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Full text of "Mémoires de Fauvel. Volume 2"

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SAINTE | 
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JACQUES FAUVEL. 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 




IMFItlMtjniE oe cossoy. 



MEMOIRES 



JACQUES FAUVEL, 



PUBLIES 



PAR J B . DROZ ET L.-B. PICARD. 



TOME SECOND. 



(■■s i t ~ *t+- • ^^ 



; C5 iB*" ^ 



Vtg 






A PARIS, 

CHEZ ANTOINE- AUGUSTIN RENOUARD , 

QCK DB inCHNO.N, K° 6. 

M CCC XXIII 



JACQUES FAUVEL. 



t vv\a^\\aa>a\a\v\Vv\yv\v\vv«a\\\-a\^v\aa'V\a>^aa\i\^\a\\vvvv\ wrtu^swm 



SUITE 



DE LA 



PREMIERE PARTIE. 



CHAPITRE XXV. 



Fauvel secrétaire. 



Je me levai avec l'intention d'aller racon- 
ter ma mésaventure à Thermin. A peine 
avais-je fait une vingtaine de pas dans la 
me... je m'arrêtai; je réfléchis , et j'allai 
chez mon ami Duclos. 

« Mon cher Félix , lui dis-je , tu vas être 
« content de moi. J'ai songé à tes bons avis, 
H. i 



2 JACQUES FAUVEL. 

« el j'accepte celte jolie place de bibliolhé- 
« caire dont tu m'as parlé. — Quel regret 
« tu me causes ! répondit-il : tu viens trop 
« tard; la place est donnée. — Donnée ! Tu 
« t'es laissé prévenir? — Mon Dieu ! non ; 
« c'est moi qui ai présenté un très galant 
« homme que j'avais connu à Montpellier. 
« Je l'avais fait entrer comme secrétaire chez 
« un conseiller au parlement, M. deINaudé, 
« qui a des terres dans noire pays : c'était 
« la place la plus laborieuse , la plus en- 
ce nuyeuse ! Je me suis trouvé heureux 
« de lui en procurer une autre dont les 
« agrémens vont le dédommager. Que je 
« suis fâché maintenant de m'être pressé ! 
c — Non, ne t'afflige pas; tu as bien fait 
« d'obliger ce galant homme. Mais, dis-moi, 
« crois-tu que le conseiller ait déjà un autre 
a secrétaire ? — La place n'est pas si belle 
(« que beaucoup de gens en veuillent. — Eh 
« bien ! mon ami, j'ai un très bon sujet à 
« lui proposer. — Qui donc ? — Moi. » 
Duclos se récria , me mit sous les yeux tous 
les inconvéniens du parti que je voulais 
prendre , me rappela mes beaux discours 



1" PARTIE. — CHAPITRE XXV. 3 

sur les charmes de l'indépendance ; il s'é- 
tonnait que je changeasse si promptement 
de résolution. Cependant , dès qu'il me vit 
déterminé , il se hâla de s'habiller , el me 
conduisit chez le conseiller , qui le reçut 
avec beaucoup d'égards. Monsieur de Naudé 
m'examina d'un œil observateur , m'adressa 
des questions, se recueillit quelques mo- 
mens, et finit par m'agréer pour secré- 
taire. 

Si je n'avais pas une place meilleure, c'é- 
tait ma faute , non celle de mon ami. J'eus 
bientôt la douleur de le voir s'éloigner ; il se 
rendit au Havre , où l'appelait l'expédition 
dont il faisait partie. Dix ans auparavant, 
nous nous étions déjà séparés : alors c'était 
moi qui partais ; mais alors, comme aujour- 
d'hui , c'était lui qui me rendait service. 
Cher Félix ! il est dans ta destinée de m'êlre 
toujours utile. 

L'hôtel de M. de Naudé était aussi triste 
qu'un cloître. On y voyait de grandes 
pièces , des meubles gothiques , des vitraux 
obscurs; presque tous les domestiques étaient 
âgés; un silence perpétuel régnait dans celle 



V 



4 JACQUES FAUVEL. 

maison , dont le maître semblait commu- 
niquer sa gravité à tout ce qui l'approchait. 
C'était un homme d'environ soixante ans , 
d'une figure assez belle , mais froide et 
sévère. Toujours poli, jamais affable, il 
avait de la morgue, mais c'était une fierté 
de robe où l'on apercevait plutôt une grande 
estime pour lui-même que du dédain poul- 
ies autres. Tous les matins , à cinq heu- 
res , j'étais dans une pièce à côté de son 
cabinet ; je mettais en ordre les dossiers , 
les rapports; en un mot, je lui préparais 
son audience. Je le suivais au palais 
où il passait la matinée ; j'y recevais les 
requêtes et les factums ; j'en faisais des 
extraits détaillés : nous revenions pour le 
dîner. J'avais la table de M. de Naudé ; il 
était veuf ; ses deux fils et leur précepteur 
mangeaient avec lui. La chère était frugale, 
le repas très court ; quelquefois il finissait 
sans qu'on eût dit un seul mot. Toujours 
occupé de ses fonctions , monsieur le 
conseiller ne voulait point être distrait , et 
avait établi l'usage qu'on ne parlât point sans 
qu'il interrogeât. Une demi-heure après le 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXV. 5 
dîner , le travail recommençait et conti- 
nuait jusqu'au souper. A neuf heures, tout 
le monde était couché, à l'exemple du maî- 
tre de la maison. Une fois par semaine, dans 
la soirée , il recevait des magistrats , quel- 
ques ecclésiastiques , quelques douairières ; 
et, dans ces graves assemblées, j'entendais 
régulièrement des commentaires sur la 
Fronde , des sorties contre le cardinal Ma- 
zarin , des controverses sur le jansénisme : 
tels étaient les amusemens de l'hôtel de 
M. de Naudé. 

Quel contraste entre celte existence et 
celle dont je jouissais naguère , au milieu 
d'un cercle d'étourdis ! Mais n'avais-je pas 
soutenu des épreuves plus difficiles , plus 
dures ? J'avais été apprenti , soldat , pri- 
sonnier : ce n'était pas la première fois que 
je m'accommodais à ma situation , ne pou- 
vant accommoder ma situation à mes désirs. 
De nouveau, j'étais fier d'échapper à l'ad- 
versité par le travail. Ma vie était bien 
monotone , bien laborieuse ; mais M. de 
Naudé me donnait l'exemple , et j'admirais 
son dévouement à ses devoirs. Le dimanche 






G JACQUES FAUVEL. 

j'avais sept heures à ma libre disposition ; 
puis , ne voyais-je pas en perspective les 
vacances? temps heureux , pendant lequel 
les conseillers vont dans leurs terres , les 
avocats et les procureurs se promènent , les 
plaideurs prennent patience , les secrétaires 
et les clercs se reposent ou se divertissent! 
On pense bien que j'avais cessé de fréquen- 
ter mes compagnons de plaisirs. Un joui- 
un bruit inaccoutumé se fait entendre sur le 
grand escalier de l'hôtel; deux de mes an- 
ciens amis paraissent dans la pièce où je tra- 
vaille ; ils me demandent à haute voix , et 
poussent une exclamation en m'apercevant. 
Je me lève effrayé, et me hâte de leur imposer 
silence : ils baissent le ton , et plaisantent à 
demi-voix sur l'indépendant Fauvel , qui 
travaille du matin au soir , sur l'insouciant 
Fauvel qui tremble qu'un bruit léger n'a- 
vertisse que ses amis viennent lui rendre 
visite ; ils se félicitent de m'avoir découvert , 
et m'annoncent qu'ils ont à me demander 
et à me rendre un service. Un d'eux était 
neveu de l'intendant d'un grand seigneur , 
le duc de Vilbei t. Depuis quinze jours , le 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXV. 7 
duc avait chassé son secrétaire , qui s'était 
permis de faire la cour à sa maîtresse. 
L'intendant , chargé de trouver un autre 
secrétaire , en avait présenté deux ; mais 
l'un était sans usage du monde , l'autre 
avait une physionomie trop commune. 
Jaloux de satisfaire son maître , l'officieux 
intendant voulait que son neveu prît l'em- 
ploi vacant. Le jeune homme , qui ne s'en 
souciait pas , avait pensé à moi ; il m'assu- 
rait que la place me convenait et que je 
convenais à la place ; il me la vantait comme 
laissant une liberté presque entière, et don- 
nant de bons émolumens. Sa proposition 
me souriait ; toutefois , ne voulant pas man- 
quer à M. de Naudé, en laissant mon travail, 
je m'empressai de faire sortir mes deux amis, 
et leur promis de les voirie dimanche suivant. 
Le dimanche , je fus conduit chez l'in- 
tendant, qui, me trouvant à son gré, ne 
différa point de me présenter. M. le duc 
élait au bas de son escalier , prêt à sortir ; 
d un coup d'oeil il me mesura de la tête aux 
pieds , dit : « Je le prends , » monta en 
voiture et partit. 



w 



8 JACQUES FAUVEL. 

Le soir même , je priai M. de Naudé , 
non sans embarras , de m'excuser si je ces- 
sais de profiter de ses bontés. Je lui dis avec 
franchise que je n'avais point cherché une 
autre place ; mais qu'il s'en offrait une assez 
avantageuse , et que mon défaut de fortune 
m'obligeait à l'accepter. Ce cligne magistrat 
ne me fit point d'objection, se loua de mon 
travail , et me permit d'invoquer son témoi- 
gnage en toute occasion. Il me parlait avec 
bienveillance ; je fus presque fâché de le 
quitter. 

J'aurais difficilement conservé des regrets, 
lorsque je fus installé à l'hôtel du duc de 
Vilbert. Trois jolies pièces donnant sur 
un jardin composaient mon appartement. 
J'étais prévenu qu'il fallait être levé à dix 
heures au plus tard ; mais que M. le duc ne 
me demanderait jamais plus tôt. Je devais 
attendre jusqu'à midi, pour savoir s'il aurait 
besoin de moi. A midi , plus de travail , et 
j'étais libre de disposer du reste de la jour- 
née. Je ne concevais pas un destin plus doux : 
j'avais de l'indépendance , et l'on me payait 
pour en jouir. 



I» PARTIE. — CHAPITRE XXV- 9 
Je mangeais chez l'intendant. Sa femme 
et sa fille étaient, pour leur santé , dans une 
maison de campagne qui lui appartenait. 
11 n'avait avec lui qu'une nièce de dix-huit 
ans , très marquée de petite vérole , un peu 
bossue , dont il faisait l'éloge en homme qui 
cherchait pour elle un mari ; il ne perdait 
pas une occasion de vanter son esprit, et la 
faisait chanter au dessert. Elle avait la voix 
aigre et l'esprit caustique ; mais l'intendant 
était bon homme ; il me témoignait de l'in- 
térêt, sa table était délicate et bien servie, 
et le soir nous allions au spectacle avec sa 
nièce , dans les loges de madame la duchesse. 
Pendant les quatre premiers jours, je 
n'entendis pas parler de M. le duc ; je veux 
dire qu'il ne réclama point mes services. Le 
matin du cinquième jour , seul dans ma 
chambre , j'étais mollement assis sur un 
élégant fauteuil; je me félicitais de l'agréable 
situation où le sort m'avait placé ; je voyais 
à ma pendule que l'heure de midi appro- 
chait ; je me disposais à sortir pour jouir 

de mon heureuse liberté Un violent 

coup de sonnette , quirelenlità mon oreille , 



19 



io JACQUES FAUVEL. 

me fait faire involontairement un bond sur 
mon fauteuil. Je lève les yeux avec d'autant 
plus de surprise que je n'avais point remarqué 
qu'il y eût une sonnette dans ma chambre ; 
elle était placée près de mon lit. Je la 
regardais machinalement : un second coup, 
suivi de plusieurs autres qui se succédèrent 
rapidement , m'annonça l'impatience de 
celui qui sonnait. 11 me parut que c'était la 
manière dont M. le duc avertissait son secré- 
taire. Je ne savais si je devais me rendre à 
cet avertissement un peu cavalier , lors- 
qu'un laquais ouvrant ma porte : « Allons- 
« donc , M. le secrétaire , n'enlendez-vous 
« pas que M. le duc vous appelle? » Après 
avoir encore hésité , je me résignai et je 
descendis. 

« Vous vous êtes fait attendre deux 
a heures , » me dit le duc avec un regard 
dédaigneux ; puis m'examinant : « Pour- 
« quoi n'avez-vous pas d'épée, ajouta-t-il ? 
« — J'ignorais... — Il faut porter l'épée 
(( quand vous vous présentez chez moi. 
(( Asseyez- vous ; écrivez. » Je m'assis, 
aussi étourdi que choqué de la hauteur avec 



I» PARTIE. — CHAPITRE XXV. ■ i 
laquelle il venait de me jeter ses paroles. 
M. de Vilbert , en cherchant ses phrases , 
me dicta lentement et avec prétention trois 
ou quatre billets insignifîans. On an- 
nonça la visite d'un autre seigneur de la 
cour. ((Vous pouvez vous retirer, » me dit 
sèchement le duc. J'allai prendre l'air 
aux Tuileries : j'en avais besoin , car j'étais 
oppressé. « Il y a peu de jours , me dis-ais- 
« je , si j'étais accablé de travail , du moins 
« on avait des égards pour moi. Mais au- 
« jourd'hui... quel ton! quelles manières... ! 
« Cette maudite sonnette retentit toujours 

« à mon oreille Chez M. de Naudé, je 

« sentais moins ma dépendance. » 

Le jour suivant, M. le duc me prévint 
qu'il y avait un grand dîner chez lui. « Ma- 
« dame la duchesse aura beaucoup de monde 
( ( lf soir , me dil-il ; soyez au salon à sept 
« heures. » Je m'y rendis, sans trop savoir ce 
que cela signifiait. Je saluai respectueuse- 
ment madame la duchesse, qui répondit par 
un signe de tête presque imperceptible , 
mais qui m'employa bientôt à plusieurs fonc- 
tions importantes : il me fallut arranger les 



r? 



12 JACQUES FAUVEL. 

cartes et les boîtes de fiches , avancer des 
sièges près des tables de jeu, allumer des 
bougies. J'aurais trouvé tout simple de 
rendre ces petits services , s'ils n'eussent été 
plutôt ordonnés que demandés. Quand je 
n'eus plus rien à faire, je me trouvai fort 
embarrassé, fort isolé au milieu de per- 
sonnes que je ne connaissais pas, et qui me 
regardaient sans me parler. Tout à coup 
le duc , qui était assez éloigné de moi , à 
une table de cavagnole, dit en élevant la 
voix : « M. Fauvel , allez clans mon cabinet 
« chercher ma tabatière. » Je fus un mo- 
ment interdit, ce Eh bien ! reprit-il, n'avez- 
« vous pas entendu ? » J'allai à la cheminée, 
je tirai vivement le cordon de la sonnette : 
« Que faites-vous? me dit-il avec surprise. 
« — Je sonne les gens de M. le duc , pour 
« qu'ils viennent le servir. » Je sortis aussi- 
tôt , résolu de reprendre ma liberté , et de 
ne pas coucher le soir à l'hôtel. 



I'" PARTIE. — CHAPITRE XXVI 



AXV\\VV\iH.\\A^iVVVVV\\A-V\V\\\'V\-VVVV\XV\VvVV\V\V^^vVVl^^V*^V*iiyv\'». v x-V',\1^VVv^A' 



CHAPITRE XXVI. 



Fauvel chez un financier. 



L'intendant fut très étonné, lorsque 
le lendemain j'allai lui raconter la résolution 
que j'avais prise et déjà exécutée. Après 
avoir rêvé quelques raomens : « Je ne vous 
(( aurais jamais conseillé, me dit-il, de 
« quitter M. le duc pour qui j'ai toutes 
« sortes de respect ; mais au fait , celte 
« petite place ne pouvait vous mener à 
« rien. Puis , je conçois qu'à votre âge on 
;< soit un peu susceptible ; un secrétaire ne 
« doit pas être traité comme un valet ; et je 
« pense bien comme vous , mon cber ami : 
« l'honneur avant tout. » Sa nièce, qui était 
présente , baissait les yeux et me témoignait 
de l'intérêt; il la regarda, et me dit : « Ne 
« vous désolez pas. Je vous aime et je veux 









i/ f JACQUES FAUVEL. 

« l'aire quelque chose pour vous ; tout ceci 
«vous deviendra peut -être avantageux. 
« Revenez me voir dans deux jours ; j'aurai 
« parlé de vous à monamiintimeM.Garbelot, 
a directeur de la compagnie chargée de 
« fournir les vivres et l'habillement des 
« troupes. » 

Je fus exact au rendez-vous , et j'eus lieu 
d'être enchanté , lorsqu'avec de grandes dé- 
monstrations de joie l'intendant m'annonça 
qu'il m'avait placé. Ce n'était pas dans les 
bureaux , c'était dans le cabinet même de 
M. Garbelot que j'allais être admis à tra- 
vailler. 

M. Garbelot était un petit homme qui 
avait une grosse figure sous une perruque 
énorme , l'air moitié jovial moitié soucieux : 
il me reçut d'une manière brusque , mais 
assez amicale. Je me trouvai fort bien près 
de lui : il ne prenait pas avec moi les grands 
airs de M. le duc ; et quoiqu'il ne me 
laissât pas manquer d'ouvrage , je n'étais 
pas surchargé de travail comme chez le 
conseiller. 

J'écrivais et je calculais depuis un mois 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXVI. i5 
chezle directeur des vivres, lorsqu'un jour, ca 
me montrant une liasse de papiers : « Mon 
« enfant , me dit-il , voilà des comptes de 
« plusieurs petits fournisseurs qui ont besoin 
« de mon visa. On les a déjà vérifiés , mais 
« Dieu sait de quelle façon ! Il faut que tu 
ce te dislingues ; vérifie-les de nouveau , et 
« nous verrons ce que tu sais faire. » J'étais 
accoutumé à ce ton familier qu'il prenait à 
peu près avec tout le monde. Pour répondre 
à sa confiance, j'examinai avec attention 
ces comptes, qui d'abord me parurent en 
règle ; mais un second examen me fit dé- 
couvrir de fausses additions , de doubles 
emplois , des omissions , des irrégularités 
dans les pièces à l'appui, en un mot, de 
véritables friponneries. Je rédigeai des notes 
très détaillées que je remis à M. Garbelot. 

Lorsque j'entrai le lendemain dans son 
cabinet , « Viens m'embrasser , me dit-il , 
« viens m'embrasser, mon enfant. On ne 
« m'avait pas trompé; lu es un joli sujet. 
« Je m'étais toujours douté de ces infâmes 
« friponneries que tu as constatées. » Il me 
serra la main et me fit asseoir à côté de lui. 



T 



16 JACQUES FAUVEL. 

« Je suis vraiment malheureux dans cette 
« administration, continua-i-il; je ne peux 
« pas tout voir. Les grandes affaires, je les 
«surveille; j'ai choisi pour me seconder 
« les hommes les plus intègres , et d'ailleurs 
« j'ai l'œil sur eux ; aussi tout est net , tout 
« est pur dans nos opérations majeures; 
« mais nous avons une foule de petits 
« agens, d'employés subalternes qui nous 
« pillent et nous dépouillent en détail. » 
Il partit de là pour faire une sortie violente 
contre les fripons, et jura qu'il parviendrait 
à chasser tous les voleurs de l'administra- 
tion. Puis, adoucissant sa voix, « Mon cher 
« enfant, me dit-il, gardons notre probité. 
« Continue , aide-moi à découvrir tous ces 
« friponneaux ; tu as pour chef et pour appui 
« un honnête homme qui prendra soin de 
« toi, et tu feras ton chemin. » 

Les financiers n'étaient pas cités comme 
des modèles de délicatesse; je fus donc char- 
mé de trouver dans M. Garbelot d'aussi ho- 
norables principes. Je continuai mon travail ; 
il continua ses leçons de morale. De jour 
en jour il me traitait avec plus de bien- 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXVI. i? 
veillance; de jour en jour je prenais de lui 
une plus haute idée. Il m'invita plusieurs 
fois à de grands dîners. On voyait dans sa 
maison beaucoup de profusion , très peu 
d'ordre; je sus qu'il en était ainsi chez 
tous les gens de finance. Ses domestiques 
le volaient ; il avait un grand fils sans état 
qui faisait le petit seigneur ; sa femme , 
coquette sur le retour , lui coûtait encore 
plus d'argent que son fils. Je ne comprenais 
pas bien comment il pouvait soutenir tant 
de dépenses : je le plaignais, et je sentais 
redoubler pour lui mon estime , en le voyant 
seul honnête homme au milieu de gens qui 
le pillaient effrontément. 

Bien accueilli par mon directeur , je pas- 
sais dans ses bureaux pour un personnage 
en crédit, et déjà l'on commençait à me 
solliciter. Un matin , il vint chez moi un 
homme qui, désirant être chargé d'une four- 
niture très considérable , me pria de le pro- 
téger près de M. Garbelot. Je répondis que 
celte affaire ne me regardait point ; mais le 
ton que je pris était peu propre à le décou- 
rager ; je n'étais pas fâché de laisser voir 
II. 1* 



M 






iS JACQUES FAUVEL. 

que j'avais quelque influence. 11 insista , et , 
avec beaucoup de ménagemens et de cir- 
conlocutions , il arriva à me faire entendre 
que la faveur qu'il sollicitait ne serait pas 
pour moi sans avantage. Je le compris très 
bien ; je m'emportai, et lui exprimai à quel 
point j'e'tais indigné d'une pareille proposi- 
tion. Le solliciteur, tout honteux , me sup- 
pliait de l'excuser. « Eh ! monsieur , me 
« dit-il enfin, que voulez-vous que je fasse? 
« Voilà deux entreprises que je manque 
« avec votre compagnie , pour m'ètre inter- 
cc dit le moyen que vous blâmez si fort. On 
« ne peut réussir sans de riches cadeaux à 
« quelqu'un de vos premiers commis. » La 
colère me reprit , et je l'accusai d'imposture. 
A son tour , il se fâcha , et me donna tant 
d'explications , avec un accent si animé , si* 
vrai , que je ne pus douter de ce qu'il avan- 
çait. «Quelle découverte! m'écriai-je. Ce 
« bon M. Garbelot , qui croit que tout est 
« net, que tout est pur dans les opérations 
« majeures de son administration! Monsieur, 
« vous obtiendrez tout ce que vous voudrez ; 
« mais rendez à mon chef un important 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXVI. 19 
« service ; venez avec moi sur-le-champ lui 
a dévoiler les infâmes manoeuvres que vous 
« m'avez fait connaître. — Soit , me dit-il , 
« je ne crains rien , et je serai fort aise de 
a rendre à vos employe's une partie des 
« mauvais tours qu'ils m'ont joués. » 

En arrivant chez monsieur Garbelot , je 
lui annonçai que nous venions lui donner 
des renseigneruens assez curieux sur quel- 
ques abus. Il fut tout joyeux de la nouvelle, 
et commençait à répéter les éloges qu'il 
aimait à me prodiguer, lorsque plusieurs 
des principaux membres de la compagnie 
entrèrent dans son cabinet. «Messieurs , » 
leur dit-il en me frappant sur l'épaule, 
« voilà un honnête garçon , voilà un bon et 
« fidèle employé ; la compagnie lui doit 
« déjà la découverte de plusieurs malversa- 
« tions , et il vient nous rendre un nouveau 
« service. Ecoutez-le , et crovez à tout ce 
a qu'il vous dira. » J'aurais voulu que lui 
seul reçût notre confidence ; j'insistai pour 
la différer. « Non, non, reprit-il, ne diffé- 
« rons pas ; il n'y a pas de temps à perdre. 
« Il faut que justice se fasse. Parle, mon 



H 






20 JACQUES FALVEL. 

« enfant , parle avec confiance : je déteste 
« les fripons , et je suis en admiration 
« devant les honnêtes gens. » Je laissai 
parler l'homme qne j'avais amené : son 
discours fut clair, positif et très circon- 
stancié. A mesure qu'il révélait les ma- 
nœuvres des commis chargés des soumis- 
sions importantes, M. Garbelot changeait 
de figure. La joie et la curiosité qui d'abord 
avaient brillé dans ses yeux s'affaiblissaient 
par degrés ; il laissait échapper quelques 
signes d'impatience, il se mordait les lèvres, 
agitait ses doigts sur la table et se balançait 
sur son fauteuil. Tous ses associés, dès que le 
discours fut terminé , nous remercièrent en 
déclarant qu'il fallait donner une prompte 
suite à une affaire aussi grave. M. Garbelot , 
d'abord silencieux , finit par se joindre à ses 
confrères; il répéta les derniers mots qu'ils 
avaient prononcés , et se hâta de nous con- 
gédier en me faisant ses complimens habi- 
tuels , mais d'une manière contrainte et sans 
me tutoyer. 

Ce changement d'humeur me parut fort 
singulier. Dans la soirée, l'intendant du duc 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXVI. 21 
de Vilbert m'envoya chercher. Aussitôt 
qu'il m'aperçut : « De quoi vous mêlez- 
« vous , » me dit-il en levant les yeux et les 
mains au ciel? ce Combien vous m'affligez , 
« moi qui vous aime , moi qui ai des vues 
« sur vous! » et il tournait ses regards vers 
la chambre de sa nièce. « Dans quel embar- 
ct ras vous jetez ce cber M. Garbelot ! Est-ce 
« ainsi que vous deviez reconnaître ses bon- 
« tés? » Je le pressai de s'expliquer. « Savez - 
« vous ce que vous avez fait en dévoilant 
« devant plusieurs des intéressés les arran- 
« gemens qui ont eu lieu pour les soumis- 
ce sions ? — N'était-ce pas un devoir ? — Un 
« devoir ! Quel étourdi ! quelle mauvaise 
a tête ! Eh ! ne voyez-vous pas que , si on 
« attaque les employés qui ont fait ces trans- 
« actions secrètes, M. Garbelot peut se 
« trouver compromis ? — Lui ! — Lui- 
« même. Jugez de votre bévue. — Il serait 

« d'intelligence ! Il partagerait ! — 

« 11 ne le dit pas, mais cela se devine. — 
« Quoi ! cet honnête homme qui poursuit 
u les petits fripons se permet de grosses 
« friponneries ! Il ne veut pas être volé par 



1M 



MM 



Sî JACQUES FAUVEL. 

« ses subalternes, et il vole ses associés ! — 
« Vols ! friponneries ! quels mots grossiers ! 
« — Et vous , monsieur l'intendant , qui 
« m'avez approuvé de ne pas souffrir les 
« impertinences d'un grand seigneur, vous 
« me grondez de ne pas tremper dans les 
« turpitudes d'un financier ! — C'est bien 
« différent; chez le duc, vous n'aviez qu'une 
« place insignifiante ; mais chez mon, ami 

« Garbelot ! Hâtez-vous de le calmer ; 

« imposez silence à cet homme que vous avez 
« amené en triomphe. — Non , parbleu ! ma 
ce conscience.... — Oh! la conscience,... 
« certainement ce n'est pas une chose mé- 
« prisable ; mais il ne s'agit pas , monsieur, 
k de faire de la rhétorique sur l'honneur ; il 
« s'agit de conserver voire emploi. Finis- 
« sons : je dois revoir votre chef dans une 
« heure; que lui dirai-je? — Dites-lui.... 
« que je continuerai de remplir ma place 
« en honnête homme. » 

Le lendemain , lorsque j'allai pour me 
mettre au travail , je vis un jeune homme 
assis sur ma chaise. Une lettre à mon adresse 
était sur le bureau; je l'ouvre ; et reconnais 



I« PARTIE. — CHAPITRE XXYI. a3 
l'écriture de M. Garbelot. « Mon cher en- 
« f'ant , m'écrivait-il, j'ai bien du regret de 
« vous renvoyer. Je suis content de votre 
« intelligence pour les petits détails ; mais 
« vous n'entendez rien aux opérations ma- 
« jeures. Je vous rends un vrai service en 
« vous éloignant d'une carrière où vous ne 
« feriez jamais votre chemin. » 



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JACQUES FAUYEL. 



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CHAPITRE XXVII. 



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il! 



Petites ressources de Fauvel. 

Je me retrouvais dans la position où j'e'tais 
avant d'entrer chez M. de Naudé. a Point 
« d'inquiétude , me dis-je. Plus d'une fois 
« un ami ou le hasard ne sont-ils pas déjà 
« venus à mon aide ? » Je n'avais plus mon 
cher Duclos; j'allai chez Thermin. 

Lorsqu'il eutentendul'hisloire de M. Gar- 
helot : « Cela vous étonne, » me dit-il avec 
son air de supériorité ; « ce qui m'étonnerait, 
« ce serait que vous eussiez rencontré un 
<f financier honnête homme. Je vous féli- 
« cite d'être débarrassé d'un ennuyeux 
« emploi qui compromettait votre délica- 
« tesse. — Oui, mais que ferai-je à présent ? 
« — Faites comme moi, ne songez qu'à 
« vous amuser. — Je ne demande pas mieux ; 



I"- PARTIE. — CHAPITRE XXVII. a5 

« et si j'étais riche — Le suis-je plus 

« que vous ? En vérité , vous êtes timide 
« comme un enfant ; les préjugés vous per- 
« dront. — Moi , des préjugés ! — Plus 
ce j'avance, plus je m'en dégage. J'ai voulu 
« d'abord m'occuper de monélat.Quel abus ! 
» Je me suis créé d'autres ressources : il y a 
<t dans Paris trente maisons où l'on s'en- 
« nuie quand on ne me voit pas ; mes chan- 
ce sons et mes saillies , mes flatteries et mes 
«■ épigrammes me font rechercher dans une 
ce foide de sociétés. Ces financiers, que je 
« méprise , je vais dîner chez eux. Grâce à 
« mon mérite, j'ai toujours à ma disposition 
« de bonnes tables , des équipages , des 
» maisons de campagne ; et mes hôtes dési- 
« renl trop me revoir pour hésiter à me prê- 
a ter de l'argent quand je leur en demande.' 
« — Vous empruntez ! et comment rendrez- 
« vous ? — Qui sait ? il m'arrivera peut-être 
« quelque héritage. » A des paroles si fran- 
ches, je restaiun moment interdit. « Allons , 
a Fauvel , de l'assurance, continua-t-il. 
« Profitez de vos avantages; vous êtes jeune , 
» spirituel , aimable ; une existence bril- 

II. 2 



26 JACQUES FAUYEL. 

« lanle vous attend. Quand vous n'auriez 
« pour ressource que celle de tourner la 
<t tête à de riches douairières ! » J'étais ré- 
volté ; et toutefois, par une mauvaise honte , 
je craignais de m'exposer aux sarcasmes de 
Thermin : il avait de l'ascendant sur nos 
amis, sur moi. Sans l'approuver, sans le 
combattre , je changeai la conversation aus- 
sitôt qu'il me fut possible ; et je le quittai , 
en le trouvant plus vil encore que le finan- 
cier n'était fripon. 

Etait -il donc heureux cet homme si dé^- 
gagé de préjugés , qui faisait métier d'amu- 
ser les autres , et se disait si joyeux ? Je 
me souvins qu'il était venu plusieurs fois à 
nos réunions , pensif et boudeur ; que par 
intervalles il lui échappait des réflexions 
moroses sur sa jeunesse qu'il voyait fuir. A 
la vérité , dès qu'on riait de sa mauvaise hu- 
meur , il se ranimait; mais le vin de Cham- 
pagne était nécessaire pour exciter sa verve. 
J'aime la gaîlé qui vient naturellement ; et 
je jugeai que , pour conserver la mienne, il 
valait mieux vendre mes meubles que de 
faire des dettes. 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXVII. 27 
Voyez si dans mes jours de prospérité je 
n'avais pas été bien inspiré de me donner un 
joli mobilier ! J'avais eu du plaisir à l'acheter ; 
j'en eus davantage à recevoir la moitié du 
prix qu'il m'avait coûté. 

Cette ressource ne m'assurait pas un long 
avenir. Quel parti prendre? Il me vint une 
idée qui m'enchanta. « Je suis trop heureux 
« d'être sans place : je perdais mon temps à 
« travailler pour les autres ; je puis l'em- 
« ployer à travailler pour moi. Tant de gens 

« se mêlent d'écrire ! Composons un 

« ouvrage. Noble ressource ! mais quel ou- 
« vrage ? Sera-t-il en vers ou en prose ? 
« sera-t-il sérieux ou badin ? » Dans mon 
embarras je résolus de consulter. 

J'avais vu dans plusieurs réunions de jeu- 
nes gens le fils d'un libraire ; il était devenu 
libraire lui-même, et avait cessé de nous 
fréquenter. J'allai le trouver : il logeait près 
de la Sorbonne , et son enseigne m'annonça 
qu'il vendait des livres de classe et de piété. 
Nous eûmes bientôt renoué connaissance ; 
nous parlâmes de nos anciens amis, entre 
autres de Thermin. « C'est un mauvais 



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28 JACQUES FAUVEL. 

