l'es- 
prit le plus inférieur l'intervalle soit immense. Ce der- 
nier degré est connu sous le nom de sens commun, et il 
est ainsi appelé parce qu'il est le partage des hommes le 
plus communément organisés et que c'est la dose d'intel- 
ligence indispensable à tous. Celui qui ne l'a pas est 
réputé sans esprit et qualifié de bête, comme n'appar- 
tenant plus sans doute à son espèce, puisqu'il n'en a pas 
l'attribut le plus essentiel. Le premier état de dégrada- 
tion intellectuelle que l'on observe dans l'homme est 
donc la bêtise. Voyons ce qui la constitue. 

L'homme bête est celui dont la perception est tout à la 
fois éminemment obscure et confuse, lourde, obtuse et 
bornée. Elle est obscure et confuse en ce que les objets 



2l5 

qui la frappent lui paraissent peu éclairés et mal termi- 
nés, commes s'ils étaient vus dans un lointain et à travers 
un brouillard épais. Cela ne peut être autrement, car elle 
a pour cause physique dans le cerveau des vibrations 
faibles, imparfaites et non correspondantes aux impres- 
sions. Elle est lourde et obtuse, parce qu'elle n'aperçoit 
rien du premier coup, qu'il lui faut de longs efforts d'at- 
tention et souvent réitérés pour distinguer les choses, et 
que, malgré ces efforts, elle n'y découvre que ce qu'il y a 
de plus matériel et de plus grossier. Toute idée abstraite 
lui est donc inaccessible : j'ai connu un étudiant en philo- 
sophie, âgé de vingt-cinq ans, qui, après six mois d'une 
étude opiniâtre, n'avait pu parvenir à comprendre ce que 
l'on entend en logique par le sujet, l'attribut et la copule. 
Une pareille perception suppose dans le cerveau des 
fibres épaisses, rigides et difficiles à faire entrer en vibra- 
tion. Je dis en outre que la perception est bornée : i° en 
ce que toutes les fois qu'elle considère un objet elle en 
prend bien connaissance et elle le reconnaît et le dis- 
tingue, mais elle n'en connaît que l'ensemble et elle ne 
discerne pas nettement ce qu'il a de distinctif, parce 
que rien ne se détache à son regard et ne le frappe sépa- 
rément; 2° en ce que dans la comparaison qu'elle peut 
faire des objets, elle n'éprouve aucun sentiment de rap- 
port distinct, parce que le champ de sa vision est trop 
étroit pour lui permettre d'embrasser d'un seul regard 
deux objets, à la fois et que l'impression qu'elle reçoit de 
chacun d'eux est trop fugitive pour pouvoir en confronter 
les souvenirs. L'homme bête manque donc de sens et de 
jugement; chez lui la perception est essentiellement lésée, 
mais le sentiment ne l'est pas, car il jouit même jusqu'à 
un certain point de tous les instincts moraux. Il a un 











2l6 

amour-propre grossier, une sotte présomption, et il sent 
confusément ce qui est honnête et juste. 

Aces traits, l'on doit voir que je n'entends parler ici 
que de la bêtise absolue, ou d'une impuissance générale 
a concevoir par défaut de ressort dans l'organe de la per 
«ption, car il est une bêtise relative très compatible avec 
1 esprit et dont la personne n'est peut-être entièrement 
exempt. C est cette inaptitude à un certain genre d'idées 
ou de connaissances que l'on observe dans les hommes 
mêmes qui ont le plus d'intelligence; inaptitude qui ne 
vient pas seulement de ce que leur esprit en dédaigne la 
culture, mais surtout de ce qu'il ne les conçoit qu'impar- 
faitement et avec peine lorsqu'il veut s'en occuper tan- 
dis qu il est plein de pénétration pour toute autre sorte 
d idées. N est-ce pas cette incapacité reconnue de certains 
hommes d esprit dans les affaires ordinaires de la vie 
qui a fait dire injustement au public que les gens d'esprit 
sont bêtes. F 

Au-dessous de l'homme bête est l'insensé. Celui-ci 
n est pas seulement dépourvu de toute intelligence, il est 
de plus sans instinct moral. Chez lui la perception et le 
sentiment sont également lésés. On remarque, en effet 
qu il n a aucun sentiment moral de sa personne: que' 
par suite de cette insensibilité, rien n'est pour lui avilis- 
sant ou malhonnête ; l'honneur et la décence ne sont que 
de vains noms. Il ne connaît ni droits ni devoirs : aussi 
n aperçoit-on en lui aucune des déterminations qui en 
découlent. Il n'a aucun discernement du bien et du mal 
et tout ce qu'il fait de répréhensible, il le fait sans honte 
et sans pudeur. En un mot, il a perdu tout le caractère 
moral de l'homme. Cet état annonce dans le sujet qui 
1 éprouve une détérioration physique plus profonde dans 



— 217 — 
laquelle, indépendamment de l'inertie dont est frappé le 
cerveau, le système nerveux ganglionnaire se trouve 
altéré au point de ne remplir que très imparfaitement 
ses fonctions comme organe du sentiment. 

Après l'insensé vient l'idiot; celui-ci est remarquable 
par une stupidité complète. Chez lui il y a abolition en- 
tière de la perception et du sentiment, sauf pourtant 
encore quelques apparences d'instinct pour les premiers 
besoins. L'idiot a des sensations sans en avoir le senti- 
ment : comme nous, il voit, il touche, il entend, il odore 
et il goûte; mais il ne discerne rien et ne prend connais- 
sance d'aucune chose; à peine connaît-il les personnes 
qui pourvoient habituellement à ses besoins. S'il s'écarte 
un peu trop de son domicile, il ne sait plus s'y diriger 
pour y retourner, parce qu'il ne reconnaît plus les lieux 
par où il a passé. Enfin il s'ignore lui-même, parce que, 
quoiqu'il sente son existence, il ne sait pas qu'il existe, 
et s'il éprouve des besoins, il est inhabile à les satis- 
faire. 

Existerait-il encore un état de dégradation plus déplo- 
rable que celui où l'on est tout à la fois dépourvu de per- 
ception et de sentiment? Oui sans doute, quoiqu'il soit 
très rare; car on voit parfois des individus dont la débi- 
lité vitale est si grande et la dégénération organique si 
profonde, qu'on dirait qu'ils végètent plutôt qu'ils ne 
vivent. Quel humiliant spectacle que celui d'un être à 
forme humaine, sans idées ni sentiments, insensible à 
toutes les impressions extérieures, sans instincts, pas 
même ceux que la nature accorde aux espèces animales 
les plus viles, et sans déterminations aucunes, si ce n'est 
quelques mouvements irréguliers et mal coordonnés, in- 
suffisants pour approcher de sa bouche les aliments qu'on 









— 2l8 — 

Lui présente, ou pour se dégager de son propre fumier 
sur lequel il se roule en vain, tant qu'une main secou- 
rable ne vient pas l'en retirer. Ici, comme on voit, tout 
est aboli : sensations affectives, perception, sentiment, 
instincts physiques et déterminations instinctives; ce' 
n'est plus un homme, c'est tout au plus un animal' in- 
forme. 




LIVRE SECOND 



DE L'INSTINCT 



I 




CHAPITRE I". 

Existc-t-il un instinct et quel est-il? 

n considérant l'homme muni de ses cinq sens, 
éprouvant des besoins, averti par la douleur ou 
le plaisir de ce qui blesse ou affecte agréable- 
ment son organisation, il semble au premier aspect qu'il 
a tout ce qu'il faut pour pourvoir à sa conservation, 
veiller à son développement, et trouver dans ses sensa- 
tions la source de toutes ses idées et de toutes ses déter- 
minations. Mais en y regardant de plus près on ne tarde 
pas à s'apercevoir que ces moyens sont insuffisants. 

Les sens nous instruisent de notre existence et de celle 
des corps environnants, mais ils nous laissent ignorer 
notre nature et la leur; ou si par eux nous prenons con- 
naissance de quelques-unes de leurs propriétés actives, ce 
n'est qu'accidentellement et par circonstance. La dou- 
leur et le plaisir nous préviennent qu'une action étran- 
gère contrarie ou favorise les mouvements vitaux de nos 



4 

i 



— 220 — 

organes; mais ils ne nous apprennent pas ce qu'il faut 
faire pour écarter l'une ou prolonger l'autre. Les besoins 
nous font sentir que quelque chose nous manque; mais 
un besoin n'est par lui-même qu'un état de souffrance 
qui ne nous indique ni la nature du besoin, ni les organes 
qui doivent le servir, ni les choses qui peuvent le satis- 
faire. Seraient-ce l'expérience et l'éducation, aidées de la 
reflexion, que l'on supposerait pouvoir suppléer au dé- 
faut des sensations ? Mais l'expérience est tardive et nos 
besoins sont urgents; ils devancent d'ailleurs l'expé- 
rience et la raison. Mais tout ce que l'on apprend ne 
s acquiert que graduellement par des essais reitérés et 
nous sommes forcés d'agir avant d'en avoir fait l'appren- 
tissage. 

Puisque nos sens réunis aux sensations affectives de 
nos organes sont incapables par eux-mêmes de nous 
donner directement la connaissance de ce qui importe le 
plus à notre existence sous le rapport de sa conservation 
et de son développement, et encore moins de déterminer 
spontanément des combinaisons de mouvements parfai- 
tement assortis à nos besoins, existerait-il en nous un 
sens interne, un instinct chargé de nous faire connaître 
les rapports qui conviennent à notre nature et les objets 
qui conviennent à ces rapports, et qui, s'interposant 
entre la sensation et la volition, serait la cause détermi- 
nante de mouvements auxquels la volonté n'aurait sou- 
vent aucune part? On ne saurait en douter, si l'on en 
juge d'après l'observation. 

L'enfant qui vient à peine de naître cherche avec 
inquiétude le mamelon qui doit le nourrir, et lorsqu'il le 
rencontre, sans crainte de se tromper il le saisit avec 
avidité, et du premier coup il se montre expert dans l'art 



' — 221 — 

de la succion. On remarque le même discernement et la 
même adresse dans les petits des mammifères immédia- 
tement après leur naissance. Le poussin et le cailleteau 
ne sont pas plutôt sortis de leur coque, qu'ils vont, sans 
se méprendre, courant après les grains et les insectes. La 
poule à qui on a fait couver des œufs de canard ne voit- 
elle pas avec douleur ses canetons à peine éclos se di- 
riger du côté de l'eau aussitôt qu'ils l'aperçoivent, s'y 
précipiter avec empressement malgré les cris de leur 
mère adoptive, et y exécuter les mouvements de natation 
appropriés à leur espèce avec autant de perfection que 
s'ils en avaient fait de longs et fréquents essais. Le jeune 
furet qui n'a jamais vu de scène de carnage reconnaît, à 
la première vue d'un lapin, que c'est une proie qui lui 
est dévolue, et le poursuivant avec acharnement jusqu'à 
ce qu'il l'ait atteint, il s'attache à son col, bien assuré 
que c'est par là qu'il doit l'attaquer, il suce tout son sang 
et tombe ivre-mort aux pieds de sa victime. 

Les oiseaux de passage arrivent régulièrement à une 
époque déterminée et s'en retournent de même à une 
autre époque. Qui leur a appris à prévoir d'une manière 
aussi certaine le temps où il leur faut changer de de- 
meure? Serait-ce la rareté croissante des subsistances? 
Mais les jeunes cailles que l'on élève en cage depuis leur 
naissance ne manquent pas de nourriture, et de plus 
elles n'ont jamais émigré; cependant on remarque que 
chaque année, aux deux époques du passage des oiseaux 
de leur espèce, elles sont pendant un mois tristes, abat- 
tues dans le jour, et dans l'inquiétude et l'agitation du- 
rant la nuit. 

N'est-il pas évident que c'est ici un sentiment de mi- 
gration qui les tourmente et qui a pour cause un mou- 






— 222 — 

vement intestin qui survient périodiquement dans leur 
organisation? 

L'enfant dans le berceau est agité de diverses passions 
propres à la nature humaine avant qu'aucune cause exté- 
rieure ait pu lui en fournir le sujet, et sa figure mobile 
en exprime le caractère, alors qu'il ne sait encore faire 
produire à ses membres que des mouvements informes. 
Avant toute expérience, il discerne la voix qui le calme 
et le rassérène et celle qui le menace ou le rudoie. Les 
animaux élevés dès leur naissance loin de leurs sem- 
blables manifestent tous le naturel qui convient à leur 
espèce : l'état de domesticité et l'éducation le modifient 
bien jusqu'à un certain point, mais il ne saurait le dé- 
truire ; tous reconnaissent leur ennemi avant d'en avoir 
fait l'épreuve. Le rugissement du lion dans les déserts fait 
frissonner de peur les animaux domestiques. Nos oi- 
seaux de basse-cour sonnent l'alarme aussitôt que l'éper- 
vier vient à planer sur leurs têtes. Le chien aboie avec 
effroi après l'équarrisseur, quoiqu'il n'ait jamais été 
témoin de ses exécutions. Le bœuf s'effarouche en ap- 
prochant de la boucherie, et souvent il entre en fureur 
pour échapper plus sûrement au danger qui le menace. 
Chaque espèce animale a pour sa conservation un genre 
d'industrie et un ensemble de ruses et de procédés, soit 
pour l'attaque ou pour la défense, auxquels participent 
également tous les individus de l'espèce. Les uns et les 
autres naissent avec le besoin, se développent naturelle- 
ment sans art, sans leçon, et jamais ils ne dépassent 
dans aucun individu la mesure assignée à son espèce. 
• La vue d'un malheureux nous touche et nous atten- 
drit; et ce n'est pas, comme l'on dit, un retour sur nous- 
mêmes qui produit cet effet, mais bien un sentiment 






— 223 — 

généreux qui nous élève au-dessus de notre intérêt per- 
sonnel pour ne songer qu'à autrui. Lorsqu'un de nos 
semblables, dans un péril imminent, jette un cri de 
détresse, notre tardive réflexion nous eût-elle porté au 
dévouement et fait voler à son secours, si le sentiment 
de sympathie n'était pas là pour nous faire franchir les 
froids calculs de l'égoïsme ? Les animaux ne sont pas 
plus étrangers que nous à ces mouvements sympa- 
thiques. Qu'un loup vienne à paraître dans une prairie 
où paissent plusieurs bœufs, il n'est pas plutôt aperçu 
par l'un d'eux et le signal d'alarme donné, qu'aussitôt 
ils se groupent en cercle et présentent de toutes parts un 
front redoutable à l'ennemi. Si la chouette s'avise de 
sortir de jour du creux de son rocher, la première hiron- 
delle qui l'aperçoit va répandant partout cette désolante 
nouvelle, et bientôt une armée d'hirondelles accourt 
assaillir l'oiseau nocturne.- On connaît le courage et 
l'esprit de corps des abeilles; il n'y a point d'offense 
individuelle qui ne devienne une offense générale. 

Avant l'époque de la puberté, le garçon et la jeune fille 
qu'une éducation vicieuse n'a pas prématurément déve- 
loppés se voient avec indifférence et sans éprouver 
aucun attrait particulier l'un pour l'autre. Un peu plus 
tard ils ne peuvent plus se rencontrer sans être émus et 
troublés, et bientôt ils se recherchent avec l'inquiétude 
du besoin, quoiqu'ils n'en connaissent pas encore le but. 
L'instinct reproducteur se développe de la même manière 
dans les animaux, mais il n'a lieu pour la plupart d'entre 
eux qu'à une époque déterminée de l'année hors de 
laquelle le mâle et la femelle restent indifférents l'un à 
l'autre. Les oiseaux que l'on a élevés à la brochette, 
aussitôt que cet instinct s'éveille en eux, ne les voit-on 











— 224 — 

pas dans la saison des amours se rechercher, s'agacer et 
s'unir? Ce lien une fois formé, pleins d'une ardeur 
jusqu'alors inconnue, ils vont de concert ramassant 
partout les matériaux propres à la construction de leur 
nid, et à l'envi l'un de l'autre ils les disposent avec le 
même art et avec autant de perfection que les oiseaux 
de leur espèce les plus expérimentés, quoiqu'ils n'aient 
jamais eu de modèle sous les yeux. 

Que dirons-nous de cette tendresse maternelle si émi- 
nente dans la femme, et qui se manifeste dans les femelles 
des animaux aussitôt que leur famille naissante apparaît 
à leurs yeux ? Quelles sollicitudes pour pourvoir à leurs 
besoins ou veiller à leur conservation ! Quel héroïsme 
pour affronter tous les dangers ! Qui les élève ainsi au- 
dessus de leur nature ? N'est-ce pas là l'effet d'un senti- 
ment interne qui les agite et les tourmente, mais qui ne 
va pas plus loin chez elles que la durée du mouvement 
organique qui l'a fait naître, lequel subsiste autant de 
temps que le besoin de l'éducation de leurs petits l'exige ? 
Ces phénomènes existent, ils sont irrécusables. N'attes- 
tent-ils pas tous la présence d'un sens interne attentif à 
nous manifester toutes nos tendances organiques à mesure 
qu'elles se développent, à y subordonner tous les pro- 
duits de nos sens externes et à déterminer instantanément 
des mouvements compliqués conformes à nos tendances 
et que la volonté n'aurait pu faire naître qu'imparfai- 
tement après une longue expérience. 

Je sais que, malgré l'évidence de ces faits, des philo- 
sophes, très recommandables d'ailleurs, s'obstinent à re- 
garder l'instinct comme un mot vague, dépourvu de sens 
et tout au plus propre à exprimer implicitement l'aveu 
de notre ignorance sur les causes de quelques phé- 



— 225 — 

nomènes de la pensée. Dans la persuasion où ils sont 
que toutes nos connaissances nous viennent des sens 
externes, ils ont fait tous leurs efforts pour donner cette 
commune origine à nos idées, et ce qu'ils n'ont pu rat- 
tacher à ce principe, ils l'ont écarté comme chimérique. 
Quelque imposante que soit leur autorité, les faits 
déposent contre leur opinion. Il est impossible de ne 
pas voir que, indépendamment des actes qui sont en nous 
l'effet d'un choix raisonné, il en est une foule d'autres 
qui ne sont dus qu'à des suggestions de la nature. Les 
animaux ont des goûts avant d'en connaître l'objet, et 
nos penchants n'attendent pas pour se développer les 
leçons de l'expérience. Tout ce que l'instinct fait faire 
est spontané et pour ainsi dire improvisé ; tout ce que la 
volonté détermine est d'abord informe et n'atteint pas 
le but du premier coup. Ce qui tient à une industrie 
réfléchie est plus ou moins perfectible et variable dans 
les individus; ce qui vient de la nature est uniforme et 
commun à l'espèce. Est-on en droit de repousser des 
faits constants par cela seul qu'ils contrarient une opi- 
nion reçue? D'ailleurs, est-il bien certain qu'ils soient 
inconciliables avec le système qui donne à toutes nos 
idées une origine sensible ? Et ne peut-on pas conserver 
à celles-ci cette origine en les faisant dériver, non pas 
seulement des sensations externes, mais de la faculté de 
sentir en général ? 

En reconnaissant que nos premières connaissances 
ont pour principe le sentiment, il ne faudrait pourtant 
pas, à l'exemple de quelques philosophes, considérer ces 
suggestions qui se font spontanément en nous ou à l'oc- 
casion des impressions externes, comme autant d'inspi- 
rations divines et l'effet d'une action immédiate de l'Être 

Dess, Et, de l'Homme moral. 1 r 






— 226 — 

suprême sur sa créature, ou, suivant quelques autres 
philosophes, comme autant de lois ou principes que 
l'Auteur de la nature a gravés dans l'âme, et qui ne 
brillent d'un vif éclat que lorsque nous sommes modifiés 
par les objets sensibles. 

Ceux qui, pour expliquer l'instinct, ont eu recours à la 
cause première, ont sans doute oublié que Dieu laisse 
agir les causes secondes, et que, dans les êtres sensibles, 
les phénomènes moraux sont subordonnés aux phéno- 
mènes physiques et dans leur dépendance. S'il est 
louable de tout rapporter à la première cause, il n'est 
pas philosophique de tout expliquer par elle. Cette mé- 
thode est bonne pour mettre un terme à la curiosité des 
enfants et lui donner un point d'appui provisoire; mais 
elle ne saurait contenter la raison, parce que, en nous fai- 
sant sans cesse remonter d'un plein saut au premier 
principe de toutes choses, elle nous laisse toujours 
ignorer leur enchaînement et leurs dépendances immé- 
diates. 

Ceux qui pensent que l'âme est pourvue, avant même 
que d'informer le corps, de toutes les idées et de toutes 
les inclinations propres à sa nature n'ont pas fait atten- 
tion que, dans ce cas, elle devrait en avoir conscience 
aussitôt qu'elle se sent exister. Il est de fait, cependant, 
que tous nos goûts et nos penchants ne naissent pas 
avec nous: car si l'on en excepte les instincts de conser- 
vation, de nutrition et de mouvement, qui se manifestent 
dès la naissance, tous les autres n'apparaissent que 
lorsque l'organisation est parvenue à un certain degré 
de développement, ou au moment où certains organes, 
sortant de cet état de sommeil où ils étaient restés 
plongés jusque là, et prenant de l'accroissement et de 

15. 



— 227 — 

l'activité, exercent une secrète influence sur tout le sys- 
tème ety impriment de nouveaux mouvements. Il est, en 
outre, de fait que les instincts qui ne se développent que 
par l'évolution de certains organes, cessent de se faire 
sentir aussitôt que ces organes rentrent dans l'inertie ou 
suspendent leurs fonctions. Tels sont ceux de la repro- 
duction et de la maternité. 

S'il est constant qu'il se forme en nous des goûts et des 
penchants qui devancent l'expérience des sens, et aux- 
quels la réflexion n'a pas de part; s'il est vrai que la 
cause première laisse agir les causes secondes, et que 
l'âme, en naissant, soit table rase pour les instincts qui 
ne se manifestent qu'à des époques plus reculées, il faut 
donc non seulement convenir qu'il existe en nous un 
sens interne interprète de nos besoins, mais encore re- 
connaître que nos tendances et nos déterminations in- 
stinctives sontle résultat d'impressions internes produites 
par les mouvements propres de l'organisation. 

Quoiqu'il soit généralement admis aujourd'hui que 
l'instinct a son principe dans l'organisation, les physio- 
logistes sont loin d'être d'accord sur l'établissement de 
ce principe. 

Les uns, n'ayant égard qu'aux actes dont il est la source, 
ont considéré l'instinct comme une disposition orga- 
nique qui, dans l'homme et les animaux, combine et lie 
nécessairement certains mouvements à certaines sen- 
sations, ou comme une force impulsive qui, s'inter- 
posant entre la sensation et la volition, leur fait produire 
irrésistiblement des actions très compliquées nécessaires 
à leur conservation et à celle de leur espèce. 

Cette opinion me paraît ne donner de l'instinct qu'une 
idée fort incomplète, en ce qu'elle confond la cause avec 







— 228 — 

son effet, en prenant le résultat de l'instinct pour l'in- 
stinct lui-même. L'instinct est une faculté qui, indépen- 
damment des déterminations motrices qu'elle fait naître 
involontairement, nous fait sentir les tendances de notre 
nature, donne l'éveil à nos affections et détermine nos 
goûts et nos penchants. Ce n'est pas seulement un pou- 
voir d'action pour les forces musculaires, mais encore 
un principe de suggestion et la cause de toutes nos dé- 
terminations morales irréfléchies. D'ailleurs, il n'est pas 
vrai que l'instinct lie toujours nécessairement certains 
mouvements à certaines sensations; il est, au contraire, 
mille circonstances où il ne fait que solliciter la volonté 
au lieu d'en envahir le domaine. Ce n'est que dans les 
sensations violemment affectives, et lorsqu'il y a péril 
pour l'existence, que l'on voit des mouvements conser- 
vateurs succéder impérieusement à la sensation et con- 
courir, contre le gré même de la volonté, à écarter la 
cause destructrice. Hors de là, l'instinct n'est plus un 
acte interposé entre la sensation et la volition; c'est un 
sentiment souvent intermédiaire entre la sensation et la 
volition, dont l'effet se borne à nous intéresser à l'objet 
de la sensation, à disposer les organes moteurs à l'action 
et à y faire intervenir la volonté. La faculté de vouloir 
n'est donc pas seulement soumise à l'influence du juge- 
ment, elle l'est encore à celle du sentiment. 

Quelques physiologistes, à la tête desquels est Cabanis, 
attribuent à l'instinct et tous les mouvements involon- 
taires dont nous avons conscience, et tous ces goûts et 
ces appétits qui se forment en nous préalablement à 
l'expérience des sens; mais comme ces phénomènes ne 
sont, au fond, que des déterminations, les unes motrices 
et les autres impulsives, qui ne sauraient exister sans 



— 22 9 — 

une cause provocatrice intérieure, ils croient que ces 
déterminations sont le produit des actions propres des 
viscères sur le centre cérébral. 

On conçoit que des affections impulsives déterminent 
des mouvements involontaires conformes à leurs ten- 
dances; mais il n'est pas facile de concevoir que ces 
affections elles-mêmes aient pour cause déterminante 
l'action vitale des viscères. Tout ce qui se passe dans les 
viscères, impressions et réactions, ne se fait pas ordi- 
nairement sentir : ce n'est que dans le cas de lésion ou 
dans les besoins qu'elles deviennent sensibles. Cabanis 
en convient : Les impressions internes, dit-il, sont très 
souvent confuses et vagues, l'animal n'en est averti que 
par des effets dont il ne démêle ou ne sent pas directe- 
ment la liaison avec leur cause. Or, comment ressentir 
ce qu'on ne sent pas, ou s'affecter de ce dont on n'a pas 
conscience? Un goût, un appétit, est un mouvement 
affectif de l'âme qui suppose un sentiment générateur; 
c'est une détermination morale, et une détermination 
sentie peut-elle être l'effet direct d'une impression non 
sentie? 

Broussais, convaincu sans doute comme nous que le 
cerveau ne peut agir volontairement ou involontairement 
et faire produire à la vie de relation des actes parfai- 
tement assortis à nos diverses situations organiques que 
d'après des impressions senties, Broussais suppose que 
c'est le besoin qui est le sentiment provocateur de l'in- 
stinct et le principe déterminant de tous les actes qu'on 
lui attribue. Selon lui, les besoins sont le produit d'im- 
pressions faites sur les surfaces internes des viscères par 
les mouvements propres de la vie, et par suite réveillées 
par les impressions externes des objets qui intéressent 









— 23o — 
justement les viscères. Dans l'un et l'autre cas, c'est 
toujours en vertu du sentiment d'un besoin perçu que 
le cerveau se détermine à agir; mais il y a deux sortes 
d'actes à distinguer : i° les actes relatifs aux besoins 
pressants; ils sont du domaine de l'instinct; 2° les actes 
relatifs aux besoins éloignés, et c'est par ces derniers 
que nous reconnaissons l'intelligence. 

Cette opinion, en circonscrivant l'instinct dans les 
actes relatifs aux besoins pressants, ne me paraît pas 
différer de la première sous ce rapport. N'y aurait-il 
donc d'actes instinctifs que ceux que l'urgence des be- 
soins fait naître sans le consentement de la volonté, et 
n'en est-il pas une foule d'autres que non seulement 
l'instinct ne surprend pas à la volonté, mais pour la 
production desquels il se borne à solliciter son inter- 
vention, et souvent il l'obtient par l'importunité de ses 
instances? Dans les dernières classes des animaux dont 
l'intelligence ne s'élève pas au delà des sensations di- 
rectes, l'instinct est le seul guide qui dirige la volonté: 
tout, à la vérité, est consenti et s'exécute par celle-ci; 
mais elle ne fait rien que l'instinct ne l'y détermine. 
Il en est de même pour l'homme dans son enfance, et 
lorsque la raison n'a pas encore lui pour lui. 

Le plus ordinairement, l'instinct prévient le besoin, 
loin d'être provoqué par lui : nous avons des penchants 
avant de connaître les privations; l'appétit précède la 
faim, et nous éprouvons des goûts alors que nous igno- 
rons encore les besoins qui leur correspondent. L'instinct 
est l'interprète de nos tendances organiques et le pro- 
vocateur des actes voulus par elles; le besoin est un état 
d'irritation qui ne survient dans les organes que lorsque 
leurs tendances ne sont pas satisfaites, et dont l'effet est 



— 23 I — 

de stimuler plus vivement l'instinct, pour le forcer à 
solliciter plus activement la volonté, ou même à sous- 
traire momentanément le cerveau aux ordres de la vo- 
lonté, lorsque le besoin est extrême. L'instinct a pour 
premier moteur nos tendances organiques; les besoins 
n'en sont que les provocateurs auxiliaires. Par les pre- 
mières, il nous donne des goûts et des appétences con- 
formes à leur but, et il nous invite à les satisfaire; par 
les seconds, il devient impérieux, dominateur, et sou- 
vent il nous fait agir sans la participation de la volonté. 
Puisque l'instinct n'est pas seulement un principe 
d'action intermédiaire à la sensation et à la volition qui 
combine et détermine dans chaque espèce animale les 
modes de mouvements nécessaires à sa conservation ; 
puisque les impressions et les actions vitales de la vie 
intérieure qui ne sont pas senties ne peuvent être la 
cause immédiate de déterminations instinctives dont 
nous ayons conscience, puisque, enfin, l'instinct existe 
antérieurement au besoin, et que celui-ci n'en est que 
l'instigateur subsidiaire, en quoi consiste-t-il donc, et 
quel est son principe physique ? Voici, ce me semble, 
comment on peut l'envisager. 

L'instinct proprement dit est un sentiment résultant 
d'une impression interne produite dans le sein de la vie 
intérieure ou de nutrition par le réfléchissement de trois 
sortes d'actions, et renvoyée ensuite par lui au centre 
de percepteur. Les actions qui s'y réfléchissent sont: 
i° celles des viscères ; 2° celles que le cerveau reçoit des 
agents externes; 3° les impressions qui se font spontané- 
ment dans l'organe cérébral. 

Pour concevoir la formation de cette impression 
instinctive, il faut observer que tous les organes qui ne 












— 232 — 

sont pas dans la dépendance immédiate du cerveau, se 
trouvent attachés à un système nerveux distinct, quoique 
réuni par de nombreuses connexions au système cérébro- 
spinal; que, dans ce système, tous les appareils orga- 
niques qui en dépendent ont chacun un foyer partiel où 
viennent aboutir les impressions qu'ils reçoivent de 
l'action vitale, et d'où partent les impulsions qui les font 
agir; qu'ordinairement ces impressions et réactions 
restent inaperçues, parce qu'aucune d'elles n'est alors 
transmise directement au cerveau par les foyers partiels, 
sans doute comme mauvais conducteurs relativement à 
lui, (je dis ordinairement, car dans le cas de lésion ou de 
besoin, tout ce qui se passe dans les viscères s'y fait 
sentir); mais ces foyers partiels, qui, par eux-mêmes, 
communiquent difficilement avec le centre de percep- 
tion, correspondent tous à un centre commun, celui de 
la vie de nutrition, lequel est lui-même dans la plus 
intime correspondance avec le cerveau par son étroite 
union avec un nerf céphalique. Tout ce que j'avance ici 
sera amplement justifié dans le second chapitre. 

Or, si cela est ainsi, il est aisé de concevoir qu'au 
moyen de ces corrélations, toutes les actions propres des 
viscères doivent retentir dans ce centre commun et s'y 
faire sentir, puisque tout ce qui s'y fait est transmis 
au centre de perception. Réciproquement, toutes les 
impressions que le cerveau reçoit du dehors, ou qui se 
font spontanément en lui, doivent également se réfléchir 
dans le même centre et y produire, par la même raison, 
une impression sentie. 

Ce sentiment n'a par lui-même rien d'objectif; il n'est 
l'expression morale ni de l'organe d'où part l'impres- 
sion qui l'a fait naître, ni de celui qui en est le terme. 



— 233 — 
Purement affectif, il ne nous avertit que du résultat de 
l'action réfléchie sur le centre, et non de l'action même. 
C'est un sentiment de rapport, une espèce de jugement 
naturel tout à la fois approbateur et impulsif, qui, lors- 
qu'il n'est que le produit des impressions des organes 
internes, nous fait connaître leurs tendances propres et 
nous y intéresse, et qui, lorsqu'il a pour excitant les im- 
pressions externes réfléchies ou les impressions spon- 
tanées du cerveau, nous fait sentir leur conformité ou 
leur opposition avec les tendances générales de notre 
organisation. 

Les sentiments instinctifs diffèrent dans toutes les 
classes des animaux ; ils offrent même des variétés dans les 
individus d'une même espèce. Ces différences viennent 
de ce que leurs organes, diversement conformés, n'ont 
ni les mêmes aptitudes, ni conséquemment les mêmes 
tendances. Chaque individu doit donc avoir des pen- 
chants qui lui soient propres et éprouver aussi pour un 
certain ordre de corps extérieurs des affinités vitales 
particulières, tandis qu'il se trouve sans rapport avec 
tous les autres et insensible à leurs impressions. 

Il existe donc dans le sein de la vie de nutrition un 
sens interne en communication avec le sensorium com- 
mune; sens où tout ce qui se fait dans les viscères et 
dans le cerveau, soit spontanément soit par l'intervention 
des sens externes, vient se réfléchir et y faire naître des 
sentiments qui établissent les rapports qui conviennent 
à la nature de chaque être organisé. N'est-ce pas, en 
effet, un véritable sens ? Il est, comme les autres, le récep- 
tacle d'un ordre spécial d'impressions, qu'il transmet au 
centre de perception, et, comme eux, il est le siège des 
sentiments qu'il détermine. 



— 234 — 
Mais ce sens n'est pas seulement l'organe passif du 
sentiment; comme centre de la vie intérieure, il a, de 
plus, une activité propre, et il est agent d'impulsion pour 
le centre cérébral. C'est sous ces deux points de vue que 
nous devons à présent l'envisager, si nous voulons con- 
naître à fond ce qui concerne l'instinct. Pour cela, ne 
considérons d'abord que les impressions qu'il reçoit des 
viscères, et voyons ce qu'il doit en résulter dans ce 
centre en raison de son activité. 

