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Full text of "Etudes de l'homme moral fondées sur les rapports de ses facultés avec son organisation. Volume 2"

.1. D'-SSAIGNES 



ETUDES 

HOMME 



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L'HOMME MORAL 



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ÉTUDES 



DE 




L'HOMME MORAL 

FONDÉES 

SUR LES RAPPORTS DE SES FACULTÉS 

AVEC SON ORGANISATION 



J. P. DESSAIGNES 

CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, 

ANCIEN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE ET DE PHYSIQUE 

AU COLLÈGE DE VENDOME, 

ANCIEN DIRECTEUR DU MEME COLLÈGE. 



Dieu n'a pas dégradé l'âme en rattachant a 
îles organes qu'il a mis à sa disposition ; c'est la 
matière qu'il a ennoblie en l'associant à la 
pensée. 

Préface, page xxxv. 



TOME SECOND. 



PARIS 

TYPOGRAPHIE DELALAIN FRÈRES 

I ET 3, RUE DE LA SORBONNE. 



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Ce£ ouvrage a été dépose conformément à la loi. 

11881J 



LIVRE SECOND 

(suite) 



DES INSTINCTS 

MORAUX 



I 



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CHAPITRE XVII. 

De l'instinct du savoir ou de la curiosité. 

'homme est naturellement curieux; sans cesse 
il cherche avec avidité tout ce qui peut ac- 
croître son expérience ou augmenter son savoir. 
Il y a donc deux sortes de curiosités, l'une des sens et 
l'autre de l'esprit. La première a pour objet l'impression 
sensible, pour cause déterminante la nouveauté, et pour 
terme l'instruction des sens. La seconde a pour objet 
l'impression réfléchie, pour cause déterminante la per- 
ception, et pour terme la connaissance intime de l'objet. 
L'animal ne paraît pas étranger à la première : l'appa- 
rition d'une chose inconnue lui cause toujours de la 
surprise, et il s'en épouvante même d'abord; mais, à la 
longue, il s'y familiarise, et il n'y fait plus attention. 

II. Deas. Et. de l'Homme moral. . 



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La seconde semble être l'apanage exclusif de l'homme, 
parce que lui seul réfléchit tout ce qu'il sent, et qu'il a 
seul le sentiment de sa perception. 

La curiosité propre à l'entendement ne commence à 
poindre dans le premier âge qu'avec la connaissance : 
c'est celle-ci qui donne la première impulsion à l'instinct 
du savoir. Tant que l'intelligence n'a pas lui, comme le 
cerveau n'est encore susceptible que d'impressions di- 
rectes, l'enfant se borne à sentir et à percevoir les objets : 
leur nouveauté le frappe et paraît l'occuper, mais il n'y 
discerne rien. Il n'en est plus de même dès que le cer- 
veau plus développé se trouve en état de réfléchir les 
impressions qu'il reçoit; alors pour la première fois 
l'objet de la perception se détaille, son esprit en démêle 
les qualités, il s'en fait une idée propre, il la conçoit, en 
un mot, il en prend connaissance. Or cette idée n'est pas 
plus tôt formée qu'il éprouve pour elle un singulier 
attrait, qui l'attache à sa possession et lui fait désirer 
d'accroître cette connaissance. 

Ainsi, l'instinct du savoir doit sa naissance au pouvoir 
qu'a l'homme de réfléchir ses sensations-, et il y a trois 
choses dans cet instinct : un sentiment approbateur qui 
nous félicite de la connaissance acquise; une affection 
qui nous intéresse vivement à elle, et une détermination 
impulsive qui nous porte à acquérir de nouvelles connais- 
sances. 

On ne saurait douter de l'existence du sentiment qui 
accompagne les acquisitions de l'esprit. Quel est celui 
qui ne s'est pas senti ému de plaisir à chaque fois qu'une 
nouvelle connaissance a pénétré dans son entendement? 
Interrogez les investigateurs de la nature. En est-il un 
seul qui n'avoue avoir éprouvé un ravissement indicible 



lorsqu'il est parvenu à découvrir par ses recherches un 
fait intéressant ? Et ne sait-on pas quels furent les trans- 
ports de joie d'Archimède lorsqu'il eut trouvé dans le 
bain la solution du problème de la couronne du roi 
Hiéron. 

Il est certain aussi que l'homme attache une haute 
importance au savoir, et qu'il se passionne pour ses 
connaissances. Il aime par-dessus tout la vérité, ou ce 
qu'il regarde comme tel : car la vérité est pour lui la 
conformité effective ou apparente de ses idées avec les 
réalités. On l'a vu lui sacrifier son existence et se livrer 
à tous les excès du fanatisme pour sa défense. 

Il est encore constant qu'il est tourmenté d'un désir 
excessif de connaître, puisqu'il a préféré l'arbre de la 
science à celui de la pie. Ce désir est, de plus, insatiable, 
parce que la nature, inépuisable dans ses secrets, nous 
offre une foule de phénomènes inexpliqués, qui piquent 
sans cesse notre curiosité. A peine l'enfant commence- 
t-il à réfléchir, qu'on le voit s'étonner de tout ce qui 
frappe ses sens, et fatiguer ceux qui l'environnent par 
l'importunité de ses questions. Tant qu'il ne peut juger 
des choses par lui-même, l'envie de savoir le rend cré- 
dule; il adopte alors avec confiance ce qu'on lui dit, et 
lorsque sa raison plus développée lui permet de rectifier 
ses préjugés, dans tout ce qu'il ne peut se justifier, il 
aime mieux supposer des causes imaginaires que'de 
rester dans l'inquiétude du non-savoir. 




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CHAPITRE XVIII. 

De l'instinct personnel. 

près s'être replié sur ses sensations, l'homme 
se replie sur lui-même, et le premier objet 
_ qu'il y aperçoit c'est son moi. Jusque-là, il 
n'avait eu qu'un sentiment vague de sa personne; il était 
à peu près, sous ce rapport, semblable à l'animal, qui se 
distingue, à la vérité, de tout ce qui n'est pas lui, parce 
qu'il se sent dans son corps, et qu'il ne se sent pas dans 
les autres êtres qui l'environnent; mais qui ne se fait 
aucune idée de son moi, parce que, entraîné par ses 
sensations, il ne peut les réfléchir, et qu'il n'y voit que 
les objets auxquels elles se rapportent. 

L'idée du moi une fois formée, devient comme toutes 
celles qui sont le résultat de la réflexion, d'autant plus 
nette et distincte que l'on fait de plus fréquents retours 
sur soi; et elle est d'autant plus présente à l'esprit qu'on 
est plus naturellement réfléchi. Mais elle a, par-dessus 
toutes, le privilège remarquable d'être en quelque sorte 
permanente, parce qu'il n'est pas une seule sensation 
qui ne la reproduise d'une manière uniforme, quelque 
variable qu'elle soit elle-même. 

Or, cette idée n'a pas plus tôt lui dans l'esprit, qu'il 
s'élève dans l'âme un sentiment flatteur, lequel donne 
lieu à deux déterminations : l'une affective, qui l'intéresse 
vivement à ce moi, c'est l'amour de soi, et l'autre impul- 
sive, qui la porte à l'étendre et le propager, c'est le désir 
de la grandeur. 



— 5 — 
Une pareille idée pourrait-elle n'être que spéculative ? 
Elle nous touche de trop près pour ne pas attirer à elle 
tout l'intérêt du sentiment. Aussi quel est l'homme, 
quelle que soit sa position sociale, qui ne se com- 
plaise en sa personne et n'arrête avec plaisir sa pensée 
sur lui-même? Sous les auspices du sentiment et 
l'influence de l'imagination, l'idée du moi est pour l'en- 
tendement un enfant de prédilection qu'il aime à ne pas 
perdre de vue. 

Mais le sentiment ne se borne pas à préoccuper 
agréablement l'esprit du moi; il imprime encore au 
cœur une telle tendance vers lui, que son premier mou- 
vement est de rapporter tout à lui et de lui subordonner 
toutes ses affections. Qui ne sait, en effet, qu'une force 
irrésistible nous fait sans cesse graviter sur nous-mêmes ; 
que l'intérêt personnel est le premier de tous nos inté- 
rêts, et que notre nature ne peut se dessaisir de l'amour 
de soi que par une dépravation profonde du sentiment? 
J'ai dit que le premier mouvement du cœur est de 
rapporter tout au moi, parce que, dans toutes nos affec- 
tions, l'amour de soi prend toujours l'initiative et ré- 
clame ses droits. Mais dans les âmes bien nées, toujours 
aussi on le voit plein de déférence pour les sentiments 
généreux auxquels il laisse un libre accès, et l'amour 
de soi se tait quand l'humanité parle. Souvent, néan- 
moins, on le trouve inexorable et même injuste dans ses 
prétentions; c'est l'ordinaire des cœurs durs. Alors il 
dégénère en un vil égoïsme destructeur des liens sociaux. 
Nous ne nous contentons point de chérir notre moi et 
de lui porter un vif intérêt, nous voulons encore le pro- 
duire au dehors, et nous cherchons sans cesse à l'y 
épandre autant qu'il est en nous ; soit en faisant valoir 



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— 6 — 
les avantages physiques de notre être, et, si nous sommes 
dans l'opulence, en les rehaussant de tout l'éclat et de 
tout le faste dont nous sommes capables; soit en nous 
recommandant à l'opinion des hommes par nos qualités 
morales, nos talents et notre savoir-faire, ou en les entre- 
tenant de nous et les ramenant sans cesse à nous dans 
la conversation. Le premier moyen, lorsqu'il est seul et 
dépourvu de tout mérite réel, n'est qu'une vaine osten- 
tation, qui n'abuse que les sots; le second est le fon- 
dement de la réputation, qui peut s'élever jusqu'à la 
célébrité et la renommée, suivant le degré du mérite 
personnel; le troisième, hors les cas que la modestie 
autorise, n'est que le manège d'un amour-propre gros- 
sier, qui, en se mettant toujours en scène, devient inju- 
rieux et fatigant pour tous ceux qu'il obsède, et n'obtient 
pour lui-même que le mépris ou le ridicule. 







CHAPITRE XIX. 




De l'instinct de pérennité. 

'homme, en se repliant sur lui-même, en même 
temps qu'il aperçoit son moi, voit l'identité et 
la permanence de ce moi au milieu des sensa- 
tions variables et successives qu'il éprouve, et il se fait 
une idée de son existence. L'enfant qui ne réfléchit pas 
encore, et l'animal qui ne réfléchit point du tout, sont 
privés de cette connaissance. L'un et l'autre ont bien la 
sensation de l'existence, ils n'en ont pas l'idée; ils se 
sentent exister et ne savent pas qu'ils existent. 

Or, cette idée, dès qu'elle apparaît, donne naissance 
à un sentiment réfléchi, qui, en nous faisant savourer 
l'existence, détermine dans l'âme deux mouvements: 
l'un qui nous attache fortement à la vie, et l'autre qui 
nous inspire le désir de vivre toujours. 

Cette double tendance est l'instinct de pérennité, qu'il 
ne faut pas confondre avec celui de conservation. Celui-ci 
a pour objet l'intégrité de notre système organique et 
l'harmonie de ses fonctions; celui-là, la perpétuité de 
notre moi et la stabilité de l'être sentant. L'un a pour 
principe un sentiment vif de douleur ou d'appréhension ; 
l'autre, une idée réfléchie, une vue de l'esprit. Le pre- 
mier a pour terme une action conservatrice, souvent 
involontaire; le second, le désir d'une continuité de pos- 
session de son objet. 

Il est constant que, lorsqu'on n'est en proie ni à la 
douleur ni au besoin, on ne peut se sentir vivre sans 




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— 8 — 
éprouver le plaisir d'être. Ce sentiment, il est vrai, 
est sujet à s'émousser par l'habitude; mais une légère 
interruption de bien-être suffit pour le faire revivre dans 
toute sa force. Ne sait-on pas, en effet, combien est plein 
de charmes le sentiment de l'existence, lorsque, après une 
longue et cruelle maladie, on revient à la vie et à la santé ? 
Souvent encore, dans la jeunesse, et même dans l'âge 
viril, il paraît comme étouffé par les passions ou con- 
fondu dans leurs mouvements tumultueux; mais il repa- 
raît à la fin de la carrière, et le vieillard que les infirmités 
n'affligent pas se trouve heureux d'exister au milieu des 
privations que la nature lui impose. J'avouerai aussi 
qu'il n'est pas rare de voir des individus tomber dans 
l'ennui et le dégoût de la vie, loin de se complaire dans 
leur existence; mais cet état est l'effet d'une dépravation 
du sentiment produite par une mélancolie profonde ou 
par l'abus des voluptés. Dans le premier cas, il y a lassi- 
tude et irritation du sentiment contre la langueur et un 
malaise constant; dans le second, les sens flétris n'ont 
plus de désirs, et la vie est sans attraits. 

Tous les hommes, en général, tiennent fortement à la 
vie : car tous la quittent à regret. Le riche, tout sensuel 
qu'il est, ne peut envisager sa fin qu'il ne s'écrie avec 
Mécène : 

Qu'on me rende impotent, 
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme 
Je vive, c'est assez ; je suis plus que content. 

Le pauvre qui, dans l'amertume de son cœur, invoque 
la mort au milieu de ses peines, ne se trouve jamais 
disposé à l'accepter, lorsqu'elle paraît s'offrir à lui : on 
connaît la fable de la Mort et du Bûcheron. 






Le vieillard pour qui le flambeau de la vie ne jette 
plus qu'une pâle lueur, entrevoit avec effroi le dernier 
moment de son existence : plus il avance dans la décré- 
pitude, plus il voudrait reculer le terme fatal. 

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret, 

dit encore La Fontaine. Si quelques individus paraissent 
renoncer volontairement à la vie en se donnant la mort, 
ce n'est pas qu'ils n'y soient attachés; mais ils sont do- 
minés par une impulsion de frénésie ou de désespoir, 
ou par la perspective de l'opprobre, et l'amour de l'exis- 
tence cède alors pour le moment à un sentiment plus 
impérieux. 

Puisque l'homme ne meurt qu'à regret, à quelque 
époque qu'il meure, il ne tient donc pas seulement à lavie ; 
il désire encore vivre toujours, malgré l'évidente nécessité 
pour lui de subir la loi commune; et telle est la force de 
ce désir que, pour échapper autant qu'il est en lui à cette 
fin inévitable pour tous les êtres organisés, il cherche à 
revivre dans ses enfants, à rendre son nom recomman- 
dable à la mémoire de ses semblables; et son imagina- 
tion, d'accord avec son cœur, en lui suggérant l'idée 
d'une autre vie, lui en a persuadé la croyance longtemps 
avant que la religion y eût ajouté son témoignage. 



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CHAPITRE XX. 

De l'instinct du bonheur. 

a vie n'est qu'une alternative de peines et de 
plaisirs. En considérant l'amertume des unes 
et la douceur des autres, l'homme ne voudrait 
jamais souffrir et toujours jouir. Cet état désirable, 
bientôt il le suppose possible et il se fait une idée du 
bonheur : car le bonheur n'est autre chose dans son 
esprit qu'une continuité de jouissances pures et par- 
faites. Mais cette idée est à peine formée que le sen- 
timent s'en empare et fait naître dans l'âme deux mou- 
vements, dont l'un nous passionne pour sa réalité, et 
l'autre nous fait aspirer à sa possession. 

L'animal paraît étranger à cet ordre de mouvements, 
parce qu'il ne réfléchit point ses sensations, et qu'il n'a 
aucune idée factice du bonheur. Comme nous, il aime le 
plaisir et fuit la douleur; mais il ne recherche que les 
jouissances dont ses instincts lui font sentir le besoin, et 
lorsque ces instincts sont satisfaits, content du bien-être 
que comporte sa nature, il n'imagine rien au-delà de ce 
qu'elle lui offre. Ne serait-ce pas aussi à peu près l'état 
de l'homme sauvage ? 

L'homme redoute de tomber dans la misère, et il veut 
être heureux. Ce double but qu'il se propose est le grand 
mobile de ses actions. C'est pour l'atteindre que le navi- 
gateur franchit les mers et affronte les tempêtes; que le 
guerrier cherche à se signaler par sa bravoure dans les 






1 1 



combats; que le laboureur se livre avec courage à ses 
travaux journaliers ; que le commerçant, voulant réaliser 
ses spéculations, brave l'intempérie des saisons ; que l'ar- 
tisan fait des efforts continuels pour exceller dans son 
art et donner plus de perfection à ses produits. Enfin 
il n'est pas de privations, quelque dures qu'elles soient, 
que l'homme ne s'impose volontiers dans la perspective 
de vivre un jour heureux et tranquille ; et telle est la 
force de son penchant pour le bonheur, que s'il se 
trouve trompé dans son espoir, et qu'il n'ait plus pour 
lui qu'un malheureux avenir, alors le désespoir s'empare 
de lui, et s'il n'est soutenu par des considérations d'un 
ordre plus élevé, il aime mieux se soustraire à l'existence 
que de supporter le malheur. 

Quoique le bonheur ne soit réellement que dans la 
jouissance, comme le plaisir nous vient par différentes 
voies, et par chacune d'elles sous une forme différente et 
variable en raison de l'organisation des individus, tous 
les hommes ne se font pas la même idée du bonheur et 
ne le cherchent pas dans les mêmes objets. Les uns le 
font consister dans la volupté ; mais ils ne tardent pas 
à reconnaître que c'est un état d'ivresse passager, et 
dont l'excès conduit à la satiété et au dégoût de la vie. 
D'autres le supposent dans les richesses, comme étant la 
source de toutes les aisances de la vie ; mais une opulence 
oisive, et qui ne laisse rien à désirer, nous plonge dans 
l'ennui, et la vie devient un fardeau. Quelques-uns, per- 
suadés qu'il réside dans l'élévation et les grandeurs, 
s'élancent dans cette vue dans la carrière de l'ambition ; 
mais l'ambition est insatiable, et que d'écueils à éviter, 
que d'inquiétudes à dévorer! « Le chemin des honneurs, 
« dit Bacon, est raboteux, le terme glissant, et le retour 



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— 12 — 

« un précipice. » Quelques autres, que l'instinct du talent 
aiguillonne, se figurent qu'ils seront heureux si jamais 
ils peuvent parvenir à la célébrité; mais il suffit qu'on 
veuille s'élever pour être en butte à tous les traits empoi- 
sonnés de l'envie, et celui qui court après la gloire 
n'obtient souvent de la célébrité que lorsqu'il n'est plus. 
Enfin, il en est qui n'espèrent trouver le bonheur que 
dans le calme et le contentement de soi ; mais ce bonheur 
est imaginaire. Serait-ce vivre que d'être sans désirs, de 
n'avoir rien à craindre ni à espérer? Et dépend-il de 
nous de n'éprouver aucune passion, aucun besoin, de 
jouir d'une égale santé, et de n'être heurté par aucun 
événement fâcheux? 

Il n'y a donc point de bonheur absolu pour nous : 
notre organisation et l'ordre des choses naturel et social 
dans lequel nous vivons paraissent s'y opposer. Mais 
si aucun des biens de la vie ne peut donner à l'homme 
un bonheur durable, d'où vient que nous courons sans 
cesse après, malgré l'expérience, et sans nous laisser 
détromper par elle ? C'est que nous ne pouvons nous 
défendre de désirer un bien dont nous avons l'idée, 
et que l'imagination, qui est toujours prête à seconder 
les vœux de notre cœur, se plaît à nous séduire par ses 
illusions, en ne nous montrant le bonheur que dans les 
objets que notre propre expérience n'a pas encore mis à 
l'épreuve. Telle est même la force de sa disposition à 
donner un point d'appui au désir du bien-être, que, 
lorsque l'homme tombe dans le malheur, et qu'il n'y a 
plus dans ce monde de bonheur à lui faire espérer, l'ima- 
gination le suppose dans une autre vie, et lui en offre la 
perspective pour le consoler. Admirable supposition 
qui donne à l'infortune un puissant contrepoids, une 



— i3 — 
ample compensation; mais que l'imagination ne peut 
établir que gratuitement et sans garantie. Cette idée ne 
fût-elle qu'une consolante fiction, hâtons-nous d'applau- 
dir aux religions qui la consacrent. 




i4 — 



CHAPITRE XXI. 



De l'instinct du pouvoir. 




a nature, en nous donnant l'existence, nous a 
soumis à des besoins et pourvus de moyens 
pour les satisfaire; en même temps qu'elle 
nous a rendus sensibles aux impressions faites sur nos 
organes, elle nous a conféré le pouvoir de réagir à 
propos sur elles. Si l'homme, en effet, veut bien porter 
ses regards sur ce qui se passe dans son intérieur, il 
observe qu'il a des organes dont les forces sont à sa 
disposition, et des lumières pour en diriger l'action; 
que par ses idées il peut agir sur sa volonté, par sa vo- 
lonté sur ses organes locomoteurs et vocaux, et par ses 
organes sur toute la nature et sur ses semblables. Il 
reconnaît donc qu'il est une puissance intelligente et 
active. Or, cette idée de puissance fait naître en nous 
un sentiment qui, en nous en faisant savourer la dou- 
ceur, nous inspire l'amour du pouvoir et le désir de 
l'exercer et de l'agrandir. 

L'animal sent qu'il est fort; mais il n'a aucune idée de 
sa force, et il en use sans en connaître l'étendue lorsque 
la colère ou le besoin le porte à la développer. Hors 
de là, on ne le voit point en tirer avantage auprès des 
individus dont il a éprouvé la faiblesse, pour s'arroger 
une supériorité sur eux et les assujettir à son empire. 
Le bœuf se laisse mettre docilement au joug, même 
après avoir fait l'essai de ses forces sur celui qui le lui 
impose. 



— i5 — 
Que l'amour du pouvoir soit fortement enraciné dans 
le cœur de l'homme, pourrait-on en douter? Voyez 
comme il se complaît dans ses moyens intellectuels, 
dans sa force, son adresse et son savoir-faire ! Comme il 
aime à en faire ostentation! Voyez la hauteur, la fierté, 
la suffisance et la présomption de l'individu devenu 
opulent par ses propres ressources ! Quel est, au con- 
traire, l'abattement de celui qui est tombé dans l'abjec- 
tion! Qui ne sait les mouvements et les peines que les 
hommes se donnent pour arriver au pouvoir social, et 
les efforts qu'ils font pour s'y maintenir? et une fois 
qu'ils ont bu dans la coupe du pouvoir, combien peu de 
tètes sont assez fortes pour résister à ses vapeurs eni- 
vrantes! 

Serait-il besoin de prouver que l'homme a le plus vif 
désir d'exercer le pouvoir qu'il a reçu de la nature? Je 
me bornerais à observer qu'il est constant que nous 
sommes jaloux de suivre en tout nos idées, de faire nos 
volontés, d'exécuter ce que nous avons conçu, de nous 
suffire enfin à nous-mêmes, et de nous soustraire ainsi à 
toute dépendance. Quel est celui d'entre nous, en effet, 
qui ne se plaise à abonder dans son sens et à se confier 
en son opinion, qui ne soit flatté de commander à ses 
organes et d'en être obéi? et qui ne soit ravi de voir ses 
vues se réaliser et son action produire au dehors des 
résultats qui l'élèvcnt au-dessus de ses besoins? Certes, 
on ne peut pas ne pas être jaloux de se prévaloir de 
moyens si propres à donner une entière sécurité au désir 
de notre conservation et d'inspirer de L'affolement à notre 
amour-propre. 

Ce pouvoir qu'il est si avide d'exercer, l'homme veut 
encore l'accroître et lui donner toute l'étendue dont il 



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— 16 — 
peut être susceptible. Animé de ce désir, bientôt, à l'aide 
de son intelligence, il arme ses mains d'instruments auxi- 
liaires, et dès lors on le voit d'abord abattre des arbres, 
détacher des rochers, façonner ces matériaux et se faire 
une demeure; puis rassainir le lieu de son habitation, 
ensemencer la terre environnante, corriger par ses soins 
l'âpreté des fruits sauvages, et forcer, par la culture, le 
sol le plus ingrat à rivaliser de fécondité avec le terrain 
le plus productif; quelque temps après, élever à la 
domesticité les animaux sociables qui peuvent lui four- 
nir des vêtements ou de la nourriture, dresser au travail 
ceux dont la force peut lui être d'un utile secours et 
frapper d'épouvante toutes les bêtes féroces ; plus tard, 
enfin, soumettre à son empire les éléments, en maîtriser 
les forces et les faire servir à ses besoins. Il devient donc 
progressivement le souverain de la nature. 

Mais cette souveraineté, dont il a la perspective, ses 
semblables peuvent la lui disputer, puisqu'ils ont le 
droit d'y aspirer comme lui; et c'est réellement le seul 
obstacle qui puisse s'opposer efficacement à l'agrandis- 
sement de son pouvoir. Car ce sont des rivaux qui 
tendent au même but, par les mêmes moyens et souvent 
supérieurs aux siens. Or, cette idée fait naître en lui le 
désir d'attenter à leurs droits et d'essayer par la ruse ou 
la force de les enchaîner à son pouvoir. Dans cette vue, 
et dès ce moment, il cherche à prendre de l'autorité sur 
eux, à les dominer et même à les asservir; à prendre 
de l'autorité, en leur imposant par l'ascendant de ses 
moyens, ou en les gagnant à soi par des voies séductrices 
ou persuasives; à les dominer, en épiant leur côté faible 
ou en leur inspirant de la crainte, pour s'emparer de 
leur esprit et de leur volonté, et pouvoir les gouverner 



— I 7 — 

à son gré; à les asservir, en abusant de sa force pour 
envahir leur personne, les mettre dans sa dépendance et 
les rendre esclaves de ses volontés. Cette envie de do- 
miner et d'asservir est commune, comme on sait, à tous 
les âges ainsi qu'aux deux sexes, et le fort et le faible 
obéissent également à son impulsion; si ce n'est que le 
premier a recours à des moyens tyranniques, et le second 
à des procédés de ruse et d'adresse. 




II. Dess. Et, de VBomrnt moral. 



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[8 — 



CHAPITRE XXII. 



De l'instinct de propriété. 




1 est de fait que notre moi est répandu dans 
toutes les parties du physique de notre être. 
Présent partout, partout il y dit moi et répond 
à tout. Inséparablement attaché à son sort, tout ce qu'il 
éprouve lui est commun : en le blessant on le blesse; s'il 
s'affecte il est affecté. Il n'est donc aucune partie de notre 
corps que notre moi ne s'attribue en s'identifiant ainsi 
avec lui. Dispensateur des forces dévolues à l'organisa- 
tion qu'il informe, dans tout ce qui se fait et qui n'est 
pas instinctif, c'est lui qui le détermine, lui qui le com- 
mande et en dirige l'exécution. Il n'y a donc pas un 
mouvement, pas une action de cette nature qu'il ne 
revendique comme à lui. Mais si ces actions lui sont 
propres, les effets qui en résultent, peut-il ne pas se les 
approprier? Et quant aux produits spontanés de la na- 
ture qui sont à l'usage commun des hommes, n'ac- 
quiert-il pas un droit particulier sur ceux qu'il applique 
à ses besoins, par cela seul qu'il en a fait la recherche, et 
qu'il s'est donné la peine de les cueillir? 

Or, dès qu'on a pu se dire : Tout est à moi, ces organes, 
ces facultés, et le produit de ces facultés, il s'élève en 
nous un sentiment réfléchi de propriété qui nous attache 
fortement à tout ce qui nous appartient, et nous inspire 
non seulement le désir de pouvoir en disposer à notre 
gré, mais encore celui d'accroître notre possession. 
Tout homme, en effet, qui n'est pas né dans l'escla- 

2. 






— i9 — 
vage, sent qu'il est à lui ; il est fier de s'appartenir, d'avoir 
autorité sur sa personne, et il tient fortement à tout ce 
qu'il produit ou possède, parce qu'il le doit à ses labeurs 
et à ses soins. Ce sont des droits qu'il est jaloux de con- 
server, et dont il ne se dessaisit qu'en cédant à la violence. 
L'enfant sait à peine se discerner que déjà il a le sen- 
timent de ce qui lui est dû et l'amour de la propriété; 
déjà l'injustice le blesse, l'outrage le révolte, et telle est 
sa tendance à s'approprier ce qui le flatte, qu'il lui suffit 
de mettre le premier la main sur un objet, pour se croire 
avoir acquis un droit sur lui et pouvoir le regarder 
comme sien. L'animal, au contraire, paraît étranger au 
sentiment de la propriété : car s'il s'irrite contre son 
agresseur, c'est par l'instinct de conservation qu'il agit, 
et pour repousser l'attaque, et non pas pour venger une 
injure; et s'il défend avec acharnement sa proie, c'est en 
présence de ses besoins qu'il le fait; hors de là, et lorsque 
sa faim est apaisée, il est sans prétention, et il voit avec 
indifférence son pareil s'emparer de ses restes. 

Mais s'il tient fortement à tout ce qu'il possède, 
l'homme n'est pas moins curieux d'en avoir la libre dis- 
position. La propriété n'aurait pour lui aucun prix s'il 
ne pouvait en user en maître. Aussi, quelle est son atten- 
tion à n'en disposer que suivant ses caprices ou ses 
volontés, et souvent même à en faire abus, uniquement 
pour constater son droit à la chose. Toutefois, quelque 
étendu que soit ce droit, il ne lui est pas permis de dis- 
siper follement son avoir ou de ruiner ses facultés, encore 
moins d'aliéner sa personne ou de se ravir l'existence. 
La nature a sur lui des droits imprescriptibles qu'il doit 
respecter : qu'il songe qu'il n'a reçu d'elle qu'une auto- 
rité précaire sur tout ce qu'elle a mis à sa disposition; 



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20 






que ce qu'il possède n'est qu'un viager transmissible à 
d'autres après lui; que son être est une propriété dont il 
n'a que l'usufruit, et dont la nature s'est évidemment 
réservé le fonds, puisque c'est elle seule qui, après l'avoir 
fait naître, maintient son existence en en dirigeant les 
ressorts à son insu, et elle qui en assigne le terme irré- 
vocable. Si la société paraît, dans certains cas, s'arroger 
le droit de disposer de la vie des sujets, c'est qu'alors 
elle se met à la place de la nature, qui, ayant subordonné 
tous les individus à la conservation de l'espèce, veut qu'on 
lui sacrifie ceux qui ne peuvent que lui être funestes. 

Est-il nécessaire de prouver que les hommes, quelle 
que soit leur condition, sont tourmentés du désir d'aug- 
menter sans cesse leur avoir? Pour s'en convaincre, il 
suffit d'ouvrir les yeux et de regarder autour de soi. 
Quel est le but de cette activité infatigable qu'on observe 
dans les individus de toutes les classes de la société, qui, 
par leur position, ne doivent pas prétendre aspirer aux 
honneurs ni au pouvoir, si ce n'est de pourvoir à leurs 
besoins et d'accroître progressivement leur aisance ? Où 
tendent toutes les intrigues et les bassesses des ambi- 
tieux auprès du prince ou des grands ? N'est-ce que pour 
arriver aux honneurs et au pouvoir? Et ne serait-ce pas 
aussi parce que les honneurs et le pouvoir conduisent 
à la fortune? D'ailleurs, cet appareil de lois civiles et 
criminelles que les peuples civilisés se sont imposées, 
soit pour déterminer tous les moyens licites d'acquérir 
la propriété, soit pour en garantir la possession et mettre 
un frein à la violence ou à la fraude, ne fait-il pas voir 
assez combien est grande l'avidité des hommes pour les 
richesses, par les excès mêmes auxquels cette cupidité 
les entraîne ? 



21 



CHAPITRE XXIII. 



De l'instinct de liberté. 




i une première observation sur soi fait recon- 
naître à l'homme qu'il est un principe d'action, 
une puissance qui commande à des organes et 
en même temps une autorité qui en dispose (car il est 
impossible de ne pas regarder comme à nous ce qui est 
sous notre domination, la nature, en nous confiant un 
pareil pouvoir, nous a par là même conféré un droit de 
propriété sur tout ce qu'elle a mis dans notre dépen- 
dance), si, dis-je, une première observation lui fait voir 
tout cela, une seconde ne tarde pas à lui faire voir que 
ces organes ne connaissent que sa volonté et n'obéissent 
qu'à lui : son pouvoir est donc absolu. Il voit encore 
que lui seul y dit : « Cela est à moi, » et personne autre 
que lui n'en réclame la propriété : son domaine est donc 
souverain. Or, ces idées de pouvoir et de domaine ab- 
solus font naître en lui un sentiment profond d'indé- 
pendance qui lui donne un amour vif de la liberté et le 
désir le plus ardent de jouir sans partage de la sienne. 

L'animal est libre sans doute, puisqu'il a, comme 
nous, la faculté de faire ce qu'il veut; mais il n'a pas le 
sentiment de son indépendance. S'il sent qu'il peut agir 
à son gré, il ne sait pas que lui seul en a le pouvoir. Dans 
l'animal, la liberté n'est qu'un simple pouvoir et le 
besoin de l'exercer; dans l'homme, elle est de plus un 
droit, une prérogative, dont il est jaloux. Le premier fait 






22 



ce qu'il lui plaît, le second ce qu'il juge à propos. Dans 
celui-là, lorsqu'une volonté contraire s'oppose à son 
essor, ce n'est pour lui qu'une contrainte, contre laquelle 
il s'irrite; dans celui-ci, c'est la violation d'un droit, un 
attentat qui l'indigne et le soulève. Dans le premier, la 
liberté a pour principe l'entraînement de la volonté par 
l'impulsion du besoin ; dans le second, une détermina- 
tion réfléchie. 

En effet, l'homme ne dispose pas seulement de ses 
actions, il est encore maître de sa volonté en ce que, par 
le pouvoir qu'il exerce sur ses idées, il lui offre des 
motifs pour vouloir, et par celui qu'il a de juger ces 
motifs, il éclaire et détermine son choix. Dans ce qu'il 
fait librement, tout émane donc de lui, et l'action, et la 
détermination, et les motifs de la détermination. Il y a 
plus : par la nature des motifs auxquels il peut s'élever 
et accorder la préférence, il fait prendre à sa liberté un 
caractère de moralité qui donne à ses actes l'empreinte 
de la vertu. 

Ainsi, c'est au pouvoir de réfléchir et de disposer de 
ses idées que l'homme est redevable de jouir d'une pleine 
et entière liberté, et de sentir toute son indépendance, 
et la dignité dont ses actes libres peuvent être suscep- 
tibles. C'est, en effet, au premier avantage qu'il doit 
l'existence de ses sentiments moraux et l'indépendance 
de sa conscience; au second, la liberté de penser ou de 
pondérer toutes choses; à la liberté de penser, celle de 
vouloir, et à la volonté, la liberté d'action. L'animal, au 
contraire, n'a pour lui que cette dernière liberté, par 
cela seul qu'il ne réfléchit point, et qu'il n'a aucun pou- 
voir sur ses idées. Esclave de son instinct, en suivant sa 
volonté il ne fait qu'obéir aux tendances de sa nature; 



— 23 — 

et lorsque l'expérience oppose à l'instinct ses souvenirs, 
c'est toujours à l'impulsion la plus forte qu'il obtempère. 

L'enfant, chez qui la raison n'a pas encore lui, ne dif- 
fère guère de l'animal sous ce rapport. Dès qu'il sent 
qu'il peut agir, comme lui, il veut faire sa volonté, et il 
se dépite quand on s'y oppose; mais en l'exécutant, 
comme lui, il ne fait que suivre son instinct. Cette pre- 
mière époque de l'enfance est bien précieuse pour l'édu- 
cation : c'est le temps de plier doucement la volonté par 
la voie d'une autorité amicale et de former des habi- 
tudes modificatrices de l'instinct et en harmonie avec les 
mœurs et les usages du pays. C'est aussi celui où le 
gouvernement peut attendre des efforts paternels les plus 
heureux résultats, s'il a su d'avance donner à ses sujets 
une direction convenable. 

Cet état purement instinctif n'est pas de longue durée 
dans l'enfant. A mesure que ses organes se développent, 
et qu'ils prennent de la consistance, peu à peu il devient 
susceptible de réflexion, et bientôt il aperçoit des rap- 
ports qui n'existaient pas pour lui. Or ces rapports 
donnent lieu à un nouvel ordre de sentiments ou d'in- 
stincts qui se trouvent souvent en opposition avec les 
intérêts des sens, et auxquels néanmoins il donne parfois 
la préférence, ou dont il reçoit des reproches que tou- 
jours la raison justifie, lorsqu'il cède à ses appétits à 
leur détriment. Cette époque est l'âge de raison et celui 
où commence à poindre la conscience de ce qui est bien 
ou mal. C'est aussi le moment où toutes les institutions 
politiques jugent qu'il est le plus important de donner 
des opinions et d'imposer des croyances propres à faire 
naître des sentiments impulsifs conformes aux besoins 
de la société ou aux intérêts de ceux qui la gouvernent. 






— 24 — 
Tous les hommes ne respirent que l'indépendance et 
le libre exercice de leurs facultés; si ce n'est pourtant 
ceux qu'une servitude native a plongés dans l'abrutisse- 
ment. Chacun veut être exclusivement à soi, indépendant 
dans sa pensée et sa conscience, l'arbitre de ses volontés et 
le maître de ses actions. De tous les droits qui nous sont 
dus, c'est celui dont nous paraissons le plus jaloux. Le 
jeune homme ne peut plus souffrir qu'on le tienne en 
tutelle, aussitôt qu'il a senti qu'il peut se suffire à lui- 
même : dès ce moment, il devient présomptueux, indo- 
cile et impatient de voler de ses propres ailes. Le sau- 
vage, qui a vécu toute sa vie dans l'indépendance, ne 
peut se faire à la vie sociale, quelles que soient les dou- 
ceurs qu'il y goûte; et s'il vient à perdre sa liberté, il 
préfère la mort à l'esclavage. Enfin, l'homme civilisé 
lui-même ne voit-il pas à regret qu'il est dans l'intérêt 
de l'ordre public que son indépendance soit circonscrite? 
Avec quelle chaleur il revendique la portion de liberté à 
laquelle il a droit! et quels efforts ne fait-il pas pour la 
recouvrer, lorsqu'elle lui est injustement ravie! 




25 



CHAPITRE XXIV. 



De l'instinct de l'honneur. 




près avoir successivement reconnu les diverses 
qualités dont sa nature est douée, l'homme ne 
doit-il pas apercevoir que c'est le même moi 
qui est tout à la fois un être sensible, avide de plaisirs, 
et une puissance intelligente et libre ? et peut-il ne pas 
concevoir alors une opinion avantageuse de lui-même? 
Or cette idée n'est pas plus tôt aperçue qu'il s'élève dans 
l'âme un vif sentiment de l'excellence de sa personne, 
lequel fait naître en lui un amour-propre plus ou moins 
exalté et lui inspire le désir de conserver et d'accroître 
la dignité de son être. Cet ensemble d'impulsions affec- 
tives est l'instinct de l'honneur. 

De même que l'animal, l'enfant n'a aucun sentiment 
de l'excellence de sa nature, tant qu'il n'est pas en son 
pouvoir de rentrer en lui-même et de s'observer. Mais 
cette faculté ne tarde pas à se manifester : car, à mesure 
que ses organes se développent, peu à peu les impres- 
sions deviennent plus distinctes, plus permanentes, et 
la sensibilité plus détaillée, plus réfléchie. Bientôt il 
discerne en lui autant de manières d'être et d'agir qu'il 
peut éprouver d'impressions diverses; successivement 
il revêt toutes les formes de la sensibilité, tous les modes 
de l'activité, et il parvient enfin à connaître l'étendue de 
sa nature, ses dispositions, ses tendances, ses aptitudes 









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— 26 — 
et ses moyens. Alors seulement il sent toute la dignité 
de son être, l'éminence de son rang, l'importance de ses 
fonctions et la supériorité de son pouvoir. 

L'amour-propre est une affection contemplative qui 
a pour objet le mérite personnel, réel ou supposé, de 
notre être, et pour terme la juste ou excessive estime de 
nous-mêmes. Il est plus ou moins exalté, parce qu'il est 
proportionné au sentiment qui le détermine, et que 
celui-ci est lui-même variable dans son intensité, en 
raison de l'opinion qu'on s'est formée de sa personne. 
C'est lui qui, suivant son degré d'exaltation, donne à 
l'âme de l'élévation et de la noblesse, ou de la fierté et 
même de l'orgueil, espèce d'intumescence morale qui 
nous déguise à nous-mêmes-, c'est lui qui fait éclater au 
dehors ces mêmes dispositions par des airs de grandeur 
et de dignité, ou de hauteur et d'arrogance, et par des 
manières nobles et distinguées, ou pleines d'ostentation 
et de vanité. 

On aurait tort de décrier l'amour-propre, comme l'ont 
fait quelques moralistes. Il est légitime et dans l'ordre 
de la nature, lorsqu'il se tient dans de justes bornes, et 
il ne devient blâmable que lorsqu'il est outré dans ses 
prétentions et injurieux à autrui. Que serait l'homme 
vivant en société sans amour-propre? un rouage sans 
ressort, une organisation sans vie. Celui qui n'a plus 
l'estime de lui-même est un être dégradé : l'avilissement 
peut l'atteindre impunément, puisqu'il ne sait plus 
rougir. L'amour-propre est le grand mobile de la per- 
fectibilité morale de l'homme. C'est lui qui, par la noble 
émulation qu'il nous inspire, donne au talent un nouvel 
essor; c'est lui qui, par le désir de conserver la dignité 
de notre être, désir qu'il amène à sa suite, nous initie à 



— 2 7 — 

la vertu en nous portant à nous respecter nous-mêmes 
et à ne rien faire qui soit au-dessous de nous. 

C'est, en effet, par ce désir, qui tient toujours l'instinct 
en éveil, que celui-ci nous fait discerner et accueillir ce 
qu'il y a de noble et grand, d'éminent et digne dans les 
conditions, les états, les goûts, les penchants et les ac- 
tions des hommes; et qui nous fait sentir avec répu- 
gnance et repousser avec dédain tout ce qui est bas et 
humiliant ou vil et abject. C'est lui qui nous apprend à 
nous prêter à nos besoins physiques et à satisfaire nos 
appétits sans nous abaisser et sans déroger à notre 
dignité, en nous y faisant procéder d'une manière déli- 
cate, en nous forçant à couvrir quelques-unes de ces 
actions du voile de la décence, en nous donnant enfin un 
égal éloignement pour tout ce qui est grossier, malhon- 
nête ou obscène. 

Sous le premier rapport, l'objet de l'instinct est l'hon- 
neur; sous le second c'est l'honnêteté. L'un veille à l'in- 
tégrité de notre nature et s'oppose à sa dépravation; 
l'autre veille à sa dignité et s'oppose à sa dégradation. 
Quand nous nous écartons de l'honneur, la honte nous 
y ramène; quand nous manquons à l'honnêteté, c'est la 
pudeur qui nous y rappelle. La honte est le cri de l'hon- 
neur offensé; la pudeur celui de l'honnêteté blessée. 
C'est cet instinct qui règle dans nous les droits du phy- 
sique et du moral par une prédilection pour ce dernier, 
et en lui assurant la primauté en tout. C'est lui qui 
détermine l'ordre de nos obligations envers nous-mêmes 
en nous donnant une tendance privilégiée pour ce qui 
concerne spécialement notre être moral; c'est lui qui, 
comme principe de conscience, juge en arbitre souverain 
de ce qui est bien ou mal relativement à nous; qui nous 






— 28 — 

rend heureux quand nous suivons son dictatnen, ou nous 
couvre de confusion quand nous lui sommes rebelles; 
c'est lui enfin qui rend morales nos actions sur nous- 
mêmes, et leur donne le caractère de la vertu, par 
l'excellence du but qu'il leur assigne, par l'abandon gé- 
néreux qu'il nous fait faire de l'intérêt des sens, et quel- 
quefois par le sacrifice de ce que nous avons de plus cher 
au profit de l'honneur. Tel est, en effet, l'ordre moral de 
nos actions privées : rechercher avec modération les 
plaisirs de la vie, c'est suivre la nature; préférer l'utile 
à l'agréable, c'est la sagesse; préférer ce qui est hono- 
rable et honnête à l'agréable et à l'utile, c'est la vertu; 
préférer l'honneur à l'existence, c'est l'héroïsme de la 
vertu. 




20 



CHAPITRE XXV. 



De l'instinct d'humanité. 




indépendamment des forces sympathiques qui, 
dans l'instinct social, rapprochent les hommes 
es uns des autres et les font vivre en société, 
et qui, dans celui de la pitié, les poussent à leur conser- 
vation mutuelle et les forcent à se secourir dans un danger 
pressant, il existe encore en nous une force morale qui 
nous donne pour nos semblables un attachement réfléchi 
et nous fait prendre leurs intérêts comme les nôtres 
propres. Cette force est l'instinct d'humanité. Les 
instincts sympathiques sont dus tout entiers à la nature; 
ils appartiennent à l'organisation; l'instinct d'humanité 
est le produit de la réflexion, et il parait se développer 
de la manière suivante. 

A mesure qu'il s'observe, l'homme porte ses regards 
sur ses semblables, et successivement il y découvre un 
moi sensible, intelligent comme lui, susceptible de 
peines et de plaisirs, manifestant des goûts et des pen- 
chants parfaitement conformes aux siens; comme lui, 
maître de lui-même et pourvu d'un pouvoir indépendant, 
ayant donc les mêmes droits que lui. Or, cette idée d'iden- 
tité de nature et de condition fait naître dans l'âme un 
sentiment expansif de confraternité qui nous dispose à 
une bienveillance générale pour tous les êtres de notre 
espèce, et nous porte non seulement à respecter leurs 
droits, mais encore à les traiter en frères. 

On pourra peut-être douter que la réflexion ait un 



— 3o — 
pareil pouvoir sur notre cœur, en faisant attention qu'il 
y a des hommes très réfléchis qui paraissent n'avoir 
jamais éprouvé les mouvements d'une bienveillance 
désintéressée. Mais qu'on songe qu'il ne se forme pas 
en nous une idée qui n'intéresse sous quelque rapport le 
sentiment, particulièrement celles qui concernent l'hu- 
maine nature ; et que s'il est des personnes qui paraissent 
étrangères aux sentiments généreux, ce n'est pas parce 
qu'elles ne les éprouvent pas, mais bien parce que leur 
cœur dur n'en reçoit qu'une impression trop faible pour 
n'être pas dominée par l'intérêt personnel. 

Pourquoi, pourra-t-on dire encore, faire intervenir le 
sentiment où la raison seule suffit? L'humanité ne peut- 
elle pas n'être qu'un simple calcul d'intérêts de notre 
part, ou le résultat d'une convention sociale, dans la- 
quelle tout est à l'avantage de l'individu, attendu que la 
société rend toujours avec usure ce qu'on lui donne? 

Je conviens que la raison nous fait connaître suffisam- 
ment les rapports qui nous lient entre nous; mais cette 
connaissance n'est par elle-même que spéculative; et si 
la raison nous fait un précepte de l'humanité, c'est le 
sentiment seul qui lui donne la sanction et nous la fait 
pratiquer. « Aux yeux de la raison, dit Volney, l'huma- 
nité n'est qu'un commerce d'échange dans lequel on se 
rend des valeurs égales : elle veut que la balance du 
donné au rendu soit en équilibre. » Le sentiment, au 
contraire, nous désintéresse et nous élève au-dessus de 
nous-mêmes; il ne peut souffrir que nous restions cir- 
conscrits dans la limite de la stricte justice, et que nous 
tenions rigoureusement à ce qui nous est dû. Qui n'est 
que juste est dur. La raison nous montre dans chaque 
homme un individu semblable à nous; le sentiment 



— 3i — 
nous y fait voir un frère. Celle-là nous instruit de ses 
droits; celui-ci nous les fait épouser. Dans la première, 
c'est l'esprit qui juge; dans le second, c'est la nature qui 
parle. 

Si la raison était le seul fondement de l'humanité et 
l'unique motif qui oblige les hommes l'un à l'autre, il 
me semble que les vieillards, qui sont de tous les mem- 
bres de l'association ceux qui peuvent retirer le plus 
d'avantages d'une communauté d'intérêts, devraient être 
aussi les plus disposés à remplir les engagements du 
traité, puisqu'ils sont dans le cas de recevoir plus qu'ils 
ne donnent. Il est de fait cependant que ce sont eux qui 
ont le moins d'élans généreux, une stérile bienveillance, 
et qui se dessaisissent le plus difficilement de leurs inté- 
rêts au profit des autres. Pourquoi donc cela? C'est que, 
à cet âge, le sentiment perd sa force expansive en même 
temps qu'il s'émousse, et que le cœur, qui se resserre de 
plus en plus, finit par se concentrer dans un égoïsme 
exclusif. 

L'instinct d'humanité ne se borne pas à nous inspirer 
de la bienveillance et à faire naître en nous le double 
désir de rendre à nos semblables ce qui leur est dû, et 
de nous désintéresser en leur faveur. En vertu de la 
réaction que ce désir exerce sur lui, il développe encore 
en nous des sentiments régulateurs qui déterminent 
notre conduite envers eux, en nous faisant discerner et 
accueillir les actions propres à satisfaire les tendances de 
notre cœur, et en nous donnant de l'éloignement pour 
celles qui les choquent ou les froissent. Ces sentiments 
sont la justice et l'équité. 

La justice est prohibitive : elle s'oppose à toute usur- 
pation et veut à chacun le sien, quel que soit son lot. 






■ 



L'équité est communicative : elle porte au désintéresse- 
ment et vise à l'égalité. La première veille à l'intégrité 
des droits d'autrui; la seconde, au bonheur de tous. 
Celle-là est un devoir qu'impose la nature; celle-ci, un 
besoin du cœur. Ainsi, ne nuire à personne dans son 
existence, son honneur, ses facultés, son industrie et son 
bien, ce sont des actions justes, parce qu'elles sont d'ac- 
cord avec l'instinct qui veut qu'on respecte les droits de 
l'humanité, et qui souffre quand on y porte atteinte; se 
relâcher de ses droits rigoureux en faveur de ses pareils, 
se prêter à leurs besoins, condescendre à leurs désirs, 
être indulgent pour leurs faiblesses ou leurs erreurs, ce 
sont des actions équitables, parce qu'elles remplissent 
le vœu de l'instinct, qui ne se contente pas de nous faire 
respecter les droits d'autrui, mais qui veut qu'au besoin 
nous lui fassions l'abandon d'une partie des nôtres. 

L'instinct d'humanité n'est donc pas seulement un 
lien qui nous unit en un seul corps de famille; il est 
encore la loi de nature qui détermine l'étendue de nos 
devoirs envers nos semblables: car c'est dans lui qu'on en 
trouve le précepte et l'obligation; c'est lui qui en punit 
les infractions et en récompense l'observation. Il est, en 
outre, le principe de la moralité de toutes nos actions 
sociales, en ce qu'il fait taire l'intérêt personnel, et qu'il 
nous élève au-dessus de nous-mêmes jusqu'au dévoue- 
ment le plus absolu. Tel est, en effet, l'ordre moral de 
nos actions envers les hommes : respecter leur existence, 
et ne porter aucune atteinte à leurs droits, c'est la justice; 
leur rendre service au besoin et leur faire du bien quand 
on le peut, c'est la bonté; s'imposer des privations pour 
leur avantage, c'est la vertu ; se dévouer pour leur salut, 
c'est l'héroïsme de la vertu. 






33 — 



CHAPITRE XXVI. 




De l'instinct du juste et de l'injuste. 

et instinct paraît tenir à tous les autres, comme 
on a pu le voir. Il en est pour ainsi dire la sau- 
vegarde : car il a pour objet toutes les actions 
humaines qui les concernent, et pour but le maintien de 
nos droits. On peut l'envisager sous deux points de vue, 
dans les actions que les hommes exercent sur nous ou 
sur les autres, ou dans celles que nous exerçons sur 
nous-mêmes ou sur les autres. Nous ne nous occuperons 
ici que des premières. 

Considéré dans son origine, l'instinct du juste et de 
l'injuste est un sentiment de rapport produit en nous 
par la conformité ou l'opposition des impressions que 
les actions des hommes font sur nous, avec les impres- 
sions propres de nos instincts moraux. Considéré dans 
sa nature, c'est une espèce de tact qui signale à nos 
instincts les actions favorables ou contraires à leur but, 
une voix intérieure qui défend dans nos cœurs les inté- 
rêts de nos semblables; ou plutôt ce sont nos instincts 
eux-mêmes qui s'éveillent à la vue des actions qui 
peuvent les seconder ou leur porter atteinte, et donnent 
leur assentiment aux unes, ou se soulèvent contre les 
autres. 

Quoique la nature nous porte à respecter réciproque- 
ment nos droits, ces droits ne sont pas toujours res- 
pectés par nos semblables. Souvent, au contraire, ils les 
choquent ou les heurtent de front; quelquefois ils les 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. 3 



-m 






-34- 

envahissent et nous attaquent de toutes manières. Ne les 
voit-on pas, en effet, fréquemment restreindre l'exercice 
de nos facultés, en comprimer l'essor, nous gêner dans 
la disposition des produits de notre travail, y imposer 
des servitudes, inquiéter notre existence et troubler nos 
jouissances? Dans ces circonstances, ils attaquent notre 
indépendance et oppriment notre liberté. Ne leur arrive- 
t-il pas quelquefois de s'emparer de notre personne, de 
nous dépouiller de nos biens, de subjuguer notre pou- 
voir, de nous imposer des travaux et de se rendre les 
dispensateurs de nos jouissances et l'arbitre souverain 
de notre destinée: Alors ils violent la propriété dans 
tous les genres, ils usurpent une autorité que la nature 
n'avait donnée qu'à nous, et s'arrogent un droit qu'ils 
ne doivent qu'à l'abus de la force. Parfois, non contents 
de nous asservir et abusant de leur usurpation, ils nous 
traitent avec mépris, nous ravalent au-dessous de la 
condition humaine, en nous attachant à des fonctions 
avilissantes. Insensibles à nos besoins, inexorables pour 
nos jouissances, ils ne nous accordent que les soutiens 
indispensables de la vie; ils vont même jusqu'à nous 
maltraiter et nous rendre le jouet de leurs caprices ou 
les victimes de leur fureur. Dans ce cas, ils dégradent 
notre nature ou attentent à notre existence. Dans le pre- 
mier genre d'attaque, il y a oppression, dans le second 
spoliation, et dans le dernier, outrage, tyrannie, abru- 
tissement et homicide. 

Or, il est de fait que lorsque les actions des hommes sont 
outrageantes pour nous et blessent ainsi nos tendances 
naturelles, il s'élève en nous un sentiment pénible qui 
irrite nos instincts, excite notre indignation et nous sou- 
lève tout entiers contre l'agresseur. Mais il est d'expé- 

3. 



— 35 — 
rience aussi que lorsque ces actions sont d'accord avec 
nos penchants, et qu'elles tendent à respecter nos droits, 
elles suscitent dans notre âme un sentiment flatteur qui 
rassure nos instincts et nous raffermit dans la conscience 
de nos droits. Il est donc vrai que le sentiment du juste 
et de l'injuste est fondé, comme je l'ai dit, sur la confor- 
mité ou l'opposition des actions des hommes sur nous 
avec les tendances de notre nature. Il y a justice quand 
le sentiment d'une action étrangère dont nous sommes 
l'objet est identique et pour ainsi dire en équation avec 
le sentiment de nos droits; il y a injustice lorsque l'un 
et l'autre s'excluent et se repoussent. C'est donc le sen- 
timent de ce qui nous est dû qui fait pour nous la règle 
du juste et de l'injuste. 

Est-il présumable que ce soient les lois positives qui 
décident du juste et de l'injuste parmi les hommes, 
comme on l'a prétendu ? Les enfants n'ont encore aucune 
connaissance des lois établies que déjà ils sentent vive- 
ment l'injustice, et sont entre eux les juges les plus 
intègres de ce qui appartient à chacun. Les hommes 
n'approuvent pas tout ce que les lois ordonnent ou 
défendent, et s'il en est qui blessent leurs droits, ils 
obéissent, mais ils réclament. Les lois seraient immua- 
bles si elles étaient pour nous la mesure définitive de la 
justice, et il n'y aurait plus de progrès à espérer pour la 
civilisation. Dans les états despotiques, où les lois sont 
oppressives, les peuples se courbent docilement sous 
leur joug, mais ils murmurent et se soulèvent quand ils 
le peuvent. Il faut donc reconnaître qu'il y a dans nous 
une règle supérieure aux lois et indépendante d'elles, qui 
juge leur justice et prononce en dernier ressort. 






36 — 




CHAPITRE XXVII. 

De la conscience. 

uoique la conscience ne soit réellement qu'une 
dépendance du juste et de l'injuste qui com- 
prend dans sa juridiction toutes les actions 
morales humaines, comme elle a pour objet spécial celles 
que nous exerçons sur nous ou sur les autres, il m'a paru 
convenable d'en faire une étude distincte et séparée. 

La conscience a deux modes d'action : elle approuve 
et censure. Elle est pour nos instincts moraux ce que 
l'aise et l'ennui sont pour nos instincts physiques. L'une 
juge des actions qui intéressent nos propensions mo- 
rales, et les autres de celles qui se rapportent à nos 
besoins organiques. Sans la première, nos instincts mo- 
raux manqueraient leur but; sans les secondes, nous 
irions sans cesse en deçà ou au delà de nos besoins. 

De même que le juste et l'injuste, la conscience est un 
sentiment de rapport qui a pour principe générateur la 
conformité ou l'opposition des impressions que nos 
actions propres produisent en nous avec les tendances 
morales de notre nature, et dont le but est de défendre 
nos intérêts moraux contre ceux de nos sens, et les droits 
de l'humanité contre notre intérêt personnel. 

La conscience n'est pas innée, comme le pensent 
plusieurs moralistes. Le cœur de l'homme est table 
rase pour elle, avant la formation de nos instincts 
moraux. Ce qui le prouve, c'est qu'il existe des peu- 
plades entières qui vivent sans aucun sentiment du 
bien et du mal moral, et bornés aux instincts phy- 



-3 7 - 
siques les plus grossiers; que la conscience ne com- 
mence à poindre dans l'enfant qu'avec les premières 
lueurs de la raison, dont elle suit les progrès; qu'il y a 
des individus qui naissent inaccessibles aux remords, et 
d'autres qui en perdent le sentiment; que la conscience 
est, pour la plupart des hommes, telle que l'ont faite 
leur première éducation et les opinions ou les préjugés 
reçus; et ne sait-on pas qu'il y a des positions forcées 
dans lesquelles nous met l'état social, qui nous obligent 
à nous faire des principes analogues à notre position, et 
que chacun alors a une conscience à soi. 

Mais n'y aurait-il donc que des consciences factices ? 
Et ne se forme-t-il pas dans l'homme intelligent et réfléchi 
des sentiments moraux indépendants des préjugés et de 
toute institution locale? Cela me paraît incontestable. 
Chez tous les peuples civilisés, tous les hommes éclairés 
ont unanimement admis certains principes pratiques, 
et ils les ont constamment honorés, lors même que l'im- 
posante autorité des dieux paraissait en consacrer la 
violation. S'il en est chez qui l'on remarque, parmi les 
usages établis, des pratiques contraires à l'humanité, 
c'est que leur croyance religieuse, ou la loi impérieuse 
de la conservation leur en a fait une nécessité que l'ha- 
bitude a par suite adoucie en en émoussant le sentiment. 
Lorsqu'on entendit à Rome prononcer pour la première 
fois ce beau vers de Térence : 

Homo sum : humani nil a me alienum puto, 

l'on sait qu'il s'éleva dans tout l'amphithéâtre un 
applaudissement universel, et qu'il n'y eut pas dans 
l'assemblée un seul homme qui n'y prit part, quoiqu'elle 
fût très nombreuse, et composée des Romains et des 






— 38 — 
envoyés de toutes les nations conquises ou alliées. D'où 
peut venir un pareil accord, si ce n'est de la nature qui 
parle à tous le même langage? 

L'éducation peut être d'un grand secours pour hâter 
le développement moral de l'homme, lorsqu'elle ne fait 
que diriger son observation sur lui-même; comme elle 
peut aussi fausser sa conscience, lorsqu'elle accrédite 
dans son esprit des opinions qui lui déguisent sa nature 
et ce qu'il doit être. Mais il est toujours en notre pou- 
voir de rectifier notre éducation : car, pour peu qu'on 
veuille s'observer et faire usage de sa raison, bientôt la 
nature reprend ses droits, et la conscience sa rectitude 
originelle. Si quelques hordes sauvages paraissent vivre 
dépourvues du sentiment du bien et du mal, c'est que 
chez elles l'homme physique existe seul, et que l'homme 
moral n'est pas formé, parce qu'elles restent dans l'abru- 
tissement. Mais que leur raison vienne à se développer, 
de même que dans les enfants : aussitôt le moral se déve- 
loppe aussi proportionnellement, et l'on voit naître alors 
en elles une conscience parfaitement en harmonie avec 
la nôtre. La conscience que l'homme civilisé se fait 
suivant les circonstances sociales dans lesquelles il se 
trouve n'est autre chose que le langage des besoins ou 
de l'intérêt qui parviennent à étouffer la voix de la nature 
en se 'justifiant aux yeux de la raison. Mais les besoins 
peuvent cesser, et l'intérêt changer; et dès cet instant le 
prestige se dissipe, les sentiments moraux se réveillent, 
et la nature triomphe. 

J'avoue qu'il est des hommes incapables de moralité, 
et qu'il en est d'autres qui dégradent leur sensibilité par 
l'excès même du crime, au point de perdre tout senti- 
ment moral. Mais ces hommes, qui, heureusement pour 



- 3 9 - 
l'humanité, sont en très petit nombre, doivent être regar- 
dés comme des anomalies de l'espèce humaine, qui font 
exception aux lois morales qui la régissent, et ne peuvent 
qu'en confirmer l'existence. La nature est sujette àdesaber- 
rations dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique. 
Quoique la conscience ne soit pas innée, son origine 
n'en est pas moins auguste, et son autorité moins sacrée. 
Elle est fondée sur la sensibilité naturelle de l'homme, 
et ce sont les penchants que la vue réfléchie des préroga- 
tives de notre être fait naître spontanément en nous qui 
la déterminent, ou plutôt elle n'est que ces mêmes pen- 
chants réagissant sur nos propres déterminations; mais 
différant alors d'eux-mêmes en ce que, sous le premier 
rapport, ils nous préoccupent de nos droits, et sous le 
second de nos devoirs. Si la conscience ne naît pas avec 
l'enfant, elle germe donc en nous avec l'homme intellec- 
tuel; et, malgré qu'elle vienne postérieurement au début 
de la vie, ne ressort-elle pas également du fond de notre 
être? N'en est-elle pas le cri intérieur? Et ne doit-on 
pas regarder sa voix comme celle de la nature? 

Puisque la conscience dérive de nos instincts moraux, 
et que ceux-ci sont le produit de la sensibilité par la 
réflexion, comme eux elle doit revêtir un caractère dif- 
férent, suivant le mode de sensibilité des personnes ou 
l'aptitude de l'entendement. C'est aussi ce qu'on observe 
parmi les hommes, où l'on trouve des consciences droites 
ou erronées, et des consciences délicates ou dures et 
endurcies. Les premières sont le propre des âmes 
libres de passions, et sous l'influence d'une raison saine 
et d'un jugement juste. Les consciences erronées sont 
l'apanage des esprits faux ou imbus de préjugés. Les 
consciences délicates sont le fruit d'une sensibilité 



— 4 o — 
tendre, exquise, élevée; elles peuvent devenir timorées, 
scrupuleuses par défaut de lumières. Les consciences 
dures ou endurcies supposent une sensibilité grossière, 
incapable d'aucun élan généreux, ou devenue si calleuse 
par des froissements réitérés que les intérêts moraux ne 
la touchent plus. 

La conscience préside à la détermination de nos actions 
morales ainsi qu'à leur développement, et son influence 
tutélaire se fait même sentir longtemps après leur exé- 
cution. S'agit-il en effet de prendre une détermination, 
aussitôt elle entre en délibération avec nous, et là, sans 
attendre qu'on la consulte, et sans crainte de déplaire 
aux passions, elle opine, elle donne son avis, elle insiste, 
et, lorsque la décision est prise, elle nous approuve ou 
nous censure, suivant que nous sommes d'accord ou en 
opposition avec elle. Le moment de l'exécution arrive- 
t-il, comme elle nous encourage ! avec quelle confiance 
et quelle sécurité elle nous fait agir lorsque nous suivons 
son avis ! dans le cas contraire, voyez le trouble dont elle 
nous agite, et l'inquiétude dont elle nous poursuit, comme 
pour paralyser notre action ou changer notre détermina- 
tion. L'action est-elle consommée : si elle est louable, 
la conscience nous prodigue des applaudissements et 
elle nous réitère le même témoignage à chaque fois que 
nous pensons à cette action; est-elle, au contraire, 
condamnable, elle nous accable de reproches, et, par 
l'amertume des souvenirs dont elle nous tourmente, elle 
nous force au repentir et nous rend ainsi plus sages 
pour l'avenir. Mais si elle est criminelle, alors, s'armant 
dans son indignation du fouet vengeur du remords, la 
conscience devient pour le coupable tout à la fois son 
témoin accusateur, son juge et son bourreau. 






— 4 i — 




CHAPITRE XXVIII. 



De l'instinct religieux. 




i l'homme, accoutumé à réfléchir, continue à 
s'observer, et qu'en même temps il porte ses 
regards sur la nature, il ne tarde pas à s'aper- 
cevoir que la vie s'exécute en lui sans sa participation, 
qu'il ne tient pas de lui son existence, que ceux qui la 
lui ont donnée l'ont reçue, et n'ont fait que la lui trans- 
mettre; il voit qu'il y a dans tous les êtres animés un 
ordre uniforme de mouvements et de besoins appropriés 
à chaque espèce qui les régit à leur insu, et que tout est 
coordonné dans la nature et soumis à des lois constantes 
et invariables. Or, ces considérations ne peuvent pas se 
former dans son esprit qu'il ne s'élève de lui-même à 
l'idée d'une puissance invisible, source de l'existence, 
agent suprêmede la nature, et le sentiment qui s'yattache, 
aussitôt qu'elle apparaît, le préoccupe de la réalité de son 
objet et lui en persuade la croyance. 

L'idée de cause ou de puissance est une des premières 
notions que la réflexion suggère à l'homme; mais elle 
est bien informe tant que l'observation ne vient pas la 
développer. Conformément au penchant de notre nature, 
qui nous porte à juger de tout d'après ce qui se passe 
en nous, il regarde d'abord comme animé tout ce qui est 
en mouvement, et il suppose alors autant de puissances 
distinctes qu'il y a d'actions diverses qui s'exercent dans 
la nature. Telle a été la persuasion de tous les peuples 
dans leur premier âge, telle est encore celle des nations 






— 4 2 — 
sauvages et des enfants, telle est même la tendance de 
tous les animaux avant l'expérience. Le jeune chien 
mord d'abord le bâton qui le frappe, comme auteur du 
mal qu'il souffre, et ce n'est qu'à la longue qu'il apprend 
à n'en vouloir qu'à la main qui le dirige. Ce n'est aussi 
que par une longue suite de réflexions que l'homme 
parvient à reconnaître que tout est gouverné par une 
main invisible. 

Quel degré de développement intellectuel ne faut-il 
pas en effet qu'il atteigne pour découvrir que tous les 
agents de la nature, étant, ainsi que ses organes, dans 
une dépendance mutuelle et tour à tour effets et causes, 
supposent un premier moteur, et en conclure que cette 
puissance est une et non multiple; pour observer que 
toutes les actions de la nature sont coordonnées entre 
elles et concourent à un but commun, de même que 
celles qui émanent de sa volonté, et en inférer qu'une 
volonté suprême meut et régit aussi l'univers; pour 
remarquer enfin dans toutes les opérations de cette na- 
ture une sagesse profonde, des intentions bienveillantes, 
des vues particulières subordonnées à un plan général, 
des voies simples et des moyens infiniment variés, 
susceptibles de quelques écarts pour les individus, mais 
infaillibles pour les espèces, et se convaincre ainsi 
qu'une intelligence souveraine préside à tout! 

On voit que c'est spécialement en sondant le fond de 
son être que l'homme parvient par analogie à la con- 
naissance de la Divinité et à la détermination de ses prin- 
cipaux attributs, tels que la puissance, l'intelligence et 
la spontanéité, auxquelles il ajoute même par suite ce 
qu'il a dans l'âme de plus moral et de plus honorable : la 
justice et la bonté. Et pourrait-il en être autrement? 



- 4 3 - 
S'il est forcé de reconnaître en lui-même une puissance 
intelligente et susceptible de déterminations spontanées, 
peut-il se regarder comme l'effet d'une nature aveugle et 
sans choix ? Et s'il se sent un cœur animé des plus nobles 
sentiments, ne doit-il pas supposer que tout ce qu'il 
possède de bien existe éminemment dans cette cause 
suprême ? Les lui attribuer, c'est les faire remonter à leur 
source. Heureux toutefois s'il ne s'avise pas de lui donner 
également ses passions, ses travers et ses vices : tant il est 
vrai que l'homme est naturellement porté à faire Dieu à 
son image, et à le composer de tout ce qu'ilest; si ce n'est 
pourtant qu'il y associe des idées d'indépendance, de 
durée, degrandeur et de domination absolues, pour indi- 
quer les rapports qu'il a dans la nature avec l'existence, 
le temps, l'espace et le mouvement ! 

C'est ainsi que, guidés par la réflexion, et secondés par 
le sentiment, nous parvenons à nous convaincre de l'exis- 
tence d'un être intelligent, juste et bon, suprême et sou- 
verain. Cette conviction est donc à la fois le produit de la 
raison et celui de l'instinct. L'une nous donne l'idée de 
son existence, l'autre nous en fait sentir la réalité; celle-là 
la justifie, celui-ci nous y fait croire. Telle est même la 
force decedernier, qu'il est impossible de s'en dépouiller, 
ou que, lorsqu'on croit l'avoir fait, il se reproduit en 
nous sous une autre forme. On prête alors des vues à une 
nature aveugle, une volonté au destin, du calcul au 
hasard; on suppose une influence aux astres, on crée 
enfin mille puissances chimériques pour satisfaire à l'im- 
pulsion du sentiment. 

Ce sentiment, quelle que soit sa force, reste néanmoins 
comme inaperçu dans le cours ordinaire de la vie, parce 
que tout ce qui se passe alors dans nous, ou hors de 



■ 



— 44 — 
nous, est trop uniforme pour exciter notre attention. 
Mais il se réveille dans toutes les circonstances capables 
de produire sur nous quelque impression insolite et 
extraordinaire. Ainsi, dans un malheur inespéré ou un 
bonheur imprévu, l'idée d'une puissance au-dessus de 
nous est tellement présente à notre esprit, et nous 
sommes si vivement pénétrés de son influence, que notre 
premier mouvement est de nous porter vers elle par un 
sentiment de gratitude, ou d'invoquer sa protection par 
celui de notre insuffisance. Ce sentiment se réveille 
encore en nous à l'aspect des grands phénomènes de la 
nature. Quel est celui qui n'est pas frappé de l'idée d'une 
grande puissance, lorsque la terre étale au printemps 
toutes les richesses de sa fécondité, et se montre dans tout 
son éclat? ou lorsque dans le silence de la nuit le ciel se 
déploie dans toute sa magnificence? quel est celui qui ne 
se sent pas sous sa domination, lorsque l'atmosphère 
paraît embrasée des feux de la foudre, que le tonnerre 
éclate, et que les nuées inondent nos campagnes ? lorsque 
la mer en courroux soulève ses vagues et les accumule 
avec fureur sur ses rivages ? ou lorsque la terre ébranlée 
dans ses fondements entr'ouvre ses abîmes et vomit de 
son sein des torrents de flammes et de matière en fu- 
sion ? 

En s'élevant par la réflexion et le sentiment à la 
croyance d'un Dieu, l'homme ne se borne pas à n'envi- 
sager que la réalité de cette cause suprême et à se com- 
plaire dans la persuasion de son existence; il contemple 
encore la sublimité de sa nature, son éminente supério- 
rité et tous les rapports qui le lient à lui. Or, ces diverses 
considérations déterminent dans son cœur deux nou- 
veaux sentiments, qui deviennent pour lui la source de 



amiz 



- 43 - 

nouveaux besoins et de nouveaux devoirs. Le premier est 
un sentiment d'excellence qui le pénètre d'une profonde 
vénération pour la dignité de cet être, et le porte à l'ho- 
norer et à lui rendre hommage. Le second est un senti- 
ment de dépendance qui lui impose une entière soumis- 
sion à son pouvoir et lui inspire le désir de se le rendre 
propice pour l'invoquer dans ses besoins. Cet ordre 
de sentiments et d'affections qui le ratachent ainsi à la 
cause première, comme à son principe, et le mettent en 
rapport avec elle, c'est proprement l'instinct religieux, 
fondement sacré de tous les cultes, et le plus ferme 
comme le plus auguste appui des lois morales. 



I 




4 6- 



CHAPITRE XXIX. 



Dépravation de l'instinct. 




els sont les différents instincts, que les mouve- 
ments organiques de notre être, ou nos regards 
réfléchis sur nous-mêmes, font naître constam- 
ment dans nous et régulièrement dans tous les hommes, 
lorsque aucune cause étrangère ne vient en contrarier le 
développement, ou en altérer la nature. Car il n'est pas 
rare de voir des individus chez qui quelques-uns de ces 
instincts paraissent étouffés ou dans un état de dérègle- 
ment plus ou moins profond. Rigoureusement parlant, 
il est même vrai de dire qu'il n'est pas une seule de nos 
tendances instinctives qui ne soit susceptible d'éprouver 
l'une ou l'autre de ces deux atteintes. 