« sujet , me dit-il , un homme sans état et 
«• sans principes. _ Eh bien ! répondis-je, 
« c'est pour ne pas ressembler" un jour à ce 
« mauvais sujet que je viens prendre vos 
« conseils. » Je lui racontai en peu de mots 
quels emplois j'avais quittés ou perdus , et 
quel projet je roulais dans ma tête. Il m'ap- 
prouva en m'assurant que le métier d'au- 
teur était facile, a Vous pourrez me servir , 
« ajouta-t-il , dans une très bonne entreprise 
« que je médite. Venez dîner demain chez 
« moi ; nous causerons. » Il me parut que 
cette affaire commençait à merveille. Le len- 
demain , quand j'arrivai , le libraire me 
serra la main avec amitié. Il y avait cinq ou 
six convives ; la chère était excellente ; on 
nous servit d'un joli vin muscat qui me monta 
légèrement à la tête , et je babillai de manière 
à faire bien augurer de l'esprit que je répan- 
drais dans mes ouvrages. Après le dîner, le 

libraire me conduisit à sa chambre « Dans 

v votre position , me dit - il , vous avez 
« besoin de travailler à un livre dont le débit 
« assuré, rapide , permette de vous donner 
« un prix honnête. Or , je suis disposé à 



1 



U PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 5cj 
» vous compter cinquante pistoles. » On 
juge de la douce sensation que j'éprouvai. 
(( Je me propose , continua-t-il, de graver 
« moi - même de petits dessins composés 
« par un habile artiste. 11 s'agirait d'écrire 
« un texte, d'imaginer une histoire quiexpli- 
« quât lesgravures et les rendît d'un eflét plus 
« piquant. Je ne demande pasquelestyle soit 
« châtié ; mais je veux de la verve , de la 
« chaleur , du feu , beaucoup de feu. — 
c< J'en aurai , dis-je avec enthousiasme , je 
« me sens inspiré : achevez promptement 
« de me mettre au fait. » Il alla fermer sa 
porte , ouvrit son secrétaire et me montra ses 
dessins. . . . En y jetant les yeux, je rougis, 
et Eh quoi! m'écriai- je } c'est donc un ou- 
ït vrage licencieux que vous me demandez ?» 
Le libraire fit un signe de tête et me dit : 
« Nous mettrons sur le livre : imprimé en 
« Hollande , et nous le vendrons à Paris 
« sous le manteau. — Perdez-vous la raison? 
« J'ai repoussé des offres moins coupables. 
« — Bon! ce financier, ce Thermin pouvaient 
« vous compromettre; ici, vous êtes sûr du 
« secret , du secret le plus absolu. — Hon- 



I 



3o JACQUES FAUVEL. 

« néte commerçant, repris-je, faites seul 
« votre entreprise. Je serai peut-être un 
<f très mauvais auteur; mais du moins me 
« garderai-je d'écrire ce que je n'oserais 
« avouer. » 

«Que de vices! que d'infamies! me 
<c disais-je en sortant. A chaque pas je ren- 
« contre des gens plus méprisables que ceux 
« qu'ils méprisent. Chacun d'eux se croit 
« assez honnête homme quand il a con- 
te damné l'improbité de son voisin. » 

Je pensais qu'après mes folies un peu trop 
chères, après mes tentatives inutiles pour 
les réparer, le parti le plus raisonnable 
serait peut-être de reprendre modestement 
mon métier de compositeur d'imprimerie ; . 
mais je me sentais peu disposé à cet acte de 
sagesse. La dissipation qui m'avait ôlé ma 
fortune m'avait donné des habitudes con- 
traires à la vie d'un ouvrier. J'avais eu 
quelques petites places ; un métier me pa- 
raissait pénible. 

« Eh ! pourquoi renoncerais -je à faire 
« imprimer pour moi? Que j'étais bon de 
« chercher des conseils ! ]N'ai-je pas un ex- 






IMPARTIE. — CHAPITRE XXVII. 3i 
« cellent ouvrage à publier ? 11 m'est arrivé 
« déjà bien des aventures ; écrivons mes mé- 
« moires. « Toutefois, ces aventures que je 
me hâtai de passer en revue me semblaient 
bien communes. J'y avais joué souvent le rôle 
de dupe. Je pensai que la ficlion ne m'était 
pas interdite ; qu'au lieu de raconter ma vie 
avec une scrupuleuse exactitude, comme ]e 
le fais aujourd'hui , je pouvais me livrer à 
mon imagination , et composer sous le titre 
de mémoires un petit roman où j'aurais soin 
de me donner toujours un beau rôle. 

Je m'enfermai dans ma chambre : j'écrivais 
avec une facilité qui me surprenait ; je n in- 
terrompais mon travail que pour prendre un 
repas très frugal. J'avaisouï dire que tous les 
grands auteurs étaient pauvres; je n'étais 
pas fâché d'avoir ce trait de ressemblance 
avec eux. Les jours, les nuits s'écoulaient 
délicieusement. J'imaginais des aventures 
dont je croyais presque avoir été le héros ; 
et quelquefois , posant la plume , je faisais 
des châteaux en Espagne qui me semblaient 
près de se réaliser. En trois semaines j'eus 
achevé un volume : je le relus ; il me ravit. 



I 






3a JACQUES FAUVEL. 

« Cet ouvrage, m'écriai- je , je ne l'avais 
« entrepris que pour gagner de l'argent; il 
« me vaudra de la gloire. » 

J'allai chez le libraire le plus voisin de 
ma demeure; je lui présentai mon manuscrit. 
Il le parcourut négligemment, et me dit 
qu'il se hasarderait à faire les frais de l'im- 
pression, mais qu'il ne pouvait m'offrir aucun 
bénéfice. Sans daigner lui répondre, je 
repris fièrement mon cahier, et je regrettai 
de ne m'ètre pas adressé à un de ses con- 
frères chez qui je m'arrêtais quelquefois en 
me rendant au palais avec M. de Naudé. 
Cet autre libraire ne me laissa pas dérouler 
mon manuscrit , et me déclara que tout ce 
qu'il pouvait pour m'obliger , c'était de se 
charger de la vente , si je voulais faire im- 
primer l'ouvrage à mon compte. 

Je restais tout rêveur sur une escabelle de 
la boutique, lorsqu'un homme fort bien vêtu 
entra. « Mon voisin , dit-il au marchand 
« de livres, vous qui vendez de l'esprit , qui 
« connaissez des sa vans et des poètes , 
« pourriez-vous m'indiquer un maître d'ita- 
« lien pour mes enfans? » A ces mots je me 



Im: 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 33 
lève avec vivacité. « Qu'est-ce , monsieur , 
« Jui dis -je? vous cherchez un maître 
« d'italien ? me voilà. — Messieurs , dit le 
a lihraire , la rencontre est heureuse , et je 
« me félicite qu'elle ait lieu chez moi. » 
Puis , nous présentant l'un à l'autre, il m'ap- 
prit que je parlais à M. Dugal , banquier 
fort connu , et l'assura que j'étais un jeune 
homme plein de mérite , ancien secrétaire 
d'un conseiller de grand'chambre. Je fus 
agréé sans difficulté , et nous convînmes 
que le lendemain, à dix heures, j'irais donner 
ma première leçon aux deux fils de M. Dugal. 
Il faut bien l'avouer , je ne savais pas un 
mot d'italien. J'achetai une grammaire chez 
le libraire qui venait de me recommander si 
complaisamment , et je résolus d'étudier 
chaque soir ce que j'enseignerais le lende- 
main. Je savais le français , le latin; je ne 
manquais pas de facilité ,• n'en était-ce pas 
assez pouw que le maître eût toujours quel- 
ques heures d'avance sur ses écoliers? Je 
n'aperçus point les dangers d'un sibeau plan; 
je n'en considérais que les avantages. Les 
premiers écoliers en amènent d'autres; j'au-» 



1 






34 JACQUES FAUVEL. 

rai bientôt des leçons nombreuses : un maî- 
tre de langues a un e'tal honnête, lucratif, 
indépendant, et je me voyais maître de 
langues. 

J avais déjà donné plusieurs leçons , et 
j étais fort content des progrès du maître et 
des élèves. Un matin j'entrais chez M. Du- 
gal ; il y avait plusieurs personnes. « Venez 
» recevoir des complimens , me dit-il ; » 
et me montrant un homme qui avait l'œil 
noir, vif, et le teint basané : « Monsieur , 
« ajouta-t-il, est très satisfait de l'instruc- 
« tion de mes fils. II assure qu'on ne peut 
« apprendre plus en aussi peu de temps ; 
« et son suffrage est précieux , car c'est 
« M. Parmi, banquier de Florence. » Ces 
éloges me troublèrent ; et je sentis cruelle- 
ment redoubler mon embarras quand le 
signor Parini m'adressa, en italien, des phrases 
que je jugeai fort aimables par le sourire 
gracieux qui les accompagnait. Je m'inclinai 
a plusieurs reprises, et remerciai en français. 
« Répondez-donc en italien,» dit M. Dugal. 
Espérant me tirer d'affaire , j'assemblai 
quelques mots; j'essayai d'en former une 



î" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 35 
phrase. 11 fallait qu'elle fût bien incorrecte , 
car le banquier de Florence fronça le sourcil 
d'une étrange manière. On s'étonnait ; on 
me questionna : je n'ai jamais su bien mentir, 
surtout je n'ai jamais su soutenir un men- 
songe; j'expliquai naïvement comment j'en- 
seignais ce que je ne savais pas, ou plutôt 
comment je ne savais que ce que j'ensei- 
gnais. M. Dugalse fâcha. Une des personnes 
qui étaient présentes , après avoir ri de 
l'aventure , prit ma défense , disant qu'il 
ne fallait pas se montrer sévère pour un 
trait de jeunesse ; que ces leçons singulières , 
mais non sans fruit pour mes élèves , an- 
nonçaient de l'intelligence ; et qu'on de- 
vait voir des preuves de mon honnêteté 
dans la franchise de mes aveux. Je me rap- 
pelais confusément la figure de ce monsieur 
qui parlait en ma faveur. Je l'examine , 
je reconnais M. Dumarsy , ce riche fabri- 
cant que j'avais rencontré à ma première 
visite chez mon cousin Anselme, et qui déjà 
m'avait frappé par l'air de bonté répandu 
sur sa physionomie. Grâce à lui , cette aven- 
ture finit gaîment ; mais on juge qu'il ne 






36 JACQUES FAUVEL. 

fut plus question pour moi de donner des 

leçons d'italien. 

Rentré dans ma chambre , je sentis pour 
la première fois la témérité du projet que 
j'avais exécuté. Ce n'était qu'une étourderie; 
mais elle me déplut, et je me promis de ne 
jamais recourir au plus léger stratagème. 
Presque aussitôt je me félicitai que l'arrivée 
du banquier de Florence m'eût ôté une 
ressource précaire qui m'aurait empêché 
d'en chercher de plus sûres. Cette idée me 
conduisit à d'autres. Je voulais aller remer- 
cier sans retard ce bon M. Dumarsv. » Peut- 
« être , me dis-je , obtiendrai- je de lui un 
« nouveau service? du moins ne me réfu- 
te sera-t-il pas ses conseils? Que d'obligations 
« n'ai-je pas à cette aventure , qui d'abord 
t( m'avait paru désagréable! s> 






ï' e PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 3 7 



lAYVWVWWVVWVWVVfcVW W\VWWVVUVWvWW\WVvWWVWVVW\i\\iv\\ WV jV\VW 



CHAPITRE XXVIII. 



Monsieur Dumarsy et sa famille. 



La manufacture de M. Dumarsy était 
située à l'entrée du faubourg Saint-Antoine. 
Le portier, d'un ton très civil, me dit que 
je trouverais monsieur dans le jardin ou aux 
ateliers. La maison me parut simple, mais 
vaste ; une cour plantée d'arbres conduisait 
à un joli jardin, au fond duquel s'élevaient 
de grands bâlimens à plusieurs étages : 
c'étaient les ateliers. J'apercevais à travers 
les croisées le mouvement des bras et des 
machines ; j'entendais les ouvriers et les 
ouvrières qui égayaient leurs travaux en 
chantant. Tous les objets qui frappaient 
mes regards annonçaient l'activité , l'aisance 
et le bonheur. 

Arrivé au jardin , je vis une jeune 



n 



38 JACQUES FAUVEL. 

personne de quinze à seize ans , d'une taille 
élégante , et de la figure la plus aimable : 
c'était mademoiselle Louise , fille unique de 
M. Dumarsy. Elle jouait avec deux jeunes 
voisines ; elle me dit que son père allait 
venir, et me pria de l'attendre. Cependant 
le jeu a cessé ; on me regarde en silence : 
« Je vous en prie , mesdemoiselles, conli- 
« nuez , » leur dis-je. On hésite , on s'en- 
hardit; on court, on s'égare , on se cherche 
dans les bosquets. J'admirais la grâce , la 
légèreté de ces jeunes filles, qui se livraient 
à leurs amusemens avec une ardeur si vive ! 
Leurs éclats de rire , leurs cris enfantins , 
quand une d'elles était surprise , se mêlaient 
aux chants des ouvriers , et me faisaient 
éprouver un doux intérêt. 

Tout à coup , le jeu est interrompu de 
nouveau. «Monsieur, me dit mademoiselle 
« Louise , voici mon père : » elle court à 
lui, l'embrasse, et rejoint .ses compagnes. 
J'exprimai ma reconnaissance à monsieur 
Dumarsy , pour le service qu'il m'avait 
rendu chez M. Dugal ; il parut me savoir 
gré de ma visite ; son accueil m'encouragea. 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 3 9 
Espérant que je continuerais de l'intéresseF 
par ma franchise , je lui donnai quelques 
détails sur ma situation ; je le priai de vou- 
loir bien m'aider de ses conseils : « Et si vous 
« étiez assez bon, ajoutai -je, pour me 
« recommander à un négociant, à un de vos 
« confrères qui aurait besoin d'un commis... 
«ou... si vous-même, monsieur, vous 
« pouviez m'employer... Je sais compter, 
« je suis en état de tenir une correspon- 
« dance , j'ai fait mes études, je sais le latin. 
« — Comme l'italien, peut-être? me dit-il 
« en souriant. — Ah ! monsieur, voudrais- 
« je vous tromper ? C'est à présent surtout 
« que je sens l'étendue de ma faute. — Je 
« plaisantais ; mon intention n'était pas de 
« vous affliger; j'aimerais à vous être utile. 
« Indépendamment de deux commis qui 
« demeurent chez moi , plusieurs jeunes 
« gens viennent y travailler. — Que je serais 
« heureux, si je pouvais être du nombre ! 
« — Pardon; je ne vous connais encore 
« que pour un jeune homme un peu léger. 
« — Dites fort étourdi. A vous parler sans 
« feinte, j'aimerais mieux m'amuser que de 



1 



I 



4o JACQUES FAUVEL. 
« travailler. Par malheur, je suis sans for- 
te tune ; j'ai fort mal arrangé mes affaires , 
« mais je sais ne pas négliger celles qu'on 
« veut bien me confier. — Auriez -vous 
« quelques répondans ? — Oh ! oui , raon- 
« sieur, et beaucoup » Puis, réflé- 
chissant , je ne trouvai d'autre nom à pro- 
noncer que celui de M. deNaudé. Je parlai 
de ma parenté avec Anselme Ménars ; il 
fallut bien ajouter que nous avions eu quel- 
ques débals d'intérêt. M. Dumarsy trouva 
que mes répondans n'étaient pas nombreux. 
Il me parlait d'un ton poli , mais froid ; la 
conversation était bien près de finir. « Mon- 
« sieur, dis-je vivement , je peux vous offrir 
« un témoignage qui vous apprendra mieux 
« ce que je suis , que tous les renseignemens 
« qu'on vous donnerait sur mon compte. Je 
« ne suis pas brouillé avec toute ma famille. 
« J'ai en Languedoc un oncle ministre de la 
« religion réformée ; je lui écris , je ne 
« lui cache rien de ce que je fais , de ce 
« que je pense. Ses réponses renferment 
« quelquefois , non des reproches , mais 
« de douces remontrances , et quelque- 



I 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 4i 
« fois aussi des éloges : mon oncle le pas- 
« teur est si bon ! Lisez la dernière lettre 
« que j'ai reçue; il- y dit de moi plus de 
« bien que de mal, et, francbement, plus de 
« bien que je n'en mérite. » M. Dumarsy 
me regarde , prend la lettre , la lit , s'inter- 
rompt dans sa lecture pour me regarder de 
nouveau , paraît ému , attendri. « Voilà 
« l'écrit d'un homme bien respectable , » 
me dit-il en me rendant la lettre. Puis, 
après quelques momens de silence : « Vous 
« pouvez venir dès demain matin , ajouta-l-il; 
(( écrivez à monsieur votre oncle que , sur 
« sa recommandation , je vous admets à 
« travailler chez moi. » A peine avais-je eu 
le temps de remercier M. Dumarsy, que sa 
femme et sa fille vinrent le joindre. Je 
fus un peu honteux lorsqu'en me présentant 
il leur dit que j'étais ce maître d'italien dont 
la veille il leur avait raconté l'aventure : 
heureusement je vis dans leurs yeux une 
aimable indulgence. Je sortis charmé de 
toute la famille. 

Quelles obligations n' avais-je pas à mon 

oncle le pasteur , ^et-qtt^-je^me félicitai de 

II. 







I 



{ 2 JACQUES FAUVEL. 

ne m'êlre jamais inquiété de mon sort ! 
Combien je sentis augmenter mon dédain 
pour ces gens qui se tourmentent de l'ave- 
nir ! Attendre les momens heureux , vivre 
avec insouciance dans les intervalles ; telle 
est la véritable sagesse. 

Depuis quelques jours , j'allais travailler 
chez M. Dumarsy. Un matin je crus m'a- 
percevoir qu'il ne me parlait pas avec la 
même bonté. Un mot qui lui échappa m'ap- 
prit que la veille il avait vu mon cousin 
Anselme : cette circonstance m'expliqua sa 
froideur. Je fus indigné. « Quoi ! non 
« content de m'avoir dépouillé , cet hypo- 
« crite Anselme cherche encore à me nuire ! 
« son procédé est odieux ! » Le jour même, 
je le rencontrai qui venait chez M. Dumarsy; 
il s'avançait vers moi d'un air caressant , et 
commençait à me féliciter sur mon entrée 
dans cette honorable maison. « Vous êtes 
« mon ennemi, lui dis-je ; je ne hais per- 
« sonne , et ne cherche point à vous faire 
« du mal ; mais n'essayez pas de m'en faire , 
« ou je dévoilerai votre conduite et celle de 
« mon tuteur 5 surtout je n'oublierai pas 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXYIII. 43 
« certaine intrigue usuraire de vous et de 
« l'honnête Bertrand. » II voulut jouer la 
surprise : « Mon cher cousin , repris-je , 
(( vous devez me comprendre ; mettez à 
« profit mes paroles. » Je m'étonnais qu'un 
pareil homme fût accueilli par des gens 
estimables , qu'il eût dans le monde une 
certaine réputation ; plus d'une fois j'avais 
entendu vanter son activité , son exactitude 
et même son intelligence. Ce sot avait l'es- 
prit des affaires ; on ne pouvait lui contester 
tout le mérite qu'il faut avoir pour faire 
fortune , et sa fortune lui valait du crédit et 
de la considération. 

Je pensai que le meilleur moyen de dissi- 
per les préventions de M. Dumarsy était de 
redoubler de zèle. Je ne me trompai pas ; 
je vis renaître et s'accroître sa bienveillance 
pour moi. Je lui montrais du dévouement, 
et je fus assez heureux pour lui prouver que 
je pouvais être utile. J'étais bien récom- 
pensé par la justice qu'il rendait à mes 
efforts. Quel excellent homme ! sa richesse 
ne nuisait point à sa modestie. Un jour, je 
venais de visiter avec luises ateliers : « Vous 



I 



■ 



I 



44 JACQUES FAUVEL. 

h devez être fier d'avoir erëé cet établisse- 
« ment , lui dis-je. - Fier , me répondit- 
« il ! Pourquoi donc ? Je ne suis point un 
t< homme remarquable, M. Fauvel ; j'ai eu 
« du bon sens et du bonheur. Mon père 
« avait une petite manufacture ; je pris son 
« état; j'épousai une femme que j'aime, et 
« qui m'a donné une fille charmante ; nous 
« étions déjà très contens , quoique nous 
« fussions à peine dans l'aisance. Le hasard 
« me fit connaître un étranger, un Genevois , 
« qui s'était présenté à plusieurs de mes 
« confrères sans en être accueilli ; il nie 
« proposa d'exécuter pour moi des machines 
« de son invention : je n'aurais certes pas 
« eu le talent de les imaginer, mais j'eus le 
« bon esprit de les apprécier. Ma manufac- 
« ture s'est agrandie; elle prospère; je n'ai 
« plus rien à désirer. Je pourrais doublerma 
« fortune, je me garderai bien de le tenter. 
« Grâce à ma prudence , et je puis dire à la 
« modération de mes désirs, je n'ai pas eu 
« jusqu'à présent le moindre revers ; je n'en 
« aurai jamais , parce que je ne fais que des 
« affaires sures. Je passerai ainsi doucement 



i 



I» PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 45 
« mes jours jusqu'au moment où je laisserai 
« à ma fille, et à ses enfans ma fortune à 
« conserver, et quelques bons exemples à 
« suivre. » 

Peu de temps après cet entretien , un des 
commis de M. Dumarsy se maria , et prit à 
son compte une maison de commerce ; je 
fus choisi pour le remplacer. Quel bonheur ! 
J'e'lais au comble de mon ambition ; j'avais 
une existence , un état que je trouvais fort 
beau, et je ne voyais pas pourquoi j'en cher- 
cherais jamais un autre. 

Je logeai à la manufacture. Ce fut alors 
que je connus madame et mademoiselle 
Dumarsy ; jusque là je les avais à peine 
entrevues. La mère idolâtrait sa fille ; elle 
s'en occupait sans cesse , et la vivacité de 
son caractère la jetait dans des contradic- 
tions perpétuelles. Tantôt, s'iruaginant que 
sa fille était souffrante , elle la surveillait 
avec anxiété, et la privait des plaisirs les 
plus raisonnables; tantôt, avide de la voir 
jouir des amusemens de son âge , elle la 
conduisait à tant de bals et de fêles , qu'on 
aurait pu concevoir des inquiétudes pour la 


















46 JACQUES FAUVEL. 

santé de la jeune personne. Mais l'amour 
maternel le plus tendre était si évidemment 
le mobile des pensées , des actions de ma- 
dame Dumarsy, qu'il fallait la chérir, tout 
en étant près de la blâmer. 

Brillante de jeunesse, de grâces et d'at- 
traiis, mademoiselle Dumarsy souriait quel- 
quefois de tant de soins inquiets., mais 
s'empressait de céder à chaque désir de sa 
mère. Sa physionomie toujours animée 
annonçait un heureux mélange d'enjouement 
et de sensibilité. Tous les mouvemens de 
son cœur étaient affectueux ; elle s'y livrait 
avec l'abandon de l'innocence. Presque aussi 
vive que sa mère , bonne comme son père , 
elle avait une tendresse exaltée pour ses 
parens , une bienveillance attentive pour les 
domestiques , les ouvriers , leurs familles ; 
elle souffrait des peines que lui confiaient 
ces pauvres gens : parvenait- elle à les con- 
soler , on la voyait radieuse. 

J'étais heureux de vivre près de cette jeune 
personne ; chaque instant la rendait à mes 
yeux plus digne d'affection et de respect. 
J'attendais avec empressement les heures où 



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IMPARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 4 7 
je pourrais la voir, jamais je ne m'éloignais 
d'elle sans regret; un sentiment plein de 
charme venait m'agiter à la seule pense'e de 
Louise... Tout à coup je descendis avec 
effroi dans mon âme ; je tremblais en m'in- 
terrogeant. « Insensé ! vois où t'entraîne- 
« rait ce sentiment que tu le plais à nourrir. 
« Riche héritière, peut-elle jamais accueillir 
i( tes vœux ? T'exposeras-tu au reproche 
« d'aspirer à sa fortune... ? » Je résolus de 
me vaincre, et de n'avoir pour elle que l'a- 
mitié d'un frère. 

Qu'il m'était difficile dc.rester fidèle à ma 
promesse ! et combien il me fallait d'efforts 
sur moi-même ! Pour m'étourdir , je cher- 
chai des amusemens ; je multipliai les par- 
ties de plaisir que je faisais avec lès jeunes 
gens employés chez M. Dumarsy. Nous 
n'avions pas des festins bruyans comme 
ceux de Thermin et de ses voluptueux 
élèves ; nos réunions plus paisibles étaient 
plus agréables. M. Dumarsy , que nous 
nous gardions de meure dans notre confi- 
dence , découvrit bientôt comment nous 
passions le temps où il ne nous voyait pas , 



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48 JACQUES FAUVEL. 

et il sut que c'était moi qui entraînais mes 
jeunes compagnons. 11 me gronda ; mais 
avec bonté. Je ne me déconcertai point , et 
je lui prouvai que jamais on n'avait plus et 
mieux travaillé chez lui que le lendemain 
des jours où l'on s'était bien diverti. 11 fut 
obligé d'en convenir , et ce fut en riant qu'il 
continua de nous gronder. 

Son affection pour moi était bien sincère : 
il aimait à m'en donner des .témoignages , 
même en présence démon cousin Anselme, 
qui lui rendait des visites de plus en plus 
fréquentes. Je crus remarquer que ces visites 
avaient une intention. La manière dont un 
soir Anselme considérait mademoiselle Du- 
marsy me causa un mouvement d'impa- 
tience que je réprimai aussitôt. J'éloignai les 
idées qui s'offraient à mon esprit. Etait-ce 
à moi djH^rter mes regards sur l'avenir de 
cette jeune personne ? Toutefois je soupirai 
involontairement, en songeantqu'une femme 
ne pouvait être heureuse avec Anselme. 

L'hiver commença gaîment : madame 
Dumarsy donna quelques bals ; elle était hère 
d'y voir briller sa fille. Mais bientôt le 






I" PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. fe 
caractère de Louise parut changer. Son 
enjouement n'avait plus le même abandon ; 
souvent on la surprenait rêveuse et pensive ; 
si on l'interrogeait alors, elle répondait avec 
un sourire qui annonçait non du contente- 
ment , mais de la reconnaissance pour l'in- 
térêt qu'on lui témoignait. En voyant cette 
jeune fille perdre sa gaîté , sa vivacité , 
quelle était l'affliction de ses parens ! et 
combien je partageais leurs alarmes ! 



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JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XXIX. 



Arrivée de deux orphelins. 



Un soir, mademoiselle Dumarsy avait repris 
sa gaîté, et les regards de ses parens sem- 
blaient la remercier du bonheur qu'elle leur 
procurait. On avait prolongé cette agréable 
soirée , et l'on était sur le point de se séparer, 
lorsque nous entendîmes frapper à la porte de 
la maison. Très étonnés, nous nous deman- 
dons qui peut venir si tard. Le portier annoncé 
qu'une femme voudrait parler à madame Du- 
marsy. Au même instant nous voyons entrer 
une paysanne portant dans ses bras un enfant 
de trois ou quatre ans , et à côté d'elle un 
autre enfant un peu plus âgé , qui la tenait 
par son tablier. Mademoiselle Dumarsy s'est 
écriée la première : <c C'est Geneviève ! c'est 
« ma bonne ! — Ah ! grâce à Dieu, vous me 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXIX. 5. 
« reconnaissez, dit Geneviève; les pauvres 
« enfans ne manqueront pas d'asile celte 
« nuit ! » et elle tombe, excédée de fatigue, 
sur un fauteuil que je me suis empressé d'ap- 
procher. L'enfant qu'elle lient dans ses bras 
s'est endormi , l'autre s'est assis par terre à 
côté d'elle et nous regarde en souriant. 

Monsieur et madame Dumarsy n'avaient 
pas tardé à reconnaître cette femme. C'était 
une ancienne servante qui demeurait chez 
eux à l'époque de la naissance de leur fille , 
et qui n'avait quitté leur maison que pour 
aller donner des soins à sa vieille mère, au 
fond de la Bretagne. On lui demanda avec 
intérêt ce qui l'appelait à Paris. « Hélas ! » 
dit Geneviève, après avoir pleuré du bon 
accueil qu'on lui faisait, « il y a deux ans 
« que j'ai perdu ma mère. Je m'étais rendue 
«• a Nantes, au commencement du mois 
« dernier, pour y chercher une condition. 
« J'avais trouvé à me placer chez une dame 
«anglaise, madame Rovers , la mère de 
« ces deux petits enfans que j'amène. Elle 
« était veuve, elle venait de bien loin , de je 
(( ne sais quelle colonie. Il y a trois semaines 






5a JACQUES FAUVEL. 

« environ, elle m'annonça que, pour assurer 
« le sort de ses enfans , il fallait qu'elle fît 
« le voyage de Paris. Nous prîmes la voi- 
« ture publique ; mais voilà que dans un 
« village à quelques lieues d'Angers celte 
(( bonne madame Rovers est saisie d'une 
« grosse fièvre qui ne lui permet pas de 
« continuer la route. Bientôt sa maladie 
« augmente ; et le troisième jour, elle meurt 
(( sans m'avoir donné aucun ordre , aucune 
ce instruction, car elle était dans le trans- 
« port. Seulement, un quart d'heure avant 
« d'expirer , elle me remit ce petit porte- 
« feuille, en jetant sur moi un regard où 
» il y avait à la fois de l'inquiétude et de la 
« confiance , un regard que je n'oublierai 
« jamais, quand je vivrais cent ans. Jugez 
(( de ma position. Je pleurais sincèrement 
« ma maîtresse : que faire de ces pauvres 
« petits ? Le maître de l'auberge me con- 
te seillait de les remettre au bailli du lieu 
« comme des enfans abandonnés; je n'y 
a voulus jamais consentir. Que faire du 
« porte-feuille ? tout ce qui est dedans était 
« du grimoire pour moi , puisque je ne sais 



I* PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 53 
« pas lire. Je ne voulais le confier qu'à des 
<c personnes dont je fusse bien sûre ; car 
« j'avais entendu dire plus d'une fois à la 
« défunte que ces enfans ont de grandes ré- 
« clamations à faire. Je ne connaissais per- 
« sonne dans l'endroit; mon bon ange nie 
« fit penser à vous, ma chère petite Louise, 
« à madame et à monsieur que je n'ai pas 
« quittés par de mauvais motifs. Je me dis : 
u puisque madame Rovers avait commencé 
« le voyage de Paris , il faut l'achever. 
« M. Dumarsy pourra nous aider, nous 
« donner quelques bons avis. Alors , j'ai 
« continué la roule avec les enfans. Nous 
« avons eu bien de la peine, bien de la gêne ; 
« mais enfin nous voilà tous les trois , le 
« petit Edouard que vous voyez assis contre 
« moi , la perite Jenny que je tiens dans 
a mes bras : voilà l'extrait mortuaire de 
« leur pauvre mère; voilà le porte-feuille 
« tel qu'elle me l'a remis. Je ne sais ce 
(c qui en arrivera ; mais je ne les abandon- 
« nerai pas, et tant que j'aurai un morceau 
« de pain , je le partagerai avec eux. » 
Nous fûmes tous attendris du récit de 



I 



54 JACQUES FAUVEL. 

Geneviève ; mais la personne la plus touchée 
était mademoiselle Dumarsy ; elle serrait les 
mains de son ancienne bonne , elle les 
quittait pour caresser les enfans. Son père 
s'empressa d'ouvrir le porte-feuille ; on n'y 
trouva que l'acte de mariage de madame 
Arthur Rovers , les extraits de baptême de 
ses enfans ; puis un papier sur lequel était 
écrit : Sir James Rovers , baronnet , place 
Royale, à Paris. « C'est le beau- frère dema- 
cc dame , nous dit Geneviève , le frère de 
« son mari. Je m'en souviens , j'étais pré- 
« sente quand on lui apporta celte adresse 
<( à Nantes. — Alors soyez sans inquiétude, 
« dit M. Dumarsy ; ces chers orphelins ont 
« un proche parent à Paris , il faudra dès 
« demain vous présenter chez lui. Moi , de 
« mon côté, je prendrai quelques renseigne- 
(( mens sur son état , sur sa fortune ; mais il 
« ne peut manquer de vous bien accueillir. 
« Puisqu'il est l'oncle, le tuteur naturel de 
«ces enfans, il leur tiendra lieu de père. 
« — Ah ! dis-je en moi-même , les tuteurs 
« ne sont pas des pères ! » et je sentais une 
tendre compassion pour ces enfans ; c'est à 



P* PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 52 
peu près à leur âge que je m'étais trouvé 
orphelin. 