^ Le sens interne n'est pas plutôt excité par l'action 
d'un viscère qu'aussitôt il entre en activité, et il fait 
naître dans son sein trois sortes de mouvements propres : 
i° il s'émeut, il se tend et il s'érige sur l'impression; 
2° il s'affecte et se modifie conformément à l'impression; 
3° il se met en rapport avec la tendance du viscère mo- 
teur et il en prend la détermination. Mais cette détermi- 
nation a deux effets : l'un affectif sur l'organe du senti- 
ment, par lequel celui-ci fomente la tendance acquise 
et y concentre son activité ; et l'autre impulsif et hors de 
lui, par lequel il se porte vaguement vers le terme de 
cette tendance. Or, comme rien ne se fait dans ce centre . 
qui n'y soit senti, au premier mouvement répond dans 
l'âme un sentiment d'agitation et de trouble qui est 
connu sous le nom d'émotion; le second donne lieu dans 
elle à une affection qui sollicite son intérêt, et la déter- 
mination qui succède à l'action affective du centre occa- 
sionne dans l'âme deux mouvements, dont l'un l'incline 
vers l'objet du sentiment premier moteur, et l'autre la 
fait aspirer à sa possession. Le premier est connu sous 
le nom de goût, et le second sous celui d'appétit, lorsque 
l'un et l'autre sont naissants; on les nomme inclination 
et penchant quand ils sont habituels, et ils prennent les 



— 235 — 

noms d'amour et désir, lorsqu'ils ont pour but un objet 
déterminé. 

On voit que les impressions organiques produisent 
sur le centre de la vie intérieure deux effets bien dis- 
tincts, mais consécutifs : l'un sur sa sensibilité, et l'autre 
sur son activité. Le premier détermine le sentiment, et 
le second fait naître dans l'àme des émotions, des affec- 
tions et des déterminations. Dans le sentiment, le centre 
est passif; dans tout le reste, il est tout à la fois actif et 
passif, en ce qu'il est en même temps le principe et le 
sujet de l'action : actif dans le mouvement, passif dans le 
résultat du mouvement. Il en est de même de l'àme : 
passive dans ce qu'elle éprouve, elle regarde comme 
siens tous les mouvements spontanés qui se font en elle 
correspondamment à ceux du centre, parce qu'elle sent 
que c'est elle qui s'émeut, s'affecte et se détermine. 

Ainsi, l'instinctn'estpas seulement un sentiment révé- 
lateur des rapports qui conviennent à notre nature; il 
agit encore comme force impulsive sur le centre de la 
vie intérieure, et, sous ce rapport, il est la cause immé- 
diate de nos émotions, le principe de nos affections et la 
source de nos premières déterminations. 

Après être entré en activité et avoir acquis certaines 
déterminations, le foyer instinctif agit ensuite comme 
centre d'action sur tous les organes qui sont dans sa 
dépendance, et spécialement sur le cerveau, et c'est par 
le sang, à la circulation duquel il préside, qu'il exerce 
cette double influence. Or, par la première, il dispose 
les viscères à le seconder dans ses efforts et à sympa- 
thiser avec l'organe qui l'a mis en jeu; par la seconde, 
il provoque l'activité du cerveau et il la dirige vers les 
muscles qui, par leur concours, doivent produire une 



— 236 — 
action appropriée à sa tendance. Le cerveau éprouve 
donc de sa part deux effets bien distincts, une impulsion 
et une action de combinaison pour les mouvements 
musculaires. 

Quelque réelle que soit l'impulsion du foyer instinctif 
sur le cerveau, le plus ordinairement elle est par elle- 
même insuffisante pour déterminer le centre cérébral à 
exercer son activité sans le concours de la volonté. Mais 
alors elle agit sur la volonté elle-même par l'influence 
du désir qui exerce sur cette faculté un pouvoir d'insti- 
gation dont l'effet est de l'engager doucement lorsque 
1 instinct parle seul, de la solliciter plus activement lors- 
qu'il est appuyé du besoin, et de l'entraîner inévitable- 
ment lorsque le besoin est pressant. 

Je viens de dire que l'impulsion de l'instinct est ordi- 
nairement insuffisante pour mettre en jeu l'activité du 
cerveau sans le concours de la volonté, et qu'elle ne peut 
rien sur celle-ci que par l'intervention morale du désir. 
C'est qu'il est une circonstance où elle paraît exercer sur 
la force musculaire un pouvoir absolu et indépendant 
de la volonté, celle d'un besoin extrême et où il y. a péril 
pour l'existence. On remarque, en effet, que dans ce cas 
1 impulsion de l'instinct est si énergique que la puissance 
musculaire n'a plus besoin de l'influence cérébrale pour 
entrer en action, ou du moins que le cerveau est momen- 
tanément soustrait à l'empire de la volonté et n'attend 
plus ses ordres pour agir : celle-ci n'est pas même alors 
consultée; tout se fait sans elle, et quelquefois malgré 
elle. L'homme qui se précipite dans l'eau avec la plus 
ferme résolution de se noyer, n'a pas plus tôt senti les 
douleurs de la suffocation que, s'il sait nager, aussitôt 
H exécute sans le vouloir tous les mouvements propres 



— 237 — 
à sa conservation. L'hydrophobe repousse d'une main le 
breuvage que de l'autre il s'efforce d'approcher de ses 
lèvres, et l'on sait à quels actes de férocité se livrent 
ordinairement les personnes qui sont exposées aux hor- 
reurs de la faim. 

Les impressions viscérales ne sont pas les seules qui 
se réfléchissent dans le sein de la vie intérieure et y ex- 
citent des déterminations instinctives; celles qui arrivent 
du dehors au cerveau y retentissent également et y pro- 
duisent les mêmes effets. On ne saurait en douter, si l'on 
fait attention à l'intime et mutuelle dépendance de ces 
deux centres et à cette espèce de commotion soudaine 
qui se fait sentir à l'épigastre dans toutes les impressions 
externes, insolites ou inattendues. Toutes, cependant, 
ne jouissent pas de ce pouvoir : car s'il en est qui soient 
conformes aux mouvements propres du centre de la vie 
intérieure, il y en a qui leur sont contraires, ou qui se 
trouvent sans rapport avec eux. Or, les premières sont 
les seules qui, donnant lieu à un sentiment flatteur, nous 
intéressent à leur objet et font naître dans l'àme le désir 
de sa possession; les secondes, au contraire, produisent 
en nous un sentiment désagréable, qui, nous indisposant 
contre la cause productive, nous excite à la repousser; 
les dernières, qui ne réveillent aucun sentiment, nous 
laissent dans l'indifférence pour leur objet. 

Les impressions externes, en donnant ainsi à connaître 
à l'instinct ce qui, hors de nous, peut lui convenir, ont 
donc l'avantage d'assigner un but déterminé à nos goûts 
et à nos penchants, et d'offrir en même temps à l'expé- 
rience, comme objets d'épreuve, tout ce que l'instinct 
révélateur ne signale pas. 

Indépendamment des impressions que le cerveau re- 















— 238 — 
çoit des sens, il en est une foule d'autres qui se forment 
spontanément dans son sein, par suite de son activité 
propre, et qui, venant retentir comme les précédentes 
dans le sens interne, y déterminent un nouvel ordre 
d instincts de la plus haute importance pour nous 
puisqu'ils sont dans l'homme la source de sa moralité 1 
Pour concevoir l'origine de ces impressions et leur 
influence sur l'organe du sentiment, il faut observer que 
le cerveau, dans l'homme, est doué d'une telle activité 
que non seulement il réagit sur les impressions qu'il 
reçoit, mais encore qu'il se les réfléchit en en faisant 
la réplique et en se concentrant en elles. Il réfléchit ses 
propres actes, et dans tout ce qu'il éprouve ou qu'il fait, 
il se réfléchit lui-même comme sujet ou principe d'ac- 
tion. C'est par cette propriété que l'homme devient intel- 
ligent, qu'il sait qu'il sent, qu'il discerne ce qu'il sent et 
qu'il s'en rend témoignage ; c'est par elle que, se repliant 
sur lui-même, il se discerne de tout ce qui n'est pas lui 
et il se dit moi; par elle qu'il connaît le bien-être et 
l'existence, ses besoins et ses facultés; par elle qu'il sait 
qu'il est à lui, qu'il est indépendant, qu'il a des droits et 
des devoirs ; par elle, enfin, qu'il connaît l'excellence de 
sa nature, ses rapports et ce qu'il doit à lui-même. 
L'animal est étranger à tous ces avantages, parce qu'il 
ne réfléchit point : il sent, mais il ne sait pas ce qu'il 
sent, il ignore même s'il existe. 

Or, les impressions qui donnent naissance à toutes 
ces idées réfléchies peuvent-elles retentir dans le sens 
interne sans y émouvoir le sentiment? Elles sont toutes 
relatives à notre mode d'existence, et elles y trouvent 
préexistantes, des tendances analogues qui n'attendaient 
que leur impulsion pour devenir plus explicites. Comme 



— 2DO, — 

ces sentiments s'adressent plus à l'entendement qu'aux 
sens, et qu'ils se rapportent tous à la partie morale de 
notre être, on leur a donné généralement le nom d'in- 
stincts moraux, pour les distinguer de ceux qui veillent 
à nos besoins physiques. 

Voilà donc un nouvel ordre d'instincts dont l'homme 
seul est capable, puisque lui seul réfléchit. Ainsi, c'est 
par la réflexion que l'homme, se repliant sur ses sensa- 
tions, sonde la nature des êtres et la sienne propre ; par 
elle que naissent en lui des sentiments qui lui révèlent 
sa dignité et lui suggèrent ses droits et ses devoirs. 

C'est donc à elle qu'il doit le double privilège d'être 
intelligent et moral. 

Résumons : il existe un instinct, et, pour savoir quel 
il est, on doit le considérer dans sa nature et dans ses 
effets. Sous le premier point de vue, l'instinct est un 
sentiment révélateur des rapports qui conviennent à 
notre nature et instigateur de mouvements propres à les 
satisfaire. C'est une espèce de tact interne qui intéresse 
l'activité en même temps qu'il prévient l'entendement. 
Il est donc tout à la fois principe de suggestion et pou- 
voir d'impulsion. Ce sentiment est le résultat moral 
d'une impression produite dans le sens interne par les 
impressions que les viscères et le cerveau lui réflé- 
chissent. Sous le second point de vue, c'est de l'instinct 
que toutes nos idées morales tirent leur origine; c'est 
lui qui est le moteur de nos affections, la source de nos 
premières déterminations et la cause première de tous 
nos mouvements perçus et involontaires; c'est lui, enfin, 
qui prévient et seconde nos besoins, qui devance l'expé- 
rience, qui nous inspire le goût des beaux-arts et veille 
à notre perfection morale. 



— 240 — 



■ 




CHAPITRE II. 

Détermination du siège de l'instinct. 

n m'efforçant de constater par l'observation 
l'existence et les phénomènes de l'instinct, j'ai 
supposé que toute cette économie de senti- 
ments et d'actions avait lieu dans le sein de la vie inté- 
rieure et quelque part dans la région épigastrique. Il 
s agit a présent de s'en assurer et de déterminer, s'il est 
possible, le point précis de cette région qui en est le 
siège. 

H est un fait constant : c'est que tous les sentiments, 
toutes les émotions, toutes les affections et toutes les 
passions que nous éprouvons se font sentir dans la 
région épigastrique, et que c'est là qu'elles se rapportent 
Toutes les fois que nous voulons indiquer que notre 
ame est dévorée de chagrin, enivrée de joie ou agitée 
par la colère, lorsque nous cherchons à manifester le 
témoignage de notre conscience, ou à mettre notre parole 
sous la garantie de notre honneur, ne portons-nous pas 
toujours la main sur la poitrine, et ne la dirigeons-nous 
pas, au contraire, sur le front quand nous voulons dé- 
signer les effets de l'attention, de la mémoire, de l'ima- 
gination et de l'entendement, ou les déterminations de la 
volonté ? Si l'on en excepte quelques physiologistes, tout 
le monde est dans cette opinion, ignorants comme 
savants : aussi de tout temps on a cherché dans cette 
région l'organe qui pouvait en être le siège, et le public 
qui se contente des apparences, n'a pas manqué d'attri- 



— 241 — 

buer au cœur cette prérogative, comme en étant l'organe 
le plus important. Cette idée même a tellement prévalu 
que le langage l'a consacrée. On dit communément 
qu'un homme a un bon ou un mauvais cœur, le cœur 
haut, le cœur bas, le cœur dur, le cœur tendre, ou qu'il 
est sans cœur, pour indiquer la nature des affections qui 
le dominent ou l'absence de toute affection. On oppose 
encore en lui l'esprit au cœur pour faire entendre que la 
raison n'est pas en rapport avec le sentiment. 

Malgré la persévérance du vulgaire à regarder le cœur 
comme le siège du sentiment, et malgré l'autorité du lan- 
gage reçu, les physiologistes n'ont pas tardé à se con- 
vaincre qu'il était impossible de lui adjuger cette fonction, 
attendu qu'il jouit d'une très faible sensibilité, quoique 
fort irritable; mais ils ne sont pas d'accord eux-mêmes 
sur le lieu où ils doivent le placer. Car quelques-uns le 
supposent au cardia ou au pylore de l'estomac, quelques 
autres au centre phrénique du diaphragme, et le plus 
grand nombre au plexus soléaire du grand nerf sympa- 
thique. 

Les deux premières hypothèses ne sont pas plus 
admissibles que la précédente. La première, parce que 
l'estomac et ses orifices, comme appartenant à la vie 
intérieure ne transmettent point au centre de perception 
leurs impressions ordinaires : ils ne sont sensibles qu'aux 
lésions ou au besoin. La seconde, parce que le centre 
phrénique est une membrane fibreuse, et que ces mem- 
branes piquées ou déchirées ne font éprouver aucune 
douleur : elles ne deviennent sensibles que dans l'état 
inflammatoire. 

La commune erreur de tous ceux qui ont cherché le 
siège du sentiment dans quelqu'un des viscères épi- 

Desa. Et. de l'Homme moral. i fi 






— 242 — 

gastriques vient de ce que les passions portent particu- 
lièrement leur action sur ces viscères, et que l'on a con- 
fondu la cause avec l'effet. Dans toutes les émotions vives, 
le cœur palpite, et il ralentit ses mouvements dans les 
affections tristes. Suivant que les unes ou les autres 
nous affectent, le diaphragme multiplie aussi ses contrac- 
tions ou il les suspend, et l'estomac se dilate ou se 
resserre. 

La troisième hypothèse paraît beaucoup plus vraisem- 
blable. Le plexus soléaire est un entrelacement de filets 
nerveux provenant de la huitième paire et principale- 
ment des ganglions semi-lunaires, lesquels sont en com- 
munication avec toutes les branches viscérales du nerf 
grand sympathique. La nature nerveuse de ce réseau, sa 
structure, ses connexions, tout portait à croire que c'était 
là que devait être le centre chargé de transmettre au cer- 
veau les résultats des impressions internes et de recevoir 
le contre-coup des impressions externes. Malheureuse- 
ment les expériences réitérées de Bichat et de plusieurs 
autres après lui, paraissent avoir établi comme constant 
que les ganglions semi-lunaires sont insensibles à toute 
irritation mécanique, conséquemment incapables de 
transmettre aucune impression. Quelque plausible que 
fût cette idée, il a donc fallu y renoncer, puisque l'expé- 
rience lui était contraire, et l'on a cherché ailleurs le siège 
du sentiment. 

Il est bien étonnant que Bichat, après avoir constaté 
l'insensibilité des ganglions et des nerfs du grand sym- 
pathique, y ait néanmoins établi le siège des passions. 
Toutefois, il ne croit pas que celles-ci se rapportent à un 
centre unique et invariable. Il pense, au contraire, qu'elles 
ont toutes un foyer distinct, que les ganglions intér- 
im 



— 243 — 
costaux et les semi-lunaires sont autant de centre nerveux 
où elles prennent naissance, et dont l'effet se porte direc- 
tement sur le viscère que chaque centre régit. Si Bichat, 
malgré sa propre expérience, a placé le siège des passions 
dans la vie organique, cette contradiction prouve que le 
sentiment de leur rapport a été plus fort chez lui que 
le témoignage de l'expérience. Il n'est pas vrai, du reste, 
que nos passions aient chacune un siège distinct dans la' 
vie végétative. Si cela était, il n'y aurait pas unité de 
rapports; chacune d'elles se ferait sentir dans le viscère 
qu'elle affecte. Que l'on ne dise pas, avec Bichat, que, si 
nous rapportons en général dans la région épigastrique 
l'impression sensible de toutes nos affections, c'est que 
tous les viscères importants de la vie de nutrition s'y 
trouvent concentrés. Les organes de la reproduction sont 
certainement très éloignés de la région épigastrique; 
toutefois, les passions qu'ils déterminent ne se rapportent 
pas à ces organes, mais bien à l'épigastre. 

Voyant qu'il n'était pas possible d'établir dans la 
région précordiale le siège de l'instinct, MM. Gall et 
Spurzheim ont cru devoir le reléguer dans le cerveau, 
fondés sur l'observation qu'ils ont faite, que le développe- 
ment de certaines parties du cerveau correspondait à 
certains actes chez les animaux. Conséquemment, ils ont 
supposé qu'il existe dans l'encéphale des appareils ner- 
veux intra-cérébraux destinés à faire naître des goûts 
spéciaux pour certains objets déterminés, et que c'est en 
vertu des impressions sensibles qui se forment dans son 
sein que le cerveau se détermine souvent, sans le con- 
cours de la volonté, à commander et coordonner tous les 
actes de l'instinct: selon eux, le cerveau présiderait donc 
seul aux opérations instinctives, indépendamment des 






— 244 — 
autres viscères, et son action n'aurait pour cause déter- 
minante qu'une impulsion sensible produite spontané- 
ment en lui. 

Mais d'abord rien ne prouve l'existence de ces appa- 
reils sensitifs intra-cérébraux. On pourrait même dire 
que ces saillies extérieures des lobes du cerveau qu'on 
donne comme indices certains de leur existence se ren- 
contrent, la plupart du temps, dans des sujets qui ne 
jouissent aucunement de la propriété que l'on assigne à 
la fonction de ces organes. Secondement, si ces appareils 
nerveux existaient, comme ils ont leur origine et leur 
terminaison dans le cerveau, les sensations dont ils sont 
les organes devraient s'y rapporter et s'y faire sentir 
(puisqu'il est de principe que toute sensation se rapporte 
OÙ naît l'impression'.. Il est certain cependant que nos 
goûts et nos passions ne se rapportent point à la tête, 
mais hors d'elle et dans l'épigastre. 3° Si le cerveau agit 
seul dans l'instinct et indépendamment des autres vis- 
cères, les animaux, comme l'observe très bien M. Brous- 
sais, ont toujours les organes cérébraux qui président à 
la préhension des aliments et à tous les actes de la géné- 
ration. Ils devraient donc faire toujours ces mêmes 
actes. Cependant on observe qu'ils ne se livrent à aucun 
mouvement de recherche ou de préhension d'aliments 
lorsque leur estomac est rempli ou malade. Ne sait-on 
pas que l'instinct de reproduction ne se fait sentir que 
lorsque les organes auxquels cette fonction appartient se 
sont développés ? que le coq que l'on a chaponné reste 
indifférent et sans provocation auprès de sa femelle, et 
que la poule que l'ardeur de l'incubation agite perd 
entièrement l'envie de couver lorsqu'on lui plonge, à 
plusieurs reprises, le ventre dans l'eau froide? 



— 245 — 
Cabanis, qui, le premier, nous a fait connaître la réalité 
et l'importance de l'instinct sous le rapport de l'origine 
des idées, avait bien observé que nos goûts et nos pen- 
chants avaient leur principe dans les impressions et les 
tendances organiques des viscères abdominaux. Mais, ne 
reconnaissant dans le système nerveux qu'un centre 
unique, le cerveau, il a supposé que toutes les impres- 
sions internes senties ou inaperçues se rendaient directe- 
ment dans ce centre, et il a, en conséquence, placé dans 
le cerveau le siège de toutes nos affections impulsives. 
M. Broussais pense de même que Cabanis, à cette diffé- 
rence près, qu'il admet les organes nerveux intra- 
cérébraux de M. Gall, et qu'au lieu de donner, comme 
Cabanis, des impressions inaperçues pour origine à nos 
instincts, il soutient que ce sont les besoins, et des besoins 
sentis, qui en sont la cause déterminante. 

Quelque imposante que soit l'autorité de ces célèbres 
physiologistes, plus j'y réfléchis, plus il me semble im- 
possible de regarder le cerveau comme le centre où se 
forment et résident les instincts : 

r° Chez les hommes, rarement la sensibilité marche 
de pair avec l'intelligence. Le plus souvent, au contraire, 
on en voit qui brillent par les qualités intellectuelles,' 
mais qui sont loin de se faire distinguer par les qualités 
du cœur. Cependant, si le cerveau était la source com- 
mune de ces deux sortes de facultés, elles devraient tou- 
jours être dans le même rapport dans chaque individu, 
puisqu'elles seraient le produit d'un même organe. 

2° Lorsque le cerveau ne jouit pas de son activité 
propre, par défaut de conformation ou par suite d'un 
état morbide, les facultés mentales et instinctives ne 
devraient-elles pas paraître également abolies ou s'oblité- 



— 246 — 
rer en même temps, et proportionnellement à la dégra- 
dation de l'organe? Cependant, il est certain que les 
enfants qui naissent stupides croissent et se développent 
presque aussi bien que ceux qui sont le mieux conformés 
et chez eux les instincts se manifestent à peu près aux 
époques et suivant les lois ordinaires. Dans les longues 
maladies aiguës, on remarque que le calme est à peine 
rétabli dans les organes de la vie intérieure par la cessa- 
tion de la cause morbide, qu'aussitôt les instincts repa- 
raissent, principalement celui de nutrition; tandis que 
les facultés intellectuelles restent comme anéanties par 
suite de l'affaissement du cerveau et ne rentrent qu'à 
la longue en activité. 

3° Dans les animaux vertébrés, si l'on descend succes- 
sivement des mammifères aux reptiles et aux poissons 
a mesure que l'on parcourt l'échelle de ces diverses 
classes d'êtres, on voit que l'encéphale va se rapetissant 
de plus en plus, tandis que la moelle allongée, Pépinière, 
la paire vague et le système nerveux ganglionnaire aug- 
mentent proportionnellement. Mais, en même temps, on 
observe que l'intelligence diminue progressivement, 
tandis que les instincts n'en éprouvent aucune altération. 1 
Il n'en sont, au contraire, que plus actifs et plus domi- 
nateurs: aussi les sujets qui les éprouvent sont-ils moins 
susceptibles d'éducation. 

4° Les animaux invertébrés n'ont pas de cerveau; 
tous, néanmoins, jouissent des instincts nécessaires à 
leur mode d'organisation ; mais ils y obéissent aveuglé- 
ment, parce qu'ils ne connaissent pas le danger, et ils ne 
le connaissent pas parce que le défaut de mémoire les 
laisse sans expérience. Voyez le papillon de nuit: il n'y a 
qu'un instant que, voltigeant autour d'une chandelle 



— 247 — 
allumée, il vient de se brûler l'extrémité des ailes, et un 
instant après il revient s'y précipiter. Il est bien re- 
marquable que les insectes possèdent une faculté instin- 
ctive beaucoup plus étendue et plus parfaite que celle des 
mollusques, et que ce soit aussi chez ces premiers que 
l'appareil nerveux ganglionnaire se trouve plus com- 
plètement développé. 

5° Dans les animaux qui sont dépourvus de nerfs, 
comme les polypes, ainsi que dans ceux où le système 
nerveux n'a pas de centre, comme les rayonnes, on ob- 
serve que les impressions sont suivies immédiatement 
de mouvements, et que rien d'intermédiaire ne s'inter- 
pose pour suspendre ou modifier ces derniers. Ils sont 
irritables et n'ont point d'instincts proprement dits, parce 
qu'ils n'ont point de système, ou du moins de centre 
nerveux ganglionnaire. Chez eux tout se fait sans élec- 
tion, sans choix, et on n'y remarque aucun mouvement 
qui ait pour cause déterminante un principe interne, et 
qu'on puisse dire spontané. Le polype d'eau douce saisit 
indistinctement tout ce qui tombe dans ses bras; toujours 
il l'avale de la même manière qu'il se présente à sa 
bouche, quand même ce serait par son plus grand dia- 
mètre, et souvent il engloutit avec sa proie l'un de ses 
bras sans s'en apercevoir. C'est une vie purement orga- 
nique et à peu près semblable à celle des végétaux. 

Ainsi, si l'on considère d'une part que le sentiment des 
affections et des passions se rapporte constamment à 
l'épigastre, d'autre part, que chez les animaux l'absence 
du système nerveux de la vie de relation ne fait pas dis- 
paraître l'instinct, et que celui-ci ne cesse de se manifes- 
ter que là où l'appareil nerveux ganglionnaire manque 
ou n'a pas de centre ; si, de plus, on a égard à la croyance 



— 248 — 

générale des hommes à ce sujet, nonobstant l'opinion 
contraire de quelques physiologistes, on voit que tout 
nous ramène à chercher le siège de l'instinct dans le nerf 
dit grand sympathique et dans un point de ce nerf qui 
corresponde à l'épigastre. 

Le plexus soléaire paraissait bien convenir à cette 
fonction. Composé, comme il est, d'innombrables filets 
venant de la paire vague et des ganglions semi-lunaires, 
lesquels sont en communication avec tous les autres 
ganglions du grand sympathique, cette disposition le 
rend très propre à être le rendez-vous commun des ten- 
dances organiques, l'organe de leur transmission au cer- 
veau et le centre d'action de la vie intérieure. Mais 
l'expérience de Bichat ayant prouvé que les ganglions 
nerveux, notamment les semi-lunaires, étaient impas- 
sibles sous l'irritation mécanique, on avait renoncé à 
cette idée, et désormais on ne s'y fût plus arrêté, si un jeune 
physiologiste, M. Flourens, ne se fût avisé de vouloir 
constater le fait et n'eût déclaré que le contraire avait 
heu. Voici comment il s'est assuré que les ganglions 
semi-lunaires avaient la propriété de transmettre à l'ani- 
mal les impressions qu'il reçoit. 

M. Flourens a ouvert l'abdomen de plusieurs lapins et 
mis à nu tantôt le ganglion semi-lunaire droit, tantôt le 
gauche; puis, avec une pince à disséquer, il a fortement 
comprimé l'un et l'autre ganglion, et cela à plusieurs 
reprises et par de longs intervalles entre elles. A chaque 
pincement, l'animal s'est débattu avec violence, il a 
poussé des cris et témoigné de toutes manières combien 
il était sensible à ce genre d'irritation. Il a fait ensuite la 
même épreuve sur les ganglions cervicaux et il a trouvé 
que, sur neuf lapins qu'il a expérimentés, sept ont paru 



— 249 — 
complètement insensibles à l'irritation, et que les deux 
autres ont donné quelques signes légers, mais non équi- 
voques de douleur. Il en a été de même avec le ganglion 
thoracique supérieur, et il en a conclu que le ganglion 
semi-lunaire était seul constamment et très énergique- 
ment excitable, tandis que les autres ne le sont que de 
loin en loin et dans un très faible degré. 

Il est donc constant, dit M. Flourens, que tout ce que 
tant d'habiles observateurs ont dit de cette haute puis- 
sance nerveuse, résidant, selon eux, vers la région dia- 
phragmatique, et tour à tour célébrée par eux sous les 
noms d'aixhée, de prœses systematis nervosi, de centre 
phrénique, épigastrique, me parait, en quelque sorte, 
justifié par l'extrême susceptibilité du réseau semi- 
lunaire.., et que cette singulière propriété qu'il partage, 
à l'exclusion de toutes les autres parties du corps, avec 
les nerfs de la moelle épinière et de l'encéphale, établit 
enfin, d'une manière directe et définitive, l'étroite liaison 
qui l'unit comme eux à la masse cérébrale. 

Ce point, une fois bien reconnu, voyons comment le 
réseau semi-lunaire peut remplir organiquement les 
fonctions qu'on assigne à l'instinct. 

Le nerf grand sympathique, dont ce réseau fait partie, 
est un assemblage de petits centres nerveux ou ganglions 
réunis entre eux par des branches nerveuses communi- 
quant avec tous les nerfs de la moelle épinière et avec 
quelques-uns de la moelle allongée, et envoyant chacun 
dans les viscères dont ils sont respectivement chargés une 
foule de ramifications destinées à recueillir les impres- 
sions des viscères et à leur transmettre les irradiations 
vitales des centres. Ce sont autant de foyers partiels, dont 
les fonctions sont distinctes, et qui ont tous une action 






— 25o 

indépendante et isolée, mais dont l'activité puise toute 
son énergie dans le système nerveux de la vie de relation 
avec lequel ils sont en communication. Parmi ces gan- 
glions, ,1 en est deux, les semi-lunaires, auxquels tous les 
autres paraissent correspondre par des branches de com- 
munication, et qui, en se réunissant eux-mêmes par plu- 
sieurs filets, forment entre eux un entrelacement nerveux 
connu sous le nom de plexus soléaire, lequel fournit des 
nerfs à presque tout le système vasculaire abdominal et 
en suit les diverses ramifications. Cette disposition 
n enonce-t-elle pas qu'il faut regarder lesganglions semi- 
lunaires et leur réseau intermédiaire comme le centre 
gênerai du système nerveux de la vie intérieure ou le lieu 
ou tiennent se réfléchir toutes les impressions que les 
centres partiels reçoivent de leurs organes respectifs, et 
ou se développe cette force impulsive qui donne au sang 
son mouvement et sa direction, et qui le fait réagir à son 
gre sur tous les points de l'organisation. 

Dans l'état normal, et lorsque les fonctions de la vie 
intérieure ne se trouvent point exaltées, les impressions 
qui arrivent des viscères aux centres partiels ne se font 
point sentir; il en est de même des mouvements orga- 
niques qu'elles déterminent. La raison en est que les 
ganglions qui s'abouchent avec les nerfs spinaux ne sont 
pas assez bons conducteurs pour les laisser passer direc- 
tement par ces nerfs au cerveau. Il n'en est plus ainsi 
lorsque les impressions sont le résultat d'un état d'irrita- 
tion provenant d'un besoin ou d'une affection morbide- 
alors elles franchissent l'obstacle que les ganglions leur 
opposent, elles arrivent directement au cerveau, et la 
douleur perçue est rapportée à l'organe d'où pari l'im- 
pression. On sait que lorsque l'irritation mécanique est 



-« / 



— 25 1 — 

insuffisante pour réveiller la sensibilité des ganglions, 
celle du galvanisme a toujours le pouvoir de l'exciter. 

Mais si les impressions ordinaires ne pénètrent pas 
au delà des centres partiels, toutes sont réfléchies vers les 
ganglions semi-lunaires, comme à leur centre commun, 
et là elles deviennent sensibles, parce que l'un et l'autre 
sont perméables aux impressions. Seulement, comme 
elles y affluent simultanément, et que, lorsque les organes 
d'où elles partent ne font que concourir régulièrement à 
l'action vitale, aucune d'elles ne prédomine; alors leurs 
mouvements se confondent et se résolvent en un effet 
collectif, dont le résultat moral est de nous faire sentir 
l'harmonie de leur concours. Lorsque, au contraire, l'une 
d'elles devient prédominante et sort de son type ordinaire, 
elle seule se fait sentir ou nous préoccupe exclusive- 
ment ; mais alors même, ce que nous sentons n'est encore 
qu'un sentiment de rapport, parce que l'impression qui 
le fait naître est le produit des mouvements propres et de 
la tendance spéciale d'un organe. 

Il n'y a pas lieu de douter, je pense, que les impres- 
sions qui arrivent à ce centre de tout l'intérieur de la vie 
de nutrition ne se fassent sentir et percevoir, puisque les 
expériences de M. Flourens ont démontré qu'il était 
énergiquement sensible à l'irritation mécanique. Mais 
est-ce bien là le terme où doit aboutir l'impression pour 
se convertir en sensation, et par quelle voie parvient-elle 
à se faire percevoir? 

On ne saurait admettre que le plexus soléaire est un 
centre de sensations distinct et séparé de celui de la vie de 
relation. Il peut bien être, comme il l'est effectivement, 
le lieu où elles résident et se font sentir, ou plutôt où 
elles se rapportent; mais ce n'est point là qu'elles s'effec- 






i 



252 

tuent. L'unité de sentiment et de perception qui existe en 
nous s'y oppose et nous force à reconnaître qu'il y a aussi 
unité dans le système nerveux. Il faut donc supposer 
que les impressions qu'il reçoit ont un moyen de trans- 
mission assuré pour arriver au foyer sensitif com- 
mun du système nerveux cérébro-spinal. Or, ce moyen 
existe, car le plexus soléaire n'est pas seulement com- 
pose de filets nerveux provenant des ganglions semi- 
lunaires ; une portion considérable des nerfs de la paire 
vague vient encore s'y réunir et s'anastomoser avec eux 
de manière à ne former qu'un seul et même organe- et 
1 on sait que ce nerf prend son origine comme ceux 'des 
sens externes dans cette partie de la moelle allongée où 
1 expérience a démontré que toutes les impressions doi- 
vent se rendre pour se transformer en sensation et reten- 
tir de là dans les lobes cérébraux pour que la sensation se 
convertisse en une perception directe et durable Ainsi 
c'est par les nerfs de la paire vague qui lui sont associés,' 
que le plexus soléaire fait parvenir au foyer sensitif les 
impressions qu'il éprouve, et c'est par eux que les sensa- 
tions qui leur correspondent se substituent dans l'épi- 
gastre aux lieu et place des impressions qui les ont fait 
naître. 

On sera sans doute étonné que la sensation ne se fasse 
pas sentir où elle s'opère, au foyer sensitif commun, mais 
bien dans le lieu d'où l'impression est partie, tandis que 
la perception réside toujours dans le cerveau et ne sort 
pas du centre où elle a pris naissance. Mais on cessera de 
I être si l'on fait attention que la sensation est plutôt le 
résultat de la réaction du foyer sensitif sur l'impression 
que celui de l'action impressive ; que la substance médul- 
laire des nerfs est essentiellement composée de globules 



— 253 — 
disposés en séries rectilignes depuis leur origine jusqu'à 
leur terminaison, et que c'est en vertu de cette réaction 
et de la disposition organique des nerfs que la sensation 
se rapporte toujours au point de départ de l'impression. 
Quant à la perception, qui ne se rapporte jamais hors du 
cerveau, il faut observer que, d'après les observations 
microscopiques, les globules des fibres blanches du cer- 
veau paraissent tous coordonnés autour d'un point central, 
et disposés en séries curvilignes et concentriques. Or, il 
doit résulter de cette disposition que les impressions qui 
pénètrent dans cet organe vont converger au centre, que 
de là elles s'irradient par ondulations sur tous les points 
de la circonférence, et que la réaction qui survient les 
restitue au centre, où elles se terminent. C'est donc dans 
ce centre que la sensation doit se rapporter, puisque, 
suivant la loi de rapport, elle doit se faire sentir où la 
réaction reporte définitivement l'impression. 