Mais, en avouant la réalité de ces dégradations, nous 
sommes loin de penser qu'on ait le droit d'en conclure 
que tous les instincts ne sont que des dispositions 
acquises, des sentiments factices et le produit de l'expé- 
rience, du climat ou de l'éducation. Si l'on se croit fondé 
à regarder la raison comme un guide donné à l'homme, 
quoiqu'elle soit sujette a s'aliéner ou à perdre sa recti- 
tude par une fausse direction, le sentiment doit-il cesser 
d'être pour nous la voix de la nature, parce que les causes 
qui peuvent lui porter atteinte sont capables de l'abolir 
ou de le dépraver dans certains sujets? ne suffit-il pas 
que la plus grande et la plus saine partie du genre 
humain soit soumise à l'influence des mêmes instincts 
pour être autorisé à les considérer comme les mouve- 



— 47 — 
ments propres de notre nature? L'instinct est préventif, 
il devance l'expérience : celle-ci ne juge qu'après le fait, 
et ce n'est souvent qu'aux dépens du présent qu'elle nous 
précautionne pour l'avenir. Ce qui tient au climat est 
local et circonscrit-, ce qui tient à l'éducation est de plus 
changeant et variable-, ce qui, au contraire, vient de la 
nature est uniforme en tous temps et en tous lieux. 
Aussi les sentiments naturels se font-ils jour d'eux- 
mêmes partout où les causes perturbatrices que je vais 
indiquer n'en dépravent pas les mouvements. 

Les instincts ne sont autre chose que les diverses 
manières d'être et d'agir de la sensibilité dans son état 
normal. Ils doivent donc être sujets à se détériorer par 
toutes les causes qui peuvent dénaturer le sentiment, et 
en changer les rapports. Or, il y a dix causes principales 
qui peuvent dépraver le sentiment et pervertir nos in- 
stincts : les unes prennent leur origine dans nous, et les 
autres viennent du dehors. Les premières sont certaines 
affections organiques, l'irritation des besoins non satis- 
faits, un tempérament vicieux, des passions excessives, 
la prédominance volontaire et désordonnée de quelque 
instinct physique, et celle de certains instincts moraux. 
On doit ranger parmi les secondes, le climat, l'éduca- 
tion, le gouvernement, les croyances religieuses. Les 
détails dans lesquels je vais entrer vont en fournir la 
preuve. 

i ° Quoique tous les organes, lorsqu'ils se trouvent 
lésés dans leurs fonctions, ne puissent pas entraîner 
l'économie animale dans un mouvement morbide géné- 
ral, sans porter une atteinte plus ou moins forte à la sen- 
sibilité, il en est cependant quelques-uns dont les affec- 
tions paraissent l'attaquer plus directement: ce sont ceux 



m 






-48 - 
qui se trouvent dans une dépendance spéciale de l'or- 
gane du sentiment, et dans une communauté de bien-être 
ou de souffrances avec lui. On sait que c'est principale- 
ment l'état morbide plus ou moins grave des viscères qui 
nous plonge successivement dans l'hypocondrie, la 
mélancolie, et finalement la manie. Or le caractère parti- 
culier de ces maladies est d'altérer plus ou moins pro- 
fondément la sensibilité, et d'abolir ainsi ou dénaturer 
nos instincts fondamentaux. On est d'abord d'une 
humeur triste et fâcheuse, et l'on éprouve de l'éloigne- 
ment pour les hommes et leur société. Bientôt à ce pre- 
mier degré de dépravation, succèdent le dégoût de la vie 
et une misanthropie farouche, lesquels finissent souvent 
par entraîner le sujet qui les éprouve à se soustraire à 
l'existence, en attentant lui-même à ses jours. Souvent 
aussi, avant qu'il cède à cette tendance fatale, la mélanco- 
lie se transforme en une manie furieuse, qui lui inspire 
le féroce désir de verser le sang de ses semblables, et le 
force à se déchirer lui-même en lambeaux, lorsqu'il se voit 
dans l'impossibilité de satisfaire cet atroce penchant. 
Il n'est pas rare encore de le voir tomber dans une 
manie délirante et non furieuse ; où, se croyant changé en 
loup, en chien ou en cheval, il en acquiert les instincts 
et en manifeste les goûts et les allures. Ce singulier état 
s'observe plus fréquemment chez les hydrophobes. Nous 
pouvons joindre à ces dépravations, celles que pro- 
duisent sur l'instinct de nutrition la chlorose chez les 
jeunes filles et les premiers temps de la grossesse chez 
quelques femmes. Qui ne connaît les goûts et les appé- 
tences des unes pour les substances insipides ou dégoû- 
tantes, et les envies bizarres, ainsi que les aversions inso- 
lites des autres. 



— 49 — 
2° Lorsque les fonctions organiques nécessaires à la 

o P bst a cl tl0n / e V iC S ' CXéCUtent régUlièrem ent et s -s 
obstacles, deux besoins essentiels et auxquels tous les 

autres sont subordonnés se font sentir en nous. L'un est 
e besoin de notre conservation individuelle par la nutri- 
tion; 1 autre, celui de la conservation de l'espèce par la 
reproduction et chacun d'eux est attaché à un organe 
particulier, chargé spécialement d'en faire naître le sen- 
tent, et de pourvoir à sa satisfaction, en y faisant 
même concourir au besoin tous les autres organes. Mais 
ces besoins sont quelquefois sujets à ne pas atteindre leur 

obet Pa n , PriVati ° n PlUS ° U m ° inS P rolon S ée de ^ur 
objet. Or, lorsque cette circonstance a lieu, le besoin 

frustre s irrite, la sensibilité s'exalte, ses rapports chan- 

préndre" 1 ";' * ^ "* ^ la P ' U P art des ins ^ts 
prendre une direction vicieuse. 

Ainsi, dans les calamités publiques, et lorsque les 
h mmes se trouvent livrés aux horreurs de la faim, ne 
les a-t-on pas vus se dépouiller de tous sentiments 
humains, et se transformer tout à coup en bétes m 
mondes et féroces? Rien n'est dégoûtant ou épouvl 
table r cux : dans , euf ^ ^ ^ ^ ^ 

autre, ils s attaquent eux-mêmes et deviennent leur 
Propre proie. Ainsi, dans les jeunes filles qui, quoique 

Z lo„r qUe t£m P érament vien t à s'irriter d'une 
,S, COntInenCe ' o» -t étonné de voir les désirs 
le plus effrénés succéder aux sentiments de la pudeur 

Cène sont plus chez elles que regards agaçants, pâtures 
ndéc ge pmpos o et ,P 

"cca rr, : hors de raccès ' ridéc de Ces é — 

les accable et des torrents de larmes les expient. 

II. Dees. Et. de V Homme moral. 

4 



I 












— 5o — 
3° Il est pénible de le dire, mais on ne peut se dissi- 
muler qu'il est des hommes malheureusement nés avec 
une organisation qui les entraîne, comme par une pente 
irrésistible vers la dépravation morale. Chez eux, la sen- 
sibilité, viciée par le tempérament, ne leur donne que des 
rapports erronés, et fait naître dans leur âme des incli- 
nations et des penchants contraires à l'ordre naturel : la 
société en offre plus d'un exemple. Ne voit-on pas, en 
effet, parfois des individus qui, quoique nés dans l'ai- 
sance et ne connaissant pas les privations, se montrent 
dès leur enfance avec un goût prononcé pour le vol ou la 
friponnerie, goût que l'éducation la plus soignée n'a pu 
réprimer ? D'autres fois des monstres, qui, dominés par 
une inéluctable propension au meurtre et à la barbarie, 
se plaisent à verser le sang de leurs semblables, ou à exer- 
cer sur eux toutes sortes de cruautés ; tantôt des familles 
entières, naturellement disposées au suicide, dont les 
membres, parvenus à un certain âge, finissent par suc- 
comber à cette tendance destructive ; tantôt des hommes 
sans amour-propre, sans honneur, sans honte, sans 
pudeur, et ne trouvant de plaisir qu'à vivre dans la bas- 
sesse et le cynisme le plus dégoûtant. 

4° On peut encore regarder comme un effet du tempé- 
rament cette exaltation particulière de la sensibilité dans 
certains sujets, exaltation qui donne à toutes leurs 
passions un caractère exagéré, et qui, lorsque celles-ci 
deviennent excessives, les rend capables de réagir sur le 
sentiment au point de le fausser et d'en pervertir les rap- 
ports.Veut-on se convaincre que tel est l'effet des passions 
extrêmes sur la sensibilité de quelques individus: que 
l'on consulte l'ouvrage de M. Pinel sur l'aliénation, et 
l'on verra, qu'il résulte des informations qu'il a prises 
i. 






— 5i — 
que la plupart des aliénés ne doivent cet état déplorable 
ou l'esprit et le sentiment s'égarent à la fois : les uns 
qu'à un enthousiasme outré, un amour-propre blessé ou 
un amour contrarié et malheureux; les autres à un vio- 
lent chagrin occasionné par un revers de fortune la 
perte d'un objet chéri, ou à des terreurs religieuses por- 
tées à l'excès. On verra, de plus, par le recensement qu'il 
a fa lt des aliénés de l'un et de l'autre sexe dans les hôpi- 
taux de Bicêtre et de la Salpêtrière, que le nombre des 
femmes excède de beaucoup celui des hommes. Cela 
devait être ainsi : chez elles, la sensibilité est trop vive et 
trop délicate pour ne pas sortir, pour ainsi dire, de son 
diapason plus fréquemment que celle de l'homme, sous 
la touche la plus violente des passions. 

Or, on remarque dans ces aliénés pour causes morales 
une perversion totale des sentiments affectifs Tous 
voient avec indifférence ou aversion les personnes qui 
leur étaient les plus chères : le père repousse son fils; le 
nls ne connaît plus sa mère. Les uns sont d'une exces- 
sive ga.eté et d'une verbeuse loquacité; les autres sont taci- 
turnes et plongés dans une sombre tristesse. On observe 
en outre, qu'il y a chez eux une exaltation extravagante' 
de quelqu'un des instincts moraux, en rapport avec 
la cause de l'aliénation. Ici c'est un amour-propre exces- 
sif, ou une dépréciation extrême de soi-même. Là on se 
croit tout-puissant ou livré à la fureur d'une puissance 
redoutable. Tantôt c'est un sentiment d'opulence et de 
prodigalité, ou celui d'une avarice sordide qui les 
domine. Tantôt enfin, c'est l'intime conviction de leur 
innocence qui les soulève contre l'injustice des hommes 
ou celle de leur culpabilité qui les résigne à tout souffrir 
de leur part. 






■ 



■ 









— 52 — 

5° Les instincts, pour se dépraver, n'ont pas besoin de 
l'intervention de passions exaltées au point d'aliéner 
l'entendement : la prédominance volontaire de l'un d'eux 
suffit ordinairement pour altérer les rapports des autres. 

Et d'abord, parmi nos instincts physiques, il y en a 
trois principaux qui par leur nature sont impérieux, do- 
minateurs et le plus susceptibles de se vicier, lorsque, 
au lieu de les réprimer et de les contenir dans leurs justes 
limites, on s'abandonne volontairement à leur impul- 
sion. Ce sont les instincts de conservation, de nutrition, 
et de reproduction, lesquels ne peuvent se dérégler sans 
dégénérer : le premier en un vil égoïsme ; le second en un 
grossier épicuréisme ; et le troisième en un honteux liber- 
tinage. Or, telle est la force de ces penchants une fois 
déréglés qu'ils détériorent tous, plus ou moins profon- 
dément, le moral de l'homme et entraînent après eux la 
dépravation de ses mœurs. 

Ainsi, l'égoïste qu'un désir excessif de conservation 
tourmente, tout entier à ses premiers besoins, concentre 
toutes ses affections dans l'intérêt personnel, et il devient 
pour lui-même bas, sordide, vénal et dur, indifférent et 
sans pitié pour autrui ; il est même injuste au besoin, 
lorsqu'il croit ses intérêts compromis. Celui qui se 
plonge dans la crapule et s'y livre sans réserve, perd le 
sentiment de sa dignité, l'estime de lui-même, le désir 
de toute considération publique, et le goût de ce qui est 
noble et délicat; il s'abrutit en un mot, et il devient le 
plus ignoble esclave de l'instinct le plus grossier. Ainsi, 
le libertinage conduit l'homme qui s'y abandonne à la 
satiété de tous les plaisirs purs et honnêtes ; il affaiblit 
ses penchants, affadit ses goûts, et relâche en lui tous les 
liens moraux. Il fait plus : il lui donne un attrait particu- 






— 53 — 
lier pour tout ce qui est indécent, obscène et impudique, 
et une forte tendance à faire partager aux autres sa dépra- 
vation. Le libertin devient donc dissolu et corrupteur. 
6° Les instincts qui concernent la religion et la liberté 
sont incontestablement, de tous nos instincts moraux 
ceux qui paraissent le plus sujets à s'exalter, en raison 
de l'élan qu'ils donnent à l'imagination, lorsqu'on s'y 
livre sans mesure. Croira-t-on que l'instinct de l'hon- 
neur ait jamais pu s'élever à un haut degré d'exaltation ? 
Il est de fait cependant, qu'il a existé autrefois un ordre 
de chevalerie voué au maintien de l'honneur en tous 
points, spécialement de la bravoure, de la galanterie et 
de l'équité en tous genres; et tel fut le fol engouement de 
ces preux chevaliers, qu'ils allaient par le monde au- 
devant des aventures, défiant les braves pour se signaler 
par de hauts faits d'armes, soutenant l'honneur des 
femmes, particulièrement de leurs maîtresses, envers et 
contre tous, et cherchant partout des torts à redresser. 
L'instinct de l'honneur est donc susceptible comme les 
précédents, des plus grandes aberrations. Or, lorsque 
ces instincts viennent à s'exalter par l'ascendant qu'on 
leur laisse prendre, ils dégénèrent en fanatisme, et le 
fanatisme, de quelque nature qu'il soit, dégrade le senti- 
ment et déprave les penchants. 

Voyez le fanatique religieux : tournant d'abord son 
zèle sur lui-même, il s'impose le devoir, ou plutôt il 
ambitionne d'étouffer en lui le plus impérieux des 
besoins, de mater ses sens, de torturer son existence, de 
renoncer aux plus douces inclinations de l'homme d'ab- 
jurer son être, d'abdiquer sa raison et sa volonté, de s'a- 
brutir enfin, et de s'anéantir autant qu'il est en lui pour 
mieux honorer l'auguste objet de son culte. Poussant 



— 54 — 
ensuite plus loin son zélotisme, il veut faire prévaloir 
parmi les hommes, ses sentiments et ses pratiques, et 
rien ne lui coûte alors. A ses yeux tout paraît légitime, 
pourvu qu'il réussisse : la sainteté des motifs justifie les 
moyens. Et s'il rencontre des personnes qui contrarient 
ses sentiments et s'opposent à leurs progrès, il va les 
discréditant et les diffamant partout. Dans l'excès de son 
intolérance, il crie à l'impiété, à l'athéisme, pour exciter 
plus sûrement contre elles la fureur populaire. Bientôt, 
de la haine il passe à la persécution, et de la persécution 
aux actes sanguinaires. Il finit donc par outrager l'huma- 
nité pour mieux venger la Divinité qu'il croit offensée. 

Qui ne connaît les excès, les horreurs du fanatisme 
politique, et les altérations profondes qu'il produit dans 
les sentiments humains ? Nous en avons fait de nos jours 
une effroyable expérience. Le sexe le plus doux, le plus 
timide, le plus modeste et le plus compatissant devient 
alors furibond, audacieux, sans pudeur et sans pitié. 
L'homme pacifique devient séditieux ; le civilisé, barbare ; 
le lâche, cruel; et l'intrépide, féroce. C'est le fanatisme de 
la liberté qui porta les Decius à se vouer aux dieux infer- 
naux et à la mort pour le salut de la République ; Scévola 
à attenter aux jours de Porsenna, protecteur des Tar- 
quins, pour assurer, au péril de sa vie, l'indépendance de 
sa patrie; et Caton d'Utique à se donner la mort après 
la défaite de Pompée, pour ne pas voir Rome au pou- 
voir du vainqueur et asservie par lui. C'est encore le fana- 
tisme, qui, faisant taire la voix de la nature dans le cœur 
des Brutus, inspira au premier le barbare courage de faire 
périr sous ses yeux ses propres enfants, complices d'une 
conspiration en faveur des Tarquins, et au second, l'in- 
flexible détermination de poignarder en plein sénat l'op- 



— 55 — 

presseur de la liberté, sans égard aux bienfaits qu'il en 
avait reçus. 

Voulons-nous connaître les effets perversifs du fana- 
tisme de l'honneur sur le moral de l'homme, considé- 
rons qu'elles furent les mœurs des chevaliers errants. 
D'abord l'importance imaginaire qu'ils attachaient à la 
dignité de chevalier et à la mission dont ils se croyaient 
chargés, exalta leur amour-propre au dernier point, et 
les rendit si grotesquement orgueilleux, qu'ils en de- 
vinrent sots et ridicules. Par suite de cet orgueil, l'idée 
chimérique qu'ils se firent de leur vaillance leur donna 
une présomption d'eux-mêmes si folle, si extravagante, 
qu'ils s'imaginèrent que rien n'était au-dessus de leurs 
moyens, et qu'ils pouvaient tout entreprendre. On les vit 
aussi se faire un point d'honneur de se jouer de la vie, 
pour faire parade de leur bravoure, et venger, par des 
combats à outrance, les insultes ou réelles ou supposées 
faites à l'honneur. De nos jours, le point d'honneur ne 
consiste-t-il pas encore à mourir en preux plutôt que de 
vivre en lâche, et à n'apaiser que parle sondes armes, 
les ressentiments de l'amour-propre ? On vit encore chez 
eux la galanterie, qui ne devait être qu'une respectueuse 
déférence pour les femmes, et un hommage rendu à la 
beauté, dégénérer en un culte servile et une soumission 
aveugle. L'amour alors ne fut plus pour le jeune paladin 
qu'un éternel servage, et la jouissance, qu'une faveur 
accordée, une liberté permise. 

7° On ne saurait douter de l'empire du climat sur le 
moral de l'homme, si l'on en juge par les modifications 
profondes qu'il produit dans les formes extérieures, la 
constitution, et les habitudes de toutes les espèces ani- 
males. 



n 

■91 






— 56 — 

Sous un ciel brûlant, les tissus se dilatent, et leur res- 
sort s'affaiblit; en même temps les forces sensitives 
acquièrent plus d'expansion, plus de vibratilité, et de- 
viennent plus excitables. Ce qui donne de la mollesse, de 
l'inertie, mais une sensibilité vive, délicate, une imagina- 
tion ardente, des penchants physiques précoces, et une 
extrême tendance à la volupté. Cette tendance, lorsqu'elle 
est traversée et non satisfaite, se transforme en un éro- 
tisme religieux, dont l'effet est d'exalter l'imagination, et 
de plonger celui qui en est l'objet dans la contemplation 
et l'extase. L'homme est donc alors entièrement sous 
l'empire des sens, fuyant la peine, redoutant tout effort, 
et ne respirant que pour le plaisir. 

Or, cette prédominance de la sensibilité est singuliè- 
rement contraire aux instincts moraux, en ce qu'elle 
amollit le cœur, énerve le ressort de l'âme, et amortit 
ainsi tous les sentiments réfléchis. Considérez l'Asia- 
tique: sans force et sans courage, il se croit né pour la 
servitude; mais il est rusé, dissimulé, vindicatif et per- 
fide. Plein d'ardeur pour la volupté, rien ne lui coûte 
pourvu qu'il jouisse. II sacrifie donc tout à la crainte et 
à la jouissance: amour-propre, pouvoir, honneur, 
patrie, indépendance, justice et humanité ! « Il y a de 
tels climats, dit Montesquieu, où le physique a tant de 
force, que la morale n'y peut presque rien. » Laissez un 
homme avec une femme, les tentations seront des chutes, 
l'attaque sûre, la résistance nulle. Dans ce pays, au lieu 
de préceptes, il faut des verroux. 

Il n'en est plus de même dans les pays du Nord, où 
le froid resserrant les tissus, augmente le ton des forces 
musculaire, et engourdit et concentre la sensibilité. Là, 
on remarque, au contraire, une prédominance manifeste 



- Cy- 
cles instincts moraux sur les instincts physiques, parce 
que l'accroissement des forces motrices donne à la force 
morale de la volonté un point d'appui plus solide, et 
que la sensibilité, devenant intérieure, est toute à l'avan- 
tage des sentiments réfléchis. L'homme du Nord est 
donc courageux, résolu, généreux, sans rancune, d'un 
juste amour-propre, plein d'honneur, jaloux de son indé- 
pendance et de ses droits, probe par caractère, humain 
sans efforts et religieux par devoir. Il est sans exaltation, 
sans engouement; mais, en compensation, il est froid, 
peu démonstratif et peu passionné. Chez lui l'intérêt des 
sens est plutôt un besoin qu'un appétit sensuel, et si 
l'amour prend quelque empire sur son cœur, il n'en 
éprouve pas les tourments ; mais aussi il est privé de ces 
vives émotions, de ces tendres épanchements qui font la 
vie de l'âme. 

Dans les climats tempérés, où l'inconstance des sai- 
sons et les changements brusques de la température, 
modifiant sans cesse l'organisation, font naître un mode 
de sensibilité variable, l'homme apparaît avec des goûts 
changeants, des inclinations passagères, des penchants 
volages, et des passions vives, mais peu durables. Dans 
ces pays, tout est de mode : les vices et les vertus, de même 
que les ajustements et la parure. On dirait que les senti- 
ments n'y sont que des caprices, et les mœurs des usages. 
8° Si l'on prend le mot éducation dans sa généralité, 
tout ce qui est capable de modifier directement nos 
organes, ou d'agir sympathiquement sur eux, peut être 
pour l'homme un agent d'éducation. La première action 
appartient à l'éducation physique; la seconde est du 
ressort de l'éducation morale, la seule dont il soit ques- 
tion ici. 






— 58 — 
L'éducation morale est faite surtout par les hommes 
qui nous entourent, et avec qui nous vivons. Ils agissent 
puissamment sur nous de deux manières : par les senti- 
ments qu'ils nous communiquent, et par les exemples 
qu'ils nous donnent. Par les premiers, ils modifient 
notre sensibilité; ils nous entraînent et nous font sym- 
pathiser avec eux; par les seconds, ils modifient notre 
motilité ; ils nous impriment leurs modes d'action et 
nous les font imiter. 

L'imitation à pour principe dans nos organes moteurs 
une disposition et une tendance acquise à répéter les 
mouvements dont nos sens leur ont transmis les formes 
par des actes réitérés, et en vertu de leur action sympa- 
thique sur eux. Cette disposition suppose dans les 
organes une aptitude naturelle à retenir les formes et à 
prendre les déterminations des mouvements dont ils 
reçoivent fréquemment les impressions. L'imitation 
n'est donc qu'une habitude, et non pas un instinct. 

Les goûts et les penchants de nos semblables peuvent 
exercer sur nous deux sortes d'actions sympathiques : 
l'une est spontanée, et s'opérant sans effort, parce que 
l'effet impressif de leurs affections se trouve conforme à 
nos tendances naturelles; l'autre ne se produit qu'à la 
longue, et par des actes souvent répétés, parce que les 
affections dont elle émane, étant vicieuses, répugnent 
à notre nature, qui ne se rend qu'après avoir plus ou 
moins longtemps résisté. Son effet n'en est pas moins 
pour cela presque toujours infaillible. La cause phy- 
sique de cette longue, mais inefficace résistance, a son 
principe dans la constitution organique des forces ner- 
veuses, dont la nature est de repousser avec force les 
impressions du dehors qui contrarient leurs mouve- 



- 5 9 - 
ments propres, mais qui finissent, tôt ou tard, par céder 
à leur action réitérée et par se mettre en rapport avec 
elles. Cette seconde action est donc une sympathie par 
habitude. 

Or, si telle est la force sympathique des impressions, 
que font sur nous les mœurs et les habitudes des per- 
sonnes au milieu desquelles nous vivons, que tôt ou tard 
elles nous forcent à contracter leurs goûts età prendre leurs 
usages, doit-on s'étonner de voir que des peuplades 
entières soient parvenues à se dénaturer au point de se 
repaître avec plaisir des membres palpitants de leurs 
ennemis vaincus? de manger même tranquillementleurs 
parents, leurs amis, et d'établir chez elles des boucheries 
de chair humaine? Doit-on être surpris que ce que la 
fureur seule a dû primitivement leur inspirer ait pu par 
suite être pratiqué de sang-froid par leurs descendants, 
sans que la voix de la nature se soit fait entendre? Si la 
nécessité de mettre en rapport la population avec les 
moyens de subsistance a fait autrefois une loi impérieuse 
à une nation très civilisée de sacrifier annuellement 
une portion de la génération naissante, et qu'aujourd'hui 
le Chinois dispose de la vie de ceux de ses enfants dont 
il ne veut pas, froidement et sans que son cœur en 
souffre, n'est-ce pas à l'empire contagieux de cet usage 
généralement reçu qu'il doit son insensibilité ? 

Quels bienfaits, au contraire, ne doit-on pas attendre 
de la première éducation, lorsqu'elle se trouve d'accord 
avec la nature ! ils sont inappréciables. A mesure que les 
instincts physiques se déploient, elle en règle les saillies, 
sans comprimer leur juste essor? Elle hâte le développe- 
ment des instincts moraux, et les oppose de bonne heure 
aux premiers, pour contre-balancer plus sûrement leurs 



' I 

I 






— 6o — 

exigeances; elle donne aux sentiments naturels une nou- 
velle sanction, en leur offrant pour appui l'autorité de 
l'exemple, à la conscience plus de force et d'énergie, 
pour réprimer les écarts, et elle rend les mœurs impé- 
rissables en faisant concourir à leur maintien l'habi- 
tude avec la nature. 

Quoique nous soyons forcés de reconnaître toute 
l'étendue du pouvoir de l'éducation sur l'homme, et, pour 
ainsi dire, la toute-puissance de sa force sympathique sur 
son moral, nous avouerons cependant qu'il y a deux 
sortes de personnes, en petit nombre à la vérité, qui 
paraissent se soustraire à son influence, si ce n'est pour 
les accessoires, du moins pour le fonds. La première 
comprend ces individus mal nés, dont le cœur pervers se 
trouve constamment inaccessible aux bons sentiments, 
impénétrable à la séduction des bons exemples, et ne 
suivant en tout que ses propres impulsions. La seconde 
est celle de ces âmes fortes dont les inclinations pour le 
bien sont tellement prononcées qu'elles résistent égale- 
ment à la contagion «domestique, à la corruption de la 
société, et à la dépravation de leur siècle. Ceux-ci sont 
comme autant de signaux, placés à distance, pour mon- 
trer aux hommes leurs écarts et les rappeler aux voies 
de la nature. Chez les premiers, c'est la prédominance 
vicieuse des sens, qui étouffe ou déprave en eux le sen- 
timent; chez les seconds, au contraire, c'est la prédo- 
minance du sentiment qui maîtrise les sens et paralyse 
leur action impressive. 

L'éducation n'exerce donc un véritable empire que 
sur les hommes dont le naturel, flexible pour le mal 
comme pour le bien, se prête à toutes sortes d'impres- 
sions, et c'est le plus grand nombre. Toutefois, ses em- 



— 61 — 
preintes ne sont pas ineffaçables, et, si elle fut vicieuse, il 
est toujours possible de la rectifier, quoique cela soit dif- 
ficile, en refaisant soi-même son éducation, lorsque 
l'âge et la raison développée le permettent. Or, le moyen 
de refaire son éducation, c'est d'éclairer son esprit, 
d'éconduire les préjugés dont il est imbu, et de réformer 
son entendement. La civilisation et les mœurs suivent le 
progrès des lumières : car les idées justes amènent des 
sentiments droits, ceux de la nature; les sentiments font 
naître des tendances motrices correspondantes, et ces 
tendances, fréquemment effectuées, donnent des habi- 
tudes ou des mœurs conformes aux sentiments. 

Remarquons, en effet, qu'il ne se forme pas dans le 
centre cérébral un jugement, soit que la cause vienne du 
dehors, ou qu'elle soit intérieure, qu'il ne réagisse sym- 
pathiquement sur l'organe du sentiment, et ne finisse par 
le faire accédera ce rapport ; et il ne s'élève pas un senti- 
ment dans celui-ci, qu'il ne réagisse, à son tour, sur le 
centre de la vie de relation, et n'y fasse naître des déter- 
minations motrices qui s'y rapportent. C'est à cette dis- 
position organique que l'éducation doit son pouvoir sur 
nous, et l'imagination son influence sur nos goûts et nos 
penchants. Mais si les opinions erronées des hommes 
reçues par l'entendement, ou les associations vicieuses 
de l'imagination, accréditées par elle, peuvent fausser le 
sentiment et le faire sympathiser avec elles, pourquoi 
lesperceptions réfléchies conformes à la réalité des choses 
n'auraient-elles pas la vertu de faire naître des senti- 
ments de rapport analogue, et d'être ainsi la source d'un 
nouvel ordre d'actions, et de nouvelles habitudes ? Quoi- 
que les perceptions réfléchies soient moins impressives 
que les perceptions sensibles, leur effet n'est pas moins 






I 
I 



I 



■ 






— 62 — 

certain, parce qu'il ne fait que seconder en nous le vœu 
de la nature. 

9° Veut-on savoir quelle peut être la force dépravante 
des gouvernements sur les mœurs des hommes, quand 
les lois sont mauvaises, considérons-les dans les États 
despotiques, où les princes sont maîtres absolus de la 
vie, des biens et de la liberté de leurs sujets, et où leur 
volonté seule fait la loi. Là, la nature abattue, et courbée 
sous le joug de la servitude, n'a plus de ressort pour agir 
que la crainte, qui, alarmée de ne trouver aucune garan- 
tie pour l'existence contre les caprices du pouvoir, tient 
constamment en activité l'instinct de conservation, mais 
laisse tous les autres s'amortir ou se déformer sous le 
poids de la dépendance. 

Voyez d'abord comme, dans les gouvernements despo- 
tiques, la servitude dégrade l'amour et avilit la plus 
sainte des unions. Lorsque l'instinct de reproduction se 
fait sentir, l'homme ne voit dans la femme qu'une pro- 
priété, un instrument de jouissance à acquérir, et la 
femme un maître auquel elle doit être asservie pour ses 
plaisirs. Dans une union qui n'est pour l'un que l'exer- 
cice d'un droit, et pour l'autre qu'un acte de devoir, le 
cœur n'y est pour rien, tout est pour les sens. Ils ne 
connaissent donc que le matériel de l'amour. 

Si l'on considère ensuite l'état moral de l'esclave 
dans sa vie privée, on verra qu'il paraît étranger au sen- 
timent de la propriété. Comme rien de ce qu'il a ne lui 
appartient, jamais il n'a pu dire : Cela est à moi. Sa 
volonté asservie ne connaît que celle de son maître; 
toute sa sécurité est dans l'obéissance. Indolent et pares- 
seux, il répugne au travail, et lorsqu'il s'y livre par la 
crainte des châtiments, il se montre peu jaloux d'en aug- 



— 63 — 
menter les produits. Et pourquoi chercherait-il à acqué- 
rir, alors qu'il ne peut posséder? Il est sans amour- 
propre : comment s'estimer, en effet, et se préférer aux 
autres, lorsqu'on est abruti, et sous le niveau de l'escla- 
vage? Pour lui, l'honneur est un vain nom; le mépris 
n'est point offensant pour une âme avilie. Jamais le sen- 
timent de l'indépendance n'a fait palpiter son cœur: 
façonné comme il est à la servitude, à ses yeux la liberté 
n'est qu'une licence coupable. Il est sans énergie et sans 
dévouement : quel héroïsme attendre de celui qui est 
accoutumé à subir la loi du plus fort? Comment aurait-il 
le sentiment du juste et de l'injuste ? Il ne connaît d'autres 
droits que celui de la force. Enfin, il est indifférent et 
sans intérêt pour ses semblables; son cœur, serré par 
l'oppression, s'est isolé et ne s'ouvre plus aux senti- 
ments expansifs; les liens sociaux sont rompus; il ne 
peut rien faire par vertu. 

io° Les croyances religieuses, lorsqu'elles violentent 
la nature, exercent sur le moral de l'homme une 
influence qui ne le cède en rien à celle des gouverne- 
ments despotiques, si ce n'est cependant que la première 
n'agit sur lui qu'en le persuadant, tandis que le pouvoir 
de la seconde est tyrannique. Celle-ci le force d'agir par 
la crainte d'un mal présent; celle-là l'y détermine par 
l'appréhension d'un mal futur. Les gouvernements des- 
potiques flétrissent le sentiment en maîtrisant la volonté ; 
les croyances religieuses l'entraînent et le captivent en 
subjuguant l'imagination. 

Si nous jetons les yeux sur les cultes anciens, ne 
voyons-nous pas partout, à une époque plus ou moins 
reculée, les peuples immoler, sans frémir et sans re- 
mords, des victimes humaines à leurs dieux, bien per- 



H 






— 64 — 
suadés que de pareils sacrifices leur étaient agréables ; 
partout, n'ayant pour objets de vénération que des dieux 
libertins, se faire un devoir de célébrer annuellement 
leurs débauches par des orgies abominables, où les 
deux sexes rivalisaient entre eux d'impudicité, ne 
croyant pas en cela blesser les mœurs, puisque la reli- 
gion l'autorisait; partout les filles les plus honnêtes, dont 
la sensibilité exquise s'offense ordinairement de tout ce 
qui peut faire rougir la décence ou l'honneur, violant dans 
les temples, ouvertement et sans honte, la pudeur et la 
chasteté, comme pour mettre ainsi leur vertu sous la sau- 
vegarde des dieux, en leur offrant les prémices du mariage ? 

Je sais que l'éloquent philosophe de Genève à dit : 
« Le vice armé d'une autorité sacrée descendait en 
vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussait du 

cœur des humains « La sainte voix de la nature, 

« plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur 
« la terre et semblait reléguer dans le ciel le crime avec 
« les coupables. » Mais ce triomphe de l'instinct sur les 
croyances religieuses n'a jamais été que l'apanage de 
cette classe d'hommes, peu nombreux mais éclairés et 
heureusement organisés, qui, dans tous les temps et chez 
toutes les nations civilisées, a toujours su résister à la 
contagion des croyances vulgaires. Toujours la multi- 
tude des hommes fut et sera ce que les font les opinions 
religieuses accréditées. 

Résumons. Tout ce qui peut modifier la sensibilité 
est capable de dépraver les instincts ou de concourir à 
leur développement, suivant que l'action modifiante est 
contraire ou conforme aux tendances de notre nature. 
Cette action modifiante est proprement l'éducation prise 
dans toute sa généralité. 



— 65 — 
U y a deux espèces d'éducation : l'une physique et 
1 autre morale. La première agit directement sur la sen- 
sibilité, et elle a deux sources d'action : celle des corps 
«teneurs sur nos organes, et les mouvements propres 
de ces organes sur le centre de la vie intérieure Sous le 
prêter rapport, elle a pour agents le climat, le régime 
et les différents genres de vie; sous le second, les affec- 
tions morbides des organes, leurs besoins et leur mode 
d activité propre, ou le tempérament 

L'éducation morale n'agit sur la sensibilité que svm- 
pathiquement, par son influence directe sur l'organe de 
1 entendement, et en modifiant celui-ci, qui réagit, à son 
tour, comme je l'ai dit, sur l'organe du sentiment de sont 
es instincts moraux qui éprouvent cette influence Or 
'1 y a trois sortes d'éducation morale: celle que nous' 
recevons des hommes par nos sens; celle de nos pas 
sions par l'imagination; celle qui nous vient de l'enten- 
dement même par la réflexion. 

Le plus souvent la première est funeste pour nous par 
ce qu'elle ne fait que nous transmettre les associations d"- 
dees vicieuses qui formentles préjugés publics ou de con- 
vention, et dont l'effet est de faire naître en nous des 

rS C \ deS f habitUdeS —pondants, «'autan 
plus difficiles a reformer par suite, qu'ils se sont pour 

nsi dire naturalisés dans nous, et qu'ils ont pour eu, 
audeh ors l'autorité de l'exemple. Les institutions P ol 
tiques, religieuses et domestiques en sont les agents 

La seconde est essentiellement dépravante, parce 
qu elle a pour agent la prédominance vicieuse de quel 

passion r S mStinCtS ' ° U ^ déb0rd — * de quelque 
passion. Les passions tournent vers elles l'activité de 
1 -nagmation ; celle-ci forme des associations d'idées 

II. De**. Ht. de l'Homme monl. 






— 66 — 

favorables à leur but; les passions les justifient à l'en- 
tendement qui les reçoit, et il en résulte des jugements 
faux, ou des préjugés personnels qui, fourvoyant la sensi- 
bilité, lui font produire des sentiments de rapport per- 
vers et entraînent ainsi la dissolution des mœurs. 

La troisième est toute à notre avantage, si nous savons 
en faire usage. Celle-ci ne cherche pas, comme les précé- 
dentes, à nous préoccuper de rapports supposés, à nous 
les faire préjuger, et à forcer ainsi le sentiment de sou- 
scrire à ces rapports. Son umique objet est d'éclairer le 
sentiment et de lui donner sa véritable direction. Pour y 
parvenir, elle nous fait reviser nos idées acquises et réfor- 
mer nos jugements; elle nous porte à nous replier sur 
nous-mêmes, à sonder le fond de notre être, et bientôt 
l'entendement se fait de notre nature des idées justes ou 
conformes à la réalité, lesquelles font naître dans l'âme 
un vif sentiment de leurs rapports à nous, et ce sentiment 
tourne vers eux toutes nos affections. La nature rentre 
donc alors dans ses droits; désormais elle prend toute 
autorité sur nous, et sa marche est si ferme, que rien ne 
saurait plus la faire dévier. Et comment céderait-elle? 
L'expérience et la raison la justifient. 

Ainsi, c'est par l'ignorance que les mœurs se dé- 
pravent, par les lumières qu'elles s'épurent, et c'est par 
la réflexion que l'homme s'éclaire. Il est donc vrai de 
dire que c'est au pouvoir qu'il a de réfléchir qu'il doit 
d'être à la fois intelligent et moral. 

Les instincts ont un ordre de développement qui 
donne à chaque âge un caractère propre. 

Ceux qui veillent à la conservation individuelle et à 
l'évolution du physique sont les seuls qui régnent dans 
l'enfance. Alors l'organe de la reproduction est dans un 

5. 



-6 7 - 
engourdissement complet, et le système nerveux ne vit 
encore que d'une vie de dépendance. Aussi le natur 
delenfantporte-t.il l'empreinte de cette circonscription 
du sentiment I, est personnel, sans générosité, et i In a 
que des attachements intéressés. Il ne connah de légi! 
time que ses désirs, de mal que la douleur ou ce que 
ses parents éprouvent: car la conscience ne peut être 
encore que l'effet d'une croyance. Ses besoins le'renden 
dépendant; son ignorance, crédule; sa faiblesse, docile 
ou soumis l'autorité; mais il aspire à devenir fort pou 
se suffire à lui-même. P 

Dans la jeunesse, où l'organisation acquiert son plus 

l 8 sltr def ; rCeetdedével °PP— t,onvoit P araL 
instinct reproducteur, et, avec lui, ceux qui tiennent a 
la conservation de l'espèce; mais les sentiments réfléchis 
ne sont encore, pour ainsi dire, que dans l'enfan 
Le ,eun h m donc présom • 

prenant; mais il est expansif, sociable, plein d'attache- 
ment et jaloux de plaire. Son cœur passionné, séduit par 
les prestiges de l'imagination, ne voit de bonheur dans a 
-e que par l'amour. C'est le fondement de tout 
ss espérances, le terme de son ambition, et le pri " 

Dan s s s rts '°; la r rce de ses pius beiies — " 

Dans 1 âge viril, ou l'amour, qui n'est plus tyrannioue 
laisse au cœur plus de calme, et plus de îi berté à l'espri ' 

ceZ^T £™ ^««^ * -nsibi.ité se co n- 
centre elle se réfléchit sur le moi, et elle appelle plus 
particulièrement sur lui les regards H, P ,!, 

ce, K époquc est ceIlc du jx%::z2îzz 

™<nora M Aussi r homme , fort de ,,,*« 

b so ÏÏTï-^T* 11 «'ors p lus oue jamais ,e 
besom dacquenr,etde naître a l a propriété. Alors il 






— 68 — 
paraît avide de considération, d'honneur et de pouvoir : 
c'est le règne de l'ambition. Alors aussi, on a une estime 
de soi-même mieux sentie, un amour-propre plus réflé- 
chi, plus ombrageux, et l'on sent plus vivement ses 
droits, ainsi que ceux de l'humanité. 

Dans la vieillesse, où l'organe conservateur de l'espèce 
cesse ses fonctions, l'instinct de reproduction disparaît, 
et avec lui s'évanouissent toutes les affections aimantes, 
toutes les émotions de l'âme, sociales, généreuses, désin- 
téressées. En même temps, les fluides excitants s'appau- 
vrissent; le système nerveux sympathique s'engourdit; 
et dès lors plus de projets d'acquérir, plus de passions 
ambitieuses et plus de sentiments réfléchis. Que reste-t-il 
donc au vieillard? L'instinct de conservation: c'est par 
lui qu'il tient à la vie et à ce qu'il possède, et c'est lui qui 
le rend égoïste et temporiseur. 




-6g 







CHAPITRE XXX. 

Conclusion. 

es instincts sont des sentiments de rapport qui 
ont pour principe générateur des impressions 
produites dans le centre de la vie intérieure. 
Ce centre reçoit trois sortes d'impressions. 

Les premières lui viennent des organes viscéraux qui 
sont dans sa dépendance ; ils ne font que lui transmettre 
par elles leurs tendances organiques. Les sentiments 
qui en résultent forment nos instincts physiques pri- 
mitifs. 

Les secondes se forment dans le sein de l'organe céré- 
bral, qui les renvoie à l'organe du sentiment. Elles 
donnent lieu à des sentiments de rapport réfléchis qui 
constituent nos instincts moraux primitifs. Ces impres- 
sions réfléchies pourraient-elles être étrangères à l'or- 
gane du sentiment et s'y trouver sans rapport? Elles 
ne sont que les expressions partielles des mouvements 
propres de l'organisation. 

Les troisièmes sont externes et lui sont transmises par 

lecerveau,quilesreçoitdessens.Ellesdonnentnaissance 
a des sentiments de rapport flatteurs ou répulsifs sui- 
vant qu'elles sympathisent avec nos tendances primitives 
ou qu'elles leur sont contraires. Ce sont nos instincts 
secondaires, dont les uns sont physiques, et les autres 
moraux, selon qu'ils se rapportent à l'une ou à l'autre 
classe de nos instincts primitifs. 

Tous nos sentiments instinctifs se rapportent et se font 



il 



— 7 o — 
sentir dans la région épigastrique. Le lieu de leur rap- 
port ne peut être que nerveux, puisque toutes les impres- 
sions sensibles prennent leur origine aux extrémités 
nerveuses. Il doit appartenir au système nerveux sympa- 
thique et en être le centre, puisqu'il reçoit toutes les 
impressions des viscères que ce centre régit. Il doit être 
en correspondance avec le système nerveux cérébro- 
spinal, puisqu'il n'y a qu'un centre sensitif où toutes les 
impressions doivent aboutir pour qu'elles se trans- 
forment en sensations, et un centre de perception où les 
sensations se consomment et se perçoivent. Ce sens 
interne ne peut donc avoir son siège que dans le plexus 
soléaire ou le réseau nerveux qui est commun aux gan- 
glions semilunaires ; car c'est lui seul qui paraît remplir 
toutes ces conditions. 

De même que tous les autres organes, et comme centre 
de la vie, le sens interne a une activité propre, et les 
impressions qu'il reçoit sont pour lui comme autant de 
causes impulsives qui la provoquent. Cette activité se 
développe en trois temps et par trois sortes d'actions. 
i° Au début de l'impression, il s'agite, il se tend et s'érige 
vers elle. i° Il se modifie, il s'affecte et il se met en rap- 
port ou en opposition avec l'action impressive, suivant 
qu'elle s'accorde avec son mode d'activité, ou qu'elle le 
contrarie. 3° Il réagit ensuite convenablement à l'im- 
pression. Mais cette réaction est de la part de l'organe un 
acte spontané, une détermination propre qui a deux 
effets, dont l'un se dirige sur lui et le fait graviter vers 
l'objet de l'impression, et l'autre le porte au dehors et le 
fait tendre vers sa possession, lorsque l'impression est 
accueillie ; dans le cas contraire, ces deux effets sont répul- 
sifs. Or, le premier mouvement produit dans l'âme une 



— 7i — 
émotion; le second, une affection déterminante; et le 
troisième, deux déterminations morales, un goût et un 
appétit ou une répugnance et de l'éloignement, selon la 
nature de l'affection que l'impression a fait naître. C'est 
donc à l'instinct que nous devons nos premières déter- 
minations. 

L'instinct est une faculté spécialement chargée de 
nous faire connaître les rapports qui intéressent le plus 
vivement notre existence physique et morale. L'expé- 
rience des sens ne saurait la remplacer : elle serait tou- 
jours tardive et souvent infructueuse. La raison pourrait- 
elle en tenir lieu? Les rapports de l'instinct lui sont 
inaccessibles : elle ne juge ou n'infère que de ce qu'elle 
voit par la comparaison de deux ou plusieurs perceptions 
entre elles, et, dans tout ce qui est du ressort de l'instinct, 
l'un des corrélatifs nous manque pour pouvoir com- 
parer; l'instinct nous le suggère en même temps que sa 
relation. 

Les sens externes président à la vie extérieure, ils nous 
manifestent les êtres qui nous environnent. Le sens 
interne préside à la vie intérieure, il nous fait connaître 
les résultats de ce qui se passe au dedans de nous. Par 
les sens, la nature se met en rapport avec nous ; par l'in- 
stinct, nous établissons nos rapports avec elle. Les sens 
nous répandent hors de nous; l'instinct ramène tout à 
nous. Les sens nous rattachent à la nature comme partie 
du grand tout; l'instinct coordonne la nature à nous 
comme centre particulier. 

L'instinct complète les sensations. Car si les sens nous 
procurent la perception des causes externes, l'instinct 
nous donne le sentiment de leur rapport à une existence 
actuelle et la conviction de leurs réalités présentes; s'ils 



Hl 






— 7 2 — 
nous offrent les images des corps, lui y ajoute le sentiment 
de l'objet représenté et nous fait perdre de vue la repré- 
sentation. Il complète les sensations, en ce que lui seul 
donne du prix aux objets, qu'il signale à l'attention, et 
que sans lui les sensations ne seraient pour nous qu'une 
indifférente série de phénomènes sensibles, une vaine 
fantasmagorie. 

Mais si l'instinct est le complément des sensations, à 
leur tour, celles-ci sont le complément de l'instinct. Par 
lui-même, celui-ci est vague, indéterminé, tant qu'il ne 
connaît pas son but ; il cherche sans direction, tant qu'il 
ne voit pas où il doit tendre. Les sens lui donnent à con- 
naître ce but, en le lui offrant dans le tableau collectif des 
objets qu'ils lui représentent; c'est lui ensuite qui le dis- 
tingue et s'y attache. 

L'instinct est le premier mobile de nos affections, la 
cause primitive de nos premières déterminations et le 
principe de l'ordre moral de nos inclinations. C'est lui 
qui nous lie sympathiquement à nos semblables et élar- 
git ainsi le cercle de nos affections; qui donne à nos 
actions le caractère de la moralité, en nous faisant préfé- 
rer l'honneur et l'humanité à tout intérêt personnel; 
qui nous dicte les préceptes de la loi naturelle, et qui les 
grave dans notre cœur; qui, sous le nom de conscience, 
nous adoucit ce que le devoir à de trop rigoureux, nous 
applaudit d'avoir bien fait, ou poursuitparle remords les 
infractions faites aux lois de la nature, et nous conduit 
au repentir. 

L'homme a donc en lui deux guides propres à le diri- 
ger dans le cours de la vie : la raison et le sentiment. 
L'une et l'autre, en effet, nous font juger des choses qui 
nous intéressent; mais la première a pour fondement 






-73 - 
l'expérience, et la seconde l'impulsion de la nature 
L'une nous offre des rapports de comparaison, l'autre 
des rapports de suggestion ; ceux de la première sont des 
rapports aperçus ; ceux de la seconde, des rapports sentis • 
les jugements de la raison sont réfléchis; ceux du senti- 
ment, des jugements naturels; enfin, la raison éclaire la 
volonté et la détermine par conviction ; le sentiment l'en- 
traîne et la fait agir de confiance. Quoiqu'ils diffèrent 
dans leurs procédés, l'une et l'autre cependant se prêtent 
un mutuel appui et convergent au même but, en ce sens 
que dans l'enfance ou dans la faiblesse de la raison, c'est 
le sentiment qui la prévient et la supplée, qui la' pré- 
munit ensuite contre le langage séducteur des passions • 
mais, en retour, lorsqu'elle est dans sa maturité et en 
plein exercice, c'est la raison qui justifie le sentiment et 
qui le redresse dans ses écarts, lorsque l'éducation l'a 
dépravé. 

Telles sont les fonctions du sentiment comme principe 
de suggestion. Mais son ministère ne se borne pas à l'in- 
stinct. Comme principe de conviction, il concourt encore 
a toutes les opérations de l'entendement, il en sanctionne 
les résultats, et il en est ainsi en quelque sorte le complé- 
ment. Je ne ferai qu'indiquer ici cette dernière influence 
parce qu'elle sera par suite plus amplement prouvée dans 
tout le cours de l'ouvrage. 

On vient de voir d'abord qu'elle concourt aux juge- 
ments de faits, en ajoutant aux sensations le sentiment 
de leur rapport à une existence actuelle et la conviction 
de leurs réalités. Il concourt aux jugements d'expérience 
en nous attestant la nouveauté ou le retour de nos sensa- 
tions. Il intervient aussi dans les jugements de pré- 
voyance, en ajoutant aux produits de l'imagination le sen- 



— 74 — 
timent de leur rapport à une existence future, et en nous 
faisant croire à la réalité de ces pressentiments. Il 
coopère enfin à la formation des jugements d'observation, 
en ce qu'il soutient les efforts de l'attention et la dirige 
vers les objets qui l'intéressent, qu'il s'attache fortement 
aux idées jugées conformes aux réalités et donne à l'évi- 
dence un nouvel appui et une entière sécurité. 




LIVRE TROISIÈME 




DES PASSIONS 



CHAPITRE I. 

Des passions en général. 

n a beaucoup écrit sur les passions; malgré 
cela, leur analyse philosophique est à peine 
ébauchée, parce qu'on s'est plus attaché à en 
décrire les effets qu'à remonter à leurs causes. Il est sans 
doute utile d'en avoir décrit les caractères et fait connaître 
pour ainsi dire la physionomie et le tempérament de cha- 
cune d'elles : le peintre ne peut les faire revivre sur la toile 
qu'en rendant fidèlement leur expression; le moraliste a 
besoin de savoir quelles sont leurs tendances, pour en 
prévoir les effets et en faire redouter les suites. Mais il 
eûfétéplus avantageux de rechercher leur origine, de dé- 
couvrir les mouvements physiques qui les déterminent, 
et la manière dont on peut agir sur elles, parce que 
cette connaissance peut seule nous fournir les moyens de 
les maîtriser et de les contenir dans leurs justes limites. 
On ne peut qu'applaudir encore aux efforts de ceux qui 
ont voulu nous apprendre l'usage qu'on doit faire des 



M 



! 







_ 7 6_ 

passions dans le commerce de la vie. Mais comment pres- 
crire des règles certaines sur leur usage, si l'on ne connaît 
pas leurs véritables fonctions ? Et comment s'assurer de 
ces fonctions, si l'on ignore quel est le principe de leur 
génération, et quelles sont les causes qui en développent 
l'activité ? 

Dans la vue d'atteindre à ce double but, je me propose 
donc de m'occuper ici spécialement de l'origine et de la 
génération physique des passions. Ce n'est qu'en étu- 
diant à fond leur mécanique qu'on peut espérer de par- 
venir enfin à une véritable théorie des passions. 

Les passions sont des affections vives plus ou moins 
tumultueuses et passagères, qui s'excitent et se font 
sentir dans la région épigastrique, et dont le but est de 
nous attirer vers un objet comme un bien, et de nous 
faire aspirer à sa possession ou de nous en repousser et 
nous le faire fuir. 

Considérées physiquement, elles sont le résultat de 
mouvements spontanés produits dans le centre nerveux 
de la vie intérieure, et déterminés par des impressions 
modifiantes externes ou par des impressions internes de 
même nature. Beaucoup d'autres impressions non modi- 
fiantes peuvent aussi déterminer ces mouvements; mais 
elles ne doivent cet avantage qu'à leur correspondance 
ou à leur opposition avec les tendances du centre épi- 
gastrique, et au pouvoir qu'elles ont, en raison de cela, 
de les susciter, en fortifiant ou en contrariant leur action. 
Les passions ne sont donc autre chose que des affections 
instinctives dans un état d'irritation, et tout ce que les 
instincts ont d'impulsif leur est applicable. 

Dans les passions, de même que dans les instincts, il 
y a trois sortes d'actions propres qui ont lieu dans le 



— 77 — • 
centre nerveux épigastrique, à la suite d'une impression 
reçue. Il s'agite et se tend; il s'affecte et se met en rap- 
port avec l'impression; il réagit ensuite convenablement 
à l'action impressive, et cette réaction a deux effets: 
l'un sur lui et l'autre hors de lui. Correspondamment, 
il y a dans l'àme une émotion, une passion proprement 
dite, et deux déterminations affectives, dont l'une l'in- 
cline fortement vers l'objet de l'impression ou l'en re- 
pousse, et l'autre le lui fait rechercher ou fuir, suivant 
la nature de l'impression et le mode affectif qu'elle a fait 
naître dans le centre. Les deux premières détermina- 
tions sont connues sous les noms d'amour ex désir; les 
secondes, sous ceux de haine et aversion. Dans l'instinct, 
où elles n'ont pas de but déterminé, elles prennent les 
noms de goût et appétit ou antipathie et répugnance. 

Comme les mouvements organiques du centre naissent 
l'un et l'autre à la suite d'une impression, les affections 
qui leur correspondent sont subordonnées entre elles; 
de manière que c'est le sentiment qui produit l'émotion, 
l'émotion qui excite la passion, et la passion qui fait 
naître les déterminations. 

Le centre épigastrique est tout actif dans les passions; 
il l'est dans ses émotions et ses affections comme dans 
ses déterminations, puisque c'est lui qui, excité par 
l'impression des sens, imprime le mouvement géné- 
rateur des passions. Il en est de même de l'âme : quoique 
ses mouvements ne soient que consécutifs à ceux du 
centre, et qu'ils en dépendent, c'est toujours elle qui 
s'émeut, s'affecte et se détermine; telle est du moins sa 
conviction. 

Le plaisir et la douleur physiques ont éminemment la 
vertu d'exciter les passions; tous les sentiments instinc- 



B 



I 



I 









- 7 8- 
tifs qui s'élèvent au degré du besoin ont aussi le même 
pouvoir sur elles ; mais ils n'en jouissent que parce qu'ils 
sont tous affectifs et de nature à nous plaire ou à nous 
offenser. Il est donc vrai de dire que le plaisir et la dou- 
leur sont les causes déterminantes des passions. 

Les passions et les affections instinctives ont en com- 
mun une même origine physique, un même but final et 
les mêmes moyens. Elles ne diffèrent entre elles qu'en 
ce que : i° les instincts sont par eux-mêmes vagues, sans 
but déterminé, sans direction, et que leurs tendances 
sont générales, parce qu'ils ne connaissent pas leur objet, 
tandis que les passions ont toutes un côté intellectuel, 
c'est-à-dire un objet présent en vue, et que leurs déter- 
minations sont spéciales; 2° que les sentiments instinc- 
tifs sont moins fortement impulsifs, que leurs affections 
sont plus douces et continues, qu'elles nous impriment 
leurs tendances et nous y portent invinciblement, plutôt 
par la continuité de leur action que par leur intensité, et 
qu'elles entraînent insensiblement la volonté, au lieu 
que les passions sont plus ou moins turbulentes, ora- 
geuses et passagères, qu'elles nous attirent vers leur 
objet ou nous en repoussent avec violence, et qu'elles 
exercent une influence tyrannique sur la volonté. Dans 
les passions, le sentiment excitateur est un besoin, 
l'émotion un trouble, un saisissement, l'affection un 
tourment, une véritable passion, et le goût et l'appétit 
un amour et un désir. 

Parmi les passions dont notre cœur est agité, il en est 
qui ont pour but la connaissance d'un objet ou la jouis- 
sance de quelque idée, et pour terme leur contemplation; 
il en est d'autres dont le but est la possession d'un bien, 
et le terme une action. Mais il en est aussi qui ont pour 



— 79 — 
principe le résultat d'une action, pour but le contente- 
ment de soi et pour terme une modification de la .'sen- 
sibilité conforme à ce résultat. Il y a donc des passions 
purement affectives, qui ne s'adressent ni à l'entende- 
ment ni à la volonté, et il faut en conclure que le mot 
passion est plus spécialement applicable aux actes du 
centre épigastrique par lesquels il s'émeut et s'affecte, 
qu'à ses propres déterminations. Celles-ci sont les ten- 
dances mêmes de l'organe central vers l'objet de l'im- 
pression, celles-là en sont les mobiles, et ce sont elles 
qu'on a principalement en vue dans les passions. 

Le cerveau n'est pas le siège physique des passions, 
pas plus que celui des affections instinctives. Comme 
centre des sensations et de l'entendement, il est bien 
chargé de montrer aux instincts leur but, de leur offrir 
des motifs, et, sous ce rapport, il est un puissant auxi- 
liaire de leur développement. Comme organe de la 
volonté, il en est bien l'agent le plus ordinaire; mais les 
passions ne se forment pas dans son sein. Ce qui le 
prouve, c'est : i° qu'elles sont dans la dépendance des 
fonctions de la vie intérieure, qu'elles en suivent les 
variations, qu'elles en éprouvent les altérations, et 
qu'elles changent de caractère dans les hommes en 
raison du tempérament, du sexe, de l'âge, du climat, 
du régime et des maladies, tandis que le cerveau n'a 
aucun pouvoir modifiant direct sur elles; 2° que l'effet 
des passions se porte directement sur les viscères de la 
vie intérieure et en troublent les fonctions le plus sou- 
vent sans que les phénomènes intellectuels en soient 
altérés, ou lorsqu'ils le sont, ce n'est que consécutive- 
ment à la lésion des fonctions viscérales; 3° qu'à notre 
insu, et contre le gré de notre volonté, elles donnent à la 



I 









— 8o — 

figure une expression, un accent à la voix, et à l'habi- 
tude du corps une attitude propre à chacune d'elles ; 
et que, lorsque les affections sont très vives, elles se 
portent directement sur le moteur de la puissance mus- 
culaire, et elles le font agir sans que l'intervention volon- 
taire du cerveau puisse s'y opposer. 

Comme ces trois effets intéressent essentiellement la 
théorie des passions, je crois devoir entrer dans quelques 
développements sur chacun d'eux. Il est important, 
d'ailleurs, de bien constater que les passions ont leur 
origine et leur terme dans la vie intérieure. 




— 81 — 




CHAPITRE II. 

De l'influence du tempérament, du sexe et de l'âge 
sur les passions. 

ous les hommes n'ont pas la même constitu- 
tion : elle varie chez eux de six manières. Elle 
est même susceptible de varier dans les indi- 
vidus humains, en raison du sexe et de l'âge. Or, on 
remarque que les passions ont, dans chaque constitu- 
tion, un caractère qui lui est analogue, et qu'elles en 
suivent tous les changements. 

Dans le tempérament sanguin, qui se distingue par 
une ample poitrine et une grande capacité abdominale 
par la souplesse des solides, par un pouvoir excitant 
parfaitement en rapport avec la puissance nerveuse, et 
où toutes les fonctions propres à l'entretien de la 'vie 
s'opèrent avec aisance, les passions sont promptes 
expansives et inconstantes. 

Le sanguin est particulièrement porté à la gaieté et 
à la jouissance. Le bien-être et le contentement de soi 
qu'il éprouve lui donnent une forte dose d'amour-propre 
assez grossier même pour ne pas dissimuler aux yeux 
de ses semblables l'estime particulière qu'il fait de sa 
personne. Passionné pour les plaisirs des sens, la vo- 
lupté, chez lui, l'emporte surtout: les festins, la bonne 
chère, les jouissances de la société, font sa principale 
affaire. Il met à poursuivre les plaisirs autant d'opi- 
matrete et de constance que les autres tempéraments 
pour une entreprise importante. Sans être irréligieux, 

II. Dess, El. de l'Homme moral. 

o 






'r|l ':;.;;! 







— 82 — 

l'idée d'une autre vie ne l'occupe guère: tout entier dans 
le présent, il respecte le culte rendu à l'Être suprême, 
mais jamais il nen lit une affaire sérieuse et personnelle. 
Jamais on ne vil un sanguin se ronger de soucis pour 
arriver à la gloire ou aux honneurs : ce n'est pas qu'il 
les dédaigne; mais il faudrait, pour y arriver, s'imposer 
des privations, et il ne saurait y consentir. 

Chu/, le bilieux, qui est remarquable par une grande 
capacité du thorax et de l'abdomen, par la fermeté des 
tissus, par la grosseur des vaisseaux sanguins, la prédo- 
minance du foie, et OÙ le pouvoir excitant du sang, con- 
tinuellement activé par une grande allluence des sucs 
biliaires, impressionne fortement la puissance nerveuse, 
les j-iassions sont impétueuses, dominatrices, inflexibles 

et fougueuses. 

Toujours inquiet et dans une agitation intérieure, le 
besoin d'agir le tourmente sans cesse. Éminemment 
ambitieux, il court après les honneurs, la gloire et le 
pouvoir avec une extrême avidité; les dangers et les 
obstacles, loin de le décourager, ne font que l'irriter. 
Son âme, grande et insatiable, s'élance volontiers vers 
les idées d'un avenir plus proportionné à ses désirs; 
mais, bien souvent, les idées religieuses ne sont chez lui 
qu'une compensation du pouvoir ou des richesses de ce 
monde, qu'il ne peut obtenir. Dans ses rapports avec les 
hommes, il est lier, méprisant, dissimulé, vindicatif et 
violent dans sa colère, ("est a cette classe d'hommes 
qu'appartiennent les conquérants, les usurpateurs et les 
chefs de sectes religieuses. 

Le mélancolique se signale ordinairement par une 
poitrine étroite, un ventre plat, et dans un état de con- 
Strictioil habituel, par un pouls dur et serré et une ri^>i- 
o. 






— 83 — 
dite générale dans tous les tissus. Tout annonce de la 
gêne et de l'embarras dans les fonctions vitales. Chez 
lui, les solides sont dans un plus grand rapport que les 
fluides, et le sang rouge domine le sang blanc; mais le 
pouvoir excitant de ce sang, quoiqu'il soit très éner- 
gique, ne produit dans le système nerveux qu'une sensi- 
bilité concentrée, en raison de la sécheresse des tissus. 
Aussi les passions de ce tempérament sont-elles pro- 
fondes, réfléchies, tenaces, réservées et furtives : on 
dirait qu'elles se développent par incubation, et comme 
le feu sous la cendre. Quelquefois, néanmoins, elles sont 
explosives, et elles s'échappent comme un torrent qui 
rompt ses digues. 

Les mélancoliques sont naturellement tristes ou sé- 
rieux, parce que l'état de gêne dans lequel toutes les 
fonctions s'opèrent leur procure un sentiment habituel 
de malaise. Peu portés aux plaisirs des sens, chez eux 
l'amour est plutôt une affection du cœur qu'un besoin 
physique à satisfaire. Religieux par tempérament, l'espé- 
rance d'une autre vie est un besoin pressant pour les 
âmes qui languissent dans un malaise continuel. Aussi 
est-ce à cette classe d'hommes qu'appartiennent les ascé- 
tiques, les illuminés, les visionnaires et les extatiques. 
Plus attachés à leurs idées qu'aux choses positives, ils 
méprisent le pouvoir, les honneurs et les richesses. Dans 
leurs rapports sociaux, ils sont méfiants, soupçonneux à 
l'excès, et d'une colère violente, mais longtemps retenue. 
Dans le lymphatique, où les organes de la nutrition, 
quoique souvent bien développés, jouissent d'une faible 
énergie, et où, conséquemment, les sucs sont mal éla- 
borés, le sang faiblement excitant et moins abondant 
que les humeurs lymphatiques, et les solides lâches, peu 









— 84 — 
contractiles, les passions sont traînantes, méticuleuses, 
sans énergie et peu durables. 

Les sujets qui appartiennent à ce tempérament sont 
sérieux sans tristesse, froids sans indifférence, et réservés 
sans méfiance. Ils ont peu de penchant pour les plaisirs 
des sens; la modération ou l'abstinence sur ce genre de 
jouissances ne leur coûte guère. Ils aiment la religion et 
tout ce qui est relatif à son culte; mais ils n'en sont ni 
les martyrs ni les ardents confesseurs. Ils recherchent 
volontiers les honneurs, le pouvoir et les richesses, lors- 
qu'ils peuvent y arriver sans éprouver de trop grands 
obstacles. Ils sont envieux; la prospérité d'autrui les 
blesse; d'un amour-propre vain, pusillanimes et sujets à 
de petites colères, sans être vindicatifs, ils conservent 
longtemps de la rancune. En un mot, on ne trouve 
dans ce tempérament ni de grands vices ni de grandes 

vertus. 

Dans le tempérament dit nerveux, on observe une 
prédominance générale des systèmes nerveux sur les 
organes musculaires, et la prédominance particulière du 
système nerveux sympathique sur le cérébral. On ob- 
serve, en outre, que les systèmes sanguins et lympha- 
tiques y sont entre eux dans un juste rapport; ce qui 
donne des tissus délicats, des fibres minces, élastiques, 
très contractiles, et une grande susceptibilité nerveuse, 
spécialement dans les nerfs de la vie intérieure. Aussi 
se fait-il remarquer par des passions vives, ardentes, 
excessives, mais volages et changeantes. 

Le nerveux se signale par sa petite taille : c'est l'homme 
en miniature. Il est naturellement gai et sémillant, mais 
passant rapidement de la gaieté à la tristesse et de la 
tristesse à la gaieté, porté aux plaisirs des sens et de la 




— 85 — 
société, mais toujours d'une manière délicate. Les hon- 
neurs, le pouvoir et les richesses le flattent peu ; mais il est 
très jaloux de l'estime de ses semblables. Les sentiments 
religieux ont un libre accès dans son cœur, et il y tient 
même au milieu de ses écarts momentanés. Il est tendre, 
aimant, compatissant, désintéressé; mais il est léger et 
inconstant. Il se montre affable à tous, gracieux, préve- 
nant et jaloux de plaire : il a le sentiment trop vif de sa 
faiblesse physique, et trop de confiance en ses moyens 
moraux, pour ne pas compenser ce défaut de forces par 
les qualités du cœur. Les grâces et l'amabilité ont sur 
les hommes un pouvoir plus assuré et moins tyrannique 
que l'empire des forces physiques. 

Le tempérament athlétique est frappant par la prédo- 
minance colossale de l'appareil musculaire sur le système 
nerveux; mais ce développement excessif des organes 
moteurs, qui est tout à l'avantage des forces physiques, 
ne se fait qu'aux dépens de la susceptibilité nerveuse' 
Aussi la sensibilité chez lui paraît sourde, obtuse, et les 
passions sont habituellement douces, lentes à s'irriter 
mais redoutables dans leur développement. L'athlétique' 
est naturellement bon, d'une humeur pacifique et d'un 
commerce facile. Il n'a pas d'autre amour-propre que 
celui de se prévaloir de ses forces, et d'autre ambition 
que de les mettre en évidence. On dirait qu'il ne se sent 
vivre que lorsqu'il peut agir. 

Dans la femme, le caractère des passions correspond 
de la même manière à son mode d'organisation, qui est 
éminemment nerveux et appartient essentiellement au 
tempérament de ce nom. Chez elle, en effet, on observe 
une puissance nerveuse, susceptible, délicate, un pou- 
voir excitant, vif, et une force motrice faible, mais très 






— 86 — 
excitables. Il doit donc résulter de ces dispositions dans 
l'organe nerveux une impressionnabilité prompte, mais 
peu de persistance et une grande successibilité dans les 
impressions; et dans les organes musculaires une exces- 
sive mobilité et des efforts peu soutenus. Or, la première 
qualité donne lieu à des affections promptes et ardentes, 
qui font que la femme s'attache facilement et avec cha- 
leur, mais qui la rendent capricieuse, inconstante et 
légère, parce que ses affections sont changeantes et peu 
durables. La seconde qualité la rend timide, réservée et 
artificieuse : le sentiment de sa faiblesse la préoccupe 
trop pour ne pas chercher à obtenir par la ruse ce qu'elle 
ne saurait obtenir par la force. 

On sera peut-être étonné de voir que, dans les der- 
niers tempéraments, nous ayons établi en principe 
que le développement excessif de l'appareil musculaire 
émousse la susceptibilité nerveuse, et, réciproquement, 
que la prédominance du système nerveux nuit à l'évo- 
lution des forces motrices. Mais c'est un fait physio- 
logique mis hors de doute par la prédominance acciden- 
telle de l'un ou de l'autre système que l'on observe dans 
certains états morbides. Ne sait-on pas que, dans les 
maniaques, le Robur pliysicum augmente à mesure que 
les fonctions intellectuelles et affectives se dépravent? 
que, chez les épileptiques, la fréquence des accès con- 
vulsifs use sourdement la sensibilité et dégrade le sen- 
timent? que, dans l'extase, au contraire, et dans le 
magnétisme animal, à proportion que la sensibilité se 
concentre, qu'elle s'exalte intérieurement et semble se 
réfugier dans l'épigastre, les organes du mouvement et 
ceux des sens tombent dans l'inertie et dans une espèce 
de sommeil plus ou moins profond ? 






-8 7 - • 
Ce fait prouve évidemment que les forces sensitives et 
les forces motrices tiennent à un même principe, et qu'il 
n'y a dans chaque individu qu'une dose déterminée de 
puissance nerveuse. 

Le développement successif des organes n'apporte pas 
moins de différence dans les passions que les tempéra- 
ments. Dans l'enfance, la pulpe nerveuse est peu consis- 
tante ; l'excitation du sang est vive, et la force motrice 
très faible. Aussi cet âge se fait-il distinguer par des 
affections vives et des désirs impatients, par le passage 
rapide de la joie à la tristesse, et des pleurs aux ris, par une 
timidité intéressante et une disposition à la frayeur, dispo- 
sition que le sentimenthabituel de sa faiblesse entretient. 
Dans la jeunesse, la pulpe nerveuse, prenant plus de 
consistance, devient capable de recevoir des impressions 
plus fortes et plus durables; l'excitation du sang, sans 
perdre sa vivacité, acquiert plus d'énergie ; la force mo- 
trice se déploie et se trouve en état de répondre à l'exci- 
tation. En même temps, on voit les passions devenir plus 
fortes, plus expansives, et prendre un caractère d'entraî- 
nement: c'est l'époque des attachements en tout genre et 
du dévouement. On est confiant, présomptueux, plein de 
courage, de hardiesse et même de témérité. 

Dans la virilité, la pulpe nerveusecommence à se dessé- 
cher ; le pouvoir excitant perd de son énergie, et la fibre 
musculaire durcie oppose plus de résistance. La circula- 
tion, moins active, se concentre dans les viscères et y 
devient une source plus puissante d'excitations internes. 
C'est aussi l'âge où toutes les passions sont réfléchies, et 
les émotions concentrées. On est naturellement inquiet, 
soucieux, prompt à concevoir de la haine, et d'une colère 
profonde qui fait pâlir. C'est le règne de l'ambition, de 



I 






— 88 — 

l'envie et de l'intrigue. Plein d'une prévoyante appréhen- 
sion pour écarter les dangers, on brille par la constance à 
supporter le mal qu'on n'a pu éviter. 

Dans la vieillesse, la pulpe nerveuse, plus desséchée, se 
prête difficilement aux impressions ; le pouvoir excitant, 
plus appauvri, n'exerce que très imparfaitement son action 
stimulante; la puissance nerveuse, faiblement impres- 
sionnée, ne produit que des réactions languissantes; les 
fibres, devenues rigides,|opposent tropderésistanceàl'im- 
pulsion motrice. C'est alors aussi qu'on est froid, indif- 
férent, d'une humeur fâcheuse, et sujet à de petites 
colères : on est porté à l'égoïsme et à l'avarice, parce 
qu'on se sent trop dépourvu de moyens pour être géné- 
reux; enfin, l'on est craintif et pusillanime, parce qu'on 
est trop faible pour attaquer ou pour résister. 

On voit que je ne fais que donner un léger aperçu des 
modificateurs de la sensibilité, mon but n'étant pas d'en 
approfondir l'action. D'ailleurs cet objet a été si savam- 
ment traité par Cabanis qu'il ne reste plus rien à 
désirer. 