Monsieur Dumarsy avait pris dès le len- 
demain des informations dans une maison 
de banque ; on lui avait dit que sir Rovers 
était un seigneur anglais fort riche , établi 
en France où tous ses biens étaient trans- 
portés, courtisan très en crédit à Versailles , 
homme à bonnes fortunes , faisant de prodi- 
gieuses dépenses ; mais sans doute près de 
se réformer, car on parlait pour lui d'un 
grand mariage. 

Geneviève s'était présentée à l'hôtel de 
sir Rovers avec les enfans , et n'avait point 
été reçue. M. Dumarsy pensa qu'elle s'était 
mal expliquée , euque d'ailleurs il eût été 
convenable de demander un rendez- vous. 
Sur-le-champ il écrivit. Deux jours après , 
ne recevant pas de réponse , il écrivit de 
nouveau, et ne fut pas plus heureux. On 
commençait à s'inquiéter dans la famille, et 
à trouver le silence du baronnet fort singu- 
lier. « Singulier ! dis-je avec chaleur ; vous 
« êtes trop indulgens. C'est sir Rovers que 
« la mère de ces orphelins venait chercher 






56 JACQUES FAUVEL. 

<( à Paris; ils ont, disait-elle, de grandes 

« réclamations à faire ; et sir Rovers ne ré- 

« pond point ! il refuse de les recevoir! C'est 

« un homme dur , injuste, qui ne veut point 

« reconnaître ces enfans. — Ah! M. Fauvel, 

« s'écria Louise , il faut les protéger , les se- 

« courir; soyez leurdéfenseur, leur appui..! » 

Mes regards s'enflammèrent; elle s'arrêta, 

baissa les yeux, et reprit d'une voix émue : 

« N'est-ce pas, mon père, que vous ne les 

«abandonnerez point? — Non, non, ma 

« fille, dit le bon monsieur Dumarsy. » Pour 

moi, mille sensations m'agitaient; l'espèce de 

mission que Louise venait de me donner 

exaltait mon âme, et sans communiquer 

mon projet à personne ,^e sortis pour me 

rendre à l'hôtel de sir Rovefs. 

Je ne parvins jusqu'à lui qu'avec beaucoup 
de peine; mais enfin je le vis. Il avait toute 
l'élégance de nos jeunes seigneurs, et par- 
lait français avec facilité. Je me nommai, et, 
lui exposant très poliment l'objet de ma 
visite, je lui rappelai les deux lettres de 
monsieur Dumarsy. Il me répondit d'un ton 
léger qu'il n'avait pas reçu de lettre, qu'il 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 57 
n'avait jamais entendu parler du mariage de 
son frère, et qu'il ne savait ce que je voulais 
dire. J'insistai. « Je suis fort reconnaissant, 
(( dit-il avec ironie , de ce que M. Fauvel, 
« commis d'un honnête fabricant, veut 
« bien se mêler des affaires de ma famille ; 
(t mais je le prie de croire que je les connais 
« un peu mieux que lui. » Je repris vive- 
ment que, s'il ignorait que son frère eût été 
marié, j'en avais vu la preuve , et qu'elle 
serait bientôt mise sous ses yeux. Il m'inter- 
rompit pour appeler ses gens , demanda si sa 
voiture était prête, descendit; je le suivais 
en lui parlant; il monta en voiture sans me 
regarder , partit ; et j'admirai avec quelle 
aisance un grand seigneur se débarrasse d'un 
homme qui l'importune. 

Je ne me rebutai point. Je me présentai 
de nouveau chez sir Rovers ; sa porte m'é- 
tait fermée. J'attendis avec persévérance : 
il sortit ; ma vue lui causa une vive impa- 
tience. Je lui dis, en élevant la voix, que je 
dévoilerais sa conduite. Il jeta sur moi un 
regard dédaigneux, et ses chevaux l'empor- 
tèrent rapidement. Mon parti était pris : 



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■ 



58 JACQUES FAUVEL. 

j'étais résolu de m'altacher à lui jusqu'à ce 
qu'il eût cessé de repousser les enfansde son 
frère. Je ne m'éloignai pas, et je fus la pre- 
mière personne qu'il vit à la porte de son 
hôtel en y rentrant. La fureter éclata dans 
ses yeux. « Eh quoi ! dit- il, encore vous? » 
11 me saisit le bras , et me fit monter dans 
son appartement. Dès que nous fûmes 
seuls, « Vous avez donc juré de me faire 
« une scène? s'écria-t-il. Vous me poursui- 
« vez , vous me harcelez : pensez-vous que 
« je souffrirai cet excès d'insolence? » J'es- 
sayai de loucher son cœur ; il se livra à la 
plus violente colère. Je m'emportai ; il se 
répandit en menaces. « 11 est inconcevable, 
« disait-il, qu'un petit bourgeois se permette 
« de venir insulter un homme comme moi ! 
« L'autorité m'en fera raison. » Je le quittai, 
en lui déclarant que je parviendrais à lui 
faire reconnaître les orphelins qu'il avait la 
cruauté d'abandonner. 

J avais été long-temps absent : lorsque je 
rentrai , on était inquiet de moi chez 
M. Dumarsy ; on m'interrogea avec d'au- 
tant plus d'empressement que je paraissais 



j,e PARTIE. — CHAPITRE XXIX 5g 
un peu animé. Je dis que je sortais de l'hôtel 
de sir Rovers. Vainement déguisai- je une 
partie de cpui s'était passé : Louise devint 
pâle et tremblante; sa mère me gronda de 
mon imprudence , et son père élaii près de 
me blâmer. Le trouble de Louise me serra 
le cœur; cependant j'étais fier, j'étais heu- 
reux d'exciter son intérêt, d'obtenir son 
estime. Je rendis grâce des bontés que me 
témoignait la famille. Sir Rovers et ses me- 
naces ne me causaient point d'alarmes : je 
plaisantai, Louise sourit, et ses parens re- 
prirent leur sécurité. 



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JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XXX. 



Changement dans l'existence de Fauvel. 



Le lendemain, j'engageai monsieur Du- 
m'arsy à consulter quelques personnes éclai- 
rées, sur les moyens de contraindre sir Rovers 
à remplir ses devoirs envers les deux orphe- 
lins. Ce digne homme m'assura qu'il s'en 
occuperait , et me recommanda la modéra- 
tion. Il se proposait de prendre le plus grand 
soin de Geneviève et des enfans ; il voulait 
pourvoir à toutes leurs dépenses, et me 
chargea de leur trouver dans le voisinage 
un logement convenable. Je m'empressai 
d'exécuter ses ordres ; et , avant dîner, 
j'avais choisi deux jolies petites chambres 
qui devaient être vacantes sous peu de 
jours. 

À huit heures du soir, j'étais près de 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXX. 61 
quitter mon travail, lorsqu'un de mes jeunes 
camarades entra brusquement, tout effrayé, 
en disant : u Vite , vite , Fauvel , sauvez- 
« vous! » Je ne le comprenais pas, et le 
pressais de s'expliquer. Je vis paraître un 
homme suivi de plusieurs gardes ; il me 
demanda si j'étais le sieur Fauvel , et , sur 
ma réponse , me déclara qu'd m'arrêtait par 
ordre du roi. 

M. Dumarsy arriva presque aussitôt, et 
me serra dans ses bras sans pouvoir parler. 
« Point d'inquiétude , lui dis-je ; est-ce la 
« première situation difficile où je me trou- 
ce ve? » Louise accourut tout en pleurs, pré- 
cédée de sa mère qui criait : « Qu'a-t-il fait ? 
« pourquoi l'arrêter ? c'est une vengeance 
« odieuse de sir Rovers. Où le conduisez- 
« vous ? au nom du ciel , où le conduisez- 
« vous ? » L'exempt laissa répéter plusieurs 
fois cette question , et pour toute réponse dit 
froidement : « On le conduit en prison, à 
« Paris ou ailleurs. » L'idée que j'allais être 
jeté dans une prison inconnue , peut-être 
envoyé au-delà des mers , acheva de boule- 
verser madame Dumarsy ; ses douleurs dé- 



I 






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6?. JACQUES FAUVEL. 

duraient sa fille et consternaient son mari. 
Je m'efforçais de la calmer. Sans m'écouter , 
<( Malheureux jeune homme, continuait- 
« elle ! Pourquoi a-t-il vu ces enfans ? pour- 
« quoi nous a-t-il connus ? Nous ne le rever- 
« rons jamais ! il s'est perdu pour nous ! » 
Louise jeta vers le ciel un regard dont l'ex- 
pression me frappa , et d'un ton exalté : 
« Prenez courage , me dit-elle ! » Aussitôt 
elle monta précipitamment à sa chambre. 
Sa fuite me surprit ; et j'avoue qu'au fond 
du cœur je lui reprochais de m'enlever les 
derniers instans que je pouvais passer près 
d'elle. 

Nous entendîmes du bruit dans la cour. 
Les ouvriers sortaient des ateliers ; ces 
braves gens , qui avaient beaucoup d'amitié 
pour moi , se formaient en groupes , par- 
laient de révolte , et menaçaient de faire un 
mauvais parti au petit nombre de gardes qui 
m'arrêtaient. Je sentis combien ce mouve- 
ment pouvait être fâcheux pour M. Dumarsy. 
Ce ne fut pas sans peine que j'apaisai l'effer- 
vescence de mes défenseurs. L'exempt était 
encore tout pâle après leur départ. Je sup- 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXX. 63 
pliai monsieur et madame Dumarsy d'aller 
retrouver leur fille, promettant de les revoir 
avant de quitter la maison. « Suivez-moi , 
« dis-je au courageux exempt , j'ai quel- 
« ques effets à prendre, et nous irons ensuite 
« où vous voudrez. » 

J'eus bientôt fait mes préparatifs. En des- 
cendant , je rencontrai Geneviève éplorée , 
qui m'amenait les deux enfans ; je pris la 
petite Jenny dans mes bras , je donnai la 
main au petit Edouard , j'entrai avec eux 
dans l'appartement de M. Dumarsy , et je 
les confiai à la famille. « Monsieur, » dis-je 
rapidement, car je voulais abréger les 
adieux , « je vous prie d'écrire à mon oncle 
« le pasteur que cet événement n'offre rien 
« dont je puisse rougir. » Il me le promet, 
m'embrasse ; sa femme et sa fille suivent 
son exemple : quel est mon saisissement ! 
Louise met avec mystère un billet dans ma 
main. Un tremblement universel s'empare 
de moi ; je reçois d'un air presqu'insensible 
les embrassemens de Geneviève et des deux 
enfans ; on attribue mon trouble au malheur 
qui me frappe , et je me laisse conduire 



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• 



64 JACQUES FAUVEL. 

par les gardes à la voiture qu'ils avaient 
fait avancer. 

Je tenais le billet fortement serré dans 
ma main ; en présence de l'exempt , je 
n'osais essayer de le lire : jamais on ne 
fut si pressé d'arriver en prison. Je n'étais 
pas assez grand seigneur pour avoir les hon- 
neurs de la Bastille ; on me mena au For- 
l'Évéque. Que les formalités qu'on fait subir 
à un prisonnier me parurent longues ! Enfin 
me voilà seul, j'ouvre le billet et je lis: 
te Votre générosité vous a perdu ! et c'est 
u moi qui vous ai pressé de défendre ces 
<( orphelins ! Puisse mon aveu adoucir vos 
« malheurs ! Louise vous aime. » 

Dans quel délire me plongèrent ces mots ! 
j'étais aimé , aimé de Louise ! Je relus vingt 
fois son billet, - je le pressais sur mes lèvres , 
contre mon cœur : avec quelle violence je 
sentais se développer l'amour que j'avais cru 
vaincre ! « O Louise ! tous mes jours te 
« seront consacrés. Je n'existe plus que pour 
« toi. » Mais , au milieu de mon ravissement, 
que d'idées vinrent m'assaillir ! 
Ma situation était inconcevable. Je n'avais 



I™ PARTIE. — CHAPITRE XXX. 65 
jamais élé si heureux , et j'étais en prison ! 
Un espoir enchanteur réapparaissait , et je 
commençais à m'inquiéter de l'avenir. « Par- 
« viendrai-je à me rendre digne d'elle ? 
« Puis-je espérer qu'un jour ses païens me 
« nommeront leur fils ? » Je sentis que mon 
insouciance m'abandonnait ; et , pour la 
première fois de ma vie , je tombai dans des 
réflexions profondes. 



FIN DE LA PREMIERE PARTIE. 






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II e PARTIE. — CHAPITRE I. 67 



11 

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SECONDE PARTIE. 



CHAPITRE I er . 



Fauvel prisonnier d'Etat. 



Sans doute un homme privé de sa liber lé 
depuis quelques heures ressent une impres- 
sion pénible quand , après un court sommeil, 
il regarde autour de lui, et ne voit que les 
murs de son étroite prison : pour moi, la 
surprise que j'éprouvai fit place en un in- 
stant aux transports les plus doux. J'étais 
aimé de Louise ! Je n'avais pas cessé de te- 
nir son billet; je le relus, je le couvris de 






■ 



68 JACQUES FAUYEL. 

nouveaux baisers ; je voulus le relire encore ; 
des larmes délicieuses obscurcirent mes 
yeux. Cependant je repris bientôt le cours 
des réflexions qui m'avaient occupé la veille; 
une force nouvelle pénétrait mon âme. «Oui, 
« me dis-je, il avait raison, mon bon oncle 
« le pasteur, dans cet entrelien dont j'ai si 
« bien gardé le souvenir ; c'est de courage 
a qu'il faut être armé dans les situations 
« importantes de la vie. Je saurai mériter 
« l'amour de Louise, et vaincre les obsta- 
« clés qui s'opposent à notre bonheur. » 

J'étais encore au lit lorsqu'un guichetier 
entra et posa dans un coin un panier au- 
quel je ne fis pas alors attention. Je deman- 
dai à cet homme s'il pourrait me procurer 
tout ce qui m'était nécessaire pour écrire. 
« Concierge et guichetiers, me dit-il en 
sortant brusquement , nous serions tous 
« chassés si nous donnions une plume à un 
« prisonnier d'Etat. » J'avoue qu'à ce mot 
je ne pus m'empêcher de rire : qu'y avait- 
il de commun entre l'État el moi ? « Ainsi > 
« pour avoir essayé d'être utile à deux pau- 
«. vres enfans, je suis prisonnier d'Etatisé- 



II' PARTIE. — CHAPITRE I. 69. 

« quesiré de la société , privé de toutes 
« ressources. » J'eus un mouvement d'im- 
patience et d'indignation. 

Peu de momens après , le guichetier re- 
vint, mit sur ma table un cahier de papier , 
une écritoire, des plumes, et s'en alla. Je 
fus saisi d'étonnement. Comment osait-on 
enfreindre pour moi des ordres qu'un in- 
stant auparavant on m'avait dit être si sé- 
vères ? comment mon désir se trouvait-il 
rempli avec tant de célérité ? Il était évident 
que quelqu'un s'intéressait à moi. Ma pensée 
se porta sur M. Dumarsyj mais aussitôt je 
me souvins que l'exempt avait refusé la veille 
de dire où il me conduisait. M. Dumarsy 
n'avait pu, dans la nuit qui venait de s'écou- 
ler, découvrir ma prison, séduire mes gar- 
diens. Je me levai : je vis le panier que le 
guichetier avait apporté ; il renfermait du 
vin , du pain très blanc , des viandes froides 
et des fruits. A qui devais- je ces dons ? j'es- 
sayais en vain de former une conjecture qui 
ne fût pas dénuée de vraisemblance; ce 
mystère était impénétrable pour moi. 

« N'importe, me dis-je ? profitons des se- 



1 



I 



I 

Hl 



70 JACQUES FAUVEL. 

« cours qui m'arrivent. » Je m'empressai 
d'écrire ; on juge bien que j'écrivais à Louise. 
Comment lui faire parvenir ma lettre? je l'i- 
gnorais ; mais quel charme pour moi de m'en- 
trelenir avec elle ! Les expressions brûlantes 
qui se pressaient sous ma plume me sem- 
blaient encore trop faibles pour exprimer 
mon amour. Je voulais parler des projets 
que je commençais à former, je ne sus que 
peindre mon délire. 

Vers six heures du soir , le guichetier 
reparut. Je me hâtai de le questionner sur 
le mystère qui m'étonnail," au lieu de me ré- 
pondre, il me dit qu'il m'élait permis de 
prendre l'air. Je me flattais de faire quelque 
découverte pendant ma promenade. Je mon- 
tai un escalier étroit, obscur, qui me con- 
duisit à une petite terrasse : je ne vis rien , 
je n'entendis rien qui pût me donner des 
éclaircissemens. En considérant la hauteur 
des murailles , l'isolement où on me laissait , 
« Vraiment; me dis-je, il est plus difficile 
u de m'échapper d'ici que de la chambre 
« d'un vieux brigadier. » Cependant je ne 
désespérai point de parvenir à trouver quel- 



II« PARTIE. — CHAPITRE I. 71 

que moyen d'évasion; une heure s'écoula, 
on me fît rentrer. 

La nuit arriva ; je relisais le billet de 
Louise à la lueur d'une petite lampe. J'en- 
tends un bruit léger.., Je ne me trompe 
pas j on tire doucement les verrous qui fer- 
ment ma porte en dehors ; la clef tourne avec 
précaution dans la serrure ; on ouvre : un 
jeune homme paraît , vient à moi, s'arrête 
comme n'osant m'embrasser. « M. Fauvel ! 
« mon cher M. Fauvel,» me dit-il en me 
serrant les mains avec tendresse... Je le 
regarde, ses traits ne me rappellent aucun 
souvenir ; il se nomme , je crois entendre 
son nom pour la première fois ; enfin , les 
détails qu'il me donne viennent au secours 
de ma mémoire. C'était Divane, ce jeune 
homme qui, pendant que j'étais soldat, fut 
amené au régiment par le vieux recruteur , 
ce jeune homme qui regrettait si vivement 
sa mère et dont j'avais acheté le congé. Peu 
après son retour , son père était mort ; sa 
mère avait épousé en secondes noces le con- 
cierge du For-1'Evêque. La veille , au mo- 
ment où j'entrais en prison , il m'avait re- 



■ 4 
, il 

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I 






■ 
I 



72 JACQUES FAUVEL. 

connu, et s'était empressé de confier à sa 
mère que j'étais ce bon et généreux soldat au- 
quel il avait dû de revenir près d'elle. « Sur- 
« le-champ, me dit-il , nous nous sommes 
« promis de vous servir , à l'insu de mon 
« beau-père qui est un assez mauvais mari , 
« mais un excellent geôlier. Ma mère a ga- 
« gné le guichetier chargé de vous surveil- 
« 1er; et moi, j'y suis décidé , je ferai tout 
« pour mon bienfaiteur , tout, jusqu'à vous 
« procurer les moyens de fuir; et, s'il le 
« faut , je m'enfuirai avec vous. » 

Que je fus ému des sentimens de Divane ! 
mon premier mouvement fut d'accepter ses 
offres ; je sentis presque aussitôt combien je 
l'exposerais. « Qu'importe, répondait-il ? Je 
« donnerais ma vie pour vous. — Le seul 
« service que je vous demande , lui dis-je , 
« c'est de voir M. Dumarsy , fabricant au 
« faubourg Saint - Antoine. — Je le ver- 
« rai , et demain vous aurez de ses nou- 
cc velles. » J'allais le prier de remettre en 
secret à Louise la lettre que j'avais écrite... ; 
je m'arrêtai : pouvais - je , sans me rendre 
coupable , laisser échapper la moindre in- 



II e PARTIE. —CHAPITRE I. 7 3 

discrétion ? « Mon cher Divane , repris-je , 
« exprimez à M. Dumarsy, à sa femme, à 
« toute sa famille... » (je n'osais prononcer 
le nom de Louise); «exprimez-leur mon 
« affection , mon respect ; ajoutez et répé- 
« tez exactement mes paroles : Ne plaignez 
« point Fauvel ; un ange a choisi Vm- 
« stant de son malheur pour lui donner 
« une nouvelle existence. Vous en sou- 



« viendrez-vous ? 



o 



111 



oui. » 11 ré- 



péta mes paroles , et je vis cpie le Bon 
jeune homme s'en faisait l'application à lui- 
même. Ne pouvait-il pas en effet s'y mé- 
prendre ? 

Au moment de sortir, il revint : « Je suis 

« si troublé, me dit-il, que j'oubliais 

« Voilà l'argent que vous donnâtes pour ra- 
« cheter mon congé ; je vous le dois depuis 
« long-temps. Ah ! M. Fauvel , qui m'eût 
ce dit que je vous le rendrais en prison ? » 
Je l'obligeai, non sans peine , à garder cet 
argent qui lui était nécessaire pour subvenir 
à mes dépenses ; et je lui promis que nous 
compterions ensemble dès que j'aurais vu 
cesser mon infortune. 

II. 4 






■ 



Kl 






7 4 JACQUES FAUVEL. 

« Mon infortune , me disais-je ! Eh ! ne 
« dois-je pas plutôt me féliciter que me 
w plaindre .•* Si l'on n'eût pas exercé envers 
« moi un acte odieux, Louise m'aurait- 
« elle avoué son amour ? aurait-elle osé se 
« l'avouer à elle-même? aurait-elle eu de l'a- 
ie mour? Mais que de singularités dans les 
« événemens de la vie ! Sir Rovers veut me 
« nuire , et me rend un immense service ; 
« Divane vient à mon secours , et c'est lui 
« qui m'enchaîne dans cette prison. S'il ne 
u fût pas venu , peut-être aurais-je fini par 
« trouver les moyens de m'évader ; je ne 
a puis plus les chercher; je ne puis com- 
te promettre Divane , ni sa mère , ni même 
fi son heau-père ; l'honneur me retient : 
« attendons qu'il plaise au ciel de changer 
« ma destinée. » 

Je revis Divane la nuit suivante ; il était 
triste , consterné. « O ciel ! m'écriai-je , 
« quelque malheur serait-il arrivé à M. Du- 
ce marsy, à sa famille... ?» et je n'osai en- 
core prononcer le nom de Louise. « Non , 
« non, me dit-il; il n'y a rien de fâcheux 
« pour eux ; ils se portent à merveille : eh ! 



IF PARTIE. — CHAPITRE I. 7 5 

« quels braves gens ; comme ils vous aiment ! 
« C'est pour vous que les nouvelles sont 
« mauvaises. » En même temps il me re- 
mit une lettre de M. Dumarsy. Cet excellent 
homme avait fait vingt courses inutiles chez 
les ministres, chez leurs secrétaires, chez 
leurs commis ; il s'était présenté chez sir 
Rovers qui n'avait pas voulu le recevoir. 
Il ne faut qu'un instant pour jeter un 
homme en prison ; et quand il y est , tout 
le monde se défend de l'y avoir fait entrer, 
personne ne veut s'employer à l'en faire sor- 
tir. Bientôt 1 Divane reprit : « J'ai répété 
« exactement vos paroles, et au momeut 
« où j'allais partir , la jeune demoiselle m'a 
« dit : Qu'il supporte ses peines ,• nous les 
« partageons y mon père et ma mère ne 
« cessent de penser à lui,- puis elle a 
« ajouté : Répétez ces mots ci M. FauveL » 
Ainsi Louise m'avait compris, et cette es- 
pèce de correspondance entre nous me 
charmait.... ce Mais ce bon M. Dumarsy! 
« combien il me montre de zèle ! Je suis 
« plus touché de son amitié que je ne suis 
a indigné des procédés de ce perfide An- 



n 

IMI 



I 



7 6 JACQUES FAUVEL. 

« glais. Je ne veux pas qu'il s'expose davan- 
« lage à subir les refus humilians de mon 
« ennemi. » Je le suppliai, je le conjurai 
dans ma réponse de ne pas se présenter de 
nouveau chez sir Rovers. 

Deux jours après, j'eus d'agréables nou- 
velles. Le père de Louise m'écrivait que le 
hasard l'avait mieux servi que ses démar- 
ches. La duchesse d'Aurêne était venue chez 
lui voir des étoffes pour un ameublement : 
elle avait remarqué l'affliction de madame 
Dumarsy, l'air de tristesse répandu dans 
toute la maison; et avec beaucoup de bonté , 
elle en avait demandé la cause. A peine in- 
struite de mon malheur , elle s'était écriée 
qu'elle voulait le faire cesser; que le soir même 
elle parlerait à son mari , dont le haut rang 
nous assurait un prompt succès. En montant 
en voiture, elle avait bien recommandé à 
M. Dumarsy de ne pas manquer d'aller chez 
elle le lendemain dans la matinée : <x Comp- 
« tez sur moi , disait - elle , sur monsieur le 
« duc; je me charge de tout, je réponds de 
« tout ; vous ne tarderez pas à revoir votre 
« jeune commis. » Toute la famille se li- 



II e PARTIE. — CHAPITRE I. 77 

vrait à l'espérance ; Divane était plein de 
joie , et je fus enchanté. 

Le lendemain, quel changement ! M. Du- 
marsy, exact au rendez-vous , fut reçu par 
madame la duchesse avec une extrême froi- 
deur : « La bonté de mon cœur , lui dit-elle, 
« me fait toujours promettre étourdiment. 
« J'ai parlé à monsieur le duc; il ne veut 
« point se mêler de votre affaire, et je sens 
« toute la force de son motif. 11 y a un ordre 
«' du roi : monsieur le duc ne peut faire une 
« démarche contre les ordres du roi. » Sur 
quelques observations qui lui furent soumi- 
ses : « Mon cher monsieur, reprit elle, vous 
a ne vous rendez pas compte de la position 
« de monsieur le duc. Si ce petit commis 
« avait eu quelque démêlé avec la justice , si 
« un jugement le retenait en prison , mon- 
te sieur le duc emploîrait volontiers son cré- 
« dit ; mais il y a un ordre du roi : il faut. 
« du respect pour les ordres du roi. » 

Celait porter un peu loin ce respect que 
de l'étendre à des ordres dont le roi n'avait 
pas la moindre connaissance , bien que des 
agens obscurs les eussent donnés sous son 



I 



H 



78 JACQUES FAUVEL. 

nom. Loin de rn'abaltre , cette déconvenue 
m avisa de chercher si je ne pourrais trouver 
un protecteur plus courageux que monsieur 
le duc; et je pensai à M. de Naudé, ce 
conseiller au parlement dont j'avais été le 
secrétaire , et qui m'avait permis d'invoquer 
son témoignage. « Ancien frondeur , jan- 
« séniste , et zélé parlementaire , peut-être 
« se fera-t-il un point d'honneur d'obtenir 
« la révocation d'une lettre de cachet. » Je 
lui écrivis, j'envoyai ma lettre à M. Du- 
marsy qui n'eut pas de peine à obtenir une 
audience de M. de Naudé; mais l'audience 
fut courte. Le conseiller de grand'chambre 
lut mon épître sans laisser paraître aucune 
émotion ; il entendit avec la même imper- 
turbabilité tout ce que M. Dumarsy ajouta 
pour l'intéresser à mon sort ; et , sans parler 
de moi ni en bien ni en mal , il dit qu'il 
examinerait l'affaire , et réfléchirait au parti 
qu'il devait prendre. 

Celte réponse n'était pas encourageante ; 
heureusement j'avais des ressources pour 
tromper mes ennuis. Je m'enivrais de mon 
amour ; je formais mille projets pour me 



IMPARTIE. — CHAPITRE I. 79 

rendre digne de Louise ; je songeais aux 
diverses situations où je m'étais trouvé. Ce 
fut alors que je commençai à écrire la pre- 
mière partie de ces mémoires 1 Je souriais de 
mes fautes plus que je ne m'en affligeais ; 
je me promettais d'avoir, pour défendre 
Louise contre les coups du sort, autant 
d'activité , autant de force d'âme que j'avais 
eu dans mes dangers personnels d'insou- 
ciance et de légèreté. Puis, me berçant 
d'idées riantes, je finissais par m'endormir 
sur mon méchant grabat; et dans mes 
songes, j'étais libre, je voyageais , je faisais 
fortune , mes pauvres orphelins sortaient de 
peine, et j'étais l'heureux époux de Louise. 
Cependant, les journées s'écoulaient sans 
apporter de changement à ma situation. Je 
trouvais que monsieur de Naudé prenait 
bien du temps pour réfléchir , et je com- 
mençais à perdre l'espérance que j'avais 
mise en lui. Un soir, Divane arrive , et d'un 
air empressé, me dit : « J'ai pour vous faire 
« sortir de prison un moyen sûr ; et vous 
« ne pouvez le refuser , car il ne me com- 
te promet pas. — Un moyen sûr? — Infaillible . 









80 JACQUES FALVEL. 

« — Vite , expliquez-vous. - Je suis allé 
« causer avec les gens de sir Revers pour 
« découvrir quelles sont les personnes qui 
« pourraient avoir sur lui de l'influence. Ce 
« mylord a une maîtresse qu'il ne songe pas 
« à quitter, malgré son prochain mariage; 
« il en est fou ; il a pour elle plus de coin- 
ce plaisance que jamais. Je n'ai pas perdu de 
« temps ; j'ai vu la femme de chambre de 
« la demoiselle; c'est vraiment une bonne 
« personne. Si vous pouvez lui donner cinq 
« ou six cents livres, et trois mille ou seu- 
« lement deux mille à mademoiselle Rosalie, 
« c'est le nom de la maîtresse, je vous ré- 
« ponds que vous êtes hors de prison dans 
« vingt -quatre heures. — Eh! mon cher 
« Divane, s'il faut que je paye une rançon 
« pour sortir d'ici, je crains d'y rester 
« long-temps. —Vous n'avez point d'argent? 
«Eh bien! j'irai chez l'honnèle fabricant 
« qui a tant d'amitié pour vous; je lui con- 
« terai mes démarches , et j'espère que ce 
« digne homme vous tirera d'affaire. — Ah! 
« je n'en doute pas... » Puis, après quelques 
momens de réflexion : «Non, je ne peux 



■ 



II e PARTIE. — CHAPITRE I. 8r 

« accepter. » Déjà comblé des bontés de 
monsieur Dumarsy , il m'eût répugné de 
lui devoir le nouveau service , le service 
pécuniaire qu'il s'agissait de lui demander. 
D'ailleurs , s'il m'eût fait obtenir ma liberté 
par sir Rovers, il se fût regardé comme 
obligé à des ménagemens envers cet Anglais 
que je voulais, tôt ou tard, contraindre à 
reconnaître les enfans de son frère. Divane 
insista vainement; je fus inébranlable dans 
mon refus. 

Dès le lendemain, j'eus à me féliciter de 
ma conduite. A huit heures du matin, ma 
porie s'ouvre , Divane s'élance rayonnant 
de joie : «Monsieur Fauvel , monsieur Fau- 
k vel , s'écrie-t-il, vous êtes libre! » et il 
rassemble à la hâte mes effets. — « Libre ! 
« comment ? par quel moyen ? — Je n en 
« sais rien : ce n'est point par mademoiselle 
« Rosalie , puisque vous avez refusé son 
« secours ; mais vous êtes libre. » Je l'em- 
brasse , et nous descendons. 

Tandis que le concierge écrit sur son re- 
gistre , j'aperçois une femme un peu âgée. 
Je reconnais à son attendrissement la mère 






■& 



8z JACQUES FAUVEL. 

de Divane. Gêné par le lieu où nous nous 

trouvons , je ne puis moi-même m'expri- 

mer que par mes regards. Le concierge me 

fait sortir, et je cours chez monsieur Du- 

marsy. 



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II e PARTIE. — CHAPITRE II. 



83 



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CHAPITRE II. 






Premier jour de liberté. 



J arrive , je monte précipitamment au 
salon ; Louise e'tait seule et travaillait ; elle 
lève la tête, m'aperçoit, pousse un cri. Son 
père et sa mère accourent d'une pièce voi- 
sine : ma vue dissipe leur effroi ; ils étaient 
saisis , enchantés de mon retour; ils me com- 
blaient d'amitiés. Louise était à la fois 
radieuse et troublée ; mes yeux ne la quit- 
taient pas ; elle pâlit un instant , mais pres- 
que aussitôt le sourire reparut sur ses lèvres , 
et son teint brilla des plus vives couleurs. 

Mes regards se portèrent alors sur un per- 
sonnage qui était entré à la suite de M. et de 
madame Dumarsy. Quelle fut ma surprise 
en reconnaissant mon oncle Christophe ! Il 
s avança vers moi sans trop d'embarras. 






