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Full text of "Théâtre persan : choix de tèaziès ou drames"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE ■ GENEVIEVE 



D 910 593960 2 



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1 BIBLIOTHEQUE 
IsAINTE | 














1 GENEVIEVE 


















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BIBLIOTHEQUE ORIENTAL!! ELZEVIRIENXE 
XIX 



THEATRE PERSAN 



1 BIBLIOTHEQUE 
IsAINTE | 
1 GENEVIEVE 


■ 











PUBLICATIONS DC HEME AUTEUR 

En uatte Chez V Edit cur ERNEST LEROUX 
rue Bonaparte, 28, a Paris 



"X/VJWWVU^ 



Specimens of the popular poetry of Persia, etc., printed 
tor the oriental translation tnnd of the Royal asiatic 

S ociety. London, 1842, in-8. 
De I 'Eleve des Vers a Soie en Perse. Paris, 1843, in-8. 
he Guilan, on les Marais Caspiens. Paris, i85i, in-8. 
Excursion aux Pyles Caspiennes. Paris, i85i, in-8. 
Le Khoracan et son lieros populaire. Paris, i852, in-8. 
Le Decatir on Extraits des livres sacres des Mahaba- 

diens. Pans, i852, in-8 (publie aux frais del'Etatl. 
Grammaire persane ouprincipes de I'iranienmoderne, 

accompagnes de fac-simile. pour servir de modeles 

d ecnture et de style de la correspondance diplomatique 

et famihere. Paris, i852, in-8 (publie aux frais de l'Etat). 
Le Drogman turc. Donnant les mots et les phrases les 

plus necessaires pour la conversation. Paris, 1S54. 
Etude's philologiques sur la langue kurde (dialecte 

_5ulefmanfe), .•grammaire et prononciation. Paris, 1857. 
Legendes slaves du moyen age (1 169-1237). Les Nemania, 

viesde saint Simeon et de saint Sabba, traduction du 

paleoslave en-'francais, avec texte en regard. Paris, 

i858, iri-4. 
Conies des paysans'et des pdtres slaves, traduits en fran- 

cais et rapproches de leur source indienne. Paris, 1864, 

m-12. ' ,S ' 

Grammaire paleoslave, suivie de Textes paleoslaves. 

Paris, 1869, in-8 (publie aux frais de l'Etat). 
A Complete Dictionary English and Polish and Polish 

and English with a Grammar. Paris, 1874, 008 pases. 

if edition, in-8. & 

Etudes bulgares. Paris, Ernest Leroux, 1875. 
L Amour d'une fee (Pen). Traduit du persan et publie en 
r feuinetonsdu Moniteur universel de France. i856. 
Theatre persan, traduit pour la premiere fois sur les ori- 

ginaux, avec une introduction. 1 vol. in-iS, elzevir. 

Paris, Ernest Leroux, 1878. 5 fr. 
La Chanson historique des populations de I'Ukraine, 

traduit pour la premiere fois sur les textes slaves. 1 vol. 

m-S. Paris, Ernest Leroux, 1878. 7 fr. 5o. 



^ 






THEATRE PERSAN 



CHOIX DE TEAZIES 



OU DRAMES 

Traduits pour la premiere fois du persan 
Par A. CHODZKO 

Charge de coins au College de Fran 




PARIS 
ERNEST LEROUX, EDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOCIETE ASIATIQUE DE PARIS 

DE LECOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC. 

28, RUE BONAPARTE, 28 



1878 



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PREFACE 



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. es Persans ont des dratnes, des 
J4. spectacles et toute une litte'rature 
dramatique, ce qui pourrait bien 
etonner les Orientalistes.Nous nous 
etonnons a notre tour que, dans un aussi 
grand nombre de savants, de touristes 
qui etudient et observent l'Orient, nous 
ne connaissons personne qui, avant nous 
ait signale ce fait litte'raire si remarqua- 
ble. Quelques voyageurs ayant eu l'oc- 
casion d'assister eux-memes aux repre'senta- 
tions publiques, lors des solennite's du mois 
de Moharrem,.en ont rendu compte, mais 
ils l'ont fait d'une maniere si vague et si 
incomplete, quel'art dramatique persan est 
reste jusqu'a present, meme pour les Orien- 



THEATRE PERSAN 



talistes, une region inconnue (i). Ceci s'ex- 
plique facilement. Un voyageur europeen a, 
sur l'art dramatique et tout ce qui s'y rap- 
porte, des idees toutes faites. Un drame se 
presente a son esprit, d'abord, sous la forme 
d'un theatre, c'est-a-dire d'un batiment 
construit d'une certaine maniere, a la facon 
de Paris ou de Naples, ayant parterre, loges 
et foyer. Comme dans aucuneville de Perse 
on ne voit, ni on n'entend parler de cette sorte 
d'architecture, on ne soupconne meme pas 
l'existence d'nne scene. On a de meme en 
Europe des idees arretees sur le personnel 
d'un theatre. On y suppose un entrepreneur 
spe'culateur, un certain nombre d'artistes 
ou d'hommes de me'tier, employes a l'ex- 
ploitation d'une entreprise qui aboutitaune 
recette. 

Or,riende cela n'existe chez les Persans. 
lis ne possedent que la chose essentielle : la^ 
poe'sie dramatique. Quant aux moyens de 
la faire valoir, ils different completement 
de ceux qu'on emploie ehez nous. II faut 
y aj outer une autre circonstance qui nous 
empeche aujourd'hui de prendre au se- 
[ rieux leur art dramatique : c'est le carac- 

(l) Cette preface a ete Scrite avant 1'apparition de 
l'ouvrage de M. de Gobineau cite plus bas. 









PREFACE 



tere exclusivement religieux des drames 
persans. lis ressemblent beaucoup a cette 
sorte de spectacles que Ton appelait au 
moyen age Mysteres et qui n'inte'ressent guere 
que quelques litterateurs spe'ciaux. Les croi- 
se's de Baudoin et le public francais qui,apres 
eux, se passionnait pour les drames recueillis 
par A. Jubinal (i), n'auraient pas non plus 
trouve' amusants ni, a plus forte raison, e'di- 
fiants les tragedies et les drames modernes, 
ou il ne s'agit que d'amour. Certes, ils au- 
raient prefe're les teazles persanes. Nous nous 
sommes de'ja longuement explique a ce su jet, 
il y a quelques annees (2). 

Les temps ont change' depuis, et les peuples 
de l'Asie, que Ton croyait morts pour notre 
civilisation, marchent a grands pas comme 
«les morts de Burger ». Pour ma part, je ne 
voulais pas croire mes propres yeux en 
voyant en plein Paris le Sultan de Turquie 
donnantle bras a l'lmpe'ratrice des Francais, 
parcourirles galeries du Palais de l'lndustrie 
auxChamps-Elyse'es,etdistribuerdesme'dail- 
les a ceux des exposants qui avaient merite 

(1) Mysteres iniJils du XV siecle, publics par A. Ju- 
binal, d'apres le manuscrit unique de la Bibliothique de 
Sainte-Genevieve. Paris, i835. 

(2) Voyez Revue iiidepenJante, tome XV, juillet 1844. 



HP^M 






THEATRE PERSAN 



cette distinction. L'exemple du Sultan a e'te 
suivi par Nassireddine, Chah de Perse, qui 
a mieux fait encore : avec une suite nom- 
breuse, il alia visiter une a une toutes les 
grandes capitales de l'Europe, excepte Cons- 
tantinople. En e'crivant ces lignes, j'ai sous 
les yeux son Rouzndmi on « Journal de Voya- 
ges » , formant un volume in-folio de 2 1 7 pages 
lithographic a Tehe'ran. Les rccits de Sa 
Majeste iranienne portent principalement 
sur les honneurs dont il a e'te l'objet a la 
cour de tous les souverains du monde chre'- 
tien, mais en particulier sur les represen- 
tations theatrales auxquelles il a assiste'. 
Maintenant, les jpoctes persans n'ont qua 
faire substituer a leurs a te'azies » les drames 
profanes, comme cela s'est produit dans tous 
les pays catholiques au moyen age. Ce serai t 
peut-etre l'unique avantage serieux qti'ils 
auraient retire de leurs voyages en Europe, 
car,jusqu'a ce jour, leur gouvernement n'a 
encore tente aucune reforme digne de ce 
nom. Leurs ennemis en religion, les Egyp- 
tiens et les Turcs ont evidemment mieux 
profite de leur contact avec la civilisation 
europe'enne, a en juger parce qui se passe 
actuellement sur le Danube et en Asie-Mi- 









PREFACE 



neure. Mais revenons a nos dramespersans. 
M. le comte de Gobineau, qui a visite la 
Perse une quinzaine d'anne'es apres moi, a 
ete aussi frappe de l'enthousiasme que les 
drames hie'ratiques en question produisent 
sur le public, c'est-a-dire sur toutes les 
classes de la population indigene en Perse. 
Dans son ouvrage « Les religions et les phi- 
losophies dans l'Asie centrale » ( i ) , il a donne, 
entre autres, la traduction d'une teazie in- 
titule'e : « Les Noces de Kassem. » A mon avis, 
le charme du style francais du savant voya- 
geur jette une lumiere par trop vive sur 
cette oeuvre, qui, lue en langue originale, 
ne saurait pas plus inte'resser ses lecteurs 
europe'ens, que ne le font les Mysteres du 
moyen age. Aucune intrigue, point de ca- 
racteres franchement dessines, des redites 
interminables, deplairont a tout lecteur qui 
ne partage pas les convictions religieuses 
des auteurs de ces Teazies. Ce qui ne veut 
pas dire qu'elles ne soient indispensables 
pour l'histoire de Part. 

(i) I.'ouvrage est dcja a sa deuxieme edition; or, je 
m'etonne qu'on n'y ait pas releve une erreur commise 
dans la premiere edition (p. 461) : Kitab-i-Hukkam veut 
dire, non pas « le livre des preceptes, » mais « le livre 
des Gouverneurs de province, near hukkam est un plu- 
riel brise du singulier 'hakim, gouverneur d'une pro- 
vince. II taut lire : Kitab-i-ehkam, qui est pluriel hrkc 
du singulier hukm, ordre. precepte. 



I 




THEATRE PERSAN 









I 



I. — T^macha, farce, comddie. 

Le repertoire persan se compose de 
mysteres (teazie) et de farces ou come'dies. 
La farce se joue ou plutot se fait par les 
gens du peuple, espece de jongleurs, appe- 
le's Loutys. Ce sont les seuls musiciens et 
danseurs de profession qu'il y ait en Perse, 
lis voyagent accompagne's de leurs baya- 
deres (baziguere) et, lorsqu'une troupe co- 
rn ique est aucomplet, on yvoitaussiquelques 
singes et quelques ours. lis improvisent la 
temacha (spectacle, chose curieuse a voir), 
appele'e aussi teqlid (travestissemertt, de'gui- 
sement) qu'ils jouent aide's de leurs sal- 
timbanques et de leurs animaux. Per- 
sonne,que je sache, ne se donne la peine de 
concher par e'crit ces ceuvres des guignols 
de l'lran. Comme il s'agit d'amuser les 
spectateurs en les faisant rire, on en exclut 
les passions serieuses. La piece des Loutys, 
si on peut nommer ainsi leur farce, est 
compose'e de bons mots, d'allusions locales 
et personnelles, et l'art de l'auteur consiste 
surtout dans ce que les orateurs romains 
prisaient si fort, c'est-a-dire dans Taction, 
qui n'est autre chose que la gesticulation. 









PREFACE 



On s'y permet toutes sortes de proposetde 
gestes inconvenants, pour ne pas dire pis. 
La farce n'e'tantqu'une improvisation, il est 
tres-difficile de se la faire ecrire. Cependant 
j'en ai vu de fort plaisantes. Je tache d'en 
donner ici une ide'e en racontant le sujet et 
la marche d'une piece de cette espece. On 
verra qu'elles ressemblent a ce qui nous est 
raconte des representations de Thespis et 
de Mousarion. Les acteurs loutys, au lieude 
la lie de vin dont se barbouillaient les an- 
ciens, se saupoudrent la figure de farine, a 
l'instar de Debureau des Funambules, ou 
l'induisent d'une couche de suie, de jaune 
d'ceuf, etc. Le plus souvent, le sujet est 
pris dans la vie champetre. II n'est pas 
meme improbable que les anciens aient 
emprunte' a la Perse (Fars) le nom de 
leurs « Epistola farsitx ». L'infiuence mo- 
rale de ce royaume, dont les frontieres tou- 
chaient aux colonies Ioniennes de l'Asie- 
Mineure, impressionnait jadispuissamment, 
et pendant plusieurs siecles conse'cutifs, les 
Grecs et les Romains, ce dont il est aise de 
se convaincre en lisant He'rodote ainsi que 
la correspondance familiere de Ciceron. 
Ajoutons aussi qu'au xin" siecle de notre 



THEATRE P E R S A N 






l 



ere, le celebre poC ; te persan Seady, resta 
plusieurs annees prisonnier chez les croise's 
chre'tiens. L'Inde antique avait aussi ses 
representations the'atrales. 

Les jardiniers, farce persane : 
Le theatre est cense repre'senter un jardin. 
On est en e'te. Deux jardiniers apparaissent 
dans le costume paradisiaque, n'ayant pour 
tout vetement que quelques lambeaux de 
peaux de mouton qui leur couvrent le mi- 
lieu du corps. Le plus age s'appelle Baghir, 
il est riche et pere d'une jolie fille, qu'il 
garde enferme'e dans son gyne'cee. Le plus 
jeune, Nedjef, est pauvre mais actifet, en 
vrai Persan, il est ruse. Les deux voisins com- 
mencent par discourir sur l'excellence des 
fruits de leurs jardins. « La pulpe de 
ceux-ci fait palir de jalousie le plus blanc 
des sucres candis. » — « L'e'corce veloutce de 
ceux-la est tendre au toucher comme le du- 
vet qui couvre les joues d'une beaute de 
quinze ans, etc., etc. » Dispute dansle genre 
de celles des bergers de Theocrite. Kile finit 
par unerixe et les jardiniers combattent a 
coups de poing et a coups de pioche, aux 
e'clats de rire des spectateurs. Enfin Baghir 
est renverse et s'avoue vaincu. On fait la 






PREFACE 



paix et Baghir propose a son voisin k d'e- 
« teindreletisondela discordedanslesflotsde 
« la liqueur que quelques mauvais plaisants 
o pretendent avoir etc prohibe'e par le 
« prophete. » On se moque du molla de la 
paroisse en l'apostrophantdu distique : « Tu 
« bois du sang de ton prochain, moi je m'a- 
« breuve du sang du raisin; avoue, la main 
a sur la conscience, dis lequel de nous a pre- 
« varique ? » (Litteralement : lequel d'entre 
nous d'eux est plus sanguinaire). Baghir de- 
lie sa bourse et en donne de quoi subvenir 
a tous les frais du banquet. Nedjef s'em- 
presse d'aller chercher le vin. Baghir le 
rappelle et lui recommande de ne pas 
oublier quelques brochettes d'agneau roti. 
Nedjef s'en va, mais Baghir l'appelle de 
nouveau pour ajouter d'autres friandisesau 
menu du repas. Quand il s'est eloigne, Ba- 
ghir crie encore apres lui ; et ce manege 
continue jusqu'a ce que Nedjef, tombant de 
fatigue, n'ayant pas encore recu les ordres 
de l'amphitrion et ne pouvant pas resister 
a la tentation d'en recevoir encore, se decide 
enfin, comme Ulysse, a se boucher les 
oreilles et a s'enfuir a toutes jambes. Baghir, 
reste' seul, se prepare au dejeuner en bon 




THEATRE PERSAN 



musulman. II fait gravement ses ablutions 
en parodiant les rites que les mollas ont 
l'habitude d'accomplir avant leurs repas. La 
scene finit par un banquet que Nedjef e'gaye 
enjouant de la guitare.Les deux voisinsboi- 
vent copieusement. L'habilete de la scene 
et le comique de la piece consistent dans 
l'imitation parfaite de tous les symptomes 
d'un enivrement progressif.En Perse, oil les 
cabarets publics n'existent pas,ou le peuple 
est tres-sobre, cette scene a du piquant pour 
les spectateurs. Baghir tombe endormi. 
Nedjef, dont 1'ivresse n'etait qu'une ruse 
d'amant, court vers la jeune jardiniere pour 
lui chanter sa victoire, avec accompagne- 
ment oblige' de guitare. Fin de la piece. 

Mais ce qui, dans le genre comique, est 
beaucoup plus inte'ressant que la temacha, 
c'est le Karaguez (l'oeil noir) ou a les ma- 
rionnettes ». Cette sorte de spectacle est 
connue en Perse, de toute antiquite'. Elle y 
est nationale, surtout chez les tribus no- 
mades d'origine turque. On a de'ja fait en 
Europe des essais d'histoire comparative du 
drame populaire. On a remarque' que les 
he'ros des marionnettes des diffe'rents peu- 
ples repre'sentaient fidelement des types 



sbm 



PREFACE 



nationaux, pris dans la vie vulgaire. 



Ces 



heros, qui forment une transition entre 
ceux d'Europe et ceux de Thespis et de 
Moliere, de'ja hommes, mais encore domi- 
ne's par les instincts de la brute, se ressem- 
blent tous sous certains rapports. lis aiment 
toutes les bonnes choses de la terre, a cotn- 
mencer par leurs proprespersonnes. Grands 
mangeurs, grands buveurs, bons vivants, ils 
ne sontpas me'chants. J'en excepte le he'ros 
des marionnettes anglaises, Punch, qui est 
froid et cruel. II a l'habitude de tuer,les uns 
apres les autres, tous les personnages du 
drame, commencant par sa femme et finissant 
par le diable. Mais c'est une exception; les 
heros de cette race sont, partout ailleurs, 
bons enfants, et tous plus ou moins pol- 
trons, absolument comme, en France, les 
marionnettes de Guignol. 

Le he'ros populaire persan du Karaguez 
s'appelle Kitchd PehUvan (heros chauve). II 
n'a pas de costume particulier. La calvitie 
est son attribut distinctif, comme la bosse 
celui de Polichinelle. Quant au caractere, 
Ketchel Pehle'van ressemble beaucoup au 
Pulcinello de Naples. Mais ce qui le dis- 
tingue, soitdu Pulcinello napolitain, soit du 



■ 



THEATRE PERSAN 



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Mapatacco romain, soit de T'Arlequin bolo- 
nais, et du Polichinelle francais, diseur de 
calembours,c'est son education e'minemment 
religieuse etsa profonde hypocrisie. Ketchel 
Pehle'van fait le devot, il est lettre, il est 
meme poete, comme tout le monde Test 
plus ou moins en Perse. Son occupation 
favorite consiste a tromper les mollas et 
a faire la cour aux dames et parfois aux mi- 
gnons. 

Voici l'echantillon de son savoir-faire : 

Scenes de marionnettes persanes. 

Ketchel Pehle'van se rendchezun Akhond 
(chef d'une paroisse). La maniere dont il 
se presente excite deja la gaiete du public. 
Personne n'aurait reconnu Ketchel s'il n'e- 
tait pas chauve, car il a maintenant tous les 
dehors du plus pieux des musulmans. II 
pourrait servirde modele a un Cbeikh-ul-Iskm 
(archi-molla). II ne fait que soupirer, prier 
et reciter des versets du Koran qu'il pro- 
nonce en faisant sentir tous lessons rauques 
des voyelles gutturales arabes, sans accent, 
sans la moindre faute, en vrai eleve des 
meilleurs arabisants du pays. Akhond se sent 
edifie en pre'sence d'un tel visiteur, dont la 












■ 



PREFACE 



prononciation seule temoigne deja de la 
parfaite entente des textes sacres. Us se 
mettent a reciter ensemble le chapelet; ils 
prient avec ferveur. Ketchel Pehlevan parle 
the'ologie ; il connait la patristique musul- 
mane et la tradition (Hidisse); il sait con- 
ter ; il recite des legendes : il appuie de 
preference sur les faits qui prouvent l'excel- 
lence de la dime et la vertu de l'aumone. 
Vivent la Zchitc (dime) et les KMirdte (au- 
mones volontaires) ! Akhond est dans l'ad- 
miration. Mais ce n'est pas tout : Ketchel est 
poete et il sait par cceur toutes les poe'sies 
mystiques qui, sous le voile profane du vin 
et de l'amour, ont celebre les secrets de la 
Providence dont le souffle mysterieux anime 
et fait germer le monde des creations, 
parle des delices reservees aux saints mu- 
sulmans. II chante le paradis, avecses repas, 
ses vins fins et ses houris aux yeux d'anti- 
lope. Akhond est ravi. Nos deux saints 
s'oublient; ils sentent deja l'avant-gout du 
paradis et hument le fumet du gibier qui, 
dit-on, vient tout roti se poser sur les bran- 
ches des arbres qui ombragent les ely- 
seens de Mahomet. Ketchel et Akhond se 
pament d'aise ; ils lais^ent tomber d'abord 



,L 



THEATRE PERSAN 






le rosaire, puis le Koran ; ils dansent, ils 
trinquent, ils s'enivrent, car ilse trouve que 
dans le recoin d'une niche de la chambre 
d'Akhond, on ne sait trop comment, il y avait 
une guitare et quelques bouteilles de Khul- 
lari (le meilleur vin de Chiraz). Pour qui 
connait les mceurs de Orientaux, il est facile 
de se repre'senter le comique de cette scene 
du Tartuffe musulman. 

Ke'tchel Pe'hle'van est la personnification 
du peuple de l'lran, peuple supe'rieur en 
civilisation a ses voisins, et cependant, de- 
puis treize siecles, sans cesse envahi, oppri- 
me et domine' pardes races e'trangeres.Tou- 
jours esclave, mais conservant le sentiment 
de sa supe'riorite, il oppose a ses maitres une 
resistance interieure qui dege'nere en hypo- 
crisie. A force de patience, d'habilete et de 
ruse, aide' par les charmes de sa langue et 
de sa poe'sie, ce peuple, comme Ke'tchel 
Pe'hle'van, flnit par vaincre ses vainqueurs. 
Voyez les ge'ne'raux mace'doniens, les apo- 
tres arabes et les Khans tartares, il les cor- 
rompit tous et leur imposa ses mceurs, son 
langage et sa litte'rature. Les races des en- 
vahisseurs se sont fondues avec le peuple 
vaincu; aujourd'hui on prie, on boit, on 









PREFACE 



chante ensemble. On vit a la maniere de 
Ke'tchel Pehle'van et honni soit qui mal 
y pense! 

II. — Teazie, mysteres. 



Nous sommes entre dans ce detail afin 
d'encouragerles voyageurs a transcrireaussi 
les ebauches de comedies, de mceurs locales, 
dont la peinture nous inte'resserait bien plus 
vivement que les dole'ances des drames reli- 
gieux. 

Le substantif arabe Tiazii, que nous tra- 
duirons par « mystere » , a cause de la ressem- 
blance des drames ainsi nomme's avec nos 
mysteres du moyen age, de'rive du verbe 
azA o se chagriner apres une perte, pleurer 
« la mort de personnes amies, faire des 
« dole'ances, porter le deuil » . 

II n'y a rien de commun entre le genre 
comique et la Teazie, drame se'rieux ou, 
pour mieux dire, hie'ratique. II n'est jamais 
pris dans l'histoire profane. Dans la Temachd, 
tout n'est que spontane'ite et improvisa- 
tion; dans le drame (Teazie), au contraire, 
tout est fixe', regie et pre'vu d'avance. La 
forme y a toujours les memes propor- 



H 



THEATRE P E R S A N 



tions, que nous pourrions appeler classiques 
et qui ressemblent a celle du theatre grec 
ou remain. Rien n'est plus grave ni plus de- 
cent que la phrase'ologie de ces composi- 
tions, religieuses par excellence. 

Et d'abord, ce que j'y trouve de plus 
asiatique et de plus moyen Sge, c'estle par- 
fait de'sinte'ressement de tous ceux qui con- 
courent a la composition et a la representa- 
tion du drame Teazle. Entrepreneurs, acteurs, 
poete et mime marchands de rafraichisse- 
ments, personne ne pense a la recette. Le 
public y assiste gratis. On en verra bientot 
la raison. 

Donnerune/f'iic/e en spectacle aupeuple est, 
chez les Persans, repute une oeuvre meritoire ; 
l'entrepreneur avance ainsi le salut de son 
ame ; les scenes qu'il fait repre'senter sont 
« des briques qiiil fait cutre ici-has pour construire 
« son palais celeste la-hatit. » II gagne, comme 
diraient les catholiques, certaines indul- 
gences (Sevdb, Kheir) et, en meme temp's, il 
e'difie le public. A ces pieux motifs se' 
melent souvent des considerations moins 
eleve'es. Les hommes riches et puissants 
augmentent, par ce moyen, leur in- 
fluence religieuse et politique, comme les 



P RE CAGE "1 

pre'teurs et les e'diles romains, se servaient 
de mums (i) qu'ils donnaientau peuple pour 
parvenir au consulat. La vanite y trouve 
aussi l'occasion d'e'taler ses pompes. L'en- 
trepreneur peut alors montrer au public ce 
qu'il possede en bijoux, en tapisserie, en 
chiles, en e'toffes precieuses et en vaisselle. 
II arrive aussi que l'entrepreneur,n'c : tant pas 
assez fourni de costumes et d'autres objets de 
luxe, a recours a ses amis et a ses connais- 
sances dans les harems. 

II en fut ' de meme a Rome. Lucullus 
preta a un entrepreneur de ses amis cinq 
manteaux de pourpre phenicienne. Dans la 
ce'lebre representation, qui dura quatorze 
jours, et qui fut donnee a Te'he'ran en i833 
par Mirza-Aboul-Hassan-Khan, alors minis- 
tre des affaires e'trangeres, pour la gue'rison 
de son tils, je vis ce Lucullus persan e'taler 
aux yeux du public, quatre-vingts cachemires 



(il Les Cheites de I'lnde dipenseiit aussi des sommes 

enormes pour ccs fetes lugiibrcsdc Moharrem. Voyez ]a 
description qu'en fait M. F.H.Tocqueler, dans 1'ouvrage 
intitule : India et dont un conipte rendu en fiancais se 
trouve dans notre Moniteur universe/ du 9 octobre 1855. 
Les Persans out meme tine expression qui traduit 
litteralemcnt le muniis des Romains. lis disent bekhchi 
Klialq, « un don au peuple, » e'est-i-dire pour I'edifi- 
cation et I'amusement du peuple; un spectacle gratn.it 



THEATRE PERSAN 






(rizai) et des joyaux au nombre desquels se 
trouvaient des bijoux emprunte'sau gyne'ce'e 
royal, e'value's a un demi-kourour, environ 
trois millions de francs. Les pompes du 
grand Opera de Paris, qui font l'admiration 
des Parisiens, paraitraient autant de gue- 
nilles aux dilettantis de Te'he'ran ! Mais 
le manque absolu de decors ne fait point 
ressortir ces richesses. L'entrepreneur est 
oblige' de faire venir, d'he'berger et de payer 
le poete, le roilzekhdii et les acteurs auxquels 
il doit fournir tout le materiel. Dans les 
campements de nomades,ainsi que dans les 
villages, les patres et les paysans se font don- 
ner cette sorte de repre'sentation dans des 
tehes, ou portiques batis specialement dans 
ce but. Dans les villes, ce sont les places 
publiques, les caravanserails, les cours des 
mosque'es et des palais, qui servent de lieu 
de rendez-vous. 

Comme les representations ont tou jours 
lieu en plein air et que le mois de mohar- 
rem, consacre aux te'azie's, n'arrive pas tou- 
jours a la meme saison, d'e'normes pieces 
de toile couvrent, au besoin, le local et 
protegent les acteurs contre les intempe'ries 
del'air, ce qui est surtout indispensable lors 



PREFACE 



des brulantes chaleurs de la canicule. 
Alors les galeries et les fenetres qui don- 
nent sur la scene ainsi couverte sont re'ser- 
vees pour la noblesse et pour ses invites au 
nombre desquels se trouvent les etrangers 
et les membres du corps diplomatique. Les 
Persans ne se font aucun scrupule d'yinvi- 
ter les Europeens ; au contraire, il y a une 
teazie oil Ton voit un ambassadeur des Chre- 
tiens de l'Europe (frengui) venir appuyer 
les droits de l'lmam au Khalifat. Par terre, 
le plus souvent dans un compartiment 
se'pare', vont s'asseoir les femmes. Elles s'y 
placent comme elles peuvent, sur le pave, 
sur le sable nu, sans tapis ni sie'ges autres 
que de petits tabourets que chacune doit 
apporter avec elle. Le reste du parterre est 
rempli par des gens assis a la maniere per- 
sane, c'est-a-direaccroupissur leurs genoux, 
tout a fait comme des chameaux en repos.Ces 
groupes sedentaires sont par-ci par-la pitto- 
resquement varie's.On y voit les Seqqa (distri- 
butees d'eau), qui, avec leurs sacs de cuir 
remplis d'eau fraiche, suspendus en ban- 
douillere,et une soucoupe a la main, offrent 
a boire en commemoration de la soif qui 
devorait les gens de l'lmam surpris au 



THEATRE I'ERSA N 



coeur de l'e'tc dans un desert ct repousses 
du bord de l'Eu-ihrate par d'impitoyables 
ennemis. Or, comme un service pareil est 
une ceuvre meritoire et recommandee 
par la devotion, il arrive que des parents, 
dont les enfants ont une sante chancelantc 
dans leur bas age, font un vceu (nezr) que 
si, par exemple, un tel garcon parvient a 
tant et tant d'annees, ils en feront un seqqd 
en l'honneur de l'lmam Hussein, durant 
une ouplusieurs saisons des te'azie's.Rien de 
plus gracieux que ces mignons porteurs 
d'eau ; on les appelle Kczri, ou Nazareens, 
devoti, ex-voto. Vetus avee luxe, les cils et les 
sourcils peints en bleu fonce, la chevelure 
frise'e en boucles flottantes sur les e'paules 
et coiffe's d'un bonnet (cheb-hddh) de cache- 
mire resplendissant de pedes et de pierre- 
ries precieuses, ils donnent a boire au 
public de l'eau glace'e et souvent des cher- 
bets. Apres les scqqds, viennent les loueurs 
de pipes, les marchands de muhr, ou pastilles 
faites de la terre du desert de Kerbe'la parfu- 
mees de muse, et sur lesquelles les de'vots 
de deux sexes de'posent leur front en priant ; 
les marchands de gateaux baqlaw, mais sur- 
tout les nakhouly ou vendeurs de friandises 



P R !■; F A C E 



consistant en pois (nukhout), graines de me- 
lon, graines de poire, de millet, tout cela 
prepare a Porientale, c'est-a-dire mace're 
d'abord dans la saumure et ensuite grille 
a petit feu. On en consomme beaucoup. 
C'est un passe-temps d'autant plus agre'able 
qu'on attribue au millet une vertu emi- 
nemment tragique : on croit qu'il aide a 
pleurer ! Du mastic ou de la gomme dc 
te'rebenthe sont aussi en grande faveur 
parmi les spectateursdeste'azie's ; les femmes 
en machent continuellement : a les en 
croire, cela rafraichit l'haleine, blanchit 
les dents, fortifie les gencives, et, ce qui 
vaut mieux, empeche de parler trop. C'est 
parmi elles et les hommes du parterre, que 
tous les marchands susdits trouvent des 
chalands, tandis que les gens camme il fatit, 
assis aux fenctres, y prennent du cafe' noir, 
boisson obligee dans les occasions tristes. 
ou fument leurs kaliounes [lutrguiU). Enfin, 
on apercoit, comme autant de me'te'ores si- 
nistres, se promener les ferrdches, ou domes- 
tiques provisoirement charges du maintien 
de l'ordre. lis sont arme's de gros batons et, 
l'ceil attentif, la main en l'air, ils se frayent 
un chemin dans toutes les directions. Ils 



THEATRE PERSAN 



ont beaucoup a faire dans le compartiment 
des femmes qui, pour la moindre chose, se 
prennent de querelle et ne se genent pas le 
inoins du monde pour proce'der aux voies de 
fait. 

Tels sont le parterre et les loges. Quant a 
la scene, les ferraches lui reservent une 
arene plus ou moins spacieuse au milieu du 
parterre, apres l'avoir balaye'e et arrosee 
soigneusement. Le plus souvent, on y voit 
au centre une estrade couverte de tapis, 
au milieu de laquelle s'eleve un fauteuil, 
quelquefois une chaise a l'usage du Rou- 
zekbau ou diseur des traditions concernant 
le martyre des Imans. Les Rouzekhans 
sont une espece de corporation fort venere'e 
en Perse. C'est un etat honorable et lucratif 
a la fois. L' estrade en question s'appelle 
sekou « terrasse, digue, estrade. » 

Le spectacle bien organise ne peut man- 
quer de Rouzekhan. C'est lui qui prelude 
a la repre'sentation. II se fait ordinairement 
accompagner d'une demi-douzaine de pich- 
khdns ou chantres, enfants de choeur. Si c'est 
un Seid ou descendant d'Imam, il porte un 
turban vert ou noir et une ceinture de la 
la couleur du turban. Si c'est un simple 









PREFACE 



molla, il est coiffe du turban blanc, en 
mousseline ou en chale, et vetu a la ma- 
niere des pretres du pays. Le devoir des 
Rouzekhans, comme indique leur nom, 
consiste a preparer le spectateur aux im- 
pressions douloureuses , moyennant des 
prones et des le'gendes recitees en prose ou 
chante'es en vers, dont le contenu n'a quel- 
quefois aucun rapport direct avec la repre- 
sentation qui va suivre. La maniere dont 
ils s'y prennent est si diffe'rente de ce que 
nous voyoris sur nos the'atres europeens , 
que, pour en donner l'idee, je vais trans- 
crire ici une de mes notes a ce sujet ecrites 
sur les lieux. 

Le Rouze'khan entre et s'asseoit dans la 
chaire ; les pichkhans, garcons de onze a 
treize ans, s'asseoient, les jambes croisees, 
sur le tapis tout autour de la chaire. II re- 
fle'chit pendant quelques minutes, regarde 
vers le ciel, pousse un soupir ; ses yeux se 
remplissent de larmes et il dit en sanglotant : 

« O mes freres, 6 mes soeurs ! Donnez vos 
cceurs (dil bedehid), a ffiigez-\ous et pleurezde 
chaudes larmes, sur les malheurs dont le 
mois de moharrem nous rappelle le souve- 
nir. N'oubliez pas que la meditation sur les 



IT 



Art. 



I 



THEATRE P E R S A N 



souftrances de la famille du Prophete, Dieu 
le be'nisse lui et sa posterite (salut profond) ! 
estune cle d'or qui vous ouvre les portes du 
paradis. Sachez qu'un jour, sainte (hezrete) 
Fathema, cette perle de chastete, en pei- 
gnant la chevelure de son fils cheri, l'Imam 
Hussein, vit engage dans le peigne un eheveu 
arrache par megarde et fondit en larmes. C'est 
historique, la tradition (Hidisse) nous en ga- 
rantit l'authenticite. Ah ! mes ouai'lles, fai- 
tes-y attention, pretez l'oreille (gouch-bedebid; 
a ce que je viens de vous dire, toute insi- 
gnifiante que puisse paraitre cette circons- 
tance. Un seul eheveu ! La mere, en le 
voyant... (Ici, le rouzekhanse mita pleurer), 
en voyant le eheveu de la tete sacre'e de 
l'Imam, fondit en larmes. He'las! malheur 
des malheurs ! Arrachez vos chevelures,tor- 
dez vos mains, mettez en lambeaux vos vete- 
tements, frappez vos poitrines. La voix me 
manque, la douleur m'a tue!... » (Icilerou- 
ze'khan, d'un geste de desespoir jeta parterre 
son turban, deehira du haut en bas le de- 
vant de sa chemise, se decouvrit la poitrine 
et se prit tantot a la frapper de vigoureux 
coups de poing et tantot a se tirailler la 
barbe. 11 y avait peu de spectateurs qui ne 



PREFACE 



se fussent empresses de L'imiter dans ses 
expressions de douleur. Les sanglots, tout 
aussi contagieux en Orient que le rire chez 
nous, devinrent de plus en plus bruyants et 
finirent par le cri spontane, cm, pour mieux 
dire, par un rugissement d'un millier d'in- 
dividus qui nous saisit d'eft'roi. Au parterre, 
les femmes faisaient voir de dessous leurs 
voiles leurs chevelures eparses, et plusieurs 
homines, en decouvrant leurs tetes rase'es, 
s'y faisaient des incisions avec la pointe de 
leurs poignards. Tous levaient vers nous 
leurs fronts ruisselans de sueur et de sang. 

... « Un seul cheveu engage entre les 
dents du peigne. Jugez done quelle e'tait 
l'amertume de la douleur maternelle, lors- 
que, du haut de son sejour paradisien, Fa- 
thema, car elle ne vivait plus, apercut cette 
tete cherie roulant sur le sable ! » 

L'on sait qu'Aly, apres un regne de 
quatre ans seulement, tomba sous le poi- 
gnard d'un assassin, sur le perron de la 
grande mosque'e a Kout'a, dans la trenticme 
annee apres la mort du Prophete. Ses deux 
imams ne furent pas plus fortunes : Fame, 
Hassan, prince d'un caractere doux et peu 
fait pour dejouer les intrigues des diffe'rents 



^^ m 




THEATRE PERSAN 



I 



1 J 



pre'tendants, renonca au Khalifat en faveur 
de Moavia, chef du parti hostile, qui lui 
assigna une pension viagere et lui fit e'pou- 
ser une de ses filles. L'an 49 de l'hedjire, 
Hassan finit ses jours a Me'dine, empoi- 
sonne', dit-on, par cette femme. Hussein, 
fils cadet d'Aly et de Fathema, etait age de 
trente-sept ans a l'e'poque du meurtre de 
son pere. Son genie entreprenant et sa ca- 
pacite' offraient plus de chances de succes 
que l'indolente devotion de Hassan. Ayant 
refuse de reconnaitre Yezid, fils de Moavia, 
pour Khalife legitime, il fut force de quitter 
la ville de Me'dine et de se retirer a la Mec- 
que, d'ou il pouvait communiquer plus li- 
brement avec les nombreux adherents que 
son malheureux pere avait laisse's dans la 
ville de Koufa. En effet ceux-ci ne tarde- 
rent pas a declarer Yezid usurpateur. Hus- 
sein prit toute sa famille et, accompagne 
d'une troupe de soixante-dix cavaliers, se 
hata de rejoindre ses amis. Un desert aride 
et sablonneux, depuis connu dans l'histoire 
sous le nom de Kerbela, s'etend entre la 
Mecque et Koufa; c'est la qu'il se vit cerne 
par les cavaliers arabes de Ye'zid, le 10 du 
mois de moharrein, jour de triste me'moire 



K 



wa 






PREFACE 



dans les fastes des che'ias. Le prince infor- 
tune y fut egorge' ainsi que tousles hommes 
qui l'accompagnaient. Quant aux enfants en 
bas age et aux femmes du harem de l'i- 
mam, on les epargna pour en orner le 
triomphe du vainqueur, apres leur avoir fait 
subir beaucoup d'outrages et avoir pousse la 
cruaute jusqu'a leur refuser de l'eau, malgre 
le voisinage du fieuve. La tete de Hussein, 
perche'e sur le fer d'une lance, fut envoye'e 
a Yezid, qui l'insulta et ne consentit qu'avec 
peine a ce qu'on l'enterrat dans la ville de 
Damas. 

Tels sont les eve'nements ou les auteurs 
des te'azie's puisent exclusivement leurs inspi- 
rations. J'abrege le re'cit des faits d'ailleurs 
bien connus. J'ajouterai seulement que 
les descendants d'Aly, persecutes de gene- 
ration en generation abandonnerent l'Arabie 
pour s'etablir principalement en Perse. lis y 
trouverent de la sympathie et de l'hospita- 
lite, surtout dans les provinces bordant le 
littoral meridional de la mer Caspienne et 
dans le Khoracan. Nulle part la me'moire 
d'Aly ne fut honoree comme dans cette pa- 
trie adoptive de ses enfants. On y trouve 
encore une secte dAlyoullahis, qui vene- 






THEATRI. P E R S A N 

















■ 



n 



rent Aly comme une incarnation de Dieu. 
Les dissidents eux-memes s'accordent a re- 
connaitre sept imams, ou chefs religieux, 
dans l'ordre suivant : Aly, Hassan, Hus- 
sein, Aly-Zehiulabedine, Mohammed-Ba- 
ghir,Dje'afer-es-Sadiq et Ismael, et tout Per- 
san qui aujourd'hui pretend etre issu d'une 
famille noble et se de'core du titre de Seld, 
doit prouver que la sienne appartient a 
quelque descendant direct ou indirect de 
leur lignee. Toutefois le culte des imams ne 
devint general et officiel en Perse qu'au 
xvi' siecle de notre ere, c'est-a-dire depuis 
l'ave'nement au trone de la dynastie se'fe- 
vienne, issue de la souche du Prophete par 
Aly et Fathema. Au nombre des e'pithetes 
honorifiques dont les souverains orientaux 
aiment a se parer, celle que les Chahs se'fe- 
viens prisaient le plus etait celle de : Sigui 
deri Aly « chien de la porte d'Aly. » C'est a 
cette cpoque aussi qu'il faut peut-etre rap- 
porter l'origine des te'azies. Mon exemplaire 
i du repertoire du theatre persan, le plus com- 
plet de tous les repertoires a ma connais- 
sance, se compose de trevte-lrois teazies, dont 
je traduis ici les titres : 

Mystere I er . — Le messager d'Allah, ou 



PREFACE 



l'archange Gabriel annoncant au Prophete 
Mohammed que ses deux petits-lils doivent 
mourir en martyrs. 

Mystere II. — La Mort du Prophete. 

Mystere III. — Le Jardin dc Fathema, 
fille du Prophete. 

Mystere IV. — La Mort de Fathema. 

Mystere V. — Le Martyre d'Aly. 

Mystere VI. — Le Martyre de l'imam 
Hassan. 

Mystere VII. — Mime sujet. 

Mystere VIII. — Le Depart de Muslim, 
tils d'Aqil, pour la ville de Koufa. 

Mystere IX. — Le Martyre des enfants 
de Muslim. 

Mystere X. — Le Martyre des adoles- 
cents. 

Mystere XI. — Le Depart de l'imam 
Hussein de la Mecque. 

Mystere XII. — Hour arrive sur le che- 
min de l'imam Hussein. 

Mystere XIII. — Meme sujet. 

Mystere XIV. — L'imam Hussein s'egare 
dans le desert. 

Mystere XV. — Meme sujet. 

Mystere XVI. — L'imam Hussein im- 
plore la pi tic des me'chants. 



XXXIV 



THEATRE PERSAN 



m. 



Mystere XVII. — Le Martyre d'Abbas. 

Mystere XVIII. — Le Martyre d'Aly 
Ekber. 

Mystere XIX. — Le Martyre de Qas- 
sim. 

Mystere XX. — Le Martyre des enfants 
de Zeineb. 

Mystere XXI. — Fathema Sogra envoie 
des fleurs de Medine a Kerbela. 

Mystere XXII. — Fathema Sogra ecrit 
une lettre a son frere. 

Mystere XXIII. — Le Martyre d'Aly 
Esgar. 

Mystere XXIV. — Le Martyre de l'i- 
mam Hussein. 

Mystere XXV. — Les Manes des pro- 
phetes ante'rieurs viennent visiter le ca- 
davre de l'imam Hussein. 

Mystere XXVI. — Les Femmes de la 
tribu Beni-Essed apportent de l'eau pour 
les gens du harem de l'imam Hussein. 

Mystere XXVII. — Sekina se rend au 
camp deBen-Sead et lui demande la permis- 
sion d'enterrer les corps des martyrs. 

Mystere XXVIII. — Les Orphelins de 
l'imam Hussein sur son tombeau. 

Mystere XXIX. — Katib et Ve'lid. 






■ . ■ 



PREFACE 



Mystere XXX. — Un monastere de 
moines europeens. 

Mystere XXXI. — LesArabes de latribu 
Ibn-Essek inhument les martyrs. 

Mystere XXXII. — Meme sujet que 
celui du mystere XXX. 

Mystere XXXIII. La Famille de l'imam 
Hussein envoie de ses nouvelles a Me'dine. 
f Tous ces drames appartiennent a des au- 
teurs anonymes. L'eunuque Hussein-Aly- 
V Khan, directeur des repre'sentations thea- 
trales a la cour de Teheran, qui me les a 
vendus, et qui jouissait aussi d'une certaine 
reputation comme auteur dramatique, en a, 
sinon compose', du moins certainement re- 
touche quelques-uns. Je leur ai conserve 
le titre de Mysteres, tant a cause de leur res- 
semblance avec nos drames du moyen age, 
comme il a e'te remarque plus haut, que 
parce que re'ellement,sous le voile des souf- 
frances de la famille du Prophete, se cache, 
a en croire les cheias, Yceuvre de la redemp- 
tion des vrais croyants. C'est l'idee fonda- 
mentale qu'onverra constamment conduite 
et developpe'e au travers de tous les acci- 
dents relates dans les drames en question. 

Dernierement la Bibliotheque nalionah de 






WW 



XXXVI 



THEATRE PEKSA N 



■ 



Paris a fait l'acquisition du beau manuscrit, 
qui contient tous ces drames hie'ratiques. II 
fait partie dc la collection des manuscrits 
persans de l'etablissement, et y porte le 
numero qqj,. 

Toutes les te'azie's sont redige'es en vers, 
sur un rhythme qui, dans la metrique arabe, 
porte le nom de he'dzedz, et qui a cinq va- 
riantes : 

--w|o | w |u _ 

^ |w |w 

w |v^ |v^ 

- W | v., < — *— ' — |w 

w |^ |^ | w 

Ce pied fondamental w peut deve- 

nir i* v-v — w — _ j'w w, et 3°, par 

suppression de la premiere breve du n° 2. 