C'est ainsi qu'au moyen de cette communication avec 
l'encéphale, le centre épigastrique devient une espèce de 
sens interne, qui nous procure le sentiment non seule- 
ment des impressions qu'il éprouve de la part des vis- 
cères, mais encore des mouvements qui se font spontané- 
ment dans son sein par suite de ces impressions. Ces 
mouvements propres sont le principe physique de nos 
affections et de nos déterminations impulsives. Ce sens 
est, de plus, dans une telle correspondance avec le foyer 
sensitif et le centre de perception, qu'il n'y a pas une 
seule sensation des sens externes, pas une perception 
rappelée ou réfléchie dont le mouvement organique ne 
s'y répercute et n'y produise une impression et des mou- 
vements propres, qui donnent lieu à de nouveaux senti- 
ments par leur transmission au foyer sensitif, point 











— 254 — 
unique de réaction, où les impressions des sens puissent 
se transformer en sensations, et celles-ci effectuer leurs 
rapports. Car il est d'observation que le sentiment se 
mêle à tous nos produits intellectuels, qu'il intervient 
plus ou moins dans tous suivant leur degré d'importance 
pour nous, et qu'il excite, pour la plupart d'entre eux 
des affections et des déterminations instinctives dans 
l'âme, qui deviennent pour l'entendement comme une 
source nouvelle de sensations où il puise toutes ses idées 
morales. 

Il existe donc en nous deux systèmes nerveux parfaite- 
ment unis ensemble, quoique bien distincts par leurs 
fonctions, et en apparence dans une espèce d'isolement 
l'un de l'autre. Cette union consiste : 

i° En ce que, comme organes des sensations, ils ont 
l'un et l'autre un foyer sensitif commun, et que, comme 
puissances nerveuses, ils sont dans une telle dépendance 
organique qu'ils ne peuvent coexister que l'un par l'autre. 
En effet, c'est du système ganglionnaire que le cérébro- 
spinal reçoit son impression vitale, car c'est par l'action 
impressive du sang, dont il dirige le cours, qu'il excite et 
soutient partout son action nerveuse ; et c'est dans le sys- 
tème cérébro-spinal que le ganglionnaire puise à son 
tour son pouvoir innervant, par ses connexions avec tous 
les nerfs de la moelle épinière. Car, quoi qu'il soit 
reconnu qu'il peut se suffire à lui-même instantanément, 
il n'en est pas moins constant que son action nerveuse ne 
tarde pas à cesser entièrement une fois qu'il est soustrait 
à l'influence de la moelle épinière. 

2° En ce que leurs centres sont dans la plus intime 
relation entre eux, soit par l'échange continuel qu'ils 
font de leurs impressions, soit par l'action réciproque 



IL 






— 255 — 
qu'ils exercent l'un sur l'autre. Par le premier effet, le 
centre épigastrique fait connaître au centre de perception 
les rapports de notre nature, ses tendances, ses mouve- 
ments propres; et, réciproquement, celui-ci le met en 
rapport avec la nature entière, et il lui fournit ainsi les 
moyens de discerner parmi les objets qui lui sont offerts, 
ceux qui conviennent à nos goûts et à nos penchants! 
Par le second effet, il ne s'élève pas dans le centre épi- 
gastrique une affection un peu vive qui ne captive 
aussitôt l'attention dans le cerveau et ne préoccupe exclu- 
sivement l'esprit de son objet; il ne s'y forme pas non 
plus une détermination instinctive ou un désir dont 
l'action ne se porte directement sur la volonté pour solli- 
citer son intervention motrice ou même pour l'entraîner, 
suivant son degré de force. Mais, en retour, il ne se pro- 
duit pas aussi dans le centre de perception une idée 
réfléchie, un jugement, une conception qui ne donnent 
lieu, dans le centre épigastrique, à des sentiments 
inconnus et n'impriment dans l'âme de nouvelles ten- 
dances et une nouvelle vie. 

Je prévois que l'on peut m'objecter que c'est gratuite- 
ment que j'attribue à la paire vague la propriété de 
transmettre au cerveau les impressions du centre épi- 
gastrique. L'estomac, dira-t-on, dans son état normal et 
sain n'apporte aucun sentiment de lui-même ni de ses 
opérations; tout s'y fait ordinairement à notre insu. 
Cependant cet organe est, comme l'on sait, abondam- 
ment pourvu de filets nerveux venant de la huitième 
paire. A la vérité, nous y sentons le besoin de la faim et 
les affections organiques auxquelles il est sujet; mais 
alors l'organe est dans un état d'irritation, et les impres- 
sions qui en sont la suite sont assez fortes pour traverser 






— 256 — 
les ganglions du grand sympathique et parvenir ainsi 
directement au cerveau par les nerfs rachidiens. Ce 
défaut de sensibilité dans l'estomac, lorsque son action 
vitale est dans l'état normal, n'est pas particulier à cet 
organe; on le remarque encore dans tous les viscères qui 
ne reçoivent de nerfs que du grand sympathique et de la 
paire vague. Bichat a observé que le foie et les poumons 
peuvent être impunément irrités dans les animaux, sans 
que ceux-ci paraissent en souffrir. 

A ces observations incontestables, j'en opposerai 
d autres qui ne le sont pas moins. La première est de 
Bichat lui-même. Cet auteur remarque que, lorsqu'on 
soulevé ou qu'on tiraille le nerf de la huitième paire pour 
dégager la carotide, à laquelle il est attaché, l'animal 
sujet de l'opération, crie et s'agite beaucoup. Si l'on con- 
tinue plusieurs fois de suite ce tiraillement, l'animal finit 
par ne plus donner de marques d'une sensation pénible • 
mais s. l'on cesse d'exciter le nerf, et qu'on le laisse en 
repos pendant un certain temps, la sensibilité se renou- 
velle avec beaucoup d'énergie lorsqu'on vientà le tirailler 
de nouveau. La seconde est l'expérience de M. Flourens 
qui atteste que les ganglions semi-lunaires sont les seuls 
de tout le système ganglionnaire éminemment excitables 
et cela par le fait de leur connexion intime avec des nerfs 
de la paire vague. 

La troisième est l'expérience d'Éverard Home, qui 
ayant coupé la huitième paire et en ayant irrité les bouts' 
a vu le sang jaillir avec plus de force de la carotide, et qui 
en avait conclu l'irritabilité artérielle; mais un Allemand 
a vu, en répétant l'expérience, que cet effet n'avait lieu 
qu'en irritant le bout supérieur. D'où il faut conclure 
que ce nerf a transmis une douleur au cerveau, qui l'a 



J- 



- 25 7 - 

communiquée au centre épigastrique, et celui-ci, excité, 
a donné un accroissement de forces à la circulation. 

Que conclure de faits aussi contradictoires et néan- 
moins aussi constants? Qu'il y a dans la paire vague des 
nerfs conducteurs et des nerfs non conducteurs d'impres- 
sions. Il me semble qu'on ne peut échapper à cette 
conséquence. Conformément à cette idée, les premiers 
seraient ceux qui vont se réunir et s'identifier avec le 
réseau semi-lunaire pour y former un sens interne, et les 
seconds, ceux qui se répandent dans les poumons, le foie, 
l'estomac et autres viscères concourant à l'acte de nutri- 
tion, pour y exercer, selon toute apparence, des fonctions 
chimiques. Ce qui fortifie cette induction, c'est qu'on 
observe cette disposition dans la plupart des nerfs de la 
vie de relation. Tous les nerfs rachidiens ont chacun 
deux racines, l'une destinée à conduire la cause des sen- 
sations au centre, et l'autre à porter aux muscles l'impul- 
sion du centre. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour 
les nerfs de la moelle allongée ? Nous sommes encore 
loin de connaître les propriétés spécifiques de toutes les 
paires des nerfs. Quant à l'action chimique, que j'at- 
tribue à cette portion de la paire vague qui se distribue 
dans les viscères chargés des fonctions nutritives, je suis 
autorisé aie penser, par la belle expérience de M. Phi- 
hpp, anglais, au moyen de laquelle il a démontré que 
l'estomac cesse ou ralentit au moins ses fonctions diges- 
tives par la section de la paire vague, et qu'on peut le 
faire rentrer en fonction en remplaçant dans l'estomac 
l'influence nerveuse de la paire vague dont on l'a privé, 
par l'action galvanique de la pile de Volta. Il a fait la 
même observation pour les poumons et la vessie. 
Vous admettez, me dira-t-on encore, pour les sens 

Dess. Et. de l'Homme moral. J7 



I 



m 





■ 


1 


1 





— 258 — 
externes et pour l'interne un foyer sensitif commun, dis- 
, tinctdu centre de perception, le premier dans la moelle 
allongée, et le second dans les lobes du cerveau. Mais, 
M. Flourens a prouvé le contraire dans ses recherches 
expérimentales sur les propriétés et les fonctions du sys- 
tème nerveux, car il paraît résulter de ses belles expé- 
riences, que les hémisphères cérébraux sont le réceptacle 
unique des sensations et des instincts, en même temps 
que de la perception et de la volonté. 

Si les lobes cérébraux sont le siège exclusif des sensa- 
tions et des facultés intellectuelles, non seulement ce sont 
eux qui sont la cause productive des sensations relatives 
aux impressions qui leur viennent du dehors et de l'inté- 
rieur de l'organisation, c'est encore dans leur sein que se 
forment les goûts, les penchants et les appétits qu'elles 
déterminent, là que se développent toutes les impulsions 
instinctives, et tous ces mouvements affectifs doivent s'y 
reporter, comme à leur principe physique ; tandis que les 
sensations dont les causes leur sont extérieures se font 
sentir hors des lobes et au point d'où vient l'impression. 
Le centre épigastrique ne serait donc plus alors qu'un 
centre de transmission sans mouvement propre, chargé 
de réfléchir dans les viscères les impressions que le cer- 
veau reçoit et de faire part à celui-ci des besoins des 
viscères. 

Or, premièrement, il répugne de croire que le même 
organe soit à la fois l'artisan des passions et l'instrument 
de la raison, de manière à être dans le cas de nous faire 
trouver bon et juger en même temps mauvais une même 
chose, de mettre en opposition le désir avec la volonté, 
de réprimer ses propres impulsions, d'être enfin contraire 
à lui-même. Ce n'est pas ainsi que les anciens ont entendu 

17. 



— 25g — 
leur duplex homo, puisque, pour s'en rendre raison ils 
ont été forcés de reconnaître deux âmes en nous, l'une 
sensmve résidant dans la région précordiale, et l'autre 
intellectuelle, ayant son siège dans la tête. 

2° Il est d'observation, que les impulsions de l'instinct 
et tous les mouvements affectifs qui en sont la suite se 
rapportent à la région épigastrique, et c'est aussi là que 
1 on sent la première impression des nouvelles fâcheuses 
que Ion apprend et les vives affections qu'elles déter- 
minent. 

3° Le centre épigastrique n'est pas seulement un ren- 
dez-vous d'impressions ; comme foyer de la vie de nutri- 
tion, ,1 est encore un centre d'action. Il a donc une 
activité propre, en vertu de laquelle, à chaque impression 
qu .1 éprouve, il agit sur lui-même et il se tend pour réagir 
ensuite, conformément au besoin de l'impression Or 
ces mouvements propres sont de nature à être sentis de 
même que les impressions qu'il reçoit, puisqu'ils sont 
comme elles transmissibles au foyer sensitif, et s'ils le 
sont, ces sentiments ne doivent-ils pas se rapporter à ce 
centre comme à leur cause productive? D'après ces con- 
sidérations nous sommes donc fondés à supposer dans le 
système nerveux de la vie de relation un foyer sensitif 
distinct du centre de perception et à regarder le centre 
de la vie intérieure comme le principe physique et le 
siège des mouvements affectifs de l'âme. 

Mais, d'ailleurs, les expériences de M. Flourens prou- 
vent-elles incontestablement que les lobes cérébraux 
soient exclusivement l'organe où s'effectuent les sensa- 
tions? Voyons, si l'on peut rigoureusement en tirer cette 
conséquence. 

M. Flourens, après avoir constaté ce qui était déjà 




2ÔO 

connu, que si l'on fait sur un lapin une ligature à un 
nerf ou à une portion de la moelle épinière, et que l'on 
pique l'un ou l'autre, alternativement, au-dessous et au- 
dessus de la ligature, dans le premier cas il y a de vives 
contractions dans les muscles des nerfs isolés du système 
général, mais l'animal reste calme et ne paraît pas souf- 
frir; dans le second cas, il s'agite, il crie et il fait effort 
pour s'échapper, mais les muscles dépendant des nerfs 
qui sont sous la ligature ne montrent aucune contractilité, 
parce qu'ils se trouvent hors de l'influence de la volonté.' 
Après avoir constaté ces faits, il a cherché à reconnaître 
par l'expérience : i° de quel point du système nerveux 
l'irritation artificielle peut partir pour arriver de là aux 
muscles; 2 ° à quels points de ce système l'impression 
doit parvenir pour produire sensation ; 3° de quel point 
descend l'irritation volontaire et quelles parties du sys- 
tème doivent être intactes pour la produire régulière- 
ment. 

Pour cela, il a d'abord piqué la moelle épinière sur 
plusieurs points, en remontant de son extrémité infé- 
rieure jusqu'au haut de la moelle allongée, et il a trouvé 
qu'au delà des tubercules quadrijumeaux l'irritation ne 
produisait ni douleur ni contraction. Attaquant alors 
l'encéphale d'avant en arrière, il a piqué et successive- 
ment enlevé par tranches les hémisphères: à toutes ces 
mutilations, l'animal est resté impassible. Même opéra- 
tion pour le cervelet, les corps cannelés et les couches 
optiques, et même résultat. Mais, arrivé aux tubercules 
quadrijumeaux, les contractions et les apparences de 
douleur ont reparu, et elles se sont d'autant plus'forte- 
ment prononcées qu'il a pénétré plus fortement dans la 
moelle allongée. 



2ÔI 

Que devait-on conclure d'un fait aussi important? 
Puisque les blessures faites au cerveau et au cervelet 
n'occasionnent ni douleur ni convulsion, et que celles de 
la moelle épinière ne deviennent douloureuses pour 
l'animal que lorsqu'elles peuvent parvenir librement à la 
moelle allongée; puisqu'on n'excite que des contractions 
partielles lorsqu'on irrite un nerf isolé ou une portion de 
moelle épinière qui n'est plus en communication avec la 
moelle allongée, et que, pour produire des convulsions 
générales, il faut attaquer directement cette moelle allon- 
gée ou y laisser pénétrer des irritations faites sur un 
point quelconque des nerfs ou de la moelle épinière; il 
me semble qu'il était naturel d'en conclure que la moelle 
allongée est le point du système nerveux où toutes les 
impressions externes et internes doivent aboutir pour se 
transformer en sensation, et celui d'où doivent partir les 
irritations volontaires pour arriver aux muscles. L'on 
était d'autant plus fondé à lui attribuer cette double 
fonction que son organisation paraît la réclamer; car on 
sait que c'est à lui que se terminent toutes les parties 
dans lesquelles réside le sentiment et à lui que commen- 
cent celles qui excitent le mouvement. 

Toutefois, M. Flourens n'a pas jugé à propos d'adopter 
cette conclusion, et voici ce qui l'y a déterminé : 

Voulant s'assurer si les lobes cérébraux et le cervelet 
n'avaient pas des fonctions distinctes à remplir, il a 
commencé par enlever, sur des pigeons, les lobes céré- 
braux, en ayant soin de ne pas endommager les autres 
parties, et il a remarqué que l'animal, ainsi privé de ses 
lobes, prend un air assoupi ; il n'a plus de volonté par 
lui-même et il ne se livre à aucun mouvement spontané. 
Si on le pique, il affecte les allures d'un animal qui 






I 













— 262 — 
s'éveille ; si on le pousse, il marche, mais sans but, sans 
détermination et sans suite ; si on le met sur le dos il se 
relève et reprend son équilibre; si on l'abandonne a lui- 
même, il reste calme et absorbé ; enfin, dans aucun cas, 
H ne donne aucun signe de volonté. 

Après avoir reconnu que les lobes cérébraux sont le 
siège des volitions, il a enlevé, graduellement, sur d'autres 
pigeons, le cervelet, en laissant intact les hémisphères 
Dans cette circonstance, il a vu l'animal chanceler dans 
sa marche et conservant mal son équilibre, comme dans 
I état d ivresse, puis successivement perdre la faculté de 
voler, de marcher et même de se tenir debout Néan- 
moins, loin de rester calme et d'aplomb, comme les 
pigeons dépourvus de lobes cérébraux, il s'agitait folle- 
ment et presque continuellement; mais jamais il ne se 
mouvait d'une manière ferme et déterminée. Feignait-on 
de le frapper? il faisait mille contorsions pour éviter le 
coup qui le menaçait, et il ne l'évitait pas. Le placait-on 
sur le dos ? il n'y voulait pas rester, il s'épuisait en vains 
efforts pour se relever, et finissait par y rester malgré 
lui. Il voulait donc et se mouvait, mais il ne se mouvait 
jamais comme il voulait. Finalement, la faculté de vou- 
loir persistait en lui, et il pouvait exécuter des mouve- 
ments d'ensemble, mais la coordination de ces mouve- 
ments en mouvements réglés et déterminés était perdue 
M. Flourens en a donc conclu que le cervelet est le régu- 
lateur et comme le balancier des mouvements de transla- 
tion. Ainsi, c'est dans les lobes cérébraux que réside la 
faculté de vouloir et dans le cervelet celle de déterminer 
1 ordre dans lequel les muscles doivent obéir pour accom- 
plir les volontés. 

L'abolition de la volonté n'est pas le seul phénomène 






— 263 — 

qui se soit manifesté dans les animaux auxquels M. Flou- 
rens a enlevé les lobes cérébraux. Il a, de plus, observé, 
et ceci est ce qui importe essentiellement à la question 
dont il s'agit, il a observé que ces animaux ne voyaient 
plus, n'entendaient plus, et qu'ils étaient sans souvenirs, 
puisque s'ils rencontraient un obstacle ils le heurtaient 
et revenaient le heurter sans cesse sans songer à l'éviter, 
et que, quelque bruit que l'on fit autour d'eux, ils y 
paraissaient insensibles. 

L'ablation du cervelet au lieu des lobes cérébraux ne 
produit rien de semblable dans les animaux. Frappé de 
ces résultats, M. Flourens a voulu les confirmer et même 
les étendre en variant ses expériences. Dans ce dessein, 
il a enlevé à des pigeons le lobe cérébral d'un côté, et 
aussitôt ils n'ont plus vu du côté opposé quoique l'iris 
de cet œil conservât toujours sa mobilité. Il leur a ensuite 
enlevé le second lobe, et, dès ce moment, ils sont devenus 
aveugles, et ils n'ont plus entendu. La perte de ces deux 
sens devait faire présumer celle des autres, mais elle ne 
pouvait être constatée que par une longue observation et 
en faisant vivre les animaux sans lobes un temps assez 
long pour les voir faire usage de tous leurs sens. C'est 
aussi ce qu'il a fait, et il a reconnu que, si ces animaux 
sont des poules, la lumière ne les frappe plus, elles 
n'odorent plus et ne becquetent plus. Un choc les arrête 
et les ébranle; jamais elles ne palpent, ne tâtonnent et 
n'hésitent dans leur marche. Il n'y a donc plus de sensa- 
tions bien que tous les organes des sens soient intacts et 
sans lésion. Il n'y a donc plus aussi d'instincts; car elles 
ne mangent plus d'elles-mêmes, à quelque jeûne qu'on 
les soumette ; elles ne se remisent plus, à quelque intem- 
périe qu'on les expose; jamais elles ne se défendent 



<i 









— 264 — 
contre les autres poules, elles ne savent ni fuir, ni com- 
battre; elles n'ontplus enfin d'attraits pour la génération, 
les caresses des mâles leur étant indifférentes ou ina 
perçues. d 

D'après ces observations, bien faites pour entraîner 
conviction, M. Flourens n'a pas cru pouvoir se refuser 
à supposer que c'est dans les lobes cérébraux que toutes 
nos sensations s'effectuent, et il a conclu, généralement, 
de son travail, que ces lobes sont le réceptacle unique de 
sensations, de la perception, de la mémoire et de la 
volonté ; que dans le cervelet réside le principe qui règle 
et coordonne les mouvements musculaires, et dans la 
moelle allongée, celui qui les exécute. Il y aurait donc 
suivant lui, dans le système nerveux de la vie de relation 
trois centres d'action pour les mouvements volontaires ■ 
un, qui les détermine, un autre, qui les coordonne, et 
le troisième, qui les effectue; mais il n'y aurait qu'un 
seul centre pour les sensations, la perception et la mé- 
moire, et ce serait celui où réside la volonté. 

Si je ne me trompe, les expériences de M. Flourens 
paraissent bien établir que la soustraction des lobes 
cérébraux produit dans l'animal qui l'éprouve l'absence 
de toute sensation spéciale, mais elles sont loin de prou- 
ver qu elle entraîne après elle l'abolition du sentiment 
gênerai. 

Et d'abord, il est certaines classes d'animaux qui, en 
perdant leur encéphale, ne paraissent pas pour cela 
perdre sur-le-champ toute faculté de sentir et de se mou- 
voir. A l'égard des animaux à sang chaud, Legallois a 
cons tate que les jeunes cochons d'Inde qu'il décapitait 
portaient fréquemment leurs pattes de devant sur la plaie 
Pour la gratter, et soustraire, en quelque sorte, la partie 



i 



— 265 — 
lésée à la douleur. M. Flourens, lui-même, n'a-t-il pas, 
dans toutes ses expériences, constamment observé que si 
l'animal qui est privé de ses lobes prend l'air assoupi et 
n'a plus de volonté par lui-même ni de mouvement spon- 
tané, cependant, quand on le frappe ou qu'on le pique, 
il affecte les allures d'un animal qui se réveille; dans 
quelque position qu'on le place, il reprend l'équilibre; si 

on le couche sur le dos il se relève; il marche si on le pousse; 

quand c'est une grenouille, elle saut* si on la touche; 

quand c'est un oiseau, il vole si on le jette en l'air, il se débat 

quand on le gêne ; quand c'est un lapin, il crie et s'agite 

avec violence si on le pique fortement. 

Sans doute, dit M. Cuvier, on aura peine à croire que 

toutes ces actions s'opèrent sans être provoquées par 
aucune sensation. Il est bien vrai qu'elles ne sont pas 

raisonnées; l'animal s'échappe sans but, il n'a plus de 
mémoire, et il va se choquer, à plusieurs reprises, contre 
le même obstacle. Mais cela prouve tout au plus, et ce 
sont les expressions mêmes de M. Flourens, qu'un tel 
animal est dans un état de sommeil. Il agit donc comme 
fait un homme qui dort. Mais nous sommes aussi bien 
éloignés de croire qu'un homme qui dort, qui se remue 
en dormant, qui sait prendre dans cet état une position 
plus commode, soit absolument privé de sensations ; et 
de ce que la perception n'en a pas été distincte et de ce 
qu'il n'en a pas conservé la mémoire, ce n'est pas une 
preuve qu'il ne les ait pas eues. 

2° On doit se rappeler que l'on ne peut toucher à la 
moelle allongée sans exciter des cris et des convulsions, 
et que, quelque part qu'on irrite un nerf de l'épine ou la' 
moelle épinière, l'animal éprouve de la douleur et y ré- 
pond par des signes non équivoques toutes les fois que 



I 






Hffl 



— 266 — 

l'irritation peut parvenir librement à un certain pointde 
la moelle allongée, tandis qu'il reste, au contraire, insen- 
sible à toutes les piqûres ou aux blessures que l'on fait 
aux lobes cérébraux et au cervelet. N'est-il pas inconce- 
vable qu'un organe qui se trouve insensible, pour son 
propre compte, quand on l'attaque directement, et quel- 
que part qu'on l'attaque, soit précisément celui où toutes 
les impressions que les autres lui renvoient se fassent 
sentir et le seul qui conçoive pour eux la douleur et le 
plaisir ? N'est-il pas plutôt dans l'ordre naturel des choses 
de penser que le point du système nerveux cérébro-spinal 
ou la sensation prend son origine doit être tel qu'on ne 
puisse lui porter aucune atteinte directe sans réveiller 
éminemment sa sensibilité, et qu'aucune impression ne 
puisse lui venir d'ailleurs que l'animal n'en soit averti 
3° Le cerveau, comme on sait, a le pouvoir de conser- 
ver les traces des impressions qu'il a éprouvées et de les 
rappeler, au besoin, en l'absence des objets qui les ont 
fait naître. Or, si le centre des perceptions et des voli- 
tions est également celui des sensations, celles-ci ne 
devraient-elles pas s'y reproduire spontanément, de même 
que leur perception ? Pourquoi ne jouiraient-elles pas du 
même privilège ? Elles naissent dans le même organe 
qu'elles et elles ont pour cause le même principe phy- 
sique ; car, les unes sont l'effet direct des impressions et 
les autres, celui de leurs résonnances. C'est le même 
coup d'archet qui fait réagir et vibrer à la fois la corde 
qu'il frappe. 

4° Enfin, si les lobes cérébraux sont le foyer commun 
de la sensation et de la perception, l'une et l'autre de- 
vraient avoir le même rapport d'origine, c'est-à-dire se 
faire sentir hors du cerveau et au point de départ des 



— 267 — 
impressions, ou se rapporter l'une et l'autre à ce centre 
comme à leur foyer commun. Or, cependant il est de fait 
que les sensations se rapportent hors de nous, et que 
celles du tact et du goût ont leur siège à l'extrémité des 
nerfs sensoriaux; tandis que leur perception réside 
constamment dans les lobes cérébraux. N'est-il pas évi- 
dent que si la loi de leur rapport est différente, c'est que 
le point de leur origine l'est aussi. 

Ces observations, qui ne sauraient être contestées, 
nous prouvent que les conclusions que M. Flourens a 
tirées de ses expériences sur l'origine des sensations sont 
loin d'en être l'expression rigoureuse. Au lieu donc d'af- 
firmer, comme l'auteur, que les lobes cérébraux sont 
l'organe unique des sensations, et nous restreignant dans 
les faits observés, nous nous bornerons à dire, avec 
M. Cuvier,que ces lobes sont le réceptacle unique où les 
sensations puissent être consommées et devenir per- 
ceptibles pour l'animal. Que si nous voulons encore 
ajoutera cette attribution, nous dirons qu'ils sont aussi 
celui où toutes les sensations prennent une forme dis- 
tincte spéciale et laissent des traces et des souvenirs 
durables; qu'ils servent, en un mot, de siège à la mé- 
moire, propriété au moyen de laquelle ils fournissent à 
l'animal les matériaux de ses jugements. 

Il reste donc établi que c'est dans la moelle allongée 
que les sensations et les instincts s'effectuent, dans les 
lobes cérébraux qu'ils se consomment et se transforment 
en une perception distincte et durable. Ils s'effectuent 
dans la moelle allongée, parce que c'est là que tous les 
nerfs et toutes les parties médullaires destinées au senti- 
ment prennent leur origine, là que toutes les impressions 
reçues par eux trouvent leur terme et leur point de résis- 






— 268 — 
tance, et là qu'elles se transforment en sensation par suite 
de ce choc réacteur auquel il paraît que la formation du 
sentiment est attachée. Car dans les sensations tout est 
dû à la réactibilité de l'organe nerveux; leur apparition 
est le résultat de l'opposition du centre à un changement 
d'état, et leur rapport hors de nous, celui du renvoi de 
l'action impressive à son point de départ. L'on peut donc 
dire que la sensation commence où finit l'impression. 

Pour concevoir comment les sensations ne se con- 
somment ou ne deviennent complètement sensations et 
sensations spéciales que sous l'influence des lobes céré- 
braux, il faut considérer que toutes les parties du sys- 
tème nerveux exercent une influence réciproque l'une sur 
l'autre, de manière que l'énergie de chacune d'elles est le 
produit de son activité propre et de l'action des autres 
sur elle, particulièrement de celles qui font les fonctions 
de centre. En vertu de ce principe, lorsque la moelle 
allongée, foyer présumé des sensations, vient à être privée 
de l'influx des lobes cérébraux, son énergie se trouve 
donc affaiblie, et son degré de tension ne suffit plus pour 
recevoir complètement les impressions et réagir con- 
venablement sur elles. Conséquemment, les sensations 
qui en sont le produit doivent être obscures, confuses, 
sans caractère distinctif et se résolvant toutes en une 
espèce de tact ou de sentiment général parfois affectif, 
suivant la nature de l'impression. Lorsqu'au contraire 
le foyer sensitif est en communication avec les lobes, 
alors non seulement il jouit de toute son énergie vitale ; 
mais encore, à chaque impression qu'il éprouve, le cer- 
veau, qui en reçoit le contre-coup, lui donne un nouveau 
degré de tension en réagissant sur lui. Ce foyer, devenu 
plus susceptible, accueille donc plus parfaitement les 



— 26g — 
impressions, et les sensations qui en sont la suite se 
trouvent plus prononcées et prennent chacune la forme 
spéciale qui leur convient. 

Puisque l'animal qui a perdu ses lobes cérébraux sent 
les impressions qu'il éprouve, on ne peut disconvenir 
qu'il n'en ait une sorte de perception, une perception 
vague, indéterminée et fugitive. Mais comment se fait-il 
qu'avec ces lobes la perception devienne distincte et 
durable ? Ne serait-ce pas que les hémisphères du cer- 
veau exerceraient ici pour le foyer sensitif une fonction 
analogue à celle de la voûte retentissante du violon ou 
du piano pour les cordes sonores? On sait qu'une corde 
de violon simplement tendue à un bâton courbe et que 
l'on frotte avec un archet ne rend que des sons sourds, 
informes et presque sans résonnance; que lorsque, au 
contraire, elle est tendue sur un violon, cette même corde 
donne des sons éclatants, purs et d'une longue réson- 
nance. Ce notable changement tient à ce que toutes les 
parois de lavoûtede l'instrument entrent alors en covibra- 
tion avec la corde et qu'elles en amplifient les effets; 
c'est-à-dire que les vibrations totales deviennent plus 
intenses, que les vibrations partielles plus sensibles se 
font entendre et que la corde est plus longtemps à 
frémir. 

Les lobes cérébraux auraient donc aussi la propriété de 
covibrer avec le foyer sensitif dans les impressions qu'il 
reçoit et de lui réfléchir ses mouvements vibratoires, 
conséquemment d'amplifier les impressions et d'en pro- 
longer l'action. (On sait comme j'entends cette vibratilité 
du cerveau.) Il y aurait, toutefois, cette différence que, 
dans les instruments de musique, l'effet réfléchi de la 
voûte se confond avec l'effet direct de la corde, et qu'il 



— 270 — 
n'en résulte qu'un seul et même son; tandis que dans 
1 organe cérébral où tout doit être senti, l'impression 
directe et l'impression réfléchie ont chacune un résultat 
moral distinct, sensation pour la première et perception 
ou sentiment de la sensation pour la seconde. Celle-là ne 
se réitère ordinairement que par la présence de son 
objet; celle-ci, au contraire, se reproduit en l'absence de 
la sensation. Enfin, l'une se rapporte aux organes des 
sens, et l'autre aux lobes cérébraux. 

Il est donc constant que parmi les trois centres qui 
dans l'encéphale, concourent à la production des mou- 
vements,,! y en a deux qui coopèrent à la formation de la 
pensée : la moelle allongée, comme foyer des sensations 
et les lobes cérébraux, comme organe de perception' 
L analogie ne porterait-elle pas à penser que le troisième 
centre doit avo ir aussi une fonction intellectuelle à rem- 
plir: Puisque les autres exercent une double fonction, 
l'une pour le mouvement et l'autre pour le sentiment' 
pourquoi n'en serait-il pas de même pour ce dernier ? Et 
si cela est, quelle est la part qu'il prend dans la formation 
de la pensée ? Ce que je vais hasarder sur cette question 
n'est qu'une simple conjecture; mais elle est fondée sur 
une forte induction physiologique que voici : 

M. Flourens a observé que l'ablation du cervelet con- 
stitue l'animal qui l'éprouve dans un état d'ivresse, et 
que celle des lobes cérébraux le plonge dans le sommeil 
Il a de plus constaté que si l'on fait avaler à des oiseaux 
une certaine dose de liqueur alcoolique ou d'opium, dans 
le premier cas l'oiseau tombe dans une ivresse complète, 
et la liqueur spiritueuse n'a paru avoir porté son action 
que sur le cervelet; dans le second cas, il tombe dans un 
grand assoupissement, et il n'y a eu que les lobes céré- 






— 271 — 
braux sur lesquels l'opium ait paru avoir agi. La priva- 
tion du cervelet produit donc une ivresse parfaitement 
identique à celle des boissons spiritueuses, puisque dans 
l'une et dans l'autre c'est le même organe dont les fonc- 
tions sont abolies ou suspendues. La première doit donc 
produire aussi toutes les altérations que l'on éprouve 
dans la seconde. Or, dans l'ivresse, ce ne sont pas seule- 
ment les forces musculaires qui faiblissent et dont le jeu 
se désordonné en perdant leur aplomb et leur harmonie ; 
cet état est encore remarquable par le trouble de l'esprit 
et le désordre des idées. Qui de nous en voyant un homme 
ivre n'a pas été aussi étonné de sa déraison et de sa loqua- 
cité insensée que de sa démarche chancelante et de la 
perte fréquente de son équilibre. ^Je n'entends pas parler 
ici de l'ivresse complète, où la perception, qui se trouve 
alors gravement lésée, parait annoncer que la boisson 
spiritueuse, surabondamment prise, finit par attaquer les 
lobes cérébraux eux-mêmes et étendre sur eux son action 
assoupissante.) Si cette observation est juste, comme je 
le crois, nous sommes donc autorisés à regarder le cer- 
velet comme le régulateur du mouvement des idées, en 
même temps qu'il est le dispensateur des actions muscu- 
laires. 