-8 9 - 

CHAPITRE III. 
Influence du climat sur les passions. 

i l'on considère l'homme dans les divers cli- 
mats qu'il habite, il est impossible de n'être 
pas frappé de l'influence qu'ils exercent sur son 
organisation, et, par elle, sur sa sensibilité. 

On doit entendre par le mot climat la constitution de 
1 air propre à chaque région du globe : car les produc- 
tions du sol sont des substances nutritives qui con- 
cernent le régime. Or, l'air peut agir sur nous mécani- 
quement par son poids, physiquement par sa température 
et son degré de sécheresse et d'humidité, et chimique- 
ment par ses qualités constitutives. 

i° Personne n'ignore qu'une certaine pression atmo- 
sphenque donne du ton aux fibres, qu'un air trop pesant 
en comprime les forces et affaiblit leur ressort; que l'air 
devenant plus léger rétablit ce ressort ; et que, à son tour 
un air trop léger, comme celui qu'on respire sur le som- 
met des plus hautes montagnes, en débilite de nouveau 
les forces. On observe, en effet, que sous un air trop 
pesant ou trop léger on se sent oppressé, on vit péni- 
blement sans force, sans courage, dans la langueur et le 
degout de la vie; tandis que sous un air qui jouit d'un 
degré modère de pesanteur ou de légèreté, toutes les 
fonctions s'opérant avec aisance, on se" sent heureux d 

rjwg" expansif ' contem de soi ' piein de C - fi — 

On aurait tort, je pense, de croire que la pression 
variable de l'atmosphère ne produit sur la sensible 2 












— 9° — 
pareils effets qu'en donnant à la circulation du sang plus 
ou moins de liberté ou de gêne, et non pas encore en agis- 
sant directement sur les forces sensitives. Cette pression 
exerce les mêmes influences sur le pouvoir électrique des 
corps inorganiques. J'ai fait voir, en effet, dans un mé- 
moire, imprimé, je crois, en i8io,dans le Journal de Phy- 
sique, que si l'on fait agir un petit appareil électrique 
dans un vaisseau de verre clos, à fortes parois, et disposé 
de manière à pouvoir y condenser et raréfier l'air à 
volonté, j'ai fait voir, dis-je, que les premiers degrés 
de condensation de l'air renfermé dans le vase doublent 
et triplent l'effet électrique produit par le frottement ; 
mais que si l'on continue cette condensation jusqu'à ce 
que la pression soitégale àcelle d'une double atmosphère, 
l'excitation électrique est sans pouvoir, même sous un 
frottement plus énergique. En opérant de même dans un 
air progressivement raréfié, j'ai observé également que 
l'électricité s'est d'abord accrue considérablement, puis 
elle s'est graduellement affaiblie et définitivement éteinte, 
lorsque le manomètre n'a plus indiqué que trois ou 
quatre lignes de pression. Il est donc constant que le 
pouvoir électrique des corps inorganiques est soumis, de 
même que le pouvoir nerveux des corps vivants, à l'in- 
fluence des pressions atmosphériques. 

2° Le froid produit sur le principe des forces, qui n'est 
autre chose, selon moi, que l'agent électrique, un effet 
expansif; celui de la chaleur est une pression. Mais, mal- 
gré cette opposition d'action, l'un et l'autre, lorsqu'ils 
sont à un degré modéré, augmentent le ressort du fluide 
impondérable : le froid, en lui laissant plus de tendance à 
l'expansion ; et la chaleur, en le condensant et le concen- 
trant. C'est en raison de cela que les tissus organiques se 






— 9i — 
ressèrent sous l'influence du froid, et qu'ils se dilatent 
sous celle de la chaleur. Lorsque le froid devient intense 
et soutenu, ou la chaleur forte et continue, on remarque, 
au contraire, que l'un et l'autre affaiblissent et détendent 
le ressort de ce fluide : le froid, en l'abandonnant à toute 
son expansion; et la chaleur, en l'engageant plus fortement 
dans les liens de l'attraction, et lui faisant perdre ainsi sa 
force expansive. Seulement, dans le premier cas, les 
tissus acquièrent encore un plus grand degré de resser- 
rement, et, dans le second, une plus grande dilatation. 

L'action débilitante du froid et de la chaleur, lorsqu'ils 
sont ainsi continus et poussés jusqu'à un certain degré, 
aurait infailliblement pour terme l'anéantissement de 
l'action vitale, si la nature ne la combattait en mainte- 
nant la température des corps : dans le froid, par une res- 
piration et une circulation plus actives, en nous portant 
à nous mouvoir; et dans lachaleur, par une transpiration 
et une sueur abondantes, et en nous faisant chercher le 
frais. L'effet du froid a été de tout temps reconnu 
comme mortel quand les moyens indiqués pour nous en 
garantir sont insuffisants. Quant à celui de la chaleur, 
on sait que, lorsqu'elle est excessive, il n'est pas rare d'ap- 
prendre que des moissonneurs ont péri dans les champs, 
en succombant à l'ardeur du soleil. On sait aussi que, 
lorsque les chiens qui transpirent difficilement courent 
longtemps dans les champs sous un ciel brûlant, il leur 
arrive fréquement de tomber, accablés par la chaleur, 
sans mouvement et sans vie ; et ils périraient définitive- 
ment si l'on ne se hâtait de les secourir en leur jetant de 
l'eau sur le corps. 

Or, conformément à ces deux modes d'action des deux 
températures opposées sur le principe des forces, il est 



I 



II 










— 9 2 — 
d'observation aussi qu'une température élevée et con- 
stante, en même temps qu'elle énerve l'organisation, 
donne à l'homme une sensibilité précoce et exaltée, un 
penchant immodéré pour la mollesse et la volupté, une 
âme lâche, efféminée, et une puissance musculaire sans 
force et sans vigueur; tandis qu'un degré de chaleur 
moins élevé, ne faisant que seconder le développement 
des organes chacun dans son temps, et sans les hâter, 
donne une sensibilité vive, expansive, une forte ten- 
dance vers les plaisirs des sens, mais toujours délicate, 
et, pour ainsi dire, morale; des passions impétueuses et 
une puissance musculaire plus vigoureuse que forte. Il 
est encore d'observation qu'un degré de froid modéré 
donnant aux fibres du ton et de la fermeté et aux organes 
un surcroît d'action vitale, produit une sensibilité grave 
et posée, des penchants dociles et réglés, une tendance 
spéciale pour les travaux du corps et une puissance mus- 
culaire plus forte que vigoureuse; tandis qu'un grand 
degré de froid habituel, en resserrant les fibres et durcis- 
sant les tissus, donne une sensibilité engourdie, stupide, 
des passions brutales et une puissance musculaire plus 
robuste que forte et vigoureuse. 

On voit que les deux températures extrêmes nuisent, 
chacune à sa façon, au développement des organes mo- 
teurs : l'une, en exaltant la sensibilité ; l'autre, en la para- 
lysant. Celle-là la subtilise, celle-ci la stupéfie. Les deux 
moyennes températures ont cela de commun, que, par 
elles, les organes du sentiment et du mouvement se déve- 
loppent dans un juste rapport; mais elles diffèrent entre 
elles dans leur action, en ce que la première donne à 
l'ensemble de l'organisation des formes sveltes, apollo- 
niennes ; la seconde, des formes musculeuses, athlétiques, 






- 9 3 — 

et que l'une imprime à toutes les fonctions organiques et 
aux facultés morales qui en dérivent un caractère d'éner- 
gie et de vivacité, et l'autre un caractère de force et de 
gravité. 

Je sais que ce pouvoir excitant, que j'attribue à un 
degré de froid modéré, est considéré par les physiologistes 
comme l'effet de la réaction des organes vivants. Mais 
n'est-ce pas une supposition gratuite ? Cette prétendue 
réaction ne pourrait-elle pas n'être que le résultat direct 
de l'effet tonique produit sur la puissance nerveuse par 
l'impression du froid, et non pas une résistance active 
de l'organisation contre l'action sédative du froid ? Pour- 
quoi l'action tonique que produit une chaleur modérée 
ne serait-elle pas aussi l'effet de la réaction des organes, 
puisqu'une température élevée finit par être énervante 
comme le froid, et destructive de l'action vitale? D'ailleurs, 
j'ai prouvé, par une suite d'expériences, consignées en 
181 1, dans le Journal de Physique, que ces deux tempé- 
ratures opposées exercent sur le pouvoir électrique des 
corps inorganiques les mêmes influences que je leur sup- 
pose ici sur les corps organisés vivants, en faisant voir 
qu'un certain degré de froid ou de chaleur augmente 
le pouvoir électrique de la pile voltaïque et des tiges de 
verre soumises au frottement; et qu'un degré beaucoup 
plus élevé de l'un ou de l'autre anéantit ce pouvoir. 
Certes il n'y a pas là moyen de supposer une réaction. 

Il serait bien intéressant que ce fait pût être constaté 
et mis en évidence. On sent de quelle conséquence il 
pourait être pour la doctrine médicale, lorsqu'on se ver- 
rait forcé de reconnaître que deux causes diamétrale- 
ment opposées peuvent également produire l'état inflam- 
matoire ou la débilitation et l'anéantissement des forces. 



I 
I 



1 






— 94 — 
Il faudrait alors opposer les sédatifs aux causes exci- 
tantes qui agissent comme la chaleur, et des excitants à 
celles qui agissent comme le froid. 

3° Un air continuellement humide énerve aussi le 
principe des forces en détruisant son ressort; un air con- 
stamment sec le rétablit. On sait depuis longtemps que tel 
est aussi l'effet de l'humidité ou celui de la sécheresse sur le 
pouvoir électrique. C'est en perdant lui-même son ressort 
par l'humidité que l'air fait perdre le leur aux corps qu'il 
environne, et c'est en recouvrant le sien par la sécheresse 
qu'il leur redonne leur premier état. L'air humide abat, il 
attriste, il décourage, quelle que soit sa température. Un 
air sec, et qui n'est point accompagné d'un vent aride ou 
brûlant, inspire de la gaieté, il donne de l'alacrité et rend 
agile et dispos. 

4° L'air peut être encore plus ou moins grossier et 
méphitique, ou richement pourvu d'oxygène. Dans le 
premier cas, il agit comme sédatif sur le système ani- 
mal, soit en n'exerçant aucune action stimulante sur les 
surfaces nerveuses et sensibles des poumons, soit en ne 
fournissant pas au sang le principe dont il a besoin pour 
son excitation, et son résultat moral est de faire éprouver 
du malaise, de la langueur, et même des anxiétés précor- 
diales. Dans le second cas, il produit dans l'organe respi- 
ratoire deux effets contraires: il augmente par son action 
stimulante l'action nerveuse des surfaces pulmonaires, 
et, par elle, celle de tout le système nerveux, et il donne au 
sang un plus grand pouvoir excitant, en raison du prin- 
cipe vivifiant dont il le pourvoit. Tous les chimistes con- 
naissent le bien-être particulier que procure la respira- 
tion du gaz oxygène pur, et cette explosion de joie que 
fait naître celle du gaz exhilarant. 






- 9 5 - 
D'après ces données, il est aisé de concevoir : i° Pour- 
quoi les peuples qui vivent sous la zone torride sont con- 
templatifs et visionnaires, voluptueux à l'excès, jusqu'au 
libertinage, mous, lâches efféminés, sans force, sans 
activité et sans courage, et pourquoi les habitants des 
zones glaciales sont trapus et mal faits, stupides, durs, 
insensibles à la douleur comme au plaisir, grossiers, bru- 
taux, paresseux et plus robustes que forts. 2 Pourquoi 
ceux qui vivent sur les montagnes ou sur un plateau dans 

un air vif, sec et léger et dans une température assez élevée, 

mais égale, ont des passions vives, dominatrices, de la 
pétulance, de la gaieté; ils sont emportés, vindicatifs, cou- 
rageux, intrépides, d'une excessive activité, mais doués 
de moins de force que d'énergie : c'est le tempérament 
bilieux qui paraît dominer. Dans un pareilclimat,lorsque 
la température est variable, et que l'air passe alternative- 
ment de l'humide au sec, les passions deviennent incon- 
stantes, les goûts changeants, et les affections prennent un 
caractère de légèreté. 3° Il est encore aisé de voir pour- 
quoi dans les pays élevés du nord ou l'air est modéré- 
ment froid et d'une température peu variable, les affec- 
tions sont douces, les passions calmes, et la colère tardive, 
les hommes y sont remarquables par un grand dévelop- 
pement des forces musculaires, par une constance iné- 
branlable et une patience à toute épreuve, qui les rendent 
propres à de longs et forts travaux. 4° Pourquoi dans les 
régions les plus basses du globe, où l'air est pesant, 
humide et grossier, le sol marécageux, et la température 
peu variable, on est froid, indifférent, phlegmatique; on 
a des goûts peu prononcés, des passions traînantes, et 
de la lenteur dans les déterminations comme dans les 
mouvements. 5° Pourquoi, enfin, dans les pays brumeux 



I 
I 






-96 — 

et d'une température variable, où les forces passent 
brusquement de la détente à la tension, les solides de la 
dilatation au resserrement, et la circulation de l'épa- 
nouissement à la concentration, on a des affections pro- 
fondes, des passions obstinées, des désirs réfléchis, une 
activité soutenue et un courage opiniâtre. 

Dans tous les climats, l'homme est, de plus, soumis à 
l'influence des saisons, et cette influence est aussi le 
résultat de l'élévation et de l'abaissement périodiques de 
de la température produit par la révolution annuelle du 
soleil. Pour bien déterminer l'influence des saisons sur 
les passions, il faut donc encore avoir égard aux diverses 
actions de la température sur le principe des forces, 
telles que je les ai établies. 

Au printemps, les forces qui s'étaient engourdies par 
le froid reprennent du ressort, à mesure que la tempé- 
rature s'élève. En même temps, la puissance nerveuse 
s'accroît ; les fibres s'épanouissent, et le mouvement circu- 
latoire des fluides s'accélère. C'est aussi à cette époque 
qu'on se sent renaître à la vie, que la sensibilité se 
ranime, que les passions s'exaltent, que les désirs s'en- 
flamment, et que la plupart des animaux célèbrent 
à l'envi leurs amours par leurs chants ou leurs cris. 

En été, et lorsque la chaleur est parvenue à un degré 
élevé et soutenu, les forces s'affaiblissent et perdent de 
leur ressort. Alors, la puissance nerveuse se débilite, les 
tissus se relâchent, on éprouve une difficulté de vivre, 
et les animaux à sang froid, tels que les grenouilles et 
les crapauds, qui ne pourraient supporter sans péril ce 
degré d'énervation, en raison de la faiblesse de leur 
action vitale, se réfugient en silence dans des lieux frais 
et humides, et ne donnent signe de vie par leurs chants 



— 97 — 
qu'à l'approche de la pluie et au retour de la fraîcheur 
Alors aussi la sensibilité s'alanguit, les passions se 
tempèrent, les désirs s'attiédissent, le courage s'abat, 
et l'on n'a plus de goût que pour le repos et la mol- 
lesse. 

En automne ou l'abaissement progressif de la tempé- 
rature à lieu, les forces s'irradient de nouveau au dehors 
et reprennent du ressort, en même temps la puissance 
nerveuse se relève, les tissus se resserrent et l'action vitale 
acquiert plus d'énergie. A cette époque aussi la sensibi- 
lité se rehausse, les passions deviennent plus actives; on 
recherche le plaisir ; on se sent plus disposé à la gaîté 
et les forces morales renaissent. Ne serait-ce pas là 
la cause qui fait que quelques classes d'animaux entrent 
en rut en automne ou y rentrent pour la seconde 
fois ? 

En hiver, et par un froid vif et continu, le principe 
des forces se raréfie peu à peu et tend à perdre progressi- 
vement son ressort. Correspondamment la puissance 
nerveuse s'affaiblit graduellement, les tissus se resserrent 
de plus en plus, la circulation se ralentit et l'action vitale 
s engourdit. Les animaux à sang froid qui restent dans 
leurs retraites tout l'hiver dans un engourdissement pro- 
fond en sont la preuve. Alors aussi la sensibilité se con- 
centre et s'assourdit, les sentiments expansifs s'éva- 
nouissent, c'est le règne des passions sombres, tristes 
haineuses ; alors on songe plus à conserver qu'à acquérir 
on est plus patient que courageux et plus robuste que vi- 
goureux et fort. 

Ces diverses influences d'une température alternative- 
ment ascendante et décroissante sur la sensibilité se font 
également remarquer dans les différentes parties du jour. 

11. Dess. Et. de l'Homme moral. 






I 



I 








- 9 8- 
Qui ne sait pas, par exemple, que dans les beaux jours 
d'été, on se sent naître à la vie et au sentiment en respi- 
rant l'air frais du matin ; tandis que la sensibilité languit 
et qu'on est accablé vers le milieu du jour? Que sur le 
soir vers le coucher du soleil les forces se relèvent et la 
sensibilité se ranime, tandis que lorsque la nuit est close 
les forces se relâchent la sensibilité s'assoupit? On 
observe particulièrement ces effets dans les enfants et les 
oiseaux. Les premiers lorsqu'ils se portent bien se 
livrent à une folle gaieté le matin et le soir; les seconds 
chantent à l'envi les uns des autres à ces deux mêmes 
époques, et tous se taisent au milieu du jour et à la nuit 
tombante. 

Il est probable que la présence et l'absence successive 
de la lumière concourent avec la température à produire 
sur les êtres vivants ces modifications; mais il est impos- 
sible de démêler son action d'avec celle de la tem- 
pérature ; et cela est inutile, car elle paraît identique à la 
sienne. 




— 99 — 




CHAPITRE IV. 

Influence du régime sur les passions. 

es aliments ne sont pas seulement des subs- 
tances susceptibles d'être décomposées par les 
forces chimiques animales, et de fournir aux 
organes des matériaux propres à leur réparation. Ils 
doivent encore être considérés comme des excitants char- 
gés de remonter d'abord plus d'une fois par jour le ton 
du système nerveux par l'action qu'ils exercent dans l'es- 
tomac, et d'entretenir ensuite l'action vitale par leur 
transformation en sang. 

Pourrait-on douter de leur premier effet? L'expé- 
, rience de tous les jours le confirme. Ne sait-on pas 
que lorsqu'on a trop souffert de la faim, on tombe dans 
l'affaiblissement et l'on se trouve sans force et sans cou- 
rage; mais que toutes les facultés renaissent et que l'on 
devient gai et dispos, aussitôt que le besoin est satisfait, 
et avant même que le travail de la digestion ait pu com- 
mencer ? 

Cette excitation néanmoins a de quoi étonner, si l'on 
fait attention qu'elle est produite indistinctement par 
toutes les substances alimentaires les plus insipides, et 
même par les corps les plus inertes. Les loups affamés 
apaisent momentanément la rage de la faim et sou- 
tiennent pour un temps leurs forces en mangeant de la 
terre. Mais puisque le fait est constant il fa-ut en conclure 
que ces substances agissent ici mécaniquement en dis- 
tendant par leur volume les parois gastriques, et donnant 



100 

ainsi un point d'appui aux forces nerveuses de l'estomac, 
qui, devenues plus énergiques, impriment alors à tout le 
système nerveux un nouveau mouvement et raniment 
son action vitale. 

Ce pouvoir que je suppose à l'estomac de faire ressen- 
tir à tout l'appareil nerveux ses accroissements d'action 
n'est pas particulier à cet organe ; tous les autres y par- 
ticipent comme lui. On conçoit en effet que les forces 
de la puissance nerveuse étant entre elles partout en 
équilibre de tension et tendant sans cesse à s'y main- 
tenir, elles ne peuvent s'accroître ou s'affaiblir dans un 
point quelconque du système que le système entier n'en 
éprouve les mêmes changements. 

Quelque réel que soit ce premier effet des aliments sur 
les forces nerveuses, il n'est pas de longue durée. Il cesse 
dès le moment que la digestion commence à s'opérer. 
Alors le sang appelé par cette irritation locale afflue spé- 
cialement vers la région épigastrique et la chaleur s'y 
concentre; partout en même temps l'excitation générale 
paraît s'affaiblir, et on tombe dans une langueur et une 
somnolence d'autant plus fortes et plus durables que la 
digestion est plus laborieuse. Mais celle-ci a elle-même 
un terme qui devient pour l'organisation le principe du 
réveil des forces et une nouvelle source de vie. Lorsque 
la digestion est terminée, l'homme, en effet, se sent 
rajeuni, dans la plénitude de ses facultés; et le sentiment 
reprend toute sa fraîcheur. Ce changement paraît tenir à 
deux causes : d'abord à ce que le pouvoir excitant, le 
sang, n'étant plus appelé spécialement vers la région épi- 
gastrique, reprend son mode de répartition ordinaire, et 
qu'ensuite le chyle à mesure qu'il se sanguifie fournit à 
la puissance nerveuse de nouveaux éléments d'excitation. 



101 

Remarquons cependant que cette prompte réhabilita- 
tion des forces n'appartient qu'aux digestions complètes 
et faciles, et que lorsqu'au contraire l'estomac est exposé 
à des digestions pénibles, les sucs mal élaborés donnent 
à la longue un sang appauvri dont l'excitation faible 
entraîne après elle l'affaiblissement de tout le système. 
C'est aussi pour cela que les personnes qui mangent 
beaucoup et au delà du pouvoir de leurs forces diges- 
tives deviennent peu à peu matérielles, stupides, indo- 
lentes et paresseuses. Rien ne contribue autant à la santé 
et conséquemment à notre développement intellectuel et 
moral qu'une nourriture succulente de facile digestion et 
modérément prise. 

Les aliments ont chacun une excitation propre en rai- 
son de leurs principes constitutifs indépendamment du 
pouvoir qu'ils ont en commun comme substances nutri- 
tives d'exciter et d'entretenir l'action vitale. Les subs- 
tances animales étant des mixtes plus composés que les 
produits végétaux, plus assimilables et plus rapprochés 
par leurs principes de la constitution chimique de nos 
organes, produisent une forte irritation, beaucoup de 
chaleur et développent ainsi éminemment le pouvoir 
nerveux en même temps qu'elles soutiennent puissam- 
ment les forces motrices. Les substances végétales, moins 
decomposables et plus simples dans leur composition 
engendrent moins de chaleur et sont moins stimulantes- 
aussi les peuples carnivores ont-ils une sensibilité plus 
forte que celle des peuples qui ne vivent que de farineux 
et de légumes; les uns ont des passions obstinées, celles 
des autres sont mobiles; on trouve dans les premiers de 
la force,du courage, de la fermeté, dans les seconds de la 
faiblesse, de l'inconstance et de la lâcheté. Les hordes qui 







102 

vivent de chasse ont des passions plus fortes encore et 
plus indomptables, parce que les chairs dont ils se nour- 
rissent étant plus fortement animalisées sont beaucoup 
plus stimulantes. Les peuples pasteurs, au contraire, qui 
ne vivent que de laitage, sont doux et pacifiques ; quoi- 
que abondamment pourvus de forces musculaires, ils 
manquent d'énergie, parce que le lait est un aliment très 
réparateur et facilement assimilable, mais il agit comme 
sédatif sur la puissance nerveuse. 

Les hommes font un fréquent usage des stimulants et 
même des narcotiques ou des spiritueux dans leurs ali- 
ments ou leurs boissons. La nature leur fait rechercher 
avec avidité ces substances comme des condiments 
propres à provoquer les forces digestives de l'estomac, 
et comme des excitants nécessaires à l'entretien de l'ac- 
tion vitale. Le condiment le plus généralement répandu 
et le plus indispensable de tous, puisque la plupart des 
animaux en éprouvent comme nous le besoin, c'est sans 
contredit le sel marin ou hydro-chlorate de soude. Son 
influence salutaire dans l'acte de la digestion est connue : 
il relève la fadeur naturelle des substances alibiles; il 
réveille le goût, excite l'appétit et rehausse le ton des 
forces digestives. Après lui viennent les épices, le thé, le 
café, et généralement tous les acres, les amers et les 
astringents; mais leur action est plus profonde et plus 
durable que la sienne. Ceux-ci en effet n'exercent pas 
seulement une stimulation plus énergique sur l'estomac, 
ils introduisent encore dans le sang des principes d'exci- 
tation qui procurent à toutes les forces vitales du sys- 
tème nerveux un plus grand développement sans chan- 
ger leurs rapports entre elles ni leur mode de répartition. 
Or, cet accroissement général des forces produit sur le 



— io3 — 
moral de l'homme les effets suivants: il donne à l'esprit 
plus d'aptitude aux opérations intellectuelles, au senti- 
ment plus de saillies, plus d'affections expansives, et plus 
d'aisance et de liberté aux mouvements volontaires. 
Tels sont ceux du moins qu'éprouvent particulièrement 
les personnes qui font usage du café. 

Toutefois les stimulants n'opèrent ces heureux effets 
que lorsqu'on en use avec modération. Dans le cas con- 
traire, et lorsqu'on en abuse, ils ne peuvent être que très 
pernicieux. Car, comme l'observe Cabanis, alors à l'ex- 
cessive activité qu'ils impriment d'abord à tout le sys- 
tème, [bientôt succèdent la débilitation de l'c: t rniac, l'en- 
gourdissement de la sensibilité et l'atonie des organes. 

Les narcotiques, tels que l'opium et les boissons fer- 
mentées,pris en petite quantité, paraissent jouir aussi de 
la propriété d'exciter; mais leur action est moins intense 
et de plus courte durée. L'opium est constamment sti- 
mulant lorsqu'il est employé à faible dose; il en est de 
même des spiritueux, leur effet est connu de tout le 
monde. Le vin, dit-on, donne de l'esprit, il chasse les 
chagrins, il réjouit le cœur et ranime les forces. Mais 
cette vertu stimulante a pour les uns et les autres des 
limites très étroites ; on ne saurait les franchir qu'aus- 
sitôt ils ne deviennent stupéfiants. 

Quoique les narcotiques et les spiritueux dont on fait 
excès aient en commun la propriété de porter directe- 
ment leur influence sur le cerveau et d'y attaquer dans sa 
source l'action vitale, leur manière d'agir est cependant 
distincte, et il est présumable que la région cérébrale qui 
reçoit leur atteinte l'est aussi. L'effet propre des narco- 
tiques est de frapper de stupeur le cerveau, d'engourdir 
la sensibilité, de paralyser le mouvement des idées et de 









— 104 — 
plonger l'entendement dans une vague rêverie; celui des 
liqueurs alcooliques est de troubler le jugement et de 
provoquer une loquacité décousue, par un mouvement 
désordonné d'idées incohérentes, de troubler l'harmonie 
des mouvements musculaires et d'en énerver définitive- 
ment les forces. Les narcotiques attaqueraient donc par- 
ticulièrement les forces sensitives, les spiritueux les forces 
motrices, et les uns et les autres l'activité cérébrale, mais 
chacun à sa façon. Aussi conformément à ces résultats 
M. Flourens paraît-il avoir constaté par ses expériences 
que l'action de l'opium se porte spécialement sur les 
lobes du cerveau qu'il regarde comme le siège de l'intel- 
ligence, celle de l'alcool sur les lobes du cervelet qu'il 
considère comme le régulateur des mouvements muscu- 
laires et probablement aussi de celui des idées. 

L'action des narcotiques et des spiritueux ne se borne 
cependant pas toujours à cette spécialité d'effets. On 
remarque, au contraire, que souvent les premiers, après 
avoir porté exclusivement leur action sur les forces sen- 
sitives, finissent par attaquer aussi les forces motrices et 
les frapper de paralysie; et que les seconds, après avoir 
désordonné les mouvements et énervé l'activité, étendent 
de même leur action stupéfiante sur les forces sensitives 
et conduisant enfin l'homme à un abrutissement com- 
plet. Mais cet] anéantissement des forces vitales n'a lieu 
dans l'un et l'autre cas que lorsqu'on prend une trop 
forte dose des premiers, et qu'après un long et extrême 
abus des seconds. 

L'ivresse du vin produit sur l'humeur et le caractère 
des hommes deux changements notables. Les uns sont 
tendres, affectueux, démonstratifs, d'une gaieté folle et 
d'une franchise indiscrète; les autres, chagrins, fâcheux, 



— io5 — 

grossiers, querelleurs et emportés. L'ivresse de l'opium 
en produit aussi deux, peu différents et analogues à leur 
action propre sur l'organisation: elle donne aux uns des 
goûts de mollesse et d'indolence et une excessive ten- 
dance à la volupté; et aux autres des passions sombres, 
de la violence, de la fureur, et même de la férocité. Ces 
deux sortes de dispositions affectives, que l'une et l'autre 
produisent, me paraissent dépendre de la constitution 
organique des individus sur lesquels elles opèrent et du 
mode de réaction qu'elles y déterminent. 

Il est bien singulier, comme on aura pu le remar- 
quer, que les stimulants, quand on en abuse, finissent par 
conduire à l'atonie et produire un effet narcotique, et que 
les narcotiques commencent tous par une action stimu- 
lante avant que de développer leur vertu stupéfiante. 
Voilà deux sortes de corps de nature différente et d'action 
opposée qui produisent cependant, à quelques légères 
différences près, des effets semblables. Ne serait-ce pas 
que l'une d'elles, les narcotiques, par exemple, agirait 
sur le principe vital comme le froid, en augmentant sa 
force expansive sans accroître son expansion quand leur 
action est faible, et quand elle est forte et continue en le 
détendant et lui faisant perdre son ressort; tandis que les 
stimulants agiraient sur lui comme la chaleur en le com- 
primant, et d'abord augmentant sa tension, puis l'affai- 
blissant et la faisant disparaître, en le forçant de rentrer 
dans les liens de l'attraction. Le principe des forces vi- 
tales se comporte donc comme les corps élastiques qui 
peuvent également, comme on sait, se tendre par une 
traction ou une compression modérée, et perdre aussi 
leur ressort par une traction ou une compression trop 
forte et trop prolongée. 









— io6 — 



CHAPITRE V. 



Influence des maladies sur les passions. 




e môme que toutes les tendances propres des 
organes viennent se réfléchir dans le centre de 
la vie intérieure et y excitent des mouve- 
ments instinctifs, de même les affections morbides qui 
troublent le rapport des forces et rompent leur équilibre, 
affectent toutes sympathiquement ce centre et le forcent 
à réagir par la circulation pour rétablir l'équilibre. Leur 
premier effet moral aussi est de porter atteinte à tous nos 
sentiments affectifs. Car, si dans les maladies qui n'at- 
taquent pas directement le cerveau, souvent les fonc- 
tions intellectuelles de cet organe en paraissent égale- 
ment troublées, ce n'est que consécutivement et par 
suite du trouble préalablement survenu dans la vie 
intérieure. 

Les maladies dont la cause est physique naissent dans 
les principaux appareils organiques et sont le résultat de 
certaines altérations qu'ils éprouvent dans leurs mouve- 
ments spontanés soit par un vice d'organisation ou par 
l'action des modificateurs externes. Or, les organes 
peuvent éprouver trois sortes d'altérations qui pro- 
duisent sur les forces vitales de tout le système trois effets 
correspondants : elles les excitent trop fortement ou en 
affaiblissent le ressort, ou elles en troublent l'harmonie. 
Conformément à ces circonstances lasensibilité du centre 
réacteur doit donc pareillement 's'exalter ou s'affaiblir 



— 107 — 
ou se dépraver et les passions changer de caractère. Tel 
est aussi le résultat de l'observation. 

Dans les maladies nerveuses, comme l'hypocondrie, 
les affections hystériques, etc., on remarque en effet que 
dans le paroxysme les sens internes acquièrent parfois 
uneplus grande finesse, les instincts plus de sagacité, les 
affections plus de véhémence et les désirs plus de viva- 
cité: on est plein de sécurité, de confiance, de courage et 
de force. Parfois au contraire les instincts se perver- 
tissent, les inclinations et les penchants se dénaturent: 
ici c'est un père qui repousse son fils qu'il chérit hors de 
son accès; là un fils qui veut outrager son père; tantôt 
c'est un homme naturellement probe et honnête qui 
éprouve un penchant irrésistible pour le vol ou la filou- 
terie; tantôt un sujet doux et pacifique qui devient har- 
gneux, querelleur et souvent sanguinaire ; quelquefois 
aussi la sensibilité se vicie et l'on éprouve alors des goûts 
bizarres, des affections insolites ou des appétits contre 
nature. 

Dans les maladies- inflammatoires, où l'on distingue, 
dans leurs paroxysmes de même que dans leur période 
totale, un temps d'irritation, un temps de réaction et un 
temps de rémission, on observe que le moral est soumis 
de son côté à trois modifications correspondantes: dès 
l'invasion de la fièvre et lorsque le froid s'empare des 
extrémités, lorsque des frissons parcourent l'épine du 
dos, que le visage pâlit, que la respiration devient petite, 
que le pouls se concentre et que les mouvements orga- 
niques et volontaires tombent dans la langueur, on 
éprouve un dégoût général, des anxiétés précordiales, 
et l'on est triste et abattu; dans certaines maladies de ce 
genre on est même tourmenté de pressentiments sinistres 




— 108 — 
qui consternent l'âme et la jettent dans le découragement 
et le désespoir. Au moment de la réaction quand le pouls 
se développe, que la chaleur s'étend et gagne de proche 
en proche les extrémités, quand la peau devient brû- 
lante, le visage rouge, enflammé, les yeux étincelants et 
la respiration grande et élevée, alors la sensibilité 
s'exalte, la tristesse et l'anxiété font place à l'agitation, à 
l'impatience, aux emportements et à la colère. Lorsque 
la circulation se ralentit, que la peau se détend et devient 
moite, que la respiration reprend son rythme accoutu- 
mé et tout le système son état normal, alors le calme et 
la sécurité renaissent dans l'âme ; seulement on éprouve 
un sentiment de lassitude dans le corps ou une telle déli- 
catesse dans la sensibilité que la plus légère impression 
saisit, émeut ou importune. 

Ce dernier état moral est bien plus frappant dans les 
convalescences qui ont lieu à la suite d'une longue mala- 
die inflammatoire; parce que l'affaiblissement de la puis- 
sance nerveuse étant plus profond est plus longtemps à 
se dissiper, l'homme viril semble dans cette circonstance 
avoir rétrogradé vers l'enfance, je dirais même vers le 
dernier échelon de l'animalité: d'abord, incapable d'at- 
tention, sans mémoire et sans imagination, il n'éprouve 
d'autres impulsions que celles des instincts physiques de 
conservation et de nutrition. Bientôt les forces renaissent, 
une grande mobilité nerveuse se manifeste par des 
goûts enfantins, des affections vives et passagères, des 
désirs fantastiques, de la pusillanimité et une grande dis- 
position à concevoir de la crainte. Enfin la faiblesse dis- 
paraît entièrement, et le convalescent se retrouve dans 
son premier état. 
Il n'est pas rare cependant de voir les maladies se ter- 






— 109 — 
minant mal, laisser après elles des affections chroniques 
qui changent irrévocablement et dépravent le caractère. 
Souvent au contraire elles l'améliorent en détruisant des 
vices organiques ou en dissipant des embarras qui exis- 
taient avant la maladie. C'est ainsi qu'on a vu des 
hommes vifs et gais, doux et pacifiques, devenir graves 
et tristes, fâcheux et emportés, à la suite d'une maladie, 
et inversement des hommes sombres et moroses, méfiants 
et d'une humeur difficile, devenir expansifs, enjoués, 
confiants et sociables. 

Je pourrais encore faire remarquer toutes les déprava- 
tions morales dont la dégénérescence lente de la lymphe, 
l'appauvrissement graduel du sang et les sourdes altéra- 
tions des autres humeurs sont la cause, telles que la lan- 
gueur, l'insensibilité, quelquefois même la stupidité 
absolue qui accompagnent les engorgements glan- 
duleux et la tristesse, la consternation, le décourage- 
ment et la paresse qu'amène à sa suite le scorbut. 
Mais je pense que ce qui précède est bien suffisant 
pour démontrer l'influence des maladies sur les pas- 
sions. 







I IO 



CHAPITRE VI. 







Les passions portent directement leur action 
sur les organes de la vie intérieure. 

ichat est le premier physiologiste qui ait bien 
fait connaître que les passions ont leur ori- 
gine et leur terme dans la vie de nutrition, et 
qu'elles sont en quelque sorte indépendantes de la vie de 
relation. Car si celle-ci en est l'occasion en ce qu'elle 
leur offre par les sens ou l'entendement les objets de rela- 
tion, elle n'en est pas la cause déterminante et elle ne 
participe pas à leur effet; c'est l'instinct seul qui nous 
donne le sentiment du rapport de ces objets avec nous 
et c'est le sentiment qui détermine les passions. 

Qu'elles aient leur principe et leur terme dans la vie 
intérieure, on ne saurait en douter, si l'on en juge par la 
région où elles se rapportent et les organes qu'elles 
affectent immédiatement. 

On remarque en effet que toutes se font sentir à l'épi- 
gastre et qu'elles ne se font sentir que là tant qu'elles 
existent. Ne doit-on pas en conclure que c'est aussi là 
qu'elles naissent et que s'opère leurs mouvements géné- 
rateurs? pourquoi regardons-nous le cerveau comme le 
siège de tous les actes intellectuels et la cause productive 
de leurs mouvements générateurs? N'est-ce pas parce 
qu'ils s'y rapportent et que nous les y sentons ? Il en est 
de ce sens intérieur comme des sens externes. Quoique 
l'impression ne se transforme en sensation que dans le 
foyer sensitif qui réside à la partie supérieure de la moelle 









— III — 

allongée, comme les sensations se rapportent toujours 
au point d'où part l'impression et qu'en se substituant à 
celle-ci elles en deviennent l'expression morale, elles 
doivent être censées naître où se fait leur mouvement 
générateur. 

Non seulement les passions se font sentir à l'épigastre, 
c'est encore là et sur les organes de cette région qu'elles 
portent leur premier effet. Dans l'émotion de la colère on 
éprouve uneardeur brûlante dans l'estomac, particulière- 
ment au pylore et au cardia; la poitrine se gonfle, la res- 
piration devient forte, haletante; le cœur s'irrite et préci- 
pite ses mouvements. Dans la joie l'estomac se dilate, les 
viscères abdominaux tressaillent; la poitrine s'épanouit, 
la respiration devient plus ample, plus facile ; le cœur 
s'enfle, il palpite et il élargit ensuite ses battements. 
Dans la tristesse au contraire les poumons respirent 
péniblement, on a de l'étouffement, de l'oppression; l'es- 
tomac se resserre, la digestion se trouble; le cœur est 
saisi et ralentit ses mouvements. Toutefois au milieu de 
ces diverses agitations viscérales, il est bien remarquable 
que la vie de relation reste impassible, et que les fonc- 
tions cérébrales n'en éprouvent aucune perturbation, 
tant que les passions dans leur développement ne par- 
viennent pas à un certain degré d'intensité. 

Lorsque les passions sont trop vives, toutes, quelle 
que soit leur nature, portent au cœur, comme on dit, et 
concentrent sur lui toute leur influence. Alors son action 
est soudain suspendue et l'on tombe en syncope. Dans 
cette circonstance la vie de relation est momentanément 
anéantie: sensations, perceptions, locomotion, émis- 
sions vocales, tout a disparu par cela seul que le cœur a 
cessé d'envoyer au cerveau le fluide nécessaire à son 







112 

excitation, et non pas parce que le cerveau frappé par la 
passion aurait suspendu son innervation. Ce qui le 
prouve, c'est que c'est dans la région épigastrique et non 
dans la tête qu'on éprouve un saisissement particulier au 
moment de la syncope, et que, lorsque l'évanouissement 
cesse, le cœur recommence à battre bien avant que le cer- 
veau soit sorti de sa léthargie. 

Les passions ne bornent pas leurs effets à suspendre 
pour un temps les fonctions de la vie. Toutes indistinc- 
tement, lorsqu'elles sont extrêmes, sont encore capables 
de les anéantir pour toujours en frappant à mort l'action 
vitale du cœur. On a vu des hommes mourir subitement 
dans un accès violent de colère; on en a vu expirer éga- 
lement de joie ou de tristesse. J'ai connu une mère qui 
est morte de plaisir dans les bras d'un fils qu'elle 
revoyait inopinément après une longue absence et 
qu'elle n'espérait plus revoir. Ne sait-on par que Dia- 
gore succomba à la joie qu'il conçut en voyant ses trois 
fils revenir vainqueurs des jeux olympiques, et Sophocle 
en recevant une couronne qu'il n'attendait plus ? Tissot 
raconte qu'un magistrat suisse tomba mort aux pieds 
de son concurrent au moment où il le félicitait de 
l'avoir emporté sur lui dans une élection publique. 

Cet effet des passions extrêmes est incontestable sans 
doute; mais il est toujours étonnant de voir que la joie et 
la tristesse, dont les effets physiques sur l'organisation 
sont si opposés entre eux lorsqu'elles ne sont pas exces- 
sives, puissent produire un même résultat fatal dans le 
cas contraire. N'est-ce pas là une nouvelle preuve que 
le principe des forces peut également perdre son ressort 
par une excessive tension comme par une trop forte 
expansion ? 






— n3 — 
Les passions les plus violentes n'ont cependant pas 
toujours le pouvoir de frapper ainsi de mort ou de faire 
tomber en syncope les sujets qui les éprouvent. Souvent 
au contraire l'organisation se trouve assez forte pour 
résister au premier choc. Mais alors il en reste dans l'or- 
gane nerveux de la vie intérieure une impression durable 
qui dans les affections tristes produit différentes lésions 
organtques lesquelles finissent par miner plus ou moins 
promptement la vie, suivant que ces lésions ont lieu sur 
des organes plus ou moins essentiels et plus ou moins 
délicats. Car dans chaque individu les organes ne 
jouissent pas tous du même degré de force; presque tou- 
jours il en est un qui se trouve plus faiblement constitué 
que les autres, et c'est sur celui-là que les passions débi- 
litantes portent leur principale atteinte 

D'après cela il est aisé de concevoir pourquoi parmi 
les hommes qui sont en proie au chagrin il y en a dont le 
diaphragme et les muscles de la respiration sont particu- 
lièrement affectés, et par suite ceux de la locomotion- 
pourquoi chez quelques autres le spasme se porte vers les 
organes pulmonaires et en vicie les fonctions. Quelque- 
fois !] se fixe au pylore, à l'estomac, au canal intestinal et 
il en interrompt l'action. D'autres fois il se concentre au 
foie, a la rate, au pancréas, et il devient la source des 
affections hypocondriaques. Souvent il débilite les 

nl^T ^Tu' 1 FeS '. il nUh ' k nUtriti ° n - So — t aussi 
il paralyse 1 absorption et il produit l'hydropisie. Fabre 

professeur au collège de chirurgie de Paris, dit, dans ses 

recherches physiologiques, avoir vu une dame qui éta 

devenue hydropique par suite d'un vif chagrin occa 

sionne par la détention de son mari. Tous les remèdes 

furent vainement employés pour la guérir, tant que dura 

II. Dess, Et. de VUomme moral. 



m 



m 




— ■ 1 14 — 
la détention; mais aussitôt que son mari eut obtenu sa 
mise en liberté, l'hydropisie disparut, et la santé de cette 
dame se rétablit complètement sans le secours de l'art. 
Il est donc vrai de dire qu'il n'est pas un système ou un 
appareil organique qui ne puisse recevoir des passions 
tristes une funeste atteinte lorsqu'il n'est pas assez fort 
pour résister à leur action. 

Les affections débilitantes ne sont pas les seules sus- 
ceptibles de léser nos organes et d'altérer leurs fonctions. 
Les passions irritantes exercent encore la même in- 
fluence, mais leurs effets sont différents. Les premières 
énervent les forces, resserrent les tissus et donnent nais- 
sance aux maladies chroniques; les secondes, au con- 
traire, les exaltent; elles tuméfient les tissus et sont une 
des sources des maladies inflammatoires. N'a-t-on pas 
vu des soucis longs et vifs, une forte colère, un amour 
traversé et des désirs contrariés déterminer des fièvres 
bilieuses ou malignes ? On peut en faire des observations 
si fréquentes dans le cours de la vie qu'il est superflu 
d'en produire ici des exemples. 

Mais, dira-t-on, comment se persuader que les passions 
n'exercent pas aussi une grande influence sur les fonc- 
tions de l'organe cérébral lorsqu'il est constant par les 
observations de Crichton et de Pinel que la plupart des 
aliénés ne doivent le dérangement de leur esprit qu'à une 
forte émotion, un long et vif chagrin ou une passion 
déçue ? Il est certain que les passions troublent fréquem- 
ment les opérations du cerveau et sont la source princi- 
pale des aliénations mentales. Mais ces dérangements 
ne sont que consécutifs à ceux de la vie intérieure, et ils 
supposent toujours une affection viscérale plus ou moins 
profonde qui les détermine : car il ne se manifestent qu'a- 

8. 






— u5 — 
près elle et ils disparaissent avec elle. Ce qui se passe 
dans les folies périodiques en est la preuve. 

Les aliénés, au commencement de leur accès, se 
plaignent d'abord d'un resserrement à la région épigas- 
trique, d'un dégoût général pour tous les aliments et 
pour tout ce qui leur plaisait le plus auparavant; ils 
éprouvent des constipations, des ardeurs d'entrailles qui 
leur font désirer une ample boisson. Bientôt surviennent 
des inquiétudes, de l'agitation, des terreurs paniques, 
des insomnies, et quelque temps après le désordre des 
idées se manifeste par des gestes insolites, une conte- 
nance singulière et des mouvements irréguliers. Lorsque 
l'accès veut tirer à sa fin, on observe de même que ce 
sont les fonctions viscérales qui commencent les pre- 
mières à se rétablir, et c'est leur retour qui met un 
terme aux perturbations cérébrales. 

Il reste donc démontré que les passions ne portent 
directement leurs effets que dans la vie de nutrition 
puisque ce n'est que par elle qu'elles troublent le jeu du 
cerveau. 

Les passions produisent sur les forces du système ner- 
veux splanchnique trois effets différents, en raison de 
leurs manières d'agir sur elles. Les unes, telles que la joie, 
les développent en les excitant; d'autres, comme la co- 
lère, les exaltent en les irritant; quelques autres, comme 
la tristesse, les débilitent en leur faisant perdre de leur 
ressort. Les premières donnent à la circulation plus de 
force, plus de vigueur, et aux fluides plus d'irradiations 
du centre à la circonférence. Les troisièmes, au contraire, 
ralentissent la circulation et affaiblissent l'irradiation des 
fluides; mais elles ont cela de commun avec les précé- 
dentes, que les fluides continuent comme à l'ordinaire 



— n6 — 
à se distribuer proportionnellement dans les organes, 
et que ni les unes ni les autres ne changent pas le 
mode de répartition du sang. Les secondes accélèrent 
considérablement la circulation, elles lui donnent plus 
de véhémence et de rapidité; mais ce qui les dis- 
tingue surtout, c'est qu'elles changent les rapports 
des fluides circulants en faisant spécialement affluer 
le sang, les unes, comme la colère, vers la tête et l'ap- 
pareil musculaire, les autres, telles que l'extase, exclu- 
sivement à la tête. Celles-ci troublent l'ordre de la circu- 
lation, parce qu'elles ont pour terme une action. Le but 
des unes est de déterminer des mouvements musculaires: 
elles sont actives; celui des autres est de fixer exclusive- 
ment l'attention : elles sont contemplatives. Les passions 
gaies ou tristes respectent Tordre de la circulation, parce 
qu'elles n'ont pour terme aucune action ; leur unique but 
est de nous faire goûter le bien-être ou sentir le mal-être 
de notre situation présente : elles sont purement affec- 
tives. 




— ii 7 — 






CHAPITRE VII. 




Les passions se peignent à notre insu sur tout notre 
extérieur, et sont dans la vie de relation le prin- 
cipe de mouvements involontaires. 

1 ne s'élève pas une passion dans l'âme, qu'aus- 
sitôt il ne se produise un certain changement 
dans les traits du visage et le coloris de la face ; 
qu'elle ne donne à la voix un certain accent, à -l'œil un 
certain regard, et qu'elle ne fasse naître dans tous les 
membres une certaine disposition qui donne au corps 
une attitude conforme à la situation de l'âme. Toutes ont 
une expression qui leur est propre et une physionomie 
particulière. 

Qu'un homme soit ému de colère, à l'instant sa voix 
devient forte et grave, sèche et aigre, brusque et entre- 
coupée; son visage rougit fortement, quelquefois il pâlit; 
mais alors la colère est concentrée et par là même plus 
dangereuse. Le front se ride et se resserre, les sour- 
cils se froncent et se rapprochent. Les yeux s'enflamment, 
les regards étincellent. Les joues se contractent, les 
narines se dilatent. Les lèvres paraissent livides ou 
pâles; la supérieure se relève, l'inférieure tremble. La 
bouche blanchit d'écume et la langue balbutie. La respi- 
ration s'accélère et se fait remarquer par de longues ins- 
pirations et des expirations courtes et fortes. La tête se 
redresse et prend une attitude menaçante,les membres su- 
périeurs s'agitent, et la démarche est ferme et précipitée. 
Toutes les passions irritantes, telles que la haine, la 






m 



1 







1 1 



8 



hardiesse, la fureur etc., offrent les mêmes résultats, à 
quelques changements près. Si l'on est curieux de con- 
naître les différentes nuances qui les distinguent, on peut 
consulter là-dessus l'ouvrage de Lachambre sur les 
caractères des passions. 

Dans la joie, la voix devient douce, éclatante et 
moelleuse; elle procède par tons aigus et intenses de 
même que par temps sautillants et vites, et elle sort avec 
empressement et par éclats. Le visage se colore d'une 
rougeur vermeille. Le front se découvre et s'épanouit, 
les sourcils se déploient, les yeux pétillent déplaisir, ils 
s'humectent, quelquefois même ils versent des larmes ; 
mais leurs regards sont pleins de douceur et de contente- 
ment. Les joues se renflent, les narines se relèvent, les 
lèvres sont rouges et humides, le sourire ne les quitte 
pas. La langue s'avance sur elles et par un léger tré- 
moussement elle les flatte et les caresse. La respiration 
est ample et prompte ; une chaleur douce et vaporeuse se 
répand sur tout le corps. La peau se colore, les muscles 
se gonflent, un sentiment d'aisance et de légèreté se fait 
sentir partout. La tête et les yeux sont dans une conti- 
nuelle agitation, les mains remuent sans cesse, on va, 
on vient, on saute, on ne saurait demeurer en place. 

Ces caractères physiques de la joie sont communs à 
peu de chose près à l'amour, à l'espérance et à toutes les 
passions exhilarantes. 

Dans la tristesse, au contraire, la voix est plaintive et 
tremblante, sourde et traînante; elle procède par tons 
remisses et bas, de même que par temps égaux et longs. 
Le visage pâlit et s'allonge ; le front se flétrit et s'abat ; les 
sourcils tombent, et les paupières s'abaissent. Les yeux 
se couvrent de pleurs, ils s'obscurcissent et s'enfoncent, 



— rig — 

ils se tournent vers la terre, ils s'y fixent, et leurs regards 
sont languissants. Les joues se creusent, les narines se 
resserrent, les lèvres se décolorent, la supérieure se 
baisse, l'inférieure tombe, et la bouche reste béante. La 
respiration est lente et fréquemment entrecoupée par des 
soupirs et des sanglots. La peau se resserre, des frissons 
la parcourent. Les muscles se relâchent, la tête et le dos 
se courbent, les épaules s'affaissent, les bras s'aban- 
donnent et les membres inférieurs fléchissent sous le 
poids du corps. 

On observe à peu près les mêmes choses dans toutes 
les passions afflictives, telles que la crainte, la peur, le 
découragement, etc. 

Dans les affections contemplatives, la tête se relève et 
s'affermit sur son pivot; les bras se croisent sur la poi- 
trine, le corps se redresse et reste immobile. La respira- 
tion se ralentit et paraît comme suspendue. Le visage se 
colore, le front se ride, les sourcils se haussent, les pau- 
pières se relèvent, les yeux se tournent vers le ciel et le 
regard devient fixe et vague. La bouche s'ouvre et reste 
béante, les lèvres s'avancent et s'arrondissent, la langue 
n'a plus de paroles et la voix éclate par intervalles en cris 
aigus et différemment accentués suivant la nature de l'af- 
fection. 

Certainement il n'y a pas lieu de douter que tous ces 
mouvements et ces modifications extérieures ne s'opèrent 
sans le concours de la volonté et même contre son gré, si 
l'on fait attention que souvent ils trahissent malgré nous 
les secrets de notre cœur et décèlent notre intérieur aux 
personnes aux yeux desquelles nous sommes le plus 
intéressés à les cacher ou à les déguiser. Supposez un 
homme en société à qui on vient tout bas à l'oreille 






— 120 — 

annoncer une nouvelle fâcheuse, qui porte atteinte à sa 
fortune et qu'il importe de soustraire à la connaissance 
du public pour ne pas ruiner son crédit. L'émotion qu'il 
en éprouve ne vient-elle pas se peindre, à son grand 
dépit sur son visage et prévenir les assistants qu'on 
vient de lui apprendre quelque chose de fâcheux? Si 
quelques instants après sa figure se recompose, c'est 
qu a ors la volonté reprend son empire, mais toujours 
est-,1 vrai que le premier moment n'est pas à lui 

Non seulement les passions disposent par elles-mêmes 
des muscles de la face et de la respiration, et les font ser- 
vir à leur manifestation; quand elles sont très fortes 
e es s'emparent encore de tout l'appareil musculaire et 
elles mettent en jeu son activité sans l'intervention du 
cerveau et le consentement de la volonté. On connaît les 
emportements de la colère et son pouvoir tyrannique sur 
les organes du mouvement. Toujours ses premiers mou- 
vements préviennent la volonté et elle méconnaît ses 
ordres lorsqu'elle est trop irritée. Les cénobites qui vivent 
dans la continence se sont toujours plaints de la rébellion 
de la chair contre l'esprit. « Un ange de Satan, dit saint 
Paul, aiguillonne ma chair et me soufflette : » Datus est 
mtht sttmulus carnts meœ angélus Satanœ qui me cola- 
plumet. Cetange, c'est la passion erotique. Dans l'hystérie 
ne voit-on pas la passion arracher aux personnes les plus 
honnêtes qui l'éprouvent des propos obcènes, des gestes 
indécents et des regards provocateurs que chez elles la 
pudeur désavoue à l'instant et que la raison repousse ? 
Les scènes effrayantes de mouvements involontaires et 
desordonnés que les prétendus possédés ont offertes 
autrefois, et celles, pour ainsi dire, de nos jours des 
religieuses de Loudun, des trembleurs des Cévennes et 



— 121 — 

des convulsionnaires jansénistes, n'ont certainement pas 
d'autre cause. Car, quelle que soit l'obstination de 
l'ignorance à les regarder comme des effets surnaturels, 
il est bien reconnu qu'une longue et forte exaltation 
morale peut modifier la vie intérieure au point de l'éle- 
ver à un état d'extase dont l'effet est le plus souvent de 
n'exalter que les phénomènes intellectuels, mais souvent 
aussi d'affecter spécialement le pouvoir musculaire et de 
lui faire produire toutes sortes de mouvements extraor- 
dinaires indépendants de l'influence cérébrale. 

Pour prouver que dans ce dernier cas il y a effective- 
ment dans l'extatique deux puissances opposées qui com- 
mandent et dominent tour à tour il me suffira de trans- 
crire ici quelques passages de la lettre dans laquelle le 
Père Surin, jésuite, devenu lui-même possédé par con- 
tagion en exorcisant les religieuses de Loudun, rend 
compte à l'un de ses confrères de ce qu'il éprouvait dans 
la crise. 

« Je suis entré en combat avec quatre démons des 

« plus puissants et des plus malicieux de l'enfer 

« Depuis trois mois et demi je ne suis jamais sans avoir 

« un diable auprès de moi en exercice qui m'assaut, 

« me renverse, m'agite et me traverse visiblement en me 
« possédant plusieurs heures comme un énergumène. 
« Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi 
« durant ce temps, et comme cet esprit s'unit avec le 
« mien sans m'ôter ni la connaissance ni la liberté de 
« mon âme, en se faisant néanmoins comme un autre 
« moi-même, et comme si j'avais deux âmes dont l'une 
« est dépossédée de son corps, de l'usage de ses organes 
« et se tient à quartier en voyant faire celle qui s'y est 
« introduite. Les deux esprits se combattent dans un 








— 122 — 

« même champ qui est le corps, et l'âme est comme par- 
te tagée. Selon une partie de soi, elle est le sujet des im- 
« pressions diaboliques, et selon l'autre des mouvements 

« qui lui sont propres ou que Dieu lui donne Les 

« tremblements qui me saisissent quand le Saint-Sacre- 
« ment m'est appliqué viennent également, ce me semble, 
« d'horreur de sa présence, qui m'est insupportable, et 
« d'une révérence cordiale et douce, sans pouvoir les 
« attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre, et sans qu'il soit en 
« mapuissance de les retenir. Quand jeveuxpar le mou- 
ce vement de l'une ces deux âmes faire un signe de croix 
« sur ma bouche, l'autre me détourne la main avec 
ce grande vitesse et me saisit le doigt avec les dents pour 
ee me mordre de rage.... Nous voyons en ce même lieu 
ce le paradis et l'enfer : les religieuses qui sont comme 
ce des ursules prises dans un sens, et en l'autre pires que 
ce les plus perdues en toutes sortes de dérèglements, de 
ce saletés, de blasphèmes et de fureur. » 

Voilà bien le duplex homo des anciens et leurs deux 
âmes, la sensitive et l'intelligente, nettement sentis et 
naïvement exprimés. 

On voit que tous ces mouvements que les passions 
font naître en nous sont exécutés par des muscles que 
régit ordinairement la volonté, sans que celle-ci y parti- 
cipe. Mais n'est-il pas étonnant que des organes soumis 
à la volonté se retrouvent ainsi sous l'empire des pas- 
sions ? Comment se fait-il donc que le système nerveux 
de la vie intérieure dans le sein duquel elles naissent ait 
le pouvoir de commander à des organes qui sont dans la 
dépendance du cerveau, et de les soustraire même à son 
influence ? Il me semble que d'après les belles recherches 
de M. Flourens sur la détermination des diverses par- 






v£-<* 



— 123 — 

ties de l'encéphale qui concourent à la production des 
mouvements volontaires, et de celle qui est le premier 
mobile des mouvements involontaires de la respiration, 
on peut facilement expliquer ce phénomène sans avoir 
besoin de supposer, comme Bichat, des rapports sympa- 
thiques, et de les rattacher ainsi à des causes occultes. 
Cette explication, je l'ai déjà donnée dans le chapitre 
second de l'instinct; mais je crois devoir y revenir 
encore en raison de l'importance de l'objet. 

Il y a dans le système nerveux de la vie de relation trois 
centres qui concourent chacun à sa façon aux phéno- 
mènes de l'intelligence et à la production des mouve- 
ments : la moelle allongée, foyer sensitif et centre 
d'action, les lobes du cerveau, siège de la perception et 
de la volonté, et le cervelet, vraisemblablement centre 
d'association des idées et certainement, d'après M. Flou- 
rens, régulateur des mouvements. 

La mécanique animale est composée de deux ordres 
de mouvements coordonnés et distincts, mouvements 
volontaires et mouvements involontaires ou de conserva- 
tion. Tous néanmoins ont leur principe moteur dans la 
moelle allongée; car c'est toujours de là que part l'irrita- 
tion excitatrice des organes musculaires. Mais il y a 
cette différence entre eux que pour les premiers elle n'en 
est que le moteur subordonné, en ce que c'est des lobes 
cérébraux qu'elle reçoit l'impulsion qui la détermine, et 
que c'est le cervelet qui en règle l'action ; tandis que pour 
les seconds c'est elle qui en est l'unique mobile, elle 
seule qui les détermine et les effectue, et que le cer- 
veau n'y intervient tout au plus que comme force ten- 
dante. 

La moelle allongée, comme centre d'action, exerce un 






— 124 — 
pouvoir indépendant sur les muscles qui concourent aux 
mouvements de la respiration, tels que les élévateurs des 
cotes et des épaules, ceux de la face et de la glotte. Ce qui 
e prouve, c'est qu'on peut détruire impunément les 
lobes du cerveau et du cervelet sans nuire aux mouve- 
ments respiratoires; tandis qu'en isolant successivement 
de la moelle allongée l'origine des nerfs, des côtes, du 
diaphragme, etc., on détruit leur mouvement spontané 
sans qu ils cessent pour cela d'avoir en puissance là 
faculté d agir; puisque si l'on pique le tronc de la moelle 
epinière auquel ils tiennent toujours, ils rentrentmomen- 
tanement en action. Us n'ont donc cessé d'agir spontané- 
ment que parce qu'ils ne sont plus en rapport avec leur 
premier mobile. Ce pouvoir de la moelle allongée sur 
acte respiratoire est tellement indépendant que la vo- 
lonté ne peut que le suspendre pour quelques instants, 
mais non pas l'arrêter. 

La respiration n'est pas le seul mouvement qui tire de 
ce centre son premier mobile. Tous les mouvements 
dérives de la respiration, ou produits par quelques-uns 
des muscles qui y concourent, y puisent aussi leur pre- 
mier principe. Tels sont les cris, le rire bruyant, les 
bâillements, la succion, la déglutition et les exonérations 
viscérales, comme la parturition et les déjections. Il en 
est de même des mouvements involontaires de la face et 
de ceux de la déglutition, dont les nerfs sont aussi 
dans une dépendance immédiate de la moelle allongée 

Ce centre d'action, quoique indépendant du cerveau 
pour ces sortes de mouvement, ne peut cependant pas 
agir sans une excitation constante qui le détermine Car 
dans l'organisation tout ce qui excite doit être lui-même 
excite, et il n'y a de réaction nulle part qu'en vertu d'une 



V* 






125 — 

action préalable. Le cerveau lui-même serait sans voli- 
tions si les perceptions n'en fournissaient les motifs. 
Or cette excitation existe: ce sont les impressions qu'il 
reçoit sans cesse du dehors par les surfaces de rapport 
qui la produisent. Mais c'est là aussi que les impressions 
des passions viennent aboutir comme au foyer sensitif 
commun. Leur premier effet doit donc être de se faire 
sentir dans les organes dont ce centre dispose, consé- 
quemment de modifier les traits du visage et de donner 
à la voix diverses inflexions, en même temps que par les 
mouvemenis du sang, qui se trouve dans la dépendance 
de la vie intérieure, elles procurent au regard une cer- 
taine expression et répandent plus ou moins d'éclat et de 
vie sur la figure. 

Le centre d'action ne jouit pas d'un pareil pouvoir sur 
les muscles de locomotion et de préhension. Aussi 
remarque-t-on que les impressions sensibles non affec- 
tives ne suffisent plus pour exciter son influence sur eux, 
parce qu'elles ne sont pas assez fortes pour le faire réa- 
gir de manière à surmonter leur inertie. Alors il ne peut 
rien que par l'intervention du cerveau; mais il faut pour 
cela que l'impression sensible soit suivie d'une percep- 
tion déterminante pour la volonté. Ces impressions ne 
sont cependant pas tout à fait sans effets sur lui, car c'est 
à leur influence sur ce centre que les muscles locomo- 
teurs doivent cet état érectile ou de tonicité par lequel en 
se contrebalançant mutuellement ils procurent à notre 
corps une position fixe, équilibrée, et cette tendance 
invincible qu'ils ont à le maintenir dans cette atti- 
tude. 

Il n'en est plus ainsi quand les impressions sont plus 
ou moins affectives. De quelque part qu'elles viennent, 












— 126 — 

soit des sens par les causes externes, soit du centre ner- 
veux de la vie intérieure par les causes internes, alors, au 
contraire, toujours le centre d'action est plus ou moins 
excite, et les mouvements musculaires propres à ac- 
cueillir ou à repousser la cause effective suivraient infail- 
■ blement l'excitation, si la volonté n'en suspendait pas 
le développement en y opposant l'influence cérébrale 
Encore arrive-t-il souvent qu'ils la surprennent et qu'elle 
laisse échapper quelques gestes passionnés, quelques 
attitudes expressives et même quelques mouvements 
locomoteurs informes et mal réprimés. Que ce soit le 
cerveau qui s'oppose ici à ce que l'excitation ait tout son 
effet, on ne saurait en douter si l'on fait attention qu'elle 
est toujours suivie de mouvements correspondant à 
1 impression toutes les fois que la volonté n'existe pas 
pour s y opposer. En effet, le fœtus se meut et trépigne 
fréquemment dans le sein de sa mère, quoique le cerveau 
soit dans l'inertie, sans perception et sans volonté : 
1 homme endormi s'agite dans son lit et change souvent 
de position, quoique le cerveau reste plongé dans un pro- 
fond sommeil; et Le Gallois a observé que les cochons 
d lndequ il décapitait portaient constamment leurs pattes 
de devant sur la plaie et la grattaient comme pour en 
écarter la douleur. 

Quelque forte que soit l'influence du cerveau sur la 
puissance musculaire, et quelle que soit son efficacité 
ordinaire pour contrebalancer l'effet des passions, il est 
pourtant certaines constitutions organiques où elles 
prennent un tel ascendant, et certaines circonstances qui 
les élèvent momentanément à un tel degré d'intensité, 
quon les voit souvent, usurpant le pouvoir cérébral, 
soustraire violemment les organes locomoteurs aux 



— 127 — 
ordres de la volonté et en disposer à leur gré. Dans ce cas 
ce n'est plus une simple excitation qu'elles produisent 
dans le foyer vital, c'est une véritable irritation qui le 
constitue dans un état extra-normal et l'affranchit de 
toute subordination. Cet état est parfaitement semblable 
à celui que font naître certaines affections morbides des 
viscères, ou les irritations mécaniques, qui sont toutes 
suivies de spasmes, de convulsions, de mouvements, en 
un mot, que la volonté n'avoue pas pour siens. 

Voilà donc, disons-nous avec Bichat, comment les 
passions arrachent à l'empire de la volonté des mouve- 
ments naturellement volontaires -, comment elles s'ap- 
proprient les phénomènes de la vie animale, quoi- 
qu'elles aient essentiellement leur siège dans la vie orga- 
nique. 













— 128 



Les 



CHAPITRE VIII. 

passions modifient les phénomènes intellectuels 
de la vie de relation. 




es passions ne se bornent pas à provoquer 
1 activité du foyer vital pour lui faire produire 
des mouvements involontaires; elles agissent 
enco.e sur le cerveau et par lui elles exercent sur les 
Phénomènes intellectuels dont il est la source une in- 
Huence très étendue. 

le centra ^ *? "" ^^ ^ U " e affeCtion dans 
e centre epigastrique qui ne retentisse à l'instant dans 
le cerveau, en vertu de la liaison intime des deux centres 
par 1 intermédiaire du foyer sensitif, et qui ne détermine' 
en même temps la vie intérieure à faire affluer vers le 
cerveau une plus grande quantité de sang, et à donner à 
on action impressive une direction spéciale propre à 
reproduire toutes les impressions objectives convenables 
au sentiment. Les passions produisent donc dans 1 e c 
veau deux effets bien distincts: l'un «producteurs 
pressions reçues, i, modifie r entenc T eme ££ 
impulsif pour son activité, il sollicite sa volonté 

Les passions opèrent dans l'entendement trois sortes 
de modifications : elles obsèdent l'attention, elles d 

eTIb P ; r 7 li0n K " C ° rr0m P ent ^ug'emen 
Et d abord elles obsèdent l'attention : car leur pre 

7Z1 les" enC£ CSt ^ ^ P ° rter «" "■*»"*» ^ ? *" 
jet qui es excite pour en rendre l'image plus sensible 

Plus présente à l'esprit, et lorsque rien ne s'y oppos^n 



I2Q • — 

augmenter même progressivement la permanence et 
l'intensité, à mesure qu'elles sont elles-mêmes attisées 
par la vivacité croissante de l'impression qui réagit sur 
elles. Or l'effet de toute perception vive est d'attirer si 
fortement sur elle l'attention, que celle-ci ne peut en 
détourner ses regards qu'avec peine, et que même lors- 
que l'impression est parvenue au dernier degré de force 
et de fixité, elle en est tellement dominée que n'ayant 
plus le pouvoir de s'y soustraire, elle en est exclusive- 
ment préoccupée et comme fatiguée de sa présence im- 
portune. C'est ainsi que les passions ravissent à l'esprit 
cette liberté dont il a essentiellement besoin dans ses 
opérations. 

Secondement, au pouvoir de captiver l'attention les 
passions réunissent celui de décevoir la perception et de 
fasciner l'entendement, par l'empire absolu qu'elles 
exercent sur l'imagination et en ayant recours à ses pres- 
tiges. 

On remarque, en effet, qu'en tenant leur objet sans 
cesse présent à l'esprit, elles en dénaturent l'impression, 
soit en y ajoutant ou en retranchant quelque chose, ou 
elles n'en reproduisent que ce qui est en rapport avec 
leurs tendances particulières, et c'est à l'imagination 
qu'elles doivent ce double office. Elles n'offrent donc à 
l'esprit leur objet que sous les rapports les plus flatteurs 
et par les côtés les plus favorables. Comment alors ne 
pas l'accueillir avec empressement? Et quels moyens 
d'échapper à la séduction ? Il est vrai que lorsque l'esprit 
peut conserver quelque liberté, l'entendement ne tarde 
pas à être détrompé, parce qu'il se représente l'idée de 
l'objet dépouillée de tout ce qu'elle a de factice et de fan- 
tastique, et qu'il la considère dans sa nature et sous 

II. Dosa. Et. de V Homme moral. g 






— i3o — 
toutes ses faces. Mais souvent il est tellement entraîné 
par les apparences séductrices de l'image de l'objet, qu'il 
ne lui est plus permis de la confronter avec son idée pure ; 
et c'est alors qu'il est vrai de dire que l'entendement 
est aveuglé par les passions, parce qu'il est le jouet de 
l'imagination, qui l'abuse par ses illusions ou qui l'é- 
blouit par les côtés de l'objet qu'elle lui fait luire. 

Les passions ne se contentent pas de rendre présent à 
l'esprit leur objet et d'en embellir l'image, elles déter- 
minent encore le rappel de tout ce qui peut les seconder 
dans leur but, ou donner du prix à leur objet. Or, toutes 
ces images qui accourent ainsi pour servir de cortège ne 
se présentent également que par le côté le plus avanta- 
geux aux passions et le plus persuasif pour le jugement. 
Elles doivent donc toutes concourir à justifier à l'esprit 
les passions et à rendre leur objet recommandable. Je 
conviens que l'entendement peut échapper à ce concert de 
séduction, tant qu'il est en son pouvoir d'évoquer les 
idées pures de ces auxiliaires et de les examiner sous 
leur véritable aspect. Mais il est parfois tellement subju- 
gué par ce concours de témoignages décevants et par la 
force de leur obsession, qu'il n'aplus la liberté de faire cet 
examen comparatif; et c'est alors que le jugement est 
corrompu et que la raison s'égare. 

Tel est le résultat des passions sur l'entendement. 
Voyons quel peut être le mode de leur influence sur la 
volonté. 

Quel que soit le pouvoir du cerveau sur la puissance 
musculaire, son activité motrice ne se déploie jamais 
sans une cause impulsive qui l'excite, la volonté, et la 
volonté ne se détermine pas non plus sans un motif 
déterminant. Or il y a deux causes qui sont également 

9. 






— i3i — 
susceptibles de la faire vouloir : ces causes sont les per- 
ceptions réfléchies et les sentiments affectifs, conséquem- 
ment les passions, puisqu'elles sont essentiellement 
affectives. Le premier mobile n'est pas seulement le 
principe des déterminations de la volonté qui n'intéres- 
sent pas le sentiment, il est encore le contrepoids et le 
régulateur du second. Car toutes les passions qui n'ont 
pas le pouvoir de soustraire violemment la force motrice 
aux ordres de la volonté, et qui se bornent à circonvenir 
celle-ci pour obtenir son intervention, auraient toujours 
inévitablement leur effet si le jugement n'était pas là 
pour contrebalancer leur efforts et offrir à la volonté des 
motifs de résistance. Toutefois ces motifs ne sont pas 
toujours suffisants; car souvent les passions prennent 
sur la raison un tel empire, que la volonté est forcée de 
céder à leur entraînement. Et voici comment. 

Une passion désordonnée s'élève-t-elle en nous aus- 
sitôt elle amorce et elle sollicite la volonté, en même 
temps qu'elle préoccupe l'entendement de son objet et 
elle ne tarderait pas à en obtenir une détermination favo- 
rable; mais la raison, qui veille, lui oppose à l'instant 
même les intérêts qu'elle lèse, l'expérience et ses prévi- 
sions ; et la volonté, forte de cet appui, reste libre de céder 
ou de résister àses sollicitations. Si la raison n'est qu'im- 
parfaitement écoutée, et que sans songer à satisfaire la 
passion on se plaise néanmoins à contempler son objet 
et à en envisager la jouissance, alors la passion, qui 
s exalte de plus en plus, se présente à l'esprit sous les 
dehors les plus engageants et s'empresse de justifier son 
entreprise par les prétextes les plus spécieux; succes- 
sivement la raison perd de son crédit, l'entendement 
s obscurcit, et la volonté, plus exposée aux attaques de la 









— l32 — 

passion, est plus vivement pressée de se rendre. Toute- 
fois elle résiste toujours, parce que la voix de la raison 
ne cesse encore de se faire entendre. 

