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Full text of "Annuaire Club alpin français 1876"

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ANNUAIRB 



CLUB ALPIN PRANCAIS 



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PARIS 

TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT 

19, RUB DBS SAINTS-PBRB8, 19 



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ERNEST CEZANNE 

DEI X I KM E PRESIDENT DU CM H A 1. 1» I N FRANCA1S 
No le 2.1 n.nrs 18T0. - Mort 1»» 21 J tiin 18T*> 

(Dessin <Je M. Ronjat, u'apres une photo*: rapine.) 



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ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPI 



FRANCAIS 



TROISltME ANNEE 
1876 



PARIS 
AU Sl£GE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANCAII 

31, RUB BONAPARTB, 31 

ET A LA L1BRAIR1E HACHETTE ET C* 

79, BOULEVARD SAINT-OKRlfJLIM, 79 

1877 



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DECRANO FUND 



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L'Annuaire de 1876 — le troisieme de la collec- 
tion — offre un double progres sur celui de 1875. 
II est tout a la fois moins volumineux et mieux 
rempli. Ses redacteurs ont adopte avec le plus 
louable empressement la devise qui leur avait 6t6 
propos^e Vannee derntere : nouveauti et concision. 
L'ann^e prochaine le comite de redaction n'aura 
plus aucun motif de se montrer severe. 

Bien que ses caravanes scolaires n'aient pas 
ete jusqu'a present aussi nombreuses qu'il etait 
en droit de l'esperer, le Club Alpin Franrais 
a atteint glorieusement son but principal. Tout 
en augmentant de jour en jour le chiffre total 
de ses membres, il a d^veloppe chez Ies Fran- 
cjais le gt>£lt des voyages en France ; il a d6cou- 
vert, non - seuleraent a Paris, mais au fond de 
nos provinces les plus reculees, des savants, 
des ecrivains et des artistes qui s'ignoraient eux- 



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VI 

mgmes ; il a surlout cree des alpinistes. Plusieurs 
de nos jeunes collegues peuvent rivaliser main- 
tenant avec les plus celebres grimpeurs de Y Alpine 
Club. L'Annuaire de 1876 contient les relations 
d'un tr^s- grand nombre de courses nouvelles, 
qui ne sont pas des tours de force ou d'agilite. 
Nos belles Alpes du Dauphine et de la Savoie, si 
peu connues jusqu'i ce jour, mfime de leurs habi- 
tants, commencent a 6tre serieusement explores, 
etudiees, d^crites, photographiees ; et, si quel- 
ques-uns de leurs pics les plus eleves sont encore 
vierges de pas humains, c'est peut-6tre parce 
qu'ils doivent rester eternellement inaccessibles. 
Quand les sections de province seront parvenues 
— la difficulty n'est pas insurmontable — k pro- 
curer aux touristes des gltes un peu plus con- 
fortables et surtout plus propres, la France sera 
aussi visitee que la Suisse. 

Une accusation injuste a 6t6 port£e d£s sa for- 
mation contre le Club Alpin Francjais. Des esprits 
etroits, irrefl^chis, ont crie a la centralisation. 
A defaut dautres temoignages, TAnnuaire de 1 876 
suffirait pour justifier le Club Alpin Fran^ais de 
ce reproche immerit6. Sur les quarante articles 
dont il se compose, trente au moins ont et6 adres- 
ses au comite de redaction par des membres des 
sections provinciales, avec des dessins, des gra- 



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VII 

vures et des cartes non moins remarquables que 
le texte qu'ils etaient destines aillustrer. 

Ces int^ressants et utiles travaux, qui peut-Stre 
n'eussent jamais 6te entrepris sans 1'impulsion 
premiere qu'ils ont re$ue, devront ainsi a une 
centralisation trop calomniee une publicity et un 
succds dont la decentralisation ne leur eftt pas 
procure les benefices. 

Toutefois, si nous avons le droit d'etre fiers de 
nos triomphes passes et de nos progr&s actuels, 
il nous faut sans cesse songer k 1'avenir, grossir 
notre effeetif, agrandir le champ de nos etudes, 
perfectionner nos moyens d'action, et marcher, 
que dis-je ? courir toujours en avant, avec ce cri 
de ralliement : France, progrSs ! 

Adolphe Joanne, 

President du Club Alpin Francais. 



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TABLE MtfTHODIQUE 



PftgW. 

Preface v 

Table m£thodique ix 

COURSES ET ASCENSIONS. 
France. 

I. Ascension du N6thou (Pyrenees frangaises et espa- 

gnoles); itin^raire nouveau par le Nord-Est, par 

H. le comte Henry Russell , . . 3 

II. Signal de Campcardos et pic de Peyre-Fourque (Pyre- 

n6es-Orientales), par M. A, Lequeutre 17 

III. Nouyelle exploration dans les montagnes du haut 

Aragon ( Pyr6n6es frangaises et espagnoles), par 

M. E. Wallon 33 

IV. Le massif du Mont-Perdu (Pyr6n6es franc.aises et espa- 

gnoles) ; exploration nouvelle, par M. Franz Schra- 
der 31 

V. Le pic de Montarto des Aranais (Haute-Garonne et 

Pyr6n6es espagnoles), par M. Maurice Gourdon. . 79 

VI. Une ascension au Mont-Blanc en unc journee (Haute- 

Savoie), par M. H. Duhamel 87 

VII. Ascension au fauteuil de laTournette (Haute-Savoie), 

par M. Camille Dunant 98 



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X TABLE M6TH0DIQUE. 

Paget. 

VIII. Ascension de la Grande-Sassiere (Savoie), par M.Jean 

Moris 427 

DC. Le MontrPourri ouThuria (Savoie) , par M. L. Berard. 137 

X. Courses nouvelles dans les Alpes franc,aises, par 

M. Henry Gordier 451 

XI. Excursions dans les Alpes de la Savoie meridionale, 

par M. Pierre Puiseux 482 

XII. Courses nouvelles dans le Dauphine et la Savoie en 

4876, par M.Albert Guyard. . . . 244 

XIII. L'Aiguille Centrale d'Arve et la Dent Parrachee 

(Savoie) , par M. L. Vaccarone 243 

XIV. Deux mois dans les Alpes brianconnaise* (4876), par 

M. Paul Guillemin 250 

XV. Petite excursion en Champsaur ( Hautes- Alpes ) , par 

M. fimile Guigues 289 

XVI. Aurouse et le pic de Bure, par les Echelons (Hautes- 

Alpes), par M. Jaubert 34 4 

XVII. Ascension du mont Pclvoux par une route nouvelle 

(Hautes-Alpes), par M. fidouard Rochat 325 

XVIII. Nouvelles tentatives d'ascension au pic Occidental de 

la Meije (Hautes-Alpes), par M. H. Duhamel. . . . 334 

XIX. Ascension de la Grande-Tele de TObiou (Dcvoluy; 

Dauphine) , par M. Henry Ferrand 343 

XX. La valiee de Rentieres et le Cezallier (Auvergne), par 

M. Ed. Vimont 367 

Stranger. 

XXI. Ascension du Grand- Ararat en* 4850 (Armenie), par 

le general Chodzko 377 

XXII. Le col de Mont-Corve ( Alpes Graies) , par M. Pierre 

Puiseux 300 

XXIII. Le pic Central du Saint-Gothard (Suisse) , par M. E. 

Talbert 395 

XXIV. Courses nouvelles dans les Alpes suisses, par M. Henry 

Cordier 397 

XXV. Trois courses dans le massif du Bernina (Suisse), par 

M. Francois Delaborde 402 



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TABLE MtiTHODIQUE. XI 

Pages. 

XXVI. Nouvelles expeditions dans le district de Zermatt 

(Suisse), par M. Frederick Gardiner 4H 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

I. Le massif du Mont-Blanc, de M. Violletrle-Duc , par 

M. Charles Martins 419 

II. Du passage, a la fin de la periode quaternaire, des 

eaux et des alluvions anciennes de la Moselle, dans 
les vallees de la Meurthe, au-dessus de Nancy,* 
et de la Meuse, par la vallee de l'lngressin, par 

M. D.-A. Godron 442 

HI. Hypsometric de la chaine des Vosges, par M. Charles 

Grad 458 

IV. Les glaciers et l'origine des vallees, par M. Charles 

Grad 474 

V. Les glaciers des Pyrenees, station de la Dent de la 

Maladetta, par M. Trutat 480 

VI. Les anciens glaciers du Jura, par M. Alexandre Vezian. 487 

VII. Le cliniat d'Annecy et les glaciers de la Haute-Savoio, 

parM. E. Tissot 510 

VIII. Orographic et geologie de la chaine duNivolet (Savoie), 

parM. Pillet . • • • • *>19 

IX. Inauguration de Tobservatoire du puy de Dome ; 

travaux geodesiques et astronomiques executes 
recemment sur cette montagne , par la section d'Au- 
vergne 527 

X. Le deboisement et le reboisement dans les Alpes, par 

M. fcniile Cardot 535 

XI. Le piolet, par MM. C. Brouzet et H. Maire 545 

MISCELLANIES. 

I. Ascension du Grand Pic" de Belledonne (Dauphine), par 

M. Henry Ferrand 563 

II. Un nouveau belvedere dans les Alpes : le Grand-Revard, 

par M. Fr. Descostes *~$ 



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XII . TABLE MJ&THODIQUE. 

Page*. 

III. Recherche d'un nouveau col entre les Courtes et les 

Droites, par M. G. G 582 

IV. Deuxieme tentative d'ascension da Mont-Aiguille, en 

Dauphin6, par M. A.-E. Gallet 584 

\. Note sur le panorama du Pimene, par M. Franz 

Schrader 592 



CHRONIQUE DU CLUB ALPIN FRANQAIS. 

Direction centrale : Rapport annuel 599 

Caravanes scolaires, par M. E. Talbert 609 

BIBUOGRAPHIE ET CARTOGRAPHIE FRANQAISES. 

Bibliographic 615 

Cartographie par M. M 622 



CARTES 



1 . Carte des montagnes du haut Aragon, entre le rio Ara 

et le rio Aragon , lev6e par M. E. Wallon 48 

2. Esquisse du versant meridional du Mont-Perdu, avec les 

vallees de Niscie, d'Ordesa et de Fanlo, levee par 

M. Fr. Schrader 64 

3 . Carte du Montarto des Aranais et du Montarto de Caldas, 

par M. Maurice Gourdon 81 

4. Liverdun 445 

PANORAMA 

1 . Vue panoramique des Hautes-Pyr6nees prise du sommet 
du Pimene (2,803 met.), par M. Fr. Schrader. — A 
la fin du volume ou dans un rouleau. 



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TABLE MLTHODIQUE. Xin 

ILLUSTRATIONS 

Pages. 

1 . Portrait de M. Cezanne en regard du titre. 

2. Le Nethou; photolithographic de M. Quinsac, d'apres 

une photographie de M. Fabre 4 

:i. Les crates de la Partagua, Bouquesa et Yp, vues de la 
cabane du cirque de PnndiHos , d'apres un dessin de . 
M. Wallon 43 

4. Lc Cylindre et le Mont-Perdu, vus des plateaux du Mar- 

bore; dessin d'apres nature de M. Franz Schrader. . 55 

5 . Le Cylindre du Marbore , vu du Mont-Perdu , par M. Franz 

Schrader 59 

6. Vue prise du sommet du Mont-Perdu sur les Pyrenees 

espagnoles ; photogravure d'apres un dessin deM.Fr. 
Schrader 60 

7. Cotatuero, Taillon et Breche de Roland ; vue prise des 

murailles d'Ordesa ; dessin d'apr&s nature de M. Franz 
Schrader 67 

8. Col et pic du Montarto, d'apres une photographie de 

M. Trutat ' . 83 

91 I*a Tournette, vue d'Annecy; dessin de M. Weber, 

d'apres une photographie iOi 

10. Le Mont-Pourri (face Sud-Ouest) 138 

11. Le Mont-Pourri ou Thuria (face Sud-Ouest) ; vue prise 

du TOgliet; dessin de M. F. Schrader, d'apres une 
aquarelle de M. L. Berard 139 

12. Le Mont-Pourri (aretes Nord et Nord-Ouest) 144 

13. Le Mont-Pourri (areles Nord et Nord-Ouest) ; vue prise 

au col de la Chale ; dessin de M. Fr. Schrader, d'apres 
une aquarelle de M. L. Berard 145 

1 4. Vue generale des montagnes de la Vanoise, prise au*- 

dcssous du Mont-Blanc de Pralognan (2,68i met.); 
d'apres un croquis de M. Pierre Puiseux 189 

13. Pointe des Grands-Couloirs; dessin de M. Franz Schra- 
der, d'apres une etude de M. Pierre Puiseux 193 

16. La Dent Parrachee; vue prise au bas du glacier de 
1'Arpont; dessin de M. Fr. Schrader, d'apres une 
eHude de M. Pierre Puiseux • 207 



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XIV TABLE MfeTHODIQUE. 

Pages. 

17. Le dome de ChasseforeV, vue prise au Sud des granges 

de 1'Arpont; dessin de M. Fr. Schrader, d'apres one 

etude de M. Pierre Puiseux 209 

18. Les Aiguilles d'Arve, d'apres une photographie 245 

19.* La Grande Ruine et le glacier du Clot des Cavales; vue 

prise du vallon de l'Alp du Villard d' Arena; dessin 
de M. Fr. Schrader, d'apres une photographie de 

M. Grand 251 

20. Crfite de S6guret-Foran ; vue prise de la vallee de Saint- 

Pierre, en amont des chalets d'Ailefroide, d'apres une 

photographie de M. Grand 283 

21. Vue du lac et du glacier de i'£chauda, par M. Sabatier 

(gravure extraite du Tour du Monde) 285 

22. Gorges du Rabious, d'apres un dessin de M. E. Guigues. 290 

23. Bergers et moutons de Provence , id 291 

24. Chalet de Charbonnieres, id 292 

25. Montee de la Dent. — Le Tissap dans le fond, id. . . . 293 

26. Col des Tourettes, id 295 

27. Les chasseurs de chamois , id 297 

28. Le Saut du Lalre. — Le Mourre-Froid dans le fond, id. 298 

29. Cascade de Pisse-Bernard , id 299 

30. Les nourrices de la vallee du Drac, id 301 

31. Vue prise depuis le hameau de Laye, id 303 

32. Monument au pont Ganiveau, id 305 

33. Montagnes du D6voluy. — Col du Noyer, id 307 

34. Au col de Manse, id 308 

35. Refuge au col de Manse, id 309 

36. Chateau de la Batie, id 310 

37. Chapiteaux de l'egiise de Chorges, id 311 

38. Le remouleur de Chorges, id 312 

39. Le mont Aurouse ; vue prise de l'etang de Pelleautier, 

d'apres un dessin de M. E. Cardot 315 

40. Le mont Aurouse et le torrent de la Sigouste, d'apres 

une vue prise de la gare de Montmaur ; par M. E. C. 319 

41. Chalne de la Meije, vuede la valine des fitancons; des- 

sin de M. F. Schrader, d'apres une photographie de 

M. Duhamel 335 



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TABLE MfcTflODIQUE. XV 

Pages. 

42. La Meije ; dessin de M. Fr. Schrader, d'apres une photo- 

graphie de M. Duhamel. 339 

43. L'Obiou, vu de Grenoble 343 

44. L'Obiou, vu de Corps, d'apres un croquis de M. H. Fer- 

rand. 345 

43. L'Obiou, vu de la Mure, d'apres un croquis de M. H. 

Fenrand 347 

46. Les montagnes du Devoluy et l'Obiou; vue prise de 

Corps, d'apres un croquis de M. Ferrand 355 

47. L'Obiou, tu du niont Racbais, au-dessus de Grenoble, 

d'apres un croquis de M. H. Ferrand 365 

48. Vue du Grand- Ararat, d'apres un dessin de Balkoff. . • 385 

49. La Grande-Tour ou Cima de Charforon (3,800 met.) ; 

Tue prise de la Croix de Nivolet; dessin de M. F. 
Schrader, d'apres une etude de M. Pierre Pui- 

seux 391 

50. Aiguille du Midi, par M. Viollet-le-Duc 421 

51. Glacier de la Vallee-Blanche , id 425 

52. Le Mont-Maudit, id 427 

53. Moraine mediane, id 429 

54. Lacs glaciaires, id 431 

55. L'Aiguille du Chatelet (Val Veni), id 437 

56. Crevasse, id 438 

57. Phenomenes de regulation, id 439 

58. Le glacier de la Maladetta (vu de la Pefia Blanca); 

photolithographic de M. Quinsac, d'apres une photo- 

graphie de M. E. T 480 

59. Glacier de la Maladetta, examen des piquets ; dessin de 

M. Schrader, ^d'apres une photo graphie de M. Trutat. 485 

60. Diagramme du Semnoz 52 J 

61. Diagramme de la Cluse d'Alleve 522 

62. Diagramme de la combe de Nivolet 523 

63-82. Lepiolet(20 gravures) de 545 a 559 

83. La Chalne de Belledonne, vue du pic de l'fitendard, 

d'apres un croquis de M. H. Ferrand 567 



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XVI - TABLE METHODIQUE. 

84. La chaine de Belledonne, vue du Lac Blanc, d'apres un 

croquis de M. H. Ferrand. 569 

85. La chaine de Belledonne, vue du mont Jala, d'apres un 

croquis de M. H. Ferrand.. 573 

86. Le Mont- Aiguille, d'apres une photographic 585 

87. Le Mont- Aiguille, vu du col de la Pellas, d'apres un 

dcssin a la plume du capitaine Gallet 589 

88. Congres international des Clubs Alpins ; illuminations 

d'Annecy, le 43 aoM 1876 (chromolithographie d'apres 
une peinture de M. Cabaud) 608 



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FRANCE 



ASCENSION DU NETHOU 

PYRENEES FRANCHISES ET ESPAGNOLBS (3,404 MBTRES) 

ITINERAIRE NOUVEAU PAR LE NORD-EST 



Le NSthou est le point culminant de toute la chatne des 
Pyr6n6es, ce qui ne veut aucunement dire qu'il soit dan- 
gereux ou difficile. Bien loin de Ik. Mais en Europe, quand 
une montagne dlpasse ou atteint 3,000 mfct., elle me parait 
au moins digne de respect. II est bien clair qu'il n'en est pas 
de mfcme en Am6rique ou en Asie. Car, dans l'Himalaya, on 
voit des femmes et des moutons monter sans peine k 6,000 
m&t., presque sans toucher la neige, et Potosi, ville des 
Andes Boliviennes, qui a jadis contenu plus de 120,000 
Ames, est k 4,165 m&t. On s'y porte k merveille. On arrive 
aujourd'huienchemin de fer k La Paz (3,715 mfct.). Si Ton 
compare entre elles les montagnes de diff6rents pays, ce 
n'est done pas d'aprfcs leur altitude qu'il faut en estimer 



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4 COURSES ET ASCENSIONS. 

les difficult^ relatives ou les perils, bienque dans unpayb 
donnt les difficult^ soient g6n6ralement proportionnelles 
k la hauteur. II faut ici avoir deux poids et deux mesures. 
Je connais peu la Suisse, n'y ayant fait que trois grandes 
ascensions : le Mont-Blanc, l'Alphiibel et le Breithorn ; 
mais j'en ai vu assez pour me conyaincre qu'il faut se 
donner plus do peine pour arriver k 3,000 mfct. dans les 
Pyr6n6es, qu'k 4,000 dans les Alpes, ou k 6,000 sous les 
tropiques. Pourquoi ? parce que les Alpes ont partout des 
auberges, ou du moins des refuges, k des hauteurs ou, dans 
les Pyr6n6es t on est k une ou deux journ6es de marche 
d'un toit quelconque ou d'un morceau de pain. La vie y 
est extrftmement dure k 3,000 mfct., et y passer deux jours 
est un problfcme trfcs-compliqu6. Ce triste sujet m'entrai- 
nerait loin. Je l'ai du reste bien souvent discut6 ; aussi je 
le laisse 1&, avec Tespoirque d'autresle reprendront d'une 
manifcre plus pratique, et que le Club Alpin FranQais, 
suivant le g6n6reux exemple donn6 en Suisse par V Alpine 
Club de Londres, fera bient6t construire, prfes des glaciers 
des Pyr6n6es, quelques refuges absolument indispensa- 
bles, en commenQant par les regions d6sh6rit6es qui en- 
tourent les grandes cimes. Gar, dans l'6tat actuel des choses, 
les ascensions des Pyr6n6es sont tellement dures, qu'elles 
rebutent beaucoup de monde. En supposant m6me qu'on 
ne prenne qu'un guide, il faut souvent qu'il porte de quoi 
se nourrir et nourrir son voyageur pendant quatre ou cinq 
jours, sans compter la hache, la corde, la couverture, etc. 11 
est charg6 comrae un mulet. Dans mes grandes ascetisions, 
j'aidii souvent porter moi-m6medix kilogrammes, par pitte 
pour mon guide qui en portait le double ! Et si le mau- 
vais temps allonge la course, la viande se decompose; 
on n'a plus rien. Gembien de fois ai-je dd, pour ne pas 
renoncer k un pic, manger des vivres g&t6s, produit chi- 
mique sans nom connu, assaisonn6s avec de l'eau de 
neige ! Bien souvent, en effet, sur les sommets torrides de 



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ASCENSION DU N&T1IOU. 5 

l'Aragon, l'eau manque partout, et on n'a rien h boire que 
de la neige fondue. Parfois, m6me dans les valines basses, 
les torrents se dess&chent , et c'est h croire que dans les 
plaines brtil6es d'Espagne il y a plus de vin que d'eau ! 

L'ascension du NSthou, — car cette longue digression 
m'y ramfene , — ne serait plus qu'une promenade, que les 
m6decins conseilleraient & leurs malades, s'il y avait une 
auberge sous le rocher si pittoresque de la Rencluse (2,080 
mfct.). C'est \k qu'on couche; c'est la seule nuit qu'on 
passe dehors, et les chevaux y arrivent. 

Mais c'est un peu k cause de cela, et pour trouver une 
route nouvelle, en savouranttoutes les d61ices de l'inconnu, 
que cette ann6e j'ai attaqu£ le pic h tout hazard par le 
Nord-Est, abandonnant l'itin6raire du Nord, que suivent 
prosafquement, depuis plus de trente ans, tous les ascen- 
sion nistes, comme si le reste de la region 6tait pestiter6. 
II y a bien eu quelques rares ascensions par le Lac Gre- 
gonio (2,656 mfct.), c'est-k-dire par l'Ouest et le Sud-Ouest. 
J'ai m6me vu un bouquetin, en faisant cette course en 1864. 
Mais sur 100 ascensions au N 6 thou, 99 au moins .se font 
par le Nord. G'est un courant aussi r6gl6 que celui d'une 
riviere. G'est la mode. La mode ! oh 1 laissons-la dans les 
salons! Dans les montagnes, c'est au caprice que nous 
devons presque toutes les d£couvertes. Aussi, n'ob&ssant 
qu'& lui, je partis de Bagnferes-de-Luchon le 5 juillet avec 
deux vigoureux porteurs (Firmin Barrau et C6sar Gier) et 
pas de guide, et nous all&mes coucher deux nuits de suite 
chez Gabellud en Espagne, prfes du* Port de Vtnasque (2,400 
m&t.). Ma premiere nuit fut blanche ; c'est pourquoi j'y 
restai trente-six heures, n'ayant pas le don que semblent 
avoir plusieurs de mes copfrferes de marcher sans dormir. 
Je leur envie cette faculty pr6cieuse. 

Toutefois, qui regretterait une belle journ6e d'6t£, pas- 
s6e au grand soleil, h contempler les Monts-Maudits du 
haut d'un belvSdfcre de 2,400 mfet.? Elle serait froide et 



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6 COURSES ET A8CBHSI0WS. 

bien vulgaire, l'Ame de celui 4 qui les heures p&seraient 
devant de telles splendeurs. J'ai vu bien des montagnes : 
l'Himalaya, les Andes, les pics fan&bres de la Nouvelle- 
Z61ande, les Alpes etl'Altal, plus neigeux qu'elles encore. 
Toute ma vie j'ai aiml, j'allais dire « ador6 » les monta- 
gnes, les gravissant avec passion. Je puis en comparer 
beaucoup ; mais, quelque aveugle que soit l'amour, je crois 
encore avoir raison en admirant plus que jamais les Pyrt- 
n£es, leur ciel si bleu et si limpide, leurs glaces resplen- 
dissantes, leurs aspects vaporeux, les plaines ardentes et 
velouttes endormies k leur base au plus beau des soleils, 
et ces eaux merveilleuses qui, s'ichappant des neiges avec 
Aireur, se calment ensuite sur des pelouses horizontales, 
et serpentent en silence entre des tapis de fleurs si rares 
et si charmantes qu'on ose k peine marcher dessus. 11 y a 
dans la nature Pyr6n£enne une po£sie extreme, une har- 
monie de formes et de couleurs, et des contrastes que je 
n'ai vus nulle part ailleurs. Quant k la neige, il yen a juste 
assez; les Andes en manquent, et les Alpes en abusent. 
Aussi je ne me lasse jamais de contempler les Pyr6n£es, 
m6me seul, surtout quand tout un monde de glaces se 
d6roule devant moi, comme au Port de V6nasque. Car, 
bien que les glaciers des Monts-Maudits soient qk et \k 
eoupls du Sud au Nord par des arfttes, granitiques ou cal- 
caires, qui les isolent les uns des autres en partageant 
leurs eaux, TcBil ne voit dans Tensemble, to all intents and 
purposes, qu'une mer de glace, de neige et de crevasses, 
qui du pic d'Albe (3,280 mfct.) k l'Ouest, k celui de Moti- 
lieres (3,000 mfct.) k lTSst, forme une courbe 6blouissante 
d'au moins 10 kilometres. 

Peut-Gtre plus belle encore, quoique plus restreinte, est 
la vue du N6thou prfcs du « Trou du Toro », oil la Garonne 
s'engouffre avec des teintes d'un bleu sinistre, et disparatt 
sous terre entre des falaises absolument k pic. II est in- 
concevable que cet endroit, oil sont accumulies toutes les 



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ASCENSION DU N&TI10U. 7 

beaut6s possibles, etquin 'est qu'i. cinq heures de Luchon, 
soit si peu visits. Je n'y ai jamais trouvS personne, sauf 
mon ami Charles Packe, h qui les Pyr6n6es doivent tant. 
Cest Ik qu'il faut coucher si Ton monte au N6thou par 
la valine de Salenques. On y est k 2,024 mfct. de hauteur 
absolue, en Espagne, et k une heure au Sud-Est du Port 
de Vfenasque. 11 y a de l'eau, du bois en masse et une 
cabane. Si j'6tais photographe, c'est bien ici que je ferais 
mon coup d'essai. Gar ne rien ne manque k ce tableau 
alpestre par excellence. Au premier plan, s'6talent de 
molles et chaudes pelouses, tout k fait plates, oh circulent 
en tous sens les ruisseaux 6tincelants qui form en t ensem- 
ble la source occidentale de la Garonne. Au Sud, sedresse 
en demi-cercle un imposant amphitheatre de monts de 
premier ordre, au pied desquels croissent des sapins, les 
uns jeunes, vigoureux et souples, les autres blanchis, tar- 
dus et foudroySs ; d'autres, renversSs par l'avalanche sur 
des cbaos de gros blocs granitiques, ont tout 6clabouss6 
de leurs debris. En fin, derri&re ces mines et cette desola- 
tion, m616es h la plus douce verdure, se h6risse jusqu'au 
ciel, droit au Sud, l'immense et neigeuse masse du roi des 
Pyr6n6es, le Grand-Nithou (3,404 mfct.). Au plus fort de 
J'6t£, on ne voit gufere une tie sur son glacier ; c'est une suf- 
face enti&rement blanche ou bleue, formant un vaste carr6 
dont chaque c6t6 a, plus ou moins, trois kilometres. II n'a 
done pas du tout la forme d'un fleuve, comme la plupart 
de ceux des Alpes. Mais il est grand ; il couvre une 6ten- 
due que ne remplirait pas Toulouse ; il se boursoufle en 
imposantes collines d'un blanc superbe, et, d'un peu loin, 
la forte inclinaison de ses pentes onduleuses, — qui varie 
entre 25* et 60°, — lui donne tout Fair d'un precipice de 
neige. 

C'est cependant par \k que nous monUmes, en l'atta- 
quant plus haut de la gorge de Salenques, qui, descendant 
tr&s-graduellement du Sud-Sud-Est au Nord-Nord-Ouest, 



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8 COURSES ET ASCENSIONS. 

emporte dans la Garonne toutes les eaux et la boue du 
glacier du N6thou, en en longeant la base d'une extr6- 
mit6 k Tautrc. 

Grimpant d'abord au Sud, sur des blocs fracass£s de 
granit, tr&s-mal 6quilibr6s (rive droite), nous primes au 
bout d'une demi-heure l'autre rive, en obliquant un peu 
au Sud-Sud-Est. De belles cascades retentissantes torn- 
baient k droite des moraines et des glaces du N£thou. Les 
pentes de la valine de Salenques, devenues herbeuses et 
douce s, se chang&rent en tapis de verdure ; mais ce char- 
mant d6cor ne dura qu'un instant : un peu plus haut nous 
f&mes cern£s par la desolation ; la valine se couvrit de 
rochers monstrueux, aussi pdJes que la neige qui les avait 
d6pos6s 1&, et, arrives k la hauteur du petit col et du Lac 
des Barrans (2,478 mfct., encore gel6 le 7 juillet), nous 
n'etimes plus devant nous que de la neige k perte de vue. 
Les Mont-Maudits m6ritent assur6ment leur nom, car la 
malediction semble y r6gner partout. Et puis le temps 
s'6taitg&t6. Le ciel, tr&s-orageux, s'ttait couvert de nuages 
livides et lourds, dont les grandes ombres, fllant k droite 
sur le glacier avec une alarmante rapidity , nous annon- 
gaient, pour les regions plus a6riennes , une esp&ce de tern- 
pftte. Le vent 6tait k TOuest. II itait tard (1 heure) ; bref , je 
fus pris d'une certaine indecision, encouragie et partag£e 
par mes porteurs peu rassur&s , et nous pass&mes deux 
tristes heures sous un rocherqui nous garantissait fort peu 
du vent, du froid et de la pluie. Quand elle cessa, il 6tait 
3 heures! Que faire? Mes deux porteurs 6taient inquiets, 
pour dire le moins... Nous allions en pays inconnu, par 
un temps trfes-chanceux et k une heure oil il faudrait tou- 
jours flnir une ascension, et n'avoir plus qu'& redescendre. 
JP6tais d'ailleurs forci de convenir que , vu de ce point, 
le glacier du N6thou avait un air menaQant, pour ne pas 
dire impraticable , tant ses pentes semblaient fortes, et 
tant ses teintes 6taient sinistre? Le froid aussi me d6mo- 



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ASCENSION DU N&THOU. 9 

ralisait un peu, apr&s tantdechaleur. Quant aux crevasses, 
on n'en voyail pas une;elles £taient toutes encore cach6es. 
Du reste j'avais line corde longue de 15 metres. 

En fin, aprfes bien des hesitations et sachant ma retraite 
assur6e, ayant d'ailleurs des provisions et mon sac a 
dormir, je criai : « En avant ! » Et nous nous 61angames, 
a 3 heures 10 minutes du soir, a l'assaut du N6thou, 
par une route inconnue, en montant au Sud-Ouest, ligne 
que je ne quittai plus. 

Quelle blancheur ! Partout, absolument partout, du blanc, 
moutonnant vers les nues, ou paraissait au loin le seul 
lambeau de terre que rOc6an des neiges n 'avait pu sub- 
merger tout a fait ; et cet Hot, c'6tait la cime, qui ne nous 
dominait verticaleraent que de 1,000 metres, mais dont au 
moins 3 kilometres nous s^paraient encore, grace aux 
ondulations des pentes neigeuses, qui, formant des colli- 
nes 6tag6es, resserablaient a une houle colossale. C'6tait 
absolument comme la mont6e des Grands-Mulets au Grand- 
Plateau, quand on va au Mont-Blanc. 

A peine entris sur le glacier, nous vitnes les d emigres 
pierres. Mais 1&, prfes des moraines, il n'y en avait que 
trop, car elles tombent toutes « d'en haut ». Ce sont des 
projectiles. Ges « pluies de pierres », si communes dans 
les Alpes, sont un fort beau spectacle; mais on en jouit 
trfes-peu quand on est sur leur trajectoire ; le contact ou 
le frdlement de quelques-uns de ces rochers, tombant du 
haut des pics, aussi vite que la foudre, pulv6riserait un 
61£phant et an6antirait un homme. Heureusement qu'il y 
avait « de la place a c6t6 », comme dit le proverbe. Et 
d'ailleurs je dois dire que je ne vis tomber cette fois qu'une 
on deux pierres, qui passferent « trfcs au large ». II 6tait 
tard; c'est vers midi qu'elles se d6tachent en plus grand 
nombre. Mais le ravin, neigeux et assez roide, par ou nous 
commenQ&mes notre ascension sur le glacier, 6tait tout la- 
bourS du haut en bas de rides et de sillons creusis peut- 



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10 COURSES ET ASCE5SI05S. 

6tre une heure avant par des cascades de pierres. Les 
traces 6taient encore toutes fralches. Aussi j'avoue que 
j'ouvrais Tceil et les oreilles... 

Mais un danger bien plus r6el, auquel je ne m'attendais 
gufere dans cette saison (juillet), nous mena^a plus haut : 
c'6tait celui des avalanches ; nous courions le risque soii 
de glisser avec, en les faisant partir nous-m6mes, soit d'en 
recevoir une en pleine poitrine. 

11 est bien singulier que, plus nous nous 61evions, plus la 
neige 6tait molle. Prfcs du sommet, nous enfoncions d'un 
mfetre, ce qui, sur des pentes roides, est assez grave, quand 
la neige n'a pas plus de consistance que de la cendre. 
Apr&s avoir mont6 pendant deux heures sans dlpasser, 
peut-6tre m&me sans atteindre, des angles de 45°, nous 
arriv&mes k une « Epaule», que le NSthou projette vers le 
Nord-Est, et que la neige d6couvre un peu k la fin de Ybt&. 
C'est plutftt une terrasse, surmont6e, au Sud-Ouest, par le 
ddme 6blouissant auquel elle sert de base, en lui donnant 
une grande tournure. 

Ge passage fut un peu difficile. Sans doute, en allon- 
geant d'une heure, nous aurions pu tourner ici k droite 
(k TOuest) et arriver sans peine au petit Lac de Coront, en 
6vitant « l'Epaule »; mais il 6tait trop tard (5 heures!) pour 
perdre une heure au milieu d'un glacier. Je me d£cidai 
done k conserve r ma direction Sud-Ouest, et k escalader cette 
bosse de neige, k un angle d'environ 55°, peut-fetreplus, car 
notre figure touchait la neige, qui 6tait molle comme du 
sable. Nous fimes partir deux avalanches, qui se change- 
rent plus bas en deux fleuves formidables pleins de vagues, 
mais elles ne nous firent pas glisser d'un pouce. C'£tait un 
grand spectacle 1 

Ge fut ici la seule difficult^ de toute la course, et, k la fin 
d'ao&t, quand la glace est & nu, je ne sais si Ton pourrait 
franchir cette bosse, k moins d'y creuser avec la hache plu- 
sieurs centaines de marches. Dans tous les cas, puisque en 



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ASCENSION DU N&THOU. 11 

lournant k droite et en perdant une heure au plus, on peut 

loujours 6viter cei obstacle, j'ai raison de maintenir que 

r ascension du N6thou par le Nord-Est n'offre aucune diffl- 

cult6 s6rieuse, et qu'elle est k la port6e de quiconque a la 

moindre ambition ou la moindre pretention. Ge que j'es- 

pfere vivement, c'est qu'on fera disormais l'ascension par 

une voie et la descente par Tautre. On n'a rien k y perdre 

et on y gagne beaucoup. 

D6jk nous nous trouvions k 3,200 mfct. 11 6tait 5 heures 
20 minutes. Quel sombre silence r£gnait autour de nous ! 
C'6tait absolument comme en Janvier. Quelle difference 
avec l'6t£ ! Dans quelques semaines, ces grandes solitudes 
blancbes et mornes, oh Ton pourrait ensevelir une nation, 
ou rien ne bouge que l'ombre qui s'y promfene, se rempli- 
ront de bruits et de fougueux ruisseaux qui s'y pr£cipite- 
ront vers tous les points de l'horizon, dans un tumulte 
inexprimable. On y verra s'ouvrir d'6normes crevasses et 
des gouffres bleus, remplis de rales, de plaintes et de da- 
rn eurs sans nom, parce que ce n'est que \k qu'on les en tend. 
II n'y aura plus de neige; tout sera bleu, disloqu6, d6chir£, 
chancelant, et, dans cet infernal chaos de glace, on ne 
pourraplus faire un pas sans le tailler k coups dehache. En 
v£rit£, si les glaciers sont moins grandioses sous un ipais et 
monotone manteau d'hermine, il est bien sur qu'on y 
avance deux fois plus lestement. Ayant une corde, je nVen 
servis,*par exc&s de prudence ; mais je suis convaincu que 
partout la neige aurait porti un monument. II y en avait 
plusieurs metres d'gpaisseur (7 juillet). Le seul abime qui 
commenQit k s'entr'ouvrir, 6tait la « Grande Crevasse », 
situle juste au milieu du glacier. Nous la laissAmes k 
droite, k environ un kilometre, au lieu de la laisser k gau- 
che, comme on le fait toujours en montant par le Nord. A la 
fin de l'6t£ cette crevasse, une des plus belles des Pyr6n6es, 
a une douzaine de mfetres de largeur et 500 ou 600 metres 
de longueur. Quant k sa profondeur, qui pourrait l'esti- 



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12 COURSES ET ASCENSIONS. 

mer? Sa seule rivale est celle, — appel6e aussi la « Grande- 
Crevasse », — du glacier Oriental du Yignemale. Gelle-ci 
a bien un kilometre de longueur. 

Arriv6 sur Yfipaule du N 6 thou, k 3,200 mfct., je vis des- 
cendre k gauche, de l'Ouest k FEst, une longue gorge pleine 
de neiges 6ternelles, aboutissant, en bas,.au Col de Sa- 
lenques (2,825 mfcU Nous aurions pu aussi monter par 1&, 
en appuyant un peu k droite vers le haut du vallon. 

Une fois Yipaule gravie, laissant fort loin k droite l'6tang 
toujours gel6 de Coront (3,173 mfct.), nous attaqu&mes le 
Ddme, oil nous tomb&mes dans la route habituelle du 
N6thou. Pontes 48°. Dans la neige nous trouv&mes une 
bouteille, contenant les noras de deux touristes qui, quel- 
ques jours auparavant, avaient dft renoncer k atteindre le 
sommet. Leurs traces, encore visibles, s'arr6taientl&. Notre 
ascension, — comme je m'en assurai du reste sur le som- 
met, en feuilletant le registre, — £tait done la premi&re 
de l'ann6e. Quelques minutes aprds nous arrivions k la 
fameuse arfcte du Pont de Mahomet, avec un vent furieux 
de TOuest. 11 fallait se coller aux rochers, pour ne pas 6tre 
enlev6 comme de la paille. Ges grandes rafales nous furent 
pourtant utiles, car c'6taient sans doute elles qui avaient 
d6nud6 toute l'arfcte, ou nous n'eussions peut-6tre jamais 
pass6, si elle edt 6t6 couverte de neige. 

Sur le roc vif, — quand il est sec, — ce n'est qu'une 
plaisanterie, et e'est vraiment couvrir les PyrfnSesde ridi- 
cule que d'appeler ce pas « dangereux», par les temps 
ordinaires, bien que, en hiver ou au printemps, le toit trfcs- 
effil£ de neige qui le recouvre le rende probablement im- 
praticable. Au nom des Pyr6n6es f qui contiennent des dan- 
gers trfcs-r6els, je proteste contre Tabus de ce mot qu'on y 
fait tous les jours. 

C'est cette ariHe que j'avais vue d'en bas, tranchant en 
noir sur le glacier, car sur la cime elle-m&me nous ne 
trouv&mes que de la neige, oil nous rest&mes debout 



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ASCENSION DU NlsTTHOU. 13 

comme trois colonnes, enfonc6s jusqu'aux hanches et 
sans pouvoir bouger ni nous asseoir. Cette neige 6tait gla- 
ciate, eile soleil tombait a l'horizon... Jamais je n'avais eu 
si froid sur le Nithou; mais comment s'arracher a de pa- 
reilles magnificences, dont les plus belles visions du Dante 
ou de Milton ne peuvent donner la moindre idle ? n est 
bien rare de pouvoir assister au coucher du soleil, du haut 
d'un pic de 3,400 mfct., et, si de tels spectacles pouvaient 
durer, toute une nation viendrait les voir. 

Mais mes porteurs 6taient gel£s, et je m'engourdissais 
moi-mgme. 11 6tait 6 h. 10 min. Ainsinous avions mis trois 
heures de la gorge de Salenques au sommet, et du Port 
de Vlnasque un peu moins de six heures (sans compter les 
arrets). Notre ascension n'avait done pas 6t6 plus longue 
que par la voie de la Rencluse ; raison de plus pour com- 
biner les deux itinlraires dans la m&me course. Le bas de 
la Salenques est un vrai pare qui, a lui seul, mlriterait un 
voyage h Luchon. On peut aller a cheval jusqu'au Trou 
du Torv. 

Parlons maintenant un peu du vent : qu'on me permette 
a son sujet une petite digression, car j'ai trop voyagl 
pour ne pas m'y int6resser ; e'est un de mes amis, et 
souvent m&me on m'a dit que j'avais avec lui quelques 
analogies... 

J'avais appris, dans mon enfance, que le vent soufflait 
horizon talement. Peut-Gtre est-ce vrai au niveau de la mer. 
Mais combien de fois, sur les montagnes, j'ai constat£tout 
le contraire ! Et d'ailleurs, pourquoi pas ? Ce qui produit 
le vent, e'est une difference, une rupture d'6quilibre, entre 
la temperature de deux couches d'air, et entre leur den- 
sity. Pour r£tablir cet 6quilibre, la plus 16g6re se prlcipite 
vers la plus lourde, ou celle-ci se dilate, pour prendre la 
density de Tautre. Dans les deux cas, il se produit du vent. 
Or, quand deux couches d'air d'inigale density se trouvent 
superposes, — comme cela arrive partout dans les mon- 



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14 COURSES ET ASCENSIONS. 

tagnes, — quand il gfcie dans un ravin k l'ombre, tandis 
qu'& quelques metres plus hautlethermomfetre marque 20° 
en plein soleil, comment ne se produirait-il pas un cou- 
rant plus ou moins vertical, comme cela se passe pour les 
liquides? Toute la nature cherche l'6quilibre, et elle l'atteint 
dans toutes les directions possibles. Quelquefois m&me, le 
vent a Tair de reenter, c'est-&-dire, par exemple, que le 
vent d'Ouest pourrait souffler le dimanche k Paris et ne 
souffler que le lundi au Havre, qui est cependant plus k 
rOuest que Paris. (Test une espfece d y aspiration, qui donne 
au vent Tair d'un recul. Ce ph6nom&ne s'est plus d'une 
fois vu en Russie , oil le vent d'Ouest se fait sentir avant 
de souffler en Pologne. Mais je m'6carte de mon sujet. 
Une fois sur l'aile du vent, on perd trfes-facilement sa 
route. Ge qui est bien stir, e'est que dans les mon tagnes, 
pour une raison ou l'autre, le vent circule k tous les angles 
possibles. La preuve en est que bien souvent, quand on 
s'abrite du vent centre un rocher que Ton d6passe de toute 
la tfcte, ou m£me de la moiti6 du corps, on ne sent plus le 
moindre z6phyr, pas m&me contre la figure. £videmment, 
dans ce cas-l&, le lit du vent n'est pas horizontal. 

J'ai touch6 cette question, 'parce que sur le N 6 thou, dans 
l'ascension qu'on vient de lire, nous eftmes un vent trfcs- 
fort, soufflant de bas en haut. II suffisait de s'abriter les 
jambes derrifcre un tas de neige, pour en Gtre tout k fait 
garanti. 

Mais ces pauvres jambes 6tant transies, comme le reste 
de mes membres, je sonnai la retraite et quittai le sommet 
k 6 heures et demie. II n'6tait pas trop t6t, car la nuit 
vient bien vite k 3,400 mfet; elle fond sur vous. Comme 
c'ltait ma cinqui&me et peut-6tre ma derni&re ascension 
au N6thou, j'en pris congg avec tristesse. Qui sait si nous 
nous reverrons jamais? On s'attache aux montagnes qu'ou 
a connues dans son enfance, et on les pleure comme des 
amies, surtout lorsqu'on leur dit adieu le soir, k l'heure 



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ASCENSION DU NBTHOU. 15 

mystique oil l'&me, k tous les Ages, s'6pure et s'attendrit, 
et regrette ou retrouve ses couleurs et ses ailes d'au- 
irefois. 

Saluant encore avec amour les Pyr6n6es, qui rougissaient 

tfune mer h l'autre aux feux mourants du jour, je m'en 

allai. Puis nous « d£gringol&mes », c'est le seul mot dont 

je puisse me servir. Notre descente ftit une chute ; en cinq 

minutes je fis une demi-lieue, en me laissant glisser assis, 

de colline en colline, sur ces prodigieuses pentes de neige, 

oil pas le moindre obstacle, pas m£me une ride ne pouvait 

me blesser. C'6tait uni comme de la crfeme. Nous ne mtmes 

pas vingt-cinq minutes k descendre de mille metres, sans 

compter la distance, au moins trois fois plus grande que 

la hauteur. Ginquante minutes apr&s, k Tentr6e de la nuit, 

nous arrivames au bas de la Salenques, oil nous couchi- 

mes sur 4'herbe au ravissant endroit, beaucoup trop peu 

connu, appel6 le Plan des Aigouilluts (2,049 mfct.), un peu 

plus au midi que le Trou du Toro. Je Tai dicrit plus haut. 

Depuis douze ans que j'ai adopts le systfeme de coucher 

au grand air dans les Pyr6n6es, je n'ai jamais trouv6 d'en- 

droit qui rlunisse k ce point toutes les conditions voulues 

pour bien dormir et pour charmer r&me et les yeux. J'y 

regrettai bien sincferement mon sympathique ami, M. Le- 

queutre, qui aime autant que moi ces scenes nocturnes 

dans la montagne. 

Ce fut une nuit vraiment enchanteresse. La lune, k peu 
prfcs pleine, se leva dans un azur absolument immacul6. II 
faisaitcalme ettifcde. J'avais mon sac, mais la temperature 
6tait si douce, que je dormis dessus la moiti£ de la nuit. 
L'air itait satur£ de Todeur des sapins ; sans ces effluves 
aromatiques qui rappellent tant le Nord, le froid et les 
climats Alpestres , on aurait pu se croire dans une nuit 
Br&ilienne. 

Heureux, charmant pays, oil Ton peut s'endormir en 
plein air k plus de 2,000 mbt. d'616vation ! Le calme de la 



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16 COURSES ET ASCENSIONS. 

nature donnait vraiment Tid^e du Paradis, et le silence 
nocturne n'6tait trouble que par le clapotement des petits 
flots de la Garonne naissante, argent£e par la lune, et ser- 
pentant m&odieusement h nos c6t£s, avec ce bruit rGveur 
et vague, particulier & tous les sons pendant la nuit. Au 
loin, dans les t6n&bres, on en suivait des yeux l'6cume 
phosphor6scente. Autour de nous, les sombres blocs de 
granit, frapp£s spasmodiquement par les reflets ou les 
Eclairs de notre brasier, 06 flambait un sapin s£culaire, 
ressemblaient k des monstres. lis avaient 1'air de vivre et 
de se tordre comme des demons, ou comrae de grands 
p6cheurs qui vont mourir. 

Aprfcs un trfcs-frugal diner, j'allai fumer prfcs du berceau 
de la Garonne. Quelles reflexions il m'inspirait, cet inno- 
cent petit ruisseau, que j'aurais pu franchir ici d'un bond I 
Etait-ce done lui qui Tan dernier, h 40 lieues d'ici, d6vas- 
tait des provinces, arrachait tant de ponts, noyait des 
villes entifcres et tuait plus de mille hommes ? Mais e'est 
ainsi qu'en grandissant on devient m£cbant. 

Je m'arrfcte, cher lecteur, car je ne finirais jamais, si 
j'essayais de vous ddcrire les songes etles beaut£s miracu- 
leuses d'une nuit d'6t6 pass6e sur les montagnes, entre 
Dieu et la nature. 

C te Henry Russell, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Paris). 



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II 



SIGNAL DE GAMPGARDOS 

PYRENEES-ORIENTALES (2,914 METRES) 

ET PIG IDE PEYRE-FOURQUE 

PYRENEES-ORIENTALES (2,700 METRES) 

PREMIERES ASCENSIONS 



Le signal de Gampcardos (altitude 2,914- mfet.), situ6 & 
l'origine d'un vallon qui d6bouche dans la valine de Carol, 
en face et h TOuestrSud-Ouest du village de Porta, est le 
sommet le plus 61ev6 du d£partement des Pyr6n6es-Oriea- 
tales *. Jusqu'k ce jour aucun gdographe, naturaliste ou 
touriste, n'en a, je crois, fait mention. 

Ge fui en Itudiant le trac6 d'une excursion dans la par- 
lie orientale des. Pyr6n6es , sur la carte de l'lStat-major 
frangais (n° 256), que je fls la dicouverte du signal de Gamp- 
cardos. Gr&ce k son altitude et h sa situation, en face de la 
Sierra de Cadi, aux confins de la France, de l'Espagne et de 
FAndorre, ce pic devait offrir une admirable vue sur toute 
une region peu fr6quent6e ; en outre, un immense plateau 
qui, d'aprfcs les donnles toujours si exactes de la carte 

1 Le Puy de Carlitte, 2,921 met., est sitae* moiti6 dans le departe- 
xnent de l'Ariege et moitie dans celui des Pyrenees-Orientales, et l'alti- 
tude du Puigmal est de 2,909 met. 

AgzvuAiuc dk 1876. t 



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18 COURSES ET ASCENSIONS. 

franQaise, descend du sommei en larges terrasses et s'ar- 
r£te k une altitude de 2,358 mfet., devait donner k cette 
montagne une physionomie peu ordinaire. Je r£solus , d&s 
lors, de faire l'ascension du signal de Gampcardos, avant 
de monter au puy de Carlitte. 

Henry Passet, de Gavarnie, le meilleur guide des PyrS- 
n6es, qui avait d£j& explor6 les massifs du Carlitte et 
du Puigmal , avec mon ami M. Ch. Packe, 6tant venu me 
rejoindre aux Bains d'Ax, je partis d'Ax le 22 aotit 1876, 
accompagn6 d'Henry et d'un jeune porteur, Hipp. Delmas. 
Je recommande ce jeune homme comme porteur; il est cou- 
rageux et bon marcheur. 

Je ne dirai rien de la valine sup6rieure de TAri^ge; 
4 h. 15 min. de marche nous amfenent au col de Puymau- 
rens, 1,931 mfct. Du col, une route muletifcre, assez pier- 
reuse, coupe rinterminable lacet de la route de voitures, et 
nous arrivons rapidement dans la belle valine de Qu6rol 
ou de Carol. 

Notre savant collfcgue, M. Ch. Martins, a depuis long- 
temps attiri Inattention des g^ologues et des touristes sur 
les roches de Carol : « Les c61fcbres roches moutonn6es de 
« kt valine de la Handeck, en Suisse, dit-il, si souvent ci- 
« t£es , ne sont pas mieux caract6ris£es que celles de la 
« valine de Carol , et le ph6nomfcne se montre, sur une 
« 6chelle plus grande, dans la valine pyr6n6enne, que dans 
« celle des Alpes. G'est du groupe de Carlitte que descen- 
« dait l'ancien glacier de la valine de Carol et sa moraine 
« terminate se trouvait encore & 1 ,300 mfct. environ au- 
« dessus du niveau de la mer '... » 

Je retrouve, ici, avec un vif plaisir, l'aspect si particulier 
des valines espagnoles du versant meridional des Pyr6n6es 
aragonaises et catalanes, qui leur donne k toutes, en 



1 Ch. Martins. Du Spitzberg au Sahara. In-8°, Paris, J.-B. Baillifer* 
ttfils, 18IJ6, p. 451-452. 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 19 

quelque sorte, un air de famille : que la roche soit gra- 
nitique, calcaire ou gr6seuse, schisteuse ou cr6tac6e; 
que les vall6es soient verdoyantes, bois6es ou calcin6es, 
le soleil harmonise Tensemble et le pays tout entier porte 
sa livrte d'or. 

J'aimece versant des Pyr6n6es, le versant de la Soulane; 
c'est si bon de vivre dans la montagne, sous ce beau soleil 
du midi, sous ce flot de lumifcre vivifiante qui p^nfctre par- 
lout, fcclaire les recoins des roches abruptes, glisse sur les 
roches moutonn6es, fait flamboyer les crates et se joue en 
paillettes d'or sur Teau des torrents ! 

Nous laissons k TEst le village $e Port6 et la belle gorge 
de Fontvive, qui en trois heures conduit au lac Lanoux, le 
plus grand lac frangais des Pyr6n6es, situ6 d'ailleurs, 
comme le lac Gr6gonio, sur le versant meridional; puis, 
aprfcs avoir d6pass6 une source d'eau ferrugineuse renom- 
mte dans le pays et qui n'est pas cit6e par le docteur An- 
glada, nous entrons k 6 h. du soir dans le village de Porta, 
situii gauche dela route, 1,509 m&t. d'alt. (5 h. 15 min. 
d'Ax). 

Excellente auberge chez Gilles Ribo; beaucoup d'activit6, 
chambre propre, vivres en abondance. 

Aprfcs le diner, qui fut lestement pr6par6 et trfcs-bon, 
j'interroge Th6te , ainsi qu'un garde forestier et un vieux 
douanier, sur le pic Campcardos. Tous les trois me r6- 
pondent qu'il n'y a pas de pic Campcardos ! le pic le plus 
61ev6 4 TOuest-Sud-Ouest de Porta s'appelle Peyre-Four- 
que et il est inaccessible. 

La montagne indiqu6e sur la carte n° 256 a deux cimes 
distincles, trfes - rapproch6es Tune de l'autre, cot6es 
2,910 mfct. et 2,914 mfct.; le nom de Peyre-Fourque (Pierre 
fourchue) peut done s'appliquer & mon Campcardos. Mais 
le garde forestier ajoute que plus au Sud , k la frontifcre 
de la France , se trouve une montagne trfcs-curieuse , plus 
£lev6e que Peyre-Fourque : ce n'est pas un pic , c'est un 



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20 COURSES ET ASCENSIONS. 

immense pMurage , une vraie montagne f qui descend du 
point culminant en larges plans 16g&rement inclines et 
s'arr&te trfcs-haut au-dessus du niveau de la vall6e. Gette 
plain e, ainsi qu'il la nomrae, est le Campcardos. 11 nous 
engage k visiter ce plateau, k rextr6mit6 Sud-Ouest duquel 
nous trouverons deux arfctes de rochers k peine plus 61e- 
v6es que le niveau du p^turage sup6rieur. 

Ces deux monticules rocheux doivent 6tre les points cot6s 
2,910 et 2,914 mfct.; seulement il parait que mon pic, mal- 
gr6 son altitude , n'est pas un pic. Peyre-Fourque jette 
aussi un peu de trouble dans mon esprit; je ne sais que 
faire de ce pic , k moins que ce ne soit le fleuron principal 
d'une arGte rocheuse trfcs-escarp6e, indiqu6e sur la carte et 
qui n'est qu'un contre-fort du Campcardos. 

Quant au chemin k suivre pour atteindre le plateau, je 
ne puis obtenir que des renseignements assez confus. 

En r6sum6 , sauf Texistence d'un pic de Peyre-Fourque , 
ils ne m'ont rien appris de nouveau. Aussi, d'accordavec 
Henry qui se passionne comme moi pour cette course , je 
decide que nous partirons le lendemain matin, emportant 
du pain, du vin et (les conserves pour deux jours, afin de 
pouvoir coucher dans la montagne , si cela est nicessaire ; 
nous gravirons, si faire se peut, Peyre-Fourque, et nous 
arriverons k cet insaisissable signal de Campcardos, en 
cherchant nous-m6mes notre chemin. 

Le 23 aoftt, k 4 h. 30 min. du matin, nous partons ac- 
compagn6s dcs soi^haiis de toute la maisonn6e. La mati- 
nee est fraiche ; le ciel encore 6toil6 n'a pas une vapeur. 

Un pont (alt. 1,501 mfct.) nous conduit sur la rive droite 
de la Sfcgre de Carol, oil nous prenons le chemin muletier 
de la Porteille-Blanche *, trac6 sur le versant Nord de la 

1 On appelle ainsi dans les Pyrenees les paturages superieurs. 

8 La Porteille-Blanche (2,572 met.) est a 3 h. de marche de Porta ; elle 
conduit soit en Espagne, soit en Andorre. Le chemin muletier qui la 
traverse est tres-frequente par les habitants de la vallee de Carol. 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 21 

vallfee de Gampcardos. Ce chemin monte d'abord assez ra- 
pidement pour atteiodre le ressaut de la valine, puis conti- 
nue presque horizontalement k l'Ouest k une assez grande 
Nation au-dessus du lit du torrent, dont il suit la rive 
gauche. Au fond de la vall6e se dresse un pic de forme 
trfes-aigufc, sans doute Peyre-Fourque ; k TEst, se montre, 
au-dessus de la verte gorge de Fontvive, le massif du Gar- 
litte, dontles hautes cimes encore dansl'ombrese teintent 
bienl6t de pourpre glac6 de violet et d'or sous les rayons 
obliques du soleil levant; au Sud, en face de nous, sur la 
rivedroite, s'61fcvent d'immenses murailles rocheuses d'un 
bran rouge, aux parois verticales et continues : ce sont les 
murs de soutfcnement du plateau sup6rieur. 

Nous venions de dSpasser une bergerie situ6e au contre- 
bas de la route lorsqu'un des bergers, r6veill6 par les 
aboiements des chiens, nous appelle et vient k nous. II de- 
mande en Catalan oil nous allons , et nous dit ensuite que 
deux jours avant, le 21 aotit, un chasseur du pays a esca- 
lade le pic que nous voyons k l'Ouest, le pic de Peyre- 
Fourque r6put£ jusqu'alors inaccessible. 11 ajoute que c'est 
un pic terrible et doute que nous puissions arriver au 
sommet. II nous donne aussi des renseignements sur la 
route k suivre pour atteindre le grand pMurage ; mais il 
ue parte ni le franQais, ni l'espagnol, et Henry comprend k 
peine le Catalan. Delmas, qui seulde noustrois peut causer 
avec le berger, est Stourdi et pr6somptueux; il n'6coute 
gufcre les conseils en quelque langue qu'on les lui donne, 
et, lorsque nous Tinterrogeons, il ne se souvient pas. 

A mesure que nous nous 61evons, Peyre-Fourque semble 

grandir. Bient6t le soleil l'illumine ; nous voyons alors en 

detail ses aretes presque verticales; c'est r6ellement un 

beau pic, et, quoiqu'il soit doming au Sud par les contre-forts 

d'une montagne dont nous n'apercevons pas le sommet, et 

qui ne peut Gtre que le Gampcardos, nous tenterons de le 

gravir; de Ik nous irons k la cime la plus 61ev6e. 



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22 COURSES ET ASCENSIONS. 

45 min. Nous arrivons au niveau du torrent. Henry me 
montre dans les murailles du versant Sud de la valine un 
6troit couloir herbeux, trfcs-redress6, qui coupe le mur 
de sout&nement du plateau. II croit avoir compris que 
le berger disignait ce ravin comme 6tant le seul pas- 
sage conduisant directement au grand pAturage. A notre 
droite, sur le versant Nord, s'61fcvent de grands rochers 
en ruine. 

A \ h. 30 min. de Porta, nous passons sur la rive droite 
du ruisseau (altitude 1,986 mfet.), prfcs de la digue du lac 
de Gampcardos, laissant k L'Ouest la route de la Porteille 
Blanche. 

Nous sommes au pied des escarpements de Peyre-Fourque. 
Le pic est d'apparence terrible. Sauf TAnayette dans les 
montagnes de Canfranc, en Aragon, je ne connais dans les 
Pyr6n6es aucune pointe aussi effll6e : c'est une veritable 
aiguille k peine accessible. Henry examine avec soin le 
chemin k suivre ; nous contournerons une pointe avancie, 
en profitant des touffes d'herbes qui paraissent qk et Ik; 
puis, arrives au roc vif, nous monterons tout droit k la 
cime en nous servant des chemin6es et des fissures dont 
nous voyons l'ombre dans les parois 6clair6es par le soleil. 
(Test la seule voie qui semble 6tre praticable, sinon facile. 
Mais Henry sait que je n'ai pas souvent besoin d'aide, et 
moi j'ai toute confiance en lui ; quant k Delmas, il est jeune, 
agile, habitu6 au rocher, et il declare mfcme que ce sera 
amusant. 

Au moment oil nous partions, arrivent de TAndorre des 
gens du pays. Nous leur disons, sur leur demande, que 
nous allons escalader le Peyre-Fourque ; ils se mettent k 
rire et nous affirment que nous n'y arriverons pas. Nous 
verrons bien. 

Nous montons d'abord sur des gazons, puis k travers des 
ravins tr&s-redress6s oil, parmi les 6boulis, se cramponnent 
encore quelques plantes. Pendant cette montre assez 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 23 

longue (1 h. 10 min.}, nous ne rencontrons aucune diffl- 
cultfe, malgre la raideur des pentes et le peu de solidity des 
rochers. A 8 h. 30 min. nous nous arrfctons k la dernifcre 
source pour dejeuner; plus haut, il n'y a que du granit 
(2 h. 40 min. de Porta). 

A nos pieds , le lac de Gampcardos , petit et trfes-allongg 
(3,107 mfet. d'alt.), s'6tend au soleil; k l'Ouest, se montrent 
la Porteille-Blanche et les montagnes qui Tentourent, 
domintes par les cimes macules de neige de l'Andorre ; 
au Nord, k peu de distance, se dressent dans toute leur 
nuditfc les pics de la Font-Nfcgre (2,852 ma.) et Nfcgre 
(2,812 mfct.). On ne peut rien imaginer de plus aride, de plus 
d&ol£, de plus horrible que ces deux pics, v^ritables sque- 
lettes de montagnes. A l'Est, au-del& de la verdure des 
rallies de Gampcardos et de Fontvive, est le massif du Gar- 
litteaux formes hardies et puissantes. Le Puigmal, au Sud- 
Est, complete le tableau. 

A 9 h. 30 min. nous commengons k attaquer la roche 
mesurune ligne Nord-Sud. Les chemin6es sont presque 
verticales et l'escalade est rude. Au-dessousdenous, l'abime 
secreusedeplus en plus. Amesureque nous nous 61evons, 
les difficulty augmentent; souvent la roche surplombe et 
semble nous barrer la route ; il faut se servir des mains, 
des genoux et des pieds, pour surmonter Tobstacle ; con- 
temner sur d'6troites saillies des ob61isques d'une solidity 
douteuse; se hisser de roche en roche, Ik ou le rocher est 
solide. 

La crfcte terminale est tout k fait mauvaise. L'ar6te dislo- 
qu6e est trop Stroite pour qu'il soit possible de se tenir 
debout ; nous sommes obliges de ramper sur le rocher, 
ayant un precipice k droite, un precipice k gauche , et, par- 
fois, pendant une ou deux secondes, le vide sous les pieds; 
st, pourtant, dtit-on sourire, je dirai que cette cr&te est 
plus effrayante en apparence qu'en rialitd, k la montGe 
du moins, car je doute qu'il soit possible d'en op6rer la 



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24 COURSES ET ASCENSIONS. 

descente. La roche granitique est rugueuse ; Ik oil le pied 
peut se poser, il tient bien ; et je connais, dans les montagnes 
schisteuses ou calcaires, des passages moins terribles d'as- 
pect et plus rgellement p6rilleux, tels que le Marraout du 
Maucapera prfcs de Luz, une des cheminies du Pic de la 
Muniaet, d'apr&sce que m'ena dii lecomte Henry Russell, 
certains passages du Pic d'Anayette. Ici, il n'v a pas un 
seul p6ril que Ton ne puisse 6viter avec de la prudence et 
de la hardiesse. Je recommande cette aiguille aux grim- 
peurs, elle est vraiment amusante k gravir. 

Le pic de Peyre-Fourque (3 h. 10 min. de Porta ; j'estime 
son altitude & 2,675 k 2,700 m^t.) est une petite plate-forme 
de granit longue d'environ 10 mfct., large de 2 k 3 mfct. Ainsi 
que je l'avais suppose, c'est le fleuron principal (sans nom 
sur la carte) de l'ar£te qui se ddtache du plateau sup£rieur, 
et vient tomber k pic prfcs du petit lac de Gampcardos. 

Nous trouvons au sommet un amas de pierre dressS par 
le chasseur qui nous a pr£c6d6s de deux jours. J'emp&che 
Delmas de disperser ces pierres : k chacun son droit. 

Au Sud, au-del& de l'arfite d6chiquet6e de Peyre-Fourque, 
se montrent des pentes gazonn6es ; au Nord, le massif d£- 
charn6 de la Font-Nfcgre. A nos pieds, k l'Est, s'6tend un 
petit vallon, combl6 dans sa partie Nord par un chaos de 
granit, et qui, au Sud, s'61fcve en pentes herbeuses vers un 
large col conduisant sans doute au signal de Gampcardos. 
Directement au Sud-Ouest s'ouvre b6ant un 6pouvantable 
precipice, un veritable abime. 

Aprfcs un long arrfct sur la cime, Henry et Delmas ayant 
construit une tourelle k c6t£ des pierres du chasseur, nous 
partons k 11 h. 30 min. Descendre par le chemin de la 
mont6e est presque impossible ; d'ailleurs cela nous 61oigne- 
rait du col que nous voulons atteindre; au Sud, l'ar6te 
taillad6e en dent de scie, qui relie Peyre-Fourque au pla- 
teau, est absolument inabordable; au Sud-Ouest, s'ouvre 
un abime. II faut done tenter la descente par l'ar6te orien- 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 25 

tale 1 loute d6chiquet6e, en nous servant de couloirs, rem- 
plis de dibris de granit, doni l'inclinaison semble 6tre de 
45^50° 

La pente est rSellement un peu forte; il est rare cepen- 
dant, sauf dans les chemin6es oil la roche fait escalier, que 
Tangle d'inclinaison d6passe 60°. Le couloir est plus large 
que nous ne l'espirions ; nous att6nuons la raideur exces- 
sive de la descente, en dScrivant des zigzags, et nous ne 
rencontrons aucune difficult^ s6rieuse. Au moindre palier, 
nous trouvons l'armeria alpina, la gentiana acaulis et quan- 
tity de plantes, ayant pass6 fleurs, que je ne connais pas; 
Henry, qui a accompagn6 M. Ch. Packe dans ses explora- 
tions botaniques, me dit que beaucoup d'entre elles ont 
Taspect de plantes rares de la c61fcbre valine d'Eyna. 

Arrives au pied de Tescarpement, nous inclinons au Sud- 
Sud-Est et nous contournons les arcs-boutants du pic sur des 
chaos de granit, en nous maintenant assez haut afin d'avoir 
moins k remonter pour atteindre le col. La marche surces 
6non»es blocs qui souvent vacillent sous le pied est .p6- 
uible. A notre droite se dressent les crfctes de Peyre- 
Fourque; k gauche les murailles du plateau. 

Le chaos que nous avions vu du sommet du pic, et dont 
nous longeons la rive gauche, est immense : il couvre tout 
le fond du vallon de ses blocs monstrueux et se pr£cipite 
en cascades de pierres dans la valine de Gampcardos. Ge 
chao$ de Peyre-Fourque est, k mon avis et k celui d'Henry 
Passet, qui 6tant de Gavarnie doit se connaitre en chaos 1 , 
la Peyrade la plus considerable des Pyr6n6es. 11 nous fallut 
45 min. pour en traverser une tr&s-minime partie. 



1 Nous avons su ensuite que le chasseur avait suivi le mime chemin 
que nous; montee du Nord au Sud, et descente de l'Ouest aTEst. 

* Dans le pays de Bareges, les chaos de granit sont tres-nombreux. 
Le celebre chaos de Gavarnie est un des moins grands ; ceui d'Heas, 
de Bue\ d'Aspe, du Neouvielle, etc., sont beaucoup plus considerables 
que celui de Gavarnie. 



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26 COURSES ET ASCENSIONS. 

Enfin, nous posons le pied sur la terre ferme; je souffre 
d'une soif ardente, et il n'y a pas d'eau en vue dans ce val- 
lon. Delmas va k la d6couverte; ne t^ouvant pas de source, 
il me rapporte bient6t un bloc de neige ; c'est avec d61ices 
que j'en mange un peu. Je partage, k regard de la neige, 
Topinion du savant Tournefort qui, dans le r6cit de son 
ascension au mont Ararat, dit « que la neige fortifie lors- 
« qu'on la mange, et que, loin d'avoir des tranches, comme 
« la plupart des gens se Timaginent, on en a le ventre tout 
« console. » 

Ce peu de neige me remet, et c'est lestement que je monte 
les pentes gazonn6es du col (altitude 2,661 mfct.), oil nous 
inclinons au Sud-Est pour atteindre le bord de la terrasse. 
Vue k TOuest-Nord-Ouest du pic de Golom et plus au Nord 
des six lacs Dels-Pessons, source de TEmbalire orientale en 
Andorre. La valine sup6rieure de TEmbalire est dominie au 
Sud par une s6rie de mamelons dont la coloration lie de 
vin donne un aspect singulier au paysage ; <$ et Ik quel- 
ques pins. Plus au Nord paraissent des for&ts. Les deux 
sommets de Campcardos se montrent au Sud. 

Ces deux fleurons sont form6s de granit d6sagr6g6 sur 
place, en feuillets amincis et us£s sur les bords, s'imbri- 
quant les uns sur les autres jusqu'au faite ; ils ressemblent 
k d'6normes joubarbes un peu aplaties. 

Nous traversons de maigres gazons que la neige couvre 
en partie ; puis, laissant k droite la cime cot6e 2,910 mfet., 
nous nous dirigeons un peu au Sud pour atteindre le signal. 
L'altitude du plateau est telle que ces deux sommets sem- 
blent k peine des monticules. Quelques minutes nous 
suffisent pour arriver au point culminant, couronni d'une 
tourelle de 2 m^t. de hauteur, 61ev6e par les officiers de 
l'Etat-major frangais. 

Signal de Campcardos, 2,914 m&t. Nous avons mis 5 h. 
45 min. de Porta, y compris Tascension du pic de Peyre- 
Fourque. 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 27 

La carte avait raison, et je n'avais pas eu tort de suivre 
ses donn6es. Du haut de ce sommet on d6couvre un admi- 
rable panorama : au Sud la sierra de Cadi, courant de l'Est- 
Nord-Est k TOuest-Sud-Ouest, se montre tout entifere avec 
ses sommets, ses vall6es et ses nombreux cols * ; elle se 
rattache k TEst au puissant massif du Puigmal. Au pied de 
ces deux chalnons s'6tend la Cerdagne franchise et espa- 
gnole. Au Sud-Ouest sont les cimes trfcs-61ev6es de 1' An- 
dorra; U'Est le massif du Garlitte et un peu plus au Nord 
les montagnes de Lanoux et d'Orlu. Plus loin, k TEst, le 
regard s'arrfcte surle groupe superbe du Canigou, admi- 
rable de forme et de couleur. A l'Ouest et au Nord se pro- 
file la crGte m6ridionale des Pyr6n6es , maculae de neige, 
h6riss6e de pics sans nombre, parmi lesquels nous recon- 
naissons le Montvallier, le Montcalm et la Pique-d'Estats , 
Jepic de Serrfcre, etc., etc. ; au Sud-Sud-Ouest , des pics 
trts-&ev6s s'Slfcvent entre les valines d'Andorre et d'Es- 
terri. Sont-ce les pics de Coma Pedrosa, de Montaner, 
plus loin ceux de Montrouge et de Gelever, cit6s quelque- 
fois, mais, en r6alit6, inconnus? Je ne sais. Passet me dit 
que d6ji, il y a quelques ann6es, M. Gh. Packe lui a fait re- 
marquer une partie de ces montagnes, sans pouvoir les 
lui nommer. 

Plus loin encore, au Sud et au Nord de la direction Ouest, 
se dressent la cr&te dentel6e du .Montarto, le massif des 
Monts-Maudits , oil nous croyons distinguer le N6thou, le 
Posets reconnaissable dans son isolement ; puis, aussi loin 
que la vue peut s'6tendre, d'innombrables pics. 

1 La sierra de Cadi, vue du signal de Campcardos, 2,914 met., et du 
puy de Carlitte , 2,921 met., ne semble pas atteindre l'altitude indi- 
quee de 2,900 met., mais elle est tres-belle de forme et meriterait d'etre 
natee. Sauf quelques lignes de Bentham, dans son Catalogue des 
plante* de v Pyrenees, je n'ai rien trouve sur cette sierra. La vue sur 
l'Espagne, sur la Cerdagne et sur la cr£te meridionale des Pyrenees 
doit etre extremement belle du haut du Cadi, lors me 1 me que son alti- 
tude ne serait que de 2,800 a 2,850 met. 



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28 COURSES ET ASCENSIONS. 

Au Nord, au-dessous de notre niveau, sont Peyre-Fouque 
et les montagnes en mine de la Font-N&gre qui dominent 
les sources de l'Ari6ge; au Sud-Est, le lac de Guils, trfcs- 
grand, m'a-t-on dit, nous est cach6 par le pic de la Tosa. 
A FEst-Nord-Est, au-deli de la vall6e de Gampcardos, s'ouvre 
la gorge de Fontvive; un peu plus au Sud, le ravin de 
Coma Pregona monle vers le pic du Col-Rouge et vers le 
Carlitte. 

Ce panorama est trfcs-beau et trfcs-int6ressant; mais ce 
qui, selon moi, donne au signal de Gampcardos une phy- 
sionomie toute spgciale, c'est l'immense plateau de gazons 
et de p&turages qui, du sommet, se d6roule k nos pieds, de 
TOuest-Sud-Ouest k l'Est-Nord-Est. 

Ce plateau commence k 50 k 60 m&t. au-dessous de la 
cime et descend ensuite d'une altitude de 2,850 mfet. envi- 
ron, en vastes plans k peine inclines, jusqu'au point cot6 
2,358 mfct., oh il atteint sa limite orientale. MesurGe & vol 
d'oiseau sur la. carte, la longueur de cette montagne ou p&tu- 
rage dipasse 4 kilometres; sa largeur du Nord au Sud 
atteint environ 3 kilometres. Son d£veloppement r6el, en 
tenant compte des in6galit6s du terrain, doit fttre au 
minimum de 7 kilometres, car une heure entifcre nous 
fut n6cessaire pour traverser ensuite ce plateau en ligne 
droite et presque au pas de course. 

Au Nord, cette plaine sur un sommet, comme disait hier 
le garde forestier, est soutenue par les formidables escar- 
pements de la valine de Campcardos. Je n'ai pas vu quelle 
est sa pente au Sud sur le versant espagnol; mais, d'apr&s 
la distance k vol d'oiseau prise du pic Padro de la Tosa, au 
lac de Guils, le Gampcardos doit ggalement, de ce c6t6, se 
terminer en precipice. 

Quelle est l'origine de ce plateau si bien nivel£, sillonn6 
de nombreux ruisseaux, et oh pas un rocher ne d£passe le 
niveau du sol, de ce p&turage situ6 k une altitude k la- 
quelle on ne trouve g6n6ralement que des rochers et quel- 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 29 

quesplantes rares alpines? Je pose la question; c'est aux 
sayants qu'il appartient de l^tudier sur place et de la r6- 
soudre. 

Peii de jours aprfcs, je revis et j'admirai le Campcar- 
dos, tour k tour de la gorge de Fontvive et des hauteurs 
du Lanoux, des terrasses de Dorres et des Escaldas et du 
sommet du Garlitte, et je m'6tonnai que mes amis, 
MM.Ch.Packe et le comte Henry Russell, les contfnuateurs 
de Ramond et de Chausenque, et maintenant les explora- 
leurs les plus intelligents et les plus intr6pides des Pyri- 
tes, n'eussent pas signal^ cette belle montagne, unique, 
je crois, dans toute la chaine des Pyr6n6es. 

La journfee s'avance ; nous ne savons quelles difficult^ 
nous prisentera la descente sur Porta; nous partons, mais 
k regret. 

Nous contoumons d'abord des tables de granit k moiti6 

redresses, longues de 6 k 7 mfctres et trfcs.-minces ; puis 

nous atteignons les gazons que nous ne devons plus 

quitter jusqu'4 rextr6mit6 du plateau. Aprfcs nous 6tre 

d6salt6r£s k une excellente source (2,750 mfct. ?), nous nous 

dirigeons, k TEst-Nord-Est, k travers les pitturages au sol 

ilastique. Qk et \k nous passons sur des bandes de roches 

6mouss6es; pas une broussaille, pas une pointe de rocher, 

rien que de l'herbe et des sources. Au milieu du plateau, 

dans une 16gfcre depression, un petit 6tang, produit par 

la fonte des neiges, est en partie dess6ch6. Nous marchons 

trfcs-vite, presque en courant; rien ne ralentit notre course, 

etnous mettons 58 min. pour traverser le p&turage. 

Arrives au bord de la valine de Campcardos (£,358 mfct.), 
nous tournons droit au Nord, afin d'6viter les escarpements 
infranchissables de la muraille de sout&nement. En face de 
nous, sur le versant Nord de la vall6e, se montrent les 
rochers en ruine qu'Henry m'a paru examiner avec soin 
ce matin et qui, en effet, lui servent de point de repfcre ; 
car Us se trouvent k la hauteur du ravin herbeux, seul pas- 



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30 COURSES ET ASCENSIONS. 

sage qui puisse nous conduire au fond de la valine. Henry 
Passet, avec ce merveilleux instinct du vrai montagnard, 
est arriv6 droit k Torigine de ce ravin. II ne nous reste 
done plus qu'& descendre, d'abord sur des croupes her- 
beuses, puis dans le couloir que nous ne voyons pas encore. 
Delmas nous rejoint alors; le pauvre gargon qui, malgr6 
nos observations, n'a pas voulu emporter d'Ax des souliers 
ferr6s, n'a que des espadrilles; il craint de glisser surles 
gazons; il declare qu'il est impossible de descendreli, et 
commence k discuter avec aigreur; Henry ne lui r6pond 
pas, et, comme nous n'avons pas de temps k perdre si 
nous voulons coucher dans un lit et non k la belle 6toile, 
je suis oblig6 de lui imposer silence et de donner l'ordre 
du depart. II nous suit alors, en pestant k mi-voix, en glis- 
sant k chaque pas, et en regrettant vivement de ne pas 
avoir ses savates. 

Henry bat le terrain tout en descendant; s'il a bien 
devin6 ce que nous a dit ce matin le berger, il doit y avoir 
un chemin. En effet, bient6t il dScouvrc les traces d'un 
petit sentier de moutons, qui se pr6cipite plut6t qu'il ne 
descend en zigzags courts et aigus. Nous sommes done 
dans la bonne voie, et, si mauvais que soit ce chemin, il 
facilitera notre marche; mais e'estune voie assez scabreuse: 
la difference de niveau entre Torigine du ravin 2,358 mfct., 
et le fond de la vall6e, environ 1,800 mfct., est au minimum 
de 560 mfct. sur une distance de 900 mfct. k vol d'oiseau. 
De plus, le ravin que nous suivons ne fait pas de detour 
qui att£nue la violence de la pente, il tombe droit dans la 
valine, aussi droit qu'un couloir d'avalanche ; e'est presque 
un precipice, et Ton a peine k comprendre que les mou- 
tons et surtout les mulets puissent, sans se pr6cipiter, des- 
cendre par ce couloir. Pourtant, e'est bien Ik qu'ils passent, 
car deux fois nous relevons Tempreinte trfes-nette du pied 
d'une mule. Nous montrons les empreintes k Delmas qui 
secoue la tfite avec m£lancolie et ne veut pas se rendre k 



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SIGNAL DE CAMPCARDOS. 31 

Evidence ; il jure, mais un peu tard, qu'une autre fois il 
emportera ses savates; en attendant cette autre fois, il 
continue k glisser et k pester. 
GrAce aux clous de mes souliers, je marche derrifcre 
Henry. Le sen tier, qui reste sur le versant oriental du 
ravin, aussi pr&s que possible d'une arfcte de rocher, dispa- 
rait souvent dans les herbes et dans les buissons de rhodo- 
dendrons; mais, au moindre indice, Henry en retrouve les 
zigzags, et, m6me sur la roche , des 6raflures , invisibles 
pour moi, lui indiquent la route. Cette descente continue 
sur des pentes qui atteignent 50 et m6me 60 degrds d'in- 
clinaison, sans 6tre dangereuse, est extr&mement p£nible 
et fatigante. Aprfcs une heure de marche sans arr&t, tant6t 
sur Therbe, tant6t sur le rocher, perdant et retrouvant le 
sentier, traversant des 6boulis et des broussailles , nous 
atteignons des pentes moins exag6r6es et bient6t nous 
sommes au fond de la vall6e. 

lei, nous sommes en sftret6; notre montre marque 6 h. 
30 min. du soir, et il 6tait grandement temps de sortir du 
ravin, car le soleil, assez bas sur l'horizon, n'6claire plus que 
les crSles.Si nous avions 6t6 surpris par la nuit dans le cou- 
loir, il eftt fallu coucher sur place ; tenter la descente dans 
robscuriUeiit 6t6 une folie. Des pierres, pos6es dans le lit 
du torrent divis6 en cet endroit en plusieurs bras, facilitent 
le passage; bient6t nous arrivons sur la route muletifcre. 

C'estici mfcme que ce matin nous avons vu les rayons du 
soleil levant illuminer de pourpre, de violet et d'or le som- 
met du Garlitte ; ce soir la cime du Garlitte flambloie sous 
les rayons nuances d'or, de violet et de pourpre du soleil 
couchant; ce sont les m&mes nuances, mais disposes en 
sens contraire. Je n'avais pas encore vu ces deux admirables 
effets de lumi&re, igalement beaux et si different^ Tun de 
l'autre, se produire dans des conditions aussi comple- 
ment identiques : dans la m&me journ6e, sur le mfcme pic, 
du m6me point et avec la m&me somme de lumi&re et de 



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32 COURSES ET ASCENSIONS. 

chaleur. Pour dScrire de pareilles splendeurs, il faudrait 
avoir le talent d'6crivain et la science de l'illustre alpiniste 
anglais Tyndall. Quant k moi, j 'admire, je m'incline et je 
me tais. 

La nuit est complete lorsque nous entrons k Porta, apr&s 
8 h. 15 min. de marche. Je trouvai un bon diner k Tau- 
berge ou l'h6te, ne pouvant nous offrir un coup de canon, 
comme en Suisse, nous offrit un verre de vieux rancio en 
Thonneur de notre complete r&issitc. 

A. Lequeutre, 

Membre de la Direction centrale 
du Club Alpin Francais (section de Paris). 

Paris, 28 octobre 1876. 



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HI 



NOUVELLE EXPLORATION 

DANS LES MONTAGNES DU HAUT ARAGON 

(PYRENEES FRANCHISES ET ESPAGNOLES). 



Pendant l'6t6 de 1876, j'ai fait, au-del&de la fronti&re, et 
flotamment dans les montagnes du haut Aragon, une s6rie 
de courses, dans le but de pouvoir continuer ma carte & 
f/i 20,000 des valines centrales des Pyr6n6es frangaises et 
espagnoles *. 

1 En comparant mes calculs avec les operations geodesiques execu- 
tees dans les Pyrenees, sous la direction du colonel Coraboeuf, j'ai re- 
leve des ecarts notables pour l'altitude de quelques-uns des pics les 
plus saillants. En cherchant la cause de ces differences, j'ai du recon- 
naitre que j'avais oper6 sur des angles inexacts qui m'avaient 6te don- 
nes par un instrument nouveau que son auteur, Tun de mes collegues 
et amis, M. F. Schrader, a nomme orographe. Cet instrument, qui sera 
precieux lorsqu'il sera arrive a une regularity et a une rigidity abso- 
lves, etait alors dans Tenfance et avait ete pour moi la cause de quel- 
ques erreurs ; peut-etre le modele dont je me servais avait-il 6te mal 
construit ou bien derange par le transport. Toujours est-il que j'ai du 
rerenir sur quelques cimes deja gravies, afin de me rendre compte des 
differences relevees. Cette fois j'etais muni de Texcellente alidade 
nivellatrice du colonel du genie Qoulier, instrument tres-exact, simple 
et portatif, dont Tauteur avait bien voulu m'expliquer et me demontrer 
la manoeuvre et l'usage. Je devais cette explication a ceux de mes col- 
legues qui, dans leurs recits deja publies, ont adopte mes chiffres ; ils 
connaitront ainsi la cause des differences qu'ils remarqueront entre 
mes precedents calculs et les nouveaux. 

AMttJURB db 1876. 3 



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3J COURSES ET ASCENSIONS. 



LA BADETTE D'AMTILLE, LE PIC DE BRA1SAT0 

Le 12 aoifct 1876, je quittai Cauterets avec Fun de mes 
amis, M. F61ixDanton, aussi aimable compagnon de voyage 
qu'intrgpide coureur de raontagnes, etqui avait d6sir6 faire 
avee root une tourn6e dans le massif que j'allais continuer 
d'explorer. Nos fidMes guides Clement Latour et Jean 
Sarrettes s'ttaient partag6 le fardeau assez lourd de nos 
bagages. 

Le soir, aprfcs une promenade ravissante dans la valine 
de Marcadau , nous couchions k la cabane supSrieure 
d'Aratille, presque au pied de la Badette od je voulais 
monter le lendemain r pour prendre une bonne base de ce 
point situ6 sur la fronti&re et k peu prfcs k 6gale distance 
de deux grands pics bien cot6s : le Vignemale (3,290 mfct.) 
k l'Est-Sud-Est et la Grande-Fache (3,020 mfct.) k TOuest- 
Nord-Ouest. 

Le 13 aofit, nous partons k 5 h. 30 min. du matin parun 
temps superbe. — Baromfetre 573; thermomdtre 11°. — 
Aprfcs avoir laiss6 k gauche le grand lac d'Aratille , nous 
inclinons k TOuest ; une mont6e assez d6sagr6able sur des 
iboulis nous conduisit (7 h.) k un petit col qui fait com- 
nauniquer le haut vallon d'Aratille avec celui de la Ba- 
dette. Le pic est au-dessus de nos t&tes, au Sud, mais de 
ce e6t6 ses murailles sont impraticables. Pour Tatteindre, il 

J"ai Sait pour le mieux, a l'aide de mon alidade, pour rectifier lea 
erreurs precedentes sans pretendre toutefois a l'exactitude absolue qui 
ne s-'acquiert que peu a peu et par des investigations sans cesse renou- 
telees et comparees les unes aux autres. Du reste, afin que ceux qui 
me suivront dans mes tournees puissent controler et corriger, s*il y a 
lieu, mes resultats, j'aurai soin de donner les elements de calcul , au 
moins poor les points principaux d'oii j*ai deduit les autres. 

Nota. Le Coraite de redaction ne prend pas la responsabilite des 
altitudes indiquees ou des opinions scientifiques emises par les auteurs 
des articles de TAnnuaire ou du Bulletin du Club. 



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EXPLORATION DANS LES MONTAGNES DU HAUT ARAGON. 35 

faut que nous le contournions par son flanc Nord-Ouest et 
parla brfeche qui s'ouvre en face de nous au Sud-Sud-Ouest. 
La mont6e est pdnible, mais sans danger, sur des 6boulis 
schisto-granitiques trfcs-inclin6s, $& et Ik plaques de neige. 
Au-dessous de nous s'ouvre le cirque de la Badette, au fond 
duquel dorment deux lacs dont le plus 61ev6 est encore 
presque compl6tenient gele. 

A 8 h. 20 min., nous mettons le pied sur la Br&che de la 
Badette (2,735 mfct.) Ouest-Nord-Ouest du pic — Ba- 
rom. 535 ; therm. 15° 5 — renoncules glacial es. Nous mon- 
lons h gauche, Nord-Nord-Est. 

A 9 b. 20 min., nous sommes sur la cime de la Badette — 
Barom. 530 ; therm: 16*5 ; altitude 2,820 mdt. que je d6duis : 
1° de la Grande-Fache (3,020 mdt.) — alid. t. — 4,8 ; 
K 4,150 mfct. ; correction pour r6fraction ou courbure 
1 mfct. 16 cent.; 2° de la cime du Vignemale (3,290 mfct.), 
/. — 11,4; K 4,120 mfct. ; correction 1 mfct. 10 cent. 

Gomme le panorama est 6tendu et beau! Nous sommes 
favoris£s par un temps magnifique ; tout se d£tache avec 
une netted merveilleuse sur les crdtes des deux versants. 
Du cdt6 de TOuest surtout, le regard est attir6 par Timpo- 
sant massif d'Enfer dont les pitons s'61fcvent au-dessus- de 
deux beaux, glaciers 6tincelants. Au Sud il semble qu'on 
touche de la main le pic de Sarrato et les dentelures des 
Battans, dont nous sommes s6par£s par le curieux vallon 
de Bramaluero, vrai d6dale de lacs, de neiges et de blocs 
granitiques de toutes dimensions. Les eaux de ces lacs 
(cinq) se d6versent vers TOuest dans le vallon de Machi- 
mana, etdans le Caldarfesqui descend, en bondissant, dans 
la gorge de Panticosa. Le chainon deBrassato se soude, au- 
deli du Bramatuero, h la crfcte des Battans , par le Port- 
Vieux. 

Sans perdre de temps je me mets au travail. En 
2 h. 30 min. j'ai fini tous mes lev6s, gr&ce h la collabora- 
tion obligeante de mon campagnon, M. Danton, qui tient 



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36 COURSES ET ASCENSIONS. 

note de toutes les cotes que je lui dicte et qui les met k 
leur place. 

Je donne ici, parmi les 616ments recueillis, ceux qui 
concernent le pic central d'Enfer : t + 5 ; K 5,800 mfet. 
correction 2 mfct. 21 cent. = 3,112 mfct. 

On voit que la cote obtenue pour cet imposant sommet, 
du haut de la Badette , est bien interieure k celle qui avait 
6t6 pr6c6demment indiqu6e (3,208 mfct.). 

A midi 15 min. nous descendons k la Brfcche, et de 14 
dans le Bramatuero. Nous nous dirigeons vers TEst-Sud- 
Est pour atteindre le col qui fait communiquer le vallon 
avec les p&turages de Cerbillona. Nous passons sur la rive 
m^ridionale du 4 e lac qui est couvert d'icebergs. Non loin 
de ce lac, nous trouvons les empreintes toutes fraiches du 
passage de Fours. D'aprfcs ces marques nos guides estiment 
que maitre Martin doit £tre de belle taille. 

Nous traversons le 5 e lac sur la glace et bientdt apr&s 
nous sommes sur le col de Bramatuero, au-dessus du vallon 
et des cabanes de Cerbillona. En face de nous, k TEst-Sud- 
Est, nous voyons, de la base au sommet, Timposante Pique 
long tie du Vignemale, 6crasante de hauteur. 

II est 2 h. 15 min., trop tard pour aborder aujourd'hui les 
cr&tes de Brassato, et aucun de nous ne connait sufQsam- 
ment ces montagnes pour savoir si nous trouverons un abri 
pour la nuit. Heureusement nous apercevons des moutons 
sur les bords des deux lacs du versant de Cerbillona. Nous 
nous dirigeons de ce c6t6 et nous ne tardons pas k aper- 
cevoir le berger qui sur notre appel vient & nous. II parait 
intelligent et r6pond avec assurance k toutes les ques- 
tions que je lui adresse au sujet des cimes que nous 
voyons du c6t6 de Brassato. Nous apprenons de lui que 
nous sommes sur les bords des lacs des Battans (il applique 
le nom de Battans k toutes les crdtes qui nous sSparent du 
Port-Vieux). Instruit de notre projet il nous indique une 
cabane presque au pied du pic Brassato que nous voulons 



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EXPLORATION DANS LES MONTAGNES DU HAUT ARAGON. 37 

gravirlelendemain et il offre de nous y accompagner aussi- 
I6t qu'il aura rassembl6 son troupeau et qu'il l'aura conduit 
aufond de la valine. Son offre est accept^e avec plaisir ; je 
mets ce temps k profit pour prendre quelques silhouettes 
des deux versants de la haute valine de TAra et du vallon 
de Boucharo qui descend au-dessous de nous, dans la direc- 
tion du Sud-Sud-Est; le massif du Mont-Perdu s'6tage au 
Sud-Est avec une majest6 sublime. 

A4h. 15 min., le berger est de retour. Nous nous diri- 
geons vers le Sud en nous tenant assez haut au-dessus du 
fond de la valine de Cerbillona. Nous marchons tant6t sur 
des p&turages, tantftt sur des 6boulis d£tach6s des contre- 
forts des Battans. Nous contournons toute cette ar&te qui 
nous sSpare du vallon du Port-Vieux. Arrives dans ce der- 
nier vallon, nous gravissons son revers septentrional, droit k 
l'Ouest, et nous ne tardons pas k voir notre abri sur la rive 
gauche du ruisseau du Port- Vieux au fond d'un cirque de 
piturages. 

A 5 h., nous arrivons k la cabane form6e par un Snorme 
Woe de rocher et un petit mur en pierres sfcehes. Nous 
nous y installons le mieux possible, puis nous renvoyons 
le berger, aprfcs lui avoir demand^ tous les renseignements 
qn'il peut nous fournir au sujet des cimes qui nous en- 
tourent. 

Le pic de Brassato montre son c6ne r^gulier et assez gra- 
tieux il'Ouest 27° Sud. Droit k l'Ouest s'ouvre l'Schancrure 
du Port-Vieux, par lequel on communique facilement du 
haut vallon de Cerbillona avec les bains de Panticosa. — 
Barom. k la cabane 573,5; therm. 13*5, — altitude 2,248 mfct. 

Nos guides rassemblent une provision assez abondante 
de bois mort. Le temps est d'ailleurs doux et beau. Aussi 
passons-nous une nuit assez bonne dans cet embryon de 
cabane. 

Le 14, nous quittons notre abri k 5 h. 30 min. du matin. 
— Barom. 572; therm. 9 — le temps est trfcs-beau. 



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38 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous montons, au milieu des granits, sur la rive droite 
du ruisseau du Port-Vieux; nousdSpassons un petit lac al- 
long£, et nous nous trouvons bient6t au niveau du Port- 
Vieux — Barom. 545; therm. 11*; altitude 2,386 mfct. — II 
est 7 heures. Nous inclinons alors sensiblement -vers le 
Sud-Ouest et nous gagnons la cr&te granitique , disloqu^e 
mais assez facile, qui se d6tache du pic de Brassato au Nord- 
Est; nous montons sur les debris de cette crftte d'oii nous 
voyons, k gauche, Sud, tout le vallon parsem6 de lacs qui 
descend du col de Brassato au fond du vallon de CerbiUona. 
Le sentier des bains de Panticosa k Gavarnie passe dans ce 
vallon. 

A 8 h. 30 min., nous atteignons la cime form6e par un 
plateau arrondi — Barom. 531 ; therm. 10*5 — altitude 
2,773 mfct. 

Je d6duis ce chiffre de la Grande-Fache et du Balaltous ; 
— la cime du Vignemale commenQant k devenir brumeuse 
ne peut me servir de point de vis6e ; — voici les 616ments : 

1° De la Grande-Fache t — 3,6, K 6,825 mfct. — correc- 
tion 3 mfct. 05 cent. 

2° Du Balaitous t — 3,1 ; K 11,900 mfct. — correction 
9 mfct. 35 cent. 

Le pic de Brassato est un point central d'ou le panorama 
est splendide. 

Au Nord ce sont les crfctes du Port-Vieux, de Sarrato et 
des Battans qui nous s6parent du Bramatuero; k l'Est- 
Nord-Est la masse du Vignemale, continue par les cr&tes 
de Montferrat, s'abaissant insensiblement jusqu'au port de 
Plalaube, k l'Est ; dans la region du Sud-Est, tout le massif 
du Ck)tatuero, duMarb6r£ et du Mont-Perdu dont les glaces 
sont 6blouissantes. 

Du c6t£ du Sud, nous distinguons facilement toutes les 
courbes et les ramifications duchainon qui s6parela valine 
de Broto de celle de la Th6na et qui se relie aux crates cal- 
caires de Tendenera. 



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EXPLORATION BANS LES M0NTAG5ES »U HAUT ABAGON. 39 

Voici la nomenclature des principaux pics de ce chainon 
en partant de Brassato. Je la donne telle qu'elle ra'a 4tk 
foumie par le berger et contr616e plus tard a Panticosa. 

Aprfcs le col de Brassato (2,472 mfct.), la premiere cime 
estnomm6epic de Ptniejo (2,560 m&t); vient ensuite, toti- 
jours surla ligne de faite, le pic de F&iiez (2,608 mfet.) suivi 
du pic de Mallarouego ou tfOrdissou (2,711 mfct.)., au-dela 
duquel la crfcte s'abaisse, au col de Tendenera, avant de se 
souder au pic de ce nom. De chacune de ces cimes se d6- 
tachent des sous-chainons qui vont finir du e6t6 Est au Rio- 
Ara et, sur le versant Ouest, s'arrttent brusquement, pres- 
que toujours sous forme de grandes murailles, pour con- 
slituerlarive gauche du Caldarfcs et de la gorge de TEscalar. 
Depetites valines, parsem£es de lacs, sdparent ces diverses 
arte transversales. — Au point de jonction le pic de 
Tendenera (2,858 mdt. — dSduits de Brassato : alid. + 1~, 
K 8,050 ; correction 4 mfct. 25 cent.) est le point culminant 
et presque central d'un chainon calcaire qui court de l'Est 
a l'Ouest, et forme, par consequent, un angle droit avec Ta- 
rttecentrale de Brassato. Ce chainon descend de Tendenera 
vers Boucharo par le pic d'Otal (2,723 mfct.) et la crfcte de 
Bourdical (2,651 mfct.) qui lui fait suite; et vers le Gallego, 
prfcs du village d'Hoz, par la Pena Porato et la Pena d'Hoz 
(2,760 mbi.). Au loin, la Sierra de Guarra laisse voir sa ligne 
bleuttre. 

Dans la r6gion du Sud-Ouest, au-dela du Gallego, la 
ligne de Tendenera et d'Hoz est continu6e par la crfcte si 
disloquie de la Partagua, inclinant par degr^s a TOuest ou 
e 'le se soude aux montagnes de Bouquesa et d'Yp au-dessus 
desquelles tr6ne la Pena Collarada. 

Du c6t6 de TOuest, le massif d'Enfer est trfcs-beau. On 
nen perd pas un detail. On le voit se dinger vers le Nord, 
cn s '61evant de plus en plus, et se relier finalement au pic 
" e k Grande-Fache, a la frontifcre. Le pic de Balaltous au 
Nord-Nord-Ouest domine tout. 



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40 COURSES ET ASCENSIONS. 

Je ne saurais assez recommander Tascension facile du 
Brassaio. 

A midi 45 min., aprfcs avoir d6jeun6 et fini tous mes 
lev6s, nous descendons facilement sur des p&turages et des 
iboulis, dans la direction de TOuest, vers les rives du beau 
lac de Brassato dont la courbegracieuse se d6veloppe h nos 
pieds 1 . — Ce lac est orient^ Sud-Est, — Nord-Ouest dans sa 
plus grande longueur. — Une foissur sa rive septentrionale, 
nous trouvons un bon sentier qui nous permet de marcher 
facilement. En cheminant, nous pouvons h la fois mesurer 
du regard T6tendue de cette belle pifcce d'eau, et suivre 
toutes les p6rip6ties de la pfcche h laquelle se livrent en ce 
moment quelques Espagnols. 

A 2 h., nous traversonsle d6versoir du lac. — Barom. 56 ; 
therm. 16°; altitude 2,333 mfct. ; temperature de Teau du 
lac 14*. 

Du grand lac nous descendons en 25 min. sur la rive 
septentrionale du premier lac, moins considerable, mais 
aussi trfes-poissonneux. — Barom. 569; therm. 17°; alti- 
tude 2,228 mfct. A rextr6mit£ du lac, nous trouvons le sen- 
tier qui descend Ouest-Nord-Ouest aux bains de Panticosa, 
sur la rive droite du ruisseau de Brassato. — Aconits en 
quantity. ' 

A 4 h. nous 6tions sur la promenade du bourg (Ba- 
rom. 618,5 ; therm. 22 ; altitude 1,618 mfct.), et peud'instants 
apr&s installs dans l'excellente Fonda Espahola y Francesa, 
tenue par Miguel Lacaza, aid6 d'un nombreux personnel 
frangais. 

Le lendemain 15 aoftt, jour de repos, nous nous con ten- 
tons de descendre, par une excellente route de voitures, au 
village de Panticosa, oil la population est en grande fete, 
comme dans toute TEspagne. Faute d'autre auberge, nous 
sommes obliges de demander l'hospitalitS dans la casa du 

1 M. Cb. Packe compare le lac de Brassato a un boomerang aus- 
tralien. 



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EXPLORATION DANS LES MONTAGNES DU HAUT ARAGON. 41 

senor Mariano Vicente, le chirurgien de la locality. Nous 
sommes sftrs, & l'avance, d'y 6tre exploits. 

Barom. sur la route 654 ; therm. 18° ; altitude 1 ,199 mfct. 
- prfesdeT6glise657; — 18°; — 1,160 — 

Nous passons le reste de la journ^e h voir danser la pit- 
loresque Jot a aragonesa, la danse nationale du pays. 

Le 16, je fis l'ascension du pic Tendenera (1) qui offreun 
panorama merveilleux. 

LES lONTAGNES DE LA PARTAGUA, DE BOUQUESA ET D'YP 
LA PENA COLLARADA 

Le 17 aotit, k 11 h. 30 min. du matin, nous quittons Pan- 
ticosa aprfcs avoir fait r6duire de moitiS la note ridicule- 
mentexag£r6e du seiior medico. Au dire du senor Antonio 
Pngeo de Carlos, qui nous a accompagn^s hier au Tende- 
nera, c'est & Escarilla ou h Sandinifcs que nous pourrons 
trouver un guide connaissant les montagnes de la Par- 
toguajnous descendons vers le Gallego, par un excellent 
chemin de voitures. Nous passons au-dessus del Pueyo, 
Mli au confluent du Caldarfcs et du Gallego. La route con- 
tourne les flancs du pic de Pouy-blanca ou Fenias et des- 
cend en pente douce pour franchir le Gallego au pont 
d'Escarilla. 

A midi 15 min., nous sommes sur le pont de bois hardi- 
ment jet6 sur le torrent, un peu en aval d'Escarilla. — 
Barom. 664; therm. 27° ; altitude 1,102 mfet. — lei nous 
h&ilons entre Sandinifcs et Escarilla que nous connais- 
sons d6ji, Latour et moi. Sandinifcs* Temporte; nous 
quittons la route un peu en aval du pont, pour prendre un 
assez beau sentier muletier qui monte au Sud-Sud-Ouest 
vers le village, sur des assises de schistes. 

1 Annuaire du Club Alpin, 1874. 
f Ou San Dionisio. 



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42 COURSES ET ASCENSIONS. 

A midi 50 min., nous sommes au milieu de ce gai village 
Mti sur uneterrasse, d'oii la vue est trfcs-belle sur la valine 
de Gallego et sur les murailles de la Partagua qui s'61&vent 
fifcrement au Sud-Ouest. — Barom. 646,2 ; therm. 25°; al- 
titude 1,196 mfct. — II fait trfcs-chaud, et pendant que 
Latour et Sarrettes font des d-marches pour trouver un 
guide espagnol, nous nous reposons, M. Danton et moi, k 
l'ombre de l'iglise. 

Nos regards sont bient6t attir6s par l'apparence con- 
fortable d'une maison voisine dont la porte d'entrde est 
surmontie d'armoiries sculpt6cs. Nous nous approchons 
pour 6tudicr cette plaque h6raldique au bas de lequelle on 
lit : ARMAS DE LOPEZ. Les sculptures, trfcs-fines, repr6- 
sentent, dans le champ de l'6cusson, un loup au pied du 
camascql (chfcnaie). Cet 6cusson est surmont6 d'un casque 
orn6 de plumes et entour6 d'une banderole sur laquelle 
on lit en exergue : Familia antigua de Lope y Lope del 
Lugar de Sandinies. Pendant que je dessine ce blason, un 
hidalgo sort de la maison et vient vers nous. II se montre 
trfcs-gracieux avec nous, mais parait fort surpris de voir 
des touristes fran^ais k Sandini&s. Nous lui faisons part de 
nos'projets, et, gr&co k son influence, nous parvenons k 
Iraiter avec le caballero Benito Pouy, ancien chasseur, qui, 
k ses moments perdus, fait encore la contrebande sur Can- 
franc, par les brfcches et les d6fil£s de Bouquesa. C'estbien 
Thomme qu'il nous faut. 

A 1 h. 15 min. nous quittons le village, aprfcs avoir re- 
merci6 le senor Lopez. 

Nous montons au Sud au milieu de quelques champs, 
puis k travers des buissons de buis. Nous sommes sur le 
versant septentrional du vallon de Sqques, village que nous 
voyons au-dessous de nous, au Sud-Sud-Est, prfes du Gal- 
lego. De ce c6t6 apparaissent aussi : Tramacastilla, Piedra- 
fitta, Bubal (rive droite) et Hoz (rive gauche). Contournant 
les derni&res ramifications de la crGte qui nous s6pare du 



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44 COURSES ET ASCENSIONS. 

vallon d'Escarilla (Nord) , nous inclinons au SudrOuest et 
ensuite k l'Ouest sur des p&turages; beaux chardons k 
fleurs jaunes. 

A 4 h., nous nous trouvons au milieu de la magnifique 
prairie nomm6e Estacha Moyano. Quel tableau, et surtout 
quel contraste ! Nous nous arrfctons un instant pour con- 
templer ce beau paysage. 

Ces grands p&turages commencent au pied de la chatne 
disloqu^e d'Escarilla que nous c6toyons (Nord), et ne finis- 
sent qu'au torrent de Saqufcs qui gronde au fond du vallon 
avant de se jfcter dans le Gallego. De Tautre c6t6 du tor- 
rent (Sud) s'61ancent les murailles de la Partagua. Gette 
montagne est superbe avcc ses parois k pic, couples de 
profondes chemin6es dont quelques-unes , d'aprfes Benito, 
sont praticables. Le point culminant, en forme de ddme, 
qui se trouve en face de nous vers le Sud-Est, est nomm6 
la Pena Telera (2,648 mfct.) ; altitude dSduite du pic d'En- 
fer (3,112 mfct.) t. — 1°56* ; K. 13,430; correct. 12 mfet. 
10 cent. — Nous voyons cette cr&te s'61ever jusqu'au pic 
de Lanne Major, puis s'abaisser sensiblement k la brfeche 
d'Acumue?* oh elle se rattache k TOuest au groupe de Bou- 
quesaetdTp. — Cost par 1&, nous dit Benito, que nous 
devons monter, afin d'atteindre Torigine de la valine d'Acu- 
muer, ou nous trouverons une cabane pour passer la nuit, 
au pied m&me des murailles de Bouquesa. 

Nous suivons la rive gauche du ruisseau de Saqufes, tra- 
versal quelques ravins et des ruisselets qui descendent 
de la crdte d-Escarilla. 

5 h., nous passons k c6t6 de la cabane de las Vaccas. 

5 h. 30 min., nous laissons k droite la cabane d'elGrtsal. 

A 6 h., nous atteignons le cirque de pAturages de Lanne 
Major oh paissent des troupeaux appartenant, pour la plu- 
part, au senor Lopez de Sandinifes. Ge cirque est limits de tous 
les c6t6s, sauf k l'Est, par d'6normes murailles k pic d'un 
caractfcre tout k fait nouveau pour nous. Au Nord-Ouest, 



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EXPLORATION BANS LES MONTAGNES DU IIAUT ARAG0N. 45 

le pic tiEsquerra ou Esquarra montrc sa haute lance qui 
parait inaccessible. Au Sud, la punta de Lanne Major 
2,723 met.), point culminant de laPartagua, ressemble au 
bastion d'une forteressc. Cette punta est continue par la 
Canal larga. La brfcche s'ouvre devant nous k l'Est-Sud- 
Ouest sfyarant la Partagua de la chaine de Bouquesa qui 
nousmontre, k l'Ouest, toutes ses dislocations et se rat- 
lache au pic d'Esquerra. 

Nous franchissons le torrent presque k son origine et 
nous nous dirigeons droit vers cette brfcche dont nous at- 
teignonsla base k 6 h. 40 min. Nous montons d'abord sur 
des eboulis calcaires, dont Tinclinaison d6passe 50 degr6s, 
et ensuite sur des corniches vertigineuses et peu solides. 
C'est un passage d6sagrfiable. 

Enfin, &7h. 30 min., nous avons franchi la brfcche, et 
nous arrivons sur des p&turages et prfcs d'un petit lac, & 
Torigine du vallon d'Acumuer qui descend au Sud-Est. 
— Barom. 589; therm. 14°; altitude 2,141 mfct. — Nous 
nous pressons d'arriver k notre gite. La cabane est effon- 
drie. Force nous est de nous installer au pied de Tun des 
plus gros blocs que nous trouvons dans le voisinage et 
d'jr passer la nuit k la belle 6toile et sans feu. La nuit fut 
mauyaise. Un orage 6clata vers minuit ; une ondde m616e 
de grfcle trempa nos couvertures. La bourrasque fut do 
courte dur6e, mais la nuit nous sembla longue. 

^ 18, au point du jour, le temps s'est embelli ; nous 
quittons notre campement k 5 h. aprfcs nous (Hre un peu 
r6confort6s. Nous montons d'abord droit k l'Ouest, sur les 
corniches orientales de la crfcte de Los Rayos (2,590 mfct.), 
1 un des contre-forts mSridionaux de Bouquesa. En 40 min. 
Q ous sommes assez haut pour recevoir les premiers 
rayons du soleil, dont nous avons grand besoin pour nous 
secher. Au Nord-Nord-Ouest nos regards plongent dans un 
amphitheatre ouvert au coeur de la Bouquesa, et commu- 
m <pant avec la partie sup6rieure du vallon d'Acumuer par 



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46 COURSES ET ASCENSIONS. 

One Stroke gorge encombrSe de blocs de toutes dimen- 
sions. Ges grands murs calcaires, aux larges strates, ont 
un caractfcre Strange et sauvage. Comme contraste , nous 
voyons en bas, vers le Sud-Est, le gai vallon d'Acumuer 
descendant k la valine du Gallego ou de la Thena. 

De TOuest, nous inclinons au Sud-Ouest pour contourner 
le contre-fort sur lequel nous nous trouvons, puis nous re- 
venons k l'Ouest, suivant constamment le pied mgme des 
murailles mSridionales de Bouquesa et cherchant une 
brfeche pour les franchir. Benito nous prouve que nous 
avons eu raison de nous confier k lui, car il nous guide sft- 
rement dans ce d6dale, m&me au milieu des boufTSes de 
brouillard qui, de temps k autre, montent jusqu'i nous. 

A 7 h M nous dSbouchons subitement sur le seuil d'une 
porte gigantesque ouverte dans la muraille. (Test par \k 
que nous devons franchir l'arfcte de Bouquesa qui conti- 
nue encore vers TOuest, en s'abaissant jusqu'au bord de la 
vall6e de Canfranc. Benito nomme cette brfcche la Spata de 
Villanua. — Barom. 552; therm. 8°7 ; altitude 2,581 mfct. 
— Nous passons de l'autre c6t6 de ces murailles oil le so- 
leil inonde de ses rayons un immense hSmicycle. Nous 
sommes k Torigine du vallon de Villanua, qui descend au 
Rio Aragon en aval de Canfranc. La Pefia Collarada s'Slfcve 
majestueusement en face de nous, au Nord-Ouest, de 
l'autre c6t6 de ThSmicycle, sur la chalne dTp. Entre la 
Collarada et nous, ce vaste cirque est coup6 en deux par 
une ramification secondaire que Benito nomme la Pena de 
Villanua. Les deux Penas sont formSes par le m6me sys- 
tfcme de colladas ou strates rubannSs. 

Au-del& de la brfcche , nous prenons k revers le pied des 
murailles que nous venons de contourner, nous tenant 
toujours le plus prfcs possible de la paroi ou nous trouvons 
moins d'Sboulis, et oil la marche est par consequent plus 
facile. Nous commengons ainsi k faire le tour de cet am- 
phith64tre presque k son faite. En certains endroits les 



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EXPLORATION DANS LES MONTAGNES DU HAUT ARAGON. 47 

murailles cr6tac6es surplombent au-dessus de nous. Fos- 
siles nombreux, hwtre$> exogyres, etc. 

A7h. 45 min., nous nous arrfctons pour notre premier 
d^jeiiner. Nous sommes k peu prfcs au milieu de la pre- 
miere partie du cirque qui, dans le bas, conserve encore 
des plaques de neige. 

La vue est d6j& trfcs-6tendue sur les plaines de l'Aragon 
et de la Navarre ; Jaca parait trfcs-distinctement vers le 
Sud-Ouest, dans la gracieuse courbe que d6crit le Rio-Ara- 
gon, au pied du mont Oroel ou (Intel. A l'Ouest, nous 
voyons s'6tager, Tune aprfcs Tautre , au-deli de la grande 
valine de Ganfranc, la partie inttrieure des valines de Aisa, 
AragueSj Echo, Anso, Roncal, qui descendent toutes au 
Rio-Aragon. 

A8h. 15 min., nous nous remettons en marche au pied 
de ces murailles, oil nous voyons qh et \k s'ouvrir des 
grottes et des abris immenses, dans lesquels on pourrait 
commodfiment s'6tablir pour visiter ce massif en detail. En 
certains endroits, la roche est tapiss6e de cristaux assez 
beaux de carbonate de fer. 

A 9 h. 30 min., nous atteignons un petit col d'ou la PeHa 
Cottarada, presque k TOuest, est splendide. Depuis notre 
point de depart nous avons d6crit une demi-circonf6rence. 
Nous sommes peu 61oign6s de la crdte d'Yp, sur laquelle 
nous devrions nous diriger pour monter k la Pefia Colla- 
rada qui en est le point culminant. Mais, comme il est en- 
core de bonne heure, nous faisons un crochet k gauche, et 
nous allons nous 6tablir, pendant quelques instants, sur la 
Pern de Villanua, au milieu m6mo du grand h6micycle que 
J e veux Studier dans ses details, et en face de la Pefia Col- 
hwk qui s f 61fcve de l'autre c6te du vallon dans toute sa 
ma jest6. De \k nous voyons parfaitement l'ensemble des 
cr Mes que nous venons de contourner. 

^venusun peu au-del& du petit col, nous nous dirigeons, 
en droite ligne, vers le point de jonction de la crfcte de 



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48 COURSES ET ASCENSIONS. 

Bouquesa, que nous venons de longer, avec celle d'Yp, que 
nous allons aborder. 

A 10 h. 40 min. nous sommes sur cette dernifcre crGte et 
nous nous introduisons dans une grande ouverture en 
forme de tunnel. Nous traversons ainsi ce mur disloqu' et 
nous nous trouvons subitement perches au-dessus du-vide. 
Le vallon ou cirque d'Yp, avec son lac allongS , se montre 
au Nord-Nord-Ouest k une profondeur considerable. Nous 
sommes sur une corniche vertigineuse oil nous ne restons 
pas longtemps. Revenus sur le versant meridional de la 
crfcte, nous la longeons jusqu'& la brfcche et k la cheminie 
par oil nous pourrons descendre dans le vallon d'Yp, et de 
\k k Ganfranc. 

A 11 h., nous atteignons la cime de cette chemin6e oil 
nous nous arrfctons une demi-heure pour dejeuner. Nous 
sommes au pied m£me de la Petia Collarada qui s'eifcve 
Ouest-Nord-Ouest au-dessus de nous. 

Aprfcs le repas, nous renvoyons notre Espagnol qui, en 
r6alit6, depuis la Spata de Villanua, n'en savait pas plus 
que nous. II nous est inutile et il a, en outre, une longue 
course k faire pour rentrer ce soir k Sandinifcs. 

All h. 30 min., nous laissons les sacs prfes de la che- 
min6e et nous commengons k monter sur les 6boulis Sud- 
Est et Sud du pic. Aprfcs les 6boulis calcaires, nous esca- 
ladons la roche solide et des strates de toutes formes. La 
mont6e est pGnible, mais non dangereuse; c'est une as- 
cension qui n'offre aucune difficult. 

A midi 20 min., nous sommes sur la cime oil j'6tablis 
monattirail trigonomGtrique. — Barom. 524,5; therm. 10°5; 
altitude 2,884 m&t. 1 dSduite du pic d'Enfer (3,112 mfct.) : 
L — 0°38' ; K. 18,530 ; correction 22 mfct. 60 cent.— Le temps 
n'est pas d'une limpidite parfaite: quelques brouillards 
montent de temps k autre. Cependant, dans les intervalles, 

1 Coraboeuf. — 2,883 mfet. 



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EXPLORATION DANS LES MONTAGNES DU 11AUT ARAGON. 49 

nous pouvons admirer l'immcnse panorama qui se dlroule 
de tous cdtes. II est indescriptible. G'est sur les plaines 
d'Espagne, du c6t6 de la Navarre, le pendant du panorama 
de Tendenera du c6t6 du Sud-Est. En face, au Nord-Est et 
au Nord, je reconnais la pala deYp (2,802 mfct.),le pietrfes- 
aigu d'Esquerra (2,757 mfct.) et la cr£te de las Aleras ou 
Canlaleras (2,542 mfct.), que j'avais explore en 1875. 

La Pena Collarada est rattach6e k la chaine franqaise par 
un chainon, dont la direction g6n6rale est Sud-Nord, et sur 
lequel le pic d'Anayette s'&fcve juste k demi-distance et 
en ligne droite du pic du Midi d'Ossau, qui termine en 
r6alit6 ce chainon, k\i kil. 6, au Nord, k la mftme altitude 
(2,885 met.) que la Pena Collarada. — A Tautre extr6mit6 
de la chaine calcaire que nous venons de parcourir, nous 
avons trouv6 une disposition analogue et symGtrique dans 
la jonction du pic et de la crdte de Tendenera k la fron- 
tifcre, par le massif de Brassato. 

Gc parall&isme et cette sym6trie m6riteraient d'Mre Stu- 
dies avec soin, au point de vue g6ologique. 

A 1 h. 30 min., aprfcs avoir laiss6 nos cartes dans une 
bouteille, en compagnie de celle du comte Russell qui nous 
avait pr6c6d6s, nous quittons la cime de la Pefia et nous 
revenons k la chemin6e ou br&che d'Yp (2,559 m6t.), par 
laquelle nous descendons au milieu d'6boulis jonch&s de 
fossiles, jusque sur les bords du lac d'Yp *. 

A 3 h.50 min., nous sommes sur la rive septentrionale dc 
cette pifcce d'eau trfes-allongie. — Barom. 584; therm. 13°7; 
altitude 2,119 mfct. — Nous trouvons \k un sentier 
bien trac6 qui suit constamment la rive droite du torrent 
et aboutit, un peu en amont de Canfranc, k la route de 
France ou de Somport. Ce sentier, k sa sortie des p&tu- 

* I/ascension de la Pena Collarada est tres-facile et (Tassez courte 
Juree si Ton prend pour point de depart Canfranc ; on peut mime, en 
allongeant d'une heure, et en passant par Villanua ou Villanuella, 
monter a dos de mulet jusqu'a 30 min. du sommet. 

AXNUA1RE DE 1876. 4 



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50 COURSES ET ASCENSIONS. 

rages, descend en lacetsau milieu d'une belle for6t de pins, 
puis franchit le Rio-Aragon sur un vieux pont. 

A 6 h. 45 min., nous 6tions installs h la casa de Juan 
Ribasy situGe 4 Textrtmitfe Sud de Tunique rue de Ganfranc 
b&tie sur la rive droite de TAragon. — Cette auberge est 
modeste, mais les lits y sont propres et les prix extrfcme- 
ment mod6r6s. 

Le 49, nous nous rendimes de Canfranc h Salient par le 
col bien connu de la Canaou-Royo. 

Le 20,1a journ6e fut pluvieuse,et je dus, le 21 aottt, ren- 
trer h Cauterets sans avoir pu visiter, ainsi que je Taurais 
d6sir6, le versant occidental du massif de Pundillos. 

E. Wallon, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Paris). 



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IV 

LE MASSIF DU MONT-PERDU 

EXPLORATION NOUVELLE 

PYRENEES FRANCAISES ET ESPAGNOLES. 



Retenu k Bordeaux par des devoirs imp6rieux, je ne 
pouvais ni ne voulais m'absenter longtemps cette ann6e ; 
eependant les jours f6ri6s du dimanche 43 aotit et du 
mardi 45, auxquels j'ajoutai le 12 et le 14, me donn&rent 
juste le temps nicessaire pour m'6chapper vers les Pyr6- 
n6es et m'efforcer de completer mes 6bauches g£ographi- 
ques de Tann6e pr6c6dente. 

Toici Vemploi de ces quatre jours : je demande, pour la 
premiere partie du voyage particulifcrement, k transcrire 
le plus souvent mes notes, sans y ajouter de longs com- 
mentaires, r6servant les details pour des regions moins 
connues. 

Arriv6 k Pierrefitte, le 12, k 9 h. du matin, j'y trouvai 
moD ami Lourde Rocheblave, auquel j'avais donn6 rendez- 
vous. Nous n'atteignlmes Gavarnie qu'k 5 h. 15 min. de 
Tapr^s-midi, ayant 6t6 retard6s par divers incidents inu- 
tiles k mentionner. II 6tait trop tard pour monter le soir 
m&me k la Brfcche de Roland, oh j'avais projet6 de passer 
la nuit ; mais nous pouvions encore, k la rigueur, atteindre 



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52 COURSES ET ASCENSIONS. 

une cabane des prairies des Sarradets, et gagner ainsi deux 
bonnes heures pour le lendemain. Par malheur, les pr6- 
paratifs du depart se prolongfcrent outre mesure, et nos 
guides, Pierre Pujo et Pierre Brioul, ne nous rejoignirent 
k Tauberge du Cirque que longtemps apr&s le coucher du 
soleil. Impossible d'aller plus loin. J'en profitai pour bien 
r6gler mes instruments, pour preparer avec le plus grand 
soin les travaux des trois journ6es suivantes, et pour ad- 
mirer le Cirque une fois de plus. 

La grande cascade avait 6t6 fort abondante dans la jour- 
n6e, et demeura superbe jusqu'& 9 h. du soir, bien au-del& 
du moment oil le glacier avait dft cesser de fondre. D6j& les 
autres chutes n'6taient plus perceptibles , quand celle-l& 
grondait encore en inondant les rochers. J'oserais pi*esque 
afflrmer qu'elle regoit une partie de son eau du vallon du 
Mont-Perdu ou des plateaux du Marbor6. Dans tous les 
cas, le glacier qui la domine, s'il devait Talimenter k lui 
seul, lui donnerait un regime tout different. 

Le 13 aofit, k 3 h. 30 min. du matin, nous quittons Tau- 
berge. Traversant le Cirque k la lueur de la lune que voi- 
lent parfois des flocons de nuages, nous attaquons TEchelle 
des Sarradets k 4 h. et nous atteignons le ressaut de p&tu- 
rages kA h. 25 min., aux premieres clartis du jour. Une 
mont£e rapide k l'Ouest nous am&ne bient6t (5 h. 30 min.) 
klb fontaine des Sarradets, oil nous d6jeunons (Barom., 
2,325 mM.). 

Repartis k 5 h. 50 min., nous grimpons, toujours k 
TOuest, vers la base du glacier de la Brfcche, dont nous 
contournons presque toute la partie interieure pour 6viter 
des pontes de glace qui reluisent comme del'acier. Le Mont- 
Perdu apparait bient6t derrifcre nous au-dessus des mu- 
raillcs du Cirque, puis une coulie de neige qui monte k 
notre gauche nous permet de nous 61ever au Sud et d'at- 
teindre facilement la Brfcche de Roland k 7 h. 15 m. (Tem- 
perature + 4°, grand vent d'Ouest-Sud-Ouest.) 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 53 

Les montagnes du versant espagnol, si mal disposes 
pour 6tre vues de la Brfcche, nous 6tonnent cette fois par 
la fiertS et la majesty de leur relief : leurs grandes sur- 
faces nues, bosse!6es ou crevass6es, horribles a midi quand 
Je soJeiJ les inonde et les brftle, sent admirables le matin 
ou Je soir, sous la lumifcre oblique qui en fait saillir les 
formes puissantes. 

Aprfcs une heure de travail et surtout de verifications, nous 
quittonsla Br&che a 8 h. 15 min., et, longeant au Sud-Est 
les bases du Casque du Marbor6 sur des 6boulis faciles, 
mais sans cohesion, nous arrivons a 8 h. 45 min. sur le col 
des Isards (2,745 mfct.). Trfcs-belle vue a TEst sur le Som 
de Ramond, une partie du Mont-Perdu et le Cotiella. On 
ne voit rien au Sud, oil deux foiormes rochers enferment 
le col. Mais a TOuest nous pouvons faire une excellente 
itude des montagnes de Salarous, dont les principals 
sont : le Pic de ce nom (2,742 mfct.), le Pic Royo ou Som- 
met Rouge (2,905 mfct.) ; entre les deux, le col du Sommet 
Rouge (2,485 mfct.); puis le col du Taillon (2,823 mfct.) et 
le Taillon (3,146 mfct.). Au-dela du vallon de Salarous s'6- 
feve un grand pic, sans nom, trfcs-imposant, rougeatre, 
haut de 2,840 mfct. Je dresse mon instrument, et en 
ft min. je relfcve avec soin les traits principaux du pano- 
rama, en reprenant a plusieurs fois les observations qui 
doivent me donner les altitudes. Puis nous repartons en 
grande hate , un peu inquiets de voir des nuages cuivrts 
a PParaitre dans le Sud-Ouest. 

^ous nous 61evons lentement vers TEst, en gravissant le 
refers de la Tour du Marbor6 dans une 6paisse couche de 
ne ige ou un isard s'enfuit au loin devant nous. Toutes les 
cimes qui nous entourent ont ensemble comme un air de 
parents ; m&me aspect, mgme coupe, mfcmes accidents ; 
partout des gradins qui descendent comme un escalier de 
^ants a moitii disloqu6 vers les profonds plateaux de Gaulis 
el de Millaris, et plus bas, en convergeant, vers les gouffres 



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54 COURSES ET ASCENSIONS. 

de l'Ordesa. Le sentiment de la hauteur fait place k celui 
de la profondeur : la terre semble 6ventr6c. Le silence est 
absolu, et renscmble du tableau aussi triste que gran- 
diose. Peu d'eau ; la roche fendillfe absorbe celle qui 
descend des neiges. Montant toujours de gradin en gradin, 
nous arrivons k 10 h. 35 min. au sommet du Cirque (Barom. 
2,940 mfct., 4 h. 30 min. de l'auberge), ou nous nous trou- 
vons entre deux ciels. Sous nos pieds, une mer de brouil- 
lards entoure les flancs des montagnes franchises. D'Es- 
pagne, au contraire, sur nos UHes, arrive une arm6e de 
nuages violents, rapides, (Hincelants de lumiere, qui s'en- 
tassent et se rangent en bataille au-dessus de l'atmosphfcre 
plus froide des montagnes de France. On sent d6j& des 
velleit6s de combat dans le gonflement de certaines va- 
peurs qui semblent vouloir se rejoindre d'un ciel & l'autre. 
Entre les deux se dresse l'archipel neigeux des Pyr6n6es. 
L'air est d'une limpidity qui presage la pluie. Nous en pro- 
fitons bien vite pour travailler encore 35 min. et relever 
quelques points d6sign6s d'avance, puis nous repartons, 
toujours lU'Est, nous dirigeant maintenant par le revers 
du Marbor6 et du Cylindre vers le Mont-Perdu, que nous 
voulons atteindre avant le mauvais temps. Grands plateaux 
calcaires, bosscl6s, neigeux, prGsentant sous une compli- 
cation apparente des alignements trds-reconnaissables k 
laide desquels on peut relier les couches du Marbor6 k 
celles du Mont-Perdu. Nous faisons fuir neuf isards sur 
le glacier du Cylindre, dont je prends un dessin ; puis, 
contournant le sommet sur des corniches assez simples, 
et obliquant graduellement k gauche (Nord), nous p6n6- 
trons dans le vallon du Mont-Perdu. Le brouillard tournoie 
autour des sommets et remonte vers nous du fond des 
plateaux. Nous franchissons en m&me temps que lui une 
digue de redressements calcaires travers6e par le d6- 
versoir souterrain de TEtang glac6 (1 h.) et nous nous 
arrGtons pour d61ib6rer. (Barom. 3,025 mfct. ; 5 h. 45 min. 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 57 

de 1'auberge, sans les arrets.) Le temps se g&tait d6cid6- 
ment ; le tonnerre grondait, le Mont-Perdu avait d&jk dis- 
parudans la brume; il 6tait Evident qu'il ne voulait pas de 
moi. J'eus un moment la pens6e de le gravir quand m&me ; 
mais h. quoi bon ? je n'en aurais retire qu'une satisfaction 
pufirile. Pour la deuxi^me fois je m'arrMai au moment 
d'atteindre le but, mais d£termin6 h renouveler la tenta- 
tive dfcsle lendemain. En ce moment, il fallait dcscendre, 
elaousavions m£me trop tard£, car un premier coup de 
toudre vint frapper le MontrPerdu, et la pluie nous atteignit 
au mfcme instant. En quelques minutes, tout fut tremp£, 
nous comme le reste. Aprfcs avoir fui vingt minutes sous 
1'ondie, nous trouv&mes une espfcce de demi-abri sous 
deux pierres oil il nous fallut attendre l'^claircie jusqu'i 
4 h. 30min. Pendant cette halte forc6e, j'eus tout le loisir 
d^tudier les plateaux espagnols, si profond6ment abaiss6s 
au pied du Mont-Perdu et d6chir6s de fondrteres, comme 
dcs plaines de la lune. Les nuages sortaient des valines et 
s'61evaient en larges colonnes vers Forage qui roulait sur 
nos tdtes. Les ruisseaux semblaient naitre de partout, par 
millions, et grossissaient k chaque minute. Cela valait 
vraiment la peine d'etre vu. 

Enfin, vers 4 h. 30 min., la pluie diminue, et nous re- 
commengons h descendre vers le plateau de Gaulis (Sud), 
sur d^normes gradins. Tout ce vallon est fort curieux : 
les couches se superposent en grandcs marches d'esca- 
liers nettement stratifies , dont quelques-unes, creus6es 
par le milieu , forment des bassins ou l'cau ne s6journe 
pas. Plusieurs Stages sont doubles, comme si un lambeau 
de terrain, soulev6 verticalement, s'6tait repli6 et affaiss6 
sur lui-m6me. Cet effet s'est produit pour le Cylindre 
dont la muraille orientale laisse voir nettement le double 
repli et la separation des couches en place et des couches 
renvers6es. Nous traversons un bel 6tage de nummulites, 
puis au dessous (2,800 m.), une couche pfctrie de fossiles 



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58 C0CRSKS ET ASCKNSIONS. 

cr6tac6s (Terebratuks, Ostrea larva, Exogyra pyrenaica). 
(Test la m£me couche que j'avais rencontree en 1875 au 
col de Niscle, k 300 mfet. plus bas, et que M. Lequeutre a 
<§galement trouv6e sur le Cylindre, k 3,300 mfct. 

Vers 2,500 m£t., nous cheminons sur un gradin de cal- 
caire gris, sans fossiles, d6coup6 en rectangles innom- 
brables s6par6s par des lignes de v6g6tation. 

A T6tage voisin, la roche, moins homogfcne, est cribl6c 
de puits ou sengouffrent les eaux et les neiges. 11 serait 
dangereux d'y passer pendant la nuit. Les plus profonds 
do ces puits contiennent encore de la glace, et plusieurs 
paraissent insondables. 

5 h. 15 min., cabane sup6rieure de Gaulis (2340 mfct.) ; 
triste gite, k peine suffisant pour quatre personnes, sans 
autre ameublement que cinq cloches de b61iers bourrees 
de paille et suspendues k une barre sous le toit. A peine 
a-t-on la hauteur n6cessaire pour se tenir assis. Mais nous 
pr6f6rons, pour gagner du temps, ne pas descendre jus- 
qu'i Texcellente cabane inf6rieure : nous arriverons une 
demi-heure plus t6t sur le Mon1>Perdu. 

La cabane est habitue par un berger et une berg&re de 
13 k 14 ans, qui consentent k dormir dehors pour nous 
c6der leur place. Quels temperaments ! Nous ne perdons 
pas notre temps, et je travaille pendant une heure, tandis 
que Lourde esquisse le haut du vallon et que les guides 
pr6parent le souper. Nous nous couchons k 8 h. 1/2, et je 
sommeille jusque vers 1 h., puis je passe le reste de la 
nuit dehors, sous la lune qui brille entre les nuages, et, 
pour me distraire, je contemple deux boules gris&tres 
d'6toffe de laine, pelotonn6es sur le sol k deux pas Tune 
de Tautre. Ces deux boules representent le berger et la 
bergfcre, qui voyagent dans le pays des reives. Je les 
envie. 

Brioul, un peu indisposS, vient bient6t me tenir compa- 
gnie, et, aprfcs avoir mis nos chagrins en commun pendant 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 



59 



lh. 1/4, nous nous d6cidons k reveiller nos compagnons. 
A3 h., nous rallumons le*feu, nous pr6parons le caf6, 
nous secouons l'Espagnol et l'Espagnole pour leur donner 
une belle pi£ce blanche qui leur fait oublier le froid du 
matin ; puis, un peu r6confort6s, nous partons k I h. 15 min. 
Nous 6tions au bord de T6tang k 6 h. 25 min., malgrG un 



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*-* Cj'lindre du Marbore, vu du Mont-Perdu, par M. F. Schrader. 

A. Somuict du Cjlindre , 3,327 met. — B. Plissement de couches et grottes. — 

C. Col du Mont-Perdu. — D. Etang-Glace. 

nombre (larrdts tout k fait insolito. 11 gelait; l'6lang <Hait 
couvert d'aiguilles de glace qu'il nous fallut briser pour 
faire nos ablutions. Autour de deux icebergs qui flottaient 
encore sur l'eau , une veritable banquise s^tait congel6e. 
Le contact de l'eau froide nous remit un peu en 6quilibre, 
el ^ dijeuner fit le reste. 

Au-dessus de nous, le ciel 6tait bleu, et le d6me neigeux 
c,u Mont-Perdu resplendissait. Tout en bas, k 2,300 ou 
-,i00 xakt, les brouillards pesaient sur la plupart des 



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00 COURSES ET ASCENSIONS. 

eimes, mais le soleil les dissipait lentement. A 7 h. iO min., 
d6posant nos sacs et nos couvertures, nous quittons l'itang, 
nous dirigeant k l'Est-Sud-Est, vers le sommet du Mont- 
Perdu, d'abord sur une crdte arrondie, puis sur le glacier, 
trfcs-dur et absolument nu, et plus haut enfin sur des 6bou- 
lis ou des neiges. Tout cela est tr^s- facile, bien qu'un 
peu raide. Nous atteignons (8 h. 5 min.) le pied du der- 
nier ddme de glace, qu'il nous faut absolument contourner 
par l'Est, tant la glace est dure et inclin6e. Enfin, une 
longue croupe, couverte de pierraille au Sud et de neige 
au Nord, nous am&ne k 8 h. 20 min. sur le sommet 
(3,351 mfct. Etat-major; barom. 3,370 mfct.) au point cul- 
minant duquel se dresse bient6t mon instrument sur son 
trSpied. Le ciel est pur; du c6t6 de l'Est seulement des 
colonnes de nuages remplissent la valine de Bielsa, ne 
laissant apparaitre que les sommets des Libones, le Posets 
ct le N6thou. Mais les dentelures alpestres du Nord et de 
TOuest et les plateaux crevass6s du Midi se montrent en 
entier, et je me mets imm6diatement k Toeuvre pour les 
relever en detail, pendant que les guides s'endorment au 
soleil et que Lourde note sur son calepin les observations 
et les 6claircissements n6cessaires. 

Peu k peu, les lignes de cet horizon que j'avais explore 
dans presque tous ses recoins depuis quatre ans se retra- 
cfcrent sur le plateau de mon orographe ; k 10 h. 40 min. 
j'avais relev6 tout l'horizon du Sud, v6rifi6 r exactitude des 
sommets et pris les repfcres n6cessaires parmi les mon- 
tagnes franchises. Avec quelle jouissance profonde je me 
jetai alors sur la neige poury trouver un moment de repos, 
en songeant k cette parole de notre maitre Ramond : 
« Le champ est ouvert aux conjectures.... Heureux celui 
qui pourra embrasser d'un regard tout le syst&me de ces 
montagnes, apercevoir k la fois leurs diverses connexions, 
comparer les pentes qui plongent dans les plaines d'Es- 
pagne k celles qui s'appuient sur 1'axe granitique de la 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 61 

chaine, et consul ter cette physionomie si expressive dont 
le caractfcre ne reside que dans l'ensemble ! » 

Aujourd'hui, le voeu de Ramond est k peu prfcs rempli, 
et cependant j'ai conscience que Toeuvre est k peine 6bau- 
ch6e : cette montagne extraordinaire, dont il avait pres- 
scnti la grande valeur comme type gGologique, ne livre pas 
un de ses secrets sans en faire entrevoir cent autres, et ce 
serait peu de la vie d'un homme pour arriver k fermer 
ce « champ des conjectures » qui semble s'61argir de plus 
en plus h mesure qu'on y p6nfctre et qu'on en cherche 
les bornes, 

Lourde, s'occupant du soin de notre gloire, d61aya un 
peu de minium et d'huile dans un godet, et barbouilla nos 
deux noms avec ceux de nos guides en belles lettres rouges 
sur un bloc suffisamment plat. Ainsi assures de rimmorta- 
lit£ (jusqu'au coup de foudre qui poussera le bloc dans le 
precipice), nous quitt&mes le sommet k 11 h.35 min., avec 
le regret de ne pouvoir tenter Tescalade du sommet de 
Ramond, et une d^gringolade de 20 min. nous ramena au 
bord de T6tangglac6. 

Ici, grande deliberation : irons-nous k Torla par le fond 
de la valine d'Ordesa, ou tenterons-nous le passage par le 
sommet des murailles de la rive gauche? 

Cette dernifcre voie, en admettant qu'elle fftt praticablc, 
6tait aussi inconnue k nos guides qu'k nous. Personne 
n'avait jamais essay6 d'aller directement de Gaulis au col 
de Diazfes et k Torla ; de plus, je m'6tais promis d'etre k 
Bordeaux le surlendemain matin, et le mauvais temps 
nous avait d£j& fait perdre 24 h. 

Cependant, si nous choisissons le fond de la valine, il 
nous faut renoncer k une bonne partie des relfcvements 
que nous avons projet6s ; Lourde insiste pour essayer le 
passage, et comme, dans ma conviction, nous devons re- 
trouver sur l'autre rive de la valine les pentes douces de ce 
cdt6-ci, nous nous d6cidons k tenter Taventurc. En cas 



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62 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'obstacle infranchissable, nous pourrons toujours nous re- 
plier sur Gaulis et repasser k Gavarnie par la Brfcche de 
Roland. 

Voici Titin^raire que noussuivimes etqueje recommande 
corame trfes-simple, pourvu qu'on ne soit pas accessible au 
vertige. Cette route offre sur le versant meridional de la 
chaine du Marbor6 des aspects extraordinaires. Rien, ni 
Troumouse, ni le Mont-Perdu, ni Gavarnie mdme, ne peut 
faire pressentir une vue semblable ; et, comme aprfcs une 
affirmation aussi cat6goriquc, j'ai besoin de t^moins qui la 
confirment, je vais leur indiquer la route, en leur conseil- 
lant de prendre pour guide Pujo ou Brioul, ou encore 
Henri Passet qui, sans avoir fait cette course, la connall 
maintenant aussi bien que personne. 

De TEtang-Glac6, on descend jusqu'au-dessous du vaste 
gradin circulaire qui part d'un ressaut du Mont- Perdu 
et va rejoindre un 6peron du Cylindre. hk (15 min.), 
on oblique k gauche, on traverse facilement, si Ton choi- 
sit bien son point, le torrent de d6charge du lac (roches 
trfcs-polies, precipices k pic, il faut &tre attentif) ; puis, 
aprfcs avoir fait provision d'eau, on contourne la crGte qui 
descend Nord-Sud du sommet du Mont-Perdu, et Ton s'en- 
gage sur un 6boulis interminable qui s'6tend presque jus- 
qu'aucol de Gaulis (Sud-Est). Rien de plus facile : on peut 
passer partout en 6vitant quelques petites murailles (beaux 
escarpements sur la gauche). Avant d'atteindre le col de 
Gaulis (50 min. de l'Etang), on tourne au Sud, descendant 
sur des plates-formes de rochers,defaQon&laisser k gauche 
la longue cr6te de la Gasotte, et k s'engager entre cette 
cr&te et le precipice qui tombe k droite. En cherchant un 
peu, on trouve sur une corniche un petit sentier qui con- 
duirait de Gaulis k Fanlo, et qu'il faut suivre jusqu'& la 
base du pic del Pueyo (2,370 mfct.). LA on abandonne le 
sentier qui tourne k gauche (1 h. 45 min), et se perd dans 
Timmense 6tendue d'un col k pente insensible, incline vers 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 63 

le Sud-Est, et dont les flancs mollement arrondis encadrent 
une admirable vue du Cotiella, de la Pena Montanesa et 
des rochers de Niscle. C'est grand et simple comme tous 
lespaysages de ce rovers meridional, oh rien ne rappelle 
les Pyr6n6es frangaises : d'autres forces et un autre climat 
ont faQonni le versant espagnol. Aprfcs avoir quitt6 le sen- 
tier, on contourne le pic del Pueyo sur des corniches trfcs- 
praticables, mais avec un precipice de 700 m£t. k droite, 
precipice absolument vertical, qui va s'approfondissant 
loujours jusqu'au bas de la valine. On laisse sur la gauche 
(2 h. 25 min.) un abri form6 par un rocher en surplomb 
et suffisant k la rigueur pour quatre personnes, puis il 
faut tourner une large et profonde coupure qui 6chancre 
la muraille, et au fond de laquelle s'ouvre la Brfcche 
d'Arraces, franchie par Henri Passet et M. Charles Packe *.. 
Dlci on pourrait descendre en 1 b. 4/2 sur Fanlo, dont 
les cultures apparaissent k une grande profondeur au 
Sud-Sud-Ouest, au milieu de montagnes arrondies, boi* 
sies, sans autre caractfcre qu'une trfcs-grande douceur de 
contours. Nous continuons k suivre le sommet de la mu- 
raille, en demeurant en dedans des nombreuses crevasses 
qui en d6coupent le bord et entre lesquelles s'avancent des 
promontoires k pic. II ne faut pas n6gliger de pousser jus- 
qu'& l'extremit6 de l'un de ces promontoires, k 1 kil. environ 
au-del&de la Brfcche d'Arraces. Le spectacle est prodigieux. 
Sous les pieds, absolument k pic, 800 k 900 mfet. de vide. 
En bas, des prairies, des forfcts et le torrent d'Ordesa, for- 
mant une sorte de jardin immense, d'une gr&ce indicible. 
Vis-i-vis, surgissant du milieu des forfcts de sapins, les mu- 
railles verticales du Gotatuero et de Salarous qui fuient 



1 II est toujours difficile de saisir Torthographe de ces noms espa- 
gnols, qui n'ont jamais ete ecrits et dont la prononciation n'est jamais 
bien claire. Ici, cependant, j'ai fini par reconnaitre, a im certain blai- 
gement, que le mot Arras ou Arrasas devait s'ecrire et se prononcer 
Arraces, ce dont je suis fache, cette prononciation etant assez laide. 