I 



H 

I 
1 



84 JACQUES FAUVEL. 

« Eh! c'est mon cher neveu, dit-il. Mau- 
« vais sujet, tu feras donc toujours des 
(f tiennes. Ton hon ami , mon pauvre petit 
« Anselme, m'avait prévenu de ta mésaven- 
« ture. Nous devions aujourd'hui même 
« nous concerter pour aviser aux moyens 
« dé te faire sortir de prison; je suis fâché 
« que d'autres en aient eu l'honneur. » Il 
continua de parler ; je n'écoutais plus. Je 
pressais les mains de M. Dumarsy , celles 
de sa femme ; et , regardant Louise , je 
cherchais à lui exprimer mes senlimens 
par les témoignages de tendresse que je 
prodiguais à ses parens. « Ce soir , lui 
« dit sa mère , nous te souhaiterons ta 
« fête plus gaîment que nous ne l'espè- 
ce rions. » En effet , c'était le lendemain la 
Saint-Louis. A ce mot de fête , M. Chris- 
tophe Menars , tout joyeux , dit quelques 
mots à l'oreille de M. Dumarsy, qui l'ap- 
prouva par un signe de tête. Mon oncle 
essaya de tourner un compliment délicat à 
Louise , s'embrouilla, et ne sortit pas moins 
fort content de lui-même. C'était la pre- 
mière fois que je le voyais sans qu'il se mît 



II e PARTIE. — CHAPITRE II. 85 

eu colère , soit au commencement, soit à la 
fin de la conversation. 

Son départ fut comme le signal de nou- 
velles félicitations que m'adressa l'excel- 
lente famille à laquelle j'étais rendu. Je 
fus tout stupéfait quand M. Dumarsy me 
demanda comment j'avais recouvré ma 
liberté. J'allais lui faire la même question. 
Nous jugeâmes l'un et l'autre que je devais 
ma sortie à. M. de Naudé , et nous résolûmes 
d'aller le remercier sur-le-champ. Je deman- 
dai des nouvelles de Geneviève et des deux 
orphelins ; ils étaient établis dans le petit 
logement que j'avais choisi pour eux. 
L'avant-veille, ils avaient passé la journée 
chez M. Dumarsy, et se portaient fort bien. 
Au moment où nous arrivâmes chez 
M. de Naudé, ce magistrat dictait un rapport 
au secrétaire qui m'avait remplacé. Nous 
étions pleins d'allégresse ; il nous reçut avec 
sa froideur accoutumée. Nous nous empres- 
sions de lui témoigner notre reconnaissance ; 
il nous interrompit : « Les jeunes gens, dit- 
ce il , sont impétueux , légers, inconséquens. 
(( Vous avez été puni trop rigoureusement 



K 



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86 JACQUES FAUVEL. 

« parundecesabusdepouvoircontrelesquels 
« j'ai pltis d'une fois excité ma compagnie 
<c à présenter des remontrances. J'ai parlé 
« de votre affaire à M. le premier président ; 
« il l'a soumise à M. le chancelier, qui vous 
« a fait mettre en liberté. Mais vous vous 
K êtes mépris sur sir Rovers ; il se plaint 
« de vos emportemens , il se plaint d'avoir 
« ignoré l'adresse de ces enfans dont il 
« veut prendre soin. _ Eh ! monsieur, 
(( répondis-je avec chaleur , c'est un sub- 
« terfuge.... — Il suffit, messieurs, dit 
« gravement M. de Naudé, l'affaire est ter- 
(( minée ; je reçois vos remercîmens et je ' 
« vous salue. » Il fit deux pas pour nous 
reconduire , et reprit son travail avec son 
secrétaire. 

« En vérité , » me dit M. Dumarsy dès 
que nous fûmes dans la rue , « vous êtes 
« trop vif, mon cher Fauve! . Cet Anglais 
« consent à prendre soin des enfans : vous 
« devez être satisfait. — Non , non, répon- 
« dis-je; il y a dans le sort de ces orphelins, 
« et dans la conduite de leur oncle, un mys- 
« tère qui n'est point éclairci. Permettez 



\ I 



II e PARTIE. — CHAPITRE II. 87 

<( que je vous quitte pour voir Geneviève. « 
M. Dumarsy voulut m'accompagner. 

Geneviève n'était plus dans son logement. 
La veille , à neuf heures du matin , un car- 
rosse aux armes et à la livrée de sir Iiovers 
s'était arrêté à la porte de la maison. Un 
homme, qui paraissait être un valet de 
chambre, avait demandé Geneviève , s'était 
entretenu quelques momens avec elle , et 
l'avait fait monter dans la voiture, ainsi que 
les deux enfans. Une heure après , le même 
homme était revenu chercher leurs effets, en 
disant qu'ils allaient quitter Paris. Voilà tout 
ce que l'hôtesse put nous apprendre. Ce 
brusque départ me jeta dans de vives inquié- 
tudes, que M. Dumarsy essaya de calmer. 

Nous rentrâmes; je courus aux ateliers; 
tous les ouvriers se félicitaient de mon 
retour. Je n'avais pas oublié les preuves 
d'amitié que ces braves gens m'avaient don- 
nées au moment où je fus arrêté : qu'il 
m'était doux de les revoir ! Bientôt M. Du- 
marsy vint me retrouver , une lettre à la 
main : « Lisez , lisez , me dit-il , homme 
« prompt à vous alarmer. » C'était une lettre 






Im 



I 



: 



88 JACQUES FAUVEL. 

de Geneviève, ou du moins e'crile sous sa 
dicte'e et dale'e de Pontoise. Elle profitait 
d'un moment où la voiture s'arrêtait pour 
donner de ses nouvelles. Sir Rovers l'avait 
fort bien reçue ; il avait déclaré qu'il se char- 
geait des enfans, et qu'il les ferait élever dans 
sa terre de Loret, à quelques lieues au-delà 
de Rouen. Geneviève s'excusait de n'avoir 
pas fait ses adieux à M. Durnarsy et à sa 
famille ; mais sir Rovers avait exigé qu'elle 
partît sur-le-champ. « Eh bien ! me dit le 
« père de Louise, vous êtes content? — Je 
" ne veux pas troubler votre joie, répondis- 
« je; nous verrons ce que le temps amènera.» 
En quittantles ateliers , nous rencontrâmes 
Divane qui se jeta dans mes bras; il m'appor- 
tait les félicitations de sa mère et les siennes : 
on juge combien je fus heureux de l'em- 
brasser. M. Durnarsy mit le comble à ma 
satisfaction. Peu de jours auparavant, Di- 
vane lui avait confié son désir d'obtenir en 
province une petite place qui dépendait d'un 
entrepreneur des vivres militaires. Le bon 
M. Durnarsy n'avait pas perdu un instant , 
et la place était accordée. Je partageai le 



I 



II e PARTIE. — CHAPITRE II. b 9 

ravissement de Divane , qui se félicitait de 
sortir d'un état de gêne , d'un état presque 
misérable. Je devais le retrouver un jour 
dans une situation bien différente. 

Je ne pus revoir mademoiselle Dumarsy 
qu'à l'heure du dîner. Que de soins et d'ef- 
forts il me fallut pour empêcher mes paroles , 
le son de ma voix , mes yeux , de trahir 
mon amour ! J'observais avec délices qu'elle 
n'était plus souffrante , qu'elle avait repris 
sa vivacité. Cependant, par intervalles , une 
légère inquiétude se répandait sur ses traits , 
et venait me troubler. Vers le soir, j'entrai , 
je ne sais sous quel prétexte , dans une 
chambre voisine du salon ; et je ne sais com- 
ment il se fit que Louise y entra presque en 
même temps que moi. A son aspect, je fléchis 
le genou; je voulus parler , ma voix expira 
sur mes lèvres. Louise , tremblante , m'or- 
donna de me relever : « Ce malin , ajouta- 
it l-elle , votre oncle est venu demander 
<( ma main pour son fils. » Je tressaillis ; 
elle continua rapidement : « Ma mère , qui 
« m'en a instruite , voyant mon effroi , m'a 
« conjurée de ne pas faire un refus positif, 



I 



1 ■ 



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go JACQUES FAUVEL. 

ff et a voulu que je prisse pour répondre un 

« délai de six semaines. La fortune de votre 

« cousin JT éblouit. Je ne sais , M. Fauvel , 

« si vous obtiendrez jamais l'aveu de mes 

« parens ; mais je ne serai jamais la femme 

« de M. Anselme Menars. » Elle s'enfuit; 

je n'osai la retenir. Souvent je m'étais trouvé 

seul dans cette même chambre avec elle ; 

plus d'une fois sa mère était venue* sans nous 

causer de trouble, se mêler à nos entretiens. 

Etrange effet du sentiment dont nous étions 

agités ! je partageais les craintes de Louise ; 

je tremblais d'être surpris auprès d'elle. 

Nous entrâmes presque en même temps 
au salon par deux portes différentes; une 
nombreuse sociétéy était réunie. Les parens, 
les amis de monsieur Dumarsy venaient 
célébrer la fête de sa fille. Mon oncle Chris- 
tophe et mon cousin Anselme ne se firent 
pas attendre. Anselme avait un air triom- 
phant ; il me salua et me félicita d'un ton 
presque protecteur. 

On entendit de la musique sous les fenê- 
tres ; les ouvriers , selon leur usage, don- 
naient une sérénade à leur jeune maîtresse. 



II« PARTIE. — CHAPITRE II. ç)t 

Madame Dumarsy s'approcha de sa fille, 
pour lui souhaiter une bonne fête , et cette 
excellente femme , me regardant avec bien- 
veillance: « Après l'événement heureux d'à u- 
« jourd'hui , dit-elle,* c'est aussi la fête de 
« M. Fauvel. "Puis, elle divisa son bouquet 
et m'en offrit la moitié. Chacun suivit son 
exemple , en sorte que le cher Anselme et 
mon oncle Christophe , s'avançant à leur 
tour, furent obligés de partager leurs hom- 
mages entre Louise et moi. Mon oncle , en 
me présentant ses fleurs, m'adressa un sou- 
rire qui se termina par une grimace. An- 
selme conserva une hilarité à la fois niaise et 
sournoise. Pour moi , j'étais pris à l'impro- 
viste; je n'avais pas de bouquet; je priai 
qu'on me permît d'offrir à mademoiselle Du- 
marsy tous ceux que je venais de recevoir. 

On alla danser au jardin : une gaîié 
franche animait la fêle. Je m'aperçus que 
M. Dumarsy causait à l'écart avec mon oncle 
et mon cousin. Leur pantomime me lit 
juger qu'il leur annonçait ce délai de six 
semaines, convenu entre sa femme et sa 
fille. Anselme , toujours satisfait de lui- 



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92 JACQUES FAUVEL. 

même, ne perdait point son air de triomphe. 
L'irritable Christophe n'osait se fâcher; mais 
je le voyais sourire amèrement, s'agiter, 
frapper de ses doigts sur sa canne; et bientôt 
il sortit , sans doute* pour aller se mettre 
librement en colère. 

Je ne pus me défendre d'un sentiment 
douloureux , en pensant aux obstacles que 
j'avais à surmonter. Mes regards se tour- 
nèrent vers Louise qui dansait; sa physio- 
nomie respirait l'enjouement. « Ah ! me 
« dis-je , ne troublons pas encore mon 
« bonheur ! Ce malin j'étais en prison , ce 
« soir je suis entouré d'amis ; et Louise m'a 
« dit qu'elle ne serait jamais la femme 
« d'Anselme. » 



II e PARTIE. — CHAPITRE III. 



9 3 



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CHAPITRE III. 



Grand événement. 

Après la fête, je ne pus me livrer au 
sommeil. Que de pensées m'agitaient ! Pen- 
dant mes jours d'insouciance , l'argent n'a- 
vait été pour moi qu'un moyen de plaisir : 
tout était changé ; il fallait songer à la 
fortune pour rapprocher la distance qui me 
séparait de Louise. La carrière du commerce 
était la seule convenable âmes projets; mais 
comment y avancer d'un pas rapide ? Ces 
idées m'avaient déjà fortement préoccupé 
sous les verrous du For-1'Evêque ; j'avais re- 
connu que je ne pouvais réussir que par des 
voyages longs et périlleux. Mes réflexions 
nouvelles me confirmèrent dans cette opi- 
nion; mais quelle confidence à faire à Louise î 






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I 



94 JACQUES FAUVEL. 

Le lendemain, dans la soirée, je regardais 
le jardin, les bosquets , où pour la première 
fois j'avais vu mademoiselle Dumarsy, lors- 
qu'à peine sortie de l'enfance elle jouait 
avec ses compagnes. Tout à coup je l'a- 
perçus qui se promenait rêveuse sous ces 
mêmes bosquets. Mon cœur battit avec vio- 
lence, et je courus vers elle, k Ah! made- 
(( moiselle, ah! Louise, dis-je avec trans- 
ie port , concevrez-vous jamais tout le bon- 
ce heur que je vous dois? Je vous adorais 
« sans espoir ; résolu de garder le silence , 
« à quels efforts je m'étais condamné pour 
« cacher mon amour! » Elle baissa les yeux, 
et me dit avec un trouble enchanteur : 
« Vous ne l'aviez pas si bien caché que je 
(f ne l'eusse dès long- temps deviné. — O vous 
» qui vous êtes donnée si généreusement 
« à moi, repris-je , recevez mon serment 
(f de me rendre digne de votre choix! 
« Louise , nous avons besoin de courage : 
« vos parens n'accepteront pour gendre 
<( qu'un homme dont la fortune approchera 
« de la vôtre; et moi , oserais-je vous faire 
« partager mon sort, quand je suis encore 



II e PARTIE. — CHAPITRE III. 9 5 
(f sans bien, sans état, sans considération 
« dans le monde ? Honoré de l'amour de 
« Louise , je veux qu'elle ait aussi à s'ho- 

« norer de son époux Voire noble carac- 

(( tère me suffit ; mais, comme vous, je vois 
« une foule d'obstacles.... — Je les surmon- 
(f terai. 11 faut que je sois riebe , je le serai : 
<( je partirai, j'irai dans nos colonies, je 
« m'attacberai à quelque intrépide armateur, 
(c je deviendrai commerçant, je ferai des 
« spéculations honorables. Nous sommes 
« jeunes.... J'aurai de la patience , de l'opi- 
« niâtreté : l'espérance de vous mériter me 
« soutiendra dans mes travaux , et les fera 
c< réussir. » A la seule idée d'un projet de 
départ , elle avait pâli d'effroi. <c M. Fauvel, 
<( quelle affreuse extrémité ! — Le ciel me 
« protégera. Je reviendrai; vos parensm'a- 
« dopteront pour leur fils; tous mes inslans 
« vous seront consacrés , je ne vivrai que 
« pour vous aimer, vous environner de mes 
« soins , et ma félicité sera d'embellir votre 
« existence. » Louise laissa tomber sa main 
dans la mienne , et me dit : « Toutes vos 
(i actions, j'en suis bien sûre, justifieront 



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96 JACQUES FAUVEL. 

« l'aveu qui m'est échappé dans un jour de 
« terreur. Ma destinée dépend de vous.... 
« Je n'ose approuver ni blâmer vos pro- 
« jets.... Mais, au nom du ciel, réfléchissez 
« encore.... une crainte mortelle.... » Ses 
larmes l'interrompirent; je m'efforçai de la 
rassurer , et ses regards exprimèrent sa con- 
fiance en moi. Nous entendîmes la voix de 
sa mère qui la cherchait; je m'éloignai plein 
de bonheur , de courage et d'amour. 

Parmi les nombreux négocians que leurs 
affaires amenaient chez M. Dumarsy , je re- 
cherchai surtout l'entretien des armateurs, 
des colons, des capiiaines de navire. Com- 
bien je regrettai que mon ami Félix Duclos 
fût absent ! son affection et ses conseils m'au- 
raient été si utiles ! Je remarquai particuliè- 
rement un armateur de Lorient, M. Resnel, 
homme plein de loyauté, à la fois hardi et 
prudent; ce fut à lui que je confiai mon 
désir de m'embarquer. Il m'approuva de 
vouloir tenter la fortune. « Je chercherai à 
« vous placer sur quelque bâtiment, dit-il. 
« Avisez à vous faire une bonne pacotille ; 
« et, sauf le cas de naufrage, je vous réponds 



II e PARTIE. — CHAPITRE III. 97 
« que vous aurez à vous féliciter du parti 
« que vous prenez. » 

Je ne voulais parler de mon projet à 
M. Dumarsy que peu de jours avant de 
l'exécuter ; je craignais que ce digne homme 
n'essayât de me retenir, ou ne m'offrît des 
bienfaits qu'il m'eût été pénible d'accepter. 
En attendant , je cherchais à lui donner clés 
preuves de dévouement ; je mettais plus 
d'activité que jamais dans mon travail. Un 
jour il se plut à louer mon zèle et mon intel- 
ligence. « Continuez , mon cher Fauvel, me 
« dit-il avec amitié, il y a en vous tout ce qu'il 
a faut pour devenir un grand négociant. » 
C'était devant sa femme, c'était devant sa 
fille qu'il me tenait un si' doux langage. 
Je recevais avec satisfaction ses éloges ; mais 
j'étais bien plus sensible encore au plaisir 
qu'ils faisaient éprouver à Louise. 

Malheureusement je n'étais pas le seul à 
qui M. Dumarsy témoignât de l'amitié. 
Anselme ne nous faisait pas grâce un seul 
jour de ses visites , et mon oncle Christophe 
s'était mis sur le pied de venir tous les di- 
manches dîner avec la famille. Je souffrais 
II. 5 



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98 JACQUES FAUVEL. 

des prévenances que leur prodiguaient 
monsieur et madame Dumarsy; mais j'étais 
dédommagé par le froid accueil qu'ils re- 
cevaient de Louise ; et , faut-il l'avouer , je 
jouissais parfois du dépit que leur présence 
lui causait. 

Monsieur Resnel n'oubliait pas ses pro- 
messes; un matin il me fit appeler, et 
m'annonça un sort brillant. Son frère, jeune 
négociant , avait dû partir pour la Guade- 
loupe avec deux vaisseaux richement char- 
gés. D'autres affaires le retenant en France, 
M. Resnel m'avait désigné pour le rempla- 
cer. L'intérêt qu'on m'assurait dans les béné- 
fices était tel qu'après ce voyage je pourrais 
entreprendre pour mon compte quelque 
spéculation importante. Ainsi mon avenir 
s'éclaircissait; j'oubliai les chagrins du dé- 
part pour ne songer qu'au bonheur du 
retour. Deux mois devaient s'écouler avant 
mon embarquement; j'avais le temps de 
prévenir monsieur Dumarsy, et de préparer 
Louise à notre séparation. 

Le vingt-six septembre 1667, à une heure 
du matin , je suis réveillé en sursaut par des 



IP PARTIE. — CHAPITRE III. 99 
cris. Une vive lumière éclairait ma chambre ; 
je m'élance à ma fenêtre : le feu était aux 
ateliers ! Je descends précipitamment ; je 
rencontre dans l'escalier M. Dumarsy, pâle 
et défait. « Monsieur , lui dis-je , retenez 
a madame et mademoiselle ; grâce à Dieu, 
« elles sont à l'abri du danger ! » En effet , 
il y avait toute la longueur du jardin entre 
le feu et la maison. J'éveille le portier , je 
lui commande d'appeler tous les ouvriers 
qui logent dans le voisinage, et je vole à 
l'incendie. Les cris que j'avais entendus 
étaient poussés par le malheureux homme 
de garde, dont la négligence avait amené le 
désastre , et qui courait comme un insensé en 
s'arrachant les cheveux. Mes camarades et 
les domestiques arrivèrent presque aussitôt. 
Le toit du grand atelier était déjà entière- 
ment embrasé ; il ne fallait plus espérer de 
conserver le bâtiment ; mais pourrons-nous 
au moins enlever les métiers, ces métiers 
précieux qui ont fait la prospérité de la 
fabrique ? Si au moins je pouvais en sauver 
un ! Tous les ouvriers étaient accourus. 
Suivi de quelques-uns des plus intrépides , 



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JACQUES FAUVEL. 
je veux pénétrer dans l'atelier; deux fols la 
flamme et la fumée nous repoussent. Irrité 
par l'obstacle , je veux tenter un nouvel 
effort; je me sens fortement retenu. « Fau- 
« vel, » s'écrie M. Dumarsy en- me serrant 
dans ses bras , « voulez-vous mettre le 
a comble à mon malheur? » Il me fallut 
abandonner un projet qu'il devenait impos- 
sible d'exécuter. J'allai me joindre aux ou- 
vriers qui travaillaient à sauver les autres 
bâlimens. Tous se conduisirent en gens de 
cœur, en hommes dévoués; mais les bras 
n'étaient pas assez nombreux ; l'eau ne pou- 
vait nous arriver que lentement , le vent 
soufflait avec violence ; le toit du grand 
atelier s'écroula, et, dans sa chute, brisa ce 
que le feu avait épargné. En deux heures, 
les métiers , les machines , les ateliers , les 
magasins , tout est détruit : cette manufac- 
ture , hier encore si florissante , est anéantie ; 
une famille honorable , hier immensément 
z'iche , est ruinée ; cent autres familles vont 
manquer d'ouvrage et de pain. 



II e PARTIE. — CHAPITRE IV. loi 



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CHAPITRE IV. 



Suite du précédent. 



Les travaux avaient cessé ; les malheu- 
reux ouvriers erraient au milieu des dé- 
combres enflammés. Il était cinq heures du 
matin : je cherche des yeux M. Dumarsy ; 
on me dit qu'on vient de le conduire dans 
son appartement. J'y cours ; je vois Louise 
en larmes prodiguer les marques d'affection 
à ses parens accablés de leur infortune. 
« Ah ! s'écrie -t- elle en m'apercev^nt , 
tt sauvez mon père de son désespoir ! — Du 
« courage , dis-je avec véhémence ; osons 
(( lutter contre les revers : tout peut se 
« réparer. — Jamais ! jamais ! répond ma- 



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loa JACQUES FAUYEL. 

« dame Dumarsy. » Je me sentais exalté ; 

j'allais parler « Fauvel, me dit M. Du- 

« marsy , priez vos camarades et les trois 
« chefs d'atelier de venir près de moi , et 
« veuillez les accompagner.» J'obéis, et je 
revins bientôt avec les personnes qu'il avait 
demandées. 

La chambre où nous étions réunis offrait 
un tableau déplorable. M. Dumarsy , pâle , 
abattu , était assis près d'une table , la tête 
appuyée sur une main ; sa femme à côté 
de lui , l'œil fixé à terre, semblait absorbée 
dans la douleur ; et Louise les regardait 
tour à tour avec anxiété. Les commis, les 
chefs d'atelier et moi ,. le visage noirci par 
la fumée , les cheveux en désordre , les 
vêtemens déchirés et brûlés, nous restions 
debout en silence devant celte famille 
désolée. 

« Mes amis, nous dit M. Dumarsy, je 
« n'^i plus rien; je ne peux plus rien 
« pour vous ; il faut nous séparer. Dites à 
« mes bons ouvriers que , dans le désastre 
« qui m'accable , leur situation aggrave en- 
« core la mienne. Ah ! Dieu ! ajouta-t-il , 



II e PARTIE. — CHAPITRE IV. m>3 
ne pouvant retenir ses pleurs, » j'étais fier, 
k j'étais heureux d'être utile à tant d'hon- 
a nêtes familles ! et vous , mes jeunes et 
<( fidèles commis , il était si doux pour moi 
« de vous guider , de vous préparer à 
« devenir un jour des manufacturiers , des 

« commerçans utiles à leur pays ! » Il 

garda un moment le silence ; puis il reprit 
avec un peu de calme : « Je ne dois plus 
« y penser ; il faut nous séparer. Tous 
a peuvent réclamer mon témoignage ; tous 
« se sont bien conduits aux jours de ma 
« prospérité, et dans ce jour de revers. Adieu, 
(c mes bons amis ; portez mes regrets aux 
« braves gens que je ne peux plus employer. » 
Il nous ouvrit ses bras; mes camarades et 
les chefs d'atelier s'y précipitèrent ; il les 
embrassa: ils sortirent. 

J'étais resté à ma place , immobile et livré 
à mille réflexions. « Eh bien! Fauvel, me 

a dit M. Dumarsy, vous m'avez entendu 

« — Oui , monsieur ; mais je ne puis vous 
« quitter, je ne vous quitterai pas. Je m'at- 
« tache à vous, je vous dévoue mon exi- 
« stence. Je le répèle , tout peut se réparer ; 



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I 



104 JACQUES FAUVEL. 

et votre manufacture sortira de ses ruines. » 
Aux premiers mots que j'avais prononces- , 
la physionomie de Louise s'était ranimée. 
« Cher Fauvel! dit madame Dumarsy, que 
« je voudrais partager votre espoir ! — 
« Comme il s'abuse ! dit le père de Louise. 
ce — Non, monsieur, non, je ne m'abuse 
« pas. Croyez à mes promesses : je ne suis 
« plus ce jeune homme que vous avez connu 
« insouciant , léger , dissipant sa vie; j'aurai 
« toute la fermeté qu'exigent les circon- 
« stances où vous êtes. Mon amitié, ma 
ce reconnaissance, le souvenir et les conseils 
ce de mon oncle le pasteur à qui j'ai dû vos 
« bontés, mon ardent désir, ma volonté de 
« vous arracher à l'infortune, me donne- 
« ront la présence d'esprit qui calcule les 
« ressources, et l'activité qui triomphe des 
ce obstacles.— Où sont-elles mes ressources ? 
ce elles ont disparu avec ces métiers détruits, 
ce — Et je n'ai pu en sauver un... ! Mais vous 
ce en avez des dessins, des plans ? — Us sont 
ce informes. — Un homme habile peut les 
ce rectifier. Des fonds vous deviennent néces- 
cc saires ; nous en trouverons. Votre manu- 



II' PARTIE. — CHAPITRE IV. io5 
« facture est ane'anlie ; yotre crédit vous 
« reste. Mon cher prolecteur, acceptez mes 
« services , mon dévouement ; point de 
« repos pour moi que je n'aie vu renaître 
« votre prospérité ; point de bonheur pour 
« moi si vous n'êtes heureux ! » 

Louise et sa mère reprenaient courage. 
« Mon cher Fauvel , dit M. Dumarsy , je 
« suis bien loin de repousser les soins dune 
« amitié si tendre ; agissez , décidez ; je ne 
« puis rien, ni pour moi ni pour les autres : » 
et il retomba dans son accablement. Sa santé 
nous inspirait de vives inquiétudes. Frappé 
d'un coup affreux , il n'avait retrouvé de 
forces que pour m'empécher de me préci- 1 - 
piter dans les flammes. 

La nouvelle de l'incendie s'était promp- 
tement répandue. Les parens, les nombreux 
amis de M. Dumarsy arrivaient de toutes 
parts. Je les laissai lui témoigner l'intérêt 
qu'ils prenaient à son sort , et j'allai m'oc- 
cuper des moyens de le réparer. 

Le réparer! y parviendrai- je? À peine 
avais^je quille M. Dumarsy , que les doutes, 
les obstacles se présentèrent en foule à mon 



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JACQUES FAUVEL. 
esprit; mais, ranimant mon courage, je 
courus vers les ouvriers qui étaient restés 
autour des ruines. « Mes amis, leur dis-je, 
« encore un jour à votre bon maître. » 
Sur-le-champ ils se remirent à l'ouvrage , et 
rassemblèrent les débris échappés à l'in- 
cendie. Les jeunes commis s'empressèrent 
de venir travailler avec moi. Grâce à l'ordre 
qui existait dans les registres, je connus 
en quelques heures les dettes elles créances 
de la maison de commerce. Monsieur Du- 
marsy pouvait remplir tous ses engage- 
ons j mais je vis avec effroi qu'il ne lui 
resterait presque rien. Un élat de situation 
fut bientôt dressé ; on rédigea une circulaire 
à nos correspondans; on écrivit à plusieurs 
d'entre eux des lettres particulières. Je sup- 
prime des détails qui seraient fastidieux; 
mais aujourd'hui je m'étonne encore de tout 
ce qui fut achevé ou commencé dans cette 
journée. 

Je jetai un coup d'œil sur les plans des 
métiers. Pour en tirer parti , il fallait un 
homme habile, discret et dévoué... Soudain, 
je pense à Roland, au bon et honnête Roland, 



II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 107 
cet horloger mécanicien avec qui je demeu- 
rais à Limoges. Vit-il encore ? se souvient- 
il de moi ? à tout hasard, je lui écris. 

Des fonds considérables étaient néces- 
saires pour relever la manufacture. Il parais- 
sait impossible que sur le nom, sur le crédit 
de M. Dumarsy, on ne trouvât pas à faire 
des emprunts.... Eh! pourquoi n'obtien- 
drait-on pas un secours, une avance du 
gouvernement? La France possède un grand 
ministre. Monsieur de Colbert,à l'exemple 
du huguenot Sully , protège l'industrie ; il 
prendra sans doute intérêt à un négociant 
qui fut long-temps utile, et que frappe une 
catastrophe imprévue. Je commençai uu 
mémoire pour M. de Colbert. 

Mes jeunes compagnons venaient de se 
retirer. La porte de la chambre où je con- 
tinuais seul de travailler était ouverte ; j'en- 
tends quelque bruit, je lève les yeux : Louise, 
en traversant la pièce voisine, s'était arrêtée, 
et m'examinait en silence. Nous restâmes 
quelques momens sans pouvoir nous parler. 
« Ah ! me dit-elle d'une voix étouffée, ne 
« pensons désormais qu'à mon père ! — Oui, 



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lo8 JACQUES FAUVEL. 

« repris-je, consacrons-lui tous nos instans. 
« Veillez sur sa santé ; rien ne me distraira 
« du soin de ses intérêts. — Que Dieu , dit- 
« elle, protège nos efforts ! » et , jetant sur 
moi un regard triste et doux, elle s'éloigna. 
Je surmontai la vive émotion que j'éprouvais, 
et je continuai mon travail. 

Plusieurs fois dans la journée j'avais eu 
besoin de parler à M. Dumarsy; je l'avais 
toujours vu entouré d'un grand nombre de 
personnes; les visites ne discontinuaient 
pas ; et le soir, lorsque je voulus lui 
communiquer notre aperçu de situation, 
il me fallut percer la foule qui remplissait 
Son appartement. Pendant qu'il lisait les 
papiers que je venais de lui remettre, je vis, 
près de madame Dumarsy, Anselme , levant 
les yeux au ciel et joignant les mains d'un 
air lamentable* On entendait la voix de 
mon oncle Christophe qui citait avec colère 
tous les incendies dont il avait été témoin. 
Monsieur Resnel vint à moi : « Combien je 
« me félicite, me dit-il à voix basse, de 
« vous avoir procuré les moyens d'échapper 
« à ce désastre ! — Pourriez- vous m'estimer 



II« PARTIE. — CHAPITRE IV. 109 
« encore , répondis-je , si maintenant je ne 
« renonçais à profiter de vos offres? — Je 
« vous approuve, reprit-il après un instant 
« de surprise. Je voudrais aider votre 
<( patron dans son naufrage ; mais moi- 
« même, en cet instant, je suis obligé d'em- 
« prunter. » 

Ce n'étaient pas seulement les amis de 
monsieur Duniarsy qui se pressaient autour 
de lui ; des hommes qu'il connaissait à peine, 
et même d'autres qu'il aurait pu regarder 
comme ses ennemis, semblaient a voir éprouvé 
le besoin de lui exprimer combien ils étaient 
touchés de son malheur. On lui prodiguait 
les paroles de consolation , les encoura- 
gemens et les conseils , les offres et les 
promesses de service. Je remarquai plu- 
sieurs négocians qui , avec chaleur , avec 
délicatesse , le priaient de compter sur leur 
fortune et leur crédit. Je me retirai plein 
de nouvelles espérances. 

Que cet empressement universel , que ce 
concours généreux me paraissaient hono- 
rables pour l'humanité ! qu'ils me semblaient 
répondre victorieusement à ces philosophes 






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1 1 o JACQUES FAUYEL. 

chagrins, si prompts à contester nos vertus ! 
Un grand désastre e'tait arrivé à un homme 
de bien, et tout Paris aceourait pour lui 
témoigner une noble compassion. 



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IP PARTIE. — CHAPITRE V. tu 



V\VVV*VWVVVVVVi\\VVVVVVVVV*/VVVVV\*\**VV\\VVV^ 



CHAPITRE V. 



Les Prêteurs et les Protecteurs. 



M. Dumarsy resta long temps accablé. 
Toute sa vie avait été si heureuse , si calme ! 
jamais il n'avait prévu ni revers ni dangers : 
il se trouva sans force contre son premier 
malheur. Pendant plus de six semaines , 
faible et souffrant , il ne put que me donner 
ses conseils ou son aveu pour les démarches 
qu'exigeaient ses affaires. 

Dès le surlendemain de l'incendie , je 
commençai à voir les personnes qui avaient 
fait avec le plus d'empressement des offres 
de service. Un négociant chez qui je me 
présentai d'abord, me dit, non sans embar- 
ras, que dans la chaleur de son amitié il 
s'était avancé un peu inconsidérément; et 
qu'à son grand regret il se voyait dans l'im- 









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112 JACQUES FAUVEL. 

possibilité de nous être utile. Un second était 
prêt à réaliser ses promesses; mais c'était le 
bien de sa femme et de ses enfans qu'il allait 
nous prêter ; et ce bon père de famille de- 
mandait des intérêts si énormes que je crus 
devoir le remercier. Un troisième parut 
tout étonné de ma demande : M. Dumarsy 
ne l'avait pas pris au mot; et il avait trouvé 
une occasion d'employer son argent. Un 
autre me proposa des effets qu'il eut été très 
difficile de faire escompter. Un autre était 
tout à nous , mais ne pouvait rien avant six 
mois. 