Si malgré le danger imminent que l'on court de suc- 
comber à la tentation, et au lieu d'écarter soigneusement 
tout ce qui peut entretenir ou fortifier la passion, on 
persiste à se laisser abuser par ses insinuations, si l'on 
regrette de ne pouvoir la satisfaire et qu'on ne redoute 
pas de se trouver en présence de l'objet qu'elle convoite, 
alors à son aspect un vif sentiment de jouissance pro- 
chaine porte le trouble dans tous les sens; la passion 
s'enflamme et s'irrite contre tout obstacle; dans son excès 
d'irritation elleéconduit la raison, aveugle l'entendement, 
et la volonté est irrésistiblement entraînée à seconder ses 
vues. 

Dans cette circonstance rien ne se fait, comme on voit, 
dans l'intérêt des passions que par la volonté; mais elle 
n'est pas libre. Car l'entendement n'ayant plus de motifs 
opposés à balancer, il n'y a plus pour lui de délibération 
possible, conséquemment plus de choix à faire par la 
volonté. Cependant le résultat n'en est pas moins mora- 
lement blâmable; parce que dans toutes les passions qui 
ne se développent que progressivement, il dépend tou- 
jours de nous de les étouffer, dès leur naissance, avant 
qu'elles aient acquis assez de force pour étouffer elles- 
mêmes la raison. 

Il est cependant vrai de dire que tous les hommes ne 
sont pas également esclaves de leurs passions, de celles 
mêmes qui ont été mal éconduites. Il en est au contraire 
qui sous leur influence conservent une entière liberté, et 
dont la raison a toute autorité sur elles. Ce sont ceux 
chez qui le centre de la vie de relation a une prédomi- 



— i33 — 
nance marquée sur celui de la vie de nutrition, soit par 
l'effet d'une heureuse organisation, soit par celui de 
l'éducation. Mais ces hommes sont en petit nombre, et 
quoique leurs passions ne les maîtrisent pas, ils n'en 
éprouvent pas moins leur tyrannique atteinte. 

Cet empiétement des passions sur les droits de la 
raison, et cette lutte de l'esprit contre les exigences des 
sens, ont été de tous temps reconnus et proclamés parles 
écrivains observateurs. N'est-ce pas dans cette conviction 
que saint Paul s'écriait : « Video aliam legem in membris 
meis repugnantem legi mentis meae? » N'est-ce pas elle 
qui a fait dire à Ovide : «Video meliora proboque, dété- 
riora sequor ; » et à La Rochefoucauld : « L'esprit' est la 
dupe du cœur ? » 

Ainsi il est constant que les passions obsèdent l'at- 
tention par la présence importune de leur objet; qu'elles 
abusent l'entendement en mettant en œuvre les prestiges 
de l'imagination; qu'elles corrompent le jugement par 
le rappel de souvenirs propres à les justifier; et qu'elles 
ont sur la volonté un pouvoir d'instigation plus ou moins 
impérieux. Elles exercent donc sur la pensée l'influence 
la plus étendue. 







1 34 — 



CHAPITRE IX. 




La volonté n'a aucun pouvoir direct sur les passions. 

1 est incontestable que les passions naissent en 
nous à notre insu et sans nous, qu'elles nous 
saisissent, pour ainsi dire, à l'improviste, et 
quelles nous agitent et nous tourmentent malgré nous. 
Il n'est personne qui dans le cours de sa vie n'ait été 
fréquemment dans le cas d'en faire l'observation. La 
volonté n'a donc aucun pouvoir direct sur les passions. 
Mais il est certain aussi qu'elle peut tout indirectement 
sur elles, lorsqu'elles se sont pas dépravées, en vertu du 
pouvoir qu'elle a sur les idées. Car elle peut les exciter 
à son gré en rappelant à l'esprit les objets qui sont en 
rapport avec elles, et elle peut les réprimer, les affaiblir 
et même les éteindre à la longue, soit en dirigeant la 
pensée vers des objets susceptibles de faire naître des 
sentiments opposés à la passion qu'on veut combattre, 
soit en occupant constamment l'esprit de choses entiè- 
rement étrangères à elle. 

Supposons, par exemple, que je veuille ressentir le 
plaisir qu'on éprouve après une bonne action : certaine- 
ment si je me bornais à le vouloir, mes efforts seraient 
infructueux. Si je me représente au contraire les circon- 
stances de ma vie où j'ai tendu une main secourable au 
malheur, aussitôt je me sens pénétré d'un sentiment de 
satisfaction qui me ravit et m'engage à faire de nouveaux 
actes de bienfaisance. Supposons à présent que je sois 
profondément affligé de la perte d'une personne qui 



— i35 — 

m'était chère, et que je veuille dissiper ou affaiblir ce 
sentiment qui, s'il était durable, finirait par miner sour- 
dement mon existence. Pour y parvenir, je n'ai pas 
d'autre moyen que d'accumuler dans mon esprit tous les 
motifs qui peuvent faire naître un sentiment de conso- 
lation capable d'atténuer ou de contrebalancer mon afflic- 
tion. Je songerai donc à l'état déplorable de sa santé, 
à l'impossibilité de la rétablir, aux souffrances qu'il 
endurait, à la mort qu'il invoquait comme le terme de 
ses douleurs, et à l'estime de ses semblables que ses 
vertus lui ont acquises. Indépendamment de ces motifs 
de consolation, je chercherai à me distraire, et je détour- 
nerai autant qu'il est en moi mon esprit de l'idée qui 
représente l'objet de la passion. 

On sera peut-être étonné de voir que la volonté ne 
puisse rien directement sur les passions, tandis que la 
présence des idées suffit seule pour les exciter. Mais 
qu'on fasse attention que la volonté a son siège dans le 
cerveau, et les passions dans le centre nerveux de la vie 
intérieure; que le système de cette vie est dans une sorte 
d'indépendance de celui de la vie de relation, en ce qu'il 
est en partie séparé et en partie uni à celui-ci par les 

nœuds ganglionnaires, qui l'y rattachent, et qu'au moyen 
de cet isolement partiel, la volonté, principe moral de 
l'activité cérébrale, ne peut avoir aucune action modi- 
fiante directe sur les nerfs et sur les organes de la vie 
intérieure. Observons ensuite que ces deux systèmes, 
quoique isolés en quelque sorte par leurs points de 
jonction, ont néanmoins leurs centres dans une intime 
correspondance d'impressions par l'intermédiaire du 
foyer sensitif commun, de manière qu'il n'arrive pas ou 
ne se fait pas dans le cerveau une impression qui ne se 






— i36 — 
répercute dans le centre épigastrique et ne donne lieu à 
un sentiment de rapport qui détermine le plus souvent 
quelque mouvement affectif; et réciproquement il ne 
s'élève pas un sentiment affectif dans ce centre qui ne 
soit perçu dans le cerveau et ne devienne pour la volonté 
un principe d'impulsion, en même temps qu'il y réveille 
des impressions assorties au sentiment, en déterminant 
le centre épigastrique à donner au sang qui parcourt 
l'organe cérébral une direction spéciale. 

Mais en admettant que tel est le pouvoir des impres- 
sions cérébrales sur l'organe du sentiment, comment la 
volonté peut-elle en disposer pour contrebalancer les 
passions par des affections opposées puisqu'elle ne peut 
agir elle-même sans une impression qui la détermine? 
Comment peut-elle faire naître des impressions, si elle 
ne naît elle-même que par elles? La volonté n'est que le 
pouvoir de réagir, et toute réaction suppose une action. 
Il est très vrai que la volonté ne peut rien par elle- 
même sur le mouvement des idées, et que loin de les 
exciter ce sont les idées qui l'excitent. Mais d'abord, 
indépendamment des idées que les passions entretiennent 
dans l'entendement, celui-ci n'a-t-il pas à sa disposition 
celles que l'expérience du passé fait renaître et leur 
oppose ? S'il veut les confronter avec l'objet des passions, 
ne suffisent-elles pas pour atténuer leur effet et fortifier 
contre elles la volonté? Si la volonté ne peut par elle- 
même faire renaître les idées, n'a-t-elle pas tout pouvoir 
sur elles par les organes qui sont à ses ordres? Ne 
dispose-t-elle pas de nos sens, et ne peut-elle pas les 
soustraire à son gré aux impressions qu'elle veut écarter, 
ou les soumettre à celles qui peuvent le seconder dans 
son but ? Que de ressources lui sont ouvertes par cette 






- i3 7 - 

voie ! Elle a par elle les conseils de l'amitié et les écrits 
des sages. N'a-t-elle pas aussi à sa disposition les signes 
du langage qui sont autant de causes de rappel de nos 
idées, et par eux ne peut-elle pas évoquer celles dont 
elle a besoin ? 

Ainsi l'on voit que, quoique les deux systèmes nerveux 
soient pour leurs fonctions dans une sorte d'indépen- 
dance respective, leurs centres exercent néanmoins l'un 
sur l'autre une influence modifiante en vertu de leur 
intime correspondance. Mais ils diffèrent dans leur mode 
d'influence en ce que le cerveau ne produit qu'une action 
impressive sur l'organe du sentiment par la transmission 
des impressions qui se forment dans son sein, et qu'il ne 
peut rien directement sur son activité; tandis que le 
centre épigastrique exerce une double action sur le cer- 
veau, en ce qu'il excite son activité par le sentiment, et 
que par la direction qu'il donne au mouvement du sang 
qu'il y envoie, il y réveille toutes les impressions objec- 
tives correspondantes au sentiment. Il attaque donc à la 
fois l'entendement et la volonté. 

J'ai dit que les deux systèmes nerveux étaient dans 
une sorte d'indépendance entre eux, parce que, s'il est 
constant que le cerveau n'ordonne et ne détermine point 
les mouvements de la vie intérieure, et que cette fonction 
ne soit dévolue qu'au nerf sympathique, il ne l'est pas 
moins que ces deux systèmes sont d'un autre côté dans 
la plus étroite dépendance, et qu'ils ont besoin l'un de 
l'autre pour se soutenir dans leurs fonctions respectives. 
Car il paraît démontré d'une part, par les expériences de 
M. Flourens, que le nerf sympathique ne tarde pas à 
perdre son pouvoir innervant, lorsqu'on intercepte ses 
communications avec la moelle épinière. Le système 



— i38 — 
nerveux de la vie de relation influe donc sur celui de la 
vie intérieure comme force tendante. Mais il est bien 
connu d'autre part que c'est le nerf sympathique qui 
préside à la circulation du sang, et que c'est l'impression 
de ce fluide qui entretient partout l'action vitale Le 
système nerveux de la vie de relation a donc besoin de 
celui de la vie intérieure pour soutenir son excitation 




i3g — 




CHAPITRE X. 

Des mouvements générateurs des passions. 

i les instincts appartiennent à la vie intérieure 
et ont leur siège dans le centre nerveux de cette 
vie, ainsi que je crois l'avoir prouvé; comme 
les passions ne sont autre chose que des instincts exaltés 
qui ont un but déterminé et un objet connu vers lequel 
ils tendent, elles doivent avoir la même origine, et pour 
causes génératrices les mêmes mouvements propres de 
ce centre. Mais quoiqu'elles aient leur principe physique 
dans le centre épigastrique, ce n'est pas là qu'elles s'effec- 
tuent. De même que toutes les impressions des sens, 
leur mouvements générateurs se transmettent au foyer 
sensitif commun, où, suivant M. Flourens, ils se trans- 
forment en sentiments; puis ils se propagent dans les 
lobes cérébraux où les sentiments se consomment et 
deviennent perceptions distinctes, et les sentiments pro- 
duits se rapportent ensuite et se font sentir au point de 
départ de leurs mouvements générateurs. 

En admettant que les passions sont le résultat moral 
des mouvements propres du centre épigastrique, il faut 
toutefois reconnaître que ces mouvements ne sauraient 
avoir lieu sans une cause qui les détermine; car dans la 
nature vivante, il n'y a pas d'action sans une excitation 
préalable qui la fasse naître. Or dans l'ordre moral trois 
choses donnent naissance aux passions : les sentiments 
instinctifs, le plaisir et la douleur physiques, et quelques 
sensations purement représentatives ou même nos 
simples perceptions. Dans l'ordre physique trois sortes 



: 






— 140 — 
d'impressions ont donc le pouvoir de susciter l'activité 
propre du centre épigastrique : les impressions viscé- 
rales, les impressions modifiantes externes, et un grand 
nombre d'impressions non modifiantes tant internes 
qu'externes. Voyons comment chacune d'elles exerce ce 
pouvoir. 

i° Il ne se forme pas un mouvement propre, pas une 
tendance dans les organes de la vie intérieure qui ne se 
réfléchisse dans son centre et ne s'y résolve en une 
impression modifiante qui donne lieu à un sentiment 
agréable ou pénible, suivant la nature de la tendance et 
y détermine des mouvements affectifs. Lorsque ces ten- 
dances viennent s'exalter par le besoin des organes ou à 
se dépraver par quelque désordre survenu dans leurs 
fonctions, elles doivent donc exciter vivement l'activité 
du centre et y faire naître des affections correspondantes. 
2° Le plaisir et la douleur physiques sont les résultats 
des impressions modifiantes que les causes externes pro- 
duisent dans les organes des sens, et dont l'effet est d'abord 
de favoriser et de troubler l'action vitale de l'organe 
sujet de l'impression, d'y changer le rapport des forces, 
puis d'exercer par communication cette même influence' 
dans les centres nerveux pour y faire participer toute 
1 organisation. Or cette action modifiante ne peut être 
pour le centre épigastrique qu'une nouvelle source de 
sentiments et de mouvements affectifs qui nous portent 
à accueillir ou à repousser la cause de l'impression ; car 
il répond à tout comme centre de conservation, et aucun 
organe ne peut être affecté qu'il ne s'en affecte. 

3° Les sensations purement représentatives et les per- 
ceptions réfléchies n'ont par elles-mêmes aucun pouvoir 
excitant sur les passions; mais la plupart ont celui 






Tr 



— 141 — 

d'éveiller nos instincts primitifs, en raison de la confor- 
mité ou de l'opposition de leurs impressions avec celles 
des viscères , et c'est par l'action modifiante de ces 
instincts qu'elles intéressent à leur objet l'activité du 
centre épigastrique. 

Concluons donc généralement que c'est le plaisir et la 
douleur qui sont les excitants des passions, et que s'il est 
des impressions qui sont indifférentes et qui n'émeuvent 
point l'âme, c'est qu'elles n'ont aucun rapport de conve- 
nance ou d'opposition avec les mouvements propres de 
notre organisation. Toutefois, quoiqu'elles ne soient 
pas affectives comme les précédentes, elles ne sont 
cependant pas sans effet sur l'organe du sentiment; car 
elles ont en commun avec elles d'ébranler l'organe, d'y 
rendre plus présents les divers états antérieurement 
acquis, et d'interroger ainsi l'expérience du passé. Toutes 
les impressions, en effet, qu'elles soient modifiantes 
ou non, qui viennent frapper journellement le centre 
épigastrique, peuvent être conformes et correspondantes 
à quelques-unes de celles qu'il a déjà éprouvées, ou lui 
être entièrement étrangères et sans corrélatifs. Or dans 
le premier cas, comme l'organe est monté au ton de 
l'impression, et que celle-ci y trouve sa résonance, 
la présence de l'impression y fait renaître sa réplique, 
laquelle est suivie d'un sentiment d'identité: c'est le 
principe physique de la réminiscence. Dans le second 
cas, il reçoit l'impression et ne la redit point, parce 
qu'il est sans résonance pour elle, et ce défaut de 
réplique donne lieu à un sentiment de nouveauté. 

Ainsi, les diverses impressions qui de toutes parts 
aboutissent au centre épigastrique, donnent naissance 
dans son sein à deux sortes de rapports, rapport d'iden- 



— 142 — 
tité ou de nouveauté, et rapport de convenance ou 
d opposition. Les premiers sont purement instructifs 
orsqu ils sont seuls : leur but est de nous faire ressentir' 
le passe dans le présent ou de nous prévenir des mouve- 
ments insolites. Par eux-mêmes ils n'ont rien d'impulsif 
pour le centre, si ce n'est pourtant les sentiments de nou- 
veauté qui déterminentquelques mouvements de curiosité 
fugitifs et passagers. Les seconds, au contraire, sont tous 
affectifs pour la sensibilité et impulsifs pour l'activité- 
car c est par la voie du plaisir et de la douleur qu'ils nous 
intéressent et par eux aussi qu'ils déterminent le centre 
a produire les mouvements générateurs des passions 

Mais quels sont donc ces mouvements que les impres- 
sions modifiantes peuvent seules déterminer ? Les mêmes 
que ceux que j'ai fait connaître dans les instincts 
comme étant la source de nos premières déterminations 
morales; , e crois néanmoins devoir les rappeler encore 
ici, puisque toutes nos passions en dérivent également 
et parce qu'on ne saurait trop en constater la réalité en 
raison de leur importance. 

Lorsque le centre épigastrique éprouve une impres- 
sion non modifiante, il se borne à la recevoir et à réflé- 
chir son existence passée, si elle n'est pas nouvelle, et il 
n en résulte dans l'àme que le sentiment de sa nouveauté 
ou de son retour. Si l'impression est au contraire de 
nature modifiante, aussitôt l'organe entre spontanément 
en activité et trois sortes de mouvements s'opèrent dans 
son sein : z-il s'émeut et il s'érige sur l'impression; 2 <> il 
s affecte et se modifie convenablement à l'impression; 
i° il prend une détermination active qui produit deux 
effets, 1 un sur lui-même par lequel il gravite vers l'objet 
de 1 impression, ou il s'en détourne suivant le résultat 






■VV--Nt~_V.il-- 



- i 4 3 - 
de cette impression, et l'autre hors de lui par lequel il 
tend à le posséder ou à le repousser. Or, comme tout ce 
qui se fait dans le centre doit être senti, le premier 
mouvement a pour produit moral dans l'àme une 
émotion, le second une affection ou passion, et le troi- 
sième deux déterminations morales, l'une d'amour ou de 
haine, et l'autre de désir ou d'aversion. L'amour et la 
haine sont des déterminations purement affectives pour 
l'âme dont le but est de nous attacher exclusivement à 
un objet ou de nous en repousser; le désir et l'aversion 
sont des déterminations impulsives qui, quoiqu'elles 
partent du cœur et qu'elles l'affectent comme les autres, 
se dirigent spécialement sur la volonté pour exercer sur 
elle un pouvoir déterminant. 
Tels sont les mouvements générateurs des passions. 
Le centre épigastrique n'est pas le seul organe dont 
l'activité excitée manifeste aussi clairement ses procédés. 
Dans le cerveau où tout ce qui s'y fait est également 
senti, on observe les mêmes mouvements et des résultats 
moraux analogues. 

En effet, comme lui il reçoit d'abord des impressions 
qui sont senties, et il en fait la réplique si elles ne sont 
pas nouvelles, en rappelant même celles qui s'y sont 
associées. Ces impressions reproduites sont le principe 
physique du souvenir et de la mémoire. Jusque-là le 
cerveau ne jouit que d'une activité pour ainsi dire pas- 
sive; et il ne fait que rendre par réaction ce qu'il a reçu. 
Mais il n'est pas plus tôt excité qu'à l'instant même il 
entre spontanément en activité, et alors : i° il se tend, il 
vient par les sens au-devant de l'objet de l'impression ; 
clans l'àme c'est l'attention dont le résultat est une per- 
ception distincte ; 2° il se concentre sur l'impression, il 



I 






— 144 — 
se la répète et se l'informe ; moralement, c'est la réflexion, 
et c'est par elle que la perception se détaille; 3° il se 
détermine et il agit en conséquence; mais cette action a 
deux eflets : l'un sur l'organe lui-même par lequel il se 
porte vers l'impression réfléchie, il y adhère et fait fonds 
sur elle comme sur une réalité, c'est le jugement; l'autre 
hors de lui par lequel il tend vers l'objet de l'impression, 
c est la volonté. 

On voit que les deux centres suivent la même marche 
dans le développement de leur activité, mais que leurs 
prodmts moraux ne sont pas les mêmes. Dans l'un, tout 
ce qui s'y fait est perçu, tout ce qui se fait dans l'autre 
est senti ; dans celui-là tout est représentatif; dans celui-ci 
tout est affectif. Tous deux ont une détermination adhé- 
sive et une détermination impulsive; mais l'impulsion 
de l'organe du sentiment diffère essentiellement de celle 
du centre cérébral, en ce que la première ne se dirige 
que sur le cerveau et se borne à solliciter la volonté ; 
tandis que la seconde se porte tout entière sur le système 
locomoteur pour y déterminer une action conforme à 
l'impulsion du désir. 

Ainsi, en résumant tous les produits moraux dont les 
deux centres sont le siège et la cause déterminante, nous 
dirons : le cerveau sent, il rappelle, il observe, il réflé- 
chit, il juge et il veut, le centre épigastrique sent, il 
atteste la nouveauté ou la préexistence de ce qu'il sent 
il s'émeut, il s'affecte, il aime et il désire. L'un et l'autre 
sentent comme on voit; mais leur manière de sentir 
n'est pas la même. L'un a des sensations, l'autre des 
sentiments. C'est donc au cerveau que sont dus tous 
les phénomènes intellectuels, et au centre épigastrique 
qu'appartiennent tpus les phénomènes instinctifs. 



— 145 



CHAPITRE XI. 




De la nature des passions. 

ous devons aux impressions instinctives la 
naissance de nos goûts et de nos appétits, 
lesquels deviennent, par la réitération de leurs 
actes, des inclinations et des penchants, et constituent 
nos premières déterminations. Toutefois, ces détermi- 
nations restent vagues, générales et incertaines, tant 
qu'elles n'ont pas une direction et un but déterminés, et 
elles ne sortent pas du cercle des instincts. Mais aussitôt 
que leur objet est connu, elles prennent un caractère de 
force et de spécialité qu'elles n'auraient jamais eu sans 
cela, et c'est alors qu'elles se transforment en passions, et 
que l'inclination devient amour, et le penchant un désir. 
On donne généralement le nom de passion à tout ce 
que l'âme éprouve d'émotions ou d'affections et à toutes 
les déterminations affectives qui en sont ordinairement 
la suite. Je dis ordinairement : car il y a de simples 
émotions dont l'effet se borne à mettre sur le qui-vive 
l'instinct de conservation, mais qui n'affectent point 
l'âme et ne changent pas son état de situation ; et il y a 
des affections qui n'entraînent après elles aucune déter- 
mination active, quoiqu'elles affectent plus ou moins 
profondément l'âme, parce qu'elles n'ont pas pour objet 
la possession d'un bien. 

L'émotion est un mouvement propre de l'âme excité 
par une impression sensible, mouvement qui la fait 
sortir de son repos en y apportant l'agitation et le trouble. 

II. Dess. El. de l'Homme moral. jq 







— 146 — 
Cette agitation est toujours proportionnelle à l'intensité 
ou à la soudaineté de l'impression, et elle peut aller de la 
simple surprise jusqu'au saisissement; mais elle n'est 
que passagère, et elle ne détermine aucun mouvement 
affectif, lorsque l'impression n'est pas de nature modi- 
fiante. Dans le cas contraire, elle est toujours suivie 
d'une affection. 

L'affection est une action modifiante de l'âme émue 
sur elle-même, et dont le but est de l'intéresser à l'objet 
de l'impression ou de l'indisposer contre lui pour le lui 
faire rechercher ou repousser. Les affections ont deux 
rapports, l'un à la sensibilité, et l'autre à l'activité : par 
le premier, elles affectent l'âme, elles dirigent ses incli- 
nations et elles déterminent ses attachements ou ses 
répugnances ; par le second, elles l'excitent et la font 
agir. Il en est pourtant quelques-unes qui sont purement 
affectives, et qui n'intéressent point l'activité : ce sont 
celles qui ont pour terme le résultat de nos actions, telles 
que la joie et la tristesse. 

Les déterminations affectives sont des mouvements 
spontanés de l'âme qui succèdent dans elle aux affec- 
tions. Il y en a de deux sortes : les uns qui se dirigent 
sur elle, par lesquelles elle se complaît dans son nouvel 
état, et elle conçoit un vif intérêt pour la cause qui l'a 
produit, ou elle s'y déplaît, et elle en prend un sentiment 
opposé; les autres par lesquels elle s'élance hors d'elle 
vers l'objet qui l'intéresse, ou elle tend à le fuir et à le 
repousser. Les premiers mouvements sont l'amour ou 
la haine, les seconds le désir ou l'aversion. 

Dans les passions tout est actif de la part de l'organe 
du sentiment. Il est actif dans les émotions et les affec- 
tions : car elles sont le produit des mouvements propres 
10. 



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— i 47 — 

de ce centre déterminés par les impressions; et il est 
actif dans les déterminations parce qu'elles sont le 
résultat de son activité spontanée. L'ame y est également 
active : car quoique ces mouvements ne soient pas dans 
sa dépendance, mais bien dans celle du centre qui les lui 
imprime, c'est toujours elle-même qui agit sur elle; c'est 
elle qui les produit, mais elle ne les détermine pas, et 
elle n'est pas libre de s'y refuser, quoiqu'il soit en son 
pouvoir intellectuel de ne pas les approuver lorsqu'ils 
sont déréglés. Aussi n'est-ce qu'en ne les réprouvant pas 
alors qu'elle devient repréhensible. 

Tous les mouvements affectifs ne sont-ils réellement 
que les diverses modifications d'une passion unique, de 
l'amour, par exemple, comme l'ont prétendu plusieurs 
philosophes, notamment saint Augustin ? 

Puisque les passions ont pour principe déterminant 
le plaisir et la douleur, pour terme la jouissance d'un 
bien ou la cessation d'un mal, et qu'elles-mêmes ne sont 
au fond que différents modes de plaisir ou de douleur 
plus ou moins impulsifs pour l'activité, je conçois qu'on 
puisse les considérer comme les diverses modifications 
de deux modes d'action essentiellement opposés, dont 
l'un aurait pour but de nous agiter à la présence d'un 
bien, et graduellement de nous disposer en sa faveur, 
nous y attacher et nous pousser vers lui, et l'autre, au 
contraire, de nous troubler à l'aspect d'un mal, et succes- 
sivement de nous indisposer, de nous irriter et de nous 
soulever contre lui. Mais il me paraît absurde de vouloir 
les réduire à une seule passion fondamentale, et de n'y 
voir que diverses transformations de l'amour. Quelque 
effort d'esprit que l'on fasse, jamais on ne pourra iden- 
tifier la haine avec l'amour. La haine n'est pas une 






— [48 — 
simple négation d'amour; c'est une action très positive 
par laquelle l'âme tourne pour ainsi dire le dos à un 
objet, tandis que par l'amour elle va au-devant de lui. 
La haine est une véritable répulsion, et l'amour une 
attraction. Quoiqu'il soit possible que ces deux forces 
qui régissent la nature ne dépendent que d'un même 
principe impulsif, elles n'en sont pas moins d'une nature 
opposée, et on ne saurait les confondre. Si nous sommes 
forcés de reconnaître que toutes les opérations de la 
nature sont des effets divers de répulsion et d'attraction, 
nous devons donc aussi admettre que tous nos mouve- 
ments affectifs sont des modifications différentes de deux 
passions fondamentales, l'amour et la haine. 

On a dû remarquer que je considère le désir comme 
une détermination irréfléchie du sentiment, et l'on en 
sera peut-être étonné, attendu que la plupart des auteurs 
l'ont jusqu'ici envisagé comme un commencement de 
volonté, une velléité. Le Dictionnaire de l'Académie lui- 
même définit le désir « un mouvement de la volonté vers 
un bien qu'on n'a pas. » 

Mais que l'on fasse attention que le désir est le dernier 
résultat des suggestions de l'instinct, et que la volonté 
est le dernier acte de l'intelligence. N'est-il pas évident 
que le désir est dans le cœur, et la volonté dans la 
tête ? Le désir est un élan de l'âme produit par une 
affection, un mouvement qui lui est imprimé ; la volonté 
est un acte de l'esprit, un mouvement qu'il s'imprime 
à lui-même. L'un est une détermination impulsive, et 
l'autre une détermination motrice. La volonté est un acte 
délibéré, et le désir une simple tendance à l'acte. Le désir 
n'agit que sur la volonté : son but est de faire vouloir ; la 
volonté agit sur les organes du mouvement : son terme 



— H9 — 
est une action. Le désir ne dépend pas de nous; il est le 
résultat inévitable des affections. La volonté est en notre 
pouvoir, elle est le produit d'un jugement. Lorsqu'un 
désir s'élève en nous, il nous est impossible de ne pas en 
éprouver les sollicitations; mais nous pouvons ne pas y 
consentir lorsque nous le jugeons condamnable, et c'est 
en ne le faisant pas que nous sommes coupables. 

Toutes les passions, si l'on en excepte cependant les 
simples émotions de surprise, qui ne sont que le premier 
cri de réveil de l'instinct conservateur et des passions 
avortées, parce qu'elles ne donnent lieu à aucune affec- 
tion, lorsqu'elles ne sont suivies d'aucune idée de danger, 
et qu'alors l'âme rentre un instant après dans le calme et 
la sécurité; toutes, dis-je, ont un but distinct qu'elles se 
proposent, et une manière propre d'y tendre. Les unes 
visent à la contemplation de leur objet et y fixent l'en- 
tendement : elles sont spéculatives. D'autres aspirent à 
la possession du leur, et elles nous font agir : elles sont 
actives. Quelques autres, qui succèdent toujours aux 
précédentes, s'attachent au résultat de leur action, et elles 
en jugent le bien-être : elles sont purement affectives. 

Les premières, en effet, portent toutes leurs efforts sur 
les forces sensitives du cerveau, particulièrement sur 
l'impression de l'objet qui les excite ; et si cet objet est 
présent, elles tendent les sens vers lui et elles les absor- 
bent dans sa contemplation . Si l'objet, au contraire, n'est 
présent qu'à l'esprit, alors les forces sensitives se con- 
centrent sur l'impression, les sens s'émoussent, la tète 
s'exalte, et il en résulte une idée vive, dominatrice, qui 
captive exclusivement l'attention et devient pour le sen- 
timent une source intarissable de jouissances intellec- 
tuelles. 









— i5o — 
Parmi les secondes, qui nous font agir, il en est de 
primitives, dont le but est la possession d'un bien ou 
l'éloignement d'un mal, et qui seules déterminent l'ac- 
tion ; et il en est de secondaires, dont la fonction est pour 
les unes de préparer et pour les autres de soutenir cette 
action. Or, c'est en agissant par le désir sur la volonté 
que les passions primitives nous déterminent à agir, et 
c'est par la volonté qu'elles donnent aux organes loco- 
moteurs l'impulsion propre à satisfaire leurs tendances. 
Celles qui préparent l'action agissent sur nos idées 
en leur imprimant un grand mouvement, et c'est en 
balançant les moyens avec les obstacles qu'elles déter- 
minent le mode d'exécution. L'inquiétude née du désir 
donne le mouvement aux idées; la crainte pèse les 
obstacles, et l'espérance les moyens. Les passions 
qui soutiennent l'action sont de deux sortes : les unes, 
telles que le courage et la patience, se portent sur la 
volonté pour l'affermir et la raidir contre les difficultés, 
elles sont incitantes et donnent de la suite à l'action ; les 
autres, telles que la colère ou la fureur, exercent leur 
influence sur l'appareil musculaire, dont elles doublent 
les forces, et en provoquent le développement, en agissant 
directement sur le foyer vital, ces passions sont irritantes, 
et telle est leur impétuosité que souvent elles surmontent 
les plus grandes résistances; mais leurs efforts ne sont 
pas de longue durée. Il est inutile, je pense, d'observer 
que la peur, le découragement, en un mot toutes les 
passions énervantes qui sont fondées sur un sentiment 
d'insuffisance de moyens ou d'obstacles insurmontables, 
doivent, au contraire, avoir l'effet d'affaiblir les forces, 
d'abattre le désir, et de changer les déterminations de la 
volonté. 



— i5i — 
Enfin, aux passions actives, et lorsque leur action est 
consommée, succèdent la joie ou la tristesse, passions 
spécialement chargées de nous faire savourer ou déplorer 
le résultat de l'action. Celles-ci n'intéressent que le sen- 
timent, et la vie de relation y reste étrangère, parce 
qu'elles n'ont rien d'impulsif pour elle. Toute leur action 
se porte sur les organes de la vie intérieure, et leur 
effet propre est d'accroître ou d'affaiblir partout l'action 
vitale. 







— l52 




CHAPITRE XII. 

Analyse et classification des passions. 

'ai fait connaître quelle est la nature des pas- 
sions, et quel en est le principe physique; 
quelles sont les causes qui concourent à leur 
développement ou qui les modifient; quels sont les effets 
qu'elles produisent dans la vie intérieure, et par elle sur 
les organes du mouvement; quelle est l'action qu'elles 
exercent sur le cerveau, et ce que peut celui-ci sur elles. 
Il convient à présent de jeter un coup d'oeil analytique sur 
chacune d'elles dans l'ordre de leurs fonctions respectives. 
Quoiqu'il soit de la nature des passions de nous 
intéresser à un objet ou de nous en repousser, elles 
diffèrent néanmoins entre elles par la fin qu'elles se pro- 
posent et le but où elles tendent. La plus légère attention 
suffit, en effet, pour remarquer qu'il y en a qui agissent 
dans nos intérêts, pour nous, pour notre propre avan- 
tage,tandisqu'ilenestd'autres qui nous élèvent au-dessus 
de nous-mêmes et nous font agir pour l'avantage de nos 
semblables et dans l'intérêt de l'espèce. On pourrait 
appeler les premières, passions de l'individu, et les 
secondes, passions de l'espèce. 

Les passions de l'individu s'offrent à nous sous deux 
aspects : les unes nous intéressent à un objet senti, et les 
autres au sujet sentant. Les premières s'occupent de nos 
besoins, les secondes de notre personne. Celles-là nous 
donnent de l'amour pour des objets autres que nous; 

celles-ci se rapportent ànouset nous inspirentde l'amour- 
propre. Celles-là veillent à la conservation de notre être 




5o 

et de notre bien-être; celles-ci veillent à la conservation 
de notre nature et s'opposent à notre dégradation. Enfin, 
les premières sont le résultat des impressions directes de 
l'instinct, et les secondes celui de ses impressions réflé- 
chies. Ne pourrait-on pas, en raison de cela, désigner les 
unes sous le nom de passions directes, et les autres sous 
celui de passions réfléchies? 

Les passions qui concernent la conservation ou le 
bien-être de l'individu n'ont pas les mêmes fonctions à 
remplir ni Jes mêmes objets en vue. Quelques-unes ne 
s'adressent qu'à l'entendement ; elles en provoquent et 
soutiennent l'attention, et elles s'arrêtent à la contem- 
plation de l'objet qui frappe nos sens ou qui s'offre à 
l'esprit. Ce sont les passions de l'esprit. Un plus grand 
nombre d'elles intéressent spécialement notre activité ; ce 
sont celles qui nous déterminent à l'action, qui nous 
soutiennent dans nos efforts, et dont le terme est la 
possession d'un objet. Elles méritent d'être appelées 
passions de la volonté. Quelques autres, au contraire, 
n'intéressent que la sensibilité; elles vont à l'âme, et leur 
terme est la jouissance ou l'affliction. Ce sont les passions 
du cœur. Ces trois sortes de passions, considérées sous 
le rapport de leur effet moral, pourraient encore porter 
le nom de passions contemplatives, passions actives et 
passions affectives. 

Si l'on voulait former le tableau synoptique des pas- 
sions, elles se diviseraient donc en deux classes .-passions 
de l'individu et passions de l'espèce; la première classe 
se subdiviserait en deux genres : passions directes et 
passions réfléchies, et le premier genre en trois espèces: 
passions contemplatives, passions actives et passions 
affectives. 






I 

I 








— i54 



CHAPITRE XIII. 

Des passions contemplatives. 

es passions contemplatives ont en commun 
avec les passions actives d'avoir en vue un 
objet présent à l'esprit ou aux sens, et de 
tourner vers lui toute l'activité cérébrale. Mais ce qui 
les distingue essentiellement d'elles, c'est qu'elles n'a- 
gissent sur le cerveau que comme organe de perception, 
et qu'elles n'ont rien d'impulsif pour son activité mo- 
trice. Moralement, elles sont toutes pour l'entendement, 
qu'elles préoccupent exclusivement de leur objet, en 
excitant et fixant sur lui l'attention, en en rendant l'idée 
plus vive, plus permanente, et elles ne demandent rien 
à la volonté, parce qu'elles n'ont pas besoin de son inter- 
vention. 

Tous les objets qui s'offrent à l'esprit dans les passions 
qui lui sont propres sont des réalités ou des idées. Les 
réalités ou les objets proprement dits peuvent être envi- 
sagés dans leur impression, dans leur dimension, leur 
structure ou leurs qualités actives. Lorsque l'esprit ne 
s'occupe que des idées, il considère la nature des choses 
et leurs rapports abstraits. Sous le rapport de l'impres- 
sion, c'est sa non-attente ou sa nouveauté qui fait naître 
la surprise ou la curiosité; sous celui de la dimension de 
l'objet, c'est sa grandeur démesurée ou sa petitesse au- 
dessous de nature qui donne lieu à l'étonnement; sous 
le rapport de sa structure, c'est tout ce qui en constitue 
la beauté, qui fait naître l'admiration; sous le rapport 






— 1 55 — 
des qualités actives, ce sont celles qui établissent l'excel- 
lence de sa nature et forment son mérite qui nous 
portent à l'estime ; enfin, dans l'étude des choses phy- 
siques ou morales, c'est la vue de leurs rapports secrets 
qui excite l'enthousiasme. 

Il y a donc en nous six passions contemplatives : la 
surprise, la curiosité, l'étonnement, l'admiration, l'es- 
time et l'enthousiasme; et les six motifs qui les déter- 
minent sont :1a non-attente, la nouveauté, la dimension, 
la beauté, l'excellence et la vérité. 

La surprise est l'effet inévitable de toute impression 
qui est imprévue, inopinée, inattendue; elle peut aller 
jusqu'au saisissement, suivant la force ou la nature de 
l'impression. Lorsqu'elle a lieu, le centre épigastrique 
éprouve une commotion soudaine, dont l'effet est de 
produire dans toute l'organisation, particulièrement dans 
l'appareil musculaire, une secousse générale qui le dis- 
pose prochainement à l'action ; et dans le cerveau une 
forte excitation qui le fait réagir sur l'impression. De la 
part du centre épigastrique, cette excitation consiste à 
faire affluer le sang dans le cerveau, avec plus de force, 
spécialement vers le point de l'impression, et à donner à 
l'organe un plus haut degré de tension. De la part du 
cerveau, sa réaction se borne à se concentrer sur l'im- 
pression, et si l'objet est hors de nous, à dresser les 
organes des sens vers lui. La surprise a donc pour effet 
définitif de tenir l'attention éveillée sur son objet, d'en 
rendre l'image plus vive, plus nette et plus distincte, et 
de mettre en garde l'économie animale contre un danger 
possible et non prévu. Elle est donc chargée de veiller à 
notre conservation. 

La curiosité est un désir de connaître, qui a pour fon- 









— i56 — 
dément l'amour du bien-être. Dès que l'homme a connu 
le plaisir, il court après les jouissances; sa vie n'est 
qu'un essor continuel vers elles, et sans cesse il cherche 
à connaître les objets qui peuvent les lui procurer. Mais 
ce désir est par lui-même vague, général et sans but 
particulier, comme toutes nos premières déterminations ; 
c'est le sentiment de nouveauté qui seul le spécialise en 
le dirigeant vers un objet déterminé. Sans ce sentiment 
et celui du souvenir qui le guident, il se porterait indis- 
tinctement sur tout ce qui frappe nos sens, et il n'y aurait 
plus pour nous ni expérience ni savoir. 

La curiosité ne s'adresse qu'à la perception : son effet 
est de tendre les sens vers un objet inconnu qui se pré- 
sente à nous, et d'y fixer l'attention, non pas seulement 
pour le considérer et en prendre connaissance, mais 
pour l'examiner, le sonder et juger s'il peut ou veut 
nous faire du bien. Son but primitif n'est donc pas de 
nous livrer à des spéculations oiseuses, mais bien de 
concourir à notre bien-être, en nous faisant connaître 
tout ce qui peut accroître nos moyens d'existence. 

Tout ce qui est grand dans ses dimensions physiques, 
tout ce qui est dans la nature au-dessus de nos connais- 
sances ou de nos forces, tout ce qui excède le pouvoir 
moral de l'homme, fait le sujet de notre étonnement. 
L'étonnement suppose donc dans le cerveau, consécuti- 
vement dans le centre épigastrique, des impressions 
extraordinaires par leur nature, leur étendue ou leur 
intensité. Aussi remarque-t-on que, lorsqu'on l'éprouve, 
l'esprit en est comme étourdi, et l'âme en est frappée. 
C'est, en effet, une espèce de percussion plus ou moins 
forte tant au physique qu'au moral, dans laquelle les deux 
systèmes nerveux sont quelquefois tellement étonnés du 









- i5 7 - 
coup qu'ils n'en reviennent presque pas. Leur ressort 
en est momentanément forcé, au point de ne pouvoir 
plus réagir. C'est aussi pour cela que, dans un grand 
étonnement, les sens restent en arrêt sur l'objet qui 
étonne ; que les membres sont immobiles, et la sensibilité 
dans la stupéfaction ; que l'esprit est interdit, la réflexion 
suspendue, l'imagination glacée, et la volonté sans déter- 
mination. En un mot, ce sentiment pétrifie l'homme tout 
entier, comme autrefois la tête de Méduse. 

L'étonnementapour but, ainsi que lasurprise, d'exciter 
l'instinct de conservation; mais l'impression en est tou- 
jours plus grande, plus forte, plus durable, et elle le 
déconcerte, l'abat et le décourage; elle peut même le 
jeter dans la consternation, lorsqu'elle est plus ou moins 
menaçante. Si elle n'est, au contraire, qu'imposante, mais 
de nature rassurante, elle lui donne de la sécurité, de la 
confiance, et à l'étonnement succède alors l'admiration 
et même le ravissement. 

L'admiration naît du sentiment de la beauté en tout 
genre, particulièrement de la structure physique des 
êtres. La beauté d'un objet consiste essentiellement dans 
la parfaite conformité de sa structure avec le modèle 
que la nature affecte par son mode d'action dans chaque 
classe d'êtres : et le sentiment révélateur de la beauté 
dépend de la conformité de l'impression que l'objet 
excite en nous, avec celle que l'action vitale yproduit sans 
cesse. Ces impressions de la vie sont les mêmes dans tous 
les individus d'une même espèce, parce que la vie a dans 
tous les mêmes tendances, et que si les résultats de son 
action n'y sont pas toujours conformes, c'est qu'elle est 
souvent gênée dans ses opérations par des circonstances 
organiques qui en contrarient le développement. C'est 






1 






— i58 — 
pour cela que l'homme le plus disgracié de la nature est 
aussi sensible à la beauté que celui qui a été comblé de 
ses faveurs. 

L'admiration est susceptible de différents degrés • elle 
peut aller jusqu'à l'extase, qui n'en est que l'extrême 
Considérée moralement et dans son plus haut degré 
c'est une forte émotion, dans laquelle l'âme, ravie de 
plaisir, s'élance vers un objet présent aux sens ou à 
1 esprit, et dont l'effet direct est d'animer les sens, d'en- 
flammer l'imagination, de concentrer l'attention de 
tourner, en un mot, toutes les facultés de l'entendement 
vers l'objet de la passion, et de les y fixer irrévocable- 
ment, en soutenant leur exaltation. Considérée physi- 
quement, c'est une grande agitation et une vive affection 
du centre épigastrique, suivies d'une forte réaction, qui 
se porte tout entière vers le cerveau. C'est pour cela que 
dans l'extase le pouls est lent et obscur, les inspirations 
courtes et rares, et les membres immobiles, parce que le 
sang qui afflue particulièrement au cerveau y fait de 
longues stases. 

Dans l'admiration, il y a donc une excessive activité 
dans les deux centres, et une continuelle réciprocité 
d'action l'un sur l'autre. Car si le centre épigastrique 
exalte le cerveau et le concentre sur l'idée objet de l'ad- 
miration, à son tour, le cerveau réagit par l'idée sur le 
centre, et le force à continuer son action sur lui. 

L'admiration a essentiellement en vue de nous faire 
sentir et goûter la perfection, dont les qualités constitu- 
tives des êtres sont susceptibles; puisqu'elle a pour fon- 
dement le sentiment de la beauté en tout genre. Son but 
moral est donc, je pense, de nous porter et nous faire 
aspirer au perfectionnement de notre être, bien diffé- 






— i 5q — 
rente en cela des passions précédentes, qui ne visent 
qu'à notre conservation ou à notre bien-être. Elle en 
diffère encore en ce que dans celles-ci l'âme s'émeut, et 
l'esprit observe ; et que dans celle-là l'esprit contemple, et 
le cœur jouit. 

L'estime est fondée sur un sentiment appréciateur du 
mérite des personnes, qui a pour principe la perception 
de leurs qualités morales. C'est un mouvement affectif 
de l'âme qui se rapporte au sujet qui possède ces qualités, 
et qui nous intéresse plus ou moins à lui selon le degré 
de son mérite. 

On peut estimer les hommes en eux-mêmes ou entre 
eux, ou comparativement à nous. Quoique la nature ait 
donné à chaque espèce d'êtres un genre déterminé de 
puissance et de vertu, tous les individus de la même 
espèce n'en jouissent pas au même degré. A mesure 
donc que nous apprécions les personnes qui se pré- 
sentent à nous, nous les comparons entre elles, nous les 
distinguons, et nous jugeons de leur mérite. De là nait 
la considération, sentiment affectif qui nous fait estimer 
leur valeur relative, et qui les élève dans notre esprit au 
rang qu'ils occupent dans l'humanité. Si, après avoir 
déterminé leur mérite respectif, nous les comparons à 
nous, et que nous reconnaissions qu'il en est beaucoup 
qui nous sont supérieurs, alors le respect succède à 
l'estime, et graduellement la vénération et l'adoration 
même, suivant le degré de cette supériorité. Par le 
respect nous les élevons au-dessus de nous; par la véné- 
ration nous nous abaissons au-dessous d'eux; et par 
l'adoration, hommage qui n'est dû qu'à l'Être suprême, 
nous nous confondons devant lui. 

L'estime est le premier mouvement réfléchi de l'âme 



*■ 






— i6o — 

qui nous porte au respect de nous-mêmes, et le premier 
lien moral qui nous attache à l'humanité. 

De même que la curiosité, l'enthousiasme a pour objet 
la connaissance, mais ce n'est pas sous le même rapport. 
La curiosité a en vue les connaissances à acquérir; l'en- 
thousiasme les connaissances acquises. La première 
court après l'inconnu ; le second nous attache au savoir. 
L'une recherche et observe; l'autre contemple et jouit. 
Celle-là fait des découvertes; celle-ci en fait l'ovation. 

L'enthousiasme veille, en général, à la conservation de 
toutes nos connaissances acquises, et il nous passionne 
pour elles; mais cette affection ne se dirige spécialement 
que sur les genres de connaissances susceptibles d'inté- 
resser vivement notre existence ou notre bien-être, 
l'ambition ou l'amour-propre; et plus particulièrement 
encore, dans chacun de nous, sur celles qui flattent le plus 
notre goût dominant. L'enthousiasme a donc pour prin- 
cipe déterminant l'impulsion de quelqu'un de nos 
instincts moraux. 

Pour bien connaître l'effet de l'enthousiasme, il faut 
en observer le développement, alors qu'une nouvelle 
connaissance vient illuminer pour la première fois l'en- 
tendement. Dans cette circonstance, à l'instant même on 
se sent comme enflammé et transporté hors de soi vers 
l'objet de la perception; et en même temps une joie 
inexprimable inonde l'âme. Alors l'attention devient 
extrême pour l'idée qui nous luit; l'imagination exaltée 
lui donne plus de réalité; la mémoire fortement excitée 
reproduit autour d'elle, et comme dans un tableau, tout 
ce qui, dans les objets connus de nous, peut être iden- 
tique ou en rapport avec l'aperçu de l'esprit, et l'activité 
de l'entendement, cédant sans réserve à l'impulsion du 









— 161 — 

sentiment se déploie tout entière pour entretenir ses 
facultés dans tout leur essor. 

Considéré physiquement, l'enthousiasme est l'effet 
d'une vive impression produite dans le centre nerveux 
de la vie intérieure, et d'une réaction véhémente de ce 
centre sur le cerveau. En effet, on observe alors que le 
cœur palpite, que la circulation s'accélère, et que la 
respiration devient plus fréquente. Alors aussi le cerveau 
est dans un éréthisme considérable, et le foyer vital est 
tellement dominé dans les premiers instants par la fougue 
de l'action épigastrique, qu'il est entraîné à produire 
dans toute l'organisation des mouvements involontaires, 
qui manifestent l'exaltation intérieure. 

L'enthousiasme conduit au fanatisme ; et celui-ci est 
politique, philosophique ou religieux, suivant la nature 
des idées dont on est engoué. Il diffère de l'admiration en 
ce que, indépendamment de l'objet de la contemplation 
qui n'est pas le même, il y a dans lui un grand mouve- 
ment d'idées, et un grandpouvoir d'imagination pour les 
rapprocher et les combiner, que les sens sont éveillés, et 
le corps dans une agitation continuelle; tandis que dans 
l'admiration, il n'y a d'activité dans les sens et de mou- 
vement dans l'imagination que pour l'objet que l'on 
contemple, et que le corps reste immobile et dans la 
même attitude qu'il avait auparavant. 

Ces diverses passions de l'esprit, que je viens de passer 
en revue, ont chacune leur opposée : car il est des objets 
qui se présentent à nous avec des qualités contraires à 
celles qui leur donnent naissance. V insensibilité et Vin- 
différence, par exemple, succèdent à la surprise et à la 
curiosité, dès qu'une impression nous devient familière, 
et que son objet cesse d'être nouveau pour nous. Tout ce 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. j i 









— IÔ2 — 

qui est trop au-dessous des dimensions de sa nature peut 
étonner d'abord; mais l'étonnement fait toujours place à 
la dérision. La laideur et la difformité nous repoussent 
et nous font horreur. Un être sans qualités et sans vertu 
nous inspire du mépris; celui qui n'en a que de perni- 
cieuses, nous le vouons à l'exécration. Enfin, nous détes- 
tons et nous marquons du sceau de la réprobation le 
mensonge et l'imposture, comme trahissant la vérité, 
qui n'est et ne peut être autre que la conformité de nos 
pensées avec la réalité des choses. 




11. 



— i63 




CHAPITRE XIV. 

Des passions actives. 

es passions actives ont pour objet la possession 
d'un bien, ou la soustraction d'un mal, et leur 
but est de nous faire agir, pour obtenir l'un et 

repousser l'autre; mais elles n'y contribuent pas toutes de 

la même manière. Si on les considère dans leurs fonc- 
tions, on observe que les unes nous intéressent à un 
objet, qu'elles font naître le désir de sa possession et 
déterminent la volonté à l'action ; comme elles sont les 
premières à se faire sentir, je les appelle passions primi- 
tives. Il en est d'autres qui attisent les désirs des premières, 
qui confirment la volonté dans ses déterminations, et qui 
préparent et soutiennent l'action, ou qui affaiblissent les 
déterminations de la volonté, et la laissent sans appui, 
suivant que les circonstances l'exigent: celles-là méritent 
le nom de passions secondaires, puisqu'elles ne viennent 
qu'à la suite des précédentes. Mais il y a deux sortes de 
passions secondaires : les unes qui viennent toujours à 
l'appui des passions primitives et concourent avec elles 
à l'action; les autres qui ne se développent qu'acciden- 
tellement, et lorsque les précédentes se trouvent insuffi- 
santes pour écarter les obstacles et conduire à leur terme 
les passions primitives. Pour les distinguer, j'appellerais 
les premières passions auxiliaires, et les secondes pas- 
sions supplémentaires. Le caractère de ces dernières est 
de soulever l'âme, d'irriter le désir, d'obstiner la volonté, 
et de redoubler l'action au besoin. Les passions actives 
doivent donc se diviser en passions primitives, passions 
auxiliaires et passions supplémentaires. 






164 



CHAPITRE XV. 



Des passions actives primitives. 




1 n'y a, rigoureusement parlant, que deux 
passions primitives qui ont chacune un but 
distinct et une tendance qui leur est propre. 
L'une est impulsive, et nous attache à un objet comme 
un bien; l'autre est répulsive et nous donne de l'éloi- 
gnement pour tout ce qui peut nous nuire; mais l'une et 
l'autre prennent diverses formes, suivant le rapport sous 
lequel leur objet se présente à nous. La première, en 
effet, peut avoir en vue de nous porter à jouir seul de ce 
que nous possédons, ou à nous mettre en possession 
d'un bien que nous n'avons pas, ou à recouvrer un bien 
que nous avons perdu, ou à faire du bien à celui de nos 
semblables de qui nous en avons reçu. La seconde peut 
aussi nous exciter à échapper à un danger imminent, ou 
à nous soulever contre ce que notre nature repousse 
instinctivement, ou contre tout ce que nous savons vou- 
loir ou devoir nous faire du mal, ou contre tout individu 
qui nous a offensé. 

Et d'abord, l'homme ne se contente pas d'avoir obtenu 
un bien qu'il désirait ardemment, et de jouir de tout ce 
qu'il possède. Il veut encore posséder sans partage, et 
que tout ce qu'il a n'appartienne qu'à lui seul; et cette 
exigeance est d'autant plus impérieuse que l'amour qu'il 
porte à ces biens est plus vif et plus absolu. Or cet 
amour exclusif est la jalousie, passion personnelle qui 
le plonge dans une inquiétude soucieuse, le rend ombra- 



— i65 — 
geux, soupçonneux, méfiant, et le force à prendre des 
précautions importunes pour lui, injurieuses pour autrui, 
et souvent outrageantes pour l'objet de son culte. 

On sait que par suite de nos goûts instinctifs que la 
raison avoue, nous sommes attachés à la vie, nous aimons 
le plaisir, l'indépendance, etc., et nous cherchons avec 
avidité tout ce qui peut accroître le sentiment de la pre- 
mière et nous procurer la jouissance des autres. Or, dès 
qu'un objet se présente à nous, et que nous le jugeons, 
par instinct ou par l'expérience, susceptible de satisfaire 
quelqu'une de nos inclinations, aussitôt nous concevons 
de Y amour pour lui, et nous avons Itdésir de le posséder. 
On sent qu'il doit y avoir autant d'amours distincts qu'il 
peut exister d'objets divers en rapport avec nos incli- 
nations : ainsi, amour des aises et des douceurs de la 
vie, amour des richesses, amour du pouvoir, etc., et les 
désirs que ces divers amours font naître doivent donc 
également différer entre eux : aussi est-ce pour les dis- 
tinguer que dans le langage, le désir relatif aux jouis- 
sances de la vie porte le nom de sensualité, que le désir 
des richesses est connu sous celui de cupidité, et le désir 
du pouvoir sous celui d'ambition. Quelquefois on est 
porté vers un objet et l'on a une forte tendance vers lui 
par instinct, sans motifs, et même contre la raison. Cette 
affection se nomme goût, lequel peut être bizarre ou 
dépravé, et le désir qu'il fait naître envie, qui peut dégé- 
nérer en caprice ou fantaisie. 

Personne ne peut s'assurer de conserver pendant le 
cours de sa vie tous les avantagesqu'il possède naturelle- 
ment ou par l'effet de son industrie. Un événement 
malheureux suffit pour nous faire perdre la santé, la 
réputation, la place que nous occupons, notre indépen- 






— i66 — 
dance, notre fortune, nos parents et nos amis. Or, lorsque 
cela a lieu, nous ne pouvons songer au bien que nous 
avons perdu sans en avoir du regret, et nous souhaitons 
de le recouvrer. Le regret est un attachement qui survit 
à son objet, et qui est entretenu dans l'âme par une affec- 
tion plus ou moins permanente du cœur; et le souhait 
est un désir vague ou en perspective, souvent même 
contre tout espoir de rentrer un jour en possession de 
cet objet. 

Non seulement nous déplorons la perte de ce qui nous 
est le plus cher, nous nous séparons encore avec douleur 
de tout ce qui a frappé le plus habituellement nos sens. 
C'est pour cela que, lorsque nous abandonnons pour 
toujours notre pays natal ou les personnes avec qui nous 
avons vécu dès notre enfance, nous en avons un vif 
regret, et nous conservons toute notre vie le désir de les 
revoir. Ce désir est même quelquefois si violent qu'il 
nous jette dans la nostalgie, maladie de langueur qui 
mine sourdement l'existence, lorsque ce désir n'est pas 
satisfait. 

Si l'un de nos semblables vient à nous secourir géné- 
reusement dans le malheur ou à nous défendre contre 
l'attaque d'un ennemi, nous en avons de la gratitude et 
nous lui vouons de la reconnaissance. La gratitude est 
un sentiment affectif qui, en nous faisant apprécier le 
bienfait, nous intéresse vivement au bienfaiteur : c'est 
un attachement de retour. Et la reconnaissance est un 
désir de lui rendre à l'occasion service pour service. 

Tels sont les divers modes impulsifs des passions 
primitives : leurs modes répulsifs ne sont pas moins 
constants. 

Tout ce qui s'offre fortuitement à nos regards, et dont 






— 167 — 

l'aspect réveille en nous un sentiment de danger, nous 
inspire une vive inquiétude, et détermine une affection 
de crainte plus ou moins stimulante suivant la force du 
sentiment et l'imminence du danger. Or, cette affection 
conservatrice fait naître dans l'âme deux déterminations : 
l'une par laquelle elle se livre tout entière à l'impression 
du danger; et par l'autre elle sollicite la volonté et elle la 
détermine à l'éviter par la fuite. La crainte est donc ici 
une passion très stimulante, chargée de prêter au besoin 
un appui salutaire à l'instinct de conservation. 

Parmi les hommes et les choses qui peuvent se trouver 
en rapport avec nous, il en est vers lesquels la nature 
nous porte par un attrait particulier; et il en est d'autres 
pour lesquels elle nous fait éprouver un dégoût très 
prononcé. Si, pour nous conformer aux goûts dominants, 
ou ne pas choquer les convenances, nous essayons de 
surmonter ce dégoût, en nous approchant des objets qui 
l'excitent, alors nous sentons une vive répugnance qui 
nous soulève contre eux, et une force impulsive nous en 
éloigne. Cette passion, qui est tout entière l'effet du tem- 
pérament, est connue sous le nom d'antipathie. Il n'est 
pas rare néanmoins de voir quelques-unes de ces oppo- 
sitions instinctives s'affaiblir avec le temps, et céder à 
l'influence des modifications de l'organisation. 

La vue d'un homme qu'on sait méchant et cruel, ou 
celle d'un animal que l'on connaît essentiellement nui- 
sible par nature nous fait horreur et nous soulève. Or, ce 
sentiment nous inspire de la haine pour celui qui en est 
l'objet; la haine nous donne de l'aversion pour lui; et 
l'aversion nous porte à nous en garantir. La haine est 
une affection répulsive qui n'est applicable qu'aux per- 
sonnes et aux êtres animés. Elle n'est pas, comme l'anti- 






— i68 — 
pathie un mouvement purement instinctit; c'est une 
passion motivée, qui suppose dans son objet la volonté 
de nuire, ou des inclinations malfaisantes, et dans nous 
la connaissance de ces dispositions. L'aversion est, de 
même que le désir, une détermination impulsive pour la 
volonté ; mais la direction qu'elle lui donne est tout à fait 
opposée à celle que lui imprime le désir : car celui-ci 
nous fait aller au-devant de l'objet, et celle-là nous le 
fait fuir. 

Enfin, nous pouvons être maltraités par quelqu'un 
dans nos biens, notre personne ou notre honneur. Dans 
ce cas, le sentiment de l'outrage nous indigne contre la 
personne; nous concevons alors de l'inimitié pour elle 
et nous nous constituons à son égard dans un état d'irri- 
tation qui nous porte à la vengeance. L'inimitié est 
une haine offensive et permanente pour une personne, 
laquelle est entretenue dans nous par le ressentiment de 
l'offense que nous en avons reçue; et l'irritation qui en 
est la suite est une impulsion stimulante qui nous presse 
d'user de représailles envers lui. 




i6g — 




CHAPITRE XVI. 

Des passions actives auxiliaires. 

1 ne suffit pas d'avoir un désir ou de l'aversion 
pour un objet, et de vouloir les satisfaire; il 
faut encore agir de la manière la plus conve- 
nable à la fin qu'on se propose, et c'est ici que commence 
la fonction des passions auxiliaires. 

Une fois que la volonté est déterminée, et l'action 
arrêtée, trois sortes de passions : l'inquiétude, l'espé- 
rance et la crainte, conduisent cette action. La première 
est impulsive pour l'entendement; son but est de pré- 
parer l'action, en nous faisant connaître toute l'étendue 
de l'entreprise, les obstacles qu'il faudra surmonter, et 
les moyens dont nous pouvons disposer pour l'amener à 
fin. Les deux autres agissent sur la volonté et sur la 
puissance musculaire; mais l'une juge nos moyens et 
elle maintient l'action, en fortifiant la volonté et en sou- 
tenant les forces ; l'autre pèse les obstacles, et elle arrête, 
suspend ou tempère l'action, en attiédissant la volonté 
et débilitant les forces. 

L'inquiétude, telle que je l'entends ici, n'est pas comme 
l'a pensé Locke, un malaise, une souffrance, mais bien 
un trouble et une agitation produits dans l'entendement 
par le malaise ou un besoin dans les instincts, et par le 
désir dans nos passions primitives. C'est une passion de 
l'esprit qui veut connaître ce qu'il faut faire, pour satis- 
faire nos besoins ou nos passions, et qui cherche et 
s'informe avec sollicitude. Son effet dans les besoins est 






— 170 — 
de faire produire aux sens et au système musculaire des 
mouvements investigateurs sans ordre et sans suite, et 
dans les passions d'imprimer spécialement un grand 
mouvement aux idées et de tourner l'attention vers elles, 
pour y trouver des moyens d'exécution convenables au 
but du désir. L'office propre du désir est de déterminer 
la volonté à seconder les passions dans leurs vues ; celui 
de l'inquiétude, d'explorer les voies que la volonté doit 
suivre et celles dont elle doit se détourner, pour agir 
utilement. On voit que dans l'inquiétude, la vie inté- 
rieure fortement excitée tient en éveil et dans l'attente 
d'une action toute la vie de relation; mais que ses efforts 
se dirigent plus particulièrement vers le cerveau comme 
organe de perception. 

L'inquiétude donne naissance à la crainte et à l'espé- 
rance par les vues opposées dont elles détermine la 
présence dans l'esprit. La crainte est dominante lorsque 
l'ensemble des obstacles est supérieur à celui des moyens ; 
dans le cas contraire, c'est l'espérance. Quand les ob- 
stacles balancent les moyens, la volonté flotte entre la 
crainte et l'espérance : il y a hésitation, perplexité dans 
l'âme et suspension d'action dans les organes. 

La crainte et l'espérance sont susceptibles de plusieurs 
degrés : la première n'est qu'une simple appréhension, 
lorsqu'on ne fait qu'entrevoir des difficultés, et que l'on 
ne prévoit les obstacles que comme probables ou pos- 
sibles; l'appréhension devient crainte, lorsque les ob- 
stacles sont réels, infaillibles, et qu'on les juge difficiles 
a surmonter; si les obstacles sont insurmontables, nous 
les redoutons, et l'entreprise nous fait peur. Il en est de 
même pour l'espérance : elle conserve son nom lorsqu'elle 
n'est fondée que sur le sentiment vague de nos moyens 






— I 7 I — 

et sur les chances heureuses de la fortune; elle devient 
espoir quand nos moyens, comparés aux obstacles, nous 
rendent le succès probable; quand l'espoir est fondé sui- 
des ressources certaines, il se transforme en confiance. 

De même que les passions primitives, l'espérance a un 
désir qui lui est propre : c'est le courage. Le courage 
n'est, en effet, qu'un désir impatient d'action qui presse la 
volonté et la soutient dans ses efforts; il prend différents 
noms suivant la nature de l'action à laquelle il nousporte. 
S'agit-il d'exécuter ce qu'on désire de faire, et d'en sur- 
monter les obstacles, c'est le courage. Faut-il attaquer, 
c'est la hardiesse. Est-il, au contraire, question de résister 
aune attaque, c'est la fermeté. Est-il nécessaire de per- 
sévérer malgré les difficultés et de ne pas se rebuter, 
c'est la constance. Enfin, s'agit-il de supporter des revers, 
c'est la patience. 

La crainte est le contrepoids de l'espérance : car sa 
tendance est opposée à la sienne. L'action physique et 
morale de la première est sédative; celle de la seconde 
est stimulante. L'effet direct de la crainte est donc de 
porter progressivement au découragement et au déses- 
poir. Ainsi, l'appréhension inspire la prudence et avise 
le courage; la crainte le tempère et le rend réservé, et la 
peur l'énervé et l'abat. 

L'espérance n'est pas seulement chargée de seconder 
les passions primitives. Elle naît en nous avec le pre- 
mier sentiment réfléchi de l'existence, elle est de tous les 
instants, et elle s'étend et répond à tout. Il n'est pas, en 
effet, une inclination, un penchant, auxquels elle n'offre 
un point d'appui. A mesure que nous connaissons 
l'étendue de nos besoins, l'espérance est là qui nous 
rassure sur l'étendue de nos moyens. Lorsque les pas- 












— 172 — 
sions nous tourmentent par la violence de leurs désirs 
c'est elle qui les apaise par l'assurance d'une prochaine 
possession de leur objet et en nous dédommageant de la 
privation par des jouissances en perspective souvent 
supérieures à celles de l'objet après lequel on court. 
L'espérance sert de contrepoids à tous nos sentiments 
pénibles : sommes nous dans le malheur ou accablés de 
souffrances, l'espérance vient en dessous nous soutenir 
en nous disant : a Tes maux auront un terme. » Le mal 
est-il passé ou à venir, si la crainte nous saisit d'effroi 
en l'entrevoyant, aussitôt l'espérance nous rassure et 
nous dit tout bas : « Il est passé sans retour, et s'il vient 
nous le détournerons. » Regrettons-nous la perte d'un 
bien, l'espérance au fond du cœur répond : « Il reviendra, 
et tu en jouiras de nouveau ; » et s'il est perdu sans 
espoir, l'espérance nous en console par la promesse de 
nouveaux biens, dont elle nous offre la perspective. 

Lorsque le sentiment de nos forces est exagéré, comme 
cela a lieu dans la jeunesse et chez les hommes robustes 
et vigoureux, l'espérance devient présomptueuse, et alors 
elle nous repaît d'attentes chimériques, et elle nous berce 
de vaines promesses. Dans cette circonstance, on peut 
dire que l'espérance est pour le cœur une source inépui- 
sable d'égarements, comme une imagination ardente 
l'est pour l'esprit. L'une nous rend crédules, et l'autre 
visionnaires; celle-ci nous éblouit par ses illusions et ses 
prestiges, celle-là nous aveugle par trop de sécurité et 
de confiance. 

J'ai dit que l'espérance, considérée comme passion 
auxiliaire, fait naître le courage et en développe toutes les 
modifications; or le courage produit deux effets dans 
l'organisation : il accroît les forces et en augmente l'ac- 



- i 7 3- 
tivité. La force donne de l'intensité à l'action, et l'activité 
lui procure de l'énergie et de la vigueur. Mais la force 
et l'activité peuvent croître dans le même rapport ou 
dans un plus grand rapport l'une que l'autre. Or, dans le 
courage proprement dit la force et la vigueur vont de 
pair, et se proportionnent l'une à l'autre, parce que, pour 
venir à bout d'une entreprise, il faut continuellement 
agir et résister. Dans la hardiesse, l'activité est propor- 
tionnellement plus considérable que la force, parce que 
l'attaque doit être vigoureuse et ne pas laisser respirer 
l'ennemi. Dans la fermeté, la constance et la patience, 
l'activité est stationnaire, et la force passive, parce qu'il 
ne faut que résister, persévérer ou supporter. Mais il y a 
cette différence entre elles : que la fermeté suppose dans 
les centres des efforts progressifs et proportionnels à 
l'intensité de l'attaque; que dans la constance il y a sta- 
bilité et permanence des forces dans le même état, ce 
qui suppose une influence continuelle des centres pour 
maintenir la puissance nerveuse au même degré; et que 
dans la patience les fibres se raidissent et se resserrent 
et les forces s'accumulent et se concentrent autour d'elles 
sans réagir activement, ce qui rend insensible h la dou- 
leur, dur à la fatigue, et indifférent aux privations. La 
constance tient physiquement à la force des centres ner- 
veux; la patience, à celle de l'organisation et à la rigidité 
de la fibre charnue. Moralement, la première est un effort 
soutenu du cœur et de la volonté; et la seconde, l'effet de 
l'impassibilité de l'âme. On a vu un criminel résister 
aux tortures de la question, tant qu'il put boire de l'eau- 
de-vie et céder à la douleur aussitôt qu'il fut privé de 
ce breuvage. La constance est une espèce d'héroïsme 
durable, moins célébré que la bravoure ou héroïsme du 






— i 7 4 — 
moment, mais qui dans le fait a plus de mérite, parce 
qu'il suppose plus de force d'âme. La patience est un 
héroïsme passif qui nous fait braver les coups du sort. 
Il est moins glorieux que le précédent : car il dépend 
plus de l'organisation que des forces de la volonté. 

La crainte a deux fonctions bien distinctes à remplir, 
et elle prend dans chacune d'elles un caractère parti- 
culier : comme passion auxiliaire, et naissant à la vue des 
obstacles qui peuvent contrarier nos désirs, elle sert de 
contrepoids à l'espérance, elle nous met en garde contre 
ses présomptueuses promesses, et, sous ce rapport, elle 
est essentiellement sédative et débilitante. Comme 
passion primitive, et naissant à la vue d'un danger qui 
menace notre existence, et auquel il est urgent de se sous- 
traire, elle prête, comme on sait, main-forte à l'instinct 
de conservation, et son action devient alors fortement 
stimulante et puissamment impulsive. Voyez cet homme 
à qui l'on dit : « Les gendarmes sont à votre poursuite : » 
avec quelle promptitude il prend la fuite ! avec quelle 
vigueur il parcourt l'espace qui doit le mettre à l'abri 
du danger! Certes, la crainte n'est plus ici une passion 
débilitante, mais bien une puissance impulsive, qui 
excite vivement les forces et en soutient le développe- 
ment, tant que le salut de l'individu l'exige, ou jusqu'à 
un entier épuisement. Les animaux timides et sans 
défense, que l'on chasse à outrance, en fournissent tous 
les jours la preuve. 

La crainte que fait naître la vue d'un danger n'est 
cependant pas toujours stimulante et impulsive. Quel- 
quefois elle est énervante pour les forces, et elle frappe 
de stupeur; mais c'est lorsque le péril est imminent et de 
telle nature qu'on ne saurait y échapper. Alors le cœur 






- i 7 5 - 
se glace, le visage pâlit, une sueur froide coule sur tous 
les membres, les muscles tremblent, les sens se trou- 
blent, l'esprit se déconcerte, et la volonté se résigne. 

Tous les hommes sont susceptibles de recevoir les 
impressions de la crainte; mais tous n'en ressentent pas 
les effets au même degré. Dans les êtres faibles, elle est 
excessive et dominante, parce que leur organisation déli- 
cate est fortement ébranlée par l'impression du danger; 
et que le sentiment de leur faiblesse repousse tout espoir 
de résistance. Elle est modérée ou de peu de durée lors- 
qu'elle est extrême dans les individus forts et vigoureux, 
parce que la fibre sensible se prête difficilement aux 
impressions, et que le sentiment de leurs forces ne tarde 
pas à les élever au-dessus de la crainte, en faisant naître 
dans leur cœur un espoir de résistance. Que l'un de ces 
hommes forts soit vivement frappé à la vue d'un danger; 
il pourra d'abord reculer et même fuir, parce que la 
crainte le domine au premier moment; mais bientôt le 
sentiment de ce qu'il peut se réveille en lui, il revient 
sur ses pas, il mesure de l'œil le danger, et il se dispose à 
l'affronter. Supposons encore cet homme frappé d'effroi 
par l'approche d'un objet très redoutable, ou par l'an- 
nonce d'une grande catastrophe : s'il tombe dans la 
consternation et l'abattement, ce ne sera pas pour long- 
temps; peu à peu l'espérance le relève; il entrevoit 
quelques chances heureuses, il compte sur ses moyens, 
et bientôt il se flatte d'échapper au danger d'une manière 
ou d'une autre. 







176 — 



CHAPITRE XVII. 




Des passions actives supplémentaires. 

es passions auxiliaires ne parviennent pas tou- 
jours à leur but; souvent, au contraire, tous 
les efforts du courage, de la volonté, de la 
constance et de la patience ne suffisent pas pour nous 
faire obtenir le bien que nous désirons, et l'espérance 
est déçue ; souvent aussi la crainte a beau nous faire fuir 
un danger, le danger nous poursuit et nous atteint 
malgré nous. Or, lorsque nous nous trouvons dans l'une 
de ces deux circonstances, les passions supplémentaires 
viennent à notre secours. 