MYSTERE PREMIER 



LE MESSAGER DE DIEU 



PERSONNAGES 



L'Archange Gabriel. 

Mohammed, le Prophete. 

Aly, son gendre. 

Fathema, fille du Prophete et femme 

d'ALY. 

Hassan, fils aine d'ALY et de Fathema. 
Hussein, son frere. 
Zeineb, fille de leur soeur. 
Asma, leur servante. 







LE 



THEATRE PERSAN 



MYSTERE I ef 



i.f. MESSAGER DE I ) 1 1: t ' 



VWWJNArt. 



La seine se passe dans la maison Ju frophite, 



(i L'archange Gabriel a Vhomieur (sic) Of dirt an 
prophctz Mohammed (e qui suit '■ » 
Je tc salue, toi, cavalier royal, qui t 'ache- 
mines vers la eontrJe d'angoisses. O le plus 
noble d'entre les lils d'Adam, ton nom est ; 
la mort! II m'est penible de devoir m'ac- 
quittericidu message prophJtiquednnt jesuis 
charge pour toi ; cependant e'coute-le, car 



r^ 




THEATRE PERSAN 






il emane de la volonte du Tout-Puissant. 

II a ete decre'te que du poison, administre 
par un traitre, corrodera les entrailles de ton 
petit-tils, l'imam Hassan, dans un temps oil 
ni toi, ni ses pere et mere, n'existerez plus 
sur la terre. La main du destin impitoyable 
lui fera vomir les lambeaux du foie de'truit 
par Taction du poison. Son frere l'imam 
Hussein n'aura pas un meilleur sort. De- 
laisse par ses allies, au milieu du desert de 
Kerbe'la, il tombera martyr sous le fer 
d'indignes imposteurs! lis porteront dans la 
ville de Damas sa tcte tranchee, qui, a 
l'heure qu'il est, semblable au soleil, 
rayonne de mille betfutes. Perche'e sur une 
lame, elle y sera exposee aux insultes de la 
populace. Dans ce jour nefaste, ils coupe- 
ront l'eau aux orphelins du martyr et lais- 
seront couler dans leurs brulantes veines le 
feu de la soif ! 

Le Prophete. — Dis-moi, messager du Sei- 
gneur Dieu, pourquoi faut-il que la mort de 
martyrs vienne eclipser les jours de ces 
deux e'toiles de ma pleiade ? — Pour quelle 
faute, ces lumieres des yeux de ma fille, 
devront-elles s'e'teindre sous le souffle im- 
pur d'un ouragan aussi affreux ? Tant de 
souffrances et d'humiliations de la part des 
ennemis de notre sainte foi ? Eux, sce'lerats, 
qui, en face d' Allah, osent egorger les en- 










mm 



LE MESSAGER DE DIEU 



fants de la fille unique de son prophete ? 
— Explique-moi ce mystere, toi qui es initie 
dans tout ce qui se de'crete a la cour de Sa 
Majeste Divine. 

Gabriel. — Tes petits-fils ne periront 
pas sous les coups d'un ennemi aussi igno- 
ble pour avoir transgresse' en quoique cela 
soit les commandemens de Dieu. Non, la 
souillure du peche n'a jamais contamine 
aucun membre de "ta famille, 6 phe'nix de 
l'univers. Au contraire, on les sacrifie pour 
la redemption des peuples qui auront em- 
brasse' l'islamisme, et afin que le front des 
martyrs soit e'ternellement radieux de la 
candeur des e'lus d'Allah. Si tu veux la re'- 
mission des pe'ches de ces peuples prevari- 
cateurs, ne t'oppose pas a ce que les deux 
roses de ton jardin soient cueillies avant le 
temps. 

Le Prophete. — O mon frere, illustre 
messager de mon souverain Dieu, chaque 
sacrifice qu'Allah me commande est une fa- 
veur qu'il daigne me conferer. Certes, puis- 
qu'il s'agit du saint de mes fideles, je con- 
sens a tout ce que veut de moi le Dispensa- 
teur des graces. 

Gabriel. — O toi qui jouis du privile'ge 
de pouvoir entretenir Dieu face a face, void 
ce que rimmacule m'a charge de te dire, 
mon Seigneur : II taut que le prophete ob- 




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■ 



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THEATRE PERSAN 



tienne aussi le consentement d'Aly, celui-la 
n'etant que le grand-pere de deux victimes, 
tandis que celui-ci en est le pere. 

Le Prophete. — Voici une tache bien 
ardue ! dis-moi, confident d'Allah, comment 
aborder une question qui touche d'aussi 
pres les affections les plus cheres de mon 
gendre ? — Tout obse'quieux que soit Aly 
aux ordres de Dieu, j'aurais grande honte 
de lui proposer le martyre de ses fils ; il n'a 
que ces deux he'ritiers de son nom et de ses 
vertus. 

Aly (en entrant). — Je vois des larmes 
couler comme autant de perles sur la page 
blanche de tes joues. Toi pleurer,toi source 
du possible, toi source des vertus miracu- 
leuses dont Dieu gratifie fame de ces pro- 
phetes? Puis-je savoir ce quit'afflige? 

Le Prophete . — Ecoute-moi Aly, ami 
de Dieu. Je te communiquerai une revela- 
tion du nombre des mysteres celestes. Rouh- 
ul-Emine (i; vient d'arriver de la cour 
du Cre'ateur avec un message qui affligera 
bien toute la terre. C'est une nouvelle, bien 
de'sastreuse pour tous, elle brule comme du 
feu, elle perce d'outre en outre comme une 
fleche de'coche'e. Hassan mourra empoi- 

(i) C'est-4-dire « 1'esprit trts-fidele » un des titres ho- 
norifiques que Jesus-Christ et l'archange Gabriel portent 
a la cour de Dieu, selon les traditions musulmanes. 



LE MESSAGER DE DIEU 



sonne, il rendra l'ame avec les lambeaux de 
ses entrailles de'chire'es. L'archange nous 
annonce aussi que Dieu veut un autre 
martyre : Hussein tombera sous la lame du 
glaive des soldats de Yezid ; et non-seulement 
sa tete perchee au bout d'une lance, mais 
aussi les femmes etles enfants de son harem, 
accompagneront le triomphe de notre en- 
nemi. 

Aly. — Pourquoi done, illustre envoye 
de Dieu, pour l'expiation de quelle faute, 
Hassan serait-il cruellement empoisonne? 
Qu'as-tu fait pour que ton Hussein devienne 
martyr, lui plein de vie et de jeunesse? — 
■ Et sa famille qui est si jeune encore, pour 
quoi serait-elle de'shonore'e et conduite sur 
le dos des chameaux de nos ennemis ? Ex- 
plique-le moi, je te conjure, ame pure et 
sainte ! 

Le Prophete. — Dieu le veut, 6 ciel de 
noblesse, astre radieux du zodiaque de la 
Vierge, toi dont la bravoure t'a valu le sur- 
nom de lion de Dieu, toi fils demon oncle, 
oui, Dieu t'ordonne de lui faire ce sacrifice. 
II a designe et nomme ton Hussein pour 
servir de redemption a nos fideles cheiteset 
pour interceder en leur faveur au jour du der- 
nier jugement. Les tortures de la soif qu'il 
doit souffrir et son martyre, lui vaudront 
ce titre. De ma part j'y ai deja consenti, que 






THEATRE PERSAN 



Dieu le prenne et le glorifie ! Mais une 
des conditions d'Allah est aussi ton con- 
sentement de libre gre, voici son archange, 
debout devant toi, et attendant ton adhe- 
sion. 

Aly. — Que je tombe ta victime, 6 le plus 
parfait des creatures du monde. Oui, je con- 
sens a sacrifiermesenfants. Prends-en Facte, 
Gabriel, etsois mon te'moin aupres de Dieu 
qui t'envoie ici. 

Gabriel. — II l'a dit, 6 prophete, et je me 
de'voue a toi, qui embellisles gloires du sep- 
tieme ciel, compte-moi au nombre de tes 
humbles serviteurs. II fout encore l'adhe- 
sion de ta fille, sans quoi ton consentement 
et celui de ton gendre ne suffiraient pas. 
C'est une des clauses ine'vitables. 

Le Prophete. — He'las! il n'est pas aise 
de le dire a Fathema. Je ne suis pas assez 
habile pour pouvoir enfermer la perle de ce 
mystere dans l'ecrin de l'entendement de 
ma fille. A la seule mention du martyre de 
ses fils, tu verrais, Gabriel, tous ses sens ■ 
bouleverses comme une chevelure en de- 
sordre. (En entrant.) 

Fathema. — Mon auguste pere, toi cou- 
ronne du trone myste'rieux d'Allah, e'lu des 
elus de Dieu, qui par amour pour toi a cre'e' 
les hommes, pourquoi pleures-tuainsi,on di- 
rait que la prunelle de tes yeux s'est change'e 







LE MESS ACER D E DIEU 



en un image d'automne.Tes larmes me font 
bien souffrir, puis-je en savoir la cause ? 

Le Prophete. —Deux chagrins m'ont 
jete' sur un lit de braises, deux desastresme 
font repandre un torrent de larmes : d'a- 
bord le chatiment de feu qu'au jour du ju- 
gement dernier, tombera comme un incendie 
brulant sur les teres coupables de mes 
ouailles, ensuite l'ignominie du supplice de 
Hassan et de Hussein. Comment ne pleu- 
rerais-je pas sur la fin prematuree de ces 
deux fleurs de mon jardin? La perversite 
du siecle les fera mourir d'un trepas de 
martyr : Hassan empoisonne rendra son 
ame avec ses entrailles brulees, et la tete 
tranchee de Hussein ira a Damas, perchee 
sur le fer d'une lance ! 

Fathema. — Eux, mes deux fils, renon- 
cera la vie, devenir martyrs, grand Dieu! 
Qu'ont-ils done fait, pour avoir me'rite ce 
chatiment aussi affreux que deshonorant i 
Tu n'as agi envers tes peuples qu'en souve- 
rain plein de sollicitude pour leur bien-etre, 
seraient-ils ingrats et criminels au point 
d'oser lever la'main contre les princes de ta 
famille ? 

Le Prophete. — Le martyre de mes des- 
cendants ne provient pas de leur faute quel- 
conque. lis vivraient tous, si la vie devait 
recompenser le me'rite. Mais il n'y a que 









THEATRE PERSAN 






ass 



kur martyre qui puisse assurer k salut de 
mes sectateurs et te'moigner en kur faveur 
au jour de la resurrection. Dieu lui-meme 
a de'cre'te ainsi a l'e'gard de tes deux fils. 
Moi, le prophete, avec ton mari, nous avons 
de'ja acquiesce' a la volonte' divine. Viens a 
ton tour, ma fille, viens assurer le bonheur 
e'ternelde mes peuples ! Consens-y et tu de- 
viendras l'aurore du jour de kur e'ternite 
bienheureuse; ton assentiment ks couvrira 
d'une e'gide contreksatteintesdu mal. Dieu 
veutquece pacte dalliance soit revetu de 
ton sceau, d'une seule parole de toi de'pen- 
dra le salut des millions des miens. 

Fathema. — Puisqu'on veut que ks vrais 
croyants soient sauve's au prix de mon infor- 
tune, je consens a etre la plus malheureuse 
des meres, et que la grande calamite aie son 
cours! — Mais dis-moi, oil serai-je moi 
meme dans ce jour ne'faste, resterai-je aupres 
demesenfants, ou loin d'eux ?J'ai bien une 
ame dans mon cceur et je n'he'siterai certai- 
nement pas de rejoindre Hassan et Hussein 
au jour deleur martyre. 

Le Prophete. — Cela arrivera dans un 
temps oil toi, Aly et moi nous ne serons 
plus du nombre desvivants. Les deux jeunes 
arbres de notre pe'piniere, seront abattus loin 
de kur patrie. Tu auras alors un palais au 
milieu des jardins du pafadis, mais du haut 



■>. 






LE MESSAGER DE DIEU 



de ce sejour des bienheureux, lu regarderas 
tristement la terre en attendant leur arnvee. 
Moi et Alv, nous aurons deja aussi sorti 
de laporte'de ce monde, apres avoir vide le 
calice du trepas. 

Fathema. — O mon pere, que je tombe 
comme une victime immole'e en ton hon- 
neur ; toi qui viens en aide a l'humamte 
souffrante, toi panacee de tous les cceurs 
navres de douleur; dis-moi, le ciel s'achar- 
nera-t-il a briser jusqu'au dernier anneau 
de la chaine de notre famille? Nos jeunes 
martyrs n'auront-ils done personne sur la 
terre pour les honorer du tribut d'un deuil 
princier ? Comment, pas une main amie 
pour soutenir leurs tetes agonisantes ? 

Le Prophete. — Mais il y aura mieux 
que cela : leur martyre sera ve'nere certaine- 
ment dans les siecles a venir. Sache que 
tout unpeuple devoue au culte d'Aly msti- 
tuera despompes funebres annuelles en l'hon- 
neur de Hussein. Grand sera le deuil de mes 
fideles che'ites a 1'arrive'e de l'anniversaire 
du meurtre de leurs deux imams. Hommes 
et femmes : l'ame contrite, le front couvertde 
cendres, les vetements dechires, viendront 
celebrer les obseques des martyrs. 

Fathema. — O mon pere, des aujourd'hui 
je prendrai mes habits de deuil, si tu veux 
bien me le permettre. II me semble qu'en 



THEATRE PER SAN 



allant ainsi au devant du sinistre qui doit 
frapper Hussein et Hassan, en leur payant 
un tribut de mes larmes et de mes re- 
grets anticipes, en laissant mon cceur se 
fondre au feu de la douleur, le souvenir la 
pensee de ce que 1'archange vient de nous 
apprendre me ferait moins de mal. 

Le Prophete. — Va, pauvre mere, prends 
ton deuil et fais tout ce que tu voudras ! 
Depuis les regions de la lune jusqu'a la 
profondeur des abimes, hante's par le grand 
serpent de mer, fais retentir 1'e'cho de tes 
gemissements. Que les larmes de sang, ruis- 
sellent sur les lys de tes joues! De'lie ta che- 
velure et abandonne-la au gre de tous les 
orages de ce ciel sans pitie. 

Fathema. — Depeche-toi ma fidele Asma, 
fais construire deux tombeaux, tu en feras 
recouvrir un avec une housse verte et l'autre 
avec une housse e'carlate, et tu nous appor- 
teras pour moi et pour toutes nos femmes, 
des robes noires. (Asma sort.) 
^ Zeweb. — Que je devienne ta victime, 
6 maTtresse souveraine de toutes les Ara- 
bles; Zeineb mourrait volontiers en l'hon- 
neur de ton nom glorieux. Dis-moi gour- 
quoi fais-tu pleuvoir tes yeux, est-ce possible 
qu'une mere aussi heureuse que toi s'afflige 
et pleure? 

Fathema. — C'est pour toi que je, verse 












LE MESSSAGER DE DIEU 



i3 



ces larmes, ma douce Zeineb, et pour Has- 
san et pour Hussein, toi aussi,tu en repan- 
dras de bien ameres, ma pauvre amie. Mon 
coeur est triste jusq'a la mort ! 

Zeineb. — Que mon ame serve de rancon 
a la tienne, ma bonne mere ! dis-moi, quel- 
que malheur serait-il tombe du haul d un 
de ces astres qui roulent sous la voute ce- 
leste? Pourquoi pleures-tu ainsi en pro- 
noncant les noms de Hassan et de Hus- 
sein ? , , 

Fathema. - Fille de douleur, sache 
enfin que Hassan mourra en martyr 
empoisonne par un traitre; que mon doux 
Hussein, au milieu dun desert, abandonee 
des siens, vilipende, outrage, sera martyrise 
par les sicaires de l'infame Ibn-Zeiad, et que 
les gens de son harem, femmes et enfants, 
devenus leurs captifs, seront ignommieuse- 
ment traines dans la boue des rues de Da- 
mas. Comment ne gemirais-je passur autant 
d'infortunes? Ne pas pleurer! mais c'est 
impossible! 

Asma {en entrant). — Salut, fille de 1 ami de 
Dieu! Les deux tombeauxsontprets,comme 
tu l'as ordonne, et j'ai apporte les habits 
de deuil pour toi et pour toutes nos femmes. 
Fathema. — Je vais aupres de ces tombeaux 
pour y faire les obseques de Hassan et de 
Hussein. Tu viendras m'y trouver, Asma, 



I 4 



THEATRE PERSAN 



avec toutes les femmes arabes des tribus 
des environs, apres les avoir habille'es en 
noir, comme ilest d'usage en pareil occasion 
Dites-leur de ne pas e'pargner des cris, des 
lamentations et des chants funebres. (Arri- 
vantpres des tombeanx.) 

O chagrin repais-toi, viens, mords, de'vore 
mon cceur comme le poison doit de'vorer 
les entrailles de Hassan ! 

O mes larmes, pleuvez chaudes et ameres 
tombez dru, et que je meurs pour celles 
que doit re'pandre Hussein ! 

O Hassan, tout un fleuve del'Oxus coule 
de mes yeux pour toi, mon fils! puisse-t-il 
adoucir Taction corrosive du venin qui te 
consumera ! 

O Hussein, la soif et les ardeurs du soleil 
du desert que tu dois endurer, je les ai 
toutes dans mon cceur, je brule de'ja! 

Hassan, ce que tu dois souffrir en corps 
je le souffre de'ja en esprit, la douleur m'a 
empoisonnee ! 

Hussein, ta mere a e'te avant toi pour 
pleurer et s'ensevelir dans les sables arides 
du desert de Kerbe'la, ah! que j'ai soif! 

Asma (Arrivant avec Us femmes de la tribu de 
'Shu-Hacbem). — Femmes de Medina ! poussez 
des soupirs, criez, hurlez comme une louve 
qui voit ses petits dans la gueule des chiens 
Umssez-vous a la douleur de la mere de Hus- 









HHM 




LE MESSAGER DE DIEU 



I 5 



sein elle vous a invitees ici pour pleurer et 
gemir ; avec l'eau de vos yeux e'teignez le 
feu qui la devore ! Anticipant le deml des 
parens de Hussein et de Hassan, asseyons- 
nousautour de leurs tombeaux, quele sang 
deborde nos coeurs, gemissons, lamentons- 
nous 1 

Chant funebre des femmes de Beni-Hachem : 
Honte et misere, hclas! sous le fer d'un 
ennemisans foi, cruel et ignoble, tomberont 
ks enfans du meilleur des prophetes! lis 
mourront martyrs. Eux, la joie du ceeur 
du lionde Dim (My), eux la quietude de 
Fame du phis pur (Mohammed). Plusdebon- 
heur, plus de repos sur la terre, car lame 
de l'Amour-Incarne (Mohammed) (i) est 
troublee ! — Eux, les derniers scions de la 
famille benie expirent, Fun tombe apres 
l'autre, sans un ami sur son sein, sans une 
mere a son chevet, sans une soeur, sans un 
etre want qui l'aime ! 

Fathema. — Cheres amies, umssez-vous 
a mon angoisse, grandes et petites, aidez-moi 
toutes de vos regrets. Anticipons sur le 
deuil qui affligera le monde apres la mort 
de Hassan et de Hussein. Devancons les 

M Cette sorte de chants est executee par les pleu- 
' reuses (nouU-kundne) professionnellcs. lis n ont nen 
de coram™ avec les choeurs de traged.es greoques. 







honneurs dus a ces martyrs glorieux, pl eu . 
rons-les, ge'missons! ' P? 

beLl P Zn" T K { Z Seplmnt mre ks ^ *» 
/*awc).-C tombesdemespauvresenfents I me 

Ss i T U1 '' ,e V0US saIue > "dies 

■acres | - J ai eu beau re'sister au torrent 
Ju chagrm, il m ' a ravi mon ^°™ 

prophete de Dieu pleurant a 1ms ar d^ ces 
emmes : Ah, les deux arbres de ma gjne'a 
logic fletnront avant le temps I AprS Z 
avoir arraches de leur sol natal, la mort le 
let jra sur les sables d'un desert SS£ 
Mes deux soupirs ascendent vers le del 
comme deux meteores flamboyants- car un 

PUlage, va emporter les deux perles aui 
foment toute ma richesse. Ames'pu s d'e 
martyrs recevez le sacrifice de mon ame 

?Ara P be° P r e ' " "'" plUS Shammed 
I Arabe, que vous voyez debout entre vos 
deux^tombes, non, mon nom est : L A 

Aly [entre les deux tonleaux). - Vous alley 
done vous eteindre, 6 lumieres des y u \ 
de votre pere! Le siecle va vous rarir 
tout, votre patrie, votre famille, Z ami 
v« allies Est-ce juste que mes pZes , 
tombent avant que de fructifier, I> une 









LE MESSAGER DE DIEU 



■7 



par le diamant reduit en poudre (le poison), 
l'autre par la lame du poignard? — Oil est 
le pere qui aurait consenti au meurtre de 
ses enfants? O mon cceur, pardonneras-tu 
jamais au destin de t'avoir arrache mon con- 
sentement au meurtre de mes enfants? Mais 
je ne m'en plaindrai plus, puisque il s'agit 
de la remission" des pe'che's de nos rideles 
che'ites, je me de'voue et me tais. 

Hussein (en entrant) . — Pour qui sont ees 
obseques, et ce torrent de larmes que vous 
re'pandez ici, ma mere?— Cette graine de 
pleursque tu semes avecune telle profusion 
sur ton sein, ne produira certainement pas 
des roses aussitot. Tu n'as que Hassan et 
moi, et nous sommes pleins de vie et d'es- 
poir de te rendre heureuse, a moins que 
l'influence d'une de ces etoiles mechantes 
qui tournent la haut ne nous ait amene 
quelque de'sastre inattendu? — Dis-moi 
qui sont done ce Hassan et ce Hussein que 
je vous entends nommer ici? 

Fathema. — Dans mon parterre de fleurs 
je n'ai que deux roses, toi et ton frere, je 
n'en ai jamais cultivees d'autres, le monde 
sublunaire des spheres en rotation, ne 
m'ayant pas octroye plus de deux fils. Oui 
je ne possede que vous au monde, et le 
destin veut que vous soyez martyrs l'un et 
l'autre. Or, je veux devancer ce jour ne- 



i8 



THEATRE PERSAN 



faste, j'ai endosse mes habits de deuil, je 
pleure le malheur avant qu'il n'arrive, et mon 
cceur brulant exhale de la tristesse comme 
une lampe qui, prete a s'e'teindre, noircit de 
sa fume'e les routes du caveau cm on l'aura 
oublie'e. 

Le Prophete. — Viens que je t'embrasse, 
mon he'ros! Je te vois de'ja couvert de bles- 
sures de martyrs, et, tout prophete que je 
sois, je ne puis pas, les yeux sees, contem- 
pler ton malheur futur; toi, loin de ta pa- 
trie, toi sans frere, sans sceur, toi prison- 
nier des me'cre'ants, la poitrine haletante de 
fatigue et les levres noirciespar la fievre de 
soif,toie'tendupresd'unneuve d'eau fraiche, 
la gorge be'ante d'une profonde plaie et 
rougissant de ton sang le sable du rivage de 
l'Euphrate. Dieu que d'horreurs! 

Aly. — Oui! mon malheureux orphelin, 
tu dois mourir loin de nous, alte're de soif, 
et le front decouvert aux rayons du soleil ! 
et ta-tete che'rie, que l'envoye de Dieu lais- 
sait s'endormir sur ses epaules, on la verra, 
helas ! perche'e au bout d'une lance ennemie ! 
Fathema {embrassant Hussein). — O lumiere 
des yeux de ta mere, toi soulagement de sa 
poitrine fatigue'e de douleur, combien j'aime 
a caresser ton courayonnant de blancheur, 
combien ilm'est doux de toucher le duvet de 
ces joues roses et fraiches. Pourquoi le poi- 



R>_- 






LE MESSAGER DE DIEU 



19 



gnard d'un criminel les aurait-il meurtries ? 
Pourquoi la douleuraurait-elle plie un arbre 
aussi jeune, aussi beau? 

Hussein. — Ce serait du bonheur pour 
rrioi que de pouvoir me sacrifier, corps et 
ame, pour notre vertueuse famille. Jebrule 
d'impatience d'apprendre par vous-memes 
tous les details de ce mystere. Au nom de 
Dieu ne me cachez plus rien, treve de toutes 
ces precautions et paraphrases, dites-moi 
franc et net, quelle part me re'serve-t-on 
dans ce grand e'venement ? 

Hassan. — Je te le dirai franchement, a 
condition que tu veuilles te soumettre aux 
ordres de Dieu, car telle est sa volonte. 
Sache done que moi, j'aurai mes entrailles 
dechirees par le poison d'un traitre; toi, tu 
mourras en martyr : par l'ordre de Ye'zid, 
ta tete sera separeedetoncou, figeeau bout 
d'une lance et promenee haut, sous le so- 
leil, tandis que ton cadavre jete par terre, 
cette vieille terre souilleed'autantde crimes, 
en faira le plus bel ornement. Tes femmes 
et tes filles, monte'es sur les bats des cha- 
meaux des brigands de Koufa, seront con- 
duces a Damas comme un troupeau d'es- 
claves. 

Hussein. — O lumiere des yeux du pro- 
phete ! Puisque moi et toi nous sommes ne's 
d'une seule mere, pourquoi ne nous est-il 




■j'feX- 



THEATRE PERSAN 



pas aussi donne de mourir ensemble ? A mes 
yeux, les infamies et les humiliations qu'un 
ennemi me'cre'ant fait subir aux martyrs ne 
sont rien moins que de'shonorants. En tom- 
bant ensemble nous aurions e'galementme- 
rite de la gloire et de l'admiration des 
justes. II serait bien malheureux de ne pas 
consentir a gagnerau prixde notre martyre 
le salut des peuples che'ites. Oui, je souscris 
pour le martyre et je glorifie Dieu le tres- 
pur, qui, pour quelques gouttes de mon 
sang re'pandu sur la terre, daigne bien re- 
cevoir ma tete tranche'e en e'change des 
pe'che's de nos amis. Be'ni soit Allah, le mi- 
se'ricordieux ! — Mais est-ce vrai; pardon- 
nera-t-on re'ellement a tous les che'ites? 

L'archange Gabriel (entrant). — O Hus- 
sein, Dieu te salue par ma bouche et il m'a 
charge en meme temps de t'annoncer que 
Dieu ne manque jamais a l'accomplisse- 
ment de ses promesses, tant que son servi- 
teur demeure fidele a la lettre de la foi ju- 
ree. Ne t'afflige done pas, sur le sort de tes 
peuples che'ites, 6 Hussein, Dieu dit : « Cha- 
que instant de tes souftrances leur vaudra 
des siecles de beatitude, car je suis plus 
charitable que mes serviteurs! » 

Hussein (d Mohammed). — Chef des crea- 
tures de Dieu, sacrifiez-moi comme une 
chose d'aucune valeur! Allah vient de me 












LE MESSAGER DE DIEU 



combler de ses faveurs; a votre tour, soyez 
genereux comme lui. Quelle recompense 
re'servez-vous a ceux d'entre les fideles qui 
dore'navant celebreront des mysteres en 
commemoration de notre martyre 1 

Le Prophete. — O lumiere de mes deux 
prunelles, amour de ma fille bien-aimee! 
Tout homme qui aura pleure tes malheurs, 
jouira du privilege de s'asseoir a mes cotes 
dans les jardins du paradis. 

Hussein [a son pert). — O mon auguste 
pere, heritier pre'somptif du prophete, toi, 
qui assis sur le tapis de la vraie religion, 
montre aux mortels la voie du salut! dis- 
moi, quelle grace octroieras-tu au jour du 
dernier jugement a ceux qui prendront le 
deuil pour honorer l'anniversaire de mon 
martyre ; penseras-tu aux interets spirituels 
de mes amis ? 

Aly. — Ne t'affliges point, je te le jure 
par le respect du a ton ame chaste. Le ciel 
et ses anges savent le prix de l'eau desyeux 
de tes amis. Pour une larme qui, en ton hon- 
neur, aura mouille la paupiere d'un irior- 
tel, je le ferai s'asseoir face a face avec moi 
sur le rivage fleuri de Kouser (i). 

Hussein. — Et toi, mere bien-aimee, dis- 
moi vrai comme tu m'aimes, que don- 

(i) Le nom d'une des sources de l'elysee des bienheu- 
reux musulmans. 



THEATRE PEHSAN 






neras-tu pour ceux qui auront souffert pour 
moi, alors qu'a l'appel de la trompette de 
la resurrection, la tete de chacun d'eux 
s'elevant hors du tombeau m'invoquera a 
son secours? 

Fathema. — Ne t'en soucie pas, 6 joie 
de mes yeux, aussi vrai que Dieu est glo- 
rieux et sans pareil dans son essence, je 
n'aurai pas d'autres amies dans le se'jourdes 
bienheureux que celle d'entre les femmes 
qui auront ajssiste a la celebration des mys- 
teres en ton honneur, jeles y attendrai aux 
portes du paradis et les introduirai dans 
mon palais aussitot arrivees. Elles n'ont 
qu'a s'y presenter, telles qu'on les verra au 
jour de l'anniversaire de ton martyre la 
tete de'coiffe'e, les yeux pleins de larmes et le 
coeur brulant. 

Hussein. — Et toi mon frere, toi le plus 
vertueux des liommes, prince Hassan, que 
veux-tu faire pour nos amis, dis-moi aussi 
vrai comme tu mevois icipleurant les souf- 
frances qui t'attendent. 

Hassan. — En pre'sence de vous tous, je 
fais un voeu que Dieu daignera accomplir : 
que chacun de ceux qui auront pleure pour 
nous, ait un chateau dans le voisinage du 
mien, au paradis. 

Hussein. — Amen ! viens done, frere de 
mon ame, versons des torrents de larmes 






H 



■ 



■1 



LE MESSAGER DE DIEU 



23 



d'amour et de devouement. Donne-moi ta 
main avant qu'elle ne soit glace'e par la 
mort, et faisons-nous notre provision de 
l'eau des yeux, ce viatique des martyrs, elle 
nous recre'era lors des fatigues d'un voyage 
long et pe'nible. (En s'adressant a son tombcau): 
Me voici, Hussein, tel que Dieu m'ordonne 
et tel que je consens de devenir : martyr du 
poignard des traitres me'cre'ants, Hussein, 
innocente victime de l'injustice humaine ; 
Hussein, qui de plein gre et par amour de 
mes peuples, livre aux bourreaux ma tete 
innocente. Ouvre-toi montombeauetecoute 
toutes ces promesses que je viens de faire 
devant le ciel et devant les hommes! Adieu 
mes amis presents et a venir, rappelez-vous 
de mon grand amour pour vous, de mes 
souffrances dans le desert de Kerbe'la, et 
rejouissez-moi par quelques gouttes de la 
rose'e de vos yeux. 

Hassan (en s'adressant a son iombeau). — ■ 
Ecoute-moi, mon tombeau, moi, Cypres 
du jardin de Mohammed de l'Arabie, je 
consens a mourir avant le temps, et a fer- 
mer mon cceur a toutes les joies du monde, 
comme si ce cceur n'e'tait qu'une serrure qui 
porte en elle son pene brise'. Monde injuste 
et pervers, Hassan te laisse un vase rempli 
de lambeaux de son foi corrode' par ton poi- 
son, manges-en, repais-toi! Et toi impi- 




***u:^ ■ %.i 



24 



THEATRE PERSAN 



toyable destin, tu as beau empoisonner ma 
coupe a boire, tes protege's n'y puiseront 
pas, j'ai promis a monDieu de la vider tout 
seul. 

Fathema (chante). — Ah! ma pauvre tete, 
frappez-la, mes mains, frappez fort, 6 Has- 
san, 6 Hussein! 

Pour mes deux fils, je n'ai qu'une dou- 
leur, qu'un soupir, 6 Hassan, 6 Hussein! 

L'archange Gabriel est venu et il parla a 
mes deux yeux qui pleuvaient du sang. 

II leur a dit : Un peuple parjure a son 
Dieu, e'gorgera votre Hussein ; 

Du diamant broye par un fils de ce peu- 
ple, fera voler en e'clats le cceur de votre 
Hassan (1) ; 

Et ces paroles de l'archange ont chasse 
le calme et le repos de mon ame. 

Ah! ma pauvre tete, frappez-la, mes deux 
mains, frappez fort ! 

La, git mon Hassan ; une mere ne sau- 
rait reconnaitre ses traits defigure's par le 
poison. 

La, il tombe, il roule dans la poussiere, 
mon Hussein couvert de blessures d'e'pe'e 
et de lance. 

La, ses femmes et ses enfants regardent 

(1) Hassan a cte empoisonne avec de la poudre ada- 
mantine melee avec du riz. 






■ 



■ 



K ' 



■ 



LEMESSAGERDEDIEU 23 

l'Euphrate, ouvrentleurslevres fie'vreuses.et 
se tordent dans les tortures de soif. 

Ah! ma pauvre tete; Hassan, Hussein! 

La, tous les membres du corps de mon 
Ali - Ekber tombent tranches Tun apres 
1 'autre. 

La, le cadavre ensanglante' de mon Ali- 
Asgar, je le vois, helas ! les archers ignobles 
en ont fait la cible pour leurs Heches. 

Comment ne pas ge'mir ; ah ! ma pauvre 
tete ensevelis-toi sous la terre! 6 Hassan, 
6 Hussein ! 

La, sous le fer des assassins tombe par 
terre le bras tranche de l'intre'pide Abbas! 

La, Qassem, le fiance de ma fille, je vois 
ses pieds debout dans une mare de sang et 
rouges, comme si on les eut peints de hena 
pour sa noce. Derision amere! sa chambre 
nuptiale n'est qu'un tombeau dont la voute 
re'sonne les e'chos de chants de tre'passe's. 

Ah ! ma pauvre tete, brise-toi dansl'e'treinte 
de mes mains ! 

L'archange Gabriel (s'adressant an Pro- 
pliete). — II faut que je retourne au ciel. Sa- 
lut, toi, orgueil du monde, qui se meut et du 
monde qui reste immobile ; leur Cre'ateur 
m'ordonne de te dire : O mon prophete, 
dirige tes yeux du cote du monde des Es- 
prits, et vois le trouble et l'emoi qui y 



2b 



THEATRE PERSAN 



regnent, depuis que vous et votre auguste 
famille avez commence a celebrer sur la 
terre les fune'railles de vos martyrs futurs. 
D'echo en echo, vos gemissements ont at- 
teint et empli l'espace jusqu'au septieme 
ciel, ou est le trone de Dieu. 

Mohammed. ■ — Fille adoree, dont la lu- 
miere se reflete dans mes yeux et dans mon 
ame, toi, mon bonheur et ma joie! Cessez 
vos doleances qui me brfilent le coeur. Elles 
ont rempli de leurs echos le monde des 
anges, et le ciel entier s'est revetu d'un man- 
teau de deuil. 










■HHH 



m 



MYSTERE II 



LA MORT DU PROPHETE 



PERSONNAGES 



ii! 



Le Prophete. 

L'archange Gabriel. 

Azrael (ange de la mort.) 

ALy. 

Fathema. 

Hassan. 

Hussein. 

Zeineb (Ze'nobie). 

Abbas. 

Belal, chantre de la mosquee du prophete . 

Selman, domestique du prophete. 

Umm-Selme, odalisque du prophete. 

Sevade, Arabe du desert. 




MYSTERE IP 



LA MORT Dl ; PROPHKTL' 



La scene se passe dans la ville de Medin 



Le Prophete (finissant sa priere du matin]. — 
Recois ce tribut de mes louanges, Dieu 
de misericorde, je les ai trouve'es dans mon 
coeur ! Apres t'avoir glorifie', salue, loue et 
adore, quelles actions de graces te fairai-je 
encore, 6 Seigneur Dieu, pour toutes les 
faveurs donttum'as comble', moi, honteux 
d'etre indigne de marcher sur le chemin 
qui conduit jusqu'a toi. Tu m'as envoye le 
manteau d'honneur de la reiba (i), tu as dai- 
gne de m'adresser le verbe du verset de lo 

(i) Les phrases arabes Lo la ki et la reiba fihi appar- 
tiennent au texte du Koran; on leur attribue une vertu 
miraculeuse. 



3o 



THEATRE PERSAN 



Jake! De'ja je me sens entraine par lc souffle 
du de'sir de m'unir a toi, le de'sire d'etre a 
jamais avec mon mattre et mon juge ! De'ja 
mon moi mate'riel me pese et me serre le 
cceur; je sens mon existence d'ici-bas m'e- 
chapper et se briser comme un verre fragile 
froisse contre une pierre ! 

Gabriel. — Mes hommages et salut au 
Souverain de la terre et du temps, a toi 
dont l'existence embellit les deux mondes ! 
Car il n'y a que toi sur cette terre, toi le 
dernier et le plus grand des prophetes issus 
des enfants d'Adam. Dieu t'a confere les 
pleins pouvoirs sur les vivants et sur les 
morts. Lui, ce juge misericordieux qui 
exauce et qui soulage, il fait exe'cuter les 
ordres que tu donnes. Ton libre arbitre ne 
connait pas des bornes et les eff'ets de ta 
volonte sont irresistibles vu l'e'levation de 
ton merite et celle de ta grandeur devant 
Dieu! 

Le Prophete. — O toi que le Cre'ateur 
sublime a rapproche' de lui, sache que je 
me sens le de'sir d"aller habiter le monde 
des Esprits. Trove des toutes ces souffrances 
que j'ai endure'es ici-bas, s'en est fait! Je 
ne puis plus resister al'elan qui m'entraine, 
qui me porte a contempler enfin mon Dieu ! 

Gabriel. — O le meilleurdes prophetes! 
Rends-toi incontinent a la mosque'e, et pre- 






■ 



LA M O R T D U P R O P H E T E 



3l 



side aux prieres du peuple encore une fois. 
Laisse a ta place Aly, ami de Dieu, confie 
lui tes pauvres fideles. Qu'Aly prenne le 
gouvernail des affaires du siecle, qu'il de- 
vienne exe'cuteur de ton testament et ton 
heritier presomptif, comme le meritent ses 
hautes qualites et ses vertus. II n'y a qu'Aly 
qui est digne de s'asseoir a ta place, per- 
sonne autre que lui n'est qualifie a te suc- 
ceder dignement. Fais tes adieux, dis ta 
derniere parole a tes compagnons d'armes, et 
ensuite depeche-toi d'arriver a la Cour du 
Tres-Grand ! (II disparalt). 

Le Prophete (en s'adressant an chantre de sa 
mosquee). — Va. Belal, et vite, proclamer dans 
lesruesetlesbazarsquejeveuxparlerpourla 
derniere foisa mon peuple. Que tous, pauvres 
ou riches,se re'unissentdansla mosquee pour 
ecouter mes paroles et les graver sur leurs 
cceurs. lis y apprendront tout ce que Dieu 
a decrete. Ceci est un jour bien triste ou je 
leur ferai mes eternels adieux et ou ils me 
verront pour la derniere fois. 

Belal (en s'adressant au peuple). — Grands 
ou petits, citoyens de toutes les conditions. 
Rassemblez-vous tous a la mosquee. Ainsi 
veut le chef de la religion. L'ceil de la pro- 
phe'tie et sa source veut nous quitter pourun 
voyage lointain. II va echanger notre terre 
coittre un autre lieu de sejour. L'illustre 



32 



THEATRE PERSAN 



envoye se rend a la mosquee afin de vous 
dire ses adieux, re'unissez-vous tous pour 
recueillir ses paroles sacre'es ! 

La pre'destine'e ayant verse du poison 
dans ma cruche a boire, j'ai rempli mes 
entrailles de breuvage de souffrance ! 

Fathema (chante). — Comment ne meurtri- 
rai-je pas ma tete de mere apres la perte de 
mes deux fils, 6 Hassan, 6 Hussein! Gabriel 
est venu et en me regardant avec ses yeux 
injectes de sang, il a dit : « Un peuple des 
mecreans tuera ton Hussein ; le poison d'un 
traitre de'chirera en mille lambeaux les en- 
trailles de ton Hassan. » (Sefrappant la tete.) 

Ces paroles de l'Archange ont ravi le 
calme et la patience de mon coeur. 

Bnse-toi ma pauvre tete, comment ne la 
frapperais-jepas, 6 Hassan, 6 Hussein ! 

Le gosier de mon Hassan est de'chirepar 
la dent du poison ; crible de coups de sabre 
et des lances, le torse de monHussein roule 
dans la poussiere et la soif fait mourir les 
orphelins insulte's dans le sanctuaire de leur 
harem; 6 ma pauvre tete creve de dou- 
leur, ah! Hassan, ah! Hussein! 

Tranches, l'un apres l'autre, les membres 
de mon Ali-Ekber tombent sous le fer 
ennemi, la poitrine de mon Ali-Asgar sert 
de cible aux archers de Ye'zi'd ; et comment 
ne pas ge'mir? Brise-toi, ma tete, couvre-toi 









LA MORT DU PROPHETE 



33 



des cendres du penitent, 6 Hassan, 6 Hus- 
sein ! 

Le bras d'Abbas tombe cruellement abattu 
d'un coup de sabre des traitres ; mon gen- 
dre Qassim, je le vois la, les paumes de 
ses mains dans une mare de sang, ce hena(i) 
des fiances de la mort. L'injure et l'insulte 
ont change' sachambrenuptiale en une mai- 
son mortuaire. Comment ne frapperai-je 
pas ma tete, 6 Hassan, 6 Hussein ! 

Gabriel (en s'adressant an prophete). — Je te 
salue, gloire de deux mondes,leur Cre'ateur 
Dieu te dit d'e'lever tes yeux vers le monde 
des esprits. Regarde, vois-tu le de'sordre et 
l'e'moi parmi les anges ? C'est que l'e'cho des 
soupirs et des chants funebres du deuil que 
vous ce'le'brez sur la terre ont retenti jusque 
dans le septieme ciel. 

Le Prophete (a safille). — O lumiere de 
mon coeur et de mes yeux, toi, le repos de 
mon ame trouble'e. Notre deuil a assombri 
la totalite des cieux et le monde des anges 
se met a pousser des cris de de'sespoir. Tais- 
toi, chere enfant, car tes plaintes jettent du 
feu dans mon ame aussi. 

Hussein. — Ma mere, que donneras-tu a 



(i) Allusion a tin usage bien connu des Orientaux qui 
font rougir avec du hena les plantes, les paumes et les 
doigts de leurs fiancees. Ce hena est un sue vegetal, cou- 
leur orange, tirant sur le rouge. 



34 



THEATRE PERSAN 



» ! 



celles d'entre les femmes qui honoreront le 
souvenir de ma mort tragique; car, dans 
ce moment supreme de resurrection ou 
elles souleveront leurs tetes hors de leurs 
tombeaux, toutes alors, de meme qu'au- 
jourd'hui, elles espereront de m'y voir 
arriver en aide. 

Fathema. — Rassure-toi, lumiere de mes 
yeux, je te jure, parl'essence des splendeurs 
du Dieu sans pareil, qu'aussitot apres leur 
arrive'e a la porte du paradis, elles m'y trou- 
veront debout, la tete nue, les yeux en lar- 
mes, le coeur en feu, en un mot, telle que 
je les aurais vues ce'le'brant vos obseques 
sur la terre. Je n'appellerai aupres de moi 
que celles qui t'auront pleure'e. Apres les 
avoir introduites dans les jardins des de'lices 
e'ternelles, je leur en ferai les honneurs 
moi-meme. 

Hussein. — O le meilleur des hommes, 
imam Hassan, quelles sont tes pense'es al'e'- 
gard de nos amis, dis et que mes yeux pleu- 
rants te soient sacrifie's! 

Hassan. — Je jure, parmon de'vouement 
a ta pers'onneauguste, que je n'irai pas dans 
le paradis autrement qu'en leur compa- 
gnie ; Leurs ames m'ysuivront. 

Je vous prends tous pour te'moins de ma 
promesse, de ce que j'y demanderai a Dieu 
de permettre qu'a cote' de mon chateau 



HflH 



I. A MORI 1)U PKOPHETE 



35 



on fasse construire des chateaux pour y 
loger les bienheureux che'ites. 

Hussein. — Viens done, frere de mon ame, 
sacrifions tout pour le salut de nos fideles! 
Versons des larmes de reconnaissance pour 
les bontes de Dieu ! Donne ta main avant 
qu'elle ne soit glace'e par la mort, et faisons 
d'avance notre provision de l'eau d'yeux, ce 
viatique des martyrs. (En s'adrcssaut a son pro- 
pre tombeau) : Me voici Hussein, martyr du 
poignard de la violence et del'injure ; Hus- 
sein, massacre par les mains d'un peuple 
traitre et parjure ; moi qui ai jete ma tete 
comme un pave sur le chemin du salut des 
vainqueurs ; je promis a Dieu de mourir 
pour lessauver, sois-m'en te'moin,je te l'an- 
nonce, 6 mon tombeau; rappelez-vous de 
ce que j'aurai souffert a Kerbela, 6 mes 
amis, et, lorsque mon coeur ne battra plus 
ici-bas pour vous, rejouissez-le, ranimez-le 
avec un peu de rose'e de pleurs ! 

Hassan (en fadressant d son tombeau). — Je 
suis le Cypres des jardins de Mohammed, 
l'arabe. J'ai ferine mon coeur a toutes les 
joies, et messouffrances l'ontbrise. Ala vue 
de l'ingratitude du monde, je lui ai jete' les 
lambeaux de mon foie corrode par le venin. 