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64 COURSES ET ASCENSIONS. 

obliquement vers rOuest-Nord-Ouest, oil nous reconnais- 
sons les grandes cimes des Monts-d'Enfer et du Tendenera. 
D'ici, les deux parties de la valine divergent comme les 
branches d'un V; k droitc, le regard s'glfeve vers le Mont- 
Perdu et la grande chatne calcaire ; k gauche, la splendour 
est telle que nos guides s'exclament aussi fort que nous. Je 
n'ose d6crire la vuc en detail, craignant de me faire accu- 
ser d'exag6ration ; mais, Stmesure que nous avancjons, que 
la branche inf6rieure de la vall6e se rlvfele par degr6s, que 
nous voyons les muraillcs du versant Nord se ddgager les 
unesdes autresavec leurmerveilleuseharmonie de formes, 
de teintes,de proportions etde details exquis, nous sommes 
envahis par le sentiment d'une sublimits qui d6passe 
de bien loin tout ce que nous avions attendu. A chaque 
pas, nous d6couvrons quelquc splendeur nouvelle dans 
cet immense monument de 12 kil. que nous sommes les 
premiers h contempler dans son ensemble. 

Nous cherchons des rapprochements pour bien fixer 
Timpression dans notre esprit. A quoi comparer la teinte 
des rochers ? 

C'est h la fois la chair ros6e du saumon, la pulpe d'abri- 
cot, la peau d'orange, la flam me du soleil couchant ou du 
fer rouge, tout cela m616 dans un 6clat qui scmble illumi- 
ner les forfits jusqu'au plus profond du gouffre. D'une ex- 
tr6mit6 de la valine h l'autre, les couches superposes sur 
une hauteur de plus de 1,000 mfct. gardent leur horizonta- 
ls, leur couleur et leur contexture particulifcre. 

L'une, trfcs-mince, d'un rouge vif, court comme un Iis6r6 
de sang au sommet des contre- forts qui s'61ancent en 
avant des murailles. Une autre , d'un gris de perle, s 'allonge 
en corniche avcc une gr£ce Strange et une persistance in- 
croyable au-dessus des cr6neaux, qu'elle couronne ainsi 
d'une sorte de glacis finement stri6. Ami-hauteur des mu- 
railles, une 6troite terrasse interrompt les colonnes de 
rochers, en suit toutes les ondulations, se plie avec une 



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Club Alp in Fran$ 



Annuaire de 1876 




hnp.I.rth. Uju:'.»ud B' 
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MASSIF DU MONT-PERDU. 65 

souplesse de serpent autour des golfes et des caps, enve- 
loppe les moindres sinuosit6s desa ceinture d'6boulements 
cendr6s, et dans certains replis se transforme en escaliers 
arrondis sur chaque marche desquels une strie de fleurs 
d'ajoncs brille comme un filet d'or. 

Tout cela ne suffit pas (je ne voulais rien d6crire, et j'y 
arrive malgr6 moi). Dans ce mur si intact, si r6gulier, si 
d61icatement stratifi6 que la longue-vue y d6couvre des 
zones de clivage prismatique semblables aux arabesques 
de l'Alhambra 1 , s'ouvrent trois cirques, dont la moiti6 in- 
terieure est seule visible d'en bas : le vallon de Salarous, 
le gouffre du Cotatuero et Textr6mit6 m&me de la vall6e. 
Le deuxifeme, qui est le plus vaste, 6gale ou d6passe les di- 
mensions du cirque de Gavarnie. L'architecture en est 
simple et colossale : comme soubassement, un nid de fo- 
rfcts, puis la haute colonnade de rochers rouges, qui s'en- 
fonce dans la montagne de plus de 1 kil. Pour couronne- 
ment, un demi-cercle en forme de cratfcre, form6 par le 
plateau de Millaris qui se relive doucement h droite vers 
le morkt Arrou6bo (2,790 mfct.), k gauche vers le pic de 
Salaromis, au fond vers les crates neigeuses de la Brfcche 
de Roland et du Taillon. Depuis le torrent de la valine jus- 
q\ik la dernifcre dentelure du sommet, la hauteur est de 
1,800 mfct. 

Arrives en face de la Brfcche de Roland, nous nous arr6- 
tons pour consid6rer renscmble de ce versant meridional, 
qui se d6voile d'ici comme le versant oppose se rivfele de- 
puis le sommet du Pim6n6. Voici ce que nous remarquons 
d'abord : les plateaux de Gaulis, de Millaris, de Salarous, 
qui nous paraissaient former le revers de Gavarnie, ren- 
trent modestement dans leur r61e de simples gradins; gra- 
dins immenses, plus larges que bien des montagnes, mais 
subordonnfes h Tensemble dont ils font partie, etrel6gu6si 

1 Notamment dans la partie inferieure du grand mur rouge qui se- 
pare le Cotatuero du rarin de Salarous. 

AlfXUAIRB DE 1876. 5 



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(i(» COURSES ET ASCENSIONS. 

larrifcre-plan par le terrible front des montagnes cTOrdesa. 

Aprfcs un moment de reflexion, Tensemble s'agrandit en- 
core, rOrdesa disparait, et le Marbor6 descend jusque sur 
Fanlo, d'unc seule pente, au milieu de laquelle nous nous 
trouvons. Je l'avais thnidcment pressenti Fann6e dernifcre: 
je le vois cette ann6e, et Lourde, qui doutait encore, sc 
rend de lui-m6me k l^vidence. Orographiquement, logi- 
quement, pour ainsi dire, cette valine qui nous s6pare du 
Marbor6 ne devrait pas exister. Les pentes que nous par- 
courons se lient k travers le vide k celles du rivage oppos6 : 
les mOmes couches les ont form6es, les monies forces les 
ont 6rod6es, les m&mes glaciers les ont couvertes et en ont 
arromli les formes, k une 6poque oil le Rio Ordesa devait 
se frayer un chemin dans les profondeurs du sol. Ces murs 
ne sont qu'une cassure; ce gouffre n'est qu'une galerie 
6Iargie par les eaux ; le Marbor6 et le mont Arrou6bo ont 
<H6 coupes en travers, et leur raoiti6 m£ridionale, sur le 
tranchant de laquelle nous cheminons, ne re^oit plus les 
eaux de la crfcte centrale. \oi\k pourquoi it faut remplir sa 
gourde au pied du Mont-Perdu. 

Si, parTimagination, nous essayons de rendrc k ce mas- 
sif sa forme premiere, nous supprimons tout d'abord le 
hors-iVcpuvre de la valine dOrdesa et celui de la valine 
de Nisclc, ni Tune ni Tautre n'ayant de rapport avec 
1'orngraphie primitive de la r6gion. Nous sommes alors 
sur un large plateau en pente douce qui descend des 
crOtes de Gavarnie sur Fanlo. Le mont Arrou6bo, le pic del 
Pueyo, la cr6te de la Casotte, surgissent qk et \k comme de 
simples bosselures, entre lesquelles nous discernons le 
cours de trois valines primitives : Tune, qui descend du 
Marbore par Gaulis et la Casotte, et traverse la vallee de 
Niscle dans la direction d'Escalona; la deuxi&me, qui r6u- 
nit les pentes du Taillon et des Tours du Marbor6, passe 
entre le pic de Salarous et le mont Arrou6bo, franchit TOr- 
desa et descend sur Fanlo, encadr6e par le pic de Diazes 



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Cotatuero, Taillon et Breche de Roland; vue prise d«s mura'llos d'Ordosa; 
dessin d'apres nature de M. Franz Schrader. 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 69 

et le pic del Pueyo ; la troisifeme enfin, qui glisse du vallon 

de Salarous dans le vallon de Diazfcs. 

Ges trois valines pr£sentent le m&me caractere : elles 
n'ont pas de thalweg visible. Les pentes de droite se relient h 
celles de gauche, laCasotteau pic del Pueyo, par exemple, 
par des courbes mollement inftechies, dont les prolonge- 
menis vont rejoindre le sommet des pics. Ces pics m6mes 
sont arrondis et n'ont plus ni ravins ni contre-forts. On 
sent, non au poli de la pierre (qui est bris£e, concass6e en 
menus fragments tass£s par la neige), mais au moutonne- 
ment de toute la region, aux lits de cailloux routes, k 
Tusure des pentes, que les glaciers ont labour^ et rong£ 
ces plateaux calcaires. Celui que nous parcourons, ayant 
perdu ses affluents, est demeur£ intact ; la surface en est 
unie jusqu 1 ^ Panlo ; c'esti peine siquelques arrachements, 
quelques fentes 6troites oh devait s'engouffrer l'eau, vien- 
nent romprela monotonie des pentes. Dans les depressions, 
des lits de cailloux routes se suivent en longues trainees, 
les uns ciment6s par une agglomeration terreuse, les au- 
tres simplement amoncetes dans les creux du rocher. 

Aprfcs quelques moments d'attention, les grands glaciers 
se rlv&lent aussi clairement que s'ils n'avaient pas fondu. 
Le plus vaste s'6coulait des sommets du Mont-Perdu et du 
Marborg, comblant en entier la valtee qui descendait au 
Sud-Est, remplissant la depression du mont Arrou6bo, 
couvrant la crfcte de la Casotte, les plateaux de B6seran et 
Templacement de la valtee de Niscle. Une branche latirale 
debordait h l'Ouest par le col de Millaris, et se mfilait au 
deuxteme glacier qui, descendant du Taillon, de la Brfeche, 
du Casque et des Tours, s'en allait droit au Sud, s'61argis- 
sant sur les pentes interieures et s'amoncelant dans la 
valine de Panlo, oh il rongeait les montagnes presque jus- 
qu*h la cime. Le troisifcme enfin, parti du Gabtetou, rejoi- 

gnait par le vallon de Diazfes, au-dessus du mamelon de 

Torla t le grand fleuve glac6 du Vignemale. 



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70 • COURSES ET ASCENSIONS. 

Ces plateaux en pente douce, si douce qu'elle en deve- 
nait parfois nulle, ne permettaient pas k la glace de couler 
vivement vers le Sud. La fusion s'op^rait en grande 
partie sur place, comme dans la region adjacente du ver- 
sant opposS. Mais, tandis qu'& Gavarnie, Estaub6, Trou- 
mouse, le glacier roulait sur le granit et creusait son 
double lit dans la m6me pierre compacte, ici, au contraire, 
r^norme masse d'eau 6tait absorb6e par la roche spon- 
gieuse et remplissait Tint6rieur de la montagne. Par oil 
s'Schappait-elle ? Probablement par mille crevasses qui 
aboutissaient k son cours actuel. 

Elle a pu l'approfondir, l'61argir, le ronger de toutes 
parts, mais non TabandoTiner. Tel il 6tait sous le glacier, 
tel il apparait aujourd'hui k ciel ouvert. La direction des 
torrents donnerait k penser que Teau suivait de pr6f£rence 
des plissements de couches ou des brisures superficielles. 
Ge n'est probablement pas le hasard qui a orients la moi- 
ti6 de TOrdesa dans le sens des Alpes principales, ou le 
Rio Vellos dans l'alignement du Mont-Viso,enfaisant jus- 
tement passer ce dernier sous le milieu d'un sommet qu'il 
a fini par couper en deux. Quant k voir dans ces valines des 
crevasses d'6cartement, simplement ilargies par les eaux, 
plus on les examine, moins cette id6e paratt probable. La 
grande valine d'Ordesa a dt se former par effondrement, 
et ses tributaires par d6blaieraent. Je me demandais Tan- 
nee dernifcre avec quelque timidit6 si cette id6ed'une valine 
d'effondrement 6tait bien applicable ici. Je n'avais pas en- 
core lu dans le m&me Annuaire Particle de M. le profes- 
seur V6zian sur le Jura, dans lequel notre savant collfegue 
d6crit cette sorte de valines comme s'il etlt voulu faire en 
petit le portrait de la valine d'Ordesa : roches perm6ables, 
puits et cavernes creus6s par les eaux, coupure profonde, 
subite, enferm6e entre deux murs abrupts et termin6e par 
un cirque ; tout cela cadre avec ce que nous avons sous les 
yeux mais combien cette description g6n6rale devrait Gtre 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 71 

augments pour devenir tout k fait applicable k notre re- 
gion! 

Non-seulement nous trouvons un cirque k la base des 
plateaux de Gaulis, mais dans la valine m6me chaque 6tage 
de terrains vient se replier dans le torrent en formant un 
cirque nouveau. De cirque en cirque, la profondeur arrive 
iplus de 1,000 mfet. au-dessous des murailles, et k 2,000 
au-dessous des grands sommets. 

Ce n'est pas tout : chaque valine tributaire descend vers 
le gouffre par un entassement de gradins concentriques 
d'autant plus puissants, d'autant plus larges, d'autant plus 
6rod6s, que le vallon sup6rieur qui les domine est lui- 
m&me de plus grandes dimensions. Le rapport entre la 
disposition des cimes et la profondeur des vallees est 
aussi marqu6 sur ce versant que sur Tautre. 

lei, comme k Gavarnie, Estaub6, Ossoue, Troumouse, 
Aspe, chaque valine tributaire se diverse dans la valine 
principale par une chute plus ou moins 61ev6e. Mais com- 
bien les chutes du versant Sud sont plus frappantes que 
relies du versant Nord ! 

Ce ne sont plus des pentes ou des escarpements ma- 
melonnes, permettant Tascension d'unc valine dans l'autre, 
mais des cassures k angles vifs tombant de plusieurs cen- 
taines de mfctres absolument k pic, avec des formes in- 
tactes, des plans de clivage si entiers et si complement 
respect6s, que nous en pouvons conclure l'6poque oil la 
vallee s'est ouverte sous sa forme actuelle. 

Cette 6poque est relativement r6cente : les Pyr6n6cs 
devaient avoir recju leur forme definitive, le Monl^Perdu sa 
hauteur complete, puisque les profondeurs de l'excavation 
sont en harmonie avec la disposition de Tentourage. Les 
grandes glaces avaient d6j&fondu, au moins en partie ; sinon 
les glaciers auraient abandonn6 leur cours vers le Sud 
et vers l'Est, pour s'engager dans la gorge nouvellement 
form^e. Les formes des murailles seraient arrondies, et les 



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72 COURSES ET ASCENSIONS. 

angles 6mouss6s. Peut-fctre au fond de la crevasse, vers 
1,800 ou 2,000 mfct., un dernier flot de glace est-il descendu 
du MontrPerdu ; trfcs-probablement les contre-forts occi- 
dcntaux du Gotatuero ont 6t6 encore fr616s par le glacier 
du Taillon et de la Brfcche, mais Tensemble de la depres- 
sion appartient 6videmment k une 6poque moins glaciaire 
que les plateaux qui l'enferment. 

Ici arriventdes questions devant lesquellesje m'arrfcte : 
Tesprit se refuse k admettre qu'une cause aussi simple ait 
pu suffire k la formation d'un pareil vide. Les forces qui 
devraient avoir agi dans ce cas-l& ct sur ce point parti- 
culier semblent hors de proportion avec tout ce que notre 
raison peut concevoir. Contentons-nous de dire ce que 
nous croyons avoir vu, en souhaitant que d'autres le voient 
mieux : il y a R un immense pofime g6ologique; c'est 
assez d'en avoir lu, peut-dtre k contre-sens, la moiti6 do la 
premiere ligne. 

Avant de quitter notre point d'observation, d'ou la vue 
est complement d£gag£e (2,260 m&t.), nous nous met- 
tons au travail pour relier un nouveau cercle de vis6es k 
ceux que nous avons d&j& pris de la Br&che, du col des 
Isards, du sommet du Cirque, des plateaux de Gaulis et du 
Mont-Perdu. Cette fois, nous poss£dons le fond m6me de 
cette myst£rieuse valine de Fanlo, qui a pris sur les cartes 
d'Espagne tant de places et de directions diverses sans 
qu'on se soit encore avis6 d'y venir voir pour connaitre 
la veritable. Ce n'est pas une valine perdue, loin de Ik ; 
bien des voyageurs et bien des touristes Font parcourue, 
le fond en est cultiv6, Fanlo s'annonce trfcs-convenable- 
ment par une tour blanche sur un mamelon, des sentiers 
parcourent les deux rives du Rio Xalle ; ajoutons toutefois, 
pour excuser les g£6graphes, que du fond des valines ce 
pays de plateaux et de crevasses doit 6tre incomprehen- 
sible, et qu'il faut le dominer pour en saisir Tordonnance 
g£n£rale. 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 73 

Mais il est 4 h. 10 min., le soleil s'abaisse, et nous re- 
Mons, laissant maintenant sur la droite le tranchant de 
' a nmraille qui s'61fcve assez haut devant nous. Les pentes 
^viennent plus vives k gauche, et Tinclinaison est d'au- 
^nt plus g&nante que les rochers se dressent en minces 
tollies verticales, tranches obliquement au sommet : cela 
faitsonger k un cimetiere turc. Comme les dalles de pierre 
sont trop rapproch6es pour qu'on puisse cheminer dans 
les intervalles, il faut bien prendre le parti de marcher en 
6quilibre sur les tranches, sauf k se casser la jambe si Ton 
glisse. 

En avangant lcntement, on n'aurait pas grand'chose k 
craindre; mais il nous faut aller vite. Nous passons 
(4h. 30 min.) au-dessus de quelques vieux pins dess6ch6s, 
restes d'une ancienne forfct, plant6s au milieu d'aiguilles 
de gr&s (quade?'sandstein) de Teffet le plus bizarre. Ce grfcs 
doit £tre parall&le au soubassement des murailles d'Es- 
taubi, de Gavarnie et du port de Boucharo, malgr6 la 
difference d'aspect. Un peu plus loin nous remontons pour 
toter des pentes d6cid6ment incommodes qui tombent 
sur Fanlo, et, passant prfes d'un gros arbre florissant de 
sante, le plus haut perch6 de tous, nous retrouvons le 
sommet de la muraille et les grands aspects de la vall6e. 
Le mamelon insignifiant du pic de Diazes s'61fcve devant 
nous, formant la tGte de ligne des montagnes qui s6parent 
Panlo de Torla et de Broto. Tout le versant de Fanlo est 
revfctu d'une herbe rouge&tre qui ressemble k du velours. 
En bas, quelques sapinifcres. Sur le versant de Torla, des 
foists, dont une incendi6e, couvrent jusqu'au sommet les 
montagnes de Plana-Sylva. Au milieu de ce chainon, un 
sentier bien visible, venant de Fanlo, franchit un col pour 
redescendre sur Torla. 

Pas un seul escarpement dangereux ; on pourrait passer 
partout, mais le chemin le plus direct consiste & con- 
tourner le pic de Diazes par la droite. Un petit col sans 



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74 COURSES ET ASCENSIONS. 

difficulty s'ouvre vers FOuest, et nous laissc enfin aper- 
cevoir sous nos pieds, k 1,400 mbl. de profondeur, les 
cultures de Torla et de Linas (5 h. 10 niin.). 

Nous descendons en courant sur des 6boulenients de grfcs 
<|ui r6sonnent corame des cloches, puis sur des pentes 
herbeuses et glissantes, et nous atteignons (5 h. 40 min.) 
le torrent, complement k sec. G'est k peine si dans une 
fissure de rocher nous pouvons sucer contre la pierre quel- 
ques gouttes d'eau tifcde et peu limpide. 

Nous continuons notre descente, tant6t dans le lit du 
torrent, tantot sur la rive droite,qui est la moins escarpie. 
La valine tourne lentement vers la gauche ; nous d6passons 
un massif de sapins complement brftl6; puis, au milieu 
d'un vrai jardin de buis, nous voyons le torrent se remplir 
subitement d'eau bleue et d'ecume. Nous y courons et 
trouvons une admirable source (5 h. 55 min., 1,680 mfct.) 
qui jaillit du rocher, roule sur un lit de mousse, et forme 
une petite cascade qui suffit k alimenter le torrent. Aprfcs 
nous Gtrc largcment d6salt6r6s, nous suivons un sentier 
qui part de la source et qui doit nous conduire k Diaz&s. 
En effet, 15 min. de descente nous am&nent au-dessus 
d'un hameau de deux ou trois maisons entour£ de champs 
de bl6 et de for6ts de sapins. Une petite chapelle est 
plant6e k l'6cart sur un mamelon; l'ensemble est tr&s- 
doux et singuli&rement beau. Devant la maison princi- 
pale, quinze ou vingt personnes dansent au son des voix 
et d'un instrument qui nous parait 6tre une cloche. Nous 
vimesplus tard que c'6tait un petit mortier de bronze sur 
lequel un artiste frappait k coups redoubles entre les cou- 
plets, en guise de ritournelle. 

Nous arrivons, les danses s'arrGtent ; Th6te et l'hdtesse 
(pr6cis6ment les maitres de Thdtel de Torla) nous offrent 
du pain et du vin. C'6tait le dernier jour de la moisson. 
On avait empil6 les gerbes, et les moissonneurs se re- 
posaient en dansant et en chantant. Sur notre prifcre, la 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 75 

Jtttc recommenQa : le chef d'orchestre frappait sur son 
mortier; d'autres, a tour de rdle, chanlaient des couplets 
probablement improvises, si j'en juge par les hearts du 
rhythme, mais trfcs-spirituels, puisque certains danseurs 
tombaient dans l'herbe a force de rire. Les autres demeu- 
raientgraves.Leurdanse, trfcs-lente, tr&s-calme, composee 
de pas en avant et en arri&re, avait quelque chose de m6- 
lancolique et de charmant. Les jeunes filles, un peu fr^les, 
gardaient les yeux baiss6s, jetant seulement de temps en 
temps autour d'elles un regard s6rieux. 

L'air tifcde, les parfums du bl6 mtir, des flours et des 
.sapins, le chant des cigales, la joie naive des danseurs, 
la pens6e des merveilles d'Ordesa et le souvenir des 
neiges et des glaces du Mont-Perdu, tout, jusqu'aux 
rougeurs que le soleil couchant jetait sur les douces mon- 
lagnes du vallon de Diaz&s, me laisse encore aujourd'hui 
la sensation d'un de ces moments de po6sie profonde, ou 
Ton goftte pendant une hcure ou deux la pleine et forte 
saveur de la vie. 

Le moment 6tait venu de rentrer a Torla. On se dirigea vers 
la petite chapelle. Un solide gaillard empoigna des deux 
mains la cloche qui gisait devant la porte, et la balanqa so- 
lennellement entre ses jambes ; puis un cierge #llum6 par 
la maitresse du lieu et quelques prifcres fortement m616es 
de joyeusetis mirent en r6gle la conscience de tous. Le 
cierge fat 6teint, la porte referm6e, la cloche laissee dans 
rherbe, et Ton descendit sur Torla, en longue file inter- 
rompue de vingt ou trente personnes, par un chemin des 
plus espagnols, tournant, rugueux, se d^doublant et se 
rejoignant au milieu des grands buis et des sapins, oil Ton 
se perdait pour se retrouver plus loin, les gargons coupant 
au plus court a travers les clairiferes atin d'interccpter la 
route des jeunes filles qui s'enfuyaient alors au milieu des 
rochers avec des rires et des cris, pour so rejoindre phis 
has et attendre une nouvelle alerte. A mesure que nous 



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76 COURSES ET ASCENSIONS. 

descendions, que les cultures et les toits d'ardoises de la 
ravissantc valine de Torla se rapprochaient de nous, 
assombris par la nuit tombantc, le calme se faisait gra- 
duellement; Tavant-garde entonnait par intervalles les cou- 
plets d'un cantique dont nous faisions instinctivcment la 
basse et que le Rio Ara soutenait de son crescendo inces- 
sant. Nous arriv£mes enfin avec la nuit qui nous laissa voir 
fort peu de chose : un pont en dos d'Anc, & c6t6 d'une 
vieille arche ruin£e, superbe, attribute au diable; un long 
chemin pierreux montant entrc deux murs ; puis des rues 
dtroites, silencieuses, humides; puis un soldat arm6 de 
pied en cap, qui nous donna Tordre de le suivre chez le 
commandant de la place. Celui-ci, aprfcs un interrogatoire 
trfcs-s6rieux, nous fit donner notre parole que nous n'a- 
vions aucun dessein hostile au gouvernement du roi 
Alphonse XII, et nous permit d'aller nous reposer, ce que 
nous fimcs aprfcs avoir 16gfcrement din6. 

II 6tait 9 h. 15 min. ; nous 6tions en route depuis 
17 h. 1/2, dont 3 h. 15 min. de Gaulis au Mont-Perdu; 
5 h. 30 min. du Mont-Perdu au col de Diazfcs et 50 min. de 
Diaz&s h Torla. En tout, 10 h. 35 min. de marche, plus 2 h. 
environ de haltes et 5 h. de travail. 

Je ne parlerai pas de Th6tel de Torla, trfcs-curieux, mais 
d6j& d6crit par M. Lequeutre. Le lendemain matin, k 6 h., 
nous partimes pour Gavarnie par Boucharo, accompagn6s 
d'un mulet sur lequel nous devions monter h tour de r61e, 
Lourde et moi, jusqu'k la frontifcre. Nous relevAmes avec 
grand soin, tous les 100 ou 200 mfct., les alignements et 
les directions de la gorge de Boucharo, en nous attachant 
surtout aux 6chapp6es qui nous permettaient de voir les 
sommcts, notamment le singulier pic de Fenfcs au Sud- 
Ouest, le pic de TEscuzana et ses contre-forts grandiosfes h 
TEst, et le massif du Pic-Blanc au Nord. 

Rien de remarquable jusqu'& Boucharo; la route est 
bien connue et devrait l'dtre davantage. La merveilleuse 



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MASSIF DU MONT-PERDU. 77 

teinte bleue du Rio Ara lui meritc une place k part cntre 

les torrents pyr6n6ens. Comrae presque toujours, les 

cascades de TEchelle et de Sainte-H61fcne ont fort peu 

d'eau; il ne lour manque rien autrement pour 6tre trfcs- 

belles. 

Entre Boucharo et le Port, le temps devint subitement 
menaqant, puis, au moment oil nous allions franchir la 
crGte, un de ces orages qu'on ne rencontre que dans les 
montagncs nous surprit avec une telle rapidit6 que nous 
demeurdmes s6par6s sans pouvoir nous rejoindre ; Lourde 
avec les guides, et moi sur le mulet, accompagn6 de 
rhomme qui devait le ramener k Torla. Ge malheureux no 
songeait q\ik revenir au plus vite; aussi poussait-il sa b6te 
en d6pit de 1'orage et de la pluic. Je le laissais faire, ne 
voyant d'abri nulle part et comptant nrarrfcter sous un 
rocber qui se trouve au-del& du col. 

Arrives k quelques metres du passage, il fallut cepen- 
dant nous cacher k demi derrifcre un gros bloc qui nous 
protSgeait un peu du vent, sinon de la pluie. 

Nous y demeurames jusquc vers 2 h., mon Aragonais, son 
mulet et moi, d6sesper6mcnt colics contre notre bloc de 
calcaire, fouett6s par les rafales et assourdis par le tonnerre 
et paries cascades qui ruisselaient de tous c6t6s. La tempfcte 
allait en croissant : un flot de nuages s'abattit sur nous, 
la pluie et le vent redoublfcrent, et je calculai qu'il me 
fallait atteindre Pierrefitte avant7 h. Le mot de notre vieux 
h6ros Cbapelle : « Au combat », me revint en m6moire; je 
saisis mon sac, j'y bouclai mon orographe, et, jetant sur mes 
epaules ma couverture tremp6e, je partis k travers la pluie, 
t ravers ant les6paisses nappes d'eauqui roulaicntde toutes 
parts, assurant mon chapeau contre les rafales et baissant 
les yeux k cause des 6clairs. Je dois ajouter qu'aprfcs 5 mi- 
nutes de marche je me trouvai profond6ment r6compens6 
de mon 6quip6e, jouissant seul, sans guide, d'un des 
aspects les plus 6mouvants de la montagne. et nVenivrant 



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78 COURSES KT ASCENSIONS. 

pendant ma desccnte de Fimmense harmonie de la pluie, 
du vent, des torrents et de la foudre. 

Le temps s'6claircit subitcment k mi-chemin de Gavarnie. 
M. Vergez-Belou, propri£taire de l'Hdtel des Voyageurs, 
me pr£ta un coin de sa chemin6c, quelques v&tements sees, 
et une petite carriole pour me conduire k Luz. Au moment 
oil j'allais partir, les guides arrivfcrent k leur tour avec 
Lourde, qui sauta dans la carriole et descendit la vallee 
avec moi. Nous eumes le plaisir de rencontrer k Luz notre 
cologne le comte Russell, et de faire la route avec lui jus- 
qu y k Pierrefitte. 11 rentrait k Pau, Lourdc k Cautcr£ts et 
moi k Bordeaux. 

Quand la nuit vint, et que je ne pus plus discerner le 
contour de mes chores montagnes, je n'6prouvai plus que 
le regret de les avoir quittfies aussi vite. I/ouvrage des trois 
jours pr6c6dents 6tait si peu de chose aupr&s de ce que 
j'aurais fait avec huit jours de liberty ! Mais, tout en me 
preparant ;\ rentier 6nergiquemeut dans la bataille de la 
vie, je songeai que les glaciers sont une Education en 
m&me temps qu'une source de joies profondes, et qu'entre 
les senders alpestres, le plus haut, le plus &pre, le moins 
fraye de tous et le plus difficile k suivre, e'est peut-etre 
encore le sentier du devoir. 

FllANZ ScilRADER, 

President de la section du Sud-Ouest (Bordeaux) 
du Club Alpin Franeais. 



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LE PIG DE MONTARTO (DES ARANAIS) 

( IIAUTB - GARONNE ET PYRENEES - ESPAGNOLES) 
(2,900 METRES) 

PREMIERE ASCENSION 



Au fond d'une gorge sauvage qui s'ouvre au Midi d'Artias, 
se dresse le pic de Montarto des Aranais *. Cc massif gra- 
nitique, encore peu connu, s'615ve entre le port de Colo- 
nies h l'Est et celui de Coldas h l'Ouest. 

Aucun guide de Luchon ne connaissant cette contr6e, je 
partis seul avec Dominique, raon domestique, le 14 juillet 
dernier, par le Portillon de Burbe. Quelques heures de 
marche me conduisent h Viella. Une chaleur acciblante 
(35° h Tombre) m'oblige h m'y arnHer un peu. A3 h M je 
suis aux bains d'Artias. (Test un vaste Mtiment h un 6tage 
situ6 sur le bord de la route, au pied mSme de la monta- 
gne, d'ou sortent les deux sources sulfureuses qui alimen- 
tent les bains. Leur composition chimique les rend appli- 

1 La Sierra, qui separe le val de Bohi du val de Ribagorzana, porte 
egaleraent le nom general de Montarto. Elle a ete exploree successive- 
ment par M. Ch. Packe, qui en a fait une excellente carte, encore 
manuscrite, et par M. le comte Henry Russell. Chacun d'eux a gravi 
un des plus hauts pitons, le premier en partant de Caldas de Bohi, le 
second en partant de l'Hospice de Viella. 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 

cables k la plupart des maladies auxquelles conviennent les 
sources de Luchon; elles sont cependant irioins 6nergiques 
que ces dernifcres. Les bains sont fr6quent6s surtout par 
les habitants de la valine. 

Un quart d'heure aprfcs, nous arrivons au village d'Artias, 
oil nous devons coucher ( 35 kil. de Luchon; 9 h. 30 min. de 
marche, arrets compris). Nous descendons k la posada du 
senor Joacim Barrau; le brave homme parle fran^ais et 
ni'offre ses services. Je n'ai garde de les refuser et le charge 
de me trouver un porteur pour le lcndemain. 

La nuit etend encore son voile sombre sur les plaines et 
sur les montagnes, lorsque mon porteur vient frapper k ma 
porte. II est 3 h. Une demi-heure apr&s, nous partons. 
Nous suivons les bords du Rio de Valartias et, k 4 h. 
20 min., le soleil colore de vives teintes ros6es le sommet 
du Montarto, dont la puissante masse semble fermer la 
gorge qui s'ouvre au Midi. Mais de vilains nuages parais- 
sent vouloir nous le cacher et le masquent souvent. N&us 
arrivons bientdt au pont de R6sfcque (bar. 650) et prenons 
alors la rive droite, en face d'un groupe de trois granges. 
Un peu plus loin, dans de maigres prairies, nous ddpassons 
une miserable cabane en terre et, vis-&-vis, un pont de 
bois, d'un aspect assez m61ancolique. La gorge qui y 
fait suite monte au Sud-Ouest, vers le port de Rieux. 
Mille curiositds s'offrent k nous : \k, c'est le filon de mar- 
bre blanc passant k la base du pic; plus loin, sur la rive 
droite du rio, une source sulfureuse (26°) en renom 
parmi les paysans. Quelques pierres grossifcrement ar- 
rang6es forment une espfcce de baignoire. Nous conti- 
nuons k TEst au travers des pelouses, des entassements de 
rochers, tandis qu'^t nos pieds le rio de Valartias mugit et 
bouillonne avec rage dans des ravins sauvages. Dans ce 
chaos immense de blocs gigantesques amoncel6s les uns 
sur les autres, mon porteur me montre une glacifcre natu- 
relle. Un violent courant d'air venant d'en haut maintient 



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LE PIC DE MONTARTO (DES ARANAIS). 81 

toujours au-dessous de z6ro la temperature de cette grotte, 
que tapissent de belles stalactites de glace opaline. Des 



• Carte da Montarto des Aranais et du Montarto de Caldas, 

par M. Maurice Oourdon. 

rhododendrons en fleurs, des mousses, des bouleaux et des 
sapins la couvrent de leur ombrage. 

Plus loin , c'est la croix de Thomme mort, triste sou- 
Tenir d'un accident de chasse. 

▲KXUAIRR DB 1876. 6 



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82 COURSES ET ASCENSIONS. 

A 5 h. 30 min., nous quittons le chemin du port de 
Rieux pour prendre k gauche, et une demi-heure aprfcs, au 
travers de fatigants 6boulis , nous parvenons k une sorte 
de cirque. Parlout autour de nous, le granit poli porte les 
traces du passage des anciens glaciers. Des pins rabougris 
tapissent qk et \k de leur sombre verdure les pentes abrup- 
tes ; ailleurs, leurs cadavres blanchis par les hivers jon- 
chent ce sol pierreux. Les pics d'alentour sont 6tincelants 
de neige ; des torrents, des sources ruissellent dc toutes 
parts. 

A 6 h. 20 min.,nous arrivons au lac de la Restenque 
(bar. 597). Dans ses eaux transparentes se jette une jolie 
cascade, et sur ses bords (c6t6 Ouest), k Tabri d'une 
paroi de granit, se voient les ruines d'une cabane. Au Sud 
s'61fcve le pic de Birberi, et au couchant s'ouvreie port de 
Rieux. Deux couloirs naturels partent du lac, mais un seul 
donne passage aux eaux. Cette d6pression peut k volont6 
se fermer au moyen de vannes ; le niveau des eaux monte 
alors de plusicurs metres, les pins abattus par la cogn6e 
du biicheron y sont jet6s p61e-m&le, et, k un moment donn6, 
le pression 6norme de la couche aqueuse emprisonn6e, 
brisant les digues, projette au loin les bois accumul£s k sa 
surface. 

Nous avan^ons toujours vers TEst, montant par des 6bou- 
lis de granit, et, k 7 h. 30 min., nous, sommes au col du 
cap de port de Caldas (2,440 mfct.), longue ichancrure de 
30 mfct. sur 10 de largeur. Au levant s'6tendent le lac des 
Religieuses et un autre petit lac. Sur leur bord serpente, 
dans les pierres et k peine visible, le chemin du port de 
Caldas. A gauche se dressent les hautes murailles graniti- 
ques du Montarto ; il semble inaccessible et ne nous offre 
que deux chemin6es remplies de neige glacSe. A cette vue, 
mon porteur commence k douter du succfcs et m'avoue 
qu'il n'a jamais 6t6 plus loin. 11 cherche m&me k me d6- 
tourner de mon projet; il n'y a, dit-il, que des Anglais 



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LE PIC DE MONTARTO (DES ARANAIS). 83 

assez fous pour monter \h. Je le ranime au moral ct au 
physique h Faide d'un verre de rhum et nous continuons h 
avancer. A 8 h. 20 min., nous sommes k la base de la plus 
haute chemin6e. La premi&re, moins 61ev6e, il est vrai, me 
semble impraticable, et je me decide h essayer la seconde, 
quoique plus longue ; la neige qui Tencombre nous en fa- 
cilitera Facets. Pendant quelques instants , j'admire le 
panorama qui d6j& nous entoure. A 8 h. 30 min., je com- 



Colet Pic du Montarto, d'apres une photographic de M. Trutat. 

mence k gravir le couloir. Je marche le premier ; le por- 
teur me suit, emboitant ses pas dans ceux que je taille 
dans les neiges glac6es , et Dominique forme l'arrifcre- 
garde. Plus d'une fois, TEspagnol effray6 n'ose avancer ; 
alors, Tun le tirant, Tautre le poussant, tant6t sur la neige, 
tant6t sur le roc vif, nous arrivons au sommet de la che- 
min6e aprfcs une heure de dure escalade. Le sommet du 
pic se montre alors h notre gauche, et & 9 h. 45 min. nous 
foulons sa cime orgueilleuse, flers de notre sucefcs. Je m'a- 
pcrqois qu'en marchant 200 mfct. au Sud et en prenant en- 



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84 COURSES ET ASCENSIONS. 

suite Sud-Sud-Est depuis la base de la chemin6e, nous au- 
rions 6vit6 cette interminable et fatigante mont6e. 

II serait bien difficile et bien long de citer ici les noms de 
tous les pics qui s'offrent k nos regards. De tous les c6t6s, 
ce ne sont que sommets blanchissants et sourcilleux; 
aussi je ne puis qu'en rappeler les principalis. A nos pieds 
(&TEst), deux lacs h moitte glacis; plus loin, les crfctes 
frontifcres du Haut-Aran, qui nous cachent le val d'Esterri, 
et, par-delk le Mont-Vallier (2,840 mfct.), les montagnes de 
TAri6ge et de la Gatalogne. Au Sud-Sud-Ouest, les lacs de 
la Restenque et du port du Galdas domin6s par le grand lac 
de Tile et le pic de Birberi, esoorWs des crates de Rieux 
sur la droite, et au Sud-Sud-Est des cimes de Colomfcs, 
dont la base se perd dans un chaos de granit, oil mi- 
roitent une constellation de petits lacs. Au delk un 6troit 
sentier fuit, en serpentant aux flancs de la montagne, sur 
• les bords du lac Tramezane et du lac de Los Caballe- 
ros , au travers des for^ts et des gazons, jusqu'aux bains 
de Caldas de Bohi ; plus loin, ce sont les ports de Colonics, 
delaRatifcre, de Paillas et les plaines brfllantes de Lirida. 
% Au Nord, les cnHes du Crabfcre (2,630 mfct.), le port de 
Orqueta (2,545 mfct.), le Mauberme (2,880 mfct.), le port 
d'Urets et le Mont-Vallier ; h TOuest de ce dernier : le 
Gar (1,786 mfct.), le Cagire (1,912 mfct.), les plaines de 
Toulouse toutes vaporeuses. A FOuest, les Monts-Maudits, 
le Posets (3,367 mfct.) et toute la crfcte frontifcre, depuis le 
col de la Montjoyo jusqu'aux dentelures abruptes des mon- 
tagnes d'Oo et de Clarabide et tous les hauts sommets py- 
r6n6ens. 

Sur le sommet que je viens d'atteindre, aucun homme 
de pierre, aucune trace d'ascension pr6c6dente. En tous 
cas , nous sommes les premiers qui Tayons conquis par 
la route que nous avons suivie. Les nuages qui le cou- 
ronnaient ce matin ont disparu, et , pendant plus d'une 
beure, je profite du temps magniflque dont nous jouissons 



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LE PIC DE MONTARTO (DBS ARANAIS). 85 

pour faire un bon nombre de vues photographiques. Domi- 
nique et TEspagnol Glfcvent une haute pyramide, et je place 
i Vintirieur le procfcs-verbal de l'ascension. Puis, glanant 
les quelques plantes qui poussent au sommet 1 , je ramasse 
des 6chantillons de la roche (granit) et je songe au depart. 
Le temps passe vite, les heures s'6coulent 16gfcres dans 
la contemplation des merveilles de la nature. Les sacs sont 
boucUs, et k 12 h. 15 min. commence la descente. Nous 
prenons k l'Est, cherchant k atteindre par de gigantesques 
Sboulis couverts de neige le petit lac de Montcaso , qui 
dort k nos pieds. Des glaqons flottent k sa surface, et les 
neiges de Fhiver couvrent encore ses berges de leur blanc 
manteau d'hermine (bar. 575). Nousy arrivons sans avarie. 
Je me croyais alors quitte avec les escalades et j'esp6rais 
n'avoir plus qa'k descendre. Vain espoirl Sur les bords du 
lac, mon Espagnol ne sait plus oil il en est ; nous void de 
nouveau escaladant les blocs , remontant des parois d61i- 
t&s 1 la recherche du passage perdu. Nous atteignons en- 
fin le col de l'Ours k 1 h. 45 min. Une longue et facile che- 
niinSe toute gazonn6e nous conduit k un mur de 10 mfet. de 
hauteur; ses asp6rit6s nous permettent de descendre assez 
facilement sur un petit n6v6. Lk au moins mon porteur est 
dans son 616ment, et, quittant promptement ce blanc tapis, 
" roarche comme un isard sur d'affreux 6boulis de schiste 
ferrugineux. Ces schistes, nous les avions remarquSs ce 
matin 4 notre droite, avant la glacifcre naturelle. Partis du 
Nord-Nord-Ouest, ils s'incurvent sous la base du versant 
Nor d du Montarto pour remonter au Sud-Sud-Est et for- 
m er un pic tout entier. 

* 2 h. 30 min., nous atteignons un bois de pins clair- 
se *n6s. Mais en revanche quels beaux arbres , quelles ver- 

Saxifraga geranioldes , — Saxifraga muscoldes , — Erigeron uni- 
florus, — Silene acaulis, — Lepidium alpinum, — Gentiana alpina, — 
Poa l*wii — Draba aizoon, — Chrysanthemum alpinum, — Armeria 
alpina, — Anemone narcissiflora, — Linaria alpina. 



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86 COURSES ET ASCENSIONS. 

doyantes pelouscs ! De l'eau, des 6glantiers aux guirlandes 
embaum^es viennent nous d^dommager. Trois quarts 
d'heure dc marche sous ces frais ombrages nous condui- 
sent au pont de Rdsfcque. A I h., nous sommes de retour a 
Artias, oil je paye mon porteur, lui donnant 4 fr. au lieu 
de 3 pour lui avoir appris son chemin. 

Maurice Gourdon, 

Membre du Club Alpin Francais (section 
des Pyrenees centrales). 



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VI 



UNE ASCENSION AU MONT-BLANC 

(haute-savoie) 

EN UNE JOURNfiE 



Le chaleureux accueil fait k l'alpinisme dans la ville d'An- 
necy a 6t6 c616br6 tant de fois, et par des personnes si au- 
tori$6es,que, en rappclant cette belle f6te, j'ai h&te de dire 
que mon unique but est de lui d6dier ce r6cit. Car il est 
forUcroire que, sans la formation de caravanes faites en 
son honneur, je n'aurais jamais song6 h renouveler mon 
ascension au Mont-Blanc 1 , ftit-ce m6n>e en un jour, ce 
dont j'avais pourtant le plus grand d6sir, je l'avoue. 

Ala fin de la magnifique f6te v6nitienne qui couronna cette 
memorable journ6e, j'avais regagn6 trfcs-tard, ou plut6t de 
trfes-grand matin, en compagnie de plusieurs membres de 
notre section de Tlsfcre, Timmense dortoir du college, mis 
gracieusement h notre disposition. Soit surexcitation ner- 
veuse, soit effet de la chaleur, soit toute autre cause, aucun 
de nous ne ferma Toeil de la nuit. Le lendemain, aprfcs 
avoir essuy6 2 heures d'orage en voiture d6couverte, entre 
Thdnes et la Clusaz, notre nombreuse caravane s'installait 
dans cette dernifere petite locality, par les soins empress6s de 

1 Cette ascension a £te racontee a la page 312 de YAnnuaire 1875. 



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88 COURSES ET ASCENSIONS. 

M. Agnellet, maire de Th6nes. Vers minuit, on put me mettre 
en possession de la moiti6 d'un matelas, install sur toute une 
s6rie de petites tables d'auberge, et, avant 3 h., des detona- 
tions de boites nous rappelaient la longue tourn6e que la ca- 
ravane avait k accomplir, si elle voulait atteindre le m&me 
soir le but de son voyage, en passant par le col des Aravis 
et Sallancbes. 

A 10 h. du soir, nos cinquante et quelques collfcgues en- 
vahissent les h6tels de Chainonix. Pendant que je me r6con- 
forte d'une simple tasse de th6, mon brave guide Simond 
Francois, d6j5. pr6venu par une d6p£che t616graphique, 
dat6e de Th6nes, vient se mettre k ma disposition pour 
faire avec moi Tascension du Mont-Blanc en une seule 
journ6e. 

Ge courageux et hardi montagnard, compagnon de mes 
courses en Dauphin^ et avec lequel j'avais atteint, en 1874, 
le sommet du Mont-Blanc par une temp&te 6pouvantable, 
malgrS 28° de froid, 6tait arriv6 depuis A heures k peine de 
sa vingt-quatrifcme ascension sur le roi des Alpes. 

L'orage dont nous avions souffert k la Glusaz avait 
ebranie ratmosphfcre, et, k la longue p6riode de beaux 
jours qui avait r6gn6 pondant le mois de juillet, le baro- 
mfetre semblait annoncer la succession d'une p6riode de 
pluie. Aussi me d6cidai-je & profiter k touthasard des quel- 
ques etoiles qui voulaient bien encore se montrer et k me 
mettre imm6diatement en campagne. 

A minuit, Simond et moi nous quittons Chamonix, em- 
portant pour unique bagage une bolte de sardines de 
16 sous, sans compter, bien en tend u, nos piolets, nos gants 
et nos lunettes,* plus 12 metres de corde. 2 heures aprfes, 
nous atteignons Pierre-Pointue, oil le pfcre Sylvain nous 
fait attendre quelques moments avant d'ouvrir la porte. 
Nous eftmes la pensle de prendre un peu de vin chaud ; 
mauvaise id6e, s'il en fut; car le feu ne voulant pas s'allu- 
mer, nous perdimes \k plus d'une heure ; il 6tait prfes de 



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ENE ASCENSION AU MONT-BLANC EN UNE JOURN&E. 89 

3 h. 30min. quand nous nous rcmimes en marche, non 
sans avoir profits du temps perdu pour completer nos 
provisions par un morceau de pain, quatre oeufs durs et un 
litre de vin. 

Nous sommes d^jd. k plus de moiti6 du glacier des Bos- 
sons, lorsque le jour, jo ne dirai pas le soleil, commence k 
s'annoncer par des langues de feu rouges et blafardes qui 
s'itendent sur les nuages montant en foule de tous les c6t6s 
de Vhorizon. La travers6c de la jonction du glacier des 
Bossons avec celui de Tacconaz se fit trds-facilement en 
une demi-heure. En 1874, il nous avait fallu trois fois plus 
de temps, et, malgr6 les contours que Ton suivait, escala- 
dant mfeme des s6racs, on avait 6t6 oblig6 de placer trois 
Gchellespour faciliter le voyage aux porteurs qui font pres- 
que quotidiennement le service du ravitaillement entre 
Pierre-Pointue et les Grands-Mulets. Cette ann6e, on se 
maintient au pied'de la region des s6racs, et c'est seule- 
ment en arrivant surle glacier de Taconnaz que Ton a quel-, 
ques metres k faire sur des crfctes s6parant des crevasses. 
Nous voici au pied de la c6te rapide des Grands-Mulets. 
On peut alors se rendre compte de la quantit6 de neige 
tombSe l'hiver dernier; car, k partir de cet endroit, le gla- 
cier, souvent et m&me g6n6ralement crevass6, pr6sente k 
peine quelques indices de rupture apparente dans la glace. 
Au-dessus de la Bergschrund ou roture, sur le flanc de la 
c Ate des Grands-Mulets , uni et 16gfcrement coup6 par deux 
°u trois crevasses k peine entr'ouvertes, s'6tagcnt r6gulifc- 
rement de nombreux lacets, au milieu desquels s'6coule 
une grande trainee, piste des voyageurs habitu6s k descen- 
dre en glissant avec leur piolet pour point d'appui. Nous 
tfaversons la roture sur un large pont de neige, et, tout en 
nous Levant sur la c6te, nous h61ons le domestique pr6pos6 
* * a garde de la cabane, dans Tespoir de nous faire prepa- 
rer 4 Tavance du caf6 chaud et d'6viter ainsi un nouveau 
retard dans la succursale de Titablissement Sylvain Couttet. 



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90 COURSES ET ASCENSIONS. 

Mais c'est k peine si, apr&s avoir p6n6tr6 dans le sanc- 
tuaire, nous parvenons, en nous servant nous-mfcmes, k 
obtenir quelque chose de l'indig&nc. Nous lui recomman- 
dons de surveiller notre descente pour tenir pr£t un nou- 
veau bol de caf6 que nous prendrons k notre passage, et 
nous void enfin gravissant la c6te du Petit-Plateau. 

Tous ceux qui connaissent le MontrBlanc savent que le 
passage consid6r6 maintenant comme le plus dangereux 
est incontestablement la travers6c du Petit-Plateau. Le 
glacier du Ddme-du-Goftter surplombe k une grande hau- 
teur ce rcplat, et des s6racs plus ou moins volumineux pen- 
dent toujours, v£ritables 6p6es de Damocles, retenus aux 
flancs 6normes du glacier par une # faible 6paisseur de glace. 
Au moindre 6branlement de l'atmosphfcre, la masse se 
d6tache et, dans sa chute 6pouvantable, inonde le plateau 
en le couvrant de ses fragments sur toute son 6tendue. 
Lors de ma premiere ascension, pendant le laps de temps 
assez court qui s'6tait 6coul6 entre la mont6e et la des- 
cente, trois avalanches 6taient tomb6es en cet endroit. 
Mais aujourd'hui nous sommes en face d'un spectacle bien 
autrement grandiose. Une tranche de toute T6paisseur du 
glacier du D6me-du-Goftter se trouve compl6tement s6paree 
de la masse g6n6rale sur une longueur 6norme et soutenue 
par un seul angle; elle attend, comme me le dit Simond 
aprfcs la travers6e de ce dangereux passage, le moment de 
balayer de ses debris, non-seulement le Petit-Plateau, mais 
la c6te elle-m6me. 

C'est alors que nous voyons descendre du Grand-Plateau 
avec ses guides un Anglais , la figure bleue et les jambes 
mal assurees. Le malheureux voyageur, parti le matin des 
Grands-Mulets, bat en retraite pr6cipitamment, forc6 par 
le mal de montagne k faire des haltes, aussi p6nibles pour 
son estomac, trop facile k se contracter, que pour ceux dont 
le coeur se sentirait, en le rencontrant, d6j& trop dispos6 k 
s'6mouvoir. Arrives au Grand-Plateau, nous nous arr&tons 



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UNE ASCENSION AU MONT-BLANC EN UNE JOURN6E. 91 

pour difoncer la boito de sardines, et, pendant que Simond 
met le couvert, je le prie de me laisser prendre quelques 
minutes de sommeil. Mais bientdt mon vigilant gardien me 
rappelleUa r6alit6 — et aux sardines, — et en avant! 

Nous gagnons les Bosses-du-Dromadaire, en croisant deux 
caravanes parties le matin avec celle que nous avons ren- 
eontrte; mais, plus heureuses, elles ont atteint le but d6- 
sirf. Enfin, nous voici k notre tour au sommet, au milieu 
du plus 6pais brouillard qii'un alpiniste ait jamais r6v6 
dans son plus mauvais songe. Je prends en souvenir le der- 
nier lambeau qui reste accroch6 & la hampe du drapeau 
plants au mois de Janvier dernier par miss Straton, et 
Simond le remplace par un cordon de ses gufctres, en 
tfmoignage de la r£ussite complete de notre ascension. 
Puis, en attendant que le ciel veuille bien s'6claircir, je me 
mets en mesure de poursuivre le sommeil 6bauch6 au 
Grand-Plateau. 

Les brouillards ne se Invent pas, il est 5 heures. Lk s'ar- 
rtte le maximum de temps que nous nous sommes fix6 pour 
raster au sommet ; car nous voulons rentrer k Chamonix 
& 10 heures au plus tard, et, en comptant 2 heures pour 
rejoindre les Grands Mulets, il ne nous faudra pas plus de 
3 autres heures pour descendre dans la valine ; c'est le 
temps que j'ai mis en 1874, malgr6 les difficult^ de la 
Sanction k cette 6poque. 

Nous nous remettons alors en route, et je puis affirmer 
que depuis Textr6mit6 de la crfcte que forme le Mont-Blanc 
£ l'Ouest jusqn'au Grand-Plateau, nous ne fimes peut-etre 
point cinquante pas. Toutes les c6tes, bosses, arfctes furent 
descendues en glissant, appuy6s sur les piolets. Mais plus 
nous descendons, plus nos glissades deviennent difficiles. 
En quittant les brouillards, nous sentons d6jk la lourde 
temperature des temps orageux. Aussi avons-nous bient6t 
laissi la neige compacte ; k la travers6e du Grand-Plateau, 
nous enfonQons souvent jusqu'au genou, retirant nos pieds 



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92 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'une veritable bouillie de neige, que je ne saurais mieux 
comparer qu'i un sorbet. Au Petit-Plateau, malgr6 tout 
notre zMe k presser la marche pour 6carter le danger du 
s6rac toujours suspendu l&-haut menaqant sur nos t&tes, 
nous nous voyons obliges d'aller plus lentement que partout 
ailleurs ; car, au milieu des debris des s6racs pr6c6demment 
tomb6s, la neige en fusion s'est transform^ en veritable 
tourbifcre. Enfin, H h., aprfcs 1 h. 50 min. de marche de- 
puis notre depart du sommet, nous atteignons les Grands- 
Mulets si d6sir6s. Tandis que Tindigfcne nous pr6sente le 
cafe command^ le matin, mes collfcgues de la caravane du 
C. A. P., MM. Fabre, Peters et Sestier, de Lyon, qui doi- 
vent faire Tascension le lendemain, nous font les honneurs 
du logis. Ces messieurs m'apprennent que Sylvain Gouttet, 
k leur passage k Pierre-Pointue, leur avait d6clar6 que 
nous ne pouvions avoir atteint le sommet par le vilain 
temps qu'il avait fait toute la journ6e. 

D6j& j'adressais mes adieux &mes aimables collogues, lors- 
qu'un jeune homme, faisant le service du ravitaillement du 
chalet, et qui avait accompagn£ ces messieurs, me demanda 
la permission de s'attacher k ma corde afin de regagner 
Pierre-Pointue, au lieu d'attendre au lendemain pour re- 
descendre. J'acceptai d'autant plus volontiers que Simond 
me fit observer, k juste raison, que, l'heure 6tant assez 
avanc6e, la connaissance parfaite du glacier par ce gargon 
habitu6 k le traverser tous les jours, pourrait nous 6tre 
trfcs-utile pour activer notre descente, si nous 6tions pris 
par la nuit. On s'attache dans l'ordre suivant : le jeune 
porteur en tfite avec 8 mfet. de corde, ce qui lui donnera 
plus de facility dans le choix de ses passages et permettra 
de les faire rapidement; Simond marche derrifcre lui pour 
surveiller et 6viter de fausses directions; enfin, je viens le 
dernier, s6par6 de Simond par les 4 mfct. de corde restant. 
Ces details sont importants k connaitre pour se rendre 
compte de Taccident qui ne devait pas tarder k survenir. 



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USE ASCENSION AU MONT-BLANC EN UNE JOURN&E. 93 

Pendant que nos bons collfcgues nous adressent leurs 
souhaits d'heureux voyage, brandissant de toute la lon- 
gueur du bras des manches de c6telettes di]k fort endom- 
magies, nous descendons rapidement en glissant dans la 
trainee que j'avais remarqu6e le matin, au milieu deslacets 
tracfe sur le flanc de la c6te des Grands-Mulets. Nous fran- 
chissons par des sauts les crevasses que nous pouvons ren- 
contrer; enfin notre chef de file s'arrfete, et nous nous 
trouvons r6unis k trois metres au-dessus du pont qui nous 
a servi le matin k franchir la roture de cette c6te i . Le jeune 
porteur, trop confiant dans l'habitude qu'il a de traverser 
ce pont, et ne r6fl6chissant pas au changement g6n6ral de 
la surface du glacier par suite de la temperature orageuse, 
, neglige la precaution de le sonder. A peine s'6tait-il engag6 
sur le pont, que celui-ci s'6croule avec fracas, entrainantle 
porteur. D'un coup d'oeil Simond mesure T6tendue du dan- 
ger;— sur la pente sup^rieure de la roture, nous ne pour- 
rons rfoister au choc que va nous communiquer la chute du 
corps du porteur, — et s'61angant par un bond 6norme, il va 
tomberi 5 mfet. plus loin sur le rebord mgme de la pente in- 
Krieure. Moi de mon c6t6 je m'apenjois immSdiatement que 
la corde 6tant trop courte (4 m^t.) entre Simond et moi, je 
*ais 6tre entrain^ par lesaut qu'il fait, tout en lui imprimant 
un choc qui modifiera son £lan etle pr6cipitera dans le gouffre. 
Je saute en m&me temps que lui et retombe justement dans 
sesjambes. Mon corps, ne pouvant se tenir en 6quilibre, 
cstrejeteen arrifcre, et je suis pr6cipit6 k mon tour dans 
la crevasse, la t&te la premiere. 

Pendant toute la dur6e de la chute, je me sentis tant6t 
renvoyS d'une paroi k l'autre, tant6t tomber complement 

La roture ressemblait assez, apres la rupture du pont, a celle qui 
**l figuree a la page 581 de la troisieme edition du Guide de M. Joanne, 
uauphini et Savoie. J'ai vu aussi, a Chamonix, dans la galerie de 
M.Loppe, une toile.magnifique que le celebre artiste avait prise, quel- 
ls annees auparavant, de la meme crevasse, et rappelant a s'y me- 
prendre sa structure en 1876. 



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94 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans l'espace, 6prouvant dans les oreilles un bourdonne- 
ment trfcs-bizarre. Lorsqu'enfin je me trouvai tout-2t-coup 
arr£t6, le genou droit en terre, recevant sur la t6te une 
grfcle de glaQons et de neige, je ne pus m'emp£cher, dans 
robscuriti profonde oil je me trouvais, de lever vivement 
la t£te en haut ; et j'avais une telle conviction que j'6tais 
perdu sur le lit de rocher qui forme le sol du glacier, que 
je me trouvai d6jk sauv6 h la vue du ciel — ou plut6t de 
son image qui se dessinait par reflet sur les parois sup6- 
rieures de la crevasse, car on ne pouvait pas voir le ciel 
lui-m6me. 

Depuis T6croulement du pont de neige jusqu'en ce mo- 
ment, il s'6tait h peine 6coul6 quelques secondes ; mais que 
de pensGes se pr6cipit£rent alors dans mon esprit, encore 

plus rapidement que mon corps dans l'abimel Serait-il 

juste de dire que pour s'en rendre compte il faudrait re- 
commencer F6preuve ? Je ne sais, je ne crois pas d'ailleurs 
Tessai tres-pratique. 

Comme je relevais la t£te pour chercher la lumi&re, un 
cri desesp6r6 de « Ne tirez pas » parti t d'en haut, et j'allais 
rdpondre, sans toutefois me rendre compte de ce que pou- 
vait signifier cette parole, quand une voix, que je reconnus 
pour celle de Simond, r6pondit pr&s de moi : « Eh ! ne tirez 
pas vous-m&me. » Je pus alors me rendre compte de notre 
situation. En tombant d'aplomb avec le pont, le jeune por- 
teur s'6tait arr6t6 sur une petite corniche de neige flx6eau 
flanc interieur de la crevasse, a une huitaine de metres de 
profondeur. Quant k moi, qui avais 6t6 pr6cipit6 la t£te la 
premiere, la r6sistance causae par Simond au choc que 
j'occasionnai me r6tablit dans une position normale , e'estr 
h-dive les pieds en bas ; et, quand je m'6tais arr£t6 dans 
ma chute, je n 'avais pas senti, au milieu des blocs de glace 
Reroutes sur moi, que mon brave guide, entratn6 par contre, 
etaittomb6 en plein sur mon dos. Le cri de « Ne tirez pas» 
avait 6t6 pouss6 par le porteur, qui se sentait attir6 par la 



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USE ASCENSION AU MONT-BLANC EN UNE JOURNlSE. 95 

corde, et la r6ponse venaitde Simond, qui s'apercevant de 
la nature du terrain sur lequel il se trouvait, se pr6parait 
h descendre de dessus mon dos. II 6tait Evident qu^tant k 
court de corde, le porteur pouvait tomber au moindre choc ; 
or la position qu'il occupait pouvait nous fctre des plus 
utiles pour sortir de la crevasse : car nous avions perdu nos 
piolets dans la bagarre. 

Noire premier soin fut done de nous detacher, operation 
renduetrfcs-difficileparl^tatvoisin de l'inertie dans lequel 
se trouvaient nos mains presque gel6es. Le porteur nous 
appritqu'ilavait son piolet, mais qu'il ne pouvait pas sortir 
seul. On lui fit agrandir la plate-forme sur laquelle il 6tait, 
et que nous ne pouvions voir. Pendant que, sous les coups 
de piolet, la pluie de glace recommenQait k nous piquer la 
figure, nous entendions gronder le tonnerre dans le loin- 
tain, et de temps en temps les 6clairs illuminaient les 
parois de glace ou nous dtions retenus prisonniers. Envou- 
lant me remuer, je m'aperQois tout k coup que mon pied 
gauche est pris ; je ne peux arriver k le d6gager avec les 
mains, malgr6 tous mes efforts pour le retirer, lorsqu'en 
appuyant au contraire fortement, ma jambe plonge dans le 
vide. Je regarde derrifcre moi, et je vois un trou 6norme, 
d'un noir sombre ; devant il en 6tait de m£me. Nous avions 
eu le bonheur miraculeux de tomber sur un d6bris du pont 
retenu par un r6tr6cissement de la crevasse, laquelle for- 
maitau-dessus et au-dessous de v6ritables coupoles. Nous 
&ions deux sur cette fragile 6pave qui ne mesurait gu&re 
plus d'un mfctre de longueur. Imm6diatement je me h&te 
de me soutenir par les coudes contre les parois de glace ; 
pendant ce temps, Simond, suspendu dans le vide par la 
corde que retenait le porteur, gagnait la corniche ; puis, 
avec l'aidedu piolet et en prenant le temps, il fit remonter 
le porteur sur le glacier ; une manoeuvre analogue nous 
reunit enfin tous trois sur le bord de cette roture oil nous 
avions failli p6rir. 



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96 COURSES ET ASCENSIONS. 

Dans cette chute de 18 mfet. environ l , nous n'avionsregu 
ni les uns ni les autres la moindre 6gratignure, et aucun 
objet m6mc n'6tait tombi de nos poches. Nous retrouvAmes 
sur le glacier nos piolets, et le seul malheur k d6plorer fut 
un 6crasement 6pouvantable des oeufs pris le matin k 
Pierre-Pointue, et qui 6taient rest6s dans la poche de 
Simond. 

La travers6e de la jonction et toutle reste de la descente 
se fit par une nuit extr&mement sombre, pendant laquelle 
le jeune porteur nous fut trfcs-utile ; car, sans exag6ration, 
on ne voyait m6me pas k ses pieds. A 11 h., nous frappions 
k la porte de Sylvain Couttet, qui fut trfcs-surpris de la 
r6ussite de notre ascension. Quant k l'impression que lui 
produisitle r6cit de notre accident, elle fut tellement consi- 
derable — et j'en appelle k tous les touristes qui ont eu k 
lui payer des notes — i qu'il voulut nous rafraichir gratui- 
tement et nous fit payer seulement les oeufs durs et le pain 
de la matinee. 

Une heure sonnait comme nous traversions le pont de 
l'Arve k Ghamonix. 

Le lendemain matin on venait r6veiller Simond pour lui 
demander des details sur notre chute: 

Le soir, MM. Pabre, Peters et Sestier, qui avaient rtussi 
fort heureusementleur ascension du Mont-Blanc, me dirent 
qxx'k leur descente des Grands-Mulets ils avaient trouvi la 
plupart des ponts e£fondr6s, et tous Les passages modifies 
par suite du d6gel dont nous avions 6t6 victimes la soiree 
pr6c6dente. Un violent orage 6clata le m£me jour k Gha- 
monix, et pendant plus d'un mois le temps ne put se r6- 
tablir. 

En somme, Tascension du Mont-Blanc, qui devient chaque 

1 La chute dans une crevasse du glacier du Brouillard, oil M. Mar- 
shall a trouve la mort en 1874, avec un de ses guides (Jean Fischer, de 
Meiringen), fut de 17 met., c'est-a-dire environ 1 met. de moins que 
la ndtre. 



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UNE ASCENSION AU MONT-BLANC EN UNE JOURNtiE.- 97 

jour une course des plus classiques, est extrGmement facile 
k accomplir, et, il y a encore peu de temps, un membre de 
TAlpine Club anglais, favorisG, k vrai dire, par un temps 
magnifique, a pu en accomplir Taller et le retour (depart 
deGhamonix) en 15 h. Sans se baser sur ce chiffre excep- 
lionnel, il est permis toutefois d'affirmer qu'elle est trfcs- 
faisable en 18 h., et qu'un touriste un peu habituS k la 
montagne peut la faire ais6ment en 20 h. 

Dreste toutefois, pour beaucoup de personnes, une raison 
qui r^duit sensiblement le nombre des essais d'ascension 
au Mont-Blanc : je veux dire la question de dSpense. — 
Autrefois Tascension cofttait au moins 600 francs ; et, si 
Ton Scoutait certains guides-itin6raires, on ne pourrait la 
faire k moins de 400 k 450 francs. Je dois pourtant declarer 
que la mienne n'a pas d6pass6 86 francs de d6pense totale. 

H. Duhamel, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Flsere). 



ATttUAIRE DE 1876 



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Vll 



ASCENSION 

AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE 



(hautb-savoie) 



Le voyageur que sa bonne Stoile conduit par une belle 
journ^e sur les bords du lac d'Annecy estvivement im- 
pressionn6 k Taspect des merveilleuses chaines de monta- 
gnes qui se d6roulent de tous c6t6s, et se disposent, dans 
le fond du tableau, comme les d6cors d'une sc&ne de f&erie. 

Les regards, aprfcs avoir err6 le long des gracieux con- 
tours de la nappe azur6e, s'arrGtent instinctivement sur 
une montagne qui domine toutes les autres par sa hau- 
teur, par la noblesse et l'616gance de ses formes. Sa tfcte, 
ordinairement blanchie par les neiges, est taill6e comme 
une couronne murale. L6gfcrement inclin6e et rejet6e en 
arrfere dans les profondeurs de l'horizon, elle repose sur 
de larges 6paulements rocheux ; le reste du massif s'inflS- 
chit vers l'ouest et descend jusque dans les eaux du lac 
par des Stages successifs, rev&tus de gazons ravines par les 
pluies et les avalanches, de forftts de sapins, d'arbres frui- 
tiers et de pampres. Son aspect varie avec les saisons et 
les heures de la journ£e. Dans les sereines matinees du 
printemps , elle apparait le front ceint d'un diadfcme d'ar- 
gent, envelopp6e dans les plis transparents d'un voile 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE IA TOURNETTE. 99, 

bleu&tre qui laisse deviner ses silhouettes de rochers, les 
ondulalions de ses prairies et de ses futaies. 

L'auLomne pose sur sa t&te des panaches flottants de 
brillants nuages, enlace ses flancs de 16gfcres 6charpes for- 
nixes par les vapeurs qui naissent du sein de ses for&ts. La 
uuit, son front, couronn6 d'6toiles, r6fl6chit les premiers 
rayons de la lune. Dans les tempGtes, il se perd au milieu 
des nues et semble lancer la foudre sur les sommets qui 
l'entourent. Le soir, au cceur de Thiver, elle se montre 
dans tout T6clat de sa splendeur : les derniers rayons du 
soleil couchant dorent les cristaux glacis de sa couronne, 
empourprent les plis de son manteau d'hermine bord6 
dune dentelle noire de sapins et d'une frango de verdure. 
Son image se reflate resplendissante dans le sombre azur 
des eaux. D'aprfcs d'anciens titres de noblesse, cette mon- 
tagne s'appelait la Tornette. Aujourd'hui , pour ob&r h la 
tendance de la langue frangaise, qui adoucit le langage 
energique de nos p&res, nous la nommons la Tournette. 

Par sa grandeur, par la vari6t6 de ses aspects et de ses 
productions, T6tendue de ses vues panoramiques, la Tour- 
nette est la suzeraine incontest6e de cette region, si riche 
en montagnes pittoresques, qui se compose du bassin du 
lacd'Annecy et de la vall6e sup6rieure du Fier. Ses vassales 
qui l'entourent s'abaissent devant elle, et contribuent h re- 
hausser son 616vation et sa beaute. Le Lanfon, qui dresse si 
fierement k ses c6t6s-ses remparts cr6nel6s, les belv6dfcres 
du Semnoz et du Parmelan, remarquables h tant de titres, 
sont obliges de s'incliner devant celui de la Tournette, un 
des plus beaux des Alpes. 

Seul le Charvin, avec lequel elle est unie par la valine de 
Serraval, pourrait lui disputerla supr6matie de Taltitude; 
ma *s il est moins beau de forme, il porte une livr6e verte 
uniforme et n'a pas un lac k ses pieds, 

U y a trente ou quarante ans, la Tournette 6tait encore 
consid4r6e comme une cime d'un accfcs difficile et dange- 



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100 COURSES ET ASCENSIONS. 

reux. Les rares personnes qui 6taient parvenues au Fau- 
teuil, point culminant situ6 k 2,357 mfct. au-dessus du ni- 
veau de la mer, jouissaient d'une notori6t6 16gendaire. 

Souvent mon grand-pfcre m 'avait racont6 les dangers qu'il 
avait courus dans sa jeunesse en faisant Tascension du 
Fauteuil, avec un compagnon sujet au vertige. II me disait 
comment, cherchant sur les flancs de la montagne une 
mine de charbon analogue k celle d'Entrevernes, qu'il avait 
decouverte en 1794, il avait 6t6 forc6, sous peine d'etre jet6 
dans un precipice, de se prosterner, arm6 d'un fusil de 
chasse, devant une bande de chamois lanc6s comme un 
ouragan sur une corniche de rochers n'ayant d'issuc que 
du c6t6 oil il se trouvait. 

II avait assists aux derniers moments du dernier des cerfs 
qui etit p&tur6 les prairies de la Tournette. Pour 6chapper 
aux ardentes poursuites des chiens, le malheureux animal 
s'etait pr6cipit6 dans le lac, l'avait traverse k la nage et 6tait 
venu, 6puis6 de fatigue, expirer sous les coups des villa- 
geois qui Tattendaient sur la rive oppos6e. 

A vingt ans, Timagination encore pleine de ces rdcits, je 
brilllais du d6sir de mettre le pied sur la Tournette. 

Un substitut avocat fiscal, double d'un botaniste distin- 
gu6, qui avait d6couvert en Maurienne, son pays natal, une 
tulipe in6dite, tulipa Didieri, me proposa de faire avec lui 
l'ascension k laquelle je songeais depuis longtemps ; Dieu 
sait avec quel bonheur j'acceptai sa proposition. 

Nous nous embarquons par un soleil brftlant du mois 
d'aoftt, sur un canot conduit par un pGcheur. 

A 2 heures de Tapr^s-midi , nous naviguons dans la se- 
conde partie du lac. Au fond d'une baie nacr6e , prot6g6e 
contre les vents du Nord par le promontoire du Roc de 
Ch&re, se dressent devant nous les assises superpos6es de 
la Tournette. Sur le premier gradin, le bourg et Tantique 
abbaye de Talloires s'6talent au milieu des vignes, des 
marronniers, desnoyerset des p£chers, dans un site m6ri- 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 103 

dional cher aux malades et aux artistes. L^glise et le clo- 
cber de Saint-Germain pyramident sur le bord du second 
gradin, d'oti la cascade de la Gra se pr6cipite dans les pro- 
fondeurs d'une gorge bois6e. Au-dessus des cultures va- 
rices qui tapissent le plateau de Saint-Germain, nous aper- 
cevons nettement la region des arbres du Nord, des 
ch&nes, des h&tres ct des sapins ; puis une zone de prai- 
ries mamelonn6es entour6e d'une ceinture de chalets ; 
enfin les dernifcres assises de ramphitfr6&tre : d'un c6t6, 
des roches verticales isotees , gigantesques pelvens im- 
plants sur le talus des pelouses ; de l'autre, une 6norme 
tour couverte d'une coupole de gazon, au milieu des mu- 
railles cyclop6ennes rayies de rides transversales , cou- 
ronnSes par la tourelle qu'on appelle le Fauteuil. 

A ces divers gradins correspondent dans une certaine 
mesure les difftrents Stages de la constitution g6ologique 
de la Tournette, massif calcaire de prfcs de 200 mfct. d'6- 
paisseur. Le terrain jurassique monte des bords du lac 
*u plateau de Saint-Germain ; le nSocomien, de ce plateau 
' la base du Cassey ; Turgonien , dispos6 comme un V 
dans la couche n6ocomienne , forme les rochers d6nud£s 
des arfctes terminales. Quelques traces de nummilitique 
confirment la position normale des pouches. Dans la par- 
tie orientale, suivant le savant g6ologue Favre, on passe 
successivement sur les affleurements plus ou moins visi- 
bles du macigno alpin, du calcaire nummulitique de la 
craie, du gault, de l'urgonien, du terrain n6ocomien : les 
rochers de Montisbran, qui sont urgoniens , constituent la 
crtte septentrionale. 

Absorbs par la contemplation de l'imposante architec- 
ture de la Tournette, nous Stions arrives au port de Tal- 
loires sans nous en apercevoir. Pendant que nous gravis- 
^nsle chemin qui borde le Roc de Chfcre, mon compagnon 
me signale l'existence, tout h fait anormale, du rhododei*- 
dron ferrugineux sur ce promontoire qui n'a que 630 mfct. 



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104 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'altitude, Cette plante alpine habite ordinairement des si- 
tes 61ev6s de 1,600 & 2,000 mfct. Je soupQonne, me disait-il, 
les b6n6dictins de Fabbaye de Talloires de l'avoir apportie 
' dans les anfractuosit6s creusies par Tancien glacier du Roc 
de Chfcre, pour confondre la science des botanistes futurs. 
J'ai su depuis que le rhododendron 6tait beaucoup moins 
ennemi de la chaleur qu'on ne le supposait, puisqu'il vivait 
sous le ciel d'ltalie, sans Intervention des moines, presque 
au niveau du lac Majeur, situ6 h peu prfcs k la m£me lati- 
tude et h la m&me altitude que le lac d'Annecy. 

Au dernier contour de l'abrupt sentier de Saint-Germain, 
converti aujourd'hui en cliemin accessible aux voitures, 
nous sommes attires par le bruit de la cascade de la Cra, 
sur le bord du gouffre dans lequel elle s'61ance. Nous fai- 
sons quelques pas dans un 6troit sentier qui le domine, 
et nous nous trouvons en face d'une grotte divis6e en deux 
compartiments repr6sentant deux cellules ouvertes , tail- 
16es dans le rocher. Une inscription latine nous apprend 
que cet ermitage a 6t6 habit6 au dixifcme stecle par Saint- 
Germain , moine du couvent de Talloires , prScepteur, sui- 
vant la tradition , de Saint-Bernard de Menthon. II s'itait 
retir6 dans cette solitude , merveilleusement choisie , pour 
se livrer h la vie contemplative. 

D'aprfcs la 16gende, le saint ermite, accabte par le poids 
des ans, ne pouvait plus se rendre aux offices de son cou- 
vent, m&me avec Taide de son button; il le planta en terre 
comme un meuble inutile. La b&ton devint un buisson 
d'aub6pine, qui fleurit le premier au soleil du printemps. 
Dfcs lors les anges transportfcrent r6gulifcrement le saint 
anachorfcte, jusqu'i sa mort, de sa grotte h Toffice con- 
ventuel. 

Ce mode de voyager n*6tant pas k l'usage des simples 
mortels , nous reprenons notre alpenstock et nous parve- 
nons, en quelques enjamb6es, h T6troite esplanade oil est 
Mtie l'6glise h laquelle Saint-Germain a donn6 son nom. 



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ASCENSION AD FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 105 

La surface limpide du lac se pr6sente au-dessous de nous 
dans toute son itendue. Nous suivons les ligncs sinueuses 
des plaines et des collines arcadiennes qui Tencadrent vers 
leNord, et les profils austfcres des montagnes houleuses 
qui l'enserrent au Midi. 

Saint Frangois de Sales , qui avait visits l'ermitage de 
Saint-Germain, avait 6t6 s6duit par ce paysage, k une 
epoque oil le sentiment des beaut6s de la montagne 6tait 
presque inconnu. II s'6tait senti entrain^ k venir terminer 
ses jours dans cette charmante solitude. 

« Vraiment, avait-il dit k ceux qui Taccompagnaient, je 
« choisis ce lieu pour y venir habiter et prendre un peu de 
« repos. Si Notre-Seigneur Fa pour agr6able, je laisserai le 
« poids du jour et de la chaleur k notre coadjuteur, et, 
« pendant ce temps-li, avec mon chapelet et ma plume, 
M jeservirai Dieu et TEglise. Quel site d61icieux! Ici les 
«grandes et belles pensSes nous tomberont dru et menu 
« comme les neiges qui y tombent en hiver. » 

tnpaysan nous arracha k notre contemplation en nous 
jetant ces mots au passage : « Vous Gtes venus pour voir les 
« quatorze clochers ; ce n'est pas ici le bon endroit, il faut 
« monter plus haut, au-dessus du cimetifcre : \k, vous pour- 
« rez tous les compter. » 

Pour ce brave villageois, les toits 'pointus de quatorze 
clochers constituaient seuls tout I'int6r6t de la vue idSale 
dont on jouit depuis le plateau de Saint-Germain. 

Nous continuons notre chemin au milieu des cultures, 
des vergers ombrag£s d'arbres fruitiers. On dirait un 
Fysage de Normandie transports sur les premieres assises 
des Alpes. Sur notre passage, nous rencontrons des petits 
Wons et des petites filles au teint vermeil, aux joues re- 
adies, lis reviennent de T6cole ; ils cheminent tranquil- 
lement, p£le-m61e, sans se quereller, et nous font de pro- 
iondes riv6rences. Nous sommes frapp6s de la bonne 
entente qui rfcgne dans tout ce petit monde. 



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106 COURSES ET ASCENSIONS. 

Notre 6tonnement cesse lorsque le plus grand garQofr de 
la bande nous apprend que fillettes et garQons vont tous k 
T6cole ensemble, et que c'est une demoiselle qui leur ap- 
prend k lire, k 6crire et k saluer. 

Les jeunes garqons 61ev6s par des institutrices auraient- 
ils des moeurs plus douces que ceux qui sont places sous 
la discipline plus s6vfcre d'un instituteur? On le dit en 
Am6rique. 

A quelques metres des dernifcres maisons du hameau de 
la Sauphaz, la v6g6tation des arbres' fruitiers s'arrfcte net 
devant une ligne de demarcation qu'on croirait trac6e par 
la main de l'homme. Nous nous engageons dans un rapide 
sender forestier, bord6 de taillis. Chaque tournant nous 
r6vfcle de nouvelles perspectives sur le lac. Pendant quel- 
ques instants, l'6troite zone bleue qui s£pare le chateau de 
Duingt du promontoire de Ghfcre disparait, et le chateau, 
avec ses tourelles , est transports, par un coup de baguette 
magique, sur les falaises du roc de Chfcre. Plus haut, nous 
voyons que le ch&teau de Duingt est revenu dans son oasis 
de verdure, mais un rocher nous dirobe la vue de la chaus- 
s6e qui Tamarre k la terre ferme, et le castel ressemble k 
un ilot flottant en partance pour la baie de Talloires. A 
mesure que nous nous ilevons, Fair devient plus 16ger; 
Vkpre senteur des grands bois commence k se r6v61er & 
nous ; nous voici dans le domaine des sapins. Nous mon- 
tons les escaliers form6s par leurs racines entrelac6es, et 
nous arrivons, k l'ombre de leurs arceaux, aux premiers 
chalets du col du Nantet, qui s6pare la Tournette des Dents 
de Lanfon et conduit dans la valine de Th6nes. C'est avec 
regret que nous quittons l'ombrage des hautes futaies 
pour escalader les rapides talus gazonn£s, br&16s par le so- 
leil, coup6s par des ravines, qui se dressent vers les rochers 
du Gassey. Mon compagnon commence sa moisson de 
fleurs alpines. II n'a pas beaucoup k se baisser pour les 
cueillir dans le fin gazon auquel nous sommes souvent 



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ASCENSION AU PAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 107 

obliges de nous accrocher, tant les pentes sont rapides. II 
me decline en latin les noms, pr6noms et qualit6s des plus 
modesles fleurettes, me fait admirer l'616gance de leurs 
formes, l'eclat dc leurs couleurs, dans ces hauts parages ; 
puis il les enfouit p£le-m61e dans sa boite de ferblanc. Je 
vois avec peine ces aimables et souriantes filles du soleil 
etdelamontagne, violemmenl arrach6es du sol natal pour 
fctre dess£ch6es et rang6es ensuite, comme des momies 
ornies de bandelettes, dans un herbier. 

Nous cueillons, dans les difterents sites que nous par- 
courons, de magnifiques asters des Alpes aux rayons vio- 
lets, au disque d'or, des silfenes rouges , d'616gantes solda- 
nellesalpines, des orobes jaunes, l'arnica des montagnes, 
des violetles k 6perons dont le port hardi contraste avec 
le maintien modeste de la violette odorante de la plaine, 
des gentianes d'un bleu profond , des saxifrages 6toil6s , 
des alchimilles argent6es dont le nom est emprunt6 aux 
alchimistes, qui recueillaient autrefois la ros6e de leurs 
feuilles; enfin, des myosotis des Alpes, dont je me rap- 
pelle encore les fleurs d&icates d'un bleu celeste, et bien 
d'autres charmantes fleurs dont j'ai perdu le souvenir. 

Le botaniste suspend un instant son herborisation, fas- 
cini par l'apparition lointaine de pics neigeux et des trois 
Aiguilles d'Arve qui le font rfcver h sa patrie et h ses pre- 
mieres excursions botaniques. Aprfes bien des zigzags sur 
les pentes de la montagne, nous descendons dans le cirque 
du Cassey, ferm6 h FEst par les hautes murailles de ro- 
chers qui constituent les dernifcres assises de laTournette. 
Ces rochers, vus de prfcs, prennent des proportions colos- 
sales. La pluie, la glace, la foudre, les ont creus6s, fouillSs, 
sculpts, en leur donnant Tapparence de ces vieux temples 
indiens taill6s dans les flancs des montagnes. Des piliers 
prismatiques, engages dans les parois de la muraille ro- 
cheuse, supportentun entablement semi-circulaire bosselS 
et couronn6 de blocs surplombants, simulant des t&tes de 



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108 COURSES ET ASCENSIONS. 

dragons. Une figure de sphinx, qui se trouvc h Tentr6e du 
cirque, et un gigantesque 616phant, qui se d6tache en 
ronde-bosse sur le massif dominant la valine de l'Haut k 
Montmin , competent le cachet indien de ce vastc hypog6e 
de la nature. Le cirque est termini du c6t6 de TOuest par 
un rebord calcaire de quelques mfctres d'616vation. 

L'arfcne est tapissSe d'un gazon de printemps, bien que 
nous soyons en 6t6. Elle est occup6e en ce moment par 
un paisible troupeau de vaches.Les plus rapproch6es nous 
regardent avec de grands yeux 6tonn6s. Nous sommes 6vi- 
demment pour elles des importuns qui viennent les trou- 
bler au milieu de leur festin.Le chien qui veille h la garde 
du troupeau et du chalet du Cassey avertit son maitre de 
notre arriv6e par des aboiements r6p6t6s. 

Ce dernier, entour6 de ses enfants et de ses serviteurs, 
ne tarde pas &paraitrc sur le seuil de son chalet, h demi 
cach6 dans Tanfractuosit6 d'une 6norme tour de rochers. 

D'aussi loin que le patriarchc de c6ans reconnait M. le 
substitut avocat fiscal , il s'6crie : 

« Bonjour, monsieur le substitut etla compagnie. 

« Vous venez, j'en suis sur, pour faire vos foins comme 
« d'habitude ; il n'est que temps, mes b&tes ont bientdt 
« mangd toutes vos fleurs. Je vous attendais avec impa- 
rt tience. — Merci, mon cher monsieur Maniglier, reprend 
« M. le substitut; vos p Murages sont 6maill6s de tantde 
« fleurs, qu'il y en aura toujours assez pour vos bfctes et 
« pour moi. » 

Le pfcre Maniglier est un homme de haute taille, ligfere- 
ment voftt6. Les traits de sa figure, d'une maigreur et 
d'une p&leur asc6tiques, sont r6guliers sans £tre trfcs-d61i- 
cats. Un 16ger sourire, melange de finesse et de bonhomie, 
anime en ce moment ses lfcvres minces et ses grands yeux 
bleus, profonds et contemplatifs. 

Bien qu'il pass&t toute la belle saison dans la montagne, 
le pfcre Maniglier 6tait loin d'etre Stranger au monde civi- 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 109 

lis6; ilhabitait, pendant la plus grande partie de l'annSe, 
le pittoresque village de Montmin , adoss6 comme un ru- 
cheraux premiers contre-forts m£ridionaux de la Tour- 
nette ; il 6iait mfcme syndic (maire) de cette heureuse com- 
mune, otiles auberges et les cabarets sont encore inconnus. 

Quand des Strangers la visitaient, il leur offrait l'hospita- 
lile et prSparait Iui-m£me leur repas, suivant l'usage an- 
tique des heros d'Homfcre. 

Dans les jours solennels oil l'6v6que d'Annecy venait 
donner la confirmation aux enfants de la paroisse, c'6tait 
le pfcre Maniglier qui avait 1'honneur de dresser un arc 
triomphal en branches de sapin, h Tentr6e du village, de 
haranguer Sa Grandeur et de preparer le menu du festin 
Episcopal. 

Le pfcre Maniglier avait fait une d6couverte plus pr6- 
cieuse, aux yeux de bien des gens, que celle d'une pla- 
nfcte. II avait trouv6 le moyen de convertir le lait crimeux 
etparfum6 provenant des p&turages de la Tournette en nn 
fromage blanc, gras, onctueux, d'un goftt fin et d61icat, 
appelant les camemberts, et pouvant rivaliser avec les 
meilleurs produits du mftme genre qui existent en France. 

Depuis qu'il avait ceint T6charpe municipale, il avait 
lutt6 seul contre la resistance menagante de tous les habi- 
tants de sa commune pour la relier h la plaine par un che- 
Dain accessible aux chariots. II mourut lorsqu'il 6tait sur le 
point de rfotliser son projet. 

A son lit de mort, poursuivant encore le rfive de toute 
sa vie, avec cette t6nacit6 d'outre-tombe propre aux mon- 
tagnards, il fit promettre h sAn fils d'accepter sa succes- 
sion & la mairie et de travailler envers et contre tous k 
lachfcvement de Fceuvrc commence. Le fils Maniglier a 
rcligieusement accompli les derniers voeux de son pfcre. 

La nouvelle route que les touristes empruntent pour se 
rcndre h la Tournette, en passant par Montmin, a cotit6 
plus de luttes, d'6nergie, de d6vouements obscurs, que 



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110 COURSES ET ASCENSIONS. 

• 

certaines grandes voies publiques qui font la gloire de ceux 
qui les ont cr66es. 

Mais revenons au moment ou nous avons laiss6 le p&re 
Manigiier sur le seuil de son chalet. II 6tait alors plein de 
vie, et tout heureux de nous faire asseoir k son foyer. 
Aprfcs avoir employ^ ses .talents culinaires k nous pre- 
parer un excellent souper, il voulut nous c6der son lit et 
nous faire accompagner le lendemain par un de ses p&tres 
jusqu'au sommet de la Tournette. 

Nous refusons avec mille remerciments les offres gra- 
cieuses de notre hdte. II ne nous reste quequelques heures 
k consacrer au repos, et M. le substitut, qui s'6tait assis 
deux fois sur le Fauteuil de la Tournette, pretend en con- 
naitre parfaitement le chemin. 

Nous nous couchons sur du foin court, aromatique, mais 
qui, d'aprfcs le magistrat botaniste, doit contenir, k en ju- 
ger par le contact, plusieurs cwlines acaules, aux feuilles 
ipineuses. Ges petits h6rissons herbac6s nous produisent 
le mfcmeeffet que les vieux matelas-cilices dont les crins 
percent Tenveloppe. 

A 2 h. du matin, nous nous engageons dans le laby- 
rinthe de rochers qui pyramident sur nos t6tes. La lune les 
iclaire de lueurs fantastiques, puis elle se cache derrifere 
un gros nuage noir ; le lac prend un aspect lugubre/Quel- 
ques rares lumi&res scintillent qk et Ik sur le penchant des 
collines et dans les hautes valines. Je pense que des chau- 
mifcres 6clair6es k cette heure matinale doivent contenir 
des fetres en proie k la souffrance et k TafQiction. Je sens 
peu k peu le sentiment de ftt tristesse me gagner; l'image 
des douleurs humaines accompagne Thomme jusque sur 
les plus hauts sommets. 

Mon guide improvise a beaucoup de peine k retrouver 
son chemin au milieu du d6dale rocheux qui est devant 
nous. Aprfcs un instant d'h6sitation, il se met k escalader 
une terrasse, posant le bout de ses pieds dans les rares in- 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. Ill 

terstices qu'elle pr6sente et s'accrochant avec les mains 
& des touffes d'herbes. Je suis son exemple, et nous abou- 
tissons i une esp&ce de palier. 

Moncompagnon reconnait qu'il a fait fausse route. Nous 
tentons de redescendre, mais nos pieds flottent dans le 
vide, sans pouvoir retrouver les fissures qui nous ont servi 
de points d'appui dans Tescalade. Nos voix r6unies appel- 
ant les habitants du chalet du Cassey k notre aide. P&tres 
et chiens dorment profond6ment ; un 6cho lointain r6pond 
seal k nos cris par un murmure sinistre. 

Nous nous r6signons k attendre philosophiquement l'ar- 
rivfe du jour sur notre perchoir ; mais l'id6e que l'aurorc 
6clairera le sommet de la Tournette avant que nous puis- 
sions l'atteindre me fait lever h chaque instant les yeux 
vers le del. Tout k coup je crois voir se profiler, k une 
grande hauteur au-dessus de moi, une forme humaine, 
immobile sur une saillie de rocher. Je fais part de ma d6- 
couverte k mon compagnon, qui pr6tend que je suis dupe 

d'une illusion Mais non, il n'y a plus de doute, le fan- 

t6me a marchG, il s'est pench6 vers nous ; c'est assur6ment 
un 6tre vivant qui a entendu nos cris d6sesp6r6s et qui 
cherche k nous d61ivrer. 

Je me mets k le h61er de toute la force de mes pou- 
mons. Sans daigner r6pondre k mon appel, Tombre des- 
cend de quelques mfctres, s'arrfcte sur un roc et semble 
nous consid6rer attentivement. 

« Nous sommes des voyageurs 6gar6s, lui criai-je. Cher- 
chez-nous, je vous prie, un passage pour monter k la 
Tournette. — Si vous £tes 6gar6s, r6pond-il d'une voix de 
stentor, il faut retourner au chalet du Cassey. — Impos- 
sible; nous ne pouvons rii monter ni descendre. — Alors, 
cest different; attendez un peu, je vas voir. » II d6vale 
vers nous par une espfcce de couloir, puis il s'arrGte et 
nous examine de nouveau. « Quel est le mauvais sort, 
nous dit-il aprfcs un moment de silence, qui vous a con- 



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112 COURSES ET ASCENSIONS. 

duits par ici? Vous vencz peut-6tre de visiter les forfcts? — 
Non, nous allons cueillir des plantes & la Toumette. — 
Alors, c'est different. J'avais cru de loin, en voyant vos 
casquctites (on 6tait alors k T4ge de la casquette), que vous 
6tiez des gardes forestiers. Je vois ce que c'est mainte- 
nant; vous Otes des apothicaires. Vous cherchez des plantes 
la nuit, au clair de lune et k la ros6e, pour gu6rir les ma- 
ladies. — Oui, nous sommes des apothicaires, reprend le 
substitut fiscal impatient^; si vous connaissez quelque 
sentier pour nous sortir d'ici, Mtez-vous de nous l'indi- 
quer, nous vous r6compenserons. — J'en connais bien un 
de sentier, mais il n'est pas commode. Vous ne pourrez 
pas vous en servir, vous autres ; il faut avoir bonne t6te 
pour le frequenter. Gependant la vue n'en coAte rien; 
essayez de monter k cheval sur cette arGte. » Nous ex6- 
cutons la manoeuvre indiqu6e. « Maintenant vous devez 
voir le sentier. Si vous vous sentez la t&te assez solide 
pour y passer, il ne faudra pas vous laisser distraire par 
les corbeaux quand vous serez au milieu ; $a pourrait vous 
porter malheur. » 

Nous avions devant nous une corniche de rochers, £br£- 
ch6e, large de quelques centimetres, lanc6e sur un preci- 
pice et domin6e par une paroi perpendiculaire. 

Apres quelques moments de r6flexion, mon compagnon 
se d6cide k franchir le pas p6rilleux. II s'avance avec pre- 
caution ; un de ses pieds d6crit un demi-cercle dans le vide. 
J'entends sa boite de ferblanc r£sonner contre les asp£- 
rit6s du roc ; il se penche pour 6viter le frottement. Je 
crains & chaque instant qu'il ne soit pr6cipit6 dans l'abime ; 
mais il arrive heureusement sur une plate-forme, en pous- 
sant un soupir de satisfaction. 

G'etait k mon tour de passer. Je m'aventure sur la cor- 
niche les yeux modestement baiss6s sur la pointe de mes 
souliers. 

Dans le passage le plus difficile, j'entrevois le gouffre ' 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 113 

entre mes jambes ; je sens un commencement de vertigo 
me saisir... Je ferme instinctivement les yeux. Mon com- 
pagnon comprend le danger de ma situation ; il m'encou- 
rage k continuer ma marche et tend vers moi son b&ton 
ferrf. Je cherche h dompter mon Amotion; je regarde 
cette barrifcre Active qui divise l'abime, et, rassur6 par cet 
appui imaginaire, je gagne la plate-forme. Le coeur me 
bat avec tant de violence, que je suis oblig6 de m'asseoir 
un instant pour reprendre haleine. 

D£s que nous ftimes hors de danger, notre ombre prit 
conge dc nous en nous disant : « Vous n'aurez plus de 
passage difficile d6sormais, mes braves messieurs. Vous 
n'avez qui marcher droit devant vous; je vous quitte, je 
suis presse. » fit il s'6vanouit, comme une ombre 16gfcre, 
au milieu des rochers. 

Plus tard, nous entendimes un coup de fusil lointain. 
Une bande de chamois fuyait avec la rapidity de l'6clair 
sur une montagne voisine; rhomme-fant6me suivait leur 
piste, arm6 d'une carabine. Nous comprimes alors sa pru- 
dence, Hesitation qu'il avait mise k nous aborder, sa 
fuite precipice : il chassait en contravention. II nous avait 
prisd'abord pour des gardes forestiers, et craignait le r6a- 
lisme des procfcs-verbaux. S'il avait pu se douter que la 
casquette qui avait si fort excit6 sa defiance couvrait le 
chef dun membre du parquet charg6 de poursuivre les 
Mils dc chasse, il Taurait probablcment laiss6 sur son 
pedestal de rocher. 

Le desir d'arriver au sommet de la Tournette avant Tap- 
parition du jour nous fait pr6cipiter notre marche. Nous 
franchissons le dernier rideau qui nous voile TOrient. 
Tout h coup une chalne immense de pics, de domes, de 
deserts glacis, se d6roule devant nous, sur un fond de 
pourpre et d'or, qui s'6teint en nuances ros6es dans les 
regions sup6rieures du ciel. C'etait la premiere fois que 
J assistais h ce simulacre d'incendie de la votite celeste*; je 

AMXC4IRB DK 1876. 8 



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f 14 COURSES ET ASCENSIONS. 

me croyais transports dans un monde id6al. Mon guide 
vint troubler mon r&vc pour me conduire sur le Fauteuil, 
monolithe de 30 h 35 m&t. d'eleration. En quelques se- 
eondes, nous escaladons une crevasse presque k pic, creu- 
see dans les flancs du rocher et connue sous le nom de la 
Cheminee. Nous traversons agenouilles, en derots pelerins, 
un quartier de roc d6tache de la masse, formant un pont 
etroit et dangereux au-dessus d'une echancrure, et nous 
touchons enfln au faite du Fauteuil, taill6 en toil de cha- 
Let et pr6sentant une surface de 30 met. environ de lon- 
gueur sur 2 met. 50 h 3 met. de largeur. 

A cette hauteur r la vue se porte librement sur tous les 
points de i'horizon. Le soleil, cache derriere la masse co- 
Lossale du Mont-Blanc, le frange d'une aureole iris6e. II 
illumine successivement les glaciers lointains, qui relui- 
sent corame les armures d'une armee de chevaliers pre- 
nant leur rang dans cette ligne de bataille qui s'etend des 
Alpes helv6tiques aux conftns de lltalie. On devine, h l'in- 
tensity croissante de son rayonnement, que l'astre s'e-l&ve ; 
mais le Mont-Blanc projette encore une ombre gigantesque 
qui enveloppe le massif de la Tournette et se prolonge au- 
del& du lac sur le Semnoz et les montagnes lointaines. Dc 
chaquc cdte du c6ne obscur, des jets lumineux se precipi- 
tent dans la penombre des hautes vallees. Void le disque 
du soleil qui apparait vers le sommet du Ddme; il brill e, il 
grandit, il etincelle corame un diamant incandescent. Les 
flancs du geant des Alpes se revetent d'un manteau de lu- 
miere; nous sommes eblouis, aneantis devant sa transfigu- 
ration ! 

Le soleil continue sa course dans les regions elher6es ; 
les vallees et les plaines se degagent peu h peu des limbes 
du matin. Nous apercevons distinctement les fleuves glac6s 
de Bionnassay, de Miage, de Tre-la-Tete, de la Mer de 
Glace , qui descendent des flancs du Mont-Blanc dans des 
prdfondeurs invisibles, masquees par la haute chaine des 



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ASCENSION AU FAUTKUIL DE LA TOURNETTE. 115 

Aravis. « A contempler, me dit mon compagnon, ces ob6- 
lisques degranit qui s'appellent les Aiguilles du Midi, du 
Plan, duGrSpon, du Dm, TAiguille-Verte, i'Aiguille d'Ar- t 
gentifcre, implant£s dans Fossature d'un massif formidable, 
recouvert d'une carapace de glace, on serait tent6 de pen- 
ser qu'on a devant soi le type de Timmobilit^. Et cepen- 
dant cette masse colossale de granit a surgi des entraiiles 
dela terre, et l'enveloppe glac6e dont elle est revfctue se 
meut, elle marche : E pur si muove. 

« Nous sommes 6chou6s, comme des naufrag6s, sur un 
ilot perdu dans un oc6an de montagnes. Voyez, vers le 
Nord, cette cime neigeuse isol6e : c'estle Buet; plus loin, 
^sa gauche, vous apercevez la Dent du Midi, les Diable- 
rels; plus loin, vers l'Est, aux derniferes limites de Thori- 
zon, distinguez-vous des glaciers qui ressemblent h des 
nuages? Ce seraient, suiyant des personnes trfcs-clair- 
voyantes, les Alpes bemoises. A la droite du Mont-Blanc, 
vous ddcouvrez le Ruitor, la pyramide tronqu6e du Mont- 
Pourri, le magnifique glacier de la Vanoise en Tarentaise, 
le Mont-Thabor en Maurienne , les massifs du Gol6on et 
deFEtendard, le Pelvoux en Dauphin6, et, derrifere les der- 
nifcres chaines de glaciers, une pyramide aigu6, amoindrie 
par l^loignement, qu'aucuns pr6tendent Gtre le Mont- 
Viso. n ■ • 

La vue humaine peut-elle s^tendre aussi loin? Nous 
laissons aux physiciens le soin de r6soudre cette question. 

En suivant le panorama circulaire, nous rencontrons le 
massif de la Grande-Chartreuse, le Grand-Som, le Petit- 
ion], les collines de Lyon, et nous devrions mfcme entre- 
voir les plaines de Paris, d'aprfcs Topinion naive d'un jeune 
guide ; mais il faut, pour jouir de cette vue, un temps mer- 
veilleusement clair. Voici un lambeau du lac du Bourget 
doming par te Mont du Ghat, le Colombier, dont les pieds 
** baignent dans le Rh6ne , les belv6dfcres connus du 
Salfcvc et des Voirons , et Timmense muraille du Jura. 



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H6 COURSES ET ASCENSIONS. 

A sa base, miroitent les eaux du lac L6man, dont Tazur 
se marie avec l'6meraude des plaines du Chablais. De ce 
point, nous remontons les gradins d6sordonn6s des Alpes, 
du Chablais et du Faucigny. Ces nombreuses cimes 6che- 
lonnGes les unes au-dessus des autres, et dont les plus 
61ev6es viennent se briser contre les flancs du Mont-Blanc, 
nous donnent une vive impression de son 616vation. CSette 
impression est encore pcut-6tre plus puissante, lors- 
que, aprfcs 6tre descendu dans la profonde valine de TArly 
qui joint celle de l'lsfcre, le rayon visuel bondit, de mon- 
tagnes en montagnes superposes, jusque sur la cime du 
g£ant. 

Je reporte mes regards autour de moi ; ils plongent de 
tous c6t6s dans le vide. A 1,730 mfct. au-dessous du Fau- 
teuil, la valine de Thdnes 6tale, comme une carte en re- 
lief, ses rampes varices, ses ramifications rayonnantes, 
couvertes de pAturages, de sapins, de chalets aux toits 
plats. 

Je reconnais TentrSe de la gorge que Marguerite Friche- 
let, une simple villageoise, d6fendit pendant quatre jours, 
k la t&te de ses concitoyens, contre les troupes de la pre- 
miere R6publique franQaise. Condamn6e par le tribunal r6- 
volutionnaire, elle fut fusil!6e k Annecy, et mourut en 
rdcitant son chapelet. Voici le clocher de Thdnes, minaret 
chr6tien, entour6 d'une galerie argentic qui reluit aux 
rayons du soleil. Plus loin, je retrouve Tagreste village de 
la Vacherie, qui vit cette scfcne d'idylle si souvent repro- 
duite par la peinture, dans laquelle on repr6scnte Jean* 
Jacques Rousseau, perch6 sur un cerisier, jetant des bou- 
quets de cerises k deux charmantes jeunes filles , ses 
compagnes de voyage d'un jour, qui lui rendent les noyaux 
k travers les branches. J'aperQois Thumble hameau du Vil- 
laret, oil naquit le bienheureux Lef&vre, charg6 de repre- 
sentor le pape au concile de Trente ; les toits agglom£r6s 
du Grand-Bornand, pays natal de Guillaume Fichet, Tin- 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE J.A TOURNETTE. 117 

Iroducteur de rimprimerie h Paris. Dans les prairies mon- 
tantes, serpente le chemin du col des Aravis, le plus pitto- 
resque peut-fctre de ceux qui mfcnent h Chamonix. 

Du c6t£ oppos6, se pr6sente le plateau 61ev6 des Beauges, 
citadelle naturelle dont les remparts sont form6s par les 
Monts Tr61od, Arcalod, Nivollet et Marg6riaz. Cette forte- 
resse, qui domine les deux Savoies , n'a heureusement 
servi jusqu'& present qu'au colonel Bugeaud, qui l'occupa 
en 1813, et fit cerner un village pour obliger les jeunes 
fiUesi danseravec ses soldats et les distraire de Tinaction. 
Trois jours aprfes, il battait les Autro-Sardes h Conflans, 
malgrS Waterloo. 

Mrtcissant encore le cercle de mes observations, je 
remarque, h la base orientale du Fauteuil, des blocs 
Snormes jet6s en d6sordre sur les flancs de la montagne, 
des Gboulis , des champs de neige. Le Fauteuil est une 
niine jonch6e de debris. Nous sommes adoss6s h un quar- 
tier de rocher arrondi, d6tach6 de la masse par la glace et 
les felats de la foudre. On le prendrait volontiers pour un 
ariolithe qui vient de tomber du ciel et va rouler dans la 
plaine. Je me demandais d'oii venaient tous ces amas de 
rochers ; peutrfctre faisaient-ils partie de la votite urgo- 
nienne, qui devait s'6tendre de la Tournette aux Dents de 
Lanfon. 

Pour me reposer de ce triste spectacle, je tournai mes 
regards vers TOccident. Au-dessous de moi se dessinaient 
tous les contours azures du lac d'Annecy ; il reposait, sou- 
riant et tranquille, dans sa conque verdoyante, r6fl6chis- 
sant les villages et les chateaux semis sur ses bords. La 
ville d'Annecy, avec ses Edifices modernes, ses tours f6o- 
dales, ses jardins, ses promenades, limite rextr6mit6 occi- 
dental du lac, tandis que, par un singulier contraste, 
Textr4mit6 orientale est terming par une ceinture de vi- 
gnobles que des ours viennent vendanger, chaque anp6e, 
avant la publication du ban des vendanges. 



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118 COURSES ET ASCENSIONS. 

En cherchanl dans les debris qui couvrent le Fauteuil, 
le substitut botaniste trouva un fin gazon, la. fesluca vio- 
lacea. Gette humble plante lui rappela qu'il en avait bien 
d'autres k cueillir. Nous abandonnames le Fauteuil, que 
nous avions occup6 pendant 4 heures, sans nous lasser du 
spectacle, d^couvrant k chaque instant de nouvelles times, 
connues ou inconnues, dans le champ de notre lunette. 

Eug&ne Sue a plac6 sur le sommet de la Tournette la 
dernifcre scfcne d'un roman dramatique intitule Cornelia 
d'Alfi ou le lac d'Annecy. 11 a ench4ss6 dans de belles des- 
criptions de cette montagne des tableaux de meurtre et de 
suicide qui ne paraissent pas heureusement adaptes au 
cadre qu'il avait choisi. La cime de la Tournette est plus 
propre k inspirer des pens6es 61ev6es, des sentiments g6- 
n6reux, k calmer les mauvaises passions qu'& les surexci- 
ter jusqu'au meurtre et au suicide. 

Depuis cette premifere ascension, qui m'avait laiss6 jine 
vive impression, j'ai repris bien des fois les divers sentiers 
qui conduisent k la Tournette. Celui qui part de Th6nes 
est le plus facile; il ne prisente actuellement aucun dan- 
ger, un philanthrope de cette ville, M. Avet, ayant fait 
sceller des 6chelles de fer dans la chemin^e du Fauteuil. 
On atteint ce point culminant en 6 h. de marche k partir 
de Th6nes, dont 4 h. sont consacr6es k gagner le chalet de 
Rosairy, oil Ton couche habituellement. On peut aussi 
monter k la Tournette en passant par Montmin. Si Annecy 
est le point de depart, ii faut s'embarquer par Tun des 
bateaux h vapeur, dans Tapr^s-midi, se rendre k pied ou 
en omnibus du Bout-du-Lac au Villard, suivre, k partir de 
Visonne , le nouveau chemin du pfcre Maniglier, coucher 
k Montmin, pour repartir le lendemain k 1 h. ou 2 h. du 
matin, suivant la saison. De ce village, situ6 k 1,045 m<H- 
d'altitude, etod Ton arrive en 1 h. 1/2 de la plaine, on met 
4 h. au plus pour parvenir au sommet de la Tournette. 
On gravit le sentier rocailleu* qui m&ne aux pr6s du Lars 



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ASCENSiON AU FAUTEU1L DE LA TOURNETTE. 11*9 

el tourne ensuite les derniers contre-forts de la montagne. 
On peut au besoin aller h cheval jusqu'& 1 h. de la cime, en 
suivant Tun ou r autre des deux itin6raires indiqu£s. I/as- 
ccnsion par Talloires , oil Ton se rend en bateau h vapeur, 
le matin, si Ton veut assister au coucheret au lever du 
soleil ; le soir, si Ton veut se contenter du premier de ces 
deux spectacles , est la plus difficile des trois ascensions 
indiquSes, bien quelle ne prisente actuellement aucun 
danger serieux. Elle est la plus courte, la plus attrayante. 
Le chalet du Cassey, ou Ton peut prendre quelques heures 
de repos, est le plus grand, le plus hospitalier de ceux qui 
entourent la Tournette. 

Quel que soit Titin6raire que le touriste adopte , il devra 
se procurer un guide et des vivres, et compter sur 6 h. de 
marche de la plaine au sommeL Un bon marcheur ne peut 
gravir que 300 k 400 mfct. par heure dans la montagne. 

(Test pour n'avoir pas voulu. tenir compte de cette don- 
ate fournie par Texp6rience, et des illusions auxquelles 
les plus experts sont sujets sur les distances verticales, 
qu'un compositeur de musique parisien a failli p6rir Tan- 
n6e dernifere, sur le chemin de la Tournette. Dans une pro- 
menade h bord de la Couronne de Savoie, il avait beaucoup 
admir6 cette montagne, et, dans son enthousiasme, il avait 
dit, en Findiquant h un voyageur indigene : «Voil& la note 
dominante du magnifique concert des sommit6s alpestres 
qui nous entourent. Demain matin, je serai install^ sur 1« 
Fauteuil, le fauteuil d'orchestre, pour mieux saisar Ten- 
semble et les details de la symphonic » Le voyageur, qui 
Stait amateur de musique et alpiniste, lui fit observer qu'il 
fallait 6 h. de marche, sans compter les pauses, les soupirs 
et les demi-soupirs, pour arriver au diapason du FauteuiL 
« Comment, six heures ! s^tait £cri6 Tartiste; vous plaisan- 
tez ! J'entends rentrer demain a Annecy pour le train du 
soir. Voyons, soyons sGrieux : j'ai fait dixfois Tascension de 
la colonne Venddme; je sais le nombre de minutes qu'unc 



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120 COURSES ET ASCENSIONS. 

ascension me prenait. Admettons que le Fauteuil soit 
trente ou trente-cinq fois plus 61ev6 que la colonne, il me 
semble que je le toucberais en 6tendant le bras, eh bien! 
tout calcul fait, je dois couronner la cime eri trois heures. » 

Le lcndemain matin , notre compositeur gravissait p6ni- 
blement les pentes gazonnees les plus rapides, s'arr&tant h 
chaque instant pour faire des points d'orgue sur la beauts 
du paysage et reprendre haleine. Arriv6 dans un passage 
difficile, compost d'unc gamme chromatique de rochers, il 
sentit la Tournette valser autour delui avec un mouvement 
d'allegro infernal. Epuis6 de fatigue, en proie au vertige, il 
s'affaissa dans les bras de son guide, en declarant qu'il ai- 
mait mieux mourir sur place que d'affronter l'abime qui 
l'attirait. Le guide cut beau lui repr6senter que le passage 
n'offrait pas de danger, qu'il ne devait avoir aucune crainte 
alors qu'il 6tait soutenu par lui; que lui, guide, ne pouvait 
laisser un voyageur au milieu de la montagne, parce qu'on 
ne manquerait pas de l'accuser d'avoir tu6 celui qu'il devait 
secourir : rien ne put l'6branler. Le guide, impatient^, finit. 
par prendre le parti h^rolque de l'enlcver de vive force et 
de i'emporter sur ses 6paules. 

Lorsque le compositeur, revenu de son Amotion, se trou- 
vant sur un sentier plus large, demanda k mettre pied k 
terre, il s'aperQiit que ses souliers, destines k arpenter les 
boulevards, s'6taient convertis, au contact des cailloux, en 
sandales de capucin. 11 parvint avec beaucoup de peine k 
Talloires dans la soiree, jurant, mais un peu tard, qu'on ne 
le reprendrait plus k comparer la colonne Vend6me k la 
Tournette. 

Toutes les ascensions k la Tpurnette ont eu jusqu'k pre- 
sent pour objcctif la vue du lever de l'aurore sur les Alpes. 
On part le soir, on voyage de nuit ayant pour perspective 
la lanterne de son guide , on se repose pendant quelques 
heures dans un chalet, et Ton repart dans la matinee pour 
revenir k Annecy dans 1'aprfcs-midi. 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 121 

Nous avons tcnt6, cet automne, de rompre avec cette tra- 
dition. Nous avons voulu contempler les Alpes dans tout 
Tidal, la netted, le relief que leur donne Illumination du 
soleil couchant. Nous nous sommes embarqu6s sur YAllo- 
broge 5. 5 h. 1/2 du matin. Nous avons suivi le chemin du 
colduNantet, jusqu'au tertre oil se trouvent deux chalets 
jumeaux, dont l'un est d'une propret6 remarquable ; il est 
habite par une jeune bergfcre qui nous a gracieusement 
offert rhospitalit6. Pendant que nous godtions son excel- 
lent beurre , nous avons remarqui qu'au lieu de cueillir 
dans la prairie voisine ses plus beaux ornements, suivant 
le prtcepte de Boileau , elle avait achet6 des boucles 
d'oreilles en or. D6cid6ment les bergfcres s'en vont ! 

Le second chalet est occup6 par un carabinier sarde en 
retraite qui garde ses vaches, plus faciles h conduire que 
les Fra r Diavolo italicns, et cultive des laitues dans un jar- 
din situ6 k 1,300 ou 1,400 mfct. d'altitude. Au lieu de suivre 
I'ancien sentier du Cassey, d6truit sur plusieurs points par 
des eboulements, nous avons pris, h gauche du jardinet, le 
nouveau sentier. II traverse presque horizontalement les 
p&turages, s'enfonce dans les ravins de la Doy, domin6e 
par des pyramides de graviers roul6s, et remonte jusqu'au 
mamelon du chalet de FHaut. Rien n'est plus doux k l'oeil, 
plus tendre au marcher que le gazon fin, velout6, conste!16 
defleurs, quitapisse cette vasque de verdure. (Test avec le 
lait des vaches de Tarentaise qui broutent ces p&turages 
que le fils Maniglier, h6ritier des traditions de son pfcre, 
confectionne les d£licieux fromages connus sous le- nom 
de tommes de la Tournette. A partir du chalet de THaut 
jusqu'& rextr6mit6 du cirque du Cassey et des talus 
gazonnis qui montent vers le Nord, nous ne rencontrons 
aucune difficult^ ; mais , vers le sommet de TArpeiron , 
nous nous arrfctons effray6s k Taspect soudain de la chute 
verticale du flanc septentrional de la Tournette. D6nud6, 
crevasse comme un vieux mur, il se pr6cipite en deux 



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122 COURSES ET ASCENSIONS. 

bonds dc \ k 500 m&t. dans une t6n6breuse vallee enfouie 
au sein de hautes montagnes. Ce gouffre, que je voyais pour 
la premifcre fois, conservait encore, en automne, quelques 
plaques de neige dans ses recoins les plus obscurs. Le so- 
leil ne le visite que pendant quelques jours dans toute Fan- 
nie. 11 renferme nSanmoins quelques habitations Schelon- 
n6es au-dessus du lit d6vast6 d'un torrent. Mon guide 
m'apprend que ce gouffre est connu sous le nom de valine 
des Mormons. Inutile de dire qu'il n'a pas 6t6 baptist par 
les sectaires de ce nom, qui n'ont jamais penetre dans ce 
coin perdu des Alpes. Cette appellation est une simple cor- 
ruption de Montremont qui indique la nature du site. Les 
habitants donnent le nom de M&nant, mauvais ruisseau, 
au torrent qui s'encombre des debris de la Tournette, et 
ronge leur p&turage. 

Nous sommes arrives k la zone des rochers. Nous mon- 
tons k Tassaut d'une premiere cheminSe en nous crampon- 
nant des pieds et des mains aux saillies de cet escalier 
6br6ch6. Nous pen6trons dans un couloir couronne par des 
prairies dans lesquelles broutent de paisibles moutons. Ici 
notre guide nous renouvelle , par la force de Thabitude, la 
recommandation qu'il fait ordinairement aux voyageursde 
nuit : « Ne r6veillez pas le mouton qui dort. » 11 parait 
que les moutons r6veill6s en sursaut se lancent avec Tin- 
tr6pidit6 de la peur dans les couloirs, et que, s'ils rencon- 
traient des touristes sur leur chemin, ils pourraient devenir 
homicides par imprudence. Nous nous gardons de troubler 
la quietude de ces honn&tes merinos , d'autant plus que 
nous avons contracts envers eux une dette de reconnais- 
sance : ce sont eux qui ont d6couvert le nouveau sentier 
dans lequel nous marchons, aprfcs la destruction de Tancien 
par les pluies et les avalanches. Le Club Alpin d'Annecy 
n'a fait qu'am&iorer le trac6 qu'ils avaient 6bauch6. Aprfcs 
quelques zigzags sur des corniches de rochers et des lam- 
beaux de prairies, nous nous trouvons au pied du Fauteuil. 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA f TOURNETTE. 123 

Encore quelques coups de marteau et de pioche , ct la 
Tournette sera accessible k tous les touristes qui ont assez 
de force dans les poumons et les jarrets pour supporter la 
Mf^e de 8 h. de marcbe dans la montagne. Les dames, 
qui ne sont pas 6trang£res k ce genre d'exercice, pourront 
tenter Tascension avec des chances de succ&s , k la condi- 
tion toutefois qu'elles auront le courage civil de renoncer 
pendant deux jours aux robes chinoises qui brideraient et 
alourdiraient leur marche, et aux talons k aiguille qui les 
feraientchavirersurlespierresmouvantes. Si vous pr6ten- 
dez, mesdames, arriver sans encombre k la cime, de Per- 
rette prenez les cotillons simples et les souliers plats dou- 
bles de fortes semelles. 

U etait 1 h. lorsque nous arrivdmes sur le Fauteuil. L'air 
ftaitcalmeet doux; le carillon affaibli des.clochettes des 
troupeaux troublait seul le silence qui r6gnait autour dc 
nous. 

Une perdrix blanche et une buse noire, signe pr6curseur 
du temps, s'envolfcrent dans les regions inKrieures. Pen- 
dant que nos regards s^garaient dans les dedales des 
grandes Alpes, le soleil descendait vers TOccident, et d6j£i 
des ombres bleu&tres estompaient les montagnes secondai- 
res, tindis que les haute s cimes brillaient encore d'un vif 
tolat. Mais voici que des brouillards s'Slfcvent du fond des 
vallees ; ils rampent le long de leurs flancs sous la forme 
de gigantesques dragons ; ils se r6unissent et forment bien- 
Wtune mer immense. Les valines, les lacs, les avant-monts 
sengloutissent sous ses flots houleux. Les hauls et puis- 
sants massifs Emergent seuls, comme les continents d'un 
roonde primitif entourG de toutes parts par les eaux. 

Cfl vaste rideau de nuages est suspendu k une certaine 
hauteur dans le ciel ; il partage Thorizon en deux zones : 
Tune froide et sombre, Fautre 6tincelante. A TOrient, les 
glaciers, dont les pieds plongent dans la brume , dressent 
leurs pics blafards, semblables aux banquises des mers po- 



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124 



COURSES ET ASCENSIONS. 



laires ; k l'Occident, les continents, 6clair6s par les derniers 
rayons du soleil couchant , semblent flotter sur la mer dc 
brouillards dont les vagues dor6es vont se perdre dans Tin- 
fini du ciel. 

Le soleil perce sur un point la couche amincie des 
nuages. Un coup de vent creusc un gouffre dans les va- 
peurs mouvantes qui couvrent le lac d'Annecy; un jet de 
lumifcre s'y pr6cipite. J'entrevois le chateau de Duingt 
resplendissant, sortant comme un palais enchants du sein 
des eaux. Enfin, le soleil se d6gage entifcrement de son 
voile nuageux; il lance dans toutes les directions ses 
rayons obliques et incandescents. La chaine des glaciers 
et TocGan de brouillards, qui 6taient encore plong6s dans 
l'ombre, s'illuminent ; les d6mes, les fleuves, les aiguilles 
de glace se transforment en cristaux flamboyants. On di- 
rait une apparition f6erique suspendue au-dessus des 
nues, une Babylone aux mille coupoles, r6fl6chissant les 
Incurs d'un vaste incendie au-dessus d'une mer de feu. 

Je n'ai jamais vu un spectacle aussi fantastique, aussi 
saisissant. Lorsque le dernier rayon du soleil eut disparu, 
nous nous h&t&mes, mon guide etmoi, de franchir les pas- 
sages les moins faciles avant l'envahissement de la brume, 
et de gagner le chalet du Cassey, ou nous devions passer 
la nuit, pour remonter au Fauteuil le lendemain avant 
l'aube. 

Comme les m6dailles, les montagnes ont leurs revers. 
Les membres du Club Alpin d'Annecy ont vivement re- 
grett6 que Tascension de la Tournette, qui a eu lieu h 
Toccasion de la r6union internationale alpiniste du mois 
d'aolM dernier, ait 6t6 trouble par un orage, accompagnS 
de pluie, d'6clairs et de tonnerre. Cette conjuration des 
616ments a emp6ch6 un certain nombre d'ascensionnistes 
d'arriver au Fauteuil, et les plus intr6pides qui Font 
atteint ont trouv6 Thorizon voil6 sur plusieurs points. 
Je ne reviendrai pas sur cette malheureuse odyssGe, dont 



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ASCENSION AU FAUTEUIL DE LA TOURNETTE. 125 

les p£rip6ties ont et6 racont^es avec beaucoup de verve et 
d'entrain par M. Ferrand, secretaire de la section de 
Tlsfcre, dans le Bulletin du Club Alpin Franpais; je dirai 
seulement que la Tournette a manqu6 une belle occasion 
de se faire connaitre sous son veritable jour k des alpi- 
nistes corap6tents, pouvant lui donner une cons6cration 
qui lui manque. (Test une revanche k prendre. La Tour- 
nette a pour elle Tavenir; clle appartient k ce genre de 
monlagnes fort rares, qui sont belles par elles-m&mes et 
par Titendue vari6e de leurs vues panoramiques. SituGe au 
centre d'un cercle de 300 kilom&t. de glaciers, elle r6unit 
au spectacle majestueux des grandes Alpes de riantes 
perspectives sur les plaines, les lacs et les valines. (Test un 
observatoire interro6diaire entre les belv6dfcres de 1,700 k 
1,900 mfct., assaillis par la foule, et les pics de 3,000 k 
4,000 mfct., dominant des deserts glaces et que d'intr6- 
pides grimpeurs peuvent seuls atteindre. Avec le temps, la 
Tournette sera mise k la port6e d'un grand nombre de 
touristes ; mais elle ne sera jamais une montagne banale. 
Elle est plac6e presque en face du Mont-Blanc, k une heu- 
reuse distance qui permet au spectateur d'embrasser Ten- 
scmble du massif et d'en saisir les details. Les grandes 
scenes de la nature alpestre, comme les grands tableaux, 
demandent k Gtre contemples de loin. Vu de trop pres, le 
roidcs montagnes perd un peu de son prestige. (Test un 
heros en robe de chambre. L'observateur s'apenjoit bien- 
Wt que le colosse a les pieds faits comme ceux des autres 
roontagnes. Sa base est tapiss6e de peiouses et de sapins. 
Les dernifcres vagues de ses fleuves et de ses mers de 
glace sont couvertes de poussifcre ; elles expirent sur des 
moraines, amas confus de graviers et de blocs de rochers. 
Ses ob&isques de granit, panach6s de quelques plaques 
de neige, n'ont pas cet aspect de cristal qu'ils empruntent 
au * couches lointaines de ratmosphfcre. Ce n'est plus le 
ma jestueux monarque, envelopp6 dans les plis de son 



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12& 



COURSES ET ASCENSIONS. 



manteau de neige immacul6, escorts par un long et brillant 
cortege de glaciers, apparaissant fler et superbe au dessus 
des plus hautes ciraes, les pieds voil6s par les monts se- 
condares prostern6s devant lui. 

Tel est Taspect sous lequel il se pr6sente lorsqu'on le 
contemple des hauteurs de la Tournette. Aujourd'hui, la 
Tournette n'est encore que la montagne aim6e des rive- 
rains du lac d'Annecy ; c'est elle qui, mieux que le clocher 
natal, leur rappelle k l'6tranger l'image de la patrie ab- 
sente, qu'ils saluent la premiere avec bonheur lorsqu'ils 
reviennent dans leurs foyers. Mais son sommet, qu'ils ont 
peu fr6quent6 jusqu'& present, est k peu prfcs inconnu des 
touristes Strangers. Dans quelques ann6es, lorsque la sec- 
tion ann6cienne du Club Alpin Frangais aura rendu Taccfcs 
de la Tournette plus facile, elle sera visit6e corame un des 
plus splendides belv6dfcres des Alpes. 

Camille Dunant, 

Membre du Club Alpin Francais, 
President de la section d'Annecy. 



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VIII 



ASCENSION DE LA GRANDE-SASSlfiRE 



(savoie) 



Bans son programme de la reunion alpine du Lac de 
Tignes, la section de Tarentaise avait indiqu6 deux ascen- 
sions a faire : celle du Mont-Pourri et celle de la Grande- 
Sassifcre. 

L'orage survenu dans la soir6e du 8 aout vint compro- 
mettre cette partie de notre programme , et les nombreux 
alpinistes Strangers nous avaient quitted. Mais, le 9, vers 
les neuf heures du matin, le soleil ayant dissip6 les nuages 
el rasserSne les fronts, nous nous compt&mes et nous re- 
connumes que nous etions encore en nombre suffisant 
pour tenter simultan6ment les deux ascensions. 

Laissanl aux jeunes et aux enthousiastes la gloire de 
fouler les premiers, au nom du Club Alpin Francais, la 
time plus ou moins vierge du Mont-Pourri, MM. Arnollet, 
Belleville et Moris (Jean-Maurice), agac6s, d'ailleurs, par 
un e trop longue contemplation du pic de la Grande- 
Sasstere, qui s'61evait orgueilleux et tier en face du vallon 
" u Lac, choisirent cette partie de la tAche commune. 

Aprfcs un gai et confortable dejeuner servi sous la tente 
a moitie d6mont£e et secouee par le vent comme une 
voile de navire en detresse, nous preparons les sacs, nous 
ecnangeons des poignees de mains et des souhaits de 



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128 COURSES ET ASCENSIONS. 

riussite entre nous et avec MM. Scutellari et Navara, de la 
section de Bologne (ltalie), les seuls de nos h6tes qui soient 
rest<5s pour prendre part k ce complement de la fete, et 
nous partons pour Tignes, sous la direction des guides 
Mangard (Maurice) et Favre (Lucien). tl est 3 h. du soir. 

Nous admirons, en passant, les gracieuses cascades 
jaillissant des rochers qui forment la rive droite du torrent, 
et, en 50 min. de marche, nous arrivons k Tignes, oil la cha- 
leur et le rfcglement de quelques comptes nous font sojour- 
ner jusqu'A 5 h. 35 min. D'ailleurs, nous ne pouvons pas 
quitter Tignes sans exprimer notre satisfaction &M. Revial 
{ (David), notre h6te, qui, par son exactitude, sa complai- 

sance et sa moderation, a su se distinguer de ses compa- 
triotes. 

De Tignes, le chemin que nous avons k suivre traverse 
* Tlsfcre et s'61fcve assez rapidement, par une pente de prai- 

ries et de rochers quartzeux, jusqu'au hameau de Franchet 
(1,874 mfct.), dans la direction Sud-Est. De Franchet on 
jouit, k travers la brfeche colossale qui forme les Gorges 
de Val-de-Tignes, d une trfcs-belle vue sur les pointes du 
Pisset et de la Jave, les glaciers de l'Arcelles etles cols des 
Fours, de Bezin et de TArcelles, qui font communiquer la 
valine de l'ls&re avec celle de l'Arc, par Bonneval et Ter- 
mignon. 

De Franchet, le chemin se dirige d'abord au Nord-Esti 
travers des pentes rapides peu gazonn£es que les avalan- 
ches balayent k chaque chute de neige , puis directement 
k TEst, en remontant sur la rive gauche le torrent de la 
Sassifcre profond6ment encaiss6 entre deux parois de ro- 
ches quartzeuses jusqu'aux chalets du Saut ou des Sales, 
qui, d'en bas, ressemblent etonpammentaux debris d'une 
antique forteresse. 

Dans cette partie du parcours , le chemin longe la base 
d'une ancienne moraine dont les aspects sont gran- 
dioses et pittoresques sous les rayons du soleil cou- 



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ASCENSION DE LA GRANDE-SASS1ERE. 129 

rhant. A gauche, le torrent bondit de roche en roche, se 
pricipite de gouffre en gouffre et ne forme qu'une suite 
non interrompue de chutes jusqu'ft la majestueuse cas- 
cade que Ton admire depuis le chef-lieu de Tignes. 

Aux chalets du Saut — (ou des Sales, suivant la carte de 
VElat-major franQais) — (2,296 mfct.), la transition est 
brusque, et devant nous s'ouvre le joli vallon de la Sas- 
sifcre, au milieu duquel s'61fcve le chalet qui doit nous ser- 
vir de gite et ou nous arrivons k 7 h. 35 min., en traversant 
un des plus charmants plateaux des Alpes (2,338 mfct.). 

Nousfetions attendus; nous sommes re^us trfcs-gracieu- 
sement par les propri6taires du chalet, oil nous trouvons 
un grand feu allum£ k notre intention. 

Us guides nous avertissent que Top6ration essentielle 
est de dormir au plus vite, car il nous faudra 6tre debout 
&2h. du matin; Nous ne sommes pas tout k fait de cet 
avis, et, ici, nous devons Tavouer k la gloire de Falpinisme, 
la prtvoyance du vieux tarin se manifeste avec 6clat. 

Une vieille marmite est install^ sur le feu avec la quan- 
ta d'eau voulue ; le sel est scrupuleusement dos6, et, au 
bout de 10 min., un excellent bouillon au Liebig est servi 
dans des sibiles de bois k mettre Gargantua en jubilation. 

Nous 6tions au milieu du premier service, assis sur le 
plancher et les genoux faisant fonction de table, lorsqu'un 
coup \iolent 6branla la porte de notre salle k manger. La 
porte s'ouvre et, k la clart£ du foyer, nous voyons appa- 
raitre un nouveau convive, suant, soufflant, rendu, mais 
affami. 

C'est M. I'abb6 Rullier (Eugfcne), notre collfcgue en alpi- 
nisme, qui a appris trop tard notre depart et qui vient 
nous rejoindre pour tenter l'escalade de la Grande-Sas- 
sfere. Nous serrons les rangs, nous remplissons une s6bile 
de plus, puis nous aliens dormir sur le foin odorant. 
, A 2 h. du matin, nous sommes debout ; nous rallumons 
le feu, nous pr^parons une tasse de chocolat que nous 

"ttCMRB DB 1876. 9 



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130 COURSES ET ASCENSIONS. 

avalons tout bouillant, et, k 2 h. 35 min., nous nous met- 
tons en route k la clarte de la lune. 

L'horizon nous est voile par des nuages assez peu ras- 
suranls, surtout au Sud-Ouest, mais nous sommes decides 
k tout tenter pour remplir la portion du programme qui 
nous incombe et nous suivons sans hesitation les guides 
qui nous promettent un temps passable. 

Nous traversons d'abord des prairies, puis des p&turages 
qui s'eifcvent en pentes de plus en plus rapides, en suivant 
la direction Nord-Ouest, et, en une heure de marche, nous 
atteignons une pente d'6boulis que nous gravissons non 
sans fatigue, pour parvenir k un plateau d£sol6 que nos 
guides appellent le Mont- Vert (2,963 met.), par antithese, 
assur6ment, car la verdure n'y est representee que par 
quelques toufFes bien rares de lichens, de mousses et de 
gen6pi. II est 4 h. 50 min., et le soleil commence k dorer 
la cime du Mont-Pourri, qui se dresse majestueux en face 
de nous. 

Nous 6prouvons ici les premieres atteintcs d'un vent 
froid et violent qui nous oblige k doubler le pas. Sur Tavis 
des guides, nous cherchons un refuge dans les rochers qui 
se dressent k notre droite, pour proc6der k un premier 
dejeuner. Au bout de 25 min., nous laissons nos sacs et 
nous gravissons des roches friables aboutissant k une che- 
min6e de quelques metres, dont le passage demande cer- 
taines precautions. Cette cheminee conduit k un plateau 
de glacier (3,278 met.); nous suivons ce plateau jusqu'au 
pied de la pyramide terminale que nous atteignons k 6 h. 
15 min. 

Cette pyrataide se presente k nous sous un aspect assez 
»6rieux. II s'agit de gravir une moraine large d% iO k 
12 met., sur une longueur de 1 kilom. environ, avec une 
pente de 50° au moins. 

A droite, le precipice, profond d'un millier de metres, ^ 
est tailie k pic ; k gauche, le glacier, presque vertical, abou- 



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ASCENSION DE LA GRANDE-SASSlfiRE. 131 

tit k une crevasse profonde qui coupe la montagne dans 
toute sa largeur. Lc froid est fort piquant — (6° au-dessous 
deO) — etle vent, d'une violence inou'ie, nous lance & la 
figure les grglons tomb6s dans la soiree du 8 et de larges 
plaques deneige durcic. Les grfcs schisteux qui composent 
la moraine sont couverts de verglas, et le sol, gel6 k plus 
de 10 centim. de profondeur, peut k peine fctre entam6 
parnos piolets. Notre route est, en outre, barr6e par de 
larges bandes de glace maigre et de neige gel6e oti le pied 
ne peut trouver aucune prise. Nous taillons des pas sur 
une longueur de 100 mfct. environ, et, gr£ce k la corde que 
nous employons par mesure de prudence, nous escaladons 
cedangereux passage sans autre accident que la perle d'un 
biton, lequel, par suite d'un faux mouvement, s'6chappe 
de nos mains et disparait dans le gouffre avec la rapidity 
de l'eclair, nous laissant ainsi un saisissant sujet de medi- 
tation sur les suites que pourrait avoir la moindre impru- 
dence. 

Enfin, k 8 h. 10 min., nous atteignons la cime du pic 
(3,756 mfct.), ou les rayons vivifiants du soleil r£tablissent 
la circulation dans nos membres engourdis. 

La grandeur du panorama qui s'6tend sous nos yeux 
dSroirte d'abord nos connaissances g6ographiques ; peu k 
peu, cependant, nous reconnaissons les pics qui nous sont 
les plus familiers. 

Au Nord : le Mont-Blanc, la chalne entifcre des Jorasses, 
le Combin, la Dent-d'H6rens, le Cervin, le Mont-Rose, et, 
itravers Taffaissement qui s6pare les Jorasses du Corn- 
bin, les glaciers de TOberland ; puis, k nos pieds, la Becca 
de Suesse, les glaciers de TOrmelune et du Ruitor, et 
le Vai-Grisanche dans toute son 6tendue. Dans la valine 
de l'lsfcre, le clocher de S6ez 6tincelle au soleil. 

A TEst, le Grand-Paradis et la Grivola nous ferment 
I'horizon; mais, au fond de T6chancrure qui s6pare ce 
massif de la Levanna, et se confondant presque avec les 



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432 COURSES ET ASCENSIONS. 

brumes de Thorizon, s'Stend une chaine de raontagnes 
gris&tres que nous pensons etre TApennin. 

Au Sud, s'6tend un immense horizon de glaciers duquel 
se d6tachent vigoureusement les pics de la Levanna, de 
Bessans, de Ciamarella, du Collerin, de Roche-Melon, et, 
dans le fond, le Mont-Viso. 

Dans un rayon plus rapprochS, nous distinguons la 
pointe de Bazel, le col de la Bayetta, la cimc du Cairo, la 
cime et le col de Tlseran, les glaciers de TArcelles, la 
pointe de la Jave, les cols du Four et de Bezin, les glaciers 
et la pointe de M6an-Martin. 

Enfin, au Sud-Ouest et k TOuest, nous reconnaissons lc 
col de Leisse, les glaciers et TAiguille de la Grande-Motte, 
la Grande-Casse , les glaciers de la Vanoise, TAiguille- 
Noire, le Thabor, les Aiguilles d'Arve et les Alpes du Dau- 
phind, lc Grand-Perron des Encombres et enfin le Mont- 
Pourri, 1&, tout prfcs de nous, dont nous pouvons saisir 
tous les details saillants. 

(Test en vain cependant que nous tenons constamment 
une lunette braqu6e sur son sommetd'une blancheur admi- 
rable, afln de saluer d'un hourra de triomphe Tapparition 
de nos collogues. Nos guides nous font observer que, sui- 
vant toute probability, la caravane du Pourri ne pourra 
atteindre la cime de la montagne qu'k midi, et il est 10 h. 
seulement. 

Lk-bas, tout en face de nous, le lac de Tignes, au bord 
duquel hier encore nous 6changions des poign6es de main 
avec nos frfcres en alpinisme, resplendit comrae un miroir 
d'argent dans son cadre de verdure. 

Nous regardons enfin k nos pieds et nous nous aperce- 
vons que nous sommes installs sur un cube de magonne- 
rie reposant lui-m&me sur un cadre en charpente, soli- 
dement fix6 k la montagne au moyen de forts pieux 
implantds dans la roche. Le tout parait servir k main- 
tenir dans le sens vertical un signal trigonotn6trique en 



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ASCENSION DE LA GRANDE -SASSlfcRK. 133 

bois, de forme triangulaire, que nos guides nous disent 
avoir relev6 et remis en place quelque temps auparavant. 

Au pied du signal, k l'abri d'une grande dalle, nous 
trouvons une bouteillc dont le fond a 6t6 bris6, probable- 
mentparla gel6e, et dans laquelle se trouvent les cartes 
de MM. Ed. Sydney Fries , Armand Gerber, Gafitano Costa 
et Paul Devot. 

Nos guides nous ont d6clar6 que, lors d'une premiere 
ascension, ils avaient trouv6 au m6me endroit et emport6, 
comme pifcce k conviction, un petit bocal contenant la 
carle dc M. Mathews avec un petit thermomfctre bris6. 
Us se sont, d'ailleurs, engages k rapporter le tout avant la 
fin de la saison. 

Nous icrivons une relation sommaire de notre ascension 
surune petite feuille de papier que nous introduisons, 
avec nos cartes, dans un petit flacon prSalablement d6bar- 
rasse du cognac qui y avait 6t6 enferm6 dfcs la veille, et 
nous plagons le tout sous la dalle, k cdt6 de la bouteille. 

Un petit papillon brun, pos6 sur la neige k Textr&me 
cime de la montagne , nous considfcre avec int6r6t, dirait- 
on, pendant quelques instants et prend son vol au moment 
od nous nous levons pour partir. 

A 10 h. 40 min., le soleil ayant fondu en partie le Ver- 
itas et ramolli la surface de la neige, le brouillard qui 
wonLe des valines menaqant d'ailleurs de nous envelopper, 
nous commenQons la descente en nous laissant glisscr 
a $*e« rapidement sur les cailloux mouvants de la moraine. 

Les pas que nous avons taill£s en montant sont en grande 
paHic effaces et nous perdons quelque temps k les r6ta- 
Wir. Puis, Tun de nous ddcouvre un pont solide qui nous 
permet de franchir la grande crevasse et d'frviter ainsi une 
partie des difficulty de Tascension. Une rapide glissade 
surle glacier nous ramfcne au grand plateau ou nous nous 
airfctons 30 min. pour essayer d'apercevoir nos collfcgues 
s ur le Pourri. Est-ce illusion, est-ce r6alit6? plusieurs de 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



nous croient distinguer des points noirs se mouvant sur la 
cime blanche, et nous partons dans Tincertitude. 

La dcsccnte de la chemin6e, que nous essayons vaine- 
ment d*6viter en cherchant un autre passage, nous offre 
quelques difficult^ k cause des pierres roulantcs et du 
surplomb de la roche. Nous sommes obliges de passer un 
k un; mais, la corde aidant, nous nous tirons d'affaire 
sans trop de peine et surtout sans accident, ct, ^ 1 h. 
5 min., nous sommes de retour au Mont-Vert, ou nous 
retrouvons avesc bonheur nos sacs et nos provisions, mais 
toujours pas de verdure. 