Les passions supplémentaires sont toutes de nature 
irritante : elles ne sont même au fond qu'une seule et 
même passion, qui revêt différents caractères suivant la 
nature du sentiment qui la fait naître. Elles ne sont 
toutes, en effet, que le résultat d'un état pénible produit 
par une impression vive et désagréable, une ailection 
douloureuse et poignante qui soulève l'âme et la porte 
violemment à faire les plus grands efforts pour sortir de 
cette position ; mais les motifs qui la déterminent n'étant 
pas les mêmes lui font prendre diverses formes, et c'est 
ce qui constitue leur différence entre elles. Ainsi, lors- 
qu'elle est due à l'excès de la douleur physique, au sen- 
timent des difficultés que l'on rencontre dans la posses- 
sion d'un objet, ou à celui d'une trop longue attente pour 
le désir, c'est l'impatience; quand elle est produite par 
une attaque injuste, par la brutalité de l'action ou par des 






— i 7 7 — 
formes outrageantes, c'est l'indignation : lorsqu'au senti- 

mentdesobstaclesquis'opposentàlapossessiond'unbien 
ou à celui de l'injustice d'une attaque qui tend à nous en 
priver, se joint la presque certitude de ne pas obtenir 
1 objet de nos désirs, ou de perdre ce que nous avons de 
plus cher, c'est le désespoir, dernier degré d'irritation 
dont le cœur humain soit susceptible. Les passions sup- 
p ementaires ne sont donc en définitive qu'une irritation 
plus ou moins vive, et c'est toujours une douleur phy- 
sique ou morale qui en est la cause excitante. 

De même que les passions primitives, les supplémen- 
taires ont leur tendance propre : c'est la colère. La colère 
est un mouvement séditieux de notre nature, un soulè- 
vement intérieur de l'âme qui se révolte contre son état 
présent et contre la cause qui le produit, et qui, pour s'y 
soustraire, détermine dans l'organisation le plus grand 
développement des forces. La colère prend différents 
noms suivant l'affection irritante qui l'excite : l'impa- 
tience fait naître la colère proprement dite; l'indignation 
suscite la vengeance ; le désespoir inspire la rage et la 
fureur. 

Considérées physiologiquement, les affections irri- 
tantes sont le résultat d'une tension excessive du centre 
épigastrique produite par une impression profondément 
modifiante, laquelle est suivie d'une violente réaction 
qui souvent se porte sur le pouvoir excitant du foyer 
sensitifet le soustrait à l'influence cérébrale; mais qui le 
plus souvent se dirige spécialement vers le cerveau et 
l'entraîne à déployer toute sa puissance impulsive sur 
l'organe nerveux spinal pour le déterminer à donner au 
système musculaire le plus haut degré de contraction. 
Ce degré est quelquefois si considérable que les forces, 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. ,p 



■ 






— 178 — 
après le paroxysme, en paraissent comme épuisées, et 
tombent dans l'affaissement. 

Les passions supplémentaires se développent dans 
l'ordre suivant : supposons d'abord que nous sommes à 
la poursuite d'un bien que nous désirons ; si sa recherche 
nous expose à souffrir, si le succès ne répond pas à nos 
efforts, si les difficultés nous imposent une trop longue 
privation; alors l'impatience et la colère s'emparent de 
nous, lesquels par un généreux effort nous font franchir 
brusquement tous les obstacles, et nous obtiennent de 
haute lutte, ce que le courage le plus soutenu et la 
constance la plus opiniâtre n'auraient jamais pu nous 
procurer. Si le bien que nous recherchons est d'une assez 
haute importance pour croire qu'il est nécessaire à notre 
bonheur et que néanmoins nous sentions qu'il va nous 
échapper, ce n'est plus l'impatience et la colère qui nous 
soulèvent, mais bien le désespoir et la rage qui nous 
transportent. Alors nous faisons des efforts inouïs, pour 
voir, si contre toute espérance nous pourrons enfin par- 
venir à sa possession. La vie n'est plus rien pour nous; 
nous bravons tous les dangers, nous attaquons tout ce 
qui se trouve sur notre passage; et si, malgré nos efforts, 
le bien nous échappe, notre rage se dirige sur nous et 
nous immole à sa fureur. 

Au lieu de courir après la possession d'un bien désiré, 
supposons à présent que nous cherchions à éviter un 
ennemi qui nous poursuit pour nous faire du mal, et 
que dans notre fuite nous soyons atteints par lui. Cet 
ennemi peut être égal ou supérieur à nous en forces : 
dans le premier cas, ravisés par le courage, nous faisons 
volte-face et nous nous tenons d'abord sur la défensive ; 
mais à peine a-t-il porté le premier coup que l'indigna- 
12. 



— i 7 9 — 
tion nous soulève et nous anime au combat, et la colère 
doublant nos forces nous fait repousser victorieusement 
l'attaque; l'indignation, fière de ce succès, ne se contente 
pas de la victoire. Bientôt le ressentiment de l'injure 
redouble son animosité, et la colère se transformant en 
vengeance nous fait prendre l'offensive. On voit que 
l'indignation exerce, comme la crainte, deux fonctions 
distinctes : comme passion supplémentaire, elle ranime 
le courage, relève l'espérance, donne de l'énergie aux 
forces et nous fait braver le danger; comme passion pri- 
mitive, elle venge nos outrages et elle veille à la réinté- 
gration de nos droits. 

Si les forces de l'agresseur sont au contraire supé- 
rieures aux nôtres, alors le sentiment de notre faiblesse 
nous fait une loi de supporter avec patience les mauvais 
traitements de l'ennemi, et de nous borner à le fléchir 
par nos pleurs; mais nous en concevons un violent dépit 
et nous en avons un vif ressentiment. Or le dépit est un 
mouvement mixte de colère concentrée et d'indignation 
dissimulée, et le ressentiment une vengeance ajournée ; 
dans cette circonstance la nature n'éclate pas, parce que 
la crainte d'un plus grand mal la retient. 

Si l'ennemi veut attenter à nos jours, et que ses forces 
supérieures aux nôtres, ne nous laissent aucun espoir de 
défense, notre premier mouvement est de chercher à 
l'attendrir et à lui inspirer de la pitié pour nous. Dès ce 
moment, nos regards, les traits du visage, l'accent de la 
voix et l'attitude du corps prennent une expression 
suppliante et la bouche n'articule que des prières tou- 
chantes. L'ennemi résiste-t-il à la compassion, alors 
l'indignation et le désespoir réunis font succéder à la 
prière la plus horrible et la plus violente passion que 



1 






— 180 — 

l'âme puisse éprouver, la fureur. Or la fureur produit 
deux effets bien remarquables : elle donne à la figure de 
l'opprimé une expression d'effroi propre à terrifier l'en- 
nemi et à énerver ses forces, et elle quadruple celles de 
la victime pour faire un dernier effort qui la délivre de 
son bourreau. Cet effort est-il infructueux, la victime 
tombe dans l'affaissement, elle se résigne et se laisse 
déchirer sans résistance. 




— i8i 



CHAPITRE XVIII. 




Des passions affectives. 

e règne des passions affectives commence où 
finit celui des passions actives. Celles-ci s'ar- 
rêtent toutes au terme de leur action, quelle 
qu'en soit la fin; celles-là en attendent l'issue pour se 
manifester. Les passions actives font naître l'action; et 
c'est le résultat de cette action qui fait naître les passions 
affectives. Entièrement passives, elles modifient à leur 
gré la sensibilité, mais elles n'affectent pas l'activité. 
Muettes ou éconduites dans l'action, elles éclatent lors- 
qu'elle est terminée; et le succès ou le revers déter- 
mine seul la nature de leur impression. Il y en a de deux 
sortes : les unes viennent immédiatement après l'action, 
et les autres en accompagnent le souvenir. Les premières 
sont le calme et l'agitation, la joie et la tristesse; les 
secondes, la satisfaction, le chagrin et le repentir. 

Lorsque les passions se circonscrivent dans les limites 
que la nature leur a assignées, que se bornant à faire 
emploi des moyens qui sont en notre possession pour 
satisfaire nos besoins, elles n'ont ni l'envie de les 
devancer, ni l'ambition de leur accorder plus qu'ils ne 
demandent, que d'accord entre elles, elles n'exercent 
aucun empiétement l'une sur l'autre, de manière que les 
intérêts des sens ne soient point sacrifiés aux intérêts 
moraux, ni les intérêts moraux aux intérêts des sens, que 
contentes de veiller à notre conservation et au maintien 
de nos droits, elles respectent ceux d'autrui; alors le 






— 182 — 

calme et la tranquillité qui régnent à leur suite dans 
l'âme, justifient leur action, et un contentement inal- 
térable en est le terme. Dans le cas contraire, il y a 
inquiétude du cœur, et la vie n'est plus qu'un tourment 
continuel. 

Le calme est le repos de l'âme, et le contentement en 
est la jouissance. Cette situation n'exclut pas toutefois 
l'activité, ni les douces émotions qui font la vie de l'âme ; 
mais elle est incompatible avec l'agitation et les soucis 
qui la rendent insupportable. Sans elle les jouissances 
n'ont point de douceur, et le plaisir rien de piquant ; les 
idées manquent de lucidité, et l'esprit, de liberté; un 
air pur et serein est bien plus disposé à recevoir les 
influences de l'astre du jour qu'un ciel nébuleux et agité. 
Plaignons les personnes dont la mobilité nerveuse est 
excessive, car il n'y a pas de repos pour elles; déplorons 
l'état de celles que des passions violentes et déréglées 
entraînent sans cesse hors d'elles-mêmes, parce qu'elles 
sont en proie à des désirs insatiables qui leur font tourner 
le dos au bonheur après lequel elles courent. 

L'inquiétude est un malaise du cœur et un trouble 
moral produit par le vide et le mécontentement de soi 
que l'on éprouve. C'est une agitation intérieure de l'âme, 
qui, loin du bonheur, se tourmente pour être bien et ne 
l'est jamais. Cet état ne saurait être permanent ; il conduit 
à la satiété et au dégoût de la vie. 

Quelle que soit notre disposition native et notre heu- 
reuse tendance à nous contenter de ce qui est en notre 
possession, souvent nous nous trouvons dans la néces- 
sité de courir après un bien que nous n'avons pas, ou 
d'écarter un malheur dont nous sommes menacés ; et s'il 
nous arrive quelquefois de réussir dans notre entreprise, 






— i83 — 
il n'est pas rare aussi devoir nos efforts infructueux. Or, 
lorsque nous avons un plein succès, à l'instant notre 
cœur s'inonde de joie et la gaieté nous épanouit. Éprou- 
vons-nous au contraire un revers, alors la tristesse nous 
afflige et nous abat. 

La joie est une jouissance vive et momentanée du 
cœur, une affection qui pénètre l'àme de bien-être, et 
dont l'effet expansif, qui peut aller jusqu'au transport, 
donne de la pétulance au caractère, de la vivacité à l'es- 
prit, du mouvement aux idées et de l'activité à la volonté. 
Physiquement c'est une vive expansion du centre épi- 
gastrique qui donne plus de puissance à son innervation 
et une accélération au mouvement du sang, d'où résultent 
un surcroît d'irradiation vitale dans tout le système, une 
expression d'hilarité sur la figure et une excitation vive 
dans le cerveau, laquelle réveille toutes les impressions 
cérébrales en rapport avec l'objet de la joie, et détermine 
dans les membres une douce et continuelle agitation. 

La tristesse est l'opposé de la joie; c'est un serrement 
de cœur douloureux, un état pénible de l'âme qui la jette 
dans la consternation. Il est bien dangereux de se laisser 
dominer par elle, car insensiblement elle émousse le 
goût des plaisirs, elle nous détache de ce qui nous est 
le plus cher, et bientôt le dégoût de la vie qu'elle nous 
inspire nous fait tendre à notre propre destruction. Le 
principe physique de la tristesse est un resserrement 
spontané du centre épigastrique, dont l'effet direct est 
d'affaiblir sa puissance et de retarder le mouvement du 
sang. Il doit donc en résulter une débilitation notable 
dans les fonctions organiques, une expression d'abatte- 
ment sur la figure et une moindre excitation dans le 
cerveau, en vertu de laquelle ses impressions se renou- 



(M 













1 


1 ' 










■ 










— i&4 — 

vellent plus lentement, et son activité languissante sou- 
tient plus faiblement le ton des forces musculaires. 

La mélancolie produit sur nous les mêmes effets ; 
mais elle diffère de la tristesse en ce que celle-ci a tou- 
jours pour principe une cause extérieure et connue, 
tandis que celle-là ne dépend que d'une cause organique 
cachée. L'une tient au jugement et l'autre au tempéra- 
ment. La mélancolie commence par une humeur cha- 
grine et s'entretient par des idées sombres; la tristesse 
commence par une idée affligeante et s'entretient par une 
humeur inquiète qu'elle fait naître. 

Nous conservons longtemps le souvenir de nos actions 
particulièrement de celles dont le résultat nous a été très 
avantageux ou très défavorable. Toutes les circonstances 
de la vie nous les rappellent, soit en nous faisant goûter 
les jouissances ou les agréments attachés à la possession 
d'un bien que nous avons acquis, soit en nous faisant 
sentir les privations que nous impose l'absence de celui 
que nous n'avons pu obtenir ou les assujettissements 
fâcheux qu'entraîne après lui le mal que nous n'avons 
pu écarter. Or, nous ne pouvons songer à la bonne ou 
à la mauvaise issue d'une action sans en éprouver dans 
l'âme de la satisfaction ou du chagrin. La satisfaction 
est un ressentiment de joie doux et paisible qui nous rend 
chers certains souvenirs, et le chagrin est un faible renou- 
vellement de tristesse qui nous rend l'idée du passé 
amère. La première affection rassérène la figure, la 
seconde la rembrunit; mais l'une et l'autre ne sont que 
passagères : elles s'en vont avec le souvenir et elles 
renaissent avec lui. 

Souvent au souvenir d'une action qui n'a pas triomphé 
des obstacles se joint l'idée que nous n'avons pas réussi, 



— i85 — 

par notre imprudence, ou pour n'avoir pas employé les 

moyens convenables. Alors au chagrin du non-succès se 

mêle l'amertume du repentir. Ce dernier sentiment 

n'affecte pas seulement la sensibilité comme le premier; 

il modifie encore l'activité de l'âme, car en même temps 

qu'il nous afflige, il excite nos regrets sur celle de nos 

act.ons passées qu'il improuve, et il nous inspire le 

désir de faire autrement par la suite. Le repentir est 

donc une douleur utile et salutaire, puisqu'elle change 

nos dispositions pour l'avenir et qu'elle donne à notre 

volonté une nouvelle direction. 




— i86 — 



CHAPITRE XIX. 



Des passions réfléchies. 




el est l'ordre de génération des passions di- 
rectes; celui des passions réfléchies, quoique 
moins étendu, n'est pas moins important à 
connaître. 

Toutes les passions ont un principe qui les détermine, 
un sujet qui les éprouve, et un objet auquel elles se rap- 
portent. Les passions directes et les premières réfléchies 
ont en commun le même sujet, ce moi qui sent; mais 
elles diffèrent entreelles en ce que les premières ontpour 
principe une sensation directe, et pour objet la cause de 
la sensation, c'est-à-dire quelque chose d'étranger à nous 
et qui est hors de nous; tandis que les secondes ont pour 
principe déterminant le sentiment du moi et pour objet 
le sujet même qui l'éprouve. Ces dernières sont donc 
véritablement des passions réfléchies; parce que le sen- 
timent du moi qui les excite est lui-même un sentiment 
réfléchi, et que ce moi qui en est le sujet en est égale- 
ment le terme. 

i° Le sentiment du moi est une impression secondaire 
qui retentit dans toutes nos sensations, qui se reproduit 
dans toutes nos déterminations, mais qui suppose tou- 
jours une impression directe à laquelle elle répond. Phy- 
siquement c'est le point d'appui de toute action modi- 
fiante, le contre-coup de l'impression et le principe 
de toute réaction. Si le moi est ainsi inséparablement 
attaché à toutes nos modifications passives et actives, il 






— 187 — 
s'ensuit que toutes les passions dont ce sentiment est 
l'objet peuvent se faire sentir à chaque fois que nous 
éprouvons une sensation ou que nous exerçons quel- 
qu'une de nos facultés; il s'ensuit encore qu'elles doivent 
acquérir de l'intensité à proportion que le sentiment de 
nos facultés devient plus vif et plus développé. Elles 
doivent donc prendre part à tout ce que nous faisons et 
s'intéresser à tout ce qui nous arrive d'agréable ou de 
fâcheux. 

Le sentiment du moi réfléchi donne naissance à deux 
sortes de passions fondamentales, suivant le rapport sous 
lequel on l'envisage : l'une a en vue l'accroissement de 
nos moyens, et elle est fondée sur l'amour du soi, c'est 
l'intérêt personnel; l'autre se préoccupe de la dignité de 
notre être, de son mérite, et elle est fondée sur la satis- 
faction de soi-même, c'est l'amour-propre. 

L'intérêt personnel est une passion réfléchie, perma- 
nente, spécialement chargée de nous faire acquérir de 
nouveaux moyens d'existence et de bien-être, d'étendre 
les limites de notre puissance, de pourvoir à notre élé- 
vation dans la société, et de diriger tous nos actes, toutes 
nos vues, vers ce triple but en y faisant concourir toutes 
nos passions directes. C'est une force centrale qui nous 
fait constamment graviter vers nous et tend à nous isoler 
de tout intérêt commun; mais qui heureusement est 
contrebalancée par une force excentrique, l'instinct d'hu- 
manité, qui en tempère le mouvement en nous poussant 
hors de nous vers nos semblables, et qui parfois nous 
desintéresse au point de sacrifier nos intérêts propres au 
bénéfice d'autrui. Aussi sous l'influence d'un pareil 
modérateur, l'intérêt personnel n'est plus qu'un amour 
de soi légitime, lorsqu'il nous porte à ne rechercher nos 






■ 



— i88 — 
aises et à n'user de nos droits qu'avec les égards et les 
ménagements dus à nos semblables; lorsqu'il nous fait 
faire des épargnes et chercher les moyens d'accroître 
notre fortune dans la vue seule d'assurer notre bien-être 
et notre indépendance, il n'est que le désir louable d'une 
honnête aisance; et lorsqu'il nous incite à ne briguer les 
honneurs et le pouvoir que pour faire un utile emploi de 
nos facultés et nous rendre recommandable aux autres, 
c'est une juste ambition. 

Mais cet heureux contrepoids n'existe pas dans tous 
les hommes; car il en est, en petit nombre à la vérité, 
qui paraissent étrangers à tous les sentiments généreux 
cxpansifs, et n'avoir pour moteur de leurs actions que 
leur intérêt propre. Chez eux alors l'intérêt personnel 
devient exclusif, et s'il ne recherche que les commodités 
de la vie, il se transforme en un vil égoïsme, qui fait 
qu'on rapporte tout à soi et qu'on ne songe qu'à soi ; s'il 
aspire au pouvoir il dégénère en une détestable ambition 
qui veut tout dominer, tout asservir pour mieux assurer 
son pouvoir; et s'il n'ambitionne que les richesses, il 
devient sordide, et il tourne en une méprisable avarice 
qui nous rend durs à nous-mêmes et sans pitié pour les 
autres. 

Dans toutes les circonstances de la vie, particulière- 
ment dans celles où nos facultés sont en plein exercice, 
nous sentons ce que nous sommes, ce que nous pouvons 
et ce que nous faisons. Or, c'est de ces divers senti- 
ments que naissent tous les modes affectifs de l'amour- 
propre. 

Le premier sentiment, lorsqu'il se borne à nous faire 
connaître la dignité de notre nature et les facultés dont 
elle est douée, nous donne de l'estime pour nous-mêmes 



— 189 — 
et nous inspire de l'amour-propre. Si cette nature est 
chez nous à un assez haut degré de perfection et que nos 
tacultés soient éminentes, l'estime s'élève jusqu'à l'ad- 
miration et l'amour-propre devient fierté. Or la fierté 
est une affection qui, suivant son degré, flatte ou enivre 
notre amour-propre. Par elle l'âme pénétrée de son 
importance se complaît en elle-même; elle piaffe pour 
ainsi dire et se rengorge. Cette disposition se manifeste 
au dehors par l'air, le regard, le port de la tête, la con- 
tenance, les attitudes, les gestes, la démarche et toutes 
les habitudes extérieures du corps. Il y a une fierté 
louable qui nous donne de la noblesse, de l'élévation et 
une fierté désordonnée qui nous porte à l'ostentation et 
nous donne de la hauteur. 

Si nous apercevons en nous des qualités qui nous 
soient popres, des talents qui nous distinguent, et qu'en 
nous comparant avec nos semblables, nous reconnais- 
sions que nous avons sur eux une grande supériorité, 
alors l'estime et l'admiration de nous-mêmes sont à leur 
comble; nous en sommes en extase, et l'amour-propre 
devient orgueil. L'orgueil est une affection qui, lors- 
qu'elle est modérée, nous élève au dedans de nous-mêmes 
au niveau de notre mérite; et qui, lorsqu'elle est exces- 
sive, nous enfle, nous tuméfie au delà de notre véritable 
dimension, et nous déguise ainsi nos défauts et nos 
imperfections. Il y a donc un orgueil légitime qui nous 
maintient dans notre rang et ne nous permet pas de nous 
ravaler, et un orgueil outrageant qui nous fait mépriser 
tout ce qui n'est pas nous. 

La comparaison que nous faisons de nous aux autres 
hommes n'est pas toujours à notre avantage. Le plus 
souvent au contraire nous leur reconnaissons des qua- 






— ig° — 

lités que nous n'avons pas ou des talents bien supérieurs 
aux nôtres. Si les qualités et les talents qui les distin- 
guent sont à notre portée et tels que nous puissions les 
acquérir par l'exercice et le travail, la vue de leur mérite 
nous fait plaisir, elle excite notre amour-propre et elle 
nous porte à faire des efforts pour atteindre à leur degré 
de perfection ; dans cette entreprise honorable, l'on voit 
quelquefois l'imitateur s'élever au-dessus de son modèle. 
Or l'affection stimulante qui donne un si noble essor à 
l'amour-propre est connu sous le nom d'émulation. C'est 
elle qui féconde le germe de tous les talents, assure le 
succès de l'éducation, et reproduit toutes les industries. 
Si la supériorité des personnes auxquelles nous nous 
comparons est fondée sur les dons de la nature, sur une 
grande fortune inaccessible à nos moyens, ou sur des 
faveurs attachées à des conditions qui sont fort élevées 
au-dessus de la nôtre, alors l'éclat désespérant de leur 
grandeur nous offusque et nous importune; le sentiment 
pénible de notre irréparable infériorité blesse notre 
amour-propre, et l'amour-propre blessé donne nais- 
sance à X envie. L'envie est une affection plus ou moins 
cuisante qui nous fait regretter de ne pas avoir les avan- 
tages que les autres possèdent, et qui va quelquefois 
jusqu'à nous indisposer contre les personnes qui en jouis- 
sent. Il y a donc deux sortes d'envie : l'une innocente, 
excusable, et l'autre criminelle et condamnable. Dans la 
première, l'amour-propre n'est que mortifié, et notre 
mécontentement s'exhale en regrets superflus, sans se 
reporter contre celui dont le mérite ou la position sociale 
nous fait envie. Dans la seconde, l'amour-propre est 
irrité, et au regret cuisant d'être privé des avantages que 
nous voudrions avoir, il se joint de la haine contre la 






— igi — 

personne qui en est favorisée et un désir secret de lui 
nuire. 

La fierté et l'orgueil ne sont excités et ne subsistent 
que par le sentiment habituel de notre mérite; encore 
faut-il pour cela qu'il soit dominant et exclusif. Mais 
l'une et l'autre disparaissent ou s'affaiblissent beaucoup 
lorsque ce sentiment est balancé dans nous par celui de 
nos défauts et de nos imperfections. Le pouvoir qu'exerce 
ce dernier sentiment vient de ce qu'il donne lieu dans 
l'âme à une affection dont les effets sont entièrement 
opposés à ceux de la fierté et de l'orgueil. Cette affection 
est connue sous le nom de modestie. La modestie est une 
passion répressive de sa nature, qui sans cesse rabat 
notre fierté, déprime notre orgueil et contient ainsi notre 
amour-propre dans ses limites naturelles. La modestie 
ainsi que le sentiment qui la fait naître sont en définitive 
le résultat d'un jugement équitable de notre esprit sur 
nous-mêmes, et sur nos semblables. Ellen'estpas incom- 
patible avec l'amour-propre; elle en est au contraire le 
régulateur et elle ne s'oppose qu'à ses écarts. On aurait 
tort de la confondre avec l'humilité chrétienne; celle-ci 
est un abaissement volontaire qui répugne à notre nature, 
une abnégation de nous-mêmes qui ne nous permet 
pas de nous apprécier, qui nous assigne un rang que le 
sentiment repousse, que le jugement désavoue, mais que 
la religion approuve. 

Dans toute action que nous exerçons, il y a deux choses 
qui y concourent : la volonté qui détermine le mouve- 
ment, et les organes qui l'exécutent. Nous ne pouvons 
donc nous déterminer à agir sans éprouver le sentiment 
de nos forces ou de notre faiblesse, et sans sentir en 
même temps l'étendue ou les limites de notre pouvoir. 



— '9 2 — 
Le premier sentiment nous atteste l'existence des forces 
et le second nous en assure la disposition : l'un est direct, 
il est l'effet des impressions de tous les organes sur le 
système nerveux; l'autre est réfléchi, il est le résultat de 
l'impression que le centre nerveux se fait à lui-même, 
lorsqu'il tend à réagir sur les impressions directes. Les 
passions que le premier excite sont toutes relatives à 
l'action; ce sont les passions actives secondaires. Celles 
dont le second est l'occasion se rapportent au sujet sen- 
tant. Or le sentiment réfléchi de notre pouvoir, lorsqu'il 
est modéré et proportionnel à nos forces, nous donne de 
l'assurance et une raisonnable prétention, lesquelles 
nous tiennent dans une disposition constante à soutenir 
nos droits; lorsqu'il est exagéré et au-dessus de nos 
moyens, il nous inspire de la suffisance, de la présomp- 
tion et de l'arrogance, qui nous rendent avantageux, 
impérieux et dominateurs. Le sentiment de notre impuis- 
sance nous rend au contraire humbles, et nous dispose 
à la souplesse et à la soumission. 

La présomption est une affection désordonnée qui 
flatte notre amour-propre d'un degré de pouvoir que 
nous n'avons pas, nous fait trop compter sur nos moyens 
et nous arroge sur les autres une injuste autorité. L'af- 
fection opposée humilie notre amour-propre; elle nous 
porte à plier au besoin, à ne pas compter sur nos forces, 
et à céder à la volonté des autres, afin d'obtenir d'eux 
par faveur ce que nous n'espérons pas avoir par la 
force. 

La fierté, l'orgueil et la présomption, tels que je viens 
de les faire connaître, sont fondés sur des qualités réelles 
et importantes. Si ces affections sont blâmables dans leur 
excès, elles sont au moins excusables par la réalité des 



— rg3 — 
motifs qui les font naître. Mais il arrive souvent qu'elles 
ne s'appuient que sur de frivoles avantages et des talents 
futiles; que parfois même elles se prévalent de qualités 
imaginaires ou d'un pouvoir chimérique. Or, dans le 
premier cas, elles prennent le nom de vanité, ou on les 
qualifie de vaines; et alors elles ne sont pas seulement 
blâmables, elles sont encore méprisables. Dans le second 
cas, c'est la sottise, et elle ne mérite que le ridicule II y 
a donc une vaine ou une sotte fierté, un vain ou un sot 
orgueil, une vaine ou une sotte présomption, suivant 
que les motifs qui les excitent sont frivoles et légers ou 
n'ont d'importance et de réalité que dans notre imagi- 
nation. 

L'amour-propre ne se borne pas à nous inspirer une 
stérile admiration de nous-mêmes, à nous porter à nous 
complaire en notre personne et à nous prévaloir de nos 
moyens ; il est encore chargé de veiller à la conservation 
de 1 intégrité de notre nature, de contrôler toutes nos 
actions, tous nos projets, et de repousser tout ce qui 
pourrait nous avilir et nous dégrader. Sous le rapport 
de cette fonction, l'amour-propre est connu sous le nom 
de l'honneur. 

L'honneur est l'instinct de la vertu. C'est lui qui s'éta- 
blit en nous le juge souverain de nos actions, qui ac- 
cueille celles qui lui sont favorables, et repousse celles 
qui le heurtent; lui qui nous applaudit ou nous improuve 
lorsque l'action est faite, suivant qu'elle a pu rehausser 
la dignité de notre être ou y déroger. Or, lorsque ce 
sentiment est approbateur de nos actions, il donne lieu 
à une affection qui flatte notre amour-propre, et quelque- 
fois même l'exalte à un tel point que nous sommes tout 
glorieux de ce que nous avons fait. Lorsque nos actions 

II. Dess. Et. de V Homme moral. 13 



il 



— i 9 4 — 
l'ont, au contraire, offensé, il fait naître la honte, affec- 
tion salutaire qui relève notre amour-propre, après nous 
avoir couverts de confusion, et nous rappelle irrévo- 
cablement à l'honneur. Il est permis de se glorifier inté- 
rieurement de ce qu'on a fait de bien ; mais il ne convient 
pas d'en faire ostentation. Vouloir tirer avantage d'une 
action peu importante en elle-même, c'est une vaine 
gloire; se glorifier de celle qui n'a d'autre mérite que 
celui que nous lui supposons par une illusion de notre 
amour-propre, c'est une sotte gloire. 




13. 



& 



— ig5 — 




CHAPITRE XX. 

Des passions de l'espèce. 

n parcourant le tableau des passions de l'in- 
dividu, en voyant de combien de façons la 
nature nous agite dans notre propre Intérêt 
ne dirait-on pas qu'elle a voulu nous isoler de nos sem- 
blables, nous concentrer dans nos affections person- 
nelles, et qu'elle a perdu de vue la cause de l'espèce ? 
Il n en est rien pourtant, car nous tenons encore à l'hu- 
manité entière par des liens non moins forts que ceux 
qui nous attachent à nous-mêmes, quoiqu'ils ne fassent 
bien sentir leur étreinte que lorsqu'ils sont près de se 
rompre. 

Les passions protectrices de l'humanité ont pour but 
la perpétuité de l'espèce et la conservation des individus 
L une d'elles est chargée seule du premier objet ■ c'est 
l'amour proprement dit. Parmi les autres, une première 
la compassion, nous porte à défendre la vie de nos sem- 
blables lorsqu'elle est en péril; une seconde, l'indica- 
tion, nous sollicite à défendre leurs droits ; une troisième 
la bienveillance, nous engage à les soulager dans leurs 
besoins; une quatrième, enfin, le remords, nous pour- 
suit de son fouet vengeur lorsque nous sommes devenus 
nous-mêmes leur assassin ou leur oppresseur 

L'amour n'est d'abord qu'une espèce d'appétit phy- 
sique, produit par l'influence d'un organe, dont le déve- 
loppement répand, à une certaine époque de l'existence 
comme une nouvelle vie et une surabondance de forces 



— 196 — 

dans toute l'organisation. Alors une vague inquiétude 
nous tourmente ; les jouissances accoutumées ne satis- 
font plus notre cœur; notre imagination, plus active, 
nous repaît de vaincs illusions, et nos sens, plus atten- 
tifs à ce qui se passe hors de nous, rencontrent plus d'un 
objet qui leur fait éprouver un trouble jusqu'alors in- 
connu. Bientôt la sensibilité s'exalte et ouvre notre âme 
à de nouvelles affections; un besoin d'attachement se 
fait sentir, sans trop savoir où il tend; provisoirement, 
les liaisons de l'amitié se forment et préludent à celles 
de l'amour. Mais le cœur ne tarde pas à parler aussitôt 
que l'objet digne de son choix se sera offert à lui; alors 
une soudaine commotion qui porte le trouble jusqu'au 
fond de l'âme nous avertit de sa présence ; un feu secret 
nous pénètre et nous enflamme d'amour pour lui; une 
force irrésistible nous entraîne vers la personne chérie, 
et y dirige toutes nos facultés. Désormais nous ne pou- 
vons plus vivre sans elle; sans cesse présente à notre 
esprit, elle devient l'unique objet de nos pensées, comme 
le principe et le terme de toutes nos actions. 

La nature ne s'est pas contentée de nous attirer vers 
la femme par la plus forte et la plus impérieuse des 
passions; elle a voulu encore y faire concourir tous les 
attraits qui flattent nos sens ou charment notre cœur, 
en cumulant sur elle tous les genres de beauté et de 
séduction. Chez elle, en effet, au printemps de son âge, 
tout brille d'un éclat de vie et de fraîcheur; on y voit 
réunis l'élégance des formes, le charme du coloris, le 
poli et le moelleux des surfaces, la douceur des contours 
et le gracieux des mouvements, le tout sous le voile léger 
de la pudeur. Joignez à cela une expression générale de 
douceur remarquable, surtout dans les traits du visage, 






— i 9 7 — 
les regards et l'accent de la voix; une sensibilité tou- 
chante, des goûts délicats et une timidité intéressante 
qui impose le respect. Faut-il s'étonner après cela du 
pouvoir moral que les femmes ont toujours exercé sur 
les hommes ? 

L'amourprenddanslafemmeunautrecaractèrcquedans 
l'homme. Aimante par sa nature, elle éprouve à l'époque 
de sa puberté un vif besoin d'aimer et d'être aimée; mais 
elle le concentre dans son cœur, parce que la modestie 
et la pudeur lui en font un devoir. Toutefois ce double 
besoin se décèle à son insu; l'un par une dévotion parti- 
culière à cet âge, et par la tendre affection qu'elle porte 
à ses parents et à ses frères; l'autre par l'envie de plaire 
et la recherche de la parure. Le besoin d'aimer l'inté- 
resse tout entière à l'homme : elle se sent disposée à se 
dévouer à lui et à lui rapporter toutes ses actions; mais 
elle veut être payée de retour. L'amour ne se confie qu'à 
l'amour. C'est pour cela que lorsqu'un homme est selon 
le vœu de son cœur, et que la première elle éprouve pour 
lui un vif intérêt, ce sentiment lui cause de l'embarras ; 
elle n'ose se l'avouer et elle se le dissimule, parce qu'elle 
voudrait avant que de s'y livrer, s'assurer qu'elle est 
aimée. Ainsi la femme ne cède au désir d'aimer que 
lorsque celui d'être aimée est satisfait. Il est bien rare 
aussi, pour ne pas dire impossible, qu'elle résiste à cette 
douce persuasion. Si la femme veut que l'homme lui 
rende amour pour amour, il faut de son côté qu'elle 
cherche tous les moyens de lui plaire. Voyez aussi comme 
elle s'étudie à faire ressortir tous les agréments que la 
nature lui a départis, tous les dons qu'elle lui a faits' 

Avec quelle attention et quel goût elle relève par la parure 
ses avantages physiques ! Avec quel art elle ménage ses 










— 198 — 

moyens pour augmenter notre surprise et faire croître 
notre enchantement! Quelle sagacité pour pressentir 
nos goûts et nos faiblesses! Que de ressources pour 
flatter les uns, et de condescendance pour ne pas heurter 
les autres ! 

L'amour de la femme diffère donc de celui de l'homme, 
en ce qu'il est moins impétueux, plus concentré, plus 
moral et plus désintéressé. Dans l'homme ce sont les 
sens qui éveillent le cœur; dans la femme c'est le cœur 
qui donne l'éveil aux sens. L'homme recherche et il est 
attiré ; la femme attire et se fait rechercher. L'homme 
sollicite et la femme s'engage; l'homme donne sa foi et 
la femme son cœur. Je n'ai pas besoin d'observer que je 
suppose ici l'homme et la femme dans toute l'intégrité 
de leur nature et antérieurement à toute dépravation. 

Toutes les passions ont un terme; celui de l'amour 
est l'union des deux sexes. La nature y a attaché la plus 
voluptueuse des sensations et les plus douces jouissances 
du cœur. Il faut que la formation de ce nœud ait été jugée 
par elle d'une bien haute importance, puisqu'elle a voulu 
que le bonheur de l'homme en dépendît. Celui-là n'a pas 
connu l'amour qui n'y a jamais éprouvé ces douces émo- 
tions, ces élans mutuels de deux âmes l'une vers l'autre, 
ces tendres épanchements du cœur, et cette fusion de 
goûts et de volontés qui en font tout le prix. Qu'il est à 
plaindre celui qui n'y recherche qu'une ivresse passagère 
des sens! La volupté seule ne dit rien à l'âme : la satiété 
qui en est la suite et le vide qu'elle laisse après elle, indi- 
quent assez qu'elle n'est pas le bonheur. 

La compassion, comme le mot l'indique, est une affec- 
tion pénible qui nous met en communauté de souffrances 
avec les malheureux et réveille tout notre intérêt pour 







■IW^Tf 



— J 99 — 
eux. Elle est produite par le sentiment de la pitié, lequel 
est excité en nous par la vue d'un péril imminent que 
court la vie de l'un de nos semblables, ou par celle de 
l'infortune qui le poursuit. Ce sentiment provocateur de 
la compassion est un effet de cette correspondance géné- 
rale établie dans l'organisation des êtres animés par 
l'intermède des sens, qui fait que les uns ne peuvent être 
frappés que les autres n'en ressentent le contre-coup. Des 
impressions produites sur nous par les accents de la 
détresse et l'expression de la douleur ne doivent-elles 
pas faire frémir au dedans de nous les cordes de l'afflic- 
tion ? La pitié nous touche et nous attendrit, la compas- 
sion nous émeut, et, nous élevant au-dessus de notre 
intérêt personnel, elle nous porte à. prêter secours à celui 
qui est dans le malheur. 

On aurait tort de croire que la pitié et la compassion 
sont le fruit de l'imagination frappée, qui transforme la 
perception des misères d'autrui en un sentiment réel; 
ou celui de la réflexion qui nous fait faire un retour sur 
nous-mêmes. La sensibilité est excitée et l'âme est émue 
avant que l'imagination soit mise en jeu. L'habitude de 
la réflexion paralyse le sentiment et nuit aux émotions. 
Le philosophe est-il plus pitoyable, plus compatissant 
que l'homme de la nature qui suit sans réflexion l'im- 
pulsion de l'instinct ? Et les animaux eux-mêmes ne 
donnent-ils pas des signes non équivoques de compas- 
sion ? 

Lorsque le danger est pressant et que notre secours 
peut être utile, la compassion nous porte au dévouement 
et nous expose à perdre la vie pour le salut des autres. 
Si le mal est inévitable et au-dessus de notre pouvoir, 
elle nous porte à la commisération et elle nous arrache 



■ 










200 

des larmes. La commisération est une passion afflictive 
qui nous fait déplorer l'infortune de l'homme qui suc- 
combe au malheur, et nous inspire en même temps le 
regret de n'avoir pu le secourir. 

L'indignation est une vraie colère excitée par le sen- 
timent d'une injustice dont nous sommes le sujet ou le 
témoin. Elle naît de la manière suivante : notre existence 
nos facultés, notre honneur et notre réputation sont à 
nous; nous sentons qu'ils nous appartiennent et nous 
voulons qu'ils soient respectés. Mais tous les hommes 
ont les mêmes droits que nous; l'instinct de l'humanité 
nous le fait sentir et nous impose l'obligation de les res- 
pecter et de les maintenir. Toutes les actions que les 
hommes exercent sur nous ou sur nos semblables doivent 
donc réveiller en nous ce sentiment; avec cette différence 
néanmoins que celles qui lui sont favorables le flattent 
et le fortifient, et que celles qui lui sont contraires le 
heurtent et le froissent. Or, lorsqu'il y a opposition, il 
en résulte dans l'âme un sentiment désagréable qui 
donne lieu à une affection irritante. Ce sentiment est 
celui de l'injustice et l'affection qu'il détermine est l'in- 
dignation. 

La vue d'une action injuste ne nous inspire pas seule- 
ment de l'indignation, elle excite encore en nous de la 
pitié pour celui qui la souffre, et la pitié réveille la com- 
passion. La compassion concourt donc avec l'indisna- 
tion à nous porter à la défense de l'opprimé. Ainsi 
lorsque nous voyons un individu vouloir attenter à la 
vie, à la personne ou à la fortune d'un autre, si l'indi- 
gnation nous soulève contre la criminelle audace du 
premier, la compassion nous fait voler au secours du 
second, et ne nous permet pas de souffrir qu'on Pop- 






201 

prime, qu'on l'outrage ou qu'on le dépouille. L'attentat 
se consomme-t-il sous ses yeux, aussitôt la compassion 
jette des cris de détresse, et l'indignation nous précipite 
sur l'oppresseur, l'assassin ou le spoliateur. Si le mal 
est fait avant que nous ayons pu porter secours à celui 
qui vient de l'éprouver, alors la compassion nous solli- 
cite à réparer autant qu'il est en nous le mal qu'on lui 
a fait, et l'indignation nous presse de le venger. 

La bienveillance est une affection généreuse qui combat 

l'intérêt personnel, et nous fait comprendre dans notre 
attachement tous les individus de notre espèce. Elle est 
la première inspiration du sentiment d'humanité, lequel 
est excité par la parfaite conformité des impressions que 
la présence des hommes produit en nous avec celles de 
notre organisation. Tant que les hommes s'offrent à nos 
regards dans la plénitude de l'existence et se suffisent à 
eux-mêmes, la bienveillance reste circonscrite dans les 
limites d'une simple inclination instinctive et à la longue 
elle devient presque insensible par l'habitude et "l'uni- 
formité de son action. Mais elle se développe toujours à 
la vue de l'homme accablé de misères et de besoins ; 
elle devient même dominatrice, impérieuse, et c'est alors 
seulement qu'elle prend le caractère de passion. Quel est 
celui dont les entrailles ne se sont pas émues en voyant 
un malheureux mourant de faim ou de froid? Quel est le 
cœur assez dur pour lui refuser du soulagement et des 
secours? La bienveillance en effet nous porte à la bien- 
faisance; l'une est inséparable de l'autre. Car si la pre- 
mière est l'amour du bien-être des autres, la seconde est 
le désir de le leur procurer lorsqu'ils ne l'ont pas. La 
bienveillance n'est pas un vœu stérile du cœur : de même 
que toutes les passions actives, elle a une tendance qui 









— 202 — 

veut être satisfaite. Celui-là ment à sa conscience qui se 
déclare bienveillant et ne tend pas une main secourable 
à l'indigence. 

Le remords est un trouble désolant, une affection 
déchirante destinée à venger l'humanité que nos actions 
ont outragée. Il naît en nous, sans nous, malgré nous, et 
c'est le sentiment de l'outrage qui l'excite. Il y a deux 
sortes de remords; l'un qui précède le crime et l'autre 
qui le poursuit. Le premier trouble l'àme et l'effraie, le 
second la ronge et la déchire. 

Lorsqu'un homme, par exemple, se laissant dominer 
par une forte passion, telle que la haine, la colère, l'am- 
bition ou la cupidité, forme le projet de commettre un 
homicide, la volonté du crime donne à ses organes une 
impulsion et elle leur imprime une disposition tellement 
contraire à leurs tendances naturelles qu'il en résulte un 
violent conflit en vertu duquel la nature lutte contre ces 
mouvements séditieux et jette ainsi le trouble dans toute 
l'organisation. C'est alors aussi que l'âme, agitée et en 
opposition avec elle-même, éprouve un combat intérieur 
de la conscience alarmée contre le désir du crime, combat 
qui augmente d'intensité et remplit l'àme de trouble et 
d'effroi à proportion que l'heure où il faut agir approche. 
Quel est celui qui, pour la première fois, osant porter 
une main meurtrière sur son semblable, n'a pas été 
étonné de n'avoir pas le courage du crime au moment 
de l'exécution, ou n'a pas senti dans l'action sa main 
tremblante et mal assurée ? 

Le crime est-il consommé malgré les efforts de la 
conscience, alors le désir satisfait s'apaise et la volonté 
libre de toute instigation n'exerce plus sa funeste influence 
sur les organes. Alors la nature laissée à elle-même 



— 203 — 

reprend ses droits; elle s'irrite contre les dispositions 
qu'elle a reçues et qui l'ont dénaturée, et elle agit contre 
elles avec d'autant plus de force que la cause corruptrice 
a cessé d'agir. Or cette réaction dépassant de beaucoup 
les limites de son état normal produit dans les centres 
de la vie une tension dilacérante qui est la source d'un 
nouveau trouble dans l'organisation. C'est alors aussi 
que l'âme est en proie à une douleur déchirante et à une 
anxiété accablante qui ne lui laissent aucun repos ; alors 
que l'imagination toute empreinte du crime ne réveille 
plus que des sentiments d'horreur, que le souvenir de 
l'action sans cesse présent à l'esprit ne rappelle celui de 
son auteur que pour le rendre odieux à lui-même; que 
la raison enfin ne lui montre la bonne voie qu'avec une 
sorte de désespoir. Tel est donc le caractère du remords 
vengeur, qu'il nous torture sans relâche et sans pitié, 
qu'il soulève contre nous toutes nos facultés, et qu'il ne 
laisse à l'âme aucun point d'appui et aucun espoir de 
pouvoir l'apaiser, qu'en nous livrant nous-mêmes au 
glaive de la justice pour venger sur nous l'outrage fait à 
l'humanité. 




— 204 — 



CHAPITRE XXI. 




De l'utilité des passions. 

'ai fait connaître l'origine physique des pas- 
sions, leur nature, leur caractère, leur pouvoir 
et l'ordre de leur génération, il me reste à dire 
un mot sur leur utilité, pour les réhabiliter et les venger 
du mépris que les préjugés religieux déversent injuste- 
ment sur elles. 

Il n'est pas possible de révoquer en doute l'utilité des 
passions, si l'on songe à la fonction que chacune d'elles 
est chargée de remplir. Que serait l'homme s'il en était 
dépourvu : Un être insensible et purement contemplatif, 
une force inerte et sans ressort. Semblable à un vaisseau 
qui, surpris par le calme, ne peut ni avancer ni reculer, 
il recevrait avec indifférence les impressions de la nature 
sans repousser ou éviter les unes ni aller au-devant des 
autres. 

Ce sont les passions contemplatives qui excitent et 
entretiennent notre curiosité pour tout ce qui est nou- 
veau ou extraordinaire. Ce sont elles qui nous inté- 
ressent à la beauté et nous entraînent vers tout ce qui 
en porte l'empreinte; elles qui rehaussent le mérite et 
la bonté des êtres et leur concilient nos hommages, 
qui nous attachent à la vérité et nous animent à sa 
recherche. 

Les passions actives veillent à notre conservation et 
à notre bien-être. Attentives aux dangers qui nous me- 
nacent, elles nous les font éviter par la fuite ou repousser 






— 205 — 

par une vive résistance. Ministres de nos besoins, elles 
• excitent l'industrie qui a donné naissance aux arts, et qui 
fournit à chacun de nous les moyens de vivre avec plus 
ou moins d'aisance. 

Les passions réfléchies veillent à l'intégrité et à la 
perfection de notre nature. Jalouses de la dignité de 
notre être, elles repoussent loin de nous tout ce qui 
pourrait l'avilir ou le dégrader; avides de notre éléva- 
tion, elles hâtent les progrès de notre développement 
moral et nous le font porter à son plus haut degré de 
perfection; elles profitent du bon exemple des autres 
pour stimuler notre amour-propre et nous forcer à les 
imiter; enfin elles nous font entreprendre avec courage 
tout ce qui peut accroître notre mérite et nous acquérir 
de la gloire et de la réputation. 

Les passions de l'espèce veillent à la conservation et 
au bien-être de toute l'humanité. C'est par elles que 
l'homme, ne pouvant se suffire, cherche avec inquiétude 
une compagne, comme le complément nécessaire de son 
existence; par elles que, poussé vers ses semblables, il 
recherche leur société, forme des liaisons intimes avec 
quelques-uns d'entre eux et s'épanche avec confiance 
dans le sein de ses amis; car le règne de l'amour est aussi 
celui de l'amitié et de toutes les affections tendres et 
expansives. C'est par elles que, ne pouvant plus vivre 
seulement pour nous, nous ne saurions être heureux si 
ce qui nous environne ne l'est également. 



En 



gênerai, les passions sont la vie de l'âme. Ce sont 



elles qui en changent ou maintiennent les dispositions, 
qui en déterminent tous les mouvements, et qui, lors- 
qu'elles sont d'accord avec la raison, donnent, par l'im- 
pulsion du désir, de l'activité à l'imagination, de la force 



i 












20Ô 

à l'attention, de la pénétration et de l'étendue à l'esprit, 
de la solidité au jugement et de l'énergie à la volonté. 

Mais, dira-t-on, si les passions sont aussi avantageuses 
que je viens de l'indiquer, pourquoi donc les philo- 
sophes moralistes se sont-ils élevés de tout temps contre 
elles, comme étant les ennemis les plus irréconciliables 
de l'homme ? Pourquoi les stoïciens les ont-ils regardées 
comme des mouvements criminels, principes de tous les 
vices, sources de tous les désordres, et ont-ils proposé au 
sage de les étouffer plutôt que de les régler? 

De quelque nature que soient les passions bonnes ou 
mauvaises, j'observerai d'abord contre l'orgueilleuse 
prétention des stoïciens que, pour détruire les passions, 
il faudrait anéantir la sensibilité dont elles ne sont que 
les résultats; ce qui n'est pas possible, car elle est insé- 
parable de l'existence. Secondement, j'avouerai bien 
que les passions sont souvent désordonnées et ont de 
déplorables suites; mais c'est la faute de l'homme, qui 
ne respecte pas leurs limites naturelles et cherche tou- 
jours à étendre leur sphère d'activité. Les passions sont 
bonnes en elles-mêmes, et toujours dociles quand il n'y 
a pas de vice de tempérament et qu'on ne les contrarie 
pas dans leur vœu naturel. Elles ne deviennent vicieuses 
ou désordonnées que par les dérèglements de la volonté 
qui les rend excessives, dominantes ou exclusives, et 
par l'abus qu'on en fait en les détournant de leur véri- 
table fin. 

C'est ainsi que l'admiration se tourne en engouement 
et manie, lorsque nous nous attachons outre mesure à 
quelques objets agréables de la nature ou des arts ; que 
le respect indistinctement accordé à tous les hommes 
devient un sentiment bas et rampant ; que l'enthousiasme 



p 



im 



— 207 — 

dégénère en fanatisme lorsqu'il est outré. La jalousie est 
dans l'ordre de la nature lorsqu'elle se borne à veiller à 
la conservation de tous nos avantages; elle est impor- 
tune pour nous et fâcheuse lorsqu'elle devient suscep- 
tible et ombrageuse. L'amour de notre bien-être est 
légitime lorsqu'il n'est pas exclusif; il devient un vil 
égoïsmc quand il rapporte tout à nous, et qu'il ne nous 
permet plus que de songer à notre intérêt personnel. 
L'amour des richesses n'a rien de contraire à la raison, 
quand il ne tend qu'à nous rendre indépendants de nos 
besoins et à nous procurer les aisances de la vie; mais 
amasser du bien et n'en faire aucun usage, c'est une 
méprisable avarice. Il est permis d'aimer les jouissances 
attachées à la satisfaction de nos besoins, pourvu qu'on 
en use modérément et dans les vues de la nature ; mais 
ne vivre que pour elles, c'est la sensualité. L'amour des 
deux sexes l'un pour l'autre, tel que la nature l'inspire, 
n'a rien de répréhensible en soi; l'homme le déprave en 
n'y cherchant que la volupté, et en faisant de celle-ci un 
abus criminel ; mais ce n'est plus alors que de l'impu- 
dicité et du libertinage. La haine est louable lorsqu'elle 
ne fait que nous donner de l'éloignement pour tout ce 
qui nous est nuisible; elle est vicieuse quand elle nous 
porte à nuire à ceux que nous n'aimons pas. La colère est 
permise dans le cas d'une juste défense et pour repousser 
une attaque ; elle est condamnable lorsqu'elle se soulève 
sans raison ou sur le plus léger prétexte, et qu'elle nous 
porte à des actes de violence envers les autres. La ven- 
geance est dans tous ses droits, lorsqu'elle se contente de 
poursuivre la réparation d'une injustice ou d'un outrage; 
elle est blâmable quand elle veut rendre le mal pour le 
mal, et le rendre avec usure. L'amour-propre est dans la 






— 208 — 

nature, et la raison l'approuve lorsqu'il est conforme à 
l'équité; il n'est plus qu'un orgueil détestable quand il 
est excessif et méprisant pour tout autre que nous. 
L'envie est innocente lorsqu'elle n'exhale que des regrets 
superflus sur le bonheur d'autrui ; elle est vicieuse quand 
elle va jusqu'à nous ronger de chagrin, et criminelle 
lorsqu'elle nous fait haïr les personnes qui en sont l'objet, 
et qu'elle nous inspire le désir de leur nuire. Il est juste 
d'avoir la noble ambition de se distinguer et d'acquérir 
du pouvoir et de la considération par des voies honnêtes; 
mais le désir d'y parvenir par toutes sortes de moyens et 
aux dépens d'autrui est une ambition coupable. Il est 
permis de faire usage du pouvoir que la nature ou la 
société nous a confié pour notre intérêt ou celui de nos 
semblables; il est injuste de le tourner exclusivement à 
notre profit, et de ne nous en servir que pour opprimer 
nos inférieurs. En un mot, il n'est pas jusqu'à la bien- 
faisance elle-même qui ne mérite des reproches lors- 
qu'elle dégénère en prodigalités et qu'elle verse ses bien- 
faits sans discernement et sans mesure. 

.Mais, dira-t-on, comment ne pas croire que les pas- 
sions sont déréglées par elles-mêmes et non par la dépra- 
vation de la volonté, lorsqu'on voit à la fois et les hommes 
qui mettent le plus de soin à les réprimer et ceux qui 
leur donnent un libre cours, se plaindre également des 
tourments qu'elles leur font éprouver, lorsqu'ils veulent 
les combattre ou les satisfaire, et du vide qu'elles laissent 
après elles lorsqu'elles ont atteint leur but? Il n'en est 
pas un qui n'avoue que pendant tout le temps de leur 
effervescence, elles obsèdent l'imagination, troublent la 
raison et tyrannisent la volonté. Elles sont donc par 
essence ennemies de notre bonheur et de notre repos, 



R.t'.Ta-A. 









— 209 — 

contraires à notre indépendance et nuisibles à nos opéra- 
tions intellectuelles. 

H est vrai que deux sortes de personnes ont à se 
plaindre des passions : celles qui, par un zèle malen- 
tendu ou par une idée de perfection outrée, cherchent à 
éteindre les passions qui intéressent les sens ou l'amour- 
propre, et leur déclarent, en conséquence, une guerre 
ouverte, et celles qui, leur donnent un licencieux essor, 
sans avoir égard aux intérêts des passions d'un ordre 
plus relevé qui se trouvent lésées par leurs écarts. Il est 
encore vrai que les unes et les autres de ces personnes 
sont malheureuses, qu'elles souffrent, et que leur repos 
est troublé, parce qu'il y a dans elles une révolte conti- 
nuelle des passions éconduites contre celles que la vo- 
lonté accueille à leur préjudice : chez les premières, c'est 
le soulèvement des passions des sens contre celles du 
beau moral, trop exaltées, trop exclusives; chez les se- 
condes, c'est la lutte des passions morales contre l'usur- 
pation de celles des sens. 

Mais ce combat intérieur, cette mésintelligence des 
passions entre elles, qui font le tourment des deux partis, 
n'est pas l'ouvrage de la nature; c'est celui de l'homme' 
et de son éducation. Pourquoi vouloir être plus sage 
qu'elle? Pourquoi prétendre la réformer et lui imposer 
des lois qui ne sont pas les siennes? N'est-ce pas la 
heurter de front et la provoquer à une résistance toujours 
fâcheuse pour nous? Ou pourquoi étendre contre son 
gré le domaine de quelques passions aux dépens des 
autres ? Pourquoi franchir les limites qu'elle a assignées 
à chacune d'elles, et ne pas craindre de contracter des 
habitudes dont on devient l'esclave? Peut-on impuné- 
ment la forcer à enfreindre ses propres lois? Non, il n'y 

II. Dess. Et. de V Homme moral. i< 



2IO 

a point de bonheur ni de repos à espérer au delà ni en 
deçà de la nature. Pour être heureux, il faut que le cœur 
soit toujours d'accord avec lui-même et avec la raison; 
mais ce double accord ne peut subsister que lorsque les 
intérêts divers des passions sont respectés, et que leur 
harmonie n'est pas troublée. 

Pour concevoir comment les passions se divisent 
entre elles et deviennent le tourment de l'homme, il faut 
observer qu'il y a dans notre organisation trois tendances 
générales dont les actions viennent aboutir au centre de 
la vie intérieure, et font naître dans l'âme trois intérêts 
analogues : intérêt de notre conservation et de notre 
bien-être, intérêt de l'honneur et de la perfection de 
notre être, et intérêt de l'humanité. Lorsque ces ten- 
dances sont excitées par quelque forte impression externe 
ou interne, elles déterminent dans le centre des mouve- 
ments spontanés connus sous le nom de passions, les- 
quels se dirigent spécialement vers le cerveau, comme 
organe du pouvoir, pour y éveiller des impressions con- 
formes à leur but et solliciter son intervention. 

Cela posé, supposons à présent qu'une passion relative 
à l'intérêt des sens s'élève au dedans de nous, et exerce 
sur le cerveau l'influence qui lui est propre. La volonté 
n'est pas plus tôt ébranlée qu'il en résulte une impulsion 
générale, qui donne à tous les organes une disposition 
favorable à la passion. Or, si cette disposition, conforme 
à l'une de nos tendances, n'a rien d'offensant pour les 
deux autres (et elle est telle lorsque la volonté ne fait que 
se prêter à l'impulsion instinctive sans y rien ajouter du 
sien), elle se répercute dans le centre sans exciter aucuns 
mouvements contraires, et elle ne fait qu'y fortifier celui 
de la passion, qui, régnant alors sans opposition, déter- 

14. 






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H 



211 

mine d'autant plus sûrement la volonté à agir qu'elle 
n est soun.se à aucune autre impulsion. Si ca e d'spô 
-non, quoique toujours conforme à l'une de nos en" 

ri'uSz: r ire ' de nature à h ~- ^ 

cherche Tf! " tOU, ° UrS HeU hrs ^ la volonté 

S^* -dépens des autres), 

sit on et ,' n r f a rV mté , e " agit C ° ntre Ce » c dispo- 
^mon, et il en resuite dans l'âme un rri A> ■ • 

c'est-à-dire une véritable passion do PP°smon, 

i - UdDie passion contraire à cpIIp m,« i, 

volonté veut faire prévaloir à snn H -, q * 

>«*». , rouble U P n^t,ïï.tS ^ """ 
Je sa ,s que lorsqu'une p ass i„„ s . éveille ct " 

danger. Ici ce sont H "' SU gS cstlon de 

semble ^terets opposés qui luttent en- 

prl ^ ait r^ mt , érêt qiU SC d0n " e U " frein . Le 
coTe s T S rCPr0CheS; ICS SCCOnds d — nt des 

conseils. L un attaque le désir, et les autres suspendent 

Il faut avouer cependant nue h;« n a 
naissent avec des affections t^J^^Z 
a des passions naturellement indociles à la raison tvr" 

îzizv: volo r et presque -^p^r;; 

rable, que la crainte même d un danger imminent ne 



— 212 — 

peut rien sur elles. Certes, ici, ce n'est pas la volonté qui 
dérègle les passions, mais bien les passions qui perver- 
tissent la volonté. 

Il est incontestable que l'homme qui est malheureuse- 
ment né devient esclave des passions qui le dominent, 
et que celles-ci sont la source de tous ses écarts. Mais 
alors elles ne sont plus dans leur état normal : car elles 
sont elles-mêmes viciées par le tempérament. Leur dérè- 
glement ne doit donc être imputé qu'à l'organisation. 
C'est un état comparable à ces maladies qui altèrent nos 
affections : on sait que l'ordre moral se rétablit aussitôt 
que le désordre physique a cessé. Il en est de même des 
passions déréglées qui sont dues à un vice de tempéra- 
ment: on les voit rentrer dans leur état naturel toutes les 
fois que l'éducation, le régime, une maladie critique ou 
le seul effet de l'âge ont pu faire éprouver à la constitu- 
tion physique une modification salutaire. 

Or, il peut y avoir autant de vices de tempérament 
qu'il y a en nous de systèmes organiques différents, et 
ils paraissent avoir lieu de la manière suivante: 

Les passions sont le résultat des mouvements spon- 
tanés du centre épigastrique, déterminés par les impres- 
sions qu'il reçoit de toutes parts : il en reçoit des viscères 
qui concourent à la vie intérieure, et il en reçoit du 
cerveau et de ses dépendances. Lorsque ces divers sys- 
tèmes sont dans un juste rapport entre eux, leurs actions 
se font équilibre, et les passions qui en sont les suites se 
contrebalancent les unes les autres et se tiennent en, har- 
monie, mais souvent il arrive que l'un d'eux prend un 
accroissement organique démesuré, ou qu'il parvient à 
un développement de forces bien supérieur à l'étendue 
de ses fonctions normales: et c'est alors que si son action 






— 213 — 

es. assez forte pour surmonter celle des autres système, 
elle entraîne 1, centre épigastrique, elle le maiise « 
donne amst heu à des passions impérieuses entièrement 
conformes aux tendances du système dominateur. On 
conçou que chacun de ces systèmes pouvant obtenir 
une pare, .e prépondérance dans l'organisation, il do 
faire dominer les passions qui lui .ont propres 

Ainsi, si le cerveau, par exemple, l'emporte de beau 
coup sur les antres systèmes par sa masse e, son éner e 
vuale, on sera progressivement, selon son degré de demi 
nation, méditatif, visionnaire, enthousiaste, illunTfe, 
fana , que: alors ion.es , e s passions de l'esprit a „, 
sur les autres un pendant particulier. Si le STOéT 
musculaire domine, on éprouvera une répugnance^", 
cble pour les travaux de l'esprit e, une pen.e entnî 
nante pour tons les exercices du corps : alor", fier de se 
orces, on ne veut briller que par elles, e, „ en ton 
fréquent abus par ostentation. Si le système nerveux d 
la vie mtenenre se trouve prépondérant, on aura des 
sentiments d'honneur e, de délicatesse exagéra on 
«sera a une perfection morale outrée, on sera porté" 
une dévotion excessive, à une tendresse minutieuse à 

ne P ,„é exaltée qui dégénère en faib,esse. Si l'ensemb 
des appareils de la vie de nutrition exerce, an contraire 
un empire absolu sur la puissance 
av.de des plaisirs des sens, e, tour à four entraîné par 
volupté, la bonne chère, les fêtes et les jouissances dé 
soc.ee. Quelquefois le pouvoir nerveux es, sons a 
minatmn exclusive du foie, ou de l'appareil diges eur 
ou des organes de la reproduction. Ators, dans fc pre- 
mier cas on es, ambitieux e, on a un amour démes, ré 
du pouvotr; dans le second, on es, esclave de son ven e 










— 214 — 
et l'on sacrifie tout à la gourmandise; dans le troisième, 
on est luxurieux, et l'on descend même au-dessous de 
l'animal le plus lascif. 

Heureux donc les hommes dont les organes sont entre 
eux dans une parfaite harmonie, parce que chez eux les 
passions, se contre-balançant l'une l'autre, se main- 
tiennent dans de justes limites, et que leur cœur, tou- 
jours d'accord avec la raison, se porte au bien par 
instinct. Plaignons ceux qui naissent sous l'empire 
d'une passion désordonnée par la prédominance de 
quelque appareil organique, parce que la vertu ne peut 
être pour eux qu'un combat continuel contre le vice de 
leur tempérament. 










LIVRE QUATRIÈME 



DES HABITUDES 

EN GÉNÉRAL 



ET 



DE LEURS PRINCIPAUX EFFETS 

SUR L'ORGANISATION. 



CHAPITRE I. 

De la nature des habitudes, 
de leur origine, de leur cause et de leur génération. 

'habitude est une disposition organique ac- 
quise par la fréquente répétition des mêmes 
actes. Cette disposition est, de la part des 
organes, une détermination à conserver et reproduire 
les mamères d'être et d'agir dont ils ont reçu la forme. 
Elle suppose un changement d'état produit dans les 
organes par l'action d'une cause modifiante, et rendu 
permanent par le retour fréquent de cette même cause 
Car si les organes, lorsqu'ils éprouvent une action 
ne subissaient aucun changement dans leur constitution 




I 



— 2l6 — 

ou dans le rapport de leurs forces, ils ne pourraient 
acquérir aucune nouvelle disposition; et si les chan- 
gements opérés en eux ne pouvaient être rendus durables 
par la fréquence de la même action modifiante, les dispo- 
sitions acquises ne seraient que passagères. 

Tous les organes n'ont pas la même constitution ni les 
mêmes fonctions à remplir. Ils ne sont donc pas aptes 
à acquérir les mêmes dispositions, et conséquemment 
les mêmes habitudes. C'est donc dans la diversité et 
l'enchaînement de ces fonctions qu'il faut chercher le 
caractère des habitudes et l'ordre de leur génération. 

Ainsi il y a quatre choses à considérer dans les habi- 
tudes : leur nature, leur origine, leur cause et leur 
génération. 

Il faut considérer tout organe vivant comme un instru- 
ment monté et prêt à répondre à une impression ou à 
obéir à une impulsion. Cette disposition active est essen- 
tielle à la production de la sensation et du mouvement: 
sans elle les organes seraient comme les corps mous, 
sans ressort et sans réaction. Or, lorsque de pareils or- 
ganes reçoivent une impression ou sont mis en mouve- 
ment pour la première fois, ils font d'abord effort pour 
résister, et ils résistent effectivement; mais toujours ils 
cèdent plus ou moins malgré cette résistance et ils se 
laissent modifier. Cependant les organes n'ont pas plus 
tôt subi cette modification qu'ils cherchent à reprendre 
leur premier état par le jeu propre de leurs forces; mais 
le changement survenu s'y oppose, et ce n'est qu'à la 
longue qu'ils en surmontent les obstacles ; encore faut-il 
pour cela qu'ils soient secondés dans leurs efforts par 
l'influence des centres qui tendent sans cesse à les re- 
monter au ton général du système. Dans cette circon- 




■H 



— 217 — 

stance on remarque que plus un organe a de forces pour 
résister au changement, plus il en trouve aussi, une fois 
qu il 1 a subi, pour se conserver dans ce nouvel état 

Tandis que ce premier effet subsiste, si la cause mo- 
difiante vient à réitérer son action, et qu'elle continue 
ensuite à la répéter de même à plusieurs reprises diffé- 
rentes alors le changement opéré, au lieu de s'affaiblir 
graduellement, ne fait que croître successivement- de 
jour en jour il devient plus profond; peu à peu l'action 
nutritive de la vie le confirme et le naturalise, et ce chan- 
gement finit par se transformer en un état constitutif de 

I organe qui l'a reçu. 

L'état physiologique des organes contribue pour beau- 
coup à rendre durables les modifications qu'ils éprouvent 

II diffère dans les individus par la force et le ton. La force 
est relative à la quantité du principe qui anime les or- 
ganes, et le ton a rapport à son degré de tension. La force 
tient a la constitution organique des tissus, et le ton à 

énergie du pouvoir excitant qui en est la force tendante 
Lors que le principe des forces est peu développé et d'une 
faible tension, les organes se prêtent sans difficulté à tout 
changement; mais ils sont sans durée, sans persistance 
et incapables de tourner en habitudes. Si le principe' 
quoique peu développé, jouit d'une assez forte tension les 
changements, s'opérant alors lentement et avec quelque 
difficulté, survivent plus longtemps à l'action, et peuvent 
bien faire naître des habitudes; mais on remarque que 
cette constitution d'organes est sujette à perdre ses habi- 
tudes, et très disposée à en changer : elle est propre aux 
enfants et aux femmes. Lorsque la tension se trouve 
reunie à la force dans les organes, les tissus ne se prêtent 
qu avec peine au changement. Et celui-ci est très long à 









— 2 1. S _ 

s'opérer complètement; mais une fois qu'il est termine, 
il est inaltérable. Aussi est-il reconnu que s'il est difficile 
de faire contracter des habitudes a cette constitution 
organique, il est presque impossible de les lui faire 
perdre ou de l'en faire changer. 

Toutes les actions qui s'exercent sur nous n'ont pas un 
égal pouvoir pour opérer un changement d'état durable. 
Il en est qui ne sont que passagères, ou qui ne reviennent 
qu'à des intervalles très éloignés, et d'autres qui sont 
continues ou fréquemment répétées. Or, une action qui 
n'est que passagère, ou qui ne se reproduit qu'après un 
long intervalle, ne peut pas faire une habitude, parce 
que, quelque forte qu'elle soit, si l'organe qui l'a reçue 
ne l'éprouve qu'une fois, il tend à se rétablir dans son 
premier état, et toujours il y revient tôt ou tard ; ou que, 
si elle se renouvelle, elle ne se fait sentir pour la seconde- 
fois que lorsque l'effet de la première action est détruit. 
Il n'y a que les actions continues ou fréquemment répé- 
tées qui puissent faire naître des habitudes; encore faut-il 
pour ces dernières que les intervalles qui les séparent ne 
soient pas remplis par des actions contraires autrement, 
elles se détruiraient les unes les autres par leur oppo- 
sition, et il n'en résulterait aucune habitude. 

Les dispositions que peuvent acquérir les organes par 
suite des changements d'état qui leur surviennent sont 
relatives à leur sensibilité ou à leur activité. Les pre- 
mières changent le mode de leur impressionnabilité, et 
par suite elles procurent à leur activité de nouvelles ten- 
dances en donnant à l'organe nerveux la faculté de con- 
server et de répéter les impressions qu'il a reçues, aux 
organes locomoteurs celle de copier les mouvements 
dont les sens leur ont transmis les formes, et aux organes 



3SS5E 



■■ 



— 2ig — 

de la vie intérieure de reproduire les besoins qui leur ont 
ete imposés. Les secondes donnent à tous les systèmes 
une grande aptitude à mieux faire tous leurs mouve- 
ments naturels ou acquis; et les unes et les autres con- 
courent en commun à l'association des impressions et 
des mouvements entre eux, en les mettant dans une mu- 
tuelle dépendance. 

N'oublions pas d'observer que le travail de l'attention 
surtout lorsqu'elle est excitée et soutenue par le senti- 
ment, concourt aussi de son côté à la formation des habi- 
tudes. Veut-on s'en convaincre, que l'on considère que 
dans cet acte de l'esprit qui est le résultat moral de L- 
tmte spontanée du cerveau, celui-ci tourne les sens vers 
1 objet qui les frappe; il s'érige sur lui-même et il se 
concentre sur l'impression. Or, le premier effet a pour 
résultat de prolonger l 'impression et de rendre en quelque 
sorte son action continue ; le second, de disposer le cer- 
veau a mieux la recevoir; et le troisième, de le rendre 
inaccessible à toute autre impression qui pourrait con- 
fier et affaiblir l'action de celle qui est accueillie 
Mais ne sont-ce pas là précisément les conditions qui 
-sont requises pour qu'une action modifiante puisse 
opérer dans les organes un changement d'état durable ? 
Tout en reconnaissant que l'attention concourt à la 
formation des habitudes de l'organe cérébral, et même 
de ce es qui concernent les organes moteurs, en raison 
de 1 influence qu'elle exerce sur les sens, et, par eux, sur 
Ies_ organes du mouvement avec lesquels les sens sont 
spécialement en rapport, il faut en excepter les habitudes 
des viscères de la vie intérieure sur lesquelles l'attention 
n a aucun pouvoir, et convenir en même temps que 
toutes celles dont elle seconde le développement peuvent 



i 



220 














se former sans elle, quoique plus lentement ou sans autre 
intervention de sa part que de laisser les sens venir libre- 
ment au-devant des objets qui les frappent. 

Tout ce que l'homme éprouve, tout ce qui se fait en 
lui, comme tout ce qu'il fait, est du ressort des habitudes. 
Mais ce qu'il éprouve, ce sont des impressions pour 
lesquelles il est passif; tout ce qui se fait en lui, ce sont 
des mouvements spontanés et des impressions de même 
nature qui supposent des organes actifs; et tout ce qu'il 
fait ce sont des opérations mentales ou des actions phy- 
siques pour lesquelles il est actif. Il y a donc en nous deux 
sortes d'habitudes : habitudes passives et habitudes 
actives. Les premières s'adressent à la sensibilité, les 
secondes à l'activité. 

Les habitudes passives ontpourobjetdeux sortes d'im- 
pressions : des impressions senties et des impressions 
inaperçues. Les premières appartiennent à la sensibilité 
proprement dite : ce sont celles que le centre cérébral 
reçoit soit du dehors, par les sens, soit intérieurement, 
des autres organes avec lesquels il correspond. Ces 
impressions fondent une espèce'd'habitudesque l'on peut 
nommer sensitives, parce que leur nature est de modifier 
la sensation et le sentiment. Les secondes appartiennent 
aux organes non nerveux : c'est la sensibilité organique 
de Bichat. Elles sont les résultats de cette action sourde 
que les milieux environnants dans lesquels nous respi- 
rons, et le régime de vie que nous suivons, exercent di- 
rectement sur ces organes : elles fondent une deuxième 
espèce d'habitudes, qu'on peut désigner sous le nom 
d'habitudes impressives, parce qu'elles ont pour principe 
des impressions non perçues, et qu'elles influent à notre 
insu sur le tempérament. 



