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Full text of "Les Perles de la couronne, choix de poésies"



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BIBI.IOTHEQUE ORIENTALE ELZEVIRIENNE 



LES PERLES 

DE LA COURONNE 

CHOIX DE POESIES DE 
BABA FEGHANI 

TRADUITES POUR LA PREMIERE FOIS DM PERSAN 
AVE<: UNE INTRODUCTION ET DES NOTES 




PAR 



HOCEYNE-AZAD ^*tt*+ 

PARIS 

ERNEST LEROUX, EDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 
1903 



GENEVIEVE 




■ 



I 



ERNEST LEROUX, EDITEUR, RUE BONAPARTE, 28 




1. 1 1 1.— Les Origines de la Poesie persane, par M. L. Darmes- 
ikter. )n-i8 2 fr. 5o 

LIV. — Artd Viraf-Namak on Livre d'Arda Viraf, par M. A. 
Barthele.mv. In-18 5 fr. 

].V. — Deux Comedies Turques, de Mirza Feth-Ali Akhond-Zade, 
traduites pour la premiere fois en francais, par A. Cilliere. 5 fr. 

LVI. —Les Races et les Langues de i'Oceanie, par Robert Cust, 
traduit de l'anglais, par Alph. Pinart. In-18 2 fr. bo 

LVII.— Les Femmes dans TEpopee iranienne, par le baron d'AvRiL. 
In-18 2 fr- *° 

LVII I.— Pryadarsika, drame Sanscrit, traduit par Strehlv. 2 fr. 5o 

L1X. — L'lslam au XIX' siecle, par A. Le Chatelier 2 fr. 5o 

LX. — Kia-li, livres des rites domestiques chinois de Tchou-Hi. 
Traduit pour la premiere fois, avec commentaires, par C. de 
Harlez. In-18. ...-.- 2 fr. 5o 

LXI. — Catechisme Bouddhique ou introduction a la doctrine du 
Bouddha Gotama, par Soubhadra Bhikshou. In-18.... 2 fr. 5o 

LXI I.— La Femme persane jugit et critiqu&e par tin Persan. 
Traduction annotee du Teedib-cl-Nisvdn, par C. Audibert, 
premier drogman de lalegation de France en Perse. In-18. 2 fr. 5o 

LXIII — Le Theatre Japonais, par M. A. Lequeux. In-18.. 2 fr. 5o 

LXIV La Religion de Bab, par ClIment Huart. In-18... 2 fr. 5o 

LXV. — Les Antiquites semitiques, par Ch. Clermont-Gannbau, 
In-18 2 fr. 5o 

LXVI. — 17h Diplomate ottoman ent836, alfaire Churchill, par 
Akif-Pacha, traduit du turc par A. Alric. In-18 2 fr. 5o 

L.WII. — UOrigine des Aryens, parS. Reinach. In-18.. 2 fr. 5o 

I. XVIII. — Le Bouddhisme eclectique. expose' de quelques-uns des 
orincipes dc 1'Ecolc, par Leon de Rosnv. In-18 • 2 fr. 5o 

LXIX. — La Bordah du Cheikh El Bousiri, par Rene Basset. 
In-18 5 fr. 

LXX. — Petit Traicte de I'origine des Turcq; par Theodore Span- 
douyn Cantacasin, public ct annote par M. Ch. Schefer mcmbre 
del'Institut. In-18 5 fr. 

LXXI. — Code civil et penal du Judaisme, traduit pour la premiere 
fois sur l'original chaldeo-rabbinique, par J. de Paii.y. In-18. 5 fr. 

LXXII.— Les Ruses des Femmes et Extraits du Plaisir apres la Peine, 
traduit du turc, par J. -A. Decourdemanche. In-18 5 fr. 

LXXI II. — Queiqu.es Odes de Hafi\, traduites pour la premiere fois 
en francais, par A. L. M. Nicolas. In-18 2 fr. 5o 

LXXIV. — Le Miroir de I'Avenir, recueil de sept traitcs de divina- 
tion, traduits du turc, par J. -A. Decourdemanche. In-t8. 2 fr. bo 

I.XXV. — La Philosophic musulmane. par Leon Gauthier. 
In-18 : fr- 5o 

LXXVI. — Meghadiita. Lc Nuage Messager, poeme de Kalidasa, 
traduit du sanserif, par A. Guerinot. In-18 ■ •• 2 fr. 5o 

LXXVII. — Les Perles de la Couronne, choix de poesies de Baba 
Kegltani, traduites pour la premiere fois du persan avec une intro- 
duction et des notes, par Hocevne-Azad. In-18 2 fr. 5o 




9IBLI0THEQUE ORIENTALE ELZEVIRIENNE 

LXXVII 



LES 



PERLES DE LA COURONNE 



1 



LES PERLES 



DE LA COURONNE 



CHOIX DE POESIES DE 
BABA FEGHANI 

TRADUITES POUR LA PREMIERE FOIS DU PERS 
AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES 




HOCEYNE-AZAD 



(xxZQ&d'ioo 



PARIS 
ERNEST LEROUX, EDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 
1903 



v^ * J §) 









Mais apprends-moi quelle savante lyre 
De ces beaux vers enfanta les accents. 
Oh ! non, jamais roses de poesie, 
Tresors charmants de grace et de fraicheur, 
De tels parfums n'embaumerent l'Asie.. . 

Millevoye. 






^^SSiSSSSSSSS 



INTRODUCTION 



Les poesies dont nous donnons quelques extraits 
sont inconnues en Europe, n'y ayant cte jusqu'a 
present I'objet d'aucune etude particulUre, 

Scul parml les Orientalistes, a uotre connais- 
sance du moins, M. Bland s'est occupe de 
Feghdni ; et encore s'est-il borne a la publica- 
tion d'une diiaine de ghazels, sans en donner 
la traduction, en les accompagnant settlement 
d'une courte notice sur lew autcur ' . 

C'est ce qui nous a engage a publier ce petit 
travail qui a cte fait avec un soin minuticux. 
Tuissc Ic public francais y trouver quelque 
iulerct et I'accueillir favorablement. 



i. Bland, A century of Ghazals, London, in-4". 
— 1 — 



Baba-Fcgbdni est surtout renomme pour ses 
gba%ils, qu'on range a bon droit partni les 
plus beaux de la litterature persaue. 

Tour celle ration, et aussi a cause d'une cer- 
taine analogie entre ses productions et celles de 
['admirable poete lyriquc, il a etc parfois appele 
« le petit Hdfe'i ». 

Puisquil s'agil it gba- x els, je pense qu'il est 
bon de definir d'abord ce genre de poeme. 

On assimile generalement le ghazel a I'ode, 
avec laquelle il presentc en effet beaucoup de 
rapports. M. Bland ' remarqut a ce propos que 
le gba x el persan, dans sa structure et par les 
sentiments qu'il exprime, se rapproche beaucoup 
de l'ode laliuc. 

M. Garcin it Tossy 2 se borne a nous dire 
que le gba\el est une sorte d'ode. 

Tdchons de prkiser un pat les cboses : 

Le ghazel est un petit poeme tie idpassant 
generalement pas quin x e distiqucs * ou trente 






i. Ouvrage cite, Introduction. 

2 . Rhetorique et prosodie des langues de l'Orient 
musulman, 2= edit., Paris, iS]) (J>. S7))- 

5. Le iistique, 011 beyt, serl toujour!, d' unite dans 



vers, et souvent Men plus court. La mesure est 
la mime pour tous les vers, ainsi que la rime, 
qui tie vient qu'ci la fin de chaque distique ; tou- 
tefois il est dhisage de faire rimer les deux vers 
du premier distique '. Le gha^il admet me 
grande variete de metres. Ajoutons que d'ordi- 
naire Vauteur am'cne son surnom poetique 2 
dans le dernier, on parfois V avant-demier 
distique. 

Voila pour la forme du ghatfl; quant an 

la poesie per sane ; ainsi on dira : Le Chah-Nameh 
comprend 60,000 he'yts. 

1. Ainsi les deux premiers vers riment ensemble 
puis la rune tie revient plus qu'd la fin de chaque disti- 
que Le mime mot m doit pas servir deuxfois a la rime. 
Co,n,ne les autres formes de poesie, le ghayl admet 
le redif. Le red!/ est un mot, ou un groufie de mots 
(toujour; les mimes) remnant d la fin de chaque vers 
ou dishque, apres la rime; ilfaitpartie du vers. Dans 
le mocemmet (Voir p. 81, note), il pent y avoir 
"« ridifd la fin de chaque hemistiche. Comme exem- 
pts de red!/, voir : Le renouveau (p. 6 9 ), Choses 
du passe (p. 29 ), La Iumiere (p. 100). 

2. Tekhellos, nom deplume ou surnom poetique A 
partquelques rares exceptions, les fioetes persans sont 
toujours designes par kur tekhellos. Ainsi, Ferddei 
Saadi, Hdje\, etc., ne sont que des surnom poeliques. 

— Ill — 






'"' ,r V**..-.'*cfis 



fond, il est constitue par les sentiments $ amour 
et de tendresse, qu'ils soient tristes ougais. Tan- 
tot le poete chante joyeusement les douceurs de 
V amour heureux; tantot il nous depeint les 
angoisses de la separation. Ce petit poeme pent 
done offrir une diversite de caractcres, depuis le 
ton d'un chant d'allegresse jusqu'a celui de la 
plus sombre elegie. 

Jetons maintenant un rapide coup d'ceil sur 
Vhistoire du ghaiel. 

Quoique la forme du ghaiel soit assei an- 
cienne, ce n'est qu'a une epoque relativement 
ricente que ce poeme a atteint sa pleine matunte. 

Ferdoci avait crei Vepopie persane avec son 
immortel Chah-Nam£h '. Tandis que Ne-Jmi, 
ginie d'une rare puissance, invenlait une forme 
nouvelle, le poeme historique et romanesque \ 

i . On salt que le Chah-Nam6h, ou Livre des Rois, 
a He traduit enfrancais par M . J. Mohl . 

2. Ne\ami a re'uni ses compositions en un livre 
appele Khfemseh, ou « les cinq » (po'emes) ; chej- 
d'eeuvre inimitable, que neanmoins on a beaucoup 
chrchU imiter. Apres Ne\ami, tout poete de marque 
a voulufaire un kbemseb ; Kbosrd de Debli et Djdmi y 
out mieux re'ussi que les autres. 

— IV — 



. 



m 



d'aulres poetes, trop nombreux pour pouvoir etre 
enumcrcs id, mais dotit nous citerons quelques- 
uns des plus comuis : Sendy, Enveri, Kbdqdui, 
Kemdle-Esfabdni, exerfaieni lairs merveilleux 
talents dans les differents genres poetiques et 
particulierement le qaciddh ', qu'ils porterent a 
son plus haul degre de perfection. 

Mais ce nest que vers le milieu du vn e siecle 
de VHegire, que le gha\el atteint son complet 
development. Beaucoup des anciens poetes 
avaient neglige ce genre decomposition ; d' a litres 
ne nous ont laisse que des gbaiels n y off rant rien 
de remarquable. 

Cest a Saadi de Chirac que revient I'honneur 
d'avoir dote ce poeine de sa forme achevee, et 
(Ten avoir produit de par/aits modeles \ Plus 



i. Le qaridih est un pohne plus long que le 
gha^el ; il sert egalement au panegyrique et a la satire. 
Parfois il prettd un caractlre moral et religieux. II 
y en a qui sont de veritables sermons ; tils beaucoup 
des qacidchs de Sendy ; ceux de Feghdni sont consacres 
d la louange des saints. 

2. C'cst V opinion accreditee en Perse. Le poete 
Djdmi cxprime le mime sentiment dans son B6har£s- 
tan ; il cite mane, a ce propos, ces vers : « Dans la 
« poe'sie trois homines sont des propbetes, quoiqu'il ait 



tard, avec Hafez, il atteint son summum A' ex- 
cellence, el vant a cet incomparable genie le Hire 
du « plus grand lyrique de la Perse » ' . 

Les gha-Jls de Hdfei brillent d'une beanie 
quasi tniraculeuse el vivront aussi longtemps 
que vivra hi laugiie iranienne. 

Apres Hiifei, tons lespoetes tinrent a honneur 
d'ecrire des gha^els, mais aucun ne produisit 
d'evuvres saillanlcs on originates. C'est alors que 
parut Feghani, nature adtnirabknieiil douce, 
joiguaut a line facon de seulir tres personuelle, 
certaincs des grandcs qttalites de Hafe\. S'il n ar- 
rive pas a egaler son illustre prede'cesseur, il 
relrouve du mains quelques-uns de ses accents. 
Ses poenics offrent tin tour vif et gracieux, une 



« etc dit — it n'y aura pas it prophete apres 
« (Mohammed) : — Pour les descriptions, le qacideh et 
ii It ghayl, Fe'rdoci, Enveri et Saadi. » (V. Beha- 
r&tan, Rotf VII.) 

En Europe, Saadi est surtout connu par son 
Gulistan et son Boustan ; nous aurons Voccasion de 
revenir stir ces deux tivres. Le poete est mart en 691 
(H.)ou 1291 (J.-C). 

1. Hdfe\, que d'aucuns ont surnomme I'Aiiaereon 
et THorace de la Perse, est mort en i<)i (_H.) ou 
j}88 (J.-C). 






elegance naturelle, sans trace d? effort, el avec 
cela une sensibililc delicate el une grande variete 
d 'expression. Par son talent original Fcghdui 
donna un regain de jeunesse au gha\el aid pour 
un temps recommcnca a fleurir. 

Ensuite vinl la decadence. Un faux goiit, 
qu'on a qualipe de « genre indien » ', envahit 
la poesie ; ses facheux cffets se fireut surtout 
sentir dans le gbax.il, forme delicate qui exige 
outre les chartnes de I'idee, un style aise el natu- 
rel. Panni les nombreux po'ctes qui surgirent 
pendant la duree de la dynastic des Sefevis, 
aucun ne se fit remarquer par ses aptitudes 
lyriques et ne nicrite d'etre cite ici. 

II faut cepeudanl faire une exception cnfaveur 
de Sayeb, dont le nom est digne de figurer 
panni les mailres du gha^el. Sayeb f id un veri- 
table poete ; il est vrai qu'il n'a pas toujours 

i . II faudrait toute une etude pour de'finir le. style 
indien en poesie. It nous suffira de dire ici, que e'est 
un alliage baroque de recherche et de mauvais gout, 
du preterit ieux et du trivial. Quoique ce genre se ren- 
contre surtout panni les poetes qui out ve'cu aux 
hides, il n'est pas rare non plus, che^ d'autres. Vers 
la Jin des Sefevis et a Vepoque Zende, ce faux gout a 
sevi d'ttne manure presqne generate . 



VII — 



echappc an gout dominant de son e'poque, mais il 
rachite ce travcrs par la vigueur de son talent 
el Vabondanct de ses idles fines et ingenkuses '. 
Apres I ni la decadence se precipite. Pendant les 
temps troubles qui suivirent la chute des Scjcvis, 
il liapparait aunm poile reellement dignc de 
a uom. 

Ce ft' est que dans les commencements de la 
dynastic Qadjar ', que nous assistous a line 
sorte de renaissance poctiquc. Sous le rigne de 
Felh-Ali Chah, il se produit unc reaction, le 
« style iudien » est dejinilivcmenl proscrit el on 
revient aux saincs traditions ties auciens maitres. 
De nombrcux letlres culliveut la pocsie et se 
distingucnt dans les differents genres consa- 
cre's. 

Dans la forme lyriquc, cclui qui ticnt la 



i. Son uom (tail Mii\a Mohammed Ali . II naqiiil a 
Ispahan, mais sa famille (tail originaire de TeM^l 
it fit mi sejour mix hides, puis rcvint en Perse sous 
le rigne dt Chah- Abbas II, qui le iiomma « Prince 
des poetes » ; il mourut en 10SS (H.) ou i6yy 
(J.-C). 

2. La dynastU regnante, fondee par AghaMoham- 
med Khun vers la fin du xvm" stick. Son ntveu 
Fefh-Ali Chah, tni succeda en iyijj. 

— VIII — 






premiere place, est Nechat '. Ses gha\els ont tin 
charine particulier et rappellent en outre la 
maniere de Saadi et de Hdfe^; comtne cbe^ ce 
dernier, beaucoup de ses vers ont line tendance 
mystique tres marquee. 






C'est peut-etre le moment d' examiner tin pro- 
Heine qui a excrce la sagacite des erudits : Quelle 
importance convient-il d'attacher au mysticisme 
de Hdfe\ ? Les wis le nienl complete menl , d'au- 
tres pretendent trouver un sens mystique dans 
chacun de ses vers '. A nion bumble avis, si 
comiuc le dit fort judicieiisement M. Barbier de 
Meynari 3 , la spirituality de Hdfe\ a etc beau- 
coup cxagerce, il ne faut pas uon plus tomber 
dans V execs oppose, ainsi que I' ont fait certains 
critiques superfciels. II est plus stir de se tenir 
a egale distance de ces deux extremes, In medio 



i. II s'appelait Mh\a Abdol-V'ehbdb, et naquit a 
Ispaban d' une familk de StyvL-ds (descendants du pro- 
pbHe), Mort en 1S2S. 

2. II existe de nombreux coimuentaires du Divan de 
Hdfe\, tant en turc qu'en person. 

3. Traduction du Boustan, Introduction, p. xxvn. 

— \x — ,• 



tutissimus ibis. Beaucoup des vers du po'ete out 
un sens puremcut profane ; tandis que d'autres 
recelent une signification mystique; enfin quel- 
ques-uns admettent e'galenient les deux interpre- 
tations. 

Cela m amine a parler d'une critique qui a 
etc faite a Hafe\ et a ceux qui out sum son 
exemple : Je melange du mystique et du profane 
ne plait pas a beaucoup d'esprits occideutaux. 

Void, par exemple, Sir William Jones qui, 
tout en professant une grande admiration pour 
Hdfe\, regrette cette union du profane avec le 
divin et pense que les editeurs de ces poemes 
auraient du separer ceux de natures diffe- 
rent es '. 

Cette remarque du savant Orientaliste nest 
auire heureuse. D'abord, la chose est materielle- 
ment impossible; car dans la plupart de ces 
ghaxels on trouve les deux especes de vers 
tnelangees \ Puis, cette distinction, fut-elle pos- 



i. Voir : Biographical notices of persian poets, 
by Sir G. Ouseley, London (p. 36). 