Ma foi ! le vent glac6 de la Grande-Sassifcrc a 6nergique- 
ment creus6 nos estomacs, et ce n'est pas sans un vif sen- 
timent de bien-6tre que, sous un tifcde rayon de soleil, 
en face des magnifiques montagnes de notre vieille et 
belle Tarentaise, nous c!6turons un vigoureux dejeuner 
par une tasse de th6 brtilant et parfum6 que le cuisinier 
de la caravane a eonfectionnc en un clin d\ril, au moyen 
d'une lampe k alcool et d'une vieille casserole achet6e 
trfcs-cher k Tignes. 

A 2 h. 45 min., nous nous remettons en route, et, dans 
le but d'6viter les pentes d'6boulis qui nous ont un peu 
6prouves le matin, nous dcscendons par le vallon du Plan- 
Cuit; mais nous nous apercevons bient6t que nous ne 
gagnons pas au change. La pente, quoique gazonn6e, est 
d'une rapidity extreme et sans le moindre sentier. Aussi 
sommes-nous forces, pour nous maintenir en 6quilibre,de 
faire de fr6quentes haltes, dont Tun de nous profite pour 
se Her d'amiti6 intime avec un jeune veau solitaire qui se 
met k notre suite. 

A 6 h., nous arrivons aux Brevidres, brisks de fatigue, 
mais bien heureux de notre course et de Thospitalit^ que 
nous offre fraternellement notre collogue et ami M. 1'abW 
Rullier. 

Avant de terminer cette relation peut-6tre un peu Ion- 



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ASCENSION DE LA GRANDE- SASSlfcRE. 135 

gue, nous pensons 6tre utile a nos collogues qui d6sire- 
raient faire Tascension de la Grande-Sassi6re, en leur 
faisant part des observations suivantes : 

On peut, croyons-nous, atteindre la cime de la Grande- 
Sassi^re en partant de trois points difKrents : 

1° De Val-Grisanche , par les chjilets et le glacier de 
Vaudet; 

2° De Sainte-Foy, par le chalet de Balmat et le glacier 
de Dornier ou de la Davie ; 

3° De Tigncs, par le chemin que nous avons suivi nous- 
meme. 

Nous n'h6sitons pas a conseiller cette dernifcre direction, 
soit pour la mont£e soit pour la descente, comme la plus 
sure et peut-<Hre la plus courte aussi. 

En effet, de cc que nous avons pu voir par nous-m6mc 
de la cime de la montagne et des renseignements que 
nous ont fournis nos guides, il r6sulte que les glaciers de 
Vaudet et de Dornier sbnt igalement sillonn6s de larges 
wevasses transversales et s6par6s des falaises qui les domi- 
flenl par de larges bergschrunds. D'ailleurs, les trois pas- 
ses aboutissent au m6me point, k la base de la pyra- 
m We terminale. 

Quel que soit le chemin choisi, nous conseillons de nc 
Paspartirtrop matin, surtoutsi la nuit a 6t6 froide, afin de 
116 Pas arriver au pied de la pyramide avant le lever du 
soleil. Nous sommes persuades que, si nous fussions partis 
«eux heures plus tard, e'est-a-dire h 4 h. 30 min., nous 
cu ssions gagn6 au moins unc heure sur la dur6e de l'as- 
cension eteprouv6 beaucoup moins de fatigue. Les guides, 
* qui nous avons fait cette observation , ont 6t6 compl6te- 
me ut de notre avis. 

** chalet de la Sassifcre est trfcs-bien situ6 pour servir 

er efuge. 11 est vaste, bien abrit6, solidement construit ; 

° u s avons d'ailleurs tout lieu de croire que le propri6- 

au ' e » M. Boch (Pierrc-Antoine), consentirait, moyennant 



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136 COURSES ET ASCENSIONS. 

unc subvention, h y faire les travaux d'am6nagement indis 
pensables, et nous esp6rons que la section de Tarentaise, 
lorsque ses ressources le lui permettront, n'h6sitera pas a 
voter cette subvention. Nous n'avons, d'ailleurs, pas pu 
nous mettre en rapport avec M . Boch, absent lors de notrc 
passage, mais les ordres qu'il avait donnas a notre inten- 
tion et le bienveillant accueil qui nous a 6t6 fait h son 
chalet nous font prSsumer qu'il accueillerait bien aussi la 
proposition ci-dessus. 

Nous terminons par un t6moignage public d'estime affec- 
tueuse a nos guides Mangard et Favre, pour le dfrvouement 
et l'habilet6 dont ils ont fait preuve en nous conduisant a 
la Grande-Sassifcre. 

Encore quelques courses et quelques conseils, et nos 
guides de la Tarentaise n'auront rien k envier aux guides 
strangers. 

N. B. — Les cotes donnSes dans cette relation sont 
celles de la carte de TEtat- major fran^ais, le manque 
d'instruments de precision ne nous ayant pas permis de 
faire par nous-mGme des observations exactes. 

Jean Moris, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Tarentaise). 

Moutiers le l cr septembre 4876. 



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IX 



LE MONT-POURRI OU THURIA 

(savoie) 



Le Mont-Pourri n'a pas la notori£t6 que son altitude 
\3,H07 mfet.), sa situation dans la chaine centrale des Alpes, 
labeaut£ pittoresque des valines qui 1'enserrent, et 1'616- 
ganle majest6 de ses formes , lui mentent h un si haut 
degre. 

Je cite les expressions de M. Mathews, le premier ascen- 
sionniste du Mont-Pourri apres Michel Croz (Alpine Jour- 
nal, 1864. 1 vol., p. 112): 

The beautiful peak of the Mont-Pourri , whose exquisite form 
delights the eyes of travellers descending into the Tarentaise from 
the col du Bonhomme at the Little S.-Bernard , 

Et plus loin : 

Nearly every one of the peaks of the Graians is an admirable 
point of view : but the Pourri has a great advantage over its 
neighbours in its more complete projection from the centrhl 
chain *. 

i Voir le 3 e Bulletin trimestriel de l'annee 1876. 

* Le mag-niflque pic du Mont-Pourri, dont les formes parfaites char- 
men t Pcei I du voyageur qui descend en Tarentaise du col du Bonhomme 

au Petit-Saint-Bernard — Presque tous les pics des Alpes Oraies 

oflrent un admirable pojnt de vue : mais sa projection plus complete de 
la chaine centrale donne au Pourri un grand avantage sur ses voisins. 



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138 



COURSES ET ASCENSIONS. 



Et toutefois sa cime a etc foulee jusqu'i cc jour par un 
bien petit nombre d'asccnsionnistes. Trois ascensions de 
guides seuls, quatre ascensions de touristes, sont bien 6ta- 
blies. Michel Croz en 1861, Poccard de Peisey en 1873, Jean 
et Victor Mangard de Laval de Tignes en 1876 : \oi\k pour 
les guides. Les touristes sont : MM. Mathews et Bonney en 
1862, — M. Tuckett, puis miss Brevoort et M. Coolidge en 
1874, et enfin la section de Tarentaise en aout 1876. 




Le Mont-Pourri (face Sud-Ouest). 

La ligne pointillue indique la direction suivie dans l'ascension de 1876, 
cheinin Poccard. 

Bien auparavant, en 1860, M. Eugene Moris, de la section 
de Tarentaise, avait, seul, touch6 la cime de tres-pr&s ; deux 
tentatives analogues ont et6 faites par M. Menncl en 1867, 
par MM. Gerber et Fries en 1875; des contrariety atmos- 
phenques paraissent les avoir empCches d'atteindre le 
but. 

Je ne nVarr£te pas & decrire les formes du Pourri : si 
imparfaits qu'ils soient, les dessins que je joins & cette 
notice en donneront unc idee exacte et sufflsante. Elles 
ne peuvent etre oubliees de quiconque'a traversd la Taren- 



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LE MONT-POURRI OU T11URIA. lit 

taise, ou seulemcnt a franchi lc col du Bonhomme. Du 
fond de nos valines depuis Aime, le spectacle de ce pic 
etincelant encore de lueurs | pourpr6es au milieu des 
obscurit£s qui, le soir, ont 6teint toute autre clarte. 
a dH graver dans toutes les m^moires son eclatant sou- 
venir. 

Des vertes vallees qui Tentourent et au milieu desquelles 
stance sa noble pyramide, je ne dirai rien : je les aime 
trop pour ne pas craindre d'en rabaisser le charme par 
scrupule de partiality. 

Lapr6terenced6cid6e que M. Mathews lui donnait, commo 
point pan oramique,sur tousles pics des Alpes Graies, dont 
plusieurs toutefois le surpassent en altitude, se justifie 
aisement. Dans cette chainepuissantequi s'6tend du Mont- 
Blanc aux Alpes du Dauphin^, le Mont-Pourri est au 
centre, isol6 sur le chainon qui le porte, dominant au loin 
et sans entraves. Les autres pics, comme le Grand-Paradis 
U30met.)> dans la valine d'Aoste, sont en arrifcre et sur 
des chainons 6cartes de la grande chaine : ou bien„comme 
la Grande-Casse (3,861 mfct.), sa voisine de bien pr&s pour- 
tint, ils sont 6treints et envclopp6s par des massifs si rap- 
proch6s que leur altitude seule en d6gage Thorizon. Nulle 
sommit6 done ne se projette avec plus d'6nergie au centre 
mfone de cette immense couronne de pics sans rivaux qui 
forment les Alpes frangaiscs et la partie italienne des Alpes 
Graies ; aucune n'en donne Taspect plus 6tendu et plus 
distinct. Le Mont-Blanc n'offre de nul autre belv6dfcre un 
tableau plus saisissant. Vu du Br6vent ou du Buet, il 
etale plus largement sans doute la puissantc perspective 
dc sa masse. Mais les lignes plus 6troites et plus abruptes 
des versants Sud donnent au mfcme tableau, vu du Mont- 
Pourri, un caractfcre plus altier et plus souverain. C'est de 
Ik qu'il faut admirer les Grandes Jorasses : leurs murailles, 
sombres et menaQantes, se dressent h la droite du g6ant 
avec une attitude de d6fi hautain et grandiose, que rien 



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142 COURSES ET ASCENSIONS. 

i 

He surpasse. Toute cette vue est si belle, que de fort bas, 
; sur les pentes inf6rieures du Pourri , elle fascine l'ceil et 

\ suspend la marche. 

Le Mont-Pourri est une presqu'ile 6troite et allong6c, 
I dont la direction g6n6rale, 16gfcrement curviligne, est du 

Nord-Ouest au Sud-Est. II s'articule sur la chaine centrale 
J par un isthme rocheux et d6chiquet6, sur lequel s'ouvrent, 

} entre Peisey et Tignes, le col de la Sache, puis celui de la 

? Tournaz et enfin celui du Palet. De la cime au Palet, le 

» d6veloppemcnt est de 8 kilom. Sur ses versants courent : 

k TOuest, la vall6e de Peisey, 6troite et pittoresquc cou- 
j pure, dont les plateaux 6tag6s au milieu des cascades s'ar- 

r&tent au col du Palet ; k l'Est, la vallee de Tignes qui , des 
hauteurs de la Galise et de l'lsoran, descend avec Hsfcre 
sur la plaine gazonn6e de Laval, les vallons de Tignes et 
des Brevifcres, s'6trangle et bondit avec elle dans des gor- 
ges profondes, s'infl6chit k TEst-Est-Nord k Sainte-Foy, 
puis k S6ez rencontre, pour s'y confondre et s'y perdre, la 
• grande vall6e qui, duBourg-Saint-Maurice k Mofttiers, pro- 

longe de l'Est k TOuest l'art&re principale de la Taren- 
taise. 

(Test done entre ces deux vallees de Tignes et de Peisey 
que le Pourri se d6tache de la grande chaine pour 61ever 
son perron gigantesque perpendiculairement k lTsfcre, 
entre Bourg-Saint^Maurice et Aime. 

La base du massif n'a qu'une largeur moyenne de 6 k 
7 kilom., en y comprenant les pentes inferieures et secon- 
dares. Le thalweg des valines lat6rales est, en face de la 
cime, k unfe altitude moyenne de 1,440 mfct. En d6duisant 
ces 1,440 des 3,807 qui sont la hauteur absolue du Pourri, 
il reste au colosse un relief de 2,367 mbt. au-dessus de ces 
valines. 

Le Pourri jette au Nord un premier contre-fort (l'Ai- 
guille Grise et les Aiguilles Rouges), qui va baigner dans 
l'lstre ses pentes encore douces et verdoyantes, puis, au- 



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3Ggl 



LE MONT-POUHRI OU THURIA. 14$ 

dessus d'une large et grcicieuse 6chancrure, oft s'ouvrent, 
entre Peisey d'un cdte, Hauteville et Villaroger de l'autre, 
les deux cols de la Ch&le et du Rosset, il se redresse tout 
d un coup. Sur le flanc rapide des moraines terminales et 
des premiers neves, se souleve un escarpement aigu qui 
couvre le col glac6 dit col du Pourri (2,937); puis au-des- 
sus, et toujours sur la face Nord, un autre puissant 6perou 
que Ton nomme le Saint-Esprit (3,615 mfct.). Sur la gauche, 
i l'Est, la rude charpente perce son ecorco de glace de 
saillies dentel6es qui s'arnHerit k 300 mfct. au-dessus du 
cone terminal. A droite du Saint-Esprit, la roche soutient 
la masse du glacier de ses colonnades obliques et contor- 
sionn6es jusqu'i la haute paroi ou Poccard a trouv6 son 
chemin. De \k deux escaliers gigantesques conduisent a. 
YEpaule, d'ou le Pourri d6gage ses derni&res pentes et sa 
rime radieuse. 

A l'Est et k TOuest, sur Tignes et sur Peisey, il s'arc- 
boute sur des nervures profondes qui, de son anHe dor- 
sale, descendent k angles droits dans les valines , et entre 
lesquelles s'escarpent les masses puissantes des glaciers- 
de la Savine et de la Gurraz & l'Est, de la Plattifcre et de la 
Sache k l'Ouest. Son cdne terminal, 16gfcrement tronqu6, 
6tale au Nord-Ouest les lignes pures et pyramidales de son 
manteau de glace. II s'inclinc ensuite au Sud, puis au Sud- 
Est, y deploie sur une crGte 6troite et surbaissee ses aretes 
et ses neiges, et k 2,000 m&t. de la cime se relfcve pour 
former les deux ddmes de la Sache (3,61 1) et de la Grandc- 
Parei (3,478), au bas desquels il se relie k la grande chaine 
par les cols de la Sache et de la Tournaz et par les cnHes 
du Ghardonnet et de TAiguille-Noire. 

Sur la ligne terminale du grand c6ne k l'Est, le glacier 
ne s*arr6te pas k Taplomb des roches qui le souticnnent; 
mais, sur une longueur de 300 mfct., il le d^passe de 2 k 
3 mfct., et cettc corniche, fissur6e <# et Ik, plonge dans le 
vide effrayant que forment, k 1,000 mfct. au-dessous, les 



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1U 



COURSES ET ASCENSIONS. 



s£racs aigus et les crevasses profondes du glacier de la 
Gurraz. M. Mathews et d'autres ont recul6 devant cet 
obstacle; les deux Mangard sont months par \k pour des- 
ccndre par le versant Sud, peut-etre aussi M. Coolidge. Le 
ph6nomfcne de bourrelets de glace surplombants n'est pas 
rare ; mais la situation de celui-ci, plac6 ainsi lat6ralement 
et obliquement, non pas dans le sens de la pression, mais 
sur une ligne dominantc k la pression elle-mfcme, est par- 




Le Mont-Pourri (aretes Nord et Nord-Ouest). 

La ligne pointillee indique : a gauche, la direction suivie par MM. Mathews 
et Boniiey en 1863, a droite, la direction suivie dans 1' ascension da 
10 aout 1876. 



ticulifcrement remarquable. L'action des vents combine 
avec la superposition des neiges successivement conden- 
ses en est, je crois, l'explication plausible. Sur le revers 
oppos6 k TOuest, une crevasse marginale, peu large loute- 
fois, et dont j'ai k mes ddpens deux fois constats la pre- 
sence, descend tout au long k i mfct. environ de TarGte, et 
ne laisse qu'un espace fort 6troit pour tailler les escaliers 
d'ascension, la d6clivit6 du glacier au deli le rendantprcs- 
que imm6diatement inabordable. 



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AX2CUA1RK Dli 1876. 



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LE MONT-POURRI OU THURIA. 147 

Avec une couche de neige fraiche, la pente terminale, 
qui est d'envij-on 45°, peut &tre relativement ais6e, et 
M. Mathews paralt l'avoir trouv6e telle. Lorsque la glace 
est h nu ou affleure, c'est different, et nous dftmes , quant 
h nous, y taiiler 320 marches , dont aucune n'6tait un 
luxe. 

Sur la gravure au trait imprim^e en regard de mes 
dessins, figure, par indications trfcs-approximatives , la 
direction des routes suivies jusqu'ici, celie de M. Mathews 
du moins et ceile de Poccard. Le r6cit trfcs-int6ressant de 
M. Mathews, celui que j'ai 6crit dans le Bulletin duC.A.F., 
3 e trirnestre , me dispensent de revenir sur le detail de ces 
expeditions. Une chose est h noter toutefois : c'est que 
YEpaule, qui forme & TOuest le dernier escalier avant d'ar- 
river a la cime, est un point commun ou se rGunissent la 
route de M. Mathews et la n6tre pour suivredela toutesles 
deux TarSte Sud-Ouest. Je comprends fort bien que M. Ma- 
thews ait quiUi l'arrete Nord-Estau point od il a rencontr6 
le surplomb terminal ; je comprends moins qu'il ait pu tra- 
verser le glacier du Nord au Sud pour atteindre l'Epaule: 
l'£tat de la montagne en 1862 et une couche plus 6paisse de 
neige auront att6nu6 pour lui ces difficulty ; mais la so- 
briety de son ricit sur ce point me laisse embarrass^. 

Miss Brevoort et M. Coolidge partirent des hauts chalets 
de Yillaroger k l'Est et suivirent une arfcte rocheuse qui 
limite au Nord le glacier de la Gurra. Parvenus au Saint- 
Esprit (3,615 m.), ils atteignireilt la cime par le c6t6Est du 
c6ne terminal, parait-il (?), c'est-&-dire, par le c6t6 oil se 
trouve la corniche surplombante. Mais leur r6cit trfcs-suc- 
cinct (Alpine Journal, f^vrier 1875) ne contient aucun detail 
i ce sujet. 

Je ne sais trop h laquelle de ces trois routes donner la 
preference. Celles de M. Mathews et de M. Coolidge, qui 
ne sont d'ailleurs que deux variantes de la mfcme direction, 
ont pour elles Tavantage d'unc ascension relativement 



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448 



COURSES ET ASCENSIONS. 



ais6e pendant la plus grande partic du trajet, mais elles 
peuvent, dans certaines saisons, rencontrer du pied du 
cdne terminal un obstacle des plus s6rieux. Elles ont en- 
core, celle dc M. Mathews surtout, le privilege d'une vue 
splendide tout au long de Tascension. La route Poccard, 
au contraire, n'ouvre son horizon qxx'k Taltitude de 3,300 
mfct. environ, et c'est vers la cime seulement, k 3,700 mfct., 
que le panorama d6veloppe toutes ses magnificences. 
D'autre part, sur la route Poccard, dfcs que Ton a quitt6 
les derniers p&turages de la Plattifcre au pied de la roche, 
& 2,600 mfct., les difficult^ se pr6sentent et ne laissent 
plus de tr6ve. Non pas que ces difficult^ offrent un autre 
inconvenient que leur continuity, et qu'il s'y trouve des 
dangers s6rieux. Vapparence dc ces roches, presque verti- 
cals, est seule terrifiante, et le dessin qui la repr^sente 
ne la rend que bien imparfaitement. De la face opposSe de 
la valine, & 800 mfct. de distance, Timpression produite est 
celle de rimpossibilit6 absolue. Mais ces roches sont d'un 
grain dur et solide, dont la moindre saillie fournit un point 
d'appui resistant, et oil les clous se fixent ais6ment. 
La neige ne s6journant pas sur des pentes aussi rapides, 
les avalanches n'y sont pas k craindre. Quant aux picrres, 
nous n'avons vu s'en detacher aucune, si ce n'est k partir 
de 3,500 m&t.; Ik, la dislocation de la roche exige une pre- 
caution incessante pour 6viter que les blocs, que ren- 
contre la main ou le pied , ne sortent de leurs alveoles et 
ne descendent sur les ascensionnistes qui se trouvcnt 
au-dessous. Je rappelle enfin, pour ^carter Tid£e d'obsta- 
cles ou de dangers exag£r6s, que Tascension du 10 aotit 
dernier s'cst faite en partie avec des debutants, et (ce que 
je ne donne pas comme un exemple k suivrc) sans faire 
une seule fois usage de la corde. II est vrai que nous 
avions des guides de premier ordre : les Mangard de Laval, 
Poccard et les Favre de Peisey. 
La longueur du trajet est k peu prfcs la m£me dans 



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LE MONT-POURRI OU THURIA. 149 

toutes les directions : 5 h. 30 min. ou 6 h. au plus de 
marche effective, k partir des chalets sup6rieurs. 

Surlestrois versants aussi, on trouve, k une altitude 
moyenne de 2,200 mfct., des abris suffisants pour passer 
la nuit la veille de l'ascension : les chalets de Thuria ou 
du Cousset, au-dessus de Villaroger, si Ton suit la route 
Coolidge ; les chalets de Rosset ou d'Entre-Deux-Nants-sur- 
Peisey, ou ceux de rArc-sur-Hauteville-Gondon , si Ton 
suit la route Mathews ; les chalets de laPlagne-sur-Peisey, 
ou un peu plus bas et plus confortablement, les apparte- 
ments de la mine de Peisey, dont la Soci6t6 de Tarentaise 
dispose g£n6reusement, si Ton prend la route Poccard. Les 
hdtels tendent partout k s'am61iorer. 

J'ai tout dit, il me semble , sur les routes ouvertes et je 
ne me prononce pas sur leur choix. 

II me reste k dire un mot de Taltitude du Pourri et du 
nom assez singulier sous lequel il est g6n6ralement connu. 

Des calculs bien difffcrents ont 6t6 faits pour determiner 
l'altitude. Une operation trigonom6trique , qui date de 
vingt ans, et dont le r6sultat est consign6 dans YHypsomt- 
triede la Savoie, par M. Mi6dan, 61fcve le chiffre k 4,040. 

L'erreur ici parait 6vidente. La carte de FEtat-major 
sarde est muette sur ce point. Gelle de TEtat-major fran- 
cs rfduit le Mont-Pourri k 3,788 mfct. Les operations de 
M. Mathews, faites avec soin, et d6taill6es dans son r6cit, 
luiontdonn6, par une moyenne r6duite de quatre obser- 
vations barom6triques contr616es sur quatre points difte- 
renls, lui ont donn6, dis-je, le chiffre de 3,807 mfct. Nos 
observations personnelles, quoique d6pourvues de rigueur 
scientiflque, ont concord^ avec cette Evaluation, que Ton 
peutadmettre comme s'approchant de tr&s-prfcs au moins 
de la rtalit6. 

Sur les cartes, la cime prend le nom de Thuria; le nom 
de Pourri est r6serv6 k une saillie secondaire qui, k TEst, 
domine Sainte-Poy. Mais en Tarentaise, et dans le monde 



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150 



COURSES ET ASCENSIONS. 



alpiniste, le nom de Pourri paralt consacre. D'oii vient cetle 
denomination? II se trouve bien au Nord-Ouest de Peisey, 
et sur la base du Pourri, des cscarpements de gypse en 
dissolution, que Ton nomrae les Aiguilles rouges. Elles ont 
6videmment poss6de, dans un temps pen recuie, un autre 
relief et une autre extension. De \k peut-£tre Torigine du 
mot; je dis peut-etre, car rien d'ailleurs dans la constitution 
du massif ne justifle cette supposition. Ilappartient&la for- 
mation cristalline ; nulle decomposition anormale n'aatteint 
les gneiss, les quartzites et les schistes qui s'y trouvent, sur 
la face Ouest notamment, en stratifications d'une regularity 
remarquable. Prfcs de la cime sans doute, les agents m6- 
t6oriques ont accompli leur oeuvre habituelle de denuda- 
tion et de dislocation ; mais le phenomfene est commun k 
la plupart des roches soulevees k cette altitude. J'ajoute 
que quelques etymologistes ont cru trouver dans le patois 
de Tignes une synonymie r6elle entre les deux expressions 
pourri et thuria : celle-ci ne serait en patois que la traduc- 
tion de Tautre. 

Quoi qu'il en soit, je conclbs avec M. Mathews k Tadop- 
tion definitive du nom de Pourri : il est d'un prosalsme 
peu distingue ; soit : mais il a son etrangete qui ne me de- 
plait point ; il est plus connu, et enfin ce n'est pas dans 
les epithetes dont on les affuble que nos belles monta- 
gnes trouvent leurs titres de noblesse. 

L. B&RARD, 

Membre du Club Alpin Francais 
(President de la section de Tarentaise). 



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COURSES NOUVELLES 

DINS LES ALPES FRANCAISES 



CNAINE DU DAUPHINC 

PREMERB ASCENSION DE LA IG LILLE DU PLAT DE LA SELLE (3,602 MET.). 
— PREMIERE ASCENSION DU COL DE ROCHE d'aLVAU (3,015 MET.). — 
PREMIERE DESCENTE DU RATEAU (3,770 MET.) PAR LB VERSANT DE LA 
GRAVE. 

Je quitted Paris le 19 juin 1876, me proposant de com- 
mencer ma campagne par le Dauphin6. J'avais cngag6 les 
guides Melchior et Jakob Anderegg qui devaient me re- 
joindre k Grenoble ; mais le premier, ayant 6t6 retenu au- 
prfcs de sa femme malade, se fit remplacer par son digne 
elfcve et ami, Andreas Maurer. Jakob devint ainsi mon 
guide chef, ce dont je n'eus pas k me*plaindre; car j'ai 
loujours trouv6 en lui un coup d'oeil et une audace incom- 
parablcs. Le 21 juin au matin , nous arrivions h la Grave , 
ou j'6tablis pour une quinzaine de jours mon quartier g6- 
neral. 

Mon premier objectif devait 6tre et fut en effet la 
Meije. Gependant, cette ann6e encore, je n'attaquai pas 
sirieusement la terrible montagne; et je crois devoir, 
a ce sujet, quelques explications au Club-Alpin. J'ai 
examine la Meije avec soin, dans toutes les directions, 



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152 



COURSES ET ASCENSIONS. 



mais k une distance assez grande. Ge premier ex amen, 
sans rien m'apprendre de concluant, ne m'a pas absolu- 
ment d6courag6, et, si j'eussc rencontr6 des circonslances 
favorables, j'aurais certainemcnt tent6 l'escalade. Mais le 
temps ne cessa d'Gtre mauvais ou au moins incertain, et 
l'abondance extraordinaire de la neige nouvelle rendait 
d'ailleurs tout succ&s invraisemblable. Si done on me de- 
mandait mon opinion sur la possibility de Tasccnsion, je 
ne pourrais rien affirmcr. Pour se prononcer d6finitive- 
ment k ce sujet, il faudrait avoir essay6 la Meije de tous 
les cdt6s, dans les meilleures conditions, avec les meilleurs 
guides et surtout avec la ferme volont6 de ne battre en 
retraite qu'au moment oil il deviendrait materiellement 
impossible de faire un pas de plus. Je n'ai pour ma part 
rien fait de pareil, et, k mes yeux, la question reste tou- 
jours ouvertc. 

Je fus done oblig6 de me retourner vers des expeditions 
plus faciles. L'ascension du Rateau (3,770 mfct.) n'avait 
jamais 6t6 faite par le versant de la Grave : Texp6dition de 
M. Gardiner de ce c6t6 avait 6chou6 en 1872, et les seuls 
touristes qui fussent months au sommet du Rateau, miss 
Brevoort etM. Coolidge, y 6taient arrives par la B6rarde. 

Le samedi 24 juin, je fis une premiere tentative dans 
la nouvelle direction. Partis de la Grave k 2 h. 30 min. 
du matin, nous atteignions, k I h. 15 min., le glacier de la 
Brfcche; &5h.,nous commencions k escaladerles rochers; 
k 8 h., apr&s une assez longue halte, nous arrivions k une 
petite distance de la Brfcche. De 1&, inclinant sur la droite, 
nous atteignimes k 10 h. 1'arGte orientale du Rateau, dite 
aussi ar£te de la Brfcche. La quantity 6norme de neige qui 
couvrait la montagne nous avait pr6sent6 quelques diffi- 
cult6s pendant ces deux dernifcrcs heures. Mais, surTarfcte, 
ce fut bien autre chose; car le brouillard commenQaiU 
nous envelopper, et la neige k tomber abondamment. 
A 1 h., le temps devint si mauvais et le sommet nous pa- 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQA1SES. 153 

rut encore si 61oign6 que nous dtimes nous rdsoudre h 
battre en retraite. La descente fut trfcs-p6nible : les avalan- 
ches qui roUlaient des deux cdt6s de l'ardte, nous mirent 
quelque peu en peril, et Thabilete de Jakob ne fut pas 
inutile pour nous tirer de Ih sains et saufs. A 3 h., nous 
quiltions l'ardte et, h 7 h. 15 min., nous rentrions k la 
Grave avec un temps 6pouvan table, mais bien d6cid6s h 
prendre un jour ou Tautre notre revanche de cet 6chec. 

Le mardi 27 juin, le ciel s'6tant un peu rass6r6n6, je me 
mis en campagne. Nous gagn&mes V6nosc en voiture 1 et, 
aprfcs une longue halte, nous remont&mes, en 2 h,, la 
vallee du V6n6on, jusqu'i Saint-Christophe, d'ofo il nous 
fallut encore i h. pour arriver aux chalets de la Selle. De 
Venose h Saint-Christophe, on aperQoit constamment, dans 
le fond de la valine, le sommet neigeux et brillant de l'Ai- 
gnille du Plat. La route est extrftmement curiense et, dans 
plusieurs parties, elle rappelle certains sites d6nud6s et 
certains chaos de pierres desPyr6n6es. 

Mon plan 6tait de faire le lendemain la premiere as- 
cension de l'Aiguille du Plat et, le surlendemain, de re- 
venir k la Grave en descendant le Rateau par ma nouvelle 
route. Les chalets se trouvfcrent asscz habitables, et nous 
y fumes regus avec beaucoup de bonne volont6, fait assez 
rare dans le Dauphin6 pour qu'on le signale. 

Le mercredi 28 juin, h 2 h. 15 min., nous quittions les 
chalets, nous proposant d'atteindrc d'abord le glacier qui 
descend k TOuest de l'Aiguille du Plat : ce glacier est trfcs- 
bien indiquG sur le beau dessin de M. Pierre Puiseux, pu- 
blic dans TAnnuaire de 4875. Pour y arriver, il nous fallut 
gravir des pentes de gazon et de pierres trfcs-raides et 
trfes-fatigantes : je crois qu'il serait beaucoup plus facile 
d'y monter directement de Saint-Christophe, comme l'a 
bit M. Coolidge quelques jours apr£s moi. Toujours est-il 

1 * b. depuis la Grave : M. Juge demancle 20 francs pour une voiture. 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



que nous ne mimes le pied sur le glacier qu'k 5 h. du ma- 
tin. A partir de cc moment, notre plan d'ascension se des- 
sina trfcs-clairement. En 1 h. (de 5 h. 30 min. k 6 h. 30 min.) 
nous travers&mes diagonalement le glacier dans la direc- 
tion de la crfite qui le domine k droite. 11 nous fallut en- 
core 1 h. pour escalader cette cr6te par des rochers peu 
escarp6s, mais enti&rement couverts de verglas; k notre 
gauche se trouvait un petit couloir de neige qui aurait 
abr6g6 beaucoup notre course/ mais que nous ne d£- 
couvrimes qu'k la descente. De \h (7 h. 30 min.) suivant la 
cntte quelques instants, puis inclinant fortement & gauche, 
nous atteignimes k 9 h. Tarfite sup6rieure de la montagne. 
Nous avions gravi des pentes de neige parsemdes de ro- 
chers, qui ne nous presentment d'autre difficulty qu'une 
forte couche de verglas dont la presence 6tait 6videm- 
ment accidentelle. Notre majjche, d'ailleurs, avait 6t6 trfcs- 
rapide, car un violent orage accourait du Sud-Est ; et, si 
nous ne le devancions pas au sommet, notre succfcs pou- 
vait se trouver trfcs-compromis. A 9 h. 15 min., nous tou- 
chions enfin le point culminant, qui se trouvait alors sur 
une corniche de neige assez facile; nous 61ev&mes un 
steinmann k une petite distance du sommet le plus haut 
(3,602 mfct.), au point ou cessaient les rochers. 

Nous avions 5 min. d'avance sur Torage, ce qui nous 
permit de jeter un coup d'ceil sur le panorama qui est 
trds-6tendu et trfcs-beau. De ce c6t6, la Meije pr6sente la 
forme la plus curieuse qu'on puisse imaginer : on dirait 
un de ces forts, comme on en donne pour jouer aux en- 
fants, avec son mur cr6nel6 et son bastion triomphant k 
Textr6mit6 ; k la v6rit6, la comparaison s'arrdte au sommet 
de ce bastion, car il y manque le drapeau oblig£. Je 
connais plus d'un grand enfant qui ferait bien des folies 
pour pouvoir y planter ce drapeau. 

A 10 h., nous quittions le sommet par un temps 6pou- 
vantable. A midi, nous dtions revenus au point oil nous 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 155 

avions atteint le haut de la crfite : 1 h. plus tard, nous 
avions traversG lc glacier. A ce moment la grGle tombait 
avec une telle violence que nous crimes devoir nous 
abritcr sous un rocher ; mais nous ne tardAmes pas k nous 
apercevoir que le froid 6tait encore plus d£sagr6able que la 
grtle.Nous continu&mes done k descendre, et, &3 h. 15 min., 
nous itions de retouraux Chalets, non moins mouill6s que 
vainqueurs. 

Dans des circonstances favorables, Tascension de TAi- 
guille du Plat ne peut presenter aucune difficulte s6rieuse. 
Les derniers rochers rappellent un peu ceux de la route 
ordinaire du Finsteraarhorn : peut-Gtre. sont-ils encore 
plus faciles. 

Le lendemain, nous nous lev&mes k 2 h. ; mais il pleu- 
vait toujours, et une fois encore il fallut perdrc l'espoir de 
vaincre le Rateau. Nous r6solflmes alors de revenir k la Grave 
par le col de la Lause\ ce qui 6tait une id6e assez malen- 
contreuse. Comment en effet mes guides trouv&rent-ils 
lc chemin h travers le brouillard qui ne cessa de nous 
envelopper, e'est ce que je n'ai jamais pu deviner. Partis 
&5h., nous arrivAmes 4 11 h. au col ou du moins, k ce 
que nous suppos&mes (Hre le col, et k 3 h. 30 min., 
nous itions de retour k la Grave. Je ne connais rien de 
plus insupportable que de marcher et surtout de mon- 
ter ainsi dans le brouillard : la fatigue s'en trouve pour 
le moins double, et ces temps lourds et humides entrai- 
nent toujours un redoublement extraordinaire d'avalan- 
ches. En escaladant le col de la La use, du c6t6 du glacier 
de la Selle, je fus bien surpris d'en trouver les pentes cou- 
vertes de neige, et, ce qui est pis, sillonn6es d'avalan- 
ches. Une de ces avalanches s'abattit sur nous, et sans 
la force hercul6enne de Jakob, elle aurait bien pu nous 

1 II faut s'accorder sur le nom du col et sur son orthographe. Ici on 
«cm Lange; quelques lignes plus loin, Lavje; plus loin encore, l^anze ; 
Joanne dit, p. 879, Lause (roc). Je propose Lause. 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



enlever. Jakob, k qui il est d6j& arriv6 bien des fois de 
lutter avec succ&s contrc les avalanches, se montra tr£s- 
peu km de cet incident ct il so contenta de m'exprimer 
philosophiquement Topinion que j'en verrais bien d'au- 
tres. 

Le samedi l er juillet, nouvelle 6claircie. Aussit6t nous 
partons pour les chalets de TAlp, qui se trouvent i 3 h. 
environ de la Grave, au fond de la valine ou se d6versent 
les glaciers d'Arsine, de la Plate des Agncaux, et du Clot 
des Gavales. Mon plan 6tait de chercher un nouveau col 
entre la Roche Faurio (3,716 mM.) et la Roche d'Alvau 
(3,531 mfct.), vers le point cot6 3,015 mfct. sur la carte de 
TEtat-major, et de gagner ainsi la B6rarde. Je me proposais * 
de repartir le lendemain et de revenir k la Grave par le 
sommet du Rateau. Je tenais, on le voit, & ma nouvelle 
route du Rateau : comme je la savais possible, du moment 
que j'avais d6cid6 de Tessayer, je voulais rdussir k tout 
prix. 

Les chalets de TAlp (3 h. de la Grave) n^taient point 
habit6s et toutes les cabanes 6taient fermdes k clef, ce qui 
nous promcttait une triste nuit. Jakob alors commenQa h 
enfoncer les portes k coups d'Spaule, tandis que Maurer, 
aussi fort mais moins violent, s'insinuait k travers les toits. 
Aprfcs avoir plusieursfois r6p6t6 cette operation peu legale, 
nous trouv&mes enfin un abri suffisant et des bottes d'ex- 
cellentc paille ; et, comme cette paille n'6tait pas plus ha- 
bitee que les chalets, nous dormimes fort bien, sans fctre 
troubles par les kangourous, phdnomfcne fort rare dans le 
Dauphin6. 

Le 2 juillet, k 2 h. 30 min. du matin, nous nous mettions 
en route dans la direction du glacier de la Plate des 
Agneaux, puis de \k vers une depression trfcs-bien marquee 
entre la Roche-Faurio et la Roche-d'Alvau. Aprfes une lon- 
gue halte, nous commenc&mes, k 7 h. 30 min., la veritable 
ascension du col. En 30 min., nous cftmes escalade un 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANCHISES. 157 

petit murde glace et franchiune bergschrund asnez difficile, 
et qui peut l'Otre davantagc encore quand il y a moins de 
neige. A partir de ce point, nous ne rencontr&mcs plus que 
de la neige et des rochers g6n6ralement assez faciies. A 
9h. 45 min., nous touchions le col, que nous baptis&mes 
imm6diatcment Col de Roche-d'Alvau. Le temps 6tait 
magnifique; c'est le seul beau jour que j'aie jamais eu 
dans le Dauphin^. Notre col nous offrait la vue la plus 
incomparable que Ton puisse sans doute y rencontrer. La 
Barre-des-Ecrins (4,083 mfct.) se pr£sentait dans toute sa 
splendeur, avec ses formes h la fois si originales et si 
harmonieuses. M. Gardiner, qui Ya vue du sommet m<hne 
de Roche-Faurio, immediatement au-dessus du col de 
Roche-d'Alvau, a 6crit que jamais plus belle montagne 
ne lui etait apparue, et j'avoue qu'il est difficile de ne 
pas partager son opinion. J'ai vu la Barre-des-Ecrins 
de bien des points, mais je ne crains pas de Taffirmer, 
nulle part elie n'est plus admirable que du col de Rochc- 
d'Alvau. Le resto du massif sc pr^sente 6galement bien, 
et, dans le lointain , l^tincelante draperie des Rouies 
produit le plus grand effet. Enfin, la vallee oil sc trouvent 
les chalets de TAlp est, dans mon opinion, la plus pitto- 
resquc du Daupbin6. Elle est large, entour6e de hautes 
montagncs neigeuses aux formes toujours varices, et la 
vue n'y est pas attrist6e, comme dans la plus grande 
partie du Dauphin^, par des rochers noirs et d6nud6s qui 
semblent des mines. Aussi cette course est rest£e parmi 
les plus heureuses et les plus belles que j'aie jamais faites 
flans les Alpes. 

A 11 h., nous nous arrachions & ce merveilleux specta- 
cle. En 1 h. de marche sur des rochers tr6s-escarp6s et 
m$mc tr6s-difflciles, nous atteignlmes le glacier de la 
Bonne-Pierre. La trop c61fcbre moraine de ce glacier 6tait 
alors couverte de neige; aussi a 2 h. arrivions-nous h la 
B6rarde. L&, en revanche, il n'y a plus rien pour le plaisir 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



dcs yeux, ear le village est dans un bien vilain trou, ni 
surtout pour le plaisir de Todorat et du gout, car la salet£ 
y est rcpoussante et la nourriture execrable. (Test un des 
plus tristes souvenirs de ma vie d'alpiniste, et, pour comblc 
d'infortune, je l'ai pave 20 fr., qui me furent r6clam6s 
pour une nuit pass6e, Dieu qui sait ou m'en tiendracompte, 
pour quelques bols de lait, 4 bouteilies de vin et un mor- 
ceau de viande fum6e que je pr6f£re ne pas qualifier 1 . 

Le lendemain 3 juillet, nous partimes h minuit, sans re- 
gret, on peut m'en croire etnous remontdmes pendant 1 h. 
le torrent dcs Etangons; mais le temps nous parut si in- 
certain, que nous crumes prudent de nous arrfcter pendant 
quelques heures. Nous nous 6tendimes done sur des rho- 
dodendrons, ou je dormis, pour ma part, infiniment micux 
que sur le fumier de la B6rarde. A i h., nous nous remi- 
mes en route, et, aprfcs quelques autres haltes, nous attei- 
gnimes & 7 h. 30 min. le pied de la montagne, suivant 
la route qui a 6te d<5crite par M. Goolidge. Nous tour- 
n&mes alors h gauche du torrent des EtanQons,nous 61evant 
dans la direction de l'ar&te m6ridionale, ardte qui domine 
de l'autre cdte le glacier de la Selle. A 10 h. 15 min. 
seulement, car nous avions 6t6 retard6s par le mauvais 
6tat de la neige, nous commengames h escalader cette 
argte; h 11 h. 15 min., nous arrivions au point oil elle se 
relie h l'arGte orientale, celle qui vient de la Brfcche, et & 
11 h. 45 min. nous escaladions le sommet; la corniche de 
neige terminale nous parut seule asscz dangereuse. Nous 
y trouvAmes le steinmann 61ev6 depuis plusieurs ann£es 
par miss Brevoort et M. Coolidge. Malheureusement les 
nuages, qui couvraient presque tout Thorizon, nous emp6- 
chfcrent de bien distinguer le panorama. Nous apenjxlraes 
cependant notre conqufcte des jours pr6c6dents, TAiguille 
du Plat, qui se trouvait pr6cis6ment occupSe par d'autres 

1 De grandes ameliorations ont ete realisees a la Berarde par la 
Societe des Touristes du Dauphine (voir le Bulletin de decembre 1876). 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 159 

touristes, M. Coolidge et Christian Aimer. Ainsi nous avions 
enquelque sorte echang6 nos conqu&tes.A midi 30 min., 
nous quittions ce sommet, et bient6t nous attaquions 1'anHe 
orientale. La descente fut trfcs-difficile , le temps 6tait de- 
venu tout h fait mauvais ; le brouillard £tait intense et il 
grelait avec violence. Les avalanches roulaient de toutes 
parts avec un fracas continu, grandiose sans doute, mais 
peu rassurant pour les int6ress6s. La neigese d6tachaitsans 
cesse sous nos pieds ; il nous fallait prendre d'extrSmes 
precautions pour ne pas (Hrc entrants. Jakob fut ce jour-l& 
superbe d'audace, comme il Test, du reste, dans toutes les 
circonstances critiques. Nous 6tions sur Tarfcte dcpuis 1 h. 
et nous nous trouvions au milieu de rochers granitiques, 
quand un nuage 61ectrique nous enveloppa tout h coup ; 
nos batons et nos haches sifflaient avec une extreme inten- 
sity, ma t6te cr6pita bient6t avec une telle violence que je 
ne pus plus conserver mon chapeau sur la tfite (c'6tait un 
tfiapeau dit « des Indes » avec de petits grillages en fer 
pourdonner de Fair). Tr5s-effray6s, les guides se mirent h 
courir en m'entrainant, au risque imminent de glisser, 
vers une ar^te de neige, sur laquelle nous nous jetames 
6puises ; les ph6nomfcnes commencfcrent aussit6t h diminuer 
et disparurent rapidement. Fait curieux : aucun coup de 
tonnerre ne s'6tait fait entendre ni avant ni pendant cet 
incident; aucun Eclair n'avait frapp6 nos yeux; 10 min. 
plus tard seulement, 5. deux reprises differentes, nous en- 
lendimes le tonnerre h une distance d'au moins 8 hilom. 
H £tait alors environ 2 h. de Taprds-midi; 1 h. 30 min. plus 
tard seulement, nous pumes enfin quitter cette 6mouvante 
artte, et a 6 h. 30 min. nous 6tions de retour h la Grave, 

11 est Evident que dans des conditions normales TarGte 
orientale du Rateau serait infiniment moins dangereuse que 
le jour ou je Tai descendue. Ce sera toujours cependant 
une course difficile ; j'engagerai done les futurs touristes k 
monter de pr6f6rence du c6t6 de la Grave et h descendre 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



du c6te de la Berarde; car, en rdgle g6nerale, il faut tou- 
jours se r£server pour la descente la route la plus facile. 

Deux jours aprfcs, lc 5 juillet, je quittais la Grave et le 
Dauphine. Je n'ai pas particulifcrement k me plaindre de la 
manidre dont j'ai <He traite h la Grave. Dans mon opinion, 
lc moment est encore eloign^ oil le Dauphin6 offrira aux 
alpinistes les charmes varies qui embellissent les stations 
k la mode de la Suisse et de la Savoie. Les habitants 
du pays ont le tort do s'imaginer que la faibie quantite des 
voyageurs doit Otre rachetue par la quality de leur bourse, 
et ils les rangonnent en consequence. Or, sil y a beaucoup 
de touristes qui n'aiment pas k payer tr^s-cher m&me pour 
<Hre trcs-bien, combien y en aura-t-il qui pourront se 
resoudre k payer encore plus cher pour &tre on ne peut 
plus mai ? Je livre cette reflexion aux meditations de mes- 
sieurs les aubergistes dauphinois. 

CHAINE DE LA TAREHTAISE 

• 

PREMIERE ASCENSION DU COL DU FOND (3,300 MET.). — PREMIERE AS- 
CENSION DE LA POINTE DE LA SASSIERE (3,653 MET.). — PREMIERE 
ASCENSION DU COL DE LA GRANDE-MOTTE (3,200 MET.). — PREMIERE 
ASCENSION DE LA POINTE DES GRANDS- COULOIRS, OU GRANDE- CASSE 
(3,861 MET.). — PREMIERE ASCENSION DU COL DE LA GRANDE-CASSE 
(3,175 MET.). 

Le 21 juillet 1876, k la suite de quelques courses heureu- 
ses dans les chaines de TOberland bernois et du Mont-Blanc, 
je me trouvais k Gormayeur, toujours accompagn6 de 
Jakob Anderegg comme guide chef; mon second guide 6tait 
cette fois Gaspard Maurer, le frfcrc d'AndrSas, qui est aussi 
uu homme trfcs-sur, et qui aura bient6t autant de r6puta- 
tion, s'il fait encore quelques campagnes comme celle de 
cette ann6e. Je pouvais disposer de quelques jours avant 
Tarrivee de mes amis Thomas Middlemore et Oakley 
Maund, qui devaient explorer avec moi la chaine du Mont- 
Blanc, et je me d^cidai k faire une petite campagne dans la 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANgAISES. 161 

Tarentaise que je ne connaissais pas encore. Au reste, de- 
puis que je savais que MM. Mathews et Bonney n'avaient 
point tout h fait atteint le plus haut sommet de la Grande- 
Casse, je caressais l'id6e d'en faire la premiere ascension. 

Aussit6t d6cid6s, nous partons, et le soir mfime nous 
couchions h Val-Grisanche. La route est fort belle; Tentr6e 
du Val-Grisanche est trfcs-pittoresque et agr6ablement om- 
bragfie. Dans le fond , se montrer toujours un pic neigeux 
trfcs-arrondi que je crois fttre la Grande-Sassifcre et qu'on 
nomme dans le pays Glairetta. On appelle Val-Grisanche, 
ouplus exactement £glise de Val-Grisanche, le hameau le 
plus important de la valine, celui oil se trouvent la pa- 
roisse et, en outre, une espfcce d'auberge assez propre. 
Gette vall6e me parait bien mal connue, m6me de ses pro- 
pres habitants; les cartes sont en disaccord. J'ai suivi, 
pour ma part, les indications de la carte frangaise; ce- 
pendant, je ne veux point commencer mon r6cit sans faire 
quelques reserves h. ce sujet. 

Je voulais passer d'ltalie en France et gagner Tignes par 
un nouveau col que je supposais devoir exister entre le 
glacier de Vaudet et le glacier du Fond. Nous quitt&mes 
Val-Grisanche h 2 h. 30 min. II nous fallut remonter une 
longue et interminable vall6e jusqu'aux chalets de Vaudet, 
ou nous n'arriv&mes qu J k 6 h. 30 min. Je ne saurais trop 
recommander h tous ceux qui visiteront cette valine d'aller 
coucher aux chalets de Vaudet ; on gagne ainsi 4 heures 
environ. Ces chalets cependant m'ont paru extrdmement 
sales. Dans bien des endroits ou il est inutile de construire 
des huttes alpines, les Clubs n'auraient-ils pas int6r£t & 
faire quelques ameliorations trfcs-peu coftteuses dans les 
chalets des bergers, pour les rendre, sinon confortables, du 
moins h peu prfcs propres? Je prie mes confreres des Clubs 
Alpins d'examiner les applications possibles de cette id£e. 
Souvent, k trfcs-peu de frais, on pourraitt faire beaucoup 
de bien. 

ANNUA1RB DB 1876. 11 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



A 7 h., nous quittions- les chalets et nous nous enga- 
gions sur le glacier de Vaudet, puis sur de longues pentes 
de roches schisteuses d6compos6es, qui sont bien le plus 
grand supplice que puisse endurer un alpiniste. Nous 
nous dirigions un peu au hasard, Uchant de nous confor- 
mer aux indications de la carte franQaise, qui ne doivent 
pas fctre toujours parfaitement exactes. A 11 h., nous attei- 
gnions une esp&ce do depression sur l'ar&te qui court au 
Nord de la Grande-Sassifcre. Entre cette montagne et notre 
col (que nous avons appel6 col du Fond k cause du glacier 
qui en descend sur le versant franQais), il y a deux som- 
mets qui sont, autant que j'en puis juger, les points cot£s 
3,615 mfct. et 3,653 mfct. sur la carte de TEtat-major. Nous 
atteignimes le second de ces sommets, celui de 3,653 mfct., 
en 1 h. depuis le col du Fond. On pourrait, sans doute, de 
ce c6t6, escalader trfcs-facilement la Grande-Sassifcre ; mais 
notre petit pic vierge nous parut suffisant pour ce jour-li, 
et, aprfcs y avoir 61ev6 un steinmann, nous revinmes au 
col hi h. 45 min. environ. Du haut de toute cette crfcte, 
on voit tr^s-bien le Mont-Pourri. C'est une montagne 
imposante, mais qui me plait m6diocrement; ses formes 
sont lourdes et peu harmonieuses, surtout en comparaison 
des formes gracieuses et effil6es de la Grande-Casse, que 
Ton aperQoit 6galement. Du col, nous descendimes en 
45 min. le glacier du Fond (2 h. 30 min.). Repartis k 
3 h. 30 min., nous arrivions k 4 h. 30 min. dans des cha- 
lets dont le nom n'est point indiqu6 par la carte, et k 6 h. 
du soir k Tignes, oil nous f&mes log6s presque propre- 
ment, mais sans aucun luxe. 

Le lendemain, 23 juillet, nous quittions Tignes Hh. 
30 min. du matin. Nous voulions gagner par le glacier de 
la Grande-Motte le col de la Vanoise et ensuite Pralognan. 
Aprfcs une longue halte sur les bords du charmant lac de 
Tignes, nous abordons k 7 h. le glacier de la Grande-Motte, 
pr6cis6ment en face du lac. II nous fallut 1 h. 30 min. pour 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 463 

escalader le glacier, qui est un peu escarp6 dans sa partie 
inftrieure, et arriver au pied de la Grande-Motte. La vue 
est magnifique, et je crois le col de la Grande-Motte appel6 
k devenir le « col de la Lause » de la Tarentaise. A notre 
droite, la Grande-Casse dressait sa fifcre et noire pyramidc 
rfgulierement sillonn6e d'6clatantes bandes de neige qui lui 
donnaient Faspect le plus fantastique et le plus original ; en 
face de nous, la lourde masse de la Grande-Motte et les 
montagnes de la Tarentaise m6ridionale et de la Mau- 
rienne; h notre gauche, la Grande-Sassifcre et le sommet 
que nous avions escalade la veille; en arrifcre, enfln, le 
versant Sud, trfcs-imposant, du Mont-Pourri. All h., apr&s 
plus de 1 heure de halte, nous nous remettons en route. 
Inclinant h, la gauche de la Grande-Motte, nous descen- 
dons dans la direction du vallon de la Le'isse. 11 y a \h un 
glacier fort escarp^, qui ne me paralt pas suffisamment 
indique par la carte de TEtat-major et que j'appellerai gla- 
cier de la Le'isse. A midi, nous dtions au bas du glacier; 
mais, au lieu de rejoindrc la route du col de la Le'isse, 
nous resUmes h une assez grande hauteur sur les flancs 
de la Grande-Motte et de la Grande-Casse, et h 2 h. nous 
arrivions au col de la Vanoise. Lh nous fimes une longue 
halte pour examiner avec soin la Grande-Casse. Vue de ce 
c6te, e'est encore une montagne superbe; depuis le pied 
jusqu'au sommet un glacier la recouvre, suspendu k deux 
arttes de rochers noirs et dentel6s ; on dirait une immense 
draperie artistement ondul6e. L'inclinaison parait excessive, 
plus qu'elle ne Test en r6alit6, commc nous avons pu en 
juger. 

A 6 h., nous arrivions h Pralognan. La vall6e de Pralo- 
gnan, large et riante, offre un des sites les plus pittoresques 
que j'aie vus dans les Alpes, et je serais 6tonn6 qu'elle 
n'acquit pas quelque jour un grand renom. Forfcts 6paisses 
et suspendues sur le flanc des montagnes, gorges abruptes, 
torrents, v6g6tation luxuriante, sommets neigeux & Tho- 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



rizon, rien nV manque, cxcept6 un bon h6tel, pour en 
faire un s6jour favori des touristes *. 

Un orage me bloqua deux jours k Pralognan. J'avais un 
rendez-vous le 29 juillet k Chamonix, et je voulais faire 
non-seulement Tascension de la Grande-Casse, mais encore 
celle du col qui se trouve a sa gauche et qui fait commu- 
niquer le col de la Vanoise avec la valine de Champagny ; 
ce col a 6t6 signal6 il y a quinze ans par MM. Mathews et 
Bonncy. Je me vis done oblig6 de faire les deux courses 
dans la m£me journde, fort heureux encore que le temps 
se mit au beau pour le dernier jour qui me resUt libre. 

Le 26 juillet, je quittai Pralognan pour aller coucher 
dans les chalets de la Glifcre, k une petite distance du col 
de la Vanoise. Le lendemain, 27 juillet, partis k 1 h. 15 min. 
du matin, nous 6tions au col k 2 h. 45. Nous nous arr6- 
Umes 15 min., pour decider notre plan d'attaque. La 
Grande-Casse a deux sommets dont le plus 61ev6 est in- 
contestablement celui de gauche. A gauche de la montagne 
6galement, s'61fcve une longue arGte de rochers au-dessus 
du glacier dont j'ai d6jk parte: ce glacier n'a pas de nom 
sur les cartes, et le nom de glacier de la Grande-Casse est 
attribu6 k celui qui se trouve tout-k-fait k gauche de la mon- 
tagne et qui conduit seulement au col que je voulais tra- 
verser cem&me jour. Quant StTautre glacier, je proposerai 
de Tappeler glacier des Grands-Couloirs. La carte de l'Etat- 
major donne k la Grande-Casse le nom de Pointe des 
Grands-Couloirs. II n'existe dans le pays, du moins k ma 
connaissance, aucune trace de cette appellation : le nom 
de Grande-Casse est seul et universellement employ^. 
C'est sans doute le glacier, dont la forme est en efTet celle 
d'un gigantesque couloir, qui aura inspire ce nom aux 

* L'auberge de Pralognan , dont M. Cordier s'est plaint avec raison, 
et dont MM. Puiseux ont ete satisfaits, doit etre amelioree a tous les 
points de vue par les soins de la section de la Tarentaise. (Note de la 
Direction centrale.) 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 165 

officicrs de l'Etat-major. Ne met-on pas tout le monde d'ac- 
cord en appliquant le nom de Grands-Couloirs, sinon k la 
montagne, du moins au glacier? (Test par ce glacier que 
MM. Mathews et Bonney 6taient months en 1860. Quant 
h nous, nous nous proposions de suivre une autre route, 
et de monter par les rochers. En g6n6ral j'ai une grande pre- 
dilection pour les rochers, predilection qui est partag6e par 
mes guides, et nous les choisissons toujours de preference. 
A 3 h., nous quittions le col et k 4 h., par des pentes de 
gazon et de pierres, nous arrivions au pied deTar&te, entre 
les deux glaciers ; \k, les guides laissfcrent une partie de 
leurs bagages. De 4 h. 15 min. h 5 h. nous commengAmes k 
escalader le glacier des Grands-Couloirs, nous tenant tou- 
jours au plus prfcs de l'ar6te. De 5 h. h 5 h. 45 min.,le gla- 
cier devint rapide; il fallait tailler des pas. A partir de ce 
point, nous nous dirigc&mes tout-^-fait k gauche, dans la 
direction de TarGte, que nous atteignimes k 7 h. 30 min., 
toujours en taillant des pas. Pendant 30 min. nous rencon- 
trimes d'abord sur l'arfcte les plus grandes difficultes ; dif- 
ficultes telles que la descente de ce c6t6 efit et6 a peu prfcs 
impossible, et que je ne conseillerai cette route k personne. 
11 nous fallut en particulier grimper dans une chemin6e 
haute de plusieurs metres, absolument depourvuede points 
d'appui, et oil on ne pouvait se tenir qu'avec les genoux et 
les coudes : Jakob passa le premier et grimpa avec une 
adresse que je n'imitai pas, car je me fis honteusement his- 
ser avec la corde, ainsi que Gaspard Maurer. A 8 h., les 
rochers devinrent plus faciles ; & 9 h., nous etions au haut 
de larete. A ce point se relie une arfcte de neige qui 
vient du plus petit sommet, et oil aboutit le glacier des 
Grands-Couloirs; de Ik, il n'y a plus qu'une seule route 
pour atteindre le sommet le plus eiev6 ; cette route unique 
est une arete de glace et de neige, longue et aigufi, qui 
court dans la direction de l'Est. Elle est fort difficile, car 
il faut passer, suspendu, litt6ralement k pic, au-dessus de 



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COURSES KT ASCENSIONS. 



la valine de Champagny, puis repasser sur la droite; 
puis enfln, ce qui est le moins agr6able, sur le tran- 
chant mOme de Tarfite. La plus grande difficult6 consiste 
k atteindre une sorte de corniche de neige, qui semble 
toujours le point culminant. Autant que j'en puis juger, 
c'est k quelques metres de ce" point que dut s'arrfcter Fex- 
p6dition de MM. Mathews et Bonney, et, dans mon opi- 
nion, sans T6tat assez favorable de la neige, nous en eus- 
sions peut-6tre fait autant. Nous dtlmes suivre encore 
Far£te de neige pendant 10 ou 15 min. jusqu'& l'endroitoii 
elle se relie k une ar&te de rochers, point qui est le plus 
61ev6. II 6tait 10 h. quand nous y arriv&mes. Nous ne 
limes pour ainsi dire pas de halte. Le vent du Nord 6tait 
tellement violent et tellement glacial, que c'6tait un veri- 
table supplice d'y rester expos6 immobile. La vue du 
sommet de la Grande-Casse est naturellement trfes-6ten- 
due. On aper^oit au Sud-Ouest les Ecrins, la Meije, et 
toute la chaine du Dauphin6, qui fait beaucoup moins 
d'effet, d'ailleurs, que la chaine plus rapproch6e des Gran- 
des-Rousses, dont les sommets 6tincelants ont de belles 
formes arrondies ; dans Tautre sens, le Mont-Blanc, qui du 
cdt6 du Sud est certainement la montagne la plus superbe 
et la plus terrible que Ton puisse hpaginer; enfin, au 
Sud-Est, la sombre et gigantesque pyramide du Viso, qui 
se detache d'une manifcre admirable, k cause de la trfcs- 
faible 616vation des montagnes qui Tentourent, et qui n'a 
pas assur6ment sa rivale dans toute la chaine des Alpes. II 
est facile de constater aussi que le Mont-Pourri est trfcs- 
inf&rieur en hauteur k la Grande-Casse. La carte de TEtat- 
major, dont les cotes d'altitude sont g6n£ralement d'une 
exactitude scrupuleuse, donne 3,788 mfct. au Mont-Pourri 
et 3,861 met. & la Grande-Casse et je no sache pas que Ton 
ait jamais eu la moindre raison s6rieuse de contester ces 
chifFres et d'attribuer au Mont-Pourri une altitude in- 
vraisemblable de 4,000 mfct. 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANgAISES. 167 

A 10 h. 30 min., nous avions retravers6 TarGte, et 
nous commencions la descente, mais cette fois par la 
route de MM. Mathews et Bonney. GrAce k la bonne qua- 
lite de la neige, la descente fut plus facile que nous ne 
l'avions cru : k midi 30 min., nous avions rejoint le point 
oil nous avions laiss6 nos bagages. Je dirai cependant que 
le glacier des Grands-Couloirs doit 6tre dangereux quand il 
est tombe de la neige fraiche : la pente est trop raide 
pour qu'il n'y ait pas d'avalanches. Nous en avons vu d'ail- 
leurs de nombreuses traces et je recommande la plus grande 
prudence aux ascensionnistes futurs. Sans aucun doute 
cependant cette route est pr6f6rable k celle que nous avions 
suivie le matin. 

A midi 30 min., sans nous arrgter, nous [pass Ames k no- 
ire gauche sur le facile glacier de la Grande-Casse, et k 
t h. nous 6tions sur le col ; de \k en 1 h. nous descendi- 
mes le glacier de Pramecou et nous arrivAmes au fond de 
la vall6e de Ghampagny. Le glacier de Pramecou est par 
lui-m6me trfes-facile; mais il est, dans sa partie sup6- 
rieure, expos6 k la chute de s6racs suspendus sur les flancs 
de la Grande-Casse et trfcs-menaqants. II est d'ailleurs pos- 
sible, avec beaucoup de prudence, d'6viter le danger. Nous 
descendimes la valine jusqu'A 7 h., mais, fatigues par 
one marche longue et rapide, sans haltes, nous nous arr6- 
t&mes dans un petit village oix nous trouvAmes une sorte 
d'auberge. Je donnerai une id6e du confortable de cette 
auberge en disant que j'y ai pass6 la nuit sur une table, 
tandis que mes fideles guides dormaient k c6t6 de moi, 
chacun sur un banc. Dans la m&me salle couchaient 
l'aubergiste, sa femme, quatre enfants, deux chats, un 
chien, une chevre, et un grand nombre de poules et autres 
gallinacdes, et cependant nous avons presque dormi dans 
cette agr6able m6nagerie. La valine de Ghampagny, en de- 
hors de ses auberges, est des plus pittoresques : il y a un 
endroit d'ou la muraille verticale de la Graude-Gasse et la 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



masse arrondie de la Grande -Motte se pr6sentent dans 
Topposition la plus heureuse. 

En g6n6ral la Tarentaise m'a paru un pays charmant, et 
tout-k-fait digned'Gtre compar6& laSavoie du Nord. J'ajou- 
lerai que cette partie des Alpes est inflniment plus belle 
que le Dauphin6 ; en efFet, les valines n'y sont pas, comme 
dans ce dernier pays, arides, 6troites et sans arbres; 
les montagnes n'y ont pas des formes aussi tristes et aussi 
d6nud6es. Je ne saurais trop appeler Tattention des tou- 
ristes sur la Tarentaise. La section du Club Alpin qui vient 
de s'y fonder peut faire beaucoup pour les y attirer, et 
j'ose lui promettre que, quand ils y seront venus, ils y re- 
viendront. Pour moi, je consid6rerai toujours comme un 
honneur d'avoir 6t6 un des premiers k y p6n6trer et k la 
signaler hautement k Inattention des vrais amis de la na- 
ture. 

CHAINE DU MONTBLANC 

PREMIERE ASCENSION DE LA POINTE DES FLAMBEAUX (3,536 MET.)* — 
PREMIERS ASCENSION DE l'aIQCILLE VERTE (4,127 MET.), PAR LE GLA- 
CIER D'ARGENTIERE — PREMIERE ASCENSION DES COURTES (3,855 MET.). 
— PREMIERE ASCENSION DES DROITES (3,030 MET.). 

Le 20 juillet 1876, je fis dans la chaine du Mont-Blanc 
une course d'une importance secondaire, mais dont je dois 
dire quelques mots, parce qu'elle est nouvelle. Je quittai 
Chamonix, avec mes guides Jakob Anderegg et Gaspard 
Maurer, k 2 h. 30 min. du matin, pour gagner Gormayeur 
par le col du G6ant. Nous 6tions au Montenvers k A h. 30 
min., et au col du G6ant k 10 h. 30 min. 11 me parut 
alors int6ressant de faire Tascension du sommet qui se 
trouve k droite du col et qui est, autant que j'en puis 
juger, le point cot6 3,536 - sur la carte de TEtat-major: 
c'est Tun des deux sommets des Flambeaux. L'autre, qui 
est sans doute le plus 61ev6 et qui se trouve auprfcs de 
la Tour-Ronde, a 6t6 gravi en 1875 par Thomas Middle- 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANgAISES. 169 

more. Partis du col & 10 h. 30 min., nous attaqu&mes lepic 
par la droite du c6te du glacier du G6ant. Nous ne rencon- 
trAmes de difficult^ qu'& la fin, sur un petit mur de glace 
noire etquelques rochers esearp6s; h midi, nous 6tions au 
sommet. La vue est plus belle encore qu'au col du G6ant, 
parce que Ton d6couvre tout le versant du Mont-Blanc qui 
regarde le glacier de la Brenva et qui est superbe. Repartis 
k 1 h., et descendant, cette fois sans difficultes, par le c6t6 
qui regarde Cormayeur, nous 6tions revenus au col avant 
2h. Repartis k 2 h. 30 min., nous arrivions & Cormayeur & 
5 h. 30 min., aprfcs une longue halte au Mont-Fr6ty. Je ne 
saurais trop recommander cette petite course, trfcs-facile 
et tres-courtc, et que Ton peut aisement combiner avec le 
passage du col du Gfoint. 

Ma grandc campagne dans la chaine du Mont-Blanc de- 
vait s'executer en compagnie de mes amis Thomas Middle- 
more et J. Oakley Maund : notre but principal etait de faire 
lascension de l'Aiguille Verte par le glacier d'Argentifcre. 
Ceux qui ont pu, comme moi, examiner depuis le col du 
Chardonnet ce versant de V Aiguille Verte jugeront que 
cette course n'avait rien d'engageant. Elle avait d£j& et6 
essayee plusieurs fois, sans succfcs,parMM. Birbeck, Pratt 
Barlow, Coolidgc , par lord Wentworth et par plusieurs 
autres ; Middlemore y avait figalement 6chou6, mais il n'a- 
vait jamais perdu tout espoir de succds. 

Le 30 juillet au matin, nous 6tions tous rcunis h Cha- 
monix: le temps 6tait magnifique, et il futd6cid6 que nous 
irions le soir m6me coucher sur la montagne. Mon guide 
6tait toujours Jakob Anderegg; Middlemore avait retenu 
Johann Jaun; et Maund, Andreas Maurer. Nous avions en- 
core un quatri&me guide que je ne nommerai pas : comme 
il nous parut insuffisant, nous le renvoy£mes le lende- 
main matin, jugeant que, dans une entreprise aussi diffi- 
cile, la presence d'un guide de second ordre serait plus 
nuisible qu'utile. 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



Mes amis avaient song6 k aller coucher sur la moraine, 
au-dessus dcs chalets ,de la Lognant : mais, sur les in- 
stances de Jakob et les miennes, il fut d6cid6 que nous 
resterions aux chalets : nous n'avions qu'& partir de meil- 
leure heure le lendemain matin, et nous pouvions passer 
ainsi une bien meilleure nuit, ce qui 6tait important. Le len- 
demain, 31 juillet, nous quittions les chalets A 1 h. 15 min. 
du matin, frais, dispos et pleins d'esp6rance, car la nuit 
avait 6t6 froide, et la neige devait fctre dure, condition 
indispensable k notre succfcs. A 3 h. 30 min., nous nous 
engagions sur le glacier d'Argentifcre, et, k 5 h. 30 min., 
apr&s avoir travers6 quelques s6racs difflciles, nous dtions 
au pied du couloir par ou nous voulions tenter Tascension. 

Ici, quelques d6tails topographiques sont n^cessaires k 
Tintelligence de mon r6cit. Le sommet de TAiguille Verte, 
du c6t6 d'Argentifcre, forme un immense glacier qui des- 
cend par une magnifique chute de glace k gauche de 
1'artHe qui court dans la direction des Grands Montets; en 
continuant k gauche de la chute, on trouve une haute arGte 
de glace, qui est reli6e au glacier d'Argentifcre par une 
paroi de glace et de rochers trfcs-61ev6e et excessivement 
inclinSe. (Test cette paroi qui fait face pr6cis6ment au col 
du Chardonnet et que nous voulions escalader. Trois 
grands couloirs y descendent, et c'est, autant que je puis 
me le rappeler, le second d'entre eux que nous avons 
attaqu6. 

L'inclinaison 6tait cffrayante : sans la quality extra- 
ordinairement favorable de la neige k cette heure ma- 
tinale, je doute fort que nous eussions pu en triompher. 
II tombait en outre assez frfequemment des pierres dans ce 
couloir, ce qui augmentait beaucoup le danger; le moin- 
dre faux mouvement etit certainement entrain^ une chute 
fatale. Nous formions alors deux cordes : k Tune 6taient 
attaches Jakob et moi, k Tautre Jaun, Middlemore, Maund 
et Maurer. On jugea que pour tailler les pas, operation 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANgAISES. 171 

longue et pendant laquelle on reste expos6 aux canon- 
nades, deux personnes 6taient moins en danger que 
quatre et surtout que six. Nos compagnons s'6tant done 
abrit6s de leur mieux dans une crevasse, je partis en avant 
avec Jakob (6 h.). A 7 h. 15 min., nous arrivions sur les 
rochers, aprfcs avoir taill6 des pas sans interruption. Ja- 
kob fut superbe d'audace , et , en escaladant ainsi ce cou- 
loir, il enleva h coup stir le sucefcs de la journ6e. Des 
pierres sifflfcrent plusieurs fois autour de nous, mais sans 
qous atteindre. Nous eftmes surtout une vive Amotion en 
traversant une pente de glace noire, oh roulaient de petites 
pierres et de petits morceaux de glace, prelude ordinaire 
(Tune grande avalanche. Ainsi suspendu, immobile sur ce 
couloir, pendant que Jakob creusait courageusement la 
glace devant moi , entendant parfois siffler h mes oreilles 
les pierres qui passaient cojnme des bombes, je n'ai jamais 
senti aussi longue et aussi saisissante Timpression d'un 
danger mortel. Nos amis, marchant sur nos traces, nous 
eurent rapidement rejoints : une pierre avait pass6 entre 
Jaun et Middlemore, mais par bonheur ni Tun ni l'autre 
n'avaient 6t6 atteints. 

A partir de \k, nous ne quitt&mes plus les rochers. Je re- 
nonce h d6crire les difficultes que nousyavons rencontr6es : 
il n'y a pas une espfcee de mauvais pas que nous n'ayons 
experiments ce jour-li. Maurer conduisait, dirig6 par les 
indications de Jakob et de Jaun, et il se r6v61a k nous, 
dans cette circonstance, comme un guide de premier ordre. 
II nous fallut 5 h. pour escalader les rochers jusqu'& Tarfite 
de glace dont j'ai parl6, et h Textr6mit6 de laquelle nous 
nous arrfcUmes sur un grand rocher ; il 6tait midi ; le 
sonamet 6tait encore bien 61oign6, mais nous ne pouvions 
plus dfcs lors douter du sucefcs. 

A midi 30 min. nous repartimes. A 1 h. 30 min. nous 
avions travers6 l'arfcte qui n'est pas trfcs-longue, mais ou 
il fallut encore tailler des pas dans une glace trfcs-dure, 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



Nous contourn&mes ensuite, en 30 min., les s6racs sup6- 
rieurs du glacier ; puis, par de longs et fatigants champs 
de n6v6, nous arriv&mes, h 3 h. 15 min., au sommet de 
TAiguille Verte, aprfcs 14 h. d'une ascension toujours 
difficile. Le frfcre d'Oakley Maund, M. Snell et plusieurs de 
nos amis se trouvaient au Jardin, attendant notre appa- 
rition depuis plusieurs heures; nous 6changeAmcs avec 
eux de joyeux hurrahs ! 

Malheureusement, depuis quelques minutes, un vent 
violent s'6tait lev6 ; des nuages envahissaient le ciel tout 
h Theure si clair; un orage 6tait imminent. S'arrGter etit 
et6 une folie,etnous repartimes presque aussit6t; 45 min. 
aprfcs, 1'orage fondait sur nous. Jakob avait pris la t&te de 
l'exp&lition, et il mena la descente avec une rapidit6 et 
une stiret6 incomparables. D'aprfcs nos propres craintes 
et celles de nos amis, il nous 6tait presque impossible de 
sortir des rochcrs avant la nuit et de ne pas y coucher, 
n6cessite qui, par 1'orage, pouvait fctre fort dangereuse. 
Cependant, malgr6 la pluie et la grfcle qui rendaient les 
rochers glissants et perfides, malgr6 la violence de Torage 
qui nous aveuglait de ses 6clairs et nous 6tourdissait de 
ses coups de tonnerre, malgr6 la foudre qui faisait voler 
les pierres en 6clats autour de nous, malgr6 le mauvais 
£tat de la neige sur ce versant et la menace incessante 
des avalanches, Jakob ne perdit pas un instant la t6te, 
n'hdsita pas . une minute sur son chemin, ne cessa de 
tailler des pas, d'encourager les autres guides, de soutenir 
en unmot toute l'exp6dition, qui sans son 6nergie se serait 
peut-6tre termin6e par une catastrophe. A 8 h. du soir, 
malgr6 Tobscurit6, il put encore, k la lueur des Eclairs, 
nous faire traverser une bergschrund des plus difficiles, et 
nous amener enfin sur le facile glacier de Talfcfre. Nous 
6tions descendus h peu prfcs directement de TAiguille 
Verte, par les rochers qui se trouvent k gauche du grand 
couloir, en les regardant du Jardin : c'est la route que 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 173 

Jakob avait d&]h suivie lors de Tascension de miss Stalker. 

A 10 h., complement ext6rfu6s et toujours trempSs 
par la pluie qui ne cessait de tomber, nous arrivions au 
Jardin. Middlemore, qui tenait sans doute k passer une 
nuit en plein air, nous offrit de nous coucher sous un ro- 
cher, id6e plus originate que sens6e et qui fut unanime- 
ment blackboul6e. Nous 6tions en effet peu 61oign6s de la 
cabane de Pierre k B6ranger, ou nous arriv&mes k 11 h. 
passees. Nous y rest&mes toute la nuit, presque sans feu, 
avec nos habits trempds. Le lendemain, au lever du soleil, 
nous pumes enfin repartir et redescendre k Chamonix. Au 
Montenvers, nous trouvAmes mon ami Snell qui venait k 
notre recherche, et, k Chamonix, notre excellent et digne 
h6te, Couttet dit Raguette, qui se proposait d6j& d'orga- 
niser une expedition : on croyait en effet que nous avions 
du passer la nuit dans les rochers, et, avec Forage, on ne 
savait trop ce que nous avions pu y devenir. 

Cette course restera pour moi et pour mes amis un 
grand souvenir dans notre vie d'alpinistes. Nous y avons 
vu, r£unis dans la mdme journ6e, toutes les difficult^, 
tous les dangers que la montagne peut soulever sous les 
pas de Thomme. Nulle part nous n'avons si bien senti la 
puissance terrible de la nature, la petitesse et en mfcme 
temps la grandeur et la force de Thomme au milieu des 616- 
ments d6cham6s. Nulle part nous ne nous sommes si bien 
senlis dans la main de Celui qui dispose k son gr6 de nos 
faibles vies. Et ce qui ne restera pas moins grav6 dans ma 
m&noire, c'est la conduite magnifique de Jakob Anderegg, 
conduite qui a fait dire justement & mon cher Middlemore 
que « Jakob a le coeur d'un h6ros ! » 

Le 3 aotit, nous allions coucher de nouveau dans les 
chalets de la Lognant. Nous nous proposions de chercher 
un nouveau passage entre les glaciers d'Argentifcre et de 
Talfefre. Nous avions esp6r6 pouvoir traverser le col qui 
s'oime entre les Droites et les Courtes; mais du c6t6 



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COURSES KT ASCENSIONS. 



d'Argentifcrc ce col se trouve absolument impraticable ; le 
couloir qni y conduit estr d'une inclinaison excessive, et, 
comme il est doming par une puissante chute de glace, ce 
serait folie que de s'y risquer. Nous d6cid4nies alors de 
chcrcher notre passage par le sommet mGme des Courtes 
(3,855 m£t.) qui n'avait jamais 6t6 atteint*. 

Nous partimcs des chalets le i aoilt, i\ 1 h. 45 min. du 
matin ; mais, ayant perdu beaucoup de temps k d£lib6rer, 
nous n'attaqu&mes les Courtes qxxk 5 h. 30 min. En 
45 min., par un couloir assez raide,nous atteignimes les 
rochers; ceux-ci, qui de loin nous avaient paru exces- 
sivement escarpGs, de plus pres se trouvfcrent tout k fait 
faciles. Les guides y ddcouvrirent de beaux cristaux, et 
nous flrent perdre au moins 2 h. k en chercher. Aussi ne 
quitUmes-nous les rochers qu'i 11 h. 15 min. pour arriver 
au sommet k midi, par une forte pente de glace. Le som- 
met des Courtes est un point trfcs-central dans la chaine 
du Mont-Blanc ; la vue y est done trfcs-belle, aussi belle 
qu'k TAiguille Verte. Le glacier d 'Argentine offre surtout 
un curieux spectacle : comme il est d6pourvu de toute in- 
clinaison et que les montagnes qui en couronnent le fond 
se dressent tout k fait k pic, il pr6sente la forme d'un 
cirque k peu prfcs parfait. A 1 h. nous quittions le sommet, 
et k 5 h. 30 min. nous 6tions au Jardin : nous avions 
trouvG la descente des rochers 6galement assez facile. Le 
seul danger k redouter dans cette course, ce sont de fr£- 
quentes chutes de pierres : mais, avec do Inattention, il est 
toujours possible de les 6viter. Aprfcs une longue halte, 
nous arriv&mcs k 9 h. au Montenvers, et k 10 h. 30 min. h 
Chamonix. 

Le dimanche 6 aotit, nous allions coucher dans la 

1 Des guides de Chamonix pretendent, parait-il, y £tre monies : 
comme its n'ont laisse aucune trace de leur passage, il m'est impos- 
sible de contr61er leup dire. En tout cas, ils ne sont pas venus du cote 
d'Argentiere. 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 175 

cabane de Pierre k B6ranger. Nous voulions faire la 
premiere ascension du plus haut sommet des Droites 
(4,030 met.) que M. Coolidge, avec le guide Christian 
Aimer, n'avait pu atteindre quelques jours avant nous. 
Jakob Anderegg 6tant malade, nous n'avions pour cettc 
course que deux guides : Johann Jaun et Andreas Maurer. 
Le 7 aodt, nous quittions la cabane h 2 h. 30 min. ct le 
Jardin seulement & 4 h. 30 min., ayant attendu le jour 
pour mieux juger de notre route. Les Droites ont deux 
sommets principaux. Du Jardin, il nous parut que le som- 
met de gauche 6tait le plus 61ev6 ; cependant, la carte 
Mieulet indiquant celuide droite comme le plus haut, j'in- 
sistai vivement pour que Ton suivit ses indications. II en 
fut fait ainsi, et avec raison, car le sommet de droite est 
en effet le plus 61ev6 et, en outre, il est tout h fait inacces- 
sible par la gauche. A 6 h., nous attaquions un couloir, et 
des rochers faciles. Mais, au bout de 2 h. 30 min., nous 
arrivimes en presence d'une muraille de rochers tene- 
ment verticale que nous juge&mes impossible de Tesca- 
lader. Nous Gtions alors sur la gauche du grand couloir, 
que Ton aperQoit entre les Droites et les Courtes, au point 
oil il regoit un couloir plus petit, qui descend des Droites. 
Jaun pensant que ce couloir 6tait praticable, nous nous y 
engageimes. A peine y avions-nous fait quelques pas 
qu'une violentc canonnade arriva sur nous : nous nous 
jettmes k plat ventre, heureusement proteges par une 
saillie de rochers. Oakley Maund dGclara alors que le cou- 
loir 6tait trop dangereux ; je le soutins 6nergiquement et 
nous battimes en retraite. Middlemore ne dit rien ; mais, 
quand nous fftmes revenus au pied de la muraille, il 
m'annonqa que nous ne r6ussirions pas, du moment que 
nous ne suivions pas ce couloir. Je dois Tavouer, Mid- 
dlemore a un gotlt particulier pour les couloirs, surtout 
quand ily tombe des pierres, gotlt que je ne partage nulle- 
ment. Nous 6tions done fort d6courag6s : je d6clarai alors 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



k Maurer qu'il fallait essayer la muraille, et ne s'arrfcter 
qu'i la dernifcre extr6mit6. Maurer me r6pondit par un 
grognement peu intelligible et il attaqua les rochers ; le 
reste de TexpGdition suivait sans enthousiasme. Je n'avais 
pas eu 1^1 une mauvaise idee : si les rochers 6taient trfcs- 
verticaux, ils 6taient du moins solides, et si les points 
d'appui 6taient rares, ils 6taient stirs. Gette grimpade offrit 
cependant les plus grandes difficult^ ; il nous fallut y de- 
ployer des talents gymnastiques que nous ne nous 6tions pas 
connus jusque-li. Mais, en 1 h. 30 min. nous avions atteint 
une pente de neige assez inclin6e qui nous mena k Farfite 
sup6rieure de la montagne. Li, nous rencontrimes encore 
quelques rochers difficiles; mais, k midi 30 min., nous tou- 
chions le sommet, d'autant plus heureux et plus fiers 
de notre succ&s que nous y avions moins cru. La vue est 
k peu prfcs la m6me que de r Aiguille Verte et des Courtes. 
On surplombe le glacier d'Argentifcre, que Ton voit k ses 
pieds k une profondeur 6norme, et je doute que Ton 
atteigne jamais les Droites par ce versant. Du c6t6 de 
Tautre sommet, les precipices sont 6galement effrayants, 
et il serait impossible d'aller d'un sommet k l'autre. 

A 1 h. nous commencions la descente. La muraille de 
rochers fut trfcs-difficile ; k 3 h. 30 min. enfin, nous en 
6tions heureusement sortis. Les guides eurent alors une 
id6e qui faillit nous cotiter cher. Pour gagner du temps, au 
lieu de suivre nos rochers faciles du matin, ils imaginferent 
de descendre par le grand couloir dont j'ai d6ji parte, etqui 
se trouve entre les Droites et les Courtes. Je leurfisremar- 
quer que ce couloir ne me disait rien qui vaille et qu'il 
pourrait bien y avoir des chutes de pierres ; mais, mes amis 
ne m'ayant point appuy6, on passa outre k mes observa- 
tions. Nous 6tions ill peu prfcs aux deux tiers du couloir, 
nous venions de traverser une petite pente de glace noire, 
quand un grand fracas s'61fcve au-dessus de nous. Nous 
levons la t6te et nous apercevons d'immenses quartiers de 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 177 

rochers qui roulent et bondissent sur le couloir. Nous nous 
mettons & courir, mais les rochers vont plus vite que nous; 
l'avalanche rf est plus qu'& quelques metres. A ce moment 
il arrive ce qui arrive toujours quand on est attach6 et que 
Ton veut courir sur une pente tres-inclin6e : nous tom- 
bons. Renvers6 en arriere je me sens glisser avec rapi- 
dite. Par un effort surhumain, je me retourne et m'en- 
fonce profond6ment dans la neige, tandis qu'un bruit ter- 
rible m'assourdit pendant quelques secondes. Le bruit 
s^loigne ; je lfcve la t6te : autour de moi mes compagnons 
gisent enfouis dans la neige. Avec une emotion terrible, 
nous nous appelons : nous sommes tous sains et saufs. Les 
guides 6taient dans une terreur inimaginable pour nous 
eomme pour eux : je n'ai jamais vu des hommes si ef- 
frayes, et cela se comjoit, car ils avaient double responsa- 
bilit6. Nous reprenons notre course et, au bout de quel- 
ques minutes, nous sommes hors du couloir et nous nous 
jetons 6puis6s sur des rochers. Maurer me raconte aiors 
qu'il a vu un gros rocher arriver sur Middlemore et sur 
moi, rasant le couloir, h 50 cent, environ. Comme il tom- 
bait en ce moment, il ne s'etait pas apergu que notre chute 
nous avait sauv6s, et on peut comprendre son anxi£tc 
quand il s'est relev6 et qu'il a regards autour de lui pour 
savoir ce que nous 6tions devenus. 

Je n'ai jamais vu la mort de si prfcs : je ne saurais dire 
quelle multitude tumultueuse de pens6es a travers6 mon 
esprit pendant les quelques secondes que je suis rest6 en- 
foui dans la neige. Au milieu de ces circonstances extraor- 
dinaires, le travail de I'esprit arrive k une intensity vrai- 
ment effrayante. Toujours est-il que, depuis ce jour, moins 
h§rolque que mon ami Middlemore, j'ai «jur6 une haine 
eternelle aux couloirs, surtout quand il est absolument inu- 
tile d'y passer, et je suis sur que, si mon bon Jakob avait 
6t6 avec nous ce jour-li, cet accident ne serait pas arrive. 
Si Jakob, en effet, est aussi et m6me plus courageux que 

AMIUAIBB DE 1876. 12 



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178 



COURSES ET ASCENSIONS. 



qui que ce soit, il est trop exp6riment6 et il connait trop 
bien le danger pour s'y exposer ainsi sans aucune espfcce 
de n6cessit6. 

Nous avions quitt6 le couloir du c6t6 des Courtes,*et il 
nous fallait descendre par des rochers peu engageants. 
Middlcmore proposa judicieusement de reprendre le cou- 
loir, pr<Hendant que, une fois la canonnade pass6e, il n y 
avait plus de danger. A ce moment, il en arriva une nou- 
velle qui le fit peut-6tre changer d'avis. Toujours est-il 
que Jaun, sans 6coutcr ces insinuations, nous tira trfes- 
adroitement des rochers. A 5 h. 30 min., nous touchions 
le glacier de Talefre, et, k 9 h., nous 6tions de retour & 
Chamonix. 

Nous avions ainsi achcv6 lexploration de la chaine qui 
s'6tend entre le glacier d'Argenttere et le glacier de Ta- 
lfcfre. Ces 6tudes locales sur un glacier ou sur une chaine 
secondaire pr6sentent beaucoup d'int6rfct, maintenant sur- 
tout que les principaux pics c61fcbres ont 6t6 escalades. 
(Test un systfcme d'exploration que je ne saurais trop re- 
commander k mes collogues du Club Alpin et k tous les 
alpinistes. 

Peut-6tre mes courses de cette ann£e me donnent-elles 
le droit de dire quelques mots sur les dangers des grandes 
ascensions. Je ne suis pas de ceux qui pr6tendent nier ou 
diminuer ces dangers : je crois que c'est \k rendre un 
mauvais servico aux touristes que Ton veut attirer dans les 
montagnes. 11 vaut mieux, au contraire, leur montrer les 
perils tels qu'ils sont, leur apprendre k les connaitre et k 
en triompher quand c'est possible. 

11 y a certains dangers que Ton a justement appel6s dan- 
gers n6gatifs, parce que, avec certaines precautions con- 
nues, on est toujours stir de les 6viter ; mais encore faut-il 
ne pas n6gliger ces precautions et les employer avec dis- 
cernement. J'en indiquerai quelques-unes : — Ne pas faire 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANgAlSES. 179 

des courses au-dessus de ses forces ni pretendre des 
le premier jour vaincre les montagnes les plus redouta- 
bles, mais s'entrainer peu k peu et s'habituer progressive- 
ment aux difficult6s ; — ne jamais entreprendre une expe- 
dition par le mauvais temps : cenx qui sont surpris par 
Forage dans la montagne savent trop ce qu'il en coute 
pour sy exposer volontairement ; — s'attacher toujours h 
la corde sur les glaciers, h 4 met. au moins de distance les 
uns des autres, et, precaution que j'ai vu n6gliger par de 
bons alpinistes ; cependant, tenir la corde toujours tendue, 
autrement il est parfaitement inutile de s'en servir; — 
quand on se trouve dans un endroit ou une glissade 
peut etre fatale , avancer toujours isol6ment, de maniere 
qu'aucun membre de l'exp6dition ne fasse un pas sans 
que tous ses conipagnons ne soient assez solidement pla- 
ces pour le retenir en cas d'accident. Cette precaution 
est de premiere importance, et c'est assurement son oubli 
qui a occasionne la terrible catastrophe du Cervin ; — ne 
faire jamais de courses h moins d'etre trois ; il vaut mieux 
fctre deux touristes avec un seul guide, ou meme trois sans 
aucun guide, que d'etre seul avec son guide. Si, en effet, 
vous tombez dans une crevasse, il est presque impossible & 
une seule personne de vous retenir, et, s'il vous arrive 
quelque accident, deux compagnons au moins sont neces- 
saires pour vous tirer d'affaire. Si Ton est plusieurs, il faut 
avoir toujours un guide de plus que i'on n'est de touristes, 
de maniere que chaque touriste soit entre deux guides. 
Pour des grimpeurs de premiere force, la proportion d'un 
guide par touriste est cependant suffisante ; en avoir moins 
est presque toujours imprudent, pour les courses extraor- 
dinaires, bieu entendu. Quant aux courses qu'on fait seul, 
je les «i quelquefois experiment6es ; c'est done en connais- 
sance de cause que je puis les desapprouver de la ma- 
niere la plus formelle. 
Les dangers positifs sont ceux que Ton ne peut pas tou- 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

jours 6viter : escalader, par exemple, une pente de glace 
noire, ouune muraille do rochers tellement escarp6e, que, 
si quelqu'un vient k glisser, ses compagnons ne puissent 
pas le retenir. Quoiqiron en ait dit, c'est un cas qui se pr£- 
sente trfcs-rarement ; il ne faut s'y exposer que quand on 
est absoluraent silr de soi, de ses compagnons et de ses 
guides 1 . J'arrive aux avalanches, qui sont incontestablement 
le plus grand danger des montagnes. Avalanches de neige : 
ii faut £viter les pontes tr£s-rapides, quand il vient de xom- 
ber de la neige fraiche et, dans aucun cas, ii ne faut les 
descendre autrement qu'k reculons. Si, en efTet, une ava- 
lanche vous cntraine glissant sur le dos, vous ne pouvez 
absolument rien faire pour vous arrtHer, et vous §tes cer- 
lainement perdu ; si vous glissez, au contraire, renverse en 
avant, il vous est quelquefois possible de vous arrfcter avec 
votre baton, vos bras et vos jambes. Si Ton est surpris par 
unelivalanche, il faut s'espacer les uns des autres, enfon- 
cer de toutes ses forces son baton et s'accroupir dessus en 
pesant aussi lourdement que possible. Pour les chutes de 
glace, il y a peu de choses k faire : le meilleur est de les 
6viter le plus qu'on peut : je conseillerai cependant de ne 
pas passer sous des s6racs apr6s 6 h. du matin, de ne pas 
parler, ni crier tant qu'on est au-dessous, et de marcher 
tr£s-vite. Pour les avalanches de pierres ou canonnades, je 
recommanderai d'6viter en principe tous les couloirs, caril 
y en a peu ou il ne tombe pas de pierres. Souvent il est 
plus court et plus ais6 de grimper par un couloir, mais, 
quelque difficiles et dangereux que puissent 6tre les ro- 
chers qui se trouvent k c6t6, il faut toujours les priferer. 

1 Ceux qui ne connaissent pas encore tout le sang-froid, tout le veri- 
table genie des grands guides des Alpes sont souvent portes a voir ce 
danger la oil il n'existe pas, et j'en ai moi-meme ainsi juge autrefois. 
Mais aujourd'hui je crois n'avoir vraiuient rencontre ce danger que 
dans une seule circonstance, a la derniere partie de Tascension du Fins- 
teraarhorn par la Rothhornsattel. 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES FRANQAISES. 181 

S*il est absolument impossible de faire autrement, il faut 
escalader le couloir tr6s-vite et en se tenant toujours sur le 
qui-vive. Si les pierres tombent en petite quantity, on peut 
les 6viter, soit en se portant h droite ou h gauche, soit 
raftme en les parantavec son baton. Si ellessont trop nom- 
breuses, il faut tAcher de s'abriter derridre une saillie de 
rocher, ou se jeter h plat-ventre ; comme elles passent 
d'habitude en bondissant, c'est encore dans cette position 
que Ton risque le moins d'etre atteint. Qu T on ne Toublie 
jamais : en pareil cas, la moindre faute, la moindre inat- 
tention peut couter la vie. Aussi ce n'est que pour des 
courses de premiere importance et qui n'ont jamais 6t6 
faites que Ton peut £tre justifl6 de s'cxposer a de teis dan- 
gers : dans toute autre circonstance, on est inexcusable. 
Que ceux qui veulent aller dans la montagne se persua- 
dent bien que ce n'est pas une maitresse facile a conqu6rir ; 
que les ascensions sont des entreprises s6rieuses qui exi- 
gent \\u grand nombre de qualites physiques et morales; 
qu'il y faut assez d'audace et de courage pour s'exposer, 
assez de caractfcre et d'Snergic pour lutter, assez de force 
et d'habiletS pour vaincre ! 

Henry Cormer, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Paris). 



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XI 



EXCURSIONS 

DANS LES ALPES DE LA SAVOIE MEltlDIONALE 



1876 



Depuis qu'une 6tude plus exacte a d6tr6n6 le fabuleux 
Moni-Iseran, les touristes ont trop oubliG qu'il existe dans 
la Savoie m6ridionale un massif de montagnes inf6rieur sans 
doute par son altitude k ceux du Mont-Blanc et des Alpes 
dauphinoises, mais qui, par le nombre de ses glaciers, la 
vari6t6 et la grandeur des aspects, ne redo te aucune com- 
paraison. Dans ces derniers temps seulement, la publica- 
tion de la carte de rfitat-major, et un excellent article in- 
sirfr par M. Reymond dans TAnnuaire pr6c6dent, ont attire 
Inattention des touristes fran^ais sur les glaciers de la Va- 
noise. Malheureusement M. Reymond, contrari6 par le 
mauvais temps, n'a pu d^crire que Text6rieur du massif, 
ce dont il s'est acquitt6 avec une exactitude et une cons- 
cience remarquables. Un peu moins maltrait6s sous ce rap- 
port, nous avons pu p6n6trer h plusieurs reprises au coeur 
des glaciers, d6couvrir entre les valines du Doron et de Tlsfere 
deux passages nouveaux, enfin gravir un des principaux 
sommets de cette region, le d6me de Chassefordt (3,597 mfct.). 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MERIDIONALS. 183 

Bien que nulle part les nuages ne nous aient permis de 

jouir d'une vue complete, Timpression generate que nous 

avons rapportee estcelle d'une vive et sincere admiration. 

Pralognan, Tignes, Laval, Entre-Deux-Eaux, sont appeles, 

sans aucun doute, a detourner a Ieur profit une partie du 

courant de voyageurs qui encombre chaque ete Ghamonix, 

Zermatt ou Grindelwald. 

Toutes les courses mentionnees dans ce rdcit ont ete ef- 
fectuees sans guide et le sac au dos ; peut-dtre n'est-il pas 
inutile d'ajouter qu'un de nos cousins, M. Charles Maingot, 
qui completait notre petite caravane de quatre personnes, 
faisait cette annec son voyage d'essai dans les raontagnes. 
De ce fait on sera tent6 de conclure, ce qui, d'ailleurs, est 
exact, que les Alpes de la Savoie sont d'un parcours plus fa- 
cile que celles du Dauphine. Moins grandioses peutretre, 
mais a coup sur plus fraiches et plus riantes, elles ofFrent 
au voyageur des ressources mat6rielles plus abondantes. 
Ajoutons qu'elles prescntent au meme degre Tattrait de 
Tinconnu; sur une etendue de 15 kilometres, la ligne de 
faite des glaciers de la Vanoise n'a pas 6t6 franchie ; nom- 
bre de pics, etdes plus remarquables, attendent encore un 
vainqueur. Nous citerons seulement, comme devant offrir 
une admirable vue panoramique, FAiguille de la Sana 
(3,450 met.), dont Tascension semble facile depuis Val de 
Tignes. 

Les valines de Tlsere et du Doron, qui forment la route la 
plus directc pour aborderce groupe de montagnes offrent, 
k partir d'Albertville , une suite continuelle de beaux 
paysages; il ne leur manque vraiment que de n'ctre pas en 
France pour etrc partout connues et celebrees. Ayant eu le 
tort de nous entasser dans une diligence k Chamousset, 
nous eumes soin dele reparer le lendemain, en parcourant 
a pied la charmante route qui separe Moutiers de Pralo- 
. gnan. 

M. Ball, dans son Alpine Guide, et M. Reymond, dans son 



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184 COURSES ET ASCENSIONS. 

inUressante 6tude, ont d6j& signal^ aux touristes Tadmi- 
rable situation de Pralognan comme centre d'excursioas 1 . 
Tout en souscrivant k cet 61oge, on nous permettra, ptnir 
6pargncr toute deception aux voyageurs futurs, d'exprinoer 
un regret sur la raret6 des chemins dans les montagnesen- 
vironnantes. Sauf les sentiers des cols de la Vanoise et de 
Chavifcre, on ne rencontre gu6re que des chemins de chfc- 
vrcs, si p6nibles et si faciles k pcrdre que, pour s'y enga- 
ger, il faut 6tre en 6tat de s'en passer. 

Notre premiere visite fut pour le magnifique champ de 
glace qui s'elend au Sud du col de la Vanoise jusqu'i la 
base du mont Pelvoz 1 . (Test le mCme, si je ne me trompe, 
que M. Reymond d6signe sous le nom de glacier de la R6- 
chasse. On quitte aux chalets de la Giifcre le chemin du col 
de la Vanoise, pour gravir sur la droite une croupe ga- 
zonn6e ; de 1& un sentier douteux conduit au lac des As- 
siettes, qui n'a plus de lac que le nom. Cost aujourd'hui 
une grande plaine boueuse qui nem6ritcrait pas un regard, 
n'6tait le beau cirque do rocs et de glaciers qui Tentoure. 
Aprfcs une courte mont£e sur le gazon, on se trouve en pre- 
sence d'un grand talus de glace, sillonn6 de moraines : 
l'ascension en est rude, un peu plus mfcme qu'il nc con- 
vient pour une premiere journ6e de montagne. Autant que 
possible, nous profitons des pierrcs qui, reposant elles- 
mdmes sur la glace, ne meritent pas toujours la confiance 
qu'on leur accordc. Parfois m£me ce faible appui nous 
manque, et il faut alors avancer pas k pas au moyen de de- 
gr6s taill6s dans la glace. Mais void bientdt lo plateau su- 
p6rieur du glacier, et avec lui la fin de nos peines. C'estici 
le moment de se rctourner et de mesurer du regard les 
splendides proportions de la Grande -Casse. Le plus in- 

1 Nous n'avons eu qu'a nous louer de Taubergiste, M. Favre. Nous 
regrettons quo notre collegue M. Cordier n'ait pas eu a lui rendre un 
temoignage aussi favorable. 

* Voir dans l'Annuaire precedent la carte de la Vanoise. 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MtiRIMONALE. 185 

tr^pide montagnard se d£fendrait difficilementd'un certain 
sentiment de respect k la vue de ces pentcs de neige si 
longues et si escarp6es, mais qui, cependant, n'ont pas ar- 
rtt6 en 1860 M. Mathews, et, tout r6cemment, un de nos 
plus vaillants collegues, M. Henry Cordier. 

La partie sup6rieure du glacier de la R6chasse ne pr6- 
sente aucun obstacle, surtout si Ton a soin d'appuyer k 
gauche, vers la base du mont Pelvoz. Mieux vaut peut-£tre 
acheter par quelques detours le spectacle des belles 
crevasses qui sillonnent le glacier, \k oil sa convexity se 
prononce et forme cette longue rangee de s£racs qui d6- 
coupe si pittoresquement l'horizon de Pralognan. Toute 
reflexion faite, nous renoncons k Tascension du mont Pel- 
voz, que les nuages menacent k chaque instant d'envahir. 
Nous avons d'ailleurs un d£dommagement facile dans le 
d6me de neige qui s'£l&ve k notre droite, et que nous gra- 
vissons en quelques minutes. C'est k ce point que se rap- 
portela cote 3,219 m^t. inscrite sur la carte de TEtat-ma- 
jor. La vue, bien qu'un peu assombrie, est encore magni- 
fique. Vouloir la d6crire serait dresser la liste des princi- 
paux pics dc la Tarentaise et de la Maurienne. Mais ce qui 
forme la partie la plus imprivue et la plus grandiose peut- 
£tre du panorama, ce sont les precipices et les glaciers d6- 
chir6s qui descendent vers Pralognan. 

A Paris, sur la simple inspection de la carte, nous avions 
d6cid6 que notre retour s'effectuerait par Ik; mais cette 
fois, plus nous examinions ce versant, et moins il nous 
semblait praticable. L'exp6dition s'y engagea cependant, 
siduite par la perspective d'unc longue pente de neige, 
qui nous offrit, comme nous l'esp6rions, une charmante 
et rapide glissade. Nous avons maintenant k traverser 
le plateau de glacier qui s'6tend k la base de la Pointe 
du Dar. En passant, nous jetons un regard au superbe am- 
phitheatre de neige que termine la longue arGte du d6me 
de Chassefordt (3,597 mfct.), et nous portons toute notre 



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186 COURSKS ET ASCENSIONS. 

attention sur lcs crevasses qui semblent nous fermer la 
route. Quelques-unes sont vraiment de toute beaule et fe- 
raicnt honneur par leurs dimensions aux plus celcbres gla- 
ciers de la Suisse. Apres bien des delours. nous atteignons 
un promontoire de rochers qui se rattache au Pctit-Mar- 
chet, dont la. cime est encore bien au-dessous de nous. C'est 
ici que commence la partie la plus escarped de la descente. 
D'abord nous nous laissons glisser sur la neige, qui est 
d'une consistance cxcellente, grace au beau temps continu 
du mois de juillet. Mais bient6t, Tinclinaison devenant trop 
forte, nous regagnons les rochers, toujours attaches k la 
corde, et n'avanQant quo Tun apres Tautre dans les mau- 
vais pas. Enfin nous prenons pied sur les paturages, apres 
avoir dout6 jusqu'au dernier moment de la possibility 
d'achevcr la descente. 

Le lac et les chalets du Petit-Marchet sont situ6s dans 
une solitude grandiose, mais tout k fait sibe>ienne. Les 
bergers, du reste, y semblent parfaitement acclimates, 
tant et si bien que nous avons pu voir deux d'entre eux 
prendre un bain dans le lac, et cela en face des beaux 
champs de neige qui viennent plonger dans ses eaux. 
Pour nous autres Parisiens qui, trois jours auparavant, suf- 
foquions de chaleur sur Tasphalte des boulevards, la tran- 
sition est peu m6nag6e. On n'imagine guere de solitude 
plus profonde que celle de ces chalets ; le betail n'y peut 
arriver qu'en faisant un 6norme circuit par les chalets des 
Nants. Quant k la descente directe sur Pralognan, je ne 
saurais la recommander qu'aux montagnards. Le sentier 
indiqu6 sur la carte de i'Etat-major est k peine trac6 ou plu- 
t6t n'existe pas. A des gazons glissants, coupes de roches 
calcaires, succede une chemin6e de rochers difficile a trou- 
ver sans guide. On fera bien de se la faire indiquer par Tun 
des bergers. La descente s'acheve dans une belle foret de 
sapins, toute remplie de rochers moussus, sous lesquels 
jaillissent ii chaque pas des eaux vives. (Test le plus char- 



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LKS ALPES DE LA SAYOIK MtiRIDIONALE. 187 

raant lieu de repos qif on puisse trouver apres une jouraoe 
laborieuse. 

Le 13 aout au matin , un violent orage vint nous amp- 
ler comme nous mentions aux chalets de la Glifcre, dans 
l'intention, un peu pr6somptueuse peut-6tre, de tenter lc 
lendemain Tascension de la Grande-Casse. En un instant, 
des cascades avaient apparu par centaines sur les parois 
des montagnes ; les prairies, sur lesquelles un 6boulemont 
recent avail fait voler une couche de poussi&re, rcQurent 
une iessive radicale, a, la grande joie des habitants. Mais 
en m£me temps la neige fralche tomb6e sur la Grande- 
Casse eut singuli&rement ajout6 aux difficult^ d£j& tr^s- 
grandes de Tascension. 11 nous parut done sage de borncr 
noire ambition pour ce jour-li M'ascension duMont-Blanr 
(2,685 met.). Gette montagne, trop peu connue, est leFaul- 
horn ou le Br6vent de la contr6e. De sa cime, toute la 
ehaine de glaciers qui domine au Nord el k l'Est la vallee 
de Pralognan apparait dans ses moindres details. On ad- 
mire surtout la Grande-Casse, au centre, et, k Textr^me 
droite, le glacier du G6nepy, comparable k celui de Fee 
pour sa largeur et sa magnificence. (V. le dessin de la 
page 189.) Un belv6dfcre encore mieux plac6 pour 6tudier 
ce glacier serait lc roc du Pommier-Blanc (2,754 mbt.) y 
facilement accessible par les chalets des Nants. 

En montant, nous avions suivi la ligne droite de Pralo- 
gnan jusqu 1 ^ la cime. Par cette voie, qui demande environ 
4 h., on traverse de magnifiques prairies , presque tou- 
jours fort raides, et les scntiers sont k peu pr&s invisi- 
bles. Les voyageurs qui redoutent la fatigue prdfere- 
ront la route que nous avons prise pour descendre. On suit 
pendant quelques minutes VarOte m6ridionale, compos6e 
de roches gypseuses sans v6g6tation, puis on gagne en 
appuyant k gauche un groupe de chalets, d'ou un bon sen- 
tier ramene dans la valine du Doron. 

Jusqu'ici deux routes seulement connues des touristes 



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188 COURSES ET ASCENSIONS. 

mcttaient en communication Tigncs el Pralognan. LTune 
passe par les cols de la Vanoise et de la Leisse, l'autre, par 
Champagny et le col de Palet. Toutcs deux contournent la 
chaine supcrbe qui limite au Sud le val de Pr6mou, et dont 
la Grande-Casse est le point culminant. 11 exit 616 cepen- 
dant plus direct et plus int6ressant de s'ouvrir un passage 
h travers celte chaine. Le point d'attaque 6tait indiqu6 
d'avance par la depression profonde qui s'ouvre au Nord de 
la Grande-Casse 1 . D'aprfcs M. Favre, ce passage, frequente 
autrefois par les gens du pays, aurait 6t6 abandonn£ de- 
puis bien des ann6es, par suite de l'extension croissante 
des glaciers. Le fait n'est pas sans exemple ; cependant, si 
Ton veut examiner de pr£s les 6normes masses de glace ac- 
cumulees sur le versant oriental du col, on admettra diffi- 
cilemcnt quil ait jamais pu 6tre, comme le veut la tradi- 
tion, praticable aux b£tes de somme. 

Le 16 aofll, ;\ 4 h. du matin, nous nous mcttions en 
route ; le ciel, dune purct6 irr^prochable, souriait h nos 
projets, et l'attrait de Tinconnu nous faisait acc£16rer le 
pas. Ce n'est quaupres du lac Long (2,520 mfct.) qu'on 
quitte le chemin du col de la Vanoise pour continuer k 
s'clever vers l'Est. Jamais glacier ne fut plus vite et plus fa- 
cilement abord6 que celui de la Grande-Casse ; des pentcs 
gazonn^es, auxquelles succfcdent sans transition les champs 
de neige, permettent d*6viter complement la travers£e 
des moraines. Mais il n'en va plus ainsi dans la r6gion des 
crevasses que Ton rencontre ensuite et qu'ii faut mettre 
derri&re soi. Ici la difficult^ provient surtout de la nature 
du sol, presque partout form6 de glace dure, et qui nous 
obligea parfois h tailier des degr6s. Peut-6tre aurions-nous 
6vit6 ce travail en choisissant mieux notre route. Dans lc 
passage le plus scabreux, mutant avanc6 sur une croiite de 



1 Nous ignorions alors que ce passage eut ete franchi quinze jours au- 
paravant parM. Cordier. 



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3Q 



3i 

It 

©.22 

7 a 






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1H0 COURSES ET ASCENSIONS. 

glace parfaitement sure en apparence, je sens tout k coup 
le sol s'effondrer sous moi, et Touvcrture formie laisse 
voir les parois bleu^tres dune profonde crevasse. Mes 
compagnons me degagfcrent aussitdt, raais la premiere im- 
pression avail 6t6 vive; jamais nous n'avons eu demons- 
tration plus peremptoire de la n6cessit6 de la corde. 

Les crevasses d6passees, on voit une belle valine de neige 
se d6velopper sur 2 kilom. de longueur, jusqu'au col que 
nous voulons atteindre. La mont6e n'oflre pas le plus 16ger 
obstacle, mais, comme les chutes de pierres semblent assez 
fr6quentcs sur les deux rives, onfera bien dese tenir&peu 
prfcs au centre du glacier. C'est surtout k partir d'ici que se 
deroule cette s6rie de tableaux grandioses qui assigne au 
col de la Grande-Casse Tun des premiers rangs parmi les 
passages des Alpes. Au Nord, les Aiguilles de la Gliferc 
offrent une surprenante vari6t6 de formes hardies et fan- 
tastiques. Le col lui-m6mc, atteint k 8 h. 40 min., est une 
mince arOte ou les glaciers de la Grande-Gasse et de L6p6na 
viennent se rejoindre par un isthme 6troit. Son altitude, 
calculee dapr&s un baromfctre an6rolde, est de 3,175 mfct. 
La vue est limit6o, mais le spectacle du pic des Grands- 
Couloirs compense k lui seul ce d£savantage. Aucune des- 
cription no peut donner l'id£e de ces murailles immenses 
couronn6es de s6racs. Peut-6tre par ce versant l'ascension 
nc serait-elle pas impossible, mais on aurait fort k faire 
pour se mettre k Tabri des avalanches. De ce cdt£ de la 
Grande-Casse, c'est une canonnade de pierres incessante 
qui no s'assoupit un instant que pour recommencer de 
plus belle. Les avalanches proprement dites ne sont pas 
moins k craindro, comme le montrent les blocs de glace 
sem6s sur une longue terrasse de neige inclinie vers TEst, 
a la base de la montagne. 

Et cependant ii y a n6cessit6 absolue de passer par 1&, 
sous peine de se jeter k gauche dans des siracs inextri- 
cables. On peut toulefois, et nous avons soin de le faire, 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MER1DI0NALE. 191 

raettre entre soi et la region dangereuse quelques grander 
crevasses qui, au besoin, arrGteraient les projectiles. De la 
sorte nous arrivons sans encombre au promontoire de ro- 
chers qui s6pare le glacier de L6p6na de ceiui de Rosolin. 
Nous pouvons maintenant nous debarrasser de la corde et 
jouir dune vue superbe, qui le serait plus encore si les 
images ne nous d£robaient le Mont-Pourri. 

Le reste de la descente n'est qu'un jeu, surtout si Ton 
profite des champs de neige qui s^tendent k droite. Avant 
niidi nous etions aux chalets de la Plagne. Les cabanes voi- 
sines du lac etant inhabit£es, il nous parut priterable dial- 
ler chercher un gite k d'autres chalets situ6s k une heure 
plus haut, sur le chemin du col de Palet. Trois cents vaches 
broutent a la fois sur ces imnienses gazons. Une dizaine de 
bergers, ayant k leur t£te un Suisse du canton de Fribourg, 
soccupent k la fabrication des fromages et vivent entass6s 
dans deux 6troites cabanes, au milieu d'une affligeante sa- 
let6. (Test 1q seul gite absolument mauvais que nous ayons 
rencontr6. 

Notre course du matin nous avait sembl6 si peu fati- 
gante que mon pfcre me proposa de pousser une reconnais- 
sance vers le glacier de Pramecou. Nous esp6rions trouver 
de ce cdte un passage plus int6ressant que le col de Palet 
pour nous rendre k Tignes.Le temps s^tait ctfmp!6tement 
g£t6 vers midi ; la pluie et le brouillard eurent pour nous 
des faveurs marquees. MalgrG tout, notre promenade attei- 
gnit son but : il fut constat^ que le glacier de Pramecou est 
coup6 dans sa partie moyenne par une 6norme falaise de 
glace, encaiss6e elle-m&me entre des rochers k pic ; mais 
un peu avant d'atteindre cet obstacle, on trouve sur sa 
gauche un couloir creus6 dans les rochers. Une escalade un 
peu penible, mais nullement dangereuse, donne accfcs sur 
un glacier lateral, non indiqu6 sur la carte de l'Etat-major t 
ettermine k une cr6te 61ev6e. Que trouverions-nous der- 
rtere cette crGte ? A ce sujet, notre ignorance 6tait corn- 



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192 COURSES ET ASCENSIONS. 

plfcte ; nous esp6rions toutefois gagner par Ik le plateau su- 
pcrieur du glacier de Pramecou. 

Le jour suivant se leva pour nous sans nuages: riantes 
promesses bientOt d£menties. D&s 4 h. nous quittions notre 
couche de foin, ou, par un privilege envi6 de mes compa- 
gnons, j'avais r6ussi & dormir. Le programme arntte la 
veille fut ex6cut6 de point en point. 20 min. dune des- 
cente rapide conduisent au glacier de Pramecou, donl 
nous suivons d'abord la rive droite. Le couloir escalade, 
nous montons sans nous presser sur de beaux gazons en 
pente douce. Cest d'ici qu'il faut admirer le versant Nord 
de la Grande-Casse, qui rappelle d'une manifcre frappante 
la face occidentale du Weisshorn. Le dessin ci-joint ne 
reproduit que d'une mani&re bien imparfaite cette splen- 
dide niontagne, mais peut au moins donner une id6e de 
la disposition curieuse et presque g6om6trique de ses ro- 
chers. Au moment ou nous voudrions l'6tudier k notre 
aise, un troupeau de moutons, ennemis juris du pitto- 
resque, nous entoure, nous presse, nous obs&de avec 
une t6nacit6 desolante. Ce n'est qu'& force de menaces et 
de coups que Ton parvientcl les ecarter. Pcut-6tre espfcrent- 
ils partager notre dejeuner? — Ah bien oui! 

Bientdt apr&s nous abordons le glacier ; il est rapide, 
mais presque sans crevasses. D'ailleurs, sursa rive Ouest, 
il est si bien recouvert de neige que nous pouvons monter 
en droite ligne, sans tailler un seul degr6. Trois heures 
aprfcs avoir quitt6 nos chalets, nous sommes sur la crfite, 
ii 3,145 m&t. d'altitude. Le versant oppos6 est aussi peu 
engageant que possible. La muraille de rochers, presque 
k pic, est d6fendue k sa base par une large bergschrund. 
Partout la neige, salie de debris, nous met en garde contre 
les avalanches de pierres : pas un couloir , pas un 6peron 
de rochers qui puisse faire esp6rer une descente plus facile. 
Notre premiere impression est qu'il faudra revenir sur nos 
pas; j'insiste cependant pour que Ton fasse une derni&re 



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US ALPES DE LA SAVOIE M&IIDIONALE. 193 

tentative, en suivant lacr6te du c6t6 du Sud.EfFectivement, 
apres quclques minutes de marche, nous voyons l'^norme 
croupe du glacier de la Grande-Motte se rclever presque & 
notre niveau. Toutefois, nous la dorainons encore d'en- 
viron 40 mfct. et la premiere partie de la pente est une 
muraille de neigc presque verticale. Ici il ne faut pas son- 
ger a garder la corde : un seul faux pas entrainerait toute 



Pointe des Grands-Couloirs (3,861 met.); dessin de M. Fr. Schrader, 
d' apres une etude de M. Pierre Puiseux. 



lexpedition. On se d6tache done, et chacun execute k son 
tour cette descente acrobatique, sans trop pouvoir dire s'il 
glisse ou s'il. tombe. Tout le monde se comporte h mer- 
veille; e'est h qui perdra cette magnifique occasion de faire 
laculbute. La neige est d'ailleurs assez molle pour que la 
glissade soit arr(H6e d'elle-mfcme. 
Arrives ainsi sur le grand plateau de neige qui forme 

JLNXCAIRB DE 1876. 13 



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194 COURSES ET ASCENSIONS. 

Torigine commune des glaciers de la Grande-Motte et de 
Pramecou, nous reprenons notre rapide et joyeuse des- 
cente, non cependant sans jeter un regard attriste sur la 
Grande-Motte (3,663 mfct.) dont les nuages, toujours plus 
sombres et plus 6pais, nous interdisent l'ascension. D'ins- 
tinct nous inclinons k droite vers les rochers de la Petite- 
Balme. C'est en effet par 1&, et par Ik seulement, que la 
descente est possible. Bient6t nous d6couvrons au-dessous 
de nous de longues pentes de neige. D'un trait nous les 
avons franchies, par une de ces glissades 6chevel6es, qui 
sont, comme Ton sait,le souverain plaisirdu montagnard. 
Et cependant nous n'6viterons pas la travers£e d'une 
longue moraine avant de fouler* les moelleux gazons du 
lac de Tignes. . 

Nous rejoignons ici le chemin du col du Palet, que nous 
sommes enchants de n'avoir pas pris. Oil done aurions- 
nous trouv6 tant de beaux sites, rassembl6s dans un si 
court espace? Cinq heures de marche nous avaient suffi 
pour rentrer dans les regions habitues ; aussi je ne doute 
pas qu'un bon marcheur, qui n'aurait pas k chercher sa 
route, ne puisse franchir les cols de la Grande-Casse et de 
Pramecou dans la mftme journ6e. 

Toutefois, apr&s ces deux passages effectuSs coup sur 
coup, nous pouvions h6siter k donner dfcs le lendemain un 
nouvel assaut aux glaciers ; nous 6prouvions une certaine 
jouissancek redescendre au rang de simples promeneurs,i 
visiter les cascades des environs de Tignes, k suivre la belle 
gorge, si admirablement bois6e, ou s'enfonce lls&re au- 
dessous du village. Mais lesoleil sembla vouloir triompher 
d6finitivement des nuages, et la Grande-Sassi&re exer^a 
sur nous une irresistible attraction. Cette fois encore nous 
emportions tout notre bagage avec noug, esp6rant trouver 
une route pour descendre en Italie. L'aubergiste nous con- 
seilla d'aller coucher aux chalets de la Sasslfcre, chez 
Boch (Pierre-Antoine). Nous suivimes son conseil et nous 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MfctlDIONALE. 195 

Times bien. Lait exquis, beurre conforme, pain noir ferme 
el savoureux, grange spacieuse, ce brave homme mit tout 
& notre disposition: j'entends tout le confortable que Ton 
va chercher h 2,300 mfct. d'altitude. 

Le 19 aoftt, apr&s une excellente nuit, Taubenous trouva 

tout disposes h mettre sous nos pieds la Grande-Sassifcre. 

J'insisterai pen sur cette belle ascension qui ne compte 

plus, tant s'en faut, parmi les courses nouvelles. D'aprfcs 

les gens du chalet, les ascensionnistes qui nous ont pr6- 

c6des seraient months directement derri&re les cabanes, 

par les pentes de d6bris et de rochers qui conduisent au 

glacier de la Sassi6re. Cette route, un peu plus directe que 

la n6tre, nous parait devoir entrainer un notable surcrolt 

de temps et de fatigue. 11 est bien preferable d'aller prendre 

k son origine Tar^te Ouest de la montagne, en gravissant 

d'abordla cimequi porte Taltitude 2,963 m6t. sur la carte. 

A 9 h. nous franchissions, sans avoir rencontr6 d'obstacles 

s^rieux, la bergschrund qui defend l'acc&s du pic supe- 

rieur. Jusqu'& ce point (3,500 m6t.), le glacier de la Sas- 

siere nous avait offert une route si facile et si rapide que 

nous comptions bien arriver aif sommet sans quitter la 

neige. Malheureuseraent la derni&re pente se trouva 

form£e de glace dure, et nous dtimes, bien malgr§ nous, 

escalader sur la droite une rampe de debris excessivement 

raide et fatigante. Le sommet, atteint & 10 h. h travers un 

brouillard intense, ne nous offrit de remarquable que les 

mines d'un signal trigonom6trique. Une bouteille abrit6e 

sous les pierres renfermait un certain nombre de cartes de 

visite parmi lesquelles nous avons remarqu6 cellede notre 

coll&gue, M. Armand Gerber. De la vue nous ne pouvons 

rien dire, car les nuages, arriv6s un peuavant nous sur la 

cime, ne nous en ont pas laiss6 entrevoir la moindre partie. 

Nous n'avions cependant pas renonc6 h notre projet de 

descente en Italic II nous semblait dur d'avoir transports 

sans r^sultat nos personnes et nos bagages h 3,756 mfct. 



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196 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'altitude. Une premiere tentative, par l'arfcte qui part du 
sommet en se dirigeant vers le Nord, fut promptement 
abandonee. La crdte, trfcs-6troite et environn6e de preci- 
pices, se trouva form6e d'une neige molle et crevass6e. On 
ne pouvait avancer qu'avec d'extrGmes precautions. D'ail- 
leurs, eussions-nous r6ussi k suivre jusqu'au bout cette 
arfcte, nous ne serions arrives qxx'k une depression bien 
plus facilement abordable par le glacier de la Sassifcre. 
Nous allAmes efFectivement, en redescendant, rendre visite 
k cette brfcehe.Une 6claircie nous permit, cette fois, de 
distinguer netteraent le versant italien. La descente nous 
parut excessivement longue ct difficile, sur des pentes de 
glace abruptes, ou les pas k tailler se compteraient par 
centaines. Le temps 6tait 6videmment trop peu sAr; nous 
ne pouvions nous embarquer dans une pareille galfcre. 

II fallut en prendre son parti, et redescendre k Tignes. 
Ce n'6tait que partie remise. Mais,le lendemain, le brouil- 
lard et la pluie nous interdirent de rien tenter. Pour voir 
venir, on sen va dejeuner k Val-de-Tignes: pr6cieuse et 
invariable ressource des voyageurs k pied. M. Bonnevie 
exhibe pour nous son meilleur vin et ses poulets les plus 
succulents. Bien munis de provisions, nous montons dans 
Taprfcs-midi aux chalets de Saint-Charles, oil nous attend 
cette cordiale hospitality qui fait si rarement d6faut en 
Savoie. Moins grandement log6s, peut-6tre, qu'aux chalets 
de la Sasstere, nous y avons parfaitement dormi. Nous 
voudrions pouvoir en dire autant de toutes lesauberges. 

Des chalets de Saint-Charles, un passage bien connu 
conduit en Pi6mont. Mais, devenus un peu d£daigneux h 
J'endroit des routes battues, nous n'aurions pris le col de 
la Galise que comme pis aller, si le mauvais temps nous 
avait interdit d'aller k la recherche d'un nouveau passage. 
Justement, vers le soir, un chasseur de chamois vient h 
passer, le fusil en bandouli&re, le piolet k la main. Vite 
en Fentoure, on le questionne ; il nous d6signe comme 



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LES ALPES DE LA SAV0IE M&UDIONALE. 197 

ai$6ment praticable le col de Rhymes (3,062 mfct.), indiqu6 
sur la carte de l'Etat-major, mais jusqu'ici fort n6glig6 des 
touristes. « Mais c'est par le glacier de Calabre, lui dit-on, 
que nous aimerions k passer. — Oh ! oh ! r6pondit-il , le 
c6t6 de Rhymes est tout droit; d'ailleurs, le glacier est 
mauvais, parlor vous ne pouvez le traverser que s'il est « 
bien recouvert. » Ceci nous inqui6tait peu ; les pentes de 
neige raides apportent une agr6able vari6t6 dans les excur- 
sions ; d'ailleurs, vu la quantit6 exceptionnelle des neiges 
du printemps, il n'6tait pas supposable que la glace fftt k 
dScouvert dans la partie sup6rieure du glacier de Rhymes. 
Notre chasseur s'6tait done montr6 mauvais diplomate s'il 
avait voulu nous d6tourner de passer le col de Calabre ; 
nous appelons ainsi, faute de mieux, la depression qui 
termine au Nord le glacier du m6me nom. 

Le 21 aotit, les premieres lueurs du jour nous trouvent 
paresseusement 6tendus sur le foin. Faute de fenGtre, on 
met le nez k la porte. Le del est voi!6, mais non mena- 
cant. Sur les hauteurs, balay6es par le vent du Nord-Ouest, 
le froid sera vif, il faut s'y attendre. Mais, en revanche, 
nous n'aurons pas k craindre de trouver la neige ramollie 
par le soleil. Pour tous ces motifs, nous ne partons qu'& 
6 h. 30 min. Imm6diatement derrifcre les chalets, com- 
mence une longue ascension, assez uniforme, de prfcs de 
500 mfct. Rochers, gazons, 6boulis, tous les genres de ter- 
rain s'y trouvent, excepts le terrain plat. Avec un peu 
d'instinct cependant, on arrive k diriger sa marche de ma- 
nure k 6viter les monies les plus laborieuses. Et d'ail- 
leurs, comment songer k la fatigue, quand, tout autour de 
nous, vingt glaciers rivalisent de magnificence et d'6clat, 
quand de tous les points de l'horizon surgissent des cimes 
si belles, et pourtant si d61aiss6es, la Pointe de la Sana, 
I' Aiguille Pers, la cime Doin, et, par-dessus le'col d'lseran, 
toutes les montagnes de la Haute-Maurienne? Mais pour 
nous le grand iht6r6t de la journ6e n'est pas li; nous ne 



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198 COURSES ET ASCENSIONS. 

songeons qu'au moment oti il nous sera donn6 de contem- 
pler le g6ant des Alpes Graies, le Grand-Paradis. 

Quelques mots feront comprendre rint6r6t qui s'atta- 
chait pour nous k cette montagne. En 1874, au retour 
d'une excursion dans le Valais, nous nous 6tions d6cid6s 
k pousser une pointe dans le Val Savaranche. Notre ob- 
jectif principal 6tait Tascen'sion du Grand-Paradis (4,045 
mfet.). Gomme cette entreprise d6passait un peu la raesure 
ordinaire de nos courses, il nous parut prudent de nous 
assurer d'un guide. Dis aliter visum! Un seul homme, dans 
toute la valine, avait escalade la montagne. II sappelait 
Franqois Dayn6,etremplissaUlesfonctionsde garde-chasse 
du roi dltalie. Or, les battues destinies & faciliter les 
chasses royales 6tant d£j& commencees, il ne put obtenir 
de ses chefs la permission de nous accompagner. Restait k 
essayer ce que nous pourrions faire sans lui. Le lendemain, 
apres avoir pass6 la nuit aux chalets de Mont-Go rv6, nous 
avions laiss6 derrifcre nous tout le glacier de Laousqueour ; 
et d6j& nous regardions le succfcs comme assur6. A 3,600 
mdt., une pente de glace se presenter il faut y tailler des 
degr6s. Mais, au beau milieu, la hache se d6traque, et le 
fer, d£tach6 du manche, glisse avec un bruit strident 
jusqu'aubas de la pente. D6sarm6s, nous dilmes retourner, 
Toreille basse, &Val Savaranche. Cette fois nous revenions 
k la charge, mieux outilles, et bien decides tl pousser Ten- 
treprise jusqu'au bout. EtvoiI& pourquoi nous ne pouvions 
plus regarder le Grand-Paradis avec indifference. Entre 
lui ct nous c'6tait un compte k r6gler, une revanche k 
prendre. 

En attendant, nous void arrives au glacier de Calabre. 
C'est le plus gentil, le plus civil, le plus inoffensif des gla- 
ciers. Ni moraines, ni crevasses ; jamais plus belle nappe 
de neige n'a reQu Tempreinte des souliers ferr6s de Falpi- 
niste. Libres de nous diriger k notre gr6, nous prenons pour 
point de mire, non pas la depression mfime du col, mais la 



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LES ALPES DE LA SAV0IE M&R1DIONALE. 199 

pointe de rochers (3,232 mfct.) qui s'61fcve un peu plus a 
TEst. La raison de cette pr6f6rence est bien simple. Tous 
les touristes savent combien il est avantageux, avant de 
deseendre sur un glacier inconnu, d'avoir pu 6tudier sa 
route de loin et surtout de haut. Le somraet dont j'ai 
parte remplissait parfaitement cette condition. Avant neuf 
heures nous d6jeunions au pied des derniers rochers, assez 
mal abritls par eux contre une bise aigu&. Le panorama 
est trfcs-beau. De Tautre c6t6 du col s'arrondit T6norme 
masse de la Pointe de Galabre (3,364 m&t.) ; un peu plus 
loin se dresse la flfcche 61anc6e et triangulaire de Bazel 
(3,606 mfct.), appel6e pic de Saint-H61fcne par les Anglais 
qui Font escalad^e. PlusaFEst encore, nous reconnaissons 
la Grande-Sassifcre, a qui nous n'avons pas le courage d'en 
vouloir en la Yoyant si belle. Tout autour de nous, sur plu- 
sieurs kilometres de largeur, le glacier de Rhymes laisse 
Hotter a longs plis son manteau de neiges crevass6es; mais 
du Grand-Paradis, pas trace. Les pointes de Bousson et de 
Yaudaletta ferment notre horizon de ce cdt6. Au dela, un 
6pais rideau de nuages nous d6robe le massif central des 
Alpes pi£montaises. 

Suffisamment 6difi6s sur notre position, nous regagnons 
le col (3,H5 mfct.), belle croupe neigeuse r6gulifcrement 
arrondie. Nous avons maintenant a effectuer cette fameuse 
descente contre laquelle le chasseur d'hier soir nous a mis 
si fort en garde. Beaucoup plus rapide que la mont6e, elle 
n'est pas, en r6alit6, plus redoutable.Gommenousravions 
pr6vu, la glace dure ne se montre nulle part, et toutes les 
fissures ont disparu sous de massifs ponts de neige. Ceci 
n'empdche pas mon frfcre, qui ferme la marche, de faire un 
brusque plongeon dans une crevasse sur laquelle les trois 
premiers de la fileavaient pass6 sans encombre. Unel6gfcre 
traction exercee a propos sur la corde le remet sur pied, 
et nous reprenons notre route en redoublant de precau- 
tions. D6sormais, sauf quelques crevasses longitudinales, 



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200 COURSES ET ASCENSIONS. 

aucun obstacle ne nous arrcHe plus jusqu'i la moraine, 
au-dcl& de laquellc nous retrouvons la vie et la vegetation. 
II ne nous reste plus qu'& descendrc le val de Rhymes, 
gorge aussi sombre, aussi rcsserr6e que la valine de llsfere 
est riante et vari6e d'aspect. 

D'ici, en nous retournant, nous pouvons suivrc des yeux 
le chemin du col de Rhymes. Par cette voie, sans doute, le 
glacier est moins rapide et moins crevasse ; mais les longs 
eboulements qu'il faut traverser ensuite constituent une 
route plus p6nible et plus d6tourn6e que la n6tre. La vue 
doit 6tre bien inf6rieure k celle du col de Galabre, qui mi- 
rite, par consequent, toute la preference des touristes. II 
serait int6ressant cependant de verifier si la pointe de Ga- 
labre ne serait pas accessible par le versant du col de 
Rhymes. 

Pour ne pas etendre d6mesur6ment cet article, je passe 
sous silence une semaine d'excursions dans les Alpes Grales. 
Fort interessantes par elles-m&mes, ces courses se sont ac- 
complies au milieu des circonstances les plus defavorables, 
j'allais dire decourageantes. Pluie, vent, brouillard, ncige, 
gr6sil, toutes les variet6s imaginables du mauvais temps 
semblaient s'Gtre coalis6es contrc nous. A deux reprises, 
une abondante chute de neige rcndit impraticables les 
parties superieures des montagncs. Cette ascension du 
Grand-Paradis, projet6e depuis si longtemps, il ne nous flit 
m6me pas possible de Tentreprendre. Le 28 aotit, en d6- 
sespoir de cause, nous rentrions en France par le col de 
Carro ; nous ne pouvions croire que le ciel de la patrie ne se 
montrAt pas plus clement pour nous. 

II y a des passages dont les itin£raires et les touristes 
ont grossi h plaisir les difficult^. Le col de Carro, si rare- 
ment pratique, n'est pas du nombre. Mai servis, il est vrai, 
par les circonstances, nous avons trouv6 la montee sur le 
versant pi6montais heriss6e d'obstacles, les plus sdrieux 
peut-£tre qu'une expedition composee comme la n6tre 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MfoUDlONALE. 201 

puisse raisonnablement prendre k partie. Tout alia bien 
jusqu'aux chalets de la Cernera; imm6diatement aprfcs 
commence la region des 6boulements et des neiges. Les 
pentes gazonn£es qui s'61fcvent k droite nous offriraient en- 
core une route praticable ; mais que trouverions-nous au 
deli ? Dans le doute, il vaut mieux attaquer de front les 
ipres talus d^boulements, coup6s de murailles rocheuses, 
qui nous conduiront directement au glacier. La mont6e est 
rude ; mais, sauf un passage trfcs-escarp6 dans les rochers, 
•elle ne saurait £tre qualifi6e de difficile. Partis k 5 h. 15 min. 
de r^tablissement thermal de C6r6sole, nous abordions, 
aprfcs cinq heures d'ascension, le glacier.de Carro. 

Le temps avait 6t6 affreux toute la nuit ; maintenant en- 
core Fair est fr6quemment obscurci par de petits cristaux 
de glace, emport^s k tous les vents. D6j& nous avions trouv6 
les terrasses sup^rieures des rochers charg6es de neige 
fraiche. Une fois sur le glacier, ce fut bien pis, comme on 
Timagine ais6ment. On en est quitte pour prendre la corde. 
Avec un peu d^nergie, nous gagnons le plateau sup6rieur. 
On fait halte pour reprendre haleine prds de quelques blocs 
de rochers, au dernier endroit oil il soit possible de s'as- 
seoir. Et, d'ailleurs, comment ne pas accorder un regard k 
cette vue splendide? Pendant que le mauvais temps fait 
rage sur les hauteurs de la Galise, le Grand-Paradis, notre 
vieil ennemi, brillc au soleil d'un merveilleux 6clat. Veut-il 
done insulter k notre honorable retraite ? Nous le croirions 
volontiers. Autre question, qu'il est beaucoup plus urgent 
de r6soudre : quelle est la position exacte du col ? Tout 
bien consid6r6, nous choisissons pour point d'attaque la 
cr6te qui s'61fcve k notre droite. De ce c6t6, les pentes de 
neige sont encore trfcs-escarp6es, mais, en somme, plus 
praticables. 

Deux ou trois lacets k angle trfcs-ouvert nous permettent 
de gravir encore une centaine de metres sans faire usage 
dc la hache. Au deli, la difficult6 augmente k chaque pas. 



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202 COURSES ET ASCENSIONS. 

La neige fraiche, accumutee sur une 6paisseur 6norme, 
n'offre aucune consistance; par dessous, on retrouve une 
neige dure et r6sistante. Sur une pente aussi raide nous 
pouvons craindre de voir la couche sup6rieure se d6tacher 
et glisser en masse. Si minime que soit ce risque, il ne 
faut pas nous y exposer ; aussi taillons-nous nos degr6s 
trfcs-profond6ment, de mani&re a prendre hotre point d'ap- 
pui sur la neige ancienne. Rien de plus lent et de plus p6- 
nible que cette fagon d'aller; mais nous ne sommes pas de 
ceux qui risquent leur vie pour gagner du temps. En ap- 
puyanta droite, au picddes rochers, nous trouvons, comme 
nous lavions esp6r6, une moindre 6paisseur de neige molle ; 
mais, par contre, la pente est si raide qu'il devient tr&s- 
malaise d'y tailler des pas ; c'est une lutte corps a corps 
avec la montagne. Une crevasse qui nous barre la route 
vient ajouter encore, s'il est possible, a ladifflcult6 de Tas- 
cension. 

Au risque de tomber de Cbarybde en Scylla, nous pre- 
nons a droite par les rochers. Ceux-ci sont presque a pic; 
de plus, lours moindres corniches, leurs anfractuosit6s sont 
cncombrees do neige, ce qui complique beaucoup le pro- 
blfeme en dissimulant les points d'appui.De temps en temps, 
un gros fragment de rocher me reste dans la main. Je suis 
oblige\ pour m'en d6barrasser, de le lancer dans Tespace, 
par-dessus la tfite de mes compagnons ; le plus souvent, la 
pierre, atteignant la neige avec une extreme vitesse, y 
plonge et disparait sans laisser de trace. 

La longueur de corde qui nous s6pare se trouve malheu- 
reusement insuffisante. Je suis arr6t6 avant d'avoir atteint 
la premiere corniche et obligd d attendre quelques moments 
dans une position trfcs-peusftre. Charles, en avanQant d'un 
metre ou deux, me rend la liberty et me permet de m'6ta- 
blir sur une base in6branlable. Le reste n'est plus qu'une 
affaire de temps. Solidement pos6, chacun ram&ne a soi la 
corde pendant que le suivant accomplit la m&me escalade. 



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LES ALPES DK LA SAYOIE MERIDIONALE. 203 

CeLlc manoeuvre, utile dans tous les endroits difficiles, 
donne un precieux supplement de security quand les mera- 
bres (Tune expedition ne sont pas tous d'6gale force. C'est 
ici ou jamais le cas d'en user. Le soir, nous causions avec 
Jean Culet, le plus hardi chasseur de la Maurienne, de 
notre course du matin. II professe, en ce qui le concerne, 
un grand respect pour le glacier de Carro. « A certaines 
epoques, nous dit-il, je ne m'y engage pas moi-mdme sans 
apprehension. Je ne connais que deux endroits pour passer 
du glacier sur le rocher. » Aurions-nous, par une heureuse 
fortune, rencontr6 precis6ment le d6faut de la cuirasse? Je 
suis tente de croireque non. Rien ne ressemble moins h un 
passage pratique et reconnu que les rochers qui nous ont 
conduits au col de Carro. 

A 1 heure, nous 6tions au col (3,202 m&t.), large ter- 
rasse de rochers qui doit commander un des plus beaux 
panoramas des Alpes. Si la neige cut 6t6 bonne, nous au- 
rions pu gagner beaucoup de temps et nous 6pargner en 
outre Tescaladedes rochers. Aucun de nous, dureste, n'est 
fatigue ; loin de 1&, nous ne demandons qu'il grimper en- 
core; et cependant, depuis deux heures, chaque mfctre de 
terrain a dH 6tre achet6 au prix d'un nouvel effort. Ce n'est 
ici que Implication d'une regie g6nerale : rien de tel qu'un 
grain de difficult^ pour faire oublier la fatigue. 

La descente k Bonneval nous parut charmante et facile en 
comparaison de la mont6e. Mais, h ce propos, d'ou peut 
venir la reputation de tristesse et d'aridit6 si injustement 
faite & la Maurienne? Sauf les fonHs, qui ne se montrent 
qu'apr&s Bessans, nous ne voyons pas trop ce qu'elle peut 
envier aux valines les plus favoris£es de la Suisse. Dans la 
partie sup6rieure, ce nc sont que luxuriantes prairies. 
Entre Ecot et Bonneval, les cultures, les bosquets defines 
et de peupliers, se joignent aux eaux courantes pour com- 
poser les plus frais, les plus charmants paysages. Quelle 
difference avec la val!6e de l'Orco, dont la principale deco- 



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204 COURSES ET ASCENSIONS. 

ration consiste en blocs de granit ! Serait-ce par un effet 
de contraste que la Maurienne nous semble aujourd'hui si 
riante ? Nous n'avons garde de le croire. Sachons done ad- 
mirer franchement nos montagnes, et laissons k d'autres le 
soin de les d6pr6cier. Gomme pour se mettre en harmonie 
avec nos pcns6es, voici que, au soleil couchant, les crfctes 
glac6es de TAlbaron se montrent h nous, color6es de cette 
teinte rose si fugitive , si ravissante, qui ferait dans la 
m6me minute la joie et le d6sespoir d'un artiste. 

La journ6e du 30 devait, dans nos projets, 6tre occupfee 
par Tascension de TAiguille de Charbonnel (3,760 m£t.), 
le plus haut sommet de la Maurienne. Une observation 
sommaire faite de la valine de TArc , un peu en amont de 
Bessans, nous avait fait penser que FarGte Nord-Ouest se- 
rait la voie la plus directe et la plus facile f . La premiere 
partie de notre programme r6ussit k souhait. Partis des 
chalets de Giaffa, nous arrivions vers septheures sur l'a- 
r&te, au point marqu6 3,262 mfct. sur la carte. Bien qu'au- 
cun obstacle ne se ftit encore pr£sent6 , nous n'avions pas 
attendu ce moment pour douter du r6sultat. Balay£s par 
un furieux vent du Sud, les glaciers avaient pris une teinte 
terne et livide ; tout un escadron de nuages noirs montait 
h lassaut des pics, et quand, arrives sur la ligne de faite, 
nous jet&mes un regard sur le glacier de Charbonnel, il 
nous sembla voir s'ouvrir devant nous quelque goufFre de 
Tenfer du Dante. De v6ritables trombes de neige , soule- 
v6es par le vent, venaient s'abattre sur les rochers et, s'6- 
loignant ensuite , nous les laissaient voir tout 6tincelants 
d'une blandie poussifcre. Nous suivions cependant la crGte, 
qui se trouva large et facile jusqu^ 3,300 mfct. d'altitude. 
Ici tout changea de face. L'arGte, brusquement r6tr6cie, 
offrait coup sur coup deux ou trois dentelures branlantes, 



1 Nous avons ete conduits a modifier cette opinion. L'arete Sud-Ouest 
doit offrir moins de difficultes. 



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LES ALPES DE LA SAVOIE M^RIDIONALE. 205 

disloquees , chargles de neige fraiche et pencWes sur des 
abiraes. A ce moment m£me l'ouragan redoubla de vio- 
lence ; le passage de ces dents eflt 6t6 , en toute circons- 
tance, une entreprise difficile ; il n'y fallait pas songer par 
un temps pareil. Notre position, d6jl3i peu gaie, pouvait 
d'un moment & l'autre devenir lugubre. Nous redescen- 
dimes au plus vite, k travers la neige et le brouillard; plus 
bas, ce fut une pluie torrentielle qui nous reconduisit jus- 
qu'i Bessans. 