WÊmtmmÊÊmÊ 



221 

Les habitudes passives se divisent donc en habitudes 
sensitives et habitudes impressives. 

Il y a trois sortes d'activité sur lesquelles l'habitude 
peut exercer son pouvoir : l'activité organique, l'activité 
nerveuse et l'activité musculaire. 

La première concerne les organes de la vie intérieure ■ 
elle est le principe de toutes leurs actions fonctionnelles 
et de toutes leurs correspondances sympathiques. Les 
mêmes causes qui agissent sur la susceptibilité de ces 
organes influent sur leur activité en changeant leur mode 
daction.Tous sous l'empire du régime et des milieux 
dans lesquels ils sont plongés acquièrent de nouvelles 
dispositions d'où dérivent pour eux de nouvelles ten- 
dances et de nouveaux rapports de sympathie. Ces dis- 
positions constituent les tempéraments acquis et forment 
un genre d'habitudes que l'on pourrait appeler habitudes 
sympathiques pour indiquer leur origine. 

L'activité nerveuse est le propre de l'organe sensitif 
Llle est le principe de toutes les actions que le cerveau 
et le centre épigastrique exercent sur eux-mêmes de 
toutes celles que les deux centres exercent l'un sur l'autre 
et de toutes leurs réactions, moralement de toutes les 
opérations de l'esprit et de tous les mouvements du cœur 
Les causes qui lui font faire ces diverses actions sont les 
mêmes qui la disposent, à les reproduire d'elle-même et 
qui lui en font contracter l'habitude : ce sont les impres- 
sions sensibles externes et internes; puisque ces habi- 
tudes ont principalement pour objet la reproduction 
spontanée de nos idées et de nos jugements, je les nom- 
merais habitudes mentales. 

L'activité musculaire appartient à cet appareil d'or- 
ganes moteurs qui sont dans la dépendance de la volonté 






— 222 — 

et sous l'influence directrice des sens. Il y a deux sortes 
d'organes moteurs que gouverne également la volonté : 
des organes vocaux et des organes de translation. Les 
premiers produisent des cris et articulent des sons: ils 
sont les instruments de la parole; c'est l'oreille qui leur 
donne la forme sonore des mouvements vocaux par son 
action sympathique sur eux; c'est elle qui les dispose à 
les répéter par son influence réitérée; et c'est la volonté 
qui les leur fait exécuter avec plus ou moins de précision. 
Les seconds opèrent tous les mouvements du tronc, des 
membres et de la face ; ils sont sous la direction spéciale 
des sens de la vue et du toucher. En effet, ces sens leur 
communiquent sympathiquement par le cerveau tous 
les modes de mouvement dont ils reçoivent l'impres- 
sion, et les y façonnent en quelque sorte; mais c'est 
ensuite la volonté qui leur en fait faire l'essai, et c'est 
l'action réitérée de ces causes qui les rend habiles à les 
reproduire. Ces diverses dispositions de l'organe vocal 
et de l'appareil moteur peuvent être comprises sous le 
nom d'habitudes motrices. 

Il y aurait donc trois sortes d'habitudes actives : habi- 
tudes sympathiques, habitudes mentales et habitudes 
motrices. 







223 — 



/ 




CHAPITRE II. 

Des principaux effets de l'habitude sur l'organisation. 

e viens de considérer les habitudes dans leur 
formation; je vais à présent les envisager dans 
leurs effets. C'est sous ce point de vue qu'il 
importe le plus de les connaître, en raison des avantages 
qu'on peut en retirer. 

Ces effets peuvent se réduire aux suivants : i° les 
habitudes passives émoussent la sensibilité en affaiblis- 
sant l'impressionnabilité des organes; 2 les habitudes 
actives développent et perfectionnent l'activité en donnant 
aux organes une plus grande aptitude à agir; 3° les habi- 
tudes passives changent le rapport des forces sensitives 
et donnent à l'activité des organes de nouvelles détermi- 
nations : ce nouveau mode de sentir et d'agir constitue 
les tempéraments acquis; 4° les habitudes passives et 
actives associent de toutes manières les impressions et 
les mouvements entre eux, et elles les établissent dans 
une telle dépendance que l'un d'eux ne peut plus repa- 
raître sans être cause de rappel pour ses associés. 

Le premier effet est incontestable : l'expérience de tous 
les jours l'atteste, et il est aisé de le concevoir. 

Observons d'abord que pour qu'un organe éprouve 
une impression, il faut que ses forces ne soient pas en 
rapport d'égalité avec celles de l'objet qui agit sur lui: 
s'il en était autrement, il y aurait égalité d'efforts de part 
et d'autre, la résistance serait égale à l'action, et il ne se 
ferait aucune impression. Lorsque cette inégalité de 



— 224 — 

forces existe, alors l'organe est ébranlé, et il lui survient 
un changement d'état. Sous une action passagère et 
périodique, ce changement est faible après la première 
épreuve, parce que l'organe tend à reprendre son premier 
état pendant l'intermittence. Cependant, quelque faible 
qu'il soit, si l'organe vient à subir une seconde épreuve 
de la part de la même cause, avant que le premier effet 
ait disparu, comme les forces de l'organe se trouvent 
alors plus en rapport avec celles de la cause, ne doit-il 
pas en résulter une moindre action et une plus faible 
impression ? Mais, si après cette seconde épreuve il en 
survient une troisième, et successivement plusieurs 
autres, le nouvel état que l'organe a reçu doit devenir 
progressivement plus stable, et son établissement de plus 
en plus incomplet. L'impression ira donc toujours en 
s'affaiblissant, et elle finirait même par ne plus avoir 
heu, si l'organe parvenait à être en équilibre de forces 
avec la cause agissante. Heureusement pour la sensibilité 
que les actions extérieures le plus fréquemment répétées 
éprouvent journellement une longue interruption pen- 
dant le repos de la nuit; ce qui donne aux organes le 
temps de reprendre un peu leur état normal, et de se 
constituer ainsi dans un état mixte toujours impression- 
nable par les objets, mais plus ou moins sourd à l'im- 
pression. 

Pour montrer qu'un organe qui éprouve fréquemment 
une même action ne perd son impressionnabilité que 
parce que ses forces se mettent en équilibre d'efforts 
avec celles de l'objet qui l'excite, je citerai une expé- 
rience galvanique, qui paraît mettre la chose en évidence. 
Si l'on prépare une grenouille selon le procédé en 
usage pour ces sortes d'expériences, et qu'après avoir 



Il 



— 2 25 — 

mis la moelle épinière sur une cuiller d'argent, on appuie 
1 une des extrémités d'un conducteur d'argent sur le zinc 
et qu'avec l'autre extrémité de ce conducteur on touche' 
un même point de la cuiller plusieurs fois de suite, on 
observe que les deux premiers contacts sont suivis de 
contractions assez fortes; qu'au troisième ou aux sui- 
vants celles-ci s'affaiblissent graduellement et finissent 
par disparaître entièrement quelque multipliés que soient 
les contacts : on dirait que l'impressionnabilité des 
organes est anéantie. Cependant si l'on touche le même 
point de la cuiller avec un autre point du conducteur, on 
voit aussitôt les contractions reparaître à peu près avec 
le même degré de force : en continuant les contacts elles 
s affaiblissent de nouveau et elles disparaissent une se- 
conde fois. Onfaitdemême renaître l'excitation enportant 
le point de l'arc devenu inerte sur un autre point de la 
cuiller; et lorsque ceux-ci ont à leur tour perdu leur acti- 
vité il est remarquable que si l'on reporte le même point 
de 1 arc sur celui de la cuiller qu'il avait touché le pre- 
mier et rendu inexcitable, on trouve qu'il a repris son 
pouvoir. 

2° Les habitudes actives élèvent l'activité à un haut 
degré de perfection, en ce qu'elles nous portent à répéter 
souvent les mêmes actes et que par cette répétition elles 
donnent aux mouvements plus d'aisance, plus de promp- 
titude et de précision. 

Et d'abord elles donnent plus d'aisance aux mouve- 
ments en faisant faire sans efforts ce qui ne s'exécutait 
en commençant qu'avec peine. Ainsi l'organe nerveux 
qui ne répondait qu'imparfaitement aux impressions 
dev.ent plus réagissant, plus spontané et plus persistant 
dans ses mouvements propres ; ce qui donne à l'attention 

H. Dess. Et. de l'Homme moral 

10 



I 



— 226 

plus de force et de liberté, à la perception plus de discer- 
nement, et à la volonté un plus grand pouvoir d'excita- 
tion. Les organes moteurs qui n'obéissaient qu'aux 
efforts réitérés delà volonté exécutent leurs mouvements 
avec plus de facilité et n'attendent même pas que l'ordre 
leur en soit donné. Quant aux appareils de la vie inté- 
rieure, quoiqu'il soit constant que leurs mouvements 
fonctionnels se développent spontanément et sans culture 
et qu'ils atteignent du premier coup leur dernier point 
de perfection, il est hors de doute que des excitations 
factices souvent réitérées peuvent accélérer les retours 
périodiques de leur entrée en fonctions et donner ainsi 
lieu à des goûts plus dominants et à des besoins plus 
fréquents et plus impérieux. Mais des mouvements qui 
se font avec plus de facilité doivent en même temps se 
faire avec plus de promptitude et de précision. On doit 
donc pouvoir en faire un plus grand nombre dans un 
temps donné et les faire d'une manière plus parfaite. 

Cette perfectibilité des mouvements par un exercice 
fréquent n'est pas particulière à l'organisation. On 
observe la même chose dans les corps élastiques suscep- 
tibles de vibrer sous la percussion. Dans un instrument 
de musique neuf et dont on n'a pas encore joué, les sons 
qui sortent sont souvent durs, ingrats, mal rendus, et 
ils se produisent difficilement; mais à force d'en jouer et 
de lui faire produire les mêmes sons, ceux-ci deviennent 
moelleux et pleins, harmonieux et purs, et ils sortent sans 
efforts. 

Pour concevoir comment s'opère ce changement, il 
faut remarquer que dans un instrument neuf, la matière 
élastique dont il est fait est un aggrégat de molécules 
homogènes qui tiennent les unes aux autres avec une 

15. 



227 

certaine force, et qui se trouvent parfois disposées entre 
elles de manière à se prêter difficilement à une commune 
vibration ; la première fois qu'on en joue, ses molécules 
opposent donc une résistance plus ou moins forte et 
alors toutes ne frémissent pas, ou si elles frémissent, 
elles ne sont pas d'accord. Mais si on continue à lui 
imprimer les mêmes mouvements vibratoires, peu à peu 
les molécules se coordonnent les unes pour les autres- 
elles se présentent par le côté le plus favorable à leur 
commun frémissement, et bientôt on les voit j répondre 
toutes, même à une impulsion plus faible par des vibra- 
tions plus simultanées et plus isochrones. 

3° Que les habitudes passives en modifiant la sensi- 
bilité modifient l'activité et fassent naître de nouvelles 
déterminations, on ne saurait en douter, s'il est vrai que 
la sensibilité détermine l'activité, et que celle-ci ne fasse 
que reagir sur les impressions que l'organisation reçoit 
Car il s'ensuit que toutes les fois que la sensibilité est 
excitée, l'activité doit y répondre par réaction en produi- 
sant une action conforme à la nature de l'impression • et 
que si ces réactions sont fréquemment provoquées, elles 
doivent se transformer dans les organes en autant de 
tendances naturelles. Il suit encore que, lorsque la sen- 
sibilité vient à être modifiée par l'action répétée des 
causes impressives, l'activité doit l'être aussi et prendre 
de nouvelles déterminations conformes au nouveau mode 
de sensibilité Mais s'il est vrai que les organes soient 
dans la dépendance les uns des autres et qu'ils sympa- 
th IS ent entre eux, il s'ensuit également qu'il n'y a pas de 
mouvements produits dans un système d'organes aux- 
quels ne participent plus ou moins les autres appareils 
organiques, particulièrement les centres; et que Faction 



— 228 — 

sympathique de ces centres ne peut pas être modifiée 
sans entraîner par suite dans cette modification l'organi- 
sation entière. 

Or, c'est ainsi que par l'action directe des sens le cer- 
veau devient apte à reproduire spontanément les impres- 
sions qu'il en reçoit, et c'est par leur action sympathique 
que les organes musculaires parviennent à copier les 
mouvements dont ils leur donnent la forme. C'est aussi 
par l'action constante du climat, du régime, sur les 
appareils de la vie intérieure que leur activité modifiée 
acquiert de nouvelles tendances, et c'est par leur action 
sympathique sur le centre de cette vie que toute l'orga- 
nisation se monte au même ton et que le tempérament 
primitif en reçoit une altération plus ou moins profonde. 

Il ne suffit pas aux organes d'avoir acquis de nouvelles 
déterminations pour les effectuer ou les réduire en actes; 
il faut encore qu'ils y soient provoqués par une cause 
excitante, et chaque système a la sienne. 

Celle des habitudes sympathiques, par exemple, paraît 
tenir au retour périodique du moment où la cause modi- 
fiante a coutume d'exercer son action. Pour s'en assurer, 
il faut observer que tous les organes vivants ont un 
temps d'action déterminé passé lequel ils entrent dans 
un repos absolu ou relatif pendant un temps également 
déterminé, après quoi ils s'éveillent d'eux-mêmes et sans 
autre cause déterminante que le retour périodique du 
moment assigné à leur entrée en activité; cette loi est 
constante et commune à ce qui a vie. Or, cela posé, il est 
certain que lorsqu'un organe éprouve une excitation 
étrangère, tout le temps qu'elle dure est pour lui un temps 
d'action, et celui pendant lequel elle cesse d'agir un 
temps de repos. Il est certain aussi que si la cause exci- 



BMSm 



wmm 



— 229 — 

tante par son retour périodique et fréquent le fait passer 
souvent par cette alternative d'action et de repos, il doit 
s'y accoutumer et en contracter l'habitude. Mais une fois 
qu'il s'est accoutumé à entrer en action à des époques 
déterminées, si la cause excitante vient à manquer, 
lorsque le terme du repos est passé et que le moment de 
l'action est arrivé, ne doit-il pas, en vertu de la loi de 
périodicité à laquelle son activité est soumise, se réveiller 
de lui-même pour venir, pour ainsi dire, au-devant de 
l'excitation et s'inquiéter de son absence? Il est donc 
constant que c'est le retour périodique du moment où la 
cause devrait agir qui détermine, au défaut de celle-ci, 
le réveil des organes et la renaissance de leurs besoins' 
factices. 

Par l'effet des habitudes motrices, nous exécutons tous 
les jours, sans l'intervention de la volonté, une foule de 
mouvements des pieds et des mains, du tronc et de la 
face, que la volonté seule a déterminés ; mais la force des 
habitudes qui les fait faire ne se met également en jeu 
que lorsqu'elle y est provoquée. Cette cause provocatrice 
paraît être la présence de l'objet ou le retour du besoin 
pour lequel la volonté a constamment ordonné le mou- 
vement. Le musicien, qui a souvent exercé ses doigts, 
par des actes explicites de la volonté à se porter succes- 
sivement sur les touches du piano qui doivent rendre les 
sons d'un air noté qu'il a sous les yeux, n'a besoin, par 
suite, que de voir la note pour que ses doigts aillent 
aussitôt remuer, sans aucun acte exprès de la volonté et 
même sans y penser, les touches du clavier qu'il convient 
de faire agir. Ne voyons-nous pas journellement les per- 
sonnes qui prennent du tabac porter la main sur leur 
tabatière, l'ouvrir et prendre une prise à chaque fois que 



■ 



2^0 — 

ce besoin se fait sentir, et cela machinalement et sans 
réflexion? 

Les habitudes mentales ont pour cause déterminante 
la présence des objets qui les ont fait naître ou celle de 
leur image quand l'imagination est formée, ou l'audition 
de leur nom quand la mémoire des signes existe. Dans 
les deux premiers cas, c'est une action impressive au ton 
de laquelle l'organe nerveux se trouve déjà monté, qui 
le sollicite à répondre, et c'est par résonance qu'il la 
répète. Dans le dernier cas, le pouvoir provocateur n'est 
dû qu'à l'association fortuite ou arbitraire de certains 
signes avec les habitudes de l'organe ; mais l'effet produit 
est le même, puisque c'est toujours une impression qui 
se répète. 

Il faut remarquer que lorsque l'organe nerveux fait 
revivre une impression, il ne change pas de manière 
d'être, il ne fait que se réhabiliter dans un état précé- 
demment acquis et se confirmer dans une modification 
qu'il avait déjà. Ce n'est plus un nouveau mode qu'il 
revêt, mais bien un état préexistant dans lequel il s'éta- 
blit. Or, cette préexistence, ce rapport d'antériorité est 
l'objet d'un sentiment, lequel est inséparable de toute 
impression sensible qui se répète : il est connu sous le 
nom de réminiscence. La réminiscence tient donc essen- 
tiellement au pouvoir qu'a l'organe nerveux de conserver 
et de reproduire toutes les manières d'être qu'il a reçues. 

4° Les habitudes passives et actives associent les im- 
pressions et les mouvements organiques entre eux, et 
elles leur donnent le pouvoir de s'exciter mutuellement. 

L'association est une dépendance établie par la nature 
ou par l'habitude entre diverses impressions ou diverses 
actions en vertu de laquelle l'une d'elles ne peut pas être 



*V*f< 



^ÊÊÊÊM 






— 23l — 

produite sans être cause de la reproduction des autres. 
Celle qui est due à l'habitude suppose l'expérience, et 
peut avoir lieu sans que les choses associées aient aucune 
connexion naturelle entre elles. Cette association a pour 
fondement dans l'organisation la parfaite harmonie de 
toutes les parties entre elles et leur intime correspon- 
dance. Sa cause déterminante est la coïncidence ou la 
conformité des actions; et l'habitude ou la fréquente 
répétition des mêmes actions est la puissance qui forme 
les nœuds de leur union et qui les rend excitables l'une 
par l'autre. 

Il y a différentes associations suivant la nature des 
impressions ou des mouvements qui se lient entre eux, 
et suivant celle de la cause qui les détermine. 

i° Les impressions directes externes se lient entre elles 
par simultanéité ou succession d'actions ; et, lorsque l'une 
d'elles est excitée, elles se réveillent l'une l'autre dans 
l'ordre naturel ou fortuit de l'existence des choses : cette 
association constitue la mémoire proprement dite, celle 
des idées. 

2° Les impressions externes se lient dans le cerveau 
avec les mouvements impressifs du sang par concours 
d'action; et, lorsqu'elles sont excitées par eux, elles 
s'éveillent dans l'ordre de la profondeur de leurs traces : 
cette association donne lieu à l'imagination passive. 

3° Elles se lient avec les mouvements propres du 
centre épigastrique par correspondance d'action; et, 
lorsque ceux-ci en déterminent le rappel, elles s'éveillent 
dans l'ordre de nos goûts et de nos besoins : cette asso- 
ciation est le principe de l'imagination active. 

4° Elles se lient avec les impressions réfléchies qui 
viennent, par conformité d'action, se grouper autour 






— 232 — 

d'elles à mesure qu'elles se forment, et lorsqu'une des 
associées se reproduit, toutes les autres se réveillent dans 
l'ordre de la nature des choses qui les font naître : cette 
association est le propre de l'entendement. 

5° Les mouvements organiques se lient entre eux par 
simultanéité ou succession d'actions; et ils forment nos 
sympathies et nos antipathies acquises que l'on confond 
souvent avec celles qui sont naturelles. Il en est de même 
des mouvements vocaux ou locomoteurs qui donnent 
lieu les uns à la mémoire des sons, les autres à une 
espèce de mémoire des pieds et des mains. 

6° Enfin les sons et les gestes s'associent avec les im- 
pressions perceptives tant externes qu'internes, et cette 
association donne naissance à la mémoire des signes du 
langage. 

Tels sont les effets de l'habitude sur notre organisa- 
tion. On voit combien est grande l'étendue de son in- 
fluence sur le physique de l'homme, et, par suite, sur 
son développement moral. Les habitudes sont le fonde- 
ment de notre perfectibilité; elles sont pour nous une 
seconde nature entée sur la première. Mais plus ces 
effets sont importants, plus ils méritent d'être étudiés et 
examinés en détail : c'est aussi ce que je me propose de 
faire dans les chapitres suivants de ce premier livre et 
dans tout le cours de ce travail sur les habitudes. 




233 — 




CHAPITRE III. 
L'habitude émousse la sensibilité. 

outes les impressions externes ou internes 
qui sont produites en nous par une cause 
étrangère s'affaiblissent par degrés lors- 
qu'elles sont continuées pendant quelque temps ou 
fréquemment répétées. Il faut pourtant en excepter 
celles de toute cause érosive ou lacérante qui attaque 
le tissu des organes, ou de toute autre action qui met 
en péril leur existence; car dans l'un et l'autre cas, la 
douleur ne commence à s'adoucir que lorsque la cause 
destructive tend à s'affaiblir. La raison en est qu'alors 
l'organe attaqué se resserre fortement sur lui-même par 
réaction, et se maintient ainsi dans un degré constant 
de tension et de sensibilité. Toutefois on peut rendre ces 
sortes de douleurs moins cuisantes par d'autres moyens 
et sans que les causes suspendent leur action : on connaît 
le pouvoir sédatif de l'opium ; n'a-t-on pas vu des crimi- 
nels résister à la torture de la question tant qu'ils ont eu 
la permission de boire de l'eau-de-vie, et céder à la dou- 
leur aussitôt qu'ils ont été privés de cette boisson? Les 
fanatiques, au moment de leur exaltation, ne supportent- 
ils pas sans se plaindre les plus fortes contusions? Dans 
ces circonstances, l'impression est réellement affaiblie, 
soit en abaissant le ton de la puissance nerveuse, soit en 
concentrant intérieurement les forces sensitives aux dé- 
pens des sens externes ; mais ces actions ne sont que pas- 
sagères, et la douleur reprend son cours aussitôt que 
leur effet est produit. 



-23 4 - 

Il est un autre genre d'impressions sur lesquelles l'ha- 
bitude paraît n'avoir également aucun pouvoir débi- 
litant. Ce sont celles que les organes se font à eux-mêmes 
dans l'inflammation ou dans les mouvements instinctifs, 
et particulièrement les centres nerveux dans le dévelop- 
pement de leur activité spontanée. Ici encore la sensi- 
bilité n'est pas sujette à s'émousser, parce que l'activité 
qui agit sur elle comme force tendante la met sans cesse 
en rapport avec l'action impressive. 

Cela posé, les observations viennent s'offrir en foule 
pour prouver l'influence débilitante de l'habitude sur 
les premières impressions et son impuissance sur les 
secondes. 

Toutes les membranes muqueuses de l'œsophage, du 
larynx, du canal lacrymal, du rectum, de la vessie, etc., 
nous font éprouver de la douleur au premier contact 
d'un corps étranger:, mais si ce corps y reste appliqué, 
la douleur s'affaiblit de jour en jour et finit par dispa- 
raître entièrement. D'un autre côté, il est d'observation 
que lorsqu'un organe irrité vient à s'enflammer, la dou- 
leur qu'on en éprouve ne perd rien de son intensité, 
quelle que soit sa durée, tant que l'inflammation persiste' 
au même degré et ne tend pas à se ralentir. 

Les passages subits de la chaleur au froid affectent 
vivement l'organe cutané; mais quelque pénibles que 
soient ces changements, si la température reste station- 
nais, l'organe s'y accoutume et l'impression devient 
insensible. 

Lorsqu'on entre dans un appartement dont l'air n'est 
pas renouvelé, l'odorat en reçoit au premier instant 
une fâcheuse impression ; si l'on respire ce même air 
pendant un certain temps, l'impression s'affaiblit par 



— 235 — 
degrés, et bientôt on ne s'aperçoit plus de son insalu- 
brité. Le parfumeur, qui vit au milieu de toutes les 
émanations odorantes, n'éprouve plus ces délicieuses 
sensations dont sont si vivement frappés ceux qui entrent 
chez lui. 

Les boissons les plus agréables, les mets les plus 
exquis cessent de l'être pour celui qui en fait un trop 
fréquent usage. Les liqueurs fortes, dont l'action nous a 
paru dans le principe insupportable, perdent insensible- 
ment leur causticité, et semblent s'adoucir lorsqu'on en 
prend habituellement. 

Si l'on est forcé d'établir son domicile dans une rue 
habitée par des orfèvres, le bruit continuel des marteaux 
est d'abord très importun et trouble notre repos; mais 
peu à peu l'oreille s'y accoutume, et l'on finit par dormir 
au milieu du bruit comme dans le plus profond silence. 
L'accent et le langage d'un habitant du Midi nous pa- 
raissent bien étranges la première fois que nous l'enten- 
dons parler, mais si l'on a des rapports fréquents avec 
lui, l'audition souvent réitérée des mêmes sons les rend 
moins choquants à l'oreille, et bientôt on n'y fait plus 
attention. 

Ne sait-on pas que si l'on passe brusquement d'un 
lieu fort obscur dans un autre qui soit fortement éclairé, 
l'œil est d'abord blessé par l'impression de la lumière, 
et il ne peut en supporter l'éclat ? Mais si l'on continue à 
être exposé au grand jour, il ne tarde pas à s'y aguerrir, 
et bientôt il n'en reçoit plus aucune impression doulou- 
reuse. 

Il est à remarquer que, quoique les cinq sens soient 
susceptibles d'être altérés par l'habitude, ils ne le sont 
pas tous au même degré. La vue et l'ouïe n'en reçoivent 







— 236 — 
qu'une faible atteinte en comparaison des trois autres ■ 
on pourra* même dire que les premiers usent presque 
1 habitude, tandis que les derniers en sont entièrement 
domines et pour ainsi dire usés par elle 

Voyez avec quelle rapidité l'œil émoussé par une vive 
lumière devant sensible à la plus faible impression - ou 
comme i tempère Faction trop énergique de cet agent 
lorsqu elle est capable de le blesser, et se conserve en- 
suite au degré de sensibilité convenable à l'impression» 
L ouie se monte de même et se soutient au ton des vibra- 
tions sonores. D'où peut venir cette différence dans des 
organes également exposés aux agents de la nature' De 
ce que les uns sont actifs dans l'impression et les autres 
presque entièrement passifs. 

En effet, la pupille de l'œil se dilate ou se contracte 
suivant que la lumière qui la frappe est rare ou abon- 
dante. Le tympan de l'ouïe est pareillement susceptible 
de se tendre ou de se relâcher, selon la faiblesse ou la 
force des vibrations de l'air. Or, ces mouvements pro- 
duisent deux effets dans ces organes : ils augmentent ou 
diminuent au besoin, les uns l'action lumineuse, et les 
autres les vibrations sonores, et en même temps ils 
rehaussent ou baissent la sensibilité des organes. Ce qui 
le prouve c'est que la susceptibilité de la rétine est pro- 
portionnelle à l'irritabilité de l'iris, et que les animaux 
nocturnes dont la pupille est le plus dilatable sont aussi 
ceux dont la sensibilité est le plus exaltée. La même 
*^« ^ F- ^ .«..,,„,. 

Les sens du toucher, du goût et de l'odorat sont loin 
de jouir d un pareil privilège. Sans autre activité que 
celle qu, leur vient du centre de la vie ou des appareils 



~ 23 7 - 
organiques avec lesquels ils sont en rapport, ils n'ont 
par eux-mêmes aucun moyen de modifier l'action exté- 
rieure qui les modifie, et de se réintégrer dans leur pre- 
mier état quand cette action est passée. Ce sont eux seuls 
aussi qui sont sujets non seulement à s'émousser, mais 
encore à être en quelque sorte paralysés par une action 
continue ou trop fréquemment répétée. 

Quoique ces trois sens, en raison de leur passivité, 
soient beaucoup plus susceptibles que les autres de 
s'émousser et de perdre même leur sensibilité, ils ont 
cependant deux moyens naturels de se réparer en partie 
et de redevenir impressionnables, surtout lorsqu'ils 
n'ont pas été blasés par de trop fortes excitations factices. 
Le premier est cette intermittence d'action dans laquelle 
la vie de relation entre périodiquement tous les jours et 
à laquelle participent tous les sens. Pendant ce temps de 
relâchement, les sens, uniquement sous l'influence de la 
vie de nutrition, reprennent peu à peu leur état normal; 
de manière que lorsque le réveil du cerveau leur redonne 
le ressort qui leur est propre, ils se trouvent comme 
renouvelés et plus ou moins sensibles aux impressions 
des objets externes. Le second moyen, qui est plus effi- 
cace encore que le précédent, est dû à l'influence que 
nos appétits physiques exercent sur nos sens. Personne 
n'ignore que les aliments les plus simples ont une saveur 
exquise lorsqu'on éprouve l'aiguillon de la faim, et qu'il 
n'est pas de meilleur assaisonnement pour nos mets que 
celui de l'appétit. L'odorat ne devient-il pas plus péné- 
trant et plus fin, le toucher plus sensible et plus délicat, 
lorsque le sens de la volupté s'éveille r Cela est manifeste 
pour l'odorat dans les animaux qui entrent en rut; et il 
ne serait pas difficile d'indiquer une circonstance où le 






238 

r" Sl ' h0mmeparaîtaC ^-hau td e gréd e 

Si nos appétits ont le pouvoir dans leur réveil d'exciter 
et d'accroître la sensibilité du toucher, de l'odorat et du 
goût, réciproquement ceux-ci ont la faculté de réveiller 
nos appétits et de rendre plus vives les jouissances atta- 
chées à la satisfaction de nos besoins. Les parfums et ks 
émanations odorantes disposent à la volupté, et le ou 
cher nous en fait pressentir plus vivement les attraits 
Le fumet des vendes, la bonne odeur des ragoûts invitem 
et Préparent au plaisir de la table. Des mets bi" n ap 
pretes, les assaisonnements d'un goût relevé, rehaussent 

appétit et doublent la jouissance. Il semble que la na 
ture a n écialement ^ ^ ^ J a 

de 1 individu et de la perpétuité de l'espèce; il était bien 
juste alors qu'ils fussent les dispensateurs des plaisTrs 
reserves à chacune de ces fonctions. Mais pour qu' s ne 
manquent pas à leur destination, il f aut qu ^ Is J^ 
que seconder nos besoins, et il ne fautpa! les forcer 
être les provocateurs importuns : car autrement ils ne 
feraient qu'exciter des désirs qui ne seraient pas rem 
Pi», puisqu'ils seraient sans jouissances 

Tel est le terme inévitable de toutes les sensations 
voluptueuses que l'on arrache à la nature. Vainemen 
—on échapper a cette loi, et pouvoir prolonge 
la durée du plaisir en cherchant à en varier la cause ou 
a en augmenter progressivement l'action; ces moyens 
par la nouveauté ou par l'intensité croissante de Tu 
excitation peuvent bien tenir pour quelque temps no 
sens en éveil et faire renaître le désir, mais ils ne tarden 
pas a conduire d'une manière irrévocable à la satÏÏ e 
au degout. Le bonheur n'est pas dans l'inconstanc 



— 23g — 

comme on l'a dit; en se livrant à cette illusion, on croit 
courir après lui et on lui tourne le dos. 

Voulez-vous conserver au plaisir ses charmes et sa 
fraîcheur? Voulez-vous que les objets de vos jouissances 
aient pour vous le même attrait ? Abstenez-vous et laissez 
agir la nature; attendez le réveil du besoin, soyez docile 
à sa voix, mais ne le devancez pas. Tous les appareils 
organiques qui sont chargés d'une fonction spéciale ont 
un temps d'action et un temps de repos qu'il faut res- 
pecter, parce qu'il leur est nécessaire pour reprendre 
leur degré normal de sensibilité et renouveler leur acti- 
vité. Laissez-les entrer spontanément en action et s'ou- 
vrir d'eux-mêmes au plaisir, en vous en faisant naître le 
désir; cédez ensuite à leur invitation et soyez sûr que 
vos jouissances seront toujours aussi vives, pourvu que 
vous n'alliez pas au delà du besoin. Si vous troublez au 
contraire leur repos par des excitations intempestives, 
comptez que vous n'aurez que des voluptés sans douceur. 
Telle est l'influence de l'habitude sur les impressions 
des sens. Il n'en est pas de même pour le sentiment de la 
sensation ou la perception qui en est la suite ; celle-ci 
n'en reçoit aucune atteinte. Quoiqu'elle soit plus ou 
moins pénétrante suivant la force intellectuelle de chacun, 
elle est toujours nette et distincte tant que l'attention 
l'excite et la dirige. Il y a plus, loin de s'émousser par un 
exercice fréquent, elle doit à la dépendance où elle est 
de l'attention de s'améliorer avec elle, et d'en suivre les 
progrès à mesure que l'habitude en développe l'activité. 
On sait quel est le pouvoir de l'éducation sur l'intelli- 
gence. 

Les sens de la vue et de l'ouïe n'ont pas comme les 
précédents le privilège d'être les auxiliaires directs de 






— 240 — 
nos besoins physiques et les ministres de la volupté qui 

en est la suite lorsqu'on les satisfait. nW •. 
k; „ a- a , satisfait; mais ils en sont 

bien dédommagés par l'avantage inappréciable de corres- 
pondre paruculièremen, avec le cen.re épigas.rique , 
d : être les excnams naturels des plaisirs du cœur et des 
charmes de Fesprit. Malheureusement, ils sont aussi h 
source prem.ère de nos peines morales 

Or ces sensations affectives son, pareillement sujettes à 
s emousser par l'habitude. Il „' y . pas de cha ' "* 
greable q „',l soi,, q ui ne finisse par être ; ^ 
orsque les oreilles en son, rebauues; pas de musique" 
ouchame qu, ne perde bientôt son p„ Uïoir dlxc 
«at.on lorsqu'on l'entend trop fréquemment. Le pla s ir 
que procure la présence d'un objet nouveau s'évan'u a 
mesure que ce, objet nous devien, familier; l'aspecde 

h vmtT r mpagne ne frappe ""» « iui *■» '■*>** 

et la voit tous les jours. 
Il en est des répugnances comme des attraits. Le spec- 

ccoutuJ 3 m ° rt n ° US fak h ° rreUr ' CC P endant ™ "y 
accoutume peu a peu, lorsqu'on est obligé par état de 

vme au milieu des morts et des mourants : le mili ire 
U p ui .intrépide dans les combats tremblait jadis à l'idée 
eule du carnage; ne voit-on pas tous les jours des per- 
sonnes le plus opposées de caractère et dans la nécessité 
d être continuellement en rapport entre elles finir par 

Quantauxpeinesmoralesquinousviennent du dehors 
ne supporte-t-on pas à la longue les infortunes et les' 
numiliations,quelque pénibles qu'elles soient d'abord, et 

"t a rr on ? T insensibie au maiheur ' a - dis ^« s 

et aux revers. Le temps, dit-on, emporte la douleur 






— 2 4 r — 
Oui, mais ce n'est pas comme le dit Bichat, parce qu'il 
affaiblitle sentiment de comparaison qui s'établit en nous 
entre les sensations présentes et les sensations passées. 
La véritable raison est que c'est avec le temps, et suc- 
cessivement, que notre organisation se plie et se fait à la 
fâcheuse situation qui a causé la douleur, et que celle-ci 
s'affaiblit dans le même rapport. 

^ Quoiqu'il soit constant que le centre épigastrique 
s'accoutume aux impressions qui lui viennent des sens 
par le cerveau, et que l'indifférence soit le terme de celles 
qui se répètent souvent, il faut néanmoins observer qu'il 
est des circonstances où il paraît sortir de cet assoupisse- 
ment et redevenir susceptible de recevoir des impres- 
sions très affectives de la part des objets pour lesquels 
il n'avait plus que de l'indifférence. Le chant le plus 
rebattu a pour nous des charmes nouveaux lorsque, en 
l'entendant, notre âme se trouve dans la situation qu'il 
exprime. Quand nous sommes portés à la mélancolie ou 
plongés dans la tristesse, tous les objets d'affliction que 
nous avons pu avoir dans le cours de la vie, et dont le 
souvenir n'était plus douloureux, ne semblent-ils pas 
revivre et nous pénétrer d'une nouvelle amertume? Le 
souvenir des événements heureux de notre vie nous affecte 
plus vivement lorsque nous sommes dans la joie, que 
dans toute autre situation de l'âme. 

Ces divers effets sont dus à l'activité du centre épigas- 
trique, qui, comme on sait, est sujet à s'exalter ou à 
s'abattre par les mouvements propres des organes de la 
vie intérieure. Ne connaît-on pas combien est grande à 
une certaine époque l'influence qu'un certain organe 
exerce sur le système nerveux des femmes, et quelle est 
l'exaltation qu'il procure au sentiment ? Que de choses 

; II. Dcss. Et. de l'Homme moral. ]( - 



— 242 — 
qui plaisent ou répugnent alors, et qui sont indifférentes 
dans tout autre temps! Ce centre nerveux ne peut pas 
ainsi changer d'état sans changer aussi les rapports de 
sa sensibilité et se trouver plus accessible aux impres- 
sions. Le centre épigastrique, quoiqu'il soit soumis à 
l'empire de l'habitude comme organe du sentiment, 
peut donc en quelque sorte s'en affranchir momenta- 
nément et se soustraire pour quelque temps à sa domi- 
nation. 

Si des impressions dont la cause est hors de nous, 
nous passsons à celles qui sont dues aux mouvements 
propres de la vie, nous voyons d'abord le sentiment de 
l'existence, qui est si vif, si dominant dans l'enfance, 
s'affaiblir dans l'âge adulte pour faire place à toutes les 
émotions qui poussent l'âme hors d'elle-même, et se 
confondre avec elles. S'il paraît se ranimer dans la vieil- 
lesse, ce n'est pas qu'il reprenne de l'activité; seulement 
il devientplus distinct, parce qu'il est seul, et qu'on y fait 
plus d'attention. On ne goûte plus le plaisir du bien-être 
lorsqu'on jouit constamment d'une bonne santé; rien 
n'est comparable, au contraire, aux jouissances qu'é- 
prouve un convalescent lorsqu'il revient à la santé; mais 
il ne tarde pas à s'y accoutumer, et bientôt il n'en sentplus 
les douceurs. Celui qui traîne une vie languissante, et 
dont les fonctions s'exercent péniblement, est toujours 
étonné de voir l'homme bien portant s'abattre au premier 
malaise qu'il ressent : il ne conçoit pas que l'on puisse 
céder si promptement à la douleur, lorsqu'il lutte, lui, 
tous les jours contre la souffrance. La vérité est pourtant 
que son courage n'est qu'apparent : car il ne supporte 
la douleur que parce que l'habitude lui en émousse la 
pointe; tandis que celui qui n'est pas accoutumé à la 

16. 



- 2 4 3 - 
souffrance en ressent d'autant plus l'aiguillon qu'il en 
est plus rarement atteint. 

H est toutefois une classe d'impressions internes sur 
laquelle 1 habitude n'a aucun pouvoir affaiblissant : ce 
sont celles qui donnent naissance à nos instincts et à nos 
déterminations instinctives, c'est-à-dire à nos besoins à 
nos goûts et à nos penchants. Malgré leur fréquente répé- 
tition, ces divers sentiments, lorsqu'ils ne sont pas per- 
vertis se conservent sans altération et ont toujours pour 
nous le même intérêt, parce qu'ils sont le résultat des 
mouvements spontanés des organes viscéraux et de leur 
centre sur eux-mêmes, lesquels sont rajeunis sans cesse 
par cette force inhérente à l'organisation qui, en renou- 
velant leur activité remonte en même temps leur sensi- 
bilité et la met en rapport avec leur mode d'action 

On s'étonnera peut-être que nos instincts ne soient 
pas sous 1 empire de l'habitude, lorsque le sentiment de 
1 existence, celui du bien-être ou du malaise, s'y trou- 
vent assujettis. Mais il faut faire attention qu'ici ce sont 
des m0 uvemen ts de réaction, par lesquels les viscères ne 
font que repondre à l'innervation du centre, et pro- 
duisent en lui des impressions de rapport qui affectent 
a sens.bihte sans provoquer son activité; là, au con- 
traire ce sont des tendances viscérales qui intéressent 
activité du centre et mettent sa sensibilité en rapport 
ec eur action impressive. Observons d'ail.eurs'qu 
la ion uniforme qui produit les premières impressions 
finit par n'être plus modifiante pour le centre, parce que 
rien n e remonte directement ni régulièrement^ sensi 
bUite pour ces sortes d'impressions, au lieu que celle 
des secondes est toujours modifiante, parce qu'elle 
déterminée et soutenue par une influence spéciale de 






— 244 — 
la vie propre des organes qui exaltent à leur profit la 
sensibilité du centre et disposent en leur faveur de son 
activité. On a un exemple frappant de ce que peut l'or- 
gasme des viscères sur la sensibilité de l'organe du 
sentiment, dans l'attachement vif et la constante sollici- 
tude que les femelles des animaux manifestent pour leurs 
petits, tant que ceux-ci ont besoin de leur mère, ou plutôt 
tant que l'orgasme maternel subsiste en elle. 







— 245 — 




CHAPITRE IV. 

L'habitude perfectionne l'activité. 

près avoir considéré en détail la funeste in- 
fluence de l'habitude de sentir sur la sensibilité, 
il convient d'examiner de même les heureux 
effets que l'habitude d'agir produit sur l'activité. Car s'il 
est affligeant de reconnaître que les impressions réitérées 
émoussent le plus souvent et paralysent la sensibilité, il 
est consolant de voir et de se convaincre que l'exercice 
répété des mêmes mouvements de la part des organes 
autres que ceux de la vie de nutrition perfectionne leur 
activité en leur donnant le pouvoir de mieux exécuter ce 
qu'ils ont à faire. 

Deux sortes d'activité sont spécialement sous l'in- 
fluence de l'habitude : l'activité nerveuse et l'activité 
musculaire. Mais, avant d'examiner ce qu'elle peut sur 
chacune d'elles, je ferai remarquer que l'affaiblisse- 
ment des impressions sensibles par l'habitude passive, 
loin d'être un désavantage pour nous, est un bienfait réel,' 
en ce qu'il favorise les mouvements propres de l'activité 
nerveuse, et qu'il est ainsi profitable à leurs résultats 
moraux. 

N'est-il pas, en effet, reconnu que lorsque les sensations 
sont trop vives ou ont pour nous le piquant de la nou- 
veauté, nous nous préoccupons entièrement de la modi- 
fication, et nous ne prenons aucune connaissance de leur 
objet ? Une lumière trop éclatante nous éblou it et ne nous 
permet pas de discerner ce qu'elle éclaire. Les sons 






— 24G — 
bruyants nous étourdissent, et nous n'en distinguons ni le 
timbre,!» le ton,ni leur accordai leur rapportde succes- 
sion. Le toucher n'aperçoit pas les qualités tangibles des 
corps lorsque leur contact produit de la douleur ou un 
chatouillement voluptueux. Le parfumeur, dont le nez 
s est accoutumé à toutes les émanations odorantes dis- 
tingue parfaitement bien celles qui s'exhalent dans sa 
bout.que ; il n'en est pas de même pour celui dont l'odorat 
est assailli pour la première fois par cette réunion de 
parfums. Le gourmand qui est habitué à la bonne chère 
savoure les mets et les reconnaît au goût; celui qui les 
goûte pour la premièrefois les absorbeavec avidité et ne 
démêle pas la différence : tout son entendement est dans 
la jouissance. Voyez cet homme qui n'a jamais été à 
1 opéra : le premier jour qu'il y assiste, tout le frappe 
tout 1 étonne; mais il n'a rien remarqué hors l'ensemble 
du spectacle. 

Dans les enfants rachitiques, où les tissus sont lâches 
et les sensations naturellement amorties ou peu affec- 
tives, on remarque une précocité d'intelligence et une 
maturité de jugement qui surprennent. L'enfant nou- 
veau-né est sans connaissance jusques à six semaines 
environ. Dans ce premier début de l'existence, les sensa- 
tions sont toutes affectives et n'ont rien de représentatif 
pour lui : tout entier dans l'impression douloureuse que 
lu. font les objets, il ne discerne que la situation pénible 
dans laquelle il se trouve; quoique le sentiment de son 
existence soit inséparable de la sensation de la douleur 
il y est tellement enveloppé qu'il ne l'y démêle pas Les 
sensations de lumière, de son, d'odeur, de chaleur et de 
froid, ne se détachent pas encore de son moi, parce que 
ses organes, lésés par ces nouveaux agents, y font sentir 



— 247 — 
trop vivement l'aiguillon de la douleur. Ce n'est que peu 
à peu, et à mesure qu'il s'accoutume aux impressions, 
que les sensations, cessant d'être afflictives, se rapportent 
hors de lui; et c'est alors seulement que l'univers com- 
mence à se dessiner à ses yeux. Ainsi la lumière de la 
perception ne commence à luire pour lui que lorsque 
l'effet impressif s'est affaibli. 

Ce que je viens de dire de la perception est applicable 
au tact du sens interne : ses impulsions instinctives res- 
tent également inaperçues lorsque le cœur est agité par 
les passions. La voix du sentiment ne se fait bien entendre 
que dans le calme de l'âme, et lorsque ce qui la touche 
ne l'émeut plus. Les enfants rachitiques ne se font pas 
seulement remarquer par une précocité d'intelligence; 
on observe encore en eux une délicatesse de sentiment 
que ne comporte pas leur âge. Cette précocité de tact 
n'a-t-elle pas pour cause dans ces sujets la débilité des 
affections? N'est-ce pas aussi pour la même raison que 
les individus du tempérament lymphatique se font distin- 
guer par un sentiment exquis des convenances sociales? 
L'habitude ne se borne pas à faciliter le jeu de l'activité 
nerveuse par l'affaiblissement progressif des impressions 
sensibles; elle exerce encore une action directe sur elle, 
et consécutivement sur ses produits moraux, soit en 
augmentant la motilité des centres nerveux, soit en don- 
nant à leurs mouvements plus d'aisance, plus de promp- 
titude et de précision ; elle produit aussi ces mêmes effets 
sur l'activité musculaire. 

i° L'habitude augmente la motilité des centres ner- 
veux et des organes du mouvement. 

Et d'abord on sait que l'organe cérébral exécute trois 
mouvements propres lorsqu'il entre en activité à la suite 






— 248 — 

d'une impression qu'il reçoit = i- il vient par les sens au- 
devant de l'objet de l'impression; il provoque son action 
et l'ame devient attentive, et la perception distincte- 2° il 
se concentre sur l'impression et il dirige sur elle toutes 
ses forces sensitives, et l'âme réfléchit, et la perception 
se détaille ; 3° il prend en conséquence deux détermina- 
tions : l'une relative au résultat de l'impression par 
laquelle l'âme en constate le rapport : c'est le jugement- 
et l'autre relative à l'objet de l'impression par laquelle 
1 ame se dispose à s'en approcher ou à le fuir : c'est la 
vohtion. Or, le premier mouvement ne peut pas se réi- 
térer fréquemment sans donner à l'organe plus de dispo- 
sition à se tendre et à réagir sur l'action impressive ■ 
conséquemment plus de vibratilité au fluide impondé- 
rable, principe physique de la perception et de tous les 
phénomènes intellectuels, moralement donc à l'attention 
plus de force et de spontanéité, et plus de netteté à la 
perception. Car on aurait tort de penser que l'objet de 
l'attention soit uniquement de tourner d'une manière 
exclusive l'entendement vers l'objet qui le frappe- 
elle agit encore comme force tendante sur la percep- 
tion, et elle la rend ainsi plus clairvoyante. L'attention 
est le regard de l'âme; or le regard n'a pas seule- 
ment pour effet de porter exclusivement la vue sur un 
objet offert aux sens; il exerce encore une action tensive 
sur les forces visuelles de l'organe, et il donne ainsi plus 
de pénétration à la vue. Si tel est l'effet du premier mou- 
vement sur la perception, on doit en dire autant du 
second : la réflexion n'est qu'une action plus intime de 
1 organe sur lui-même et sur l'impression par laquelle 
en même temps qu'il se fait la réplique de l'impression,' 
et qu il s en pénètre, il agit comme force tendante sur le 






ma 



— 249 — 
principe physique de la perception et donne à celle-ci de 
la pénétration et du discernement. Le pouvoir de réflé- 
chir doit donc acquérir de même, par un long exercice, 
plus de force et de spontanéité, et, en même temps élever 
la perception à un plus haut degré de discernement. 
Mais plus il y a de discernement dans l'esprit, plus les 
déterminations qui en sont la suite sont énergiques : on 
n'hésite que par défaut de lumière. Sous l'influence 
de l'habitude, les jugements et les volitions sont donc 
aussi susceptibles de prendre plus de force et de spon- 
tanéité. 

On voit que c'est avec fondement qu'on a coutume de 
dire que l'habitude perfectionne le jugement, puisqu'on 
ne peut augmenter le pouvoir de l'attention et celui de la 
réflexion sans accroître proportionnellement les forces 
perceptives, et qu'un plus grand discernement détermine 
toujours un plus fort acquiescement à la chose perçue. 
Quoique la perception soit en elle-même une faculté 
passive, elle n'est donc pas sujette à s'obscurcir par l'effet 
de l'habitude, parce qu'elle est dans la dépendance de 
facultés actives qui sans cesse en ravivent le sentiment. 
S'il est vrai, comme on l'assure, que l'habitude subjugue 
l'intelligence, cela ne peut s'entendre de l'usage fréquent 
que nous faisons de nos facultés intellectuelles, mais 
bien des opinions ou des croyances reçues dès notre 
enfance et de nos jugements d'habitude, qui encombrent, 
suivant Bacon, l'aire de l'entendement, et qui nous 
préoccupent et nous gouvernent à notre insu. Ici, ce sont 
des jugements ou associations d'idées, qui, par leur réi- 
tération fréquente, se reproduisent ensuite en nous avec 
une telle aisance que nous n'avons plus le sentiment de 
leur acte reproducteur, et avec une telle autorité qu'ils 



Le centre épigastrique a, de même que le cerveau 

et il n7r men ; S ^ râmC : ° S ' émeut ' jl s ' affe - 
et il prend deux déterminations affectives, connues 

moralement sous les noms d'amour et désir où de hain 
e aversion. o r ces ^^ ^ ^ ^ * au» 

ceptib es que les précédents d'acquérir par leur réitéra 
non plus de force et de spontanéité. c4 ai" ^ 
goûts se développent et se transforment en besoins pa 
un exerce fréquent; plus on écoute la conscience, plu 
die fan entendre sa voix, et l'on devient plus mora • on 
sait à que degré d'exaltation les pratiques ascétiques 
peuvent élever les mouvements affectifs de l'âme e 
quel est le degré d'intensité que peuvent prendre' 1« 

Quant aux organes musculaires, il est bien reconnu 
,e pense, que leur activité a besoin, pour se développe r] 
dune véritable éducation. Ce n'est, en effet, que peu à 
peu, et par des actes réitérés, que leur force motrice s ac 
croit, que leurs mouvements partiels se coordonnent et 

"r^ t"™^*^^*»^" 
exerce sur ces organes une influence excitatrice plus éner- 
gie, qu Us deviennent eux-mêmes plus subordonnas 
a 1 action directrice des sens, plus disposés à imiter ou" 
reproduire les formes de mouvement qu'ils leur trans 
mettent, et à céder ainsi à la force de l'exemple, qui n'est 
elle-même qu'une habitude. ^ 

Ces résultats ne doivent pas étonner. L'effet de l'exer- 
cice est d'attirer les forces et de les concentrer, en quelque 






2.5 



M 



sorte, dans les organes qui sont le plus habituellement 
mis en action. Ce qui le prouve, c'est l'accroissement 
spécial que prennent les membres du corps dont on fait 
le plus usage dans certaines professions, tels que les bras 
chez les boulangers, les cuisses et les jambes chez les 
danseurs, et les muscles des lombes et du dos chez les 
portefaix. Or, là où les forces s'accumulent, le pouvoir 
d'agir doit s'accroître dans tous ses modes d'action, et 
rendre ainsi l'organe qui reçoit ce surcroît d'activité plus 
excitable et plus réagissant. 

2° L'habitude donne de l'aisance aux mouvements 
organiques. 

Tous les mouvements qui se produisent en nous par 
suite d'une impulsion étrangère à l'organisation se font 
d'abord avec difficulté, parce que ce sont autant de modes 
d'action auxquels les organes ne sont pas faits, et à l'exé- 
cution desquels ils sont obligés de se prêter. Tant que 
les éléments des forces motrices ne se sont pas coordon- 
nés pour concourir aux mêmes effets, ils s'opposent une 
mutuelle résistance, qui ne peut être surmontée qu'avec 
effort. Or, cet effort fait impression, et il est senti tant 
qu'il existe : l'apprenti musicien connaît seul tout le mal 
qu'il éprouve à conduire à propos ses doigts sur les 
touches d'un piano, et à ne mouvoir que celles qui 
doivent donner les sons qu'il se propose de produire; le 
novice dans l'art de la danse ne parvient qu'avec peine à 
régler les mouvements de ses pieds. Il en est de même 
des arts mécaniques : tous les commencements en sont 
difficiles. On sait combien est pénible le travail de la 
pensée pour ceux dont la tête n'a pas été de bonne heure 
exercée à la méditation. Les organes de la vie intérieure 
exercent dans les premiers temps avec répugnance toute 



252 

action qui leur est imposée, et qui n'est pas entièrement 
conforme à leur tempérament. «erement 

Mais tout s'adoucit par l'habitude : de même que le 
frottement elle use, à la longue, les résistances A for 
d repeter es mêmes mouvements, les organes se pli n 
peu a peu à ce mode d'action ; peu à peu les élément de 
forces se prêtent a cette direction et y tournent leur acd 
vite. Lom de se contrarier dans leur action, ils se coor- 
donnent de plus en plus entre eux; ce qui se faTsa t 
avec peme bientôt s'exécute sans résistance, et p u 

-, d« spontanément. Dès lors, tout sentiment def 
forts s évan etles mouyement deyenus £* 

ae laissent plus apercevoir que leurs produits. ' 

On doit à cette absence de toute impression d'efforts 

que produu l'habitude dans le jeu de laforce vitale, de x 

effets bien remarquables. 
Le premier est de nous déguiser la part que les 

Zï?Z TT nt dans les opéra,ions de W Q-l 

est celu d entre nous qui, dans l'âge adulte ou viril en 
voyant la faclité extrême avec laquelle il produ 

k «r "■* de croire que si s °- -^ • ^ 

et v trôuv r,ë P°" r communiquer avee la nature 

«y trouver les premiers matériaux de ses connaissances, 
'1 peut ensuite, sans l'intervention des organes perce 
voir abstraire, généraliser, juger e, raisonner > Ce „ et 
flue dans la vieillesse que nous sortons de cette illus o„ 

«rvlT S0 7 f — «"«»«« Pas que l'influence du 
cerveau sur les organes moteurs soi, pour quelque chose 
dans leurs mouvements volontaires, parce que nous 1 
trouvons ,ou,ours prêts au premier signal de la volonté 
.1 ne faut rien moins qu'une paralysie momentanée pour' 
nous détromper. Ne restons-nous pas persuadés que Ces 






— 253 — 
l'àme seule qui s'émeut et s'affecte à la vue d'un objet, 
par cela seul que nous ne sentons pas la cause qui agit 
sur elle? Ceux qui tombent dans l'indifférence et l'apa- 
thie par suite de maladie sont pourtant la preuve du 
contraire. 

Le second effet est de nous dissimuler l'habitude elle- 
même, en nous voilant l'origine et la nature des mouve- 
ments acquis, de l'envelopper dans ses produits pour 
nous les faire envisager, non comme des acquisitions, 
mais comme des mouvements naturels, et de la con- 
fondre enfin avec l'instinct en ne laissant subsister entre 
ses résultats et les siens aucune ligne de démarcation 
sentie. Comment, en effet, distinguer ce qui est le fruit 
de l'expérience de ce qui vient de la nature, lorsque le 
premier a pris le caractère du second, lorsque les pou- 
voirs acquis se sont tellement naturalisés en nous qu'on 
n'a plus ni aucun sentiment ni aucun souvenir de leur 
origine? Quoique toutes nos idées aient été puisées dans 
les sensations ou le sentiment, ne nous semble-t-il pas 
que ce soit un fonds naturel à l'âme et étranger à la faculté 
de sentir? Le peuple ne se doute pas que les préjugés 
dont il est imbu ne sont, pour la plupart, que des opi- 
nions hasardées ou conventionnelles qui n'ont pas 
d'autre fondement que d'être généralement admises. Qui 
ne prendrait pour une inspiration de l'instinct ces illu- 
minations soudaines qui fécondent si souvent le génie? 
Il est constant, néanmoins, qu'alors le sentiment ne fait 
que suggérer en masse ce qu'il a puisé et choisi en détail 
dans la nature. Les mouvements d'habitude, soit des 
organes moteurs ou de ceux de la voix, ne deviennent-ils 
pas un besoin, et ne finissent-ils pas par s'opérer invo- 
lontairement? Cependant il est certain qu'ils n'ont pas 



f 






De ce que les habitudes actives deviennent nne seconde 
na.n.e e„ , ass milant à p ., ^ cond 

■ant pas s en prévaloir contre la réalité de ce dernier et 
affirmer avec Condiliac, que tous les instincts ne on 

W ^"l £S d ° m ' e S ° UVenir * '« «* - u" 

le se n de s,' ag " a, ' " S W<,UeMeS de ''»fant dans 

sem de sa mère ne prouvent-elles pas qu'il se fait en 

nous des mouvements locomoteurs qui ne' peuven , r " 

que le résulta, d'impressions instinctives' 7a-^ 

exécute s, b,en le premier jour de sa naissance.' Les per- 
dreaux, qu, courent e, discernent les objets au sortir! 
leur coque, ou auraient-Hs appris à marcher etTvoir 
Le : caneton cour, a ,'eau aussitôt qu'il l'apercoi e 
hérisson se roule en boule épineuse la première ois 

££££■£.•■' M fi " iraiS PaS Sî ie ™ u ,ais fal 
connaître en détail tout ce que l'instinct, devançant l'er- 

penence, mspire et fait faire à toutes es espèces n 

de Q s= 0i „ q a U ,m e a r araC, " e *"*" "" ^'^ «*™ «* 
se naturaliser en nous et de se transformer en 

pT/TraCr u ; tou,cfois ,es dis,ingu " *■ - -i, 

can, at„„„ ,', " ^ ^^ «■ e " ^ommen- 

çan , tatonne et grossièrement fait; ce n'es, qu'en réité- 

m ms mo^es^ , ""' ~™»< 
fait fai~ q natUre ' au ""traire, nous 

fait a lre , est aussi parfait au commencement qu'après 
la plus longue expérience. Observons, en outre que ce 

qui tient aux habitudes varie dans le, Lu a Q 

<-c vdue aans les individus suivant 



*» 4 v-i. v£3&$àxKJH 



— 255 — 
le climat dans lequel ils vivent, les nécessités où ils se 
trouvent, et l'éducation qu'ils reçoivent; tandis que ce 
qui vient de la nature est le même dans tous les indivi- 
dus, en tout temps et en tous lieux. 

3° Les habitudes donnent aux mouvements plus de 
promptitude et de précision. 

J'ai fait voir précédemment que les forces s'accu- 
mulent et se concentrent dans les organes qui sont le 
plus fréquemment exercés, et que, de plus, elles se coor- 
donnent entre elles pour produire en commun un même 
effet. Or, il est certain que plus il y a d'éléments actifs 
dans un organe, plus il doit agir avec promptitude : car 
la vitesse d'un corps en mouvement est toujours propor- 
tionnelle à la quantité des forces qui l'animent. Il est 
également certain que les forces doivent agir avec d'au- 
tant plus de précision et de justesse qu'elles sont plus 
d'accord entre elles, et que, loin de se contrarier dans 
leurs mouvements, elles se secondent mutuellement. 
Car un mouvement parvient d'autant plus sûrement à 
son but que les forces qui l'opèrent ont moins d'obstacles 
à vaincre. 

Les sens, considérés comme actifs et aux ordres de la 
volonté, doivent donc acquérir plus de prestesse et de 
sagacité. Car si c'est la nature qui nous fait voir, 
entendre, toucher, goûter et odorer, c'est en cultivant nos 
sens que nous apprenons à regarder, à écouter, à palper, 
à savourer et à flairer : le coup d'oeil devient plus rapide 
et plus pénétrant; l'ouïe plus fine, plus déliée ; le toucher 
plus instructif, le goût plus délicat, et l'odorat plus 
subtil. Aux mouvements propres du cerveau doivent 
aussi correspondre des idées plus présentes, des percep- 
tions plus nettes, une conception plus prompte et un 









— 256 — 
jugemen.plussûr; à ceux de l'organe du Bemiln u „ 
tact plus exquis, uu goût plus épuré e, une conscience 
morale p!us délicate. Les organes moteurs doive"! 
lement acquérir plus d'agilité e, d'adresse : on en Zh 
des exemples pour les organes de la parole dans Te 
avocats, pour la main dans les artisans, pour les doigts 
hez es musiciens; pour les jambes, le tronc e, la fa« 
chez les danseurs, les bateleurs e, les histrions. Enfin i 
n es, pas ,usqu'à nos besoins e. nos appétns factices! 
« deviennent, par leur retour fréquent, plus r gu.ier 
et plus périodiques. réguliers 

Quelque réel que soi, le pouvoir de l'habitude sur 
activité, quel que soi, le degré de perfection que celle e 
en obt tenue, on aurai, ,or, de croire que ses progrès son 
sans limites, e, que la perfecibili.é de l'hommets i d 

t h ™? e$tqUC ChaCU " de " ous * ""<= mesure de 
facultés qu ,1 ne saurai, dépasser en leur donnant à 

ou,es une même eu„„re; e, s'il veut rendre éminëm 
une d elles par un exercice exclusif, i, „e le pcuI qu a "ux 
dépens des autres, e, en diminuant leur pouvoir natu el 
Pour concevoir cet effet, ,1 f aut observer : ,<• que 
haque , dlvldu . Me quan t .. ^ force q 

Zsë e, a 7, *" T P ro P OT "™»=»c™en, à ,e Ur 
masse et à I importance de leurs fonctions; a- que lors 
qu un organe se trouve prédominant par un développe 
ment extraordinaire, il attire à lui une plus grand Z. 

• e s, r î„"sr a uiY orces en e - privam ,es — "•--" 

es ainsi que les animaux qui ont la vue très nercan,, 

2£ s" SUbtil " * 0Ui0UrS ta — ™- 
parfaits, 3» inversement, les fonctions d'un organe ne 

peuvent pas être abolies qu'il n'en reflue plus d f ZZ 
dans les autres : ainsi l'homme qui a perdu la vue en e 









- 257 - 
bientôt dédommagé par un surcroît de sagacité dans le 
toucher et l'ouïe; 4° lorsqu'un système d'organes entre 
en action ou que sa vitalité s'exalte, toutes les forces se 
portent vers lui, et laissent pour un temps les autres sys- 
tèmes dans l'inaction : c'est ainsi que, dans l'âge viril 
pendant le temps que la digestion s'opère dans l'estomac' 
on éprouve de la lassitude, de la somnolence, et l'on se 
■sent peu d'aptitude pour les travaux de l'esprit. Alors 
l'activité de la vie intérieure exaltée absorbe les forces 
de la vie de relation. 

Mais un exercice fréquent détermine de même la con- 
centration des forces dans les organes qui y sont assu- 
jettis, et paralyse proportionnellement ceux qu'on laisse 
dans l'inaction. Voyez l'homme de cabinet qui se livre 
sans réserve à la méditation et qui abandonne à l'oisi- 
veté ses organes moteurs; comme il est gauche et em- 
prunte lorsqu'il veut s'essayer à un exercice du corps' 
A son tour, voyez celui qui n'a jamais exercé que ses 
pieds ou ses mains; comme son esprit est lourd et son 
intelligence bornée! Il y a plus : on ne peut pas exercer 
particulièrement un système d'organes à un même genre 
d actions sans affaiblir proportionnellement son aptitude 
à tout autre genre. C'est en vain, par exemple, qu'on 
prétendrait parvenir à une universalité de connaissances 
en cultivant en même temps et également les sens, la 
mémoire, l'imagination et le jugement. Avec un pareil 
moyen on ne connaîtrait rien à fond, parce que, suivant 
1 expression de Pascal, « on perd en profondeur ce qu'on 
gagne en surface. » Quel est l'être privilégié qui peut 
acquérir tous les talents à la fois et les posséder au même 

Puisqu'on ne peut augmenter les forces dans un 

II. Dpçs 7-7 /lu v rr~~ * 



II. Dess. Et. île l'Homme moral. 



17 



— 258 — 
organe sans les diminuer dans les autres, ou les appro- 
prier et les fixer à un genre d'action sans les rendre 
inhabiles à tout autre genre, concluons que, si l'on n'a 
pour but, dans l'exercice de ses facultés, que de varier 
ses connaissances et ses talents pour sa propre satisfac- 
tion, et sans vouloir aspirer à la perfection, il faut bien 
se garder d'étudier à la fois tout ce qu'on se propose 
d apprendre, mais bien chaque objet dans un temps dis- 
tinct, afin que les forces, se portant successivement sur 
chaque organe exercé, en accélèrent le développement- 
imitant en cela la sagesse de la nature, qui ne nous porte 
dans 1 enfance qu'à cultiver les sens et la mémoire, dans 
1 adolescence, l'imagination et le sentiment, et, dans 
I âge viril, les idées abstraites et le raisonnement. Mais 
s., après avoir ébauché tous les genres de connaissances 
et de talents, on veut exceller dans un seul et s'y faire 
distinguer, le moyen sûr d'y arriver est de renoncer à 
toute autre supériorité et de concentrer uniquement ses 
efforts vers l'objet désiré. 

D'après ces observations, il paraîtrait naturel de pen- 
ser que si, pour atteindre à une perfection quelconque, 
1 homme est obligé de simplifier l'objet de ses études ou 
de son travail, et de rétrécir le cercle de son action il 
vaudrait mieux renoncer à toute perfection et chercher 
plutôt à étendre ses moyens, au risque d'être médiocre 
dans tous, que de se circonscrire dans un seul pour la 
stérile satisfaction de le posséder éminemment 

Cette réflexion serait juste si l'homme était destiné à 
vivre seul et à pourvoir par lui-même à tous ses besoins. 
Mais ,1 vit dans un état de société, où l'on peut échanger 
le produit de son travail avec celui des autres, et il est 
utile, pour chaque individu, comme pour la société 



— 25g — 
entière, que le travail soit divisé et réparti entre tous les 
coassociés, parce qu'on le fait mieux, qu'on en fait 
davantage, et que c'est le seul moyen qui puisse élever 
la société au plus haut degré de prospérité, de lumière 
et de civilisation. 

Ce n'est donc que dans l'état social, où la population 
croissante permet de subdiviser de plus en plus le travail, 
pour en réunir ensuite les éléments et en former une 
masse commune assortie aux besoins de tous, qu'on peut 
dire avec fondement que la perfectibilité de l'homme est 
indéfinie; mais alors on entend parler de l'espèce hu- 
maine, et non pas de l'individu. 







— 26o — 



CHAPITRE V. 

Les habitudes passives changent le rapport des forces 
sensitives et donnent à l'activité de nouvelles détermi- 
nations ou des tempéraments acquis. 




es impressions produisent trois effets dans les 
rganes : elles sont affectives, modifiantes 
et excitatives. Affectives, en ce sens qu'elles 
exercent une action qui se fait sentir ; modifiantes, parce 
qu'elles produisent un changement d'état qui survit plus 
ou moins à l'action, et excitatives, parce qu'elles déter- 
minent l'activité à réagir. On a vu que leur effet affectif 
s'affaiblit de jour en jour et disparaît presque entière- 
ment sous une même action continue ou très fréquente. 
Examinons à présent quels peuvent être les résultats des 
deux derniers effets sous cette même action. 

Pour concevoir l'action modifiante des impressions, il 
faut se rappeler que lorsque les organes sont soumis à une 
action continue ou très fréquente, l'impression ne s'affai- 
blit et ne devient insensible que parce que les forces ten- 
dent à se mettre en rapport avec la cause qui agit sur elles, 
et que lorsqu'elles sont en équilibre avec elle, son action 
impressive n'est plus affective, parce qu'elle est contre- 
balancée par une action égale et opposée. Mais les forces 
ne peuvent pas se mettre ainsi en équilibre avec une 
cause impressive sans changer leur rapport primitif et 
sans produire un changemeut d'état dans les organes où 
elles résident. Quelle que soit la nature du changement, 
il doit donc en résulter dans ces organes un nouveau 
mode de sensibilité et conséquemment de nouvelles dé- 



2ÔI 

terminations pour leur activité. Mais lorsqu'un appareil 
organique éprouve ainsi une modification, il ne peut pas 
la subir sans y faire participer le système nerveux avec 
lequel il est dans une correspondance intime. Car tous 
les organes exercent sur lui une action sympathique qui 
le détermine à son tour à réagir sympathiquement sur 
eux. Le système nerveux doit donc alors se mettre en 
rapport avec l'appareil organique modifié, et y ramener 
ensuite par sa propre influence toute l'organisation. 

Mais si l'effet des habitudes passives est de changer 
ainsi le rapport général des forces de l'organisation, de 
modifier le système entier, et de donner à l'appareil ner- 
veux, de même qu'aux organes qui en dépendent, un mode 
de vitalité approprié à ce nouvel état, il s'ensuit que les 
actions sympathiques des organes subordonnés doivent 
produire dans le sein du système nerveux des impres- 
sions qui donnent lieu à des goûts et des besoins analo- 
gues à cet état, et que l'organe nerveux, par suite des 
dispositions qu'il a reçues, doit y répondre par des mou- 
vements spontanés qui donnent naissance à des détermi- 
nations affectives correspondantes. L'influence des 
habitudes passives va donc jusqu'à modifier notre tem- 
pérament et changer en quelque sorte notre nature. 

Quoique ce résultat doive être regardé comme constant, 
fl faut avouer cependant que l'influence de l'habitude 
n'est pas la même pour tous les hommes. Il en est, en effet, 
dont l'organisation est si flexible qu'elle se laisse pour 
ainsi dire pétrir et façonner par elle, et qu'elle cède 

presque sans résistanceàtoutes les impressions auxquelles 
elle peut être assujettie; tandis qu'il en est d'autres dont 
les organes paraissent conserver obstinément leurs dispo- 
sitions originelles et rester presque indomptables et rc- 






2Ô2 

belles à toute éducation. Malgré cela, il est certain qu'il 
n'y a pas de constitution quelque forte qu'on suppose la 
trempe qu'elle a reçue de la nature, quelque irrésistibles 
que soient ses tendances, qui ne soit plus ou moins alté- 
rable par l'habitude; de même qu'il n'y en a pas d'assez 
souple pour ne pas conserver sous l'empire de l'habitude 
quelque chose de son état primitif. La différence entre 
ces deux sortes d'organisation par rapport à l'habitude 
consiste donc seulement en ce que dans la première la 
nature domine l'habitude, malgré l'atteinte qu'elle en 
reçoit, et que dans la seconde c'est l'habitude qui domine 
la nature. Mais toujours l'influence de l'habitude, pour 
différer dans les hommes du plus au moins, n'en est pour 
cela ni moins constante ni moins générale. 

Cinq causes différentes peuvent agir sur nous et nous 
modifier par leur action fréquente ou continue. Ces causes 
sont le climat, le régime, les maladies, les professions 
et le commerce des hommes. 

i° Le climat modifie l'organisation bien plus profon- 
dément que les autres causes, parce que son action con- 
tinue s'exerce sur tous les systèmes à la fois. Dans les 
pays où le froid est extrême et l'air presque irrespirable 
par son âpreté, les tissus sont denses et resserrés, et le 
principe des forces engourdi par défaut de ressort. Ce 
qui donne une sensibilité obtuse, une intelligence stupide, 
un système musculaire mal développé et une contracti- 
lité pénible et une activité paresseuse. L'homme est 
robuste sans être fort, parce que chez lui la densité de 
ses tissus le rend inaccessible aux impressions destruc- 
tives de la nature, et que le défaut de ressort du principe 
des forces s'oppose au développement de la puissance 
musculaire. 






— 263 — 

Lorsque le froid est moins âpre et l'air plus respirable, 
les tissus organiques, moins resserrés, n'ont plus que de 
la fermeté, et le principe des forces loin de s'affaiblir, ne 
fait que prendre du ressort. Alors les centres excités réa- 
gissent pour conserver aux forces cet état de tension, en 
donnant à la circulation plus de rapidité, et aux mouve- 
ments respiratoires plus d'accélération; consécutivement 
le pouvoir nutritif augmente dans le même rapport, et le 
système musculaire en reçoit un accroissement considé- 
rable. Bientôt il prédomine sur la puissance nerveuse; il 
attire à lui son influence excitatrice et les forces sensitives 
s'affaiblissent d'autant. On aura donc dans un pareil cli- 
mat une sensibilité calme, une perception lente, un carac- 
tère pacifique et des forces musculaires athlétiques. 

Dans les climats brûlants où les tissus sont très dilatés, 
et les forces sensitives exaltées, l'activité propre des 
centres nerveux devient excessive et domine leur pouvoir 
innervant. Dès lors les fonctions nutritives languissent 
et les forces motrices s'énervent. C'est là aussi que les 
hommes sont contemplatifs, extatiques ou voluptueux, 
lâches, indolents, efféminés, où les efforts qu'ils font sont 
sans persistance. 