2. On a aussi blame la facon de proceder des editeurs 
orientaux, qui rdunissent les poemes d'aprh Vordre 
alphabetique de la rime. Certes, les editeurs sent loin 



sible, n'cst peut-ctre pas a sot/baiter. C'esl prcci- 
sement ce melange qui, abstraction faite de V ins- 
piration intarissable et de la divine harmonie de 
ses vers, const it ue une des originalites de Haje\. 
D'autres, avant lui, tels que Sendy, Attar, 
etc., avaient fait des glm^els purement mys- 
tiques, d'une indiniable beaute, mais dont le 
char me est amoindri par une certaine mouoto- 
nie. Quant a Hdfli, il a suivi la pente de son 
genie et il s'est trouve en harmonie parfaite avec 
ceux de sa race et de sou cpoque, puisqu'il est 
rapidement devenu populaire '. C'est tout ce 
qu'on pent demander a unpoete; mais, vouloir 
juger un artiste d'uu autre temps et d'une autre 
civilisation, d'apres une eslhetique qui n' it ait 

d'etre irreprocbables ; mais on ne voit pas ce qu'ils 
pourraient faire dans le cas actuel, puisque les poites 
eux-mtmes ne donnent ni Hires, ni dates a lews 
ghauts. Sad, Khosro de De'hli a reparti ses poanes en 
plusieurs lines intitules : « CEuvrcs de l'adolescence » , 
« CEuvres del'age moyen », etc. Coninie tout systhnt 
de classification artificiel/e, 1'ordre alplxibelique est 
critiquable, mais il prc'sente aussi des avantages dans 
la pratique. 

i. Saadi et Hdfe\ sont, avec Djilal-ed-din Roumi, 
le ce'libre auteur du Mesnevi, les trois poites les plus 
populaires et les plus estimis de V Orient musulman. 



— xr — 



pas la sienne, c'est une pretention aussi bizarre 
que vaine. 

On concoit facilcmenl que certains Europe'ens 
ve goutent pas ce genre et soient dcroutes par 
cette union du spirituel et dn profane ; toutefois 
on suppose que celui qui entreprend la lecture 
d'un poete oriental, a la comprehension assei 
large et le jugement asse\ libre pour apprecier 
ces elements divers et cette tendance d' esprit ; 
autrement, mieux vaudrait sen tenir a ses lec- 
tures babituelks. 

Je pourrais me bonier a ces reiuarqucs, je 
vais cependant me permettre une petite digres- 
sion. L' autre jour, en lisant la correspondance 
de Flaubert, j'ai rencontre ce passage dans une 
lettre qu'il ecrit de Constantinople a sou ami 
L. Bouilbct : 

« Le cimetiere est une des belles chases de 

« 1' Orient point de mur, point de fosse, 

« point de separation ni de cloture quelcouque. 
« Ca se trouve a propos de rim dans la cam- 
« pagne ou dans une ville, tout a coup et par- 
u tout comme la mart elle-meme, a cote de la 
« vie et sans qu'on y premie garde '. » 

i. Gustave Flaubert, Correspondance, Deit- 
xihne serie (p. S). 

— XII — 






Reflexions profondes, bien digues Sun grand 
artiste tel que Flaubert. Ou pent dire qu'il en 
est de mime du sentiment dn divin. Le rappro- 
chement n'a run de force ; 1'idee de la mort et 
de sou propre ue'ant suscitant che\ Yhoinmc, par 
une naturelle antithese, celle de Vau-delit el de 
I'infini ! 

Pour 1' esprit encliu au mysticisme, tonic emo- 
tion gaic ou trisle est egalcnicnl capable de pro- 
duire cet effet. Que le mystique respire le parfnm 
d'uue rose, ou qu'il coiitemplc une belle figure, 
le penchant naturel de son ante le ramine vers 
Yclcrnel principc de toute vie et de toute bcaute ; 
qu'ou 1'appelle Dieu, coininc nous I'enseignent 
les religions revelees, ou « Une Categoric de 
1'Ideal », commc le vent la philosophic modcrue. 

]c pciisc qu'cu mclanl commc ils Tout fait le 
spirituel au profane, Hafc- X et ses emules se soul 
couformes a la verite humainc, aidant qu'au 
sens esthctiquc. 

Quand Feghdui, sinterronipt au milieu de 
ses preoccupations amour euses, pour dire : « 
« moude, lapide-moi ! car jc ne suis pas uu 
« oiseau intelligent, puisque j'ai perdu le souve- 
« nir de man nid origincl ! » fe trouve que 
e'est la un cri aussi iouchant que naturel, el 
partant fort beau. 

— XIII — 



« Quelle est agreable la ville de Chirac, avec 
a sa situation sans pareille ! O Dieu ! preserve- 
« la de tout de'clin ! » 

Ainsi park Hafe\ de sa ville natale, dans uu 
de scs plus jolis gha\els. C'estaussi a Chir&i que 
naquit Fe'ghani '. Son pen etait coutelier el lui- 
me'me parait avoir d'abord exerce ce metier. Sa 
vocation poetiquc s'etant manifestee de bonne 



I. Pour la biographic Ires soimnaire de Fe'ghdni, 
qu'on va tire, j'ai eu rccours aux ouvrages persans 
suivants : 

Tohfeh-6-Sami, par Sdm-Mi>\a . 

Heft-Eqlim, par Emin-Ah»ied-e'-Rd{i. 

Medjales-ol-Mo'menin, par Qa\i Nourollah 
Cbouchteri. 

Atechkedeh, par Atfr. Je cite ce dernier ouvrage, 
quoiqu'il ne mtntt pas grande confiance, pane qu'il 
senible avoir tine certaine autorite en Europe. 

Enfin le Riaz - ol - Arc-fin de Re\a Oouli-Khan 
(Heddyet), qui traite des poites mystiques. 

J'ai aussi profile des travaux des savants euro- 
peens : 

Bland, A century of Ghazals. 

Sprenger, Oudh Catalogue. 

Rieu, Catalogue of the Persian manuscripts in 
the British Museum. 



— XIV — ' 



heure, il adopta le stmwm de S&kMki ' en sou- 
venir de la profession patcrnclle. Plus lard, il 
le changed pour celui de Kghani, sous lequel il 
est devenu celebre. 

11 avail le gout des voyages et quittd Chirac 
pour se rendre a Tebrii. Quelqiies-uns prelen- 
dent qu'il fit d'abord tin court sejour a Herat, 
en ce temps-la capitate de Soltan-Hoceyn- 
Mir^d * ; mats qu'il y recut un dccucil peu 
encourageant, les poetes en fdveur ayant denigre 
le style de ses compositions. Alors, Fegbdni, 
rebate, serait sorti de cetle ville ''. 



i. Du mot arabe sekkak, coutelier. 

2. Soltan-Hoceyn-Miria Baiqara, avant-dernier 
roi de la racede Teymour ; il mourut en <)jj (H.) on 
ijoj (J--C.), apri's unr&gne de jjans. Le fameux 
Ali-Chir e'tait son ministre. 

3. Feghdni est-il alle a Herat? Aucun des livres 
persans que j'ai pu consulter ne fait mention de ce 
voyage. 

Cependant MM. Rieu et Bland rapportent la chose ; 
le premier ne cite aucune antorite, quant a M. Bland, 
conniie il park un pen plus loin du Tezkereh d'Abou- 
Tdleb, il se pent qu'il y ail puise le re'cit de ce fait, mais 
je n'ai pas pu verifier la chose. M. Sprenger en parte 
d'une fdfon dubitative et cite Ar^ou, qui lui-meme 



Ce qui est certain, c'est qu'il alia a Tebri^, 
oil k sultan Ya'qoub ' le recut avec la plus 
grand* bienveillance el le combla de faveurs. Le 
jcune souverain lui confira en outre le litre 
bonorifique de Baba-i-Cho'ara, on « p'ere des 
poiles ». 

Apres la mod de son protecteur, Balm 
Fighdni partit pour le Kbordcdn et se fixa a 
Abivcrd ; le poiie net ait pas riche, il le dit lui- 
meme dans ces vers : « Fighdni ne posscde que 
« ces chants qui raviveni V affection ; elle ne 
« sail pas compter T argent, la langue habitude a 
n peser les rimes. » 

Legouverntur de la province, qui se plaisaii 



n'est pas tiis explicite a cet e'gard. D'ailkurs le Ti\- 
kerih (l'Ai\ou (Madjme'on-Nefayis), ne jouit pas 
d' line grande autorite, surtout pour la partit biogra- 
pliique. 

i. Sol tan Ya'qoub de la dynastie Aq-Qoyounloii 
(du mouton bkvu), mart en 896 (H.) on 1490 
(J.-C.) apres I) ans de regne. Le celebre Djdmi lui a 
didii son pohnede Salaman c/Absal. On v lit, entre 
autres, les vers suivants : 

■ Honneur a toi, O Roi, qui a I'epoque de la jeu- 
« nesse as obteuu, comme les vieit/anls, les avantages 
« de la penitence! » 






dans sa societc, lui faisait envoyer les provisions 
necessaires a sa subsistance. 

En dernier lien, il se rendit a Meebbed \ oil 
ilvicut dans la retraite et la penitence jusqn' a 
la fin de ses jours. 

Quelques-uns des biograpbes de Feghdui 
nous parlcnt de son gout pour le vin, qui, a line 
certaine epoquc de sa vie, serait devenu tout a 
fait iinmodc're. Jusqu'a quel point ces allega- 
tions sont-elles fondees ? 

Unc cbose est sure, e'est que notre auteur ne 
cbercbe pas a en imposer en se montrant meil- 
leur qu'il nest et reste toujours absolument sin- 
cere. S'il nous exprime les sublimes elans de 
son dine, il ne nous cache pas uon plus ses 
faiblesses. 

i. Meebbed, capitate da Kbordcdn, est situce prte 
des mines de I'ancienne ville de Toils. Elle doit sitr- 
tout son importance an mausolee de I'liiidin Rfyi, qui 
occupe le centre de la principah rue. De noinbreux 
pUerins v viennent continiiellement des differentes 
parties de la Perse. 

M. Sprenger nous dit que lorsque Chdh hind'rl 
prit cette villi', Fegbdui fit un qacideb ce'lebre stir 
I' Imam Mou(a et a la louange du Cbdh. 

2. MM. Bland et Sprenger, probablement d'apres 
Sdm-Mir^a. 



— XVII — 



^H 



N'esl-elle pas touchante cettc ironie du poete 
envers lui-ineme, lorsque parlant a 1'echanson, 
jl iiit : — Bois line coupe de vin pour t'etourdir ; 
car si lu fais si pen de cas de mm, c'est que lu- 
es deveuu trop clairvoyant. 

Uue autre fois, s'exagerant la gravite de ses 
fautes, il s'ecrie : « 77 n'y a sous aucun manteau 
d'homme plus indigne que moil ' » 

C'est lit de 1'huniilitc ; douce et noble verlu, 
aussi precieuse au.x yenx des soup ' que des 
cbreliens. 

Fegbdni passu les dernieres annees de sa vie a 
composer de fori beaux qacidchs en I'honneur 
des saints particulicreinent reveres en Perse. 11 
mourut ii Mecbhed dans l'annee 92/ de 
Vhigire, iji? (J--C), on, pour employer 
V expression de son biographe person, « il aban- 
« donna cctte demeure perissable pour le monde 
« etemel. » 

Qu'il repose en paix dans le sein du grand 
Tout, le suave poete qui parmi taut de beaux 
vers, a ecrit ceux-ci : 



1. V. Humilitii (p. 120). 

2. C'est ainsi qu'otl dtsignt les mystiques dans 
T Orient musuhmm. 

— xviii — 






« Cet atome errant tire aussi son origine du 
« Soleil; il est impossible qu'il ne retourne pas 
« a- cette mime origine. » 



En tradnisant ces extraits de Feghaui, je me 
snis efforce de reproduire fidelement le sens de 
1'original, tout en evitant V interpretation ser- 
vile, qui defigure Vexpression et rend parfois 
I'idee iuintclligibk. Cepcndant quand la chose 
a etc possible, j'ai traduit litteralement le per- 
son ; il y a ainsi maints passages oil le francais 
est presque le mot a mot de 1'original. 

Les mots places entre parentheses sont sous- 
entcndus dans le person ; il a fallu les ajouter 
pour completer le sens. Faisons observer en 
outre, que chaque aline'a de ce recueil correspond 
a uu distique de Fe'ghdni. 

Les ghaii'ls n'ont pas de litres, mais j'ai era 
qu'il etait bon d'en donner dans la traduction ; 
d'abord pour me conformer a 1' usage, mais sur- 
lout afin d'eclaircir le sens du morceau ; car les 
distiques d'un gha^el ne pre'seutent pas toujours 
une liaison bien evidente, surtout pour le lecteur 
europe'en. 

Je me suis aussi permis, au hasard de mes 
lectures et de mes souvenirs, quelques rappro- 



xix — 



I 



elements avec les auteurs francais.pour nwntrer 
que cette poe'sie, qu'on traite parfois d'etrange el 
de rebutante, pent non settlement devenir acces- 
sible an public europeen, mais offre menu de 
nombreux points de contact avec les productions 
de ses poetes les plus admires. 

Les livres qui ont servi pour cette traduction 
sont : d'abord, quatre manuscrits de la Biblio- 
theque nationale : 

i° Divan de Feghani, n" j)j, supplement 
person. Petit volume d'une ecriture neste'liq 
asse\ bonne; 

2° Divan de Feghani, 11° j)8, supplement 
persan. Ecriture neste'liq passable; plus com- 
plet que le precedent ; 

3° Le volume 796 du supplement persan, 
qui contient plusieurs divans, dout celui de 
Feghani. Ecriture neste'liq mediocre; date 

978 (H.) ; 

4° Medjmou'eh, n° ij// du supplement 
persan (Fonds Schefer). Recueil de plusieurs 
divans. On y trouve les qacidehs de Feghani el a 
la suite, ses gbaiels. Ecriture neskhi passable ; 
date 1082 (H.). 

Enfin tin manuscrit de ma propre collection, 
d'une ecriture neste'liq fort belle, sans date ; 
ayant it pen pres )oo ans d'anciennete. II nc 



— xx — 



renferm que les gha^els, mats il est plus 
complet et en general plus correct que les pre- 
cedents. 



4? 



— xxi 



«#*■' 











LES PERLES 



DE LA COURONNE 



« Une traduction, pour etre bonne, 
ne sc commandc pas ; c'cst un tcmoi- 
gnage de sympathie autant qu'un 
hommage a l'original » *. 

Sully Prudhomme. 



LA PERENNITE DE L' AMOUR 

Le jour ou ce cceur sera prive de vie et oil 
Fame aura quitte le corps, chaque partie 



Testament poetiqiif, p, 215. 
— I — 



disjointe brulera de ton amour et moi pareil- 
lement ' . 

La nuit de 1' union ', le flambeau de ta 
beaute a fait une apparition. Un rayon diffe- 
rent en est tombe dans chaque assemblee 3 . 

Si le coeur est prive de vie, et si l'ame 
est separee du corps, qu'importe ? Seigneur ! 
puisse ton amour n'etre jamais separe de 
mon ame '. 

1 . La cendre des coeurs innombrables, 
Enfouis, mais brulants toujours, 
Oil demcurent inalterables 

Dans la mort d'immortels amours. 

Sully Prudhomme, Sursum Corda. 

E'en from the tomb the voice of nature cries, 
E'en in our ashes live their wonted fires. 
Gray, Elegy. 

2. La nuit de la creation, pleine de rrwstcre 
pour l'homme. 

3 . Allusion a la multiplicity des religions et des 
croyances. 

4. « Puisse ton amour .. », en persan dird 
signifie « mal » (douleur, maladie), mais souvent 
aussi « mal d'amour », le mot khq (amour) etant 
sous-cntendu ; tel est le cas ici. 






■aK^98 ag3Paa 8B> 



NOTRE CCEUR A ETE BRISE.. 



Notre coeur a ete brise, mais notre ame 
quoique meurtrie est heureuse ; car l'Aimee 
n'est pas separee de notre coeur brise. 

Lorsqu'au jour de la resurrection nous 
leverons la tete apres le sommeil du tom- 
beau, c'est devant le visage de l'Amie que 
s'ouvriront nos yeux fermes (par la mort) '. 

i. Ces mots : l'Aimee, YAmie, etc. designent, 
chezles mystiques, la Divinity. 

« Je le verrai moi-meme, et non un autre, et je 
le contemplerai de mes propres yeux : cette espe- 
rance repose dans mon sein ». 

Job. (Ch. XIX, v. 27.) 



— 3 



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TRISTESSE 



II ne se doutait pas de mon sort malheu- 
rcux et de l'amertume de ma vie, celui qui, 
(dans ses prieres) a Dieu, fit cent fois des 
vceux pour m' avoir. 

Seigneur ! quelle haine me portait done 
l'ennemi qui guida mes pas (vers elle) et me 
fit voir cette tourmentante belle ? 

Je serais toujours brise par les pierres 
des censeurs, quand bien meme le destin 
repetrissant mon argile, ferait de moi une 
jarre ' ! 

i . Grand vase de terre cuite, qui sert a mettre 
le vin, le sirop de raisin, le vinaigre ou d'autres 
liquides. 



— 4 






«A» *A* **J*» »i* —1^ -X-> —I— ->!— *A* -«1* -A* 



DESESPOIR 

Helas ! que la potion est amere a notre 
coeur accable de maux. La mort dans la vie 
meme ' est le remede qui nous serait salu- 
taire. 



i. C'est-a-dire le detachement du monde, le 
renoncement absolu. 

Dans son poeme mystique intitule Golchcue-Ra\, 
Cheikh Mahmoud Chebesteri dit : 

« II y a pour l'homme, trois especes de mort : 
« L'une de chaque instant, qui est inherente a sa 
« nature. 

« La seconde est la mort volontaire, la troi- 
« sieme est la mort inevitable » . 

(Voir Guhhan i Ra%, texte persan avec la traduc- 
tion anglaise par E. H. Whinfield, London, 1880; 
lignes 654 et 655). 

C'est de la seconde forme que veut parler 
Feghani, selon la formule bien connue : « Meurs 
avant que tu sois mort ». 

La troisieme est la mort corporelle, commune a 
tous les etres vivants. 



5 



Puisque la fin de toutes les esperances 
est la desesperance, a quoi bon pour une ou 
deux coupes de vin, tou s nos rires empoi- 
sonnes ? 

Notre plaisir d'un instant est devenu un 
tourmcnt eternel ' ; voili l'ceuvre qu'est en 






Concernant le premier genre de mort, M. Whin- 
field remarque dans sa traduction du Gulshan i Rai 
(p. 65), qu'elle parait conforme a la doctrine 
d'Heraclite de l'tkoulement de toutes choses (the 
flux of all things). 

Une chose qui, a mon avis, merite d'etre signa- 
led, c'est la grande analogie que presente l'idee 
de cette « mort de chaque instant, qui est une 
necessity de la nature de 1'homme », avec la theo- 
rie moderne du renouvellement ininterrompu des 
cellules. En effet, la physiologie nous montre que 
continuellement dans nos tissus et nos organes, 
des cellules deperissent et meurent et sont rempla- 
cees par d'autres jeunes et actives. 

Ainsi, a tout moment, des cellules meurent dans 
notre corps, tandis que d'autres naissent aussi 
rapidement ; si bien, qu'au bout de quelques mois, 
les matieres constituantes de notre individu ont 
etc graduellement detruites et remplacees. 

1. Et pour expier une heure, il faut l'etemite. 

Alf. de Musset, L'espoir en Dim. 

— 6 — 









train d'accomplir notre excellente destinee ! 
Sur la croix du supplice, le feu de notre 
cceur a lance des flammes ; de la seulement, 
la haute place que nous avons aupris des 
homines a l'ame elevee '. 

i. On saisira mieux la pensee qui est exprimee 
ici, quand on aura lu les vers suivants : 
Toujours en nous parle sans phrase 
Un devin du juste et du beau, 
C'est le coeur, et des qu'il s'embrase 
II devient de foyer flambeau. 

Sully Prudhomme, La vertu. 