Ainsi ce serait dans la moelle allongée que se produi- 
raient les sensations, dans les lobes cérébraux que s'opé- 
reraient les perceptions, celle de leurs rapports, et dans 
eux qu'elles se reproduiraient comme siège de la mé- 
moire; mais ce serait dans le cervelet que résiderait la 
puissance qui ratifie et arrête les perceptions, celle qui 
les associe et les coordonne conformément à leurs rap- 
ports et celle qui détermine l'ordre de leur réapparition. 
La faculté déjuger résiderait donc en lui, et telle serait 



— 272 — 
alors la subordination des trois centres entre eux sous le 
rapport intellectuel que le foyer sensitif fournirait au 
cerveau l'objet des perceptions et la cause déterminante 
de son activité; que le cervelet recevrait du cerveau son 
impulsion motrice et les matériaux de nos jugements: et 
que le jugement, produit moral de son activité, détermi- 
nerait la volonté dans le cerveau. Quant à la production 
des mouvements, c'est du cerveau, comme nous l'avons 
dit, que partirait la détermination qui les veut; du cer- 
velet le principe qui les coordonne, et de la moelle allon- 
gée, la puissance qui les exécute. On voit que pour l'in- 
telligence tout commencerait par la moelle allongée et 
finirait par le cervelet; tandis que pour le mouvement, 
c est le cerveau qui commence et la moelle allongée qui 
termine. n 

Après avoir déterminé le siège de l'instinct comme 
sentiment affectif, sa dépendance du foyer sensitif com- 
mun et son intime correspondance avec le centre de per- 
ception, ,1 nous reste à examiner comment, comme 
puissance impulsive, il fait intervenir dans ses actes la 
vie de relation et quel est le mode de cette intervention 
Jusqu'ici j'avais pensé, avec la plupart des auteurs 
que tous les mouvements volontaires ou involontaires de 
la vie de relation étaient indistinctement dus à l'action 
du cerveau sur la puissance musculaire, avec cette seule 
différence que, pour les premiers, son activité est déter- 
minée par la volonté, et que, pour les seconds, il agit 
spontanément sans le concours et malgré les ordres de 
la volonté. Mais une observation plus attentive des phé- 
nomènes me force à renoncer à cette opinion. Voici les 
faits : 

J'observe d'abord qu'il ne se produit pas dans le centre 



- 27 3- 
épigastrique une seule impression affective, qui ne fasse 
affluer vers le cerveau et dans le réseau vasculaire de la 
face une quantité de sang plus ou moins grande, suivant 
la nature de l'affection. Dans la colère, par exemple, les 
forces musculaires s'exaltent par suite de cet abord 
surabondant du sang à la tête, le visage se colore forte- 
ment et les yeux s'enflamment. Dans la peur, au con- 
traire, où le cœur pousse moins de sang vers la région 
supérieure, les forces se débilitent, le visage pâlit, et les 
yeux s'obscurcissent. Cette influence du sentiment sur le 
cours du sang ne doit pas étonner. On sait que le sys- 
tème vasculaire est tout entier dans le domaine du centre 
de la vie de nutrition, et que ce centre est lui seul chargé 
de la direction du sang qui en parcourt les canaux. Son 
effet propre est, d'une part, de donner à la figure une 
expression convenable au sentiment, et, de l'autre, 
d'exciter l'activité du cerveau; mais, quoiqu'il l'excite, 1 
il ne la détermine pas. 

Quant à l'effet impulsif des sentiments instinctifs 
sur les muscles de la vie de relation, comme ils sont 
susceptibles de trois degrés de force différents, d'être 
modérés, vifs ou extrêmes, ils peuvent exercer trois 
sortes de pouvoir sur la force motrice qu'il importe 
d'examiner séparément. 

Lorsqu'ils sont modérés, l'affection qui en résulte n'a 
aucun pouvoir direct sur la puissance musculaire. Seule- 
ment, elle fait naître dans l'âme une détermination im- 
pulsive ou un désir dont l'effet moral est de circonvenir 
le jugement et de solliciter la volonté. Toutefois, cette 
impulsion, quelque séductrice qu'elle soit, n'est jamais 
suivie d'aucun mouvement de translation ou de préhen- 
sion tant que la volonté n'en a pas librement pris la 

Dees. Et, de l'Homme moral. 1 g 






— 2 74 — 
détermination. Rien ne se fait donc ici que par une 
détermination spontanée de la volonté et le concours du 
cerveau. 

( Lorsque l'affection s'élève au degré de la passion, et 
d'une passion vive, néanmoins insuffisante encore pour 
agir directement sur les forces musculaires et en disposer 
par elle-même, alors le désir devenu plus impérieux cor- 
rompt le jugement, entraîne la volonté, et tout se meut au 
gré de la passion ; mais toujours les mouvements pro- 
duits sont l'effet des ordres arrachés à la volonté. Dans 
cette circonstance, rien ne se fait donc encore que par 
l'intermédiaire du cerveau et l'intervention de la volonté, 
mais une intervention en quelque sorte forcée ou obtenue 
par une violente obsession. 

J'ai dit que dans les deux cas précédents le sentiment 
n'avait aucun pouvoir direct sur les forces musculaires. 
Cela n'est pas tout à fait exact, car il est de fait que dans 
toutes les affections, même les plus légères, les muscles 
locomoteurs en ressentent quelque influence en ce que 
chacun d'eux acquiert alors à l'insu de la volonté une 
disposition érectilc particulière dont l'ensemble produit 
sur toute l'habitude du corps une attitude parfaitement 
correspondante à la situation qui en est la source. Et si 
le sentiment est vif, on observe, de plus, dans les muscles 
une motilité impatiente, des inquiétudes ou fortes ten- 
dances motrices et même quelques mouvements informes 
qui échappent à la direction de la volonté. On ne peut se 
dissimuler que tout cela ne soit de la part des muscles 
l'effet d'une disposition prochaine à obéir au sentiment, 
et l'annonce d'un certain pouvoir direct qu'il a sur eux. 
Mais toujours est-il vrai que ce n'est, tout au plus, qu'un 
commencement d'action, qui ne saurait se consommer 

18. 



— 275 — 

sans l'intervention de l'activité cérébrale déterminée par 
la volonté. 

Je dis que le sentiment paraît avoir un certain pouvoir 
direct sur les muscles, en ce sens que, au moyen de la cor- 
respondance du centre épigastrique avec la moelle 
allongée, foyer sensitif commun et principe impulsif de 
toute contraction musculaire animale, le sentiment agit 
directement sur cette moelle, et que toujours il la dispose, 
souvent même il la détermine à exercer sur les muscles 
son influence excitatrice, à l'insu de la volonté et sans 
l'intervention cérébrale. Ce pouvoir n'est pas particulier 
au sentiment : les sensations affectives y participent 
comme lui. On sait ce que peut sur ce centre vital l'irri- 
tation mécanique. 

Les choses ne se passent plus comme ci-dessus lorsque 
la passion est à son plus haut degré de force. Alors une 
action musculaire impétueuse succède immédiatement à 
l'impression, et c'est le sentiment qui seul le détermine, 
en agissant directement sur le foyer vital. Fort du pou- 
voir absolu qu'il exerce ainsi sur la puissance motrice, 
il n'a pas besoin de faire intervenir le désir impulsif 
pour intéresser ou entraîner la volonté et déterminer 
ainsi l'influence du cerveau. Tout se fait, au contraire, 
sans qu'elle y participe : ce qui le prouve, c'est que sou- 
vent ces mouvements s'exécutent contre le gré de la 
volonté, conséquemment malgré les efforts du cerveau 
qui en est le siège et l'instrument. Ainsi, hors le cas où 
elles sont excessives, les affections ne peuvent faire pro- 
duire à l'appareil musculaire des actions locomotrices 
que par l'intermédiaire du cerveau et en exerçant sur la 
volonté un pouvoir d'instigation. 
Tel est le pouvoir du sentiment sur les muscles destinés 







— 276 — 
au mouvement de translation et de préhension. Mais il 
en est d'autres, étrangers à ces deux fonctions, qui 
quoique soumis comme les précédents à l'empire de la vo- 
lonté, sont dans une si grande dépendance du sentiment 
que celui-ci ne saurait exister qu'à l'instant même ils ne 
s empressent de suivre son impulsion, et cela sans la 
participation et à l'insu même de la volonté. Ces muscles 
sont ceux de la face, de la respiration et de l'organe vocal 
Qui ne sait que, suivant la nature de l'affection que l'on 
éprouve, le front se ride ou s'épanouit, les sourcils se 
froncent ou se déploient, les yeux s'enflamment ou s'alan- 
guissent, les narines se dilatent ou se resserrent, la 
bouche se relève ou s'abaisse, la respiration s'accélère ou 
se ralentit, et la voix devient douce, éclatante ou forte, et 
grave ou sourde et traînante ? 

Ces deux sortes de pouvoirs, l'une médiate et l'autre 
pour ainsi dire directe, que le sentiment exerce sur les 
forces musculaires, ne lui sont pas particulières, ai-je 
dit: les sensations externes paraissent les partager avec 
lui. En effet, il y a deux sortes de sensations externes les 
représentatives et les affectives. Or, personne n'ignore 
que les premières n'ont par elles-mêmes aucun pouvoir 
d excitation sur l'appareil musculaire, et que toutes leurs 
fonctions se bornent à instruire le centre de perception 
et a laisser ensuite l'entendement juger ses perceptions, 
et la volonté déterminer à son gré des mouvements. Mais 
quant aux sensations affectives, il est d'expérience que, 
lorsqu'elles sont excessives, telles que les douleurs que 
font naître les lésions graves, elles déterminent des mou- 
vements involontaires dont le concours produit souvent 
des actions très compliquées, quoiqu'elles ne soient le 
fruit ni de l'expérience, ni de l'imagination, mais par- 



— 277 — 
faitement assorties au besoin de la conservation de l'in- 
dividu. Dans toute autre circonstance, les muscles 
locomoteurs restent subordonnés à la volonté; mais alors 
même les sensations affectives produisent sur ceux-ci les 
mêmes dispositions motrices que le sentiment leur im- 
prime, et, de même que lui, elles conservent toujours le 
pouvoir d'exciter directement les muscles destinés à 
faire paraître au dehors nos besoins et nos affections. 

Voilà des phénomènes bien constants, et qui, de tout 
temps, ont frappé les observateurs les moins attentifs. 
Mais quelle en est la cause? Comment des organes qui 
sont soumis à la volonté rentrent-ils dans la dépendance 
des sensations fortement affectives et des passions, au 
point de méconnaître son empire et de se soustraire à ses 
ordres ? Pourquoi les muscles de la face, de la respiration 
et de l'organe vocal sont-ils plus spécialement dans le 
domaine du sentiment, de manière que leur premier 

mouvementsoittoujours pour lui et surprenne la volonté? 
Enfin, comment se fait-il que des affections qui ont leur 
siège dans la vie intérieure s'approprient les phénomènes 
de la vie de relation, qui sont le plus subordonnés à l'in- 
fluence cérébrale ? 

Bichat n'a pas cru pouvoir expliquer cette usurpation 
de l'une des deux vies sur l'autre, autrement que par des 
rapports sympathiques qui existeraient entre les diffé- 
rentes parties du cerveau et les principaux viscères, ou 
par des communications nerveuses directes des organes 
viscéraux avec les muscles volontaires. Mais les sym- 
pathies n'expliquent rien ; elles ne sont que des énoncés 
de phénomènes inconnus. C'est dans la physiologie le 
mot de ralliement de toutes les anomalies de la science. 
Mais existe-t-il pour les affections des communications 



— 2 7 8 — 

nerveuses plus directes que celles par lesquelles les im- 
pressions sensibles parviennent au cerveau? On le sup 
poseraitgratuitement. Nous pouvons aujourd'hui donner 
de ces phénomènes une explication beaucoup plus satis- 
fa.sante, et ce sont les expériences de M. Flourens qui 
vont nous la fournir. Cette explication, nous l'avons déjà 
indiquée ; mais elle a besoin d'être développée 

Après avoir déterminé les fonctions des diverses parties 
de la masse cérébrale dans la production des mouve- 
ments de translation, M. Flourens a voulu rechercher la 
cause des mouvements dits involontaires, en commen- 
çant par ceux de la respiration. 

A cet effet, il a d'abord retranché successivement sur 
de jeunes lapins les lobes cérébraux, le cervelet et les 
tubercules quadrijumeaux : ces mutilations n'ont aucu- 
nement altéré la respiration. Il a retranché ensuite par 
couches successives la moelle allongée : dès la première 
atteinte portée sur cet organe, la respiration a paru labo- 
rieuse et troublée; aux moyennes tranches, les lapins 
n ont respiré qu'avec des efforts incroyables, et la respi- 
ration a cessé entièrement aux dernières coupes de cette 
moelle. 

Il a retranché de même sur d'autres lapins, successi- 
vement, la moelle lombaire, la dorsale, la costale et 
au-dessus de l'origine du nerf diaphragmatique; dans les 
deux premiers cas, la respiration n'en a pas été troublée- 
dans le troisième, le jeu des côtes s'est arrêté, et dans le 
quatrième, celui du diaphragme. Il ne restait plus alors 
des mouvements respiratoires que l'ouverture de la 
glotte, le bâillement des narines et de la bouche ; mais il 
a fait disparaître le premier en coupant la moelle épi- 
niere à l'origine même de la huitième paire, et le second 






^F* 



— 2 79 — 
en retranchant la moelle allongée d'avant en arrière, par 
couches successives, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'origine 
des nerfs qui en sont la source. 

M. Flourens conclut de ces premières expériences, 
que les lobes cérébraux, le cervelet, les tubercules quadri- 
jumeaux, la moelle lombaire, la portion inférieure de la 
dorsale, n'interviennent point directement dans la respi- 
ration ; que la moelle costale, cervicale, certains points 
de l'allongée, y interviennent comme agents immédiats et 
déterminés de certains mouvements respiratoires; que 
chacun des quatre mouvements qui composent l'acte de 
la respiration tient à une origine particulière de nerfs, 
qu'il faut respecter si l'on veut conserver le mouvement 
qui en dépend. 

Ce premier point établi, comme le jeu de la respira- 
tion s'opère spontanément, et que les divers mouvements 
qui le constituent, concourent avec une intelligence admi- 
rable à l'exécution de son mécanisme, quoi qu'ils soient 
essentiellement distincts et indépendants entre eux, il 
était important de savoir s'ils ont dans la moelle allongée 
un premier mobile et un principe régulateur commun, 
ou si chacun d'eux renferme en lui-même et son premier 
mobile et son principe régulateur. 

Pour cela, il a coupé la moelle épinière sur plusieurs 
lapins : à l'un, au-dessus de l'origine de la première paire 
intercostale; à un autre, au-dessus de l'origine des nerfs 
diaphragmatiques, et à un troisième, à l'origine de la 
huitième paire. Dans le premier cas, à l'instant même 
tous les mouvements inspiratoires des côtes se sont 
éteints; toutefois, la cage respiratoire reprenait ses mou- 
vements, pour peu qu'on excitât la partie de la moelle 
épinière d'où partent les nerfs des côtes. Dans le second 



■ 







— 280 — 

cas, les mouvements des côtes et du diaphragme ont dis- 
paru et cependant les uns et les autres se ranimaient 
aussitôt qu'on irritait le tronçon de moelle coupé D an 
le troisième cas, les mouvements des côtes du dia- 
phragme et de la glotte ont cessé en même temps ; néan- 

H a coupé alors sur un quatrième lapin la moelle 
allongée, quelques lignes au-dessus de l'origine de la 
huitième paire, et tous les mouvements inspiratoires du 
onc ont continué, ainsi que ceux de la tête. Seulement 
il y a eu entre les uns et les autres un défaut d'harmonie 
en raison de la division du siège d'où émane l'acte resp ! 
ratoire. F 

Ainsi, dit M. Flourens, une section de la moelle épi- 
mère au-dessus de la moelle costale arrête le jeu des 
cotes ; au-dessus de l'origine des nerfs diaphragmatiques 
e jeu des côtes et du diaphragme; à l'orlgin^ême de 
la huitième paire, tous les mouvements inspiratoires du 
tronc a la fois, et quelques lignes au-dessus de cette ori- 
gme, elle „ en arrête aucun. Nul de ces mouvements ne 
contient donc en lui-même le premier principe de son 
action : i suffit de les isoler d'un point donné, p 
qu aussitôt ils s'éteignent ; il suffit de les maintenir réunis 
a ce point pour qu'ils se conservent : c'est donc évidem- 
ment de ce point, et de ce point seul, qu'ils tirentleur 
premier mobile... En le supprimant, on les supprime 
tous, non pas qu'ils ne survivent encore en puissance, 
puisqu on peut les provoquer par une excitation exté- 
rieure; mais ils ont alors perdu leur simultanéité et leur 
spontanéité. 

La moelle allongée est donc la source d'où émanent 



— 28l — 

tous les mouvements vitaux delà respiration, et le centre 
unique qui les détermine et les coordonne. Car les nerfs 
qui concourent à les produire sont dans une dépendance 
si spéciale de ce centre, que la volonté, malgré tout son 
pouvoir sur eux, ne peut que suspendre momentanément 
leur action, et jamais en arrêter le cours. 

Mais la respiration n'est pas le seul mouvement qui 
puise dans la moelle allongée le principe de sa spon- 
tanéité. M. Flourens observe que tous les mouvements 
dérivés de la respiration, tels que les bâillements, les 
plaintes, les soupirs, les rires bruyants, les pleurs san- 
glotants et les diverses inflexions de la voix, tous y 
trouvent aussi leur premier mobile. Le nerf facial qui 
préside aux mouvements involontaires de la face et le 
glosso-pharyngien qui régit les mouvements involon- 
taires de la déglutition y prennent également leur ori- 
gine. Or, tous ces mouvements sont précisément ceux 
qui sont à la disposition du sentiment, et que nos affec- 
tions déterminent sans la participation de la volonté. 
Puisque les muscles qui opèrent conjointement les divers 
actes respiratoires et les mouvements spontanés de la 
face sont immédiatement excités et régis par la moelle 
allongée, et que ce sont les mêmes qui concourent à la 
manifestation des impressions affectives de l'àme, il faut 
en conclure que c'est la moelle allongée qui en est le 
principe commun. 

Si tel est le pouvoir de cette moelle sur les muscles 
destinés à l'action respiratoire et à l'expression du senti- 
ment, que la seule impression de l'air sur la membrane 
muqueuse du nez lui suffise pour faire naître la première 
et la plus légère affection pour déterminer la seconde ne 
doit-on pas penser que c'est encore elle qui est la sou'rce 




I 







— 282 — 

de tous les mouvements involontaires dont nous avons 
précédemment fait remarquer l'existence ? Dans les mou- 
vements volontaires, c'est toujours elle qui excite l'action 
musculaire quoique ce ne soit point d'elle que parte l'ac- 
tion déterminante et coordonatrice, mais bien du cerveau 
et du cervelet, sans doute parce que le degré de tension 
que lui font acquérir les impressions affectives normales 
est insuffisant pour la faire réagir efficacement par elle- 
même sur la masse musculaire. S'il en est autrement 
lorsqu'elle est vivement excitée par un besoin impérieux 
ou par une passion fougueuse, c'est que les sensations 
affectives qui agissent alors sur ce foyer de la vie comme 
force tendante, l'élèvent à un si haut degré de tension et 
lui procurent ainsi un si grand pouvoir de réaction 
qu'il se trouve en état, non seulement de surmonter lui 
seul toute l'inertie de la puissance musculaire, mais 
encore de disposer de cette force d'une manière absolue 
et souvent malgré les efforts contraires que la volonté lui 
oppose par le cerveau. 

Pour nous convaincre que la moelle allongée a sur la 
puissance musculaire le pouvoir que nous lui attribuons 
dans les circonstances indiquées, et cela indépendamment 
de l'influence cérébrale et sans le concours de la volonté, 
il suffit d'observer que dans les mouvements qui ne 
s'exécutent que par les ordres de la volonté et pour les- 
quels cette volonté refuse son ministère, l'influence du 
foyer vital sur les forces musculaires est toujours mani- 
festé par un accroissement de motilité qu'il fait naître 
dans les muscles, par les tendances motrices qu'il leur 
imprime et les mouvements informes qu'il leur arrache. 
Cette influence est particulièrement remarquable dans 
les personnes délicates, dont le système musculaire est 






— 283 — 
sous la domination des nerfs, et qui se trouvent pour cela 
très irritables. Observons encore que, lorsqu'on irrite la 
moelle allongée d'un animal qu'on a privé de ses lobes 
cérébraux et de son cervelet, à chaque irritation qu'il 
éprouve, il s'agite, il se débat, il crie ; toute la mécanique 
animale entre en action pour exécuter des mouvements 
de conservation, et si l'irritation est de nature à offenser 
gravement cette moelle, il en résulte des convulsions gé- 
nérales et la mort. On obtient les mêmes effets de plaintes 
et de résistance en irritant aussi une partie quelconque 
de la moelle épinière; pourvu, néanmoins, que la com- 
munication de celle-ci avec la moelle allongée ne soit 
pas interceptée. Dans le cas contraire, les muscles qui 
prennent leurs nerfs dans cette portion de moelle entrent 
seuls en contraction, et l'animal reste impassible et im- 
mobile. Or, si l'irritation mécanique est capable de pro- 
duire ces effets sur le foyer de la vie, je ne vois pas 
pourquoi les impressions affectives n'auraient pas sur lui 
un pareil pouvoir. 

Il y a donc en nous deux ordres de mouvements coor- 
donnés et bien distincts par leur nature et leur origine; 
les uns sont des mouvements de conservation, et les 
autres des mouvements de relation. Les premiers ont 
pour but de repousser tout ce qui porte atteinte aux 
condmons de l'existence, et par les seconds nous 
nous mettons en rapport avec les objets extérieurs, nous 
nous coordonnons avec eux et nous nous disposons, d'une 
manière convenable, à leur mode d'activité. Les uns sont 
instinctifs :,ls ont pour cause déterminante une sensation 
fortement affective; les autres sont volontaires, et cette 
volonté est elle-même déterminée par un jugement ou par 
1 impulsion morale du désir. Ceux-là s'exécutent, sans le 




— 284 — 

savoir, d'une manière irrésistible et uniformément dans 
tous les individus de la même espèce ; ceux-ci s'apprennen 
ou se copient, Us sont le fruit de l'expérience et de l'imi- 
tation. Enfin, les uns et les autres ont leur cause produc- 
tive dans la moelle allongée, mais les premiers trouvent 
de plus dans elle et leur premier mobile et leur principe 
régulateur; tandis que pour les seconds, c'est dans les 
lobes cérébraux que réside la cause qui les détermine, et 
dans le cervelet le principe qui les coordonne 

En résumant ce long chapitre, dans ce qui concerne le 
siège de 1 instinct, on voit : 

i° Que le centre de la vie de nutrition est le lieu où se 
forment toutes les impressions instinctives et celui où se 
rapportent les sentiments qui en sont l'expression morale 
Mais c est dans la moelle allongée que les impressions 
doivent se transmettre pour être senties. Cette moelle est 
donc le point commun où naissent les sensations et les 
instincts. 

20 Les actions impressives produisent deux effets dans 
les o rgan e S qui les éprouvent : l'un sur leur sensibilité 
et 1 autre sur leur activité. Sous le second rapport, elles 
peuvent être violemment affectives ou simplement plus 
ou moins excitantes. 

Lorsque le premier cas a lieu dans l'organe de l'instinct, 
1 état d irritation extrême dans lequel il se trouve se fait 
sentir immédiatement dans la moelle allongée, en raison 
de son intime correspondance avec lui, et il y détermine 
une reaction instantanée qui donne naissance à des mou- 
vements involontaires conformes au besoin présent 

Lorsque l'impression n'est que plus ou moins exci- 
tante, 1 organe de l'instinct entre alors spontanément en 
activité, et son premier effet est d'agir d'abord sur lui- 






— 285 — 
même, c'est-à-dire qu'il s'émeut, il s'affecte, et puis il se 
détermine à réagir. Mais cette détermination qui a deux 
rapports : l'un à lui, et l'autre hors de lui, donne lieu 
dans l'âme à deux mouvements, par l'un desquels elle 
s'attache à l'objet de l'impression, et par l'autre elle 
aspire à sa possession. Or, c'est par le second mouve- 
ment, connu sous le nomderf&xr, et qui, par lui-même 
est incapable de faire produire à la moelle allongée des 
mouvements involontaires, c'est par lui que l'organe de 
1 instinct agit sur la volonté, et par elle sur le cerveau et 
que souvent il obtient par son intervention ce qu'il 'ne 
peut immédiatement. 

Les sensations externes, et qui sont fortement affec- 
tives, exercent également sur la moelle allongée un pou- 
voir moteur direct. Celles qui sont légèrement affectives 
n ont sur elle qu'un pouvoir médiat en amorçant la vo- 
lonté. Celles qui ne le sont pas n'en ont aucun,' pas même 
sur la volonté, auprès de laquelle elles laissent tout à 
faire au jugement. 

La moelle allongée n'est donc pas seulement le foyer 
un.que des sensations et des instincts: elle est encore le 
principe moteur commun et le point de départ des mou- 
vements instinctifs et des mouvements volontaires Pour 
terminer, nous dirons donc avec M. Flourens : Il existe 
dans le système nerveux un point placé entre les parties 
du sentiment et celles du mouvement, à peu près comme 
le collet des végétaux l'est entre la tige et la racine .-point 
auque doivent arriver les impressions pour être senties, 
duquel doivent partir les ordres de la volonté pour être 
exécutes, et, j'ajouterai, d'où proviennent tous les mou- 
vements instinctifs; point auquel il suffit que les parties 
soient attachées pour vivre; dont il suffit qu'elles soient 



H 









— 286 — 
détachées pour mourir; point qui, conséquemment, con- 
stitue le foyer central, le lien commun, et, comme M. De- 
lamarck 1 a « heureusement dit du collet dans les végé- 
taux, le nœud vital de ce système. 




— 287 



CHAPITRE III. 



Division de l'instinct. 



«3 




'ai fait connaître ce que c'est que l'instinct, et 
quel est son siège; il s'agit à présent de l'exa- 
miner sous ses différents aspects et d'en étudier 
les diverses fonctions. 

L'instinct peut être considéré dans sa nature ou dans 
sa génération. Sous le premier rapport, il se divise en 
deux espèces : instinct physique et instinct moral. 

L'instinct physique est celui qui se rapporte à notre 
corps, et qui veille aux besoins de son organisation; il 
mérite d'autant plus cette qualification qu'il est entière- 
ment le produit des actions propres des organes sur le 
système nerveux de la vie intérieure ou le résultat des 
impressions qui lui viennent des objets extérieurs par le 
cerveau. 

L'instinct moral est ainsi nommé, non seulement parce 
qu'il se rapporte au sujet sentant, le moi, mais encore 
parce qu'il est le produit d'impressions réfléchies qui se 
forment spontanément dans le sein de l'organe cérébral 
sur les impressions directes, par suite de son activité 
propre, et que le centre de la vie intérieure reçoit de lui 
directement. 

Dans l'instinct physique, le système nerveux est en 
quelque sorte passif: il ne fait que répondre aux impres- 
sions qu'il reçoit. Dans l'instinct moral, au contraire, il 
est tout actif, impressions et réactions: tout vient de lui ; 
mais il doit en partie à l'activité morale de se faire im- 






— 288 — 
pression à lui-même ; ce qui a lieu lorsque, par le moyen 
du langage, l'âme peut disposer de ses idées. Ainsi, l'in- 
stinct physique dépend directement des actions propres 
des viscères ou de celles des objets extérieurs sur le sys- 
tème nerveux, et l'instinct moral, des actions propres de 
ce système sur lui-même. 

Considérés dans l'ordre de leur génération, l'instinct 
physique et l'instinct moral se subdivisent chacun en 
instincts primitifs ou fondamentaux et en instincts secon- 
daires ou sympathiques. Les instincts primitifs sont ceux 
qui, étant les premiers à naître, ne doivent leur existence 
qu'aux mouvements propres de la vie, et servent de fon- 
dement aux autres. J'appelle secondaires ou sympa- 
thiques ceux que développent en nous les impressions 
externes en vertu de leurs rapports avec celles de la 
vie. 

Les instincts primitifs physiques sont les premiers à 
paraître, parce qu'ils sont le résultat des premiers mou- 
vements de l'organisation. Toutefois, ils ne se mani- 
festent que successivement et à certains intervalles les 
uns des autres, parce que les organes dont ils dépendent 
ont des époques différentes de développement : il en est 
qui restent longtemps dans l'engourdissement, tandis 
qu'il en est d'autres qui entrent en fonctions aussitôt 
après la naissance. 

Les instincts moraux primitifs ne commencent à 
poindre qu'avec l'intelligence, et ils ne se développent 
que proportionnellement à ses progrès. Ce n'est, en effet, 
que tout autant que l'homme peut se replier sur lui- 
même pour contempler sa nature, son mode d'existence, 
et à mesure qu'il discerne ses diverses facultés que son 
instinct personnel se prononce, et successivement se 






- 289 - 
divise en autant d'instincts qu'il se forme d'idées parti- 
culières de sa personne. Car l'instinct personnel, qui est 
fondé sur le sentiment du moi, les renferme tous implici- 
tement; ils y existent en puissance, et la réflexion, en 
opérant sur ce sentiment, ne fait que les développer, en 
les rendant plus explicites. 

Au premier aperçu, on serait tenté de croire que les 
instincts secondaires n'ont rien de commun avec les 
instincts primitifs, lorsque l'on considère qu'ils dépen- 
dent des impressions externes transmises au cerveau par 
les cinq sens, et que ces mouvements sont étrangers à 
l'action vitale. Mais on ne tardera pas à se convaincre du 
contraire, si l'on fait attention que toutes les impressions 
externes n'ont pas le pouvoir d'exciter en nous des sen- 
timents affectifs ; qu'il en est d'indifférentes, que celles-là 
seules ont le privilège de nous émouvoir et de nous inté- 
resser à leur objet, qui se trouvent avoir avec les mouve- 
ments propres de la vie un rapport de conformité ou d'op- 
posmon en vertu duquel elles font vibrer, chacune à sa 
façon, les cordes de nos instincts primitifs. 

On aurait tort de penser, avec quelques auteurs, que 
ce son l'expérience qui, aidée de la réflexion et fortifiée 
par l'habitude, aurait ainsi lié nos goûts et nos affections 
à tout ce qui, au dehors, peut les satisfaire. Cette liaison 
se trouve formée dans les animaux avant qu'ils aient pu 
s'instruire par l'expérience ou se guider par l'exemple. 
Dans l'homme, elle devance la raison et précède l'habi- 
tude. Pressé par le besoin, l'animal naissant cherche 
avant que de connaître; il discerne sans hésiter, parmi 
les objets qu'il rencontre, ce qui peut lui être utile, et il 
s'y fixe avant que de l'avoir éprouvé. Ne sait-on pas que 
dans l'enfance de l'espèce humaine les deux sexes restent 

Desa. Et. de l'Homme moral. i q 







— 2go — 
indifférents en présence l'un de l'autre, parce que l'in- 
stinct reproducteur n'existe pas encore? et que, dès que 
cet instinct cesse par la mutilation dans un animal 
adulte, celui-ci tombe dans la même indifférence à l'égard 
de l'objet qu'il convoitait le plus auparavant. Convenons 
donc que c'est une liaison qui se forme naturellement en 
nous par le jeu même de l'organisation. 

Puisque les instincts secondaires sont subordonnés 
aux instincts primitifs et dans leur dépendance, il me 
semble que, pour ne pas multiplier les divisions, il est 
convenable de ne pas les traiter séparément, mais de les 
réunir à ces derniers, et chacun d'eux à celui avec lequel 
il est en rapport. 

N'ayant donc principalement égard qu'aux instincts 
primitifs, je m'occuperai d'abord des instincts physiques, 
puis des instincts moraux, et j'étudierai les uns et les 
autres dans l'ordre suivant de leur génération. 

A peine sommes-nous en possession de la vie qu'un 
sentiment intérieur nous porte impérieusement à la dé- 
fendre. Ce sentiment est l'instinct de conservation. 

Immédiatement après viennent les tendances de l'ap- 
pareil organique chargé du soutien de la vie, lesquelles 
donnent lieu à l'instinct de nutrition. Celui de locomotion 
ne se fait sentir que plus tard, attendu que le système 
musculaire, dont il dépend, n'inspire le désir de se mou- 
voir que lorsqu'il est assez fort pour le satisfaire. 

Longtemps après les tendances relatives à la conser- 
vation et au développement physique de l'individu, 
commencent à paraître celles qui différencient morale- 
ment les sexes, ou qui intéressent la conservation de 
l'espèce ; l'époque de leur explosion est celle de la puberté. 
Personne n'ignore que les organes reproducteurs, qui se 

19. 






2QI 

développent alors, répandent sur toute l'organisation une 
surabondance de vie qui fait naître dans l'âme toutes les 
affections généreuses et désintéressées, le besoin d'atta- 
chement en tout genre et celui de produire ou créer de 
toutes manières. Aussi est-ce à cette époque que chaque 
sexe revêt physiquement le caractère qui lui est propre, 
et que nous nous trouvons dominés par trois autres 
instincts, instinct social, instinct de la pitié et instinct 
de reproduction. 

C'est encore à la puberté que la nature profite de son 
exubérance, non seulement pour compléter le développe- 
ment de chaque individu, mais encore pour embellir son 
être et lui prodiguer tous les attraits que comporte son 
organisation. Voyez les plantes et les arbres : quel est le 
moment où ils revêtent leur plus belle parure ? N'est-ce 
pas celui où ils se disposent à la reproduction? Quelle 
magnificence dans le lit nuptial! De quel éclat ne l'envi- 
ronnent-ils pas! Voyez dans toutes les classes des ani- 
maux s. ce n'est pas alors que les individus acquièrent 
plus ou moins toute la beauté des formes et toute la viva- 
cité des couleurs départies à leur espèce. N'est-ce pas 
encore alors que la jeune fille et le jeune garçon brillent 
et frappent par l'accord parfait des parties, l'élégance des 
formes, l'heureux contour des traits, le charme du colo- 
ns, le gracieux des mouvements et l'expression du 
regard? Mais si telle est la tendance de la nature dans 
tous les êtres organisés, tendance si manifeste à cette 
époque, mais qui sans doute existe sourdement avant 
elle, elle ne peut en imprimer la disposition à nos organes 
sans faire naître en nous le goût du beau et nous rendre 
sensibles à ses impressions. 

Indépendamment de tous ces instincts communs à 












— 292 — 
tous les individus de l'espèce humaine, il en est encore 
de particuliers à la femme, et d'autres qui sont propres à 
la constitution de chaque individu. 

Les instincts féminins ont leur origine dans les ten- 
dances propres de l'organe générateur. On ne saurait en 
douter, si l'on en juge par la nature des goûts qui, dès 
1 enfance se décèlent dans la femme, et par le degré de 
force qu'ils acquièrent à l'époque de la puberté. Ils 
peuvent se réduire à deux principaux. Par l'un, la femme 
tend à attirer l'homme à elle, à se l'attacher et s'y unir • 
c'est l'instinct co»>^/. Par l'autre, elle se passionne et 
se dévoue pour le produit de cette union : c'est l'instinct 
de la maternité. 

Les instincts qui dépendent des différences constitu- 
ées de l'organisation sont de deux sortes : les uns sont 
le produit des dispositions particulières des organes de 
la vie de relation, et les autres, celui des tendances spé- 
ciales de la vie intérieure. Les premiers nous décèlent 
nos aptitudes : c'est l'instinct industriel; les seconds dé- 
voilent le naturel : c'est l'instinct du tempérament 

Dans l'état social, deux causes déterminent dans 

I homme l'exercice de ses facultés, les besoins de la nature 
et les exigences de la société. Celui qui est dû à la première 
cause est régulier, constamment subordonné à la durée 
de nos besoins, et il n'entraîne jamais après lui le dégoût. 