Le'Prophete (mix person nes de safamilh). — 
Reunissez-vous tous, 6 arbres fruitiers du 
jardin de la fidelite ; reunissez-vous en 



36 



THEATRE P E R S A N 



P 



un bouquet de fleurs du paradis, en une 
ple'iade, e'toiles du ciel de la libe'ralite'. Tous 
les miens, entourez-moi et toi aussi, mon 
pauvre Abbas ! Faites-moi porter sur vos bras 
a la mosque'e, mes malheureux enfants, j'y 
vais re'citer ma priere en louange de Dieu, et 
parler de la ple'nitude de mon ame affiige'e. 
{On leporte dehors sur h tapis qui lui servait de Jit.) 
Belal (dans lamosquee). — Amis! Ce jour 
et cette nuit(i), Mustafa est encore notre 
hote. A partir du lendemain, nous ne le re- 
verrons plus qu'au jour de la Re'tribution, il 
nous l'a bien promis ! — Soyez pre'sents aux 
adieux du dernier des prophetes. Contemplez 
son visage auguste, voyez-le et sachez que 
c'estla derniere vue que Dieu nous en ac- 
corde ici-bas. 

Le Prophete (dans la mosquee en s'ilevant sur 
son scant) . — Peuple d'Arabie, e'trangers et 
me'dinois, le moment de mon depart pour la 
Maison du Repos e'ternel est venu! J'entends 
la-haut battre le tambour de retraite; on 
m'appelle et il faut que je me hate de vous 
quitter. Vous savez ce que j'ai endure'. Le 
malheur a e'rige maints obstacles a la tra- 
verse de mon chemin.' Souvent et partout j'ai 
e'te en butte a la calomnie qui se plaisait a 
de'cocher contre moi ses fleches ace're'es. Ce- 



ll) Mustafa le choisi, I'clu, epithete de Mohammed. 






■ ■ : »■-. . 



■ 



LA M O R T D U PROPHETE 



37 



pendant j'ai re'ussi a ouvrir des voies libres 
a la vraie religion; elle prospere, car j'ai e'te' 
porteur de la bonne nouvelle, Dieu m'ayant 
envoye pour vous la'transmettre. LeVerbe 
du Tout-Puissant, de Dieu sans pareil des- 
cendit surmoi. L'Esprit-Saint habitait dans 
ma demeure. Pour me glorifier, le Tout- 
Puissant dispensateur des bienfaits a dit : 
« Deux bijoux, les plus pre'cieux de mon 
« tre'sor et suspendus au faite de mon trone 
« (erchi, sont Hassan et Hussein. Leur 
illustre pere, la joie de ma poitrine, le 
prince (se'id) des prophetes, celui qui con- 
tinuera marace jusqu'a la fin du monde, est 
Aly. C'est sur un ordre expres de Dieu que 
je suis venu ici, 6 mes ouailles, pour vous 
fairepartde maderniere volonte'. En premier 
lieu je vous recommande de ne pas priver 
mes enfants de ce qui leur est du ; ensuite, 
ne laissez pas s'obliterer dans votre me'moire 
les paroles de Dieu. Oui, je vous confie 
ces deux choses comme un depot sacre : 
le devoument pour ma famille et les paroles 
de Dieu. De la part de Sa Majeste' e'ternelle 
il m'est venu l'ordre de remettre a Aly l'exe'- 
cution de mon testament. Oui, Aly estle gou- 
vernement (Viili) que Dieu vousadonne eten 
meme temps je l'autorise de veiller a ce que 
ma derniere volonte soit accomplie. Ce prince 
auguste est mon heritier et l'exe'cuteur de 



IWjf 



38 



THEATRE PERSAN 



mon testament. Quoiqu'aux yeux du peu- 
ple, nous puissions paraitredeuxetres se'pa- 
res et e'loignes l'un de l'autre, la ve'rite est 
que nos deux corps furent crees d'un seul 
et meme rayon de lumiere. Personne autre 
qu'Aly n'a le droit d'occuper le trone qui 
vaquara apres moi, et tout homme qui 
viendraits'y asseoiravant lui n'estqu'un im- 
posteur ! (i) Voila tout ce que votre prophete 
vous recommande ; et maintenant, comme 
je ne veux pas que la moindre injustice 
puisse m'etre reproche'e devant le tribunal 
de la Re'surrection, je vous prie et vous in- 
vite, mes amis, de me dire ici si quelqu'un 
de vous n'a pas une vengeance a tirer ou un 
grief a revendiquer de ma personne. Qu'il 
s'explique franchement tant que je vis et a 
l'instant meme. 

Sevade. — Que je sois ta victime, 6 flam- 
beau du festin de l'honneur et de la mo- 
destie ; je declare avoir un grief contre toi. 
Te souvient-il de ce jour oil, te voyant glo- 
rieux et heureux,.nous vinmes de la ville 
de Tai'ef (2) a ta rencontre. Je me trouvais 

( i) Le lecteur aura de ja remarque que tout ce discours est 
dirige contre ]es Turcs osmanlis et ceux d'entre les musul- 
mans qui considerent Aboubekr Osman et Omar comme 
successeurs legitimes du prophete. 

( 2) Cette ville est situce a 20 lieues a rodent de la 
Mecque. Vers la fin de l'annee 9 de l'hedjire, Mahomet, 
apres avoir reuni une armiie forte de 3o,ooo hommes, fit 



LA MORT DU PROPHETE 



J 9 



au milieu du peuple qui t'accompagnait a 
pied. Le coeur me battait du ravissement 
que j'e'prouvais de pouvoir reposer mes le- 
vressur ton genou. Toi, illustre envoye' de 
Dieu, tu soulevas alors un fouet pour en 
frapper ton chameau, et mes epaules recu- 
rent le coup de la laniere qui e'tait destine' a 
ta monture. Je suis pauvre et malheureux; 
toi tu es un tre'sor de liberalite. Fais-moi 
avoir mon droit du talion, si tel est ton bon 
plaisir. N'oublie pas de satisfaire a mon droit, 
je suis un de tes fideles qui nesortent jamais 
de ta pense'e paternelle. Tu es notre juge, 
examine ma demande et rends-lui justice. 
Tu nous disais qu'il viendra pour tout le 
monde le jour du jugement dernier. 

Le Prophete. — Ne pourrais-tu pas me 
dire exactement le nom du fouet dont je me 
servais alors? dis-lc, par 1'amour de Dieu. 
Sevade. — Que les ge'nies et les homines 
te soient sacrifies ! Chef glorieux, sache a 
n'en pas douter que le fouet qui me frappa 
s'appelle memchoaq. 

Le Prophete [it son domestique). — Selman, 
cours a la maison de ma fille et dis-lui que 
moi, le roi de deux mondes, je lui ordonne 

soumettre les arabes de la ville de Taief, qui, l'annee 
precedente, avait rtsiste a ses attaques. C'est a cette 
cpoque que se rattache le fait en question. 



40 



THEATRE PERSAN 



de te dormer le fouet memchouq. II faut en 
finir, et que ce dernier trouble disparaisse 
de mon esprit. 

Selman (venant chez Fathema). — Malheur a 
vous ! 6 paisibles habitants de notre ville, elle 
menace ruine! Heureux les mortels qui ne 
sont pas encore ne's du sein de leurs meres. 
Ah! que la poussiere du monde entierense- 
velisse ma tete ! Notre prophete a renonce 
a cette vie terrestre. L'ouragan a emporte 
le respect humain et les jouissances des 
mortels! Je te salue, fille de l'envoye de 
Dieu. Je viens de la part de cette perle lu- 
mineuse qui dans les deux mondes eclaire 
et fait voir la vraie voie du salut. II m'a or- 
donne de lui apporter le fouet memchouq. 

Fathema. — Tu est bienvenu,serviteurde 
l'envoye' de Dieu, et certes c'est unegrande 
fe'licite que d'obeir a un maitre qui regit et 
la terre et le ciel. Tu sais bien que le pro- 
phete souffre d'un acces de ftevre, et il n'a 
pas assez de force pour pouvoir voyager. Or, 
a quoi bon son fouet de voyage ? Explique- 
toi, cela m'inquiete. 

Selman. — Le prophete, en revenant de 
Tai'ef, avait, par me'garde, frappe tin jeune 
Arabe, qui lui demande a present de pou- 
voir en tirer vengeance. Notre maitre a 
avoue le fait et s'est de'clare' etre pret a sa- 
tisfaire au droit du talion. Assis sur son lit 






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LA MORT DO PROPHETE 



4' 



et re'solu de re'chauffer les coeurs des fideles 
d'un exemple e'clatant de sa justice, il de- 
mande qu'on lui apporte le fouet. 

Fathema. — Mais mon pere n'a plus 
d'ame dans son corps extenue' par la fievre. 
Cet homme-la qui demande a se venger, 
n'est-il done pas musulman, dis? La poi- 
trine opprimee du prophetc respire avec 
peine, ne I'a-t-il pas done remarque, le jeune 
Arabe, ou possede-t-il un coeur de roc? 
Lorsque tu seras de retour dans la mos- 
quee, Selman, prie-le de ma part, dis-lui 
que la meilleure des femmes le salue et lui 
demande, pour l'amour de Dieu, dene pas 
la rendre orpheline ; dis-lui que le coeur de 
Fathema est fragile comme un e'clat de 
verre, qu'il ne le brise pas contre le rocher 
d'injustice. S'il persiste a user du droit du 
talion, que du moins il frappe le'gerement. 
Dis-lui ces paroles de moi : « Pardonne a 
mon vieux pere, sois digne de compter au 
c nombre de ses fideles. Tu es jeune aussi 
« comme moi et tu esperes en Dieu. Par- 
« donne, tu m'obligeras a jamais, et grace, 
« grace, car, a la seule pense'e du chatiment, 
(1 mon ame, saisie d'horreur, s'epouvanteet 
se trouble, bouleversc : e comme la cheve- 
lure d'un de'sespere'. » 

Selman (d Sevadi). — Sevade, la fille 
prophetc, te foit humblement obser\^f^ife* ^'\>^ 




4 2 



THEATRE PERSAN 



son pere etant faible et souffrant, tu agirais 
en ingrat en insistant a faire valoir ton droit 
du talion. Aux termes de la loi de Dieu, tu 
es mattre d'agir selon ton bon gre', mais les 
egards dus au prophete d'Allah devraient 
prevaloir. Tu obligerais la princesse en re- 
noncant a te venger sur lapersonne de l'au- 
guste malade, affaiblie par la fievre. 

Aly (en s'adressant cm prophete). — O toi 
notre refuge et appui a moi, a Hussein et a 
Hassan, laisse-nous d'etre punis a ta place. 
Les coups de fouet peuvent faire bien du 
mal a ton corps delicat (djanpervere) et fie- 
vreux. O Sevade, je te supplie, au nom de 
TAuteur du monde, aie pitie du prophete 
des hommes et des esprits. Jure-moi, aussi 
vrai que c'est Dieu qui veille sur ta jeu- 
nesse, promets-moi de renoncer a ton droit 
du talion. En guise de l'auguste malade, 
frappe-moi et punis-moi de cent coups de 
fouet pour un seul que tu as recu par ha- 
sard. 

Le Prophete. — Prince de toutes les 
cre'atures du monde, ecoute-moi noble Aly. 
Selonlateneurdelaloi sainte, personne ne 
doit me remplacer lorsqu'il s'agit du talion. 
Autrement je serais parti du milieu de ces 
ruines mondaines souille de la lepre du 
peche. 

Fathema (wpriere) . — Mattre Createur, cle'- 









■ 



LA MORT DU PROPHETE 



43 



ment et charitable envers tes serviteurs, 
daigne bien jeter une larme de compassion 
dans le cceur avide de vengeance ! Arrache 
de la poitrine de Sevade' le de'sir du talion 
et aie pitie' de moi, la malheureuse qui 
se meurt versant les larmes de sang! 

Hassan et Hussein. — Mere adorable, 
pourrions-nous savoir la cause de ton de'- 
sespoir? Sur tes joues roses comme une fleur 
de grenadier (gidnar), les larmes ont e'crit ce 
verset du Koran : « et les jardius arroses de 
ruisseaux (1). » Qu'est-il done arrive' pour 
que tu repandes des etoiles (larmesi sur la 
lune (visage)? 

Fathema. — O mes de'lices, toi plus cher 
que la prunelle de mesyeux, mon Hussein. 
Un nomme Sevade a demande' de pouvoir 
user du droit du talion sur la personne de 
mon pere malade. Allez a la mosquee, mes 
enfants, et puisse le Dieu des meres qui ai- 
ment vous venir en aide. Saluez de ma part 
Sevade, dites-lui, pour l'amour de Dieu, que 
le malade, souffrant encore de fievre, ne 
pourrait endurer le chatiment de fouet. 
Consentez d'en etre punis a sa place, qu'il 
assouvisse sa passion de vengeance, qu'il 
exige tout ce qu'il veut, mais qu'il e'pargne 
la faiblesse d'un vieillard malade. 



fi) Verset de la Stirate ou le Koran fait la description 
del'elysee des elus du paradis de Mohammed. 



44 



THEATRE PERSAN 



Hussein (A Sevade). — Nous, enfants de 
la tille du prophete, nous venonst'offrir nos 
services. Ne leve pas ta main sur le plus 
lerme appui du trone d' Allah, nefrappe pas 
le prophete, 6 jeunehomme! Voici notre 
tete et notre e'paule pretes a recevoir deux 
cents coups de fouet pour satisfaire au ta- 
lion. Couvre plutot nos tetes de cendre des 
penitents, mais aie du moinsdela pitie si tu 
n'a pas honte de ne pas honorer lademande 
de notre mere. 

Le Prophete. — N'intervenez plus, mes 
criers neveux. Le talion doit atteindre ma 
personne mais non pas la votre. Lisez dans 
le Koran ce que Dieu vous a dit par ma 
bouche et faites-le valoir. Comment sauve- 
rai-je ma tete des chatiments du grand jour 
de re'surrection, si je laisse punir un autre 
de la peine du talion que j'ai me'ritee moi- 
miime? Viens, viens Sevade, fort du droit 
que le Dieu des mondes te confere, venge- 
toi, et a l'instant meme. Frappe! 

Sevade. — Que je te serve de rancon, 
maitre conducteur des hommes et des ge- 
nies. Dans la journe'e de Tai'ef mes epaules 
etaient nues. Done depotiille-toi de tes ve- 
tements et laisse it de'eouvert ton auguste 
epaule, aux termes rres-explicites de la su- 
rate de quessds (talion). 

Le Prophete [en se deshdbillunt). — C'est 
juste. Me voila deshabille et pret. Approche 







Sevade, de par la ve'rite de Dieu sans pareil. 
— Encore un pas en avant, viens ct prends 
ton quefasce! 

Sevade. — Ah! que je tombe en sacrifice 

a ton ame pure et excellente, 6 prophete! 

Par respect du a la commemoration du jour 

du jugement dernier, je te pardonne. Mon 

but est atteint. Je n'ai voulu que d'avoir de 

quoi justifier les espe'rances que ton Koran 

m'a inspirees, 6 prophete de l'amour! Au- 

trement, qui suis-je pour m'eriger jusqu'a 

l'exercice du droit du talion surta personne 

sacre'e ? C'est a mon tour d'etre puni pour 

avoir presume que je puis t'absoudre d'un 

delit. 

Le Prophete. - Grand Dieu, pardonne & 
mon peuplc par la ve'rite de ta souverainete 
et par la mission dont tu m'as investi sur 
la terre! Par le me'rite de la tete venerable 
d Aly qui saignera dans ton temple (i) par 
le coeur brise de la meilleure des femmes 
pardonne, 6 Seigneur, a mon peuple re- 
mets lui tous les peche's pour les vertus 
de la fomdle de ton e'lu! (En s'adressant d ses 
pclils-fih).... 

La voix me manque, les forces m'aban- 
donnent. Portez-moi, mes chers,de la mos- 

W Allusion a | a mort d'Aly cgorgc dan 5 la tnosquSe 
^vdnement qui fait le sujef du il//s(^ e v. m °^ u '-^ 



46 



THEATRE PERSAN 



que'e chez moi, ma tete fatigue'e a besoin du 
repos. 

(Legynke de la maison du prophete.) 

Umm-Selme. — Qu'as-tu, mon maitre, 
ta figure a change de couleur. La fievre 
aurait-elle augmente aujourd'hui? 

Le Prophete. — Tu ignores done que 
Gabriel est venu me voir ce matin. II m'an- 
nonca l'heureuse nouvelle de ma prochame 
union au Cre'ateur, et deja l'oiseau de mon 
cceur abandonne son nid terrestre pour 
prendre l'essor ou je pourrai face a face 
contempler le Dieu des mondes. 

Umm-Selme.— Dis, que deviendrai-je apres 
toi? seule dans ce monde, ou reposer ma 
tete de veuve? Dis, car Dieu me voitet 
il sait que je succomberai sous le poids 
du chagrin d'etre sans toi ; je ne saurai res- 
ter la ou tu ne seras plus. 

Le Prophete. —Ton affliction est sincere 
et profonde ; mais, treve de ces pleurs et 
tache d'etre calme, chere amie. Ou est ma 
pauvre fille, elle doit souffrir beaucoup, 
chere enfant. Ou est-elle, ce flambeau dela 
nuit de mes afflictions, ce phare qui m'e- 
clairait au milieu des te'nebres de mon exis- 
tence orageuse? Ou est-elle, ce baume qui 
gue'rit les brulures de mon coeur brise, ma 
fille, la mere de Hassan et de Hussein, ou 



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T.A MORT DU PROPHETE 



47 

est-elle? Pourquoi ne la vois-je pas devant 
mes yeux? Dis-lui de venir ici et vite, car 
le Ciel acheve la lecture de derniers cou- 
plets du poeme de ma vie. Dis-lui : « Viens 
« car ton pere git loin de ton cceur, il ago- 
« mse, hatons-nous d'arriver au chevet du 
« mourant. » 

Umm-Selme. — Astre radieux du ciel de 
la fidelite, Fathema, venez, le souverain de 
deux palais (mondes) vous demande, venez 
rose du parterre des fleurs de la pudeur' 
Mohammed d'Arabie, maitrc du jardin des 
fidcles vous demande. 

Fathema. — Me void, Seigneur de la 
terre et du Temps, puisse-je etre sacrifice 
pour toi comme une brebis que Dieu a fait 
immolera Abraham en guise d'Isaac. Com- 
ment te sens-tu, pere cheri? Tu t'evanouis 
tu ne nous paries plus. Ah ! rejouis-moi 
d une seule parole detoi,fais-nous entendre 
ta vorx et que je tombe en sacrifice a ta 
voix! 

Le Prophete. — Ici! mon enfant che'rie 
viens ici que pour un instant je tesentesur 
ma poitnne. Je suis sur le point de partir 
de ce monde pour un voyage lointain 
viens, viens, la, sur mon cceur? 

Fathema. - O mon pere, j'ai une si 
grande peur de devenir orpheline! Pere de 
mon cceur, pere de mon ame, si je survis a 



4 8 



THEATRE PERSAN 



toi que la poussiere du monde entier m'en- 
sevelisse! En peasant a ton absence je 
brule comme un flambeau qui se consume 
et livre des cendres au -vent du desert. 

Le Prophete. — Ne pleure pas ainsi sur 
moi, et ne dechire point le precieux tissu 
de ton ame ? Puisque je sors de ce monde, 
restes-y pour proteger Hussein. Apres moi, 
tu aimeras, n'est-ce pas, tu prendras soins 
de tous ceux que j'aurai kisses dans notre 
maison? En bonne mere, veille sur mes pau- 
vres orphelins, soigne-les. 

Fathema. — O ami du Dieu de la gloire 
et de la toute-puissance. Te voila parti, en- 
leve dans les bras du dcstin. Tu n'es plus, 
et moi j'ose vivre encore, ah! que les cen- 
dres du penitent ensevelissent ma tete! 
O mon pere, me voici loin, bien loin de 
toi! Je deviens aveugle a force de pleurer ta 
perte, et ces larmes, je les aime, car c'est le 
seul et unique plaisir qui me reste apres 
centmille joies que tu auras emportees avec 
toi. Que devenir sans toi, comment etre 
heureuse, mime avec Hassan et Hussein. 

Le Prophete. — Fathema, joie de mon 
cceur, fais venir ici Aly, sa vue donnera de 
l'e'nergie a mon ame de'couragee et me ran- 
dra moins triste. 

Fathema (a son marl). — Heritier du pro- 
phete, toi le seul vrai Khalife, toi qui as 






H 



LA MORT DU PROPHETE 



49 



terrasse le monstre et qui as arrache de 
leurs gonds les portes de la citadelle de 
Kheiber, mon pere veut te voir. L'envoye 
de Dieu, Mohammed d'Arabie, le chef de 
deux mondes cree's te demande, viens, car 
de'ja on bat le tambour du depart, on l'ap- 
pelle par son nom, et le ciel verse le breu- 
vage de la mort dans le calice qu'il doit 

vider. 

Aly. — Maitre des genies et des hommes, 
jette un regard sur le fils de ton oncle. 
Pourquoi, 6 ame du monde, fermes-tu tes 
yeux a mon approche, ouvre-les et soulage 
les poitrines opprime'es de tes enfants. 

Le Prophete. — O Aly, fils de mon oncle, 
toi mon gendre et mon frere d'armes ! Sou- 
leve ma tete et de'pose-la sur tes genoux, 
ami. Le destin va sonner ma derniere 
heure, je le sais. La vie a passe et je pars 
de ce monde. Le sort nous en veut, il ap- 
puie nos ennemis et me force, bien malgre 
moi, de te laisser ici, seul et sans protec- 
tion ! 

Aly. — O toi, qui au jour du jugement 
dernier, tiendras dans tes mains la balance 
du juste. Quel dommage d'enfouir dans la 
tombe ce corps beau et saint, et d'aban- 
donner aux souillurcs de la poussiere ces 
cheveux qui sentent de Tambre (1). La 

(1) Au dire des musulmans. les cheveux et les mem- 



5o 



THEATRE PERSAN 






chevelure odorante de houris du paradis 
se parfume avec de la poussiere du chemin 
ou tes souhers ferre's ont laisse des traces 
de ton passage. 

Hassan et Hussein. - O notre grand- 
pcre, recois l'hommage de tes petits-fils 
Kegarde nous avec amour, pourquoi ne 
nous adresses-tu pas la parole etne cherches- 
tu pas a nous consololer dans notre affliction 
si douloureuse? Ne nous laisse pas ici 
sans toi dans la gueule de nos ennemis 
cruels ! 

Le Prophete (a Hassan). — He'las ! lorsque 
tu auras bu du poison, 6 martyr innocent 
ou serais-je pour essuyer le sang de tes 
levres ? Dans ce jou r ; tu n'auras plus ni ton 
aieul, m ton pere, ni ta mefe, ni personne 
des tiens, excepte Zeineb qui se couvrira la 
tete des cendres du penitent. {A Hussein.) O 
mon Hussein, une lame du poignard fouil- 
lera dans ton gosier, Chemr le scelerat y 
plongera le tranchant de son sabre. Mais 
n oubhe point, tout en sentant sur ton go- 
sier alte're de soif le fer meurtrier, n'ou- 
bhe pas alors de prier pour le salut de ton 
peuple. Consens a ce que ta sceur Zeineb 
devienne captive et humilie'e. C'est par ce 
bre.de leur prophite ftaient naturellement parfumes et 

tt:T:T de sa person " e ime od ™ r L ^ £i 



LA MORT DU PROPHETE 



moyen que tu auras tendu un bras secou- 
rable a nos fideles cheites! 

Zeineb (auprophete).— Recois l'hommage de 
ta petite-fille Zeineb, accorde-lui le bonheur 
de pouvoir expirer a tes pieds apres ta mort, 
que deviendrai-je? La pauvre orpheline oil 
puisera-t-elle assez de force pour endurer 
la douleur de ton deuil ? Dis, comment ne 
pas m'ensevelir dans les cendres du peni- 
tent? 

Le Prophete. — Tu n'as pas encore pris 
le deuil de ta mere, 6 Zeineb. Tu n'as pas 
vu la tete de ton pere noyee dans son 
propre sang, Zeineb. Tu n'as pas vu non 
plus Hassan vomir les debris de son foie 
corrode par Faction du poison, ni la tete 
de ton Hussein che'ri, tranche'e en ta pre'- 
sence. Et toi-meme, enfant de malheur, 
saisie dans le desert de Kerbela par les 
mains impures des Koufiens et, leur cap- 
tive, trainee dans les rues de Damas! Ah! 
que Dieu arrive alors a tes cris partis du 
cceur, et qu'il te soutienne au travers d'e- 
preuves de douleur, de chagrins et des 
peines inouVes ? 

Aly. — Tu as attendfc-le cceur de la poi- 
trine du monde, et tu nous fais saigner le 
notre. Nos larmes coulent et de'bordent 
comme l'Oxus. Tu paries de ta mort, aie done 
pitie de ta malheureuse famille qui t'en- 



■ 
I 



52 



THEATRE PERSAN 



tend. II te tarde done beaucoup de nous 
quitter aussitot? 

Le Prophete (& Aly). — Viens plus pres, 
que je contemple a mon aise les traits de ta 
figure; aujourd'hui encore j'en emporterai 
le souvenir dans mon tombeau. O Aly, il 
ne me reste que quelques instants de vie, 
pardonne-moi si je t'ai jamais offense. 
Sois bon envers ma fille unique, soutiens- 
la au milieu de toutes ses souffrances et 
epreuv.es que le ciel vous aura envoyees. 
Que personne ne puisse lui dire : « Tu es 
« sans pere, sans protection, turessemblesa 
« un oiseau dontonaurait brise lesailes dans 
« son nid. » Ah ! si quelqu'un ose chagriner 
ma pauvre orpheline, j'en ressentirai l'in- 
jure la-haut dans ma demeure celeste. 
Parfois, en peignant la chevelure parfume'e 
de tes Hassan et Hussein, sens-la et pro- 
nonce mon nom! Aux fideles de mon 
peuple recommande le respect du a ma 
me'moire, dis-leur de ne pas affliger le cceur 
de mon Hussein. Si quelqu'un le regarde 
d'un oeil courrouce', e'est comme s'il eut 
ose me frapper moi-meme d'un coup de 
poignard. Parfois, lorsque ton ame sentira 
de la joie, rappelle-toi ton prophete qui te 
sourira du haut du paradis en vous voyant 
heureux. Viens souvent sur ma tombe, 
cela me rendra gai. 



I ■ 



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LA MORT DU PROPHETE 3 J 

Aly. — Que je me de'voue pour toi, 6 
porteur de la couronne d'immortalite ! Ta 
beaute fera rayonner le tronede Dieu! Mon 
bonheur, je ne m'en fais pas d'illusions, 
il finira avec tes jours. Sans toi il ne me res- 
tera que de me couvrir la tete des cendres 
du penitent, car sans ton appui, je ne sau- 
rai rcsister a la malveillance de nos enne- 
mis, ni de subir leurs dedains. 

Le Prophete. — Ecoute-moi un moment, 
Aly, retiens bien les paroles de ma derniere 
volonte et obe'is-y d'ame et de coeur. Apres 
moi tu es le roi de la vraie religion dans 
ce monde, toi, mon heritier presomptif, 
mon Khalife pour tous les enfants dAdam. 
Si il se trouve quelques ennemis assez ose's 
pour te disputer le sceptre du Khalifat, 
Dieu les en pre'serve ! Car le bras du Tout- 
Puissant, dans sa divine colere, ferait crou- 
ler la voute du ciel sur leurs tetes de 
traitres. Cependant laisse-les vider leur 
coupe des iniquite's, reste inoffensif dans un 
recoin de ta maison et patiente-toi jusqu'a 
ce que la ve'rite, depolarise'e par leurs 
mains coupables, ne retrouve d'elle-meme 
son axe, et ne vienne s'y consolider en ta 
faveur (i). 

(l) Allusion oiix intrigues parmi les gL-miraux de Mo- 
hammed qui, apres son deces, se sont arraelie les uns 
aux autres les relies du Khalipha!. 



54 



THEATRE PERSAN 



I 



Azrael [stir h seuil de la porte, en s'adres- 
sant a Fathema). — Je vous salue, noble dame 
du harem de la famille du prophete. J'ar- 
rive de bien loin, donnez-moi la permission 
d'entrer. 

Fathema. — Qui es-tu, jeune homme du 
desert, dis-moi ce qui te fait venir ici et 
demander d'etre introduit cheznous? Le 
prophete est bien malade, il garde le lit. 
II ne recoit personne, eloigne-toi et ne 
l'importune plus. 

Azrael. — Jesuisvotre humble etde'voue 
serviteur, j 'arrive d'un voyage bien long et 
j'ai affaire avec le tres-saint protecteur des 
hommes au jour du jugement dernier. 

Fathema. — Excusez-nous. Le se'id de 
la religion vient de tomber sans connais- 
sance. L'evanouissement se prolonge et le 
de'positaire des revelations divines a aban- 
donne' son corps aux e'treintes de l'agonie. 
Toute la maison retentit de lamentations, 
laisse-nous seuls et que Dieu t'accompagne 
dans ton voyage. Tu comprends toi-meme 
que ce n'est pas le moment de voir le pro- 
phete. 

Azrael. — Fille cherie de Fenvoye de 
Dieu, allez pre'venir de ma part le seid de 
deux mondes. Dites-lui seulement qu'un 
individu, auxyeux injectes de sang, estvenuchez 
vous pour de'posersa tete humble a ses pieds. 



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Fathema. — Je t'ai de'ja re'pondu, frere. 
Le coeur me manque. Je n'ai guere, pourte 
defendre 1 'entree, aucune autre force que mes 
larmes. Mon pere rale sur son lit de mort 
et moi, le cceur brise, je touche au mo- 
ment oil le ciel me rendra orpheline! Que 
veux-tu done de ce corps e'vanoui et e'tendu 
sur sa couche? II est impossible de voir le 
prophete. Va-t'en. 

Le Prophete. — Fathema, joie de mon 
cosur, dis-moi qu'elle e'tait cette voix lu- 
gubre qui m'a ravi tout ce que j'avais encore 
d'e'nergie et de pre'sence d'esprit dans la 
tete. Aie l'obligeance de venir pour un mo- 
ment a mon chevet. 

Fathema. — Que je sois sacrifice pour 
racheter ta vie pre'eieuse! Un nomade du 
desert est debout a la porte et me demande 
la permission d'entrer. J'ignore qui il est, 
ni ce qui l'amene ici. Je sais settlement 
qu'il ne vient pas de son propre chef. 

Le Prophete. — Cours, repands de la 
cendre noire sur ta chevelure et pleurs 
mondeces! Ma derniere heure m'est venue. 
II n'y a pas de Dieu autre qu' Allah ! Sache que 
e'est un des magistrats de la cour du Dieu 
d'amour. N'en doute point, c'estl'ange de la 
mort, l'arracheurdes amesvenu en personne. 
Adieu! La mort m'attend de'ja sur la der- 
niere limite de mon temps. Ne vois-tu done 



56 



THEATRE PEHSAN 



pas que fil de ma vie se brise entre les 
doits du destin? Oui, c'est bien AzrC-1 qui 
rend les femmes veuves. . . Depuis qu'il existe, 
il n'a jamais souri a la figure d'un etre 
vivant. Par respect pour moi, il s'est arrete 
sur le seuil de la porte. Ailleurs, il ne serait 
aucunement en peine de trouver le chemin 
qui le conduit a sa victime. O ma fille, il 
traverse d'outre en outre les portes de fer; 
si on les avait ferme'es il s'introduirait par 
une lucarne. Cours done, ma fille, dis 
a Azrael : « Daigne entrer, 6 toi, messager 
« du Createur glorieux !... » 

Fathema. — Sois le bienvenu, Azrael, 
confident des mysteres de Sa Majeste divine. 
Plaise a ton pied d'honorer notre humble 
cabane. Entre et repose-toi dedans. 

Azrael. — Fathema, joie de la poitrine 
du meilleur d'entre les creatures, je te salue, 
toi'sa fille unique qu'il portait sursoncceur 
comme un talisman sacre ! Je brigue l'hon- 
neur de me compter au nombre des plus 
petits d'entre ceux de vos serviteurs qui jour 
et nuit prient pour le salut de votre ame. 

Fathema. — O toi, depositaire des tresors 
de l'inspiration divine, je te salue ! Toi, qui 
jouis du privilege de pouvoir approcher le 
saint des saints du Dieu de la grandeur, je 
te salue! Toi, courrier de Dieu le Createur, 
explique-moi, viens-tu pour demander des 



■ 



■■ 



LA MORT BO 



'ItOPHETE 



nouvelles de mon pere, ou bicn pour quel- 
que autre motif ? 

Azrael. — Je viens del'enceintedu Saint 
des Saints (harem) de Dieu de la grandeur, 
pour prendre Fame de Mohammed. Mon 
intention est celle de lui epargner les an- 
goissesde la mort et dele delivrer de la pri- 
son de ce monde pervers. Dis-moi, com- 
ment se porte-t-il, ton auguste pere ? 

Fathema. — Mon pere est dans un e'tat d'as- 
soupissement, et c'est a peine si nous avons eu 
1'occasion de profiter de quelques moments 
lucides. II a hate de rejoindre son ami. O 
Azrael, je t'obsecre et te conjure par tout 
ce qu'il y a d'amour et de misericorde dans 
l'Essence du Seigneur Dieu, aie pitie de 
mes larmes, prends tout doucement Fame 
de mon pere, ne lui fais aucune peine ! 

Azrael. — Rassure-toi, pauvre Fathema, 
et, au milieu de cettegrande affliction de la 
famille du v prophete, n'oubliez pas quevotre 
pere est deja initio a tous les mysteres du 
vrai Dieu. La prise de son ame a ete rendue 
facile par Dieu lui-meme. Moi aussi j'ap- 
partiens a cette cohorte fidele de ces servi- 
teurs qui, jour et nuit, chantent ses louanges. 

Fathema. — Ah! helas! la ville de Me'dine 
s'e'croule ! Les nines de la patience s'echap- 
pentde mes mains. La mosque'e etla chaire 
prophe'tique ont perdu leur plus bel orne- 



58 



THEATRE PERSAN 



ft. 



ment en se voyant loin de la presence du 
plus pur des prophetes! Son cousin, entoure 
d'ennemis astucieux, ruse's et me'chants, n'a 
plus d'aide, ni d'appui, ni d'amis. Hussein 
renonce a l'esperance de le revoir, et le ciel 
lui-meme a pleure apres lui avec autant de 
regret et d'amertume que la prunelle de ses 
yeux d'etoiles a blanchi comme le ciel de- 
vant l'aube du jour. 

Azrael [ml prophete) . — Recois mon salut 
respectueux, guide de tous les etres cre'e's! 
Que les genies et les hommes servent de 
rancon a ton noble corps! C'est moi, Azrael, 
le plus petit serf, de ta porte. Le Createur 
glorieux vient de m'ordonner ce qui suit : 
« Va offrir l'hommage de tes services au 
prophete avec des me'nagements de politesse. 
Avant que d'entrer dans sa maison , demandes- 
en la permission. Fais-lui parvenir mes saluta- 
tions, etdis-lui toutdoucement : Ami, doue 
d'augustes vertus {Khe(dl), et qualifie a re- 
cevoir les honneurs celestes ; la-haut, tous 
les prophetes re'unis sur le chemin qui te 
nous amenera, y attendent debout le mo- 
ment de ton arrive'e. Pre'pare-toi a visiter le 
se'jour des bienheureux. Viens contempler 
les be'atitudes qui te sont re'serve'es dans le 
plus sublime de nos paradis. » 

Le Prophete. — Tu es bien venu, 6 
messager du Createur glorieux ; tu m'as fait 



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M 



LA MORT DO PROPHETE 



59 



bien plaisir, Azrael, en m'annoncant cette 
nouvelle faveur de Dieu, qui daigne me rap- 
peleraupres de lui. Pourrais-tu faire agreer 
quelques demandes qui, mises en execution, 
seraient a mi-me de reme'dier a la de'tresse 
de ce monde despe'cheurs. Je t'en saurais gre; 
Azrael. — Puisse-je te faire hommage de 
moi-meme, 6 avocat des mortels devant le 
Tribunal supreme ! Daigne expliquer en 
quoipourrais-je te servir ? 

Le Prophete . — Ma premiere demande, 
la voici : Comme c'est pour la dernierefois 
que les gens de ma famille me contemplent, 
reste un moment dehors, sans entrer dans 
1'inte'rieur de la maison, et laisse-les sortir 
un a un de chez moi. (^Azrael disparait etpuis 
ventre.) Adieu, cheres ames, avant peu orphe- 
lins et malheureux ! La saison d'automne est 
arrives et les jours de printemps n'y sont 
plus. Sortez tous de cette maison. Je veux 
rester seul avec mon Dieu et avec ma priere. 
Azrael. — Maitre, pourquoi n'as-tu pas 
aussi renvoye ce j oli enfant; voue' au mal- 
heur. Serait-il d'un sang plus pur que tes 
autres enfants, ou bien l'aimerais-tu de pre'- 
fe'rence ? (Tous sorlent, excepts Hussein.) 

Le Prophete. — Sache,receveur dames, 
que c'est mon Hussein, l'alle'gresse de mon 
cceur, la lumiere de mes yeux. C'est l'etoile 
la plus rayonnante sur l'horizon de mes 



6o 



THEATRE PERSAK 



I 



affections, la lune du zodiaque de la no- 
blesse ! C'est bien lui qui, par les agonies 
d'une soif brulante et par le sacrifice de sa 
tetesacre'e, m'aidera a racheter les crimes de 
notre peuple des fideles ! Comment l'eloi- 
gnerai-je de moi, regarde-le, Azrael. Est-il 
beau assis, comme tu le vois, a mes cote's, ah 
que n'aurai-je pas sacririe' pour lui ! II est 
mon ame, or le moyen de se'parer Fame du 
corps? Rien qu'a le voir, mes membres 
amaigris et roidis se raniment, se forti- 
fient. 

Azrael. — Monde de douceur etd'amour, 
toi re'dempteur de tousles coupablesau jour 
dela re'surrection ! Pourte complaire, je me 
tiendrai coi derriere la porte. Dis-moi quel 
est l'objet de ta deuxieme demande ? 

Le Prophete. — Je serai court, car sache 
que mon cceur est bien las de ce monde. Je 
ne te demande guere qu'un instant de pa- 
tience, un sursis, necessaire pour que Gabriel 
puisse redescendre des re'gions sublimes. Je 
veux le remercier de ses bonte's. Aussitot 
apres occupe-toi de l'exe'cution des ordres 
que Dieu t'a donne's. Je ne pense plus ni a 
mon corps ni a mon ame, je n'ai qu'une seule 
pre'occupation qui me cause mille douleurs, 
celle d'assurer le salut de mon peuple. 

Gabriel (en s'adnssaut a Azrael). — Auras-tu 
done deja pris 1'ame de l'aieul de Hussein , car 



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LA MORT D U PROPHBTE 



61 



l'atmosphere du monde est chargee des echos 
des chants funebres et des gemissements? 

Azrael (d Gabriel). — Salut, messager du 
Dieu de la splendeur, ton rang est superieur a 
celui d'Azrael, je me suis conforme au desir 
du prophete qui m'a demande de ne pas 
prendre son ame avant qu'il ne te fasse ses 
adieux. II s'attendait a un message de la 
part du Cre'ateur de deux mondes. 

Gabriel (a Mohammed). — Je te salue, 
toi, tre'sor de la libe'ralite' et de la charite', 
toi dont la presence a sanctifie le temple de 
la Mecque, toi que Dieu appelle son ami, 
toi dont le patriarche Abraham se glorifie 
d'etre l'humble serviteur. Moi aussi, Ga- 
briel, je suis un de tes domestiques. Notre 
Maitreglorieux m'envoie ici. II m'a dit:Vas- 
y et observe si re'ellement il est de'sireux 
d'entrer dans le sein de ma mise'ricorde et 
d'illuminer, par sa pre'sence, l'aure'ole des 
gloires de mon paradis. 

Le Prophete. — Je te salue, de'positaire 
fidele de la parole inspire'e ; grand consola- 
teur des peuples opprime's, salut ! Certes il 
etait bien peu courtois de ta part, mon vieil 
ami, de rester loin de ton frere dans un mo- 
ment pareil. Pourquoi m'as-tu delaisse tout 
seul, a l'etat ouje me trouve? Quelle beso- 
gne plus importante aurait pu t'empecher 
de venir me voir? 



62 



THEATRE PERSAN 



Gabriel. — J'en suis bienhonteux, mais 
tout de meme je n'ai pense qu'a toi. Je faisais 
du jardinage dans ton paradis en l'adornant 
d'une nouvelle plate-bande de coquelicots. 
J'y courais ca et la, pour porter aux 
e'lyse'ens la bonne nouvelle de ton arrive'e 
chez nous. J'ai depeche une brise fraiche 
pour parfumer Fair des jardins que Dieu t'a 
assigne's. A une nuee de poussiereque le vent 
poussait de'ja vers ton kiosque, j'ai ordonne' de 
s'en tenirloin. J'airempli de houris chacun 
de tes chateaux de paradis. Bref, tout ce qui 
vit au paradis aspire deja au bonheur de 
baiser le sable du chemin que tes pieds au- 
ront foule', et les ames des prophetes anti- 
cipent le plaisir de l'extase qui les raviront 
a la vue de ta beaute'. 

Le Prophete. — Ton 
Gabriel ; que Dieu te 

peines, ami. Mais il me reste un nceud sur 
le coeur. Dis-moi, dis, pourrais-tu venir a 
bout de le de'lier ? 

Gabriel. — Quel est done ce noeud qui 
entrave les battements de ton coeur gene- 
reux et qui re'siste meme a la puissance 
des moyens dont tu disposes, maitre ? 

Le Prophete. — ■ Mon cceur se resserre 
douloureusementtoutes les fois que je pense 
a 1'avenir de mes peuples de fideles, et e'est 
au point d'oublier les souffrances que me 



recit m a rejoui, 
recompense pour tes 



LA MORT DO PROPHETE 



G3 



cause ma maladie mortelle. Cette preoccu- 
pation constante me brule (montrant son front) 
Id, je la sens 7a, comme du plomb fondu ! 
Pourrais-tu me quels sont les projets de la 
Providence a l'e'gard de mes malheureux 
cheites, au jour de la resurrection ? Ah ceci 
appartient de'ja a un monde tout a fait diffe- 
rent de celui que je quitte. O Gabriel, 
j'ignore ce que notre Maitre glorieux leur y 
fera endurer; mais a la vue de la moindre 
souffrance, meme d'une seule epine dans le 
pied d'un de mes fideles mon coeur etouffe 
sous je ne sais quel fardeau ! 

Gabriel. — O toi, dont l'existence ajoute 
a l'e'clat du trone de Dieu ; la poussiere de 
tes sandales sert de collyre pour rafraichir 
les yeux de ton de'voue Gabriel. Tes secta- 
teurs, meme ceux que le vice a le plus de'pra- 
ve's, ceux dont les jours et nuits se passent en 
revoke contre la religion, ouvriersdu peche, 
tous seront gene'reusement pardonnes. Le 
Dieu de l'amour te fera ce don a titre de 
remise, afini de te prouver sa haute satis- 
faction des services que tu as rendus. Les 
clefs du paradis et de l'enfer sont entre vos 
mains, maitre, ouvrez, faites tout ce que 
vous voulez ! 

Le Prophete. — Merci, cher ami, tes pa- 
roles ont fait tomber ce qui me pesait sur 
cceur, Dieu en soit loue ! (a Azrael) Et 



fa 4 



THEATRE PERSAN 



I 



maintenant, al'oeuvre, toi,Automnedu par- 
terre des fleurs du grand jardin de la crea- 
tion, fais tout ce que Sa Majeste Yezdan t'a 
ordonne. Tu m'as dit que Dieu t'a recom- 
mande d'agir selon mes instructions; eh 
bien, viens ici et execute ce dont tu es 
charge ! A present que Gabriel, ayant des- 
cendu ici, s'est empresse d'accomplir mes 
voeux les plus ardents, il ne m'en reste que 
ce dernier : je te conjure au nom du Sei- 
gneur, ne m'e'pargne point, Azrael, non, au 
contraire, je te demande d'epuiser sur moi 
la totalite des chatiments que mes ouailles 
auraient merites. Seul je veux souffrir pour 
tous les miens. N'en punissez aucun, 6 
Ange de la mort! Faites s'ecrouler sur moi 
tout le poids des iniquite : s du monde d'is- 
lam. A l'ceuvre, Azrael ! point de pitie, ar- 
rachez-moi mon ame et aggravez-en les 
tortures les plus cuisantes, en expiation des 
peche's de mes ouailles. Viens et frappe! 

Gabriel (a Azrael. — Ministre de la cour 
dAllah, tu n'oublieras pas cc que Notre- 
Seigneur t'a recommande' relativement aux 
me'nagements dus a la personne sacre'e de 
son ambassadeur. 

Asrael. — Je m'en rappelle {an prophele). 
Allah m'ordonna de commencer par m'ex- 
cuser devant toi, 6 souverain de la religion, 
et de ne point procedcr a l'enlevement Je 



LA MORT DU PROPHETE 



65 



ton ame qu'apres en avoir demande le per- 
mis et l'autorisation du prophete lui-meme. 

Gabriel (au prophete). — Tu souff'res, 6 
pontife dedeux mondes ! Tu sens ton coeur 
defaillir de plus en plus, n'est-ce pas? 

Asrael [dormant nnc potnme an prophete). — 
Quoique l'air que tu respires soit embaume 
comme un arome, le plus suave, mais, voici 
un fruit dont le parfum peut ranimer l'atonie 
de tes de'faillances. O souverain de la reli- 
gion ! Veuillez sentir cette pomme que j'ai 
cueillie exprcs pour toi, dans un verger du 
plus haut de nos paradis. Prends-la. 

Le Prophete [en sentant la pomme). — 
Adieu, la terre ! Un desir m'entraine irre- 
sistiblement envers mon Viel-Ami (i). La 
je trouverai bien de quoi guerir ma poi- 
trine ulceree. Enfin, m'y voici! Mes yeux 
ne voient que Lui ! Je dis, je confesse que : 
II n'y a pas A' Allah sinon Lui ! [II tomhe et 
expire. Les personnes de la famille du prophete 
accourent et se rangent ardour du cadavre.) 