Le 3t aotit se passa dans une inaction forc£e : deluge la 
nuit, deluge le matin , d61uge tout le jour. Installes h Ter- 
mignon , dans Fexcellente auberge du Lion-d'Or, nous re- 
gardions tristement tomber cette pluie qui d6concertait 
tous nos plans. Nous avions fini par ne plus croire au beau 
temps ; Tun de nous insinuait tout bas que le plus sage 
serait de dire, pour cette ann6e, un adieu d6finitif aux 
montagnes. Eh bien non ! On fit pour le lendemain les pr6- 
paratifs d'une dernifcre expedition ; nous voulions en avoir 
le coeur net ; nous saurions si notre mauvaise fortune de- 
vait nous poursuivre jusqu'au bout. 

Le jour suivant ciel lourd, menagant; d'6pais nuages 
errent paresseusement le long des montagnes. Nous sup- 
posions h tort que les hauteurs avaient d& Gtre ensevelies 
sous des masses enormes de neige fraiche , et qu'il nous 
serait par consequent impossible d'atteindre une grande 
altitude. A 7 h. 45 min. les montagnes semblentse d6gager 
un peu; on se met en route avec Tintention de rendre 
visite h la partie inf6rieure du glacier de TArpont, le plus 
vaste et le moins connu peut-fctre de la Maurienne. On prend 
une allure fl&neuse; il ne s'agissait en efFet que d'une 
simple promenade; toutefois, comme pouss6 par un pres- 
sentiment secret, j'avais log6 la corde dans un coin de 
mon sac. 

Aprfcs 20 min. de marche dans le riant vallon de Termi- 
gnon, nous commenQons h gravir sur la gauche les beaux 



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206 COURSES ET ASCENSIONS. 

pAturages , ombrag6s qk et \k de sapins et de meldzes , qui 
recouvrent les bases de la Dent Parrach6e (3,712 mfct.). 
Gette magniftque montagne ne tarde pas k d6ployer devant 
nous ses formes imposantes, ses larges glaciers, mais ce 
n'est que plus haut qu'elle se r6v61era dans toute sa 
beaut6 *. En attendant, rien de plus charmant que le sen- 
tier qui conduit aux chalets du Mont; partout de riches 
prairies abondamment arros6es , des rochers moussus, des 
buissons de myrtilles, et, si Ton veut se donner la peine 
de lever les yeux, une des vues les plus grandioses des 
Alpes. Les nuages fondent& vue d'oeil sous un soleil splen- 
dide. Seules les aigrettes de neige enlev6es par le vent aux 
plus hautes cimes effrangent encore leurs longues train6es 
sur l'azur du ciel. Toute la chaine qui separe la Maurienne 
de l'ltalie s'est peu k pcu d6roul6e sous nos yeux. Nous y 
remarquons surtout la pointe de Ronce (3,618 met.), dont 
nous nous promettons bien d'aller visiter quelque jour les 
vastes glaciers. Vers le Nord, au-delft de la gorge profonde 
ou coule le Doron, se dressent la Grande-Casse, la Grande- 
Motte, ces montagnes que nous avons dej& admir6es sous 
tant d'aspects et qui semblent ne s'dtre voil6es un instant 
que pour revCtir une plus merveilleuse parure. 

A partir des granges de TArpont, nous quittons deGni- 
tivement les chemins traces pour monter au Sud-Ouest. La 
branche m6ridionale du glacier de TArpont est en effet, et 
debeaucoup, la plus accessible. De ce cdte les terrasses de 
gazon forment comme un immense escalier. Les murs de 
rochers qui les s6parent sont facilesi contourner. Une fois 
ou deux seulement, nous nous trouvons en presence de 
chemin6es oil un peu de gymnastique est requise *. La 



1 La Dent Parrachee a ete gravie pour la premiere fois par des chas- 
seurs de Modane. L'ascension en a ete renouvelee en 1864 par une ex- 
pedition anglaise. Voir en outre ci-dessous Tarticle de M. Vaccarone. 

2 II est encore plus facile et plus direct de s'elever au Nord-Ouest a 
partir des chalets du Mont, sans aller passer aux granges de TArpoat. 



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LES ALPES DE LA SAVOIE MEBIDIONALE. 207 

neige fraiche est bicn moins abondante que nous ne l'a- 
vions suppose. Dans tous les endroits exposes au soleil, 
elle a dej& disparu, laissant sur les rochers une brillante 
decoration de stalactites de glace. 

All heures, nous avons atteint la moraine du glacier de 
TArpont, dont le cirque occupe la moiti6 de notre horizon. 



La Pent Parrachee (3,712 met.), vue prise au bas du glacier de l'Arpont. 
Dessin de M. Fr. Schrader, d'apres une etude de M. Pierre Puiseux. 



Aussitot nos yeux se sont port6s sur la coupole de neige 
qui ferme au Nord cet 6blouissant demi-ccrcle. Cette mon- 
iagne est le d6me de ChassefonH (3,597 mfct.). A cette vue, 
une mdtne id£e nous est venue & tous : instinctivement 
j'ai port6 la main sur la corde. Personne n'a dit tout haut 
ce quo chacun a pens6 tout bas, et cependant nous nous 
sommes conapris; il est d6cid6 que nous allons gravir le 



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208 COURSES ET ASCENSIONS. 

ddme de Chassefor6t. On d6jeune grand train, on s'attache 
et Ton part. 

Au dernier moment une voix opposante s'61fcve. Mon fr&re 
pr6f6rerait gravir une autre sommit6 situ6e au fond du 
glacier. La carte lui donne 3,619 metres, c'est-&-dire vingt 
metres de plus qu'au d6me de Chasseforfct. Mais que nous 
font quelques metres de plus ou de moins? II est 11 heures 
et nous ne sommes qu'iSt 2,700 mfct! II faut done aller au 
plus court. D'ailleurs ce nom de Chassefor&t nous plait, 
nous cnl&ve, nous electrise. Le glacier est in6gal, h6riss£ 
de s6racs, sans parler des crevasses que doit nous dissi- 
muler la neige fraiche. N'importe, tout le monde est plein 
d'ardeur, et le sucefcs ne fait pas de doute. fortune ! tu 
nous devais cette revanche. 

Une demi-heure de marche vers l'Ouest nous conduit au 
pied du premier 6tage de s6racs. De l<St nous tirons h droite 
pour gravir une pente rapide, mais assez courte. La neige 
molle nous vient jusqu'au genou, h chaque pas il faut un 
nouvel effort pour s'en arracher. Heureusement chacun 
de nous a fait bonne provision d'energie, et notre marche 
en est h peine retard6e. Quelques crevasses 6troites sont 
promptcment travers6es ; nous avons d6sormais nos cou- 
d6es f ranches. Bicntdt le second 6tage de s6racs est d6- 
pass6 ; nous remontons en droite ligne vers la crCte, d'ou 
surgissent les rochers qui forment l'extr6me pointe de la 
montagne. Le vent, d'une violence inouie, nous crible de 
petits cristaux de neige. II faut toujours marcher, toujours 
avancer, sous peine d'etre gel6 jusqu'aux os. Enfin nous 
touchons la cime, qui ne porte aucun vestige de l'homme, 
mais Touragan est tel qu'on peut h peine s'y tenir debout. 
II faut descendre de quelques metres pour admirer le pa- 
norama splendide qui s'est r6v616 devant nous. 

Quelle vue ! du Mont-Rose au Mont-Viso, toute la chaine 
des Alpes est sur l'horizon. Pas un des grands pics qui ne 
r6ponde h l'appel, qui ne surgisse avec ses formes caractS- 



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LKS ALPES DE LA SAVOIE MERIDIONALS. 209 

ristiques, avec sa silhouette fiere et saisissante. Ici comme 
partout, le Mont-Blanc semble trtiner sur le monde entier ; 
mais il n'eclipse pas la chaine h peine moins imposante du 
Grand-Paradis. Les Ecrins, le Pelvoux, baign^s dans une 
atmosphfcre chaude et lumineuse, rayonnent par-dessus 
Ieur glorieux cortege de montagnes secondares. Plus loin, 



Le dome de Chasseforet (3,597 met.), vue prise au Sud des Granges de 1'ArponU 
Dessin de M. Fr. Schrader, d'apres une etude de M. Pierre Puiseux. 



le Viso se dresse dans son royal isolement. Mais pas un de 
ces pics n'excite une admiration plus vive, plus imprevue 
que la Dent-Parrachee. La \oi\h bien, cette fiere montagne, 
plus grande que nous n'avions pu Timaginer, plus belle 
que ne la faisaient nos r6ves. Et comme pour donncr une 
voix h cette nature inanim^e, Touragan rugit autour de 
nous et fait jaillir de chaquc cime un eclatant panache de 
neige. 

AWNUAIRB DK 1876. II 



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•10 COURSES ET ASCENSIONS. 

C'6tait h une heure de raprfcs-midi que nous avions al- 
io teint sommet. Deux heures nous avaient done suffi pour 
nous £lever de 900 mdtres sur ce glacier tourmente. De- 
duction faite des haltes, nous n'avions march6 que 4 h. 
30 min. depuis Termignon, situ6 h plus de 2,300 mfct. 
au-dessous du ddme. Si j'insiste sur ces chiffres, e'est pour 
mettre en evidence la facilit6 exceptionnelle de cette belle 
ascension, destin£e, sans aucun doute, k devenir une des 
courses pr6f&rees de la Savoie. On pourrait m£me la rendre 
plus int<5ressante encore en effectuant la descente par le 
versant Nord du d6me. On arriverait ainsi sans difficulty 
sur le plateau du glacier de Sonailles, ou Ton rejoindrait 
Titin^raire que nous avons suivi le 12 aout de cette ann£e 
pour descendre h Pralognan. De la sorte le col de Ghasse- 
forGt deviendrait rAlphiibel de la Savoie, comme la Brfcche 
de la Grande-Casse en est le col d'H6rens f . 

Des engagements ant6rieurs ne nous permettaient pas de 
profiter davantage du retour du beau temps. Le lendemain 
nous franchissions h pied les 18 kilometres qui nous sepa- 
raient de Modane, et le chemin de fer nous emportait le 
soir mdme h Turin. 

Pierre Puiseux, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Paris). 



( Pour completer la ressemblance, le promontoire qui separe les gla- 
ciers de l'Arpont et de la Dent-Parrachee rappelle la Gletscher Alp par 
sa situation et par la vue qu'on y decouvre. Nous recommandons Tas- 
cension de ce belvedere aux touristes qui ne voudraient pas entre- 
prendre la traversee des glaciers. 



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XII 
COURSES NOUVELLES 

DANS LE DAUPHINE ET LA SAVOIE 

EN 1876 



Le 22 aoM, je d6barquais k Saint-Jean de Maurienne 
par une pluie torrentielle, malgr6 laquelle je partis pour 
Saint- Jean d'Arve. Au sommet du col d'Arve, dix minutes 
d'folaircie me permirent d'admirerles glaciers des Grandes- 
Rousses et le groupe mena^ant des Aiguilles d'Arve ; puis 
tout rentra dans les nuages pour n'en plus sortir. Aprfcs 
deux jours d'attente, je dus renoncer k visiter cette partie 
de la Savoie, et je me d6cidai k franchir le col des Pr6s 
Nouveaux par un violent ouragan. Cette course, on le con- 
?oit aisSment, m'a laiss6 peu de souvenirs , et je pus seu- 
lement constater ce que deviennent, aprfcs 8 heures de 
pluie, les Stoffes dites imperm^ables. 

Cestle27 seulement, k Saint-Christophe enOisans, que 
ni'apparut le premier rayon de soleil. 

Je venais d'etre rejoint par Henri Devouassoud, Texcel- 
lent guide de Chamonix, sous les ordres duquel marchait 
AugusteCupelin, igalement guide de Chamonix. Ce dernier 
av ait consenti k remplir pres de moi les modestes lonctions 
de porteur, afin de proflter de cette occasion pour explo- 
*** leDauphin6 et faire des courses nouvelles. 



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212 COURSES ET ASCENSIONS. 

En m'arrfctant h Saint-Christophe, j'avais pour principal 
objectif la T6te de l'Gtre, haute de 3,563 m£t., dont Tas- 
cension n'avait pas m£me 6t6 tent6e jusque-UL On ne la 
voit pas de Saint-Christophe. Elle y est masquee par les 
magnifiques glaciers de la T6te des F6toules qui avaient 
produit une si vive impression sur mes compagnons et sur 
moi lors de mon premier voyage dans TOisans. 

Je songeais aussi h gravir cette derni&re montagne et 
mes guides nVy encourageaient ; mais t dans le Dauphin6, 
non intention 6tait de tenter surtout des courses nouvelles, 
3t j'avais beau consulter tous les habitants de la commune 
rassembl6s le dimanche matin devant T6glise, je ne pou- 
vais savoir si Tascension de la T6te des F<Houles avail dkjk 
6te faite. « Gaspard seul, me disait-on, pourrait vous 
repondre sur ce point avec certitude. » 

Absent depuis plusieurs jours, Gaspard arrivait h ce mo- 
ment m6me, accompagnant un de nos collfcgues M. de Cas- 
telnau. 

Personna d6cid6ment n'avait essay6 d'atteindre le som- 
met des Fctoules, mais l'intention de M. de Castelnau 
6tait pr£eis6ment d'y monter dfcs le lendemain par la 
Combe de la Lavey. N'osant lui demander de nVaccepter 
pour compagnon, et voulant encore moins marcher sur ses 
bris6es, je me decidai h partir imm6diatement pour la B6- 
rarde, afin de tenter Tascension d'une autre cime vierge, 
la T6te de Charrifcre. 

LA TCTE DE CHARRIERE (3,442 met.) 

PREMIERE ASCENSION — 28 AOUT 1876 

La T6te de Charri&re est un rocher escarp6, s'elevant 
entre la Grande-Ruine et la Roche d'Alvau, au-dessus de 
la longue criHe qui joint le glacier des Etanqons h la Barre 
des Ecrins. 

En 1873, MM. Taylor, Pendlebury, Cox et Gardiner, 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPDlNfc ET LA SAYOIE. 213 

d6couvrirent dans cette cr£te, au pied mdme et au Sud du 
pic, un col faisant communiquer la Grave avec la B6rarde 
k travcrs le glacier de la Plate des Agneaux. lis lui don- 
nfcrent le nom deBrfcchc de Charrifcre. Depuis cette 6poque, 
ainsi que Vindiquaient les billets que nous trouv&mes ren- 
ferra£s dans une bouteille plac6e sur cette brfcche, notre 
collegue M. Decle 1'avait seul francbie. Quant k la T£te de 
Charrifcrc, si mes rcnseigncments sont exacts, deux per- 
sonnes dejft en avaient tent6 Tascension : M. Pendlebury 
et, pins tard, un autre Anglais guid6, comme moi, par 
Henri Devouassoud ; mais ce dernier excursionniste l'avait 
abord6e du c6t6 de la Grande-Ruine ou elle pr6sente des 
parois absolument verticales. 

Le lendemain, quand je quittai le bon lit que les voya- 
geurs doivent, depuis deux mois environ, k Tinitiative et k 
• l'hospitalit6 des Touristes du Dauphine, un 6pais brouillard 
enveloppait de nouveau la B6rarde, et ne permettait gufcre 
de distinguer k plus de dix pas devant soi. Cette fois, j'al- 
laisraabandonneraud6sespoir, mais Tune des nombreuses 
quality d'Henri Devouassoud est de ne d6sesp£rer jamais. 
M avaitguid6, quinze jours auparavant, M. D&cle k laBrfcche ; 
il se faisait fort de m'y conduire les yeux ferm6s. « Faute 
de mieux, disait-il, cela nous fera prendre quelque exer- 
cice. » 

Devouassoud tint sa parole. II nous dirigea au milieu 
des nuages avec autant de precision que s'il nous eut con- 
duits au Jardin ou au Buet, nous pr6venant chaque fois 
que nous allions arriver aux pierres sur lesquelles s'6tait 
repos6 M. Decle. Quelques minutes aprfcs, nous trouvions 
en eflfetune bouteille cass6e etune bolte de sardines vide. 
Malgr6 tes encouragements de mes guides, j'avangais 
lentement et sans enthousiasme sur des roehers glissants 
ou dans des champs de neige fraiche, incapable de dire 
si, depuis mon depart de la B6rarde, j'avais tourn6 k droitc 
ou k gauche. Tout k coup, le bleu du ciel apparait au- 



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214 COURSES ET ASCENSIONS. 

dessus de nos t6tes corarae k travers un voile, les nuages 
descendent avec rapidity, vont s'entasser au fond de la 
valine, puis se dissipent complement en moins de 
15 min. 

Nous 6tions St la Brfcche, et, k notre gauche, la T6te de 
Charri&re, semblable k une gigantesque tour, nous domi- 
nait k pic de plus de 200 mfct. A cette vue, Tennui et la 
fatigue disparaissent plus vite encore que les nuages, et, 
sans perdre un instant, nous courons k Tassaut. 

Tout en avan$aiil, nous discutions sur la route k pren- 
dre. Notre guide-chef, avec sa surete de coup d'oeil habi- 
tuelle, proposait d'incliner d'abord k gauche pour gravir en- 
suite sur la face Sud-Ouest du pic une s6rie de chemin6es 
quelque peu formidables. Cupelin pr6f6rait, comme moi, 
l'ar&te qui nous faisait face et qui semblait moins rapide 
et moins lisse. Nous la suivimes en effet; mais bientdt, 
un peu au-dessus de trois aiguilles rocheuses, semblables 
k trois hommes debout, nous nous trouv&mes au pied 
d'une portion d'arSte en dos d'&ne, 6troite, d'une pente 
d'environ 50 deg. et absolument lisse. Devouassoud l'6trei- 
gnant avec ses mains, ses coudes et ses genoux, voulait la 
gravir, comme il eut fait d'un arbre, mais la premiere 
saillie qu'il put atteindre c6da sous sa main. Pourcomble 
de malheur, la roche 6tait friable et des precipices s'ou- 
vraient b6ants de chaque c6t6. 

II fallait done chercher un autre passage, quitte k reve- 
nir tenter de nouveau cette p£rilleuse escalade, si nous ne 
trouvions pas mieux. Coll6s pour ainsi dire aux rochers, 
cramponn6s k leurs moindres saillies, nous nous glissimes 
horizontalement jusqu'aux chemin6es de gauche, indiqu£es 
d£s le d6but par Henri comme la veritable direction d'at- 
taque. La pente 6tait rapide, les saillies peu accentu6es et 
peu nombreuses, et ces difficulty se trouvaient augmentdes 
encore par le verglas et la neige fondante qui, presque 
partout, recouvraient la roche. 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPHINfe ET LA SAVOIE. 215 

Nous avancions n£anmoins assez rapidement; mais, peu 
hardi et encore moins adroit dans les rochers, j'absorbais 
h dessein toutes mes facult^s, les concentrant sur chacune 
des asp6rit6s ou je devais poser le pied ou les mains, et 
evitant ainsi de songer h ce qui se trouvait soit autour, soil 
surtout au-dessous de moi. II y avait cependant line 
inquietude que je ne pouvais chasser de mon esprit : Par- 
viendrions-nous au but? Faudrait-il, malgr6 nos efforts, 
redescendre, apr&s un 6chec, ces difficiles chemin6es? 
« Tu es vaincue, T6te de Charrifcre ! » s'6crie tout h coup 
Devouassoud, puis, quelques instants apr£s, il se range 
sur la gauche. Qu'y a-t-il? ne peut-on plus avancer? « Au 
contraire, me r6pond-il, mais c'est vous, Monsieur, qui 
devez marcher en avant ; nous voulons que vous puissiez 
Je premier poser le pied sur le sommet » Cette delicate 
attention m'eriiut d'autant plus que je Tattendais moins ; 
et, depuis, elle s'est r6p6t6e k chacune de nos courses 
nouvelles. 

Je m'6tablis. h califourchon sur la cime, une jambe au- 
dessus de la B6rarde, Tautre surplombant le glacier de la 
Plate des Agneaux, et je cherchai h reconnaitre, h l'aide de 
la carte, les nombreuses sommit^s qui se d^tachaient 
nettement sur le bleu fonc6 du ciel. Pendant ce temps, 
mes deux guides construisaient, en timoignage de cette 
premiere ascension, une pyramide qui s'apergoit de la 
B6rarde. Us m'appelfcrent pour poser la pierre terminale. 
Etais-je digne de cet honneur? Je n'avais 6t6 d'aucun 
secours pour l'ceuvre commune, et, bien que je n'aie r6clam6 
aucune aide matirielle, jamais je n'aurais tent6 l'escalade 
de pareils rochers, si je n'avais 6t6 rassur£ par la presence 
et encourag6 par Texemple de mes braves Chamoniards. 

De la Br&che la vue est limit6e; mais, du sommet de la 
Tfete de Charrifcre, gr&ce a sa position centrale, on aper- 
Qoit toutes les hautes montagnes du Dauphin^. Elle est 
surtout favorablement plac6e pour permettre d'admirer 



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216 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans toute leur beaut6 lcs times aigufis de la Grande- 
Ruine, la Roche Faurio etlaBarre des Ecrins. Mes jurnelles 
me faisaient distinguer parfaitement sur ce dernier pic la 
fameuse bergschrund, la terrible pente de glace qui lui 
suec£de et les arfrtes du sommet. Faute d'une bouteille, 
j'enfermai le r6cit de notre ascension dans un porte-allu- 
mettes en cuir que j'abritai au centre du steinmann. 

La descente fut, comme cela arrive d'ordinaire, beaucoup 
plus difficile que la mont6e. Le soleil avait fait disparaitre 
le verglas sur plusieurs points ; mais, en fondant la neige, 
il avait transform^ en torrents les couloirs par lesquels 
nous avions grimp6. Mes guides s'en tiraient gaillarde- 
ment; ils descendaient le corps droit, atteignaient avec 
aisance au milieu des ruisseaux les aspdrit6s glissantes sur 
lesquclles ils r6ussissaient h se soutenir. Moins experi- 
ments, je fus souvent contraint de m'asseoir pour trouver 
un point d'appui ou de me laisser glisser, le dos contre lc 
rocher, sans souci de Teau glac6e qui coulait dans mes 
vfctements. Deux passages surtout m'ont sembl6 particu- 
lidrement difficiles. L'un, presque vertical, reliait, en d£- 
crivant un leger coude, deux couloirs superposes ; Tautre 
consistait en une chemin6e rapide et lisse, le long de la- 
quelle ma maladresse ne me permit pas de trouver d^che- 
lons suffisants, si bien que jc dus descendre en faisant des 
mains et des genoux un effort lateral sur les parois du roc, 
k la faQon d'un ramoneur qui se laisse glisser d'une che- 
min6e veritable. 

Lcs mauvaises conditions dans lesquclles nous avons ac- 
compli cette ascension nous l'ont fait sans doute regarder 
comme plus difficile qu'elle ne Test en r6alit6. N6anmoins, 
m6me par un beau temps, les grimpeurs aguerris contre 
le vertige doivent seuls Tentreprendre. Pendant la plus 
grande partie de la descente, la montagne semble en efTet 
absolument h pic, et tout faux pas serait fatal. 

A partir de la Brfcche, Texcursion ne pr6sentait plus ni 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPIlINti ET LA SAVOIE. 217 

int£r£t ni difflcultes, et nous pfimcs descendre en courant 
jwsqu'a la B£rarde. L'effet de la chaleur avait £t6 si rapide 
que nous ne retrouv4mes plus, pendant cette partie du trajet, 
qu'un petit nombre des champs de neige dans lesquels 
nous enfoncions h la mont6e. 

Pour aller de la B6rarde h la Brfcche, il faut longer le 
ruisseau des EtanQons, remonter ensuite pendant quelque 
temps la moraine du glacier de la Bonne-Pierre, et s'61ever 
enfin dans la direction du Nord, en se rapprochant de plus 
en plus de la rive droite d'un torrent qui descend du petit 
glacier sans nom, marque sur la carte de FEtat-major. 

Cette partie de Fasccnsion demande 4 h. de marche. 
Nous gravimes le pic en 50 min. et le descendimes en 
raoins de temps. Pour revenir de la Br&che a, la B6rarde, 
ilnenous fallut que 1 h. 45 min. : au plus 7 h. 30 min. 
pour Tensemble de la course. 

T£TE DES FETOUlES (3,463 m£t. *) ET COL flES FtTOULES 

COURSES NOUVELLES — 29 AOUT 

Le 29 aotit, notre intention 6tait de partir seulement 
dans l'apr&s-midi par les valines, et d'aller coucher aux 
chalets de la Lavey, afin de tenter le lendemain l'ascension 
de la TCte de l'fitre. Mais la matinee fut si belle que nous 
resolumes de faire ce trajet par la montagne, h Faide d'un 
col que nous pensions d6couvrir au pied des F6toules, 
entre la valine des Etages et celle de la Lavey. Nous es- 
perions aussi pouvoir, malgr6 Fheure avano6e, faire, en 
passant, Fascension de la T6te des F6toules. Sans doute, 
laveille, M. de Castelnau avait did la gravir, pendant que 
nous 6tions h la T6te de Charrifcre; mais il 6tait parti de la 
Combe de la Lavey, e'est-ft-dire de FOuest, et, si nous pou- 

1 La carte du Pelvoux indique, par interversion de chiffres, 4,363 met. 



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218 COURSES ET ASCENSIONS. 

vions y monter, du versant oppos6, par le vallon des 
Etages, nous aurions fait n6anmoins une course nouvelle. 

Bien que nous n'eussions quitt6 la B6rarde qu'& 9 h. du 
matin , j'eus le tort de m'arrfcter encore pour prendre de 
mauvaises photographies, cequi pr6para notre d6convenue 
de la soiree. 

Nous remonUmes le vallon des Etages, jusqu'au moment 
ou s'accentue la pente de la moraine du glacier du Vallon 
qui en ferme le fond. Nous avions k ce moment k notre 
droite et sur la m6me ligne que nous la T6te du Crouzet, 
vers laquelle nous nous dirige&mes, en gravissant des ro- 
chers dans les fentes desquels poussent de nombreux ar- 
bustes. Parvenus sur les eboulis, nous continudmes k 
monter, mais en inclinant fortement k gauche, vers la T6te 
des F6toules, et, apres 25 min. de marche environ dans 
cette direction, nous commencions la travers£e d'un 
petit n6v6. A ce n6v6 succfcde presque immediatement un 
glacier d'assez vaste 6tendue, form6 par la branche occi- 
dentale du glacier du Vallon, et dont la pente rapide nous 
obligea plusieurs fois k tailler des marches. Vue dececGtS, 
la TGte de r£tre nous paraissait formidable ; quant k la T6te 
des F6toules, nous etions presque assures du succ&s. Nous 
reconnaissions parfaitement le sommet et l'arfcte qui s'aper- 
Qoivent de Saint-Christophe, bien que leur apparence fAtici 
toute diiftrente. Plus de glace ni de neige, mais fin escarpe- 
mcnt noir&tre qui s'abaissait sur le glacier que nous gravis- 
sions. Cet escarpement 6tait tel qu'il eut offert des difficult^ 
de premier ordre, si la roche, moins bris6e, n'eut fourni de 
nombreux points d'appui, suffisamment larges et solides. 

Fallait-il traverser le glacier dans sa plus grande longueur, 
en continuant k incliner k gauche, et gravir la roche dans la 
direction du sommet, ou ne serait-il pas plus sur de con- 
tinuer droit devant nous et d'atteindre, par Tescarpement 
rocheux, le milieu de Tar6te que nous pourrions suivre 
pendant le reste de Tascension? Nous allions probable- 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DACPHINfc ET LA SAVOIE. 219 

ment prendre le premier parti, quand des cris affaiblis par 
la distance parvinrent jusqu'i nous et nous firent lever la 
tete. Trois personnages microscopiques apparaissaient sur 
Tarfite. Plus de doute, c'6taient M. de Castelnau ct lcs 
Gaspardpfcre etfilsqui,cmp6ch6s sans doute par le brouil- 
lard de la veille, gravissaient l'ar&te sur laquelle ils 6taient 
parvenus le matin par le glacier des FcHoules qui descend 
sur le versant oppos6. Sans plus d61ib6rer, nous nous di- 
rigeons droit sur eux. Gr&ee k la 6ont6 du roc, nous avan- 
Cons rapidement, nous excitant les uns les autres, faisant 
tantdes pieds et des mains qu'en peu de temps nous arrivons 
auprfcs d'eux, mais tout essoufQ6s de notre course. Parti 
de plus pres, de meilleure heure et par un chemin plus 
facile, M. de Castelnau descendait d6j^t du sommet. Nous 
nous donn&mes rendez-vous pour la nuit sur le foin des 
chalets de la Lavey, et, moins de 15 min. aprfcs, nous arri- 
vions sur la cime de la T6te des F6toules. 

Au Nord, la vue 6tait encore belle ; mais d6]k les nuages 
avaient envahi tout le midi et s'apprGtaient k nous cnve- 
lopper. Nous nous crimes autoris6s k ajouter quelques 
pierres k la pyramide que M. de Castelnau venait de 
construire et k mettre nos noms k c6t6 du sien. 

Nous descendlmes par TartUe d'abord, et, parvenus 
entre deux rochers qu'on aper^oit trfcs-bien de Saint- 
Christophe, «& Tendroit oil nous avions rejoint M. de Cas- 
telnau, nous primes droit k travers le glacier des F6toules, 
abandonnant la route du matin. La moraine, puis d'autres 
eboulis, furent rapidement franchis ; enfin le fond m6me 
de la valine de la Lavey apparut St nos pieds, du haut d'une 
muraille de 300 ou 400 mfet., absolument perpendiculaire. 
J'appris, plus tard, qu'il n'cxistait dans cette paroi que 
deux couloirs faisant communiquer la montagne et la val- 
ine; Tun qui se dirige sur Saint-Christophe , Tautre sur les 
Valets de la Lavey. La nuit nous surprit durant nos tenta- 
tives de descente, et ce n'est qu'apr£s avoir tr6buch6 dans 



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220 



COURSES ET ASCENSIONS. 



tous les sens pendant plus d'une heure, et au moment oil je 
me r6signais k bivaquer, que le hasard, joint au flair de mes 
guides, nous conduisit k rorigiiic du couloir qui incline vers 
Saint-Christophe. S'il eut <H6 compost de v£ritables ro- 
chers, Tobscurit^ Teut rendu impraticable ; mais nous 
pumes, en risquant k chaque pas une entorse, descendre 
sur les 6boulis dont il est forme. 

Nous arriv&mes k Saint-Christophe au milieu de la nuit: 
nous avions par consequent manqu6 le rendcz-vous que 
nous avions donne k M. de Castelnau qui, le lendemain, 
montait seul k la T6te de rfitre. 

Non-seulement nous pou\ions nous ftliciter du succfcs 
de notre ascension, mais nous avions r£ussi k trouver 
une communication entre les deux valines des Elages 
et de la Lavey. Ce nouveau passage de glaciers, auquel 
nous avons donn6 le nom de Col des F6toules, est visible 
de Saint-Christophe. Son point culminant est situ6 entre 
deux gros rochers qui font saillie sur Tarfite. L'ascension de 
cette belle montagne n'offre ni dangers ni difficult^ <Tau- 
eune sorte. Seule TarOte terminale, qui plonge k pic sur le 
glacier du Vallon, pourrait donner dans quelques endroits 
la sensation du vertige. Nous conseillons aux touristes qui 
voudront entreprendre cette course de partir de Saint- 
Christophe ou des chalets de la Lavey, plut6t que du val- 
lon des Etagcs : cette direction, que nous avons suivie au 
retour, est de beaucoup la plus facile. 

LE COL DE LA TEMPLE 

De Saint-Christophe, je me rendis k Ville-Vallouise par le 
col de la Temple, Tun des plus beaux passages du Dauphin£, 
mais trop connu pour qu'on puisse encore le d6crire. Je 
n'en parlerai qu'& cause de la tempfcte eflroyable qui nous 
accompagna pendant la traversSe. Dfcs la mont6e, la neige, 
soulev6e par un vent violent, nous aveuglait k ce point que 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPUINE ET LA SAVOJE. 221 

je n'apergus pas sous mes pieds unc crevasse b&inte, 
dans laquelle j'enfonQai profond6ment. Mon piolet, et l'aide 
de Cupelin qui me suivait, me retinrent sur le bord. — 
Au sommet du col, la violence de la temp6te d^passait 
tout ce que j'avais d6j& vu de semblable; le gr6sil, quoique 
trfes-fin, nous meurtrissait douloureusement ; nous 6tions 
jetis les uns contre les autres, et nous ne pouvions nous 
tenir immobiles qu'en restant couches sur les pierres. C'est 
clans cette position que je voulus deboucler mon sac, pour 
en diminuer le poids au profit de mes guides, mais je dus 
immediatement y renoncer ; car de menus objets qui se trou- 
vaient a la surface disparurent aussit6t emport^s par le vent. 

Enfm nous atteignimes le glacier Noir, et quelques ins- 
tants d'un calme relatif nous permirent dadmirer les 
lignes hardies et grandioses du cirque qui nous entourait. 

C'est k peu prfcs k ce moment que nous etimes la surprise 
d'entendre, au milieu de cette vaste solitude, les aboiements 
d'uu chien perche au sommet d'unc moraine mediane. 
Nous courftmes dans cette direction et nous nous trou- 
vames face k face avec Tun de nos collogues, M. Rochat, 
qui * accompagn6 de deux guides dauphinois, parcourait 
la m^me route en sens inverse. 

J'appris plus tard qu'un pont de neige s'6tait rompu sous 
les pas de Tun des deux guides; mais ils venaient pr6eis6- 
ment de s'attacher k la corde , et Taccident n'avait pas eu 
de suites s6rieuses. 

La grfile se transforma bieritdt en pluie,etnousarrivdmes 
h Ville-Vallouise dans un etat lamentable. Graces soient 
rendues k Texcellent Gauthier , le maitre d'h6tel, qui 
voulut bien prfiter k chacun de nous un vGtement complet. 
Les sacs de cuir de mes guides n'avaient pas mieux r6sist6 
que mon sac de toile, et Teau avait d6tremp6 plusieurs 
boites de carton contenant des glaces pr6par6es pour la 
photographic. Le Club se consolera-t-il jamais des rares 
merveilles dont cet 6v6nement l'a priv6? 



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9<*:, 



COURSES ET ASCENSIONS. 



LA TfTE DES BCEUFSROUGES ET LE COL DES B(EUFS-R0U6ES 

COURSES NOUVELLBS — 5 SEPTEMDRE 

J'avais d6sir6 d6j&. tenter, de la B6rarde, l'ascension d'un 
des pics qui surmontent la crfcte des Boeufs-Rouges ; mais 
le guide Rodier m'cn avait dissuad6 , et nous n'avions pu, 
d'ailleurs, apercevoir un passage praticable sur les flancs 
de cette muraille k pic... Arriv6 dans la Vallouise, je voulus 
voir si, de tous c6t6s, cette chaine 6tait 6galement inacces- 
sible, et j'allai coucher dans les chalets d'Entraigues. 

Gauthier, notre h6te, m'avait donn6 une lettre de recom- 
mandation pour Aim6 Lagier, ancien sous-officier d'infan- 
terie, le seul des chasseurs de chamois qui connut passa- 
blement cette partie de la vall6e. Ce loyal et sympathique 
montagnard nous offrit l'hospitalit6 dans son chalet. 

Je n'ai jamais rien vu de plus pauvre que les chalets de 
cette con tree. Celui-1& se composait d'un rez-de-chauss6e 
en pierres sfcches, enfonc6 de trois c6t6s dans le sol de la 
monlagne. II dtait divis6 en deux compartiments : Tun 
r6serv6 au menu b 6 tail ; l'autre, large de 3 mfct. et long 
de 5 ou 6 mfct., 6tait Funique pifcce de Fhabitation. 
Partout la tfcte touchait un plafond fait de bois k peine 
fa<jonn6. La fumee, d'ailleurs, n'eut pas permis de se 
tenir debout ; car, en l'absence de toute chemin£e et de 
rien qui y ressembl£t, elle ne s'6chappait qu'en partie h 
travers les interstices des pierres, et le surplus, suspendu 
comme un nuage, restait accumul6 sous le plafond. Deux 
6normes chaudifcres, un seau de fer-blanc, des 6cuelles et 
des cuillers de bois , des planches supportant les fromages 
destines k la vente, les provisions, le pain noir cuit pour 
toute l'ann6e et qu'on ne peut couper qu'& coups de hache, 
enfin, prfes du foyer, de grosses pierres servant de sieges, 
composaient tout le mobilier. L'6tage sup6rieur 6tait k la 
fois le grenier k foin et la chambre k coucher d'une famille 



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COURSES NOUYELLES DANS LE DAUPHINE ET LA SAVOIE. 223 

composie de six personnes. II avait, en guise de murs, une 
cldture k claire-voie faite de troncs de sapins simplement 
ecorces. (Test \k que nous couchAmes, h une altitude de 
1,600 m6t., abrit6s tant bien que mal, mal beaucoup plus 
que bien, par un rempart de foin et de paille, contre la 
froide bise de la nuit. Lagier, qui repr6sentait la civilisation 
au milieu de gens ne parlant m£me pas le frangais, semblait 
seul se douter de ce qui manquait dans ce logis. II s'6ver- 
tuait k nous procurer tout le confortable possible, et, pour 
eclairer notre rcpas du soir, il piquait tr£s-adroitement 
dans le mur plusieurs petites parcelles de bois de sapin, 
encore enduites de leur r6sine. 

Uedition ordinaire de la carte de l'Etat-roajor, au 1/80000°, 
la seule dont je fusse muni pendant mon voyage, renferme, 
sur cette partie du Dauphin^ , quelques inexactitudes , 
corrigees a mon insu dans la grande carte du Pelvoux et 
dans les nouvelles cartes du massif des Alpes. C'est ainsi 
quelle indiquait le pic occidental comme le plus 61ev6 de 
ceuxqui surmontent la crGte des Boeufs-Rouges, tandis 
qu'il en est peut-£tre le plus bas, et qu'elle lui donne, par 
suite d'une faute d'impression, Taltitude de 3,651 mfct., 
alors que cette cote s'applique en r6alit6 k la montagne 
des Bans. 

Ces inexactitudes de detail dont j'avais pu me rendre 
compte lors d'une course pr6paratoire, avaient fait naitre 
chez moi une grande ind6cision. Quel 6tait en r6alit6 le 
point culminant de la crfcte des Boeufs-Rouges, celui vers 
lequel nous devious nous diriger? 

Lagier, qui avait chasse sur toute T6tendue de la chalne, 
m'affirma que c'Gtait un pic rocheux, dominant les chalets 
d'Entraigues, et dont il me pr£cisa exactement la situation. 
Dfcs 3 h. du matin, nous gravissons les rochers qui font 
face k Entraigues, et, en moins de 4 h. de marche, nous 
nous trouvons au pied du pic qui venait de nous fctre d6crit. 
Tournant sur notre gauche, nous en longeons la base et 



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224 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous commenQons enfin la veritable ascension par le c6t6 
Sud-Ouest; mais, parvenus pr&s d'un point que nous avions 
regarde comme le sommel, nous nous trouvons separes 
de l'aiguille terminale par un precipice profond et infran- 
chissable. II nous faut rcvenir sur notre droite, nous Clever 
h unc grande hauteur, traverser un pont naturel trfcs- 
curieux... Tout h coup, une muraille h pic nous oblige de 
nouveau k battre en retraite. 

Dans ccs deux tentatives nous avions rcncontrS sur tout 
le rocher ce dangcreux verglas, dont j'avais dej^. fait la con- 
naissance h la TOte de Charrierc, ct que le mauvais temps 
nYa eondamne h revoir pendant tout le reste de mon 
voyage. 11 degelait ccpendant, et de nombreuses picrrcs 
d6tach6es de la cime bondissaient aulour de nous. 

Revenus au Sud-Estdu pic, mes guides voulaient recom- 
mencer l'escalade de ce c6tc oil le rocher paraissait meil- 
leur, et cettc fois ils me repondaient du succes : mais 
ces murailles glissantes ne m'inspiraient aucune confiance, 
et j'insistai pour essayer l'arftte oricntale, qui me scmblait 
beaucoup plus brisee. 11 fallait pour cela descendre sur un 
etroit n6ve, le traverser, et gagner l'arfctc/en grimpantsur 
une esp£ce de col. La descente vers le n6v6 ne fut pas fa- 
cile ; toutefois nous finimes par nous en approcher jusqui 
2 mfct. environ. Plus bas le rocher surplombait. 

Sauter h 2 m6t. au-dessous de soi est ais6 dans les con- 
ditions ordinaires ; mais la situation dans laquelle nous 
nous trouvions rendait pour nous Top6ration un peu moins 
facile. Nous devions 6tre reQusparun glacier uni et incline, 
nous lui tournions le dos, avec l'impossibilite absolue de 
changer de position ; car nous avions la poitrine contre le 
rocher, les jambes et les bras 6cart6s, le bout des pieds et 
des doigts crisp6s sur des anfractuosit6s pr£sentant moins 
de 2 centimfct. de saillie. II fallait done s'enlever par une 
16g6re secoussc, puis, une fois en Fair, d6crire un quart de 
tour pour ne pas se heurter la figure contre la muraille. 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPHINfc ET LA SAVOIE. 225 

Devouassoud avisa une dernifcre asp6rit6 en ronde-bosse, 
qui, servant d'appui au pied droit, pouvait diminuer un 
peu la distance h franchir. Cramponn6 de la main gauche, 
le visage contre le roc, et irmnoeuvrant de la main droite 
rextr6mit6 de son piolet, il finit, a. force de patience, par 
gratter la couche de glace qui recouvrait cette asp6rit6. 

Se laissant alors glisser, il arriva sur le n6v6 dans une 
posture qui n'avait rien d'acaddmique. Je suivais ses mou- 
vements avec quelque int6r6t, car, h la moindre secousse 
donn£e h. la corde, j'aurais 6t6 tir6 en arriere et je serais 
tomb6 la t6te la premiere sur la glace. Heureusement il 
s'arrftta net d'un coup de pointe de hache, etil put tailler 
sur la pente une jolie plate-forme qui nous permit de le 
rejoindreavec plus de facility. 

Le petit n6v6 traverse, nous remont&mes aussit6t la 
pente opposSe par des rochers si difficiles que je me vis h 
uncertain moment, malgr6 tous mes efforts, incapable de 
m'61ever plus haut, et que je dus, pour la premiere fois de 
mon existence de montagnard, me faire remorquer comme 
une masse inerte pendant 2 ou 3 mfct. de hauteur. J'admi- 
rais l'aisance avec laquelle Cupelin et Henri Devouassoud 
avaient, sac au dos, franchi ce mauvais pas ; aussi ce der- 
nierput-il, en arrivant sur le col, me dire avec une legitime 
fierte: « Eh bien, monsieur, estil vrai que les guides de Cha- 
nonix ne savent pas gravir les rochers ? » 

Vue de prfcs, Tardte 6tait impraticable, par suite d'un 
ressaut perpendiculaire de 3 H m£t. de hauteur ; nous 
dumes done nous engager sur la face oppos6e & celle que 
uous avions parcourue jusqu'alors, et gravir en biais cette 
Nuraille presque droite, au pied de laquelle s'6tendait un pe- 
Wglacier trfcs-crevass6. D6J5. nous avions, h quelques mfctres 
P^s, franchi les plus mauvais pas; mais j'6tais & bout de 
forces; mes mains, raidies par le contact perp6tuel du rocher 
IW,ne pouvaient plus saisir avec assez d'6nergie ses rares 
e ^ faibles asp6rit£s et je dus donner le signal de la retraite. 

AKmJAIRK DK 1876. 15 



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2:26 



COURSES ET ASCENSIONS. 



La nuit d'ailleurs s'avangait k grands pas. Je parvins avec 
peine k descendre sur lc glacier qui borde le pic au Nord-Est, 
etjelesuivis jusqu'en bas. Sa surface polieetson inclinaison 
nous obligdrent k tailler quelques marches. La contention 
nerveuse, avec laquelle je m'6tais cramponn6 pour ne pas 
glisser, m'avait raidi tout le corps, et je tr£buchais &chaque 
instant sur la moraine et les 6boulis qui nous ramenfcrent 
k Enlraigues en suivant le lit d'un torrent. 

Avantdem'etendredc nouveau sur le foin, je fisquelques 
reproches au vieux Lagier. Mon barom£tre, consult^ au 
moment ou je m'etais le plus rapproch6 de la cime, m'avait 
donne une si faible altitude que j'h6sitais k regardercomme 
le point culminant le rocher contre lequel nous nous 6tions 
acharnes pendant toute cette journ^e. D'ailleurs j'avais pu 
constater que nous 6tions k Textr6mit6 Est de la crfcte,etma 
carte indiquait des hauteurs, croissant d'une fa^on presque 
continue, *\ mesure qu'on se dirigeait vers TOuest. Mais 
Lagier soutint6nergiqueraent ses premieres affirmations, et 
les fit si bien appuyer par un autre montagnard, que je 
resolus dc recommencer l'attaque. 

J'etais cette fois bien decide igagner le sommet k moins 
d'impossibilit6 absolue.Deux jours de grande chaleur avaient 
du diminuerconsiderablement le vergias, notre plus grand 
enncmi, et j'avais pleine confiance dans le succfcs. Tou- 
lefois il fut convenu qu'avant de renouveler notre der- 
niere tentative sur la face Nord-Est, qui s'61£ve au-des- 
sus du petit glacier, nous remontcrions ce glacier jusqu'i 
un col que nous avions apergu k son extr6mit6. L&, nous 
devions examiner notre pic du c6t6 duNord, oil il domine 
le glacier du S616. 

Le 5 septembre, nous quittons dc nouveau Entraigues 
ki h. du matin. Suivant le lit d'un torrent qui se jette dans 
celui des Bans, un peu au-dessous des chalets, nous arri- 
vons au pied du glacier et nous le gravissons sans aucune 
difficulte. Encheminant, nous avions fait lever, k trfes- 



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COURSES NOUYELLES DANS LE DAUPBIN6 ET LA SAYOIE. 227 

petite port6e de fusil de chasse, une marmotte d'abord, 
puis six chamois. 

Quelle ne fut pas notre surprise quand, arrives sur cette 
large echancrure, nous vimes h notre gauche une facile 
ar&te d'iboulis, conduisant au sommet du pic qui nous 
avail arrH6s si longtemps l'avant-veille ! Cette ascension 616- 
mentaire fut accomplie en moins de 15 min. La vue dont 
jaijouide Taiguille terminale est au-dessus de toute des- 
cription, et tres-diff6rente de celles que j'avais eues jus- 
que-l^ dans le Dauphin6. Au Nord le Pelvoux, TAilefroide 
et le col du S616 se pr6sentaient admirablement; k l'Est 
s'elevait le Yiso, dominant tout le massif des Alpes ita- 
liennes; h l'Ouest se remarquaient surtout les Rouies, la 
T6te de l'fitre et la T6te des F6toules ; enfin, par-dessus la 
cbaine que traverse le col du Celard, un panorama d'une 
incroyable etendue se d6roulait sous le ciel lumineux du 
raidide la France. 

Quand je voulus pr6ciser la situation des montagnes qui 
mentouraient, et identifier ma carte avec le terrain, mes 
incertitudes recommenc&rent. Je voyais autour de moi 
plus de pics que les officiers de T6tat-major n'en avaient 
indiques. Seule, dans la direction de TOuest, la montagne 
des Bans dominait sans conteste le point que nous occu- 
pions et que la carte cote 3,431 mfct. A l'aide d'un baton, 
plac6 sur un point d'appui vertical, je visai et fis viser h 
plusieurs reprises le pic qui est sur le prolongement du col 
du Sel6 ; j'essayai de relever Tangle avec un fil h plomb et un 
rapporteur, et il nous sembla que la cime qui nous servait 
d'observatoire etait au moins aussi 61ev6e que le point vis6. 
Mon baromfetre an6roide marquait alors 504 millim. tandis 
qu'i Entraigues il en marquait, le matin, 338 ; mais, dans la 
soiree, le temps devint orageux, et la perturbation qui pcut- 
<^re se faisait d6j& sentir dans l'atmosphfcre ne permit de 
l *rer aucune conclusion de ces indications barometriques. 

Apres avoir construit un steinmann sur notre pic, nous 



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228 COURSES ET ASCENSIONS. 

regagnamcs l^chancrure qui lc s6pare de celui qui est cote 
3,377 mfct., sur la carte du Pelvoux. II fut r6solu que nous 
ne reprendrions pas la route suivie le matin ; mais que 
nous descendrions vers le Nord, dans Tespoir de d6couvrir 
ainsi une communication de glaciers entrc la valine d'En- 
traigues et la partie sup6rieure de la valine de Celse-Nifcre. 
Nous y r6ussimes parfaitement, et ce nouveau col, que 
nous avons appel6 col des Bceufs- Rouges, est digne d'etre 
visit6. Henri Devouassoud, qui dirigeait ladescentc, nous a 
fait decrire trois zigzags. Nous avons d'abord incline a 
gauche; puis, toujours sur le glacier, nous sommes revenus 
a droite jusqu'a un 6peron a peine accentud ; la, nous avons 
pris des rochers peu difficiles, quoique tr6s-inclin6s, et 
nous les avons descendus en biaisant vers notre gauche 
pour venir d6boucher sur le glacier du S616, a l'extremiti 
d'un couloir abrupt, heriss6 de s6racs menagants. Passant 
au pied du Soureillan, traversant les chalets d'Ailefroide, 
nous arrivamcs a Ville-Vallouise avant 6 h. du soir. 

Lc lendemain, en nous rendant a Briangon, nous a per- 
fumes tr6s-distinctement, de la route qui domine les 
Vigneaux, notre pointc rocheusc et notre col dans le pro- 
longement du glacier. 

Je traversai le col du Galibier et Saint-Michel en Arc au 
milieu d'lpais tourbillons de neige, et je montai jusqu'au 
village du Thil, ou je reQus la plus cordiale hospitality du 
cur6 de cette petite paroisse, un alpiniste aussi, qui se dt- 
cidcra, j'espfcre, a faire un jour partie de notre club. 

Lc temps, toujours mauvais, m'obligea a me rendre aux 
Mottets par le col des Encombres , Moutiers et le Bourg 
Saint-Maurice. Lorsque je me levai le 13 septembre, la 
terre, autour des chalets des Mottets, 6tait couverte de neige 
a plus d'un pied de hauteur. La encore je dus c6der devant 
la n6cessit6, et je me d^cidai a franchir imm6diatement le 
col facile du Mont-Tondu qui me conduisit a Saint-Gervais 
et de la a Chamonix. 



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COURSES NOUVKLLES DANS LE DAUPUINE ET LA SAVOIE. 229 



COL DE LA BUCHE 

16 SEPTEMBRK 

Les jours suivants, le temps ne valut pas mieux; on trou- 
vait la neige h mi-chemin do Ghamonix au Montenvers ; les 
crevasses de la mcr de glace 6taient recouvertes et les 
avalanches descendaient par la chemin6e du Br6vent. Ce- 
pendant nous voultimes, faute de mieux, atteindre le gla- 
cier des Bois , vis-&-vis de sa jonction avec le glacier de 
Talefre, en passant entre les Aiguilles de Gr6pon et de 
Charmoz. Ce passage appel6,parait-il, passage de la Btiche, 
est fr6quente par les chamois et bien connu des chasseurs 
qui les y attendent ATafffit; mais ni Henri Devouassoud 
ni Auguste Cupelin n'avaient jamais entendu dire qu'il eftt 
6te traverse par des guides ou des voyageurs. 

Nous nous 61ev£mes droit devant nous, derrifcre la cha- 
pelle anglaisc, et, aprfcs avoir travcrs6 le petit glacier des 
Nantillons, nous commenQ&mes h gravir le couloir rapide 
qui conduit au col. Un quart d'heure doit suffire d'habitude 
pour en faire Tascension; mais l'^norme quantity de neige, 
dans laquelle nous enfoncions jusqu'& la ceinture, nous 
obligea h faire pendant deux heures les plus 6ncrgiques 
efforts pour en atteindre le sommet. Sur Tautre versant le 
couloir, plus rapide encore, n'aurait jamais pu 6tre gravi 
dans de telles conditions ; mais, en fendant devant soi la 
neige comme avec le soc d'une charrue, on descendait 
sans trop de difficult^. L'avalanchc toutefois 6tait mena- 
Qante; cette masse ramollie, supports par une rapide 
couche de glace, semblait n'attendre qu'une occasion pour 
glisser. Nous marchions en toute hate, droit devant nous, 
Gvitant de creuser nulle part un sillon transversal, et bien- 
t6t nous pouvions, en suivant les traces d'un chamois, 
gagner les Ponts et le Montenvers. 



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230 COURSES ET ASCENSIONS. 

COL DE LANEUVAZ 

COURSE NOUVELLE — 21 SEPTEMBRE 

L'exp6rience que je venais de faire ne m'engageait gufcre 
k tenter de grandes courses; mais les Chamoniards queje 
consultai surent me persuader que deux jours d'ardent 
soleil et de fraiches nuits avaient chang6 T6tat de la raon- 
tagne. Sans doute il faudrait encore 6viter les rochers qui 
restaient impraticables; sur les glaciers, au contraire, la 
neige devait (Hre suflisammcnt tassee et durcie. 

On croit aisement ce qu'on desire : aussi, le 21 sep- 
tembre, je quitte le village d'Argcntifcre k 3 h. du matin. 
Les chalets deja abandonnes de Lognant sont rapidement 
d£passes. Le glacier d' Argentine est franchi, et, gr&ce k 
l'hcurc matinalc, nous arrivons sans trop de peine au col 
du Ghardonnet. Sur le versant oppos6, au pied du couloir, 
nous sautons aisement la bergschrund. 

Les touristes parvenus ainsi sur le glacier de Salenaz ou 
Saleinoz le traversent ordinairement pour en gagner la 
rive gauche , passent la FentHre de Saleinoz et se rendent 
k Orsifcres par le glacier d'Orny. Nous voulions cssayer de 
la direction oppos6e, franchir dans toute son epaisseur la 
chaine du Mont-Blanc, et en gagner le versant oriental en 
descendant sur le glacier de Laneuvaz. 

Au lieu de traverser le glacier de Saleinoz, nous le lon- 
ge&mes k droite, jusqu'i I'embranchement qui conduit au 
col du Tcuir-Noir. Lk se pr6sente en face de nous, k l'ex- 
tr6mite d'un contre-fort, qui descend, je crois, du Tour-Noir, 
unc 6troite 6chancrure. Un rocher fiiisant saillie en avant 
semblait la couper par le milieu. (Test sur ce col que nous 
nous dirigeons, et nous l'atteignons & 41 h. Mais quelle de- 
ception ! Nous ne sommes pas encore k la cr6te de partage 
des deux versants, et, pour gagner le veritable col qui doit 
nous conduire au glacier de Laneuvaz, il faut redescendre 



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COURSES NOUYELLES DANS LE DAUPHINfc ET LA SAYOIE. 231 

dans un autre vaste glacier, en forme de cuvette, ramifica- 
tion de celui de Saleinoz, et faire ensuite une nouvelle as- 
cension. De telle sorte que, au lieu de gravir ce premier col, 
il eut mieux valu probablement le contourner vers la gauche 
et arriver de plain-pied sur la cuvette oiunous avions h 
descendre. 

Un instant je crus pouvoir gagner le veritable passage 
en continuant h suivre, le long d'un mur de glace, la cr6te 
sur laquelle nous nous trouvions ; mais mes guides s'y op- 
poserent : Tentreprise pouvait 6tre impraticable et nous 
faire perdre un temps pr6cieux. II fut convenu que nous 
descendrions au pied d'un gigantesque s6rac. Malheureuse- 
ment la pente de glace qui nous y conduisait ne parve- 
nait pas jusqu'au niveau de la partie inferieure du glacier; 
elle s'arr^tait en surplombant h 2 mfct. au-dessus, et 
une 6norme crevasse, large de plus de 50 m£t., mais en- 
tierement combine par la neige, s'ouvrait au bas de cette 
pente et dans toute son 6tendue. 11 fallait ou sauter dans le 
gouffre, ou reculer sans pouvoir, h cause de Theure avan- 
c6e, revenir par un autre chemin. Ce n'est qu'avec la plus 
grande repugnance que je me decide k tenter l'entreprise. 
Cette neige amoncel6e, et d6prim6e vers le milieu de la 
bergschrund, ne me dit rien qui vaille, et je ne vois pas 
comment il nous sera possible de remonter le bord sup6- 
rieurde cette bergschrund, side Taut-re c6t61epontn'est pas 
praticable et s'il nous faut revenir sur nos pas. Gupelin se 
laisse glisser le premier, pendant que nous restons solide- 
ment post6s pour le hisser en cas d'accident. Tout s'etant 
bien pass6, nous le suivons h notre tour, et nous \oi\h en- 
gages tous les trois sur cette large crevasse. Nous avancions 
avec toute la 16geret6 possible, non sans enfoncer h chaque 
pas plus baut que le genou. Go mauvais pas franchi, nous 
nous dirigeons sans plus de difficultes, mais non sans 
fatigue, vers Textrdme gauche d'une trfcs-large depression 
arrondie, ouverte entre le Tour-Noir a droite ct une autre 



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232 



COURSES ET ASCENSIONS. 



sommit6, dont je n'ai pu savoir le nom. Pour alteindre le 
sommet de ce col, qui n'est qu'une 6troite ar&te, nous de- 
vons gravir quelques rochers, qui n'ont d'autre incouv4- 
nient que d^tre trfcs-mal 6quilibr6s : il est 1 h. 20 min. et 
nous dominoMs de toute part les plus imposants glaciers. 
Mon baromfctre qui marquait 520 mill, au premier col, en 
marque 510 au second. II indiquait la veille k Chamonix 
684, et 664 le surlendemain k Cormayeur : ce qui donne, 
commc altitude approximative, 3,200 mfet. au premier col 
et 3,350 mfct. au second. 

Bien que notre guide-chef eut pass6 le col d'Argentifcrc, 
il ne connaissait pas la partie du glacier de Laneuvaz par 
laquelle devait s'effectuer notre descente, et qui se trouve 
un peu au-dessus de la jonction de ce glacier avec celui 
de la Maunc. Dans le cas ou ce c6t6 eut 6t6 impraticable, 
nous avions done la d6sagr6ablc perspective de revenir sur 
nos pas jusqu^ Argenti&re, ou de passer la Fen&tre de 
Saleinoz et d'arriver au milieu de la nuit k Orsiferes, ce 
qui ne valait gufcre mieux. Un coup d'oeil suffit pour nous 
fixer k cet 6gard : descendre serait facile, mais non pas 
sans danger, k cause du mauvais 6tat de la montagne. Les 
pentes , trfcs- inclines, 6taicnt couvertes d'une neige 
6paisse, Iiqu6fi6e pour ainsi dire, par un soleil ardent 
qui les frappait alors en plein. Mes guides me recomman- 
dfcrent le plus complet silence, et jo n'eus garde de leur 
d6sob6ir, bien que je ne croie gufcre k T6branlement que 
peut produire sur la montagne la vibration des ondes 
sonores. Dans beaucoup d'endroits Tavalanche 6tait d£j& 
form6e. Les n6v6s, habituellemant si unis, Gtaient boule- 
vers6s comme les s6racs d'un glacier : d'dnormes blocs de 
neige serr6e restaient suspendus aux flancs de la montagne, 
aprfcs avoir trac6 de profonds sillons. On se demandait ce 
quiavaitpu les arrtHer ainsi aprfcs 100 m&t. de chute; on 
sentait que la moindre secousse suffirait pour leur faire re- 
prendre leur course et entrainer avec eux le prodigicux 



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COURSES 50UVELLES DANS LE DAUPHINS ET LA SAYOIE. 233 

amas de neige qui recouvrait ces pentes rapides. Partout 
Taspect 6tait le mSme, et je cherchais vainement des yeux 
un rocher qui ptit, au besoin, nous servir d'abri. 

Le glacier de Laneuvaz doit 6tre excessivement crevass6, 
car, malgr6 l'babilet6 de notre guide-chef, nous enfoncions 
h chaque instant. Nous avons, pendant cettc descente, 
perce h jour prfcs de vingt crevasses qu'il 6tait impossible 
de deviner; nous faisions ainsi de fr6quentes culbutes, 
nous 6tions tremp6s comme si nous eussions traverse un 
torrent, etj'avais, sans m'en douter, fait dans toutes mes 
poches une ample provision de neige. Ge fut done avec 
iine satisfaction sans melange que j'atteignis la moraine, 
et que le soir h 5 h. 30 min. je pus me s6cber au bon feu 
des chalets de la Folly dans le val Ferret, avant de m'6- 
tendre sur un d61icieux lit de foin. 

LES PETITES-JORASSES (3,682 m6t.) 

ASCENSION NOUVELLE — 23 SEPTEMBRE 

N 

Le 22 septembre, je passai le col Ferret, et j'allai cou- 
cher dans les granges de La Vachey, pour fairc le lendemain 
lascension des Petites-Jorasses. Cette montagne qui, du 
Montenvers, s'aperQoit sous la forme d'une muraille per- 
pendiculaire. ne pr6sente au contraire sur le versantitalien 
qu'une succession de glaciers. L'ascension, k ma connais- 
sance du moins, n'en avait pas encore 6t6 tent6e. 

Je remontai d'abord h la base du glacier de Fr6boutzie, 
sur des neiges d'avalanches, incessamment balayees par la 
chute dfoiormes s6racs qui s'6croulaient avec le bruit du 
tonnerre. Aprfcs m'&tre 61ev6 h droite par des rochers faciies, 
je traversai, en revenant sur la gaucbe, et en me dirigeant 
directement vers le sommet de la montagne, un vaste pla- 
teau de glace trfcs-crevass6. Jusqualors tout se pr6sentait 
s °us laspect le plus favorable, et je pouvais regarder 



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23 i 



COURSES ET ASCENSIONS. 



corarae un jeu cette course, qui devait dtre la plus difficile 
de ma campagnc. — Tout k coup, nous aboutissons k une 
immense crevasse qui coupe le glacier dans la plus grande 
partie de sa largeur. Je voulais, d'accord avec Cupelin, 
reculer, prendre les pentes de glace qui, descendant des 
contre-forts de TAiguillc de Leschaux, nous dominaient k 
droite et revenir sur la cime des Petites-Jorasses apr£s un 
long detour. Dans cette direction nous pouvions apercevoir 
la plus grande partie du trajet ;\ parcourir et il ne presen- 
tait pas d'obstaeles s^rieux. Notre guide-chef, pour perdre 
moins de temps, prefera appuyer un peu a gauche sans 
changer de direction, et passer immediatement i\ la droite 
d'une sorte d'ilot rocheux qui a. ce moment nous cachait 
les Grandes-Jorasses. Pour la premiere fois, depuis que 
nous voyagions ensemble, Tenement lui donna tort. l& 
aussi le glacier etait coup6. II fut convenu que, profitant 
d'un plan incline, nous descendrions sur une corniche qui 
r6gnait k mi-profondeur aux flancs de la grande crevasse, 
et que nous essayerions, apr&s Tavoir travers£c, de remon- 
ter de Tautre c6t6. Henri Dcvouassoud parvient facilement 
sur cette corniche ; mais, au moment ou je le suis, le plan 
inclin6, qui n'est qu'un traitre pont de neige, s'effondre sous 
mes pieds. Heureusement la ramification de la crevasse sur 
laquelle je me trouve est tr6s-6troite ; je puis loger le pied 
gauche dans une entaille qui avait 6te creusee par mon 
guide, et, appuyant le genou droit sur la paroi opposee, je 
parviens a me soutenir un instant. A l'aide de mon piolet, 
je crcuse alors plusieurs marches, tant6t sur Tun, tant6t 
sur l'autre des flancs de la petite crevasse, et je me trouve 
enfin au niveau d'Henri ; mais la position que j'occupe ne 
me permet pas de sauter pour le rejoindre , il me tire k lui 
d'un coup de corde et je tombe k plat ventre sur la cor- 
niche. Cupelin, qui a r6ussi k se maintenir sur les debris 
du pont, me suit par le m6me chemin et nous commen- 
<jons une promenade fantastique. 



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COURSES NODVELLES DANS LE DAUPMN6 ET LA SAVOIE. 235 

Beaucoup de touristes d£jft, dc gr6 ou dc force, sont deseen- 
dus dans les profondeurs des glaciers ; mais pcu, sans doute, 
ont pu jouir d'un spectacle aussi complet et aussi mer- 
veilleux que celui qui, en ce moment, s'offre h nos regards. 
La crevasse au fond de laquelle le hasard nous a conduits, 
large de 25 &30 mH. et trois fois plus longue, communique 
avecd'autreSjSoitcicielouvert, soit par des portiques et des 
arceaux dans lesquels on croirait trouver une sorte d'ar- 
chitecture. D'un c6te, la glace forme votite et tamise une 
douce lumtere, rose etviolctte, tandis que, partoutailleurs, 
ses parois 6tincelantes brillent d'un insoutenable eclat. De 
l'extremite de cctte voiite pendent d'immenses stalactites, 
les unes scintillant comme des diamants, les autres, plus 
abritees, passant par toutes les nuances du bleu, depuis la 
plus fonc£e jusqu'ft la plus claire. Au-dessus de nos tfttes 
un s£rac aigu, pench6 sur les bords du gouffre, semble 
surveilier et menacer les audacieux qui violent le secret 
de sa demeure. Nous cheminons d'arceaux (?n arceaux, de 
crevasses en crevasses, sans trouver d'issucs, et les rayons 
du soleil, r6fl6chis de toute part sur ces surfaces brillantes, 
merendent, pour ainsi dire, ivre de lumifcrc. Enfin nous 
arrivons dans labergschrund, et le seul moyen d'en sortir, 
sans un travail dont la longueur nous feraitmanqucrnotre 
ascension, est de grimper sur la muraille rocheuse, presque 
perpendiculaire, qui sc dresse vis h. vis de nous. 

Les rochers que j'avais eu h gravir avant cclui-ci ne 
mavaient jamais present6 de pareilles difficult^ : ses 
rares aspe rites 6taient polies par le frottement du glacier, 
et, dans toute autre circonstance, j'aurais 6t6 incapable de 
tenter Tentreprise. Mais la n6cessit6 estun puissant ressort. 
Je m'61fcve done tant bien que mal ; arriv6 au milieu de 
la hauteur, k un endroit oil, pendant quelques secondes, 
les deux pieds restent sans appui, je r6clame du secours. 
« Nous nous soutenons trfcs-mal nous-m£mes, r6pondent 
mes guides, tAchez de vous en tirer seul. » C'est ce que je 



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236 COURSES ET ASCENSIONS. 

suis bien oblig6 de faire... Nous sommes presque arrives 
au niveau superieur du glacier ; quelques metres nous en 
s£parent a peine, quand une violente Amotion me saisit 
encore. « Je ne suis pas assez long, murmure Devouassoud, 
je ne puis atteindre la saillie suivante ! » Heureusement 
qu'il n'est pas homme a s'arriHer pour si peu; il demande 
son piolet qu'il avail 6te conlraint de laisser en arrive 
accroch6 prfcs du mien : il Tancre solidement au-dcssusde 
sa UHe, dans une fenle do la roche, se hisse sur le manche 
et, apr5s s'cHre solidement poste, nous tire avec la corde 
et nous aide ainsi a le rcjoindre. 

Nous traversons sur dcs ponts fragiles de nouvelles 
bergschrunds ; nous gravissons des pentes qui se succfcdent 
sans cesse : la plupart sont tr£s-inclin6es, et Tune d'elles 
mesure jusqu'a 58 dcgr6s. II est heureux que le soleil se 
soit enti&rement voil6 pour tout le reste de la journee; 
sans cela nous aurions difficilement 6vit6 les avalanches, 
tant a Taller qu'au retour. La neige devenait, en effet, de 
plus en plus epaisse et molle ; nous y enfoncions profon- 
d6ment, de frequentes glissades nous rejetaient enarrifcre, 
et nous ne nous elevions qu'cn nous trainant p6niblemenl 
sur les coudes et sur les genoux. J'etais a bout de forces 
quand nous atteignimes enfin, au milieu du brouillard, 
l'arcHe qui conduit a la cime. 

d6sespoir! cette cime, surlaquelle vienncnt se rdunir 
plusieurs ardtes s6par6es par des murs de glace perpen- 
diculaires, se trouve, momentan6ment sans doute, terming 
par un enorme champignon de neige glacee, dont le rebord 
surplombc a quelques metres au-dessus de nos tStes. Une 
seule ar&Le, celle qui est a notrc gauche, un peu plus a 
TOuest, aboutit au sommet de ce formidable champignon; 
mais elle-mfime a une corniche de neige, et nous en 
sommes s6par6s par un mur de glace, large de 12 mM., a 
pic ou peu s'en faut, au-dessus d'un dangereux precipice. 
(Test sur les flancs de ce mur qu'il faut se cr6er un passage 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPllINfc ET LA SAVOIE. 237 

horizontal (Tune arSte a l'autre. Henri Devouassoud 
declare que c'est le seul endroit par lequel nous puissions 
arriver. Je lui reponds par l'ordre formel de battre en 
retraite, et je me refuse a admettre un seul instant qu'un 
tel passage soit possible. Deux fois d6ja dans le cours de 
cette ascension, harass6, rebut6 par des difficult^ sans 
cesse renaissantes, j'avais demand^ a revenir en arrifcre ; 
mais je le demandais sans sinc6rit6. Ce n'6tait qu'un 
moyen d'exhaler ma mauvaise humeur, et de me faire dire 
<pril 6tait possible d'avancer encore. Je savais bien que 
mes guides ne m'ob&raient pas sans protester, et, s'ils 
Teussent fait, je serais de moi-m6me revenu en avant. A ce 
moment, au contraire, j'etais bien d£cid6 a redescendre ; 
mais Henri Devouassoud qui, mieux que moi, pouvait 
appr6cierl'entreprise, et qui savait d'ailleurs par experience 
que les touristes ontsouvent besoin d'&tre encourag6s, me 
fit valoir qu'il serait peu honorable de reculer apr&s s'£tre 
approchd si prfcs du but. II enjamba aussit6t l'ar&te et 
commenQa la travers6e. 

Je ne pouvais admirer assez la merveilleuse habilet6 
avec laquelle, appuy6 sur des crans de A ou 5 centimfct. de 
profondeur, il taillait, pour ses pieds ou pour sa main, le 
cran qui allait lui servir a faire un pas nouveau. Quand il 
eut 6puis6 danstoute leur longueur les 7 m6t.de corde qui 
nous s6paraient, j'allais risquer encore quelques timides 
protestations, mais il s'6cria au premier mot : « II faudrait, 
monsieur, que vous eussicz un toupet de commissaire pour 
m'empfccher de faire les dix pas qui nous s<5parent de la 
rime! » 

L'argument me sembla sans r6plique, et, crispant alors 
rextr6mit6 demes doigts et de mes pieds sur ces entailles 
glissantes et fragiles, m'aidant quelquefois de la pointe de 
ma hache, je le suivis avec une Amotion que je n'essayerai 
pas de dissimuler. La situation devenait plus critique, car 
nous 6tions deux en m6me temps au-dessus de Tabime ; 



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238 COURSKS ET ASCENSIONS. 

au moindrc faux pas, Tun de nous eut entraine Fautre, et 
Gupclin, accroupi sur la neige, cut 6te infailliblement 
cnleve. 

Et, eepcndant, le plus difficile restait encore k faire! Par- 
venu au pied de l'ar&te, h l'endroit oil elle venait joindre 
le mur de glace h angle droit et h la hauteur de nos t£tes, 
Devouassoud, conservant son 6quilibre & Taide seulement 
de la main droite, reussit, par un miracle de vigueur et 
d'adresse, h abattre de la main gauche la corniche qui fai- 
sait saillie; puis, appuyant sur l'ar&te unc main, et le fer 
courbe de son piolet, il s'61anqa au sommet d'un seul 
bond. 

Pendant qu'il executait avec un superbe aplomb ce tour 
de force, le plus merveilleux qu'un guide puisse entre- 
prendre sur la glace, j'ctais immobile derrifcre lui, osant 
h peine respirer et me soutenant difficilement malgre le 
secours de mes deux mains. Faute de point d'appui, j'etais 
incapable de prendre le moindrc elan ; mais mon brave 
guide m'cnlcva, avec la corde, commc il cut fait dun 
enfant, et je me trouvai la poitrine sur l'ar6te. 

Heste Gupclin : il parvient heureusement jusqu'& I'extre- 
mit6 du mur; mais, au moment ou il s'elance pour sauter 
i\ son tour, ses pieds et ses mains glissent h la fois, et, 
commc une masse, il est precipit6 dans le vide. Notre 
corde de Manille etait encore solide, malgre la rude cani- 
pagne qu'cllc avail faite ; nous etions favorablement posies 
et enfonces dans la neige jusqu'auxgenoux; de plus, coni- 
prenant le peril de la situation, j'avais, h toute aventure, 
tourn6 la corde autour du manche de mon piolet. La 
secousse fut ainsi amortie et je pus lui rSsister sans effort. 
Quant it Gupelin, il etail, je crois, le moins 6mu en se sen- 
tant ainsi suspendu perpendiculairement par la ceinture: 
« Tenez ferme, nous dit-il avec le plus grand calme, et 
remontez-moi. » 

Du sommet neigeux sur lequel nous le hiss&mes, 6mer- 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPMNti ET LA SAVOIE. 239 

geaient encore deux petits rochers, v6ritables aiguilles fines 
et aigiies, qui nous avaient 6t6 cach6es jusqu'alors. La 
moins 6Ievee 6tant aussi la plus facile a gravir, c'est sur 
elle que nous nous plaqames pour dejeuner. Je pus seul 
m'asseoir sur la cirae; mes deux guides durent faire leur 
repas debout, dans une situation peu commode et peu 
sure. Nous surplombions en effet, a 500 met. de hauteur, 
le glacier de Leschaux, et un morceau de pain qui s'6chappa 
de mes mains raidies par le froid, alia tomber sur lui 
sans rien rencontrer dans sa chute. Ni sur Tune ni sur 
l'autre des aiguilles, on n'aurait pu trouver la place et les 
niateriaux sufBsants pour 6difier une pyramide.Nous dtimes 
nous contentcr d'enfermerle procfcs-verbal de notre ascen- 
sion dans une bouteille vide, qui fut soigneusement abrit6e 
entre deux pierres au sommet de la grande aiguille. 

Le panorama des Petites-Jorasses, doit fitre magnifique ; 
maisjai le regret de tf'en pouvoir rien dire, des nuages 
epais bornant pour nous l'horizon a la longueur de notre 
corde. 

Lorsque vint le moment de repartir, nous 6tions, je 
crois, tons d'accord pour essayer d'un autre chemin, dftt-il 
ne pas valoir mieux. II fut un instant question d'effectuer 
laplus grande partiede notre descente par des rochers que 
nous avions aperQus a travers le brouillard, dans la direc- 
tion de la Vachey ; mais, a une heure aussi avancee, c'eilt 
kik laisser trop large part au hasard et a l'inconnu ; d'au- 
lanl plus que ces rochers ne m'avaient pas semb!6 faciles. 
Nous cominmes alors qu'une fois revenus sur la premiere 
ar6te , celle ou j'avais voulu m'arrfiter une heure aupara- 
vantnous ferions au Nord, dans la direction del'aiguille de 
Leschaux, le long detour a l'aide duquel il eftt mieux valu 
monter le matin. Pour gagner cette ar6te, notre guide-chef 
chercha a effectuer la travers6e horizontale beaucoup plus 
basque la premiere fois. II r6ussit, en effet, a trouver au-des- 
sous du mur de glace un endroit ou la pente 6tait pratica- 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



ble. La neige s'y 6tait accumu!6e en grande abondance; 
mais la question 6lait de savoir si elle pourrait supporter 
notre poids, ou si elle ne glisserait pas au contraire avec 
notre caravane, dans des profondeurs que le brouillard ne 
permettait pas d'appr6cier. Nous r£ussimes k traverser sans 
accident, au moyen d'une ing6nieuse manoeuvre que nous 
enseigna Devouassoud. Nous enfoncions notre piolethori- 
zontalement et presque entier; d'une main nous nous 
suspendions au fer de la hache, la seule partie qui d6pas- 
s&tla neige, dans laquell'e nous enfoncions 6galement l'autre 
bras jusqu'i l'6paule : ainsi soutenus par le haut du corps, 
nous avancions d'un pas, frappant k plusieurs reprises le 
pied contre la montagne, pour trouver une assiette plus 
solide. Le problfcme consistait k se soutenir momentani- 
ment avec les deux pieds qui n'offraient que peu de sur- 
face, et dirigeaient leur effort de haut en bas, mais k n'a- 
vancer qu'avec le bras gauche et avec le b&ton, qui faisait 
levier de bas en haut. 

11 nqus fallut une demi-heure de cette allure fatigante 
pour parcourir 50 mfct. Ce mauvais pas franchi, nous 
ne trouv&mes plus aucune difficult^ notable, et, pour- 
suivis par une pluie fine et *serr6e, nous regagn&mes la 
Vachey, aprfcs 15 h. de marche. 

Je serais heureux de voir quelques-uns de mes collfcgues 
entreprendre cette course, et je la recommencerais moi- 
m£mc avecplaisir; carles difficult6s que j'y ai rencontrfe 
devaient n'Stre qu'accidentelles. Les unes provenaient de 
l^norme quantit6 de neige tomb6e pendant les quinze 
derniers jours, et nous aurions certainement 6vit6 les 
autres en prenant k la mont6e le chemin que nous avons 
suivi au retour, ou toute autre direction que le brouillard 
nous a emp£ch6s de reconnaitre. 

D6cid6ment T6tat de la montagne ne permettait plus de 
songer aux grandes expeditions, et je venais d'apprendre, 
k mes d6pens, que la neige fraiche est un ennemi contre 



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COURSES NOUVELLES DANS LE DAUPHINE ET LA SAVOIE. 241 

lequel il est toujours malais6, et souvent imprudent, de 
luller. J'6tais d'ailleurs fatigu6 d'attendre le beau temps, 
et je retournai simplement k Chamonix par le col du 
G£ant,moins difficile encore que d'habitude, carless6racs, 
nivelSs par la neige, avaient presque disparu. 

Si, malgre les mauvaises conditions dans lesquelles s'est 
accompli mon voyage, j'ai pu faire avec succfcs quelques 
courses nouvelles, je le dois k l'6nergie et au d6voucment 
de mes guides. La reputation d'Henri Devouassoud est di]k 
faite. II est aussi connu dans le Tyrol, dans les Alpes 
italiennes et dans le Daupbin6 qu'en Suisse et en Savoie. 
Toutefois il faut l'avoir vu op6rer sur un terrain inconnu 
et faire face k des circonstances difficiles pour pouvoir 
apprecier son sang-froid, sa t6nacit6, la silret6 de son 
coup d'oeil et ses 6tonnantes ressources. Plusieurs fois sa 
superbe audace m'a rappel6 ce que M. Whymper raconte 
de Michel Groz, dont mon brave Henri, a, dit-on, la phy- 
sionomie et la baute stature. Quant k Auguste Cupelin , 
il est complaisant , r6serv6, courageux, hardi et prudent 
a la fois, et, ce qui mSrite surtout une mention sp^ciale, 
il prend soin des int6r£ts du voyageur qu'il accompagne 
aulanl que de sa propre bourse. 

Jecroyais avoir fini mes courses pour cette ann6e; mais 
le demon qui me pousse k courir les montagnes me m6na- 
geait une tentation k laquelle je ne me repens pas d'avoir 
succomb6. Au mois d'octobre j'6tais all6, d'Uriage, faire 
une promenade en voiture jusqu'ft la Grave. A la vue de 
glaciers je ne pus me contenir, et, laissant mes compa- 
gnons revenir par la grande route, je regagnai le Bourg- 
d'Oisans par Saint-Ghristophe et le col de la Lause. Je ne 
veux donner aucun detail sur cette excursion d6crite d6j& 
deux fois dans le dernier annuaire; si ce n'est que le pano- 
rama dont on jouit du renflement qui domine ce passage, 
egale, k mon avis, celui du col du Gcant. Faite de la Grave 
aller et retour), cette course ne pr6sente gufcre plus de dif- 

AXXXJAIRE DE 1876. 16 



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242 COURSES ET ASCENSIONS. 

ficult6s que le Saint-Th6odulc, ou l'ascension de la Cima 
di Jazzi. Elle doit done £tre tout spGcialement recomman- 
d6e aux touristes qui rccherchent les spectacles grandioses 
qu'offrent les hauts sommets et les vastcs n6v6s, sans vou- 
loir y ajouter Amotion du danger et l'attrait de la gym- 
nastique. Gecol seraitbienvite le plus fr6quent6 du massif, 
si un chalet 61ev6 soit au Clot des Sables, soit derrifcre la 
Breche du Lac, permettait de diviser l'excursion en deux 
journees. 

J'6tais, pour la premiere fois, escorts par deux guides 
dauphinois, Emile Pic et Bouillet. lis n'ont certes pas en- 
core sur la glace la hardicsse et la suret6 des guides de 
Suisse et de Ghamonix ; mais ils ont accompagn6 comme 
porteurs les plus renommes d'entre eux, et on s'aperqoil 
ais6ment qu'ils ont et6 k bonne tfcole. Je ne saurais trop 
louer leur bonne volont6, leurs soins attentifs et leurs 
precautions minutieuses. On peut d£j& se fier k eux pour 
les courses moyennes, et, si les raembrcs du Club Aipin 
Frangais veulent bien leur en fournir l'occasion, ils seront 
un jour en 6tat de lutter avec leurs ain6s. 

Albert Guyard, 

Membre de la Direction centrale du Club 
Alpin Franca is (section de Paris). 



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XIII 

I/AIGUILLE CENTRALE D'ARVE 

ET LA DENT PARRACIlfiE 

(savoie) 

Le Bulletin du Club Alpin Francais, 3° trimestre 1876, 
contient une assertion dc M. H. Ferrand, secretaire g6n6rai. 
de la section de Tlsfcre, qu'il importe de rectifier. Mon ex- 
cellent collogue d£tourne vivementles touristes de l'ascen- 
sion des Aiguilles d'Arve, parce que, dit-il : « C'est une 
« veritable tentative de suicide, et un alpiniste las de la 
« vie doit seul essayer une semblable escalade. » Or, 
eomme j'espfcrc qu'ii n'y a ni en France, ni enltalie, 
ni ailleurs, des alpinistes las de la vie, je ne voudrais pas 
qu'aprfes la declaration de M. Ferrand les Aiguilles d'Arve 
ne fussent plus visit6es que par les aigles, les corbeaux et 
les chamois. Ce serait vraiment do mm age. 

L'Aiguille Gentrale est sp6cialement, h mon avis, une ex- 
cellente 6cole de grimpades sur les roches, comme le Bee 
de la Tribolazione dans le groupe du Grand-Paradis, et la 
Den t de Guin dans le Val Tournenche. La roche des Aiguilles 
d'Arve est une des meilleures que je connaisse : on ne 
court nul danger en s'y accrochant, et aucun eboulis ne 
s'y produit. 



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2U 



COURSES ET ASCENSIONS. 



« La difficulty remarque M. Ferrand, Ie danger mdme dc 
« Tascension des Aiguilles d'Arve, ne provient done que 
« de leur excessive inclinaison. » Mais, & mesure qu'on les 
gravit, on s'aperqoit facilement que cette excessive incli- 
naison n'existe r6ellement pas. (Test une de ces montagnes 
qui ne paraissent inaccessibles que si on se coniente de 
les regarder de bas en haut. Si Whymper, au lieu d'6tu- 
dier les Aiguilles d'Arve pendant trois jours de suite, et 
d'6couter les guides Groz et Aimer qui lui conseillaient de 
laisser k d'autres une aussi rude entreprise, les exit r6solti- 
ment abordees, il eiit certainement escalad6 l'Aiguille 
Septentrionale et l'Aiguille Centralc. 

Jc ne crois pas toutefois que l'ascension de l'Aiguille 
Gentrale puisse 6tre entreprise par des novices ; pour la 
tenter il faut £tre rompu aux fatigues alpestres et ne pas 
craindre le vertige ; e'est seulement aux alpinistes eprouv£s 
que je conseillerai une pareille escalade. 

Le 31 juillct 1876, k 6 h. du matin, avec mes amis Gosta 
et Balduinoct les guides Castagneriet Boggiatto (tous deux 
de Balme dans la valine de Stura), nous partimes du chalet 
de Rieublanc et nous suivimes la direction Est. Aprfcs 1 b. 
de marche, au lieu d'appuyer k droite pour atteindre le 
couloir qui s'ouvre entre l'Aiguille Nord et l'Aiguille Gen- 
trale, nous continu&mes k c6toyer la pointe Nord ; nous 
traversdmes 1'anHc qui la rdunit au Mont-Falcon, et, en 
3 beures d'une marche assez fatigante , nous arriv£mes au 
sommet de la cr6tc de rochers qui se d6tache de la pointe 
Nord, descend au col <le la Combe-de-Pis et se rattache 
au Mont-Pellard. Nos regards, d6passant la cr6te de V Argen- 
tine qui se dressait devant nous, apercevaient un splendide 
panorama des Alpes dauphinoises : le Pelvoux , la Barre- 
des-Ecrins, les Olan, la Meije 6talaient k nos yeux leurs 
magnifiques glaciers. 

Ayant pris 1 h. de repos, nous remonUmes le ndv6 et nous 
atteignimes le plateau neigeux situ6 k la base des Aiguilles 



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l'aiguille centrale d'arve et la dent parrach£e. 245 

Centrale et Nord cntre lesquelles s'ouvre le col appel6 des 
Aiguilles (TA?*ve. Nous commenQdmes alors k gravir les pa- 
rois rocheuses qui, quoique rapides, pr6sentent toujours 
unsolide point d'appui. Nous march&mes dans la direc- 
tion du Nord jusqu'a ce que nous fumes arnH6s par un pre- 
cipice qui tombait perpendiculairement sur le plateau, et 
nous nous dirige&mes vers le S.-S.-O. Jusque-1& il ne 
s'frait agi pour nous que de d6penser un peu de force 

Central* 



Les Aiguilles d'Arve , d'apres une photographic. 

musculaire; mais, pour traverser certains plateaux de ro- 
chers longs et escarp6s, il faut avoir le pied sur, roeil au 
&uet etbeaucoup de sang-froid. Nous suivimes cette direc- 
tion jusqu'& ce que nous rencontrdmes de nouveau la 
paroi qui descendait k pic. Du c6t6 de la montagne, se pr6- 
sentait k nous une surface trfcs-inclin6e et tr&s-lisse, tra- 
vers6e dans toute sa longueur par une mince crevasse; 
c est le seul passage difficile de toute l'ascension de l'Ai- 
StiUe Centrale d'Arve ; nous dtitmes quitter nos souliers 
fares, et, les mains attaches k cette crevasse, nous hisser 
lll n aprfcs l'autre. Arrives au sommet de l'escarpement, 



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246 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous trouv&mcs unc vieille piece de monnaie dc la maison 
de Savoie; quelque chasseur, peut-fltre Savon de Valloircs, 
l'y aura laiss6e comrae souvenir. 

De \k k la oiine, il n'y a plus dc difficulty : nous y 
arriv&mes k Ah. Lc Cairn elev6 par M. Cool id ge n'existe 
plus et nous en dress&mcs un autre. La vue sur les Alpes 
de la Maurienne et du Dauphin^ est mervcilleuse. 

Le barometre ane>oide nous indiquait 3,600 met. environ 
au-dessus du niveau de la mer, et le niveau k bullc d'air 
une difference en plus sur les deux autres Aiguilles. 

A 4 h. 30 min. nous commenc,&mes k descendre : nous 
nous etions li6s k la corde, mais c'est une precaution plus 
propre k soutenir le moral que rlellement utile, car le 
moindre faux pas de Tun de nous eut entrain6 nos compa- 
gnons; mais nous 6tions surs les uns des autres, ce qui est 
la condition sine qua non qui permettc l'emploi de la corde 
dans ces circonstances. 

Nous voulions rentrer lc soir memo au chalet de Rieu- 
blanc par un autre chemin, passant entre les Aiguilles Cen- 
trale et Meridionale, et nous appuy&mes en descendant 
vers le Sud jusqu'il ce que nous trouv£mes un couloir de 
neige qui nous permit de rejoindre lc glacier situ6 au-des- 
sous. Mais nous fumes cruellement d6sillusionn6s en ren- 
contrant une haute paroi k pic au lieu du col que nous 
avions esp6re trouver, Le temps nous pressait; il etait 7 h., 
et il nous rcstait un assez long trajct k faire pour sortir du 
glacier parsem6 d'6normcs crevasses. Ne pouvant songer 
k retourner aux chalets de Rieublanc par le col des Ai- 
guilles d'Arve ou par celui de la Gombe-du-Pis, nous r£so- 
lumes de descendre aux premieres habitations du vallon 
des Aiguilles d'Arve, dy passer la nuit et de rcnvoyer le 
lendemain nos guides chercher les sacs et les provisions 
que nous avions laiss6s aux chalets de Rieublanc. A 9 h. 
seulement nous pumes sortir du glacier, d6passer les n6ves 
et atteindre un sentier. Je ne raconterai pas les incidents 



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LAIGUILLE CENTttALE D'ARVE ET LA DENT PARRACIlfiE. 247 

qui nous erup£cherent d'arrivcr avant 1 h. du matin k une 
cabanc abandonee ou il nous fut permis de nous abriter : 
pluie, brouillards, chemin perdu, chute dans une ava- 
lanche qui recouvre un torrent, lesf&cheux episodes qu'en- 
traine Tignorance des lieux et l'obscuritS qui *ne permet 
pas de les reconnaitre, tout cela joint k i i heures de mar- 
ched jeun fit que nous 6tions dans un triste 6tat en arrivant 
danscetabri oil nous pumes allumer un bon feuet prendre 
quelques heures de repos. 

A lapointedu jour nous descendimes auVernet, et, aprfcs 
un copieux dejeuner, nos guides allfcrent k Rieublanc pen- 
dant que nous faisions une promenade a, Valloires. 

Le2aoutsuivant, nous6tions aux chalets de laFornache 
i3h. au-dessusdu fort del'Esseillon dans la valine de l'Arc. 
Nous en repartimes le 3 k 7 h. du matin, nous gravlmes 
dans la direction Nord les pdturages et nous atteignimes 
en 2 h. un cordon de rochers qui barre le vallon en 
forme de fer-i-cheval. Nous attaqu&mes ensuite quelques 
neves longs et rapides pour escalader l'ardte servant de 
point de partage aux eaux qui descendent d'un c6t6 dans 
l'Arc et de l'autre dans le Doron. Ici la montee com- 
mence k £tre difficile ; les pieds ont k peine une largeur de 
oOcentim. pour se poser; k droite, s'ouvre un precipice k pic 
deplus de 100 m&t. de profondeur; k gauche un n6v6 tres- 
rapide descend sur le glacier de la Dent Parrachee, et plus 
bas sur le glacier dc I'Arpont. G'est en suivant cette ar6te 
que nous arriv&mes k la base de la pyramide que nous gra- 
vimes par le c6t6 septentrional. 

On m'assura que M. Nichols, qui fit le premier cette as- 
cension, la jugea tr&s-difficile ; il a voulu dire, je crois, p£ril- 
leuse, car elle n'offre r6ellement pas de difficult^ bien 
serieuses : mais des avalanches de pierres y menacent 
constamment la vie des touristes. La roche est toute d6sa- 
gr6g6e; les blocs sont en 6quilibre les uns au-dessus des 
autres; on ne peut s'y accrocher sans les faire 6crouler ; au 



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248 COURSES ET ASCENSIONS. 

moindre coup de vent, ils s'Sboulent. Nous rcdoutions cc 
danger surtout en traversant certains couloirs de glace, oh 
le travail du piolet qui creusait des marches suffisait k faire 
detacher des pierres ; une d'elles effleura T6paule d'un 
de nos porteurs, et peu s'en fallut qu'il ne fiH renvers6. Ce 
sont \h les passages qu'il faut traverser avec la plus grande 
circonspection ; ce sont les vrais dangers qui peuvent ef- 
frayer l'alpiniste, car rien ne les fait prevoir ou 6viter. 

Un peu apres midi nous arriv&mes k un point oil il fallut 
quitter le rocher, et attaquer un nev6 qui recouvre le c6t6 
Nord de la Dent Pamachee jusqu'auprfcs du soramet 1 ; ce 
n6v6 avait une pente de 50°. Nous nous attacMmes & la 
corde, et Gastagneri commenga k tailler des pas dans une 
neige aussi dure que la glace. Nous monUmes lentement 
en ligne droite pendant 30 min. Arrives sur la cr&te, il ne 
nous fallut que 20 min. pour atteindre le point culminant 
de la l)ent Pa?rachee. Nous construisimes un cairn 30 mM. 
environ plus haut que celui de Nichols, que les intempi- 
ries ont d6j& k moiti6 d6moli, et nous attendimes une heure 
que les nuages, se dissipant, nous permissent de jouir du 
panorama. Notre attente fut vaine; k peine le rideau se 
leva-t-il un instant, pour nous laisser entrevoir les Aiguilles 
d'Arve, ces fibres sommit6s qui ravissent l'alpiniste; nous 
pouss&mes un hourrah; cc fut notre dernier adieu, le ri- 
deau retomba et les Aiguilles d'Arve disparurent. 

A 2 h. nous commenQ&mes la descente par le m6mc 
chemin, menaces k chaque pas par la pluie de pierres que 
nous lanqait la montagne, vaincue, mais non dompt6e. 3 h. 
aprfcs nous dtions k la Fornache, et en 2 h. nous gagn&mes 
Aussois, oil nous passdmes la nuit. 

Le 4 aoiit, pendant que Costa avec nos guides retournait 
en Pi6mont par le Mont-Cenis, Balduino et moi nous re- 



Voir ci-dessus, page 207, la gravure qui represente la Dent Par- 
rachee. 



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L'AIGtriLLE CEKTRALE I>'ARVE ET LA DENT PARRACHEE. 249 

mon tamos la vallee dc 1'Are et nous traversames le col dc 
( f rro ' d ' ou nous descendimcs a Cercsole ou Inauguration 
d un observatoirc meteorologique avail reuni de nombreux 
alpimstes italiens et francais. De Ceresole nous passames, 
par lc col de la Galise, au lac de Tignes ou la section de 
Tarentaise du Club Alpin Francais avail organis6 une de 
ces fetes cordiales et pleines d'entrain qui font epoquc 
dans la vie de lalpiniste. Jamais je H'oublierai 1'accueil 
afTertueux quo Ics alpinistes francais flrent a leurs con- 
freres italiens. 



L. Vaccarone, 

Membre de la Direction centrale 
Uu Club Alpin Italien. 



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XIV 



• DEUX MOIS 

DANS LES ALPES BRIANQONNAISES 

,1876) 

LA BARRE DES CCRINS (1,103 mkt.) 

Le jeudi 10 aout, vers 3 h. du soir, j'arrivai h la B6- 
rarde avee cinq de mcs collogues de la section de Lyon : 
MM. Bachelard, Jacques Berger, Adolphe Bcnoist, Raphael 
Benoist et Sestier. Qnatrc guides de Vallouisc, Gaulhier 
Jean, Reymond Pierre, Bonnataire et Estienne, arrives 
la veille par le col des Ecrins, nous attendaient. Notre 
intention etait de couchcr sur 1c col des Ecrins, et nos 
guides avaient du y laisscr des couvcrtures ; mais le guide 
Engilberge qui les portait sc trouva malade sur le glacier 
Blanc et rentra h Vallouisc , sans avoir pu les rernettre 
ft ses confreres dej& surcharges. Le guide Gaspard et les 
freres Hoderon,porteurs, de Saint-Ghristophe, se joignirent 
h nous, et toutc la caravane alia coucher en plein air, h 1 h. 
au-dessus de la Berarde. Pendant tout ce trajet, les regards 
s'arrelent avec une admiration croissante sur la Grande- 
Ruine (3,754 met.), cettc belle Aiguille dont la premifcre 
ascension a etc faite, le 18 juillet 1873, par M. Coolidgc '. 

4 La gravure de la page suivante represente la Grande-Ruiue, vue 
du vallon de TAlp du Villard d'Arene. 



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I i 






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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 253 

Le vendrcdi 1 1 aout, nous levons le camp h 2 h. du ma- 
tin, et nous remontons, sur la rive droite, le long ravin de 
pierres et de champs de neige qu'une haute moraine s6pare 
du glacier de Bonne-Pierre. A 4 h. 50 min., prenant la 
corde et divis6s en deux bandes, nous mettons le pied sur 
le glacier dont la travers6e nc pr£sente point de difficult^. 
Le long et vertigineux couloir qui remonte vers le col des 
Ecrins n'offrant qiTun miroir de glace dure, nous devons 
passer par les rochers de la rive droite ; les rochers de la 
rive gauche sont inabordables, quoi qu'on en ait dit. Je nc 
crois pas qu'on ait assez insistc sur les dangers de cette 
escalade, car les assises sont tr£s-escarp6es et peu solides; 
Roderon ain6 fut gravement bless6 h la main par une ava- 
lanche de pierres. A 9 h. 30 min., nous atteignons le col 
des Ecrins, sombre entaille dans les granits et de niveau 
avec le glacier de l'Encula et le glacier Blanc dont les 
belies nappes blanches se d6roulent au loin en pcntc in- 
sensible. 

Le barornfctre Naudet, offert par la Direction centrale k 
la sous-section de BrianQon, m'a donn6 pour le col des 
Ecrins une altitude de 3,310 mM., apr£s rectification, bien 
que M. Tuckett l'ait estim6c k 3,415 mot. Les guides de 
Valleuise avaient depose sur le col une outre de vin, des 
vivres et un petit sapin qui, plants sur le pic, devait me 
servir plus tard k reconnaitre si les Ecrins 6taient visibles 
de la Bessie ; mais le transport en fut jugc dangereux, et 
le sapin fut abandonn6 sur le col. 

A 10 h. 10 min., nous rcpartons en prenant de suite ft 

droite. Apres avoir contourne ou franchi sur des ponts 

de neige les grandes crevasses de la base des Ecrins, nous 

jrravissons une longuc pente inclin6e de 60°, en ouvrant 

un immense cscalier dans le n6ve que nous trouvons 

(fune consistance mod6r6e et d'une faible 6paisseur, mais 

faisant bien corps avec la glace de fond ; aucun glissement 

n'est & redoutcr. A 2 h. 30 min., nous sommes en presence 



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25 ( COl'RSKS ET ASCENSIONS. 

de la grande bergschrund , dominec sur lc bord oppose 
par un mur vertical dc glace. Gaspard, qui prend la tdte 
alternativement avec Jean Gauthier, franchit la crevasse 
sur un etroit pont de neige et commence a entaillerlc 
mur un peu a gauche ; mais la glace sc fend en larges 
6cailles, ct la montee se fait avec une lenteur desesp6rante. 
Gaspard, arrive sur la pente supe>icure, trouva qu'elle ne 
presentait que des rochers et dc la glace de fond. 4 h. 
6taient encore neccssaires pour achever l'ascension et 
rcvenir a la bergschrund. « Alors, dis-je, nous serons 
obliges dc coucher ici. » D'un accord unaninie, et malgrS 
la desolation de Gaspard et de Gauthier, la descente fut 
rc\solue ; nous nous trouvions a Taltitudc rectifide de 
4,010 met. ; le Mont-Blanc, le Cervin et le Mont-Rose 
6taient en vue. A 3 h., nous repartons; Reymond, qui se 
trouve guide de t<He, rcfait les marches, et, a 4 h. 40 min., 
nous sommes de retour au col. Repartis a 4 h. 50 min., nous 
traversons rapidement le glacier de l'Encula et le glacier 
Blanc et nous arrivions a 7 h. au gite Tuckett, trop petit 
pour une caravane de treize personnes. Quatre d'entre nous 
sendormirent sous le rocher, et les autres passerent une 
deuxteme nuit a la belle 6toile, pres d'un grand fea ; mais 
en 1877, par les soins du Club Alpin Frangais, le gite 
Tuckett sera refait, agrandi , et un chalet confortable 
s'61evera plus bas, pres de la jonction du glacier Noir et 
du glacier Blanc. Le lendemain, par Ville-Vallouise, Brian- 
Qon et Oulx, mes amis de Lyon gagnerent Annccy, oil ils 
devaient assister aux belles et nobles f<Hes internationales 
preparees par les sections de la Savoie. 

L'ascension des Ecrins n'aura ^te accomplie en 1876 que 
par le guide Jean Gauthier, le 14juillct. L'itin6raire qu'il 
suivit par crainte des avalanches est a consigner. II gagna 
le point le plus bas de 1'artHc de gauche, longea toute la 
base de la derniere pente, sous la bergschrund, alia re- 
joindre TarOte de droitc et la suivit jusqu'au sommet ; le 



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DEUX MOIS DANS LKS ALPES BRIANgONNAISES. 255 

terrible passage signale par M. Whymper ne s'est pas ame- 
liori. Huit jours apres nous, MM. Thomas et Liebeskind, 
de Leipzig, avec les guides Emile Pic et Bouillet, de la 
Grave, se presenterent & leur tour et gravirent notre escalier 
qui Stait intact ; mais, apres avoir d6pass6 la bergschrund, 
M. Thomas se sen tit d6faillir, et l'ascension fut aban- 
donee. 11 est hors de doute que le gite Tuckett est le point 
de depart le plus sur, le plus agreablc, car ia longue et 
pSrilleuse escalade du col des Ecrins par le glacier de la 
Bonne-Pierre est une pitoyable preparation & Tascension 
du pic. 

Gaspard est un guide superbc, d'un sang-froid, d'une 
vigueur, d'une prudence qui imposent aux touristcs la 
eonfiance et le respect. Je ne parle pas de Gauthier et do 
Rcymond dont Teloge a H& dejft fait ; quant h Roderon 
ain6, c'est un homme du monde 6gare dans la montagne ; 
aux qualites corporelles qui font les grands guides, il 
joint une amabilitc, une complaisance qui nous ont tous 
fharmes. Tous les autres guides se sont du reste admirable- 
ment comported. La force herculeenne de Bonnatairc se 
trouve heureusement alii6e h une extreme douceur. 

Pendant le voyage, nous avons 6tudi6 les conditions 
daccessibilit6 des grands pics du massif. La face des Ecrins 
qui regarde le glacier Noir defic toute tentative. Viennent 
les cimes vierges de la crete de TEncula ; la plus basse 
(3,484 met.) et la plus rapprochee des Ecrins est l'Encula 
qui peut elre essaye par le glacier Blanc ; la plus 61cv6e 
(appclee dans le pays la Grande-Sagne, 3,779 met.) est 
inabordable par ie glacier Noir, et semble moins difficile 
par le glacier Blanc ; la troisicmc enfin, appel6e Serre- 
Soub6ran (3,650 met. environ), domine les seracs du glacier 
Blanc et parait accessible. 

L'Ailefroide , le pic Sans-Nom et le Pelvoux ne seront 
probablement jamais escalades par le glacier Noir ; i'arete 
qui separe le Pelvoux du pic Sans-Nom pr6sente un couloir 



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256 COURSES ET ASCENSIONS. 

de ncige vertical. Le pic du Vallon (3,730 met.) nc scmblc 
pas trop difficile. Quant au pic cot6 3,611 mfct. (le Fifre) 
qui se dresse entre le Vallon et les Ecrins, c'est une aiguille 
fine et absolument k pic. 

Le Pelvoux (pic dc la Pyramide), 3,938 mfct., nous a paru 
autoriscr une tentative par les rochers qui dominent l'en- 
trec du pr6 de M me Carle ; nos guides Tont souvent approche 
en chassant les chamois, et concluent encore & Tacces- 
sibilite, par la m6me voie, du Pctit-Pelvoux (3,762 met.) 
qui n'a jamais etc gravi. 

De 1875 h 1876, le glacier Blanc, dont j'avaisl'an dernier 
marque la limite, a recule de 50 m£t., mais la chute des 
seracs est encore plus grandiose. Sa rive gauche est au- 
jourd'hui trfcs-abordable. 

Les conditions de l'ascension de la Barre des Ecrins soul 
ainsi arrdt£es et consignees sur les livrets des guides et 
porteurs : 1, 2, et 3 voyageurs, 2 guides, — i et 5 voya- 
geurs, 3 guides; — 6 et 7 voyageurs, 4 guides. Prix de la 
course en deux jours : 35 fr. ; en trois jours, 45 fr. par guide. 

ASCENSION DU WONTPELVAS (2,936 m£t.) 

Le Mont-Pclvas, appele aussi Brie d'Urine, apparticnt k 
la France et & l'ltalie, comme le Thabor et le Bric-Bouchet 
dont je raconterai plus loin l'ascension; ia frontifcre esti 
cheval sur ces trois sommets. On trouvera le Pelvas et le 
Bric-Bouchet sur la feuille franchise d'Aiguilles (n° 190) et 
sur la feuille 57 (Monte-Viso) de TEtat-major italien qui 
appelle le premier : Pointa di Paravas, et le second : Pointa 
di Boucier. 

La crGte du Pelvas ou des Parfcs d'Ongis a souvent cte 
franchie, mais la pointe n'avait jamais 6t6 escalad6e. Un 
guide d'Abrifcs, le grand chasseur V6ritier, dit Lapin , qui 
s'en £tait plusieurs fois approche, m'accompagna avec un 
deuxiemc et solide montagnard, Claude Toyc. 



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DEUX HOIS DANS LES ALPES BRIANQONNA1SES. 257 

Parti de Brian<jon le jeudi 17 aotit, avec M. Ren6 Dubois, 
aprfcs avoir pass6 par Cervifcrcs et le Bourgct, j'arrivai k 
midi aux chalets des Fonds. Nous les quitUmes & 1 h. 
45min. pour escalader le pic Lombard (2,998) qui domine 
ces chalets et qui paraft assez difficile. A 4 h. 30 min., nous 
parvinmes au soramet par l'arGte dc droite, sans avoir ren- 
contr6 d'obstacles. Le rocher est form6 par des schistes tal- 
queux ; la flore est trfcs-riche ; pression : 532 mfct. ; tempe- 
rature, -h 9°. Pendant l'asccnsion, les brouillards s'Slevfc- 
rent et lhorizon nous fut ferm6. Nous repartiraes k 5 h. 
15min.,poursuivis par la pluie etla gr£le, tandis que nous 
descendions en ligne droite vers les Fonds. Arrives k 6 h. 20 
min., une hospitality cordiale nous fut offerte pour la nuit 
dans un chalet. 

Le vendredi 18, ayant quitt6 les Fonds k 7 h. 35 min. 
et pass6 le col de Malrif, nous arrivions dans la valine du 
Guil, h Abrifcs, k 3 h., sous une piuie battante.Les touristes 
qui se plaignent des aubergcs d'Abrifcs no sont sans doute 
pas descendus k Th6tel de la veuve Becq-Chaffrey, ou Ton 
rencontre toujours une reception convcnable, une gr&ce 
parfaitc, des prix mod6r6s, etune complaisance in6puisable. 

Le jeudi 19 aoAt, avec Ren6 Dubois, les guides Y6ritier 
et Toye, nous quittons Abrifcs k 3 h. du matin et, par le bois 
de la Brunc , nous p6n6trons dans la d61icieuse valine de 
Valprevaire (ou d'Urine) dont M. Muston a fait une char- 
mantc et exacte description pour le Guide Joanne. Au fond 
du val, on apergoit k gauche le col d'Urine, accessible aux 
raulets, et k droite le Pelvas dont les 6boulis descendcnt 
en trainees gigantesques. Pour 6viter cette casse, nous 
montons k droite du pic, dans les gazons , jusqu'au col de 
Gilly, et nous ne redcscendons dans la casse qu'& sa partie 
supirieure. Puis, laissant& droite et au-dessus de nos MHes 
la crfcte d'Abrifcs, nous nous engageons dans une chcmin6e 
droite et escarp6e ; et, k 9 h. 30 min., nous atteigjions le 
somraet. 

AIWCAIRB DK 1876. 17 



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258 



COURSES ET ASCENSIONS. 



Je savais que lc Pelvas 6tait un ancien c6ne de soulfeve- 
mcnt et je comptais bien y faire une riche moisson de 
notes g6ologiques. En effet, depuis la base des escarpe- 
ments, j'ai remarqu6 succcssivement : la serpentine noble, 
d'un beau vert, ia steatite on craie de Briangon, une assise 
de roches porphtpnques vertcs sans 616ments cristallins, la 
serpentine noire, compacte, et enfin, k plusieurs reprises, 
Yeuphotide qui dans quelques assises pr6sente des teintes 
glauques, chatoyantes, et ressemble au verde di Corsica. 
A la surface, toutes ces roches sont brul6es, ind6tcr- 
minables , mais clles sont fraiches dans les Sboulis. Sous 
le sommet, un monticule porphyrique a 6t6 admirable- 
ment nivel6 par la marche des glaciers disparus ; les stries 
profondes se dirigent vers Valprevaire. 

La plaine est dans les nuages, mais la vue des montagnes 
est d'une splendeur sans 6gale ; elle differe peu de celle 
du Bric-Bouchet d6critc ci-apr&s. Les euphottdes paraissent 
seules sur la pointe ; elles nous servent k 61ever une pyra- 
mide dans laquelle nous abandonnons une bouteille. Pres- 
sion barom6trique : 535 millim. ; temperature + 8°. 

La descente, commence k 10 h. 25 min., s'effectua par 
la grande casse 6vit6e en montant et dont la traversie est 
trfcs-p6nible ; je l'ai baptis6e Casse' des Cristaux, en sou- 
venir des beaux 6chantillons cristallisGs de feldspath, de 
prehnite et d'tpidote que j'y ai recueillis. A partir du col 
de Gilly, l'itinSraire du matin est modifi6; tournant h 
gauche, et descendant des pentes gazonn6es, puis le bois 
du Chatellar, nous arrivons k 1 h. au village de la Monta 
et, k 2 h., nous rentrons k Abri&s. Gette ascension fatigante 
reclame de Tattention , mais n'est pas p£rilleuse ; le prix 
est fix6 k 5 fr. avec V<5ritier. 

Index. 

, D'Abries au sommet par le val d'Urine : 6 h. 30 min., dont i h. de 
halte. 
Du sommet a Abries par le col de Gilly et ia Monta : 3 h.,«aus halte. 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANgONNAISES. 259 

LE MONTTHABOR (3,182 m£t.). 

Ce nom e61fcbre appartient h un sommet des Alpes 
brianqonnaises, k une montagne de la Turquie d'Asie haute 
de 569 m£t., et enfin k la Dent d'H6rens; il s'agit ici du 
Thabor, sur Iequel passe la limite dela France et de Tltalie, 
non loin de la grande perc6e des Alpes , au col Fr6jus. 
Pour lc trouver, il faut consulter, dans les cartes fran- 
qaises, la feuille nouvellement publi6e de Saint-Jean-de- 
Maurienne* et, dans les cartes italiennes, le n° 43, feuille 
de Modane. 

Le samedi 26 aotit, je partis de BrianQon avec MM. Rend 
Dubois, L6on Faure, et une nombreuse caravane feminine. 
II est dans les traditions d'une ancienne famille brianQon- 
naise d'aller tous les ans, le premier dimanche apr£s la 
Saint-Bar th61emy, offrir le pain benit k la chapelle b&tie 
sur le Mont-Thabor. Une voiture nous mena, par la valine 
de la Clarke, jusqu'H Plampinet; de 1&, nous franchimes 
le col de l'Echelle. Aprfcs la descente de cet escalier na- 
turel, mais peu commode, si Ton veut allcr directement k 
Val-Etroite, on tourne de suite k gauche et on traverse le 
bois. Nous descendimes k droite pour gagner le M61ezet, 
Tillage italien, oil nous d6sirions inviter le cur6 k diner 
avec nous le lendemain sur le Thabor, aprfcs la mcsse, et 
visiter T^glise qui conserve des cadres en bois sculpt6s, 
fouilles k jour, d'un travail admirable. Puis, remontant la 
splendido valine de Val-Etroite, nous arriv&mes, 3 h. apr&s 
avoir quitte le M61ezet, aux derniers chalets, ou la nuit se 
passa gaiement dans la grange du bon p5re Antoine, pro- 
cureur de la chapelle. De Val-Etroite, lc Thabor se prescnte 
sous l'aspect d'une imposante coupole, qui envoie de tous 
cdt6s de longues et rapides coulees de neige. A sa droite, 
se dresse Lasseroue (ou la Muande) semblable au Mont- 
Aiguille du Dauphin^. 



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260 



COURSES ET ASCENSIONS. 



Lc samedi 27 aotit, nous quittons Vai-Etroite k 3 h. 40 
min. du matin. On remonte d'abord le torrent, puis, tou- 
jours dans la direction du pic, on gravit successivement 
vers la droite des collines gazonn6es. Plus haut, la montSe 
se fait pSniblement, mais sans danger, dans des escarpe- 
ments sablonneux, m616s de champs de neige, k travers 
des mamelons surmont6s d'une croix. Aprfcs avoir gravi 
un dernier couloir neigeux, nous arrivons sur le sommet 
k 8 h. Sur le plateau, nous rencontrons d'abord la chapelle, 
puis un monument fun6raire entour6 d'une grille et, enfin, 
k cent pas de la chapelle, une immense pyramide 61ev6e 
par TEtat-major. La chapelle (3,181 mfct.) est en Italic, la 
pyramide (3,182 mfct.) en France. 

En longeant la criHe septentrionale, on voit k une pro- 
fondeur 6norme un long glacier qui s6pare notre plateau 
d'un pic peu eloign^, appel6 pic du Thabor sur la carte 
italienne, sans nom et cot6 3,205 mfct. sur la carte fran- 
chise ; cette belle pointe, qui pr6sente des parois abruptes, 
est consid6r6e comme tr&s-redoutable par les meilleurs 
chasseurs du pays ; en ce moment la neige fraiche en rend 
Tescalade impossible. 

Les cartes sont complement inexactes, quant k la 
position des glaciers. L'^tat-major itaiien ne porte qu'un 
glacier, cclui de Valmeinier, et ne le fait pas passer entre 
les deux pics; la carte franchise signale deux glaciers s6- 
par6s. Voici la situation actuelle : un seul glacier existe, 
resserr6 entre les deux pics, s'6panouissant en 6ventail h 
ses deux extr6mit6s. Le glacier du Thabor parait d'un par- 
cours facile ; ses pentes sont mod6r6es, et on n'aperQoit 
' qu'une seule grande crevasse longitudinale. 

Ge pfclerinage r6unissait autrefois les Savoyards, les 
Pi6montais et les FranQais ; mais, il y a trois ans, une 
bataille, suivie d'accidents, s'61eva entre les Pi6montais et 
les Savoyards. Ges derniers cessment de s'y rendre. Cette 
annSe, cependant, il en est venu douze, arm6s dc fusils, 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 261 

tousrobustes et braves garQons. En voyant les fusils, les 
Piemontais me firent observer dc quel cot6 6taient les 
torts ; mais les gens do Modane, rest6s prfcs de la Pyramide 
et avec lesquels j'allai bavarder un instant, 6taient venus 
pour chasser et non par bravade ; ils s'abstinrent m6me 
de parattre 5. la messe. 

Dans la chapeile, cinquante ou soixante personnes s'en- 
tossent; pas de fenfctre.; la cbaleur y est suffocante, et je 
mexplique alors la croyance assez r6pandue h Briangon 
que lair manque sur le Tbabor et que les personnes h 
jeun y meurent fatalement. 

Au dehors le froid est vif, malgr6 le soleil ; le plateau 
est battu par un vent glac6; pr&s de la chapeile, le baro- 
N&tre donne 513 millim. et le thermomfctre indique — 3° h 
1 ombre et i Tabri du vent. La chapeile est bMie sur un 
roamelon de cargnieules et de gypse; la pyramide est d6j& 
sur les quarlzites. 

Vers Tltalie, la plaine est voilee par les nuages ; le ciel 
est pur et la vue des montagnes est fort belle ; mais toute 
notre admiration se concentre, dans le massif du Pelvoux, 
surlaBarre des Ecrins, dont la muraille accessible se pr6- 
sente de face, trfcs-rapproch6e, semblable k une legfcre et 
Pgantesque feuille de palmier redressee et dont la pointe 
sincline gracieusement vers nous. Rochebrune, le Cha- 
berton, les Aiguilles d'Arve, correctement alignees, et le 
Mont-Ambin attirent encore nos regards; le Viso est 
ca <A6, comme le Mont-Blanc et les autres sommites de la 
^isse et de Tltalie ; les belles pointes des Heuvtercs 
et de la Saume, charges de glaciers, 6tincellent au Sud. 

^ messe dite, tous les p&lerins dinent an tour de la 
c hapelle ; mais ie froid, Thumidite du sol neigcux nous 
^assent bient6t. La descente s'efFectue en courant, par 
les grands couloirs do neige. Aprfcs avoir visite h mi-che- 
min ) entre le pic et les chalets, une puissante mine de fer 
°bgiste dont rexploitation est interrompue depuis quel- 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



ques jours, nous allons repasser le col de rEchelle,et nous 
rentrons le soir niSmo h Briangon, vers 10 h. Laborieuse 
journ6e pendant laquelle cinq jeunes filies nous ont accom- 
pagn6s sans faiblir un instant. 

Nous avons suivi cet itinGraire pour des convenances 
personnelles ; mais Tascension est plus facile et plus courte 
en partant de Nivache et en passant par le col du Vallon. 
II y a £1 N6vache trois aufcerges conyenables, et deux guides 
de premtere classe ; prix de Tascension : 6 fr. L'ascension 
du Thabor se fait aussi en 7 h. h partir de Modane; ce 
dernier itin6raire , qui oblige & rentrer dans le Val-Etroite 
est d6crit dans le Guide Joanne : le Jura el les Alpes fran- 
gaises, page 505. 

Index. 

De Briancon a Nevache; grande route : 19 kilometres. 

De Nevache au col du Vallon : 2 h. 

Du col aux granges de Val-Etroite : 40 min. 

Des granges au sommetdu Thabor : 3 h. 30 min., sans haltes. 

LE BRIC-BOUCHET (3,003 m^t.). 

Comrae le Pelvas, la Roche-Tailiante et le Pain de Sucre, 
le Bric-Bouchet appartient au Queyras, petit joyau des 
Alpes briangonnaises enclave dans la fronti&re et rattacM 
aux pays voisins par une seule voie carrossable, qui part de 
la route nationale h Plan-de-Phazy, traverse Guiilestre, 
Maison-du-Roi, le Veyer, la Ghapelue, le CMteau-Queyras, 
Ville-Vieille, Aiguilles, et finite Abrifcs. 

A 2 kilometres en amont de Guillestre, cette route 
semble dire adieu au monde connu pour s'enfoncer dans 
la Combe du Queyras, la plus merveilleusc des gorges 
peut-6trc, mais aussi la moins visit6e. La Gombe du 
Queyras se d6roulc sur une longueur de 12 kilometres, et 
les murailles qui enserrent ce d6fil6 fantaslique se main- 



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DEUX HOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 263 

tiennent presque toujours & une altitude d'au moins 
600 mH. 

Jusqu'a Maison-du-Roi , la route se d6veloppe en la- 
cets sur la hauteur, et c6toie le gouffre au fond duquel 
le Guil rugit dans son lit entrav6; puis elle redescend. Dfcs 
lors le chemin et la riviere se disputent le passage, h 
l'ombre des parois rocheuses od se cramponnent avec une 
Snergie descsp6r6e de hauts sapins que la cogn6e du raon- 
tagnard n'ira jamais 6brancher. 

Par intervalles, \h oil les actions g6ologiques ont produit 
des affaissements, les montagnes s'abaissent un peu, adou- 
cissent leurs pentes, retiennent de la terre v6g6tale, et 
aussit6t on voit un mince ruban de fum6e estomper le 
sombre rideau d'une 6paisse for6t : les chalets se devinent 
plutdt qu'ils ne se voient. 

Sur la route m£me, quand Tesprit et la tdte commencent 
h se lasser du bruit, de Tombre et des tristesses d'un 
ensevelissement prolong^, deux villages apparaissent, le 
Veyer et la Chapelue, b&tis dans une petite oasis de lu- 
mtere, de verdure Tranche et d'eaux paisibles. Elle semble 
placie la, h dessein, pour laisser au voyageur un souvenir 
riant, une impression bienfaisante, alors que, continuant h. 
remonter la Combe, il va s'engager dans une gorge infer- 
nale ou route et torrent disparaissent de nouvcau et 
s'&ranglent dans un soupirail dont les escarpements 
s'attircnt, s'infl6chissent l'un vers l'autre, assombris encore 
par la sinistre flfcche de Rochebrune qui borne au loin 
litroitc fente de la Combe. 

Plus loin, aprfcs un 6cart brusque des parois, se d6ve- 
loppe la large et souriante valine du Queyras avec ses 
grandes montagnes pastorales, ses for&ts massives et je ne 
sais quel rayonnement tranquille qui 6voque aussitdt la 
presence d'un de ces peuples heureux qui n'ont pas d'his- 
toire. Au premier plan se dresse le fort Queyras, melange 
bizarre et pittoresque de fortifications du moyen &ge et de 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



chateau f6odal, et, bien loin, dans une perspective indM- 
niment reculee par le vide, l'aiguille superbe du Bric-Bou- 
chet surgit a 3,003 mfct. aux derniers plans. 

Vu des chalets de Valprevaire, le Bric-Bouchet se prfi- 
sente ainsi : le pic d'abord ; a sa droite, le col Bouchet; a 
sa gauche, et separ6e de lui par une 6troite 6chancrure, 
une deuxifcme aiguille moins 61ev6e qui, de loin, se con- 
fond avec le Brie et lui pr6te les formes du Viso. Cette 
montagne parait inabordable, et le Guide Joanne la donne 
comme inaccessible. II y a trente ans cependant, un hardi 
chasseur du pays, nomme Sylvestre, s'61eva jusqu'au som- 
met, disent les uns, jusqu'a une courte distance du som- 
met, disent les autres; mais, vers la fin de la descente, il 
tomba, se cassales jambes et mourut quelques jours aprfcs. 
Depuis cet 6\6neraent, les chamois ont connu la des jours 
tranquilles. 

Aprfcs avoir examin6 le pic sous toutes ses faces, je m'e- 
tais p6n6tr6 de ces deux id6es que, pr£s de la cime, nous 
serions arrfct6s par une muraille surplombante, et que, si 
nous franchissions cet obstacle apparent, la descente serait 
impossible. Aussi je fis fabriquer par un habile serrurier 
de Briangon deux grappins emmanch6s au bout de longs 
alpenstocks en frSne refendu, et un ami d'Abrids me pr&ta 
100 nifct. de cordes destinies a dtre fix£es sur la pointe et 
a assurer notre retour. Mais, pendant Tascension, les cho- 
ses changdrent de face ; la prudence rempla^a les cordes, 
et mes canncs-griffes, dont je devais trouver Temploi le len- 
demain dans la premiere ascension de la Rochc-Taillante, 
tie me servircnt qu'a detacher des lauzes menagantes. 

Mon guide habituel, V6ritier, d'Abrifcs, le plus merveil- 
leux grimpeur que je connaisse aprfcs Reymond de Val- 
louise, devait m'accompagner, et je lui adjoignis Philippon, 
grand et robustc chasseur, qui se montra digne de sa repu- 
tation. 

Le mardi 5 septcmbre, les deux guides et moi. nous quit- 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRI^NQONNAISES. 265 

tons Abries k 2 h. precises; le temps est doux, la lune 
splendide. Apr&s avoir d6pass6 le hameau du Roux, puis 
les gracieux chalets de Valprevaire, nous rcmontons pen- 
dant quelque temps la rive gauche du torrent de Bouchet, 
partout gueable, et nous allons ensuite longer les hauteurs 
gazonn£es de la rive droite. A 4 h. 40 min., nous dejeu- 
nons pres d'une grosse source, et k 5 h. 45 min. nous 
atteignons la base du pic, pr&s d'une cabane en mines que 
la sous-section de Brianqon se propose de rebMir an prin- 
temps. Elle a ete construite pour abriter les ouvriers qui 
exploitaient tout pres de Ik une carriere, encore ouverte, 
de marbre blanc, tres-pur, mais dont les bancs ne mesu- 
rent pas plus de met. 30 d'epaisseur au point d'attaque. 
D'apres mon baromfctre, la cabane est k 2,524 met. ; elle 
est h. 20 min. du col de Bouchet, facilement accessible. Le 
marbre se ramifie en petits filons dans les schistes tal- 
queux et dans une roche dure , cristalline, — qui doit fctre 
un gneiss compacte, — analogue k celle qui forme le massif 
du Viso, et peut £tre etudiee sous le col Valante; plus haut, 
nous trouverons la serpentine noire et du talc impregn6 
de pyrite cubique. 

De la cabane, nous 6tudions les parois qui nous domi- 
nent et dont Tescalade directe est impossible. Si nous ga- 
gnons Tarete de droite, entre le Gol-Bouchet et le Brie, 
nous pouvons 6tre arretcs dfcs le d6but, tandis que, en pre- 
nant k gauche, nous sommes surs d'arriver au moins k la 
Passette, c'est-i-dire k une hauteur considerable. Tout 
bien examine^ nous nous dirigerons vers la Passette, avec 
lintention d'essayer ensuite l'ar&te de droite, si celle de 
gauche nous reserve un echec. 

En quittant la cabane, nous remontons des 6boulis et 
des champs de neige, puis nous nous engageons dans un 
couloir long et roide, encombre de lauzes glissantes, de 
debris mobiles, et k 7 h. 20 min. nous arrivons k la Pas- 
sette. Pendant que j'examinais longuement des filons de 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



carbonate de fer et des couches minces de chlorite, et 
plus haut un banc 6pais de steatite qui parait sous nos 
pieds, a quelques metres de la Passette, V6ritier nous 
avait devances et 6tait all6 reconnaitre les passages ; il nous 
rejoint bientdt en disant : « Nous pouvons laisscr la les 
grandes cordes; elles nous embarrasseraient ; il n'y a qua 
faire attention. » 

La Passette n'est pas un col, car vers Tltalie clle est ver- 
ticale romme le Bric; son altitude est de 2,880 m£t., 
123 m£t. nous restent done a gravir. Au d6but, apr&s une 
escalade attentive dans les ardoises 6boul6es, nous nous 
engageons pendant 5 min. sur le versant italien, en lon- 
geant une terrible corniche qui domine un a pic de 500 mfct. 
Puis, reprenant l'ar&te, nous traversons silencieusement un 
couloir qui menace ruine et qui nous conduit au pied d'un 
mur vertical, haut de 4 ou 5 m£t., pr£sentant des saillies 
oil les mains peuvent s'accrocher; le mur franchi, nous 
nous mettons a cheval sur une taillante qui aboutit au sora- 
met; nous y arrivons a 7 h. 45 min. 

En chevauchant sur la taillantc, une surprise nous at- 
tendait, et Robinson trouvant dans son ile Tempreinte 
d'un pas ne fut gufcre plus 6bahi. Une petite pyramide, 
surmont£e d'un manche a balai toutneuf, couronnait cette 
montagne pr6tendue inaccessible et vierge. En boulever- 
sant la pyramide, je finis par trouver une petite boite en 
m6tal renfermant un procfcs-verbal, 6crit en italien, que 
ThumiditS avait rendu en partie illisible. Voici ce que j'ai 
pu d£chiffrcr sur le procfcs-verbal et sur une carte de visite 
de M. Novarese, (Hudiant a Turin : Les soussignts, Ratti 
Carlo, Fiario et Rossi Cesare, Eugenia Rossi et Henrico No- 
varese, apres avoir dejeune' aux chalets de Cr ozena, atteigni- 
rent le col Bouchet. lis attaquhent la crete en se tenant tantdt 
sur un versant, tantdt sur un autre, et, apres avoir swmonte 
d' effroyables dangers, Us atteignirent la pointe ou, ayant vu que 
l'hommc do pierre manquait, Us en construisirent un et lui 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 267 

mirent un drapeau. L 'absence du petit bonhomme peut etre 
cmsideree comme un indice que personne na jamais gravi ce 
pic, repute inaccessible. Panorama immense, grandiose; nua- 
ges dam la plaine. Le guide JRostagnol, de Crozena, nous diri- 
geait. 23 aout 1876. Mes pr6d£cesseurs avaient done douze 
jours avant moi escalade le Brie par l'ar6te dont nous 
avions ajourne Tcssai, et leur r6ussite 6tait inconnue dans 
le Queyras. 

Javais & la ceinture un grand drapeau aux couleurs na- 
tionales, et Veritier avait apport6 une perche, haute de 
3 mM., dont le transport nous causa mille soucis. Une 
belle pyramide fut reconstruite, une bouteille regut les 
documents et notre procfcs-verbal ; puis le b&ton oil pen- 
daient encore des lambeaux d'6to£Fe rouge fut attach^ k 
notre perche, et h 8 h. 40 min. le drapeau de la France 
uni h celui do l'ltalie flottait furieusement au-dessus de 
nos tfctes. 

Le vent est terrible sur la pointe ; mais, en descendant 
un peu vers le col Bouchet, nous pouvons, 6tendus au 
soleil et bicn abriMss, dejeuner lentement et observer l'ho- 
rizon. 

Le petit plateau est form6 par deux roches diff6rentes, 
des schistes talqueux et des schistes chloriteux plus durs ; 
ces derniers ont r6sist6 davantagc aux causes de destruc- 
tion, ce qui explique la forme effilee et les surplombe- 
ments du pic ; sous nos pieds s'<Hendent de profondes d6- 
chirures; les pierres que nous jctons entro les fentes 
descendent bruyamment comme dans un long tube ver- 
tical. Le baromfctre, grand module de Naudet, indiquc 
une pression de 530 mill, et une hauteur de 2,995 m&t. ; 
laltitude vraie 6tant de 3,003 mfct., l'6cart n'est done que 
de 8 met.; sur la pyramide le thermomfctre nous donne 
— 1° et + 3° 5/10 h Tabri du vent et h l'ombre. 

Les plaines de Tltalie, toujours visibles si Ton arrive sur 
les sommets de ce massif avant 7 i. du matin, sont noyecs 



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268 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans une mer de nuages amoncel6s; mais h Thorizon les 
montagnes se dcgagent, vivement 6clair6es. En premiere 
ligne, en tournant sur nous-m6mes et en 61argissant peu 
h peu le cercle, nous distinguons : Valprevaire, Aiguilles, 
le fort Queyras, le pic facile de Malaure, le Bric-Froid 
(3,310) et le Grand-Glaiza (3,286) qui tous deux paraisscnt 
accessibles,Rochebrune,leChabcrton,lcThabor,laRognosa, 
le Viso, la Grande-Aiguillette, rimmense cr£te en lame de 
rasoir de Roche-Taillante dont nous ddterminons le point 
faible pour l'attaque du surlendemain, le Pain-de-Sucrc, le 
Grand-Rubrefi, TAiguille de Chambeyron, les pointes de la 
Saume et des Heuvteres, TOlan, l'Ailefroide, le pic Sans- 
Nom, la face m6ridionale des Ecrins, la fiere Grandc- 
Sagne (pic 3,779 de la cnHe d > Encula),laMeijc,lesGrandcs- 
Rousses, les Aiguilles d'Arve, le Pourri, et enfin, pour me 
borncr aux pics que je reconnais bien, la Livanna et le 
Grand-Paradis , le Mont-Blanc, le Cervin et Teblouissantc 
coupole du Mont-Rose. 

Aprfcs un repos de 2 h. et demie, nous nous remettons 
k cheval sur la taillante, & 10 h. 20min. Prenant toutes les 
precautions voulues et toutes les positions n£cessaires, 
surtout i\ la descentc du mur et de la corniche, nous nous 
retrouvons sur la Passe tte h 10 h. 50 min. ; aprfcs avoir d6- 
pass6 la carri&re de marbre, nous contournons le grand 
cirque sous le col et le pic de Malaure , puis, longcant la 
rive gauche du torrent de Bouchet, ou un beau sentier s'en- 
fonce dans les m61fczes, nous arrivons h 1 h. 40 min. au 
Roux, et vers 2 h. 30 min. h Abrids. 

Notre drapeau avait 6t6 aper^u d'Aiguillcs vers 11 h., ct 
une d6p0chc, adress6e par un de mcs amis h la Durance, 
d'Embrun, et reproduite dans le troisieme Bulletin du club, 
annonga aussitot la premiere ascension duBric-Bouchct; le 
soir seulcment je pouvais rectifier et restituer h nos emules 
de Tltalie un honneur legitime, en me r6servant toutefois 
la priorite de Tescalade par 1'ariHe septentrionalc. 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANgONNAISES. 269 

En r6sume\ lascension du Bric-Bouchet comprend trois 
phases : d'Abrifcs & la cabane : chemins et sentiers faciles 
dans le gazon; de la cabane a la Passette : mont6e trfcs- 
pfoiblc, mais sans dangers: de la Passette au sommet, 
trajet court, mais interdit a qui n'a pas la t6te solide et le 
pied stir, et pendant lequel les glissements de rochers sont 
i prfooir et k redouter. 

Index (sans haltes). 

Montee : D'Abries a la cabane du marbre par Valprevaire : 3 heures. 

De la cabane a la Passette : 2 h. 

De la Passette au soraraet : 25 min. 
Descente : Du sommet a la Passette : 30 min. 

De la Passette a Abries : 4 h. (Tarif de Tascension : 8 fr.) 



PBEWItRE ASCENSION DE ROCHE-TJULLANTE (3,28i xkr.) 

Lelendemain, mercredi 6 septembre, avec M. Alphonse 
Chancel, par Molines, Pierre-Grosse et Fontgillarde, j'allai 
coucher au refuge national (2,625 m£t.), b&ti au-dessous du 
col Agnel, a mi-coteau dans les grandes prairies de la rive 
droite et k la bifurcation des sentiers du col Agnel et du 
Col-Vieux. 

Le second Empire, acquittant un legs de Napol6on I cr , a 
fait 61ever six refuges pr&s des cols Izoard, Lacroix, Agnel, 
de Vars, de Manse et du Noyer. Mais une somme conside- 
rable fut pr61ev6e sur les fonds pour 6riger sur les faQades 
de grandes plaques en marbre blanc, agr6mcnt6es d'aigles 
e t de guirlandes sculpt6es; puis Targent manqua pour 
achever les constructions, et, detail curieux, un superbe 
escalier en noyer d6j& install^ k Izoard fut vendu pour 
payer les ouvriers et remplac6 par une 6chelle. 

Le refuge dlzoard est propre, clair, coquet m6me, et 
bien meubli, quoique le premier 6tage soit encore un gre- 
yer. Je ne connais pas les hospices du Noyer, de Lacroix 



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270 COURSKS ET ASCENSIONS. 

ct de Vars, mais tous lcs voyageurs sont d'accord pour 
oonstater que ccs deux derniers, tonus d'unc manifcre in- 
digne, sont de v6ri tables ecuries. Le refuge du col Agnel 
est sale, enfum6, humide; la vaste chambre du premier 
£tage oil nous all&mes couchcr sur la paille, lcs lits du 
rez-dc-chaussee 6tant occup6s par les faucheurs dc Font- 
gillarde, est un vrai magasin de bric-H-brac, ouvcrl h tous 
lcs vents; Techelle qui sort &y monter domine l'escalierde 
la cave et n'est accessible qu'aux ascensionnistcs consom- 
mes. 11 y a une compensation ccpendant : la famille Marron 
qui garde lc refuge est d'une rare complaisance; les vivres 
et le vin sont <1 meilleur compte que dans la plaine. 

Les hospices d'Agnel et dc Lacroix n'ont gu£re abrite 
jusqu'ici quo des Piemontais ; mais les touristes commen- 
cent h s'y arrGtor, et il devient urgent de terminer les cons- 
tructions et de meubler convenablement la belle pifcee du 
premier 6tage ; on nc peut faire moins pour les Francis 
que pour les Pi6montais. Une simple d-marche de la Direc- 
tion centrale suffirait pour qu'il fut mis fin k ce triste et 
d6goutant 6tatde choscs. 

La Roche-Taillantc dont la forme est, je crois, unique 
au monde, pr6scntc une immense arfcte, fine comme une 
lame dc rasoir sur une longueur de plus de 10 kilom., 
en y comprenant le systeme tout entier qui peut se com- 
parer h un accent circonflexe colossal. La branche qui part 
du vallon du Guil, au-dessus dc la Chalp, s'allonge et 
s'eleve en pente insensible jusqu'& hauteur du lac Foreant, 
puis s'abaisse pour former le col de Ruine et se redresse 
avec la Grande- Aiguillette apres avoir d6crit une courbe 
prononcee. La deuxieme branche projette vers l'Ouest le 
pic d'Asti et le Pain-de-Sucre et va ensuite se perdre par 
une lente degradation au fond de la valine de Chianale, 
en conservant sa forme caract6ristique : h pic et m&me k 
parois concaves sur la face qui regarde le Viso ; sur la face 
opposde, immense miroir dont l'inclinaison oscille entre 



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DEUX MOIS DANS LKS ALPES BRIANgONNAJSES. 271 

50° et 60°; elleatteint m£me 80° avec la Grande-Aiguillelle 
qui, par suite , est inaccessible. 

Deux causes se sont combines pour cr6er cette Strange 
montagne : la nature des rochers et le soulfcvement du Viso. 
La facility avec laquelle les lauzes de la Taillante s'6boulent 
a produit tout naturellemcnt la muraille de l'Ouest quand 
la deuxifcme cause, la determinante, est entree en ligne, 
cest-^-dire quand le systfcme tout entier de la Taillante a 
fait sur sa base un mouvement de bascule, de l'Est vers 
l'Ouest, et s'est trouv6 redress6. 

Dans le pays, le nom de Roche-Taillante est seulement 
appliquS h la partie du systfcme comprise entre le vallon 
du Guil et le col de Ruine ; du reste, la carte franchise 
se contente de donner les altitudes suivantes : 2,92i, 3,200, 
3,284 et 2,850 m&t. qui est celle du col de Ruine ; le nom de 
Roche-Taillante a 6t6 oubli6 et ne figure que sur la carte 
de l'Etat-major italien. 

Le jeudi 7 septembre, seul avec le guide Veritier, je 
quittai le refuge k 4 h. 30 min. Ayant obliqu6 & gauche 
dans les prairies, nous arrivons h 5 h. 10 min. sur le col 
Yieux (2,738), plateau gazonnS, long de 50 mfct. et (Fun 
acces facile ; puis, aprfcs avoir descendu le vallon de l'Echas- 
sieren laissant h droite le mauvais sen tier du col de Ruine, 
nous ne tardons pas h atteindre le lac For6ant , dont nous 
lougeons les hauteurs de la rive droite, encombr6es de dalles 
eboutees, juste au-dessous du large miroir, inaccessible en 
ce point, de la Taillante. Arrives & mi-chemin , entre le lac 
For&mt et le lac Egourgeou, nous contournons un contre- 
fort que nous allons gravir par le e6t6 qui regarde le lac 
Egourg6ou. L'escalade s6rieuse commence; elle d6bute par 
une s6rie de chemin6es dans lesquelles nous nous 61evons 
sans peine apres quelques recherches. Au sommet du con- 
trc-fort nous sommes <le nouveau en presence des vastes 
surfaces de la Taillante, includes d'environ 50°. L'ascen- 
sion s'effectue d^sorffiais sur des lames glissantes, facile 



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272 COURSES ET ASCENSIONS. 

sur les calcaircs cipolins qui sont rugueux, d6sagreablc sur 
lcs schislcs talqueux qui sont corame satin6s. Les cannes- 
griffes vont sans cesse prendre des points d'appui trfcs- 
61ev£s ct nous cvitent de longs detours et peut-Otre un 
6chec. Un vent violent nous force fr£qucmment k nous 
coucher, surtout quand nous contournons la pente qui 
aboutit au lac Forfcint. 

Aux surfaces solides, nettoyecs, succfcdent des 6boulis 
mobiles, et, sans aucun incident, nous atteignons k 7 h. 
40 min., aprfcs une courte escalade en oblique, le- point 
culminant de l'ar&te. Sur le sommet, nulle trace du passage 
de Thomme; mais, si Laurent Pierre, guide de Ristolas, ne 
s'est pas 61cv6 jusque-lft, c'est qu'il ne l'a pas voulu; car il 
est certain qu'il a longe une partie de l'ar&te avec un cha- 
mois sur les epaules. (Test de lui que parle le Guide Joanne 
lorsqu'il dit : « On ne cite qu'un scul chasseur qui ait ose 
s'aventurer sur cette effroyable ardte. » 

11 fait un vent k renverser des cathedrales, et ce n'est 
qu'en rampant que nous arrivons & plonger nos regards 
dans les profondeurs du vallon de Ruine; sous nos pieds, 
la paroi est renflee et il nous faut prendre des precautions 
infinics pour longer TarcHe dans la direction du col de 
Huine. Bicnt6t un precipice nous barre le passage; nous 
revenons alors suivre sur une longueur de 200 mfct. la 
pente opposec jusqu'au moment oil nous apercevons 
l'Echalp et la Monta ; puis tantdt fccheval, tantdt accroches 
au mince rebord, nous gagnons la cime. 