— 7 



2' 



ASCETISME 

Jamais nos regards n'ont ete souilles par 
la concupiscence. Cesse de te tourmenter, 
6 envieux ; quant a nous, nous sommes 
tranquilles . 

Nous avons panse avec du diamant les 
plaies de ce cceur brise ; sur les brulures de 
notre poitrine, nous avons broye du sel. 

Nous n'avons qu'un cceur et qu'un visage, 
que nous soyons bons ou mauvais ; nous 
n'avons pas couvert d'un cnduit trompeur le 
noir (metal) de notre fausse monnaie '. 

L'eau de l'immortalite est en vue et le 






i . II se trouve que le" mot persan qllb, outre le 
sens que nous avons rendu, a savoir : « faux » 
(particulierement la fausse monnaie), signifie aussi 
« cceur ». On pourrait done encore traduire : 

« Nous n'avons pas artificieusement recouvert 
« notre cceur noir d'un enduit (brillant). » 

Cette figure de rhetorique, ou un mot presente 
un double sens s'appelle ihdm . 









sceau (du silence) sur notrc bouche ! ' Le 
miroir est en face, et notrc image n'y est pas 
apparue * ! 

i . Le poete veut dire que l'eau de l'immortalitc 1 
etant a sa portee, il n'ouvre pas ta bouche pour en 
demander. Comparer a ce vers un passage du 
Mtintic Utla'ir, traduit par M. Garcin de Tassy 
(p. 44) : Le prophete Kh&cr (Elie) demande a un 
fou (illumine) de devenir son ami; celui-ci refuse 
en disant : — Tu ne saurais me convenir, car tu as 
bu a longs traits l'eau de la fontaine de vie et tu 
es devenu immortel ; tandis que moi, je sacrifie 
tous les jours ma vie, car je ne peux pas vivre 
sans la Bien-Aimee (la Divinite). M. Garcin de 
Tassy semble avoir eu une certaine hesitation en 
traduisant ce passage ; peut-etre a cause de qucl- 
que irrtgularite du texte. 

Et sans s'immoler chaquc jour, 
On ne conserve point l'union fruitive 

Que donnc le parfait amour. 

U Imitation, P. Corneille, Liv. Ill, Ch. XXXVII. 
2. Ce vers symbolise le parfait renoncement. 
Dans une figure d'une hardiesse admirable, le 
po£te nous montre l'ascete devenu a ce point 
etranger au monde, que son image ne se reflcte 
plus dans le miroir ! 



— 9 — 



(91 



■ 






MADRIGAL 



O jardinier, va ! Car Dieu, dc toute eter- 
nite, t'a assigne le cypres a la forme elancee, 
et a moi sa taillc seduisante. 

Je me rejouis de voir augmenter de 
moment en moment, la folie que me causent 
les boucles de ses chevcux, pareilles a des 
chaines '. 






i. Lc rapprochement des mots « chaines » et 
« folie », a sa raison d'etre dans l'usage repandu 
en Orient, d'enchainer quelquefois les fous. Cette 
coutume existait aussi en Europe jusqu'a la fin du 
dix-huitieme siecle. On sait que e'est a Pinel, 
medecin de Bicetre, qu'appartient le merite d'avoir 
mis fin a ces pratiques barbares. 

Comme un fou tirant sa chaine, 
I.'eau jette des cris de haine 
Aux durs recifs. 

V. Hugo, La Ligende ties Sikles. 



— to — 









Le desir de contempler son sourcil arque, 
ne me permet pas de me livrer au spectacle 
de la nouvelle lune '. 

i . Chacun de ces vers offre une des comparai- 
sons cheres aux poetes persans. La comparaison 
de la taille a un cypres est classique. Dans le der- 
nier vers, le sourcil est assimile au croissant de la 
nouvelle lune. 






— ii — 



* 1 ■ ■ 












DECEPTION 



De la moisson du Ciel je n'ai pas recolte 
un epi. Comment n'aurais-je pas le cceur 
fendu (comme) par une faucille ' ? 

Je souhaitais un ami, mais comme j'ai 
connu l'injustice, maintenant ma propre 
ombre me remplit d'epouvante. 

I . On a ici un exemple de la figure de rhctori- 
que appelee moradt-e-nl\h-. 

Des mots presentant quelque analogie : mois- 
son, recolte, epi, faucille, se trouvent reunis dans 
le meme distiquc. 

Ce genre de rapprochement n'est peut-etre pas 
conforme au gout europeen, mais il plait aux 
Orientaux ; a la condition toutefois, que la chose 
vienne sans effort apparent, naturellement et 
comme par surcroit. Les bons poetes tels que 
Hafez, Feghani, Saadi, etc., n'en usent quesobre- 
ment. 



— 12 — 



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NI L'AIR DU JARDIN... 

Ni l'air du jardin ne nous convient, ni 
les bords des champs ensemences ; partout 
ou tu te trouves, c'est la qu'est pour nous lc 
paradis. 

Le nuage de la misericorde n'a pas atteint 
notre fleur fletrie \ Quel bien y a-t-il a 
esperer d'une nature comme la ndtre ? 

i. The quality of mercy is not strain'd ; 

It droppeth as the gentle rain from heaven 
Upon the place beneath. 

Shakespeare, Merchant of Venice. 



<*&+> 



~ 13 



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CONFIDENCES 



J'avais beaucoup d'esperances dans mon 
coeur ; mais lorsqu'il vit ton visage, il se 
perdit et ne me fut plus d'aucune utilite. 

Ce serait merveille si je ne m'en allais pas 
du milieu (des hommes), car hier Medjnoun 
m'est apparu en reve et m'a pris dans ses 
bras '. 



i. Medjnoun, c'est-a-dire le fou, sumom d'un 
amant celebre. II se nommait Qeys Ameri, ou 
l'Amerite. Contrarie dans son amour pour Leyla, 
il perdit la raison et s'enfuit dans le desert, ou 
il vecut avec les animaux sauvages. 

La legende, qui est d'origine arabe, a fait le 
sujet de nombreux poemes ; le premier en date 
est celui de Nezami ; apres lui Khosrd de Dehli a 
traite le meme sujet; puis Djami, Hatefi et ensuite 
Mektebi (de Chiraz), sans parler des poetes plus 
recents. 

— 14 — 



Parfois lorsqu'une tulipe poussera sur 
mon tombeau, son cceur brulera encore du 
feu de ton amour '. 

Le poeme de Mektebi est celui qu'on prise Ie 
plus en Perse. 

Le livre de Nezami a ete traduit en anglais par 
M. J. Atkinson (1836) et celui de Djami, en fran- 
cos par M. Chezy (1807). 

1. La tulipe sauvage a la corolle (ou plus exac- 
tement le perianthe) rouge, avec une tache noire 
au cceur de la fleur. C'est cette tache que le poete 
assimile a une brulure. 



I 



— 15 



I 






<0> sf? ^ sf? S^ *$* *\j? S^ sf? ^4? 4* 



NOTRE CCEUR 

Dans les devotions ct les plaisirs notre 
cceur reste (toujours) constant. Partout ou va 
la bien-aimce, notre cceur est avec elle. 

Bcaucoup d'hommes d'elitc le regardent 
avec estime, bien qu'entre tes mains il se 
trouve dedaigne. 

Chaque parcelle de ce cceur noirci (par le 
chagrin) estun joyau unique. Ah ! epargne- 
le ', ne le brule pas ; car c'est un cceur 
agissant que le notre * ! 

1. Et puis void moti cceur, qui ne bat que pour vous , 
Ne lc diichirez pas avec vos deux mains blanches. 

Paul Verlaine, Green. 

2. La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincere ? 

Racine, Atbnlie, Acte I, Scene i. 



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16 — 



I 









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ABNEGATION 

J'ai frappc a la porte des gens ivres, pour 
mettre en evidence l'etatdes hommes senses. 
J'ai cache mon merite, pour faire ressortir la 
valeur des amis. 

II scrait a souhaiter que le Gel devoilat 
nos actions ; afin de mettre au jour la ri- 
chesse ' des gens vertueux aupres de celle 
des buveurs. 

i . La richesse morale ou les bonnes ceuvres. 
Allusion ironique aux pretres et aux gens hypocri- 
tes, qui cachent un coeur depravd- sous les dehors 
de la vertu. 






— 17 — 






AMOUR ET FOLIE 

Je suis ecceure des reunions de plaisir, 
il me faut un sejour desole. Je suis un amant 
prive de raison, il me faut un lieu en mines '. 

Par la grace de l'amour ct de la folie, 
me void delivre des entraves de la sagesse ; 
maintenant pour compagnon, c'estun insense 
qui me conviendrait. 

Sans la conversation d'une belle aux douces 
levres, l'existence pour moi est amere. Mon 
coeur est las de la vie ; je voudrais un objet 
plus cher que la vie ! 

i . Dans les poemes persans, quand il est ques- 
tion d'un fou, on le represente le plus souvent soit 
enchaine, soit errant dans les champs, ou se 
cachant parmi les mines. 



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18 — 






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UN SOUHAIT 

Tu donnes la vie eternelle, il n'est pas 
surprenant que tu possedes ce pouvoir. Avec 
un seul regard tu fais mourir ' ; cela aussi 
n'est pis etonnant de ta part. 

Pour moi qui suis consume (par I' amour), 
me livrer a l'insouciance et aux plaisirs serait 
bizarre. Mais toi, ah ! vis heureuse ; car de ta 
part, un cceur joyeux n'a rien d'etrange 2 . 



i. Alfred de Musset a developpe la nieme pen- 
see dans les vers suivants : 

Oui, deux mots, le silence meme, 
Un regard distrait ou moqueur, 
Peuvent dormer a qui vous aime 
Un coup de poignard dans le coeur. 

Poesies nouvelles, A M u ° ***. 
2. Le passage suivant de V. Hugo a beaucoup 
d'analogie avec ces vers de Feghani : 

Quoi ! deja tout est sombre et fatal dans ma vie ! 
J'ai du t'aimer. je dois te fuir ! 
Vis heureuse, 6 ma jeune amie, 
Jouis en paix de tes beaux jours... 

Odes et Ballades, Premier Soupir. 

— 19 — 



^H 






RENONCEMENT 



I 



toi, qui ne te consumes qu'en vains 
desirs, tant que tu n'atteindras pas un cceur 
brulant, ton ceuvre restera inachevee ! 

Un amoureux ne distingue pas le Wane du 
noir. Ce que je dis la, s'applique au roi 
comme a l'esclave. 

Medjnoun n'ira pas plus loin que la porte 
de la maison de Leyla ; comment le fou 
reconnaitrait-il le chemin de la Kaaba ' ?' 






i. La Kaaba, le temple de la Mecque. Allusion 
a un episode de la legende de Medjnoun. (Voir les 
poemes de Nezami et de Mektebi). 

Le pere de Medjoun n'ayant pu obtenir la main 
de Leyla pour son fils, apres avoir inutilement 
essaye de le guerir de son amour, entreprend le 
pelerinage de la Mecque et emmene Medjnoun 
avec l'esperance de le voir enfin delivre de sa 
malheureuse passion. Mais lorsque la caravane 

— 20 — 






O derviche ! quand tu parviendras a la 
source de l'Uniti, le commerce des autres 
hommes ne te sera plus permis. 

vient a passer pres du campement de la trihu de 
Leyla, Medjnoun se jette a bas de sa monture et 
frottant son visage sur le sol, dit en pleurant : — 
C'est ici qu'est ma Kaaba, e'est cette contree que 
mon ame desire ; quelle joie puis-je attendre de 
1'autre Kaaba qui m'eloignera de l'habitation de 
Leyla ? 




— 21 — 



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AMOUR MYSTIQUE 

Parmi toutcs les images belles et attrayan- 
tes qu'il v a dans le parterre, s'il s'en trouve 
unc seule de comparable a l'Amie, puisscnt 
des epines me crever les yeux ! 

Cent fois j'entre dans le jardin et j'en res- 
sors, et dans mon trouble je nc sais pas si le 
rosier est en fleurs. 

Quel avantage retire le rossignol du spec- 
tacle de la rose qui ne dure que quelqucs 
jours ? Si je compte (bien), les douleurs de la 
privation sont pour lui cent fois plus conside- 
rables. 

Le palais des Khosroes est change en boue, 
la terre a englouti la couronne ornee de 
joyaux ' ; mais) les noms des amants sont 

I. La terre a vu passer leur empire et leur trunc ; 
On ne sail en quel lieu florissait Baby lone. 

Voltaire, La VaniM. 
Les Khosroes ou Chosroes, les andens rois de 
Perse, comme on dit les Cesars. 

— 22 — 












toujours sur les portes et les murailles ' ! 

Si pour connaitre la verite divine, on doit 

renoncer a sa proprc existence, il y a bien 



Le mot Kesra designe plus particulierement 
Khosroes I" ou le Grand, (surnomme Anouchire- 
van), souverain de la dynastie Sassanide, qui a 
regne de 531 a 579 de J. C. Ce monarque, que 
Malcolm appelle le plus grand prince de l'Asie, 
cut un regne brillant et glorieux. (V. Malcolm, 
Histoire de la Past, trad, francaise, t. I, p. 199.) 

Quant au palais dont il est ici question (Taqe- 
Kesra, en persan), il se trouvait a Madam, capitale 
des rois Sassanides. 

Madai'n ou Ctisiphon etait situe sur la rive 
orientale du Tigre. D'apres les historiens persans, 
cette ville aurait ete fondee par Ardichir fils de 
Babek ; depuis, elle fut plusieurs fois detruite et 
reedifiee. (Voir aussi Dictionnaire gdographique de la 
Perse, par M. Barbier de Meynard.) 

1. Je pense qu'il est fait ici allusion aux amants 
celebres, qui se sont immortalises par la grandeur 
de leur passion. Comme Vdmiq, l'amoureux 
d'A^rd (la vierge) ; Ranilii, l'amant de la sedui- 
sante Ve'yca ; le sculpteur Ferhid et Medjnoiin, le 
fou par amour. Ces derniers sont les plus populai- 
res. V. pour Ferhad, p. 41 (note) et p. 51 (n. 2) ; 
pour Medjnoiin, p. 14 (note) et p. 20 (note). 

— 2% — 3- 



des hommes dans la taverne qui remplisscnt 
Cette condition. 

La disposition a l'independance et au re- 
DOncement ne peut s'acquerir a prix d'or ; 
O riche ! ce n'est pas la une dermic qu'on 
trouvc sur le marche. 






— 24 — 






LES MALVEILLANTS 



Ne sois pas negligent dans ta conduite, 
O buveur de la taverne ! Cest-a-dire, fais 
attention, car les medisants sont attentifs. 

Cent desseins viennent a bien et per- 
sonne n'y porte un regard ; mais s'il survient 
une erreur, les yeux de tous se fixent dessus, 

Que si on ne reconnait pas la valeur de 
notre coeur, en quoi sommes-nous coupa- 
bles ? La faute en est aux gens a la vue 
imparfaite. 

Medire de moi est le (seul) talent des en- 
vieux et des mediants. Graces (a Dieu) cent 
fois, que mes defauts soient (devenus) un 
merite pour les homines denues de merite ' ! 

i. Le poete rend graces au ciel en voyant que 
des gens, qui j usque la itaient dipourvus de tout 
talent, sont arrives a se creer une raison d'etre et 
en quelque sorte un merite, en censurant ses 
actions. 



2) 



.- 



sffe.JJDtK^m.^tfe..''*^*'* .. 'f*:Js&®.fvfa. 



AMOUR MYSTIQUE 

Je suis ivre, (car) s'il n'y a pas de vin, le 
rubis des levres de l'Aimee est la ; qu'im- 
porte que je n'aie point de vin araer, puis- 
qu'il y a le doux breuvage de sa presence ? 

Si, sans qu'on lui en demande, notre 
echanson ne donnc pas une gorgee (de vin), 
comment auraient-ils la force de parler ceux 
dont les levres sont dessechees par la soif ? 

L'aube de la reunion a paru ; les roses 
de mon bonheur se sont epanouies ; mais on 
ne m'a pas permis d'cn cueillir ; il m'en est 
rcste (comme) une epine dans le cceur. 

Si le jardinier ne m'accorde pas la liberte 
de me promener sur la pelouse, pour moi, 
qui me contente d'un buisson epineux, 
l'ombre de la muraille suffira. 

Ce a quoi mon cceur aspire est au dela 
des couleurs et des parfums ; car pour dcs 
roses jaunes ou rouges, il y en a dans tous les 
jardins. 

— 26 — 












DETACHEMENT 

Je suis celui qui n'a jamais projete d'allcr 
au banquet de personne, et la place des autres 
n'a pas ete resserree par mon voisinage '. 

C'est tout de meme une purete (de con- 
duite) que par Ferret de notre familiarite, le 
miroir des compagnons n'ait pas ete terni \ 

i . Ne dirait-on pas que c'est la une reponse aux 
beaux vers de M. Sully Prudhomme : 

L'homme a qui son pain blanc maudit des populaces 
Pese comme un remords des miseres d'autrui, 
A I'inigal banquet on se serretit It's places 
N'elargira jamais la sienne autour de lui ! 

Les vaines tendresses, Van. 
2. C'est-a-dire : nous n'avons pas trouble l'es- 
prit de nos amis et ne les avons pas ennuycs par 
notre frequentation. 

Le vers suivant de Victor Hugo n'est pas sans 
quclque analogie avec celui de notre poete : 
Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine. 
Marion Delorme, 



27 — 



Maintes fois le printemps est venu et la 
saison des roses s'est ecoulee, tandis que dans 
la coupe de la joie, je n'avais pas de vin cou- 
leur de rose. 

Prends garde (toutefois) et ne jette pas 
ainsi brusquement le voile de ta face, car le 
cceur de l'homme n'est pas fait de pierre ! 




%fc^F? 






— 2« — 






CHOSES DU PASSE 



O mon coeur, allons, la saison de l'ivresse 
est pnssee ! le temps de la joie et des libations 
est passe ! 

A quoi bon faire des recits sur 1'eau de la 
vie a un desespere, qui par-dessus 1'existence 
a passe ' ? 



i. (i L'eau de la vie » ou eau de l'immortalite, 
dont la source, d'apres la tegende orientale, est 
situee au dela du monde connu, dans la region 
tenebreuse. 

Le prophete Khifr (Elie) en but abondamment, 
mais Alexandre le Grand, qui avait entrepris une 
expedition a la recherche de la fontaine miracu- 
leuse, ne put y parvenir malgre tous ses efforts. 
Cet episode est rapporte par Nezami, qui en donne 
un recit detaille dans son poeme sur Alexandre 
intitule Eskendh-Numeh, ainsi que par les autres 
poetes qui ont compose' des ouvrages sur le menie 
sujet, tels que Khosr6 de Dehli et Djami. 

— 29 — 



Eleve-moi si tu veux, ou abaisse-moi si 
cela te plait ; pour moi l'elevation et l'abais- 
sement sont choses du passe ! 

Tu es dans l'idee que tu n'as pas brise 
mon cceur ! Quand cela serait ; comme c'cst 
toi qui 1'as brise, c'est passe ! 

Oh ! assieds-toi un moment et compte 
pour ncant le reste de ma vie. Ces quelques 
instants, tandis que tu reposes seront passes. 



#>#i# 



10 — 









?? 