Hussein.— Helas! Odouleur, 6 cieltune 
conserves done sur la terre que des etres 
malheureux et des ignobles ! L'ornementde 
l'autel, de la mosquee et de la chaire, leur 
gloire, tout est brise,disparu dans le ne'ant. 
L'ide'al de mansue'tude et de toutes les vertus 

(i) On avait vu plus haut 1'expression yari dirinc 
» vieil ami. » e'est-a-dire Dieu qui aimc les hommes. 

i. 



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THEATRE PERSAN 



humaines a disparu. Le Hvre du savoir des 
siecles est ferme ! (A Fatbema) : Mere des 
Imans, viens et que jesoista victime! Viens 
Fathema, le prophete des nations n'estplus 
de ce monde ! (A Aly) : Viens pere, viens 
nous soutenir,car notre ai'eul nous a laisses 
sansappui! (A Hassan) Ettoifrere, toilumiere 
de nos yeux, viens, viens, brisons nos poi- 

trines, meurtrissons nos ttites! (11 se 

frappe d coups redoubles avec les mains.) 

Fathema. — He'las ! Je brule comme un 
oiseau enveloppe' de flammes d'un incen- 
die. Le soleil n'a plus de rayons pour mes 
yeux, je ne le vois qu'a travers mes larmes. 
Medine s'e'croule et disparait dans les de'- 
combres!... He'las, helas, 6 abime de desola- 
tion! 

Aly. — Ton Heider, naguere omnipotent, 
n'a plus ou abriter sa tete ! — Elle est cou- 
verte de la poussiere de deux mondes 
ebranle's par ta chute . — O sceau des prophetes 
du vrai Dieu! (1) Que ne puis-je racheter 
son existence au prix de mon sang ! Car 
ce n'est pas vivre que de vivre sans toi, et 
de pleurer avec du sang de son coeur en 
guise de larmes. Tu etais mon soutien ici 



(i) C'est-i-dire le plus parfaitdes prophetes. Onl'ap- 
pelle aussi « la poitrine Isedr) de la prophetic », parce 
que les yeux et la poitrine comptent au nombrc des plus 
nobles membres du corps. 



LA MORT DO PROPHETE 



67 



et mes chagrins t'attristaient, 6 le meilleur 
des hommes et le plus divin des prophetes ! 
A pre'sent je n'ai plus a qui recourir dans 
des jours d'infortune, personne capable 
d'admirer l'amertume des douleurs qui 
navrent mon ame ! 

Umm-Selme. — O de'fenseur des hommes, 
6 pontife de deux mondes ! Toi dont la pre- 
sence ajoutait a l'e'clat des couleurs de l'arc 
en ciel! 

Jette un regard de compassion sur ta 
servante, Umm-Selme', qui, se'pare'e de toi, 
pleure comme un nuage d'automne, et qui 
mourra de douleur de t'avoir perdu. 

Hassan [s'inclinaut sur ]c corps du defunt). — 
Que je tombe victime sacrifice a Fame 
de mon ai'eul ! Victime de la mosque'e, de 
l'autel et de la chaire de l'islam qui de'sor- 
mais, resteront vides ! (S'adressant au cadavre] : 
Tes yeux ne me regardent plus ! Pourquoi 
ne veux-tu pas me parler, ai'eul ? 

Fathema (chant funebrel. 

O douleurs inelTables! 
I.'Knvoye de Medine, 
l.e glorieux, le puissant, 
Tombe comme une palme 

Abattue par la hache du desliu ' 




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■■ 



MYSTERE III" 



LE KHALIFE OMAR S EMPARE DD JARDIN 
DE FEDEK 



PERSONNAGES 



Aly. 

Fathema, son epouse. 

Zeineb \ 

Hassan j enfants de Fathema. 

Hussein / 

Un jardinier. 

Kulsoum. 

Aboubekr. 

Omar. 

Khaled, officier d'Omar. 

Selman ) , 

Abazere ! dom ^^ d'Aly. 

Umm-Selme, suivante de Fathema. 



3 



■ 



W^M 




MYSTERE 111- 



OMAR SEMPARE DU JARD1N DE FEDJ-k. 



Aly (finissant ses prieres) . — Seigneur, que 
ferai-je, la tristesse s'est empare'e de mon 
coeur, et toi Fathema, ton bonheur t'a quitte 
aussi. Depuis que notre bienfaiteur nous a 
quitte'pourhabiterlesejourdesbienheureux, 
tu maigris et ton dos, voute comme un 
croissant, plie et s'affaisse sous le poids de 
notre infortune. Notre lune a disparu dans 
les flots de lumiere de sa propre aureole ; 
notre soleil a plonge' dans le couchant de la 
mort, pour ne reparaftre qu'avec le jour du 
jugement dernier. Apres avoir annonce' au 
monde une vie future, le prophete de Dieu 
a bu, dans le calice du destin, le nectar de 
presence eternelle aupres du Cre'ateur. 

Fathema. — O musulmans, l'envoye de 
Be'ni-Hachem s'est e'chappe' d'entremesbras. 



THEATRE P E R S A N 



Seigneur Dieu, fais-moi parvenir promp- 
tement a mon pcre qui me consolait dans 
tous mes chagrins. Le peu de jours qui me 
restent encore, je les ai en horreur. O pro- 
phete d'Allah, 6 le meilleur des hommes, 
vivre sans toi est un peche', une chose illi- 
cite pour Fathema ! 

Aey. — Oui, notre vie sans toi est sem- 
hlable au chameaue'gare'dans le desert, en ne 
sachant quefaire, quedevenir. Jusqu'aquand 
ton absence ensanglera-t-elle mon coeur? 
Interroge-le toi-meme, ce cceur orphelin, il 
te dira qu'il n'a plus ni repos ni calme, qu'il 
n'a qu'unc seule cnvie, une seule pense'e, 
celle de pouvoir battre aupres du tien. Ap- 
pelle-moi lit oil tu es, 6 le plus parfait des 
prophetes. Depuis que tu m'as abandonne, 
l'angoisse cruelle m'a pris en affection, elle 
veille, elle dort avec moi ; jour et nuit je 
sens ses levres sur les miennes ; nous respi- 
rons ensemble, et je marche sur la terre 
sans un lieu oil appuycr mon dos ni oil 
mettre mon pied. Pourquoi m'as-tu ainsi 
oublie' ? 

Fathema. — Amede mon pere! ton deuil 
me tue. Viens etassieds-toi a mes cote's, le 
chagrin me maltraitecomme son esclave. Et 
vous, mes enfants, approchez, venez nous 
consoler. Toi, Hassan, ne me cache point 
tadouleur, viens etdis tout cequ'ellet'inspire. 



wmwmwm 






L E JARDIN DE FATHEMA 



73 



Toi, Hassan, enveloppe-toi dans les p!is de 
ton chale noir. Et vous, mes filles, prenez 
toutesvos habits de deuil. Monamefuit par 
les portes demon corps. Viens, ma triste Zei- 
neb, apporte-nous ici les vetements de ton 
grand-pere, arrose-les de tes larmes. Que je 
les voie et les touche, cela fera du bicn a ta 
pauvre mere ; elle est bien malheureuse, 
bien soufFrante ! 

Zeineb. — Seigneur Dieu, par le me'rite 
du haut rang de prophete, par ton envoye' 
Mohammed de l'Arabie, par Aly, tils d'Abou- 
Taleb, ce lion d'Allah, cette joie et conso- 
lation des mortels, daigne rendre le courage 
et le calme a celle qui m'a donnc le jour! 
Voici, ma mere, les vetements de ton pere. 

Fathema. — Donne-moi, Zeineb, ces re- 
liques saintes et venerables comme celui qui 
les portait; puisque nous ne l'avonsplus lui- 
meme, regardons-les et puisons-y notre 
consolation. Voici ton turban, pere cheri, 
je le mettrai sur ma tete, voici ton manteau, 
je m'en vetirai, je veux le sentir sur mon 
sein... Etvous, mesenfants, entourez-moi et 
prenez... vous, sa coupe a boire... vous, son 
grand sceau d'Etat... vous, son chapelet de 
prophete... Couvrez de cendres vos tetes et 
tenez pieusement ces reliques sur la paume 

(!) Cost unc scene cclebre pour 1 'impression quelle 
produit sur les spectateura cheites. 

5 



74 



THEATRE PERSAN 



de vos mains... C'est bien... Ah! que nous 
tombions tes victimes, pere, ami, bienfai- 
teur. Que nos yeux pleuvent du sang de 
notre cceur, jour et nuit pour toi, pere bien- 
aime; fais nous sacrifier ici comme ces bre- 
bis que Dieu a permis a Abraham d'immo- 
ler a la place d'Isaac. Nos ames, nos tetes, 
tous tant que nous sommes, 6 Dieu de mi- 
se'ricorde, tout pour un pli de ce manteau 
sacre' ! 

Aly. — Fathema, rose du parterre de la 
chastete', treve a ces larmes, je t'en conjure 
par les manes de l'illustre envoye' de Dieu ; 
ces lamentations t'e'puisent; du calme, de la 
resignation, confie-toi a Dieu ! 

Fathema (d sesfils).— Mes enfants che'ris, 
prunelles de mes yeux, joie de ma poitrine, 
Hassan et Hussein, vous savez combien 
j'aime le jardin de Fe'dek. C'est le souvenir 
de mon pere que je me suis choisi moi-meme 
comme mon lot d'he'ritage. Faites venir ici 
le jardinier, qu'il me parle de mes fleurs. 

Hussein (an jardinier).— Jardinier du pro- 
phete, La Vierge (i) veut te parler, allons Id. 
trouver, et si tu veux bien nous accompa- 
gner, suis-nous, de'pechons-nous. 

Le Jardinier. — Grand Dieu, de moi- 

(i) Belovl (vierge), epithetc dont se servent les Chre- 
tiens de Syrie en parlant de la mere de Jesus, et que les 
Arahes dunnent a la fillc de leur prophete. 



H 



LE JARD1N DE FATHEMA 



75 



meme je pensais a aller vers elle, mais je 
n'ose le faire. Quedirai-je a cette gloire du 
harem de notre saint prophete, que Dieu le 
be'nisse, a l'auguste compagne de notre 
prince ! (En s'approchant de Fathema.) Salut, a 
voustous assis et affaisses sous le poids d'une 
affliction profonde; Salut, 6 fille de l'envoye 
de Dieu mille ames comme la mienne pour 
un souci de vous ! Que voulez-vous de moi ? 
pourquoi tant de tristesse et d'affliction ? 
Ordonnez, mes mains et mon ame sont aux 
ordres dont il vous plairait d'honorer votre 
serviteur. 

Fathema. — Tu es le bien venu, notre 
jeune ethabile jardinier, et j'espere que mon 
pere intercedera en ta faveur au jour de la 
resurrection. As-tu bien soin d'arroser mon 
jardin ? Mes carreaux de narcisses ont-ils bien 
leve? Dis-moi toute la verite et ne crains 
rien. 

Le Jardinier. — Fille auguste, et objet 
de l'affection de notre prophete, le tres-puis- 
sant! Grace a moi, ton jardin ruisselle de 
pedes et de rubis ; partout de blancs nar- 
cisses et des coquelicots ecarlates. Le rossi- 
gnol, en les voyant, s'enivre d'amour et se 
lamente jour et nuit. Affligees de ton ab- 
sence, les roses a demi ouvertes ont cha- 
Cune, aufond de leurcoeur, une tache eou* 
leur de sang ; un rayon de tes yeux les iera 






76 



THEATRE PERSAN 



e'clore et soiirire. Les corolles du ne'nufar 
tombent une a une dans le ruisseau limpide. 
Elles aussi pleurent le prophete, et, de 
douleur, de'chirent leurs blanches robes. 

Fathema. — Que le prophete intercede en 
ta faveur, au jour de la resurrection, mon 
excellent jardinier. Soigne bien mes fleurs 
et dispose-les selon mon gout. Arrose mes 
palmes avec de l'eau de tes yeux. Retourne 
a tes travaux, et lorsque tu auras ensemence 
la pelouse du jardin, songe que la re'colte 
en rapportera a son jardinier une riche re- 
compense, et la faveur de ses maitres satis- 
faits de son service. Dieu te benisse ! 

Omar ( i ) . — O prince des princes du siecle ! 
regne en Syrie et que tes jours s'e'coulent 
dans la prosperite. Le prophete des deux 
mondes n'est plus. Aly, abandonne de ses 
amis, n'a qu'une existence pre : caire. Mets 
a profit l'occasion pour t'emparer du kha- 
lifat. Laisse-le tranquillement assis dans 
sa maison ; et qu'il n'en sorte plus, mais toi, 
hate-toid'allert'asseoira la place de l'envoye 
de Dieu, fais-toi proclamer khalife. 

Aboubekr. — Tu es le plus intelligent de 
la race humaine, ami Omar, et je ne sau- 

(i) II ne faut pas oublier que tous les acteurs restent 
sur la scene. II n'y a aucun changement de decoration. 
Ceux qui n'ont plus rien a dire s'assoient sur la scene et 
attendent leur tour. 



tsm 



L E J A R D I N D E F A T H E M A 



// 



rais mieux faire que me hater de suivre ton 
conseil. Cependant, je crois qu'il serait plus 
sage d'attendre la fin du deuil qu'on a pris 
a la mort du prophete. Aly, son gendre, ne 
fait que pleurer et ge'mir; sa femme ne sort 
pas de son gynecee, ellene fait que soupirer, 
que s'arracher les cheveux et se frapper la 
poitrine, uniquement occupee de la douleur 
qui les opprime tous, et des cere'monies fu- 
nebres. Mais le deuil une fois passe nous 
mettrons la main a l'oeuvre. 

Omar. — Belexpddient, vraiment je rou- 
gis de honte en t'ecoutant parler. Le deuil 
fini, Aly pensera a nous, et pour cause. Au 
premier roulement du tambour qui procla- 
mera son khalifat, on nous verra, toi et 
moi, de'racines de la surface de la terre, 
comme de l'ivraie. Aujourd'hui ou jamais. 
N'he'site plus, et bravement, la main sur 
l'e'pee du khalifat, en avant, ami ! 

Aboubekr. — Bravo ! Omar, en fait d'as- 
tuce et d'adresse tu esun passe maitre ! Seu- 
lement, tu as oublie le testament oral du 
prophete de Dieu, qui a de'signe Aly pour 
luisucceder sur le trone. Aussitot quAly se 
montrera au peuple, il sera nomme par ac- 
clamation le khalife (successeur legitime) 
de son beau-pere. 

Omar. — C'est precise'ment cette inaugu- 
ration qu'il taut faire echouer. Mais ce se- 



I 



7 8 



THEATRE PERSAN 



rait une imprudence, une honte pour nous 
que de le lui permettre. Encore du vivant du 
prophete,il se defiait de nous, et nous cher- 
chait noise en toute circonstance. Profite 
de ce moment unique, si tu veux parvenir 
au khalifat, arrache-le d'entre les mains 
d'Aly, et tu verras tous les vrais croyants ve- 
nir la tete baissee et obse'quieux a tes or- 
dres. 

Aboubekr. — II faut que le khalife soit 
inaugure par acclamation; or, certainement 
Aly n'ira jamais m'acclamer comme tel. En 
effet, c'est bien lui qui doit etre le chef et 
le prince du monde entier. L'archange Ga- 
briel lui-meme chante des louanges d'Aly, 
en disant : Certes « c'est a cause d'Aly et pour 
Aly que Dieu a cree le ciel et la terre (i). » 
Tu le sais tout aussi bien que moi. Com- 
ment veux-tu done qu'il me reconnaisse 
pour son maitre, lui chef supreme du spiri- 
tuel et du temporel? 

Omar. — Fais ce que je te dis, moi,et exe- 
cute-le incontinent, afinde consolider l'oeu- 
vre de ton khalifat. Commencons d'abord 
par entrer en possession du jardin de Fe- 
dek, qui appartient a Fathema. Le peuple, 
en le voyant, s'habituera a croire que tu 
es l'heritier desbiens duprophete. La raison 

(i) Paroles que la tradition oraledes Cheites attribue 
a Mohammed. 






LE JARDIN DE FATHEMA 



79 



des gens du peuple est dans leurs yeux. 
« Voyez, dira-t-on, l'homme a qui Moham- 
med a le'gue' son heritage ( i ) et Aly a sans doute 
est deshe'rite, car onn'en parle meme pas. » 
Et une fois le Fedek entre tes mains, les 
fideles n'auront qu'une ame et un cceur, 
pour te proclamer leur roi. 

Aboubekr. — ■ Tuas raison, ami Omar, et 
puisque tu veux que cette affaire impor- 
tante soitainsi termine'e, depeche-toi, va ar- 
racher le Fe'dek d'entre les mains de Fa- 
thema. Va d'abord preparer ceux d'entre les 
Chretiens que tu connais a l'osuvre de mon 
inauguration, et si tu re'ussis, je m'en rap- 
pellerai avec gratitude et ton nom sera 
glorieux aussi longtemps que je vivrai. 

Omar (en s'adressant aux Chretiens presents) . — 
O chre'tiens, etrangers dansnotre pays, sachez 
tous la derniere volonte' de Mohammed le 
tres-puissant. Voicice qu'il a dit avantque de 
mourir : « Quand je ne serai plus, l'homme 
qui vous montrera le grand chemin de salut,et 
qui vous expliquerale Koran, est mon heri- 
tier pre'somptif, Aboubekr, votrechef : c'est 
de sa bouche que le globe terrestre recevra 
dore'navant mes ordres ulte'rieurs. N'ecoutez 
done pas la voix de vos sympathies person- 



(i) Mohammed est mort pauvre. Quelle preuve du 
sublime desinteressement du grand reformateurl 



8o 



THEATRE PERSAN 



nelles mais tous, d'un accord unanime cou- 
rez pour le proclamer votre khalife. 

[S'adressant au jardinier). Jardinier du pro- 
phete, va-t'en dujardinde Fedek. En pleine 
mosquee, du haut de la chaire, Aboubekr 
m'a ordonne de venir ici reclamer le Fe- 
dek, usurpe par Fathema. Le prophete n'a 
pas laisse' d'heritier autre qu' Aboubekr, son 
successeur et son lieutenant. 

Le Jardinier. — Tu te trompes, Omar, 
des mon enfance je suis jardinier de Fe'dek. 
Fathema est seule ct unique proprictaire 
de ce jardin. Quel droit as-tu de m'en 
chasser, tyran maudit ? Je cours a l'instant 
meme aupres de ma souveraine et je dirai 
tout a la fille du prophete de Dieu. 

OuATt. (revevant apres tin moment d' absence). — 
Tout s'arrange au gre de nos de'sirs. J'ai 
envoye du peuple dans la mosquee pour 
t'y proclamer khalife. Je leur ai indique le 
vrai chemin qu'ils doivent suivre. J'ai fait 
occuper le Fedek, apres en avoir chasse le 
jardinier du prophete. II est deja alle se 
plaindre a la Vierge. 

Le Jardinier (arrivant chez Fathema) . ■ — Je 
te salue, flambeau du festin des vertueux, 
auguste epouse de l'ami de Dieu ! Omar 
vient de m'ordonner que je m'en aille de 
ton jardin. Ivre de colere, il m'a frappe sur 
les yeux avec son fouet, tu les vois saigner. 



- 

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LE JARDIN DE FATHEMA 



8l 



II faut y aviser sans perdre du temps. Au- 
trement tu n'auras plus ton Fedek, et la 
flcche, de'cochee du haut de l'astre qui pre- 
side a tesdestine'es, tombera par terre au lieu 
d'aller droit au coeur de l'ennemi. 

Fathema (a son mari). — Prince du 
royaume de la vraie foi, le monde n'est 
qu'un corps brute et toi tu en es fame. Ce 
cruel et ignoble Omar vient de chasser le 
jardinier auquel j'avais confiela garde de 
mon Fedek. II s'en est empare par force ; 
quelle injustice, quel outrage ! 

Aly. — Oprincesse del'empiredemalheur, 
etoile brillante des re'gions sublimes, toi, lu- 
miere des yeux du prophete, qui fais le bon- 
heur unique et le repos de mon creur 
afflige! patiente-toi; mon ame brise'e et 
affaiblie par la douleur ne sait que com- 
patir a ton affliction. Du calme et de la 
patience. Attendons, Dieu est misericor- 
dieux, il est la Cle'mence et le Clement a la 
fois. 

Fathema. — Aie pitie de nous, protege 
nous, 6 prophete de Dieu ? Souffriras-tu que 
ton peuple nous maltraite ainsi, que ces 
maudits du livrenoir (i) nous couvrent d'au- 

(i) Les auditeurs de tOazies aiment ces propos insul- 
teurs. II y a deux registres au ciel tenus par les auges : 
louhi ntekhfou^. t. Tablettescommemoratives » pourin- 
serer les vertus et nami'i siydhe ou b livre noil' » pour 
punir lesdelits des homines. 



■ ■ 



82 



THEATRE PERSAN 



tantd'ignominie? Sors de ta tombe et re- 
garde, pore bien-aime, ce que je suis devenue 
par la haine et la tyrannie d'Omar. II m'a 
arrache le Fe'dek, mon heritage, il a insulte 
mes gens; viens au secours de ta malheu- 
reuse orpheline ! 

Hussein. — Qu'est-il arrive, ma bonne 
mere, que veulent dire ces perles que je 
vois rouler sur l'ivoire de tes joues, pour- 
quoi pleurez-vous, toi et mon pere ? Sans 
cela, depuis tant de jours vous ne faites que 
ge'mir, et chaque fois que j'entends vos la- 
mentations, je sens faillir mes forces ; c'est 
par trop cruel. Y aurait-il quelque nouveau 
sinistre a deplorer? 

Fathema. — Que te dirai-je, mon enfant. 
Tu as bicn devine. Le siecle vient de nous 
frapperd'une affliction de plus. Tu connais 
le chien maudit, laid et cruel qu'on appelle 
Omar. Eh bien, lui aussi, il se plait d'attiser 
le feu du bucherqui nous consume. Ce jar- 
din de Fe'dek que j'aimais autant, il s'en est 
empare, cet homme e'honte', sans foi ni loi. 

Hussein. — C'est bien grave ce que tu me 
dis la, bien triste, 6 ma pauvre mere. Com- 
ment y reme'dier, que faire? Une pareille 
injustice envers toi, si desinteresse'e, si fidele 
a remplir tes engagements envers autrui. 
Je sens un feu d'indignation embraser 
ma poitrine et la motile bouillonner dans mes 



L E J A R D I N D E F A T H E M A 



83 



os. Que je sois ensevelisous la terre, plutot 
que d'etre te'moin d'une pareille avanie. 
Comment y aviser, 6 ma mere! 

Fathema. — Ne t'afflige pas, lumicre de 
mes yeux. Dieu nous voit, mon Hussein. 
J'enverrai quelqu'un aupres de ce maudit 
tyran, bien qu'il est indigne de cet hon- 
neur, on lui dira de ma part : Renonce a 
ton funeste projet. Le moment meme ou tu 
oseras parler de Fedek comme de ta pro- 
priete a toi, le ciel et le trone du Tres-Haut 
ebrahles d'une semblable injustice croule- 
ront sur ta coupable tete ! 

Hussein. — Cette nouvelle m'ensanglante 
le cceur et l'accable d'un fardeau indicible. 
J'ignore qui chargeras-tu de ce message au- 
pres du tyran maudit. As-tu deja trouve 
quelqu'un capable de s'en acquitter? 

Fathema. — Que je tombe ta victime, 6 
lumiere de mes yeux, toi qui partages nos 
peines et bois dans notre coupe d'amer- 
tumes, mon doux Hussein. Aujourd'hui je 
n'ai personne pour envoyer, excepte toi ; 
apres ton pere, c'est toi qui me sersd'appui, 
qui me proteges, pauvre et faible orpheline 
que je suis. Tu souffres, or tu comprends 
tout ce qui se passe dans mon ame navre'e 
de soufl'rances. En te voyant, en t'ecoutant 
lorsque le cceur parlepar ta bouche, le ciel 
lui-meme se sent emu aux doux accords de 





















a* 



THEATRE PERSAN 



ta voix. Je sais quel effet magique peut pro- 
duce une parole, un regard de toi. Qui 
voir les racines d un arbre plonge'es dans 
l'eau ne de'sespere pas d'en pouvoir un jour 
cueillir le fruit. II taut que tu ailles parler 
a cet ignoble Omar. Dis-lui dema part a cet 
intrigant ruse, tout ce qu'il vaut, n'e'pargne 
aucune epithete ignominieuse qu'il me'rite, 
dis-lui : Ma mere affligee m'envoie ici ; 
homme me'ehant et injuste, n'augmente pas 
sa douleur, par l'amour de Dieu, ne porte 
pas tes mains profanes sur le jardin de Fe- 
dek. 

Hussein. — Mais s'il ne veut pasm'obe'ir, 
cet apostat vieilli dans le metier de l'injus- 
tice, que dois-je faire, mere bien-aime'e. 
Que dois-je lui re'pondre s'il me dit que le 
jardin de Fe'dek ne vous appartient pas? 

Fathema. — Alors tu lui re'pliqueras : 
Chien ruse, ne sais-tu done pas que, par la 
grace de Dieu tout- puissant, son prophete 
et souverain des ses elus, daigna nous fa- 
voriser de la possession du jardin deFedek; 
crains la colere- divine et n'y porte pas tes 
mains imputes. Oseras-tu enfreindre les 
commandements du prophete ? Gare a toi, 
et si une pensee aussi coupable frappe a la 
porte de ton cceur, repousse la loin de toi, 
Hussein. — Ainsi soit-il. J'iraile voir, ma 
bonne m6re. Prie Dieu que ma mission 



LE JARDIN DE FAT HE MA 



85 



re'ussisse et tu peux compter sur mon de- 
voument. Je dirai mot pour mot, a ce chien 
maudit, tout ce que tu m'as ordonne de lui 
dire. 

Fathema (se mettant apricr). — Grand Dieu, 
exauce ma priere humble! Parle merite de 
ton prophete, par les vertusde son gendre, 
he'ros de Kheiber(i), inspire de la compas- 
sion au cceur de cet homme pervers, qu'il 
n'afflige pas d'un refus ton serviteur, l'imam 
Hussein. 

Hussein (a Omar). — Omar, je viens avec un 
message de ma mere Fathema. Ecoute-moi, 
homme injuste, je te demande au nom de- 
Dieu : Par quel droit t'es-tu empare du jar- 
din de Fedek,queleprophete avaitdonneasa 
fille ? Pourquoi as-tu ainsi outrage la prin- 
cesse ? Renonce a la possession de ce qui ne 
t'appartientpas et rougis de hontc devant le 
prophete, ton maitre, qui nous voit de son 
sejour celeste. Ne marche pas sur lechemin 
de l'injustice ct n'afHige plus ma mere. Con- 
forme-toi aux ordres que mon pere a don- 
ne's, et obe'is, chien ignorant. 

Omar. — O lumiere des yeux du prophete, 
sache que je voudrais ne pas m'opposer au 
message de la Vierge. Mais puisqu'Aboubekr 



(i)Nom d'une foiteresse israeJite emportue d'assaut 
par Ali. Elle se trouvc prOs de la ville de Medine. 










86 



THEATRE PERSAN 



s'est assis sur le trone du prophete, et qu'il 
n'est plus question du khalifat d'Ali, fidele 
au devoir d'un sujet loyal, je dois obeir a mon 
nouveau maitre. II nous a fait voir le testa- 
ment du prophete ou ilest ditexpresse'ment : 
« Aboubekr me succedera au pouvoir, je le 
constitue mon heritier. » Or, le jardin de Fe'dek 
appartient de droit au successeur du prophete 
et les pretentions de la Vierge se trouvent 
non avenues. 

Hussein. — Menteur maudit! Quere'pon- 
dras-tu au prophete dans la journe'e de re- 
surrection ? Apostat, pire qu'un chien ! Ap- 
pele devant le tribunal dAllah tout-puis- 
sant, ton visage deviendra noir comme est 
noir le crime que tu viens de commettre en 
privant les orphelins de leur heritage. 

Omar. — Ote-toi de map resence! Allez- 
vous-en, monsieur le petit-fils du prophete. 
De par les manes de Mohammed, eloigne- 
toi, ou je te fais tuer sur la place. Va-t'en 
pleurnicher avec ta mere, elle attend ton 
retour avec impatience. Pauvre femme, peut- 
etre elle reve encore aux splendeurs de la 
dignite du khaliphat. 

Hussein. — Fils d'une prostituee ! Sache 
que les paroles que tu viens de cracher, ne 
sont qu'autant de pierres pour paver ton 
chemin a l'enfer. 

Hussein (en revenant aupres de Fathema). — 



LE JARDIN DE FAT HEM A 



87 



Que je devienne ta victime, 6 orpheline du 
prophete. J'ai fait parvenir ton message a ce 
chien batard, et ce qui m'a re'pondu nevaut 
pas la peine d'etre rapporte. 

Fathema (a Aly). — Que je t'entoure de 
mes soins et d'amour, 6 fils de l'oncle 
du prophete, he'ros de Kheiber, dis-moi 
comment y aviser, trouve-nous quelque 
moyen pour ravoir mon he'ritage, car les 
nouvelles que notre fils vient d'apporter 
sont bien peu rassurantes, 6 soleil dc mes 
yeux, 6 couronne de ma tete ! 

Aly. — Je n'ai guere que des regrets et 
des condoleances ste'riles d'effet a t'orfrir, 6 
fille de l'envoye de Dieu! Du courage et du 
calme, voila nos expedients uniques. Ne t'af- 
flige pas autant chere amie. Chacun de tes 
soupirs souffle sur le feu qui me consume et 
en augmentc 1'intensite'. 

Fathema. — Permets-moi, 6 brave des 
braves, d'aller moi-meme parler a Omar, ce 
chien e'honte. Les paroles sorties de 
mon cceurnavre' de douleurne manqueront 
peut-etre pas d'effet. L'arbre a ses racines 
plonge'es dans de l'eau; or, nedesespe'rezpas 
de ses fruits. Je lui adresserai quelques pa- 
roles a cet homme sansfoi,et qui sait si son 
cceur n'est pas accessible a quelques senti- 
ments de pitie. 

Aly. — Vas-y et prends avec toi nos ames, je 



88 



THEATRE PERSAN 



veux dire nos enfants, Hassan et Hussein, 
prends aussi le manuscrit sacre du prophete, 
faites-le lui voir, a ce scelerat sans pudeur, 
pire qu'un chien ; qu'il contemple l'ecriture 
et le seing du prophete, peut-etre en aura- 
t-il honte, peut-etre diminuera-t-il ses per- 
se'cutions infames contre nous. 

Fathema. — Mes enfants, vous deux 
joyaux enchasse's dansle tronede Dieu,vous 
dont le nom prononce dans le sejour des 
bienheureuxfaits'inclinerrespectueusement 
leseptieme ciel, ainsi que la planche ou sont 
ecrits les peches des mortels et le trone du 
Tres-Haut, donnez-vous la peine de m'ac- 
compagner chez Omar. Descendez de la 
hauteur ou Dieu vous a place's par votre 
naissance, et allons aupres de ce scele'rat 
sans pudeur. 

Fathema (ens'approchantd'Omar). — Ecoute 
et comprends-moi, Omar, car c'est a toi que 
je m'adresse. Homme maudit, reconnais-tu 
la fille du prophete ton maitre ? Au milieu 
de l'affliction ou sa mort nous a plonges, 
j'a appris que tut'es appropriele Fedek, en 
foulantaux pieds la justice de mes droits a 
la possession de ce jardin. Mohammed, le 
tres-puissant, n'e'tait-il pas mon pere ? Aly, 
le tres-saint, n'est-il pas mon epoux ? L'en- 
voye' de Dieu ne m'a-t-il pas fait don de son 
jardin de Fedek? Si vous n'agre'ez pas ce que 



LE JAR DIN DE FAT II EM A 



je viens de dire, lisez ce manuscrit e'crit et 
signe par le prophete ; lisez-en le contenu 
qui viennent a l'appui de mes assertions, 
sieur Omar, et si l'epithete de chien igno- 
rant qu'on te donne est injuste, prouve-le 
en agissant selon la lettre du document 
cmane de mon pere. 

Omar. — O la tres-chaste fille du prophete 
des mortels, sache a n'en pas douter que le 
jardin de Fedek s'est echappe de la paume 
de tes mains blanches a tout jamais! Sois 
bien persuadee que cet oiseau du jardin de 
Fedek, tu l'as perdu sans retour ; c'est fa- 
cheux, tu en souffres, mais rien de plusvrai 
que tout cela. Sache qu'Aboubekr, lieutenant 
et successeur du prophete, est le seul pro- 
prietaire de ses biens, meubles et immeubles. 

Fathema. — Omar, un peu de pitie pour 
les orphelins; rougis,et,de honte,de'chirece 
manteau qui te couvre. Homme cruel, un 
seul regard de compassion sur ces malheu- 
reux enfants. Tu as encore le temps de de- 
tournerle rle'au de punition du ciel;lave tes 

(1) namei siah. (Cf. page Si, lignc 27.) 

[2) Dourete beguerdcm, mot h mot : que je marche 
autour de toi ; allusion A line coutume fort ancienne qui se 
pratique aujourd'hui encore en Perec. Un souverain ou un 
seigneur traversant a cheval un village, s'y voit souvent ac- 
costc par un groupe de paysans qui baisent respectueuse- 
ment sonetrier, les basques de son manteau et marchent a 
plusieurs fois autour de lui, en signe de respect et de de- 
vouement. (Cf. page 87. ligne 5.) 









90 



THEATRE PERSAN 



mains du crime avant qu'il ne te souille 
depuis la tete jusqu'aux pieds. Ne te laisse 
pas entrainer par le mouvement de haine 
et de colere qui te possedent. Jette les yeux 
sur l'e'criture et sur l'empreinte du cachet 
de mon pere. Honore la grandeur de ma 
' douleur. Tu vois le deuil noir que j'ai en- 
dosse apres la mort de mon pere. Crains 
d'aggraver les souffrances que j 'endure. 
Penses-y! 

Omar. — Fathema, fille du prophete de 
Dieu, n'oublie point ce que tu es, pauvre, 
sans protection, sans amis et orpheline. 
Parle plus bas et moins. La khalifat est a 
nous et la haine que nous portons a Aly ne 
fmira qu'au jour de resurrection. Le kha- 
life regnant succede au pouvoir et aux 
biens du prophete. Des aujourd'hui, il en- 
tre en possession de son he'ritage et per- 
sonne autre que lui ne peut se l'approprier. 
II en est de la parole d'un homme mort ce qui 
est de son cadavre, — destruction et ne'ant ! 
C'estpourquoi que je de'chire et annulle ton 
document... (II detruit le manuscrit.) 

Fathema. — Que Pinsucces de'truise le 
bonheur de ta vie,comme tu as de'truit l'au- 
tographe demon pere, osce'le'rat Omar! Tu 
mourras de la main d'un assassin dont le 
poignard t'ouvrira le ventre et jettera aux 
vents les lambeaux de tes entrailles,de meme 



LE JARDIN DE FATHEMA 



91 



que tu le fais avec mon document (1). Al- 
lons-nous-en, mes enfants, retournez chez 
votre pere. 

Fathema (en accourant aupres d'Aly). — O 
lion de Dieu, prince de notre sainte reli- 
gion, fils du dernier de la race des prophe- 
tes. Le monde d'un pole a l'autre n'espere 
a etre sauve' que par toi. Sous les coups de 
ton glaive ont tombe tant de conquerants 
de la terre. Tu es la cle qui ouvre toutes 
les enigmes de 1'humanite'. Tu es le ni- 
lometre du ciel et de la terre! Le bas, l'i- 
gnoble Omar, a abreuve' d'amertume mon 
coeur. II a de'chire' l'autographe de mon 
pere. Que devenir, que faire, malheureuse 
que je suis. 

Aly. — Fille de Mohammed, l'envoye de 
Dieu, l'homme qui a dechire l'autographe 
du prophete, mourra par le tranchant d'un 
poignard empoisonne. Sa place de sejour 
e'ternel sera le brasier de 1'enfer. 

Fathema. — Essayons encore. En ta qua- 
lite de lieutenant du prophete, rends-toi a 
la mosquee-cathedrale et prends-y ta place 
dans la chaire ou priichait Mohammed. 
Comme lui, presides-y aux prieres du peu- 
ple re'uni et chante la Khotba (2) d'usage. 

(ij Omar devenu khaliphe fut poignardcen 644 par un 
AJide. 
(2) Khotba, ou priere officielle, lue dans les mosquiSes 






^"* 






92 



THEATRE PERSAN 



Aboubekr (au milieu de la mosquce-catbedrale 
delaville de Medine, s'adressant au peuple). — 
Ecoutez-moi presents, grands et petits, et 
pretez une oreille attentive a chacune de 
mes paroles. Mon nom est Aboubekr, maitre 
de la chaire de cette mosque'e. Je suis le 
pere dA'icha, veuve de votre feu prophete. 
En quittant ce vallon des pleurs pour un 
meilleur monde, le prophete m'a nomme a 
sa place, pouretre votre khaliphe. Le temps 
est arrive oil vous devez consentir a suivre 
ma religion, afin que j intercede en votre 
faveur, au jour de la resurrection. Dorena- 
vant regardez-moi comme votre Imam (chef 
spirituel) et le lieutenant de votre prophete. 
Car il n'y a que moi qui connait les choses 
celestes et les choses temporelles. 

Selman (accourant aupres d'Aly). — Que je 
tombe comme ta victime, 6 he'ritier de l'en- 
voye de Dieu ! Tu es assis dans ta maison 
occupe' a cele'brer ses obseques et tu ne sais 
rien de ce qui se passe dans la ville. Abou- 
bekr, en pleine mosque'e, du haut de la 
chaire, cherche a te priver de ton droit au 
khaliphat. Al'heure qu'il est, tout le peuple 
l'inaugure par acclamation. Les traitres,in- 
fideles a la foi jure'e, ont assombri les 

des musulmans, oil le pretre appelle le chef d'Etat par 
ses noms et prenoms et prie Dieu de benir lui sa fa- 
mille et ses suiets. 



LE JARDIN DE FATHEMA 



9-* 



rayons du soleil de la vraie religion. Cesse 
de pleurer ton deuil. Sors et d'un pas ferme, 
monte sur la chaire; eleve ta puissante voix 
et ne laisse pas les renes du khalifat s'e'- 
chapper de tes mains royales. 

Aly. — La terre est fraichement remuee 
et encore moite sur la tombe du prophete ; 
encore je la regarde, ebahi de ma douleur, 
et je me demande est-ce bien vrai qu'il nous 
a quitte pour toujours! A peine si la moitie 
du terme accorde pour son deuil soit expire, 
or comment puis-je paraitre en public et 
m'asseoir a sa place dans la chaire? — Mais 
ce serait un sacrilege, une insulte a sa me- 
moire, que cet empressement inopportun 
de plaider, du haut de la chaire, en faveur 
de mes droits au khalifat. Mes larmes n'ont 
pas encore seche' sur mes paupieres; non; je 
n'aurais pas le front ni la voix pour recla- 
mer et plaider en ma faveur du haut de la 
chaire du prophete. II n'y a que ceuxqui s'e- 
taicnt oppose's a l'inauguration du prophete 
qui a present oseront proclamer Aboubekr 
comme leur khaliphe. 

Fathema. — O Aly, 6 ami de Dieu, toi 
source unique de tout ce qui existe, maitre 
du glaive de Zulfe'kar a deux* pointes (i), 



(i) C'est la forme que les peintres persans donnent au 
sabre d'Aly. 






I 



94 



THEATRE PERSAN 



dont la lame large et ace're'e transperce les 
rangs des ennemis de la foi. Prince du 
royaume de SaMajeste' Divine, toi,mon ame 
toi, pere de mon Hussein, pourquoi vois-je 
tes yeux rougis de sang, expliquc-moi tout 
ce qui se passe dans ta pensee intime ? 

Aly. — Que je tombe ta victime, toi e'gale 
en gloire aux anges de chastete, toi mine 
ine'puisable de toutes les vertus, Venus du 
zodiaque de la beaute, perle pre'cieuse 
d'Ali-ie'ssine (1), splendeur du ciel de chas- 
tete, lumiere de deux yeux de Mohammed le 
tres-puissant! Aboubekr vient de parler au 
peuple du haut dela chaire, au nom de Dieu 
et de son prophete dont il s'est proclame 
le lieutenant. L'ame de ton Ali est en proie 
a des angoisses poignantes. 

Fathema. — Debout done, 6 lion de 
Dieu ! Jusqu'a quand ta main restera-t-elle 
orpheline de son epe'e glorieuse? II est 
temps de faire tomber les tetes decesimpos- 
teurs me'cre'ants. Eblouis-les des e'clats de 
foudres du prophete, tonne comme le feu'du 
ciel d'Allah, et fais-les submerger dans un 
deluge de leur sang impur 1 
_ Aly. — Tu sais que je mourrais volon- 
tiers pour t'e'pargner un seul souci et que 
cen'estni le courage ni les moyens qui me 

(i) Ali-yessine, la famille de it yess, » nom du lieu de 
naissancc de Mohammed. 



T 



LE JARDIN DE FATHEMA 



95 



manqueraient pour chatier ceux qui t'ont 
outragee. Mais un devoir religieux me fait 
garder ma maison. Je n'ai pas encore (la- 
ment pleure'; nous sommes en deuil, 6 flam- 
beau des festins du prophete de deux 
mondes? 

Fathema. — Non, prince, tu ne peux plus 
rester impassible dans ta maison. Montre- 
toi, et qu'ils palissent a la vue du brave des 
braves. Leur injustice insolente me fera 
mourir de honte et de de'sespoir? 

Aly. — Soit, mais je leur porterai la pa- 
role de paix. Que Hassan et Hussein me 
suivent. Venez mes enfants, nous allons a 
la mosque'e de Dieu, pour nous acquitter 
des devoirs de notre sainte foi. Devant Ie 
peuple re'uni j'y prononcerai la Khotba. 

Aly [du haul de la chain de la mosquee de Medine) . 
— Peuple des fideles ! Personne n'a le droitde 
succeder au prophete, excepte Aly. Hommes 
d'Islam, e'coutez-moi tous : Dieu de gloire 
m'a fait son ami et votre chef apres le pro- 
phete. Voici mes deux fils, deux joyaux du 
trone du Tres-Haut. La terre et le ciel 
n'ont e'te cre'e's que pour eux. Celui-ci est 
Hassan, celuida Hussein, tous deux bene- 
diction et salut de lArabie. Voici le livre de 
Koran, que le souverain des mondes a 
fait descendre du ciel; tous ces feuillets sa- 
cre's, je les ai re'unis un a un,pour vous, et 






m. 




96 



THEATRE PERSAN 



je l'apporte ici ce code qui doit nous guider 
dans les siecles. Vous rappelez-vous de ce 
que vous a dit le prophete lui-meme, le seid 
de deux mondes : « Venerez tous ce Koran, 
honorez-le comme si vous eussiez honore 
et respecte moi-meme? » Or, dites l'avez- 
vous respecte dument ? A peine si quelques 
jours se sont ecoules, apres sa mort que 
vous voila deja reunis ici et dans quel but? 

Omar. — O Aly, personne ne te conteste 
le merite d'avoir fait un recueil complet et 
authentique des surates eparses du Koran, 
que pour la direction des hommes Dieu a 
fait descendre du ciel. Mais qui est-ce quia 
besoin de ton Koran? Qui est-ce qui a 
cherche a briguer tes faveurs? Osman s'est 
aussi occupe d'un recueil des surates et il 
l'a fait de gaiete de cceur. Garde done pour 
toi ton Koran tel que tu l'as colleetionne' 
toi meme. Nous avons ce que nous avons. 

Aly. — O peuple ! L'envoyede Dieu vous 
a quitte's depuis si peu de temps encore. 
Vous avez commis un grand crime en pro- 
clamant le nouveau khaliphe avant que les 
jours de deuil ne fussent accomplis. Hom- 
mes d'Islam, j'en appelle ■ a votre p'ropre 
me'moire, dites n'avez-vous pas vu a Gadyr, 
n'y avez-vous pas entendu le prophete pro- 
noncer ces paroles : « Moi je ne suis que 
l'e'tendard de la ville de Me'dine, Aly en est 



L E J A R I N D E F A T H E M A 



97 



la grande porte. Dans les siecles a venir 
moi, je suis d'Aly et Aly est de moi. Une 
ronce qui le blesse au pied, je la sentirais au 
fond de mon cceur. Quiconque ferait pa- 
raitre de l'inimitie contre Aly deviendrait 
l'ennemi de ma propre personne. » 

Omar. — O Aly, tes pre'tentions sont stu- 
dies d'effet,et il n'est plus question de toi. 
Ce' qui est fait est fait, n'en parlons plus. 
Le monde d'un pole a l'autre, a de'ja appris 
que le khalifat n'est plus dans la tribu de 
Be'ni-Hachem. Regarde, compte ces mil- 
lions de musulmans sur la terre, chacun 
d'eux a de'ja proclame Aboubekr pour son 
khalife volontiers et librement. 