Le sommet n'est pas seulement form6 par les calcaires, 
comme l'a dit M . Lory. Ces calcaires cipolins, p6tris de quartz 
et de mica, d'un blanc roux, ne cessent pas d'alterner avec 
les sckistes talqueux, qui sont remplis de veinules de quartz 
blanc et donnent une trfcs-16gfcre effervescence avec les 
acides. Pression, 515 mill.; temp., 0°, vent glacial. La vue 
est immense ; pas de nuage h Thorizon ; aussi bien que 
tous les grands sommets des massifs peu 61oign6s, le 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 273 

Mont-Blanc, le Cervin et le Mont-Rose sont visibles sans 
lunette. Nous 6tudions k notre aise l'accessibilit6 du Viso 
par la France, et nous secouons la t6te avec dScourage- 
ment: « Qui sait pourtant?» murmure V6ritier, «nous ver- 
rons bien ! » 

Quand nous eumes construit, non sans difficulty, unc 
pyramide haute de 1 mfct. et d6pos6 un peu au-dessous 
une bouteille dans une cachette, nous commenQ^mes la 
descente k 8 h. 20 min. L'ongl6e contribua k nous la ren- 
dre extrfcmement p6nible; elle ne s'accomplit qu'aprfcs des 
detours continucls, tandis que la mont6e s'6tait faite en 
ligne presque droite. A 9 h. 50 min., aprfcs avoir suivi la 
rive gauche du torrent, nous nous arrStons sur les bords 
du lac For6ant pour dejeuner. A l'endroit ou les eaux du 
lac s'engouffrent dans une gorge, je dGcouvre un banc de 
steatite, 6pais de 40 centimetres, encaiss6 dans les schistes 
talqueux et qui ne tarde pas k se perdre dans unc faille ; il 
est tout k c6t6 du d6versoir, dans les rochers de la rive 
gauche. Le lac compte environ 100 mfct. de largeur sur 
300 mfct. en longueur; les gazons, couverts de fleurs 6pa- 
nouies, plongent dans ses eaux bleues, profondes. Nou&. 
quittons le lac k 10 h. 45 min., et, k 11 h. 10 min., nous 
recevons sur le col Vieux les felicitations de trois amis qui 
nous ont suivis des yeux et avec lesquels nous allons mon- 
ter imm6diatement au Pain-de-Sucre. 

L'ascension de Roche-Taillante ne pr6sente pas de diffi- 
culty extraordinaires, surtout si Fair est calme; mais elle 
demande beaucoup d'attention. La traversSe de l'arfcte doit 
fclre regard£e commeune entreprise des plus dangereuses. 
Le tarif est fix6 k 8 fr. 

On peut sans inconvenient prendre Abrifcs ou la Monta 
pour point de depart, ou mieux encore aller coucher dans 
la bergerie de l'£chalp. Le berger Gignoux-Chaffrey, guide 
habituel des botanistes, a aussi gravi 1'arGte de Roche- 
Taillante. 

AXKUAIRB DE 1876. 18 



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274 



COURSES ET ASCENSIONS. 



Index (sans haltes). 

Du Refuge au col Vieux : 40 min. 

Du col au sommet de la Roche-Taillante : 2 h. 30 min. 

Du sommet au lac Foreant : i h. 30 min. 

Du lac au col Vieux : 25 min. 



LE PAIN-DE-SUCRE (3,302 m£t.) 

Le Pain-de-Sucre est appel6 sur la carte de France FAi- 
guillette et Rocher-Houge sur la carte italienne. De la 
val!6e de Fontgillarde, le versantque nousallons gravir,ct 
qui est le seul accessible, s'offre sous un aspect majestueux, 
redoutable, qui montre une fois de plus combien sont 
trompeuses les montagnes vues de face. Si cette esca- 
lade dans les roches 6boul6es est trfcs-p6nible, elle ne 
serait dangereuse que pour les 6tourdis; elle est r6put6e 
p6rilleuse, mais c'est une r6putation usurp6e. 

J'ai ditque sur le col Vieux quelques amis m'attendaient; 
c'6taient MM. Martin Andr6, Alphonse Chancel et le doc- 
teur Octave Gu6rin, de la sous-section de Brian^on Tous 
ensemble, quittant le col Vieux k 11 h. 40 min., nous tra- 
versons d'abord dcs champs de glace, puis nous montons 
dans la direction du pic en 6vitant les amas de pierres peu 
solides, et k 12 h. 50 min. nous sommes r6unis autour de 
la pyramide ruin6e du sommet. Le versant italien est tailld 
k pic; la constitution g6ologique est la m&me que celle de 
Roche-Taillante. Pression, 513 mill.; temp., + 8°. Prfcs de 
nous se dresse la Grande-Aiguillette (3,297 mfct.), qui est 
inaccessible. La pointe des Mamelles qui domine la valine 
de Saint-V6ran attire notre attention par sa forme hardie; 
elle n'a jamais 6t6 cscalad6e. Sur le Bric-Bouchet, je vois 
flotter mon drapeau ; sur le Pelvas et sur la Taillante, mes 
pyramides se d6coupent dans la lumifcre. Dans la m£me 
direction, nous apercevons le Refuge,* Fontgillarde, le Coin, 
Pierre-Grosse et Rochebrune; le Mont-Blanc, le Cervin et 



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DEUX MOIS DANS LKS ALPES BRIANgONNAISES. 275 

le Mont-Rose commencent h se voiler; la vue est identique 
£ ceMe de Roche-Taillante ; aussi le belvSdfcre du Pain-de- 
Sucre est-il k recommander comme magnificence et comme 
accessibility 

Nous quittons la Pyramide h 1 h. 30 min; V&ritier 
et M. Martin redescendent au col Vieux pour rentrer k 
Abrifcs par le vallon de S6gure : de notre c6t6, nous digrin- 
golons en ligne droite jusqu'au Refuge oh nous arrivons h 
2 h. 20 min. De la terrasse du Refuge on apergoit nette- 
mentl'Olan, FAilefroide, le pic Sans-Nom, le Pelvoux, et, 
plusbas,en descendant vers Fontgillarde, les Serins. Apr&s 
avoir dijeunc au Refuge, nous disons adieu, vers 3 h., & la 
bonne petite famille dugardien ; puis, aprfcs des haltes suc- 
cessives h Fontgillarde, h Molines, h Vive-Vieille, oil je 
laisse Alphonse Chancel, je rentre, avec le docteur Guirin, 
4 Ch&teau-Queyras vers 9 h. du soir. 

L'ascension du Pain-de-Sucre se fait d'ordinaire avec le 
gardien Marron ; il demande 3 fr. 

Index (sans haltes). 

Du Refuge au sommet : i h. 40 min. 
Da sommet au Refuge : 50 min. 

LES FORCIOLLINE ET LE MONT-VISO (3,840 ii*t.) 

La chaine des Forciolline sipare la valine qui porte le 
ntfmenom de la Gombe-de-Valante. Voulant abr6ger Tas- 
cension du Viso, faite en partant d'Abrifcs, je m'6tais pro- 
pos6 de tenter la travers6e decette chaine, de fagon h tom- 
ber directement sur les lacs de la base du Viso dans le val 
des Forciolline; cette entreprise me permettait en m&me 
temps d'6tudier de profil le versant franqais du Viso, en 
vue d'une tentative ult6rieure. 

Le samedi 9 septembre, je fis avec le docteur Gu6rin' 
une course facile etque je recommande vivement. De CM- 



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276 COURSES ET ASCENSIONS. 

teau-Queyras, par le vallon de Bramousse et le col Fro- 
mage, nous gagn&mes Ceillac; puis, parMaison-du-Roiel 
la Combe-du-Queyras , nous rcntr&mes au Chateau 1 9 h. 
du soir; nous 6tions partis k 5 h. du matin. 

Le mardi 12 septembre, avec M. Alphonse Chancel etle 
guide V6ritier, nous quittions Abrifcs h 3 h. 30 min. du 
matin. A la Monta nous 6tions attendus par deux autres 
guides, Reynaud (Jacques) et Gerard Varet ; le premier est 
le guide favori des botanistes. Apr&s une courte halte h la 
bergerie de Feyeto, qui va fctre abandonee par la com- 
mune de Ristolas et dont le rez-de-chauss6e voilt£, en par- 
fait 6tat, fera un beau refuge, nous arrivons h 8 h. 40 min. 
sur les bords du charmant petit lac de Lestio, source du 
Guil ; il est en partie gel6. A 10 h. 50 min., une heure ayant 
6t6 consacr6e au dejeuner, nous atteignons le col Valante, 
aprfcs avoir remont6 des coulees de neige dure et des 6bou- 
lis d6sagr6ables. Au-dessous du col, nous rencontrons de 
grandes assises d'une roche pareille au gneiss, et sur le col 
m6me la swpentine noble, accompagn^e de tremolile et 
d'actinote; altitude : 2,795 mfct.; pression : 531 mill.; tem- 
p6rat.: + 1°. Le froid est vif et d'6pais brouillards descen- 
dent du Viso et des Forciolline ; quelques flocons de neige 
nous donnent un avertissement que nous regretterons le 
soir d'avoir d6daign6. 

Du col nous descendons directement par des rochers es- 
carp6s et nous entrons dans la Gombe-de-Valante. A 11 h. 
50min.,arriv6s prfcs d'une hutte de bergers, nous tournons 
h gauche et gagnons dans les casses la base des For- 
ciolline ; nous longeons les escarpements qui nous parais- 
sent toujours inaccessibles. A midi 40 min., juste & hau- 
teur du chalet de Bardote , que nous apercevons sur la 
rive droite de la Combe, une 6chancrure trfcs-profonde et 
accessible coupe l'ar&te des Forciolline ; mais, ne sachant 
encore si la descente pourra s'accomplir sur le versant du 
Viso, et n'osant nous lancer dans l'inconnu avec le mau- 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANgONNAISES. 277 

vais temps, nous continuons k remonter obliquement les 
Sboulis. Enfin,les rochers devenant moins roides, nous 
nous dScidons k monter en ligne droite vers une large de- 
pression de l'arfcte, en traveflsant vers une heure un bou- 
quet desapins encore debout mais dess6ch6s. A 2 h. 30 min. 
nous arrivons sur Tar6te et nous entrons sur un large pla- 
teau encombr£ de blocs de schistes cristallins, d'cuphoti- 
des au diallage vert 6mer$ude comme je n'en ai jamais 
rencontr£ dans le Briangonnais. Un premier petit lac gel6 
apparait, puis deux autres. A 3 h. 20 min. le plateau s'in- 
cline vers le vallon des Forciolline ; nous sommes sur le 
col d6sir6. 

La neige tombe et les brouillards nous cachent la vue k 
une distance de 5 m&t. ; sans aucune c6r6monie nous bap- 
tisonsle nouveau passage : col des Lacs. Pression : 533 mill.; 
hauteur du col : 2,940 mfct. Aprfcs une courte travers6e, 
nous nous trouvons en presence d'un grand lac ; nous pas- 
sons k 10 mfct. de la cabane du Club Alpin Italien, et, aprfcs 
avoir contourn6 le lac, It 10 mfct. aussi du creux de la Maita- 
Boarelli, sans apercevoir ces refuges oil nous voudrions 
passer la nuit : le lendemain seulement nous saurons que 
nous les avons touch6s de prfcs. La nuit s'approche et la 
neige continue k tomber ; les passages qui mfcnent k Maira- 
Soliera nous sont inconnus ; il ne nous reste qu'& imiter 
la nature, k suivre la pente et le cours de Teau. Aprfcs de 
longucs recherches, nous atteignons le point oil le torrent 
s'engouffre dans une effroyable brfcche : point de passages 
ni k droite ni k gauche du d6versoir ; nous sommes forces 
de descendre la gorge. Craignant k chaque instant d'etre 
arr^t6s, nous nous Mtons, et, aprfcs une s6rie de chutes sur 
la neige fraiche, nous arrivons k 5 h. 25 min. au bas do 
la brfcche. La vall6e s'61argit, les prairies et les bois se de- 
vinent dans les brouillards; prenant un sentier au hasard, 
nous rencontrons enfin un premier chalet dont les habi- 
tants nous renvoient k la Jacette, chalet d6mantibul6 qui 



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278 COURSES ET ASCENSIONS. 

sert de corps de garde aux douaniers et qui est k cent 
pas plus bas, k 5 min. au-dessus de la maison de Pierre 
Meyer. L'accueil des deux douaniers nous fit bien vite 
oublier nos tribulations; ces braves gens nous obligfc- 
rent k nous coucher, Alphonse et moi, dans leurs sacs & 
pied. Les trois guides allfcrent dormir chez Pierre Meyer; 
ce dernier envoya chercher son fils pour nous escorter le 
lendemain jusqu'aux lacs , par le cherain habituel et non 
par la brfcche qui nous a laissS un tristc souvenir. 

Le mercredi 13, sollicit6s par un beau soleil, nous re- 
partons k 6 h. 40 min. Le jeune Pierre Meyer nous fait 
remonter le val des Forciolline par les hauteurs de la rive 
droite ; sur le trajet nous rencontrons quelques cheminies 
peu commodes; k 9 h. les lacs commencent k se succ6der 
et viennent parer de teintes charmantes ce val d6sol6 
des Forciolline. Arrives au lac sup6rieur, qui est le plus 
grand, nous apercevons sur sa rive droite la cabane cher- 
ch6e en vain la veille; puis, au bout du lac, la Maita-Boa- 
rclli, creux de rocher assez vaste oh MM. Benoist, Ses- 
tier et Montaland se sont abrit6s en 1875 lors de la pre- 
miere ascension franchise du Viso. Nous d6jeunons de 
9 h. 30 min. k 10 h. 45 min. 

Lorsque nous parvenons au pied de T6norme coul6e de 
neige qui descend du Viso, quelques nuages peu inqxite- 
tants flottent au-dessus de nos t6tes , et leur peu d'Spais- 
seur nous permet de reconnaitre la direction k suivre. Pre- 
nant de suite k droite du glacier , nous gravissons une 
succession de couloirs, de chcmin6es, dontune esttr&s-dan- 
gereuse. A 2 h. 30 min. nous atteigtlons l'ardte qui nous 
pr6sente, sur le versant oppos6, un gouffre effrayant. La 
neige se met k tombcr trfcs-6paisse. Redescendant un peu 
au-dessous de l'ar&te, nous manquons le bon passage; le 
brouillard a repris toute Tintensit6 de la veille. Bientdt un 
mur de glace vive nous barre le chemin ; nos compagnons 
d6courag6s restent Ik pour nous attendre, et je m'itevc 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANgONNAISES. 279 

seul avec VSritier, en ouvrant un escalier dans le couloir. 
Enfin h 2h. 50 min.nous parvenons tous les deuxsur une 
aiguille dcl'arfcte; le baromfctre donne 472 mill., et 3,915 k' 
la lecture immediate ; temp. : — 3°. Le baromfctre affoli 
nous indique done une altitude exc6dant de 75 m&t. la 
hauteur vraie ; mais il est Evident que nous ne sommes 
pas sur le vrai sommet; pas d'arGte neigeuse, pas de pyra- 
mide; nous attendons vainement une Gclaircie pour nous 
reconnaitre, et nous rejoignons avec peine nos amis juste 
h point pour prodiguer nos soins au jeune Pierre Meyer 
qui a voulu nous suivre; il a des 6blouissements, et, dit-il, 
une pierre dans Testomac. Nous descendons h 3 h. L'as- 
cension s'est faite dans les schistes cristallins verd&tres, et k 
plusieurs endroits j'ai retrouv6 la belle eupholide aux teintes 
glauques des Forciolline. 

Sans la neige fraiche sur laquelle VGritier recherche 
avec soin l'erapreinte de nos pas, je ne sais si la descente 
eiit 6t6 possible ; une nuit sinistre, glac6e, r6gnait autour 
denous en plein jour. Une glissade heureuse h travers les 
grands couloirs de n6v6 , inclines de 50° et 60° abr6gea le 
retour; k 4 h. 40 min. nous 6tions au pied de la grande 
coulSe de glace, et, h 8 h. du soir, nous rentrions dans le 
chalet de Meyer tout couverts de neige. 

Meyer est un beau et bon vieillard ; mais, en souvenir 
sans doute de M. Mathews, qui, au retour de la premiere 
ascension, paya royalement une nuit pass6e dans le chalet, 
ils^tait, le matin, montr6 d'une exigence intolerable. Du 
reste , une simple observation suffit pour le ramener aux 
sentiments de l'honn(Het6, et nous nous s6par£mes bons 
amis. 

La neige ne cessa pas de tomber pendant la nuit; elle 
&ous accompagna encore le lendemain jusqu'5. midi. Nous 
disons adieu h Pierre Meyer le jeudi 14 septembre k 7 h. 
35 min.; au-del& de Maira-Soliera une escouade de neuf 
^rabiniers en tournSe nous arrfcta et nous demanda nos 



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280 COURSES ET ASCENSIONS. 

papiers ; k dSfaut do papiers , le brigadier se contenta de 
rexhibition do nos insignes du Club et nous laissa con- 
tinuer notre route. 

Aprfcs avoir travers6 le village de Castel-Ponte, nous 
arrivions k Chianale k 10 h. 30 min., et enfin au col Agnel 
aprfcs des efforts inouls ; sur le col (2,699 mfet.) la neige 
fraiche mesurait 30 cent. 

Pendant que nos guides retournent k Abrifcs par le col 
Vieux, nous entrons au refuge k 3 h. 15 min. aprfcs avoir 
failli le manquer k cause du brouillard. Craignant de rester 
bloqu6s dans l'hospice et encourages par le souvenir des 
bons lits et de la cuisine de M. Ebren, adjoint et auber- 
giste k Fontgillarde, nous franchissons rapidement les dis- 
tances, et, k 6 h. 30 min., nous arrivons & Tauberge. 

Mon but 6tait atteint; Tascension du Viso commence 
par la France, mais termin6e par le versant italien, se 
trouve abr6g6e par la d6couverte du col facile des Lacs, 
bien moins p6nible que le val des Forciolline. U reste main- 
tenant k tenter le Viso par le versant franQais, et k recon- 
naltre, en cas d'6chec, si T6chancrure que j'ai signage k 
hauteur de Bardote est praticable sur le versant oppos£; 
ello doit aboutir au sommet du val des Forciolline, k la 
base m&me de la grande coul6e de neige. Ce serait alors le 
vrai Col des Forciolline, et le trajet se trouverait encore r£- 
duit. Dfcs aujourd'hui on peut, par le col des Lacs, aller 
coucher dans la cabane du Club Alpin Italien ; elle est au 
bout du col. 



Index (sans haltes). 

D'Abrifes a la bergerie de Feyeto : 4 h. 
De Feyeto au col Valante : 1 h. 20 min. 
Du col Valante au col des Lacs : 3 h. 
Du col des Lacs (ou de la cabane) au sommet du Viso : 5 h. 
Le tarif de la course est fixe a 6 fr. par jour; la demi-journee se 
paye 4 fr. 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIANQONNAISES. 281 

PREMIERE EXPLORATION DU MASSIF DE SCGURETFORAN 

Lc grand massif de glaciers situ6 h l'Ouest de la valine du 
Mon<Hier a 6t6 abord6 pour la premiere fois par les guides 
Jean Gauthier et Reymond (Pierre); le 24 juillet 1876, ils 
dScouvrirent k TEst du glacier Blanc un col qui fut baptist 
un pea plus tard par M. Rochat (voir le col de J. Gauthier 
dans le 3 8 bulletin) et traversfcrent le glacier du MonGtier. 
Encourag6 par ce succfcs, je retins ces deux vaillants gui- 
des pour tenter l'exploration du massif de S6guret-Foran, 
regards dans le pays comrae inabordable; jusque-l& on 
s'itait contents d'aller voir le lac de l'fehauda par les cha- 
lets de Chambran et de revenir par le mfcme chemin. La 
saison 6tait bien avanc6e, les glaciers devaient 6tre k d6- 
couvert ; mais une succession de belles journ6es nous d6- 
cida h tenter l'entreprise , et le mercredi 27 septembre 
j'allai coucher h Ailefroide dans le chalet de Gauthier. 

Le jeudi 28, h 3 h. du matin, nous partons dans une obs- 
curity complete et remontons la valine de Saint-Pierre jus- 
qu'i la haute moraine appel6e Fontfroide, non loin du 
Pont-de-Pierre ; nous y arrivons Hh. Tournant aussitdt 
& droile et passant au-dessous d'une longue rang6e de pe- 
tits aulnes , nous nous trouvons d^sormais engages dans 
les regions inexplor6es. Sur la carte du Pelvoux, publi6e 
par le Club, on trouve le ravin des F&tes, qui envoie h 
gauche un deuxifeme ravin appele le Rif, mais la carte est 
inexactc: la bifurcation des deux ravins doit 6tre reports 
bien plus haut. 

Nous nous engageons dans le ravin des FStes, long cou- 
loir pierreux doming par de hauts et sombres escarpe- 
ments. En montant, nous jouissons d'une vue admirable 
sur le massif du Pelvoux ; mais le temps se couvre et un 
vent terrible charg6 de gr6sil vient rendre bient6t Tesca- 
lade dangereuse ; des avalanches de pierres parcourent le 



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282 COURSES ET ASCENSIONS. 

ravin. Nous arrivons 5. la bifurcation, ayant k droiie le Rif, 
qui est plutdt la continuation du ravin des F&tes ; celui-ci 
tournc brusquement et va so perdre k droite. Les ava- 
lanches nous forccnt k quitter le couloir et k escalader di- 
rectement un rocher escarp6 k la naissance de la bifur- 
cation. Apr£s avoir gravi une chemin6e difficile, nous 
traversonsplusieurs ressautsde terrain. Les chamois, tran- 
quilles jusqu'5. ce jour, semblent sortir de terre; nous en 
avons compt6 quarante ; eflar6s, ils montent en ligne 
droite vers l'arfcte en nous d6tachant des pierres. Aprfcs 
avoir redescendu vers le Rif, nous remontons d'abord sa 
rive gauche, puis nous traversons le couloir en courant; 
desormais nous ne quitterons plus la rive droite ou les 
pierres n'arrivent pas. 

Je croyais tout ce massif form6 exclusivement par les 
granttes et les gneiss; mais pendant la mont6e j'ai rencontrf 
des masses 6boul6es de schistes ardoisiers, de calcaire com- 
pacte rempli de pyrite, et d'une brfcche calcaire sembla- 
ble k cello de Prorel. Dans les gneiss inaccessibles de la 
rive gauche, j'aper^ois un large filon rouge dont j'ajourae 
l'examen. A 9 h. 25 min. nous d6jeunons dans une petite 
baume k moitie remplie de neige, un peu 6u-dessous du 
col que nous allons d^couvrir. A droite, les schistes ardoi- 
siers sont en place r6gulifcrement stratifies ; leur puissance 
est d'environ 50 met. Je me vois ici encore oblig6 de re- 
mettrc k plus tard l'intSressante 6tude du contact des ro- 
ches sedimentaires avec les roches primitives. 

A 10 h. nous reprenons les piolets; les bords du ravin 
se rapprochent peu k peu : nous entaillons un couloir de 
glace dure trfcs-court, au sommet duquel nous atteignons 
16chancrure; il est 10 h. 30 min. Les grandes nappes du 
glacier de S6guret-Foran s'Stendent devant nous, mais la 
ligne du partage des eaux est k quelques metres au-dessus 
de l'6chancrure. En ce point, la carte est peu exacte : le 
glacier de S6guret-Foran se relie k celui du MonGtier par 



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DEUX M01S DANS LES ALPES BRIANQONNA1SES. 



283 



une pente insensible; les rochers qui les sSparent sont 
Wen plus bas; aussi il nous serait facile d'aller rejoindre 
le col de Jean Gauthier. Sur le col, la pression est de 
500 mill.; temp. : 0°; le baromfctre indique 3,450 mfct. ; 
Faltitude exacte doit 6tre 3,220 m5t. A gauche du couloir, 
nous d^posons une bouteille munie de notre proefcs- verbal 
et nous baptisons le nouveau passage : Col de Stguret- 
Foran. 







^StfSE^ 



■^^**-*J 






Crete de Seguret-Foran ; vue prise de la vallee de Saint-Pierre, en amont 
des chalets d'Ailefroide , d'apres une photographic de M. Grand. 

1 Pic de Dourmillouze (3,336 met.). — 2 Nouveau col de Seguret-Foran 
(3,220 met.). — 3 Pic du Rif (3,366 met.). — 4 Pic des F4tes (3,451 met.). — 
5 Pic des Areas (3,467 met.). — 6 Pic de Clouzis (3,242 met.). — 7 Coste- 
Vieille (3,139 met.). 



Profitant d'un moment de calme, nous escaladons un 
pic dont l'altitude (3,336 mfct.) n'est donn6e que sur la 
feuille du Pelvoux au 40,000°. A 11 h. 15 min., aprfcs 45 min. 
de marche assez facile dans un n6v6 profond, nous domi- 
nions la pointe que nous avons nomm6e Pic de Dourmil- 
tee.Repassant sur le col et sans avoir quitt6 le n6v6, nous 
roontons k droite du col sur le pic marqu6 5,366 mfct. ; il 
a 6t6 appel6 Pic du Rif. Les brouillards nous d6robent une 
^e qui doit 6tre merveilleuse. Sur ces deux sommets les 
Prides ont h peine pris le temps d^lever une pyramide et 



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284 COURSES ET ASCENSIONS. 

de graver nos initialcs dans une pierre plate. Lorsquc nous 
arrivons sur la pointe du Hif h 12 h. 40 min., la neige 
tombe; k peine entrevoyons-nous Taiguille dcs Fdtes 
(3,451 mfct.) etrangl6e h la base et probablement inacces- 
sible. 

A 1 h. descendant sur le n6v6 en ligne directe et travcr- 
sant ensuite le plateau en pente douce, nous nous trouvons 
arr6t6s par une crevasse longitudinale qui nous force h 
faire un grand d6tour h droite. Bient6t la pente s'accen- 
tue, le n6v6 se fait mince et la glace dure parait. Bien & 
droite, se dresse le pic, 3,182 mfct., dentel6 en 6ventail 
comme les Ecrins et ayant aussi une bergschrund ft sa 
base; il ne semble pas inaccessible. 

Sur la rive droite du glacier, des bergsckrunds nous obli- 
gent & repasser sur la rive gauche. Contournant ensuite 
une aiguille rocheuse peu 61ev6e, nous nous laissons glisser 
dans un couloir de n6v6 durci qui nous ram&ne sur le gla- 
cier. Jusqu'au pied, les crevasses sont d6sormais espac6es 
& decourtes distances et Tinclinaison est redoutable; bien- 
I6t il ne nous rcste plus qu'& renoncer k aller plus loin 
ou h nous lancer h travers une grande pente de cailloux 
tres-inclin6e. Or Reymond, qui tient la t£te, constate 
que cette casse, d'une 6paisseur uniforme de 20 cent. 
repose sur la glace de fond unie comme un miroir; mais 
nous tenterons Taventure. Si nous reculions, il faudrait 
coucher sur le glacier. Nous nous engageons doucement 
et en diagonale dans les 6boulis; bient6t la masse se met 
en mouvement sous mcs pieds, lentement d'abord, puis 
Gauthier, qui est attache & 6 mfct. derrifcre moi, se sent 
entrain6 avec une force irresistible : « Au galop, s^crie- 
t-il,d6gageons-nous!» Pcsant des deux mains sur les pio- 
lets, nous courons, nous sautons pour ne pas laisser nos 
jambes s'embarrasser dans les pierres, et toujours empor- 
t6s par l'avalanche ; enfin Reymond peut monter leslement 
sur un petit rocher en place ; le corps tendu en arri&re, il 



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Vue du lac et du glacier de 1'Echauda, par M. Sabatier. 
(Gravure extraite du Tour du Monde , 2« annee, n° 52.) 



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DEUX MOIS DANS LES ALPES BRIAN?ONNAISES. 287 

tire la corde mollement pour ne pas nous renverser ; Gau- 
Ihier et moi nous achevons de d£crirc autour de Reymond 
une courbe forcee, et, quand nous nous trouvons tous trois 
en ligne droite dans le sens de la pente, nous le rejoi- 
gnons toujoursen sautant; puis l'avalanche s'abat tout cn- 
tifcre dans une crevasse, h 50 mfct. plus bas, laissant la 
glace nette. Je ne crois pas que cette scfcne ait dur6 plus 
de 3 min., mais elle nous parut bien longue. 

A partir de ce moment, tantftt sur les moraines libres, 
tantdt sur le glacier et tenant toujours la rive gauche, 
nous continuons une descente laborieuse, mais exempte 
de dangers. Vers 4 h., nous sommes assaillis par un orage 
qui dura jusqu'au lendemain matin et qui s'6tendit sur 
toutle BrianQonnais ; une pluie violente succfcde 5. la neige. 
A 4 h. 20 min., aprfcs avoir d6pass6 la chute des s6racs et con- 
tour^ l'entonnoir h Textr6mit6 duquel nous apercevons 
le lac de TEchauda, nous arrivons au pied des rochers qui 
se trouvent & TOuest du pic cot6 2,848 mbt. et au sommet 
desquels nous allons chercher k nous frayer un passage 
vers le MonGtier l . 

La longueur du glacier de S6guret-Foran d6passe 2 kilom. ; 
les abords du lac sont d6barrass6s de neige ; dans ses eaux 
presque entifcrement d6gel6es flottent de gros gla^ons ; de- 
puis trois ans les eboulements amen6s par le glacier ont 
diminu6 le lac de moitie ; il y a lieu de penser qu'au mois 
d'aotit la traversde du glacier deviendra plus facile, mais 
elle sera toujours p6rilleuse. 

TaIonn6s par la pluie et sans nous reposer, nous escala- 
dons en 20 min. les pentes gazonn^es du fond de l'enton- 
noir, et Hh. 40 min. nous atteignons Tarfcte et consta- 
tons aussit6tavec joie que la descente est possible dans les 
rochers escarp6s du versant du MonGticr. L'orage est d'une 

i Dans les assises de la rive gauche, j'ai entrevu un large filon qui 
pourrait bien etre du carbonate de fer, dont j'ai ramasse quelques frag- 
ments dans les moraines. 



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288 COURSES ET ASCENSIONS. 

violence inouie; nos piolets bruissent et donnent m6me de 
petites 6tincelles ; c'est k la lucur des Eclairs que j'ecris 
rapidement le nom de col des Grangettes et que je place 
le papier dans une boite h poudre vide, sous un petit tas 
de pierres. Appuyant un peu h gauche, nous descendons 
droit sur le torrent de Tabuc grossi par les pluies et nous 
le franchissons ayant de l'eau jusqu'au-dessus des genoux; 
puis, par la rive gauche et par les chalets des Grangettes, 
nous continuons notre course. A 6 h. 30 min., plus heu- 
reux que sages, nous arrivons au Mon6tier mouill&s, mou- 
lus, mais contents d'avoir r6ussi et heureux de trouver h 
Th6tel de TEurope, chez notre aimable collogue M. Izoard, 
une garde-robe assortie pour nous changer des pieds h la 
t6tc, une cuisine succulentc et des chambres confortables. 
II a fallu & mes deux guides, k Reymond surtout, qui 
6tait guide-chef, une audace, une adresse et un sang-froid 
merveillcux pour accomplir sans accident, &traversl'orage, 
h une 6poque oil les meilleurs glaciers sont dangereux, 
cette exploration g6n6rale d'un massif vierge et sur lequel 
nous ne poss6dions aucun renseignement. 

Index (sans haltes). 

De Ville-Vallouise au col de Seguret-Foran, 7 h. 
Du col a la pointe de Dourmillouze, 45 min.; de cette pointe au som- 
met du Pic du Rif, 1 h. 25 min. 
Du pic du Rif au pied du glacier de Seguret-Foran, 3 h. 40 min. 
Ascension du col des Grangettes, 20 min. 
Du col au Monetier par la vallee de Tabuc, 2 h. 30 min. 

Nota. — Les pics vierges du massif qui depassent 3,000 metres sont 
nombreux, le temps et les circonstances m'ont empeche de reconnaitre 
s'ils etaient accessibles . 

Paul Guillemin, 

Membre du Club Alpin Francais 
(sous-section de Briancon). 



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XV 

PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR * 

(hautes-alpes) 



Nous avions form6 le projet, M. Maichain, mon fils et 
moi, tous les trois membres de la sous-section d'Embrun, 
de faire le tour du massif de montagnes born6 : k l'Est, par 
la Durance, k TOuest, par la valine du Drac, au Nord, parle 
torrent du Jiabious, au Sud, par le grand plateau de Manse. 
La premiere 6tape devait 6tre d'Embrun k Orcieres par le 
col des Tourettes. 

Premiere journde. 

Partis k 5 h. du matin k cause de la saison avanc6e (4 oc- 
tobre), nous faisons en voiture les 6 kilometres de grande 
route qui se terminent k Tembranchement du chemin vici- 
nal de Pres-Sabins, hameau de Chideauroux. L&, et quoique 
le char ptit encore nous voiturer jusquau fondde la valine 
du Rabious, — il est bon de le noter, — nousmettons pied 
k terre. Nous voulons nous promener, voir et dessiner. 

Rien de charmant comme ce trajet sous les noyers, au 
milieu de nombreux villages caches sous la feuill6e et entou- 
r6s de prairies oil quantite de ruisseaux tracent des lignes 

1 Toutes les gravures qui illustrent cet article sont des fac-simile, 
par le procede Gillot, des dessins originaux de M. Emile Ouigues. 

ANXUAIRK DB 1876. 13 



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290 COURSES ET ASCENSIONS. 

blanches. (Test, d'ailleurs, le trait caract6ristique de tous 
les villages de TEmbrunais : maisons pittoresques pleines 
de ces details inattendus si chers aux artistes, verdure et 
eaux jaillissantes. Du chemin, qui va doucement enmon- 



Gorges du Rabious. 

lant, nous dominons une partie notable de la commune de 
Ch&teauroux, et c'est chose ravissante au soleil levant, 
alors que de partout s'61fevent du milieu des massifs d'arbres 
de legers filets de fum6e. Mais les grands noyers cessent, 
les pins et les melfczes apparaissent ; la route tourne ; on 



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PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR. 291 

entend le sourd grondement du Rabious, et nous enirons 
dcfinitivement dans la gorge. A gauche, les pentes doucts 



Berbers et moutons de Provence. 

et boisees; k droite, les hautes et abruptes montagncs c!e 
la Queste et Chabreyret; — massif imposant dont la secti< n 



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292 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'Embrun a fait cct 6te le tour, — et aux flancs desquels 
on voit, h des hauteurs qui semblent inaccessibles, les 
trous des ardoisiers. Pendant tout Thiver, ces rudes mi- 



Chalct de Charbonnieres. 

neurs gitent dans ces trous oil ils 6miettent la montagne, 
descendant sur leur dos le susdit 6miettement qui fait les 
bonnes et jolies ardoises dont se couvrent toutes les mai- 



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> 



PETITE EXCURSION EN CIIAMPSAUR. 



293 



S0Q S 



din 



% Hord 



vs. Nous voyons aussi, bien rSellement pench^s 



des abimes, les troupeaux rongeant les petits 




Montee de la Dent. — Le Tissap dans le fond. 

m6plats gazonn6s. 11 y a Ih. des bergers de Provence qui n'y 
font pas des idylles en escarpins & faveurs roses. 

Nous voici au Pont de la Serre qui traverse le Rabious. 11 



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294 COURSES ET ASCENSIONS. 

cascade, le torrent rageur, entre des blocs 6normes, mous- 
sus, oil son 6cume blanche apparait plus blanche encore, 
et au milieu desquels, quand il est fatigu6, il 6tend sarobe 
verte, transparente, que fait frissonner imperceptiblement 
la truite saumon6e, si appr6ci6e des gourmets. 

La route monte 16gfcremcnt ; elle passe devant la cascade 
de la Pisse, saute de nouveau le torrent et s 'engage, — rive 
droite, — au milieu des sapins, des m&fczes et des chalets 
de Charbonnieres. G'est \k que se travaille le lait si gras avec 
lequel on fabriquc ce fromage si succulent d6j&, mais qui 
serait bien r6ellement le roi du dessert frangais si les tra- 
vaux de manipulation 6taient conduits avec cette adresse 
qui manque aux routiniers de la montagne. II y a dans ce 
trajet des coins deUicicux ; des sapins avec ces belles pierres 
d'un gris tendre tach6 de mousses, avec des trous bleus 
pour fond, k arr^ter longtemps un artiste. Des chalets en- 
core, ceux de la Seme; nous sautons de nouveau le tor- 
rent, et nous attaquons les flancs sauvages de la montagne 
de la Dent, au sommet de laquelle se dressent les Tourettes. 
Rapide, trfcs-ardu, trfcs-pierreux, le sentier, mais accessible, 
sinon aux chevaux, du moins aux mulets; et cela non-seu- 
lement jusqu'au col, mais par del& encore, puisque les 
gens d'Orcifcres et de Champol6on le traversent pour se 
rendre k Embrun avec ces rudes grimpeurs des mon- 
tagnes. Nous en avions nous-m&mes emmen6 deux et nous 
en usons. 

Nous laissons h notre gauche le pare de la Dent, et, arri- 
ves & peu prfcs au milieu de la montagne, nous avisons un 
petit m6plat tout gazonn6 ; il y a 4 h. que nous marchons; 
nous avons droit au dejeuner. La salle k manger est splen- 
dide : un tapis doux, une atmosphfcrG plus douce encore, 
et tout autour les fameux tableaux de maitre d'A. Karr : de- 
vant nous , un paysage sauvage ; les croupes s6v6res des 
montagnes du Tissap, de Vttarba et de la Grande-Cabane; 
U-bas, la gorge que nous venons de parcourir avec ses ro- 



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PETITE EXCURSION EN CUAMPSAUR. 295 

chers h pics, ses cascades ctelicates qui tombent en une 
poussifcre fine et lumineuse, ses |croupes bois6es et, pour 



Col des Tourettes. 



fo&d, les montagnes bleues de /Italian, par-dessus lesquelles 
Wanchissent celles de Vars et dc Ceillac. Derrifere nous, les 



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296 COURSES ET ASCENSIONS. 

pentcs d6sol6es, mais qu'accidentent les rochers du sommet 
autour desquels, en ce moment, un aigle trace ses orbes 
que Ton pourrait dire majestueux si Ton ne sentait qu'ils 
ont pour but le diner de 1'animal. 

Mais, lil-haut, des nuages noirs viennent rapides se d£- 
chirer aux angles des Tourettes; ils s'accumulent et mena- 
cent de tout boucher. Nous laissons \k y non sans regret, 
notre cher compagnon M. M., et la salle k manger avec ses 
douceurs. La mont6e est rapide , ses lacets sont infinis; le 
col a une altitude de 2,500 mfct. Spectacle nouveau aprfcs 
Tenjamb^e, mais bien moins attrayant que celui que nous 
venous de quitter : amphitheatre nu et d6sol6, sans un seul 
arbre,born6 departout par des croupes qui se d£sagr6gent 
et couvrent les pentes de pierrailles * r dans les bas-fonds, 
des pAturages d&]k jaunis par les premiers froids ; k notre 
gauche, le Mourre-Froid montrant, k 2,995 mfct., son pitoya- 
ble c6ne tronqu6 au-dessus de cdtes arides et pierreuses. 
(Test parfaitement sauvage , et on se croirait rdellement 
perdu si Ton n'entrevoyait la sortie li-bas, dans un coin 
d'oii emerge la montagne d'Orcifcres 6clair6e par un rayon 
perdu de soleil. 

Le sentier est k peine indiqu6 ; nous le raisonnons 
d'aprfcs la carte du g6nie que nous avons contr616e d&j& et 
qui Tindique avec beaucoup d'exactitude. 11 passe prfes des 
deux lacs de Rougnons, disparus k cette 6poque ; — T6toile 
du soir ne s'y baigne plus dans Tazur; — mais on les de- 
vine : une ligne noire et circulaire dans les rochers et les 
cailloux indique leur place. On file, en suivant la crGte d'un 
cirque immense au fond duquel se dessine la route ; nous 
y arrivons en laissant la cabane k notre droite, maisl&-bas, 
loin et derrifcre une grande colline sur laquelle est Mti un 
petit poste de bergers. 

Tout k coup deux detonations 6clatent du c6t6 du Mourre- 
Froid. Les 6chos, comme des sentinelles invisibles, les re- 
disent tout k Tentour. Nous nous arrfctons. Ce sont des 



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PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR. 297 

chasseurs, nous les distinguons ; ils d6gringolent bientdt 
les cotes en se dirigeant vers nous ; Tun des deux porte 
sur le dos k califourchon quelque chose dont la t<He bal- 
lotte qk et \h... C'est un superbe chamois. Ils en ont vu 
cinq, bless6 un, tu6 celui-ci; les autres courent eperdus. 

« Et il y a bcaucoup d'autres bandes? 

— Oh non ! c'est la seule dans tous les environs. » 

Les chamois ont fini ; v* .^ ^ c- 

ils sont decim6s par \\ \\ \ *£ ;\ 

cette chasse continuelle ^ 

et persistante, et, bien- ,| 

tot, le touriste ne verra 
plus,commejadis, leurs 
bandes affolSes d6taler 
dans les rochers avec 
la vitesse de l'ouragan. 

Nous continuons h 
descendre avec les chas- 
seurs un sentier pier- 
reux, rocailleux ; nous 
sautons le torrent de 
Jausselinc, qui vient de 
la Cabane, et le long 
duquel passe un sentier 
que Ton peut suivre 
6galement pour attein- 
dre le col, mais par un 

detour plus long ; puis nous franchissons le torrent de la 
Bruyere. Nous passons h c6t6 de Saut du Loire, cntonnoir 
profond oil se pr6cipite le Ih % ac avec un rugissement et des 
bonds parfaitement 16onins : bien rugi, Dragon!... Ce nom 
de Saut du Loire ou Pas du Loire se retrouve dans la vallde 
de la Durance, h Reallon, h un passage tout aussi dange- 
reux. 11 y a \h une 16gende confuse de la?ron, qui aurait effec- 
ts un saut prodigieux par-dessus le precipice pour 6viter 



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298 COURSES ET ASCENSIONS. 

une poursuite, ou m6me qui s'y serait perdu avec son tresor. 
La d6gringolade s'arr&te. Le fond de la valine se faitsen- 



Le Saut du Lair 6. — Le Mourre-Froid dans le fond. 

tir, et c'est en nous promenant que nous passons devant 
la cascade immense et sans fin de Pisse- Bernard* qui vienl 



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PETITE EXCURSION EN CUAMPSAUR. 299 



^ Chapeau-Rouge. Elle est belle, 
a *°ttgue cascade, mais combien 
^ u * belle doit-clle fctre en juillet, 
a>ec les grandes eaux ! 
^ route est dScidement civi- 
,see J on ale temps de scntir ses 
Mpoules et les clous de ses Sou- 
lier* ; elle entre dans Prapic, dont 
les maisons blanches et neuves, 

— par suite de Tincendie qui le 
d£truisit il y a quelques annees, 

— se chauffent en ce moment 
aux derniers rayons que lc soleil 
lui envoie en passant entre les 
deux contre-forts qui reserrent la 
vallee a 200 mfct. plus bas, et lui 
font comme un immense por- 
tique en ce moment fort pitto- 
resque. 

La nuit tombe, tombe rapide- 
menl dans le fond de la vallee 
qui va s'ouvrant plus largement. 
Nous dctalons & grands pas sur 
espece de chaussSe des geants, 
puis a travers le hameau des 
Foures; nous traversons le tor- 
rent; nous suivons une allee d'ar- 
brcs, ct, tout h coup, une enfi- 
lade de fenfitres eclairees, — d'ou 
sortcnt des chants et des bruits 
de bouteille, — apparait. Terre! 
terre ! (Test l'auberge de Jullien , 
cest Orcifcres. II est 8 h., nous 
4tions sur nos jambes depuis bien 



Cascade de Pisse -Bernard. 



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300 COURSES ET ASCENSIONS. 

longtemps. II est k noter qu'un marcheur, qui n aurait 
pas, comme nous, mille raisons de s'arrfcter, ne mettrait 
pas tout ce temps ; les paysans d'Orcifcres comptent 7 h. de 
marche. 

Donnons un bon point k Tauberge Jullien pour sa pro- 
pret6, sa bonne petite chambre, son bon lit, ses prix mo- 
d6r6s, sans toutefois d6nigrcr Rouzier } que nous avons su 
apprecier jadis, et Boisserand, dont on nous a dit du bien. 

Deuxieme journee. 

Orcifcres est b&ti fort peu originalement en amphitheatre : 
maisons blanches, droites, parfaitement banales ; en haul, 
une 6glise aussi neuve qu'insipfde. Mais, en face du village, 
du c6t6 du Sud , — et c'est \k un trait caract6ristique de 
toutes nos Alpes en g6n6ral, oil les c6tes expos6es au Nord 
sont toujours beaucoup plus bois6es, — la montagne est 
charmante. Des bois, des prairies, de jolis villages ; la gorge 
d'Archinard, par ou nous avons pass6 jadis pour nous 
rendre dans la valine de la Durance en 8 h. environ : col 
des Barles; mont6e dans les prairies et les pierrailles du 
sommet ; descente raide de Tautre c6t6, mais presque 
toujours dans les pr6s de montagne ; on tombe k Gournier, 
d'od Ton peut atteindre Savines en suivant le torrent par 
une bonne route, ou Embrun, par le village de Riallon; 
les Puys, plateau d61icieux et tr6s-vert ; route carrossable. 

D'Orcifcres on peut se rendre dans la valine de la Biaisse 
par le col de Freissinieres. — (Mont6e longue, mais peu 
rude, au-dessus d'Orcifcres m6me ; chalets des Estaris, trfcs- 
curieux ; les lacs ; le grand Lac, 2,507 mfct. d'altitude; le 
col au-dessus du lac k droite ; descente rude, mais pitto- 
resque ; Downillhouse, les Viollins, Freminieres), 8 k 9 h. de 
marche en tout, mais dans une valine tour k tour sauvage 
et charmante. Au-del& de Freissinieres, on rencontre Pal- 
Ion, le splendide Pallon, avec ses rochers, ses arbres, ses 



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PETITE EXCURSION EN CUAMPSAUR. 301 

cascades, son souvenir de Catinat; Roussac, Champcella, 
villages trfcs-pittoresques ; et, suivant les goftls, Rfotier et 
Saint-Clement, en suivant la montagne ; ou Saint-Crtpin, 
en descendant dans la plaine. 

Une population masculine forte, robustc, a figure carac- 
tiristique, a favoris rouges coup6s a la hauteur de l'oreille, 



Les nourrices de la vallee <lu Drac. 

habite ce pays. Les femmes font rappeler par leur plantu- 
reux aspect la ballade de Banville : lev? % e rouge, 6 belle 
flettr de sang.../ Ce sang s'infiltre a Hots genereux, sous la 
forme de lait, dans celui d'une population nombreuse de 
petits fitres qui, venus ch6tifs des hospices de Marseille, 
deviennent bientdt ces gros poupards adores de Watteau et 
de Boucher. II y a u rait la une ressource pour les croquis, car 
il n'y a rien a faire comme paysage et costume : des bons 
hommes en blouse et en veste, et des femmes qui out a peu 



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302 COURSES ET ASCENSIONS. 

prfcs quitte le bonnet gentil et lacollerette pliss6e si coquette 
de jadis. II y a de quoi jeter le manche aprfcs la cogn£e ; 
nous d6campons. 

Nous decampons le long du Drac, cet infernal Dragon 
qui remplit tout le fond de la vall6e de ses inf&mes rapines, 
aid6 en cela par une collection de petits brigandeaux de 
torrents qui se modeient sur lui. Triste, triste ! Notre pays 
d6gringole h grand train vers la Provence qu'il fertilise, et, 
bient6t, comme Fernand, nous resterons Ik avec notre 
deshonneur ; car il y a de notre faute, de notre trfcs-grande 
faute : la faute des generations pass6es, qu'augmentent 
celles des generations actuelles ; au bout de ces fautes la 
ruine, que cherche bien h conjurer l'administration fores- 
tifcre, sans y parvenir complement, arrive qu'elle est 
par cette rude alternative : ruiner les populations actuelles 
pour sauver l'avenir des montagnes, ou laisser s'achever 
le desastre en usant de menagements forc6s. 

La valiee va s'eiargissant et rencontre, aprfcs le village 
de Laye, celle du Drac de Chumpoleon. La vue s'6tend do \k 
sur toutc la Plaine, le plateau de Manse, et nous ne resis- 
tons pas au d6sir d'un croquis de ce paysage plein de lu- 
mifcre et d'air apr£s les horreurs passees. Ce devoir rempli, 
nous piquons droit par les pr6s sur Ghampoieon. 

L'entree est interessante, pittoresque ; elle le serait da- 
vantage, n'etait ce brigandeau qui, lui aussi, remplit la 
plaine de detritus blanch&tres. Nous traversons les Marlins, 
les Gubias ou le croquis d'une bonne vieille maison in- 
trigue tout lc village, puis les Boreb, 7 kilometres. 

On nous avait dit : « A Ghampol6on, demandez M. Pour- 
roy, meunier-aubergiste. » On nous indique une pauvre pe- 
tite maison decrepite, sale, sans aucune enseigne. Nous 
entrons avec une certaine crainte, et, bientdt, crainte, 
maison sale, decrepite, tout disparait devant le charmant 
accueil de M. et M me Pourroy, dans la petite salle basse, 
proprctte, chauffee par un fort poGle, oil nous faisons le 



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PKTITK EXCURSION KN C1IAMPSAUR. 30$ 

meilleur petit diner lestement pr£par6. Aussi dirons-nous a 
nos collogues : Si vous allez jusque-la, — et nous vous y 
engageons, quand ce ne serait que pour &tre h6berg6 par 
M m8 Pourroy, — arr<Hez-vous-y ! N'allez pas plus loin. C'cst 
triste, triste, ce fond de vallee, 6cceurant ; la destruction y 
est complete, irr6m6diable : de rocs en rocs grimperez-vousT 

Cela commence bien h devenir le digne s6jour du Dieu 
de Targent, dont on y chcrche de nouveau aprement et p6- 
niblement les richcsses cach6es. 

11 est bien entendu que nousparlons de l'aspect general, 



Vue prise depuis le haineau de Laye. 

car il y a certainement de petits coins ravissants : les villa- 
ges des Fei^mons, des Gondoins ; comme aussi, par la-haut, 
des paturages et des bois a parcourir. 

Nous poussons, quand mGme, jusque pres des Clots, en 
passant dans les Baumes, petit village situ6 a Tentr6e d'une 
gorge. G'est par cette gorge que nous nous engageames, il y 
a quelques ann6es, pour gagner, par le col de Val-Estreche, 
le fond du Valgodemar, — et cela par une pluie battante 
qui nous apprit la possibility de cette situation que nous 
croyions impossible jusqu'alors : voir ses souliers prendre 
l'eau par le col de sa chemise. Ce qui ne nous empGche pas 



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304 COURSES ET ASCENSIONS. 

de dire : Allez h Valgodemar, touristes!... sans la pluie, 
bien entendu. 

Rentr6s le soir, au soleil couchant, dans la bonne petite 
auberge ; couches moelleusement, chaudement, dans une 
petite chambrette toute coquette. Prix pour la journee et 
le dejeuner du lendemain, 9 fr. 50. 

Troisieme journee. 

II faut partir, quoi qu'il en coilte ; 
Voyager est notre dessein. 

Et nous redescendons sur les 6caillcs rudes du Dragon, 
avec une petite pluie fine qui ne nous les fait pas trouver 
plus douces. 

A la jonction des deux Dracs, la route est tailtee dans un 
rocher pittoresque et pcrc6 de cavernes d'ou sortent des 
detonations. Allons, bon ! voil&que les ardoisiersse mettent 
de la partie : eux dessous, les Dracs dessus, ils vont faire 
de la bonne besognc. 

La valine s'Slargit, s'61argit ; k notre gauche, la prise du 
canal de Gap ; h notre droite, les villages tout verdoyants 
des Ranguis, de Saint-Jean, l<?s tourelles blanches du chateau 
Bayle, le promontoire de Frustelle, avec sa cloche devenue 
16gendaire par le po8me de M. Faure. 

Le Pont-du-Foss6, — village nouveau, droit, rectiligne, 
commerQant, — remarquable par un gendarme toujour* 
en train de pOcher sur la pile du vieux pont. Mon com- 
pagnon se precipite, des Tarriv^e, pour voir la curiosity 
constat6e jadis; il revient aneanti... le gendarme n'y est 
plus ! Damnation ! 

Nous filons, l'oeil morne maintenant et la tdte baissSe, 
sur le chemin de la Plaine, — laissant k notre gauche la 
route trfcs-int6ressante qui conduit dans la valine de Chorges 
par Ancelle et le col de Mottssiere. Tout k coup, et sur le 
pont de Riou Ganiveau, — notez-le — un monument!... 



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PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR. 305 

Adieu lesdouleursdu gendarme perdu... nous avons mieux. 
Le monument nous contemple avec autant d'acharncment 
que nous le contemplons : 

« Vous 6tes pour le telegraphe, bien stir, vous autres ? 

— Pardi! et pour les monuments aussi. » 

Depuis longtemps, nous avions soif de la Plaine; elle est 
entrain de s'6tancher, cette soif. Quelle charmante pro- 
menade ! 

Une petite route, douce, unie, poudr6e, qui va toute seule 



Monument au pont Ganivoau. 

au milieu d'arbres serr6s et varies, verts, jauncs, rouges ; 
de chaque c6t6, des prairies, de grands boeufs blancs mar- 
ques de roux; des chariots, des laboureurs etleurs enfants ; 
quelques arbres fruitiers oil pullulent les pommes et les 
femmes ; un pays charmant, sous un soleil de bonheur. 
Un attelage splendide de grands boeufs aux comes puis- 
santes creuse, de ce pas paisible et fort qui leur est habi- 
tuel, la terre noire et limoneuse.; nous tentons le croquis; 
une femme nous hfcle : 

ANXUA1RE DE 1876. 20 



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306 COURSES ET ASCENSIONS. 

— «Dites done, vous autres, e'est Qa votre metier de pro- 
mener sans rien faire? 

— Mais, vous voyez bien que non, puisque nous travail- 
Ions devant vous. 

— Oh ! ce travail ! 

— Je voudrais bien vous y voir... avec des boeufs quine 
tiennent pas en place. 

Bref! nous ne refaisons pas VAttehge nivernais, ni la 
Fenaison en Auvergne, de Rosa Bonheur; nous en avions 
cependant grand d6sir : vouloir n'est pas toujours pouvoir. 

Les maisons ont de l'expression: basses, k un seul etage, 
un bon chaume 6pais, moussu; des arbres, des cochons, 
des jardinets tout & Ten tour. 

11 h. 1/2 ! L'auberge de M m * Maigre se pr6sente k nous; 
aspect propret, gai ; le soleil entre en poudroyant dans le 
jardin plein de fleurs et de mouches; preuve qu'il n'y en 
aura pas dans la cuisine. Ge spectacle po6tique nous 6meut, 
et, — comprenne qui pourra, — nous creuse Testomac. Nous 
faisons irruption. 

— « Mais nous n'avons rien, messieurs, rien... pour 
diner! 

— Bah ! et les oeufs, et les pommes de terre, et le mor- 
ceau de jambon cuit ou cru de Tan pass6... au Queyras? 

II est de fait que Ton nous appelle bient6t, et que nous 
pouvons dire k nos collogues qu'ils seront parfaitement 
trails chez M mo Maigre k la Plaine, codt 1 fr. 25 par 
t6te, s'ils ont comme nous le charme de ne rien trouver. 

En avant I *sur ce satan6 de petit chemin gentillet qui 
nous ensorcfcle. N6anmoins nous regardons d'ici et de \k: 
lk-bas, du c6t6 des montagnes qui se succ&dent k notre 
droite, au pied desquelles sont situ6s les villages vraiment 
app6tissants et verts de Chabotles, Chabottonnes, Satnt-Ju- 
lien, etc.; et parmi ces montagnes, comme curiosit6 rielle, 
incontestable : le Palastre. 

Les eaux Tont ruin6 de la t6te au pied, et, du pied k la 



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PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR. 307 

t£te, ont fait surgir des bastions, des tourelles, des ren- 
trants, des saillants, et, tout en haut, pour couronnement, 
un vrai chateau fort. Nous avons une peine inftnie k resister 
ilafolle du logis qui nous souffle : au Palastre!.. 11 y a \k 
trois pages d'album bien remplies. 

Pour d6router cette folle, nous tournons la t6te vers 
le couchant, vers les belles lignes des montagnes du D6- 
voluy dans lesquelles s'ouvrc le col du Noyer. Voici le chd- 




Montagnes du Devoluy. — Col du Noyer. 

teau Bonnabei qui se cache derrifcre ses grands murs et ses 
longs arbres ; puis , au pont de Frappe, le petit chemin se 
bifurque, monte d'un c6t6 vers le col de Manse, et descend 
vers Saint-Laurent. Nous descendons. Bient6t, un groupe 
de maisons, que domine une 6glise en construction, — 
semontre k notre gauche; nous y montons; nous somraes 
& Saint-Laurent ; 8 kilometres depuis le Pont-du-Foss6. 

Saint-Laurent est bMi sur le coteau ; de bonnes maisons 
trapues, force chaume ; force coins k croquer et un for- 



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308 COURSES ET ASCENSIONS. 

geron qui ne veut pas qu'on lui tire les vers du nez, et voici 
pourquoi : 

« Dites-donc, monsieur, indiquez-nous, je vous prie, 
un cordonnier. 

— Li\ bas, au bureau de tabac. 

— Non pas le bureau de tabac, le cordonnier? 

— Ah ! vous voulez me tirer les vers du nez? 

— Nous vous demandons un cordonnier. 

— Vous ne me les tirerez pas... non, non... vous n'dtes 
pas assez finauds... etc. » 



Au col de Manse. 

Et ainsi de suite itoutes nos explications. 

11 est de fait que le cordonnier 6tait bien rfiellemenl 
au bureau de tabac. Mais nous n'avons jamais pu com- 
prendre quelle relation notre question, — qui n'avait rien 
de politique ni dans le fond ni dans la forme, — pouvait 
avoir avec le nez du forgeron, et ses vers, — si toutefois il 
en avait, — ce qui n'est pas prouv6. 

Nous avions choisi l'auberge de Fourres ; on y est assez 
bien, — prix mod6re. Quant aux lits ? Peuh ! des draps sur 
une paillasse... on y dort quand m&me. 



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PETITE EXCURSION EN C1IAMPSAUR. 309 

Quatrieme journee. 

Au matin , nous mettons le cap sur le levant ; c'est la 
route clu col de Manse: un col k l'eau de rose, et qui est 
aux cols ordinaires ce que la montagne Sainte-Genevi&ve 
est au Viso. Trac6e sur un plateau 16gfcrement arrondi de 
3kilom. de long, — plateau nu, aride, battu par le vent, — 
la route suit son bonhomme de chemin sans aucun acci- 
dent agitable ou d6sagreable... insipide. Le Pug de Manse: 



Refuge au col de Manse. 

boursouflure disgracieuse, espfcce de bosse sans esprit, — 
que ferait causer, sans aucun doute, un gdologue, — mais 
qui ne nous dit rien , k nous simples croquignoleurs. Puis, 
le Refuge ; non pas le Refuge des Pecheurs, de pauvres p6- 
cheurs qui ont droit k quelque misdricorde, mais de pdcheurs 
endurcis condamn6s k tout jamais, — car nous y sorames 
reQus comme des chiens dans un jeu de quilles par une 
sorte de gargon en jupons. Une sardine ranee, un os de 
jambon cartilagineux, quoique toutaussi ranee, deux ceufs, 
un morceau de fromage, total 2 fr. 85 ; au bout duquel 
nous nous empressons de rentrer dans ce monde d'ini- 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

quit£s, — notre vraie place sans doute. Nous n'y gagnons 
rieu commc agr6mcnt; le chemin descend dans une suite 
de plis etreplis de terrain, sans s'en 6pargner etsans nous 
en 6pargner aucune des sinuosit6s ; on va, on vient, on 
revient ; on tourne, on contourne au -milieu de tourbillons 
de poussi&re noire, tantdt entre des broussailles de ch£ne, 
de coudrier, de je ne sais quoi ; tantdt entre des talus noirs 
et brftlants, etcela pendant 8 kilomdtres ! Oh! les amis! qui 



Chateau de la Batie. 

n'avez pas de pech6s h expier, mais qui 6tes blancs comme 
neige, ne passcz pas par \h, vous en sortiriez noirs comme 
diables et ennuyes... ce n'est rien de le dire. 

Aussi, pendant ce temps, tournons-nous tout ce qu'il 
nous reste d'organes visuels et de d6sirs profanes vers le 
fond de la valine, qui est splendide: c'est Gap au fond de 
son bassin tout vert, avec son fond de montagnes qui vont 
se degradant jusqu'au bleu insaisissable ; c'est Gap qui 
fume de Unites ses chemin6es d*h6tels, de cafes, de casinos, 



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PETITE EXCURSION EN CHAMPSAUR. 



311 



fw.^P 




— car tout cela nous apparait clair, visible comme le jour, 
et succulent, et rafratchissant, et consolant ; c'est Gap, — 

qui nous parait comme une Ba- 
bylone, — qui pourrait bien 
£tre pernicieuse pour ce qui 
nous reste de vertus, — mais 
une Babylone bien enviable 
dans la position physique et 
morale od nous sommes. 

Tout n'est que vanit6 ! Nous r6sistons 
k Gap et continuons d'avaler stoique- 
ment notre poussi&re et nos lacets. Mais 
tout vient k point & qui sait attendre ; or, 
comme nous faisons plus que d'attendre 
ce tout, et que nous allons au contraire 
de toutes nos jambes au devant, nous finissons par l'at- 
teindre. G'est le chateau de la Batie, 
/iLJ~""^3£ — -a c'est le cafe" de Martin, repos et maza- 
gran! 

On peut se reposer tout en dessi- 
nant; nous empochons le ch&teau, 
b&ti vers 1100 par les 6v6ques de Gap 
et brdl6 en 1692 par le due de Savoie. 
Nous reprenons notre route vers 
Chorges , 7 kilometres. C'est la route nationale et assom- 
mante ; mais il y a beaucoup d'arbres ; 
mais le eoleil enflamme tout k son 
coucher, et Ton regarde , avec tant de 
feu aussi, ce spectacle toujours nou- 
veau, que les kilometres d6filent et que 
nous faisons notre entr6e dans la vieille 
capitale des Gaturiges. 
Chorges offre peu de choses remarquables comme ves- 
tiges de son ancienne splendeur. Devant T6glise , un pe- 
destal d'une statue 61ev6e k N6ron; des restes informes, 





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312 



COURSES ET ASCENSIONS. 



mais puissants encore, de ses tours et remparts d6truits 
pendant le mdmorable si6ge de 1586; une porte de Ten- 
ceinte fortifiee; une pauvre 6glise du quinzifcrne si&cle qui 
n'a d'intdressant que sa porte du douzifcme sidcle divisde 



\J 




/ 



Q£lli£ 




Le remoulour de Chorges. 



en deux baies par un trumeau 4 trois colonnes engag£es, 
sur le chapiteau desquelles figure la croix de Lorraine — et, 
sur ses pieds droits, deux anges trfcs-curieux ; sur une mai- 
son situ6e au pied du village, deux chapiteaux ou deux 
ornements de retombde de voiite , trfcs-originaux ; puis 14- 



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PET1TB EXCURSION EN CUAMPSAUR. 313 

bas, a 500 metres de distance, lcs restes mis^rables dun 
chateau du moyen 4ge. Notons encore les noras des quar- 
tiers du Sepulcre, de la Commanderie , qui font penser a 
un pass6 plein de souvenirs divers. 

Mais un de ces restes du pass6 — qui ont le talent de 
nous empoigner da vantage, — nous l'avouons en toute 
humility — nous apparait au milieu de nos peregrinations 
dans le bourg; il aiguise des couteaux d'une fa^on a en 
<Hrc impayable, ce vieux reste. Yite, nous le notons, car 
bientdt il va disparaitre et peut-6tre pour toujours. 

La campagne de Chorges est splendide, bois£e, pitto- 
resque ; des marais, un horizon large et beau. 

La demifcre journ£e est sans int6r£t. Empiles dans une 
voiture fantastique, — qui , d6ja pleine et repleine de 
voyagcurs et de bagages, se moque de la loi naturelle et 
des contributions indirectes en nous entassant dans des 
coins deji occup6s , — nous faisons les 23 kilometres qui 
nous s£parent d'Embrun entouristes de patache — cedont 
Dieu vous garde! 

Emile Guigues, 

Membre du Club Alpin Francais 
(sous-sectiou cTEmbrun). 



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XVI 

AUROUSE ET LE PIG DE BURE 

• PAR LES ECHELONS 

(hautes-alpes) 

Aurousead6j&6t6, dans TAnnuaire de 1875,robjet d'une 
description, aussi consciencieuse qu'int6ressante, due k 
la collaboration du regrctt6 Emile Burle ct de M. Robert 
Long. U y aurait done imprudence k aborder de nouveau 
le m^rae sujet, s'il s'agissait de conduire le lecteur par le 
chemin que lui ont d&jk fait parcourir des guides plus 
experts. 

Mais, heureusement pour Tauteur de ces lignes (sinon 
pour le lecteur), Aurouse est accessible par plus d'un cdt6: 
au Nord, par Saint-Etienne ; au Nord-Ouest. par Agnifcres: 
k TOuest, par la Cluse; au Nord-Ouest, par Montmaur ; 

au Sud, par la Roche; au Nord-Est enfin, par par le 

passage qui va £tre indiqu6 au touriste assez hardi pour 
affronter la lecture de ces quelques pages. 

De tous les points ci-dessus indiqu6s, Tascension s'ef- 
fectue en 5 ou 6 h.; la course est fatigante, mais sans 
difficult^ r6elles , sauf lorsqu'on monte par Montmaur 
pour aboutir au Pas-de-Paul. Le r6cit de MM. Burle et Long 
nous apprend en effet combien ce « pas » exige de pre- 
cautions. Le retourpeut avoir lieu indiff6remment par Tun 



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AUBOUSE ET LE PIC DE BURE. 



315 



ou Tautre des nombreux versants de la montagne. Un 
guide est toujours n6cessaire ; la section du Club 6tablie 
h Gap se charge de le procurer aux voyageurs qui la pr6- 
viendront quelques jours k l'avance. 

Quant h nous, nous allons, si le lecteur y consent, suivre 
un chemin, non point pr6cis6meni nouveau, mais k peu 
pres inconnu. 

Notre objectif est le pic de Bure, le~plus 61ev6 des trois 
sommets de la montagne. Quiconque, parcourant en vagon 
la route de Sisteron h Gap, a vu Teffrayant precipice ver- 
tical, de plus de 600 m&t., qui termine vers l'Est le massif 



t 



'& 










: v ^r.: 



• -. ^,-N.'*. 



I-e mont Aurouse ; vue prise de Tetany de Pelleautier (la ligne pointillee 
indique la direction suivie), d'apres un dessin de M. E. C. 

d'Aurouse, ne se douterait certainement pas que l'ascen- 
sion soit possible dans le voisinagc immfoliat de cet im- 
mense &-pic ; et pourtant le chemin, — si j'ose nVexprimer 
ainsi, dirait Joseph Prudhomme, — que nous allons pren- 
dre est pour ainsi dire accol6 & cette puissante assise. 

Le voyageur 6conome de son temps peut partir de Gap 
dans l'apr&s-midi. Une voie carrossable le mfcnera en 2 h. 
h ftabou ; de Rabou h Berlhaud, par le pittoresque chemin 
des Bancs, on compte 1 h. 1/2; \h, il faut quitter la vall6e 
du petit Bu6ch , et s'61evcr, sur la rive droite , jusqu'il la 
Crotte, ou Ton arrive en 30 minutes. 

La Crotte est une scierie 6tablie sur Templacement dun 
ancien monastfcre de Ghartreusines, fond6 en 1188 et 



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316 COURSES ET ASCENSIONS. 

d6truit en 4448 par un incendie. De l'ancien couvent, il 
reste aujourd'hui la votite de T6glise, — d'ovi le nom du 
hameau (crotle, votite, en patois et en vieux frangais). Non 
loin de \k est une autre chapellc, 6difi6e « Tan 40 de la 
R6publique, sous les rfcgnes de Bonaparte et de Pie 7 » , 
ainsi qu'en fait foi une inscription grav6e sur l'autel. Cette 
chapelle necontientd'int6ressant que deux tableaux : Tun, 
d'une execution enfantine, repr£sente un chartreux et 
une chartreusine en adoration * Tautre, une vierge d'un 
dessin irr6prochable ; — quant k la couleur elle a depuis 
longtemps disparu. Ces deux toiles proviennent sans doute 
du monastfcre. 

Tel est, pour le voyageur press6, l'itin6raire de la pre- 
miere journ6e. Mais nous, qui avons des loisirs, nous 
gagnerons par le col de Glaize (voir Tarticle Glaize, dans 
le Bulletin n° 3) , le long du Plaine ou du Ghapitre, une 
petite for6t d61icieusement sauvage, encadr6e dans une 
vall6e qui renferme un complet assemblage de beautes 
alpestres, complement inconnu des habitants de Gap, ses 
tout proches voisins. Volontiers j'y fl&nerais en votre 
compagnie, patient lecteur, si la place n'6tait mesurte h 
ma fantaisie ; volontiers s'y seraient attard6s les quatre 
touristes gapengais qui la descendaient le 13 aotit de Tan 
de gr&ce 4875, si leur pas n'avait 6t6 acc61er6 par une 
pluie battante. Nous allons, — nous allons, narguant 
Jupiter, assembleur de nuages, etnous finissons pararriver 
au gite, trempes comme soupes et crott6s comme barbets, 
mais sans avoir perdu ni une chanson ni un 6clat de rire. 

On pousse activement le feu, et bient6t, moiti6 mouiltes, 
moiti6 fumants, nous nous attablons devant une soupe 
plantureuse. Quelques verres d'excellent vin achfcvent de 
nous remettre d'aplomb, — cffet peucommun des presents 
de Bacchus, — si bien que, une demi-heure k peine 6coul6e, 
un choeur, oil les basses dominent, fait retentir Tancienne 
sacristie transform^e en chambre h coucher. 



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AUROUSE ET LE PIC DE BURE. 317 

1* lendemain, k 3 h. du matin, nous repartons sous la 
conduite du cadet des Dupont (ainsi se nomment les obli- 
geantspropri^taires de la Crotte). 

Er 2 heures, nous noGs 61evons , d'abord sous bois, puis 
i travers les pelouses, jusqu'au pied de Ti-pic. Pendant ce 
temps, l'aube a successivement blanchi le front des mon- 
lagnes et chass6 la nuit au fond des valines ; les sommets 
sallument tour k tour; le niveau des ombres baisse rapi- 
dement : elles s'6coulent on ne sait ou ; voici les for&ts, 
puis les cultures inond6es de clart6. Quel saisissant con- 
traste ! A nos pieds, les jeux de lumi&re les plus riants ; 
k c6t6 et au-dessus de nous, de mornes 6boulis, des rocs 
branlants, des precipices formidables, des crates bizarre- 
ment d6chiquet6es : on dirait la lutte de l'immobile chaos 
contre le jour triomphant. 

Nous commenqons Tescalade. Je n'en infligerai pas au 
lecteur le r6cit monotone. En effet, si ces g? % impades dans 
des rochers verticaux constituent pour Talpiniste un des 
principaux attraits du sport de montagne, alors qu'il est 
tout entier k la lutte et que sa vie depend de sa prudence 
et de son sang-froid , il faudrait £tre un maitre du genre 
pour intfiresser k cette lutte, k ces p6rip6ties peu varices 
en somme, celui qui n % y participe que par la pens6e. 

k'ne seule fois nous avons 6t6 s^rieusement menaces : 
cest au passage du Couloir; nous avons nomm6 ainsi un 
ravin auxpentes vertigineuses, par oil descendent fr^quem- 
ment des avalanches de pierres. Ces 6boulements sont le 
risultat tantdt des intemp6ries, tantdt du passage des 
moutons dans la partie sup£rieure du ravin, moins escarp6e : 
nous eftmes tout juste le temps de passer entre deux ava- 
lanches. 

Nous arrivons k la Bam*e, banc de rocher qui semble 
fernier le passage. L&, dejeuner sommaire : la partie la 
plus difficile de Tentreprise est termin6e, malgr6 les appa- 
rences. A Textr6mit6 orientale de la Barre se d6masque en 



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318 COURSES ET ASCENSIONS. 

cffet un passage remarquablement facile, et, en un quart 
d'heure, nous atteignons la Breche des Echelons (2 h. d'as- 
cension depuis le pied de l'escarpement, 4 h. depuis la 
Grotte). 

Les Echelons. (Test ainsi du moins que nous propo- 

sons de designer ce cherain encore innomm6, nous inspi- 
rant de la nature des lieux; nous avons en effet grimp6 
jusqu'ici par une s6rie de bancs de rochers , tres-rappro- 
eh6s et plus 6troits que ceux appeles commun6ment 
echelles dans le pays. Nous avons cru bien faire 6galement 
et 6viter toute complication en donnant le mGme nom k la 
brfcche par laquelle nous avons d6bouch6. 

Nous nous dirigeons vers le sommet, et 30 min. nous suf- 
iisent pour l'atteindre. Malheureusement le pic s'est coiffe, 
et vainement attendons-nous que le panorama se developpe 
h nos regards ; le brouillard roule see flots gris, nous lais- 
sant h peine entrevoir, dans Tintervalle des ondes bru- 
meuses, tantdt un coin du D6voluy, tantdt l'abime au fond 
duquel git la valine de Berthaud, surmont6ede casses blan- 
ch&tres, qu'on prendrait 1 , — bizarre et fantastique effet, 
— pour autant de glaciers attaches aux flancs de la mon- 
tagne. Rien d'6trange comme ces lambeaux de paysage qui 
fuient devant Toeil du spectateur et que les nuages sem- 
blent emporter dans leurs plis. 

Le pic de Bure a 2,712 mht. Les points extremes qui, par 
un beau temps, limitent Thorizon, sont : au Nord, Taillefer; 
puis, en dirigeant ses regards vers l'Ouest, pour revenir 
au point de depart, TObiou, la Grande-Moucherolle, le 
Grand-Veymont, le Glandaz, les C6vennes, le Ventoux, 
Luc, la Sainte-Beaume et Sainte-Victoire , la Blanche, 
les Trois-Ev6ch6s , les Siolanes , le Cimet, le Chambeyron, 
le Grand Rubren, le Viso, Rochebrune, le Pelvoux, les 
Ecrins, la Meije et le Pic de la Muzelle, — soit, du Viso 

1 Eboulis de rochers, encore connus dans les Alpes sous le nom da 
torrents bla?icit. . 



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fe, }\ 



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320 COURSES ET ASCENSIONS. 

aux C6vennes et de la Meije k la Sainte-Beaume, un pano- 
rama de plus de 200 kilometres. La vue est particulifcre- 
ment belle et d6taill6e sur le massif du Pelvoux. 

Nous redescendons sur le plateau, vaste champ de pierres 
oil de nombreux moutons paissent on ne sait quoi. Second 
dejeuner au pied d'une plaque de neige, et depart pour la 
descente sur Agnifcres. 

Elle s'effectue par les rochers d'abord, puis paries casscs, 
et enfin sur les pelouses. Elle nous montre Aurouse sous 
un de ses aspects les plus curieux : cette montagne, en 
effet, est remarquable et m6riterait d'etre s6rieusement 
6tudi6e parlesg6ologues. A tousles pas, nous rencontrons 
des cavit6s b6antes : ici, ce sont des puits semblables a 
celui du sommet, mentionn6 dans la relation de nos collo- 
gues ; \h, des cavernes k trois ou quatre issues ; ailleurs t 
des grottes au flanc du rocher. On peut dire de ce massif 
que la surface et peut-fctre les profondeurs en sont entifc- 
rement boursoufl6es. Plus bas, autre ph6nomfcne : des val- 
lons entierement fermes s'6tagent les uns au-dessus des 
autres. Instinctivement, on cherche les lacs qui devraient 
occuper le fond de ces grandes depressions : nullepartune 
goutte d'eau, et pourtant le gazon est loin de manquer de 
fraicheur. Si nous p6n6trons dans ler ^vernes, nous 
voyons Teau pleurer par toutes les fissure: lu roc et fuir 
myst6rieusement. Cost ce qui explique la raret6 excessive 
des sources, de quelque c6t6 que Ton tente Tascension. 

Ou va se ramasser toute l'eau qui s'6coule ainsi dans 
les grottes, et celle qu'on s'attendrait k trouver dans les 
vallons barr6s ? Va-t-elle alimenter le Huissant, cette source 
d'un d6bit considerable, dont le canal d'£coulement tra- 
verse la grande route entre la Roche et Montmaur? — le 
Putts des Bancs, en aval de Saint-Etienne, ce reservoir sou- 
terrain dont les d6bordements ou plutdt les Eruptions occa- 
sionnent parfois des inondations v6ritables ? — les Fonts- 
Gillards, k Tissue du Devoluy, qui forment & elles seules 



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AUROUSE ET LE PIC DE BURE. 321 

les cinq sixifemes de la Souloise ? II parait bien difficile dc 
douter que ce ne soient \k les exutoires de cette gigan- 
tesque Sponge rocheuse qui s'appelle la montagne d'Au- 
rouse. 

D est 4 h. quand nous atteignons Agnifcres, oil doit nous 
attendre un char-^-bancs. A peine arrives, nous nous 
informons,et... Quelle bombe! (la v6rit6 m'oblige k recon- 
naitre que nous nous 6cri&mes : Quelle tuile ! ) L'orage de 
la veille a coup6 la route, et la voiture est... sous sa remise 
de Montmaur. 

Allons !... Obliges de rentrer k Gap le soir m6me, il ne 
nous reste d'autre ressource que de prendre un peu de 
repos et de rejoindre ensuite la gare k pied : 21 kilomfct., 
4 h. de marche k ajouter aux 10 que nous venons de 
faire. Nous n'hSsitons pas (et pour cause), et, 4 h. aprfcs 
avoir quitt6 Agnifcres, nous nousendormons... sur les ban- 
quettes d'une salle qui fut vraiment pour nous ce soir-l& la 
salle d'attente. 

Notre chance 6tait complete : le train avait une grande 
heure de retard. 

En r6sum6, l'ascension d'Aurouse par les Echelons offre 
des difficult^ s6rieuses, mais dont aucune n'est capable 
d'arrfcter un instant un ascensionniste, quelque peu exerc6, 
prudent etnon sujet au vertige.Le mauvais temps seul pour- 
rait crfier un obstacle insurmontable, soit que la pluie 
rendit les roches trop glissantes, soit que le brouillard d6- 
robAtlavue de Yunique passage. D'autre part, ce chemin 
est moins long, plus attrayant, et, somme toute, moins 
fatigant que n'importe quel autre. 

En deux mots : Talpiniste aurait tort d'hSsiter, et le 
novice, parfaitement raison de s'abstenir. 

S. Jouglard. 

Membre du Club Alpin Francais 
(sous-section de Gap). 

AJWXJ4IRB DB 1870. 21 



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322 COURSES ET ASCENSIONS. 



NOTE SUR LA CONSTITUTION GCOLOGIQUE DE LA MONTAGRE 
D'AUROUSE 

Pour me rendre au desir qui m'a 6t6 manifesto par mes col- 
legues de la section de Gap, et ne pouvant aller visiter les Hem 
que je ne connais point sufOsamment, j'ai eu recours a la Descrip- 
tion gtologique du Dauphint , et c'est a M. Lory que doit revenir 
le merite de la plus grande par lie des renseignements que je 
consigne dans cette note. 

D'apr6s le savant professeur de la Faculte de Grenoble, le massif 
central du Devoluy, dont fait partie le mont Aurouse, est forme 
d'une roche calcaire tres-dure, de couleur gris fonce, en couches 
presque horizontales, tres-nettes, d'une epaisseur a peu pres 
uniforme, de 20 centimetres. 

Les assises inferieures consistent en calcaires tres-sableux ou 
en gres a ciment calcaire, auxquels succedent des calcaires 
moins sableux, ou un peu argileux, grenus ou compactes, souvent 
remplis de grains verts ; enfin les calcaires deviennent siliceux et 
des veines ou des rognons de silex s'y montrent de plus en plus 
abondants, a mesure qu'on remonte la s£rie des couches. 

Ces calcaires a silex, en couches minces, fendi!16s, fragiles, se 
desagr£gent avec la plus extreme facility. Les crates pittoresques 
qui les terminent ont pris , en se dechiquetant, un aspect ruini- 
forme, et d'6normes coulees de pierres mouvantes se precipitent 
sur les flancs absolument denudes de la montagne et viennent 
recouvrir les parties basses cultivables. Ces larges coulees ou 
casses constituent de vrais torrents sees, on, au lieu d'eau, rou- 
lent des cailloux qui frappent d'une sterilite complete les vastes 
espacos sur lesquels ils se repandent. 

Au sommet le plus eleve, designe sur la carte de l'fitat-major 
sous le nom de plateau de Bure, altitude 2,712 met., cette serie, 
dit toujours M. Lory, se termine par une assise de calcaire moins 
dur, un peu chlorite, dont certaines couches sont remplies de 
Bryozoaires et contiennent en abondance Tostrea vesicularis 
Lamark. 

Ce dernier fossile vient d'etre recueilli, tout dernierement 
encore, sur le gisement designe, par nos intrepides collegues, 
MM. de Leuglay et le senateur Xavier Blanc, presidents hono- 
raires, Tun de la section de Provence, Tautre, de celle des 
Hautes-Alpes. 



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CONSTITUTION DE LA MONTAGNE D'AUROUSE. 323 

J'ai aussi entendu dire, mais un peu vaguement, qu'on trouvait 
sur ces memes sommites des Ananchytes ovata et des Belemni- 
tella mucronata. Je n'ai jamais pu savoir ou Ton pourrait retrou- 
verles deux fossiles, et verifier autrement le fait. 

Pour le geologue grenoblois, ce massif appartient au groupe 
de la craic (craie moyenne et craie superieure). 

Du c6te de la Cluse, dit encore M. Lory, le mont Aurouse est 
termine par une faille ; du c6te de Saint-Etienne, l^s calcaircs a 
silex s'enfoncent sous les calcaires a nummulites, mais, en descen- 
dant du cflte de Montmaur, on les Toit reposer sur le terrain 
neocomien. Entre la Cluse et Montmaur, un terrain nouveau 
separe le terrain neocomien des calcaires a silex : ce sont les 
marries aptiennes noires que Ton voit encore mieux developpecs 
sur la rive droite de la Beous, en face de Rabioux. Je n'ai 
Groove dans ces marnes d'autres fossiles que de tres-jeunes 
Memnites semi-canaliculatus. 

Si Von Teut aborder Aurouse par le cbemin que suivent babi- 
tuellcmeiv* nos botanistes, c'est-a-dire par la Rocbe dos Ar- 
nauds et Matacharre, on marcberait d'abord sur les marnes et 
ks cakaires marneux de letage oxfordien, que recouvrent, a 
l'entree meme du goulot du torrent de Matacbarre, les calcaires 
de la Porte de France, qui ont ete exploites la, au niveau mSme 
du sol, pour la construction d'un chemin de fer, et un peu plus 
taut, vers l'Est, pour les travaux de la catbedrale de Gap. 

En traversant la plaine en chemin de fer, on apercoit dans le 
fond de l'etroite coupure et au-dessous des trainees de cailloux 
on casses, a Taspect si monotone et si desole, les calcaires et les 
marnes bleues du neocomien. 

Enfin, vers la limite orientale du Devoluy, dans les hautes 
creles qui bordent la vallee du Drac, ces calcaires a silex, tou- 
jours d'apres M. Lory, reposent directement, et en stratifications 
discordantes, sur les calcaires oxfordiens. 

On voit done que, suivant le cdte par ou on veut tenter Tesca- 
lade, on trouvera plus ou moins complete la serie des divers 
stages geologiques, et ces quelques notions suffiront au touriste, 
meme a celui qui ne possedera que des connaissances tres- 
superficielles en geologic, pour savoir distinguer, partout ou 
il portera ses pas, les terrains qui s'offriront a sa vue. 

Quelques depots plus rocents se sont moules dans les plis de 
ce massif et s'y sont conserves. 

C'est ainsi, par exemple, que, si Ton effectue la descente de 
fa$on a arriver droit sur Montmaur, a quelques centaines de 



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324 COURSES ET ASCENSIONS. 

metres a? ant d'atteindre ce village, on rencontrera une coucke 
assez puissante dc poudingue a cailloux parfaitement arrondis et 
stratifies reposant r6gulierement avec un fort plongement a l'Est 
sur la craic a silex. En continuant a marcher sur Montmaur,on voit 
sortir de dessous ces poudingues des gres bigarres tendres, gene- 
ralement verd&tres, a ciment calcaire, qui fournissent quelques 
materiaux a la construction locale, puis on trouve derriere les 
maisons memes du pays un amas de sables et d'argiles bigar- 
rees, plastiques, dont la couleur do mi nan te est rouge ou plutdt 
lie de vin. Cette couleur fait ressortir vivement ce petit d6p6t 
qui represente une sorte de ruban dtroit enserrant la base des 
coteaux qui bordent la valine de la Beous, depuis Montmaur 
jusqu'a la Madeleine. 

M. Lory, qui, a vu, dans tout le Daupbine, ces gres et ces 
poudingues reposer, suivant les points, indifFeremment sur le 
terrain de craie ou les sables lie de vin, comme a Montmaur, 
ailleurs et la oft il existe, sur le terrain nummulitique , en a 
conclu tout naturellement que cet etage appartient a une periode 
geologique assez recente qu'il a decrite sous le nom de groupe 
de la molasse. 

Quant aux sables bigarres et argiles a silex, avec traces de 
lignite et que Ton a observes en d'autres endroits recouverts de 
calcaires avec planorbes et lymn6es, ils ont 6t6 depuis longtemps 
deja reconnus par MM. £lie de Beaumont et Scipion Gras comme 
appartenant a un dep6t lacustre, qui, depuis Montmaur et sur 
toute la rive droite de la B6ous, repose sur la craie a silex, et 
peut £tre consider^ comme synchronique des gres nummulitiques 
marins du nord du Devoluy. 

Jadbert, 

Membre du Club Alpin Fran^ais 
(sous-section de Gap). 

Gap, le 23 novembre 1876. 



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XVII 

ASCENSION DU MONT PELVOUX 

PAR UNE ROUTE NOUVELLE 

(hautes-alpes) 

Ett \875, j'avais fait Tascension de la seconde cime du 

Pelvoux, dite Pic de la Pyramide (hauteur 3,938 mfct.), et, 

&\a descente, 6gar6 par mon guide, j'avais termini l'excur- 

sion sans traverser le glacier du Clot de l'Horame (voir 

YAnnuaire du Club Alpin de 1875, p. 356). 

De retour en Dauphin6 en 1876, j'6tais bien d6cid6 k 
refaire Tascension du Pelvoux en Svitant, k la mont6e et 
k la descente, la dangereuse travers6e de ce glacier. 

Le 27 aodt, & 3 h., je quittais rh6tel du mont Pelvoux. 
J'emmenais avec moi, comme dans la course pr6c6dente, 
Jean Gauthier et S. Paquet, dont j'avais pu appr6cier toutes 
les bonnes quality. Deux hommes de Vallouise portaient 
h Ja cabane des bergers, ou nous devions coucher, des pro- 
visions pour deux jours et des couvertures. 

Gauthier m'avait assur6 qu'il me conduirait jusqu'au 
sommet sans traverser le glacier du Clot de l'Homme. 
DejA dans une pr6c6dente ascension faite au commence- 
ment du mois d'aofit 1875, avec M. d'Alauzier, il 6tait des- 
cendu du Pelvoux en ne traversant le glacier quk son 
extr6mit6 interieure. J'avais d6ciar6 k mon guide que je 



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326 COURSES ET ASCENSIONS. 

ne recherchais pas les difficult^, mais que je d^sirais 
trouver, s'il 6tait possible, une route moins longue que la 
route ordinaire. 

Le lundi 28, le brouillard 6tait trop 6pais pour qu'on 
ptit songer k tenter l'ascension, et nous nous contenUmes, 
pour ne pas perdre complement notre journ6e, de recon- 
naitre le matin la route que nous avions Tintention de suivre 
le lendemain, sur la rive droite du torrent qui descend du 
glacier du Clot de 1'Homme. Ce torrent, assez important, 
ne figure pas ou figure trfcs-inexactement sur la carte de 
TEtat- major. J'ajouterai que sur la carte le glacier, qui 
n'est pas nomm6, est k peine indiqu6. 

Dans la journ6e, nous allons par la route ordinaire k la 
recherche d'un emplacement convenable pour 6tablir un 
refuge plus 61ev6 que la cabane des bergers, conformS- 
ment aux intentions de la section de BrianQon. 

Aprfcs 2 h. environ d'ascension, nous trouvons sur un 
petit plateau en forme de promontoire, bord6 k TOuest 
par le pr6cipice au fond duquel gronde le torrent du Clot 
de THomme , un emplacement qui nous parait c.onve- 
nable. Lk on a une superficie de plus d'un hectare pour 
se promener, une vue magnifique, et Ton est k l'abri des 
avalanches. L'eau est k proximity ; seulement il faut aller 
chercher le bois un peu plus bas. «T615ve avec mes guides 
une petite pyramide k l'endroit qui me parait le plus favo- 
rable, et, pour bien me rendre compte de la distance, je 
descends, au pas ordinaire , avec mes guides, jusqu^ la 
cabane des bergers. Nous mettons 1 h. 15 min. poury 
arriver. 

Le mardi 29 aoftt, le temps est beau. A 4 h. 30 min., 
nous quittons la cabane des bergers pour reprendre la 
route que nous avons suivie la veille. Nous traversons le 
torrent du Clot de l'Homme, et, k 5 h. 30 min., aprfcs une 
mont6e trfcs-raide, mais nullement difficile, nous attei- 
gnons de beaux rochers et de magnifiques escarpements. 



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ASCENSION DU MONT PELVOUX, 327 

En nous retournant, nous voyons parfaitemen t le col du 
S616. J'estime que nous devons Stre k 300 mfct. k peu prfcs 
du torrent. 

A 6 h. 10 min., nous nous trouvons au milieu d'un 
6bouJis de grosses pierres; nous sommes un peu plus 
61ev6s que Tendroit oil nous avons construit hier une pe- 
tite pyramide comme indication du refuge k 6tablir. La 
partie sup6rieure du glacier du Clot de l'Homme se pr6- 
sente admirablement avec ses aiguilles de glace en partie 
recouvertes de neige. 

De 6 h. 20 min. k 6 h. 30 min., nous montons k travers 
des roches un peu glissantes, mais solides ; nous devons 
toujours £tre k peu prfcs k la mfcme distance du torrent. 

A 6 h. 35 min., nous rencontrons un peu de neige. II 
en est rest6 cette ann6e sur le Pelvoux plus que Tann6e 
dernifcre. A 6 h. 45 min., je reconnais parfaitement k ma 
droitele n6v6 sur lequel j'ai roul6 en 1875 ; il est beaucoup 
plus itendu qu'& cette 6poque. 

A 8 h. 45 min., nous avons un peu d6pass6 la hauteur 
h laquelle on traverse habituellement le glacier du Clot de 
l'Homme, quand on suit la route ordinaire vers laquelle 
nous nous dirigeons maintenant. 

Aprfcs une halte d'une demi-heure, pendant laquelle 
nous d6jeunons, nous franchissons, k 10 h. 30 min., par 
la route ordinaire, le passage le plus difficile, que d'autres 
touristes ont d6j& d6crit. Avec de bons guides, si Ton n'est 
pas sujet au vertige, il n'y a rien k craindre. 

A 11 h. 35 min., nous mettons le pied sur le splendide 
n£v6 qui recouvre presque entifcrement la partie sup6- 
rieure du Pelvoux. 11 est certainement plus 6pais et plus 
etendu que l'ann£e dcrnifcre ; personne ne Ta encore foul6 
cette annde. Nous nous attachons,ce qui est toujours pru- 
dent, et, k midi 15 min., nous atteignons sans difficult^ le 
Sommet Blanc, le plus 61ev6 des deux (3,954 mfct. d'aprfcs 
M. Tuckett). 



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328 COURSES ET ASCENSIONS. 

L'ascension, deduction faite des temps d'arrfct, nous a 
pris 7 h. 

A partir des bords du n6v6, il faut un quart d'hcure de 
plus pour atteindrc le Sommet Blanc que pour aller au 
Pic de la Pyramide. 

Au-dessus de ma t£te, le ciel est d'un bleu magnifique, 
sans 6tre trfcs-intense ; je l'avais vu quelques jours avant 
d'un bleu beaucoup plus fonc6 k Saint-Christophe. Mal- 
heureusement une ceinture de nuages entoure la partie 
sup6rieure du massif du Pelvoux ; je ne puis m6me pas 
apercevoir les Ecrins. Le vent est glacial. 

Je mets ma carte avec les noms de mes guides et la date 
de l'ascension dans une bouteille qui contient d£jk les 
noms de q^elques-uns de ceux qui sont months au Pel- 
voux, et, k midi 45 min., nous commengons la descente. 

Qu'on me permette ici une observation. On dit toujours 
qu'5. une grande hauteur on voit le ciel d'un bleu extrfcme- 
ment fonc6, presque noir ; je n'ai jamais atteint la hauteur 
de 4,000 mfct., mais j'en ai approch6 quelquefois et jamais 
je n'ai vu longtemps le ciel d'un bleu trfcs-intense. J'ai 
remarqu6 que le ciel, qui me semblait fonc6, alors que 
j'Stais fatigu6 , me paraissait plus clair quand je m'Stais 
repos6 et r6confort6. 

Des aeronautes, parvenus & plus de 5,000 mfct., ont db- 
clar6 aussi que l'intensit6 de la couleur du ciel diminuait 
aussit6t qu'ils avaient r6par6 leurs forces eu respirant de 
l'oxygfcne pur. 

Je livre leur observation et la mienne aux recherches 
des savants et k l'exp6rience des simples grimpeurs. 

Je reviens maintenant au Pelvoux. En quittant le n6v£, 
nous prenons d'abord la route suivie par M. d'Alauzier k 
la descente. Complement distincte de la route ordinaire, 
elle incline un peu plus k l'Ouest, et presente des pentes 
g6n6ralement trfcs-raides. 

Nous conservons encore la corde aprfcs avoir quilt6 le 



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ASCENSION DU MONT PELVOUX. 329 



f n6\6, et bient6t nous pouvons faire sur la neige une assez 

longue glissade. 

Nous descendons quelque temps en ligne droite, et, in- 
clinant ensuite k l'Est, nous nous dirigeons vers Tendroit 
ou la route suivie par M. d'Alauzier coupe celle que nous 
avons prise le matin. 

Quand, aprfcs fctre descendu en ligne droite, on incline 
& l'Est pour se rapprocher du glacier du Clot de THomme, 
on rencontre dans les rochers des passages qui n6cessitent 
quelques precautions. 

Dans la dernifcre partie de la descente, c'est-lfc-dire dans 
la partie de la route qui, dans mon opinion , n'a pas en- 
core 6t6 suivie, nous pftmes faire, sur des pentes de terre 
$ et 14 recouvertes de petites pierres roulantes, des glis- 
sades qui nous permirent d'avancer assez rapidement, et, 
i 6 h. 30 min., nous arrivions k la cabane des bergers. 

Nous avions effectu6 la descente sans prendre plus d'un 

quart d'heure de repos ; elle nous avait done demands 

5 h. 30 min. de marche. 

Nous avions bien gagn6 notre diner, et, comme la soir6e 

I n'itait pas trop avancSe, j'allai le soir souper et coucher 

k Vallouise, ou j'arrivai, je crois, avant 10 h. 

Ainsi que je l'ai dit, deduction faite des temps d'arrfct, 
par la direction que j'ai suivie, j'ai mis, k partir de la ca- 
bane des bergers, 7 h. k la mont6e, 5 h. 30 min. k la des- 
cente. La route ordinaire est certes plus longue. Toutefois 
je conseillerais de la prendre pour Tascension, car elle est 
un peu plus int6ressante, et, quoique la travers6c du glacier 
du Clot de THomme puisse offrir quelques inconv6nients, 
il est bon de le franchir pour le bien voir; mais, selon 
moi, les voyageurs capables de faire les glissades \k ou 
elles sont possibles gagnent au moins 1 h. 30 min. en 
prenant exactement la route que j'ai suivie cette ann6e k 
la descente. On pourra, dans bien des cas, gr&ce & cette 
Sconomie de temps, aller coucher k Vallouise, au lieu de 



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330. COURSES ET ASCENSIONS. 

coucher dans la cabane des bergers, par laquelle il est 
inutile de repasser. 

Je dois ajouter que le Pelvoux, sur sa face mSridionale, 
n'est pas bien effrayant, et, que de ce c6t6, avec du sang- 
froid et des guides prudents et solides, on peut triompher 
assez facilement de toutes les difficult^ que pr6sente 
Taseension. 

Edouard Rochat, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Paris). 



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XVIII 
NOUVELLES TENTATIVES D'ASCENSION 

AU PIG OCCIDENTAL DE LA MEIJE * 

(hautes-alpes) 



Mes essais infructueux pour conqu6rir Fann6e dernifcre 
le grand pic de la Meije m'avaient cependant laiss6 quel- 
que esp6rance de succfcs pour 1876. J'avais remarqu6, ainsi 
que mes guides, que, du c6t6 de la valine des EtanQons, 
il 6lait possible d'atteindre pour le moins une certaine 
hauteur, malgr6 l'apparence d'inaccessibilitS que pr6- 
sentent les murailles abruptes de la Meije sur ce versant 
meridional. Toutefois, ne me dissimulant pas les grandes 
difficult^ dc cetto nouvelle tentative, j'avais form6 le pro- 
jet d'explorer de nouveau cette ann6e les corridors septen- 
trionaux qui 6taient impraticables en 1875, et de remonter 
une seconde fois au pic Central pour jeter un nouveau coup 
d'oeil sur la cr6te et sur ce versant des Etangons, que le 
regrett£ guide Michel Croz de Chamonix, la victime de Tac- 
cident du Gervin en 1865, expert au premier chef en ma- 
ture d'escalades de rochers, regardait comme le seul c6t6 

1 Voir YAnnuaire du Club Alpin Fran^ais, 2° annee, 1875, page 310. 
Pour se rendre mieux compte des descriptions, on pourra consulter 
avec profit les planches 8, 10, 12 de Touvrage de M. Bonney : Outline 
Sketches in the high Alps of Dauphine, London, 1865, 1 vol. in-4. 



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332 COURSES ET ASCENSIONS. 

accessible dc la Meije, ainsi que je Tai rapport^ dans le 
pr6c6dent annuaire. 

Les insuccfcs qu'6prouvfcrent tour k tour au mois de juil- 
let deux alpinistes bien connus , MM. Goutch et Cordier, 
dans diff6rents assauts livr6s k la Meije par la cr6te et les 
corridors, me firent renonccr k renouveler tout essai du 
c6t6 de la Grave. D'autre part de violents orages, qui 6cla- 
tfcrent sur nos Alpes pendant la seconde p^riode du mois 
d'aotit, avaient refroidi Tatmosphfere k tel point que tous 
nos sommets jusqu'i 2,000 mfct. 6taient couverts de neige. 
Je ne pouvais done plus esp^rer arriver k un r6sultat sa- 
tisfaisant, du moins pour cette ann6e; car le moindre 
grSsil devait rendre impraticables les rochers des parois 
de la Meije du c6t6 des EtanQons , lorsque je lus k Greno- 
ble un article du journal la Durance (n° du 17 scptembre) 
dans lequel une d6pfcche t61dgraphique annongait la nou- 
velle de Tascension de la Meije faite le 7 septembre par un 
Anglais, M. Stewenart, accompagn6 du guide autrichien 
Spechtenhauser. 

Voulant constater moi-m^me Tascension, je t616gra- 
phiai de suite k deux guides de Gbamonix, Simond (Pran- 
gois), avec lequel j'avais te']k fait la plupart de mes princi- 
pals excursions, et fidouard Cupelin, connu pour sa 
parfaite connaissance des rochers, de venir me rejoindre 
imm6diatement k la BSrardc. D6j& la nouvelle de la Du- 
rance s'Gtait r6pandue dans Grenoble ; mais on ne savait rien 
de pr6cis. Les conducteurs des voitures de Briangon et de 
la Grave ne purent rien m'apprendre non plus de nouveau. 
Je pus done penser que l'ascension s'6tait faite par la 
B6rarde. A Bourg-d'Oisans, on ignorait mfcme l'ascension 
annonc6e dans les journaux, et, k Saint-Christophe, Pierre 
Gaspard, que je m'adjoignis comme troisifcme guide et por- 
teur, me montra une lettre d'un r6dacteur de la Durance 
par laquelle on lui demandait si c'6tait par la B6rarde que 
M. Stewenart avait fait l'ascension de la Meije, parce qu'on 



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LE PIC OCCIDENTAL DE LA MEUE. 333 

n'avait vu aucun ascensioniste k la Grave. Gaspard n 'avait 
vu personne , et Rodier, chez lequel nous couch&mes le 
23 septembre k la B6rarde, nous convainquit que nous 
6tions victimes d'une mystification. La Meije 6tait encore 
vierge 1 . Le 24, mes guides arrivaient avec la pens6e de 
m'aider k faire la seconde ascension du pic Occidental en 
suivant la piste d'un heureux pr6d6c2sscur. Mais tout se 
trouvait modifi6 maintenant, et je me mis imm6diatement en 
mesure de profiter d'une atmosphere trfcs-chaude, qui avait 
fondu toutes les neiges des jours pr6c6dents, pour faire 
mes pr6paratifs d'assaut contre le versant meridional, 
c'est-&-dire des EtanQons. Nous pass&mes la nuit dans les 
lils trfes-confortablement installs par la Soci6t6 des Tou- 
ristes du I>auphin6 dans une pifcce de la maison de Rodier. 
Le nous qu e je viens de placer m6rite une explication, car 
ce n'est qu'avec la plus grande peine que j'obtins de Ro- 
dier de laisser coucher mes trois braves guides, qui devaient 
tant se fatiguer les jours suivants, dans un des trois lits 
rest6s libres. La Soci6t6 des Touristes du Dauphin^ ne per- 
met jusqu'i present de coucher dans les lits de ses chalets 
qu'aux personnes pr6sentant le dipldme de membre d'une 
soci£t6 alpine ou un billet de s^jour d61ivr6 par elle (il 
n'en est jamais accord^ aux guides et porteurs, m£me ac- 
compagn6s de leur voyageur). 

Le 25, k 10 h. 15 min., nous quittons la B6rarde, empor- 
tant des provisions pour deux jours, des couvertures, 
70 mfct. de cordes de Manille et deux Schelles de 4 B, ,75, 
pouvant au besoin se r^unir pour former une seule lon- 
gueur de 7 mfct. et pr6sentant toute la solidity desirable. 

Le ciel 6tait un peu couvert, et, de temps en temps, de 
grandes vapeurs blanches descendaient des parties sup6- 
rieures de la valine. 

1 J'ai appris plus tard que cette fausse nouvelle avait 6te adressee A 
la Durance par un instituteur de la Grave; mais je n'ai encore pu en 
savoir davantage. 



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{ 



334 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous suivions la rive gauche du torrent, sur laquelle se 
trouve trac6 un chemin de mulcts passable, mais dans tous 
les cas bien pr6f6rable k la direction sans chemin aucun 
indiqu6e sur la carte de la Meije de M. Whymper « et que 
me fit prendre en 1875 le guide Alexandre Tournier, mal- 
gr6 mes representations et cellos dc tousmes compagnons. 
La travers6e des moraines et des ruisseaux du glacier de 
la Bonne Pierre se fait facilement, et, une heure aprfcs 
avoir quitt6 la Berarde , on atteint le chalet des Bergers 
de la Bonne Pierre, ou des EtanQons. Le chemin se pour- 
suit pendant 15 min. au milieu des p&turages, puis nous 
atteignons, en 30 min. de marche, une 6norme avalanche 
de neige tomb£e pendant Thiver du cirque du Plarct et 
obstruant la valine dans toute sa largeur. La valine, en se 
redressant, nous laisse voir les muraiiies gigantesques de 
la Meije dont nous voulons tenter l'escalade. Nous retrou- 
vons le sentier qui va serpentant au milieu des pierres et 
des rochers pour se perdre qk et \k sous de nouvelies 
avalanches descendues des montagnes environnantes. A 
i h. 30 min. nous arrivons dans un ilot gazonn& recouvert 
en partie de gen6vriers. Vers la partie sup6rieure se dresse 
(altitude 2,300 mfct. environ) un bloc immense de rocher, 
le CMtelleret, oil nous devons 6tablir notre quartier g6n6- 
ral. Pendant que nous prenons quelque nourriture, nous 
examinons soigneusement la chaine de la Meije dont la 
crGte domine et surplombe m&me souvent le glacier des 
EtanQons par une muraille absolument k pic de 975 mfct. 

A gauche se dressent isol6ment les deux sommets orien- 
taux. Le pic Central domine la ligne de crfcte h une dis- 
tance k peu prfcs 6gale du Grand-Pic et du plus bas des 
sommets orientaux. II se dresse en pyramide, s£par6 de 
la crGte orientale par une forte depression k angles droits, 
et de 1'arGte descendant vers la Brfcche, par une depression 

1 Escalades dans les Alpes, par Whymper, page 207, 



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LE PIC OCCIDENTAL DE LA MEIJE. 335 

formant un angle aigu au-dessous duquel s'Gtale un petil 
glacier, adoss6 k sa partie sup6rieure k un pic assez 61ev6 
que nous d6signerons sous le nom de Pic du Glacier, et 
soutenu k l'Ouest par les bases d'un second pic que nous 
appellerons le Doigt. La ligne de crfite de la chaine de la 

Brfcche, Meije. Pic central. V\c% orientaux. 



Chajoe de la Meije, vue de la vallee des Etan^ons; dessin de M. F. JSchrader, 
d'apres une photograph ie de M. Duhamel. 

• H6tel du Chatelleret, -f le point le plus eleve atteint par l'expedition 
(3,520 met.) 

Meije descend k partir de cet endroit sur la Brfcche par 

Une inclinaison r6gulifcre d'oii Emergent V/tpaule et le 

t*etit-Doigt. Du Doigt descend vers le Sud un contre-fort 

<lont la base s'6tend k 550 mfct. du plan vertical de la ligne 

tie cr&te de la Meije. C'est sur le flanc occidental de ce 

Contre-fort, en suivant autant que possible les chemin^es 

xiui s T y trouvaient, que nous pensions dinger nos efforts. 



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336 COURSES ET ASCENSIONS. 

A 3 h. 15 min., nous partons pour faire une reconnais- 
sance pr^paratoire, laissant notre bagage sous le rocher 
du CMtelleret. A 4 h. 15 min. nous sommes au pied du 
contre-fort que Ton contourne comme pour monter k la 
Brfcche; aprfcs 15 min. k peine de marche sur le glacier, 
nous nous trouvons aupied, non pas d'une ehemin6e, mais 
d'un mur de rocher perpendiculaire de 8 k 10 mfct. que Ton 
escalade avec la plus grande difficult^, surtout parce qu'il 
manque de rugosit6s qui permettent de trouver des points 
d'appui sufflsants pour accrocher les pieds et les mains. 
Une fois arrives au haut de cetle muraille, on s'elfcve sur 
les rochers qui sont sur la gauche, et, tant6t en prenant de 
petites chemin6es, tantdt en suivant la crfcte du contre-fort, 
on atteint la grande chemin6c (3,335 mfct. environ). Mais 
il est bientdt 6 h.; il faut songer k regagner le campement, 
et, k 8 h., nous sommes de retour au CMtelleret oh nous 
nous occupons k arracher des gen6vriers pour faire du 
feu. Le ciel s'est complement 6clairci ; aussi, en me blottis- 
sant dans une couverturc sous un enfoncement du rocher, 
ai-je bien recommand6 k un de mes guides de me rSveiller & 
4h. du matin. Le lendemain 26, grand est mon 6tonnement 
lorsque Simond vient m'annoncer qu'il est 5 h. et que je peux 
continuer k me reposer, parce qu'il fait un brouillard 6pais 
laissant tomber une petite pluie trfcs-fine. A 7 h. les 
nuages s'6tant 61ev6s un peu, je donne le signal du depart; 
mais mal m'en a pris ; car, k peine a-t-on atteint le con- 
tre-fort que nous nous trouvons perdus de nouveau dans 
le brouillard, et, malgrS les efforts de mes braves guides, 
la neige et le verglas qui se trouvent sur le rocher nous 
emp&chent d'atteindre la grande cheminSe k laquelle nous 
6tions parvenus la veille. 

A 11 h., retour au CMtelleret et descente k la B6rarde, 
ou Gaspard, ayant appris que sa femme 6tait trfcs-malade, 
me demande de descendre k Saint-Chris tophe. Le soir, le 
temps ne s'est pas encore remis. Mais par contre un ciel 



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LE PIG OCCIDENTAL DE LA MEIJE. 337 

magnifiquement 6toil6 se montre h nous vers 3h. dip matin, 

et, k 4 h., nous reparlons pour la Meije. A 7 h. on est an pied 

du mur du contre-fort d6j& gravi deux fois. Enfin on attomt 

la chemin6e. La pluie de la veille Ta rendue difficile, m6me 

parfois dangereuse. Un gr6sil glissant rend incertaiii* les 

points d'appui les plus solides; plusieurs fois, il fawt ha 

quitter pour contourner et franchir des blocs qui Tob*- 

truent. Presque h son sommet un bloc plus considerable 

que ceux qui ont d6j& pu &trc 6vit6s semble defter twrt 

essai de passage ; cependant, avec beaucoup de peine «t 

d efforts, on se hisse mutucllement sur le rocher. On appuie 

a gauche et on rejoint Tarfite; mais il nous faut bientGt re- 

connaitre Timpossibilite de r6aliser notre tentative d'esca*- 

Iade. Une masse polie de rochers se dresse d'une dicaine 

de metres en surplombant, dominie par les escarpem*ea4s 

du Doigt. Si prfcs que nous nous trouvions en ce moment 

du petit glacier du pic occidental, but de nos efforts {car, 

une fois arrives 1&, nous ne doutions pas de la riussiie 

de Tascension du pic mfcme), il nous faut battre eirne- 

traite. Un homme de pierre est 61ev6 sur ce point, sUmi k 

une altitude denviron 3,580 mfct., etnous nous promotions 

de d<5molir en redescendant toutes les petites pyraraides 

construites en montant pour nous guider dans la noute 

k suivre, aftn d^viter aux alpinistes futurs toute conftwioa 

dans la reconnaissance du point supreme qu'alteignitnotoe 

caravane. 

La descente fut encore plus p6nible que la mont6e. La 
chaleur du soleil avait fait fondre en partie le gr6sil, et, en 
d6truisant la couleur blanche qui d6nonQait sa presence, il 
1'avait transform^ en verglas incolore sur les rugosites des 
parois des chemin6es. Avec les plus grandes precautions, 
tout allait pourtant assez bien, lorsque se prfoenia le 
bloc qui obstruait la grande chemin6e et qui nou* -aA'ait 
donn6 tant de peine 4 la montre. II fut bientdt facile de 
reconnaltre que Ton ne potirrait repasser par le mdme ge- 

AftNUAIRB DK 1876. 22 



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538 COURSES ET ASCENSIONS. 

droit; car, pour atteindre le fond de la cheminic, on se- 
rait obligfr de se faire descendre au bout de la corde et le 
dernier n'aurait aucun moyen de sortir d'embarras. Je 
n'avais pas de grappin, et d'ailleurs il eftt 6t£ difficile et 
imprudent de se confier k un grappin dans fcette circons- 
tance, avec ces roches en decomposition et gel6es. Aprfcs 
plusieurs minutes de recherches, on d6couvrit, k c6t6 de la 
cheminde, un horrible petit couloir dans lequel on s'en- 
gagea faute d'autre passage, quoique le sol, trfes-inclin6 et 
entifcretaent couvert de glace, rendit Top6ration extrftme- 
ment dangereuse. 

A 2 h. la caravane dtait de retourauCMtelleret. Le reste 
de la journde fut utilise k une course au col septentrional 
de Gandolifcre, col qui n'a jamais 6t6 franchi et qu'il 
vaudrait mieux attaquer en partant du glacier de la 
Selle que de la valine des Etangons. Le lendemain 28, 
comme nous nous proposions de faire le tour de la Grande 
Aiguille de la Bdrarde par les glaciers du Vallon et du 
Chardon , course nouvelle , un orage assez fort nous d£- 
cida k regagner Grenoble. Le mfcme soir, pendant que nous 
descendions de V6nosc k Bourg d'Oisans, il vint fondre sur 
nous si violemment que la route fut enlevde par le torrent 
de VoudGne. Le courrier de Briamjon, que nous prenions 
le mfcme soir k minuit, arriva k Grenoble avec 11 h. de 
retard ; encore fallut-il transporter tout le bagage k dos 
d'hommes jusqu'fc. Livet, k travers les monceaux de rochers 
entratnds par le torrent sur la grande route. Nous 6tions 
assures que, pour cette annde du moins , la Meije n'avait 
plus rien k craindre, surtout du c6t6 des Etangons. 

Voici en r6sum6 quelles sont les conclusions que j'ai pu 
tirer de mes difTdrents essais pour escalader la Meije. 

Les c6t6s par lesquels on peut tenter l'ascension de cette 
montagne peuvent fctre divisds en quatre groupes : 1° Nord, 
par les Corridors; 2° Est, par 1'arGte; 3° Ouest, par la 
Brfcche ; 4° Sud, par les £tan<jons. 



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LE PIC OCCIDENTAL DE LA MEIJE. 339 

1° Linclinaison considerable des Corridors septentrio- 
naux empdche la neige de s'y maintenir. Une couche peu 
epaisse de glace noire , entretenue par les suintements de 
k neige fondant sur Tarfcte, interdit tout passage. II ne 
faudrait pas trop compter sur le b6n6fice d'une saison 






La Meije ; vue prise du glacier des EtanQons, dessin de M. F. Schroder, d'apres 
une photographic de M. Duhamel. La croix indique le point le plus eleve 
attaint par l 1 expedition. 

d'hiver, parce qu'en cette saison la neige et le verglas ren- 
draient impraticables les rochers du pic. Si plus tard les 
conditions climatSriques de la montagne se modifiaient, 
et si par suite les glace* des corridors venaient a fondre, 
la nature ragueuse des rochers qui Emergent maintenant 



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340 COURSES ET ASCENSIONS. 

de loin en loin de la masse gelde, me pcrmet de penser 
que Ton pourrait assez facilement faire Tascension de la 
Meije par ce cdl6. 

2° Les profondes dentelures de l'ar&te rendront toujours 
infructueux les essais tenths par cette direction. Inutile de 
songer h franchir les nombreux i-pic atteignant souvent 
plusieurs dizaines de mfctres. Quant h les 61uder, en des- 
cendant sur le versant septentrional, c'est aller retrouver 
les corridors et leurs difficulty ; je ne rappellerai que pour 
m6moire que le versant meridional est form6 d'une mu- 
raille verticale de 975 mfct. dominant les Etan^ons. Cette 
ann£e encore le guide Henri Devouassoud, sur la demande 
de M. Goutch, s'efforga par le pic Central de suivre la ligne 
de crtHe ; il dut se mettre h plat ventre pour se tenir en 
6quilibre, et il fut oblig6 de se servir de son couteau de 
poche pour revenir sur ses pas, aprfcs avoir constat^ 
Tabsolue impossibility de persev£rer dans son entreprise, 
Le guide allemand Jobann Jaun a essay6 la mdme voie 
en atteignant Tar6te k TOuest du pic Central ; il dit avoir 
march6 3 h. sur cette cr<He, mais inutilement. 

3° Le c6t6 de la Br6che est celui qui r6unit tous les suf- 
frages parmi les montagnards de FOisans; il n'a encore 
jamais 6t6 essay6 s6rieusement. II m'a toujours sembl6 pour 
le moins difficile. On ne peut songer h l'attaquer qu'au 
moment des plus foftes chaleurs de l'6t6, alors que le ro- 
cher est h peu prfcs sans neige. 11 faudrait alors suivre la 
cr&tc en contournant le Petit-Doigt. Une fois cette aiguille 
franchie, l'escalade ne rencontrerait probablement plus de 
difficult^ insurmontables, en ayant soin de contourner 
les bases septentrionales de TEpaule et du Doigt. On es- 
sayerait de rejoindre le petit glacier du Doigt en passant 
entre le Doigt et le Pic du glacier; il ne resterait plus qu'i 
gravir le Pic, k proprement parler, de la Meije, ce qui serait 
rclativement trfcs-facile. 
4° Malgr6 Topinion de Michel Croz, il me faut avouer 



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LE PIC OCCIDENTAL DE LA MEIJE. 341 

que mes tentatives infructueuses dc cette ann6e par le ver- 
sant des Etancons m'ont convaincu de rinaccessibilite du 
pic Occidental dc cc cdte. Toutefois je crois que e'est tou- 
jours en montant par le contre-fort meridional du Doigt 
que les essais devront etre dirig£s, en ayant pour objectif 
le petit glacier. 

Je pense 6tre agreable aux alpinistes en leur donnant, 
pour terminer cette petite etude topographique sur la plus 
haute de nos sommites dauphinoises encore vierges, la liste 
des principales expeditions qui restent H faire (Janvier 1877) 
dans le massif du Pelvoux. Qu'il me soit permis, avant de 
la livrer aux amateurs de grandes courses alpines, d'adres- 
ser mes remerciments h mes chers collegues et amis 
MM. Coolidge, Cordier, Decle et Pendlebury, qui, par leurs 
bonnes communications, m'ont permis de dresser une liste 
assez complete et surtout, je crois, sans erreur sur la 
virginit6 des courses qui y sont mentionn6es- 

Pic occidental de la Meije 3,987 met. 

Pic de Berarde 3,080 — : 

Pic Sans Nom en face du Pelvoux 3,913 — 

1" Pic oriental de la Meije 3,880 — 

Crae de l'Encula 3,779 - 

Glacier de la Temple, pic au fond h droite .... 3,73(1 — 

Glacier du Vallon, pic au fond & droite 3,730 — 

Us Bans , 3,631 — 

Pic de Neige, glacier d'Arsine 3,613 — 

PicJocelme 3,383 — 

Montagne de Clocmttcl ........... 3373 et 3,364 — - 

Le Plarct 3,370 -— 

Tele de Gandoliorc 3,349 — 

Rocher dc TEncuIa 3,338 — 

Pic de Neige, glacier de l'Homme 3,337 — 

Roche d'Alvau 3,334 — 

Pic cntrc le glacier dc la Bonne Pierre et 1c glacier 

du Vallon 3,323 — 

Pic des Opillons 3,306 — 



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342 COURSES KT ASCENSIONS. 

Dourmillouze 3,490 met. 

Extremite Ouest da glacier de Pilattc 3,472 — 

Glacier de Seguret-Foran 3,467 et 3,451 — 

T6te du Roujet 3,436 et 3,421 — 

Pic de Claphottse 3,431 — 

Cime du Vallon 3,418 — 

Aiguille de Soreiller 3,387 — 

Col du glacier Noir au glacier du Sele. 

Col entre le Pelvoux et le Pic Sans Nom. 

Col entre les ficrins et l'Encula. 

Col entre le glacier Blanc et le glacier d'Arsine. 

Deux cols entre le glacier de la Selle et le glacier de Gandoliere. 

Col entre le glacier du Vallon et le glacier du Chard on. 



Corrections a l f article sur la Meije, public dans /'Annuaire 
de 1873. 

Page 320°, 6 6 ligne : la chaine paralUle a la chaine de I'Homme. 

Cette chaine s'appelle le Serret du Savon. 
Page 321, 12 e ligne : les rockers A, lisez : les rockers du. 
Page 323, 18° ligne : la premiere ascension du pic Central de 

la Mcijc a ete faitc par M. Coolidge et Miss Brevoort, le 

28 juin 1870. 
Page 324. 14° ligne ; tournant a droite, lisez : tournant a gauche. 

H. DUUAMEL. 

Membre du Club Alpin Fran9ais 
(section le Tlsere). 



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XIX 

ASCENSION 

DE LA GRANDE-TfiTE DE L'OBIOU 

2,793 METRES. — DBVOLUY (DAUPHINB) * 

k Grande-T6te de TObiou *, qui se dresse k peu prfcs 
sur la limite des d6partements de Tlsfcre et des Hautes- 
^P es » Ik peu de distance de celle du d6partement de 
la ^ r 6tne, est rextr6mit6 septentrionale et le point 




L'Obiou, vu de Grenoble. 

culoai tlanl ( 2j 793 m 5t. d'altitude) du massif du DSvoluy. 

^pris entre les valines de r£bron au Nord-Ouest, 

da ^^ac au Nord-Est et k l'Est, et du Buech au Sud-Est et 

j p ar> MM. Henri Ferrand pere et fils , avec le guide Pierre Combe, 
tM - e "*fol, et le porteur Cyprien Comte, du Pont-du-Sautet, le 26 sep- 
^J^ 1876. 

j, , . *^biou se voit de Grenoble par la coupure du plateau de Laffrey. 
Hai^ C ^ Va * t autre *°i 8 Aubiou, et l^tymologie en est probablement le 



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344 COURSES ET ASCENSIONS. 

au Sud ainsi qu y k FOuest, le massif du D6voluy sur lequel 
s'6tend le plus montagneux et le plus pauvre canton du 
d6partement des Hautes-Alpes , comprend , outre le mont 
Obiou, quelques autres pics importants, tels que le Grand- 
Mont-Ferrand (2,761 mfct. d'altitude), le pic de Bure 
(2712 mht d'altitude), le Mont-Faraud (2,560 mbt. dalti- 
tude), le mont Aurouse (autrefois au Roux (2,684 m£t. d'al- 
titude), etc., etc. 

Gette contr^e sauvage et rccul6e, qu'arrosc au Nord la 
Souloise et au Sud la Blouse, est g6n6ralement inconnue 
des teuristes auxquels elle offrirait cependant d'attrayantes 
proiwenades et d^mouvantes ascensions. Mais l'attention 
ne s'y est jamais fix6e : on se sent plut6t attir6 vers son 
imposant voisin le massif de TOlan et du Pelvoux, et l'as- 
pect d6sol6 de ses pics qu'on apergoit des belv£dferes envi- 
ronnants n'est pas fait pour inviter le touriste ky p6n6trer. 
II est en efFet difficile de rfcver un coup d'oeil plus fantas- 
tique que le panorama du DGvoluy, pris par exemple des 
montagnes de la Salette : ce ne sont que pics d6charn£s el 
6boulis blanch Atres ; on dirait un paysage lunaire. Cet as- 
pect particulier tient k la nature g6ologique de ses roches, 
qui,toutes composes d'un calcairepeu compacte,ont trfcs- 
vivement subi Tinfluence des agents atmosph6riques trfcs- 
puissants h cette hauteur. 

Mais, si tel est Taspect g6n6ral du haut D6voluy, si ses 
plateaux 61ev6s ne sont que de st6riles lapiaz ou pousse h 
peine une herbe rare et maigre, il n'en est pas de mGmede 
s« pactie basse, et dans ses regions les plus disolees les re- 
plt» du terrain vous rGservent d'agr6ables surprises. C'est 
ainsi que les bords de la Souloise sont gais et verdoyants, 
que les environs de Saint-fitienne, de Saint-Didier en D6- 
vdluy, forment une plaine riche et prospfcre, et que de belles 
forGts ou de gras pAturages tapissent jusqu^ 1,600 ou 
t,80& m&t. les flancsde ses montagnes. Le D6voluy, auquel 
oil donne g6n6ralement l'6tymologie de Devolutum (roul£, 



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ASCENSION DE LA GRANDE-T&TK DE L'OBIOU. 345 

abime par les eaux), n'est done pas aussf sterile m aussi 
deso!6 que Tont dit des observateurs superficiels, et, partout 
oil la terre arable n'a pas et6 emportee par les torrents, 
partout oil elle pent etre regulierement arros6e, elle est 
dune heureuse fccondite\ 

Je voulais aborder eette ann6e Tetude de ce pays si pit- 
toresque qui m'6tait rest6 jusqu'alors completement in- 
connu, et j'avais re\solu dc Tattaquer par sa plus haute 

Cn-iAt Tftt JeN)lr«i 
3Vut Q1.i*u • 



C«l A* U SamKut 

, •» /iU^W fmm- 



atMuutA 



L'Obiou, vu de Corps, d'apres un croquis de M. H. Ferrand. 

rime en y conquerant mon dernier fleuron d'alpiniste gre- 
noblois. 

Apres avoir, dans de vaines reeherches de renseignements, 
laiss6 passer tout T6t6, je r6solus de saisir le premier beau 
jour pour me rendre h Pellafol, d'ou, m'avait-on dit, se fai- 
sait surtout Tasce'nsion. 

Cette commune, limite extreme au Sud del'arrondissement 
de Grenoble, se trouve en face de Corps. Le lundi 25 sep- 
tembrc 1876, je prenais h 6 h. du matin la voiture de Gap, 
et, apres avoir route toute la journde sur les plateaux de la 
Matheysine et du Beaumont, j'arrivais h Corps _k 4 h. dp 



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346 COURSES ET ASCENSIONS. 

Faprfcs-midi, en compagnie d'une colonne de pMerins de 
la Salette. Comme nous 6tions fort incertains de Tissue de 
notre campagne, nous ne nous 6tions adjoint aucun com- 
pagnon, et notre petite expedition se composait unique- 
ment de mon pfcre et de moi, bien d£cid6s k faire tous nos 
efforts pour atteindre la cime, et nous mettre en mesure de 
donner dlsormais aux futurs ascensionnistes de l'Obiou 
des renseignements plus precis que ceux que nous avions 
pu recueillir. Depuis que nous avions d6pass6 le village et 
les lacs de Laffrey, le Grand-Obiou s'6tait pr6sent£ k notre 
vue, commandant tout le massif du D6voluy. Nous Tavions 
bien 6tudi6 de la Mure, puis, k mesure que nous parcou- 
rions les Hants coteaux du Beaumont, il avait peu k peu 
chang6 d* aspect, et sa pyramide terminate, semblable 
maintenant k quelque immense bloc erratique, paraissait 
bien r6ellement inaccessible. 

On nous apprend k Corps qu'il faut nous rendre k lOkil. 
de 1&, k Pellafol, ou mieux 2 kil. plus loin, k la Posterelle, 
sur la route du D6voluy, et que dans ce village nous trou- 
verons des guides. 

Nous prenons done la route du D6voluy, et, du gracieux 
plateau de Corps, nous descendons vers les rives, ou plut6t 
vers la faille du Drac que nous devons franchir au pont du 
Sautet. Mais, dans un pays qui nous est complement in- 
connu, et qui, malgr6 ses routes magnifiques, est extrfcme- 
ment d6sert, avec la nuit qui s'approche, nous risquerions 
de nous 6garer ; nous prions le jeune fils du gardien du 
pont de nous accompagner jusqu'& la Posterelle. 

Au-del& du pont du Sautet, la route s'61fcve par deux 
lacets qu'abr^ge un rapide sentier k travers bois, puis on 
d£bouche sur un assez vaste plateau, k la m&me hauteur 
que celui de Corps, et qui est comme celui-ci un vestige des 
anciennes terrasses d'alluvions du Drac. Le temps est loin 
maintenant oil, au lendemain de la p£riode glaciaire, le 
torrent alors dans toute sa puissance dGposait ses alluvions 



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ASCENSION DE LA 

caillouteuses k la 
place oil devaient 
plus tard s'61ever 
Corps, Cordiac, etc., 
& 960 mfcl. d'altitu- 
de, passait sur les 
coteaux de Champa- 
gnier et gagnait le 
Rh6ne k travers la 
plaine de la C6te- 
Saint-Andri. De- 
venu depuis torrent 
mort et cours d'eau 
paisible , il s'est 
creusfe dans ce ter- 
rain meuble une 
faille profonde, mais 
fes cailloux que 
roule encore son lit 
sont les m&mes que 
I'on retrouve k Pel- 
Wol, ou qui servent 

ib^tirlescabanes de 

la plaine de Bi&vre. 
A peine arriv6e 

sur ce plateau, la 
route se divise : k 
droite, elle se dirige 
sur Mens en passant 
parCord6ac; k gau- 
che , ce long ruban 
qui semble intermi- 
nable, c'est la route 
du D6voluy. 

Le pont du Sau- 



GRANDE-TfcTE DE i/OBlOU. 



347 




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348 COURSKS KT ASCENSIONS. 

let 6tait un peu en aval, au Nord, de l'embouchure dans 
le Drac de la Souloise, le torrent du D6voluy. A pr6sent 
nous avons ahandonnl le Drac, et nous nous enfon^ons h 
TOuest vers le D6voluy en remontant la Souloise qui s'cst 
creus6 sur ce point de son cours un lit aussi profond que 
celui du Drac. 5 kil. de ruban en droite ligne k la tombee 
de la nuit ne sont jamais agreables , et ce plateau est sen- 
siblement plus large qu'il ne le paraissait d'abord. Cepen- 
dant, h force de marcher, les coteaux se rapprochent. Void 
sur la gauche, sur le bord mtaie de la Souloise, Pellafol 
qui a depuis quelque temps perdu toute son importance, 
et c6d6 le chef-lieu de la commune au hameau des Payas 
qui s'61eve h 100 met. de la route, sur notre droite au pied 
'du coteau. A gauche, au Sud, de I'autre c6t6 de la Sou- 
loise, nous distinguons encore les maisons d'Ambel et du 
Monestier d'Ambel, au pied des contre- forts du Mont- 
Faraud. En face de nous, «\ TOuest, la Grande-Roche nous 
barre le passage et la gorge parait sans issue. 

LTespace entre la Souloise et le coteau se r6trecit sensi- 
blement; on traverse un petit bois d'acacias qui parait 
. comme une oasis au bout de cette vaste plaine, puis la route, 
taill£e en encorbellementau-dessus du torrent, contourne, 
en face de la Grande-Roche, un 6peron du coteau, et, dans 
Tespdce de golfe qui s'ouvre devant nous, nous voyons, au 
milieu de quelques coteaux cultiv6s, briller les lumidres de 
la Posterelle. II est 7 h. du soir quand nous entrons h Tau- 
berge Girard. 

L'auherge Girard est certainement une ressource pourle 
voyageur qui arrive la nuit & la Posterelle, et qui craint 
d'cHre oblige de dormir h la belle dtoile; mais e'est une 
bien maigre ressource, et le gite qu'on y trouve rappelle 
un peu trop celui qu'oflrent les chalets de nos bergcrs entre 
1,800 et 2,500 mfct. Le souper est des plus primitifs, etnous 
devrons coucher tous deux ensemble dans l'unique lit de 
l^tablissement. Le ills de Taubergiste, Jacques Girard, 



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ASCENSION DE LA GRANDE-T&TE DE i/OBIOU. 349 

s'offre pour nous servir de guide, et en effet ce vigoureux 
gaillard doit £tre fort utile dans la montagne,qifil dittrfcs- 
bien connaitre. Mais nous avons d6j& fait pr6venir Pierre 
Combe, qui arrive bientdt. 11 a depuis quelque temps d6- 
laisselachasse, jadis sa passion favorite, et il est mainte- 
nant employ^ comme conducteur des travaux pour le canal 
d'arrosage de la Souloise. II nous accompagnera demain 
sur la montagne qu'il a si souvent parcourue. L'occasion 
est trop belle pour la laisser 6chapper : il va chasser en- 
core. Nous conservons comme porteur notre petit guide, 
Gyprien Gomte, du pont de Sautet, et, notre caravane ainsi 
organisee, nous allons passer, dans le mauvais lit qui nous 
est reserve, une nuit agit6e. 

Le lendemain, 26 septembre, nous sommes sur pied & 
4 h. du matin; si le lit et le souper ont 6t6 mauvais, la 
notedu moins est mod6r6e. Le guide et le porteur r6pon- 
dentbient6t&l'appel, et, aprfcs avoir aval6 un verre de cafe 
cliaud, h. 4 h. 30 min., nous quittons la Posterelle d'un pas 
rapide. 

Combe nous annonce une mont6e de 6 h 7 h., ce qui 
nous £tonne beaucoup, car le sommet de l'Obiou est k 
2,793 met., et notre baromfctre marque pour la Posterelle 
une altitude de 930 mfct. Mais , si la hauteur k gravir n'est 
pas gramle, l'accfcs de la montagne est difficile , et les de- 
tours que Ton est obligS de faire donnent presque raison h 
n °ta guide. 

^ quittant la Posterelle on suit pendant 10 min. environ 
to route du D6voluy, qui, toujours horizontal, d6crit dans 
Ce vallon un arc de corcle avant de re joindre la Souloise et 
depenitrer avec elie dans la gorge du D6voluy; puis on 
prend sur la droite un beau chemin qui monte en pente 
douce k TEst vers le fond de la combe en traversant les co- 
teaux cultives qui dominent la route. 

Ao-deU de quelques maisons, la pente devient plus forte, 
etl'onremonte la petite gorge quidonne naissance auval- 



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350 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ion de la Posterelle. II faisait presque nuit quand nous 
avons quitt6 l'auberge ; il fait grand jour lorsque nous quit- 
tons les terres eultivGes pour p6n6trer dans des terrains 
vagues, auxquels succfcde bient6t un petit bois. 

A 5 h. 20 min., nous arrivons k une sorte de col ou de 
replat, situ6 k environ 1,200 mfct. d'altitude : c'est le coldu 
Sappey. De ce point, oil se trouvent quelques granges, on 
jouit d6j& d'une fort belle vue. On se trouve <\ Tentr6e dun 
vallon supirieur, qui se relfcve vers le Nord-Est et va former 
un cirque pierreux d'un eiFet grandiose. Sur la gauche, 
commence la belle forfct du Sappey ; k droite, s'61eve une 
longue colline de prairies toute couverte de broussailles, 
et au fond les escarpements blancMtres de l'Obiou sem- 
blentsurplomberle cirque d6sol6 qui s'dtend k leurs pieds. 
(Test un spectacle tout k fait difterent de celui que pr£sen- 
tent d'ordinaire nos Alpes, et la nature s'y rapproche beau- 
coup des paysages si vant6s des Pyr6n6es. Rien deton- 
nant d'ailleurs, puisque nous sommes dans un massif de 
roches calcaires. 

Sur ce plateau, on quitte le chemin de la forCtdu Sappey 
que Ton avait suivi jusqu'alors, et on prend sur la droile un 
petit sentier qui gravit en zigzag la prairie embroussaillie 
dont j'ai parl6. II se perd en certains points, mais il n'y a 
pas lieu de s'en inquteter, car on n'a qu*& remonter direc- 
tement la pente d'ailleurs peu inclinto de la montagne. Le 
but k atteindre est le haut de cette colline fierbeuse qui 
vous domine au Nord. A mesure qu'on s*61fcve, la vegetation 
devient de plus en plus ch^tiye ; on passe sur une sorte de 
terrasse ou de petit replat ; la montagne est un peu ravinie ; 
puis on arrive prfcs d'un chalet voisin des dernieres brous- 
sailles. II est 6 h., et le baromfctre accuse une altitude de 
1,500 mfct. Quelques grands lacets dans la prairie nous 
amfcnent bient6t au sommet de Tarfite, oil se termine la 
premiere partie de Tascension. • 

A 6 h. 30 min., nous avons atteint une hauteur de 



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ASCENSION DE LA GRANDE-T^TE DE i/OBIOU. 351 

1,700 mfct. environ. Pendant que nous nous 61evions tout 
k Fheure, nous jouissions (Tun coup d'ceil de plus en plus 
beau sur la Grande-Roche, sur les pentes du Mont-Faraud 
etsur Tentr6e du D6voluy. Mais, du point ou nous sommes, 
nous apercevons un panorama d6j&fort 6tendu. Nous nous 
trouvons sur Tar6te de la colline herbeuse qui part du pied 
du petit Obiou, et s'avance vers l'Est au-dessus de la Pos- 
terelle: nous sommes au point marqu6 « Pas du vallon », h 
cdt£ du petit renflement cot6 1,736 mfct. sur la carte de 
l'Etat-major, feuille de Vizille n° 188. (Test Ik d6j& unma- 
gnifique belvedere, qui a le m6rite d'etre accessible k tout 
le monde. Vers le Sud, la vue s'6tend sur tout le massif 
du Mont-Faraud et sur le centre du D6voluy ; on voit Saint- 
Etienne, Saint-Didier, Agni&res en D6voluy ; on distingue 
sur la gauche la coupure du col du Noyer, et , dans le 
fond, le pic de Bure, le mont Aurouse et le col dW- 
gnteres ferment Thorizon. A l'Est, les terrasses verdoyantes 
de Corps et du Beaumont sont dominies par les coteaux 
de la Salette et du Gargas. Derri&re, se montrent les mon- 
tagnes de Lavaldens, celle du Perier et de Valsenestre, 
la Roche de la Muzelle qui se cache dans les nuages, puis 
les pics du Valgodemar, le Grand et le Petit Chaillol, etc. 
Au Nord, le Trifcves et la Matheyzine se d6roulent devant 
nous : voici la Mure et le plateau des lacs de Laffrey, les 
coteaux de Notre-Dame de Vaulx et Taillefer, et, dans le 
lointain, les'montagnes de la Chartreuse. A TOuest, nous 
sommes domin6s par un contre-fort duPetit-Obiou. 

Nous nous arrfttons quelques instants pour contempler 
cet imposant spectacle ; mais les brouillards s'accroissent 
et le temps semble se g&ter ; le vent est violent et froid, et 
nous nous remettons bientdt en marche. 

Nous remontons vers l'Ouest, jusqu^ sa naissance, TarGte 
sur laquelle nous nous trouvons ; nous passons pr&s d'une 
hutte en pierres sfeches, nous escaladons un petit renfle- 
ment oil la pente devient plus forte, et nous ne tardons pas 



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352 COURSES ET ASCENSIONS. 

k atteindre la base m6me du Petit-Obiou (1,750 mfct.). Le 
sentier, taill6 en corniche, contourne vers le Nord un 6pe- 
ron du Petit-Obiou. La roche est polie et glissante, et un 
troupeau de moutons qui intercepte la corniche n'en rend 
pas le passage plus ais6. Ce mauvais pas franchi, nous nous 
trouvons sur le flanc Nord de la montagne. 

Nous coupons en biais une pente herbeuse assez ravi- 
n6e, et nous arrivons dans un petit vallon de p&turages, 
sorte de vaste foss6 herbeux qui va de l'Ouest k TEst, en 
longeant les grands escarpements de TObiou. Nous le re- 
montons en continuant de longer les clapiers du Petit- 
Obiou. A 7 h. 15 min., nous soraraes presque k l'origine de 
la gorge, au-dessus de la cabane du Vallon, cot6e 1-,961 mfct.: 
nos baromfctres nous donnent une altitude de 2,030 k 
2,050 mfct. 

Le paysage s'est un peu moditi6, et, vers le Sud, s'ouvre 
maintenant entre les deux Obious un vaste et profond 
cirque, compost de clapiers et de petits escarpements suc- 
cessifs ; un peu de neige y persiste encore, et au sommet une 
iigne d'escarpements continue, reliant le Grand et le Petit 
Obiou, scmble intercepter tout passage. C'est cependantte, 
nous dit Combe, qu'il va falloir monter. La pente exces- 
sive du clapier promet de grandes difficulty ; mais les ro- 
chers du haut paraissent tout k fait abrupts et inaccessibles, 
et, si nous ne comptions pas sur quelque chemin^e caeh6e, 
nous n'oserions pas entreprendre l'ascension. 

C'est le moment de reprendre quelques forces : nous nous 
blottissons derrifcre un petit mamelon pour nous abriter 
quelque peu du vent du Nord qui nous transperce, et nous 
faisons une brfcche k nos provisions. Mais le froid ne nous 
permet pas de consacrer un temps bien long k cette utile 
occupation, et, k 7 h. 45 min., nous nous remettons en 
marche. Le guide est soucieux depuis un instant ; bientdt 
il nous arrtHe. Le brouillard a peu k peu envahi tout le ciel, 
il commence k flotter au-dessus de la cime de notre Grand- 



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ASCENSION DET LA GRANDE-T£TE DE i/OBIOU. 353 

0M°u, il aura bient6t envelopp6 toute la montagne, et, bien 
assures de ne rien voir, nous allons courir quelques dan- 
gers. Nous dGclarons que nous n'en voulons pas moins con- 
tinuer de narcher tant que ce sera possible. Le guide se 
signe, le porteur en fait autant, et la montSe continue. 

U serait trop fatigant d'aborder directement les 6boulis 
du cirque que nous allons gravir : nous allons nous 61ever 
•sur un 6peron qui le borne k TOuest, sorte d'arfcte qui 
saillit du Grand-Obiou, et qui est figure sur la, carte allant 
du de de Grande-T&te de TObiou au Pas de Pas du vallon. 
Nous gravirons cette arfcte jusqu'au pied des rochers, puis 
nous monterons en contournant les escarpements du Grand- 
Obiou, jusqu'a ce que nous arrivions au passage qui doit 
nous amener sur Tl&paule de TObiou. 

Tel est le programme que nous nous efforgons de r6aliser, 
et nous nous hissons p6niblement sur cette arfcte escar- 
p6e. Le gazon devient plus rare ; bientdt il cesse entifcre- 
ment, et notre arfcte, toujours aussi inclinie, n'est plus 
qu'un clapier croulant. 

** s Sboulis de TObiou sont trfcs-curieux : cette roche, 

mauvais calcaire de T6tage jurassique, 6tait sans doute 

primitivement peu compacte et elle a d& subir d'6normes 

pressions; ses bancs, presque complement 6cras6s, 

sont rSduits aujourd'hui k T6tat de minces feuillets. lis 

se diliient sous Tinfluence des agents atmosph6riques , et 

feurs debris, maintenant trfcs-homogfcnes , aigus et tran- 

chants, forment de v6ritables phonolithes. Aussi, k chaque 

iboulement que nous provoquons, entend-on comme un 

bruit de cloche qui re ten tit et se r6percute dans les 6chos. 

L'escalade de cette arfcte pierreuse est fatigante, et, k 
8 h. 25 min., nous arrivons au pied des rochers, k 
2,300 mfet. d'altitude environ. Ici la vue vers le Nord de- 
vient de plus en plus d6couverte, mais Theure n'est pas 
aux contemplations , et, avec une rapidity qui n'exclut pas 
la prudence, nous poursuivons notre marche.Nous sommes 

AMNUAIRB DB 1876. 23 



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354 COURSES ET ASCENSIONS. 

d6j& k mi-hauteur du clapier, et nous avons d6pass6 un 
des escarpements qui le coupent ; nous c6toyons les grands 
rochers qui nous dominent k droite, en t&chant de nous 
garantir autant que possible contre le vent froi<^ du Nord 
qui se d6chaine.sur nous et provoque k chaque instant des 
canonnades, particulifcrement dangereuses dans ce cirque 
oil Ton ne peut gufcre se mettre k l'abri. 