MYSTICISME 



Tu es le but des deux mondcs, c'cst tout 
ce qu'a reconnu la sagesse. Celui qui a su 
voir Dieu, au milieu (des choses), a compris 
cela. 

Le regard de l'Echanson r a ravi l'amou- 

i . II s'agit ici de la Divinite, « L'echanson eter- 
nel. » (V. infr. p. 129). 

La meme expression se trouve chez Kheyyam et 
d'autres. 

Mohammed ben Yahya Lahedji, dans son 
commentaire du Golchkd-Rd^, exprime une idee 
qui a beaucoup d'analogie avee ce vers et dont 
voici le resume : 

« L'echanson eternel a verse dans la coupe du 
« non-etre ou neant, le vin de l'existence reelle et 
« necessaire et l'a remplie de l'illusion de l'amour 
« et de la vie. » 



— 31 — 



rcux a tel point, qu'il a bu le vin amer et 
s'est imagine que c'etait du miel. 

II est parvenu au rang d'honneurle buveur 
reconnaissant, qui estime le sable du desert a 
l'egal du rubis couleur de feu '. 

Celui qui a adopte la maniere de vivre 
des pauvres voyageurs errants, voit du meme 
ceil, dans sa magnanimite, l'eau de la vie ou 
un peu de terre '. 

La foudre des accidents n'a pas incendie 
la moisson du riche qui a su faire cas des 
indigents reduits a glaner. 

Admire l'erreur du devot qui, en un 
moment, a brise comme verre un millier de 
cceurs et qui neanmoins se croit parfaitement 
pieux ! 

II peut bien donner lc sceau dc Soleyman 



1. « Lc buveur » c'est le soufi (mystique), qui 
boit le vin de l'amour divin et de l'extase. Delivre du 
monde des contingences et des phenomenes, il ne 
fait pas de difference entre un grain de sable et une 
pierre precieuse ! 

2. Suite de !a meme idee: Le mystique avance 
dans la voie de la verite (Tariqht), ne fait plus 
aucun cas de l'eau de la vie. Pour ce mot v. p. 9 
(n. 1) et 29 (note). 

— 32 — 



a Ahremen ', tout homrae qui attribue le bicn 
et lc mal des actes a 1'anneau 2 . 

i . « Le sceau de Soleyman ». La legende rap- 
porte que c'etait un anneau doue de vertus surna- 
turelles. Par son pouvoir Salomon commandait 
aux genies, aux betes sauvages et a toutes les crea- 
tures. Un jour, un demon deroba le talisman et 
dtipouilla ainsi de sa royaute Salomon qui, priv6 
de toute autorit^, fut riduit a une vie errante et 
obscure. Mais apres quarante jours, ayant recouvre 
le precieux anneau, il rentra en possession de son 
trone. 

D'une maniere metaphorique, le sceau de Salo- 
mon au pouvoir d' Ahremen, signifie une charge 
ou une fonction importante tombee dans des mains 
indignes. 

2. C'est-a-dire tout homme qui au lieu de juger 
les actes d'apres leur valeur propre, se laisse eblouir 
par les titres et les dignites de ceux qui les com- 
mettent. 



^2^P 



■!$£* 




^2J^^^^^^^^^^ 



ATTRACTION 

Tant qu'il n'y a pas une attirance, on ne 
peut pas offrir sa vie ; il est difficile de monter 
de son propre mouvement sur l'echafaud ! 

C'est du disque solaire que la lune tire sa 
clarte ; pareil acte n'est guere possible avec 
les atonies lumineux \ 

O Feghani, eprouve ton cceur, et ensuite 
pratique l'amour. Entrer tout d'un coup dans 
cet ocean est malaise ! 

i. « Les atomes lumineux », les grains de pous- 
siere qu'on voit voltiger dans un rayon de soleil. 



J^jfa. 



— 34 — 




NE BOIS PAS BEAUCOUP DE VIN. 



Ne bois pas beaucoup de vin, quand bien 
meme Khezr te servirait d'echanson ; car, ce 
qui ce soir est l'eau de la vie, demain sera du 
feu'! 



i. II regne une grande incertitude au sujet de la 
personnalite de Kh\r, le prophete qui, selon la 
legende orientale, s'est rendu immortel en buvant 
de l'eau de la fontaine de vie. V. sup. p. 9 (n. i) 
et p. 29 (note). 

Pour les uns, Kbe\r serait Elie, d'autres voient en 
lui Elisee, Saint Georges, ou Pinchas fils d'Eleazar. 

Enfin quelques-uns pretendent qu'il etait minis- 
tre et commandant d'armee d'un ancien roi de 
Perse nomme Keiqobad ou Eskender. 

Dans sa traduction des « Quatrains de Kheyam » 
(p. 71), M. Nicolas reproche aux historiens orien- 

- 35 — 




L'hommc de coeur repand lcs bienfaits, 
apres la mort comme de son vivant. Le rosier 



taux de confondre Khezr avec Elie, tandis que 
c'etait « un prophete du temps de Key-Kobad ». 
Un peu plus loin, 4 propos du quatrain 246, 
M. Nicolas remarque qu'Elias est le meme que 
Khezr, quoiqu'il soit confondu par les uns avec 
Elie, etc. Puis dans la traduction du quatrain 449, 
oil les mots Kbe\r et Elias surviennent tous les 
deux, nous voyons le premier rendu par Elie et le 
second par Saint Georges ! De sortc qu'apres ces 
interpretations successives et contradictoires, nous 
nous retrouvons au meme point qu'avant et encore 
plus perplexes sur l'identite du mysterieux person- 
nage. 

Comme je n'ai aucune donnee nouvelle pour 
resoudre ce probleme, je me conforme a l'opinion 
la plus accreditee d'apres laquellc Khezr serait le 
prophete Elie. Qu'il me soit pcrmis, toutefois, de 
(aire une remarque concernant Elias, dont le nom 
est le meme en persan. II me semble que ce per- 
sonnage est tout a fait distinct de Khezr et meme, 
d'apres certaines traditions, il serait l'oncle pater- 
Ctel de celui-ci. Une legende assez repandue et que 
Xezami rapporte dans son Eskhtdir-Namib, pre- 
tend que Khezr, lorsqu'il trouva la fontaine de 
l'immortalite, n'etait pas seul ; mais qu'Elias 

- 36 - 






desseche pent feire du feu dans la saison des 
frimas. 

1'accompagnait. Le quatrain do Kheyam (449), 
mentionne plus haut, montre aussi qu'il s'agit 
bien de deux personnes diffcrentes. 



****** 

****** 

****** 

** 



37 — 



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LE MONDE 






Pendant deux semaines que tu es l'hdte 
de cettc dcmeure transitoire, si tu trouves 
une eoreie de vin (meme) trouble, bois-la et 
ne t'irrite pas '. 

Le monde est une idole, qui, lorsque tu 
as voue ton coeur a son amour, te tourmente 
ct t'opprime de plus en plus avec ses artifices 
et ses fausses douceurs. 

Celui a qui elle a d'abord jete l'orange 
en signe d'affection \ elle en fait (ensuite) la 

i . « Pendant deux semaines », expression per- 
sane signifiant un laps de temps fort court. On dit 
aussi n cinq jours )). 

2. Dans les contes orientaux, il est souvent 
question de dames et de princesses qui jettent une 
orange a l'epoux de leur choix, pour lui faire enten- 
dre qu'il est agree. 

Un usage analogue existait en Perse jusqu'a 
une epoque assez recente. Divers auteurs en par- 

-38 - 



cible des pierres de sa cruaute, et non son 
confident intime. 

Lc lasso des evenements est un piegc qui 
te guette au passage, avec ses mille boucles, 
et dans chaque boucle mille replis! 

lent, Malcolm, entre autres, dit que, le jour oil la 
mariee est conduite chcz son epoux, celui-ci monte 
a cheval et va au devant de la cavalcade, accompa- 
gne de ses amis, et lorsqu'il est assez pres de la 
mariee, il lui jette avec force une pomme ou une 
orange qu'il tient a la main. (Voir Malcolm, Hist, 
it la Pose, T. IV, p. 431.) 

Pierre Matthieu, dans un deses quatrains, com- 
pare aussi le monde a une coquette capricieuse et 
volage : 

Le mondc est de I'humeur d'une belle maitresse, 
Qui fait plus de jaloux qu'elle ne fait d'amis : 
Elle dedaigne I'un et l'autre elle caresse, 
Et ne tient jamais rien de ce qu'elle a promis. 

Les quatrains de P. Matthieu. 



m^p 



— 39 



c^F 



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■ I 



AFFECTION 



Ceux qui sont dans tes liens gardent le 
silence sur le souvenir d'autrui. Dans l'esprit 
que tu occupes, les autressont oublies. 

Quel plaisir est-il au monde de meilleur 
que celui de deux personnes qui, pendant 
quelques instants, boivent une (coupe de vin) 
en l'honneur deleur amitie ? 



— 40 






L'AMOUR NE LAISSE PAS PERDRE. 



L'amour ne laisse pas perdre Ies peines des 
homines d'elite; ecoute tous les recits qu'on 
a composes sur la passion d'un Kouh-Ken '. 

I. Kouh-Kai « Creuseur de montagne », sur- 
nom de Ferlud, l'amant malheureux de Chirfn. 
Dans sa traduction du Mantic Uttair, M. Garcin 
de Tassy (p. 240, note 1) traduit Koilh-Km par 
« tranche-montagne », interpretation, qui n'est 
guere satisfaisante, car elle ne rend pas exacte- 
ment le sens du persan; puis cette expression 
signifie en francais « fanfaron », terme qui ne 
convient guere a Ferhad, le prototype de l'amant 
fidele et sacrifie. 

Quant a son histoire, elle forme un episode des 
amours de Kbosrd et Chir'xn. 

Nous la resumons en quelques lignes, d'apres le 
poeme de Nezami, le premier et le plus beau qui 
ait ete fait sur ce sujet : 

La belle Chirin, l'amante du roi Sassanide 

— 41 ~ 



v v«V 



En realite l'amant et l'aimee sont d'une 
mome essence ; (mais) les gens futiles ont 
imagine des I doles et des Brahmanes. 



Khosr6-Perviz (590-628 de J. C)., avail une predi- 
lection particuliere pour le laitage, a tel point que : 
« S'il se trouvait devant die cent especes de sucre- 
ries, elle ne se nourrissait que de lait de jument 
ct de brebis. » (Nczami.) 

Or, elle habitait une vallee toutc couvertc de 
lauricrs-roscs. Par crainte de cette plante, dont 
les feuilles sont veneneuses, on ne pouvait laisser 
les troupeaux approcher de ce lieu. Chirin cut 
done l'idec de faire construirc un canal en pierre, 
pour amener le lait de l'endroit oil se trouvaient 
ses troupeaux. On lui indiqua Perhad, ingenieur et 
sculpteur habile, comme le seul honime capable 
d'executer le travail projete. Elle fait venir celui-ci, 
on devine ce qui se passe ; ebloui par la prestigieuse 
beaute de la dame, le pauvre artiste en devient fol- 

lement amoureux. Cependantil se met al'ceuvrc. 

En un mois, il a creuse un canal dansle rocvif et 

un ruisseau de lait coule depuis les paturages jus- 

qu'a la porte du chateau. 

Mais le roi informe de tout ceci, en concoit 

naturellement un grand deplaisir et pour se defaire 

d'un rival genant, il le charge d'executer des tra- 

vaux formidables. 

— 12 — 









— Creuse, dit-il au sculpteur, les rochers de 
Bistoun (pour ce mot v. p. 51, note 2) et ouvre 
une large route a travers la montagne; Chirin 
sera le prix de ton labeur. 

Le monarque pensait que Ferhad userait sa 
vie sur cette tache impossible; il ne se doutait 
guere de l'habilcto de notre heros et de la var- 
iance de son amour. 

Un jour on vint lui dire que le travail avancait 
rapidement et que bienttit il scrait termini-. 
Khosro fut aussi vexe que surpris de ce rapport, 
car il n'avait fait sa promessc qu'a contre-cceur et 
ne se souciait nullement de la tenir. C'estalors que, 
pretant l'oreille a de perfides conseils, il risolut 
de laire perir Ferhad par un stratageme. II lui 
depecha un miserable qui, avec une feinte tristesse, 
lui annonca que Chirin avait cesse de vivre. A 
cette affreuse nouvelle, le pauvre amant, qui se 
voyait pres d'atteindre le but tant souhaite, fut 
saisi d'une telle douleur que poussant un soupir 
descsperi, il mourut sur-le-champ. 

On annonca la catastrophe a sa bien-aimee ; 
plus genereuse que l'amante du jeune malade 
chante par Millevoye, Chirin vint a Bistoun et lit 
ensevelir Ferhad, non sans verser d'abondantes 
larmes sur son triste sort; puis elle lui eleva un 
beau mausolee. 

Quant a Khosrd, on dit qu'il se repentit de son 
manque de foi et qu'a partir de ce jour il fut cotl- 



— 43 



tinuellement hante par de sombres pensees. Ces 
facheux pressentimcnts ne tarderent pas bien long- 
temps a se realiser, car ce prince eut une fin 
lamentable et tragique. 




— 44 — 









LES BAISERS 



Tu es cette rose aux pieds de laquelle la 
June du firmament baise la terre. Les Angcs 
descendent du « Sedreh » pour te baiser au 
front '. 

I. Le Sedreh ou Se'dret-ol-wontebd, est le Lotus de 
la limite. II estsitue a l'extreme limite duseptieme 
del. Les anges ne peuvent aller au dela. L'ar- 
cliange Gabriel lui-meme ne le depasse jamais, 
n'osant approcher davantage de la presence Di- 
vine. 

Dans l'eloge du Prophete qu'il est d'usage de 
mettre en tete de chaque poeme, il est souvent fait 
allusion a cette circonstance. Ainsi dans le Bouslan 
de Saadi, nous lisons que lors de l'ascension du 
Prophete, l'Ange Gabriel qui l'accompagnait, 
s'arreta sous le lotus en disant : 

« Si je montais plus haut, meme de la valeur 
« d'un cheveu, l'eclat de la vision divine brulerait 
« mes ailes. » 



— 4) — 



Ta nature est tellement delicate, que la 
trace du baiser demeurerait, si la brise mati- 
nale caressait ton corps pareil au jasmin ' ! 



1 



(Le Boustan, trad, par M. B. de Meynard, p. 6.) 
L'ange Gabriel faisant de ce point son sejour 

habituel, est souvent qualifie par les poetcs 

d'« Oiseau du lotus ». 

i. Baise sa main sans la presser 

Conime nn lis facile a blesser. 

Sully Prudhomme, Silence. 



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4 6 - 



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UNE BEAUTE 



Celle qui pour les autres met des frisures a 
ses cheveux, quand die passe aupres de moi, 
met des plis a son front '. 

Je viens de voir une personne au visage de 
peri, telle, que Soleyman arrivant devant 
l'endroit ou die trone, lui jetterait aussitot 
son anneau '. 

Dans l'orgueil de sa beaute, semblable au 
cypres, die porte la tete au ciel, tandis 
qu'elle seme a terre les graines de I'affection . 

i. En fron^ant les sourcils. 

2. L'anneau titant l'embleme de la souverainete, 
cela signifie que Soleyman (Salomon) la procla- 
merait reine. 

L'anneau de Salomon etait en outre doue de 
proprietes magiques. V. sup. p. 33 (n. 1). 

Le mot phi signifie fee; 1' anglais fairy est pres- 
que identique. 

— 47 — 









LES BELLES 



Les belles de la ville qui levent tribut a la 
manic-re des (conquerants) turcs, veulent la 
tete de chacun, lors meme qu'elles ne recla- 
ment que sa couronne '. 

Le cceur des gens de notre epoque est plein 
des maux de l'amour, a tel point, que les 
midecins (meme) demandent des remedes ! 

II ne reste plus d'eau dans mon cceur 2 et 

i. Lepoete compare les belles a certains enva- 
hisseurs asiatiques, qui invitent les princes ou 
gouverneurs a se soumettre, en leur promettant la 
vie, et qui ensuite les font perir. 

2. Litteralement « dans mon foie », c'est-a-dire : 
la source de mes larmes est tarie. Certains traduc- 
teurs s'etonnent de voir souvent employer en per- 
san le mot foie comme synonyme de cceur. Mais il 
parait qu'une confusion du meme genre existait 
dans le vieux franeais. (Voir Histoire des expressions 
populaires relatives al' anatomic, etc. , par Ed. Brissaud, 

-48 - 



ces belles aux yeux noirs exigent encore un 
impot de ce village en mines ' ! 

G. Chamerot, Paris, 1888.) Voici une citation, prise 
entre plusieurs, qu'on trouve dans cet ouvrage 
(p. 57 et 58) : 

« On rit par la rate, on se courrouce par le fiel, 
on aime par le foie. » (Triomphe de la noble 

DAME.) 

1 . « Un village ruine ne doit point d'impot » est 
un adage qui a cours en Perse. 

Reclamer des contributions en pared cas est 
done un precede cruel et tres digne de ces con- 
querants barbares, qui, apres avoir dipouille les 
gens de leurs biens, les privent aussi de la vie ! 

La pensee qui a inspire ces vers, se retrouve, 
avec un accent plus apre, dans ce passage de 
Verlaine : 

O la Femmc I prudent, sage, calme ennemi, 

N'exagerant jamais ta victoire a demi, 

Tuant tous les blesses, pillant tout le butin, 

Et repaudant le fer et la damme au loiutaiu. 

Paul Verlaine, Amour. 



—**+« 



— 49 — 



AUTOMNE 



Maintcnant que le vent d'automne a etendu 
un tapis couleur d'hyacinthe, heureux celui 
qui vide la coupe, assis dans les rangs des 
buveurs '. 

L'automne etait instruit de la venue de ce 
cavalier et c'est pour l'honorer qu'il a jonche 
son chemin de feuilles d'or ! 



I 



i . On designe par le nom d'hyacinthe diffcrentes 
especes de gemmes prisentant une diversity de 
nuances, depuis le jaune orange jusqu'au brun. 

La variete rouge, ou rouge orang£, est un grenat 
essonite ; celle de couleur plus claire (hyacinthe 
jargon), est un zircon. 

L'espice la plus recherchde, I'hyacinthe orientate, 
est un corindon, d'un jaune tirant sur le rouge, 
qui vient de Ceylan. 



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— 50 — 



*g£fr®*€^fr®'«g^fr> 



LES OBSTACLES 

Ouvre les levres, car tout ce que tu pres- 
criras je m'y conformerai. Tes ordres sont de 
ceux qu'on peut ecouter avec les oreilles de 
la soumission. 

Les belles n'adressent pas de douces paroles 
aux amoureux, et si meme elles le faisaient, 
comment leur serait-il possible de les en- 
tendre ' ? 

Bien des annees ont passe depuis que les 
gemissements de Ferhad se sont eteints, 
(mais) a Bistoun on en peut encore percevoir 
l'echo 2 ! 



i. A cause des obstacles divers, tels que l'oppo- 
sition des parents, la malveillance des rivaux, etc. 