Aly. — Sachez, 6 musulmans, que Dieu, 
le createur du monde, Dieu de puissance et 
de grandeur, a daigne me choisirpour he'ri- 
tier pre'somptif de Mohammed, mon beau- 
pere. Le testament du defunt m'en est le 
te'moin. Grands et petits, ecoutez-moi : 
Les vrais croyants n'ont pas d'e'mir autre 
que moi. Apres la mort de Mohammed, je 
suis son heritier, son successeur. Hommes 
du nord et du midi, blancs, basane's, ou 
noirs, sachez tous a n'en pas douter qu'au- 
pres de Dieu l'omnipotent, le glorieux, il 
n'y a que moi qui aujourd'hui doit pre- 
sider d'office l'autel et la chaire de cette 
mosque'e. Par sa volonte et en son nom je 

6 







9 8 



THEATRE PERSAN 



suis le chef de tous les habitants de la 
terre, chef du monde cre'e, des mortels 
et des Esprits. Par droit de naissance et 
par la derniere volonte du prophete, moi 
seul represente tous ses droits et tous ses 
titres. Sur toute la surface du monde, 
partout oil la foudre de la parole de Mo- 
hammed et l'eclair de son glaive ont lui, 
pour toutes les races de fils d'Adam, je suis 
le khalife (chef temporel), PImam (chef 
spirituel) et le lieutenant du prophete. Tel 
est l'ordre d'AHah, telle est la derniere vo- 
lonte consigne'e dans le testament de son 
envoye'. La Vierge, dont TArabie s'e'nor- 
gueillit, l'unique fille du prophete, est mon 
e'pouse, voici mes deux his dont Dieu a beni 
notre union. Y a-t-il quelqu'un de vous qui 
puisse faire valoir autant de titres a la suc- 
cession au pouvoir du prophete? Peuple de 
l'lslam, juge et prononcel 

Omar.— Sache, Aly, que SaMajeste'Abou- 
bekr vient d'etre inaugure' par acclamation 
du peuple, dont il est khaliphe de fait, et 
nous n'en connaissons pas d'autres que lui. 
II est deja la a sa place, et, du haut de la 
chaire, il pre'side aux devotions de son 
peuple. Vas-y aussi et reconnais-le pour 
ton maitre et ton souverain le'gitime ; ne 
crains rien, du courage ! II aime a pardonner. 

Aly. — II n'y a que 1'oint du Seigneur 



LE JARDIN DE FATHEMA 



99 



qui puisse recevoir ses inspirations et les 
proclamer du haut de la chaire ; or, tel je 
suis ! Je suis souverain du trone de puis- 
sance et d'autorite. Le tapis de la dignite 
royale, quele Koran a de'signe par lescarac- 
teres mysterieux de J.Y.S.Y.N., n'appar- 
tient sur la terre qu'a moi seul. Dans la ru- 
che des vrais croyants, je suis la mere des 
abeilles, car je suis une emanation du sens 
cache du verbe alcoranique, le mot de l'e- 
nigme de ce verset : 

« C'est par mon organe que Dieu assigne a 
chaque cre'ature la quote-part de sa nourri- 
ture journaliere. C'est moi qui illumine le 
soleil et la lune. » 

C'est moi qui suis le dernier mot de 
l'Evangile et du vieux Testament, car il 
n'est donne qu'a moi de pouvoir les expli- 
quer et les commenter. Apres avoir acheve 
l'ceuvre de la creation, Dieu m'a confie le de- 
voir de veiller sur ses creatures. Ma poi- 
trine sert de depot aux inspirations divines. 
Dieu est grand et sublime dans son Essence ! 
Le plus parfait d'entre les prophetes m'a 
legue le don deson haleine miraculeuse qui 
ressuscite les morts. Dieu m'a confere le 
titre de son ami, et son prophete m'a investi 
de la dignite de l'Emir des vrais croyants. 

Omar. — Toutes ces vanteries ne te pro- 
titeront guere. A quoi bon de se'louer soi- 



THEATRE PERSAN 






meme. Calme-toi et retourne dans ta mai- 
son, ton Koran sous l'aisselle. Parle a ton 
livre et tache de le persuader, car ici per- 
sonne ne veut plus preter l'oreille a tes ar- 
guments. Une fois pour toutes, renonce a 
tes folles espe'rances, void la bonne nou- 
velle que ton malheureux sort,t'annonce par 
ma bouche. Adieu. 

Aly. — O musulmans, je m'envaisdu mi- 
lieu de vous et j'emporte le Koran authen- 
tique que vous n'avez pas voulu honorer. 
Souvenez-vous bien que le texte du vrai Ko- 
ran nesetrouve plus parmi vous,jel'emporte ■ 
avec moi. Et vous, soi-disant chefs spirituels 
de ce peuple trompe, vous qui lui avez pro- 
mis de le diriger selon la lettre du livre 
descendu du ciel, vous en avez menti, fils 
de malheur ! (II sort.) 

Omar. — Ne t'avais-je pas dit, Aboubekr, 
que le mari de la Vierge, ne te donnera 
pas son assentiment. II s'est oppose formel- 
lement a ton khaliphat en protestant de- 
vant tout le monde. Tant qu'il vit, tu ne 
pourras jamais etre sur de ton pouvoir. Je te 
conseille d'y aviser bien et le plus tot pos- 
sible. Autrement, encore quelques paroles 
comme ce qu'il vient de prononcer, et e'en 
est fait de nous. Le peuple, attendri et 
enthousiasme, s'empressera de l'inaugurer 
par acclamation. 



LE JARDIN DE FATHEMA 



Aboubekr. ■ — Tu as raison, Omar. Le 
temps est precieux. Ecoute-moi : Aly s'est, 
sans doute, enferme derechef dans sa maison 
pour finir le deuil, ce qui ne lui empe- 
chera pas de travailler en cachette et prepa- 
rer les voies a son khalifat. II fait circuler 
partout des interpre'tations et des argu- 
ments qui sont contraires aux nofres. Vois- 
tu, ami ce qu'il faut faire. Va vite le trouver 
chez lui, et tache de le faire venir aupres de 
moi, bon gre' mal gre. Si l'ami de Dieu ne 
consent pas a sortir de la maison, mets-y 
du feu, brule-la et point de pities ! Traine-le 
la corde au cou, depuis la seuil de sa maison 
jusqu'a mes pieds, qu'il se vautre dans la 
fange des rues! II me le faut ici, aupres de 
moi. 

Omar {frappant a la parte de la maison d'Aly). 
— Ohe la-bas, Aly ! Sors de ta maison et hate- 
toi, viens assister a l'inauguration du kha- 
liphe Aboubekr ! Assez dormir, pleurnicher 
et ne rien faire. Vite, sur la place, unir ta 
voix aux acclamations du peuple entier ; une 
ibis le Khaliphe inaugure, tu pourras, sous 
son egide protectrice, te gorger des plaisirs 
de ton harem aussi longtemps que tu vou- 
dras. Ouvrez ! 

Khaled. — Etes-vous done sourds, y-a-t-il 
dans la maison quelque portier ou domes- 
tique du prince ? — Tas de faineants, vous ne 

6. 






THEATRE PERSAN 



bougez pas ; venez quelqu'un sur le seuil de 
la maison. Dites a Aly de venir a la porte 
recevoir le prince du siecle, Omar. S'il ne 
veut pas sortir, a l'instant meme, je veux 
incendier ce repaire des brigands ! 

Fathema. ■ — Au nom de Dieu, n'as-tu 
pas honte, Omar, de heurter avec cette 
violence a la porte du prophete et de nous 
menacer d'incendier sa maison. Que nous 
veux-tu done homme mechant? Veux-tu 
done etre appele" le Faraon de la famille du 
prophete. Le rayon du soleil de Mohammed 
n'est pas encore e'teint, le drapeau de la 
religion de Mohammed est encore deploye. 
L'eau oil le prophete faisait ses ablutions 
n'a pas eu encore le temps de se'eher sur 
les dalles de ce harem. Qu'avez-vous d'aussi 
presse', mecreants, ignares. La pous'siere n'a 
pas encore couvert son drap mortuaire et 
les poitrines de ses amis ne se sont pas re- 
mises de la fatigue du deuil. Aly est encore 
accable de douleur, il pleure entoure de sa 
famille affligee comme lui. L'envoye de 
Dieu vient d'etre rappele par son maitre 
divin, il n'est plus de ce monde; mais le 
monde se baigne 'dans les flots de lumiere 
des rayons de la pre'sence d'Aly. Oseras-tu 
de briiler cette porte que l'archange Gabriel 
lui-meme a suspendue sur les gonds? Aly 
s'occupe de rendre ses devoirs aux manes 



LE JARDIN DK FATHEMA 



io3 



du prophete, il s'en acquitte avec ses deux 
faons, Hassan et Hussein. Et toi, vil Omar, 
tu t'abaisses jusqu'a venir ici insulter une 
femme, n'as-tu pas honte, scele'rat ! 

Omar. — Ecoute-moi, fille du prophete 
de Dieu. Ne te meles point des affaires qui 
concernent ton mari. Le khaliphe veut voir 
Aly, va le lui dire, et qu'il se de'peche. 

Fathema. — Aly ne recoit personne et 
veut rester seul avec sa douleur comme un 
ermite. Ne nous importune plus, parle 
plus baset va-t'en. Laisse-nous a nos regrets 
apres la mort du prophete. Pour tout ce 
que tu nous a deja fait souffrir, que Dieu te 
damne, et qu'au jour du jugement dernier, 
ta figure devienne noire, comme le livre noir 
ou tu es inscrit, et qu'il n'ait pas pitie de 
toi, comme tu n'en a pas eue pour les 
orphelins de l'envoye d'Allah. 

Omar. ■ — Fille du prophete, merci pour 
m'avoir enregistre' dans le livre noir. Tu 
vas voir ce que je suis : il est temps que 
j'eritre par force dans ton harem et que j'en 
emmene ton Aly, la corde au cou. 

Fathema. — Attends, ecoute, Omar, re- 
ne'gat pire qu'un chien. Oseras-tu enfreindre 
l'inviolabilite du harem, et encore de quel 
harem ? — Ou, par les vertus de la famille 
du saint qui l'habite, les fleurs sentent le 
parfum de paradis, ou les anges du ciel 



i04 



T H E ATRE PERS AN 



viennent percher et chanter la gloire de 
Dieu, comme autant de rossignols. Et tu 
veux entrer par force, impertinent, femme 
barbue! Tu as deja oublie ce verset du 
Coran : « N'entrez pas dans les maisons de 
vbtre prophete. » Or, tu sais bien que sa fille 
et ses petits-fils demeurent ici et tu oublies 
le respect du a la memoire de Mohammed 
de l'Arabie ! 

Omar. — Fais ce que je t'ordonne, Fa- 
thema. Va dire a Aly qu'il sorte; sinon, 
vous me verrez venir planter ici le dra- 
peau de malheur ! 

Fathema. — O prophete de Dieu, sauve- 
nous d'Omar, protege-nous contre la ty- 
rannic de cet homme injuste et cruel! O 
mon pere, tu me vois du hautde ton sejour 
celeste, souffriras-tu qu'Omar insulte aux 
malheurs de ta fille. 

Omar [a ses gens). — Forcez la porte 
brisez-la ! Khaled, mettez du feu sur le bal- 
con, et qu'ils rendent par la gorge leurs 
pretentions au khalifat. Je ne saurais plus 
m'amuser a conter fleurette a madame 
Aly. 

Fathema. — Grand Dieu, 6 mon pere ou 
est-tu? Omar a incendie ta maison. Faites- 
nous mourir plutot que d'etre temoins de 
pareilles horreurs ! Que tes yeux ne voyent 
pas des jours heureux, miserable Omar. Tu 



LE JAR DIN DE FATHEMA 103 

fais pire quede re'pandre mon sang, tu brises 
l'inviolabilite de la maison d'une femme 
vertueuse! Ou sont mes enfants, faites venir 
ici Hassan et Hussein, courez ! Ou est leur 
pere, qu'il vienne voir les mains sacrileges 
d'Omar dechirer les rideaux des portes de 
son harem. Malheureuse que je suis! (Omar 
lafrappe.) Un coup de poignard au flanc! II 
m'a frappee le sce'le'rat; il a tue mon en- 
fant!... (i). Helas, 6 Aly, au secours, au 
secours! Viens voir ta maison crouler sur la 
tete de ta femme, sur les coeurs de tes 
enfants ! (Elk entre et fait une fausse couche.) 

Aly. — Calme-toi, amie, me voici, cherie 
demoi, voici tes enfants, nous sommestous 
pres de toi, parle a tes filles, touche-les, 
nous sommes tous sains et saufs Ouvre tes 
yeux et regarde-moi. — Ah que tu souffres ! 

Hussein. — Que je meurs pour toi, mere 
adorable. Que veut dire autant de sang re- 
pandu et cette blessure que j'apercois, tu as 
une cote brisee? Qui est-ce qui t'a fait 
autant de mal ? Mais sans toi nous ne 
pourrons pas vivre, la seule pensee que tu 
ne seras pas ici, nous tue. 

Zeineb. — Ma pauvre maman, asseois-toi 
un peu, appuie-toi contre moi, jette un re- 
gard sur nous, voici tes filles Zeineb et Kul- 



(i) Fathema ctait alors enceinte, a Ten croire ane tra- 
Jitiun ovale de? Cheites. 



io6 



THEATRE PERSAN 



soum, tu nous aimes bien, tu ne mourraspas, 
n'est-ce pas? — Car pense bien ce que nous 
deviendrons privees de ton appui. 

Fathema. — Non, je ne vous quitterai 
pas, mes filles. Approche-toi, encore plus 
pres, ma bonne Zeineb. Ecoutez bien ce que 
je vais vous dire, ce seront peut-etre mes 
dernieres paroles : Si je me meurs,promets- 
moi de ne pas permettre a Hussein qu'il 
pleure trop. Tu prendras toujours soin de 
tousles miens, ilfaut que tusoisleurseconde 
mere. Tu calmeras leurs regrets ; le chagrin 
tue. C'est le mise'rable Omar qui m'a jetee 
sur ce lit de douleur, et si je meurs c'est lui 
qui en sera la cause. La lampe de ma vie 
s'eteint peu a peu ; le rossignol du rosier de 
mon existence penche tristement sa tete 
mourante ; on a brise les ceufs dans son nid, 
ils n'e'cloront plus ! — L'e'mail de la coupe 
d'or, pleine du nectar de mes jours doux, a 
vole en e'clats sous la main d'Omar ivre de 
rage. (Omar entre.) 

Hussein. — Bourreau de la famille du 
prophete, tu as ruine defond en comble 
la maison des chefs d'Islam. Que viens-tu 
faire ici, Omar? — ■ Pourquoi as-tu blesse 
ma mere, infame assassin? Tu oublies done 
jusqu'au respect du a la demeure de ton 
maitre. Qui t'a permis d'entrer ici, tu ne 
rougis pas, sce'le'rat, et tes yeux e'honte's 



LE JARDIN.DE FATHEMA 



IO7 



brillent de rage ct de joie d'avoir insulte une 
femme qui est la fille de ton prophete, celle 
qui doit aupres de Dieu interce'der en faveur 
de tes freres en religion. Homme haineux, 
pourquoi l'as-tu frappe'e, pourquoi m'as-tu 
assassine un petit frere? Jouis, repais ton 
ame cruelle du spectacle dont tu es l'auteur, 
et bois du sang d'une femme assassine'e par 
toi. 

Omar [d Aly). — C'est done le brave des 
braves, que je trouve enrin apres tant de 
recherches. Qu'estdevenu ton courage, Aly, 
oil s'est-elle enfuie la vigueur de ton poing 
jadis aussi habile a manier l'e'pe'e victorieuse ? 
Tu te caches blotti dans un coin obscur de 
ta maison, fils de poussiere ! Pourquoi fuis- 
tu devant un homme comme moi? Par 
ruse, tu t'es fait ermite chez toi. Treve de 
cette hypocrisie. C'est le moment de ('inau- 
guration du khalifat d'Aboubekr; rends- 
toi a la mosque'e et inaugure-le sincerement, 
apres quoi tu peux retourner a ta maison 
et t'y reposer tout a l'aise. 

Aly. — Que te dirai-je, chien maudit et 
pire encore. Re'ponds-moi vrai, a ces ques- 
tions : Qui est-ce qui est l'he'ritier pre- 
somptif du prophete ? Sa Majeste l'envoye' 
de Dieu m'a-t-il nomme a lui succe'der, moi 
ou un autre? Toi-meme ne l'as-tu pas en- 
tendu dire : « Quant au maitre, certaine- 



Jh I 

■L 



10S 



THEATRE. TERSAN 



ment c'est Aly qui est le makre (i|. » Si ton 
cerveau n'etait pas trouble par les fume'es 
de l'arrogance, tu te rappellerais bien ce 
que le prophete a dit a Qadir-Kham, et ces 
paroles sont passees a l'e'tat de tradition 
sainte. 

Omar (d ses gens). — En avant, riez-lui au 
nez, de gaiete de coeur, et en meme temps 
garrottez bien les deux mains du Bras-de-Dieu. 
En avant, laches, faites tout ce que je vous 
ordonne : jetez-lui une corde au cou, je 
veux dire, accrochez un licou sur les cre- 
naux du Remparl-dc-Dicu. Les poings lies 
trainez-le a la mosque'e. Et point de pitie, 
trainez-le ignomineusement jusqu'aux pieds 
du khaliphe. 

Aly. — O Omar, ote de tes yeux le bandeau 
qui t'cmpeche de voir Dieu et que la honte te 
les descell£ ! Mais tu n'as plus de sentiments 
de pudeur, die est inconnue a tes yeux sor- 
didcs. Ingrat, tu as oublie les bienfaitsdontle 
prophete t'a comble ct tu ne te rappelles 
plus d'aucune de ses paroles. 

Abouzere et Selman. — O Omar, tu ne 
crains plus ni Dieu, nila famille de son pro- 
phete, ce souverain dont le regne ne sera 
jamais de'truit. De la pudeur, Omar, au nom 
d'Allah! N'agis pas ainsi envers la famille 

(i) Paroles que la tradition orale, selon les commen- 
tateurs cheites, attribue au prophete. 



I. E JARDIN DE PATH EM A 



IOQ 



sainte, honorc la personne sacre'e d'Aly, ami 
de Dieu. 

Ai.y.— Pas un mot de plainte, Abouzere, 
point d'affliction, Selman; imitez-moi. 
Laissez ce bourreau maudit me conduire 
dans les rues. Je sais bien ce qu'il veut, mais 
il nc me fera pas de'vier dun seul bout de 
cheveu du droit chemin de mes devoirs. Je 
viderai la coupe du sacrifice jusqu'a la lie, 
cr personne n C pourra se plaindre de ce 
que je l'ai maltraite, pas meme mes ignobles 
bourreaux, tout indignes qu'ils soient de 
m'approcher. 

Fatuema. — Omar, oil conduis-tu Aly? 
Pourquoi as-tu garrotte le lieutenant du 
Prophete? Qu'a-t-il fait, cet ermite vo- 
lontaire qui nc pensc plus qua 1'accom- 
plissement de ses devoirs religieux, pour 
que tulc fasses conduire aussi ignominieu- 
sementr Le ills de l'oncle du Prophete, le 
saint des saints qui est entre vos mains n'a 
fait que des ceuvres de charite et d'humilite. 
Omar. — Tu as beau m'amadouer de ces 
propos doucereux, je n'aime pas le senti- 
ment; j'ai mis la main sur mon gibier et tcs 
doleances neme feront pas lacher prise. 

Fathema. — Reviens, 6 mon pere, des- 
cends du ciel pour venger les traitements 
ignobles et le deshonneur dont on abrcuve 
ta famille.. Dans quelques moments je ne 



I 



THEATRE PERSAN 



I 



serai plus Je ce monde, 6 mon Dieu, mon 
Seigneur, pourquoi ne me fais-tu pas mounr 
a l'instant meme ! 

Umm-Selma. — Pense a l'e'tat oil tu te trou- 
ves, et puisses-tu, dans la source amere de tes 
malheurs memes, puiser de quoi vivre long- 
temps! Ta blessure au flanc saigne, ll ne 
faut pas la rouvrir par ces mouvements 
d'impatience. L'injustice des ennemis aura 
beau he'risser d'embuches les senders de ta 
vie, tu viens de les arroser du plus pur de 
ton sang et tu vivras pour nous voir hcu- 

reux! 

Aly (se met a prier). — O notre Prophete, 
6 envoye d' Allah! He'las! j'ai taut a me 
plaindre de ton peuple, exauce-moi! Vois 
dans quel e'tat se trouve le tils de ton oncle, o 
souverain ! Omar le traine, la corde au cou, 
dans sa mosquee. Ta fille mourante est sur 
un lit de douleur, inonde'e de sang, blessee 
au cote et les bras meurtris. Nos pauvres 
enfants ne savent plus que devenir, comment 
se de'doubler dans leurs douleurs, et avoir 
deux cceurs : un pour Fathema et un pour 

moi. 

Une voixd'outre-tombe.— O Aly ! n'oublie 
pas ce que je t'ai ordonne en mourant. 
Garde-toi bien d'attiser le feu de ton ressen- 
timent, car si la mer du courroux de Bras- 
de-Dieu devient houleuse, toutes les spheres 



I-E JARDIN DE FATHEMA 



celestes, depolarises par la terreur, mettront 
J umvers sens dessus dessous. Prends ma 
mam et tache de bien cacher tes doigts. En les 
voyant, Abouhekr et les mechants auraient 
peur de toi. Tel est l'ordre du Createur, le 
rres-Grand; ne crains rien, c'est par ce 
. moyen que tu auras gagne le droit d'in- 
terceder en leur faveur, au jour de la re- 
surrection. Laisse-les faire et patience i La 
verite, comme de I'eau agitee, ne tardera 

pas a reprendre son niveau (Une main 

soil Jit tombeau.) 

Aly. — J e l'ai touchee, ta main, 6 Pro- 
pnete, elle m'a ouvert la porte des choses a 
vcnir. Sors ici de ta tombe et jette un re- 
gard sur le fils de ton oncle ; il est seul entre 
les gaffes des ennenns sanspudeur, lescieux 
et la terre pleurent mes infortunes. Avocat 
de lhumamte, au jour du terrible lende- 
main, viens voir ton Aly en proie a des an- 
goisses poignantes. (Faihema Sivanouit, Ah 
suit Omar... Il s se presenteni devant Aboitbdr ) 

Omar. - khalife, guide par les 
rayons de ton astre tute'laire, je viens d'a- 
mener Aly en ta presence. Ordonne et le 
feu de la mort embrasera la paille de son 
Existence, et une nuee de rleches et d'e'pe'es 
tera tomber sa tete sous l'escabeau de ton 
rone Pourquoi restes-tu assis, immobile et 
pensif .- ia 1S -le envoycr dans le mondc des 






I? 



THEATRE l'ERSAN 



trepasses, tu en as le droit, tu es khahfe. 
Pourquoi crains-tu la vengeance de la tnbu 
de Be'ni-Hachem? Donncz 1'ordre de tucr 
Aly, et rien de plus facile que de l'accom- 
plir en un clin d'ceil. 

At v.— Dis-moi, Aboubekr, chien maudit, 
pourquoi m'as-tu appele ici! Quelle est ma 
laute envcrs toi, tyran sans religion ? Pour- 
quoi t'acharnes-tu a me persecuter sans cesse ? 

Aboubekr. - Je t'ai fait venir ici de ta 
maison, afin que tu honores aujourdhui 
Aon rang. Approche-toi, Aly, reconnais-moi 
pour ton souverain legitime et pour ton 
chef spirited et temporel. Rends-moi 1 hom- 
mage de ton obeissance due au lieutenant 

du prophete. 

^, Y _ Toi lieutenant 1 et de qui, par 
exemple? Toi khalife! et par quel droit, 
of. en sont les preuves? Quel verset du 
Koran parlc de ton khalifat? cite-le-mm i 
— Fais-nous voir dcs ordrcs clairs et precis 
qui te conferent lc titrc de pontile 
(Imam)? Ouvrons le Koran; mats non.tu 
ne l'oseras pas, le livre sacre ne park qu en 
ma favcur. Voila ce qui concerne le spin- 
tuel. Quant au temporel, tes pretentions ne 
sont pas moins de'nuees de fondement. Qui 
de nous deux est le mari de la fille unique du 
Prophete, et le pere de ses deux petits-hls, 
moi ou toi? Qui est celui dont lc pere eta.t 



LE JARDIN DE FA THE MA 



1 1 3 



Foncle du Prophete, moi ou toi? Lequel dc 
nous deux a gagne plus de titres, que ses 
victoires et la noblesse de son origine lui 
out valus aupres du Prophete, moi ou toi? 
Lequel de nous deux a e'te appeie par lui 
a l'e'tendardde Dieu et de Me'dine ? »Ah ! que 
tudeviennes muet, imposteur maudit ! Des- 
cends de cette chaire de 1'envoye de Dieu, 
que ta presence profane! 

Aboubekr (a Omar). — Fais quelque chose, 
ami Omar, car je me sens frissonner tous 
les membres d'une secrete peur. Fais tout 
ce que tu veux, avise ; autrement e'en est 
fait de notre khalifat. Plie ton arc, car la 
premiere fleche que nous avons decoche'e 
n'a pas touche la cible du pontificat. Faites 
Aly s'agenouiller, sous l'epe'e nue du bour- 
reau. 11 n'y a que ce moyen qui puisse le 
torcer a me reconnaitre pour son souve- 
rain. 

Omar. — Voici le glaive de colere sus- 
pendu sur ta tete, Aly, agenouille-toi et tends 
ton cou, que je trancherai au premier geste 
du khalile, a moins que tu ne yeuilles 
assentir a son khalifat. Ecoute bien ce 
que je te dis, Aly, car tes heures sontcomp- 
tees. Empresse-toi d'inaugurer Aboubekr, 
reconnais-le ton souverain et ton pontife ; 
obeis et ne de'taurne pas ne'gativement la 
tete. Ne rends pas orphelins de leur pere 



ii4 



THEATRE PERSAN 






ces enfants que tu aimes tant. Choisis, ton 
assentiment ou ta tete, 1'im ou l'autre. Ta 
bonne fortune a tourne le dos, 6 Aly. 

Aly. — Deviens muet, renegat malencon- 
treux. Rougis de honte, vil bourreau! De 
par la tombe du Prophete des hommes et 
des esprits, s'il ne m'avait pas recommande 
la moderation envers mes ennemis, tu 
aurais deja mordu la poussiere, chien d'a- 
postat maudit! — Mais je serai calme, et je 
n'opposerai que mon me'pris a vos traite- 
ments indignes, 6 idolatres! 

Fathema (chezelk). — Ou es-tu Aly? mon 
ame, ma vie, parle-moi, oil es-tu ? Fais-moi 
entendre ta voix et je serai gue'rie ? — Mais 
je ne le vois pas ici, oil est-il ? 

Kulsoum. — Lorsque tu etais evanouie, 
6 chere maman, Omar, apres avoir fait Her 
les mains de notre pere, a ordonne a ses 
gens de le conduire a la mosquee. Nous ne 
savons pas ce qu'il est devenu depuis. 

Fathema. — Donnez-moi le turban et la 
canne du Prophete ; j'oserai orner ma tete 
de ce turban sacre'. Ou est son manteau? que 
jel'endosseavec une veneration pure et sin- 
cere. Qui sait si la vue de ces precieuses re- 
liques n'ouvrira pas a la pitie les coeurs de 
ces infideles? Toi, Zeineb, tu m'accompa- 
gneras avec tous nos enfants, et que tous les 
gens de la maison de l'envoye de Dieu me 



LE JARDIN DE FATHEMA 



115 



suivent. Donnons un libre cours a notre 
douleur, avec des cris de de'sespoir et des 
ge'missements, allons tous dans la mosque'e. 
Je me sens assez forte pour y arriver, il me 
faut voir ce qu'ils ont fait d'Aly. (En arrivant 
aupves d' Aboubekr) : 

Jusqu'a quand tous ces sevices contre 
nous, 6 peuplc du Prophete! Ne sommes- 
nous pas de sa famille ? Mohammed de l'A- 
rabie n'est-il pas mon pere et le grand-pere 
de ces enfants ? vous tous, n'etes-vous pas 
son peuple et ses ouailles ? — O Aboubekr, 
n'exerce pas de tyrannie envers Aly, tu t'en 
repentirais. Omar a de'ja me'rite un chati- 
ment terrible pour m'avoirinsultee et rienne 
saurait conjurer le fle'au qui l'attend. J'i- 
gnore pourquoi tu as oublie toutes les pa- 
roles du Prophete; jadis tu t'empressais a 
les recueillir, comme autant de perles pre- 
cieuses, dans l'e'crin de ton oreille. II est 
temps encore de t'arreter, Aboubekr. Tu ne 
gagneras rien a nous persecuter ainsi ; ra- 
vise-toi, 6 Aboubekr. 

Omar. — Du courage, Aly. Point de la- 
mentations. Re'cite la priere des agonisants, 
et agenouille-toi sous mon glaive, arm que 
jepuisse d'un seul coup faire tomber ta tete. 
Aly. — Ce n'est pas toi qui seras mon 
assassin, Omar. Cependantque lavolonte' de 
Dieu se fasse. ( II s'agenouilh et en tendant Je cou 



H 



■ 



116 



THEATRE PERSAN 



sous k sabre dlgaini a" Omar et prononcant la J'or- 
mule des agonisanis : 

Je confesse qu'il n'y a pas d'autre Dieu 
qu' Allah!... 

Hussein.— O mon pere, mon ame ! Laisse- 
moi mourir a ta place ; a travers tes larmes 
tu me verras totnber ta victime. Et toi, Omar, 
lache bourreau, ote vite ces cordes qui bent 
les mains de mon pere. Oh ! non, non,tu n'as 
aucun sentiment de religion. (A Aly) : O mon 
pere, que veut dire cette ignommieuse 
corde au cou ? Quelle est la raison de tous 
ces traitements tyranniques ? 

Aly. — Au nom dc Dieu, approche-toi 
Fathema, et defends a Hussein de pleurer 
ainsi. Fais-le taire et qu'il ne s'afflige pas en 
vain, car, impuissants dans leur rage, ils ne 
peuvent pas faire tomber un seul cheveu de 
ma tete sans la volonte d'Allah ! 

Fathema. — Est-ce bien, Aboubekr, de 
nous laisser ainsi outrages et vexes, entre les 
mains de tes sbires, comme autant de pn- 
sonniers de guerre; est-ce juste? Nous, 
enfants du Prophete, emprisonne's et mal- 
traites par toi ! penses-y. Pourquoi veux-tu 
le meurtre de l'imam ? Pourquoi veux-tu 
rendre orphelins ces deuxgarcons, lumieres 
de mes yeux ? N'as-tu pas honte de cette 
corde au cou d'Alv ? Tu Fas fait s'agenomller 
sous Tepee du bourreau et ta victime se 



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L E J A R D I N D E FATHEM A 



II 7 



norame : h lion des combats, le fils de l'oncle 
de ton prophete et maitre ! Dois-je livrer aux 
vents ma chevelure en le voyant tomber 
sous le fer d'un bourreau? Dois-je de'couvrir 
les tctes de Hussein et de Hassan et clever 
des cris de de'tresse jusqu'a la voute azuree 
des cieux ? jeter a ta face le turban du Pro- 
phete et faire trembler d'e'pouvante et de 
douleur la mosque'e et l'autel ? Crains l'effet 
de mes plaintes devant Dieu,lorsque,nu-tete, 
echevele'e, je remuerai la terre et le cielen 
appelant les foudres d'Allah sur vos fronts 
d'airain ! Dieu m'exaucera, il est juste et 
terrible dans sa vengeance. Une goutte de 
mes larmes tombe'e dans l'ocean, de sa toute- 
puissance, le fera couvrir des vagues im- 
menses; une etincelle du feu de mon res- 
sentiment, arrivee a l'incendie de sa colere 
divine, embrasera toutes vos cite's, vos 
peuples, et il n'en restera qu'une poignc'e de 
cendrcs! 

Selman. — ■ Illustre fille de l'envove de 
Dieu, ne te fatigues plus a faire entendre la 
raison a ces me'cre'ants. Rentre chez toi, je 
t'en prie, sache, a n'en pas douter, que la 
mise'ricorde de Dieu veille sur ta famille. 
Tu as besoin de repos, retire-toi. Toutes leurs 
menaces resteront sans effet ; Alv, sain et 
saut, ne tardera pas a te rejoindre dans la 
maison. Eloigne-toi. 






n8 



THEATRE PERSAN 



Fathema. — Non, jamais, serviteur fidele, 
je ne consentirai a retourner sans Aly. 
Comment veux-tu l'abandonner ici, age- 
nouille sous l'e'pe'e du bourreau ? Ce serait 
manquer de de'vouement et d'amour. J'irai 
plutot vers le tombeau de mon pere. J'in- 
voquerai son assistance. II m'entendra d'ici : 
O Prophete de Dieu, protege-nous contre 
la tyrannie de ton peuple, sauve-nous, 6 
mon pere bien-aime. O maitre des hommes 
et des ge'nies, releve de la poussiere ta tete 
glorieuse et jette un regard sur Aly, sur ton 
gendre, agenouille' sous le glaive d'Omar, et 
sur ta fille malheureuse, qui n'a que ses 
larmes et ses regrets impuissants pour la de'- 
fendre ! Sauve-nous des mains de ces tyrans 
impies, 6 envoye de Dieu ! 

Une voix d'outre-tombe. — Peuple cruel et 
injuste, honte a vous! Otez vos mains sacri- 
leges de mon he'ritier pre'somptif! N'osez 
pas toucher aux personnes de ma famille ! 
Ne troublez pas par plus d'impiete le repos 
de mon ame ! Rappelez-vous mes derniers 
commandements ! Autrement la main de 
Dieu vous repoussera loin de la jouissance 
des bienfaits qui seront deverse's sur les 
fideles ! 

Aboubekr. — Omar, les paroles de Fathema 
m'ont impressionne. Le feu de son cceur 
endolori menace d'incendier la moisson de 



^^H^ I 



LE JARDIN DE FATHEMA 



II 9 



notre puissance. Dieu l'e'coute et si elle con- 
tinue a l'invoquer contre nous, un seul 
homme vivaat ne restera dans nos Etats. 
Ote les entraves de cordes des mains d'Aly, 
ne l'afflige plus et faisons grace a tous. Je 
ne puis plus voir les larmes de ces enfants ; 
viens, allons-nous-en, et laissons-les en 
paix. 

Omar. — Je me charge de re'pondre moi- 
mcme a Fathema et a son pere ; tout ce que 
je te demande, 6 khalife, c'est de m'or- 
donner de trancher la tete d'Aly. 

Les etrangers et les Chretiens. — Abou- 
bekr, dites a Omar de ne plus faire de mal 
a Aly,qu'il le laisse libre. On n'a jamais vu 
de cruaute's pareilles; comment oser gar- 
rotter le bras du lion de Dieu ? Fais ce que 
nous te disons, et si tu t'y opposes, tu verras 
toutes nos epe'es sortir de leurs fourreaux, 
et les hommes raconteront longtemps les 
horreurs de l'emeute que ton opiniatrete' 
aura causee. 

Aboubekr. — Ote tes mains, Omar, ne 
touche pas Aly, laisse-le libre et ne t'en oc- 
cupe plus. Ce sont tes passions folks, ta ran- 
cune, ta haine qui me suscitent tous ces 
embarras. Ces mains levees, ces murmures 
de me'contentement, cette e'meute prete a 
eclater, tu m'en re'pondras, scele'rat. (A 
Aly) : Tu es libre de retourner chez toi, 



*«*<* -*- f 






120 THEATRE PERSAN 

Aly, a condition que tu renonces a la direc- 
tion spirituelle du peuple. Reste tranquille 
dans ta maison et ne viens plus m'insulter 
en public. (On delivre Aly.) 

Fathema. — Grand Dieu! Par le me'rite 
de ton prophete, par les services par lesquels 
labravoured'Alyabienmerite'de ton ceuvre, 
par les souffrances que je viens d'endurer 
sur mon lit de douleur, par le sang, les 
blessures etles larmes de ta servante indigne, 
par le respect du a la mission de Hussein, 
daigne pardonner les pe'ches des peuples de 
la religion de mon pere ! 

Aly. — Ame de Vierge ! Revenons a notre 
maison et hatons-nous de reprendre le ill 
des obseques interrompues. Deposons nos 
plaintes au pied du trone de Sa Majeste 
le Misericordieux. Voyez combien j'ai deja 
soufl'ert depuis la mort du Prophete. II n'y 
a pas d'injustice, pas d'humiliation que je 
n'aie endure'es. 

Fathema (prie). — O Prophete, 6 elu de 
Dieu, leveton front etregarde Aly pour l'is- 
lam, helas! Ce heros de batailles gagnees, 
cetechanson qui, auparadis, pre'sentera aux 
bienheureux du nectar de Koucer, est vili- 
pende, outrage, prive de ses droits par 
Omar, helas! Tu le vois, Dieu, triste, sou- 
cieux, souffrant, en butte aux persecutions 
des mecreants, ce glorieux maitre de Gam- 



I I tV v >■?*.«''■ 1 



L E J A R D I N D E FATKEHA 12 1 

ber (i), he'las! Ces infideles, implacables 
dans leur colere, lui ont lie les bras der- 
riere le dos, et le sultan des victoires, le 
brave des braves, s'humilie, souft're et se 
plaint, helas ! Vois tout ce qu'Omar, l'igno- 
ble, le lache, le scelerat, lui fait endurer ii 
lui, ami de Dieu, l'e'chanson de Koucer, he- 
las! 



(i) Camber est le nom cTun des plus braves partisans 
de la maison d'Aly, son compagnon d'armes et son 
lidele serviteur. 




T&t 









■■■BnilBHQI 



MYSTERE IV 



(5" DU REPERTOIRE. 



L E MAETYRE DALY 



■■^fl 






. 



PERSONNAGES 



VWAA/V/V 



Aly, gendre du Prophete. 
Hassan, \ 
Hussein, j ses fils. 
Abbas, ) 
Zeineb, \ 



Kulsoum, 



ses filles. 



Neaman, docteur. 
Ibn-Meldjem, assassin d'Aly. 

Hanife, j amjs £t servitieur d'Aly. 

Gamber, ) 

Un moezzin. 

Quatre hatefs ou crieurs. 

Domestiques de la maison et peuple. 

Un vieillard aveugle. 



■ 




LE MARTYRE D'ALY 

MYSTERE 

(5" DU REPERTOIRE.) 



vvwx^vw. 



Aly [en priere). — Dieu de misericorde, 
souverain de l'eternite, depuis que tu as 
rappele aupres de toi Mohammed l'Arabe, le 
chagrin me consume et rien ne sauraitrem- 
plir le vide que l'absence de ton envoye a 
laisse sur la terre. Jc n'ai plus de repos, le 
siecle cruel se joue de ma doulcur, et jc me 
demande que devenir, car le protecteur de 
l'humanitc n'est plus ! On vient de m'an- 
noncer que cette nuit est celle oil je dois 
mourir. Mon Dieu, que ta volonte soitfaitc! 
Cette nuit,le poignard du traitre Ibn Meld- 
jem, t'era plonger mon front dans mon sang. 









126 



THEATRE PERSAN 









Cette nuit, mes enfants deviendront orphe- 
hns ; ils n'auront plus ni amis, ni protec- 
teur, ni guide dans ce monde. 

Et toi.voute celeste I », dont les astres tour- 
nent toujours et dirigent selon leur caprice 
nos jouissancesetnos peines,que meveux-tu, 
cruelle? Pourquoi as-tu fait mourir avant 
moila filledu Prophete,lameilleuredesfem- 
mes? Nisa mort, ni celle du dernier des pro- 
phetes, je ne les ai pas pleure'es dument.Sur 
les orbites de mes paupieres rouges comme 
un anneau de rubis, les larmes n'ont pas 
encore scene'. Et ma pauvre mere ; elle est 
morteaussi, son deuil n'a pas encore fini et 
ma tcte est couverte des cendres du pe'nitent. 
Arrive ce qui doit arriver, je ne pense plus 
a moi seulement, 6 Seigneur Dieu, are pitie 
de mes orphelins, car la pense'e qu'ils n'au- 
ront plus personne sur la terre ne me lais- 
serait pas mourir avec re'signation. 

Kui.soum. — Souveraine des pays d'Ara- 
bie, ma soeur Zeineb, il est minuit et je 
t'entends sangloter dans ton lit. Qu'as- 

(U Ces recriminations contre les vicissitudes du sort 
se rencontrent aussi dans nos i\fysteres du moyen 
age. comme : « O sort triste, sort cruel ! que ta loi est 
pemble, par ton arret languit notre frere, notre 
amour! » Le mystere : la Resurrection de Lahore, re- 
produit par C. Dumeril, et, dernierement, commente 
dans linteressant travail de M. D'Avril, ressemble 
beaucoup a une teazisS persane. 



m#- 



LE MARTYRE D ALY 



12; 



tu, ma bonne amie, si tu souffres, pour- 
quoine pas le dire ata Kulsoum ? Dis-moi, 
qu'as-tu ? 

Zeineb. — Merci, ma bonne Kulsoum, je 
ne me chagrine pas sans raisons, je viens 
d'avoirun songe,eten vain je chercheh de- 
viner ce qu'il pourrait signirier. J'ai vu notre 
feue mere, Fathema, venir aupres de moi. 
Pale et consterne'e, les vetements en de'sor- 
dre,elle me saisit par ma chemise et la laee'ra 
de haut en bas. Puis,elle m'a dit : Dorena- 
vant, tu epouseras le chagrin ; il ne te quit- 
tera plus. Nuit etjour, des soucis sans rela- 
che t'accompagneront partout. 

Kulsoum. — C'est e'trange, je viens de 
faire aussi un reve semblable au tien. Jet'ai 
vue, toi, triste, et tes larmes coulaient abon- 
damment jusque sur les pans de ta robe. 
Beaucoup de femmes en deuil, assises autour 
de toi, poussaient des cris. Elles se frap- 
paientle sein etla tete et chantaient comme 
nos pleureuses de profession. Ah ! ma chere 
Zeineb, lorsque je t'ai vue avec tout cet en- 
tourage, cela m'a fait une telle peur, un tel 
effroi que je me suis reveille'e en sursaut. 

Ai.y. — Que je sois victime de votre ame, 
ma fille ! Je vous emends parler de quelque 
chose de triste, mes pauvres amies, pourquoi 
le sommeil fuit-il vos paupieres malgre 






THEATRE P E R S A N 






l'heure avancee de la nuit, et vos soupirs 
fatiguent-ils le ciel ? 

Zeineb. — Que je sois sacrifice sur ton 
autel, pere cheri, ne me parle ni de som- 
meil, ni de repos, car je n'e'prouve que 
fievre et inquietude, en guise de repos. 
Aussi vrai que je te vois, j'ai vu notre 
mere Fathema venir ici, suivie d'un cor- 
tege de femmes poussant mille cris lugu- 
bres. Elle aussi, elle souftrait et s'affligeait 
beaucoup. Apres m'avoir ote le voile que 
j'avais sur ma tete, elle me revetit d'habits 
de deuil de ses propres mains, et de'chira ma 
tunique, comme si je devais pleurer la mort 
de quelqu'unde mesproches. Que veut dire 
ce reve ou cette vision affreuse ? 

Aly. — O ma vertueuse fille, ma bonne 
Zeineb, ton songe n'est qu'une re'alite'.Parmi 
les convives du festin de la vie, mon tour 
est venu de boire a la coupe que me pre- 
sente l'e'chanson du destin. II faut que tu 
saches que l'heure oil tu devras revetir le 
deuil apres moi, approche deja. Preparez- 
vous a vous habiller en noir, mes pauvres 
orphelines,car elle ne tardera pas a sonner. 
Tu es l'ainee de la lamille, 6 lumiere de 
mes yeux, et aussitot que je serai sorti de 
ce monde d'injustice et d'iniquite, on vien- 
dra s'asseoir aupres de toi pour me pleurer. 
Sur vos tetes cheries. le ciel re'pandra les 



MAR TYRE D ALY 



I29 



cendres du penitent, ct,dansvotre douleur, 
vous de'chirerez vos voiles. _ 

Hussein. - Que je sois ta victime! Viens 
me sauver, 6 mon frere bien-aime. Je suis 
tombe dans un piege dresse par ce Steele as- 
tucieux. Dercchef il nous prepare quelquc 
chose de sinistra. Je viens de rever que tons 
deux nous e'tions bien affliges,et, tandis que 
l'un et l'autrc nous passions nos bras autour 
de nos cous, arriva Zeineb ! die chantait 
des cantiques funebres et se frappait la poi- 
tr'.ne Puis elle ota le turban de ma tete et alors, 
deeoiffes, les vetements en desordre nous 
nous mimes a marcher sur un chemin,ayant 
derriere nous, un cercueil qui noussuivait. 
Hassan. - O mon frere d'ame et^ de 
coeur, que je sois victime de toi, o ame 
et cceur de mon frere, mon doux Hussein, 
lumiere de mes yeux ! II y a longtemps que 
je ne dors pas non plus. Toute la nuit, _,e 
veillais,ne pouvant medefendre des pensees 
tristes qui nVobsedaient. Oui, j ai reve mot 
pour mot ce que ta viens de me dire et 
e'est pre'eisement ce qui m'a eveille. 

Aly _ Mon Hussein, que je tombe vic- 
time de ta tete et de tes yeux, victime de ton 
reve et de ton ame affligee! Sache que, dans 
lc parterre de roses de ma vie, la saison du 
nrintemps a lini et Fautomne approche. Le 
cercueil qui vous asuivis,vous et toutcs ces 




femmes que tu asvuesdans ton reve, n'e'tait 
que le cercueil de votre malheureux pere ; 
c'est bien moi que vous avez tous pleure'. 

Hussein. — Ne dis pas ainsi, ces paroles 
me font mal, ah ! que je tombe ta victime! 
ah ! non, Dieu ne nous prendra pas notre 
pere; nos mains suppliantes ont saisi les 
basques de ton manteau, et le Dieu de 
mise'ricorde ne les en arrachera pas ! O Dieu, 
donne-nousplutot la mortanous deux, car, 
sans un pere dans le monde, la vie est bien 
amere. 