Le père et la mère de Louise comptaient 
beaucoup sur Anselme et sur mon oncle 
Christophe. Je ne me serais point soucié de 
traiter d'un emprunt avec mes chers parens, 
M. Dumarsy s'en chargea ; il eut avec ces 
messieurs une longue conversation : je ne 
me permis pas de lui en demander le résultat ; 
mais à dater de ce jour on ne les revit plus. 

Parmi les commerçans auxquels je m'étais 
adressé , plusieurs m'avaient dit que la 
situation de M. Dumarsy présentait bien peu 
de garantie ; que , peut-être , si le gouver- 



II e PARTIE. — CHAPITRE V. n3 
nenienl lui donnait une marque de protec- 
tion , lui faisait une première avance , il 
trouverait ensuite plus de facilités pour em- 
prunter à des particuliers. J'avais pensé 
avant eux au moyen qu'ils m'indiquaient. 
Mon mémoire au ministre était terminé ; 
je demandai à M. Dumarsy s'il connaissait 
des personnes qui pussent le servir près de 
M. de Colbert. 11 avait quelques relations 
avec M. de Blaveau , dont le frère était 
mort premier commis au contrôle général. 
Ce monsieur de Blaveau , très répandu dans 
le monde , paraissait avoir beaucoup de cré- 
dit, et s'annonçait comme un homme fort 
serviable. Le soir de l'incendie , il s'était 
montré parmi les personnes qui s'empres- 
saient de nous apporter des consolations. 

Je me présentai chez lui; que j'en fus 
bien accueilli ! 11 est impossible de se figurer 
un homme plus chaud dans son amilié, plus 
onctueux dans ses paroles. Je remarquai 
qu'il prononçait rarement le nom de quel- 
qu'un sans y joindre une épilhete honorable; 
mais la plupart de ses épilhèles étaient si 
justes que je n'y vis pas le moindre ridicule. 
II. 5* 



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I 

I 



114 JACQUES FAUVEL. 

« Suis-je assez heureux , me dil-il , de 
« pouvoir aider mon vertueux ami Dumarsy 
if près de mon illustre ami M. de Colbert ! 
'< Le succès est infaillible : ce bon M. Du- 
« marsy a des droits si évidens, et notre 
« judicieux ministre attache tant d'impor- 
« lance à protéger les arts et surtout les 
(f manufactures! Entre nous, il n'a rien à 
« me refuser. Mon estimable frère était un 
(c des principaux commis ; c'est moi qui 
« l'avais placé , c'est moi qui faisais sa 
« place; vous voyez donc bien... Si vous 
« m'aviez parlé hier, j'aurais déjà fait des dé- 
« marches ; mais enfin vous voilà , et nous 
<f allons agir. » Je me confondis en remer- 
cîmens ; je le priai de vouloir bien remettre 
mon mémoire au ministre. « Donnez, » me 
dit— il ; et , le parcourant : « c'est très bien, 
« c'est à merveille... Comment! c'est vous 
a qui avez rédigé cet écrit ? Continuez , 
a intéressant jeune homme ; nous aurons 
c< soin de vous. Mais vous êtes trop modeste 
« de ne demander que cinquante mille 
a francs ; oh ! j'espère bien que nous ea 
« aurons au moins soixante. Ecoutez-moi : 



IP PARTIE. — CHAPITRE V- i.5 
« deux fois par semaine, les mercredis et 
« les samedis , je passe la soirée chez notre 
« grand ministre. C'est aujourd'hui mardi, 
« revenez me voir après-demain. Soyez 
« tranquille , ce n'est plus votre affaire , 
« c'est la mienne. » Je sortis, plein d'espoir 
dans les paroles de notre protecteur, qui, 
au milieu de ses complimens , m'avait sou- 
vent répété : « Je ne dis pas cela à tout le 
« monde. » 

Le surlendemain, M. de Blaveau était 
désolé ; il avait été retenu chez lui par une 
indisposition subite : c'était le premier mer- 
credi qu'il manquait depuis un an ; et préci- 
sément le jour où il pouvait être utile à un 
respectable ami ! J'étais si touché de sa dou- 
leur que j'essayai de le consoler, en lui disant 
qu'un si léger retard ne pouvait nullement 
préjudicier aux intérêts de M. Dumarsy. 
c< Ah ! me dit-il , vous soulagez mon cœur 
« d'un grand poids, » II me renouvela ses 
promesses , et me fit les plus belles protes- 
tations pour le samedi suivant. 

Le dimanche , j'étais chez lui de bonne 
heure. Je commençai par lui demander des 



\h. 









116 JACQUES FACVEL. 

nouvelles de sa santé; il se portait très 
bien , il s'était très bien porté la veille , et il 
avait vu M. de Colbert. « — Ah ! je respire. 
« — Eh bien! oui ; mais j'ai été cruellement 
« contrarié. 11 y avait dans les salons de notre 

« cher contrôleur général , un monde ! 

« toute la cour , toute la ville ! il m'a été 
« impossible de l'approcher. En m'aperce- 
« vant, il m'a fait de la main un signe 
« d'amitié qui exprimait son regret de ne 
« pouvoir me parler : signe très flatteur ; 
« mais la souffrance de mon malheureux 
« ami n'en est pas moins prolongée.. . Allons, 
« ne nous décourageons pas , et prenons 
« patience jusqu'à mercredi. » 

Le jeudi suivant, M. de Blaveau conti- 
nuait de se bien porter ; il avait vu le mi- 
nistre , il lui avait parlé ; mais il n'avait 
pu lui dire que quelques mots. A l'instant 
où il allait exposer notre demande , M. de 
Colbert avait été appelé près du roi. « Au 
« surplus , me dit-il , je ne suis pas aussi 
« désolé que vous pourriez le croire. J'ai 
(f fait une réflexion , une réflexion impor- 
« tante : ce n'est pas au ministre qu'il faut 



II e PARTIE. — CHAPITRE V. 117 
« s J adresser d'abord ; c'est à un premier 
(( commis. Je connais tout le monde , sur- 
it tout l'excellent homme pour qui je vais 
(( vous donner une lettre de recornmanda- 
« tion très pressante. Vous lui remettrez 
« votre supplique , il la présentera au mini- 
« stre : alors, les voies étant bien préparées , 
« je me montre, et je parle avec toute la 
« chaleur que vous me connaissez. Voilà 
« la seule marche à suivre. « Sans perdre 
patience, je pris la lettre, je repris mon 
mémoire; et j'allai chercher, au contrôle 
général , M. de Saint-Hubert , à qui M. de 
Blaveau me recommandait. 

Je ne parvins pas sur-le-champ jusqu à 
M. de Saint-Hubert. J'attendis dans une pièce 
d'où je pouvais voir tout ce qui se passait 
dans son cabinet ; les portes étaient ouvertes. 
Ce premier commis était avec plusieurs de 
ses employés auxquels il donnait des ordres 
et remettait des papiers. J'entendis quel- 
ques phrases du genre de celles-ci : « Enre- 
« gislrez bien vite l'ordonnance pour cette 
« pauvre veuve , et vous l'enverrez à M. le 
« duc. Lisez attentivement le placet de ce 



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1 

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118 JACQUES FAUVEL. 

« militaire, il m'est recommandé par M. le 
« prince. Ecrivez à madame la marquise 
« que son jeune protégé peut compter sur 
« les bienfaits de M. le contrôleur général.» 
Grâce au ciel , me dis-je , voilà un homme 
qui expédie les affaires et qui sait obliger. 

Les commis se retirèrent : on m'annonça. 
M. de Saint-Hubert écrivait ; j'attendais à 
quelques pas de lui qu'il voulût bien poser 
la plume et tourner les yeux vers moi , lors- 
qu'un homme entre , la tête haute et faisant 
un grand fracas. «Ah! monsieur le vicomte,» 
dit aussitôt M . de Saint - Hubert en se 
levant et saluant profondément. — « Par- 
ie bleu! mon cher, dit le vicomte, j'étais 
« impatient de vous remercier. Grâce à 
« vous , voilà mon vieux garde- chasse 
« lancé dans les gabelles, et j'en suis délivré. 
« Je me repose sur vos soins pour son 
« avancement ; vous êtes un homme char- 
ce niant ; vous ne cessez de rendre des 
« services ; tous les gens de qualité* vous 
« aiment. » M. de Saint-Hubert s'inclinait , 
remerciait, promettait: il finit par reconduire 
jusque sur l'escalier M. le vicomte , avec 



II e PARTIE. — CHAPITRE Y. 1 19 
un air tout à la fois humble et satisfait de 
lui-même . 

En rentrant dans son cabinet , il me re- 
garda , prit un air d'importance , et me 
demanda ce que je désirais ; je lui remis la 
lettre de M. de Blaveau. A peine eut-il jeté 
les yeux sur la signature , qu'il laissa échapper 
un mouvement d'humeur; il lut rapidement, 
et me dit : « Monsieur , l'événement qui 
« vient de vous atteindre est fort triste sans 
« doute ; la munificence de M. de Colbert 
« et la protection dont il honore les arts 
(( sont connues; mais je reçois chaque jour 
« une foule de demandes... » Je lui exposai 
que celle de M. Dumarsy pouvait mériter 
une considération particulière , et je lui pré- 
sentai mon mémoire. Il le parcourut aussi 
rapidement que la lettre , réfléchit un mo- 
ment : « Quelles sont les protections de 
(c M. Dumarsy ? me dit-il. — Son malheur et 
« vingt-cinq ans de travaux honorables. — 
« Vous ne m'entendez pas : quelles sont les 
a personnes qui s'intéressent à lui ? — Tous les 
« négocians estimables. — Ce n'est pas cela : 
« connaît-il quelqu'un dans le ministère , 



! 






: 



I 



i2o JACQUES FAUVEL. 

« à la cour ? en un mot, quelques personnes 
« distinguées? — M. de Blaveau. — Ce 
« n'est rien du tout que M. de Blaveau ; 

« il ne peut rien Il m'accable de ses 

« billets ; on le reçoit parce qu'on estimait 
<f son frère , et il s'est fait le plus grand 
« donneur d'eau bénite de cour... ! il est 
« intarissable. Je le répète , il y a beau- 
« coup de demandes appuyées par des per- 
te sonnages de la plus baute distinction..... 
« Cependant, si je trouvais une occasion 
« favorable » Il s'était levé et me recon- 
duisait jusqu'à la porte de son cabinet. 
J'osai insister encore, je le priai de vouloir 
bien se rappeler mon mémoire. « Eh bien ! 
« oui , me dit-il, je le garde , érsi je puis... 
« Dans nos administrations, on est forcé par 
« devoir de refuser ceux qu'on voudrait 
« obliger : c'est cruel. » 11 me salua et je 
sortis. 

Une pareille visite me donnait peu d'es- 
pérance. Le lendemain, dans mon bureau, 
je réfléchissais aux obstacles que je ren- 
contrais. Un inconnu se présente et de- 
mande à me parler en parliculier. « Mon- 



121 



II e PARTIE. — CHAPITRE Y. 
« sieur , me dit-il d'un ton mystérieux , 
« une personne fort recommandable a 
« lu hier soir un mémoire que vous aviez 
« remis Je matin à M. de Saint -Hubert. 
« Ah ! monsieur , que vous vous êtes mal 
« adressé ! Le ministre a les meilleures 
« intentions ; mais peut-il empêcher l'in- 
« trigue de se glisser dans ses alentours ? 
« Ce M. de Saint-Hubert n'a jamais rendu 
« un service sans y mettre du calcul ; il 
« n'oblige que ceux dont le rang flatte sa 
« vanité ; et ce grand protecteur, craignant 
« d'user inutilement son crédit , n'est vrai- 
« ment protecteur que de lui-même. Votre 
« placet serait déjà enterré dans les cartons 
a des bureaux , s'il n'eût été recueilli par 
« les soins de la personne qui m'envoie. 
« Cette personne-.., qui est très sensible , 
« a été frappée de l'exposé aussi clair que 
« touchant des malheurs de votre honnête 
« manufacturier. Il faut le tirer d'affaire ; 
« tout le commerce y est intéressé ; et je 
« viens vous proposer un moyen très simple, 
« mais qui doit rester entre nous Mon- 
te sieur, dis -je enchanté, comptez sur 
H. 6 



:, 



l 






122 




m 

191 



JACQUES FAUVEL. 

« ma discrétion. M. Dumarsy mérite toute 
a la bienveillance du ministre : il fallait 
« seulement trouver quelqu'un qui voulût 
« lire sa demande ; et je ne m'étonne pas 
« que, sans le connaître, un homme de bien 
« prenne vivement son parti. — Ce n'est pas 
« un homme , me répondit-il ; c'est une 
« dame. — Une dame ! — Qui peut tout 
« sur un ami intime du ministre... Or, si 
« cette dame vous faisait obtenir la somme 
« que vous désirez... , vous seriez disposé 
« sans doute à un léger sacrifice. — Coin- 
ce ment ? — Vous sentez qu'il faut une 
a réciprocité de services. On s'emploîra 
« volontiers pour vous ; mais les circon- 
« stances... ,\ des besoins pressans..., l'u- 
« sage... Nous sommes trop délicats pour 
« rien exiger d'avance ; et même après le 
« service rendu, on demandera peu... — Ce 
« serait toujours trop , » repris- je , en sen- 
tant le rouge me monter à la figure. 
« Monsieur, j'ai été pendant quelques jours 
« employé chez un financier ; on m'offrit 
«. alors de faire pour moi ce que vous me 
« proposez de faire pour vous : je refusai; 



IP PARTIE. — CHAPITRE V- is3 
t( je refuse encore. Je n'ai pas voulu me 
« vendre , et je ne veux acheter personne. 
« — Ah...! c'est différent, me dit-il fort 

« surpris; certes, on ne peut blâmer 

a Cependant bien des gens trouveront que 
« vous avez tort. » Il voulût continuer ; 
mais,'jugeant que ses discours seraient per- 
dus , il se retira avec un embarras mêlé de 
courroux et de pitié. 

Ainsi , en essayant d'approcher de l'auto- 
rité , j'avais rencontré le mensonge , la va- 
nité , la corruption. Quand je voyais les 
négocians qui m'avaient laissé quelque espé- 
rance de prêter à M. Dumarsy , ils ne 
manquaient pas de me demander où j'en étais 
de mes démarches près de M. de Colbert : 
je ne pouvais leur cacher que j'avançais peu. 
« Cela est fâcheux , très fâcheux, répon- 
« daient-ils assez légèrement; comment 
a voulez - vous que nous hasardions nos 
« fonds, si le ministre ne fait rien pour 
« vous ? » 

Hélas ! qu'est devenu ce mouvement 
général de zèle et d'affection pour un homme 
de bien , frappé d'un grand malheur ? Ou 



s 



I 



ia4 JACQUES FAUVEL. 

est-elle cette noble compassion qui m'avait 
saisi d'enthousiasme , et que je trouvais si 
honorable pour l'humanité ? Les amis sont 
devenus froids; les hommes qui s'étaient 
montrés généreux ne laissent plus voir qu'in- 
térêt personnel , sécheresse d'âme , avidité; 
les ennemis ont peut-être déjà repris leurs 
premiers sentimens. Toutes nos vertus sont- 
elles donc fugitives ? âg 

La maison où j'avais vu une si grande 
affluence de consolateurs était silencieuse 
et déserte ; j'y restais seul avec les trois 
personnes qui composaient la famille , et 
une vieille domestique. Suivant l'usage des 
grandes villes, où l'événement du jour fait 
oublier celui de la veille, le désastre de 
la manufacture ne laissait plus de souvenir 
qu'à ceux qui en avaient été victimes. 



Im! 



II e PARTIE. — CHAPITRE VI. ia5 



»/VVVVVVVVVVV\\*VVVVVVVVVVV\iVVVVV»*VVVV*VVV^^ 



CHAPITRE VI. 



Nouveaux efforts. Premiers succès. 

Je ne me décourageai point. Tous ces 
gens dont j'avais espéré la protection , et qui 
tous , de diverses manières , s'étaient si mal 
conduits eàyers moi, s'accordaient à faire 
l'éloge de M. de Colbert ; de leur aveu , il 
était le plus honnête homme de son mini- 
stère. Je résolus de m'adresser à lui direc- 
tement, et je me hasardai à lui écrire pour 
solliciter une audience. 

Dix-sept jours s'étaient écoulés depuis 
l'incendie. Je commençais à m'inquiéter du 
silence de Roland à qui j'avais écrit une 
seconde fois. En revenant de porter moi-même 
ma lettre au contrôle général , j'aperçus de 
loin, dans la rue Saint- Antoine, un homme, 
les pieds poudreux , un bâton à la main , 



I 

I 

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m 



126 JACQUES FAUVEL. 

un paquet sur le dos , examinant les mai- 
sons , entrant dans les boutiques comme un 
voyageur qui arrive et demande une adresse. 
Je crus reconnaître certains traits.... Je 
m'approchai avec empressement; je ne 
m'étais pas trompé, c'était Roland. 

(( Grâce au ciel, m'écriai-je en l'embras- 
u sant, voilà donc un premier bonheur ! Je 
« vous revois, mon cher Roland. — Oui , 
a mon cher M. Fauvel, c'est moi-même, » 
me répondit - il avec transport et les 
larmes aux yeux. Nous nous examinions; 
ses traits avaient vieilli , mais je m'aperçus 
bientôt que son cœur et sa tête avaient 
conservé tout le feu de la jeunesse. Je le con- 
duisais vers la maison de monsieur Dumarsy : 
(( Ah ! monsieur Fauvel, me dit-il, que je 
« vous ai d'obligations ! — C'est moi qui 
« vous en ai beaucoup ; je n'ai pu vous 
(( offrir un sort assuré ; vous venez aider de 
« vos talens un manufacturier dont la for- 
k tune est incertaine. A la vérité , si nous 
t< réussissons , vous n'aurez plus à vous 
« inquiéter de voire avenir. — Eh ! comment 
« pourrait-il encore m'inquiéter ? ne suis-je 



m 



IMPARTIE. — CHAPITRE VI. 127 
« pas dans cette ville que depuis si long- 
a temps je brûle de visiter ? M'y voilà donc 
« enfin ! Je suis au centre des arts , sur un 
« théâtre digne de mon ge'nie. Je vais con- 
u fondre d'admiration les savans et les 
a artistes , en achevant les grandes décou- 
le vertes auxquelles je rêve depuis tant d an* 
« nées; et soyez sûr que je saurai trouver 
« quelques momens de loisir pour m oc- 
« cuper de ces métiers, de ces bagatelles 
a dont vous me parlez dans vos lettres. » 
Il me faisait trembler avec de pareils dis- 
cours ; il était homme à les répéter devant 
M. Dumarsy. Je l'entraînai rapidement 
dans ma chambre; et là, je lui repré- 
sentai qu'il serait libre de se livrer à tous 
les écarts de son imagination , après avoir 
rempli la tâche pour laquelle je l'avais 
engagé à venir à Paris. Nous discutâmes 
pendant plus d'une heure ; désespérant de 
le convaincre par mes raisonnemens , je ne 
fis plus que le supplier au nom de notre 
ancienne amitié : à ce mot il s'attendrit. 
« Le voilà donc , s'écria-t-il , le voilà donc 
« encore cet ascendant que vous exercez 




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M 



ni 



128 JACQUES PAUVEL. 

« sur moi, et qui m'arrête dans ma noble 
« carrière ! Il y a douze ans que j'en fus 
« déjà la victime; il me subjugue à Paris 
« comme à Limoges. Disposez de moi; je 
« suis prêt à ne m'occuper que des intérêts 
« de votre fabricant. C'est une faiblesse de 
« ma part, ajouta-t-il avec un soupir ; mais 
« j'immole ma gloire à l'amitié. » Nous nous 
embrassâmes de nouveau, et nous descen- 
dîmes ensemble chez monsieur Dumarsy. 

Notre habile mécanicien répondit avec 
cordialité au bon accueil de la famille. Que 
je fus ému de voir les soins, les attentions , 
les prévenances que Louise se plaisait à 
prodiguer à mon ancien ami ! L'arrivée de 
Roland, l'assurance qu'il nous donna bientôt 
de rétablir les métiers , nous causèrent une 
grande joie à laquelle vint encore ajouter 
une lettre du contrôle général. M. de Colbert 
m'accordait l'audience que j'avais sollicitée. 
On juge si je fus exact à m'y rendre. 

Introduit dans le cabinet du ministre, je 
fus frappé de sa figure sévère : il signait des 
papiers que lui présentait M. de Saint-Hubert. 
La vue de ce commis qui m'avait si poliment 



» 



II e PARTIE. — CHAPITRE VI. 12$ 
éconduit, était peu propre à me rassurer. 
On venait de m'annoncer ; le ministre me 
demanda qui j'étais assez brusquement. Je 
lui rappelai l'objet pour lequel il voulait 
bien me donner une audience. Aussitôt , il 
me dit d'un ton plus doux : « Le nom de 
« M. Dumarsy ne m'est pas inconnu ; j'ai 
« plaint son malheur. Attendez ; je serai 
« fort aise de causer un moment avec vous. » 
M. de Saint-Hubert regarda le ministre , 
jeta les yeux sur moi , et me fit un signe de 
tête tout-à- fait amical. 

Dès quecetemployé fut sorti, M. deColbert 
m'interrogea. Encouragé par sonaccued, je 
lui expliquai la situation de M. Dumarsy et 
l'objet de ma demande. « Je sens, medil-il, 
« l'intérêt que mérite ce fabricant, l'avantage 
« qu'il y aurait pour l'État à le voir reprendre 
« ses travaux. Malheureusement sa position 
« est plus fâcheuse que je ne croyais. Si 
a vos ateliers étaient reconstruits , s'il ne 
« vous fallait qu'une exemption momentanée 
« d'impôts , ou des facilités pour tirer des 
« soies de l'étranger , je vous donnerais 
« volontiers ces marques de protection ; 






I 






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H 



i3o JACQUES FAUVEL. 

« mais les caisses sont épuisées , et il m'est 
« impossible d'accorder une avance. » Fort 
déconcerté, je me permis cependant de lui 
adresser quelques nouvelles observations. 
« Je vous ai dit, reprit-il, que je ne pouvais 
« rien. L'Etat est obéré.... des guerres dis- 
« pendieuses*... » Il se tut un moment , et 
il ajouta : « C'est avec regret que je suis 
« forcé de refuser aux manufacturiers les 
« encouragemens que pendant cinq ans ils 
« ont trouvés dans mon ministère. » Je me 
relirai tristement. 

Beaucoup de monde attendait dans un 
salon que je traversai ; monsieur de Saint- 
Hubert causait avec plusieurs personnes ; 
il les quitta pour venir à moi de l'air le 
plus aimable. « Vous voilà hors de peine, 
« me dit-il en me serrant la main ; je suis 
« charmé que le ministre ait pu vous faire 
« une réponse plus satisfaisante que la 
« mienne. » Puis, s'adressant à un personnage 
décoré de plusieurs ordres : « Monsieur le 
« comte, vous qui protégez tous les arts 
« utiles, vous connaissez certainement de 
«réputation monsieur Dumarsy? — Oui, 



II« PARTIE. — CHAPITRE VI. i3i 
« sans doute, beaucoup,» répondit le comte, 
d'un ton qui annonçait qu'il n'en avait jamais 
entendu parler. « Voici un jeune homme, 
« continua le premier commis , qui rend les 
« plus grands services à ce fabricant dis- 
« tingué. Permettez que j'aie l'honneur de le 
« recommander à votre protection. » En me 
reconduisant amicalement jusqu'à la porte 
du salon, il me dit : « Vous venez d'être 
« présenté à un très grand seigneur. Je suis 
« fort aise d'avoir saisi cette occasion de 
«vous rendre service. » Je pensai que 
monsieur de Saint-Hubert eût été moins 
empressé , moins prévenant , s'il eût entendu 
la fin de l'entretien dont le commencement 
l'avait si bien disposé pour moi. 

Ce n'était plus seulement des subalternes, 
des hommes personnels qui repoussaient ma 
demande ; un ministre dont les intentions 
nous étaient favorables, venait de m'ôter 
tout espoir. J'allai me promener dans une 
allée solitaire des Tuileries pour recueillir 
mes idées. « Eh bien! me dis-je, tout nous 
« abandonne ; il faut nous suffire à nous- 
« mêmes. Réduits à nos propres forces, 












1d 



IV 



'32 JACQUES FAUVEL. 

« nous avancerons lentement; mais nous 
« avancerons. J'espérais relever la manu- 
« facture en peu de mois, il faudra des 
« années; mais je la relèverai. » A peine 
centré, j'encourageai M. Dnmarsy et sa 
femme , je leur démontrai que sans appui, 
sans avances, sans aucun secours étranger, 
on pouvait commencer modestement des 
travaux que le temps et l'économie accroî- 
traient peu à peu. Le zèle que montra 
Koland , l'espoir qui brilla dans les yeux de 
Louise en voyant ma confiance, firent 
quelque illusion à M. et à madame Dnmarsy 
sur la faiblesse des ressources qui leur 
restaient encore. 

Depuis trois semaines, Roland travaillait 
assidûment; on préparait les soies échappées 
à l'mcendie ; une chambre était disposée 
pour recevoir les premiers métiers : quel 
est mon étonnement ! il m'arrive un billet 
qui me mande au contrôle général. 
- Lorsque je me présentai, M. de Colbert 
était avec un vieillard que j'ai su depuis 
être le duc d'Humières , ami intime du 
ministre, et l'un des plus honnêtes gens de 



II e PARTIE. — CHAPITRE VI. >33 
la cour. Après m'avoir fait asseoir, monsieur 
le contrôleur général me demanda beau- 
coup de détails sur la maison de M. Dumarsy, 
et sur les chances probables de succès qui 
pouvaient lui rester. Il écouta mes réponses 
avec une grande attention, et même avec 
un intérêt que le duc semblait partager. 
Enfin il me dit : « J'ai fait prendre des 
« renseignemens sur M. Dumarsy ; j'en suis 
a satisfait ainsi que des détails que vous 
« venez de me donner. On m'a parlé de 
a votre intelligence et de votre activité. 
« Vous sollicitiez , pour relever une manu- 
« facture importante , une avance de cin- 
« quante mille francs; le roi vous l'accorde . » 
Je fus saisi de surprise et de joie ; il y eut 
de l'enthousiasme dans ma reconnaissance 
pour le ministre; je l'assurai que des succès 
remarquables justifieraient ses bienfaits, que 
je chercherais à lui prouver mon dévouement, 
en consacrant ma vie aux travaux utiles qui 
trouvaient en lui un si généreux protecteur. 
Je ne sais tout ce que la circonstance, 
m'inspira , mais je parlais avec une chaleur 
extrême. « Jeune homme , me dit le 






I 

■ 

I 



i34 JACQUES FAUVEL. 

« duc d'Humières, je vois que vous êtes 
« digne des bontés du ministre; et un 
« tel ministre est digne de la reconnais- 
cc sance de tous les gens He bien. Sachez 
« comment vous obtenez la faveur qui vous 
« est accordée. » M. de Colbert voulut 
l'interrompre. «Non, reprit le duc, je 
« parlerai malgré vous. Un courtisan avait 
« surpris au roi la promesse d'une gratifi- 
« cation très-forte. Colbert a représenté au 
« monarque que la somme promise suffirait 
« pour relever ou créer plusieurs manufac- 
« tures ; et notre grand roi a récompensé 
« sa franchise en lui permettant de disposer 
« de cette somme. » Ma première chaleur 
s'était calmée ; je ne laissai plus parler que 
mon attendrissement et mon respect. 

J'étais destiné à rencontrer des gens de 
connaissance toutes les fois que j'allais au 
contrôle général. Au moment où je sortais 
de l'hôtel, M. de Blaveau y entrait; je ne 
l'avais pas revu depuis la lettre qu'il m'avait 
donnée pour son ami Saint-Hubert. « Eh ! 
« me dit- il d'un air triste, c'est vous , mon 
« pauvre Fauvel ! Vos affaires vont lente- 



II« PARTIE. — CHAPITRE VI. i35 
« ment ; j'en souffre plus que vous. » Je 
lui annonçai mon heureux succès. « Ah! 
« ah! reprit-il en m'embrassant, je vous 
« avais toujours bien dit que nous ob den- 
te drions quelque chose pour vous. Allons , 
« je suis content du ministre : l'ai-je assez 
« sollicité ! je n'ai pensé qu'à vous. Oh ! 
« combien je vous estime ainsi que le ver- 
te lueux Dumarsy ; et vous savez que je ne 
« dis pas cela à tout le monde. » Je le saluai 
bien bas pour qu'il n'aperçût pas le sou- 
rire qui m'échappait ; et je courus répandre 
la joie dans la famille de Louise. 

Dès le soir même, on vint offrir à M. Du-* 
marsy de lui prêter beaucoup plus d'argent 
qu'il ne lui en fallait ; nous acceptâmes, à des 
conditions raisonnables , les fonds qui nous 
étaient encore nécessaires. Trois jours après 
on commença les constructions de la nou-f 
velle manufacture. 



»36 



JACQUES FAUVEL. 



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<A*^*VVVVVVV*V\\VV\WVVVV\\\VVVVVVv^ 



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CHAPITRE VIL 



Espérances réalisées. 



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Louise avait été si désolée de la douleur 
de ses parens I combien elle fut heureuse de 
leur joie ! Animée de la piété filiale la plus 
attentive et la plus délicate, elle n'avait pas 
un instant quitté son père; elle travaillait , 
lisait, veillait auprès de lui; elle l'aidait à se 
promener : d'abord elle évitait avec soin de 
le conduire vers les lieux où la manufacture 
avait existé ; mais depuis que les construc- 
tions étoient commencées , c'est de ce côté 
que chaque jour elle se plaisait à diriger la 
promenade. Son père éprouvait une émotion 
si douce en considérant l'activité des ou- 
vriers et le progrès des travaux ! Avez-vous 
vu quelquefois à la campagne Une fourmi- 
lière que disperse un passant? elle vous 






IP PARTIE. — CHAPITRE VII. i3 7 
semble anéantie ; revenez sur vos pas quel- 
ques minutes après, et déjà la peuplade 
industrieuse s'agite de toutes parts pour 
reconstruire sa demeure : telle est l'image 
qu'offrait notre manufacture, sortant peu 
à peu de ses ruines après avoir été détruite 
en un instant. Le printemps vint de bonne 
heure ; cette saison fut délicieuse pour 
M. Dumarsy : appuyé sur le bras de Louise , 
il voyait ses fleurs renaître , sa fabrique se 
relever, et jouissait de sa convalescence. 

Toujours vive, toujours dominée par son 
imagination, madame Dumarsy avait des 
momens d'enthousiasme et de bonheur ; 
puis , elle était tourmentée par le regret 
de sa fortune passée qu'il lui tardait de 
recouvrer. Elle avait pris pour moi une 
affection bien sincère , bien tendre ; je 
n'en ressentais pas moins les effets de son 
caractère. Tantôt, craignant de voir mon 
zèle excéder mes forces , elle me suppliait 
de ménager ma santé ; tantôt elle m'engageait 
à presser Roland et les ouvriers, elle exci- 
tait mon activité. Sans ralentir ni hâter mon 
travail, je lui donnais toujours raison. Je 
IL 6* 






M 



i38 JACQUES FAUVEL. 

cherchais à la tranquilliser ; mais j'y réussis- 
sais bien moins que Louise, Louise aussi ingé- 
nieuse à calmer les impatiences de sa mère 
qu'à ranimer le courage de son père. 

Il fallut du temps à Roland , malgré son 
habileté , pour trouver les moyens de réta- 
blir les métiers : il se trompa , corrigea , 
recommença ; enfin un métier est ter- 
miné. 

Le jour est pris pour en faire l'essai. Deux 
anciens chefs d'atelier ont été appelés; toute 
la famille est réunie ; Roland guide et dirige 
les ouvriers , il répare une légère défectuo- 
sité : l'essai a réussi. Ce bon Roland sautait 
de joie, pleurait : « Excusez, nous disait-il, 
a c'est peut-être une faiblesse de ma part ; 
« mais quel plaisir d'être utile aux amis de 
« mon ami Fauvel ! » On l'entourait, on le 
complimentait. Tout à coup , prenant un 
air sérieux et fier : « Qu'est-ce que cette 
« bagatelle, comparée aux merveilles que je 
« produirai quand mon génie captif pourra 
u prendre l'essor ? » J'étais transporté : 
h Ah! monsieur, dis-je à M. Dumarsy , 
« concevez, s'il est possible , mon bonheur! 