11 faut un moment redescendre un peu sur des bancs de ■ 
calcaire glissant pour contourner un 6peron duGrand-Obiou, 
puis remonter et passer prfcs d'une assez vaste excavation 
qui pourrait servir de refuge , k peu de distance d'une plus 
petite qu'encombrent encore les neiges. De plus en plus 
inquietdes canonnades, le guide nous fait traverser le petit 
n6v6, pour monter directement par le milieu du clapier. 
La pente est d'environ 60°, et, maintenant que nous ne 
pouvons plus nous appuyer au rocher, Tascension sur ces 
phonolithes croulants n'est rien moins que gaie. 

Nous approchons du sommet du cirque et de Tescarpe- 
ment rocheux qui le termine : aucune chemin6e, aucune 
fissure n'apparait; la muraille semble inabordable, etce- 
pendant notre guide monte toujours avec confiance. (Test 
que la muraille est moins unie et moins verticale qu'elle 
ne paraissait tout-&-rheure, et nous nous apercevons bien- 
t6t que les bancs horizontaux de la roche, hauts de 0,12 k 
0,15 cent, en moyenne, sont en retrait Tun sur Tautre de 
5 k 6 cent., formant ainsi en certains points un escalier 
praticable quoique peu commode. Le cirque, qui tout-&- 
l'heure nous dominait, s'estpeu k peu creus6 sous nos pas, 
ct forme maintenant derrifcre nous un goufFre profond oh 
vous attire le demon du vertige. Tout k coup, une canon- 
nade, partant des roches qui surplombent, delate au milieu 
de nous et ne nous envoie, par bonheur, que des projec- 
tiles insignifiants, tandis que le reste de Tavalanche, qui a 
pass6 entre mon pfcre et moi, roule avec un bruit assour- 
dissant dans les profondeurs de l'abime. II faut k tout prix 



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336 COURSES ET ASCENSIONS. 

sortir au plus tdt de cette position dange reuse, car Ton ne 
peut se garer, et les chutes de pierres se succfcdent ; nous 
prenons notre 61an et nous nous ruons k l'assaut de Tes- 
carpement.Les obstacles sont bientdt franchis. Aprfcs avoir 
attaqu6 Tescarpement au centre du cirque, il faut, pour 
trouver des marches un peu plus faciles tourner un peu k 
droite, faire deux petits zigzags, et Ton trouve une sorte de 
cation ou la pentc devient moins dangereuse. N'importe, 
nous couronstoujours,en d6pit des avertissements du guide 
qui nous conseille de nous mettre k Tabri du vent dont en 
arrivant au sommet nous allons avoir a essuyer toute la 
force ; si bien que, en d£bouchant sur le plateau, notre por- 
teur, plus jeune et moins solide, est renvers6 et son cha- 
peau s'envole comme un oiseau. 

II est 9 h. 5 min.; nous sommes k 2,530 mfct. environ, 
sur un petit plateau inclin6, au sommet des rochers qui ter- 
minent le cirque que nous venons de gravir. Ce plateau, 
tourn6 vers TEst-Sud-Est, est doming, au Nord-Ouest, par 
les escarpements du Grand-Obiou qui a ressemblent de ce 
point a de gigantesques tours , et, k TEst , par le Petit- 
Obiou, k peine plus haut de 10 a 15 mfct.: c'est T^paule de 
TObiou ou Entre les deux Obious. 

Tandis que le guide se lance a la poursuite de quelques 
gelinottes, que notre subite apparition dans ces solitudes 
a effray6es, couches sous une pierre, k Tabri du vent, 
nous prenons • un instant de repos en contemplant la 
faible partic que nous pouvons voir du magnifique pa- 
norama qui s'6tend autour de nous. De ce point d6jk 
61ev6 on doit d6couvrir toute la chaine de la Muzelle et du 
Pelvoux ; mais seul le cdte meridional du paysage se pr6- 
sente k nos yeux, et nous jouissons sur le D6voluy d'un 
magnifique paysage, qui malheureusement se laisse trop 
peu voir pour que je puisse le dicrire. 

Effectivement le brouillard se rabat bient6t sur nous, la 
haute cime de TObiou, qui tout k l'heure nous apparaissait 



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ASCENSION DE LA GRANDE-TfcTE DE l'OBIOU. 357 

c °n\me un vieux burg inaccessible, disparait k nos yeux, et 
le guide nous presse s6rieusement de redescendre. Mon 
Pkre parait un moment 6branl6, mais je r6siste et declare 
^e, raalgr6 vent, pluie et brouillard, je veux atteindre le 
sommet. Dfcs lors le guide et le porteur se croient perdus; 
mais, r4sign6s, ils feront leur devoir jusqu'& la fin. 

A 9 h. 15 min., nous nous remettons en marchc ; nous 
gravissons directement le plateau pierreux dont la pente 
se relive de plus en plus, et nous nous dirigeons vers une 
noire fissure ouverte dans la muraille abrupte qui nous do- 
mine. A 9 h. 35 min., nous avons escalad6 le clapier et 
nous sommes au pied du rocher. C'est \k le plus mauvais 
passage (2,680 mfct. environ). 

Le banc de rochers dans lequel est pratiqu6e la cheminfa 
esthaut d'environ 16 mfct. ; il se compose d'une rochecal- 
caire en bancs horizontaux toute ruin6e et d6sagr6g6e k sa 
surface, offrant par consequent des asp6rit6s nombreuses 
mais peu solides. La chemin6e s'ouvre directement sur le 
vide k 2 mfct. 50 cent, ou 3 mfct. au-dessus de la base du 
rocher: quelques sailli$s de la pierre permettent d'y arriver 
sans trop de difficulty. On se trouve alors dans une veri- 
table fente, sorte de couloir large de i mfct. 20 cent, k 
1 mfet. 5q cen t environ, entre deux murailles verticales, et 
dont le sol trfcs-inclin6 est garni de debris mouvants. En se 
soutenant aux parois on gravit sans trop de peine les 10 k 
t2 mfct. de la chemin^e, puis on arrive brusquement k un 
cu l-de-sac. La faille devient un veritable pUits, et malheu- 
^sement elle s'est assez 61argie pour qu'on n'en puisse 
plus toucher les deux c6t6s k la fois. A gauche et en face, 
es Parois, surplombant 16gfcrement et trfcs-61ev6es, ne lais- 
se nt aucune prise ni k la main ni au pied ; sur la droite, la 
roc ne verticale pr6sente une hauteur de 6 k 7 mfct. ; c'est 
P r la qu*il faut se hisser. Nous avions oubli6 la corde qui 

s c 6t 6t6 d'un grand secours, et les asp6rit6s assez 
S es pour que le pied puisse y trouver un point d'appui 



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358 COURSES ET ASCENSIONS. 

sont rares. En outre, nous sommes complement enve- 
lopp6s par un brouillard froid et visqueux, qui depose du 
givre sur la roche, sur notre barbe et sur nos vfctements ; 
aussi nos mouvements ne sont-ils pas trfcs-libres. Enfin, 
en nous aidant les uns les autres, le guide tirant les plus 
faibles, nous francbissons l'obstacle sans accident, et, h 
10 h., nous arrivons tout transis sur le banc sup6rieur. 

Dfcs lors Taspect de la montagne ne change plus : ce ne 
sont que petites terrasses rocailleuses trfcs-inclin6es, dis- 
pos6es en stratifications se rapprochant de Thorizontale, et 
s£par6es par des bancs de hauteur variable. 

Au sortir de la chemin£e, on parcourt environ 40 mht. 
sur la droite en longeant le banc sup6rieur qui va toujours 
en s'abaissant, puis on arrive k un point oil, k Taide de 
quelques asp6rit6s, on le gravit en deux enjamb6es. On se 
trouve alors sur la Cravate de VObiou. Cette sorte de ter- 
rasse, ou pluldt de corniche assez malais£e, fait en effet le 
tour de la T&te du G6ant. En cet endroit on ne saurait son- 
ger k continuer directement Tascension, car le point cul- 
minant se dresse encore par un escarpement abrupt k 80 ou 
90 mfct. au-dessus de votre t6te. On prend alors sur la 
gauche, et on suit patiemment et avec precaution la Cra- 
vate de FObiou. 

La corniche sur laquelle on marche, et qui est loin d'etre 
horizontale n'a gufcre plus de 2 ou 3 mfct. de largeur, et Ton 
cfttoie les dangereux precipices qui nous dominaient na- 
gufcre quand du seuil du vallon du Sappey nous admirions 
ce cirque* Strange et ces imposants escarpements. II faut 
tantftt monter et tant6t redescendre en se cramponnant 
k la roche ; un point m6me ou Ton doit gravir un escarpe- 
ment de 3 k 4 mfet. pr6sente un veritable danger. On con- 
tourne toujours la montagne, on franchit une sorte de 
couloir, dans lequel k 5 ou 6 mfct. au-dessous un gros bloc 
6boul6 du sommet s'est arr6t6, laissant entre lui et le fond 
du couloir une sorte de fen&tre des plus originates. Enfin, 



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ASCENSION DE LA GRANDE-T^TE DE l'OBIOU. 359 

1 10 h. 30 min., nous arrivons sur la face Sud-Ouest, k 
Ventrte d'une sorte de gorge rocailleuse qui nous permet 
de franchir sans trop de peine la dernifcre balme. Nous 
sommes sur la TSte m6me de l'Obiou, et la pente diminue 
rfeplus en plus. Environn6s d'un brouillard 6pais, nous ne 
voyons plus rien autour de nous, et nous montons encore 
en revenant un peu sur la droite, parce que la pente du 
terrain nous y conduit. Enfin nous voyons une sorte de 
masse noir&tre ^merger devant nous du brouillard, les sif- 
flements du vent redoublent d'intensit6 : presque couches 
par terre pour lui offrir moins de prise, nous touchons 
enfin la pyramide. II est 11 h. du matin, 6 h. aprfcs notre 
depart de la Posterelle, nous foulons le sommet du Grand- 
Obiou (2,793 mfct. d'altitude). 

Mais combien le r6sultat est different de celui que nous 
nous promettions alors que de Grenoble nous contemplions 
les hauts escarpements de cette fifcre sommit6 ! Nous de- 
vions jouir d'un coup d'oeil inerveilleux, d^couvrir k nos 
pieds tout le D6voluy, le Trifeves, la Matheysine, atteindre 
presque le niveau du superbe massif de TOlan et du Pel- 
voux, et, dans le lointain vers le Sud, voir sous les chauds 
rayons du soleil scintiller la mer M6diterran6e. 

Au lieu d'admirer ce magnifique spectacle, nous sommes 
ious accroupis dans un petit creux, bloltis derrifcre la py- 
ramide, etnlanmoins glac6s par le vent du Nord qui nous 
transperce et le brouillard qui nous revfct d'une couche de 
glace en se condensant sur nous. Nous pouvons k peine 
nous apercevoir les uns les autres, encore moins mesurer 
l'itendue de la plate-forme rocailleuse, mais peu inclin6e 
qui forme Textr6mit6 terminate de l'Obiou. Combe retire 
du milieu de la pyramide le registre d'ascensions que la 
Soci6t6 des Touristes dir Dauphin^ a fait placer sur toutes 
^os grandes cimes ; j'y 6cris k la Mte d'une main raidie 
<iuelques lignes pour attester le succfcs de notre expedition, 
«t, sans prendre le temps de lire les impressions de deux 



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360 COURSES ET ASCENSIONS. 

ou trois de nos devanciers , dont Tun envoie <c a Urns les 
diables la g/gantesque montagne», nous nous remettonsen 
marche pour descendre. 

Les inquietudes de Combe ne se sont pas r6alis6es k la 
mont6e, inais elles sont plus grandes encore pour la des- 
cente, et cette fois elles sont plus s6rieuses. Le brouillard 
est devenu une veritable pluie de neigefondantequise gfcle 
sur le rocher et le recouvre de verglas : dans cette situation, 
la traversSe de la Cravate et la descente de TEpaule vont 
offrir de reels dangers, et je demande alors k notre guide 
si nous ne pourrions pas nous diriger d'un autre c6t6. 

Mais la descente sur Mens, encore possible k la rigueur, 
est des plus dangereuses; on doit traverser entre deux 
abimes une ar6te tranchante dont les pierres s^boulent 
sous les pieds, et, dans Tobscurit6 qui nous enveloppe, il 
faudrait presque un miracle pour la trouver. LTancien che- 
min par le vallon du Sappey , s'6tant 6boul6 est devenu 
complement impraticable ; il n'y a done pas d'autre di- 
rection possible que celle que nous avons prise. 

G'esl le cas de se r6signer, et, un peu r6chauff6s par une 
accolade k la gourde, & 11 h. 5 min., nous commenQons 
k descendre. Certains points de repfcre, sagement dresses 
en montant, nous indiquent la direction, et, en quelques 
pas sur la droile, nous retrouvons notre gorge qui franchit 
les derniers escarpements. La pente n'en est pas forte, on 
a hAte d'en finir; aussi est-on bien vite en bas, et, k 
11 h. 25 min., nous sommes de nouveau tous r6unis sur la 
Cravate, dont il faut entreprendre le tour. 

Les rochers sont glissants, mais, en marchant avec len- 
teur et pr6caution, en s'aidant les uns les autres, on y 
chemine sans trop de danger. Nous avons de nouveau 
franchi le couloir avec sa fenGtre qui s'ouvre sur le vide ; 
le petit escarpement est heureusement traversG ; il s'agit 
maintenant de ne pas tourner ind6finiment sur cette 
6troite corniche et de trouver le point oil la descente est 



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ASCENSION DE LA GRANDE-T^TE DE i/OBIOU. 361 

possible. Nous en approchons, car voilft au-dessus de 
nos tates une aiguille bizarrement d6coup6e, une sorte 
de hardie pyramide de moellons que nous avons re- 
marquee en montant. En effet, nous descendons sans 
peine sur le banc inferieur. On revient vers la droite sur 
eette corniche, en cdtoyant pendant une quarantaine de 
metres l'cscarpement sup6rieur qui va toujours en gran- 
dissant, puis subitement la teinte grise uniforme dont le 
brouillard nous enveloppe se modifie, et nous nous trou- 
vons a Tentr^e d'un grand trou noir : c'est la chemin6e 
que nous avons cscalad6e en montant (11 h. 50 min.). 
Combe, d6barrass6 de son bagage, s'y engage le premier: 
cramponn6 des deux mains, il cherche en vain avec ses 
pieds une saillie pour descendre ; les pierres auxquelles il 
se tient se d6tachent, et c'est par un miracle d'adresse 
qu'il 6viie une chute terrible et se retrouve k c6t6 de nous, 
fci nous avions une corde ! Mais la hauteur n'est pas fort 
ffrande, et Ton peut y supplier : nous d6faisons les cour- 
ses de tous nos sacs, on les ajoute bout h bout, la bre- 
telle du fusil de Combe les allonge encore, etle guide peut 
descendre, suspendu h cette corde improvis6e que nous 
retenons tous les trois. Dfes lors, le plus difficile est fait. On 
Ascend a Combe les sacs, les batons, tout le bagage enfin ; 
Puis mon pfcre s'aflale le long de la courroie que je retiens 
toujours; enfin, le porteur et raoi, aid6s par Combe qui 
nous place les pieds sur des anfractuosit6s ou ils puissent 
knir, nous sommes bientdt au bas de la Chemin6e. 

Quoi qu'il en soit, ce passage, assez mauvais h la mont6e, 

es t Ws-difficile ill la descente, et reclame imp6rieusement 

une an J^lioration quelconque. Un c^ble, pareil k celui que 

a Soci^t^ des Touristes du Dauphin6 a fait placer au grand 

Prc de Belledonne, scell6 solidement dans la roche, ren- 

11 * e s plus grands services aux touristes '. 

tension de TObiou sera desormais plus facile, car la section 



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362 COURSES ET ASCENSIONS. 

De \k nous descendons en courant Titroit couloir qui 
franchitrescarpement, k rextr6mit6 duquel nous nouslais- 
sons glisser du haut de la balme de 2 ou 3 mfet. qui termine 
la chemin6e. A12 h. 10 min.,nousavons franchiles rochers. 
Les pentes rocailleuses ou se trouvaient ce matin les geli- 
nottes sont bien vile d6pass6es, et, k midi 20 rain., nous 
sommes de re tour sur T^paule de l'Obiou (1 h. 15 min. 
du sommei). 

Le brouillard est toujours aussi 6pais, mais nous sommes 
k l'abri du vent; il ne pleut plus, et nous pouvons prendre 
un instant de repos. On ne voit ni le Grand-Obiou, d'ou 
nous descendons, ni le Petit-Obiou, qui, k FEst, nous do- 
mine de quelques mfctres, et Ton n'entend que les affreux 
mugissements du vent qui arrive par la brfcche du Nord 
du cirque dans lequel il va falloir descendre. 

Dans les conditions oh nous nous sommes trouvSs, il 
-6tait difficile de faire des observations g£ologiques bien 
suivies ; nous avons cependant pu nous assurer que la 
montagne appartient tout entifcre k T6tage cr6tac6. Ses 
roches sont en bancs horizontaux plus ou moins compri- 
nt, et la plupart du temps elles pr6sentent un calcaire 
blancMtre, p6tri de rognons de silex, semblable au cal- 
caire de Fontaine, mais plus compacte encore. Nous avons 
trouv6 qk et Ik quelques nummulites, mais sans pouvoir 
d6couvrir le calcaire nummulitique en place. Dans tous les 
cas la montagne est toute d6sagr6g6e, et ses roches crou- 
lantes profond6ment alt6r6es par les agents atmospW- 
riques. 

Nos barom&tres indiquent en ce point une hauteur 
moyenne de 2,620 mfct. ; mais, nous souvenant que tout h 
Theure au sommet ils marquaient 2,900 mfet., nous pri- 
de l'lsere du Club Alpin Franca is a decide, dans sa seance du 30 no- 
vembre 1876, qu'un cable metallique serai t place, conformement au 
voeu de M. Ferrand, dans la cheminee du Grand-Obiou, et que des en- 
tailles seraient pratiquees dans la roche pour en ameliorer le passage. 



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ASCENSION DB LA GRANDE-T&TE DE i/OBlOU. 363 

Krons nous en tenir k la hauteur obser\6e ce matin au 
m6me point, 2,530 mfct., et attribuer la difference k Thu- 
midit6 du brouillard. 

A midi 30 min., nous nous remettons en route. A peine 
avons-nous franchi l'argte que nous retrouvons ce vent 
glacial qui nous raidit. Les rochers du cirque sont cou- 
rerts de verglas, et il faut se bien tenir pour ne pas glisser 
sur ces marches de 5 4 6 cent. Mais, en suivant avec pru- 
dence nos traces de ce matin, nous 6vitons tout accident. 
Bienl6t nous avons rejoint les rochers de gauche, nous pas- 
sons successivement auprfcs des deux cavernes, et nous re- 
trouvons l'arfcte pierreuse que nous avions eu tant de 
peine k gravir. Le brouillard commence un peu k s'6clair- 
cir ; nous pouvons aller plus vite, et, a 1 h. 30 min., nous 
arrivons sur les p&turages du bas du cirque, au milieu de 
lincessant bruit de cloches que produit dans le clapier la 
chute des pierres 6branl6es sous nos pieds (2 h. 15 min. 
dusommet). 

Assis sur quelques pierres, dans cette gorge abril6e du 
vent, nous prenons un repas frugal que T6puisement de 
nos forces commen<jait k rendre n6cessaire. Le froid ne 
nous permet pas une longue halte, et nous repartons k 
2h. Nous traversons la gorge verdoyante, le corridor de 
prairies que j'ai d6crit en montant; les pentes rocail- 
leusesdu Petit-Obiou sont bientdt d6coup6es, puis nous 
passons sur la corniche rocheuse oil les moutons se pres- 
cient ce matin, et, k 2 h. 30 min., nous atteignons 1'arGte 
des prairies, au bas des escarpements du Petit-Obiou 
WW mat.)- 

De 14 nous allons suivre un chemin different. Nous 
sommes enfin sortis de la zone de brouillards qui flotte au- 
dessus de nos tGtes, et qui, en face, vient affleurer le mo- 
nastfcrede la Salette, etnous avons mainlenant la vue libre 
autour de nous. Nous pourrions descendre au Nord sur 
ford&c par cette gorge bois6e qui s'ouvre sous nos pieds, 



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364 COURSES ET ASCENSIONS. 

mais cet itin6raire allongerait notre parcours, et c'est su 
les Payas que nous allons nous dinger. Nous suivons 
directement k TE. TarcHe de la colline herbeuse dont nous 
avions gravi ce matin les pentes m£ridionales ; nous pas- 
sons au-dessus de quelques cavernes irr6gulifcres qui ser- 
vent k remiser les troupeaux, puis, au moment ou la vege- 
tation naine des rhododendrons commence k envahir la 
prairie, nous descendons au Nord dans une petite combe 
qui aboutit aux bois. Auprfcs d'une petite source, ou nous 
nous abreuvons d61icieusement (3 h.), nous trouvons un 
assez grand chemin qui contourne la combe en remontant 
un peu au milieu des bois, et nous arrivons k 3 h. 20 min. 
au col de la Sambue ou des Payas (1,550 mdt.), un peu au 
Sud du point marqu6 sur la carte 1,600 mfct. 

Nous sommes maintenant k Textr6mit6 de cette chaine 
de coteaux, contre-forts de l'Obiou, qui dominent la plaine 
ou plut6t la terrasse de Pellafol et de Cord6ac, et nous 
voyons sous nos pieds le hameau des Payas. En ddpit des 
noirs pressentiments de noire guide, qui affirme n'&tre 
jamais mont6 k l'Obiou par un aussi mauvais temps, la 
course est d6sormais terming, et nous descendons tran- 
quillement par le sentier qui serpente dans le rocailleux 
ravin de la Sambue. 

A 4 h.20 min., nous sommes aux Payas (4h. 30 min.du 
sommet, — 10 h. 30 min. de la Posterelle). Nous y faisons 
halte dans un m6chant cabaret oix Ton trouve k peine une 
caisse pour s'asseoir, puis, aprfcs avoir bu une dernifcre fois 
k nos sant6s, nous nous s6parons de Combe, dont Texp6- 
rience nous a 6t6 si utile, et qui va reprendre le chemin 
de la Posterelle. 

A 4 h. 45 min., nous reprenons, nous, la route de Corps; 
la plaine est bient6t travers6e, nous coupons par un rude 
sentier les lacets de la route, et, k 5 h. 20 min., nous som- 
mes au pont du Sautet, ou nous rendons notre jeune por- 
teur k ses parents fort inquiets- 



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ASCENSION DE LA GRANDE-t£TE DE i/OBIOU. 



365 



Les ombres du soir commencent k s'6tendre sur la 
campagne, et maintenant, charges et alourdis, nous re- 
montons lentement la route. Quelques groupes de paysans, 
qui reviennent des champs, nous d6passent et semblent 
rire des touristes fatigues ; mais nous n'en sommes pas 
moins contents de notre journ£e, car, en d6pit des plus 
mauvaises conditions, nous avons r6alis6 notre projet. 
Si nous ne pouvons d6crire le merveilleux panorama dont 
on doit jouir de la cime de l'Obiou, nous pourrons du 
moins indiquer minutieusement k nos collogues le che- 
min qu'il faut suivre et les difficult^ qu'il faut surmonter 
pour y parvenir. 



M-tFm« ~ r«wt 








''JjSM^ 



Pltfttti. it LMvtJ 

I/Obiou, yu du mont Rachais, au-dessus de Grenoble, d'apres un croquis 
de M. H. Ferrand. 

A 6 h. 10 min., aprfcs 12 h. de marche, nous arrivons 
a Corps, et nous allons k l'hdtel de la Poste, tenu par 
Gonsolin, chercher un souper et un coucher bien n6ces- 

saires. 

Voici les renseignements pratiques que cette expedition 
m'a mis k mfcme de fournir sur l'Obiou . 

La Grande Tfcte de FObiou est accessible de deux c6t6s 
different: 1° par Corps, Pellafol et la Posterelle; le che- 
min, difficile, ne prSsente aucun danger s6rieux pour 
des touristes prudents et experiments; 2° par Mens, 
au contraire, Taccfcs, encore possible k la rigueur, est 
extrfcmement dangereux. Quant au chemin qui y montait 



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366 COURSES ET ASCENSIONS. 

directement du c6t6 du D^voluy, il paratt que des 6boule- 
ments r6cents Font rendu impraticable. 

La voiture de la Salette pendant l'£t6, et la diligence de 
Gap en tout temps, desservent r6gulifcrement Corps ; mais 
la distance est telle qii'il faut compter un jour entier pour 
aller de Grenoble k Corps ou en revenir. 12 k 13 kil. de 
bonne route s6parent Corps de la Posterelle, et 10 k 12 h. 
sont n6cessaires de la Posterelle pour faire Tascension de 
la Grande T&te de TObiou et en descendre. 

Parmi tous ces pics du D6voluy, TObiou, le plus haut 
et le-plus iso!6, doit Gtre le plus visits par les alpinistes, 
et nous ne saurions trop engager nos collogues k venir en 
escalader le faite. Le brouillard n'en est pas Thdte habi- 
tuel, et, quand le temps est beau, outre que les difficultes 
de l'ascension doivent fctre de beaucoup diminuies , on est 
amplement d£dommag6 de ses fatigues par un des plus 
beaux panoramas du Dauphin6. 

Henry Ferrand, 

Avocat, 
Secretaire general de la section de Tlsere 
du Club Alpin Francais. 



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XX 

LA VALINE DE RENTltlRES 

ET LE CEZALLIER 

(auvergne) 



Le canton cTArdcs, situ6 dans la partie m6ridionalc du 
ddpartement du Puy-de-D6me, sur les frontifcres du Cantal, 
compte parmi les regions les plus int6ressantes de TAu- 
vergnc. Ce n'en est pas moins Tune des raoins connues et 
des moins fr6quenl6es par les touristes. Elle pr6sente ce- 
pendant des beaut6s et des curiosit6s naturelles remar- 
quables. On y trouve de magnifiques volcans qui ont 
fourni de vastes coulees basaltiques, dont les restes puis- 
sants, tout d6mantel6s qu'ils sont par les actions 6rosives, 
sont suspendus sur le flanc de gorges profondes oh ils 
constituent de hauts et pittoresques escarpements. Ces 
escarpements de basalte peuvent riValiser avec ceux si 
justement c61fcbres du Vivarais, dont Faujas de Saint- 
Fond nous a donn6, il y a quelque soixante ans, des gra* 
vures aussi splendides qu'infidfcles. La section d'Auvergne 
se r6solut k pousser une reconnaissance de ce c6t6. Une 
excursion fut organisGe et accomplie a la grande satis- 
faction de tous ceux qui ont pu y prendre part. 

La route, d'ailleurs, qu'on suit depuis Clermont jusqu'a 
Ardes, n'est presque partout qu'une succession de sites 



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368 COURSES ET ASCENSIONS. 

varies, tantdt ouverts et anim6s, parfois plus resserres et 
m£me un pcu sauvages. On part en chemin de fer, et, aprfcs 
avoir travcrs6 une campagnc fertile, oil Ton jouit de la vue 
des Mo'nts-D6me et m6me un moment des Monts-Dore, 
on se rapproche de l'Allier, laissant k droite le plateau de 
Gergovia, qui supportait Tancienne capitale des Arvernes, 
devant laquelle C6sar vit un instant p41ir son 6toile. A 
gauche, se montre la sombre muraille de basalte qui do- 
mine le village de la Roche-Noire, et, en face , l'escarperaent 
calcaire de la Roche -Blanche; ce dernier surmont6 des 
rcstes d'une tour feodale. 

On traverse la rivi&re et on dSpasse le village de Corent, 
nich6 bien haut dans un demi-cirque de rochers volca- 
niques, oil s'61evait un ancien oppidum gaulois. Les flancs 
du plateau de Corent donnent un excellent vin blanc mous- 
seux, digne d'etre plus connu qu'il ne Test. 

On p^nfctre ensuite dans les gorges 6troites et rocheuses 
de Mont-Peyroux et de Saint- Yvoine. L'Allier, qui en occupe 
presque tout le fond, y laisse parfois k peine assez de 
place pour la voie ferr6e et la route de terre, et encore 
a-t-on fr6quemment 6t6 contraint de les conqu6rir sur le 
roc. Elles suivent chacune une des rives. On voit de beaux 
rochers de granit et de porphyre. De vieilles tours, des 
mines Kodales viennent encore ajouter au caractfcre du 
paysage ; tandis que le village de Saint-Yvoine, k Taspect 
tout italien, 6lale ses blanches constructions perchies au 
sommet de roches escarp6es. 

Au sortir de ces gorges que TAllier a dd mettre des 
sifccles k creuser dans le dur granit et oil il a 6t6 forc6 de 
contourner, par de grandes sinuosit£s, des filons de por- 
phyre, plus durs encore et plus r6sistants, on d6bouche 
dans la plaine d'Issoire ; et, passant rapidement devant 
cette ville, on a le temps d'apercevoir sa trfcs-bclle 6glise 
romane dont on d6couvre en entier Tabside aussi gracieuse 
qu'originale. A la station du Breuil commence la route 



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LA VALINE DE RENTIERES ET LE CEZALLIER. 369 

qu'on doit parcourir en voiture. En 1 h. 1/4, apr&s un trajet 
dans une plaine ouverte, puis dans une valine peu large, 
on atteint Ardes (2 h. 1/2 de Clermont). 

Ardes est une petite ville insigniflante. Son 6glise, quoi- 
que ancienne, est m6diocrement curieuse, et tout ce qu'on 
peut dire d'Ardes qui int6resse le touriste, c'est quelle 
possfcde un h6tel passable. Elle est situ6e sur la Gouze, 
cours d'eau qu'on appelle pr£cis6ment Couze d'Ardes afin 
de le distinguer de deux autres Couzes , celles de Pavin et 
du Chambon, qui sortentdes deux lacs de ce nom. 

Imm6diatemeut en amont d'Ardes, la valine de la Couze 
prendun aspect remajquable. On l'appelle dfcs lors valine 
de Rentifcres. Elle s'ouvre entre un escarpement basal- 
tique et une haute colline conique, couverte de taillis et 
surmont6e par les ruinos du chateau de Mercoeur. Ce der- 
nier, qui jadis appartint aux Dauphins d'Auvergne, 6tait la 
forteresse principale du duche de Mercoeur dont Ardes 
6tait la capitale. A mesure qu'on s'enfonce dans la gorge, 
elle devient plus 6troite et plus sauvage. Sur la droite, 
la muraille de basalte acquiert une plus grande hauteur, 
et prend des formes fantastiques. Ce sont des tours rui- 
nees, des obelisques, des bastions s6par6s par de rapides 
couloirs gazonn6s, des crates d6chiquet£es ; ailleurs des 
colonnades de prismes r6guliers, parfois recourb6s a leur 
sommet comme s'ils avaient plL6 sous l'&iorme poids des 
lourds entablements qu'ils supportent. Tout cela se suc- 
cSdant, s'entremSlant, et perc6 qk et \h de grottes nom- 
breuses. Les maisons du village de Rentifcres apparaissent 
bordant le precipice qu'elles dominent. 

Le basalte de Rentifcres appartient a une coul6e volca- 
nique sortie d'un beau et vaste cdne qui domine tous les 
environs et qu'on apergoit depuis Ardes. On le nomme le 
Piiy de Sarrant et il pr6sente plusieurs vastes cratfcres. 
Lorsqu'il a fourni sa coul6e, la valine de la Couze 6tait d6ja 
creusGe, mais non aussi profonde qu'actuellement. Elle 

UflTO&IRB DE 1876. 24 



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370 COURSES ET ASCENSIONS. 

futremplie par la lave basal tique du volcan. Depuis lors la 
va!16e a 6t6 creus6e k nouvcau sur le c6t6 gauche du cou- 
rant, ct, comme sa ligne de thalweg est k un niveau plus 
has, le basalte est actuellement comme suspendu sur 
le flanc de la gorge, reposant, k un niveau sup6rieur k 
ce fond, sur le micaschiste qui constitue la partie inf6- 
rieure de la pente. Le basalte a aussi 6t6 entam6 lat6rale- 
ment par Taction 6rosive qui a ainsi donn6 naissance aux 
beaux escarpements qu'il pr6sente et k leurs d6coupures. 

Aprfes Rentifcres , le basalte cesse , mais il ne tarde pas k 
rcparaitre, pr6sentant une plus grande 6paisseur encore, 
sur le c6t6 oppose de la Couze. II se montre sous des 
aspects non moins remarquables que celui du Puy de Sar- 
rant, quoique difF6rents. C'est un autre beau volcan , muni 
aussi de crate res, qui lui a donn6 naissance. On le d£signe 
sous le nom de Puy de Domareuge. On distingue nctte- 
ment que l'escarpement de basalte de Domareuge est cons- 
titue par deux 6paisses nappes ou coulees de lave ba- 
saltique superpos6es. 11 n'offre pas de colonnades de pris- 
mes aussi regulifcres que la coulee de Sarrant. En revan- 
che il constitue des masses plus considerables que cette 
dernifcre ct pr6sente un des sites les plus pittoresques de 
la valine. C'est un ravin 6troit et sombre , k parois par- 
faitement verticales, d'oti s^chappe en cascade un cours 
d'eau, dont la chute est dominie par un pont, k voftte 
legfcre, sans parapet ct tout verdi de mousse. Ce petit 
torrent se pr6cipite dans un lit etroit enserre de brous- 
sailles et mGle son onde aux eaux limpides de la Couze. 

La gorge fait de nombreux detours ; ce sont k. chaque 
instant des aspects nouveaux et inattendus. Parfois elle est 
si etroite qu'il n'y a place que pour la route et la rivifcre ; 
d'autres fois elle s'eiargit quelque peu, jamais beau- 
coup, et laisse place k d*agr6ables petites prairies, k des 
surfaces gazonn£es bien ombrag£es d'arbres vigoureux. 
Enfin le basalte s'arrfcte, les versants deviennent moins 



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LA VALLKE DE RENTlfeRES ET LE CGZALLIER. 371 

escarp6s, quoique toujours rapides, et se rccouvrent de 
bois 6pais et de taillis ou ap pa rait au milieu du fourr6 
6pais Teau scintillante d'un torrent qui se pr^cipite rapide 
et £cumeux. Puis les bois disparaissent k leur tour, et nous 
n'avons plus qu'un vallon qui lui-mfime finit par se perdre 
en s'arrondissant graduellcment dans de vastes p&turages 
nus, sans arbres, au milieu desquels s'61fcve, parfaitement 
seule et isol6e de toute habitation, T6glise de Saint-Alyre- 
fcs-Montagnes. 

La vall6e de Rentifcres fut au milieu du sifcelo dernier le 
theatre d'une catastrophe. Un peu au-del& du village dont 
elle porte le nora, un 6boulement consid6rable se produisit 
dans les schistes cristallins qui font face aux basaltes de 
Domareuge. Lamas des mat6riaux £boul6s barra tout le 
fond de la valine , et les riverains de la Couze , en aval de 
ce point, furent fort surpris de la voir cesser subitcment 
de couler. Elle resta tarie pendant trois jours entiers ; 
etles eaux, s'accumulant, formfcrent un lac d'une certaine 
etendue. Puis elle se remit k couler, le trop plein du nou- 
veau lac s'6chappant par-dessus la digue. Peu de temps 
aprfes, une d£b&cle eut lieu par la rupture de la digue. Mais 
elle ne se produisit heureusement que successivement et 
partiellement," el, comme elle 6tait de plus pr6vue, elle 
n'occasionna ni accident ni d6g4t bien notables. Un mou- 
lin, et, dit-on, la meunifcre qui Thabitait, sont restis en- 
sevelis sous les d6bris, bien visibles encore, de T6boule- 
ment, au-dessus duquel on distingue parfaitement le vide 
consid6rable produit dans les rochers par la chute d'unc 
telle quantity de mat6riaux. 

11 est d'autant plus facile et commode de parcourir cette 
valine, en partant d'Ardes, qu'elle commence presque h la 
sortie de la ville, et qu'elle est desservie dans toute sa .on- 
gueur par une bonne route de voitures , avant la construc- 
tion de laquelle il 6tait difficile d'en suivre partout le fond. 
On peut y employer 5 ou 6 heures des plus agr6ables. 



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372 COURSES ET ASCENSIONS. 

La route d'Ardes au village d'Anzat-le-Luguet, situi au 
. pied des hauteurs culminantes du C6zallier, est de 18 kil., 
en mont6e presque continuelle. Elle traverse une contr6e 
61ev6e, froide, peu fertile, et presque partout singultere- 
ment triste et nue, sauf quelques vallons oil elle circule au 
milieu de jolis bois de pins, dont l'6corce orang6e et le 
feuillage d'un vert bleu, k la fois intense et harmonieux, se 
font si bien ressortir mutuellement. En compensation, on 
y jouit presque tout le temps d'une vue trfcs-6tendue sur 
une petite partie du d6partement du Puy-de-Ddme et sur 
des portions considerables de ceux de la Haute-Loire et du 
Cantal. 

Un peu avant Anzat, on s'engage dans une gorge sau- 
vage et d6sol6c. Ses flancs, d'une nudit6 saisissante, sont 
parsem6s de blocs plus ou moins tabulaires de micaschiste, 
dont le mien argentd brille d'un 6clat tout m6tallique sous 
les rayons du soleil; mais ceux-ci, quelque brillants qu'ils 
soient, ne parviennent pas k 6gayer ce triste ravin. Get 
aspect caracteristique est special au micaschiste, Ik ou un 
sol un peu fertile ne vient pas recouvrir la roche, qui est 
bien celle des paysages mornes et d6sol6s. 

Anzat, hameauform6 d'un petit nombredemaisons, pos- 
s6de une excellente auberge toujours suffisamment appro- 
visionn6e, oil Ton est fort bien trait6, et qui est tenue avec 
une parfaite propret6. Ce dernier cas est tnalheureusement 
rare dans les montagnes d'Auvergne. II est situ6 dans un 
district trds-froid, k 1,158 mfct. d'616vation absolue. Le vil- 
lage, peu distant et plus considerable, du Luguet, est k 
1,204 mfct. ; c'est un des plus Aleves et des plus froids du 
d6partement. 

On peut visiter, aux environs d'Anzat, une jolie cascade, 
puis le vieux donjon carr6 de Besse et la mine d'arsenic de 
Bostbarty. Ce village est surtout le point de depart des 
touristes qui d6sirent atteindre le sommet du C6zallier. 
L'ascension se fait en 1 heure, en longeant la cr6te des 



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LA VALLfeE DE RENTI^RES ET LE CtiZALLIER. 373 

hauls escarpements semi - circulaires qui enceignent un 
vaste cirque, dont les portions non verticales sont revfctues. 
de bois de sapins actuellement un peu clair-sem6s, restes 
d'une belle fordt exploits avec excfcs. Plusieurs petits tor- 
rents se pr6cipitent sur les pentes de ce cirque, au fond 
duquel est situe le village d'Artout. II est difficile de se 
rendre compte de la cause g6ologique qui a produit ce 
vaste amphitheatre, lequel est, a proprement parler, la 
seule partie vraiment pittoresque du massif montagneux 
du C6zallier. Cette montagne, en effet, constitue simple- 
ment une vaste croupe a pentes peu inclines, recouverte 
de paturages, semde de burons , ces chalets de FAuvergne, 
et a laquelle se rattachent vers l'Ouest et le Nord-Ouest 
seulement cinq ou six sommets moins 61ev6s que le point 
culminant et d'une saillie mediocre. En revanche, la vue 
dont on jouit du sommet est trfcs-6tendue. Les monts du 
Gantal y apparaissent sous le plus bel aspect. Puis c'cst 
le Mont^Dore, le Puy-de-Ddme, la chaine du Forez, et, 
enfin, celle du M6zenc. Le C6zallier est un centre d'6rup- 
tions basaltiques fort anciennes. 

Par un temps un peu brumeux, l'ascension ne pr6sente- 
rait gubre d'int6r6t, et le touriste fera bien , en ce cas , de 
se borner k Texploration du cirque d'Artout. 

A partir du-C6zallier, les membres de la section d'Au- 
vergne qui prenaientparta la course, moins nombreux par 
suite du depart de plusieurs d'entre eux , se dirigerent a 
travers des paturages sans fin et aussi sans arbres vers la 
Godivelle. II 6tait 1 h. 1/2 de Taprfcs-midi, et ce fut a 4 h. 
seulement qu'ils atteignirent cet endroit oil Ton trouve de 
nombreuses auberges sans lit et surtout sans provisions. 
Mais cela 6tait pr£vu, et Ton ne s'y rendait que pour visiter 
les deux lacs situ6s, Tun au-dessous, Tautre au-dessus du 
village. L»e lac inferieur, bord6 de mar6cages, simple amas 
d'eau dans une depression du sol, offre peu d'int6r6t. 11 
n'en est pas de mfcme du lac sup6rieur, dont l'eau remplit 



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374 COURSES ET ASCENSIONS. 

un grand cratere parfaitement circulaire, et qui a 6t6 d6crit 
•dans TAnnuaire de 1874. On se dirigea done, aprfcs une 
courte halte, sur le village de Compains, oil Ton devait 
passer la nuit. 

Compains est situ6 dans une gracieuse et pittorcsquc 
valine, au pied du volcan de la Montcineyre, sur la coulee 
de lave duquel il est b&ti. LT6glise, de style gothique pri- 
maire, est charmante et parfaitement conserve . Au de- 
dans, comme au dehors, ses proportions sont des plus 
harmonieuses. C'est le plus joli 6difice dece genre quepos- 
sede l'Auvergne. Quant aux environs, ils sont ombrag6s et 
pleins de fraicheur. Malheureusement, les auberges sont 
h peine supportables. 

De Compains on gagna le lendemain le volcan de la 
Montcineyre en remontant pendant 1 h. environ la coulee 
de lave, dont la surface accident6e est parsemGe de parlies 
boisees et de bouquets de taillis. On visita ses divers cra- 
teres ; on suivit les bords de son lac. Tout cela a 6t6 aussi 
d6crit dans l'Annuaire de 1874. On se dirigea ensuite sur 
le bourg d'Eglise-Neuve-en-Chandesse ou d'Entraigues, oil 
Ton arriva vers 1 h. de rapres-midi. 

Eglise-Neuve est un centre d'excursions interessantes, et, 
ce qui n'est pas indifFeVent au touriste, on y trouve un bon 
h6tel oh Ton est parfaitement trait6 et accueilli. Lc temps 
trop court dont on pouvait disposer ne permit que de faire 
une visite au lac de la Landic, k 1 h. 1/2 de distance. Ce 
lac, de forme allong6e, pr6sente, quoiqu'il soit de me- 
diocre dimension , un aspect agr6able. 11 est cntour6 de 
collines vertcs, h pentes rapides , parsem6cs de quelques 
hameaux et de fermes , ombrag6cs par de nombreux bou- 
quets d'arbres de la plus grande beaute\ On se croirait au 
milieu du plus beau des pares. De ses bords on apercoit 
la silhouette pittoresque du Mont-Dore, que dominc le pic 
de Sancy, ct ce groupe montagneux se pr6sente ici sous un 
aspect bien plus favorable que du sommet du C6zallier. On 



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LA VALL&E DE RENTlfeRES ET LB C&ZALLIER. 375 

fut oblige de renoncer k visiter le lac de l'Esclauze, remar- 

quable par son ilc flottante, et oil Ton peut parfaitement 

etudier la formation actuelle de la tourbe. Le lendemain 

matin, depart pour le Mont-Dore en voiture, h cause de la 

longueur de la marche. On visitaen passant les deux belles 

cascades d'Eglise-Neuve et d'Entraigues, voisines Tune de 

Tautre, tombant 6galement du haut d'une muraille de 

basal te, ma is dans des conditions difKrentes de hauteur et 

d'aspeet. Remontant ensuite pendant 1 h. 1/2 la valine oil 

coule la rivifcre si bien nommSc la Clamouse, Clamosa, la 

Griarde, la Bruyante, a cause de ses rapides et de ses nom- 

breuses petites cataractes dont le bruissement ne cesse 

de vous accompagner, valine entrecoup6e de paturages et 

de bois de bStres, on alia visiter le lac Chauvet, vaste cra- 

tfcre-lac, pr£sentant la forme parfaitement circulaire de cc 

genre d'amas d'eau. 11 est beaucoup moinssaisissant,mais 

aussi beaucoup plus gai d 'aspect que le lac Pavin. 

On ne tarda pas ensuite a atteindrc Vassiviferc, miserable 
haraeau, babit6 pendant l'6t6 seulement, et situ6 sur les 
premieres pentes du Mont-Dore. Ce hameau doit son exis- 
tence h une 6glise renfermant une statue de la Vierge, 
noire et tres-ancienne, qui attire tous les ans un grand 
concours de pMerins. Pendant l'hiver, cette statue v6n6r6e 
reste d6pos£e dans T6glise de la ville de Besse. 

Les trois maisonsqui, avec l^glise, constituent tout Vas- 
sivifcre, sont des auberges dont la principale est supportable. 
On peut y passer la nuit. Mais ce n'est pas un centre r6el 
d'excursions. II vaut gen£ralement mieux, si on veut visiter 
le voisinage, se loger h Besse, qui est 61oign6 de 7 kil., et 
ou 1'on trouve un ou deux bons hotels. 

D&s ce moment, on avait atteint des parages bien con- 

nus et fr6quent6s par les voyageurs curieux et les nom- 

breux baigneurs du Mont-Dore. Le but principal de l'ex- 

cursion 6tait accompli. II ne restait plus qu'& se rendre au 

village des Bains par le col de Sancy, et en gravissant cette 



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376 COURSES ET ASCENSIONS. 

montagne. Celafut accompli heureusement, et k la nuit on 
arrivait k destination, pour rcpartir le lendemain par le 
service r6gulier des diligences. Nous arrfctons done ici cette 
notice oil nous avons surtout cherch6 k expliquer l'interfct 
du petit voyage que nous avons accompli, et k engager le 
touriste k suivre nos traces dans la voie que nous lui 
frayons. Nous sommes persuad6 qu'il y trouvera autanl de 
plaisir que nous. Nous devons seulement le pr6venir, en 
terminant, que, k partir d'Anzat-le-Luguet, et jusqu'i 
feglise-Neuve , il n'y a, pour ainsi dire, plus de chetnin 
trac6, et qu'on ne peut voyager Ik qu y k pied ou k cheval f . 

Ed. Vimont, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section d'Auvergne). 



1 On trouvera dans le pays assez facilement des chevaux a louer : a 
Ardes, hotel Brugiere; a Eglise-Neuve, hdtel Raon ; a B*sse, h6tel Ri- 
chard aine (recommande) ; a Vassiviere, h6tel des Pelerins. 



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JETRANGER 



XXI 



ASCENSION DU GRAND-ARARAT 



I EN 1850 



( armenie) 



\ '^tat-major <i^ Tarmee russe du Caucase a envoy e au Congr 

intert\aAior*»l ^c-ographique do 1875, a Paris, une carte duGran 

t \evee en 1873. Pour la rendre facile k cornprendre, on 

*1 \o\nt nne vue du mont biblique, dessinee d'apres nature, < 

4R~0 oar le peintre BalkofF. Aujourd'hui je prends la liber 

tV tTrir an CI lib Alpin Franc,ais, qui m'a fait 1'bonneur de m'a 

ttre parmi scs menibres honoraires, une litkograplrie, faite 

T'tlis d'apres ce dessin, et une description de mon ascension < 

mont Ararat en 1850. 

Voici comment j'ai etc conduit a faire cette ascension : 

Par ordre de Tempereur de Russie, la triangulation des pr 

. caacasiennos fut commencee en 18't7 sous ma directior 

-Ajmt d'une base de 9 kil. environ, mesuree dans la plaii 

* *ne d'EIisavethpol, nous poussames nos operations jusqu'a 

"Voire ce qui nous permit d'evaluer l'altitude de nos signal 

, jm' :„,,^s L#e Grand- Ararat, dominant tout le Caucasc mcj 

j- 1 etait visible de 122 stations; nous obtinmes done I 

orl ' j c s on altitude, dont les plus ecartees de la moyen 



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378 COURSES ET ASCENSIONS. 

ne differaient pas entre elles de plus de 6 met. Ce resultat etait 
tres-satisfaisant. 

Toutefois on pouvait craindre que les calculs, bases sur dcs 
observations faites de bas en haut, ne fussent entachGs d'une erreur 
. commune et constamment la m5me. Pour verifier ce fait, il etait 
necessaire de porter nos instruments au point culminant, et de 
mesurer les distances zenithales, au moycn d'observations faites 
de haut en bas. 

L'ascension fut done resolue, et executee en aout 1830. 

La possibility d'atteindre le sommet du mont biblique n'etait 
pas admise dans les provinces du Caucase. Les Armeniens etaient 
convaincus que saint Jacob seul pouvait monter a l'endroit ou, 
d'apres la tradition, l'arche de Noe s'6tait arr£tee ! . On affirmait 
que les temeraires qui entreprenaient cette ascension succombant 
a la fatigue, s'endormaient en route, et so reveillaient au pied de 
la montagne, ou une force surnaturelle les avait reportes. 

A la nouvelle de notre projet d'ascension, l'Armenien Kalan- 
taroff, directeur des postes a Erivan, ofTrit de parier 6,000 roubles 
que nous ne reussirions pas. Le prince Woronzotf, lieutenant de 
rempereur, accepta cette proposition, et (it deposer la somme 
convenue dans la caissc du district d'£rivan. La preuve de l'ar- 
rivee au sommet devait £tre fournie au moyen d'un ravon de 
soleil projet('» par le miroir d'un heliotrope sur la forteresse d'od 
il serait vu a Taide d'un telescope. L'Armenien eut peur et s« 
desista de son pari. 

Deja, avant 1815, l'academicien Parrot (pere) et rastronomc 
FederofF, accompagn6s de soldats porteurs de leurs instruments, 
avaient escalade la cime biblique, et determine son altitude 
jusqu'alors inconnue. 

Mais le prejuge populaire etait tellement enracine que Chopin, 
charge, par le gouvernement, de la description statistique des 
provinces armeniennes-russes, osa publier que les habitants des 
villages voisins de 1' Ararat declaraient unanimement que Parrot 
n'avait pu atteindre le sommet. Cette assertion, fruit d'un fana- 
tisme absurde, causa un tel chagrin a ce savant professeur qu'il 
demanda avec instance une enquOte officielle qui lui fut accordee 
parle baron Lieven, ministrc de rinsti*uctionpubliquc,sur Tordre 
de l'empereur Nicolas I er . 

1 En hebreu, le mot montagne n'ayant pas'de pluriel, on peut tra- 
duire le teste de la Genese ainsi : Varche s'arrtfa sur les monts Ararat; 
il n'est done pas certain que ce soit sur le point culminant, plutot 
qu'en tout autre point de la crete do la chaine, que le fait a eu lieu. 



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ASCENSION DU GRAND-ARARAT. 379 

Co tie enqn£te fat faite par Basile Beboutoff, gouverneur de 
rArtnenie rassc , avec autant (intelligence que de justice. II 
constata que Ie temoignage des soldats russes qui avaient accom- 
pagne les savants voyageurs s'accordait en tous points avec le 
recit detaille que Parrot venait d'ecrirfc en langue allemande. 
Quant aux habitants du pays, ils n'avouerent rien de positif, et 
ne firent que des reponses vagues, suivant l'usage des peuples 
d'Orient. 

En 1843, le professeur Abich, Tinfatigable explorateur du Cau- 
ease, escalada la cinie orientale de l'Ararat, moins elevee de 
36 met. que le sommet biblique ; il commencait ses observations 
meteorologiques, quand l'approche d'un orage le contraignit a 
descendre. Youlant eviter de voir son ascension contestee, il se 
ivndit a. Etchmiadzin (chef-lieu de Fadministration des eglises 
armeniennes ) pour la faire attester sous serment solennel par ses 
conducteurs. Ceux-ci affirmerent qu'ils avaient atteintun endroit 
tres-elevr, mais que la moitie de Thorizon etait encore masquee 
par un sommet plus eleve. Ce temoignage, loin de diminuer la 
croyance fanatique, la confirma naturellement. 

(>s faits augmentaient encore notre desir d'accomplir l'ascen- 
sion que nous avions resolu de tenter. 

LVte ne durant que 8 a 10 semaines dans ces regions elevees, 
il fall ait agir sans perdre de temps. 

Au commencement de juillet 1850, le personnel qui devait m'ac- 
compagner fut reuni a Aralikh , chez le colonel Khrestchalitzky, 
commandant le regiment des Cosaques. II se composait comme 
il suit : 

1° M. TSicolas Khanikoff, envoye par le prince Woronzoff; 

2° Le capitaine AlexandrofF, astronome ; 

3° Le colonel d'Etat-major, baron Pierre Ouslar, expert dans 
les divers idiomes des montagnards du Caucase ; 

i° M. Arnold Moritz, directeur de l'observatoire physique de 
Tiflis ; 

5° M. Pierre Scharoyan, attache a la triangulation, habile me- 
teorolo^iste, qui m'a aid6 dans mes travaux geodesiques jus- 
qu>n 1865 ; 

6° Le topographe Sidoroff; 
7° Enfin, 60 soldats ou Cosaques. 

Entre les deux times du Grand-Ararat (5,156 met. 85 cent.) ct 
du Petit-Ararat (3,921 met.), au pied d'un bosquet de bouleaux 
et au milieu d'excollents paturages, jaillit une belle source d'eau 
potable, nominee Sardar-Boulakh, parceque le sardar ougouver- 



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380 COURSES ET ASCENSIONS. 

neur d'firivan, Houssein-Khan, venait y camper Fete, du temps 
de la domination persane. C'est la, a 2,296 met. d'altitude, que 
nous etablimes notre camp, le 31/19 juillet. 

Les jours suivants furent employes a divers preparatifs, et 
notammenta la construction de quatre traineaux pour le charbon 
qu'il etait indispensable d'avoir au sommet de r Ararat. 

Le 6 aout, le peintre Baikolf monta avec moi sur le Petit- Ara- 
rat ; mais d'epais brouillards finirent par nous derober compl6te- 
mentla vue du Grand-Ararat; nous fumes forces de redescendre, 
et M. Balkoff acheva a Sardar-Boulakh le dessin dont la copie 
est jointe a ce recit. M. KbanikolF, qui nous suivait de loin, vou- 
lant couper au plus court pour nous rejoindre, glissa sur le 
glacier, roula de plus de 100 met., et se releva heureusement 
sain et sauf. 

Le memc jour le soldat TchougounkofT et deux de ses cama- 
rades escaladcpent la cime orientale, ou avaient eu lieu les obser- 
vations de M. Abicb, et y planterent une percbe en temoignage 
de leur ascension, qui ne prGsenta pas de grandes difficultes. 

Lell aout, le temps s'etant mis au beau, nous partlmes amidi, 
emportant sur des b^tes de somme notre mince bagage et nos 
instruments; nous drossanies nos tentes a 3,307 met. dans unpre 
voisin des neiges. Cet endroit prit le nom de camp meteorolo- 
gique (voir le point marque A snr la gravurc). 

Nous possedions un theodolite repetiteur et un grand instru- 
ment universel astronomique, construits par Ertel, de Munich, 
deux barometres de Fortin, deux thermometres compares, sys- 
teme Reaumur, dont Tun devait toujours rester mouille, des 
heliotropes pour les stations, et divers petits instruments. 

Voici le journal de notre ascension a partir du camp meteoro- 
logique : 

13 aout. — Depart a 6 h. — Beau temps; + 4°. Quatre mulets et 
cinq chevaux portent les instruments et les bagages. En avant 1 , 
marchent deux Armeniens du nouveau village d'Akhouri, Simon 
Sarkissoff et Onan Avanoff, le premier portant une croix peinte 
en noir, de 2 met. de longueur ; puis viennent les betes de somme 
conduites par des soldats, et les quatre traineaux tires par des 
cosaques; enfin les membres de l'exp6dition etleurs domestiques, 
tous a pied. 

1 L'ancien village d'Akhouri, ou, d*apres la legende, Noe planta le 
premier pied de vigne, a ete detruit de fond en comble, en 1842, par 
une avalanche. . 



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ASCENSION DU GRAND-ARARAT. 381 

Tout alia bien jusqu'aux neiges; mais*la, les chcvaux commen- 
cerent a glisser et a tomber, et Tun d'eux roalant sur la pente ne 
fut sauve par les soldats qu'avec bcaucoup de peine. 11 devenait 
done impossible de se servir des betes de somme; oh lesrenvoya 
an camp, et leur chargement fat reparti sur les tralneaux atteles 
chacun de 6 hommes. On arriva le soir a l'altitude de 4,319 met. 
(Voir le point b sur le dessin.) 

La, des rochers trachytiquess'eleventmajestueusementau-des- 
sus du sol. Leur ressemblance avec des dockers a fait surnommer 
cet endroit Tach-Kilissa (Pierre-Eglise). Un echantillon de tra- 
chyte perce par lafoudre fut detache etenleve apres beaucbup de 
travail *. 

Ayant parcouru ce jour-la les 6/7 de la distance, nous pensions 
atteindre le sommet le lendomain. Mais pendant la niiit survint 
un violent orage qui mit a neant toutes nos esperances. 

Le 14, on partit a 6 h. du matin; les difficulty augment^rent 
a chaque pas. A 1 h. nous atteignions une crete neigeuse de ro- 
chers escarpes, a Tendroit ou le domestique d'Abich avait ete 
oblige d'abandonner une croix de deux pieds de hauteur. Je vou- 
lais la planter sur le sommet oriental, lieu des observations 
d'Abich ; mais elle tHait tellement prise dans la neige et dans la 
fflace qu'on n'aurait pu Ten arracher sans la briser. 

Au piedde ces rochers, je lis dresser une tentepour leshommes 
qui devaient rester a ma disposition pendant mon scjour sur la 
cime. 

A la descente vers le fond da ravin, les cosaques enfoncaient 
jusqu'aux genoux dans la neige; il fallut decharger les tralneaux, 
*»t n'y laisser que les instruments et quelques tapis. Malgre cela, 
les homines ne pouvaient avancer de 10 a 13 pas sans s'arrSter, 
fouler la neige pour la rendre plus dure, et s'atteler de nouveau 
aux traineaux. 

Bientot, dans la prevision d'un orage inevitable, nous mmes 
obliges de nous arreler sous les derniers pics de rochers, a Talti- 
tude de 4,673 met., ou une corniche de 4 met. de longueur sur 
50 cent, de largeur nous servit d'abri. Un tapis soutenu par nos 
alpenstocks forma le toit de notre campement de la nuit. Heu- 
reusement nous etions a l'abii du vent , et les pointes des rochers 
nous servaient de paratonnerres. m 

1 La m£me annee, j'eus l'honneur de presenter au grand-due h^ritier 
(depuis Alexandre II), k son passage a Erivan, cet echantillon de tra- 
chyte et un flacon d'eau de neige du sommet de r Ararat. Ces deux 
objets sont conserves au musee de l'Academie, a Saint-Petersbourg. 



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382 COURSES ET ASCENSIONS. 

A 6 h. du soir, nos Armeniens declarerent que, faute d'habits 
plus chauds, ils no pouvaient rester da-vantage. M. Khanikoff emit 
le sage avis de redescendre ; mats, certains de recevoir Forage en 
route, nous prefera\mes rester. Khanikoff, Ouslar, Moritz, Alexan- 
droff, Scharoyan et moi, nous nous assimcs sur la corniche, 
presses les uns contre les autres ; Dakhnoff, mon domestique 
Kisloff, et l'ouradnik (caporal) trouverent a s abriter dans des 
fentes de rochers ; les autres furent renvoyes an camp pour y 
passer la nuit, avec "ordre d'etre de retour a l'aube avec deux 
tentcs destinees a ce refuge qui fut baptise du nom de Camp 
terrible, 

A 7 h. du soir, le vent devint extremement fort; dechirant les 
nuages (nimbus), il nous laissa voir, a la faible lueur de la lune, 
tan tot le Petit- Ararat, tant6t la vallee de l'Arax, etde noirs preci- 
pices tout autour de nous. 

A 10 b. Torage eclata; les eclairs, qui ont ordinairement Taspect 
de lignes minces, formaient de larges bandes qui se succedaient 
sans intervalles; ils etaient immediatement suivis du bruit du 
tonnerre. Spectacle terrible et grandiose ! 

A 1 h. du matin, un bloc de tracbyte, frappe par la foudre au- 
dessus de nos tfites , se detacba de la masse et tomba avec fracas 
au fond du precipice. 

Le vent diminua peu a peu; mais la neige et Torage conti- 
nuerent. * 

Le 15 aout, k 2 h. seulement, les soldats arriverent avec les 
deux tentes. II fallait sortir du glte pour chercher une place pro- 
pice a Tetablissement d'un campement. Luttant contre l'ouragan, 
j'escaladai les rochers avec l'aide de deux soldats, et j'arrivai 
enfin sur un espace libre, mais tres-incommode a cause de son 
inclinaison & 35°. Les toiles deployees faillirent s'envoler en lam- 
beaux. Gependant les autres voyageurs me rejoignirent; M. Kha- 
nikoff arriva le dernier, essouftle, ereinte, et trouvant que Tid^e 
d'etablir \k un campement etait une extravagance. Mais Tenergique 
volonte des soldats surmonta les obstacles ; une tente algerienne 
fut deployee et dressee ; des tapis en recouvrirent le sol neigeux, 
ce qui etait indispensable & la conservation de notre existence. 
M. Khanikoff s'ecria alors : « Nous sommes presque en paradis. » 
V extravagant etait devenu possible. 

La bourrasque continual t a sevir avec une telle violence qu'on 
ne pouvait sortir de la tente sans risquer d^tre emporte ; nous 
restames jusqu'au 18 au matin sur cet emplacement, k 5,035 met. 

Enfin, le 17 apres midi, le temps se calma, et le soieil se concha 



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ASCENSION DU GRAND-ARARAT. 383 

sous un horizon sans nuages. Nous esperames que le lendemain 
verrait le terme de notre reclusion ! . 

Le 18, en effet, le soleil brillait de tout son eclat, et la cime du 
mont bibliqne deployaita nosyeux son magnifique manteau blanc; 
mais « to us les bas-fonds inferieurs au Petit- Ararat etaicnt ca- 
ches par une nappe blanche de brouillards epais, qui ressemblait 
a une mer de glace. Au fur et a mesure que le soleil montait sur 
rhorizon , il s'echappait de ces brouillards des vapeurs d'abord 
tres-legeres qui se condenserent en nuees qu'un vent violent 
chassa sur nous avec de la neige gelee qui nous aveuglait * ». Mais 
rien n'arr£ta plus notre marche. Muni d'une lunette d'approche, 
je partis avec trois soldats portant uii heliotrope, et je ne ni'arrfi- 
tai que sur une cime qui couronne des rochers nus inclines a 40°. 
De la, je vis la perche plantee le 6 par Tchougounkoff sur le 
sommet oriental; en peu de temps j'y arrivai et je m'apercus 
qu'un ravin tres- abrupt, a flancs presque verticaux, separait 
les deux sommets. Partout la neige gelee etait dure. Me laisser 
glisser dans le ravin et gravir le bprd oppose fut Taffaire d'un 
instant. 

Enfin, a lOh. da matin, nous elions a la base duddme d'Ararat; . 
il est legerement bombe; le point culminant est au centre du 
cercle que forme sa base, et qui, suivant Khanikoff, a 1,132 pas 
de pourtour. Ce dome s'appuie sur des rochers a pic, excepte du 
cote par lequel nous irrivions. 

De son sommet, la vue n'a pas de limites. Au Nord, on dis- 
tingue une faible tache blanche : c'est l'Elbruz (5,644 met.), situe 
a 400 kil. Dans la meme direction se dresse le Kasbek (16,456 pieds 
anglais, ou 5,043 met.), a 290 kil., assez visible pour Gtre observe 
avec la lunette du theodolite. Des deux cdtes de ces geants s'etend 
la chalne des montagnes qui separent les deux mers. A l'Est appa- 
rait la Gokhtcha, volcan eteint entoure de rochers volcaniques ; 
sur TAkh-Dagh (3,569 met.), leur pic dominant, j'apercois facile- 
meni , avec ma lunette , la lumiere de Theliotrope dispose par le 
lieutenant AlexandrofF, et nous echangeons les signaux convenus. 

1 A 4 h. arriva notre guide Simon; ouvrant la tente, il constata avec 
joie que nous etions tous vivants. Puis, s'adressant a moi : « Quant k 
vous s*ecria-t-il, j'etais sur que vous pe>iriez le dernier; vous Ates un 
homme do fer. » Sa comparaison manquait de justesse, puisque le fer 
devient cassant par la gelee. 

s Tire de la description faite par M. Khanikoff et dont il sera fait 
mention plus loin. 



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384 COURSES ET ASCENSIONS. 

Un autre h61iotrope, dispose a Koulpi par Alexandroff Tastronome, 
se voit trcs-bien a l'oeil nu. Enfin au Sud, le panorama depassant 
le mont Savelan (i,810 met.) en Perse, se perd dans un espace sans 
fin. En quelques minutes, les autres voyageurs m'avaient rejoint. 
M. Khanikoff arriva le dernier, conduit par des soldats qui le sou- 
tenaient au moyen de quatre cordes passees autour de son corps. 

A 10 h. 20 min., je plantai provisoirement dans la neige durcie 
la croix que Simon avait laissec le 1 i au Camp terrible, et que 
l'ouradnik avait apportee sur son dos l . 

Aussit6t chacun se decouvrit, et se recueillit quelques instants 
devant le symbole de la foi chretienne plante pour la premiere 
fois sur le mont biblique. 

Le vent soufllait toujours et la neige nous aveuglait ; les quatre 
heures de jour qui restaient ne sufflsaient pas pour monter nos 
instruments qui n'etaient pas encore arrives a notre dernier camp, 
auquel nous redescendimes. Ouslar et Scharoyan retournerent au 
camp meteorologique pour y continuer les observations. 

Le 19 aout, je remontai a la croix avec M. Khanikoff et Fastro- 
nome Alexandroff. Nos instruments montes, nous avions trois 
problemes a resoudre : 

1° Etablissement du theodolite. — Prevoyant que nous trouve- 
rions une grande epaisseur de neige, j'avais fait charger sur les 
traineaux quelques dalles en pierre mince. On en forma une 
plate-forme dont les parties furent ciinentees en versant sur les 
joints de 1'eau chaude qui futbientdtgelee. Onetendit des feutres 
dessus, pour la mettre a l'abri de la chaleur du soleil. II y avait 
tant de neige a cet endroit, qu'une sonde de 13 met. n'en at- 
teignit pas le fond. 

2° Installation des abris. — Corame il fallait sojourner la plus 
de trois nuits, je (is creuser dans la neige une fosse assez large et 
assez profonde pour y tendre ma tente algeiienne, en ne laissant 
que I'ouverture necessaire a l'entree; le sol, a l'inteneur fut couvert 
de tapis qui servaient de lits et de sieges. Une autre tente fut 
etablie de la meme maniere pour les soldats ; a l'entree de la 
mienne on installa sur une planche le psychrometre et le baro-' 
mdtre Fortin qu'il fallutd6barrasser de son enveloppe quicachait 
une partie des divisions du tube. 

3° Nourriture. — Deux vases en cuivre, remplis de charbon, 

1 L'ouradnik m'en avait demand^ la permission, disant que le recit de 
cette action serait un sujet de joie pour tout le monde, quand ii retour- 
nerait au village de son pere. 



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AXNUAIRE DB 1876. 



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ASCENSION DU GRAND-ARARAT. 387 

servaieut de r6chauds, et ne s'allumaient que difficilement ; notre 
Kachivar pr6parait le groau comme il pouvait; la neige rempla- 
(jaitl'eau; le the se faisait dans le samovar (bouilloire). 

Les vins, etant geles, devinrent inu tiles ; on but du porter etendu 
d'eau chaude, ou de l'esprit de vin m616 a de la neige fondue. 

Avec cela nous pouvions vivre et observer. 

Ce jour-la, je m'occupai exclusivement de Torganisation du 
camp et du placement duth6odolite. 

D'heure en heure, a partir de 5 h., les indications du barometre 
et da psychrometre furent relev^es a tour de role par MM. Kha- 
nikolf, Alexandrotf, Moritz, et Scharoyan qui nous avait rejoints. 

Scharoyan redescendit pendant la nuit; Khanikoff et Moritz 
partirent aussi le 20 k midi. 

Ce jour-la, la matinee fut tres-belle; I'aurore, se parantde cou- 
leurs vives et varices , s'eleva sur l'horizon , en dexouvrant a nos 
yeux eblouis un panorama impossible k dexrire. Une demi-heure 
a?ant le lever du soleil, un cercle brun fonce dessina a 1'Ouest 
1'ombre de la terre, qui s'effaca et s'abaissa progressivement pour 
disparaitre tout a fait au lever de l'astre. La pleine lune se cou- 
chait en mSme temps et augmentait la splendeur de ce spectacle 
sans pareil. 

La mesure des distances zenithales des points trigonometriques 
put se faire jusqu'a lih. J/2; maisalors des nu£es nous cacherent 
les eimes des montagnes. Le mfime fait se reproduisit chaque 
jour, excepte le 22; ce jour-la les observations eurent lieu jusqu'a 
3 h. 1/2 du soir. Voila ce qui m'obligea a sojourner cinq jours 
sur ce sommet. .Les soldats montaient et descendaient a tour de 
rdle. Un seul resta tout ce temps avec moi. Quand les operations 
geodesiques etaient emp&che'es par les nuages, nous rentrions 
dans la tente, n'en sortant que pour observer le barometre et le 
psychrometre. 

Nous n'avions pu apportcr avec nous que tres-peu de vivres. 
Les soldats nous approvisionnaient chaque jour en apportant Tun 
du pain,l'autre du charbon, etc. Les habitants des villages arme- 
niens et musulmans les aidaient. Les Arm6niens arrivaient entre 
2 h. et 3 h. lis allaient au pied de la croix, se frottaient les yeux 
pour se convaincre que, dominant les alentours, ils etaient v6ri- 
tablement au point culminant, et faisaient une courte priere a 
genoux. Ils nous remettaient ensuite ce qu'ils avaient apporte, et 
recevaient par tfite deux francs et un verre d'eau de vie. 

Le 20 aout, d'epaisses nuees couvrirent toutes les valines; on 
nc Yoyait plus, a 5 h., que les pics les plus eleves; avec le soleil 



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388 COURSES ET ASCENSIONS. 

au-dessus de nous ; nous assistons a un orage grandiose. An camp 
meteorologique, on mscrivit la mention snivante: «Ao h., Ararat 
couvert de nuagos epais : a 5 h. 10 min., tonnerre ; a 5 h. 30. min., 
grelons de Ja grosseur d'une noisette. » 

Le 20 et le 21 je continual les observations avec Alexandrotf; 
niais il fut malade au point d'etre oblige d^ descendre, aide de 
deux soldats qui emmenerent en m£me temps sur des trahieaux 
le grand cercle universal astronomique devenu inutile. Notre 
malheureux astronome mourut quelques semaines plus tard k 
Erivan, payant de sa vie la gloire de mesurer le premier sur place 
I'altitude du Grand- Ararat. 11 fut rcmplace par Scharoyan, qui 
resta jusqu'au 24 pour terminer les observations, ne se rcposant 
que i h. par jour. 

Le m£me jour la croix fut consolidee. La croute de la neige fon- 
dant la joumee au soleil et gelant la nuit nous fournit des blocs 
do 15 a 20 cent. d'epaisscur, qu'on entassa autour du pied de la 
croix pour y former un soubassement dont les diverses parties 
furent cimcntees entre elles avec de 1'eau chaude versee dans les 
joints. A la jonction des bras fut clouee une plaque de cuivre de 
30 cent, sur 23, portant en langue russe Tinscription suivante : 

« En Tan 1830, le 18 aout, sous le regne bienveillant de Yem- 
« pereur des Russies, Nicolas I or , et Tadministration du prince 
« WoronzolF, sont montes sur I'Ararat : le chef de la triangulation, 
« colonel J. Chodzko, N.-W. Khanikoff, P.-N. Alexandrotf, A.-F. 
« Moritz, P. -J. Ouslar, P. -J. Scharoyan, et 00 soldats et Cosaques. » 

Le 25«, a 10 h. du matin, les observations meteorologiqucs et 
geodesiques etant tinies, je passai avec Scharoyan sur la cime 
orientale pour en determiner la position geographique ; enfin, a 
2 h., nous commencAmes la descente; on recourut d'abord aux 
tralneaux ; mais on reconnut bient6t Fimpossibilite de les gouver- 
ner ; je m'etendis alors sur un bourka.(manteau de feutre), et, me 
laissant glisser sur le sol, j'arrivai vers 7 heures au camp meteo- 
rologique ou je pris un repos bien merite. 

Cinq jours avaient etc necessaires pour notre ascension, trois 
heures sufflrent pour la descente ! 

Avant de terminer, je dirai quelques mots des^sensations eprou- 
vecs a cette altitude de 5,157 met. 

Pendant 1'ascension, la fatigue et les deceptions nc me laisserent 
pas d'autre pensee que celle do la reussitc de 1'entreprise. Mais, 
sur le sommet, je ressentis les deux premiers jours un malaise 
general dans tout le corps; la poitrine etait oppressee, la tele 
lourde, la respiration acceleree. Le troisieme jour, les souffrauces 



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ASCENSION DU GRAND-ARARAT. 389 

avaient presque completement disparu. Ccpcndant chaque mou- 
vement un peu vif coupait la respiration. Si pendant mon sommeil 
je changeais de place en me retournant, je perdais haleine tres- 
promptement. 

A cette altitude, la vie n'existe plus ! Non loin de la cime, on 
trouve quelques rares boutons de lleurs roses. La neige, apportee 
dans des bouteilles et fondue au pied de la montagne, presente de 
minces Olets verts semblablos a ceux qu'on remarque dans les 
eaux stagnantes et dans certaines eaux minerales. 

Le 21 au matin, deux bisons vinrent sur le sommet oriental se 
chauffer au soleil. Je demandai la lunette d'approche a un soldat 
pour les observer. Le mouvement qu'ilfit les effraya; ils partirent, 
la tete basse, s'appuyant sur leurs cornes et disparurent avec la 
rapidite d'une ileche. 

A mon retour au camp meteorologique, mes pieds 6taient 
tellement enfles qu'il fallut couper mes bottes pour les 6ter. Un 
bain de pieds de 3 h. dans l'eau fraiche du ruisseau me soulagea, 
et je pus dans la mSme journee gagner a cheval Aralikb (30 vers- 
tes. — 32 kil. ) ou je retrouvai la parfaite hospitality de M. P. 
Kreschtzatizky, actuellement atman des Cosaques du Caucase. II 
rae fallut plus d'un mois pour me remettre de mes fatigues. 

Le 25, j'adressai au prince Woronzoff une description de notre 
ascension redigee par M. Khanikolf. 

Le 27, M. Khanikoff et moi, nous allames a Etchmiadzin 
rendre visite au venerable Nerzaire, patriarche des Armeniens. II 
nous recut tres-cordialement et accepta un llacon rempli de neige 
prise au sommet du mont biblique dSsormais Chretien par la 
plantation de notre croix. Plus tard, quand on lui dcmandait si 
nous avions reellement atteint la cime de l'Ararat, il repondait : 
« Puisqu'ils Taffirment, a quoi bon le contester? » 

M. Nicolas Sawitch, astronome professeur a Tuniversite de 
Saint-Petersbourg, a bien voulu se charger de coordonner les 
observations faites tant dans la zone alpine (de 833 a 5,137 met.) 
qu'aux stations m£teorologiques et aux signaux trigonometriques 
(de 26 a 3,570 met.). Ce travail devant fitre bient6t publie, il est 
superQu de donner ici le detail des res ul tats obtenus. 

G&s£ral Joseph Chodzko, 
Membre bonoraire du Club Alpin Pran^ais. 



Tiflia, !e 20 avril 1876. 



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XXII 



LE COL DE MONT-CORVfi 



(alpes graibs) 



L'exploration des Alpes Grai'es, entreprise avec eclat par des 
touristes anglais, a ete poursuivic concurremment par I'Alpine 
Club et par les grimpeurs italiens. De ce c6t6, il faut bien le dire, 
l'abstention de la France a ete complete. Cette admirable region, 
si voisino de nos frontieres, nous est longtemps restee aussi in- 
connue que le Caucase. II ne nous sied pas de garder plus long- 
temps celte attitude passive. Sans doute les grandes decouvcrtes 
ne sont plus a faire ; mais il y a place encore pour de nombreuse* 
et interessantes explorations. Les bautes cimes de cette contree 
offrent des vues dont la magnificence ne peut guere elrc sur- 
passed. Jetez un coup d'ceil sur la carte, etvoyez quelle admirable 
position entre les massifs du Mont-Blanc, du Mont-Rose et du Pel- 
voux. On peut se diriger a sa fantaisie dans Tespacc limite par 
les vallees de l'Orco, de Val-Savaranche et de Cogne. Les grandes 
ascensions y abondent, et les beaux passages n'y manquent pas. 
L'un des plus remarquables atous 6gards est le col deMont-Corv£ 
(3,330 m6t.), decouvert en 1867 par MM. Mathews et Morshead. 
On nous pardonnera de donner quelques details sur ce passage, 
peu connu d'ailleurs ; le petit incident qui a marque notre excur- 
sion pourra fournir un utile enseignement a une certaine classe 
de touristes. 

Le 26 aout dernier, nous quittions Tetablissement thermal de 
Ceresole, par un ciel lourd et de mauvais presage. Nous n'avions 
pas le cboix d'ailleurs; depuisune semaine le beau temps semblait 
exile de ces montagnes. Jusqu'aux chalets du Breuil et par del* 



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LE COL DE MONT-CORV6. 391 

nous suivlmes un excellent chemin, construit specialement pour 
les chasses royales. Comme les jours precedents, le temps s'etait 
entitlement giite, et, quand nous atteignimes les chalets, la neige 
tombait fine et serree. Cependant nous ne voulions pas desespercr 
encore, et il fut resolu qu'on irait au rooms jusqu'au bout du che- 
rnin de chasse. Dans cette demi-obscurite nous n'avions pu recon- 
naitre la route suivie par MM. Mathews et Morshead ; il avait done 
fallu fixer nous-memes noire itineraire. 



I*a Grande-Tour ou Cima de Charforon (3,800 met.) ; vue prise de la Croix de 
Nivolet. Dessin de M. F. Schrader, d'apres une etude de M. P. Puiseux. 



Au Sud du glacier de Mont-Corve s'eleve un pic isole, remar- 
quable moins encore par son elevation que par ses formes carries, 
pyramidales, et par l'enorme tranche de glace qui couronne sa 
cime. Ce pic est la Cima de Charforon, appelee Grande-Tour par 
les habitants du Val-Savaranche. Du sommet se detachent trois 
grandes aretes: Tune, dirigee vers l'Ouest, parait infranchissable ; 
Tarete meridionale offre au contraire une profonde echancrure, 
d'un acces facile ; e'est le col del la Torre de la carte de M. Baretti ; 



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392 COURSES ET ASCENSIONS. 

enfin c'est dans FarSte oricntale, qui se relie a la Tresenta, que 
s'ouvre le col de Mont-Corv6. Notre programme consistait a ga- 
gner d'abord le col della Torre (3,100 met.). Ce flit Taffaire de 
deux heuresd'ascension,sur des rochers faciles, et finalement sur 
des pentes de neige. De temps en temps, line courte amelioration 
dans l'etat du ciel nous montrait les pics environnants sous ks 
coulcurs les plus fantastiques. 

Au col della Torre tout changca: pendant une demi-heure, 
nous fumes condamnes a rimmobilite par un brouillard intense. 
Une eclaircie nous permit enfin de voir notre route. A nos pieds, 
du cote de l'Est,descendait un couloir etroit et rapide,ou la neige 
fralche s'accumulait a des angles redoutables. Nous primes le parti 
dc nous faufiler avec precaution cntre la neige et les rochers, a 
gaucbe du couloir ; des que les rochers devinrent praticables, nous 
executames une marche de tlanc pour traverser la face orientale 
de la Cima de Charforon. Aux pentes de debris succMa promptc- 
ment la neige, assez raide sur quelques points pour exiger l'em- 
ploi de la hache. A quelques metres de la crele , il fallut s'arr^- 
tcr. Une courte muraille dc neige , precedee d'une double berg- 
scbrund, deTendait Tacces du col. Par ce temps de neige fralche, 
le passage des crevasses eut exige des tatonnements sans fin. On 
prefera escalader sur la gauche une paroi de rochers qui se 
trouva abruptc et difficile. La muraille de neige qui surmontait 
ces rochers nous donna plus de peine encore. II fallut s'escrimer 
contre elle des pieds et des mains pour franchir les quelques 
metres qui nous separaient de ranHe. 

Nos regards se porterent aussitdt vers la Tresenta, montagne 
de 3,600 met., situee & TEst du col et que nous avions projete de 
gravir : elle etait plus envelopp^e que jamais par les nuages. 
L'heure s'avangait et nous connaissions trop peu la montagne pour 
nous y diriger dans le brouillard. Toutefois on resolut, pour ne 
pas re prendre la mtoe route, de descendrc par le glacier de 
Mont-Gorve dans le Val-Savaranche , d'ou nous regagnerions Ce- 
r6sole par la Croix de Nivolet. 

Ce projet fut mis a execution sans retard. Une pente de neige 
courte, mais rapide, tombe sur le glacier de Mont-Corve. Sans 
pouvoir en distinguer la base, nous soupQonnions qu'il devait s'y 
trouver une crevasse. La neige 6tait dure; toutefois, parun coup 
de talon bien dirige, un montagnard pouvait y assurer ses pas 
sans faire usage de la hache. Plus bas cependant, rinclinaison 
croissante rendit cette precaution necessaire : «lle fut prise trop 
tard. A peine avais-je taille deux ou trois marches que Tun de 



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LE COL DE MONT-CORY6. 393 

nous perdit pied, et en un clin d'oeil ontraina ses deux voisins. 
Averti a temps, j'avais ancre nion piolet dans la neige; mais la 
resistance opposee ne se trouva pas suffisante. La corde se tendit, 
la neige ceda, et jaillit en gerbes a droite et a gauche du sillon 
laisse par la hache. Cinq secondes apres, nous nous trouvions 
routes peJe-melc dans la neige molle, et si profondement enfonces 
que, pour degager mon frere, il fallut faire, a grands coups de 
hache, un siege en regie autour de ses jambes. Nous venions de 
passer par-dessus la bergschrund ; son existence nous etait done 
victorieusement demontree. Toutel'ois la levre superieure de la 
crevasse surplombait d'une manic re prononcee ; un corps anime 
d'une certaine vitesse devait neccssairement la franchir. C'etait 
meine cette circonstance qui, jointe a la brume, nous avait emp6- 
ches de distinguer plus t6t la bergschrund. 

Tel fut ce petit accident, qui n'eut pas de consequences, et ne 
pouvait pas en avoir. II n'a pas laisse cependant que de nous 
preoccuper. C'est en elfet la scule glissade involontaire qui ait 
jamais signale nos excursions; puisque nous n'avions pas su 
leviter, le mieux t-tait d'en rechercher la cause et d'en tirer une 
lecon pour Tavenir. Voici, qu'on me pardonne cette forme un peu 
dogmatique donnee a ma pensee, les deux preccptes que nous 
avions eu le tort de negliger: 

1° Sur une pente un peu raide, au voisinage d'une crevasse, 
celui qui marche en tete d'une expedition ne doit jamais hesiter 
a pratiquer des marches, sans attendre qu'il en eprouve la neces- 
site pour lui-m^me; 

2° Pour enrayer une glissade, il ne suffit pas de pouvoir compter 
sur sa propre vigueur ou sur la solidite de sa hache, il faut encore 
s etre assure du degre de resistance de la neige. 

Ajoutons qu'un leger detour vers l'Est, au debut de la descente, 
nous eut epargne tout desagrement de ce genre. C'est ce que 
nous n'aurions pas manque de faire, si Tetat de 1'atmosphere 
nous eut permis d'etudier ai'avance notre route. 

Toules les difficult6s etaient maintenant aplanics devant nous : 
une descente facile sur le champ presque uni du glacier de Mont- 
Corve nous amene a un chemin de chasse, conduisant au hameau 
du Pont, dans le Val-Savaranche. Prenant a peine quelques mi- 
nutes de repos, nous executions en 40 min. la rude ascension de 
la Croix de Nivolet. 



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394 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le soir nieme nous rentrions k Cer6sole, apres une jouniee 
bien remplie de 14 h. 

Comrae on le voit, notre excursion s'etait etfectuee dans dcs 
conditions peu favorables. Malgr6 tout, elle nous a laisse le plus 
agitable souvenir. Le col de Mont-Corve estde ceux qu'onsefeli- 
citera toujours d'avoir franchis. Un alpiniste comptera sans aucim 
doute parmi ses plus beaux souvenirs de voyage d'avoir pu con- 
templer de pres les escarpements meridionaux du Grand-Parade 
et la supcrbe pyramide de la Grande-Tour. 



Pierre Pciseux, 

Membre du Club Alpin Fran^ais 
(section de Paris). 



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XXIII 



LE PIG CENTRAL DU SAINT-GOTHARD 



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(SUISSE) 



La pYupart des nombreux touristes qui chaque annee passent le 
liolhard pour se rcndre de Suisse en Italie et reciproquement, ne 
font que traverser rapidement le col, ou la vue est tristement bornee 
Ae tous \es ccMes par d'Apres rochers, et qui est de tout point infe- 
neur au col du Simplon, quoi qu'en disent les Allemands et Baede- 
ker. Wsne se doutent pas que, avec tres-peu de temps et de fatigue, 
iU irouveraient la, au lieu d'un passage m6notone, au moins dans 
cette partie, un vaste champ d'observations et un magnifiquc pa- 
norama. Pour obtenir ce changement de vue ou a vue, il suffit 
*le s'arr£ler quelques heures a 1'hAtel du Monte Prosa, etai>li 
«lepuis quelques ann£es dans de bonnes conditions au col m&me, 
§ >res de Fancien liospice, et de faire , sous la conduite du guide 
x *ttach6 a l'hdtel , la facile et tres-interessante ascension du Pic 
€ Jentral (Pizzo Centrale ou Tritthorn en allemand). Le Pic Cen- 
t ral, aiguille haute de 3,003 met., merite bien son nom, car il est 
au centre du massif du Gothard , qui lui-me'me, comme on le 
sait, est au centre des Alpes. Cette course, indiquee dans l'ltine- 
raire de la Suisse d'Adolphe Joanne , demande environ 6 heures, 
tnnt compris, ne^resente ni danger ni difficulty's, mais ne peut se 
te're qu'a pied , par un sentier qu'a fait tracer (ou peu s'en faut) 
^^jropri^taire de 1'hAtel du Monte Prosa. Quand, apres avoir tra- 
vet-^^ one pente de neige, puis escalade une cheminee, on arrive 
^^ sommet de la pyramide qui n'oifre de place que pour trois ou 
i)ua£r e personnes , les Alpes semblent se ranger autour du spec- 
tefea^ pour faire tableau. Ce qui frappe tout dabord, ce sont 
-^ ££>arids massifs : du Mont Rose, que la chalne des Mischabel 



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396 COURSES ET ASCENSIONS. 

et celle du Fletschhorn rattachent aux Alpes centrales; des Alpes 
beraoises, qu'on touche pour ainsi dire du doigt, surtout le su- 
perbe Schreckhorn ; puis, en continuant de l'Ouest aTEst, et sur 
des plans difT6rents , ceux du Tcedi , du Piz Wald-Rhein , du Ber- 
nina et de l'Ortler. 

Au-dessous de ces cimes de premier ordre resplendissent autour 
de vous d'enormes glaciers qu'on ne voit pas, ou dont on ne 
soupconne pas Timportance , du col : le Galenstock, le Gries, le 
Lucendro , le Basodino , le Leckihorn , etc. J'en passe et des plus 
beaux. 

Enfin. plus bas encore , on voit a ses pieds le Tessin sortir du 
lac Sella (qui est juste au-dessus du tunnel commence du Gothard; 
pour courir au Sud par le gouffrc du Val Tremola, dans le lac 
Majeur; la Reuss, qui descend au Nord du charm ant lac Lucen- 
dro, pour aller tomber de chute en chute, apres avoir passe sous 
le pont du Diable et creuse la gorge des Schoellenen , dans le lac 
de Lucerne. On ne voit pas, mais on devine a l'Ouest et a l'Est 
les sources voisines, situecs dos a dos, du Rhdne et du Rhiu. O 
sont les quatre fleuves, dont deux de premier ordre, que le massif 
du Gothard envoie aux quatre points cardinaux. 

Ce magniflque panorama, invisible au touriste qui se contente 
de traverser en voiture ou a pied le col et la grand'route du 
Gothard, ne vaut-il pas un arrSt de quelques heures et un peu 
de fatigue ? Une course aussi facile et aussi inter ess ante, qui n'est 
pas faite aussi souvent par les Frangais qu'elle le mGrite, ne sau- 
rait, a mon avis, Stre trop recommandee aux grimpeurs ordinaires. 

E. Talbert, 
Vice-President de la Direction centrale. 



Not a. On trouve & Thotel du Monte Prosa un bon panorama du Pic 
Central, au prix de 5 fr. 



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XXIV 

COURSES NOUVELLES 

DANS LES ALPES SUISSES 

OBERLAND BERNOIS 

PREMIERE ASCENSION DU FINSTERAARHORN (4,275 MET.) 
PAR LA ROTHHORNSATTEL. 

Le 14 juillet 1876, je me trouvais au Grimsel, attendant depuis 

plusieurs jours que le temps se mlt au beau. J'avais pour guides 

Jakob Andercgg et Gaspard Maurer. Mon intention etait de faire 

Tascensiori du Finsteraarhom par l'arele qui le relic, au Sud-Est, 

au Rotliborii du Valais et que j'appellerai Rothhornsattel ; Tascen- 

sion ne s'cn etait encore faite que par le Nord-Ouest. La route que 

je voulais suivre paraissait tellement impraticable, qu'elle n'avait 

jamais ete essayee que par Middlemore qui y avait echoue deux 

fois. Ce jour-la mfirac, nous partlmes a 9 h. du matin, et, a midi, 

nous etions au pied de l'Oberaargletscher, a i h. a FOberaarjoch 

et a 3 h- & la Rothloch-Hiitte sur le llanc meridional du Rotbhorn. 

La butte etant encombree de neige, nous nous coucbames sous 

un rocher, tant bien que mal. La vuc etait superbe, car on de- 

oouvrait toutes les montagnes de Zermatt et de Saas ; je ne crois 

pas avoir de ma vie assiste a un plus beau coucber de soleil que 

ce soir-la.- Depuis le rouge sanglant qui envabit l'espace, quand 

le soleil eut disparu derriere les montagnes, jusqu'aux teintes 

irrises et calmes de la nuit,le ciel, du cflte de l'ltalie, nous montre 

toutes les couleurs les plus varices, les plus riches, les plus mer- 

veilleuses, se suivant, sc confondant par dcs gradations infini- 

ment douces, par des changements de ton prcsque insensiblcs, et 

d'auta-nt plus saisissants. Je ne crois pas qu'un simple jcu de 



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398 COURSES ET ASCENSIONS. 

lumieres et do couleurs puisse jamais me dormer une impres- 
sion aussi puissante, impression que je ne peux mieux comparer 
qu'a celle d'une symphonie de Beethoven. 

Le lendemain, 15 juillet, nous parttmes a 2 h. 15 min. du ma- 
tin : a 4 h., nous etions au pied de l'arele, apres avoir contoume 
le Rothhorn. Repartis a 4 h. 30 min., nous mimes 3 h. a attein- 
drc l'ar£te, par des rochers difficiles surtout au commencement, 
et des pentes de neige assez raides pour qu'iJ fut necessaire d'y 
taiJler des pas. De 7 h. 30 min. a 8 h., l'arele ne nous presenta 
pas de difficulty ; mais, a partir de ce moment, les rochers 
devinrent tres-difficiles ; il nous fallut passer successivcment a 
droite de l'arele, puis a gauche, puis de nouveau a droite, et 
enfin sur un tranchant m£me. A 9 h. 43 min., ayant trouve une 
place assez sure, nous times halte, considerant avec efFroi, et je 
dois le dire presque sans espoir, ce qur nous restait a faire. 
A 10 h. 15 min. nous repartions : cette fois I'arfite etait devenne 
d'une incroyable difficulte : elle se composait d une serie d'obe- 
lisques, bizarrement places, inclines sur l'abtme, dans un equi- 
lihre tres-douteux : il fallait se glisser en rampant le long de ces 
obelisques, les montant et les descendant successivement, avec des 
precautions inflnies. A 10 h. 45 min., nous nous trouvames arreted 
net par une muraille de rochers, que je ne saurais mieux com- 
parer qu'a la Meije du cdte des fitancons ; il etait impossible d'y 
monter ffit-ce seulement d'un pas, car l'inclinaison depassait 
Tangle droit. Gaspard Maurer declara qu'il n'y avait plus aucun 
espoir de reussir, et j'etais, je Tavouerai, un peu de son a?is. 
Mais Jakob, qui s'engage difficilement dans une entreprise aussi 
dangereuse, ne recule jamais, une fois qu'il a accepte de la con- 
duire. II s'attacha k 20 met. de moi, et moi a 10 met. de Maurer, 
et nous descendlmes dans un petit couloir qui surplombait le 
glacier de Viesch. La situation etait effrayante : les rochers 
n'avaient aucune solidite, il etait done impossible de se preter 
assistance les uns les autres, ni mfime de se retenir, si quelqu'un 
venait a glisser : nous nous cramponnions, nous nous collions 
litteralement sur la roche avec une telle energie que nos habits 
etaient tout dechires, et que nous etions ecorches en plusicurs 
endroits. Apres 30 min., Jakob, avec son merveilleux coup d'oeil, 
decouvrit dans la muraille, une etroite cheminee. qui semblait a 
peu pres praticable. II s'agissait maintenant de passer du couloir 
dans la cheminee. Comment nous y arrivames , e'est ce que je ne 
puis encore comprendre ; on fait ainsi, sous i'excitation du mo- 
ment et sous la pression du danger, des tours de force que de 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES SUISSES. 399 

sang-froid on considercrait comme d'insignes folies, et que, plus 
tard, on ne peut mSme pas s'expliquer. En 30 min. nous eumes 
escalade la cbeminee, qui etait bien aussi difficile que le couloir, 
avec cette difference cependant qu'il fall ait la monter au lieu do 
la descendre : a midi 1 o min. nous etions an sommet. La der- 
niere partie de cette ascension est ce que j'ai fait jamais de plus 
difficile dans les montagnes : quant a la maniere dont Jakob la 
eonduisit, ce fut un veritable chef-d'oeuvre de coup d'ceil, d'au- 
dace et d'habilete. 

Repartisa 1 h. 15 min. par la route ordinaire, nous quittions a 
2h. l'arele du Nord-Ouest; a 3 h. nous etions sur le glacier de 
Viesch, a i h. 30 min. au col de la Grunhorn-Lucke, & 5 h. 43min., 
au Faulberg. A 8 h. nous quittions le glacier d'Aletsch, mais, a 
cause de l'obscurite, et de la neige qui encombrait les pentes 
de l'.Eggiscbhorn, nous n'arrivions qu'a i i h. 30 min. a l'hdtel 
Jungfrau, ou nous fumes recus avec Thospitalite habituellc a cette 
excellente maison. 

HAUTE ENGADiNE 

PREMIERE ASCENSION DU MONTE ROSSO DI TSCHIERVA (3,998 MET.). — 
PREMIERE ASCENSION DU P1Z ROSEO (3,943 MET.) PAR LE GLACIER DE 
TSCHIERVA. 

Le {{ aout, j'arrivais a Pontresina, en compagnie de mon ami 
Thomas Middlemore, et des guides Johann Jaun et Gaspard Maurer : 
le soir meme, nous allions coucher dans les cbalets de Misauna. 
Nous nous proposions d'escalader le magnifique pic de neige qui 
domine a gauche le glacier de Tschicrva : par suite d'un examen 
insuffisant, nous nous figurions que ce pic n'etait autre que le 
Piz Bernina : mais en realite le Piz Bernina se trouve beaucoup 
plus en arriere et les deux sommets sont separGs par un abtme 
infranchissable. Le pic de neige en question est cote 3,998 met. 
sur la belle carte de Ziegler, mais on ne lui donne pas de nom : 
par analogie avec le nom italien du Piz Bernina, Monte Rosso 
di Scerscen, nous Tavons appele Monte Rosso di Tschierva. 

Le 12 aout, nous quittions les chalets a 4 h. 30 min. du matin. 
Nous nous dirige&mes vers le col qui s'ouvre a droite du Piz 
Morterasch, et qui fut atteint a 7 h. sans difficultes serieuses : de 
la nous pomes facilement constater notre erreur. Repartis a 8 h., 
nous suivlmes la grande arfite qui s'eleve dans la direction du 
1Hz Bei-nina, et qui aboutit au Monte Rosso di Tschierva. Pendant 



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400 COURSES ET ASCENSIONS. 

J h. nous escaladAmes des rochers assez difficiles, puis nous sni- 
vimes une longue ct interminable ar£te de neige qui nous con- 
duisit jusqu'au sommet a 1 hcure de Fapres-midi : cette arete 
pivsente quelqucs mauvais passages : dans des conditions defavo- 
rables, je ne m'etonnerais pas qu'clle devint assez perillcuse. 
La vuc est belle, quoiquc un peu masquee par le Piz Bernina : elle 
est d'ailleurs tout a fait analogue a celle que Ton decouvrc de 
cette dcrniere raontagne. Nous ne commenc&mes la descente qu'a 
3 h.,et a 10 b. nous etions de retour a Pontresina. II ne faudrait 
pas prendre a la lettre nos indications boraires pour cette course, 
car nous avons perdu beaucoup de temps a discuter notre 
cbemin. 

En faisant l'ascensiondu Monte Rosso di Tschierva, il avaitparu 
a Middlemore que le Piz Roseg n'etait pas inaccessible par le 
versant qui regarde le glacier de Tschierva. Pour moi, cette course 
m 'avait toujours semble impraticable, et ce ne fut qu'avec une 
mediocre confiance que j'aceeptai de Tessayer. Le 1 i aout, nous 
times une premiere tentative qui ne reussit pas, parce que nous 
rtions partis trop tard, ct que le temps devint tout a coup fort 
mauvais. 

Le 17 aout, nous alldmes coucber de nouveau dans les chalets 
de Misauna. Nous les quittances le 18, a 2 h. 30 min. du matin; a 
5 b. nous etions sur le bassin superieur du glacier de Tschierva, 
et, a 6 h. 30 min., nous attaquions le terrible escarpement. Un 
mur de glace nous conduisit a des rochers, qui pendant *2 h. 
nous presenterent d'extrtmies difficultcs, et m6me le plus grand 
danger k cause du verglas qui les recouvrait. Je me trouvais sur 
un petit rebord de glace noire, tenant a la rocbe avec les extre- 
mites de mes doigts, et dans une position fort precaire, quand 
Middlemore , place derri6re moi, fut pris d'un eblouissement 
subit et tomba a la renverse : Maurer, place devant moi, etait hors 
d'etat de retenir deux personnes, a cause du peu de solidity 
des rochers : si je tombais, nous etions tous perdus. Jaun avait 
pousse un grand cri ; je me cramponnai avec une energie de- 
sesperee, et pendant quelques secondes je pus retenir la masse 
qui m'entrainait en arriere : encore quelques instants et mes 
forces allaient me trahir : mais Jaun n'avait pas perdu la tele, il 
avait rattrape a temps Middlemore, et je sentis la corde se de- 
tendre au moment ou mes doigts commenQaient a se desserrer 
malgre moi. On juge que, dans la situation ou nous etions, cet 
incident nous emut quelquc peu ; mais il fallait monter toujouR, 
car la descente etait de venue on ne peut plus problematique, 



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COURSES NOUVELLES DANS LES ALPES SCISSES. 101 

et nous montames. A 9 h. los rochcrs devinrent plus faciles ; a 
10 h. nous rejoignions l'ar£te de la Schneekuppe, au point ou 
aboutitegalement de I'autre cote la route ordinaire; a lOh. i3 min. 
nous etions sur la Schneekuppe, et, a It h. 30 min., au plus 
haut sommet. La derniere arc 1 to de glace, qui m'avait paru si 
terrible l'annce derniere, se trouva tMre on ne peut plus facile. 
A midi 30 min. nous repartimes ; a 3 h. nous etions revenus 
aux chalets de Misauna, et a 6 h. 30 min. a Pontresina. 

Le temps avait ete magnifique ; mais ce fut presque le dernier 
beau jour de la saison. A dater de ce moment en effet, nous ne 
pomes executer aucun autre de nos projets, et le mauvais temps 
ne cessa de regner : encore avait-il eu pour moi, cette annee, 
I'attention delicate de ne me bloquer que dans mon cher 
Pontresina. 

Henry Cordier, 

Membre du Club Alpin Fran^ais 
(section de Paris). 



AKXUAIRK DM 1876. 26 



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XXV 

. TROIS COURSES 

DANS LE MASSIF DU BERNINA 

( 8UISSE-ENO ADINE ) 

I 

le pic sella. (3,598 met.) 

Le recit des trois seules courses que le mauvais temps m'ait 
permis de faire cette annee dans le massif du Bcrnina aura du 
moins l'avantage de completer les articles publies dans l'An- 
nuaire par mon cousin et ami Henry Cordier sur cette admirable 
partie de la Haute-Engadine. 

Je venais de rejoindre & Pontresina Henry Cordier et notre ami 
commun Th. Middlemore. Tous deux avaient forme le projet 
d'escalader, par le glacier de Tschierva, le pic Roseg. Je voulais les 
suivre, au moins des yeux, dans cette ascension que bien des gens 
jugeaient impossible, et je choisis comme observatoire le pic Sella 
qui s'elevo au fond du glacier de Roseg , entre le Caputschin a 
droite et le pic Roseg a gauche. De la je pourrais distinguer 
facilement Texpedition , des qu'elle serait parvenue a la croape 
d'ou so detachc 1'artHe de la Schneekuppe. 

Le M aout, a 6 h. 15 min. du soir, nous partons tous trois avec 
nos trois guides. A 8 h. nous sommes aux chalets de Misauna, 
nous y faisons bouillir notre soupe dans une poele a fiire, et bien- 
16t apres nous nous blottissons dans le foin. GrAce au toit de notre 
abri qui n r interceptait en rien nos observations astronomiques, 



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TBOIS COURSES DANS LE MASSIF DU BERNINA. 403 

nous constatons avec joie que le temps, douteux au moment du 
depart, est devenu superbe. 

A 2 h. du matin, Middlemore et Cordier, avec leurs guides, Jo- 
hann Jaun et Gaspard Maurer de Meyringen, quittent Misauna. 
« lis vont a la GQssfeldsattel, » disons-nous a Christian Grass fils, 
mon guide, afin qu'en cas d'echee, cet echec reste ignore. 

Deux heures plus tard , Christian et moi nous nous mettons en 
route. Un jobel eloign^, on je reconnais la voix de Maurer, me 
fait bien augurer de la grande expedition, lis ont pris a gauche, 
par le 'glacier de Tschierva. Nous allons en avant , droit devant 
nous, par le glacier de Roseg. Nous marchons rapidement , con- 
toumons les rochers de l'Agagliouls a notre gauche et gravissons 
la partie du glacier qui descend entre le pic Sella et le pic Roseg 
et qu'on appelle quelquefois glacier de la Sella. 

Mais au bout de i h. 30 min. le chemin se trouve barr6 par un 
chaos de seracs. II faut redescendre, puis remonter a droite du 
glacier par une petite moraine et ensuite prendre prudemment la 
corde. La pente de la glace est assez inclinee vers TOuest; il faut 
y tailler des pas. Mais la neige est aujourd'hui dans d'excellentes 
conditions. Nous montons facilement. A 7 h., halte de 40 min. pour 
dejeuner, surun petit Hot de rochers situe sur TarfiteNord-Ouest. 

A partir de la les difficultes commenccnt. La pente devient plus 
raide, la neige moins bonne. A 9h. une premiere bergschr and est 
franchie. En voici bientot une seconde : le pont sur lequel nous la 
traYersons en rampant n'est qu'un gros paquet 4 e neige dont le 
peu de cohesion nous donne a reflechir. En un quart d'heure, 
nous sommes a Techancrure qui separe les deux sommets du pic 
Sella. A l'Ouest est le plus eleve. Une ar£te de neige y conduit. Elle 
est etroite et par moments assez escarpee. Des pas y sont tailles. 
On passe ensuite par-dessus quelques rochers et on atteint la cime. 

II est 10 h. Depuis le chalet de Misauna 6 heures nous ont 
suffi, dont 40 min. de halte. Aucune difficult*? serieuse ne s'est 
presentee. 

Nous debouclions nos sacs, quand au loin, a l'Est, retentit le jo- 
bel de rOberland. Je me releve aussitot, et, dirigeant mes regards 
vers le Roseg, j'apercois, au pied de l'ar£te de la Schneekuppe, 
qnatre points noirs qui se meuvent et qu'aucun obstacle serieux 
ne separe plus du sommet. « Les voila, Christian ! — Qui Qa, Mon- 
sieur?— Les autres; ils n'allaient pas a la Gussfeldsattel, c'etait 
au Roseg par Tschierva. » Christian, transports d'admiration pour 
ce succes qu*il eul cm impossible, se met a jobeler a pleine voix; 
j'essaye de l'i miter : mais je ne parviens k produire que d'affreux 



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404 COURSES ET ASCENSIONS. 

hurlements qui n'en font pas moins comprendre a mes amis la 
part que je prends a leur victoire. 

Nous passons i h. 30 min. au sommet. Le temps est superbe, la ?ue 
admirable. Au Sud le Monte della Disgrazia, dominant le profond 
val Malenco, se dresse devant nous dans sa sombre grandeur. Sur 
sa gauche, le val Malenco se retoume au Sud et nous laisse aper- 
cevoir la verte vallee de TAdda toute baignee de lumiere, tandis 
que vers TOuest et le Nord s'etendent, comme une forel, les pics 
de l'Engadine. A I'Est, le Hoseg cache le Beroina ; mais la vuc de 
ce magnifique pic, bien que moins belle que celle de la Disgrazia, 
vaudrait a elle seule r ascension du Piz Sella. En fin, a M h. 30 min., 
au moment ou mes amis foulent la cime du Roseg, nous commen- 
cons la descente. Apres avoir saute la seconde bergschrund, nous 
descendons avec precaution la pente de glace couverte de neige, 
car celle-ci a ete ramollie par le soleil et ilnous faut aller chercher 
la glace en dessous pour y tailler des pas. Nous passons en glis- 
santla premiere bergschrund, de nouvelles glissades abregentle 
reste du chemin, et nous atteignons ainsi le haut du glacier de 
Roseg a 2 h. A 4 h. j'etais a la Restauration du Roseg, et, apres 
avoir rejoint Cordier et Middlemore , je rentrais a Pontresina a 
6 h. 30 min. du soir. 

II 

le piz zCpo (3,999 met.) I 

Le 21 aout, a 4 h. 30 min. du soir, nous partions, Cordier et moi, 
avec Gaspard Maurer pour aller coucher a la hutte de Boval, dans 
le val Morteratsch et gravir le lendemain le piz Zupo, le sommet 
le plus eleve du massif apres le Bernina. Sa situation entre les 
glaciers de Morteratsch, de Scerscen, de Fell aria et de Palo nous 
promettait une vue splendide. J 

Je ne sais comment il se fit que, vers 7 h. 15 min. du soir, . ; 
nous per dimes la route , et que , au lieu de suivre le bord occi- "• 
dental du glacier de Morteratsch , nous nous elevames beaucoop j 
trop haut. Retourner sur nos pas eut ete trop long, d'ailleurs la 
nuit approchait Jl nous fallut redescendre par le lit dun joli petit 
torrent qui faisait tout a coup un saut de 3 metres. Bon gr6, 
mal gre, nous devions faire comme lui. Le premier, Maurer se 
laissa glisser en se cramponnant a une hache tenue par Tan de 
nous. Ce qui pour lui etait difficile, parce que lerochersurplom- 
bait le point ou il devait se laisser tomber, n'etait plus rien pour 



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TROIS COURSES DANS LE MASSIF DU BERNINA. 405 

uous qui n'avions qu'a nous tenir solidement avec les mains pen- 
dant que Gaspard soutenait et guidait nos pieds. Mais le ruisselet, 
notre compagnon de route, peu habitue sans doute a voir des 
6tres humains faire de la gymnastique aux endroits ou il se lais- 
sait choir sans peine, se vengea en nous trempant. Malgre ce 
contre-temps, nous arrivames a Boval a 8 h. 30 min. 

Nousn'etions pas seuls a la hutte; une jeuneAnglaise, accom- 
pagnee d'un Anglais de nos amis et de deux guides, y etait deja 
installee pour y passer la nuit, avant de tenter le lendemain I'as- 
rension du Bernina. Les routes du Zfipo et du Bernina se con- 
fondent jusqu'au plateau born6 par ces deux pics et par la Cresta 
Aginzza. On convint done de partir tous ensemble, a 2 h. du 
matin. 

L'heure venue, nous quittons la hutte a la lueur des lanternes. 
Le temps etait inenacant, mais pouvait s'ameliorer. Arrives aux 
rochers du pied de la Festung, nous nous attachons a la corde en 
deox groupes distincts. L'expedition du Bernina, commandee par 
un guide de Pontresina, marche en avant; celle du Zupo la suit. 
Nous laissons a droite la route dangereuse que Cordier suivit Tan- 
nee derniere, sur la rive occidentale du glacier, au pied meme du 
Bernina etau milieu de seracs menacants. Nousevitonsegalement 
l'ennuyeux detour que Ton fait souvent a gauche par la Festung et 
parBellavista et nous prenons une route intermddiaire, decouverte 
cette annee par des guides de Pontresina. On monte tout simple- 
ment en zigzag, par la rive orientale du glacier, en suivant le 
pied de la Festung. Ce chemin est plus court que celui de la Fes- 
tung et il est tout aussi sur, pourvu que Ton evite de passer, 
comme nous le flmes, au pied mdme de Bellavista. Vers oh., en 
effet, nous arrivions devant une pente de glace, au point ou un 
petit eperon rocheux sedetache de Bellavista vers leNord. (Voir la 
carte de Dufour n° 20.) Cette pente n'est pas difficile a traverser 
en y taillant des pas ; mais elle est dominee a gauche par une pa- 
roi rocheuse couronnee de belles aiguilles de glace inclinees et 
prttes a s'ecrouler sur nos t6tes au premier cri. Une avalanche 
reccnte etait tombee a 1'endroit me" me on nous al lions passer. Le 
guide de Pontresina se mit tranquil lenient a tailler des degres 
sor cette pente en trainant sa caravane a sa suite. Je me retournai 
silencieusement, mab interrogativement, vers Maurer. Celui-ci 
grommelait entre ses dents d'un airdemauvaisehumeur : « Ganz 
« gefahrlich, dit-il; quand on fait passer une femme dans un en- 
« droit pareil, on doit se detacher, pour tailler les pas a l'avance 
«' et lexposer moins longtemps au danger. » Sur son conseil, 



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406 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous atiendlmes que nos compagnons fussent passes, puis nous 
traversames presque en courant sur les pas deja tallies. Rien 
n'etait plus facile que d'eviter ce passage , en prenant plus bas, au- 
dessous des crevasses on s'engloutissent les avalanches. 

Nous arrivons peu d' instants apres au grand plateau neigeux 
et nous nous installons dans une crevasse pour y dejeuner. C'est 
ici, a 5 h. 45 min., qu'il faut nous separer. Nous souhaitons bonne 
chance a l'expedition du Bernina et partons de notre cdte pour 
le Ziipo. 

Le ciel s'etait tout a fait couvert. Notre Zupo etait deja pres- 
que entierement cache. Un vent violent duSud-Ouest soulevait la 
neige en poussiere, tandis qu'une sorte de gresil piquant et dur 
commenc,ait a tomber. Nous enfoncions dans la neige molle jus- 
qu'au genou. Cependant en moins de % h. nous etions au col, entre 
la Gresta Agiuzza et le Zflpo. La, les nuages et la neige nous en- 
tourent et nous empGchent de voir a plus de 5 metres devant 
nous. Au milieu de ces montagnes qu'il ne connalt pas, Gaspard 
Maurer, digne eleve de Jakob Anderegg, n'est pas plus embar- 
rasse qu'en plein Oberland. « Es muss gehen, » s'ecrie-t-il, em- 
pruntant le mot favori de son maitre, et nous tournons vers l'Est, 
dans la direction de Tin visible Zupo. Ge cri de Es muss gehen, tous 
ceux qui connaissent Jakob savent que dans sa bouche, c'est le 
Vuolse cosi de Dante, en meme temps que V Excelsior de Longfel- 
low et YEn avant du soldat qui marche an canon. 

Bientot nous sommes arrfites par une bergschrund ; mais Maurer 
devine plutdt qu'il ne trouve un pont qui nous conduit de l'autre 
cote. Puis il commence a tailler des pas dans une pente de glace 
fort raide qui doit nous mener a 1'arGte. Ge travail continue pen- 
dant 1 h. 30 min. rechauffe celui qui s'y livre; mais pour ceux 
qui suivent, im mobiles sur leurs echelons, cramponnes a leurs 
haches sur lesquelles un vent furieux les force a s'arc-bouter, a 
quelque 3,900 met. au-dessus du niveau de la mer, le froid est 
une tres-veritable soulfrance. Rien, du reste, n'etait plus singulier 
que notre aspect, les vdtenients raidis par une couche de glace, la 
barbe et les sourcils couverts de petits glagons enchev£tres et con- 
geles, et le visage couleur de mine de plomb. De plus nous noos 
faisions l'effet d'etre suspendus dans les airs, car nous ne voyions 
rien, ni au-dessus, ni au-dessous, ni autour de nous. Nos pieds 
commen^aient a prendre une insensibility inquietante, lorsque 
Gaspard p Ian tan t sa hache dans la neige, enjambe l'ardte et jobele 
joyeusement, en se battant les bras a lafagon des cochers de fiacre. 
Nous I'imitons et pendant quelques secondes nous chevauchonssur 



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TROIS COURSES DANS LE MASSIF DU BERMNA. 407 

I'areHe, a l'instar des fi!s Aymon , et nous eperoimons violemment 
notre colossale monturc pour rt'tablir un peu la circulation. 

II etait 9 h. da matin ; la bourrasque de neige continuait toujours. 
Nous suivons Far£te qui par moments surplombe au Sud-Est; 
plus d'une fois, en effet, le manche de mon piolet, en s'enfoncant 
dans la neige, la perce et ne rencontre que le vide. Bientot un petit 
cdne de neige se dresse devant nous : nous nous croyons au som- 
met! Mais le brouillard nous a tromp6s. II faut marcher encore. 
Enfin, a 9 h. 45 min., l'arfcte qui s'6tait relev6e pendant quelque 
temps s'elargit, puis cesse brusquement, et les restes d'un steinmann, 
contenant encore quelques d6bris de la bouteille qui renfermait 
les noms de nos pr£d6cesseurs, nous prouvent que nous avons 
atteint la veritable cime. 

La neige cessa de tomber, mais le vent, le froid et les nuages 
continuaient. La vue, qu'on dit splendide, 6tait linritee aux quelques 
metres de nuages qui nous entouraient immediatement. Aussi, 
comme depuis Boval nous avions march 6 7 h. 45 min., sauf une 
halte de 40 min., nous ne songeames qu'a remplir le premier de- 
voir du grimpeur et nous nous mimes a dejeuner. Mais manger 
elait difficile, nos dents claquaient, le vin 6tait horriblement froid 
et nous ne cessions de grelotter, pendant que Maurer, justement 
tier de nous avoir aussi bien conduits sur un pic qu'il ne connais- 
sait pas, tyrolisait, imitait le chat qui vient de naitre et nous pro- 
posal, mais en vain, de chanter en choeur le refrain bien connu ; 
« Tyroler sind lastig. » 

Apres une demi-heurc de halte, nons commencAmes la des- 
cente, au milieu du mAme brouillard. II nous fallut retailler tous 
nos degres que la neige avait deja remplis. De retour au col, j'au- 
rais ete tort embarrassG de dire de quel cot6 6tait Pontresina ; 
car nos traces avaient disparu, nous n'avions pas de boussole et la 
neige s'etait remise a tomber. Maurer n'en p'arut nullement trouble ; 
il marcha sans hesitation pendant une demi-heure • puis, s'arrfi- 
tant tout a coup, il me montra la neige sans prononcer une pa- 
role , mais en appliquant son index droit sur sa narine gauche 
et en fermant Tceil droit. Je saisis le sens evident de cette panto- 
mime, et, regardant a ses pieds, je reconnus quelques uns de nos 
pas du matin dorit Tern preinte plus profonde en cet endroit n'avait 
pas encore disparu. Nous 6tions dans le bon chemin. Peu de temps 
apres, nous trouvions des traces toutes fralches de Texp6dition du 
Bcrnina, que le mauvais temps avait fait retrograder. Ces traces 
nous permirent dc continuer surcment notre route, en depit du 
nrouillard et de la neige. Apres avoir 6vite le dangereux pas- 



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408 COURSES ET ASCENSIONS. 

sage sous les aiguilles b rani antes des pentes de Bellavista, que 
nous avions pris le matin, nous arrivions, a 2 h., sur le glacier 
de Morteratsch. Alors nous quittons la corde pour courir plus aise- 
ment jusqu'a la Restauration de Morteratsch que nous atteignons 
a 4 h. 30 nun., apres 1 i h. 30 min. demarche, repos compris. 

La neige s'etait transformer enpluie dans les regions inferieures 
et la couche de glace dont nos v&tements etaicnt couverts s'etait 
fondue. Aussi ce ne fut pas sans emoi que les paisibles voyageurs, 
que l'omnibus journalier ramene du glacier de Morteratsch a Saint- 
Moritz , nous virent prendre place a c6t6 d'eux. 

HI 

le piz cambrena (3,607 met.) 

L'enorme quantite de neige tombee a la suite de notre course 
au Zupo rendit les hauts sommets iropraticables pour longtemps. 
La promenade du piz Languard elle-mGme elait dcvenue pres- 
que impossible, et, quandle beau temps revint, les avalanches au- 
raient rendu trop perilleuse l'ascension de la Cresta Agiuzza que 
nous avions en vue. Force nous fut de nous rabattre sur le Piz 
Cambrena; encore les guides de Pontresina ne nous garantis- 
saient-ils pas le success La route du Cambrena, qui pendant long- 
temps est la mOme que celle du Palu, etait, selon eux, barreepar 
une infranchissable bergschrund devant laquelle, Tannec derniere, 
une expedition guidee par Jenni avait du reculer. Cette berg- 
schrund ne pouvait s'eviter qu'en passant sur les rochers que Cor- 
dier avait escalades lors de son ascension du Palu (V. Annuaire 
1875, page 0I6), et le mauvais temps devait les avoir rendus en- 
core plus dangereux. • Neanmoins, las de notre inaction, nous 
quittames Pontresina le 2 septembre, a 2 h. du matin, par une 
nuit magnifi^ue, et, a 6 h., nous etions au lac de la Diavolezza. 
Comme pour le Zupo, nous n'avions pas d 'autre guide que Gas- 
pard Maurer. 

Je ne sab rien de plus charmant que ce petit lac a moitit* gele, 
entoure de rochers colores par le soleil du matin et domine par 
d'eblouissants champs de neige. Volontiers nous nous serions ar- 
r<Hes, mais le temps pressait. i h. plus tard, nous arrivions au col 
de la Diavolezza, et, apres avoir con temple pendant quelques mi- 
nutes l'admirable vue du Palil et du Bernina, nous appuyions 
vers 1'Est, pour contourner le piz d'Arlas sur de fatigants eboulis 



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TROIS COURSES DANS LE MASSIF DU BERNINA. • 409 

de pierres el atteindre ainsi le col d 'Arias a 8 h. ( P> h. de Pontre- 
sina). 

De ce point, nous distinguions parfaitement tous les details du 
Cambrena. L'attaquerons-nous par la face la plus rapprochee de 
nous?Cette voie etait bien scduisante; personnene 1'avait encore 
essayee, et elle nous eut rapidement conduits au sommet en nous 
faisant eviter la bergschrund. Mais un mot de Maurer, qui d'abord 
avait etc de cet avis, nous fit renoncer a la tentative : Es gibt ein 
gktscher-abfall. » Une dangereuse chute de glace nous eut me- 
naces pendant toute la montee. Nous nous decidons alors a aller 
gagner, par le glacier de Pers, la depression qui separe le Cam- 
brena du PalO et a escaladcr le pic par les rochers de TOuest. 
Nous prenons done la corde et nous traversons le haut du glacier ; 
puis, pour eviter la bergschrund, nous essayons d'atteindre les 
rochers du pied du Cambrena. Pour eela, nous franchissons, sur 
defragilespontsdeneige,quelques crevasses enchevMrees; Maurer 
commence a tailler des degres sur une pente de glace tres-raide 
qui doit nous amener aux rochers. Mais la montee est peu com- 
mode, la glace fort dure sera bien glissante au retour ; nous pre- 
ferons tenter le passage de la bergschrund. Bien nous en prit ; 
cette tenible bergschrund fut passee le plus facilement du monde ; 
la neige des jours precedents y avait forme des ponts, et les 
cbamps de neige au dela ne prosentaient aucune difficulte, de 
M)rte qu'a i 1 li. lo min. nous arrivions sur la depression qui se- 
pare le Cambrena du Paid. 

Apr£s une halte de 15 min., nous commencjons la partie la plus 
interessante de notre course. Le Cambrena ne prescnte de cecdte 
qu'un escarpement de rochers assez peu seduisant au premier as- 
pect; car il semble presque perpendiculaire lorsqu'on le regarde 
d'en bas. Cependant ees rochers ne furent pas bien difficiles a es- 
calader. Des precautions etaient sans doute necessaires; mais 
nous n'avions pas a craindre d'avalanches et nous ne vlmes 
tomber d'autres pierres que celles que nous detachions nous- 
memes. Maurer choisit precisement le moment ou nous etions 
tous trois a la file, cramponnes des pieds et des mains comme des 
araignees sur un mur, pour me faire decliner mes noms, pre- 
noms et qualites. Bien qu'il y eut deja trois semaines que nous 
fussions ensemble, il ne m'appelait jamais autrement que « Vami 
de M. Cordier ». Mais, trouvant cette denomination un peu longue 
pour les rapides recommandations qu'il avait a nous faire dans 
cet interessant passage, le brave gar^on ne s'avisa qu'en cet ins- 
tant de me demander mon nom , et, par sa question, faillit 



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410 • COURSES ET ASCENSIONS. 

compromettre notre equilibre en excitant nos lires. Apres -avoir 
grimpe pendant i h. 30 min., nous nous elendlmes paresseuse- 
ment sur le dArae de neige qui forme le sommet du Cambrena. 
II etait i h. de Tapres-midi. 

La vue du sommet du Cambrena ressemble a celle que Fon a 
de la plupart des cimes du me'me massif et surtout du Paiu; 
nous n'essayerons done pas d'en donner une idee; d'aillours de 
pareilles beautes se voient, mais ne se decrivent pas. 

Apres une demi-heurc de halte, nous commenc.ames la descents 
qui se fit par le me'me chemin que la montee et sans incident 
digne de memoire. A 7 b. 30 min. du soir, nous etions a Pontre- 
sina et, deux jours apres, je rentrai* a Paris. 

H.-Francois Delaborde, 

Membre du Club Alpin Frangais 
(section de Paris). 



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-i;.- 



) 



XXVI 
NOUVELLES EXPEDITIONS 

DANS LB DISTRICT DE ZERMATT 

(SUISSE) 



Le nombre des expeditions nouvelles qui restent a faire dans les 

Alpes diminue d'annGe en ann£e, et les explorateurs qui voudraient 

aujourd'h-ui fouler un terrain vierge ne peuvent que reprendre une 

course ancienne par un nouveau chemin. S'il y a encore de re- 

doutables pics a conquerir, comme la Meije et l'Aiguille du Dm , 

avant que le mot « impossible » puisse Hre raye du vocabulaire 

alpin, les plus intrepides meme commencent a desesperer de 

pouvoir en atteindre le sommet. Certes, on eprouve un plaisir 

indescriptible dans la premiere ascension d'un pic; je partage 

neanmoins l'opinion de M. Hinchlitf, president de 1' Alpine Club, 

qui, dans une de nos reunions, protestait contre le peu d'estime 

que certains alpinistes atfectent pour les expeditions ordin aires, 

malgre tous les charm es naturels qu'elles possedent encore. 

1 

DV SIMPLON A SAAS, PAR LE ROSSBODENHORN 

Le commencement de Tet6 4876 a ete remarquable par la 

quantite extraordinaire de neige qui couvrait les Hautes-Alpes. 

Cette nei# e ^ u ^ P our mon am ^ M. Cox, et pour moi-meme, une 

source de difficultes et de dangers dans l'Oberland, et, lorsque 

noas arriv£xnes au village de Simplon, avec le projet de gravir 

Je Rossb ode nh-O rn T nous trouv&mes sur les Alpes du Sud le 

m&me encom*> rement que sur les Alpes du Nord. Nous voulions 



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412 COUBSES ET ASCENSIONS. 

faire l'ascension par le Fletschjoch, passage excessivement 
difficile, entre le Rossbodenhorn et le Laquinhorn. Mais, une 
fois a I'extremite du Laquinthal (5 juillet), nous trouvames le pas- 
sage tellement menace par des corniches de neige surplorabantes 
du plus mauvais aspect, qui se detachaient en partie malgre 
l'heure matinale, qu'il fallut se decider a tenter l'ascension par 
un autre c6te, c'est-a-dire par l'arele Sud-Est. Cette nouvelle 
route, le long de precipices dangereux, nous donnait peu d'es- 
poir; mais, au moins, ellc etait a 1'abri des corniches et des ava- 
lanches. Peter Knubcl, mon guide depuis plusieurs annees, nous 
accompagnait ; il avait pour second un certain Joseph Douez, dc 
Simplon, que je ne saurais recommander pour une expedition 
difficile; il fut, a plusieurs reprises, plus g&nant qu'utile et il eut 
souvent besoin d'assistance. Aussi la plus grande partie de sa 
tache retomba-t-elle sur Knubel. 

Les rochers etaient reconverts dune mince couche de glace, 
qui augmentait encore les difficultes deja si grandes et si nom- 
breuses de l'ascension. Plus d'une fois nous songeames a battre 
en retraite; mais enfin l'habilete de Knubel triompha de tous les 
obstacles, et a midi precis nous etions sur le sommet du Rossbo- 
denhorn, juste douze heures apres notre depart de Simplon. 

Le Rossbodenhorn appartient a un groupe de trois pics distincts, 
dont les deux autres sont le Laquinhorn et le Weismies, tous a 
peu pres egaux en hauteur. 

11 y a confusion de nom entire les deux premiers, qui sont ap- 
peles tous deux Fletschhorn : Tun a Simplon, l'autre a Saas. Je 
crois que, pour plus de clarte, il serait bon d'abandonner entie- 
rement ce nom de Fletschhorn. 

Nous etions descendus a Saas a 4 h., sans difficultes, n'ayant 
couru d'autres risques que celui des avalanches. Le lendemain, 
M. Cox, oblige malheureusement de retourner en Angleterre, me 
quitta, et je dus continuer seul mes courses, prive de mon ancieu 
compagnon. 

II 

ASCENSION DE LA DENT BLANCHE PAR L ARETE DU SUD-EST. 

Apres quelques expeditions autour de Saas , je partis pour le 
Riffel et Zermatt. La premiere course que je fis ensuite, et qui ait 
droit a 6tre qualifiee de nouvelle, fut l'ascension de la Dent- 
Blanche par 1'arGte Sud-Est. J'etais alle passer la nuit du H au 



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EXPEDITIONS DANS LE DISTRICT DE ZERMATT. 413 

12 juillet dans la nouvelle hutte du Stockje, encore pleine de 
neige. Le matin, le temps n'etant pas tres-beau, je resolus de 
franchir le col d'Herens et de tenter I 'ascension par le cote de 
Bricolla. Arrivts au col, je trouvai le temps si embelli que je 
changeai d'avis et je me decidai a attaquer immediatement le pie 
de ce cdte. Outre Pierre Knubel, j'avais avec moi son frere Hans, 
excellent guide aussi, moins connu pourtant que ses freres. La 
route que Ton suit habitucllement pour l'ascension de la Dent- 
Blanche traverse la face occidentale de la montagne. Elle etait, ce 
jour-la, recouverte d'une croute glacee qui emp£chait de tailler 
les pas, et, a moins de pouvoir decouvrir un autre chemin, nous 
eussions du evidemment retourner en arriere. 

A notre droite sc trouve PariHe Sud-Est. Knubel l'a essayee une 
fois, mais sans succes. Cependant nous n'avons pas le choix et nous 
nous decidons a Tessayer de nouveau. Nous la suivimes presque 
entierement jusqu'au sommet, aides de place en place par une 
bonne neige, sans Tassistance de laquelle il nous cut ete impos- 
sible, je crois, de surmonterles formidables difficulty de la route. 
Depuis mon ascension de TElbruz, dans le Caucase, je n'avais ja- 
mais autant souffert du froid, grace a la lenteur excessive de notre 
marche et a un ouragan de gr£le qui nous surprit sur le glacier 
deFerpecle. Nous avions quitte la hutte du Stockje a 1 h. 13 min. 
du matin; all h. 15 min. nous etions sur le sommet et, a 6 h. 
du soir, a la nouvelle auberge, au pied du glacier de Ferpecle. Je 
ne recominanderai a personne de suivre cette nouvelle voie, si la 
route ordinaire est libre ; mais il est bon de savoir qu'en cas de 
necessite un autre chemin est possible. 

(II 

ASCENSION DU BIUJN EGG HORN 

Je restai longtemps a Zermatt et au Riffel , et , favorise par 
une saison splendide, je fis tout a l'entour de nombreuses excur- 
sions. Le 29 juillet, en compagnie du R. P. J. Wethered et de 
M. R. Cust, j'entrepris une course qui etait nouvelle, au moins 
dans sa combinaison : Biesjoch, Brunegghorn et Bruneggjoch. A 
2h. 15 min. du matin, nous quittions la confortable auberge ro- 
cemment ouverte dans le village de Randa. Le temps etait splen- 
dide et, durant la montee, le Weisshorn, retlechissant les rayons 
du soleil levant, nous apparaissait d'un grandiose et d'une ma- 
gnificence que je n'oublierai jamais. Avant d'atteindre le plateau, 



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414 COUBSES ET ASCENSIONS. 

entre le Weisshorn et le Brunegghorn, nous eumes a passer enlre 
quelques menacants se>acs qui auraient <H6 certaineraent dange- 
reux a une heure plus avancee de la journee ; car deja il s'en d6- 
tachait des d6bris qui jonchaient notre chemin. 

Du Biesjoch, le Brunegghorn fut atteint faciiement, et, de son 
sommet, nous pumes jouu* d'une vue splendide du Mont-Rose. 
II semble, en effet, se dresser directement au-dessus de Zermatt, 
et acquiert ainsi une majesty qui lui manque lorsqu'on le voit du 
glacier de Gorner. La descente se fit par le glacier d'Abberg, et 
la derniere partie de la route sur un sentier construit artilicielle- 
ment le long des flancs d'un precipice. A 3 h. de rapres-midi, 
nous arrivions dans la vallee au miserable village d'Herbrigen. 
L'expcdition fut tres-agr6able, et il n'en est peut-£tre pas une 
des environs de Zermatt (et aujourd'hui je les ai faites presqu* 4 
toutes) dont je garderai un meilleur souvenir. 



IV 



DU RIFFEL AU RIFFEL PAR LE SCHWARZTHOR, LES GLACIERS DU SUD 
ET LE THEODULE 

Le 6 aout, mes guides me quitterent pour un nouvel engage- 
ment. J'avais Tintention de me reposer sur mes lauriers et, en 
consequence, j'etais monte a l'hdtel du Riffel, « to take mine ease 
at mine Inn » ; mais le temps continua a Stre si beau qu'apres 
deux jours- de repps j'entrepris sans guide 1 'ascension du Mont- 
Rose. 

Je fus tellement satisfait de la facon dont j'en vins a bout sans 
l'assistance de gens du metier que je concus l'idee d'une nou- 
valle course : passer le Scbwarzthor, traverser le haut des gla- 
ciers de Verra , d'Ayasetd'Aventina, au sud du Breithorn, escala- 
der le Petit-Cervin et retourner au Riffel par le Theodule ; le tout 
en un jour. MM. Courtenay, E. et U. W. Gage m'accompagnaient, 
et, bien quY'tant sans guides ni porteurs, nous nous tirames heu- 
reusement d'affaire. Dans cette m£mc bonne compagnie et tou- 
jours sans guides, je fis la traversee fort interessante de la valine 
de Findelen a celle de Mellichen, par le RimpQschwange etlc 
glacier de Langenfluh. Je propose de donner a ce nouveau pas- 
sage le nom de Langenfluh Joch. 

Mes expeditions dans les hautes regions glacees des Alpes, da- 
rant lete de 1876, s'elevent en tout au nombre de 42, succosqoe 



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EXPEDITIONS DANS LE DISTRICT DE ZERMATT. 



415 



j'ose a peine esperer une seconde fois. Les pics dont je fis Tascen- 
sion sont les suivants : 



Juin II Diablerets 1 

— 16 Wildhorn 2 

— 19 Wildstrabel 3 

— 20 Balmhorn 4 

— 28 Eiger 5 

Jufllet 5 Rosshodenhorn ........ 6 

— 6 Weissmies 7 



— 7 Laquinhorn. 8 

— 10 Lyskamm 9 

— 12 Dent Blanche 10 

— 15 Strahlhorn n 



Juillet 17 Castor 12 

— 21 Weisshorn........ 13 

— 24 Tepschhorn 14 

— 27 Alphubelhorn l. p > 

— 29 Brunegghorn 16 

Aout 3 Mont Collon 17 

— 4 Dent d'Herens ........ 18 

— 8 Mont-Rose (sans guides) 19 

— 14 Breithorn (par le Nord). 20 

— 16 Stockhora-Hohthaligrat 21 



Les cols que je traversal sont les suivants : 



Jain 21 Loetschen 22 

— 24 Petersgrat 23 

Juillet 8 W'eissthor 24 

— 13 Col da Grand Cornier. . 25 

— 14 ColDurand.... 26 

— 15 Adler Pass 27 

— 17 Felik Joch 28 

— 19 Sesia Joch, 29 

— 18 Cold'OUen 30 

— 27 MischabelJoch 31 



Juillet 28 Ried Pass 32 

— 29 Brunegg Pass ..... 33 

— 29 Bies Joch 34 

Aout 1 Col d'Herens.. 35 

— 2 Col de Bertol 36 

— 3 Col de Chermontane... 37 

— 3 Col de la Reuse d'Arolla 38 

— 4 Tiefmatten Joch 39 

— 10 Schwartzthor 40 

12 Langenfluh Joch 41 



J'ai fait, en outre, quelques courses d'un into ret moindre, tellcs 
que le Hohthaligrat, le Riffelhorn, le petit Mont-Cervin, etc., etc., 
et, sans un violent orage, j'eusse r6ussi Tascension du Bietsch- 
horn. 



ASCENSION DU BREITHORN PAR LE NORD. 

Ma derniere expedition de quelque importance. Tascension du 
Breithorn par le Nord, a etd accompagnec de grandes difficultes. 
Les glaciers, sur la face Nord de ce pic, avaient change pendant 
ces dernieres annees, et, au commencement de cette saison, Tas- 
cension, par ce cOte, avait ete jugee impraticable. Mais mon ami, 
M. E. Hulton, Tayant reussie, je me r6solus a suivre ses traces. 
M. Bishop m'accompagnait, et nous avions pour guide Joseph 
Lingen, de Saint- Nicolas. 

Par suite d'un vent du Sud persistant, la neige etait en fort 
mauvaisc condition, et, lorsque nous nous trouvames sur une 



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416 COURSES ET ASCENSIONS. 

pente tres-rapide, elle ceda sous mon poids, precipitant toute la 
troupe a plus de 70 met. 

Si une saillie propice de rochers ne nous avait arrOtes, nous 
serions tombes encore de 270 met. sur le glacier du Breithoru, 
et la consequence cut pu en etre fort desagreable. Nous en fumes 
quittes pour la perte de nos chapeaux ct de nos piolets. Trois dc 
ceux-ci furent m£me retrouves, le mien seul etait perdu pour 
toujours. Nous nous relevames enfin, et, apres un court repos, 
nous nous remettions en route, cette fois pour alteindre le som- 
met en surete. 

Certes, je comprends Hnclination toute naturelle et mfimc pa- 
triotique qu'ont la plupart des membres du Club Alpin Francois 
a consacrer une large part de leur energie a l'exploration des 
montagnes franchises, et en particulier de cellcs qui, pour toutes 
sortes de raisons, ont ete un peu negligees. Mais c'est en meme 
temps pour moi une source de regrets; car, sauf quelques nota- 
bles exceptions, comme M. et M mo Millot, M. Cordier et M. Javelle, 
je n'ai rencontre presque aucun de mes collegues hors du terri- 
toire francais. A mes yeux, les Alpes n'ont pas de limites politi- 
ques, et je les considere comme un tout non inlerrompu. Otte 
maniere de voir tient naturellement a ma qualite d'Anglais et 
d'etranger ; en quelque partic des Alpes que je voyage, mon in- 
sularisme me permet de juger les pretentions rivales des diffe- 
rentes regions plus impartia lenient que si mon pays pouvait en 
revendiquer une portion. 

Les cbarmes des environs de Zermatt ont ete trop souvent dt ; - 
crits pour qu'il soit besoin de joindre mon temoignage a tant 
d'autres. Je dirai seuleinent que, dans les Hautes-Alpes, et j'en ai 
visite presque tous les points, je ne connais pas un centre plus 
propre a des expeditions du plus baut interet. Ajoutez a rela le 
confoit, inespere pour un tel lieu, que le digne M. Seiler a intro- 
duit dans ses botcls, et qui contribue encore aux plaisirs d'un long 
sejour, soit a Zermatt soit au RilTel. 

Frederick Gardiner, 

• Membre de l'Alpine Club et du Club Alpin 
Fron?ais. 



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SCIENCES, INDUSTRIE 

BEABX-AKTS 






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LE MASSIF DU MONT-BLANG 



PAR E. VIOLLET-LE-DUC 



L^ Mont-Blanc et les grandes montagnes qui Tentourent 

seront toujours Fobjectif principal de tous les membres de 

noire Club Alpin. Nulle part en Europe on ne peut s^lever 

plus liaut que sur cette cime devenue frangaise. L'ascen- 

sion, si p6nible autrefois lorsqu'il fallait monter de Cha- 

monix au sommet sans autre relais que les rochers d6sol6s 

des Grands-Mulets, est devenue facile grAceau refuge qu'on 

y a felabli. L'alpiniste peut s'y reposer tranquillement, 

attendre le moment favorable et ^chever son ascension. Le 

xiombre de ces ascensions s'est accru comme celui des tou- 

ristes. Aussi, de 1786 k 1850, on n'en compteque 37; il y 

en a eu 46 dans la seule ann£e 1875, et le nombre total 1 

depuis la premifcre ex6cut£e le 8 aoftt 1786 par Balmat et 

Paccard jusqu'au l cr Janvier 1876 s'61fcve k 535. La plupart 

de ceux qui les ont entreprises n'avaient d'autre but que le 

d£sir de monter trfcs-haut et d'admirer pendant une demi- 

be ore la vue incomparable dont on jouit sur un sommet 

H6v6 de 4 810 mfct. au-dessus du niveau de la mer. Certes, 

cette vue compense k ello seule les fatigues et les insomnies 

de la mont6e. Mais combien l'attrait est plus grand etleplai- 

i voy. tes F&**es du Mont-Blanc. 1 vol. in-8°, 1876. 



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420 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

sir inteljectuel plus vif pour celui qui non-seulement admire, 
mais encore comprend le spectacle qu'il a sous les yeux! 
L'ascensionniste ordinaire ressemble k un spectateur qui 
assisterait k la representation d'une pifcce de the&tre, dont 
les acteurs parlent une langue qui lui est inconnue ; il 
jouit de leur pantomime ; leurs gestes lui traduisent quel- 
quefois leurs paroles ; la partie visible du drame Timpres- 
sionne; mais le sens, la contexture, la morality de laptece 
lui echappent complement. 

C'est dans le but d'ajouter un interM de plus h rat- 
trait physique et pittoresque du Mont-Blanc que nous si- 
gnalons k nos jeunes confreres Tint6ressant ouvrage et la 
belle carte que M. Viollet-le-Duc vient de publier sur lc 
Mont-Blanc. Avec ces deux guides leurs ascensions seront 
fructueuses et contribueront k la fois k leur d6veloppement 
physique, moral et intellectuel. Ce sera une initiation a la 
locomotion scientiflque et investigatrice qui doit succ&Ier 
avec l'Age k la locomotion gymnastique et pittoresque de 
la jeunesse. 

La nature a tant de faces et d'aspects divers que tout 
homme bien dou6 peut y d6couvrir des details qui ont 
6chapp6 k ses devanciers. Ce livre en est une preuve; 
c'est parce que M. Viollet-le-Duc est un architecte et un 
dessinateur hors ligne qu'il a pu voir et fixer sur le papier 
des particularites que les g£ologues qui Font pr£c6d6n'ont 
pas aperQues et ne pouvaient pas apercevoir. Les yeux 
d'un constructeur exerc6 k distinguer le mode d'appareil- 
lage d'un edifice etaient seuls capables de reconnaitre l'ap- 
pareillage des Aiguilles de Ghamonix. Ces Aiguilles sont des 
ruines; lors de leur soulfcvement elles devaient avoir la 
forme de coupole que leur sommet a encore conserve ; 
mais les degradations dues k Taction seculaire des agents 
atmospheriques, de Teau, de la neige etde la glace, les ont 
converties en obeiisques, en pyramides, en aiguilles. Quel- 
ques-unes ont conserve des traces de leur forme mame- 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 421 

lonn6e primitive, telle est l'Aiguille du Midi : son sommet 
estarrondi dans sa moiti6 meridionale [Voy. fig. 1), et les 
lignes ponctu6es figurent Fancienne coupole form£e de 
couches concentriques, dont les amorces sont encore vi- 
sibles sur les deux ar6tes. La coupole du Mont-Blanc, pro- 
tegee par les glaces 6ternellesqui la recouvrent, a consent 
sa forme premifere, et l'auteur fait observer qu'elle se 
trouve pr6cis6ment a l'endroit le plus 6troit de l'ellipse ir- 
r6guliere form6e par le massif de protogine qui a surgi au 



Fig. 1. — Aiguille du Midi. 

milieu des schistes cristalloides et des calcaires des valines 
de Chamonix et de l'Altee-Blanche. Les mamelon^ de pro- 
togine se d6gradant avec le temps h partir de leur centre, 
ce sont les points de jonction qui ont r6sist6 et qui forment 
aujourd'hui les aiguilles que nous voyons surgir au-dessus 
des parties environnantes. Avant de s'61ever au-dessus de 
la surface du globe tcrrestre, le Mont-Blanc 6tait recouvert 
de terrains plus r6cents que la protogine quile constitue.La 
preuve en est dans les couches de trias et de calcaire juras- 
sique qui sont rest6es au sommet de TAiguille Rouge, la plus 



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422 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

61ev6e de toutes, h 2 942 m&t. au-dessus de la mer. Ges 
couches, apergues par Dolomieu et Necker, ont 6t6 at- 
leintes et d6crites par M. Alphonse Favre en 1847; mais 
elles m£ritent d'etre revues et doivent tenter le courage de 
quelque jeune g6ologue : il y d6couvrirait peuWtre quel- 
ques fossiles bien determinates qui fixeraient definitive- 
men t l'6tage auquel ces couches appartiennent 1 . 