Aly - — Que tu es beau! mon Hassan ! Le 
cypres de la pelouse est moins gracieux, et 
moins svelte que toi ; en vous contemplant, 
mes enfants, je sentais mes yeux s'illuminer 
et mon coeur palpiter de joie. II y a quel- 
ques jours encore, lorsque je vis le croissant 
commencer ce mois, vous etiez a mes cote's 
rayonnant de jeunesse, et jen'enviais auciel 
ni sa se're'nite, ni son azur. Aupres de vous 
j'e'tais si plein de bonheur ! Ah! mais void 
qu'un nuage va nous se'parer, et de'ja son 
souffle glacial a terni l'e'clat de l'aureole 
de l'existence du plus heureux des peres 1 

Hassan. — O couronne de ma tete! pere 
adorable, que je m'e'teigne, absorbe' dans 
l'e'clat du soleil qui rayonne de ton front. 
Aly, pour se'cher une larme sur tes yeux, 



LE MARTYRE D ALY 



i 3 1 



Hassan sacrifierait sa vie. Sache que la 
lune qui a commence ce mois infortune 
accomplit aujourd'hui sa dix-huitieme nuit. 

Aly. — Et toi, Hussein, splendeur de mes 
yeux, et voue au malheur ! peux-tu me 
dire, fils bien-aime', combien de jours il nous 
reste encore de ce mois. 

Hussein. — Pere, chacune de tes paroles 
me tombe aujourd'hui sur le cceur comme 
des gouttes de plomb fondu ; sache qu'il 
nous manque encore douze jours jusqu'ala 
fin de ce mois .Je crains qu'unedecesetoiles 
qui roulent nos destine'es la-haut n'ait 
amene quelque nouveau malheur. Tu ne 
nous paries que de nous quitter. 

Aly. — Pourquoi vous cacherais-je la 
ve'rite,mes fils, martyr du peuple prevarica- 
teur? L'envoyede Dieu m'a predit que, cette 
nuit mime, a l'aube du jour, je serai tue'. 
Ibn-Meldjem, ce renegat ignoble, me fera 
souiller le visage dans mon sang. 

Zeineb. — O sort, toi, vieux nautonier 
au gouvernail du navire de la cre'ation, oil 
conduis-tu nos freles embarcations par Ge 
de'luge de larmes ? Qu'est-il done arrive ? 
Pourquoi notre pere nous parle-t-il tant 
de sa mort durant cette nuit, dont les tene* 
bres ne disparaitront plus devant les rayons 
de sa pre'sence ; tantot il recite le cantique 
lugubre du depart, et tantot, desireux de 






THEATRE PEUSAN 



la beatitude qui l'attcnd la-haut, il sc Jit 
pret a parcourir le chemin qui y conduit. 
Dis-moi, pcre eheri, nc scrait-cc que pour 
mettre a 1 f'^preuve notre amour et notre de- 
vouement pour toi que tu paries ainsi. Dis 
tout, ne nous cache ricn. 

A.LY. — Tu scras plus que ma fillc, Zei- 
ncb ; apres moi, tu serviras de mere a mes 
orphelins de'laisse's sur lc desert de Ker- 
bela, car la saison de 1'automne viendra 
flc'trir le parterre de mes fleurs! Oui,l'heure 
arrive oil je dois vous quitter. Je nc suis plus 
de ce monde. un elan d'amour, une force 
irresistible m'attire vers le paradis. J'y vois 
deja ct notre. Prophctc glorieux et votre 
mere Falhema. Je les vois, ils m'appellent, 
ils m'invitent iila jouissance des fe'licitcs des 
e'lus. Ils m'y ont prepare deja une bienve- 
nue splendide. Les jours de plaisirsen plein 
cicl. ct les nuits de delices mysterieux. Dc- 
mandez-moi dc vous avcrtir du moment dc 
I'arrivee de ccs nuitsde miracles (1), je vous 
le promcts.Maintenant, adieu ! tel est l'im- 
mensite du de'sir qui nventraine it m'unir 
aux miens, de la-haut, que je m'impatiente 
de plus en plus , et ne puis plus rester ici, 
meme avec vous. 

(i) En arabc Lcilet-ul-.]jdr. t nuits dc prix », e'est- 
k-dire pendant lesqrietlcs les priercs d un devot sont 
exauc^es infailliblement. 



I- E M ARTYREDALY 1 55 

Zeineb . — Abandonne, s'il le faut, ce vallon 
de larmes, ct la mosquee et I'autel de la terre, 
mais n'ouhlie pas que ton absence ici bri- 
serait nos cceurs d'orphelins. Nous avons 
de'ja trop de douleur de la mort du Prophete 
et de Fathema, la meilleure des femmes. 

Aly. — Pauvre Zeineb, fatale victime des 
tyrannies du sort ! Tcs yeux, noyes dans les 
larmes, me font bien souffrir. La plume du 
destin a de'ja ecrit sur son livre de tre'pas, 
que : « Cette nuit, lc maudit Ibn-Meld- 
« jem blessera mortellement le fils de la 
« poussiere, avec une lame trempe'e dans du 
a renin. Le meurtrier frappera au moment 
« oil la victime sc prosternera pour adorer 
n Dieu. » — Or, les de'erets traces par la 
main du destin sont irre'vocables, n'en par- 
Ions plus. Eloignez-vous d'ici, mes enfants, 
Hassan et Hussein, deux boutons odorants 
de mon rosier, dans le jardin de douleur, 
mes deux rossignols melodieux, allcz vous 
reposer un peu aupres de Zeineb. Je dois 
me rendre a la mosquee pour dire mes 
prieresde l'aube du jour. 
_ Hassan. — Laisse-moi tomber ta victime, 
6 tils de l'oncle du Prophete, toi, heritier 
de l'haleinc miraculeuse de Mohammed, 
qui plaidera la cause des vrais croyants 
devant le tribunal du jugement dernier; 
nc vas pas tout seul au milieu de tant d'af- 

S 



. 



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1 34 



THEATRE PERSAN 









flictions? Pere che'ri, permets a Hassan 
et a Hussein d'aller avec toi. Donne-leur 
ma tete en echange de la tienne. Je ne 
crains pas le fer de l'assassin. Je recevrai le 
coup sur mon front comme une couronne. 
Le prophete Abraham, de meme que toi, 
fut l'ami de Dieu, sacrifie-moi done comme 
il a sacririe Isaac. 

Aly. — Patiente, mon enfant. Ton tour 
de te sacrifier viendra en son temps et 
lieu. Rose du jardin de la religion, tu vi- 
vras ce que vivent les roses. N'oublie point 
que le maintien et le hien-etrc de notre 
sainte religion dependront de ta vie. Le 
poison qui terminera tes jours n'est pas 
encore verse dans ta coupe L'impie Moavia, 
ce loup avide de notre sang, ne s'est pas 
decide, etne fait que mediter encore comment 
te devorer le cceur et les entrailles ; laisse- 
le ruminer en silence son rcve de meur- 
trier. Tu resteras a la maison avec tes sceurs 
et les domestiques, vas-y pour les consoler, 
elles seront malheureuses comme toi. 

Hussein. — O mon pere, jette un regard 
de compassion sur ton pauvre enfant. Je 
suis Hussein, ton cadet, ne m'afflige plus. 
A la seule pense'e de rester orphelin et sans 
toi, mon cceur s'ouvre et saigne douloureuse- 
me'nt. Ah ! que les sables de tous les deserts 
du mondem'ensevelissent plutotque de vivre 



LE MARTYRE D ALY 



[35 



sans mon pere ! Parce que tu nous quittes, 
je brule comme une lampe et je livre ma 
cendre aux vents du desert ! 

Aly. — Cessez de ge'mir, enfants, plus de 
plaintes, ne me troublez plus de vos 
oris de desespoir. Vous aussi, a votre 
tour, vous deviendrez martyrs. Je n'ai 
plus d'enfants, je les ai tous donnes a Dieu. 
Ah ! mon Hussein, encore un moment et 
tu iras t'asseoir pour pleurer la mort 
de ton pere. Tu contempleras son crane 
fendu par le fer des traitres. Cette nuit, le 
printemps du rosier de ma vie se changera en 
automne. Cette nuit, on renversera le pie- 
destal de la religion duProphete. Ah! qu'il 
me tarde de quitter enfin ce monde de mi- 
seres, je brule, je mefonds ! — Vite alamos- 
quee! que je dise mon dernier ne'maz. 

Zeineb (prie). — Grand Dieu, par le me- 
rite du Prophete, par les faits de devoue- 
ment heroi'que du fils de ton oncle a la 
bataille de Kheiber, par les vertus de Fa- 
thema, 6 souverain du jour et de la nuit, 
prends la defense de mon pere contre ce 
peuple de mechants ! 

Aly (a la parte de la mosquec). — O nuit de 
forfaits, qu'est-elle done devenue, ton aube 
du jour ! Ou est la voix du moe'zzin qui est 
en retard ainsi que toi ? Pourquoi retiens- 
tu les brises matinales? Aurais-tu honte de 






i 



1 36 



THEATRE I'EHSAN 



revenir chez toi apres le crime qui se pre- 
pare sous les voiles de tes ombres ! Ne t'af- 
rlige pas, et laisse ta poitrine respirer libre- 
ment, ce n'est pas ta faute, 6 nuit. Le Crea- 
teur du temps et de la terre l'a de'crete 
ainsi. 

Hussein [entrant). — Cette nuit est longue 
comme une anne'e! On aurait dit que le coq 
est devenu muet, ou bien qu'il n'a pas le 
coeur de chanter, sachant qu'on va tuer Aly. 
O nuit, t'ais sortir le soleil de la poche du 
Levant, et ne t'attriste pas de la mort de 
Heider ! Fais resplendir le monde, sombre 
dans la clarte de tes rayons, et que ton coeur 
ne soit pas pris de doulcur a la vue de mon 
meurtre. 

(En s'tidressaiil au moezzin). — Voici le 
jour qui commence a poindre, depeche- 
toi, moe'zzin, de chanter l'izan. Elle aussi, 
l'aurore afflige'e de l'assassinat d'Aly, a de- 
clare les voiles qui la couvrent. 

Lf.-mokzzis (duhaul d'uu minaret). — Dieu est 
plus grand ! Dieu est plus grand, Dieu est 
plus grand, Dieu est plus grand! Je confesse 
qu'il n'y a de Dieu autre qu'Allah ! Je con- 
fesse que Mohammed est l'envoye d'Allah r 

Alv (au milieu de. la mosquee) . — O e'trangers 
et indigenes de la ville de Me'dine, peuple 
de Mohammed , le tres-puissant , amis, 
revcillez-vous pour le ne'maz du matin. 



LE M ART YRE D'ALV 



i3 7 



humbles et soumis, acquittez-vous dutnbut 
de vos prieres matinales. Le jour com- 
mence a blanchir surl'horizon. Leve-toi de 
ta couche, 6 ennemi de Dieu, 1 heure du 
nemaz est arrivee, depeche-toi, homrne de 
perdition. O Souverain du monde, Crea- 
teur de toutce qui existe, la cha.ne dune 
soumission obsequieuse a tes arrets est torn- 
bee sur mon cou ; 6 genereux Dieu de 
misericorde, sois temoin qu'Aly, 1 imam des 
hommes, t'a servi fidelement et que, jusqu au 
dernier souffle de sa vie, il n'a jamais aban- 
dons tes commandements! — Lame me 
vient sur les levres, tant il me tarde de re- 
oindre l'envoye de Dieu ! J'invoque le nom 
d' Allah en me prosternant devant son omni- 
potence ! 

(Tandis qu'Aly seproskrne, on vott Ibn-Meldjm 
sortirdehfouk'etUpoi s nardcr,e„lefrappantsurla 

nnque.) _ 

Ah' mille actions de grace! ennn je 
puis rejoindre mon ami! Me void hbre 
enfin! Je t'en remercie, Dieu, Createur dela 
ke'abe I Le turban du martyre Je l'amour 
divin a rougi de mon sang. Le chreme du 
sang des martyrs a oint mon front et _ mes 
joues. Mon ame se fond au feu du dear de 
rejoindre le prophete d'Allah. O mile ac- 
tions de graces de ce que tu as daigne 
agreermon tribut de soumission ! Me yoici 









THEATRE PERSAN 



delivre des entraves des soucis terrestres- 
louanges a Dieu I Je m'en vais dans les bos- 
quets du paradis,aupres de l'envoye d'Allah. 

Hatef i er (i). — Helas! l'os de l'epine 
dorsale du Prophete glorieux est brise, helas ! 
l'imam du monde cree' est tombe martyr. 
Helas ! Le vrai imam s'affaisse sous le coup 
du poignarddel'exe'crableMeldjem. Le lion 
divin, Aly, est assassine lachement, helas! 

Hatef 2'. — L'he'ritier de l'haleine 
miraculeuse du Prophete vient d'etre eleve 
au haut rang de martyr. Sa tcte benie est 
pourfendue par le fer des scelerats ! La 
trame et la chaine du tissu ce'leste, ourdies 
par les doigts de l'envoye de Dieu, tisse'es 
pour lesalutdu monde, les voila arrachees, 
brisees, helas! Le lustre des veux de l'islam 
est assombri par la tristesse du deuil. En 
voyant le forfeit dont Aly est victime, le 
printemps s'est revetu d'un manteau noir. 
Le fer d'un traitre vient de couper le plus 
bel arbre du paradis. Notre prince de chaire 
est tombe mort au pied de l'autel ! 

Hatef 3*. — Peuples, apprenez ce 
qui est notoire et ce qui est cache sous le 
voile du mystere ! La terrese couvre latete 

(1) Le substantif hatef a plusieurs significations : 
l' I'hommequi appelle, le crieur ; 2' enc07tiiaste on (pane- 
gyristc); 3- la voix qui vient du haut du ciel ; 4- 1'ange gar- 
dien, le tuteur. 



LE MARTYRE D ALY 



139 



avec les cendres du penitent, elle aussi 
revet le grand deuil apres la mort d'Aly. 
Notre chef legitime, notre defenseur au 
tribunal de resurrection, tombe sous les 
coups de l'assassin infame, Ihn-Meldjem ! 
Honte a nous , couvrons de cendres nos 
tetes coupables, le fils de l'oncle du Pro- 
phete est tombe martyr ! 

Hatef 4 e — Hommes et demons, sa- 
chez tous que le roi des cavaliers (i), 
notre chef, qui nous a conduits a la victoire 
dans les journees glorieuses de Bedr et de 
HonUn (2), est tombe martyr sur les gradins 
de l'autel, la chaire de notre mosquee 
reste muette, car son maitre, notre imam, 
git la, perce du glaive de tyrannie. 

Zeineb. — Helas! une nouvelle de'sastreuse 
vient de frapper mon oui'e. Helas! j'entends 
le glas des chants funebres, helas! Grand 
Dieu, que veulent dire ces crisde detresse. 
Un frisson me saisit et je sens trembler au- 
dessus de moi toute la voute du ciel. Sus, 
Hussein. Reveille-toi, viens a monsecours. 
Ta Zeineb est bourrele'e par des angoisses 

(1) Aly etait le plus habile cavalier parmi les Arabes 
de son epoque. 

(2) Ces deux victoires remportcespar Aly sur les enne- 
misde l'islamisme sont celebrees dans le Koran : celle de 
Bedr: III, 11, 118, 117, 120; VII : 5, et suiv.; 42, 43. 
Celle de Honein IX, 25 (traduction Kazimirski). 









140 



THEATRE PERSAN 



terribles. Ouvre tes yeux, Hassan, et re- 
garde-moi, mon frere. Tout un orage de 
desastres s'est e'croule sur nos tetes. Et 
vous dormez et vous n'accusez pas ce ciel 
impitoyable (1) qui s'acharne a nous per- 
secuter ! 

Hassan. — Pourquoi n'es-tu pasvoilee,ma 
soeur, tu sors nu-tete et les cheveux en 
desordre, comme quelqu'un qui pleure sur 
le cercueil de son parent; pourquoi ce tor- 
rent de larmes ? Ton dos plie et ta tete 
penche sous le faix du chagrin. 

Hussein. — Que je sois ta victime! Qu'as- 
tu pour pleurerainsi, mapauvre Zeineb ? Je 
teprie, au nom de Dieuet de son Prophete 
de me dire toute la verite. Tu es decoiff'ee. 

Zeineb. — Que je devienne victime de 
mon de'vouement pour vous, deux palmiers 
du bosquet de la religion, deux fleurs a 
demi e'panouies du pa rterre de roses de 
Mohammed. Le vent du ciel a jete -mon 
voile dans le fleuve; le siecle m'a rendue or- 






' 



(1 ) Le Temps, \emane ; le ciel, feleke, ou asman ; la roue 
en rotation tcherkhi guerddne ; le dome celeste gum- 
ie{, etc., sont autant d'epithetes dont les Persans mo- 
dernes qualifient le sort. lis le personnifient aussi sous la 
forme dune vieille duiigne edentee, naturellement me- 
chante et qui se plait a rendre les homines malheureux. 
On l'accablede maledictions. C'est un debris des croyari- 
ces antiques d'Iran relativement, a la predestination et aux 
genies malfaisants. 



LE M ARTYRE I) ALY 



141 



nheline ; repandez sur moi des cendres de 
penitent, cendres qui ensevehssent deja e 
monde entier ! Le son de ta voix me rappelle 
la douce voix d'Aly. Depechez-vous de 
nous apporter des nouvelles du pere cheri. 
Demandez-enpartout, courez a la mosquee 
du Prophete. Voyez-y ce qu est devenu 
l'imamglorieux. _ 

Hussein - A Dieu ne plaise que nous 
soyons orphelins de notre pere et qu il 
nous faille deja revetir les habits de deuil. 
Est-ce juste, 6 mon Dieu, de nous ravir 
My, alors que nous n'avons pas encore 
essuye nos larmes apres la mort de Fa- 
thema ' [Hussein enlre dans la mosquie.) O mon 
pere orgueil et gloire de la ville de Medine 
oues-tu mon pere? - Mais que vois-je ! 
Que veut dire cette horrible plate sur ta 
tete? — Qui est-ce qui a repandu cette 
rosee de la mort sur les lvs de tes joues ( 
Qui est ce meurtrier odieux qui n a pas 
redoute les maledictions de tes orphelins i 
Ton visage est ensanglante, rouge comme 
un coquelicot dans l'eau. Ah ! cette plate 
atlreuse ! e'est ainsi que le Prophete ava.t 
lendu le disque de la lune ! 

Ai y — One je sois ta victtme, o mon his, 
lumi'ere de mesycux! Le temps vientdeme 
porter son coup de grace. Ce qui me fait 
souffrir, e'est de vous abandonner, vous 






142 



THEATRE PERSAN 






si jeunes encore, autrement j'aurais en- 
dure l'agonie du martyre sans me plaindre. 
Pourquoi m'affligerai-je de ce qu'une bles- 
sure des saints me couronne le front ! Vous 
tous,qui m'aimez selon Dieu, ne reculez pas 
d'effroi a la vue de mes traits dengure's sous 
cette nappe de sang, mais contemplez-les 
avec joie et avec l'extase du fiance' qui, pour 
la premiere fois,souleve le voile qui couvre 
le visage de sa bien-aime'e. Fidele a la foi 
jure'e au Dieu d'amour, je tombe martyr 
sur le chemin qui conduit a Lui, etla, de- 
vant son tribunal, mon visage rougira de 
bonheur et d'aise ! Portez-moi dans ma 
maison, car je dois vous quitter, et le peu 
d'instants qui me restent encore, je veux les 
consacrer a mes pauvres enfants. 

Hussein. — Pere infortune, ami de Dieu, 
viens dans nos bras, et que nous soyons tes 
victimes ! 

Zeineb [a la parte de la maison). — Vous 
voila enfin, Hassan et Hussein, lumieres 
des yeux de votre sceur, faites-moi voir Aly, 
je vous en conjure de par l'amour de Dieu, 
le Createur des deux mondes. Laissez-moi 
contempler les traits de mon pere. 

Hussein. — Viens, malheureuse, mais 
jette un voile noir sur ta tete : tu n'as plus 
de pere, toi ! Dore'navant tu resteras dans ta 
maison, comme un oiseau reste avec ses 



L E M A R TYRE D A L Y 



i 4 3 



ailes brisees sur son nid. Viens, en- 
sevelis-toi dans les plis d'un voile noir, car 
le fils de l'oncle du Prophete va tomber 
martyr de la perversite des homines. 

Zeineb. — Ah! les cendres du penitent 
recouvrent ma tete ! Ah ! mon ame,prends ton 
essor, envole-toi de mon corps brise par la 
douleur. Ciel ! regarde,vois ce que ta haine a 
fait de Zeineb ! Tu m'as rendue orphcline,tu 
as epuise tes foudres injustes sur nous. Coup 
sur coup, elles tombent sans relache. Aus- 
sitot apres m'avoir ravi ma mere, tu reviens 
pour m'arracher mon pere bien-aime ! 

Hassan. — Plus d'espoir! Illustre Zeineb 
mets en lambeaux tes vetements. Va dire a 
toute la famille d'accounr ici. Souffrons en- 
semble. Nous ne sommes plus qu'une poi- 
gnee de malheureux orphelins. 

Les domestiques de la maison. — O noble 
cypres du jardin de la religion! Toi, rose 
printaniere du bosquet de l'honneur et de 
la dignite, ouvre tes yeux et regarde-nous 
un instant, daigne nous consoler! Nomme- 
nous le scele'rat qui t'a reduit a l'etat ou tu te 
trouves. Quelle est cette main impie qui 
nous a accables de tant de misere ? 

Aly. — O mes fideles serviteurs! II m'est 
penible de vous laisser seuls et sans protec- 
tion. Calmez-vous. Ne me regrettez plus. 
Vos plaintes me dechirent le ccEur ; en 









'44 



THEATRE PERSAN 



vous voyant moins tristcs, jc souffrirais 
moins. II me taut mi peu de repos. 

Zeineb. — Que je sois ta victime, 6 leplus 
beau cypres des forets de l'Arabie ! Laissc 
mourir Zeineb avant que ton iime pure 
ait abandonnii ce noble corps. Qu'as-tu 
done fait au scJlerat qui t'a noye dans ton 
sang ? 

Aly. — Tu n'auras que trop de temps 
pour pleurer ton pcre, Zeineb. La longue 
annee de tcsangoisses n'cstqu'aux premiers 
jours de son printemps. La-haut on a re- 
dige les fastes des malheurs inoui's de ma 
famille. Ce qui vicnt de m'arrivcr n'en est 
qu'unc preface ; aujourd'hui vous entrez 
dans l'exode de vos desastres. L'oeuvre de 
1'iniquite humainc commence par mon 
assassinat. Lafleurque je viensd'enscmencer 
sur le sol des souff'rances, ct qui a leve sous 
mes vcux, fructifiera pour mes enfants 
dans les deserts de Koufa ! Au milieu de cet 
antre d'iniquite qu'on appelle lc mondc, il 
ne restcra debout un seul etre vivant, et, 
hormis la presence eternelle de Dieu, tous 
disparaitront dans 1'abTme du neant. 

Zeineb. — Mes chers freres, que je sois 
yotre victime, 6 lumieres de mes yeux. 
Donnez-vous la peine d'aller cherchernotre 
medecin Neaman. Dites-lui que le mal de 
notre pcre s'aggra^e. Vous le voyez vous- 






L E M ARTVRE D A L Y 



'-P 



memes ; la colonne de la vraie foi s'incline 
de plus en plus et menace ruine. Dites-lui 
qu'il vienne panscr la blessure d'Aly; il 
est habile et peut-etre re'ussira-t-il a la cica- 
triser! De'peche-toi, mon frere. 

( II n'y a pas de coulisses sur la scene. 
Ne'aman y reste assis ; or, Hussein n'a qu'a 
s'approcher de lui pour dire ce qui suit : ) 
Hussein. — Comment te portes-tu, Ne'a- 
man ? tu ne sais pas combien nous sommes 
malheureux. La colonne de la vraie religion 
plonge dans le sang et notre maison, prive'e 
de son soutien, menace ruine. Notre horos- 
cope ne'faste a attire sur nous le deuil et la 
ruine; c'est aft'reux! 

Neaman. — Sois bienvenu, jcunc imam ! 
Orgucil des eieux et de la terre, astre de 
spheres sublimes, que veux-tu ordonner a 
ton serviteur devoue'. Qu'est-ce done qui 
vous afflige? 

Hussein. — Ce matin, au moment oil 
notre pere faisait ses prieres, prosterne sur 
les dalles de la mosquce, l'infame Ibn Mel- 
djem le frappa d'un coup de poignard, dcr- 
riere la tate. Le martyr est plonge dans les 
Hots de sang. Nous l'avons releve des 
marches de l'autel oil il gisait comme un 
bouquet de roses ile'tries. De'peche-toi, 6 
ami du Prophete, viens voir si tu peux sau- 
ver le lion de Dieu, 1'e'poux de la Vierge. 






i 4 6 



THEATRE PER SAN 



Neaman (entrant dans la maison d'Aly).^ — 
Noble iamille de l'envoye de Dieu, bien- 
heureux elus du harem du Prophete, 
salut a vous, Auguste pepiniere du jardin 
de l'islam, Metric par le souffle mortifere de 
l'ouragan de l'automne, je vous salue! 

Zeineb. — Tu es le bienvenu, serviteur 
fidele a la loi de 1'enToye de Dieu; ami du 
maitre de la couronne et du drapeau du Pro- 
phete, tu es le bienvenu Lei! Approche-toi. 
Oui, l'ouragan du trepas a detruit la mois- 
son de la vraie foi. II a deracine le rosier 
du malheur et en a repandu les debris sur 
nos tctes orphelines. 

Neaman [a Zeineb). — Quelle desolation 1 
les cheveux en desordre; les vctements en 
lambeaux; partout des cris de de'tresse, Aly 
pale et souffrant sur le chevet de douleur ; 
ct une aureole sanglante assombrit l'eclat 
de toutes les beautes de son harem. 

Zeineb. — O Neaman, si de l'eau puisee a 
la source de ta profonde omniscience pou- 
vait encore ranimer nos fleursfanees! Viens 
panser la tete de l'auguste martyr ; vois, 
n'est-ce pas que tu pourras encore fermer 
cette blessure? Tu la gueriras, Neaman, 
n'est-ce pas ? Rends-nous notre pere, que 
le tres-haut Allah t'inspire! Cependant^ je 
crains, qu'a Dieu ne plaise, le ciel n'ait 



LE MARTVRE D ALY 



'47 



consomme son ceuvre d'iniquite. Malheu- 
reux orphelins que nous sommes! 

Neaman {parlant au blesse). — Salut, emir. 
les anges et les hommes te sont redevables 
de leur existence, Kybla de l'univers, ton 
esclave obse'quieux, Neaman, apporte ici le 
tribut de son ame et le depose humblement 
it tes pieds. Quel est le nouvel attentat dont 
ce peuple criminel se serait rendu coupable 
envers ta personne sacree ? 

Aly. — Tu es bienvenu, ami, j'ai eu tou- 
jours lieu de me louer de la fide'lite de ton 
devouement. Approche-toi et examine bien 
ma blessure, c'est le poignard d'lbn-Mel- 
djem qui m'a meurtri ainsi ce matin. 

Neaman. — Helas! les bras du geant qui 
a lui seul soutenait l'edifice de la religion 
du Prophete de Dieu sont brises! L'e'poux 
de la Vierge a ve'cu, helas ! II n'y a pas de 
baume qui puisse gue'rir la blessure d'Aly. 
Le fcr qui l'a faite a etc trempd dans du 
renin mortifere. C'est une de ces plaies in- 
curables qui dejouent tous les efforts des 
chirurgiens les plus habiles. La science de 
ton devoue Neaman n'y peut rien. 

Zeineb. — Voici de l'or et des presents. 
Accepte-les Neaman, nous te supplions tous 
Zeineb, Hassan, Hussein, freres et sceurs, 
nous embrassons tes genoux. Essaye de 
guerir notre pere ! Rends-nous-le sain et 






148 



THEATRE I'ERSAN 



sauf ! De par l'amour du Prophete ! Sauve 
les jours de la gloire de 1'humanite, nous 
n'avons que toi, notre ami de'voue'. 

Neaman. — Que je sois votre victime ! 
Demandez-moi ma vie, et si elle peut vous 
etre utile, prenez-la, mais ne m'imposez 
pas une tache qui est au-dessus demescapa- 
cite's. Le venin dont a ete imbibe'e la lame 
du poignard a deja passe dans le sang du 
blesscCvoyez vous-memes, le poison a deja 
ronge les levres de la plaie. On ne peut 
plus ni les coudre ni les cicatriser. Dieu seul 
sait les gue'rir; l'homme n'y peut plus rien. 
Adieu ! 

Hassan. — Reste ici, ne fen va pas, Nea- 
man, ne permets pas que les mains du des- 
tin cruel brisent impune'ment la pierre an- 
gulaire de notre religion. Viens pinser la 
'blessure d'Aly. Pais cela pour l'amour du 
Prophete. Je'te retribuerai de ta peine, en 
intercedant pour toi devant le tribunal du 
jugement dernier. 

Neaman. Je vous jure par l'essence de 
Dieu et par les manes du Prophete,_ qu'il 
n'est pas dans mon pouvoir de gue'rir la 
blessure du prince. Vivez pour la continua- 
tion de son ceuvre. Maintenant vous n'avez 
qu'a preparer tout ce qu'il faut pour ses 
funerailles. 

Hussein. — Encore un coup d'ceil. Viens 







L E MARTVRE D A I, Y 



140 



examiner la blessure. Ne nous ote pas la 
derniere espe'rance que tu pourrais guerir 
notre pere. Viens, Ne'aman. Orphelins, sans 
appui, vilipende's, maltraite's, allant frapper 
a la porte des ennemis, demandant l'au- 
mone, nous te prions, aie pitie de nous ! 

Neaman. — Si j'avais cent ames dans 
mon corps, je n'hesiterais pas un moment 
a te les sacrifier toutes, prince Hussein. 
Je les donnerais Yolontiers pour line de ces 
roses que je vois fleurir sur tes joues, 6 
imam du siecle. La blessure mortelle resiste 
aux remedes. O imam du siecle! je ne puis 
rien, rien qu'aller m'ensevelir dans les 
cendres du penitent et pleurer la mort du 
meilleur des maitres. Vous aussi, prenez vos 
habits de deuil, maitres et domestiques. 
Dans deux heures d'ici,Aly sera au chateau 
de l'e'ternite.d/ sort.) 

Aly. — Ne l'importunez pas en vain, 6 
mes amis, mes fideles compagnons, et vous 
tous qui arrosez mon souvenir de vos larmes 
sinceres. Ne'aman a parle en homme loyal 
et veridique. Ma mort me reunira au Pro- 
phete. II m'attend deja la-haut. C'est lui 
qui connait lc remede a ma blessure. Le 
medecin de tous les maux de ce monde 
est Mohammed. Aussitot que je serai arrive 
pres de lui, ma plaie se refermera d'elle- 
meme. 






i5o 



THEATRE PERSAN 



Hassan. — Que je tombe ta victime, 6 
mon pere bien-aime, puisque tu pars pour 
les pays lointains, comment pourrai-je 
avoir de tes nouvelles? Que repondre a mes 
freres et sceurs s'ils m'en demandent? Le 
deuil de notre pauvre mere n'est pas encore 
fini. Tous les soirs nous ne parlons entre 
nous que d'elle. 

Aly. — Mon Hassan, pauvre orphehn, ll 
faut obeir aux decrets imprescriptibles du 
Destin ! Ce qui vient de m'arriver fut ecnt 
la-haut, lors du premier jour de la creation 
du monde. 

Hussein. — Cavalier royal, heros des 
victoires de Bedr et de Honein, consentiras- 
tu a ce que Hussein devienne orphelm? Tu 
m'as porte sur ton cceur, voudras-tu m'aban- 
donner dans le monde sans protection, dans 
la gueule de la tyrannie de nos ennemis f 
Souffriras-tu que je ne me trouve pas a tes 
cotes lorsque tu iras rejoindre le Prophetej' 
Auras- tu le cceur de jouir tout seul, la ou 
ton Hussein n'aura aucune part a ton bon- 
heur eternel ? 

A.ly. — Dans les siecles a venir toi, imam 
Hussein, tu serviras de refuge a tous ceux 
qui souffrent. Tous les ans, ils te payeront 
le tribut de leurs regrets. Je n'aurais jamais 
souhaite de mourir avant toi. Dans les de- 
serts de Kerbela, le trepas t'attend. Plonges 



I 






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HI 



LE MART YRE DALY 



l5l 



au fond d'une mare de sang, tes membres 
palpiteront, convulsionnes par l'agonie. Ton 
front prendra la couleur de cette mare, 
comme est le mien aujourd'hui. L'isolement 
de tes orphelins sera encore plus complet 
que celui des miens. lis souffriront sans 
parents, ni amis, ni protecteur, ni soulage- 
ment quelconque. 

Abbas. — O monmaitre! Toi qui conduis 
le monde cree sur le chemin trace par 
Dieu, toi qui, d'une main ferme savais tenir 
en vigueur la loi de Mohammed; nous vi- 
rions heureux sous l'egide de ta poitrine de 
lion! Homme saint et heroique, tu nous 
sauvegardais et contre lesrigueursdu ciel, et 
contre la tyrannie des hommes. Mais lorsque 
tu ne serasplus, dis-moi, que deviendrai-je, 
oil aller, qu'esperer ici-bas? 

A.ly. — Tes paroles respircnt la tris- 
tesse, mon enfant, elles m'afflgent. Be'nie 
est lafemme qui t'a donne le jour; ne crams 
pas pour ton avenir, il sera le plus glorieux. 
Tu tomberas martyr a cote de ton frere, et 
au jour du dernier jugement, ton front bril- 
kra de la candeur des elus de Dieu. 

Abbas. — Et quand done viendra ce jour 
oil je succomberai a cote de mon frere? 

Aly. Oui, tu mourras a cote de l'imam 

Hussein, ton frere. Rappelle-toi alors ce 
que je viens de te dire. Quand tu verras 



U*J- 






132 



THEATRE P F. R S A N 



Hussein, cette rose blanche du jardin des 
fleurs du Prophete, entre les mains des 
ennemis, quand tu le verras seul au milieu 
du desert de Kerbela, sans armee ni de'fense, 
triste et altere de soif ; quand tu verras ses 
freres et compagnons d'armes joncher le 
champ de bataille ; dis-lui de ne point se 
livrer au de'sespoir, viens aupres de lui, 
baise respectueusement la terre et salue-le 
de ma part, dis-lui : « Le pere nous a pre'dit 
« tout cela, ne t'afHige pas, lui et sa mere 
« nous attendent la-haut. » Apres l'avoir 
console de la sorte, demande-lui la permis- 
sion d'aller combattre et meurs en brave. 

Hanife (i). — ■ O chef unique sur la terre, 
accorde-moi l'honneur de pouvoir deposer 
a tes pieds Fame de Hanife, comme une 
offrande expiatoire! Puisqu'au de'part pour 
ton voyage, tu combles de faveurs tes amis, 
ne m'oublie pas non plus, prince illustre. 
A qui dois-je obe'ir dore'navant? Designe- 
moi mon chef futur et recommande-moi a 
ses bonte's, car moi aussi je resterai seul au 
monde sans appui ni protection. 

Aly. — Hanife, mon fidele serviteur, toi 
le plus haut cypres du jardin de TArabie, 
issu d'une race noble etvaleureuse, sache et 

(i) Mohammed Hanife, chef des Arabes, qui apres Aly 
succeda au Khalifat. 



j&-'2^ : £ 



LE M A R T Y R E D A L Y 



rappelle-toi que, dans cette caverne d'ini- 
quite, il ne restera pas debout un seul etre 
vivant, excepte' Dieu, immortel, imperissable 
dans son essence. Ne t'afflige pas, lumiere 
de mes deux yeux, je te recommanderai a 
mon fils, a l'imam Hussein. 

Zeineb. — Que je meure a ta place, 6 
toi feouquet de fleurs qui exhalent l'odeur 
de saintete. Apres le Prophete de Dieu, 
c'est toi qui sais calmer tous les cceurs 
souffrants. Tu ne penses deja qua respirer 
le parfum des roses du paradis, mais tes en- 
fants, tes pauvres filles, aux soins de qui les 
recommanderas-tu ? 

Aly. — Chere Zeineb, fille adore'e de ton 

pcre, au ciel des afrlige's, tu es l'astre de 

deuil ! Le fer chaud de l'angoisse n'a pas 

encore stigmatise ton cceur. Tu ignores, 

pauvrc fille, ce que c'est qu'etre seule au 

monde; ce que c'est qu'un torrent de lar- 

mes, ce que c'est que se voiler la ligure 

avec sa chevelure en desordre, et se de- 

chirer le front avec les ongles du desespoir. 

Helas ! tu ne le sauras que trop ! C'est avec 

cet heritage que je te legue la tutelle de mes 

enfants. De'pouillee de tout ce que tu che- 

rissais le mieux, etourdie par la violence des 

desastres que l'injustice humaine te prepare 

a ton tour, tu oublieras vite ce qui vient de 

m'arriver. 

q. 



i 






■ ^ 



.5 4 



THEATRE PERSAN 



Kulsoum. — Mais tu as done oublie 
ta pauvre Kulsoum, pere cheri? elle est 
bien affligee, elle souffre beaucoup. A qui 
me laisseras-tu ici ? Si parfois il me vient 
l'envie de t'embrasser, de te voir, oil te 
trouverai-je? qui me donnera tout cela, dis? 
Qui me consolera de ton absence?" Ne me 
laisse pas seule ici. Confie-moi a quelqu'un 
aussi Son que toi. 

Aly. — Si tu ne veux pas te se'parer de 
moi par cfainte d'etre abandonne'e, ne 
t'afflige pas, mon enfant, Dieu ne meurt 
jamais, et la bonte d'Allah vaut mieux que 
celle d'un pere. Aie confiance en son aide, 
il te remplaccra ton frere et ta mere, dont 
tu faisais la joie et le bonheur. 

Gamber. — Grand Dieu, que d'etranges 
clameurs frappent mon oreille! lis viennent 
du cote du harem de mon maitre. Des la- 
mentations, des voix plaintives, des cris de 
de'tresse et de deuil ; quel vacarme! on dirait 
les chants funebres d'une troupe de pleu- 
reuses. Mon cceur s'en e'meut, j'ai de tristes 
pressentiments. A Dieu ne plaise qu'un 
malheur arrive dans la famille du Prophete, 
comme si nous n'avions pas de'ja assez de sa 
mort et de celle de sa fille, encore si fraiches 
dans notre souvenir! 

(5' (irritant a la parte du harem.) — Je 
vous salue, gens de la maison du lion de 



LE MARTY RE D ALY 



[55 



Dieu ! Gamber est votre serviteur devoue. 
Quelle est la cause de toutes ces clameurs? 
Pourquoi tous ces yeux en larmes que je 
vois ici, expliquez-moi ce que veulent dire 
vos soupirs et vos lamentations qui retentis- 
sent au loin. 

Hassan. — Bonjour, serviteur fidele, 
notre excellent vieil ami. Salut a toi, tu es 
bienvenu. II faut que je t'avertisse que tu 
ne peux pas aller voir Aly : le lion de Dieu 
est souffrant et alite, le ciel nous a couverts 
des cendres du penitent. Aly, frappe a la tete 
par un traitre, a perdu connaissance, et ll 
lui faut du repos et s'abstenir de parler. 

Gamber. — Mon maitre souffre et je ne 
pourrais pas le voir ! Au nom du Createur, 
je vous en supplie, ne me le de'fendez pas, 
amis, Gamber mourrait d'impatience. 

Hassan. — Le roi vainqueur de Kheiber 
est evanoui, le lion de la foret de Dieu, est 
couche sur un lit de sang. 

Gamber. — Pauvre Gamber, ensevelis-toi 
sous les decombres du monde. Aly, fils de 
l'oncle du Prophete est tombe martyr, ah! 
(A Zeineb). — Fille de l'ami de Dieu, je 
te supplie, va saluer l'imam de la part de 
Gamber. Dis-lui que son vieux serviteur 
attend a la porte, prie-le de me permettre 
d'entrer. Qu'il m'accorde le bonheur de 
pouvoir lui offrir mes services; je n'ai au 



p 






1 56 



THEATRE P E R S A N 






monde que mon maitre, c'est peut-etre pour 
la derniere fois de ma vie qu'il me sera 
donne' de contempler sa beaute. 

Zeineb. — Je te salue, fidele serviteur de 
mon pere. On nous l'a assassine', helas! II 
n'y a personne pour panser sa blessure, per- 
sonnel Tu n'as plus de maitre, Camber! 
Moi, plus de pere, 6 misere, 6 pitie! Le 
maitre de Duldul (i), g,t la, etendu sur son 
litde mort; ah! le maudit Ibn-Meldjem ! 
(Zeineb s'adressant a son pere.) — Prince! Distri- 
butee des eaux du paradis et des feux de 
l'enfer, Gamber triste et desole attend der- 
riere la porte, avec les yeux pleins de larmes 
de sang, avec le cosur pleindu desir de pou- 
voir te contempler, de respirer l'air que 
tu respires. II demande la permission d'en- 
trer, voudras-tu bien la lui accorder? Qu'or- 
donnes-tu, qu'il vienne ou qu'il s'en aille ? 

Aly. — Laisse-le venir ici, Gamber est 
mon serviteur fidele et de'voue, un homme 
qui jouissait de toute ma confiance. 
^ Zeineb. — Entre, Gamber, mon pere 
t'attend avec impatience, regarde-le et en- 
sevelis ta tete sous la poussiere des deux 
mondes! Sa blessure saigne horriblement 
et l'heure de son de'part approche, dit-on. 
^ Gamber. — Salut, maitre que je venere a 
l'egal des anges du septieme ciel. Lieutenant 
(l) Le nom donni par Alva son cheval favori. 



L E M A R T Y R E D A L Y 



<- s 7 



du Prophete, je suis Gamber, le plus insi- 
gnifiant du nombre desserviteursde tacour. 
Je ne suis pas digne de baiser la terre que 
tes pieds augustes ont foulee. Dis-moi, 6 
vainqueur de Kheiber, 6 imam du siecle ; 
daigne expliquer a ton esclave devoue quel 
traitre t'a re'duit a l'e'tat oil je te vois? Tu 
es trempe dans les flots de ton sang. 

Aly. — Ne t'afflige pas, ami vertueux, 
mon brave Gamber. Lc fer du maudit Ibn 
Meldjem m'a fendu le crane, et rien ne peut 
arreter le sang qui en de'coule. Mais il ne 
taut pas t'en attrister, mon ami, telle est la 
volonte de Dieu. II l'a voulu, or, je me suis 
oft'ert volontiers au sacrifice qu'il m'a de- 
mande. Des le premier jour de la cre'ation 
du monde, le Destin a ecrit dans son livre : 
« Aly,ayant le crane fendu, entrera dans le 
chateau du neant. » Les decrets de Dieu 
sont irre'vocables. 

Gamber. — Que ne m'etait-il pas donne 
de mourir avec toi, 6 le meilleur des 
hommes, emir du monde ! Le serviteur ne 
vit que pour son souverain. Le souverain 
n'etant plus, la vie du serviteur devient 
illicite. Partout oil se rendent le roi et son 
vizir, le serviteur doit les devancer pour leur 
preparer des tapis moelleux et des rideaux 
de soie et de brocart. Tant que tu existais, 
l'existence de ton serviteur avait un but et 



i 



Jt 



i58 



THEATRE PERSAN 



une utilite', mais a present, ouvre-toi, tom- 
beau, et ensevelis le malheureux Gamber ! 

Aly. — Du calme, de la patience, mon 
pauvre Gamber. Ne te livre pas a ces pen- 
se'es de de'sespoir. Aprcs moi, tu serviras 
Hassan et Hussein, pour me'riter la recom- 
pense du salut e'ternel aupres du Maitre de 
nous tous. Ne t'afflige pas, ami, mes deux 
fils assureront ton bien-ctre sur la terre et 
la-haut. 

Gamber. — Corps du Prophete, astre du 
septieme ciel, ame de la maison de Dieu, 
rose du parterre de fleurs de la religion et 
ami d'Allah, ah! qu'ils etaient beaux ces 
jours, oil, monte sur Duldul, tu eblouissais 
les yeux de nos ennemis, par le soleil des 
victoires qui rayonnait sur l'or de ton etrier. 
Je te suivais partout, fier de la grandeur de 
mon maitre, et, Gamber, petit atome, se bai- 
gnait dans les fiots de lumiere de ta gloire. 
Dorenavant comment pourrais-je voir le 
Zulfekar (i), 6 mon roi, avec quels yeux 
contemplerai-je Duldul? Parle, parle, 6 
mon maitre, dis. A la vue de ton glaive et 
de ton cheval, comme moiorphelins de leur 
maitre, que fera Gamber sinon se dechirer 
la barbe et les vetements? 
Aly. — Duldul ne sera pas oublie' non 

(1) LittiTalement « possesseur des veines », c'est-4- 
dire : damasquinii et de bonne trempe, le sabre d'Aly. 



LE MARTYRE D ALY 



i5g 



plus que toi, mon vieil ami. Pardonne-moi 
toutes les peines que tu as endurees pendant 
de longues annees. Approchez-vous, Hassan 
et Hussein ! je vous confie Gamber, il m'a 
servi avec devouement et loyaute, il a eu 
toute ma confiance! Ayez-en soin, mes en- 
fants, et, par vos bontes, faites-lui oublier 
que je ne vis plus. 

Gamber. — Faites-moi immoler en victi- 
me expiatoire, pere illustre de Hassan et de 
Hussein. Tu as he'rite de l'haleine miracu- 
leuse du Prophete ; comme lui, tu es distri- 
buteur des faveurs celestes! J'ai un souhait, 
une priere a t'adresser, mon prince. Avant 
que de quitter cette terre d'angoisses, j'au- 
rais desire te voir encore une fois a cheval 
surton Duldul. Monte-le,6 mon souverain, 
et laisse-moi marcher pres de ton etrier, 
laisse-moi recueillir la poussiere des sabots 
du noble coursier, et j'en frotterai mesyeux, 
c'est d'un collyre de grand prix. 