IP PARTIE. — CHAPITRE VII. i3 9 
« Tout est réparé; j'ai atteint mon but , je 
« puis mourir maintenant ; votre manufac- 
a ture ne se relèverait pas moins , et je suis 
« certain de vous laisser dans une situation 
« heureuse. » 

Pour célébrer notre succès, il fut convenu 

'que nous irions, deux jours après, dîner en 
famille au bois de Vincennes. Pas d'étran- 
gers ; il n'y aura que M. Dumarsy , sa 
femme, sa fille , moi , et le bon et habile 
Roland. 

Le temps était magnifique. Roland et moi, 

'nous prîmes les devans à pied; M- Dumarsy 
et les deux dames vinrent en voiture , et ap- 
portèrent le dîner. Notre festin était bien 
modeste , mais nous avions bon appétit ; 
nous élions assis sur l'herbe , assez mal a 
notre aise , mais il régnait entre les convives 
amitié, franche gaîlé. De l'endroit où nous 
dînions , on apercevait à l'entrée du bois la 
maison d'un traiteur fameux : plusieurs 
carrosses étaient arrêtés à sa porte ; il avait 
ce jour-là une noce brillante ; nous enten- 
dions le -tumulte , les éclats de rire et les 
violons. « Eh bien ! » dit madame Dumarsy, 



■ 

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'3 









H 
I 



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I 



i4<) JACQUES FALTEL. 

qui avait oublié toutes ses impatiences, 
« ils ne s'amusent pas plus que nous. — 
« Tant mieux pour eux, s'ils s'amusent 
« autant que nous , » dit en avançant son 
gobelet le père Roland , qui , par extra- 
ordinaire , était en légère pointe de vin : 
« Après tout, ils m'ont l'air de bonnes gens. 
« A la santé des mariés. Qui sait si nous 
« aussi nous n'aurons pas bientôt une noce ? » 
Ce mot suspendit pour un instant notre joie. 
Louise rougit et baissa les yeux ; sa mère 
la regardait avec un plaisir mêlé d une tendre 
inquiétude ; M. Dumarsy se mit à murmurer 
une chanson entre ses dents , comme c'était 
sa coutume quand il réfléchissait. Je les 
observais tous avec un trouble qui ne pou- 
vait leur échapper. Roland seul, sans 
faire attention à ce qu'il avait dit, continuait 
de rire et de parler. Toutefois l'entretien ne 
tarda pas à se ranimer , la gaîté revint cir- 
culer parmi nous ; nous rentrâmes fort tard 
dans Paris, bien fatigués, bien contens de 
notre journée. 

Le lendemain , après déjeuner , M. Du- 
marsy me proposa de faire avec lui un tour 



IMPARTIE. - CHAPITRE \II. î^c 
de jardin. 11 me conduisit du côté des bâti— 
mens en construction ; nous nons assîmes ; 
il porta sur les travaux un regard satisfait : 
« Fauvel , me dit-il , c'est ici , à la place 
u où nous sommes , qu'il y a six mois vous 
« vouliez vous précipiter dans les flammes 
(( pour sauver un de mes métiers. Ce métier 
« m'est rendu ; c'est à vous que je le dois. 
« Vous vous êtes attaché à mon sort , et , 
« grâce à votre dévouement , voilà ma 
« fabrique qui renaît de ses cendres. Com- 
« ment ^n'acquitter. .. ? Il en est un moyen. 
« Mon ami , je sais tout. — Quoi , mon- 
« sieur, vous savez... ? — Croyez-vous que 
« ma fille , mon excellente fille ait pu garder 
« le silence avec sa mère , avec moi... Dans 
« les longues soirées de l'hiver, pendant que 
« vous étiez occupé de votre travail ou de 
« vos démarches, ma fille nous racontait 
« tout ce qui s'est passé entre vous ; combien 
« vous avez résisté à votre passion pour elle; 
« comment, effrayée de ses propres senti- 
« mens , elle était tombée dans cet état de 
« langueur qui nous a tantalarmés; comment, 
« hors d'elle-même, elle avait laissé échapper 



I 






m 



i 



142 JACQUES FAUVEL. 

« son secret, le jour où l'on vous arrêtait 

« pour prix d'une action généreuse ; avec 

« quelle délicatesse vous aviez résolu de ne 

a demander sa main qu'après avoir acquis 

« une fortune égale à la sienne ; avec quelle 

« force d'âme , le jour de notre désastre , 

« vous lui recommandâtes de ne songer 

« qu'à ma santé , tandis que vous ne pen- 

« seriez qu'à réparer mon malheur; avec 

« quelle discrétion , depuis ce moment , 

« vous avez , pour ainsi dire , suspendu 

u votre amour : vous voyez, je sais tout; 

« je n'ai rien oublié. Louise nous a répété 

« si souvent ces douces confidences ! elles 

« ont hâté ma guérison. Maintenant , mon 

« ami, c'est moi qui, en reconnaissance de 

« vos services et de votre affection , vous 

« offre la main de ma fille. » J'étais comme 

suffoqué par le bonheur ; je versais des 

larmes sans pouvoir parler, je pressais les 

mains de M. Dumarsy. Que devins-je , 

lorsqu'en levant les yeux j'aperçus sous les 

bosquets , à dix pas de nous , Louise et sa 

mère, qui , les bras entrelacés , et vivement 

attendries , nous observaient en silence 



k 



^i 



IP PARTIE. — CHAPITRE VIL i43 
Je m'écriai , je courus vers elles ; et Louise 
et moi nous tombâmes dans les bras de ses 
chers parens. « Mesenfans, » répéta plu- 
sieurs fois madame Dumarsy avec un accent 
qui pénétrait mon cœur ! — « Oui , nos 
« enfans, » reprit le père de Louise. Puis, 
surmontant son émotion, il ajouta, d'une 
voix grave et touchante : ce Ma fille, je te 
« confie le soin de m'acquitler envers notre 
« ami. Mon cher Fauvel , je vous confie le 
« bonheur de ma fille. Elle vous a choisi 
« quand vous éiiez malheureux ; et moi , 
« devant les cendres de ma fabrique con- 
a sumée , devant les pierres de la fabrique 
a que je ne devrai qu'à vous , je confirme 
« les paroles de Louise : elle est à vous , 
« à vous pour la vie. » J'ignore comment 
j'exprimai ma reconnaissance , mon amour , 
mon dévouement filial. J'avais eu quelque 
force dans nos dangers ; je n'en trouvais 
point pour soutenir tant de félicité. 

Nous reprîmes le chemin de la maison ; 
madame Dumarsy s'appuyait tendrement 
sur mon bras, Louise aidait la marche de 
son père. Nous rencontrâmes le bon Roland j 



I 



i44 JACQUES FAUVEL. 

on ne lui avait rien dit , il avait tout deviné. 
11 fallait que notre amour ne pût se cacher 
malgré tous nos efforts ; car jamais je n'ai 
connu d'homme qui fût moins observateur 
de ce qui se passait autour de lui. 






HP 



IP PARTIE. — CHAPITRE VIII. '45 



CHAPITRE VIII. 

Mariage. Nouvelles de plusieurs personnes 
qu'on a perdues de vue. 



De quel bonheur je m'euivrais ! Louise 
allait être à moi ! je n'avais plus besoin de 
mystère pour lui parler de mon amour; 
elle y répondait avec sécurité, et ses païens 
souriaient à nos transports. lie contrat fut 
signé par M. de Colbert; monsieur Dumarsy 
voulut que je devinsse son associé; mais 
pouvais-je être sensible aux plaisirs de l'in- 
térêt ou de la vanité ? 

On célébra le mariage au temple de la 
religion réformée et à la paroisse de Louise. 
La noce fut très modeste , ce qui d'abord 
contraria un peu madame Dumarsy : elle 
eût désiré se montrer dans une réunion 
nombreuse ; elle était mère d'une si jolie 
IL 7 



■ 



I 



ï46 JACQUES FAUVEL. 

mariée ! Mais nous lui témoignâmes tant 
d'affection , elle nous voyait si radieux , que 
son petit chagrin fut bien vite dissipé , et 
qu'elle ne cessait de répéter que ce jour 
élait le plus beau de sa vie. 

Je m'empressai d'écrire à toutes les per- 
sonnes qui m'étaient chères pour leur an- 
noncer mon mariage. Je reçus une réponse 
bien tendre , bien touchante de mon oncle 
le pasteur. Par une attention délicate, il 
écrivait aussi à ma jeune femme : en ne 
paraissant occupé que de lui exprimer 
des vœux pour son bonheur , il traçait avec 
simpliqité les devoirs d'épouse et de mère. 
Louise , émue , étonnée du charme de ses 
leçons , nie fit répéter les détails que plu- 
sieurs fois je lui avais donnés sur mon séjour 
à Aiguës- Vives , sur le caractère , sur les 
vertus de mon oncle ; et j J aimais à la voir 
éprouver pour cet homme vénérable une 
affection presque égale à la mienne. 

Une autre réponse m'attendrit profon- 
dément ; elle était de ma sœur de lait. 
Thérèse, en me témoignant son amitié , s'ef- 
forçait de prendre part à ma joie : cependant 






II' PARTIE. 


— CHAPITRE VIII. 


1 
'47 


une vive affliction 


l'accablait 


; elle venait de 


perdre son enfant 


, et priait 


le ciel que je 


n'eusse jamais à 


supporter 


un coup 


aussi 



cruel. Je sentis l'étendue de son malheur: 
au milieu de ma félicité , il me sembla que 
j'éprouvais un revers. 

Louise, quand j'allai lui montrer cette 
lettre, m'en remit une qu'elle recevait de 
son ancienne bonne , de Geneviève , qui 
était toujours avec les deux orphelins dans 
la terre de sir Rovers. Geneviève , fort 
contente d'abord de la retraite qu'elle habi- 
tait, commençait à trouver qu'on négli- 
geait l'éducation de ces chers enfans, et 
que les personnes qui les entouraient 
avaient pour eux bien peu d'égards. Pau- 
vres enfans! je ne les oubliais point; mais 
dans les embarras de ma vie laborieuse , 
agitée, quel appui pouvais-je leur offrir? 

Mon frère, en me complimentant, ne me 
dissimulait pas que le commerce lui parais- 
sait un état peu convenable à ma naissance; 
toutefois sa réponse était très amicale. 
Je ne reçus de nouvelles ni de mon oncle 
Christophe ni de mon cousin Anselme, à 



I 



I 

I 



M 



i48 JACQUES FAUVEL. 

qui j'avais écrit avec politesse. Je sus qu'ils se 
montraient fort irrités de ce que M. Dumarsy 
m'avait donné la main de sa fille , et plus 
encore de ce que j'étais devenu son associé. 
Je ne m'inquiétais guère d'apprendre qu'ils 
débitaient contre moi beaucoup de médi- 
sances mêlées de quelques calomnies. 

Heureux époux de Louise , il me semblait 
qu'un songe encbanteur s'était réalisé pour 
moi. Tout m'étonnait , me ravissait ; mon 
bonheur présent , la certitude de mon bon- 
heur futur. Louise partageait mon ivresse. 
Nous aurions voulu ne pas nous quitter un 
instant. Je travaillais près d'elle , elle venait 
travailler près de moi. Si mes affaires 
m'obligeaient à sortir, je hâtais mon retour ; 
et nous goûtions à nous revoir un plaisir 
égal à celui que les amans éprouvent après 
une longue séparation. 

Un matin, mon absence fut prolongée 
par une rencontre singulière. Je passais 
rapidement devant le For-1'Évêque, triste 
séjour qui me rappelait de doux souvenirs ; 
je m'entends appeler ; je lève les yeux sur 
une des tourelles qu'habitent les prisonniers 



IMPARTIE. — CHAPITRE VIII. i4g 
pour detles ; j'aperçois ,• à travers les bar- 
reaux d'une petite fenêtre , un homme qui 
me fait des signes et continue de m'appeler. 
Je le regarde^ et crois d'abord me tromper... 
Non, je reconnais Thermin , mon illustre 
agrégé en droit , mon brillant professeur 
de philosophie épicurienne. 

J'obtins , non sans peine , et par l'inter- 
cession de la mère de Divane , en l'absence 
de son mari , de monter à la chambre du 
prisonnier. Thermin était assis sur une 
mauvaise chaise contre la fenêtre , une 
jambe étendue sur une eseabelle. En me 
voyant , il essaya de se lever ; mais, retenu 
par une vive douleur de goutte , il poussa 
un cri et retomba. « Ah ! mon cher Fauvel, 
a me dit-il, auriez-vous pu vous attendre à 
a me retrouver dans ce pitoyable état ? » 
Je le regardais , frappé de sa vieillesse anti- 
cipée ; il n'avait pas plus de quarante-deux 
ans , et paraissait en avoir soixante. Cet 
homme, que j'avais connu si gai, si dissipé, 
la voix si bruyante , donnant le ton à une 
foule de jeunes et riches étourdis , je le 
voyais le teint hâve , le front ridé , les yeux 




HLM 

m 

19m 



• 



i5o JACQUES FAUVEL. 

à demi éteints, traînant ses paroles, et 
regardant en dessous comme honteux de 
lui-même. Je surmontai l'espèce de répu- 
gnance dont je n'avais pu me défendre 
d abord, et je lui témoignai un intérêt 
sincère. 

« Il y a huit mois, me dit-il , que je suis 
« retenu ici pour une misérable dette de 
« trois cents livres. Celte goutte, celte 
k maudite goutte est venue me saisir l'année 
« dernière dans un souper, au milieu de 
« nos amis.... Ah! oui, nos amis! ils sont 
« aimables ! je n'en ai pas vu un depuis ma 
« première attaque. Quand je pouvais 
« aller dans le monde , ceux que j'amusais 
« par mon esprit , ceux à qui je plaisais 
« par mes flatteries , s'empressaient de me 
« donner à dîner ; ils me recherchaient , 
« me prêtaient de l'argent. Dès que j'ai été 
« malade, je me suis trouvé seul; personne 
« n a pensé à moi , on m'a laissé gémir sur 
« mon grabat jusqu'au moment où les sbires 
« m'ont arrêté. » Il y avait sur ses lèvres 
un sourire amer qui cessa brusquement. 
« Tous les malheurs sont venus fondre sur 



II« PARTIE. — CHAPITRE VIII. iSi 
« moi ! s'écria-t-il avec fureur : ma femme 
<( estmorte , on m'a enlevé ma fille. — Votre 
a femme ! votre fille ! m'écriai -je à mon 
« tour. Vous étiez marié? vous êtes père ? 
« je l'avais toujours ignoré. -—Je ne parlais 
« pas de cela. — Je suis allé plusieurs fois 
« chez vous, je n'ai jamais aperçu votre 
a femme. — Je le crois bien ; je ne la voyais 
« guère, moi qui étais son mari. Tantôt 
« nous demeurions ensemble , tantôt nous 
« étions séparés. Excellente femme ! dit-il 
« en s'attendrissant. Pauvre Adélaïde ! que 
« de chagrins je lui ai causés ! J'étais bien 
<( jeune quand je l'épousai par amour : elle 
« était fort jolie, très habile ouvrière, 
« ouvrière en modes. Dans les commence- 
a mens de notre mariage, tandis que je 
« passais la matinée à la buvette ou chez 
« mes amis , la soirée au jeu ou dans les 
a spectacles , elle travaillait ; et j'avais 
a l'injustice de lui chercher querelle, si 
« elle se permettait de me représenter les 
« besoins du ménage. Elle a vendu pour 
« moi ses bijoux , son linge , ses effets ; elle 
« est morte à la peine dans un hospice, deux 










II 



i5a JACQUES FAUVEL. 

« mois avant mon entrée en prison ; et j'ai 
« perdu la seule amie que j'eusse au monde. 
« C'est dans le même temps qu'un comédien 
« de campagne a emmené ma fille je ne 
« sais où, et elle est aussi perdue pour moi. » 
Il poussait des gémissemens : je regardais 
avec une sorte d'effroi les mouvemens de 
douleur et de colère qui contractaient cette 
figure sur laquelle je n'avais jamais vu que 
les signes de la gaîté et de la bouffonnerie. 
Je cherchais à le calmer : il s'emportait 
contre les hommes, contre le sort; puis 
il regre liait ses sociétés , ses plaisirs. « Vous 
« le savez, Fauvel , dès que je paraissais, 
« quelle allégresse ! ma seule vue animait 
« les convives : quelle verve dans mes bons 
« mots ! quel feu dans mes saillies ! que de 
« tendresse et d'applaudissemens on me 
« prodiguait! » Ici, un rayon de joie brilla 
dans ses yeux et disparut aussitôt; sa 
lèle tomba sur sa poitrine. « Au lieu 
« de me laisser périr dans cette prison, 
« dit-il , si on me rend ma liberté , qu'en 
« ferai-je ? Comment reprendre mes habi- 
« ludes? puis- je rire quand je souffre? 



IMPARTIE. — CHAPITRE VIII. i53 
ce Triste rôle que celui d'un vieux bouffon! 
« et je n'ai pas même cette ressource. 
« Goutteux , perclus , comment me traîner 
<( dans Paris ? J'ai une vieille tante à Càu- 
« debec; si je sors d'ici, j'irai vivre ou 
« plutôt végéter auprès d'elle , jusqu'à ce 
« que tout finisse pour moi, et le plus tôt 
« sera le mieux. Ennuis, chagrins, dou- 
ce leurs , voilà la vie. Vous , Fauvel , vous 
« n'avez pas mes peines , mais certainement 
a vous en avez d'autres. » Je ne voulus pas 
opposer au tableau de ses misères celui de 
mon bonheur; je lui promis de chercher à 
le tirer bientôt de prison ; il me conjura de 
ne pas l'oublier et de revenir le voir. 

En le quittant , quelles réflexions assié- 
geaient mon esprit ! Thermin était né avec 
des dispositions heureuses , avec un esprit 
assez distingué ; il aurait pu tenir dans le 
monde un rang estimable. Quels tristes 
résultats d'une vie dissipée et d'un excès 
d'insouciance ! 

Louise, quim'attendait avec empressement, 
fut presque effrayée de mon récit; elle m'ap- 
prouva de vouloir secourir le malheureux 



154 JACQUES FAUVEL. 

Thermln. J'acquittai sa dette , et je payai 
sa place au coche pour l'envoyer chez sa 
tante de Caudebec. Je pouvais supporter 
facilement cette dépense; nous e'tions loin 
d^être riches , mais nous étions déjà moins 
gênés. 






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II e PARTIE. — CHAPITRE IX. 



.55 



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CHAPITRE IX. 

Commencement de fortune. 

Grâce à l'activité de Roland et des habile» 
ouvriers qu'il employait, les différentes pièces 
de la maison se remplissaient de métiers , en 
attendant que les bâtimens de la manufacture 
fussent achevés. On fabriquait ; nous avions 
des commandes, et tout annonçait une 
pnochaine prospérité. 

Enfin , les constructions sont terminées ; 
les ouvriers ont planté sur le faîte le bouquet 
orné de rubans, qui annonce la fin de leurs 
travaux. A cette vue , la joie se répand dans 
la famille , et madame Dumarsy propose de 
célébrer l'ouverture des ateliers par un 
dîner où l'on réunira de proches parens et 
quelques amis intimes. « J'allais le proposer 
« moi-même , » dit gaîment son mari. Elle 






I 






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I- 



i56 JACQUES FAUVEL. 

ajoute qu'il lui vient une heureuse idée; 
c'est de donner ce dîner chez le grand 
traiteur dont nous avions la maison en 
perspective le jour où nous dînions modes- 
tement sur l'herbe dans le bois de Vincennes. 
M. Dumarsy réfléchit un instant, et accorde 
son consentement. Encouragée parce double 
succès : « H serait bien agréable , reprit- 
« elle , de faire suivre ce dîner d'un bal 
« dans la salle du nouvel atelier.» M. Du- 
marsy secoua la tête, fit des objections; 
mais il ne s'agissait que d'un petit bal ; Louise 
avait souri à ce mot : il céda. Madame Du- 
marsy enchantée se chargea des invita- 
tions et des préparatifs. 

Le jour convenu , après avoir terminé 
nos affaires , M. Dumarsy et moi nous 
partîmes un peu tard, mais pleins d'idées 
riantes ; et nous descendîmes à la porte du 
traiteur, aussi joyeux que nous l'étions 
le jour de notre petite fêle dans le bois. 
La vue d'une table de quarante-cinq cou- 
verts changea tout à coup nos dispositions. 
Le salon du traiteur était vaste ; nous n'en 
étions pas moins très serrés, très gênés. 



IF PARTIE. — CHAPITRE IX. 157 
Le service se fit avec ordre, mais avec 
lenteur. Quarante - cinq amis ne peuvent 
être intimement liés ensemble. Long-temps 
on se tint sur la réserve ; chacun était froid, 
poli, cérémonieux. M. Dumarsy, fort con- 
trarié , mangeait peu, parlait moins. Roland, 
placé entre deux belles dames qu'il ne 
connaissait pas , avait l'air de rêver à ses 
mécaniques. Si le dîner avait d'abord été 
trop silencieux , il devint ensuite trop 
bruyant ; il y eut des médisances , des 
épigrammes , et même quelques petits com- 
mencemens de querelle. Je montrais du 
coin de l'œil à Louise les arbres sous 
lesquels , peu de mois auparavant , les cinq 
convives étaient si bien d'accord. Du reste 
la chère fut excellente, et madame Dumarsy 
trouva que les choses s'étaient fort bien 
passées. 

Le dîner finissait à peine qu'il fallut re- 
venir en toute hâte pour le bal. Nous 
trouvâmes la manufacture illuminée , les 
ateliers décorés de tapisseries , de guir- 
landes et de fleurs. Plusieurs dames élé- 
gamment parées étaient assises ; plusieurs 










i58 JACQUES FAUVEL. 

jeunes gens en habits de bal leur faisaient 
la cour ou se promenaient dans la salle. 
Ma belle-mère avait multiplie' les invitations 
de manière à nous causer une véritable 
surprise. M. Dumarsy parut encore plus 
contrarié qu'il ne l'avait été à l'aspect des 
quarante-cinq couverts. On lui adressa des 
complimens ; il prit son parti, fit bonne 
mine aux personnes qui venaient s'amuser 
chez lui ; et bientôt je ne songeai qu'au 
plaisir de voir que Louise était la plus jolie 
de l'assemblée. 

Tout annonçait un bal charmant. Les 
musiciens donnent le signal ; presque au 
même instant, un domestique perce la foule, 
vient à moi d'un air mystérieux , et me 
dit très bas qu'un homme en grand deuil 
veut me parler sans relard et m'attend au 
jardin. Je sors , j'aperçois mon cousin An- 
selme qui se promène gravement , un long . 
crêpe à son chapeau , et de larges pleureuses 
aux manches de son pourpoint. Toutes les 
personnes qui arrivaient au bal pouvaient, 
à la lueur des lampions, le voir dans son 
lugubre costume. Je vais à lui , et, l'entrai- 



IP PARTIE. — CHAPITRE IX. î5g 
nant vers la maison , je lui demande coru-r 
ment il se donne ainsi en spectacle , au lieu 
de m'attendre chez moi. Il ne me répondait 
que par ces mois : « Mon cousin. •• Ah! 
« mon cher cousin... Mon pauvre père.... 
a — Eh bien ! qu'est-ce ? » lui dis-je en 
entrant dans mon cabinet ; « qu'avez-vous 
« à m'apprendre de mon oncle ? — Voilà 
« trois jours qu'il est mort. » A ce mot, je 
me sentis ému. Malgré les mauvais procédés 
de mon tuteur , je pensai qu'il était le frère 
de ma mère , le frère de mon bon oncle le 
pasteur ; je pensai que l'homme qui était 
devant moi venait de perdre son père , et 
je tendis la main à Anselme de bonne 
amitié. 

Louise vint presque aussitôtnous rejoindre; 
son père et sa mère ne tardèrent pas à la 
suivre. La nouvelle de la mort de mon oncle 
s'était répandue dans le bal; Anselme, avant 
de me parler , l'avait annoncée lui-même à 
sept ou huit personnes : la danse avait cessé, 
chacun se retirait discrètement. 

Nous apprîmes de mon cousin les dé- 
tails du triste événement. Mon oncle était 




m 



il 



iGo JACQUES FAUVEL. 

depuis quelques jours légèrement indis- 
posé : un client se présente chez lui et veut 
retirer de ses mains les pièces d'un procès , 
pour les confier à un autre procureur; aussitôt 
mon oncle entre dans une colère effroyable , 
la bile passe dans le sang , et il est emporté 
en moins de vingt-quatre heures. « J'étais 
(( absent, continua Anselme; on m'a envoyé 
« un exprès ; j'ai bien grondé qu'on ne vous 
« eût pas prévenu, et je n'ai pas voulu 
« perdre un moment pour vous faire partager 
« ma douleur. » Après s'être lamenté fort 
long-temps de ce que son père, trop honnête 
homme , ne lui laissait presque rien , il nous 
fit de grands complimens sur l'heureuse 
situation de nos affaires , et prit congé de 
nous en me disant : « Plaignez mon sort , 
« mon cousin , et moi je vous félicite du 
« vôtre. » 

« Ah ! le vilain homme ! » s'écria ma 
belle-mère dès qu'il fut sorti : « défiez- 
« vous de lui , Fauvel , il vous déteste ; 
« il a troublé mon bal, il voudrait boule- 
« verser la manufacture. — Calmez-vous , 
« lui répondis-je ; on ne danse pas celte 



II' PARTIE. — CHAPITRE IX. 161 
a nuit dans l'atelier, mais demain on y tra- 
ce vaillera. » 

Dès le point du jour , j'étais à la manu- 
facture. La décoration du bal fut bientôt 
enlevée , et l'on s'occupa de placer les mé- 
tiers. Vers le soir, je pensai qu'après le 
malheur d'Anselme je lui devais une 
visite. Il n'était pas chez lui. En revenant, 
je rencontrai un des négocians qui avaient 
prêté de l'argent à M. Dumarsy. a Vous 
« avez eu hier une grande fête , me dit- 
ce il ; bien des gens peuvent trouver sin- 

« gulier » Je l'interrompis, je lui dis 

qu'en effet , pour l'ouverture de la manu- 
facture , nous avions projeté non une fêle , 
mais une petite réunion qui avait été troublée 
d'une manière fâcheuse. « Prenez garde , 
« reprit-il ; on m'a parlé de la toilette élé- 
« gante de madame Fauvel , des grands airs 
« de votre belle-mère. Ce n'est pas pour 
« être employés en dépenses de luxe que 
« des négocians prêtent leurs fonds. » Ces 
observations me parurent inconvenantes ; 
nous eûmes une légère discussion , et nous 
nous quittâmes assez froidement. 



la» 



m 



162 JACQUES FAUVEL. 

Le lendemain, je fus bien étonné lorsque 
mon beau-père m'apprit , d'un air inquiet , 
qu'un autre négociant était venu tout exprès 
lui faire des représentations sur notre fête ; 
encore plus étonné, lorsque Roland, arri- 
vant tout échauffé, nous raconta qu'il s'était 
pris de querelle avec le commis d'un ban- 
quier qui blâmait nos festins et nos bals. 
Madame Dumarsy était un peu confuse, son 
mari boudait; je pris le parti de plaisanter, 
et Louise , me secondant, parvint à dissiper 
l'humeur de ses parens. 

Nouveau sujet de surprise ! Vers l'heure 
du dîner, nous voyons entrer ce M. de Bla- 
veau, qui, à l'époque de mes sollicitations , 
m'avait donné tant d'eau bénite de cour. 
Nous ne l'avions pas aperçu depuis ce 
temps. Après des civilités amicales à la 
famille, il s'approcha de moi : « Petit ingrat,» 
me dit-il en me frappant sur l'épaule , 
« vous donnez donc des fêtes sans m'en 
« prévenir? — Encore cette fête! dis- je 
« avec impatience. — Eh! là, là, impé- 
« tueux jeune homme ; c'est l'affection qui 
« m'amène. Tout à l'heure, dans un bureau 



II e PARTIE. — CHAPITRE IX. i63 
tt du contrôle général, j'ai su prendre la 
a défense de mes estimables amis. On par- 
ce lait de votre bal qui a duré toute la nuit, 
« de vos illuminations, de votre feu d'ar- 
ec tifice.... — De notre feu d'artifice ! ah ! 
« c'est trop fort. Comme les mensonges 
ce grossissent en circulant ! » Je donnai à 
M. de Blaveau quelques explications. « Je 
(( vous crois , reprit-il ; mais écoulez bien 
« ceci : un négociant doit faire parler de 
(( l'utilité de ses travaux , non de l'éclat de 
ce ses dépenses. J'ai recueilli ces paroles de 
(( la bouche même du sage ministre dont 
« la France s'honore , et qui veut bien 
a m'honorer de son amitié. Point de luxe; 
ce de petites réunions d'amis , j'en serai. Je 
(( vous ai soutenu dans vos peines , je veux 
« vous guider dans vos plaisirs; et, pour 
(( commencer , je viens demander à dîner 
« à notre cher Dumarsy. » 

Sa visite et sa manière de s'inviter nous 
contrariaient beaucoup; cependanlil se mon- 
tra si content de lui-même et des autres, 
il mit tant de bonne foi à vanter son crédit, 
il nous prodigua tant d'épithèles, qu'il finit 



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j64 JACQUES FAUVEL. 

par nous divertir. En sortant de table , je 
le pris à part , et lui demandai s'il connais- 
sait l'homme qui s'était plu à débiter des 
fables, dans les bureaux du contrôle général, 
sur nos prétendues dépenses. 11 se fit un 
peu presser ; mais enfin il le nomma : c'était 
mon cousin Anselme. Je priai M. Dumarsy 
et Roland de revoir les gens qui leur avaient 
parlé le matin ; j'allai chez le négociant que 
j'avais rencontré la veille ; tous les rapports 
furent unanimes. Quel officieux personnage 
avait cherché à répandre sur notre fêle un 
fâcheux éclat...? C'était mon cousin Anselme. 

a A merveille , me dis-je , mon cher 
a cousin n'a point perdu de temps ; en 
a quelques heures, voilà déjà bien du monde 
« prévenu contre moi. » J'avais remarqué 
souvent que l'activité était une qualité de 
notre famille : mon oncle Paul Menars 
l'employait toujours bien ; Anselme, qui 
tenait de son père , l'employait toujours 
mal ; moi , je l'avais employée tantôt mal , 
tantôt bien. 

Je dédaignais beaucoup Anselme et ses 
intrigues. Je jugeai fort au-dessous de moi 



II e PARTIE. — CHAPITRE IX. i65 
d'entrer avec lui dans aucune explication, et 
je ne retournai pas le voir. « Après tout, me 
'< disais-je , est-il donc si fâcheux d'avoir 
« un ennemi ? Toujours prêt à donner une 
« mauvaise couleur à nos actions , il nous 
« force à plus de surveillance envers nous- 
« mêmes. » 






i66 



JACQUES FAUVEL. 



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II. 



CHAPITRE X. 



Embarras. Secours. 



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Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis 
la mort de mon oncle; nous apprîmes 
qu'Anselme , sans attendre la fin de son 
deuil , allait se marier. 11 paraît qu'en bon 
calculateur mon cousin tenait beaucoup à 
joindre une manufacture à sa maison de 
commerce. Ne pouvant plus songer à la 
fille unique du fabricant Dumarsy , il avait 
porté ses vues sur la fille aînée du fabricant 
Margeret. Sa future et ma femme avaient 
été amies dans leur enfance. Leurs pères, 
quoiqu'exerçant la même profession, vivaient 
alors en bonne intelligence ; mais M. Mar- 
geret , marguillier de sa paroisse et syndic 
de sa communauté , n'en était pas plus 
éclairé. Fort attaché aux anciennes méthodes, 



IP PARTIE. - CHAPITRE X. 167 
ne voulant pas sortir de la routine, quand 
il avait vu son confrère essayer de nouveaux 
procédés , il s'était moqué ; quand il avait 
vu ces nouveaux procédés réussir, il s'était 
fâché ; et , de ce moment , plus de liaison 
entre les deux familles. 

Je croyais mon cousin uniquement occupé 
de ses amours , quand je reçus la preuve du 
contraire. Il continuait ses méchancetés 
contre moi : il m'avait dépouillé d'une 
grande partie de mon bien , et il allait mur- 
murant que j'avais dissipé mon patrimoine. 
On m'accordait quelque activité ;il insinuait 
que mon caractère me poussait aux entre- 
prises hasardeuses. Ces discours étaient d'au- 
tant mieux accueillis que plusieurs fabri- 
cans qui s'étaient trouvés fort bien de la 
ruine de M. Dumarsy commençaient à 
redouter la concurrence de la nouvelle 
manufacture. 

Les petites menées d'Anselme eurent 
pour nous un fâcheux résultat. L'argent 
que M. Dumarsy devait à plusieurs négo- 
cians lui était prêté, selon l'usage du com- 
merce, à courte échéance. Déjà une fois il 






M 



168 JACQUES FAUVEL. 

avait renouvelé les billets ; il espérait les 
renouveler encore ; les prêteurs nous signi- 
fièrent qu'ils entendaient retirer leurs fonds: 
il fallait rembourser dans un mois. 