Dans les climats tempérés, où l'air estpur et sain, et où 
la chaleur s'élève et s'abaisse périodiquement et par de- 
grés, les tissus ont plus de fermeté, les forces moins exal- 
tées se répartissent dans les organes proportionnellement 
à l'importance de leurs fonctions, et leur équilibre n'est 
point troublé; l'activité propre des centres nerveux 
s'élève à un assez haut degré sans nuire à leur influence 
excitatrice; les fonctions nutritives s'exécutent avec 
aisance; les muscles prennent dans leur développement 
des formes sveltes et régulières; et il en résulte une sensi- 



— 264 — 
bilité vive une perception prompte, nne gaieté exnan 
s.ve, des déterminations irréfléchies et nlus dl 
que de force dans les entreprises P ""^ 

Lorsque l'air moins chaud est brumeux et frénuem 
men, sn,e, à des variations de température bru 3" 

-regul,eres,les,issus,passan,rapidemen,delC„„ui 
emen, » u constriction, acquièrent de la rigidi fZ " 

eflueufd 1 " SMS ~" ««"P-.^ ces e es 
refluent dans les centres nerveuv p, u ■ 

-céres, e„e pouvoir se„si,i f se^eurr^ donne 

l«u a une sensibilité profonde, une perception réfléchfe 

-,™la,se habituel et une forcemotr iceén ergmue m J 
difficilement excitable. 4 ' 

Dans les pays bas et marécageux, où, quelle que soit 

on? z*t::\ rair est humide et «""*■ I- *- 

sont lâches et le principe des forces détendu Là on 
trouve une sensibilité obscure, une perception ttdive 

2° Le régime proprement dit ne comprend que les 

usage Or, les uns et les autres ne sont pas seulement 
nutrmfs ou réparateurs, ils agissent encore comme"" 
^chacun à sa manière, et c'est sous ce rapport qu' , 
modifient la vitalité. Considérés dans leur propriété 
d excitation, Us se divisent tous en deux classe^ en 
mulants et sédatifs. Pour les aliments, toutes l'es sub 
stances animales sont plus ou moins dans le 
de même que les vins, le café et le thé pour les bX ons 
e fanneu l aitage le cidre , h ^ ^ = , 

seco nd cas. Les premières substances donnent de la fer- 
meté aux tissus et augmentent le ressort des forces ; ce 






— 265 — 
qui produit une sensibilité forte, une perception large, 
des goûts entraînants et plus de vigueur que de force 
dans les mouvements musculaires. Les secondes, au con- 
traire, relâchent les tissus, baissent le ton des forces, et 
il en résulte une sensibilité engourdie, une perception 
lente, des goûts pacifiques et plus de force que de vigueur 
dans la puissance motrice. 

En général, les aliments doux et succulents joints à 
l'usage du vin donnent au tempérament le caractère san- 
guin; les aliments de haut goût et les liqueurs fortes 
conduisent au bilieux; une nourriture grossière, mais 
de facile digestion, et de l'eau pure pour boisson font 
prédominer les forces musculaires et aboutir au tempé- 
rament athlétique; les aliments difficiles à digérer joints 
à des boissons d'eaux crues et dures procurent le tempé- 
rament mélancolique; une nourriture purement végétale 
et des boissons mucilagineuses amènent un tempérament 
lymphatique; enfin le jeûne et l'abstinence donnent le 
tempérament nerveux remarquable par une exaltation 
de sensibilité et un affaiblissement proportionnel des 
forces motrices. 

3° Lorsqu'une altération quelconque s'opère lente- 
ment et par degrés dans les fonctions d'un organe essen- 
tiel à la vie, successivement tous les organes s'en 
affectent, particulièrement le système nerveux, et il en 
résulte un changement d'état dont le passage est insen- 
sible, lequel se transforme en tempérament lorsqu'il est 
durable ; c'est ce qui a lieu dans les maladies chroniques. 
Or l'effet le plus ordinaire des affections chroniques est 
d'exalter la sensibilité et d'affaiblir proportionnellement 
la force musculaire. Chez les enfants rachitiques, on 
remarque une élévation de sentiments et une précocité 









— 266 — 
d'intelligence que cet âge ne comporte pas. A une époque 
plus avancée de la vie, s'il survient une affection chro- 
nique de l'estomac ou des entrailles ou un engorgement 
des hypocondres, on voit les tempéraments les plus gais 
devenir mélancoliques, c'est-à-dire susceptibles, sérieux 
et méditatifs. Quelques affections lentes de la poitrine 
donnent au contraire de la vivacité et une appétence 
extraordinaire pour la volupté. Quoique la sensibilité 
soit le plus souvent exaltée par les affections chroniques 
quelquefois cependant elle est affaiblie par certaines dis- 
positions maladives qui sont propres aux fonctions absor- 
bantes et au tissu cellulaire; et c'est alors qu'on voit 
succéder à la vivacité la stupeur, au goût l'indifférence 
au courage l'abattement et la pusillanimité, et l'indolence 
à l'activité. 

4° L'influence que les travaux habituels exercent sur 
le tempérament, et, par suite, sur le moral de l'homme, 
n'est pas moins remarquable. Tous les travaux dont il 
est susceptible se réduisent à deux sortes : travaux du 
corps et travaux de l'esprit. Parmi les premiers, il en 
est qui demandent un grand emploi des forces muscu- 
laires, et d'autres qui n'exigent que l'adresse des mains 
et laissent le corps immobile. Or, avec les premiers, la 
sensibilité s'émousse dans le même rapport que la force 
motrice s'accroît et se perfectionne, tandis qu'avec les 
seconds le système moteur s'affaiblit et les dispositions 
sensitives augmentent. C'est pour cela que les hommes 
de peine sont peu accessibles à la douleur, qu'ils ne con- 
naissent pas les souffrances du cœur et les inquiétudes 
de l'esprit; mais, en revanche, ils sont robustes, vigou- 
reux, et ils soutiennent avec courage les travaux les plus 
fatigants. C'est pour la raison contraire que les ouvriers 



— 267 — 
qui ne travaillent que des mains reçoivent vivement 
toutes les impressions agréables ou fâcheuses, et ils s'en 
affectent de même. Dans les clameurs populaires, ils 
sont les premiers à s'agiter et les derniers à se décider 
quand il faut agir et résister. 

Les travaux de l'esprit ont un double objet : d'exercer 
l'intelligence ou de cultiver l'imagination. Or, les uns et 
les autres ont cela de commun qu'ils engourdissent la 
puissance musculaire parce qu'elle reste inactive; mais 
ils diffèrent entre eux en ce que dans les premiers, tout 
étant pour la raison, la sensibilité s'assoupit et les pas- 
sions s'amortissent, tandis que dans les seconds, l'ima- 
gination continuellement en activité exalte la sensibilité 
et attise les passions. C'est aussi pour cela que Pinel, 
dans le relevé qu'il a fait des registres de Bicêtre a trouvé 
dans le nombre des aliénés beaucoup de moines, de 
peintres, de musiciens et de poètes, et il n'y a vu aucun 
savant, aucun géomètre, ni aucun chimiste, physicien 
ou naturaliste. 

5° Si l'homme est modifié par les travaux qu'il s'im- 
pose, ne doit-il pas l'être par les actions que ses sem- 
blables exercent habituellement sur lui? La plus légère 
attention ne suffit-elle pas, d'ailleurs, pour nous faire 
reconnaître toute l'étendue du pouvoir modificateur de 
la société ? Deux époux, que les seules convenances de 
fortune et de condition ont rapprochés, éprouvent, dans 
les premiers temps de leur union, un certain éloigne- 
ment l'un pour l'autre : ils diffèrent de goûts et d'incli- 
nations. Si, malgré cela, ils continuent à vivre ensemble, 
peu à peu cette opposition de sentiments s'affaiblit, et 
leurs goûts se rapprochent; bientôt, ce qui convient à 
l'un ne déplaît pas à l'autre, et, à la longue, le plus par- 






— 268 — 
fait accord règne entre eux. Il est bien rare que les 
enfants d'une même famille ne partagent pas les senti- 
ments et les affections de leurs parents, surtout quand 
■ s n ont encore été soumis à aucune influence étrangère ■ 
H en est même qui conservent toute leur vie les impres- 
sions de leur première éducation, et qui s'en tiennent à 
ce que leur mère ou leur nourrice ont pensé avant eux 

Si du sem de la famille, on passe dans la société civile 
que de règles de conduite il faut suivre! que d'assujettis- 
sements auxquels il faut se soumettre, que d'usages 
bizarres auxquels il faut se conformer! Tout est d'abord 
gène et contrainte; cet état paraît insupportable. Cepen- 
dant 1 habitude d'y vivre nous familiarise insensiblement 
avec toutes les pratiques en usage, et finit tellement par 
nous y pher que nous n'y trouvons plus rien que de 
naturel. M 

Les formes de la société politique dans laquelle nous 
naissons nous modifient plus profondément encore 
Sous un gouvernement despotique, on est sans cesse 
domine par la crainte. Or, la crainte flétrit la sensibilité 
et énerve l'activité. Le gouvernement paternel inspire 
au contraire, de la confiance, et la confiance rehausse le 
ton de la sensibilité et donne du ressort à l'activité On 
devient donc, sous le premier gouvernement, stupide 
indolent et paresseux, tandis que, sous le second, on est 
vit, intelligent et industrieux. 

Tels sont les résultats des impressions considérées 
comme modifiantes. Mais elles sont encore excitatives 
et sous ce rapport, elles donnent à l'activité de nou- 
velles déterminations qu'il faut examiner. 

Envisagées de cette manière, les impressions sont des 
actions stimulantes qui provoquent l'activité à réagir 



— 269 — 
qui lui font répéter par réaction leurs mouvements et 
tournent vers elles son action propre pour prolonger son 
effet impressif. Mais, lorsque le retour des mêmes 
impressions est fréquent, l'activité ne peut pas y 
répondre à chaque fois qu'elle ne s'accoutume à ces 
réactions, et qu'à la longue elle ne s'en approprie les 
différents modes d'action. C'est donc par l'influence 
excitatrice des impressions, et sous leur direction, que 
l'activité apprend à exécuter de nouvelles formes de 
mouvements et en acquiert les déterminations. 

Or, les impressions exercent leur pouvoir excitateur 
sur trois sortes d'activité : l'activité nerveuse, l'activité 
musculaire et l'activité des organes viscéraux. 

Les impressions des sens agissent directement sur le 
cerveau et intermédiairement sur le centre épigastrique. 
Par elles, le cerveau reçoit les formes représentatives 
des objets et de leurs qualités; par elles, son activité est 
excitée à les reproduire par réaction et à les fomenter par 
son action propre. Mais, à force de les répéter, l'activité 
en conserve la détermination, et elle acquiert ainsi la 
disposition à les faire renaître spontanément en la pré- 
sence de leur objet. 

Ces mêmes impressions se font ressentir sympathi- 
quement dans le centre épigastrique, qui en est souvent 
plus ou moins modifié. Or, lorsqu'elles se réitèrent, et 
qu'il en est affecté, il acquiert aussi et il conserve plus 
ou moins longtemps le pouvoir de les reproduire lui- 
même lorsqu'il y est déterminé par l'action sympathique 
du cerveau. Le premier pouvoir donne lieu aux souve- 
nirs, le second est le principe de la réminiscence et des 
ressentiments. 

Ce que je dis des impressions des sens est appli- 






— 270 — 
cable aux mouvements propres du cerveau relatifs aux 
actes intellectuels, à toutes ces liaisons d'idées légi- 
times ou vicieuses, à tous ces jugements hasardés ou 
reçus de confiance que l'habitude cimente et naturalise 
pour ainsi dire en nous, et qui se reproduisent par 
suite, deux-mêmes et se présentent à l'entendement 
comme autant de réalités qui l'obsèdent et l'entraînent 

Les sens exercent encore par le cerveau une action 
sympathique sur les organes moteurs. L'organe vocal 
est exclusivement sous l'influence de l'ouïe, et les organes 
de translation particulièrement dans la dépendance de 
la vue et du toucher. Or, cette action sympathique a deux 
effets : le premier est, pour l'ouïe, de transmettre à l'or- 
gane de la parole les modifications vocales qu'elle per- 
çoit, et, pour la vue et le toucher, de communiquer aux 
organes de la locomotion les formes de mouvement dont 
ils Prennent connaissance; le second, de déterminer la 
volonté à faire répéter aux organes de la voix et du mou- 
vement les modifications sonores ou les actions motrices 
que les sens leur ont transmises. C'est en cela que con- 
siste la faculté d'imitation que possèdent éminemment 
1 homme et le singe. Mais ces organes, ainsi contraints à 
repeter certains mouvements, ne peuvent pas les réitérer 
souvent sans en prendre la détermination et acquérir de 
la tendance à les reproduire par suite sans l'intervention 
de la voonte. Ne sait-on pas que nous sommes portés 
d abord à copier ce qui nous frappe le plus dans les tics 
ou les manières des personnes avec qui nous vivons, et 
que, après les avoir vues et imitées volontairement plu- 
sieurs fois, nous finissons par les copier sans nous 
en apercevoir? L'enfant qui apprend à parler ne 
• répète, dans ses premiers essais, les mots qu'il entend 






qu'avec un effort de la volonté; mais quelque temps 
après ces mêmes mots lui échappent de la bouche sans y 
songer. 

Les impressions organiques ont dans leur dépendance 
tous les mouvements des organes de la vie intérieure. 
Ce sont elles qui, par leur excitation, déterminent l'acti- 
vité de chaque appareil de cette vie à entrer en fonction, 
et qui, par leurs alternatives régulières d'absence et de 
retour, prescrivent à chacun, et à des époques déter- 
minées, un temps d'action et un temps de repos ou de 
rémission, que tous observent strictement tant que rien 
ne vient troubler l'ordre naturel de leur excitation. 
Mais il peut survenir intérieurement par quelque aber- 
ration des mouvements vitaux, ou extérieurement par 
quelque cause artificielle, des impressions insolites qui 
intervertissent, dans un appareil organique, l'ordre de- 
son excitation, ou qui produisent en lui une excitation 
jusque-Là inconnue. Or, lorsque cela arrive, l'appareil 
s'éveille dans le premier cas, et il reprend ses fonctions, 
comme si le moment d'agir était naturellement venu 
pour lui; dans le second cas, il entre en fonction pour 
répondre à la cause excitante, et par là il se trouve exer- 
cer pour la première fois une fonction qui lui est étran- 
gère. Que manque-t-il alors à ces actions inusitées pour 
qu'elles deviennent des déterminations propres de l'acti- 
vité, et pour que celle-ci s'en fasse un besoin factice ou 
hors de l'ordre naturel? Rien autre chose que le retour 
fréquent et périodique des mêmes actions. C'est ainsi 
que, par des excitations artificielles souvent répétées, on 
parvient à faire de la nuit le jour et du jour la nuit; que 
l'on donne naissance à des appétits déréglés, que les 
sens émoussés par la sensualité ou flétris par l'âge, ne 











1 





— 272 — 
peuvent plus satisfaire; ainsi qu'il se forme en nous une 
toule de besoins nouveaux inconnus à notre nature. 

Concluons donc, en terminant ce chapitre, qu'il est 
constant que, par une longue habitude des choses sen- 
sibles, notre organisation, qui est si mutable et si flexible 
par elle-même dans les premiers temps de la vie s'ap- 
proprie le mode de vitalité le plus conforme aux circon- 
stances qui l'environnent; que c'est par elle que l'esprit 
acqu.ert de nouvelles facultés, le cœur et les sens de 
nouveaux besoins, et le corps, de nouvelles aptitudes 
L est donc elle qui est le fondement de l'éducation. 







— 273 



CHAPITRE VI. 




Des déterminations acquises et effectuées par les centres 
nerveux, ou du souvenir et de la réminiscence. 

'ai fait voir, dans le second chapitre, comment 
les causes impressives, en réitérant leur action, 
disposent les organes à reproduire par suite 
d'eux-mêmes cette action et leur en donnent le pouvoir; 
que, néanmoins, ce pouvoir a besoin, pour entrer en 
exercice, d'une cause déterminante; que les mouve- 
ments acquis par les appareils viscéraux sont excités par 
le retour périodique du moment de l'action, ceux des 
organes moteurs par la présence de l'objet ou du besoin 
pour lequel la volonté les a fait naître, et ceux des centres 
nerveux par l'action renouvelée des mêmes causes qui 
leur ont appris à les faire. Je m'occuperai spécialement 
dans ce chapitre des impressions reproduites par les 
centres, qui donnent lieu au souvenir et à la réminis- 
cence, comme étant les plus importantes à connaître. 

Il est de fait que lorsqu'un objet se présente à nous 
pour la seconde fois, et qu'il réitère son action sur les 
sens, indépendamment de la sensation qui en est la 
suite, nous avons le souvenir de la sensation que nous 
avons éprouvée la première fois que cet objet nous a 
apparu, et nous sentons en même temps que la sensation 
présente n'est pas nouvelle, que la sensation rappelée est 
passée, et que l'une est identique à l'autre. On nomme 
souvenir la sensation rappelée, et réminiscence ces sen- 
timents qui l'accompagnent et qui la rapportent à la 



$ 






II. Dess. Et. de l'Homme moral. 



18 






— 274 — 

sensation présente en enveloppant l'une et l'autre dans 
un commun regard. 

De même que la sensation nous fait connaître l'exis- 
tence présente de trois choses, une modification, un 
objet sent, et un objet sentant, le souvenir nous rappelle 
aussil existence de ces trois choses, et la réminiscence 
nous fan sentir en même temps, dans la sensation qui se 
réitère, que c'est une modification déjà éprouvée, que 
c est le même sujet qui l'éprouve et la même cause qui 
la produit. Quoique la connaissance du retour des 
mêmes modifications et de leurs causes ne soit fondée que 
sur la continuité d'existence du sujet sentant ou sur 
1 identité du moi, puisque sans elle il n'y aurait aucune 
relation entre les états présents et les états passés, je ne 
parlerai néanmoins, pour le moment, du souvenir et de 
la réminiscence que comme nous rappelant et nous 
attestant l'existence passée des choses, et les sensations 
que nous en avons éprouvées, me réservant de m'occu- 
per après de l'identité du moi. 

Le souvenir, considéré physiquement dans l'organe 
qui en est la cause, est une impression ancienne qui se 
réhabilite à l'occasion d'une impression présente par 
conformité d'action, et dont l'effet est de reproduire dans 
1 esprit un fait passé parfaitement identique à la sensa- 
tion de 1 impression présente. 

Cette impression réhabilitée est le résultat d'une 
action spontanée de l'organe par laquelle il rentre dans 
un état précédemment acquis et dont il conserve la 
détermination. Toutefois, cette action a besoin pour 
s exercer, que l'activité de l'organe y soit excitée par une 
nouvelle impression sensible qui le modifie d'une ma- 
nière correspondante à l'un des états qu'il a déjà éprou- 

18. 









— 275 — 
vés, et qu'il est en puissance de reproduire. Car, sans 
cette coïncidence d'une modification présente avec un 
état antérieur, l'activité de l'organe serait sans direction 
et n'effectuerait aucune de ses déterminations acquises. 

En effet : lorsqu'une impression se fait sentir pour la 
première fois, comme la modification qu'elle produit 
est nouvelle et se trouve sans relation avec aucun des 
états précédents de l'organe, aucun ne répond à son inter- 
pellation, parce que l'activité n'a encore en son pouvoir 
aucun mode d'action propre à faire la réplique de l'im- 
pression, et il n'en résulte alors qu'un défaut d'accord, 
un conflit entre les mouvements propres de l'organe et 
l'action éprouvée, d'où naît un sentiment de nouveauté 
ou de diversité par lequel nous percevons que ce que 
nous sommes actuellement ne ressemble en rien à ce que 
nous avons été jusque-là. Lorsque, au contraire, l'im- 
pression n'est pas nouvelle, la modification qu'elle pro- 
duit, trouvant dans l'organe un état préexistant qui lui 
correspond, se rapporte à cet état, et tourne vers lui 
1 activité qui le fait revivre et répliquer à l'état présent: 
et il resuite de cette coïncidence des deux impressions 
un accord parfait et un sentiment de réminiscence qui 
les identifie. n 

Le retour des impressions sensibles n'est pas la seule 
cause déterminante du réveil des impressions passées 
L imagination, dont la première fonction est de suppléer 
la sensation, peut, au défaut de celle-ci, la remplacer 
dans cette circonstance. Mais, quoique l'objet sensible 
soit alors absent, c'est toujours, comme dans le cas de sa 
présence, une impression actuelle qui réveille une 
impression passée correspondante. On peut encore rap- 
peler un souvenir sans l'intervention du retour de la 






— 276 — 
même impression qui l'a fait naître, et cela en attachant 
un nom à son objet, qui devient cause de rappel pour 
le souvenir. Ici l'impression sonore du mot fait l'office 
de l'impression objective dont elle tient la place, quoi- 
qu'elle n'ait aucun rapport avec l'impression passée 
qu'elle réveille. Mais alors le mot ne doit son pouvoir 
qu'à son association avec l'objet qu'il représente. 

Le souvenir n'est pas une sensation affaiblie, comme 
on pourrait le croire. Il ne renferme rien en lui-même 
d'affectif, il est entièrement perceptif. Il est de fait que 
nous pensons à une odeur sans en avoir actuellement la 
sensation. Dans cet acte, tout est pour la perception; les 
sens n'y prennent aucune part. Ainsi, lorsqu'une impres- 
sion se réitère par le retour de son objet et fait renaître 
une impression passée, il en résulte, non pas une même 
sensation répétée, mais la perception répétée d'une sen- 
sation antérieure identique à la sensation présente. 

Lorsqu'une impression sensible ne se réitère qu'après 
un très long intervalle de temps, souvent l'impression 
passée ne se réhabilite pas et reste dans l'assoupissement; 
mais il se produit alors dans le centre épigastrique un 
certain frémissement de consonance qui donne naissance 
à un sentiment par lequel nous sommes avertis que l'im- 
pression présente n'est pas nouvelle pour nous, et que 
déjà nous l'avons éprouvée, quoique le souvenir ne soit 
pas là présent pour en confirmer le témoignage. Ce sen- 
timent est un acte de réminiscence qui devance le souve- 
nir lorsque celui-ci est en défaut. 

Le plus ordinairement, le réveil du souvenir suit de 
près la présence de la sensation réitérée, ou, lorsqu'il 
n'en est pas excité, les efforts de l'attention finissent 
presque toujours par le tirer de l'assoupissement et 



WÊÊÊÊ 



i&î : cé^»te5â 



■■i 



— 277 — 
déterminer son apparition. Or, toutes les fois que le sou- 
venir est évoqué, et qu'il se trouve ainsi en regard de la 
sensation actuelle qui l'a fait naître, sa présence donne 
lieu à deux sentiments, dont l'un atteste l'existence passée 
de l'objet du souvenir, et l'autre affirme son rapport 
d'identité avec celui de la sensation présente : l'un et 
l'autre en sont inséparables. Par le premier, nous discer- 
nons ce qui n'est plus de ce qui frappe actuellement nos 
sens; par le second, nous retrouvons le passé dans le pré- 
sent, et nous reconnaissons que ce qui a été existe encore. 
Celui-là nous fait connaître ce que nous avons éprouvé, 
et celui-ci, reconnaître ce que nous avons une fois connu. 
La réminiscence, dans le rappel de nos sensations an- 
ciennes par nos sensations présentes, a donc pour objet 
deux choses : l'une de distinguer le passé du présent, et 
l'autre de réunir le présent au passé. Sous ce dernier 
rapport, ne doit-elle pas être considérée comme une 
induction instinctive qui nous fait conclure de l'identité 
d'une sensation qui n'est plus avec une autre qui est 
présente, la continuité d'existence de leur objet? 

Ainsi, la réminiscence a trois effets ou sentiments : 
l'un, qui précède le souvenir lorsqu'il tarde à paraître 
et signale la sensation présente comme n'étant pas nou- 
velle, et les deux autres, qui l'accompagnent, pour con- 
stater son existence passée et l'identifier ensuite avec la 
sensation présente. 

La réminiscence ne se borne pas à nous faire recon- 
naître les sensations que nous avons éprouvées, lors- 
qu'elles se représentent; son domaine s'étend encore sur 
toutes nos facultés. C'est elle qui confirme tous les rap- 
ports de la mémoire en attestant la réalité des circon- 
stances dont elle dépose; elle qui signale toutes les corn- 



'â 



1 






— 278 — 

binaisons que l'imagination peut avoir faites: elle qui 
reconnaît toutes les idées réfléchies ou abstraites que 
1 entendement a formées, lorsqu'elles se reproduisent 

Pour terminer en deux mots l'analyse du souvenir et 
de la rém.niscence, disons donc que le premier est une 
perception rappelée, qui nous fait confronter nos sensa- 
tions présentes avec nos sensations passées, et que la 
réminiscence est un sentiment qui nous atteste l'exis- 
tence passée des choses et leur identité avec celles qui 
existent actuellement. 

On aurait tort de confondre la mémoire avec le souve- 
nir comme on le fait ordinairement. Le souvenir est 
excite par la présence d'une impression sensible réi- 
térée, et la mémoire l'est par le souvenir. Dans le sou- 
venir, c'est une impression qui se réveille spontané- 
ment par résonance; dans la mémoire, ce sont des 
impressions qui se rappellent l'une l'autre par conco- 
mitance. Le réveil du premier est l'effet d'une détermi- 
nation propre de l'organe; dans la mémoire, le réveil des 
impressions l'une par l'autre est dû à leur association 
Le souvenir rappelle un fait passé, et la mémoire en 
rappelle les circonstances. L'un constate l'existence pas- 
sée des choses, et l'autre établit les rapports de cette 
existence. La mémoire ordonne le passé; le souvenir le 
rapporte au présent. Enfin, de même que le souvenir 
la mémoire est suivie de réminiscence; mais il y a cette 
différence entre eux que le souvenir ne peut pas exister 
sans réminiscence, tandis qu'il arrive souvent que la 
mémoire joue, à l'insu de la réminiscence. Ne voit-on 
pas tous les jours des personnes se persuader qu'elles 
nous font part d'idées qui viennent de leur propre fonds 
lorsqu'elles ne font que répéter, sans s'en douter, ce' 



■ y ^tt f W 



— 279 — 

qu'elles ont appris. Que de poètes, de philosophes et 
d'artistes, qui s'imaginent inventer, lorsqu'ils ne font 
réellement que copier. 

Le pouvoir de se ressouvenir ne naît pas avec nous; 
il se forme par les progrès de la vie et l'expérience réité- 
rée des sens. Il croît et se développe avec l'organisation, 
et il se dégrade ensuite à mesure que celle-ci dépérit. 
L'enfant nouveau-né ne reconnaît sa nourrice et ne lui 
sourit qu'au bout de six semaines à deux mois, malgré 
qu'avant cette époque il l'ait souvent vue. Dès ce 
moment le pouvoir de reconnaître ce qui se représente 
à lui ne fait que s'étendre et se fortifier jusqu'à la viri- 
lité, où il reste quelque temps stationnaire. Mais au 
début de la vieillesse, il s'affaiblit graduellement et dans 
l'ordre suivant : d'abord les impressions les plus récentes 
s'effacent les premières; quelque temps après, celles de 
l'âge viril s'échappent à leur tour, et il ne reste plus au 
souvenir que ce que nous avons éprouvé dans la jeu- 
nesse : bientôt les empreintes de cet âge s'effacent elles- 
mêmes, et l'on ne reconnaît plus que ce qu'on voit le 
plus habituellement; enfin, lorsqu'on parvient au der- 
nier degré de la décrépitude, on ne reconnaît plus rien, 
quoique les sens en offrent encore péniblement les 
images. Cette dernière dégradation du souvenir s'ob- 
serve également dans les malades qui périssent par un 
affaiblissement graduel des forces. 

Puisque le défaut de souvenir et de réminiscence est 
l'apanage commun de la première enfance et de l'époque 
de la vie où l'on y retombe, il est aisé de concevoir 
pourquoi la plupart des somnambules ne conservent 
aucun souvenir de ce qu'ils ont fait ou dit dans cet état 
de sommeil, et ne peuvent s'en rendre aucun témoi- 



^Sï 






— 28o — 
gnage lorsqu'on le leur rappelle. Pour que le souvenir 
puisse se former, il est nécessaire que le principe d 
forces inhérent à l'organisation jouisse d'un degré de 
tension capable d'opposer aux impressions une certaine 
résistance, et lorsqu'il cède de conserver aussi avec la 
même force la modification qu'il a reçue. Mais dans le 
somme:! ainsi que dans l'extrême vieillesse, ce prin 
c,pe est pus ou moins détendu par défaut d'excitation. 
Dans ces deux circonstances, il doit donc se prêter indif- 
féremment à tous les changements d'état possibles, e , 
par la même raison, reprendre promptement son pre-' 

Le pouvoir de reconnaître ce qu'on a éprouvé est 
commun à l'homme et aux animaux qui appartienne" 
aux classes les plus élevées; mais ceux-ci nïn joU1 " en 
pas au même degré. On a pourtant osé le refuser aux 
betes; cependant la plus légère observation suffit pour 
faire voir qu'il n'en est aucune parmi les vertébrées qui 
ne reconnusse la personne qui lui donne des soins Le 
jeune agneau ^ sa mère ^ • 

et la mère le discerne également dans la foule au p£ 

mier son de sa voix ou à la première vue. Il n'est pas un 

animal qui ne fuie le piège où il a été pris et d'ont S 

s est échappe; d n'en est point qui ne conserve du es 

sentiment pour les personnes qui l'ont maltraité. 

Tout e„ reconnaissant que les animaux sont suscep- 
t b s de , que souven . r? fl ^ toutefois P 

qu tls sont sujets à perdre promptement de vue tout ce 
qui ne frappe pas journellement leurs sens, particulière- 
ment es objets dont l'impression n'est pas' entret ^ ue 

b! c£ f eUr n ,,0rganisati ° n P" » mouvement 
instinctif. Lorsqu'il y a longtemps, p ar exemple, qu'ils 



-7W wmmi* 



■" M U" 



f=, ■ yprr*-**. 



— 28l — 

ont couru un danger, si la même circonstance se pré- 
sente, on les voit s'y exposer de nouveau avec autant de 
sécurité que la première fois. On observe encore que 
les femelles ne reconnaissent plus leurs petits aussitôt 
que l'orgasme maternel a cessé, et que les petits ne 
distinguent plus aussi leurs mères dès qu'ils n'ont plus 
besoin d'elles. 

Dans l'homme, le souvenir est plus étendu et moins 
labile que dans les animaux. Il est plus étendu, parce 
qu'il s'attache à toutes les impressions directes ou réflé- 
chies qui se répètent, et que chez lui le nombre de ces 
dernières est incalculable. Il est moins labile, parce 
que le principe des forces est plus développé, plus 
tendu. Il doit donc conserver avec plus de ténacité les 
modifications qu'il acquiert, en reproduire plus fré- 
quemment les impressions, et leur donner ainsi un 
caractère de permanence et d'inaltérabilité. 

Tous les hommes, néanmoins, ne possèdent pas cette 
faculté au même degré. On remarque, au contraire, 
qu'il y en a qui perdent assez promptement le souvenir 
de ce qu'ils ont appris ou vu, tandis que d'autres le 
conservent longtemps intact et dans toute sa fraîcheur. 
Cette différence vient de l'organisation et se conçoit 
aisément. 

Chaque sens a un souvenir qui lui est propre en raison 
des fonctions distinctes qu'il exerce. Le chien reconnaît 
à l'odorat les pas de son maître. L'aveugle-né reconnaît 
au toucher ce qu'il a souvent palpé. Le gourmet recon- 
naît au goût les vins qu'il a dégustés. On reconnaît à sa 
voix un ami avant de l'apercevoir, et l'on reconnaît aussi 
à la première vue les personnes qu'on a remarquées. Ce 
témoignage réuni des sens, lorsqu'il est univoque, est 



■ 



I 














— 282 — 

le fondement de l'identité personnelle de nos semblables 
et de 1 identité individuelle de tous les êtres 

Les souvenirs des sens de la vue et de l'ouïe sont les 
plus étendus et les plus tenaces. Ceux du toucher ne 
leur cèdent guère sous ces deux rapports, si Ion en juge 
par cette étonnante facilité avec laquelle les médecins le 
appellent au ht des nombreux malades qu'ils voient 
1 état de leur pouls qu'ils avaient exploré la veille. L'odo- 
rat et le goût sont les plus bornés; cela vient sans doute 
de ce que les sensations en sont moins fréquentes et 
dans une plus grande dépendance de la vie de nutrition 
laquelle les remonte sans cesse au ton de nos besoins e 
«eur Permet pas de conserver d'autres empreintes que 
besoins" ,6tS qUl S ° nt k PlUS Cn -PP— vec'es 
Les souvenirs des sens paraissent s'éteindre à la fin de 
la vie dans l'ordre suivant : d'abord ceux de la vue, puis 
ceux de l'ouïe et de l'odorat, et en dernier lieu ceux du 
goût et du toucher. Du moins est-il certain que les 
malades, avant que de mourir, ne connaissent plus à la 
vue les personnes qui les approchent, tandis qu'ils les 
remettent fort bien en entendant leur voix 

En considérant ce que je viens d'exposer sur la nature 
du souvenir et de la réminiscence, il est impossible de 
ne pas sentir tout le prix de cette double faculté. Que 
serait 1 homme, s'il en était privé ? A quoi lui servait 
d avoir la perception des choses qui s'offrent à lui s'il 
n avait pas le pouvoir de les reconnaître lorsqu'elles se 
représentent? Comme nous serions alors sans aucune 
relation d existence antérieure, le monde naîtrait pour 
nous à chaque instant, et nous-mêmes nous nous croi- 
rions toujours au début de la vie. Sans ce double pou- 



"xsrsm 



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SHhHBBwSW 



— 283 — 
voir, il n'y aurait pour nous plus de connaissances 
acquises, plus d'expérience, et notre intelligence serait 
semblable au flambeau nocturne que l'on porte devant 
soi dans l'obscurité, et qui n'illumine que ce qui est 
devant nous. C'est lui qui, en même temps qu'il nous 
éclaire sur le passé, reflète sa lumière sur le présent et 
la fait pénétrer jusque dans l'avenir. 




— 284 — 










CHAPITRE VII. 

De l'identité du moi. 

e moi est cette chose unique qui dans nous sent 
son existence et celle de tout ce qui l'envi- 
ronne; ce principe d'intelligence qui seul se 
connaît en nous et connaît tout ce qui le touche; qui 
s attribue tous nos actes et se juge. C'est ce qui fait le 
fonds, l'essence de notre être, ce qui constitue notre per- 
sonne et qui a seul conscience de ce qui se passe dans 
notre intérieur. Nous connaissons par sentiment l'exis- 
tence de notre moi ; mais nous jugeons celle des autres 
moi par ce qui nous en apparaît à leur extérieur. 

L'identité du moi consiste à être le même lorsqu'il se 
répète ou qu'il reparaît. Or, il se répète lorsqu'il se fait 
sentir en même temps dans plusieurs endroits du corps 
et qu'il se répond à lui-même, et il reparaît lorsqu'il se 
reproduit le même dans deux temps différents. Dans la 
première circonstance, nous jugeons son identité de 
nature, et dans le second, son identité d'existence. C'est 
par sentiment que nous connaissons l'identité de notre 
existence; celle de nos semblables nous est connue par 
la confrontation de l'idée que nous avons de leur confi- 
guration avec l'impression actuelle que nous en rece- 
vons. 

L'identité est un rapport de combinaison ou de senti- 
ment qui nous fait connaître deux perceptions présentes 
à l'esprit comme une seule et même chose. Mais un objet 
peut être comparé à lui-même sous deux rapports, dans 



— 285 — 

sa nature et dans son existence. Il y a donc deux sortes 
d'identité : une identité de nature et une identité d'exis- 
tence. 

L'identité de nature a lieu lorsqu'une même chose se 
présentant à l'esprit sous deux formes différentes et sans 
rapport à l'existence, on examine le fond des deux per- 
ceptions sans s'arrêter à leur forme, et qu'après les avoir 
confrontées entre elles on reconnaît que c'est la même 
chose sous deux aspects différents. C'est ainsi que l'on 
découvre que plusieurs modes d'action, quoique diffé- 
rents entre eux, sont les effets d'une même cause; ainsi 
que l'on trouve que plusieurs idées de nombre ne ren- 
ferment qu'une même quantité sous des expressions dif- 
férentes; ainsi que nous nous assurons qu'un même moi 
est le sujet commun de toutes nos modifications sensibles 
et de toutes nos déterminations, quelque variées que 
soient les formes qu'il revêt. 

L'identité d'existence est le résultat de la présence de 
deux sentiments d'existence identiques dans deux temps 
différents, l'un d'existence présentent l'autre d'existence 
passée, et celui d'un sentiment de relation qui, rappor- 
tant les deux premiers l'un à l'autre, nous force à n'y 
voir qu'une même existence, nous fait retrouver le passé 
dans le présent et reconnaître la continuité d'existence 
de la chose. Cette identité est principalement due au 
souvenir et à la réminiscence : car c'est le souvenir qui 
rappelle le passé et le met en regard du présent, et c'est 
la réminiscence qui identifie l'un avec l'autre. 

Pour étudier à fond l'identité du moi, il faut donc 
examiner le principe sentant sous le double rapport de 
sa nature et de son existence. 

Le moi est inséparable de toutes nos sensations et de 










— 286 — 
toutes nos déterminations, parce qu'elles ne sont , 

les narriez H„ " C P rese "t dans toutes 

se révpfllP .«,«,♦ . des circ °nstances où il 

main celui au nalnn ™ ■ , 6 uui e, et a la 

ui qui palpe, quoique dans la réalité ce .ni» 

dans e cerveau et là n.\ i >, , iC **«e ce soit 



^mmm. 






— 287 — 

port qui s'en fait en nous, il en est encore d'autres qui 
naissent dans son sein, et qui ont constamment leur siège 
dans les deux centres de ce système. C'est dans le cer- 
veau, par exemple, que réside le moi pensant et voulant: 
car c'est là que nous sentons qu'il perçoit, qu'il rap- 
pelle, qu'il imagine, qu'il est attentif, qu'il juge, rai- 
sonne et se détermine. Pareillement, c'est dans le centre 
nerveux de la vie de nutrition qu'on sent le moi qui s'af- 
fecte, qui aime ou hait et désire: car c'est évidemment 
là que nous rapportons nos instincts, nos sentiments et 
nos déterminations affectives. Mais il y a cette différence 
entre eux, que dans le premier centre le lieu du rapport 
de la sensation est le même que celui de sa naissance; 
tandis que dans le second, les impressions qu'il reçoit 
des viscères ou qui se forment en lui spontanément, ont 
besoin, comme celles des sens, d'être transmises à l'ori- 
gine des nerfs de la vie de relation pour se transformer 
en sensations; et, comme elles, ensuite, la sensation se 
rapporte au point de départ de l'impression. 

Il faut donc reconnaître qu'il y a en nous trois sortes 
de moi bien distincts qui prennent naissance dans le 
réservoir nerveux, et dont l'une est répandue dans tous 
les organes, tandis que les deux autres se trouvent con- 
finées dans deux points particuliers de ce réservoir. 

Ces moi qui correspondent à toutes les parties sensi- 
bles de l'organisation ou qui siègent dans les centres 
généraux, sont tous identiques quoique très distincts 
entre eux, en raison des modifications qu'ils revêtent ou 
du genre d'activité qu'ils développent. Si je viens à 
éprouver de la douleur dans le temps que je pense à 
quelque chose qui m'afflige, je sens que le sujet qui 
souffre est le même que celui qui pense, et le même que 



■ 

ï 














— 288 — 
celui qui est dans l'affliction. Plus je les observe et les 

onXl'u P d S JC T ^'^ SC ^^^^ ^ * in- 
ondent 1 un dans l'autre en un seul et même sujet. C'est 

t^zr: r se re r duit partout sous -^ *>™« 

tout C ! ', qm / eP ° nd à t0Ut ' ^ se rend compte de 
tout. C est le même qui se reconnaît sensible lorsque les 
objets du dehors le frappent ou que l'instinct le p'ous 
orsqu,, éprouve de la douleur ou du plaisir, lo'rsqu' ,' 

est dans a ,oie ou dans l'affliction. C'est le même qui se 
von lnte hgent lorsqu , n ^ q s 

ço t, ou lorsqu'il compare, juge et raisonne. Ces le 
même qui se sent actif lorsqu'il regarde ou qu'il écout 
orsqu'd flaire qu'il goûte ou qu'il palpe; ,e même q U1 
observe ou réfléchit, qui abstrait, généralise ou combine 
au qu, délibère et se détermine; le même qui s'affec"e 
qui aime ou hait et désire. * anecte, 

En l'examinant de plus près, ce moi sensible, intelli- 
gent et actif est encore quelque chose de simple et dn- 
decomposable. C'est un centre qui rayonne "dans tou* 
1 organisation, et ce centre n'est qu'un point indivisible. 
On ne peut que le sentir, on ne saurait le définir- on a 
beau le sonder, la perception ne va pas au delà du sen- 

sTrr n ° US " aV ° nS - Multipk P» ses -PPorts, il 
est ««par son essence, et tout ce qui émane de lui, par- 
ticipe de sa nature. ' P 

Certes, en considérant cette étonnante unité du moi 
on ne peu t se dissimuler qu'elle est inconciliable avec 
cette multiplicité de points de l'organe nerveux qui en 
d terminent le sentiment, et il faut convenir qu'on ne 
peut se dispenser d'en faire un sujet distinct du corps 

2ïïr Tr ment r oc ié à lui - Mais ' «^ -con.' 

cdiable qu elle soit, d est impossible aussi, en raison de 



w 



— 289 — 

l'entière dépendance où ce sujet est du corps, de ne pas 
supposer que le principe déterminant du moi est attaché 
à quelque chose de commun à tous les nerfs. Sans cela 
chacun d'eux ne serait plus qu'un centre isolé chargé 
exclusivement de faire vivre l'organe où il se distribue, 
et il y auraitalors autant de moi particuliers que d'atomes 
organiques vivants. C'est ainsi que lorsqu'on divise un 
polype en deux ou plusieurs parties, chacune d'elles 
devient un individu ayant un moi distinct et vivant indé- 
pendamment l'une de l'autre. Ce quelque chose n'est et 
ne peut être autre que ce centre général, origine com- 
mune de tous les nerfs, et où tous les mouvements ner- 
veux viennent aboutir et y provoquer une répercussion 
dont le sentiment du moi est l'expression morale. Mais 
si le sentiment du moi tient à la répercussion des impres- 
sions par le foyer sensitif commun, on ne peut se dis- 
penser d'en conclure que l'identité du moi est l'effet de 
l'identité des répercussions opérées dans ce foyer, quoique 
sous des impressions différentes. 

Non seulement le même moi répond à toutes nos sen- 
sations et à toutes nos déterminations, c'est encore le 
même qui se sent avoir existé en même temps qu'il se 
sent existant. Cette seconde identité qui fait retentir le 
passé dans le présent s'opère de la manière suivante : 
d'abord le moi présent excite le souvenir, le souvenir 
rappelle le moi passé et la réminiscence fait sentir l'iden- 
tité de leur existence. 

Le moi présent a cela de particulier, qu'il excite à 
la fois et le souvenir du moi passé qui correspond par 
son mode à l'état présent du moi et le souvenir du moi 
qui l'a immédiatement précédé, quel que soit son état. 
On conçoit que le premier rappel ne peut pas ne pas 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. jy 



— 2 9° — 
avoir lieu ; ce n'est pas seulement le même sujet qui se 
fait sentir, c'est encore la même cause qui agissait alors 
qui agit actuellement, et c'est le même effet qui est pro- 
duit. Quant au second, pour concevoir comment le moi 
présent en détermine toujours le réveil, malgré que l'état 
de l'un diffère entièrement de celui de l'autre, il suffit de 
faire attention que de tous les moi passés qui, comme 
lui, n'ont de commun avec le moi présent que l'identité 
du sujet, c'est celui qui est le plus dans sa dépendance et 
le plus disposé à être évoqué par lui. Mais si le moi pré- 
sent a le pouvoir de rappeler le moi qui lui est immédia- 
tement antérieur, par la même raison, celui-ci ne doit-il 
pas aussi réveiller celui qui l'a précédé et successive- 
ment l'un l'autre jusqu'au premier anneau de la chaîne ? 
Sous ce rapport, le moi présent est donc la cause déter- 
minante du rappel de toutes nos existences passées dans 
l'ordre naturel de leur succession. 

Ce rappel successif et l'un par l'autre de nos senti- 
ments d'existence passée est le principe physique de la 
mémoire du moi qu'il faut distinguer du souvenir, en ce 
que celui-ci se borne à réveiller le moi passé qui corres- 
pond à l'état présent du moi et à rattacher le moment 
actuel à celui qui vient de passer; tandis que la mémoire 
a pour but d'ajouter au souvenir de la veille toute la 
•série des jours qui l'ont devancée. Le souvenir nous 
assure de la continuité de notre existence et ne va pas 
au delà; la mémoire nous en détermine la durée. 



19. 



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mt 



— 291 — 




CHAPITRE VIII. 

Considérations de la nature du sujet sentant. 

uisque la discussion du souvenir et de la rémi- 
niscence m'a conduit à parler de l'identité du 
moi, c'est ici, je pense, le lieu de sonder la 

nature du sujet sentant et de voir si l'on peut le concevoir 

matériel. 

Il est incontestable que quelque chose sent dans nous 
et que ce qui sent, sent à la fois et la modification, et 
1 objet modifiant, et le sujet modifié. Cette chose paraît 
tenir exclusivement à l'organe nerveux ; car il est défait 
que toute action extérieure qui n'y est pas transmise 
n est pas sentie. Mais tout ce qui est transmis à cet organe 
par la médiation des sens n'est et ne peut être que diver- 
ses sortes de mouvements, lesquels sont ensuite entrete- 
nus, réfléchis, associés et renouvelés par les forces 
propres de l'organe. Or, une sensation n'est pas un mou- 
vement ni l'effet nécessaire d'un mouvement II n'y a 
nen dans elle qui ressemble au mouvement qui le repré- 
sente ou le rappelle. J'aperçois la sensation, je la connais 
par elle-même et je n'aperçois pas le mouvement qui la 
produit; ,e ne le connais que par induction. Je ne vois 
dans la sensation aucune connexion intrinsèque, aucun 
rapport d'effet à cause avec un mouvement ; elle n'a rien 
de commun avec lui qu'une dépendance d'institution 
naturelle. Mais ne dois-je pas distinguer ce que je ne 
pms confondre? Donc le sujet qui reçoit la sensation 
n est pas le même que celui qui reçoit le mouvement 



— 292 — 
La sensation serait-elle, comme on l'a dit, une trans- 
formation de mouvement? ou celui-ci changerait-il de 
nature en passant dans le cerveau, comme les aliments 
que l'estomac élabore? La transformation n'est qu'un 
changement de forme ; elle ne fait que donner à l'ensem- 
ble des éléments d'un objet un nouvel arrangement. Une 
quantité numérique, quelle que soit son expression, est 
toujours la même quantité tant qu'elle conserve le même 
nombre d'unités. Que deux substances chimiques ac- 
quièrent par la combinaison une nouvelle propriété, je 
le conçois : c'est, si l'on veut, un nouvel ordre d'action 
qui leur survient; mais c'est toujours une action, un 
mode de mouvement. 

La sensation n'est donc pas une transformation du 
mouvement, mais une véritable substitution offerte à 
notre perception à la place du mouvement qui nous est 
caché. Celui-ci n'a pas d'autre rapport avec elle que celui 
de l'avoir dans sa dépendance, d'en être l'occasion ou la 
condition indispensable de son apparition. Sous ce point 
de vue, tous les mouvements qui ont lieu dans l'organe 
nerveux doivent être considérés comme autant de signes 
physiques auxquels la nature a attaché nos divers modes 
de sentir. Quoiqu'il n'y ait aucune ressemblance ni au- 
cune connexion intrinsèque entre le signe et la modifica- 
tion sensible, dont il est la cause déterminante, néan- 
moins, la présence du premier est nécessaire à celle du 
second, en vertu de la liaison que la nature a établie entre 
eux, liaison qu'il est hors de notre pouvoir de dissoudre 
sans détruire notre existence. C'est par le même procédé, 
que les sons articulés suscitent dans notre esprit des 
idées qui n'ont aucun rapport avec les mots qui les réveil- 
lent; seulement ces deux sortes de signes diffèrent entre 






— 2Q3 

eux, en ce que les premiers sont l'ouvrage de la nature, 
et que les seconds sont institués par les hommes et for- 
tifiés par l'habitude. 

Ce qui sent en nous, le moi, est un, identique et per- 
manent. Il est un, car il est le sujet commun de toutes 
nos modifications sensibles, quelque part qu'elles se rap- 
portent. Il est un, car tous les moi qui correspondent 
aux différents points de notre corps s'identifient et se 
confondent en un seul et même sujet. Il est de plus iden- 
tique et permanent, car tant que la vie dure et que ses 
fonctions s'opèrent régulièrement, il est en tout temps le 
même à lui-même. Lui seul survit à toutes ses sensations 
et conserve toujours la même relation avec cette variété 
infinie de modifications qui se succèdent en lui. Lui seul 
se rapporte toutes nos actions présentes et passées, et il 
se les attribue comme en étant le même auteur. Im- 
muable au milieu d'une organisation changeante, tout 
ce qui l'environne se renouvelle en se dépouillant succes- 
sivement de ses éléments pour en recevoir de nouveaux 
qui viennent continuellement se substituer aux précé- 
dents et soutenir leurs rapports. Lui seul échappe à ce 
mouvement rénovateur et se trouve encore le même lors- 
que tout a changé autour de lui. Si, dans le temps de la 
jeunesse des organes, l'énergie et la promptitude de leurs 
fonctions lui faisaient croire à son indépendance pour ses 
propres opérations, sur le déclin de la vie, lorsqu'il voit 
le sentiment se flétrir, le souvenir et la mémoire s'affaiblir, 
l'entendement s'obscurcir, l'attention devenir indocile^ 
et la volonté impuissante, alors il sent fortement sa dé- 
pendance et il reconnaît qu'il ne peut rien que par ses 
organes; mais au milieu de cette dégradation il sent 
aussi qu'il est le même, qu'il ne lui manque que des 



— 294 — 
organes dispos pour être ce qu'il était, et il subsiste tou- 
jours tant que les organes dont il dépend pour son exis- 
tence actuelle n'ont pas cessé de se correspondre et d'agir 
en commun. ° 

Or, cette unité du moi n'est-elle pas inconciliable avec 
cette multiplicité de points de la masse cérébrale qui 
nous la font sentir ? Peut-on bien concevoir que plusieurs 
points de matière très distincts, quoique organiquement 
unis entre eux, n'aient qu'une seule et même conscience ? 
Ce sent.ment n'exclut-il pas tout sujet composé ? Mais 
conçoit-on mieux que des éléments divers qui viennent 
successivement dans le centre de l'organisation se rem- 
placer 1 un l'autre, n'aient tous qu'un même sentiment 
d individualité ? qu'une chose qui se substitue à une 
autre puisse revêtir le même moi et soutenir avec elle le 
rapport d'identité ? La raison veut qu'on exclue l'une de 
autre les choses qui ne peuvent se concilier ensemble 
Il faut donc admettre qu'il y a quelque chose autre que 
de la matière qui est le sujet de toutes nos modifications 
sensibles. 

Dira-t-on que cette unité du moi n'est autre chose que 
le sentiment de la connexion et de l'harmonie qui exis- 
tent entre toutes les parties de l'organe nerveux et non 
celui des parties qui entrent dans sa composition f q Ue 
peu importe qu'il y ait dans l'organe des sensations un 
changement continuel des parties, l'identité de sentiment 
subsistera toujours tant que les molécules appelées à 
remplir les fonctions de sentir conserveront entre elles 
la même connexion et la même harmonie ? Mais qu'est-ce 
que la connexion et l'harmonie dans un système, si ce 
n est 1 enchaînement des parties et une telle correspon- 
dance entre elles, que l'une d'elles ne puisse être ébran- 



mmimmmmmrm* 



— 295 — 

lée que les autres ne participent à cet ébranlement ? Or, 
quel que soit l'accord des mouvements partiels, quelque 
fusion que l'on suppose dans les vibrations des parties, 
il n'en résulterait jamais dans l'organe nerveux qu'une 
sensation multiple où, malgré que les parties covibrantes 
qui la composent soient entre elles à l'unisson, chacune 
d'elles néanmoins aurait le sentiment de son produit, et 
alors il y aurait dans l'organe autant de moi particuliers 
que de points sentants. 

Ce qui sent en nous est intelligent, il se réfléchit ce qu'il 
sent, il le perçoit, il en prend connaissance. La matière 
organisée serait-elle intelligente ? Ce qui connaît en nous 
compare, juge et raisonne : la matière organisée aurait- 
elle la faculté de penser ? 

La seule idée d'attribuer la pensée à une certaine 
disposition de la matière répugne au sentiment. Quoi! 
l'intelligence, cette admirable faculté qui élève l'homme 
au-dessus de sa nature, cette pensée qui le distingue si 
éminemment de tout ce qui n'est pas lui, serait l'apanage 
d'un amas de matière disposé d'une certaine façon 
L'effet serait donc supérieur à sa cause ? Mais, quelle que 
soit la disconvenance de la chose, voyons encore si cela 
est possible. 

^ Qu'est-ce que connaître ? C'est considérer une sensa- 
tion; et, si elle est simple, s'y concentrer, se pénétrer de 
son objet, se l'informer et s'en faire une idée ; si elle est 
composée, c'est considérer successivement chaque point 
senti, en prendre la forme, comprendre le tout ensemble 
et concevoir ainsi l'objet de la sensation. Sous ce rap- 
port, le principe qui connaît dans nous n'est plus seule- 
ment un sujet qui se sent et qui a conscience de ses 
modifications : c'est encore un être qui se répète à lui- 









— 296 — 

ittrmTd^T " manifCSte ' lui ' ««* revêt *"• 
es fo mes des choses qui Font frappé. Par les sensations, 

toute la nature se reflète sur lui, par les perceptions i 
se reflète à lui-même toute la nature, i. se la "eprodi 
idéalement II y a plus : ces notions, une fois qu il les a 
acquises, „ les mouvements organiques en font renaître 
en lu. la perception, il les reconnaît comme en étant déjà 
en possess.cn et comme un fonds qui lui appartient 
Ajoutons en outre qu'il en dispose à son gré qu'il l es " 
omp an: et les associe, qu'il en détache les § éléments 
es general.se, qu'il les combine de toutes manières et en 
forme de nouvelles notions complexes qui n'ont point 
de modèles dans la nature. 

D'un autre côté, il est bien reconnu aujourd'hui que 
toute la masse cérébrale concourt à la production de la 
pensée et que ce privilège étonnant paraît attaché à sa 
Pulpe. Or peut-on bien concevoir qu'un pareil organe 
puisse avoir à la fois plusieurs perceptions distinct si 
e es ne portent sur des points différents de sa substance ? 
Mais ,1 ny aurait plus alors unité du moi percevant 
pu.sque le sujet serait divisé; ce qui est contraire à l'ob 
servation. Certes une pareille propriété suppose dans le 
cerveau la coextstence de quelque chose de simple, d'm- 
dmsible, susceptible de prendre diverses formes en con- 
servant celles qu'il a déjà reçues sans blesser son unité 
de représenter toutes les natures sans altérer la sienne,' 
et de soutemr plusieurs rapports à la fois sans se parta- 
ge moi qui sent et connaît est encore le principe de 
toutes nos déterminations motrices réfléchies : car c'est 
h» qui veut, et c'est la volonté qui est le principal mo- 
teur des organes musculaires. Mais le cerveau est l'or- 






— 297 — 

gane où se forment et d'où partent ces déterminations. 
Serait-ce lui qui veut, et la volonté ne serait-elle qu'une 
réaction du cerveau excité par une impression, et dont 
les efforts se porteraient sur les organes du mouvement, 
pour en déterminer et régler les contractions ? Dans ce 
cas l'impression, la volonté et l'action seraient une suite 
de causes et d'effets physiques dans une dépendance mu- 
tuelle, et soumis entièrement aux lois de la mécanique. 
Il n'y aurait donc jamais d'impression sans réaction et 
sans un effet proportionnel à l'impression. Or, j'observe 
que ces lois sont continuellement enfreintes dans l'exer- 
cice de la volonté. 

Ne nous arrive-t-il pas souvent de rester immobiles à 
la vue d'un objet qui nous convient, et de ne pas nous en 
approcher malgré l'attrait intérieur qui nous y pousse? 
Le chien à qui on présente un morceau de pain à la 
pointe d'un couteau dont on a déjà fait usage pour lui 
donner sur le nez, résiste constamment à la tendance de 
son appétit, tant qu'il voit l'aliment attaché à cet instru- 
ment malfaisant. N'est-il pas fréquent aussi de voir que 
les plus faibles impressions produisent dans nous les 
mouvements du corps les plus violents ? Comme l'ob- 
serve Fontenelle, que l'on dise à quelqu'un tout bas à 
l'oreille : « Sauvez-vous, les gendarmes sont à votre 
poursuite;» ces mots ne sont pas plus tôt prononcés, 
qu'aussitôt il prend la fuite et court à perte d'haleine,' 
jusqu'à ce qu'il se sente hors de danger. On voit que^ 
dans la première circonstance, l'impression est sans 
réaction, et que, dans la seconde, la réaction n'est pas en 
proportion avec l'impression; ce qui, pourtant, ne 
devrait pas être, s'il est vrai que le cerveau ne se trouve 
dans une aucune autre dépendance que celle des impres- 












■ 











— 2 9 8 — 

sions sensibles. N'est-il pas évident que les lois de la 

mécanique ne sont ici interverties que parce qu'il y a un 

ouvenir ou une idée de danger qui s'interposent" 

impress.on et la volonté, et que c'est ce souvenir ou 

Il y a donc une autre cause que les impressions maté- 

sTn infl qm 3glt SU CCrVeaU " qUl détCrmine et rtgle 
on nfl ence momce Cette caus ^ qu . est J 

entre 1 impression et la réaction, ne se détermine elle! 
même a agIr qu'en vertu d'une perception ou d'un senti- 
ment; mais c est à l'impression qu'elle doit de sentir et 
de percevoir. Amsi le cerveau agit sur elle par l'impre 
smn, et elle a glt sur le cerveau par sa détermination Te 
sujet qui sent et pense est donc le même que celui'qu 
veut, et U est distinct du cerveau, puisque ses dé mina 
«ons ne sont point le résultat direct des impressions 
matérielles que le cerveau éprouve, mais bien celu de 

Nous pouvons donc conclure définitivement qu'il ya 
que que chose en nous sentant, pensant et voulL, q^ 
n est pomt la matière organisée, quoique dans sa dépen- 
dance. Mais cette chose, quelle peut-elle être? Seraft e 
un principe universel d'intelligence auquel tout ce qui 
est animé participerait plus ou moins proportionnelle 

ment au mode de son organisation ? ou bien une sub- 
tance subsistant par dlemêmei m ^^ ^ 

ch temporairement à un système d'organes et dépendant 
de lui, suivant la croyance la plus généralement reçue T 
Dans la première opinion, l'apparition du sentiment 
première lueur de l'intelligence, serait attachée à toute 



wmmm 



— 299 — 

organisation pourvue d'un centre nerveux. Ce serait ce 
mode d'organisation qui en déterminerait la présence et 
l'individualiserait dans chaque être ; et le moment de 
l'apparition serait celui où l'individualité organique est 
établie. Ce qui le prouve, c'est que dans les animaux pri- 
vés de système nerveux ou qui n'ont point de centre il se 
fait des impressions qui sont immédiatement suivies de 
mouvements, mais où rien n'est perçu ni voulu : ce sont 
des phénomènes d'irritabilité, une vie purement végéta- 
tive. Dans les animaux, au contraire, où les divers gan- 
glions du système nerveux sont unis entre eux par des 
cordons de manière à former un centre, et où il y a des 
organes de sensations spéciales, toutes les impressions 
qui arrivent à ce centre sont perçues : il y a sensation, 
instinct, et les mouvements qui les suivent sont détermi- 
nés par des volitions. Ce qui le prouve, c'est que l'acé- 
phale humain n'a ni sensation, ni perception, par cela 
seul qu'il est sans cerveau ; que l'embryon ne jouit d'au- 
cune sensibilité apparente tant que les centres nerveux 
ne sont pas formés, et qu'il donne, au contraire, des signes 
non équivoques de perception et de mouvements instinc- 
tifs aussitôt que ces centres ébauchés peuvent entrer en 
fonction : les mouvements du fœtus dans le sein de la 
mère, trois ou quatre mois après la conception, en sont 
la preuve. 

Un principe dont la manifestation n'est due qu'à l'ac- 
tivité d'un centre nerveux commun avec lequel tous les 
organes ou tous les centres partiels correspondent pour- 
rait-il ne pas dépendre dans son développement de celui 
du centre et ne pas en suivre les variations ? Il doit donc, 
dans les animaux vertébrés, prendre une forme intellec- 
tuelle plus prononcée, proportionnellement au volume 




















— 3oo — 
de leur cerveau, et ne pas se borner à un aveugle instinct 
comme dans les insectes; il doit luire éminemment dan 
1 homme, dont la masse cérébrale est dans un plus grand 
rapport et douée d'un plus grand degré d'activité; varier 
dans les individus humains suivant le degré d'organisa- 
<on de leur cerveau; suivre les progrès de ^déve- 
loppement, et croître successivement avec l'âge jusqu'au 
complément de la virilité ; il doit s'assoupir d'ans l'L r 
mit ence d action périodique du cerveau pendant le som- 
me,! et s éveiller avec lui; rétrograder et s'abolir dans 
1 idiotisme, s exalter et se dépraver dans la folie, s'alté- 
rer ou s interrompre dans les affections comateuses ou 
apoplectiques, s'éteindre pour un temps dans les syn- 
copes et les asphyxies passagères; se dégrader et s'ob- 
scurcir à mesure que, par l'effet de l'âge, la pulpe 
cérébrale se durcit et que l'action organique se débilite, 
et lorsqu enfin le terme de la vie approche, aussitôt que 
la correspondance vitale des parties ne subsiste plus et 
que 1 individualité organique est détruite, il doit dispa 
raitre entièrement pour rentrer dans sa source, de même 
que le principe matériel dans la sienne 

On ne saurait disconvenir que cette opinion paraît 
bien d accord avec l'observation et répond parfaite- 
ment a tous les phénomènes de l'organisation. Mais on 
ne peut se dissimuler aussi qu'il répugne au sentiment 
de regarder tous les moi humains comme autant de frac- 
tions d un même tout et comme les diverses irradia- 
tions dune intelligence universelle. Ce serait d'ailleurs 
admettre une sorte de panthéisme que la raison repousse 
Fondes sur ces motifs et nous conformant à l'opinion 
générale, nous dirons donc que tous les phénomènes 
intellectuels que nous observons en nous sont les attri- 



I 



— 3oi — 

buts d'un sujet immatériel, d'un être distinct, indivi- 
duel, d'une âme enfin, en reconnaissant toutefois que 
dans l'état présent des choses ce sujet ne peut sentir, ni 
penser, ni agir, que par des organes et suivant la portée 
de ces organes. 

Reste maintenant à savoir comment ce qui est simple 
et sans points de contact peut agir sur des organes et être 
modifié par eux. Car, quoique l'âme n'exerce sa puis- 
sance sur ses organes que par la médiation d'un fluide 
subtil impondérable, principe de tous les mouvements 
de la vie, la difficulté est la même : c'est toujours un 
esprit, un sujet immatériel en rapport avec la matière. 
J'avouerai qu'il n'y a rien dans l'idée que nous nous 
sommes faite des deux substances constitutives de notre 
être qui puisse autoriser un tel rapport. Mais s'ensuit-il 
qu'il n'existe pas? Si l'on ne peut méconnaître qu'une 
suprême intelligence a imposé des lois à la nature, pour- 
quoi l'âme n'agirait-elle pas sur son atome de matière 
organisée de la même manière que l'auteur de la nature 
sur l'univers entier? L'une n'emporte pas plus de diffi- 
cultés que l'autre. Ici c'est une volonté générale qui a 
tout disposé avec ordre ; là, une volonté particulière qui 
commande à des organes. Admettons donc comme un 
fait, quoique les données nous manquent pour l'expli- 
quer, qu'il y a entre l'âme et l'organisation une action 
réciproque par laquelle elles se modifient l'une l'autre, 
action qui s'exerce par un principe intermédiaire auquel 
toute la matière pondérable paraît subordonnée, et qui 
lui-même l'est à l'âme. Nous ne connaissons >pas mieux 
l'attraction ni la transmission du mouvement par le choc 
des corps-, mais nous les admettons comme des faits sans 
en chercher les causes. 






— 3o2 — 




CHAPITRE rx. 
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'association es,, comme je l'ai déjà dit, une 

! dépendance é,ablie entre plusieurs imprev 

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entre des pressions ou des actions qui ne son I„ 
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que 1 expérience a déterminées et qui: ,rouven, dans pT 
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&.« qu, lu, son, personnels. Le musicien e, l'écolier 



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— 3o3 — 
n'ont besoin que d'entendre, l'un les premières notes 
d'un air qu'il connaît, l'autre les premiers mots d'un 
morceau de poésie qu'il a appris par cœur, pour dérou- 
ler ensuite sans efforts d'attention toutes les notes de l'air 
ou tous les mots de la pièce de vers dans le même ordre 
dans lequel ils sont rangés. Il n'y a pas d'objets phy- 
siques qui aient frappé plusieurs fois nos sens dont les 
images ne puissent, en leur absence, se reproduire 
d'elles-mêmes par le jeu propre de la vie. Enfin, lorsque 
nous nous arrêtons à une idée et que nous la considérons 
attentivement, n'est-il pas d'expérience qu'aussitôt nous 
voyons accourir autour d'elle toutes celles qui ont 
quelque rapport de ressemblance ou d'analogie avec 
elle ? 

Il y a diverses sortes d'associations, suivant la nature 
des impressions ou des mouvements, qui se lient entre 
eux, ou suivant la cause qui détermine cette liaison. 

Si on les considère sous le premier rapport, on 
remarque : i° que les impressions externes peuvent s'as- 
socier entre elles de même que les actions des organes, 
et que les unes et les autres se reproduisent dans le même 
ordre qu'elles ont été faites : ces associations donnent 
lieu à la mémoire proprement dite, laquelle se subdivise 
en mémoire des faits pour les impressions objectives des 
sens, mémoire des sons pour les modifications sonores 
de l'organe vocal, et mémoire des mouvements des 
membres, particulièrement des doigts; 2 les impres- 
sions externes se lient dans le cerveau avec les impres- 
sions internes que l'action vitale du sang y produit en 
parcourant tous les points du réseau vasculaire; et telle 
est la subordination des premières pour les secondes 
que celles-ci deviennent causes de rappel de celles-là, et 



I 






— 3c>4 — 
sont le fondement de l'imagination passive ; > les impres- 
sions externes se lient avec les mouvements propres du 
centre epigastrique qui se trouvent en rapport avec elles 
et par cette association elles se mettent dans la dépen- 
dance d un second principe moteur qui les reproduit 
dans 1 ordre de nos goûts et de nos besoins : celle-ci est le 
fondement de l'imagination active; 4° les impressions 
externes, telles que les sens les transmettent directement 
se lient avec les impressions réfléchies que l'attention fait 
naître en dirigeant ses efforts sur les impressions directes 
et si une même impression réfléchie se retrouve dans 
plus.eurs impressions directes, elle en devient le lien 
commun et leur cause de rappel toutes les fois qu'elle se 
renouvelle : cette association est le fond propre de l'en- 
tendement; S» toutes les impressions externes ou internes 
directes ou réfléchies, se lient avec les gestes et les mou- 
vements sonores de l'organe vocal, et, par suite de cette 
union la reproduction volontaire de ces derniers devient 
cause de rappel pour toutes les impressions qui s'y sont 
liées : cette association constitue la mémoire des signes 
et donne naissance au langage. 

On voit qu'en ayant égard aux diverses combinaisons 
dont les impressions et les actions des organes moteurs 
sont susceptibles entre eux, on doit ranger les associa- 
tions sous cinq chefs différents d'autant plus distincts 
qu une importante fonction a été confiée à chacune de 
ces divisions puisque nous leur devons, à la première 
la formation de la mémoire, à la seconde et à la troisième 1 
celle de 1 imagination passive et de l'imagination active 
à la quatrième, la formation de l'entendement, et celle' 
du langage à la cinquième. 



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— 3o5 — 
Si l'on envisage les associations sous le rapport des 
causes qui les déterminent, on remarque : 

i° Que les impressions externes qui se transmettent 
en mêmetemps au cerveau, ou immédiatement l'une après 
l'autre, contractent entre elles par la fréquente répétition 
de cette circonstance une liaison en vertu de laquelle 
elles deviennent tellement solidaires, que l'une d'elles ne 
peut être renouvelée par le retour de sa cause, que toutes 
les autres à son occasion et sans l'intervention de leurs 
causes respectives ne se réitèrent en même temps, et 
l'une par l'autre, dans le même ordre qu'elles ont été 
faites. C'est ainsi que les impressions des sens relatives 
à un même objet se lient entre elles dans le cerveau et se 
résolvent en une seule impression collective que la pré- 
sence de l'une des impressions partielles peut désormais 
réveiller; c'est ainsi que tous les objets physiques que 
la vue perçoit en même temps ou successivement, et qui 
se tracent en même temps dans le cerveau s'enchaînent 
1 un a l'autre de manière que l'un des anneaux ne saurait 
être ébranlé sans secouer la chaîne entière. 

Nous devons à la même cause déterminante la liaison 
des actes vocaux entre eux, celle des actions locomo- 
trices les sympathies des organes, et la liaison des sons 
articulés avec nos idées. 

2° Les impressions externes se lient dans le cerveau 
avec les impressions vitales du sang par coïncidence ou 
concours d'action, et elles donnent ainsi aux mouve- 
ments du sang le pouvoir de les reproduire. 

Pourrait-il en être autrement? Les impressions des 
sens ne se bornent pas à produire à l'origine des filets 
nerveux qui les reçoivent un changement d'état; elles en 
opèrent un semblable sur le réseau vasculaire qui leur 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. 20 



1 



I 









— 3o6 — 
correspond. Mais cette modification est, pour le point du 
réseau qui l'éprouve, une détermination à agir par l'im- 
pulsion du sang sur le filet nerveux qui lui correspond, 
d'une manière conforme à l'impression qui l'a modifié. 
Pour devenir permanente et active, elle n'a besoin que 
d'être fortifiée par le renouvellement fréquent de la 
même impression. Or, c'est en vertu de cette disposition 
que le sang qui parcourt le réseau vasculaire du cerveau 
se porte plus particulièrement vers les points ainsi modi- 
fiés, et les détermine à exercer sur l'origine des nerfs qui 
leur correspondent une action parfaitement semblable à 
celle qui leur vient du dehors, conséquemment à y re- 
produire les mêmes impressions. 

Cette association est le principe physique de l'imagi- 
nation passive. On conçoit que cette reproduction des 
impressions doit se faire tumultuairement et sans ordre, 
parce que le mouvement qui les excite se porte indistinc- 
tement sur tous les points du cerveau, et que l'excitation 
ne doit être efficace que là où l'empreinte des impressions 
est plus facile ou plus profonde. 

3° Les impressions externes se lient avec les mouve- 
ments propres de l'organe du sentiment, par sympathie 
ou correspondance d'action, et par cette union elles 
donnent à ces mouvements le pouvoir de réveiller dans 
le cerveau celles des impressions avec lesquelles ils sont 
en rapport. 

Il faut observer que la plupart des impressions externes 
sympathisent avec quelqu'une de nos tendances natu- 
relles; c'est-à-dire que certains mouvements imprimés 
au cerveau par les objets physiques trouvent et suscitent 
leurs correspondants dans le centre de la vie de nutri- 
tion. Et cette excitation est d'autant plus forte, que le 
20. 




■ W! 
■ 



— 307 — 
mouvement provocateur et la tendance provoquée sont 
dans un plus grand rapport entre eux. Lorsque cela 
arrive, le centre épigastrique, excité par l'impression cé- 
rébrale, réagn sur elle en dirigeant spécialement sur le 
point du cerveau ébranlé le cours du sang qui continue 
1 impression, et la rend plus vive et plus profonde. 

Or, une pareille opération ne peut pas se réitérer plu- 
sieurs fois, qu'il ne s'établisse une réciprocité de dépen- 
dance entre l'impression et la tendance qui lui corres- 
pond. Elles pourront donc s'exciter mutuellement l'une 
1 autre, et si l'on suppose, comme cela est vrai, que plu- 
sieurs autres impressions ont également de la sympathie 
avec la même tendance, on conçoit qu'elles doivent se 
mettre en commun sous sa dépendance, par conséquent 
s associer entre elles et se réveiller ensemble, lorsque la 
tendance dont elles dépendent sera excitée par l'une 
délies ou par une cause intérieure. On conçoit encore 
que puisque les impressions diverses des objets ont, pour 
la plupart, quelque rapport avec l'une ou l'autre des ten- 
dances de l'organe du sentiment, elles doivent s'unir de la 
même manière avec celle de ces tendances avec laquelle 
elles sympathisent, et former ainsi entre elles autant de 
faisceaux distincts qu'il y a en nous de tendances natu- 
relies. 