Aly. — II ne m'est plus permis de monter 
le Duldul. La mort a deja selle son Duldul 
pour moi. Je le monterai tout a l'heure pour 
chevaucher a travers d'autres champs. Va, 
mon brave ecuyer Gamber, jetteun linceul 
noir sur mon cheval favori, dis-lui qu'il n'a 
plus de maitre, que l'iniquite de 1'infortune 
l'en a prive. 

Gamber. — Helas, ah ! repandez des cen- 






j Go 



THEATRE PERSAN 









drcs sur ma tete ! Aly, fils de l'oncle du Pro- 
phete, est tombe' martyr ! (II sort et rodent te- 
nant le cheval favor i par la bride.) — Viens, Duldul 
que je te revete d'une housse noire. Les 
me'cre'ants, les infames barbares ont marty- 
rise notre maitre. Tu es triste, tu sens, ami 
Duldul, que ton cavalier, ton prince expire 
dans les nots de son noble sang : ne t'en 
defends pas, laisse-moite caparaconner pour 
le deuil, et que mes gemissements ne 
t'eft'rayentpoint. Laisse-moi couvrir ma tete 
de la poussiere que tu Joules et puis mourir 
a tes pieds, puisque je ne pouvais pas mou- 
rir pour ton maitre! Aly t'aimait beaucoup, 
laisse-moi deposer ma bouche sur ces 
e'triers, sur cette selle. C'est que je suis si 
malheureux, si pauvre, qu'un souvenir de 
ce que tu appartenais a Aly fait toute ma 
joie, toute ma richesse! 

Hussein. — Mais mon pere vit encore, ne 
couvre pas Duldul de cette housse noire, je 
ne puis pasle supporter, Gamber, en voyant 
ce deuil anticipc, la maison de ma patience 
s'ecroule en ruines. Que ferai-je ? malheureux 
que je suis. Mais helas, tu as raison ; Gam- 
ber, oui, Aly, le lion de Dieu, est tombe 
martyr. Ah ! ensevelissez-moi sous les cen- 
dres! 

Gamber. — O souverain de deux mondes, 
be'nis ton esclave Gamber, et ne l'oublie 



I 



■ 



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535 



LE MARTYRE DALY 



161 



pas au jour du dernier- jagement. Compte- 
moi toujours au milieu des serviteurs de ta 
cour, et sois content de moi. Ne te rappelle 
point les fautes dont j'ai pu me rendre 
coupable. 

Aly.— Net'afflige pas, Gamber, tes ver- 
tus et ton devouement resteront a jamais 
presents en mon souvenir. Dieu est satisfait 
de toi et Aly te saura toujours gre dece que 
tu as souft'ert pour lui. Au jourde resurrec- 
tion tu en trouveras la preuve dans l'accom- 
plissement de tous les desirs et de tous les 
vceux de ton cceur. 

Gamber {en s'en allant). — Me voici seul, 
tout seul dans le monde, depuis que les 
traitres ont martyrise Aly! — O amis, com- 
ment ne pas aimer Duldul, ce noble cour- 
sier? Lui et moi nous n'avons plus de 
maitre, plus de protecteur sur la terre ! Le 
maitre de Duldul, cc prince des vrais 
croyants, notre maitre adore, le lion de 
Dieu, n'est plus. lis Font assassine lache- 
ment; 1'avocat des hommes devant le tribu- 
nal du dernier jugement est tombe martyr! 
Belal. — Laissez-moi entrer, je me 
nomme Belal, et je suis moezzine de la 
mosque'e royale, je vcux parler a Aly qui. est 
mon pontife et mon souverain, je viens ici 
pour des affaires de religion. [En entrant.) — 
Salut. ami de Dieu. je suis Belal ton moez- 



IP 

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162 



THEATRE PERSAN 



zin, 6 imam, notre guide dans la voie du sa- 
lut! L'heure du second namaz approche, 
les fideles se sont re'unis a la mosquee, et 
s'enquierent avec beaucoup d'anxie'te de tes 
nouvelles, le peuple debout, les dignitaires 
assis, y attendent impatiemment ton arri- 
ve'e, prince ; viens a la mosque'e et preside 
au namaz. Qu'ils prient derriere toi. Qu'ils 
te voient un seul moment, apres quoi tu 
pourras revenir a la maison et prendre du 
repos. 

Aly. — Tu es bien-venu, Be'lal, que Dieu 
soit satisfait de toi et que tes bons services 
trouvent aupres de Lui la recompense que 
tu me'rites! Je n'ai plus de forces, mon bon 
Belal, pour aller a la sainte mosque'e. Tu le 
diras a tous nos fideles, aux chyites. Salue- 
les bien de ma part, et communique-leur 
ces quelques paroles de leur maitre mou- 
rant : « Voici ce que dit le roi des mondes : 
apres moi, a ma place, mes amis reconnai- 
tront mon fils aine', Hassan, pour leur imam ; 
il est mon he'ritier et le chef spirituel et 
temporel de la nation de Dieu. » 

Belal. — He'las! la mosquee et l'autel 
ne .prospe'reront plus, le pontife, le lieute- 
nant du Prophetetombeetles entraTnedans 
sa chute ! Ciel pervers, c'est la marche tor- 
tueuse de tes astres malencontreux qui 



I. E MARTYRE D A L Y 



163 



vient d'assombrir l'eclat de la religion de 
Mohammed le tres-puissant. (II sort.) 

A LY . _ O Hussein, lumiere des yeux du 
prophete ! Viens encore, laisse mes regards 
se rassasier de ta beaute, pour la derniere 
fois. Helas ! je ne verrai plus les boucles 
ondoyantes de cette chevelure qui sentent 
l'ambre, repandues sur ce cou blanc qui, 
helas le destin le veut, saignera sous le poi- 
gnard des assassins. Je me trouble a l'ap- 
proche du moment supreme qui va nous 
separer pour longtemps. Mon Dieu, j'ignore 
qui remplacerapour vous votre pere au mi- 
lieu de l'isolement et de l'abandon! Ah ! mes 
orphelins. 

Zeineb. — En effet, qui est-ce qui ai- 
mera Hussein comme il doit etre aime. 

Aly. — Son amour passera dans le coeur 
de tout un peuple. Oui, ceux qui auront 
pleure en souvenir des souffrances de Hus- 
sein, je les adopte pour mes enfants a moi. 
Hussein est la lumiere de mon ceil. Lui et 
eux, ils seront mes deux yeux! Quiconque 
aura porte'le deuil en son honneur peut etre 
sur de ma reconnaissance ; quiconque aura 
donne son ame pour Hussein, la retrouvera 
aupres de la mienne. 

Zeineb. — Tu n'as pas dit, mon pere, ce 
que je dois faire avec tous ces orphelins; 
moi pauvre femme sans amis, sans protec- 



I 






u, 4 



THEATRE P E R S A N 



hi 



tion, sans parents! Comment les defendrai- 
je contre la malveillance de nos ennemis 
qui sont si nombreux! 

Aly. — Le lendemain de ma mort, 
tu couvriras ta tete de cendres de penitent'. 
Hassan sera martyrise apres moi. Hus- 
sein et le reste de la famille. te suivront, 
chcre Zeineb. lis t'accompagneront a Ker- 
be'la, nom de mauvais pre'sage, champ jon- 
che de eadavres! Tu y verras le meurtre 
d'Ekber. Tu y pleureras sur le cadavre de 
Kassem. 

Zeineb. — Ainsi done, la persecution, 
l'humiliation, l'angoisse, coup sur coup, 
voici le lot de Zeineb, ah! le destin presume 
trap de mes. forces, qui m'abandonnent 
deja, ma pauvre ame est sur mes levres;elle 
va suivre la tienne ! —Comment endurer le 
joug des Koutiens, comment fairc face aux 
ignominies dont ces tyrans vont nous acca- 
bler ? 

Aly — Hassan, lumiere des yeux de 
ton pere ! Toi martyr, empoisonne par un 
traitre, adieu ! Voici deja 1'heure oil je dois 
rejoindre le Prophete. Je te legue mon heri- 
tage, 6 Hassan ; tusuccederas a ton pere dans 
lepouvoirtemporeletspirituel. Conduisdans 
la voie de la vraie religion ceux qui s'en 
ecartent. Apres moi, tu devras presider aux 
prieresdu peuple et lui expliquer la loi. 



, E MARTY RE D A L Y 



I CO 



Puise tes enseignements dans le Goran et 
dans les traditions. Tu y trouveras maints 
moyens de dinger mes fideles vers leur but 
unique, vers la verite, c'est-a-dire vers 

Dieu. 

Maintenant, adieu, 6 vous tous les mem- 
bres de la tribu du Prophete, maitre des 
demons et des homines! Aprcs l'aceomplis- 
sement de mon martyre, aimez Hussein 
comme vous m'avez aime'. 

Hassan — Pourquoi chasses-tu ton ame 
loin des remparts de la ville de ton corps i 
Pourquoi enleves-tu loin de la terre ce 
coeur genereux? Tu nous paries comme le 
ferait un agonisant. O source de larmes, 
ddborde et emporte-nous tous comme les 
flotsde l'Oxus dans sa cruel 

Aly —Viens, Hassan, que je te voie en- 
core une fois. J'en emporterai le souvenir 
dans ma tombe. Pardonne-moi si je tai ja- 
mais offense ou afflige,fils cheri, pardonne- 
moi tout, car l'heure du depart s approche. 
Adieu, mes pauvres amis, laissez-moi seul 
pour un moment. Retirez-vous tous, exccptc 
Hussein, il doit rester pres de moi. Mes 
hemes sont comptees. Retirez-vous, lu- 
tniere de mes yeux. t _ 

m prieA— Grand Dieu, par le mente du 
sang de Hussein, par l'eclatdela blancheur 
des dents de Seid, maitre des demons et des 



1 66 



THEATRE PERSAN 



hommes ! pardonne a tous ceux qui m'ont 
offense! fais rayer du livre noir leurs pe- 
ches; fais jouir tous les hommes des bien- 
feits de ta mise'ricorde, grace, grace pour 
tous, 6 Allah! Tous ceux qui, dans ce 
monde, auront pleure les malheurs de 
mon Hussein, puissent-ils obtenir la re- 
mission de tous leurs pe'che's presents et a 
venir, pardonne-leur! — A present je m'en 
vais, enleve par 1'e'lan de mon de'sir de re- 
joindre l'envoye de Dieu, et je proclame : 
«Je confuse qu'il n'y a pas de Dieu autre qu' Al- 
lah! » (II expire.) 

Hussein. — Viens, mon frere, nous som- 
mes orphelins! Viens, viens ! le ciel injuste 
s'ecroule sur nos tetes. Viens, ma soeur, 
notre pere a qui tie ce monde de peines et 
de souffrances. [On apporte un cercueil.) 

Hassan.— O mon pere, puisse Hassan 
tomber victime sur ton corps inanime ! Dans 
la mosquee, sur l'autel et dans la chaire tu 
as laisse un vide affreux. II n'y a personne 
pour remplacer le roi des victoires! Souve- 
rain sans pareil, flambeau de la mosquee et 
de la ville de Medine, ou es-tu ? 

Zeineb. — Jette un regard de compassion 
sur les souft'rances de tes filles, Zeineb et 
Kulsoun ! Contemple l'isolement ou tu nous 
a laisses! (Hanife arrive.) 

Hanife s'ofi're en sacrifice a ton corps que 



I 



.*. 



BH 



LE MARTYRE D ALY 



I6 7 



la plus pure des ames n'habite plus, Hamfe 
est pret a mourir pour expier le crime du 
scele'rat dont le fer trempe dans le vemn a 
brise cette tete sacree. Ton trepas est une 
injustice, tu n'aurais du jamais mourir, prince 
vertueux, la foudre des cieux devrait nous 
ecraser tous, peuple de pecheurs que nous 
sommes. 

Zeineb. — M'entends-tu, me vois-tu,mon 
pere? je suis tafille Zeineb, la plus malheu- 
reuse des filles de la terre, je n'ai plus ni la 
resignation, ni le calme, que tu m'as tant 
recommandes. J'irai d'une porte a l'autre 
mendier mon pain quotidien. Car tous mes 
freres m'a"bandonneront aussi. Le poison de 
l'injustice tuera Hassan. On enverra Hus- 
sein a Kerbela. L'un et l'autre tomberont 
assassines, martyrises! Et moi, je resterai 
seule, toute seule 1 

Abbas. — Me void Abbas, nouvelle vic- 
time, laisse-la egorger en l'honneur de ton 
corps, ta depouille mortelle. Ahl par le merite 
de cette plaie be'ante dans le crane du saint 
martyr, par les douleurs que le poignard 
envenime t'a fait endurer, le ciel a ete in- 
juste envers toi. Ses foudres mieux dirigees 
devraient tomber sur nos tetes coupables ! _ 
Gamber, — O musulmans, heureux qui 
peut pleurer, Gamber n'a plus de larmes ! 
II n'a plus de maitre; aidez-moi de vos re- 






iGS 



THEATRE PERSAS 



grets. Pleurez le souverain de la religion. 
Le roi, cavalier de Duldul, tomba lache- 
ment assassine. Le prince de Zulfekar est 
tue. Son absence fera mourir Camber mi- 
se'rablement, puisqu'il ne lui a pas e'te don- 
ne la gloire de pouvoir mourir pour Aly, 
mon Emir, mon Pontife, mon avocat au 
jour du dernier jugement,ils l'ont assassine ! 
Hassan. — Aie pitie de ma douleur, 6 
mon pere. Tu es muet, les paroles de cette 
bouche eloquente n'iront plus retentir du 
haut de la chaire orpheline comme nous. 
Qui est-ce qui ira s'y asseoir et parler apres 
toi? 

Hussein. — C'en est fait de notre joie 
Hussein et Hassan ne feront que ge'mir jus- 
qu'au jour de resurrection. Dessoupirs, dcs 
regrets, des yeux toujours mouille's, voila 
tout ce qui nous reste dore'navant. O pro- 
phete de Dieu, viens voir ce que nous som- 
mes devenus ! {Suivent les chants funebres.) 

Une ombre voilee montee sur UN CHA- 
meau. — [Apparaissant tout a coup.) Je vous 
salue, mortels frappe's d'affliction, je viens 
a votre appel et je me de'voue pour vous 
servir. Lequel d'entre ces jeunes orphelins 
estl'imam Hassan, est-ce toi, ou bien toi? 
Lequel d'entre vous deux illumine par sa 
presence les festins des fils de poussiere ? - 
Hassan. — C'est moi, aujourd'hui orphe- 



1^ 



LE MARTY RE DALY 



109 



lin d'Aly, et jadis la joie de son coeur, je 
suis l'imam Hassan, tel est mon nom,etma 
mission est celle d'assurer le bonheur des 
enfants de la terre. Si je ne suis pas heureux 
moi-meme c'est quele maudit Ibn-Meldjem 
m'a rendu orphelin, apres avoir fait tomber 
mon pere comme une fleur oubliee sur les 
gradins de l'autel. 

L'OiMbre voilee. (S'adressant a Hussein.) — 
Toi done, tu dois etre Hussein, fils d'Aly et 
la lumiere de ses yeux, toi qui charmais le 
cceur du Prophete de Dieu, ton grand- 
pere, qui t'a confe're l'e'pithete: sLeplus illus- 
ive d'entre les rois.n Recois l'hommage de mon 
amour et de mon de'vouement. 

Hussein — Tu as devine juste, jeune 
Arabe. En effet, je suis Hussein lils d'Aly, 
la lumiere des yeux du mondc. Je fai- 
saislajoie del'ame de ma mere Fathema, 
et j'habitais dans les recoins du coeur de 
mon grand-pere, le Prophete de Dieu. Si 
je suis triste, c'est que mon pere vient de 
mourir et que mon grand-pere m'avait pre- 
dit que moi aussi je serais matyrise'. Aussi 
de son vivant m'appelait-il le plus souvent : 
Hussein le martyr. 

L'ombre voilee. — O deux cypres du 
jardin de la religion, expliquez-moi a pre- 
sent quel est ce de'funt que vous portez sur 
vos bras avec tant de veneration. Je vois 



i 



THEATRE PERSAN 



tous les anges venir entourer son cercueil, 
et la tristesse s'est emparee des cccurs de 
tous les habitants de la terre et du ciel. 
Ne serait-ce pas Aly, le meilleur, le plus 
innocent d'entre les hommes ? 

Hussein. — Tu as devine, jeune homme, 
ce sont les restes mortels du Ills de la 
poussiere. Son amour sans pareil fut si 
ardent qu'il illuminait le soleil et la lune. 
Tant qu'il vivait, la terre e'tait en paix avec 
le ciel, car il les soutenait l'une et l'autre. 
Mais les scele'rats l'ont martyrise au pied 
de l'autel. 

L'ombre voilee. — Vous deux, 6 Has- 
san, 6 Hussein, deux amours du coeur du 
Souverain du present et de l'avenir, joies 
de l'ame de la fille du Prophete, lameilleure 
des femmes ! II taut que j'emporte d'ici le 
corps du venerable chef des he'ritiers, pere 
des heritiers du prophete. Agissez selon la 
derniere volonte ; de votre noble pere et que 
chacun de vous s'eloigne d'ici. Enfants, don- 
nez-moi le cercueil avec le corps de votre 
pere. Retournez tranquillement a la maison, 
vous avez accompli votre devoir. Quant a 
moi, je dois le porter au cimetiere et 1'in- 
humer dans sa tombe. Adieu, famille liplo- 
ree ! 

Hassan. — Qui etes-vous done, jeune 
homme, qui donnez toutes ces preuves de 



■ 



■H 



LE MAR TYKE D ALY 



I 7 I 



bonte et ilc compassion pour les malheu- 
reux orphelins et qui partagez notre affic- 
tion? Je vous supplie au nom de Dieu,sou- 
levez ce voile, ami, et laissez-nousvoirvotre 
visage beni. II doit etre beau comme Fame 
qui vous a inspire vos paroles. En le con- 
templant nous trouverons du soulagement 
dans notre douleur.... 

L'ombre voi lee, se dkouvrc et on recommit 

oily (1). 

Tous. — O miracle, mourons de bon- 
heur, toi pere de Hassan, de Hussein ! tu 
apparais enplein jour, 6 gloire de 1'univers, 
tandis que ton cercueil est encore sur nos 
epaules etque nos yeux te pleurent. Est-ce 
un reve ? mais non, c'est bien Aly monte 
sur un chameau. C'est bien lui ! 

Aly. — Hassan et Hussein, deux cypres 
du jardin du Souverain des demons et des 
hommes, 6 lumieres de mesyeux en larmes, 
oui, je suis votre pere Aly, ami de Dieu, je 
suis la main droite de Dieu. Je prends a 
temoin tous ceux qui habitent depuis les 
hauteurs de la lune jusqu'aux confins de 
l'Oce'an que c'est ainsi que je viendrai au- 

(1) Cette resurrection est probablement imitec de celle 
de Notre-Seigneur. Les Persans, surtout les Alides et les 
Alioullahis croient que leur dernier imamMehdi viendra 
sur la terre accompagne d'Aly pour inaugurerle jour du 
iugement dernier. 






PI 









■ 



1 72 



THEATRE P K R S A N 



pres du cercueil de chaque vrai croyant qui 
honore la me'moire des injustices faites a la 
famille de notre Prophete. Visible et invi- 
sible je veillerai sur ses orphelins. En ma 
qualite de chef des vrais croyants, je ne 
pouvais pas me cacher ni etre te'moin ina- 
percu de vos regrets sinceres. 6 mes fide- 
les. Aussi, ai-je revetu les formes humaines. 
Par l'ordre de Dieu, le tres-pur, je dois 
moi-meme enterrer raon cercueil. 

Hassan. — Pere, accepte le sacrifice de 
nos ames. Nous les offrons a la lune de ton 
visage. Nous les offrons a tes paroles d'amour 
qui moment vers le ciel comme une vapeur 
diaphane, be'nissez-nous, pere ! 

Ai.y. — Tu es afiiige, Hassan, mais le 
merite de mes bonnes ceuvres veille sur 
vous. II vous soutiendra dans vos e'preu- 
ves douloureuses. Hussein, ton coeur de- 
borde de sang, mais mon esprit reverse 
sur ta tete couronne'e une ondee rafraT- 
chissante, console-toi ! Votre niort sera des 
plus cruelles. Helas ! mon Hassan, tu seras 
empoisonne', martyr de l'iniquite et de l'in- 
justice de ceux que j'ai comble's de faveurs. 
Quant a toi, Hussein, par l'ordre de Ye'zid, 
dans le desert de Kerbela, tu trouveras ta 
couronne de martyr sur la pointe du glaive 
des meurtriers. 

Hussein. — Pourquoi ne me prendrais-tu 



L E MARTYRE D ALY 



. 7 3 



pas a present avec toi, pere ? Car, vrai 
comme Dieu,je tejure que Hussein 11 e sau- 
rait vivre se'pare de toi. Prends-moi, je n'ai 
aucune envie de vivre, humilie et vilipende 
par ton peuplelApres toi, l'existence de 
Hussein, abandonne'e entre les mains de tes 
ennemis, ne sera plus qu'une agonie 
cruelle. 

Aly. — Ton existence, fils cheri, est inse'- 
parable de la mienne, Hussein. Elle com- 
plete et fortifie la mienne. Les angoisses de 
soifque tu vas endurer seront terribles, 
6 Hussein ! Ne pleure pas, tes larmes trou- 
blent la sere'nite de mon ame. Ton martyre 
glorieux sous le i'er des traitres de Kerbela, 
n'est qu'un sacrifice que tu fais de ton ame 
pour assurer le salut eternel de nos fideles 
chyites. A present, du courage mon enfant, 
tu'doispartir pourl'endroit que le Prophete 
t'a designe dans son testament. [Aly et tons 
les autirs personnages, excepte Hussein, sorlent.) 

Un vieillard aveugle entre. — Ciel, jus- 
qu'a q uand t'acharneras-tu ame tourmenter ; 
que j'ai-je fait, etre frivole, jusqu'a quand 
tes rigueurs injustes ? Contente-toi de m'a- 
voir ote levue. Le mal etant fait, tache du 
moins de l'adoucir, de m'en offrir quelques 
compensations. Prote'ge-moi, console-moi. 
Mais non, apres rn'avoir aveugle, tu me 
jcttes au fond d'un coin obscur oil je traine 

10. 






'74 



THEATRE PERSAN 



■ 



une existence mise'rable. Ah ! qui me cou- 
vrira contre la persecution du sort, au se- 
cours, au secours ! 

Hussein. — Etranger, tu parais avoir 
souffert beaucoup, tu es triste et aveugle, et 
tu n'as personne pour te servir de conduc- 
teur. Viens, mon brave, car nous aussidans 
cettevillenoussommes e'trangers, orphelins, 
accables de malheurs et a la merci de nos 
cruels perse'cuteurs de Koufa. Quies-tu,ami, 
quelle est la cause de tes soufl'rances ? 
Quelle main impitoyable t'a pre'sente ce 
calice d'amertume que tu parais avoir vide 
jusqu'au fond ? 

Le Vieillard aveugle. — Je suis e'tranger, 
une maladie cruelle me tient sur ce pan de 
muraille ruine'e. L'illusion est mon four- 
nisseur de provisions, elle me nourrit avec 
des fruits et de 1'eau de mirage du desert. II 
y a troisansque jevivote ici, perclu despieds 
et des bras et aveugle des deux yeux ; je serais 
mort depuis longtemps sans la bonte pro- 
videntielle d'un jeune homme qui se don* 
nait la peine de me traiter dans ma maladie 
et de me prodiguer les soins les plus affec- 
tueux. II y a trois jours que j'ignore ce 
qu'est devenu mon medecin. II ne fait plus 
reposer ma tete sur ses genoux. II ne vient 
plus lui-meme et ne me donne pas de ses 
nouvelles. Sans un empechement se'rieux il 



LE MARTYRE D ALY 



i 7 5 



n'oublierait sans doute pas son pauvre ma- 
lade, carj'aimaintespreuves dudevouement 
de cet ami fidele. 

Hussein. — Pourrais-tu me donner quel- 
que signalement de ce jeune bomme, ou 
pour mieux dire de cette fleur dont les par- 
fums embaument ton ame. 

Le Vieillard aveugle. — Je n'avais pas 
d'yeux pour voir la beaute de cette lune, 
maisjetela signalerai volontiers telle que 
je l'ai sentie. Toutes les fois qu'il venait me 
visiter dans mon antre d'angoisses, une 
odeur suave emplissait ces decombres, et je 
sentais mes moustaches de chat parfumees 
commeun parterre de violettes d'Eden. C'e- 
taitsans doute quelque prince fort religieux, 
car il priait toujours et il aimait surtout a 
reciter ce verset du Coran. « Certes, je ne 
suis qu'un pauvre et j'aime a m'asseoir a 
cote du pauvre . » 

Hussein. — Pleurons ensemble. Chante 
si ton coeur sait chanter, car te voici dans 
le jardin des roses d'Aly. C'est le moment 
des confidences intimes, ne crains nen et 
confie dans une poitrine amie tous les 
chagrins de ton ame endolorie, l'ami saura 
te trouver un remede,peut-etre. 

Le Vieillard aveugle, en s'adressant au 
tombeau. — Je te salue, astre protecteur de 
tous ccux qui souff'rent. Je te salue, hole 






THEATRE PERSAN 



ge'nereux et humain du chateau d'angois- 
ses. Pourquoi ne viens tu plus au chevet de 
tesmalades? tu ne veux plus accourir e'couter 
le chant du rossignol de ton rosier. Tu ne 
de'sires plus t'enque'rir de ce que je souffre 
sur mon lit de malheur. Tu ne demandes 
plus si j'ai un ami, si j'ai un abri. O ze'phir 
de l'Arabie-Heureuse,depuis que tune viens 
plus souffler dans mon jardin, je n'y vais 
pas non plus. Qu'en ferai-je ? II fut un 
temps oil, jour etnuit, tu te souvenais de 
tes malades. Aussi n'ai-je pas cesse d'es- 
perer ; oui, tu arriveras, brise adore'e, poser 
ta bouche sur mon front brulant, tu vien- 
dras m'enlacer dans tes ailes ! 

Grand Dieu,.par le me'rite du Prophete, 
par le merite de l'e'chanson de Koucer, 
maitre de la chaire, par le prix de ces deux 
perles du tre'sor d'Aly, accepte l'oftrande de 
mon ame que je viens de'poser sur le tom- 
beau d'Alv. 




MYSTERE V. 

(3o" DU repertoire) 



UN MONASTERE DE ilOIKES EUROPEENS 






PERSONNAGES 



I 






La tete de l'iman 
Hussein. 

L'iman Zeinulabe- 
dine. 

Filsde Hussein (en- 
fant). 

Zeineb, sa sceur. 

Sekina, sa niece (en- 
fant). 

Fathema, veuve du 
prince Kassem. 

Kulsoum, soeur de 
Hussein. 

Ibn Sead, chef de 
l'arme'e de Ye'zid. 

Chemr, officier a- 
rabe, sous les or- 
dres d'Ibn Sead. 

Le prieur du mo- 

NASTERE. 

Un moine. 



Un KASSVDE(0UC0Ur- 

rier). 

Hatef (ou crieur 
public). 

Hadidja, femme de 
Mohammed. 

Fatheme, sa fille. 

Abraham. 

Jesus-Christ. 

Moise. 

Mohammed. 

Aly. 

Hassan. 

Eve. 

Agar. 

Rachel. 

La fille de Jetro. 

La sainte vierge Ma- 
rie. 

Merede Moise. 

Adam . 




UN MONASTERE 

DE MOINES EUROPEENS 

MYSTERE. 

IXXX e DU REPERTOIRE.) 



(Le theatre repre'sente un desert aride au 
plus fort de la chaleur de l'e'te. L'armee de 
Yezid, apres avoir remporte une victoire 
sur les troupes de l'imam Hussein, conduit 
les pnsonniers a la ville de Damas. Tout 
le monde est monte sur des chevaux ou sur 
des chameaux ; pendant que la cavalcade 
defile tout autour de la scene, les acteurs 
s'entretiennent et chantent sans s'arreter ni 
descendre de leurs montures.) 

L'Imam Zeinulabedine (chante). — Dieu! je 
me vois ici e'tranger, prive d'aide et d'assis- 
tance. Vrais croyants ! me voila prisonnier 
entre les mains des sce'le'rats, sans consola- 
teur, sans amis, captif de l'armee d'un 
peuple maudit. On a tranche la tete de 






iSo 



THEATRE l'ERSAN 







Hussein devant mes yeux, j'ai vu son cada- 
vre dans une mare de sang. Plaignez mon 
sort, prisonnier de Koufiens comme je suis, 
en butte aux injures infames de ces cruels 
mecreants ! 

Zeineb (chante). — Vrais croyants ! A-t-on 
jamais vu quelqu'un plus malheureux que 
moi ? Je suis Zeineb, de l'injustice de ces 
me'chants j 'endure des peines et des tortures 
sans nombre. De mes propres yeux j'ai vu 
Hussein massacre', noye' dans son sang ! Je 
suis prisonniere de ces tyrans qui me con- 
duisent a Damas et m'insultent. He'las! 

Sekina (chante). — Amis ! on a tue' mon 
pere, Je suis accable'e d'outrages. Me voila, 
amis, Sekina, fille du roi des martyrs, j 'ai 
les yeux noye's de pleurs. Mon frere Aly 
Ekber a succombe ; il roulait dans une 
fangefaitede son sang. Je devins captive des 
Koufiens. Ah ! Seigneur, ecrasee sous le 
poids de cent opprobres et de mille souf- 
frances, je crie : Dieu aie pitie' de moi ! 

Fathema (chante). — Musulmans ! mes 
fiancailles se sont converties en obseques. 
Ma maison nuptiale est devenue une maison 
de deuil ; mon fiance Kassem est tombe' 
martyr sous le fer des Koufiens, apres avoir 
subides tortures afFreuses.Ah! mon Kassem ! 
A-t-on jamais vu une fiancee veuve comme 
moi, amis? Du milieu du chemin qui me 



UN MONASTERS DB MOINES EUROPEENS 



181 



conduisait a l'union avec l'objet de mes de- 
sirs, me voila enlevee et jetee sous les roues 
de la fortune impitoyable ? A-t-on jamais vu 
une fiancee aussi malheureuse, amis r 

Kulsoum [chante). — ■ Musulmans ! je 
gemis, privee de tout aide, sevrc'e de tout 
ce que je ehe'rissais le plus, he'las! mille 
douleurs ! je suis Kulsoum, brisee par 
l'infortune. La cruaute de mes ennemis me 
laisse seule etsouffrante. Le destin me livra 
a la merci des e'trangers ; il me fit subir mille 
revers affreux. La lumiere de mes yeux, 
mon pauvre Hussein, tomba martyr sur les 
plaines arides de Kerbe'la. 

Imam ZEiNui.ABEDiNE(c/;a«fc). — Musulmans! 
moi! infortune Zeinulabedine, je souffre jour 
et nuit des persecutions de ces scclerats ini- 
ques. lis ont tranche la tete a mon pere et 
a mon frere en ma presence ; ils ont coupe 
les deux bras.de mon oncle Abbas. Separe 
de toi, mon pere, je me sens fame tristc et 
de'couragee ; vois-tu de la-haut comme 
je suis abandonnc et sans secours, 6 mon 
pere, mon excellent pere ! 

Zeineb [chante). — Moi, Zeineb, qui ai vu 
tous les amis de mon Hussein tues dans la 
plaine de Kerbe'la, j'eus aussi la douleur 
de voir s'etcindre, dans son propre sang, la 
lumiere de mes yeux. Oui, amis, aquelques 
pas de moi, Hussein fut martyrise par la 




THEATRE PER SAN 



cruaute d'un ennemi traitre ; il saignait de 
tout son corps. O mon frere, exterminateur 
des preux chevaliers, oil es-tu ? Pourquoi 
t'es-tu separe de moi, 6 mon frere ! 

Ibn-Sead. — Mes soldats, mes devoues 
d'ame et de coeur, e'coutez attentivement 
tout ce que je vous ordonnerai. Notre etape 
d'aujourd'hui est encore loin, camarades. 
Mon corps brule sous l'ardeur extreme du 
soleil. II est prudentde descendre ici de nos 
montures, de boire de l'eau fraiche et de 
nous reposer un peu ; faites dresser vos 
tentes, nous bivouaquerons ici tranquille- 
ment toute la nuit. 

Chemr. — Aux ordres que tu nous donnes 
nous voila soumis obsequieusement. Tu es 
notre emir, et nous attendons ton bon 
plaisir, en vrais serviteurs. Halte-la, soldats 1 
descendez dans cette plaine. Profitez des mo- 
ments de repos qu'on vous accorde. Dressez 
vos tentes et vos baraques. Vite a l'oeuvre, 
et ensuite allez faire votre sieste. Quant a 
ces prisonniers, point de pitie, qu'ils restent 
sans aucun abri, expose's au soleil ; que leurs 
vociferations et leurs dole'anees atteignent 
jusqu'au septieme ciel. 

Zeinulabedine (a Zeineb). — Que je sois ta 
victime, 6 ma pauvre et triste tante ! une 
fievre brulante me consume. Regarde-moi, 
comme mon corps emacie et fie'vreux n'a plus 



Hfl 



UN MONASTERE DE MOINES EUROPEENS 1 83 



de force pour retenir son ame prete a 
prendre l'essor. Dis-moi, comment y avi- 
serai-je, ma pauvre tante ? Je suis brule' a 
mort par les feux de la fievre, par la soifl 

Zeineb. — Que je te serve de rancon, 
mon malheureux Zeinulabedine. Ne pleure 
pas, quoique tu sois sans amis et sans res- 
sources. Que pourrai-je faire pour toi? De 
la patience, mon ami, et tions-nous a Dieu : 
il ne nous reste que lui qui puisse reme- 
dier a tant de maux ; prie, cela te soula- 
gera. 

Sekina. — Que je sois sacrifice pour toi, 
ma tante au visage d'ange. N'y aurait-il pas 
quelques gouttes d'eau dans ce desert ? 
Faites-nous-en chercher, pour 1'amour de 
Dieu, car j'etouffe de chaleur etde soif. 

Zeineb. — Viens, repose-toi surma poi- 
trine, mon enfant. Ton oncle t'aime bien 
tendrement, et si le' fleuve Euphrate en 
faisait autant, il viendrait ici lui-rheme pour 
te faire le sacrifice de son ame limpide. Aie 
patience, ma fille. Essuie tes larmes, je ne 
peux les voir couler. He'las ! je n'ai pas 
d'autre eau ii vous offrir que l'eau de mes 
yeux; moi aussi j'ai soif! 

Sekina. — Dieu ! que je souffre ! aie 
done pitie de mon corps torture'. Les tirail- 
lements de la soif brisent mes entrailles. 
J'aimerais mieux voir toute la terre s'e- 












■* 

H 



B^l 



184 



THEATRE PEUSAN 



crouler sur moi. Ma tante, toute mon ame 
pour une seule goutte d'eau ! je brule, je 
brule, au secours ! je me meurs ! mais qui 
done etancherait ma soif, il ne me reste 
ici-bas personne autre que toi, ma tante. 

Zeineb. — Viens, Se'kina, assieds-ttu a 
mes cote's. Pour un moment, repose ta tete 
sur mes genoux. Ne pleure pas, lumiere de 
mes yeux. Tu me dechires le cceur. Prends 
patience, ne pense plus al'eau. Tiens, bois- 
en de mes yeux. Une petite heure de calme 
te soulagera. Treve a ces soupirs. 

Sekina. — Puisque tu n'as pas d'eau, 
tante cherie, dis, que dois-je faire, pauvre 
orpheline que je suis? Quand mon pere allait 
se rendre a la place de son martyre, il t'ap- 
pela aupres de lui. Te rappelles-tu avec com- 
bien de larmes et de prieres il me recom- 
mandait a tes soins? Pere che'ri ! II est parti, 
et, a present qu'il n'existe plus, je n'ai que 
toi. Viens, je chancelle ; soutiens-moi avec 
tes mains, ma tante ; en proie aux ardeurs 
de la soif, je brule comme un roti au feu. 
Mais e'est une fournaise ardente que ce 
desert! Oui, comme des viandes sur le char- 
bon, je me consume ! 

Zeineb. — Ces paroles sont bien tristes, 
6 lumiere de mes yeux ! la souffrance xe les 
arrache, et chacune d'elles va retentir jus- 
que dans la moelle de mes os, mais com- 



I 



HI 



UN MON 



ASTERE DE MOINES EUROPEENS 1 85 



ment te soulager, ma petite Sekina ? Calme- 
toi, peut-etre Dieu daignera-t-il nous delivrer 
de cette e'preuve cruelle. 

Sekina. — Eusse'-je mille existences, mille 
ames a moi seule, je les aurais oft'ertes vo- 
lontiers pour te plaire. Comment trouver de 
l'eau dans ces plaines sablonneuses? Ah ! mon 
pauvre corps que la soufl'rance consume ! 
Mon ame meme s'evapore dans cette atmos- 
phere embrasee par les rayons igne's du 
soleil. O ma tante au visage d'ange, aide- 
moi,les feux du soleil font brialer mes os ! 

Zeineb. — Eh bien, reste ici, ma malheu- 
reuse enfant, j'irai trouver ce maudit Ibn- 
Sead; je condescendrai jusqu'a lui adresser 
une demande. Dieu ne nous abandonnera 
pas, ilnous donnera de l'ombreetde l'eau. 

(Zeineb mtre sous la tente d'lbn-Sead, et lui dil) : 
— Ecoute-moi, Scad, homme sans foi ! res- 
pecte, du moins pour un instant, les droits 
sacres du prophete Mohammed; nous som- 
mes ses descendants, nous appartenons a la 
tribude Hachem, tu le sais, a la tres-noble 
famille de Mohammed l'Arabe. Tu n'es done 
pas Arabe, toi ; car oil sont tes sentiments 
d'honneur et de loyaute ? Oil sont tes 
vertus dArabe, quelle preuve nous en as-tu 
donnee ? Ecoute, a l'heure qu'il est, tu peu\ 
nous etre utile ; profites-en. et use de bien- 
veillance a notre egard. 






■ 






186 



THEATRE PERSAN 



Ibn-Sead (ironiquement) . — Que me de- 
mandes-tu done, noble Zeineb ? Qu'est-ce 
qui me procure l'honneur de la visite d'une 
princesse ! fais-moi savoir le service qu'il me 
serait possible de te rendre ; dis-moi ce dont 
tu as besoin. 

Zeineb. — Ce que je veux, homme per- 
vers, e'est que tu aies pitie de nous. Sans 
ombre, sans eau, exposes aux ardeurs du 
soleil, nous souffrons de la soif. Vois ces 
femmes echevelees, ces enfants en haillons ! 
Sekina se meurt, ecorche'e par les feux de la 
canicule. La griffe de, la douleur tiraille 
tous les membres de la pauvre enfant ; 
l'exposer plus longtemps au grand jour, 
serait aggraver sa position ; laisse-toi flechir. 
Par respect pour la me'moire du Prophete 
des deux mondes, de mon grand-pere, fais 
dresser a notre usage au moins quelques 
lambeaux d'une vieille tente. 

Ibn-Sead. — Sceur de l'imam rebelle, 
apprends, de science certaine, que tu ne 
verras autre chose que de l'ignominie et de 
l'inimitie de ma part. Oui, grillez au soleil, 
recevez-en les ardeurs sur vos tetes nues, 
hurlez et pleurez tout a votre aise ! 

Zeineb. — Maudit mecreaht, je ne te 
demande rien pour moi-meme, seulement 
aie quelque compassion pour les orphelins 
de Hussein. Nous sommes femmes, et nous 



■ 



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UN MONASTERE DE MOINES EUROPEENS I 87 



n'avons pas de quoi nous voiler devant les 
regards ehontes de ta soldatesque de Koufa, 
qui ne veut pas nous laisser un coin retire 
de son campement. Aurais-tu la lachete de 
souffrir que les yeux d'un e'tranger vissent 
ma chevelure en desordre ? 

Ibn-Sead. — Je ne te cache pas, fille de 
l'illustre Fathema, que c'est de dessein pre- 
medite que nous faisons etaler vos teres de- 
voile'es a qui veut bien les voir. Oui, nous 
vous avons revetues de ces haillons, en 
butte a la risee de la soldatesque. C'est le 
droit dont un vainqueuruse envers son en- 
nemi vaincu. Ne t'en e'tonne pas, esclave de 
douleur ; tu n'es guere qu'a la premiere 
e'preuve, Zeineb; le pire viendra, et force 
humiliations avec, n'en doute pas ! 

Zeineb. — Dieu, refuse-lui toute grace 
dans les deux mondes. En face du cadavre 
de Hussein, frappe ce tyran de honte et 
d'ignominie. Ecoute, sbire maudit, tu ne 
peux pas nous refuser de la terre : du moins 
assigne-nous un endroit solitaire dans quel- 
que coin de cet affreux de'sert ; laisse-nous 
settles. La, peut-etre, un souffle de vent, 
plus humain que toi, viendra nous preter 
sa fraicheur hospitaliere. 

Ibn-Sead. — Zeineb, treve de paroles, 
femme au cceurbrise ; autrement, je teferai 
tuer ici, a l'instant. Va t'asseoir au soleil 



H 



m 



188 



THEATRE PERSAN 






bmlant, et abreuve ton ame d'amertume. 
Silence ! malheureuse. Ote-toi de mes yeux ! 

Zeineb (en se retirant). — Dieu, viens an 
secours de la niece de ton envoye ; exauce 
la priere que t'adressent mes levres fletries 
par la soif. C'est la soeur de Hussein qui 
t'invoque. Que ferai-je avec ces orphelins 
de'laisses ? exauce les malheureux innocents, 
qui crient du milieu de ce de'sert, places 
entre l'opprobre de l'esclavage, d'un cote, 
et les angoisses de la soif, de l'autre. Dieu, 
tu sais que je suis un oiseau aux ailes bri- 
sees ; exauce-moi ! 

Kacid (qui vient d'arriver) (1). — ■ Ma reve- 
rence a toi, Ibn-Sead, ne sous unbon astre. 
Ecoute mon re'cit respectueux, 6 maitre ! 
Sache qu'une troupe de cavaliers blancs et 
noirs, s'etant reunie, dans le but de venger 
le sang de l'imam Hussein, est en embus- 
cade, pour tomber, cette nuit, a l'impro- 
viste, sur ton camp. « Apres avoir puni, 
disent-ils, l'armee de Yezid, nous leur re- 
prendrons lestetes des martyrs de la famille 
immaculee du Prophete. » lis attendent la 
chute du jour caches aux environs. Ne te 
laisse point surprendre, chef glorieux ! 

Ibn-Sead. — Hoik! Chemr, c'est a toi que 
je parle, vaurien. Mille blasphemes sur toi, 

(i) Kacid, messager a pied et Sapar.jieik, courrier, 
messager a cheval ou a<los de cliameau.. 






I 



MONASTERS DE MOINES EUROPEENS l8o 



vil dogue, quelle ruse nouvelle as-tu done 
trainee ? Est-ce a ton instigation que 
nombre d'amis et de sectateurs d'Aly, s'etant 
reunis, nous ont cerne's de tous cotes, afin 
de nous attaquer ici, cette nuit meme ? Us 
veulent nous reprendre tous nos prison- 
niers,nous arracher toutes ces tetes, illumi- 
nes d'aureoles de martyrs. Dis, quel 
expedient trouverais-tu dans ton astuce, 
pour nous tirer sains et saufs de ce guet- 
apens ? 

Chemr. — Ne t'en soucie point, noble 
Ibn-Sead. Sur le revers de cette montagne 
se trouve un couvent de moines chretiens. 
Bannis la tristesse de ton coeur. Nous 
nous y rendrons tout a l'heure pour y eta- 
blir nos bivouacs ; nous passerons la nuit 
dans l'enceinte de la citadelle du couvent, 
et,al'approche du matin, nous serons libres 
de poursuivre notre marche. 

Ibn-Sead. — Soit ! amis, mettez-vous en 
route vers le monastere, oil nous resterons 
tranquilles cette nuit. (<Aux prisonniers.)Voxis 
aussi, habitants du chateau des doleances, 
trainez-y vos miseres, on vous escortera 
incontinent. 

Zeinulabedine. — Koufiens ehonte's ! 
Jusques a quand nous molesterez-vous ? 
Pensez au jour du dernier jugement, infa- 
ntes. Ah! par Dieu, pour l'amour du Pro- 



190 



TH EATRE PE RSAN 



phete, diminuez vos cruaute's. Malheur! 
malheur ! (On arrive devant le monastere.) 

Chemr. — Habitants du monastere Chre- 
tien! Vousqui obeissez tousalaloi deJe'sus, 
pourriez-vous nous admettre dans vos murs 
pour une seule nuit ? Nous y entrerons en 
vrais amis. 

Le Prieur du monastere. — Qui es-tu, et 
d'ou viens-tu avec cette armee ? explique- 
nous tes intentions secretes. Qu'as-tu a 
faire au milieu des moines, chef des guer- 
riers ? Si tu as affaire a un des notres, dis- 
nous son nom. 

Chemr. — Cette arme'e, que tu vois com- 
posee de blancs et de negres, marche sous 
les drapeaux du khalife Ye'zid. Un Arabe 
ayant eu la fantaisie de devenir khalife, 
notre souverain nous chargea de lui faire 
savoir ce qu'il en pensait. II m'envoya avec 
toute son arme'e, et le tranchant de mon 
poignard de'cida du reste. Sache que le faux 
pre'tendant mordit la poussiere, il y a quel- 
ques jours, grace a ma bravoure. Sa tete, 
nous la portons a Damas, comme cadeau 
au khalife. Tous les membres de sa fa- 
mille tomberent entre nos mains, les voila 
charge's de chaines. Nous retournons, 
triomphants et joyeux, a Damas. Surpris 
par la nuit, dans votre oasis, nous recla- 
mons l'hospitalite d'une seule nuit sous le 






UN MONASTERE DE MOINES EUROPEENS ipl 



toit de votre monastere. N'en refusez pas 
Tabri a nos soldats fatigues d'une longue 
marche. 