II n'en est pas {de môme pour le second. Celui-ci, au 
contraire, peut pécher par excès et par défaut, et tous les 
organes, quelle que soit leur fonction, peuvent éprouver 
l'un et l'autre écart. Or, lorsque le premier cas a lieu, il 
s'eleve en nous un sentiment de lassitude et de satiété 
qui nous donne de l'aversion pour ce genre de travail, 
qui nous blesse par sa durée ou son uniformité. Dans le 






— 2q3 — 
second cas, il se développe dans nous un sentiment de 
langueur qui nous fait regretter l'absence de notre occu- 
pation habituelle. Ces sentiments sont l'instinct de Y ennui. 
Voilà à peu près, je pense, tous les instincts physiques. 
Passons aux instincts moraux. 

L'homme réfléchit tout ce qu'il sent, et c'est dans cette 
réflexion qu'il puise de nouvelles perceptions qui donnent 
lieu à un ordre particulier d'instincts; il réfléchit ses 
sensations et il prend connaissance de ce qui en est 
l'objet ; il se réfléchit lui-même et il découvre ses facultés ; 
il réfléchit la nature entière et il voit les dépendances des 
choses. 

Pour connaître, il ne suffit pas de sentir, il faut encore 
sentir que l'on sent. L'animal sent, mais il ne sait pas 
qu'il sent. Avoir la connaissance d'un objet, c'est en 
avoir une perception distincte, se rendre témoignage de 
sa réalité, en conserver la forme, en un mot, le concevoir. 
L'homme commence donc à connaître aussitôt qu'il peut 
réfléchir; mais les premières choses sur lesquelles se 
dirige son discernement sont les objets sensibles. Or, il 
n'a pas plus tôt pris connaissance de l'un de ces objets, 
qu'aussitôt un sentimentflatteur le félicite de cette acqui- 
sition et amène après lui deux déterminations affectives 
par l'une desquelles l'enfant se complaît dans la posses- 
sion de cette connaissance, et par l'autre il désire en 
agrandir le domaine. Ce sentiment est l' instinct du savoir 
ou la curiosité. 

A mesure que le pouvoir de réfléchir augmente, et que 
la mémoire se développe peu à peu, l'homme, se repliant 
sur lui-même, discerne son moi, et l'idée qu'il s'en forme 
est d'autant plus nette qu'il a plus éprouvé de sensations 
et fait plus de retours sur lui. Un peu plus tard, il voit 




' 



— 294 — 
l'identité et la permanence de ce moi au milieu des sen- 
sations variables et successives qu'il éprouve, et il se fait 
une ldee de 1 existence. Il remarque que parmi les chan- 
gements d état qu'il est sujet à subir, il en est qui le 
rendent heureux, et d'autres qui le font souffrir, et il se 
forme une idée de bonheur. Or, la pr emi ère idée fait 
naître en lux un sentiment réfléchi qui détermine dans 
1 ame deux mouvements, dont l'un l'intéresse vivement 
a sa personne, c'est l'amour de soi, et l'autre le porte à 
étendre son moi et accroître son être, c'est le désir de 
la grandeur; ce sentiment est l'instinct personnel La se- 
conde donne naissance à un sentiment qui, en lui faisant 
goûter 1 existence, l'attache à la vie et lui inspire le désir 
de vivre toujours: c'est l'instinct àe pérennité. La troi- 
sième est suivie dans l'âme d'une forte impulsion qui 
détermine en elle une pente irrésistible vers le plaisir 
et le désir d'accroître ses jouissances et de jouir sans 
cesse : c'est l'instinct du bonheur. 

En continuant à se sonder, l'homme ne découvre pas 

seulement en lui un être sensible et susceptible de plaisir • 
bientôt il s'aperçoit qu'il a des organes moteurs et le pou- 
voir de les faire agir; qu'il a des idées et du pouvoir sur 
elles, que par le premier pouvoir il peut exercer sur lui 
et hors de lui toutes sortes d'actions physiques, et que 
par le second il les détermine et les dirige; en un mot 
quil est une puissance intelligente et active. Or cette 
idée de puissance n'a pas plutôt lui dans son esprit que 
le sentiment qui s'en empare l'intéresse fortement à son 
objet et lui inspire le désir du pouvoir. 

En examinant plus attentivement ce pouvoir qu'il a 
sur sa pensée et sur ses organes moteurs, il voit, de plus 
que personne ne le partage avec lui, que lui seul corn- 



— 295 — 
mande en maître absolu, que ses ordres sont seuls res- 
pectés, que toute volonté étrangère à la sienne est mé- 
connue et sans effet, et il reconnaît que son pouvoir est 
indépendant. Or, cette idée donne lieu à un nouveau 
sentiment qui le passionne pour son indépendance et le 
porte ardemment à exercer exclusivement ce pouvoir. 
C'est l'instinct de liberté. 

Dans les fréquents retours qu'il fait sur son moi, il 
observe qu'il est répandu dans toutes les parties de son 
corps; il le sent dans ses organes, dans ses facultés, dans 
ses actions, il en est inséparable. Quelque part qu'on le 
touche, le moi y répond comme à une chose qui le con- 
cerne, et il se trouve intéressé dans tout ce qui peut 
intéresser ses organes. Il y a plus : personne n'y dit 
moi que lui; seul il préside partout et dispose de tout 
en souverain. N'est-il pas autorisé à s'approprier ce que 
personne ne réclame, et que lui seul revendique ? Or, 
dès qu'il a pu se dire : tout est à moi, ces organes, ces 
facultés et le produit de ces facultés, il s'élève en lui un 
sentiment de possession qui le rend jaloux de ce qui lui 
appartient et lui donne le désir d'en disposer à son gré 
et comme d'une chose à lui. Ce sentiment est l'instinct de 
propriété. 

Après avoir reconnu séparément chacune des proprié- 
tés dont sa nature est susceptible, l'homme vient bientôt 
à réfléchir que c'est le même moi qui est dans lui tout à 
la fois un être sensible, intelligent et actif, ayant un pou- 
voir indépendant et maître absolu de sa personne. Or, 
cette idée collective fait naître en lui un sentiment d'excel- 
lence de son être, qui lui donne de l'amour-propre, une 
noble fierté et le désir de conserver la dignité de sa na- 
ture. C'est l'instinct de l'honneur. 






2C)6 

Détourne-t-il son regard de sa personne pour le porter 
sur son semblable, i, y voit un être sen J J^* 

comme lux, comme lui aspirant au bonheur, ayant" e 
même f hés jouissant ^ mêmes ' / - 

Cette lde e fan naître en lui un sentiment d'estime qui lui 
aspire de la bienveillance pour son semblable etlepo t 
a lu, être utile à l'occasion. C'est l'instinct VhumaS 
Mais tous es besoins qu'il éprouve, toutes les ten- 
dances morales qui se développent dans lui par L 
réflexion, et cette autorité sur sa personne que le senti 
ment lui confère, et qu'il reconnaît dans les autres comme 
dans lui-même, ne sont pas toujours respectés par" 
hommes. Souvent, au contraire, leurs actions leur son 
™es ; etils entravent les. uns et envahissent Z 
autres. Or, lorsque cela a lieu, il s'élève en lui un senti 
ment réprobateur qui le soulève contre l'action hostile- 
dans le cas contraire, l'action est accueillie avec faveur' 
Dans 1 une et l'autre circonstance, c'est toujours le cri de 
celui de ses instincts que l'action offense ou favorise qui 
se fait entendre. Ce sentiment protecteur de ses droits 
et de ceux de l'humanité est l'instinct du Juste et 2 
t injuste. J 

Indépendamment des actions que ses semblables peu- 
vent exercer entre eux ou sur lui, lui-même peut agir sur 
sa personne ou sur les autres, et ses actions peuvent être 
contraires ou conformes à ses instincts. Dans le premier 
cas, 1 mstinct qui doit en être offensé n'attend pas l'exé- 
cution pour réclamer : il suffit que l'homme en ait conçu 
k dessein pour que l'instinct s'en irrite. Dans le second 
cas, il applaudit au projet et il en sollicite l'exécution Ce 
sentiment qui lui prescrit ses devoirs et censure "ses 
actes personnels est la conscience, espèce d'instinct pra- 






— 2C)7 — 

tique qui est la sauvegarde de l'intégrité de notre nature 
contre sa propre faiblesse. 

Si l'homme en continuant à s'observer contemple en 
même temps la marche de la nature, bientôt il s'aperçoit 
que le procédé de la vie s'opère en en lui et sans lui, qu'il 
ne dépend pas de lui de ne pas souffrir, que.son existence 
est précaire, que la vie ne lui est accordée que pour un 
temps, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vivre toujours; 
il voit que tout ce qui est animé est assujetti aux mêmes 
conditions; il voit, de plus, que tout est également dans 
la dépendance d'une force invisible, et régi dans des vues 
d'ordre et par des lois invariables ; et il se fait l'idée d'une 
puissance intelligente, à laquelle il attribue éminemment 
tout ce qu'il sent en lui d'excellent ou de bien. Or, cette 
idée suscite en lui un sentiment de vénération pour sa 
réalité, qui le porte à l'honorer, et pour lui un sentiment 
de dépendance, qui lui inspire une soumission entière à 
son pouvoir. Cet ordre de sentiments est l'instinct 
religieux. 

^ Telle est, ce me semble, l'origine de nos instincts et 
l'ordre de leur génération. Il me reste à présent à les 
décrire chacun en particulier, pour en mieux faire ressor- 
tir la nature et ^caractère. Mais, après avoir rempli cette 
tâche, je croirais n'avoir donné de l'instinct qu'une idée 
fort incomplète si je ne parlais pas de sa dépravation et 
des causes de cette dépravation : aussi est-ce par là que 
je terminerai cette étude. 










- 2 9 8 - 




CHAPITRE IV. 

De l'instinct de conservation. 

et instinct est le premier et le dernier résultat 
de l'organisation ; il commence avec la vie et 
ne finit qu'à la mort. Si l'enfant trépigne dans 
le sein de sa mère quelques mois avant sa naissance, 
c'est que déjà il éprouve des sentiments obscurs de bien- 
être ou de malaise qui déterminent des mouvements 
vagues auxquels la volonté ne peut avoir aucune part, 
puisqu'il ne peut y avoir encore chez lui ni perception 
distincte, ni jugement; je pourrais même dire sur les- 
quels le cerveau, proprement dit, ne peut encore exercer 
aucune influence, parce qu'il reste dans l'inertie et comme 
dans un état de sommeil tant que les impressions externes 
n'en ont pas bandé les ressorts et développé l'activité. Si 
l'homme, prêt à céder aux atteintes mortelles d'une ma- 
ladie aiguë, et lorsqu'il a déjà perdu toute connaissance 
et tout sentiment, paraît encore s'agiter vivement et se 
livrer jusqu'au dernier instant à des mouvements des 
mains et des lèvres, sans suite et sans but, c'est que l'in- 
stinct à l'insu du malade lutte toujours, quoique infruc- 
tueusement, contre les angoisses extrêmes de la mort, et 
ne cesse de se débattre qu'avec le dernier souffle de la 
vie. 

L'instinct conservateur préside à toutes les fonctions 
immédiatement nécessaires à la vie et au mode d'existence 
de chaque individu. C'est lui qui les détermine et les fait 
exécuter sans l'intervention de la volonté; celle-ci peut 



— 2Q9 — 

les suspendre momentanément, mais elle ne saurait les 
arrêter. Tels sont l'acte respiratoire, les déjections viscé- 
rales, les attitudes automatiques propres à chaque espèce 
animale, et certains cris, certains mouvements muscu- 
laires qui tiennent à un état de détresse. 

Cet instinct est de tous les instants. Le jour, il veille 
continuellement à l'intégrité de la vie en nous avertis- 
sant de l'écart de ses fonctions par le malaise qui en est 
inséparable, et en nous donnant une forte tendance pour 
le repos et une répugnance insurmontable pour le travail. 
S'agit-il de franchir un précipice ou de surmonter un 
obstacle, s'il y a quelque danger à courir pour l'existence 
dans le cas où l'on ne réussirait pas, l'instinct est là, qui, 
à la seule vue du danger, nous fait sentir que nos forces 
sont insuffisantes pour l'entreprise, et il nous en détourne 
par une crainte salutaire. Nous arrive-t-il de perdre notre 
équilibre en marchant, quels efforts ne nous fait-il pas 
faire involontairement pour le rétablir! Je dis involon- 
tairement, car il résulte des observations de M. Flourens, 
que tous les animaux ont une tendance invincible à 
prendre une position fixe et équilibrée; que quand on les 
détourne d'une pareille position ils n'ont plus de repos 
qu'ils ne l'aient reprise, et ils la reprennent toujours lors 
même qu'on leur a enlevé les lobes cérébraux organes de 
la volonté. 

La vigilance de l'instinct n'est pas même en défaut 
pendant la nuit: car il arrive fréquemment que dans le 
sommeil, lorsqu'on se trouve dans une situation gênante, 
on change de position et on exécute différents mouve- 
ments sans qu'aucun rêve fasse sortir pour cela le cerveau 
de son assoupissement et provoque son activité. 

Un besoin se fait-il sentir, l'instinct conservateur nous 






■ 






— 3oo — 
laisse d'abord céder librement à ses vives sollicitations- 
mais, s'il n'estpas écouté, il nous le commande impérieu- 
sement et nous force à le satisfaire. Sommes-nous dans 
un état de santé prospère, il nous en rend témoignage par 
un sentiment continu de bien-être qui nous porte à la 
joie et nous excite a une activité folâtre. Si nous tombons 
dans l'étatmorbide, mais que la maladie, quoique grave 
ne soit pas de nature à détruire la puissance vitale l'in- 
stinct nous rassure et nous dispose à supporter avec cou- 
rage les atteintes du mal. Il fait plus : par des tendances 
irréfléchies, il nous suggère même des moyens curatifs 
que souvent la médecine rationnelle désavoue, mais que' 
le plus souvent l'expérience justifie. Lorsque la gravité 
de la maladie est telle que la puissance vitale doive suc- 
comber, ,1 nous prévient de l'insuffisance de nos moyens 
par une sombre inquiétude, qui fait naître en nous un 
funeste pressentiment de notre destruction et nous jette 
dans le découragement. Ce pressentiment, quand il est 
bien prononcé, est le pronostic le plus certain de l'issue 
fatale de la maladie. 

L'instinct de conservation n'est pas seulement la sau- 
vegarde de la vie contre son propre usage, il veille encore 
a la sûreté extérieure de chaque individu en le prému- 
nissant contre les attaques de tous les êtres animés qui 
peuvent attenter à son existence. 

J'observe d'abord que la plupart des animaux qui 
vivent de carnage ont été pourvus par la nature de cer- 
tains cris qui nous inspirent de la terreur et nous font 
redouter leur présence. Ces cris paraissent produire le 
même effet sur les classes animales, dont les individus 
sont sujets à en devenir la proie. Ceux dont l'appétit 
sanguinaire ne se décèle pas par des cris épouvantables 






— 3or — 
se trahissentordinairement par des formes, des allures et 
des regards qui nous jettent dans un égal effroi, ainsi 
que les animaux qui sont l'objet spécial de leurs pour- 
suites. Enfin, il n'est pas jusqu'aux émanations des vic- 
times immolées qui, venant à frapper l'odorat des ani- 
maux de leur espèce, ne leur fasse pressentir le voisinage 
d'une cause destructive. C'est ainsi que les rugissements 
du lion jettent dans la consternation tous les animaux 
domestiques qui les entendent; que le seul aspect des 
serpents fait indistinctement horreur à l'homme et à 
tous les animaux; que la vue de l'épervier planant dans 
les airs saisit d'effroi tous nos oiseaux de basse-cour, 
quoique ce soit pour la première fois qu' ils l'aperçoivent ; 
que l'hirondelle sonne partout l'alarme aussitôt que le 
hibou sort de sa masure et apparaît dans les airs; que le 
bœuf que l'on mène à la boucherie frémit d'horreur à 
l'approche de ce lieu de mort, et que les chiens s'ameu- 
tent à la présence de l'équarrisseur et le suivent en 
l'aboyant sans oser l'attaquer. 

Malgré cet avertissement salutaire qui les tient en 
garde contre leurs ennemis, les animaux se trouvent-ils 
exposés à devenir l'objet de leurs attaques, aussitôt 
l'instinct, ayant égard aux moyens dont chaque espèce 
animale peut disposer pour échapper au danger, pousse 
vivement les uns à fuir, d'autres à se cacher et quelques 
autres à se mettre en défense. Or, c'est à cette secourable 
impulsion que les cerfs, les chevreuils, les gazelles, etc., 
doivent de chercher leur salut dans la fuite, le ver de 
rentrer en terre, l'huître de fermer ses écailles, et le hé- 
risson de s'envelopperde ses épines; tandis que le chien, 
le chat, le taureau, et généralement les animaux qui ont 
des armes offensives, se préparent au combat et se 









I 



3û2 

disposent à repousser l'attaque, si toutefois leur courage 
n'est pas déconcerté par le sentiment de la force trop 
imposante de l'ennemi. 

Mais si l'animal, malgré ses tentatives, soit pour fuir 
ou se mettre à couvert, soit pour repousser l'attaque, ne 
peut échapper à l'ennemi, et qu'il tombe en son pouvoir 
alors à peine la dent ou la griffe cruelle s'est fait sentir' 
qu'à l'instant même la fureur s'empare de la victime, son 
courage s'exalte, ses forces se déploient avec une énergie 
extrême; il fait en tous sens des efforts extraordinaires 
pour se soustraire à la fin inévitable qui l'attend, et il ne 
cesse de se débattre que lorsque ses forces sont épui- 
sées. Cette résistance est commune à tous les animaux à 
qui on arrache la vie. Dans cette circonstance, il n'est 
pas jusqu'au ver de terre qui ne s'agite et ne se replie 
vivement sous les coups qui doivent le faire périr. Il 
n'est pas rare, néanmoins, de voir des animaux, après 
avoir cherché à fuir leur ennemi et en être atteints, tom- 
ber dans l'abattement et la consternation par un senti- 
ment trop vif de leur faiblesse, et se laisser déchirer sans 
résistance. 

L'instinct conservateur a pour principe physique une 
impression produite dans le centre de la vie intérieure 
par l'action vitale de tous les organes ou par celle des 
objets extérieurs sur nos sens. On voit, par ce qui a été 
dit précédemment, qu'il a deux rapports : l'un à la sensi- 
bilité, et l'autre à l'activité. Sous le premier, il nous pré- 
vient de ce qui se passe dans notre intérieur par des sen- 
timents de bien-être ou de malaise, d'inquiétude ou de 
confiance, et il nous prémunit contre les attaques du 
dehors par des sentiments de crainte ou de sécurité, de 
calme ou d'irritation. Sous le second rapport, il agit 



— 3o3 — 
comme puissance impulsive, et, comme tel, il préside à 
tous nos mouvements de conservation volontaires ou in- 
volontaires, en ce qu'il fait naître les uns en y disposant 
le cerveau et les recommandant plus ou moins impérieu- 
sement à la volonté ; et que pour les autres, c'est lui qui 
les détermine directement par une action immédiate sur 
le foyer vital et sans le concours de la volonté. 











— 3o4 — 




CHAPITRE V. 

De l'instinct de nutrition. 

I ant que l'enfant est dans le sein de sa mère, 
l'instinct de nutrition ne se fait pas sentir : il 
existe alors pour lui une voie alimentaire par- 
t.cuhère qui dispense l'organe digesteur de toute fonction 
et lui permet de rester dans l'inertie. Mais dès qu'il a vu 
le jour, et aussitôt qu'il se trouve détaché de ce sol nour- 
ncier ou il était implanté, on le voit s'inquiéter, pleurer 
s agiter, et c'est principalement le besoin de nourriture' 
qui en est la cause. Si on lui touche la bouche, les lèvres 
s ouvrent avec empressement et semblent venir au-devant 
de l'objet. On observe la même chose dans les animaux- 
chez les mammifères, les petits ne sont pas encore en- 
tièrement hors du ventre de la mère qu'ils font entendre 
des cris plaintifs et cherchent avec inquiétude en flairant 
et portant leur tète çà et là. Les petits des oiseaux ne 
sont pas plutôt éclos qu'ils tendent leur cou, ouvrent leur 
bec et attendent avec impatience qu'une manne salutaire 
vienne apaiser leur besoin. 

L'enfant et les petits des mammifères viennent-ils à 
rencontrer le mamelon qui doit les nourrir, avec quelle 
avidité ,1s le saisissent! avec quelle adresse ils exécutent 
du premier coup tous les mouvements de la succion et 
de la déglutition ! Ne dirait-on pas qu'ils leur sont fami- 
liers et depuis longtemps appris? On remarque la même 
adresse dans les petits oiseaux, soit pour recevoir la bec- 
quée et la conduire dans leur estomac, soit pour reculer 






— 3o5 — 

leur derrière hors du nid, dans la déjection de leurs 
excréments. 

L'instinct de nutrition n'est, en naissant, qu'une 
simple tendance organique, une impulsion vague sans 
discernement et sans but déterminé. Dans ces premiers 
instants, le jeune animal prendrait indistinctement tout 
ce qu'on lui offrirait à manger. Mais cet état d'ignorance 
ne dure pas longtemps: car si on le ravit à sa mère pour 
l'élever isolément avant qu'il ait pu en recevoir aucune 
instruction, à peine est-il assez développé pour pouvoir 
se suffire à lui-même que l'instinct devenu plus expli- 
cite lui fait, préalablement à toute expérience et malgré 
même l'éducation qu'il a reçue, discerner à la première 
vue et choisir de préférence et sans hésiter la proie ou 
l'aliment qui convient le mieux à son organisation. C'est 
ainsi que les cailleteaux et les perdreaux que l'on a pris 
au sortir de la coque vont, laissés à eux-mêmes, cher- 
chant et becquetant par choix les grains propres à leur 
espèce ; que les canetons vont barboter dans l'eau aussi- 
tôt qu'elle s'offre à leur vue; que les jeunes animaux 
destinés à vivre de proie, reconnaissent leur victime à 
sa première apparition et s'enflamment à son aspect ; que 
le jeune furet, par exemple, qui jusque-là n'avait été 
témoin d'aucun spectacle de carnage, éprouve une fureur 
sanguinaire à la vue d'un lapin, qu'il le poursuit avec 
acharnement et se jette sur lui comme sur une proie qui 
lui est dévolue. 

Cet instinct ne se borne pas à faire connaître aux ani- 
maux carnassiers les espèces animales qui doivent leur 
servir de pâture ; il leur fournit encore les moyens de les 
saisir, et ces moyens se trouvent toujours appropriés à 
leur conformation. 

Dess. Et. de l'Homme moral. 90 



. 



— 3o6 — 
En effet, ceux qui sont forts et vigoureux, tels que le 
lion, l'aigle, etc., il les excite à fondre impétueusement 
sur leur proie sans égard au danger. Quelquefois, cepen- 
dant, on les voit sur le point de l'atteindre, déposer tout 
à coup leur ardeur et cesser leurs poursuites ; mais c'est 
qu'alors la vue d'un danger imminent réveille plus forte- 
ment l'instinct de conservation, et que celui-ci parle plus 
impérieusement que l'appétit. Ceux qui ont en partage 
la souplesse et l'agilité, tels que le renard et le chat, il les 
engage à se mettre en embuscade, à se tapir, à guetter 
leur proie et épier le moment où ils pourront la sur- 
prendre. Ceux qui ne possèdent ni assez de forces mus- 
culaires pour la poursuivre, ni assez de ruses pour la 
surprendre, mais qui ont dans leur organisation des res- 
sources industrielles pour l'arrêter dans sa course et la 
faire tomber en leur pouvoir, il leur apprend à lui dresser 
des rets ou à lui tendre des pièges : les araignées et le 
fourmi-lion sont dans ce cas. Enfin, dans ceux dont l'or- 
ganisation ne se prête à aucun de ces procédés, tandis 
que la proie qui leur est destinée est pourvue de moyens 
suffisants pour leur échapper, l'instinct l'attire à eux par 
une espèce d'enchantement, et la force de se dévouer 
elle-même à leur voracité : on sait que c'est ainsi que les 
petits oiseaux, les écureuils et les chèvres même de- 
viennent la pâture des serpents. Aussitôt qu'ils aper- 
çoivent leur proie, ils la regardent avec des yeux enflam- 
més et une gueule béante : malheur à elle sï ses regards 
se dirigent sur ceux du monstre, car alors elle sent avec 
effroi qu'une impulsion irrésistible la force de se livrer 
à lui. L'instinct de conservation s'en inquiète d'abord 
vivement, et l'animal convoité fait tous ses efforts pour 
s'en éloigner : efforts inutiles, une puissance supérieure 

20. 



— 3oj — 
l'en approche de plus en plus. Bientôt le découragement 
succède au désir de fuir ; le découragement amène la ré- 
signation ;et l'animal, cédant à la force qui l'entraîne se 
précipite lui-même dans la gueule de son ennemi, et de- 
vient volontairement sa victime. 

Ce fait, quelque constaté qu'il soit, paraît bien in- 
croyable. J'observerai, cependant, que si, au premier cri 
de détresse que l'un de nos semblables fait entendre ou 
à la seule vue des souffrances qu'il éprouve, la nalure 
produit dans notre âme un sentiment qui nous transporte 
hors de nous, au mépris de notre instinct personnel et 
nous pousse même jusqu'au dévouement de notre exis- 
tence pour le salut d'autrui, je ne vois pas pourquoi elle 
n inspirerait pas ce même dévouement à l'animal qui 
est destiné à être la pâture de celui à qui elle n'a pas 
donne le moyen de se pourvoir autrement. 

L'instinct de nutrition a pour principe physique les 
tendances propres de l'appareil digesteur. Son action est 
périodique, parce que les fonctions des organes dont il 
dépend sont intermittentes. Lorsque cet appareil com- 
mence à entrer en activité, il n'en résulte d'abord dans le 
centre epigastnque qu'un sentiment d'aptitude'à digérer 
qui nous donne du goût pour l'action de manger, et nous 
inspire de l'appétence pour les aliments. A mesure que 
1 activité de l'appareil se développe, ces deux affections 
augmentent d'intensité et se font plus vivement sentir 
Mais si, malgré cet avertissement prolongé, la tendance 
n est pas satisfaite, alors l'appareil digesteur s'irrite et il 
se produit dans son sein une sensation pénible, connue 
sous le nom de besoin, qui fait naître dans le centre une 
inquiétude d'autant plus vive que le besoin devient plus 
pressant, et l'appétit s'élève alors au ton de la voracité Le 



— 3o8 — 
besoin devient-il extrême au point de mettre en péril 
1 existence, aussitôt l'instinct de conservation, qui s'en 
alarme, fait succéder dans l'âme la fureur à l'inquiétude- 
l'appétit dégénère en férocité, et, dans ces circonstances' 
1 on voit souvent l'homme civilisé, en proie aux horreurs 
de la faim, se livrer, sans frémir, aux actes de barbarie 
les plus épouvantables. 

Dans l'état morbide, presque toujours l'instinct de nu- 
trition se tait et nous laisse dans l'indifférence, sans goût 
et sans appétence pour les aliments. Souvent il nous donne 
des dégoûts et de la répugnance pour eux, et quelquefois 
même il se déprave, au point de nous inspirer des envies 
désordonnées, et de nous faire rechercher comme bonnes 
à manger des substances qui ne sont rien moins qu'ali- 
mentaires. Mais je reviendrai ailleurs sur ce dernier 
point. 




3oq 



CHAPITRE VI. 




Instinct de locomotion. 

'action vitale a deux fonctions à remplir dans 
le nouvel être qu'elle anime : l'entretien de la 
vie et le développement des organes; et c'est 

par l'instinct de nutrition qu'elle opère l'une et l'autre. 

Mais la vie de relation et la vie végétative y concourent 

inégalement. 

Dans les premiers temps de l'enfance, c'est d'abord la 
vie végétative qui seule fait naître et réveille périodique- 
ment l'instinct de nutrition. Elle vient d'acquérir pour 
cela des ressources qu'elle n'avait pas dans le sein de la 
mère : l'impression de l'air sur l'organe cutané stimule 
sympathiquement le tube digesteur et provoque directe- 
ment son activité, et, de plus, une nouvelle voie est ou- 
verte à la circulation, où le sang, pour ainsi dire en 
contact avec l'air, s'imprègne plus abondamment de 
principes vivifiants. Pendant cette période, la vie de rela- 
tion, au contraire, se trouve plongée dans un sommeil 
presque continuel. Si elle sort momentanément de cette 
léthargie, c'est l'instinct de nutrition qui la réveille et la 
force à produire les actes nécessaires à la satisfaction du 
besoin. Encore ces actes se bornent-ils à quelques cris 
inarticulés et à quelques mouvements de la bouche et de 
l'œsophage pour la préhension et la déglutition des ali- 
ments : car l'enfant ne peut encore faire aucun usage de 
ses pieds ni de ses mains, en raison de la faiblesse géné- 
rale du système locomoteur. 






— 3io — 
Tant que cet état de faiblesse dure, la vie de relation 
reste donc dans l'engourdissement et dans la dépendance 
de la y le de nutrition, et elle ne reconnaît pour elle 
d autre cause impulsive intérieure que celle de l'instinct 
de nutrition. Mais il n'en est plus ainsi, une fois que 
cette époque de l'enfance est passée. Alors l'appareil 
musculaire, ayant acquis plus de développement et une 
activité propre, éprouve des tendances motrices qui, ré- 
fléchis dans les centres, tiennent en éveil plus ou moins 
de temps le système nerveux de la vie de relation, et le 
déterminent à faire produire aux muscles des mouve- 
ments qu, les initient dans leurs fonctions. Ce sont ces 
tendances qui constituent l'instinct de locomotion. Lors- 
qu elles ne sont pas satisfaites, il en résulte dans les 
membres un état d'irritation qui donne lieu à une espèce 
de besoin connu sous le nom d'inquiétude, et qui se rap- 
porte aux organes affectés. Ces tendances sont manifestes 
dans enfant quelques mois après sa naissance. On le 
voit alors, en effet, et lorsqu'il n'est pas encore capable 
de se tenir debout, passer ses courtes veilles à frétiller 
des pieds et des mains dans son lit et à folâtrer et jaser 
autant qu'il est en lui. Mais le moment où elles éclatent 
avec le plus de force est celui où il peut marcher et cou- 
rir à son gré. A partir de cette époque et jusqu'à l'âge de 
treize à quatorze ans, quelle étonnante activité ne dé- 
veloppe-t-il pas ! Avec quelle ardeur il court après tout 
ce qui peut lui procurer de l'agitation et du mouve- 
ment ! Il ne vit que pour le jeu, il ne respire que l'amu- 
sement; quelle infatigable mobilité! les jours ne sont 
pas assez longs pour suffire au désir qu'il a de se mou- 
voir et de s'ébattre. Il n'est pas moins immodéré dans 
1 exercice de l'organe vocal, car il obsède par son impor- 



- Sxi - 

tun babil, et il ne cède au plaisir de parler que pour 
chanter ou crier, rire ou pleurer. 

Or, quel peut être le but de cette insatiable avidité de 
mouvements de toute espèce dans l'enfance? Serait-ce 
seulement de hâter le développement de la puissance 
musculaire ? Non, mais principalement encore de procu- 
rer à tous les organes un accroissement plus rapide en 
donnant à la vie de nutrition un nouvel essor. On en 
sera convaincu, si l'on considère qu'un exercice aussi 
violent que celui de l'appareil musculaire pendant tout 
le cours de l'enfance ne peut se faire sans donner à la cir- 
culation des fluides plus de force progressive, aux mou- 
vements respiratoires plus d'accélération, au sang artériel 
plus de vertu impressive, aux organes assimilateurs plus 
de pouvoir de composition et de décomposition. Un pa- 
reil surcroît d'énergie dans la vie intérieure ne doit-il pas 
rendre l'instinct de nutrition plus exigeant et plus impé- 
rieux? D'ailleurs, l'expérience vient ici à l'appui du 
raisonnement. Ne sait-on pas que cette période de la vie, 
si l'on en excepte l'époque de la puberté, est celle où l'on 
est le plus dominé par le besoin de manger, et le plus 
enclin à la gourmandise. 

Concluons donc que, quoique l'instinct de locomotion 
paraisse n'avoir pour terme que la satisfaction des ten- 
dances propres du système musculaire, son but réel, 
néanmoins, est le développement physique de l'être, et 
que c'est par lui que la vie de relation exerce une influence 
très active sur l'instinct de nutrition, tandis qu'elle lui 
est subordonnée dans tous les actes qu'il commande. 



I 







3l2 



CHAPITRE VII. 

De l'instinct distinctif des sexes. 

1 est certain que longtemps avant l'époque de 
la puberté, la petite fille et le petit garçon, in- 
dependammentde l'organe qui caractérise chez 
ux les deux sexes, laissent apercevoir dans l'ensemble de 
leur organisation ainsi que dans leurs dispositions mo- 
ndes, quelques dl fférences qui décèlent d'avance leur 
future destination. Déjà les os sont plus minces, plus 
spongieux dans la première que dans le second ; les fibre 
charnues plus lâches et plus ténues, les mouvemen 
moins brusques, les attitudes plus composées, le langage 
P ua précoce, les goûts moins grossiers et plus délicats, 
et les volontés moins prononcées. Mais ces différences 
sont peu sensibles • elles ne frappent que l'œil observa- 
teur, et il n en est pas moins vrai, qu'à cet âge, et surtout 
dans la première enfance, les deux sexes «rapproche* 
et sembla se confondre par des apparences extérieures 
d organisation a peu près semblables et par des goûts et 
des appétits analogues. 8 

En effet, l eur structure osseuse ne paraît pas différer 
sensiblement l'une de l'autre ; les os du bassin et du tho- 
rax ont a peu de choses près, la même courbure et la 
même direction les fibres charnues la même mollesse et 
la même flexibilité, et le tissu cellulaire la même prédo- 
mmence. On observe la même conformité dans leurs 
dispositions morales, car si on en excepte certaines ten- 
dances spéciales que les petites filles manifestent de bonne 



— 3i3 — 
heure pour les chiffons et les poupées, on trouve dans 
l'un et l'autre sexe une même appétence pour les aliments 
et les bonbons, une égale ardeur pour les jeux et les 
amusements de cet âge, et des impressions vives et 
promptes, mais fugitives et légères ; l'un et l'autre sont 
envieux, jaloux d'une possession exclusive; leurs désirs 
sont impatients, capricieux, et leurs volontés domina- 
trices. 

Tel est l'état de confusion qui régne dans les deux sexes 
pendant tout le cours de l'enfance et jusqu'à la puberté. 
Mais à cette époque, l'un et l'autre éprouvent un déve- 
loppement considérable, qui, en les faisant parvenir 
promptement à leur grandeur respective, opère dans 
leurs formes extérieures et dans leur organisation interne 
des changements très notables, qui leur donnent à chacun 
un caractère propre et distinctif. 