2. Bistoun est situe au nord de Kermanchah, a 
cinq ou six milles environ de cette ville. C'est un 
rocher eleve et fort escarpe, sur le cote duquel on 
voit des sculptures representant des figures gigan- 
tesques. Les Persans attribuent a Ferhad ccs sculp- 

— 51 — 5 



4 a*. ^^^r^t.^mitm- , ..M, i- ...o- 




L 



tures, ainsi que celles de Tdqe-Bostdn qui se trou- 
vent pres de la. (V. Malcolm, Histoire de la Perse, 
T. I, p. 379et 164.) 

Pour une description precise et scientifique de 
Bistoun, voyez J. de Morgan, Mission en Perse. 
(T. IV, premiere partie, ch. VIII.) 

Nous avons racontc l'histoire de Ferhad et sa 
mort d'apres Nezami. V. sup. p. 41 (note.) Dans 
son poeme de Khosrd et Chi rut, Hatefi en fait un 
rccit a peu pres semblable. D'apres une autre 
version adoptee par le poete Khosrb de Dehli, dans 
l'ouvrage qu'il a compose sur le meme sujet, le 
sculpteur quand il apprit la fausse nouvelle de la 
mort dc Chirin, se suicida en se precipitant sur les 
rochers, contre lesquels il se brisa la tete. (V. 
aussi Malcolm, Hist, de la Perse, T. I, p. 238.) 

II existe enfin une autre legende qui pretend 
que Ferhad aurait p£ri par le poison. Feghani 
lui-meme y fait allusion dans ces vers : 

« II est permis de dire qu'on ne pourrait trouver 
« dans cent coupes de poison, autant d'amertume 
« que Ferhad en a rencontree dans une poignie 
de halvd » (espece de sucrerie). 



(4, rfjc>> 






— 52 — 












4303H3g|&-i$jgSM3g|$i- 



UN MESSAGE MEME AMER. 



Un message, (mcrae) amer, venant de la 
personnc aimec, est une veritable faveur ; bien 
heurcux le captif qui a recu un tel message. 

Ne te mets pas en peine d'une bonne rc- 
nommee, car le religieux de la ville a souftert 
mille reproches de chacun, a cause de sa 
reputation. 

L'oiseau de la cage ne desire plus voir le 
jardin, depuis qu'il a appris la situation des 
infortunes pris au piege. 



mm 



— 53 — 



ASPIRATION 

Jusqu'a quand fera-t-on des recherches et 
l'objet cberche manquera-t-il ? Combien 
verserai-je des larmes de sang, et la vue de 
l'etre aime me fera-t-elle defaut ? 

Si tu as conserve purs tes yeux et ton 
cceur, rien ne restera voile a tes regards 
purs '. 

i . Ces vers sont essentiellement mystiques ; la 
seconde partie est apparemment une reponse a la 
plainte du poete. 

On trouve dans V Imitation traduite et para- 
phrasee par Pierre Corneille, ce passage, qui ren- 
ferme une idee semblable a celle exprimee par 
notre poete : 

Au coeur bien net et pur l'ame prete Jes yeux 
Qui pcnetrent l'enfer et percent jusqu'aux cieux. 

{Limitation, Liv. II, Ch. IV). 



I 



54 — 









SACRIFICE 



Dans les occasions ou les amis offrent des 
coupes d'or, ceux qui habitent pres de la rue 
de la Bien-Aimee ', offrent leurs tetes. 

Au lieu de vin couleur d'hyacinthe et de 
cordial de rubis, ils prennent (pour eux) le 
poison et donnent les douceurs aux creatures 
de Dieu \ 



i . Cette expression designe les liommes qui ne 
s'ecartent pas de la voie spirituelle, c'est-a-dire les 
mystiques. 

2. n Cordial de rubis », il est dit dans le 
Zi-l-hireh-Kharcimchdhi (Encyclopedie des sciences 
medicales, tres estimt-e), que le rubis a la propriete 
de rejouir et de fortifier le cceur. L'auteur, 
Ismayl Djordjani, remarque que cet effet ne parait 
pas etre du a la nature intime et a la composition 

— 55 - 



■■«***■ I 







Quoique je n'aie qu'une vertu et cent 
milliers de defauts, il ne serait pas surprenant 



I 



de la pierre, mais que c'est une propriete speciale 
comparable a celle de l'aimant ; car il est evident, 
dit-il, que la substance ne se dissout pas et n'est 
pas absorbee. II ajoute que le rubis manifeste cet 
effet particulier sous l'influence de la chaleur du 
corps, comme l'ambre qui tJtant frotti attire un 
brin de paille. « C'est pourquoi on a dit que le 
« rubis tenu dans la bouche, fortifie le cceur. 
« C'est parce qu'il se trouve re'chauffe' dans cette 
« cavite. » (Zckhireh-Khare^mchdhi). 

Y a-t-il quelque chose de (ondi dans ces pro- 
prietos attributes au rubis ? II serait temeraire de 
l'affirmer ; je me permettrai toutefois de faire 
remarquer, en passant, la vague analogie que pr£- 
sente ce mode d'action avec les phenomenes de la 
metallotherapie, etudies par le docteur Charcot et 
l'ecole de la Salpetriere. 

Ismayl Djordjani donne aussi plusieurs formules, 
entres autres, celle d'un eleetuaire imagine 1 et 
eprouve par Avicenne et tres utile dans les palpita- 
tions et la faiblesse cardiaques, les maladies du 
cerveau, etc. 

Outre le rubis, il y entre beaucoup d'autres 
ingredients, tels que cornaline, or, argent, girofle, 
agaric blanc, gingembre, etc. 

- 56 - 



qu'on me pardonnat mes fautes par egard 
pour cette vertu '. 

I. La vertu a laquelle il est fait allusion ici, est 
sans doute I'amour, l'amour sincere et profond de 
Dieu et de ses creatures. Ces vers rappellent singu- 
Iierement les paroles, bien connues, de Jesus con- 
cernant la pecheresse. (Evangik sel. Saint Luc, 
Ch. VII, v. 47.) 









— 57 — 



I 



FIDELITE 

De tout ce qui n'etait pas Toi, mon coeur a 
deblaye mon existence en ruines, avec l'espoir 
d'etre un jour le confident de tes secrets. 

Quoiquc le tresor de mon cceur ne soit 
pas marque au coin de ton approbation, il est 
heureux de se consumer dans le creuset de 
ton amour '. 

I. Nouvel exemple de la figure de rbetorique 
deja mentionnee, V. sup. p. 12 (note). Les mots 
analogues etant : tresor (ou numeraire), coin et 
creuset. 

Des le premier vers, le mot ruines suggere l'idee 
de tresor ; ces deux termes etant souvent associes 
en persan, temoin ce distique de Saadi, concer- 
nant les caprices du sort : 

« L'alcbimiste est mort dans 1'affliction et la 
« douleur, le sot a trouve un tresor dans des 
« decombres. » 

(Giilistan, trad, par Cb. Defremery, p. 94.) 



- 58 






wwwwwwwg™www 



CHAGRIN 



Sans cesse, en amour, le coeur subit dcs 
dommages. Chaque instant (me semble) thre 
le dernier instant de ma vie. 

Je ne suis pas l'oiseau qui connait la 
couleur du jardin et du printemps ; je sais 
sculcmcnt que, parfois, il y a des automnes 
agreables. 



« 



9^ 



— 59 







O ECHANSON !.., 



O echanson ! qu'est-ce done que le vin, et 
que peut bien resulter dc cette liqueur ? Je 
suis assoifft d'amour, a quoi sert le vin lim- 
pide ? 

La rose ne rejouit pas les yeux et la lune 
ne ravit pas le cceur ; tu es 1'objet desire, je 
n'ai que faire de la rose et du clair de lune. 

Tes larmes, 6 Feghani, ne te procureront 
pas la fleur souhaitee. On sait ce que peuvent 
produire ces gouttes sanglantes ! 



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60 — 












cMfW 



DsfeGfesTo 



SURSUM CORDA 

O mon coeur ! amis et cnncmis font dcs 
efforts et travaillent pour toi '. Sois attentif, 
afin que les peines de tous ne soient pas per- 
dues. 

Cet atome errant tire aussi son origine 



i. Les amis par leur aide et leurs encourage- 
ments et les ennemis par leurs critiques, dont on 
peut tirer profit. 

« Oil sont les ennemis effrontes et sans crainte, 
« afin qu'ils me montrent mes deTauts ? » 

Saadi, Gulistan, traduction Defro- 
mery (p. 215). 
Dans une de ses meilleures epltres, Boileau parlc 
ainsi des ennemis : 

Je sais sur leur avis corrigcr mes erreurs, 
Et je mets a profit leurs malignes fureurs. 
Sit6t que sur un vice ils pensent me confondre, 
C'est eu me guerissant que je sais leur repondre. 

Boileau. Sur Vutilitd des ennemis. 



61 



^^^^B 




du soleil ; il est impossible qu'il ne retourne 
pas a cette m£me origine '. 

O Feghani ! ferme les levres et ouvre la 
porte de ton cceur, car ce n'est pas avec une 
langue bien affilee qu'on surmonte les obsta- 
cles. 






i. Voir te Qpran, Ch. LVII (Le fcr), v. 5 : 
« Toutes choses rctournent a lui. » 

La tneme idee est exprimee plus longuement 
dans le ch. X, intitule Jonas, v. 4 : « Vous retour- 
nez tous a lui, » et « II fait emaner la creation, et 
puis il la fait rentrer », etc. 

Les soufis s'appuient sur ces passages, pour 
prouver le bien fonde de leur doctrine. 

M. de Pibrac, dans ses doctes quatrains, dit aussi 
en parlant de l'homme : 

C'est un rayon de la Divinite, 
C'est un atome eclos de 1'Unite. 



J^^fc. 



62 — 



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LE VIN 



II est temps 6 compagnon, de remplir 
les jarres de vin '. Les buveurs vont se diri- 
ger vers le lieu oil se trouve l'objet de leurs 
desirs . 

Nous avons rcnonce a la riviere de kit 
et au palais d'emeraude 2 . O echanson, fait 
balayer et nettoyer la taverne. 

Donne du vin, car ce n'est pas sans raison 
qu'a ete etablie la taverne ; ce que font les 
sages est toujours bien fait. 

Aujourd'hui, notre directeur 3 nous a 



i. En Perse, on fait usage de grandes jarres de 
terre cuite vernissee pour mettre le vin. Les barils 
et les tonneaux y sont totalement ignores. 

2. II y a ici une allusion aux recompenses pro- 
mises aux justes, dans le paradis musulman. Voir 
leQpran, ch. XLVII, intitute Mohammed, v. 16. 

3. Le Pir ou guide spirituel. 



63 - 



%Jf *i& 



permis de boire du vin ; mais a la condition 
qu'on tiendrait peu de propos. 

Souille de vin, Feghani est alle dans la 
terre ; helas ! si les anges venaient a sentir 
son linceul encore frais ! 




-6a 



<$> <$> 4* 4* 4> 4* 4 s 4' 4 s 4* 4 s 



ESPOIR 



L'heure est venue pour les malheureux de 
trouver une rose dans ce monde, ils se sont 
si longtemps resignes aux epines de l'abjec- 
tion ! 

On dirait que l'arbre de Judee est un palais 
de rubis qu'on a eleve pour les delices des 
homines bienfaisants '. 

J'aime la maniere d'agir des buveurs, qui, 
lorsque l'ennemi arrive, en un moment l'ont 
enivre avec la coupe d'amour. 



i. L'arbre de Judee ou gainier commun, Cercis 
siliquastmtiwi, est un arbre de la famille des legu- 
mineuses. II atteint une hauteur de plusieurs me- 
tres. Les fleurs, fort nombreuses, apparaissent des 
le mois d'avril, sur le vieux bois avant les feuilles. 

Quand au printemps l'arbre est tout couvert de 
ces fleurs d'un rose vif, il produit un tres bel effet. 

Encore une allusion au paradis. (V. supr. p. 63, 
n.2.) 

- 65 - 




ALLELUIA ! 



Le deuil a pris fin et la splendeur de la 
fete nuptiale est apparue. Autour de nous ont 
brille cent lances de lumiere. 

Tant que sur son visage elle retenait le 
voile, les homines retenaient leur souffle ; 
ces clameurs se sont elevees a la vue de la 
Bien-Aimee '! 



I. Tout ce qui est un empechement a l'union 
complete avec Dieu, est un voile pour les mystiques. 

Quelqu'un dit a Djoneyd, soufi illustre, sur- 
nomme le « Prince de l'ordre » : 

— Les sages du Khoracan pensent qu'il y a 
troisvoiles : i»Les hommes. 2° Le monde. 3 La 
concupiscence. 

II repondit : « Cela est ainsi pour le coeur du 
« vulgaire, mais les hommes superieurs sont 
b empeches par d'autres causes : i° En se com- 

- 66 — 



Dans chaque tete le vin de l'Unite produit 
son ivresse ; c'est la force qui a vivifie la 
pretention de Mensour ' . 

Puisse le Pir vivre longtemps, car grace 



« plaisant dans la vue de leurs ceuvres. 2° Par la 
k trop bonne opinion de leur merite. 3 Par 
« l'attente d'une recompense. » (Voir la vie de 
Djoneyd dans le Nefehdt-ol-ons de Djami.) 

1. Hoceyn Mensour, sumommc Hellddj (le 
cardeur), non qu'il le fut effectivement, mais a 
cause d'une circonstance de sa vie, soufi celebre. 
Parvenu au dernier terme de l'extase, il s'ecria 
(( Je suis Dieu ! » Mis a mort comme heretique a 
Bagdad, 309 A. H. (921 de J. C). H avait ete le 
disciple du grand Djoneyd. (V. la precedente note). 

II est souvent question de lui dans les poemes 
mystiques. (V. le Mantic Uttair trad, par M. G. 
de Tassy, p. 123 et p. 236.) 

Che'ikh Mahmoud Chebesteri, dans son 
Golch'ene-Rdi (Question VII et reponse), le men- 
tionne plusieurs fois . Void les vers les plus carac- 
teristiquesdu morceau. Apres avoir fait allusion au 
buisson ardent apparu a Moise, il ajoute: 

« Dire : jt suis Dieu, est permis a un arbuste ; 
« pourquoine le serait-il pas a un bienheureux? » 
(On peut lire la vie de Helladj dans le Neflhdt-ol- 
ons de Djami.) 

- 67 - 



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a sa coupe bienfaisante ', Feghani le buveur a 
atteint cette haute renommee. 

i. Le mot Ptr signifie litteralement, vieilkrd, 
ancien. Le Ptr, ou plus completement Pir-e-t'eriq'el, 
est le directeur, celui qui sert de guide dans la 
voie spirituelle. La coupe symbolise la connaissance 
divine. 



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— 68 — 



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LE RENOUVEAU 

Le printemps est venu r et avec l'aide de la 
coupe et du vin, mon coeur s'est rcuouvele. 
Mon affection pour les echansons au corps 
de rose s'est renouvelee. 

J'avais d,etache mon cceur du vin et de 
l'echanson ; mais lorsque la rose parut, dans 
mon ame troublee la soif du plaisir 5' est 
renouvelee. 

De la poussiere des victimes de la fidelite 
s'est eleve un parfum de rose. Le regret 
cuisant qui etait au coeur (des gens) de 
l'epoque, s'est renouvele. 

Chaque rameau de rosier rappelle une 
semillante beaute ; le souvenir des amies 
parties de ce monde s'est renouveli. 



69 






LA VERITABLE VOIE 



Les pelerins qui se sont diriges vers le 
chemin des coeurs, ont atteint le but sans 
subir les fatigues de la route. 

Tant que tu le pourras, evite d'affliger le 
coeur des amis ; car cette maison fait le pen- 
dant de la Kaaba '. 



I 



i. Le temple ou sanctuaire de la Mecque. C'est 
un petit edifice carr<5, de la son nom : Kaaba (la 
cubique). Le Qoran dit qu'il a ete etabli par Abra- 
ham; on y voit la fameuse pierre noire, Hadjar- 
el-assouad, qui est encastree dans la muraille. 

Le pelerinage de la Mecque est une obligation 
pour tous les musulmans qui possedent les 
moyens d'effectuer le voyage. 

La Kaaba a ete decrite par Niebuhr et plus tard 
par Burton, puis par d'autres vovageurs encore 
plus reccnts. 



Nous sommes sans force entre le bien et 
le mal. Ah ! prenons garde a ces regies qui 
ont ete etablies par des homines sages ! 

Saint Paul, dans sa i™ epitre aux Corinthicns 
(Ch. Ill, v. i6),exprime une idee analogue: 

« Ne savez-vous pas que vous etes le temple 
« de Dieu, et que l'esprit de Dieu habite en vous ? » 









SAGESSE 

Sois content (de ton sort), car celui qui 
s'abstient de demander, n'eprouve plus le 
besoin de sc mettre en qu£te de rien ! 

Sans une intention droite sa priere ne sera 
pas valable, lors meme que l'homme de- 
pourvu de foi ferait ses ablutions avec l'eau 
de la Fontaine de vie '. 

Plein d'espoir, le riche plante des rosiers. 
Ignorant ! II ne sait point que le temps ne lui 
permettra pas meme d'en respirer le parfum \ 



1. On sait, que chez les musulmans, une priere 
n'est pas valide, si elle n'a ete prdcedee d'ablu- 
tions reguliercs. II y a meme a cet egard des 
prescriptions assez minutieuses. 

Pour la « Fontaine de vie » V. sup. p. 29 (note) 
et p. 9 (n. 1). 

2. Ivre dc ses grandeurs et de son opulence, 
L 'eclat de sa fortune enfle sa vanite. 

Mais, 6 moment terrible, 6 jour epouvantable. 
Oil la niort saisira ce fortune coupable. 

J.-B. Rousseau, Aveuglement deshommes. 



— 72 — 



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LES CENSEURS 

Quelle satisfaction ont trouvee les hommcs 
dans les plaisirs du parterre de ce monde? 
Ces gens exempts de soucis, qu'ont-ils vu 
dans les spectacles et les jardins ? 

lis se tournent avec hostilite vers les 
buveurs et les censurent. Ces hommcs qui ne 
tiennent compte de rien, qu'ont-ils eprouve 
de notre part ? 

Puisque aujourd'hui le but peut etre atteint 
ici memo, qu'est-cc que les amis ont reconnu 
dans la bonne nouvelle concernant demain? 






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REUNION 




Jusqu'au jour, je me consumais dans la 
contemplation du visage aime(brillant comme 
un) flambeau ; car ce n'etait par le moment 
de dormir. 

Quoique le temps de notre reunion se 
soit ecoule dans les gemissements et les 
soupirs, ces quelques instants compteront 
dans la somme de ma vie. 

A cause de son extreme modestie on ne 
pouvait pas la regarder ; la pudeur repandue 
sur sa face la couvrait comme un voile. 




74 



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DESAPPOINTEMENT 

Jamais ce malheureux aux mains vides n'a 
denoue les cordons d'un voile, ni tenu une 
boucle de cheveux, ni bu une coupe de vin 
pur. 

La capricieuse fortune n'a pas fait briller 
un ruisseau a mes yeux, sans qu'a la fin ce 
ruisseau ne soit devenu un mirage '. 

L'amant prive de tout, est arrive du desert 
de la separation, avec la soif, au bord de la 
source et ne s'y est pas abreuve ! 

I. Doux reves de bonheur! L'oasis diaphane, 
Fantdme aerien, trompe la caravane. 

Aug. Barthelemy et Mery, Napoleon en Egypte. 