Le Prieur. — Notre monastere n'est pas 
assez spacieux pour recevoir toute cette 
armee. Neanmoins, elle pourrait etablir ses 
bivouacs en dehors de l'enceinte du couvent, 
mais, ecoutez-moi, vous pourriez nous Con- 
ner vos prisonniers, nous en prendrons soin. 
Remettez-nous aussi ces tetes resplendis- 
santes d'aureoles ; rien qu'a les voir, je me 
sens le cceur pris d'affection pour elles. 

Chemr. — Soit ! Prends done ces tetes, 
brave moine. Ce.sont les tetes des rebelles 
de la famille du prophete Mohammed. 
Garde bien ces cranes usurpateurs ; mais, 
surtout aie soin de la tete du soi-disant chef 
de la religion. [II sort.) 

Le Prieur [otant d'une lance la tete de I'imam 
Hussein). — Dieu.I cette belle tete me fait 
l'effet d'une tulipe fraichement eclose ! Les 
yeux du globe terrestre deviendraient 
rouges de sang a force de pleurer sa mort. 
Seigneur Dieu, d'ou vient cette tete pleine 
de noble sang, qui est coagule, de meme 
quemonpropre sang, que je sens affluer 
dans mon coeur souffrant ? A quel zodiaque 
appartient cette e'toile ? Dieu! De quelle 
huitre est provenue cette perle royale, 
Seigneur ! Tous ces captifs, qui sont-ils 



.***- 






IQ2 



T HISATRE P E R S A N 



done? Et ce jeune homme la-bas, dont les 
gemissements et les larmes me font saigner 
le coeur ?... qui est-ce ? 

La tete ue l'imam Hussein prononce, en 
arabe : « Ne croyez pas que Dieu ne fait 
aucune attention aux injustices que com- 
mettent lesmechants. » (Koran, xiv, 43.) 

Le Prieur. — Ah ! mon Dieu, ai-je bien 
entendu ? D'ou provient cette voix qui me 
brule les entrailles ! La terre et le ciel re- 
sonnent de son timbre me'lodieux. Elle s'est 
glissee dans l'oreille de mon esprit. Serait- 
ce un reve ? Mais je veille, qu'est-ce done 
mon Dieu? Serait-ce l'ange Ksrafilfaisant son- 
ner la trompette du jour de resurrection?... 

La tkte recite : « Ceux qui se livrent a 
l'iniquite verront un jour a qnel sort de- 
plorable aboutira leur conduite. » (Koran, 
surate xxvi, 228.) 

Le Prieur. — Frcres du couvent, ac- 
courez, venez ! dites-moi, avez-vous en- 
tendu cette voix? dites, par l'amour de Dieu 
cette me'lodie plaintive, d'oii nous vient- 
elle ? Elle absorbe mon intelligence, et le 
calme de mon cceur m'abandonne. On 
dirait que ces gemissements viennent d'en 
haut. 

Un moine. — Sois persuade, digne prieur, 
que ces soupirs et ces gemissements viennent 
de la bouche de cette tete tranchee. Les le- 



H 



'r'i* 



UN MONASTERE HE MOINES 



EUROPEENS If)3 



vres remuent en repe'tant les versets du 
Pentateuque, elles nous expliquent le sens 
mysterieux de l'Evangile... Mais non, quand 
j'e'coute plus attentivement, chose etrange ! 
les mouvements de cette langue de merveil- 
leuse eloquence e'pelent pieusement les ver- 
sets de deux chapitres du Koran, celui de 
Kehf, ainsique celui du Touhid (i). 

Le Prieur. — Pour l'amour de Dieu, re- 
ponds-moi, tete I a l'ame de quel homme 
as-tu appartenu? Rose fane'e, dans le jardin 
de qui t'a-t-on cueillie? la lumiere du salut 
eternel rayonne de tes joues. Dis-moi, tete ! 
du festin de quel souverain es-tu le flam- 
beau? Ah ! si Jesus-Christ nous eut laisse un 
fils comme toi,dans ce monde ! Ame de l'u- 
nivers, qui es-tu? Crane ensanglante, re- 
ponds a mes questions? tu sais tout. Du 
milieu du jardin de la foi, appelle, par son 
nom, l'oiseau de mon esprit. Serais-tu done 
Moi'se, ou le souffle miraculeux de Jesus.' 
ouvre ta bouche eloquente de merveilles, 
explique-moi ce prodige. 

La tete. — Je suis martyr de Kerbela, 
mon nom est Hussein, mon metier, extirpa- 
teur des ennemis de Dieu. Mon grand-pere 
est Mohammed, mon pere Aly, la meilleure 
des femmes me donna naissance. Mon nom 
est Hussein, ma patrie est la ville de Medine, 

li) Ce sont les titres de deux surates du Koran. 









104 



THEATRE PERSAN 



mon lieu de repos, ces sables du desert de 
Kerbela. Rose nouvellementepanouie dans le 
parterre de fleurs de la vraie foi, mon nom 
est Hussein! Ma mere s'appelle Fathema, 
fille de Mohammed; fle'tri de mille humilia- 
tions, mon nom est Hussein ! Toutes ces tetes 
que tu vois sont autant de lumieres de mes 
yeux: ma famille. Un meme desastre nous a 
tous foules sous son talon meurtrier. Mon 
nom est Hussein ! 

Le Prieur. — Fruit de l'arbre du verger 
de Fathema ! beau cypres, que les mains 
maternelles de Fathema se plaisaient tant a 
caresser ! Oh ! maudit soit e'ternellement 
celui qui le separa de son corps. Toi qui 
faisais briller de joie les yeux pleurants de 
Fathema! Ecoutez-moi, moines, courez tous 
et apportez ici du muse et des flacons d'eau 
de rose. C'est une ceuvre me'ritoire que d'en 
parfumer ces tetes, je les parfumerai toutes, 
mais surtout celle de la lumiere des yeux 
de Fathema. Repandez de l'ambre, des par- 
fums et des fleurs, sur les tresses et sur les 
tempes des tetes de la famille de Moham- 
med ! 

Un moine. — Tiens, recois de nos mains le 
muse et l'eau de rose, prieur. L'adoration de 
ces tetes est unhonneurobligatoire pour nous. 
Demain, aupres de Dieu, elles intercedront 
en notre faveur, plonges que nous sommes, 



UN MONASTERE DE MOINES EUROPEENS ig5 



jusqu'au cou, dans les bourbiers de pe'cheV 
Le Prieur. — Que je tombe victime de 
chacune des tresses de ta chevelure, 6 Imam 
Hussein, martyr du chemin de Dieu, que je 
serve de rancon a ton ame torture'e de tant 
d'afflictions. Grace a la lumiere qui rayonne 
de ta tete, 6 elu des deux mondes, notre cel- 
ule est devenue l'objetde jalousie despalais 
paradisiens. Ou es-tu done Fathema? viens 
peigner la tete de ton fils cheri, et creuse- 
toi Fame avec des torrents de pleurs. Ou est- 
elle pour laver la boue de ces tresses avec de 
1'eau de ses yeux? Ou est ton illustre grand- 
pere, l'envoye de Dieu ? oil est ton sire glo- 
rieux, Aly, prince des mortels ? 

(Entre Hatef, ou crieur public.) 
j-{ ATEF . — Soyez attentifs aux scenes d'af- 
flictionqui vont se de'rouler devant vos yeux. 
Voici l'esprit du premier homme cree par 
Dieu: il descend dans ce monastere pour 
payer sa visite de condole'ance a la tete de 
l'lmam Hussein. Le prophete Adam arrive 
ici, les prunelles humides. 

Adam. — Martyr de Kerbela, lumiere des 
yeux de Mohammed, pourquoi ta tete lumi- 
neuse est-elle separee de ton corps ? puisse'-je 
tomber victime de ta noble tete, 6 Hussein, 
victime de tes yeux pleins de larmes, 6 Hus- 
sein ! Tete trancb.ee, dis-moi, ou est le corps 
dont tu es si cruellement e'loignee. 






1 9C 



THEATRE PERSAN 



Je te salue, gloire de deux mondes! Mar- 
tyr tombe sur le chemin qui nous guide vers 
Dieu! Imam glorieux, recoisles hommages 
d'Adam, qui serait tier de pouvoir expier les 
souffrances de tonameparcelles delasienne. 
TC-te lumineuse, tu brilleras dore'navant sur 
lc sein de felicite e'ternelle. Gloire a ton mar- 
tyre, ame elue de Dieu, tu comparaitras de- 
vant son trone, toute candide et eclatante de 
blancheur ! 

Hatef. — Voici le moment de l'arrivee 
d'Abraham, ami de Dieu. II vient ici avec les 
yeux humides, pour faire sa visite de condo- 
lences. Ilpousse des soupirs, il gemit. Cou- 
rez a la rencontre de l'ami du Dieu de ve- 
rite ! Honorez-le, il descend d'en-haut, et, 
tout en sanglotant, vient presenter le tribut 
de sa douleur au de'funt de glorieuse me- 
moire. 

Abraham. — Moi. ami de Dieu, j'arrive 
pour voir la tetede l'lmam Hussein, la voir 
avec ces memes yeux qui, a force de pleurer, 
sont teints de sang. 

Moi qui ai construit le sanctuaire de Ke : abe, 
moi qui, le premier, ai pose cette pierre an- 
gulaire ou se dirigent nuitet jour tous les re- 
gards, toutes lesespe'rances des vraiscroyants. 
Je te salue, orgueil de deux mondes, martyr 
de l'iniquite', gisant mort sur la voie divine ! 
Je te salue, joie de la poitrine maternelle de 



UN M 



ONASTERE DE MOINES EUROPEENS K17 



lameilleure des femmes! Servir de rancon a 
ta tote lumineuse, mourir pour toi, tronc 
ensanglante, serait un vrai bonheur pour 
Abraham. Prince infortune, quel delit au- 
rais-tu cornmis pour l'avoir paye de ta tete ? 
Est-ce bien ta place, ce desert affreux de 
Kerbela ? Scelerats infames ! de'nues de sen- 
timents de honte et de gratitude envers leur 
prophete, ils font assassine! 

Hatef. — En arriere, moines ! faites place 
a Je'sus, qui arrive pour pleurer l'illustre 
rejeton de la souche des prophetes. II yeut 
faire sa visite de condoleance au fils du prince 
de l'univers. Le void, l'enfant de Marie qui, 
du haut du septieme ciel, descend ici avec 

Moi'se. 

Jesus. — Je suis Jesus, esprit de Dieu, 
(Roukh-ullah) les yeux gros de larmes, j'ar- 
rive ici pour m'acquitter des derniers de- 
voirs dus a la tete de Hussein. 

Rose du jardin de fleurs d'Aly, lumiere de 
sesdeuxyeux, joie dela meilleure des femmes, 
je te salue ! Victime d'hommes iniques, torn- 
bee sur le desert du malheur, recois mon 
hommagc ! Ah ! que toutes les ceuvres me'ri- 
toires par lesquelles Jesus, persecute comme 
toi, a bien me'rite de Dieu, te scrvent de ran- 
con, noble tete! Que je sois sacrifie a ton 
front couronne d'une aureole, a ton front 
immacule! Quel traitre sans foi osa commet- 






ig8 



THEATRE PERSAN 



I 



tre ce sacrilege inoui? Comment porter la 
main sur cette tete d'innocent! Viens ici, 
orateur de Dieu (i), approche, contemple 
ces traits du chah de religion ; ce rayon qui 
emanait des yeux de la mise'ricorde de deux 
mondes, cette existence benie, se sont eteints ! 

Moi'SE. — Salut, crane plein du sang de 
Hussein! que je tombe sacrifie en 1'honneur 
de ces traits de'composes et me'connaissables 
du roi des deux mondes ! Quel demon 
d'homme a done pu se souiller d'un pareil 
crime? Mille male'dictions sur l'impie qui 
abattit la palme svelte de ta stature prin- 
ciere, 6 Hussein ! 

Hatef. — Prophetes de Dieu, je vous 
somme tous, tant que vous etes. Venez res- 
pectueusement contempler les de'pouilles du 
prince des mortels.Que chacun de vous, apres 
avoir croise.sur sa poitrine les deux mains 
en signe de reverence et d'humilite, arrive 
ici, arinque, pour cet acte agreable a Dieu, 
vous puissiez etre paye's en argent comptant 
de fe'licite eternelle. 

Voila que, pour visiter la tete de Hussein, 
du roi des deux mondes, arrive ici son grand- 

(i) Kelim Ullah, titre que les Orientaux donnent a 
Moi'se. Chaque prophete,selon eux, en a un qui le carac- 
teYise. Ainsi : Jdsus-Christ est Esprit de Dieu; Abraham, 
ami de Dieu; Moi'se, orateur de Dieu; Mohammed. 
ambassadeur, on envoye de Dieu; Isaac, victime de 
Dieu, etc., etc. 



UN MONASTERS DE MOINES EUROPEENS 1 99 



pere, Mohammed l'Arabe, l'avocat de l'hu- 
manite par devant le tribunal du jugement 
dernier. II arrive honorer cette tete, le coeur 
plein d'amertume. 

Mohammed. — Que n'ai-je succombe a ta 
place ! Ou es-tu ! Fais-moi entendre ta voix, 
et que je tombe victime de la melodie de 
cette voix cherie! Ou es-tu, tete lumineuse? 
Mon enfant, mon ame, parle, parle, fruit de 
mes entrailles ! 

La tete. — Prophete de Dieu, si tu 
cherches Hussein, viens ici. Je te salue, sire 
bienheureux de Hussein. Viens contempler 
l'automne de ton printemps, ton Hussein. 
Viens, prends-moi dans le creux de ta main, 
pere che'ri, et vois tout ce que m'a fait ton 
peuple. Examine ma tete tranche'e, laissee 
au milieu d'un couventde Chretiens; comp- 
tes-y un a un tous les stigmates d'injures et 
d'ignominies. 

Mohammed. — Martyr decapite, je te salue ! 
Joie du sein maternel de la meilleure des 
femmes, je te salue ! Martyr du chemin de 
Dieu, ton grand-pere te porte envie. II 
racheterait les miseres de ton existence au 
prix de la sienne. Frere du bien-aime Has- 
san, je te salue ! J'ai de la peine a te recon- 
naitre, mon pauvre garcon ? Dis-moi, mon 
jeune arbre, qui t'a fait abattre? O le plus 
beau cypres de ma pepiniere, quelle hache. 



THEATRE PERSAN 



quelle main d'infame bourreau t'ont coupe 
et fait froisser dans la boue de sang tes 
eunes rameaux ! Cette tete qui, semblable a 
mon ame, eut ma poitrine pour son lieu de 
repos, quel tyran l'a tranchee? 

La tete. — J'ai tant a me plaindre de 
mauvais proce'des de la part de ton peuple, 
6 prophete de Dieu ! Tes pre'tendus amis ont 
foule a leurs pieds tous les droits sacre's de 
lovaute' et de gratitude. Ta nation, vois ce 
qu'elle me fit a moi. Elle jeta au vent l'ar- 
brisseau de mon etre, apres avoir brise nos 
tetes d'un millier de miseres, d'ignominies! 
Vois, je n'ai plus de mains pour enlacer ton 
cou, ette demander pardon. 

Mohammed. — Que je sois sacrifie pour 
ton ame, mon pauvre Hussein, ainsi que 
pour ta tete radieuse, mon jeune Scion 
Printanier. Pourquoi tes tresses sont-elles 
moites de sang? Parle, dis-moi, quel sacri- 
fice il faudrait pour oublier ce que tu as 
souffert. Ces tresses, dont j'aimais jadis a 
sentir le parfum, comment pourrais-je con- 
templer tranquillement le de'sordre et la pous- 
siere qui les ternit? Seigneur, oil sont tes 
freres,quel sort e'chut en partage a tes sceurs? 
Raconte a ton grand-pere afflige tout ce qui 
t'advint, car mes yeux, apres avoir e'puise 
la source des larmes a ton de'ces, pleurent 
du sang. 



MONASTERS DE MOINES EUROl'EENS 201 



La tete. — Ecoute-moi, grand-pcre cou- 
ronne d'eternelle gloire ; jette un de tes re- 
gards sur les malhcurs et les humiliations 
que i'ai endurees. Les cadavres de tousmes 
allies et amis jonchent le chemin de Dieu, 
martyrs de la scele'ratesse d'impies refrac- 
taires' Lerestantdeta noble famille sc trouve 
prisonnier entre les mains de l'ermemi. Dans 
sa haine, il a lie les bras a des femmes ma- 
lades- du bout de sa lance, il meurtntleurs 
tetes orphelines! Ma pauvre Sekina aussi est 
captive, cette enfant si fidele ! La jeune Fa- 
thema va, d'une porte a l'autre, mendier son 
pain iournalier. Prisonniere abandonnee, 
avilie, mendiante, sans pere ni mere, avec des 
joues livides, toute meurtne des soufflets de 
la main brutale dc Chemr, voila ou en est 
re'duite ma pauvre enfant Sekina ! 

Hatef _ Prophetes, soyez sur vos gardes . 
Je vois s'avancer ici le lion de Dieu, Techan- 
son des eaux miraculeuses de Kouser, 1 lllus- 
tre Aly, avec des yeux noye's de larmes, pour 
honor'er les de'pouilles mortclles de son his 
Hussein, il s'avance, il pleure. Les yeux hu- 
mides, de deux mains frappant sa poi- 
trine, le lion des braves s'approche ! 

Aly — Je suis Alv, mon titre est : bou- 
verain de la puissance divine qui est obeie 
et honoree, depuis le sommet de la plus 
haute montagne du globe jusqu'aux abimes 



t*£*j 









THEATRE PE RS AN 



de l'Oce'an que hante la baleine. Oil est ta 
tete lumineuse? 6 fraicheur de mes yeux ! 
Fais-toi entendre, je t'en supplie, tendre ra- 
meau de mon arbre ? 

La tete. — Salut a toi, 6 mon pere bien- 
heureux ! Viens, et que cette tete sans tronc 
roule a tes pieds pour honorer ton arrive'e 
ici. Quelle bonte' de ne pas oublier ton meil- 
leur ami ! Cette faveur, octroyee a l'endroit 
ou je me trouve, le rend e'mule des bosquets 
du Paradis jaloux de ta preference. Malheu- 
reux que je suis, je n'ai plus ni mes pieds, 
pour courir joyeusement a ta rencontre, ni 
mon ame pour en repandre les tresors sur 
le chemin qui te conduit vers moi. 

Aly. — Martyr de'capite, je te salue. Hus- 
sein, abandonne de tout ce qui t'aimait le 
mieux, je te salue ! Ame de mon pere, dans 
quel etat te vois-je? Que veulent dire les 
traits defigures de ta belle tete ? Pourquoi 
vois-je tranche ce gosier brule par la soif ? 
Depuis notre se'paration, je pleurais du sang 
en pensant a toi, mon fils. Et toi, comment 
te trouves-tu, apres t'ctre sevre de l'amour 
des tiens ? Y aurait-il done des ennemis 
parmi mes fideles habitants de Koufa, qui 
oseraient porter la main sur vos personnes? 
Qu'est devenu ton frere Abbas, ou est Aly 
Ekber ? ou est Kassym, le fiance ? oil est notre 



I 



a mms 



UN MONASTERS DE MOINES EUROPEENS 



203 



Aly Asgar ? Que serait-il arrive a tes fils 
malheureux, dont je ne vois aucun ? 

La tete. — Que je sois ta victime, mon 
pere bien-aime, dont la vue gratifiait mon 
coeur du don de la joie, et faisait briller mes 
yeux ! Pour quelle raison n'es-tu pas venu 
me secourir dans le de'sert de Kerbela? Com 
ment n'as-tu pas daigne t'apitoyer sur nous, 
au moment ou Chemr me coupait la gorge? 
Cependant, la triste Zeineb t'envoyait bien 
des soupirs et des plaintes. Si tu eusses voulu 
nous aider, il t'eut e'te' facile de nous deli- 
vrer. Pere ! mon cadavre gisait oublie sur le 
sable du de'sert pendant trois jours, car tel 
e'tait le delai ne'cessaire a la vengence d'lbn- 
Sead, ce scelerat sans peur. Aux bords de 
l'Euphrate, le glaive de l'injustice coupa les 
deux bras a mon frere Abbas ; pere ! mon 
Aly Ekber fut hache en morceaux; mon 

Kassem avait les mains et les pieds rouges 

de sang. 
Aly. — Juste Dieu! aurais-tu reellement 

permis a ces trattres de decapiter Hussein ? 

O mon fils! Que je depose un baiser sur ton 

cou gorge de sang ! 

Hatef. — Voila l'lmam Hassan, ce baume 

salutaire pour toute ame endolorie ; le doux 

chef des nations arrive ici avec mille san- 

glots. Lui aussi, il veut voir la tete du Seid 

des hommes et des demons. 



204 



THEATRE 1'ERSAN 



Hassan. — Je suis Hassan, cypres de la 
plantation de Mohammed l'Arabe. Moi, 
dont le coeur fut ferme a clef par la main 
du chagrin, ferme a Faeces de toute joie 
terrestre ! Apres m'etre convaincu de l'in- 
constance des choses d'ici-bas, j'ai jete dans 
la gueule du sort les debris de mon cccur 
brise. C'est moi dont la coupe a boire avait 
e'te empoisonne'e, et j'en ai bu la lie du mal- 
heur jusqu'au.fond! Je te salue, tete ensan- 
glantee de Hussein ; il me serait doux de 
mourir pour ce beau et noble corps qu'elle 
couronnait jadis. Pourquoi l'a t-on decapite' 
impitoyablement? Accorde-moi un moment 
d'entretien, 6 mon frere ! 

La tete. — Hassan, regarde ce qu'est de- 
venu ton Hussein ; contemple sa bouche 
ruisselante de sang, 6 lumiere de mes yeux ! 
Tu tombas martyr du poison, moi martyr du 
glaive. Deux freres, deux cadavres sur le 
chemin du salut. 

Hassan. — Ah ! plutot ensevelir ma tete 
sous les cendres noires que voir la tienne 
se'paree de son tronc ! Encore quelques pa- 
roles, mon frere ; elles tombent une a une 
de tes levres comme autant de perles et de 
rubis. Dis-moi, notre Kassem que j'aimais 
tant, cette fleur de mon rosier, ce cypres du 
bord de mon ruisseau, oii est-il ? 

La tete. — Ecoute, mon frere empoi- 



I 



4T« 






BM 



UN MONASTERS DE MOINES EUROPEENS 203 

sonne, martyr au coeur brise, mes entrailles 
dechirees par le venin ! Des scele'rats me- 
cre'ants, apres m'avoir, tue, m'ont mis dans 
cet etat deplorable que tu vois : de meme, 
pour Kassem, ils ont donne un banquet dans 
le desert de Kerbela, joyeux banquet ! Par 
un caprice de fortune, les apprets de sa noce 
furent convertis en pompes funebres et sa 
couche nuptiate en corbillard de morts. 

Hatef. — Retirez-vous a l'e'cart ! Car 
voila la mere des mortels; Eve vient avec 
des yeux humides rendre visite au petit-fils 
de notre Prophete. L'illustre compagne d'A- 
dam s'avance, affligee, pour voir la tete de 
Hussein alte're'e de soif. 

Eve. — Plaise a Dieu qu'Eve tombe vic- 
time de ta tete lumineuse, Hussein ! Lumiere 
des yeux, de quel delit te serais-tu rendu 
coupable pour avoir ete de'eapite ? Ce cou de 
cygne, lieu de repos favori des tempes du 
Prophete, fut tranche' par la haine des bar- 
bares. Je te salue, tete de Hussein, debor- 
dante de sang, recois l'hommage de nos 
larmes de sang. Quel meurtrier leva une 
main sacrilege sur ce front couronne d'au- 
reole ? Instruis-moi : Ou sont tes soeurs 
Zeineb et Kulsoum? Pourquoi ne vois-je 
pas ici tes tristes orphelins ni tes filles ? Une 
seule parole de toi ferait tressaillir mon coeur 
de delices! 






■ 






206 



THEATRE PERSAN 



Hatef. — Faites place! La mere d'Isaac, 
victime de Dieu, arrive avec les yeux hu- 
mides ; noble Agar, compagne du lit d'Abra- 
ham, ami de Dieu. Elle arrive pour pleurer 
sur la tete de Hussein, roi des demons et des 
hommes. Observez comme elle souffre, que 
de soupirs et de lamentations soulevent sa 
poitrine ! 

Agar. — Je suis Agar, en proie a la plus 
profonde affliction, mes yeux saignent. Agar, 
se'pare'e de toi, martyr, ne sait guere que se 
livrer aux gemissements et aux lamentations. 
Je te salue, lumiere d'yeux de Fathema, no- 
ble tete de l'asile des mortels. J'offrirais vo- 
lontiers la mienne pour te sauver. Pourquoi 
done avais-tu ainsi renonce a tout espoir 
de vivre plus longtemps? Le lieu d'habita- 
tion des anges et des demons est devenu un 
serail de deuil apres ta mort. 

Hatef. — La mere de Joseph, Rachel, 
arrive pour gemir sur la tete de Hussein, 
Imam du siecle. Elle se meurtrit la poitrine 
a coups de poing, s'arrache la chevelure et 
fond en larmes. Tout cela pour honorer les 
obseques du maitre des martyrs. 

Rachel. — Moi, mere de Joseph, j'ap- 
porte mon cceur navre de douleur a cause 
de la triste fin de Hussein, prince du siecle. 
Rachel serait heureuse d'avoir l'occasion de 
racheter de sa propre personne les tour- 



■MB 



MONASTERE DE MOINES EUROPEENS 2O7 



ments essuye's par ta poitrine couverte de 
blessures. Je te salue, tete de Hussein, gor- 
gee de sang. Mon fils Joseph est ton servi- 
teur devoue. Que je tombe victime de ton 
visage, pale comme la lune ? Male'diction au 
meurtrier qui insulta tes restes mortels 1 O 
Hussein! Puisse-je sacrifier ma propre tete 
pour conserver la tienne ; oui, Tame de mon 
ame pour raviver ton corps inanime ? 

Hatef. — Cette femme qui s'approche 
triste et gemissante est la fille de Je'tro. La 
grande douleur qu'elle e'prouve fait que son 
ame est semblable a un manteau de'chire en 
lambeaux. La voila se frappant la tete avec 
ses deux mains, et sanglotant a la vue de la 
tete tranchee de Hussein. 

La fille de Jetro.— Mille fois je t'aurais 
sacrifie mon ame, 6 Hussein, lumiere d'yeux 
du monde! Je suis fille de Jetro. Hommage 
a ta tete lumineuse, 6 Imam Hussein! Tete 
dont l'eclat ne saurait etre terni par ce sang 
qui l'inonde. Tous les che'rubins du ciel en 
souffrent de meme que moi. Je n'ai pas de 
force pour contempler ta tete tranchee, et je 
me serais offerte en holocauste pour un seul 
regard de toi. 

Hatef. — Je vois arriver tout a l'heure 
la mere de Jesus; elle se de'sole, elle sou- 
pire, elle sanglote et couvre de cendres de 
deuil sa chevelure flottante. Plus elle ap- 



■ 









208 



THEATRE PF. RSAN 



proche de la tete de Hussein, plus ses levres 
sont fecondes en exclamations, ses yeux en 
pleurs. Elle veut lionorer dument le trepas 
du descendant d'Aly. 

Marie. — Moi, Marie, frappee d'affliction, 
desole'e et hors de moi-meme, je me cou- 
vre de cendres de deuil a cause de toi. Ah! 
plut a Dieu que Marie eut ete sacrifie'e au 
lieu de cette tete cherie ; plut a Dieu que la 
terre entiere eutcroule en ruines, plutot que 
d'avoir servi de theatre a un crime aussi 
atroce ! Pauvre Fathema, quand elle aura 
appris ce qui advint a la lumiere de ses yeux, 
quand elle aura vu que son Hussein a ete 
massacre par une vile soldatesque, pauvre 
mere ! Ses cris ameneront sur la terre le 
jour du jugement dernier. 

Recois mon salut, 6 lumiere des deux pru- 
nelles de Fathema ! Je voudrais etre aveugle 
plutot que de te trouverdans un etatpareil, 
que d'appuyer mes regards sur les gloires de 
cette tete tranchee. O septieme ciel, je te 
jette mes cris, mes maledictions; Dieu! ar- 
rache les yeux de Marie, mais epargne-lui 
la vue du cadavre mutile du plus cher d'entre 
les imams. 

Hatef. — ■ A pre'sent arrive la mere de 
Moi'se, avec cent soupirs et lamentations, 
pour visiter la tete du chef des hommes et 
des ge'nies.Elle arrive avec les yeux en pleurs, 



B^H 



UN MON 



NASTERE DE MOINES EUROPEENS 20U. 



avec des gestes exprimantsa douleur sincere. 
File s'approche de la tete de Hussein en se 
frappant la tete et le sein. 

La Mere de Moisk. — Tete tombe'e sous 
l'epe'e de l'ennemi, accepte mes hommages. 
Dis-moi, qui t'a separee de ton beau corps? 
Quel est le traitre infame qui s'est rendu cou- 
pable de ce forfait? Je te salue, lumiere des 
yeux des hommes et des esprits, martyr par 
le crime, majestueux imam Hussein ! Etait-ce 
deprix de tes vertus que ce cadavre de'capite 
et abandonne aux loups du desert? Ah ! que 
je serve de rancon a cette tete pure et cou- 
ronnee d'aureole. Dieu fasse que ce spec- 
tacle m'aveugle et que je ne voie plus dans 
un semblable etatles reliques de ce bijou du 
monde. 

Hatef. — Hadedja, mere de Fathema, 
grand-mere de 1'imam Hussein, arrive ici 
pour visiter le feu prince. Elle a les yeux 
charges de rose'e, le coeur fatigue de douleur. 
Voyez comme, toute e'mue, elle vient faire 
ses'adieux et pleurer. 

Hadedja. — Je suis Hadedja, ta grand- 
mere, 6 Hussein. Je me desolc et gemis apres 
toi, inconsolable de n'avoir pas pu faire sa- 
crifice de moi-meme pour sauver ta tete in- 
nocente. Dis-moi, oil est le reste de ton corps ? 
Pourquoi t'a-t-on de'capite? Scele'rats! vous 




2IO 



THEATRE PERSAN 



'A 



n'avez done pas rougi de honte, ni craint la 
colere du prophete de Dieu? 

Rose du jardin de ma fille, je te salue : 
Alpha de la constellation du Capricorne, je 
te salue ! Recois cet hommage de mon ame 
affligee, tete cherie I A la vue de ce crane 
ensanglante, mon coeur se rouvre et se de- 
chire comme un lambeau d'etoffe. 

Hatef. — En arriere, en arriere, faites 
place ! L'illustre Fathema arrive, pour visiter 
la tete du prince des martyrs. Moines blancs 
et noirs, vous tous tant que vous etes ici, 
laissez passer la mere eplore'e de Hussein le 
martyr, la protectrice des mortels au jour de 
re'surrection. Prophetes de Dieu, je vous 
conjure au nom de Dieu, retirez-vous a une 
distance respectueuse, rangez-vous en ligne 
de deux cotes, honorez la perle de pudeur, 
Fathema, qui descend du paradis pour venir 
ici (i). 

Fathema. — Victime du fer des injustes, 
que je sois celle de ton courage! Rose a 
peine e'panouie dans les jardins de la vraie 
foi, que ta mere te soit sacrifie'e. 

La- tete. — O ma triste mere, tu ne veux 
pas que je souffre seul ; ma meilleure amie, . 

(I) Chez les musulmans 1'nsage veut qu'aussitot qu'une 
dame de distinction arrive quelque part, tous les homines 
qui se trouvent sur son passage se retirent. La regarder 
en face serait un acte de lese-decence impardonnable, 
un attentat a la pudeur publique. 




tu viens ici partager mes chagrins.Viens,vois 
ce que je suis devenu. 

Fathema. — Oui, je suis ta pauvre mere, 
mes yeux pleurent du sang, me voila mal- 
heureuse et delaisse'e partoi. 

La tete. — Mereau cceur navre' d'amer- 
tume ! La main du mediant Chemr t'a rendue 
sans fils, mere, viens voir ce que je suis 
devenu. 

Fathema. — Ou done est Ekber, au man- 
teau de pourpre? Oil est Kassem dans satu- 
nique couleur rose ? Dis-le moi, et que ta 
mere devienne ta victime. 

La tete. — Mere! ton Ekber sut mourir 
en vrai martyr. Kassem se roule dans son 
propresang! que de calamites se sont dechai- 
nees contre nous, viens, et pour un instant 
vois ce que je suis devenu. 

Fathema. — Je te salue, martyr de la 
cruaute ! Brise sous le fer des tyrans, noye 
dans ton sang ! Je te salue I Malheureuse tete, 
loin de ton corps, je te salue ! Ou est ton cada- 
vre? Ta mere est prete a mourir seulement 
a la vue de ta tete. Ah! que je sois victime 
de ces traits defigures! Pourquoi des flots de 
sang m'ont-ils cache ton corps? Parle, Hus- 
sein, parle, et que je sois sacrifiee en holo- 
causte pour toi. 

La tete. — Salut, fille du prophete des 
mortels! Sois bienvenue, ma mere. Mille 



j^B 






J 



THEATRE PERSAN 






fois, Hussein, pour te plaire, sacrifierait son 
ume; a present meme il l'aurait jete'e a tes 
pieds pour te remercier deton arrivee ici. 
Voila bien ton Hussein, que tu elevais en 
lui prodiguant cent caresses et cent soins. 
Voila le charme de ton coeur, la lumiere de 
tes yeux. Voila ce que nous a fait cette nation 
inique. Barbares, dans leur cruaute sordide, 
ils m'ont tranche' la tete. O ma mere, ce que 
j'ai endure, aucun etre cree ne l'avait jamais 
endure'. 

Fathema. — O mon astre scintillant a 
travers un nuage de sang ! Malheureuse mere 
que je suis, le rubis de tes joues vermeilles 
s'est lave' dans de l'eau de sang. Tu es me- 
connaissable, 6 lumiere de mes yeux hu- 
mides! Dieu, pourquoi ne me frappes-tu pas 
de cecite quand je contemple ces horreurs ! 
Une tete noble comme celle-la buvant son 
sang, pauvre mere ! 

Dis-moi, mon fils, oil est ta Zeineb ? Tu 
es avare de paroles, les deux battants de la 
porte de sortie de tes doux propos se ferment 
devant la tendresse de ta mere. 

II fait nuit, les mortels reposent leurs tetes 
sur des oreillers de repos, et la tienne par 
terre, sans autre lit que celui des cailloux du 
de'sert. Raconte a ta mere tout ce qui t'ad- 
vint, narre-luitous les de'tails de ton martyre. 

La tete. — Mere aimante, si je te dis 
tout ce que cette tete tranche'e a souffert, tu 



UN MONASTERE DE MOINES EUROPEENS 2 1 3 



n'auras pas la force de m'e'couter. Au milieu 
d'une detresse inoui'e, l'orage a brise nos 
freles embarcations. Vois mon cadavre par 
terre, ma tete sur la pointe d'une lance! 

Personne autre que le glaive n'a vu m 
entendu ce quisepassait en moi. Personne, 
autre que la Heche n'a su penetrerau fond 
de mon cceur. Un ruisseau de larmes m'a 
donne a boire, et il n'y a eu que les Mea- 
sures mortelles qui ont eu pitie de moi! 
Excepte la soif, personne ne se souciait de 
ce qui se passait en moi. Excepte le sable 
mouvant, personne n'a depose mon corps sur 
son sein. Aucune plante n'a pousse dans mon 
jardin, sinon lepavot de regrets. L'injustice 
et la cruaute e'puiserent sur moi toutes les 
sources de leur rage. Les cris de mes petits 
enfants: Soif! soif! s'unissaient au rale de 
mon agonic. 

Fathema. — Cendre des penitents, couvre 
la tete de Fathema, et qu'clle n'ait plus 
d'yeux ! Quels etaient done tes peches dans 
ce monde, 6 mon Hussein ? Ton gosier 
coupe et beant, ta tete separee du corps, 
comme celle d'un agneau du sacrificateur. 
Dieu, quel sort rencontrerent-ils tes freres, 
tes amis, tes allies et tes sectateurs ? Qu'est 
devenu Aly Ekber, lumiere de ton cceur et 
de tes yeux, et Abbas, et Kassem,et ASgar? 
Qu'est-ce qui est arrive a la triste Zcineb et 






2 14 



THEATRE PERSAN 



a Kulsoum, au milieu de tant d'ignominies, 
de meurtres, d'angoisses et de soif? Et ce 
charme de ta poitrine, la mignonne Sekina, 
comment pouvait-elje faire face a tant de 
privations ? 

La tete. — Mere malheureuse, tu t'affli- 
gerais trop en apprenant les desastres de tes 
orphelins. Je ne puis pas raconter l'histoire 
du brave Kassem. II me serait pe'nible de 
passer la perle de son martyre dans le fil du 
recit. II tomba raide, comme une larme 
d'yeux, S ur cette oasis-la, les mains et les 
pieds ruisselant de sang ; comme si c'e'tait du 
cosmetique de.nouveau marie (i). Quand je 
jetai mon dernier regard sur Aly-Ekber, je 
sentis comme une montagne qui venait de 
s'e'crouler sur moi, chacun de ses membres 
fut meurtri, brise, pollue' de boue et de sang. 
Personne n'a donne de l'eau a mes enfants 
orphelins. Abandonne's de tout le monde, 
ils me cherchaient avec leurs levres fie- 
vreuses, et moi, grace a Ye'zid, je leur en- 
voyai, en guise d'eau, un ruisseau de sang de 
mes plaies ! 

Fathema, a sonpere. — Prophete, entends- 
tu ce que les me'chants ont fait a Hussein? 
Impitoyables dans leur cruaute, ils lui ont 

(i) On sait qu'en Perse, au jour du mariage, les amis 
du noaveau marie le conduisent aux bains, lui parfument 
les eheveux, et lui font peindre en rouge (hena) les mains 
et les pieds, surtout les ongles. 



MONASTERE DE MOINES EUROPEENS 



2l5 



tranche la tete. Sois juge, dis, mon pere, 
comment ne crierai-je pas : « Ah Dieu, 
Dieu, venge la mort de mon fils ! Juge si je 
puis voir mon enfant abandonne,avili !...» 

Mohammed. - Ne t'afflige point, Fathema, 
ton pere t'honore,il te sacrifierait son exis- 
tence plutot que de voir une larme de toi.. 
Tu as le droit de plaindreton fils assassine, 
noye dans son noble sang. Mais c'est un 
mystere que la vraie cause de ce martyre ; 
pour prix de ce martyre Dieu deposera entre 
nos mains la clef du Paradis et la clefde l'En- 
fer au jour du dernier jugement. II laissera a 
ton bon plaisir les destinees futures de notre 
peuple. Mors il sera libre a toi, ma fille, de 
tirer des meurtriers de Hussein, une ven- 
geance telle que tu la choisiras. 
5 Fathema. — Ainsi soit-il. Mais, comme 
nous n'etions pas presents a Kerbela, au 
jour de sa mort, allons-y tout a l'heure, 
mon pere, pour nous acquitter des dermers 
devoirs aupres de soncadavre. Honorons- 
le par des lamentations et des chants fune- 
bres! Laissons pleuvoir de nos yeux des 
larmes de sang. 

Mohammed. — Tu peux le faire, ma rule. 
Entourez-le de tels honneurs et pompes fu- 
nebres qu'il te plaira; et que toute la surface 
duglobe, depuislesejour oceanique dela ba- 
leine jusqu'au sejour celeste de la lune, sou 



2 ib 



T H E A T R E l'ERS A N 






inondee de vos larmes. N'e'coute que ta 
douleur, meurtris tes joues, laisse ta cheve- 
lure eparse Hotter au gre des vents. 

Fathema, chante(i). — He'las ! 6 lumicre 
de mes yeux! qu'es-tu devenue? Sa tete 
tombe deses e'paules et roule parterre; son 
cadavre se debat dansle sang, sur le desert 
de Kerbe'la. Enfant de mon ame, je suis sa 
victime, victime d'un seul regard de tes yeux . 
Ah! si je pouvais mourir pour toi, fils de 
mon ame. Dieu! me voila sans fils. Mes 
entrailles saignent a l'ide'e d'etre se'paree de 
lui. Ah! que ta mere tombe comme une 
offrande expiatoire pour ton ame, pour ton 
corps! Et tes enfants, dis-moi, comment les 
verrais-je esclaves dans une contre'e e'tran- 
gere ? Comment verrais-je tes orphelins, 6 
lils de mon ame ? 

Mohammkd. Hussein, ton grand-pere, le 
puissant, te rend hommage et son cceur se 
fend en se rappelant ce que tu as souffert. Le 
temps de la separation est arrive'; recois 
mes adieux,lumiere de mes prunelles ! Viens, 
viens, queje presse ta tete contre mon sein, 
et que j'expire en pleurant ce moment de 
de notre separation (i). Comment sans toi 



(il Dans l'original, noillie, chant de dolcance. Les 
Grecs moderncs et beaucoup d'autres nations ont encore 
retenu cette co'itume. Cc sont les Xenioe des tragiques 
ancicns. 



JN MONASTERS DE MOINES EUROPEANS 2 I" 



jouirai-je du repos, dans le paradis sublime.' 
Comment ne pas gemir et soupirer etant 
eloigne de toi? 

Fathema. - Je te fais mes adieux, mon 
fils, joie de ma poitrine fatiguee de douleur. 
J 'ignore qui y entonne des chants de do- 
leance en ton honneur, encore un baiser 
d'adieu et je m'en vais : Dieu veille surtoi. 
Du haut de mon se'jour au paradis, je te 
suivrai de mes vceux. Dieu te garde ! _ 

La tete. — Pars ! O ma mere au visage 
d'ange. La settle priere que j'aurais a te 
faire encore est de te recommander Sekina. 
Que son ame te soit aussi chere que la 
tienne, veille sur sa jeunesse, protege-la. 
N'oublie point mes autres enfants, ni mes 
sceurs inconsolables. O hommes parjures ! 
est-ce en les insultant que vous prouvez 
votre gratitude pour les bienfaits de notre 

erand-pere? 

Mohammed. — Peuple d'ingrats! Je trai- 
nai le fardeau de tes perversite's. Vousayant 
toujours trouves enclins au mal, mon coeur 
ne cessait pourtant de bruler jour et nuit, 
et de s'exhaler en encens de prieres, arm 
d'expier vos peches. Est-ce ainsi que vous 
me prouvates le respect du aux droits que 
j'avais sur vous. Est-ce ainsi que vous ac- 
quittates la dette du devouement envers moi . 
Vous avez fletri mon cceur d'un cauterc 
saignant, vous avez jete au vent les fleurs 

1 3 



■r 

n 



218 



THEATRE PERSAN 



de mon jardin, emprisonne mes enfants 
refuse de 1'ombre et de 1'eau a mes filles, qui 
vous en priaient, les levres desseche'es de 
soif. {Tousles prophetes et prophetesses disparaissent.) 
Le Prieur. — Que je tombe victime de 
ta tete, 6 orgueilde deux mondes ! Explique- 
moi, elu des hommes et des demons, d'ou 
e'taient venues ces femmes vetues de noir. 
Elles prononcaient sur ta tete des dole'ances 
pour les tre'passe's, et te rendaient les hon- 
neurs funebres. Que signifiait toute cette 
foule de pleureurs et de pleureuses qui se 
frappaient la poitrine sur tes de'pouilles 
mortelles ? 

La tete. — Ces trois femmes que tu as 
remarquees, pleurant plus que les autres, 
e'taient Hadedja, Marie et Eve. Quant a 
celle qui me quitta la derniere, sache-le, 
c'e'tait ma mere, l'auguste Fathema. 

Le Prieur. — Hussein, lumiere des yeux 
du tres-puissant Mohammed, souvenir laisse 
aux mortels par le courageux Aly, mon 
cerveau briile de l'amour que tu viens de 
m'inspirer. Exauce mon humble priere, 
martyr tombe sous le fer des injustes. 
Je de'sire que tu me convertisses a ta propre 
religion, 6 Hussein, je renonce a l'etole de 
pretre chre'tien. 

La tete. — Re'cite apres moi la formule 
de la profession de foi de l'lslam ; dis : 
« Je confesse qu'il n'y a pas de Dieu autre 




qu'Allah, et que Mohammed est envoye de 
Dieu, et Aly ami de Dieu. » 

Le PaiEOR.-Dieu, n'oubhepas, au jour 
du jugement dernier, les paroles que ,e pro- 
nonce : , _. 

« Je confesse qu'il n'y a pas de Dieu autre 

qu'Allah (i). » 

(,lLe corps d'un musulman mort doit etre enterre 
1= plus vite possible, autrement son ame naura.tpas 
de r epos. Aussitflt que le defunt a ete inhume avec le 
rite d' usage, les deux anges inqmsiteurs Nalur et 
M nldr, viennent lui demander s'il sa.t b.en le cate- 
chisme mahometan. Cet examen fini, on le condu t 
nrXantle tribunal supreme, ou l'arret est prononce. 
Voill pourquoi lame de Hussein ne pent pas 
paradispourVejoindreses parents, avant que son ca- 
davresoit enterre avectous leshonneursqu, lui sont dus. 











TABLE 



Preface 

Mystere I. Le Messager de Dieu. . . . 
Mystere II. La Mort du Prophete. 
Mystere III. Omar s'empare du Jardin 

de Fedek,ou: Le Jardin de Fathema. 
Mystere IV. (5* du Repertoire.) Le 

Martyre d'Aly 

Mystere V. (3o e du Repertoire.) Un 

Monasters de Moines europe'ens. 



Pages 
I 

I 

27 

69 



177. 



Saim-Quentin. — Imp. J. Moureau. 









I 









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