Celle nouvelle jeta M. Dumarsy dans de 
vives alarmes ; je lui recommandai de ne 
parler ni à sa femme ni à la mienne de cet 
incident imprévu. Je m'efforçai de relever 
son courage; et cependant je faisais en moi- 
même de tristes réflexions. Notre manufac- 
ture naissante donnait déjà tant d'espéran- 
ces ! j'avais des projets d'agrandissement 
dont l'exécution était si facile! Il m'était si 
doux de voir Louise et ses parens commencer 
à jouir du fruit de mes peines et de mes tra- 
vaux ! Une perfide machination allait arrêter 
nos succès , déconcerter mes desseins, et 
porter le trouble dans la famille. 

Sans ces nouveaux embarras , contre les- 
quels je luttais avec fermeté , mon bonheur 
aurait été complet : je revis Félix, mon cher 
Félix Duclos. En arrivant de son expédition, 
il avait couru chez M. de Naudé pour savoir 
de mes nouvelles. 11 revenait satisfait de 
son voyage , toujours susceptible , toujours 



II' PARTIE. — CHAPITRE X. 1G9 
ami sûr et dévoué. Il fut enchanté de ma 
femme, du changement qu'il trouva dans 
mon caracière, et de la situation de mes 
affaires , dont il jugeait par les apparences. 
En attendant qu'une nouvelle expédition 
le rappelât sur les mers, il se proposait 
d'habiter tour à tour Pans et Clermont. 

Un jour, réunis en famille près de 
Duclos, nous écoutions avec intérêt le récit 
d'une aventure singulière de son voyage , 
lorsqu'on nous annonça monsieur et madame 
Anselme Menars qui venaient nous faire 
leur visite de noces. 

M. Dumarsy et moi nous eûmes beaucoup 
d'humeur ; le mécontentement de ma belle- 
mère fut tempéré par la curiosité de voir 
madame Anselme ; Louise s'empressa d'aller 
au-devant de son ancienne amie. Mon cou- 
sin avait un pourpoint bleu de ciel galonné 
en argent , un gros bouquet à la boutonnière, 
des gants blancs et un air de conquête. Sa 
femme , dont la figure élail fort agréable , 
avait la parure, le maintien et la timidité 
d'une nouvelle mariée. Tandis que, s'enhar- 
dissam par degrés, elle répondailaux avances 
H- 8 



I 



170 JACQUES FAUVEL. 

de Louise , et que toutes deux se rappe- 
laient, non sans attendrissement, les plaisirs 
de leur enfance , Anselme renouait connais- 
sance avec Duclos qu'il se souvenait d'avoir 
vu au collège. Il nous comblait de politesses; 
il vantait le mérite de sa femme , il lui pro- 
diguait les douceurs ; puis il nous parlait 
avec complaisance des spéculations de son 
beau-père et des siennes : on voyait qu'il venait 
nous rendre visite pour faire étalage de son 
bonheur. Bientôt, reprenant le ton dolent 
qui lui était habituel : « Quelle désolation 
« j'ai ressentie, me dit-il , quand j'ai su que 
« vos prêteurs vous signifiaient de rem- 
« bourser leurs capitaux ! Quel coup cela 
« doit vous porter ! » A ces mots qui ré- 
vélaient notre situation , Louise et sa mère 
furent frappées de saisissement ; leurs regards 
nous interrogeaient avec anxiété. M. Du- 
marsy était consterné; j'eus un mouvement 
de courroux. Duclos se lève brusquement : 
« Fauvel serait dans l'embarras! dit-il d'une 
« voix animée ! combien doit-il ? — Hélas î 
« répond Anselme, il s'agit de quarante 
a mille francs. — Quand faut-il payer? 



11= PARTIE. — CHAPITRE X. 17 ! 
« — Dans trois semaines au plus lard ; n'est-ce 
« pas, mon cousin? — Dans trois semaines ï 
« reprend Duclos ; j'ai la somme ; mon ami 
« peut en disposer. » La joie qui brilla dans 
les yeux de Louise , dans ceux de ses parens, 
fit un contraste parfait avec le dépit qu'An- 
selme cherchait vainement à déguiser. Ce- 
pendant il se remit : « Que vous êtes heu- 
tc reux , dit-il à Duclos, de pouvoir obliger 
« un ancien camarade de collège ! Moi , je 
« voudrais être utile à mon parent ; mais le 
« puis-je , quand mon mariage vient de 
m m'entraîner à de si grandes dépenses ? — 
« De si grandes dépenses ! dit madame An- 
« selme d'un ton piqué ! les regrettez-vous, 
« monsieur ? — Je n'ai pas dit cela , mon 
« cœur. — Vous l'avez fait entendre , mon 
« ami. — Vous aimez à me supposer des 
« torts, madame. » Un dialogue assez vif 
s'établit entre les deux époux. Mon cousin 
abrégea la visite, et sortit en se querellant 
avec la jeune mariée, qui m'avait paru si 
timide . 

Dès qu'ils se furent éloignés, je me jetai 
dan* les bras de Duclos. « Que je reconnais 



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i/ 2 JACQUES FAUVEL; 

« bien ton amitié ! lui dis-je ; mais je ne 
« souffrirai pas que tu te gênes pour venir 
« à mon aide. » Sans écouter ni mes re- 
mercîmens ni ceux de Ja famille, il me 
reprocha d'un air froid de lui avoir laissé 
ignorer ma position. Je m'excusai, j'affirmai 
que j'étais convenu avec M. Dumarsy de 
garder le silence sur un embarras passager 
dont nous espérions sortir aisément. « Non, 
« non, reprit-il en se fâchant, je n'admets 
k point tes excuses. Tu as manqué de fran- 
K chise; je ne peux donc me fier à ce que tu 
« me dis maintenant de tes espérances, et tu 
« n'as qu'un moyen de ne pas te brouiller 
« avec moi ; c'est de m'accepter pour seul 
« créancier. » Je résistai vainement ; il 
fallut céder. Dans la semaine, Duel os partit 
pour Clermont ; et bientôt il me fit parvenir 
les fonds qu'il s'obstinait à nous prêter avec 
tant de générosité. Quels nouveaux senti- 
mens pénétrèrent mon cœur lorsqu'un mois 
après le hasard me révéla que Duclos, ne 
possédant pas cette somme, avait engagé 
tous ses biens pour me la procurer ! 

Louise , toujours bonne, m'avait témoi- 



II e PARTIE. — CHAPITRE X. 



■I 



113 




gné le désir de rendre visile à son ancienne 
amie ; je consentis à ce qu'elle allât avec 
sa mère chez mon cousin : je me dispensai 
de les accompagner. Anselme comprit très 
bien que je ne me souciais pas de le voir. 
Il ne reparut point chez M. Dumarsy ; mais 
madame Anselme y venait quelquefois. 



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'74 



JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XL 



Scènes de ménage. 



I 



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I 



PLUsiEurs opérations très heureuses me 
permirent en quelques mois de dégager les 
biens de Duclos. Je me trouvai quitte d'ar- 
gent , mais non de reconnaissance envers 
mon ami. 

Nos affaires prenaient un rapide accrois- 
sement. J'élais en état d'exécuter les projets 
d'agrandissement que j'avais formés , et je 
m'occupai d'établir en province une seconde 
manufacture. J'appris que madame Guersey, 
veuve d'un des principaux fabricans de la 
ville de Tours , pensait à quitter le com- 
merce. Celle dame, âgée et valétudinaire, 
était venue à Paris pour consulter les méde- 
cins : j'allai la voir. Nous fûmes bientôt 



II e PARTIE. — CHAPI1RE XI. i 7 5 
d'accord pour l'acquisition de ses bàlimens ; 
mais son mari avait laissé une succession 
embarrassée, il me fallut discuter avec des 
avocats , des procureurs. Quinze jours se 
passèrent en conférences longues et mulli - 
pliées qui prenaient tout mon temps, et m'é- 
loignaient de Louise. On juge à quel point 
j'étais contrarié : j'eus bientôt une contra- 
riété plus pénible. 

Un soir, à mon retour , Louise me parut 
triste. Je craignis qu'elle ne fût malade ; 
elle me dit qu'elle se portait à merveille. 
Le lendemain sa tristesse continuait ; je la 
questionnai , je lui demandai si elle avait 
quelque chagrin; elle me répondit que non , 
et se plaignit d'une migraine. Cependant son 
air rêveur, la mélancolie de ses regards, et 
les larmes qui lui échappaient , annonçaient 
autre chose qu'une indisposition. Point de 
doute; Louise a des peines dont elle me fait 
mystère. En vain lui renouvelai-je mes 
questions avec douceur , avec amour ; je les 
suspendis, craignant de l'affliger encore 
plus. Je l'avais toujours vue si heureuse 
depuis noire mariage ! je me sentais dou- 



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■ 



^6 JACQUES FAITVEL. 

loureusement irouhlé du premier chagrin 
de ma femme. Comment en deviner la 

cause? Je la cherchais Une idée me 

frappa. J'avais fait à Louise un secret de 
l'embarras où m'avaient un instant jeté les 
intrigues d'Anselme ; peut-être , sur de faux 
indices , s'imaginait- elle que nous étions 
encore dans une situation fâcheuse. De 
toutes mes conjectures, c'était la plus vrai- 
semblable ; je me hâtai de lui en parler. Je 
lui représentai que j'avais pu lui cacher un 
embarras léger qui l'aurait inutilement alar- 
mée ; mais que , si j'éprouvais un malheur , 
si j'avais besoin d'être encouragé ou d'être 
consolé , c'est près d'elle que je chercherais 
du courage ou des consolations. Elle me 
regarda , s'attendrit , et m'assura qu'elle 
était fort tranquille sur mes intérêts et sur 
ceux de son père. « Cependant, ma Louise, 
« tu es triste , et je ne puis découvrir ce 
« qui t'afflige. Ton sort me semble ne rien 
te laisser à désirer ; quelques personnes qui 
« t'intéressent seraient- elles dans le mal- 
« heur ? Dis-le moi ; avec quel zèle je cher- 
« cherai àdissiper leurs peines et les tiennes!» 



II* PARTIE. — CHAPITRE XI. tfj 
Elle soupira , son sein e'iail agité , ses regards 
exprimaient une vive tendresse ; je crus 
qu'elle allait s'expliquer... « Non, » me dit- 
elle en baissant les yeux , « toutes les per- 
ce sonnes que je connais sont heureuses. Je 
« n'ai rien. » Et toujours elle persistait à 
me dire qu'elle n'avait rien. C'est la réponse 
de toutes les femmes qui ne veulent point 
révéler leurs chagrins. On est certain qu'elles 
souffrent ; on voit qu'elles seules mettent 
obstacle à ce qu'on puisse calmer leurs souf- 
frances ; comment ne pas ressentir de l'af- 
fliction et du dépit , quand on entend ces 
mots qu'elles s'obstinent à répéter : « Je 
ff n'ai rien. » 

Depuis quelques jours, au milieu de mes 
occupations, j'avais à peine entrevu ma 
belle-mère; j'allai la prier de me dire si elle 
savait ce qui affligeait sa fille. Madame Du- 
marsy me répondit négativement du ton le 
plus sec. Je restai stupéfait. Ce ton même me 
prouvait qu'elle était instruite : je la suppliai 
de ne pas me laisser dans une pénible incer- 
titude. Elle garda si bien le silence que je ne 
parvins pas à lui arracher un seul mot. Ainsi 







178 JACQUES FAUVEL. 

ma femme me disait qu'elle n'avait rien , et 

sa mère ne me répondait rien. 

J allai trouver monsieur Dumarsy : lui 
seul dans la maison conservait sa tranquil- 
lité habituelle. Je lui demandai s'il pouvait 
m'expliquer d'où provenait l'humeur de sa 
femme contre moi. « Oh! » me dit-il sans 
s'émouvoir , « il ne faut pas que cela vous 
« inquiète. Depuis vingt-trois ans que nous 
« sommes mariés , elle m'a boudé fort sou- 
« vent, et je n'ai jamais su pourquoi. » 

Il me fallut sortir pour des affaires que je 
terminai très vite, désirant revoir ma femme 
et tenter encore d'obtenir son secret. En 
rentrant, je trouvai dans mon cabinet M. de 
Blaveau : depuis le jour où il s'était invité 
à dîner, il venait à peu près toutes les 
semaines* 

« Mon bon ami, » me dit-il avec l'air moitié 
affairé, moitié obligeant qu'il prenait dans les 
grandes occasions, « c'est moi qui ai fait votre 
« mariage. » Il vit que ce début m'étonnait : 
« Oui , reprit-il ; vous ne seriez pas l'époux de 
« 1 intéressante Louise, si vous n'aviez rétabli 
« la manufacture de son respectable père. 



IP PARTIE. — CHAPITRE XI. 179 
ce vous n'eussiez pu rétablir cette manufac- 
« ture , sans les fonds que vous a prêtés le 
« généreux Colbert; et vous savez ce que 
« j'ai fait pour vous près de lui : j'ai donc 
« contribué beaucoup à votre mariage. Je 
u meis de l'amour-propre à ce qu'il soit 
« toujours heureux. Eti ! que diable ! mon 
« cherFauvel, » ajouta-t-il en se penchant 
à mon oreille, « ayez des maîtresses, mais 
« que votre femme n'en sache rien. — Des 
« maîtresses ! moi... ? Expliquez-vous. — Il 
« suffit. Vous m'entendez, homme aimable 
« et dissimulé. » Je le pressai plus vivement 
de se faire comprendre. « Vous voudriez 
« savoir comment on a découvert... Je ne 
« vous dirai rien; je ne veux pas être mêlé 
« dans des propos de famille. Mais, pour 
« vous prouver que je suis bien au courant, 
« il me suffirait de prononcer un mot , un 
« nom. — Quel nom? — Madame Guersey, 
« — Madame Guersey? — De Tours. — 
« Eh bien ? — La petite coquette sait trop 
u qu'elle est jolie. — Coquette! jolie! ma- 
« dame Guersey ! — Elle n'est pas tout-à- 
ct fait aussi jeune qu'elle le dit, et que sa 



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I 

■ 






180 JACQUES FAUVEL, 

« figure l'annonce. — Elle avoue cinquante- 
« quatre ans, et sa figure ne de'ment pas 
« son aveu. — Cinquante-quatre ans ! faites 
« à d'autres de pareils contes. Je l'ai vue 
<( dix fois en Touraine ; elle doit avoir main- 
« tenant vingt-sept ans au plus. — Certai- 
« nement nous ne parlons pas de la même 
« personne. — Ah! bon Dieu! est-ce qu'il 
« y aurait à Tours deux dames de ce nom ? 
« — Celle qui est ici, femme âge'e et dévote , 
« a une belle-fille dont la conduite est , dit- 
« on , assez légère : je ne la connais pas. — 
« Maudit. quiproquo... ! J'étais bien sûr qu'il 
« n'y avait pas le moindre reproche à vous 
« faire. Ce n'est pas moi qui aurais des 
« doutes sur votre sagesse. — Quels gens 
« ont débité des récits absurdes qui peuvent 
« porter le trouble dans ma maison ? — 11 
« vous est facile de vous justifier; le reste 
« est fort indifférent. — Non , je prétends 
« éclaircir tout ceci; ma belle-mère doit 

(( être au fait, et je vais à l'instant même 

« — Attendez donc, attendez donc. Tolre 
« belle-mère est si étourdie ! elle pour- 
» rait vous dire que c'est moi qui ai dé- 



II' PARTIE — CHAPITRE XI. i8î 
« bité ces récits. — Comment, c'est vous! 
« — Permettez ; je n'ai aucun tort. Mais, si 
« l'affaire était mal présentée, je serais corn- 
et promis : j'aime mieux vous l'expliquer 
« moi-même. La semaine dernière, madame 
« Anselme, que je reconduisais chez elle, 
« me parla, je ne sais à quel propos, de la 
« ville de Tours. Je lui dis que j'y avais 
« passé un mois , il y a deux ans. Elle me 
« demanda si je connaissais madame Guersey. 
« Précisément, lorsque j'étais à Tours, il 
« n'était bruit que de la coquetterie et des 
« intrigues d'une dame Guersey, femme 
« d'un négociant. Je contai ce que je savais , 
« sans me douter ni qu'il y eût une autre 
« personne de ce nom , ni que vous eussiez 
« des rapports avec cette personne. Le len- 
« demain, votre cousine m'invita à passer 
« la soirée chez elle. Nous fûmes en petit 
« comité , car il n'y eut que madame Fauvel 
« et sa mère. Votre cousine me questionna 
« de nouveau sur madame Guersey. Je n'en 
« fus pas surpris ; la médisance a pour elle 
« un charme tout particulier. Je causai pour 
« amuser ces dames. Je ne songeais plus à 






MA 

II 



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I 

RÉ 



182 JACQUES FAUVEL. 

«celle conversation, lorsqu'hier, venant 
« rendre mes devoirs à votre estimable belle- 
ce mère, je l'ai trouvée fort irritée. Vous 
(( savez que j'ai quelques droits à la confiance 
« de la famille. Après de courtes instances 
« de ma part, elle m'a dit que vos fréquentes 
« absences étaient causées par vos assiduités 
u près de madame Guersey ; et que , la 
« veille , elle avait reçu à ce sujet une lettre 
« anonyme qui ne pouvait venir que d une 
« personne très bien intentionnée. Je l'ai 
« beaucoup blâmée d'avoir montré cette 
« lettre à la sensible madame Fauvel. Vous 
« connaissez mon zèle; j'ai pris votre dé- 
<f fense avec celle chaleur que donne une 
« ferme conviction. Vous le voyez; je n'ai 
« pas de torts ; vous ne pouvez m'en vou- 
« loir : tout part de madame Anselme. Je 
« me souviens de la manière dont elle 
« observait madame Fauvel et votre belle- 
« mère , tandis qu'elle me faisait parler. Je 
« n'accuse personne , mais qui sait si elle 
« n'est pas pour quelque chose dans la lettre 
« anonyme ? » 

Je me hâtai de congédier Blaveau. J'étais 



II e PARTIE. — CHAPITRE XI. ,83 
enchanté; je voyais s eclaircir le mystère qui 
m'avait tant inquiété. Ma joie disparut en 
songeant à tout ce qu'avait souffert Louise : 
a Ah! courons, me dis-je, courons lui ren- 
« dre le repos et le retrouver moi-même. » 
Ma femme était seule avec sa mère. En 
m'apercevant , elle affecta de paraître tran- 
quille. Madame Dumarsy me lança un regard 
de courroux. Je m'assis; j'attirai doucement 
Louise sur mes genoux, et, passant un bras 
autour d'elle : « O ma chère ! lui dis-je, je 
<( t'ai donc trouvé un défaut ! tu es jalouse. » 
A ces mots, elle cacha sa tête dans mon sein, 
et fondit en larmes. « Ce défaut , continuai- 
« je , ne prend-il pas sa source dans ton 
<f amour pour moi? il te rend plus intéres- 
« santé à mes yeux. Un instant suffira pour 
« l'expliquer... — Point d'explication , me 
« dit-elle vivement : tu m'aimes...? Oh! oui 
« tu m'aimes ! je le crois. — Une explication 
« est nécessaire au moins pour ma belle- 
« mère : sa figure m'annonce que ses prê- 
te ventions ne cèdent pas aussi facilement 
« que les tiennes. » Je racontai avec rapidité 
quelle étrange méprise nous avait tourmen- 



û 









mm 

m 



i84 JACQUES FAUVEL. 

tés. Madame Dumarsy, interdite, me consi- 
dérait , ouvrait de grands yeux ; Louise , 
confuse, les regards baissés, me pressait 
tendrement la main, ce 11 est singulier, il est 
« malheureux , repris-je , que vous n'ayez 
« pas vu madame Guersey. Je l'aurais in- 
« vitée, pendant le cours des affaires que 
« j'ai eues avec elle, si sa santé lui eût permis 
ce de sortir. Avant son départ , elle viendra ; 
ce et, puisqu'on prétend qu'elle m'a captivé, 
« j'ai bien peur qu'en la voyant vous ne per- 
« diez la bonne opinion que vous pouvez 
ce avoir de mon goût. » Louise m'embrassait 
avec transport. Ma belle-mère se repentait, 
s'accusait : «Ne vous faites point de reproches, 
ce lui dis-je; une seule personne est coupa- 
« ble, et c'est madame Anselme. — Non, 
« non , répondit-elle ; si vous saviez combien 
ce elle cherchait à nous consoler, comme 
(f elle vous défendait! — Oui, en méditant 
« de vous envoyer une lettre anonyme. — 
« Impossible. Quelle idée! quelle erreur ! 
ce — Je ne me trompe pas : la chère cou- 
« sine est à bonne école avec le cousin. » 
Tandis que nous discutions, Louise, qui 



IP PARTIE. — CHAPITRE XI. i85 
s'était approchée de la fenêtre , s'écria : 
« Voici madame Anselme ; je ne veux pas 
« la voir. — Au contraire, dis-je , recevons- 
« la ; il importe de tout découvrir. Lui 
« avez-vous montré la lettre anonyme ? — 
« Je n'aurais pas manqué de la lire à cette 
« sincère amie , dit madame Dumarsy; mais 
« voilà deux jours que nous ne l'avons vue. » 
Je priai ma belle- mère de me confier cette 
lettre. Elle hésita, me la remit : madame 
Anselme parut. 

Ma belle-mère lui fit un très bon accueil ; 
j'avais un air fort gai j Louise était dans un 
trouble extrême. Ma cousine s'approcha 
d'elle, lui prodigua les caresses, l'engageant 
avec un ton de sensibilité à sortir de sa mé- 
lancolie. Tant de fausseté m'indigna. Sans 
laisser rien paraître : a Mesdames , dis-je , 
« pour vous distraire , je veux vous lire une 
« lettre assez plaisante qu'a reçue dernière- 
« ment une personne de ma connaissance. 
« Vous serez charmées surtout quand je 
« vous nommerai l'auteur de celte épître. » 
La curiosité se peignit dans les yeux de 
madame Anselme ; mais à peine avais-je tiré 

8* 






■ 



I 

■ 



186 JACQUES FAUVEL. 

de ma poche le fatal écrit, qu'elle se troubla. 
Ma belle-mère l'observait avec attention. 
Aux premiers mots que je lus, madame 
Anselme rougit, pâlit, et fut près de se 
trouver mal. « C'en est assez! » s'e'cria aussitôt 
ma belle-mère, « je suis éclairée; madame 
« s'est trahie ! Une phrase insignifiante, que 
« vous lisez d'un ton léger, ne la jetterait 
« pas dans une pareille agitation si la lettre 
« lui était inconnue ? — Je ne la connais 
« point, » dit madame Anselme encore plus 
saisie; « madame... vous m'outragez. — Eh 
« quoi ! » dis je à ma belle-mère avec l'accent 
de l'ironie, « pourriez-vous supposer que 
« mon aimable cousine , excitée par l'envie 
« ou par je ne sais quel besoin de nuire, 
« s'est plu à vous tourmenter, à déchirer 
« le cœur de son ancienne amie ? Cela serait 
« odieux. A sa place, je n'hésiterais point 
w sur le parti que j'aurais à prendre : je 
« ne vous pardonnerais jamais ; je vous 
« quitterais à l'instant, et je cesserais de vous 
« voir. » Madame. Anselme se leva , voulut 
se fâcher, balbutia; et, après quelques mi- 
nutes, aussi embarassantes pour nous que 



1P PARTIE. — CHAPITRE XI. 187 
pour elle, nous quitta, en disant qu'elle 
serait bientôt justifiée. « Elle est aussi 
(c méchante que son mari, » dit ma belle- 
mère en m'embrassant. Louise m'expri- 
mait son amour, et regrettait amèrement de 
m'avoir affligé. « Ma chère , mon excellente 
« femme , lui dis-je , tes peines faisaient 
« seules mon chagrin. Oublie le passé ; sou- 
« viens-toi seulement qu'un mot de ta bouche 
« eût tout éclairci : pour qu'une femme soit 
« heureuse , le plus sûr moyen c'est qu'elle 
« n'ait pas de secret pour son mari. » 

Pendant long-temps nous n'aperçûmes 
ni monsieur ni madame Anselme. J'appre- 
nais assez souvent que mon cousin essayait 
d'ourdir quelques trames contre moi. Je le 
plaignais; car ses efforts n'altéraient point 
mon repos , et certainement troublaient le 
sien . 









m 



JACQUES FAUVEL. 



n.wifA-Awiuvi 



CHAPITRE XII. 



■ : 



Premier usage de la prospérité de Fauuel. 



m 



Nous jouissions d'un sort bien doux. 
Chaque jour semblait accroître encore mon 
amour pour Louise et son amour pour moi. 
L'union régnait dans la famille, elle succès 
couronnait nos grandes entreprises de com- 
merce. 

Depuis long- temps je n'avais pas de nou- 
velles de Geneviève; je reçus d'elle une 
lettre fort triste. Les deux orphelins, tout-à- 
fait oubliés par leur oncle , privés de toute 
éducation , étaient livrés à des domestiques 
qui ne leur épargnaient pas les mauvais 
traitemens. Ces enfans chérissaient Gène- 



IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 189 
viève comme une mère ; mais il ne leur 
était pas toujours permis de se réfugier près 
d'elle. Un ancien valet qui commandait au 
château menaçait de la chasser : elle pleu- 
rait amèrement. 

Jamais je n'avais oublié ces orphelins. 
Souvent les paroles de leur mère : Ils 
ont de grandes réclamations à faire , 
étaient revenues à ma pensée ; souvent j'avais 
regretté de ne pouvoir entreprendre des 
recherches pour éclaircir leur sort. Les dé- 
tails que la bonne Geneviève me donnait avec 
naïveté m'attendrirent et m'indignèrent. 
Je me livrai à mille réflexions. Il n'y avait 
que moi sur la terre qui pût servir d'appui 
à ces malheureux enfans. Eloignés de leur 
pays , inconnus... , si je les*abandonnais , ja- 
mais ils ne sortiraient de leur situation 
misérable. Les embarras qui naguère m'oc- 
cupaient tout entier n'existaient plus. Par 
ma fortune, par la considération qu'on 
m'accordait , j'étais en état de craindre peu 
les intrigues d'un homme puissant. Sans 
doute bien des gens me blâmeraient de me 
mêler d'une affaire qui m'était étrangère : 






V 



K 



190 JACQUES FAUVEL. 

que m'importaient leurs froids raisonnemens 
et leurs lâches calculs! Ces enfans souffraient, 
je pouvais les secourir ; n'avais-je pas un 
devoir à remplir envers eux ? Le hasard 
voulait que, par un étrange concours d'évé- 
nemens , ils eussent contribué au bonheur 
de ma vie... Il me semblait que leur mère , 
en mourant, me les avait légués, et qu'ils 
faisaient partie de ma famille. 

Cependant, je devais mettre une extrême 
prudence dans une affaire qui peut-être 
causerait de vives inquiétudes à Louise , à 
ses parens. Je consultai mon oncle le pasteur, 
et ne communiquai mon projet qu'à lui 
seul. Dans sa réponse, le vertueux Paul 
Menars me recommandait de veiller à ne 
me laisser entraîner par aucun désir de ven- 
geance. Il m'approuvait de chercher à dé- 
couvrir si réellement les enfans de sir Arthur 
avaient des droits à réclamer , ainsi que l'an- 
nonçaient les dernières paroles de leur mère. 
« Examine avec impartialité , me disait-il ; 
« crains d'attaquer légèrement la réputation 
« de sir Rovers. Mais, s'il t'est démontré 
« que ces enfans sont victimes d'une trame 



IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 191 
w odieuse , la Providence te les confie : eru- 
« brasse leur défense ; ne te laisse arrêter 
« par aucun danger personnel , et que la 
« fermeté croisse avec les obstacles. » Je 
résolus de suivre ces conseils , et je com- 
mençai les démarches qui pouvaient m'é- 
clairer. 

Mes recherches dans Paris ajoutèrent 
peu de détails à ceux qu'on avait donnés à 
M. Dumarsy , lors de l'arrivée de Geneviève- 
Sir Rovers, naturalisé en France où ses 
biens étaient transportés , se faisait remar- 
quer par son orgueil , son luxe et ses mau- 
vaises mœurs. Il était de l'école de Rochester 
et autres spirituels et voluptueux Anglais, 
que la cour de Charles II voyait alors 
briller, vrais fanfarons de vices, poursui- 
vant près des femmes de scandaleux succès, 
amusant le prince , se raillant entre eux , 
méprisant souverainement tout ce qui n'est 
pas gentilhomme , impies , athées , se pi- 
quant de sévérité sur le point d'honneur , 
et trichant effrontément au jeu. On avait 
dit dans le temps à M. Dumarsy qu'un grand 
mariage allait réformer sir Rovers; ce grand 



S 



■7 



i 



1 






ig 2 JACQUES FAUVEL. 

mariage s'était fait, et n'avait point amené 
de réforme. Sa femme , élevée parmi les 
filles d'honneur de la reine Anne d'Autriche, 
passait pour avoir profité des leçons de 
celte cour où la galanterie se mêlait à 
l'intrigue. 

Je m'étais bien attendu que je n'obtien- 
drais pas en France des renseignemens im- 
portans ; j'avais écrit à deux banquiers de 
Londres , et à un commerçant de la Jamaïque 
où étaient nés les orphelins. Les réponses de 
Londres, toutes deux laconiques , m'appri- 
rent seulement que la famille de sir Rovers 
était originaire du pays de Galles. Je parvins 
à savoir le nom d'un négociant de cette 
province. Sa réponse, qui se fit long-temps 
attendre, me donna les détails suivans. 

M. Thomas Rovers, bon gentilhomme, 
ruiné sous le long parlement de Cromwell , 
avait eu deux fils, sir James et sir Arthur. 
Leur oncle maternel, le baronnet Lowinson, 
retiré dans ses terres, après avoir servi avec 
honneur dans la marine anglaise, désira 
faire élever près de lui un de ses neveux. 
H choisit le plus jeune, sir Arthur (c'était 



IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 1(J 3 
le père des orphelins). Le bon vieillard 
voyait un fils dans ce jeune homme. Mal- 
heureusement celui-ci avait une tête vive 
légère, des passions ardentes : il faisait des 
étourderies , son oncle les lui pardonnait • 
mais il finit par se déranger tout-à-fait , et 
partit avec le grade de lieutenant dans un 
régiment qui passait aux colonies. Bientôt 
on apprit qu'd s'y était conduit de la manière 
la plus déplorable. Ces nouvelles portèrent 
un coup mortel à M. Lowinson : sa fin eût 
été plus triste encore, si l'aîné de ses neveux 
sir James Rovers (celui qui s'était fait 
ensuite naturaliser en France ) , ne fût venu 
s'établir auprès de lui, édifier tout le pays 
par une conduite exem plaire, et prodiguer 
au vieux marin les soins de la plus tendre 
affection. M. Lowinson avait laissé sa for- 
lune à sir James, par un testament aussi ho- 
norable pour le neveu dont il avait à se 
louer , que déshonorant pour celui dont il 
avait à punir l'ingratitude. 

Ces détails m'étaient donnés sans passion: 
Je reconnaissais dans l'écrit qui les conte- 
nait tous les caractères oe la franchise et 
H. 



I 



1 



H 

■ 



i 9 4 ■ JACQUES FAUVEL. 

de l'impartialité. Tel était donc le résultat 
de mes longues recherches ! mes conjectures 
se trouvaient fausses ; j'avais eu tort de 
soupçonner sir Rovers. Certes il était cou- 
pable d'indifférence pour les enfans de son 
frère ; mais les biens de son oncle étaient 
à lui légalement. Je ne pouvais élever au- 
cune réclamation en faveur de ces malheu- 
reux orphelins ; ils avaient perdu tous leurs 
droits par les fautes de leur père. 

Tout à coup une idée vint préoccuper 
mon esprit. Le négociant du pays de Galles 
faisait l'éloge de la conduite et des mœurs 
de sir James Rovers : mais un homme si 
vicieux en France peut-il avoir été sincère- 
ment vertueux en Angleterre ? Non , il a 
fait l'hypocrite près de son oncle ; l'honnête 
négociant qui m'écrit est abusé , et puis- 
qu'il se trompe sur le conïpte de sir James 
dont il dit tant de bien, pourquoi ne se 
tromperait-il pas sur le compte de sir Arthur 
dont il dit tant de mal ? Un testament 
déshonorant pour sir Arthur! m'écrivait-on : 
je veux connaître ce testament. J'en deman- 
dai une expédition. On me l'envoya, et 



3 i 



II' PARTIE. — CHAPITRE XII. i 9 5 
presqu'en même temps je reçus une réponse 
de la Jamaïque. 