75 — 



UN AVEU 



L'amour est venu et l'envie de me mettre 
sur les rangs des gens pieux m'a quitte. 
O Anges, evitez-moi, car je n'ai plus ma 
purete dc naguere ! 

Je me suis entierement consume dans 
l'amour d'une belle aux joues de tulipe. II ne 
m'est plus reste la crainte de l'enfer, ni 
l'ambition du paradis. 

Donne du vin, car si meme je devenais un 
ange, je passcrais toujours pour un mechant; 
comme j'ai perdu ma reputation, personne 
ne m'accorde plus son estime. 



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76 






LE RIVAL 



Actuellement, par sa sagacite ct son astucc, 
mon rival a obtenu de toi ce qu'il souhai- 
tait ; (mais) la foule de ceux qui sont fous 
(d'amour) pour toi, n'a pas de part a tes 
bonnes graces. 

Ne mets pas ta confiance dans la fidelite 
des amis a deux visages ; Ceux-la qui te sont 
les plus proches, te restent etrangers. 






4 



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L'AMOUR ET LA MORT 

O mon coeur ! Vois ces yeux pudiquement 
baisses ; tu es venu (ici) pur, reste pur et 
regarde avec purete. 

La nature de l'amour est delicate et le 
caractere de la beaute susceptible ; si tu veux 
eviter les rigueurs de l'amie, prends garde et 
contemple-la chastement. 

Pourquoi, nuit et jour, es-tu seduit par 
les astres et le ciel ? Songe quelquefois a 
l'etat de ceux qui ont sombre dans la terre ! 

Ne compte pas sur ce que tu bois du 
vin dans la coupe du Mecih, ' considere la 
fin des choses, envisage l'instant de la mort. 

i. Le Messie ou Jisus-Christ. Quant a l'expres- 
sion « la coupe du Messie », on pourrait y voir 
une allusion au drame de la Passion ; le crucifie- 
ment de Jesus ayant suivi de tres pres la Cene. 



78 



I 









AMOUR ET MYSTICISME 






Du miroir de nos ycux nous avons enleve 
la poussiere des autres. Dans cctte galerie 
de tableaux ', son image seule nous a paru 
belle. 

Le cceur de celui que l'attraction du guide 
spirituel entraine a la taverne *, nc se soucie 
pas de l'aide du cheikh du monastere. 

Dans le sein du neant, je n'avais pas 1c 
desir du jardin de ce monde ; e'est I'amour 
des belles aux joues de tulipe qui m'a fait 
entreprendre ce voyage ! 



i. Le monde. 

2. Le Pir ou guide spirituel, qui dispense lc vin 
de la connaissance divine ou Maarifit. 

La Taverne symbolise V Unite. V. sup. p. 68 
(note.) 



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79 — 






PLAINTES AMOUREUSES 



A la recherche d'une personne aimee, je 
tiens des propos sur toutes sortes de sujets ; 
tandis que je parle d'un cote, mon pauvre 
coeur est dans un autre endroit. 

Par crainte de son humcur, je reste eloigne 
de sa rue (pareille a un) jardin ; mais sans 
cesse dans un sejour different, je pense tou- 
jours a son visage ! 

(Je suis) continuellement dans un etat 
de trouble, le cceur angoisse et poussant des 
soupirs ininterrompus ; confus devant cette 
gazelle musquee ', j'erre de plaine en plaine. 

Comment cacherais-je mes pleurs ? puis- 
qu'en un seul clin d'ceil, un nouvel ocean 
de larmes coule de mes yeux inondes ! 

i . Les Persans emploient le mot dhou (gazelle) 
pour designer le daim musqud ou chevrotain porte- 
musc (Moschus moschiferus), mammifere rumi- 
nant qui habite les montagnes separant l'lnde du 
Thibet et aussi certaines montagnes de la Chine. 

Le meilleur muse vient du Tonkin et du Thibet ; 
ce dernier est aussi appele muse de Chine. 

— 80 — 



I 



Si l'amour de Feghani reste longtemps ] 
ignore de chacun, cela pour lui vaut mieux 
que de dire au premier verm : « Void un 
autre homme de deconsidere! » '. 

1 . Nous avons donne ce morceau comme un 
bon exemple de motimmct. 

Dans le mochmnet, chaque be'yt ou distiquc, se 
divise en quatre parties egales, dont les trois pre- 
mieres se terminent par un sMj' ou sorte de rime ; 
tandis qu'a la fin de la quatrieme partie vient la 
rime reguliere, qui est commune a tous les autres 
distiques. Parfois dans une piece, on trouve un ou 
deux be'yts de ce genre ; d'autres fois, tout le mor- 
ceau est ainsi compose. 

Tel est celui que nous donnons ici ; on peut voir 
que dans chaque distique, du texte persan, les 
trois premieres parties ou hemistiches, riment en 
quelque sorte ensemble. Ce genre de vers s'ap- 
pelle aussi mocedjje'-c-neyni. 

Ces vers ne sont pas sans offrir quelque ressem- 
blance avec les vers leonins ; il y a aussi entre les 
deux des differences sur lesquelles il serait oiseux 
d'insister apres ce qui a ete deja dit. 

Outre le mochmnet que nous venons dedecrire, 
il y en a encoreune autre espece, mais il est inutile 
d'en parler ici. 



Si 



MHU- J 




LA VRAIE RICHESSE . 

Aucune fortune ne demeure eternellement 
entre les mains de personne. 

La richesse vraiment durable est le tresor 
de l'amour, et lui seul ' ! 

O rossignol, dans quelque endroit que 
tu tc trouves, le parfum de la rose te par- 
viendra ; soit que tu erres dans le jardin, soit 
que tu restes dans la cage ', 

i. Ceci a un sens mystique. Le po£te veut 
parler de l'amour divin. La religion chretienne ne 
dit-elle pas aussi : « Dieu est amour » (Deus cha- 
ritas est). 

2. Encore une allusion a l'amour mystique. On 
trouvera une idee du meme genre un peu plus 
loin. V. p. 90 (n. 2). 



« 



82 — 



PESSIMISME • 



De ce noir ocean ' personne n'a obtenu 
une gorgee d'eau. Des tetes ont etc submcr- 



i. II y a dans lc textc ntlgo&tt, couleur d'indigo. 
Cependant l'expression Bihri-nllgo&n, designe plus 
particulicrement le Pont-Euxin, ou mcr noire. 
D'ailleurs, commc on le voit, tout le morceau 
a une teinte sombre et melancolique. Le mot 
nilgoi'tn sert en persan a designer differentes 
nuances de bleu, depuis l'azur du ciel jusqu'au 
bleu fonce approcliant du noir. 

Les Orientalistcs remarquent que, parfois le 
deuil de certains princes persans a <5te porti en 
bleu ; tel fut le cas d'un fils du sultan Chah-Rokh, 
d'apres ce que rapporte d'Herbelot. V. aussi Gulii- 
tan, trad, par Defremcry, p. 537 (note 3). 

Au reste, le cas devait etre frequent, car les 
auteurs persans citent souvent le bleu comme une 
couleur de deuil. 

Ainsi, Djami dans son Youcef et Zohykha, dit : 

- 83 - 



gees et nul n'a meme apercu une bulle 
d'air. 

Sans cesse, comme d'un flacon, le poison 
diigoutte du cicl . A aucun moment, dans ce 
vase, on n'a vu de vin. 

Les homines ne pensent tous, qu'a ame- 
liorer leur proprc etat ; jamais qui que ce soit 
n'a regarde avec bonte un miserable. 

Pour toi, pendant des amities, nous avons 



I 

I 



« Car le rouge convient a la joie, aucune couleur 
« execpte le bleu (Kcbotid:\, n'est appropriee au 
« deuil. » 

Void encore un passage du Kliosro-ou-Ch'uin de 
Hateli, oil ['expression revient dans deux vers 
consccutifs : 

« A cause de sa mort [la mort supposee de 
« Chirin], revets un vetement d'indigo (nil) ; 
« envoie (quelqu'un) a la hate aupres de cet 
« etourdi. i) 

( Pour dire : — Je gemis du regret de Chirin; 
« e'est pour son deuil que je suis vetu de 
« bleu . » 

Enfin, je citerai ce distique d'un celebre poeme 
du temps des Seldjouqides : « Car cela est jaune et 
« bon pour les infames ; ceci est bleu et convient 
« aux gens en deuil. (Wis o Ramin, edit. Nassau 
Lees, Calcutta, 1861, p. 23, 1. 5.) 



- 84 - 



tnarchi dans le feu ; et mil n'a decouvert, 6 
prodige, aucune fumee de chairs grillees ! 

Ne cherche pas la tranquillite, 6 Feghani ! 
et resigne-toi au mal de tete ; personne n'a 
trouve d'eau de rose dans le flacon du ciel ' ! 

i. L'expression persane ihdi-sh signifie egale- 
ment « ennui » ou « mal dc tfite » ; du reste 
Fun est souvent la consequence de I'autre, ainsi 
que chacun a pu le remarquer. En persan, « don- 
ner un mal de tete » a quelqu'un, veut dire l'en- 
nuvcr, l'importuner. 

Quant a l'eau de rose, c'est un remede populaire 
contre la cephalalgie, a peu pres comme l'eau de 
Cologne ou le vinaigre aromatique en Europe. 



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- 85 - 






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jL. jL. -1. 4. 

e[* 614 fc& MA 6lA MA 



LA VIE 



Dans moil ame du feu et dans mon coeur 
des desirs inassouvis, voila, avec de vains 
projets, tout le fruit que j'ai recueilli de ma 
vie. 

Je fis une question a un homme au langage 
veridique ; il me dit : « Ne parle pas ; car 
seul le silence est la conclusion finale ! ' » 

Une ivresse particuliere reside dans chaque 
objet de ce lieu de delices 2 ; le vulgaire s'ima- 
gine que l'ivresse se trouve uniquement dans 
la coupe et le vin. 



. A voir ce que Ton fut sur terre et ce qu'on laisse, 
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. 

Alf. de Vigny. La mort du hup. 

Vivez et mourez en silence, 
Car la parole est au Seigneur. 

Lamartine, La Sagesst. 
2. Le monde. 

— 86 — 






II faut de l'amour, 6 Feghani ! et non pas 
seulement des prices et des lectures (pieu- 
ses) '. Pour toute oraison, les amants n'ont 
que les soupirs du matin et les larmes des 
nuits. 

i. II s'agit toujours d'amour mystique. 

Pour le soufi, les larmes et les soupirs dcnotant 
l'amour et l'humilite, sont preferables a des prieres 
faites avec ostentation. 

He prayeth well, who loveth well 
Both man and bird and beast. 

Coleridge, Ancient Mariner. 



## 



- 87 - 






.'JAM ..J.-..J?*: 



LES MAUX DE L'AMOUR 

Chaque miserable goutte ne devient pas 
une perle brillante ; apprends cette circons- 
tance de mes yeux en pleurs '. 

Moi aussi, apres une ou deux coupes, j'ai 
perdu connaissance. O camarade ! informe- 
toi de ma situation aupres de mon hote. 

Dis a celui qui a mis sa confiance dans 
ses vaines promesses, de demander l'histoire 
de mon cceur en ruines. 









i . Probablement a cause du sentiment trop pro- 
fane, ou de l'objet peu digne, qui les fait couler. Je 
pense que les vers suivants de Lamartine pourront 
eclaircir cc passage de notre auteur : 

Si la main du Seigneur vous plie, 

Baissez votre tete, et pleurez. 

Une larme a ses pieds versee 

Luit plus que la perle enchassee 

Dans son tabernacle immortel. 

Lamartike, La Sagesse. 

— 88 — 



S 



Puissent le vin limpide et tes promenades 
au clair de lune, parmi les roses ', te pro- 
fiter ; mais informe-toi un jour des tourments 
de mes nuits loin de toi ! 

I. Les Wanes rosiers baignes des blanes rayons de lune. 
Th. de Banville, L 'Opera lure. 







- 89 - 



^^^^■B 
















CONSEILS 

Sois en paix avec les hommes et continuel- 
lement en guerre avec toi-meme. Aucune 
affaire n'est denouee par l'insouciance, sois 
(plutdt) triste. 

La piete et les plaisirs ne peuvent etre reu- 
nis ensemble, 6 homnie honorable ! Si tu es 
le disciple de notre Pir, adopte une couleur 
et sois ferme de cceur '. 

La royaute n'est pas un obstacle au renon- 
ccment ct n'emp&che pas l'amour ; recherche 
l'aide des cceurs eclaires et reste sur le trone 2 . 

i. Le Pir, c'est le directeur ou guide dans la 
voie spirituelle. V. p. 68 (note). 

Tu ne saurais avoir de deux sortes de joie, 

Remplir de tes desirs ici l'avidite, 

Et regner avec Dieu dedans l'Eternite. 

Limitation, trad. p. P. Corneille, Liv. I, Ch. XXV. 
2. II est a peine besoin de rappeler qu'il s'agit 
ici de l'amour mystique. 

— 90 — 



Quand tu sauras de quelle eau et de quelle 
argile tu tires ton origine, qu'importe que tu 
sois le rubis etincelant, (un morceau) de 
faience, ou une pierre ? 

Notre poete connaissait-il l'histoire de Marc- 
Aurele, ce philosophe couronne ? II serait difficile 
de repondre a cette question, toutefois la chose 
semble peu probable. Mais, qui sait si Akber- 
Cliah, le Marc-Aurele de l'Inde, comme l'appelle 
M. J. Darmesteter (Lettns stir l'Inde, p. 303), 
n'avait pas lu ces vers de Feghani, lui qui etait 
un protecteur eclaire des lettres et grand amateur 
de poesie ? 






91 — 



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ATTENTE 



Je me jetterai sur un lit et ferai semblant 
de mourir, peut-etre que par ce pretexte je 
t'amenerai dans ma maison. 

Voici bien des nuits que dans l'attente de 
ta venue, j'ai les yeux fixes (sur ma porte) 
comme des bougies qu'on pose sur le seuil. 

La clef du tresor de la felicite est entre 
les mains de la personne qui agit royalement 
et ne ferme pas aux pauvres la porte de ses 
richesses '. 



i. Voici quelques vers qui, bien que difterant 
par le fond, presentent dans l'expression une cer- 
taine analogie avec ceux de notre poete : 
Jeune homme au coeur royal, soyez toujours ainsi. 

La clef sainte, qu'on trouve au besoin sans flambeau, 
Qui rouvre l'esperance et ferme le tombeau ! 

V. Hugo, Les Chants du Crepusaile. 

— 92 — 



O monde, lapide-moi ! car je ne suis pas 
un oiseau intelligent, puisque j'ai perdu le 
souvenir de mon nid (originel) ' ! 

i . « L'Unite' » dont toutes les existences sont 
^mantes et a laquelle elles doivent retourner. 
V. aussi p. 62 (note). 







— 93 — 






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I 



PHILOSOPHIE 

Ou y a-t-il un musicien pour que je 
m'enivre de ses melodies, que je laisse la le 
commerce de la raison et ses soucis ? 

Cette nuit, le sage de notre assemblee a 
explique les proprietes du vin, tcllement que 
l'ceil de la raison s'assoupit a son recit. 

Mets a profit le moment present, car Djem 
en dd-pit de sa coupe, a peine est-il parti, que 
le monde ne le compte plus pour rien ' ! 

I. Combien de rois, grands dieux I jadis si reveres, 
Dans l'cterncl oubli sont en foule enterrc-s I 
Voltaire, La Vanitc. 

Djhn ou DjtmMd, quatrieme roi de la dynastic 
des Pichdadians, celebre pour ses richesses et sa 
puissance. On lui attribue la fondation de Perse- 
polis, l'invention des amies, des etoffes, etc., et la 
decouverte du vin. II a institue la fete du Nd- 
roi<~, ou nouvel an, qu'on celebre toujours en 
Perse a l'^quinoxe du printemps. 

Mais e'est surtout a la coupe magique de Djem 
que les poetes font allusion. Cette coupe merveil- 

— 94 — 



Sois pauvre ; cclui qui Rehire l'univers ' 
peut bicn n'avoir pas une bougie la nuit 
dans sa maison. 

Seigneur ! quel vin Feghani a-t-il bu de 
la coupe d'amour *, pour avoir ainsi oublid* 
une elernite de chagrin ? 

leuse avait la propriete de refleter les astres et tout 
ce que contient l'univers et d'en reveler la vraie 
nature a travers les apparences illusoires. 

Le mot persan <//<;/« (coupe) signifie aussi miroir; 
e'est pourquoi on dit egalement le « miroir de 
Djemchid ». 

On trouve dans la traduction de Kbnani par 
M. Nicolas (p. 56), une note tres detaillee, mais 
un peu confuse, sur ce sujet. Ainsi, il y est dit que 
cette coupe a ete inventee par le celebre K4y- 
Khosrov (suit la genealogie de ce prince) puis que 
« Djemchid et Alexandre le Grand ont possede, 
chacun a leurtour, ce djam merveilleux, etc. ». 

Passe pour Alexandre, mais on ne concoit pas 
comment Djemchid aurait herite de la fameuse 
coupe, puisqu'il est cense avoir vecu plusde deux 
mille ans avant Key-Khosrov ! 

1 . Par sa vertu ou son genie. 

2. Ceci doit etre pris dans un sens allegorique ; 
il s'agit de l'amour mystique et de l'extase. 



95 — 



sr,*... ..*£*! 




MELANCOLIE 






V 



Comment me louerais-je de ma destinee, 
qu'ai-je vu de durable ici-bas, l'eclat des 
reunions de plaisir, ou la quietude au pied 
des autels ? 

II te faut un cceur pareil a une monta- 
gne et des yeux comme l'ocean, pour que, 
quand tu converses avec une beaute au visage 
de soleil, tu aies la force de lui resister. 

Ne sois pas (trop) confiant si le ciel te 
donne une robe brillante comme le soleil ; 
car chaque poil de son hermine a une pointe 
aceree comme un fer de lance '. 



i. II est d'usage en Perse, depuis une epoque 
reculee, de donner des robes d'honneur ou Klialaat 
a ses serviteurs en certaines circonstances. Le roi 
en confere frequemment aux ministres, gouver- 
neurs et autres fonctionnaires ; soit a l'occasion 
de leur nomination et comme marque d'investi- 
ture, soit en timoignage de sa satisfaction. 

- 96- 






Feghani, puisque ton coeur ne peut se 
rassasier du vin et de l'echanson, pourquoi 
t'efforces-tu de l'amender ? Jette-le et laisse 
l'eau l'emporter '. 

Quand il s'agit d'un haut fonctionnaire, comme 
un gouverneur de province, la reception du Khalaat 
se fait en grande pompe et avec des ceremonies 
dont on peut lire le detail dans les relations des 
voyageurs, notamment Morier, Premier voyage en 
Perse, traduction francaise, Paris 1813, (t. I, p. 
35). Dans un autre passage (p. 304), l'auteur 
raconte comment il a ete lui-meme gratifie de 
cette marque de bienveillance. 

Voir aussi Second voyage, Paris 1818 (t. I, p. 
200), oil la ceremonie est longuement decrite. 

Ces robes d'honneur se font en etoffes precieu- 
ses, brocarts d'or, etc., mais plus sou vent en chale 
de cachemire (en persan termeh). Quelquefois on 
les garnit de fourrures de prix. 