Dans cette sorte d'associations qui donne naissance à 
1 imagination active, la reproduction des impressions doit 
donc se faire dans l'ordre de nos goûts et de nos besoins 

4° Les impressions directes se lient entre elles autour 
d une ou de plusieurs impressions réfléchies, communes 
par identité ou conformité d'action, et, par cette union, 
ellesdonnentà ces dernières, lorsqu'elles se renouvellent 
le pouvoir de les faire renaître avec elles. 



. 




— 3o8 — 
Lorsqu'un objet s'offre à nos sens pour la première 
fois, on n'aperçoit d'abord que son ensemble, parce que 
l'attention, également attirée par tous les points, s'arrête 
à l'effet total, et n'en détaille pas les parties. Mais l'atten- 
tion ne tarde pas à se réfléchir en détail l'impression, 
et alors il en résulte des impressions partielles que l'on 
nomme réfléchies, en raison de l'action qui les fait naî- 
tre. Ces impressions partielles, quoique très distinctes, 
sont dépendantes de l'impression totale et ne peuvent 
exister sans elle. Mais les mêmes qualités impressives 
qui les ont fait naître peuvent se retrouver dans beau- 
coup d'autres objets semblables, et renouveler ainsi les 
mêmes impressions partielles. 

Or, si l'on suppose que le cerveau, par la force ou la 
fréquence de l'attention, ait conservé la détermination 
des impressions partielles du premier objet, ces mêmes 
impressions ne peuvent pas être reproduites par la pré- 
sence d'un second sans réveiller, en même temps, les 
impressions partielles du premier; car elles doivent 
provoquer l'activité de l'organe à répéter par résonance 
tous les mouvements acquis qui sont conformes à leur 
action. Mais ce réveil ne peut pas s'opérer sans entraîner 
celui de l'impression totale de l'objet, parce qu'elles tien- 
nent à elle par un lien indissoluble. 

En continuant à voir de nouveaux objets semblables, 
la présence de chacun d'eux doit donc aussi, en raison 
de cette conformité d'actions, réveiller l'impression de 
ceux qui l'ont précédé, et successivement les uns et les 
autres doivent se mettre sous la dépendance des impres- 
sions partielles qui leur sont communes, de manière que 
celles-ci ne puissent plus désormais être reproduites par 
la présence de l'un d'eux, que l'ensemble des objets où 




■ 



— 3og — 
on les a remarquées ne soit en même temps rappelé. 
Il est aisé de voir, d'après ce principe d'association, 
que toutes les impressions objectives doivent se diviser 
en autant de groupes qu'il peut y avoir d'impressions 
partielles différentes, et qu'en se rangeant ainsi en diver- 
ses classes dans l'ordre de la nature des choses, elles faci- 
litent singulièrement le travail de l'entendement, dont le 
but est de nous faire connaître cette nature, ou, ce qui 
est le même, le rapport de leur action sur nous. 

Cette propriété de répondre à une impression qui est 
en rapport avec des déterminations préexistantes dans 
nous n'est pas particulière à l'organisation; elle se 
retrouve encore dans les instruments de musique. Si l'on 
fait résonner fortement l'une des cordes d'un violon dans 
un appartement où se trouvent plusieurs de ces instru- 
ments, et qu'il y en ait dont les cordes soient montées les 
unes à l'unisson et les autres à l'octave ou à la quinte 
de celle qu'on joue, on les voit toutes entrer en vibration 
et sonner l'unisson, l'octave ou la quinte du son provo- 
cateur; tandis que celles qui ne sont point montées à 
aucun de ces tons restent immobiles et sans frémisse- 
ment. On peut donc considérer, sous ce rapport, l'organe 
nerveux, une fois qu'il a été exercé par les sens, comme 
une réunion incalculable de cordes sonores qui sont 
montées au ton de tous les modes d'activité des objets 
extérieurs, et disposées à co-vibrer avec celles que les 
objets eux-mêmes font résonner, toutes les fois que le 
mouvement qui leur est communiqué convient à leurs 
déterminations acquises. 

Les impressions sont donc susceptibles de quatre sortes 
d'associations, eu égard aux causes qui les déterminent : 
association entre elles par simultanéité ousuccessiond'ac- 



■ 






— 3io — 
tions; association avec les actions vitales du sang dans le 
cerveau par concours et assimilation d'actions ; associa- 
tion avec nos tendances naturelles par correspondance 
d'actions, et association avec les impressions réfléchies 
par conformité d'actions. 

De quelque manière qu'on les envisage, ces diverses 
associations sont d'une trop haute importance, elles inté- 
ressent trop essentiellement toutes nos facultés, pour ne 
pas faire de chacune d'elles un objet de recherches 
séparées : tel est aussi le but que je me propose. Mais je 
crois devoir suivre dans ce travail la première division 
que j'en ai faite, comme plus méthodique et plus favora- 
ble au développement de tous les modes d'associations. 
Je m'occuperai donc, dans les livres suivants, de la for- 
mation de la mémoire, de celle de l'imagination passive, 
de l'imagination active de l'entendement et du langage, 
comme les résultats des diverses combinaisons des im- 
pressions entre elles. 







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H 



LIVRE CINQUIÈME 



(SUITE DES HABITUDES) 



DE L'ASSOCIATION 

DES IMPRESSIONS EXTERNES 



ENTRE ELLES 



OU 



ORIGINE ET FORMATION DE LA MÉMOIRE. 



CHAPITRE I. 



Idée générale de la mémoire 
et détermination du principe physique de cette faculté. 

n sait par expérience qu'une sensation réi- 
térée détermine le rappel de toutes les sensa- 
tions passées que l'on a éprouvées avec elle ; 
qu'un objet reproduit dans notre esprit par l'imagination 
en fait reparaître une foule d'autres avec lui ; que la seule 
présence d'une idée suscite ses congénères ; que le mu- 
sicien n'a besoin que de faire exécuter à ses doigts les 
premières notes d'un air qu'il a souvent exercé, pour 
qu'ils continuent ensuite d'eux-mêmes, et sans attention 







— 3l2 — 

de sa part à jouer l'air tout entier; que le premier mot 
proféré devant nous d'un discours que nous avons appris 
par cœur suffit souvent pour nous en rappeler toute la 
suite; que les paroles suscitent les idées qui leur sont 
attachées, et que celles-ci à leur tour en font autant pour 
les mots destinés à les énoncer. Cet ensemble de phéno- 
mènes est connu sous le nom de mémoire. 

La mémoire se divise en autant d'espèces qu'il y a 
d'objets divers qu'elle peut tenir en dépôt, et dont elle 
fait le rappel. Elle porte le nom de mémoire des faits, 
lorsqu'elle s occupe des choses ou des événements pas- 
sés; celui de savoir, lorsqu'elle rappelle nos idées 
acquises. Répète-t-elle une suite de sons harmonieux ou 
articulés, c'est la mémoire musicale ou la mémoire des 
mots; répète-t-elle une suite de mouvements du corps, 
c'est la mémoire des gestes, plus connue sous le nom de 
faculté imitative; enfin rappelle-t-elle des mots ou des 
gestes devenus signes de nos idées, et en reproduit-elle 
les suites établies par l'usage, pour exprimer nos pen- 
sées, c'est la mémoire des signes. Je ne parlerai pour le 
moment que de la mémoire des faits, parce qu'elle est la 
seule qui appartienne à ce genre d'associations dont je 
dois m'occuper ici. 

On confond ordinairement la mémoire avec le souve- 
nir; ce sont cependant deux choses très distinctes. Le 
souvenir est une perception rappelée par le retour de la 
cause qui l'a fait naître, tandis que la mémoire est une 
suite de souvenirs qui se rappellent l'un l'autre et dont le 
premier a pour cause de rappel la présence de son objet. 
C'est la présence d'une sensation renouvelée qui réveille 
le souvenir, et c'est le réveil du souvenir qui est la cause 
déterminante de la mémoire. Le souvenir nous rappelle 






— 3i3 — 
un fait qui n'est plus; la mémoire nous en rappelle 
les faits concomitants et les circonstances de temps et de 
lieu. Le souvenir nous fait connaître l'existence passée 
d'un objet; la mémoire nous en fait connaître les dépen- 
dances et ses relations d'existence. En un mot, le souvenir 
est le principe moteur de la mémoire, et la mémoire est 
le complément du souvenir. 

On confond encore la mémoire avec la réminiscence; 
cependant elle en diffère beaucoup. La réminiscence 
est un sentiment qui accompagne presque toujours tous 
les actes du souvenir et de la mémoire; celle-ci est une 
représentation mentale et circonstanciée de ce que l'on a 
déjà vu ou éprouvé. La mémoire nous rappelle des faits 
qui ne sont plus présents, la réminiscence nous en 
atteste l'existence passée. La mémoire fait des rapports, 
la réminiscence les confirme. 

La mémoire, de même que le souvenir, n'offre par 
elle-même à l'esprit aucune image des choses qu'elle 
rappelle, mais seulement la perception ou l'idée. Il est 
certain en effet que nous pensons à une odeur, une cou- 
leur ou un son, sans en éprouver la sensation, et que 
lorsque nous entendons prononcer le nom d'une per- 
sonne absente et connue de nous, nous songeons aussitôt 
à elle, et nous en avons l'idée avant d'avoir pu nous en 
retracer les traits. Si dans beaucoup de circonstances la 
mémoire paraît nous représenter ce qu'elle nous rap- 
pelle, c'est qu'alors l'imagination s'associe à ses actes, 
pour nous dépeindre l'objet de notre pensée; car l'imagi- 
nation peut être excitée par la présence d'un souvenir de 
même que par celle d'une sensation. 

La mémoire peut être envisagée sous deux rapports, 
comme faculté passive et tenant en dépôt toutes les mo- 



. 


1 


j 




— 314 — 
difications éprouvées et toutes les perceptions acquises, 
ou comme faculté en quelque sorte active et ayant le 
pouvoir de les rappeler, d'en faire revivre le souvenir. 

Sous le premier rapport, la mémoire serait l'effet mo- 
ral d'une aptitude du cerveau à conserver les impressions 
reçues, laquelle paraît dépendre du principe des forces, 
dont la nature est de résister plus ou moins à tout chan- 
gement d'état, et, lorsqu'il a cédé, de garder ensuite sa 
nouvelle détermination avec d'autant plus de ténacité, 
que l'action modifiante a été plus intense, plus continue. 1 
Mais cette aptitude n'est pas exclusivement propre à la 
mémoire; elle appartient en commun à toutes les facultés 
reproductives des impressions ; toutes la supposent. Sans 
elle l'imagination et l'entendement ne sauraient avoir 
heu, de même que la mémoire, et nous nous trouverions 
réduits à n'avoir plus que des sensations fugitives. On 
ne peut donc la regarder spécialement comme le prin- 
cipe physique de la mémoire. Néanmoins, dans le lan- 
gage ordinaire, l'usage a prévalu de la désigner sous le 
nom de mémoire, parce que c'est dans l'exercice de cette 
faculté que la nécessité d'une pareille disposition dans 
le cerveau paraît le plus évidemment. 

Sous le second rapport, la faculté de rappeler les per- 
ceptions des choses, à la suite les unes des autres et dans 
l'ordre dans lequel elles se sont offertes à nous, paraît 
être le caractère distinctif de la mémoire. Or, ces rappels 
successifs et conformes à l'ordre naturel ou fortuit des 
choses ne peuvent être que le résultat moral de certains 
mouvements qui naissent dans le cerveau les uns des 
autres, et ces mouvements supposent une dépendance 
établie entre eux, en vertu de laquelle ils deviennent la 
cause déterminante l'un de l'autre. Mais d'où peut venir 



— 3i5 — 
cette dépendance, si ce n'est de la liaison que les 
impressions sensibles forment entre elles, toutes les fois 
que les objets agitent simultanément ou immédiatement, 
l'un après l'autre, différents points du cerveau-, surtout 
lorsque leur action a été fréquemment renouvelée, et dans 
le même ordre? Car, on remarque que, lorsque ces deux 
conditions sont imparfaitement remplies, le rappel est 
incomplet et sans fidélité. 

Ainsi, c'est à l'action simultanée ou immédiatement 
successive des objets sur le cerveau, que nous devons la 
liaison de leurs impressions entre elles, et c'est à cette 
liaison que nous devons leur rappel dans l'ordre où elles 
ont été faites. C'est donc elle qui doit être regardée 
comme le principe constitutif de la mémoire. 

La mémoire est donc essentiellement une faculté par 
laquelle des impressions déjà faites et conservées se ré- 
veillent l'une l'autre, en vertu d'une liaison fortuite entre 
elles, et se rappellent dans l'ordre de leur formation, 
lorsque l'une d'elles est excitée par la présence de son 
objet. 

Puisque la liaison des impressions est le résultat du 
concours d'action des causes extérieures sur nos sens, il 
s'ensuit que, dans toutes les impressions qui nous 
viennent du dehors, l'ordre de leur association ne doit 
pas être constant et uniforme chez tous les hommes, 
mais variable et susceptible de toutes les combinaisons 
sous lesquelles les objets peuvent se présenter à nous. 
C'est aussi pour cela qu'il est difficile de rencontrer deux 
hommes qui aient dans la tête les mêmes faits, tracés de 
la même manière, ou classés dans le même ordre. Car il 
n'en est peut-être pas un qui, dans le cours de sa vie, ait 
pu se trouver avec un autre dans les mêmes circons- 






— 3i6 — 
tances de temps, de lieu ou de situation, et voir par con- 
séquent les choses avec le même enchaînement ou les 
mêmes détails. Sous ce point de vue, la mémoire n'est 
donc pour chacun de nous qu'un registre personnel ou 
1 histoire particulière de ce que nos sens ont éprouvé 






^H 



-3i 7 - 




CHAPITRE II. 

Influence de l'organe du sentiment 
sur la liaisofides impressions externes. 

n vient de voir que pour que les impressions 
se lient entre elles, il ne suffit pas que leur ac- 
tion sur l'organe soit simultanée ou succes- 
sive; il faut encore qu'elles soient renouvelées plusieurs 
fois dans le même ordre par le retour des mêmes causes. 
Car il est d'expérience, que le souvenir des choses qui 
n'ont fait sur nous qu'une impression passagère ne 
tarde pas à s'affaiblir et même à s'effacer entièrement 
au bout d'un certain temps. On observe néanmoins qu'il 
y a certaines impressions qui restent ineffaçables, et qui 
contractent entre elles une liaison indissoluble, quoique 
les objets qui les ont produites ne se soient offerts en- 
semble à nous qu'une seule fois dans la vie : ce sont 
celles qui intéressent l'organe du sentiment et qui font 
naître en nous une vive affection pour leur objet. 

Qui ne sait que nous gardons toute la vie le souvenir 
circonstancié des événements de notre enfance qui nous 
ont le plus frappés d'étonnement ou de peur, ou qui ont 
le plus fortement attiré notre curiosité? Le jeune étu- 
diant qui a eu le bonheur d'obtenir le prix d'éloquence 
au concours général des Collèges de Paris, et qui s'est vu 
proclamé le vainqueur, et couronné par les premiers ma- 
gistrats de l'État, au milieu des applaudissements d'une 
assemblée brillante et nombreuse, n'oubliera jamais les 
lieux qui ont été témoins de son triomphe, ni les per- 
sonnes qui étaient les dispensateurs des couronnes, ni 




— 3i8 — 
aucune des circonstances qui ont contribué à son ravis- 
sement. Les militaires conservent jusqu'à la fin de leurs 
jours la mémoire des campagnes qu'ils ont faites, des 
combats qu ,1s ont livrés, et des dangers qu'ils ont cou- 
rus; lorsqu'ils en font le récit, les détails dans lesquels 
jb entrent sont si présents à leur esprit, qu'on dirait que 
les choses viennent de se passer sous leurs yeux. Cepen- 
dant ils n ont été qu'une seule fois témoins de ce qu'ils 
racontent. H 

Il y a donc deux choses qui ont également le pouvoir 
de lier entre elles les impressions externes qui nous 
viennent simultanément ou successivement : ces deux 
choses sont l'habitude et le sentiment. Lapremière exerce 
■"distinctement son influence sur toutes les impressions, 
et son intervention n'est nécessaire que pour celles aux- 
quelles 1 organisation ne prend pas une part active. L'in- 
fluence de la seconde est spéciale; elle ne se porte que 
sur les impressions qui peuvent l'émouvoir et l'intéresser 
lortement à leur action. 

Pour concevoir cette dernière influence, il faut obser- 
ver que lorsque la présence de certains objets excite en 
nous une forte émotion, les impressions qu'ils produisent 
dans le cerveau se réfléchissent vers le centre épiga - 
tnque, organe du sentiment, et y font naître un mouve- 
ment propre de réaction, qui dirige tous ses efforts vers 

WsTd' ' f- 7 P « dUit ^^ CffetS — cables, dont 
1 un es d y faire affluer le sang avec plus d'abondance 
particulièrement vers les points impressionnés, et l'autre' 
d ugmenter la tension cérébrale, et de tourner toute son 
a tivite sur ces mêmes points. Or, le premier effet a pour 
résultat de fortifier les impressions, d'en cimenter laZ 
son, et de les rendre ainsi plus profondes, plus durables, 



I 



;^Sp3MI 



— 3 19 — 
plus enchaînées l'un à l'autre et plus dépendantes ; ce qui 
donne à la mémoire plus de ténacité et de fraîcheur, plus 
d'étendue et plus de force de rappel. Les résultats du 
second sont d'accroître la sensibilité, de fixer exclusive- 
ment l'attention sur les objets des sens qui intéressent le 
sentiment, et de donner au cerveau une forte disposition 
à faire revivre leurs impressions; ce qui procure à la 
mémoire de la facilité à retenir, des souvenirs plus dis- 
tincts, plus détaillés, et un rappel plus prompt. 

Ajoutons à cela que les événements de la vie qui nous 
ont le plus fortement émus sont les premiers à rentrer 
dans le domaine de l'imagination, par suite des fortes im- 
pressions qu'ils font sur nous; que celle-ci en reproduit 
souvent le fait principal comme le plus frappant et le plus 
à sa disposition, et qu'à chaque fois que ce fait se pré- 
sente à l'esprit, la mémoire en rappelle le souvenir avec 
celui de tous les faits accessoires. C'est ainsi que Pascal 
n'a eu besoin que de voir une fois le précipice qui fut 
près de l'engloutir, pour l'avoir sans cesse présent à l'es- 
prit, et penser continuellement à sa chute, ainsi qu'à 
toutes ses circonstances. Or, ces rappels fréquents de la 
mémoire excitée par l'imagination donnent aux impres- 
sions passées qu'ils font revivre un caractère d'indélébilité 
aussi assuré que celui qu'elles peuvent acquérir par l'ac- 
tion réitérée des causes qui les ont produites. Car il est à 
remarquer que la mémoire devient d'autant plus ferme 
et d'autant plus fraîche qu'on en répète plus fréquemment 
les actes; et si l'homme possède cette faculté à un bien 
plus haut degré que les animaux, certainement il ne le 
doit qu'au pouvoir que lui donne le langage, d'exercer à 
chaque instant sa mémoire par le rappel volontaire des 
mots. 










— 320 — 

Cette influence des passions pour la conservation et le 
rappel des impressions qui les intéressent, est si frap- 
pante qu'elle a été de tout temps observée par le commun 
des hommes. Elle est connue sous le nom de mémoire 
du cœur. 










321 — 



CHAPITRE III. 




Conjecture sur le principe physique 
de la liaison des impressions. 

1 paraît constant, d'après ce qui vient d'être dit, 
que les impressions simultanées, ou immé- 
diatement successives se lient entre elles par 
l'effet de l'habitude ou celui du sentiment. Mais en quoi 
consiste cette liaison, principe physique de la mémoire ? 
et comment se développe ce pouvoir, que les impressions 
acquièrent ainsi, de se rappeler l'une l'autre lorsque 
l'une d'elle est excitée? Cette question est une de celles 
que l'état présent de nos connaissances ne permet pas de 
résoudre, et sur laquelle il faut consentir à rester peut- 
être longtemps dans l'ignorance. Mais sans oser pré- 
tendre soulever le voile qui nous couvre cette mysté- 
rieuse opération, l'on peut sans inconvénient former sur 
elle une conjecture, et donner ainsi provisoirement un 
appui à la curiosité. La méthode hypothétique, en cher- 
chant comment une chose peut se faire, a suggéré sou- 
vent le moyen de savoir comment elle se fait; et lors- 
qu'elle est sagement employée, c'est-à-dire toujours res- 
treinte dans les limites d'une simple supposition, jamais 
elle n'écarte de la vérité, lors même qu'elle n'y conduit 
pas. Je vais donc proposer une conjecture. 

Etablissons d'abord que tous les filets nerveux des sens 
viennent aboutir à une partie déterminée de l'encéphale, 
rendez-vous commun des nerfs sensitifs et de ceux du 
mouvement; 2° admettons que tous les points de la sub- 
stance médullaire des nerfs ainsi que ceux de la pulpe 

II. Dess. Et. de l'Homme moral. 21 



— 322 — 

cérébrale où ils aboutissent, soient pourvus d'un fluide 
subtil impondérable qui leur est inhérent, et qui forme 
autour de chaque point une atmosphère élastique ; 3° que 
ces atmosphères sont toutes contiguës l'une à l'autre, et 
partout en équilibre de tension ; 4° que lorsqu'un filet ner- 
veux transmet à son origine l'impression qu'il a reçue, 
celle-ci ne se borne pas à produire une action directesur 
le point de la pulpe centrale qui est immédiatement con- 
tigu à la sommité nerveuse, elle exerce encore une pres- 
sion latérale qui propage l'impression, l'irradie sur tous 
les points de la masse cérébrale et en amplifie ainsi l'effet, 
comme cela a lieu dans tout fluide que l'on presse sur un 
point de sa surface. 

Cela posé, suppossons : 1 ° que le cerveau ne reçoive des 
sens qu'une seule impression. Que doit-il arriver ? Dans 
ce cas, le fluide de l'extrémité nerveuse qui l'éprouve ne 
doit pas seulement pousser celui de la pulpe qui y cor- 
respond, et en être à son tour repoussé; il doit encore 
faire naître une pression latérale, qui, se dirigeant sur le 
fluide des points environants, et de proche en proche sur 
celui de toute la masse cérébrale, leur procure un nou- 
vel équilibre de tension. Si, quelque temps après, une 
seconde impression, différente de la première, vient à 
succéder à celle-ci, elle produira, comme la précédente, 
une pression latérale, et il n'en résultera partout encore 
qu'un nouveau degré de tension et un nouvel équilibre. 
Il en sera de même de toutes les impressions suivantes, 
qui viendront ainsi les unes après les autres et par longs 
intervalles : chacune d'elles produira dans tout le fluide 
une espèce d'onde et un resserrement subséquent. Mais 
jusque-là, il n'y aura aucune liaison entre elles, parce 
que les mouvements ondulatoires qu'elles ont produits, 

21. 






— 323 — 

s'étant opérés dans des temps différents, n'ont pu se ren- 
contrer et se réfléchir mutuellement. 

2° Supposons à présent que deux impressions soient 
faites simultanément dans le cerveau. N'est-il pas évident 
qu'il y aura alors deux pressions latérales ou deux mou- 
vements ondulatoires, qui, venant à se rencontrer, brise- 
ront leurs efforts l'un contre l'autre et formeront, à leur 
point de concours, un renflement du fluide, une espèce 
de nœud, d'où les mouvements seront repoussés de 
chaque côté, vers leur point de départ, et y produiront 
par réflexion la même impression qui les a fait naître ? 
Cela ne peut-être autrement; les lois de la réflexion le 
veulent ainsi. Mais si ces deux impressions se réitèrent 
plusieurs fois et en même temps, il est aisé de voir que 
les molécules du fluide prendront de chaque côté du 
nœud une disposition conforme à l'espèce de mouve- 
ment qui les sollicite, et qu'ensuite elles le conserveront 
en raison de leur tendance naturelle à rester dans l'état 
qu'elles ont acquis. 

Lorsque l'une de ces deux impressions sera donc exci- 
tée par la présence de son objet, on conçoit que son mou- 
vement latéral doit venir heurter le nœud, et imprimer 
au fluide, de l'autre côté de ce nœud, un mouvement re- 
producteur de la seconde impression. 

On remarquera sans doute que, dans le développe- 
ment de cette hypothèse, je n'ai supposé que l'action 
simultanée de deux impressions pour simplifier la dé- 
monstration; mais il n'est pas difficile de voir que plu- 
sieurs impressions peuvent se lier entre elles de la même 
manière par un nœud commun. 

Mais, dira-t-on peut-être, si cette opinion était fondée, 
il faudrait admettre dans le cerveau autant de nœuds qu'il 









— 324 — 
peut se former de liaisons entre les impressions qu'il 
reçoit, et le nombre doit en être incalculable, si l'on en 
juge par l'étendue de la mémoire. Or, comment conce- 
voir que tous ces nœuds formés dans toutes sortes de di- 
rections puissent coexister dans le cerveau, former mille 
irradiations diverses sans se croiser, se mêler et se con- 
fondre ? Cela est inconcevable, j'en conviens ; mais con- 
çoit-on mieux, comment les rayons de lumière, qui de 
tous les points des objets visibles, s'élancent dans l'espace 
le parcourent dans tous les sens, sans se choquer et se faire' 
obstacle? Comment mille vibrations sonores, différentes 
l'une de l'autre, peuvent être transmises à la fois à l'or- 
gane acoustique par un même véhicule, sans désordre et 
sans confusion? Ces phénomènes, pour être inconce- 
vables, n'en sont pas moins certains ni moins reconnus. 
L'on ne doit donc pas avoir plus de répugnance à les re- 
connaître dans la mémoire. 

Suivant cette manière de voir, la liaison des impres- 
sions tiendrait donc à l'existence de ces nœuds, ou centres 
de résistance, que je suppose formés dans le cerveau, par 
le conflit des mouvements ondulatoires des impressions. 
C'est là que viendrait se terminer leur action latérale et 
de là qu'elles seraient réfléchies vers les points ou se font 
les impressions directes. C'est à partir de là que les mo- 
lécules du fluide se coordonneraient de chaque côté du 
nœud pour leurs impressions respectives, de manière 
que lorsque l'une d'elles viendrait à avoir lieu par la pré- 
sence de son objet, elle deviendrait cause excitatrice pour 
les autres, parce que son mouvement parvenu au nœud se 
transformerait en passant de l'autre côté de ce nœud en 
un mouvement de même nature que celui que l'impression 
directe y produit. 



— 3 2 5 




CHAPITRE IV. 

Ce mode d'association est le fondement 
des sympathies d'habitude. 

a propriété dont jouissent les impressions sen- 
sibles de se lier entre elles et de contracter une 
espèce de solidarité, par cela seul qu'elles ont 
été produites en même temps ou successivement, n'est 
pas particulière au cerveau. Elle appartient en commun 
à tous les organes de l'être vivant; car c'est elle qui est le 
principe physique de toutes les sympathies qui ne sont 
pas le résultat de la correspondance de toutes les parties à 
un centre commun, ou de la dépendance matérielle de 
certains organes entre eux. 

Observons d'abord qu'il existe une sympathie générale 
entre les organes, sympathie qui vient de leur corres- 
pondance avec le centre de la vie, au moyen de laquelle 
ils transmettent à ce centre toutes leurs impressions, et 
le déterminent à une réaction qui se fait sentir dans tout 
le système. Par cette disposition, lorsqu'un organe est 
gravement affecté, tous les autres semblent partager sa 
souffrance, et réagissent chacun à leur manière, pour 
écarter la cause du mal que leur associé éprouve. Il existe 
aussi des sympathies particulières entre certains organes, 
qui tiennent ensemble par quelques liens matériels d'une 
manière si étroite, que l'un d'eux ne peut recevoir une 
impression sans que l'autre en soit affecté : la membrane 
pituitaire, par exemple, qui n'est qu'un prolongement 
de celle qui tapisse les poumons, ne peut pas être irritée 
sans que l'organe respiratoire en soit excité et pro- 



— 326 — 
voque à l'éternuement; les sympathies de la peau avec 
la plèvre, ou avec le tube intestinal, tiennent à la même 
cause. Mais, indépendamment de ces sympathies, il en 
est d'autres qui ont lieu entre des organes qui sont étran- 
gers l'un à l'autre, sans dépendance matérielle entre eux, 
et qui s'opèrent sans l'intervention du centre de la vie.' 
Or, ce sont celles-là qui paraissent devoir leur naissance 
à la simultanéité, soit des impressions que les organes 
reçoivent, soit des fonctions qu'ils exercent ou des déve- 
loppements qu'ils éprouvent. 

Pourrait-on en douter? Les faits accourent en foule 
pour le prouver. 

Lorsque les yeux se sont accoutumés à recevoir en 
même temps l'impression lumineuse des objets, et à se 
tourner parallèlement vers eux, si l'un d'eux vient à être 
frappé de cécité, on remarque qu'il suit involontaire- 
ment, etpendant quelque temps, les mouvements de l'œil 
sain; il n'est pas rare encore de les voir, en raison de ce 
parallélisme d'action, s'affecter mutuellement lorsque 
l'un d'eux devient malade. 

Le pianiste qui a longtemps exercé sa main gauche à 
faire les accompagnements des chants qu'exécute la 
main droite, ne peut plus désormais faire produire à 
celle-ci des sons, même au hasard, sans qu'aussitôt la 
main gauche en trouve à son insu les accords. 

Barthès raconte, d'après Valsalva, qu'un enfant âgé de 
12 ans, après avoir eu des convulsions dans tous les 
membres, parvint enfin à n'en plus éprouver qu'à l'ex- 
trémité d'une main; mais qu'alors, lorsqu'on étendait 
tous les doigts de cette main, celle qui était saine entrait 
aussitôt en convulsion et se resserrait violement. Si l'on 
n'étendait qu'un doigt de la main affectée, à l'instant le 







— 327 — 
doigt de la main saine se repliait et restait dans cet état 
pendant tout le temps que durait l'extension. Il est 
encore à remarquer, dit Barthès, que lorsqu'un des 
membres symétriques a contracté l'habitude de certains 
mouvements, le membre correspondant acquiert, sans 
exercice, la faculté de produire des mouvements sem- 
blables, mais en sens contraire : la main gauche, par 
exemple, fait assez promptement et sans essais le contre- 
sens parfait des mêmes lettres et des mêmes traits de 
plume qu'on est accoutumé de faire de la main droite. 

L'on voit ici les organes d'une moitié du corps ne com- 
muniquer leurs affections et n'imprimer leurs mouve- 
ments qu'aux organes de l'autre moitié, qui agissent 
conjointement avec eux, et dont les fonctions se sont 
coordonnées avec les leurs. 

On connaît la liaison étroite de l'ouïe avec l'organe 
vocal. Celui-ci ne peut émettre un son sans que l'oreille en 
soit frappée, et, à son tour, l'organe auditif ne saurait en- 
tendre une parole sans que la langue la répète pour ainsi 
dire silencieusement. Il est constant, d'ailleurs, que le 
sourd de naissance est privé de l'usage de la parole par 
cela seul qu'il n'entend pas. La liaison qui existe entre 
ces deux organes ne peut venir que de ce que, lorsque 
l'un fait une action vocale, l'autre en éprouve une im- 
pression sonore; et c'est à cette simultanéité d'action, 
exercée ou reçue, qu'ils doivent cette réciprocité d'in- 
fluence qu'ils ont par suite l'un sur l'autre. N'est-ce pas 
par le même moyen que les autres sens acquièrent le 
pouvoir de diriger et de régler tous les mouvements 
du corps? 

A l'époque de la puberté, on voit certains organes se 
développer en même temps. Alors la figure prend de l'é- 



— 3 2 8 — 
clat et de l'expression, les traits se régularisent, la voix 
change de timbre. Elle devient plus accentuée, plus 
grave et plus imposante chez l'homme; plus flexible 
plus claire et plus douce chez la femme. En même temps 
celui-là reçoit de la nature le complément de la virilité 
et celle-ci les derniers attributs de son sexe. C'est aussi 
à cette époque que se forment entre ces divers organes 
simultanément développés, des rapports secrets qui 
n existaient pas auparavant, et que leurs nouvelles 
fonctions se lient avec celles de tout le système. 

Il est donc constant que toutes les sympathies particu- 
lières, autres que celles qui tiennent à une dépendance 
matérielle des organes, ne doivent leur existence qu'à la 
simultanéité soit des impressions qu'ils reçoivent, soit 
des fonctions qu'ils exercent, ou des développements 
qu ils éprouvent. 

Si à présent l'on fait attention à toutes les liaisons que 
les impressions externes peuvent former entre elles à 
toutes celles qui ont lieu entre les organes par la simul- 
tanéité de leurs fonctions ou de leur développement et à 
celles que peuvent produire les passions et tous les mouve- 
ments désordonnés dont les maladies peuvent être l'occa- 
sion, on concevra sans peine que le nombre doit en être 
incalculable, et qu'en raison des nouvelles ressources 
qu elles offrent à l'homme, elles doivent lui procurer le 
double avantage de concourir à un plus grand dévelop- 
pement des forces de la vie, et de lui assurer une plus 
grande perfectibilité en tout genre. 



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329 — 



CHAPITRE V. 




// n'y a pas de rappel sans un principe moteur. 

uelque fort que soit l'enchaînement des im- 
pressions entre elles, et malgré leur disposi- 
tion acquise à se reproduire l'une l'autre, une 
fois qu'elles sont rentrées dans l'inertie, aucune d'elles ne 
pourrait servir au rappel des autres, si elle n'était elle- 
même préalablement mise en activité par une cause im- 
pulsive. Car un corps qui est en repos ne peut commu- 
niquer du mouvement à un autre qu'autant qu'il en 
reçoit, et un anneau ne peut secouer la chaîne entière à 
laquelle il tient, s'il n'éprouve pas une première se- 
cousse. Il n'y a donc pas de rappel sans un premier mo- 
teur. 

Or, il y a trois choses qui peuvent déterminer le rappel 
des impressions l'une par l'autre, et leur donner la pre- 
mière impulsion: la vue de l'un des objets qui les ont 
produites, la présence de son image et l'audition de son 
nom. 

Il est d'abord d'expérience qu'une sensation renou- 
velée excite le souvenir de la sensation identique qui l'a 
précédée, et que celles-ci rappelle le souvenir de toutes 
les circonstances qui l'environnaient. N'éprouvons-nous 
pas tous les jours qu'il suffit qu'un individu, que nous 
avons déjà vu, passe devant nous, pour que, au souvenir 
de l'avoir vu, se joignent à l'instant les idées du temps et 
du lieu où nous l'avons connu, et celles des personnes 
qui se trouvaient avec lui? La première vue de notre 
pays natal, après une longue absence, ne nous fait-elle pas 



— 33o — 
songer aussitôt aux jeux de notre enfance, à nos liaisons 
les plus intimes, et aux événements les plus remar- 
quables de cette époque de notre vie ? Tout le monde sait 
combien est favorable au rappel des idées la méthode 
d attacher les choses dont on veut se souvenir à un objet 
sensib e qui doit s'offrir fortuitement à nous, tel par 
exemple, qu'un morceau de papier que l'on met dans sa 
tabatière : 1 art de la mnémonique ou mémoire artifi- 
cielle est entièrement fondé sur cette pratique. C'est ainsi 
que beaucoup de prédicateurs parviennent à débiter 
leurs sermons d'une manière impertubable en fixant à 
chaque partie du discours un des compartiments de la 
voûte de 1 église, auquel ils l'avaient auparavant attachée 
en l'étudiant. 

L'influence de l'imagination, pour mettre en jeu la 
mémoire, n'est pas moins évidente, quoique générale- 
ment moins remarquée. Le soir, lorsque nous sommes 
couches que nos sens sont inoccupés, et que l'imagina- 
tion seule suscite au hasard les images de quelques objets 
vus dans la journée, quel est celui qui n'a pas éprouvé 
qu aussitôt chacun de ces objets se trouve escorté de tous 
ses accessoires, et que si c'est une personne, tout ce 
quelle a fait ou dit nous revient à l'esprit? Le matin 
lorsque nos sens encore assoupis laissent un libre champ 
a 1 imagination déjà éveillée, n'est-ce pas à la renaissance 
de quelqu une des impressions qu'elle reproduit sponta- 
nément, que nous devons le retour de ces aimables sou- 
venirs qui nous remettent sous les yeux les situations les 
plus agréables de notre vie ? Dans le cours de nos occu- 
pations journalières, c'est elle encore qui, en nous four- 
nissant des plans de conduite, et en nous suggérant des 
moyens d exécution, provoque le rappel de tous les cas 



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— 33i — 
où l'expérience a prouvé l'heureuse ou fâcheuse issue de 
ces projets, et la bonté ou l'insuffisance des moyens pro- 
posés. En faisant bien attention à la cause de tous les 
rappels qui se font en nous, on pourrait même, je crois, 
établir que la mémoire est plus fréquemment dans la 
dépendance de l'imagination que dans celle des sens. 

Les impressions auditives ont également le pouvoir 
de préoccuper la mémoire, en faisant renaître l'impres- 
sion objective, à laquelle chacune d'elles a été associée par 
sa fréquente répétition en présence de son objet. On sait 
que, lorsque les noms et les choses exprimées par eux 
nous sont connus, l'un de ces noms ne peut pas venir 
frapper notre oreille sans exciter la perception de l'objet 
qu'il désigne, et sans renouveler en même temps par elle 
le souvenir de tout ce qu'on a vu simultanément avec 
lui. Souvent un seul mot, prononcé fortuitement, suffit 
pour dérouler dans notre esprit une longue suite d'évé- 
nements passés, et nous absorber dans nos souvenirs. Ce 
moyen d'excitation est d'un si grand usage dans le com- 
merce des hommes, il exerce tellement la mémoire, en lui 
faisant réitérer mille fois les mêmes actes, que l'on peut 
sans crainte affirmer que, si la mémoire dans l'homme 
est de beaucoup supérieure à celle des animaux, il doit 
particulièrement cet avantage à l'emploi fréquent qu'il 
fait des signes du langage. 







— 33a — 




CHAPITRE VI. 

Influence de l'attention sur le rappel des impressions. 

e réveil d'une impression passée, par l'un des 
trois moyens que je viens d'indiquer, n'est pas 
toujours suffisant pour déterminer le rappel de 
ses associées. Souvent, au contraire, il est inefficace, et 
c'est quand il s'agit de vieilles associations qui sont restées 
longtemps dans l'inertie, ou de celles de quelques im- 
pressions plus récentes, qui n'ont contracté entre elles 
qu'une faible union, en raison du peu d'intérêt que nous 
ont inspiré leurs objets. Mais alors l'attention intervient 
pour suppléer à l'insuffisance de la cause excitante, et 
l'expérience prouve que son action surmonte presque 
toujours la résistance qui s'oppose au rappel. 

Lorsqu'une personne que nous avons perdue de vue 
depuis longtemps vient à se représenter à nous inopi- 
nément, ne nous arrive-t-il pas la plupart du temps de 
n'éprouver en sa présence qu'un sentiment vague de 
réminiscence, et de ne la reconnaître que pour l'avoir 
vue sans pouvoir en déterminer ni le temps ni le lieu ? Or, 
dans cette circonstance, on remarque que si l'on fixe son 
attention sur elle par le désir de se la rappeler plus dis- 
tinctement, il est bien rare que son souvenir n'en 
devienne pas plus présent et n'entraîne pas après lui le 
rappel de tout ce qui a frappé nos sens au moment où 
cette personne s'est offerte à nous. 

On voit que c'est en agissant sur une idée présente à 
l'esprit que l'attention a le pouvoir de rappeler celles qui 
lui sont associées, et qu'elle n'exerce ce pouvoir que 










— 333 — 

parce qu'elle y est déterminée par un commencement de 
souvenir. Car il est impossible de chercher à se rappeler 
une chose dont on n'a aucune idée, ou aucun sentiment 
qu'on l'a déjà éprouvée. L'attention ne doit donc être 
considérée ici que comme une cause auxiliaire de rappel, 
qui ne fait que concourir à l'action des précédentes et 
n'est déterminée que par elles. 

Pour concevoir cette influence de l'attention sur le rap- 
pel des idées fortuitement liées entre elles, il faut consi- 
dérer que, lorsque cette faculté se tend vers une idée pré- 
sente et liée à d'autres non présentes, il s'opère dans le 
cerveau un mouvement spontané, qui monte l'organe à un 
plus haut degré de tension et fait affluer le sang avec plus 
d'abondance vers le point impressionné. Or le premier 
effet a pour résultat de retendre tous les nœuds des asso- 
ciations, particulièrement celui de l'impression présente 
avec ses congénères, et d'accroitre l'activité du principe 
des forces, tandis que le second se borne à rendre l'im- 
pression plus permanente et plus vive. Le premier donne 
donc au nœud de l'association plus d'aptitude à recevoir 
et à transmettre le mouvement, et le second plus de force 
à l'impulsion pour ébranler ses associées : en faut-il 
davantage pour déterminer sûrement un rappel ? 

Il est essentiel de remarquer que cet effort du cerveau 
dans l'acte de l'attention ne produit complètement les 
effets que je viens d'indiquer, que tout autant que l'atten- 
tion est soutenue par le sentiment : sans ce secours, l'at- 
tention se détourne bientôt de son objet, et le rappel n'a 
pas lieu. 

Pour se convaincre de plus en plus que tel est l'état 
dans lequel se constitue le cerveau, dans l'acte de l'atten- 
tion, et que tels sont les effets qu'il produit sur le phy- 







— 33 4 — 
sique de la mémoire, je ferai observer que chez les aliè- 
nes qui le sont par excès d'excitation nerveuse, de même 
que dans toutes les maladies qui donnent de l'éréthisme 
au cerveau, la mémoire s'exalte aussi, et souvent dans un 
tel rapport, que les effets qu'on en rapporte paraissent 
incroyables. Un aliéné, guéri par les soins de Willis mé- 
decin anglais, disait après sa guérison : « J'attendais 
avec impatience l'accès d'agitation qui durait de I0 à 
12 heures, parce que je jouissais pendant sa durée d'une 
sorte de béatitude. Tout me paraissait facile et sans ob- 
stacle pour moi. Ma mémoire était prodigieuse : je me 
rappelais de longs passages des auteurs latins que je 
croyais avoir oubliés depuis longtemps. J'ai peine à l'or- 
dinaire de trouver des rimes à l'occasion, et j'écrivais 
alors en vers aussi facilement qu'en prose. 

Il résulte de ces observations qu'il faut reconnaître 
deux sortes de rappels pour la mémoire : l'un fortuit et 
1 autre volontaire. Le premier est passif et ne dépend 
que d une impression accidentelle; le second est actif et 
c est l'attention qui le détermine. 







— 335 — 



CHAPITRE VII. 



I 







Des vai-iétés de la mémoire dans les individus 
et des qualités qu'elle doit avoir pour être bonne. 

eaucoup de personnes se plaignent de n'avoir 
pas de mémoire; cette plainte ne paraît pas 
fondée. Il n'y a pas un homme communément 
bien organisé qui n'ait assez de mémoire pour recueillir 
tous les résultats de son expérience, et en faire à propos 
l'emploi dans sa conduite. Montaigne, que l'on peut 
mettre au nombre de ceux qui se croient sans mémoire, 
puisque, à ce qu'il dit, « il étoit de nulle rétention, 
« n'ayant pas de gardoire, et la mémoire lui manquant 
« du tout. » Montaigne n'a-t-il pas prouvé le contraire, 
lorsqu'on le voit, dans ses écrits, n'oublier aucune des 
particularités de sa vie, détailler les opinions des anciens 
philosophes, et citer à chaque instant des passages des 
nombreux auteurs qu'il avait lus ? 

Rigoureusement parlant, personne ne manque donc de 
mémoire. Cependant il est vrai de dire que cette faculté 
se trouve très inégalement répartie parmi les hommes. 
En effet, on remarque que les uns retiennent facilement 
les choses, qu'ils en retiennent beaucoup, et que le rappel 
en est prompt ; mais ils oublient assez vite celles qui 
restent longtemps enfouies dans la mémoire; d'autres, 
au contraire, ont plus de peine à retenir, ils en retiennent 
moins, et le rappel moins spontané suppose toujours 
quelque effort d'attention ; mais, en revanche, ce qu'ils 
ont une fois acquis est en quelque sorte impérissable. La 
mémoire est donc chez les premiers facile, étendue et 










— 336 — 
prompte au rappel, mais de peu de durée; et chez les 
seconds elle est moins flexible, plus bornée et moins ac- 
tive, mais beaucoup plus tenace. 

Quoique tous les hommes, en général, possèdent l'un 
ou l'autre de ces deux caractères de la mémoire, il faut 
encore observer que l'un et l'autre varient du plus au 
moins dans les individus, et qu'il n'y en a peut-être pas 
deux qui soient pourvus à un égal degré du même genre 
de mémoire. 

Quelle que soit la nature de la mémoire que l'on a reçue 
en partage, elle est de plus sujette à varier dans chacun 
de nous, en raison de l'âge et des maladies. Dans la 
jeunesse, elle est souple et vaste; fidèle et sûre dans la 
virilité ; courte et habile dans la vieillesse. Certaines ma- 
ladies la rajeunissent temporairement, et quelques autres 
l'oblitèrent entièrement. 

^ Ces différentes espèces de mémoire supposent divers 
états dans l'organe qui reçoit les impressions ; et ces états 
dépendent évidement des modifications ou changements 
que le tempérament, les progrès de la vie ou ses écarts 
apportent à la constitution de la pulpe cérébrale. Dans 
quelques individus, celle-ci est molle et tendre; dans 
quelques autres, elle est plus ferme et plus consistante. 
Dans le premier cas, le principe des forces doit être rare, 
mais plus ou moins tendu, suivant le degré d'excitation 
du sang; dans le second cas, il doit être dense, et jouir 
d'une forte ou faible tension suivant l'énergie du pouvoir 
excitant. 

Or, lorsque le principe des forces est rare et peu ten- 
du, il doit céder facilement à l'effort impulsif des im- 
pressions et revenir ensuite facilement à son état naturel. 
Les impressions doivent donc former entre elles des 












mÊÊm 



' — 33 7 — 
liaisons promptes et peu durables, ce qui donne lieu à 
une mémoire facile, mais peu persistante : c'est particu- 
lièrement celle de l'enfance et même celle du tempéra- 
ment lymphatique lorsqu'il est très prononcé. 

Si le principe, quoique rare, est fortement tendu, 
toujours il cède plus ou moins à toute impression, malgré 
la résistance qu'il y oppose, et il conserve ensuite assez 
longtemps cet état, parce que ses molécules plus rappro- 
chées s'opposent mutuellement à leur expansion. Il doit 
donc se former des liaisons d'impressions plus perma- 
nentes et plus nombreuses, lesquelles produiront une 
mémoire moins fragile et plus étendue, quoique aussi 
facile et d'un aussi prompt rappel que la précédente : 
telle est la mémoire de l'adolescence et celle des tempé- 
raments sanguin et nerveux. 

Lorsque les tissus sont devenus rigides sur le déclin de 
l'âge, et que le principe des forces est mal développé par 
défaut d'excitation, dans cette circonstance le cerveau 
cède sans effort aux impressions, et il les reçoit sans ré- 
sistance; mais il reprend bientôt avec la même facilité 
son premier état, parce qu'en raison du défaut de tension 
du principe sensitif, il ne se développe en lui aucune 
force qui s'y oppose. La liaison des impressions doit 
donc se faire imparfaitement et se dissoudre prompte- 
ment : c'est ce qui constitue la mémoire des vieillards. 

Quand à la densité se trouve réunie une forte ten- 
sion dans le principe des forces, alors les impressions et 
leurs liaisons se font difficilement; mais aussi, une fois 
qu'il s'est opéré un changement, l'organe conserve d'au- 
tant plus longtemps cet état, qu'il trouve en lui plus de 
forces pour s'y maintenir. Dans cette circonstance, la mé- 
moire a peu d'étendue, parce qu'il n'y a que les fortes im- 

II. Dess. Et, de l'Homme moral. 22 




— 338 — 
pressions qui s'associent, mais en revanche les nœuds 
en sont indissolubles : cette mémoire est celle de l'âge 
viril, et plus particulièrement des tempéraments bilieux 
et mélancoliques. 

S'il est vrai que les forces s'exaltent dans les fièvres in- 
flammatoires et qu'elles se débilitent dans les adyna- 
miques, on doit concevoir alors sans peine pourquoi 
les premières donnent passagèrement à la mémoire une 
fraîcheur et une force de rappel qu'elle n'avait jamais 
eues auparavant, et pourquoi les secondes, au contraire, 
l'affaiblissent à un tel point qu'elles paraissent l'anéantir. 
D'après ce qui vient d'être dit sur les variétés que la 
mémoire présente dans les individus, ou dans les diffé- 
rentes époques de la vie de chacun d'eux, il est aisé de 
reconnaître quelles sont les qualités qu'elle devrait avoir 
pour être parfaite de tous points. Il me semble qu'elle 
serait telle si elle pouvait être à la fois facile à retenir, 
prompte dans ses rappels, fidèle dans ses rapports, et réu- 
nir à une vaste étendue la plus grande ténacité. Mais il 
est impossible d'espérer qu'elle puisse jamais atteindre 
ces deux derniers degrés de perfection dans un même in- 
dividu, parce qu'ils supposent dans la pulpe du cerveau, 
ou plutôt dans le principe des forces qui l'anime, deux 
qualités qui s'excluent, une extrême souplesse et une 
grande inflexibilité. Puisque ces deux extrêmes sont in- 
compatibles dans un même sujet, il faut en conclure que 
l'état le plus parfait possible de la mémoire est celui 
dans lequel elle participerait le plus de l'une et de l'autre 
de ces deux dernières qualités. 



82. 




-33 9 - 




CHAPITRE VIII. 

Des moyens propres à perfectionner la mémoire 
ou à la seconder dans ses opérations. 

'habitude fait naître la mémoire, et c'est encore 
l'habitude qui la perfectionne. Cette faculté, 
de même que toutes les autres, ne peut se dé- 
velopper que par la culture; l'inactivité l'affaiblit et la 
perd, un fréquent exercice l'entretient et la fortifie. En 
lui faisant répéter souvent les mêmes actes, elle acquiert 
plus de ténacité et plus de promptitude au rappel; en la 
forçant chaque jour à acquérir de nouveaux matériaux, 
on augmente son aptitude à l'association, et elle devient 
plus étendue. Pourquoi l'artisan qui ne sait ni lire ni 
écrire a-t-il si présents à l'esprit les marchés qu'il a faits, 
les engagements qu'il a pris et les époques des payements 
qu'on doit lui faire, lorsque le négociant qui s'est accou- 
tumé à confier au papier toutes ses opérations journa- 
lières souvent ne se souvient pas le lendemain de ce 
qu'il a fait la veille ? C'est que le premier, qui n'a pour 
confident que sa mémoire, l'interpelle fréquemment et 
lui fait rendre compte à chaque fois des objets qui l'inté- 
ressent; au lieu que le second, qui se repose entièrement 
sur la fidélité de son registre, ne demande plus compte à 
sa mémoire de ce qu'il a écrit. 

Quoique cette faculté soit susceptible de s'accroître et 
de prendre des forces en tout temps par la culture, il est 
cependant une époque de la vie où l'éducation de la mé- 
moire contribue davantage à son perfectionnement. 
Cette époque est celle de la jeunesse, parce qu'alors les 



— 340 — 
fibres se prêtentplus facilement aux impressions, qu'elles 
croissent et sefortifient dans ce nouvel état, et que les liai- 
sons qui se forment pendant cet accroissement prennent 
un caractère d'indissolubilité, ce qui procure à la mé- 
moire plus d'étendue et de ténacité. Aussi est-ce à cet âge 
qu'il importe le plus de s'emparer de l'esprit de l'homme 
pour l'approvisionner de tous les faits et de toutes les 
doctrines dont on prévoit qu'il pourra le plus avoir 
besoin dans le cours de sa vie. Heureux si l'on ne profite 
pas de ce temps pour corrompre son jugement, en for- 
mant en lui des associations d'idées que désavouent la 
nature et la raison. 

Indépendamment de cet exercice indispensable à son 
développement, la mémoire retire un grand secours de 
deux procédés que le besoin à suggérés, et que l'expé- 
rience a sanctionnés. 

Le premier consiste à disposer dans sa tête les objets 
méthodiquement et sous quelques chefs, à mesure qu'ils 
viennent frapper nos sens, soit en les rapportant à un 
temps ou à un lieu qui leur soit commun, soit en les rap- 
prochant les uns des autres d'après les formes par les- 
quelles ils se rapprochent, de manière que lorsque tout 
est mis à sa place et dans un ordre constant, la présence 
d'un seul objet suffit pour rappeler la classe entière à la- 
quelle il appartient, quelque nombreuse qu'elle soit. Ce 
rappel est d'autant plus sûr que les objets indépendam- 
ment de leur liaison organique dans le cerveau s'ap- 
pellent l'un l'autre par leur enchaînement naturel. 

Ce procédé est particulièrement utile à ceux dont l'état 
ou le genre d'études exige une grande étendue de mé- 
moire. Ainsi le négociant qui veut connaître toutes les 
marchandises qu'il possède, a soin de les distribuer dans 






!■!■■■■ 






— 341 — 

ses vastes magasins dans l'ordre de la nature des pro- 
duits et de les numéroter dans celui de leur entrée en ma- 
gasin; le blibliothécaire qui veut avoir présent à l'esprit 
tous les livres dont le dépôt lui a été confié, cherche à les 
ranger dans sa bibliothèque par ordre de matière, et à 
donner à chaque ouvrage une case et un numéro dis- 
tincts; l'érudit qui ne veut rien oublier, classe dans sa 
tête les faits historiques dans l'ordre des temps et des 
lieux ou ils se sont passés; le naturaliste qui désire pou- 
voir se représenter en un seul tableau toutes les produc- 
tions de la nature, a soin de les ranger dans sa mémoire 
dans l'ordre de leur configuration, et de les répartir en 
autant de classes qu'il peut trouver entre elles de change- 
ments de formes. 

Par le second procédé, au lieu de lier les objets systé- 
matiquement par quelques rapprochements de forme ou 
tout autre moyen artificiel, on cherche à découvrir dans 
eux une propriété qui leur soit commune, à laquelle on 
les rattache pour leur servir de lien, et l'on fait alors au- 
tant de classes d'objets que l'on trouve de centres de réu- 
nion divers. Quant aux événements dont nous pouvons 
être témoins, on déduit des faits individuels qu'une expé- 
rience constante a fournis des faits ou résultats généraux 
qui en sont l'expression commune, et qui deviennent 
pour nous comme autant de règles ou principes qui nous 
servent à prévoir les événements futurs. Avec une pa- 
reille association fondée sur la nature intrinsèque des 
choses, on conçoit qu'une propriété ne peut pas nous 
apparaître dans un objet qu'elle ne réveille aussitôt le 
souvenir de tous ceux auxquels elle appartient en com- 
mun, et que de même, lorsqu'une action se présente à 
faire, il suffit de rappeler la règle de conduite que l'expé- 



— 342 — 
rience a donnée, pour que sa présence réveille en même 
temps tous les faits passés qui lui servent d'appui 

Ces procédés sont singulièrement avantageux aux per- 
sonnes qu , ont peu de mémoire, en ce que, pour conser- 
v r les connaissances individuelles qu'elles ont acquises 
elles n ont besoin que d'avoir présents à l'esprit les faite 
généraux auxquels elles se rapportent et qui les reflètent 
tous. En réduisant ainsi à quelques chefs toutes les per- 
ceptions individuelles dont la mémoire doit se charger 
onsimphfielesobjets de son rappel direct et l'on aug-' 
mente 1 étendue de son pouvoir, faisant en cela comme le 
propriétaire qui, ne pouvant loger dans ses celliers tous 
les vins qu il a récoltés, les convertit en eau-de-vie et se 
trouve après cette opération en état de recevoir de la 
même manière de nouveaux produits 

De quelque utilité que soient ces procédés pour agran- 
dir la memo.re, il ne faut pourtantpas se dissimule" que 
leur résultat n'est plus une mémoire de faits individuels 
dont les liaisons se forment par occurrence, qui se rap- 
pelle* l'un l'autre dans l'ordre naturel ou fortuit dans 
lequel ils ont paru, et dont le but est de nous faire con- 
naître leurs rapports d'existence ; mais bien une mémoire 
rationnelle des choses abstraites, dont les liaisons sont 
dues fforts de rattent . oni qu . ^ repr , sentent ^^ 

ordre de eur nature, sans rapport à aucune existence 
ndividuelle, et dont le but est de nous faire connaître 
leur connexion intrinsèque. 

Cette mémoire constitue le savoir qui est le propre de 
1 entendement. En fournissant de nouveaux modes d'as- 
sociation, elle donne bien à la mémoire proprement dite 
le pouvoir de retenir sommairement un plus grand 
nombre de choses, et lorsque celle-ci nous manque, elle 






— 343 — 

nous procure les moyens de ne pas perdre les fruits de 
notre expérience; mais elle ne saurait la remplacer, parce 
qu'elle en diffère essentiellement. La mémoire propre- 
ment dite est le résultat des circonstances et de l'organi- 
sation ; celle de l'entendement est leproduit de l'attention. 
L'une tient en dépôt les souvenirs de nos sensations, et 
l'autre les souvenirs de nos observations; les rappels de 
de la première sont involontaires, ceux de la seconde 
sont réfléchis. Aussi remarque-t-on que les hommes qui 
n'ont point la mémoire des détails, mais qui possèdent 
éminemment la dernière, se signalent dans la société 
par une grande sécheresse dans leurs récits, et par une 
conversation sans agrément et sans variété, mais pleine 
de justesse, de liaison et de suite. 








— 344 — 




CHAPITRE IX. 

Caractères qui distinguent la mémoire 
de l'imagination. 

uoique la mémoire ait de tout temps attiré l'at- 
tention des philosophes et qu'ils en aient ob- 
servé avec soin les phénomènes, la p l upart 
I ont confondue avec l'imagination, en donnant exclu 
vementà celle-ci le pouvoir d'évoquer directement les 
uiees et en restreint la mémoire à la simple fonction 
d y joindre des actes de réminiscence, ou de ne rappeler 
que des noms et tout au plus quelques circonstances Je 
-- tâcher de faire ressortir les caractères distincts d 
1 une et de autre faculté en les examinant comparative- 
ment dans leur nature et leurs produits 

Avant tout je dois observer qu'il n'est pas question ici 
de cette imagination active qui est aux ordres du senti- 
ment, et qui associe les images au gré de nos besoins ou 
de no S gouts; mais bien d£ cett£ nadon ou 

opre à notre insu, de cet auxiliaire delà mémoire ou 
mêle si souvent ses produits aux siens. Ce n'est que 
celle-ci qui demande à être confrontée avec la 1ZZ 
parce que c'est elle seule que l'on confond avec cette de> 
niere. UC1 

_ Or, cela posé, je remarque: ,<• que toutes les impres . 
s.ous qul son, du domaine de la mémoire son, liées entre 
e par sénés e, dans une telle solidarité que l'un 
d elles ne peu, renaître que toutes les antres de sa série 
ne rena.ssen, en même temps. Mais elles ne penventse 
ressnsceramsi l'une l'antre qu'elles n'y soient dé.ermi 



■■■■■■■■■■■■ 



1JI— > »n 



WÊÊm 












— 345 — 

nées par l'action impulsive de l'une des causes externes 
qui les ont d'abord produites, ou subsidiairement par 
l'effet de l'imagination ou des signes du langage. La mé- 
moire ne peut donc rien sans un premier moteur; elle a 
besoin à chaque rappel d'une action étrangère qui la 
mette en exercice. Elle est donc entièrement dans la dé- 
pendance des sens ou de l'imagination; car l'attention n'a 
de pouvoir sur elle qu'en agissant sur le produit de l'une 
ou de l'autre de ces deux facultés. 

Il n'en est pas de même de l'imagination. Chez elle, 
les impressions des sens s'associent isolément dans le 
cerveau avec les impressions de la vie qui leur corres- 
pondent, et par cette union elles déterminent l'imagina- 
tion à s'approprier leur mode d'action ; dès ce moment, 
celle-ci entre en activité sans que les sens y inter- 
viennent. Indépendante par elle-même, elle n'a besoin 
d'aucune impulsion du dehors pour produire son effet. 
A la vérité ce sont bien les sens qui lui ont donné nais- 
sance; mais une fois qu'elle est née, elle se suffit à elle- 
même, parce qu'elle trouve dans l'organisation une force 
qui lui donne le mouvement et la vie. 

Ainsi l'imagination et la mémoire ont pour premier 
caractère distinctif que les images de celles-là se repro- 
duisent spontanément et pour ainsi dire d'elles-mêmes; 
tandis que les souvenirs de celle-ci ne nous viennent qu'à 
l'occasion d'une sensation ou d'une image. 

2 Dans la mémoire, ce sont des impressions anciennes 
qui se réhabilitent l'une l'autre par suite d'une impul- 
sion déterminante; dans l'imagination, ce sont des im- 
pressions reproduites par une action organique et sem- 
blables, à l'intensité près, à celles que les causes externes 
produiraient, si elles renouvelaient leur action. Dans la 




— 346 — 
première, ce sont des déterminations acquises et conser- 
vées que l'organe effectue par le jeu propre de son acti- 
vité «citée. Dans la seconde, ce sont de véritables modi- 
fierons qu'il subit de la part de l'action vitale, mais qui 
ne sont pas nouvelles pour lui. Dans la mémoire ce ne 
sont pas même les impressions anciennes qui se réhabi- 
litent, mais seulement leur résonance qui se répète 
Dans 1 imagination, c'est une action impressive qui se 
réitère et qui produit un changement d'état. 

Aussi est-ce pour cela qu'on remarque que la mé- 
moire ne rappelle que des perceptions ; elle n'a pour ob- 
jet que des souvenirs et non des images, des idées et non 
des représentations. Souvent, il est vrai, ces souvenirs 
se présentent à l'esprit, sous la forme et les traits qui sont 
propres à leur objet; mais alors c'est l'imagination qui 
s ajoute à la mémoire pour lui servir d'auxiliaire. Ce qui 
le prouve, c'est que, dans cette circonstance même, tou- 
jours on conçoit la chose rappelée et on y pense avant 
que de se la figurer. Tandis que l'imagination a pour pro- 
duits des images, de vraies représentations des choses, 
auxquelles les sens paraissent intéressés jusqu'à parti- 
ciper en quelque sorte à leur formation ; ce sont des 
sensations affaiblies dont la force néanmoins va quelque- 
fois jusqu'à simuler la vision, et qui ne diffèrent alors 
des sensations réelles que par leur origine. 

Ainsi si l'on a égard aux résultats de ces deux facul- 
tés et à la manière dont l'une et l'autre modifient l'enten- 
dement, on peut dire que la mémoire nous informe, et 
que 1 imagination nous fait voir; que l'une nous suggère 
les choses et en réveille la perception, et que l'autre nous 
en retrace les traits et nous les montre. Sous ce rapport 
lamemoire est à l'imagination ce que l'imagination est à 



■MM 






— 347 — 

la sensation. La mémoire esquisse, l'imagination dessine 
et la sensation peint. 

3°Dans la mémoire, toutes les perceptions rappelées ont 
pour objet une réalité, et sont suivies d'un sentiment qui 
nous en atteste l'existence passée. Dans l'imagination, les 
images qu'elle produit se rapportent aussi à une réalité; 
mais elles sont suivies d'un sentiment de l'existence ac- 
tuelle de leur objet loin de nos sens, et d'autant plus loin 
que les mouvements générateurs de l'imagination sont 
plus faibles comparativement que ceux des sensations 
présentes. Car, dans le cas contraire, comme dans la folie 
ou dans les songes, ou lorsque nous nous trouvons dans 
un lieu obscur, ou dans les ténèbres de la nuit, dans 
toutes les circonstances, en un mot, où les impressions 
internes dominent celles des sens, ou agitent seules le 
cerveau, l'imagination, devenue plus active, enveloppe 
ses produits d'un sentiment de réalité si vif que l'on croit 
voir et toucher ce qu'elle représente. Quelquefois même 
l'illusion est si forte que la confrontation de ces visions 
avec les objets sensibles qui nous environnent ne 
peut pas la détruire : c'est ainsi que les enfants ne 
veulent pas se coucher seuls, ou n'osent pas aller pen- 
dantla nuit dans une chambre sans lumière, parce qu'ils 
sont tourmentés par l'apparition des spectres et des reve- 
nants dont leurs bonnes ne cessent de les entretenir. 

Le caractère propre de l'imagination, lorsqu'elle ne 
retrace que des objets des sens, est donc de nous préoc- 
cuper de-l'existence actuelle de ce qui n'est plus sous nos 
yeux; tandis que celui de la mémoire est de nous préoc- 
cuper de l'existence passée des choses. Celle-ci dépose 
de faits qui ne sont plus, et celle-là de faits présents que 
les sens ne peuvent atteindre. 



— 3 4 8 — 
4° La mémoire fait revivre les impressions qui lui ont 
ete confiées dans l'ordre dans lequel elles ont été faites 
par l'action des objets, de manière que lorsque l'une de 
leurs sénés vient à être ébranlée, tous les objets auxquels 
elles se rapportent reviennent à l'esprit dans le même 
ordre, la même disposition et les mêmes circonstances 
de temps et de lieu, tels enfin qu'ils se sont offerts sensi- 
blement à nous. L'imagination, au contraire, est affran- 
chie de cette servitude, toutes les fois qu'elle ne sert pas 
d auxiliaire à la mémoire. Tantôt elle va sans ordre et 
sans suite, elle confond les temps et les lieux; elle unit 
ensemble les choses les plus incohérentes, ou elle passe 
d un objet à un autre sans y être amenée par aucun inter- 
médiaire : cela s'observe particulièrement dans les songes 
du matin. Tantôt les images se succèdent dans un ordre 
conforme à la nature des choses, et si ce sont des per- 
sonnes qu'elle nous représentent, elle les fait parler et 
agir chacune suivant le caractère qui lui est propre Est- 
ce un événement qu'elle nous dépeint? Les choses se 
passent comme elles doivent être, mais l'ensemble de tout 
cela n'est qu'une pure fiction, dont nos sens n'ont jamais 
offert le modèle. Les songes du milieu de la nuit et 
certains rêves du jour suivent assez fréquemment cette 
marche. 

On voit que les impressions se reproduisent ici, indé- 
pendamment l'une de l'autre, parce qu'elles sont toutes à 
la disposition d'une force intérieure qui peut agir séparé- 
ment sur chacune d'elles. 

Ainsi la mémoire rappelle les choses dont elle garde le 
souvenir dans l'ordre naturel ou fortuit de leur existence 
et l'imagination représente celles dont elle est chargée 
dans l'ordre de l'intensité de leurs impressions 



H'P-.P, 



■ 



— 349 — 

5° La mémoire a pour objet de nous rappeler les per- 
sonnes et les choses précisément comme elles étaient 
dans une des circonstances où nous les avons vues et dans 
la situation particulière où elles se trouvaient dans le mo- 
ment. L'imagination nous les montre comme elles sont 
habituellement et avec les traits sous lesquels elles se sont 
le plus ordinairement offertes à nous. La mémoire re- 
place les choses dans un lieu et dans un temps détermi- 
nés, en rappelant tout ce qui coexistait avec elles et ce qui 
les a précédées ou suivies. L'imagination les isole de 
toutes les circonstances particulières, et elle les suppose 
dans un temps présent, mais souvent dans un lieu déter- 
miné. En un mot, la mémoire circonstancié et particu- 
larise, et l'imagination abstrait et généralise. 

6° Enfin, les souvenirs de la mémoire sont spéculatifs; 
ils n'ont aucun effet sur la puissance motrice, et l'esprit 
les contemple avec plaisir ou douleur, mais sans s'en 
émouvoir. Si quelquefois ils paraissent provoquer à l'ac- 
tion, c'est qu'alors l'imagination représente le fait passé 
comme allant se renouveler. Les images, au contraire, 
de même que les sensations, ont toujours sur les organes 
du mouvement un pouvoir excitateur plus ou moins 
énergique, suivant leur degré d'intensité. Toutes les fois 
que nous nous figurons être au bord d'un précipice, 
ou exposé à quelque autre danger imminent, ne nous 
arrive-t-il pas de faire involontairement des efforts, 
comme pour nous soustraire au danger? On sait quel 
est l'effroi et l'abattement des forces qu'éprouvent, 
malgré toutes les raisons de se rassurer, la plupart des 
personnes qui montent sur une tour élevée, lorsqu'en 
regardant de haut en bas, leur imagination leur présente 
l'idée d'une chute possible. 



— 35o — 
Cette différence vient de ce que la mémoire ne nous 
entretient que de réalités qui ne sont plus; tandis que 
1 imagination nous préoccupe de réalités qu'elle nous 
tait croire présentes ou prochainement présentes 







■■■ 



,'!?«.P, 



TABLE 

DES LIVRES ET CHAPITRES DU TOME II. 

LIVRE SECOND {suite). 

DES INSTINCTS MORAUX. 



Chap. XVII. 

XVIII. 

XIX. 

XX. 

XXI. 

XXII. 

XXIII. 

XXIV. 

XXV. 

XXVI. 

XXVII. 

XXVIII. 

XXIX. 

XXX. 



De l'instinct du savoir ou de la curiosité. 

De l'instinct personnel. 

De l'instinct de pérennité. 

De l'instinct du bonheur. 

De l'instinct du pouvoir. 

De l'instinct de propriété. 

De l'instinct de liberté. 

De l'instinct de l'honneur. 

De l'instinct d'humanité. 

De l'instinct du juste et de l'injuste. 

De la conscience. 

De l'instinct religieux. 

Dépravation de l'instinct. 

Conclusion. 



4 
8 



•4 
18 

21 

25 

29 

33 
36 

4' 
46 

69 



* « ï> i -n 



Chap. I 
II 



III 
IV 



LIVRE TROISIÈME. 



DES PASSIONS. 



Des passions en général. 7 5 
De l'influence du tempérament, du sexe et de l'âge 

sur les passions. 81 

Influence du climat sur les passions. 89 

Influence du régime sur les passions. 99 

V. Influence des maladies sur les passions. 106 
VI. Les passions portent directement leur action sur 

les organes de la vie intérieure. no 






VII 



VIII 

IX, 

X. 

XI. 

XII. 

XIII. 

XIV. 

XV. 

XVI. 

XVII. 

XVIII. 

XIX. 

XX. 

XXI. 



— 35 2 — 

Les passions se peignent à notre insu sur tout 
notre exteneur et sont dans la vie de relation 
le pnnc.pe de mouvements involontaires. 

" tuels dTlT m °f if T leS P hénomè ^ -tellec- 
tuels de la vie de relation. 

La volonté n'a aucun pouvoir direct sur les pas- 
sions. " 

Des mouvements générateurs des passions 

De la nature des passions. 

Analyse et classification des passions. 

Des passions contemplatives. 

Des passions actives. 

Des passions actives primitives. 

Des passions actives auxiliaires 

Des passions actives supplémentaires. 

Des passions affectives. 

Des passions réfléchies. 

Des passions de l'espèce. 

De l'utilité des passions. 




"7 
128 

i3 4 
139 
i 4 5 

152 

.5 4 

i63 

164 

169 

.76 

181 

186 

i 9 5 

204 



LIVRE QUATRIÈME. 

DES HABITUDES EN GÉNÉRAL 

ET DE 

LEURS PRINCIPAUX EFFETS çitb 

ti-J-blS SUR l ORGANISATION. 

".Des^principaux effets de l'habitude sur l'organi- 

!v Y!?Y l } ad 1 e émousse 'a sensibilité. 
IV. L habitude perfectionne l'activité 

«ta *»m»ta, „» <i es ten,pér, m ™ t " ac 



2lS 
223 

233 
245 



260 










™*VH 



aura 



Wk 



— 353 — 

VI. Des déterminations acquises et effectuées par les 
centres nerveux, ou du souvenir et de la rémi- 
niscence. 
VII. De l'identité du moi. 
VIII. Considérations sur la nature du sujet sentant. 
IX. De l'association des impressions et des mouve- 
ments organiques entre eux par l'habitude. 



2 7 3 
284 

291 

302 



LIVRE CINQUIÈME (suite des habitudes). 

DE L'ASSOCIATION 
DES IMPRESSIONS EXTERNES ENTRE ELLES 

OD 
ORIGINE ET FORMATION DE LA MÉMOIRE. 

Chap. I. Idée générale de la mémoire et détermination du 

principe physique de cette faculté. 3i 1 

II. Influence de l'organe du sentiment sur la liaison 

des impressions externes. 3 17 

III. Conjecture sur le principe physique de la liaison 

des impressions. 3 2 i 

IV. Ce mode d'association est le fondement des sym- 

pathies d'habitude. 3 2 5 

V. il n'y a pas de rappel sans un principe moteur. 32y 

VI. Influence de l'attention sur le rappel des impres- 
sions. 33., 
VIL Des variétés de la mémoire dans les individus et 

des qualités qu'elle doit avoir pour être bonne. 335 
VIII. Des moyens propres à perfectionner la mémoire 

ou à la seconder dans ses opérations. 33g 

IX. Caractères qui distinguent la mémoire de l'imagi- 
nation. 3 44 

FIN. 



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II. Dess. Et. de l'Homme moral. 



23 












Paris. Typographie Delalain frères, 1 et 3, rue de la Sorbonne 



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