Alors on voit chez la petite fille, peu à peu et propor- 
tionnellement aux progrès de son développement, les os 
du bassin s'élargir et s'incliner par devant; ce qui donne 
à l'abdomen plus de capacité, aux fémurs un plus grand 
éloignement l'un de l'autre, au centre de gravité un plus 
grand espace d'oscillation, et conséquemment à la marche 
plus de moelleux et de souplesse, mais aussi moins de 
rectitude et d'aplomb. Les côtes deviennent plus arquées 
et moins longues, les clavicules plus courbées, et jetant 
en arrière les omoplates ; ce qui rend la poitrine plus 
proéminente, le dos moins courbe et les épaules par 
devant mieux effacées. Il n'en est pas ainsi pour la struc- 
ture osseuse du petit garçon : la nature chez lui ne fait 
qu'accroître la dimension des parties sans en changer les 
rapports. 

Dans la jeune fille, les fibres musculaires deviennent 










— 3i4 — 
plus irritables sans cesser d'être délicates, molles et 
flexibles; la puissance nerveuse acquiert une grande 
susceptibilité et une excessive mobilité; le tissu cellulaire 
sous-cutané et intermusculaire se gonfle et donne à toutes 
les parties du corps des formes arrondies ; la peau prend 
de a finesse et de l'éclat, la voix, quoique toujours aiguë, 
de a douceur et un nouvel accent, et les traits du visage 
de la reserve et de la pudeur. Dans le jeune homme, au 
contraire, les muscles apparaissent de jour en jour plus 
gros, plus denses, plus fermes et plus fortement contrac- 
tiles, quoique moins promptement irritables; de plus en 
plus la puissance nerveuse se montre susceptible d'im- 
pressions plus profondes et d'une moins grande mobilité ■ 
le tissu cellulaire se déprime, se condense et laisse aper- 
cevoir les formes angulaires des muscles, la peau devient 
rude et hirsute, la voix grave et forte, les traits du visage 
maies et virils, la démarche fière et le regard assuré. 

Or le premier mode d'organisation a pour résultat 
moral : i° de faire naître dans la jeune fille un sentiment 
habituel de faiblesse qui lui inspire des goûts casaniers 
et une tendance spéciale pour les occupations séden- 
taires ; 2° de produire en elle une sensibilité vive in- 
quiète et prompte à s'alarmer, qui concourt avec le 
sentiment de sa faiblesse à l'entretenir dans un état con- 
tinuel d'appréhension et de timidité ; 3° de donner lieu à 
une intelligence pleine de pénétration et de sagacité 
mais minutieuse et circonscrite, qui, ne pouvant saisir 
les masses ou embrasser un ensemble, se confine dans les 
détails et se complaît dans les soins domestiques ; 4 ° ajou- 
tons à cela que, en vertu de ce défaut de forces physiques 
et morales, elle se montre singulièrement pusillanime 
dans les entreprises, et que, lorsqu'elle rencontre un 



— 3r5 — 

obstacle qu'il lui faut surmonter, elle oppose toujours à 
la force la ruse et l'artifice. 

Le second mode d'organisation fait naître, au con- 
traire, dans le jeune garçon : i° un sentiment de force et 
de vigueur qui lui donne une irrésistible impulsion pour 
tous les exercices virils du corps, tels que la course, la 
chasse, la lutte et les voyages de longs cours; 2 une 
sensibilité forte qu'aucun péril n'étonne, et qui, réunie 
au sentiment de force qui le domine, concourt à lui 
inspirer de la hardiesse, du courage, de la présomption 
et même de la témérité ; 3° une intelligence plus ou moins 
étendue, qui, ne s'attachant qu'à l'ensemble des choses, 
est naturellement portée à former des projets, à combiner 
les moyens, et se trouve ainsi toute disposée à pourvoir un 
jour aux besoins d'un ménage et à en surveiller les inté- 
rêts au dehors ; 4° au moyen de la force et des ressources 
intellectuelles dont ils se sent pourvu, il devient, en outre, 
actif, entreprenant; tout lui paraît possible ou facile; et 
si, dans l'exécution, il rencontre un obstacle qu'il nepuisse 
écarter, il l'attaque de front, et il oppose la force à la 
force. 

Ce n'est donc qu'à l'époque de la puberté que les 
formes et le caractère des deux sexes se prononcent défi- 
nitivement, et que l'un et l'autre acquièrent des aptitudes 
et des penchants distincts et assortis aux fonctions qu'ils 
sont appelés à remplir. L'un est plein d'avenir, l'autre 
tout entier dans le présent. Alors on s'aperçoit que 
l'homme est fait pour raisonner, et la femme pour sentir ; 
alors seulement l'un commence à paraître fort, coura- 
geux, entreprenant, et l'autre faible, timide et rusée. 

Quelle peut être, à présent, la cause d'un pareil change- 
ment, tant dans le physique que dans le moral ? Il paraît 









— 3i6 — 
incontestablement dû à un surcroît d'excitation par le 
sang dans tous les organes, excitation qui a deux effets • 
l'un d'élever partout le ton des forces dans les deux sexes 
et l'autre de provoquer l'accroissement terminal des or- 
ganes. Avec cette différence, toutefois, que, comme la 
nature, en procédante ce développement, suit pour cha- 
cun le premier plan d'organisation tracé par elle, les 
fibres de la jeune fille conservent leur degré de souplesse 
et de ténuité, tandis que celles du jeune garçon acquièrent 
plus de grosseur, plus de densité, conséquemment plus 
de forces organiques. Or, il résulte de cet état de choses 
que, dans la première, les forces vitales doivent s'exalter 
dans un plus grand rapport qu'elles ne se fortifient, et se 
fortifier dans le second plus qu'elles ne s'exaltent. Cette 
circonstance ne suffit-elle pas pour donner naissance aux 
deux sortes de sensibilité qui caractérisent les deux sexes, 
et pour expliquer pourquoi l'un se trouve sous l'em- 
pire des nerfs, et l'autre sous la domination des forces 
musculaires ? 

Mais d'où peut venir au sang ce nouveau pouvoir 
d'excitation ? si ce n'est de ce suc éminemment vital et 
producteur qu'un organe spécial sécrète à cette époque 
dans les deux sexes et verse par l'absorption dans les ca- 
naux circulatoires. Ce qui le prouve, c'est que les eunu- 
ques se trouvent dépourvus des forces et des goûts con- 
stitutifs de leur sexe, par cela seul qu'on leur a ravi la 
faculté virile. Chez eux les chairs sont molles et flasques, 
le tissu cellulaire sous-cutané abondant, la peau fine, les 
traits délicats, le menton imberbe, et la voix aiguë et en- 
fantine. Ils sont timides, irrésolus, inconstants, sans 
force, sans vigueur et sans énergie morale. En un mot, 
tout en eux converge vers la femme. On observe un chan- 



li 



-3i 7 - 
gement analogue chez les femmes qui, par un vice de 
conformation, n'ont jamais pu parvenir à la nubilité. Ce 
sont des êtres mixtes qui semblent avoir abjuré leur 
sexe pour se rapprocher de celui de l'homme. D'ailleurs, 
ne sait-on pas que les animaux qu'on veut dompter, de- 
viennent, par la mutilation, moins forts, moins vigou- 
reux, mais plus craintifs, plus doux et plus dociles. 





3i8 — 



CHAPITRE VIII. 




Instinct du beau. 

a puberté n'est pas seulement l'époque où les 
deux sexes, en acquérant la plénitude de leur 
développement, se prononcent et se caracté- 
risent définitivement par des aptitudes et des penchants 
qui leur assignent leurs fonctions respectives; elle est 
encore celle où la nature se plaît à les douer de tous leurs 
attraits respectifs et les rend plus spécialement sensibles 
à la beauté. 

Veut-on s'en convaincre? Il suffit d'observer que ce 
n'est qu'alors que dans les deux sexes les parties du corps 
se proportionnent et se mettent plus exactement en har- 
monie, que les formes se dessinent plus correctement, 
que tous les traits se régularisent, que les mouvements 
deviennent plus aisés, plus gracieux; que le teint prend 
plus d'éclat et de fraîcheur, le visage plus de vie et de mo- 
bilité, et le regard plus d'expression. C'est alors aussi 
que le jeune homme, pour la première fois, paraît soi- 
gneux de sa personne et flatté d'en faire ressortir les 
avantages par sa tenue. Mais si le goût du beau se décèle 
ainsi dans le jeune homme, avec quelle force ne se dé- 
veloppe-t-il pas à cette époque dans la jeune fille ! Comme 
tout ce qui a quelque agrément la frappe et la ravit! 
Quelle finesse de tact pour démêler en elle tout ce que la 
nature lui a réparti de beautés et ce quelle a refusé à ses 
compagnes! Avec quelle avidité elle recherche les orne- 
ments et la parure! Et quel goût pour les faire servir à 



— 3 19 — 
donner plus d'éclat à ses charmes! Ne dirait-on pas 
qu'elle en a fait une longue étude ? 

Doit-on s'étonner de voir ainsi la nature étaler à cet 
âge un si grand luxe d'organisation et donner naissance 
à des goûts délicats? Elle se trouve alors pourvue d'une 
quantité de principes de vie superflus au développement 
des organes, et qui se trouveraient sans emploi si elle ne 
les dirigeait vers la perfection et l'embellissement de 
l'être; et c'est à cette tendance générale qu'elle imprime 
dans tous les organes, que les deux sexes doivent le sen- 
timent et le goût du beau qu'ils éprouvent si fortement 
alors. 

J'ai dit que la puberté est l'époque où la nature tra- 
vaille plus spécialement à embellir son ouvrage et à lui 
donner une vive impulsion vers le beau, parce qu'on ne 
peut disconvenir que ces tendances se font apercevoir 
dans les deux sexes bien avant dans l'enfance, surtout 
dans la petite fille. Ordinairement elle se conserve jolie 
en grandissant, cela a lieu plus rarement chez le petit 
garçon. A jpeine discerne-t-elle ce qui l'environne, que 
déjà on s'aperçoit que le beau lui plaît et la préoccupe, 
que tous les ajustements de la toilette fixent son atten- 
tion et lui font envie. Chez le petit garçon, la présence 
d'un bel objet attire bien un moment ses regards, mais 
elle ne les fixe pas ; les jeux et la gourmandise le domi- 
nent et l'occupent exclusivement. Il faut donc reconnaître 
que la nature, dans la formation des êtres, a deux buts 
plus ou moins prochains, auxquels elle tend constamment 
dans tout le cours de leur évolution : l'un pour l'indi- 
vidu, c'est le développement complet des organes ; l'autre 
pour l'espèce, c'est la beauté des formes dévolues aux 
deux sexes et propres à les attirer l'un vers l'autre. Avec 



k ***••■ 






— 320 — 

cette différence, néanmoins, que dans l'enfance elle 
marche plus ouvertement vers le premier que vers le 
second, tandis qu'elle montre une égale activité pour l'un 
et l'autre dans l'adolescence. 

Il est digne de remarque que l'instinct du beau est 
bien plus précoce dans la petite fille que dans le petit 
garçon ; plus vif, plus sûr et plus fin dans la femme que 
dans l'homme; plus dominant et plus développé dans 
l'homme pourvu d'une organisation délicate et à peu près 
semblable à celle de la femme, que dans celui dont le 
tempérament est athlétique; plus grossier, plus obtus 
dans l'homme sauvage que dans celui qui jouit des bien- 
faits de la civilisation. La raison en est, ce me semble, 
que tous ceux chez qui cet instinct domine appartiennent 
à une constitution qui est plus ou moins sous la puis- 
sance nerveuse, soit que la nature l'ait |donnée ou que 
l'éducation l'ait fait acquérir, et que les autres, au con- 
traire, se trouvent par les mêmes causes plus ou moins 
sous le domaine des forces musculaires. 

Mais, dira-t-on, s'il est vrai que la nature ait une forte 
tendance à donner à ses productions toute la per- 
fection et tous les agréments qu'elles comportent, il 
faut avouer que le plus souvent elle manque son but, car 
dans l'espèce humaine rien n'est plus rare qu'une femme 
belle de touts points, et encore plus un homme. Combien 
d'individus qui naissent avec des difformités qui ne font 
que croître avec l'âge ! Combien encore dont les traits se 
déforment à la puberté ou perdent de leur régularité loin 
de s'embellir? A en juger par ses résultats les plus ordi- 
naires, ne serait-on pas autorisé à croire que la beauté 
est plutôt l'effet du hasard que celui d'un dessein formel 
de la nature ? 



321 

Je conviens que beaucoup d'individus naissent avec 
des difformités ou en acquièrent dans leur développement ; 
mais cela ne prouve pas que la nature agisse au hasard,' 
sans dessein, et ne cherche pas à donner aux individu! 
toute la beauté relative à leur espèce. Seulement on peut 
dire qu'une foule de causes perturbatrices l'écartent sou- 
vent dans sa marche du plan qu'elle s'est tracé et lui font 
faire de fréquentes aberrations. Parce qu'elle produit des 
monstres en tout genre, s'ensuit-il qu'elle travaille aveu- 
glément? Et malgré ces écarts individuels ne voit-on pas 
dans l'ensemble de ses opérations qu'elle a des formes 
arrêtées pour chaque espèce animale, et qu'elle les repro- 
duit constamment dans chacune d'elles? Veut-on, d'ail- 
leurs, se convaincre de la réalité de cette tendance? Ob- 
servons que la nature donne à l'homme dépourvu de 
belles formes, comme à celui qui les possède toutes 
une égale impulsion vers le beau ; et considérons avec 
quel soin à l'époque ;'de la puberté elle dissimule autant 
qu'il est en elle l'irrégularité des traits qu'elle n'a pu em- 
pêcher, par le coloris et la fraîcheur du teint, et par un 
reflet général de jeunesse et de vie. 
_ Comment, dira-t-on encore, se persuader que le sen- 
timent du beau est une inspiration de nature lorsqu'il 
règne sur ce point un si grand dissentiment parmi les 
hommes? A-t-on jamais vu un cercle de femmes passant 
en revue les personnes de leur sexe qu'elles connaissent 
convenir, d'un commun accord, de la beauté de l'une 
d'elles ? Que de modes divers d'ajustement et de parure ! 
avec quelle rapidité ils se succèdent et entraînent nos 
suffrages, particulièrement celui des femmes ! Ce qui 
était beau la veille est réputé laid le lendemain. Quelle 
divergence parmi les peuples dans l'idée qu'ils se forment 

Dess. Et. de l'Homme moral. 



















— 322 — 

de la beauté ! Le noir estime sa couleur préférable à celle 
du blanc et réciproquement. Ici, au lieu des formes ré- 
gulières et proportionnées, on veut un visage aplati, le 
nez écrasé, les membres gros et raccourcis et les pieds 
enfantins. Là, en dépit du goût européen, les femmes 
sont flattées d'avoir de longues oreilles, une croupe re- 
levée et des mamelles pendantes. En voyant cette diversité 
d'opinions dans l'espèce humaine, et cette variabilité de 
modes parmi nous, comment ne pas croire que le goût 
du beau n'est qu'un sentiment factice, enfant du caprice 
et de l'imagination ? 

Qu'on y fasse attention : si les femmes ne sont presque 
jamais d'accord sur la beauté d'aucune d'elles, c'est que, 
comme les personnes qu'elles voient, quelque belles 
qu'elles soient, ne sont pas sans quelques légers défauts, 
elles veulent trouver un beau idéal et absolu, lorsqu'elles 
n'ont à prononcer que sur un beau relatif, et qu'au lieu 
de juger l'ensemble elles ne s'attachent qu'aux détails, 
détails que l'envie leur fait encore exagérer. 

La mode est un genre d'ajustement et de parure intro- 
duit d'abord par le goût dans la société pour faire ressor- 
tir la beauté des formes humaines et celle des traits du 
visage, mais soumis ensuite au changement par l'amour- 
propre et le caprice des personnes faisant autorité qui 
ont besoin de dissimuler un défaut ou de se faire remar- 
quer par la singularité, et sujet même à se dénaturer sous 
l'influence prédominante des opinions religieuses, au 
point de gâter toutes les formes pour mieux les déguiser. 
Or, parmi ces différentes modes, celles qui ajoutent à la 
beauté ou en relèvent l'éclat sans blesser en rien la pudeur 
sont toujours généralement accueillies; on les suit avec 
empressement et on les regrette en les quittant. Quant 
21. 









— 323 — 
aux autres, au contraire, le goût réclame de prime abord 
contre elles, et on les repousse plus ou moins, mais on 
ne tarde pas à céder à la force de l'exemple ou à la crainte 
du ridicule, et bientôt l'habitude qui émousse le senti- 
timent nous les fait trouver non déplaisantes. 

Je conçois que les nègres ne trouvent pas étrange ni 
désagréable la noirceur de leur peau, et que, par amour- 
propre, ils prétendent même à la supériorité de leur teint 
sur le nôtre; mais je ne crois pas que cette prééminence 
qu'ils s'arrogent soit chez eux l'effet d'une préférence 
sentie. Ce qui le prouve, c'est l'inclination prononcée de 
leurs femmes pour les Européens, et l'indulgence de 
leurs maris à cet égard. Les Iolofs sont les nègres de 
l'Afrique les mieux faits et du plus beau noir, et leurs 
femmes sont aussi belles, à leur couleur près, que dans 
aucun autre pays du monde; ils ont les mêmes idées que 
nous de la beauté, seulement ils paraissent faire plus de 
cas de leur teint. Toutefois, on a observé que leurs 
femmes ont un goût de prédilection pour les blancs et 
que les maris tiennent à honneur le choix qu'elles en 
font et le refus des hommes de leur nation. Les nègres 
du royaume de Bénin, dans la Guinée, sont très jaloux 
entre eux; cependant ils accordent aux Européens toutes 
sortes de libertés auprès de leurs femmes, quoique ce 
soit un crime à un nègre d'approcher de la femme d'au- 
trui. Enfin, les Indiennes de la côte de Malabar, ainsi 
que de celle de Coromandel, qui sont toutes très noires, 
aiment passionnément les hommes blancs d'Europe et 
elles les préfèrent aux blancs des Indes, de même qu'à 
tous les Indiens noirs. Cela ne doit pas étonner, si l'on 
considère qu'indépendamment de l'impression lugubre 
que produit sur nous cette espèce de teint, un visage noir 









— 324 — 
ne peut pas se prêter à exprimer comme le nôtre toutes 
les nuances du sentiment, attendu que les diverses atti- 
sions du sang que le réseau capillaire de la face reçoit ne 
s'y font pas sentir. 

On ne peut se dissimuler que les peuples les plus sau- 
vages, leurs femmes surtout, ont un goût très décidé pour 
les ornements et la parure. Partout on les voit se peindre 
la peau de couleurs plus ou moins éclatantes, colorier 
les traits du visage ou se chamarrer le corps de divers 
dessins. Ici, elles ornent leurs têtes du plumage des 
oiseaux les plus riches en couleur; là, elles ramassent 
des coquillages ou font emplette de verroteries euro- 
péennes, pour en faire des pendants, des colliers, des 
bracelets et des tabliers de pudeur. Sans doute ces ajus- 
tements sont le plus souvent mal assortis et peu con- 
venants, parce que le goût est grossier ou peu délicat, 
mais ils n'en attestent pas moins son existence. Si dans 
beaucoup de pays les peuples se déforment au lieu de 
s'embellir, c'est que l'instinct du beau, comme tous les 
autres, n'est dans son principe qu'une impulsion vague, 
sans but déterminé, tant que les sens ne lui ont offert au- 
cun modèle de beauté, que l'homme n'invente rien et ne 
fait que copier, et que là où la nature entravée dans ses 
opérations par le climat ne produit que des êtres hu- 
mains, laids et mal ébauchés, l'homme qui n'a pas 
d'autres types sous les yeux, croit le perfectionner en 
exagérant ses défauts. Pour prouver que le goût du beau 
ne se développe qu'à la vue des modèles que la nature lui 
offre, il suffit de rappeler que les Turcs, descendants des 
Tartares, quoique originairement laids, mal faits, et ac- 
coutumés à des femmes de leur race, d'une égale laideur, 
n'ont pas plus tôt connu les femmes géorgiennes, qu'ils 










— 325 — 

ont été épris de leur beauté, et ont choisi parmi elles 
leurs femmes et leurs maîtresses. 
Puisque la nature tend par elle-même au beau et qu'elle 

nous en inspire le goût, voyons à présent en quoi il con- 
siste et ce qui le constitue. 

La beauté, considérée d'une manière générale, ren- 
ferme deux choses, une idée de perfection et une idée 
d'agrément. La perfection est exclusivement relative à la 
structure de l'être, c'est le beau proprement dit; les agré- 
ments ont pour objet, l'un la forme des parties, c'est 
l'élégance, un autre l'aspect des surfaces, ce sont les 
charmes, et le troisième les mouvements du corps, ce 
sont les grâces. La première est le fonds constitutif' du 
beau, son essence, sans elle on ne saurait le concevoir; 
les autres n'en peuvent être que les accessoires, mais les 
accessoires indispensables, ils en sont la parure et l'or- 
nement : Vénus, comme l'on sait, avait son cortège. 

Le beau essentiel dans l'homme et dans la femme sup- 
pose un corps dont les parties, au-dessus de nature, soient 
néanmoins bien proportionnées entre elles, bien coor- 
données et dans une telle harmonie que le tout forme un 
ensemble parfaitement un; ajoutez à cela une taille dé- 
gagée, un port noble et les traits du visage parfaitement 
réguliers. Lorsque les parties sont d'une grandeur au- 
dessous de nature, mais toujours régulières, bien pro- 
portionnées et dans un parfait accord, le beau se trans- 
forme en joli, ou plutôt c'est le beau en miniature qui 
n'a pas moins d'empire que le premier sur notre cœur 
Le beau est frappant, il attire, il entraîne; le joli est pi- 
quant, il enchante, il séduit. 

L'élégance veut que toutes les parties du corps re- 
vêtent partout des formes sveltes et arrondies, que les 







— 3 2 6 — 
traits du visage soient remarquables par la douceur des 
contours et que les organes ne se terminentpas brusque- 
ment, mais que le passage de l'un à l'autre soit amené 
par des courbes supplémentaires qui ne soient pas plus 
la fin de l'organe supérieur que le commencement de l'in- 
férieur. Jusque-là, Vénus ne différerait pas d'Apollon; 
pour la distinguer, il faut supposer plus de moelleux et 
d'ondoyant dans les formes, des traits plus délicats et une 
peau d'une douceur et d'une finesse extrêmes. 

Donnez à cette peau une blancheur d'albâtre entre- 
mêlée de l'incarnat de la rose; que ces deux couleurs 
soient bien fondues entre elles, et harmonieusement 
distribuées, en sorte que la couleur rose soit plus abon- 
dante sur la partie du corps la plus animée, et la couleur 
blanche la plus rare; et que celle-ci augmente ensuite 
dans un rapport inverse de l'autre. Ajoutez de plus à ce 
mélange piquant de couleurs ce je ne sais quoi de vital, 
qui se répand sur toute l'habitude du corps et donne à la' 
jeunesse un éclat particulier ; ces impressions variables du 
sentiment qui se reflètent sur la figure et deviennent une 
source intarissable de nouveaux attraits, et vous vous fe- 
rez une idée de ce qu'on appelle les charmes de la beauté 
Pour avoir des grâces, il faut de la souplesse dans les 
organes, de l'aisance dans les mouvements ; que ceux-ci 
procèdent toujours par des lignes courbes, et que le pas- 
sage de l'un à l'autre s'opère par des courbes intermé- 
diaires, qui en rendent la transition insensible. L'homme 
fort et robuste n'a point de grâces, parce que tous ses 
mouvements se font en ligne droite et que leur enchaîne- 
ment est angulaire. Les jeunes femmes, au contraire, sur- 
tout les jolies, ne respirent que les grâces : chez elles on 
trouve des grâces dans les regards et le sourire, des 









— 327 — 
grâces sur les lèvres et dans les paroles, des grâces dans 
leur air et leurs manières, des grâces dans les attitudes, 
les gestes et la démarche, enfin il n'est pas jusqu'à leurs 
doigts qui ne jouent avec les grâces. 

Ces principes du beau que la nature paraît s'être im- 
posés dans ses ouvrages, on les retrouve mis en pratique 
dans tous les chefs-d'œuvre des beaux-arts et dans les 
productions agréables de l'esprit. La plus légère atten- 
tion suffit pour les y découvrir. Dans la littérature, par 
exemple, n'est-il pas évident que le beau et le joli con- 
sistent essentiellement dans l'ordonnance du plan et la 
coordination des parties, et qu'ils ne diffèrent l'un de 
l'autre que par l'importance du sujet; que l'élégance est 
dans le choix des mots et le tour des phrases; le charme, 

dans lecoloris du style; et le gracieux, dans le mouvement 
du discours ? Ce sont ces principes qui ont encore servi à 
former par analogie les idées que les hommes se sont 
faites du beau dans les mœurs, en sorte que c'est sur le 
beau physique que le beau moral aurait été calqué. Pour 
en faire voir l'analogie, je me bornerai à observer que 
dans les actes moraux, le beau et le joli dépendent de la 
nature et des motifs de l'action, et les agréments des ma- 
nières avec lesquelles cette action est faite. Une belle 
action est un acte extraordinaire à l'humaine nature et 
produit par le plus sublime désintéressement. Un bon 
office rendu à quelqu'un avec un généreux désintéresse- 
ment n'est plus une belle action : c'est un joli trait, hono- 
rable pour son auteur et digne d'être cité. Quelque méri- 
tante que soit en elle-même une action belle ou jolie, 
elle acquiert parmi les hommes un plus grand degré 
d'estime lorsqu'elle est faite avec des formes polies, des 
procédés délicats et des façons obligeantes. 









■ 








— 3 2 8 — 



CHAPITRE IX. 

De l'instinct social. 

n doit encore à la puberté la manifestation de 
Ijnstinct social. Jusque-là le jeune garçon 
n avait vécu que pour lui; ses sentiments 
étaient personnels, ses affections intéressées, ses liaisons 
afférentes; en un mot, il ne voyait en tout que lu e i 
rapportait tout à lui. Mais alors pour la première fois 
commence à sentir un nouvel ordre d'affections qui 1 
portent hors de lu, et lu, inspirent d'autres intérêt que 
les s,ens. Son cœur devenant de plus en plus généreux 
ne peut plus se concentrer dans le cercle étroit de sa 
perso nne ; son pouvoir affectif le déborde, et il a besoin 
de s épancher au dehors pour y trouver des objets d'atta- 
chement qu'il puisse comprendre dans un intérêt com- 
mun avec celu, dont il est spécialement chargé 

Ce changement est le produit du système nerveux 
sympathique qui reçoit alors, ainsi que les organes qui 
en .dépend eut-, son dernier degré de développement. Sous 
1 : influence de ce nouvel excitant qui s'élabore à cette 
époque, le centre épigastrique s'imprègne d'une nou- 
velle vie, ses forces se déploient, ses mouvements propres 
s ^dissent; bientôt les besoins organiques ne suf! 
fisent plus à son activité, et il cherche dans de nouvelles 
tendances à absorber l'exubérance de son action. Or un 
pareil organisme dans le centre de la vie intérieure doit 
avoir pour résultat moral d'exalter la sensibilité et d'im- 
primer aux affections du cœur du jeune homme, qui 







— 32g — 
n'étaient encore que personnelles et exclusives, un mou- 
vement expansif qui augmente leur sphère d'action et 
les répand sur des objets autres que lui. 

Pour se convaincre que ce changement est dû au dé- 
veloppement du système nerveux sympathique sous l'in- 
fluence de la puberté, observons que dans la vieillesse, où 
ce système se flétrit et s'affaisse, avec lui s'évanouissent 
aussi toutes les émotions sociales et généreuses de l'âme, 
et que l'homme redevient, comme dans l'enfance, per- 
sonnel et sans affections désintéressées. 

Cette surabondance d'affections, qui tend à s'épancher 
au dehors, n'est d'abord qu'un besoin vague et sans but 
distinct; mais le premier être qui se présente à nos sens, 
pourvu qu'il ait quelque rapport de conformation avec 
nous, suffitpour déterminer notre attachement. Car alors, 
en vertu de la correspondance qui existe généralement 
dans la constitution de tout ce qui a vie, il s'élève dans 
nous un sentiment provocateur qui nous fait prendre 
plus ou moins d'intérêt à l'être animé présent, suivant 
ses rapports organiques avec nous et qui nous inspire de 
la confiance, de la sécurité et le désir de nous rapprocher 
de lui, si cet individu est un de nos semblables. 

C'est donc à cette conformité et au besoin d'attache- 
ment que nous devons la naissance de cette sympathie 
sociale, par laquelle les hommes s'attirent et se recher- 
chent réciproquement; qui nous identifie avec nos sem- 
blables et nous intéresse à leur existence; qui nous 
engage à nous communiquer à eux et nous fait trouver 
du plaisir dans ce commerce réciproque; qui est enfin le 
fondement des sociétés politiques, et le lien commun 
qui ne fait de tous les hommes qu'une seule famille. 
L'instinct social a quatre degrés bien distincts selon le 







— 33o — 
degré d'intérêt que les objets qui l'excitent nous inspirent, 
en raison de la conformité de leur nature avec la nôtre 
Par le premier, le plus faible de tous, nous tenons à 
notre pays natal, et nous ne nous en séparons qu'avec 
douleur. La peine que certains sujets en éprouvent est 
même souvent assez forte pour les plonger dans la 
nostalg.e. Par le second, nous nous intéressons à tous 
les êtres qui sont avec nous en communauté de vie et de 
sentiment. Nous aimons à les voir et à les rapprocher de 
nous lorsqu'ils sont non malfaisants et traitables; nous 
nous plaisons à leur donner des soins et à les dresser les 
uns pour nos besoins, et les autres pour notre amuse- 
ment. 

Le troisième comprend tous les individus de l'espèce 
humaine; il est de beaucoup supérieur au précédent 
non seulement parce que ceux qui en sont l'objet parti- 
cpent comme nous à la vie et au sentiment, mais encore 
parce qu'il y a entre eux et nous identité de conforma- 
tion et de facultés. 

Tous les hommes n'éprouvent pas au même degré les 
effets sympathiques de l'instinct social; il en est de plus 
sociables les uns que les autres : cela dépend d'une sen- 
sibilité plus expansive. Mais existe-t-il des individus 
vraiment insociables ? Je ne le pense pas. La misanthro- 
pie est un état maladif et contre nature qui suppose une 
dépravation de la sensibilité. 

Indépendamment de cette sympathie générale qui nous 
tient attachés les uns aux autres, il en est une particulière 
bien plus active et qui ne s'exerce qu'entre des individus 
dont les goûts, l'humeur et le caractère sont d'une iden- 
tité parfaite; c'est l'amitié, dernier degré de l'instinct 
social ; amitié, sentiment de prédilection qui révèle à 



— 33i — 
l'homme le confident de son cœur ; attachement de choix 
qui est le principe générateur des sociétés privées et le 
saint nœud des familles. De même que la sympathie 
générale, l'amitié est aussi un résultat moral de l'orga- 
nisation; mais il y a cette différence entre elles que la 
première dépend des rapports spécifiques ou communs 
de cette organisation, et que la sympathie particulière 
tient à des rapports individuels et propres à un mode de 
cette organisation. 

Les amitiés les plus durables sont celles de la jeunesse. 
On sait quel est l'attachement des amis de collège et 
quelle est la force des liaisons qui se forment entre les 
jeunes filles dans les couvents ou les pensions. Rien ne 
saurait dissoudre ce que la nature a fait naître et que l'ha- 
bitude a développé. 

S'il est des personnes qui se lient spontanément d'ami- 
tié en raison de leur parfaite conformité, il en est d'autres, 
au contraire, qui se repoussent mutuellement par l'in- 
compatibilité de leur humeur. Mais cette antipathie 
n'exclut pas tout rapprochement; elle ne s'oppose qu'à 
une liaison intime entre elles. Encore n'est-il pas rare 
de la voir se changer en sympathie par l'habitude d'une 
vie commune. 

L'instinct social ne serait-il, comme quelques au- 
teurs l'ont pensé, qu'un sentiment factice né de l'éduca- 
tion et fortifié par l'habitude ? Cette opinion ne me paraît 
pas fondée. Voyez les animaux auxquels la nature a refusé 
toute tendance sociale: ils vivent solitairement, ils fuient 
même les individus de leur espèce, ou s'ils s'en approchent 
ce n'est que pour la reproduction de leur espèce; hors de 
là leur présence les effarouche. L'éducation n'a-t-elle pas 
toujours été impuissante sur eux ? Elle a bien pu les 






— 332 — 
dompter, les assouplir, mais jamais les dresser à la do- 
mesticité. Quant aux animaux domestiques qu'elle croit 
avo lr mis .en notre pouvoir, n'est-ce pas parce que dans 
1 état de liberté ils vivent naturellement en société qu'ils 
sont devenus sociables pour l'homme ? Car on remarque 
que chez les animaux qui vivent en troupes, l'esprit de 
société ne se borne pas aux individus de leur espèce il 
s étend aussi jusqu'à un certain point à ceux d'espèces 
différentes, et c'est de cet avantage que l'homme a su 
tirer parti. 
















MB 



333 



CHAPITRE X. 



De l'instinct de la pitié. 




a pitié est un second lien social qui nous unit 
plus étroitement que le premier à nos sem- 
blables, mais dont les étreintes ne se font sentir 
que lorsque leur vie est en péril, qu'ils souffrent, ou qu'ils 
tombent dans le besoin. C'est un sentiment vif et tou- 
chant qui nous pénètre à l'aspect du malheur d'autrui, 
et dont l'effet est d'affecter péniblement notre cœur et de 
le forcer en l'associant ainsi aux souffrances du malheu- 
reux de s'intéresser généreusement à sa position. Ce- 
procédé de la pitié est le sentiment de la compassion tant 
qu'il reste confiné dans notre âme; lorsqu'il éclate au 
dehors, c'est la commisération. 