1. « Jette-le et laisse l'eau l'emporter », locution 
persane, qui signifie abandonne la partie et n'y 
pense plus. 

Comme on jette au courant de l'onde 

La feuille aride et vagabonde 

Que l'onde entraine dans son cours I 

Lamartine, Le passe. 



— 97 — 



,3M. 



GENEROSITE 



« Le nom acquiert de la duree par la bien- 
faisance et non par les derhems (accumu- 
lees) '. » C'est une maxime que Hatem Tay 
citait a son medecin '. 

i . De'rhn ou Derbem (drachme), monnaie qui a 
cesse d'exister depuis longtemps; on n'est pas 
bien fixe sur sa valeur. 

Toutefois, le derhem d'argent valait de 50 a 75 
centimes environ. II y avaitaussi une piece d'orde 
ce nom. Le Borhdn dit que c'est une monnaie cou- 
rante, en or. II ajoute que le Derhhne-Beghli est 
une piece d'or grande comme la paume de la 
main. 

2. Hat£mTay, celebre chefdetribu arabe d'une 
liberalite proverbiale. Les poetes persans citent de 
lui de nombreux traits de generosite. (V. Gulistdn, 
trad, par Defremery, p. 170, et Boustdn, trad, par 
M. Barbier de Meynard, p. 118.) 

-98 - 






Si le riche se doutait du profit qu'il y a 
dans la generosity, il repandrait au pied des 
hommes, son argent comme de l'eau ! 

Un Divan, attribue a Hatem Tay, a ete public 
avec sa biographie (en arabe). Sa legende est rap- 
portee par Caussin de Perceval dans son Essai sur 
Vhistoirt des Arabes avant I'iskmisme, t. II. 



<+£&$+> 



99 — 



»»♦»«-»«* 



LA LUMIERE 

Moi dont la multitude des peches a obs- 
curci la lumiire, aurais-je lc front, devant 
l'autel, de presenter la hiiniere ? 

Entre dans la taverne ' et eclaire ta reli- 
gion ; car e'est d'ici qu'au monastere on 
porte la htmure I 

Si avec un cceur sincere, tu penetres dans 
la vallee de la paix, surement que pour toi 
de chaque brin d'herbe il jaillira line lumiire*. 

1. Nous rappelons que la Taverne symbolise 
V Unite". 

2. La « Vallee de la paix » signifie la voie du 
mysticisme, qui mene a la connaissance de la verite, 
ou de Dieu ; le mot Haqq employ^ par les soufis 
pour designer Dieu, signifie £galement verite. 

II y a dans ces vers une allusion a Moi'se et au 
buisson ardent. 

Quand la noble nature, epanouie aux yeux, 
Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu mime, 
Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux. 

V. Hugo, Les Chants du Cripuscule. 

— loo — 






Pourquoi, comme les chauffeurs de bain, 
attacher ton cceur a cette terre obscure ', 
toi qui as pour demeure le firmament, la lune 
et le soleil pour lumUres ? 



i . En Perse, on chauffe les bains avec des epines, 
des feuilles mortes et toutes sortes de detritus; le 
four du bain est un lieu sale et obscur. C'est avec 
intention que le poete emploie ici cette image; 
pour lui, elle symbolise le monde. Cela devient 
plus sensible si on rapproche de ces vers, le pas- 
sage suivant du Mantic Uttair : 

« Un homnie distingue dit a un soufi : — O 
« mon frere ! Comment passes-tu ton temps ? — 
« Je demeure, repondit-il, dans une 6tuve ; j'y suis 
« les levres seches et le vetement mouille. » (Tra- 
« duction de M. Garcin de Tassy, p. i32.) 

Une remarque cependant : le mot persan Gol- 
klxii designe le four du bain (et non l'etuve). Cette 
distinction est indispensable pour saisir toute la 
force de la metaphore ; l'thuve eunt un endroit 
relativement agreable, tandis que le golkhen est 
tel que nous l'avons decrit plus haut . 



I 






IOI — 



H 










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SERENITE 



La, oil cent « homays » ne trouveraient 
pas un os ', si 1'humble fourmi n'obtient pas 
de miel, qu' import e ! 

Si l'oiseau qui recoit sa part des plaines du 
ciel, n'a pas recueilli quelques grains de la 
moisson terrestre, qu'importel 

i. Homdy, oiseau fabuleux qu'on a assimile au 
phenix et dont il est souvent question dans la 
poesie persane. 

Son ombre tombant sur quelqu'un, presage la 
royaute ou une haute fortune. Le mot homdyom 
(auguste) derive de la. 

Cet oiseau est aussi celebre par sa sobriete, se 
contentant d'un os pour toute nourriture : 

« Le Houmal (phdnix) a la preeminence sur les 
« autres oiseaux, parce qu'il mange des os et ne 
((tourmente point les etrcs doues de vie. » (GuUs- 
"tini, traduit par Defremery, p. 53.) 

— 102 — 



Je suppose qu'Ahremen emporte l'anneau 
royal ; comme l'inscription de la pierre est 
au nom d'un autre, qu'importe ' ! 

i. Allusion a la legende du mauvais genie qui 
avait vole l'anneau de Salomon. V. sup. p. 33 
(n. 1). 



■ flggg f 




103 — 






SISG 



SEPARATION 



Puissent mcs yeux etre prives du jardin 
de la reunion, si le printemps ct la saison 
des roses se passent sans que tu sois pre- 
scnte a mon esprit. 

La rose ne dure que quelqucs jours, mais 
ta beaute, comme un gracieux palmier, est 
toujours florissante '. Gloire a la beaute sans 
declin ! 

i . Voici a propos du palmier, quelqucs lignes du 
celebre naturaliste arabe Qaapitm, qui ne sont pas 
dcplacees ici : 

« Le Prophete a dit, en parlant du dattier: hono- 
« re\ le palmier, qui est voire tante malernelle ; et il 
« lui a donne ce nom, parce qu'il a ete forme du 
« reste du limon dont Adam fut cree. Le dattier a 
<i une ressemblance frappante avec l'homme, par 
« la beaute de sa taille droite et elancee, et sa 
« division en deux sexes distincts, male et femelle. » 

(V. Chrestomathie arabe de M. Sylvestre de Sacy, 
t. Ill, p. 379.) 



— 104 — 



O rossigno] ! ne gemis pas Jes rigueurs 
de la rose ; puisque tu as profere les mots 
d'amour et de fidelite, ne te plains pas des 
tourments. 

L'idee que ces vers expriment est comme la 
contre-partie de celle qui est developpie dans le 
morceau connu de tout le monde : « Mignonne, 
allons voir si la rose ». Quel contraste entre la ser£- 
nite presque joyeusc de notre poete, et le ton me- 
lancolique et navrant de Ronsard ! 

Mais est-ce bien de l'idole terrestre qu'il est ici 
question? Peut-etre!... D'ailleurs, comme le fait 
dire M. Anatole France a la sensible Vivian Bell : 
« Oh ! darling, pourquoi expliquer, pourquoi ? Une 
image podtique doit avoir plusieurs sens. Celui que 
vous aurez trouve sera pour vous le sens verita- 
ble. » {Le Lys rouge, p. 174.) 

Remarque singulierement juste (surtout en ce 
qui concerne les lyriques persans) et bien digne dc 
fixer l'attention de certains Orientalistes qui vou- 
draient apparemment rencontrer dans la poisie la 
nettete et la precision des formules mathema- 
tiques. 



— 105 






■&&&&&&&&&&■& 



A QUOI BON ! 

Les belles ne connaissent pas (l'etat d'un) 
coeur afflige ; elles ne s'imaginent pas la 
souffrance d'un coeur fendu (par le chagrin). 
A quoi bon ! 

Elles savent qu'elles peuvent faire souf- 
frir ceux qui les aiment ; mais elles ignorent 
les disgraces du ciel '. A quoi bon ! 

Helas ! elles ne distingueraient pas la (pure) 
lumiere du buisson ardent, de la flamme 
qui s'eleve d'un tas d'immondices \ A quoi 
bon ? 



i . Le vieux Corneille a dit a peu pres la raeme 
chose : 

Le mcmc cours des planetes 
Regie nos jours etnos nuits : 
On m'a vu ce que vous etes ; 
Vous serez ce que je suis. 

P. Corneille, Stances. 
2. Pour l'histoire de Molse et du buisson ardent, 
voir le Qpran, ch. XX (intitule Ta Ha), verset 8, et 
Ch. XXVIII (intitule VHistoirc), verset 29. 

— 106 — 



i/Sn^nAj^ 



MAGNANIMITE 



C'est en me consumant que je suis par- 
venu au sort fortune du papillon ' ; pourquoi 
envierais-je de vains plaisirs, comme la 
mouche qui recherche le miel ? 

Par le renoncement, semblable au Phenix, 



i. Le papillon de nuit, qui tourne sans relaehe 
autour de la flamme et s'y brule, est l'embleme 
de l'amant sincere que sa passion consume. On lit 
dans le Gulistan : 

« O oiseau du matin (c'est-a-dire, 6 rossignol), 
« apprends du papillon comment il faut aimer; car, 
« consume, ila rendu 1'ame sans se (aire entendre. » 

(Trad. Defremery, p. 5.) 

On a meme compose des poemes sur ce sujet ; 
entre autres Ehli de Chiraz qui a ecrit un ouvrage 
contenant un millier de distiques, intitule : Chhn' 
ou Pervdncb. 



— 107 — 



on arrive a conquerir le monde '. Comment 
rcsterais-je dans lcs entraves du corps, pareil 
a un oiseau encage ? 

i. A>u]d(phi!:n\\), oiseau fabuleux lc plus grand 
et le roi des oiseau x. 
En persan, le mot est le prononce Onqd. (V. le 

Borbdil.) 

Griffons au vol dc feu, rapides hirondelles, 
IVtcz-moi votre essor 1 

Til. Gautier, La comedit de la mort. 




— 108 — 






DECEPTION 



Je ne m'attendais pas a partir de cette 
porte, humilie ; a venir avec un coeur bru- 
lant et a m'en aller avec le cceur accable '. 

L'amour m'a fait paraitre de mauvais aloi 
aux yeux de l'amie ; apres cela, dans le feu 
de quelle autre personne irais-je, moi hon- 
teux, (subir l'epreuve) 2 ? 

O compagnon, laisse-moi mourir sur la 
poussiere de son seuil. Quel rapport y a-t-il 
entre moi et le jardin ? J'irai plutot sous la 
terre 3 . 



i. Le poete se compare a un indigent, qui se 
prfoente a une porte plein d'espoir et s'en retourne 
desappointe. 

2. Allusion a Fusage d'eprouver l'or par le feu. 
Dans ces vers, l'amour est compare au brasier par 
lequel on fait passer le prikieux metal. 

3. Le texte porte « sous la boue », il y a la, 

— 109 — 






pour ainsi dire, une metaphore sous-entendue ; 
quelque chose comme ceci : 

« Je verserai tant de larmes, que je m'enterrerai 
« dans la boue formee par mes pleurs autour de 
« moi! » 

On trouve une expression du meme genre dans 
le Boustan. (Ch. Ill, Le mendiant amoureux.) 




— IIO — 



*$&+>®*gZ*®(+9&+> 



LE VOYAGE DE LA VIE 



Combien marcherons-nous dans cet an- 
tique sejour ? Nous sommes devenus vieux. 
Nous avons tant erre inutilemcnt que l'en- 
nui nous a saisis '. 

Nous n'avons vu personne qui ne nous ait 
abreuves d'amertume, quoique avec jeunes 
et vieux, nous nous soyons montres (doux) 
comme le sucre et le lait. 

Partout ou, avec simplicity, nous etions 
dans une attente pleine d'espoir, la plus 
qu'ailleurs, on a fait de nous la cible des 
fleches. 

Nous avons passe toute une vie a recher- 
cher les beautes du Cachemire, avec ce resul- 



i. Nous avons assez vu sur la tnetde ccmonde 
Errer au gre des flots notre nef vagabonde. 

Racan, Stances sur la retraite. 



Ill — 



8 



13m. 




tat : le feu dans notre cceur et pour fruit, les 
gouttes de nos larmes ' ! 

Jusqu'a quand peut-on souffrir des tour- 

i. Les poetes orientaux parlent du Cachemire 
avec une vive admiration et lui decernent les epi- 
thetes enthousiastes de DjhmH-Ne{ir (semblable a 
l'Eden), et de Rkhkc-Behecht (L'envie du Paradis). 

Rafi'ed-din, un poete du temps de l'empereur 
Akber, donne dans son divan, une interessante 
description de cette contree. 

Apres avoir vante la douceur de son climat, son 
printemps perpetuel, ses fleurs, ses fruits, etc., il 
celebre le charme de ses beautes, qui depasse tout 
ce que l'imagination peut concevoir : « Des beautes 
aux levies de sucre, et a la taille pareille au pin, 
etc. » 

On peut lire tout le morceau avec la traduction 
anglaise dans Biographical notices of Persian poets, 
by Sir Gore Ouseley. 

II semblerait que de nos jours, les beautes du 
Cachemire sont moins cruelles que du temps de 
Feghani. Rendant compte de son passage a 
Lahore, M. J. Darmesteter parle du bazar 
d'Anarkali, oil tous les soirs les filles de Cache- 
mire « se montrenta la lueurd'unelampe qui bru- 
it lera toute la nuit, pour d'autres vceux que ceux 
« de la Vestale ». 

(J. Darmesteter, Lcttres sur VIndt, p. 504.) 

— 112 — 






merits dans la frequentation des hommes ? 
Nous romprons toutcs nos attaches, nous ne 
sommes pas enchain£s ! 

Que la voie soit droite, O Feghani, ou 
que le trace soit fautif, nous avons marche 
ainsiparl'effet de la plume du destin. 






D'ailleurs, notre poete n'&ant pas alle aux Indes, 
que je sache, il convicnt peut-etre de prendre 
l'expression « les beautes du Cachemire » au figure 
comme celles de « beautes de Tera\ et de Tchigud » 
employees par d'autrespoetes. (V. Boustan, traduit 
par M. Barbier de Meynard, p. 303.) 









— 113 — 










ADIEU 

Nous sommes partis, et de la rue de la 
bien-aim£e, nous avons oti la poussiere de 
notrc existence. De ce parterre de tulipes, 
nous avons enleve la brulure de notre cceur 
afflige demaux '. 

Le chateau de l'union, chaque jour, est 
devenu pour nous plus inaccessible, malgre 
les desseins ingenieux que nous y avons mis 
en ceuvre. 

Pas une seule nuit le flambeau du succes ne 
s'est allume pour nous, en depit des voeux et 
des offrandes que nous avons portes a tous les 
sepulcres \ 

Pour une demi-gorgee (de vin), pour le 
souvenir d'un regard, que de blames et de 
calomnies nous avons emportes de ce monde ! 

i. II y a ici une allusion a la tache noire qui se 
trouve au cceur de la fleur rouge de la tulipe et 
qui est assimilie a une brulure. 

2. Les tombeaux des saints et autres person- 
nages vinires, que les fideles vont visiter. 






— 114 — 












REVOLTE 

Nous avons fracasse l'arbre de la sagesse 
a sa base et l'avons completement arrache. 
L'agitation de la folie est devenue violente et 
nous avons brise nos liens '. 

Aucune affaire n'a ete menee a bien par 
l'abandon du vin et de l'echanson ; appor- 
tez la coupe, car nous avons rompu le pacte ! 

i. Sur la coutume d'attacher les fous, v. sup. 
p. 10 (note). 



t* 



— ii5 



J&M^+W 



LgM * gig * cis » 0x9 * gis i gig i gi^ 4, Sl£ X. St * Qfe * St 1 -A- StS 
r 515 T '7(5 T S15 * 5T5T5»5T^5T5T5TST5T 515 + 5T5 T 5?5 T 513 



AMOUR SANS ESPOIR 



Mon coeur est plonge dans lc sang, que 
ferais-jc de la coupe semblable a la tulipe ? 
Que me sert d'avoir le vin a la main, avec 
ton amour qui me consume interieurement ? 

Je pensais sortir des t£nebres de l'exil; 
mais le flambeau de ta beaute ne m'ayant pas 
servi de guide, que faire ? 

Je pourrais parvenir a te rendre bienveil- 
lante envers moi ; mais que puis-je contre 
la malice de la fortune adverse ? 

Mon cceur s'est etabli dans le coin de la 
folie . Des lors, qu'ai-je besoin de sortileges 
pour le guerir de son trouble ? 



— Il6 — 



#;#•#•#<#•##$* 



MADRIGAL 



Quand, sans toi, j'ai allume un soir les 
lumieres (pour une reunion) de plaisir, j'ai 
pense a ta figure (brillante comme un) flam- 
beau et je me suis consume (de chagrin). 

Si pendant un moment je n'ouvre pas les 
paupieres, ce n'est pas par 1'efFet du som- 
meil ; mais comme ton beau visage n'est pas 
la, je ferme les yeux sur les autres ! 



<0 












ANGOISSE 



Jamais je ne serai reuni avec toi, 6 aima- 
ble eglantine, tu es parvenue a un endroit oil 
je ne puis atteindre. 

Cent desirs poussent dans mon coeur 
comme de jeunes plantes ; mais je n'arrive 
jamais au parfait accomplissement de mes 
souhaits. 

Pareil a Feghani, il ne me reste plus qu'un 
souffle de vie ; secours-moi ce soir, car je 
ne durerai pas jusqu'a demain. 



uS 



ABSENCE 



A quoi me sert la beaute des autres puisque, 
dans ma stupefaction, j'ai mes yeux sur leurs 
figures et mon cceur dirige vers toi? 

Dans les joyeuses assemblies, les gens 
sont occupes a chanter ; (tandis que) moi, 
pauvre afflige, retire seul dans un coin, je 
m'entretiens avec ta pensee. 









119 






-•~.^#':~ 












HUMILITE 



II n'y a sous aucun manteau d'homme 
plus indignc que moi ; c'est encore une 
faveur (du ciel) que j'aie etc derobe aux 
regards. 

Les gens sont excedes de moi, et moi de 
ma proprc existence ; je reste couvert de 
confusion au milieu de la multitude. 




— 120 



4* <# 4* 4* 4 s 4* 4* 4^ 4' 4* 4* 



REVERIE 



La conversation du religicux est agreable, 
mais le jardin est si attrayant ! Combien res- 
terons-nous assis dans une chambre a nous 
regarder mutuellement ? 

En realite, le libertin et l'absteme sont 
proches I'un de 1'autre ' ; il est malaise de 

i. Le mot persan rend, qui signifie buveur, 
debauchii, designe aussi un individu qui est meil- 
leur qu'il ne le parait et qui, malgre une certaine 
liberte d' allure et de conduite, garde un cceur 
pur. Si je ne me trompe, c'est a peu pres le sens 
qu'avait anciennement le mot libertin, en fran- 
cais. 

Dans cette derniere acception, rend s'emploie 
pour designer un soufi. Quant a Zdhed, il signifie 
absteme, devot. Souvent le zahed est un hommc 
qui n'a que les dehors et qui, avec un coeur per- 
vers, affecte la vertu. L'antithese entre le libertin 
et l'hypocrite est alors complete. On rencontre 

— 121 — 









faire ici une distinction, car nous sommes 
d'unc mime essence. 