L'article essentiel du testament était 
ainsi conçu : 

« Et attendu que sir Arthur Rovers, mon 
« neveu , répondant à ma tendresse par l'in- 
« gratitude , a mené une conduite déréglée, 
« qu'il a fui clandestinement de l'Angle- 
« terre , laissant des dettes que j'ai eu la 
« faiblesse de payer; qu'arrivé dans les colo- 
« nies, il a totalement oublié sa famille, et 
« ne nous a jamais donné de ses nouvelles ; 
« attendu que, d'après les informations prises 
« par son frère sir James Rovers, et que 
« celui-ci n'a pu me cacher entièrement , 
a sir Arthur a contracté à la Jamaïque un 
« mariage avec une fille sans nom, sans 
« mœurs , et qui même antérieurement 
« avait vécu dans un état de domesticité ; 
« attendu que ledit sir Arthur, après avoir 
(f pris du service dans les armées de sa 
« majesté Britannique , a été ignominieuse- 
« ment chassé de son corps , pour cause 
« d'inconduile , scandale et déportemens , 
«< j'exhérède et prive à jamais de ma succès- 






MA 

H 



m 

■ 



196 JACQUES F AU Y EL. - 

« sion ledit sir Arthur Rovers , et les enfans 
<( nés ou à naître de ce mariage honteux et 
« clandestin qui lui mérite mon animad- 
« version , nommant et instituant pour mon 
« légataire unique et universel mon bien 
« aimé neveu sir James Rovers, de qui je ne 
« saurais trop récompenser les bons sér- 
ie vices et l'amitié. » 

Yoici la lettre que je reçus de la Ja- 
maïque. 

(( Monsieur, les renseignemens que vous 
« me demandez renouvellent mes regrets. 
« J'ai connu beaucoup sir Arthur Rovers ; 
(( il me sera doux de parler de lui , et de 
« rendre justice à sa mémoire. 11 venait 
« d'arriver dans la colonie, lorsque je le 
« rencontrai chez M. Harley, ancien ma- 
te gistrat , homme fort estimé , qui , peu 
« de temps après , lui accorda sa fille en 
ci mariage. M. Harley m'avait fait l'honneur 
« de me consulter; et, comme je m'étais plu 
« à dire tout le bien que je pensais de sir 
« Arthur, le service dont il se crut rede- 
a vable envers moi nous lia d'une étroite 
(c amilié. Chaque jour que je passais dans son 



II e PARTIE. — CHAPITRE XII. î 97 
« intimité me donnait plus d'estime pour 
« son caractère et pour sa conduite. J'ai 
« été souvent le confident de ses chagrins. 
« Il ne parlait qu'avec une vive reconnais- 
« sance d'un oncle qui l'avait élevé , et qui 
(f se nomme M. Lovrinson. Il s'exagérait 
« beaucoup quelques torts de jeunesse 
a dont il était cruellement puni. Son oncle 
« irrité lui avait envoyé par son frère un 
« brevet d'officier, et l'ordre de s'éloigner 
« pour toujours. Plusieurs circonstances 
« pouvaient faire penser que ce frère avait 
« cherché à le perdre dans l'esprit d'un 
« parent fort riche ; toutefois , sir Ar- 
ec thur repoussait de tels soupçons. Il 
« écrivait à son oncle, ne recevait au- 
(( cune réponse, et s'en affligeait amère- 
« ment. Il cachait avec soin ses peines 
« à sa femme dont le bonheur lui était 
« si cher. Jamais femme n'a mieux mé- 
a rite l'estime et la tendresse de son mari. 
(( C'était par ses excellentes qualités qu'elle 
« avait captivé le cœur de sir Arthur et 
« fixé son choix; elle n'était pas riche : 
a M. Harley jouissait de tous les genres de 



m 






1 



■ 



VÊm 



m 



J98 JACQUES FAUVEL. 

« considération ., excepté de celui que donne 
« la fortune. Déjà la naissance de deux 
« enfans avait mis le comble à la félicité 
« de madame Rovers, quand l'événement 
« le plus affreux nous accabla. Sir Arthur, 
« estimé, chéri de ses chefs et de ses cama- 
« rades , venait d'être nommé capitaine ; 
« un soulèvement éclata dans la colonie : 
(f il fut envoyé avec deux compagnies pour 
« le réprimer. Sa prudence , sa fermeté , la 
« réputation dont il jouissait, le dispensèrent 
« de recourir à la force ; il triompha par la 
« persuasion. Tout était apaisé, il revenait 
(f tranquille ; un coup de feu parti d'une 
« habitation isolée l'étendit mort. Toute la 
« colonie le pleura ; les nombreux témoi- 
« gnages de bienveillance et de regret que 
« les chefs militaires , les magistrats et les 
« principaux habitans donnèrent à madame 
« Rovers ne furent pour elle qu'une con- 
k solation bien faible. Peu de semaines après, 
« elle perdit son père : ses enfans lui firent 
« supporter la vie. J'ignore quel est mainte- 
« nant leur sort et le sien ; il y a près de six 
« ans que faisant, par amour maternel , un 



II e PARTIE. — CHAPITRE XII. 199 
« dernier sacrifice , elle quitta la Jamaïque 
« pour aller en Angleterre conduire ses en- 
« fans à la famille de son mari. Que sont-ils 
« devenus ? existe-t-elle encore ? je n'ai 
u reçu aucune nouvelle , et j'ai fait d'inu- 
« tiles tentatives pour en apprendre. Vos 
« questions semblent annoncer que leur 
u destinée ne vous est pas inconnue; veuillez, 
« monsieur , me tirer d'une pénible incer- 
« titude ; et, si je puis être de quelque utilité 
« à madame Rovers , à ses enfans , disposez 
a entièrement de moi. » 

Quelles sensations j'éprouvai en lisant cette 
lettre , et surtout en la comparant au fatal 
testament ! Voilà donc enfin un témoignage 
favorable à sir Arthur ! Tous mes pressen- 
timens sont justifiés, et ces enfans sont vic- 
times d'une horrible imposture. Mon âme se 
soulevait d'indignation. «Eh quoi!» disais-je 
en tenant d'une main le testament et de 
l'autre la lettre de la Jamaïque , « on a forcé 
« sir Arthur à s'expatrier, et on prétend 
« qu'il a fui par inconduite ! On lui repro- 
« che un mariage honteux , et il a fait un 
« mariage honorable ! Il est tombé en sau- 



■ 



ïmÊt 
I 



200 JACQUES FAUVEL. 

« vant la colonie d'une sédition , et on 

« l'accuse d'avoir été chassé de son corps 

« avec ignominie ! Perfide sir James, 

« c'est à présent que je vous tiens. Nous 
« verrons si votre pouvoir, vos richesses 
« feront taire la justice et la vérité. Vaine- 
« ment, pour couvrir votre bassesse, avez- 
« vous employé tour à tour l'hypocrisie 
« et l'impudence ; j'arracherai tous vos 
« masques, et je mettrai à nu votre hideuse 
« turpitude. » 

Mais mon intime conviction ne suffisait 
pas ; il fallait des preuves légales. J'écrivis 
à la Jamaïque pour demander des pièces 
constatant tout ce qui m'était annoncé sur 
la conduite , le mariage et la mort de sir 
Arthur. Je pris des renseignemens sur la 
fortune de M. Lowinson ; il avait laissé plus 
de cinquante mille livres sterling. Un de 
ses frères , professeur à l'université de Cam- 
bridge , existait encore ; j'entrai en corres- 
pondance avec cet homme estimable qui ne 
put me donner aucune lumière nouvelle , 
mais qui me témoigna beaucoup d'intérêt 
pour les enfans de son neveu. 11 me fallut 



201 



IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 
attendre onze moislespièces delà Jamaïque; 
enfin elles arrivèrent. 

Résolu d'agir sans retard contre sir Rovers, 
je pensai qu'il était temps de confier à 
Louise, à sa famille, ce que j'avais fait et 
ce que j'allais faire. M. Dumarsy, en m'é- 
coutant , devint soucieux ; sa femme , qui 
d abord m'approuvait avec chaleur , tomba 
bientôt dans de vives alarmes ; mais Louise 
me sut gré de mes efforts en faveur de ces 
orphelins qui lui rappelaient tant de sou- 
venirs; et m'aidant à calmer ses parens, elle 
réussit à leur inspirer ses généreuses espé- 
rances. 



I 



202 



JACQUES FAUVEL. 



■ ^"""«W^VVVVVVVVVVVVVVWVVVWW^^ 



VWW^VW 



CHAPITRE XIII. 



Sir Rovers. 






Je désirais employer avec sir Rovers les 
moyens de conciliation ; mais ayant besoin 
de savoir quel appui me donneraient les 
lois, s'il n'avait pas la prudence d'éviter un 
éclat, je m'adressai à M. Théry , avocat 
dislingué. L'affaire lui parut difficile et 
grave ; il réunit plusieurs de ses confrères. 
La consultation se fit sous des noms sup- 
posés. Les avocats estimèrent qu'on était 
fondé à commencer une instance, et à 
demander que le testament fût cassé pour 
cause de suggestion de la part du légataire. 

Alors , j'écrivis à sir Rovers. Je lui fis 



W PARTIE. — CHAPITRE XIII. ao3 
connaître mes démarches et leur résultat. 
Je le priais de choisir un jour dans la se- 
maine, pour venir chez M. Théry, où je lui 
communiquerais les pièces que j'étais par- 
venu à recueillir ; et je m'engageais à garder 
le secret le plus absolu sur toute celte affaire, 
s'il voulait ne prendre conseil que del'équité. 

La semaine s'écoula sans que j'eusse de 
réponse. Mon avocat écrivit à son tour : 
il indiquait à sir Rovers un rendez -vous 
pour le lendemain , en lui annonçant que si 
nous n'avions pas l'honneur de le voir, je 
commencerais le surlendemain les poursuites 
nécessaires pour assurer les droits des orphe- 
lins dont j'embrassais la défense. 

A l'heure indiquée, parut une espèce 
d'homme d'affaires , d'intendant ou de 
procureur , qui , avec un air d'importance 
assez grotesque , nous apprit qu'il venait de 
la part de sir James Rovers. Je déclarai que 
je ne pouvais traiter qu'avec sir Rovers 
lui-même; et que, pour lui donner une 
dernière preuve de modération , je le laissais 
libre encore de décider si je lui parlerais 
chez mon avocat ou devant les tribunaux. 



1 



■ 



I 

I 

I 



I 



204 JACQUES FAUVEL. 

« Veuillez le prévenir , dis-je à son envoyé, 

« que je l'attends icr demain , à la même 

« heure. » L'émissaire fit des phrases , se 

fâcha, s'apaisa et prit congé' de nous. 

Le lendemain, nous vîmes enfin arriver sir 

Rovers. 

Il entra, la tête haute, plus fier , plus ar- 
rogant que jamais. Il salua fort légèrement 
M. Théry. K Eh bien ! qu'est-ce ? que veut 
« encore monsieur? » dit-il en s'asseyant et 
en jetant sur moi un coup d'œil dédai- 
gneux. « Expliquez-vous, je ne peux vous 
a donner qu'un moment. » M. Théry, 
blessé d'un pareil ton, se contint et lui 
rappela qu'il était question de graves intérêts; 
du sort des enfans de son frère , et du tes- 
tament de son oncle. — a Eh bien! ce testai 
« ment ? il renferme les volontés de mon 
« oncle. Ces enfans ? j'ai soin d'eux. Il est 
« fort singulier que l'on s'occupe ainsi de 

« ma famille H y a quelques années, 

« monsieur s'est attiré un événement fa- 
ce cheux.... J'allai à son secours; mais sous 
« la condition qu'il cesserait de me fatiguer, 
« et ne se mêlerait que de ses affaires. — 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIII. 2 o5 
« Monsieur, répondis-je avec calme, je 
« n'ai point accepté de condition , et je 
<f n'en accepterai jamais qui m'empêchent 
« de servir des infortunés dont le sort 
a ne peut être changé que par mon dé- 
« vouement. » Alors, je lui exposai les 
motifs de ma conduite; je lui racontai, plus 
en détail que je ne l'avais fait dans ma lettre , 
mes longues et nombreuses recherches. Il 
se levait , marchait , s'asseyait , tantôt me 
regardant avec fierté , tantôt affectant lin- 
différence et la distraction. Souvent il fut 
près de m'inlerrompre ; mais la justice de 
ma cause me donnait un ton d'autorité qui 
le força de m'entendre. Je terminai mon 
récit en mettant sous ses yeux les pièces 
que j'avais reçues de la Jamaïque. Il pâlit, 
les repoussa d'abord ; puis les parcourant 
avec une fureur concentrée : « Monsieur, 
« me dit-il, vous êtes un homme bien actif, 
« bien acharné ; » et cessant de se contenir : 
« Quelle horreur... ! C'est une folie; <r est le 
« délire de la haine. Que prouve tout cet 
« amas de mensonges , si ce n'est la passion 
« qui vous anime contre moi?-~SirRovers, 



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ào6 JACQUES FAtVEL. 

« je n'ai point de passion : si j'en avais , les 
« tribunaux retentiraient déjà du bruit 
« scandaleux que produira cette affaire, 
cr à moins que vous n'ayez la sagesse d'en 
« arrêter le cours. Vous pouvez encore 
« prévenir tout éclat. Il est évident que 
« votre oncle fut trompé j prouvez que vous 
« étiez trompé comme lui ; empressez- vous 
« de jouer un noble rôle, en publiant voùs- 
(( même que votre frère ne méritait point de 
« perdre l'affection de ses procbes. Si vous 
« rejetez ce parti, le seul qui soit hono- 
« rable pour vous , ne trouvez pas étrange 
« que je réclame justice en faveur de ceux 
« à qui vous la refusez. Je me voue à la 
« défense des enfans de votre frère ; rien 
« ne pourra ni me détacher, ni me distraire 
« de leur cause : les lois les protégeront , 
« et, fussent-elles impuissantes, je vous 
« appellerais au tribunal de l'opinion qui 
(( ferait peser le déshonneur sur votre tête — 
« Pardon , sir Rovers , mon dessein est 
« de vous éclairer , non de vous irriter ; 
a mais voici les conditions que je mets 
a à mon silence. Vous déclarerez, dans 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIII. 207 
« un acte légal, que vous et M. Lo- 
« winson, vous avez été induits en erreur 
« sur la conduite de votre frère. Vous 
a renoncerez au bénéfice du testament, et 
« les biens seront partagés entre vous et 
« les enfans de sir Arthur. Vous remettrez 
o la tutelle à votre oncle , M. le professeur 
« Lowinson. Je ne me départirai d'aucune 
« de ces conditions, et je vous donne un délai 
« de quinze jours pour vous déterminer. 
« — Quelle audace , s ecria-t-il ! Des con- 

« dilions....! à un homme comme moi 

« par un homme comme vous ! Si l'on 

« n'y met ordre , les bourgeois de Paris vont 
« devenir aussi lurbulens que les bourgeois 
« de Londres. Mais pardon à mon tour, 
« M. Fauvel , ajouta-t-il avec un rire amer; 
(f je dois vous rendre grâce des quinze 
« jours que vous voulez bien m'accorder : 
« peut-être , avant ce temps , aurez-vous de 
« mes nouvelles. Monsieur l'avocat, je vous 
« salue. » Il sortit. 

Pendant deux ans, je m'étais donné bien 
des peines pour servir les enfans de sir 
Arthur; pendant quinze jours, leur oncle 



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IV 



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Ni 
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208 JACQUES FAUVEL. 

s'en donna presque autant pour faire e'chouer 

mon projet. 

J'avais rencontré souvent au contrôle 
général M. de Saint-Hubert , ce premier 
commis si curieux d'approcher et d'obliger 
les grands, et qui s'était empressé de me 
proléger , quand il avait vu que le ministre 
me protégeait. Un matin , d'assez bonne 
heure, il arriva chez moi. Il avait un air im- 
portant, mais amical. « Je viens vous rendre 
« un service , me dit-il ; c'est de mon propre 
« mouvement; je n'y suis excité par per- 
« sonne ; c'est votre seul intérêt qui m'a- 
(( mène. » A la manière dont il disait qu'il 
venait de son propre mouvement, je pensai 
qu'il était envoyé par quelqu'un. « Vous 
« savez, coulinua-t-il , que je passe ma vie 
« dans la société des personnes les plus dis- 
« tinguées; je suis fort bien avec un grand 
« seigneur , homme plein de mérite et très 
« estimé, sir Rovers. J'oblige tous les jours 
« quelques-uns de ses protégés. Avec quel 
« chagrin ai- je appris hier, par certains mots 
« qui lui sont échappés , qu'il a gravement à 
(( se plaindre de vous ! Prenez garde , mon 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIII. 20g 
ce cher, vous êtes compromis : je suis vrai- 
ce ment inquiet de votre position. — Je vous 
« sais gré de votre inquiétude , répondis-je ; 
« mais rassurez-vous ; dans cette affaire les 
t< plus grands dangers ne seront pas pour 
(tmoi. — Ah! que me dites-vous? Je ne 
(( sais pas de quoi il s'agit ; mais vous seriez- 
(( vous flatté d'avoir raison contre sirRovers? 
(( : — Pourquoi non , si je puis prouver qu'il 
« a tort? — Vous ne le prouverez pas ; et 
« quand vous le prouveriez... : un homme 
« de qualité brave tous les propos; mais vous, 
(( qui avez besoin d'être considéré, on vous 
(( traitera de mauvaise tête et de brouillon. 
(( — Un brouillon, dis-je en souriant, est 
(( un homme qui porte le désordre dans les 
(( affaires ; moi je veux y mettre l'ordre. — 
<( L'ordre veut que chacun se tienne à sa 
« place. Occupez-vous de votre commerce ; 
(( il va fort bien : que désirez-vous de plus? 
« C'est aux gens riches que vous devez l'ac- 
« tivité de votre manufacture. Quand vous 
« les irriterez, quand on aura prévenu contre 
« vous la cour et la ville, pensez-vous que 
« vos affaires n'en souffriront pas? Elles iront 

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a en déclinant ; alors , vous regretterez de 
<( n'avoir pas écouté ma prudence , et vous 
« sentirez que vous êtes dupe. — J'appelle 
« dupes , les gens qui n'osent remplir leurs 
« devoirs. — Ne vous laissez donc pas aller 
« à ces idées romanesques qui ont quelque 
« chose d'honnête en apparence, mais qui 
« n'en sont pas moins extravagantes. Ré- 
« pondez à ma question : sir Rovers est-il un 
« grand seigneur? — Je n'ai jamais songé a 
« contester ses titres. — Eh bien I que vou- 
er lez -vous faire? Vous ne connaissez pas 
« le monde; je le connais, moi : il ne faut 
« jamais se brouiller avec les grands. 
« Savez-vous jusqu'où peut aller leur ven- 
« geance ? elle n'a de bornes que celles de 
« leur crédit. Ne vous fiez pas sur notre 
« protection. M. de Colbert , qui vous a si 
c< généreusement obligé , et qui peut vous 
« obliger encore , veut qu'un fabricant ne 
« se mêle que de sa fabrique : il vous reti- 
« rera sa bienveillance. Vous êtes protes- 
« tant ; M. de Louvois croira sans peine tout 
« ce qu'on lui dira contre vous. Sir Rovers 
« est puissant , sa femme est fort bien en 



IP PARTIE. — CHAPITRE XIII. a*r 
a cour, passablement intrigante; ils n'ont 
« besoin que d'un mot pour se délivrer de 
« vos criailleries. — k.h ! M. de Sainl- 
« Hubert , grâce pour nous autres bour- 
« geois ! laissez-moi penser qu'un mot ne 
« suffit pas pour étouffer nos justes plaintes. 
« Le nom de sir Rovers , ses grands biens , 
« ses alliances , lui donnent sans doute un 
« rang fort imposant. Mais d'utiles travaux 
« m'ont acquis une fortune bonorable ; 
a l'estime de tous les commerçans m'envi- 
« ronne : moi aussi, j'ai un rang dans le 
« monde. Que sir Rovers soit fier de sa 
« situation ; je sens la dignité de la mienne. 
« — Vous vous perdez!;) s'écria- t-il en pre- 
nant un air attendri : « songez à votre fa- 
ce mille. Je n'aurai l'esprit en repos que si 
« vous m'acceptez pour médiateur. » Je le 
remerciai en lui disant que je n'avais nul 
besoin d'intermédiaire; et j'ajoutai , sans y 
mettre trop d'intention , que sir Rovers pou- 
vait se dispenser d'en employer avec moi. 

Quelques jours après cette visite , je fus 
invité à dîner cbez un des premiers ban- 
quiers de Paris , avec qui j'avais peu de 



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5.12 JACQUES FAUVEL. 

relations. Quelle fui ma surprise, lorsqu'à 
peine arrivé j'entendis annoncer madame 
Rovers , cetle femme si bien en cour et 
passablement intrigante ! Elle était fort belle, 
et n'avait point cet air dédaigneux que mon 
imagination aurait pu luî supposer. A table, 
je fus placé entre elle et la maîtresse de la 
maison. Madame Rovers parla beaucoup ; 
elle amena la conversation sur les arts, sur 
l'industrie. Son mari lui avait tant vanté 
les avantages que l'Angleterre tirait de ses 
fabriques et de sa marine , qu'elle était 
ravie de voir ses compatriotes rivaliser avec 
les étrangers. Elle regardait les négocians 
comme des hommes très importans dans 
l'Etat : en Angleterre ils ne dérogent pas, 
il devrait en être de même partout. Des 
éloges donnés au commerce en général , 
elle passa tout naturellement à l'éloge de 
quelques commerçans et au mien. Je ré- 
pondis avec politesse , et elle ne laissa pas 
échapper une occasion de m'adresser des 
mots agréables. 

Après dîner, on descendit au jardin. 
Madame Rovers, avec cette aisance qui 



IMPARTIE. — CHAPITRE XlII. 2,3 
n'appartieni qu'aux dames de la cour, prit 
mon bras et fit quelques tours de prome- 
nade, en parlant de choses indifférentes. 
Puis, s'éloignant sans affectation de la com- 
pagnie, elle se trouva seule avec moi sous 
un berceau, s'assit négligemment, me fît 
asseoir près d'elle, et me regardant de l'ail- 
le plus aimable : a C'est donc vous , 
« monsieur, me dit-elle, qui voulez cha- 
« griner ce bon sir Rovers? Ah! c'est 
« bien mal; d'autant plus que depuis long- 
er temps je m'intéresse à vous. J'ai su le 
« malheureux événement qui vous est arrivé 
« peu avant mon mariage , et dont M. Ro- 
« vers élail bien innocent, je vous assure... 
'( Vos succès m'ont causé une véritable 
« satisfaction.... Ne vous plaisez donc pas 
« à prendre une si mauvaise opinion des 
« gens.... Ces chers en fans du frère de mon 
« mari! nous ne les abandonnerons certai- 
« nement pas.... Moi, je les aime comme 
« une mère.... Que pourrions -nous faire 
« pour eux et pour vous ? » Elle nie 
parla du plaisir qu'elle aurait à voir sir 
Rovers m'aider de son crédit en France , 



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214 JACQUES FAUVEL. 

employer pour moi les relations qu'il avait 
conservées en Angleterre. « Quant à ces 
« chers enfans , ajouta-t-elle , il est évident 
« que leur oncle ne leur doit rien. Vous 
« concevez que nous serions parfaitement 
« en mesure de faire repentir quelqu'un 
« qui se déclarerait notre ennemi ; mais lais- 
« sons cela. Ces orphelins vous intéressent ; 
« quelles seraient vos vues? quels arran- 
« gemens auriez- vous à proposer?» Jusque 
là je n'avais répondu que d'une manière 
vague. A ces derniers mots, tout en lui 
témoignant beaucoup d'égards et de regrets, 
je dis que j'avais eu l'honneur d'annoncer à 
sir Rovers à quelles conditions il pouvait 
terminer un triste débat. « Ah! » reprit-elle 
d'un ton languissant, k c'est la haine, c'est 
« la vengeance qui vous animent. Pourquoi 
« nourrir des sentimens si peu faits pour un 
« cœur généreux? Il est si pénible de haïr! — 
« C est un tourment que je ne connais pas, 
« répondis-je.— Que votre âme a de noblesse! 
a je veux vous voir souvent, M. Fauvel.... 
« Vous ne savez pas à quel point j e vous estime . 
« Si mon mari a des torts envers vous , moi 



II» PARTIE. — CHAPITRE XIII. 2i5 
«je n'en ai pas.. . Je serais bien fâchée 
« d'en avoir.... » L'expression de sa voix 
et de ses regards m'e'tonna , m'interdit. Je 
ne sais comment elle interpréta mon silence; 
mais elle ajouta d'un air encore plus tendre: 
« Je veux effacer de votre souvenir l'évé- 
« nement dont vous avez été victime. — 
« Eh! madame, lui clis-je vivement, loin 
« de me plaindre de cet événement, je 
« m'en félicite. — En vérité! et pourquoi? 
« — Je lui dois d'avoir épousé la femme 
« qui fait le bonheur de ma vie, que 
« j 'aime , que je ne cesserai jamais d'aimer. . . 
« — C'est fort touchant , » dit-elle en se 
levant avec dépit. « Il serait fâcheux que ce 
« bonheur fût troublé... Toutefois, s'il en 
« était ainsi , souvenez-vous que c'est vous 
« qui l'auriez voulu. » Elle alla vers quel- 
ques personnes de la société qui s'appro- 
chaient. On rentra au salon, on se mit au 
jeu : madame Rovers était d'une humeur 
détestable , et ne cessait de me lancer des 
regards menaçans. 

Cependant, son mari multipliait les visites 
chez toutes les personnes en crédit, chez 



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216 JACQUES FAUYEL. 

les ministres et chez les agens subalternes 
du pouvoir. Il tentait d'employer le moyen 
qui déjà une fois lui avait réussi. Je ne re- 
doutais point ses efforts; il n'osait expliquer 
pourquoi il m'en voulait, et il lui était trop 
difficile de faire croire sur parole aux torts 
imaginaires dont il m'accusait. Je n'en eus 
pas moins à souffrir de ses démarches : elles 
portèrent la désolation dans ma famille ; je 
ne voyais plus autour de moi qu'alarmes et 
que terreur. Non, les plus fâcheux événe- 
mens de ma vie ne m'avaient pas soumis à 
ces rudes épreuves. Madame Dumarsy, 
toute en larmes , vint un matin me supplier 
de renoncer à mon projet , de ne pas immo- 
ler son repos à l'intérêt des deux enfans que 
je m'obstinais à défendre; elle était secondée 
par son mari , et je vis Louise s'abandonner 
à la crainte. Je restai calme, j'allai à mon 
secrétaire, j'y pris une lettre ; c'était la ré- 
ponse que j'avais reçue de mon oncle le pas- 
teur, après l'avoir consulté sur mon projet 
de servir les enfans de sir Arthur. Je lus 
cette lettre à ma famille. Les tendres re- 
commandations de prudence qu'elle conte- 



II' PARTIE. — CHAPITRE XIII. 217 
liait, le caractère de modération et de sagesse 
dont elle était empreinte, donnèrent une 
force imposante à ces derniers mots : Mais 
s'il t'est démontré que ces orphelins sont 
victimes d'une trame odieuse , la Pro- 
vidence te les confie; embrasse leur dé- 
fense , ne te laisse arrêter par aucun 
danger personnel , et que ta fermeté 
croisse avec les obstacles. A ces pa- 
roles d'un homme révéré , monsieur et ma- 
dame Dumarsy gardèrent le silence ; et 
Louise, en m'embrassant, me promit d'avoir 
du courage. 

Sir Rovers se repliait comme un serpent. 
Le délai que je lui avais donné expirait dans 
deux jours : il m'envoya l'homme d'affaires 
qui l'avait précédé chez mon avocat; et cet 
homme eut soin de choisir, pour me rendre 
visite , une heure où il était sûr de ne pas 
me rencontrer. A mon retour, je trouvai la 
famille dans la joie. « Tout est fini, tout 
« est arrangé ! » s'écriaM. Dumarsy dès qu'il 
m'aperçut. Ma femme et sa mère ac- 
coururent au-devant de moi, en me félici- 
tant. On m'apprit enfin qu'une personne 



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1 



21 8 JACQUES FAITVEL, 

était venue de la part de sir Rovers annoncer 
qu'il assurait six mille livres de rente à 
chacun des deux enfans , et qu'il leur ferait 
quitter la campagne pour les loger dans 
son hôtel. L'homme d'affaires, qu'on avait 
fort bien accueilli, devait revenir, et me con- 
firmer ces grandes nouvelles. Il me fallut 
un pénible effort sur moi-même pour dér 
traire tant de joie. Je ne pouvais consentir 
à cette justice incomplète; et je signifiai à 
l'émissaire, quand il revint, que le surlende- 
main , à sept heures du soir, j'attendrais sir 
Rovers chez mon avocat pour savoir définir 
livement s'il acceptait 'ou s'il refusait mes 
conditions, 

Sir James parut à ce rendez-vous, tou- 
jours fier , mais sombre et soucieux. Les 
hommes qui ont de l'orgueil devraient en- 
core plus que les autres se préserver de 
bassesse dans leurs actions : quel supplice 
pour eux quand ils sont contraints de s'hu- 
milier ! « Je veux être généreux , » nous 
dit-il en cherchant à renfermer son trou- 
ble ; « je donne aux enfans de mon frère la 
« moitié des biens que j'ai reçus de M. Lo- 



II» PARTIE. — CHAPITRE XIII. 219 
« winson. En conséquence, il est inutile 
« que j'annule le testament, et je con- 
« serve la tutelle. Le sort de ces enfans 
« est assuré ; ils seront riches , et ils le 
« seront par des moyens honorables pour 
(( moi. » Sa voix s'altérait ; on voyait qu'il 
se sentait vaincu , tout en s'efforçant de 
prolonger une lutte inutile. « Je souffre de 
« ne pouvoir rien céder, répondis-je. La 
« mémoire de votre frère, celle de sa femme, 
« ne doivent pas rester flétries; et il est 
« nécessaire que la tutelle passe en d'autres 
« mains. Peut-être vous serait-il pénible de 
« vous décider en ma présence; je vous laisse 
« avec mon avocat. Ne repoussez point ses 
« conseils : demain , j'en appellerais à l'é- 
ic quité des juges et du public; ce soir, vous 
« êtes libre encore de couvrir vos torts d'un 
« voile impénétrable. » Je me retirai. Deux 
heures après M. Théry vint m'annoncer 
qu'à la suite de beaucoup d'hésitations sir 
Rovers avait reconnu qu'il fallait se résoudre 
à ce que je demandais. 

Le testament fut annulé , et le respectable 



220 



■ 



1 



JACQUES FAUVEL. 
professeur de Cambridge fut nommé tuteur 
des enfans de sir Arthur. 

Monsieur et madame Dumarsy me remer- 
ciaient de n'avoir pas écouté leurs craintes ; 
Louise voulut revoir les enfans avant qu'ils 
allassent chez leur tuteur. Ils vinrent à Pa- 
ns avec la bonne Geneviève, qui avait eu 
besoin d'une patience angélique pour obte- 
nir qu'on la laissât près d'eux. Au milieu de 
sa joie , elle sentait un vif chagrin de 
quitter son pays ; mais elle ne voulut point 
se séparer des deux orphelins qu'elle avait 
adoptés la première. 



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FIN DU SECOND VOLUME. 



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TABLE DES CHAPITRES 



DU DEUXIÈME VOLUME. 



SUITE 

DE LA 

PREMIÈRE PARTIE. 

Chapitre XXV. Fauvel secré- 
taire Pag. 1 

Chapitre XXVI. Fauvel chez un 
financier. . . . 1 .... i3 

Chapitre XXVII. Petites ressour- 
ces de Fauvel.. '. 24 



1 

1 



222 



TABLE DES CHAPITRES. 
Chapitre XXVIII. M. Dumarsy et 
sa famille 3_ 

Chapitre XXIX. Arrivée de deux 
orphelins. . ; 5 Q 

Chapitre XXX. Changement dans 
l'existence de Fauvel. . ... 61 



SECONDE PARTIE. 



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Chapitre I er . Fauvel prisonnier d'E- 
tat. ...'.; Qrj 

Chapitre II. Premier jour de li- 
berté. ......... 85 

Chapitre III. Grand événement. . g3 
Chapitre IV. Suite du précédent. .: 101 
Chapitre V. Les prêteurs et les pro- 
tecteurs . ; , .no 

Chapitre VI. Nouveaux efforts. 
Premiers succès. ; 7 . .12/ 

Chapitre VIL Espérances réalisées. 1 35 



TABLE DES CHAPITRES. 223 

Chapitre VIII. Mariage. Nouvelles 
de plusieurs personnes qu'on a 

perdues de vue i45 

Chapitre IX. Commencement de for- 
tune ' . . . . i55 

Chapitre X. Embarras. Secours. . 166 
Chapitre XI. Scènes de ménage. . ij/\. 
Chapitre XII. Premier usage de la 

prospérité de Fauvel 188 

Chapitre XIII. Sir Rovers. . . . 202 



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FIN DE LA TABLE DES CHAPITBES. 



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