La pitié a cela de commun avec l'instinct social que, 
comme lui, c'est le besoin d'attachement qui la fait 
naître, et qu'elle tourne nos affections expansives vers 
nos semblables; mais ensuite elle en diffère essen- 
tiellement. i° Celle-ci est un sentiment affectif qui nous 
afflige du mal des autres et nous y fait compatir, tandis 
que celui-là est un sentiment de rapport qui nous rap- 
proche les uns des autres et nous fait communiquer 
ensemble. 2° L'un veille au salut de l'espèce, et l'autre à 
son union. 3° L'un au premier cri d'alarme d'un malheu- 
reux nous attendrit et concentre momentanément toutes 
nos affections expansives sur lui. Il fait plus : il nous 
élève au-dessus de nous-mêmes, il fait taire l'intérêtper- 
sonnel, il va même, si besoin est, jusqu'à nous pousser 















— 33 4 — 
au dévouement de notre vie pour voler au secours de 
1 infortune, et s: nos efforts sont impuissants, il nous 
arrache des larmes et des sanglots. L'autre, au contrat 
nous affectionne à son objet et nous y intéresse sans com- 

ZTÏT Fien ''^^ PerSOnneL C ' eSt Une «™ bon- 
dance d affections dont il nous fait faire emploi, une 

s.mple extension d'intérêt qui, loin de nous détacher d 
nous-mêmes, ramène sans cesse à ce centre commun 
tous ses objets d'attachement. 4° Enfin, l'un a pour prin- 
cipe determmant l'expression sensible de la douleur il 
tient a une sympathie de conservation. L'autre est fondé 
sur la correspondance organique des êtres vivants, il est 
le produit d'une sympathie de relation 

J'a. dit que la pitié est attachée à l'expression sensible 
de la douleur. Pour concevoir cette liaison, il faut con- 
sidérer qu'il ne se forme pas en nous un sentiment, i, ne 
s eleve pas une affection que nos sens n'en reçoivent l'em- 
preinte et qui ne se manifeste au dehors sur notre visage 
dans 1 accent de la voix, dans les gestes, les attitudes et le' 
maintien de notre corps. Il n'est pas jusqu'aux impos- 
ions ordlnaires de , a yie etauxtendancesYb.tuelle's de 
notre nature qui ne viennents irradier sur notre extérieur 
et y tracer la forme entière de notre existence. Puisqu'il 

ex" LTaT'T C ° rreSPOndanCe ^^ " S modificat -s 
externes et 1 action intérieure qui les produit, ces deux 
choses doivent être réciproquement cause et ffet l'une 
de 1 autre. Car si dans la nature vivante toute impression 
produit une réaction, cette réaction, devenant action, doit 
à son tour reproduire la même impression. Lorsqu'un 
être conformé comme nous s'offre à nos sens, les traits 
de sa figure ses regards, ,e timbre de sa voix, ses mouv e 
ments, tout doit donc concourir à produire sur nous une 



I ^= 






■HHBMBH 






— 335 — 
impression générale parfaitement semblable à celle que 
nos sens reçoivent de notre intérieur, conséquemment 
bien propre à nous transmettre les sentiments de l'indi- 
vidu présent et à nous faire partager ses affections. 

Sous le premier rapport, ces signes extérieurs forment 
un véritable langage qui manifeste nos desseins, décèle 
notre caractère et dévoile les mouvements de notre âme. 
Ce langage est commun à l'homme et aux animaux qui 
n'ont pas d'autres moyens de communiquer entre eux. 
Telle est même la force de la liaison de ces signes avec ce 
qu'ils expriment que lorsque les corps inanimés produi- 
sent des sons analogues à ceux de la voix humaine, nous 
leur prêtons sans le vouloir les sentiments dont ces signes 
sont l'expression. Sous le second rapport, ces démonstra- 
tions sont pour nous des puissances impulsives qui 
ébranlent notre sensibilité et y excitent des affections 
correspondant à celles qui se forment spontanément en 
nous. Telle est même l'efficacité de ces actes extérieurs, 
que par eux tout ce qui vit a le pouvoir de nous inspirer 
plus ou moins d'intérêt ou d'attachement, et que l'art en 
les imitant peut exercer sur notre sensibilité une influence 
égale à celle de la nature. Tout le monde connaît le pou- 
voir qu'a la musique de nous faire passer successivement 
de la crainte à l'inmîpidité,de l'agitation au calme, de la 
colère à l'attendrissement, et de la tristesse à la joie. 

Mais lorsque l'homme souffre, qu'il court des dangers 
ou qu'il tombe dans la nécessité, sa voix s'altère, elle de- 
vient traînante, entrecoupée, sourde et plaintive, ou for- 
tement accentuée et sortant de son diapason ; le visage se 
décompose, les traits se déforment, les yeux changent 
d'expression et le corps de mouvements et d'attitudes: en 
un mot, tout le physique de l'être qui souffre se met en 






— 336 — 
rapport avec sa situation morale. A la vue de ce spectacle 
et aussitôt que ces sons lugubres ou ces cris de Ses 
e sont fan entendre, il doit donc s'élever en nous un «n 
timent qui nous fasse vivement participer à la dou eu 

de notre semblable. Alors nous souffrons réellement "c 
«*u qui souffre, ses maux nous deviennent coTmu n 
et ses plaintes excitent les nôtres. Ce cri de la nature qui 
-pond dans nous aux accents de la douleur, "est'la 

L'homme n'est pas le seul être vivant qui soit compa- 
rant pour ses semblables; les animaux paraissent pa 
-per comme lui à ce sentiment, particulLem ceux 
qui jvent en société. Je serais assez porté à croire qu 
les bete sauvages n'ont entre elles aucune pitié, par cela 
seul qu'elles sont insociables et qu'elles aLent'a W 

H est digne de remarque que ce sentiment paraît 

vSeiT; 15 ; ns renfance et qu ' n di ^™ <*» ï 

vieillesse. L enfant est généralement égoïste et cruel • cet 
âge est sans pitié, a-t-on dit. Le vieillard est insensible 
dur ; le mal d'auto, ne le touche plus, ou s'il témoigne 
d e 1 compassion, ce n'est que par procédé et pour ne 
pas blesser les convenances; mais, au fond, son cœur 
reste sec et sans émotion. Cela ne dok pas étonner si l'on 
fait attention que la pitié a son principe générateur dans 
e pouvoir affectif de l'âme et que ce pouvoir dépend du 
développement du système nerveux de la vie intérieure 
N est-il pas naturel que la pitié ne se fasse pas sentir tant 
que ce système n'est pas développé et qu'on ne l'éprouve 
plus lorsqu'il se dessèche et se flétrit ? 

La pitié est variable dans les individus selon le plus ou 
moins de susceptibilité de leur puissance nerveuse Dans 






— 33 7 — 
les femmes communément bien organisées elle est 
prompte, vive et tendre ; mais elle est ordinairement im- 
puissante et elle fait couler des larmes. Chez les femmes 
dont la susceptibilité nerveuse est extrême, la pitié est 
exagérée, minutieuse et souvent mal placée; elle vote 

l'impunité du crime par excèsd'indulgence.Dansl'homme 
elle est plus grave, moins exaltée et plus lente à 
s'émouvoir; mais elle est fortement impulsive et toujours 
équitable dans ses instigations : elle ne s'intéresse qu'à 
l'infortune. 

Toutefois, quelle que soit l'énergie de ce sentiment, il 
est comme tous les autres sujet à s'émousser par l'habi- 
tude. Le vieux guerrier, au champ de bataille, foule de 
sang-froid les cadavres, et ne prête point l'oreille aux cris 
des mourants. La sœur hospitalière reste impassible au 
milieu de toutes les scènes de souffrance qui l'obsèdent 
Le médecin mutile au besoin son semblable avec calme 
et sans s'émouvoir des plaintes déchirantes de son pa- 
tient. Le prêtre inhume religieusement les victimes de la 
mort, sans s'inquiéter de la désolation de la famille 
Enfin, le boucher s'est tellement accoutumé à verser 
avec indifférence le sang des animaux, qu'à l'occasion 
il verserait, avec la même indifférence, celui des hommes 




Dees. Et. île l'Homme moral. 



22 






— 338 — 



CHAPITRE XI 

De l'instinct de reproduct 



ion. 




ous avons vu dans les chapitres précédents la 
nature, tournant au profit de l'organisation les 
_J premiers principes de vie qu'elle élabore dans 
jeune adolescent, compléter le développent h y 
ique de 1 être, caractériser les sexes, leur prodiguer tous 
es attraits de la beauté et donner naissance aux ££t on 

ter eu" y: 8 ' 583 " Z k SyStème ~ de ^in- 
térieure. Voyons, a présent, quelle doit être l'influence 

de ces principes dans l'individu lorsque la nature 1 

epand avec plus de profusion et qu'elle ne se suffi plu 

à en faire intérieurement l'emploi P 

afïruen^' 11 " "T* ***** ^ SUCS **■*. qui 
affluent ns cesse dans le sang se trouve sans emploi un 

fois que l'évolution des organes est terminée, on conçoit 
que cette surabondance doit se refouler dans ce fluide et 

mpregner de plus en plus de sa vertu vivifiante Ma 
cet accroissement de vitalité ne peut se faire sans dont 
au sang une nouvelle effervescence et un pouvoir d'exc 
ration extraordinaire. Celui-ci dnit A n 
ses canauY f*;™ d ° nC ' en P arc °urant 

'ard ur oui ^^ t0Ute réCOn ° mie ™™^ * 

P us lerlue" P' 6 " T^ "" ^ ^ ^^ 
plus énergique. C est alors aussi que dans tous les or 
ganes le forces ^^ ^ ^ e 

produir / 10nS S ' agrandisSe -' - bientôt le besoin de' 
produire se fait sentir partout, spécialement dans l'appa 
refl organique, qui est la source de cette virilité "" 



■ 



- 33g- 
Je dis que le besoin de produire en tout genre se fait 
alors sentir, parce que c'est effectivement à cette époque 
que toutes nos facultés créatrices s'empressent d'entrer 
en exercice. L'enfance est l'époque des bonnes et des 
mauvaises habitudes, celle où la mémoire paraît prendre 
la première tout son accroissement, conséquemment l'in- 
tervalledela vieoù l'esprit peuts'approvisionner de toutes 
sortes de doctrines sans opposition : c'est le moment 
d'apprendre. Mais la puberté est l'époque où les apti- 
tudes des organes moteurs se prononcent, où le goût 
s'éveille, où l'imagination devient active, et l'esprit ré- 
fléchi : c'est le moment des créations; c'est aussi celui 
où l'on commence à se livrer aux beaux-arts, à l'industrie 
et aux sciences. 

Si telle est l'impulsion que les principes de vie im- 
priment aux facultés du mouvement et de la pensée 
quelle ne doit pas être leur influence sur l'organe repro- 
ducteur! Surtout si l'on considère que lorsqu'ils sur- 
abondent après s'être refoulés dans le sang et l'avoir 
pénétré d'un feu nouveau, ils se portent dans les réser- 
voirs de cet organe où ils s'accumulent et donnent au 
besoin qu'ils y ont fait naître une intensité progressive. 
Or, ce besoin ainsi attisé produit deux effets très re- 
marquables : 

i° Il agit sur l'organe lui-même, il exalte sa sensibilité, 
il provoque son activité, il le fait aspirer à l'intégrité de 
ses fonctions, et si parfois l'exubérance des principes est 
telle qu'elle menace, en refluant dans le système général, 
d'y apporter le désordre et la confusion, il le force même 
à les remplir par anticipation avant que de connaître le 
terme où elles doivent aboutir, et pour ainsi dire à l'insu 
de la volonté. Heureux si ce procédé organique qui n'est 






— 340 — 

zïiïïïzzzr' pas au ieune h °™ * 

prématuré™ H ^'r' ^^ ^'"^ de ravir 
-ses ces J^T^"™ 
dispensatrice e,do„, el,e a est ie em T !' SCUle 
perfectionner le dévelnn™ SSe " ,lelkmei " besoin pour 
assurer une ££ ^TT ^ * ''individu, iui 
vieillesse ! r " erVer un Clique Pour la 

les centres nerveux et nT MS S£S intérêts 

«- *». r„e'„7::: s STuTr 1 ' na,urc,ie - 

nex.ons nerveuses avec le centre^? P " rSeS con - 

'« Plu» intime ««^X^^Z'T"' ^ 
m.se avec celui de la vie de rela, o„ „ P S °" M,re - 
ganes reçoivent des centre, I ' * "' *' "" ls lcs or- 

la détermination , ï" ~? ™P<«»™ et 

«-ment, i, ,«. est ^ ^^3^ **~ 
vertu de son activité propre „ dont ï^f "" '" 

ou moins modifiée car le CUr ne soit P lus 

de l'économie animale que le ol n ^ '^ 

entre eux, spécialement ave ce ux 3 t f^^»^ 
'a vie, et l'empire q ue l'organe A la reZi " ^ * 
sur ces derniers n'en est qu'un H r? roductlon exe ^e 
notables. q Un des Phénomènes les plus 

L'action sympathique du besoin se porte H'.K a a- 
rectement sur le centra *,; P d abord dl " 

^«^toii*rr et son premkr 

/ naître un appétit sensitif inconnu 



— 341 — 
jusqu'alors, mais qui bientôt domine tous les autres, 
affadit tous les goûts et finit par envahir toute la sensibi- 
lité de l'âme et concentrer dans lui toute son activité. Or, 
cet appétit qui ne saurait être satisfait, puisqu'il ignore 
encore le but où il tend, laisse le cœur du jeune homme 
qui l'éprouve dans un vide que rien ne peut remplir. 
Dès ce moment, le jeu et les plaisirs de l'enfance n'ont 
plus d'attraits pour lui, et il les dédaigne ; ses occupations 
ordinaires lui causent de l'ennui; une inquiétude vague 
s'empare de son âme, et il se montre impatient et fâcheux. 
Pour la première fois il se trouve seul dans son intérieur, 
sa solitude lui déplaît et il devient mélancolique. 

Mais l'organe du sentiment ne peut être animé de nou- 
velles tendances que le centre cérébral ne tourne aussi- 
tôt toute son activité vers elles, et que les facultés de l'en- 
tendement ne se subordonnent à leur impulsion. Aussi 
observe-t-on que le jeune homme devient alors distrait, 
pensif et rêveur. Un soin unique l'occupe sans trop 
savoir encore quel il est, et son imagination le fait errer 
d'objet en objet jusqu'à ce qu'enfin elle lui présente celui 
qui convient au besoin, et que l'appétit le lui signale. Or, 
dès que le but de la nature est connu, l'appétit, qui n'est 
plus aveugle, se transforme en désir, et l'imagination, qui 
en reçoit une nouvelle activité, se plaît à lui présenter 
l'objet vers lequel il tend, sous les formes les plus at- 
trayantes. L'idée decedésirdéconcerteaupremierinstant 
le jeune homme, il craint de s'y livrer, il hésite; mais 
séduit par les prestiges de l'imagination, le désir s'irrite, 
bientôt il prend le dessus et il inspire au jeune homme 
un sentiment d'audace qui le rend entreprenant. 

Dans la jeune fille, ce désir, qui se développe en elle 
dans la même circonstance, non seulement l'étonné, il 



comprime ainsi )e désir nai 17, ,', f n " ment qui 
apanage de son sexe, pu 22 d f *»' Véri,able 
retenue salutaire qui doi s v , Z ! ^ sa f° ns, »-ion ; 
garde à sa vertu, contenir un™, ™"' 8 de Muve - 
dans les bornes deT^d '° U,SSanCe ,é « itimc 

des plaisirs deHcats ^'^ " M ' Ui P«™«« que 

s .inct! e p r o v u: a ri*i t e i, ci ;:r ranique des m °-™-- <► 

pn,sio„; n ni • |L paTeT; 8 " * "* "^"e *» 
quelque passager ,J I s„ t lui ? /"" S ™ im ™' 
dehors par les .rail du vi âge 1W n T "*""" '" 
attitudes du coros Te rf • ■ a -a v0,x et les 

dehors et, par slirrad • d0 " C WXi éclaKr e " 

ainsi dire oT.S "u ri":/''' 63 "'"' ^^ "°« 
attraits de la ^J^ ^7^" 
en effet, qu'il donne.au regard pLs de fel •"""' 

visage une exnres,™ i 6 , ps de feu > aux traits du 
menf, à la oTx'd i nfl v * ,""' 3U S ° Urire dIus «Ve- 
dn corps des con^rs D T " S S" """^ a " fo ™« 
chaleuf e, de "7! Sedu «™rs, au coloris plus de 

vemen, L u n ™ P 1 """T' 1 » « rte d » rnou- 
sennh le v,vre ££%££%. ££ ** « « 

le flambeau de Prométhée ■„; dl rait-on pas que 

tout le dehors de notre être ! VéL J , """ SUr 

qui, comme le désir , „ • q a domi ne et 

t i uic ie aesir, a aussi son exnressirm „™ 

«ors. Ainsi, s, le désir développe ZT^ZlZ 



— 343 — 
pudeur à son tour répand sur toute sa personne un air 
de décence et de modestie qui les protège et les garantit 
de tout outrage ; s'il cherche à s'en prévaloir, la pudeur 
en rougit et leur jette un voile qui en rehausse le prix. 
Chez elle le regard du désir est donc furtif, son air ré- 
servé, son sourire circonspect, ses gestes mesurés et son 
maintien composé. 

Sous l'influence du foyer vital, le désir donne encore 
aux sens un nouvel éveil et des dispositions particulières 
qui, en les mettant en rapport avec leurs propres ten- 
dances, les rendent sensibles aux impressions spéciales 
que les deux sexes sont appelés à produire l'un sur 
l'autre et susceptibles d'être fascinés par l'imagination, 
qui toujours ajoute le charme de ses illusions aux attraits 
naturels des individus de l'un et l'autre sexe (car la na- 
ture paraît avoir ici accumulé tous ses moyens de séduc- 
tion); alors aussi on observe que la jeune fille et le garçon, 
qui naguère étaient indifférents l'un à l'autre, ne peuvent 
plus se voir sans éprouver une certaine émotion et un 
entraînement réciproque. Tout en eux les flatte et leur 
plaît respectivement, leurs traits, leurs paroles, leurs 
manières et l'ensemble de leurs personnes. S'ils se trou- 
vent en présence, cette présence cause du trouble à l'un 
et de l'embarras à l'autre. Se regardent-ils ? Aussitôt ce 
regard est compris de part et d'autre. Seulement la jeune 
fille, conformément à son caractère et semblable à la 
sensitive, qui se replie sur elle-même à l'approche d'un 
corps étranger, répond à ce regard par un redoublement 
de réserve et de modestie. 

Ainsi, comme on voit, le pouvoir que les sens ont 
acquis de ressentir les impressions sexuelles donne 
naissance à une impulsion interne, par laquelle les deux 




— 344 — 

«lie des sexes : car on , Z 1 I "" ,V '" e empathie, 

-très, les tr „ is co n 2C q Z~ ^""^ *° Ute '" 
établis entre les deux xê oa """""*'"< 'Wm 
«iment de ces rappons « Z ° C "° n '"'"""^ """ 

versi,„ tr ed, M r„?p::::r; t t,mpuis ' f ^''- 
danV; £ «::f/;~r ne se b °™ e *■ » «•* «*. 

domine ,ous le S s'ë h" """^ ^^ Sensitif 1* 
-*™ absoiu de Sî^ffi^ «« - 

bmunionedelTnsrinre " T 3nS l ' 0bie, " ui « '« 

beso,„ aussi impérieux *» " ■'*« un nouveau 

celui d'aimer, mais d'un , premier - Ce besoin est 

dans ,a jeune Zou^ZT^' ^ " " dir '^ 
"du d'un autre sexe ou ,ë lien dTn'" '"7" *"*■ 
lection qui ne veut se livre -ouï' am ° Ur de prédl '- 

avec lui; et d'un amour T UrqU ' s J™Pathise 

Personne avec^^cT ,U ' *°* * id ™ ito ■■ 
-Pe générateur e, ônsZffd ^T" d ° nCp0Ur P ri "- 
Pulsion affective de ," 2 dT /"* *"• '' im - 
r -é,ermi„a„,e de ï£?Ï^M 

encore de but et elle le cherrh * ^ manc * ue 

* dans le jeune Z^Z^T .T" " * 
«es sœurs, et dans la jeune fille 1 Ctl ° n P ° Ur 

-'--nedévotL^X—rCelC 









— 345 — 
d'aimer est même ordinairement plus durable dans la 
femme que l'appétit sensitif : car on remarque que 
lorsque l'âge a fait fuir les grâces, calmé les sens et Ôté 
tout espoir de liaison, souvent elle se jette dans la dévo- 
tion comme pour donner un point d'appui à cet amour 
qui subsiste encore dans son cœur et qui ne trouve plus 
d'objet physique auquel il puisse s'attacher. 

Il y a donc, dans l'instinct de reproduction, deux be- 
soins qui se font simultanément sentir, besoin des sens 
et besoin du cœur. Toutefois, l'un et l'autre ne s'exercent 
pas avec la même force dans un même sujet. L'observa- 
tion prouve, au contraire, qu'il est des individus qui 
n'éprouvent d'abord que l'exigence des sens, et ce sont 
ceux dont l'organisation se trouve sous l'empire de l'ap- 
pareil reproducteur par sa prédominance constitutive ou 
par l'effet du climat. Tandis qu'il en est d'autres dont le 
premier besoin est d'aimer, et chez qui les sens ne 
s'éveillent que lorsque le cœur est ému; ce sont ceux 
dont le pouvoir reproducteur moins impérieux reste 
subordonné au sentiment. Cette constitution est propre 
aux climats tempérés. 




rM 







~ 3 4 6 ~ 




CHAPITRE XII. 

De instinct conjugal. 

l 'homme naît dans la dépendance de la f emme . 

'mais dès qu'il est fort ;i , mme ' 

4 U J' est tort il cesse d'y être Sa 

force, dirigée par son intelligence suffit !', 
a ses besoins ; il pourrait vivre sans el f l fi " 
• virilité il rentre dans sa djX^«« J?" * 
désirs qu'elle lui inspire et .'il est en cédant aux 

M ne sau ra i t " t i a r ch afemme ', etl ' insti "«-n- 
même de rcproducTon P ° Ur ' ui 1 ue n " s ™« 

don, ce tt e union £,!££,' ""' ^ Par te *«*- 
-on avec ,We, e„e J anÏ^^ 






1HHHH 



— 347 — 

qu'alors de nouveaux intérêts la lieront à lui, que ses 
fonctions l'appelleront à de nouvelles dépendances, qu'elle 
doit lui remettre en main ses destinées et tout attendre 
de son amour. 

Or, le sentiment de ces besoins réunis fait naître dans 
la femme un désir spécial et propre à son sexe, celui de 
plaire à l'homme auquel elle est unie, de se l'attacher et 
d'acquérir sur son cœur un pouvoir qui le mette entière- 
ment à sa disposition, et c'est ce nouveau penchant qui 
constitue dans elle son instinct conjugal. 

Le désir de plaire, dira-t-on, n'est pas particulier à la 
femme; l'homme a cette même envie pour elle. Qu'on ne 
s'y trompe pas, ces deux tendances n'ont rien de commun 
que le nom. Le désir de plaire dans l'homme n'est qu'un 
intérêt des sens; la femme l'éprouve comme lui; mais 
dans l'un et dans l'autre il ne s'adresse qu'à l'appétit sen- 
sitif. Le désir de plaire propre à la femme est l'intérêt de 
tout son être, son bonheur en dépend ; c'est le cri de sa 
nature constitutive, il va droit au cœur. Le premier a 
pour but la possession de son objet, et pour terme la 
jouissance; le second a pour but le souverain empire de 
la femme sur le cœur de l'homme, et pour terme le dé- 
vouement absolu de celui-ci à sa personne. 

L'instinct conjugal rend la femme attentive à ses avan- 
tages naturels, il lui en fait sentir tout le prix, lui en 
inspire les goûts et lui donne le plus vif désir de les cul- 
tiver avec soin pour s'en prévaloir auprès de son époux. 
Il est donc pour elle le principe moteur de son instinct 
de perfectibilité. 

Le premier goût qui se décèle de bonne heure dans la 
femme est celui de la parure. Dès sa plus tendre enfance, 
la petite fille recherche avec avidité les ornements et les 






— 3 4 8 _ 
ments ,„•„„, uid e nn C :r ( 5' a ' danS '« ""-eaux ajuste- 

» -0= regards sa xs r^sr«^ 

pour nous en faire anerr»„„- Ç nS det »urnées 

que nous la trou ons" b el L" "T .* meM - à lui <™ 

* p--is co mplime : t5 b ; IZrTZ ,ous ,es iours 

Parée; mais, ne le pouvant pa ° JT '° U ' OUrs 

cen, fois par jour eMe la evét de'ae chT " P ° UP "' « 

Alors aussi le soin de sa personne e^d f * ' Ve '° Ppe ' 
avantages se transforme « un 1 k ' reSS ° rtir ses 
des ajustements devien un art V ^°"'' " '" CU " Ure 
•oujours bien, L^^^T" "^ "* 
ment de quoi faire les 1 g ° ; donnez - |ui «ule- 

dontellep'uisseprenTeconseT^: ^ "" mir ° ir 
toujours élégamment™ ' com P te z qu'elle sera 

à sa personne ' " SK ° rnements "« assortis 

La parure ne convient h.Vn 4 i f 
•emps de la vie- il es.Zl femme '' u ' au Pri>- 

cherche avec avides":!,"'' 7° m0, ' nS ' " U ' e " e '*»- 
chezelle ne ^^Xtt^r' 50 "' ^ 
me mise plus simple JL Seulement, elle veut 

parunrelrd "a t ° D r nS h aPParenK ' maisso "™t, 
« conçoit : à cet te Sa , * P '" S faS * UeUse - C * 

-non, de ^tt^^Z^Z t P ' aire ' " 

du temps. H en elJe ,es outrages 






— 3 4 g — 
Ce seraitpeu pour la femme que d'avoir l'artde donner 
de l'éclat à sa beauté, si elle ne savait la rendre piquante 
par des agréments qui soient à elle. Elle doit donc cher- 
cher à se donner des grâces et à faire naître sur toute sa 
personne des charmes qui attachent. Cela lui est d'autant 
plus facile qu'il ne s'agit pour elle que de suivre la nature 
qui la porte à la recherche de ces nouveaux attraits, par 
le goût qu'elle lui en inspire et par le pouvoir d'imitation 
dont elle l'a éminemment pourvue. Voyez aussi avec 
quelle promptitude elle parvient à composer ses regards, 
à donner un accent flatteur à sa voix, à rendre ses gestes 
agréables, son maintien aisé, ses attitudes gracieuses, sa 
marche légère, et à ne produire enfin aucun mouvement 
qui ne développe en elle quelque grâce nouvelle. Comme 
bientôt elle se trouve au fait des formes de la politesse ! et 
qu'il ne lui en coûte guère pour savoir se présenter avec 
avantage, se montrer d'un abord engageant, faire un 
accueil aimable et avoir en tout des manières prévenantes 
et des procédés obligeants ! 

Que d'agréments ne met-elle pas dans son langage ! 
Avec quel art elle manie la parole! Quelle facilité d'ex- 
pressions ! Quelle variété de ton dans ses propos ! Quelle 
aisance dans la conversation, et quel tact pour ne dire 
que ce qu'il faut! Où est l'homme qui puisse échapper à 
tant de séductions ? 

^ La femme est trop attentive à elle-même pour ne pas 
s'apercevoir que la beauté passe avec les années, que les 
grâces perdent à la longue ce qu'elles ont de piquant, que 
l'habitude dissipe le charme des manières, et que tous ces 
agréments sont par eux-mêmes incapables d'attacher 
l'homme pour toujours à ses destinées. Mais, en se repliant 
sur elle, bientôt elle sent qu'elle a dans son esprit et dans 









— 35o — 

Peu. espérer deM; X S LTh? ar *" ''"''s * 
-r lui un empire durable. E, es en.do„7 " • **** 
1 lui importe d'en tirer p^Tét^' C ° mbi ™ 
tourne tous ses soins ïe Xc"'ku r , H " T ™ 1 "' £ " e 

-n ; ne g ,i ger cependam ; e :r t :r:™,:: s e S deux mo ^" s 

seconder dans es vu es pou! f" 7 ° bse ™«-s, de le 
susceptible de lui Z P " b,en " 8tre c0 °™un, et 

balancer , w£ „'■ a^T,^^- P - eontr, 
ne'trer son intérieur'", nrenl t'r' qU ' e " e " d,e pé ' 

Plus ou moins étendu Or «pn, un pouvoir 

partagée sous ces Z,'„« * ,7" '° h eureuseme„, 
aptitudesetdesgoo^r;,^ ££.*" 7** 
harmonie avec ses besoins sociaux P Parfa " e 

vant d „tto°re*el d ; U e; e d ' U " *** "«* ^ *" 
soudaine, ^^ £2^ ZT^T^ 

détails etne peu, 6 u e ;1 T "" " VOi ' bien ' U< = '« 
que le champ de sa viZ T "" enSembie ' P a ™ 

i;uommee„^ re :s™ o :c!;, e ^r d uiso e,uide 

d'œil est réfléchi sa n^ *• U1 son c °up 

si-, e, „ ^z::zz:zL7 ide r^- 

Presque toujours les détails ,!"T Ch ° SeS; mais 

de 1 nommées, «4^^?^ ^ PerCep,i °" 
sentiment : Pun conçoit, ï£%££ ^"T » 

le jugement est un rapport aoerrnn, . lh ° mme - 

de la confrontation dïïS^^"* 1 *^ 

s ' dans la femme, c'est un 









■M 



— 35i — 
rapport senti et l'effet d'une suggestion instinctive. L'un 
n'envisage dans les impressions que ce qu'elles ont de 
commun, l'autre ce qu'elles ont de particulier et de dis- 
tinctif. Le premier ne voit partout que des êtres, le second 
que des individus. Celui-là, par ses observations, par- 
vient à connaître l'esprit et le cœur de l'homme ; celle-ci 
par les siennes démêle l'esprit et le cœur des hommes : 
pour tout dire, en un mot, l'homme généralise et la 
femme caractérise. L'esprit de l'homme est spéculatif, 
celui de la femme est pratique: elle, observe les effets, lui,' 
remonte aux causes. L'homme se fait des principes, il en 
tire des conséquences, et la femme qui les accepte de 
confiance les convertit en moyens et en saisit les applica- 
tions. Dans toutes ses entreprises, l'homme en calcule les 
chances, et la femme y répond par ses pressentiments. 
Enfin, l'on peut dire que si l'homme est un être rai- 
sonnable par sa nature, la femme par son essence est un 
être sensible. Sa sensibilité, plus prompte et souvent 
plus sûre que la raison, suffit à tout. 

Avec de semblables dispositions intellectuelles, la 
femme aurait grand tort de nous envier notre esprit et de 
négliger le sien. Dans ce qu'il est, elle a une supériorité 
marquée sur nous; en voulant nous égaler elle devien- 

draitnotre inférieure. Son espritest tout ce qu'il doit être, 
un esprit d'observation qui s'attache aux faits et en re- 
marque jusqu'aux plus petits détails. L'homme ne peut 
qu'y gagner en l'associant au sien ; il convient aux soins 
domestiques, il est pour lui d'un bon conseil dans la con- 
duite des affaires et le commerce de la vie. Il est de plus 
le régulateur de l'esprit de l'homme dans ses travaux spé- 
culatifs : car lorsqu'il accorde à ses idées trop de réalité, 
l'esprit de la femme le ramène aux choses positives; s'il 










époux de celui qu'elle a rec, h; t3ge " Uprès de *>n 

»" S™d prix I , a po *ZÙ7 ""^ ^ «-hera 

-ntira que cet esprit l" d , eSa """»»«. '"«qu'il 
sien. P "* Ie ««planent indispensable du 

« qu'elles on, dWelwe et ""V"" '" chos « <!"e 
naissances qui oJuZJl "' ™ bm> "* V" '« »„. 

sentiment;^ ,&£ /„ Hat'" "" '"' é ™" ei » le 
un esprit lé ger par ,. ~ qU \ va bu,,M M sur les fleurs • 

accourent che/ "e "<= *™ ^uefle ,es idée 
«P t ion,ce,uid„„„ S e > Z™ Z*™' ^ " P- 
on à-pr„p„ s et des réparties oTn" PreSenCe d ' es P rit > 
''«Pn't du motuent, l r flexion "^ """^ mais c'est 
"« de mieux. Espr , té l r '°, "T" ' Ui m <&™ 
'« idées objectives échS™, "f"""' avœ '^elle 
** » P- alors qt'rX^ "'J^ 
Pensée un ton de légèreté Pt / ' Ce qm donne à sa 

on ne veut que s'oc^!^^" ***** ^ d 
vain quand i, s'agit dLj^^^ ^ « bien 
léger par la vitesse avec laauel 1 ^ e " fin ' es P rit 
la facilité avec laquelle sono * ldé6S Se SUCcè ^t, et 
autre, toujours ay^ suc* ^ *"" °* à "" 
« variée et si pi quante: aug «^ «nd sa conversation 
P'aire et de ne jamais ennuyer "^ de t0 ^' 0urs 

Or, peut-elle S e sentir pourvue d. t 
sans éprouver le besoin de Ie7f * CCS a ^ents 

~-il mue ten Z^ZZl^l *" *»*« 

ne telJe ressource, et ne 












■■ 



■ 



— 353 — 
doit-elle pas chercher à s'en faire auprès de son époux un 
moyen de plus pour lui être agréable et lui faire aimer sa 
société ? 

Troisièmement, la nature l'a favorisée d'une pénétra- 
tion singulière pour connaître les hommes et savoir ce 
qui se passe dans leur intérieur, quoique pour tout autre 
objet d'étude son esprit soit superficiel et n'aille jamais 
au fond des choses. Cette pénétration, chez elle, est l'effet 
d'un tact spécial propre à son organisation, qui la rend 
beaucoup plus sensible que nous au langage d'action, et 
lui fait découvrir, d'une manière certaine, l'esprit et le 
caractère des hommes, à la seule inspection de leur air 
et de leur maintien. Dès en naissant elle est au fait de ce 
langage, et il n'en estpas une expression quelque insigni- 
fiante qu'elle soit, dont elle ne sente déjà la valeur. Quelle 
ne sera donc pas par suite sa sagacité pour en démêler le 
sens, lorsque, étant dans la dépendance d'un époux, elle 

seraintéresséeàpénétrersapenséeetà lire dansson cœur! 
Si elle veut bien être attentive à ce qui se passe hors de 
lui, il n'y aura pas un regard, pas un geste qui ne soit 
pour elle l'expression d'un sentiment ou l'indice certain 
d'une affection. 

Quatrièmement, la nature lui a donné, en outre, un 
esprit souple et délié, qui se montre dès l'enfance fertile 
en ruses de toute espèce pour obtenir par des voies 
détournées ce qu'on ne paraît pas disposé à lui accorder; 
adroit pour ménager les esprits et les amener insensi- 
blement à ses fins, sans paraître y songer; ingénieux en 
petits manèges pour nous faire vouloir ce qu'elle ne peut 
faire par elle-même; habile à faire naître les circon- 
stances favorables à ses vues; avisé pour trouver en tout 
les expédients convenables et naturellement porté à dis- 



Dess. Et, de VHommc moral. 