L'at6me est monte aux cieux et nous trai- 
nons miserablement sur terre ; avec tant 
d'amour et de Constance, nous sommes infe- 
rieurs a un at6me ! 

frequemment cette opposition chez Hdfez, Kheyam 
et d'autres. (V. aussi sup. p. 17, dernier distique.) 
Fozouli de Bagdad, qui a compose des poesies 
en turc et en persan, a laisse un petit ouvrage en 
cette dernierc languc, intitule Rend-ou-Zdhid (le 
libertin et le devot). C'est un melange de prose et 
de vers. Le livre a etc lithographie a Teheran. 






*^t#^< 









I 



122 






AFFLICTION 



La saison automnale est passee et mon 
visage reste encore jaune ; le rossignol a 
quitte ses lamentations et je pousse toujours 
les memes soupirs descsperes . 

Les pres ont perdu leur fraicheur et les 
feuilles sont tombees des arbres, mais cette 
ancienne brulure est encore la, sur mon 
cceur endolori. 

J'ai ete reduit en cendres et je suis parti 
de cette terre meprisable ; (mais) la trace de 
ma poussiere restera toujours sur son pas- 
sage ! 



— 123 — 



AMOUR MALHEUREUX 



Qu'est-ce qu'aimer ? C'est s'infliger une 
foule de chagrins; c'est, au prix de mille 
tourments, se faire une amie d'une personne 
etrangere. 

(Autrefois), dans ma piete, je secouais du 
pan de mon manteau la poussiere qui 
s'eleve sur le passage des belles ; me doutais- 
je qu'un jour j'en ferai un collyre ' (pour mes 
yeux) ? 






i. Toutyd, tutie ou oxyde de zinc, dtbigne aussi 
un collyre pr<Spar£ avec cette substance et tr£s 
usiti en Orient. 

La tutie, ou plutdt l'oxyde de zinc pur, est ega- 
lement employe en Europe dans Ies maladies des 
yeux ; il entre dans la composition de pommades 
antiophthalmiques. Le Formulaire Magistral de 
Bouchardat (1888), donne deux formules de 
collyre sec a l'oxyde de zinc. 



— 124 



O Feghani, dans l'amour des belles, c'est 
la moindre (marque) d'affection, que de 
subir la cruaute de ces inconstantes et de lui 
donner le noni de fidelite ! 

Si pendant cent ans, je me jette sur son 
chemin, comme les mendiants, die conti- 
nuera a me dire des injures, et moi a toujours 
la benir ! 




— 125 — 









■ 



**si 



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MON CCEUR 






J'ai un coeur qui conticnt de l'admiration 
pour maintes personnes au beau visage ; 
une goutte de sang chaud, ct dans cette 
goutte un millier de desirs ! 

Comme c'est la place que tu occupes, 
j'ai ferme les portcs de mon cceur ; afin que 
d'autrcs, par aucune voic, ne puissent y trou- 
ver acciis. 

Dans sa joie, il sc rit du flambeau du 
soleil, tout cceur sur lequel a brille le rayon- 
nement d'un beau visage ! 



^JpY^f 



126 — 



®®®®®®®®®®®®® 



LES VICTIMES DE L'AMOUR 



Mieux vaut que l'ame du martyr dc 
l'amour soit livree a la Bien-Aimee. Perisse 
tout etre vivant qui ne meurt pas (d'amour) 
pour EIlc ! 

Si ceux qui se disent capables d'aimcr 
ne brulent pas de ta passion, puissent leurs 
noms et leurs traces etre effaces de la page 
de l'existence. 

Les cris d'un rossignol par lesquels la 
rose se trouve rechauffee, sont plus agreables 
aux oreilles des amants, qu'un sermon glace. 



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— 127 — 



. -*" : --*«l . 












INQUIETUDE 



O echanson, pourquoi cette arrogance 
cnvers un malheureux tel que moi ? bois une 
coupe (de vin), car tu cs devenu clairvoyant ! 

Moi qui depuis des ann£cs, me suis 
libere dcs deux mondes ', je serai ton esclave 
si tu veux bien m'agrecr. 

O mon cceur, Ics amis t'evitent ! Quel 
ennemi es-tu done, pour te trouver ainsi 
meprise ? 

i. Co monde-ci et I'autre; e'est-a-dire la vie 

presume et la vie future. 






m 






— 128 



AMOUR MYSTIQUE 

O mon coeur, il vaut mieux porter lcs 
biens de Fame a la taverne. II est preferable 
de confier la somme de notre duree a l'Echan- 
son reellement durable ' ! 

Li oil cent tresors dc pietc valent une 
seule gorgee, il convient, 6 mon coeur, de no 
pas presenter les marques de la penitence et 
de la devotion. 

Si le chapelet n'a pas pour objet de 
repeter ses louanges, quand bien meme il 
serait forme des perles de la plus belle eau, 
puissent-elles n'etre pas comptees ! 

Avant que tu sois fait mat sur l'echi- 
quier du monde, il est bon de gagner une 
partie a cette fortune deloyale. 

i. « L'Echanson kernel », la Divinite. V. sup. 
p. 3 1 (note). 



129 — 



^MH 






PEINES D'AMOUR 



Nous nous sommcs consumes dans les 
larmes ct tu nc pousses pas un soupir. Nous 
sommes dans l'eau et le feu ' et tu ne jettes 
pas un regard ! 

Pour toi nous avons brule lous nos biens, 
et tu ne compatis pas a notre malheureuse 
situation. 

Plut au del que le champ de notre exis- 
tence n'eut pas vcrdi, puisque tu ne te sou- 
cies pas plus des gens que d'un brin 
d'herbe 2 ! 






i . Au figure, cettc expression signifie qu'on est 
dans l'anxieti et les tourments ; mais si on la 
prcnd dans le sens litteral, on peut interpreter 
« l'eau et le feu », par l'eau de ses larmes et le feu 
de son amour. 

2. Ou, en d'autres termes : les gens n'ont pas 
plus d'importance a tesyeux qu'un fetu de paille. 

— 130 — 



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LES FLEURS 

O ma belle, a la demarche si gracieuse, 
passe un moment dans le jardin, pour que la 
rose jette a tes pieds sa couronne royale ' ! 

Chacune des fleurs nouvellement eclo- 
ses dans le parterre, est un registre de tes 
louangcs rempli des perles de l'eloquence \ 

1. Voici trois vers d'un vieux sonnet francais, 
exprimant une idee du meme genre : 

La rose est fleur qui, sans comparaison, 
Sur toutes fleurs a la principaute. 
Sur toutes est ainsi vostre beaute. 

Mellin de Saint-Gelais, D'un Present de roses, 

2. Ce versa un sens mystique. 

Par un de ces revirements qui sont frequents 
dans la po&ie persane, surtout le ghazel, Feghani 
s'adresse id a la Bien-Aime'c celeste (la Divinite). 



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MYSTICISME 



La brise qui vient de la rose, a le souffle 
vivifiant d'Ica ' ; c'est pour te faire sentir le 
parfum du jardin de tes souhaits \ 

Le miroir de ta beaute \ aus yeux des 
hommes clairvoyants, offre mille manifesta- 
tions, tant de formes que d'idees. 



i, Iga, Jesus. II est souvent fait allusion, dans 
la poesie persane (notamment dans le Mhntvi), 
aux miracles opires par Jesus-Christ et a son pou- 
voir de ressusciter les morts par 1'erFet de son 
souffle, dan. Voir aussi le Qpran, Ch. Ill (inti- 
tule : La famille cTImraii), v. 43. 

2. Le mot persan bou, odeur, parfum, veut 
dire igalement « espdrance ». Dans le style po£- 
tique, l'objet souhait^ est compare a une fleur 
dont on per^oit le parfum avant de l'atteindre. 

3. Dans ce distique et dans les suivants, le 
poete s'adresse directement a la Divinite qu'il 
compare a une personne tendrement aimee. 

— 132 — 






Le religienx n'ayant pas cu acces au sane- 
tuairc de ta presence, impuissant, s'est vu 
confine dans Tangle de la separation '. 

Partout oil il y a des yeux, ils sont illu- 
mines par ton visage ; O toi, Iumiere des 
yeux ' ! pourquoi t'eloignes-tu ? 

Dans le jardin de ce monde tu as seme les 
grainesde l'esperancc ; niais de ces semailles, 
6 Fcghani, tu tie rccolteras que des chagrins ! 

i. Pour les soufis, 1'amourseul peut nousfaire 
parvenir a la connaissance de Dieu. C'est ce que 
le religienx n'a pas compris; de la son insucces. 

2. c< Lumiere des yeux », ce terme est souvent 
usite en persan pour designer un enfant chcri OU 
line personne aimee. Cela s'explique assez, .si on 
songc que pour beaucoup de gens en Perse, et 
meme ail leu rs, la vue est un bien des plus precieux, 
auquel on tient quelquefois plus qu'a la vie meme. 

I. 'expression francaise, « aimer quelqu'un 
comme ses yeux », correspond a cettc locution. 

Le poete reproche, en quelque sorte, a la Divi- 
nite, d'etre d'un acces difficile et de se deroher a nos 
recherches ! 



— 133 — 









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CONSTANCE 



Je me soumets a tes rigueurs pour qu'un 
jour tu sois ma consolatrice, la compagnc de 
nion ame ct de mon cceur plein d'espoir. 

Tous ccs maux et ces tourments que jc 
souffre par suite de ta cruaute et de tes ca- 
prices, je les supportc dans ma fidelite, 
jusqu'a ce que tu en sois confuse devant moi ! 



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— 134 



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"59 



CRI DE DETRESSE 



Nous sommes sans force et de tous cotes 
(viennent) les pierres du blame. Secours- 
nous, car nous n'avons pas d'autre refuge que 
toi. 

Quoique je pleure plus abondamment que 
le nuage printanier, aucune plante ne germc 
dans le champ de mes esperances ' ! 

I . On trouve dans « La Comedie de la mort » 
de Th. Gautier, une pensee identique. Le poete 
invoque la Nature et lui demande un peu de siive 
pour sa plante fletrie, puis il ajoute : 

Les torrents de mes yeux out noye sous leur pluie 
Son bouton tout rongi que nul soleil n'essuie, 
Etqui ne peut s'ouvrir. 

THliOPHILE GAUTinR. 



— 135 — 



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REGRETS 

Mon cceur, en cc sejonr, ne s'est pas 
epanoui et il est restc inconsole ; car je n'ai 
pu rien exprimer de mes peines a quelqu'un 
parlant mon langage '. 

Dans le jardin du monde, ne cherche pas 
trop la rose de tes souhaits, car jamais ce 
parterre n'a fleuri au gre d'aucun jardinier ! 

i. Hegesippe Moreau a exprime un sentiment 
du meme genre : 

Si settlement unc voix consolante 

Me rcpondait quand j'ai longtcmps genii. 

Un souvenir a I'Hopilal. 



I 3 6 - 



^iMMMMMMM 



i^'$'4£$^S}f^$$$ 



CONTRITION 



Autrefois je voulais empecher les amants 
d'aimer; j'ai compris (depuis) que e'etait 
ignorance et egarement ! 

A chaque instant des caravanes d'ames, par 
milliers, se dirigent vers Elle ' et passcnt 
comme le vent du matin ! 

i . La Divinite. 

Le poete dans une image grandiose et saisis- 
sante, nous fait sentir la fuite des jours et la brie- 
vete de la vie. En lisant ces vers, on croit voir 
passer les generations humaines comme un vol 
rapide d'oiseaux migrateurs ! 






i37 — 



4? *$> <$> 4? <$» ^ 4 ? v "t 5 4? 4 ? 



QUATRAIN 

Jusqu'a quand serons-nous injustes envers 
notre propre nature et nous rejouirons-nous 
de la ruine de la raison ' ? 

L'arbre qui pourrait servir d'ornement au 
paradis, l'abattrons-nous pour en garnir 
I'enfer ' ? 

I. O, that men should put an enemy in their 
mouth, to steal away their brains! 

Shakespeare, Othello. 
2. II pousse d'heure en hcure unc branclie au pechc!, 
Arbre fatal, rameau que Dieu vers lui ramene ; 

Victor Hugo, Torqumada. 



$H# 






i 3 8 - 






QUATRAIN 

Helas ! mon feu s'est consume dans de 
vaines occupations et de cette coupe qui de- 
bordait, il ne reste plus que la lie '. 

Je m'efforce maintenant de faire prendre 
un autre flambeau, mais je crains que quand 
je l'aurai allume, il ne soit temps de mourir ! 

i. The wine of life is drawn, and the mere lees 
Is left this vault to brag of. 

Shakespeare, Macbeth, A. II, S. 3. 







r.-JSt-^JaPriJfc* 





TABLE DES MATIERES 



P-iev*. 
Introduction. L'ceuvre de Fegliani, p. i. Deli- 
nition du ghazel, p. n. Histoire du ghazel, p. iv. 
Le mysticisme dans le ghazel, p. ix. Biogra- 

phie de Fegliani, p. xiv. Notre traduction, p. xx. i 

i . La perennite de l'amour i 

2. Notre cceur a ete brise 3 

3 . Tristesse 4 

4. Desespoir 5 

5 . Ascetisme 8 

6. Madrigal io 

•j. Deception 12 

8. Ni l'air du jardin 1; 

9. Confidences 14 

10. Notre cceur 16 

1 1 . Abnegation 17 

12. Amour et folie 18 

13. Un souhait 19 

14. Renoncement 20 

15. Amour mystique 22 

— I+I — 






'■ ^^H 









i 



16. LES MALVEILLANTS 2 < 

17. Amour mystique 2 6 

18. Detachement 2 J 

19. CHOSES DU PASSE 2q 

20. Mvsticisme , r 

21. Attraction -, 

22. Ne bois pas bcaucoup de vin 35 

2J. Le MONDE j8 

24. Affection 4 o 

25. L'amour ne laissc pas perdrc 41 

26. Les baisers ^5 

27. Une beaute 47 

28. Les belles 48 

29. automne jo 

50. I.ES OBSTACLES c t 

31. Un message, mime amer 55 

32. Aspiration c, 

33. Sacrifice 55 

34. Fidelite 58 

35. Chagrin 50 

36. O echanson 60 

37. SURSUM CORDA 6l 

38. Le vin 63 

59. Espoir 65 

40. An 1 ilia ! 66 

41. Le renouveau 69 

42. La veritable voie 70 

43. Sagesse 72 

44. Les censeurs 7; 

45. Reunion 74 

46. DliSAPPOINTEMENT 75 

47. Un aveu 76 

48. Le rival 77 

— I42 — 



/<}. L'amour ct la MORT 78 

50. Amour et mysticisme 79 

51. Plaintes amoureuses 80 

52. La vraie richesse 82 

53. Pessimisme 85 

54. La vie 86 

55. Les maux de l'amour 88 

56. conseils 90 

57. Attente 92 

58. Philosophie 94 

59. Melancolie 96 

60. Generosite 98 

61. La lumiere 100 

62. Serenite 102 

63 . Separation 104 

64. A quoi bon ! 106 

65. Magnanimite 107 

66. Deception 109 

67 . Le voyage de la vie Ill 

68. Adieu 114 

69 . Revolts 115 

70. Amour sans espoir 116 

71. Madrigal 117 

72. Angoisse 118 

7 3 . Absence 119 

74. Humilite 120 

75. Reverie 121 

76. Affliction 12; 

77. Amour maliieureux 124 

78. Mon cceur 126 

79. Les victimes de l'amour 127 

80. Inquietude 128 

81. Amour mystique 129 

— M3 -=- 



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82. Peines d'amour jj 

83. Les fleurs I5I 

84. Mysticis.me I?2 

85. Constance I5 . 

86. CRI DE DETRESSE j,c 

87. Regrets I? g 

88. Contrition „- 

89. Q.UATRAIN x ,g 

90. Q.UATRAIN j,q 



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— 144 — 




LE PUY-EN-VELAY 

IMPRIMERIE REGIS MARCHESSOU 







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XXVIII. - La Bibliotheque 4u palah de Ninive. par J. Menant. 

\\1\ S - I ■■■'■.■■ sins elles Ungues di tin** pwR.CiiBT, S.fr. 
XXX ' Z j P. 4 • ■ Jr. K- anti-islamite, par Ren* Basset . a fir. 5o 
XXXI. - LeJ[!"4 des dames dela Perse, traduil par J. hong 

des documents chinois, parMAURiCB Jametel. [n-18 lllnstre. 5 tr. 
XXXII° - I-c ■ livre des W*« des anciens Egypttens, par Paul 

XXXl^-U^rar. sa poisis «**»*»•, par Stamsy Lan^ 

XXXV^'-^altafKr'a'^ 

XXXVI - /.J < mlis.ili -iii') -mix: psrt or Eoemr. In-iS. 5 fr. 
XXXVII.- La Civilisation musulmane, par Stanislas Guyard. pro- 

fesseur au college de France. In- 18 .- Ir - 

XXXVHI - Voyage en Espagne d'un ambassadeur marocain ( 1690- 
" ,6oi>, traduitde I'arabe par H. Sauvaire. Iri-18... • • „. ■■ ' ''_ 
XXXlX.-X.eJ ta«»«e» d r Afrique. par Robert Cdst. Tr«dml par 

XL'- Us^ahls'afchMogiques en pii«H«V.'suivi de quekmes 
monuments pheniciens apofryphes, par Ch. Clermont-Ganneah. 

XUI.-AfiiLa^Mii^ drami sanserif traduitpwM Stw» 

xElV^-^^^V^/V^ri-^'/^'^-Va^J-EsnA^,,- 
teter, professeurau College de Franc- Iri-i 8.. ...... .. - ■ r o 

XIV -Troi's nouvelles chinotses, traduites pal M. le marquis 
" d'Hervev de Saint-Denys, de rinstitut. [n-i8... ....... •■ - '(. 

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XLVIlT -i°( itaw Altai*,' ou LWr'e de Cabous',' de Cabons Onsor 
el IMoali, souverain du Djordjan et du Guilan. Tradu.t pour la 
premiere fois en francais avec des notes, par A. Qoerrt, consul 

de France Fort volume in- 10 /.:'•'"•' ' 1 '■",, 

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L -Les Ungues perdues dela Perse et de V Assyrie, par J. Me- 

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XX. — Mille et un Proverbes tares, recueillis, traduits, et mis en 
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XXI. — Le Dhammapada, traduit par F. Hu, suivi du Sutra en 42 
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XXII. — Legendes et traditions historiques de larclupel indien, 
par L. Mabcel Devic. In-18 ."; '■ ? . ?° 

XXIU. — La puissance paternellc en Chine, etude de droit chinois, 
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XXIV. — Les Heroines de Kdliddsa et les Heroines de Shakespeare, 
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XXV. — Le livre des femmes, traduit du turc, par J.-A. Decour- 
demanche. In-18 •'-.••;., ■" - "° 

XXVI. — Vikramorvaci. Ourvaci donnee pour pnx de 1 neroisme, 
drame Sanscrit, trad, et annote par Ph. Ed. Foucaux. In-18 2 tr. do 

XXVII. — Ndgdnanda. La Joie des Serpents, drame bouddhiquc, 
traduit et annote par A. Bergaigne. In-18. . . 2 tr. 30 



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