Lesimmenses glaciers qui remplissent le massif du Mont- 
Blanc ont un int6r£t qui prime celui de la structure stratigra- 
phique des sommets qui les dominent. Derniers restes d'une 
ipoque gdologique qui r&gne encore aux environs des deux 
pdles de la terre, mais qui descendait jadis dans nos latitudes 
moyennes, contemporaine de l'homme pr6historique, elle 
a 6t6 l'objet d'6tudes suivies. Le mode de formation des 
glaciers, leur marche, les mat6riaux qu'ils transportent, la 
manifcre dont ils les diposent, le caractfcre qu'ils impriment 
aux contr6es qu'ils ont occupies permettent d'affirmerleur 
ancienne existence dans des regions de la surface des- 
quelles ils ont entifcrement disparu. Nous avons vu que 
M. Viollet-le-Duc considfcre le Mont-Blanc comme ayant eu 
primitivement la forme d'un plateau ondul6 d'une superfi- 
cie de 4 000 hectares environ, et d'une hauteur approch6e 
de 4 000 mfctres; deux foss6s profonds bordent ce plateau: 
au Nord, la valine de Ghamonix barr6e k ses deux extrimi- 
t6s par le col de Balme et le Prarion ; au Sud, le val Veni, 
igalement barr6 par le col de la Seigne et le col Ferret. 
Dans ces deux foss6s, les neiges ont dft s'accumuler et se 
convertir par Finfiltration des eaux de fusion , d'abord en 
ntve ou neige granuleuse, puis en glace et former deux 
immenses glacieres immobiles au fond de leurs cuvettes. 
Les avalanches des neiges du plateau s'ajoutaient encore 
h l'gpaisseur de ces masses de glace. Sur le plateau lui- 
m&me les neiges ne fondaient pas. Telle serait, selon 

1 Recherches gtologiques dans les parties de la Savoie, de la Suisse et 
du Piemont voisines du Mont-Blanc, t. II, p. 324. 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 423 

l'aateur, la premiere origine des glaciers du Mont-Blanc 
dont l'existence peut n6anmoins s'expliquer en supposant 
que le massif avait d6j& pendant la p6riode pliocene , im- 
mldiatement ant£rieure k T6poque glaciaire, un relief 
moins different de celui que nous lui voyons aujourd'hui. 
Nous ne suivrons pas M. Viollet-le-Duc dans les details 
qu'il donne sur le mode d'accumulation des neiges, 
leur glissement, la formation des rimayes, des crevasses, 
des avalanches, les vari£t6s d'aspect des n6v6s ; elles int6- 
resseront tous ceux qui veulent avoir des notions exactes 
sur la physique des glaciers. Mais nous ne saurions passer 
sons silence le chapitre qui traite de Taction que le glacier 
exerce sur les roches qui l'encaissent, dans lequel Tauteur 
a ajout6 de nouveaux faits h ceux qui 6taient connus an- 
tfrieurement. Un glacier marche comme une riviere : cette 
progression , plus rapide en 6t6 qu'en hiver, est en raison 
de la puissance du glacier et de la pression des cirques de 
nev6 dont il est T6missaire. La Mer de Glace avance en 
moyenne de 80 mfetres par an et use par le frottement les 
parois rocheuses qui Tenserrent ; elle les use, les polit, et 
les strie par Taction des cailloux et des graviers, sorte de- 
nied, interpos6 entre la glace et la roche. C'est ce qu'on 
voit admirablement sur la rive gauche de la Mer de Glace 
entre TAngle et le Montenvers. A T6poque oil la puissance 
des glaciers 6tait beaucoup plus grande que de nos jours, 
pendant la p6riode dite glaciaire , le glacier de la Valine 
Blanche (voy. fig. 2), affluent du glacier du G6ant, forc6 par 
le Mont-Blanc du Tacul A et les deux Aiguilles connues 
sous le nom de Grand Rognon B et Petit Rognon E de se 
ditourner vers le Nord, a ras£ une ou deux aiguilles G G 
qui faisaient obstacle h sa marche. L'abaissement de la 
surface du glacier, ou son ablation, pour me servir du terme 
technique , permettent de reconnaltre en G C les bases de 
ces deux aiguilles. Les flancs de Taiguille M sont profond6- 
taentusSs et strips. La ligne ponctu6e IK indique approxi- 



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424 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

mativement le niveau du glacier pendant la piriode gla- 
ciaire. Toutes les valines des grands massifs alpins ont 
6t6 ainsi 61argies, et partout des roches, polies, strides et 
moutonnSes* t6moignent de Taction corrosive de la glace 
disparue. Le glacier agit 6galement sur le fond de la val- 
ine et d'autant plus efficacement que celle-ci est plus large; 
mais ce fond 6tant obstru6 actuellement par les debris 
glaciaires et cons^cutivement par les alluvions aqueuses, 
ces traces sont moins visibles ; elles ne le deviennent que 
sur des parties saillantes du fond de la valine, telles que 
celles qui surgissent prfcs de Valorsine, ou celles qui sont 
misos k nu par des 6rosions r6centes, des tranches de 
routes, de chemins de fer, ou des creusements de fonda- 
tions. 

Lorsque Taction de la glace seule vint k cesser sur les 
reliefs du Mont-Blanc par suite de la fonte et Tablation du 
glacier, pendant les p6riodes de r6chauffement qui ont in- 
terrompu ou termin6 la p6riode glaciaire, les actions 
atmosphGriques de Tair et de Teau k T6tat de vapeur, de 
pluie , de rigoles , de torrents , s'ajoutfcrent k celle de la 
glace. La demolition de la roche, d6j^t us6e par les glaciers 
et attaqu6e maintenant par d'autres agents, continua. L'eau 
s'insinuant dans les fissures y passait k T6tat de glace et s£- 
parait les roches avec une force irresistible * ; ces aiguilles se 
d6sagr6gent et s'6croulentperp6tuellement sous nos yeux. 
Quiconque a s6journ& sur les glaciers a entendu ces coups 
de tonnerre subits qui troublent le silence profond de ces so- 

1 Pour se faire une idee de cette force, il suffit de savour que celle 
qui fait eclater une bombe remplie d'eau qui se congele en partie est 
£gale k 520 atmospheres ; cette force est enorme, car la quantite d'eau 
congelee quand la bombe eclate n'est que de un cinquieme a un tiers 
du volume total de Teau qui remplit la bombe ; par consequent, la 
congelation de la quantite totale supposerait, en admettant une pro- 
gression uni forme, une force representee par 20 000 atmospheres envi- 
ron. (Voir, pour les details, Ch. Martins et G. Chancel, Des phenotnine* 
physiques qui accompagnent la congelation de Veau. Ann. de chimie et 
physique, i872, 4« serie, t. XXVI, p. 548.) 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 425 

litudes ou les bruits de la terre n'arrivent plus , et vu ces 
formidables 6boulements accompagn6s de nuages de pous- 
sifcre qui mettent l'air en mouveraent comme le font les 
explosions des corps d6tonnants. Mais la separation de ces 



Fig. 2. — Glacier de la Vallee-Blanche. 



fragments n'cst pas capricieuse ; pile se fait suivant cer- 
tains plans de clivage semblables &ceux des cristaux. L'oeil 
exercS de M. Viollet-le-Duc les a reconnus, et, pour que son 
crayon si precis ne s'6gar&t pas sous Tinfluence d'une id6e 
pr£con<;ue, il les a dessin6es h l'aide du teleiconographe, 



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426 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

instrument compost d'une lunette d'approche k laquelle 
on adapte une chambre claire. II a ainsi constate que Tap- 
pareillage des Aiguilles protoginiques de Ghamonix se com- 
pose de prismes ou de fragments de prismes rhomboe- 
driques plus ou moins marques. Gette structure sereconnatt 
le mieux sur l'Aiguille du Chardonnet, au-dessus d'Argen- 
tifcre, l'Aiguille Verte et le Mont-Maudit dont la figure 3 
reproduit l'image. 

La vue est prise de Plan-Praz sur le Br6vent. On recon- 
nait les rhombofcdres entiers ou tronqu^s dont se com- 
pose l'Aiguille. Le ligne ponctu6e A t B, G, indique sa forme 
mamelonn^e primitive. 

Nulle etude gdologique n'est plus interessante et relati- 
vement plus facile que celle des traces que les anciens 
glaciers ont laiss6es aprfcs eux dans les valines des Alpes, des 
Pyr6n6es, du Jura, des montagnes du Bugey, des Vosges, 
de la For&t-Noire et des plaincs du Rh6ne et du Rhin. Mais 
la connaissance des glaciers actuels et de leurs effets est 
le preiiminaire oblige pour l'intelligence des preuves de 
leur ancienne extension. C'est faute d'une preparation 
suffisante que de jeunes g6ologues se sont souvent four- 
voy^s et ont attribu6 k des glaciers des effets qui s'expli- 
quent parfaitement sans leur intervention , et qui sont dus 
uniquement k des courants aqueux. Tous les glaciers don- 
nant naissance k un torrent, les effets de la glace se com- 
binent avec ceux de l'eau, et il faut une analyse delicate pour 
les distinguer. Ici encore l'examen attentif des glaciers a 
leur extr6mite inferieure d'oti s'echappe le torrent est des 
plus instructives, et prepare l'observateur a bien interpreter 
les apparences qu'il trouvera en dehors du domaine des 
glaciers actuels. Nous suivrons done M. Viollet-le-Duc dans 
l'expos6 rapide des principaux ph6nomenes que pr^sentent 
les glaciers actuels. 

Les debris tombant sur les glaciers du haut des sommets 
qui les dominent forment des moraines lat£rales, e'est-a- 



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Fig, 3. — Le Mont-Maudit. 



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428 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX -ARTS. 

dire situ6es sur les deux rives du glacier. Ex. celles de la 
Mer de Glace ^u-dessous du Montenvers et au-dessous du 
Chape au. Mais, quaud deux glaciers se r^unissent et pr£- 
sentent un confluent semblable k celui de deux rivieres, les 
deux moraines laterales convergentes s'adossent, se con- 
fondent et constituent une moraine m6diane qui suit l'axe 
du glacier (fig. 4). Ex. le confluent de la moraine laterale 
droite des glaciers du G6ant avec la moraine laterale gauche 
du glacier de Lechaud au promontoire du Tacul (voy. la 
carte). La pierre k B6ranger est plac6e au confluent des 
glaciers de Lechaud et de Tal£fre. Le confluent du glacier 
de Lauteraar avec celui de Finsteraar au promontoire de 
YAbschwung, sur le glacier inf&rieur de TAar, a donni son 
nom, devenu g6n6rique, k ces promontoires places en 
Speron au confluent de deux glaciers. 

Les moraines laterales ou m6dianes arriv6es k Textr£- 
mit6 du glacier en vertu de sa progression, et tomb6es en 
partie de son escarpement terminal, prennent le nom de 
moraine frontale ou terminate. Exemple : la moraine du 
glacier des Bois k la source de l'Aveyron, des glaciers 
des Bossons, de Bionnassay, du Miage, du Rhdne, de 
TAar, etc., etc. Enfin, il est un troisi&me genre de mo- 
raine : e'est la moraine pro fonde ; accumulation de boue, 
de graviers, de cailloux, de blocs qu'on voit k d6couvert en 
avant de Textr6mit6 de tous les glaciers qui ont reculi. 
Exemples : ceux des Bossons, du Tour, du Miage, de la 
Brenva, etc. Ces debris se trouvaient sous la glace lorsque 
le glacier descendait plus bas qu'il ne le fait actuellement. 
Reconnues et signalees loin des glaciers actuels, toutes ces 
moraines sont une preuve de leur ancienne extension; 
les roches qui les composent nous d6signent les mon- 
tagnes d'oii ils provenaient; ainsi, pour n'en citer que 
deux exemples, la protogine caract£rise les glaciers des- 
cendus du Mont-Blanc, compost en grande partie de 
cette roche. L'euphotide, ou gabbro, caractSrise le glacier 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 429 

du Rh6ne ; car, en Suisse, cette roche n'existe qu'au fond 
des vallees de Saas et de Zermatt, affluents de celle du Va- 
lais remplis jadis par Tancien glacier du Rh6ne. 

Les roches arrondies, moutonn6es, polies, strides de raies, 
de sillons ou de cannelures parall&les k la direction de Tan- 
cien glacier, s'ajoutent aux moraines pour nous prouver son 
ancienne existence et nous indiquer sa direction. Ajou- 
tons-y les cailloux raytis. Quand un bloc ou un caillou s'en- 



Fig, 4. — Moraine mediane. 

gage entre la roche encaissante et la glace, il est entrain^, 
d£plac& par elle pendant le mouvement de progression du 
glacier. Mais, en m§me temps, il est frott6, ray6 dans tous 
les sens par le gravier qui Taccompagne. De \k des cailloux 
pr6sentant des raies entre-crois6es ou des surfaces us6es 
et frott^es. Ces raies, visibles surtout sur les cailloux cal- 
caires, caract6risent Taction du glacier ; car Teau, loin de 
produire ces stries , les efface. Ces cailloux ray6s, routes 



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430 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

dans un torrent, perdent leurs raies au bout d'un parcours 
trfcs-limit6, comme on peut le constater k la source de la 
Lutschine noire , k I'extr6mit6 du glacier interieur de Grin- 
delwald. 

La trituration k laquelle sont soumis les debris de roches 
intercal£s entre la glace et la roche encaissante du glacier 
est souvent tenement complete que ces debris sans cesse 
mouill£s par la fusion de la glace, sont r£duits k l'6tat de 
veritable boue. En p£n£trant au-dessous d'un glacier, on 
marche dans cette boue, m&6e de fragments de toutes 
sortes de grosseurs. Gette boue glaciaire, comme on Tap- 
pelle, se retrouve dans tout le domaine de l'ancienne ex- 
tension des glaciers et bien au delk entrainge par les eaux 
provenant de la fusion des glaciers de toutes les 6poques. 
Dans la vall6e du Rhin, elle est connue sous le nom de 
Lehm ou de Loess. 

Un autre caractfcre de ce que M. Desor a appel£ le pay- 
sage morainique, c'est la presence de petits lacs ; les uns 
sont barr£s par des moraines et subsistent encore aprfes la 
disparition du glacier, Le lac Gombal, k l'extr£mite du gla- 
cier du Miage, le lac du Tacul au confluent des glaciers de 
Lechaud et de Tacul, le lac Moerill sur la rive gauche du 
glacier d'Aletsch, sont des exemples de ces lacs moraini- 
ques, si communs sur le revers meridional des Alpes. Les 
uns sont grands, comme le lac Majeur, ceux de G6me et de 
Garde, d'autres fort petits, comme ceux de la Brianza entre 
Cdme et Lecco, et le lac de Lourdes, au pied des Pyre- 
nees ; mais on observe dans les Alpes, dans les Pyre- 
nees, dans le comt6 de Cumberland, en ticosse et en 
Irlande, tous pays jadis envahis par les glaciers, une 
foule de petits lacs sans moraines, simples cuvettes creu- 
s6es dans les rochers. Les lacs du Br6vent, les lacs Cor- 
nus et les lacs Blancs, au-dessus de la valine de Ghamonix, 
sont des lacs de ce genre. Situ6s k une altitude d£pas- 
sant 2000 metres, ils sont geies la plus grande partie 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 431 

del'annie. M. Viollet-le-Duc a 6tudi6 leur mode de forma- 
tion, principalement sur les lacs Cornus. La figure 5 X est 
ia petite carte partielle de ces lacs, qui sont marqu6s par 




& 



Fig. 5. — Lacs glmciaires. 



leslettres C, D, E, F. Le relief se compose de strates re- 
lets presque verticalement et d'une duret6 fort in6gale. La 
figure 5 V reprisente une coupe de ces strates faite suivant 
laligne Qp. Le glacier descendant de l'Aiguille de la Fiona 



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432 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

et de 1'Aiguille-Pourric du Br6vent a us6 beaucoup plus les 
strates tendres que les roches dures ; de \k des excavations 
6tag6es les unes sur les autres (fig. 5 V e, f, c, d), oil se riu- 
nissent les eaux resultant de la fonte des neiges et des 
glaces, et les eaux pluviales; de \h ces petits reservoirs ou 
lacs en miniature, si communs dans les regions jadis oc- 
cup6es par les glaciers. 

Constatons maintenant avec l'auteur les traces que les 
anciens glaciers ont laiss^es autour du Mont-Blanc. Lors de 
la plus grande extension des glaciers, quand ils couvraient 
la Suisse d'un manteau de glace qui s'6tendait jusqu'au 
Rh6ne, entre Lyon et Vienne, et dans la valine du Rhin, ou 
ils rencontraient les glaciers des Vosges et de la For6t- 
Noire, les valines qui circonscrivent le massif du Mont- 
Blanc, la valine de Chamonix, celle de Montjoie, le Val Veni, 
le Val Ferret et le passage de la T6te-Noire 6taient combos 
par des mers de glace dont les glaciers actuels n'6taient 
que des affluents. Ces glaciers disparus passaient par-des- 
sus les cols qui s6parent les valines : le Prarion, le col de 
Voza, le col de Balme, celui du Bonhomme, le col dela 
Seigne, le col Ferret et la T6te-Noire. Ils ont abaiss6 ces 
cols en les 6rodant ; ainsi le col de Balme , actuellement 
4 la hauteur de 2204 metres au-dessus de la mer, Stait 
avant T6poque glaciaire au niveau des deux cimes qui le 
dominent, la Groix-de-Fer, 2 340 mfctres, et les Grands, 
2 682 mfctres. 

A T6poque glaciaire , les glaciers du Tour et d'Argen- 
tifcre traversaient lecol des Montets (voyezla carte) et rejoi- 
gnaient le glacier du Rh6ne par la gorge de Valorsine. Ainsi 
on trouve des Erosions et des moraines jusqu'k 2 200 mfct., 
bien au-dessus du niveau actuel des glaciers actuels dans la 
m&me verticale. Plus tard, pendant le d£clin de la pdriode 
de froid, les glaciers du Tour et d'Argentifcre, incapables de 
franchir les Montets, s'engagfcrent dans la gorge k Tissue de 
laquelle se trouve le village d 'Argentine et forcfcrent le 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 433 

glacier des Bois k se detourner vers le Sud-Ouest, et k limer 
Tangle Nord du contre-fort du Montenvers. Le niveau de ce 
dernier s'61evait alors k 1200 mfct. au-dessus de son lit actuel 
a la source de TAveyron, ainsi que le prouvent les roches 
moutonn6es et les debris morainiques de la Filiaz au-des- 
s.usdu pavilion du Montenvers. A cette 6poquc, le glacier 
de la valine de Cbamonix passait par-dessus le Prarion 
(1970mfct.), d6bouchait dans la valine de Sallenches et re- 
joignait le glacier de la valine de Montjoie, par-dessus le 
col de Voza et le mont Lachat, oil Ton trouve partout des 
traces de son passage. Dans sa p6riode de d6croissance, il 
ne franchissait plus le Prarion, mais Tauteur de cette no- 
tice 1 a mesur6 avec le barometre en 1846 la limite des 
roches polies, couvertes de blocs erratiques, sur la mon- 
tagne de Couppoz, au-dessus de la rive droite de l'Arve, en 
face du village des Houches, et il l'a trouv^e ci 593 mfct. au- 
dessus de la valine. Le glacier, k cette 6poque, forqait les 
gorges de Servoz appel6es les Montees ; il a poli , stri6 
toutes les roches et d6pos6 d'6normes blocs de protogine 
dans toute cette region et, en particulier, autour de la 
tour ruin6e de Saint-Michel. J'ai trouv6 ces blocs jusqu'& 
la hauteur de 758 mfct. au-dessus du pont P61issier qui tra- 
verse TArve au milieu de la* gorge. A gauche, non loin du 
col de la Forclaz, ils montaient jusqu'i 683 m£t. Ces deux 
points, situ6s vis-i-vis Tun de Tautre, sont s6par6s par une 
distance horizontale de 4 kil. Le glacier avait done une 
lieue de largeur en ce point, et sa puissance moyenne6tait 
de 720 mfct. au moins, car, dans ce genre de mesures, on 
n'a jamais la certitude d'avoir suspendu le baromfctre pr6- 
cisiment au-dessus de la dernifcre roche polie ou auprfcs 
du dernier bloc erratique. Ce glacier, renforc6 par celui 
qui descendait par les valines de Montjoie et de Megfcve 
sur la gauche, et celle de la Dioza sur la droite, a d6pos6 

1 Voy. Revue des Deux-Mondes % {•» avrii 1847, et le livre intitule : 
Du Spitzberg au Sahara, p. 245. 

AXXUAIRB DB 1876. 28 



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434 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

une 6norme moraine k mi-c6te de la colline qui s'ttend 
des bains de Saint-Gervais h Sallenches ; elle est recou- 
verte d'une sombre fonH de sapins, et un bloc gigantesque 
situ6 prfcs du hameau de Caches, non loin de Sallenches, 
est c616bre dans le pays sous le nom de Pierre a Mabei't. 

Rentrons dans la valine de Chamonix. Son extr6mit£ en 
amont des gorges de Servoz est occup6e par des terrains 
tourbeux, indices de depdts morainiques, et le village des 
Houches est Mti sur une ancienne moraine du glacier 
de la valine de Chamonix en pleine p6riode de retrait. Re- 
montons la vall6e. Un grand nombre de blocs 6normes de 
protogine entourent le hameau de Montquart. Un de ccs 
blocs, appel6 Pien % e-Belle y n'a pas moins de 25 mfet. de lon- 
gueur sur 9 de largeur, et au moins 12 mfct. de hauteur. La 
le glacier des Bois s'61evait au-dessus du chalet de la Cdte, 
oil on observe un beau bloc de protogine. Au droit du village 
des Barats on trouve une troisifcme moraine de retrait. La 
quatrteme porte le village m£me de Chamonix. Toutes les 
fondations de ses nombreux hdtels sont creus6es dans le ter- 
rain glaciaire encore reconnaissable dans le jardin de l'hd- 
tel d'Angleterre. Enfin, la cinqui&me et dernifcre moraine 
est celle de Tannic 1820 h la source de l'Aveyron : elle em- 
brasse la cdte calcairc du Pigetet precede imm6diatement 
la moraine actuelle. La colline qui la surmonte du c6t6 de 
l'Arve porte le hameau de Lavancher ; c'est encore une an- 
cienne moraine, continuation de la moraine lat6rale droite 
du glacier des Bois.Cette colline est entterement composfe 
de blocs erratiques (1), de cailloux et de boue glaciaire. 

1 I/un des plus gros, perche sur la crete, porte le noin de Pierre 
de Lisboli. De Saussure {Voyages dans les Alpes, § 623) avait deja par- 
faitement reconnu que la colline de Lavancher etait une ancienne mo- 
raine, continuation de la moraine actuelle, comme celle de Bionnassay, 
qui descend jusqu'au village du meme nom et meme jusqu'a Bionney. 
On a peine a comprendre qu'un observateur comme de Saussure, ayant 
constate Cette corttinuite d'anciennes moraines avec les nouvelles, ait 
meconnu Textension des glaciers. Get aveuglement ne s'explique que 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 435 

Erod6e par l'Arve , cette moraine a dti barrer ce torrent, 
car, au-dessus du d6fil6, nous trouvons des terrasses r£gu- 
lifcres indiquant les divers niveaux d'un lac disparu. Un lac 
semblable d€l aux barrages morainiques du glacier du Tour 
existait entrc ce village et celiii d'Argentifcre. 

Ainsi, dans la valine m£me de Chamonix, nous pouvons 
suivre le retrait du grand glacier qui la rcmplissait jadis. 
Dans la valine de Montjoie, dans le Val Veni et le Val Fer- 
ret, nous retrouverions les m£mes t£moignages. 

Bornons-nous pour completer la demonstration h donner, 
comme Tauteur Ta fait, la description des traces glaciaires 
du Val Veni, en aval du lac Combal. Un peu au-dessus de 
l'auberge d'Avizaille, on a devant soi l'Aiguille du CMtelet 
(altitude, 2 504 m§t.). Cette Aiguille du Chatelet est lim£e 
jusqu^ son sommetparle passage des glaces. Ce som- 
met 6tait done immerg6 dans le glacier. Les montagnes du 
c6te oppos6 qui ne d£passentpas 2 300 m&t. sont compl£- 
tement moutonn6es et cribl£es de petits lacs, entre autres, 
celui de Ghecouri, qui indiquent une action glaciaire pro- 
long£e. 

Done, les glaciers qui descendaient des rampes du mas- 
sif du Mont-Blanc ont combl6 entifcrement le Val Veni et 
(tebordaient la chaine oppos6e. En A B (fig. 6) se trouve le 
niveau d'une pdriode d'abaissement du glacier du Fresnay 
qui se r6unissait alors au glacier du Brouillard et h celui 
du Miage (voir la carte g6n£rale). Puis un deuxifcme ni- 
veau d'abaissement D F dans les mfcmes conditions. Enfin, 
un troisifcme niveau d'abaissement D. E, f E. Alors les 
trois glaciers commenefcrent h, se s6parer. La moraine V in- 
dique une separation definitive. 

Aujourd'hui le glacier du Fresnay s'arrfcte en G ; le gla- 
cier du Brouillard h peu pr£s au m&me niveau. On voit 

par le bandeau que l'idee preconcue du deluge et de torrents diluviens 
avait mis sur les yeux, ordinairement si clairvoyants, de ce grand 
Reologue. 



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436 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

en P son ancien lit et sa moraine lat6rale droite M qui 
vient se r6unir k la moraine gauche du glacier du Miage T. 
Ce glacier du Brouillard se versait dans le glacier du Miage 
quand son niveau 6tait en G H. Lorsqu'il s'en s6para, il des- 
cendait suivant la ligne H I ; s'abaissant encore, il tra^a la 
ligne LK ; en R on voit les moraines des glaciers du Brouil- 
lard et de Miage r6unies. 

Ainsidonc, sur le versant Sud comme sur le versant Nord 
du Mont-Blanc, nous trouvons des preuves 6videntes de la 
puissance des anciens glaciers, et nous comprenons que 
ceux du versant italien, descendant dans la vail6e d'Aosle 
et d6bouchant pr£s dlvr6e, se soient 6tal6s dans la plaine 
du P6, tandis que ceux du versant Nord, unis au glacier du 
Rhone, depassaient le Jura et atteignaient les bords du 
Rh6ne, entre Vienne et Lyon. 

Sous le titre de formation des torrents, M. Viollet-le-Duc 
eonsacre un chapitre aux ph6nom&nes physiques des gla- 
ciers, et, entre autres, k celui de la regulation, c'est-i-dire 
h la congelation de l'eau qui s'infiltre pendant l'6t6 dans 
les fissures du glacier, s'y gfcle de nouveau et ressoude les 
parties disjointes. (Test ainsi que nous voyons les aiguilles 
de la cascade du glacier de Tal&fre se ressouder en descen- 
dant avec la Mer de Glace et former la surface relative- 
ment plane et unie de ce dernier glacier. M. Viollet-le-Duc 
a pu constater par lui-mfcme l'infiltration de l'eau dans les 
couches du glacier. « Ayant eu, dit-il spirituellement, la 
fortune de tomber dans une crevasse sur le glacier de 
Schwarzenberg au fond de la vallee de Saas, le 11 juil- 
tet 1870, je fus arr£t6 dans ma chnte par un bloc de glace 
(fig. 7, A) et je restai quatre heures debout sur ce bloc, k 
42 mfct. en contre-bas de la surface du glacier pendant que 
mon guide Bap tiste, de Macugnaga, allait chercher des cor- 
des et amenait quatre montagnards de Mattmark. » Cette 
crevasse, comme toutes celles qui, traversant l'Spaisseur 
du glacier, arrivent jusqu'i la roche sous-jacente, 6tait 



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Fig. 6. — L'Aiguille du Ch&telet (Val Veni). 



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438 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



plus 6vas6e en bas qiTen haut et k peu prfcs perpendicu- 
laire k la pente (fig. 7 B). Etant k 2 900 mfct. au-dessus de 
la mer, elle se trouvait dans la region des n6v6s. Dans un 
glacier inferieur, celui de TUnteraar, 1'auteur de cette notice 
a constats la m&me disposition en descendant dans une cre- 
vasse de fond k Taide d'une 6chelle de cordes appartenant& 
M. Dollfuss-Ausset. M. Viollet-le-Duc distinguait trfes-bien 
les couches de glace bleue et blanche qui 6taicnt obli- 




V\g. 7. — Crevasse. 

ques, h y h, h. LT61argissement de la crevasse dans la partie 
inf6rieure s'explique par le frottement contre le fond ro- 
cheux qui arrfcte la paroi de crevasse situ6e en amont 
(fig. B, c), tandis que la partie d continue de s'avancer. Les 
couches et les blocs de glace bleue plus transparents don- 
naient lieu k des suintements d'eau. 

La temperature de Tair dans la crevasse 6tait de -+- 5° k 
3 h. de TaprSs-midi et + 2°,5 k 6 h., le ciel dtant trfcs- 
couvert. dependant les suintements se gelaient et formaient 



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LE MASSIF DU MONT-BLANC. 



439 



autour de l'observateur des stalactites (fig. 8) B et des stalag- 
mites G. La plupart de ces suintements sortaient de fentes 



■ii 






■?. 



Fig. 8. — Phenomenes de regulation. 

verticales ou horizontals de quelques centimetres de lon- 
gueur sur une largeur de quelques millimetres. Si la fente 



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440 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

etait horizontale, la regulation affectait la forme (Tune 
gouttifcre renvers6e, lisse en dessus, garnie de rognonsen 
dessous A. Si la fente etait verticale, elle donnait les stalac- 
tites B, lesquelles , en une heure, augmentaient de 20 k 
25 cent, de longueur pour se detacher et toraber au fond 
du glacier ; alors Top6ration recommengait. Quand la fente 
6tait verticale, et que Teau sortait en jaillissant par l'effet 
de la pression, elle prenait la forme C en se congelant. 
Ainsi, dans l'interieur du glacier k 12 mfct. au-dessous de 
sa surface, l'eau etait soumise k une pression qui la main- 
tenait k l'6tat liquide ; mais, en sortant des fissures, cette 
pression cessant, elle se congelait, quoique la temperature 
de Fair fAt sup6ricure k z6ro. Ilya done une circulation 
d'eau dans le glacier; il contient, en outre, de Tair. Ce 
sont des bulles de forme vari£e comme en G. Quand on 
marche sur un glacier par un temps chaud, on entend une 
crepitation continue tout k fait semblable k celle d'un pou- 
mon sain que Ton comprime ; cette crepitation est due au de- 
gagement d'une foule de petites bulles qui se degagent dela 
surface du glacier en fusion. Parfois la bulle d'air nageait 
dans une petite cavite liquide E et D, dont les parois etaient 
tapiss6es de rognons de glace, ce qui donnait k la cavite 
l'aspect d'une g6ode. Quelquefois aussi la g6ode etait entifc- 
rement remplie de glace comme en F. On voit que Tacci- 
dent arrive k M. Viollet-le-Duc, Tattente anxieusc du re- m 
tour de son guide avec des hommes de renfort n'avaient 
point alter6 son calme, ou trouble sa lucidite d'esprit, et 
qu'il employa utilement son temps en etudiant et en des- 
sinant les apparences de la glace qui Tentourait. 

Un cbapitre du livre de M. Viollet-le-Duc est consa- 
cr6 aux actions torrentielles dans les montagnes et dans les 
va!16es; mais, pour suivre Tauteur, il faudrait nous eloi- 
gner du Mont-Blanc, objet principal de l'oeuvre que nous 
avons voulu signaler k Inattention de nos confreres. Qu'ils 
y emportent ce beau livre avec eux quand ils visiteront le 



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LE MASSIF DC MONT-BLANC. 441 

colosse et ses environs, qu'ils combinent sur la belle carte, 
son complement oblig6, des excursions et des ascensions 
dans ces hautes regions oil rfcgne encore l'6poque glaciaire. 
Les imposants aspects qu'ils auront sous les yeux, 6clair6s 
parlalumifcre de la science, gagneront en grandeur et en 
beaute. De m£me, un paysage, terne etuniforme sous un 
cielgris, s'Sclaire et s'embellitaux rayons du soleil, image 
physique de Intelligence humaine, qui admire d'autant 
plus la nature qu'elle la comprend davantage 1 . 



Charles Martins, 

Membre honoraire du Club-Alpin-Franoais. 



1 Toutes les gravures qui illustrent cet article sont extraites de 
l'ouvrage de M. Viollet-le-Duc; nous les devons a la complaisance de 
I'editeur de ce beau livre, M. J. Baudry. Nous rappellerons aux 
raemhres du Club que le Massif du Mont-Blanc se vend 10 fr. sans la 
carte de 1 metre sur i met. 20, gravee par notre collegue M. Erhard, 
imprimee en 12 couleurs, et dont le prix estde 20 fr. en feuilles, et de 
28 fr. collee sur toile et en etui. 



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11 



DU PASSAGE 

a la fin it la (iritde qaaternaire 

DES EAUX ET DES ALLUVIONS ANCIENNES 

DE LA MOSELLE 

DANS LES VALLEES DE LA MEURTHE, AU-DESSUS DE NANCY 
ET DK LA MEUSE PAR LA VALLEE DE l'iNGRBSSIN 

(Test en etudiant les phinomfenes g£ologiques actuels 
qu'on a pu en reconnaltre les causes determinates, de- 
couvrir le m6canisme de leur action et Implication de leurs 
efFets. Mais ces premieres notions ont r6v616 aux g6olo£ues 
que des ph6nom^nes semblables se sont months k des 
epoques plus ou moins recuses, et notamment pendant la 
pdriode quaternaire, par des causes identiques, mais g6n6- 
ralement beaucoup plus puissantes ; que les modifications 
produites par elles k la surface de notre globe offrent les 
monies faits caracteristiques et, par consequent, ont ete 
soumis k Taction des mdmes lois physiques. Tels sont les 
ph£nomfenes de l'6poque glaciaire : Textension et la masse 
des glaciers bien plus considerables que dans les temps ac- 
tuels ; les immenses inondations qui ont 6t6 le r^sultat de 
leur fusion, les denudations du sol qu'elles ont occasion- 
n6es, le creusement plus complet de nos valines d'erosion ; 
le transport des blocs erratiques, des cailloux, des sables, 
de la boue glaciaire, que nous constatons encore aujour- 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 143 

d'hui, mais qui se niontrent avec bien moins d'inlensite 
que dans les temps ant^rieurs h notre p^riode g6ologique 
actuelle. Ces fails sont connus et admis par tous les g6o- 
logues. 

Uexistence ancienne d'immenses glaciers dans nos mon- 
tagnes des Vosges a 6t6 d6montr6e scientifiquement par 
les gSologues lorrains, alsaciens et francs-comtois ; la d6cou- 
verte d'un grand nombre de moraines, dont quelques-unes 
d'une grande puissance, et les stries parallfcles burin6es ;\ 
la surface des rocbers graniliques, qui encaissaient les an- 
ciens glaciers, ont mis ces faits en dehors de toute discus- 
sion. Par leur fusion, ces mers de glace ont d6termin6 les 
mSmes effets que dans les autres chaines de montagnes. Je 
ne dois pas insister sur ces faits parfaitement connus. Je 
me propose seulement d'6tudier dans cette notice le pas- 
sage des eaux et des alluvions anciennes de la Moselle dans 
le bassin de la Meurthe, au-dessus de Nancy et dans le bas- 
sin de la Meuse par la valine de Tlngressin. Pour bien 
comprendre ce qui va suivre, ii faut avoir sous les yeux la 
Carle de tEtat-major. 

Si Ton 6tudie le cours de la Moselle, depuis son entree 
dans notre chaine jurassique, entre Messein et Pont-Saint- 
Vincent, on constate que cette rivifcre coule jusqu'& Pierre- 
la-Treiche dans une valine profonde, Gtroite, bois6e, sail- 
vage, h versants g£n6ralement assez abruptes et dominGs 
de chaque c6t6 par des plateaux 61ev6s de 300 h 400 m&l. 
au-dessus du niveau de la mer. Les couches g6ologiques 
qui constituent ces plateaux s'inclinent sensiblement do 
TEst h TOuest et un peu du Nord au Sud. Dans le voisi- 
nage de Toul, la valine de la Moselle s'61argit jusqu^ Fon- 
tenoy, et, dans cette partie du cours de cette rivifcre, son lit 
est parsem£ d'iles nombreuses dont quelques-unes ont une 
certaine Gtendue 1 . Au-dessous la valine se r6tr6cit, mais 

1 (Test dans Tune de ces iles que fut gagnee par Thierry II, roi de 



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444 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

surtout et brusquement h Liverdun ; puis elle s'elargit de 
nouveau jusqiT& sa rencontre avec la valine de la Meurthe, 
ou cette riviere se joint k la Moselle, un peu plus bas que 
Frouard. 

Le cours de la Moselle est assez tortueux h partir de 
Pont-Saint- Vincent ; elle se dirige au Nord-Ouest, puis h. 
TOuest ; elle forme devant Toul une grande courbe de 2 ki- 
lometres de rayon, dont la convexity toucbe presque aux 
fortifications de cette ville ; puis elle prend son cours du 
Sud-Ouest au Nord-Est jusqu'i son confluent avec la 
Meurthe. 

Ces deux rivieres entourent presque entifcrement un pla- 
teau 61eve\ celui de la Have, couvert dans la plus grande 
partie de son Gtendue de magnifiques foists d'une super* 
ficie de 12,000 hectares, et qui constitue ainsi une pres- 
qu'ile dont l'isthme, place k TEst, mesure 8 kilometres et 
demi de largeur entre Mere\ille et la Neuveville-les-Nancy, 
etse trouve doming ^TOuestpaFunescarpement jurassique 
au-dessus duquel se voit un camp romain bien conserve. 

On s'etonne tout d'abord que la Moselle, en arrivant de- 
vant Toul, forme la grande courbe dont nous avons parte, 
et qui change si brusquement la direction de son cours, 
lorsqu'on voit s'ouvrir devant elle la valine de llngressin 
qui semble 6tre le prolongement de celle de la Moselle. Ce 
fait apparait avec tant d'eridence que l'id6e d'6tablir un 
canal de jonction de la Moselle h la Meuse a surgi dans 
Tesprit de plusieurs ing6nieurs anciens. G'est ainsi que, 
en 1591, le comte de Lutzelstein, plus connu sous le nom 
de comte palatin Georges-Jean, dit llng6nieur, en proposa 
T^tablissement au due de Lorraine, Charles II 1 . En 1659, 

Bourgogne, une grande bataille, en 612, contre son frere, Theodebert, 
roi d'Austrasie. 

1 La lettre par laquelle le comte Georges-Jean proposait au due de 
Lorraine de creuser ce canal existait encore dans les collections da 
musee lorrain, avant Tincendie qui a devore ce qui restait de Tan- 
cien Palais-Ducal .en 1870. 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 145 

le c£lebre Vauban, alors capitaine au regiment de laFerl6, 
6tait en garnison kToul, et, comme sa compagnie 6tait dis- 
pense dans plusieurs villages de la vallee de TIngressin, il 
visitait souvent ses soldats, ce qui lui permettait, en outre, 
de se livrer au plaisir de la chasse dans une contr6e alors 
trfcs-giboyeuse. II reconnut la possibility d'y Gtablir un ca- 
nal de jonction; il en fit m6me le plan, qui se trouvait en- 
core au moment de la dernifcre guerre franco-allemande 
dans les archives de la direction du g£nie militaire k Toul, 
mais qui en a disparu depuis Toccupation de cette ville par 
les Prussiens. Ce canal devait avoir sept 6cluses, se dirigeait 
en ligne droite de Toul k Foug et contournait ensuite les 
sinuosit6s de la valine, pour aboutir k la Meuse par les 
marais de Lay-Saint-Remy et de Pagny-sur-Meuse. II 
devait 6tre aliments par une prise d'eau faite dans la 
Jleuse, prfcs de Pagny-la-Blanche-C6te, k 16 kilometres en 
amont de Pagny-sur-Meuse. D'autres projets analogues ont 
ete depuis 6tudi6s par plusieurs ing£nieurs, et c'est par la 
valine de Tlngressin que passe aujourd'hui le canal de la 
Marne au Rhin ; mais on a 6vit6 en partie les sinuosites de 
la vallee par la perc6e d'un tunnel & Lay-Saint-Remy. 

Si Ton 6tudie la valine de Tlngressin, on trouve dans la 
rooitid inf6rieure de sa longueur jusqu'au village de Foug 
une couche puissante de sables et de cailloux de la Mo- 
selle exploitie pendant de longues ann6es pour Tempierre- 
ment des routes ; elle a 6t6 aussi profond6ment remani6e 
pour la construction du canal de la Marno au Rhin. Noiv- 
senlement ces alluvions anciennes couvrentle fond de cette 
partie de la valine, mais elles s'etagent sur ses flancs et 
splendent mfcme sur des monticules de 30 k 40 mfct. d'616- 
vation au-dessus du fond de la valine ; mais, sur les pentes 
un peu abruptes, ce d6p6t est sur plusieurs points recou- 
vert d'une couche de 2 k A mfct. d'6paisseur de sables cal- 
caires descendus des flancs des coteaux, ce qui a 6t6 mis 
en evidence par les excavations faites pour recueillir les 



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446 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

cailloux 1 . Dans ces fouilles on a rencontr6 des dents etdes 
ossements assez nombreux d'Elephas pritnigenius Blumenb., 
ce qui determine 1'age g6ologique de ce d6p6t. La ville de 
Toul repose elle-m6me sur des couches assez puissantesde 
ces alluvions , fait constats dans le creusement des fonda- 
tions de maisons et dans les travaux de canalisation ex6- 
cut6s il y a quelques ann6es pour la distribution des eaux 
potables et pour les conduites de gaz. 

La valine de Hngressin se r6tr6cit de plus en plus a par- 
tir du village de Foug, en m£me temps quelle s'incline un 
pen au Sud pour former le Vat-de-FAne, au fond duquel 
le ruisseau de llngressin prend sa source. Les alluvions an- 
ciennes de la Moselle y paraissent moins abondantes et ne 
se montrent plus qu'au voisinage du ruisseau, sans aucun 
doute, par suite des 6boulis des coteaux qui les recouvrent, 
comme nous l'avons constats dans le bas de la valine. Elles 
disparaissent complement au col qui, du Val-de-TAne, 
conduit dans les marais de Lay-Saint-Remy et de Pagny- 
sur-Meuse. Mais ces alluvions, m616es toutefois de debris 
calcaires, se retrouvent en amont de ce dernier village sur 
les pentes cultiv6es des coteaux qui dominent ce marais. 

D'une autre part, le lit de la Meuse en amont de Pagny 
n^offre aucune trace de cailloux vosgiens et ne roule de- 
puis sa source que des galets calcaires provenant des co- 
teaux coralliens qui encaissent son cours. II n'en est plus 
de m&me en aval de Pagny-sur-Meuse: les alluvions an- 
ciennes de la Moseile se retrouvent abondamment, non- 
seulement dans le lit de la Meuse, pendant tout son trajet 
entre des collines calcaires jusqu'aux Ardennes, mais aussi 
sur ses rives et sur les pentes de la valine. On trouve mtoe 
ga et la, et notamment en amont de la ville de Dun, des 
d6p6ts consid6rables « de cailloux arrondis composes de 

1 Husson, Origine de resp&ce humaine dans les environs de Toul; 
Pont-a-Mousson, in-8°, 1864, p. 12. — Dans ce travail, M. Husson 
donne d'autres details fort interessants sur la \allee de Tlngressin. 



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ALLUVIONS ANCIENNES DK LA MOSELLK. 447 

fragments de roches des Vosges semblables h ceux que Ton 
rencontre dans la valine de la Moselle 1 ». On remarque, 
ajoute M. Amand Buvignier, auquel nous empruntons 
cette citation, que ces cailloux sont plus petits et plus ar- 
rondis k mesure qu'ils s'61oignentdePagny-sur-Meuse ; ils 
sont plus ou moins m61ang6s de fragments arrondis de gr£s 
bigarrG des Vosges et, qh et \k, de graviers calcaires dans > 
lesquels dominent des debris de roches eoralliennes quel- 
quefois m61ang6s deceux de l'6tage portlandien. 

Les alluvions anciennes de la Moselle et, par cons6quent, 
les eaux de cette rivifcre, se sont done, h une 6poque 
recuse, d6vers6es en tout ou en partie dans le bassin 
de la Meuse ; il y a eu une communication naturelle 
entre ces deux cours d'eau par la vallee de l'lngressin 
et le vallon mar6cageux de Pagny. Telles sont les conclu- 
sions, suivant nous, inattaquables qu'a dMuites des faits 
M. Buvignier*. 

Mais la question n'est pas aussi simple qu'elle le parait 
au premier abord ; elle soul&ve plus d'une objection. Elle 
se complique beaucoup, si Ton 6tudie la topographic ac- 
tuelle des valines dans une circonscription plus 6tendue 
que celle dont nous nous sommes occup6s jusqu'ici, com- 
pare h T6tat des lieux, tel qu'il a did 6tre dans les temps 
anciens. Les valines d'6rosion, parmi lesquelles se trouvent 
classes celles dont il est ici question, ont 6t6 creus6es non 
pas instantan6ment , mais par Taction successive et pro- 
long^ de la puissance Erosive des eaux. La dispersion des 
alluvions anciennes de la Moselle, leur d6p6t& desniveaux 
plus 61ev6s que les cours d'eaux actuels, l'altitude des cols, 
enfin les mat&riaux marneux, argileux et les graviers en- 
traines des lieux 61ev6s dans les valines par les eaux plu- 

1 Am. Buvignier, Statistique gtologique et miniralogique du dtparie- 
ment de la Meuse; Paris, 1852, in-8°, p. 92. 
1 Am. Buvignier, op. cit., p. 101. 



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448 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

viales, corame nous lc constatons encore de nos jours, de- 
vront fixer s6rieusement notre attention. 

La cote d'altitude de la rive de la Moselle k Toul est de 
204 mbl. au-dessus du niveau de la mer ; celle de la rive 
de la Meuse & Pagny est de 2(5 met., ce qui nous indique 
que la Meuse est plus 616v6e de 41 mbt. que la Moselle aux 
points indiqu^s, s6par6s Tun de l'autre par une 6tendue de 
13 kilometres et demi en ligne droite. Ge sont \k les deux 
points oil ces deux cours d'eau se rapprochent le phis. 
Mais le col du Val-de-U Ane qui s6pare la valine de Tlngres- 
sin du vallon de Lay-Saint-Remy et de Pagny-sur-Meuse, 
qui en est la continuation, est k une altitude de 258 mbl 
92 cent. *, et, par consequent, est de 54 m&t. 92 cent, plus 
61ev6 que la rive de la Moselle k Toul. Une difference de 
niveau aussi considerable semble de nature k inspirer des 
doutes sur le passage par-dessus cc col des eaux et des 
cailloux de la Moselle dans le bassin de la Meuse. 

Mais la vall6e de l'lngressin s'eifcve insensiblement, par 
une pente r6gulifcre, depuis Toul jusqu'au col du Val-de- 
tAne. Ce col lui-m&me forme un couloir assez large, rigu- 
lier, et ne pr£sente d'autre obstacle que son altitude. 11 est 
eloign 6 de la Moselle d'environ 12,000 met. en tenant 
compte des sinuosit£s de la valine . La pente n'est done que 
de 0,0045 par metre. Sans doute les eaux actuelles de la 
Moselle, si elles passaient encore par ce col, n'auraient 
pas une force active suffisante pour faire glisser sur cette 
faible pente les sables, mais surtout les cailloux de la Mo- 
selle. Toutefois il ne faut pas oublier que cette riviere, k 
r6poque de la fusion des immenses glaciers des Yosges, a 
d6bit6 un volume d'eau considerable et a pu acquerir une 
force d 'impulsion en rapport avec sa masse. 

D'une autre part, le col du Val-de-fAne se trouve place 

1 Je dois cette cote a l'extreme obligeance de M. Biny, capitaine dtt 
genie a la direction de Nancy. 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 449 

entre deux coteaux 61ev6s au-dessus de lui de 50 k 60 mfct. 
et tr&s-abrupts. II a done re$u , depuis bien des sifecles, 
tous les 6boulis coralliens entrain6s par les eaux pluviales 
etles a d'autant mieux retenus qu'il est complement 
boise. Ces materiaux de transport ont du successivement 
l'elever certainement de plusieurs metres. On s'explique 
ainsi pourquoi Ton ne voit a sa surface aucune trace de 
cailloux de la Moselle. 

Au-dela du col du Val-de-l'A ne on rencontre les marais 
de Lay-Saint-Remy et de Pagny-sur-Meuse, dont l'origine 
nous semble due k la chute d'eau qui, franchissant le col 
et coulant sur un plan incline, a exerc6 son action Erosive 
sur le fond de la valine. D'une autre part, les alluvions 
anciennes de la Moselle ont du se perdre dans ces marais ; 
mais on les retrouve sur plusieurs points des pentes inf6- 
rieures des coteaux, entre lesquels le vallon de Pagny 
s'ouvre dans la valine de la Meuse. 

EnOn, comme nous allons le d6montrer, k l'6poque ou 
les eaux etles alluvions anciennes de la Moselle ont franchi 
ce col, la moitie interieure de la valine de Tlngressin , de 
rofcme que celle de la Moselle en amont de Toul, n'6taient 
pas aussi profond£ment creus6es qu'elles le sont aujour- 
d'hui. Les d6p6ts considerables de cailloux de la partie 
interieure de la valine de llngressin, en partie r6gulifcre- 
ment 6tag6e sur les pentes, nous en fournissent la preuve 
incontestable. 11 n'est pas dans les habitudes des cailloux 
de grimper sur les flancs des coteaux ; ils ont 6t6 n6cessai- 
rement d£pos£s de haut en bas, au fur et a mesure que la 
valine se creusait de plus en plus par Taction des eaux. 
Aossi, k T6poque dont nous parlons, la difference d'alti- 
tude entre le col du Val-de-V Anc et la partie inferieure de la 
valine de Tlngressin 6tait trfcs-certainement beaucoup plus 
faible quelle ne Test aujourd'hui. D'une part, celle-ci £tait 
alors moins creus6e de 30 k 40 mfct. ; d'autre part le col 
n'avait pas 6t6 exhauss6 par les 6boulis des coteaux voisins. 

ANXUAIRK DK 1876. ** 



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450 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

Ce ph6nomfcne cT6rosions successives et les d6p6ts dal- 
luvions anciennes ont dft se produire, en mfime temps, 
dans la valine de la Moselle, et nous le constatons tout 
d'abord, en rembrttant son cours en amont de la ville de 
Toul. Nous trouvons, en effet, le long des flancs de cette 
partie de la valine, des d6p6ts de sables et de cailloux vos- 
giens, notamment sur les pentes du bois de Chaudenay et 
du Bois-sous-Roche ; nous les retrouvons dans une large 
fissure verticale, mise k jour par Touverture d'une car- 
rifcre, k proximity des cavernes de Sainte-Reine. Vis-ft-vis, 
sur l'autre rive de la Moselle, ils sont communs sur la 
terrasse de la Trekhe, mais m£16s de debris calcaires. 
Enfin, nous les suivons sur les deux versants de la vallee 
jusqu^ M6r6ville et Flavigny-sur-Moselle. 11 s'en trouve 
dans les vignes du premier de ces deux villages, situ6 sur 
la rive gauche , et sur la terrasse qui le domine ; dans les 
champs cultiv6s d'abord et, plus abondamment encore, en 
suivant cette 616vation jusqu'i Pont-Saint- Vincent; dans 
totite l'etendue du bois Moulin, ou Ton observe m&ne une 
veritable falaise de cailloux vosgiens, bordant la valine de 
la Moselle sur une centaine de mfctres de longueur. La 
rive droite, vis-i-vis de M6r6ville, est bord6e de coliines 
liasiques, hautes d'une trentaine de metres au-dessus de 
la rive de la Moselle ; elles sont couvertes de bas en haut 
de sables et de cailloux, jusqu'i la tuilerie de Richard- 
M6nil et au deli. On en voit surtout dans le vallon oil 
coule le ruisseau de TEtang, qui prend sa source un peu 
au-dessous du col du Mauvais-Lieu.Ge col, dontM. l'ingS- 
nieur Derome a d6termin6 la cote daltitude k 255 mbt. 
32 cent., est le plus abaiss6 de ceux de la rive droite dans 
cctte region. II est doming de 8 k 10 mfct. par deux mon- 
ticules form6s d'argile du lias et dont les pentes vers le 
col sont trfcs-douces. II n'offre k sa surface aucune trace 
de cailloux. (Test \k que passera le canal qui doit alimenter 
cs Fontaines de la ville de Nancy des eaux abondantes de la 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 451 

Moselle, elevens h son niveau par une machine h vapeur. 
Une tranche^ vient d'etre creusee h travers ce col, et M. De- 
rome y a rencontre\ & 1 mfct. 50 au-dessous de la surface 
du sol T des cailloux de la Moselle 1 . Cependant les circons- 
tances topographiques et la nature du sol n'<Haient pas 
tres-favorables au transport, sur le col du Mauvais-Lieu, de 
rctte couche d'argile liasique; on se demande de combien 
de metres d'6paisseur doit Gtre rexhaussement du col du 
Val-de-l'Ane determine^ par des eboulis plus mobiles sur 
des pentes plus raides et bien plus 61cv6cs . 

Les alluvions anciennes de la Moselle ont done aussi 
franchi ce col du Mauvais-Lieu, et, comme elles nont pu 
reraonter une pente aussi abrupte, ii faut en conclure que 
le lit de cette riviere n'etait encore creusc que jusqu'i ce 
niveau et qu'elle a devers6 par ce col une partie de ses 
eaux et de ses cailloux dans la valine de la Meurthe. La 
ligne de faite entre ces deux rivieres est tres-rapproch6e 
de la Moselle, et le sol s'abaisse insensiblement au deli 
vers la Meurthe, qui coule a un niveau moins 61ev6 de pres 
de 50 met. Aussi des masses de sables et de cailloux routes 
de la Moselle ont-ils 6t6 versus dans le bassin de la Meurthe. 
On les suit sur les pentes *, et ces mat6riaux de trans- 
port ont form6 des d6p6ts puissants qui se voient entre 
Flerille et Lupcourt et s'dtendent jusqu'i Jarvillc, la Mal- 
grange, Montaigu, e'est-i-dire presque aux portes de 
Nancy, mais aussi vers Saint-Nicolas-de-Port, Einvaux, 
Blainville-sur-rEau et m6me h proximity de Luneville. 

Nous avons raisonn6 jusqu'ici comme si, a l'6poque oil 

1 Je dois a M. Derome, ingenieur des ponts et chaussees, la plus vive 
reconnaissance pour rempressement qu'il a mis a me communiquer ces 
documents. 

*Le 16 mai 1839, nous avons recueilli au bois de Bedon, a tres-peu 
de distance du col du Mauvais-Lieu, a un kilometre de la ligne de faite 
etsur le vers ant de la Meurthe, le Vaccinium Mj/rtillusL., plante ex- 
closivement silicicole, qui forme la une petite colonie occupant 12 a 
15 met. carres et etablie sur les alluvions anciennes de la Moselle. 



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452 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

la Moselle versait ses eaux et entrainait ses cailloux dans 
les bassins de la Meuse et de la Meurthe, la valine de Li- 
verdun, par laquelle la Moselle a ddfinitivement pris son 
oours, n'existait pas ou plutdt pr6sentait alors un obstacle 
maliriel k son 6coulement. Cette opinion a 6t6 6mise par 
M. Buvignier *, mais il n'indique pas le point de la valine 
ou ce barrage a d& exister. Nous t&cherons d'cn retrouver 
les traces. 

La vall6e de la Moselle se r6tr6cit brusquement k Liver- 
dun, oil elle forme deux courbes brusques, en sens inverse 
Tune de Tautre et k petit rayon. C'est entre ces deux 
courbes que nous croyons avoir trouv6 les restes encore 
debout de ce barrage. Cette vieille fortcresse des 6v£ques 
de Toul, qui a consent des restes assez importants de 
ses remparts et de ses tours, est b&tie sur une pyramide 
triangulaire tronqu6e qui, selon nous, a fait partie de 
Tancien barrage. Pour faire comprendre sa position, sans 
qu ? il soit mfcme n6cessairc d'en tracer la direction et 
raettre sous les yeux du lecteur les details topogra- 
phiques relatifs k Liverdun, nous croyons nScessaire de 
reproduire ici un fragment de la carte de France, au 
40 millifcme. 

Le sommet de la pyramide tronqu6e, sur lequel Liver- 
dun est construit, est uni k la ligne des coteaux de la rive 
gauche par son arfcte septentrionale, formant \k un isthme 
6troit, ou aboutit la route qui conduit k la porte sup£- 
rieure de la forteresse, au point qu'occupe une petite cha- 
pelle indiqu£e sur la carte. Cet isthme 6troit domine d'un 
c6t6 la Moselle et de i'autre un ravin* qui isole la face 
orientale de la pyramide, inclin6e et cuitiv6e. Sa face m6ri- 
dionale est en pente assez raide , mais cependant on a pu 
y construire des habitations le long de rues irr6gulifcres> 

1 Am. Buvignier, op. «7., p. 94. 

2 C'est dans ce ravin que le canal de la Marne au Rhin passe en tun- 
nel pour se diriger vers Toul. 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 453 

Ws-inclinees et obliques. La face occidentale de la pyra- 
mide est h pic, et, h part des 6boulis qu'on observe h sa 
base, elle est formSe de roches r6gulifcrement stratifies et 
plus ou moins disloqu6es, qui appartiennent h Toolithe 
inferieure. Son aspect t6moigne d'une rupture violente et 
ne ressemble pas aux falaises solides et verticales qu'on 



Liverdun et aes environs. 

observe plus bas et du m&me c6t6 de la valine. La Moselle 
coule au pied de cette face disloqu6e de la pyramide, de- 
vant laquelle se trouvent trois iles basses, mais solides et 
submerges pendant les grandes eaux. Au-deli de ces iles 
et dans la direction d'une ligne perpendiculaire au plan de 
la m&me face de la pyramide, on rencontre, au-del& de la 
Moselle, le coteau du Vaurot, qui s'6tend en un promon- 



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454 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

toire oolithique perpendiculairemcnt k la rivi&re et se rap- 
proche d'elle en retr£cissant la vallee. La face verticale de 
la pyraniide a du necessairement se prolonger avant sa 
destruction partielle ; les trois Hots ont servi de base k ce 
prolongement, qui a pu atteindre le promontoirc qui se 
rapproche d'elle ct constitue ainsi le barrage de la valine. 

L'altitudc du village de Liverdun, d6termin6e au pied de 
Tarbre sur la place de T6glise , est de 254 mfct. 60 (Cap. 
Biny), au-dessus du niveau de la mer. La Moselle a done 
pu d£verser par-dessus cet obstacle une partie de ses 
ejiux, en mdme temps qu'elles s'6coulaient aussi par les 
cols du Val-de-VAne et du Mauvais-Lieu. 

L'existence du barrage entrainait necessairement cette 
consequence que, de Toul k Liverdun, la vallee de la Mo- 
selle etait moins profond£ment creus6e qu'& lepoque ac- 
tuelle. Mais, au-dessous de cet obstacle, la chute d'eau, dont 
il etait le deversoir, a imprim6 k ce liquide une vitesse et 
une action d^rosion proportionn6es k la force active mise 
en jeu ; la vallee s'est creus6e en aval , peut-6tre mGme a 
la profondeur que nous lui voyons aujourd'hui. De Liver- 
dun k Frouard nous retrouvons les cailloux et les sables 
d'origine vosgienne dans le lit de cette rivi&rc et sur le 
fond plat de la valine, mais il n'y en a pas sur les pentes 
inf£rieures. 

Le barrage de la Moselle k Liverdun a du necessaire- 
ment introduire d'autres differences dans l'hydrographie 
du pays, compar6e k ce qu'elle est aujourd'hui. En tenant 
compte des cotes d'altitude, on arrive k etablir l'existence 
d'un lac etendu qui couvrait la plaine de Toul et s'6ten- 
dait plus ou moins dans les valines adjacentes, et notam- 
ment dans celle de la Bouvade. II communiquait en outre 
avec un second lac beaucoup plus grand, par-dessus 
les plateaux abaiss6s qui s'6tendent depuis le pied de la 
c6te Saint-Michel jusqu'& l'embouchure du Terrouinjces 
plateaux, dont la hauteur au-dessus des rives de la Mo- 



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ALLUVIONS ANC1E3NES DE LA MOSELLE. 455 

selle est seulement de 25 & 30 metres, ouvraient une large 
br£che aux eaux de cette rivifcre vers le Nord-Ouest, dans 
toule la partie m6ridionale de la plaine de la Wo6vre 
jusque vers la latitude de Vigneulles. Ce second lac cou- 
vrait done toute la region des nombreux ctangs qu'on y 
observe aujourd'hui. Cette plaine 6tait born6e & 1'Ouest 
par ies c6tes de la Meuse et k l'Est par les coteaux de la 
Have. Son sol est form6 par des argiies oxfordiennes qui 
se reinvent vers les c6tes de la Meuse et rendent le sol 
impermeable. 

Une objection grave, je le reconnais, se pr6sente ici. 
(Test aux sources qui alimentent aujourd'hui les 6tangs de 
la Wofivre que prennent naissance trois petites rivieres, 
savoir : le Terrouin, l'Ache et le Rupt-de-Mad, qui versent 
leurs eaux sur la rive gauche de la Moselle, la premiere en 
aval de Jaillon, e'est-k-dire en amont du barrage de Liver- 
dun, et les deux autres pr£s de Pont-il-Mousson et k Arna- 
ville, cest-^i-dire k des distances considerables au-dessous 
de Liverdun. Pour le Terrouin, les difficult^ n'6taient pas 
grandes, relativement k la direction qu'il a prise vers la 
Moselle k T6poque du retrait des eaux des lacs qui a dil se 
produire successivement par la destruction graduelle du 
barrage de Liverdun, etleseaux du lac de la WoSvre, en se 
retirant, Font aid6 k creuser son lit actuel, k I'extr6mit6 
septentrionale de la ligne des plateaux abaiss6s de la rive 
gauche de la Moselle. Mais les deux autres rivifcres, l'Ache 
et le Rupt-de-Mad, ont d& se frayer un passage k travers la 
chainc de coteaux Aleves de 60 k 70 metres et plus au-des- 
sus des rives de la Moselle , pour se jeter dans cette ri- 
viere. L'inclinaisonde la plaine de la Wofivre dirigeait natu- 
rellement leurs eaux vers cette chaine oolithique. Jusqu'en 
amont du barrage de Liverdun , les eaux , 6tant au mfcme 
niveau sur les deux versants de cette ligne de coteaux, les 
pressaient 6galement, et les deux forces oppos6es s'6quili- 
braient. 11 n'en 6tait pas.de m&me en aval de cette barri&re ; 



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456 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

la pression n'existait que d'un seul c6t£ et les eaux du lac 
de la Wo€vre s'appuyaient , par leur masse et la hauteur 
de lcur niveau, eontre les coteaux qui les s£paraient de la 
valine de la Moselle. Si Ton considfcre que les coteaux k 
franchir sont constitu£s par Toolithe inf£rieure, si profon- 
d£ment fractur£e, on comprend que, sous une pression 
assez considerable , les eaux se sont infiltrees dans les fis- 
sures, ont entrain6 les mat6riaux meubles qu'elles renfer- 
maient, et qu'elles se sont enfin fray£ les passages 6troits 
et tortueux par lesquels elles s'£coulent aujourd'hui. 

La barrifcre de Liverdun, 6br£ch6e peu h peu par le m£me 
m6canisme, a diminu6 le niveau g6n6ral des eaux, sup- 
prim£ bient6t leur 6coulement par les cols du Val de I'Ane 
et du Mauvais-Lieu et augments la masse aqueuse qui a 
renvers6 en grande partie ce qui restait de la barri&re de 
Liverdun et assur6 d£flnitivement la direction actuelle du 
cours de la Moselle. Mais, pendant que la demolition de 
cet obstacle s'op£rait, le creusement de la valine de Toul k 
Liverdun se produisait n£cessairement sous i'influence d'un 
volume d'eau plus considerable et des d£p6ts 6tag6s d'al- 
luvions anciennes de la Moselle ont du couvrir les pentes 
inf6rieures des deux versants de la valine; nous devons 
done les y retrouver aujourd'hui. Nous avons pu les cons- 
tater sur le flanc oriental de la c6te Saint-Michel , ou les 
cailloux de la Moselle se trouvent r£pandus dans les vignes 
jusqu'i 30 ou 35 metres au-dessus du sol de la ville de 
Toul. De \k nous avons pu suivre ces alluvions qui se 
montrent en abondance et presque sans interruption sur 
les plateaux tres-abaiss6s qui bordent la rive gauche de la 
Moselle, jusqu'au-del& de Villey-Saint-Etienne et m6me 
jusque vers rembouchure du Terrouin, et plus loin au 
Trourde$-Fee$. Sur la rive droite, nous les retrouvons dans 
la plaine de Gondreville et de plus k la base et presque au 
sommet du promontoire qui se d6tache du coteau du Vau- 
rot, c'est-&-dire imm6diatement en amont du barrage de 



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ALLUVIONS ANCIENNES DE LA MOSELLE. 457 

Liverdun. Toutefois nous ne les avons pas observes sur 
les pentes inf6rieures , domin6es par des coteaux abrupts, 
oil des 6boulis calcaires ont did les recouvrir, comme cela 
a et6 constats dans la valine de Tlngressin. 

JPai mis tous mes soins k rechercher les indices qu'ont 
laiss£s k la surface du sol les ph6nomfcnes g6ologiques et 
spicialement ceux d^rosion et de transport, & la fin de la 
periode quaternaire, et h presenter les deductions qui en 
d£coulent naturellement , pour d6montrer comment s'est 
produit 1'ancien passage des eaux et des cailloux de la 
Moselle dans les valines de la Meuse et de la Meurthe. 
Mais ce qui ne peut Gtre mis en doute, c'cst que des cail- 
loux d'origine vosgienne ont 6t6 transports en grandes 
masses dans ces deux valines, qu'ils sont identiques avec 
ceux que la Moselle roule encore et qu'on suit la trace de 
leur passage. 

D.-A. Godron, 

Merabre honoraire du Club Alpin Francais 

(section des Vosges). 



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Ill 



HYPSOMETRIE 

DE LA CHAINE DES VOSGES 



Consid6r6e dans son ensemble, la chaine des Vosges 
forme tin massif montagneux dirig6 du Sud-Ouest au Nord- 
Est, avec une 6tendue de 280 kil. depuis le parallMe de 
Belfortjusqu'au confluent de la Nahe etduRhink Mayence. 
Les contours de ces montagnes se dessinentnettement&la 
surface des contr£es environnantes, mais leur hauteur va- 
rie autant que leur constitution et leur &ge g^ologique. 
Supposons, pour mieux faire ressortir le relief du massif, 
qu'un cataclysme subit, une inondation, un nouveau de- 
luge 616ve de 400 m£t. le niveau actuel des mers; les 
plaines d'Alsace et de Lorraine sont couvertes par lesflots, 
et au-dessus d'elles les Vosges Emergent comme une ile 
ou plutdt comme un archipel montagneux. Les parties 
hautes de la chaine constituent dans le Sud du groupe la 
terre principale, dont les contours rappellent un peu la 
Grande-Bretagne. Elles^tend du Midi versle Nord, sur une 
longueur de 120 kil., depuis la base du Ballon d'Alsace et 
du Ballon de Servance h la crcHe du Hohaelzel, sous la lati- 
tude de Strasbourg. Elle mesure aussi 80 kil. en ligne droite, 
dans le sens de sa plus grande largeur, de Jesonville aux 
environs de Soultz ; une falaise de grfcs dessine vers TOrient 
sa c6te accidentee, et, sur le versant oppos6. les collines 



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IlYPSOMfcTRIE DE LA ClIAINE DES VOSGES. 459 

calcaires de la Moselle, les affleurements du trias, forment 
la ligne de ses rivages. Le grand Ballon de Soultz ou de 
Guebwiller, principal sommet de la chaine appel6 Belicha- 
Belchen dans l'idiome du pays, domine h une 616vation de 
plus de mille metres une sorte de peninsule triangulaire, 
jet6e en avant de la ligne de faite dont les eaux s'6coulent 
par delargesgouttifcres au fond des golfes qui d6coupentla 
base du massif . Ges bras demer, 6troits, profonds, resserr£s 
versl'embouchure, ressemblent aux fiords delaNor\v6ge ou 
mieux encore k de longs estuaires s'avan^ant jusqu'cl Buhl 
dans la valine de la Lauch, h Massevaux dans celle de la 
Doller, h Munster sur les rives de la Fecht, h Fouday sur 
les bords de la Bmche. Sur les pentes occidentales de la 
chaine, cette mer imaginaire forme des 6chancrures plus 
vastes. Ses eaux s'avancent \k jusqu'i la for&t d'H6rival 
dans le bassin de la Moselle, h Belmont dans la valine de 
la Mortagne, h Saulcy, au Paire et h Raves dans celles de 
la Meurthe et de ses affluents. Les cimes des monts Fau- 
cilles, avec laMotte de Vesoul, constituent un groupe per- 
pendiculaire h la direction g6n£rale de la chaine en facedu 
Ballon d'Alsace, tandis que, vers rextr6mit6septentrionale, 
le Lichtenberg, le Liebfrauenberg, le Scherholl, le Kalmit, 
le Drachenfels, le Potzberg, le Donnersbcrg, le Wackenberg 
et bien d'autres sommets duPalatinatrepr6sentent le pro- 
longement du syst^me des Vosges, h c6t6 du groupe paral- 
lel du Hundsmck. 

Si, au lieu de s'arnHer h 400 m&t. d'altitudc, la submer- 
sion montait encore h 50 mfct. de plus, le col de Saverne 
disparaitrait h son tour et les decoupures du massif pa- 
railraient plus prononc6es, son 6tendue plus r6tr£cie. En 
r6alit6, cependant, les parties septentrionales des Vosges 
s'61event plus au-dessus des plaines d'alentourqu'ellesnelc 
semblent dans cette inondation suppos£e. Le Rhin, qui 
descend de Bale h Mayence avec 175 mfct. de pente, fait 
ressortir d'autant la hauteur relative des montagnes. Unie 



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460 SCIENCES, INDUSTBIE, BEAUX-ARTS. 

et plate vers le Rhinja plaine forme en Lorraine une suite 
d'ondulations a surface in^gale pour prendre dans le Sud, 
du cdt6 de la Franche-Comte, Taspect d'un veritable pla- 
teau, avec une succession de collines et de depressions 
dont la surface seconfondpar intervalles avec la pente des 
montagnes. Ces differences de relief n'altferent pas toute- 
fois le caractfcre general de la chaine , comme il est facile 
de le reconnaitre sur nombre de points , ou Ton peut em- 
brasser d'un seul coup d'aeil Tensemble de ces montagnes. 
La montagne des Bois de Remiremont constitue le 
cap le plus avanc6 des Vosges vers le Sud-Ouest ; le Gris- 
Mouton et le Ban-du-Bois, vers £loyes, en forment la con- 
tinuation sur la rive droitede la Moselle, dominant les pla- 
teaux de Xertigny et de Bains. Vues de la cdte d'Essey, 
sorte de belvedere naturel dans la plaine de Lun6ville, les 
Vosges s'observent mieux qu'cn aucun autre point de leur 
revers meridional. « Ces montagnes, disaitdejaEliede Beau- 
mont (p. 291 du premier volume de Y Explication de la carte 
geologique de France), ces montagnes occupent toute la 
partie orientale de Thorizon ; on les embrasse depuis 1'ex- 
tr6mit£ des Bois de Remiremont au Sud, 13° Est, jusqu'au 
point oil les grfcs du massif du Donon viennent se terminer 
au bord et presque au niveau de la plaine, dans la direc- 
tion de l'Est, 30<> Nord. Cela fait un arc total de 105°, dans 
lequel le gros massif isol6 des Sapins de Saint-Di6 a TEst, 
12° Sud, attire surtout les regards. On le voit par la 
depression de THdte-du-Bois , la masse de grfcs au Sud 
de Raon-1'Etape semble faire corps avec celles du Nord. 
On s'apenjoit k peine que la Meurthe passe entre les unes 
et les autres, tant celles du Sud, par-dessus lesquelles 
on voit le Glimont, font bien suite & celles du Nord, qui se 
lient, de proche en proche et d'une manifere continue, avec 
les Hautes-Chaumes de Framont. On remarque aussi dans 
ce vaste espace, qui comprend toute la partie occidentale 
des Vosges, les pyramides de grfcs du Climont et du Donon 



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HYPSOMETRIC DE LA CUAIIfE DES VOSGES. 461 

vers Raon-1'Etape et la ligne doucement ondul6e qui forme 
la crftte centrale. Cette ligne commence aux montagues de 
Sainte-Marie-aux-Mines, un peu h droite des Sapins de 
Saint-Di6, et on la suit jusqu'au Sud, 30° Est, c'est-k-dire 
jusquau Ballon. De \h aux Bois de Remiremont le profil 
s'abaisse doucement avec tr&s-peu d'inclinaison. Le massif 
desBois de Remiremont finitpar une chute rapide, qui est 
la terminaison des Vosges proprement dites. » 

A l'Est, en suivant le canal du Rhdne au Rhin, on peut 
voir le front de la chaine avec le detail de ses valines et de 
ses cimes de Thann h Landau. Derrifcre les collines de cal- 
caire, les montagnes de grfcs se montrent comme une ligne 
de caps avanc6s couronnds de vieilles ruines f6odales. Ce 
sont, en face de Colmar, la montagne d'Eguisheim , le dou- 
ble c6ne duHohnach, au Nord du val de la Fecht, les masses 
de grfcs d6tach6es qui vont rejoindreleHoh-Koenigsbourg, 
le massif isol6 de l'Ungersberg et la cime aplatie du mont 
Odile, puis la ligne des Basses- Vosges, imiforme dans son 
ensemble, caholie dans le detail de ses masses carries. Si, 
quittant le canal, on monte au sommet volcanique du Kay- 
serstuhl , on embrasse d'un seul coup d'oeil tout le versant 
oriental de la chaine ; les montagnes du bassin de la Doller, 
jusqu'& celles du Champ-du-Feu, se dGcouvrent en m6me 
temps que la crGte centrale. Le groupe du grand Ballon se 
d6tache h. peine des sommit£s environnantes ; la ligne des 
hauteurs prend des contours moins saillants, Taplatisse- 
ment de la chaine vers Sainte-Marie-aux-Mines et la Bruche, 
la cime isol6e du Climont qui domine cette interruption, 
res tent h peine sensibles. Mais, quand on le regarde de la 
Forfct-Noire, le 'profil 16gfcrement festonn6 de la chaine se 
d6prime encore. Aces hauteurs les Vosges ne semblentplus 
qu'un groupe de preeminences dont les bases se confondent, 
dont les sommets forment une ligne presque unie, contraste 
frappant avec les dentelures aigu6s des Alpes q.ue Toeil 
apenjoit du m&me point. 



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it)2 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Cette uniformity d'aspect, malgr6 des differences decom- 
position, de nature et de hauteur, a fait comprendre tout 
le syst£me des Vosgcs sous une m&me denomination. Cel- 
tiquc d'origine, la denomination de la chaine a subi seule- 
ment des modifications 16g£res dans la langue des different 
peuples qui y ont pass£ tour h tour. Le Vogesus des histo- 
riens grecs et latins ! comme les Wasichen, le Wasgau, les 
Vogesen des Allemands d^signent le vaste ensemble de mon- 
tagnes qui pivotent sur le Ballon d'Alsace, se dirigent d'une 
part vers le confluent du Rhin et de la Moselle, de l'autre 
versle plateau de Langres. (Test ce qu'implique un textede 
C6sar qui dccrit« la Meuse qui prepd sa source dans les 
Vosges , prfcs du pays des Lingons * » . Les 6crivains du 
moyen dge et de l'6poque de la Renaissance conservent k 
ce nom son acception antique. «Les montagn^s des Vosges, 
dit Herquel de Plainfaing, d'aprfcs les traditions anciennes 
et comme nous « l'avons vu de nos propres yeux, com- 
« mencent aux frontifcres des Lingons et s'6tendent auNord 
« jusqu'aux limites du pays de Treves *.» Schoepflin d6ve- 
loppe cette id£e en termes plus explicites encore, et il 
ajoute : « La chaine se dirige du couchant k Torient, vers 
« le Rhin, jusqu'& Belfort, et s6pare sous le nom de monts 
« Faucilles la Comte de Bourgogne de la Lorraine ; s'inflfc- 
« chissant ensuite vers le Nord, deiimite TAlsace et la Lor- 

1 Sur une inscription recueillie par Gruter (Inscript^ t. I, p. 64) et 
qui parait due a raccomplissement d'un voeu fait comme a une divinite, 
on lit : 

v OSBOO 

MAX SIMINUS 

V. S. L. L. 

En d'autres lieux on trouve de ces inscriptions dediees au dieu pennin, 
c'est-a-dire h la divxniU de cette montagne. La Table theodosienne in- 
dique entre Oppenheim et Brumath, dans la basse Alsace, une Sylvia 
Vosagus. 

8 De Bello Gallico, lib. IV. 

3 Historia de antiquitatibus vallis Gallix, cap. i. Voyez aussi la Pre- 
face de Jean Ruyr a ses Antiquites des Vosges. 



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UYPSOMETRIE DE LA C1IA1NE DES VOSGES. 463 

« raine, et atteint, ap-rfcs un trajet de cinquante lieues, le 
« pays de Trfcves et la for&t des Ardennes *. » Voici done 
le d6veloppementdes Vosges explique bien clairement. Son 
Vendue, seslimites sont flx6esavec beaucoup d'exactitude. 
(dependant nombre de cartes de France de date r6cente 
encore donnent une id6e peu exacte de la configuration de 
la chaine en la rattachant au Jura par des montagnes ioia- 
ginaires ou fantaisistes. Des cartes, ces erreurs, dues sans 
doute h une exag£ration dans la conception de lignes de 
partage des eaux, des cartes, disons-nous, ces erreurs pas- 
sent auxlivres. Aujourd'huim&me, trente ans apr&s Tachfc- 
vement des travaiix de TEtat-major dans cette contr^e, 
aprfcs la publication de la belle carte du D6p6t de la guerre 
que tout le monde peut consulter, oil les moindres details 
de topographie et du relief du sol sont figures, certains g6o- 
graphes r6unissent encore le Jura et les Vosges. Quoi! un 
professeur de T6cole militaire de Paris a pu 6crire dans un 
traite de geographic classique, imprim6 en Tan de gr&ce 
1860, que : « les Vosges se dirigent du Nord au Sud entre le 
« col de Valdieu, qui les s6pare du Jura, et le Rhin. Elles 
« sont divis£es en trois parties : les Vosges m&tdionales entre 
« le col de Valdieu et le Ballon d' Alsace, les Vosges centrales 
« entre le Ballon d'Alsacc et le col de Saverne, les Vosges 
« septentrional es au nord du col de Saverne *. » Je ne crois 
pas que mes collfcgues du Club Alpin aient jamais vu 
un chainon reliant le Ballon au Jura. Quant au col de Val- 
dieu, si col il y a, les eaux du canal du Rh6ne au Rhin y 
passent sans peine par une large ouverture, de m&me que 
les canons allemands y ont pass6 sans encombre ni sup- 
plement d'attelages pour faire, en novembre 1870, le si6ge 
de Belfort. 
Mesur6e du Sud au Nord, T6tendue des Vosges 6gale la 

1 L* Alsace illustre'e, ou Recherches sur V Alsace pendant la domination 
ties Celtes, des Romains et des Allematids; traduction Ravenez, 1. 1, p. 29. 

2 DusBieux, TraiU de Gdographie, p. 298. Paris, i860. 



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464 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

longueur des C6vennes. Les deux chaines se rattachent Tune 
k l'autre par les collines de la Gdte-d'Or, le plateau de 
Langres et les monts Faucilles. Le relief de ces hauteurs 
se deprime souvent jusqu'au niveau des plateaux environ- 
nants, et elles ne dessinent pas une chaine 6gale ou sem- 
blable aux Hautes-Vosges. Elles constituent n6anmoins en 
France le bief de separation des eaux entre les bassins dela 
Manche, de l'OcGan atlantique et de la mer M6diterran6e. 
Le plateau de Langres, oil vient aboutir le rameau des Fau- 
cilles, a line altitude qui varie entre 400 et 500 mfct. 11 court 
du Nord-Estau Sud-Ouestsur une longueur totale de 80 kil. 
Ses contre-forts rayonnent dans toutes ies directions. Une 
de ses principales ramifications s£pare les eaux de la Seine 
de celles qui coulent vers la Meuse, en changeant plusieurs 
fois de nora, envoyant des chainons k travers TArgonne et 
les Ardennes, pour rejoindre les collines de l'Artois et 
celles de la Picardie, qui flnissent les unes au cap de la 
Hdvc, les autres au cap Gris-Nez. Revenant aux monts 
Faucilles, nous voyons un autre rameau qui surgit pr&s des 
sources de la Sadne, se diriger vers Epinal, suivre la rive 
gauche de la Moselle, s6parcr ses affluents de ceux de la 
Meuse, monter vers Toul et Nancy, se lier enfin aux for- 
mations ardoisifcres de TArdenne, aux terrains schisteux 
qui s'6tendent de M6zifcres k Aix-la-Ghapelle. La Hohe-Veen, 
au Nord de Malmedy, atteintune altitude de 600 k 700 mfet., 
tandis que le sol de la for^t de TArgonne n'cst qu'k 440 k 
450 mH. entre R6theletM6zi£res.Gr&ce au d^veloppement 
de leurs ramifications, toutes ces montagnes r6unies 
versent leurs eaux dans quatre mers k la fois : dans la M6- 
diterran6e par la Sadne, dans I'Atlantique par les affluents 
de la Loire, dans la Manche par laMarne et l'Yonne, tandis 
que le Rhin et ses tributaires s'icoulent dans la mer du 
Nord. 

Par sa constitution g£ologique autant que par les formes 
dominantes du relief, tr ijmUnit rlo Vosgc peut fctre par- 



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uypsom£trie de la chaine des vosges. 465 

tag6 en trois divisions principales : le groupe des Hautes- 
Vosges, allant du Ballon d'Alsace h rextr6mit6 du Champ- 
du-Feu; le groupe des Basses-Vosges, qui s'£tend depuis 
Saales entre la Bruche et la Meurthe jusqu'au-delft de Pyr- 
masens dans le Palatinat ; le groupe du Donnersberg, qui 
se rattache aux Basses-Vosges & Winnweiler et dont les 
contre-forts descendent vers Mayence et vers Bingen sur 
les bords du Rbin. Les Hautes- Vosges pr6sentent les plus 
hauts sommets de la cbaine avec des valines profondes com- 
mengant par des cirques ou se ramifiant en 6ventails sur 
les flancs des montagnes aux formes arrondies, mais sans 
ressemblance aucune avec des ballons de nature granitique 
ou de grai.wacke stratifi6. Sur la rive gauche de la Bruche, 
la chaine change de caractfcre, les sommets s'abaissent et 
s'aplatissent, le gres h couches horizontals remplace les 
roches cristallines dans toute la region des Basses-Vosges. 
Au massif du Donnersberg apparaissent des masses de por- 
phyre entour6es de terrains stratifi6s de toutes les 6poques 
gfologiques, depuis les schistes anciens jusqu'aux terrains 
tertiaires. La largeur de la chaine mesure 70 kil. entre 
Colmar et Luxeuil, puis se r6tr6cit h quelques kilomMres h 
lamont6e de Saverne. Elle s'abaisse enpente douce vers la 
Lorraine. Du c6t6 du Rhin, ses versants res tent beaucoup 
plus escarp6s. Les sommets les plusimportants ne se trou- 
vent pas sur la ligne de faite principale, mais sont tous 
rejetSs du c6t6 de TAlsace. 

Nous avons d6j& decrit en detail le groupe des Basses- 
Vosges * et nous nous r6servons d'dtudier de mOme le 
groupe des Hautes-Vosges. En attendant, nous donnons ici 
pour l'hypsom6trie un relev6 des hauteurs dc la ligne de faite 
principale, des sommets les plus importants situ6s en de- 
hors de la ligne de separation des eaux, l'altitude des cols, 
des lacs et de quelques lieux habit6s, la limite sup6rieure 

1 Ch. Grad. Orographic des Basses-Vosges, dans TAnnuaire du Club 
Alpin de 1875, p. 641. 

ANKUAIRB DB 1876. 30 



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466 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



des cultures ct de quelques espfcces v6g6tales intSressanles. 
Le tableau des altitudes est emprunt6 en majeure partie k 
la carte de l'&at-major ; j'ai pris moi-m^me un certain 
nombre de hauteurs avec le baromfctre de Fortin. Une 
partie de ces chiffres sera probablement h corriger dans 
une certaine mesure k la suite d'une nouvelle triangula- 
tion de 1' Alsace faite actuellement par ordre du gouver- 
nement allemand. Voici les altitudes de la ligne de faite 
depuis Valdieu , au bief de partage des eaux du canal du 
Rh6ne au Rhin , dans le Sud des Vosges , jusqu'i Tentrde 
de la chaine dans le Palatinat, sur la fronti&re de Baviere. 



raM. 

Valdieu 350 

Brechaumont 357 

Vauthiermont 395 

Eteimbes 406 

Etang-Renaude 40G 

Mont des Boules 800 

Le Sudel 920 

Le Neuberg 1,012 

Le Barenkopf 1 ,077 

La Grande-Roche 1 ,069 

Les Plaines 1,091 

Le Gros-Laogenberg 1,142 

Signal a l'Est du Ballon.. 1,230 

Ballon d' Alsace 1,256 

Point au Nord du Ballon.. 1,244 

Signal au Nord du Ballon. 1,064 
Pres du col des Charbon- 

niers 1,109 

Col des Charbonniers 1,105 

Au Sud-Ouest du Gresson. 1,249 

Bers Cense 1 ,109 

Le Gresson 1,124 

Le Rouge-Gazon 1 ,099 

Chaume des Neuf-Bois .... 1,072 

Tete des Neuf-Bois 1 ,234 

Tete des Allemands 1,004 

Col de Bussang 734 

Cdte des Russiers 1 ,192 

Le Drumont 1,208 



Tete de Felleringen 1,226 

Col d'Oderen 885 

Haut de Felza 1,148 

Pres du Haut de Felza . . 1,1*0 

Le Grand-Ventron 1,209 

L'Attenberg 1,215 

Col de Bramont 750 

La Ronde-Tete 1,203 

Le Rheinkopf 1,319 

Le Rothenbach 1,150 

Tete du Petit-Orlimont. . . 1,215 

Le Firchtmisskopf. 1,318 

Le Hohneck 1,366 

Col de la Schlucht 1,150 

Sommet au-dessus de la 

source de la Meurthe. . . 1,257 

Le Kruppenfels 1,255 

Station au Sud du Tanet. . 1,276 

Le Tanet 1,296 

Le Gazon-de-Fete 1,306 

Le Lentzwasen 1,303 

Hautes-Chaumes de Pairis. 1,291 

Au-dessus du lac Blanc. . . 1,236 

Signal du lac Blanc 1,146 

Le Louchpach 976 

La Petite-Combe 1,077 

Au Sud de la Petite-Combe. 1 ,027 
Points entre la Combe et le 

Bonhomme 959 , 954 



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HYPSOM&TRIE DE LA CHAINE DES VOSGES. 



467 



Col du Bonhomme 949 

Au Nord du col 1,104 

Le Rossberg.. . 1,127 

Au Rossberg (bis) 1,118 

Les Vieux-Gazons 1,130 

Les Grands-Ordons .*. 1,114 

Aux Grands-Ordons (bis). . 1,047 

Signal du Bonhomme 1,086 

Points entre le signal du 
Bonhomme et la cdte 
d'Eschery: 1,038, 1,013, 
1,028, 1,027, 1,002, 960, 

1,016, 968 950 

C6te d'Eschery 910 

Bois de Brehaingoutte 995 

Entre les bois de Brehain- 
goutte et le col de Sainte- 
Marie - aux - Mines. 998 , 

960, 874, 890 875 

Col de Sainte-Marie 780 

ChAteau de Fete 891 

Points dans le bois du Dan- 
sant de Fete, 884, 836, 

943 984 

Le Haut des Heraux 998 

Signal de Sainte-Marie.. . 972 

L'Enclos des V aches 926 

Le Pre-George 879 

Cense de Fete 903 

Bois de Colroy 857 

An Nord des bois de Col- 
roy 813, 877 

La Boulaie 834 

Au Sud-Est de la Boulaie . 850 

La Noire-C6te 905 

Ballon d'Herbegoutte 813 

Points entre le Ballon d'Her- 
begoutte et les bois de la 
Grande-Fosse : 665, 783, 

780,777 787 

Bois de la Grande-Fosse . . 833 

Bois des Faites 739 

Signal des Hautes-Chaumes. 933 



m*t. 
Au Nord des Hautes-Chau- 
mes 906 

Bipierre 927 

Point au Sud du Donon . . . 776 

Le Donon 1,010 

Le Petit-Donon 914 

Entre le Donon et le Haut 

de Marion 795 , 861 

Le Haut de Marion 809 

La Grosse-Cdte 813 

Signal du Prancey 983 

Le Gros-Mann 983 

Le Monacker 843 

Cense de Tete-la-Vieille. . . 805 
Signal au Nord de Tete-la- 
Vieille 756 

Au Sud de l'Eichelkopf ... 736 

L'Eichelkopf 694 

Signal au Sud du Peugst. . 584 

Le Peugst 672 

Pres du Holwalscb 536 

Le Holwalsch 560 

Le Martelbergkopf 535 

Le Harreberg 468 

Le Hohoelzel 396 

Au Nord du Hohoelzel .... 370 

Bois de Wackenberg 396 

Station de Nithel 367 

Le Viswald 351 

Points de la foret de Schwau- 

gen 331,322, 346 

Environs de Henridorff : 

354,369 333 

Waltembourg .• 341 

Dannelbourg 369 

Foret du Burgerwald . 398, 446 

Schweitzerhoff 447 

La montee de Saverne . . . . 428 

Chapelle de Saint-Michel . . 382 

Route de Paris a Strasbourg. 336 

Mittelbronn 300 

Au-dessus de la source de la 

Zintzel 234 



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468 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



mtt. 

Signal de Bickenholtz 337 

Metting 305 

Stations entre Metting et 

Siewilier 298, 311 

Siewiller 282 

Collines pres de Lohr. 387, 355 

Route de Saar-Unlon. 377, 379 
Stations au Nord de la 

Petite-Pierre. 395, 433, 397 

Le Mittelberg 435 

Le Moderthalerberg 391 

Puberg 397 

Alt-Puberg 400 

Le Streitkopf 407 

Le Scheidwald 419 

Le Herrenwald 382 



Limite de la Moselle 427 

Meisenthal 398 

Ooetzenbruck 401 

Station au Sud de Lemberg. 414 

Lemberg 428 

Le Rungerkopf. 418 

Le Sommerkopf . . , 397 

Le Hohekopf 438 

Autour de la route de Stras- 
bourg 443, 381 

Collines de la Brucher- 

Hard: 344,363 352 

Le Rauneck 451 

Foret de Waldeck 400 

Frontiere de la Baviere 403 



C'est suivant cette ligne de hauteurs que les eaux des 
Vosges se partagent sur les deux versants de la chaine, 
entre les affluents du Rhin et les affluents de la Moselle. 
Les montagnes corame laplaine environnante continuenU 
baisser de niveau en entrant en Bavifcre. Gependant elles 
pr6sentent encore h rextr6mit6 des Basses-Vosges ou dans 
le Hard du Palatinat, comme dans le groupe du Donners- 
berg, quantity de sommets qui d6passent 400 mfct. au- 
dessus du niveau dela mer.Tels sont notamment le Kalmit 
ou Kalmuck, point culminant du Hard, le Drachenfels, le 
Spitzkopf, le Rehberg, le Donnersberg, le Peterskopf , etc. 

Voici maintenant Taltitude de quelques-uns des princi- 
paux sommets des Vosges en dehors de la ligne de faite 
principale. 

Ramifications du Ballon cf Alsace. 



Ballon de Saint- An toine ... 1,100 

Planche des Belles-Filles. 1,150 

Barenkopf. 1,077 

Sudel 920 



mtt 

Ballon de Servance 1,189 

Rimbachkopf 1,103 

Vogelstein 1,185 

Rossberg - 1,196 



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hypsomGtrie de la cdaine des vosges. 



469 



Entre le grand Ballon de Guebwiller et le Hohneck. 



mat. 

Sommet du grand Ballon.. 1,426 
Storkenkopf ou Tete-du- 

Chien 1,363 

Mordfeldkopf 1,243 

Auffrietz 1,190 

Schwefselkopf 1 ,290 



mat. 

Treh 1,145 

Steinlebach 1,273 

Vissort 1,318 

Hambrunn 1 ,286 

Rothenbach ou Rotabac.. 1,319 



Montagnes de la valine de Munster. 



Kahleirwassen ou Stran- 

berg 1,274 

Staufen a Soultzbach . . . . . 896 

Hochkattetadt 877 

Entre Wasserbourg et Guns- 
bach 868 

Hohlandsberg, ruine 632 

Plixburg 472 



Kuhberg entre Munster et 

Orbey 

Franeukopf, pres Munster. 
Grand Hohnack (carrieres) 

Ch&teau de Hohnack 

Trois-Epis 



990 
776 
980 
936 
617 



Galtz pres Trois-Epis 732 



Massif du Champ-du-Feu. 



Sommet du Champ-du-Feu. 1 ,063 

Hoh-Sommerhoff 1,049 

Signal de Natzviller 1,019 

Neun teste in 980 

Rothlach, maison forestiere. 973 

Hohwald, sommet 950 



Bloss et Mennelstein 

Heidenkopf a Boersch 

Mont-Odile 

Ungersberg 

Climont 

Mont de Damrabach 



Basses-Vosges, entre Saverne et Wissembourg. 



Haut de la Montee de Sa- 

Terne 428 

Sommet de la Petite-Pierre. 433 

Sarremberg, pres Goetzen- 

bruck 434 

Weyersberg, derriere Nie- 



derbronn 

"Wasenkopfel 

Wintersberg, pres Nieder- 

bronn 

Pigeonnin ou Scherholl. . . 
Fort de Bitche 



819 
780 
700 
904 
974 
685 



427 
528 

577 
507 
320 



Montagnes entre la Moselle et la Moselotte : 



Grand Ventron 1,209 

TMe du Broche 1,126 

Haut de Tointeux 1,074 

En Haut de la Grosse-Pierre 1,009 



Signal du Rubier 745 

Confluent du Ventron avec 

la Moselotte 465 



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470 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



Cols des Vosges oh passent des routes. 



mki, 

1,142 
722 
883 
610 



Col du Ballon <T Alsace.. 

Col de Bussang 

Col d'Oderen 

Col du Menil 

Col de Morbieux, entre Saul- 
xures et Maionchamp. . . 775 

Col de Bramont 750 

Col de la Behnlegrab 970 

Col de la Schlucht 1,150 



Col du Bonhomme 

Col de Sainte-Marie a Saint- 
Die 

Col de Ribeauville & Sainte- 
Marie 

Col de Steige. . . . 

Col de Barr a Ville 

Col du Donon 



940 

780 

720 
597 
404 
757 



Lacs des Vosges. 



Lac du Ballon 1,060 

Lac Blanc 1,054 

Lac Noir 960 

Lac Vert ou Darensee. . . . 980 

Lac de Blanchemer 1,050 

Lac etreserv. du Neuweyer. 760 

Sternsee 971 



Lac de Retournemer. 
Lac de Longemer. . . 
Lac de Gerardmer . . . 

Lac de Seewen 

Lac de Fondrome . . . 

Lac de Lispach 

Lac du Cor beau 



780 
746 
640 
510 
480 
840 
900 



Sources d'eau minerale. 



Bussang 702 

Soultzbach 340 

Soultzmatt 266 

Wattwiller 332 

Chatenois 198 



Buhl de Barr 

Rosheim 

Soultz-les-Bains . . . 

Niederbronn 

Soultz-sous-Forets . 



278 
208 
170 
200 
150 



Cours d'eau autour du grand Ballon. 



Thur (50 kil.) 

Source au col de Bussang. . 722 

Source au col de Bramont. 750 

Urbes 452 

Wesserling 420 

Saint- Amarin 400 

Thann 350 

Cernay 276 

Herrlisheim 198 

Confluent avec Till 195 



Lauch (41 kil.) 

Source au Lauchen 

Sortie du lac du Ballon . . 

Lautenbach-Zell 

Lautenbach 

Buhl 

Guebwiller 

Isenheim 

Colmar, confluent de Till . 



1,160 
1,060 
508 
420 
38 
270 
260 
190 



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HYPSOMETRIC DK LA CI1A1NE DES VOSGES. 



471 



Fecht (42 kil.). 



Source au Hohneck 

Sondemach 

Metzeral 

Munster 

Wihr-au-Val 

Walbach 

Turckheim 

lngerskeim 

Ostheim 

Confluent k Illhauseren. 



mit. 
1,200 
620 
500 
390 
319 
286 
240 
222 
190 
175 



Cours de VJll (180 kil.). 
Source a Winckel (Jura) . . 527 



Altkirch 

Mulhouse 

Confluent de la Thur 

Horbourg et Colmar 

Schlestadt 

Strasbourg 

Embouchure dans leRhin. 



mtt. 
323 
240 
195 
190 
170 
140 
135 



Cours du Rhin en Alsace (200 kil). 



Huningue et Bale. . 

Neuf-Brisach 

Kehl et Strasbourg . 
Coufluent de 1*111. . . 
Lauterbourg 



Cours de la Moselle en Lo?Taine. 



Source de la Moselle. 

Bussang 

Saint-Maurice 

Fresse 



736 
624 
556 
502 



Ramon champ. 
Maxonchamp.. 
Rerairemont. . 
Epinal 



240 
195 
136 
135 
104 



476 
410 
393 
349 



Locality ties Vosges habite'es toute I'annee* 



Jiotel du lac Blanc 1,200 

H6tel de la Schlucht 1,150 

Ferme du Lauchen 1,150 

Hameau des Hautes-Hut- 

tes 900 

Village d'Aubure 1 ,000 



Maison forestiere de la Roth- 

lach 

Village du Hohwald 

Hameau de Belmont 

Hameau du Hohrothberg. . 
Goldbach et Geisshausen. . 



Jtuines du moyen age, chateaux et couvents. m 



Kngelbourg a Thann 500 

Frenndstein a Soultz 900 

Herrenfluch a Wattwiller. . 717 

Hugstein, pres Guebwiller. 350 

Abbaye de Murbach 450 

Storenbourg 500 

Wildenstein 600 

Wasserbourg . 710 

Hohattstadt 877 

Laubeck ou Haneck 737 

Schwartzenbourg 520 



Hohnach 

Hohlandsperg 

Plixbourg 

Dreystein 

Kaysersberg 

Bilstein 

Ribeaupierre 

Hohenkoenigsbourg . 
Frankenbourg. . . . 

Kintzheim 

Ortenberg 



950 
700 
850 
750 
750 



936 
634 
458 

596 
270 

670 
512 
880 
280 
490 



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472 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



Bernstein 540 

Andlau 460 

Spesbourg 430 

Landsperg 384 

Truttenhausen 375 

Sainte-Odile 700 

llathsamhausen 500 

Girbaden 572 

Nideck 650 

Wangenbourg 450 

Hoh-Geroldseek 481 

Oxenstein 514 

Hoh-Barr 400 



Greifenstein 385 

Saint-Jean-des-Choux 302 

Dabo ou Dagsbourg 512 

Lutzelbourg 522 

Hombourg 420 

Lichtenberg 400 

Wasenbourg 487 

Windstein 440 

Falkenstein ". 400 

Liebfrauenberg 296 

Fleckenstein 510 

Fronsbourg 496 



Limites de certaines cultures. 



Froment, selon Imposition. Temp. moy. : 7-8° C. . . 600 

Seigle, orge, avoine. Temp. moy. : 6-7° C 800 

Pommes de terre, lin, choux. Temp. moy. : 5-6° C . 1,000 

Groseiller rouge « 

Merisier et griottier 

Hetre et sapin \ 1,200 

Chene 600 

Noyer, selon l'exposition 550 

ChjUaignier 500 

Prunier et poirier 650 

Pommier 700 

Abricotier, murit ses fruits dans les vallees 

Pecher, jusqu'a 

Vigne, altitude extreme au Harslon, pros Munster. . . 480 

Asperses, dans la vallon de Munster, a 

Amandier entre Turckheim et Bergheim 



a 


800 


a 


950 


a 


1,200 




900 




900 


a 1,300 


a 


800 


a 


700 


a 


650 


a 


700 


a 


800 




520 




500 


a 


500 




550 




300 



Ces indications suffisent pour donner une id6e de ThyP" 
som6trie et du relief de la chaine des Vosges au-dessus des 
plaines d'Alsace et de Lorraine. Le climat, dont depend la 
distribution des plantes et Textension des cultures, est mo- 
dify par Taltitude. Nous comptons bien revenir dans une 
de nos Etudes suivantes sur les rapports de la configuration 
du terrain de nos montagnes avec la v6g£tation et le cli- 
mat. Remarquons seulement que dans les Vosges le climat 



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hypsomStrie de la ghaine des vosges. 473 

pr6sente un caractfcre excessifet continental, avec les varia- 
tions brusques et extremes dela temperature. Entre 600 et 
* 1,300 mbt. cj'altitude, nous voyons se reproduire ici les 

X ph6nomdnes climat6riques des pays du Nord, de la Russie, 

} de la Su5de , avec absence de printemps, avec v6g6tation 

. * rapide en 6t6. Le r6veil g6n6ral de la v6g6tation se manifeste 

' en juin vers le sommet des montagnes, mais les plantes se 

: d6veloppent promptement et les m&mes espfeces fleurissent 

h la fois en m&me temps air haut des Vosges et dans la 
plaine. Si le griottier, cultiv6 prfcs des lacs d'Orbey, hune 
616vation de 900 mfct., mArit seulement ses fruits en sep- 
tembre, c'est-ft-dire deux mois aprfcs leur maturity au fond 
2 du val, certaines plantes, telles que la bruy&re, fleurissent 

sur les hauteurs huit jours plus t6t qu'en plaine. 



/ 



Charles Grad, 
Membre du Club Alpin Francais 
(section des Vosges). 



lx>gelbach (Alsace), 30 noverabre 1876. 



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IV 



LES GLACIERS 

ET L'ORIGINE DES VALINES 



Pendant ces dernifcres ann£es, plusieurs g6ologues dis- 
tingu6s ont cru pouvoir attribuer le creusement des valines 
h Taction 6rosive des glaciers. Cette assertion s'appuie sur 
les surfaces polies d'origine glaciaire, observes dans cer- 
taines valines des Alpes. Je crois avoir remarque au con- 
traire bien souvent, dans le cours de mes explorations, 
que les roches recouvertes par d'6pais glaciers 6chappent 
h. la d6sagr6gation par la gelee, tandis que Teau qui g£le 
d6sagr6ge rapidement les parties superQcielles des roches 
expos6es k Tair ou baignGes par un ruisseau. Si nous exa- 
minons attentivement les cimes ou les crGtes qui Emergent 
au-dessus des glaciers, nous observons la destruction con- 
tinue, sous les influences atmosph6riques, des asperitGs et 
des corniches rocheuses en saillie sur les flancs des hautes 
montagnes, de manifcre h changer constamment leur 
aspect. Ce travail d^rosion, activ6 par les eaux courantes, 
tend sans relAche h 61argir et h approfondir les valines 
dans une mesure plus ou moins considerable. Bien au con- 
traire, les surfaces des rochers que de grands glaciers re- 
couvrent subissent sous leur frottement une action toute 
superficielle et qui ne p6nfctre pas profond6mont en beau- 
coup de temps. Bref, la formation ou Torigine des valines 



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LES GLACIERS ET i/ORIGINE DES VALINES. 475 

ne pcut &tre attribute aux glaciers, car les glaciers, au 
lieu de creuser les flancs des montagnes, exercent sur 
celles-ci une action priservatricc, en les prot£gcant contre 
raction de l'atmosphfcre et des eaux. 

Quand un glacier passe sur un fond accidents, on peut 
souvent p6n6trer a Tint6rieur de la masse pour observer 
son action sur les roches avec lesquelles il est en contact. 
Dans ce cas, la glace en mouvement ne remplit pas exac- 
tement les creux situ6s a sa base ; elle recouvre les creux 
des rochers , comme une votite. Les parties 61ev6es et en 
saillie du roc supportent seules la pression du glacier, sont 
seules soumises au frottement, seules polies. Les parties 
inferieures et rest6es libres se trouvent d'autant mieux 
garanties, que les saillies s'Glfcvent davantage ou que la 
pente du fond a une plus grande inclinaison. Ainsi les pe- 
tites asp6rit6s oppos6es au mouvement du glacier sont 
t peu k peu us6es et nivel^es, tandis que les depressions, 

i les cavites a, parois verticalcs ou h peu pr&s verticales, ne 

subissent, du c6t6 d'aval, aucune alteration par un frotte- 
ment directemcnt exerc6 sur cette face. Si la hauteur de 
: ces parois vient a, diminuer, c'est par suite de Tusure gra- 

duelle du roc de haut en bas, qui tend a. niveler le lit du 
glacier. On observe fort bien ce ph6nom6nc sur la rive 
droite du grand glacier de Gorner, k* la base du mont 
Riflel, pr£s de Zermatt, dans les Alpes. Ordinairement peu 
rapide, l'usure des roches moutonn6es sous les glaciers 
depend de la durete de la pierre, de la masse du glacier 
et de la vitesse de son mouvement. Quant au frottement 
ou au striage, il s'exerce au moyen des grains quartzeux 
ou des pierres incrust6es dans la glace en mouvement et 
faisant office de burins. 

Comme nous l'avons vu, Taction continue des glaciers 
sur leur lit peut, k la longue, r6duire les roches mouton- 
nees ou en saillie, en surfaces nivelees, parfaitement 
nolies. Si la masse en mouvement a une grande vitesse, 



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476 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

elle r6ussit k niveler en un temps bien plus court les aspfc- 
rit6s peu considerables oppos6es k son passage. M. Steens- 
trup a public entre autres la relation de la d£b&cle d'un 
glacier situi prfcs du Mont Hoctlajia, vers l'extrimiti 
m6ridionale de Tlslande, qui a produit des effets extra- 
ordinaires. Suivant cette relation, des courants d'eau for- 
mes sous le glacier acquirent une force telle qu'ils em- 
portfcrent dans la mer des masses de glace prodigieuses, 
aprfcs un parcours de 12 kilom. Le sol, laiss£ k d6couvert 
par suite de la d6b&cle, offrait l'aspect d'un parquet frai- 
chement rabot6 ; peut-£tre une partie des roches strides 
ou polies de la Sufcde doivent-elles leur aspect k la mftme 
cause. En tout cas, les surfaces polies ou nivel6es sont com- 
munes au Grofinland , dans le voisinage immddiat et k la 
base des glaciers actuels. 11 y en a aussi de bien remar- 
quables k la Helleplatte, au-dessus de la chute de la Han- 
deck, dans les Alpes ; et dans les Vosges, au Glattstein de 
Wesserling, ou elles conservent encore toute leur fraicheur 
primitive, aprfcs des milliers d'ann6es. Les polis glaciaires 
du Glattstein k Wesserling, produits sur une roche mame- 
lonn£e que le courant d'eau de la Thur baigne k sa base, 
pr6sentent les m&mcs caractfcres que les roches mouton- 
n6es laiss6es k dGcouvert par la retraite du glacier de 
Viesch, dans la \%all6e du Rh6ne, pendant ces dernifcres 
ann6es, et au pied desquelles passe 6galement le torrent 
issu du glacier. Au glacier de Viesch, comme k Wesserling, 
les surfaces qu'a polies le frottement du glacier se distin- 
guent nettement, par leur surface brillante et leurs stries 
fixes, des polis k aspect mat et sans stries des mfcmes 
roches exposes k Tatteinte du courant. 

Roches moutonn^es et surfaces polies avec stries 
attestent Texistence ou Taction des glaces sur des points 
dont les glaciers ont maintcnant disparu. En metlant en 
Evidence le frottement des glaciers, les roches mouton- 
n6es, surtout quand elles pr6sentent encore une face in- 



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LES GLACIERS ET i/ORlGlNE DES VALINES. 47T 

tacte et sans stries, montrent de plus que les glaciers, 
dans les conditions normales, usent lentement les roches 
oppos6es k leur marche et n'ont pas creuse les valines 
dans lesquelles ils se meuvent. Par consequent ces valines 
avec leurs asp6rit6s et leur fond accident6 ont 6t6 sou- 
mises k F6rosion atmosph6rique avant l'apparition des gla- 
ciers. Certains g6ologues croient pouvoir attribuer le creu- 
sement des valines des Alpes, la formation des Fiords de la 
Norv6ge ou du Gro6nland k Taction des glaciers. Aucune 
hypothfcse n'est moins fondle. Les glaciers actuels sont les 
restes des grands glaciers anciens, et nous constatons que, 
depuis leur apparition, ils ont us6 seulement h une faible 
profondeur les roches expos6es h leur frottement. Nous 
voyons encore sous le glacier de Gorner, pr£s de Zermatt, 
des roches moutonn6es, arrondies et polies en amont, avec 
le c6t6 tourn6 en aval encore intact, atteindre une eleva- 
tion de 2 i 3 mfct. au-dessus du fond. Toutes les faces 
des creux sans indice de frottement, qui existent entre les 
roches moutonn6es, prouvent que ces creux ne sont pas 
un produit du glacier et que le glacier a us6 les roches sur 
une 6paisseur peu considerable. D£s lors, comment expli- 
quer Torigine des vall6es par l'6rosion des glaciers? Si le 
frottement des glaciers est incapable de produire les creux 
ou les depressions existant entre les saillies des roches 
arrondies sous son influence, k bien plus forte raison les 
valines profondes ne peuvent lui devoir leur formation. 
Une observation attentive des faits nous amfcne k attribuer 
aux glaciers une action conservatrice, parce que, en usant 
les roches qu'ils touchent, ils les protegent, dans une cer- 
taine mesure, contre une destruction plus rapide par la 
corrosion de ratmosphfcre, de Teau, de la geiee. Partout 
les surfaces polies sont moins facilement entamees que les 
surfaces rugueuses, et les glaciers, aprfcs leur retraite, lais- 
sent le roc dans de meilleures conditions de resistance contre 
les attaques combinees de Teau, du froid et de la chaleur. 



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178 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Sans r6unir ici toutes les preuves contraires k l'lrosion 
des valines par les glaciers, je mentionnerai cependant 
la formation des moraines profondes, la presence de ra- 
vins profonds creus6s par les torrents k la base m&me des 
glaciers, bien au-dessous du niveau des surfaces polies, le 
maintien des petites rigoles qui sillonnent ces surfaces et 
servent k l^coulement des eaux, sans 6tre aplanies par le 
frottement de la glace. Ces petites rigoles n'existeraient 
ou ne se maintiendraient pas, si Tusure par le frottement 
des glaciers 6tait sup6rieure k Taction corrosive de Teau. 
Les torrents issus de tous les glaciers que j'ai eu 1'occasion 
de voir s'ecoulent par un lit plus ou moins profond, 
creus6 par les eaux bien au-dessous du niveau des surfaces 
polios en contact avec la base des glaciers. Sous ce rap- 
port, je rappellerai notamment un exemple connu de tous 
les visiteurs de TOberland bernois : le profond ravin du 
torrent du Rosenlaui creus6 dans les schistes lustres, 
friables, rabot6s k leur surface et laiss£s k d6couvert sur 
une grande etendue, par suite de la retraite du glacier 
depuis Tannic 1860. Dans bien des parties des Alpes, les 
courants d'eau s'engouffrent au fond d'un lit, qui non- 
seulement est ant6rieur k Tapparition des glaciers, mais 
ne doit pas m&me son origine k Tirosion et occupe des fis- 
sures ouvertes manifestement lors du soulfcvement des 
montagnes par suite de dislocation ou d'une rupture su- 
bite de la croAte terrestre. Ainsi, le torrent de Vernagt, 
dans le Tyrol autrichien, s'6coule par une fissure k parois 
verticales, ouverte dans le roc k 30 ou 40 mfct. au-dessous 
du fond de la valine, oil Ton remarque une cuvette arron- 
die pr£sentant sur le gneiss des surfaces rabotees et us£es 
par le frottement du glacier lors de sa grande extension. 
D'ailleurs, k la hauteur ou la temperature du sol s'arr$te 
k z6ro, ce qui a lieu dans les Alpes entre 2,300 et 2,500 mfct. 
d'altitude, la glace reste gel£e au sol et adhere au roc de 
manure k ne plus exercer aucun frottement et k ne pro- 



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LES GLACIERS ET i/ORJGINE DES VALINES. 479 

duire aucune usure. Enfin, la formation des moraines pro- 

fondcs sous les glaciers, au moyen des mat6riaux tomb6s 

au fond des crevasses, des blocs et des fragments de pierre, 

r6unis en d6p6ts non stratifies avec la boue provenant de 

la trituration et de l'usurc des roches exposes au frotte- 

ment, 1 'apparition de ces moraines, partout oil la glace ne 

passe pas sur des surfaces rocheuses, sont manifestement 

rontraires au creusement des vallees par les glaciers. Ni 

les valines des Alpes, ni les lacs de lltalie et de la Suisse, 

ni les Fiords de la Norv6ge et du Grofinland ne doivent 

leur origine h l'irosion des glaciers. 

Charles Grad, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section des Vosges). 



Loire Ibach (Alsace), 19 decembre 1876. 



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LES GLACIERS DES PYRMES I 



STATION DE LA DENT DE LA MALADETTA 



Depuis longtemps d6j& lcs naturalistes ont d6termin£ 
avec une grande exactitude les difKrentes phases desgla-. 
ciers : leur mode de formation, leur marche, les effets 
quails produisent ont 6t6 6tudi6s avec tout le soin desi- 
rable. Mais les Alpes seules ont toujours 6t6 le sujet de ces 
explorations, et c'est h peine si Ton connait cxaciement 
le nombre et la position precise des glaciers des autres 
regions. II est vrai de dire que la Suisse est le pays le 
mieux dispos6 pour les recherches de ce genre : glaciers 
nombreux, & toutes les altitudes, d'une 6tendue parfois 
6norme, et toujours d'un accfcs facile ; • partout des che- 
mins, partout des abris et enfin une population intel- 
ligente, d6vou6e, qui a compris tout ce qu'elle devait 
aux magnificences de ses montagnes et aux naturalistes 
qui les faisaient connaitre. II serait cependant fort impor- 
tant de r6p6ter dans d'autres regions les experiences et les 
observations faites par Agassiz et si brillamment conti- 
nues par les glacialistes Suisses, Anglais et FranQais. 

Les Pyr6n6es possfcdent aussi des glaciers ; sans dovte 
ils ne peuvent se comparer & ces immenses fleuvcs de glace 
qui s'avancent jusque dans les basses valines de la Svis& 
et ont plusieurs lieues de longueur; mais les amas de 



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LES GLACIERS DES PYRENEES. 481 

glace de la Maladetta, de la r6gion d'Oo, des Posets, du 
Mont-Perdu, du Vignemale, ont une importance r6elle et 
une physionomie toute sp6ciale. 

Nous avons d6ja racont6 * nos premieres tentatives sur 
la marche du glacier de la Maladetta. Malheureusement 
des circonstances d6favorables avaient fait 6chouer ces 
experiences ; mais ce n*6tait pas \k une raisoh suffisante 
pour nous faire abandonner notre station de la Dent de la 
Maladetta. 

Je partais done de Luchon, le 27 aoftt 1876, avec mon 
excellent camarade M. Maurice Gourdon, et nous arri- 
vions le soir m6me h la Rencluse. Cette ann6e , tout est 
rentre dans Tordre dans ce beau pays d'Espagne : plus de 
carlistes ou de pr6tendus carlistes, et plus de d6serteurs 
pr£pos6s h ran^onner les touristes. 

A notre arrivGe, quel n'est pas notre 6tonnement de 
trouver le cirque de la Rencluse dans le silence le plus pro- 
fond ! Nous ne pouvons comprendre tout d'abord quelle 
cause nous emp&che d'entendre le bruit ordinaire du tor- 
rent. Nous avons bient6t Implication de ce fait , car nous 
trouvons le gouffre de Turmon compldtement h sec ; un 
Espagnol nous raconte que le torrent s'est engouffr6 tout 
d T un coup, quelqiies jours auparavant, dans une ca- 
vity qui s'est form6e k quelque 500 mfct. plus haut : cet 
accident, tout singulier qu'il peut paraitre tout d'abord, 
ne nous surprend gufcre, car toute cette region est affreu- 
sement disloqude par la rencontre du granit et du cal- 
caire. 

Le lendemain, la pluie nous reveille tristement. A 8 h., 
cependant, une 6claircie permet h. nos hommes de monter 
aiu pied duPic de la Rencluse pour faire quclques piquets, 
un rayon de soleil nous donne le temps de photographier 
le goufFre dess6ch6. 

1 Annuaire du Club Alpin, 1875. 

AXXUAIRU DK 1876. 31 



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482 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

A notre d6part, le temps s'assombrit de nouveau, mais 
le vent chasse encore une fois les nuages et le soleil nous 
rejoint au pied du glacier ; nous avons suivi pour cette 
ascension la rainure de la Rencluse, sorte de couloir 6rod6 
par les eaux du torrent. Nous gagnons le sommet de l'6pe- 
ron qui s6pare le val de la Rencluse du val de Paderne, et 
nous faisons halte une premiere fois. De ce point, il nous 
est facile d'embrasser du regard rextr6mit6 tout entifcre 
du glacier, et de constater les modifications survenues de- 
puis Tann6e dernifcre. Le val de Paderne s'est encore 
rempli dans sa partie supdrieure, et le grand eboulement 
de 1874 commence h se modifier ; les eaux descendues de 
la Dent de la Maladetta ont fortement ravin6 le d6p6t et 
peu h peu entrain6 les menus d6bris qui remplissaient 
les interstices laiss^s entre les grands blocs. Enfin nous 
pouvons constater de prfcs que le bourrelet morainique qui 
entoure d'une vaste ceinture tout le glacier a comple- 
ment chang6 de physionomie : il est redevenu Pyr6n6en, 
caractfcre que Thiver de 1874 avait fait disparaitre. 

Hier d6j& , des escarpements de Pena Blanca, nous avions 
pu constater ce fait, et il est facile de s'en rendre compte 
sur T6preuve photographique qui accompagne ces lignes. 
Au-dessous de la crfcte et du pic de la Maladetta, k notre 
gauche, le talus de d6bris a augment^ beaucoup de hau- 
teur : il domine de plusieurs metres Textr6mit6 des glaces; 
au-dessus de la rainure de la Rencluse, la pente plus con- 
siderable du sol n'a pas permis aux debris de se maintenir 
et la digue rocheuse s'est abaiss6e au niveau de la glace, 
qu'elle semble continuer. Plus loin enfin (au point oil nous 
stationnons en ce moment), la d6clivit6 extreme de la 
glace a lanc6 avec une vitesse extreme les blocs descen- 
dus des crates sup6rieures, et ils ont 6t6 projet6s soit h 
gauche dans le val de la Rencluse, soit h notre droite dans 
le val de Paderne. 

Nous prenons alors la hauteur minimum du glacier ; elle 



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"7 



LES GLACIERS DES PYR£n£ES. 483 

se rait, d'aprfcs nos calculs, de 2,550 mfct.En 1809, de Char- 

P e ntier, quittant la Rencluse, mesurait la hauteur, au-des- 

Su $ du niveau de la mer, du pied du glacier de la Maladetta; 

v *demment dans la region ou nous nous trouvons. II la 

°uvait de 1,173 toises, soit 2,286 mfct., ce qui nous donne 

r ecul de 274 metres pour une piriode de 67 ans. 

AAusi done voili un re trait 6norme constate par ces 

deux observations; du reste tous les montagnards s'ac- 

cordent k dire que les glaciers diminuent ccnsid6rable- 

raent : pour ma part, depuis que j'explore les Pyr6n6es, 

je vois, pour ainsi dire, les glaciers fondre sous mes yeux, 

et, dans la valine du Lys et dans la r6gion d'Oo, le retrait 

est effrayant. Nous n'avons encore aucune observation 

qui nous permette d^tablir si ce recul est constant 

ou si des p6ri6des d'avancement ne sont pas venues re- 

gagner rapidement le terrain perdu pendant des ann6es 

exceptionnelles. 

* Je travaille depuis plusieurs ann6es k rassembler des 
documents k cet 6gard, et j'ai d6j& une collection de pho- 
tographies assez nombreuse, avec dates et rep&res. Enfin, 
gr&ce aux releves des officiers de riiltat-major, nous con- 
naissons d'une manure fort exacte la position du front 
des glaciers frangais ; l'ann6e prochaine, j'espfcre bien ter- 
miner un relev6 d6taill6 des deux massifs du Lys et d'Oo ; 
l'abri des Crabioules sera prGt dfes les premiers beaux 
jours, et on pourra travailler dans cette region sans Gtre 
obligfe de coucher tous les jours k la belle 6toile ou de 
descendre chaque soir, et de perdre en chemin la moitiS 
et souvent les deux tiers de la journSe. 

Nous avons bient6t termini nos dpreuves et nous avons 
Mte d'attaquer le glacier ; nous pr6tendons couper droit 
vers la Dent de la Maladetta et 6viter ainsi Fescalade d6- 
sagriable de l'^boulis de la Dent. La pente de glace est 
lellement forte que seul M. Gourdon, arm6 de ses formi- 
dables crampons Nansouty, grimpe facilement; pour moi, 



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4J84 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

je me ticns h peine avec mes petits crampons suisscs, etnos 
trois hommes, charg6s fortement, ne peuvent se maintenir 
qu'& la condition de tailler des marches. 

Mais ces difficulty sont rapidement surmont6es; la 
corde, cependant, nous devient utile au debouch^ surle 
plateau, car l'un de nos porteurs s'enfonce dans une cre- 
vasse ; nous en sorames quittes pour une bonne secousse. 
Heureuscmcnt, le soleil n'a pas encore ou le temps de 
fondre la glace, et le glacier ne lance sur notre passage 
que deux ou trois pierres ; le point oft nous sommes n'est 
pas ordinairement aussi commode, car, pendant les 
chaudes journ£es d'6t6, on s'y trouve expos6 k un veri- 
table bombardement. 

Nous \oi\k enfin sur la Dent, et nous constatons une fois 
encore que nos piquets ont tous disparu. Le glacier s'est 
profond6mcnt modif!6, les crevasses qui entourent le pied 
de la Table sont tellement tourment6es que nous nc pou- 
vons penser h Tatteindre encore cette ann6e ; d'un auttf 
c6t6, il nous reste encore k faire un assez long travail et 
le ciel se charge de nouveau. 

Nous proc6dons aussitdt k la plantation de trois nou- 
veaux piquets ; je les fais placer k 30 metres les uns des 
autres et k 100 mfctres environ au-dessus des premiers ali- 
gncments ; ils sont enfoncGs k 2 metres de profondeur. 

Cette opdration terming, nous descendons rapidement 
le couloir pour aller k la recherche du bloc Charles; nous 
traversons sans la moindre difficult^ la bande des crevasses 
inf6rieures ; elles sont presque ferm6es cette ann6e et 
nous n'apercevons plus notre bloc. Nous nc le retrouvons 
qu'k plus de 100 mfct. plus bas et sur le point de quitter sa 
route glac6e pour atteindre la moraine ; 2 metres encore, 
ct il aura perdu toute son individuality pour se confondre 
dans la foule vulgaire qui forme la moraine. 

Malgr6 le temps couvert, je dresse de nouveau ma 
chambre obscure, car je ticns k conserver cette dernifcre 



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LES GLACIERS DES PYRENEES. 485 

etape du bloc que j'avais baptise du nom de Charles, le 
chasseur intr^pidc dc Saint-Mamet, le premier montagnard 
Luchonnais qui ait mont6 sur ses 6paules en plein glacier 
un tronc dc sapin, un de mes premiers piquets. Pendant 
le temps de la pose, je longe le bord du glacier et j'ai la 
vive satisfaction dc retrouver un de mes piquets dc 1872 
encore enfoncc sous la glace ; il portc hcureusement sa 



Glacier de la Maladetta : exainen des piquets. Dessin do M. Schrader, 
d'apres une photographic de M. Trutat. 

marque, et son authenticit6 est incontestable. Nous re- 
prcnons alors courage et nous mesurons rapidemcnt la 
distance de ce point h la lignc de piquets, clle se trouve 
fctre de 400 metres environ ; le glacier marcherait done de 
100 metres par ann6c. Ce chiffre est plus 61e\6 que celui 
qui a et6 obscrvd dans les grands glaciers de Suisse ou la 
moyenne est de 80 metres et surtout dc beaucoup supe- 
rieur h la vitesse obscrv^e dans les glaciers de second 



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486 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

ordre oil les pentes sont cependant aussi fortes que dans 
cette partie du glacier de la Mala delta. 

Comment alors expliquer ce fait? En Suisse, il semble 
avoir 6te d6montr6 que, si les glaciers de second ordre 
progressent plus lentement que les glaciers principaux, 
cette difference est en raison de leur moindre 6paisseur 
et non en raison de leur pente. A ces causes, il est bon 
d'ajouter encore la force 6norme de projection qui provient 
du poids colossal des masses sup6rieures. 

Dans notre station de la Maladetta, les conditions ne 
sont plus lesmdmes : la pente est considerable, T6paisseur 
du glacier est tr&s-forte, ce qu'il nous a 6t6 facile de cons- 
tater dans la region des crevasses de la Table, enfin la 
masse sup6rieure des glaces accumul6es au-dessus de la 
Dent et de la Table ne ressemble en rien aux glaciers de 
second ordre observes par Agassiz. 

Nous pouvons done dire que, si le glacier de la Maladetta, 
par sa configuration, semble se ranger parmi les glaciers 
de second ordre, la rapidite de sa marche le rapproche 
des glaciers de premier ordre. 

Nous voil& done cette ann6c en possession de deux ele- 
ments nouveaux : retrait g6n6ral du glacier conclu d'une 
observation de soixante-sept ans, enfin vitesse de marche 
connue par la position du bloc Charles et par celle du pi- 
quet plante quatre ans auparavant. 

II nous reste encore k rechercher la vitesse mensuelle 
du glacier, et e'est Ik ce que nous especons reconnaitre 
dans la campagne prochaine. 

T. Trutat, 
Conservateur du Musee d'histoire naturelle de Toulouse, 

Membre du Club Alpin Francais 
(section des Pyrenees centrales). 



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VI 



LES ANGIENS GLACIERS DU JURA 



A M. Adolphe Joanne ■, president du Club Alpin Frangais. 

Mon cher President, 

Vous me faites Fhonneur de me demander, comme Tan- 
n6e dernifcre, tin article pour notre prochain Annuaire; 
vous tenez k ce que la section du Jura y soit representee 
et vous me mettez en demeure de coop6rer k Tceuvre 
commune. 

J'avais bien l'intention de preparer un travail pour les 
lecleurs de V Annuaire du Club Alpin, — quelque chose de 
sirieux et pouvant toutefois fctre lu par ceux qui ne sont 
pas des savants de profession. Mais ce travail est rest6 k 
l'6lat de projet et vous me trouvez complement au d6- 
pourvu, comme la cigale de la fable. Que faisiez-vous au 
temps chaud? me direz-vous. — Je me promenais avec 
raes bons collogues de la section du Jura. — Vous vous 
promeniez; j'en suis bien aise, eh bien! collaborez main- 
tenant. 

Comme je tiens absolument & me rendre au d6sir que 
vous m'exprimez, j'avais pens6 n'avoir rien de mieux k 
faire que de me livrer, avec les lecteurs de V Annuaire, k 



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488 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

une conversation oil j'aurais parl6 des choses que nous 
avons observes avec les alpinistes qui ont pris part aux 
excursions de la section jurassienne. Ce compte-rendu, oil 
j'aurais omis tout cc qui est simplement anecdotique, 
m'aurait permis de rcvenir sur quelques-unes des ques- 
tions que je n'ai fait qu'aborder dans une pr6c£dente no- 
tice (Annuaire 1875, p. 605). 

En mcttant k execution lc projet que je viens d'indiquer, 
je me suis apei\ui que ce qui concernait les traces des 
ph6nom6nes glaciaires prenait, dans mon manuscrit, une 
place de plus en plus grande. Cost ainsi que j'en suis 
venu k mettre de c6t6 tout ce qui ne se rattachait pas k 
l'etude de ces ph6nomenes et k 6crire Tarticle que je vous 
adresse. 

Le touristc, qui pareourt le Jura en observateur, voit h 
chaquc instant son attention ramen£e vers la question des 
anciens glaciers. Ici, ce sont de v6ri tables moraines exclu- 
sivement fornixes de mat^riaux jurassiens; \k, des d6p6ts 
diluviens d'une puissance qui 6tonnc ; ailleurs, des debris 
alpins rencontr6s k des altitudes et k des distances de leur 
point de depart qui paraissent inexplicables. Comme 
cxemple de ces gisements de mat6riaux alpins dans des 
conditions tout k fait exceptionnelles, je mentionnerai le 
fragment de schiste chloriteux alpin que notre collogue, 
M. Choffat, rencontra, lors de la premiere excursion faite 
Tannde dernifcre par la section du Jura, sur le Mont 
Poupet, k une altitude de plus de 700 m&t. Ce fragment 
avait 6i6 recueilli prfcs de la ferme oil Ton allait se r&inir 
k une m6me table pour feter Tentr6e en campagne de la 
section jurassienne. II donna lieu, pendant le repas, k une 
int6ressante discussion, qui n T eut pas de solution imme- 
diate, mais qui nous montra toute l'utilite que doit avoir 
le Club Alpin pour la science. Aussi, dans le toast que je 
portai k la prosperity du Club, je comparai tous ses mem- 
bres k une arm6e de pionniers et de chercheurs recueil- 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 489 

lant les mat6riaux que les plus habilcs d'entre eux met- 
traient ensuite en oeuvre. 

Dans ma lettre plac6e en t6te de mon pr6c6dent article 
surlc Jura, je vous disais que lament scieniifique entre- 
rait pour une forte proportion dans l'organisation de cer- 
taines sections, telles que la section jurassienne.il faut, en 
effet, que dans leurs excursions, les membres du Club 
Alpin se rappellent, autant que possible, qu'ils font partie 
de cette arm£e d'exploratcurs h laquelle je viens de faire 
allusion. lis peuvent et ils doivent prOter h la science un 
concours qui n'exige pas des connaissances trfcs-appro- 
fondies et qui ne demande que de la bonne volonte. 

Un des moyens pour les excursionnistes de rendre leurs 
promenades dans le Jura plus utiles h la science et, sans 
doute aussi, plus agreables pour eux, est de se livrer h 
des observations pouvant 6clairer la question des anciens 
glaciers qui se sont montr6s dans cette region. En 6crivant 
cette notice, je me suis propos6 d'6veiller l'attention de 
nos collogues sur cette question; j'ai voulu notamment 
leur montrer toute l'importance qu'avaient certains d6bris 
de roches et leur faire voir comment la recherche de ces 
debris pouvait contribuer h faire connaitre, dans ses divers 
details, une des p^riodes les plus intdressantes de lhistoire 
geologique du Jura. 

Depuis quelque temps, sans doute, les g6ologues s'oc- 
cupent beaucoup des anciens glaciers ; mais on aurait tort 
de croire que co sujet soit 6puis6 ou qu'il ait perdu de son 
interdt. Chaque fois qu'on y ramfcne son attention, on est 
conduit h signaler quelques faits inapergus et h formuler 
quelques considerations nouvelles. Pour mon compte 
j'avoue que , pendant nos excursions de cette ann6e , cette 
question des anciens glaciers a 6t6 ma principale preoccu- 
pation, et pourtant j'6lais bien loin de penser que je de- 
vrais en parler dans YAnnuaire. 

A. V. 



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490 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



Ainsi que je l'ai rappel6 dans un pr6c6dent article 
(Annuaire 1875, page 637), peu aprfcs le commencement de 
la p£riode quaternaire, les neiges perpEtuelles, puis les 
glaciers, ont occupy les hauts sommets des Alpes. Au mo- 
ment ou cette prise de possession a eu lieu, les parties les 
plus 61ev6es des Alpes Etaient recouvertes de vastes forftls 
de sapins, tandis que, dans la plaine helv6tique, croissait 
encore la riche v6g6tation de la pGriode pliocene. Celle-ci, 
h la suite du refroidissement du climat, a <H6 contrainte 
d'6migrer, et les sapins, chassis par les frimas, sont venus 
la remplacer. Plus tard encore, les glaciers alpins ont 
envahi toute la Suisse et p6n6tr6 dans le Jura. Ces fails 
sont trop connus pour que j'aie besoin de les rappeler 
plus longuement. 

Lorsque les glaciers alpins ont atteint le massif juras- 
sien, celui-ci avait d6j& ses glaciers & lui qui occupaient 
ses hautes valines. Les uns et les autres, toujours en voie 
de progression, se sont reunis en une mSme masse qui 
s'est r6pandue sur tout le Jura jusque sur les bords de la 
plaine bressane. Cette invasion a 6t6 suivie dun mouve- 
ment de retrait qui s'est effectu6 dans des conditions telles 
que les mSmes ph6nomfcnes qui avaient marqu6 Tarrivte 
des glaciers sc sont manifestos lors de leur rctour, mais 
dans un ordre inverse. La longue s6rie de sifccles g6olo- 
giques qu'a n6cessit6e le d^veloppement de ces phSno- 
mfcnes constitue la period 3 glaciaire. — Nous nous pro- 
posons, dans cette courte notice, de donner une id6e des 
6v6nements dont le Jura a 6t6 le th6dtre pendant cette 
p6riode et d'6num£rer les traces qu'ils ont laiss^es de leur 
passage. Cette Enumeration, n^cessairement trfcs-rapide, 
sera compile par quelques mots au sujet des ph6no- 
mfcnes diluviens qui ont pr6c6d6 et suivi les ph6nomfcncs 
glaciaires. 



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LES ANGIENS GLACIERS DU JURA. 491 

ARRIVEE DES GLACIERS ALPINS; LEUR RENCONTRE AVEC 
LES GLACIERS SPECIAUX AU JURA. 

Prenons pour point de depart, dans ce r6cit, le moment 
oil les glaciers alpins, aprfcs avoir recouvert toute la plaine 
helvStique, 6taient tout prfcs d'atteindre le pied du Jura et 
allaient s'engager dans la valine du Rhdne, au-dessous de 
Genfcve. 

Actuellement, dans les Alpes, la limite interieure des 
glaciers est en moyenne k 1,200 m&t. d'altilude. Admet- 
tons quk l^poque dont nous parlons elle ftit descendue 
& 400 met. et que la limite des neiges perp6tuelles edt 
6prouv6 un d^placement semblable, il en r6sultera que 
cette limite, qui est actuellement k 2,700 met., se trouvait 
alors k 1,900 met., c'est-&-dire 800 met. plus bas. En sup- 
posant qu'un abaissement d'un degre dans la temperature 
corresponde k une difference de 200 met. dans l'altitude, 
on sera conduit k admettre que le climat de cette 6poque 
etait de cinq degr6s plus froid que celui de l'6poque 
actuelle. Mais les appreciations qui viennent de servir de 
base k notre calcul doivent etre modifi6es dans une cer- 
taine mesure, parce que nous avons compare deux 6tats 
de choses diff6rents. 

De nos jours, les glaciers des Alpes sont encaisses dans 
des valiees etroites et fortement en pente, ce qui rend 
trfcs-rapide leur mouvement de progression ; il en resulte 
un 6cart considerable entre la limite inf6rieure des gla- 
ciers et celle des neiges perp6tuelles. Mais, lors de la p6- 
riode glaciaire, cet 6cart allait en diminuant k mesure que 
les glaciers atteignaient des vall6es de plus en plus larges 
et de moins en moins inclin6es; il devait etre trfes-faible 
lorsque les glaciers s'etalaient dans la plaine helv6tique. 

Pour nourrir des glaciers aussi puissants que ceux qui 
allaient se heurter contre le pied du Jura, il fallait une 



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192 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

zone (Talimentation plus 6tenduc qu'elle ne Faurait 6t6 en 
supposant que la limite intericure des neiges perp£tuelles 
se trouvat a 1,900 mfct. Cette limite 6tait done descendue 
plus bas, et, par consequent, le refroidissement avait iik 
plus considerable que nous l'avions un instant suppose 
Nous pensons qu'on serait trfcs-prfcs de la v£rit£ en admet- 
tant qu'a T6poque ou les glaciers arrivaient dans la plaine 
hclv£tique, la temperature etait de 8 degr^s plus froide 
que celle de nos jours. Les neiges persistantes s'etaient 
done abaiss£cs de 1,600 met. et leur limite inferieure se 
trouvait a 2,700 — 1,600 = 1,100 met. 

Que se passait-il dans le Jura pendant que la masse de 
glace venue des Alpes s'61evait comme une mar6e mon- 
tante et rcmplissait de plus en plus la plaine suisse?La la- 
titude du Reculet difffere assez peu de celle du Mont-Blanc 
pour nous autoriser a penser que, pour ce point culminant 
du Jura, la limite inferieure des neiges persistantes se 
trouvait aussi a une altitude de 1,000 met. environ. Par 
consequent tout ce qui, dans le massif jurassien, d6passait 
eette altitude plongeait dans la region des neiges perp£- 
tuelles et pouvait servir de zone d'alimentation aux gla- 
ciers. La formation de ces glaciers etait d'aillcurs favorisie 
par la constitution topographique du haut Jura ou les 
combes et les cirques se montrent en grand nombre. Les 
glaciers jurassiens du versant oriental, dont le mouvement 
de progression 6tait active par la rapidity de leur pente, se 
dirigeaient vers la plaine Suisse; ceux du versant occidental 
s'avangaient vers la region des plateaux et commenQaient 
a s'engager dans les valines de la Valserine, de la Bienne, 
de TAin et du Doubs. 

Mais le refroidissement dont nous venons d'essayer de 
donner une id6e a persist^. Diverses considerations, que 
nous croyons inutile de reproduire ici, nous ont porti i 
croire qu'il a atteint 12° et dur6 pendant un temps trfcs- 
long. Les glaciers du versant oriental ont done continue h 



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LES ANCIENT GLACIERS DU JURA. 493 

descendre vers la Suisse, tandis que ceux des Alpes se sont 
mis k escalader le Jura comme pour le prendre d'assaut. 
Une rencontre 6tait inevitable et ses r6sultats faciles k 
prSvoir. Les glaciers alpins out facilement repouss6 devant 
enx les glaciers du Jura et les ont obliges k rebrousser 
chemin, de m6me qu'une arm6e formidable contraint de 
faibles garnisons k rentrer dans leurs forteresses. lis ont 
ensuite franchi Tobstacle qui se dressait devant eux, et 
p6n6tr6 dans le camp ennemi k la faveur des brfcches four- 
nies par les depressions que prisente l'axe hypsom6- 
trique ou de plus grande altitude du Jura. 

Quelquefois, pourtant, les glaciers du Jura ont r6sist6 
avec 6nergie. (Test ainsi que le glacier de la Valserine non- 
seulement s'est oppos6 k ce que. le courant alpin se r6pan- 
dit dans la valine parcourue par cette rivifcre, mais il parait 
m6me lui avoir barr6 le passage lorsqu'il a essay6 de 
franchir la depression qui va de GhMillon-de-Michaille k 
Nantua. (Test encore ainsi que, d'aprfcs M. A. Jaccard, 
les materiaux alpins qui sont arrives par le Val de Travers 
n'ont pu parvenir. aprfcs avoir franchi la cluse de Saint- 
Sulpice, que jusqu'aux Bayards ; ils se montrent encore 
aux environs de cette locality, mais ils y sont rares, tandis 
que les divers hameaux de cette commune sont b&tis sur 
leglaciairejurassique bien caract6ris6. Lorsque les depres- 
sions de la crfcte du Jura 6taient, comme au Col de la Fau- 
cille, k une trop grande altitude pour laisser passer les 
glaciers alpins, les deux armies restaient en presence, 
c'est-i-dirc que la masse de glace descendue des Alpes 
s arrfctait sur le flanc oriental des hautes chaines juras- 
siennes, tandis que les glaciers du Jura se maintenaient 
sur ses hauts sommets et sur son versant occidental. 