23 







— 35 4 — 
voir qu'elle a, en raison de la soupless de sa „ „ P0U " 

emparer au noinr H, l P " ep ° UX et à s ' e " 

m. « rs^c p rjr^ maia qu,il lui 

l'air d'y prétendre. q eS ' re Mns avoir 

n^""r" pas de cap,£r ''«p- * 

atteindre 'ce bu. , g " er '" S °" CœUr ' Mais - P°" 

de poo^r.^.^r;;: de savoir se ^ « 

et qu r e S0 : n be:àr°; eqUCla i0UiManC = é — lep.aisir, 

cesser qu'avec la vie- w C< * P t,aU contrai ^,ne 

« eJpoJ^ ^^~P*f *- 
amour survivre aux désira ' " V ° ir SOn 

tendre amitié Si elt S6nS ' S0US le nom d ' un e 

="-: aSSr -"»= 

-ta exclusif, ne lui doi -elle pas un '" ""'"" "" 

t3(r „j p.. , : , ' u ene P as u n amour sans par- 
tage? Elle doit s'en faire estimer et chérir nar Z 

ses voLté, de , a co " S l Par T grande d<i «™ce pour 






■waw 



— 355 — 
un cœur sensible essentiellement aimant, et naturelle- 
ment disposé à se vouer à l'homme qui lui a juré sa foi, 
tant que la corruption sociale ne l'a pas vicié; et en lui 
conférant un caractère dont la douceur et la souplesse 
lui permettent de céder à propos à ses volontés, de se 
plier à ses goûts, et de se faire toute à lui. 

Pourrait-elle également douter qu'elle n'ait le pouvoir 
de toucher son cœur, d'exciter ses passions et d'en régler 
à son gré les mouvements ? Qu'elle songe qu'elle plaît 
de sa personne, qu'elle est l'objet privilégié de ses affec- 
tions, qu'elle peut tout sur son esprit par la voie de la 
persuasion, et que ses demandes seront pour lui des 
ordres, et ses désirs des besoins; qu'elle songe qu'elle a 
une sensibilité inquiète pour l'exciter et l'émouvoir dans 
l'indifférence, de la douceur pour le calmer dans l'agita- 
tion, des prières et des larmes pour le fléchir et le sub- 
juguer dans la colère; qu'elle songe enfin qu'elle a reçu 
de la nature un langage d'action bien supérieur à celui 
de l'homme, langage expressif et touchant, qui va au 
fond de l'âme et fait mouvoir tous les ressorts. Avec de 

pareils moyens, que lui manque-t-il pour réussir? Qu'elle 
veuille s'en prévaloir. 

L'instinct conjugal dans la femme n'est donc, comme 
on le voit, que le besoin de plaire à l'homme et d'acqué- 
rir sur lui un pouvoir moral durable en dirigeant vers 
ce but tous les avantages que la nature lui a répartis. Ce 
besoin est étranger à l'homme; il est indépendant, et les 
désirs qui l'attirent vers la femme ne sauraient le capti- 
ver longtemps. L'homme doit agir sur la nature, il est 
fort, industrieux, intrépide, et son instinct de perfecti- 
bilité suborne à ce but tous ses moyens. La femme est 
faible, timide, et dans une dépendance naturelle de 















— 356 — 
l'homme; elle doit agir sur lui pour le mettre dans sa 
dépendance et pouvoir disposer de sa force. L nature v a 
sagement pourvu en lui donnant, d'un côté k t °T 

mis e et d V ? ' "** Ce88Œ de lui ^ ™u- 

mise, et, de 1 autre, un instinct de perfectibilité qui ran 

Porte tout a lui. C'est une Juste compensation deTa fort 

qui lui manque et sans laquelle la société conjugale ne 

ran pour elle qu'un véritable esclavage. L'homS e agi 

™,7 *" SOn -diligence et sa puissa/ce 
musculaire, la femme agit sur l'esprit et sur le cœur de 

!" Par SeS Ch — s et son art séducteur. L'em^ir 
emp^r Une H d 7 inati °^ «lui de la femme'un 
empire d adresse et de douceur. La force de l'homme est 
P^que ; celle de la femme est une force moral" 
™prime le mouvement, l'autre le détermine. 
























— 35 7 — 



CHAPITRE XIII. 



De l'instinct de maternité. 




et instinct commence à poindre dans la femme 
longtemps avant celui de la reproduction, 
quoiqu'il n'entre réellement en activité que 
lorsque ce dernier est satisfait. 

Les petites filles, comme l'on sait, ont de bonne heure 
un goût très prononcé pour les poupées. C'est le jouet 
le plus intéressant qu'on puisse leur donner, celui dont 
elles ne se lassent jamais, et qui les occupe le plus long- 
temps agréablement. Si l'on considère l'attachement 
qu'elles leur portent, les démonstrations de tendresse 
qu'elles leur prodiguent, les soins qu'elles prennent de 
leurs vêtements, et le plaisir qu'elles ont à les lever ou à 
les coucher, et à répéter à leur égard, ce qu'elles ont vu 
faire à leurs mères pour elles; tout cela n'est-il pas l'an- 
nonce d'un avant-goût de la maternité, qui, ne pouvant 
aspirer à la réalité, se contente du simulacre, et par une 
douce illusion le transforme à leurs yeux en enfant 
adoptif. 

Il paraît bien difficile, au premier aspect, de pouvoir 
attribuer à l'organe générateur la naissance de ce senti- 
ment, lorsqu'on songe qu'à cet âge il est imparfaitement 
développé et sans activité propre. Mais que l'on fasse 
attention que c'est, de tous les organes de la femme, celui 
qui est le plus disposé à se développer, qu'il est d'une 
prédominance marquée sur eux, et que c'est par le ca- 
ractère de ses réactions vitales qu'il fait naître, dans le 



4 









358 

lumen, S "T H 8 ° ÛtS ' SU C ° n,rai »' <">- 

un profond engoufdi S se 8 n:: *e t U :; t L 1 ° p n u fr PSda " S 
«use se trouve dominée oar le H > puman « »■ 
des forces musculaires "^"PP^ent précoce 

- • C^x^rà? . p,us a '^ * «"* 

«-*» d= «assi rc p ;r„e T ; uKfois 

changer d'objet. Alors la vue de ZZ f"? < " K 

infiniment, et elle est flJ,I P " tS lui P laît 

«- qu'ils exigent l'intéressenti e om„TeTle 
d-posée à les leur donner si l'o volT I "' 
mettrcancunneparaîtluirépugnê,. ' "" ""- 

l'int™c7m r a e , qUC ,' a ieUne fi " e aVan " da - ' a Puberté 

les petits ZTZ ePr ° UVe lndisti n c »m«t pour 

ordr'e aff ct t„ IfTT', " ■"'*"• U " "°™< 

-moir ,urjs t r.,r«nrw' ■: por,e à en 

double désir d'être épousa «mère ^ * " ** fc 

qu'aussitôt toutes ses M*, a Sa P rochalne maternité, 

qu'e,,epor,eda„ so S eTdtr ,VerSl ' 0bie,dfairt 

estdepourvoir d'avance " «betZST v?" "" 







— 35 9 — 
comme elle se plaît à travailler à sa layette! Déjà il lui 
semble le voir dans son maillot et entendre ses premiers 
vagissements. 

Cette prévoyante sollicitude pour la progéniture qui 
est à naître n'est pas particulière à la femme : on l'ob- 
serve également dans les femelles des animaux; mais 
elle est surtout admirable dans celles des oiseaux, soit 
par leur industrieuse activité dans la construction de 
leurs nids, soit par leur constante ardeur dans l'incuba- 
tion de leurs œufs. 

Enfin, le moment arrive, où l'enfant désiré reçoit le 
jour et paraît aux yeux de sa mère, encore étonnée des 
douleurs de l'enfantement. A sa vue elle tressaille de joie, 
et elle ne sait plus qu'elle a souffert. Quel changement 
s'opère alors dans elle! Aussitôt son cœur s'enflamme 
d'un ardent amour pour l'objet qui comble tous ses vœux ; 
une puissance impulsive la précipite vers lui, et la porte 
au plus sublime dévouement pour sa conservation. 
Toutes ses affections et ses pensées s'y concentrent ; elle 
ne vit plus que dans son enfant. Ces changements sont 
l'effet d'une sympathie établie pendant la grossesse entre 
la mère et l'enfant, qui fait que, à la première vue de 
celui-ci, celle-là sent vivement ses rapports avec lui; et 
c'est le sentiment de ces rapports qui éveille et dirige 
sur l'enfant l'instinct de la maternité. 

Cet instinct se développe dans les femelles des ani- 
maux avec plus de violence que dans la femme, quoique 
l'amour qu'elles portent à leur progéniture ne soit pas 
plus fort. Cela doit être ainsi : privées de réflexion, elles 
sont tout entières aux impulsions de la nature. Chez 
elles, leur attachement maternel est inquiet, ombrageux, 
et il élève à un tel point leur courage, qu'on les voit 






— 36o — 

n'es.quepassagè e ° "? effm " B «»« de maternité 

mère repousse ses petits „.„.' t- ^ œ ,erme ' la 
1- reconnaître. I! n^es', oas 1 "*"* <"* " e P lus 
* conserve tonjo s nTviveTnr"' 3 ^ 
enfants, qu „ ique p ûrgan . me m r „ f^.f;" ~ 
'e temps. La raison en es, que l'ins, „ c "t " V " 

«" que celui de reproduction, do t d "end ma ' er "' té 
manents dans la femme jusque dans V ' """ *"' 

dans les animaux, l'un « 1 au ,r, ' amere ' M ' s °n, que 
me lorsque la teJl^Zï™ ^'° d '^ e, 
sions, l'amour maternel Zî P ' deM ""^1- 

produitd'un se„,ime„ t 'e„": r :r V ' t '" '"'' " *>™ "■ 

»e ■e n p^e r, e ;„km St : Vf ""*"«*?-»*, qui 

tencefmai ^ ^ !*« "-ment à son exis- 

susceptible d'e Sïï&ÏÏTlX "^ qU '" « "=" 
l'effet d'une sympath.e T" ' mem paraît *" 

les entrailles du pire e < L ?,' ""' """" SUbitOT ™ 
«* aspect de scm £ ^ * "• !"" a " P «' 
moment toutes ses affections « , 'j P T "f "* " 
autrement ? Il «m „,,, „ s, Pourrait-,1 en être 

»n, un second lu "nlm e !, '* S ° n ^"^ "» «J* 
-vivre en quelque^Te " P " '"' SeU ' *** «Père 




— 36 1 



CHAPITRE XIV. 







Des aptitudes ou de l'instinct de perfectibilité . 

ous conviendrons sans peine, avec Bichat, que 
les organes de la vie de relation ont besoin, 
dans leur développement, d'une espèce d'édu- 
cation; que c'est l'expérience qui les fait entrer en 
activité, et que leurs fonctions ne se déploient et ne se 
perfectionnent graduellement que par l'exercice. Nous 
conviendrons encore qu'on ne peut faire acquérir aux 
mouvements de l'un de ces organes un haut degré de 
perfection sans un long apprentissage, et si l'on ne l'exerce 
exclusivement au préjudice des autres. Car l'orga- 
nisation n'ayant qu'une masse de forces déterminées, on 
ne peut les accroître dans un organe qu'en les dimi- 
nuant dans les autres. En donnant, au contraire, un égal 
exercice à tous, les forces, au lieu de se concentrer, se 
partagent, et chaque organe reste circonscrit dans sa 
sphère commune d'action. Les anciens paraissent avoir 
pressenti cette vérité physiologique lorsqu'ils ont dit : 
« Pluribus intentus animus ad minora fit nullus. » 

Mais, en convenant de ces choses, nous sommes loin de 
penser qu'il suffise pour avoir des talents d'en exercer les 
organes, et pour en posséder éminemment un, d'exercer 
exclusivement le sien. S'il en était ainsi, tous les hommes 
qui donneraient à leurs organes un égal exercice, devraient 
obtenir les mêmes résultats. Cependant, allez dans les col- 
lèges, parcourez les ateliers : vous verrez que parmi les 
élèves qui reçoivent les mêmes soins, et qui se livrentaux 













— 36 2 — 

qui arnven, ^tE. 4 "" ,atat - « 
deperfection ; ,a„dis qu'il en «. d wï. T ^ 

efforts plus soutenus „,„= e " estd autres ou,, malgré des 

on ne P a , t ei g rn"oue d' P nnen,,amaiSaUbu ' d&ir ^ 

qui donne le taîem IV "° US U " e CaUse in »™« 

-s ,. nesl:::! v ; r;:;;; p c u e; t bien le dM °^ 

«de des organes à un ce " a * ^^ aUSe «*" *»* 
laoue.,e détermine des tend „ces et de ZZ?^ 
provoquent le développement- ete^L-, g ql " '" 

Ce, prop r e m e„ t p J^ ^S^^ 

^-uTCptiou^'r ' est pius <-* —•' - 

plusd'aisalceTd précision T"."»,™»™»™ 
■» forme, ni la manière Par' I ?"' "' ltari <™"™ 
choix, sans dire" o„ i {ni "" Sa " S bu '' sa " s 

i-excan, «le ^Zl^^Z^ T *° « 
fait sentir par un attrai, par fe e ? c ^'.f' ""^ 

^»;& r £ t-r attache a - 

«ttS===3Es 

don„::t a „a^ p r;r e „t que , ies ap,itudK 

déve,oppe„tpar IWl2£££^ £*£ ^ 









— 363 — 

Les goûts sont les plus sûrs indices des aptitudes : il y 
a défaut d'aptitude ou il y a absence de goûts. Les goûts sont 
proportionnels aux aptitudes; ils se forment et se perfec- 
tionnent en nous à mesure que celles-ci se développent. 
Ils sont importants et difficiles à contenter tant que les 
aptitudes ne sont pas parvenues à leur degré de déve- 
loppement; dès qu'elles l'ont atteint, ils se taisent. Mal- 
heur à celui dont le goût est trop prompt à se satisfaire : 
il n'y a plus de progrès à espérer pour lui. 

Toute la vie de relation roule sur deux systèmes d'or- 
ganes, dont l'un est pour la pensée, et l'autre pour le 
mouvement. Or, ces deux systèmes sont plus ou moins 
susceptibles chacun de trois sortes d'aptitudes bien dis- 
tinctes, qui ne se font d'abord sentir que graduellement, 
à mesure que la faculté de percevoir peut leur fournir les 
matériaux qui conviennent à leur action; mais qui se 
prononcent fortement : l'une au premier âge de la vie, la 
seconde dans l'adolescence, et la troisième dans l'âge 
viril, parce que chacun de ces trois âges est pour la per- 
ception une époque de développement qui la rend spé- 
cialement susceptible de nouveaux produits. Ces apti- 
tudes se développent donc de la manière suivante : 

Dans l'enfance, où la perception se borne en quelque 
sorte à sentir, on remarque dans le cerveau une grande 
disposition à recueillir les impressions sensibles et à en 
faire un fréquent rappel; et dans les organes moteurs, 
une forte tendance à reproduire les mouvements dont les 
sens reçoivent journellement l'empreinte. Cet âge est 
donc l'époque où la mémoire et la faculté imitative se 
développent. Aussi est-elle celle des doctrines et des ha- 
bitudes bonnes ou mauvaises. Dans l'adolescence où la 
perception discerne et se fait des idées, le premier organe 



— 36 4 — 

de sa création, e, s *ZZ. * """«""i *» 

Produire au d hors ea r ° u t f g< f ^^ pour « 
réalité. Aussi ce, âge es, V" ' eUr d ° nna " "e la 

talents agréables. Dans la" viri hi r" gination « d es 
'« rapp 0m des choses le ' °" '* '""V*™ «isi, 
aptitudes se manifes n A ors ,;° n " eI,0 " S ' de "—lies 
* et réfléchi; sou ente^ll vlT f*" médi ' a - 
Principes, a en voir ,es «ÏÏ^^tS»'?* «« 
son appareil musculaire ne lenorte n, m P ulsro n de 

-;;ic^r-=-rdu d ;rn: 

qoe de voir des SS^SV"^ "" C °"' rai «- 
tions que pour les „„ q Sement des disposi- 

en estd'au'res ' n 'e„ £ra,10 " S ^«^^ tandis qu-. 
Parmi .es p^ r TCT ^ '" Ml ™ ts ««^ 
''aptitude, les uns , e pou T™ ""' "' m ° m ™ "e 
d'autres pour les ,«",'""« da la -emoire, 

autres pour ceux de Pere„fl ag " ,a " 0n ' " ^^ 
-n pour les «TSÏÏï'.J*- ^ "^ 
imitation servile là un I ! ! P V °' r stérile «'"ne 
niques, e,ail,eur;Pim P uÎsiô„; ,dépOUr '" a " S m ^" 
ans. On pourrai, e„Z 1°" voir" « f?" '" *-* 
q-'il y a parmi les homme! Z° V L J' " eCeSSaire ' 
qoe Pon peu, suppose^de '^ïïi ■?*""*' distinctK 
espèce de travail • cTil lv '° M dans cha q"e 

l'organisation huma „ cl ! ,""" "' Variét& dans 
mamequtl nés, pas un genre d'étude 






— 365 — 

ou d'industrie qui n'y trouve l'organisme qui lui est 
propre. 

Parmi les hommes qui ont de l'aptitude à un même 
genre de travail, il y en a, et c'est le plus grand nombre, 
dont le talent ne peut guère s'élever qu'au-dessus de la 
médiocrité; mais on en trouve aussi, quoiqu'ils soient 
rares, qui étonnent par le haut ascendant de leur aptitude 
et l'éminente supériorité du talent auquel il donne l'essor. 
Chez les premiers, ordinairement, leur infériorité dans 
ce genre de travail, tourne au profit de leurs autres apti- 
tudes, et presque toujours ils se font distinguer par la 
diversité de leurs talents; au lieu que chez les seconds, 
lorsque cette même aptitude est trop éminente, c'est tou- 
jours au préjudice des autres qu'elle le devient, non seule- 
ment parce qu'ils en négligent le développement, mais 
encore principalement parce qu'alors toutes les forces 
organiques se coordonnent pour l'aptitude dominante. 
Ainsi, telle est la condition de la nature physique de 
l'homme, qu'elle ne peut avoir un haut degré d'aptitude 
que pour un genre de travail. Mais, en compensation, 
telle est l'excellence de cette disposition, qu'il n'est pour 
elle aucun genre d'aptitude qui ne soit susceptible d'un 
degré illimité de développement. Il est donc vrai de dire 
que la perfectibilité est indéfinie dans l'espèce, et néces- 
sairement bornée dans chaque individu. 

Dans les animaux, l'instinct de perfectibilité est borné 
dans chaque espèce, parce que leur organisation est trop 
peu flexible pour se prêter à aucun autre ordre de mou- 
vements qu'à celui qui découle nécessairement de leur 
structure. Il est, de plus, commun à tous les individus 
d'une même espèce, parce que leur mode d'organisation 
est uniforme, qu'ils ont, conséquemment, les mêmes 


















— 366 — 

Ses organes son EEST^ """J" «»• 
l"i permettent non seulement I Pretem à ,out « 

industries des anima u ' m ^ =" ' U '' ,OUtts '<* 

™nt au deià Son moue 7 "^ de S ' é ' eVer '<"=«- 

variabie dans e " ' ^"'T" "*' " "^ si 

Pe r so„„e sq uiaie„t pr :;iren n ,;:?r:S: deUX 

su: rrrrjutr degré - c - » r «^ 

l'entraîne vers „ * ° r 'I ^f*' d0m ™ m ** 
duquel il nV a », i • , u,er d <"*upations, hors 

goûtouid^e IZ u«ud uf ni , SUCCèS - C '» « 
« développe le £ „? £?* T''"' «"»«*"»» 

nousassure^nmÏÏe'; o r "et r '" V ° C , a,i ° n " 
rentes directions m.'il H qUI ' par les diffé - 

divise k «c s^^^-ïï^r^ ,,ho,mM - 

résultats. P " Pr0du " S et en Perfectionne les 













i^^^^H^^I 



— 36 7 



■ 



CHAPITRE XV. 




Du naturel ou instinct de tempérament . 

e même que toutes les facultés de l'entende ment 
sont du ressort de la vie de relation, de même 
tout ce qui tient au sentiment paraît appartenir 
à la vie de nutrition. Celle-ci est la première à exister, et 
le sentiment naît avec elle, car on éprouve des besoins 
avant que d'avoir des sensations. C'est dans la vie inté- 
rieure que se forment nos instincts et nos goûts, et dans 
elle que se développent nos passions ; c'est sur les organes 
de cette vie que les passions agissent directement en y 
portant le trouble ; ce sont eux qui souvent les font naître 
spontanément ou les modifient lorsque leurs fonctions 
s'exaltent, ou que leurs forces changent de rapport; ce 
sont eux, enfin, qui les font varier dans les hommes en 
donnant à la sensibilité un caractère analogue à leur 
mode de concours dans l'action générale de la vie propre 
à chaque individu. 

Le naturel n'est donc réellement que l'expression mo- 
rale du tempérament, et ses impulsions instinctives ne 
sont autre chose que les mouvements qu'il détermine. 

On entend par tempérament ces différences constitu- 
tives que l'on observe dans l'organisation humaine, dif- 
férences qui se manifestent ordinairement par la confor- 
mation extérieure des sujets, et d'où résultent dans les 
individus qui se trouvent renfermés dans chacune d'elles 
une sensibilité propre et un caractère particulier qui les 
distinguent et les séparent en autant de classes. A propre- 



— 368 — 

compter autan, de JJ£ £,»** d^T" 

Mais, si l'on néglige toutes I,. „. ' lndm dus. 

les réduire à six catégories eue 1'™ H dlffe «n«s et 

de tempéraments sn „ 2 ùi„ h , g " C S ° US ' CSnoms 

pna,i q u P e, a *Z7^™£ ^'-oliaue, li- 
saient qU e les quatre S^t^T"^"^ 
connaître l'organisme de S b ° rnen " * **« 
-^ *» -a sensée -^^22^." " * 

ve'oppé, m'ais de H , Z?l sse Zl^ .? ™' bi ™ d * 
Proportion des humeurs e tune „ T *' ""' eMCte 
fonctions on aur,T , S de a ' SanCe daDS '« 

----- «r^pTr^s 11 ' qui se &it 

sive, des goûts vifs ,, rh sens 'Oil,te gaie, expan- 

confiant, Lu é te ai T"* 8 ' "" "* ° m «<> 
-s ardentes, 'nïï™^ ~. « d « P- 

Éllipssi 

desV:s,w4r;r ur ' àuneac,i ™ iin ^ ite ^ 

eid^reml?": S^^ "^ S °' ideS *" * 
me,ancol. q ue, remar q uab,e au moral par une 225 



- 36 9 - 
profonde, qui donne naissance à des goûts passionnés, à 
un caractère timide, ombrageux, méfiant, à une activité 
refléchie et à des passions concentrées. 

4° Des organes viscéraux souvent volumineux, mais 
inertes, des solides lâches imprégnés de sucs peu exci- 
tants, une circulation lente, quoique les fluides circulants 
soient abondants, et une faible calorification donnent le 
type du tempérament lymphatique, qui se décèle au moral 
par une sensibilité froide, des goûts traînants et peu pro- 
noncés, un caractère sérieux sans tristesse, réservé, sans 
méfiance, une activité molle, indolente, paresseuse, et 
des passions sans énergie. 

5° La prédominence du système nerveux ou sensitif 
sur le système musculaire ou moteur signale le tempéra- 
ment nerveux, qui se manifeste moralement par une sen- 
sibilité vive, parfois exaltée, par des goûts délicats, mais 
souvent fantastiques, par un caractère prévenant, une 
activité singulièrementmobile, des passions capricieuses 
et des désirs impatients. 

6° Si c'est, au contraire, le système moteur qui prédo- 
mine sur le système sensitif, on aura le tempérament 
athlétique, dont le naturel est d'être bon, doux et docile, 
d'une sensibilité calme, difficilement irritable, mais' 
d'une colère redoutable par ses effets. 

Telles sont les diverses formes constitutives de l'orga- 
nisation humaine et les dispositions morales qui leur 
correspondent. 

Quoique le naturel soit le produit des fonctions de la 
vie intérieure, et qu'il y paraisse circonscrit, il exerce 
cependant sur les actes de la vie de relation une influence 
particulière à laquelle la volonté n'a point de part. C'est 
lui, en effet, qui préside à tous nos mouvements instinc- 

Dess. Et. de l'Homme moral.) 24 






— 370 • — 
tifs et leur imprime le caractère qui lui est propre- Un 
qu. donne à toute l'habitude du corps une physionomi 

Zzt rapport avec ses tendances ' ^ »o- -ffi 

caractère, par son air, ses attitudes, ses manières et sa 
démarche Ainsi on trouvera dans le bilieux un pe n 
de fierté, des attitudes imposantes, des manières dom" 
natnces et une démarche ferme et menaçante; dans" 
m lancolique, un air grave et triste, des attitude! embar 

tTve h' v T, 01 ^ 65 drC ° nS P eCtes et ™e démarche fur- 
tive ; dans l'athlétique, un air de candeur et de bonté des 
attitudes raides, colossales, des manières simples san 

se présentera avec un air de satisfaction, des attitudes 
gracieuses des manières engageantes et une démarch 
élégante et facile; le nerveux, avec un air vif et sémillant 
te «m*. .dégagées, des manières douces, aimables et' 
une démarche légère; le lymphatique, enfin, avec un air 
calme et suffisant, des attitudes molles, énervées, des ma- 
nières insignifiantes et une démarche mal assurée 

On ne change pas le tempérament; l'éducation ne peut 
nen sur lui II naît et meurt avec nous. L'âge peut bien 
en calmer l'effervescence ; il ne saurait en altérer ,e fonds 
Le tempérament est le produit des organes des fonctions 
internes indépendants de la volonté, et dans le domaine 
de la vie intérieure qui en est l'excitant, qui leur fournit 
et le motif de leur action et le type de leur mouvement, et 
qui, des qu ils entrent en exercice, leur fait atteindre de 
suite, sans apprentissage et sans essais préalables, le 
degré de perfection dont ils sont susceptibles : bien diffé- 
rente en cela de la vie de relation, dont l'activité, subor- 
donnée à la volonté, a besoin, pour agir, de l'impulsion 







-3 7 i - 
des excitants externes, etdontles organes ne perfectionnent 
leurs mouvements que par un fréquent exercice. Mais si 
l'on ne change pas le tempérament, on ne peut donc pas 
réformer le naturel, qui en est l'expression morale. On le 
dompte dans les animaux, on le comprime par la crainte 
et la faim ; mais il reparaît toujours aussitôt qu'on cesse 
de le contraindre. Naturam expellas furca, [amen usque 
recurret. Dans l'homme, on peut le modifier par le ré- 
gime et le changement de climat dès l'enfance; mais le 
fonds primitif subsiste toujours. L'éducation peut le 
réprimer ou en tempérer l'essor; mais ce n'est qu'en for- 
tifiant la raison et en la rendant supérieure aux instiga- 
tions du naturel. 

Chaque espèce animale a reçu de la nature un caractère 
qui lui est propre et commun à tous les individus qui la 
composent, à quelques nuances près. Ces divers carac- 
tères, quelque nombreux qu'ils soient, se retrouvent tous 
dans les hommes. Cette différence vient de ce que la 
constitution animale ne comporte, dans chaque espèce, 
qu'un mode d'organisation uniforme, tandis que celle de 
l'homme est très variable et susceptible de revêtir toutes 
les formes organiques. 







— 37a — 




CHAPITRE XVI. 

De l'ennui. 

le centre epigastnque et suivi d'un état de lan- 
_ gueur qui laisse l'âme dans une sorte de vide 
en même temps qu'il débilite les forces de la vi et u 
e manifeste au dehors par de fréquents bâillements e 
des pendiculations réitérées. ««nents et 

Le bâillement n'est pas particulier à l'ennui, quoiqu'il 
en son le symptôme le plus sûr. Qu'une personne ex 'eut 

S££ïï no T à rmstant nous ,e ~ -™ 

tairement mais, de notre part, il n'est l'expression d'au 
cun besom, c'est un effet purement sympath que un" 
entraînement par contagion. On bâille dans l'invasion 
des fièvres intermittentes, les enfants nouveau n és 
baillent; il en est de même des animaux qu'on soumet au 
vide £ , a mach , pneumatique> ^ ^ d J~ 

le ba, ement a bien pour principe, comme dans l'ennu ' 

le s'ttr T' dU CCntre W-iq-, s'étend sur tom 

vatTon T/ r" 1C1 CC Semiment 3 P ° Ur ° b >' et la Ner- 
vation de 1 être, et, pour cause déterminante, quelque 

embarrasdans les viscères, qui gêne leurs fonctions e lu 

des poumons, par exemple, ou l'absence d'une cause 

externe nécessaire à leur libre exercice. Dans l'ennui au 
—, k ur qu , on éprouye a I e„ 

Plo de nos facultés, et pour cause quelqu'un de nos 
instincts contrariés. H 0S 

Les animaux en état de liberté et l'homme sauvage 



— 3 7 3 — 
ne connaissent pas l'ennui : car on ne confondra pas avec 
lui cette langueur de tristesse dans laquelle le [plonge la 
perte de ce qu'il a de plus cher. Ici c'est une altération 
profonde du sentiment qui émousse tous les instincts, 
même celui de conservation; tandis que l'ennui est la 
lutte des instincts contre tout ce qui leur fait obstacle. 
Ainsi que l'animal, l'homme de la nature n'agit que 
d'après ses instincts; il ne connaît d'autres besoins que 
ceux dont ils lui donnent le signal, et jamais ses désirs ne 
les devancent. Comment pourrait-il se déplaire et être 
fâcheux à lui-même, lorsqu'il est ainsi toujours d'accord 
avec ses intérêts ? 

Puisque l'ennui n'existe pas dans l'état de nature, il 
est donc le produit de l'état social. 

En effet, parmi les hommes qui vivent en société, la 
plupart se trouvent sans fortune et dans la nécessité de 
pourvoir en travaillant à leur subsistance ; les autres 
naissent dans l'opulence et peuvent se procurer, sans tra- 
vail, les jouissances de la vie. Or, ces deux situations 
opposées peuvent être, l'une et l'autre, une source d'en- 
nuis pour l'homme. La première, lorsqu'il est forcé pour 
vivre de se livrer à des occupations d'esprit ou de corps 
trop prolongées, et au delà de la portée des organes : alors 
il y a fatigue et ennui; la seconde, lorsque, abusant des 
loisirs que donne la fortune, il croupit dans l'oisiveté et 
n'accorde point à ses facultés l'exercice qu'elles ré- 
clament. Dans ces deux cas, on éprouve également un 
sentiment de langueur accablant, quoiqu'il y ait dans l'un 
excès d'action et défaut dans l'autre; parce que l'instinct 
promoteur de notre activité se trouve également contrarié 
par l'un ou l'autre écart. Toutefois, l'ennui de l'homme 
laborieux est bien moins insupportable : il ne vient que 

24* 






con^ris;:^;- 1 ^-- ac,if ' ,o ^ - * 

» ses occupation 1" ^ cscIsTh" "; ^'^ *"*• 

ex.geant que ceux de la mture T " m ° lns 

qu'on en suspende le cours O l ^ " S ° U * e P as 
après avoir "passé Ï^^?^**"**»** 

Publiques ou dans, aji t o" t l e rr t :r em *" ^ 
dans la vie privée et au Z V^ °" m ° mbe 

cupé, ou lo'squ ,' prTsavTl " ""* ™° in ° C " 
classes instruites deT lo «gtemps fréquenté les 

avec des hoZe S qu ne ' °" * **« ^ * ™ 
Port de conn^ ^ ~ "^ ^ ^ ^ 
* bêtise, a dit une fen^e ^0^^- "^ 
aussi de nous lorsque, en raison Tes evoi^Z Ï22 
nous lmp0 se,nous sommes contrainte* Z , 
momentanément à un genre de tra" 1 r ^ 

goûts, d'assister à des reunTonf ^^ à n ° S 

d'écouter des disconr, ? qW "° US ^«"nt, ou 

ce qui L^Zh^l^l^^^^ 
nous sont il P J ag 2ll Z^U .Zl^ *? 
Pournou S unsuietd-ennui,lo P rsqu. clic noussomd T 
a satiété: car une action continue fatigue nn* 8 
ne Peuvent la supporter longtem T crauTn? * 

vue de ce principe physiologique que r U n de ? '" 
a dit : 5 4 q e ] un de nos poètes 

L'ennui naquit un jour de l'uniformité. 






— 3y5 — 
colie, remplit d'amertume notre existence, en irrite l'in- 
stinct et nous plonge dans l'ennui et le dégoût de la vie. 

N'y aurait-il pas encore une cause morale d'ennui? Car 
il est certain que l'homme se fait des idées de bonheur, 
après lesquelles il court sans cesse, mais qui, ne se 
réalisant jamais à son gré, le laissent avec des désirs non 
satisfaits et dans un vide continuel, vide d'autant plus 
grand que le bien recherché répond moins à l'attente du 
désir; ici, évidemment, c'est l'instinct moral du bonheur 
qui se trouve déçu par les perspectives de jouissance que 
lui offre l'imagination, et que les réalités ne justifient 
pas. 





■ 






I 



TABLE 

DES LIVRES ET CHAPITRES DU TOME I* 



Chap. I, 

II. 

III. 

IV. 

V. 

VI. 

VII. 

VIII. 

IX. 



X. 
XI. 



LIVRE PREMIER. 

DES SENSATIONS. 

Des sensations en général. 

Du sens de l'odorat. 

Du sens du goût. 

Du sens du toucher. 

Du sens de l'ouïe. 

Du sens de la vue. 

Du rapport des sensations hors de nous. 

De la liaison des sensations entre elles. 

Examen comparatif des différentes opinions des 
hommes sur la manière dont nous parvenons par 
les sens à la connaissance du monde matériel. 

Des sensations affectives. 

Du sentiment de la sensation ou de la perception. 



Pige» 

I 

23 

39 

49 
64 

87 

125 

i33 



.3 9 
178 
189 



LIVRE SECOND. 

DE L'INSTINCT. 



Chap. I. Existe-t-il un instinct et quel est-il? 
II. Détermination du siège de l'instinct. 
III. Division de l'instinct. 



219 
240 
287 









IV. 

V. 

VI. 

VII. 

vin. 

IX. 

X. 

XI. 

XII. 

XIII. 

XIV. 

XV. 

XVI. 



— 3 7 8 — 

De l'instinct de conservation. 

De l'instinct de nutrition. 

De l'instinct de locomotion 

Instinct distinctif des sexes. 

Instinct du beau. 

Instinct social. 

Instinct de la pitié. 

Instinct de reproduction. 

Instinct conjugal. 

Instinct de maternité 

Des aptitudes ou de l'instinct de perfectibilité. 

Du naturel ou mstmct du tempérament. 

L>e 1 ennui. 



298 
304 
3 09 

3l2 

3i8 
3a8 
333 
338 

3 4 6 

35 7 

36i 

36 7 

372 




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