Nous ferons observer que , si le Jura n'a pas oppose aux 
glaciers alpins un obstacle insurmontable, il a ralenti leur 
marche et consid6rablement amoindri la masse de glace 
envahissante. II a diminu£ le nombre et le volume des 



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494 SCIENCES, INDUSTRIE*, BEAUX-ARTS. 

debris de roches alpines qui ont pu p6n6trer dans sa zone 
occidental . Sans lui, les glaciers alpins seraient arrives 
jusque sur Templacement de Besangon. U ne faut pas 
perdre de vue, en effet, que la distance qui s£pare Besan- 
<^on du Mont-Blanc est 6gale k celle qui existe entre le 
Mont-Blanc et Lyon. Les debris de roches alpines ne se 
montrent pas dans les environs de BesanQon, et le plateau 
compris entre cette ville et Ornans en est complement 
dGpourvu. La valine de la Loue semble avoir form6 vers le 
Nord la limite de l'aire de dispersion des mat6riaux alpins; 
cette circonstance est due non-seulement k raffaiblis- 
sement des courants de glace qui charriaient ces mat£- 
riaux, mais aussi, comme nous le dirons tout k l'heure, k 
la configuration du sol. On sait, au contraire, combien les 
blocs de roches alpines sont abondants et volumineux au- 
tour de Lyon, et il est permis de penser que, sans les hau- 
teurs de Fourvifcres, la masse de glace venue des Alpes 
aurait d6pass6 cette ville. Le Jura, il est vrai, en obligeant 
le courant qui se portait de son c6t6 k changer de direc- 
tion, lui a donn6 plus de force pour atteindre le Dauphini 
et la plaine bressane. 

Une fois que les 6missaires des glaciers alpins ont eu 
p6n6tr6 dans le Jura, les deux arm6es d'abord en presence 
se sont confondues en une seule ; elles ont march6 dans le 
m6me sens en ob6issant k la mfrme impulsion. Avant de 
nous rendre compte du trajet que les courants de glace 
ont suivi, voyons quel 6tait Taspect du Jura au moment 
oil Taction glaciaire y atteignait son maximum d^nergie. 



ASPECT DU JURA AU MOMENT OU LES GLACIERS 
Y AVAIENT LEUR PLUS GRAND DEVELOPPEMENT. 

A l'6poque de la plus grande extension des glaciers, une 
masse de glace ayant une altitude de 1,500 mfct. et oflrant 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 495 

sur certains points une dpaisseur de 1,000 mfct., recouvrait 
toule la Suisse. Parmi les glaciers auxquels 6tait due sa 
formation, il en 6tait un qui poss6dait une importance 
prSdominante : c^tait celui du Rh6ne qu'alimentaient les 
glaciers du Saint-Gothard, du Mont-Rose et du Mont-Blanc. 
En arrivant dans la plaine helv6tique , il repoussait a 
droite et a gauche les autres glaciers et s'6talait en for- 
mant un c6ne trds-surbaiss6. Lui seul atteignait le Jura et 
ce n'est que vers le Sud qu'il partageait avec les glaciers 
de la Savoie le privilege de transporter dans le massif ju- 
rassien des mat6riaux alpins. 

Quelle 6tait l'altitude atteinte sur le flanc oriental du 
Jura par l'6norme masse glac6e qui remplissait la plaine 
Suisse? Cette altitude nous est donn6e par celle des blocs 
alpins rest£s en place comme d'anciens t6moins de la pre- 
sence des glaciers; son maximum se trouve k 1,440 mfct., 
vis-a-vis d'Yverdon, en face de Timmense ouverture par oh 
le glacier du Valais d£bouchait dans la plaine. Une ligne 
id&ile men6e d'Yverdon h Tembouchure du Rh6ne dans le 
lac L6man, h une altitude moyenne de 1,500 mfct., fonc- 
tionnait comme ligne anticlinale divisant la surface glac6e 
en deux versants qui s'inclinaient avec une pente insen- 
sible, Tun vers le Nord-Est et l'autre vers le Sud-Ouest. 

Jetons un dernier regard sur cette mer de glace dont la 
surface est parscmde de blocs et de debris disposes en 
trainees qui cheminent lentcment et a Taventure ; diri- 
geons-nous vers le Jura et voyons ce qui s'y passe. 

Nous avons dit (Annuaire du Club Alpin, 1875, page 616) 
que le Jura est divisible en deux zones s6par6es par une 
ligne qui, partant de Quirieu (Isfcre), passerait approxima- 
tivement par Nantua, Ghampagnole, Pontarlier et irait 
aboutir a Porrentruy. Aux divers caractfcres que nous 
avons mentionn£s comme 6tablissant une distinction entre 
ces deux zones, nous pouvons en ajouter un autre, car les 
ph6nomfenes g6ologiques dont elles ont 6t6 le th64tre pen- 



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496 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

danl la p6riode glaciaire no se sont pas manifestos de la 
m6me manifcre dans Tune et dans Tautre. 

A l'6poque du maximum de froid, la zone orientale se 
trouvait complement dans la region des neiges persis- 
tantes; ses hauts sommets rcstaient couverts de neige pou- 
dreuse et les combes ou valines 6taient remplies de n6ves 
alimeniant les glaciers qui se dirigeaient vers l'Ouest. 
Dans presque toute la zone occidentale, les vall6cs avaient 
6t6 combines d'abord par les dep6ts diluviens atteignant 
quelquefois plus de 100 mfct. de puissance et, plus tard, 
par la neige que les vents entassaient dans les depres- 
sions. Ge comblement des valines faisait du Jura un seul et 
vaste plateau neigeux, incline vers le Nord, le Nord-Ouest 
et l'Ouest. 

La neige, mfcme sur les points peu £lev6s oil elle ne 
poss6dait qu'une faible 6paisseur, se transformait facile- 
men t, sous Tinfluence du gel et du d6gel, en n£v6, puis 
en glace des glaciers. A cette glace se mglait celle qui 
arrivait soit des Alpcs soit des hautes valines du Jura. La 
couche glac6e, ainsi form6e et aliment6e, s'icoulait dans 
le sens de la d6clivit6 du sol. Co mouvement de transla- 
tion etait determine non-seulement par la pouss6e des 
courants glaciaires, mais aussi par la plasticity mfcme de 
la glace des glaciers qui, on le sait, peut m&me glisser sur 
une surface horizontale, comme le feraient le miel et le 
mortier. Nous rappelons cette circonstance afin d'expli- 
quer comment la couche de glace qui recouvrait les pla- 
teaux du Jura pouvait se mouvoir h leur surface. 

La nappe de glace 6tendue sur tout le Jura retombait 
sur le flanc occidental de ce massif montagneux, le long 
de la falaise qui domine le bassin de la Sa6ne. Elle des- 
cendait jusqu'^t une altitude de 350 mfct. environ, un peu 
plus forte pour le Jura meridional, un peu plus faible 
pour le Jura septentrional. Cette nappe mobile, en glis- 
sant. sur le vaste plateau qui la supportait, charriait avec 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 497 

elle les fragments de roches venus des Alpes et du haul 
Jura. Ceux-ci, joints aux d6bris plus nombreux provenant 
des locality voisines de leur point commun d'arrivSe, 
s'entassaient air pied occidental du Jura, le long de la 
valine bressane, de mfcme que les amas de platras, aprfcs 
chaque hiver, s'accumulent au pied des murs. Ces entas- 
sements donnaient naissance k des d£p6ts morainiques. 
Mais, sur les points ou la falaise qui termine le Jura pr6- 
sente des valines ou des 6chancrures plus ou moins pro- 
fondes, comme la combe keup6ro-liasique de Salins, de 
vSritables glaciers apparaissaient et 6difiaient de viritables 
moraines. Telle est la moraine que MM. Ghopard et Pi- 
dancet ont d6crite et qui se trouve aux environs de Po- 
ligny, oil elle est entaill6e par le chemin de fer. 

Alors Taspect du Jura aurait pu 6tre compar6 & celui de 
la Scandinavie oil de vastes plateaux, appel£s Fonden, sont 
uniform&nent couverts de champs de n6v6 d'oii partent 
des glaciers se dirigeant vers les Fiords de la Norw6ge. 
Mais, si Ton veut se faire une id6e encore plus exacte de 
ce qu'6tait le Jura, il faut porter sa pens6e vers le Green- 
land. 

L'6paisse couche de glace qui recouvre le Greenland est 
parcourue par de profondes crevasses ou m&me des valines 
oft coulent de v6ritables rivifcres qui tantdt arrivent jus- 
qu'i la mer, mais plus souvent se pr6cipitent dans une 
autre crevasse pour continuer leur trajet au-dessous des 
glaciers. Ceux-ci se terminent quelquefois par un lac ; 
d'autres fois, ils donnent naissance h des fleuves jaillissant 
sous des vofttes immenses ; quand ils s'avancent dans Tin- 
t6rieur de la mer, il se produit, au-devant d'eux, un bouil- 
lonnement dti h Immersion d'une source abondante et 
limoneuse. Ce melange de limon est toktemmeht le r6- 
sultat de Tusure et de la d6sagr6gation des roches qui 
supportent imm6diatement la nappe de glace. Quant k 
I'eau qui alimente ces fleuves, elle provient, en 6t6, de la 

AMRUU8S DB 1876. 32 



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498 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

fusion superficielle des glaciers ; mais elle est 6galemenl 
fournie par la fusion de la partie sous-jacente du glacier, 
fusion d6termin£e par la chaleur centrale, car les fleuves 
qui s'6chappent des glaciers du Greenland ont le mtoe 
d6bit en hiver qu'en 6t6. 

Les divers caractfcres que nous venous de rappeler som- 
mairement comme appartenant de nos jours au Greenland 
devaient 6tre ceux du Jura lors de l'6poque que nous avons 
en vue ; les mfcmes causes intervenaient, se manifestaient 
dans les m&mes circonstances et produisaient les mfimes 
phGnomfcnes. L'eau provenant de la fusion sous-glaciaire, 
h laquelle s'ajoutait l'eau fournie par la fusion super- 
ficielle, alimentaitdes ruisseaux et des rivifcres constituant 
tout un systfeme hydrographique cach6 dans les profon- 
deurs de la masse de glace. Ges cours d'eau circulaient au 
travers soit des d6p6ts diluviens qui rempiissaient les val- 
ines, soit des canaux ou vides existant dans les glaciers, lis 
se coordonnaient, quant k leur direction, par rapport a- la 
configuration actuelledu sol ; ils suivaient les lits du Doubs, 
du Dessoubre, de laLoue, du Surand et de l'Ain. II est pro- 
bable m&me qu'une partie de l'eau, dont nous venons d'in- 
diquer la double origine, descendait dans les profondeurs 
du sol et alimentait les m6mes sources que nous voyons 
aujourd'hui jaillir dans les diverses parties du Jura. 

Les cailloux de quarzites alpins que Ton rencontre dans 
la partie interieure des valines du Surand et de l'Ain sont 
aplatis et ont une forme plus ou moins discoldale, ce qui 
indique un s6jour plus ou moins prolong^ au bord de 
l'eau. II est done permis de penser que les glaciers corres- 
pondant k ces valines venaient se terminer au bord d'un 
lac, comme cela s'observe dans le Greenland. 

Et de m&me encore que dans le Greenland, le Doubs, la 
Loue et d'autres cours d'eau, en d6bouchant dans la plaine 
bressane, y arrivaient charges d'une matifere terreuse. 
Gette matifcre terreuse a d6termin6 la formation du limoo 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 499 

jaune de la Bresse, limon jaune que Ton doit consid6rer 
comme etant en majeure partie une veritable boue gla* 
ciaire. 

REPARTITION DES MATERIAUX ALPINS DANS LE JURA. 

Dans ces considerations relatives au mode de repartition 
des debris alpins dans le Jura, nous n'aurons en vue que 
son versant occidental. La distribution de ces debris sur 
le Tersant oriental a 6t6 trop souvent d6crite et est trop 
connue pour que nous ayons h nous en occuper ici. 

Les debris alpins qui ont p6netr6 dans le Jura y sont 
arrives par quatre points diff6rents : 1° le col de Jougne 
et de Pontarlier ; 2° le col des Rousses ; 3* Textr6mite me- 
ridionale du Grand Colombier qu'une branche du courant 
alpin a contourn6 pour p6netrer dans la vall6e du seran ; 
4° les environs de Belley. Entre Ch£tillon-de-Michaille et 
Nantua, la route suit une depression dont le point culmi- 
nant depasse k peine l'altitude de 600 met. ; on serait en 
droit de penser que les materiaux alpins ont mis cette 
profonde 6chancrure k profit pour p6n6trer dans le Jura. 
Mais, ainsi que nous l'avons d6j& dit, le glacier exclusive- 
ment jurassien de la Valserine doit lui avoir barr6 le pas- 
sage, car, d'aprfcs M. E. Benolt, les materiaux alpins, en- 
core abondants h Lancrans , cessent de se montrer 1 
Contort et h CMtillon-de-Michaille. 

Le mode de repartition des materiaux alpins dans le 
Jura 6tait determine par Taspect que pr£sentait ce massif 
montagneux. Les vall6es etant entifcrement combiees, les 
courants de glace qui charriaient ces d6bris ne se coordon- 
naient pas par rapport au regime hydrographique actuel ; 
ils suivaient les directions indiqu£es par les chainons qui 
dominaient la surface neigeuse et glac6e du Jura. G'est 
**ati qu'on peut s'expliquer la presence de debris alpins 
$ des distances de leur point de depart aussi grandes que 



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500 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

les environs de Salins et k d'aussi fortes altitudes que la lo- 
-calite, situ6e sur le flanc du MontPoupet, ou a 6te rencontrG 
le fragment de schiste chloriteux. Ces gisements nous 
avaient d'abord surpris et paru inexplicables parce que 
nous etions pen6tr6 d'une idee, exacte seulement dans une 
mesure que nous appr6cierons, et cette id6e etait que les 
glaciers du Jura et, par consequent, les trainees de debris 
qu'ils avaient charri6es avec eux, s'6taient coordonn6s par 
rapport aux vallees actuelles. D'aprfcs ce que nous venons 
de dire, on voit qu'il n'y avait pas accord , sous le rapport 
de leur direction, en tre le systfcme des courants d'eau 
sous-glaciaires et le systfcme des courants de glace qui 
lui 6tait superpose. 

Les debris venus par le col de Jougne ont eu k passer 
k travers un couloir 6troit et profond, de 20 kil. de lon- 
gueur, cette distance etant mesur6e entre Vallorbe et Pon- 
tarlier. Le point culminant qu'ils ont eu k franchir se trouve 
aux environs des H6pitaux, k une altitude d'un peu plus de 
4,000 met. C'est par ce d6fil6 que cheminaient les blocs 
les plus volumineux ; d'autres blocs arrivaient dans ce d6- 
fiU par les depressions placees k l'Est ; car d'aprfes M. A. 
Jaccard, sur toute la surface du vaste plateau qui s'etend 
entre la valiee du Doubs et le val de Travers, on rencontre 
des quarzites k retat de cailloux pugilaires et cephalaires. 
Une fois le col de Pontarlier franchi, tous ces materiaux 
6taient entraines par des courants qui irradiaient dans di- 
vers sens. Le principal de ces courants se dirigeait vers la 
valiee de la Loue et, avant de Tatteindre, se divisait en 
trois branches. Celle de droite suivait le flanc meridional 
de la chaine de Haute-Pierre (environs de Saint-Gorgon, 
d'Ouhans, d'Aubonne ; fragment de schiste amphibolique 
recueilli par nous au village du Chatelet, prfcs de Mo&tiers, 
k une altitude de 750 met., ce qui prouve que la valiee du 
Doubs, en amont de M oft tiers, etait tout k fait combine 
par la glace). L'autre courant se dirigeait vers Salins en 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 501 

laissant au Nord la saillie de terrain d6termin6e par la 
grande faille qui va du Mont Poupet h Modtiers. (Test ce 
dernier courant qui a charri6 les quarzites rencontres, par 
M. Choffat, aux environs de G6raise et de Saint-Anne, prfcs 
de Salins.; c'est encore ce courant qui a transports le frag- 
ment de schiste chloriteux d£couvert par ce g6ologue au 
Mont Poupet , le gros fragment de gneiss trouv6 par 
M. Marcou dans le ravin de Boisset, pr&s de Salins, et les 
quarzites du d6p6t morainique situ6 sur l'ancien chemin 
de Salins k Pagnoz. 

Entre les deux courants que nous venons de mentionner, 
s'en plaqait un troisi&me qui s'engageait dans la valine de 
la Loue; il charriait les mat6riaux alpins que Ton ren- 
contre dans cette valine et que Deluc y signalait, d&s le 
commencement de ce sifccle, sans pouvoir se rendre compte 
des causes qui avaient amen£ leur presence sur ce point. 
«Al'entr6e du village de Lods, nous 6crivait r^cemment 
notre cher collogue Mr Choffat, un bloc de gneiss de 
180 d6cim. cubes vient d'etre sorti d'une moraine pres- 
que entterement form6e de mat6riaux jurassiens, et, il y a 
quelques jours, j'ai reQu un Schantillon d'un bloc de gneiss 
atteignant presque 1 mfct. cube et situ6 k environ 1 kil. 
Ouest d'Ornans ; ce dernier gneiss appartient k la m£me 
vari6t6 que celui de Boisset. » Nous avons d6j& dit que les 
debris alpins manquent sur le plateau de Vercel, compris 
entre les valines du Doubs et de la Loue. Cette circonstance 
sexplique ais&ment en admettant que la masse de glace 
qui occupait la valine de la Loue ne la comblait pas entifc- 
rement, ou, du moins, n'atteignait pas les crates qui la 
limitent du c6t£ du Nord. 

Un autre des courants qui partaient de Pontarlier se di- 
rigeait vers Nozeroy et le val de Mi6ges oil, au milieu des 
blocs calcaires et jurassiens qui, dans cette region, forment 
presque toute la masse du terrain erratique, apparaissent 
quelques cailloux de quarzite. 



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502 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Le col de Saint-Cergues et des Rousses doit aussi fctrc 
compti au nombre des locality par oil quelques menus 
debris alpins ont pu p6n6trer dans le Jura. En effet, quel- 
ques fragments de quarzite et de micaschiste ont 6t6 si- 
gnals dans la valine de Grandvaux. On a recueilli.un frag- 
ment route de porphyre etun autre de micaschiste dans le 
bassin de l'Ayme, un des affluents de TAin. Cette annle, 
M. Ghoffat,a rencontr6 des fragments de schiste amphibo- 
lique dans un d6p6t morainique h la Billaude , sur les 
bords de l'Ayme, entre Ghampagnole et Saint-Laurent. 

Ges debris n'ont pas 6t6 accidentellement amends par la 
main de l'homme sur les points oil ils apparaissent aux 
regards du g6ologue 6tonn6. Quoique peu nombreux, leur 
transport par les glaciers ne saurait £tre contests et leur 
arriv6e n'a pu s'efFectuer que par le col de Saint-Cergues. 
Le point culminant de TSchancrure oil a 6t6 itablie la 
route de Saint-Cergues aux Rousses, est h 1,263 mfct. au- 
dessus du niveau de la mer, et se trouve k i kil. environ 
de la fronti&re Suisse. Aux environs de Belley, la couche 
de glace venue des Alpes avait encore une altitude de 
1,300 mfct.; par consequent, vis-k-vis de Saint-Cergues, elle 
&'61evait assez haut pour se d6verser dans le Jura ; seule- 
ment, h cause de sa faible 6paisseur^ l'6chouage des gros 
blocs s'effectuait avant qu'ils eussent pu atteindre le col, 
et les menus d6bris pouvaient seuls passer sur Tautre ver- 
sant de la chaine jurassienne. lis franchissaient ensuite la 
crevasse profonde de Morez, alors combine- par la glace, 
puis ils atteignaient le plateau de Saint-Laurent ou pre- 
naient la direction de la valine de la Bienne. 

M . E. Benoit, le premier g£ologue qui ait signal^ Texis- 
tence d'anciens glaciers dans le Jura, a d£crit avec soin 
leur repartition dans la partie m6ridionale de ce massif 
montagneux. C'est k un trfcs-int6ressant travail, ins6r£ par 
lui, en 1863, dans le Bullefin de la Soctete geologique, que 
nous empruntons les details qui suivent. 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 503 

Un courant glaciaire s'engageait dans le val Romey qui 
accompagne le versant occidental de la chatne du Grand 
Colombier. Au-dela de l'Albergement , il franchissait le 
point culminant ou col du Val (altitude a 1,045 mfct.) oil se 
tiiontrent encore quelques rares cailloux. Au-deli du col, 
la pente inverse conduit sur le plateau de Poizat (800 mfet.) 
oti les blocs alpins deviennent peu nombreux et trfes- 
6parpill6s. On les retrouve au fond de la gorge suivie par 
la route de Nantua a Gh&tillon-de-Michaille. Vers le Nord, 
dans les valines de Belleydoux et de Disertin, quelques 
rares cailloux alpins se montrent encore, ce qui indique 
suffisaihment que la gorge de Nantua a Ghatillon-de-Mi- 
chaille 6tait, a un certain moment, combine par la glace. 

Une autre trainee prend naissance a Virieu-le-Grand, 
passe par Th6zilieu et arrive a Hauteville oil les blocs 
alpins sont innombrables, ont encore 1 mfet. cube et at- 
teignent une altitude de prfcs de 900 mfct. Ici le courant 
alpin rencontrait un courant jurassien se dirigeant du 
Nord au Sud. Une fois rSunis, tous les deux se portaient 
vers TOuest, franchissaient le plateau qui s6pare Hauteville 
d'Arane et se bifurquaient pour aller, d'un c6t6, jusqu'a 
£voges, et, de l'autre, pour suivre la valine de TOignin jus- 
qu'a son confluent dans l'Ain. 

RETRAIT DES GLACIERS JURASSIENS; LEURS CARACTERES 
SPECIAUX. 

Lorsque la p6riode du grand froid est parvenue a son 
dernier terme, les m£mes ph6nomfenes qui, par leur d6ve- 
loppement progressif, avaient amen6 T6tat de choses que 
nous venons de d6crire, se sont reproduits dans un ordre 
inverse. La nappe de glace, qui s'6tendait sur tout le Jura, 
s'est retiree progressivement; les glaciers se sont peu a 
peu r6fugi6s dans les hautes valines, puis ont cess6 
d'exister. 



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504 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

On s'accorde g6n£ralement k admetire qu'il y a eu, lors 
de la p6riode quaternaire, deux p6riodes glaciaires s6par&$ 
par une p6riode interglaciaire, pendant laquelle la tem- 
perature s'6tant 61ev6e dans une assez forte proportion, 
les choses auraient pris une allure k peu prfes semblable & 
celle qu'elles pr6sentent aujourd'hui. (Test une opinion 
que nous avions adoptee jusqu'A. present. Mais nos Etudes 
nous ont porti k consid6rer cette p£riode interglaciaire 
comme ayant eu une moindre dur6e que nous ne Tavions 
d'abord pens6 ; nous en sommes ra^rae venu k douter de 
son existence. La seconde p6riode glaciaire correspondrait, 
selon nous, k une 6poque pendant laquelle les glaciers, 
aprfes avoir retrograde d'une manifere continue et assei 
rapide, se seraient arr£t6s pendant un temps plus ou moins 
long, et auraient m&me refait un pas en avant, an ob&ssant 
k une faible oscillation qui aurait 616 prise pour une se- 
conde p6riode glaciaire. Ce n'est qu'aprfcs ce moment 
d'arrfct que la temperature aurait 6prouv6 une £16vation 
definitive destin6e k se maintenir jusqu'd. nos jours. 

Quoi qu'il en soit, pendant F6poque que Ton considfcre 
comme ayant 6t6 une seconde p6riode glaciaire distincte 
de la premiere, les glaciers alpins, en faisant une balte an 
milieu de la plaine helv6tique, y ont 6difi6 leurs moraines 
frontales; de cette 6poque datent aussi les moraines des 
Vosges et celles que Ton rencontre dans le haut Jura. 

Arrfctons-nous ici un instant pour nous rendre compte 
de Failure des glaciers jurassiens. lilvidemment depuis le 
moment ou ces glaciers atteignaient les bords de la plaine 
bressane jusqu'k celui oil, r6duits k l'6tat embryonnaire, 
ils s'6taient r6fugi6s dans les vallons les plus £lev6s du 
Jura, Taspect de ce massif montagneux a du varierpour 
chaque 6poque ; il serait fastidieux de tracer les uns aprfcs 
les autres les tableaux correspondant & ces 6poques suc- 
cessives. Ghoisissons le moment oil les neiges persistantes 
avaient, dans le Jura, leur limite inferieure k 9 ou 800 m6t. 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JUHA. # 505 

et oil les glaciers descendaient k une altitude de 600 m&t. 
environ. Rappelons-nous , en outre, que les glaciers ne 
sont pas de simples ph£nom&nes climatplogiques, et que 
leur forme, leur 6tendue et le niveau auquel ils descendent 
dependent aussi de la configuration du sol. 

Les glaciers occupaient les vallons qui se montrent dans 
les parties les plus 61ev6es de la zone orientale. Quatre de 
ces glaciers prenaient naissance aux environs des Rousses. 
L'un se dirigeait vers Saint-Cergues; un autre suivait le cours 
del'Orbe et atteignait les environs de Vallorbe oil il recevait 
celui qui venaitdu c6t£ de Jougne ; un troisifcme s'engageait 
dans la valine de la Bienne et, quoique encaiss£ entre des 
plateaux couverts de neige, arrivait k peine jusqu'i Saint- 
Claude; le quatri&me enfin, le plus important, occupait la 
valine de la Valserine et se terminait un peu en de(# de 
CMzery, odse trouve une moraine frontale parfaitement 
dessin£e. La valine du Doubs, en amont de Morteau, celle 
de l'Ain et de ses affluents , en amont de Champagnole , 
quelques autres que nous croyons inutile d'6num6rer, 
6taient 6galement occupies par des glaciers avec moraines 
frontales et terminales. Le tout formait un massif glaciaire 
s'Slevant au-dessus des plateaux du Jura couverts de forfcts 
de sapins. 

Les blocs charri6s par les glaciers du Jura n'6taient pas 
aussi volumineux que ceux que transportaient et que trans- 
portent les glaciers alpins. Cette difference tient Ma nature 
de la roche encaissant les glaciers. Au lieu de schistes 
cristallins, de granits, de porphyres se d6tachant en blocs 
gigantesques et resistant aux agents de destruction, 
c'dtaient, dans leJura, des blocs calcaires d'un'moindre 
volume, sujets d'ailleurs k se briser et & se cliver en frag- 
ments de plus en plus petits sous Tinlluence soit des chocs 
qu'ils 6prouvaient dans leur chute et leurs d6placements, 
soit des agents atmosphiriques. 

Non-seulement les debris formant les moraines 6taient 



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506 . SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

itfoins volumineux dans le Jura que dans les Alpes, maris 
les amas qu'ils constituaient 6taient moins considerables. 
Cette moindre importance des d£pdts morainiques s'ex- 
plique ais£ment lorsqu'on se rappelle que les glaciers 
jurassiens n'6taient pas, com me ceux des Alpes, dominis 
par de hautes montagfles; souvent les saillies de terrain 
qui les limitaient s'£levaient k peine au-dessus d'eux et le 
ph6nomfcne des avalanches s'y manifestait avec bien moins 
d'6nergie que dans les Alpes. Quelquefois m£me les tains 
formant les bords du glacier £taient exclusivement com- 
poses de terrains marneuxsusceptibles seulement de donner 
de la boue glaciaire. 

Rappelons, enfin, que-les moraines jurassiennes avaient 
et ont encore, surtout dans les valines parcourues par une 
riviere, un aspect moiti6 glaciaire, moiti6 alluvial, resul- 
tant de ce qu'elles ont 6t6 souvent remani6es par les cou- 
rants diluviens dont il nous reste k parler. 

Nous n'avons pas besoin de dire que les glaciers du Jura, 
ceux qui ont appartenu aux hautes valines aussi bien que 
ceux qui se sont installs dans la region des plateaux, ont 
laiss6, comme traces de leur ancienne existence, de nora- 
breuses surfaces polies et strides ; nous devons, k cause des 
limites de cette notice, nous borner k les mentionner. 

PHENOMENES DILUVIENS QUI ONT PRECEDE ET SUIVI 
LES PHENOMENES GLACIAIRES. 

Tout massif montagneux pourvu de glaciers est entourf 
d'une zone ou se montrent les alluvions glaciaires et les 
d£p6ts diluviens. Lorsque jadis les glaciers progressaient, 
cette zone s'61oignait et acqu£rait plus d'importance; lors- 
qu'ils se retiraient, ils abandonnaient derrifcre eux leur 
diluvium qui tant6t restait k d£couvert et tant6t supportait 
les moraines marquant leurs Stapes successives dans leur 
mouvement de retraite. 



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LES ANCIENS GLACIERS DU JURA. 507 

*En d'autres termes, on peut dire que toiite pe>iode gla- 
ciaire est pr6c6d6e et suivie d'un diluvium 1 . Par suite de 
diverses circonstances que nous n'avons pas le temps de 
rappeler ici, le diluvium anteneur est ordinairement plus 
6tendu et plus d6velopp6 que le diluvium posteneur ; ce- 
lui-ci se pr6sente fr6quemment sous la forme de lehm ou 
de d£p6t limoneux. II en a 6t6 ainsi toutefois pour la pe- 
riode glaciaire dont nous venons de parler. 

Dans Tintfirieur du Jura, le diluvium ant6rieur est cons- 
litu6 par de puissants amas de cailloux roules dont le ca- 
ractfcre essentiel est de n'Gtre m£lang6s d'aucuns debris 
provenant des Alpes. (Test Sgalement h ce diluvium ant6- 
rieur qu'appartiennent le conglom6rat bressan et celui de 
la forfct de Ghaux. Ce dernier est exclusivement compos6 
demat6riaux vosgiens que le Doubs a transports. Quant au 
conglome>at bressan, ses elements constitutifs proviennent 
des Alpes et ont 6t6 charri6s par le Rh6ne et Hsere; il 
forme un gigantesque c6ne de dejection qui a 6t6 en ma- 
jeure partie demantel£ par les agents d'6rosion, et qui 
s'Stendait au pied du massif de la Grande-Chartreuse sur 
un rayon de plus de 80 kil. 

Les d6p6ts diluviens, que les glaciers du Jura ont laiss£s 
derrifcre eux en se retirant, se sont superposes h ceux qui 
existaient dej& et, sur certains points, ils ont pu, h la suite 
d'un remaniement, se confondre avec eux. Pourtant, dans 
la plupart des cas, on peut 6tablir entre eux une distinc- 
tion assez nette parce que les plus regents se montrent 
en contre-bas par rapport aux plus anciens. II y a aussi, 
dans la composition mineralogique, une difference r6sul- 

1 En geologie on donne au mot diluvium diverses acceptions. A 
proprement parler, c'est un terrain de transport appartenant a une 
epoque pendant laqueUe les glaciers ont acquis une grande impor- 
tance, et qui s'est constitue dans une vallee dependant d'un massif 
montagneux pourvu de glaciers. Un diluvium est une alluvion glaciaire 
ayant pris, sous Tinfluence de circonstances dependant tout a la fois 
du climat et de la configuration du sol , une importance considerable. 



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508 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

lant de ce que le diluvium posterieur renferrae seul des 
materiaux alpins. 

Les courants auxquels le diluvium postglaciaire doit son 
origine out eu souvent pour resultat, surtout dans le Jura 
central, Tentrainement des materiaux alpins dans les val- 
ines; ils ont ainsi un peu modifi£ la repartition de ces 
debris, telle que nous Tavons indiqu^e dans un des para- 
grapbes precedents. 

La seconde periode diluvienne a et6une periode deievi- 
gation g6n6rale pour le Jura; alors se sont produites ces 
accumulations de sable argileux et d'argile qui, ainsi que 
M. Ch. Martins l'a fait remarquer, constituent le sous-sol 
des tourbifcres; sans cette circonstance, la formation de la 
tourbe ne pourrait avoir lieu dans le Jura dont le sol est si 
fractur6 et si permeable k l'eau. 

Dans le vaste tableau que nous avions devant nous et 
dont nous nous sommes propose de reproduire les traits 
principaux, il est bien des details que nous avons dft 
omettre. Bornons-nous k mentionner encore le ph6no- 
mfene du creusement des valines, ph£nom&ne qui s'est 
produit avec energie lors du maximum d'extension "des 
glaciers et entre les deux p6riodes diluviennes, c'est-k-dire 
k l'6poque oil, le d£bit des cours d'eau s'6tant considera- 
blement amoindri, ceux-ci etaient devenus des agents 
d'erosion plut6t que des agents de transport et de d£p6t. 

Rappelons-nous encore un fait important. Pendant la 
periode glaciaire, cette action g6nerale, que nous avons de- 
signee sous le nom de d&mantelement du Jura (Annuaire 1875, 
page 639), arepris une nouvelle activity. 

Les derniers courants diluviens ont marque la fin de la 
periode glaciaire et le commencement de repoque actuelle. 
Des lors les choses ont pris, dans le Jura, Failure qu'elles 
presentent aujourd'hui, et, sur le sol denude par les gla- 
ciers et les courants diluviens, la terre vegetale s'est rapi- 
dement reconstitu6e. 



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LES ANC1ENS GLACIERS DU JURA. 509 

Le Jura, sur ses sommets les plus 61ev6s, n T a plus de 
glaciers. Pourtant, on sait que la neige persiste, pendant 

majeure partie de Tannic, dans une caviti situ6e prfcs 
du sommet d'une montagne voisine du Reculet , montagne 
que Ton appelle, k cause de cette circonstance, le Cret d 
Creux de la neige. Lors de leur excursion du 9 aotU, les 
membres de la section du Jura ont pu voir, sur le flanc 
septentrional du Colombier de Gex, un petit amas de neige 
d6j& transform^ en n6v6 et qui par sa fusion alimentait 
un petit filet d'eau. La neige avait 6t6 conserv6e gr&ce k la 
s6cheresse de la saison, mais elle a dik disparattre lorsque 
les pluies de septembre sont survenues. En regardant ce 
glacier embryonnaire, nous ne pouvions nous emp£cher de 
le consid6rer comme un dernier reste de la vaste nappe 
qui avait longtemps recouvert toute une vaste region ; nous 
nous disions aussi qu'un bien faible abaissement dans la 
temperature suffirait pour le faire persister pendant plu- 
sieurs ann£es et ramener, d'une manifcre permanente les 
glaciers dans le Jura. 

Alexandre V£zian, 

President de la section du Jura. 



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VII 



LE CLIMAT D'ANNECY . 

ET LES GLACIERS DE LA HAUTE-SAVOIE 

II y a cent ans que des observations rigulifcres ont k\k 
entreprises sur le climat d'Annecy. Les premieres sont dues 
k M. le docteur Joseph Despine, mSdecin de la Faculty de 
Turin : ellesvont du 1" Janvier 1773 au 4" Janvier 4830. 
La deuxifcme s6rie est Toeuvre de M. le chanoine Vaullet, 
aum6nier de l'h6pital d'Annecy. Elle commence au 1" Jan- 
vier 4830, et ne s'arrfcte qu'au jour de la mort de Tintr6- 
pide observateur, survenue dans le mois de juin dernier. 
Un peu avant cette date, la commission de mitiorologie de 
la Haute-Savoie avait instituS un petit observatoire au 
Jardin public, sous la direction de M. Mang6, membre du 
Club Alpin, de sorte qu'il n'y a pas eu d 'interruption dans 
ce service. 

Nous voil& done en .prgsen.ee _d'un groupe imposant de 
r£sultats, gr&ce auxquels nous pouvons caract6riser d'une 
manifere assez certaine le climat de notre pays. Le tableau 
ci-aprfcs fait connaitre la temperature moyenne de chaque 
mois, telle qu'elle risulte de nos cent et quelques annles 
d'observations. La moyenne annuelle est de 9°, 25, assex 
voisine de cello qui a 6t6 r£cemment d6termin£e pour Ge- 
neve par M. Plantamour 1 . Les deux villes sont, d'ailleurs, 

1 Resultat de cinquante ans dVfee^rvations faites £ Geneva: 9*, 31. 



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LE CUMAT d'ANNECY. 511 

dans des conditions similaires, et, quoique Geneve soit un 
peu plus au Nord qu'Annecy, son altitude est moindre, ce 
qui fait compensation. 

Tableau des temperatures moyennes a Annecy, 
par mots et par saisons. 

Janvier.. 0°,04 Mai. . . 12°, 81 Septemb. 1S°,10 Hiver . . 0°,70 

Fevrier . i°,27 Jviin . . 16°,28 Octobre . 9°, 67 Printemps 8°, 43 

Mars . . 4°, 16 Juillet . 19°, 07 Novemb. 4°, 88 Ete . . . 17°,98 

Avril. . . 8°, 31 Aout . . 18°, 59 Decemb . 0°,80 Automne 9°,88 

Moyenne generate annuelle 9°, 25 

Hauteur barometrique normale. . . 722 millimetres. 

Pour 1876, les rSsultats sont les suivants : hiver, 0°,04 ; 
printemps, 9°,07 ; 6t6, 19°,65; automne, 11°,10; ann6e, 
9°.965. Baromfctre, 722,4. Toutes les saisons, sauf l'hiver, 
se sont done tenues au-dessus de la moyenne, et le chiffre 
de l'annSe se ressent de cette 616vation relative. D'aprfcs 
Tusage adopts en m6t£orologie, Thiver comprend les mois 
de d6cembre, Janvier et f6vrier ; le printemps, les mois de 
mars, avril et mai, et ainsi de suite. 

Annecy est k 448 mfct. d'altitude, et par 45°,54' de lati- 
tude Nord. Ce qui frappe tout d'abord dans son climat, 
e'est la grande disproportion des temp6ratures d'hiver avec 
celles de P6t6. Nos 6t6s sont chauds, mais nos hivers sont 
rigoureux. Cela tient surtout k notre 61oignement du ri- 
vage de la mer, bien plus qvfk notre 616vation au-dessus de 
son niveau. Les brises de TOcSan atti6dissent les hivers et 
temp&r&it les ardeurs de T6t6, d'ofr r6sulte un climat plus 
6gal et plus doux. Mais les pays continentaux ont un avan- 
tage que leur envient k bon droit les regions mari times. 
Grke aux 6t6s chauds, la culture de la vigne y r6ussit 
mieux et plus loin. Ainsi elle va jusqu'au cinquante-et- 
unifcme degr6 de latitude dans TinUrieur de TBurope, tan- 



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512 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

dis que, sur les c6tes de Bretagne, elle ne franchit pasje 
quarante-septteme degr6 et demi. Dans le departement de 
la Haute-Savoie, les vignobles s'elfcvent a plus de 700 mfet. 
d'altitude, et dans celui de la Savoie, qui est un peu plus 
au Sud , ils d£passent 800 mfct. Sur les bords de la mer, a 
hauteur et latitude 6gales , ce r6sultat ne serait pas pos- 
sible. 

Un autre avantage des pays du centre, c'est que les varia- 
tions barom6triques y sont moins brusques et moins fortes 
qu'auprds de 10c6an, et que, par suite, les coups de vent 
y sont plus rares. A Annecy, par exemple, nous n'avons 
pas eu plus de 70 ouragans dans le stecle, ce qui fait a peu 
prfcs 2 en trois ans. Quant aux orages, ils sont en moyenne 
de 6 a 7 par ann6e. On en a compte 14 en 1865, dont T6te 
fut trfcs-chaud, et seulement 2 en 1837. LTann6e 1839 se 
passa sans aucun orage. 

Ainsi qu'on l'a vu, la temperature moyenne de nos 6t£s 
est de 18°. Le mois le plus chaud est ordinairement celui 
de juillet : le thermomfctre n'y descend pas au-dessous de 
12° a 15° pendant la nuit, et s'y maintient pendant le jour 
entre 25° et 28°; il va quelquefois a 33°; en 1826, il est 
monte a 35°, et, ien 1793, il a atteint le maximum de 
29° R6aumur, correspondant a 36° l/4centigrades. La tem- 
perature g6n6rale de juillet, en tenant compte des bonnes 
et des mauvaises ann£es, est de 19°,07. On a vu cette 
moyenne s'eiever a 26° en 1794, et s'abaisser k 14° en 1813. 
— Nous avons certaines ann£es oil le mois d'aoftt est plus 
chaud que le mois de juillet : cela tient a la repartition des 
pluies ; en tout cas, on n'a jamais vu la moyenne d'aoutat- 
teindre 26°, tandis qu'elle est quelquefois descendue aussi 
a 14°, notamment en 1801. Sa plus haute cote a 6t6 22°,5 
en 1803. 

On observe que, depuis quelques ann£es, la temperature 
des 6t6s se tient au-dessus de la moyenne. Par contre, il 
semble que nos hivers tendent h devenir plus rigoureux. 



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LE CUMAT D'ANNECY. 513 

Ainsi, en consultant nos anciens registres, je trouve que, 
depuis 1773 jusqu'& 1788, ils sont relativement doux. 
lis iprouvcnt ensuite une recrudescence, qui ne prend fin 
que vers 1816 : nous avons alors une s6rie d'hivers qui se 
rfoument par 1° ou 2° au-dessous dez6ro. Cet6tat semain- 
tient encore une vingtaine d'ann6es; aprfcs quoi, la tem- 
perature se radoucit de nouveau jusqu'en 1870. A cette 
6poque nous commengons k constater une marche en ar- 
rive; elle est sensible, car, dans cet intervalle de six an- 
n£es, qui comprend cependant l'hivcr assez doux de 1873, 
la difference avec la normalc est de prfcs de 1° ; en d'autres 
termes, nos derniers hivers donnent une moyenne de 
— 0°,24, tandis que la moyenne s6culaire est de + 0°,70. 

II y a \k un sujet d'observation qui ne saurait 6tre indif- 
ferent k des alpinistes, car il se rattache dircctement k la 
question des glaciers. Pour ne parler, en effet, que de 
ceux de la valine de Chamonix, si Ton considfcre les fluc- 
tuations qu'ils ont pr6sent6es depuis un sifccle, on ne peut 
s'empfccher d'y voir un rapport frappant avec l'allure de 
nos hivers. On sait qu'ils ont eu leur plus grand d6velop- 
pement dans la p6riode comprise entre 1817 et 1826. Lc 
glacier des Bossons a commenc6 k reculer en 1818, la Mer 
de Glace, en 1827 ,Je glacier d'Argenti&re en 1820, et celui 
duTour, en 1821. 

Un bloc de granit situ6 au pied de la Mer de Glace mar- 
que la date et la limite de sa dernifcre invasion. En 1846, 
Venance Payot mesura le recul depuis cette pierre, et le 
trouva de 200 mfct., ce qui repr6sentait, pour vingtans, 
une moyenne annuelle de 10 mfct. II r6p6ta la m6me opera- 
tion en 1864, et trouva encore une moyenne de 10 mfct. 
Depuis lors, une grande acc616ration s'est produite dans le 
mouvement, et, en 1868, on constata un nouveau re trait 
de 130 mfct., ce qui donnait, pour cette p6riode de quatre 
ans, une moyenne de 32 k 33 mfct. 

Le glacier des Bossons est celui sur lequel nous avons le 

ANNUA1KB DB 1876. 33 



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514 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

plus de renseignements. De 1817 k 1854, il ne s'etait en- 
core retir6 que de 161 mfct, On mesura ensuite l : 

480 metres le l e 'octobre 1865. 553 metres le 3 nov. 1868. 

470 — le 28 juillet 1866. 583 — le 11 aout 1869. 

493 — le 31 octobre 1866. 594 — le 5 aout 1870. 

504 — le 2 aout 1867. 608 — le 26 juillet 1871. 

566 — le 6 sept. 1868. 682 — le 12 juin 1874. 

Ainsi, dans la premiere pSriode finissant k 1854, le recul 
n'avait 6t6, pour le glacier des Bossons, que de 4 k 5 mfct. 
par an ; il devint ensuite de 27 mfct. pendant les douze an- 
n6es ult6rieures, et cette moyenne n'a pas cess6 de se main- 
tenir jusqu'& 1874, quoique avec des arrets momentanfo. 

Le glacier d'Argentifcre a perdu prfcs de 500 mfct. dansl'es- 
pace de cinquante ans. 11 s'est retiri avec lenteur pendant 
les quinze premieres ann6es , et ensuite avec une vitesse 
moyenne dfc 8 k 10 mfct.; mais c'est surtout dans les derniers 
temps que le recul a 6t6 le plus rapide : il a atteint, comme 
la Mer de Glace, plus de 30 m&t. par ann6e. Si la m£me 
loi persiste, les vieillards \T Argentine ne tarderont pask 
voir reparaitre un emplacement, aujourd'hui couvert par la 
glace, oil ils se souviennent d'avoir men6 paitre les moutons 
pendant leur enfance. Ceci nous reporte k la fin du sifccle der- 
nier, c'est-k-dire k T6poque oil, suivant nos registres d'ob- 
servations, les hivers ont commence k devenir plus rigoureux. 

Aujourd'hui, parait-il, nous sommes engages dans une 
p6riode semblable, qui ne remonterait qu'& 1870. Les gla- 
ciers reculeront encore, s'il plait k Dieu, mais le temps est 
proche oil ils se remettront k prendre de Tavancement. 
II suffirait, pour s'en mieux convaincre, d'observer l'aug- 
mentation d'6paisseur qui se manifesto dans les n6v£s oft 
ils s'alimentent : augmentation resultant d'une plus grande 
abondance de neige , due elle-m&me il une deviation sur- 
venue dans le regime des vents. 

1 Vtcho des Alpes, publication des sections romandes du Club Alpia 
-Suisse, l' 6 livraisdn de 1875. 



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LE CLIMAT DANNECY. 515 

11 est certain, par exemple, que, chez nous, lcs vents du 
Nordquir6gnaient, enmoyenne, cent jours par an, ont beau- 
coup diminu6 depuis 1860 : ils ont vir6 insensiblement au 
Nord-Ouest, et nous ne comptons plus aujourd'hui que dix- 
huit k vingt jours de Nord pur. En revanche, le Sud-Ouest, 
qui est le ventpluvieux, cstdevenubeaucoup plus frequent. 
S'il occasionne une augmentation d'humidit6 dans les val- 
ues, il determine aussi sur les montagnes des chutes de 
neige plus importantes : de Ik l'accumulation que Ton 
constate dans les n6v6s. 

La Commission de m6t6orologie de la Haute-Savoie fait 
fairedes observations sur la neige quitombe dans le d6par- 
tement. Elles seront intiressantes au bout de quelques an- 
n6es. II est bon, en attendant, de faire connaitre les pre- 
miers r6sultats acquis, bien qu'ils ne se rapportent qu'k la 
campagne qui vient de finir. — Dans le bassin du lac d'An- 
necy, nous avons mesur6 pendant Tann6e 1876 : 4 mfct. de 
neige au col de Tami6 (altitude, 893 mfet.) ; 2°»,25 k Mortt- 
min, au pied de la Tournette (altitude, 1,059 mfct.), et 
90 cent, k Annecy. — Dans le bassin du lac L6man, 3 m ,17 
aux Gets (altitude, 1,162 mfct.), et 50 cent, k Douvaine 
(altitude, 428 m5t.). — Enfin, dans le bassin de TArve, l m ,75 
&Chamonix (altitude, 1,044 mfct.), et l m ,12 k M61an, sur le 
Giffre (altitude, 629 mbt). 

Ces chiffres ne donnent pas une id6e exacte de ce qui se 
passe sur les montagnes. A cet 6gard, nous profiterons des 
recherches faites avec le concours du Club Alpin Italien sur 
les principaux passages des Alpes, et notamment aux hos- 
pices du Grand et du Petit-Saint-Bernard. — Dans la pre- 
mifere station, nous trouvons que, en 1873, il est tomb6 
5",70 de neige, et que, en 1876, cette 6paisseur se monte k 
plus de 13 mfct. L'altitude du Grand-Saint-Bernard est de 
2,478 mM. — Au Petit-Saint-Bernard, dont r£l£vation est 
de 2,160, Tannic 1873 a donn6 14 m ,54 de neige; 1874, 
7 ma; 1875, 15 m ,40, et, enfin, l'annSe 1876, le chiffre 



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516 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Gnomic de 17 m ,50. De tous les points observes en Italie, 
c'est le col du Petit-Saint-Bernard qui regoit la plus grande 
quantit6 de neige. On peut se faire une id6e maintenant 
des masses qui doivent se superposer sur les penles du 
Mont-Blanc, aux altitudes de 3,500 et 4,000 mfct., et de la 
force d'entrainement qui les sollicite vers leurs bassins de 
reception l . 

On ne saurait, d'ailleurs, se dissimuler que Tann6e qui 
vient de finir n'ait 6t6 particulifcrement neigeuse. Les tou- 
ristes ont dft s'en apercevoir lors de leurs dernifcres excur- 
sions aux glaciers. Elles ont 6t6 heureuscs pour la plu- 
part ; les ascensions se sont accomplies dans des condi- 
tions moins dangereuses et plus rapides qa'k Tordinaire. 
Pourquoi? Parce que la neige, qui est tomb6e presque 
chaque mois, formait tapis sur la glace, et comblait les 
crevasses au fur et k mesure qu'elles se produisaient. 

Sans monter si haut, les riverains du lac L6man ont 6t6 
k mGme de v6rifier ce fait par la seule inspection de 
sa crue du mois de juillet. Les variations de niveau du lac 
de Genfcvc, k cette 6poque de l'annSe, dependent unique- 
ment de la fonte des neiges, et, suivant qu'elles ont 6t6 plus 
ou moins abondantes, la crue est plus ou moins 61ev6e. Or, 
il y a longtemps qu'on ne l'avait vue aussi forte qu'en 1876. 
— Nous insistons sur cette relation, parce qu'elle peut 
6tre mise k profit pour constituer Thistoire de nos hivers. 

1 Toutes ces epaisseurs sont des mesures relatives a la neige frai- 
chement tombee. II faut y introduire un coefficient pour determiner 
l'epaisseur nette que produit le tassement, ou la quantite d'eau corres* 
pondante amenee par la fonte. Ce coefficient varie suivant la forme des 
fiocons et autres circonstances. Toutefois nos experiences de cette an- 
nee nous portent a croire que Ton peut adopter la proportion moyenne 
de 10 p. 0/0 t c'est-a-dire qu'un metre de neige fraiche correspond a un 
decimetre d'eau et pourra se reduire, dans la region des neiges eter- 
nelles, a un decimetre d'epaisseur nette. Si done le Mont-Blanc a recti, 
cette annee, lameme quantity que le Petit-Saint-Bernard, ses 17 m ,50 de 
neige auront produit sur le Col du Geant, par exemple, une couche de 
glace ou de neve de i m ,75 a 2 met. de hauteur. 



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LE CLIMAT D ANNECY. 



517 



L'inspection (Tune liste s6culaire des crues du L6man per- 
mettrait, en effet, de se rendre un compte approximatif des 
neiges tomb£es dans le bassin du haut Rh6ne, y compris 
le Grand-Saint-Bernard et le massif du Mont-Blanc. Ainsi 
une diminution persistante dans les niveaux annuels des 
hautes eaux ferait conclure k un amoindrissement propor- 
tionnel des n6v6s, et r6ciproquement. On en viendralt 
ainsi h. s'expliquer fort bien les mouvements de recul et 
d'avancement des glaciers. 

En attendant que Tun de nos confreres du Club Alpin 
Suisse veuille bien favoriser les lecteurs de TAnnuaire de 
la publication de la liste demand6e, nous produisons 
ci-aprfcs les r6sultats fournis par l'6chelle du limnimfctre 
d'Evian pour les six dernifcres ann6es. Nous les faisons 
suivre du tableau des pluies hivernales enregistr6es k An- 
necy pendant la m&me periode, afln de montrer quel rap- 
port il peut y avoir entre le nombre de nos jours pluvieux 
et les quantites d'eau qui tombent sur les hauteurs. 



REGIME DU LAC LEMAN, A EVIAN 4 



Annies 



1871 
1872 
1873 
I 1874 
1375 
1876 



£t 



tiages 



0-30 le 1" fevr. 
0-19 le 3janv. 
••37 le 23 fevr. 
0-02 le 21 mars. 
0-15 le 31 mars. 
0-14 le 16 fevr. 



Hautes eaux 



1-76 le 27 juill. 
1-82 le 9aout. 
1-87 le 3aout. 
1-74 le 16 aout. 
1-74 le 15 juill. 
1-91 le 26 juill. 



Annies 



REGIME DES PLUIES D HIVER A ANNECY 



1871 

1872 
1873 
1874 
1875 
1876 



Jours 
plu- 
vieux 



Eau 

tomb<*e 



0-397 
0-429 
0-584 
0-273 
0-3C5 
0-667 



OBSERVATIONS 



Ces chiffres 
d'eau tombee 
se rapportent 
aux mois de 
decembre, Jan- 
vier , fevrier , 
mars , avril et 
mai qui corres- 
pondent a la pe- 
riode neigeuse 
dans les Alpes. 



1 Le zero de l'echelle d'^vian porte pour altitude 371-92; il est de 0-63 
plus eleve que celui du limnimetre de Geneve. 



On voit, par ce tableau, qu'il y a une certaino coinci- 
dence entre les hauteurs des crues du lac et les quantity 
d'eau tombees dans le voisinage. Les fortes crues de 1873 
et 1876, par exemple, sont amen6es par des hivers plus 



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518 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

humides que les autres, oil le nombre des jours pluviem 
et neigeux a 6t6 beaucoup plus grand. — Si Ton essaye 
d'appliquer ce principe k la revue de nos hivers anciens, 
on y trouve une Cois de plus la confirmation de ce que 
nous avons dit sur les glaciers. Les hivers de 1775 k 1800 
sont relativeinent sees : e'est alors, en effet, que, au dire 
des vieillards d'Argentifcre, le recul a 6t6 le plus accentui. 
De 1800 k 1820 la situation change : le nombre des jours 
de pluie va en augmentant ; il se tient au-dessus de la 
moyenne ; les glaciers reprennent leurs anciens lits. Puis 
la s6cheresse revient, les 6t6s sont un peu plus chauds, et 
les glaciers ne cessent de reculer. Aujourd'hui enfin, 
quoique la chaleur des 6t6s se maintienne, on voit bien 
que les hivers sont k la pluie et k la neige. Nul ne peutprf- 
dire quel va fttre le sort des glaciers, bien que nous ayons 
os6, sur ce sujet, formuler notre opinion ; mais ce n'estlci, 
on le comprend, qu'une timide conjecture, dont mes col- 
logues ont tout droit de contester la valeur. — Et cepen- 
dant, je ne puis m'empfceher de croire que la connais- 
sance de leur regime n'est pas un probl&me insoluble. 
Nous n'en poss6dons encore, il est vrai , que les premiers 
616ments , mais nous pouvons travailler k les completer. 
Observons avec le mfctre et la sonde : un alpiniste doit fctre 
observateur; aidons-nous des r6sultats acquis, profitons 
de Texp6rience des autres, et dans peu d'annSes, avec tous 
nos efForts r6unis, nos carnets d£pouill6s, nous serons 

maitres de la question. 

E. Tissot, 
Membre de la sous-section d'Annecy. 

BIBLIOGRAPHIE. — J.-A. Boltshauser, Notes climatologiques sur 
la ville d'Annecy, memoire insere dans la Revue savoisiexne de 1857. 
— itudes climatologiques sur le de'partement de la Haute-Savoie, parle 
chanoine Vaullet. Paris, 1870, Savy, editeur. — Notice du D r Joseph 
Despine sur le climat d'Annecy, dans le numero de decembre 1874 de la 
Revue savoisienne. — Tableaux mtMorologiques, dresses par M. Aug. 
Mange, pour chaque mois de 1875 et 1876, inseres dans la Revue sa- 
voisienne des annees correspondantes. 



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VIII 

OROGRAPHIE ET GEOLOGIC 

DE LA GHAINE DU NIVOLET 

. (savoib) 

Les excursions de nos Clubs Alpins seraient k la fois plus 
utiles k la science et plus agr6ables aux promeneurs, 
si chacun s'attachait k Studier la structure intime des 
monlagnes qu'il gravit et les secrets que r6vfclent leurs 
couches. 

Une montagne, on le sait, n'est pas une excroissance 
sem6e au hasard sur rSpiderme de la terre : c'est une ride 
produite par une cause d6termin6e, ride accompagn6e de 
fractures, de d6nudations plus ou moins profondes. C'est 
un ph6nom&ne qui a son point de d6part, son cours, son 
terme, en un mot son histoire. Uorographie a pour objet 
de d^crire cette forme externe de la montagne consid6r6e 
comme relief de T6corce teiTestre. 

P6n6trant plus avant, la giologie 6tudie chacune des as- 
sises qui se montrent au jour, recueille les d6bris de v6- 
g6taux ou d'animaux disperses dans leur sein, en d£duit 
l^poque oil chacune d'elles s'est d6pos6e k T6tat de boue 
au fond des eaux, la date de leur soulfcvement et les mo- 
difications qu'elles ont subies dfcs lors. 

Orographie et gtologie sont deux soeurs qui ont des do- 
maines distincts, quoique bien voisins et souvent sans 
limites precises. 



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520 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Pour donner une id6e de rint6r£t que peut presenter 
cette double 6tude, m^rae dans les regions les roieux con- 
nues, j'essayerai de Tappliquer Jt la charmante excursion 
faite h Aix en Savoie. lc 5 octobre dernier, par une cara- 
vane nombrcuse pour Inauguration de la nouvelle route 
du Revard. (V. ci-dessous p. 576.) 

Je me garderai de raconter les faits qui ont motiv6 cette 
promenade, les incidents pittoresques qui en ont fait le 
charme. Un excellent confrere du Club Alpin s'est chargi 
de cette tdche ; il s'en acquitte trop bien pour que nous 
ayons rien h y ajoutcr. 

Je vais parler d'abord de Torographie. 

I. — OROGRAPHIE DU SEMNOZ. 

Le Nivolet n'est pas un pic isol6 au-dessus de Cham- 
b6ry; dans son sens le plus large, c'est le nom d'une pe- 
tite chaine comprenant trois termes distincts, mais life 
entre eux : Semnoz, Margeria et Nivolet. Aux yeux du g£o- 
logue, ils forment un seul et mGme tout. 

Dans chacun de ces trois membres, il y aurait h marquer 
des rochers, des vallons sans nombre, qui portent des 
noms sp6ciaux et ne sont que des parties subordonnSes de 
la grande chaine. On pourrait aussi chercher, au Nord, 
dans le monticule de Mandallaz, au Sud, dans les chaines 
de Joigny et du Granier, des membres d6tach6s du m£me 
groupe; mais, dans une esquisse, il faut savoir se borner 
et s'cn tenir aux grands lineaments. 

Le Semnoz prend naissance dans les rues m&mes d'An- 
necy, sous le nom de Puyaz, il est entam6 par des car- 
rifcres, qui fournissent une excellente pierre de taille. 
Puyaz, en patois du pays, veut dire terrain en petite, montee. 

On Tappelle aussi Montagne de Sainte-Catherine, du nom 
d'un ancien couvent qui 6tait cach6 dans un repli de la 
montagne. 



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OROGRAPHIE ET GtiOLOGIE DE LA CHAINE DU NIVOLET. 521 

Lorsque sa croupe atteint son altitude normale (qui ex- 
cfede 1,700 mfct), elle prend le nom de Semnoz, qui signifie 
simplement Sommet. 

Plac6e entre une plaine basse h TOuest et une accumu- 
lation de montagnes h l'Est, la chaine du Nivolet pr6sente 
un caractfcre uniforme : la voftte form6e par ses couches a 
616 refoul6e de l'Est vers l'Ouest et crev6e, corrod6e sur sa 
face occidentale. 

D'Annecy k Leschaux et Entrfcves, sur la lfcvre orientalc, on 
trouve les roches sup6rieures rest6es en place, simplement 
redresses pour former le jambage de la voftte. Sur le 



Outtl 



i£..Terr*irr C/rgo/uen. i 1 3 A .Terr Wtocomien . rr— ri 

(Cr&Ac, etur) A 1 fMarnts <tur#&) 1 >■ < 

5.6. -Terrain VkUngie/%. ■zga /- T»rr*tn* in/erteiwa 
(Crmtoct utArnrur/ BUB cmcA™ actu Us *6outi*< 
•fl** {\p**fn*tmiu m st f HuU Ui jwttv rut ' *nt M* tnUvts tmr U* 

Diagramrae da Semnoz. 

sommet et k l'Ouest, on voit apparaitre des couches plus 
profondes fortement courb6es en cintre de voiHe. Le jam- 
bage Ouest est complement enterr 6 sous les 6boulis, pro- 
duits par Teffondrement de cet arc gigantesque. 

Sauf cette pouss6e vers l'Ouest, et la rupture qui en est 
la consequence, rien de plus r6gulier que la structure du 
Semnoz. 

II. — OROGRAPHIE DU MARGERIA. 

U en est de m&me du Margeria, second terme de la tri- 
lo gie. Margeria, en piemontais, est un chalet oil se fa- 
bri quent les fromages : c'est \h probablement TGtymologie 
de notre nom Margeria. 



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522 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

U se continue en ligne droite dans la direction du Semnoz 
le long de la valine d'Aillon, et vient cxpirer au col duPri, 
ou au mont Cervin, sur Puis-Gros. 

II est s6par6 du Semnoz et du Nivolet par la cluse profonde 
d'Allfcves, et par la combe allong^e d'Arith et des Deserts. 11 
ne forme pas une vo&te rompue, comme le Semnoz, mais 
un simple pan incline vers TEst, Jivec cassure brusque k 
rOuest. (Test une montagne simple, k une seule lfcvre re- 
dress6e vers l'Ouest. 

J'ai employ^ les termes techniques de cluse, de combe 
familiers aux g6ologues jurassiens , mais qui exigent peut- 




j Terrain i |*a Terrain cp*3 

f - Urgon ten . I I ° Neocomt*n . E-±3 

Diagramme de la cluse d'Alleves. 

fctre une explication pour quelques-uns de mes lecteurs. 
Aussi bien ce sera le complement de la description orogra- 
phique du Margeria. 

Une cluse est une cassure en travers de l'axe d'une chaine, 
cassure qui 6carte les parois sans d6ranger leur inclinaison. 
Pour en prendre des exemples prfcs d'Aix, le Rh6ne, k 
Bellegarde, a creus6 son lit dans une cluse ; le Fier, k Saint- 
Andr6, coupe la Chambotte dans une cluse. La gorge pitto- 
resque d'Allfcves est 6galement une cluse en travers du 
Nivolet. 

Une combe est chose toute difterente : quand une mon- 
tagne s'est rompue suivant son axe longitudinal il en rb- 
sulte une combe. Le voyageur qui la suit a d'un cdt6 des 



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OROGRAPHIE ET GfiOLOGIE DE LA C1IAINE DU NIVOLET. 523 

escarpements k pic, dc Tautre c6t6 il marche sur un plan 
doucement incline, qui semble plonger sous la lfcvre 
abrupte. Je dis qui semble, ce n'est \h qu'une illusion. Entre 
les deux lfcvres, il y a toujours une fente profonde, qu'on 
appelle faille. En 6tudiant avec soin les assises g6ologiques, 
il verra qu'il n'y a eu qu'un simple glissement; une partie 
de la lfevre est retomb6e au pied de l'autre partie restee en 
place. 

La combe de Nivolet est dans ce couloir allong6 entre les 
Deserts et Arith, entre Marge ria et la cr6te moins 61ev6e 



ll-ierr*m Vrgone* ^J 22. Terr Moctvnien £~7] IXTerr.. V^Ungierx 

+<t.M*i-nec de Be.-rt+*^55.Terr Juratstyue ttyuirieur r-T '.T.7>r/ ' terfts*r*4 cU 
divert** natures et de diverts ages 

Diagramme de la combe de Nivolet. 

qui formera' la Dent de Nivolet; elle suit la faille profonde, 
qui s6pare ces deux anHes. 

III. - OROGRAPHIE DU NIVOLET PROPREMENT DIT. 

Le Nivolet proprement dit est cette arche de votitc, trop 
elanc6e, mal 6quilibr6e, qui est retomb6e en-de<$ de la 
combe des Deserts. 

II est maintenant ais6 de comprendre comment se sont 
produites la combe et la cluse, comment elles ne sont que 
les deux faces d'un mfcme phenomene. 

Vers Alleves, le Semnoz, dans sa voussure croissante r 



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524 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

allait s'61evant, s'61argissant de plus en plus. Toujours d£- 
jet6 vers l'Ouest, il a perdu son 6quilibre : la partie la plus 
avanc6e s'estdetachee,elle a gliss6 de quelques cents mfetres: 
c'est le Nivolet et sa Dent ; la partie restde en place, c'est 
le Margeria. On comprend comment ils se profilent A lho- 
rizon avec les m6mes formes, puisqu'ils ne sont que deux 
parties d'une m6me roche accidentellement s6par6es. 

D'autre part, en se d6tachant du Semnoz, en s'effondrant 
A des centaines de metres plus bas, le Nivolet a dti produire 
une cassure entre-bAill£e ; c'est la cluse d 1 Allfeves. Telle est, 
si je puis m'exprimer ainsi, la cause philosophique de son 
existence 1 . 

Examinons maintenant de plus prfcs la montagne du 
Revard, but de notre excursion. LA, comme au Semnoz, 
nous avons une vodte rompue dans Ismail urgonien dur. 
LA aussi le sol est occup6 par les marnes n6ocomiennes ; 
exactement comme au chalet du Semnoz. C'est ce qui pro- 
duit ces charmantes prairies m616es de coteaux bois6s, de 
collines, de pittoresques accidents, qui s'6tend du Revard, 
ou plutdt depuis la base de la Dent de Nivolet jusqu'fc la 
cluse et aux pr6s d'Arith, de l'autre cdt6. C'est A cela que 
nous devons le pay sage enchant^ du Revard. 

Au-dessous des marnes, apparaissent des rocs trfcs-durs, 
qui formentla tongue crfcte du Nivolet, au-dessus de M6ry 
et d'Aix, et aussi la votite rompue sur Mouxy. C'est dans 
ces rocs qu'est ouvert le chcmin du Perthuiset, qui con- 
duit au Revard. 

Quelques rares d6bris du jambage, qui portait la voute, 
A TOuest, restent encore en place, comme des timoins du 
grand cataclysme. On en voit au Montcel prfcs delaClusaz, 

1 Au lieu d'un effondrement de cette partie de la montagne, on peut 
admettre qiTelle est au contraire restee arretee a mi-hauteur, tandis 
que le Margeria seul, en. se cassant et glissant le long de la faille, 
aurait subi le redressement complet du Semnoz. Ce sont deux hypo- 
theses, qui aboutissent au merae resultat. La seconde nous semble 
meme plus probable. • 



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OROGRAPHIE ET G^OLOGIE DE LA CHAINE DU NIYOLET. 525 

iMouxy, sous la chapelle de Saint-Victor. Plus loin, vers 
ChambSry, la voute a .6t6 tellement efTondrSe, qu'il ne reste 
plus de vestiges ni de la voute, ni de son jambage occi- 
dental. On voit apparaitre sur la tranche, au-dessous de la 
couronne valangienne, d'abord une masse 6norme de 
marnes de Berrias calcaire, hydraulique, qui forme la tran- 
sition entre le monde jurassique et le monde de la craie 
(valangien, n6ocomien, urgonien, etc.), qui le recouvre. 

Avant d'en finir avec l'orographie, je veux signaler un 
curieux et utile ph6nomfcne. Dans les rochcs dures de Mar- 
geria, les eaux usant le roc nu, depuis des milliers de 
socles, y ont creus6 des puits, des grottes verticales d'une 
immense profondeur. lis se remplissent de neige pendant 
l'hiver, et, en 6t6, se changent en glacifcres in6puisables, 
qui fournissent la glace k Aix, k Chamb6ry et k toute la 
contrte. 

Dans les roches tendres du Revard, il s'est form6 aussi 
descreux dus k une tout autre cause. La couche interieure 
du n^ocomien est une marne soluble , oil l'eau des pluies 
s'est ouvert mille canaux. En s'engouffrant, elle a us6 le 
sol des prairies en forme d'entonnoirs, qu'on rencontre 
diss6min6s sur cette vaste croupe. A ces entonnoirs qui 
recueillent et distillent lentement les eaux pluviales, nous 
sommes redevables des excellentes sources qui abondent 
au Revard. 

Le Sierroz lui-m^me, qui y prend sa source, et s'6chappe 
par la cluse, sur le Montcel, n'est aliment^ que par ces 
reservoirs. 

On est 6tonn6 de trouver, sur un grand nombre de cartes 
de Savoie, k la place qu'occupent les chalets du Revard, 
le nom d'une montagne d'Azy, dont nul n'a entendu parler 
dans le pays. 11 est probable qu'un voyageur venu sur ces 
hauteurs s'est inform^ du nom des communes qu'on ren- 
contre dans cette direction. On lui aura signal^ Arith, qu'il 
aura 6crit avec une r (en ronde ou en coulee) Azy, et ainsi 



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326 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

figur6 sur une carte, vers la fin du sifccle dernier. Tout le 
troupeau dc Panurge a saut6 k sa suite. Heureusement la 
carte de TEtat-major francjais a bifte ce nom apocryphe. 11 
n'y a plus \h aujourd'hui que le chalet du Revard, les mon- 
tagnes du Revard et de la Cluse, oil est le signal trigono- 
m6trique k 1,565 mfct. d'altitude. 

IV. — GEOLOGIE DE LA CHAINE DU NIVOLET. 

Qu'on ne s'effraye pas trop de ce titre trop scientifique 
ou trop ambitieux. Je ne veux pas introduire ici un traits 
de g6ologie, en dehors de la sp6cialit£ du Club Alpin. 

Je veux dire seulement que , outre les trois grands ter- 
rains qui constituent la chatne entifcre, et que nous avons 
nommds souvent (urgonien, n6ocomien, valangien), il 
resterait au g^ologue un grand nombre de problfcmesik 
^tudier. 

Les terrains jurassiques sup6rieurs, qui forment la base, 
sur L6menc et M6ry, sont encore peu connus. Les marnes 
hydrauliques de Berrias qui les recouvrent n'ont fourni 
encore que peu de fossiles, et en mauvais 6tat. 

Au-dessus de Turgonien, certains sites nous montrent de 
Talbien (grfcs-verts), simples lambeaux, puis des terrains 
terliaires, tant6t marins, tantdt lacustres, dont il serait 
utile de tracer une bonne monographic. 

Dans la froide p6riode qui a enseveli nos valines sous 
un linceul de glaces, la cime du Revard n'a pas et6 cou- 
verte. Mais quelle hauteur ont atteinte les boues et les 
cailloux glaciaires ! 

II reste', on le voit , pour les travailleurs du Club Alpin, 
un vaste champ & d6fricher, champ qui deviendra d'au- 
tant plus fertile qu'il aura 6t6 plus soigneusement cultivi. 

Pillet, 
(de Chambery). 



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IX 



INAUGURATION 

DE L'OBSERVATOIRE DU PUY DE DOME 

TRAVAUX OEODESIQUES ET ASTRONOMIQUES EXECUTES RECEMMENT 
SUR CETTE MONTAGXE 



Le 22 aoftt 1876, une file de quarante voitures du train 
dartillerie, appropriees pour la circonstance, transpor- 
taient au pied du puy de D6me huit cents personnes. 
C'6taient les convies que l'administration du departement 
avait invites h assister k Inauguration de Tobservatoire 
m6t6orologique construit au sommet de cette montagne. 
La plupart faisaient partie de V Association francaise pour 
favancement des sciences, qui tenait en ce moment, h 
Clermont-Ferrand, sa cinquieme session. 

L 'aspect d'une telle se>ie de v6hicules d£couverts, dont 
chacun transportait vingt personnes, gravissant lentement 
les fortes pentes de la route qui de Clermont conduit h la 
base du puy, presentait assur^ment un caractere d'at- 
trayante 6tranget6. Mais la vue de la longue procession de 
pistons qui se dereloppa ensuite pendant plus de 1 h. 1/2, 
en suivant les nombreux lacets de l'6troit ct rude sentier 
qui franchit les escarpements rocheux de la montagne, 
n'6tait ni moins remarquable ni moins insolite. 



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528 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX- ARTS. 

Un certain nombre de marcheurs intripides itaient par- 
tis k pied sous la conduite du president de la section d'Au- 
vergne du Club Alpin Frangais; et, passant par les chemins 
ombragfe de la valine de Royat, ne tardfcrent pas k rejoindre 
le gros de Tannic scientifique. 

Au sommet, une tente immense prot6geait de nom- 
breuses tables ou un copieux dejeuner, offert par le dipar- 
tement, venait k point pour satisfaire le legitime app^tit 
de tous, surexcitd par le depart matinal, Texercice et Fair 
vif de la montagne. 

Pendant ce temps une pi6ce d'artillerie de fort calibre, 
hiss6e au sommet, malgr6 mille difficulty, par les soins 
du corps d'artillerie de Clermont qui a pr6t6 dans la cir- 
constance un concours aussi gracieux qu'indispensable, 
annongait par ses detonations, non un combat ou une ftte 
guerrifcre, mais pour cette fois une solennit6 toute paci- 
fique, veritable f6te de la science. 

On visita ensuite les constructions de Tobservatoire, 
puis les ruines encore incomplitement d6couvertes du 
temple de Mercure Ddmien. Ces dernifcres ne furent pas 
.le moindre int6rGt de la journ6e. Enfin, aprfcs avoir lon- 
guement contempt Timmense horizon qui se dSployait 
aux regards, et sp6cialement la chalne des cdnes volca- 
niques au centre de laquelle on se trouvait, il fallut se de- 
cider au retour. On regagna done les voitures au pied de 
la montagne. Une heure aprfcs on rentrait k la villa ou, 
malgr6 une 16g5re ond6e, chacun arriva sans encombre et 
satisfait de sa journ6e. 

Comme il a 6t6 question, avec quelques details, dans 
VAnnuaire de 1874, des ruines du temple de Mercure, nous 
nous bornerons k dire que les fouilles, continues depuis, 
ont confirm^ les premieres appreciations. Elles seront 
poursuivies en 1877 et, au besoin, en 1878. La masse 
des d6blais k op6rer, le temps restreint que la rudesse du 
climat permet d'y consacrer chaque ann6e, expliquent 



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INAUGURATION DE l'OBSERVATOIRE DU PUY';DE DOME. 529 

pourquoi on n'a pu encore achever de mettre k d6couvert 
ces importantes ruines. 

Les constructions de l'observatoire se composent de 
deux parties distinctes : 

1° Le b&timent servant de logement, plac6 au Sud et au 
pied du mamelon terminal du puy de D6me, & 15 m&t. 
au-dessous du culmen de la montagne. II renferme une 
salle k manger k Tusage des. louristes et des visiteurs, et 
on y trouve de plus un bureau t£16graphique ouvert au 
public. Ce bdtiment communique avec le suivant par un 
couloir souterrain que termine un cscalier creus6 aussi 
dans le roc.Cette disposition 6tait corftmand6e par le mau- 
vais temps extreme et les vents violents qui auraient pu 
frtquemment rendre les communications par l'ext6rieur 
trfcs-difficiles. 

2° Le pavilion d'observation. Ce derniefr est une cons- 
truction circulaire 6tablie au ]point culminant.il comprend 
un 6tage en sous-sol et un rez-de-chauss6e surmont6 d'une 
lerrasse d6couverte. L'6tage en sous-sol est consacr6 aux 
instruments enregistreurs qui y trouveront la temperature 
constantc nicessaire k leur bon fonctionnement. 

Le rez-de-chauss6e renfermera les instruments d'observa- 
tion directe. II est perc6 de fenfttres correspondant aux 
quatre points cardinaux. Au Nord, un appendice k la cons- 
truction , communiquant directement avec la salle prin- 
cipale, forme une petite demi-rotonde saillante , cons- 
titute par un toit que supportent des colonnettes en fer, 
et fermi par une double paroi form6e de lames de per- 
siennes du mftme m6tal. Cette dernifcre disposition a pour 
but d'abriter, tout en les laissant en communication avec 
1'aip ext6rieur, les instruments tels que les thermometres 
etautresqui, par suite de leurs fonctions sp6ciales, ne 
pouiraient 6tre renferm^s dans l'intlrieur. 

A^CUAIRK DB 1876. 34 



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530 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX -ARTS. 

Enfin, au bout du couloir s outer rain et au bas de Tesca- 
lier qui lui fait suite, une piece creusic dans le roc, loin 
de toute piece de fer, est destin6c aux observations magn6- 
tiques. 

Au centre de la terrasse qui termine le pavilion d'obser- 
vationsedresseun m^ten fer, muni d'une hune mobile, et 
maintenu par des haubans de m£me m6tal. U porte k son 
sommet un an£mometre , qui recevra ainsi le vent & une 
distance du sol sufflsante pour que les modifications par- 
tielles e^ locales dues k Tinfluence de ce dernier ne se 
fassent point sentir. 

D6j& depuis quelques mois des observations continues 
sont faites k Tobservatoire du puy de D6me. On peut pr6- 
voir dfcs a present qu'elles donneront de pr£cieux r6sultats, 
et peut-6tre des plus inattendus, sp6cialement en ce qui 
touche les variations locales de la pression atmospW- 
rique. Nous ne nous croyons pas autoris£s k en dire davan- 
tage k ce sujet, imitant en cela la sage reserve du savant 
directeur de l'observatoire qui attend, avant de rien pu- 
blier, de voir les faits confirmed par des observations plus 
nombreuses et plus varices. 

Nous ne croyons pouvoir mieux faire dans, la partie de 
cette notice qui a trait aux travaux g6od6siques et astro- 
nomiques qui viennent d'etre ex6cut6s au puy de D6me, 
que de transcrire, en les abrSgeant, mais aussi textuel- 
lement que possible, les renseignements qui nous ont 6t6 
gracieusement transmis par les personnes les plus auto- 
ris6es dans la circonstance. 

La forme et la position du puy de D6me, la creation 
d'un observatoire m6t6orologique k son sommet, rendaient 
cette montagne particulierement int6ressante au point de 
\*ue scientifique. Bien des 6tudes s'y sont d6j& faites, beau- 
coup d'autres s'y pr6parent ; il 6tait done important que 
sa position fftt d6termin6e avec precision* 



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INAUGURATION DE i/OBSERVATOIRE DU PUY DE DOME. 531 

Lepuy de D6me faitpartie de la triangulation du paral- 
lfcle moyen et ses coordonn6es g£ograpbiques sont d£jk 
donn6es dans le Memorial du Depdt de la Guerre, mais avec 
une precision insuffisante pour les besoins de la science 
actuelle. De nouvelles mesures devenaient done n6ces- 
saires. Les operations, commences en 1874, ont 6t6 ter- 
minus en 1876. 

L'ensemble du travail comprend les operations sui- 
vantes : i Nivellement g6om6trique donnant l'altitude 
absolue^y e £ep6re (pilier de l m ,40 au-dessus du sol, soli- 
dement n t pour cej^ ramet de * a montagne), au-dessus di 
niveau rt av ec *ie la mer h Marseille. 2° Liaison g6od6sique 
du sonnj jet k la triangulation de la mSridienne de France. 
3° Observations astronomiques servant a determiner la 
longitude, la latitude et l'azimut d'une direction. 

1° Nivellement. — Le capitaine d'6tat-major Penel, chargfc 
du travail, est parti d'une borne rep6r6e dans le Nivellement 
gineral de la France, sous la direction de l'ing6nieur Bour- 
daloue, et qui se trouve sur la route de Clermont h Pont- 
gibaud au col des Goules. Le nivellement a 6t6 fait en 
double, k Taller et au retour ; la fermeture a 6t6 obte- 
nue a 2 cent. pres. Sur le cbemin en lacets qui conduit 
du col de Ceyssat ou des Gromanaux au sommet du puy 
de Ddme ont 616 plac£es, de distance en distance , des 
bornes sur lesquelles on inscrira l'altitude et la distance 
au sommet de la montagne. Le tourule saura ainsi, quand 
il rencontrera une de ces bornes, a quelle altitude il se 
trouve et ce qui lui reste de chemin a parcourir pour 
atteindre le point culminant. Ces bornes permettent en 
outre de faire une 6tude trfcs-int6ressante sur la mesure 
des differences de niveau par le baromfctre. M. le colonel 
Laussedat s'en est dej& servi pour quelques observations 
l^e tableau suivant indique les cotes d'altitude de ce* 
bornes ainsi que leur distance au culmen. 



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532 



SCIENCES, INDUSTHIE, BEAUX-ARTS. 



Altitude des bornes de repere entre le col de Ceyssat 
et le somtnet du puy de Ddme. 

NIVELLEMENT EXECUTE EN 1874, PAR LB CAPITAINE d'eTAT-MAJOR PBNEL. 









DISTANCE 




BORNES 


ALTITUDE 


DK CHAQUB BORZfB 
AU SOMMBT 


OBSERVATIONS 








DU PUY DK D6MB 




E.M. 


-H 


1 ,074- 72 


2,445- 


Col.de- <****sat. 


• 


I 


1,121 79 


2,082 ^ 




n 


J 
K 


1,140 69 
1,171 37 


1,926 
1,725 


**ons CO 


» 


L 
M 


1,211 03 
1,235 27 


1,532 
1,374 


^ 


» 


N 


1,275 39 


1,155 




n 


O 


1,293 27 


1,055 




H 


P 


1,315 62 


919 




» 


Q 


1,330 49 


839 




u 


R 


1,345 74 


77t 




» 


S 


1,367 42 


656 




» 


T 


1,388 78 


538 




» 


U 


1,400 48 


486 




» 


V 
X 


1,438 62 
1,464 45 


187 

t 


Pace sup£rieure da 
pilier geodesique de 
Tfitat-major. 



2° Travaux geodesiques. — Le sommet du puy de Ddme a 
616 reli6 &deux points de la m6ridienne de France, Sermur 
et puy de Gu6. Le triangle ainsi d6termin6 permettra de 
calculer g6od6siquement les coordonn6es g6ographiques et 
de comparer les r£sultats avec ceux que donneront les 
observations astronomiques. On pourra verifier si, comroe 
l'a trouv6 le colonel Brousseaud, qui a mesur6 le parallfcle 
moyen, il y a une anomalie due k une attraction locale ou 
k une in6galit6 dans la density des couches terrestres, dont 
l'effet est de d6ranger le fil-i-plomb de la direction qu'il 
prendrait sans cette force perturbatrice. 

Ge problfcme des attractions locales, .d'un si puissant 



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INAUGURATION DE i/OBSERVATOIRE DU PUY DE DOME. 533 

int^rSt, doit 6tre prochainement Tobjet d'une etude appro- 
fondie, de la part du D6p6t de la Guerre qui se propose de 
faire ex£cuter une s6rie d'observations du pendule autour 
de la base m&me du puy de Ddme. 

3° Observations astronomiques. — Les observations astro- 
nomiquesqui ont 6t6 faites dans le courant de 1876 avaient 
pour but la determination de la longitude et de la latitude 
du sommet du puy de D6me. Les meilleures m£thodes ont 
kik employees ; et l'observatoire en planches , 6tabli sp6- 
cialement pourcela surla montagne, etait relie t616graphi- 
quement avec Tobservatoire permanent du D6pdt de la 
Guerre k Paris, au pare de Montsouris. 

Le principe de la determination des differences de lon- 
gitude par l'enregistrement de signaux t616graphiques est 
celui-ci : dans chacun des observatoires on observe le pas- 
sage d^toiles 6quatoriales pour determiner la marche de 
la pendule et calculer ensuite son etat absolu k un mo- 
ment donne. Pendant ces observations, on fait echange de 
signaux qui s'enregistrent simultan6ment dans les deux 
postes. Ces signaux, rapportes au temps absolu de chaque 
pendule, accusent une difference qui est precisement la 
difference des heures de chaque poste, e'est-i-dire la diffe- 
rence de longitude. On est arrive, dans le cas pr6sent, k 
Taide de cette m6thode d'une grande precision, k une 
approximation de 3 k 6 mfct. sur le sol. 

La latitude a 6t6 determin6e par Tobservation des dis- 
tances z£nithales de prfcs de deux cents etoiles, culminant 
de part et d'autre du zenith, k moins de 30 degr6s. 
L'approximation qu'on peut ainsi obtenir est de moins de 
15 m&t. sur le sol. 

L'azimut d'une direction s'obtient au moyen des obser- 
vations faites pour la longitude, quand on a soin d'observer 
une mire lointaine placee sur le meridien. Pour Toperation 
du puy de D6me, la mire a 6te placee sur le puy de Jumes , 



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53 i SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

Tun des volcans de la chalne des puys, appartenant ila 
partie Nord de cette chaine. Ges dernifcres operations sont 
dues au commandant Perrier, du bureau des longitudes, et 
au capitaine Bassot, membre correspondant du mfcme 
bureau. 

Tel est Tensemble des travaux scientiftques dont le puy 
de D6me a 6t6 r6cemment le theatre. Preludes d'autres 
travaux plus importants encore, on voit qu'ils int£ressent 
mfcme le simple touriste. Gette belle monlagne aura In 
gloire d'etre le si6ge d'£tude$ savantes et d'exp^riences qui 
Toot succ£der, apr&s une troplongue interruption, k la s£- 
rie inaugur6e par la c£lfcbre experience de Pascal. 

La Section d'Auvergne du Club Alpin 
Franqais. 



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/ 



LE DEBOISEMENT ET LE REBOISEMENT 

DANS LES ALPES 

( A PROPOS DB LA MONTAGNE d'aUROUSE ) 

Ce qui frappe avant tout le touriste dans la montagne 
d'Aurouse, c'estson aspect d6nud6. Ses croupes se d6tarheut 
blanches, d'une blancheur livide, au-dessus des quelques 
collines bois6es qui Tenvironnent : partout des aretes vives, 
partoutlaroche nue, les d6bris de cette roche, ou des sables 
arides. Ge n'est plus une montagne ; c'est le squelette d'unc 
montagne. 

En a-t-il 6t6 toujours ainsi? Aurouse a-t-il offert & toutes 
les generations qui se sont succ6d6 autour de ses larges 
flancs, le mdme spectacle de st6rilit6, de desolation ? 

\on, Aurouse avait jadis, corame les autres montagnes, 
son manteau de verdure qui lui donnait des contours ar- 
rondis, gracieux. II avait sa ceinture de for(Hs. Celles-ci 
s'avaiiQaient mdme jusqu'au pied des grands escarpements 
qui eouronnent sa cime. Pour qui voudrait en douter, il 
reste quelques temoins de cette v£g6tation antique. On voit 
encore <$ ct \k des debris vivants, quelques lambeaux de 
fordts, quelques arbres qui restent comme accroches aux 
flancs de la montagne. II est aussi dans le sol, h demi 
enfouis, des troncs d'arbres presque carbonises, lointains 
vestiges de forftts detruites. On a pu voir un 6chantillon de 



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536 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

ccs d6bris ligneux h TExposition forestifcre du concours 
regional de Gap (mai 1876). 

Quel fl6au destructeur, quel vent brulant a pass6 sur 
cette montagne et en a s6ch6 les plantes ? D'ou vient cette 
grande mine ? Faut-il qu'ici encore Thomme soit maudit 
par Thomme, je veux dire par le touriste? 

Non, cette montagne dans ses aspects sauvages a encore 
ses beautSs. Le touriste peut se satisfaire. 11 faut le dire 
pourtant : Thomme, cet fctre si petit au pied d'Aurouse, si 
petit qu'il lui faut six heures d'une marche p6nible pour 
arriver h la cime, peut revendiquer une large part dans la 
destruction du colosse. Mais plaignons-le ; le colosse a su 
se venger. 

Et d'abord comment s'est accomplie cette destruction? 
On attribue g6n6ralement k la hache un r61e trfcs-important 
dans le d6boisenient des montagnes. C'estune erreur. Dans 
ccs regions 61oign6es de tout centre important, et61oign£es 
bien plus encore par Tabsence de routes, de chemins d'ex- 
ploitation, et par la difficult^ d'en cr6er, que par la distance, 
le bois n'a pas de valeur pour Thabitant. 11 ne peut songer 
k Texporler ; il ne peut, comme dans les grandes futaies 
de chfcnes du centre de la France, dans les belles sapinteres 
du Jura et des Vosges, demander h sa for6t un revenu en 
belles especes sonnantes. 11 ne peut lui demander que la 
charpente de son toit et le feu de son foyer ; mais son toit 
na que quelques poutres qui durent longtemps, son foyer, 
quoique brulant une grande partie deTann6e, ne consomme 
pas beaucoup de bois, et les forfcts 6taient si vastes ! Ce n'est 
done pas la hache qui a d6truit les forfcts d'Aurouse. 

II est un petit animal qui passe aux yeux de la plupart 
des gens comme un fctre fort inofFensif, e'est le mouton. Le 
mouton est le principal instrument utilis6 par Thomme 
pour Texploitation des montagnes des Alpes. C'est lui qui 
est charg6 de la r6colte de Therbe, et chacun sait qu'il s'en 
acquitle fort bien. (Test lui aussi qui T61aborc, la transforme 



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LK d£boisement et le reboisement dans les alpes. 537 

enproduits facilement 6changeables : laine, viande, lait. II 
devait fctre la richesse du pays ; bien souvent, par la faute 
de Thomme, il est vrai, il en a 6t6 la ruine. 

Sexploitation pastorale a, comme la grande culture, ses 
rfcgles et ses limites. Ces regies sont trfcs-simples. Elles 
peuvent se r6duire h ce seul principequi semble une v6rit6 
de M. de la Palisse etqui cependanta6t6 trop souvent m6- 
connu : « User du paturage en assurant la reproduction de 
Vherbe.» Ce principe est appliqu6 dans toute sa rigueur par les 
proprtetaires des prairies : la coupe de Therbe k sa maturity 
c'est-i-dire aprfcs la dissemination des graines, le semis 
des graines fourragfcres, la fumure, Tarrosage, sont autanl 
de pratiques destinies h assurer la reproduction abondante 
de Therbe. Ces pratiques sont-elles applicables dans la 
raontagne? G6n6ralement non. Mais on peut n£anmoins 
observer le principe. 11 est certain que Taction du b£tail 
tend h appauvrir le sol. Mais il n'est pas moins certain que 
lesol, par le seul faitde Taction v6g<Hale, tend& s'enrichir. 
Le sol vierge voit en effet s'augmenter chaque jour la couche 
de terre veg£tale,c'est-&-dire fertile, qui le recouvre. Con- 
sequence : Pour conserver le sol d'un paturage en bon Mat, il 
suffit que fappauvris&emenl du au detail soit compense par 
I'ewichissement du aux actions naturelles. 11 faut qu'il y ait 
6quilibre entre les deux actions. Or nous disposons de 
Tune delles : Taction du b6tail, qui est proportionnelle au 
nombre des bestiaux. II faut done, pour conserver la p&ture 
en bon 6tat, restreindre celui-ci dans une certaine mesure. 

Au lieu de cela, qu'a-t-on fait dans les Alpes et en par- 
ticulier sur Aurouse ? On a jet6 sur les versants de la mon- 
tagne une veritable arm6e de moutons. Ceux du pays n'£tant 
pas regard6s comme donnant un revenu suffisant, on a, 
moyennant beaux 6cus, donn6 asile aux troupeaux de 
Provence. Bref, toute Tannic, depuis le moment de la fonte 
des neiges, depuis le moment oil le brin d'herbe sort de 
terre, si frdle, si d£licat, jusqu'ft celui ou la neige vient re- 



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338 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

prendre possession du sol, la montagne 6tait livrie aux 
ravages des troupeaux. Alors le gazon commenga h $b- 
daircir. Les m6mes abus continuant, les ravages crurenten 
intensity. La region pastorale devenant de plus en plus in- 
suffisante h la nourriture des troupeaux, on les jeta sur la 
region bois6e. Celle-ci devait-elle r6sister? Non. Les semis 
naturels, qui tapissent le sol des forGts, et qui demandent 
au moins dix ans d'existence pour fctre ce que Ton appelle 
dtfensables, sont, au fur k mcsure qu'ils sortent de terre, 
d6truits par la dent ou le pied du b6tail. Pendant ce temps- 
lilt, les grands arbres vieillissent, se dessfcchent, meurent. 
Quelques-uns aussi son t abattus pour les besoins de rhomme. 
Et alors il ne reste plus rien sur le sol pour les remplacer: 
la forGt est d6truite. 

Ainsi la devastation des p^turages devait entrainer Tcn- 
vahissement des forGts par les troupeaux et flnalement la 
destruction de celles-ci. Alors que restaitril sur la mon- 
tagne? D'immenses versants presque complement de- 
nudes ; c'est^-dire la misfcre pour celui qui Tavait exploits 
ainsi sans mesure ni pr6voyance. 11 portait la responsabilite 
de ses fautes. Mais le mal ne devait pas s'arrGter Ih. La 
montagne pill6e, ravag6e sans merci, allait se venger cruel- 
lement et bien d'autres que ses destructeurs allaient en p&tir. 

Sur ces sols h pente tr&s-rapide, ainsi d6nud6s, ainsi 
priv6s de cette armature protectrice que leur donne lav6g£- 
tation, les eaux tracfcrent des sillons, des ravines. Gelles-ci 
se multiplidrent, se rejoignirent Tune rautrc. L'une d'elles 
par sa situation devint ravine principale. Elle recueillit 
toutes les eaux tombant sur un versant. Alors elle se creusa 
rapidement, s'61argit par l^boulement de ses berges, forma 
enftn un de ces ravins, une de ces echancrures formidables 
qui d^chirent les montagnes des Alpes et contribuent pour 
beaucoup & leur donner cet air de desolation et de ruine. 
A la fonte des neiges et surtout par ces pluies d'orage, ces 
trombes d'eau si fr6quentes et si violentes dans les Alpcs, 



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LE dGboisement et le reboisement iuns les alpes. 539 

ces ravins se chargent enun instant d'une 6norme quantity 
deau. Celle-ci enlfcve au lit et aux berges mouvantes du 
ravin une grande masse de matiferes : terres, graviers, blocs, 
qu'elle depose dans la valine, recouvrant les cultures, cou- 
pant les routes, d£truisant quelquefois des hameaux, des 
villages ; puis cette eau va grossir les rivi&res et porter au 
loin le redoutable fteau des inondations. 

L f administration foresttere a re^u la lourde Uchc de 
gu6rir le mal et d'en emp&cher le re tour : gu6rir le mal, 
c'est-^-dirc panser ces plaies blantes, ces larges cicatrices 
ouvertes par les eaux aux flancs des montagnes, tteindre en 
un mot, suivant Texpression adoptee, ces /orren/s dont nous 
avons essay6 de montrer l'originc et le d6veloppement. 
Comment y arriver ? 

M. Surell, auteur d'un ouvrage devenu classique en cette 
mature, a formula ce principe : « Le developpement des 
forets provoque I 'extinction des torrents. » Mais une forfct est 
bien lente & venir, et le danger est toujours 1&, mena^ant, 
pour les habitants de la valine. 11 faut s'occuper avant tout 
de leur rendrela s6curit6. M. Surell a pos6 ce second prin- 
cipe : « La v6g6tation est le meilleur moyen de defense a o/jposer 
attx torrents. » Ce principe est rigoureusement d6montr6 par 
l'exp6rience : un ravin bois6 n'est jamais redoutable. Pour 
arr£ter les ravages des torrents, il faut done rendre h. la 
v6g6tation leurs berges nues. 

Mais celles-ci sont minxes h leur base par les eaux du 
torrent. Elles sont d6chir6es& leur surface par une multitude 
de ravines. Comment installer la \6g6tation sur ces terres 
mouvantes? II faut avant tout les consolider. Pour cela, il 
faut proteger leur base contre rafTouillement des eaux qui 
tendent toujours k creuser plus profond6ment leur lit. On 
emploie le plus ordinairement le systfcme des barrages. Ce 
sont des murs de chute, disposes do distance en distance le 
long du lit. lis sont en maQonnerie, le plus souvent en 
maQonnerie de pierre seche, de dimensions variables attci- 



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540 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

gnant quelquefois 20 et 30 mfct. de long sur 3 eti mM. de 
large et 5 et 7 mfct. de haut. Ces barrages ont pour effet de 
provoquer des chutes d'eau, de diminuer la pente du lit, 
d'61argir sa section, tous effets diminuantla vitesse deTeau 
et amoindrissant par suite sa force d'affouillement. lis ont 
en outre pour r6sultat de retenir derrifcre eux, d'emmaga- 
siner une certaine quantity de mat6riaux. Mais cet effet est 
momentanS. Un orage suffit g6n6ralement pour les atterrir. 
Les atterrissements sont constitu6s en grande partie par des 
graviers et des blocs, la partie terreuse 6tant entrain^e par 
les eaux au-deli du barrage. Cet amas de blocs accumulfo 
derrifcre le barrage constitue, au-dessus du lit naturel 
affouillable , un lit artificiel qui ne Test point. Sur ce lit 
stable, les berges peuvent dfcs lors s'asseoir solidement. 

11 faut maintenant, pour completer leur consolidation, 
empfccher les ravinements qui existent k leur surface de se 
creuser davantage. Pour cela, on fait en petit dans ces ra- 
vines ce que Ton a fait en grand dans le ravin principal. 

On y installe de petits barrages, soit en pierres, soit en 
bois. Le plus souvent, on se contents de fascinages 6tablis 
avec des piquets que Ton entrelace de branches , ou que 
Ton garnit simplement k l'amont de quelques fagots. Sou- 
vent aussi, on dispose dans ces fascines des boutures de 
saules etde peupliers. Celles-ci repoussent, et le fascinage, 
au lieu de se d6truire petit k petit, prend de jour en jour, 
par le d6veloppement des boutures, une assiette plus so- 
lide en m6me temps qu'il oppose une plus grande resistance. 

II faut aussi empfceher de nouveaux ravinements de se 
produire. Pour cela, on 6tablit de distance en distance des 
lignes clayonn6es (piquets relics par des branchages). 
Quelquefois oji a recours aux ecretements, grossier nivelle- 
ment du sol, qui donne k celui-ci une pente normale et 
des contours arrondis, forQant les eaux k s^taler h sa sur- 
face au lieu de s'amasser sur un point. 

Mais, si toutes les causes qui ont provoqu6 la formation 



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LE D&B0ISEMENT ET LE REBOISEMENT DANS LES ALPES. 541 

du torrent, et qui entretiennent sa violence, sont mainte- 
nues, ces ouvrages n'auront le plus souvent qu'une dur6e 
trfcs-limit6e. On a vu des barrages considerables et bien 
6tablis emport£s par une crue. Ces travaux de consoli- 
dation ont 6t6 faits d'abord pour donner aux habitants 
menaces une s6curit6 immediate. Mais ils ont 6t6 faits 
aussi pour permettre Installation de la v6g£tation sur les 
berges. L'introduction de la v6g6tation aura pour effet de 
modifier le regime des eaux, de le rigulariser, de rendre 
les crues plus lentes, par suite moins dangereuses. En di- 
minuant la violence du torrent, elle aura pour premier 
risultat de protiger les barrages contre la destruction qui 
les menace. G'est ainsi que ces deux genres de travaux, 
tiavaux de consolidation et travaux de reboisement, se 
prfctent un mutuel appui. 

^introduction de la v6g6tation sur les berges des ravins 
est-elle facile? Non, a beaucoup prfcs. La, pas le moindre 
abri, pas le moindre brin d'herbe ou de mousse pour pro- 
tiger le sol contre le dessdchement, pour lui conserver la 
fraicheur, rhumidit6 n£cessairesala germination de lagraine 
etau d6veloppement dujeune plant, si t£nu, si d61icat dans 
ses premieres ann£es. Celui-ci ne trouve pas mOme sur ce 
sol rapide une assiette solide. Rien ne s'oppose a son d6- 
chaussement sous Taction de la gelee. La moindre pluie 
peutd61oger la terre autour de lui et l'entrainer. La encore, 
pas de terre v6g6tale, presque pas de traces de cet humus 
dont le r61e est si important dans la nutrition des plantes. 
Ainsi l'absence complete de v6g6tation sur les berges des 
ravins en rend le reboisement trfcs-difficile. 

Comment cependant y arriver? En suivant les lemons de la 
nature. Quand on laisse abandonn£ a lui-mfcme un sol nu, 
il commence k se regazonner. Puis on voit apparaitre qa et 
la, au milieu des gazons, des buissons, des arbrisseaux ; 
puis, au milieu de ceux-ci, les grandes essences ne tardent 
pas a prendre place et flnalementa s'emparer complete- 



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512 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

mentdu sol. Done, avant tout, on doit chercher & installer 
sur les berges nues des ravins une vegetation herbacee. 
Pour cela, on seme par petites rigoles, 6tablies partout oil 
la pente du sol le permet, le long des bandes clayonnees, 
par exemple, des graines fourrageres (fenasse, luzernc, 
sainfoin, brdme, etc.). On est loin d'obtenir du premier 
coup un gazon continu. Le plus sou vent on n'obtient la 
premiere annee que quelques maigres touffes. Mais les 
ann£es suivantes celles-ci donnent graines. Les touffes 
s'elargissent, le gazon s'6tend peu k peu ; alors la vegetation 
ligneuse commence k se faire repr6senter spontanement 
par les espfcees d'ordre interieur : le genfct, la bruyere, 
T6pine-vinette, Taub6pine, le coudrier, l'hippophae, etc. 
Mais ce buissonnement naturel est lent. On lui vient en 
aide par des plantations. Le plus g6n6ralement, au lieu 
d'employer ces especes buissonnantes , on emploie des 
essences arbustives et m&me arborescentes qui sont des- 
tinies k jouer le mGme r61e, e'est-i-dire k preparer Tin- 
troduction de l'essence definitive, de l'essence appropriee 
au sol et au climat; de l'essence qui doit constituerle 
massif boise\ Ces essences employees ainsi k titre pr6pa- 
ratoire sont appelGes pour ce motif essences transitoim. 
Elles doivent avoir pour caractere de se derelopper facile- 
ment, rapidement, et sur les sols les plus pauvres. L'essence 
utilised le plus avantageusement dans ce sens, partout oil 
le climat le permet, est Tacacia. On emploie aussi I'ailanthe, 
le cytise, Forme, l'erable, le frfcne, l'aune, le saule, le 
peuplier, etc. Disons en passant que quelques-unes de ces 
essences, T6rable, le frfcne, Forme, peuvent 6tre utilises 
dans certains cas comrae essences definitives. 11 peut se 
faire que Ton ne soit pas oblige de passer par ces essences 
transitoires. Quand le buissonnement naturel ou le simple 
gazonnement sont suttisants, on a avantage k introduire 
imm6diatement l'essence definitive. 
Alors se pose la question de savoir quelle sera celt3 



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LE DEB01SEMKNT ET LE REBOISEMENT DANS LES ALPKS. 543 

essence. Ce choix est sou vent facile, il suffit de prendre 
I'espece ou les espfcces croissant spontanement dans la 
locality. Mais la destruction a 6t6 si complete dans les 
Alpes que quelquefois cette indication fait d6faut. II faut 
alors s'cn rapporter aux indications fournies par la nature 
du sol, l'altitude, Texposition. On est d'ailleurs presque 
toujours stir de trouver dans la mdme valine ou dans une 
valine voisine des points de comparaison permettant de con- 
clure d'une fagon certaine k l'essence lamieux appropri6e. 

Les essences les plus g6n£ralement employees h titre 
definitif sont : le chene, le pin noir d'Autriche , le frene, 
le pin sylvestre, Ytpicea, Verabie sycamore, le pin a crochets, 
le meleze et le pin cembro. 

Mais il ne suffit pas, pour 6teindre un torrent, de con- 
solider et de boiser les berges du ravin : il faut encore que 
Tensemble des terrains dSversant leurs eaux dans ce ravin 
soit rendu h la v6g£tation. On arrive k ce r6sultat sui- 
vant les cas, soit par le reboisement, soit par l'interdiction 
du p&turage , soit par la seule r6glementation de celui-ci. 

Encequi concerno Aurouse, les travaux de consolidation 
et de reboisement n'ont commence qu'en 1875. Ges tra- 
vaux sont limites au bassin du torrent de la Sigouste et ft 
celui du Rif Lauzon. L'Etat est aujourd'hui propri6taire, 
par suite d 'acquisitions et d'expropriations , de presque 
tout ce bassin de la Sigouste. 

Les travaux de consolidation ont port6 sur un affluent 
de la rive droite du torrent principal. Une s6rie de barrages 
est 6chelonn6e dans le lit. Sur les berges nues du ravin 
principal, on a commence des clayonnages. En dessous 
duhameau des Sauvas, dans le voisinage d'une petite for£t 
de pins, sur un versant incline vers TEst et d6j& bien 
gazonn6, on a commence des plantations de pin sylvestre, 
essence definitive pour la region interieure de la montagne. 
Inutile de dire que les ravageurs de la montagne, messires 
les moutons, ont 6t6 pour jamais expuls6s du bassin. On 



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544 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

observe dfyk les heureux effets de la mise en defense sur le 
contre-fort qui fait face au hameau des Sauvas, on voit 
comme un reflet de verdure. Encore quelques armies, et 
ce bassin, qui 6tait le plus d6soI6 de la montagne, contras- 
tera par son aspect riant avec les autres versants. Encore un 
sifccle, et peut-6tre le bienheureux touriste, qui voudra 
marcher sur nos traces, s'61&vera doucement presque jus- 
qu'& la cime sous des berceaux de feuillage ! 

Mais que le touriste actuel ne se plaigne pas trop ; il est 
certains travaux que Y administration forestifcre fait entre- 
prendre avant les travaux de consolidation et de reboise- 
ment et qui sont tout h Ta vantage du touriste. II faut avant 
tout assurer la viability du p6rimfctre de reboisement. 11 
faut aussi que les agents et les gardes charg6s de la direc- 
tion des travaux aient quelque part un abri. Ghemins ou 
sentiers, maison forestifcre ou tout au moins baraque-abri, 
voil& done par od il faut commencer. Or ces travaux ont 
6t6 ex6cut6s sur Aurouse. Actuellement, un chemin mule- 
tier partant des environs de Montmaur s'61fcve jusqu'au- 
del5. des Sauvas. L'an prochain , il se continuera par un 
sentier jusqu'au haut de la montagne. Dans le hameau des 
Sauvas, une maison forestifcrc va se terminer, et j'ajoute 
en flnissant que le touriste y trouvera toujours de bons 
guides, un abri et une cordiale hospitality f . 

Emile Gardot, 

Secretaire general de la sous-section de Gap. 



1 Voir a la page 314 Tarticle de M. S. Jouglard, et a la page 322 
Particle de M. Jaubert. 



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XI 



LE PIOLET 



Le nom de piolet a 6t6 donn6 par les montagnards de 
Chamonix k une petite pioche, h long manche garni h 
son extr6mit6 d'une pointe qui permet de Tenfoncer dans 
la glace ou dans la neige ; cet outil est repr6sent6 par le 
croquis (fig. 1). 

11 est indispensable dans les grandes ascensions. 

Pour faciliter l'examen des principaux types employes, 
nous allons indiquer les cas ou cet emploi est n6cessaire 
et les conditions qu'il doit remplir dans chacun d'eux. 

Les rochers inclines, recouverts de 2 ou 3 centimetres 
de glace trfcs-dure, exigent, pour mettre la roche k d6- 
couvert, des chocs trfcs-violents qui ne peuvent s'obtenir 
qu'avec un pfolet lourd, ayant un pic trfcs-r6sistant et ne 
devant pas s'6mousser lorsqu'il rencontre la roche. La 
forme de ce pic est done trfcs-importante, cFabord pour 
bien utiliser la puissance imprim6e £ l'outil, ensuite pour 
qu'unc traction sur le manche ne fasse pas 6chapper Tins- 
trument et ne cause pas des chutes dangeyreuses. 

Les m6me§ remarques s'appliquent aux pentes de glace 
pure, oil Ton taille des marches commences avec le pic 
et ache\6es avec le taillant; aux pentes de neige fraiche 

ANNUA IRK DK 1876. 35 



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546 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX -ARTS. 



ou Ton emploie le taillant dont TarGte doit fttre trans- 
versale et non longitudinale. 
On peut encore citer, comme cas de travail du manche, 



Uyendea : 

p — Pic. 

t — Taillant. 

« — ArAte du taillant. 

d — Douille. 

f — Kreites. 

g — Goupilles. 

b — Pointo du bas. 




Fig. 1. 



celui oil, le piolet 6tant encastrS entre deux roches ou dans 
la glace, on attache une corde au manche pour faciliter 
Tescalade : il se trouve alors soumis h d'assez grands 
efforts. L'ascension du Weishorn dans la valine de Saint- 



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Lfc PIOLKT. 



547 



Nicolas pr6sente toutes les circonstances que nous venons 
de ciier. 
Les principaux types de piolet sont les suivants : 

Type de Chamonix (fig. 2). 
— La pioche se compose 
<Tun pic et d'une hache : le 





Ki 



«• *• 



Fi£. 3. 



l lwm * er * P^esque complement d'6querre au manche, a 
une section reda»giilaire k peu prfcs constante jusqu'au 
boutq^i se termine en pyramide peu aigufi. Cet outil est 
bonpour tailler des marches en montant; mais il devient 



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548 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



trfcs-incommode k la descente, et a pour plus grave in- 
convenient de ne pas permettre de se retenir dans la neige 
fraiche, parce que le pic n'offre pas une surface suffisante. 

L'emmanchement se fai- 
sant par le haut, la liaison 
de la pioche avec le manche 
n'est assur6e que par des 
goupilles. 

Type du Haut-Valais (fig. 
3). — Son pic en forme de 
pyramide quadrangulaire 
est trfcs-allong6 et 16gfcre- 
ment courb6 vers Tint6- 
rieur; ilest reli6 k la douille 
par unepartiecylindrique, 
et se termine comme celui 
de Chamonix par une py- 
ramide qui est toutefois 
plus petite et plus aiguG. 

Le taillant a son arftte 





Fig. 4. Fig. 5. 

transversale et, comme le pic, 16gfcrement inclin£e vers 
l'int6rieur. 



i uueneur. 

Get outil est assez satisfaisant pour faire des enlailles 
dans la glace; il la coupe bien, mais son ar&e ou des- 



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PIOLET DE OUIDE. 




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PIOLBT DE TOURISTE. 




Fig. 6. 



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550 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

sous es dangereuse, surtout si la glace n'est pas compacte. 
La gorge cylindrique qui relie le pic k la douille est d6- 
favorable k la resistance. 

Type de tOberland (fig. 4). — La courbure g6n6ralc du 
fer est un peu plus prononc6e que dans le type du Haut- 
Yalais ; le pic a une section rectangulaire et se termine 
r£guli&rement en pointe. 

Le taillant est dispose comme dans le type precedent; 
son ar&te est droite. 
On ne lui reproche que son mode d'emmanchement, lc 

peu de longueur de sa douille, 
les nervures du dessous et IV 
rfcte de son taillant que nous 
pr6f6rerions courbe. 

Type propose (fig. 5). — Lc 
piolet qui fait le sujet de notre 
6tude se rapproche beaucoup 
de celui de l'Oberland, comme 
on peut le voir par le croquis 
ci-contre ( fig. 5 ) (6chelle de 
1/10). II en difffere cependant 
par son mode d'emmanche- 
ment, la position de ses nervu- 
F,g " 7 * res , la longueur de sa douille, 

la pointe du bas et ses proportions g£n£rales. 

L'6tude a 6t6 faite sur deux types distincts : celui de 
guide, dont le poids varie de 2 k ,300 k 2 k ,500, et celui de 
touriste compris entre l k ,400& l k ,600; mais leur forme g£- 
n^rale est la mdme. Nous suivrons en cela l'exemple de 
MM. Stephen et Bull, de l'Alpine Club Anglais. 

La forme g£n£rale de la pioche est courbe , mfrne pour 
le dessous, k cause des raisons donn£es plus haut. Le 
pic a ses sections transversalcs plus hautes que larges, ce 
qui augmente sa resistance. (Voir les coupes sur les des- 
sins, fig. 6. Plan. Echclle de 1/4.) 




v 



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LE PIOLET. 551 

La courbe du dessus est continue et sans saillie aiin 
que l'oulil, p£n£trant dans une fente dc rocher dont une 
des parois se prolonge, ne soil pas g6n6 dans son entr6e. 
(Voir fig. 7.) 

La douille est longue aftn que les chocs se r6parlissent 
sur une plus grande longueur dumanche.L'emmanchement 
sc fait par le bas du manche, lequel est 16gfcrement coni- 



MaTaJ 



que sur toute sa longueur et se termine par un c6ne plus 
accentu6, comme on peut le voir sur le croquis (fig. 8). 

Gc dernier c6ne est une excellente garantie contre la 
sortie de la pioche, doublement empCchee par des cla- 
vettes k crochet encastries k mi-bois, qui ont encore 
lavantage de proteger le manche prfcs dc la douille, en- 
droit sujet k fctre d6t6rior6. 

Des goupilles relient le tout et n'ont d'autrc but que 



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552 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 

d'empfccher la pioche de descendre, lors de la dessicca- 
tion du bois; elles ne participent done pas aux efforts 
principaux. 

Les clavettes sont placies avant Temman- 
chement qui se fait a refus. 

Le manche est en bois de frfcne, solide et 
teger en mgme temps. Sa longueur est de 
i m ,20 pour ie piolet de touriste et l m ,05 pour 
celui de guide. Sa partie inftrieure est ar- 
ni6e d'une pointe dont on voit le detail fig. 6; 
olle n'a pas Tinconvinient d'affaiblir le bois 
comme le font la plupart de celles em- 
ployees, qui en general sont form6esde deux 
pointes opposees, dont Tune penfctre dans 
l'int6rieur du manche comme dans la fig. 9. 
Dans Ie type propose, le bois dans la 
douille conserve toute sa grosseur. Le 
manche est enfonc6 & refus, en ayant pr£a- 
lablement le soin de manager une petite rai- 
Fi 9 nure pour laisser £chapper Tair. 

La douille de cette pointe est stride pour 
mieux tcnir dans la main lors d'une glissade. 

Toute la partie metallique dudit piolet est en acier, les 
pointes et le taillant sont convenablement trempes, afin 
qu'ils ne s'6moussent ni ne s'usent promptement. 

Considerations sur le poids d'un piolet. — Si nous avons 
donn£ au piolet de guide do fortes dimensions, ce n'est 
pas seulement dans un but de resistance, mais surtout 
en vue d'augmenter sa masse, car il est evident, a prion) 
que dans une m&me main le travail que donnera cet outil 
sera de beaucoup sup6rieur a celui que donncrait celui 
de touriste, par exemple. Si nous considerons un homme 
taillant des marches, nous voyons qu'il eifcve Toutil a une 
certaine hauteur, puis fait avec le bras un effort vers le mi- 
lieu du manche , effort qui se traduit par un travail dont 



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LE PIOLET. 553 

Teffet est proportionnel k la masse de l'outil. II est Evi- 
dent que cette m6me force appliqu6e k un outil de masse 
plus considerable , donne une puissance vive egalement 
plus grande, et que le surcroit de force d6pens£ pour Cle- 
ver k la m£me hauteur un piolet plus lourd donne par la 
chute un enfoncement plus 
grand dans le corps frapp6. 

Fomne du pic. — Avant de 
determiner sa forme, nous 
avons fait des experiences 
comparatives de penetra- 
tion entre les diverses poin- 
tes A, B, G du croquis ci- 
contre (fig. 10) et k section F| 

normale triangulaire,rectan- 

gulaire et circulaire ; nous avons trouv6 les resultats sui- 
vants qui sont tout k fait rationnels. 

Pour des chocs de mGme intensit6 : 

1° La profondeur de penetration est un maximum avec 
la pointe A et un minimum avec la pointe B. 

2° Le volume p6n6tre est un maximum avec C et un 
minimum avec A. 

3° Le moment d'inertie de la section prise & la surface 
des corps p6n6tr6s est un maximum avec la pointe C et 
un minimum avec A. 

Les courbes des epures ci-contre (fig. 11) indiquent les 
resultats de ces experiences ; les abscisses de ces courbes 
reprSsentent les puissances vives, les ordonn6es represen- 
ted : 

Dans la l re epure... les profondeurs de penetration ; 
2 e — les volumes p6netr6s ; 
3 C — les moments d'inertie. 

Dans le choix de ces trois pointes, il n'y avait done pas 
k hSsiter; on a pr6f6r6 le modfcle C, que nous appeilerons 



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REPRESENTATION GRAPH1QUB DK LA PENETRATION DES TROI8 POINTED. 
Profondeur* de penetration. 













































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tS^C 


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s' 




























y 







































































































Volumes plnttre*. 






































































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A 
































































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// 

















































































Moments d'inertle. 




































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► B 




.A 






































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^ 































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Fig. 11. 



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LB HOLET, 



555 



module parabolique k cause de la ressemblance de sa cour- 
bure avec un arc de parabole. 

Au reste, ce genre a la m&me solidity que le genre B, 
car si Ton considfcre les deux profits B et G superposes (fig. I 2), 
et que Ton admette que la solidity d'une pointe est d'au- 
tant plus grande que Tangle <z est plus considerable, 
on remarque que cet angle peut Gtre le m£me dans les 
eux cas. 









Fig. 13. 



Courbure generate. — On a donne k la pioche une forme 
courbe pour plusieurs raisons : 

1° Pour que la partie du dessous ne soit pas include 
vers TexterieurjCard'aprfes la figure 13 on voit qu'une trac- 
tion T sur le manche produit, dans le cas d'une face incli- 
n6e vers l'exterieur, une composante T tendant k faire 
sortir Instrument, tandis que, dans impure (fig. 14), la 
composante T est en sens inverse et tend plut6t k aug- 
menter la penetration. 

2° Afin que l'utilisation du travail fourni par Tindividu 
soit aussi complete que possible. Si nous examinons un 
hommetaillant des marches, il fait decrire k l'outil un arc 
de cercle d'un rayon de l m ,15 environ (en considerant seu- 
lement la portion d'arc voisine du corps p6netre). Si nous 



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556 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



supposons le pic de Foutil normal au manche, on voit 
(fig. 15) que la courbe cxtirieure a se prolonge dan 
le corps pr6cit6 suivant la courbe aa, et cela d'autant plus 
exactement quo la vitesse imprim6e h l'outil sera pi s 
grande, et, au contraire, le , 
point b se transports en V en L„jkaw*.jri£.- - 




Fig. 15. 



produisant une compression dans le corps p£n£tr6. Cette 
forme de pointe est 6videmment mduvaise au point de vue 
de la penetration et aurait pour effet de produire une trac- 
tion sur le manche. 





Fig. 16. Fig. 17. 

De mfcme, si nous considlrons le cas d'une ponrte trfcs- 
courbe (fig. 16), un effort de compression se produira sur 
le manche, et le volume total p£n6tr£ sera supirieur k 
celui de la pointe. Aussi avons-nous incline le pic de telle 



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LE PIOLET. 557 

faQOn que sa courbure moyenne soit un arc de cercle 
del m ,15 de rayon; dans ce cas, l'utilisation de Teffort 
est plus considerable; les compressions sont presque 
6gales de chaque c6te, vu le peu de difference k laquelle on 
peut arriver entre Tangle a et un angle droit. (Voir fig. 17.) 
Resistance de la pioche. — Si sur le piolet de guide on 
calcule Teffort capable de rompre le pic, on trouve 600 kil. 



Fig. 18. 

et sur celui de touriste 200 kil. ; efforts bien sup6rieurs 
i ceu^ q Ue pourrait supporter le manche ; il n'y a done 
pas lieu de s'occuper plus longuement de sa resistance. 

-™«ncAe. — II y a deux cas h consid6rer pour la resis- 
tance d u manche. 

* Gelui ou, descendant une pente de neige, on s'appuie 
silvan t le mode indique par la figure 18. En faisantrepure 



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558 



SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX-ARTS. 



dcs efforts, on voit que la force normale produisant la 
llexion est presque 6gale h l'effort du grimpeur sur le 
manche. Si nous admettons 100 kil. comme maximum, on 
trouve un travail de 7 k ,8 par millimetre carrt de la section, 



Flexion dans le sens da petit axe. 




Fig. 19. 



tandis que la rupture est produite avec 13 kil. et 16 kil. 
Le coefficient de s£curit6 serait done <**ns ce cas de 
l k ,76 environ. 

2° Lorsque le pic ou le taillant se trouve engagl dans la 
glace ou entre deux roches, l'effort capable de produire 



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LK P10LET. 



559 



la. rupture du manche est de 105 kil. pour une section 
ovale de 38 mil. sur 29. 

I*our verifier ces resistances, nous avons soumis h la 
flexion simple des manches qui avaient 100 mil. de tour h 
la section moyenne. En les chargeant en leur milieu, la 



Flexion dans le fens du grand axe. 




Fig. 20. 



Charges en kil. 



rupture dans le sens du petit axe a 6t6 produite par 150 kil., 
et dans le sens du grand axe par 180 kil. 

Les 6pures (fig. 19 et 20) indiquent la marche de la 
flexion pour des charges progressives depuis 50 kil. On y 
peut remarquer une proportionnalit£ approximative entre 
la charge et la flfcche, de kil. h 100 kil. et 120 kil.; ces 
chiffres doivent Gtre consid6r6s comme des limites inte- 
rieures, car les flexions ont 6t6 obtenues par des charges 



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560 SCIENCES, INDUSTRIE, BEAUX -ARTS. 

appliqu6es au repos , landis qu'elles se trouveraient bien 
augment6es si ces m6mes charges tombaieni d'une hau- 
teur m6me trfcs-faible. 

D'aprfcs lout ce qui pr6cfcdc, on voit que le maache est 
la partie faible de l'instrument et qu'il convient de ne pas 
diminuer les dimensions indiqu6es, surtout pour le piolet 
de guide qui doit avoir toute la solidity possible. 

Dans le choix du manche, il faut exiger autant que pos- 
sible un bois exempt de noeuds, dont la direction gen6rale 
des fibres soit droite et parallfele k Taxe, et plutOt un peu 
vert que trop sec, T61asticit6 6tant la premiere condition 
de la solidity du bois. 

Chaque annee, avant de se mettre en route, il faut exa- 
miner avec soin le manche du piolet, et le faire remplacer 
s'il n'a plus T61asticit6 convenable. 

C. Brouzkt, H. Maire. 

Membre du Club Alpin Francais 
(section de Lyon). 



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MISCELLANIES 



AJflTOA^MS 



Dl 1876. 



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MISCELLANIES 



I — ASCENSION DU GRAND PIC DE BEUEDONNE (DAUPHIN*) 1 

(3,000* met. d'alt. environ) 

> Avant l'impulsion que les societes alpines recemment fondees 
ont imprimGe au sport montagnard , l'excursion la plus renom- 
mee dans les environs de Grenoble etait 1'ascension de Belle- 
donne. Cette cime atteint a peu pres 3,000 met. d'altitude; on 
etait oblige, pour y arriver, de traverser un petit glacier ou nev6 
assez incline ; il fallait passer au moins une nuit dans la mon- 
tagne ; en fin on jouissait au sommet d'une fort belle vue. Aussi, 
tout Grenoblois qui desirait passer pour un alpiniste devait avoir 
fait au moins une fois 1'ascension de Belledonne. Plusieurs de 
nos intrepides concitoyennes avaient mfime laisse Tempreinte de 
leurs pieds mignons sur le plateau glace que domine la Croix. 

Cependant le panorama du pic de la Croix de Belledonne 
(2,981 met.) laissait a desirer. Gene, a l'Ouest, par la Grande 
Lance de Domene (2,833 met.), au Sud, par le pic du Grand Do- 
menon et la Grande Lance d'Allemont (2,8ii met. d'alt.) qu'il do- 
minait a peine d'une centaine de metres, l'ascensionniste se sen- 
tait completement domine au Nord-Est par une noire pyramide , 
par une aiguille abrupte dont le separait une arSte infranchis- 
sable, entouree d'aflreux precipices, et qui, semblable a la Heche 
hardie d'un clocher, s'elevait dans les airs bien au-dcssus de sa 
t£te. De nombreuses tentatives avaient ete faites par les chas- 

i Execute*, le 4 septembre 1876, par MM. Henri Ferrand pere et 
fils, accompagnes dee guides Pierre Ginet et Remy Favier, d'Allemont. 



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564 MISCELLANIES. 

seurs de chamois et par les plus robustes touristes pour dompter 
la cime rebelle, mais ils s'etaient to uj ours hcurtes a des dangers 
qui semblaient insurmontables. Le Grand Pic de Belled onne etait 
done regarde comme inaccessible. 

En 1839, cependant, le 16 aout, un chasseur d'Allemont, 
Etienne Favier, en attaquant la montagne par le llanc Nord-Est, 
reussit a en atteindre la cime. Mais cette ascension, a laquelle 
son trop modeste auteur ne voulut pas donner tout le relief 
qu'elle meritait, revoquoe en doute par les uns, ignoree des 
autres, passa presque inapercue et tomba bientftt dans l'oubli. 

Ce n'est que 20 ans apres, en 1873, le 17 aout, qu'fitienne 
Favier, alors chef mineur aux Challanches , etant remonte a la 
cime avec M. £. Viallet, de Grenoble, l'attention generate com- 
menca a se porter sur cette ascension nouvelle. L' opinion pu- 
blique sVn occupa m6me si vivement a Grenoble que la Societe 
des Touristes du Dauphine ,. qui venait de se fonder dans notre 
ville, dut coder a l'engouement general et tacher de rendre un pea 
moins impossible l'acces de la cime a la mode. Durant l'annee 
1875, on confia a Etienne Favier la tache difficile de faire poser 
deux cables dans les endroits les plus perilleux. Cet intrepide 
montagnard, aide de son frere Remy Favier, reussit parfaite- 
ment. Mais les difflcultes du transport furent telies que le prix 
des cables en fil de fer galvanise n'ayant et6 que de 102 fr. 
seulement, la depense totale s'eleva a 361 fr. 85. 

Ces travaux furent utilises de suite, et la fin de l'ann6e 1873 
vit trois ascensions se succeder en quelques jours. Le 5 septembre, 
M. Hurlau, guide par £tienne Favier, inaugurait les cables de la 
Societe. Le 19 septembre, MM. Paul Gaufres, Emile Langjahr et 
Henri Jandin, conduits encore par fitienne Favier et un chasseur 
de Livet, Finet, arrivaient au sommet. Enfin le lendemain, 
20 septembre, MM. Xavier Drevet pere et fils, guides par Remy 
Favier, venaicnt aussi fouler la plate-forme du grand Pic de 
Belledonne. 

1/annee 1876 vit encore la Societe des Touristes s'occuper du 
Grand Pic de Belledonne. Apres en avoir rendu l'ascension plus 
facile, elle voulut mOme 6pargncr de la fatigue aux grimpeurs, 
en cousti tiisant un refuge confortable au pied des grands escar- 
pements du pic. Cette construction, dirigee toujours par les 
frdres Favier, a coute environ 1 ,400 fr. et a ete terminee a la fin 
du mois d'aout 1876. 

Mais les dangers courus paries ascensionnistes de 1875avaient 
refroidi quelque peu Tenthousiasme des touristes, et la belle sai- 



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ASCENSION DU GRAND PIC DE BELLEDONNE. 565 

son, d'ailleurs si courte, de 4876, se passa sans qu'aucun alpiniste 
vlnt escalader la fiere cime. L'aiguille elle-meme est tres-elev6e ; 
son inclinaison est excessive ; et elle n'est accessible qu'a cause du 
grand nombre d'anfractuosit£s qu'elle pr6sente, creusees par les 
intemp6ries, de sorte que l'escalade, toujours dangereuse, devient 
presque impossible, lorsque ces anfractuosit£s sont bouchees par 
la glace , et que la temperature recouvre la roche d'une cou- 
che perfide de verglas. Enfin, comme Tascension se fait par la 
face Nord-Est, que frappent rarement les rayons du soleil, la 
montagne reste longtemps impraticable. Cette annee, les couloirs 
n'ont 6t6 d£garnis de glace que pendant les trois premieres se- 
maines d'aout, et pendant ce temps deux hommes du pays seule- 
ment tenterent et r6ussirent Tascenslon. 

Nous nous 6 1 ions cependant bien promis de ne pas laisser 
passer cette campagne sans aller voir le fameux pic, et, comme 
Ton est toujours hardi en projet, nous devions elre fort nom- 
breux : si nombreux m£me, que nous jugeames a propos de nous 
diviser en trois bandes. La premiere, d'ailleurs mal servie par 
le temps, se contenta de faire cette ann6e ce qu'elle avait fait 
Tan dernier; clle contempla le colosse a distance, et en cotoya le 
pied, encore garni de neiges. Si sa tentative avait eu lieu trop 
tot , il etait deja trop tard lorsque nous y pensames de nou- 
veau. L'orage de la fin du mois d'aout avait recouvert de neige 
la derniere pyramide, et les pales rayons du soleil de septembre 
ne re"ussirent qu'a la changer en verglas. 

Deux de nos plus intrepides collegues, MM. Magnin et Perrin, 
composant la seconde troupe, partirent n£anmoins le 2 septembre 
pour tenter l'ascension. Quant a moi, qui voulais partir le lende- 
main, je vis tous mes compagnons manquer a l'appel ; et, rGsolu 
a faire rexp6rience, je dus m'adresser a la sollicitude de mon 
pere pour ne pas monter tout seul. 

te dimanche 3 septembre, nous arrivions a 7 h. du soir aux 
Sables, a 8 h. a Allemont. A Tauberge Pierantoni, le premier 
spectacle qui s'offre a nos regards est celui de nos collegues qui 
reparent leurs forces autour d'une table abondamment garnie. 
lis sont tristes et fatigue* ; leur tentative a 6chou6. Accompagn6s 
d'fitienne Favier et de Pierre Ginet, le plus robuste guide d'Alle- 
mont, ils ont brav6 la neige et essay6 de gravir les parois glac6es 
de la pyramide : ils ont du renoncer a atteindre le second cable, 
et ils nous engagent fortement a ne pas tenter l'aventure. 

Mais nous ne sommes pas venus si prfcs pour repartir sans 
avoir combattu : leur experience va nous servir. Nous partirons 



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566 MISCELLANIES. 

de meilleure heure, nous disposerons de toot le temps necessaire, 
et nous emporterons la corde, precaution qu'ils avaient negligee, 
fitienne Favier est charge de tout preparer et de nous procurer 
des mulets qui demain matin nous porteront frais et dispos jus- 
qu'au point ou commencent les difficultes. Retenu par ses affaires 
a Allemont, il se fera remplacer par son frere Remy et Pierre Gi- 
net nous accompagnera encore. 

Tout elant convenu, nous seiTons la main a nos amis qui, avec 
un sourire d'incredulite, nous souhaitent bonne chance, et, tandis 
qu'ils vont chercher la diligence qui doit les cahoter j usque dans 
leurs foyers, nous allons dans d'assez bons lits nous preparer a 
nos fatigues. 

Lc 4 septembre, a 4 h. 30 min. du matin, nous sommes sur 
pied. Apres avoir pris un verre de cafe, et regl6 la note fort 
exageree de notre hOtesse, nous nous hissons sur nos mulets et 
nous quittons Allemont a 2 h. 45 min., au milieu dune obscurite 
profonde. A mesure que nous nous elevons, le jour s'annonce. Les 
etoiles, qui brillaient tout-a-1'heure, s'effacent les unes apres les 
autres; la magnifique chaine des Rousses qui nous borne ao 
Levant se dore peu a peu de teintes ros£es ; aucun brouillard ne 
se leve ; la journee sera splendide. Mais a mulet, dans les gorges 
de TOisans, en septembre, au petit jour, nous sommes bientot 
tout transis. 

Nous quittons les terres cultivees, nous traversons un petit bois, 
et nous atteignons les chalets de Goteyssard. Le sentier assez 
etroit contourne un grand ravin , puis nos montures gravissent 
peniblement une prairie incline e. A 5 h., nous sommes arrives a 
la limite des prairies, a un eperon qu'on nomme le col du Bessey. 
II fait grand jour, mais le froid est si vif qu'on est oblige de nous 
descendre tout raidis de nos montures, qu'il nous faut quitter ici. 
Nous sommes a plus de 2,000 met. d' altitude : l'ascension va com- 
mencer. 

Le col du Bessey se trouve a Tentree d'un vaste cirque d'6boulis, 
de roches et de neves qui s'ouvre au Sud-Est entre le grand Pic de 
Belledonne et la Grande Lance d'Allemont. Au fond du cirque, 
au-dessus d'un grand neve fort incline, on apercoit le col de 
Belledonne qui conduit au Pic de la Croix. 

Le sentier traverse presque horizontalement le cirque, puis il 
s'eleve par quelques mamelons gazonnes. Nous arrivons aupres 
du petit lac de Belledone dont une partie est encore gelee, et, 
sur une 6troite terrasse qui le domine, adossee contre un escarpe- 
inent surplombant, nous apercevons le resplendissant chalet de 



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ASCENSION DU GRAND PIG DB BELLEDONNE. 567 

la Societe des Touristes. Encore quelques efforts, et nous y par- 
venons a 5 h. 45 min. 

La petite baraque, tres-bien situee, jouit (Tune vue admirable 
sur toute la chalne des Rousses. On a au-dessus de sa t6te la 
pyramide noire et aigu8 que Ton veut escalader ; a droite, au 
fond du cirque , le lac de Belledonne, en face le col du Bessey, 
l'arele de la Grande Lance d'Allemont et tout en haut le col de 
Belledonne avec son neve ; a gauche, la gorge qui descend a 
Articol, et Tetroite et profonde vallee de TEau d'Olle. De l'autre 
cflte, on distingue tous les accidents de la chalne des Rousses, la 
roontagne et la vallee de Vaujany, le col du Gouard, les Aiguil- 



MJtlr/lrJw* 



£«1le4»nnt 



Mmt^m* J" 4»trmm* 



CrJ+U**t*Sk 




■ZXpyJl* ***%'+ TmmgimL 



La chalne de Belledonne, vue du pic de l'Etendard, d'apres on croquis 
de M. H. Ferrand. 

lettes, la Cochette, le Costa-Blanc, le Pic Sud, THcrpie : on voit 
briller les lacs des Petites Rousses; on compte les cascades qui 
les alimentent, et l'oeil caresse du regard les immenses glaciers 
du lac de la Fare et du Lac Blanc. Phis au Sud, on apercoit plu- 
sieurs pics du massif interieur de TOisans, au-dessus des mon- 
tagnes de Vlllars-Eymond , le pic du Lauvitel, la Roche de la 
Muzelle, peut-elre les pointes de l'Olan. 

La cab an e est tres-simple et suffisamment confortable. C'est 
une hutte en pierres seches, avec revfitement interieur de bois. 
Le toit, a une seule pente, est garni de feuilles de zinc pour em- 
pecher les infiltrations : & Tinterieur, trois lits de camp judicieu- 
sement superposes, une table, une planche a bagages, des bancs, 
un poele, des pateres et une veritable batterie de cuisine, off rent 



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568 MISCELLANIES. 

aux touristes toutes les commodity necessaires. Pendant que 
nous y dejeunons, je consulte les barometres, dont Tun me ddnne 
une altitude de 2,150 met. et l'autre de 2,180 met. : la moyenne 
serait done de 2,465 met. 

A 6 h. 30 min., nous nous remettons en marche, et nous esca- 
ladons le coteau rapide auquel la cabane est adossee. La pente 
commence deja a fitre roide, mais il y a encore quelques touffes 
de gazons, quelques 6boulis, qui masquent la roche aue. 
A 7 h. 40 min., nous arrivons sur une sorte de renflement ou de 
terrasse ou cesse toute apparence de sentier. L'altitude est d'en- 
viron 2,400 met. Les guides dGposent les bagages ; la gymnas- 
tique va commencer. 

De ce point la vue est plus vaste que de la cabane qui paralt 
deja bien bas sous nos pieds. A TOuest, Tborizon s'est entiere- 
ment ferm6, mais il s'est rev616 au Nord, 6tendu a TEst et au 
Sud. Voici sous nos pieds le n6v6 de Pellissier et le glacier de 
la Balmette qui conduisent au col des Trois Hommes, les rochers 
de rHomme, le Grand Replomb, le pas de la Coche et les pics du 
massif des Sept Laux et d'Allevard. 

Mais Tbeure n'est pas aux contemplations, et, pour commencer, 
il faut aborder un ne>e" fort incline, qui va a 450 ou 200 metres 
plus bas rejoin dre le glacier de la Balmette. Nos deux guides 
actifs et devours se mettent a Toeuvre, et nous ont en quelques 
instants creuse* des pas pour le traverser. Jusqu'ici nous avons a 
pen pres cbemin6 aussi rapidement que nos pr6d6 cesseurs, et les 
ascensions deja d6crites par M. Gaufres et par M. Drevet accusent 
toutes a pen pres 5 b. depuis All em ont. Mais maintenant nous 
allons avancer beaucoup plus lentement, a cause de l'etat de 
la rocbe et des precautions quelle exige. 2 b. environ leur ont 
suffl pour escalader la cime ; nous allons en mettre quatre , car 
nous devons assurer cbacun de nos mouvements et nous aurons 
plusieurs fois a nous servir de la corde. 

Nous sommes, mon pere et moi, pourvus d'un guide: mon 
pere, plus petit et moins lourd, s'est attacb^ a Remy Favier, moi 
au robuste Ginet. Apres avoir traverse une rocbe polie, beureuse- 
ment seche, nous arrivons sur la bergscbrund d'un petit glacier, 
qu'il nous faut francbir, en 6quilibristes , sur Tarfite qui le ter- 
mine entre sa pente et le trou b6ant qui le s6pare du rocher. 
Nous abordons alors un couloir glac6 , puis un promontoire rela- 
tivement facile, ou Ton n'a presque pas besoin de s'aider de ses 
mains : en baut se trouve une sorte de petit palier sur lequel on 
peut respirer un instant. 



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•3 



•5 

5" 



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570 MISCELLANIES. 

De 14 on apercoit le premier cable : cette vue nous donne une 
nouvelle ardeur; nous grimpons avec entrain, et, a 8 h. 45 min., 
nous Favons atteint. 

L'etat de la montagne est tel aujourd'hui que Ton n'apprecie 
guere le secours des cables. II en faudrait partout, et nous avons 
deja fait une telle gymnastique que c'est a peine si nous nous 
servons du premier cilble pour gravir une cheminee presque ver- 
ticale. La pose de ces cables dans de semblables endroits a ete 
sans doute des plus difficiles; ceperidant celui-ci me para it assez 
mal place, il est en biaisdans la cheminee, et, en montant comme 
en descendant, il faut changer de main a deux reprises, ce qui 
est fort genant. 

Jusque-la nous avons & peine eu besoin du secours de nos guides; 
mais, a partir de ce moment, comme ils nous Favaient d'ailleurs pre- 
dit, la montagne paralt si mauvaise que nous jugeons qu'il faut avoir 
de suite recours a lacorde. Mais ces braves gens repugnent a s'atta- 
cher. Peu soucieux de renouveler le terrible accident du Cervin, 
ils craignent que le faux pas d'un seul n'entraine dans Fabime la 
caravane entiere. Aussi avons-nous recours a une manoeuvre plus 
longue, mais plus sure. Favier reste avec nous, gardant un bout 
de la corde ; Ginet monte, en faisant des pas ou cela est possible 
et en emportant Fautre bout. Je monte a mon tour en m'appuyant 
sur cette main-courante improvisee, puis mon pere suivi de Favier 
se hisse ensuite a la corde que tient toujours le premier guide. 

Nous atteignons ainsi Fendroit ou se sont arrStes hier nos amis 
et d'ou Ton apercoit le second cAble. Les guides n'ont guere 
envie d'aller plus loin ; ils nous enumerent complaisamment les 
dangers qu'il faut encore courir, et mon pere serai t presque dis- 
pose a retrograder. Mais je veux quand mfime atteindre le somraet, 
j'admoneste vertement les guides, et nous continuons a grimper. 
Le passage est reellement des plus dangereux; on ne peut se 
fier a la roche toute couverte de verglas ; les endroits les plus 
surs sont ceux ou il s'est amasse assez de neige pour qu'on puisse 
y creuser un trou pour le pied. Encore craint-on que ces petits 
glacons ne se detachent eux-mfimes, et le froid contribue a rendre 
nos mouvements plus incertains. 

Nous sommes au second ca1>le qui, fort long, remplit un double 
office. Vertical d'abord, il aide a gravir une cheminee haute de 
10 a 12 metres et qui pr6sente a peine 5 a 6 saillies; puis, 
s'appuyant sur le contre-fort de droite, ou, par parenthese, il 
etait enseveli sous la glace, il contourne horizontalemcnt une 
roche surplombante, pour gagner un couloir plus septentrional. 



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ASCENSION DU GRAND PIG DE BELLEDONNE. 571 

Je n'avais jamais vu de passage pareil, et je ne in 'imagine pas 
comment on pouvajt passer avant la pose du cable. Du contre- 
fort od il est etabli, part une mince corniche, large de 10 a 15 cent, 
sur laquelle il faut mettre les pieds: le cable, unpeu trop bas et 
trop presse contre le rocher, force a se courber en deux et ecorche 
les mains. Puis la corniche manque tout a coup pendant 4 met. 
on 1 met. 50 ; un morceau de bois rond et glissant la remplace, 
ct, entre vos jambes, vous apercevez un vide affreux, un precipice 
sans fond, le glacier de la Balmette, a 600 met. de profondeur. 
On etreint le cable avec une force toute particuliere, et, grace a 
lui, on passe pour arriver dans le couloir suivant. On se repose 
la d'ordinaire un instant; mais aujourd'hui la neige glacee Fa 
tout obstrue, et nous sommes dans un tel etat de tension ner- 
yeuse que le repos nous est impossible. Les dangers augmentent, 
et bient6t Ginet, qui, au-dessus de nos t&tes, alors que nous 
sommes peniblement cramponnes les doigts dans la glace, con- 
tinue son oeuvre de pionnier, nous crie que le passage est impos- 
sible. Je veux arriver cependant, et lui ordonne d'en chercber un 
autre ; nous allons prendre d'ailleurs de nouvolles precautions. 
Ginet a trouveun rocher ou il peut se cramponner solidement. 
Je m 'attache alors la corde autour de la ceinture, et il la tire, 
pendant que je m'efforce de monter. Quand je suis arriv6 aupres 
de lui, je me detache, nous lancons la corde a mon pere, qui 
monte de la mfime facon, escorte de Remy. De cette manidre on 
vabien lentement, mais un accident est presque impossible. Nous 
evitons le passage du Trappon, trop encombre de neiges, et Ginet, 
prenant plus a droite , nous fait , grace a la corde, escalader une 
roche presque verticale. Nous rejoignons ainsi le passage ordinaire 
au rocher surplombant, ou un troisieme cable serait bien neces- 
saire. Nos guides, courbes au ras du sol, pratiquent dans la glace 
de larges entailles. II faut eviter encore les rochcs tremblantes ; 
on prend la crfite des rochers qui dominent le lac et le refuge de 
Belledonne. Puis la pente s'adoucit, une cheminee pierreuse fran- 
cbit le dernier escarpement, et, tandis que les guides soutiennent 
mon pere, au lieu de les attendre, je grimpe a quatre pattes. 
Tout est mouvant sur cette cime battue par les orages ; les pierres 
qo'on touche veulent se de